Title: Voyage du Bornou au Baguirmi
Author: Gustav Nachtigal
Illustrator: Ivan Pranishnikoff
Translator: J. Gourdault
Release date: September 21, 2026 [eBook #79625]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette et cie, 1880
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79625
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Bayerische Staatsbibliothek)
Ce récit a été extrait et préparé à partir de Le tour du monde, vol. 40, 1880. Il fait suite au récit dans Sahara et Soudan, tome premier, et peut être poursuivi dans Le voyage de Nachtigal au Ouadaï (Renseignements coloniaux, 1903).
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Table des matières — Illustrations
PAR M. LE DOCTEUR GUSTAVE NACHTIGAL[1].
Tous les dessins des livraisons consacrées aux voyages de M. le docteur Nachtigal ont été exécutés par M. Yvan Pranishnikoff d’après les indications de l’auteur.
1872. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
Coup d’œil sur Kouka. — Mes apprêts de départ pour le Baguirmi. — Ce qui se passait en ce pays au commencement de 1872. — Mise en marche de la caravane. — La province bornouane de Kotoko ; mœurs, paysages et bourgades. — Le fleuve Gambarou. — Entrée sur le territoire logonien.
De tous les États qui s’appuient à la lisière sud du Sahara, il n’en est point qui aient été, plus souvent que le Bornou, visités par des Européens. Des Anglais ont été les premiers qui, dans le premier quart du siècle, ont pénétré jusqu’à cet empire ; ensuite, depuis vingt-cinq ans, ce sont exclusivement des voyageurs allemands qui y sont allés, savoir : les docteurs Henri Barth, Adolphe Overweg, Édouard Vogel, Maurice de Beurmann et Gerhard Rohlfs. Le souverain du pays, le vieux cheik Omar, prince d’humeur douce et aimable, avait accueilli ces derniers de la façon la plus hospitalière, avait secondé leurs plans et leur avait même prêté son aide pécuniaire. La ville de Kouka, sa résidence, avait été pour ces explorateurs le quartier général d’où ils dirigeaient en tous sens leurs expéditions scientifiques, et vers lequel se reportaient ardemment leurs regards, lorsque, dans les régions lointaines où leur noble zèle les avait conduits, ils succombaient sous le poids des privations, des dangers, des maladies, des fatigues de toute sorte. Aussi, pour témoigner au cheik Omar la reconnaissance du peuple allemand, Sa Majesté le roi Guillaume de Prusse résolut-elle de lui envoyer toute une cargaison de cadeaux de prix. Ce fut moi qui reçus mission de porter ces dons au prince soudanien, et ce fut ainsi que j’entamai cette série de pérégrinations qui devaient me retenir en Afrique cinq années et plus.
Arrivé à Mourzouk vers la fin de mars 1869, je ne pus gagner Kouka, capitale du Bornou, qu’au printemps de l’année suivante[2].
[338]Cette ville, peuplée de cinquante à soixante mille habitants, est sise au milieu d’une vaste plaine de sable argileux qui n’offre pas beaucoup d’aspects riants. Reconstruite il y a une trentaine d’années, époque où elle fut saccagée par Mohammed Scherif, roi de l’Ouadaï, elle se compose aujourd’hui de deux parties distinctes : la ville de l’ouest (Billa foutébê), résidence du cheik et des fonctionnaires, et la ville de l’est (Billa gedibê), affectée surtout au menu peuple et aux étrangers.
Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris, manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour laisser place, soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à une kourna élancée, soit à un hedjilidj bien branchu. Ajoutez que dans la cour de chaque maison s’élève d’ordinaire un arbre plus ou moins ombreux, où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs : ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois clair.
C’est sur le Dendal (Grand’Rue) et la place du Marché que se concentre la vie publique ; c’est là que défilent tous les types de la population bornouane : Kanouris ou Kânembous à pied et à cheval ; vieux nobles, représentants de l’ancienne aristocratie (mbârê), avec le bâton à pomme qui est leur attribut historique ; trafiquants tripolitains en costume arabe ; habitants du désert le nez dans le litham ; puis les beautés de l’endroit, flânant drapées dans le châle bornouan, et balayant le sol de leurs traînes. Les fontaines, entourées de clôtures d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Ailleurs, des esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir, travaillent, sous l’œil d’un surveillant, à la réparation d’une maison. Ailleurs encore, sous un vestibule, un instituteur primaire s’égosille à inculquer à ses élèves les versets du Coran. Non loin de là, un lettré lit à demi-voix des feuillets jaunis, en égrenant machinalement son rosaire. Ici, c’est une teinturerie, toute retentissante de bruits de foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand retravaillera, et dont le tailleur ou « homme de l’aiguille » (librâma) confectionnera ensuite des tobes. Enfin, par la baie d’une cour entr’ouverte, vous pouvez au passage jeter un coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou bien, au bord d’une glaisière, voir un potier façonner ses pots.
Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile : le barbier, lui (wanzamma), parcourt la ville en jouant de la flûte pour prévenir les chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer. A l’occasion, il exerce aussi son art en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade selon les règles les nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses.
Ajoutez les laitières qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur denrée d’une voix inintelligible, comme font en tout pays les laitières : Kiam ! kiam ! Kiam kili ! (lait frais !) Foula ! (beurre frais !) et les maquignons qui s’en vont caracolant par les rues ; et les caravanes de chevaux de bât, d’ânes, de bœufs, de chameaux, chargés de marchandises ; et enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients et de leurs esclaves, disent en commun la prière du soir (Maghreb). Ce n’est qu’à l’heure du souper que chacun rentre dans sa maison ; puis, un peu plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés, cesse avant minuit.
Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka, c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de faim, qui encombrent la voie, sollicitant d’une voie criarde la pitié des passants, ou qui, par file de dix et plus, s’en vont tâtonnant à la queue leu-leu, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif.
Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, venus des pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou. Leurs visées, en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de lire couramment le Coran, ils retournent chez eux, en qualité de mohallemins ou de foukahas, réclamer le respect des leurs pour le privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal une lettre, et la provision de formules et de talismans qu’ils rapportent avec eux.
Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau d’hyène, de léopard ou de chèvre, nouée sur une épaule ou une hanche ; dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons récoltés ; dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche, des tablettes de bois avec un encrier de terre ou un petit flacon où est fichée une plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec le fils de la maison ; d’autres sont réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour, de menus services ; dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des « vieux de la vieille ».
Ma mission remplie auprès du cheik Omar, je songeai tout d’abord à gagner, vers l’est, l’Ouadaï ; mais, comme le sultan de ce pays se trouvait en guerre avec son vassal le roi du Baguirmi, force me fut de renoncer[339] provisoirement à mon projet. Sur l’entrefaite, l’arrivée à Kouka de quelques Arabes de la tribu des Ouled Soliman me donna l’idée d’aller avec eux au Kânem, contrée qui fut le berceau de l’État bornouan, pour remonter, de là, au Borkou, pays habité par un rameau de la famille toubou. J’exécutai ce plan au printemps de 1871, et, neuf mois durant, je menai une existence misérable au milieu de cette tribu de malandrins. Le résultat le plus sérieux que je tirai de ce voyage, au point de vue de la science géographique, ce fut de pouvoir constater que le Bahar el Ghazal est situé plus bas que le lac Tsâd. Au retour, je visitai la tombe de mon compatriote Maurice de Beurmann, égorgé en 1863 par des officiers du sultan de l’Ouadaï. Ce ne fut que le 9 janvier 1872 que je me retrouvai à Kouka. Immédiatement je me mis en devoir d’entreprendre une nouvelle pérégrination. Le cheik Omar s’opposait toujours, la tentative offrant trop de périls, à ce que je me dirigeasse vers l’Ouadaï ; mais il jugeait parfaitement praticable une excursion au Baguirmi, où régnait le sultan Mohammedou.
Le Baguirmi, région sise au sud-est du lac Tsâd, est borné au nord-ouest par le Bornou, au nord-est par l’Ouadaï, et au midi par les territoires qu’habitent nombre de tribus païennes. Des contrées médianes du Soudan, c’est l’État musulman autonome qui s’avance le plus vers le sud, et c’est aussi le plus jeune en date, abstraction faite des centres politiques établis, au début de ce siècle, par les Fellatas dans des contrées qui, pour la plus grande partie, étaient déjà ralliées à l’islam. Tandis que le Darfour, le Bornou (Kânem), les États d’Haoussa, et la plupart des grands empires, aujourd’hui déchus, des districts supérieurs du Niger, ont une histoire déjà âgée, les annales du Baguirmi ne remontent pas à plus de trois cent cinquante ans. La tradition est que, vers cette époque, douze frères émigrés de l’est s’établirent avec leur suite et leurs esclaves sur le territoire au nord du Chari.
Après avoir soustrait ce district à la domination des Boulalas, et fondé la ville de Masségna, capitale[340] actuelle du pays, ils soumirent les grosses bourgades qui s’échelonnaient sur le cours du fleuve, réduisirent diverses tribus des Sokoros et des Bouas, et étendirent peu à peu leur puissance jusque sur les contrées païennes qui forment présentement la limite sud du Baguirmi. Depuis lors, une longue suite de souverains ont présidé aux destinées du royaume. D’agriculture, d’industrie, de commerce, ces princes se sont peu préoccupés ; leur unique souci a été de guerroyer contre leurs voisins, de piller, et surtout de se procurer des esclaves : la traite, telle a été la source des richesses grâce auxquelles ils ne tardèrent pas à se rendre puissants et considérés.
Le jeune esclave Mohammedou (seize ans)
(voy. p. 342).
Jeune garçon de Gamergou (douze ans)
(voy. p. 344).
Au commencement de ce siècle, le roi régnant s’appelait Abd er Rahman Gaouranga. C’était un homme emporté, sans scrupule, ne connaissant ni mœurs, ni lois, ni religion. En dépit des protestations des oulémas, autrement dit des savants et légistes du pays, il en vint jusqu’à épouser sa propre sœur. C’en était trop : la religion outragée trouva un vengeur en la personne du sultan de l’Ouadaï, Abd el Kerim, plus connu sous le nom de Saboun. Ce prince, observateur fervent des choses saintes et de la justice, entra en campagne contre Abd er Rahman, prit sa capitale Masségna, le tua, lui et son incestueuse épouse, et revint chez lui chargé de butin, après avoir préalablement donné le trône au fils cadet du défunt. Mais le principal capitaine du pays, qui, au Baguirmi, porte le titre de fatcha, se déclara pour le fils aîné, Bourkomanda, et renversa son jeune frère, une pauvre tête sans cervelle. Une fois assuré du pouvoir, le nouveau roi n’eut rien de plus pressé que d’essayer de secouer la tutelle de ce chef de guerre impérieux, mais capable, dont le nom était Araouéli : il s’ensuivit une lutte de plusieurs années, où Bourkomanda n’eut le dessus que grâce à l’appui des Ouadaïens. De là date le tribut que le Baguirmi, aujourd’hui encore, est tenu de payer au sultan son voisin, et qui consiste en une livraison trisannuelle de cent esclaves ordinaires, plus trente sirrien ou esclaves concubines, cent chevaux et mille vêtements soudaniens.
Le successeur de Bourkomanda fut Abd el Kader, prince juste et sage, qui sut vivre sur un bon pied avec le roi ouadaïen Mohammed Chérif. Par malheur, il périt prématurément dans un combat contre un pèlerin fanatique, et avec lui succombèrent les principaux officiers de sa cour. Le tschiroma lui-même, ou héritier présomptif du trône, lequel s’appelait Mohammedou, reçut dans l’action dix-huit blessures dont il faillit mourir, et on ne le retrouva que plus tard.
Dès qu’il alla mieux, il prit en main les rênes du pouvoir, et fut proclamé mbang, c’est-à-dire roi. Il n’avait pas encore achevé de se guérir, que des différends éclatèrent dans l’armée du pèlerin susnommé, qui vit nombre de ses partisans l’abandonner pour retourner chez eux. Mohammedou profita de la circonstance pour envoyer son fatcha vers les Arabes dissidents, afin de leur proposer l’aman, autrement dit escorte de sûreté, avec l’oubli entier du passé et l’invitation de se rendre auprès de lui. Les Arabes déférèrent à l’offre ; mais à peine avaient-ils pénétré dans le palais, qu’on tomba sur eux et qu’on en fit boucherie. Cet acte sanglant valut au prince le surnom d’Abou Sekkin, ou Père au couteau. Mohammedou est loin de posséder l’esprit ferme et le sens juste de son père. C’est un homme passionné, violent, hautain, mais d’humeur aimable, généreux, et d’une souplesse de caractère qui le rend difficile à maîtriser : bref, bien que fort redouté de ses hauts fonctionnaires, il a le naturel qui convient à son peuple, et, au demeurant, est fort bien vu de lui. Lorsque, à force de pilleries et de razzias contre les tribus païennes d’alentour, à force aussi de voler des esclaves, il eut accru suffisamment ses richesses, il commença de se montrer fort négligent dans l’accomplissement de ses devoirs de vassal envers l’Ouadaï ; il choisit, pour payer le tribut, tout ce qu’il y avait de pis en esclaves et en chevaux, et se mit à poursuivre de sa haine personnelle le sultan Ali, semant contre lui toutes sortes de bruits de nature à le ridiculiser ou bien à le rendre méprisable, sans avoir nullement cure des avertissements que sa manière d’agir lui[342] attirait de la part du suzerain. A la fin, celui-ci le prit sur un autre ton ; au commencement de janvier 1871, il quitta sa capitale Abeché, et, dans la seconde moitié du mois, il apparaissait devant Masségna.
Plus d’un mois durant, les Baguirmiens résistèrent avec non moins d’énergie que de succès ; mais Ali fit creuser une mine, et, un beau jour, toute une partie du rempart sauta en l’air. Les Ouadaïens de se précipiter aussitôt par la brèche au cœur de la place, qui se trouva prise. Mohammedou, escorté de quelques fidèles, réussit toutefois à se frayer un passage, ce qui mit Ali dans une grande colère. La plupart des habitants de Masségna furent faits prisonniers de guerre, et emmenés, au nombre de quinze mille, dans l’Ouadaï ; le reste fut massacré.
Avant de s’éloigner, le vainqueur installa sur le trône un oncle du mbang fugitif, qui se nommait Abd er Rahman, et laissa auprès de lui, comme soutien de son autorité, un corps de troupes avec quelques chefs.
Quant à Mohammedou, qui s’était d’abord replié vers Bougoman, il repassa de la rive gauche du Chari sur la droite, et s’alla poster à Mandjafa (ou Maiza), d’où il continua la lutte contre son oncle avec des alternatives de succès et de revers. Cet état de guerre fut cause que les gens du pays ne purent cultiver leurs terres, et que bientôt l’on manqua de céréales : pénurie de vivres qui força le mbang détrôné à se replier plus loin vers le sud.
Le cheik Omar à cheval avec son escorte (voy. p. 338-344).
Lorsque, au commencement de 1872, je revins du Kânem à Kouka, Mohammedou se trouvait à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement dit. L’occasion pour moi était tentante de lui rendre visite dans cette ville et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens qui lui sont alliés, à savoir Somraï, Ndam, la région de Sara et autres, puis de gagner de là le cours supérieur du Chari. Le cheik Omar n’ayant, je l’ai dit, aucune objection à faire contre ce voyage, je m’occupai aussitôt de mes préparatifs.
Mes ressources, à la vérité, étaient épuisées, et je n’avais plus de personnel d’escorte. Lors de mon voyage au Kânem et au Borkou, j’avais dû déjà emprunter deux cents thalers Marie-Thérèse (mille francs), et laisser de plus derrière moi un train de maison composé de mon brave Mohammed de Gatroun, d’un autre domestique et d’un cheval superbe. J’appris, de retour à Kouka, qu’il était arrivé pour moi quinze cents francs ; mais, sur le bruit que j’avais été tué au Borkou, le porteur de la somme, un marchand fezzanais, s’était hâté de la convertir en défenses d’éléphant et en esclaves. Je dus encore m’estimer bien heureux de pouvoir retransmuter cela en marchandises.
Mes dettes soldées, mes compagnons de route gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ, qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant mon absence. Il est juste de dire que l’excellent cheik Omar, avec sa libéralité accoutumée, m’avait singulièrement facilité l’existence dans sa capitale : il m’avait fait cadeau de deux chevaux, d’un beau costume blanc (tobe) du Bornou, d’un vêtement foncé de Noupé (Nifé), de gilets de soie arabes, d’une paire de bas de coton gigantesques, de bottines de cuir, sans préjudice de plusieurs charges de bœufs en provisions de bouche.
Almas (voy. p. 344).
La fâcheuse expérience que j’avais faite des serviteurs « libres », de leurs prétentions, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de ressources, me déterminèrent à prier le cheik Omar de vouloir bien me prêter quelques esclaves. Je lui dis qu’il savait parfaitement que dans nos pays il n’existait point de caste servile ; que, loin de là, on se préoccupait d’abolir d’une manière totale l’esclavage ; mais que néanmoins, s’il voulait me donner deux garçons, d’âge à me servir déjà utilement, et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait être convaincu que plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté. Je me procurai de la sorte un adolescent de seize ans environ, appelé Mohammedou, dont le père habitait en homme libre le district de Magomeri, — c’était à sa mère seule,[344] une esclave margui, que l’enfant devait sa condition misérable, — et, en outre, un garçonnet d’une douzaine d’années, originaire de Gamergou, qui était fils d’un chef de tribu.
Pour le voyage que je projetais au Baguirmi, j’avais besoin, par surcroît, de contracter un nouvel emprunt : je finis par trouver un marchand de Tripoli, Hadji Mohammed el Thrabelsi, qui m’avança cent cinquante thalers (sept cent cinquante francs) contre une reconnaissance d’une valeur double. Mon équipement fut proportionné à mes moyens. J’achetai quarante-deux livres de poudre de fabrication bornouane (six thalers), un burnous de drap fin, couleur cerise (dix-huit thalers), des balles (un thaler), des pierres à fusil (un thaler), deux livres de noix de Gouro[3], cadeau destiné au mbang Mohammedou (huit thalers), huit costumes d’Haoussa à teinture d’indigo (vingt thalers), quatre châles de laine rouge, comme les guerriers aiment à en porter en manière de ceinture ou de turban (douze thalers), et divers objets (coût total, cent trente-cinq thalers), pour le transport desquels je me procurai une couple de bœufs sommiers, au prix de quatorze thalers les deux.
Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard Vogel et de Rohlfs : c’était un homme natif du Mandara, au sud du Bornou ; il s’appelait Almas, c’est-à-dire la Perle. Comme conducteur officiel, j’eus un employé du Kachella Bilâl (ainsi s’appelle le principal chef de guerre du pays), auquel incombait le soin d’attendre et de recevoir les correspondances entre le Logon et le Bornou : un guide de cette espèce se nomme kinguiam ; partout, dans chaque localité sise sur le territoire de son royal maître, il a charge d’exciper de sa qualité, et de faire préparer par le bourgmestre et les habitants repas et logis. Ce haut fourrier connaissait parfaitement pays, gens, chemins et sentiers, dans toute la région que je devais traverser, et promettait ainsi de m’être fort utile.
Le cheik Omar écrivit en outre une lettre officielle à son vassal le roi du Logon, pour lui enjoindre de m’ouvrir, à moi et à mon escorte, la route du Baguirmi par ses terres. Après quoi, je pris congé de tout mon monde.
Ce fut surtout avec un profond sentiment de gratitude que j’adressai mes remerciements à l’excellent prince qui m’avait comblé de sa bienveillance ; ses dernières paroles furent pour me donner amicalement de sages conseils : sur toutes choses, il me recommandait de filer aussi vite, et aussi secrètement que faire se pourrait, à travers les districts mal sûrs que dévastait la guerre civile.
Une vue des bords du lac Tsâd (voy. p. 346).
Le 25 février au soir, je fis partir de Kouka tous mes hommes, à l’exception de l’esclave Mohammedou ; pour moi, je me mis en route le lendemain, accompagné, un bout de chemin, de quelques personnes.
Le kinguiam Kiéri restait encore en arrière ; mais j’avais avec moi son esclave, qui portait le présent[346] du Kachella Bilâl au roi Mohammedou, et, de plus, un serviteur d’un autre grand personnage de Kouka, qu’on appelait le chérif de Médine, chargé par lui d’offrir au mbang fugitif l’achat d’un beau cheval isabelle. Ce chérif lui-même devait, pendant la durée de mon absence, gérer mes affaires.
Rencontre de caravanes (voy. p. 346).
Quelle morne et triste région, que celle qui environne la capitale du Bornou, et que nous traversâmes dans la direction du sud-est ! Des mimosas rabougris, de maigres tamarins, avortons de leur espèce d’ordinaire si belle, des broussailles d’hyphènes, des calotropis procera, voilà le genre de végétation qui s’y offrait à l’œil, interrompue à peine de loin en loin par des champs cultivés. Les oiseaux seuls, qui abondent ici, égayaient quelque peu ce paysage monotone.
Au bout de trois heures de marche environ, notre chemin se rapprocha tout à fait du lac Tsâd, et le pays devint boisé ; les mimosas se montrèrent plus robustes et plus touffus ; des indigotiers alternaient avec des plantations de coton, attestant à la fois la fécondité du sol et l’activité des habitants. Il nous fallut contourner de nombreuses anses du lac (en arabe rédjouls, c’est-à-dire pieds), et cheminer plusieurs heures encore, avant d’atteindre Ngornou, la seconde ville bornouane par son importance. Nous y logeâmes dans la maison du capitaine de la garde urbaine, lequel porte le titre de fougoma, et nous y trouvâmes nos gens déjà installés. Ngornou, qui ne se compose guère que de huttes de chaume, est situé tout au bord du lac, lequel, lors de ses hautes crues, ne laisse pas que d’y faire des dégâts, inconvénient auquel s’ajoutent d’un autre côté les incursions des Boudoumas ou Yédimas, habitants pillards des îles du Tsâd, aux coups de mains desquels la localité est fort exposée.
Le lendemain, nous nous remîmes en route en infléchissant d’abord vers l’ouest, puis, après avoir dépassé quelques villages, nous tournâmes au sud, en laissant à droite Woutrouma et à gauche Koukia. La contrée, bien cultivée, présentait à nos regards des champs de coton, d’indigo, de maïs, et aussi d’oignons. A cinq heures à peu près de Ngornou, nous touchâmes au village de Dazaoua, où notre intention était de coucher, pour y attendre le kinguiam. Le jour suivant, nous filâmes au sud-est. Le rivage que nous côtoyions est celui qui a le plus à souffrir des débordements annuels de l’onde lacustre. Çà et là, nous apercevions des traces d’éléphants et de buffles. Les hameaux se rapprochaient les uns des autres, et la route était plus animée. Des caravanes de bœufs, d’ânes et de chameaux passaient, les unes à vide, se rendant des marchés septentrionaux de la région aux localités de la province de Kotoko, située au midi du Tsâd, les autres chargées de grains et se dirigeant en sens contraire. Il y avait là des forêts entières de mimosas ; en revanche, l’acacia sajal et son frère du Nil se faisaient plus rares, au profit de l’acacia gommifère.
Notre étape du jour, assez courte, nous conduisit à Yédi, ville murée, aux maisons presque toutes en terre, et renfermant trois mille habitants environ, de la race des Tibous Ngomas, branche des Kanouris qui constitue le principal élément de population du Bornou. Là, déjà, apparaît plus fréquent ce genre de bâtisse qui repose sur un soubassement d’argile et qui achève de prédominer, plus loin, dans la province de Kotoko.
Notre station suivante était Marté, où nous arrivâmes en trois heures, et où nous fîmes un temps d’arrêt, pour rallier entièrement notre caravane. Marté est un peu plus grand que Yédi, quoique moins florissant d’aspect. Tandis que Yédi n’a pour administrateur qu’un bourgmestre, Marté avec le district qui l’environne jouit d’un de ces hauts gouverneurs indépendants qui, sous le titre kanouri de maï (roi), sont particuliers à presque toutes les villes de la province de Kotoko. Ici encore, le fond de la population est formé de Tibous Ngomas, lesquels, de ces deux localités, se répandent, au sud-ouest, jusque dans le cercle d’Oudjé, habité par les Kawas ou Kawouas, autre branche kanouri, tandis qu’au sud ils s’étendent jusqu’à Diskoa, et, à l’est, jusqu’à Ngala. Dans le voisinage de Marté commencent à se multiplier les Arabes Choas, qui, malgré leur grande diversité de teint, — on trouve parmi eux des individus rouges, cuivrés et même noirs, — ont conservé pour la plupart leur type d’origine et continuent de ne parler que l’arabe. Les femmes sont généralement sveltes, de belles proportions et facilement reconnaissables à leur genre de coiffure : leurs cheveux sont disposés à plat en longues tresses minces, souvent avec un épais chignon relevé en l’air en forme de corne ; elles portent, soit dans l’aile du nez, soit dans la cloison médiane de l’organe, un anneau d’argent garni d’une rangée de grains de corail, et se parent le cou de massives pendeloques de perles d’ambre.
Marté a une enceinte de murailles. Les habitations y sont, les unes tout bonnement en chaume, d’après le type que les Kanouris appellent nguim, les autres faites d’une substruction d’argile que surmonte une coupole de chaume (bongo), d’autres enfin sont des maisons carrées tout en terre où le chaume n’entre pas. Le marché, qui se tenait justement le jour de notre passage, était visité par un millier de personnes ; on y vendait du sorgho, des bœufs, des ânes, des moutons, des chèvres et quelques légumes ; en un autre endroit étaient dressés des boutiques de mercerie et des magasins de vêtements du Bornou ; un article de commerce consistait en une quantité incroyable de surmulots, sorte de comestible très couru dans le pays, mais qui, vu son état de demi-putréfaction, ne nous inspira que du dégoût.
A quelques heures plus au sud-est, nous entrâmes[348] dans un de ces marécages de couleur noire foncée, où le sol, inondé pendant la période des pluies et encore quelques semaines après, puis desséché et fendillé ensuite par l’action du soleil, demeure à peu près improductif. Les Kanouris appellent firki cette sorte de terrain, qu’ils utilisent principalement pour la culture d’une variété de sorgho que l’on nomme masakoua. Missené, que nous gagnâmes de là, est une ville murée, à peu près de la grandeur de Yédi, et qui, comme Marté, possède un gouverneur à part, du titre de maï. Aux Tibous Ngomas se mêlent ici, en nombre déjà plus considérable, les Makaris. On voyait qu’il n’y avait pas longtemps qu’on avait fauché le masakoua, et, de place en place, les gens s’occupaient à battre les tas de gerbes ou de panicules à l’aide de machines toutes rudimentaires, composées d’une plaque étroite où le manche était assujetti suivant un angle de quarante-cinq degrés. Ce genre de céréale (sorghum cernuum) a besoin de soixante-dix jours pour mûrir. Dès que l’eau a évacué le terrain choisi pour cette culture, on sème le masakoua ; puis, quand le sol est bien asséché, on arrache les jeunes hampes l’une après l’autre, on creuse des trous d’une profondeur suffisante, et on les y replante, en les arrosant pendant quelque temps. C’est dans ces terrains que se fixent de préférence les rats qui se vendent au marché de Marté. Le plaisir des enfants est de placer leurs traquets grossiers dans ces mottes de terre rondes, épaisses et durcies, qui s’écroulent avec tant de lourdeur que les rats qui s’y trouvent restent étouffés dessous.
Chemin faisant, notre caravane s’était considérablement grossie. Quand le bruit s’était répandu à Kouka que je devais passer par le Logon, et que le cheik Omar avait ordonné formellement au roi de ce pays de me frayer la route jusqu’au mbang fugitif, nombre de personnes, qui possédaient un ou deux chevaux, s’étaient décidées à entreprendre aussi ce lointain voyage, afin de se rendre auprès de ce prince, qui avait la réputation de payer généreusement, et qui disposait pour le moment d’une quantité d’esclaves telle qu’ils étaient à un bon marché vraiment fabuleux.
Dès Missené nous comptions avec nous seize chevaux et une vingtaine d’hommes, et nous n’avions encore été rejoints ni par les Baguirmiens que Mohammedou avait envoyés à Kouka porter une lettre au sultan et acheter les provisions qui lui étaient le plus indispensables, ni par l’officier du Kachella Bilâl auquel était confiée la haute surveillance sur le royaume de Logon.
Nous évitâmes le chemin qui, plus à l’est, serre de près le rivage du Tsâd, parce que les eaux ne s’étaient pas encore entièrement retirées. Le firki dont j’ai parlé est ordinairement dépourvu de toute végétation arborescente, mais des bois luxuriants lui forment bordure ; là où il n’est point planté en sorgho, il ne produit qu’une herbe haute et grossière. Infléchissant ensuite de plus en plus sur notre gauche, nous arrivâmes le lendemain 4 mars, après avoir traversé principalement une plaine de firki que bornait à l’horizon ouest la ligne des forêts riveraines du lac, à la petite ville murée de Djimak, puis à la cité plus importante de Ngala. Là, le Tsâd reçoit à sa partie sud-ouest divers affluents, et, le jour même, nous en franchîmes successivement trois : un premier, à sec pour l’instant, qui se nomme Missenéram ; un second, moins important encore, qu’on appelle Léba ; et enfin, entre Djimak et Ngala, la rivière Mboulou, dont le chenal avait environ trente pas de largeur sur un[349] mètre de profondeur. Nous aperçûmes dans cette section du trajet une nouvelle espèce de mimosa dont les feuilles étaient, comme celles de l’acacia sajal, garnies de courts aiguillons, et qui portait des siliques longues de quinze à vingt centimètres sur un centimètre de largeur.
Les murs de Ngala et le développement remarquable de la ville étaient d’un effet vraiment imposant. Au-dessus d’elle se dressait, commandant la place, le château du gouverneur, qui, à son sommet, portait une hutte du type bongo. Cependant, quoique de toutes les localités que nous eussions traversées celle-ci fût la plus importante, nous y fûmes beaucoup plus mal reçus que dans les précédentes. Nous trouvâmes dans le maï Omar un bonhomme décharné et crasseux, vêtu d’une tobe sombre, n’ayant d’autre insigne de sa haute dignité qu’un burnous en méchant état, et qui ne se mit guère en frais pour nous traiter. Les six plats qu’il nous envoya n’étaient rien moins qu’alléchants, et la brebis dont il nous gratifia fut par sa maigreur un objet de risée pour mes gens.
Ngala compte environ mille habitations, et paraît mieux conservée d’ensemble que les autres villes où nous avions touché. C’était jadis une cité des Sos, tribu qui, avant la conquête de ce territoire par les Kanouris, occupait la région la plus proche du lac, entre les fleuves Yoobé et Chari. Ces Sos sont, dit-on, de même souche que les Boudoumas, insulaires du Tsâd, et les Kéribinas qui mènent çà et là au Bornou une vie de forestiers et de chasseurs et qu’on regarde comme les habitants primitifs du pays, et les parents des Beddes, installés à la frontière ouest de l’empire. Lorsque cette peuplade eut été refoulée, la région tomba aux mains des Makaris, auxquels doit être aussi attribuée la construction à Ngala d’un mausolée de terre, formant un carré de deux mètres et demi de haut à peu près, où sont inhumés assis, chacun sous un cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire, trente-cinq chefs de tribu. Seuls, les cinq derniers maïs de Ngala ont été enterrés simplement à la mode musulmane, et depuis lors, le mausolée tombe en ruine ; on voit, de côté et par en haut, saillir au dehors les ossements royaux et les débris des tertres d’argile. Ajoutons que Ngala, aujourd’hui encore, est habitée presque exclusivement par des Makaris.
Le Gambarou (voy. p. 350).
Après avoir vainement, tout un jour, attendu dans cette ville le représentant du Kachella Bilâl, nous en repartîmes le 6 mars pour continuer notre route au sud-est, à travers une sorte de steppe (kala en arabe, karaga en langue kanouri), couverte d’un haut et fort gramen ainsi que de bouquets de mimosas, où s’ébattait une faune abondante parmi laquelle dominaient différentes espèces d’antilopes, des gazelles et de petites guenons. Au bout de quatre heures et demie, nous entrâmes dans un pays où les bois devenaient plus épais ; une heure après, nous franchissions la rivière de Féroudouma, large de seize pas et profonde d’un mètre en moyenne, et bientôt nous atteignions la petite ville de Tillam, la plus propre et la mieux bâtie que j’aie vue au Bornou. Là, point de maï, mais un simple billama ou bourgmestre, d’aussi bonne mine que sa localité. Nulle part, en ces contrées, je n’ai rencontré homme qui, dans ses manières, respirât une modestie aussi digne, une politesse aussi exempte d’obséquiosité que ce fonctionnaire, dont la physionomie elle-même avait un cachet tout européen.
De là, au travers d’un pays de plus en plus boisé, où, aux mimosas toujours dominants, se mêlait une splendide végétation de tamariniers, d’essences gommifères et de ficoïdées, nous gagnâmes, au sud-est, le district jadis très populeux de Rangana. Son ancien chef-lieu, Ran, après avoir été, on le voit à l’aire primitive de la ville, une localité de l’importance de Ngala, ne se compose plus que de quelques groupes de huttes au milieu d’une enceinte minable. Toute cette région a eu fort à souffrir, il y a vingt années, du fait du chérif ed Din, ce pèlerin dont j’ai déjà eu occasion de parler, et qui, ayant rassemblé une[350] grande multitude de Fellatas (Foulbés, Fellans, Poulos), les entraîna avec lui vers la Mecque. On dit qu’à cette époque la population arabe du Bornou diminua de moitié, et que, lorsque le pèlerin susnommé atteignit le Baguirmi, il avait au moins autour de lui une troupe de cinquante mille hommes. Il disposait, en tout cas, d’une force qui lui permit d’entrer en lutte avec le mbang d’alors, Abd el Kader, lequel, on l’a vu, fut vaincu et tué dans le combat. Pour lui, sa carrière fut courte : il périt, atteint d’une flèche empoisonnée, dans les pays païens situés au sud de l’Ouadaï.
Trois heures de marche encore, et nous atteignîmes la rivière Gambarou. Sur ses rives admirablement boisées, et dans ses clairières toutes verdoyantes de prairies magnifiques, vivait par énormes troupes la grue couronnée (grus Balearica pavonina), à l’aile et à la queue blanches, nuancées de noir à l’extrémité, avec le cou, le corps et la tête d’un vert sombre plein de reflets, et une superbe aigrette d’or au vertex. Le courant d’eau, à l’endroit où nous le traversâmes, n’avait pas plus de dix mètres de largeur sur deux tiers de mètre de profondeur, mais on devinait, à l’ampleur du lit fluvial, quelle masse liquide y devait rouler à certains moments. Le Gambarou naît, dit-on, sur le territoire des Mousgos, dont les eaux se trouvent recueillies par lui, à moins qu’il n’y constitue un rameau de dérivation du Logon. Dans son cours lent, il reçoit sans doute le Féroudouma ; mais il n’a aucune communication avec le Mboulou. Dans l’épaisse futaie dont était couverte la rive droite du fleuve, et où l’essence dominante était l’hedjilidj ou savonnier (Balanites ægyptiaca), s’ébattaient de la façon la plus drôle des légions de petits singes de l’espèce cercopitecus grisoviridis. Çà et là on apercevait quelques exemplaires isolés de l’arbre, à fruits énormes et en forme de courges, qu’en kanouri on nomme bolongo et que j’avais déjà vu au Kânem. Au temps des pluies, le Gambarou, aussi bien que ses nombreuses riviérettes vassales, ne peut se franchir qu’au moyen d’embarcations. Celles-ci sont de deux sortes : ou bien on creuse deux grandes courges qu’on attache ensemble à l’aide de bâtons ; le voyageur, déshabillé, se met à cheval sur ces bâtons, et, quant à ses vêtements et à ses menus bagages, il les dépose dans le creux des courges. Ou bien on prend quatre de ces courges, et on les assujettit les unes aux autres, de manière à former un véhicule carré, en ayant soin d’en unir, non pas seulement les parties inférieures, qui plongent dans l’eau,[351] mais encore les parties supérieures, celles où se trouvent les concavités, au moyen de baguettes placées en long et en travers ; là-dessus on pose un bachot où le passager peut s’installer avec ses colis sans avoir à craindre d’être mouillé. Un genre de bateau encore plus parfait, c’est celui que l’on confectionne avec des branches de bois de mélisse (ambadj) soigneusement liées ensemble, et que des passeurs poussent devant eux en nageant.
En continuant notre route, nous eûmes le Gambarou presque constamment en vue sur notre droite, jusqu’à ce que nous eussions atteint la ville d’Afadé. Celle-ci est plus petite que Ngala, et sa population, au lieu de s’élever à huit mille âmes, chiffre auquel Barth l’a estimée, ne dépasse guère actuellement deux mille habitants. Des maisons en ruine, de vastes places vides indiquent que c’est une localité à demi désertée. La seule portion de la ville qui soit bien conservée, c’est la maison du roi ou gouverneur, dont le castel, haut juché au-dessus du reste de la cité, est une construction du type makari faite avec grand soin et d’une ornementation de bon goût. Il se compose d’une pièce d’entrée couverte conduisant à une cour sur laquelle s’ouvre une sorte de salle du trône ou du conseil, peu spacieuse, mais bien aplanie, qu’occupe presque en entier une solide estrade en terre, d’un mètre de hauteur, où se trouve, peint en noir, le siège du gouverneur. Le reste de la pièce est rapetissé par quatre piliers carrés qui vont s’amincissant par le haut, et dont les parois bien polies, les arêtes bien taillées, trahissent également le soin extrême qui a présidé à la construction. L’avant-corps du logis, aux murs très massifs, est surmonté d’un étage, et, à côté, se dresse une sorte de petit pavillon de terre, de forme arrondie, qui est l’appartement privé du maï, et d’où une porte communique sur la terrasse de la sous-construction. Toutes les portes sont encadrées de moulures larges et noires, et les murailles ornées de cannelures partagées en caissons noirs et jaunes. Sur les ruines de ce palais, originairement beaucoup plus vaste, et transformées aujourd’hui en terrasse, s’élèvent de place en place des huttes de terre (bongo) couvertes de chaume, d’une architecture moins soignée et moins élégante. Au devant de l’appartement royal se trouve un banc de terre avec un dossier élevé et bien poli, où le maï actuel, appelé Mouzo, aime à s’asseoir. La place qui s’étend devant l’habitation royale, et qui sert de lieu d’assemblée aux habitants ou de champ de délibération, est entourée d’énormes ficoïdées au feuillage touffu. Du haut de son siège, le roi écoute les salutations, les rapports, les suppliques et plaintes de ses visiteurs ou de ses sujets ; de là aussi il tranche les menus différends qui sont de sa juridiction. Nous montâmes voir ce prince, en qui nous trouvâmes un Makari plein d’amabilité et de bienveillance, et qui, à en juger par l’air satisfait avec lequel il nous informa que le fatcha de Mohammedou venait de battre celui de l’anti-roi du Baguirmi, devait être un chaud partisan du mbang fugitif et un ennemi de son adversaire.
Les environs immédiats d’Afadé offrent une magnificence de végétation extraordinaire, d’un caractère sauvage et quasi vierge ; la faune y abonde en sangliers, en cercopithèques, en babouins ; plus d’un de ces derniers vient même s’ébattre sans nulle crainte jusque sur les murs ou dans l’intérieur de la ville. Parmi les arbres figurent des essences gommifères, des ficoïdées, celles-ci de quatre espèces : l’une, qu’on appelle djédja, et la seconde, du nom de lita, sont remarquables[352] par leurs jets de racines raméaires ; la troisième est la ngaboré à grandes feuilles, et la quatrième le figuier sauvage ou Termo. Je vis en outre ici pour la première fois un arbre qui porte un fruit grisâtre et amer, à peu près de la grosseur du citron ; les Arabes l’appellent mourr et les Kanouris kaguem.
A partir d’Afadé, l’élément kanouri disparaît entièrement des villes, refoulé par les Makaris, qui sont les maîtres exclusifs du pays. Au lieu de porter la coiffure en forme de crête des Tibous Ngomas, les femmes de la région se partagent les cheveux en six grosses tresses qui, du sommet de la tête, leur retombent à intervalles égaux par devant et derrière, et se terminent librement en pointes.
Vu la pauvreté de sa ville, le maï Mouzo eût été enchanté que nous poursuivissions notre route sans nous arrêter ; mais j’attendais toujours l’arrivée de l’officier bornouan porteur de la lettre du cheik Omar au roi du Logon, sur les terres duquel nous allions bientôt entrer. J’avais de plus l’intention de faire un agréable cadeau aux gens de ma caravane, en me procurant une vache de boucherie ; par malheur, je dus reculer devant la cherté de l’emplette, la moindre tête du bétail susnommé coûtant au moins quatre thalers Marie-Thérèse (vingt francs). Le maï Mouzo s’efforça toutefois de nous traiter de son mieux ; le premier soir, il nous envoya six plats et une chèvre ; le second jour, quatre plats et un peu de fourrage pour nos chevaux ; le troisième, il est vrai, sa générosité rabattit encore d’un plat.
Je profitai de cette halte prolongée pour me renseigner quelque peu, auprès des vieillards instruits de l’endroit, sur l’histoire de leur ville et le dialecte makari. J’appris par eux qu’à l’époque où le Bornou actuel était habité par les Kanouris, deux princes de la famille des rois bornouans s’étaient enfuis dans la province de Kotoko, et y avaient fondé deux États musulmans, l’un à Afadé, l’autre à Mafaté. Tout d’abord, paraît-il, c’étaient les Sos qui occupaient le pays ; puis peu à peu ils s’étaient vus absorbés par les Makaris, qui, outre les petits États de Logon et de Mandara, avaient pris possession de toutes les localités importantes de la province depuis Marté jusqu’au fleuve Chari. C’est une chose touchante de voir comme ces vieux de l’endroit, maintenant encore, se raccrochent à ce passé relativement florissant, avec quelle complaisance orgueilleuse ils continuent d’environner leur pauvre et impuissant gouverneur, réduit à un titre purement nominal, d’un prestige opiniâtre de royauté, et avec quel soin ils ont conservé, en dépit du néant de leurs offices, tous ces grands dignitaires de l’ancienne cour, en qui se mélangent les mœurs des Kanouris et celles des habitants du Logon.
Les cavaliers à cotte ouatée (voy. p. 357).
Halte à Tillé. — Aspect des demeures choas. — A Méléri. — Comment j’entrai à Logon. — Coup d’œil général sur le pays ; la chronique locale. — Les Makaris. — La cour logonienne. — Une réception officielle. — Comment je sortis de Logon. — Arrivée à Koultchi, puis à Bougoman.
Quelque importance qu’eût pour moi la lettre du cheik Omar que l’officier du Kachella Bilâl devait m’apporter, je ne pouvais rester plus longtemps à charge à ce pauvre Mouzo ; c’est pourquoi, le 10 mars, je me remis tout doucement en route, continuant de traverser l’épaisse forêt au terrain de firki, et ayant la rivière de Gambarou à ma droite.
Au bout de deux heures, je touchai le village de Wouni, sis à la rive sud-ouest du fleuve. Çà et là se rencontraient des enclos de chasse, formés d’un dédale de parcs allant de plus en plus se rétrécissant, où les Keribinas acculent le gibier et où ils finissent par le tuer à coups de flèches. Des deux côtés du chemin apparaissaient aussi de temps à autre des hameaux choas presque entièrement abandonnés. Deux heures de marche encore, et nous fîmes halte dans la petite ville murée de Tillé, la dernière du Bornou proprement dit. Cette localité occupe un site charmant,[354] sur une colline au pied de laquelle coule un bras du Gambarouram. Malheureusement, elle comptait à peine pour l’instant une centaine de feux, et aucun de ses habitants ne fut à même de me fournir un logis à mon usage exclusif.
Comme, dans la hutte qui me fut assignée, on venait de cuire le repas de la maison, et qu’il n’y existait point l’ombre de ventilation, j’allai camper en plein air, au bord du cours d’eau, sous l’ombre d’un magnifique tamarin, où mon hôte eut l’obligeance de me faire porter à dîner.
L’endroit était délicieux. Le fleuve, aux berges bien boisées, s’infléchissait ici de telle sorte, que le regard, en suivant le cours de l’onde, jouissait de la perspective entière du village qui surgissait tout à coup en contre-haut de la rivière. Ces cabanes rustiques, dominant l’eau limpide, avec leur avenante parure de bouquets d’arbres, avaient pour moi, au sortir de mon long séjour au désert, un attrait toujours nouveau, qui me consolait des privations matérielles auxquelles on est forcément réduit dans toutes ces contrées.
Je restai longtemps à rêver, sous l’épais couvert de troncs gigantesques, en face de cette romantique nature. Ici, c’étaient des enfants qui jouaient par terre, de longues files de femmes qui, des plats et des corbeilles sur la tête, traversaient à gué la rivière, pour se rendre au marché de la ville de Djelbeï, située à une journée de marche au sud de Tillé ; là, c’étaient des singes qui venaient, en exécutant de mirifiques cabrioles, se désaltérer au courant du fleuve, sur les rives verdoyantes duquel grouillaient en outre des légions de pintades : tout était paix, abondance et grâce, en tant du moins que l’aimable nature subvenait, pour son compte, aux frais du décor ; il n y avait que là où l’homme entrait en scène que le tableau, cela va sans dire, se gâtait quelque peu.
Bientôt, des gens du village survinrent pour me contempler, et, parmi eux, des musiciens, qui me régalèrent de leur harmonie cacophone ; l’un, qui jouait du tambour, avait la tête rasée, sauf deux minces nattes dirigées de l’avant du chef à l’arrière. Le second était porteur d’une flûte de pan forée d’une quantité de trous, avec une large embouchure de métal, et une corne recourbée en dessous de l’instrument, lequel ressemblait à peu près aux ventouses des barbiers du pays.
Quelques heures de marche le lendemain nous conduisirent, vers le sud-est, à la ville logonienne de Kalakafra, qui, dans ses hautes et épaisses murailles, renferme cinq milliers d’habitants. Cette population ne brillait pas par l’esprit de confiance et d’hospitalité, car, à notre approche, on ferma toutes les portes de l’enceinte. Force nous fut de camper à l’ombre d’un grand bolongo dont les énormes fruits menaçaient de nous choir sur la tête. Quelque temps après, il est vrai, nous reçûmes la visite du gouverneur, lequel porte le titre de calife. Ce personnage nous promit de nous envoyer à déjeuner ; mais il ne tint pas sa parole, de sorte que nous dûmes nous remettre en marche dans l’après-midi, afin de pousser jusqu’à Oulf ou Alfou, la cité la plus ancienne du Logon.
Celle-ci, mieux conservée que la plupart des villes bornouanes, avec des murs valant ceux de Kalakafra, peut compter de six à sept mille habitants. Elle est administrée par un fonctionnaire du titre de galadima, devant la demeure duquel nous défilâmes en caracolant et en brûlant de la poudre, sans que nos[356] démonstrations aboutissent toutefois à nous faire recevoir de ce haut dignitaire. Il semblait si réfractaire à tout sentiment d’hospitalité, que nous préférâmes dresser nos tentes en plein air. Ce fut là que j’aperçus le premier palmier delêb (Borassus Æthiopum).
Continuant toujours vers le sud, nous traversâmes le lendemain une région où se trouvait une population pressée de Kanouris et d’Arabes Choas. La végétation dominante était un taillis où apparaissent des espèces de mimosas que je n’avais pas encore eu occasion d’observer ; les villages, exposés aux inondations à certaines époques de l’année, étaient pour la plupart environnés d’une petite levée de terre protectrice, soutenue par des couches de roseaux.
Le fruit de l’hedjilidj (Balanites ægyptiaca) joue dans ces districts un rôle alimentaire analogue à celui du noyau de coloquinte dans la zone saharienne. Ce fruit, de la grosseur d’une petite datte et de forme ovale, se compose, comme la plupart des fruits tropicaux, d’un noyau et d’une coque dure entre lesquels se trouve une mince couche de pulpe douce-amère et filandreuse. Au moyen d’une longue manipulation on rend le contenu de ce noyau comestible, et on le garde comme en-cas pour la saison où l’on manque de grain. A force de le faire cuire et macérer, on lui enlève son principe amer, et on le met à sécher sur des nattes ou des hangars : en cet état, on l’appelle nagué.
Dans ces régions où vit une population mixte, les gîtes préférés du voyageur, ce sont les villages habités par les Kanouris, dont la bienveillance lui garantit un meilleur accueil que celui qu’il trouve chez les Choas ou les Makaris, races égoïstes et peu hospitalières.
Les bourgades des Choas particulièrement se reconnaissent à leurs énormes huttes de roseau ou de chaume, habitations disgracieuses autant que peu solides, mais tellement vastes que chevaux et bétail grand et menu y logent pêle-mêle avec les humains. D’ordinaire, il y a au dedans de ces cases, outre quelques bancs de terre, un échafaudage haut de deux mètres à deux mètres et demi, établi sur des perches, et recouvert de nattes, où se retire, pour coucher, la famille ; tout le reste de la hutte, ou à peu près, est occupé par le bétail. De plus, à cause des mouches qui pullulent dans ces parages humides et marécageux, au point de troubler la nuit le sommeil des gens, on dresse habituellement devant la cabane un échafaudage du même genre, qu’on fait encore plus élevé, s’il se peut, de manière à le garantir de l’insecte importun, lequel se tient presque constamment à fleur de terre et fuit tout courant d’air un peu fort. Sous cette estrade extérieure, il est encore d’usage d’entretenir un feu qu’on alimente avec du bois mal séché, pour que la fumée achève de mettre les mouches en déroute. Le jour, ces hauts appentis sont utilisés comme hangars d’abri contre le soleil.
Dans les huttes où bêtes et gens ne logent pas en commun, on installe contre le fléau une haute charpente recouverte de nattes, et munie d’un divan de deux mètres de largeur et d’une longueur proportionnée au nombre des membres de la famille ; cette case se clôt hermétiquement de tous côtés ; le soir seulement, on soulève un coin de natte, et chacun se glisse par là dans le dortoir. Je laisse à penser quelle atmosphère règne dans ces boîtes closes, où hommes, femmes, enfants, adultes, gens de la famille et étrangers, tout le monde se trouve remisé en tas.
Les Kanouris et les Makaris, dont les cases ne sont pas assez spacieuses pour contenir des divans de pareille taille, se défendent des mouches en rétrécissant le plus possible leurs portes, lesquelles n’offrent que juste l’ouverture nécessaire pour que l’on s’y faufile. Le soir venu, la famille entière s’engouffre simultanément par la brèche, après quoi l’on enfume consciencieusement toute la hutte, on expulse mécaniquement tous les insectes au dehors, on allume un feu donnant de la fumée, puis on bouche l’ouverture au moyen d’une porte fermant bien hermétiquement.
Quel supplice que celui du voyageur européen forcé de choisir entre la suffocante atmosphère de cette case et le fléau dévorant des mouches au dehors ! C’est en vain que, pris de désespoir, il s’évade un moment au grand air ; il ne tarde pas, tout saignant de sa lutte inégale contre les légions de bestioles ailées, à se renfoncer dans la boîte à fumée. Le plus mauvais moment, à cet égard, est naturellement la saison des pluies, et la période immédiatement postérieure, alors que le pays est inondé ou changé en un marécage.
Lors de mon passage, le fléau était relativement modéré, et à Méleri, village kanouri où nous couchâmes le 12 mars, il nous fut possible de camper à l’air sous les tentes. Pour moi, je m’étais installé sous un arbre gigantesque ; mais, pendant la nuit, force me fut de déménager, car ma tente, le sol, mes nattes, mon corps, tout était envahi par des milliers de punaises des bois qui avaient là leur quartier général.
A Méleri, nous fûmes enfin rejoints par un homme du Kachella Bilâl : il est vrai que ce n’était pas celui que nous attendions avec la lettre du cheik Omar, mais un autre, qui était parti simultanément, et qui avait cheminé sur nos traces, tandis que son compagnon gagnait le Logon par une autre route, dans le dessein de nous rallier à Vouli.
Vouli, où nous arrivâmes le 13, est une agglomération choa entourée de palmiers delêb, arbres majestueux et à feuillage flabelliforme, qui, à partir de là, sans dominer encore dans la flore, commencent cependant à devenir très fréquents. Leur fruit, de la grosseur et de la forme d’une noix de coco, est jaune foncé quand il est mûr, et se compose presque entièrement d’un noyau. La pulpe, à peu près jaune safran, assez dure et très filandreuse, est remarquablement[357] douce et savoureuse, mais on ne peut que la sucer.
De l’officier du Kachella Bilâl, nulle trace encore à Vouli. En revanche, il vint un messager du roi du Logon, chargé de me prier de rester où j’étais jusqu’à ce que son maître m’envoyât quérir officiellement. Il faut dire que le bruit de mon approche avait mis en révolution toute la cour logonienne. La quantité de gens et de chevaux qui formaient mon escorte avait confirmé certaine rumeur d’après laquelle je n’étais censé m’être mis en route que pour assister dans sa détresse le mbang fugitif, dont le roi du Logon était l’ennemi. Marouf, c’était le nom de ce dernier prince, était en conséquence très inquiet, pour ne pas dire effrayé, de ma venue, et ma triple qualité d’étranger, de chrétien et d’Européen suffisait déjà seule à expliquer son émoi. Aussi était-il en train de concentrer dans sa capitale le plus de cavaliers et d’armes qu’il pouvait, et cherchait-il à retarder ma marche jusqu’à ce qu’il eût achevé ses préparatifs.
Je ne fus informé de ces circonstances que lorsque j’avais déjà promis d’attendre à Vouli que Marouf m’y envoyât prendre.
Vers le coucher du soleil, à une heure où il n’était plus possible que je fisse mon entrée dans la ville de Logon, je vis paraître deux cavaliers armés tout en guerre. Ils étaient, ainsi que leurs chevaux, revêtus de cottes ouatées. Ils me saluèrent au nom du roi, et me demandèrent derechef de différer mon entrée jusqu’au lendemain matin, sous le prétexte que l’on n’avait pas terminé à la cour les apprêts de réception voulus pour un personnage de mon importance. Mais le village de Vouli, délaissé d’une partie de ses habitants, m’offrait si peu de ressources en vivres, et mes propres provisions se trouvaient à tel point épuisées, que je dus insister vivement pour que le retard en question ne se prolongeât pas au delà du terme indiqué.
Vers dix heures du matin, le jour suivant, je vis en effet revenir mes deux cavaliers ; mais ce fut pour solliciter de moi, au nom de leur maître, un nouveau délai, sous prétexte que l’officier du Kachella Bilâl devait arriver d’un moment à l’autre, et que l’on désirait que, lui et moi, nous entrassions ensemble dans la ville.
J’usai de toute ma politique et de tout mon art de séduction pour me faire bien venir d’un de ces hommes et obtenir ainsi la possibilité de partir au plus vite, même dans le cas où le fonctionnaire susnommé n’arriverait pas. Je réussis effectivement à gagner le concours sincère d’un de ces envoyés, qui était Kanouri de naissance et beau-frère du roi. Tant que dura la grande chaleur, nous patientâmes, patientâmes toujours ; mais, vers quatre heures, l’homme du Kachella Bilâl continuant à ne point donner signe de vie, je déclarai que j’étais résolu à faire mon entrée le jour même dans la capitale du Logon, d’autant que, à Vouli, moi et mes gens nous ne trouvions rien à nous mettre sous la dent.
En conséquence, je m’accoutrai d’une façon décente : je revêtis un pantalon fraîchement blanchi ; par-dessus ma chemise bornouane, je passai un burnous piqué des vers, et, après m’être enveloppé le visage jusqu’aux yeux dans un litham, je me dissimulai les yeux mêmes au moyen de lunettes bleues. Mes compagnons, de leur côté, avaient mis leurs meilleurs habits, ceux du moins qui en avaient de rechange, et avaient enfourché les coursiers qu’on se proposait de vendre à Mohammedou : tels quels, au nombre de trente hommes et plus et d’autant de chevaux, à peu près, nous formions une troupe tout à fait imposante.
Devant moi caracolaient les deux messagers royaux ; à mes côtés étaient Almas et l’homme du Kachella Bilâl ; derrière s’avançait Kieri avec la garde à pied, armée de fusils, et mes serviteurs ; le gros du cortège était formé par les gens qui s’étaient joints en volontaires à la caravane.
Au bout d’une heure, nous arrivâmes, sur la face ouest de la ville, à une porte qui se trouvait fermée. Un des envoyés du roi y frappa avec sa lance ; on ouvrit, et nous pénétrâmes dans la place, mais l’un après l’autre seulement, car les portes des bourgades makaries sont tellement étroites, que c’est tout au plus si un homme y peut passer à cheval. Arrivés au Dendal (grande place, grande rue) devant le palais, nos cavaliers se livrèrent aux démonstrations de rigueur, tandis que mes fusiliers brûlaient de la poudre. Pour moi, vu ma dignité, je me tenais immobile et coi. Cela dura un quart d’heure, pendant lequel nous restâmes sous le coup des regards scrutateurs des citadins et de la curiosité du prince, qui nous regardait, caché quelque part.
Ensuite parut un messager royal, qui nous conduisit au logis que nous devions occuper. Celui-ci n’était pas, à beaucoup près, aussi luxueux que celui[358] que Henri Barth, juste vingt années auparavant, avait reçu du père de Marouf. A grand’peine j’y casai mes huit chevaux, et je m’installai, pour mon compte, au sommet de la maison, dans une chambre isolée qui en constituait à elle seule tout l’étage supérieur ; l’escalier par lequel on y montait étant démoli, il n’y avait plus pour y accéder qu’une poutre disposée obliquement, un vrai chemin de danseur de corde.
Le même jour, le roi m’envoya trois poules, deux nattes, des portières, quatre grands plats de poudding avec de la sauce au poisson et du miel, plus, de la paille et un peu de fourrage pour les chevaux.
Je passai presque toute la nuit à prendre agréablement le frais sur le toit de la maison, d’où je pouvais apercevoir l’étrange cité et le train de ses habitants plus étranges encore.
Le Logon, — dans la langue locale Loghwan ou Laghwan, — est une région riche en eaux, et aussi par places marécageuse, qui occupe les deux rives du fleuve du même nom. Son territoire, de forme arrondie, peut avoir une largeur moyenne de quatre-vingt-dix kilomètres. Il s’étend de l’est à l’ouest depuis le Chari proprement dit, ou Ba Bousso, jusqu’au district choa de Balgé, situé au nord de Mandara ; vers le sud et le sud-est, sa limite, assez incertaine, touche aux contrées qu’habitent les Mousgos et les Fellatas, peuplades indépendantes qui ne cessent d’empiéter sur lui.
Le terrain est essentiellement plat, et, dans les parties où domine l’argile, impraticable en certaines saisons. Les seuls reliefs qui y existent sont les intumescences rocheuses de Wâza, élevées d’environ cent cinquante mètres au-dessus de la plaine.
Là où le sol ne reste pas submergé pendant une moitié de l’année, la végétation arborescente prospère à merveille. Comme représentant de la faune sauvage, on remarque surtout des éléphants, des buffles, des hyènes, des hippopotames, des crocodiles et des sangliers ; plus rares sont les lions, les léopards, les rhinocéros. Quant aux girafes et aux antilopes, ils sont, cela va sans dire, en assez grand nombre, de même que les oiseaux de marais et les volatiles aquatiques. La région enfin est très poissonneuse.
Le fleuve Logon (Loghwan), qui traverse le pays du sud au nord, le divise en deux parties inégales dont la plus vaste se trouve à l’ouest. A un jour de marche au sud de la capitale ou Karnak, la rivière rallie à droite un rameau fluvial échappé de son propre tronc sur le territoire des Mousgos, et qu’on désigne sous le nom de Petit Fleuve (Lrho Matia).
La région entière mesure mille kilomètres carrés, et peut renfermer un quart de million d’âmes. Elle se partage en quatre provinces : celles d’Halaka au nord, d’Hoksêvéni à l’est, de Mâzé à l’ouest, et de Zâ au sud.
Les districts les plus considérables sont ceux de Wâza et de Djinna, situés à la partie méridionale du royaume ; tous deux constituent d’importants avant-postes contre les tribus remuantes des Mousgos : aussi les administrateurs de ces cercles occupent-ils le premier rang dans la hiérarchie militaire du Logon.
Les principales localités, en dehors de la capitale, sont, sur la rive ouest : le bourg de Diffel, celui de Goffa, vis-à-vis duquel se place le confluent du Petit Fleuve ; puis, au midi, jusqu’à la frontière, les villes de Chollem (ou Hollem), de Kazerê et de Mazarâ. Au delà se trouvent les bourgades mousgos de Mareafa, de Tekkelê, où le Lrho Matia prend, dit-on, sa course de dérivation, de Balgedi, de Mouskoun, celle-ci à une demi-journée, semble-t-il, au sud de la ville logonienne de Mandjafa.
Le second centre de population du pays, c’est Djinna, où se fait un important commerce d’ivoire et d’objets de fabrication locale ; il ne paraît être qu’à une demi-journée de marche de Tekkelê. Citons encore, entre le Grand et le Petit Fleuve, la ville de Mâwé, plus au sud, celle de Baram, et plus loin, au sud-ouest, Wâza. Toutes ces petites cités, entourées de murs, peuvent compter en moyenne de trois à cinq mille habitants.
Les Logoniens sont proches parents, d’une part des Makaris du Bornou, et, de l’autre, des Mousgos. Ce ne sont pas les Makaris qui, d’après la tradition, ont possédé originairement le pays. La population qui y domina d’abord, bien avant la venue des occupants actuels, se composait, dit-on, d’émigrants arrivés de l’extrême Orient, de la Syrie, à ce qu’il paraît, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite de deux princes qui fondèrent ainsi un royaume aux bords du Chari. Ces émigrants trouvèrent la contrée au pouvoir de deux souverains, dont l’un régnait sur le fleuve et avait le monopole de la pêche, tandis que l’autre régissait la forêt et la plaine, et, au moyen de grandes meutes de chiens, y exerçait le privilège de la chasse.
Ces deux seigneurs, ajoute la chronique, se soumirent à la domination des nouveaux venus, plus civilisés et plus forts ; le plus âgé des princes émigrés renonça de son côté à la souveraineté, pour n’être que le premier fonctionnaire du nouvel empire fondé par lui et son compagnon. Le roi pêcheur devint, lui, le second fonctionnaire, le chef de la ville de Logon ; et l’ex-grand maître de la chasse fut le troisième officier en titre. Aujourd’hui encore le premier nommé de ces dignitaires, qui a le titre d’Iba, est de sang royal et dispose d’une considération et d’une richesse tout à fait princières ; près de la moitié de l’empire lui appartient. Le second, le seigneur du fleuve, porte le titre de Mhraï Logon ; le dernier enfin, le Mhraï Rhaâ, autrement dit le chef de la maison, du territoire (en arabe Dâr), a conservé le train de chasse traditionnel de ses devanciers, et en use encore de temps à autre.
Ce ne fut que plus tard, à la suite d’un combat[359] contre les musulmans où leur roi avait été tué, que les Makaris, actuellement en possession du pays, arrivèrent de la région de Bousso et du haut Chari. Ces Makaris, physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont en général plus foncés de teint que les gens du Bornou, de forte stature, et, dans leur pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Leurs traits ne sont ni beaux ni réguliers. Dès qu’on entre dans une localité makari, on trouve aux choses un tout autre aspect que dans les villages bornouans limitrophes ; on est étrangement frappé de l’ampleur relativement grandiose des constructions, de l’extérieur grave et imposant de la population, et de l’originalité de l’ensemble.
Les demeures ici sont, les unes des huttes en terre du type bongo susnommé, avec des toits de chaume en forme de dômes, et, d’ordinaire, de hauts soubassements, à cause de l’humidité de la région. D’autres sont de grands bâtiments pareils à des forts, avec d’épais murs crénelés, parfois aussi des tourelles d’angle et des portes qui habituellement sont plus larges par en haut que par en bas. D’autres encore sont des constructions carrées, avec des toitures peu inclinées, et de hautes portes qui vont en diminuant à leur partie supérieure ; ces dernières demeures, bien qu’atteignant à l’élévation d’un premier étage, ne forment néanmoins à l’intérieur qu’un vaisseau unique.
De ces trois types d’habitation, le plus curieux est le genre forteresse, plus fréquent dans les villes du Chari situées en dehors du Logon que dans ce pays même, et où se décèle le goût de la population pour la solidité et le confortable. En avant des habitations se trouve d’ordinaire une place qui sert à prier, à recevoir les visiteurs, les subordonnés, et qu’entoure extérieurement un mur d’un pied de haut ; le sol y est soigneusement nivelé, et recouvert d’une couche de sable ou de paille.
Danse de Logoniennes (voy. p. 362).
Dans les régions musulmanes des Masas, race dont les Makaris font partie, le costume, l’armement, la coiffure présentent, cela va sans dire, des différences essentielles. Le vêtement des hommes s’y compose de bandes de coton cousues ensemble et teintes à l’indigo ; il en est de même des mouchoirs à l’usage des femmes. Les proches parents des Logoniens, les Mousgos, peuplade païenne également de la famille des Masas, se contentent, eux, de porter un tablier de cuir, et leurs femmes une étroite bride autour des reins, comme font les païens des contrées au sud du Baguirmi, d’où les Logoniens passent pour être venus. Ces Mousgos, eux aussi, sont une superbe et robuste race, mais avec des traits grossiers, encore enlaidis par les plaques d’os ou de métal que ces gens se passent dans la lèvre supérieure et dans l’inférieure, et qui, lorsqu’ils parlent, claquent l’une contre l’autre comme des castagnettes et donnent à leur bouche l’aspect d’une trompe. Les Logoniens, de même que les Makaris du Bornou, qui les uns et les autres sont musulmans, ne connaissent pas, il est vrai, ce genre d’enjolivement. Leurs armes sont généralement celles dont se servent tous les Bornouans : javelots, lances, poignards attachés à l’avant-bras, et armures ouatées ;[360] le javelot toutefois tombe de plus en plus en désuétude ; les Mousgos, par contre, en font leur arme de prédilection, de même que les païens qui habitent au sud du Baguirmi.
Ces Makaris, je parle toujours de ceux qui sont musulmans, se rasent le chef et vont la plupart du temps la tête nue, sauf les savants, les vieillards et les pèlerins, qui se coiffent d’une petite toque de coton. Les femmes s’arrangent les cheveux en six tresses, selon la mode ci-dessus indiquée à propos des villes du Kotoko.
Les Logoniens s’adonnent à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche. De leur sol gras et vigoureux ils tirent, comme produits en conséquence, du sorgho, du coton, du tabac, quelques légumes et de l’indigo.
Leur principale industrie est le tressage de la paille, qui a atteint chez eux un haut degré de perfection ; dans quelques localités fleurit en outre la teinture à l’indigo. Les modèles variés de corbeilles, de couvercles à plats, de nattes et de portières, produits dans cet art, ont vraiment un galbe tout particulier ; et si les Bornouans ont été en ce genre les initiateurs des Logoniens, ils sont aujourd’hui surpassés par ceux-ci.
Vue de Logon, du côté de la rivière (voy. p. 363).
Un autre talent national, c’est celui de la bâtisse, qui trouve aussi fort à s’exercer à l’étranger, par exemple dans l’Ouadaï, où l’on n’y entend presque rien. Les gens du Logon excellent encore à confectionner des plats de bois d’une grandeur et d’une beauté sans pareilles dans aucun de ces pays, et à tailler dans le bois de l’haraza[4] (Acacia albida) des bordages d’embarcation remarquables. Ce sont des ais d’environ seize mètres de long, sur un ou deux mètres de large, dont on relie tant bien que mal à l’aide de cordes les hauts museaux effilés, en bouchant les interstices au moyen de bottes de jonc.
Ce peuple se nourrit bien. La contrée est riche en miel et en tubercules farineux, bons à manger, autres que la patate. Le poisson commence ici à former le fond de l’alimentation ; malheureusement on ne l’accommode que séché, avec une sauce d’une odeur nauséabonde, et adjoint à l’inévitable poudding. Les Logoniens sont, je l’ai dit, graves, défiants, égoïstes, avisés et calculateurs. Ils aiment les couleurs sombres, l’étrangeté, l’énormité, et ont des manières mystérieuses. Aussi, dans tout le Bornou, les soupçonne-t-on de sorcellerie et de mauvaises pratiques ; la conviction de tout Kanouri, c’est que dans n’importe quel Makari il y a un magicien, ayant spécialement le pouvoir de se changer la nuit en hyène, dévorant la chair des morts et capable par son mauvais œil d’occasionner toutes sortes de malheurs. Chaque localité logonienne jouit, de ce chef, d’un renom spécial. Les Makaris du reste, cela va sans dire, croient volontiers eux-mêmes au surnaturel chez autrui, et ce n’était pas seulement pour conserver sa dignité, pour s’accommoder à l’usage, ou par haine contre le mbang Mohammedou, que le roi Marouf se tenait si fort sur la défensive à mon égard, c’était encore par crainte de mes enchantements.
Tandis que dans la province bornouane de Kotoko les institutions du début se sont en partie perdues ou fondues dans celles de la grande monarchie, le Logon, indépendant, a mieux gardé son originalité politique. Sa subordination à l’État voisin est réelle, mais tout extérieure ; elle se borne au payement d’un tribut de cent esclaves et de cent tobes[5].
La forme du gouvernement est une monarchie limitée ; le roi (Miaraï) ne peut rien résoudre ni rien exécuter sans l’aveu des cinq hauts dignitaires du pays. Ceux-ci sont, outre l’Iba et les deux Mraïs susmentionnés, le Madam ou camérier privé, qui approche de près la personne du prince et sert d’intermediaire de confiance entre lui et le peuple, et le Mra-li-Rhaâ, qui a sous sa surveillance les femmes[362] et les enfants du monarque, et constitue une espèce de préfet de police. Ces grands officiers représentent en quelque sorte le ministère logonien, et ne laissent pas que d’user, le cas échéant, de leur droit à faire de l’opposition.
Il y a aussi des dignitaires issus des rangs de la bourgeoisie libre : tels sont, par exemple, le Ngar Bâ, capitaine de port, préposé à la navigation ; le Tschêcho (dénomination tirée de l’arabe Cheich) ou chef de la cavalerie royale, et divers gouverneurs civils pour les districts intérieurs du pays. Quant aux commandants des cercles frontières (Mraï Wâza, Mraï Djinna, Mraï Mazarâ, etc.), ils sont de souche esclave et revêtus de pouvoirs militaires importants ; les deux premiers marchent immédiatement à la suite du Madam.
Tirons à part de cette hiérarchie l’héritier du trône (Ouleï Nghai), et les autres princes, qui portent le titre de Marba.
Entrée dans la capitale du Logon (voy. p. 357).
Au moment où nous approchions de la capitale, toute la population se trouvait mise en émoi par une querelle entre le prince régnant et son frère, l’héritier présomptif du trône. Celui-ci avait laissé voir une envie prématurée du pouvoir, et la peur d’être arrêté et tué par le maître l’avait déterminé à s’enfuir à Kousseri. Le peuple et les grands avaient pris parti pour lui, car c’était un prince brave et aimé, et ce n’était qu’à force de sacrifices d’argent, de tobes et de festins que Marouf était parvenu à rétablir la concorde.
Ajoutons enfin que, en dehors des dignitaires proprement dits, il existe au Logon, comme au Bornou, tout un clan de vieilles familles nobles qui n’ont d’autres droits que celui de paraître à la cour, pour y rendre journellement leurs devoirs au souverain, et qui sont nourries au palais de celui-ci. Détail à noter : dans cette cour du Logon il n’y a point de fonctionnaires eunuques, malgré la proximité du Baguirmi, la grande pépinière de cette sorte d’hommes pour toutes les régions du nord de l’Afrique.
Si sérieux que soient les habitants du pays, je n’en constatai pas moins, du haut du toit où je prenais le frais au clair de la lune, que, de tous côtés, rues et places publiques étaient remplies de musique et de danses. Je pus même, de mon observatoire, contempler un genre de danse nationale dont je n’avais pas encore été témoin, du moins au Bornou proprement dit.
Elle s’exécute par des femmes seules. Un cercle se forme ; en dehors se place un orchestre composé d’un tambour et d’une flûte ; puis du cercle se détache d’abord une femme qui se met à danser au milieu, au son de la musique, en ayant l’air de défier les autres, jusqu’à ce qu’une seconde femme, se décidant à relever le gant, entre en lice à son tour. A plusieurs reprises, les deux danseuses passent comme un trait l’une devant l’autre ou tournoient l’une autour de l’autre, comme si elles recueillaient leurs forces pour le choc qui doit avoir lieu ; puis, soudain, elles bondissent l’une sur l’autre, en se heurtant mutuellement de la hanche droite, jusqu’à ce que la plus faible des deux se trouve manifestement rejetée en arrière et se sauve piteusement hors du cercle, aux éclats de rire de toutes ses compagnes ; après quoi, la ballerine victorieuse recommence à danser, jusqu’à ce qu’une autre rivale vienne, de la même façon, lui arracher la victoire.
Le lendemain matin, de bonne heure, reparut le bon envoyé kanouri du roi Marouf. Je lui fis cadeau d’un thaler, pour m’assurer ses bons offices auprès de son maître, dans le cas où le représentant du Kachella Bilâl tarderait encore d’arriver, puis je le dépêchai au palais, avec la mission de s’enquérir quand pourrait avoir lieu ma réception. Je lui remis en même temps un second thaler pour qu’il l’échangeât contre la monnaie courante au marché, à savoir des bandes de coton de trois doigts d’épaisseur sur deux mètres de large ; pour mes cinq francs, je devais en avoir quarante-deux.
J’achetai ensuite un peu de sorgho, du beurre, des oignons, du riz, toutes choses que je trouvai d’un prix plus élevé que je ne l’aurais cru dans ce pays fertile. Le roi trembleur m’envoya de son côté à déjeuner, et six poules vivantes, en me faisant prier de l’excuser : il avait, disait-il, à tenir d’abord le grand conseil pour terminer le différend avec l’héritier du trône et les grands du pays ; mais il promettait de me recevoir dès que l’accommodement serait fait.
Je me résignai donc à patienter encore, et je tuai le temps en causant avec un esclave qui avait longtemps vécu à Tunis, ville bien connue de moi, et qui en outre avait élargi ses horizons en faisant un pèlerinage à la Mecque.
L’officier du Kachella Bilâl arriva enfin ; néanmoins le roi ne se décidait toujours pas à me recevoir. Peut-être avais-je eu tort de m’affubler de lunettes bleues pour faire mon entrée dans la ville ; cet appendice avait sans doute mis à trop rude épreuve le courage de Marouf. Vers le soir, n’ayant de nouvelles ni dudit Marouf ni du représentant du Kachella, je sortis de fort mauvaise humeur, pour tâcher de me distraire, et je m’en allai vers le palais, quoiqu’il ne fût pas conforme à la bienséance qu’un étranger de distinction quittât sa demeure avant d’avoir eu une audience solennelle du roi. Je traversai le marché, qui se tient chaque jour l’après-midi, et où étaient exposés en vente un peu de tabac, des bandes de coton, des légumes verts, des cordes, des nattes, et je gagnai le côté sud-est de la ville, arrosé immédiatement par le fleuve.
Les deux types d’architecture dominants étaient ici la maison massive et la haute bâtisse à pignon qui va s’amincissant par le haut ; le reste se composait de demeures bongo. La rivière, large de deux cents à deux cent cinquante mètres, était en ce moment animée par la file des marchands qui regagnaient le bord opposé.
[363]Le courant, à l’endroit où se faisait ce mouvement, n’avait pas plus d’un mètre et un quart de profondeur ; il est vrai que le lit du fleuve était loin d’être rempli entièrement ; il y avait bien, le long de la berge orientale, un espace à sec de près de soixante mètres. La rive, au pied des murailles, dominait de quatre mètres environ le niveau de l’eau, mais elle s’abaissait considérablement de l’autre côté. Je m’assis à cette place, et j’y demeurai longtemps perdu dans la contemplation du charmant tableau qui s’offrait à moi dans l’atmosphère déjà sensiblement rafraîchie du soir.
A l’ombre de grands arbres à caoutchouc étaient accroupis des groupes d’habitants qui regardaient le va-et-vient en causant des choses du jour. Çà et là, au-dessus du mur d’enceinte, un majestueux palmier delêb dressait son fût élancé ; puis, sur le fleuve, c’étaient d’innombrables embarcations, du genre ci-devant décrit, des enfants, des jeunes filles qui se baignaient, des femmes qui, la corbeille sur la tête, s’en revenaient du marché et regagnaient leurs huttes : scène aimable, où tout respirait la paix, l’activité, le bien-être.
La ville a sept portes et compte à peu près une douzaine de mille âmes.
Le lendemain matin, je recommençai de mettre l’épée dans les reins à mon Kanouri, qui, bien que féru du plus humble respect pour son maître et seigneur, ne laissait pas, d’un autre côté, de se sentir obligé envers moi et trouvait aussi inepte qu’offensante la manière dont le souverain me traitait. Enfin, avec le déjeuner, m’arriva l’avis que Marouf, aussitôt après, m’accorderait audience. Encore ce prince ne put-il prendre sur lui de me recevoir seul et à part, comme ma qualité le voulait ; il manda du même coup toute la caravane au palais.
Ce palais était encore tel que Barth l’avait décrit dans sa relation. D’un petit vestibule d’entrée nous pénétrâmes dans une cour oblongue, de là dans un corridor plus spacieux que le vestibule, puis dans la cour principale, longue de trente mètres environ, ensuite dans une troisième cour, et enfin, par une simple porte de communication, dans un dernier enclos, tout petit, au fond duquel était dressé un grand divan recouvert de nattes. De cet endroit, le maître de céans, à travers des portières faites de minces roseaux un peu espacés, avait vue sur la cour entière, tout en restant caché aux regards des gens qui s’y trouvaient. Ni au Logon, ni au Baguirmi, le roi n’a coutume de se montrer à des étrangers.
J’oubliais de dire que, dès mon entrée dans le palais, j’avais eu à me chamailler avec l’officier introducteur,[364] lequel insistait pour que je parusse pieds nus devant Sa Majesté logonienne. J’avais, en cette occurrence, usé du même biais dont je m’étais déjà servi lors de ma réception à Kouka par le cheik Omar : j’avais tout bonnement retiré mes socques en passant par le premier corridor, et j’avais gardé les légers chaussons de cuir de chèvre jaune, et sans semelles, que je portais dedans ; mais ce moyen terme avait soulevé des difficultés, et je n’avais finalement obtenu la permission d’en agir à ma guise que sur la menace que j’avais faite de renoncer purement et simplement à l’honneur de l’audience.
La salle de réception était fort proprement tenue et recouverte d’une épaisse couche de beau sable fin. Ajoutons tout de suite que l’on n’avait pas exigé de moi que, toujours suivant la coutume du pays, je me présentasse au souverain le torse absolument nu. Nous nous accroupîmes, comme il le fallait, les yeux baissés, attendu qu’il n’est pas séant de rencontrer le regard majestueux du roi, et nous effectuâmes nos salutations.
Nos souhaits de bonheur et de longue vie formulés, je rappelai au Miaraï la visite que mon compatriote Abd-el-Kerim (le voyageur Barth) avait faite avant moi au Logon, et la façon libérale et courtoise dont le roi Yousef, alors régnant, l’avait accueilli. J’exprimai mon vif désir de retrouver en Marouf, son digne successeur, un semblable ami des étrangers. J’ajoutai que, de même que mon devancier, il y avait de cela vingt années, était parti de la ville de Logon pour se rendre auprès du roi de Baguirmi Abd-el-Kadir, de même, à mon tour, j’avais le dessin, de joindre le fils de celui-ci, Mohammedou, dit Abou Sekkin ; qu’en conséquence je le priais, lui Marouf, de me confirmer d’une manière effective la bienveillance qu’il semblait disposé à me témoigner, en me fournissant les moyens d’aller au Baguirmi, région dont sa vaillante main tenait la clef.
Nous déposâmes ensuite à terre les cadeaux d’usage (Salam ou Kofolo), et alors le truchement du prince, placé au devant du divan royal, de manière à pouvoir entendre les paroles du maître, sans que la voix de celui-ci vînt à nos oreilles, me salua à son tour en langue logonienne, ajoutant au fur et à mesure la traduction en langue kanouri. Après s’être enquis de ma santé, m’avoir demandé si mon pays était en paix et prospérité, et comment se portait le sultan de Constantinople, dont il avait l’air de me regarder comme un ami tout à fait intime, le roi adressa un compliment sommaire aux autres personnes présentes, et l’on aborda les affaires sérieuses.
Marouf me dit qu’il avait lu la lettre du cheik Omar, que c’était un ordre de me faciliter le passage jusqu’au mbang Mohammedou ; qu’en conséquence les chemins étaient ouverts devant moi, mais qu’il devait néanmoins me demander si j’étais disposé à écouler sa voix et à suivre son conseil. Je lui répondis qu’en ma qualité d’étranger, ne connaissant ni le pays, ni ses habitants, j’avais absolument besoin de la bienveillance des princes et des peuples. Comment, moi, qui n’étais ni prince, ni roi, irais-je refuser de prêter l’oreille aux avis de celui qui régnait céans et commandait à tous dans la contrée ? « Eh bien, reprit le roi, puisque je réponds de ta sûreté, le mieux, selon moi, est que tu restes ici à profiter de mon hospitalité, jusqu’à ce qu’on ait reçu de Bougoman des nouvelles précises de Mohammedou.
« D’après les derniers messages, ajouta Marouf, l’anti-roi Abd er Rahman, de beaucoup plus fort que son adversaire, vient d’établir son camp tout près de ce dernier. La crainte d’une action décisive a déjà fait refluer vers Bougoman nombre de fugitifs, tant vieillards que femmes et enfants. Le roi Ali, de l’Ouadaï, s’approche même, dit-on, en personne, et la perte d’Abou Sekkin est inévitable. »
Je remerciai le prince de son insigne marque de sollicitude, mais je repartis que le cheik Omar m’avait recommandé de faire toute diligence à partir du Logon, et de cheminer jour et nuit, comme l’exigeait du reste la prudence dans un pays en proie à la guerre civile ; j’ajoutai qu’il m’était impossible de dire à ce souverain que la crainte des événements militaires m’avait déterminé à renoncer à mon excursion ; qu’en conséquence je m’en tenais à mon intention de me remettre en route dès le lendemain.
Marouf fit néanmoins une nouvelle tentative pour me dissuader de partir : il me dépeignit en termes capables de m’émouvoir la détresse qui régnait dans le Baguirmi, l’exode misérable des habitants vers les îles du Chari, et la famine, qui était telle, que ces gens en étaient réduits à se nourrir de lézards et de fourmis ; il me proposa enfin de dépêcher préalablement vers Bougoman, qui n’est qu’à deux journées de marche de Logon, trois messagers, dont un pris dans les gens de mon escorte, pour y savoir avec certitude des nouvelles. Mais je déclinai l’offre, en alléguant que, vu la proximité de la ville en question, je pouvais fort bien y aller en personne aux informations. « C’est la volonté de Dieu, fis-je en terminant ; demain, je passe la rivière.
— Eh bien, répliqua le prince en manière de conclusion, puisque tu refuses d’écouter mes conseils désintéressés et sincères, tu es libre de t’en aller aujourd’hui même, si cela te convient. »
Je lui rendis grâce de son autorisation ; mais je lui fis observer que la nécessité d’achever mes achats de provisions de route ne me permettait pas de partir avant le lendemain. Là-dessus, Kieri, mon guide officiel, se récria avec une sorte d’épouvante ; il dit qu’il était le messager royal pour le Baguirmi, et qu’il ne partirait que lorsqu’il plairait au haut, riche et bon souverain du Logon. Quant au représentant du Kachella Bilâl, il n’avait soufflé mot durant l’entretien.
Nous sortîmes du palais assez péniblement affectés,[365] et pleins de doute sur la possibilité de continuer le voyage.
Incontinent, j’envoyai l’adroit et prudent Almas s’enquérir de ce que méditait Marouf. Nous sûmes ainsi que ce prince avait immédiatement fait retirer toutes les embarcations du fleuve, pour que je ne pusse point gagner l’autre rive, et que non seulement l’homme du Kachella avait eu connaissance du dessein du roi, mais qu’il avait trempé dans l’intrigue. Ledit fonctionnaire, toutefois, n’était pas bien difficile à gagner. Je lui envoyai le jour même un beau costume d’Haoussa teint à l’indigo, et, le lendemain, rien ne s’opposa plus à mon départ.
Quant au roi Marouf, toujours combattu entre l’envie de me voir et la crainte puérile de mes maléfices, il me fit dire dans la matinée qu’il tenait absolument à me parler avant que je m’en allasse, et que, à l’issue du grand conseil, il m’accorderait une audience. Le conseil clos, il me pria d’attendre jusqu’après le déjeuner. L’heure de la sieste s’étant écoulée, sans autre avis de lui, j’ordonnai de mon côté de charger les bœufs, et je risquai nonobstant une dernière tentative pour être reçu par ce prince fantasque ; mais vainement je lui fis rappeler de nouveau l’accueil amical dont son père Yousef avait honoré Henri Barth : le courage lui manqua encore au moment décisif.
Le passage du Chari, en cette saison de l’étiage, est une opération qui n’offre aucune espèce de danger ; elle nous prit seulement beaucoup de temps, à cause du grand nombre de chevaux que nous avions : aussi dressâmes-nous notre campement dès que nous eûmes atteint l’autre rive.
Le soir, assez tard, je reçus encore la visite d’un messager de l’Iba, ou seigneur du fleuve, qui venait, de la part de ce dignitaire, me demander du poison et une recette contre les sortilèges. Je répondis, comme je le faisais toujours en pareille occasion, que je n’avais point de poison, que je ne connaissais point ces choses-là ; mais, quant à alléguer la même ignorance en fait de recettes contre les sortilèges, il ne fallait pas y penser, dans un pays tel que le Logon. Aussi portais-je constamment, à cette intention, une provision respectable de camphre, ingrédient qui, dans quelques régions de l’Islam, jouit, à ce point de vue, d’une réputation spéciale. Les docteurs de la loi surtout en usent à tout propos, et on lui attribue vulgairement je ne sais combien de vertus merveilleuses.
Son parfum, sa fluidité contribuent pour beaucoup à lui faire ce renom, et il y a mainte région de l’Afrique musulmane où il est bon que le voyageur ait soin d’aller muni de ce viatique, dont un simple grain suffit très souvent à lui attacher un homme corps et âme. Je ne manquais jamais néanmoins, chaque fois que je me dessaisissais d’une portion de cette substance, de dire que dans nos pays nous ne croyions ni aux sortilèges, ni, partant, aux moyens de s’en garantir, mais que dans beaucoup de contrées musulmanes le camphre était, en effet, considéré comme un préservatif très puissant.
Le roi Marouf eut l’obligeance de nous envoyer encore à dîner, sur la rive opposée du fleuve, et l’Iba nous fournit du miel pour notre voyage. La nuit fut admirablement claire et belle, avec une fraîcheur qui nous faisait plaisir, au sortir de ces grandes maisons étouffées.
Comme j’étais couché, rêvant encore tout éveillé, et me forgeant un tableau imaginaire des pays vers lesquels je me dirigeais, j’aperçus quelques cavaliers qui passaient le fleuve dans le plus grand silence. Arrivés sur le bord où nous nous trouvions, ils filèrent sans bruit et rapidement dans la direction du sud-est. A leur armement, je reconnus aisément que c’étaient des cavaliers de Marouf, et, mis en défiance comme je l’étais, je soupçonnai tout de suite que le Miaraï, dans son ardeur d’inimitié contre Abou Sekkin (Mohammedou), envoyait prévenir l’anti-roi Abd er Rahman de l’approche de notre caravane, afin d’ôter à son ennemi le moyen de s’approvisionner en chevaux.
Le matin suivant, 18 mars 1872, nous prîmes au sud-sud-est, par les plaines basses qui s’étendent[366] entre les deux bras du Chari (la rivière de Bousso et celle de Logon), et où parfois, à l’époque des pluies, on éprouve des difficultés à passer. Laissant à droite le petit village makari de Melafra, nous pénétrâmes dans un bois clair composé d’arbres assez maigres, où je constatai, pour la première fois, la présence d’une gardenia, que les Kanouris appellent kaza. C’est une essence qui offre l’aspect d’un poirier rabougri, et qui porte également de petits fruits semblables à des poires sauvages, tout aussi ligneux que celles-ci, mais qui cependant, à la rigueur, peuvent se manger.
Quoique cet arbre n’ait point d’aiguillons, ses branches raides et noueuses n’en menacent pas moins de plus d’un accroc, dans les étroits sentiers de la forêt, les vêtements de coton flottants du voyageur. Les quelques exemplaires qui s’en trouvaient là étaient presque tous garnis de plantes parasites, dont le vert végétal contrastait d’une manière tranchée avec l’aspect desséché des petits troncs. La végétation de mimosas clairsemés, qu’interrompaient de place en place quelques grands arbres à girafe (acacia albida) et des palmiers delêb, alternait avec de vastes prairies où se trahissaient la présence de l’homme et l’effort de l’activité agricole.
Après avoir dépassé plusieurs villages, nous atteignîmes, au bout de cinq heures de marche, la petite ville de Koultchi, sise à mi-route de Logon et de Bougoman.
Nous étant assurés, de la porte, qu’il nous était loisible d’y pénétrer sans courir tout au moins péril de la vie, nous gagnâmes la place publique de l’endroit, où l’officier urbain, du titre de Galadima, se tenait assis à l’ombre en compagnie de ses combourgeois.
Koultchi, sorte de diminutif de Logon, quant à l’aspect et au genre de bâtisse, compte environ trois mille habitants, presque tous de la tribu de ces Keribinas sagittaires dont j’ai déjà parlé à propos de la province bornouane de Kotoko. Ici encore, dans cette agglomération relativement importante, et au milieu d’une contrée fertile, ces Keribinas ne cultivent point le sol, mais s’adonnent exclusivement à la chasse. Les céréales dont ils ont besoin, ils se les procurent, contre du gibier, soit dans les localités voisines, soit sur le marché de Logon. Une des bêtes qu’ils chassent le plus, c’est le sanglier, que les musulmans, d’ordinaire, ont si fort en horreur, et qui abonde sur les rives du Chari et sur celles de la rivière de Logon.
Nos Keribinas, gens sans préjugé, en dévorent la chair délibérément. Partout, dans les huttes, on trouve des peaux de sanglier, des morceaux de viande secs de cet animal, et aussi des défenses, talisman réputé fort précieux contre le mauvais œil, depuis la côte méditerranéenne jusqu’à l’Équateur. Malgré cela, les Keribinas sont bons musulmans, et les vieux du pays, que scandalise cette infraction à la loi, ne manquent pas de s’en prendre à la jeunesse, moins scrupuleuse au point de vue religieux. Ajoutons, du reste, que dans beaucoup de régions du centre de l’Afrique où l’Islam règne, et où il y a des sangliers, les docteurs se laissent aller, sinon à déclarer pure la chair du cochon, du moins à en atténuer le caractère immonde, en disant que celui qui en mange commet non pas un péché (haram), mais une simple inconvenance (makro). Plus d’une fois on m’a demandé dans le Baguirmi et l’Ouadaï si cet animal était identiquement le même que notre cochon domestique d’Europe et le porc de la Bible, et sur ma réponse, qu’il était d’une espèce différente, les gens se montraient toujours très contents.
Nous retrouvâmes à Koultchi le mystérieux escadron que j’avais vu, la nuit précédente, passer secrètement la rivière de Logon. Il chevauchait à notre rencontre, comme ayant l’air de revenir d’un voyage au Baguirmi. Ces hommes, fort heureusement, n’avaient aucunement reçu de leur maître la mission de révéler notre approche à Abd er Rahman ; leur feinte avait pour objet d’essayer de nous arrêter en chemin en nous faisant une peinture effrayante des choses dans le Baguirmi.
Ils se mirent effectivement à nous parler dans les termes les plus excessifs, et de la famine qui régnait de toutes parts, et de l’épouvante dont étaient saisis tous les partisans d’Abou Sekkin, devant l’imminence du combat qui allait avoir lieu entre le mbang déchu et son puissant adversaire, assisté du sultan de l’Ouadaï, et enfin de l’encombrement de fugitifs, venus du camp du prince détrôné, qu’il y avait déjà à Bougoman.
J’écoutai sans mot dire toutes leurs descriptions, et, opposant un flegme absolu à leurs pressantes exhortations de tourner bride, je m’abstins de leur faire part de ma conviction, qu’ils étaient tout bonnement envoyés par le roi du Logon pour me dire les choses que je venais d’entendre ; puis, tranquillement, je poursuivis ma route.
De Koultchi à Bougoman, il y a pour cinq heures de marche, à travers une forêt où la végétation devient parfois luxuriante. Aux essences déjà citées s’en ajoutent ici de nouvelles : c’est d’abord le diospyrus mespiliformis, appelé par les Arabes djokhan, et par les Kanouris birguim ; son bois, très dur, sert à fabriquer des selles et des bordages d’embarcation ; c’est aussi le sinousim, une légumineuse, qui se fait remarquer par d’énormes gousses d’un pied de long et larges comme la moitié de la main ; puis, d’autres encore.
Les villages, sur tout ce parcours, avaient été pillés par Abou Sekkin, durant son séjour à Bougoman, et n’offraient plus que des ruines inhabitées. Tels étaient par exemple et le hameau de Ngoulo-Gotelê, où se voyaient des traces encore à demi chaudes d’incendie, et celui de Birlim, qui est, de ce côté, la dernière localité logonienne. Chemin faisant, nous aperçûmes aussi en beaucoup d’endroits des vestiges de salicultures ;[368] le sel ici s’extrait, non pas de la cendre des hampes de sorgho, comme dans la province bornouane de Kotoko, mais de celle d’un acacia dont le nom kanouri est Kadalabou.
Un peu avant d’arriver à Bougoman, nous atteignîmes le bras principal du Chari, qui, dans le Baguirmi, se nomme Ba Bousso, autrement dit rivière de Bousso.
Arrivée à Bougoman (voy. p. 368).
Bougoman est situé juste au bord du cours d’eau, dont la rive ouest forme, au-dessus du fleuve, un escarpement de cinq mètres de haut.
Il a, du côté de l’eau, quatre portes relativement spacieuses, mais peu praticables aux bêtes de somme, à cause de l’élévation à pic de la berge ; sur le côté nord, s’ouvre une autre porte, juste assez large pour livrer passage à un homme seul ; le mur ouest enfin est percé de deux brèches par l’une desquelles nos bœufs purent s’introduire, après avoir été préalablement débarrassés de leurs charges, que nos hommes durent entrer à dos dans la ville. Celle-ci était à moitié brûlée. Sous un vaste abri dressé sur la place du marché, au centre de laquelle se trouvait comme parure un arbre à caoutchouc, étaient réunis pour nous attendre la majeure partie des habitants, avec leurs chefs urbains, au nombre de trois. Cette population, demeurée fidèle au mbang fugitif, m’accueillit d’autant plus cordialement, que la renommée n’avait pas manqué de grossir ce que j’avais fait pour m’ouvrir le chemin du Baguirmi, et que, en voyant le nombre des chevaux et des fusils de mon escorte, elle crut que tout ce déploiement de forces m’appartenait et était destiné à secourir son prince héréditaire. Ma qualité de chrétien ne produisit pas ici son effet habituel ; auprès des gens capables d’en juger, c’était là une considération qui s’effaçait devant le patriotisme ; et, quant à la masse, elle ne semblait pas se faire une idée bien nette de la différence de religion, et inclinait tout bonnement, en raison de la couleur de ma peau, à me prendre pour un rejeton du Prophète.
Koultchi ; les Keribinas sagittaires (voy. p. 366).
De Bougoman à Mandjafa. — Fourmis et termites. — État du pays plus en amont ; Baïngana et Mafaling. — Marche vers la Rivière Noire. — Le premier village païen ; la population. — Mœurs et sites du Somraï. — Sous un figuier, à Goubougou. — Le roi Guédik et le seigneur Bousso. — Incident de départ. — Arrivée au camp de Mohammedou. — Grande fantasia.
Bougoman compte au moins six mille habitants ; c’est la seule ville murée un peu importante qui se trouve sur la rive ouest du Chari de Bousso : aussi sert-elle de place de refuge aux moments de péril. Mohammedou y avait résidé assez longtemps, quand, en février 1871, il s’était vu chassé de Masségna. Là commencèrent à se montrer à moi nombre de Baguirmiens : une belle race, les femmes surtout, qui me firent une impression des plus agréables par leurs formes harmonieuses et sveltes, leurs charmantes physionomies, et leur genre de coiffure très habillant, formé de quatre ou cinq tresses postiches de poils de brebis ou de fibres végétales teintes en noir, qu’elles ajoutent à leurs cheveux et qui leur encadrent les côtés de la tête. Pour le teint, il tire en général sur le rouge ; de noirs purs, je n’en ai pas vu à Bougoman.
Bien qu’à la suite de l’incendie on eût substitué provisoirement aux habitations primitives, de type bongo, de simples huttes faites avec le gramen que les Bornouans nomment souko, je n’en eus pas moins un très bon logement, grâce au caractère politique dont on s’obstinait à me revêtir ; que dis-je ? mon hôte me donna pour dîner trois plats de pudding, avec d’excellents poissons du Chari, dont deux, gros comme des brochets, étaient ce qu’il y avait de plus exquis.
[370]Un point sur lequel les cavaliers de Marouf ne m’avaient pas menti, c’était l’absolue pénurie de céréales qui régnait dans les localités baguirmiennes de la grande rivière. Je dus payer un prix énorme le peu de grain (moudd) nécessaire à nos chevaux et aussi à nos bœufs sommiers, de la conservation desquels dépendait le succès de notre voyage. C’est pourquoi, dès le jour suivant, nous poussâmes vers Miskin, bourgade située à peu d’heures en amont, et où nous nous proposions de compléter notre approvisionnement.
Miskin, qui se trouve également sur la rive gauche du fleuve, est un centre de deux milliers d’âmes, sis, mieux encore que Bougoman, au milieu de bouquets d’arbres où domine le palmier delêb, et qui lui forment un décor charmant. Les maisons, du type bongo, y sont grandes, solidement construites et en bon état. Le fleuve, un peu moins large qu’à Bougoman (deux cent cinquante à trois cents mètres environ), est encaissé à l’ouest par des berges de dix mètres à peu près de hauteur, tandis que, de l’autre côté, la rive ne dépasse que de peu le niveau des eaux. De grain, il n’y en avait pas plus à Miskin que plus bas ; le bourgmestre toutefois, tant par patriotisme que pour que je lui livrasse une recette magique contre la maladie et les blessures, me recéda une petite provision, qui me fut d’autant plus précieuse que la famine régnait décidément devant nous. Les gens de Miskin étaient encore de plus chauds partisans du mbang que ceux de Bougoman ; l’hôtesse chez laquelle je logeai était même une ex-femme du feu roi Abd el Kader, lequel avait été un grand amateur du beau sexe.
Cette reine douairière n’était plus jeune ; mais, par la délicatesse de ses formes, ses manières agréables et sa physionomie presque européenne, c’était encore une personne fort avenante. Tout à côté de nous demeurait une autre veuve, une Arabe choa, qui se montra d’une amabilité et d’une prévenance vraiment sans pareilles ; toute la soirée et même une grande partie de la nuit, cette femme ne cessa de me tourmenter pour que je prisse conjugalement avec moi sa fille, une jolie créature de seize ou dix-sept ans.
Jusqu’au matin, du reste, tout le voisinage demeura sur pied, et ce ne furent que danses, réjouissances et musique. Ces gens, non plus que ceux de Bougoman, ne paraissaient avoir l’intelligence nette de ma qualité de chrétien ; la plupart étaient persuadés que je venais de la part du Grand Seigneur de Stamboul, à seule fin de rétablir Mohammedou sur son trône.
Nous nous levâmes dès l’aube le lendemain, car il nous fallait traverser le fleuve pour gagner le jour même Mandjafa (ou Maïfa). Le passage fut plein de difficultés. Sans avoir, comme le prétendaient les indigènes, une profondeur de vingt toises sur le côté ouest, le chenal était tel pourtant qu’un de mes domestiques n’en put trouver le fond en plongeant. Tous nos bagages durent être portés à dos d’homme jusqu’au bas de la berge escarpée où on les embarquait.
Quant aux bœufs et aux chevaux, ils franchirent la rivière à la nage, les passeurs les tirant par les oreilles, non sans que, plus d’une fois, celles de ces bêtes qui étaient susceptibles ou récalcitrantes n’eussent failli, à force de gigoter, faire chavirer les embarcations. Nous perdîmes surtout beaucoup de temps avec les ânes de marchands du Nil (Djellabas) qui s’étaient joints à notre train, ces animaux faisant montre de leur entêtement habituel, et se refusant absolument à développer leurs talents natatoires.[371] Enfin, après de longues heures, toute la caravane se trouva transbordée : coût de l’opération, trois gabaga (bandes de coton), équivalant à soixante centimes, vingt perles fausses et douze aiguilles à repriser de Nuremberg.
En une heure et demie de marche sur la rive orientale, nous atteignîmes le petit bras du Chari, qui se sépare du courant principal en amont de Bousso, pour prendre le nom de Ba Batchikam, et rejoindre le fleuve dont il est issu, près du village de Mébi.
Nous franchîmes ce rameau fluvial en un endroit où il n’avait que soixante mètres de largeur sur un mètre et quart de profondeur, et, après avoir traversé une plaine herbeuse et dépourvue d’arbres, nous retrouvâmes, en approchant de la rivière mère, une épaisse forêt où abondaient des vestiges d’éléphant et de rhinocéros. De là, toujours cheminant vers le sud, nous arrivâmes, avec la brune, à Mandjafa. L’étape avait été de huit heures.
Mandjafa, sise sur le fleuve, dont la berge orientale s’élève ici à pic de douze mètres, est une ville murée qui, en temps de paix, compte de quatre à cinq mille habitants. Pour le moment elle semblait complètement déserte. J’appris toutefois que la majeure partie de la population se tenait renfermée chez elle à cause de la famine, et, effectivement, en fait de grains, ici, pas plus qu’en aval, je ne trouvai mon compte.
Les gens se nourrissaient des fruits de l’hedjilidj, de ceux du birguim et du tamarin, en tant du moins que les singes et autres hôtes des forêts leur laissaient à glaner après eux ; fort heureusement qu’ils avaient comme ressource supplémentaire les abondants poissons du Chari. Le repas d’hospitalité que le bourgmestre m’envoya se composait, par le fait, d’un énorme poisson long de près de deux mètres et d’une circonférence respectable : il est vrai que nous étions une vingtaine de bouches à manger là-dessus.
Pour notre logis, il semblait confortable et propre ; mais nous ne tardâmes pas à reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de l’habiter, à cause des légions de fourmis qui y pullulaient. C’est là un fléau baguirmien dont Henri Barth a déjà fait mention, et, bien que, dans toutes ces contrées africaines, il y ait infiniment plus d’insectes que chez nous, je dois constater que, même à ce point de vue, le Baguirmi se distingue particulièrement. Hors des villes, ce sont les termites, qui y sont le cauchemar éternel du voyageur ; dans les maisons, la plaie ordinaire, ce sont les fourmis.
Parmi les termites il y a surtout deux espèces qui étonnent par leur façon de travailler. La plus répandue est un névroptère, de taille moyenne, au corps blanc ou grisâtre, à tête brune, qui exécute de grandes constructions mesurant parfois une hauteur de trois à cinq mètres. L’argile rousse semble être à cet effet son ingrédient de prédilection ; mais il se sert aussi de terre grise ou jaunâtre.
La construction consiste en un ensemble de cônes et de pyramides irrégulièrement juxtaposés et communiquant les uns dans les autres, à l’intérieur duquel se trouve ménagé un labyrinthe de corridors et[372] d’excavations. Une autre sorte de termite, plus grosse et de couleur brunâtre, se bâtit de petites coupoles, des dômes, n’excédant pas quelques pieds de hauteur, et qui, dans leur coupe transversale, présentent une sorte de crible analogue à une éponge.
Cette dernière espèce, qu’on ne voit guère de jour, travaille en revanche la nuit avec une activité inouïe. Elle n’est pas, tant s’en faut, aussi effilée et aussi alerte que la fourmi, dont, à cause de sa lourdeur, elle ne devient que trop aisément la proie. Veut-on camper en plein air, on commence, si l’on en a le loisir, par regarder avec soin s’il ne se trouve point de termites à la place choisie, et, alors même qu’il n’y en a point trace, on dispose, si possible, tout autour du campement, de petits tas de bois ou certains branchages que l’insecte en question ne peut sentir. L’ochar (calotropis procera) et, au désert, le réten (leptodenia pyrotechnica) sont réputés souverains en ce cas. Faute de prendre cette précaution, on s’expose souvent à voir en une seule nuit les caisses et les boîtes gravement avariées, et il arrive même qu’en une demi-heure le sac usuel en peau de chameau se trouve percé de part en part.
Le principal ennemi des termites, c’est, ajoutons-le, une grosse fourmi noire, qu’on voit dans les endroits incultes s’en aller en longues colonnes régulières à la chasse du névroptère abhorré. Celle-là ne gêne nullement l’homme. En revanche, un vrai fléau, c’est une autre espèce qui, dans les maisons, là où les murailles touchent le sol, se pratique de grandes excavations et des magasins. Cette fourmi est de moindre taille et moins noire que l’ennemie des termites ; mais la morsure en est excessivement douloureuse à l’homme. Sans qu’il y ait d’enflure à la peau, ni même de rougeur, on y ressent fort longtemps une cuisson qui dévore, et tout ce qu’on fait pour adoucir le mal ne fait que l’aviver davantage.
C’était justement ce genre de bestiole qui pullulait dans mon logis de Mandjafa, à tel point que je me hâtai d’en sortir. Car, que faire contre cet insecte ? La seule ressource le plus souvent est de changer de domicile et de fuir devant la nichée.
Il y a encore une variété de fourmis noirâtres à grosse tête qui vit au dehors et se bâtit des magasins presque à fleur de terre, où l’on retrouve du grain par minots ; celle-là aussi, fréquemment, est pour le voyageur campé en plein air aussi incommode que l’espèce qui hante les habitations.
A Mandjafa commence à se multiplier le papayer melonifère (carica papaya), dont le nom local est gounda masseri. Il en existe aussi quelques exemplaires isolés à Kouka, et Henri Barth dit que, plus à l’ouest, cet arbre devient beaucoup plus répandu. Son fruit ressemble un peu à une grosse poire, et rappelle par sa saveur et sa pulpe nos fruits d’Europe. Les Makaris et les Baguirmiens le désignent sous le nom de bangou.
L’unique préoccupation des gens de Mandjafa était de trouver de quoi manger ; et comme le Chari constituait, pour l’instant, leur unique espoir (car la guerre civile avait empêché toute culture), ils cherchèrent à mettre à profit, dans cette vue, ma soi-disant science du surnaturel.
La rivière, cette année, sera-t-elle poissonneuse ? et par quel moyen obtenir qu’elle le soit ? Telles furent les deux questions auxquelles on me pria de répondre. Sur le premier point, je m’appliquai à parler le plus possible en oracle ; sur le second, tout ce que je pus faire en faveur de ceux qui m’imploraient, ce fut de me dessaisir de quelques noix de Gouro, fruit qui, en ce pays, passe pour avoir la vertu, jeté par menus fragments dans les eaux, d’y attirer quantité de poissons.
Le 23 mars, après une halte d’un jour à Mandjafa, nous nous remîmes en route parallèlement à la rivière, qui, en cet endroit, coule du sud au nord. En cinq heures nous fûmes à Andia. Chemin faisant, dans l’épaisse forêt qui borde ici le fleuve, j’avais aperçu pour la première fois, en un assez grand nombre d’exemplaires, l’espèce d’euphorbe dont la sève, en d’autres contrées, sert à empoisonner les flèches et javelots. L’approche de la saison des pluies commençait aussi à se faire sentir : presque chaque jour, des nuages s’amoncelaient au ciel, et parfois même crevaient en orage.
Le village d’Andia, où nous passâmes le moment de la sieste, est situé sur un arrière-cours d’eau (Ngaldjam) extraordinairement riche en oiseaux aquatiques, ce qui nous fournit l’occasion de nous payer un extra de canards savoureux.
L’après-midi, nous dépassâmes, en trois heures de marche, les villages de Morlang et de Mendiri, et nous allâmes coucher à Makhalen. Toutes ces localités, dont l’importance variait de trente à cent huttes, étaient abandonnées de leurs habitants et à demi détruites. La majeure partie de la population avait émigré au milieu du fleuve, dans des îlots, parfois assez[373] étendus, d’une nature généralement sablonneuse, peu boisés, mais bien à l’abri d’un coup de main de l’ennemi ; là les fugitifs s’occupaient à pêcher à force, tandis que les femmes et les enfants s’en allaient chaque jour en masse récolter des semences de graminées sur la rive ouest, où il n’y avait rien à craindre : ce qui n’empêchait pas que tout ce monde n’eût fort à souffrir de la faim.
Ici, les bords du Chari, qui s’infléchit du sud-est au nord-ouest, présentent un certain nombre de dépressions acquérant quelquefois une étendue de plusieurs kilomètres. De place en place néanmoins, la berge se relève, jusqu’à former une intumescence qui atteint cinquante mètres. La largeur du cours d’eau varie de deux cents à cinq cents mètres.
Le 24 mars, nous passâmes les villages d’Onko, de Fideng, de Baleniéré, de Mondo, ce dernier à sept heures environ de Makhalen, en ayant soin de camper toujours au milieu du désert, où nous nous trouvions plus à l’aise que dans les huttes infestées de punaises et de puces. L’importance de notre caravane en hommes, en chevaux, en fusils, faisait croire partout aux malheureux indigènes que nous venions pour les attaquer, et nulle part nous ne pûmes obtenir l’accès en masse des hameaux insulaires.
Reine douairière du feu roi Abd el Kader (voy. p. 370).
Le 25, nous arrivâmes à Baïngana, qui, avec Moro, un peu plus en aval, avait été jadis une des localités les plus importantes du fleuve ; elle comptait encore plusieurs centaines de huttes. Là, nous devions repasser sur la rive gauche, car la droite commençait à ne plus être très sûre pour des voyageurs ; les Arabes de l’anti-roi Abd er Rahman poussaient jusque-là leurs razzias, et, s’ils eussent eu vent de ma présence et du nombre de chevaux de ma caravane, ils n’eussent pas manqué d’envoyer un fort détachement se saisir de nous. Bien que nous n’eussions guère l’espoir de trouver à Baïngana une provision considérable de grain, nous prîmes néanmoins le parti d’y coucher, car, de toute façon, le passage du fleuve devait nous demander quelques heures, et il se pouvait, après tout, comme cela arrive quelquefois, que quelque stock de céréales, provenant des pays des Mousgos, se fût égaré de ce côté. Les habitants, toutefois, à l’aide desquels nous fûmes obligés d’avoir recours pour opérer notre transbordement, s’opposèrent ici encore, de la manière la plus absolue, à ce que nous pénétrassions en nombre dans leur village insulaire ; quelques-uns des nôtres seulement furent autorisés à s’y rendre pour voir s’il y avait moyen d’y acheter un peu de grain ; mais tout ce qu’ils purent se procurer, ce fut une certaine quantité de fruits de l’hedjilidj ; en revanche, le bourgmestre de l’endroit me gratifia d’un beau poisson frais ; puis enfin, au moment de partir, je réussis à me ravitailler d’un appoint de quatorze minots de sorgho.
Quelques-uns parmi nous opinaient pour qu’on infléchit de là au sud ou au sud-est, par les territoires païens, afin d’éviter cet Abd er Rahman qui paraissait décidément posté dans le voisinage de Bousso ; mais, après bien des débats, il fut résolu finalement que l’on continuerait à tout hasard de cheminer le long de la belle rivière.
Le 27, vers dix heures du soir, après avoir franchi différents hameaux, qui tous, originairement, occupaient la rive opposée, nous fîmes halte sur une plaine sablonneuse où se voyaient encore les huttes improvisées du dernier campement royal. Le lendemain, nous étions à Mafaling, grosse bourgade où le fleuve, plus sinueux, abondait en monstrueux crocodiles : ce qui ne nous empêcha point de nous baigner, sans qu’il nous survînt aucun accident. Nous eûmes alors, pour la première fois, des nouvelles précises d’Abd er Rahman : ce prince se trouvait dans le district de Saroua, non loin de Bousso, et près de lui était posté un capitaine ouadaïen, du nom de Knetiché, et du titre d’Aguide el Bahar, que l’anti-roi pressait fort d’exécuter une marche décisive contre son neveu Mohammedou. Bousso et Mafaling s’étaient vus contraints, pour s’assurer momentanément le repos, de se déclarer d’une manière ostensible contre leur roi héréditaire.
[374]Comme il y avait justement à Mafaling deux émissaires de l’anti-roi, nous dûmes aviser aux moyens de filer le plus vite possible en prenant le chemin le moins périlleux. En conséquence, je louai, moyennant huit aunes d’étoffe (kham), un homme du pays pour nous servir de guide ; nous nous adjoignîmes en outre une vingtaine de Kanouris et de Baguirmiens, qui n’attendaient qu’une occasion sûre pour rallier le camp de Mohammedou, et nous partîmes dans la nuit même.
Pendant plusieurs heures encore nous continuâmes de longer le Chari, bien qu’il eût été convenu avec notre conducteur qu’il nous ferait prendre immédiatement la direction sud. Ce ne fut qu’au village de Lafana que nous nous mîmes à incliner vers la droite.
C’était au commencement de l’après-midi. A peine avions-nous cheminé quelque temps, que nous donnâmes sur un hameau caché dans des bouquets d’arbres. Notre apparition y causa un émoi effroyable : toute la partie mâle de la population se précipita en armes au dehors, tandis que les femmes hurlaient à tue-tête : c’était une confusion telle que personne ni parmi nous ni parmi les habitants ne savait de quoi il s’agissait ; des deux parts on s’imaginait être tombé sur une patrouille d’Abd er Rahman. J’eus malheureusement occasion de reconnaître, en cette alerte insignifiante, le peu de fond qu’il y avait à faire sur les Bornouans de mon escorte : d’eux tous, il n’y eut qu’Almas qui demeura fidèle et ferme à mon côté.
Bientôt après, nous touchâmes à un lac de deux kilomètres environ de pourtour, de forme ronde, n’ayant que peu d’eau, qu’encadrait une superbe végétation, et qui, avec ses rives verdoyantes, où s’ébattaient toutes sortes d’oiseaux aquatiques, pélicans, hérons, canards, ibis, offrait le coup d’œil le plus ravissant.
Vers le soir, nous atteignîmes le village abandonné d’Aloa, et trois heures de marche encore, par des sentes forestières très entortillées, où, dans l’obscurité, on ne voyait pas toujours à se conduire, nous amenèrent aux bords d’un autre étang, où nous prîmes quelques instants de repos. J’avais eu fort à me louer, dans ce trajet nocturne, du concours de mes Baguirmiens, qui semblaient avoir des yeux de lynx, et qui, cheminant toujours devant moi, épargnèrent par leurs avertissements maint accroc à ma peau et à mes vêtements.
A chaque instant ils criaient dans les mauvais pas : « Gare ! une branche là-haut ! baissez-vous ! » ou : « Une épine à gauche ! un tronc à droite ! » ou bien : « Attention des deux côtés ! »
A minuit, nouveau branle-bas de marche. Le fourré heureusement s’éclaircissait, les arbres à aiguillons se faisaient de plus en plus rares, et, un peu après le lever du soleil, nous étions au village de Gourgara, dont la population, toujours par crainte de la guerre, s’était retirée dans les bois voisins. Ce district est riche en terre ferrugineuse, et les habitants, qui sont Baguirmiens, s’y occupent de la recherche du minerai. Bien que nos bœufs fussent rendus de fatigue, et que la localité, avec ses huttes en bon état, nous invitât à entrer, nous poussâmes néanmoins un peu plus outre, pour garantir nos chevaux du fléau des mouches qu’engendrait près de là un cours d’eau marécageux, appelé le Ba Ili ou la Rivière Noire. Cette rivière, pour l’instant, n’était guère qu’une agglomération de mares ; mais, à l’époque des pluies, elle charrie une masse liquide affluant d’un côté au fleuve du Logon, qu’elle rejoint en amont de Mouskan, et, de l’autre, au Ba Bousso, dans lequel elle se jette près de Mafaling, par un embranchement.
Plus encore que le Chari et le lac Tsâd, le système fluvial de l’Ili abonde en hippopotames. Ce cours d’eau forme la frontière septentrionale du territoire de Somraï ; en le suivant vers le nord-ouest, on rencontre tout de suite la tribu des Kouangs, limitrophe de ces Mousgos qui sont, je l’ai déjà dit, apparentés de près aux gens du Logon ; en suivant ses bras qui dérivent au sud-est, on traverse le pays de Ndam, puis celui de Toummok, ainsi que divers districts du Sara.
[375]Après avoir franchi la rivière à un étroit gué marécageux et fait boire nos chevaux, nous nous éloignâmes un peu de ses rives empestées pour camper dans une futaie claire où verdoyaient de magnifiques prairies, et où se trouvait encore un étang d’un kilomètre environ de longueur, sur cent vingt mètres de largeur.
Les malencontreux arbres à épines avaient presque entièrement disparu ; la végétation, très luxuriante, figurait un superbe parc naturel, où se dressaient des fûts pleins de majesté, et dont les clairières présentaient d’admirables tapis de verdure fort bien arrosés.
Les essences dominantes étaient, en dehors de mimosas assez maigres, le tamarin, la mourraia, les ficoïdées, l’arbre à caoutchouc, auxquels commençaient à s’ajouter le gigantesque cotonnier (eriodendron), que dans l’Afrique nord-ouest les Anglais nomment silk cotton tree[6] ; puis l’arbre au beurre (bassia parkii), et un autre illipé (parkia biglobosa) qu’au Bornou on appelle rouno.
Le cotonnier, arbre d’une ampleur toute grandiose, s’élance généralement droit, et pousse de puissants rameaux presque horizontaux, dont le feuillage s’harmonise bien avec son bois. Il doit son nom à son fruit fusiforme, long d’un pied, dont la coque jaunâtre et rugueuse s’ouvre à l’époque de la maturité comme le fruit du gossampin, et laisse voir un contenu blanc, duveté, luisant à la façon de la soie, et à brin court. Cette matière cotonneuse sert, dans les États d’Haoussa, au Bornou, au Baguirmi, dans l’Ouadaï et le Darfour, à rembourrer coussins et matelas ; elle fournit aussi une ouate excellente pour les cottes de guerre, déjà mentionnées, que l’on pique à la façon de nos courtes-pointes. Cette bourre a l’avantage de ne jamais s’empeloter.
L’arbre au beurre donne des fruits ronds et verts, de la grosseur de petits citrons, qui passent au jaune en mûrissant, et se composent presque entièrement d’un noyau de la taille et de la couleur d’un marron d’Inde, mais plus sphérique. Ce noyau est enveloppé d’une mince pulpe molle, très savoureuse, avec une peau lisse, dans le genre de la prune. On en tire une huile qui se fige au moindre abaissement de température, et qui ressemble beaucoup au beurre fluide en usage dans le nord de l’Afrique.
Le rouno enfin est une superbe légumineuse dont les gousses, contenant une substance coriaire, sont mangeables à l’état vert, et, mûres, renferment une pâte douce, de couleur safran, où le noyau se trouve encastré. Cette substance jaunâtre, qui forme une fine et légère farine, donne, délayée dans de l’eau ou du lait, une bouillie qui sert à la fois de nourriture et de remède contre les diarrhées. Quelques bouchées de ce brouet dense suffisent à rassasier un homme, et même à lui bourrer l’estomac ; c’est au point que les meilleurs organes digestifs ne peuvent supporter ce genre d’alimentation, si on ne le corrige à l’aide d’ingrédients acides.
L’arbre à girafe (en kanouri karagué), si fréquent au Bornou, abonde toujours ici, mais il ne croît plus qu’à l’état isolé ; l’hyphène ne manque pas non plus ; et quant au palmier delêb, il se multiplie jusqu’à former de place en place l’essence dominante du fourré. Des arbres à épines, celui qui descend le plus au sud, c’est le jujubier, Zizyphus spinæ Christi. Le sol est formé d’une argile jaune çà et là mêlée de sable.
[376]L’après-midi, nous arrivâmes au premier village païen, celui de Mofou. Nous fîmes halte un peu en deçà, de peur d’effrayer les habitants, et nous voulûmes envoyer à ceux-ci notre guide de Mafaling, pour les informer du caractère tout pacifique de notre visite ; mais le Makari nous expliqua que ce serait peine perdue : depuis des siècles que cette population était en butte aux brigandages et aux pilleries des Baguirmiens, elle était devenue tellement soupçonneuse, que toutes nos paroles de paix n’obtiendraient auprès d’elle nulle créance ; bien au contraire, pendant la nuit, elle nous attaquerait ou prendrait la fuite ; mieux valait donc coucher en plein air, pour ne pénétrer que le lendemain dans le village.
Le matin suivant, nous nous engageâmes entre les cultures et les groupes épars d’habitations dont se composait la localité, pour aller établir notre campement dans la bourgade même. Les premiers païens que nous rencontrâmes nous reçurent avec une défiance visible ; mais, à mesure que leur nombre augmentait et que nous continuions d’avancer, ils paraissaient moins effarouchés ; leur gentillesse toutefois n’alla pas jusqu’à nous fournir de l’eau.
Ces gens étaient noirs, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, les uns affreusement laids de figure, les autres d’une physionomie régulière. Les hommes portaient pour vêtement une simple lanière autour des reins ; les femmes étaient également toutes nues. La lanière des premiers, une peau de gazelle, de chat sauvage ou de chèvre, ne leur constituait qu’un sauve-pudeur absolument illusoire ; car, au lieu de ramener la bande de cuir entre leurs jambes, comme c’est la raison d’être essentielle de cet appendice tout de décorum, la plupart la laissaient pendre en arrière.
Les femmes portaient, pour la plupart, autour des hanches un modeste cordon, agrémenté où il le fallait de feuillage frais coupé ; parfois ce cordon était remplacé par une bande de cuir un peu plus large à laquelle appendait par devant un tablier orné de franges également en cuir et garni de coquilles de kaouri.
La coiffure du sexe mâle était aussi compliquée qu’élégante : elle consistait soit en de longues tresses minces, avec ou sans ornement de perles, qui leur pendaient tout autour de la tête, soit, surtout chez les jeunes gens, en petites nattes parallèles et redressées qui leur divisaient la chevelure, en retombant soit d’avant en arrière, soit de gauche à droite ou de droite à gauche. D’autres encore avaient le chef rasé d’assez près, sauf aux quatre côtés de la tête, où de petites tresses se rebiffaient en manière de cornes ; quelques-uns enfin coupaient et arrangeaient leur chevelure de manière à former une sorte d’édifice conique enjolivé de plumes et de perles. La mode semblait laisser, à ce point de vue, un champ d’essor illimité à la coquetterie individuelle et à l’esprit d’invention de chacun.
La coiffure des femmes était, au contraire, très simple : elles avaient le gros de la chevelure tantôt entièrement rasé, tantôt taillé court, selon une coupe uniforme, et, dans ce dernier cas, le front haut tondu. Comme atour, le même sexe portait, passé dans la lèvre supérieure, soit un petit cylindre de verre, soit[378] un morceau de bois, soit un brin d’herbe, et autour du cou quelquefois un collier de ces fausses perles rouges ou bleues qui, sur les marchés du Soudan, se nomment sini, et sont fort en vogue dans tous les pays païens au sud de l’Ouadaï et du Baguirmi[7]. Quelques femmes avaient les deux lèvres percées et ornées de la manière précitée. Aux ailes du nez et aux lobes de l’oreille, rien, ni chez un sexe ni chez l’autre.
Somme toute, les hommes étaient plus agréables de visage que les femmes ; celles-ci, par contre, étaient de plus belle taille ; aussi, cette différence de prestance et les fantaisies de coiffure aidant, l’étranger était-il embarrassé, au premier abord, pour discerner un sexe de l’autre, et ne savait-il même, au demeurant, si les échantillons de créatures qui s’offraient à sa vue ne rentraient pas tous dans le genre femelle.
Les habitants de Mofou parlent la même langue que ceux de Bousso ou les Kouangs. Ils reconnaissent la suzeraineté du Somraï, mais ils ont un chef particulier qui, au moment de notre passage, s’appelait Niamaï Dolkor. Une fois dans le village principal, nous nous dirigeâmes en cortège guerrier de cérémonie vers la demeure de ce personnage, en qui nous trouvâmes un être pansu et tout noir de peau, en train de se vautrer à l’aise dans le sable.
Il portait, lui aussi, une simple lanière, et, extérieurement, n’avait rien qui le distinguât de ses sujets ; un homme aimable du reste, qui, en apprenant qu’il avait affaire à un hôte de marque de Mohammedou, lequel n’était pas encore bien loin de là, se piqua de me faire arranger une hutte d’honneur en branchage frais coupé. A Mofou enfin, nous pûmes nous procurer du grain (dourra), que le district, à en juger par les vastes cultures d’alentour, semblait produire en grande quantité. Le village possédait également des poules, et j’en achetai une pour douze perles rouges. Les relations avec les indigènes étaient d’autant plus faciles, que presque tous comprenaient et parlaient l’idiome baguirmien. L’inconvénient, c’était le manque d’eau. Bien qu’on eût foré à notre intention un certain nombre de puisards nouveaux, nous n’en dûmes pas moins attendre jusqu’à l’après-midi avant d’obtenir un peu de breuvage potable.
Une vue sur le Chari (voy. p. 374).
Le lendemain, 1er avril, nous filâmes vers Goubougou, résidence de Guédik, roi du Somraï. La contrée que nous traversâmes était toute en champs cultivés, où au loin essaimaient des fermes, des hameaux nichés dans des bouquets d’arbres. La végétation arborescente reculait de la plaine, déjà plus nue, vers ces sortes d’oasis que nous apercevions à l’horizon, pareilles à de longues lignes d’un vert sombre. Autour de ces menus centres d’habitation, se voyaient des plantations de sorgho et aussi de pois de terre. Les huttes, quelques-unes avec un soubassement de terre, étaient de solides et avenantes constructions de chaume : chaque métairie avait son fenil, cabane de terre où la récolte s’engrange par en haut, à l’aide d’une ouverture qu’on peut clore ; ce n’est que plus tard, quand on a besoin de prendre à même la provision, que l’on pratique au grenier une baie latérale.
L’auxiliaire indispensable de ces demeures rustiques, c’est un cheval, qui paît, attaché par un long licou, aux abords du logis. Les indigènes, avec leurs longues jambes, enfourchent très prestement la monture, et, saisissant l’ample longe, les voilà partis au galop. Le galop et le pas, telles sont les seules allures que connaisse cette espèce de cheval, un poney pie, blanc ou roux, qui a le naseau déprimé à sa racine, et le dos artistement écorché et à vif à l’endroit de la selle.
De gros bétail, il y en a peu, et de maigre apparence ; les moutons n’ont pas l’air ici de bien prospérer ; les chèvres en revanche abondent ; elles sont de petite race et extraordinairement bien en viande. Les chiens, dont la chair est très prisée (il s’en trouve dans presque toutes les habitations), appartiennent à l’espèce niamniam que Schweinfurth a décrite et dont l’expédition allemande du Loango a ramené en Europe quelques exemplaires. De chats, il ne paraît pas y en avoir ; en fait de volailles, il n’existe que des poules, en petite quantité, mais très grosses.
Après un trajet de six heures au sud-ouest, nous vîmes la traînée éparse des groupes de maisons s’agglomérer tout à coup en un village, où nous nous arrêtâmes à faire la sieste chez un cousin de Guédik, un gros homme fort aimable, qui s’abstint toutefois de se mettre en frais d’hospitalité, et se borna à quémander de nous du tabac. Par contre, il se prêta avec une obligeance très honnête à me recéder une poule et un peu de grain. Puis, avant notre départ, il dépêcha un messager chargé de prévenir son royal parent de notre arrivée.
Grâce à la dissémination des demeures par tout le pays et à la vélocité des petits chevaux du terroir, il n’est pas étonnant que l’approche d’un ennemi ou la nouvelle de quelque événement à un bout quelconque de la contrée trouve immédiatement tout le monde sur pied. Chaque habitant porte en outre, attachée au cou par un cordon, une petite corne de gazelle ou de chèvre, forée de telle sorte qu’on en peut tirer des résonances qui, pour n’être pas précisément mélodieuses, ne s’en entendent pas moins au loin. A la moindre alerte, les gens les plus rapprochés du péril jouent de leur trompe ; ceux d’à côté perçoivent le signal, et bientôt, d’une maison à l’autre, l’appel se répand par tout le pays. Chacun alors de monter à cheval, et, en quelques instants, tout le monde se trouve rassemblé pour aviser au commun intérêt.
L’après-midi, en trois heures, nous atteignîmes Goubougou, centre de la région, et siège du roi Guédik. Ce n’est pas proprement une ville, ce n’est pas[379] non plus une grosse bourgade ; c’est plutôt une agglomération de nombreux villages et hameaux. Le soleil se couchait comme nous y arrivions. Nous nous dirigeâmes vers le point qu’habitait le haut et unique dignitaire du pays, celui que les Baguirmiens décorent du titre de Fatcha ou Ouzir, et qui, de son nom, s’appelait Bousso.
Mes compagnons firent, selon l’usage, un temps de galop devant son logis ; moi seul, je m’abstins de la démonstration, à cause de mon caractère officiel. Néanmoins, à mon grand désenchantement, on nous octroya pour tout logement le couvert d’un énorme figuier sauvage. Il est vrai que le dais de verdure de cet arbre suffisait à nous abriter tous, soixante hommes, trente chevaux et le bagage, car son tronc mesurait dix mètres de pourtour ; mais le toit laissait à désirer, au cas où le temps viendrait à se gâter. Or, le phénomène n’est point rare dans la saison où nous nous trouvions ; depuis que nous avions quitté le Chari, le vent alizé normal avait cessé de souffler pour faire place à un régime atmosphérique plein de variations. Effectivement, à peine étions-nous installés sous notre arbre, qu’il survint du sud-est une pluie d’orage qui nous mit dans une situation dépourvue d’agrément. La nuit était tombée ; nous n’avions ni eau, ni bois, ni nourriture. Tout à coup parut un messager royal, qui, sur le ton d’un crieur public, nous parla à peu près dans ces termes : « Vous êtes étrangers, Kanouris ou Fellatas ; vous ne connaissez ni le pays ni les gens ; vous êtes arrivés ici à la nuit.... Tenez-vous donc en repos sous votre arbre, et ne pénétrez pas dans les villages.... Demain matin le roi vous recevra et vous traitera. »
J’eus beau me fâcher, protester : rien ne fit. Le représentant du roi de Baguirmi, que j’avais mandé pour obtenir qu’on m’octroyât un logement en rapport avec ma dignité, s’excusa en disant qu’il n’avait été averti ni de mon arrivée ni de ma qualité, que les messagers dépêchés en avant n’avaient parlé que d’une caravane de Fellatas (sans doute à cause de mon teint clair), et que c’était l’usage que les voyageurs étrangers qui survenaient à la brune fussent cantonnés sous ce figuier. Fort heureusement, je possédais encore la poule que j’avais achetée le matin ; quelqu’un me la porta au village et l’y fit rôtir. J’envoyai de même aux habitations les plus proches accommoder du sorgho pour mes gens : le grain me revint à moitié cuit. L’adroit et énergique Almas réussit enfin à se procurer quelque part une grande cruche de terre avec de l’eau, moyennant quoi, et lorsque la pluie eut cessé, la situation devint à peu près tolérable.
Le Somraï occupe un rang supérieur parmi les États païens situés au sud du Baguirmi. Il est non seulement plus grand, plus centralisé que tous les autres, mais encore il renferme une population plus considérable, bien qu’à cet égard tous ces petits États ne soient pas mal pourvus. Il s’est rendu tributaires ses plus proches voisins, et, grâce à la nature de son sol, où domine l’argile, il a moins à craindre, durant une grande partie de l’année, les incursions des peuplades étrangères. La région, à peu près ronde, mesure en tous sens une étendue d’un jour à un jour et demi de marche. Elle produit en grande quantité du sorgho, un peu de maïs, est riche en chevaux, en menu bétail, et obéit à un prince dont l’autorité s’exerce de la façon la plus absolue. Ce souverain dispose du pays et de ses habitants à un degré inconnu n’importe où. Sous le moindre prétexte, il peut dépouiller un de ses sujets de tout ce qu’il possède, réduire sa femme et ses enfants en[380] esclavage, et lui ôter la vie à lui-même. Vassal du Baguirmi, et obligé, à l’approche d’une expédition de guerre venant de ce côté, de faire une livraison de cent esclaves, il choisit pour cela tout un village dont il est mécontent, ou bien il laisse les chefs de l’armée baguirmienne piller à leur guise telle localité d’un allié plus faible ou tributaire. Il régit le pays si despotiquement que le vol y est à peu près inconnu ; presque tous les délits entraînent la confiscation ou la peine capitale. Le genre de mort consiste à être littéralement charcuté au moyen du javelot-épieu qu’en kanouri on nomme golio et en baguirmien ndjigga.
Ce peuple a l’idée d’un être supérieur, qui parle par le tonnerre, auquel d’ailleurs il est identifié par son nom. La polygamie chez lui est absolument en usage ; le roi est tenu d’avoir plusieurs centaines de femmes, et le commun des citoyens plus ou moins, selon les moyens de chacun. Le divorce n’existe pas. Si l’épouse est stérile, elle devient esclave ; une fois qu’elle a eu cinq enfants, elle peut, si le cœur lui en dit, retourner dans la maison paternelle. Une femme s’achète pour quelques chevaux, une demi-douzaine de chiens, quelques esclaves, ou des bœufs et des chèvres. Les chiens surtout, je l’ai dit, sont culinairement très prisés, et il n’était pas jusqu’à mon lévrier efflanqué, que j’avais amené du Fezzan, qui n’excitât la convoitise gourmande de ces barbares. Quant au costume et à l’extérieur, ils ne différaient en rien de ceux des gens de Mofou.
Le lendemain matin, nous nous mîmes en devoir d’aller présenter au roi les cadeaux obligatoires de la caravane[8]. Le seigneur Bousso, que nous vîmes à cette occasion, était un petit homme grassouillet, soigneusement oint, avec un air de suffisance et de vanité ; malgré cela aimable. Grâce à l’huile, sa peau noire foncée reluisait comme un vernis magnifique. Enfourchant son poney blanc, il partit d’avance au galop vers la bourgade que le prince habitait, après nous avoir recommandé de tout préparer, y compris nos personnes, pour offrir à Sa Majesté la salutation égayante de nos manœuvres équestres et de nos coups de fusil. J’endossai, pour la circonstance, mon burnous râpé ; je mis les fameuses lunettes bleues auxquelles j’avais dû principalement de tant imposer au roi Marouf, et je m’enveloppai la figure d’un litham. Ainsi accoutré, je me dirigeai vers la résidence princière.
Je trouvai le sieur Guédik accroupi dans sa cour, et, comme le dernier de ses sujets, n’ayant pour tout costume qu’une lanière ; une douzaine de princes étaient assis par terre en cercle autour de lui. Le roi et les grands avaient au cou des colliers de perles, sans préjudice d’anneaux de fer, larges et minces, au-dessus de la cheville du pied. Quant au menu peuple, qui formait groupe à droite, à gauche, en avant et en arrière du souverain, il était dénué de tout ornement, sauf l’inévitable épieu sur l’épaule.
Après que les gens de ma caravane se furent acquittés de leurs devoirs en éreintant leurs montures et en prodiguant ma poudre, posément et majestueusement, je m’avançai à cheval vers le roi, suivi de toute mon escorte, et je le saluai simplement, tandis que le seigneur Bousso, debout devant son maître, remplissait l’office d’interprète.
Passablement noir de teint, et âgé au plus de quarante ans, Guédik avait une figure imberbe assez régulière ; c’était un homme de moyenne taille et relativement maigre. Mais le personnage le plus intéressant de l’assemblée était, de beaucoup, Bousso, le dignitaire précité, avec son corps trapu et bien pris, sa peau noire, huilée comme j’ai dit, sa large et souriante figure, ses dents superbes, et sa mince moustache en croc, qui avait bien quinze centimètres de longueur (le reste du visage imberbe), et qu’allongeait encore un appendice de belles perles rouges et bleues fixé à l’extrémité. Il portait au-dessus de la cheville des anneaux de laiton qui, au lieu de se fermer, projetaient en arrière deux pointes qui lui servaient d’éperons : somme toute, sa personne entière, avec ses façons avantageuses, était marquée à l’empreinte du petit-maître. Comme la plupart de ses congénères, il savait parler le baguirmien, et ce fut en cet idiome qu’eut lieu l’entretien, d’ailleurs fort court.
Quand nous fûmes réinstallés sous notre arbre, il s’improvisa auprès de nous un marché assez considérable, où les belles du cru se mirent à vendre du grain, tandis que les gens de notre caravane débitaient des fausses perles, des coquillages et du tabac. Un orage qui éclata dans l’après-midi mit fin à ce mouvement mercantile. Hommes et femmes, rassemblés autour de nous, me regardaient du reste avec une curiosité que je rendais bien aux contemplateurs.
Les hommes, d’une belle taille moyenne, généralement foncés de peau, n’avaient pas les traits désagréables. Il y avait bien parmi eux quelques lèvres retroussées, quelques nez en pied de marmite, aux narines épatées, comme aussi des pommettes saillantes et des fronts fuyants, mais c’était l’exception. Les femmes étaient peut-être, d’ensemble, moins avenantes que les hommes ; en revanche, elles étaient plus grandes ; certaines jeunes filles, à qui la maternité n’avait pas encore affreusement plissé le sein, étaient vraiment de jolies personnes, d’une proportion de formes parfaite.
Comme présent d’hospitalité, le roi Guédik m’envoya une vache, en me faisant savoir qu’il aurait voulu qu’elle fût pour moi seul, et que les autres gens de ma caravane fussent gratifiés de la même façon, mais qu’il ne lui avait pas été possible de se procurer deux têtes de ce bétail ; qu’en conséquence,[382] je n’avais qu’à prendre ma part du morceau, et que, l’après-midi, il m’enverrait une chèvre, qui, celle-là, serait pour moi personnellement. Comptant sur ladite chèvre, je laissai la vache entière à mon monde ; mais ne voilà-t-il pas que vers le soir le représentant du Baguirmi s’en vint se plaindre de n’avoir eu qu’une portion tout à fait restreinte de la vache, et me déclara son intention de prendre la bique et de l’abattre ! Je ne le lui permis pas ; mais, à la part qui, d’après l’usage, lui revenait de droit, à savoir une jambe, l’intestin et la peau, j’ajoutai de quoi le satisfaire et au delà.
Ce jour-là encore, nous eûmes un orage, qui, sans être violent, nous amena de la pluie jusqu’au coucher du soleil.
A la nuit, l’excellent Bousso m’envoya par un de ses gens une cruche de bonne bière de sorgho, fortement fermentée, avec du miel et une poule, en me faisant prier par la même occasion de vouloir bien, si c’était un effet de mon obligeance, le gratifier de quelques perles dans le dernier goût pour achever d’agrémenter la barbe que l’on sait. Immédiatement, je déférai à son désir.
Notre départ était fixé au lendemain matin. Le roi Guédik avait promis de nous donner un guide qui nous conduirait jusqu’au camp de Mohammedou. Effectivement, avant même que le soleil fût levé, l’homme avait fait une apparition sous notre arbre ; mais il s’était éclipsé dès que nous avions été prêts à nous mettre en marche. Après avoir perdu pas mal de temps à attendre son retour, nous dépêchâmes d’abord vers le représentant baguirmien pour qu’il s’entremît dans la circonstance, puis nous nous adressâmes au seigneur Bousso ; mais on se contenta de nous payer de faux-fuyants et d’explications mensongères.
A la fin, Bousso arriva, plus pimpant que jamais ; sa peau n’était de la tête aux pieds qu’un métal poli ; des anneaux artistement enroulés lui cerclaient les jambes, et, par surcroît, il avait des sandales.
Il s’avança pédestrement jusqu’à notre arbre pour me saluer, et se mit à se plaindre des cinquante perles, très belles cependant, selon moi, que je lui avais envoyées. Ce ne fut que sur ma proposition de lui rendre, s’il le voulait, son miel et sa poule, qu’il renonça à toute tentative pour me rançonner davantage. A mon tour alors je me récriai sur les retards inexplicables que l’on apportait à notre départ. Pour toute réponse, il sauta sur la croupe saignante de son cheval et détala au galop du côté de la résidence royale.
Voici quel était le mot de l’énigme. Nos coups de fusil de la veille avaient fait germer dans la cervelle de Guédik l’idée de se servir de nous contre ses ennemis, et c’était dans cette vue qu’il cherchait à nous retenir, aidé en cela très ardemment par le représentant baguirmien, qui comptait sur cette occasion de se procurer à bon marché quelques esclaves. Effectivement, voyant que toutes ses échappatoires échouaient auprès de moi, le prince me renvoya Bousso, pour me dire qu’il avait l’intention de se mettre en campagne le lendemain, et qu’il désirait que je lui prêtasse l’appui de mes armes à feu. Le dignitaire essaya, en faisant luire devant mes yeux l’appât de quelques douzaines d’esclaves, de me convertir aux idées de son maître ; ce fut seulement sur ma déclaration que l’on ne réussirait à me retenir que par la force, que l’on consentit à nous laisser partir, et en un clin d’œil alors le guide évanoui se retrouva.
Nous filâmes au sud, à travers des champs ininterrompus de sorgho, où essaimaient villages et hameaux ; puis, au bout de quelques heures, la chaleur devenant plus intense, nous fîmes halte sous l’ombrage d’un arbre à caoutchouc, où mon ami Bousso eut la complaisance de m’envoyer encore une cruche de bière.
Nous avions nos raisons pour ne pas trop nous presser : nous approchions du camp de Mohammedou, et il ne convenait pas que nous y arrivassions le soir. Aussi, après une nouvelle étape de quelques heures dans l’après-midi, nous arrêtâmes-nous pour camper au dernier village somraïen.
De chacune des habitations du chemin, toutes très propres vraiment, avec des entourages de haies sèches, nous nous voyions salués au passage par les jappements d’un petit chien ventru, à poil ras, aux oreilles et au museau effilés ; au dehors paissait, à la longe, le coursier du maître de la maison ; à l’intérieur, des femmes et des jeunes filles nues étalaient au soleil le sorgho destiné à la mérissa tant prisée ; puis c’étaient des enfants, plus jolis de beaucoup que les adultes, qui, à l’aspect étrange de « l’homme blanc » et de sa monture non moins singulière, cherchaient à se cacher en poussant des cris ; ou bien c’étaient des hommes qui étaient couchés oisivement à l’ombre, ayant à l’épaule gauche l’inévitable javelot-épieu, et qui, apprivoisés désormais, échangeaient avec nous quelques mots en langue baguirmienne.
Dès le point du jour, quelques-uns de nos Baguirmiens étaient partis en avant pour le camp du mbang, et les membres de notre caravane opinaient en général pour que l’on attendit, avant de pousser plus loin, un messager d’Abou Sekkin ; mais je m’y refusai obstinément.
Continuant donc d’avancer vers le sud, nous ne tardâmes pas à atteindre le premier village des Gaberis, peuplade qui confine aux Somraïens. C’était là que, vu la proximité de la forêt où Mohammedou se trouvait posté, je comptais attendre un message de ce prince ; toutefois les habitants, qui ne paraissaient pas se soucier beaucoup de notre présence, ayant affirmé que nous étions encore loin de l’endroit, nous nous remîmes en route à pas lents, pensant à tout moment qu’on allait venir officiellement nous chercher.
J’étais, bien entendu, en lunettes bleues, enfoui[384] jusqu’au nez inclusivement dans mon turban, et revêtu de mon fameux burnous qui montrait la corde. D’Abou Sekkin ou de ses gens, pas la moindre trace. Tout à coup apparaissent quelques cavaliers païens qui viennent à nous et nous enjoignent de presser le pas.
Étaient-ce donc là les envoyés du prince susnommé ? Je commençais à me sentir de mauvaise humeur, quand survint un autre groupe de guerriers à cheval et portant cuirasse : c’était bien, cette fois, l’avant-garde royale.
Quelques instants après, nous voyons se déployer successivement devant nous, dans leur accoutrement disparate et baroque, les quelques escadrons qui formaient l’armée du mbang fugitif. Les voilà, tous équipés en guerre, autant qu’ils en ont eu les moyens : quelques-uns affublés de la houppelande ouatée, avec le bonnet rouge, où leur chef disparaît presque en entier ; d’autres n’ayant sauvé dans leur fuite que la redingote piquée de leurs chevaux, ou ne possédant pour tout costume que le bonnet fourré, avec une simple chemise qui leur donne l’aspect de vrais casse-noisettes. Celui-ci n’a sur la peau qu’un burnous de drap, épave d’un temps plus heureux ; celui-là en est réduit à une cotte dont la teinte gris-métal tranche d’une façon bizarre sur le noir foncé de sa peau ; l’un arbore le luxe d’un châle de cavalier, l’autre porte enroulé en guise de turban autour de sa tête un de ces châles de femme bleus foncés qu’on nomme tourkedi.
Lesdits cavaliers baguirmiens, avec leurs grands chevaux bornouans, pouvaient être au nombre de cinquante.
Les cavaliers du Mbang (voy. p. 384).
Parmi cette escouade, qui représentait l’élément civilisé du pays, voltigeaient deçà delà, pareils à des démons, les guerriers païens montés sur leurs petits poneys au pied si véloce : de ceux-là, il y en avait qui, pour tout atour, n’avaient qu’un tarbousch rouge ; d’autres portaient une sombre tobe, retroussée et sanglée à la poitrine, afin de pouvoir chevaucher plus à l’aise, le reste du corps se laissant contempler librement à nu ; d’autres encore étaient tout nus, abstraction faite du bonnet, à moins qu’ils n’eussent pour coiffure une peau d’hyène enroulée.
L’ensemble composait un pêle-mêle indicible, un tableau dont la bizarrerie me frappa réellement de stupéfaction.
Nous nous formâmes aussitôt en ordre, Kieri, le messager officiel du cheik Omar, s’avançant en tête de la ligne de bataille, dont, de ma personne, j’occupais le centre. Les cavaliers païens et les gens de pied, ceux-ci munis de leur haut et étroit bouclier de peau de buffle ou d’osier solide, voltigeaient pêle-mêle et en désordre, criant, se démenant, hurlant, autour de notre cavalerie baguirmienne et de notre cortège.
Puis la colonne se disloqua ; nos cavaliers firent mine de charger les païens de l’escorte, qui, beuglant comme des diables, entrèrent dans le jeu, feignant de se défendre pour se sauver après chaque fusillade, et revenir ensuite de toutes parts en poussant des clameurs guerrières. Cela dura jusqu’à ce que nous eussions atteint la lisière de la forêt où Abou Sekkin était campé. Nous pénétrâmes alors dans le fourré, rangeant à chaque instant des groupes d’habitations gaberis, et nous gagnâmes l’endroit où se trouvait le mbang.
Le seigneur Bousso (voy. p. 380-382).
Réception chez le Mbang (voy. p. 386).
Premier salut au mbang fugitif ; la réception officielle ; l’échange de discours. — Une revue de l’armée d’Abou Sekkin. — Coup d’œil sur la constitution politique du Baguirmi. — Us et coutumes ; le pieu sacré ; cérémonies funéraires. — Le siège des cotonniers de Kimré. — Marche vers l’est. — Attaque du village de Kolik ; résistance héroïque des Gaberis ; épisodes.
La ville du souverain légitime du Baguirmi, bien que n’ayant qu’un caractère tout provisoire, était plus grande que je ne l’avais pensé. Jetées pêle-mêle, sans dessin de rues ni de parties distinctes, les huttes de chaume qui la composaient étaient la plupart d’une extrême légèreté ; très peu avaient un enclos de haie vive. Ces demeures, dont le nombre pouvait bien être de huit cents, étaient groupées autour de la résidence royale, établie à l’ombre d’une gigantesque mourraia, et ayant au-devant d’elle un grand espace vide, Facher, place du Palais, comme on appelle ces sortes d’emplacements dans le Darfour et l’Ouadaï. Nous nous faufilâmes, à travers les ruelles tortueuses de la ville, jusqu’à ce Facher, à l’entrée duquel je m’arrêtai. Vis-à-vis de moi, sur l’autre côté, se trouvait l’habitation princière. Une vaste porte grande[386] ouverte donnait accès dans la cour, où l’on apercevait, assise sur un banc, une forme soigneusement emmitouflée ; devant elle se tenaient debout des porteurs d’étendards en plumes d’autruche, l’emblème royal par excellence, et, à côté, quelques esclaves agitant, pour rafraîchir l’air, des queues de girafes. Cette forme était l’illustre ou plutôt le fameux mbang Mohammedou. Il avait son capuchon ramené sur la tête jusqu’aux yeux, et le bas du visage si bien enveloppé du litham, qu’il était impossible de discerner le moindre de ses traits. Il s’était ainsi posté dehors, moins pour témoigner, par cette marque d’égard, le cas qu’il faisait de notre caravane et de ma personne, que pour examiner à son aise, à la faveur de nos jeux équestres, les chevaux que nous lui amenions. Ces démonstrations obligatoires accomplies, je traversai la place obliquement, et saluai, en agitant mon fusil, la masse informe qui représentait Sa Majesté baguirmienne. Je me fis ensuite conduire à la hutte qui m’était assignée, ou plutôt à l’emplacement que cette hutte devait occuper, car il n’en existait pas encore le plus petit vestige. L’endroit dépendait de la maison du Fatcha, le principal dignitaire du roi.
En voyant que rien n’était préparé pour me recevoir, j’exprimai tout haut mon mécontentement, et, m’adressant à un quidam qui était couché sur la paille sèche à l’ombre du toit de l’écurie du Fatcha, et que je prenais pour un esclave, je le priai d’aller quérir sur-le-champ son maître. L’homme écouta tranquillement mes reproches, après quoi il m’éclaira sur son identité : c’était le Fatcha en personne, un grand gaillard, d’une quarantaine d’années, avec des cheveux bouclés, assez longs, laineux, et un air bon enfant. Il parlait couramment l’arabe. C’était lui qui, récemment, avait enlevé au Fatcha de l’anti-roi soixante chevaux et une douzaine de fusils, et il n’était pas peu fier de cet exploit.
Il envoya aussitôt six esclaves se procurer une hutte spacieuse, en rapport avec ma qualité, et assigna pour demeure à mes gens trois autres cases plus petites, faisant partie de son habitation. En moins de deux heures, j’eus ainsi un logement confortable, solide, suffisamment vaste, qu’on clôtura le jour même d’une haie, du côté où il était le plus exposé à l’affluence des curieux. La précaution m’agréa fort, car rien ne m’était plus à charge que l’effronterie avec laquelle en ces pays, où n’a point encore pénétré la politesse des musulmans du nord de l’Afrique, les gens s’en venaient indiscrètement me déranger pendant mon sommeil, pendant mon repas, me troubler dans mes occupations de tout genre, pour voir l’être singulier que représente à leurs yeux un chrétien.
Comme ma hutte, la ville tout entière avait été improvisée en un jour. Sitôt le campement du roi installé, chacun avait envoyé ses esclaves chercher des huttes toutes faites et du matériel de construction. Les cases, par tous ces pays, se transportent avec la plus grande célérité au lieu où l’on veut s’installer, et, en deux ou trois jours, un centre d’habitation se trouve prêt.
Le lendemain, le Fatcha me conduisit à la demeure royale. Comme de coutume, je quittai mes socques à l’entrée de la première cour, et je me mis en devoir de rendre mes civilités, chaussé de mes pantoufles en cuir marocain. Mais les esclaves refusèrent de se prêter à cette violation de l’étiquette ; je tins bon de mon côté et ne voulus pas entendre parler d’ôter mes chaussons. Le cas était fort embarrassant et ne s’était pas encore présenté. Toujours selon mon habitude, je menaçai de renoncer à l’audience. Il va de soi que cette menace n’était pas sérieuse ; mais je tenais à sauver mon honneur. A la fin, les esclaves me proposèrent d’en référer, dans cette grave circonstance, au roi en personne. Après une longue consultation, on revint m’offrir ce compromis : je pénétrerais avec mes chaussons dans la cour particulière du prince ; mais je ne garderais que mes bas pour me présenter devant le prince lui-même, lequel daignait consentir à me recevoir dans ces conditions.
Là-dessus, je fus introduit. Après qu’on eut soulevé un certain nombre de portières, je me trouvai dans un petit enclos propret et sablé, où je vis le roi assis sur un banc à l’entrée de sa hutte. Du personnage, affublé d’étoffes de toute sorte, on n’apercevait qu’un bout de nez noir. A ses côtés se tenaient les porte-étendards susnommés, derrière lui les éventeurs, et, devant la hutte, deux gardes du corps armés de carabines.
Après le cérémonial préliminaire, que j’ai eu tant de fois occasion de décrire, je pris la parole et tins à peu près au prince le discours que voici :
« Il y a deux ans qu’un puissant sultan m’a envoyé vers le cheik Omar. A Kouka, j’ai entendu parler de tes hauts faits et de la manière dont tu as défendu Masségna contre les gens de l’Ouadaï. Avant que la guerre où tu étais engagé fût terminée, j’ai fait un voyage au Kânem et au Borkou. A mon retour, il y a trois mois, j’ai su que, lors de la prise de ta capitale, tu t’étais, avec une poignée de fidèles, frayé un passage à travers les rangs ennemis, et que depuis lors, plein de ténacité, de vaillance, et confiant dans ton droit, tu n’avais cessé de lutter contre le roi de l’Ouadaï et son protégé. Dans nos pays, nous prisons par-dessus toutes choses le courage et la constance ; aussi résolus-je, avant de retourner dans ma patrie (Dieu veuille m’accorder cette grâce !), de te faire une visite, à toi, le valeureux défenseur de son droit, et de voir de mes yeux un homme comme il n’y en a guère de pareil ici. J’ai donc profité de l’occasion pour prier le cheik Omar de m’ouvrir un chemin jusqu’à toi ; le cheik Omar (auquel le ciel accorde longue vie !) y a consenti d’autant plus volontiers, que tu as toujours été pour lui un voisin fidèle et qu’il a lui-même pour mère une fille de ton pays. En conséquence, je t’amène aujourd’hui une caravane de chevaux, dont l’appoint te sera on ne peut plus utile.[387] Tu le vois, Dieu n’abandonne jamais celui qui ne démord pas de son droit et se montre valeureux et persévérant. Veuille le ciel t’accorder la victoire sur tes ennemis ! »
Après cette harangue, qui fut plusieurs fois interrompue et soulignée par des grognements d’approbation, Sa Majesté, d’une voix si peu perceptible que moi-même je ne pus saisir une seule articulation de sa bouche (l’étiquette exige d’un roi du Baguirmi que, pour l’expression de ses volontés, il prenne le ton le plus bas possible), Sa Majesté, dis-je, me répondit que j’avais parlé d’une manière excellente, qu’il m’avait parfaitement entendu, qu’il me souhaitait la bienvenue, et que je pouvais compter sur son aman le plus complet. Il ajouta que c’était une chose extraordinaire qu’un étranger, un homme issu d’un monde si différent de celui-ci, eût bravé la longueur et les périls d’un pareil trajet, pour venir lui offrir ses salutations, « car, conclut-il, je savais déjà, par la lettre du cheik Omar, que ce n’est nullement l’appât du gain qui t’a conduit dans nos régions. » Sur quoi, je me levai, et remerciai le prince, en lui disant que je faisais des vœux pour que ma visite lui portât bonheur, à lui et à sa fortune.
Les veuves baguirmiennes (voy. p. 388).
Je revins le soir à la résidence, pour procéder à la remise des présents. Je trouvai Abou Sekkin entouré de moins de monde, et moins emmailloté que le matin. Autant que l’obscurité me permit d’en juger, c’était un grand et vigoureux homme, assez noir de teint, aux traits énergiques, avec une barbe grisonnante et relativement bien fournie. Il me tendit la main, me souhaita de nouveau la bienvenue, et sur mon observation, que je venais lui apporter le salam (en kanouri koffolo), il me répliqua, avec une courtoisie extrême, que le meilleur présent pour lui était ma visite. Puis, comme je le priais de m’excuser si l’importance de mes cadeaux n’était pas à la hauteur de sa renommée et de l’illustration de sa race, il me répondit, non sans fierté, qu’il n’avait à attendre de moi ni argent ni bien, que c’était plutôt à lui, en sa qualité de roi, qu’il appartenait de m’enrichir. Après cet échange de compliments, j’étalai mes cadeaux, qui, en poudre, fusils, étoffes, noix de Gouro, représentaient, on s’en souvient, une valeur totale de deux cent cinquante francs. A Masségna, en des temps meilleurs, ces dons, de la part d’un chrétien, eussent paru sans doute assez maigres ; ici, ils furent jugés très convenables.
Toute la ville sut bientôt quel accueil flatteur j’avais reçu du roi, et qu’à l’aide de ma puissance occulte je me proposais de délivrer Mohammedou de ses ennemis. Le soir même de mon arrivée, il était venu d’ailleurs d’excellentes nouvelles du pays des Sarouas, où Abd er Rahman se trouvait campé. Les gens de ce dernier avaient été repoussés par ceux d’Abou Sekkin, qui leur avaient fait nombre de prisonniers. Toute la nuit, à propos de ce succès, ce ne furent que coups de fusil, danses et musique. Le matin, le roi voulut me donner le spectacle de toute son armée, tant troupes baguirmiennes qu’auxiliaires païens, et il m’envoya un eunuque me prier de lui prêter, pour cette revue, mon burnous blanc.
Tout son monde donc monta à cheval et se rassembla dans la plaine située en deçà de la forêt, plaine que nous avions traversée en venant, et qui séparait le district gaberi de Modo de celui de Broto, où pour l’instant nous étions logés. Le coup d’œil était extrêmement varié et non moins intéressant que la veille. C’était d’abord le groupe royal, au milieu duquel se tenait Mohammedou, monté sur un cheval bellement[388] caparaçonné. Il était revêtu de mon burnous blanc, et ombragé de chaque côté par un parasol de soie rouge aux larges franges retombantes. Devant lui s’agitaient en cadence, brandissant en l’air les emblèmes royaux, les porte-étendards, au nombre de douze. A droite et à gauche du prince, des esclaves à pied et à cheval ; puis, le chef des eunuques et les hauts dignitaires de la cour, escortés de trente cavaliers et d’autant de fantassins ; puis le Fatcha, près duquel je me trouvais, et qu’accompagnait une troupe non moins forte, sans compter les détachements plus faibles des fonctionnaires de rang inférieur.
Venaient ensuite les tribus païennes, parmi lesquelles les Somraïs et les Gaberis, équipés et armés de la même manière ; ici le sultan du Ndam, à la tête de ses miliciens ; plus loin, l’escadron des Bouas de Korbal, reconnaissables à leurs boucliers de peau de buffle poilue, à leurs vestes de peau également poilue, et aux énormes plaques d’ivoire passées en manière d’écus à leur avant-bras ; çà et là enfin, divers corps saras, ayant chacun leur chef à part ; on voyait même quelques Arabes, quelques Fellatas, et un homme d’Haoussa. Quant aux Choas du Baguirmi, ils tenaient la plupart pour Abd er Rahman.
Chaque dignitaire défila avec son escorte par devant le souverain, et nous autres gens du Fatcha, nous fûmes naturellement les premiers à partir au galop, pour prendre ensuite position devant le prince. L’ensemble des forces militaires ainsi réunies pouvait se monter à deux milliers d’hommes.
A midi, nous étions de retour à notre quartier. Le mbang me renvoya bientôt mon burnous ; mais je refusai de le reprendre, sous prétexte qu’il ne m’appartenait plus de le porter, depuis qu’il avait eu l’honneur de toucher les épaules royales. Cette générosité flatta l’amour-propre de ce prince au cœur fier, et le burnous n’en eut que plus de prix pour lui.
Si intéressant que m’eût paru au premier abord notre lieu de campement au milieu de la forêt, je ne tardai pas à en avoir assez. Confiné là de longues semaines durant, je voyais les jours se succéder d’une façon monotone, et sans profit marqué pour la science. Non loin de moi, vers le sud-est, j’eusse eu la certitude de quelque conquête à faire : j’eusse pu m’assurer de la connexité et peut-être découvrir la source des deux bras du Chari ; mais le moyen de m’aventurer dans ce monde tout à l’anarchie et à la violence, où l’on fait moins cas d’un homme que d’un chien ou d’un cheval ? Vainement Mohammedou faisait-il luire devant mes yeux la perspective d’une expédition prochaine au pays des Saras ; ses projets d’entreprise me semblaient bien lents à se réaliser. Obligé de me morfondre dans l’attente, j’essayai du moins de tromper mon impatience en acquérant quelques idées nettes sur le Baguirmi et ses habitants.
Le chef suprême, ou Mbang, exerce à lui seul toute l’autorité, sans assistance ni contrôle d’aucun conseil. Au second rang se place la reine mère (maguira), qui jouit d’une haute considération ; puis vient, dans la famille royale, le fils aîné, héritier du trône, qui porte le titre de tchiroma, et dont les pouvoirs et l’influence ne laissent pas souvent que d’être restreints par les défiances d’un père jaloux de son autorité. Le tchiroma, de même que ses frères, ceux-ci dénués de tout crédit personnel, se partagent les gouvernements locaux, qui leur constituent une source de revenu. Quant aux frères du prince régnant, auxquels d’ordinaire on crève un œil, pour les rendre incapables de gouverner, ils flânent à la cour, sans être autre chose que cinquièmes roues à un carrosse. Les femmes du monarque, généralement au nombre de plusieurs centaines, portent chacune le titre de lélé, plus des titres particuliers empruntés à des noms de localités. Des princesses enfin (Mairam ou Meram, comme au Bornou), il y en a une exclusivement (la Tchoukotma) qui est revêtue de la suprématie sur les autres ; celles-ci n’acquièrent de l’autorité que par leur mariage, et en vertu de certaines prérogatives réservées aux gendres du roi.
Le principal dignitaire est, je l’ai dit, le Fatcha, premier chef de guerre ; ensuite viennent le Ngarmané ou chef des eunuques, le Kréma, un autre chef militaire, et divers gouverneurs provinciaux et surveillants administratifs, entre lesquels je citerai le Katourlili. Chaque tribu, ville ou village, a son chef supérieur à la cour, soit parmi la famille royale, soit dans les rangs des dignitaires. Des revenus que leurs fonctions rapportent à ces officiers, une partie passe dans la caisse du roi, auquel vont en outre directement divers revenants-bons : dîme des céréales, livraisons périodiques de gros bétail, miel, pièces de coton, impôt foncier en nature, pêche du Chari, et surtout les esclaves pris dans les razzias ou dus par les États tributaires. Autrefois, les reines douairières ne se pouvaient remarier qu’avec l’autorisation du prince. Il se trouvait à notre campement nombre de veuves d’Abd el Kader, le roi défunt, encore jeunes et agréables pour la plupart, mais souvent insupportables par leur immodestie et leur honteuse cupidité : en quoi du reste elles trouvaient des émules dans toutes les veuves baguirmiennes. Il ne se passait pas de jour sans que l’une ou l’autre de ces dames m’envoyât faire les ouvertures les plus séduisantes en vue d’un mariage : c’était ma modeste garde-robe qui jouait surtout en cela le rôle d’appât. Je dois dire d’ailleurs que les femmes baguirmiennes sont beaucoup mieux que celles du Bornou : traits fins et réguliers, œil vif, joues à fossettes, bouche charmante où le rire découvre deux rangées de dents blanches. Leur costume est à peu près celui des Bornouanes.
Abou Sekkin cependant ne se remuait guère ; il se bornait à dépêcher de tous côtés des émissaires pour amener les localités à se soumettre sans combat, ou pour épier des occasions favorables de coups de main. Pour l’instant, il n’y avait pas encore péril en la demeure. Broto et Modé étaient bien pourvus de[390] grains, et tous les deux ou trois jours, au signal donné avant l’aurore par une longue trompette de bois ou de métal, un détachement de cuirassiers y allait faire, de gré ou de force, provision de sorgho. La nécessité, qui chasse tout scrupule, m’obligeait moi-même à faire mon profit de ces gains illicites.
Quand je me fus un peu habitué au séjour du pays, je me mis à faire presque quotidiennement des excursions à cheval, vers les hameaux épars de Broto et de Modé, qui n’étaient pas très éloignés de nous. Pour commencer, les gens de Broto surtout se montrèrent fort défiants, et cette réserve s’expliquait tout naturellement par la couleur de ma peau, mon caractère alarmant de chrétien, ma barbe épaisse, et mon habitude de sans cesse écrire, toutes choses qui effarouchaient les Baguirmiens eux-mêmes. Les bruits les plus étranges se colportaient à mon sujet par toutes les localités de la région païenne : on se racontait comme quoi Mohammedou avait vu lui venir en auxiliaire un être bizarre, appartenant à une nation qui dispose d’armes et de sortilèges irrésistibles, chez qui il n’y a point d’esclaves, et dont le régal de prédilection est le rôti d’enfant. Bientôt il me devint difficile, et finalement tout à fait impossible, de nouer aucunes relations amicales avec les Gaberis, les Somraïs et les Ndams, et d’obtenir d’eux des informations touchant le pays, ses habitants et sa langue. Seuls, les Bouas et les Nyillems se montraient plus dénués de préjugés ; en revanche, ils n’en étaient que plus exigeants.
Mon plus grand plaisir, c’était de me soustraire l’après-midi à la curiosité et aux assauts importuns des gens du voisinage, pour aller passer quelques heures dans les clairières du bois, près des paisibles habitations que les indigènes y avaient élevées sous le couvert d’arbres gigantesques. Ces demeures rustiques, entourées de haies sèches, étaient vraiment très avenantes d’aspect, et je trouvais un charme réel à voir jouer là, sous les beaux ombrages, des troupes de jolis enfants, à regarder les femmes se livrer à leurs travaux domestiques, ou à écouter les accords primitifs, accompagnés d’un chant d’une simplicité mélodieuse, qu’elles tiraient d’un instrument muni de cordes en boyau. Les deux sexes portaient au cou un ou plusieurs colliers de petites perles rouges, et les hommes fumaient de grandes pipes en terre foncée, à peu près de la forme de celles qui sont en usage sur les côtes de la Méditerranée. Les uniques trouble-fête de ces promenades romantiques, c’étaient les innombrables mâtins toujours aboyant, aux petites oreilles redressées en pointe, qui ne manquaient pas de regarder de travers l’intrus étranger.
Toute la conception religieuse de ces tribus païennes se borne à la croyance en un être supérieur qui, je le répète, se manifeste par le tonnerre, et, partant, habite dans le ciel. D’idées ultra-terrestres ou relatives à un jugement dernier, je n’en ai trouvé nulle trace ; la mort semble être pour eux la fin finale de l’existence. La représentation symbolique du Grand Être est un pieu sacré, une souche de bois d’habila, écorcé en partie et muni de cercles, qu’on place près du logis dans de petites niches spéciales, où les femmes et les enfants n’entrent pas. C’est devant ce palis que s’accomplissent les sacrifices multiples à l’Être Suprême ; c’est là que l’on dépose la peau de la tête des animaux abattus à la chasse, là que l’on suspend le tablier de cuir de l’ennemi tué. Jamais on n’oublie de placer à côté de ce pieu une cruche de mérissa fraîchement préparée ; s’agit-il d’obtenir de lui une inspiration et une aide toutes particulières, on lui sacrifie une poule, et on l’asperge avec le sang de ce volatile. L’habila est par excellence l’arbre sacro-saint, et un serment prêté sur son feuillage n’est jamais parjuré. Au Somraï, où cette essence n’existe pas, le même rôle est joué par l’haraza.
Les thaumaturges et la sorcellerie interviennent souvent dans le train de la vie quotidienne, et donnent lieu à des pratiques d’une superstition toute bestiale. S’il meurt un chef de tribu, un notable, ou seulement un cheval de prix, ce ne peut être que par l’effet de sortilèges, et l’on a vite fait d’en découvrir l’auteur. Au Somraï, par exemple, deux personnes prennent le mort ; l’une le tient par le bout des pieds, et l’autre par l’extrémité de la tête. Les parents et les devins invitent à haute voix le défunt à conduire les porteurs au logis du coupable. Tout en ayant l’air de se ballotter de droite et de gauche, le mort finit par prendre une certaine direction, et la foule le suit aveuglément. Toujours de lui-même, le corps semble s’arrêter devant une demeure déterminée, et tout le monde à l’envi d’y donner l’assaut, d’y mettre le feu, de tuer celui qui l’habite, d’en arracher femmes et enfants, afin de les vendre comme esclaves, et de faire main basse sur tout ce qui s’y trouve. Chez les Saras, ce n’est pas au défunt lui-même qu’incombe le soin de découvrir le coupable ; la révélation se fait par l’entremise d’une bottelette d’herbe sainte placée sur la tête d’un devin qui, tout en tremblant et en agitant le chef, se tourne de côté et d’autre, jusqu’à ce que le faisceau d’herbes tombe sur le criminel présumé, lequel subit aussitôt son sort. Quant aux malheureux qui sont atteints d’épilepsie, ou qui ont des convulsions, on les tue purement et simplement, attendu qu’ils sont bien visiblement possédés du démon.
Les morts sont inhumés dans de grands tombeaux ronds, à la face orientale desquels est ménagée une niche assez spacieuse pour recevoir le défunt avec tout ce qui lui appartient. On couche le corps sur un amas de vingt ou trente tobes (j’ai dit que les gens aisés possédaient toute une garde-robe dont ils n’usaient jamais de leur vivant), on lui attache les mains, on ramène les vêtements sur lui, et on enveloppe le tout de bandes de coton pareilles à celles qui servent de monnaie dans le Baguirmi. A ses pieds et à sa tête on place le cadavre d’une chèvre,[391] on dépose en outre près de lui quelques cruches de miel ou de mérissa, et l’on met sur sa bouche une petite écuelle pleine de perles ou de coquillages de Kaouri. Cette coutume d’adjoindre au mort, dans le tombeau, des provisions de bouche et une sorte de viatique, prouve qu’en ce peuple, sans qu’il s’en doute, vit une vague idée d’une existence ultra-terrestre. Chez quelques tribus, par exemple chez les Nyillems, quand un chef mourait, l’usage était autrefois d’enterrer avec lui tout vivants un jeune garçon de douze à quatorze ans et une jeune fille à peine nubile, chargés, disait-on, d’émoucher le défunt. Chez les tribus riveraines du Chari, lorsqu’un homme est trépassé, on jette à l’eau tout ce qu’il possède. Le rite funéraire varie, du reste, d’une peuplade à l’autre. Le jour de notre arrivée à Mofou, un enfant était mort dans la maison voisine. On creusa un trou ovale jusqu’à la hauteur des hanches du défunt, et l’on y fourra tout bonnement le cadavre les genoux en l’air ; puis, toute la journée, hommes et femmes hurlèrent et gémirent devant la porte du logis, tantôt sans accompagnement, tantôt en renforçant leurs lamentations d’un cliquetis de lances, à certains moments restant immobiles, à d’autres se livrant à des balancements de corps monotones. Le lendemain de l’enterrement, à ces démonstrations de douleur succédèrent une joyeuse allégresse et un copieux festin de mérissa.
Le long séjour de Mohammedou à Broto ne lui avait pas rapporté grand profit. Ses coups de main violents étaient loin d’être lucratifs, et ses négociations politiques échouaient invinciblement contre la méfiance des populations. Près de Broto, notamment, se trouvait une localité dont les habitants s’étaient réfugiés sur des cotonniers, et qui refusaient de prêter l’oreille aux belles paroles des Baguirmiens.
Le jour même de mon arrivée, le roi m’avait fait appeler, pour me demander ce qu’il convenait de faire contre ces émigrés en l’air. J’avoue que d’abord je ne m’expliquais pas cette impuissance à l’égard de gens qui étaient simplement montés sur des arbres ; mais je ne tardai pas à avoir le mot de l’énigme. La bourgade en question, qui s’appelait Kimré, était à une demi-journée au sud-est. Le 14 avril, une expédition décisive fut entreprise contre cette population réfractaire. Une heure après minuit, la longue trompette susdite retentit ; c’était le Fatcha qui avait le privilège d’en souffler en personne. Tout le monde alors de se rassembler, quoique sans beaucoup de hâte, en dehors de la ville, et, une heure après, s’ébranlait le corps expéditionnaire, auquel naturellement je m’adjoignis. Après quatre heures de marche environ nous atteignîmes la forêt de Kimré. Des colonnes de fumée s’en élevaient çà et là, en manière de signaux d’alarme, ce qui prouvait que notre approche avait été éventée. Les huttes du village essaimaient au loin, sous le couvert protecteur d’une futaie magnifique, qui faisait de cette contrée une des plus belles que j’eusse jamais vues. Les maisons, la plupart coquettes, avec des fenils exhaussés sur un soubassement de terre, étaient depuis longtemps désertées, et le feu en avait détruit un grand nombre.[392] Leurs propriétaires vivaient, je l’ai dit, juchés sur des cotonniers, lesquels, par leur taille et leur branchage, équivalaient à de vraies citadelles. Ce n’était qu’à la hauteur de quatre ou cinq mètres que le tronc massif de ces arbres projetait ses premiers rameaux : ceux-ci étaient encore trop près du sol pour pouvoir servir de refuge ; mais à l’étage immédiatement supérieur, c’est-à-dire à quelques mètres plus haut, c’était différent : là, sur deux branches géantes jaillissant presque horizontalement, et reliées à l’aide de traverses, on pouvait établir de solides entrelacs de paille, installer sur cette base une petite cabane, ou bien en faire un lieu de refuge pour les chèvres et les chiens, et, dans ce cas, placer plus haut contre le tronc, en manière de hune, une forte plate-forme en clayonnage, capable de recevoir un ou plusieurs hommes.
Dans la petite hutte se trouvaient tous les ustensiles de ménage nécessaires, le grand mortier à piler le grain et la cruche de terre à contenir l’eau ; sur la hune, on resserrait les armes. Parfois même, à l’étage encore supérieur, était improvisé un logis semblable, de sorte que plusieurs familles habitaient le même arbre, chacune ayant avec elle ses petits objets mobiliers et même son menu bétail, si celui-ci n’était pas trop nombreux. La nuit, quand ils croyaient n’avoir rien à craindre, ces gens descendaient de leurs perchoirs, à l’aide d’échelles de cordes, pour aller s’approvisionner d’eau et chercher du grain à la masse cachée par eux, soit en terre, soit dans des fourrés presque inaccessibles. Du haut de leur refuge, ils lançaient d’abord, le cas échéant, sur l’ennemi qui se présentait au-dessous d’eux, leurs flèches de roseau habituelles, engins assez inoffensifs, aiguisés à un bout comme nos plumes à écrire, et alourdis à l’autre par une masse d’argile fuselée ; ce n’était que lorsque l’adversaire s’offrait d’une manière sûre à leurs coups qu’ils avaient recours à leurs javelots ; enfin, l’assaillant faisait-il mine de grimper à l’arbre, la lance entrait en jeu à son tour.
Cérémonies aux funérailles d’un enfant (voy. p. 391).
Notre troupe, à nous, se composait de toute la cavalerie d’Abou Sekkin, quatre-vingts chevaux environ, d’une douzaine d’esclaves armés de fusils, de cinq cents Baguirmiens munis de javelots et de lances, auxquels s’ajoutaient les auxiliaires païens (Brotos, Bouas, Ndams, Toummoks), en tout deux mille hommes.
Une fois dans la forêt, ces gens, se couvrant de boucliers, de morceaux de nattes, ou de fragments de clayonnage empruntés aux huttes kimréiennes à demi détruites, commencèrent de faire un branle-bas d’attaque contre les nichées de rebelles. Une centaine de personnes ou plus se mirent contre un arbre ; mais nul n’avait le courage d’en tenter l’escalade. Quant à scier les troncs, on manquait pour cela d’outils, et les armes dont on disposait n’étaient guère efficaces contre les indigènes domiciliés dans leurs hauts branchages. On avait bien, je l’ai dit, quelques fusils ; mais les esclaves qui en étaient porteurs ne savaient ni épauler, ni ajuster, ni tirer au but. Au moyen de longues perches où étaient fixées des fascicules de paille enflammée, on essaya d’incendier plusieurs de ces nids ; mais les assiégés réussissaient toujours, soit à rendre la tentative inutile, soit à éteindre immédiatement le feu.
A mon grand chagrin, l’honneur de la journée revint à mes gens, et principalement à Almas, qui, à l’aide de ma poudre et de mon plomb, abattit ces pauvres gens ainsi que des moineaux, si bien que beaucoup d’entre eux se virent contraints de mettre pied à terre. Alors commença une véritable chasse à[394] l’homme. On eût dit des traqueurs s’éparpillant sous bois, chacun à la poursuite de sa pièce de gibier : de combat, il n’y en eut pas l’ombre. Heureusement qu’Almas lui-même n’était au demeurant qu’un tireur médiocre, et que mon autre domestique, armé comme lui d’un fusil, n’était pas non plus d’une adresse extrême : ce qui n’empêcha pas nombre de ces infortunés Kimréiens de payer de la vie leur trop grande confiance en leurs habitations aériennes. Mes deux serviteurs, qui à tout autre égard étaient de braves gens, n’avaient aucun scrupule de descendre ces kirdis (païens) comme de simples perdrix ; que dis-je ? ils s’en faisaient même un point d’honneur : tant il est vrai que le fanatisme religieux excelle à transformer l’homme en brute !
Pour moi, sur qui les Baguirmiens avaient fondé en secret de si belles espérances, je ne gagnai à cette expédition que le renom de n’être bon à rien. Hélas ! j’avais pourtant, sans le savoir, contribué quelque peu au triomphe, car je sus plus tard que ma longue-vue, braquée sur les arbres, avait été une cause de panique pour les malheureux qui les habitaient. Je me souviens que sur le premier tronc ainsi investi se tenait un jeune homme de haute taille qui, se couvrant de son bouclier, et encouragé par les cris des femmes qui étaient avec lui, décochait contre nous ses traits inoffensifs, puis, après chaque coup, s’effaçait derrière sa gabionnade en osier, ou bien, se dressant triomphalement et à découvert, de toute sa hauteur, serrait le poing d’un air de défi en menaçant les agresseurs.
Ce fut une des premières victimes : frappé d’une balle par Almas, il tomba sans proférer un cri. Un second indigène, qui se trouvait dans le branchage, atteint à son tour, se cramponna un instant aux rameaux, puis vint s’abattre sur le sol d’une hauteur de vingt mètres. Incontinent, toute la meute fondit sur lui, et en un clin d’œil il fut littéralement dépecé. Un troisième, blessé lui aussi, se réfugia avec les siens à l’étage supérieur du cotonnier, en laissant couler de longs filets de sang du tronc jusqu’à terre. Ce malheureux était le dernier habitant adulte de l’arbre. Aussi les assiégeants, pris d’un accès de bravoure, se décidèrent-ils à faire l’escalade. Un instant après, chiens, poules et chèvres, tout dégringolait ; le blessé était également jeté en bas pour qu’on l’achevât, et femmes et enfants se voyaient tirés violemment de leur refuge ; pas un cri, pas une plainte ne sortit des lèvres de ces malheureux, qui se laissèrent lier en faisceau, pour s’en aller en esclavage, l’âme brisée par la mort des leurs et l’anéantissement de leur liberté. Le cotonnier dont on eut le plus de peine à faire la conquête était occupé par un homme sans plus, qui, ayant vu la scène que je viens de décrire, et renonçant dès lors à toute espérance, avait commencé par se réfugier dans sa hutte. Celle-ci ayant pris feu, il se retira vers la cime de l’arbre, laissant ainsi les assiégeants libres de grimper à l’échelle flottante. Enfin, il fut blessé et tomba. Immédiatement on le mit en pièces. Mais, à ce moment, on aperçut deux jeunes garçons, à peine adolescents, qui battaient en retraite à leur tour vers les hauteurs extrêmes du cotonnier. Ils restèrent là jusqu’à ce que les vainqueurs vinssent à eux ; puis, sitôt que ceux-ci approchèrent, avec l’héroïsme du désespoir, ils se précipitèrent en bas. La mort leur avait paru préférable à la servitude. En les voyant rouler de branche en branche, je ne pus m’empêcher de fermer les yeux devant l’horreur du spectacle : une minute après, les deux pauvrets n’étaient plus que des masses informes gisant à nos pieds, la tête coupée, et les entrailles arrachées du corps.
On découvrit enfin l’arbre où était posté le chef du village. A un étage inférieur se trouvait le bétail avec un homme chargé de le défendre. De sa plate-forme d’observation, ce vaillant parait tous les brandons qu’on lui jetait, et, à l’aide de sa lance et de ses javelots, il tenait en respect les assaillants, qui avaient commencé de grimper au tronc. Le chef, lui, était juché avec deux femmes et quatre petits enfants au point d’intersection de trois grosses branches, et, de là, il décochait ses traits. Tout ce qui nous restait de poudre et de plomb fut employé contre cet arbre. Le chef ne laissait pas que de se découvrir très souvent ; mais Almas lui-même, je l’ai dit, n’était pas un tireur de première force. L’homme finit toutefois par être atteint sur sa hune, de sorte qu’il dut se replier plus haut, et laisser les assiégeants s’avancer de leur côté d’un étage. Le blessé, qui avait deux femmes et quatre enfants à traîner avec lui au milieu des coups de fusil qu’on tirait d’en bas, déploya dans ce mouvement de retraite un sang-froid et une intrépidité incroyables. Les marmots étaient si petits, que ce ne fut que l’un après l’autre, et la mère aidant, qu’ils purent être amenés à la cime du tronc. Pendant ce temps, le chef, à grand renfort de projectiles et de coups de lance, défendait la position. Heureusement pour ce brave que les Baguirmiens vinrent à manquer de poudre et de plomb, et que nos gens, satisfaits d’une série de succès auxquels ils n’étaient pas accoutumés, prirent le parti de se retirer. Il était midi quand on fit trêve à cette chasse, qui n’avait été, Dieu merci, que toute partielle, pour retourner à Broto, où l’on arriva vers le soir. Résultat de l’expédition, une cinquantaine de captifs. Quant aux gens de Kimré, on leur avait détruit leurs foyers, mais on ne les avait pas soumis. Ils en furent quittes pour se replier vers Kariatou, bourgade située un peu plus loin au sud-ouest et entourée d’un rempart de terre.
Un autre jour, nous fîmes une expédition contre le village de Bé-Déloum, sis à deux heures environ de notre campement. Comme toujours, les habitants, qui avaient eu vent de notre approche, s’étaient enfuis dans les bois ; nos cavaliers les y pourchassèrent sans merci, empoignant les femmes et les enfants[395] qui ne pouvaient pas se sauver assez vite, égorgeant les hommes dans les halliers, tandis que les fantassins pillaient et détruisaient le village.
Ces actes de brigandage faisaient de plus en plus le vide autour du mbang et de ses gens, de sorte que notre situation devenait de jour en jour plus critique. D’autre part, des nouvelles alarmantes venaient du Somraï et du Miltou ; on disait que les Ouadaïens et les partisans d’Abd er Rahman avaient franchi le Chari, ce qui rendait très problématique la fidélité des districts païens désaffectionnés par notre conduite. Pour surcroît, le grain se faisait rare. Une petite caravane de simples voyageurs, forte d’environ trente têtes, étant venue à passer par le Somraï, nos gens tuèrent tout jusqu’au dernier homme, afin de se procurer quelques provisions. Chaque jour c’était ainsi un nouveau coup de main, d’ordinaire assez maigre comme résultat. Tout cela ne rentrait guère dans mes vues d’explorateur scientifique. J’eusse volontiers poussé une pointe jusqu’à Laï, bourgade située à deux ou trois journées au sud-ouest sur le Ba Logon, ou jusqu’à Daï, au sud-est, sur le Ba Bousso ; mais le roi ne répondait pas de ma sûreté, et il trouvait sans cesse de nouveaux prétextes pour différer les excursions projetées. De plus, la saison des pluies approchait, et je me voyais forcé de penser sérieusement à mon retour au Bornou.
L’arrivée d’une caravane venant de ce pays m’apporta une consolation passagère dans la triste situation où j’étais. Au nombre des voyageurs se trouvaient un Arabe de l’oasis de Djalo et un marabout de Gatroun, qui me donnèrent, des pays de là-bas, des nouvelles que j’accueillis avec autant d’émotion que j’aurais fait de messages arrivant de ma propre patrie. Mais ce ne fut là qu’une diversion d’un instant, et je me retrouvai face à face avec mon fâcheux destin.
Enfin la pénurie de grain décida le mbang à transporter son quartier général plus à l’est. On était dans les derniers jours de mai. Un peu avant notre départ, survint une heureuse nouvelle : un déserteur échappé de l’armée d’Abd er Rahman nous apprit que ce prince, abandonné par les Ouadaïens, s’était replié vers le nord, dans la direction du lac Fitri. Le signal de la levée du camp fut donné bien avant l’aurore. Les païens du voisinage, altérés de vengeance, guettaient de toutes parts notre mise en marche ; déjà même ils avaient incendié quelques huttes éloignées et menaçaient, avec force cris, l’enclos du Fatcha. C’était justement à nous de partir les derniers. Nous étions encore sur la place du Palais, quand un de mes bœufs sommiers dérangea sa charge, de sorte qu’il nous en fallut refaire l’arrimage. Sans le roi qui s’était aperçu que les gens de Broto commençaient de mettre le feu au camp, et avait en conséquence eu soin de demeurer en arrière avec son corps de troupes, afin de couvrir la retraite, je ne sais ce qui serait advenu de nous. A la lueur des cases enflammées, nous voyions les ennemis accourir vers nous comme des diables ;[396] et si le Fatcha et ses cuirassiers n’eussent fait une charge contre ces furieux, ils m’auraient surpris sur le Facher en train de recharger mon bagage.
Enfin, au soleil levant, nous eûmes, sans plus d’encombre, laissé derrière nous le campement ; au bout d’une heure de marche environ dans la direction de l’est, nous rencontrâmes sur le territoire de Modé le gros des Baguirmiens réunis pour attendre le roi, et, avant midi, nous campions dans le district de Mourki, dont les habitants sont encore Gaberis. Le lendemain, nous étions près de Kolik, une bourgade des Toummoks, demeurée ennemie d’Abou Sekkin, et que celui-ci se proposait de piller au passage.
Les indigènes, prévenus de notre approche, s’étaient retirés dans leur « village de guerre », après avoir livré aux flammes leurs huttes, faciles à refaire. Ce que voyant, nos gens se débandèrent pour piller ce qui restait à prendre, et moi, dont le bagage était demeuré en arrière, je chevauchais le cœur serré au milieu de cette scène de désolation, qui contrastait si fort avec les beautés d’une nature luxuriante. Dans ma rêverie mélancolique, je ne m’étais pas aperçu que j’approchais d’un terrain dangereux. J’avais bien vu le Fatcha et son monde faire halte, ainsi que le roi, mais il me semblait que le reste de la troupe continuait de cheminer d’un air insouciant.
Tout à coup une volée de flèches de roseau, dont les unes déchirent mes vêtements tandis que les autres s’abattent à mes pieds, vient me tirer de mes méditations philosophiques. Je jette un regard scrutateur autour de moi, et reconnais aussitôt la position.
Les huttes incendiées dont j’ai parlé ne constituaient en quelque sorte que le village extérieur, et je me trouvais maintenant tout près d’un retranchement de terre où les indigènes, absolument pareils d’aspect aux païens de notre escorte, semblaient installés avec autant de sécurité que s’ils n’eussent absolument eu rien à craindre sur terre. Ce retranchement, à hauteur d’épaule, formait rempart au véritable village, celui de l’intérieur. Là encore, tout offrait l’image d’une paix profonde ; seulement on n’apercevait ni femmes ni enfants. A tel endroit, c’était un groupe d’hommes qui, assis par terre, avaient l’air de causer ; ailleurs, c’en étaient d’autres, qui, leurs javelots négligemment posés sur l’épaule, allaient et venaient sur la large levée de terre, en échangeant même des saluts avec des gens de notre suite qui se trouvaient être leurs congénères. De l’autre côté du retranchement pâturaient les petits chevaux pies de la bourgade. C’était le calme de la résolution ferme et nette. Je ne sais si ces païens étaient aussi convaincus qu’ils en avaient l’air de la force inexpugnable de leur position ; mais on voyait clairement qu’ils étaient décidés à ne point se rendre : ce que ce jour même se chargea de démontrer.
A peine Abou Sekkin eut-il fait auprès d’eux une nouvelle démarche pour les déterminer à se soumettre, démarche à laquelle, bien entendu, ils répondirent par un refus formel, que les choses changèrent peu à peu de coup d’œil : sur certains points du rempart, on vit des combattants se rassembler ; d’autres se retirèrent dans le bois de refuge situé en dedans du retranchement, et leurs chevaux disparurent. Le rempart, bordé d’un fossé, formait un vaste quadrilatère, ayant à chaque face une ouverture qu’on avait soigneusement bouchée au moyen de troncs d’arbres et de fascines. Bientôt d’innombrables flèches de roseau se mirent à pleuvoir sur nous de la levée de terre, nous éraillant par-ci par-là le vêtement ou la[397] peau. Une fois seulement, car je galopais d’un groupe à l’autre des assiégeants, je faillis être victime d’un javelot de fer aigu et des plus dangereux. Un des Gaberis, frappé de ma tournure étrangère, m’avait pris pour point de mire. Je vis parfaitement venir le trait, et peut-être l’aurais-je évité, si j’avais eu de bons éperons et si les chevaux de ce pays n’avaient point la bouche un peu dure. Je ne pus faire faire à ma monture qu’un mouvement de côté insuffisant, de sorte que le projectile, au lieu, il est vrai, de m’attraper la jambe, vint seulement frapper l’étrier, mais en blessant assez grièvement mon cheval.
Quand ceux de nos gens qui s’étaient d’abord dispersés pour piller eurent rallié les rangs, nous commençâmes à serrer de plus près le retranchement. Sous la protection de l’avant-garde des fusiliers, les plus hardis de nos fantassins entreprirent d’escalader le rempart, et, couverts par les cuirassiers, s’avancèrent jusqu’à la barricade qui obstruait la porte nord. Devant cette agression hardie, les Gaberis détalèrent d’un pied léger jusqu’au fourré central de la place. Celui-ci n’était pas d’un abord facile. La main des indigènes n’y avait ménagé vers les quatre points cardinaux que des brèches d’accès fort étroites, protégées en outre par de petites levées de terre avec des fossés.
Depuis le matin jusqu’à trois heures de l’après-midi il se livra là un combat épique où les Gaberis soutinrent d’une façon glorieuse et sanglante le choc d’un ennemi bien des fois supérieur. Contre ce fourré, nos cuirassiers, d’ordinaire si redoutés des païens, ne pouvaient, à vrai dire, absolument rien, et, sans nos armes à feu, Kolik n’eût pas été pris ce jour-là. L’inconvénient principal, c’était que les soldats baguirmiens ne procèdent jamais avec ensemble ni unité. La victoire finale n’est point leur commun objectif ; chacun ne songe en première ligne qu’à son avantage personnel ; l’essentiel, c’est de faire une bonne prise d’esclaves (la moitié en revient au preneur), d’opérer une razzia de chèvres, de chiens, et autre butin inanimé ou vivant, que le vainqueur garde intégralement. C’est ainsi que, lorsqu’à coups de hache on eut dégagé l’entrée du fourré, à l’intérieur duquel les sentiers allaient s’élargissant, nos hommes commencèrent leurs coups de main lucratifs. On les vit s’enfoncer de côté et d’autre dans l’épaisse futaie, pour reparaître au bout de quelque temps, qui avec un enfant, qui avec une bique ; sans parler de ceux qui ne revinrent pas, et qui payèrent de la vie leur âpreté féroce au pillage.
Les assiégés cependant se trouvaient refoulés de plus en plus dans l’intérieur du village, où leurs femmes les réconfortaient avec de la mérissa ou de l’eau, et d’où, de temps à autre, ils revenaient vigoureusement à la charge. Ils nous tuèrent ainsi pas mal de monde, mais ils en perdirent eux-mêmes bien davantage par suite de nos armes à feu et de leur propre infériorité numérique. Enfin, un Baguirmien ayant réussi à incendier le cœur de la bourgade, la situation des Gaberis devint tout à fait désespérée. A ce moment, j’éprouvai le désir de jeter un regard sur le lieu de refuge de ces malheureux. Je descendis de[398] cheval, et, d’un pas lent et circonspect, je m’avançai par une sente étroite jusqu’à une clairière devant laquelle les nôtres étaient postés. Comme je rebroussais ensuite chemin, toujours sans me presser, les gens de Kolik, par un mouvement impétueux d’offensive, forcèrent tout à coup les Baguirmiens à se replier en désordre, et je me trouvai entraîné dans la déroute. Dans ma course effrénée, je perdis l’unique paire de chaussures qui me restait. Gêné à la fois par mes pieds nus, dont la peau délicate s’accommodait mal du contact des souches et des racines dont le sentier était hérissé, et par l’ampleur contrariante de mon vêtement bornouan, je me laissai distancer d’une manière inquiétante par le gros des fuyards. Pour surcroît, mes lunettes bleues, mes imposantes lunettes bleues, dont je ne possédais pas d’exemplaire de rechange, glissèrent de mon nez dans le sable, et mon tarbousch resta accroché par la houppe dans le branchage. Déjà j’entendais se rapprocher derrière moi les hurlements exaspérés de l’ennemi, déjà je voyais en imagination une piqûre de javelot ou d’épieu mettre fin à ma fuite haletante. De temps en temps je me retournais, et j’apercevais, gagnant à chaque instant du terrain, et pareille à une nuée de diables grotesques, la bande acharnée de mes poursuivants avec leurs lanières caudifères. Encore un moment, et ils me tenaient.... Soudain, je ressentis une douleur aiguë au pied droit, le sol me manqua, et je roulai dans le fossé d’enceinte, presque sous le ventre des chevaux de notre escadron.... J’étais sauvé.
Je me relevai tout confus, et, les plantes des pieds nues, la tête nue, saignant même, car un dard m’avait quelque peu entamé la peau, je me mis en quête de ma monture, non sans maudire ma curiosité intempestive. La perte de mes souliers, de mes lunettes et de mon tarbousch m’était très sensible ; fort heureusement, j’avais sauvé mon revolver. Quant à la double chance en vertu de laquelle j’avais échappé et au dard qui avait atteint mon cheval, et au javelot qui, postérieurement, n’avait fait que m’effleurer légèrement, j’eus l’avantage de la voir uniquement attribuer à ma science occulte et à ma magie.
Cependant, à mesure que leur troupe s’éclaircissait, les indigènes survivants déployaient moins de vigueur et de courage. Bientôt le village, avec les riches approvisionnements de grains qu’on y avait crus si bien en sûreté, fut réduit en cendres, et les assaillants, dont l’audace allait toujours croissant, se mirent à rôder de tous côtés, pour capturer femmes et enfants. Le centre de la localité, changé en fournaise, n’était plus tenable ; mais à la partie ouest du fourré on se battait toujours, et ce fut là qu’à partir de midi l’action se concentra. D’objets à sauver, il n’y en avait plus ; tout était brûlé, et, quant aux chevaux et aux quelques bœufs de l’endroit, les Kolikois les avaient ou emmenés dès le début de la lutte, ou tués de leurs propres mains, afin de ravir cette proie à l’ennemi.
Les chemins qui rayonnaient du nord et de l’ouest vers le cœur de la place étaient encore plus étroits et impraticables que le sentier oriental d’approche ci-dessus mentionné : quelques hommes seulement y pouvaient passer à la fois ; mais, comme les nôtres y refluaient d’un autre côté, venant du point où était l’incendie, il en résulta que les païens se trouvèrent pris entre deux feux, et que le combat toucha à son terme. Vainement la poignée de défenseurs qui restait essaya-t-elle plusieurs fois de se frayer désespérément une issue dans une direction ou dans l’autre : les premiers qui, par surprise, voulurent s’ouvrir un chemin vers la fuite payèrent la tentative de leur vie, et les autres se faufilèrent en rampant au fin fond du taillis. Alors encore eurent lieu sous mes yeux, avant la réduction finale du village, les scènes les plus lamentables. Des hommes blessés, à demi morts, étaient violemment tirés du fourré ; des femmes, des jeunes filles défaillantes étaient brutalement traînées hors des buissons où elles se cachaient, et les vainqueurs se battaient entre eux à qui les aurait. De tout petits enfants étaient arrachés des bras de leur mère, butin inutile, pour[400] lequel encore on en venait aux mains. Ces compétitions féroces autour de pauvres êtres qui perdaient en un jour parents, patrie, espérances de bonheur et d’avenir, tout, hélas ! était quelque chose de plus horrible et de plus écœurant encore que les atrocités mêmes de la lutte.
Les guerriers pillards (voy. p. 397).
Vers le temps du Dohor, c’est-à-dire à deux heures de l’après-midi, le bruit se répandit enfin que les survivants consentaient à se soumettre, et que les principaux d’entre eux comparaîtraient devant le Fatcha, si celui-ci voulait faire évacuer par ses soldats ivres de sang et de pillage l’abord septentrional du fourré. Mais le haut dignitaire n’était plus le maître de ses hommes, en qui s’était éteinte toute humanité. Avec une convoitise rapace, la horde assiégeait l’entrée du sentier, prête à fondre sur chaque Kolikois qui se montrerait. Aussi les vaincus n’osèrent-ils point venir à l’Aman, de peur de se voir odieusement égorger. Les gens du Fatcha réussirent pourtant à sauver de la fureur des guerriers deux des habitants du village, et les conduisirent à leur maître. L’un était un jeune homme vêtu d’une tobe, l’autre un vieillard, blessé d’un coup de fusil à la jambe. Tous deux, en signe de soumission, portaient le poignard attaché au cou. Ces malheureux demandèrent encore une fois au Fatcha de les protéger contre ses soldats, afin qu’ils pussent faire sortir les leurs. Mais il était absolument impossible de rompre et de mettre à la raison la masse compacte des Baguirmiens et des païens qui se pressaient aux abords du bois : aussi le Fatcha se borna-t-il à faire répondre aux Kolikois qu’ils eussent à sortir le plus vite possible, ou que, sinon, on les massacrerait tous à coups de fusil. Les deux envoyés se retirèrent donc ; puis, comme au bout de quelque temps les assiégés ne faisaient point mine de se rendre, l’attaque fut reprise.
Liv. 1042
[401]A partir de ce moment, il n’y eut plus pour les
indigènes d’autre alternative que la mort ou l’esclavage, et, il
faut le dire à leur honneur, ce fut la mort qu’ils choisirent. Se
concentrant de plus en plus vers l’entrée du bois, ils tentèrent de
reprendre l’offensive, mais sans la moindre chance de succès : dès
que l’un d’eux paraissait, il mordait immédiatement la
poussière.
En même temps, on achevait d’arracher du fourré les femmes et les enfants qui y étaient restés, et, comme auparavant, avec plus d’acharnement encore, les vainqueurs se disputaient ces captifs, tirant brutalement les bras et les jambes de tout petits enfants, au point que parfois je craignis sérieusement que ces pauvres êtres ne se disloquassent. Un poulain conquis de la sorte fut tellement maltraité qu’il expira avant d’avoir pu échoir à un maître. On l’écorcha séance tenante, on le fit rôtir, et ceux qui n’avaient point l’espoir d’autre revenant-bon se régalèrent sur place de sa chair.
Pas un des infortunés Kolikois, homme, femme, enfant, ne poussa une plainte, ni même un soupir ; il y eut seulement des jeunes filles qui, les sens glacés d’épouvante, furent emportées sans connaissance hors du champ de carnage, et de jeunes garçons que je crus voir distinctement blêmir de terreur, malgré la teinte noir foncé de leur peau. Enfin, le partage du butin ayant amené le gros de nos gens à se diviser quelque peu, l’entrée de la forêt se trouva débloquée, et, à trois heures de l’après-midi, une trentaine de Kolikois, le reste de la population mâle, purent venir faire leur soumission. Résultat de la journée : quelques centaines d’esclaves de plus acquis à Sa Majesté baguirmienne, et une heureuse et prospère bourgade de moins en ce monde.
Le docteur soignant les blessés (voy. p. 402).
Ce fut avec un effroi douloureux que je traversai à cheval ces ruines fumantes, toutes jonchées de cadavres, parmi lesquels je reconnus plusieurs des Bornouans de mon escorte. Je vis aussi une preuve horrible du barbare héroïsme des femmes de Kolik : sur le théâtre de l’incendie, je trouvai les corps à demi calcinés de vingt-sept enfants à la mamelle. C’étaient sans doute leurs mères elles-mêmes qui avaient livré ces nourrissons à une mort violente, pour leur épargner[402] le lent trépas qui est réservé aux orphelins dans le camp ennemi.
Pendant ce temps, mes deux petits domestiques, Mohammedou et Billama, étaient restés à m’attendre loin du champ de bataille avec mes animaux sommiers, et, vers le soir, tout le monde se trouva rassemblé à cette place.
Plusieurs de mes compagnons, notamment les hommes de Ngornou et quelques autres Kanouris, avaient grossi notre train d’un certain nombre de femmes et de jeunes filles, qui représentaient leur part de butin. Après un court moment de repos, durant lequel j’eus la chance de me procurer une paire de sandales, le signal du départ fut donné. Le terme, peu éloigné, de notre voyage était Goundi. Au soleil couchant, nous campâmes dans un bois clair de palmiers delêb, près du village de Palem, appartenant à la même fraction de la tribu des Toummoks.
Malgré l’aman qu’Abou Sekkin leur avait garanti, les gens du lieu avaient cru devoir mettre leurs familles en sûreté sur les arbres, tandis qu’eux-mêmes veillaient sur leurs habitations bien palissadées et sur leurs portes munies de barricades. Demi-hautains, demi-craintifs, ils se tenaient en armes et les bras croisés devant leur domaine, où, du haut de mon cheval, je pouvais apercevoir aussi les leurs, en proie à une anxieuse attente. Au loin, dans les demeures isolées, on n’entendait que cris poussés par des enfants et des femmes, chez qui de cyniques maraudeurs s’introduisaient de force pour piller.
Une vilaine nuit que celle que nous passâmes là ! Le ciel était couvert d’épais nuages, et de tous côtés retentissaient des grondements d’orage. J’employai la moitié de mon temps à des opérations de chirurgie, recousant les plaies à l’aide de crins de cheval ; par malheur, beaucoup des blessés avaient l’estomac ou le ventre profondément perforé, et expirèrent dans la nuit même.
Le lendemain matin, à huit heures, nous atteignîmes Goundi, la bourgade principale des Toummoks, où nous nous mîmes en quête des matériaux indispensables à l’établissement de nos huttes. Beaucoup de mes gens étaient partis en avant dans cette vue ; mais ils ne me rapportèrent qu’un fragment de clayonnage, et nous dûmes en conséquence nous contenter provisoirement de cases en branchage. Les nombreux esclaves du roi et des hauts dignitaires, qui disposaient tout ensemble de la force et de l’expérience, avaient naturellement tout réquisitionné pour leurs maîtres. De plus, le malheur voulait que nous eussions choisi pour nos huttes un emplacement sous lequel se trouvait un nid de termites, et, la nuit suivante, ces bestioles, prenant l’offensive, causèrent d’horribles ravages dans nos colis.
Je restai ainsi plusieurs jours, en proie à de violents rhumatismes, dans une cabane où je n’étais nullement garanti de la pluie, laquelle tombait en abondance. Ce ne fut qu’au bout d’une semaine et demie que, grâce à l’entremise du mbang, j’obtins un spacieux abri de clayonnage, une vraie hutte modèle, où pas une goutte d’eau ne filtrait. Dès lors, mon existence eût été à peu près supportable, si la maladie et les déceptions ne fussent venues bientôt me réduire au découragement.
Mon séjour au Toummok. — Coup d’œil sur les tribus d’alentour. — Affluence d’esclaves à notre campement, et ce qu’il en résulte. — Où la générosité du mbang m’embarrasse. — Comment je repris enfin la route du Bornou. — Hécatombes d’esclaves. — Difficultés de trajet. — Navigation sur le Chari. — Derniers incidents. — Arrivée à Kouka.
On m’avait dépeint le Toummok comme une sorte de pays de Cocagne, qui regorgeait de grains de toute sorte, et où les poules se vendaient presque rien. Nous ne nous aperçûmes point, pour commencer, de cette abondance ; au contraire, dès le second jour, un détachement qu’on avait envoyé au grain ne nous rapporta qu’une maigre provision de pois de terre ; nos gens avaient même été reçus les armes à la main, et il en fut ainsi jusqu’au bout ; chaque expédition était une razzia, où, d’un côté comme de l’autre, il y avait mort d’homme. Les villages du Toummok, soumis depuis longtemps à la suzeraineté de Mohammedou, acquittaient les redevances voulues, mais, en revanche, ils s’en tenaient fermement aux clauses du contrat qui leur garantissait sûreté pour leurs biens et pour leurs personnes. Loin de se laisser dépouiller sans mot dire comme les Gaberis de Broto, ils défendaient ce qu’ils possédaient avec la conscience de leur droit formel.
Nous tirions donc, comme on dit, le diable par la queue, et cette situation critique ne m’en rendait que plus désirable un prompt retour au Bornou. J’avais à pourvoir à la nourriture d’une vingtaine de personnes, car, petit à petit, mes gens s’étaient mis en possession d’esclaves que j’étais bien obligé de leur laisser, et mes ressources étaient épuisées. Déjà, il m’avait fallu renoncer à mon ordinaire de volailles ; je ne mangeais plus que des soupes à la farine ou bien des pois de terre.
Personnellement, je ne supportais point mal ces privations ; mais mes compagnons, des hommes incultes, n’ayant que des visées terre à terre, étaient naturellement moins enclins au renoncement. Mon unique préoccupation de chaque jour n’était donc plus que de trouver à manger. Peu à peu, il est vrai, il arrivait du grain au marché, mais le difficile était de se procurer assez de javelots pour faire face aux achats, les gens du Toummok n’acceptant pas d’autre monnaie que celle-là. Par-dessus tout, je me voyais sur le point de manquer de ressources pécuniaires, si je voulais aller à Daï. Abou Sekkin tenait de plus en plus pour certaine l’exécution de ce dernier projet. « A présent, me disait-il, que nous ne sommes plus qu’à deux journées du Sara, le chef de ce district ne[404] peut plus tarder bien longtemps à me venir rendre ses hommages. »
J’ai dit que les Saras forment, à quatre journées de marche et plus, au sud-ouest du Chari, une peuplade très nombreuse, occupant un territoire étendu, mais dont les divers groupes ne se trouvent point reliés en faisceau ; chaque localité, comme chez les Gaberis, possède son chef particulier. Daï, la bourgade susnommée, est, au rapport des indigènes, l’endroit près duquel se fait la bifurcation du Chari en Ba Logon et en Ba Bousso. Toute cette région est essentiellement plate et unie, sauf en deux ou trois points de l’une et l’autre rivière, où se dressent des intumescences de roches rougeâtres peu considérables.
Plus au nord, entre les deux branches fluviales, se trouve le Somraï, dont les habitants sont, de tous les païens soumis à la suzeraineté du mbang, une des tribus qui ont conservé le plus d’indépendance. Quant au Ndam, sa vassalité à l’égard des princes baguirmiens date de la fin du seizième siècle.
Les alliés les plus éprouvés des souverains de Masségna sont, de ce côté, les Bouas de Korbol, domiciliés sur la rive droite du Chari, un peu en amont des Miltous ; il est vrai que, sur l’échelle de la civilisation, ils occupent un rang un peu plus relevé que leurs voisins. Ils s’habillent de tobes convenables, montent des chevaux bridés, et ont de la répugnance pour la viande de chien et de cheval. Les Bouas de Gamkoul, dont j’avais eu occasion de voir quelques spécimens notables, s’efforcent, eux aussi, de s’accommoder aux mœurs musulmanes, mais sans atteindre, à cet égard, jusqu’au niveau de leurs cousins de Korbol. Somme toute, cette gent païenne est de beaucoup la plus brave, la plus fidèle et la plus éveillée de toutes celles dont j’ai fait mention, et il suffit, pour s’en convaincre, de regarder les bonnes faces ouvertes et les charpentes athlétiques des hommes de la horde. Ajoutons qu’à la guerre ils ont le renom de rechercher préférablement les combats singuliers, dans lesquels ils font usage de leurs larges et courts poignards nationaux.
Outre ces deux familles de Bouas, il en existe une troisième, les Bouas Ndjaldangs, désignés par les Ouadaïens sous le nom de Setens. C’est même, paraît-il, la plus importante fraction de la tribu, et, grâce à la conformation particulièrement favorable du territoire qu’elle habite, elle a pu jusqu’à ce jour déjouer les efforts répétés de l’Ouadaï pour achever de la réduire.
Au nord des Bouas sont établis les Sokoros, qui sont les voisins directs du Baguirmi du côté de l’est, et égaux, dit-on, à l’autre peuplade sous le rapport de la civilisation comme aussi de la valeur guerrière.
Plus au sud enfin, sur le Ba Bousso, sont campés les Nyillems, dont la localité principale est le bourg de Péra. Ils paraissent être parents des Bouas, auxquels toutefois ils sont inférieurs à tous les points de vue. Leur chef Gambaï passait pour un fidèle partisan du mbang fugitif.
Pour en revenir aux Saras, qui, par la langue, sont proches parents des Baguirmiens musulmans et des Gaberis, c’est une agglomération étrangement confuse, chez laquelle, je le répète, il n’existe point de pouvoir centralisé. Chaque bourgade vit à part, agissant et se gouvernant à sa guise. Aussi, la soumission de l’une n’est-elle nullement, le cas échéant, le gage de la soumission de la suivante ; et plus même le centre de population est infime, plus il faut compter avec l’esprit ombrageux et rebelle des chefs locaux et des habitants.
Une quinzaine cependant s’était écoulée, et nous n’avions reçu aucune nouvelle du chef sara, sans lequel mon royal hôte se refusait à me laisser partir. Mohammedou ne voulait pas davantage entendre parler que j’allasse chez les Nyillems et chez les Bouas, sans l’escorte des chefs respectifs de ces tribus : je lui avais, disait-il, été confié par le cheik Omar, et il devait répondre de ma sûreté.
Tant que dura le mois de juin, je ne renonçai pas encore à toute espérance d’excursion lointaine ; mais quand ce mois se fut écoulé pour moi dans l’inaction et la famine comme je l’ai dit, je ne songeai plus qu’à rentrer au Bornou. Chaque jour je dépensais en vivres la valeur d’une demi-tobe (ou l’équivalent de deux javelots), et je pouvais supputer avec certitude le moment où il ne me resterait plus rien.
Je me mis donc à réclamer avec énergie l’autorisation de retourner à Kouka, et, plus d’une fois, à cet effet, dans les visites que je faisais au roi, je me voyais forcé d’en venir aux paroles acerbes et presque aux gros mots.
Goundi est, je l’ai dit, la bourgade maîtresse des Toummoks et la résidence du chef de cette tribu. Ce n’est pas une localité close, comme nous en avions vu chez les Somraïs, les Modés, les Brotos. Les maisons toutefois n’y diffèrent en rien de celles que j’ai décrites ci-dessus.
Le chef venait d’acheter, en retour d’une redevance annuelle de cent esclaves, le village dévasté de Kolik, moyennant quoi on lui cédait, en vue du repeuplement de la malheureuse bourgade, tout ce qu’il y était resté d’hommes, une vingtaine environ, dont chacun fut pourvu d’une femme. Le sacrifice consenti en cette occurrence par Mohammedou n’était nullement, de sa part, un acte de générosité, les hommes n’ayant, comme esclaves, qu’une valeur médiocre, à cause de leurs éternelles tendances à s’enfuir, du goût qu’ils affichent pour la liberté et des visées d’émancipation qu’ils entretiennent par-dessus le marché dans l’esprit des enfants et des femmes. C’est pourquoi, lorsqu’on attaque une localité pour y faire une razzia d’esclaves, on a généralement soin d’y tuer tous les hommes.
Le chef fit tout son possible pour s’acquitter de son obligation envers son suzerain et débarrasser son territoire de la présence des Baguirmiens ; mais ce n’était pas chose aisée pour un chef de petite tribu[405] païenne, si absolu que fût son pouvoir, que de se procurer une centaine d’esclaves. Livrer des hommes libres de sa peuplade était affaire de grosse conséquence ; opérer une razzia violente dans les États voisins était chose aussi fort délicate, un tel acte devant nécessairement entraîner, après le départ des Baguirmiens, de cruelles vengeances et engendrer pour l’avenir des guerres et des représailles sans fin.
D’un autre côté, Abou Sekkin et ses gens tenaient à remonter vers le nord avant que la saison des pluies fût dans son plein, et c’est pourquoi l’on pressait énergiquement les païens de s’acquitter de leurs obligations. Ces livraisons d’hommes, jointes aux prises que le Fatcha ou les autres officiers ne cessaient de faire aux environs, avaient pour effet d’emplir notre camp d’une quantité toujours croissante d’esclaves qu’il fallait, coûte que coûte, nourrir, et dont la valeur marchande diminuait au fur et à mesure que leur nombre augmentait. Les sujets d’un âge avancé ne représentaient pas plus de trois thalers Marie-Thérèse (quinze francs) au marché de Kouka ; les vieilles femmes, plus aptes au travail et généralement plus gouvernables que les hommes, atteignaient le coût de cinq thalers ; les jeunes filles étaient plus chères : on les avait pour une somme qui était la moitié du tarif normal sur la place de Kouka ; elles n’étaient pas toutefois, on le pense bien, une denrée accessible au premier venu, et leurs prix ne se maintenaient que parce que le roi et ses hauts dignitaires étaient encore en état de les payer. Quant aux petits enfants, dont beaucoup semblaient à peine capables de marcher, on les donnait presque pour rien, vu le manque de véhicules de transport ; un garçon de six à huit ans, par exemple, s’acquérait moyennant une chemise baguirmienne ou bornouane de qualité ordinaire, tarifée un thaler à Kouka[9].
Cette agglomération d’individus sur un petit espace, où non seulement ils n’avaient point de vivres, mais où ils restaient sans aucun abri exposés aux rayons du soleil, et, pour surcroît, aux pluies tropicales, en une saison où ces malheureux avaient l’habitude, dans leurs huttes solides et proprettes, d’entretenir un feu permanent pour se garantir de l’humidité, tout cela et surtout le chagrin de la patrie et de la famille perdues, la mélancolique perspective de la servitude, et l’idée d’un pénible voyage vers un but inconnu, amenèrent parmi eux des maladies qui les décimèrent d’une façon terrible.
Sitôt qu’un de ces pauvrets était mort, on se contentait de le tirer par les pieds hors du périmètre du camp, et de le laisser là, à la merci des intempéries et des animaux de la forêt. Aussi l’air, tout autour de nous, était-il empesté.
Moi-même, le 1er juin, je gagnai la diarrhée atonique courante, et, jusqu’au jour du départ, je restai[406] alité. La fièvre, dont j’avais eu plusieurs accès depuis le commencement de la saison des pluies, me rendait presque incapable de réagir contre le mal ; mes forces diminuaient à vue d’œil, et je n’avais plus qu’un désir, qu’une pensée, regagner le Bornou et Kouka au plus vite.
Épuisé comme je l’étais, je me faisais de temps à autre hisser sur mon cheval, pour m’en aller, à quelques centaines de pas de là, à la hutte royale, essayer d’émouvoir Mohammedou par la vue de mon état déplorable et d’obtenir de lui qu’il me renvoyât sans tarder.
Un jour que je lui disais que je me sentais mourir et que mon vœu était de ne point trépasser en terre païenne, il me répondit tout bonnement, avec son fatalisme musulman : « Que veux-tu, chrétien ? Si Dieu a décidé que tu mourras, qu’importe que ce soit au Bornou ou ici ? Si, au contraire, il entend que tu vives, sois tranquille, tu recouvreras la santé ! Dieu est grand, et notre sort, à tous, est entre ses mains ! »
Ce n’était pas seulement par le désir de tirer de moi quelque bon et rare conseil qui lui permît de sortir triomphant des difficultés de sa situation (on a vu qu’il m’attribuait une science surnaturelle en toutes choses), c’était aussi par un motif de magnanimité que Mohammedou ne consentait pas encore à me congédier.
Je lui avais, on s’en souvient, fait des présents relativement riches, et lui, en revanche, n’avait pu jusqu’ici ni me traiter d’une manière convenable, ni se prêter à mes projets d’excursion. Le sentiment de sa dignité royale, qu’il possédait à un haut degré, joint à sa générosité, fameuse à la ronde, lui rendait insupportable l’idée de me laisser partir sans un témoignage de son hospitalité. Or, provisoirement, il n’avait pour tout bien que des esclaves. A plusieurs reprises, il essaya de m’en faire accepter, car, malgré mes assurances bien formelles, il ne pouvait se mettre dans la cervelle qu’un homme n’aspirât point à s’enrichir et se fît sérieusement scrupule d’accepter de la marchandise humaine.
Un jour il m’envoya dix adultes mâles et femelles, qui me furent une source d’ennuis sans nombre. L’eunuque qui me les livrait de sa part refusa obstinément de les remmener, sous prétexte qu’il ne voyait pas clairement la raison d’un refus qui allait tout droit à froisser le roi.
Obligé, bon gré mal gré, de garder provisoirement ces esclaves, je courus chez mon ami et proche voisin le Fatcha, pour lui expliquer comme quoi, étant donnés les principes et les coutumes de mon pays, je ne pouvais absolument pas accepter l’octroi d’êtres humains que, par-dessus le marché, je n’avais pas même les moyens de nourrir. Mais il se trouvait que, depuis longtemps, cet officier s’était secrètement entendu avec mes gens pour que le roi me fit cet envoi d’esclaves, qu’il comptait après coup se faire adjuger à lui-même. Il me répondit donc dilatoirement qu’il allait en parler au prince, et en attendant il me pria de garder les esclaves. Au bout de quelques heures, voyant qu’on ne revenait point chercher mes dix têtes, j’envoyai Almas chez le Fatcha.
La réponse fut encore que l’on me priait de conserver provisoirement les esclaves. Je le crois bien, Almas était justement l’intrigant qui avait conçu cette petite spéculation de chair humaine. Je fus cette fois ferme dans mon refus, et je donnai ordre au susdit Almas de conduire les esclaves à la maison du fonctionnaire baguirmien.
Almas revint néanmoins avec quatre d’entre eux, que le Fatcha lui avait, disait-il, remis pour lui-même. J’allai aussitôt trouver le dignitaire pour m’assurer de l’exactitude de la chose, et pour protester contre l’acceptation, au même titre que s’il se fût agi de moi.
Chez le roi enfin, j’appris le fin mot de l’affaire : le Fatcha l’avait assuré que j’avais fini par consentir à recevoir quatre des esclaves, pour les échanger contre des bœufs lors de mon départ. Les jours suivants, j’eus avec mes gens des scènes effroyables, qui achevèrent de m’aigrir et de m’exaspérer. Ces hommes, dont les services m’étaient si nécessaires, ne me reprochèrent-ils pas de les empêcher de profiter de l’aubaine que leur envoyaient la faveur du sort et la libéralité du mbang ?
Bref, je me vis obligé de leur céder, en me contentant[407] de faire bien savoir au roi que je n’acceptais point les susdits esclaves pour mon compte personnel. Deux de ces esclaves échurent à Almas ; un autre fut le partage d’Hamou, mon domestique marocain ; le Kânembou qui était chargé de conduire mes bœufs eut le quatrième.
Un autre jour, ce furent six jeunes individus des deux sexes, de ceux que l’on nomme sedâsis (sujets ayant six ampans de hauteur), que Mohammedou m’envoya, supposant peut-être que le premier envoi ne m’avait pas agréé, à cause de la qualité inférieure de la marchandise. Nouveau refus de ma part ; sur quoi, l’excellent prince, qui ne se tenait pas encore pour battu, m’expédia.... une de ses propres femmes.
La créature possédait une garde-robe magnifique, qui, dans l’état de pénurie où nous nous trouvions, eût été pour nous un trésor.... Ce nonobstant, et si flatteuse que fût la marque de faveur du souverain, je déclinai encore le présent.
Il ne restait plus à Mohammedou que la perspective de me dédommager en me donnant part à une cargaison d’ivoire qu’il comptait vaguement recevoir de Koumra. J’avais déjà dans mes bagages deux quintaux de cette précieuse denrée, prix d’un cheval vendu par moi à Sa Majesté baguirmienne. Aussi, comme l’ivoire attendu ne venait pas, j’assurai le roi et le réassurai que je le tenais volontiers quitte du cadeau en question, que l’unique chose que je lui demandais, c’était de me faciliter au plus vite mon retour au Bornou, d’autant que lui-même ne semblait pas appelé de sitôt à remonter vers le nord, son règlement de comptes avec les Toummoks étant loin de marcher d’un bon pas.
Le chef de tribu, effectivement, n’avait pu parfaire encore la livraison de cent esclaves à laquelle il s’était engagé. Le prince sara, de son côté, qui, lui aussi, avait à livrer au mbang cent esclaves ou l’équivalent de leur valeur, demandait qu’on lui expédiât une troupe de soldats baguirmiens, à l’effet d’opérer une razzia, moyennant laquelle il payerait son dû. Mais c’était à quoi Mohammedou ne pouvait se décider ; jamais encore, dans leurs expéditions personnelles, les rois baguirmiens n’avaient dépassé vers le sud le pays des Toummoks, et, comme l’armée d’Abou Sekkin refusait de pousser plus loin la campagne, il était à craindre que les miliciens ne voulussent point suivre le Fatcha, si celui-ci descendait vers Koumra.
Les journées s’écoulaient ainsi, lentes et fastidieuses. Les coups de main dirigés à droite et à gauche avaient toujours un caractère tel, qu’il ne m’était plus possible de m’y associer ; le roi d’ailleurs, je l’ai dit, m’avait acheté mon cheval du nord, et celui que j’avais en échange ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. De plus, mes forces diminuaient de jour en jour.
Les pluies du mois de juin avaient accru la fièvre qui me dévorait, et, faute de quinine, je ne pouvais me soigner. Je m’étais installé, en guise de couchette, dans ma hutte, une haute banquette de sable, garnie de branchage, sur laquelle j’avais étendu mes nattes et mes couvertures ; mais les ramilles et les nattes pourrissaient ; mes effets étaient constamment[408] trempés, et la violence des averses emportait parfois jusqu’à ma banquette ; sans compter que, la nuit venue, j’avais une lutte en règle à soutenir contre ma levrette, qui avait mis bas nombre de petits, et qui entendait que sa jeune famille eût le bénéfice de ma propre couche.
Malgré les désagréments de ma situation, j’eusse encore attendu néanmoins que Mohammedou remontât vers le nord, si ce mouvement se fût annoncé comme prochain. Malheureusement, tel n’était point le cas.
Après le règlement de ses comptes avec les princes du Toummok et de Koumra, le mbang se proposait de pousser à l’est, au delà du Chari, jusqu’à Korbol (région des Bouas), pour obtenir du chef de ce district une livraison d’esclaves et d’ivoire ; chemin faisant, il avait encore à recevoir les tributs du Ndam et du Miltou. Ce n’était qu’ultérieurement qu’il comptait revenir s’installer quelque temps à Bougoman.
Pendant le mois de juin s’était produit un incident que je dois au moins noter au passage.
Un certain nombre de Felatas étaient arrivés à notre campement pour y vendre une provision de beurre, et là, ayant été informés de la présence « d’un de leurs proches parents », — c’est de cette façon qu’ils me désignaient, — ils s’étaient empressés de me rendre visite. J’eus par eux toutes sortes de nouvelles de ma patrie adoptive, le Bornou. Ces gens parlaient presque tous tant bien que mal l’arabe, et offraient le pur type de leur tribu ; la peau d’un jaune sale, la chevelure courte et crépue, quoique beaucoup moins emmêlée que celle des nègres, le nez droit, souvent même arqué, tels étaient nos personnages au physique. Ajoutons que leurs questions aussi bien que leurs réponses dénotaient chez eux une certaine dose d’intelligence. Deux cents d’entre eux habitaient parmi les Bouas de Korbol.
La situation politique du mbang s’était, je l’ai dit, bien améliorée. L’anti-roi Abd er Rahman, délaissé par les chefs de guerre ouadaïens, s’était retiré entre le lac Tsâd et le lac Fitri, abandonnant tout le pays à son neveu. Restait le sultan Ali, dont l’opiniâtreté n’était que trop connue.
Je conseillai à Mohammedou de recourir, de ce côté, aux bons offices et à l’intervention amicale du cheik Omar, Ali, le sultan précité, n’attendant en réalité qu’une occasion pour se réconcilier avec le mbang son vassal, dont il n’avait point intérêt à ruiner complètement le pays. Mais Mohammedou, tout en me sachant gré d’une ouverture dont il appréciait la portée pratique, avait le cœur trop haut pour l’accepter : dès le début de sa lutte avec l’Ouadaï, le cheik Omar avait refusé à des fugitifs baguirmiens l’accès de son territoire ; le mbang se souvenait de cette circonstance, et, pour rien au monde, il n’eût voulu faire, du côté du Bornou, aucune démarche ayant l’air d’une prière.
Enfin, j’obtins de Mohammedou l’autorisation de me mettre en route, et le 31 juillet 1872 notre caravane s’ébranlait.
Le roi avait eu la bonté de m’adjoindre : 1o un messager, chargé d’ordonner au chef du Ndam de m’approvisionner de vivres comme il le faudrait ; 2o le fils de l’ex-gouverneur de Mafaling, avec une lettre circulaire enjoignant aux chefs de Mafaling, Baïngana, Mondo, Balaniéré, Mandjafa, etc., de me bien traiter et de me fournir des embarcations pour qu’avec ma cargaison d’ivoire je puisse descendre le fleuve jusqu’à Bougoman, localité sise à l’entrée du Logon. Cette dernière idée était excellente, et si les choses, dans l’exécution, laissèrent beaucoup à désirer, la mesure,[410] on le verra bientôt, me sauva en quelque sorte la vie.
Pêcherie et festin sur le Chari (voy. p. 412).
Notre caravane était devenue très nombreuse, grâce aux appoints d’êtres vivants qui représentaient les prix de vente de nos chevaux ; en outre, beaucoup de Baguirmiens avaient voulu profiter de l’occasion pour s’en retourner aussi vers le nord. Comment notre contingent d’esclaves résisterait-il aux fatigues de ce long et pénible voyage, c’était là pour moi une vraie énigme.
Une moitié d’entre eux étaient atteints de diarrhée atonique, et l’autre moitié mourait de faim. Beaucoup de nos compagnons m’assurèrent même que, depuis des semaines, on n’avait pu donner pour toute nourriture quotidienne à ces malheureux qu’un peu de bouillie, et je n’avais pas de peine à le croire, car moi-même, à plusieurs reprises, j’avais dû diminuer les rations de mon monde.
A peine eus-je changé d’air, que je commençai de me rétablir. Tout d’abord, après une heure de chevauchée environ, je m’étais laissé aller presque défaillant à bas de ma monture, pour demeurer couché jusqu’au soir à l’ombre d’un arbre ; puis, la nuit venue, je m’étais installé dans une hutte imperméable qu’on m’avait réservée, et, là, j’avais ressenti un bien-être sensible, qui persista après mon réveil, de sorte qu’à partir de ce moment, sauf une extrême faiblesse, mon état alla chaque jour en s’améliorant.
Bien que Kouka soit au nord-ouest de Goundi, nous prîmes d’abord un peu à l’est, pour éviter les terrains marécageux situés plus à gauche, et profiter du chemin sablonneux qui côtoie le Chari. Bientôt les habitations éparses disparurent pour faire place à des bourgs fermés, dont les demeures entourées de cultures alternaient avec des bois et des prés. A midi, le premier jour, nous étions au village ndam de Voulik : là, les forces manquèrent à un certain nombre d’esclaves de la caravane ; ni coups de bâton, ni coups de fouet à lanière en peau d’hippopotame ne purent les faire avancer plus loin ; il fallut les abandonner sur place.
J’étais presque tenté de m’en réjouir tout bas pour ces pauvres êtres, à qui, de la sorte, il restait peut-être une chance d’en revenir, tandis qu’en continuant de marcher, ils eussent été assurés de périr.
Comme je faisais part de ce sentiment à mon domestique marocain Hamou, celui-ci se moqua de mon ignorance et m’éclaira en me disant (ici je sens trébucher ma plume !) que ces infortunés étaient autant de victimes que l’on allait incontinent tuer sur place pour l’avertissement de leurs camarades.
Je pouvais et j’osais à peine y croire ! Je savais bien que les caravanes d’esclaves qui se rendent au nord, venant du Bornou, étaient obligées très souvent, vu l’insuffisance de chameaux de transport par cette route, d’abandonner sur le sol aride du désert ceux de leurs membres dont les forces défaillaient, et que ces délaissés succombaient alors désespérément aux tortures de la faim, de la soif, et sous les rayons torrides du soleil ; mais que, de sang-froid, comme on ferait d’une chèvre ou d’une poule, un[411] homme égorgeât, achevât son semblable, cela ne pouvait m’entrer dans l’esprit, et pourtant c’était la vérité pure.
Quand, malgré les coups de gourdin, un esclave mâle ou femelle ne pouvait décidément plus avancer, et se laissait choir d’un air résigné, sans que nulle violence le remit sur pied, son maître, le plus décemment du monde, restait alors un peu en arrière, puis, tirant tranquillement son couteau, il coupait la gorge au traînard et lui ouvrait les artères.
La première fois que je fus témoin de cette horrible exécution, ce fut par le fait du Bornouan que le cheik Omar, au départ de Kouka, m’avait donné comme escorte officielle : j’arrivai juste au moment où cet homme, qui du reste n’était point méchant, essuyait son coutelas ensanglanté, en constatant mélancoliquement cette chose regrettable, qu’avec ces païens, gens sans foi ni loi, il n’y a absolument rien à gagner et qu’ils vous glissent sans cesse dans les mains : tant il est vrai que le préjugé religieux est souverain pour anéantir chez l’homme toute espèce de sentiment de justice ! Par la suite, j’en devais voir bien d’autres, car ces scènes se renouvelaient presque journellement, et je ne sais rien de plus cruel que l’obligation d’assister sans mot dire à de pareils spectacles.
Le village de Voulik était extraordinairement riche en sorgho, en canne à sucre (sabadou), en maïs et en courges. Après toutes sortes de contestations avec les habitants, dont nos gens affamés avaient été à plusieurs reprises piller l’approvisionnement de comestibles, nous campâmes moitié en plein air, moitié sous des hangars d’abri où se trouvaient des restes de fonderie, car les couches de sol ferrugineuses s’étendent en ce district jusque près du Chari.
Les fourneaux, de forme conique, avaient un mètre et quart environ de hauteur, et présentaient à la partie supérieure une petite cavité communiquant par un étroit orifice avec l’intérieur du cône. On emplit la chambre interne de charbon, et l’on place dans la bouche d’en haut des morceaux de terre ferrugineuse ; à la base du cône se trouvent des canaux avec des conduits qui amènent un courant d’air continu dans l’intérieur de la cavité, et le métal ainsi obtenu se rassemble à la partie inférieure du trou.
Le lendemain, au prix d’une étape pénible à travers un terrain d’argile inondé, où bêtes et gens glissaient et tombaient à chaque instant, et où, pour ma part, je sombrai avec mon cheval dans une mare bourbeuse, d’où il fallut plusieurs hommes pour me retirer, nous arrivâmes à la résidence du prince du Ndam.
En dépit de la lettre royale et d’un bonnet jaune de l’Atlas dont je gratifiai moi-même ce prince, je ne pus obtenir de lui un approvisionnement de grains, et je dus, à un prix exorbitant, faire acheter à Borg par mes Bornouans de quoi empêcher mon monde de mourir de faim.
On affirmait qu’au Baguirmi proprement dit on ne dénicherait pas un minot de grain. Aussi plusieurs de mes compagnons, pour quelques mesures de ladite provende, se défirent-ils immédiatement de ceux de leurs esclaves qui étaient malades.
Notez que, par une sorte d’ironie du sort, les terres basses que nous traversâmes ensuite, la faim aux dents, du côté du village de Koussi, présentaient de splendides champs de céréales n’attendant que la faux du moissonneur ; aussi avions-nous grand’peine à empêcher nos gens, presque réduits à l’état de spectres, de se livrer dans ces plaines luxuriantes à des razzias qui nous eussent coûté cher vu l’hostilité des populations.
[412]Le 5 août, nous franchîmes la Rivière Noire, qui, en cet endroit, avait à peu près cent pas de largeur, avec de l’eau jusqu’à nos épaules, et, nous dirigeant au nord-est à travers un pays bien boisé, nous gagnâmes la bourgade de Gourgara, qui, depuis notre premier passage, avait été saccagée par Abd er Rahman. Le 6 fut une des journées les plus pénibles de tout le voyage. Le peu d’ensemble avec lequel cheminait notre caravane et aussi le défaut de guide nous amenèrent à nous diviser en deux détachements, dont l’un prit vers le nord, tandis que l’autre, mieux au courant de la voie à suivre, décrivait un circuit à l’ouest pour éviter les terres d’argile détrempées. Mon destin voulut que je fisse partie de la colonne qui, avec les animaux sommiers, se dirigea vers le nord.
De ma vie je n’oublierai ce trajet. Outre que le cheval de bât, toutes les cinq minutes, faisait au milieu des fondrières des chutes dont il était très difficile de le relever ; outre que moi-même, à plusieurs reprises, je m’abattis avec ma monture épuisée qui, depuis quinze jours, n’avait pas eu un grain à mâcher, si bien qu’à la fin, de désespoir, j’ôtai mes souliers et mon pantalon pour mener la pauvre bête par la bride, en louvoyant comme je le pouvais dans cette fange visqueuse ; outre cela, dis-je, nos bœufs, d’ordinaire si sûrs de leur pied dans ce sol pâteux, paraissaient ne plus savoir où ils en étaient. A tout instant il me fallait repêcher ma charge d’ivoire chavirée, et la faire porter à dos d’homme par un endroit un tant soit peu plus sec.
Pour mon cheval de bât notamment, je crus qu’il ne s’en tirerait jamais. A l’approche de chaque mauvais pas, nos bêtes n’avançaient plus qu’en tremblant, sûres qu’elles étaient des chutes et des volées de coups qui les attendaient. Plus d’une fois, j’eus envie de planter là mon ivoire, de charger le reste du bagage sur les bœufs, et d’enfourcher un de ces ruminants, tant mes pauvres genoux flageolaient, et tant, à force de patauger dans toute cette bouillie, je craignais de succomber à la fin. Vers une heure de l’après-midi seulement, nous fîmes halte dans un village de fondeurs abandonné, dont les environs offraient l’aspect le plus luxuriant : gazons, herbes fourragères, arbres multiformes, vignes sauvages même, on y voyait de tout.
Le lendemain, malheureusement, ne fut qu’une réédition amplifiée des tribulations de la veille ; enfin nous ralliâmes l’autre moitié de la caravane au lieu de rendez-vous convenu, et, le jour suivant, après avoir traversé un terrain sablonneux, sillonné encore de nombreuses fondrières, nous arrivâmes en vue du Chari, dont l’aspect suffit à me réconforter, encore que je fusse d’autant plus faible que la fièvre recommençait à me miner.
Le 9, il nous fallut tout d’abord franchir le petit affluent qui du Ba Ili vient se jeter ici dans le grand fleuve. Lors de l’aller, nous avions trouvé ce cours d’eau de jonction complètement à sec ; à présent, au contraire, nous y avions de l’eau jusqu’au-dessus des aisselles, et ses flots roulaient comme ceux d’un torrent.
Vers midi enfin, nous campions vis-à-vis de Mafaling, où, pour mon compte, j’espérais trouver un terme à mes maux et à mes fatigues. Mais, bien que j’eusse dépêché aussitôt au chef de la ville le messager de Mohammedou avec la lettre dont il était porteur, ce ne fut que le lendemain qu’arriva l’embarcation destinée à me prendre, moi et mon bagage.
Pendant tout ce temps, il n’avait cessé de pleuvoir à verse. Il y avait là, sur la rive, des Arabes choas de l’armée d’Abd er Rahman, qui, grâce à la façon peu respectueuse dont Almas parla de Mohammedou (le mbang, selon lui, ne l’avait pas traité comme il l’eût dû), se montrèrent bientôt nos meilleurs amis.
Un d’entre eux particulièrement intéressa ma curiosité. C’était un homme encore jeune, qui vivait depuis son enfance parmi les Kouangs et qui s’y était tout assauvagi. Sous un reste de vêtement, il portait la lanière de cuir en usage chez ses compatriotes d’adoption, avait la chevelure tressée à la mode fashionable de ceux-ci, et l’on voyait, à ses allures et à ses mouvements, qu’il était devenu à demi païen. Il n’y avait plus que par le langage, qui, à travers toutes les migrations, se conserve des siècles parfois, inaltéré et immuable chez ces Arabes, que l’étrange personnage se rattachait encore à sa famille ethnique d’origine.
L’après-midi, mon canot partit à force de rames, et, à huit heures, nous touchions à une pêcherie dont les hôtes temporaires nous offrirent le réconfort d’un bon feu et d’un souper de poisson. Aussi eus-je besoin de tout mon reste d’énergie pour résister aux sollicitations de mes rameurs qui voulaient atterrir à tous les villages riverains, où ils comptaient trouver festoyer.
Le lendemain soir, à sept heures, nous étions à Baïngana, terme de cette étape aquatique, non sans avoir perdu beaucoup de temps en route par suite de la nécessité de changer à chaque village de chaloupe et de canotiers, relayage qui n’allait pas sans complications, car tantôt c’étaient les barques qui manquaient, tantôt c’étaient les rameurs que l’on ne trouvait pas ; d’autres fois c’était le chef du village qui était sur ses terres de l’autre côté, ou qui n’avait pas assez d’autorité pour déterminer les rameurs à m’emmener.
Entre Mafaling et Baïngana, le Chari infléchit d’abord au nord-ouest, pour reprendre ensuite une direction générale nord ; son cours ici, semé de bas-fonds et d’îles sablonneuses, abonde, je l’ai dit, en hippopotames et en crocodiles ; la nappe d’eau y avait pour l’instant plus de largeur que lors de notre premier passage. Ses îles, les unes plates, les autres formant de hautes intumescences, étaient assez grandes et couvertes de gramens et de roseaux.
A Baïngana, le jour suivant, nous fûmes ralliés par[413] la caravane, qui arriva demi-morte de faim. Heureusement que je trouvai à me procurer, sur la place, neuf minots de sorgho (coût, un beau costume), qui pouvaient nous suffire jusqu’à Bougoman. Mon cheval de bât mourut ici, bien qu’on l’eût débarrassé de sa charge ; et quant à celui que je montais, il était dans le plus triste état.
Le bourgmestre (ngaré), qui m’avait reçu lors de l’aller, m’accueillit encore avec sa bienveillance accoutumée, sans me régaler toutefois aussi largement que la première fois, car, au lieu de m’envoyer quatre gros poissons, il ne m’en fit tenir que trois, et à grand’peine pus-je lui arracher celui qui manquait au compte.
A Baïngana, la caravane passa sur la rive orientale du fleuve (depuis Mafaling, elle avait dû suivre l’autre rive, à cause des Choas qui tenaient la campagne), tandis que, moi, je continuai mon chemin par le fleuve.
A Mandjafa[10], on se rallia de nouveau. Les esclaves d’Almas et d’Hamou étaient atteints d’une ophtalmie qui, chez plusieurs, s’était tournée en cécité ; d’autres souffraient de maux divers, quelques-uns étaient morts ; d’autres encore s’étaient enfuis ; le reste était réduit à l’état de squelettes. Ma fidèle chienne Saïda elle-même, que j’avais amenée du Fezzan, était passée de vie à trépas.
A Mandjafa, la caravane reprit la rive gauche du fleuve jusqu’à Bougoman, où j’arrivai le 20 août, en canot. La plupart de ceux qui la composaient poursuivirent leur route sans s’arrêter, les désertions d’esclaves augmentant au fur et à mesure que ces malheureux s’éloignaient de leur pays. Quant à moi et à mes gens, nous prîmes de là pour gagner Logon un peu plus à l’est que nous n’avions fait en venant. La région par laquelle nous traversâmes le royaume présentait de superbes champs de céréales ; la moisson était commencée, et aux huttes s’enlaçaient des courges dont les fruits touchaient également à la maturité.
Les indigènes n’avaient qu’un espoir, c’était d’achever leur récolte avant que le mbang détrôné revint sur Bougoman et dévastât peut-être le pays. De toutes parts dans les cultures se dressaient de hauts échafaudages sur chacun desquels se tenait un veilleur, et d’où rayonnaient par la plaine des cordons où étaient appendus des tessons et des loques. De temps à autre l’homme de garde criait à tue-tête en agitant ce système de fils, afin d’effaroucher les oiseaux.
A Logon, je descendis derechef dans la maison où j’avais laissé Isa, le représentant du haut dignitaire bornouan qui porte le titre de Kachella Bilâl. J’y retrouvai encore le personnage, qui me dépeignit le ressentiment dont était animé contre moi le roi Marouf, auquel la renommée, grossissant les choses, avait insinué que j’étais allé ravitailler son ennemi, le roi baguirmien, de tout un quintal de poudre anglaise, de je ne sais combien de milliers de balles et de pierres à fusil, sans compter mille noix de Gouro, et le reste.
C’était là, me dit Isa, un trait que ce prince trembleur n’entendait me pardonner de sa vie. Effectivement, durant les deux jours que je passai dans la capitale du Logon, Marouf s’acquitta bien envers moi des devoirs essentiels de l’hospitalité ; mais je ne pus, cette fois, obtenir de lui une audience privée : ce qui n’empêcha pas que, lors de la réception officielle à laquelle je fus invité avec tous les membres de la caravane, je lui fis cadeau, pour ne point paraître[414] devant lui les mains vides, de six feuillets de papier à écrire, toute la provision qui me restait, et de vingt aiguilles à repriser de Nuremberg, engins fort utiles en ces pays pour coudre les cottes de guerre ouatées.
Le 26 août, je quittai la capitale du Logon, et le lendemain j’arrivai à Kala-Kafra. On se souvient que, lors de l’aller, cette ville nous avait fermé ses portes au nez ; cette fois, on nous fit excellent accueil. Le matin suivant, il manqua nombre d’esclaves à l’appel, et le gouverneur eut beau s’en mêler, on n’en put retrouver un seul. En pareil cas, soit dit en passant, voici la procédure qu’on emploie : un fonctionnaire public, le Coran à la main, va de maison en maison, de porte en porte, faire jurer à chacun sur le livre saint qu’aucun des esclaves perdus ne se trouve chez lui et qu’il ignore leur lieu de retraite.
Le 28, nous touchions la frontière proprement dite du Bornou, et nous gagnions Afadé, où je demeurai un jour à me reposer, et où, contre des tobes d’emprunt, je me procurai un peu de céréales, ainsi que j’avais déjà fait à Logon. Par malheur, le précédent gouverneur avait été changé ; son successeur ne nous traita point, tant s’en faut, aussi bien que son devancier ; il se contenta de nous envoyer une corbeille d’épis de maïs.
Quant à la ville, elle n’offrait plus cet air d’abandon complet que nous lui avions trouvé quelques mois auparavant ; non seulement elle semblait contenir plus d’habitants, mais encore elle avait un aspect moins minable, grâce aux champs de céréales qui couvraient maintenant tous les espaces libres en dedans des murailles.
Dans l’étape suivante, après avoir cheminé d’abord sur un sol sablonneux, nous finîmes par rencontrer un terrain inondé, où, jusqu’au coucher du soleil, nous marchâmes immergés presque jusqu’au ventre. A ce moment, nous entendîmes non loin de nous les cris des veilleurs préposés à la garde des récoltes, ce qui nous rendit le courage et nous permit d’attraper un chemin moins mauvais, par lequel nous atteignîmes le village d’Otcho, où nous couchâmes.
Le lendemain, avant de repartir, j’achetai à crédit un cheval, pour dix-sept thalers (quatre-vingt-cinq francs). De bonne heure, dans la matinée, nous passions devant la ville murée de Kouda, et, à midi, nous campions au village arabe de Mossio, où, malgré l’abondance de gros et de menu bétail qui s’y trouve, nous fûmes assez mal traités. Je n’y pus même pas obtenir un peu de lait additionné d’eau. Autant les Arabes du nord de l’Afrique sont hospitaliers, autant leurs congénères du Soudan se montrent réfractaires à l’exercice de cette vertu.
Le jour suivant, nous arrivâmes à Lekariri, sur la rivière de Gambarou.
Cette rivière, je l’ai déjà dit, passe pour venir des territoires marécageux des Mousgos, où elle n’est vraisemblablement qu’une branche détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, elle ne serait autre chose qu’un des innombrables canaux par lesquels le grand fleuve baguirmien se déverse dans le lac Tsâd. A quinze ou vingt kilomètres en deçà de son embouchure, elle reçoit, disent les uns, un autre komodougou (rivière), appelé le Ferendouma, tandis que les autres affirment que ce dernier cours d’eau, qui a sa source à part dans l’ouest du Logon, aboutit aussi directement au vaste récipient bornouan. Mais j’opinerais volontiers, pour ma part, en faveur de la première assertion, car l’endroit où, cette fois encore, près de Lekariri, nous franchîmes la rivière de Gambarou est tout à fait voisin de son embouchure, et cependant nous n’apercevions nullement le Ferendouma, que, lors de l’aller, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres plus au sud.
De même, je suis peu porté à croire que ce cours d’eau ait sa source à lui, attendu qu’au milieu du mois de mars, alors que tous les autres courants tributaires du Tsâd nés dans la même région étaient presque entièrement à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus considérable que celle de la rivière Gambarou elle-même, à savoir de dix mètres de large sur un mètre de profondeur. Il est plus probable, selon moi, que l’un n’est qu’un rameau de dérivation de l’autre, et qu’ils se rallient avant l’embouchure.
Le 3, nous gagnâmes Hobio, après avoir franchi le Mboulou. Là, à ma grande joie, je retrouvai d’anciens amis ; aussi fis-je une halte de quarante-huit heures.
Le komodougou Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la frontière sud du Bornou, a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres environ. A une trentaine de kilomètres avant le lac Tsâd, il reçoit un affluent qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê dans le Gamergou.
En venant, c’est-à-dire au commencement de mars, le Mboulou, dont le lit a trente mètres de largeur, m’avait présenté un chenal liquide de vingt mètres à peu près de superficie, sur un mètre de profondeur tout au plus. Cette fois, au contraire, il avait complètement inondé ses rives, et offrait un courant de soixante mètres de largeur, que nous ne pûmes franchir qu’au moyen des embarcations ci-dessus décrites. Il est vrai qu’en d’autres saisons ce cours d’eau n’est plus qu’une suite de mares bourbeuses. La pente y est si faible, que je me souviens que des objets que nous y fîmes flotter au printemps ne purent point, par le vent d’est régnant, arriver jusqu’à l’embouchure.
Le 4 septembre seulement, nous nous remîmes en route, et traversâmes les deux petites rivières de Léba et de Missenéram, qui, au lieu d’être à sec comme la première fois, avaient à présent de l’eau jusqu’à la hauteur de nos selles.
Ces deux rivières, elles aussi, ont une déclivité fort insignifiante, au point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour aboutir soit au lac Tsâd, soit aux bouches de Mboulou, tandis que les[416] autres affirment qu’il n’y a là que des dépressions de terrain (ridchoûls) remplies au temps des hautes eaux par des débordements de l’onde lacustre. Toujours est-il que, même à l’époque de notre retour, alors que les deux petites rivières contenaient un volume liquide d’un mètre et demi à deux mètres de profondeur (en mars, nous les avions trouvées entièrement à sec), il était absolument impossible d’y découvrir la moindre trace de courant.
Le même jour, 4 septembre, nous atteignîmes au milieu de l’après-midi le gros bourg de Deboua. Les gens de l’endroit ne se montrant pas très hospitaliers, nous poussâmes une petite demi-heure plus loin pour camper dans un hameau dépendant de la bourgade. J’y descendis, pour ma part, chez une veuve qui avait deux filles, et dont l’accueil aussi simple qu’aimable compte parmi mes meilleurs souvenirs de voyage.
Le 5 septembre, nous gagnâmes Koukia, non sans avoir été obligés de laisser en route dans un village nos bœufs harassés.
Avant que nous fussions arrivés, Almas, dont le contingent de chair humaine s’était déjà considérablement fondu tant par les désertions que par la mort, eut une jeune esclave qui tomba de défaillance. Après l’avoir cruellement fouettée, il l’abandonna à la nuit tombante sur la route inhabitée, en disant tout bonnement qu’il espérait bien que les hyènes n’en feraient qu’une bouchée.
Heureusement, le cheval que je venais d’acheter à crédit était assez fort pour que j’y pusse mettre en croupe cette infortunée.
Le docteur sauve une esclave (voy. p. 416).
Si à Koukia, où commandait un beau-frère du cheik Omar, nous fûmes mal reçus, en revanche, à Ngornou, le lendemain, on nous traita de la façon la plus confortable.
Nous repartîmes de cette dernière ville le 7 septembre, à sept heures du matin, cheminant avec beaucoup de lenteur, attendu que nos bœufs, bien qu’ils n’eussent plus à porter les bagages qu’on avait laissés en dépôt à Koukia, avaient à peine la force de marcher. L’après-midi, nous étions en vue de Kouka, après laquelle j’aspirais comme si c’eût été ma cité natale.
L’usage ne permettant pas que j’y fisse mon entrée en plein jour, je campai jusqu’au soir à l’ombre d’un tamarin, et, le soleil une fois couché, nous pénétrâmes dans la ville hospitalière, où, comme toujours, je reçus du cheik Omar l’accueil le plus bienveillant et le plus paternel.
Traduit sur le manuscrit du Dr
Nachtigal,
par Jules Gourdault.
La caravane traversant la rivière de Léba (voy. p. 414).
[1]Ce qui suit, sauf la description de Kouka, empruntée au tome Ier, inédit en français, du Voyage en Afrique (Reise in Afrika), appartient à la fin du tome II, non encore publié, de la même relation, dont M. Nachtigal a bien voulu nous communiquer par avance un résumé manuscrit.
[2]C’est entre temps qu’eut lieu la dramatique excursion de M. Nachtigal au Tibesti : voy. les deux livraisons précédentes, 1036 et 1037, du Tour du Monde.
[3]On appelle ainsi le noyau d’un fruit à peu près de la grosseur et de l’aspect d’une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune au dehors, varie au dedans du jaune-blanc au rose. A l’intérieur se trouve un principe excitant qui a fait donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de « café du Soudan » (Kahoua), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine. M. Nachtigal dit quelque part qu’il s’habitua si bien à ce stimulant, dont ni ses nerfs ni son estomac n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par lui être aussi indispensable que le café et le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout visiteur une noix ou une moitié de noix de Gouro, comme dans les pays arabes on sert à ses hôtes du café.
[4]En kanouri Kâguem, en arabe Mourr.
[5]Tobe, grande chemise qui est le vêtement soudanien.
[6]Les Kanouris l’appellent Dscheltana ou Rimi ; les Choas, Roum.
[7]Dans le Somraï, les païens ont coutume de s’arracher une incisive ; dans le Sara, on s’en arrache deux, tandis que les Baïs, au sud de Mofou, se les extraient toutes les quatre.
[8]Le mien consistait en quelques pièces d’habillement. Quoique dans le pays on aille toujours nu, les gens les plus notables n’en possèdent pas moins un grand nombre de vêtements, dont ils usent rarement ou même pas du tout, et qu’on enterre avec eux.
[9]« La plupart des esclaves exposés sur le marché de Kouka proviennent des contrées païennes situées au sud du Soudan. L’article qui se débite le mieux, ce sont les sedâsis, sujets mesurant six empans de haut, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille, et ayant de douze à quinze ans d’âge. Leur prix détermine tout le cours de la marchandise, de sorte que lorsqu’un trafiquant étranger veut connaître la valeur vénale des esclaves d’un pays, il se borne à demander : « Combien le sedâsi ? » et, de la réponse, il déduit l’échelle entière des tarifs. Les deux catégories les plus prisées après celle-ci, ce sont les chômasis, individus mâles ou femelles ayant cinq empans de hauteur et de dix à treize ans d’âge, et les sebasi (sept empans et de quinze à vingt ans), faciles encore à acclimater, mais, moralement déjà moins maniables et plus portés à s’enfuir. Quant aux hommes faits (gourzems) ainsi qu’aux vieillards et aux vieilles femmes (chômalis), ils sont beaucoup moins demandés, et pour cause. Enfin, dans le sexe femelle, les sujets les plus appréciés et qui coûtent le plus cher sont naturellement les jeunes filles nubiles. » (Reise in Afrika, tome I.)
[10]Village du cours inférieur du Chari, qu’il ne faut pas confondre avec une localité à peu près du même nom (Mandiazat) sise plus en amont, prés de Mafaling.
| Chap. | Livraison | Page | |
| I. — | Coup d’œil sur Kouka. — Mes apprêts de départ pour le Baguirmi. — Ce qui se passait en ce pays au commencement de 1872. — Mise en marche de la caravane. — La province bornouane de Kotoko ; mœurs, paysages et bourgades. — Le fleuve Gambarou. — Entrée sur le territoire logonien. | 1038 | 337 |
| II. — | Halte à Tillé. — Aspect des demeures choas. — A Méléri. — Comment j’entrai à Logon. — Coup d’œil général sur le pays ; la chronique locale. — Les Makaris. — La cour logonienne. — Une réception officielle. — Comment je sortis de Logon. — Arrivée à Koultchi, puis à Bougoman. | 1039 | 353 |
| III. — | De Bougoman à Mandjafa. — Fourmis et termites. — État du pays plus en amont ; Baïngana et Mafaling. — Marche vers la Rivière Noire. — Le premier village païen ; la population. — Mœurs et sites du Somraï. — Sous un figuier, à Goubougou. — Le roi Guédik et le seigneur Bousso. — Incident de départ. — Arrivée au camp de Mohammedou. — Grande fantasia. | 1040 | 369 |
| IV. — | Premier salut au mbang fugitif ; la réception officielle ; l’échange de discours. — Une revue de l’armée d’Abou Sekkin. — Coup d’œil sur la constitution politique du Baguirmi. — Us et coutumes ; le pieu sacré ; cérémonies funéraires. — Le siège des cotonniers de Kimré. — Marche vers l’est. — Attaque du village de Kolik ; résistance héroïque des Gaberis ; épisodes. | 1041 | 385 |
| V. — | Mon séjour au Toummok. — Coup d’œil sur les tribus d’alentour. — Affluence d’esclaves à notre campement, et ce qu’il en résulte. — Où la générosité du mbang m’embarrasse. — Comment je repris enfin la route du Bornou. — Hécatombes d’esclaves. — Difficultés de trajet. — Navigation sur le Chari. — Derniers incidents. — Arrivée à Kouka. | 1042 | 401 |
| Page | |
| Carte | 343 |
| Vue de Kouka et de ses environs | 337 |
| Le docteur G. Nachtigal | 339 |
| Le jeune esclave Mohammedou | 340 |
| Jeune garçon de gamergou | 340 |
| Le cheik Omar à cheval avec son escorte | 341 |
| Almas | 342 |
| Une vue des bords du lac Tsad | 344 |
| Rencontre de caravanes | 345 |
| Types d’habitations nguim à Marté. Scène de marché | 347 |
| Vue de Ngala | 348 |
| Le Gambarou | 349 |
| Passage d’une rivière | 350 |
| Afadé ; la maison du roi | 351 |
| Afadé ; le trône du maï | 352 |
| Les cavaliers à cotte ouatée | 353 |
| Visite de musiciens | 354 |
| Halte à Tillé | 355 |
| Intérieur d’une hutte choa | 357 |
| Danse de Logoniennes | 359 |
| Vue de Logon, du côté de la rivière | 360 |
| Entrée dans la capitale du Logon | 361 |
| Réception dans le palais de Malouf | 363 |
| Passage du Chari | 365 |
| Arrivée à Bougoman | 367 |
| Koultchi ; les Keribinas sagittaires | 368 |
| Réception à Bougoman | 369 |
| Miskin | 370 |
| Départ de Miskin. – Passage de la rivière | 371 |
| Constructions des termites | 372 |
| Reine douairière du feu roi Abd el Kader | 373 |
| Cotonnier (Eriodendron) | 374 |
| Émotion dans un hameau | 375 |
| Les païens de Mofou | 376 |
| Une vue sur le Chari | 377 |
| Habitations des environs de Mofou | 379 |
| Sous le figuier sauvage, pendant l’orage | 381 |
| Les cavaliers du Mbang | 383 |
| Le seigneur Bousso | 384 |
| Réception chez le Mbang | 385 |
| Les veuves baguirmiennes | 387 |
| Mohammedou passe ses troupes en revue | 389 |
| Scènes rustiques dans les environs de Mofou | 391 |
| Cérémonies aux funérailles d’un infant | 392 |
| Episodes du siège | 393 |
| L’attaque de l’arbre du chef | 395 |
| Le docteur en train de recharger son bagage | 396 |
| Escalade d’un rempart | 397 |
| Fuite du docteur | 398 |
| Les guerriers pillards | 399 |
| Les païens à la dernière extrémité | 400 |
| Le docteur soignant les blessés | 401 |
| Aspect du champ de bataille | 403 |
| Goundi | 405 |
| Le docteur malade allant visiter le roi | 406 |
| Le roi envoie en présent une de ses femmes au docteur | 407 |
| Le docteur sur sa couchette dispute la place à sa levrette | 408 |
| Pêcherie et festin sur le Chari | 409 |
| Égorgement des esclaves malades | 410 |
| Misères du voyage | 411 |
| Vue sur le logon | 413 |
| Le docteur sauve une esclave | 415 |
| La caravane traversant la rivière de Léba | 416 |