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Le Tome II projeté de cette traduction n’a jamais été publié. Le récit en Français peut être poursuivi dans le Voyage du Bornou au Baguirmi (Le tour du monde, 1880), puis dans Le voyage de Nachtigal au Ouadaï (Renseignements coloniaux, 1903).

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Table des gravures — Table des matièresCarte.

SAHARA ET SOUDAN


CORBEIL. — TYP. ET STÉR. CRÉTÉ.



Dr GUSTAVE NACHTIGAL.

Dr Gustave NACHTIGAL


SAHARA ET SOUDAN

OUVRAGE
TRADUIT DE L’ALLEMAND AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
Par JULES GOURDAULT

CONTENANT
99 GRAVURES SUR BOIS ET 1 CARTE


TOME PREMIER
TRIPOLITAINE, FEZZAN, TIBESTI, KANEM
BORKOU ET BORNOU


PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79


1881
Tous droits réservés


[VII]AVANT-PROPOS


Parmi les explorateurs de l’Afrique, M. le docteur Nachtigal, à qui, en 1876, la Société de géographie de Paris a décerné sa grande médaille d’or, occupe une place tout à fait à part. Son mérite essentiel et original, c’est de savoir accomplir beaucoup de choses avec peu de ressources. A l’improviste, sans fracas, presque sans apprêts, pris de court par l’occasion même, il fournit, de la Tripolitaine au pays des Gaberis, et de là, par l’Ouadaï, au Soudan égyptien, une odyssée de cinq années pleines (1869-1873), féconde en résultats de tout genre.

Cette odyssée, il l’ouvre par une pointe conquérante vers l’étrange écheveau d’emis et d’enneris qu’habite la peuplade berbère des « Toubou du rocher », et où nul, avant lui, n’avait pénétré. Un peu plus tard, de Kouka, l’hospitalière cité du cheik Omar, il visite les divers districts du lac Tsad et notamment ces vallées du Kanem, où le vaillant de Beurmann son compatriote avait péri d’une mort si tragique ; puis, s’enfonçant vers le sud, sur la rive gauche du grand fleuve Chari, il rejoint le roi de Baguirmi, alors chassé de sa capitale, et, en compagnie de ce prince errant, assiste à des scènes de guerre effroyables.

Rentré dans la capitale du Bornou, au mois de septembre 1872, il en repart bientôt pour reconnaître le lac Fitri, gagne ensuite Abesché, chef-lieu de l’Ouadaï, et, poussant toujours à l’est, au travers du Darfour, atteint, après trente-quatre jours de marche, la ville de Khartoum, juste comme une armée égyptienne en partait pour réunir le haut Nil sous la domination des Khédives.

[VIII]C’est la première moitié de ce long voyage que l’on donne aujourd’hui au public. Sans rien enlever d’essentiel à la substance même de la relation, on a seulement condensé ou réduit quelques passages ou fractions de chapitres et réservé, en manière d’appendice final, pour le tome II et dernier de l’ouvrage, certains détails documentaires qui gagnent à se trouver mis à part. On verra, en lisant ces pages, que l’auteur de Sahara et Soudan est non seulement un homme d’énergie et de savoir pratique, mais encore un esprit aimable, généreux et alerte. A cette réflexion, qui vient d’elle-même se placer ici, il n’est pas besoin de rien ajouter, d’autant que les gros livres particulièrement sont ceux qui demandent les courtes préfaces.

Jules GOURDAULT.


[1]VOYAGES EN AFRIQUE


I

A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN


CHAPITRE PREMIER

Séjour à Tunis. — La révolution de 1864. — Départ pour Tripoli. — La ville et ses habitants. — Comment je résolus d’aller au Bornou. — A la Meschija. — Mohammed de Gatroun. — Apprêts de voyage. — Visites d’adieu ; types de fonctionnaires tripolitains. — Coup d’œil historique. — Mes chameaux. — La dernière nuit.

I

Vers la fin de l’année 1862, obligé par une affection de poumon d’aller sur la côte septentrionale de l’Afrique, je résidai d’abord en Algérie, principalement dans la province de Constantine ; puis, l’année suivante, la curiosité me conduisit à Tunis, où j’achevai de me rétablir.

Comparé au monde algérien, sur lequel la conquête française a mis l’empreinte européenne, Tunis, cette reine des cités barbaresques, a une originalité qui m’avait séduit tout d’abord. Les richesses naturelles de ce petit pays, son heureux climat, les vicissitudes de son histoire, qui fut jadis si brillante, et dont le temps n’a pu effacer les traces, m’en avaient rendu le séjour aimable et intéressant. Un sentiment de gratitude pour ma santé recouvrée,[2] les amis que je m’y étais faits, et la position notable que j’y avais acquise comme médecin, achevèrent de m’y attacher.

Vue de Tunis.

Je suis resté, à cette époque-là, bien des mois sur les ruines de Carthage, à évoquer en mon esprit, non sans une certaine impression de tristesse, en comparant ce qui est et ce qui a été, les images d’un passé grandiose : c’était lorsque, chaque année, j’allais passer l’été dans la maison de Sîdî Moustapha Chasnadâr, en ce temps premier ministre du bey. Cette maison est située près de l’emplacement du vieux port punique. Aujourd’hui la chapelle de Saint-Louis se dresse au haut de la colline que couronnait autrefois la fière Byrsa. Les murailles puissantes, les orgueilleuses constructions de l’antique ville qui osa disputer à Rome la prééminence, tout s’est écroulé, et à peine en reste-t-il des débris. La domination romaine a couvert par la suite ce coin de terre fertile de cités et de châteaux dont les ruines font partout ressortir d’une façon saisissante le contraste de cette période et de l’âge présent. Les restes gigantesques du palais Gordien, ceux du superbe amphithéâtre de Tysdrus, qui, à El-Dchemm, semblent regarder en pitié les pauvres huttes bâties à leurs pieds, n’expriment-ils pas au plus haut degré l’opposition humiliante qui existe entre ces temps de puissance et de gloire et la décadence actuelle ? Qu’est devenue aussi la prospérité de Tunis El-Chadrâ[1] au moyen âge ? Quels souvenirs visibles en reste-t-il ?[5] Tout n’est plus, aujourd’hui, que dénuement et misère, ce qui n’empêche pas que, pour le monde de l’Islam, Tunis la Verte n’ait gardé le prestige de son ancienne magnificence, et qu’au centre de l’Afrique maint pieux Mahométan instruit par les livres ne regarde d’un air d’envie quiconque a vu de ses yeux ce résumé des splendeurs terrestres.

Une place à Tunis.

Ce fut après mon arrivée sur le sol classique de la Tunisie que se consomma avec une rapidité déplorable la ruine de cette petite contrée si richement dotée de la nature. L’administration de dignitaires fourbes, sous un prince débonnaire, les exactions de spéculateurs et d’usuriers européens, et par surcroît une disette de plusieurs années mirent le pays au bord de l’abîme. Jusqu’au commencement de 1860, il n’avait pas un sou de dette ; ce fut quelques mois plus tard qu’il entra dans la voie scabreuse des emprunts européens, et, en peu d’années, grâce à un gouvernement sans scrupule, il eut contracté des obligations écrasantes. Les habitants se virent pressurés de la manière la plus révoltante ; le rendement agricole diminua presque des neuf dixièmes. Les Nomades se retirèrent sur les territoires déserts de l’Algérie, pour se piller et se battre entre eux, puis ils finirent par s’allier contre le gouvernement.

En 1864 éclata au centre de la Régence une révolution qui mit la dynastie entière à deux doigts de sa perte. J’en ai suivi toutes les phases, depuis le début jusqu’à la fin, au cœur même du pays, où j’accompagnais la colonne expéditionnaire envoyée contre les rebelles, sous les ordres de Sîdî Rustam, alors ministre de l’intérieur, et qui, venu tout enfant à Tunis en qualité de mamelouk tcherkesse, y avait monté l’échelle des honneurs. Lui et deux autres fonctionnaires également Circassiens d’origine, — à savoir Sîdî Keireddin[2], qui fut plus tard à la tête du gouvernement, et Sîdî Huseïn, qui par la suite fut aussi ministre, — formaient, avec Sîdî Mohammed Chasnadâr, un ex-mamelouk grec, alors au département de la marine, un petit groupe d’hommes honnêtes qui voyaient d’un cœur navré, et sans pouvoir y porter remède, le rapide affaissement de leur patrie adoptive. A la tête de l’insurrection, qui englobait presque toutes les tribus du centre de la Tunisie, s’était mis un chef arabe, de la tribu des Mâdcher, nommé Ali Ben Ghadâhum. Il n’y avait que les quelques villes de l’intérieur, Kaïrouwan, Badscha, El-Keff, et les localités plus[6] peuplées de la côte orientale, Susa, Mehedîja, Monastir, Sfâkès, Kâbès, qui tenaient effectivement ou en apparence pour le gouvernement. Le désert tunisien, le Beled el-Djerid ou Pays des Dattes, était trop éloigné de la région moyenne de la Régence, pour pouvoir participer au mouvement ; quant aux populations montagnardes du nord-ouest et de la frontière tripolitaine, bien qu’elles eussent peu de relations avec les Arabes insurgés, elles n’en avaient pas moins montré en tous temps de l’hostilité contre le pouvoir.

Ce fut donc sous les auspices les plus déplorables que l’on entama l’expédition, avec environ 5,000 hommes, soit un bataillon d’infanterie formé de deux milliers de zouaves, ou Berbères des monts algériens, qui depuis longtemps servaient en qualité de troupes irrégulières les princes de Tunis, et un noyau également irrégulier de cavaliers arabes. Encore que la tâche, à la fois politique et militaire, de Sîdî Rustam parût à peu près désespérée, il sut néanmoins, tant par son esprit de conciliation, sa patience, sa ténacité prudente, que grâce à l’incapacité politique des rebelles, la mener à bonne fin. Quand la ruse et les intrigues du gouvernement tunisien eurent semé la désunion parmi les tribus révoltées, notre colonne défit leur chef et ses bandes, d’abord près de la fontaine Bâbouch, au sud d’El-Keff, puis près des ruines d’Haidra, non loin de la frontière algérienne, à cinq lieues environ de Tebessa. A la suite de ce dernier combat, Ali Ben Ghadâhum ayant franchi la susdite frontière, l’insurrection se trouva terminée, et, juste un an après notre départ du chef-lieu, nous y rentrâmes en vainqueurs.

Malgré ce succès, le gouvernement ne laissait pas que de sortir affaibli de la révolution, et il ne s’en précipita que plus vite à sa ruine. Son malheur voulut que la victoire relevât momentanément son crédit en Europe ; de nouveaux millions lui affluèrent de l’étranger, et pour faire face aux obligations qui en résultaient, il acheva d’épuiser sans ménagement les dernières ressources des provinces. De plus, des années sans pluies amenèrent de mauvaises récoltes, et, pour comble de malchance, en 1866, une épidémie cholérique ravagea le pays, et découragea la population pauvre. La misère, dans l’hiver qui suivit, fut épouvantable ; le fléau de la famine succéda à celui de la sécheresse, et emporta tout ce que les troubles civils et le choléra avaient épargné. Chaque matin on ramassait les morts dans les mosquées et les hôtelleries et on les chargeait sur des tombereaux pour les porter à la fosse commune ; sur les chemins on ne rencontrait que cadavres tuméfiés[9] et difformes qui étaient demeurés sans sépulture, et, en certains lieux éloignés du chef-lieu, on alla jusqu’à tuer des enfants et à les manger. Le typhus de la faim sévit durant l’hiver de 1867-68 ; on eût dit que le ciel ne voulait point refermer l’écluse du malheur sur ce pauvre pays aux abois ; les habitants furent décimés, tout bien-être périt, le crédit national sombra et le poids de la dette devint effroyable. Les hommes qui, par leur intelligence et leur probité, eussent été capables de sauver l’État, se retirèrent à l’écart, abandonnant la scène aux personnalités malfaisantes qui se remirent dès lors à travailler avec leur ancienne ardeur à la ruine générale.

Un bazar à Tunis.

Rebuté par la malhonnêteté et l’impéritie dont j’étais témoin, et désespérant de voir renaître ce magnifique coin de terre je me disposais à retourner en Allemagne, quand Gerhard Rohlfs toucha à Tunis, au cours de son voyage vers la Tripolitaine. Il était porteur des présents que Sa Majesté le roi Guillaume, non encore empereur d’Allemagne, avait décidé d’envoyer au cheik Omar, sultan du Bornou, comme témoignage de reconnaissance pour le fidèle appui et l’aide matérielle que ce prince n’avait cessé de prêter si généreusement aux voyageurs allemands Barth, Vogel, Beurmann et Rohlfs lui-même. Au cas où il ne se trouverait aucun de nos nationaux en mesure de se charger de cette mission, c’était au vieux serviteur éprouvé de Barth et de Rohlfs, Mohammed de Gatroun (au Fezzan), que l’on devait confier les présents pour qu’il les portât au Bornou.

Plus d’une fois je m’étais senti pris d’un vif désir de pénétrer un peu plus avant dans ce mystérieux continent, sur la côte nord duquel ma destinée m’avait conduit, et qui, en dépit du rôle marquant qu’il a joué dans l’histoire et de sa proximité de l’Europe, n’en est pas moins demeuré pour nous une sorte de sphinx ; mais la conscience de mon peu d’aptitude pour ce rôle d’explorateur scientifique m’avait toujours fait chasser cette idée. Il me manquait l’expérience des voyages, et, de plus, je ne possédais à fond aucune branche spéciale des sciences naturelles, défaut qui n’a que trop enlevé de leur valeur aux résultats de ma longue et pénible pérégrination ultérieure. Néanmoins, malgré le sentiment de mon insuffisance à cet égard, je résolus de saisir l’occasion qui s’offrait à moi de faire, en mettant les choses au pis, une excursion au moins riche en souvenirs, d’autant plus que mon intention était de quitter quand même la Tunisie. Je crus conséquemment de mon devoir, si quelque personne plus apte que moi[10] ne se présentait point, de tirer profit de la circonstance, ma qualité de médecin, la connaissance que j’avais de l’arabe parlé et des mœurs mahométanes, promettant de me faciliter la mission.

Une rue de Tunis.

Je me décidai donc à faire le voyage, et, peu de semaines après le passage de Gerhard Rohlfs, presque au lendemain de Noël 1868, je courus après lui. Cédant aux instances de mon vieux serviteur israélite appelé David, que, suivant l’usage de tous les médecins de Tunis, j’avais attaché à ma personne sous le titre ronflant d’interprète, je lui accordai la permission de m’accompagner ; puis, comme je m’embarquais pour Malte à Halk el-Wadi, — c’est le nom du port de Tunis, que les Italiens appellent la Goletta,[11] — un autre homme vint me solliciter de le prendre avec moi : c’était un Piémontais du nom de Giuseppe Valpreda, un ancien boulanger, que j’avais connu comme cuisinier et domestique dans une maison amie. Cet homme, que je savais fort adroit de ses mains, habile à toutes sortes de travaux mécaniques, me plaisait mieux que mon David, qui était tout jeune, et qui, en sa qualité de Juif, ne me paraissait pas très bien à sa place dans les contrées mahométanes, d’un fanatisme tout primitif, que j’étais appelé à parcourir. Je fis néanmoins tout ce que je pus pour dissuader Giuseppe de son projet ; mais, à peine fus-je arrivé à Malte que des dépêches de mes amis m’informèrent que le Piémontais demeurait ferme dans son idée de me suivre, de sorte que je me décidai à renvoyer le juif pour le prendre à sa place.

II

De Malte je me rendis en toute hâte à Tripoli, où Rohlfs m’attendait ; je causai avec lui de mon modeste équipement et du plan entier de mon voyage, puis je retournai à Malte par le même paquebot pour compléter le dit équipement. Giuseppe, entre temps, était arrivé. J’eus vite fait d’acheter quelques armes à feu, des munitions, des montres, une petite tente, des pièces d’habillement appropriées à la circonstance, du savon, des fournitures de bureau, de l’extrait de viande, du chocolat, du thé, du café, etc., puis je me procurai des thalers d’Autriche à l’effigie de Marie-Thérèse, la principale monnaie de cours dans beaucoup de contrées de l’Afrique nord, et le bateau suivant me ramena à Tripoli. Il y avait malheureusement beaucoup de choses que je n’avais pu trouver à Malte ; par exemple, bien que sir Clarence Paget, qui commandait là-bas la station navale, eût bien voulu se mettre en quatre pour moi, je n’étais parvenu à dénicher qu’un très petit nombre d’instruments météorologiques, et force me fut de m’adresser aux fabricants de l’Europe.

Je dois avouer que je n’eus pas même un regard pour ce merveilleux rocher maltais, si remarquable par ses souvenirs historiques, par son port animé et grandiose, par sa population intéressante et active qui fournit un si important élément de colonisation à la côte septentrionale de l’Afrique ; Tripoli même n’eut pas l’heur de m’attacher : toutes mes pensées étaient dirigées vers le Bornou et vers le monde mystérieux de l’intérieur. Et pourtant[12] quel tableau attrayant que celui qui, à notre arrivée sur la rade tripolitaine (Tarâbulus), se déroula progressivement à nos yeux. La masse pittoresque du château-fort, que les reflets scintillants du soleil levant nous avaient d’abord empêchés d’apercevoir, se dessina peu à peu sur la gauche ; puis, au-dessus de la ville, comme autant de colonnes ou de mâts élancés, se dressèrent les minarets des mosquées. Les coupoles aériennes des édifices religieux, les murailles proprettes et blanches de la cité, avec leurs tourelles, puis, dominant tout cela, les charmants bouquets de sveltes dattiers, apparurent insensiblement plus distincts. A main droite se dessina en éperon dans les flots une langue de rocher qui portait des fortifications, et l’on finit par discerner l’une après l’autre les coquettes habitations, avec leurs toits en terrasse, d’où, par dessus les murs d’en bas, les notables Européens ont la vue de la mer. Il faut cependant que le voyageur, quand il visite des cités orientales, s’accoutume aux désillusions. De loin, tout est propreté et splendeur ; entrez-y : tout n’est plus que saleté, misère et ruine. Tripoli, pas plus qu’une autre, ne tient ce qu’elle promet, bien que le cachet du dépérissement ne s’y montre pas au même degré que chez bon nombre de ses sœurs du littoral méditerranéen.

A droite, à la naissance de l’éperon rocheux, se trouve le Bâb-el-Bahar (porte marine), par où l’on pénètre dans l’intérieur de la ville, et le bâtiment de la Marine. A côté du débarcadère est un grand café arabe ; à gauche, près de la porte, l’entrepôt des marchands, tumultueux et grouillant. C’est tout autour de la dite porte que se concentre le principal mouvement de la cité ; là sont les cafés avec leur société variée, les boutiques de barbiers avec leurs débiteurs de nouvelles, les bazars bruyants des Maltais, et l’activité relativement grande du trafic maritime.

Du Bâb-el-Bahar, partent deux larges rues (Schâra) : l’une, longeant la mer, entre les murs d’en bas, à mi-hauteur desquels on peut se promener, et les demeures de belle apparence des négociants européens et des consuls, se dirige vers l’est ; l’autre s’enfonce au cœur de la ville. Les chaussées sont propres, exemptes de gravois, de décombres et d’ordures ; on n’y trouve pas non plus de ces cadavres de chats nouveau-nés qui sont l’ornement inévitable de tant de voies commerçantes à Tunis ; elles sont de plus nivelées et bien empierrées. Si nous suivons la rue bâtie à l’européenne qui s’étend parallèlement au rivage sur toute la longueur de la ville, et dont les habitants ont le double[15] avantage de jouir d’une vue magnifique sur la mer et de respirer une fraîche brise, nous arrivons à une petite place où se dresse le monument le plus moderne de Tripoli, la Tour de l’Horloge ; à son rez-de-chaussée se trouvent des boutiques devant lesquelles les dignitaires, les notables de l’endroit, viennent passer leurs heures de loisir en regardant le mouvement de la rue. En haut, un cadran indique la division des heures à la turque. C’est Ali Riza Pacha, gouverneur de la ville à l’époque où je m’y trouvais, qui a doté de ce monument la capitale de la province confiée à ses soins. De cette place, deux artères aboutissent aux portes sud-est, le Bâb el-Chandak et le Bâb el-Meschija, et plusieurs autres à l’intérieur de la ville. Entre la première de ces portes et la mer s’élève le Palais du Gouvernement, construction massive et un peu informe, dont les puissantes murailles ont dû constituer dans le temps une sorte de forteresse imprenable. L’édifice ressemble moins à un palais qu’à un château-fort isolé du reste de la ville. Tous les siècles ont laissé leurs traces architectoniques sur cette masse étrange : ici, on dirait d’une tour sans fenêtres, là, sur une terrasse aérienne, se trouve un harem aux croisées bardées de fer ; puis, revoici une façade avec des fenêtres de toute dimension, pratiquées aux niveaux les plus divers, et du fouillis desquelles se dégage l’immense baie vitrée où le gouverneur susnommé aimait à s’asseoir. L’intérieur du castel renferme, outre les appartements du Pacha et de son entourage, toutes les chancelleries et les ministères, et il ne doit pas être facile de s’orienter dans ce dédale de cours grandes et petites, de corridors et de recoins, d’escaliers et de voûtes. L’ensemble n’est qu’anomalie et disproportion ; l’aspect en est disgracieux, et, en dépit de son énormité, l’édifice est mesquin.

Vue de Tripoli.

La rue qui mène au Bâb el-Meschija est affectée à la vente des légumes et au négoce des menus artisans ; à côté d’elle est le Souk el-Arbâ, passage voûté où se débitent étoffes et costumes ; c’est là que s’achètent ces couvertures de laine, ces burnous, ces haïks, qui proviennent du Beled el-Djerid tunisien, ou plus fréquemment de l’île Djerba, dont les industrieux habitants sont établis en grand nombre à Tripoli. Une autre voie conduit de la place de la Tour dans la rue principale des Bazars, laquelle ici, comme dans toutes les cités mahométanes de la côte de la Méditerranée, est la mieux tenue, la plus riche et la plus curieuse. C’est le Souk el-Turk, avec ses gros commerçants osmanlis et arabes, qui se tiennent assis, graves et dignes, dans leurs[16] petites boutiques, sans jamais faire l’article ni changer leurs prix. Désintéressés en apparence de toute question de vente ou d’achat, ils passent la journée soit à causer avec les voisins et les visiteurs, soit à lire, soit renfermés dans un mutisme indifférent ou absorbés par une de ces contemplations désœuvrées, auxquelles les Orientaux se plaisent tant. Sans se soucier de la concurrence européenne, qui inonde le marché de marchandises similaires, manquant il est vrai de solidité, mais se rattrapant sur leurs prix modestes, ils vivent dans le monde du souvenir et du rêve. A côté d’eux il y a aussi les Juifs, qui vendent des laines, des soieries, des cotonnades turques et arabes, en même temps que les imitations européennes, et qui, ici, comme partout, ne s’entendent que trop à se surfaire, eux et leur marchandise. Dans cette même rue se trouvent également des magasins où l’on débite du tabac, des tchibouks, des narguilés, des vases de forme gracieuse, des plats, des coupes de cuivre ou de laiton, puis des essences et parfums de Constantinople, et des tapisseries de tous les pays. Çà et là se mêlent à ces boutiques les simples cafés, avec leurs petits foyers-cuisines, leurs petits pots, leurs petites tasses, leurs murailles nues et leurs bancs de bois ; puis les entrées des caravansérails de voyageurs. Ces pied-à-terre qui, ici de même qu’à Tunis, portent le nom de Fondouks, consistent en des cours quadrangulaires et entourées d’arcades, sur lesquelles s’ouvrent des pièces basses, étroites et sans fenêtres, où les voyageurs serrent leurs bagages et leurs marchandises. On les loue comme lieux de dépôt aux trafiquants qui ne sont pas domiciliés dans la ville, et parfois même, à l’étage supérieur, il y a des chambres à coucher pour les propriétaires des objets.

Le Souk el-Turk se continue par le Bazar des Tailleurs (Souk el-Touarzi), occupé presque exclusivement par des Juifs, et d’où se détache latéralement le Bazar des Tisserands en soie (Souk el-Harrâra) : c’est des ateliers de ces derniers que sortent ces grandes couvertures carrées, généralement demi-soie, qui remplacent ici les burnous, peu en usage dans la Tripolitaine, et qui sont connues sous le nom de harams.

C’est vers ces bazars que converge, ainsi qu’en tout pays mahométan, le mouvement principal de la vie publique, et si ceux de Tripoli ne sont pas excessivement animés, du moins se distinguent-ils par la variété de leur physionomie. Tripoli est le grand entrepôt commercial des habitants de Ghadamès, qui commandent par leur trafic le désert de l’ouest, sont les correspondants[17] d’affaires des Touaregs, possèdent des comptoirs dans les États d’Haoussa et vont par Touat jusqu’à Timbouctu. Les négociants locaux eux-mêmes ainsi que ceux de la Cyrénaïque et les habitants de Ghârian et des oasis du Fezzan partagent leur activité commerciale entre les États d’Haoussa et le Bornou ; ils se sont aussi mis dans ces derniers temps à aller jusqu’à l’Ouadaï ; réciproquement, on trouve, à côté de ces négociants, leurs correspondants de toutes les régions de l’Afrique centrale, depuis le riche Ghadâmèsi porteur de burnous et d’escarpins jusqu’au Touareg à la face voilée, depuis le Fezzanais jusqu’au nègre du Bornou et d’Haoussa et au Toubou à la taille élancée.

Une rue de Tripoli.

C’est autour de ces principaux bazars que sont les demeures des gens aisés de la ville, demeures qui, au point de vue de la magnificence[18] artistique, n’approchent point des habitations des notables tunisiens, bien qu’elles soient bâties sur le même plan. Elles se composent d’un rez-de-chaussée et d’un étage dont les pièces donnent sur une cour carrée, découverte, dallée ou carrelée, qu’entourent deux étages d’arcades, dont l’inférieur est ordinairement de marbre ou de grès, et le supérieur tout bonnement en bois.

De ce quartier on arrive par celui de Ghârian à la porte-sud ; c’est la seule qui regarde l’intérieur du pays, et elle doit à sa construction toute récente le nom de Bâb el-Dchedid. A l’ouest de cette porte s’étend le Hâra ou quartier juif, avec son écheveau de ruelles, son tapage, sa saleté, ses mauvaises odeurs et sa misère qui s’étale sans vergogne ; enfin entre la Juiverie et le rempart méridional se trouve la misérable région où la Venus vulgivaga exerce son triste et peu lucratif métier.

Au Hâra confine la partie de la ville musulmane où les Maltais ont élu domicile et où l’on retrouve partout leur empreinte caractéristique. Dans toutes les cités côtières de la Tripolitaine, de la Tunisie et de l’Algérie, cet élément méditerranéen est abondamment représenté ; il a des relations très étroites avec la population mahométane ; il est d’une activité infatigable, merveilleusement entendu en affaires, extraordinairement économe, doué d’une énergie vitale et d’une élasticité par lesquelles il influe beaucoup sur le développement de la prospérité collective. A Tripoli, presque tous les Maltais sont négociants, et une chose vraiment incroyable, c’est la diversité des objets dont ils trafiquent, et l’exiguité de l’espace où ils savent les loger : bière anglaise, vin, tabac turc, cigares exécrables, mouchoirs de poche, tasses, tchibouks, pantalons de confection, café, thé, cierges, allumettes, chemises, couteaux, oranges, tout se trouve chez ces prodigieux représentants, sortes d’intermédiaires entre l’Africain et l’homme de l’Europe. Les Musulmans, tout en ayant du mépris pour eux, ne laissent pas que de les tolérer ; c’est une croyance populaire dans toute la région nord de l’Afrique, que les Maltais sont des Arabes mâtinés de sang chrétien.

A l’ouest de cette partie de la ville se trouve le misérable quartier moresque qui s’étend jusqu’à un amas de ruines, reste d’un très beau fort détruit il y a un peu plus de dix ans par une formidable explosion de poudre. Là, nous avons achevé le tour de la petite cité, dont les constructions, très ramassées, ne renferment pas de grands espaces vagues, comme c’est par exemple le cas de[19] Tunis, quoique cette dernière ville compte aussi un nombre infini de ruelles étroites. En beaucoup d’endroits, les rues sont surmontées d’arcs qui relient les maisons d’un côté de la chaussée à l’autre. Les voies étroites, comme à Tunis, portent le nom de Zankas, les larges s’appellent Schâras, et les artères marchandes, on l’a vu, sont désignées sous l’appellation de Souks, ou de Bazars. La population totale de Tripoli est de 20,000 âmes environ. Les habitants proprement dits (Arabes, Berbères, Mores) y disparaissent presque devant l’élément étranger : l’afflux toujours croissant de ce dernier les a fait se retirer de préférence dans les jardins de la ville, qui forment une localité à part tout près de celle-ci. Ces indigènes n’offrent pas du reste la noblesse et l’énergie d’allures des Tunisiens ; ils en diffèrent aussi par la manière[20] de s’habiller, et, à ce qu’il m’en a paru à la suite de mon long séjour à Tunis, la différence n’est point à leur avantage. Leur culotte peu ample, et qui va ensuite se rétrécissant jusqu’à la cheville, sur laquelle elle tombe, — on appelle ce pantalon el-Fâresî, — fut loin de me faire à l’œil autant d’effet que la belle culotte large, régulièrement plissée, et finissant juste au-dessous du genou, que porte le Tunisien. Je fus encore moins flatté de cette coutume de laisser passer le bas de la chemise par dessus le pantalon. La camisole (Sedrija), le gilet (Bedâja) et la veste (Rhelila) ont bien la même coupe qu’à Tunis ; mais ces étoffes de perse légère, versicolore, et à gros ramages, trahissent chez le Tripolitain beaucoup moins de goût que la simple garniture et la sobre broderie qui ornent ces pièces de costume chez son voisin de l’ouest. La Dchoubba[3], ce vêtement si bien habillant, que les gens des classes aisées à Tunis mettent non seulement chez eux, mais encore au dehors, est beaucoup moins portée à Tripoli ; il y est, ainsi que les burnous des Algériens et des Tunisiens, remplacé par le châle, déjà mentionné, dont on aime à s’envelopper la tête et les membres. En revanche, l’élégant foulard de laine fine à raies de soie blanche ou broché de fils de soie qu’on porte à Tunis sous le burnous, et qui se fabrique à l’île Djerba ou dans le Beled el-Djerid, plaît également aux Tripolitains qui tiennent à l’éclat de l’accoutrement. La vogue de cette pièce d’habillement s’étend bien au delà du nord de l’Afrique ; je l’ai retrouvée en grande faveur au Bornou sous le nom de Djeridi, qu’il emprunte à son lieu d’origine. Les femmes portent aussi un châle analogue, dont elles s’enveloppent soigneusement tout le corps, et qui remplace pour elles le voile en usage chez les habitantes des villes de la côte occidentale.

Intérieur d’une maison à Tripoli.

Un élément de population plus important que celui-ci, ce sont les Kourouglis, comme on appelle les descendants des Turcs qui sont établis depuis des siècles dans le pays, et qui y ont épousé des femmes arabes. Extérieurement et pour le costume, ils se rapprochent aujourd’hui des indigènes précités ; ils ont perdu comme eux toute considération et toute influence, et vivent pour la plupart également confinés dans la Meschija, l’oasis déjà nommée qui fait partie des jardins de la ville, n’ayant avec le gouvernement[21] d’autre rapport que ce service de cavalerie irrégulière, moyennant lequel ils sont exempts d’impôts. A partir du moment où les Turcs eurent fondé leur domination sur la côte nord de l’Afrique, le nombre de ces Kourouglis s’accrut naturellement de jour en jour ; au siècle dernier encore, sous la dynastie des Karamanlis, ils formaient le noyau de population le plus considérable et le plus influent. Ils ne laissaient que bien rarement les indigènes proprement dits acquérir crédit et pouvoir, et même aujourd’hui que l’administration à Tripoli est devenue essentiellement turque, et qu’ils sont relégués à l’arrière-plan, ils ont gardé le sentiment orgueilleux de leur supériorité sur le groupe autochtone.

Toute l’autorité appartient actuellement aux fonctionnaires turcs, soumis à un Vâli ou gouverneur-général, qui a ordinairement le titre de Mouschir, grade supérieur à celui de général de division. En dépit de leur nombre toujours restreint, ce sont eux qui tiennent désobligeamment le haut du pavé avec leur redingote de drap noir à col droit, leurs inévitables chaussures luisantes à bouffettes, et leur tarbousch, dont la teinte terne, mordorée ou noire, ainsi que les mesquins agréments, m’ont toujours paru abominables comparés aux belles couleurs et à la riche garniture bleue des bonnets tunisiens. Plus avenants d’aspect sont les émigrés de l’île tunisienne de Djerba, lesquels forment à Tripoli une colonie assez importante. Ce sont des gens actifs et intelligents, comme les Berbères, à la race desquels ils appartiennent, bien faits de corps, sachant s’habiller, et propriétaires d’une grande partie des principaux magasins des bazars. Quant aux Juifs, à Tripoli de même qu’à Tunis, ils représentent un bon quart de la population ; mais, autant qu’une comparaison superficielle m’a permis d’en juger, l’avantage, sur ce point encore, demeure à Tunis : rien de supérieur, notamment, à la beauté des jeunes femmes juives de cette dernière ville.

Où Tripoli l’emporte de beaucoup sur sa voisine, c’est par sa population nègre, de sang plus ou moins pur : cela tient à l’importation incessante qui s’y est faite jusqu’à ces derniers temps du pays des Esclaves ou Barr-el-Abid. A Tunis, au contraire, ce genre de trafic a cessé d’une manière si complète, que, dans l’audience de congé que j’obtins du bey et de son premier ministre, ceux-ci me prièrent en plaisantant de vouloir bien leur ramener, si je pouvais, quelques petits Usfân[4]. Quand les grands personnages de[22] Tunis veulent augmenter leur personnel de domestiques noirs, d’eunuques ou de femmes de service, ils font venir leurs recrues de Tripoli, où ils les achètent un prix très élevé. La traite, à vrai dire, est également interdite d’un façon sévère dans cette dernière ville, et elle y a certainement beaucoup diminué ; mais cela n’empêche pas qu’il ne s’y fasse encore un commerce clandestin de denrée noire. Aujourd’hui comme autrefois il y arrive chaque année un certain nombre de caravanes d’esclaves ; seulement l’importance en va sans cesse décroissant, et, au lieu de les diriger sur la localité même, on les conduit aux jardins de la Meschija, où l’on s’en défait insensiblement en détail. Dès lors les pauvres expatriés se trouvent délivrés de tout souci ; traités fort humainement, pourvus d’une lettre de franchise (Ataka), ils sont quasi dans la situation des affranchis romains à l’égard de leurs maîtres. Leur prend-il envie de se marier, ce qui n’arrive toujours que trop tôt aux nègres, et la maison où ils servent ne leur offre-t-elle pas la facilité de se créer un ménage à eux, ils vont se domicilier au dehors, sans que toutefois les liens qui les attachent à leurs anciens maîtres soient jamais complètement rompus.

Quand vous entendez dire à Tripoli que tel noir vient du Soudan, il ne faut pas prendre ce mot Soudan au sens le plus large, et croire qu’il désigne l’ensemble de la région qui s’étend du Nil au Niger ; non ; sur la côte, comme dans tout le désert, ce mot s’applique, d’une manière plus restreinte, aux États d’Haoussa, situés à l’est du Bornou, et d’où proviennent effectivement la plupart et les plus prisés des esclaves qu’on amène à Tripoli. Au reste, même ici, sous ce magnifique climat, les nègres sont loin de prospérer. Beaucoup y meurent lentement de consomption, et leur postérité n’y est ni abondante ni robuste.

Venons enfin aux Européens, dont le noyau essentiel se compose presque exclusivement de Maltais, les adhérents et les chauds zélateurs de la mission catholique établie à Tripoli sous la direction d’un Padre prefetto. Comme dans toutes les contrées du nord de l’Afrique, les Maltais débarquent ici sans un sou, et, par leur esprit admirable d’économie et de frugalité, par leur finesse, leur activité sans pareille, ils arrivent souvent à faire en dix ans une jolie fortune. Le commerce est leur élément principal ; mais ils s’adonnent non moins heureusement à l’agriculture, au métier de marin, à l’élève du bétail. Leur fécondité et leur puissance prolifique sont quelque chose d’extraordinaire.

La classe supérieure des Européens est formée par les consuls et[23] leurs employés et par les riches négociants installés dans la ville. C’est avec eux et avec le gouverneur-général Ali-Riza Pacha que j’eus tout de suite affaire. J’allai immédiatement chez le consul d’Autriche, Luigi Rossi, personnage bien connu des indigènes sous le nom de Dchidchi, et qui était également le représentant de l’Allemagne. Il habitait une des plus belles maisons de la rue de la Mer. C’était un homme dans la fleur des ans, fortement constitué, au visage plein et coloré, bien que gris avant l’âge. Il m’accueillit avec cette urbanité aimable qui est si volontiers de mise à l’étranger et où excellent surtout les Italiens et les demi-Italiens. Le consulat n’était pas sa carrière ; c’était un marchand originaire de Trieste dont presque toute l’existence s’était passée à Tripoli et qui connaissait, mieux que personne, le pays et les gens. Entouré de toute une troupe de marmots florissants, ce riche notable vivait alors dans un bonheur et un contentement qui me firent envie. Hélas ! lorsque, après des années, ayant eu la chance d’échapper à mille dangers, je revis les rivages méditerranéens, un destin cruel l’avait cloué sur son lit de douleur, dont il ne devait plus se relever, et il ne me fut pas donné de pouvoir lui renouveler ma visite.

III

En attendant mon retour de Malte et le moment de son propre départ, Gerhard Rohlfs s’était retiré dans une maison de campagne de M. Rossi, à la Meschija. Ce fut là que nous nous mîmes tout de suite en devoir de le rejoindre. Devant la porte de la ville se trouvait, toute parée, une troupe d’ânes servant à entretenir les relations, fort animées, avec la populeuse oasis des Jardins. Les chevaux à Tripoli ne sont pas très nombreux ; les voitures abondent encore moins. Le seul véhicule public qui y existât à cette époque devait son existence au génie entreprenant d’un Maltais : c’était un léger fiacre à deux roues, avec des sièges placés de côté, selon la mode usitée à Malte. Ces ânes tripolitains, qui, au lieu de s’appeler au singulier Behim, ainsi qu’à Tunis, portent la dénomination purement arabe de Himar, et sur lesquels tout le monde chevauche sans vergogne, étaient représentés par des individus qui me parurent assez misérables, en comparaison de leurs frères d’Égypte ou seulement de Malte. Convenablement excités par leurs conducteurs, ils n’en filèrent pas moins vers la Meschija[24] avec une célérité digne d’éloges. Nous traversâmes d’abord la vaste place déserte qui sert tout ensemble et de marché et de lieu de promenade aux Européens ; puis, obliquant vers le littoral sablonneux de la mer, nous atteignîmes bientôt la villa du consul, située à la lisière de l’oasis péniblement conquise sur les flots.

Qu’on ne se figure pas une superbe bastide, comme il s’en trouve dans la banlieue immédiate d’Alger ou dans les jardins de la Manouba, aux portes de Tunis ; non, c’était une simple maisonnette entourée d’un peu de verdure créée à grand mal, mais que Gerhard Rohlfs n’avait pas moins aménagée très confortablement pour quelques semaines. Un sommelier allemand rempli d’enthousiasme s’y était implanté auprès de lui en qualité de domestique, tandis qu’un jeune photographe de Berlin, qui devait accompagner, pour prendre des vues, l’expédition de la Cyrénaïque, s’occupait des autres soins du logis.

Mohammed de Gatroun.

Ces deux compatriotes n’attirèrent pas beaucoup mon attention ; je n’eus d’yeux que pour le digne Mohammed de Gatroun, qui avait été le compagnon de voyage de Barth et de Gerhard Rohlfs, et pour le blanc chameau touareg que ledit Mohammed avait ramené de sa dernière excursion au Bornou. Cet homme, originaire du village de Doudchal, près de Mourzouk, était venu tout exprès de son pays pour me servir également de guide. Je le trouvai dans l’écurie, en train de confectionner des selles chamelières en vue de l’expédition projetée, et je considérai avec une horreur mêlée de respect sa face noire et ronde, sillonnée de rides innombrables, son petit nez camus, aux narines épatées, sa bouche édentée, ses quelques poils de barbe poivre et sel, ses grandes oreilles, et ses bons yeux de chien. Mohammed n’était rien moins que bavard, comme j’eus, plusieurs années durant, occasion de m’en convaincre ; c’était un bonhomme paisible et aimable, ne détestant pas les joies de la vie, mais ne se départant que rarement de l’égalité d’âme qu’il devait à la nature et à l’expérience. Il répondit d’une façon fort convenable à mon salut et à l’assurance que je lui donnai que j’étais enchanté de faire sa connaissance, et il profita[25] de cette interruption de sa besogne pour puiser dans une petite blague de cuir liée par un cordon une pincée de feuilles d’un tabac vert et grossièrement pilé, qu’il se fourra dans la bouche, et qu’il se mit à chiquer avec son reste de dents, en y mêlant, sans doute à titre de correctif, un morceau de natron (Trôna). Il portait par dessus la chemise blanche de ses congénères et, toujours à la mode du Fezzan, une solide et chaude couverture de laine qui retombait en arrière de sa tête rase, afin de ne point gêner son travail, et il était assis, les jambes croisées, au milieu de la paille dont il rembourrait les selles.

Selle chamelière.

La selle chamelière usitée là-bas (Hawia) consiste en un boyau de deux mètres de long fait de poil de chèvre, et qui, à l’état plat, lorsque la bourre n’y est pas encore, a un demi-mètre à peu près de largeur. On le partage en deux moitiés qu’on remplit de petits chaumes de paille ou d’une autre matière analogue, et qu’on recoud ensuite l’une à l’autre. Cette forme de double andouillette a pour but d’embrasser la gibbosité de la bête ; la suture se fait par derrière et facilite la flexion ; les extrémités antérieures restées libres sont maintenues ensemble par une large et forte agrafe de bois qui forme elle-même une petite selle. C’est de l’excellence du rembourrement, et, plus encore, de la solidité de l’agrafe et de l’angle que forment les deux moitiés de celle-ci, que dépend la valeur usagère de tout l’attirail. Le crampon de bois a directement le poids à porter, attendu que c’est sur lui que reposent les cordes destinées à relier les deux moitiés de la charge ; il faut donc que les parties en soient solidement assujetties. Si l’écartement de l’angle est trop grand, le poids de la charge, joint au tassement progressif de la bourre, produit sur le dos de l’animal un tel affaissement de la hawia, que l’agrafe de bois elle-même lui étreint le corps ou que les cordes lui entrent dans la peau. Aussi ne peut-on[26] mettre trop de soin à la confection de ces sortes de selles ; un bon arrimage du fardeau épargne la bête d’une façon incroyable et ne lui est pas moins indispensable qu’une abondante nourriture. De plus, il n’est point agréable pour les voyageurs de se voir obligés dans les marches, après le poids et la fatigue d’une journée, de perdre les heures de repos à des travaux de couture, de raccommodage, de rajustement, et autres réparations du même genre.

Pendant que j’étais à Malte, on avait acheté six chameaux, au prix moyen pour chacun de 50 thalers Marie-Thérèse, ou de 250 francs. Mohammed, qui était dans l’espèce un grand connaisseur, avait, sans pourtant faire montre de trop d’enthousiasme, déclaré le train suffisant, selon l’évaluation humaine. Les selles allaient être bientôt finies. Au prochain marché, le nègre devait se procurer la provision de cordes nécessaires, les sacs destinés à recevoir la charge, — les meilleurs sont tissés en poil de chèvre, et, dans ce cas, on les nomme ghourara, — puis les outres de peau de bouc poilue, corroyée en dedans, qu’on appelle kirba (au pluriel kîreb) et dont les plus prisées de beaucoup sont celles qu’on tire des États d’Haoussa. Il fallait en outre des ustensiles de cuisine et de table pour les gens de la caravane, plusieurs marmites de cuivre, un trépied, un vase de cuivre large, plat, étamé, qui servît à la fois d’abreuvoir aux chameaux, de cuvier à lessive, et, à l’occasion, de plat ; il fallait aussi un seau de cuir pour puiser de l’eau, des brides et autres engins nécessaires dont l’absence cause souvent de grands embarras en voyage et que l’explorateur expérimenté n’a garde d’oublier. Quant aux provisions de bouche, c’était à nous autres Européens que revenait le soin de se les procurer ; aussi résolûmes-nous, la liste des objets dûment dressée, d’en conférer dès le soir suivant, à tête reposée, avec M. Rossi.

Tout d’abord nous allâmes voir les chameaux, qui paissaient dans le voisinage sous la surveillance d’un jeune homme du Fezzan, nommé Ali Bou Bekr, mais que nous appelâmes Ali le Fezzanais. Celui-ci avait été pris à louage sur les conseils du vieux Mohammed. C’était un vagabond, déguenillé au possible, et atteint de cette éruption blanchâtre de la peau que l’air salin de la mer détermine chez tous les noirs, à leur arrivée sur la côte. Il n’avait demandé d’abord qu’à être tiré de sa misère et reconduit dans son pays ; mais, soit que Mohammed eût découvert en lui des aptitudes pour les courses au désert, soit qu’il lui voulût du bien en qualité de compatriote, ou qu’il connût sa famille, toujours[27] est-il qu’il se fit sa caution et s’entremit pour son engagement. On avait loué en outre deux autres nègres, Sa’ad, un affranchi marié d’un citoyen notable de la ville, et Ali, natif de Mandara, au sud du Bornou. Ceux-là ne nous avaient pas encore ralliés.

Ali le Fezzanais était aussi noir de peau que Mohammed, de petite taille, avec un nez épaté, une bouche énorme et des dents blanches. Il était complètement imberbe et portait un de ces confortables costumes d’épaisse laine à raies sombres dont Gerhard Rohlfs avait pourvu ses gens en vue de la saison d’hiver. C’était un vêtement de largeur moyenne, clos par devant, tombant jusqu’au genou, avec une ample échancrure pour le cou, et muni d’un capuchon, avantage inappréciable dans ces pays, où l’on se préoccupe avant tout de ne point attraper froid à la tête.

Le lendemain, nous donnâmes un coup d’œil aux présents royaux, qui, autant que cela fut possible, sans trop gêner les chameaux, furent laissés dans leurs caisses d’emballage, et nous arrêtâmes, de concert avec M. Rossi, notre approvisionnement de vivres, lequel devait consister en biscuit de mer (Bougsmât), en riz (Rouzz), et en kouskoussou à gros grain[5] (Mohammes) ; après quoi, nous fîmes notre visite aux Européens les plus notables[6] et aux principales autorités de la ville.

Ali Riza Pacha, le gouverneur général, était un Arabe algérien élevé en France. Bien qu’ayant, à un plus haut degré que la plupart de ses prédécesseurs, le sens du progrès et de la civilisation, ce vâli n’avait pu éviter un écueil où se heurtent presque tous les fonctionnaires du même ordre. Le vice-roi d’Égypte lui-même nous atteste, par un exemple remarquable, comment, dans ces contrées, les plans de réforme et de civilisation, en dépit d’une pleine conception du but à atteindre comme des avantages qui en doivent résulter, et malgré l’appoint de ressources considérables, ont souvent avorté misérablement. Ce ne sont qu’édifices bâtis en l’air, sans fondements suffisants, à l’aide de mauvais matériaux, et sans le concours de collaborateurs entendus : aussi s’écroulent-ils d’un côté, au fur et à mesure qu’on les construit de l’autre, et la masse[28] entière finit par rester à terre, faute de moyens et d’ouvriers. Encore ne se rencontre-t-il que rarement des hommes ayant l’intelligence du Khédive, ses ressources et sa haute ambition : chez la plupart, l’idée civilisatrise se borne à une connaissance telle quelle de la langue française, à un désir d’imiter les modes de Paris, d’obtenir, coûte que coûte, des décorations européennes. La création d’un aqueduc, l’installation de l’éclairage au gaz, l’établissement d’une ligne télégraphique ou d’un chemin de fer, voilà, au mieux, toutes les visées de ces novateurs ; par là, ils jettent de la poudre aux yeux des touristes ou des Européens vivant dans le pays, et, pour peu qu’ils lisent leur éloge, obtenu souvent à prix d’argent, dans les gazettes transméditerranéennes, ils se prennent eux-mêmes pour de grands réformateurs, tandis qu’ils ne sont en réalité que d’ineptes plagiaires.

A Tunis, par exemple, on avait une frégate, des avisos, quelques transports : on acheta des canons par centaines ; puis l’on établit des tribunaux avec des degrés d’instance sur le modèle de ceux qui existent en Europe. Qu’arriva-t-il ? Les achats de canons ruinèrent le pays, et ne servirent qu’à quelques hauts fonctionnaires qui profitèrent de cette occasion de s’enrichir. Les cours de justice eurent des juges vénaux, et engendrèrent, conformément à la routine accoutumée, des procès qui ne finissaient jamais.

Tant que l’éducation du peuple restera terre à terre et qu’on n’aura pas réussi à créer une administration bien ordonnée et honnête, toutes les réformes seront sans effet. Or, le relèvement de cette éducation populaire paraît une chose incompatible avec l’Islam, qui, de sa nature, est stationnaire. Les seuls gens soi-disant instruits de ces pays sont les Oulémas, qui connaissent à fond le Coran, ce résumé de toute science, mais qui professent le mépris le plus absolu pour toute notion terrestre en dehors du livre sacré. Ils sont les interprètes du droit, les conseillers des puissants, les précepteurs du peuple, les éducateurs de la jeunesse, et les ennemis de toute culture occidentale. Dans les écoles, on apprend le susdit Coran d’une manière mécanique et par cœur, et c’est avec ce fond qu’on entre dans le monde. Qu’y a-t-il là qui prédispose à comprendre les réformes civilisatrices ? S’il existe dans la nation quelques esprits honnêtes, il est rare qu’on les rencontre dans les rangs des employés d’administration et même dans le corps religieux de la magistrature. L’incorruptibilité est une vertu peu commune. L’armée des fonctionnaires n’est trop souvent, dans les contrées mahométanes, qu’une bande de brigands[29] qui a de si vastes ramifications, que le peuple lui est livré sans recours.

Tel était également l’état des choses dans la Tripolitaine, et la nation criait bien haut contre le vâli, ses sous-gouverneurs et ses autres complices, malgré les innovations bienfaisantes dont il dotait le pays : forage de puits artésiens, fondation d’une école, éclairage au gaz des rues de Tripoli, plantations d’arbres dans la banlieue désolée de la ville. Riza Pacha se disposait même, à l’époque de mon séjour, à créer dans la partie est de la province, c’est-à-dire dans l’ancienne Marmarica, sur les baies de Bomba et de Tobrouk, des colonies dont l’ouverture du canal de Suez lui faisait croire le développement assuré. Hélas ! les puits sont depuis longtemps comblés, l’école n’a rien produit, les plantations n’ont jamais pu arriver à vivre ; il n’y a que les quelques becs de gaz qui ont survécu à leur fondateur. Quant à ces colonies si pompeusement annoncées et qui devaient éterniser la gloire d’Ali Riza, elles ne sont jamais sorties de l’état embryonnaire et ont péri dans leur germe.

Parmi les favoris du vâli figurait le bourgmestre de Tripoli (Cheïk el-Beled) Ali el-Kerkeni, natif de l’île tunisienne de Kerkena. Je lui rendis aussi ma visite. Ses longues rapines avaient fait de lui l’homme le plus puissant et le plus riche du pays ; tous les fonctionnaires rampaient devant lui ; tous les habitants le redoutaient autant qu’ils le haïssaient. La cour de justice était remplie de ses créatures ; toutes les autorités administratives de la ville et des provinces étaient à sa solde, et tous les impôts passaient par ses mains, qui ne manquaient pas d’en retenir une grosse part.

Ces visites purement officielles n’eurent pas beaucoup d’intérêt pour moi. On offrit et l’on fuma les cigarettes, substituées depuis longtemps aux tchibouks ; le Kahouâdchi ou domestique chargé de servir le café apporta, la serviette au bras, sur le plateau de cuivre, les minuscules tasses (Findchâl) avec leurs soucoupes (Zarf), et la conversation prit son cours, en français chez le gouverneur, en langue arabe chez le bourgmestre. Le vâli, un petit homme carré des épaules, avec une barbe grise et un visage couperosé, me parut approcher de la soixantaine. Il était en uniforme. Tout en fumant sa cigarette dans un majestueux tuyau de tchibouk muni d’un superbe bout d’ambre, il m’exposa avec volubilité ses plans grandioses de réforme et de civilisation, non sans manifester en revanche le peu de confiance que lui inspiraient mes projets de voyage. Le bourgmestre, lui, avait une figure ronde[30] et blanche, avec une sorte de teint de cire, une barbe noire qu’il portait tout entière, des traits réguliers, des yeux bruns d’un éclat étrange, et une belle stature de moyenne grandeur. L’entretien avec lui fut contraint, borné à des banalités d’étiquette relatives à Malte, à la traversée, au temps et à la politique européenne. Il était visible que le redouté fonctionnaire se méfiait de M. Rossi et de moi. Bref, ces deux dignitaires m’intéressèrent peu ; leur type était de ceux que ne m’avait que trop rendu familiers mon expérience acquise en Tunisie. A Tunis, le système de brigandage est grandiose ; mais aussi la contrée est riche ; dans la Tripolitaine, il est en proportion des ressources du pays, ce qui ne veut pas dire qu’il soit moins éhonté.

Une chose étonne, c’est qu’avec de tels organes de gouvernement, — et de la moralité des hauts fonctionnaires on peut induire naturellement le niveau de probité des petits, — et étant donnés, d’une part, les difficultés que crée à une direction d’ensemble la superficie immense de la Tripolitaine, et, de l’autre, le chiffre relativement énorme de nomades, réfractaires à toute administration régulière, que présente l’ensemble de la population, — une chose, dis-je, étonne : c’est la tranquillité dont jouit le pays. Depuis l’époque où le chef de tribu Rhouma (c’était pendant la guerre de Crimée) souleva les Arabes ses compatriotes contre la domination étrangère des Turcs, et, au moment d’atteindre le but, paya de sa vie son patriotisme, non seulement il n’y a pas eu le moindre essai de rébellion, mais la paix la plus profonde, la sécurité la plus complète règnent sur tous les points du territoire. Les tribus turbulentes du sud de l’Algérie ne manquent jamais, aujourd’hui encore, de saisir toutes les occasions de révolte contre l’autorité haïe des Français, malgré l’immense puissance militaire de ceux-ci ; les Arabes tunisiens, eux aussi, las de se voir sans cesse dépouillés, ont eu, comme je l’ai dit plus haut, recours à une sanglante insurrection : seuls, ceux de la Tripolitaine, en dépit du peu de forces matérielles avec lesquelles les Turcs les tiennent en respect, semblent se résigner le plus docilement du monde à leur condition.

La Régence de Tripoli ne dispose pas d’un noyau de plus de cinq milliers d’hommes, et ne possède point de cavalerie régulière, élément qui paraîtrait pourtant si indispensable vu l’écartement des centres de population. Les gouverneurs provinciaux, qui portent au civil le titre de Moutasarrif, et au militaire celui de Kaïmakan, administrent leurs districts presque sans l’appui d’aucune[31] force armée. Notez que la domination turque pure ne date pas d’un demi-siècle. La dynastie des Karamanlis n’est pas encore oubliée, et il reste passablement de contemporains et d’alliés de cette fameuse tribu des Oulad Sliman, par les bras de laquelle on opposa une si héroïque résistance à la conquête ottomane ; mais il semble que le courage de ces nomades guerriers se soit éteint avec leur gloire : il a suffi pour l’anéantir d’une génération de fonctionnaires turcs gouvernant sous leur bon plaisir. Toujours est-il que, à ne croire même qu’une minime partie de ce que disent les habitants, quand, avec un luxe d’imagination tout orientale, et en vertu de cette prédilection pour le temps passé qui est naturelle aux vieillards, ils décrivent la prospérité universelle du pays à l’époque de Yousef Pacha, le dernier des Karamanlis, la décadence actuelle de la Tripolitaine serait à tous égards lamentable.

C’étaient les Karamanlis qui, au commencement du siècle dernier, avaient mis fin au gouvernement à trois têtes qui antérieurement régissait Tripoli, aussi bien qu’Alger et Tunis. Cette trinité souveraine des trois États se composait d’un Dey, pris dans les rangs des Janissaires, d’un Bey héréditaire, et d’un Pacha nommé par le chef spirituel à Constantinople. Or, pendant qu’à Alger, le Dey avait concentré dans ses mains la puissance suprême, et qu’à Tunis le Bey était parvenu à se rendre seul maître, le pacha Ahmed-el-Karamanli ne tardait pas, de son côté, au prix d’un sanglant coup d’État, à s’emparer de la régence absolue de Tripoli.

A cet Ahmed, dont le règne long et bienfaisant dura jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, succéda son fils Mohammed Pacha, un excellent prince qui, par malheur, n’occupa le trône que neuf ans. Après lui vint son fils Ali Karamanli, qu’on dépeint comme un souverain plein de bonté et de justice, dont les Chrétiens surtout, à ce qu’on assure, eurent fort à se louer. Cependant, en dépit de ses qualités personnelles, ce fut lui, dit-on, qui prépara, par une déplorable faiblesse à l’égard de ses fils, la ruine totale du pays et la chute de sa dynastie. L’aîné de ses enfants, Hasan, excita par ses brillantes aptitudes autant que par son humeur ambitieuse la jalousie et la haine de ses frères Ahmed et Yousef. Ahmed, qui était naturellement doux et paisible, finit par se résigner à sa mise à l’écart ; mais Yousef médita la vengeance et la trahison. Non content d’avoir tué (en janvier 1790) ce frère qu’il détestait tant et qui était l’héritier présomptif du trône, il ne tarda[32] pas à menacer son père et son autre frère. Après plusieurs tentatives avortées pour s’emparer du pouvoir, il semblait près d’atteindre son but (été de 1793), quand parut devant Tripoli une escadre turque, apportant de Constantinople la déposition du vassal que son fils tenait assiégé et la nomination d’un autre régent. Malgré le peu de forces dont ce dernier disposait et l’état d’indépendance effective où le pays se trouvait à l’égard de la Porte, les Tripolitains, las de la guerre civile, laissèrent le nouveau venu s’installer dans la ville, et Ali Karamanli s’enfuit à Tunis. Le malheur réconcilia ses deux fils ; l’usurpateur, auquel le Sultan ne prêtait qu’un appui moral, fut assiégé dans Tripoli par Ahmed et Yousef réunis, et la dynastie des Karamanlis revint sur l’eau pour un bout de temps.

Yousef Pacha, qui eut un règne long et brillant, fut le dernier souverain de sa lignée. Ce fut sous lui que se produisit l’inextricable confusion où la tribu arabe des Oulad Sliman joua un rôle si prépondérant (1830-1831). L’abdication de Yousef fut suivie d’une série de compétitions qui amena la fin définitive de la dynastie. Les Tripolitains s’étant adressés à la Sublime-Porte pour la prier de rétablir l’ordre dans le pays, le Sultan saisit cette occasion de réduire le territoire en province turque. L’un des prétendants avait pris la fuite, et l’on n’en entendit plus parler ; l’autre fut conduit à Constantinople où il termina ses jours, si bien que, sans qu’on eût besoin du moindre déploiement de force, le commissaire du Grand-Seigneur s’installa dans la ville, en qualité de Vâli ou Gouverneur général. Depuis lors, les destinées de la Régence avaient été conduites par une longue série d’administrateurs semblables, et Ali-Rîza n’était ni le plus inintelligent ni le plus mauvais.

Moins attrayantes encore furent les visites que nous fîmes aux étoiles de seconde ou de troisième grandeur, tels que le Mouain ou adjoint du pacha (autrement dit le vice-gouverneur), le Defterdâr ou Trésorier, deux fonctionnaires qui, hiérarchiquement, sont au-dessus du Bourgmestre, puis des sous-gouverneurs de provinces qui se trouvaient d’aventure dans la capitale, et enfin le commandant des quelques milliers d’hommes dont se compose l’armée tripolitaine.

Notre connaissance la plus intéressante était, à coup sûr, mademoiselle Alexandrine Tinne, née à la Haye le 17 octobre 1834, et qui avait déjà fait du bruit par ses voyages dans la région du haut Nil. Des possessions algériennes, elle avait essayé vainement de pénétrer[33] au sud chez les Touaregs, et, peu de temps avant mon arrivée, elle était venue à Tripoli avec une suite nombreuse, à dessein de pousser vers le Fezzan et au delà. Je ressentis tout de suite, je l’avoue, une sorte de respect craintif pour une femme qui avait donné tant de preuves d’énergie et de volonté, amassé déjà un tel trésor d’expérience, et qui, en dépit des pertes douloureuses qu’elle avait éprouvées dans ses dernières excursions[7], montrait une opiniâtreté si tenace et s’apprêtait résolument à poursuivre l’accomplissement de ses visées. L’entrevue que j’eus avec elle à Tripoli ne fut pas de nature à modifier en moi ce sentiment. Sa physionomie noble, et froide d’apparence, ses manières pleines de distinction et de réserve étaient faites pour détromper agréablement quiconque, ne jugeant cette personne que sur une carrière d’aventures qui est d’ordinaire le lot exclusif des hommes, eût été porté à se la représenter sous l’aspect d’une virago bien émancipée. J’ajouterai que, d’un autre côté, l’extérieur de la dame, tel que je le dépeins, n’était point fait, à première vue du moins, pour vous trop échauffer.

Sa suite se composait de deux marins hollandais, Kes Oostmans et Ary Jacobse, de quelques nègres du haut Nil qui lui appartenaient, de femmes algériennes, d’Arabes de Tunis et d’Alger, de plusieurs esclaves nègres affranchis, qui espéraient pouvoir sous sa protection regagner leur patrie, et d’Adolphe Krause, un jeune Allemand qui, par enthousiasme pour les explorations africaines, avait quitté le gymnase de sa ville natale et commencé par Tripoli sa visite au mystérieux continent. La ville était remplie de la gloire de la voyageuse, et déjà on ne la désignait plus que sous ce nom de Bent-el-Rê (fille de roi), qu’elle devait conserver jusqu’à son trépas si tragique. Cependant, l’étendue des ressources de mademoiselle Tinne et l’importance de son escorte ne me rendant pas absolument désirable une pérégrination en commun avec elle jusqu’à Mourzouk, but de notre première étape, je lui laissai prendre les devants, et d’autant plus volontiers que la sécurité complète qui régnait dans toute la Tripolitaine me permettait de voyager seul.

Pour en revenir à mes apprêts de départ, j’accompagnai jusqu’au marché mon Gatrounois Mohammed, lorsqu’il alla y acheter les divers ustensiles qui nous manquaient. La monnaie circulante[34] est la piastre turque (Ghirsch)[8], qui représente deux pièces de 20 paras, et qui, vingtuplée, fait un Mahaboub ; ensuite vient le thaler de 5 francs, qui vaut en moyenne 23 piastres turques, puis le thaler autrichien de Marie-Thérèse (Abou Teïr, ou le Père à l’Oiseau, ainsi nommé de l’aigle double qu’il offre à sa face). Cette dernière pièce a aussi, au cours, une valeur de 23 à 25 piastres turques. Une autre monnaie qui lui fait avec succès concurrence, c’est le thaler espagnol, dit le Père aux colonnes, à cause des colonnes d’Hercule qu’elle porte à l’avers. Pour les Arabes, qui avaient cru y voir des canons, c’est l’Abou Medfa, ou le Père aux canons. Deux piastres turques et demie, c’est-à-dire cinq Abou Aschrin[9], forment la piastre arabe ou Ghirsch el-Arabi ; trois piastres turques, ou 6 pièces de 20 paras, s’appellent Sebili.

Le soir venu, nos affaires et nos visites faites, nous retournions à la petite villa de M. Rossi, où nous restâmes attablés fort tard à boire du vin allemand ou de la bière, pendant que Gerhard Rohlfs nous racontait mille scènes de sa vie de voyages, et m’initiait aux personnes et aux choses du monde nouveau où j’allais désormais exclusivement vivre. Je puis dire que ces soirées solitaires et champêtres comptent parmi les plus agréables de mon existence.

Enfin, tout se trouva prêt pour le départ. Ali Riza m’avait remis une lettre de recommandation (Firman) ouverte, et fort tiède d’ailleurs, pour les autorités locales, et donné comme escorte officielle un gendarme (Dabdti) nommé Milâd Abêja. Le matin du 17 février, on chargea mes chameaux, au nombre de huit, car, jusqu’à la première station principale, Beni Oulid, j’en avais loué deux en sus, dont les conducteurs devaient en même temps nous servir de guides. Je me serais volontiers procuré un cheval ; mais le supplément de dépense que le transport d’eau et d’orge m’eût occasionné m’obligea de renoncer à ce luxe, et je résolus de me contenter de mes organes de locomotion naturels et de mon « vaisseau du Désert ».

Le plus robuste des chameaux portait, d’un côté, l’énorme coffre contenant le trône en velours cramoisi, au dossier et aux pieds richement dorés, qui était destiné au souverain du Bornou, et, de l’autre, les portraits de grandeur naturelle du roi Guillaume, de la reine Augusta et du prince héritier. Ce qui gênait le plus l’animal, c’était moins le poids du faix que le défaut d’équilibre[35] entre ses deux parties. Le chameau ne s’accommode pas volontiers d’une charge qui retombe à droite ou à gauche, qui lui touche les jambes de devant ou de derrière ; il aime mieux porter un quintal de plus, et que les pièces du bagage s’équilibrent de chaque côté de sa bosse. Une seconde bête avait sur son dos les fusils à aiguille, avec leur quantité voulue de munitions, puis, pacifiquement adjoint à ces armes, un stock d’écrits saints en arabe qu’un Anglais, M. Robert Arthington, de Leeds, nous avait priés de prendre avec nous. Une troisième reçut le reste des présents, savoir : une pendule de bronze, une montre en or avec sa chaîne, une longue-vue binoculaire, une demi-douzaine de montres en argent ordinaires, un double service à thé argenté, quelques pièces de soie et de velours, une livre d’huile de rose pure, un poids égal d’essence de géranium commune, des rosaires, des bracelets, des colliers de corail, douze burnous de velours, du drap, des étoffes en fine laine de Tunis, des tarbouchs tunisiens, et un harmonium qui avait déjà servi à charmer nos soirées solitaires de la Meschija. Deux autres animaux portaient nos propres bagages en livres, instruments, habits et médicaments, charge à laquelle devait, en cas de besoin, s’ajouter celle de ma propre personne ; deux autres encore, des provisions de bouche, la vaisselle, la tente et divers ustensiles ; le dernier enfin avait pour mission de véhiculer l’eau.

Pour les longs voyages, le poids imposé aux chameaux du pays ne doit point dépasser trois ou quatre quintaux. Peut-être en général est-il préférable, quand on va de Tripoli au Fezzan, de louer des bêtes en chemin, celles qui proviennent de la région plate du littoral n’étant pas très prisées, et ne valant pas, à beaucoup près, pour la vigueur et l’énergie, les chameaux originaires des hauts territoires quelque peu herbus de Sokna, du Djebel Haroudch, des districts habités par les Ourfillas, les Abou-Sef et autres tribus. Quoique les miens et leurs semblables à Tripoli payassent fort de mine, on doutait avec raison dès Sokna qu’ils pussent aller jusqu’au Bornou. Ajoutez à cela que ces animaux sont excessivement sensibles au changement de climat. Le chameau méridional de Mohammed par exemple, qui, bien que vieux, était un superbe échantillon de son espèce, avait déjà beaucoup souffert du mois d’hiver qu’il avait passé à Tripoli, et on n’avait pu qu’à grand’peine le soutenir en le nourrissant quotidiennement d’orge. Ce vénérable fils du désert avait beau s’avancer fièrement sans bagages, dominant de haut la plèbe de ses camarades, on voyait que ses membres étaient engourdis,[36] et l’on eut de bonne heure l’appréhension qu’il ne pût achever la première étape et qu’il fût condamné à finir ses jours au milieu de la route, loin de sa patrie.

Sortis de Tripoli par la porte sud, nous allâmes camper à une demi-lieue de là sous un charmant bouquet de mûriers, d’oliviers et d’orangers, où Frédéric Warrington, ce guide devenu historique de tous les voyageurs européens qui s’enfoncent par ce côté en Afrique (il avait consenti à m’escorter, moi aussi, durant quelques journées de marche), avait déjà dressé sa tente, et où devait se faire solennellement le branle-bas de départ. Ce fut là que vinrent prendre congé de nous, qui à cheval, qui à âne, les principaux membres de la colonie européenne, la fleur des deux sexes de la société. On banqueta, on causa, on dansa sur l’herbe. Le photographe berlinois fixa l’image de ce joyeux rassemblement international ; puis, au soleil couchant, je me retrouvai seul, avec mes pensées, mes impressions, mes souvenirs et mes espérances, au milieu d’un monde étranger.

En proie à ce bouillonnement intérieur, je me promenai longtemps en silence devant ma tente, tout en regardant au loin le groupe étrange des chameaux qui, attachés par les articulations des genoux et des pieds, se livraient avec un grincement régulier de mâchoires au travail de la remastication. Une chienne de garde arabe, du nom de Feida, achetée seulement de la veille, s’acquittait déjà de son office de custode, bien qu’elle ne se fût encore liée d’amitié avec aucun de nous. Ali et Sa’ad ne tardèrent pas à s’endormir l’un et l’autre, du sommeil de la jeunesse insouciante et pleine de santé ; Mohammed, lui, s’administra encore mainte chique de tabac additionnée de grains de natron qu’il mâchait avec ses reliefs de dents, puis, après avoir à plusieurs reprises jeté un regard expérimenté et scrutateur sur les chameaux et la tente, il releva par dessus sa tête le capuchon de son riche et épais burnous à raies, et s’abandonna au sommeil du juste.

Morne fut la nuit qui succéda à cette journée de gaîté et de bruit, et que devaient suivre des journées encore plus mornes et plus solitaires. Le sommeil ne voulait pas venir. Me trouvant trop à l’étroit dans ma tente, je m’enroulai au dehors dans mes chaudes couvertures de Tunis, et j’employai cette belle nuit à rêver. Les images du passé se confondaient en moi avec celles du présent, et les sites de l’Allemagne du Nord avec ceux de la côte africaine. La puissante Carthage, l’Afrique romaine, la riche Cyrénaïque, chrétiens et Turcs, nègres et Vandales, Garamantes et Arabes,[37] Berbères et antiques Égyptiens, dansaient dans ma cervelle une sorte de sarabande fantastique. Les destinées de ces pays se déroulaient devant moi avec toutes leurs péripéties, et je songeais au temps où, sur les bancs pédantesques de l’école, j’avais tant de fois regretté de ne pouvoir substituer au fatras de dates que j’essayais de fourrer dans ma mémoire réfractaire, une expérience personnelle et vivante de ce drame historique. Peu à peu cependant, les tableaux devinrent plus confus ; ils se brouillèrent de plus en plus, et finirent par sombrer au matin dans les ténèbres d’un profond sommeil.

A l’aurore, Gerhard Rohlfs et M. Rossi vinrent me faire leurs adieux définitifs ; les chameaux furent chargés, la tente fut pliée, et l’on échangea sans mot dire la dernière poignée de main. Je montai sur mon « vaisseau du désert », et je m’engageai, silencieux et grave, par la plaine de sable, avec une pensée mélancolique pour ce que je quittais, pour les êtres aimés et vénérés qui étaient là-bas dans ma patrie, et que j’allais être si longtemps sans revoir, à supposer même que je les revisse jamais, mais aussi avec la douce espérance d’un heureux retour et le ferme propos de consacrer à mon entreprise, autant qu’il était en moi, toutes mes énergies physiques, intellectuelles et morales.

Si j’avais su alors que mon destin devait me retenir si longtemps dans les régions inconnues du mystérieux continent, aurais-je eu vraiment le courage de me mettre en route ? Cinq années et plus d’un complet isolement moral, au milieu des plus dures privations, dans le renoncement le plus pénible, sous le coup de maux et de dangers effroyables, c’est plus que n’en aime à risquer même l’enthousiasme le plus exalté. Plus tard, il est vrai, loin du train fiévreux de la vie européenne et de ses jouissances de toutes sortes, on apprend à juger autrement du temps et de l’espace, on devient plus modeste dans ses visées, plus tenace dans l’exécution de ses plans, et l’on acquiert le secret de souffrir et de persévérer. L’élasticité du corps, la force de résister aux fatigues et aux maladies, le don de savoir se mettre en rapports avec des gens de toutes sortes au milieu d’un monde qui vous est étranger, telles sont les conditions indispensables à quiconque entreprend un voyage de découverte ; la patience surtout, voilà en quoi gît le secret de la réussite ; malheureusement, c’est une vertu qu’il n’est pas toujours facile d’exercer, et, pour mon compte, ce ne devait être qu’au prix de bien des luttes pénibles que je devais apprendre à me débrouiller au milieu de l’imbécillité ou de l’incertitude de mon entourage.


[38]A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE)


CHAPITRE II

De Tripoli à Beni-Oulid. — Halte à Sokna. — Aspect de cette partie du désert. — Entrée dans le Fezzan. — Le chameau-poste. — Sur la serir Ben Afien. — Les oasis de Semnou, Temenhint et Sebha. — Le lakbi. — Dernière étape.

I

Il existe deux routes pour aller de Tripoli à Mourzouk, capitale du Fezzan : la plus courte, par Ghârian et Misda, file presque directement au sud, pour se diviser plus loin en deux embranchements, l’un à droite, par lequel ont passé Richardson, Barth et Overweg, l’autre à gauche, qu’a pris Gerhard Rohlfs. La seconde route, plus longue, infléchit beaucoup plus à l’est, principalement dans sa section initiale, et nous en devons surtout la connaissance à Lyon, Vogel et Duveyrier. Malgré ses circuits considérables, c’est celle-ci qui est le vrai chemin de la poste et des caravanes, attendu qu’elle est bien mieux pourvue d’eau et qu’on y trouve à souhait des stations d’arrêt, d’abord, dans les centres de population de Beni-Oulid, de Bou Nedcheim, de Sokna, puis dans les oasis du Fezzan. Le trajet par cette voie est généralement d’une trentaine de jours ; par celle de l’ouest, il n’est que de vingt et un ; mais l’absence de villes et de villages et la grande étendue des espaces dénués d’eau détournent les caravanes de ce dernier itinéraire. Ajoutez que les stations situées sur la route de l’est présentent une sécurité qui, abstraction faite des facilités de ravitaillement, contribue encore à y attirer le plus gros du transit.

Ce fut aussi par cette route que, le 18 février 1869 au matin, se[39] dirigea notre petite colonne. Passant à la lisière sud de la Meschija et devant le mausolée d’Ahmed el-Masri, nous entrâmes dans la zone sablonneuse qui confine immédiatement aux jardins de la ville et semble progresser lentement vers le nord. Cette zone n’est tout d’abord qu’une arène meuble, entrecoupée de bandes de terrain plus ferme, avec des traînées de sel efflorescent comme il s’en rencontre tant au nord de l’Afrique, et qui, lorsque l’eau abonde, deviennent autant de marais salants (sebchas). Elle présente ensuite une agglomération compacte de collines de sable, arrondies et d’une faible altitude. Au centre de cette zone déserte, dont l’étendue est d’environ quatre heures de chameau, c’est-à-dire de 16 kilomètres, se trouve un pauvre pâtis, au milieu duquel une source (aïn) forme un petit étang, et où, grâce à quelques oliviers et dattiers, vit misérablement un maigre noyau de population. Plus loin, on rencontre une fontaine (bîr) qui donne une eau excellente ; le forage en est dû à l’initiative bienfaisante d’un marchand tripolitain, nommé Zelkellaï.

Au sortir de cette région sablonneuse, qui s’appelle Djedrat el-Djellâba, autrement dit Limite des négociants qui importent, nous traversâmes un terrain un peu plus fertile, et, après six heures de marche vers le sud-est, nous campâmes dans le district de Tobrâs, où la petite tribu des Akâras trouve à faire paître ses quelques moutons et à récolter ce qui lui est essentiel.

Le jour suivant, nous poussâmes à 16 kilomètres plus au sud, au travers d’une plaine bien cultivée, où un sable riche en humus produit de l’orge et du froment, et nous gîtâmes sur un gras pacage, dans le voisinage sacro-saint de la koubba Sîdî es-Sâjah. Un curateur des droits du Saint défunt ou Hâres el-Okla (gardien de la taxe) levait sur les habitants d’alentour les offrandes destinées à la koubba, et gagnait ainsi tant bien que mal sa vie.

Pendant notre courte marche, nous avions eu en vue à l’est, par un ciel serein, la contrée montagneuse de Mesellâta, au sud-ouest, les monts (djebel) Ghârian, au sud et au sud-est, ceux de Tarhouna.

Dans la matinée du 20 février, nous nous acheminâmes vers ces derniers, d’abord par de maigres herbages, puis par le lit de l’oued[10] es-Samar. Celui-ci, qui court du nord au sud, n’a qu’une largeur d’environ 100 pas, mais ses berges de 4 à 5 mètres de hauteur indiquent quelle quantité d’eau lui arrive parfois[40] des montagnes. Des citernes qui se trouvent de place en place dans son lit, et dont la baie supérieure est pourvue d’une fermeture, servent à recueillir et à conserver son onde éphémère ; à la solidité et au soin qui ont présidé à leur construction, on voit qu’elles datent de temps plus prospères. Ayant ensuite traversé une plaine fertile, avec de superbes pâturages et de vastes cultures, propriété de la tribu des Hamâdât, nous pénétrâmes dans le relief montagneux par le cours de l’oued Melrha, affluent pluvial de l’oued es-Samar. Nous nous élevâmes lentement, en marchant tour à tour dans son lit caillouteux ou bien sur les rochers de ses rives, non sans remarquer çà et là de vieux restes de ponts et de digues ; puis, après un trajet de huit heures dans la direction générale du sud-est, nous fîmes un moment halte près du point de naissance de la dépression. Trois fontaines occupaient le milieu de l’étroit vallon ; tout alentour, de nombreux vestiges de constructions et les ruines d’un grand castel romain annonçaient qu’il y avait eu là autrefois un centre important de population.

Bientôt après nous eûmes atteint le point culminant des monts Tarhouna : c’est une vaste plaine ondulée, avec des pâtis entremêlés de quelques champs d’orge, propriété indivise des Oulâd Yousef et des Serâdna. De nombreuses tentes de Bédouins et des troupes considérables de moutons indiquaient que ce district, comparé à celui que nous venions de parcourir, était assez peuplé et prospère. Au bout de quelques heures, il est vrai, toujours dans la direction du sud-sud-est, le paysage perdit son caractère de fertilité, pour devenir pierreux et sableux. Au loin, à notre droite, sur une hauteur conique au pied de laquelle courait l’oued el-Kemm, se dressait encore un château romain, qui ne cessa de dominer l’horizon jusqu’au moment où nous descendîmes dans l’oued Tenziva. Là, nous retrouvâmes des herbes fourragères du genre chardon, dont nos chameaux furent fort alléchés. Franchissant ensuite une croupe de collines qui formait barrière au sud-est, nous débouchâmes dans une spacieuse vallée, étendue d’ouest en est, et à laquelle de vastes champs d’orge et la présence de troupeaux donnaient un aspect animé qui nous fit grand plaisir. C’était celle de l’oued el-Akrabija. Nous y dressâmes notre tente, après une marche de 7 heures.

Le lendemain, nous gagnâmes la vaste et fertile vallée de l’oued Maader, dont les tribus d’alentour utilisent en commun les pâtis, et où, chaque année, le gouvernement de la Régence envoie au vert ses chevaux de cavalerie. Là encore apparaissent de toutes[41] parts dans la plaine des restes de murailles, de constructions, de digues romaines, puis, sur les hauteurs, des ruines de castels.

Dans la vallée suivante, l’oued Oukirré, séparée également de la précédente par une ligne de collines, nous rencontrâmes pour la première fois une abondante végétation de pistachiers. De l’éminence qui se trouve entre elle et la dépression voisine, l’oued el-Darbouk, nous aperçûmes au loin dans l’ouest les montagnes de Ghârian, en deçà, dans la même direction, les monts Halêjin, et, au nord-est, à côté l’un de l’autre, les deux Tarfout[11].

C’était le lendemain 23 février, notre sixième journée de marche, que nous devions achever, en atteignant Beni Oulid, la première grande étape de notre voyage. La région que nous traversâmes ce jour-là, au prix d’un pénible trajet de huit heures, allait de plus en plus se dépouillant du caractère de fertilité relative que nous avaient offert les monts Tarhouna. Ce n’étaient que hauteurs pierreuses ou plaines nues, entrecoupées d’innombrables et plates dépressions. Celles-ci, sans aller jusqu’à constituer des oueds, n’en reçoivent pas moins, dans les années où il pleut beaucoup, quelques eaux courantes ; leur sol de sable et d’argile est ensuite transformé en cultures, et ces terrains portent alors le nom générique de Schetejib. La plupart ont conservé du temps jadis des digues de pierre qui servent à recueillir et à distribuer les eaux. A l’époque de notre passage, par suite de plusieurs années d’une sécheresse extraordinaire, ces schetejibs n’offraient pas grande trace d’animation ni de culture. Dans quelques-unes seulement il y avait de l’orge, et tout l’effort de la nature s’y bornait à une production de sparte[12], de chardons, d’épines et de pistachiers.

De l’oued el-Halfawi nous passâmes, toujours marchant au sud-sud-est, dans le bassin de l’oued Rhalaboun, lequel appartient au système de l’oued Merdoum, ainsi que semble s’appeler de son nom propre le cours d’eau de Beni Oulid ; de là nous arrivâmes sur un haut plateau désert et pierreux, que nous ne devions plus quitter jusqu’au terme de notre étape.

Au bout de la cinquième heure de marche nous aperçûmes d’en haut devant nous le Kasr de Beni Oulid, tandis qu’au sud-ouest l’horizon était clos par les montagnes qui rejoignent celles de[42] Ghârian. Il nous fallut cependant encore beaucoup peiner avant d’atteindre la belle et large vallée de l’oued Merdoum. Enfin, nous y arrivâmes, et là, un petit bois d’oliviers — les plus beaux arbres de cette essence que j’aie jamais vus — nous offrit un délicieux abri pour camper. Notre première étape se trouvait donc achevée ; nous allions laisser nos chameaux de louage pour en prendre de nouveaux, et nous procurer en même temps un supplément d’outres et un peu d’huile pour faire la cuisine.

II

Bien que j’eusse lieu d’être satisfait du début de mon voyage, et que tout se fût passé sans encombre, j’étais néanmoins bien aise de goûter un jour entier de repos. Sans en rien dire à personne, j’étais obligé de m’avouer à moi-même que la dernière section du trajet m’avait horriblement fatigué. Pour m’exercer, j’avais tenu à n’aller que sur mes plantes et, j’étais, de fait, un bon marcheur ; mais les aspérités du terrain rocailleux que nous avions eu à franchir durant ce dernier jour m’avaient mis les pieds en mauvais état. Fort heureusement, la saison se prêtait à ces exercices, et, le matin, c’était tout plaisir. La température, avant le lever du soleil, n’avait jamais excédé 6 degrés centigrades, et quoiqu’à midi il nous en coûtât quelques gouttes de sueur, le maximum de chaleur que nous avions eu à supporter par un ciel clair, avec une légère brise du sud, à notre arrivée dans la vallée de Beni Oulid, n’avait été que de 27 degrés 7 dixièmes.

D’après de minutieux calculs, la vitesse de notre caravane avait été de trois kilomètres et demi à l’heure dans les districts où les chameaux avaient trouvé à brouter des herbes le long du chemin, de quatre kilomètres là où ils n’avaient pas eu occasion de le faire, et de plus encore, toutes les fois que le terrain avait été favorable, et que rien ne nous avait retardés. Par la suite, j’ai fréquemment renouvelé ces calculs, et je suis toujours arrivé au même résultat. On obtient toutefois une célérité un peu supérieure dans les pays où il est d’usage d’attacher la tête de chaque chameau à la queue de celui qui le précède, de manière à empêcher ces bêtes, toujours portées à muser en route, de faire aucun écart de côté.

La vallée de Beni Oulid court avec d’innombrables sinuosités dans la direction de l’ouest à l’est ; au point où nous étions campés,[43] sa largeur est de sept cents pas environ. A quelques lieues plus à l’est, elle reçoit l’oued Temâsilé ; une journée de marche plus à l’est encore, l’oued Sôfedjin, et, bientôt après, elle débouche dans la Grande Syrte. Sur la hauteur escarpée qui en forme l’encaissement sud, se dresse le castel turc, qu’occupent le Moudir ou chef de district, le secrétaire du gouvernement et la garnison, composée de cinquante hommes sous les ordres d’un capitaine. Sur l’éminence nord, moins abrupte, se trouve le château arabe de Serrâr, désigné sous le nom générique de Kasba ; cet édifice, à demi détruit, mais que l’excellence de son ciment a préservé d’un complet anéantissement, rappelle des grandeurs passées et aussi mainte sanglante bataille ; depuis toutefois que l’aventureux chef arabe Abd el-Dschîl, cheik des Oulâd Sliman, a vainement tenté d’y résister aux Turcs, il s’en est allé lentement en débris.

Les plantations de la vallée, qui s’étendent sur quatre heures de chemin, renferment quatre mille oliviers, où se mêlent çà et là des figuiers et aussi des pruniers ; on y trouve en outre l’espèce d’acacia qu’on appelle au désert acacia sajal et des bouquets de tamarix (Tamarix articulata). Tout cela est la propriété des villages et hameaux disséminés au nombre de quarante-cinq des deux côtés de l’oued. Dans les années fertiles où les eaux abondent, il arrive parfois que celui-ci y coule à pleins bords, interceptant toute communication d’une rive à l’autre, et mugissant, quelques jours durant, comme un fleuve torrentueux ; mais, à l’époque de mon passage, il y avait déjà quatre années que l’hiver n’avait pas donné son contingent de pluies ordinaire : ce qui avait entraîné une misère générale ; beaucoup d’habitants s’étaient éparpillés par toute la région, afin d’y trouver à subsister n’importe comment, et la cherté était telle, que, pour une quantité de paille égale à la charge d’un âne, je dus payer une somme représentant 8 fr. 10.

Le lendemain, 25 février, nous reprîmes notre route dans la direction du sud-est, au travers du même plateau désert et pierreux sur lequel nous avions cheminé dans les derniers jours. Après avoir passé un demi-oued, le Schetêjib es-Souweda, puis divers oueds s’embranchant l’un dans l’autre, et où il y avait encore çà et là des ruines de forteresses romaines (kasr el’-Alka), nous fîmes halte, au bout de neuf heures, sur la rive nord du Sôfedjin, dans une plaine qui a été autrefois le théâtre de sanglants combats entre les tribus adverses des Oulâd Sliman et des Tarhouna. Le 26, j’aperçus pour la première fois la tartout (Cynomorium coccineum),[44] plante parasite dont l’épi en forme de massue est garni d’innombrables fleurs rouges, et dont on mange la longue racine charnue. Quatre jours après, le 1er mars, nous franchîmes l’oued Bei, pour atteindre le lendemain Bou Nedcheïm, la localité la plus septentrionale de la province du Fezzan. Ce n’est qu’un hameau de 200 âmes, appartenant à la tribu des Ourfillas, et composé de quelques huttes au pied d’un castel ruineux et abandonné. A ce point de notre trajet, nous commençâmes d’être fort gênés par un vent violent qui soulevait d’immenses tourbillons de sable et souvent nous faisait perdre le chemin. Le pays devenait en même temps de plus en plus monotone et aride. Nous ne retrouvâmes un instant la végétation qu’en traversant une chaîne de hauteurs où paissaient une variété de chameaux au corps charnu et d’une musculature très puissante qui jouissent d’un renom particulier dans le pays. Enfin, au fur et à mesure que nous approchions de Sokna, des traces de culture et d’animation reparurent.

La plaine de Sokna, qui va s’élevant peu à peu vers l’ouest jusqu’à la haute région déserte des hamadas el-Hamra, en embrassant du côté opposé les petites oasis de Hoûn et de Waddan, est désignée sous le nom d’El-Djofra. Elle est formée d’un sable calcaire mêlé d’argile, où l’on trouve aussi du sel et du gypse, et sillonnée de nombreux oueds plus ou moins importants. La ville de Sokna, quoique fort déchue, à ce qu’affirment ses habitants, compte encore environ trois mille âmes. Elle présente un heptagone allongé, dont la face la plus développée regarde l’ouest ; les murailles en sont flanquées de trente-trois bastions et percées de sept portes en bois de palmier. Il y a dans la ville cinq mosquées, dont deux ornées de minarets fort modestes, et trois écoles primaires (medresa). Sur le tout plane un gigantesque castel en ruines du haut duquel on a un coup d’œil magnifique sur toute la contrée : vers l’ouest, à une demi-journée de marche environ, se dessine le relief des monts Kannâsa ; au nord-ouest, entre ceux-ci et le massif de Târ, se dresse isolément le Machrik ; puis, circulairement du sud à l’est, en deçà des Montagnes-Noires qui ferment l’horizon, on aperçoit d’autres sommités dont les principales sont le groupe des monts Filki.

Par son aspect, la ville forme transition entre les petits centres de population voisins de la côte septentrionale et les localités du Fezzan. La pierre y est, dans les constructions, d’un emploi encore assez fréquent, comparativement à ce qu’on voit au sud ; mais l’usage de la terre argileuse séchée au soleil et[45] celui de l’informe brique crue y dominent beaucoup plus qu’au nord, et déjà le dattier à la fibre racheuse intervient comme élément de bâtisse, bien que la proximité de Tripoli permette encore de tirer de cette dernière ville, pour les besoins de la vie domestique, bon nombre d’ustensiles en bois. Les habitants, en leur qualité de Berbères, apportent manifestement un grand soin à la culture de leurs jardins. La pluie est, à cet égard, un facteur sur lequel ils n’ont pas le droit de compter ; elle ne tombe ici que très rarement ; l’hiver précédent par exemple, il n’avait plu que quatre fois, et d’une façon presque insignifiante : mais, comme presque partout, en forant le sol à cinq mètres au plus de profondeur, on rencontre l’eau, l’irrigation se fait au moyen de puits dont la manivelle est mue par des ânes. Les jardins sont divisés à cet effet en de petits carrés endigués entre lesquels circulent des canaux gypsés, de sorte qu’il suffit d’ouvrir et de fermer alternativement les diverses digues pour que chaque carré soit, une fois la semaine pour le moins, submergé tout un jour. Ajoutons que dans les jardins situés à l’est de la ville on trouve, à sept toises sous terre, une onde tiède fort prisée pour les besoins de l’arrosage. On cultive dans ces jardins de l’orge, du froment, dont les grands épis pleins étaient, lors de notre passage, tout près de leur point de maturité, puis, un peu plus tard, du sorgho (dourra) et du douchn (Penicillaria) qu’on sème de la fin de l’été à l’arrière-automne. On y récolte aussi du trèfle, des radis, des tomates, des fèves, et, outre les dattes, mais pourtant en quantité moindre, des abricots, des pêches, des grenades, des figues, des amandes ; j’y ai même vu deux pommiers d’assez bonne mine.

La faune locale offre peu d’importance. Chameaux, ânes et chèvres forment le gros du bétail domestique ; quant aux chevaux et aux bœufs, il n’en existe que des échantillons rarissimes. En fait de gibier à courre, il y a des gazelles, des lièvres, des renards, et encore en fort petit nombre.

Puits d’arrosage dans la Tripolitaine.

Bien m’en prit d’avoir visité dès le jour de mon arrivée la ville et ses jardins, car, le soir même, il s’éleva un violent vent du sud qui persista, sans diminuer d’intensité, pendant toute la journée du lendemain (10 mars), et qui assombrit tellement l’atmosphère, qu’on n’y voyait plus clair à deux pas. La poussière et l’excès de la chaleur, — à deux heures de l’après-midi, le mercure monta jusqu’à 43 degrés centigrades, — rendaient presque tout mouvement impossible : le soir seulement, le vent s’étant un peu calmé, on put manger, causer et regarder un peu autour de soi, sans[46] avoir la bouche et les yeux tout pleins de sable ; mais, le jour suivant, l’ouragan recommença, ce qui fut cause que notre départ dut être retardé de vingt-quatre heures. Les autorités de la ville ne laissèrent pas, durant notre séjour, de nous traiter de leur mieux, et, bien qu’il n’y eût pas encore un mois que nous avions rompu avec les délices matérielles d’une grande ville, ce fut pour nous un régal singulier que de nous repaître de viande et surtout[47] de beau pain de froment. Je me fis cuire une petite provision de pain pour la suite du voyage, et j’achetai en outre un pot de ce beurre fluide que les Arabes gardent exclusivement pour manger, et qui, une fois fondu, se conserve comme on veut.

Jardiniers tripolitains.

Le 12, nous nous remîmes en route avec deux bons chameaux de louage tout frais, et, longeant une colline couverte de palmiers, nous nous dirigeâmes au sud-ouest, au travers d’une plaine sillonnée[48] par un demi-oued dont on voyait de temps à autre émerger de la poussière la verte bordure arborescente. Entre les Montagnes Noires et les hauteurs qui dessinaient une ligne arquée le long de notre chemin se creuse une sorte d’encaissement où se réunissent, avant de déboucher dans la plaine de Sokna, tous les cours d’eau temporaires venus du sud, de l’ouest et de l’est. Au sortir de ce vallon que l’on appelle el-Melâtri, c’est-à-dire le Val collecteur, nous entrâmes dans un défilé sinueux dont l’escalade nous prit plusieurs heures, et nous campâmes sous un magnifique acacia sajal, près du bir Godefa. Cette fontaine, qui renferme une eau excellente, se trouve dans un val encaissé, à 500 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, et à près de 200 au dessus de la plaine de Sokna. Ce creux profond débouche à l’ouest dans la vallée d’El-Maurid, que nous suivîmes jusqu’à un col au delà duquel nous reprîmes notre direction au sud-sud-ouest. Bientôt après, par le chemin des sources (Tarik-el-Tittavin), nous pénétrâmes dans le Fezzan proprement dit, et parvînmes au point culminant de la passe (700 mètres d’altitude) d’où nous jouîmes d’une vaste perspective sur les Montagnes-Noires. Le lendemain matin, par une température de 4 degrés seulement, au lever du soleil, nous rencontrâmes le chameau-poste de Mourzouk.

Ce chameau-poste, qui part une fois par semaine de Tripoli et de Mourzouk, accomplissant en huit jours un trajet qui prend au moins le double de temps aux voyageurs ordinaires, est un des rares bienfaits dont le gouvernement turc a doté le pays. Avec les chameaux de course bien dressés des Touaregs (meharis), la durée du trajet pourrait être encore sensiblement réduite ; mais il y aurait lieu de craindre que ces précieuses bêtes ne fussent pas en état de résister aux influences du climat. A chaque station importante, on tient prêts à heure fixe les animaux de rechange, et le chef de l’administration ôte du sac à dépêches fermé, dont il possède une clef, les lettres qui sont pour lui et pour son district. C’est au courrier qu’incombe, moyennant une indemnité, le soin des paquets. Je reçus plus tard, par son intermédiaire, des caisses considérables qui m’étaient expédiées de Tripoli.

Plus loin, près de l’oued Ghanen, nous croisâmes une petite caravane d’esclaves en fort bon état, avec les maîtres desquels nous échangeâmes quelques paroles ; puis nous arrivâmes à l’oued Finker : là, dit-on, un philanthrope, animé d’un rare amour du bien public, entreprit d’éterniser son nom par la construction d’une fontaine ; après un long travail, on venait de trouver l’eau,[49] quand, voulant s’assurer du résultat par ses yeux, il tomba dans le trou et y périt. On l’enterra tout près de là sous un acacia sajal ; mais la fontaine resta inachevée.

Le 15, les derniers contours des Montagnes-Noires s’étant effacés à l’horizon, nous entrâmes sur une immense plaine montante, à laquelle la présence de nombreux petits fragments de fer noir donnait une teinte tout à fait sombre ; c’est la Maiteba Soda, ou Maiteba Noire, à laquelle succède un autre plateau, qui, de la couleur de sa roche, prend le nom de Maiteba Rouge. Ensuite, toujours cheminant vers l’ouest, nous atteignîmes la vaste serir Ben Afïen, qui, développée sur cinq lieues au moins de distance devant nous, surpassait par sa grandiose uniformité toutes les plaines du même genre que nous avions vues jusque-là. Nulle part, de quelque côté que l’œil se fixât, on n’y apercevait une ombre de vie : c’était l’image absolue du vide et de l’immensité. Certes, ici plus que n’importe où, on a conscience de sa petitesse et de son abandon ; et ici cependant plus que n’importe où, quand il s’agit d’entrer en lutte avec ce monde solitaire et inanimé, qui semble s’étendre presque à l’infini, on sent son énergie croître avec son courage. C’est le propre des courses au désert de rendre l’homme sérieux et méditatif ; les fils du désert, par excellence, les Touaregs et les Toubous, dont la vie entière se passe dans un combat solitaire contre l’interminable monotonie de l’espace, ont une physionomie presque sombre où l’insouciance et l’enjouement ne peuvent guère trouver place. Ajoutons que cette sorte d’oppression recueillie qu’on doit à la sublimité du spectacle fut encore augmentée en nous par une nouvelle tourmente de sable qui nous vint du sud avec tout son cortège d’incommodités. Cet ouragan, joint à la nuit qui commençait à tomber, fut cause que nous nous égarâmes complètement ; si bien que nous dûmes camper sur place, après une journée de marche de neuf heures.

Le lendemain, l’atmosphère s’éclaircit, et la vue d’une ligne de hauteurs sablonneuses, qui se dessinait dans le lointain, et qui, sous le nom de Grand Sable (Ramla el-Kebira), est ici un point de repère bien connu, nous permit de retrouver notre direction, dont nous avions dévié quelque peu à l’ouest. Cette traînée de dunes, dénuée de toute végétation, est le premier accident de terrain qui interrompe la monotonie de la serir Ben Afïen ; au delà de cette intumescence, le sol, doucement ondulé, se relève en un large plateau qu’on appelle la montée de la Meschija, pour se creuser ensuite en quatorze dépressions profondes et régulièrement[50] disposées qui portent le nom collectif de Fosses (El-Ahfar). Entre cette région et le reste du désert pierreux, l’étranger n’aperçoit pas de différence ; mais l’Arabe, qui a un sens remarquable pour discerner les moindres particularités du monde uniforme où il vit, reconnaît de fort loin ce district.

D’une vague à l’autre, nous franchissons cet océan de solitude, cherchant en vain d’un œil ennuyé, à chaque ondulation qui se succède, s’il ne se produit pas quelque changement de scène : rien, qu’un insignifiant ressaut de terrain, semé de petits morceaux de sable ferrugineux, et qui sert de lieu de repos aux caravanes venant d’Omm el-Abid. Enfin, après six heures de marche, nous nous arrêtons épuisés à l’entrée de la région de collines sablonneuses que l’on appelle Ramla es-Shrira, ou le Petit-Sable.

III

C’était le lendemain 17 mars, cinquième jour de notre départ de Sokna, que nous devions atteindre la vallée d’Omm el-Abid, autrement dit la Mère des Esclaves, et voir cesser, grâce à ses fontaines, la pénurie d’eau dont nous avions eu à souffrir. Le nouveau district que nous eûmes à traverser formait d’abord, du nord-est au sud-ouest, un écheveau de collines sableuses, d’intumescences calcaires et de roches de sable ferrugineux, où, au moindre souffle de vent, le chemin n’était plus visible. D’un rocher de forme conique, à qui sa grossière ressemblance avec une tête d’homme a valu le nom de Petit-Turban, nous aperçûmes devant nous la ligne de hauteurs d’où nous devions descendre dans l’hattija Omm el-Abid[13]. Le sable, de ce côté, cessait peu à peu, pour laisser poindre la roche calcaire, et çà et là on voyait du gazon ainsi qu’une plante herbacée que l’on appelle Hâd (Cornulaca monocantha) et qui constitue pour les chameaux le fourrage le plus estimé du pays. Quelques petits lits de ruisseaux sillonnaient d’est en ouest la vallée. Les hauteurs susdites une fois franchies, la végétation commença de devenir plus riche pour se déployer enfin dans tout son épanouissement avec les dattiers de l’hattija, ses tamarix, ses gazons, ses herbes fourragères, ses collines de grès, son abondance d’eaux. Ce fut entre un puisard et une fontaine-galerie, formée d’un système d’ouvertures de puits verticales,[51] reliées par des canaux horizontaux ayant l’inclinaison voulue, que nous établîmes ce jour-là notre tente.

C’est à Omm el-Abid que commence l’archipel d’oasis à peine interrompu qui forme le Fezzan proprement dit. La petite ville de Sirrhen, que nous atteignîmes bientôt, à travers des jardins et des plantations de dattiers, renferme dans son enceinte aujourd’hui ruinée 150 habitations bâties d’une argile calcaire ou sableuse, et qui offrent à peine un abri suffisant en cas de pluie. Un castel ou Kasr, également en ruines, se dresse au centre de la bourgade, dominant les toits plats des maisonnettes basses, dont le dessin est oblong ou cubique. Les habitants, au nombre de 800 ou 1,000, sont des Marabouts, c’est-à-dire appartiennent à une tribu qui a d’hérédité un caractère religieux ; avec eux demeurent des gens de la tribu nomade des Mekaribas dont la résidence propre est dans l’oued Schijâti.

Hâd (Cornulaca monocantha).

A deux heures au sud-sud-ouest de Sirrhen, se trouve l’oasis de Semnou. Cette dernière ville, bien que les rues en soient si étroites que des chameaux chargés n’y peuvent circuler, a cependant, avec son castel spacieux à deux minarets et son riche entourage de[52] dattiers, beaucoup meilleur air que la précédente. Elle compte 250 ménages, et 1,200 ou 1,500 habitants arabes qui sont partie des Marabouts, partie des Fezzanais mélangés, partie des Arabes. La population vit surtout de jardinage. Quelques chameaux, de petits troupeaux de chèvres, des ânes, autant qu’il en faut pour l’arrosage des plantations, çà et là un cheval, voilà tout le bétail de l’endroit. Les jardins sont tenus proprement et fort bien soignés ; mais, à part les dattiers, qui sont magnifiques, la culture y est moins belle et moins variée qu’à Sokna. La pluie est rare à Semnou ; on ne la désire pas du reste, non seulement à cause des dégâts qu’elle cause aux maisons d’argile pour peu qu’elle tombe avec quelque abondance, mais encore parce que, pour leurs dattes et leurs produits horticoles, les habitants préfèrent l’arrosage régulier au moyen des fontaines. Le dattier a besoin d’avoir les pieds dans l’eau, et la tête au soleil. Si la pluie est dommageable à ses fruits, cela tient sans doute à l’action nuisible exercée sur les racines de l’arbre par le contenu salin que l’eau du ciel puise dans le sol. L’eau de pluie, nous disait-on là-bas, est une eau morte (mejit), tandis que celle que fournit la terre est vivante et vivifiante (hai).

Mon hôte à Semnou était un aimable vieillard, du nom de Bou Aïscha, qui avait été antérieurement moudir du district, et qui, lors du dernier changement de pacha à Mourzouk, s’était vu révoqué de son emploi. C’était un habitant de Temenhint, la bourgade voisine, qui avait été nommé à sa place, d’où un gros crève-cœur pour cet homme de bien. Lui et son cousin, el-Hadch Omar, étaient des Marabouts, très respectés, qui me traitèrent l’un et l’autre à qui le mieux durant les quarante-huit heures que je restai à Semnou.

L’oasis suivante est Temenhint ; nous l’atteignîmes le 20 mars. Elle compte 133 feux, avec 800 habitants environ, et est délicieusement située au milieu d’admirables bouquets de dattiers. Malheureusement, l’été précédent, un tiers de ses maisons d’argile, et le kasr lui-même, avaient été détruits par une pluie torrentielle, survenue après le coucher du soleil, et qui, en une heure et demie de temps, avait consommé son œuvre de dévastation. Six personnes et cinquante animaux avaient péri dans cette catastrophe, dont le caractère violent non moins qu’inopiné avait fait perdre la tête à la population.

Djedid (oasis de Sebha).

La quatrième oasis, celle de Sebha, se compose des trois localités de Djedid, Karda et Hadjara, qui, ensemble, ne comptent[55] guère plus de 600 habitants ; nous y arrivâmes également en six heures ; mais, de là jusqu’à la suivante, Rhodwa, il nous fallut faire deux journées de marche. Le premier jour nous franchîmes l’écheveau de collines qu’on appelle la Biban, c’est-à-dire la Porte, puis deux autres lignes de hauteurs parallèles à celle-ci, et nous débouchâmes au bout de huit heures dans la plaine déserte qu’on nomme la serir el-Maâlâ. Nous avions espéré aller jusqu’au bir el-Meckni, d’autant plus que la fontaine de la Biban était depuis longtemps ensablée ; mais, le vieux chameau touareg de Mohammed s’étant trouvé pris de faiblesse, il en était résulté un arrêt qui fut cause que, la nuit survenant, nous dûmes camper dans un petit vallon, près d’un rideau d’acacias sajal.

Acacias sajal.

La traversée de la serir el-Maâlâ, que nous effectuâmes le lendemain 23 mars, nous fut rendue fort désagréable par un vent d’ouest violent accompagné de trombes de sable et d’une mitraille de menus cailloux. Rhodwa, où nous parvînmes en huit heures, toujours avec le même ouragan, lequel dura jusqu’à minuit, était la plus misérable de toutes les localités que nous avions vues depuis Tripoli. Quelques douzaines de ménages, beaucoup n’ayant que des huttes en feuilles de palmier, c’était tout ce qui restait de l’ancien village, dont les deux tiers n’étaient que ruines, et dont les habitants vivaient de la manière la plus indigente.

Notre désir eût été d’atteindre Mourzouk pour la grande fête du Bairam, l’Id el-Kebir, qui tombait le 24 mars ; cela nous étant impossible,[56] nous résolûmes d’immoler l’agneau pascal à Rhodwa et d’y célébrer tant bien que mal la journée. L’agneau nous coûta 16 fr. 20, mais nous l’eûmes, pour ce prix, remarquablement gras, comme c’est en général le cas des moutons, des chèvres, des pigeons et des poules du Fezzan. Nous achetâmes en outre du lakbi, c’est-à-dire du jus de dattier fermenté, autant qu’il en fallait pour que tout le monde en eût sa suffisance, nos Fezzanais purs, tels que Boui[14] Mohammed et Ali Bou Bèkre, n’ayant point d’ailleurs des palais de gourmets. On obtient le lakbi en faisant un trou dans le Djoummar ou jeune bois de l’arbre, et en y insérant un tuyau par lequel le liquide s’écoule abondamment dans le vase placé au-dessous. Tous les dattiers indifféremment ne se prêtent pas à cette opération ; la quantité et la qualité du produit varient avec l’espèce et aussi avec l’âge des troncs ; on ne choisit à cet effet ni des arbres de bon rapport, attendu que c’est une cueillette perdue pour l’année, ni en général des sujets tout à fait vieux, parce que ceux-ci ne donnent que peu de sève. Comme il est, on le sait, défendu aux Musulmans de faire usage de boissons enivrantes, les bons croyants ne boivent le lakbi qu’à l’état frais, avant que la fermentation ne l’ait changé en un véritable alcool. Le jus nouvellement tiré, c’est-à-dire provenant de la nuit même, offre une couleur bleue blanchâtre et une saveur douceâtre qui rebute ; mais le principe sucré cède très vite, et dès le second jour on a un breuvage riche en alcool, surtout si l’on a soin d’aider la fermentation au moyen de vases non nettoyés et n’ayant jamais servi qu’à cet usage.

Quelques jours plus tard, la fermentation acide est déjà déclarée, et il commence à se former un vinaigre excessivement désagréable au goût. Grâce à la rapidité avec laquelle s’accomplit cette succession de phénomènes, c’est une chose assez malaisée que de contrôler le degré d’orthodoxie d’un sectateur du Prophète ; plus d’un austère croyant, sous prétexte de s’ingurgiter de simple moût de dattier, se stimule et se stupéfie la cervelle au moyen de lakbi pur. On sait, d’ailleurs, à ce propos, que les Mahométans poussent on ne peut plus loin l’art de s’étourdir la conscience et de se donner le change à eux-mêmes et aux autres. L’un prétend que la bière est une boisson permise, lorsqu’elle est faite d’orge et de houblon ; un autre enseigne à ses ignorants coréligionnaires que l’eau-de-vie, une fois distillée au moyen du feu, se trouve de cette façon purifiée et ne rentre pas dans la catégorie des boissons illicites ;[57] d’autres encore, à table avec des Européens, avalent le vin sans scrupule, en ayant seulement soin d’y ajouter chaque fois un peu d’eau, et si des infidèles s’en étonnent, ils leur expliquent comme quoi, par cette addition d’eau, ils anéantissent le principe défendu.

Les habitants de l’île Kerkena, près de la côte orientale de Tunis, qui s’adonnent en grand à la viticulture, consomment presque seuls leur produit, en alléguant pour leur justification qu’ils le boivent tout nouveau et non fermenté. Pour en revenir au lakbi, je lui trouvai au début une saveur aigre-douce assez avenante, mais sans autres agréments accessoires. J’en avais emporté un litre, et je fus fort incommodé par le travail de fermentation que ce breuvage, auquel je n’étais pas accoutumé, parut continuer dans mon estomac avec une énergie persistante. Ce ne fut qu’au bout d’un long temps que je réussis à surmonter la sensation de malaise que me causait l’excès de flatulences. Le petit père Mohammed et Ali le Fezzanais, qui étaient ou plus solidement constitués ou mieux acclimatés que moi, continuèrent de boire sans sourciller, si bien que le dernier, qui était jeune, finit par lâcher les rênes à sa gaîté, tandis que le digne Gatrounois, si taciturne d’ordinaire, nous régalait de toutes sortes de récits merveilleux extraits de sa vie d’aventures.

Entre Rhodwa et Mourzouk, nous ne rencontrâmes plus aucun centre de population. Le territoire que nous traversions était un désert pierreux, fortement ondulé, et coupé seulement d’un oued qui porte le nom d’oued des Fourmis (Wadi-el-Niml). Au sommet d’une colline que nous eûmes à franchir était dressé un tas de cailloux tel qu’on en érige volontiers, à titre de jalons de repère, aux points dominants du parcours, dans ces régions où s’oblitère vite toute trace de chemin. Cette sorte de signal s’appelle ’Alem, — au pluriel A’alâm, — et chaque voyageur de passage se fait un devoir de l’entretenir en y ajoutant quelques pierres. Le 26 mars, nous avions atteint la vallée de Schekva. Là, sur un monticule de sable riche en humus, se trouvait une plante, assez commune au Fezzan, qu’on appelle Ghardek. C’est un arbrisseau avec des baies rougeâtres qui ont la forme de petites olives et qui contiennent un principe âcre. On les mange souvent : ce sont, dit-on, les fruits mythiques du lotus.

De ce point j’envoyai mon homme d’escorte officiel, le gendarme Milâd Abêja, prévenir de mon arrivée le bourgmestre de Mourzouk, Hadch Brahim Ben Aloua, auquel j’étais recommandé, et que j’avais déjà prié par la poste de vouloir bien me retenir un logement.


[58]A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE)


CHAPITRE III

Arrivée à Mourzouk. — Mon logement. — Visites diverses. — Chez Mlle Tinne. — A travers la ville. — Dans la banlieue ; le jardin d’Hadch Brahim. — Scènes du marché. — Types, costumes et mœurs. — Ma vie de médecin. — Apprêts de départ pour le Tibesti.

I

Peu d’heures nous suffirent, le 27 mars, pour atteindre la capitale du Fezzan. De la zone déserte et pierreuse qui environne la grande oasis de Mourzouk, nous ne tardâmes pas à apercevoir la spacieuse vallée où la ville s’étale avec sa ceinture de jardins. Bientôt, un jeune frère d’Hadch Brahim arriva à cheval au-devant de moi pour me saluer au nom du bourgmestre et me servir d’introducteur. A la porte principale du chef-lieu je trouvai Hadch Brahim lui-même, qui m’attendait. C’était un petit homme assez robuste, de vingt-cinq à trente ans, avec peu de barbe, un teint gris roussâtre, et un air de bonté et d’intelligence. Ses grands yeux clairs au regard sereinement scrutateur compensaient amplement en lui le nez largement épaté et les fortes lèvres qu’il avait hérités de sa mère. Il était élégamment vêtu, à la façon des citoyens notables de Tripoli, très posé, plein de politesse, avec une sûreté réfléchie qui n’était pas dénuée de chaleur. Cet homme me plut extraordinairement ; depuis mon départ de Tunis, je n’avais rencontré, ni à Tripoli, ni dans mon voyage, aucun indigène qui m’eût fait une pareille impression.

Au passage de la porte, près de laquelle la douane est située,[59] nos chameaux, qui avaient perdu depuis longtemps l’habitude des villes, ne laissèrent pas que de nous donner quelque fil à retordre. La rue principale que nous enfilâmes tout d’abord, est dirigée du sud-est au nord-ouest, et aboutit, de ce dernier côté, à la Kasba ou citadelle, dans laquelle loge la garnison. Les maisons de cette voie, qui, par sa largeur extraordinaire, prête à l’ensemble de la ville un caractère un peu différent de celui des cités situées plus au nord, sont exclusivement bâties en terre, et plus exposées encore que celles de Semnou à se voir délayées par la pluie, attendu que le sol de la région est très riche en sel. Elles n’en présentent pas moins, grâce à leur développement plus ample et à l’art un peu moins grossier qui a présidé à leur construction, un aspect beaucoup plus imposant. Bon nombre d’entre elles sont à un étage, avec des baies de fenêtre massives, dépourvues, il est vrai, de carreaux, mais qu’on peut clore à l’aide de volets. Quelques-uns de ceux-ci, de même que les portes, sont des pièces de menuiserie faites en bois de construction d’Europe ; mais la plupart sont tout bonnement en bois de palmier.

Vue de Mourzouk.

Parvenus à la moitié environ de la chaussée, nous obliquâmes au sud-ouest, dans une rue adjacente, à l’entrée de laquelle se[60] trouvait la petite maison qu’Hadch Brahim m’avait louée, au prix mensuel de 8 marks (10fr,80). J’avais la triste perspective d’un assez long séjour à y faire, car il n’y avait que quelques mois qu’une caravane était partie pour le Bornou, et l’état général des affaires dans ce dernier pays n’exerçait pas assez d’attraction sur les trafiquants du nord pour que j’eusse l’espoir de retrouver bientôt des compagnons de route.

Ma maisonnette était, elle aussi, pourvue d’un étage, ou du moins d’une pièce avec antichambre sur la terrasse. Le rez-de-chaussée n’avait d’autre ouverture que la porte ; en revanche, l’étage supérieur était percé de plusieurs fenêtres avec des fermetures de volets. En bas, il y avait, à droite du vestibule, une chambre close et réservée : c’était celle du propriétaire de l’immeuble ; à gauche, un réduit sombre pour le portier ; au bout, une pièce haute et carrée, au milieu de laquelle se trouvait, pour le soutènement du plafond, un pilier fait d’un tronc de palmier. Si cet espace eût été découvert par en haut, il eût parfaitement figuré, par sa position et son arrangement, la cour intérieure des maisons arabes ou du sud de l’Europe. A son angle sud-est était l’escalier par lequel on montait à l’étage supérieur ; aux coins nord et sud s’ouvraient deux portes de communication avec d’autres chambres où le jour ne pénétrait que tout juste par de petites ouvertures en forme de meurtrières ; enfin, au côté ouest, une porte donnait sur un corridor d’où l’on débouchait, d’abord dans une cour où il y avait place pour des selles chamelières et autres ustensiles de même sorte, puis, plus loin, dans un jardin qui contenait, pour tout ornement, un jeune dattier.

L’escalier de montée à l’étage supérieur ne laissait pas que d’être assez primitif. Il partait du milieu même de la pièce, par quatre marches basses, qu’une porte séparait des autres. Malheureusement, les degrés étaient si délabrés et si raboteux que l’escalade en exigeait beaucoup d’attention, et qu’en outre on se heurtait bien souvent la tête contre la traverse de la porte, élevée seulement de trois pieds et demi. L’escalier aboutissait à une sorte d’antichambre avec deux portes, l’une donnant sur la terrasse (Satah) que forme la toiture plate des habitations, lorsqu’il n’y a pas d’étage supérieur, l’autre, dans une chambre éclairée par trois fenêtres. Ce fut cette dernière que je choisis pour ma résidence permanente et cela d’autant plus volontiers, qu’elle était complètement isolée du reste de la maison.

Hadch Brahim, qui s’était douté qu’elle aurait en effet ma préférence, avait pris soin d’avance qu’on la garnît de nattes de paille.[61] J’y fis immédiatement dresser mon lit, puis, au moyen de deux grandes caisses placées à la distance voulue et surmontées d’une troisième plus basse, je m’installai un bureau ; une quatrième caisse me servit de siège ; un tapis sur la banquette de terre qui était dans un coin de la pièce me tint lieu de canapé : bref, je m’arrangeai aussitôt pour rendre l’endroit aussi logeable que possible.

Giuseppe Valpreda avait, de son côté, jeté son dévolu sur la chambre d’en bas, tandis que dans l’autre on mit les présents destinés au cheik Omar. Quant à mes gens, à qui l’isolement souriait peu, — les nègres et les demi-nègres sont des êtres éminemment sociables, — ils restèrent ensemble dans la grande pièce du milieu, où la chienne Feida fut attachée au pilier de palmier. La cuisine enfin fut établie dans le couloir d’où l’on accédait à la cour et au jardin.

Hadch Brahim s’était provisoirement éclipsé par discrétion, pour me laisser vaquer à mon installation ; mais bientôt je vis arriver son vieux père, Hadch Mohammed-Ben-Aloua, bonhomme de soixante-quatorze ans, efflanqué, à la barbe blanche, qui remplissait les fonctions de Reis-el-Medchelis ou de président du Grand Conseil, et qui semblait d’une nature plus vive et plus énergique que son fils Brahim. Il était de souche berbère, et gendre de ce Bou Kaloum qui avait, dans sa jeunesse, suivi Denham et Clapperton dans leur voyage au Bornou. Comme beaucoup de vieilles gens, il aimait fort à raconter, et il me promit de m’apprendre maintes choses précieuses.

Le moutasarrif m’envoya ensuite son interprète et un officier chargés de me saluer de sa part et de m’offrir ses services. Puis parut un des domestiques hollandais de Mlle Tinne, qui, avec les salutations amicales de sa maîtresse, m’apportait, selon l’usage des pays où il n’y a point d’hôtels à la disposition des voyageurs, tout un stock de présents de bienvenue consistant en un agneau gras, des œufs, du pain, du beurre et autres objets analogues. L’excellent déjeuner qu’Hadch Brahim me fit tenir bientôt après dans des vases d’étain propres et luisants me donna une haute idée de l’intelligence culinaire de ce bourgmestre, aussi bien que de l’adresse de ses femmes, et me fit envisager avec une certaine quiétude la suite immédiate des choses. Il y avait dans le menu une poule au riz, des côtelettes d’agneau cuites dans un beurre excellent, différents légumes, tels que haricots et aubergines, nageant dans le beurre ou la graisse, avec une garniture de brindilles et de boulettes de viande, puis de ces pâtisseries et de ces friandises d’un art consommé qu’on prise fort dans les bonnes maisons arabes ;[62] bref une foule de mets qui, après les privations de ces derniers jours, me parurent tout ce qu’il y avait de plus exquis.

Oh ! la délicieuse journée ! La première partie de mon voyage s’était accomplie sans accident ; bien que je n’eusse guère cheminé qu’à pied, mon corps avait parfaitement supporté la fatigue, et après ce modeste labeur, parvenu dans une région qui, pour n’être pas inconnue, n’en était pas moins passablement excentrique, je goûtais un repos plein de charme et de douceur. Je n’avais encore ni éprouvé de misère, ni enduré les tortures de la soif, ni eu à faire des efforts excédant la mesure de mes forces, ni goûté non plus, il est vrai, la satisfaction grande d’avoir atteint un but difficile, et déjà pourtant je trouvais, dans cet apaisement de mes besoins physiques et dans ce farniente, succédant à la peine, une douceur de délectation dont je ne me fusse jamais fait l’idée.

Le lendemain, jour de Pâques, le temps fut clair et magnifique, sans aucune de ces rafales de vent et de sable si fréquentes en ces climats, mais aussi, hélas ! sans ce souffle de renouveau qui, sous nos rudes latitudes du nord, fait l’attrait principal de cette époque de l’année. La fraîcheur matinale et la sérénité de l’atmosphère semblaient m’inviter à donner un coup d’œil à la ville et à ses jardins ; cependant il n’était pas séant de m’en aller courir les rues et le pays sans attendre la venue du gouverneur, et, d’un autre côté, le soin de ma dignité ne me permettait pas de faire la première visite. Le gouverneur m’envoya annoncer la sienne pour l’après-midi seulement, ce qui n’empêcha pas que pendant la première moitié de la journée je ne manquai point d’hôtes.

En premier lieu, vers sept heures du matin, le moment le plus convenable ici pour voir les gens, parut Hamed Bei, le ministre des finances (Katib-el-Mâl) de la province. C’était un homme en lunettes, propret et soigneux, portant la redingote noire à col raide des fonctionnaires turcs, et faisant sonner toutes les voyelles de la langue arabe, qu’il savait surtout par les livres. Avec ses yeux enfoncés dans la tête et son parler doucereux et poli, il ne m’inspira qu’une confiance limitée. Vinrent ensuite les membres de la famille Ben Aloua, entre autres le fils aîné, Hadch Abdallah, que je ne connaissais pas encore, et qui avait fait, quoique sans succès, plusieurs voyages d’affaires dans les pays du sud. Il y en avait un troisième, appelé Sâlim, que je ne vis pas : celui-là menait une vie retirée, indépendante, en dehors de toute relation et à l’écart des cercles officiels ; un autre enfin, le cinquième, n’avait qu’une douzaine d’années et était encore sur les bancs de l’école. D’eux[63] tous, il n’y avait que Brahim et Abdallah, qui eussent du sang noir dans les veines ; les autres avaient le teint parfaitement clair. Un peu plus tard, je reçus la visite du vieux Mohammed Baserki Chérif, le dernier rejeton de ces Ouled Mohammed qui, des siècles durant, avaient gouverné le Fezzan. Il s’était lié d’une amitié étroite avec Gerhard Rohlfs ; c’était un excellent homme, mais superstitieux, et à moitié abruti par l’opium.

Le commandant de la garnison, un vieux Turc à barbe blanche, également hébété par l’abus de l’opium ; le chirurgien militaire, un jeune qui se faisait remarquer par son ignorance absolue de la médecine ; le secrétaire de la garnison, qui parlait fort bien l’arabe, et avait un air de vivacité et d’intelligence qui me fit une très agréable impression ; enfin un beau-frère du cheik Omar du Bornou, un nègre des plus foncés, qui était aussi un féal de l’opium : tels furent les personnages qui se crurent obligés de prendre l’initiative d’une visite de civilité auprès de moi.

L’après-midi, survint le pacha, un Turc de famille honorable mais déchue, qu’on avait envoyé dans ce désert pour y refaire son patrimoine délabré ; son délabrement physique et moral était à l’avenant ; il ne savait rien du pays ni des gens et n’entendait pas un mot d’arabe. Son truchement lui-même ne parlait qu’imparfaitement le turc. Arrivé depuis quelques mois seulement de Stamboul, il vivait dans une sorte d’isolement triste, et tâchait de se consoler de son exil en s’intoxiquant d’une manière suivie à l’aide des alcools.

L’événement de la journée, ce fut l’irruption dans mon domicile d’un quidam, qui voulait, en cherchant asile auprès de moi, m’obliger à intervenir en sa faveur. Cet homme avait tout simplement administré une volée à sa chère et tendre, qu’il soupçonnait, non sans raison, d’infidélité. Comme après tout il avait franchi le seuil sacré de ma maison, je dus m’entremettre pour lui ; mais j’eus soin de recommander à mes gens de m’éviter dorénavant toute invasion de ce genre.

J’employai le lundi de Pâques à rendre les visites que j’avais reçues, en ayant soin de me faire précéder des présents que j’avais à distribuer. Je trouvai Hadch Brahim en train de déguster sa boisson favorite, un thé excessivement fort et très sucré, qui se prend dans de tout petits verres. De chez lui, je me rendis chez le gouverneur, lequel occupait, à l’extrémité nord-ouest de la Grande Rue, l’étage supérieur d’une maison de belle apparence. Il avait auprès de lui deux esclaves nègres, encore enfants, qu’il avait affublés de tuniques de drap écarlate, et qui, dans cet accoutrement bizarre, appelés à[64] singer sans doute les laquais de l’Europe, bien qu’ils ne sussent pas même servir le café, étaient bien les apparitions les plus grotesques du monde. Lui-même était enveloppé d’un caftan fauve, et se tenait assis, inerte, hébété, dans un état de prostration intellectuelle et physique qui faisait de la peine à voir ; il est vrai qu’on était au matin, et qu’il n’avait pas encore eu le temps de réveiller à coups de petits verres ce qui lui restait d’énergie vitale.

Mademoiselle Tinne habitait, à la partie centrale de la même rue, et à peu de maisons de moi, une grande construction qui avait été, un demi-siècle auparavant, la résidence des Moukni. Je la trouvai en compagnie d’un énorme chien, superbe quoique déjà vieux, qui était, j’imagine, l’ami le plus sûr qu’elle eût dans le pays. Elle me parut calme, sérieuse, distinguée, comme toujours, mais plus expansive et plus chaleureuse qu’elle n’avait été à Tripoli. Elle voulait aussi se rendre au Bornou ; néanmoins elle était bien aise pour l’instant qu’il n’y eût point de caravane en perspective, ayant l’intention de faire acheter, au cours de l’été, sur le marché abondamment pourvu de Tripoli, les chameaux qui lui étaient nécessaires ; elle venait justement d’écrire en Europe afin qu’on lui expédiât des présents pour le Cheik et une provision suffisante de thalers Marie-Thérèse. Vers la fin de la saison seulement elle devait être prête à partir ; c’est pourquoi nous convînmes que, si, dans cet intervalle de temps, il ne se formait aucune société de marchands voyageurs, nous entreprendrions seuls le trajet en louant une escorte d’hommes armés. Chacun de nous songeait à faire, en attendant, une petite excursion au désert, et il se trouva que cette personne résolue nourrissait précisément la même idée que moi, celle de visiter la contrée rocheuse du Tibesti.

J’avais déjà fait part à Hadch Brahim de mon désir de voir cette région mal famée de l’intérieur, et je m’étais aperçu que l’annonce de ce projet lui avait causé une vive inquiétude. Il allait de soi qu’une telle entreprise de la part de mademoiselle Tinne, qui était fort riche, lui paraîtrait encore plus hasardeuse ; aussi crus-je devoir dire à cette dernière que je doutais que les autorités, en ce qui la concernait, voulussent se prêter à un tel voyage. Nous nous rappelâmes à ce propos une remarque que nous avait faite à Tripoli le gouverneur général : c’était qu’en dehors des limites de son territoire, il ne pouvait disposer en notre faveur ni de la moindre puissance, ni du moindre crédit, sauf le cas où l’un de nous aurait envie d’aller à Ghât visiter le Touareg Ichnouchen. Qui nous eût dit alors, quand nous nous remémorions ces paroles[67] d’Ali Riza, que, quelques mois, plus tard, ma noble amie serait assassinée justement par les gens de cet Ichnouchen ?

Citadelle de Mourzouk.

II

Au cours de mes autres visites, j’acquis peu à peu une première idée de l’ordonnance de la ville ; le lendemain j’en étudiai la topographie plus en détail. Les murailles, qui n’ont ni beaucoup de hauteur ni une grande solidité, sont cependant en bon état, et pourvues de bastions. Si, de la porte de l’Est (Bâb el-Kebir), on prend la Grande Rue, on aperçoit tout d’abord le corps de garde principal avec son portique à colonnade de bois, et, de chaque côté de la chaussée, une file de boutiques marchandes en avant desquelles courent des galeries également soutenues par des piliers, où acheteurs et vendeurs peuvent rester à l’ombre. C’est là que se tient le marché quotidien, dont l’animation est surtout grande dans l’après-midi. Au delà de ces bazars, la rue se termine à gauche par la demeure du pacha, à droite par celle du secrétaire de la garnison, et aboutit à une grande place où se trouve la citadelle, gros édifice presque carré dont les faces correspondent aux points cardinaux. En suivant son côté nord, on tombe sur la porte du nord-ouest, Bâb el-Bahari, et, en longeant son côté sud, sur la porte de l’ouest, Bâb el-Gharbi.

Dans son enceinte massive et munie de bastions, la Kasba renferme, d’abord une caserne mal entretenue, quoique d’un aspect relativement assez imposant, au milieu de laquelle est une cour ; vis-à-vis se trouve une petite mosquée ; à l’ouest de celle-ci, la boulangerie de la garnison, puis, de l’autre côté, attenant à la caserne, un jardin. C’est sur l’espace intermédiaire entre ce jardin et le bâtiment de la boulangerie que se dresse le castel proprement dit (Kasr). Bien qu’il ne soit construit qu’en terre, il produit cependant un certain effet, grâce à ses épais murs et à sa position bien centrale. A l’intérieur, sont de vastes appartements pour le pacha et les employés et une salle de séances pour le Grand Conseil. De la plate-forme du toit, près du mât qui porte le pavillon, on embrasse d’un coup d’œil et le groupement des habitations, et tous les alentours assez peu pittoresques de la ville.

Une chose que je ne pouvais m’expliquer, c’était que les gouverneurs n’eussent point préféré le séjour de cette haute résidence bien aérée à l’intérieur maussade de la cité ; cependant, depuis[68] Hassan Pacha, aucun d’eux n’a habité la Kasba. Une demi-douzaine de petits canons passablement détériorés formaient la défense de ce château fort, qui, pour des Arabes, des Toubous et des Touaregs, pouvait figurer une place imprenable. La garnison, évaluée à cinq cents hommes, était momentanément réduite au chiffre de deux cents. De plus, les soldats turcs avaient fini par céder peu à peu la place à des Fezzanais, la plupart mariés, qui vivaient dans la ville, s’occupant de leur industrie ou du jardinage.

La Grande Rue divise Mourzouk en deux moitiés à peu près égales, coupées chacune d’une façon très irrégulière par d’autres voies généralement étroites et tortueuses. J’ai dit que toutes les maisons étaient bâties en terre salifère et en argile ; leur nombre s’élève à six cents environ, ce qui, à six personnes en moyenne pour chacune, donnerait une population totale de 3,600 âmes. Jadis la ville était d’un quart plus étendue vers le sud ; on pouvait voir encore, lors de mon passage, les restes de l’enceinte qui enfermait auparavant ce quartier disparu, la Tête, comme on l’appelait (Râs).

Au dire de toutes les personnes capables d’en bien juger, les jardins de Mourzouk renferment à peu près autant d’habitants que la ville elle-même ; il est vrai que l’extrême dissémination des habitations extérieures rend bien difficile un contrôle exact sur ce point. J’essayai en tout cas le jour suivant de prendre une connaissance telle quelle de cette banlieue, et je me rendis, dans cette vue, au jardin d’Hadch Brahim, situé à une demi-heure vers le nord.

Presque toute la bande de terrain qui environne la ville de ce côté, et aussi vers le sud, n’est que mares et marécages d’eau salée, du milieu desquels, chose étonnante, jaillissent quelques sources d’eau douce. On se demande par quelle aberration, quand le désert est en général si salubre, on a été choisir ce site empesté pour y établir un centre de population. C’est au delà de cette zone sablonneuse que sont les jardins, entourés pour la plupart de haies en feuilles de palmier. Celui d’Hadch Brahim, d’une étendue considérable, était subdivisé à l’intérieur en plusieurs enclos : jardin fruitier, jardin légumier, plants des céréales, etc... Toutes les bêtes que mon hôte possédait s’y trouvaient pour le moment réunies, et elles y avaient même une belle et spacieuse étable. Des moutons touaregs attirèrent particulièrement mon attention par leurs hautes jambes, leur queue longue et mince, leur cou allongé, et la fine et ample crinière qui leur sert de toison. Les autres jardins[71] que j’eus occasion de voir en passant ressemblaient tous plus ou moins à celui-ci : c’étaient en somme des coins de verdure où l’œil pouvait se dédommager de la monotone uniformité que présentait l’ensemble de la ville.

Grande rue à Mourzouk.

De la fenêtre de mon logis, j’avais vue sur un vieux palmier à la tige élancée qui se trouvait dans la cour de la mosquée ; c’était un des rares arbres qui ornassent l’intérieur de Mourzouk. A part ce palmier, tout n’était autour de moi que grisaille, toits plats et teinte poussiéreuse ; même par les belles journées, on n’apercevait pas l’azur du ciel. Dès que le soleil commençait à monter, il s’élevait un vent qui, alors même qu’il n’était pas accompagné de trombes de sable, suffisait presque toujours à produire des tourbillons de poussière dont l’atmosphère restait saturée, et qui rendaient la Grande Rue beaucoup plus triste à voir encore que les petites artères, où du moins les rangées des maisons, si peu attrayantes qu’elles fussent, formaient un objectif pour les yeux. Il va sans dire que la vie et le mouvement ne peuvent avoir rien de bien varié dans une localité que le désert cerne de toutes parts et qui a perdu depuis longtemps son importance commerciale. Les principaux négociants de l’endroit étaient des étrangers, des Berbères d’Oudchila et de Sokna, des Arabes de Tripoli ou de Houn, qui, comme tels, — on le voyait à leur mine, — souffraient fort du climat. Avec la poussière prenait la chaleur, qui croissait sensiblement d’heure en heure, quoiqu’on ne fût qu’aux premiers jours d’avril. Chacun alors s’enfermait chez soi, à l’exception des menus débitants qui passaient la plus grande partie de la journée dans leurs magasins du Bazar. Quant à l’unique café qui se trouvait à l’entrée du Bazar, il n’était guère fréquenté que par les soldats de la garnison et d’autres clients analogues. Nulle part ailleurs, il n’y avait une place à l’ombre où l’on pût s’asseoir et causer.

Sans le marché où se donnaient rendez-vous la population indigène des jardins et les nombreux étrangers domiciliés à Mourzouk, cette capitale du Fezzan m’eût paru sans doute encore plus triste et plus ennuyeuse. C’était l’après-midi surtout qu’affluaient dans la ville, avec les produits de leur culture, les gens de la banlieue ; de petits détaillants venaient également s’y installer avec toutes sortes d’articles de provenance européenne ou de la côte nord de l’Afrique, allumettes, papier à cigarette, tabac turc, friandises de Tripoli ou même de Constantinople, batterie de cuisine et vaisselle, fromage de Hollande, fourneaux de pipe, rasoirs,[72] aiguilles, miroirs, couteaux, ciseaux, foulards, perles fausses, corail ; puis, des étoffes de laine, de soie et de drap, des couvertures, des tapis, des chaussures, des selles, des outres de chameaux, que des courtiers mettaient bruyamment à l’enchère, en élevant la marchandise dans leurs mains, et en arpentant le marché d’un bout à l’autre, sans préjudice d’offres à domicile qu’ils allaient faire aux amateurs. S’il y avait en perspective quelques caravanes de commerce, on amenait sur la place des chameaux des pays d’alentour. De grand matin, des Touaregs arrivaient par la porte de l’ouest avec des provisions de charbon de bois, — c’est là leur spécialité d’industrie ; — et les citadins, pour être surs de ne point manquer cette denrée si précieuse dans un pays où il n’y a point d’arbres, s’en allaient parfois au-devant d’eux jusque sur la grande route. En fait de fruit, ce qui dominait, c’étaient, on le pense bien, les dattes, mais souvent aussi il y avait des melons. Quant au lait et au beurre, qui se vendaient fort cher, vu le peu de gros bétail de la région, il valait la peine que des voyageurs en apportassent des contrées du nord, et c’est pourquoi le marché en était fréquemment pourvu. Plus d’une paysanne venait sans vergogne avec du lakbi, sous le fallacieux prétexte, bien entendu, de ne le débiter qu’à l’état frais ; il se trouvait aussi des musulmans assez impies pour vendre publiquement de l’eau-de-vie. A Mourzouk même, il y avait un chrétien qui, pour ne point laisser péricliter une branche d’industrie aussi européenne que civilisatrice, distillait, de moitié avec un Turc qui ne valait pas mieux que lui, un abominable breuvage de jus de dattes. Tous deux étaient des criminels déportés, que la Porte avait internés dans le Fezzan.

Au plus fort du marché, la Grande Rue avait donc une certaine animation, et souvent à cette heure, si peu distingué qu’y fût le public, j’allais m’installer au café dont j’ai parlé ci dessus, et d’où l’on voyait tout le mouvement de la rue. Parfois j’y rencontrais quelque personne d’un meilleur monde, ou bien j’y amenais avec moi mon adjudant Mohammed Ben Aloua, qui m’apprenait alors à disséquer tant bien que mal cette société foraine, composée d’éléments si divers et si hétérogènes.

Toutes les couleurs de peau, depuis la blancheur des Turcs du nord jusqu’à la teinte noir d’ébène qu’on trouve dans les Nigrities, étaient représentées céans. C’était une gradation sans fin, de l’Arabe ou du Berbère rougeâtre de la côte septentrionale au Berbère bronzé du désert, puis, par une transition plus profonde, du Toubou[73] au Nègre proprement dit, avec toutes ses nuances et ses variétés. Si les Arabes purs m’étaient un type familier, si les Berbères du Nord, qui ont les mêmes conditions d’existence que ceux-ci et se sont fort mélangés avec eux, en diffèrent à peine d’extérieur, si, d’autre part, les habitants du désert central, avec leurs traits réguliers, leur nez d’ordinaire bien conformé, leurs lèvres modérément développées et leur prognathisme insignifiant, se distinguent facilement des peuples du Soudan, en revanche, je ne parvenais pas à opérer d’emblée le classement de ces derniers et à les ramener à leur groupe respectif ; je ne pouvais découvrir de différence caractéristique entre les gens du Bornou, ceux du Baguirmi, ceux de Mandara et de l’Haoussa ; seuls, les quelques échantillons de cette peuplade étrange de l’intérieur qui, sous le nom de Fellâtas, a déjà donné du fil à retordre à tant d’ethnologues, venaient, en raison de leur extérieur sémitique, se placer d’eux-mêmes hors du tas.

Ici, on parlait arabe, là on s’exprimait en toubou ; ailleurs résonnait l’idiome d’Haoussa et surtout celui des gens du Bornou, la langue Mana Kanouri. Les fils du désert par excellence, Touaregs et Tedâs, se reconnaissaient de loin à leur démarche mesurée ainsi qu’à leur costume sombre. Le Touareg s’avançait gravement sans l’ombre d’un sourire sur les lèvres ; le Toubou, avant d’émettre un propos, crachait à distance, d’un air compassé, par les interstices de sa dentition, un mince flux de jus de tabac vert ; l’Arabe pur et le Berbère du nord toisaient autour d’eux toutes choses avec l’orgueil réfléchi qu’ils puisaient dans le sentiment de leur civilisation relativement avancée, et, quant au nègre, il riait et bavardait sans souci.

L’un, par son habillement, — burnous, jaquette, pantalon, — se rapprochait du riverain de la Méditerranée ; l’autre avait échangé la chemise si commode du Soudan contre le costume septentrional ; un autre l’avait combinée avec le châle tripolitain ; un autre encore portait la primitive peau de mouton de son pays natal. Ceux-ci étaient de gros négociants qui se proposaient d’aller au Soudan occidental et de gagner par Ghât les États d’Haoussa ; ceux-là au contraire en arrivaient et comptaient se rendre à Tripoli, à Benghâsi ou au Caire ; d’autres enfin habitaient le Fezzan. Les Touaregs et les Toubous ne venaient jamais de bien loin et leur séjour ne durait que le temps du marché. Les nègres étaient des esclaves ou des affranchis qui retournaient dans leur pays ou bien qui s’en éloignaient pour chercher ailleurs une autre patrie ;[74] il y avait aussi de pieux pèlerins, tels que, chaque année, il en part en si grand nombre du Soudan ouest pour gagner par le Fezzan le nord de l’Égypte.

Sur le marché aux légumes et aux fruits, c’étaient les femmes qui dominaient : accroupies derrière leurs corbeilles en feuilles de palmier, elles étaient surtout originales par leur coiffure et leurs atours. Elles offraient peu de variétés de teint, car les femmes des Arabes non plus que celles des Berbères du nord, à cause de leur position sociale plus élevée, ne fréquentent guère le marché ; celles des Touaregs également n’y paraissent presque pas. Plus nombreuses y étaient les femmes toubous à la taille élancée, avec leur châle bleu aux épaules et aux hanches, leurs superbes extrémités, leur peau demi-foncée, le cylindre de corail coquettement passé à l’aile droite de leur nez d’une conformation d’ordinaire avenante, et leurs innombrables et minces tresses leur retombant de côté sur les tempes et encadrant le fin ovale de leur figure. Entre elles et les Fezzanaises, au visage rond, épais et sans caractère, il semblait qu’il y eût un abîme. Chez celles-ci, les variations de teint allaient depuis le rouge des Arabes jusqu’au noir grisâtre de beaucoup de négresses. Comme les Toubous, elles avaient aux bras une quantité de bracelets en métal, en corne, en ivoire, et les jambes surchargées d’anneaux d’argent, de cuivre ou de laiton. Pour la saleté, elles rivalisaient avec les Bédouines, contrastant par là d’une manière tranchée avec les Toubous, qui sont la plupart très propres.

La coquetterie de ces dames semblait concentrée sur leur coiffure, qui offrait tous les types et tous les calibres de tresses imaginables ; les plus curieuses me parurent être celles des Fezzanaises, qui, à leurs extrémités retombantes, étaient maintenues par une natte circulaire embrassant la partie inférieure du front, les tempes et l’occiput, de telle sorte que la tête entière était symétriquement ceinte comme d’une chape. Parfois, cette coiffe épaisse était partagée en deux moitiés sur le front et sur la partie antérieure du chef. Par malheur, ce réseau laborieux était tout dégouttant de graisse, ou d’huile, ou de beurre fluide, dont le mélange avec la poussière et la terre produisait une incrustation d’une nature indéterminée.

C’étaient les négresses qui, numériquement, dominaient ; tant esclaves qu’affranchies, il y en avait de toutes les tribus et de toutes les peuplades, et dès qu’elles devenaient les concubines de leurs maîtres, elles s’efforçaient de singer la mise et les atours des femmes[75] légitimes. Sinon, elles se contentaient généralement du châle bleu, se rattrapant sur la verroterie, dont elles s’ornaient le cou, les cheveux et les oreilles. Rarement, elles allaient jusqu’à porter les chapeaux rouges ou jaunes, brochés de soie, qu’on fabrique à Mourzouk ; la plupart du temps elles n’avaient que des sandales, ou marchaient pieds nus.

Types féminins du marché de Mourzouk.

Tout cela formait un spectacle varié, qui durait jusqu’au coucher du soleil, moment où les habitantes des jardins sont obligées de regagner en hâte leurs cabanes de palmier, pour le repas du soir (aschâ) ; mais, à la même heure, la ville recouvre l’indispensable ornement de ses rues : ce sont les chameaux qui reviennent des pâtis d’alentour, et qui, tous sans exception, étrangers comme indigènes, s’en vont, d’un commun accord, se masser sur la place de la Kasba, afin d’y passer la nuit. Alors, pour quelques heures, la chaussée redevient déserte ; puis, plus tard, — le vent tombant d’ordinaire le soir, — tout ce qui est jeune et ami du plaisir se rassemble dans les rues, sur les places, dans les maisons, pour y causer sans contrainte, faire de la musique et danser[76] jusqu’à minuit. Tantôt, c’est un citoyen aisé qui, à la suite d’un heureux événement de famille, commande un orchestre et des danseuses, et invite voisins et amis à venir dans sa cour participer à la réjouissance ; tantôt ce sont les artistes qui prennent l’initiative et rassemblent en quelque endroit par les accords de leurs instruments une troupe de danseuses de profession, jeunes ou vieilles.

D’ordinaire, il y en a un qui secoue un tambour de basque (târ), un second qui frappe sur un tambourin en forme de pain de sucre (debdeba), et un troisième qui s’époumonne à souffler dans une cornemuse (soukera). Le cercle de femmes et de jeunes filles, qui se forme vite autour des exécutants, accompagne cette musique, presque toujours monotone et mélancolique, d’improvisations semi-poétiques dont le sujet est tantôt la glorification du maître de la maison, d’un voisin de marque ou de quelque personne de l’assistance, tantôt au contraire la satire humoristique de ses travers et de ses défauts. Puis, sous l’influence excitante de la mélodie, quelques femmes et jeunes filles se détachent du cercle, se font vis-à-vis, et se drapant coquettement dans des poses variées au moyen de leurs châles qu’elles étendent en avant, ébauchent quelques mouvements de corps, qui ne méritent pas à vrai dire le nom de danse. Elles se dandinent lentement sans même lever les pieds, avec des déhanchements lascifs, accompagnés d’attouchements réciproques, image de la plus grossière sensualité. Quand elles sont fatiguées, d’autres les remplacent, et, sans varier le moins du monde cette pantomime répugnante, se bornent à tâcher de rivaliser avec les premières par le raffinement d’obscénité des postures. De temps à autre seulement cette série fastidieuse d’exercices est interrompue par des actes de munificence des spectateurs, qui offrent de menues pièces de monnaie, auquel cas un des musiciens s’écrie : « Aleikoum, jä oulâd, aleïkoum, jâ benat, men and... » c’est-à-dire : « Pour vous, jeunes gens ; pour vous, jeunes filles, de la part de..... » Ici le nom du donateur, avec la kyrielle obligée d’épithètes flatteuses : le riche, le sage, le généreux, etc. La musique se met de la partie, et les femmes font entendre ce claquement de langue inimitable qui, de l’océan Atlantique à la Perse et de la Méditerranée à l’Equateur, sert de renfort à toute mélopée soutenue, et qu’on nomme zalrhouta[15].

Peu de temps après mon arrivée, j’eus occasion, sans me déranger,[77] de voir de chez moi deux fêtes de ce genre, une fois chez mon voisin Ahmed Bey, à qui il venait de naître un fils, une autre fois chez mon voisin du côté opposé, lors du mariage d’une certaine Fatima. Dans cette dernière circonstance, les rues de la ville avaient retenti dès l’après-midi de coups de feu, tandis que Fatima se prélassait fièrement à la mode arabe, dans un dais à tentures rouges, sur le dos d’un chameau magnifiquement harnaché et paré de rubans de soie versicolores. J’avais cru d’abord aux noces d’une dame de qualité, et ce ne fut qu’en voyant le cortège s’arrêter devant la maison mitoyenne, que je reconnus qu’il s’agissait d’une des nombreuses belles, sujettes à caution, qui y demeuraient. Cette Fatima était une bonne fille, point jolie, et déjà vieillotte, qui depuis de longues années honorait spécialement de ses faveurs ces messieurs de la garnison : en dépit de ce passé orageux, elle avait nonobstant trouvé un époux, et les citoyens les plus honorables de la ville n’en avaient pas moins brûlé en son honneur autant de poudre que si c’eût été la fille du bourgmestre. Comme je contemplais ce spectacle, en réfléchissant à l’indulgence de l’opinion publique à Mourzouk, Ali le Fezzanais m’expliqua comme quoi, en ce qui le concernait, il entendait bien ne se marier jamais ; son espoir était de pouvoir, dans son voyage avec moi, mettre de côté assez d’argent pour s’acheter une esclave : car, disait-il en me déduisant sagement ses raisons, si je me marie je suis certain que ma femme me trompera ; si, au contraire, je me procure une esclave, elle pourra être, elle aussi, de mœurs légères ; mais il me restera la ressource de la revendre, aussitôt que je m’apercevrai de ses infidélités.

Mes journées, en somme, s’écoulaient d’une manière assez monotone. Je consacrais les matinées à me préparer à la suite de mon voyage, à étudier la langue du Bornou, à enregistrer mes observations météorologiques ; souvent aussi, j’avais à traiter quelques malades intéressants, puis je recevais des visites. En cette saison de l’année, correspondante à notre printemps, ce qui gênait le plus, pour travailler chez soi, c’était le fléau des mouches, qui avait atteint son maximum d’intensité. Au cœur de l’hiver, il est moindre, et, l’été, il disparaît complètement ; mais, pour l’instant, ces insectes, surtout au plus fort du jour, se montraient d’une obstination à vous mettre en rage, et, alourdis par la chaleur, ne voulaient pas même se laisser chasser. Il fallait avoir soin de tenir l’encrier fermé, et ne l’ouvrir qu’avec précaution quand il s’agissait d’y tremper la plume. Si l’on buvait une tasse de café, un[78] verre de lakbi, il fallait, de la main restée libre, s’escrimer sans interruption contre les innombrables essaims de ces agressives bestioles, et maintes fois, pour peu qu’en parlant on n’y prît pas garde, plus d’une vous entrait jusqu’au nœud de la gorge.

Du moins la nuit dormait-on tranquille, les localités du désert jouissant d’une immunité absolue au point de vue d’un autre fléau, qui, aussi bien sur la côte nord qu’au Soudan, trouble affreusement le repos des humains, je veux dire les puces. Passé Bou Nedcheim, en allant vers le sud, il n’y en a plus. En revanche, les poux se multiplient, et font corps indissolublement avec l’homme. Plus d’un Arabe m’a demandé s’il était vrai que les chrétiens fussent exempts de cette vermine ; et j’ai remarqué, non sans étonnement, que ce genre d’exemption supposée, loin de passer à leurs yeux pour un privilège, leur semblait plutôt être un signe de délaissement intentionnel de la part du Très-Haut. Les punaises ne manquent pas non plus, et quant aux teignes, elles développent des capacités dévorantes que nulle part ailleurs je ne leur ai retrouvées.

L’après-midi, souvent, j’allais au marché ; je visitais les malades que j’avais à traiter à domicile, puis, au coucher du soleil, je me rendais chez mademoiselle Tinne, et, assis sur la haute terrasse de sa demeure, je goûtais avec elle la douceur des soirées qui contrastait d’une façon si agréable avec le vent, la poussière et l’intolérable chaleur du jour. Les clairs de lune surtout étaient magnifiques ; les formes des dattiers d’alentour se dessinaient avec une grâce inimitable dans l’atmosphère purifiée, laissant voir jusqu’à chaque plumule de leurs feuilles. Tout semblait se rapprocher et grandir, et, au plus loin de l’horizon, hommes et chameaux en marche prenaient des proportions fantastiques. Même par les jours clairs et sans vent, l’air n’avait jamais cette transparence absolue qu’il revêtait le soir.

Ma profession de médecin, que j’exerçais avec ardeur, m’offrait mainte occasion de faire des observations climatologiques d’une grande importance. La malaria ou fièvre paludéenne, qui est le fléau des étrangers, se déclara de plus en plus à mesure que la chaleur s’accrut ; le changement de régime avait aussi amené chez nous, au début, d’opiniâtres troubles de digestion. Au mois de mai, je fus pris moi-même de la fièvre, et d’une façon grave. Le malheur voulut qu’à la même époque mademoiselle Tinne fût forcée de s’aliter. Déjà, peu de temps après mon arrivée, elle avait eu quelques légers accès, puis une inflammation d’intestins qui[79] n’avait duré que quelques jours ; mais, depuis lors, en dépit de son énergie, cette femme, délicate en somme, avait sans cesse été mal en point, et à plusieurs reprises j’avais vainement insisté auprès d’elle pour qu’elle se fortifiât autant que possible par une alimentation bien choisie. Après une semaine d’interruption dans mes visites, par suite de mon propre état maladif, je la retrouvai presque à l’état de squelette, avec des contractions douloureuses des extrémités, des névralgies atroces, compliquées d’une insomnie absolue et de l’incapacité radicale de prendre aucune nourriture. En la voyant ainsi, je doutai à bon droit que nous pussions faire ensemble le voyage du Bornou. J’osais à peine la quitter. Ce ne fut qu’au bout de plusieurs semaines, grâce à l’usage des narcotiques, à l’absorption soigneusement graduée d’aliments faciles à digérer, et à des stimulants, qu’elle put renaître à une vie nouvelle.

Quand elle fut rétablie, nous commençâmes à songer sérieusement à la réalisation de nos projets d’excursions préliminaires : Un certain Mourabid Ali, du village de Bachi, près de Gatroun, que ses affaires avaient amené à Mourzouk, vint chez moi avec Hadch Brahim pour parler de mon intention de visiter le Tibesti. C’était un petit homme de couleur foncée, chez qui le sang toubou dominait, très probe du reste, fort intelligent, et que son expérience personnelle mettait à même de discuter en juge compétent la possibilité de mes plans. Il me fit une peinture peu engageante de ses demi-congénères les Toubous, et à l’exemple de mes amis de Mourzouk, il chercha à me dissuader de mon dessein. Il n’affirmait pas toutefois qu’avec l’assistance du chef des marabouts de Gatroun, il fût absolument impossible d’aller sans danger jusqu’au Tibesti ; mais quant à pousser de là jusqu’au Bornou, c’était, selon lui, une entreprise complètement irréalisable. Sa mère était du Tibesti, il avait de proches parents au Borkou, lui-même était allé du Tibesti oriental au Wanjanga ; ce qui n’empêchait point qu’au cas où je ferais le voyage il se défendait par avance de vouloir me servir de compagnon de route.

Ce voyage, j’étais bien décidé à le faire, les périls en eussent-ils été encore plus menaçants que mes conseillers ne me les dépeignaient. Outre qu’à Mourzouk je n’avais d’autre perspective que la fièvre, la chaleur, la poussière et une existence mortellement ennuyeuse, c’était pour moi une question d’honneur de ne point rester six mois, un an peut-être, dans l’inaction. Employer à des pérégrinations dans le Fezzan même, déjà exploré par plus d’un savant, quelques centaines de thalers qui formaient mon avoir[80] personnel, ce n’était vraiment pas la peine, au point de vue des résultats présumables, tandis qu’une excursion dans le Tibesti, n’eût-elle aucun caractère scientifique, me promettait un ample butin. Depuis que des voyageurs européens étaient allés de Tripoli au Bornou, on connaissait de nom cette contrée rocheuse, située au sud-est du Fezzan, et remarquable, disait-on, par ses hautes montagnes et ses merveilleuses sources chaudes ; mais, si actives que fussent les relations que le Fezzan du sud entretenait, surtout par Gatroun, avec cette région, peu de Fezzanais se donnaient la peine d’y aller en personne, de sorte que, pour les Arabes eux-mêmes, c’était une sorte de terre inconnue.

Presque tous mes devanciers sur cette route avaient éprouvé le désir de faire le jour sur un coin de l’Afrique à la fois si proche et si ignoré, mais tous avaient reculé devant le mauvais renom des Toubous et leur réputation de perfidie. Maurice de Beurmann avait été, il est vrai, jusqu’à signer par l’intermédiaire des marabouts de Gatroun un contrat avec le chef de tribu et le personnage le plus marquant du pays, deux hommes que, par la suite, je ne devais avoir que trop de loisir de connaître ; mais leur manque de parole l’avait empêché de mettre à exécution son projet.

Bref, résolu que j’étais, j’envoyai immédiatement une missive officielle à Hadch Dchâber, à Gatroun, lequel, de l’avis de tous, tenait les clefs des monts tibestiens. Celui-ci exprima un peu plus de confiance que ne l’avait fait Mourabid-Ali, au sujet de la réalisation possible du plan, et il ne parut pas éloigné de prendre sur lui, jusqu’à un certain point, la responsabilité de la réussite. Précisément, écrivait-il, il y avait pour l’instant à Gatroun un personnage du Tibesti qui paraissait avoir assez de fond et de crédit pour pouvoir me servir de protecteur et d’escorte, et qui ensuite me donnerait pour guide un autre homme de sa propre tribu, jouissant d’encore plus de considération.

Pour surcroît de sûreté on demanda à ce noble Toubou de vouloir bien venir à Mourzouk se présenter aux autorités et signer une convention avec elles. En attendant qu’il arrivât, — Gatroun est à quatre jours du Fezzan, — je fis tous les préparatifs qu’il fallait, tout en m’efforçant de faciliter à mademoiselle Tinne, dont la santé était revenue, la réalisation de son projet. Le chef des Touaregs-Hoggar, le vieil Ichnouchen, lui avait écrit une lettre fort amicale, où il lui disait, qu’appelé par des affaires dans la partie ouest de l’oued Ladchal, il se chargeait de venir la prendre. Je m’entremis de mon côté en sa faveur auprès des fonctionnaires[81] de Mourzouk, Hadch Brahim et les autres, mais je ne retrouvai pas chez eux en cette occasion l’obligeance chaleureuse dont ils étaient si prodigues envers moi. Il semblait qu’une dame qui disposait de tant de ressources, qui avait des recommandations si précieuses, qui enfin n’était connue de tout le monde que sous le nom de Bent el-Rê (fille de roi), eût dû être l’objet de prévenances toutes spéciales : nullement. J’eus de la peine à m’expliquer d’où venait cette différence de traitement ; puis je finis par découvrir la raison futile de la chose : c’était que mon amie n’était point mariée. Aux yeux des Mourzoukois, pour qui la femme n’est qu’un instrument de procréation ou de plaisir, si mademoiselle Tinne était restée fille, cela ne pouvait tenir qu’à des causes peu naturelles. Les bruits les plus absurdes circulaient à ce sujet de bouche en bouche, et le plus accrédité était celui qui prétendait que le grand chien favori de la Hollandaise était tout bonnement un homme enchanté qui ne reprenait la forme humaine que dans les ténèbres de la nuit. Lorsque, au courant du mois de mai, ce brave animal s’éteignit de décrépitude et de vieillesse, et qu’on vit sa maîtresse afficher à propos de cette mort une douleur incompréhensible à Mourzouk, il n’y eut plus qu’un très petit nombre de sceptiques pour douter du bien fondé de la susdite hypothèse. Un homme même, du moment qu’il reste célibataire, encourt dans ces pays une certaine mésestime, et son état provoque des jugements qui n’ont rien de flatteur pour sa personne ; mais, la chose prend une bien autre importance, lorsqu’il s’agit d’une femme, et surtout d’une femme qui, comme mademoiselle Tinne, par ses aspirations et ses visées, demeurait toujours sous l’œil du public.

Bientôt nous eûmes terminé, elle et moi, nos apprêts respectifs de départ ; mais, avant de jeter le premier regard dans un monde jusqu’alors fermé à l’Europe, peut-être est-il opportun de prendre une idée d’ensemble et complémentaire du Fezzan.


[82]A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
(SUITE ET FIN)


CHAPITRE IV

Véritable nature du Sahara ou Grand-Désert. — Où il commence entre Tripoli et Mourzouk. — Configuration et reliefs divers de la région fezzanaise. — Caractère de la faune et de la flore. — Rôle prédominant du dattier. — Coup d’œil historique sur le pays. — Climat, mœurs et types.

I

On croit généralement que, de l’autre côté des chaînes de montagnes qui courent parallèlement au littoral nord de l’Afrique, du Maroc à Tunis et à Tripoli, s’étend sur un espace de quinze degrés de latitude environ une plaine de sable située au-dessous du niveau de la mer et séparant la côte septentrionale des régions fertiles du centre du continent : c’est là une erreur qui depuis longtemps ne devrait plus avoir cours, et de temps à autre cependant on rencontre encore cette assertion, que le Grand-Désert est en majeure partie au-dessous de l’eau marine. La vérité est que le Sahara, pris dans son ensemble, est notablement au-dessus de l’Océan ; ce n’est pas le sable qui y domine, c’est un sol caillouteux et dur, et, au lieu d’une surface plane, nous avons une variété inattendue de hauteurs et de vallées.

Les montagnes côtières ne doivent pas être regardées comme des reliefs particuliers de la zone, mais plutôt comme les terrasses d’accès d’un ensemble de hauts plateaux, semés d’intumescences isolées et de massifs à part, que coupent de nombreux oueds desséchés. Çà et là sur cet immense plateau se rencontrent des espaces plus ou moins grands qui sont tout en dunes ou en plaines[83] de sable. Il est probable que lors du violent soulèvement qui donna autrefois naissance aux groupes montagneux du nord et à ceux de l’intérieur du désert, d’énormes plans se trouvèrent également projetés en masse avec la figure qu’ils avaient, et qu’ensuite, au cours des siècles, grâce à l’efflorescence des roches et du sol comme à l’action façonnante du vent, ils finirent par former dans certaines régions des ensembles de reliefs sablonneux présentant des accidents de terrain plus ou moins larges, plus ou moins longs, ou des dunes isolées et mouvantes.

C’est ainsi, à s’en tenir à un aperçu sommaire et en quelque sorte schématique, que, dans toute la partie occidentale de l’Afrique, quand on vient de la côte nord, on a affaire à une chaîne de montagnes à peu près dirigée d’ouest en est, et d’où l’on passe, sans descendre d’une manière très sensible, aux immenses dunes faites d’un détritus jaunâtre et sableux qui s’étendent de l’autre côté et auxquelles succèdent des plateaux en forme de terrasses (hamadas) et des serîrs caillouteuses. Si la régularité de ce système apparaît très visible à l’œil dans la région de l’ouest, il n’en est pas tout à fait ainsi quand on va de Tripoli au Fezzan. Les mêmes causes qui ont produit sur la côte nord la vaste échancrure des deux Syrtes, y ont émietté en rameaux confus l’extrémité de la chaîne atlantique, et, en ne permettant pas à la longue ligne de dunes septentrionales d’atteindre le méridien de Tripoli, ont favorisé la formation des nombreux groupes d’oasis dont est constitué le Fezzan. Ce qui empêche que, de ce côté, on ait une idée nette de l’ensemble, c’est, d’une part, la chute profonde qu’y fait près de la Syrte le haut plateau appuyé aux montagnes de l’ouest ; c’est, d’autre part, la dépression terminale qui se produit au centre des oasis fezzanaises. La régularité n’en existe pas moins ; les monts tripolitains (Douïrat, Nefousa, Ghârian, Tarhouna et autres) procèdent du même soulèvement que les chaînes occidentales de l’Atlas ; plus au sud, les reliefs du Tibesti, les monts d’Hoggâr et d’Ahïr ont eu une semblable origine, et là où les masses volcaniques n’ont pas pu percer, la croûte s’est tuméfiée d’une manière uniforme et d’ensemble, de manière à donner naissance à de véritables hauts plateaux (hamadas) ou à des plaines de moindre élévation qu’on appelle serîrs.

Le désert proprement dit commence à quelques journées de marche au delà des versants sud de la chaîne septentrionale, qui a une altitude d’environ sept cents mètres et se compose surtout de roches calcaires. On entre d’abord sur de hautes plaines pourvues[84] d’excellents pâtis, qu’interrompent d’innombrables et spacieuses vallées, avec des lits de cours d’eau presque toujours à sec (oueds), et où le sol fertile se prête de place en place à la culture des céréales ; puis, à mesure que les pluies se font plus rares, l’humus, le sable et l’argile diminuent ; ce qui prédomine, c’est un fond rocheux, que parsèment des cailloux de toute sorte, ou un terrain calcaire nu ; les vallées fluviales sont moins profondément entaillées et plus infécondes ; les nombreuses collines de plus en plus glabres. Enfin l’on atteint la région des serirs, dont la surface de gravier dur s’étend au loin à perte de vue, et qui constituent la partie la plus désolée du Désert.

Ces serîrs s’appuient à la grande hamada el-Hamrâ, étendue à l’ouest sur une longueur de deux cents kilomètres du nord au sud, avec une largeur, dans l’autre sens, de six cents environ, et elles se développent vers l’est et le nord-est à travers les plaines basses qui entourent la Grande Syrte. Tandis que la susdite hamada a une altitude d’à peu près six cents mètres au-dessus du niveau de la mer, la serîr n’a qu’une élévation moitié moindre, et les pierres qui en couvrent la surface, au lieu d’avoir l’irrégularité de forme et de calibre de celles du plateau, forment un semis de cailloux menus, polis et presque toujours de même teinte. L’une et l’autre du reste sont également dénuées de vie. Là où le vent a accumulé un peu de sable, il peut se développer quelques germes modestes de végétation, mais le sol par lui-même est incapable d’y rien produire. D’arides et chauves monticules d’érosion, en forme de cônes tronqués ou de pyramides, accidentent seuls çà et là l’aspect monotone du plateau, en indiquant par leur relief médiocre et toujours le même le niveau antérieur du terrain. Bien que, dans la serîr, la couche d’eau se rencontre plus près de la surface du sol que dans l’hamada, qui est plus élevée, les fontaines néanmoins y sont plus rares.

Cette uniformité est interrompue par une projection avancée de hauteurs, les monts el-Târ, qui se dressent, isolément ou par groupes, à cinq ou six cents mètres d’altitude, et enferment entre eux et les Montagnes-Noires la plaine de sable argileux et abondamment arrosée (el-Djofra) où se trouvent Sokna, Houn et Waddan. De ce plateau, situé à trois cents mètres de hauteur et large de trente-cinq kilomètres environ, on monte au Djebel es-Sodâ, relief qui forme au nord la frontière du Fezzan. Cette zone, située au sud-est de l’hamâda el-Amrâ, à neuf cents mètres à peu près au-dessus de la mer, dessine une ligne arquée, qui va décroissant[85] d’élévation, jusqu’au delà du méridien de Sokna, où elle finit par se confondre avec les Montagnes-Noires. Celles-ci sont formées d’une masse calcaire qui repose sur une puissante couche d’argile et porte un grès noir. Elles ont de l’ouest à l’est une longueur d’environ deux cents kilomètres, sur une largeur en sens opposé de cinquante kilomètres ; un col les divise en deux parties, l’une à l’ouest (Sodâ el-Gharbija) : c’est la plus vaste et le plus élevée en moyenne ; l’autre à l’est (Sodâ esch-Scherkija) : c’est celle qui renferme la sommité dominante ou Dahâr es-Sodâ. Quant au point culminant de la passe, ou Dahâr es-Moumin, son altitude est de 750 mètres.

A ce massif s’appuient, au sud, des plaines désertes et sans eau qui vont s’affaissant vers l’est, et que caractérisent d’abord la présence de nombreux oueds issus de la partie ouest des montagnes ; puis, au bout de quelques jours, on retrouve la serîr proprement dite, et, enfin, à cent trente kilomètres environ plus loin, on pénètre dans la portion habitée du Fezzan. Là, le paysage se modifie ; on a affaire à un terrain d’alluvion, et derechef, dans la vallée d’Omm el-Abîd, l’eau se rencontre à peu de mètres du sol. Cette hattija peut en quelque sorte être considérée comme l’extrémité la plus orientale de l’oued Schijati, vallée qui s’étend d’ouest en est entre le 27e et le 28e degré de latitude. Entre elle et l’oued Ladchal se développe à l’ouest la zone de dunes qui porte le nom générique d’Edeyen, et qui, du côté de l’est, se résout peu à peu en collines détachées, pour n’offrir plus, en touchant le méridien de Mourzouk, qu’une plaine ondulée de sable mouvant. L’oued Ladchal, qui se divise en deux parties, l’une à l’ouest, l’oued Gharbî, et l’autre à l’est, l’oued esch-Scherki, a deux cents kilomètres environ de longueur sur une largeur de huit kilomètres ; on l’appelle « l’oued » tout court. Il offre dans ses deux moitiés le même caractère : à la surface, cette alluvion saline et sa bleuse qui prédomine dans tous les bas-fonds du Fezzan et qu’on nomme heischa, et, en dessous, partout, l’eau a une profondeur moyenne de trois mètres et demi. Cette vallée part de la chaîne d’Amsa, dégradation orientale des hauts plateaux qui s’appuient au massif volcanique d’Hoggâr et se termine au nord-est non loin de l’oasis de Sebha, avec une pente totale de deux cents mètres environ.

Au sud de cette dépression, et parallèlement à elle, s’étend l’hamada de Mourzouk, qui la sépare d’une autre dépression, l’oued Otba, située à cinquante kilomètres plus bas, et qui, née d’un contrefort de la chaîne d’Amsa, à cent kilomètres à l’ouest[86] de la capitale du Fezzan, s’abaisse au nord-est, par l’oued Neschoua, jusqu’à l’oasis de Rhodwa. De cet oued Otba à Mourzouk, la distance est à peine de quarante kilomètres.

Mourzouk elle-même forme l’extrémité orientale d’une vaste dépression, de plus de cent kilomètres de long sur quinze ou vingt de large, qui s’appelle l’Hofra, autrement dit le creux, la dépression, et dont le sol est absolument de même nature que celui de toutes les vallées voisines, quoique peut-être plus riche en argile. Là, les eaux abondent, et l’on dit même qu’autrefois d’une source de la vieille ville (Trâgen) partaient des canaux de dérivation qui allaient fertiliser les vastes plantations de dattiers, aujourd’hui incultes, de Rhodwa. Cette Hofra mourzoukoise est séparée par une mince bande de désert, ayant le caractère d’une serîr, du district de Scherkija, région accidentée dont les parties basses seules offrent quelques groupements de population, et au nord et à l’est de laquelle se trouvent les oasis de Foghaa et de Wau.

De la localité habitée la plus méridionale du Fezzan, à savoir la ville de Tedcherri, dont l’altitude est de 500 mètres, part une vallée plate, l’oued Ekema, qui s’incline très régulièrement dans la direction de Medchdoul (Scherkija), et n’est pas à plus de trois cents mètres ; mais, plus bas, le terrain se relève jusqu’à sept cent cinquante mètres en une hamada qui s’étend entre le pays des Touaregs et celui des Toubous, et que bornent au midi des massifs de montagnes dont les ramifications sud-est se continuent sans interruption jusqu’aux puissants reliefs du Tibesti. Ces chaînes forment, au sud, la frontière naturelle du Fezzan, comme les Montagnes-Noires de Sokna en sont la limite physique vers le nord. En y joignant les contreforts et les hautes terrasses du pays des Touaregs, nous avons ainsi un territoire arrondi, puissamment encadré (sauf à l’est où manque la bordure de montagnes), sillonné de longues vallées plates, parsemé de nombreuses et profondes oasis, et qui va se déprimant de l’ouest à l’est. Sa longueur approximative peut être évaluée, du nord au sud, à six cent vingt kilomètres, sa largeur, dans l’autre sens, à un peu plus de cinq cents, et, comme situation, il se trouve à peu près entre le 24e et le 29e degré de latitude nord, et le 12e et le 18e de longitude est (méridien de Greenwich).

Tout ce territoire fezzanais appartient à la région du désert ; il n’est pas jusqu’aux oasis septentrionales, si rapprochées de la Grande Syrte (Bou Nedcheim n’est pas à 100 kilomètres de la côte), qui n’en aient entièrement le caractère.

[87]La flore et la faune locales répondent naturellement à cet état de choses, en tant du moins qu’elles ne dépendent point des efforts de l’homme. Si, au nord du désert, des pâtis encore variés et spacieux attirent, dans la saison, des Nomades ; si diverses espèces de thyms, d’artemisias et d’harmales (Peganum harmala), y couronnent les hauteurs ; si le botoum (Pistacia atlantica), le sidr (Zizyphus Lotus), les tamarix, le retemm (Retama Raetam) et le djdâri (Rhus Dioeca) s’y trouvent fréquemment, cette végétation sauvage cesse presque entièrement au Fezzan. Les pentes des Montagnes-Noires présentent bien encore, pendant quelques semaines de l’année, une faible manifestation de vie naturelle ; mais, un peu plus loin, recommencent pour l’œil les plaines caillouteuses dénuées de tout vestige de flore ; à part les déclivités de sable où poussent l’acacia au feuillage modeste qu’on nomme talha, le tamarix aux pâles couleurs, et quelques herbes fourragères bonnes pour les chameaux, — l’akoul, par exemple (Alhagi Maurorum) — rien ne vient plus diversifier la terne monotonie d’aspects dont j’ai essayé de donner une idée en retraçant mon itinéraire.

Branche d’akoul.

[88]Plus pauvre encore est la vie animale, presque toute bornée aux oasis. Ce n’est que sur les pentes des montagnes qui enferment le Fezzan proprement dit, ou dans les vallées auxquelles ces montagnes donnent naissance, que le mouton à crinière (wadân), la gazelle (ghazâl), le chacal (dîb), le renard du désert (fenek) et le mulot (fâr) trouvent à vivre tant bien que mal. L’autruche qui, autrefois, à ce qu’il résulte de divers renseignements, n’était point rare dans la partie nord du Sahara, s’est aujourd’hui retirée vers le sud. Quelques oiseaux de proie, des pigeons, des corbeaux, des hiboux, représentent seuls le monde ornithologique. Les reptiles (lézards, vipères, des scorpions surtout) sont relativement plus nombreux. Certains insectes, tels que la puce, manquent complètement ; d’autres, tels que mouches et moucherons, n’ont qu’un développement temporaire et local.

Tamarix.

Un tel pays ne pouvait avoir qu’une population assez clairsemée et jouissant d’un bien-être restreint. Le Fezzan, éloigné de trente journées de marche de la côte septentrionale, et de près du double du Soudan, séparé de l’un et l’autre point par des régions inhospitalières, en est réduit, dans son coin, à vivre d’une existence fort modeste. Le commerce même, qui, autrefois, a été une ressource considérable pour les habitants, n’a jamais pu, vu l’énormité des[89] distances, les difficultés et les périls de toute sorte, y être exercé que par très peu de gens et avec de longues intermittences. Aussi les Fezzanais, pour être sûrs de manger, se sont-ils de tous temps adonnés à la culture, l’élève du bétail même n’étant pour eux que d’un maigre rapport.

Dans les pays tels que Tunis et l’Algérie, où des pluies régulières favorisent le rendement du sol, et où, immédiatement au sud des districts foncièrement arables, dans les vallées et sur les pentes des montagnes, il y a de gras pâturages qui persistent une grande partie de l’année et des rivières au cours périodique, l’agriculture et l’élève du bétail marchent de concert. A l’époque des grosses pluies côtières, tandis que le blé germe et se développe, le nomade s’en va, avec ses grands troupeaux de chameaux et de brebis, dans les régions méridionales où les chutes d’eau, moins fréquentes, suffisent néanmoins, sans nuire à la santé du chameau, animal qui n’aime pas la pluie, à faire croître de frais herbages. Il pousse ainsi jusqu’aux oasis où l’on cultive les dattiers ; puis, au temps de la moisson, il regagne les parages fertiles de la côte, y vend la laine de ses moutons ainsi que le tissu que son industrie personnelle a su en tirer, et se procure, en retour, des céréales, de l’huile et autres produits du travail local.

Le Fezzan, lui, est trop loin de la côte ; cette côte elle-même est peu productive, et, de plus, les oasis du pays sont dénuées de pâtis : de là l’impossibilité d’aucun échange entre le nord et le midi. L’unique ressource est la culture, qui nécessite une irrigation artificielle : on n’en retire que juste de quoi subvenir à ses besoins. Là où le relief du sol favorise les chutes de pluie, il y a bien encore de bons pacages ; mais, passé les limites naturelles du Fezzan vers le nord, les difficultés s’accumulent de plus en plus. Le manque d’eau contrarie la production ovine. Dans les oasis même, où la proximité de l’élément aqueux permet de cultiver des dattiers et de labourer le sol, il n’y a point de ce qui s’appelle des herbages pour les bêtes ; une demi-douzaine de chameaux, quelques brebis ou quelques chèvres, c’est tout ce qu’on y peut faire paître ; encore la plupart du temps faut-il recourir à des moyens factices, et se servir du fourrage d’étable : de gros troupeaux, on n’en voit jamais. Les gens qui, à Mourzouk, possèdent des chameaux, les envoient dans les montagnes de Sôkna ou sur les pentes et dans les vallées de l’Haroudch, et ne les gardent que provisoirement dans la banlieue de la ville. Pour six chameaux que j’ai tenus pendant quelque temps au vert près de Mourzouk, il m’a fallu acheter par jour, à[90] titre de supplément de reconfort, pour un mark de sorgho (1f,35).

Les animaux domestiques sont donc fort loin d’abonder au Fezzan. Ce qu’il y a de plus rare, ce sont les bœufs, qu’il faut aller chercher dans le nord. Ils sont de petite taille, malingres d’aspect, et ce n’est qu’à force de peines et de soins, en semant pour eux dans les jardins de la luzerne, du trèfle, qu’on les maintient à un degré médiocre de prospérité. Le cheval, qu’on amène également du nord, n’est guère plus répandu ; parmi la population sédentaire, c’est un luxe qui n’appartient qu’à quelques gros bonnets ; seuls, les nomades sont, à cet égard, mieux pourvus. Les moutons aussi sont peu abondants. Les uns viennent du nord, ce sont des mérinos à laine septentrionale ; les autres proviennent des régions habitées par les Touaregs ou par les Toubous ; ceux-là se distinguent essentiellement des premiers par leur charpente osseuse, leur longue queue effilée, leur cou étiré, leur tête mince, et la fine et longue chevelure frisée qui leur sert de laine. Les chèvres ont généralement le poil lisse et court et sont trapues de structure ; mais il y en a une variété plus haute sur pattes, plus élancée, et à long poil. Ce genre de bétail n’est pas beaucoup plus abondant que l’espèce ovine. Les chameaux, les poules et les pigeons sont en réalité les seuls animaux domestiques qu’élèvent les Fezzanais, les seuls dont la race se conserve sans le secours de l’importation.

Chameau du sud et chameau du nord.

Le chameau du Fezzan appartient à la variété arabe, qui, comme nous le verrons plus loin, diffère assez sensiblement de l’espèce touareg et toubou. Dans les districts des Montagnes-Noires et de l’Aroudch, il se distingue par sa forte structure comme par[91] l’excellence de sa chair, et, en vue de la saison fraîche, il porte, inégalement distribuée sur les diverses parties de son corps, une toison laineuse, longue et épaisse, qu’on coupe chaque année pour la filer et dont on fabrique un tissu solide et usuel pour les étoffes de tente et les sacs d’emballage. Le chameau de ces régions l’emporte autant en vigueur sur celui de la côte que le chameau des vraies oasis fezzanaises. Le prix moyen de cet animal, à l’époque où je me trouvais à Mourzouk, était de 270 francs, et le boucher se faisait une somme encore quelque peu supérieure de la vente de sa graisse, qu’on apprécie fort, comme de celle de sa chair et de sa peau.

Vers du Fezzan (Doud).

Vu la rareté relative et la cherté de la viande de mouton et de chèvre, c’est sur les poules et les pigeons que se rabattent volontiers les gens du Fezzan ; quant à la classe pauvre, elle se rattrape sur des vers et des crustacés (doud) que fournissent en quantité innombrable les eaux saumâtres d’un petit lac situé à la lisière nord de l’oued Scherki, et dont l’espèce la plus prisée forme, pétrie avec des dattes et une sorte d’algue provenant du même lac, le tout assaisonné de diverses manières, une pâte dont on aime à se régaler.

En dehors des animaux domestiques dont je viens de parler, il faut encore mentionner le chien, autre bête fort rare au Fezzan. Il y est représenté par une double espèce : l’espèce de garde, généralement blanche, aux poils longs et épais, qu’aiment tant les Arabes du nord, et dont ma chienne Feida représentait un échantillon, et un lévrier de chasse, de taille moyenne et assez joli, dont on trouve tant de beaux exemplaires dans la Tripolitaine et la Tunisie.

Dans le domaine de la culture, l’objet de rapport par excellence, c’est, je l’ai déjà dit, le dattier (Phœnix dactylifera) dont le nom arabe est ici Nachla.

Peu de gens ont une idée des mille qualités précieuses de cet arbre étonnant, et des incomparables services qu’il rend aux habitants du désert. Pour le voyageur, qui, exténué de sa longue marche à travers les solitudes pierreuses et les fastidieux monticules de dunes, aperçoit enfin à l’horizon la ligne verte tant souhaitée de la plantation ou Rhâba, le dattier est l’espérance et la joie. Avec quelle avidité le regard se repaît de cette coloration d’où rayonnent le reconfort et la vie ! La ligne va s’élargissant de plus en plus, et peu à peu se développent toutes les parties d’un objectif dont la vue vous emplit[92] l’âme d’une allégresse sans pareille. Bientôt on distingue les délicieuses couronnes de feuillage qui se balancent doucement de droite et de gauche sur leurs hauts fûts élancés ; d’un œil interrogateur, on va scrutant l’un après l’autre chaque groupe de verdure qui déploie là-bas sa grâce enchanteresse, et l’on cherche pour y placer son campement l’endroit le plus beau et le mieux couvert. Du mouvement de vie que cache et abrite ce massif bocager, le pèlerin ne sait rien encore ; il ne pense qu’aux douceurs matérielles qui l’y attendent ; il est, corps et âme, sous le charme de la séduisante frondaison en laquelle tient l’oasis tout entière.

Couronne de dattier avec ses fruits.

Otez le dattier : qu’est-ce que l’oasis ? Un pâtis solitaire avec une maigre végétation, qui, n’était l’ombre rafraîchissante que lui procure l’arbre tutélaire, se verrait, après une courte existence, dépérir hâtivement dans ses germes. C’est au Fezzan surtout que la précieuse essence joue un rôle important : consolation des malheureux, elle est pour tous l’assistance et le salut. Plongeant toujours, à ce qu’il semble, jusqu’à la couche d’eau, elle n’a besoin,[93] pour atteindre à son plein épanouissement, d’aucun arrosage artificiel ; elle constitue l’unique bienfait de l’avare nature en cette région déshéritée de la terre. Mais aussi, quelle largesse dans le don ! Bien qu’en ce pays les céréales soient la base principale d’alimentation, il y a nombre de gens aux yeux desquels le fruit du dattier occupe une place encore supérieure, et la plupart le mettent, à ce point de vue, au même rang que le blé. Toutes les parties de l’arbre ont du reste une valeur inestimable. Le tronc qu’on appelle par excellence bois de construction (Chescheba), fournit les solives des maisons, des piliers et poteaux, des charpentes de puits, des ais de portes et de fenêtres, et remplace, de toutes les façons, le bois d’œuvre des pays les plus favorisés. Du branchage (Djerîd), pris dans ses divers éléments, on fait des huttes, des haies de clôture, des bâtons de voyage, des sandales, des corbeilles, et même on tire de quoi suppléer au manque de charbon. Du tissu fibreux (lif) que donnent les pétioles on fabrique les cordes les plus solides ; enfin la sève, abondante, livre à l’amateur le doux nectar ou, au choix, le breuvage capiteux dont j’ai déjà eu occasion de parler.

Les dattiers se plantent d’ordinaire en scions (maghrousa), à l’automne, plutôt qu’en pépins. Si les jeunes pousses ne se trouvent point tout près de la tige-mère, elles ont besoin d’un arrosage de trois mois au moins avant de pouvoir se soutenir d’elles-mêmes. Vers l’âge de trois ou de cinq ans, selon la qualité du terrain, le rejeton est assez avancé dans son développement pour pouvoir être fécondé.

La récolte des dattes se fait à l’automne, plus ou moins tôt, vu les nombreuses variétés de l’essence. Celles qui sont destinées, par exemple, à emplir les magasins se cueillent avant la pleine maturité, et on les étend au soleil pour qu’elles achèvent de mûrir en séchant. Il y a des arbres privilégiés, en très petit nombre, qui donnent en fruits la charge d’un chameau, c’est-à-dire environ quatre quintaux ; prix moyen du quintal, lors de mon séjour, 4f,05 ou six Kijals. La qualité du produit est fort différente selon l’espèce. Le Fezzan a pour lui la multiplicité des espèces ; mais ses dattes ne valent pas en général celles que fournissent le Beled el-Djerid de Tunis et de Donkola égyptien.

La datte constitue un aliment qui passe pour être extraordinairement sain ; seulement, pris à l’exclusion de tout autre, il ne suffit pas à nourrir l’homme. Le pauvre même a besoin d’y joindre un peu de céréales, et le nomade, de temps à autre, de la[94] viande ou du lait de chameau. L’inconvénient est que, mangé en grande quantité, ce fruit est très pernicieux pour les dents ; nulle part au monde la carie n’est aussi fréquente que dans les pays où il forme l’alimentation dominante, et souvent même on y rencontre des personnes toutes jeunes qui ne possèdent pas une molaire intacte.

Le blé, au Fezzan, n’a pas une importance économique moindre que la datte ; mais la culture en exige relativement beaucoup plus de peine. Le sol, riche en sable calcaire, et aussi, çà et là, en argile, est pauvre en humus ; il faut l’arroser régulièrement, et, attendu le manque général d’engrais, il s’épuise par une exploitation excessive. Des divers légumes qu’il produit, j’ai déjà dit en passant quelques mots.

Après le dattier, l’arbre à fruits le plus répandu est le figuier (Ficus carica) ; on trouve aussi quelques citronniers et orangers ; la vigne (Dâlia) vient assez bien[16]. Des pommiers et des cognassiers, il peut y en avoir en tout au Fezzan un ou deux exemplaires. Quant aux amandiers, pêchers, abricotiers, grenadiers, les bourgeois aisés s’efforcent de les acclimater dans leurs jardins. Enfin, un pied d’olivier existait, paraît-il, dans le val Otba. A côté des plantes d’alimentation, telles que la coloquinte, la truffe, l’akoul et le trèfle, les Fezzanais font pousser encore quelques gossampines (Gossypium herbaceum) et un peu d’indigo ; puis des plantes fourragères, du faux tabac (Nicotiana rustica) à chiquer (le tabac à fumer vient de la côte nord), du lin, des calebasses, etc. Somme toute, les produits de la culture locale se consomment entièrement sur place, et encore ne seraient-ils pas suffisants, n’était le supplément que fournit l’élève du bétail.

II

Grâce à la ligne ininterrompue d’oasis qui le relie à la côte septentrionale et aux nombreuses stations pourvues d’eau qui essaiment dans la direction du Soudan, le Fezzan a été jadis, et cela de bonne heure, un centre commercial important ; il n’y avait pas autrefois un Fezzanais un peu à son aise qui ne fît du négoce. Quoique les Romains, vraisemblablement, n’aient pas pénétré jusqu’au Soudan, ils n’en recevaient pas moins les produits de cette région par[95] l’intermédiaire du Fezzan, et quand l’Islam plus tard non seulement eut rejeté dans le désert un élément de population plus civilisé, mais encore eut créé des États mahométans sur le Niger et près du lac Tsad, il se développa bientôt de toutes parts un trafic animé. Le Fezzan vit affluer par chez lui les marchandises qui venaient de Tripoli, de Tunis et d’Égypte, à destination des pays du Désert et des Nigrities, et, vice versa, les denrées voyageant du midi au nord. Des centaines d’années durant, il arriva des contrées du haut Niger tant d’or en poudre, en lingot ou en barre, qu’au commencement de ce siècle encore la valeur numéraire courante était, à Mourzouk, le mitqual d’or avec ses divisions. Ce ne fut que lorsque cette importation d’or diminua, qu’on introduisit au Fezzan les thalers d’Autriche et d’Espagne, et ce n’est que depuis qu’elle a cessé complètement, c’est-à-dire il y a environ une génération, et par suite de l’établissement direct du régime turc, que la monnaie divisionnaire tripolitaine est devenue d’un usage exclusif. Jadis, de l’Haoussa, il venait des outres, des peaux de chèvre teintes, des cotonnades, de l’indigo, des perroquets ; du Bornou, il venait encore de l’indigo, des tamarins, des peaux de léopard et de lion ; du Baguirmi et de l’Ouadaï, des cornes de rhinocéros ; puis, de la plupart de ces pays, des plumes d’autruche, de l’ivoire, et surtout la denrée avantageuse et recherchée par excellence, à savoir des esclaves.

Il y a encore des vieillards au Fezzan qui vous diront qu’au temps de leur jeunesse il arrivait annuellement de Timbouctou de grandes caravanes de pèlerins chargés d’or qui, en repassant, prenaient des marchandises, et qu’en outre, à plusieurs reprises dans l’année, il partait pour les États d’Haoussa et pour le Bornou des caravanes de négoce qui comptaient au retour des milliers de têtes. La décadence des pays mahométans de la côte nord et le dépérissement du trafic dans certaines parties du Soudan, joints la création de nouveaux débouchés et surtout aux entraves mises à la traite des nègres, ont ruiné ce mouvement commercial. Le temps n’est plus où Tunis et le Bornou entretenaient des relations animées ; Tripoli même est bien déchu ; l’activité mercantile, les capitaux, le goût des entreprises, tout en a disparu aussi bien que du Fezzan. La route de Tripoli à l’Ouadaï par le territoire des Toubous a vu disparaître le plus gros de sa clientèle ; au début de ce siècle, on a ouvert de ce même Ouadaï à la côte nord un chemin direct qui n’est pas beaucoup plus long que celui de Mourzouk, et qui, de l’oasis Djâlo, mène à[96] la fois à Benghâsi et au Caire. Depuis lors, le trafic du littoral méditerranéen avec l’Ouadaï a passé en grande partie aux mains des habitants de la susdite oasis ; le Bornou a subi une éclipse, et sa puissance productive a diminué. Ajoutez que les gens de Ghadâmès se sont emparés de plus en plus du commerce avec la côte ouest, habitée par des tribus auxquelles les relie l’identité de race, et qu’ils se sont ainsi assurés des chemins raccourcis pour aller aux États d’Haoussa et à Timbouctou, où ils ont établi leurs maisons de commerce.

Enfin les difficultés que rencontre actuellement la traite ont donné le coup de grâce au Fezzan. Et pourtant, je le répète, ce dernier genre de trafic est encore, malgré les restrictions qui le contrarient, le négoce de prédilection de ces pays. Aux yeux des Musulmans il n’a pas cessé d’être légitime, et toutes les fois qu’un chef de province peut le faire impunément, il ferme les yeux sur ce chapitre, favorisant même les contraventions, pour peu que son intérêt le lui commande : or, les marchands s’arrangent pour que son intérêt le lui commande. Les gouvernements de là-bas, toujours obérés, paient peu ou point leurs fonctionnaires : n’est-il pas naturel que ceux-ci recherchent un supplément de profits dans une branche d’affaires qui s’accordent avec leurs convictions religieuses ? Le gouverneur du Fezzan, pour chaque esclave importé, reçoit, suivant une vieille règle, la somme de deux mahaboubs (9 fr. 45 environ) : ce qui, naguère encore, lui faisait facilement au bout de l’année un casuel de plus de 50,000 francs. Un fonctionnaire chargé du contrôle, dans la dernière oasis sud du pays, touchait, bien entendu, sa petite part. Par malheur, cette source de gains n’est plus suffisante pour une région qui ne possède point d’industrie lucrative ; les anciennes familles riches de Mourzouk se sont appauvries peu à peu ou se sont retirées chez elles, à Oudchila, à Sokna, et ailleurs. Celle des Ben Aloua s’est soutenue par sa situation politique ; trois ou quatre autres ont dû également une certaine aisance aux affaires qu’elles ont faites dans le Soudan ; mais c’est tout. Les Fezzanais ont à peine le nombre d’artisans qui leur est nécessaire, et se voient obligés de tirer de Tripoli beaucoup d’objets qu’ils pourraient fabriquer eux-mêmes. Ils s’entendent en effet fort bien à travailler le cuir rouge et jaune, à en faire des housses de selles, des souliers, des ceintures, le tout orné de broderies pleines de goût ; ce qui n’empêche pas que la mégisserie, le tissage, la teinture, soient chez eux des arts presque nuls. Il existait bien à[97] Mourzouk, quand je m’y trouvais, un menuisier-charpentier, les deux métiers réunis en une seule et même personne ; mais c’était un citoyen notable, membre du Grand Conseil, qui ne travaillait guère que pour lui et pour ses amis, et qui, entre temps, s’occupait de négoce et d’agriculture. De tourneur, point ; quant au forgeron, il ne savait livrer que des pièces tout à fait rudimentaires ; il était d’ailleurs tout à la fois ferblantier, serrurier, orfèvre ; souvent il manquait de charbon, et puis, comme ces multiples métiers n’auraient pas suffi à le nourrir, il consacrait naturellement, lui aussi, le plus gros de son temps au jardinage, de sorte que les clients devaient attendre. Il n’y avait que les ustensiles de poterie, les objets de vannerie en feuilles de palmier, et les tissus de poil de chameau, qui répondaient suffisamment aux besoins de la consommation locale ; pour le reste, cotonnades à bon marché, draperies, soieries, chaudronnerie, outres à eau, écuelles de bois, il fallait le faire venir, soit de Tripoli, soit même du Soudan, en payant, comme de juste, une plus-value de cinquante pour cent.

Arrivons aux conditions climatériques et sanitaires du Fezzan. Mon séjour à Mourzouk s’est assez prolongé pour que j’aie pu faire une suite importante d’observations météorologiques, qui, sans embrasser toute l’année, puisque mon voyage au Tibesti a eu lieu de juin à septembre, englobe néanmoins les mois d’avril et de mai 1869 et toute la période comprise entre la mi-octobre de la même année et le commencement d’avril 1870.

La température, qui, en avril 1869, avait varié de 7 à 37 degrés centigrades, avec un écart maximum dans une même journée de 18 degrés, ne dépassa pas, le mois suivant, le chiffre de 41. En octobre, après mon retour, elle fut à peu près la même qu’en avril. Décembre présenta un minimum de 1 degré au-dessus de zéro, et un maximum de 27 degrés ; le thermomètre oscilla, en janvier, de 0 degré à 29 degrés ; en février, de 1°,8 à 32°,5 ; et enfin en mars, de 7° à 37° : soit, pour 1869, une température moyenne de 22°,2 en avril ; de 28°,8 en mai ; de 20°,9 en octobre ; de 17 degrés en novembre ; de 14 degrés en décembre ; pour 1870, une moyenne, en janvier, de 12 degrés ; en février, de 14°,8 ; en mars, de 19°,9. Les écarts les plus faibles eurent lieu en avril, par un vent du nord, en mai, par un vent du sud oscillant de l’ouest au sud-est ; en octobre, par le souffle d’est ; en novembre, par le souffle de nord-est ; en décembre, par celui de[98] nord-ouest, tandis qu’en janvier, février et mars la direction corrélative du vent fut le nord, l’ouest et le nord-ouest.

Il ne pleut, ai-je dit, que très rarement au Fezzan ; vu le défaut d’humidité de l’atmosphère, la rosée même y manque presque complètement, quoique l’abaissement de la température dans les mois d’hiver semblerait y devoir favoriser ce dépôt auroral. Ce n’est que lorsque les vents du nord soufflent, que le temps, l’hiver, se dispose à la pluie ; en été, les vents d’est, de sud-ouest et de sud amoncellent aussi fréquemment des nuages. En somme, les vents qui dominent sont, de mai à novembre, ceux de l’est et du sud, et, pour le reste de l’année, ceux de l’ouest et du nord.

Bien qu’à priori la région paraisse devoir participer de l’extrême salubrité qui distingue en général le Désert, on a vu déjà qu’il n’en est rien, à cause des marais salés ou sebchas qui y développent la fièvre, et font des environs de Mourzouk un territoire aussi empesté que l’est la contrée d’eaux stagnantes qui se trouve autour du lac Tsad. J’y ai, pour ma part, plus souffert de la malaria que dans les districts bien arrosés qui sont au sud du Grand-Désert, et où j’ai pénétré par la suite. De l’automne de 1869 au printemps de 1870, je n’ai presque pas eu une semaine sans un accès de fièvre. Les Arabes et les Berbères contractent pour la plupart à Mourzouk un état de langueur dont ils se ressentent le reste de leurs jours.

Les saisons les plus malsaines sont l’été et l’automne ; aussi dit-on là-bas que le mauvais moment commence quand les pastèques mûrissent. Les localités du val Schijati ne sont pas mieux partagées que le chef-lieu ; il y régnait, lors de mon arrivée au Fezzan, une épidémie qui m’a paru être un typhus, sorte de maladie assez fréquente là-bas à l’état sporadique. Le choléra, lui aussi (Bou-Kemasch), est venu, vers la fin de 1850, de Tripoli au Fezzan et a fait de nombreuses victimes. La variole y est souvent apportée par les caravanes d’esclaves. Il est d’usage alors, dans la période d’incubation, d’injecter les yeux du patient au moyen de sa propre urine, et de lui frotter du même ingrédient le corps tout entier ; puis, l’éruption une fois déclarée, on lui enveloppe les parties malades avec du coton imbibé d’urine chaude de chameau, en lui injectant derechef dans les yeux une légère macération d’oignon et de tamarin. La vaccination du reste est connue, et on la pratique quelquefois ; les deux endroits que, dans ce cas, on choisit de préférence, ce sont les bouts de l’oreille ou les tempes.

Certaines maladies chroniques du poumon ne sont pas rares non plus au Fezzan ; on y connaît la phthisie et on la redoute ; elle[99] passe tout ensemble pour héréditaire et pour contagieuse, de sorte qu’on évite avec soin le contact de ceux qui en sont atteints. La pleurésie, qu’on appelle Bou-Djeneb, se rencontre aussi, de même que la bronchite, les épidémies de coqueluche, les affections des voies digestives, les rhumatismes, les maladies de la peau, la syphilis et l’ophthalmie. La dyssenterie existe également sous la forme sporadique, mais jamais avec les symptômes alarmants qu’elle a dans le nord ; elle est, en revanche, plus tenace : on la traite par le karad, fruit tannant de l’Acacia nilotica, ou par l’emploi d’os pulvérisés. Contre les maladies de la peau, telles que la rougeole, on use d’une fomentation d’huile et de sel ; contre l’urticaire interviennent les excréments de bœuf, de mouton et de chameau ; contre la gale (djerâb) on se sert, comme chez nous, d’un liniment soufré, auquel on joint de la sève de froment ou de la poudre macérée dans de l’huile. Quant à la syphilis, très répandue par suite de l’extrême immoralité des Mourzoukois et du grand nombre d’esclaves femelles qu’ils ont à leur disposition, on l’appelle la grande maladie (El Kebîr) ou la sultane, à savoir la reine des maladies. C’est une affection pour ainsi dire en honneur, fort bien portée aux yeux du peuple, et comme elle passe pour avoir accès jusque dans le paradis de Mahomet, pas un Fezzanais n’a honte d’en être atteint et de l’avouer. Il est juste d’ajouter que dans les petits centres de population éloignés du chef-lieu, ce mal est rare, et, dans quelques-uns même, inconnu. On traite ce genre d’hémotoxie, du moins chez les gens bien élevés, par une salsepareille, qui, à Tunis et sur les autres points de la côte nord, porte le beau nom de Plante bénie (Mabroukâ), ou à l’aide d’autres décoctions végétales accompagnées d’une diète absolue[17].

Quant aux femmes, on cherche à augmenter leur fécondité, en leur faisant absorber, je ne sais pourquoi, les intestins salés de jeunes levrauts têtant encore leur mère. Comme la chasteté est la moindre vertu des Fezzanaises, et que cependant une preuve de leur légèreté pourrait parfois leur créer quelques difficultés pour se marier, il n’est pas rare qu’on provoque chez elles les avortements. On se gêne d’autant moins, que la loi n’a cure de ces vétilles et que les vieilles femmes peuvent impunément, en ces occasions, prêter le concours de leur expérience. C’est du reste une idée reçue qu’un enfant peut « sommeiller » des années ou[100] même indéfiniment au sein qui en a reçu le germe ; aussi, comme les Fezzanais ont à faire de longs et fréquents voyages, cette pieuse croyance intervient-elle toujours à propos, quand, après des années d’absence, l’épouse infidèle présente au mari un surcroît honorable de famille. Peut-être maint Mourzoukois sent-il naître en lui quelques doutes ; mais il n’a absolument rien à dire, et mon sage ami lui-même, Hadch Brahim Ben Aloua, avait eu des preuves indiscutables de la fréquence de ces phénomènes. Les femmes accouchent généralement sans avoir besoin de l’assistance de l’art.

C’est le moment d’ajouter que la médecine, au lieu d’être exercée par des praticiens de profession, est le monopole de vieilles femmes entendues à qui l’empirisme tient lieu de science. On sait parfaitement où s’arrête l’efficacité de leur concours, et, là où l’on n’a plus rien à attendre de leur expérience, on en appelle exclusivement à la religion qui, par la main des devins, livre alors ses talismans mystérieux : tantôt ce sont des versets sacrés qu’on se fait écrire, en manière de médication, dans le voisinage de l’organe affecté ; tantôt c’est un petit morceau de papier, portant également un libellé saint, que le malade ingurgite, à moins qu’il n’en boive l’encre délavée ; sans préjudice, bien entendu, des philtres et amulettes qui ont la vertu de rendre invulnérable aux balles, aux coups et piqûres, et de prévenir les maladies.

III

Le Fezzan est l’antique Phasania[18], le pays des Garamantes, lequel s’étendait sans doute autrefois au delà des bornes actuelles de la province turque. Pline, parlant de l’expédition qu’y fit Cornelius Balbus, dit que la Phasanie renfermait au-dessus de la Syrte, vers le désert, les villes d’Aldela et de Cillaba, que les Romains avaient assujetties ainsi que Cydamus, dans le district limitrophe, celui de Sabràta ; plus loin, ajoute-t-il, court de l’est à l’ouest une longue chaîne de montagnes auxquelles leur aspect aduste a valu le nom de Montagnes-Noires, et au delà de celles-ci se trouve le Désert proprement dit, avec les villes de Matelgès, de Debris et de Garama, cette dernière la capitale fameuse des Garamantes. Des noms de localités et de tribus qui figurèrent dans le triomphe de[101] Balbus, on peut inférer que Cydamus est notre Ghadâmès d’aujourd’hui, Garama la bourgade de Djerma, au val de Gharbi, et Cillaba, peut-être, Zella.

Hérodote, dénombrant de son côté les peuplades libyennes à l’ouest de l’Égypte, dit que de Thèbes aux Colonnes d’Hercule s’étend un plateau sablonneux où, de dix en dix jours de marche, se rencontrent des collines de sel gemme avec des sources d’eau douce, et que les populations qui l’habitent sont successivement, en allant vers l’est, les Ammoniens, les Oudchilans, les Garamantes, les Gétules, puis, sur tout le pourtour sud de ceux-ci, les Éthiopiens. Après la réduction en province romaine, sous le nom de Phasania, de cette contrée des Garamantes[19], dont Garama resta le chef-lieu, il y eut encore plusieurs expéditions, dont l’une, conduite par Julius Maternus, pénétra jusqu’aux régions éthiopiennes situées au-dessous du Fezzan. Quelques restes de constructions, en pierres énormes d’un grès rouge qu’on tirait, près de là, des montagnes d’Amsa, attestent encore, dans l’antique Garama, la domination des maîtres du monde. Passé la centième année de notre ère, on ne retrouve plus mention de ces districts, dans les annales si mouvementées de l’Afrique du Nord. Trois siècles plus tard, les Vandales mettent fin à la puissance romaine dans ce continent, et eux-mêmes, moins d’un siècle après, sont expulsés par les Maures et les Byzantins. Toutefois ces révolutions successives n’affectent que la côte septentrionale ; les districts du désert, pauvres et mal peuplés, n’y jouent naturellement aucun rôle, et l’histoire se tait sur leur destinée. Puis survient l’invasion mahométane avec laquelle s’ouvre une ère nouvelle ; on recommence alors à entendre parler de temps à autre des régions fezzanaises ; mais d’une Phasanie, en tant que formant un pays à part, il n’en est plus question désormais, non plus que de Garamantes et de Libyens : c’est de Berbères qu’il est fait mention.

Les Libyens que, mille ans déjà avant notre ère, les Phéniciens avaient trouvés dans le pays lorsqu’ils y fondèrent la ville d’Utique, représentent pour nous la race autochthone ; et, en effet, Hérodote et Polybe ne désignent jamais l’Afrique autrement que sous le nom de Libye. Ces Libyens étaient des nomades occupant le littoral des deux Syrtes, et confinant au sud à des Éthiopiens ; une étroite parenté existait entre eux et les laboureurs[102] sédentaires des rivages fertiles qui forment aujourd’hui la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. De ce côté, ils avaient pour voisins le peuple vagabond des Gétules. Pour quel élément constitutif ces Libyens ont-ils figuré dans la formation des peuplades berbères que l’on vit apparaître plus tard ? C’est là une question obscure ; mais leur action, à ce point de vue, a dû être à coup sûr considérable. En dépit de toutes les étymologies que l’on a cherchées à ce nom de Berbères, la plus simple, celle qui se tire du mot Barbari, semble la plus plausible, et dans ce cas l’appellation se confondrait avec celle de Libyens, c’est-à-dire d’Autochthones.

Ceux-ci sans doute avaient subi de nombreux mélanges. S’appuyant sur les livres d’Hiempsal, Salluste dit que de l’alliage des Libyens sédentaires du nord-ouest de l’Afrique avec des Arméniens et des Mèdes était résultée, sur la côte de la Méditerranée, la peuplade appelée Maures, et que du mélange des Gétules avec des Perses émigrés au Maroc étaient sortis les Numides (ou Nomades) : cette assertion, bien que dénuée de toute valeur historique, prouve du moins la nécessité d’expliquer d’une manière quelconque les altérations insensibles qu’avait éprouvées l’antique race libyenne.

Les Libyens nomades de l’est, bien qu’ils n’aient pas été soumis à des métamorphoses aussi rapides et aussi radicales, n’ont cependant pas échappé non plus à l’immixtion d’éléments étrangers. Suivant les savants arabes, les Berbères seraient originaires de l’Yémen, de la terre de Chanaan ou de la Syrie, et se rattacheraient à Goliath et aux Philistins. Un savant historien, Ibn Chaldoun, assure même tout bonnement qu’ils descendent de Chanaan, fils de Cham et petit-fils de Noé. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’ils ont vécu des siècles durant avec les Arabes au nord de l’Afrique ; la plupart de leurs tribus sont venues d’Arabie, et il y en aurait même, à ce qu’affirment les savants arabes, dont il serait possible de reconstruire généalogiquement l’ascendance tout entière. Sans insister sur ce problème ardu d’origines, il est constant que, bien des siècles avant l’Islam, ils étaient en Afrique, et que la vieille souche libyenne est pour beaucoup dans leur sang.

Conquis en partie, au septième siècle, par un lieutenant d’Omar, le second calife, lequel venait de s’emparer de l’Égypte, le Fezzan nous apparaît ensuite, du commencement du dixième siècle à la fin du douzième, au pouvoir des Beni Kattab, de la tribu des Hawâras, puis il passe sous la domination des rois du Kânem (plus[103] tard le Bornou), qui le détiennent jusqu’au quatorzième siècle. Trâghen (ou Taradjin) en était alors la ville capitale et le siège des gouverneurs, lesquels, vu l’éloignement du pouvoir central, jouissaient d’une semi-indépendance et semblent avoir porté eux-mêmes le titre de rois. La dynastie marocaine des Oulad-Mohammed s’empare un peu plus tard du pays et le gouverne pendant plusieurs siècles.

Un manuscrit arabe, découvert en 1876 dans la bibliothèque de Malte par un voyageur, M. Adolphe Krause, contient une chronique relative à cette dernière phase de l’histoire du Fezzan. Nous y voyons que les Fezzanais et leurs princes, à partir de la fin du seizième siècle, ne cessèrent de soutenir des luttes énergiques contre les souverains de Tripoli qui s’étaient emparés du pays et lui avaient imposé un tribut. Sans insister sur cette période malheureuse et sanglante de l’histoire du Fezzan, bornons-nous à dire que les habitants y déployèrent une ténacité et une énergie que leur naturel d’aujourd’hui ne ferait guère soupçonner. Puis, lorsque la Tripolitaine ne fut plus qu’une simple province de la Porte, les Turcs à leur tour, cela va sans dire, menacèrent Mourzouk. Vainement le chef arabe Abd el-Dchlil, sous lequel, depuis 1831, les Fezzanais avaient enfin réussi à reconquérir cette indépendance si souhaitée, rassembla-t-il son monde et tous ses alliés ; il ne put que périr chevaleresquement dans l’engagement décisif d’el-Baghla (1842), et depuis lors l’ancienne Phasanie n’a pas cessé d’être gouvernée par des pachas turcs ou moutasarrifs.

Ses nouveaux maîtres la partagèrent en six districts administratifs[20]. J’ai dit déjà que les fonctionnaires que la Porte envoie au Fezzan s’y considèrent généralement comme relégués dans une sorte d’exil ; s’ils sont amis du confortable, ils en doivent rabattre à tous les points de vue ; s’ils ont le goût de la lecture, il faut qu’ils se contentent de la bibliothèque qu’ils ont apportée avec eux, car, en dehors du Coran, on ne trouverait pas, je crois, un livre à Mourzouk ; s’ils aiment enfin la société, la conversation, plus grande encore est leur pénurie. Aussi, à peine installé, le pacha songe-t-il à son retour, et, en attendant, se préoccupe uniquement d’une chose, amasser le plus de thalers[104] qu’il peut. Quant au degré de considération du gouvernement dont il est le représentant auprès des Touaregs, des Toubous et des hordes d’Arabes pillards, il n’en a nullement cure. A quoi bon se donner du mal en vue de la prospérité du pays, pour que, au bout de quelques années, le résultat de l’effort profite à un successeur qui n’aura pas les mêmes scrupules de conscience ? Travailler pour se faire un renom d’administrateur habile et intègre ? Quelle folie ! On se soucie bien, là-bas à Stamboul, de cet avant-poste fezzanais, perdu au milieu du désert ! L’essentiel est de tirer de ceux qui l’habitent, en les pressurant tous l’un après l’autre, de quoi emplir la caisse de l’Hâkim au moment du départ.

Sans doute il ne faut pas prendre à la lettre ce que disent les vieillards de Mourzouk quand ils parlent, avec une exagération toute arabe, de la prospérité passée de leur pays ; mais il est certain que la contrée a subi une dépopulation progressive qui a eu pour corollaire un amoindrissement de la richesse et de la production locales. Les taxes payées par les habitants et les revenus du Beilik suffisent tout juste aujourd’hui à défrayer le pacha et les fonctionnaires et à subvenir aux frais de la machine gouvernementale. La perception des impôts se monte à six ou sept cent mille piastres turques, soit en moyenne, 135,000 francs ; à cette somme viennent s’ajouter le produit des biens du Beilik, lesquels consistent exclusivement en plantations de dattiers, et le rendement de la ferme du natron, une trentaine de mille francs environ. Le plus gros de la contribution porte sur les dattiers, qui constituent à la vérité la propriété essentielle du peuple ; elle n’en est pas moins fort lourde pour les malheureux. Quant aux droits de douane, qui, pour les marchandises importées du Soudan, s’élèvent au taux de quinze pour cent, ils n’entrent pas en ligne de compte ; et nul impôt ne frappe les maisons, les jardins, les troupeaux ou l’avoir en espèces. La taxe payée par dattier varie d’une piastre à une piastre et demie, suivant la capacité productive de l’arbre ; pour déterminer cette capacité ainsi que le nombre de pieds existants, il vient de temps à autre de Mourzouk ou de Tripoli un employé chargé de contrôler l’évaluation préalable du moudir. Les arbres qui ne portent pas encore, comme ceux qui sont tout à fait vieux et réformés, demeurent francs de charge.

Il va de soi, qu’étant données ces maigres ressources, celle province excentrique de l’Empire turc n’est point tenue en très haute estime. L’autorité du gouvernement local ne s’étend guère au delà des murs de Mourzouk, et dans les oasis dépendantes du[105] cercle administratif elle est toute morale. Par quels moyens se ferait-elle sentir à distance, n’ayant ni chevaux, ni chameaux même, ni force armée à envoyer dans ces régions éloignées où son action serait si nécessaire ? A quelques heures de Mourzouk, les bandes volantes de Toubous dérobent des troupeaux entiers de chameaux, et les Arabes de la Scherkija comme les Mekaries du val Schijati n’obéissent aux organes du gouvernement que dans la mesure de leur propre convenance. Qui songerait en effet à les aller chercher et châtier chez eux ! La garnison de Mourzouk, qui nominalement est de cinq cents Turcs, ne se compose, en fait, que de trois cents Fezzanais domiciliés paisiblement dans la ville et s’occupant à cultiver leurs jardins ; elle ne dispose pas même des chameaux indispensables au transport éventuel, en cas de marche, des vivres, de la provision d’eau et des munitions requises pour les armes. Au temps de mon séjour au Fezzan, quand un rassemblement d’hommes un peu insolite se montrait au fond de l’horizon, toutes les autorités escaladaient en hâte la Kasba, pour épier les mouvements de ce groupe suspect ; puis, immédiatement, au bruit qui se répandait par la ville d’une approche des Toubous ou des Touaregs, les intrépides Mourzoukois de s’armer jusqu’aux dents, de former les rangs en s’excitant mutuellement au courage, et la garnison de prendre le fusil, jusqu’au moment où l’on reconnaissait que la horde étrangère n’était qu’une inoffensive caravane de marchands. Cet état de choses lamentable explique comment mademoiselle Tinne, mon infortunée compagne de voyage, a pu être outrageusement massacrée à quelques journées de marche de la ville et pour ainsi dire sous les murs de Mourzouk.

Le Fezzan forme un peu plus d’un tiers de la superficie de la Tripolitaine ; mais, dans le chiffre d’un quart de million d’habitants que présente l’ensemble de la province, il entre à peine pour une trentaine de mille. Les centres principaux d’agglomération sont situés sur la route postale de Tripoli à Mourzouk, puis, plus loin, entre cette dernière ville et Kawâr ; le nombre total des localités petites ou grandes peut être évalué au plus à quatre-vingt-dix. A côté de cet élément de population permanente, il y en a un autre qui n’existe qu’à l’état flottant : ce sont les Toubous qui vivent dans le district de Gatroun, et les Touaregs qui occupent l’oued el-Gharbi. Ceux-là vont et viennent entre leurs résidences du Fezzan et leur pays d’origine, où ils retournent volontiers se fixer quand[106] ils ont le moyen d’y vivre, et, dans ce cas, d’autres émigrés viennent prendre leur place. Quant aux Nomades proprement dits de la région, au nombre de quinze mille à peu près, on les appelle en arabe Bavâdi, pour les distinguer des sédentaires, désignés sous le nom de Hadarijin[21]. Lors de mon passage, leur tribu la plus florissante, la plus riche en chevaux et en chameaux, était celle des Mekaries.

Ce qui frappe surtout au Fezzan, c’est l’extrême diversité de races : au sud, par exemple, on rencontre le Toubou pur du Tibesti, au sud-ouest, le vrai Touareg ; au nord et à l’est, des colonies de Berbères du nord ; puis, disséminés un peu partout, des Arabes purs, sédentaires ou nomades, des Berbères errants, des esclaves du Bornou, des États d’Haoussa et d’autres parties de l’Afrique centrale, avec leur descendance serve ou libre, et enfin un petit noyau à part, qui sans être identique à aucun des autres éléments, a beaucoup de traits communs avec eux : c’est le type fezzanais proprement dit, avec les métamorphoses que les siècles lui ont fait subir.

Les Garamantes, habitants primitifs du pays, formaient avec d’autres tribus du désert une sorte de sous-type Libyen, et entre eux et les Éthiopiens, qui leur confinaient au sud, il y avait de telles ressemblances qu’on a été amené à voir en eux une race intermédiaire entre les peuplades de la côte nord et celles de l’extrémité méridionale du Désert : de là, chez les Anciens, l’appellation de Melanogétules, pour désigner ces nuances ethniques, et l’expression de tribus subéthiopiennes qu’a employée M. Duveyrier. Quand on remonte la vallée du Nil, on peut voir combien est insensible la transition de l’homme de la Haute-Égypte aux Berbères (ou Berâbras) et aux Bâdchas, et de ceux-ci aux gens du Soudan. Les Toubous du sud ou Dâzas se rapprochent un peu plus des habitants de la Nigritie que les Toubous du nord ou Tedâs. Pour les Zoghâwas au nord du Darfor, on ne sait trop comment les classer ; entre le Touareg, enfin, et le Berbère du littoral, tout proches parents qu’ils soient l’un de l’autre, la différence est assez perceptible à l’œil. Tout cela, somme toute, constitue une série de transitions et de nuances dont il est souvent très difficile d’établir l’exacte démarcation.

Bien que le Désert, par son énorme étendue, son climat bien tranché, l’isolement des oasis habitées, et la rareté des relations,[107] favorise le maintien des types ethniques, on conçoit néanmoins que les Gamarantes, en raison de leur petit nombre, aient subi des transformations successives. Déjà sans doute, au moment de la conquête romaine, ils avaient commerce avec les contrées plus méridionales d’où leur venaient l’ivoire, les plumes d’autruche, l’or et autres produits ; ces rapports devaient toutefois être assez bornés ; mais quand l’invasion mahométane eut amené un déplacement de population vers le sud, et que plus tard les gens du Bornou se furent à leur tour avancés sur le nord et eurent porté leur domination par delà Kawâr jusque dans le Fezzan, le maigre élément aborigène dut insensiblement se trouver submergé. Un trafic relativement animé se développa peu à peu entre le nord de l’Afrique et les pays nègres, et ce fut la route du Fezzan aux bords du lac Tsâd qui, vu son abondance d’eau, le nombre de ses oasis, la sécurité et le profit qu’elle offrait, fut bientôt la plus fréquentée. Des marchands arabes et berbères du nord s’établirent alors dans la vieille Phasanie, qui devint comme le grand carrefour des divers chemins commerciaux, un centre de négoce entre Tripoli et le Bornou, entre Timbouctou et le Caire, entre les Touaregs et les Toubous. Ce va-et-vient de caravanes, dont la traite noire formait le trafic dominant, et surtout l’importation des esclaves femelles, modifièrent nécessairement le sang primitif. On comprend donc qu’après avoir subi l’empreinte de tant de races successives et une suite d’influences si hétérogènes, la population autochthone (100,000 âmes au plus) n’ait pu se maintenir intacte et ait perdu son caractère original.

Aujourd’hui, dans les bourgades importantes, on ne rencontre presque plus que des étrangers. Zella, dit M. de Beurmann, a pour habitants des Oulad Hareïs venus il y a mille ans de l’Égypte ; Foghaa, Temissa et Sirrhen ont des Zejadin dans leurs murs ; à Sokna, de même qu’à Waddan, ce sont des Berbères purs qui dominent ; Schourafâ appartient toute à des Zawila ; Temenhint est aux mains de ses fondateurs, les Beni-Bedre ; Djedid, dans l’oasis de Sebha, doit, dit-on, son existence au marabout Hamed el-Haderi. De même, le val Schijati est presque exclusivement au pouvoir de Nomades du nord ; Gatroun est peuplée de marabouts dont les ancêtres passent pour être venus du Maroc. Quelque diverses que soient d’origine toutes ces tribus et ces familles, les unes arabes, les autres berbères, elles n’en forment pas moins une alluvion d’étrangers sous laquelle se trouvent noyés les restes des antiques Garamantes. Si l’on ajoute à cela les Touaregs, les[108] Toubous, et le fonds nègre importé, on voit qu’il ne nous reste qu’un très petit noyau d’individus à comprendre dans l’élément fezzanais, et que cet élément ne semble guère être qu’un amalgame sans grande originalité.

Au point de vue de la couleur de la peau, les Fezzanais présentent les mêmes nuances que celles qui dominent chez les Touaregs, les Toubous, et aussi les Tripolitains et les gens du Bornou ; à cet égard toutefois ils se tiennent plus près de leurs voisins du Désert. Moins foncés de teint en général que ne le sont les Toubous du nord, ils ont à peu près la même la taille qu’eux, mais sans posséder ni leur élégance de forme, ni leur souplesse élastique. Au lieu du galbe ovale et des traits accentués de ces derniers, ils ont la plupart du temps le visage arrondi et sans caractère ; ils sont en outre lourds d’allures, et montrent souvent une propension, rare dans le désert, à l’obésité. Tout en eux annonce l’insouciance et la mollesse ; ils se laissent tyranniser et dépouiller par leurs gouverneurs, et ont peur de leurs ennemis et de leurs voisins. Ils sont gourmands et libertins, excellents du reste, pleins de douceur, et aussi de probité. C’est cette dernière qualité, dont s’émerveillait déjà si fort, au commencement de ce siècle, le cheik Mohammed, de Tunis, qui, aujourd’hui encore, recommande et honore ces pauvres gens. Quelque encouragement que la faiblesse du gouvernement, la dissémination des lieux habités et la misère générale sembleraient devoir accorder à la malhonnêteté et au vol, chacun, au Fezzan, vit en pleine sécurité sur ce point. Le voyageur peut parcourir seul et sans crainte toute la longue route de Tripoli à Mourzouk, et ce n’est que depuis qu’il y a une garnison turque que les gens de la ville ont pris l’habitude de fermer la nuit leurs maisons.

Quelle différence entre l’humeur du Fezzanais et celle de ses proches voisins du Désert ! Autant les premiers sont apathiques, timides, affables, honnêtes et portés au plaisir, autant le Touareg est vaillant et austère, le Toubou, infatigable, égoïste, rusé, rapace et frugal. Même différence physique et morale entre les femmes fezzanaises et les femmes tedâs[22] : celles-ci, dont l’attitude et la démarche trahissent le caractère déterminé, s’occupent activement, en l’absence de leurs maris, de l’administration de la maison, du négoce, et sont d’une fidélité exemplaire ; celles-là, au contraire, sont d’une nonchalance, d’une étourderie et d’un dérèglement[109] de mœurs qui se décèlent dans leur extérieur. Cette diversité de natures apparaît nettement dans les danses nationales, qui, loin d’offrir, chez les Fezzanaises, la gracieuseté et la décence de mouvements qu’on remarque chez les femmes toubous, rappellent au contraire la façon de danser aussi peu avenante que triviale des femmes arabes.

La vie religieuse a perdu au Fezzan toute originalité et toute force. On y comptait jadis beaucoup d’adhérents aux sectes qui, au fond de l’Orient, avaient pris naissance dans l’Islam, et qui n’avaient pas tardé à se répandre parmi les tribus berbères du nord de l’Afrique, les Kaouridjas et les Ibadijas ; mais actuellement tous les habitants y sont de paisibles Sunnites suivant le rite des Malekijas, et les hommes cultivés eux-mêmes n’y connaissent plus seulement de nom ces formes de particularisme religieux qui, dans les premiers siècles de l’hégire, ont rendu si difficiles aux vrais croyants la conquête de la partie nord-ouest de l’Afrique et la réduction des Berbères. Dans les temps modernes, il est vrai, une secte fondée par Sidi Senousi, et originaire, dit-on, du pays de Tlemcen, — celle des Senousis, comme on l’appelle du nom de son promoteur, — s’est implantée peu à peu au Fezzan, mais sans réussir à inoculer le virus du fanatisme à ce petit peuple insouciant. Du centre de propagande établi à Djaherboub, sur la frontière assez vague qui sépare la Tripolitaine de l’Égypte, cette société de missions finit par étendre son influence sur toute la moitié nord-ouest du continent, créant des Instituts (zâwias) à Sokna, à Zawilâ, à Mourzouk, semant des stations religieuses sur le chemin de Djâlo à l’Ouadaï, colonisant au nord du Tibesti l’oasis de Wau, et, de la grande oasis toubou de Kawâr, sur la route du Bornou, où elle avait installé son siège, s’avançant au sud vers le Wanjanga et l’Ouadaï même, dont le roi Ali passait pour son séïde le plus chaud. J’eus occasion, étant à Mourzouk, de juger de l’adresse opiniâtre au moyen de laquelle ces fanatiques, véritables jésuites de l’Islam, réussissent à prendre dans leurs filets une partie du territoire africain. Sans chercher à faire tout d’abord des prosélytes dans les masses, ils s’appliquent à s’acquérir des amis dans les localités les plus civilisées du Désert. L’Égypte proprement dite, avec ses fameux Oulémas, est laissée par eux de côté ; Tripoli n’est point non plus un théâtre d’activité qui leur convienne ; le Fezzan n’est pour eux qu’un point de départ, et au Bornou même, dont les savants, et à leur tête le cheik Omar, jouissent d’une grande renommée dans le monde soudanien,[110] ils ne s’avancent qu’avec précaution. Les points que visent surtout leurs efforts, ce sont les pays toubous où ce genre de propagande n’a pas encore pénètre (Tibesti, Borkou, Bahar el-Ghazâl, Kânem), puis la région des Bidêjats (Wanjanga et Ennedi), les tribus sauvages de l’Ouadaï, et les oasis égyptiennes. Et partout où ils gagnent des adhérents, ils recueillent abondante moisson de biens terrestres pour la gloire du Très-Haut ; en chaque lieu du Désert où ils établissent leurs pieuses stations, ils commencent par signer avec les indigènes un traité qui leur livre les plantations de dattiers avec des droits de toute nature.

Jusqu’à présent, c’était surtout l’ouest de l’Afrique qui avait eu le monopole de ces associations religieuses et de ces sortes de maîtrises spirituelles souvent doublées d’une puissance politique et temporelle assurant à leurs détenteurs un pouvoir supérieur à celui des princes. C’est ainsi que Rohlfs parle d’un prêtre du Maroc ayant, ou peu s’en faut, l’autorité d’un pape ; de même, à Timbouctou, règne la famille des cheiks el-Bakaï, laquelle tire son origine du célèbre conquérant de l’Afrique du Nord, Sidi Okba el-Fahri, et exerce une influence incontestée sur les Touaregs de l’ouest jusqu’à Touât ; de même encore, au siècle passé, des frontières du Maroc jusqu’à Tripoli, dominait un autre souverain spirituel, Sidi Ahmed el-Tedjani, devant lequel s’inclinaient les peuples et leurs régents. Quant à la partie orientale du Désert, elle n’avait jamais connu ce genre de suprématie religieuse, jusqu’au moment où le fanatique Senousi y introduisit son âpre doctrine, laissant dès l’abord bien loin derrière lui, en fait de haine contre la civilisation et ses représentants, tous ses devanciers et collègues de l’ouest. Le pape marocain, en effet, lors même qu’il sut que Rohlfs était chrétien, n’en resta pas moins son fidèle protecteur ; Ahmed el-Bakaï en agit de même avec Henri Barth, et Sidi Ahmed, le chef de la secte des Tedjanas, que j’avais eu occasion de voir en 1860 quand il vint à Tunis, me parut être un homme bienveillant qui ne croyait pas se souiller en causant amicalement avec un chrétien. Les Senousis, au contraire, ont pour les chrétiens une haine forcenée qui devait, par la suite de mes voyages, me causer plus d’un désagrément et plus d’un péril.

Mais, pour en revenir à la douce et indolente population fezzanaise, ce n’était certes pas un milieu où ce fanatisme ascétique put revêtir un caractère agressif. Sauf en quelques points isolés, tels que la ville de Zawila, où M. Duveyrier fit l’expérience du zèle des sectaires, les rapports des chrétiens avec les habitants et même[111] avec les marabouts sont partout plus agréables qu’ils ne le sont dans la plupart des pays mahométans.

L’instruction, au Fezzan, ne peut manquer de se ressentir de cette nonchalance religieuse. Mourzouk ne possède pas un seul de ces savants renommés, qui attirent de loin les curieux, et qu’on rencontre même en Nigritie ; les exigences de la civilisation locale et des relations extérieures y sont toutefois assez puissantes pour que chacun se croie obligé d’aller à l’école apprendre les notions élémentaires de la lecture et de l’écriture. En dehors de l’arabe, qui est naturellement la langue enseignée, il n’existe point de parler populaire particulier aux Fezzanais et susceptible de fournir un critérium sûr à l’ethnologie. La population flottante, qui appartient aux éléments toubou et touareg, se sert de ses idiomes d’origine ; dans les colonies berbères de Sokna, Waddan, Temissa, on trouve, ayant droit de cité à côté de l’arabe, des dialectes berbères qui se rapprochent de celui de Rhadâmès ; mais ce sont des îlots linguistiques strictement délimités. Quoique la partie la plus méridionale du Fezzan compte un fort appoint de Toubous et que tout le commerce de la province avec le Tibesti se fasse exclusivement par cette zone sud, quoique les marabouts de Gatroun et de Bachi se marient de préférence à des femmes toubous, la langue du Tibesti n’a jamais pu franchir ce district extrême. Un idiome qu’on parle plus communément, c’est celui du Bornou ; il a même la primauté sur celui d’Haoussa (qui est également d’un usage fréquent), et on peut dire qu’il est répandu plus ou moins par tout le Fezzan. Mais, bien que ces deux dernières langues soient apprises des enfants avant qu’ils n’aient connaissance de l’arabe, et que, dans beaucoup de maisons, l’une d’elles demeure le parler dominant, on n’en peut rien inférer de décisif ; le grand nombre d’esclaves femelles venues depuis des siècles par cette route du Soudan et les importants voyages commerciaux entrepris jadis par les habitants suffisent à expliquer ce phénomène. A côté des femmes légitimes prises dans le nord ou dans le pays même, la religion autorise la coexistence de concubines, qu’on tire de la Nigritie. Il est rare de trouver une famille où il n’y ait point des enfants représentant toutes les nuances diverses de teint. De quelque mère qu’ils sortent, tous ces enfants, dans leur premier âge, sont principalement aux mains des esclaves ; mais comme, lorsqu’ils grandissent, la langue arabe reprend de plus en plus le pas auprès d’eux, il en résulte que, somme toute, c’est celle-ci qui est sans conteste l’idiome le plus généralement répandu.

[112]De tout ce qui précède, nous pouvons conclure que le Fezzanais constitue un type de transition entre l’habitant de la côte septentrionale et les tribus du Désert d’une part, et ce même habitant et les gens du Soudan, d’autre part. C’est du nord que lui est venue, par le double élément berbère et arabe, l’altération première de son caractère distinctif ; c’est du nord aussi que lui sont venus et ce qu’il a reçu de civilisation et l’influence politique et maîtresse qui a opéré sa transformation. Le sud, d’un autre côté, a agi sur lui d’une manière périodique, et, jusqu’à ces derniers temps, les hommes du Soudan n’ont cessé de transfuser leur sang dans le sien. Avec ses voisins de l’ouest, les Touaregs, il n’a pas eu beaucoup de rapports ni de mélanges ; avec les gens du Tibesti, il en a eu davantage, et, une chose qu’il importe ici de remarquer, c’est que, malgré cela et malgré l’analogie des climats où vivent les deux peuples, il y a une différence bien tranchée entre le Fezzanis et le Toubou. Cette circonstance serait de nature à militer contre l’hypothèse que la population du Fezzan et celle du Tibesti ont une origine identique, quelles que soient même les métamorphoses subies par la première dans le courant des siècles et la stabilité relative que la seconde a pu conserver derrière ses inaccessibles rochers ; elle prouve en tous cas que, dans cette question de mélange ethnique, ce sont d’autres éléments qui prévalent.


[113]SUR LE CHEMIN DU TIBESTI


CHAPITRE V

Arrangements avec Kolokomi. — Départ de Mourzouk. — Halte à Gatroun. — Le marabout Bou Zeïd. — Tedcherri. — Un nouveau compagnon. — La fontaine de Meschrou. — Passage du mont Tummo.

I

Les nombreux accès de fièvre que j’avais eus encore en mai m’avaient causé une dyssenterie lente qui me faisait désirer de partir le plus tôt possible. Vers la fin du mois arriva d’ailleurs le noble Toubou qu’Hadch Dchâber avait promis de m’envoyer[23]. Ce noble, du titre de Maïna, dont le nom était Akremi, mais qui était plus connu sous son surnom de Kolokomi, était accompagné d’un sien cousin, appelé Wolla. C’était un vigoureux gaillard de vingt années, d’une bonne taille moyenne, avec un teint fortement bronzé et une figure ronde, dont les traits et la barbe abondante n’avaient rien du nègre, dans le sens ordinaire du mot. Wolla, plus maigre et plus noir de peau, avait au contraire un visage ovale. Le premier prétendait du reste avoir du sang touareg dans les veines, bien qu’en dehors des captures de femmes que la guerre amène, les deux tribus ne se mélangent guère. Il portait le costume du Bornou, et à voir son accoutrement délabré, qui ne brillait pas précisément par la propreté, on n’eût certes pas soupçonné en lui un personnage de qualité. Il est juste de dire que cet extérieur misérable n’altérait en rien la dignité de sa démarche non plus que l’air de fierté qui sied à tout libre fils du Désert. Les gens qui le connaissaient pour l’avoir vu plusieurs fois au Fezzan rendaient de lui ce témoignage relativement satisfaisant, qu’il était un des moins mauvais parmi les hommes de sa tribu, lesquels sont, à vrai dire, tous de francs coquins.

[114]Le 24 mai, je signai avec lui un arrangement aux termes duquel il s’engageait à me servir de guide dans toutes les parties du Tibesti où il me plairait d’aller, et à me ramener ensuite au Fezzan ; ce, moyennant la somme de 80 mahaboubs (405 francs), une moitié payable d’avance, et l’autre moitié à remettre aux mains d’Hadch Dchaber, pour lui être donnée après mon retour. Je lui promettais en outre, comme supplément de récompense, au cas où tout se passerait bien, un fusil à pierre, et je me réservais de reconnaître de gré à gré les services que m’aurait rendus son cousin. Enfin, sans préjudice du souverain de la contrée, Tafertemi, chacun des principaux nobles du Tibesti, — le nombre en était préalablement fixé à sept, et c’était Hadch Dchaber qui s’était chargé d’en dresser la liste nominative, — devait recevoir un burnous de drap rouge. C’étaient là des conditions onéreuses, d’autant plus que le second guide que j’avais à prendre parmi les marabouts de Gatroun ne manquerait pas vraisemblablement de se mettre à un prix encore plus élevé ; toutefois, comme il était de notoriété dans la susdite ville que M. de Beurmann avait payé la même somme lors de son traité avec Tafertemi, je n’avais qu’à consommer le sacrifice.

J’eus la chance de dénicher à Mourzouk même une demi-douzaine de burnous en drap rouge et trois costumes du Soudan bleus foncés, à teinture d’indigo. On me fit les burnous de douze à vingt thalers Marie-Thérèse pièce, sans que je pusse obtenir de diminution, malgré les piqûres de mites dont plusieurs d’entre eux étaient ajourés. Moindre de plus de moitié fut le prix des vêtements soudaniens, bien que les Toubous, comme les Touaregs, y attachent tout autant de valeur qu’aux burnous. A ces objets, je joignis des bonnets de Tunis, de la mousseline pour turbans, de la poudre d’antimoine, du benjoin, du tabac et des cotonnades. Quant aux présents que je devais plus tard porter au Bornou, je les laissai naturellement chez moi, à la garde de Brahim Ben Aloua.

En dépit de toutes les assurances de Kolokomi et d’Hadch Dchaber, le brave Mohammed de Gatroun ne se départit pas un seul instant de sa réserve pleine de méfiance ; il s’en référait avec raison à l’expérience des douze années qu’il avait passées au sud du Fezzan, parmi ses demi-compatriotes, et à celle des deux voyages qu’il avait faits au Tibesti, le pays natal de son père. Le noble Kolokomi ne lui inspirait qu’une médiocre estime ; son unique espoir était le marabout que nous prendrions pour guide à Gatroun, surtout si ce devait être cet Ali de Bachi, qui déjà était[115] connu de moi, ou bien un certain Bou Zeïd, du même village. Moi, de mon côté, considérant l’âge avancé de Mohammed et la répugnance qu’il manifestait pour mon entreprise, je lui proposai de me chercher un serviteur au fait de la langue toubou, en l’engageant à rester lui-même en arrière ; mais l’excellent homme déclina mon offre avec une sorte d’indignation : « J’ai promis, dit-il, à tes amis de Tripoli de te conduire sain et sauf au Bornou, comme j’y ai conduit tes frères Abd el-Kerim (Barth) et Mustafa Bey (Rohlfs) ; avec l’aide de Dieu, nous atteindrons ensemble ce but ; jusque-là je ne te quitterai pas, et s’il t’arrive quelque malheur chez ces perfides Toubous, j’entends partager ton sort. »

Tandis que j’achevais mes préparatifs de départ, ledit Mohammed s’en alla dans son village natal, d’où il revint, le 4 juin, avec quatre de nos chameaux, qu’on y avait mis au vert, plus sa moitié, un sien rejeton âgé de dix-huit ans, et un jeune chien Doudjâli, que nous résolûmes d’emmener. La femme de mon Gatrounois, qui était également de souche toubou, quoique née au Fezzan, était une vieille aussi noire de peau que lui, et qui avait pris, à la longue, la placidité philosophique de son époux. Elle portait un beau châle égyptien de laine foncée avec un gigantesque cylindre de corail rouge dans l’aile droite du nez. Encore qu’il n’y eût pas entre eux de bien vives démonstrations d’amour, ils semblaient toutefois très sensiblement attachés l’un à l’autre, et, dans le peu d’enthousiasme que la femme, elle aussi, montrait pour notre voyage au Tibesti, perçait l’unique souci de Mohammed.

Devant le pacha et le conseil rassemblé, Kolokomi se comporta avec une simplicité intelligente qui n’était pas dénuée de dignité. On me confia à lui solennellement, on lui déclara qu’il répondait en quelque sorte sur sa tête de mes biens et de ma vie, et qu’il devait s’obliger à me conduire, s’il était possible, jusqu’au Borkou, ou, tout au moins, à me ramener au Fezzan. Il répondit que, pour le Tibesti, il assumait la responsabilité, mais que, pour le voyage au Borkou, cela dépendait de ses collègues, les autres nobles, dont plusieurs étaient plus influents que lui. Puis un fatiha solennel (prière du Coran) fut dit, en manière de bénédiction, sur notre voyage, lequel fut fixé au surlendemain.

Quant à mon amie mademoiselle Tinne, elle devait partir le jour même. Ichnouchen était attendu au val el-Gharbi, et c’était là qu’elle devait conclure avec lui les arrangements d’un voyage chez les Touaregs. Le soir du 5 juin, je l’accompagnai jusqu’à la porte de l’ouest, où ses gens étaient campés sous les murs de la[116] ville. Si l’entreprise que je méditais passait pour être extrêmement périlleuse, la sienne, en revanche, garantie par un chef puissant qui, durant sa longue vie, — car Ichnouchen était très âgé, — s’était acquis un renom de loyauté, et ayant pour objectif un pays habité par un peuple dont la bonne foi, la religiosité et l’horreur du parjure étaient proverbiales, ne semblait offrir aucune espèce de danger sérieux. C’est dans ces sentiments que nous prîmes congé l’un de l’autre, congé d’autant plus cordial de ma part, que, pendant notre commun séjour à Mourzouk, j’avais conçu une très haute estime pour l’esprit et le cœur de l’intrépide Hollandaise.

Le 6, à mon tour, à 1 heure de l’après-midi, je sortis de la ville par la porte de l’est, en compagnie de Giuseppe Valpreda, de Mohammed, d’Ali et de Sa’ad, non sans qu’une dernière fois Hadch Brahim eût fait appel à la conscience de mon guide toubou. Nous nous dirigeâmes vers le sud-est, en longeant les quelques huttes de palmier dont se compose le petit village de Moureïzouk (diminutif de Mourzouk), et, au bout de quatre heures, après avoir dépassé les ruines de deux hameaux, qui attestent les progrès de la dépopulation dans le pays, et franchi une chaîne de collines peu élevées, nous débouchâmes dans la plaine qu’on nomme la Tabanija. Il s’y trouve deux fontaines : l’une, à l’ouest, sert, par une vieille habitude, de lieu de campement aux Toubous ; l’autre, à l’est, est visitée par les Touaregs, à l’époque de la cueillette des dattes. Ce fut près de la seconde, qui, à une profondeur d’un mètre et demi, contient une quantité fort médiocre d’eau à la température de vingt degrés centigrades, que nous nous décidâmes à établir notre campement de nuit. A peine y étions-nous installés, que les nuages dont le ciel n’avait cessé de se couvrir crevèrent en un orage. Il ne plut pas abondamment, mais assez toutefois pour donner à mon guide toubou et à Mohammed la ferme conviction qu’Ichnouchen se trouvait au val Gharbi, un voyage de ce chef au Fezzan étant inséparable de la pluie.

Le lendemain, au bout de quatre heures et demie de marche, nous atteignîmes le village de Bidan, assemblage minable de cabanes, avec une mosquée en argile, près d’un bois de palmiers où nous nous retirâmes au frais avec nos chameaux. Nos noirs s’étaient procuré une quantité respectable de lakbi, si bien qu’Ali et Sa’ad se trouvèrent bientôt dans un état déplorable. Le grave Mohammed, sans aller jusqu’à cet oubli de sa dignité, s’égaya néanmoins lui-même jusqu’à déployer une faconde que je n’avais jamais eu occasion d’admirer en lui. Cette joyeuse échappée de[117] mes serviteurs, qu’en me reportant par la pensée à l’époque où j’étais étudiant je ne me sentis pas le courage de troubler, eut pour moi des suites funestes. Je m’étais endormi doucement à l’ombre d’un dattier, si bien que le soleil en tournant vint darder ses rayons sur mes jambes, sans que pour cela je me réveillasse, et que mes compagnons, on le conçoit de reste, eussent des yeux pour le péril que je courais. Il en résulta qu’en sortant de mon assoupissement j’éprouvai dans les deux pieds une douleur sourde et une sensation particulière de lourdeur, premiers symptômes d’une inflammation dont je devais fort souffrir.

De Bidan à Gatroun, s’étend un désert partie de sable, partie de pierre, qu’interrompt seule, à peu près à mi-chemin, l’hattija[24] de Mestouta. En un endroit se trouvent des traînées de dunes, formant un véritable labyrinthe de hauteurs et de vallées, où je ne sais pas comment mes conducteurs pouvaient réussir à s’orienter ; dans les vallées pointait çà et là une maigre végétation de nissi (Aristida plumosa) et de hâd ; les collines étaient de pures croulières de sable mouvant, dont l’élévation maximum n’excédait pas quarante mètres. Il nous fallut deux jours de marche, par ces innombrables circuits, pour gagner l’oasis de Mestouta, située dans une plaine de deux heures de long sur une demi-heure de large, au point le plus déprimé de laquelle se trouvent trois ou quatre puisards contenant une eau légèrement saumâtre, à la température de 23 degrés centigrades. L’état douloureux de mes pieds nous obligea de rester là toute une journée, à l’ombre parcimonieuse d’humbles tamarix.

Le 10 juin, par un temps couvert qui nous gratifia d’un peu de pluie, nous achevâmes de franchir l’hattija, et après avoir passé une chaîne de collines d’un roc calcaire recouverte d’une couche épaisse de sable, qu’on nomme la Grande-Dune (Ghard-el-Kebir), nous fîmes halte, au bout de douze heures de marche, au milieu d’une vaste plaine ondulée. Ce ne fut que le lendemain 11, dans la soirée, que nous atteignîmes la cité de marabouts qui a nom Gatroun.

Là, déjà, j’eus un avant-goût des exigences et des importunités mendiantes de toute sorte qui devaient me rendre l’existence si amère parmi les Toubous. Kolokomi, que démangeait la manie de briller aux yeux de ses compatriotes, ne me laissa pas tranquille que je ne lui eusse prêté, pour se pavaner dans Gatroun, un[118] des burnous rouge-feu destinés à ses collègues du Tibesti. Hadch Dchaber, ou le Marabout, comme on l’appelait tout court, nous traita de la façon la plus hospitalière : il nous envoya à notre campement de la purée d’orge, du pain de froment et plusieurs poules ; puis, le lendemain matin, ce vénérable vieillard, de quatre-vingts et quelques années, nous vint voir en personne avec son frère et les plus notables de ses collègues en religion. La chaleur, ce jour-là, fut extrême (49 degrés centigrades à l’ombre) ; les chiens grattaient le sable avec frénésie, sans pouvoir atteindre jusqu’à la couche de terrain humide, et les poules qu’on nous avait apportées gisaient à terre demi-mortes, ouvrant leurs becs grands comme des fours. Quant à Kolokomi, en dépit de la température, il se prélassait par les rues de la ville, affublé du rouge surtout de drap, ni plus ni moins que si l’on eût été en hiver et que ce beau vêtement eût été sien. Les autres Toubous de mon escorte se montraient, eux aussi, plus soigneux de leur extérieur, depuis que le nombre de leurs compatriotes allait se multipliant autour d’eux : ils ne sortaient qu’armés jusqu’aux dents, la tête enveloppée d’un châle qui leur encadrait également le visage, faisant parade d’emblèmes pieux, des rosaires en main, des talismans, des sachets de cuir renfermant des versets du Coran au cou et bras.

Le lendemain Hadch Dchaber revint me dire que, conformément à la lettre qu’il avait reçue de Ben Aloua, il avait décidé de me donner pour guide précisément ce Bou Zeïd, de Bachi, qui était, avec Ali, l’auxiliaire préféré de mon vieux Mohammed. Ali, qui devait de toute façon se rendre au Tibesti, ne voulait pas s’engager avec moi, encore que ses affaires de négoce l’appelassent au Borkou. Le même Hadch Dchaber repoussa très nettement une demande de Kolokomi pour entrer tout de suite en possession de la seconde moitié de la somme convenue. Mon Toubou craignait que Tafertemi et les autres Maïnas influents ne s’opposassent à mon projet de visiter le Tibesti, et que par suite il ne s’élevât des difficultés pour le reste du payement. Son plan du reste, qui fut approuvé d’Hadch Dchaber, était de me conduire tout d’abord au dit prince et aux nobles Toubous qui habitaient l’oued Zouar ; après quoi, selon les dispositions que ceux-ci montreraient, il me ferait faire la tournée projetée ou bien me ramènerait au Fezzan ; l’essentiel était, paraît-il, d’obtenir la faveur de ces personnages du Zouar, dont la prépondérance s’étendait à tout le Tibesti ; quant aux nobles du Bardaï, il y avait moins à s’en mettre en peine.

Gatroun.

Mes jambes allant mieux, j’en profitai, malgré la chaleur et[121] un désagréable vent du sud-est qui soulevait d’énormes tourbillons de poussière, pour visiter la ville de Gatroun. Elle est située au milieu d’un grand bois de palmiers, avec un entourage immédiat de jardins qui s’adossent à une enceinte de murs ruineux. Les maisons, tout en terre, ont moins d’apparence que celles de Mourzouk, mais elles sont soigneusement construites et avec plus de solidité. Beaucoup sont badigeonnées, et la propreté des entrées, comme le bon agencement des portes en bois de palmier râcheux, leur donnent un aspect assez confortable. Je m’acheminai par les rues, — de simples sentiers, — jusqu’à la demeure du Marabout, que je trouvai assis dans son vestibule, sur un banc d’argile recouvert d’un tapis, avec ses amis et clients accroupis par terre devant lui. J’eus l’honneur de recevoir une place à ses côtés, et j’essayai de le faire parler sur le passé de sa ville et de sa confrérie religieuse ; mais, contrairement à la passion de généalogie qui est habituelle aux vrais Arabes, ceux-ci n’avaient point de traditions bien déterminées : tout ce qu’ils savaient, c’était que leurs ancêtres étaient originaires du Maroc et avaient émigré au Fezzan il y avait trois ou quatre cents ans. Ces marabouts étaient des commerçants dans l’âme, et leur caractère religieux leur facilitait le négoce. Les Touaregs les respectaient, les Toubous leur étaient apparentés, de sorte que seuls, parmi les habitants de la Tripolitaine, ils pouvaient aller sans escorte jusqu’au Bornou et au delà, sans avoir rien à redouter de ces deux tribus ni courir le risque d’être détroussés en chemin. La seule rencontre qu’ils craignissent de ce côté, c’était celle des Oulâd Sliman, qui étaient venus brigander à plusieurs reprises à Kawar ; encore ces routiers sans foi ni loi comptaient-ils parmi eux beaucoup d’hôtes et se contentaient-ils, le cas échéant, de les rançonner quelque peu. Ces marabouts accomplissaient fort consciencieusement leurs devoirs de piété, savaient tous lire et écrire, et jouissaient d’un grand renom de loyauté : d’esprit très étroit d’ailleurs, et connus pour leur avarice ; malgré cela, et en dépit de leur activité, ils n’avaient pour la plupart qu’une aisance modeste ; seul, Hadch Dchaber était relativement riche.

Tout autour de Gatroun s’élèvent des collines de sable irrégulières, sur lesquelles une colonie volante de Toubous avait installé ses habitations, de simples cabanes en feuillage de dattier, mais d’une propreté extrême et d’un aménagement intérieur qui décèle beaucoup d’élégance et de goût. Dans les jardins de la ville commençaient à lever diverses plantes : sorgho, luzerne, concombres,[122] melons et tomates ; il y avait aussi des ceps de vigne, des figuiers, des grenadiers, et de nombreux exemplaires de l’acacia nilotica (Karad), arbre dont le fruit sert au tannage et constitue un remède populaire. L’eau se trouve partout à une profondeur de trois à cinq mètres, au-dessous de la couche calcaire qui fait suite au sable. La culture du dattier est, comme dans le reste du Fezzan, l’occupation principale des habitants, au nombre de 1,500 environ.

Karad (acacia nilotica).

Le lendemain, je vis Bou Zeïd, dont j’avais dû attendre le retour, car il se trouvait à Bachi, son village natal. Il se déclara prêt à me servir de guide, pourvu que le voyage ne durât pas plus de quelques mois. C’était un homme encore jeune, maigre, au visage ovale, paraissant sérieux et intelligent, mais d’une ténacité excessive dans ses exigences personnelles et dans ses prétentions de toute sorte. Mon offre de 60 mahaboubs fut rejetée par lui avec dédain ; il allégua, comme je l’avais prévu, qu’un marabout devait se payer plus cher que le Toubou auquel je donnais déjà plus que cette somme ; bref, nous tombâmes d’accord pour 100 mahaboubs, dont la moitié toujours payable d’avance. Mais à[123] peine venais-je de me rendre, à contre-cœur, sur ce point, que Bou Zeïd se mit à formuler, pour ses cousins les notables du Tibesti, des demandes de burnous et de vêtements soudaniens si exagérées, que force me fut de refuser, sous peine de me ruiner d’un seul coup. Il m’engagea alors, dans mon intérêt, et le plus sérieusement du monde, à renoncer à mon projet de voyage. C’était chez lui une conviction que chaque habitant du Tibesti avait le droit de me demander quelque chose ; oui certes, il en parlait à bon escient : quiconque visitait le pays sans y avoir des liens particuliers de famille, en devait, de toute nécessité, revenir les mains vides ; et ce n’était pas à sept Maïnas que j’étais tenu de faire des présents, mais à treize au moins, disait-il ; si bien que moi, après tant de sacrifices consentis, ne pouvant me résoudre à changer de dessein, j’en dus passer par ce qu’il voulut, et augmenter sensiblement mon stock d’objets de prix. Il va sans dire que je payai bon ces nouveaux achats. Encore, la veille même du départ, tout mon plan menaça-t-il d’échouer par suite d’un changement de front de Bou Zeïd. La crainte que mon voyage ne se prolongeât au delà de mes prévisions et l’espérance d’obtenir de moi, comme l’avait essayé Kolokomi, le versement immédiat de la seconde moitié de la somme, étaient la cause de ce refus soudain. Il fallut qu’Hadch Dchaber, usant de son autorité, lui rappelât la sainteté de la parole donnée.

II

Enfin, toutes mes dispositions étant prises, je me mis en route le 17 juin, dans la direction de Bachi, où j’arrivai le surlendemain. A part une demi-douzaine de maisons en terre, habitées par des marabouts, la localité ne compte que des huttes, de cinq pieds de hauteur environ, formées d’un échafaudage de perches avec un clayonnage de feuilles de palmier hyphène. Ces cabanes de type toubou sont au nombre d’une centaine, ce qui, à six têtes par habitation, permet d’évaluer à 600 au plus la population totale de la bourgade. Ses jardins ressemblent à ceux de Gatroun ; quant à l’eau de ses fontaines, elle passe pour la boisson la meilleure et la plus saine de tout le Fezzan, et l’on attribue à ses vertus thérapeutiques l’excellent état sanitaire qui distingue les habitants de Bachi.

Soit qu’il n’eût pas achevé ses préparatifs, soit qu’en sa qualité[124] de mahométan il lui répugnât de voyager un vendredi, Bou Zeïd me pressa de prolonger d’un jour mon arrêt en ce village ; aussi, me vis-je, plus encore qu’à Gatroun, importuné de visiteurs toubous, qui, sous prétexte que j’avais l’intention d’explorer leur pays, se croyaient fondés à réclamer de moi quelque chose. Il ne manqua pas non plus de gens, parmi ceux de la classe plus civilisée, pour tenter encore de me dissuader, par toutes sortes de peintures et de raisons, de l’entreprise à laquelle j’étais résolu. La majorité des habitants avait le teint d’un noir plus ou moins olivâtre, ou couleur bronze-foncé, de nuance cuivrée ; fort peu de nègres, dans la pleine acception du mot. Tous étaient maigres, presque entièrement dépourvus de mollets, d’une membrure excessivement grêle, le visage ovale, le prognathisme peu accentué, le nez généralement bien conformé, les cheveux moins courts et moins filasseux que chez la plupart des nègres, la barbe moins rare aussi, les yeux vifs, intelligents, et la démarche comme les mouvements d’une élégance remplie de souplesse. L’objet de luxe par excellence, c’est, pour les hommes, le turban, soit de mousseline, soit d’une cotonnade épaisse, teinte en bleu foncé. J’ai dit que le vêtement soudanien était chez eux le comble de la coquetterie. Pour chaussures, ils n’ont guère que des sandales. Une de leurs armes caractéristiques, c’est un bouclier ovale, fait d’une peau d’antilope, de cinq pieds de haut environ, et d’une forme légèrement convexe. N’omettons pas le luxe obligatoire d’amulettes.

Les femmes portent leurs cheveux arrangés sur les côtés et par derrière en une infinité de minces tresses, qui leur pendent, bien graissées, jusque sur le cou. Les jeunes filles se font au milieu de la tête une tresse plus épaisse qui, du front, haut rasé, retombe sur la nuque ; les femmes mariées en ont deux de ce genre. Outre des anneaux, des colliers multiples, de mignons cylindres de corail à l’aile droite du nez, les personnes du sexe se chargent le poignet d’une douzaine de bracelets de corne ou d’ivoire qui leur couvrent la moitié de l’avant-bras ; puis, au-dessus du coude, se trouve d’ordinaire un autre bracelet mince, de pierres d’agate ou de coris, sans préjudice d’un anneau semblable au-dessus de la cheville. Notez que le pied, par sa finesse comme par sa cambrure, exciterait l’envie de plus d’une Européenne élégante, et que les fillettes, qui vont la tête et le haut du corps découverts, — il n’y a que les femmes faites qui portent d’ordinaire le châle et le foulard, — vous exhibent des formes qui, dans leur rondeur, sont tout ce qu’il y a de plus harmonieux. Jusqu’à leur puberté, les enfants de l’un et l’autre sexe sont[125] entièrement nus ; tout au plus les petites filles portent-elles une ceinture, avec de pudiques franges de cuir retombant par devant. Les garçons, eux, ont la tête rasée, sauf une touffe de cheveux au sommet, ou une large houppe d’avant en arrière, assez semblable à une crête de coq, qui leur donne un air excessivement drôle.

Le 19, au matin, nous nous remîmes en route dans la direction du village de Medrousa, que nous atteignîmes en deux heures et demie ; de là, nous gagnâmes la fontaine des Sept Palmiers (Bîr soufra touddousma), puis celle de Toâl, taries l’une et l’autre depuis longtemps, et enfin les ruines du village de Kasraouwa (le château bien arrosé), près duquel était un bois de palmiers où nous pûmes établir notre gîte. Pendant des années, le digne Mohammed avait demeuré en cet endroit, s’y adonnant à la culture des dattiers ; mais, pour le moment, toute la plantation était revenue à l’état sauvage ; les feuilles desséchées pendaient le long des troncs, comme autant de guenilles couleur gris-brunâtre ; les pousses, que nulle main ne s’était occupée de transplanter, buissonnaient de toutes parts en un fouillis lamentable ; la fructification était laissée à l’abandon. Personne n’habitait plus l’oasis, et c’était aux gens de Tedcherri qu’allait la récolte.

A partir de Kasraouwa, la route ordinaire du Tibesti quitte la vallée d’Ekema, pour infléchir vers l’est au plus court ; nous ne pouvions prendre ce raccourci, d’abord, parce que l’eau y fait presque défaut, et ensuite, parce que nous tenions autant que possible à ce que l’on ne nous remarquât pas trop. Nous filâmes donc directement devant nous, dans la direction de la chaîne de collines où commence la longue vallée de Tedcherri. Cette dernière localité, que nous atteignîmes le 21 juin, est la bourgade la plus méridionale du Fezzan. Une Kasba, imposante par sa masse, mais toute en ruines, y commande un groupe de deux cents habitations, enceintes de murs également délabrés, et disposées en ruelles si étroites, que deux personnes ne s’y peuvent croiser sans décrire une inflexion de l’échine. Beaucoup de ces maisons étaient vides, et dans les autres le dénuement était visible. De toutes les villes fezzanaises que j’avais traversées, Tedcherri était certainement la plus déchue. Nous n’y trouvâmes pas même à nous procurer la provision de dattes qui était nécessaire pour nos chameaux ; il nous fallut nous contenter de la moisson d’herbe (sebat) que nous récoltâmes dans les environs. Là encore, les collines d’alentour étaient occupées par des huttes de Toubous. Le reste des habitants se composait de quelques marabouts de la tribu des Zejadin et[126] d’une population mêlée qu’il serait difficile de classer. Tous réunis, ils pouvaient monter au chiffre de huit cents.

Vue de Tedcherri.

Parmi les inévitables quémandeurs qui ne manquèrent pas de m’assaillir de nouveau, j’eus lieu de distinguer un certain Birsa, neveu d’Arami, ce noble Toubou dont le voyageur Beurmann avait déjà eu à éprouver l’arrogance, et qui exerçait une suprématie presque supérieure à celle du souverain (Dardaï). Comme ce Birsa s’apprêtait justement à retourner au Tibesti, je lui promis de lui donner, s’il consentait à faire route avec nous, un costume d’Haoussa avec un tarbouch et un turban : l’avance paraissait d’autant plus prudente, que Mohammed, sans en avoir l’air, avait recueilli un certain nombre d’informations et remarqué différents indices qui lui donnaient la conviction, qu’en dépit des bons traitements dont ils étaient l’objet de ma part, les Toubous présents ruminaient contre nous des pensées de trahison. Kolokomi, de son côté, avait sondé ses compatriotes, et appris qu’ils méditaient de nous attaquer un peu plus loin, au delà de la fontaine de Meschrou, et de nous dépouiller si bien, que je fusse contraint de rentrer au Fezzan. Nous résolûmes en conséquence, pour déjouer leurs plans, de modifier notre itinéraire, en suivant la route du Bornou jusqu’aux monts Tummo[25], et en obliquant de là au sud-est, de manière à contourner les vallées septentrionales du[127] Tibesti et à pénétrer, sans être trop vus, au cœur même du pays.

Birsa.

Le 23 juin donc nous reprîmes notre course : c’était le jour du milad, autrement dit l’anniversaire de la naissance du Prophète ; aussi, avant de partir, avions-nous fait un repas d’extra, en mangeant un chevreau gras abattu de la veille. Une inflammation qui m’avait attaqué les deux yeux ne laissa pas que de me rendre d’abord le chemin très pénible. La fontaine de Meschrou (Bîr Meschrou), que nous atteignîmes le lendemain soir, est la seule station aquifère qui se trouve entre la frontière sud du Fezzan et les monts Tummo ; elle est située dans une longue vallée d’érosion, ouverte au nord et au nord-est, qu’entoure un cercle de collines[128] de sable. Le sol, à côté d’elle, était jonché d’ossements humains et de squelettes de chameaux. Je remarquai aussi, non sans frisonner, à demi enfouis dans le sable, les cadavres momifiés de plusieurs enfants, auxquels adhéraient encore des lambeaux d’indienne bleue, restes de leurs vêtements. C’étaient sans doute de petits nègres, faisant partie d’une caravane d’esclaves, qui avaient succombé là aux souffrances de leur longue odyssée dans le Désert ; car il est d’usage, quand ces négrillons exténués par les coups, la fatigue, la faim et la soif, sont hors d’état de continuer leur route, de les abandonner sur la place et de les y laisser agoniser misérablement sous les ardeurs torrides du soleil. Nulle tombe n’abrite ces jeunes victimes de la barbarie humaine ; c’est l’air du Désert qui se charge de les momifier peu à peu et de les réduire à l’état de squelettes. Parfois, ces pauvres traînards, en ramassant leurs dernières forces, parviennent à gagner la fontaine la plus proche ; mais parfois aussi cette fontaine n’a plus d’eau[26], et ils retombent alors désespérés aux bras de la mort.

Fontaine de Meschrou.

Le lendemain, comme nous avions fait du reste la veille, nous profitâmes du clair de lune pour nous mettre en route avant le lever du soleil, de manière à éviter la chaleur vraiment intolérable du jour et l’espèce de bain de sable dans lequel alors on ne cessait de nager. Grâce au calme de l’atmosphère et au rayonnement, très intense, ces trajets de nuit nous offraient l’avantage d’une fraîcheur extrêmement agréable. Ce n’était du reste qu’à l’approche du soir, quand tombait le vent d’est qui se levait régulièrement à l’aurore, et que, les rayons de l’astre arrivant obliquement, la diffusion de lumière diminuait, que nous commencions à jouir d’une libre perspective des objets. L’air ambiant s’éclaircissait, nous livrant jusqu’au coucher du soleil une vue de plus en plus vaste du paysage. Une chose que je ne comprends pas, c’est que des voyageurs nous parlent du ciel du Désert comme offrant un azur éternellement clair. Cet azur-là, je ne l’ai trouvé pour ma part ni entre Tripoli et Mourzouk, ni au sud du Fezzan. Alors même que la poussière et le sable n’enveloppent pas tout d’un voile épais, l’intensité aveuglante des rayons solaires s’oppose à ce phénomène d’azur, et la couleur de la voûte céleste présente plutôt une teinte blanc bleuâtre.

A sept heures de Meschrou, nous atteignîmes l’avant-ligne de[131] rochers qui bornent au nord la série de terrasses de grès qu’on désigne sous le nom de Grande-Vallée (Lagsba Bouia). L’âpre passage d’un point à l’autre, le Grand chemin (Tenija el Kebira), comme on l’appelle, est réputé la pierre de touche des chameaux qui vont au Bornou ou qui en viennent. Les difficultés du pas sont toutefois plus grandes pour les bêtes qui arrivent du sud, puisqu’elles ont déjà fourni quatorze ou quinze jours de marche au moins, au moment de gravir cette rampe escarpée. A cette Grande-Vallée, large de près de quatre heures au point où nous la traversâmes, en attient une autre, séparée d’elle par une haute vague de terrain rocheux, et nommée la Petite-Vallée (Lagoba Kono) ; puis, ces deux dépressions franchies, on gagne par le Petit-Chemin (Tenija el-Srhîra) le plateau d’Alaôta Kiou, une vraie hamada à 700 mètres d’altitude au-dessus de la mer, et qui va s’élevant peu à peu vers le sud, durant une journée de marche environ, jusqu’aux monts Tummo susnommés. A l’est se trouve le groupe des collines rocheuses de Lebrek ; du côté opposé se détache au loin un échevau considérable de hauteurs, par lesquelles passait autrefois la route du Bornou, et qu’on nomme la montagne des Sources (Dj. el-’Aïn).

Le 27, avant l’aurore, nous touchions aux premiers contreforts du relief tibestien, et après une marche de six heures au travers d’un chaos de cônes tronqués, de pyramides sans pointe et de sommités tabulaires, nous arrivions à la fontaine, située sur le versant nord du mont Tummo proprement dit, relief abrupte et de forme trapézoïde qui surgit du plateau d’érosion comme une sorte de gigantesque témoin de l’altitude primitive du sol. Vu de près, le massif est moins compact qu’il ne le paraît à distance ; il se découpe en vallées profondes, présentant de sauvages déchirures, et dont la traversée, très pénible, justifie bien le nom d’El-Vâr (La Difficile) que porte cette montagne. Les innombrables lits de cours d’eau, grands et petits, qui y prennent naissance, s’inclinent dans le sens du sud-ouest. Le Tummo lui-même, très allongé, court, du nord-est, dans cette direction. Vers l’orient, à une demi-journée de marche environ, on aperçoit deux groupes de hauteurs plus petits et de même figure, qu’on appelle les Filles du Tummo (Tummo Doba).

Le fond de l’intumescence est une roche calcaire sur laquelle s’élèvent de gigantesques blocs de grès sombre, recouverts parfois d’une couche d’argile de plusieurs pieds d’épaisseur et incrustée de petits cailloux. Comme altitude, elle ne domine point de[132] beaucoup le plateau d’approche (Alaôta Kiou) ; mais la plaine qui se trouve à ses pieds aussi bien que ses vallées intérieures présentent une infériorité de niveau qui s’accorde bien avec la formation de ces reliefs tabulaires que nous avions remarqués, chemin faisant, tout le long de cette contrée d’érosion. L’eau de la fontaine a un goût agréable et une délicieuse fraîcheur ; aussi les caravanes arrivant du sud ont-elles coutume de faire là une halte prolongée ; les âpres parois de grès d’alentour portent toutes sortes de noms, d’inscriptions et d’emblèmes de tribus, et dans les endroits sableux se trouve emmagasiné un amas inépuisable d’excréments de chameau, qui constituent l’unique combustible dont se servent pour cuire leur repas les voyageurs de passage en ce lieu.


[133]AU DISTRICT D’AFAFI


CHAPITRE VI

Au district tibestien d’Afafi. — Le spectre de la soif. — Le dernier verre d’eau. — Halte sous l’acacia sajal. — Salut inespéré. — Comment s’abordent les Toubous. — Caprices d’architecture titanique. — Arrivée au val Tâo. — Galma et la vieille Kintâfo.

I

C’était au pied sud du mont Tummo que nous quittions la route du Bornou pour infléchir quelque peu à l’est, vers une région que nul pied d’Européen n’avait jusqu’alors foulée. Si mauvaise que fût la réputation des gens qui l’habitent, l’attrait puissant qu’exerce l’inconnu, joint à la pensée de l’heureux succès qui avait couronné mainte entreprise analogue à la mienne, me remplissait d’espoir et de confiance.

Entre le massif que nous venions de franchir et les premières vallées habitées du Tibesti, se trouvait, au dire de Kolokomi, un district rocheux, celui d’Afafi, qui allait nous offrir abondance d’eau et fourrage excellent pour nos bêtes de somme. C’était un lieu de pacage où l’on menait au vert les chameaux. Kolokomi y était allé lui-même autrefois, et avait fait une fois, dans sa jeunesse, le trajet de là au Tummo. Seulement, nul chemin frayé n’existait jusqu’à cette partie du pays, et la fontaine la plus proche, toujours au dire de mon guide toubou, ne se devait rencontrer qu’à deux jours de marche.

Nous voilà donc cheminant au travers de cette région quasi-vierge, où nulle trace humaine ne s’apercevait, où nul accident caractéristique de terrain, nul groupe de rochers ne pouvait nous servir de point de repère. Le soir du second jour, Kolokomi, après avoir interrogé vainement l’horizon, nous avertit, à l’heure de la halte, de ne point trop gaspiller notre eau, attendu que nous[134] avions encore pas mal à marcher. L’avertissement venait un peu tard : sur la foi de notre conducteur, pensant n’avoir que vingt-quatre heures à attendre, nous avions consommé plus de la moitié du contenu de nos six outres. Le lendemain, nouvelle étape forcée de huit heures, et toujours nul vestige de fontaine. La nuit était complètement tombée, et Kolokomi ne parlait point de s’arrêter. L’inquiétude commençait à me prendre. Le guide s’était-il trompé dans l’estimation des distances ? Était-il même sûr de sa direction ? Ne se pouvait-il aussi que la fontaine en question eût cessé d’exister ou bien fût tarie ? Nous étions au cœur de l’été, dans une saison où, deux jours sans eau, c’était la mort à peu près certaine, et l’évaporation contribuait à diminuer à vue d’œil notre provision aux trois quarts épuisée. Même au prix du rationnement le plus chiche, il était clair que le jour suivant était appelé à en voir la fin.

A force d’aller, nous avions atteint un relief montagneux ; mais ce fut en vain que, dans l’obscurité, nous fîmes les efforts les plus acharnés afin de le franchir. D’un premier défilé d’accès qui nous avait opposé des obstacles insurmontables, nous étions passés à un second, puis à un troisième, sans plus de succès. Nos chameaux, depuis qu’ils avaient achevé de dévorer la provende de sebat que nous avions prise à Tedcherri, n’avaient plus aucune nourriture régulière, et c’étaient d’ailleurs des bêtes qui n’avaient point l’habitude des escalades de montagne. Force nous fut donc, à trois heures du matin, de nous accorder un moment de répit. A la pointe du jour, nouvelle tentative, également infructueuse, pour découvrir un col praticable. Alors seulement nous vint l’idée judicieuse de tourner la montagne, mouvement que, sans le vouloir, nous avions du reste accompli déjà en partie. Le 30 juin donc, à huit heures du matin, l’opération fut exécutée ; seulement le massif de hauteurs où devait se trouver le puits tant souhaité semblait avoir encore reculé ; dans l’obscurité de la nuit, nous avions eu le malheur de dévier de notre direction primitive ; résultat : des fatigues inutiles ; les monts d’Afafi étaient maintenant au sud-sud-est de notre chemin.

Il nous restait en tout une demi-outre d’eau, dix litres environ, à se partager entre dix personnes ; au mois de juin, cela ne pouvait aller loin ; nos chameaux, et les miens surtout qui n’avaient pas le jarret des marcheurs toubous de mes compagnons, et qui d’ailleurs portaient une charge plus lourde, étaient, je le répète, rendus d’épuisement. On les arrêta dans un creux de terrain où[135] pointait un hâve soupçon de verdure ; mais ces bêtes n’aiment pas à manger pendant la grande chaleur du jour ; le moment qu’elles préfèrent, pour se restaurer, c’est le matin, de très bonne heure, ou la nuit. Que si l’excès de fatigue les force de s’arrêter un moment, elles n’en profitent que pour se reposer, ou bien il faut que leur appétit se trouve excité par des herbes fraîches ou par un peu d’eau.

Après cette halte sous la tente, pendant laquelle nous achevâmes de vider notre outre, sans que chacun eût bu à sa soif, nous reprîmes notre course en zigzag, à la découverte du relief tibestien qui s’obstinait à fuir nos regards. De temps en temps Kolokomi grimpait au haut d’un rocher pour voir s’il ne discernerait point les monts où nous devions nous désaltérer ; et chaque fois sa physionomie trahissait une incertitude que je n’osais plus attribuer seulement à une fausse évaluation des distances, mais qui m’indiquait clairement que l’homme avait perdu son orientation, à supposer même qu’il l’eût jamais possédée.

Nous allions en silence, le nez et la bouche enfouis dans notre turban, pour prévenir le desséchement de nos muqueuses et le surcroît de soif qui s’en serait suivi, l’œil anxieusement fixé sur le visage de notre guide que nous ne nous sentions plus le cœur d’interroger directement. A chaque nouvelle exploration qu’il faisait de l’horizon, nous suivions, sans mot dire, oscillant entre l’espérance et la crainte, les moindres mouvements de sa physionomie, et de plus en plus décourageante était la réponse, trop claire, hélas ! qui se laissait lire sur ses traits, et dont le sens était encore renforcé par ces deux monosyllabes : mâ zâl, pas encore ! Derechef le soleil allait se coucher ; c’était l’heure de la plus grande diaphanéité de l’atmosphère, et toujours l’éternel mâ zâl !

De plus en plus muette, le spectre de la soif cheminant devant elle, la caravane continuait d’avancer à la suite de son conducteur. A la nuit brune, arrêt de quelques heures ; mais l’excès d’inquiétude et de fatigue ne nous permit pas de goûter le repos. Un peu après minuit, nouveau branle-bas de marche. Hommes et bêtes, pourtant, nul n’en pouvait plus. Un de nous refusait de partir ; ce ne fut qu’à force de le secouer qu’on réussit à l’emmener ; un autre grattait le sol, comme s’il se fût attendu à y découvrir de l’eau vive ; un troisième demandait en suppliant qu’on lui donnât seulement un verre d’eau, car on savait que Giuseppe en avait conservé un tout petit peu de reste pour les besoins de la dernière heure. Quant à Ali et à Sa’ad, ils voulaient à toute force enfourcher un chameau.

Le jour reparut, mais sans ramener trace de confiance sur le[136] visage de Kolokomi. On s’aperçut seulement de l’absence de Wolla, son cousin, et de Galma, le serviteur de Bou Zeïd ; sans doute que dans l’obscurité ils étaient restés en arrière sans qu’on le remarquât. A la fin Kolokomi, Bou Zeïd, Birsa, et mon vieux Mohammed s’accordèrent pour dire sérieusement que, de la façon dont on s’y prenait, personne, ni homme ni bête, n’atteindrait jamais la fontaine, et, en conséquence, je dus me résoudre à laisser là les bagages, et à autoriser tout le monde à enfourcher un chameau, de manière que, si l’on retrouvait la route, on pût du moins arriver au but. Mohammed chercha soigneusement un endroit haut situé pour y remiser notre attirail ; car, disait-il, pouvait-on savoir si quelque averse soudaine ne viendrait pas transformer la vallée en un torrent mugissant ? Les bêtes donc furent déchargées, et tous les colis laissés en rase campagne, sans que, dans cette solitude déserte où il passait si rarement du monde, on eût à se mettre en peine de les cacher ou de les faire surveiller. Puis Giuseppe procéda à la distribution de l’eau qui restait : chacun eut pour sa part de six à huit onces du précieux liquide, qu’il se hâta d’absorber jusqu’à la dernière goutte, avec le regret amer qu’il n’y en eût pas davantage. Ce fut Kolokomi qui but le dernier ; il rabattit sur son menton le voile qui lui enveloppait le nez et la bouche, et, après s’être rincé la muqueuse, il recracha d’un jet la gorgée par les interstices de ses dents, comme si c’eût été tout simplement un peu de jus de ce tabac vert que mâchent éternellement les Toubous ; après quoi, il me tendit le verre avec le reste de son contenu, en disant qu’il n’avait « pas encore soif, mais qu’il comprenait parfaitement que, pour nous autres gens de l’eau, ce petit commencement de privation pouvait être dur. » C’est une idée généralement répandue dans ces pays que les chrétiens, qui habitent en tas pressés des îles bourbeuses au milieu de la mer, mènent une vie à moitié amphibie. J’admirai, je l’avoue, l’énergie résistante de cet homme, aussi sec que la région désolée qui l’avait vu naître, aussi âpre et aussi dur que les rochers de sa patrie. Bou Zeïd, Birsa et mon vieux Gatrounois avaient aussi en eux quelque chose de cette nature du Désert, et l’on s’expliquait fort bien l’espèce de pitié méprisante que des êtres de ma catégorie devaient inspirer à des gens de cette sorte.

Kolokomi présentant le verre au docteur.

Ces libations accomplies, on se remit en marche. En tête de la colonne s’avançait Kolokomi, qui avait pris son compatriote Birsa en croupe sur sa Kâna[27], encore très dispose ; après lui venait[139] Bou Zeïd sur sa svelte monture, qui unissait à la délicatesse de formes l’énergie et la souplesse de sa race ; le troisième de rang, c’était moi ; le quatrième, Giuseppe Valpreda ; le cinquième, Ali Bou Bekre, tenant devant lui la chienne Feida ; en serre-file enfin chevauchait, Sa’ad en croupe, mon vieux Mohammed. Depuis plusieurs jours, la chienne Feida, elle aussi, était obligée d’aller à chameau ; les graviers brûlants lui avaient causé à la plante des pieds des écorchures qui, en s’enflammant, étaient devenues autant de plaies vives. Quant à l’autre chien, Doudjâli, qui avait également les pattes dans un triste état, on n’avait pu le décider à rester sur le dos de sa monture, quoiqu’il souffrît de l’excès de chaleur et de fatigue au point de pousser sans interruptions de plaintifs hurlements.

Grâce à la vélocité de leurs chameaux toubous, nous eûmes bientôt perdu de vue Kolokomi et Bou Zeïd, sur les traces desquels nous avions toutes les peines du monde à déterminer nos bêtes à se mouvoir. Tout d’abord, les rochers dont nous étions entourés ne nous permettaient pas de voir à distance devant nous ; ce ne fut qu’une heure environ après le lever du soleil que s’ouvrit subitement à nos regards un large lit fluvial dont l’aspect nous rendit le courage et l’énergie ; c’était en effet au point initial de cette dépression que devait se trouver la fontaine tant souhaitée. La vue de nombreuses traces de pieds de chameaux, d’ânes, d’antilopes, sur le sable fin de la vallée, acheva de nous donner l’espoir que le but ne pouvait plus être loin ; pour la première fois d’ailleurs je discernais à terre la forte empreinte du pied de l’autruche, ce qui est toujours un signe assuré de la proximité de l’eau. Il est vrai que le vieux Gatrounois, qui, par nature, ne se laissait pas facilement entraîner à des accès outrés d’espérance, refusait d’attacher à cette découverte la valeur que mon imagination lui prêtait, et, comme je lui en témoignais ma surprise, il m’expliqua comme quoi, en vertu de la grande étendue de cette région montagneuse et de l’étroit encaissement que formaient à la piste sableuse les hautes roches d’alentour, des traces de ce genre pouvaient demeurer fort longtemps visibles, sans s’effacer, et qu’il n’y avait en conséquence nulle conclusion sûre à en tirer. Je n’en persistai pas moins dans ma conviction que, s’il y avait de l’eau au point de naissance de la vallée, nous ne pouvions faire autrement que de l’atteindre ; quant à l’hypothèse que la fontaine avait chance d’être vide, je n’osais pas même m’y arrêter. Notre chemin, en tout cas, se dessinait maintenant[140] d’une façon nette ; aussi, ramassant toutes nos forces, et aiguillonnant à coups de bâton et de baguette de fusil nos pauvres montures épuisées, nous mîmes-nous à suivre les sinuosités du torrent tari.

Peu à peu le soleil s’éleva au-dessus de l’horizon, et, grâce aux effets de réverbération entre le sable luisant et les blocs de roches sombres, nous nageâmes bientôt dans une mer de feu. Notre reprise d’élan n’y put tenir ; la lueur d’espérance, qui avait miroité un instant à nos yeux, menaçait de s’éteindre presque aussitôt ; une soif effroyable s’empara de nous ; nos muqueuses achevèrent de se dessécher, et il nous semblait sentir autour de nos tempes et sur nos fronts un cercle de fer qui allait de plus en plus se resserrant. Pas un souffle d’air frais, dans ce val étroitement encaissé ; la fièvre nous brûlait les yeux, et notre épuisement était au comble. Nos chameaux du reste n’avaient pas l’air de compter beaucoup sur cette éventualité de salut qui nous attendait au bout de la vallée ; ils commençaient à décocher des œillades inquiétantes aux quelques acacias sajal qui se montraient sur la berge aride, et dont l’ombrage, si maigre qu’il fût, les invitait à se reposer. Deux fois déjà, en dépit des coups que je lui donnais, ma monture harassée s’était étalée de tous ses membres sous une de ces frondaisons alléchantes ; à force d’excitations, j’étais parvenu à lui faire reprendre sa marche chancelante ; mais, vers le milieu de la matinée, ayant donné une troisième fois, non sans que je m’y déchirasse la peau, dans le branchage épineux d’un de ces arbres, elle s’y étendit avec un si ferme propos d’entêtement, qu’il me fut impossible de la faire renoncer à l’abri qu’elle avait si chèrement conquis.

N’en pouvant plus moi-même, je ne laissai pas de ressentir un secret contentement de la résolution que montrait l’animal, et, oubliant la fâcheuse perspective dont j’étais menacé, je ne songeai qu’à jouir des douceurs de l’instant présent. Les chameaux de mes compagnons, au fur et à mesure qu’ils me rejoignirent, ne manquèrent pas de suivre l’exemple de leur chef de file, et de s’étaler avec leur fardeau humain, si bien que toute la caravane se trouva bientôt couchée côte à côte, et décidée à se reposer jusqu’au soir, quitte à user ensuite de ses dernières forces pour atteindre la fontaine en question, à moins que, dans l’intervalle, Kolokomi et le marabout n’eussent pris soin de nous envoyer de l’eau.

Halte sous l’acacia sajal.

C’était à cette dernière éventualité que je me raccrochais de tout mon cœur, et j’essayai de faire partager ce même espoir à[143] toutes les personnes présentes. Mais ce genre de reconfort échoua auprès d’Ali et de Sa’ad. Le premier ne tarda pas à tomber dans une sorte de prostration inquiétante ; l’autre, les traits tout décomposés, ne parlait plus que de sa mort prochaine ; il me pria, au cas où j’en réchapperais, de ne pas oublier sa femme et ses enfants, après quoi, il s’emporta en reproches amers contre moi, qui, malgré l’avis des gens raisonnables, m’étais obstiné à pénétrer dans cet horrible pays, et finalement il se mit à se préparer, en priant tout haut et avec ferveur, à faire son entrée dans le Paradis. Mohammed, lui, sans ostentation, en vertu de son fatalisme tout simple, blâmait gravement l’inepte Sa’ad des invectives dont il me chargeait, lui démontrant comme quoi il ne nous arrivait rien qui n’eût été décidé à l’avance par le Tout-Puissant, et que, s’il y avait un décret préalable du dit Tout-Puissant, rien ne pourrait m’empêcher, moi aussi, de trépasser avec eux. Quant à Giuseppe Valpreda, qui avait l’humeur énergique et vive, après avoir ruminé en silence, il se leva brusquement, mit son révolver à la ceinture, et me déclara d’une voix rauque qu’il n’entendait pas le moins du monde se laisser crever sans remuer bras ni jambes, qu’il allait continuer de suivre le lit du torrent, jusqu’à ce qu’il eût trouvé de l’eau, ou que, sinon d’un coup de révolver, il saurait régler son compte à Kolokomi, l’auteur de notre désastre à tous. Mohammed et moi, nous eûmes beau dire, mon homme partit pour en faire à sa tête.

Cependant l’ombre de notre acacia n’était pas suffisante ; chacun de nous tâchait de se blottir le plus près possible d’un des chameaux, pour se faire un abri de son corps puissant ; mais, à mesure que le soleil montait, l’ombre projetée par les bêtes comme celle que donnait le feuillage de l’arbre allaient davantage se raccourcissant, et à chaque instant il nous fallait changer de position. Les minutes s’écoulaient avec une lenteur désolante, et peu à peu nous devenions plus silencieux. Autour de nous, pas un bruit, pas un mouvement, pas un souffle d’air. L’après-midi vint, le soleil déclina insensiblement, et toujours point d’eau. Mon espérance commençait à faiblir ; sans doute notre guide et le marabout avaient trouvé la fontaine tarie, et ils en cherchaient une autre plus loin. Le sommeil eût été pour moi un soulagement momentané ; mais il ne voulait point venir. A force de retourner mes tristes pensées, j’étais tombé dans une état de rêvasserie, où le passé et le présent confondaient si bien leurs images, que j’en arrivai à ne plus savoir si j’étais chez moi, dans mon[144] pays, ou parmi les rochers du Sahara. De temps à autre j’étais brusquement rappelé à la réalité, soit par la piqûre d’un rayon solaire sur ma face, soit par un subit grossissement de voix, correspondant, chez le pieux Sa’ad toujours marmottant, à une nouvelle recrudescence de ferveur. Bientôt cependant je finis par m’abîmer dans une sorte d’hébêtement dont je n’aurais pu dire si c’était un demi-sommeil ou ce commencement d’inconscience qui précède immédiatement la mort.

Combien de temps dura cet état d’apsychie, où mes organes continuaient à percevoir les phénomènes extérieurs sans qu’il y eût transmission nette des choses jusqu’à mon esprit ? Je l’ignore. Tout à coup, — était-ce un songe ou un effet de l’excitation maladive de mes sens ? — il me sembla qu’un énorme bouc fondait d’un bond sur notre acacia ; oui, j’aurais juré en avoir vu les cornes et la barbe. La vérité est que c’était un homme, un de ceux que nous attendions avec tant d’impatience, car le bouc se changea en un chameau, sur le dos duquel il y avait deux outres d’eau que Birsa nous apportait. Dans l’état de faiblesse et d’irritabilité où nous nous trouvions, cette vue nous arracha des pleurs d’attendrissement. En un clin d’œil Ali Bou Bekre se fut ranimé, Sa’ad eut remis à une heure plus opportune son restant d’oraisons, et moi, instantanément, j’eus repris pied dans le présent. Seul, Mohammed, dont rien ne pouvait troubler l’équilibre moral, s’abstint de toute démonstration de joie inconvenante ; il se contenta de tirer de notre sac aux provisions une douzaine de biscuits qu’il trempa dans l’eau en faisant observer que, lorsqu’on a eu longtemps soif, il est bon de prendre quelque chose de solide avant de boire.

Avec quelles délices nous absorbâmes le précieux breuvage ! En toute autre circonstance, plus d’un de nous sans doute y eût rechigné, tant c’était une eau dégoûtante et remplie de corpuscules étrangers ; mais, pour l’heure, elle nous sembla être un divin nectar, et je vous assure que nos lèvres ne firent point de façons pour en humer toute la lie de détritus.

Il n’en fallut pas davantage pour rendre à nos muqueuses leur lubréfaction normale, substituer chez nous une voix naturelle à notre verbe enroué de cholériques, et rétablir, comme par enchantement, le jeu de nos organes. La solennité du moment incita le Gatrounois à s’administrer une respectable bouchée de tabac, avec l’addition voulue de natron, sous l’unique canine qui lui était de reste, et tout fut joie, espérance et bonheur. Les deux chiens, eux[145] aussi, ne furent pas oubliés et eurent leur part de reconfort. Quant à Giuseppe, qui manquait à la fête, Birsa l’avait trouvé évanoui au pied d’un rocher ; il lui avait alors humecté la tête et les tempes et lui avait rempli d’eau son tarbouch.

Lorsqu’il ne resta plus une goutte dans les outres, le sommeil, ce grand réparateur, que nous avions d’abord vainement imploré, vint nous prodiguer ses bienfaits, et je dormis pour ma part si profondément, que je fus longtemps, à mon réveil, sans retrouver le joint des événements. Bientôt arrivèrent Kolokomi et Bou Zeïd, avec une seconde provision d’eau, assez maigre, il est vrai ; la fontaine, disaient-ils, n’était pas en état de nous abreuver à souhait, nous et nos chameaux. Le guide parlait d’une autre source dans le voisinage, dont il connaissait l’existence, et à la recherche de laquelle il comptait se mettre, tandis que nos bêtes se désaltéreraient avec ce qu’on avait déjà d’eau et iraient ensuite reprendre les bagages. Mais le lendemain 2 juillet, nous sûmes par les deux retardataires, Wolla et Galma, que l’escouade chargée de rapporter lesdits bagages avait rencontrés sans connaissance sur la route, que cette seconde fontaine, à laquelle ils étaient allés entre temps, se trouvait complètement tarie. Comme les deux hommes qui venaient de nous rallier se livraient à leur tour à un sommeil réparateur, Ali et Sa’ad, qu’on avait envoyés avec trois des bêtes à la première fontaine, revinrent tout à coup avec des airs d’épouvante nous avertir que ladite fontaine était occupée par une bande de Toubous, à la vue desquels ils s’étaient dépêchés de prendre la fuite en plantant là outres et chameaux. De questions plus précises il résulta que Sa’ad avait aperçu tout simplement un chameau et des armes près de la fontaine, mais, d’homme, nulle trace. Il n’en fallut cependant pas davantage pour inspirer la plus vive inquiétude à Kolokomi notre guide, qui ne craignait rien tant qu’une rencontre au Désert avec quelqu’un de ses compatriotes.

Nous nous cachâmes donc à l’abri d’un rocher, d’où Kolokomi fit le guet, et nous décidâmes cependant nos deux couards à rebrousser chemin, afin de mettre au moins en sûreté les trois animaux et les précieuses outres qu’ils avaient abandonnés derrière eux. Ils n’étaient pas encore de retour, que la cause fort inoffensive de leur formidable terreur se montra sous la figure d’un homme, sans plus, qui s’en revenait paisiblement de la fontaine avec un chameau chargé. Kolokomi, reprenant du cœur, en voyant que le quidam était seul, fit immédiatement la toilette de[146] rigueur en pareille rencontre, c’est-à-dire qu’il s’enveloppa la tête de son turban de manière qu’il n’y eût plus en lui que les yeux de visibles, et, saisissant sa lance et ses armes, s’avança au-devant du Toubou. Celui-ci, qui conduisait sa bête à un long licou, releva également son litham au-dessus de son nez ; puis, à la distance de six pas environ l’un de l’autre, les deux hommes s’accroupirent, en appuyant à terre d’une main leurs lances, de l’autre leurs javelots, et, dans cette posture, ils procédèrent verbeusement à l’acte solennel de la salutation.

Kolokomi le premier demanda à l’arrivant comment il se portait, à quoi l’autre répartit alternativement : Lahaïnkennabo, ou Lahadintschêda, ou Lahaniheni, ou Killahâni ! et Kolokomi de répliquer chaque fois : Laha ou Killaha[28]. Après que ces questions et ces réponses eurent été échangées une douzaine de fois, Kolokomi cria de toutes ses forces, Ihilla ! mot que l’autre Toubou répéta sur le même ton, et que suivit un nouvel échange de saluts, dont la longueur interminable nous faisait damner. L’Ihilla, entonné d’abord à tue-tête, s’en allait mourir par une gamme décroissante en une sorte de grognement sourd et inintelligible ; le tout exécuté avec une gravité si digne qu’un profane n’eût jamais pu croire qu’il s’agissait d’une simple salutation ; puis, quand le son était retombé jusqu’au nœud le plus profond de la gorge et ne semblait plus qu’un murmure près d’expirer, l’un des deux interlocuteurs lançait de nouveau, d’une voix vibrante, un Laha criard, auquel succédait de rechef la gamme complète de l’Ihilla. Et ce faisant, les deux Toubous n’avaient point l’air de prendre le moindre intérêt à leurs personnes respectives ; ils affectaient au contraire de regarder vaguement au loin devant eux ou de tenir leurs yeux fichés en terre.

Au bout de quelque temps, cet étrange jeu s’interrompit pour faire place à d’innombrables variations des mêmes dits et redits : « Comment cela va-t-il ? » — « Bien, » ou, « en paix, » et ce ne fut que vers la fin de cet acte de salutation compliqué que les deux hommes se mirent à se demander l’un à l’autre, toujours suivant la formule stéréotypée, d’où ils venaient, où ils allaient, ce qui se passait dans le pays, où se trouvaient les fontaines les plus proches et dans quel état elles étaient : toutes questions et réponses qui ne manquaient pas d’être suivies chacune d’un nouvel Ihilla, mais de plus en plus court toutefois, jusqu’à ce[147] qu’enfin la conversation prît peu à peu le ton ordinaire et que les formules de salutation cessassent complètement. Kolokomi, ne connaissant point l’homme, s’abstint, après comme avant la cérémonie, de lui donner la main, la coutume arabe réservant cette marque de politesse aux gens qui se connaissent.

La salutation.

Le nouveau venu était un petit homme, au teint bronze foncé, d’apparence très peu effrayante, qui se rendait à Kawar. Il passa la journée avec nous. Le lendemain matin, 3 juillet, nous nous remîmes en route, et gagnâmes la fontaine, située à l’extrémité de la vallée, à la sortie même des monts Afafi. Là parurent trois autres Toubous, accompagnés de cinq chameaux, qui profitèrent de l’eau avec nous. Le hasard voulut que ce fussent des parents de Kolokomi qui venaient de temps à autre dans ce district pour y récolter des noyaux de coloquintes. Ils étaient très noirs de peau et littéralement couverts d’amulettes et de talismans. Outre leurs chameaux, ils menaient trois levriers efflanqués, pour la chasse des gazelles et des antilopes. Ces chiens crevaient tellement de faim qu’ils profitèrent de ce que je m’étais déchaussé, afin de me reposer un peu, pour ingurgiter et s’incorporer mes souliers de cuir arabe, y compris leurs semelles de peau de buffle.

[148]II

La région d’alentour, où je poussai une courte reconnaissance, était d’une sauvagerie effroyable. Ce n’était qu’un entassement de blocs sombres, une solitude glabre et nue, sans un bruissement d’arbre, un murmure d’onde, ou une voix d’oiseau. D’une roche de soixante-dix mètres de haut que j’escaladai, je vis que ce hérissement désordonné de récifs, qui était la caractéristique du pays, semblait se prolonger au sud-est, tandis qu’à l’ouest le relief rocheux se perdait bientôt dans une vaste plaine.

Comme, malgré tous nos efforts de creusement, la fontaine près de laquelle nous étions campés ne pouvait décidément nous fournir la provision d’eau nécessaire, nous la quittâmes le lendemain à midi pour gagner la plaine voisine, l’enneri Lolemno, un peu mieux pourvue d’herbes fourragères, et où nous pûmes remplir nos outres à souhait. De là, nous infléchîmes au sud, sous la conduite d’un jeune Toubou, de la caravane ci-dessus mentionnée, dans la direction d’une autre fontaine située, disait-on, à deux jours de marche. A la contrée montagneuse d’Afafi succédait maintenant une plaine parsemée de quelques roches isolées d’une forme tout à fait singulière, et offrant par leurs teintes sombres comme par leurs arêtes escarpées un contraste tranché avec le terrain de sable ou de gravier clair et jaunâtre du milieu duquel elles s’élevaient. Après une halte de quelques heures à la nuit, nous atteignîmes dans la matinée du lendemain l’extrémité nord d’une longue chaîne rocheuse, dont nous nous mîmes à longer le pied ouest ; puis, à midi, nous campâmes, toujours à l’ombre des rochers, dans le district de la Merouja. Le relief local revêtait un aspect de plus en plus curieux ; ce n’étaient de tous les côtés que coupoles, dômes, églises byzantines, amphithéâtres antiques, mosquées, vieux castels, où se mêlaient des constructions modernes de tous les styles : ici on croyait voir surgir du sol comme un immense dos de chameau ; là la forme des roches figurait un hibou gigantesque ; ailleurs sur une colonne isolée apparaissait une tête humaine. C’était surtout à la lumière fantastique du soir que ces caprices d’architecture titanique éveillaient les idées les plus singulières et enfantaient les plus incroyables visions. Des parties les plus importantes de l’emi, — c’est ici le nom générique des montagnes, — naissent des lits fluviaux, inclinés vers l’ouest ou le sud-ouest, qui ont reçu la désignation d’enneris.

[149]Malheureusement, notre jeune Toubou ne semblait pas, lui non plus, avoir une bien grande connaissance du pays. Le soir du jour suivant, l’inquiétude commença de me reprendre, lorsqu’il nous avoua que l’eau devait être encore loin, et qu’il nous fallait user de rationnement. Derechef, comme j’avais fait en quittant le Lolemno, j’opinai vainement pour que l’on regagnât la route habituelle du Fezzan au Tibesti, laquelle se trouvait à l’est à moins de deux journées de distance.

Rochers de la Merouja.

Le 7, nouvelle marche jusqu’à une chaîne rocheuse qu’on appelle Kioukoi. Le spectre de la soif menaçait de réapparaître bientôt. Par bonheur, ce jour-là, il fit un peu frais ; vers midi, le ciel se couvrit ; puis des nuages de pluie arrivèrent du sud en abondance. La nuit venue, je voulus faire halte ; mais Kolokomi et Bou Zeïd s’y refusèrent, bien que depuis vingt-quatre heures bêtes et gens n’eussent point eu leur suffisance de nourriture et de repos. Force nous fut, au vieux Mohammed, à Giuseppe et à moi, d’enfourcher chacun un chameau. Mais, notre jeune guide n’ayant pas tardé à nous déclarer qu’il avait complètement perdu la voie, il fallut bien enfin s’arrêter. Personne, dans la caravane, ne connaissait le pays.

[150]Je venais de m’endormir, la nature réclamant ses droits, quand Birsa me réveilla pour me dire qu’il n’y avait plus à hésiter et que la seule chose raisonnable était d’aller chercher de l’eau dans les vallées orientales du Tibesti ; il me proposait en conséquence de l’attendre à l’endroit où nous étions : avec le chameau de Kolokomi il pousserait à l’est, et le lendemain dans l’après-midi, à l’heure de l’Asser (vers quatre heures), pourvu que Dieu lui prêtât vie, il nous tirerait de notre détresse. Il partit effectivement un peu après minuit, en compagnie du domestique de Bou Zeïd, qui avait pris la monture du jeune Toubou si plein d’ignorance.

Heureusement, le ciel s’était de nouveau couvert de nuages ; puis, un vent frais de l’est aidant, l’atmosphère perdit de sa sécheresse, et nous souffrîmes un peu moins de la soif. Depuis que nous avions quitté le district d’Afafi, les nuits avaient sensiblement gagné en fraîcheur, et, à partir de dix heures du soir, il s’élevait régulièrement un fort souffle d’air qui durait jusque vers deux ou trois heures du matin. Cette circonstance nous aidait à attendre sans trop de souci le retour de Birsa. Seulement, était-il sûr que Birsa revînt ? N’avait-on pas à craindre de lui quelqu’une de ces trahisons qui sont dans le caractère des Toubous. J’avais, pour ma part, les plus tristes pressentiments. Nous nous retrouvions, pour des causes semblables, dans une situation absolument identique à celle de la semaine précédente, et mon vieux Mohammed, la résignation même, estimait qu’il était honteux pour des hommes raisonnables d’avoir, deux fois en huit jours, à souffrir de la soif, quand on avait si près de soi des stations d’eau.

Blottis à l’ombre des rochers, nous ruminions, chacun à part, nos mélancoliques pensées. Sur le rebord de l’auvent de roc escarpé où je m’étais mis à l’abri, s’était perché un percnoptère qui me couvait de son œil fixe avec l’air de dire que j’étais pour lui une proie alléchante et dont l’aubaine lui semblait assurée. Dans l’expression sournoise de son regard, je retrouvais comme une image raccourcie du pays lui-même et de ses habitants, et une sorte d’indice prophétique du sort auquel j’étais réservé. Les choses pourtant ne devaient pas tarder à prendre une tournure meilleure.

Notre guide qui, au lever du soleil, avait quitté à pied le campement, pour essayer de s’orienter dans le pays, revint bientôt nous dire qu’il avait trouvé la vraie direction ; puis il enfourcha le chameau de Bou Zeïd, en emportant deux outres à eau. Midi vint sans qu’il eût reparu, ce qui nous donna l’espoir qu’il avait découvert la fontaine. Effectivement, nous le vîmes bientôt arriver avec[151] ses outres pleines d’une eau excellente : de nouveau, nous étions sauvés. Avec lui était un jeune homme qui habitait momentanément dans le voisinage de la fontaine de salut, parce qu’il y avait là un superbe pâtis à chameaux, et dont le costume comme les manières semblaient déceler une certaine distinction. C’était en effet un notable Toubou jouissant d’une aisance relative, et qui avait fait plusieurs voyages de commerce au Fezzan, à Kawar et au Bornou. Il s’appelait Isoa, et je me souviens de lui avec grand plaisir, car non seulement il ne m’adressa aucune espèce de demande importune, mais, par une certaine connaissance qu’il avait des régions avoisinantes, il m’offrit une occasion de causer, et, de plus, trois jours durant, il me procura la satisfaction de boire du lait de chameau frais. Il attendit avec nous le retour de Birsa, pour nous conduire à la fontaine que nous avions manquée en déviant trop à l’est.

Birsa et Galma reparurent ponctuellement à l’heure convenue, avec quatre outres pleines, dont ils avaient puisé le contenu dans la vallée habitée d’Arabou, située à une demi-journée de marche au sud d’Abo (ou Ouro), au point de réunion des deux dépressions fluviales de ce nom.

De nouveau j’admirai l’énergie physique de ces deux hommes, vrais types de cette race, telle qu’on me l’avait dépeinte au Fezzan, capables de rester, sans nulle défaillance, de longs jours sans dormir, sans manger ni boire ; et en les voyant surmonter infatigables et dispos des fatigues corporelles qui nous épuisaient presque jusqu’à la mort, je ne pouvais m’empêcher d’ajouter foi à ce que m’avait dit mon vieux Gatrounois de ces Toubous qui, après un jeûne prolongé, pulvérisent les ossements de chameau blanchis qu’ils trouvent au désert, et, les mélangeant, soit avec de l’eau, soit avec du sang tiré d’une des veines de leurs montures, en font une pâte dont ils se nourrissent, ou bien encore prennent leurs ceintures de cuir ou leurs sandales, les martèlent, les broyent, les font cuire, et se les rendent de la sorte mangeables. Une chose à laquelle me portait à croire mon peu d’expérience personnelle, c’était la possibilité pour un Toubou de fournir, sans eau, quatre journées de marche, pourvu qu’il eût un chameau, qu’il ne cheminât que la nuit bien voilé, qu’il restât le jour immobile et silencieux à l’ombre d’un rocher, et s’abstînt d’irriter sa soif en mangeant ou en faisant aucun mouvement superflu. Ce n’est qu’au bout de ce temps que ses sens commencent à se troubler, et alors sa suprême ressource est de se lier à la selle de sa monture,[152] en renonçant à toute initiative et en s’abandonnant sans réserve à l’instinct conducteur de la bête.

En dehors de ses facultés physiques, Birsa avait encore un autre titre à ma reconnaissance. Je sus plus tard que les gens d’Arabou avaient tenté de lui persuader de nous laisser sans eau, en lui alléguant que Kolokomi, Bou Zeïd et les autres Toubous de mon escorte finiraient bien par se tirer tout seuls d’embarras, et que ce serait une bonne affaire pour tout le monde, si moi et mon domestique chrétien nous périssions en route. Ils avaient appris par ses compatriotes d’Abo, qui, après notre départ de Tedcherri, nous avaient, plusieurs jours durant, attendus vainement en embuscade, qu’il devait y avoir un chrétien sur quelqu’un des chemins du Fezzan au Tibesti. Birsa avait repoussé ces perfides suggestions, qui, on l’a vu, au cas même où il eût manqué d’honnêteté, n’eussent eu pour nous aucunes suites fâcheuses.

Dès le 8 au soir, Isoa nous emmena à son campement de la fontaine, que nous atteignîmes dans la matinée, après avoir franchi la chaîne peu élevée des montagnes d’Afo qui courent du nord-est au sud-ouest, et traversé une plaine ondulée, close par un rideau de collines derrière lesquelles se trouvait le riche pâtis, fertile en vipères, soit dit en passant, où notre homme s’était installé, au pied d’un groupe de roches portant le nom de Gour. Là le jeune guide toubou qui nous avait si bien égarés nous quitta pour retourner à ses coloquintes de l’Afafi ; Volla, qui était d’Abo, en fit autant.

Rochers de Gour à Afo.

Le lendemain 10, accompagnés un bout de chemin par le même Isoa, nous commençâmes à marcher au sud-est, ayant à gauche les monts Tarso ; le 12, nous touchions à l’emi Mini, et le 13, nous entrions dans la vallée de Tâo, une des principales du Tibesti, et le siège originaire de beaucoup de nobles familles du pays. Deux cours d’eau la sillonnent, l’enneri Dommâdo, le plus septentrional, et le Daousâdo, plus au sud, séparés l’un de l’autre par un espace de terrain d’une heure environ d’étendue, formé de roche et d’argile. Comme nous venions de franchir le premier, un Toubou monté sur un chameau, dont nous avions remarqué les traces fraîches sur le sol, s’approcha de nous avec lenteur et circonspection, et nous eûmes une seconde édition de l’interminable cérémonie de salut dont j’ai déjà eu occasion de parler. Ce Toubou se présenta à nous comme un proche parent de Bou Zeïd ; c’était un certain Galma, fils de Selemna, qui avait passé la plus grande partie de sa jeunesse au Fezzan et était bien connu de mon[155] vieux Mohammed. Comme, en conséquence, il savait l’arabe, je pus prendre part à la conversation qui se fit surtout en cette langue. Ce Galma nous dit qu’il se disposait à se rendre au Fezzan ; mais il ajouta presque aussitôt qu’il retarderait volontiers son départ, afin de pouvoir servir de guide et de protecteur à l’étranger de marque que son cousin amenait au Tibesti. Je jugeai tout de suite que cette soi-disant prévenance n’avait d’autre mobile qu’un intérêt de spéculation, et j’essayai de dissuader l’homme de son dessein ; mais Bou Zeïd, saisissant cette occasion d’être agréable à son parent, me vanta si fort son crédit et sa connaissance des lieux tant au Tibesti qu’au Borkou, que je fus obligé de me rendre. Cet acte de complaisance de ma part devait être bientôt cruellement puni et me causer bien des heures d’amertume.

Galma était svelte et maigre, comme la plupart de ses compatriotes, d’un teint noir tirant sur le jaune, avec un nez écrasé, une grande bouche lippue, un menton en galoche et des yeux guetteurs qui donnaient à sa physionomie une expression excessivement repoussante. Il avait avec lui une tante du nom de Kintâfo, personne de quelques cinquante années, à l’air intelligent, mais qui, en dépit de sa noble extraction et aussi d’une certaine aisance, affichait, comme tous les gens du pays, des dehors de misère. C’était une femme de moyenne taille, très bien conformée, au port fier et délibéré, avec une démarche virile. A part la finesse merveilleuse des extrémités, elle n’avait absolument rien de son sexe. Non contente de faire des enjambées comme un homme, elle chiquait avec une virtuosité toute masculine, vous relançant le jet de salive verdâtre avec un entrain et une sûreté qui eussent fait honneur à un vieux loup de mer. Il y avait encore avec elle une autre femme toubou d’allures à peu près analogues : ces deux personnes, avec Galma et leurs esclaves, étaient pour le moment les seuls habitants de la fameuse capitale du Tibesti.


[156]AU VAL TAO ET DANS LE ZOUAR


CHAPITRE VII

Coup d’œil sur le val Tâo. — Huttes et habitacles divers. — La disette estivale dans l’ouest du Tibesti. — Départ pour le Zouar. — Première entrevue avec les Maïnas. — Un plaidoyer laborieux. — Nouvelle marche en avant. — Retraite précipitée. — Jours d’ennui, d’attente et de famine. — Le seigneur Arami.

I

Les huttes abandonnées près desquelles nous avions dressé notre tente étaient semblables à celles que j’avais déjà eu occasion de voir à Bachi et à Tedcherri. Elles se composaient de fortes branches d’acacia sajal, hautes d’un mètre et demi ou de deux mètres, fichées dans le sol, et enfermant un espace rectangulaire de trois mètres et demi de long sur deux de large. Au dedans, parallèlement aux longs-pans, court une autre rangée de pieux destinés à soutenir le milieu de la toiture, qui va s’inclinant légèrement de chaque côté de ces tiges d’appui. Dans les extrémités supérieures des bâtons s’enchevêtrent des traverses assujetties par des cordes de lif ou de fibres de palmier hyphène, et le tout est recouvert et garni de nattes. Il n’y a qu’une seule ouverture, au bout d’un des longs côtés, servant à la fois de porte et de fenêtre. L’ensemble fait l’effet d’une niche à chien, et le seul vestige d’art que présente la construction, ce sont les nattes, fort simples d’ailleurs, mais soigneusement tressées par les femmes, qui en forment le couvercle.

Outre ces huttes, je trouvai, en rôdant par les gorges rocheuses, d’autres espèces d’habitations, solitaires et cachées, qui pour la plupart étaient également désertes. Les plus primitives, parmi ces dernières, consistaient tout simplement en des excavations naturelles dans les rochers, et ce sont sans doute ces demeures qui ont valu dès l’antiquité aux gens du pays le nom d’Habitants des[157] cavernes. Grâce au nombre infini et à la variété de disposition des blocs de rocher, il arrive fréquemment que ces creux offrent un gîte très commode, parfaitement à l’abri du soleil et de la pluie ; l’art n’a presque point besoin d’y rien ajouter, et ce genre de retraite cachée convient on ne peut mieux au caractère sournois et défiant d’une population toujours en garde contre les surprises.

D’autres habitacles un peu moins simples consistent en des constructions circulaires de gros cailloux du pays qu’on pose les uns sur les autres sans se donner la peine de cimenter le mur au moyen d’argile, et dans lesquels on ménage une petite ouverture. La toiture en est d’ordinaire en branches d’acacia sajal ou en feuilles de palmier, avec un pilier de soutènement central à l’intérieur de la hutte. S’il se trouve un rocher surplombant en forme d’auvent, on y appuie l’enceinte orbiculaire de cailloux, et dans ce cas on n’a pas besoin de la munir d’un toit. Ces sortes de cabanes se rencontrent éparses, souvent à de grandes distances les unes des autres, sur les pentes et dans les gorges tibestiennes, et cette extrême dissémination n’a pas seulement, je le répète, pour cause l’éparpillement même des réservoirs d’eau aux creux des rochers, mais encore et surtout l’esprit d’isolement d’un peuple soupçonneux et perfide qui redoute toujours la venue d’un ennemi.

Huttes en clayonnage au Tibesti.

La dépopulation momentanée de Tâo tenait aux difficultés d’alimentation[158] que présente en cette saison la contrée. Les versants sud-ouest de la chaîne centrale ne fournissent même pas de quoi sustenter tant bien que mal les habitants si clairsemés de cette partie du Tibesti ; leur unique ressource est dans la pauvre végétation des gorges rocheuses et des oueds ou enneris ; sans elle le pays serait inhabitable, puisque le manque absolu d’eau terrestre ne permet pas d’y créer des jardins pour la culture des céréales, des dattes ou des légumes. Quand, en été et en automne, après la chute des pluies annuelles, les herbes fourragères poussent et verdissent, et que les arbres renouvellent leur parure de feuilles, chameaux et chèvres trouvent abondamment de quoi remplir leurs mamelles ; et tant que dure cette sécrétion, le lait constitue une des bases d’alimentation des indigènes. A la même époque mûrissent les graines d’une herbe noueuse (Panicum turgidum), dont on tire en la manipulant une sorte de farine. Mais, lorsque chameaux et chèvres ne fournissent plus de lait et qu’on a consommé les graines en question, alors commence une longue période de dénuement, pendant laquelle le fruit de l’hyphène rentre dans ses droits et usurpe, parmi les substances nutritives de l’homme, une place qu’à coup sûr il ne mérite pas. Les Toubous, qui savent endurer tant de privations, conviennent eux-mêmes qu’avec ce genre d’alimentation seul on ne peut pas se soutenir bien longtemps.

C’était dans cet état de disette que se trouvait justement le pays comme j’y arrivais. A entendre dans le silence de la nuit les frappements cadencés et mélancoliques de la pierre sur la dure écorce qu’il s’agit de réduire péniblement en une pâte molle ou en poudre, on devinait que la faim mordait aux entrailles le batteur diligent qui se donnait tant de mal pour si peu de profit. A la semence de graminées sauvages dont j’ai fait mention, chacun s’efforce d’ajouter quelques céréales venant du Fezzan ou des districts du Tibesti où l’eau facilite la culture jardinière ; mais, en été, cette chiche provision est depuis longtemps épuisée. Quant à se nourrir de la chair des animaux domestiques, c’est un extra que les Toubous ne se permettent, en tout état de cause, que dans les cas extraordinaires, et à l’occasion obligatoire d’une solennité. L’usage de la viande est tellement hors de leurs habitudes que, même au plus fort de la faim, il ne leur vient pas à l’idée d’abattre quelqu’une de leurs nombreuses chèvres. Un chameau est-il près de mourir d’épuisement ou de maladie, ils le tuent selon la prescription, en découpent la chair en rondelles et lanières, la[159] mettent à sécher au soleil, et s’en sustentent quelque temps. Il va de soi que ces débris de bêtes vieilles, exténuées ou malades, ne constituent pas précisément des morceaux tendres et savoureux ; aussi le Toubou a-t-il soin de s’armer pour cette bombance insolite d’une pierre avec laquelle il martelle sur un corps dur la chair, les nerfs et les os, jusqu’à ce qu’ils se soient transformés en un bol alimentaire absorbable. La plupart du temps la viande de chameau séchée à l’air se mange incuite, et, comme telle, je ne l’ai point trouvée trop mauvaise. Pour l’abattage d’une chèvre, il faut ou un mariage ou quelque autre fête de famille analogue.

Souvent aussi on fait quelque provision de dattes, — il en pousse un peu dans certaines vallées, principalement à l’est de la région, — mais, quand survient l’été, on a également dévoré cette réserve, et tout le monde n’a plus qu’à attendre en se serrant le ventre la venue de l’automne. Cette dernière saison est celle où se fait la récolte des dattes et des céréales, tant dans quelques parties du pays que dans les contrées voisines ; chaque Toubou alors de se mettre en chemin pour se procurer, en échange de chameaux, de brebis, de chèvres ou de peaux, la somme d’aliments qui lui est nécessaire. L’un va dans les districts favorisés du pays, l’autre au Fezzan, à Kawâr, ou bien au Borkou. Au Tibesti même, le Bardaï était, au dire de mes guides, la seule vallée où l’on se livrât en grand à l’élève des dattiers et à la culture jardinière, la seule aussi où il y eût des centres de population réguliers dont les habitants ne désertâssent jamais leurs foyers.

Quoique ce ne fût pas encore la saison où les dattes sont mûres à point pour être cueillies, beaucoup de gens déjà, des vallées du sud-ouest, étaient partis pour le Bardaï, même sans y posséder de dattiers. Il y a en effet, au Tibesti de même qu’au Fezzan, une coutume en vertu de laquelle, tant que les dattes ne sont pas bonnes à couper, chacun a le droit de cueillir et de ramasser les fruits mûrs, afin de les manger sur place. D’autres encore s’apprêtaient à émigrer dans la même direction, et Galma m’avertit que le Dardaï lui-même et les principaux Maïnas du Zouar devaient également, dans un temps très prochain, se rendre au Bardaï pour y établir leurs quartiers d’automne. Si je voulais, en conséquence, rencontrer encore ces messieurs dans le Zouar, il était nécessaire que je me hâtasse. Aussi accueillis-je la proposition dudit Galma de dépêcher par avance son esclave pour prendre d’exactes informations. Bien que j’eusse eu d’abord l’intention d’attendre à Tâo[160] le retour de cet envoyé, je me décidai à le suivre le jour même, craignant que, s’il n’y avait plus personne dans le Zouar, je ne fusse plus tard empêché de visiter cette intéressante vallée.

Ce fut dans l’après-midi du 14 juillet que nous nous mîmes en chemin. Dès la première marche, nous rencontrâmes trois habitants de l’enneri où nous allions, qui nous informèrent qu’il ne restait plus là-bas que quatre des principaux nobles, et que, quant à Tafertemi, il avait déjà quitté la vallée. Nous n’en continuâmes pas moins notre route ; mais le lendemain, comme nous débouchions d’un contrefort de la chaîne centrale, dont le col d’escalade n’avait pu être franchi qu’à grand’peine par nos chameaux du littoral nord, nous vîmes venir notre messager, l’esclave de Galma, qui nous confirma le départ de Tafertemi et ne nous parla pas en termes très rassurants des dispositions des Maïnas restés au Zouar. Après mûres réflexions sur l’opportunité de poursuivre plus avant, nous décidâmes de dépêcher en négociateur un second messager plus intelligent, et d’attendre son retour dans le voisinage.

Ce fut Birsa qui se chargea de la mission, et, l’après-midi même, il nous rapportait une réponse favorable des notables du Zouar, qui se disposaient à venir au-devant de nous en dehors même de leur vallée jusqu’à l’endroit où l’oued débouche des rochers dans la plaine (Zouar-Kaï). Effectivement, à peine étions-nous campés au lieu désigné que les nobles parurent avec leur suite, vingt personnes environ, pour nous saluer. Tous s’accroupirent en cercle au-devant de ma tente, leurs lances et leurs javelots tout droits à la main, leurs larges coutelas pendant au poignet par un anneau de cuir, et se mirent à entamer la kyrielle de Killahânis, d’Ihillas et de salutations qu’on connaît. Après quoi, s’adressant à mes gens, ils leur demandèrent, avec une insistance qui ne souffrait point de refus, la permission de prendre part à notre souper chaud, dont ils étaient depuis longtemps privés. J’acquiesçai de grand cœur à cette modeste prière, d’autant plus qu’à ce moment j’avais la naïveté de croire que mon couscoussou était l’unique objet de leur convoitise et que je gagnerais ainsi leurs bonnes grâces.

De quel air sombre Ali et Sa’ad regardaient ces hobereaux en guenilles engloutir dans leurs bouches affamées la précieuse victuaille ! Il est de fait qu’une seconde attaque du même genre à nos provisions eût pu être pour nous fort calamiteuse ; car qui m’assurait que la prétendue abondance de dattes et de céréales dont on[163] disait le Bardaï pourvu, n’était pas tout bonnement un vain mirage, comme l’avait été la soi-disant provende de fourrage que nous devions trouver au sud du Tummo ? Et si le malheur voulait que je ne pusse aller jusqu’au Bardaï ? Que faire de ce côté-ci des montagnes, où il n’y avait pour l’heure rien à se mettre sous la dent ?

Entrevue avec les Mainas.

J’eus, en attendant, le loisir de considérer de près ces étranges gentilshommes, qui ressemblaient plutôt à une bande de malandrins faméliques qu’à une réunion de gens de qualité représentant la fine fleur d’une tribu. Le plus âgé et le plus illustre en même temps par son extraction, c’était le Maïna Dirkoui, un vieillard porteur d’une grande barbe poivre et sel, avec un teint noir maculé de reflets jaunes, des traits réguliers du reste, une certaine dignité et l’air bon enfant. A côté de lui était assis le Maïna Derdêkorê, homme dans toute la force des ans, également barbu, mais avec un soupçon de prognathisme, et qui, de par sa verbosité, — un vrai moulin à paroles, — se rendit bientôt maître de la conversation. Le troisième, Gordoï, ou Gordêmi, — on l’appelait aussi Konki, c’est-à-dire le petit, — était d’une stature toute frêle, avec une mine rusée au possible. Le quatrième et dernier, Keidomi, était un personnage posé, grave, taciturne, foncé de peau, au visage long et régulier, et dominant de la taille tous les autres. Le reste de la société se composait de parents, de clients ou de subalternes, que l’espoir d’attraper quelque bonne aubaine avait décidés à suivre les Maïnas, et qui étaient encore plus efflanqués et plus minables d’accoutrement que ceux-ci.

Le lendemain matin, dès avant le jour, l’honorable compagnie reparut, en manifestant l’intention formelle de se régaler de nouveau à mes frais. Mohammed, qui avait l’administration des vivres, et qui était aussi libéral pour autrui que chiche pour lui-même, fouilla gravement dans les sacs aux provisions et en tira, pour ces affamés, un déjeuner qui, pour l’abondance, ne le cédait pas au souper déjà sacrifié la veille. Leur digestion une fois bien en train, ces messieurs abordèrent tout naturellement le chapitre des « droits de leur vallée », à savoir des péages à leur verser à l’entrée. Cette question de « transit » amena un débat qui se prolongea depuis le lever du soleil jusqu’à l’heure de l’Aschâ[29], et qui ne finit, cela va sans dire, que par ma défaite. Sur quoi, la partie adverse abandonna le terrain pacifique où nous avions festoyé en commun,[164] et se retira, pour délibérer, dans un de ces bouquets de siwâks[30], comme il y en a tant dans le Zouar. Cette retraite était, on ne peut mieux, dans le caractère toubou. Mes avocats étaient Galma, Birsa et Bou Zeïd. Quant au noble Kolokomi, je vis pour la première fois en cette occurrence jusqu’à quel point son crédit était nul ; on le mit tout simplement de côté, sans que personne prît la peine de discuter avec lui.

Que de négociations ! Le pis, c’était que, par suite d’une indiscrétion, on avait eu vent des sommes considérables que je m’étais engagé à payer à mes deux conducteurs officiels, Kolokomi et Bou Zeïd, et puisqu’un homme de rien comme Kolokomi recevait quatre-vingts thalers, à quel prix ne devait pas être coté un Maïna de première classe et disposant d’une haute influence personnelle ! Il s’en suivit une discussion sur les motifs de mon voyage. Jamais encore un chrétien n’avait pénétré dans le pays, et l’on ne tenait pas à ce qu’il y en vînt aucun. Des sacrifices d’argent aussi gros que ceux que je faisais ne pouvaient, selon eux, s’expliquer que par des vues de pur intérêt ; jamais, pour le simple plaisir de parcourir un écheveau tout nu de monts et de vallées, un de ces Européens qu’on dit si riches, si sages, si puissants, ne commettrait la sottise de s’aventurer seul sur le territoire mal famé de leur tribu.

Ils avaient beau chercher, il leur était impossible de comprendre ce que je venais faire dans leur misérable pays. Il est vrai que s’ils ne trouvaient point la clef de l’énigme, cela venait uniquement de leur ignorance relative du monde et de leur état de civilisation inférieure ; une chose indubitable à leurs yeux, c’était que les chrétiens savaient à quoi s’en tenir sur les trésors à découvrir même dans une région très éloignée d’eux comme le Tibesti. Et, une fois sur cette piste de richesses cachées au sein de leur pays, ils en conclurent pour la plupart que mon objectif devait être les merveilleuse sources chaudes qui se trouvent sur les pentes orientales du Tarso et dans lesquelles vraisemblablement il y avait de l’or et de l’argent. Ils se confirmèrent dans cette idée, en apprenant qu’à plusieurs reprises j’avais questionné les indigènes au sujet desdites sources. Bref, ils tombèrent d’accord que mon but, en pénétrant chez eux, était de m’assurer de l’existence des trésors en question, pour revenir ensuite, avec l’aide de mes compatriotes, les chasser eux-mêmes de leur terre natale.

[165]Vainement mon vieux Mohammed, qui était leur demi-congénère, se mit-il en frais d’éloquence pour les édifier sur l’innocuité de mes desseins et leur expliquer comme quoi les Européens, gens fort sages à tout autre égard, ont la manie bizarre et un peu absurde de s’en aller courir sans but par le monde ; vainement Galma, lui aussi, pérora-t-il la journée entière : tous restèrent fermement convaincus que mon entreprise était grosse de périls pour eux, et ils n’en conçurent que plus de mépris pour la noire perfidie de Kolokomi et de Bou Zeïd, que l’appât de quelque argent avait déterminés à trahir leur patrie et à trafiquer des intérêts de leurs frères.

L’orateur de la partie adverse était Derdêkorê. Rarement j’ai vu une pareille souplesse dans la discussion, et des ressources de faconde comparables à celles que déployait ce Toubou pour la défense des siens. Bouï Mohammed n’arrivait pas toujours à traduire suffisamment vite en arabe le texte des arguments du plaideur, de sorte que, dans le feu des débats, il y eut beaucoup de choses qui m’échappèrent ; mais l’art de persuasion du Toubou, son adresse à escamoter ou à ne traiter qu’accessoirement les raisons fournies contre lui, comme la façon dont il s’entendait à dénaturer le sens des répliques, me frappèrent d’une véritable surprise.

Si l’adversaire insistait sur un point de vue, il se rejetait prestement sur un autre absolument étranger au premier, changeant en un clin d’œil tout le terrain de la discussion, brouillant la cervelle de ses auditeurs, et emportant d’assaut leur assentiment. Quand j’alléguai par exemple que je ne pouvais remettre les présents que j’avais apportés avec moi que dans les propres mains de Tafertemi, qui seul était à même de juger quelle répartition équitable il convenait d’en faire, les nobles me répondirent que leur souverain était dans le Bardaï, qu’ils n’iraient certes pas le retrouver là-bas, et qu’ils connaissaient mieux que personne la mesure de leurs propres droits. Cette affectation d’irrévérence à l’égard du chef même de l’État ne me donna pas une bien haute idée de la protection que je pouvais attendre de ce Dardaï. Quand je leur demandai de prendre connaissance des lettres qu’Hadch Dchaber, dont chacun paraissait reconnaître la légitime influence, m’avait données pour le Dardaï et pour l’assemblée des Maïnas, ils me répartirent qu’il n’entrait pas dans leurs habitudes de lire des lettres écrites par des étrangers, et comme, à bout de patience, je les invitais à s’approprier[166] dans mes bagages tout ce qui leur paraîtrait à leur convenance, puisqu’ils étaient les plus forts, ils ripostèrent d’un air indigné qu’ils n’étaient point des voleurs. Enfin, à ma menace de m’éloigner sur-le-champ d’un pays dès le seuil duquel on voulait me faire violence, et de retourner au Fezzan, ils me répondirent en termes fort rusés que cela ne pouvait leur être qu’avantageux, attendu qu’une fois que je serais hors de chez eux, ils ne seraient plus liés envers moi par les droits de l’hospitalité et pourraient reprendre à mon égard les libres allures des mœurs du désert.

Certes, nous pouvions briser net, et décamper immédiatement : mais de quel côté diriger nos pas ? Si nous allions au Bardaï, il était certain qu’eux et leurs complices nous attaqueraient dans le massif central, et une fois que le sang aurait coulé entre nous, il n’y aurait plus moyen de rester dans le pays. Rétrograder vers la route du Bornou afin de retourner au Fezzan, c’était une chose à peine praticable, vu le triste état où étaient nos chameaux et la perspective dont les Toubous eux-mêmes venaient de nous menacer. Le moins intraitable des Maïnas semblait être Gordoï ; il m’offrit de m’accompagner jusqu’au Bardaï, sans exiger d’avance son « droit » ; mais ses collègues ne voulurent pas entendre parler de cet arrangement. Enfin, non sans peine, ces gentilshommes et moi nous tombâmes d’accord sur la livraison immédiate de divers objets, tels que burnous, chemises soudaniennes, turbans, pièces d’étoffe ; moyennant quoi ils daignèrent, en se retirant comme je l’ai dit, m’assurer de leur bon vouloir si je me décidais à visiter leurs demeures au centre du Zouar.

Je résolus en effet de mettre à profit sur-le-champ ces favorables dispositions, si chèrement achetées, de mes nouveaux amis. Le lendemain matin, 17 juillet, je renvoyai à Tâo, sous la responsabilité de Bou Zeïd et la garde de Giuseppe, tout mon train en hommes, bêtes et bagages, et, avec mon vieux Mohammed, Sa’ad, Birsa et un seul chameau, je m’engageai dans le val Zouar par l’étroite brèche qui en marque l’entrée. Comme nous cheminions sur le lit caillouteux du cours d’eau à sec, nous rencontrâmes un certain nombre de familles qui se rendaient au Bardaï. Il y avait là de petits enfants montés sur des ânes qui véhiculaient par surcroît les quelques meubles des émigrants. Tous étaient nus, même une petite fille d’une douzaine d’années, qui cependant poussait déjà la coquetterie jusqu’à porter les cheveux nattés en menues tresses comme les grandes personnes. Les femmes, décharnées, avaient pour tout accoutrement une toison[167] de mouton à longs poils qui suffisait à couvrir leur nudité, mais non à dissimuler leur maigreur de squelettes.

Le val, d’abord très étroit, s’élargit tout à coup, à une heure de l’entrée, en un spacieux bassin où s’embranchent plusieurs vallons secondaires, et au centre duquel se dresse un amas considérable de rochers, de trois cents pieds environ de hauteur, qu’on nomme l’emi Bésâr. Nous y passâmes au frais les heures les plus chaudes de la journée. J’essayai, d’une éminence voisine, de débrouiller d’un coup d’œil l’écheveau sauvage du relief tibestien ; mais il me fut impossible de prendre une idée nette de la disposition des chaînes et des groupes, à cause de l’irrégularité et de la confusion de leur dessin, et aussi parce que mon observatoire n’était pas à l’altitude suffisante.

Plus loin, le Zouar, bordé de roches sombres à l’aspect revêche, nous offrit une richesse de verdure et de faune qui ne laissa pas de nous récréer le cœur et les sens, après notre longue pérégrination au travers d’un paysage dénudé.

On devinait ce que devait être cette vallée dans la saison des grandes pluies, alors que les eaux mugissantes menacent d’y emporter de leur flux arbres, buissons, animaux et gens. Partout, dans le feuillage, ce n’étaient que nids d’oiseaux ; çà et là, au travers du fourré, gambadaient des gazelles et des antilopes, et de grands babouins de couleur gris-verdâtre grimpaient, agiles et infatigables, aux branches des acacias sajal, sans souci de leurs innombrables piquants. L’onde pluviale, en cette région, se conserve excessivement fraîche dans des citernes de roc naturelles dont l’étranger devine l’emplacement aux troupes d’oiseaux tournoyantes qu’elles attirent.

Bientôt nous arrivâmes au confluent de l’enneri Zoug, qui débouche du sud. C’était dans cette vallée que demeurait l’aimable Gordoï, qui, en conséquence, prit congé de nous, en nous promettant qu’à notre retour il se trouverait prêt à nous accompagner, comme il l’avait dit, jusqu’au Bardaï. Le lendemain 18, nous rencontrâmes, près d’un des grands réservoirs susnommés, un habitant de Kawar qui s’en revenait du Borkou : cet homme nous dit avoir à ses trousses une bande pillarde de Boulgedâs (tribu nomade du pays) auxquels il n’avait échappé qu’à grand’peine, en cheminant nuit et jour, tant que les forces de son chameau le lui permettaient. Nous discutions encore au sujet de ces brigands, dont j’avais déjà entendu parler à Tâo, quand nous vîmes venir à nous un chameau sans maître, que mon Gatrounois et Birsa reconnurent[168] tout de suite, aux marques qu’il portait, pour être du sud. Y avait-il donc dans le voisinage quelques Boulgedâs en embuscade ? Ce soupçon se trouva heureusement dissipé par l’examen de la longe de l’animal, dont le bout était tout usé, à force d’avoir traîné à terre, ce qui prouvait qu’il y avait déjà plusieurs jours que ce chameau errait à l’aventure. Nous nous emparâmes provisoirement de la bête, puis, nous remettant en route, nous atteignîmes le confluent de l’enneri Kôgou ; là nous rencontrâmes justement, en quête de sa monture, le propriétaire du chameau capturé. Bientôt après, nous donnâmes sur un groupe de huttes toubous dont l’une était celle du sieur Dirkoui, le plus âgé des Maïnas dont j’avais reçu précédemment la visite. Ma venue ne parut pas lui faire un très grand plaisir, et ce ne fut qu’en rechignant qu’il me présenta ses salutations.

Après m’avoir préalablement vanté bien fort l’antiquité et la noblesse de sa famille, il s’étendit avec beaucoup d’insistance sur la pauvreté du pays en général, et sur la sienne en particulier, qui ne lui permettait pas, à son grand regret, de s’acquitter envers moi des devoirs de l’hospitalité ; au reste, conclut-il d’un ton maussade, ce que j’avais déjà vu de la contrée devait suffire à me faire juger de son dénuement, et il serait vraiment incompréhensible que je m’obstinasse à pousser plus avant. Quelques instants après, survinrent et le dissert Derdêkorê et le taciturne Keidomi. Le premier, entrant brusquement en matière, se mit à m’expliquer verbeusement comme quoi d’un jour à l’autre ils s’attendaient à un coup de main des Boulgedâs ; comme quoi, conséquemment, ils n’étaient pas en état de répondre de ma sûreté, comme quoi aussi ce serait une honte pour eux s’il m’arrivait quelque chose de fâcheux sur leur territoire. Il ajouta que, même à l’égard des gens du pays, on ne pouvait me donner aucune garantie, tant que je n’aurais pas pour voyager un permis officiel du Dardaï et du conseil des Maïnas. Il termina en me disant que je ne devais pas songer à une excursion dans l’enneri Marmar et ailleurs, et, comme je lui demandais si j’étais du moins libre de remonter le Zouar jusqu’à son extrémité, je me heurtai aux mêmes raisons, que l’événement devait d’ailleurs immédiatement confirmer.

Effectivement, comme nous étions encore en train de discuter, parut, monté sur un chameau, un Toubou portant le costume bleu foncé du pays, lequel, sans m’honorer d’un salut, vint se placer à côté de nous, et repartit au bout d’un instant, sans avoir, chose plus extraordinaire encore, sollicité de moi le moindre[169] présent, mais en me criant d’un ton menaçant qu’on saurait bien m’empêcher au besoin par la force de visiter les sources et le Bardaï. Je sus par Derdêkorê que cet homme était venu tout exprès pour s’assurer de ma présence et de celle de mes gens, et qu’il s’en allait de ce pas quérir du monde pour me mettre à la porte du Zouar. L’éloquent Maïna ajouta qu’il se faisait un devoir de m’en avertir afin de m’éviter un malheur. Disait-il vrai ? je ne pouvais le savoir ; mais, cédant à l’avis de Birsa et de Bouï Mohammed, je pris le parti de rebrousser chemin sur-le-champ, non sans un vif chagrin de mon excursion manquée.

Revenus au point de confluent de l’enneri Zoug, nous obliquâmes dans ce dernier val, tant pour aller chercher Gordoï, que pour éviter quelque embûche possible plus loin. Gordoï, qui ne nous attendait pas sitôt dans sa hutte solitaire, ne se trouvait pas encore prêt à partir, de sorte que, après avoir passé la nuit avec lui, nous nous remîmes en route le 19, pour regagner par une vallée transversale la sortie du pays.

Chemin faisant nous passâmes devant la hutte de Birsa, où celui-ci s’arrêta un instant auprès de sa femme : il l’avait à peine vue depuis son retour du Fezzan, et il avait à causer avec elle de différents détails de ménage, avant qu’elle n’accomplît, comme tout le monde, son émigration estivale vers le Bardaï. J’ai dit quelle initiative déployaient pour tous les soins d’intérieur les femmes toubous en l’absence des hommes. Le mari reste des mois entiers, des années même, loin de sa maison, et c’est sa moitié qui, sans avoir besoin d’aucune aide étrangère, se charge pendant ce temps-là de la cabane, des enfants, des chèvres et des chameaux. Elle veille sur tout, s’occupe de tout, conclut les ventes, les achats, opère les déménagements, fait les courses dans l’intérieur du pays. De là vient que le sexe faible, au Tibesti, a ces allures viriles qu’on a vues et chique d’une façon si délibérée. Pour séduisant, il ne l’est pas, au sens que nous prêtons à ce mot ; pour fidèle, il l’est, je le répète, au plus haut degré, en dépit ou peut-être à cause même de l’extrême indépendance dont il jouit et aussi de la responsabilité que lui crée son libre train d’existence.

Le 20 juin, après avoir heureusement échappé aux malandrins du Zouar supérieur, lesquels, en effet, étaient venus nous guetter à l’entrée du val, tandis que nous dormions tranquillement dans l’enneri Zoug, nous rejoignions nos compagnons à notre précédent campement de Tâo.

[170]II

Une fois là, je repris mon idée d’aller au Bardaï, encore que des marabouts gatrounois qui devaient se rendre au Borkou m’eussent fait une peinture peu engageante des habitants du district en question, et m’eussent donné le conseil de retourner le plus vite possible au Fezzan. La nécessité de nous procurer des vivres, ne fût-ce que pour ne pas mourir de faim sur la route de Mourzouk, fut la raison déterminante qui fit que mes gens et moi nous persistâmes dans ce projet d’excursion ; nous ne pouvions pas prévoir alors que, sous peu, nous serions bien aises d’accomplir notre mouvement de retraite dans des conditions de disette pires encore.

Il fut donc décidé en conseil que Bou Zeïd partirait en avant, avec les lettres de recommandation et les présents, pour sonder les dispositions du chef de tribu, des nobles et du peuple, et faire quelques achats de dattes et de céréales. Bardaï étant à trois bonnes journées de marche de Tâo, notre émissaire, à qui il fallait un jour pou le règlement des affaires, devait être de retour au bout d’une semaine, ce qui était juste le laps de temps pour lequel il nous restât de quoi manger. Dans l’intervalle, le traître Galma qui, depuis quelques jours, entassait impudences sur effronteries, après avoir essayé d’abord de voler le fusil de mon vieux Mohammed, s’empara de mon Gatrounois en personne et l’emmena, lié sur un chameau. Prévenu du fait par Sa’ad, je me lançai vite avec Giuseppe sur les traces de l’audacieux ravisseur, que je rattrapai à quelques heures de Tâo, et que je mis aussitôt en joue. Galma qui, pour le moment, s’en allait au Borkou, comme guide des marabouts de Gatroun, fut forcé de se dessaisir de sa proie, mais il ne le fit pas sans me prévenir que j’entendrais prochainement parler de lui.

Les jours suivants furent pour moi pleins d’amertume et d’ennui, assiégé que j’étais dans ma tente par une tourbe de nobles pillards et d’écornifleurs effrontés qui ne me laissaient pas un instant de répit. Il vint entre autres un habitant du district des Sources qui se prévalait d’un certain droit de propriété sur une source chaude, aux vertus thérapeutiques merveilleuses, dont l’onde s’utilisait, disait-il, en boissons et en bains, et qui voulait à toute force me vendre le précieux secret. Le 25, parut Arami, l’oncle de Birsa et de Gordoï, et le Maïna le plus influent de la[171] contrée. Sa protection, si je me l’acquérais, pouvait être pour moi d’une grande importance et m’assurer le retour au Fezzan. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air intelligent, et un peu plus poli de manières que ses collègues du Tibesti que j’avais eu déjà le plaisir plus ou moins vif de connaître. Malheureusement son arrivée ne changea pas grand’chose à ma situation ; la foule des mendiants et des parasites ne fit qu’augmenter autour de moi, et, bien que la présence du noble Toubou empêchât peut-être ce tas de coquins d’en venir à quelque violence ouverte, il nous fallait être, nuit et jour, sur nos gardes, les armes et les révolvers sans cesse à la main, ne fût-ce que pour empêcher qu’on ne nous les volât. Encore le « Monsieur de la Source » réussit-il à nous escamoter un excellent fusil de chasse à deux coups, avec lequel il s’enfuit, sans qu’on pût l’atteindre.

Le septième jour s’écoula, et, de Bou Zeïd pas la moindre nouvelle. La vieille Kintâfo, qui s’était chargée de mettre au vert mes chameaux, avec la promesse de me les ramener à la même date, ne donnait pas non plus signe de vie. N’y avait-il pas lieu de craindre que le perfide Galma, revenu peut-être en secret, n’eût mis la main dessus, pour satisfaire à la fois sa vengeance et sa cupidité ? Notre couscoussou et notre biscuit étaient entièrement consommés ; il ne nous restait plus de riz que pour quelques jours. Qu’on juge de mon inquiétude.

Heureusement la vieille reparut à quelque temps de là avec les bêtes. Sans la présence des rapaces Toubous, j’en aurais sans doute abattu une, pour en faire sécher la viande, et tenter, avec ce viatique, de regagner par Abo le Fezzan ; mais, avec tout ce monde hostile et affamé, le sacrifice eût été inutile, et il ne me serait rien resté pour le retour. Vainement j’essayai de me rattraper sur un de ces babouins dont j’ai parlé ; c’était une capture qui défiait mes talents de chasseur, et le chef de la famille était d’ailleurs trop plein de circonspection[31]. Par bonheur, Kintâfo voulut bien nous fournir quelques vivres, grâce auxquels nous pûmes atteindre le douzième jour. Ce jour-là, il nous vint de Bou Zeïd une lettre, où il nous disait : 1o que les dattes n’étaient pas encore mûres et que les insectes avaient détruit la récolte de céréales ; 2o que les gens du Bardaï, en apprenant que je voulais[172] visiter leur vallée, s’étaient insurgés, menaçant de le tuer, lui et Gordoï, de sorte que tous deux avaient dû se cacher pendant quelques jours dans les roches voisines ; 3o que le chef de tribu Tafertemi, après une longue discussion avec les habitants, avait déclaré que, puisqu’ils refusaient de recevoir l’étranger qui lui était adressé, il irait lui-même le chercher au delà des montagnes ; qu’en conséquence, ledit Tafertemi, en compagnie de mes messagers et de quelques autres hommes d’escorte, devait arriver à Tâo deux jours après la réception de cette lettre.

C’étaient là de tristes nouvelles, car, comme me l’expliqua Arami, qui m’assurait que le Dardaï serait plus ponctuel que ne l’avait été Bou Zeïd lui-même ? Or, vu notre manque absolu de subsistances, une attente un peu longue nous était impossible. Je ne songeais donc plus qu’aux moyens de retourner au Fezzan, lorsque Arami me fit observer qu’en l’absence de toute provision de céréales, la chair de chameau seule ne nous suffirait pas pour ce long voyage, et me proposa de m’emmener au val Gabôn, où il avait, disait-il, ses troupeaux avec quelques provisions, et que, de là, il nous remettrait munis des choses nécessaires sur la route de Mourzouk. Comme je délibérais avec Mohammed sur cette ouverture, qui ne nous plaisait pas le moins du monde, Kintâfo nous appela derrière un rocher et me dit brièvement et carrément : « Ne va pas avec Arami. Aujourd’hui il ne s’agit que de le suivre au Gabôn ; demain il t’entraînera vers Domar ; après-demain, tu seras au Borkou, et qui sait ensuite ce qu’il adviendra de toi ? Ne suis-je pas moi-même une Toubou, et ne sais-je pas à quoi m’en tenir sur le degré de confiance que méritent mes compatriotes ? »

Le souvenir du service que m’avait rendu cette femme, en me procurant momentanément quelques vivres, me fit prêter créance à ses paroles, et je me résolus, quoi qu’il arrivât, à ne quitter Tâo que pour aller au Bardaï ou rentrer au Fezzan. La vérité était qu’Arami aurait bien voulu m’isoler de tout le monde, afin de me pressurer à sa guise. La preuve, c’est que, lorsque je lui déclarai que je comptais sur l’arrivée de Tafertemi et de ses gens, il se mit à formuler de plus en plus nettement ses exigences, et me réclama tout d’abord un tapis de Tripoli, avec une grande couverture en laine de Tunis, en me prévenant sans embages que, bon gré mal gré, je n’obtiendrais sa protection qu’à ce prix.

Que de fois je pensai, en cette occurrence, à tout ce que m’avait[173] dit des Toubous le cheik Mohammed de Tunis, qui, lui aussi, plus d’un demi-siècle auparavant, en revenant de l’Ouadaï à Mourzouk, avait eu occasion d’apprendre à connaître ces tribus tibestiennes. Le temps avait passé sur elles, sans modifier en rien leur humeur ; elles étaient toujours aussi faméliques, déloyales et rapaces qu’il y avait cinquante ans.

Tafertemi cependant ne vint pas ; à sa place, le soir du jour indiqué par la lettre de Bou Zeïd, nous vîmes descendre de la montagne, avec un chameau, un homme seul dans lequel bientôt nous reconnûmes le petit Gordoï. Il nous apportait une certaine provision de dattes à moitié mûres, l’unique provende qu’il eût pu se procurer au Bardaï, ce « grenier » tibestien. Il nous dit que la fermentation causée par l’annonce de mon arrivée avait fini par se calmer, et qu’après avoir pris connaissance à tête reposée des lettres des autorités fezzanaises et du Gatrounois Hadch Dchaber, les gens de là-bas avaient déclaré que, si Tafertemi tenait à me voir, ils étaient prêts, en considération de son grand âge, — le Dardaï avait quatre-vingt-dix ans, — à ne point s’opposer à ma visite.

Ces nouvelles nous rendirent perplexes. Arami nous dissuada fort d’accepter une invitation dictée, disait-il, par l’avidité pure, chez un homme qui n’était pas même capable de me protéger et près duquel, tant il était pauvre, je m’exposais à mourir de faim. Comme alors j’en revenais à mon idée de retraite, il reprit sa proposition de m’emmener chez lui ; mais, voyant que je persistais à décliner l’offre, il changea ses batteries, et m’assura que, si vraiment je me décidais pour le voyage du Bardaï, je n’aurais pas de périls sérieux à craindre, pourvu que je me misse sous sa sauvegarde. Il insista si bien, qu’après mûre réflexion, n’apercevant point d’autre issue devant moi, j’acceptai cette dernière ouverture, encore que la conduite énigmatique de Bou Zeïd me parût cacher quelque trahison. Arami était, après tout, l’unique Maïna dont le crédit sur son entourage me semblât visible, et, depuis que j’avais fait droit à ses premières exigences, il me parlait d’une façon si raisonnable et si engageante, qu’en dépit de toutes mes méfiances, je me raccrochai instinctivement à lui. Sans doute, tels que je connaissais les habitants du pays, je ne pouvais guère nourrir l’espoir d’en explorer à l’aise toutes les parties ; mais j’aurais du moins la satisfaction de franchir le Tarso et de séjourner dans une vallée où se trouvaient pour l’instant réunie la majorité des Toubous-Reschâdes.

[174]Mes chameaux n’étant pas en état d’escalader ces monts escarpés, je les confiai derechef, avec tous ceux de mes bagages qui ne m’étaient pas indispensables, à la garde de la vieille Kintâfo, et, ayant loué une autre monture au prix énorme de huit thalers Marie-Thérèse, pour un trajet qui était de quatre jours, je me mis en route le 5 août.


[175]EXCURSION AU DELA DU TARSO


CHAPITRE VIII

En route pour les monts Tarso. — Le trou au Natron. — Dans l’enneri Oudêno. — Réception menaçante au val Bardaï. — Conduite d’Arami. — Le bonhomme Tafertemi et les Mainas. — Un mois de captivité. — Episodes de mon séjour forcé au Bardaï. — Projets de fuite. — Train de vie d’un noble Toubou. — Apprêts épineux de retraite nocturne. — Incidents du retour. — Arrivée à Gatroun, puis à Mourzouk.

I

La caravane comprenait, outre moi et mes gens, le Maïna Arami avec un de ses serviteurs ou clients, Kolokomi et son frère aîné, Gordoï, Birsa, un domestique de Bou Zeïd, et le messager venu avec une lettre du Bardaï. Le chemin que nous suivions montait d’abord au nord-nord-est, puis au nord-est, et enfin à l’est-nord-est, traversait une région rocheuse, semée de blocs de grès, de granit et de basalte, et entrecoupée d’enneris fortement encaissés qui s’inclinaient tous plus ou moins au sud-ouest. A mesure que nous nous élevâmes, le nombre des contreforts et des défilés alla diminuant, pour faire place à de larges croupes de montagnes aplaties dont la surface était formée d’une roche légère et friable où le pied se trouvait plus à l’aise que sur les dures aspérités du relief acutangle qui avait précédé. L’ensemble était nu, glabre et quasi-brûlé ; çà et là, seulement, dans les lits de torrents, apparaissaient de maigres acacias et quelque gramen. Vers le soir, nous aperçûmes à l’est les vives arêtes de l’Emi Bomo, puis la masse indistincte de l’Emi Tousidde, la reine des montagnes tibestiennes.

Le lendemain, nous franchîmes divers enneris appartenant encore au système fluvial du Tâo, pour arriver au bord d’un cratère gigantesque (le trou au Natron), qui se trouve au pied du Tousidde,[176] et dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de cinquante mètres de profondeur. Les parois de ce trou, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom de trou au Natron, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la dépression. A l’endroit le plus incliné se dresse une intumescence noire comme du charbon, offrant la figure d’un cône régulier, au sommet de laquelle se creuse un petit cratère contenant la même cristallisation blanche, qu’on retrouve aussi formant une masse de même couleur autour de la base. De l’autre côté de ce vaste gouffre, à mille pieds environ au-dessus de ses marges, s’élève le Tousidde.

Le trou au Natron.

Le grandiose du spectacle dépassait mon attente. Je m’assis au bord de l’abîme, et je me plongeai dans une sorte de rêverie étonnée, jusqu’à ce que mes pieds endoloris m’eussent rappelé au pénible sentiment de la réalité. J’avais marché ce jour-là, pendant neuf heures, et je n’étais pas au bout de mes peines ; mais la faim est le plus puissant des ressorts. Je rejoignis donc tristement mes compagnons de route, bien faits, hélas ! pour me gâter la magnificence[177] du site environnant, et, côtoyant avec eux le rebord du cratère, j’atteignis enfin le point culminant du col, situé à 2500 mètres au-dessus de la mer, altitude qui ne laissa pas de se traduire la nuit par un abaissement de température auquel nous n’étions pas habitués et qui nous fut très sensible.

Au matin, nous aperçûmes, à trois lieues environ vers le sud-est, une petite chaîne rocheuse, aux formes très déchiquetées, que je n’avais pas remarquée la veille au soir : c’était l’emi Sou ; puis, plus à l’est, à la même distance, un second relief semblable, l’emi Tomortou, et un troisième, dans le nord, l’emi Timi, qui, pour l’élévation, semblait venir immédiatement après le Tousidde, et qui resta la sommité dominante à l’horizon, quand nous eûmes commencé d’effectuer notre descente. Celle-ci, d’abord douce, finit par devenir plus âpre, et, d’une dépression à l’autre, nous atteignîmes, au bout de cinq heures, un autre écheveau de montagnes importantes dont la traversée ne fut pas moins pénible.

L’enneri Oudêno.

Tous les cours d’eau de ce district sont des affluents de l’enneri Oudêno, autrement dit la Rivière des Gazelles, qui s’est frayé avec peine un chemin tortueux au travers des rochers, dans la direction[178] du nord-est. Des parois à pic, de trente à cinquante mètres de hauteur, en forment l’encaissement, et le lit en est souvent obstrué par d’énormes éboulis de blocs de grès. Je remarquai sur les roches polies de ses rives des sculptures analogues à celles que Barth et Duveyrier ont observées dans la région nord-est des Touaregs et d’où ils ont tiré des conjectures si intéressantes sur l’histoire antérieure de ces pays. Là aussi, les objets représentés sont presque partout des bœufs, avec des cornes recourbées en avant. Les lignes sont tracées d’une main ferme dans la pierre ; mais les artistes ne se sont pas toujours exactement inspirés de la nature. Les animaux qu’ils reproduisaient de la sorte, ils ne les connaissaient que pour les avoir vus dans leurs voyages aux contrées du Soudan ; aussi le dessin en est-il souvent des plus enfantins ; les jambes surtout sont défectueuses ; elles n’offrent aucune articulation et manquent absolument de pieds. Quelques-uns de ces bœufs portent le bât usité au Soudan, et tous ont, enroulée autour de leurs cornes, une longe que tire une main invisible, si l’on en juge par l’attitude de la bête qui raidit les jambes et semble les appuyer rétivement au sol. Parfois aussi l’animal sculpté est un chameau ; mais comme, dans ce cas, les traits du dessin sont encore plus mal réussis, ce qui ne s’expliquerait guère d’un objet dont le modèle devait être journellement sous l’œil de l’artiste, il est probable qu’il ne faut voir là qu’un essai maladroit de quelque jeune Toubou, un pâtre peut-être, qui a voulu imiter les anciens. Sur un des blocs se trouve également une bête fantastique qu’il m’a été impossible de classer, et, sur un autre, une figure d’homme isolée, qui représente, vue de face, un guerrier tenant toute droite dans la main gauche la lance toubou encore aujourd’hui en usage, et dans l’autre un bouclier qui, chose singulière, est partagé en quatre quartiers par une croix et dont la forme n’est plus du tout celle actuellement usitée.

Nous passâmes la nuit du 7 au 8 août au bord de cette rivière des Gazelles, en un endroit que hantent, paraît-il, de méchants esprits (Môschi), et comme ces esprits ont une aversion spéciale pour l’odeur de la poudre, mes compagnons ne manquèrent pas de tirer force coups de fusil jusqu’à ce qu’ils jugeassent l’air purifié à point. Cette débauche d’artillerie dura même si longtemps, et éveilla de toutes parts des échos si sonores, que, maladivement surexcité que j’étais par la fatigue, la faim et des soucis légitimes de toute sorte, je finis par me figurer que c’était un signal au[179] moyen duquel ces traîtres Toubous appelaient leurs complices ; malgré mon état de lassitude, ces sinistres imaginations de mon cerveau me réveillaient à chaque instant en sursaut ; je me redressais alors avec effarement, l’œil troublé par les ombres fantastiques des rochers aux contours bizarres que le clair de lune projetait sur le sol brillant de la vallée et l’ouïe tendue aux glapissements aigus de l’hyrax autour des grands blocs, comme si j’eusse cru entendre approcher des hommes et des chiens. Oh ! l’horrible nuit, présage d’une journée plus horrible encore !

Sculptures sur des rochers de l’enneri Oudêno.

C’était le lendemain 8 août que nous devions atteindre le Bardaï. Il n’était que temps. Dès les hauteurs du Tarso nous avions achevé de manger nos dattes. Arami avait envoyé, du sommet du col, son acolyte prévenir discrètement Tafertemi et Bou Zeïd de notre prochaine arrivée, et l’avait également chargé de nous expédier quelques dattes sur un point déterminé de la route. Notre colonne de faméliques, s’étant donc derechef ébranlée, suivit d’abord le cours de la rivière des Gazelles ; puis, au bout d’un instant, nous la traversâmes, en escaladant ses rives, moins escarpées ici que plus haut, et nous nous engageâmes dans la direction du nord-est par une suite de mamelons pierreux, d’où l’on dominait une vaste étendue de pays. A droite, presque parallèlement à notre route, courait une chaîne de rochers qu’on appelle Kebrikota. Deux heures de marche nous conduisirent, par delà un affluent de l’Oudêno, à une vallée dont les rives plates étaient semées de petits monticules anguleux composés d’argile et de schiste feuilleté. C’était l’enneri Arabdeï, qui se dirige du nord-est au sud-ouest, et que nous coupâmes obliquement, pour gagner, à une[180] demi-heure plus loin, le lit du Gonoa, autre affluent du Bardaï, où nous nous arrêtâmes pour attendre des nouvelles de Tafertemi et de Bou Zeïd. Là jaillissait, parmi des blocs de rochers gigantesques, une source vive qui avait donné naissance à un peu de verdure dont nos yeux se récréèrent comme si c’eût été une image de l’Éden.

Arami et Birsa, âme damnée de son oncle, trouvèrent le moyen de m’empoisonner ce moment de repos. La veille, le premier n’avait cessé, tant par prières que par menaces, de tourmenter mon vieux Mohammed, pour le forcer à lui découvrir les trésors qu’il était convaincu que je tenais en réserve. Se doutant bien que c’était le dernier jour où il lui était donné de profiter de moi à lui seul, puisque le lendemain je deviendrais la proie du Dardaï et des autres Mainas, il voulut en avoir le bénéfice. Fort de mon dénûment absolu, je laissai Birsa et son oncle explorer une dernière fois à fond chacun de mes colis, ce qui leur prouva tout au moins que je n’avais plus l’ombre d’une de ces étoffes qui excitaient si fort leur cupidité ; je ne pus toutefois leur ôter de la tête que j’avais de l’argent caché quelque part. Bien plus, l’œil perçant d’Arami dénicha un suprême burnous blanc de Tunis que je gardais pour mon usage personnel et que j’avais enroulé prudemment dans l’unique et indispensable couverture de laine qui me restât. Il va sans dire que le hobereau ne me laissa point tranquille que je ne lui en eusse fait le sacrifice. Une fois en possession de cet objet, il recommença, par gratitude, à m’assurer de tous ses bons offices, et me protesta de nouveau que non seulement il me couvrirait de sa protection tout le temps de mon séjour au Bardaï, mais encore qu’avec l’aide de Dieu, il nous remettrait, moi et mes gens, sains et saufs sur le chemin du Fezzan.

Cependant la proximité des régions habitées se trahissait par la fréquente apparition de personnes et d’ânes, qui venaient se désaltérer en passant à la source de l’enneri Gonoa. C’étaient exclusivement des femmes, presque toutes drapées dans la peau de mouton nationale, et des enfants absolument nus ; mais je n’avais guère l’esprit à analyser par le menu le costume et la physionomie de ces échantillons de la gent bardaïenne ; j’étais tout à l’anxieuse préoccupation de l’accueil qui m’attendait le soir même.

Femmes et enfants toubous près de la fontaine.

Bientôt parut un jeune homme qui menait un âne chargé de dattes et qui se fit connaître pour Mohammed, fils d’Akrêmi Temidomi, l’oncle maternel du marabout Bou Zeïd. Il pouvait avoir dix-huit ans, portait un tarbousch neuf, qu’entre parenthèse je[183] soupçonnai fort de provenir de ma garde-robe, et avait une figure intelligente qui ne sentait pas trop le type nègre. Nous tombâmes avec avidité sur les dattes, sans prêter d’abord grande attention aux propos du jeune gars, qui nous disait que depuis quelques jours Tafertemi se trouvait non loin de là, au village de Souï, mais qu’il devait en repartir aujourd’hui même. Ce ne fut que lorsque notre première faim fut apaisée, que nous réfléchîmes à ce que cette information avait d’étrange et de suspect, surtout quand le messager ajouta que son cousin Bou Zeïd était, lui aussi, dans un village des environs, puis se mit à dire, pour atténuer l’impression de ses paroles précédentes, que l’un et l’autre, le Dardaï et le marabout, ne manqueraient certainement pas de se trouver le soir sur les lieux. Aussi, nos soupçons étant éveillés, résolûmes-nous de retarder d’une heure notre départ du campement, de manière à n’arriver qu’à la nuit dans la capitale du Bardaï.

Après avoir franchi trois enneris, nous rencontrâmes une haute barrière de rochers qui nous obligea d’infléchir par un lit d’affluent encaissé de parois à pic, et rempli d’un tel semis de pierres et de blocs, que nos chameaux, bien qu’étant du pays, eurent toutes les peines du monde à y passer. Enfin, une heure et demie après, nous arrivâmes à l’entrée du val Bardaï. Là, nous fîmes halte, et, envoyant le fils de Temidomi prévenir de notre arrivée Tafertemi et Bou Zeïd, nous nous installâmes sous des acacias sajal pour y attendre la réponse et la pleine tombée des ténèbres. Malheureusement, au bout de très peu de temps, nous vîmes revenir le jeune homme : il nous informait que le marabout et le Dardaï, partis pour une excursion, n’étaient pas encore de retour, mais que la femme du premier nous invitait à descendre chez elle. Nous accueillîmes silencieusement cette nouvelle peu réjouissante. Mes Toubous, eux, pour obtenir sans doute une inspiration d’en haut, se mirent à faire leur prière du soir, et ce ne fut qu’après l’accomplissement de cet acte solennel que nous nous remîmes en marche, assez hésitants.

Il nous fallait franchir de biais la large vallée, et, malheureusement, traverser toute la partie occupée par des Bardaïens purs, Arami et les Toubous des districts de l’ouest étant domiciliés de l’autre côté. Nous avions commencé à nous faufiler entre les bouquets de dattiers et d’hyphènes sous l’ombrage desquels se cachaient çà et là des habitations, quand soudain éclatèrent à nos oreilles un murmure sourd et des clameurs suspectes[184] qui semblaient provenir de nombreuses voix humaines irritées et grondantes. Nous nous arrêtâmes tout haletants pour écouter.

J’hésitais à croire que ce fussent les gens de Bardaï qui, à l’annonce de notre arrivée, s’étaient attroupés pour nous venir adresser un salut déplaisant ; mais mon doute ne dura pas longtemps. Le vacarme allait toujours se rapprochant ; les hommes, sans doute sous l’influence du lakbi, que ne manque guère d’ingurgiter chaque soir tout vrai Bardaïen, poussaient des rugissements renforcés d’un cliquetis furieux d’armes ; les femmes beuglaient à tue-tête. Bientôt on put distinguer les voix, ouïr des cris d’exécration contre les chrétiens et des menaces sanguinaires. Bouï Mohammed me traduisait avec une sorte d’ironie résignée le sens peu édifiant de ces vociférations. D’après ce qu’il savait du pays et des gens, il n’avait pas le moindre doute que notre dernière heure ne fût venue ; et cependant pas un mot de reproche personnel à mon adresse ne sortit de ses lèvres ; seule, l’espèce de sarcasme amer qu’il y avait dans l’intonation de ses paroles semblait me dire : « Les voilà ; les choses se passent comme je l’avais prédit. C’est toi qui l’as voulu, en allant contre les conseils des personnes raisonnables. » Puis, le vieillard, prêt à combattre, mit le fusil à la main, et en ce moment même je ne pus m’empêcher de constater quelle haine profonde cet homme, si doux d’ordinaire pour les autres hommes, nourrissait contre tout ce qui portait le nom de toubou. Giuseppe, lui aussi, se montra viril. Quant à Sa’ad, il fit comme le jour où nous avions failli périr de soif : il se répandit en invectives contre moi, tandis qu’Ali Bou Bekre trouvait à peine la force de murmurer : « Maudit soit l’argent pour lequel j’ai consenti à venir ici ! » Et moi, terrifié, mais résigné à tout, j’attachais mes regards sur cette noire et roulante cohue dont on commençait déjà à discerner les sombres éléments.

Une indécision visible s’était emparée des Toubous de mon escorte. Ils s’étaient écartés de nous, et formaient, accroupis à quelque distance, un groupe en train de réfléchir et de délibérer. Tout dépendait de l’attitude d’Arami, dont l’esprit était en proie à des sentiments contraires. Certes, les considérations d’honneur, de loyauté, les droits de l’hospitalité, la pitié même, à supposer que tout cela eût prise sur son âme, n’auraient pas été chez lui des mobiles suffisants pour qu’il intervînt en notre faveur ; mais il y avait heureusement d’autres raisons susceptibles d’emporter le plateau de la balance.

Arami ne partageait ni ce patriotisme puéril du populaire, qui[185] craignait de se voir ravir traîtreusement des trésors dont il ne connaissait pas même l’existence, ni son horreur outrée pour les chrétiens et leur puissance, non plus que sa haine instinctive contre tout ce qui était étranger ; c’était un homme fier, qui tenait à l’indépendance relative de son petit pays à l’égard du Fezzan, et se préoccupait de la situation politique à l’intérieur du Tibesti : ce fut là ce qui milita pour nous. Parmi les Toubous Reschâdes proprement dits, lesquels habitent les vallées tibestiennes tournées au sud-ouest et se considèrent comme les maîtres de toute la région, ce maina était le plus puissant personnage. Ces familles nobles par excellence, menant une existence pastorale et surtout nomade, s’estiment, — ainsi que c’est l’habitude partout où se rencontrent les deux éléments de population, — comme étant bien au-dessus des agriculteurs sédentaires auxquels ils se croient faits pour commander. Leurs voyages les conduisent au Fezzan, à Kawâr, au Bornou, tandis que les autres, attachés à la glèbe, ne bougent jamais de leur val Bardaï et sont quasi par le sang des demi-esclaves. Les attaques des Arabes, des Touaregs ou des Boulgedâs, ne visant jamais que les enneris de l’ouest, ce sont les Toubous nomades de ces districts qui sont les défenseurs naturels, et en quelque sorte estampillés, de tout le pays : d’où il suit qu’ils s’en regardent comme la race guerrière par excellence. Le Bardaï, au contraire, protégé vers l’ouest et le sud par un puissant massif de montagnes, vers le nord par l’espace sans fin du désert, reste à l’abri de toute razzia.

Et c’étaient ces misérables hommes de la glèbe qui prétendaient en ce moment massacrer un étranger que lui, Arami, le premier des nobles, issu du sang royal des Tomâgheras, supérieur en richesses et en influence personnelle au Dardaï son cousin, avait daigné prendre sous sa protection ! Il y avait là, pour lui, une occasion vraiment à souhait d’expérimenter son pouvoir sur les siens et de me montrer à moi, de montrer du même coup au Fezzan et au monde chrétien, quelle était la puissance dont il disposait. Ajoutez à cela que le contingent toubou de la population fezzanaise appartient exclusivement à l’élément tibestien nomade ou demi-nomade, et qu’un meurtre commis sur moi eût exposé à des représailles, de la part des autorités de Mourzouk, les parents, frères et cousins, qu’on avait là-bas.

C’était précisément sur cette dernière considération que je comptais le plus, et si les autres peut-être n’y songeaient pas, Arami du moins comprenait le danger qui pouvait résulter d’un[186] acte de violence contre ma personne. D’un autre côté, il n’avait aucun profit à retirer de ma mort, tandis que, moi vivant, il restait mon conseiller et mon protecteur naturel, et avait, par suite, l’espérance de tirer de moi tout ce que je pourrais donner.

Toutes ces raisons plaidaient à coup sûr en ma faveur dans l’esprit du maina, à qui, d’autre part, la prudence conseillait de ne pas trop tendre la corde de l’arc et de ne point risquer sa popularité en contrariant étourdiment la passion de gens entêtés, non moins fiers que lui, peu disposés à reconnaître quelque autorité que ce fût, et qui pourraient parfaitement l’accuser de n’avoir pris mon parti qu’afin de se réserver pour lui seul les trésors dont on me supposait possesseur.

Le temps pressait cependant. Comme Arami et ses amis continuaient de se consulter à l’écart, et que la multitude furieuse approchait de plus en plus, j’allai vers le maina et le priai brièvement d’en finir, lui disant que je ne pouvais point m’imaginer qu’il lui fût si difficile de choisir entre la loyauté et le courage d’une part et la trahison et la lâcheté de l’autre ; que s’il se décidait pour celles-ci, il n’avait qu’à me faire connaître sa résolution, que nous vendrions chèrement notre vie, et qu’il n’y avait pas que des Musulmans qui s’entendissent à mourir en hommes.

Là-dessus Arami se leva : son parti était pris, et du même coup celui de ses compagnons : « S’il plaît à Dieu, me dit-il, il ne l’arrivera rien de fâcheux, puisque je t’ai promis ma protection. » Et, fièrement, il s’avança au-devant de la foule menaçante, qui, visiblement, s’était attendue à nous trouver abandonnés de notre escorte.

Arami parlemente avec la foule.

Il n’était que temps. Déjà les plus furieux et les plus avinés lançaient leurs javelots, quoique avec une gaucherie hésitante en s’apercevant que nous n’étions pas seuls. Mais Arami fit tomber les armes de la main de plusieurs des assaillants, et les traits qui partirent ne blessèrent personne. Kolokomi, Gordoï et Birsa imitèrent sa conduite résolue, et l’on se mit à parlementer avec feu. A ce moment favorable parurent des amis du maina, tous habitants des vallées de l’ouest, à qui le bruit de notre arrivée n’était parvenue qu’un peu plus tard. Ils étaient presque tous dans un état d’ébriété avancée, et ce fut pour notre camp un renfort à souhait. Tandis que le plus grand nombre se postaient aux côtés d’Arami, tout aises de cette occasion trouvée de se chamailler, les autres profitèrent du tohu-bohu pour nous emmener, nous et nos chameaux, sans que la foule s’en aperçût, et nous conduire dans la direction du logis d’Arami, situé à la partie nord-est[189] de l’Enneri. Et, chemin faisant, mes nouveaux gardes du corps, afin de me remettre du cœur au ventre, braillaient à qui le mieux, brandissant férocement leurs armes, menaçant de mort quiconque effleurerait seulement un cheveu de ma tête, le tout avec une crudité de langage dont il fallait faire honneur à l’alcool. Quelques-uns se glorifiaient des meurtres qu’ils avaient déjà perpétrés ; d’autres allaient même jusqu’à déclarer que quiconque n’avait jamais tué personne, n’était pas un homme. Dieu ! les charmants compagnons ! Et quelle rassurante sauvegarde j’avais là !

Une escorte d’élite.

Autant que les ténèbres et les détours prudents que nous faisions me permirent d’en juger, les habitations bardaïennes étaient toutes éparpillées, chacune nichant agréablement sous un groupe de dattiers et d’hyphènes. Après nous être glissés sans encombre entre les jardins, les huttes et les bouquets d’arbres, nous venions de laisser le gros du village derrière nous, quand nous rencontrâmes Bou-Zeïd le fusil à l’épaule. Comme je lui témoignais d’un ton ironique ma surprise de le trouver déjà revenu de son excursion, laquelle avait vraiment eu lieu fort à propos, il me répondit d’un air assez embarrassé, qu’il quittait à l’instant même[190] un hameau des environs où l’avaient appelé des affaires très pressantes. L’évidence était que le marabout, ne sachant que trop à quoi s’en tenir sur les dispositions des habitants, avait fait semblant de s’absenter ; néanmoins, ayant encore besoin de ses services, je ne pus lui dire ce que je pensais de sa fourberie. Je n’eus pas plus de peine à deviner que Tafertemi, de son côté, était allé se cacher chez lui, afin de ne point paraître sanctionner officiellement de sa présence les sévices dont je serais l’objet.

Arami cependant ne tarda pas à nous rejoindre, et nous fit établir notre campement devant la porte de son habitation, tandis que sa sœur Fatima, qui tenait son ménage dans le Bardaï, — sa femme était au Gabôn, — s’occupait de nous préparer à manger. Bien que le festin ne fût pas fameux, la faim qui nous galopait fut cause que nous y fîmes le plus grand honneur et que nous dévorâmes tout jusqu’à la dernière miette. Puis Arami et Birsa montèrent la garde autour de nous, Kolokomi et Gordoï étant allés chez leurs épouses respectives. Ainsi se passa notre première nuit au Bardaï.

II

Quoique enchantés d’avoir échappé au péril le plus immédiat, nous n’étions pas sans appréhension pour le lendemain. Aussi mon sommeil fut-il des plus agités, et tout rempli de sursauts d’épouvante, encore que le calme absolu de la nuit semblât de nature à dissiper les fantômes dont j’étais obsédé. Dès le point du jour, nous repliâmes notre tente, afin de ne pas attirer l’attention de la multitude surexcitée, et nous attendîmes les événements.

Au matin parurent les amis d’Arami et ces mêmes Toubous Reschâdes qui, la veille, avaient pris ma défense. Comme ils étaient dégrisés, ils mettaient à présent beaucoup plus de mesure dans leurs protestations de dévouement ; néanmoins ils se montraient toujours chauds. C’est que, hélas ! ils ne savaient pas encore jusqu’à quel point on avait fait le vide dans les deux énormes caisses dont l’aspect plein de promesses les alléchait tant.

Les personnages les plus notables de la réunion étaient évidemment Arami, et l’oncle maternel de Bou Zeïd, cet Akremi Temidomi que j’ai déjà nommé. Ce dernier était un homme d’âge moyen, presque imberbe, avec une petite figure assez régulière, un regard fin, une voix tonnante, et un grand air de satisfaction de lui-même. Tous avaient le visage enfoui dans l’inévitable[193] litham, et étaient d’une maigreur qui n’en faisait que mieux ressortir leurs belles proportions. Lances et javelots appuyés verticalement sur le sol, ils étaient accroupis devant ma tente, causant avec volubilité, non sans intermèdes de jets de salive au jus de tabac verdâtre, dont on entendait le sifflement sonore. Quelques-uns, qui savaient plus ou moins l’arabe, pour avoir fait un séjour au Fezzan, échangèrent quelques mots avec moi ; parmi eux se trouvait un des deux uniques savants dont s’honorait le Tibesti, un jeune homme aux traits délicats, presque efféminés.

Conseil devant la tente au val Bardaï.

Quant aux Bardaïens mes ennemis, pas un ne se montra ; mais j’appris qu’ils maintenaient leur droit à interdire l’entrée de leur pays à tout étranger, affirmant qu’ils n’avaient nullement autorisé Tafertemi à me dire de venir, et déclarant que, si j’avais quelque chose, il fallait me mettre nu comme la main, et que si, au contraire, je n’avais plus rien, il fallait faire en ma personne un exemple de nature à intimider les autres Chrétiens. Cette aventure avait porté au plus haut point d’acuité l’antagonisme naturel qui existe entre l’aristocratie de l’ouest et la classe des laboureurs bardaïens, et ceux-ci avaient envoyé une sommation ironique aux nobles, les prévenant qu’ils useraient de violence pour s’emparer de moi. La menace, je crois, n’était guère sérieuse, et il n’était point présumable que, pour un impur Chrétien tel que moi, il y eût un échange fratricide de javelots entre tous ces hommes. Toujours est-il que les nobles ne relevèrent pas la provocation, et se mirent en devoir d’aviser, de concert avec le chef de tribu, aux moyens d’en sortir plus pacifiquement.

Le Dardaï, je le compris bientôt, était, surtout pour le moment, au début de la récolte des dattes, à la merci des gens du Bardaï. Sa pauvreté l’obligeait de tout attendre de leur bon vouloir : c’étaient eux qui le nourrissaient lorsqu’il séjournait dans leur vallée, et qui, de plus, lui fournissaient la provision de dattes dont il avait besoin pour l’hiver. Cette indigence, jointe à la haute dignité dont il était revêtu, lui avait suggéré la cynique idée de saisir l’occasion d’un profit extraordinaire, et voilà pourquoi, malgré la protestation bien réelle de la plèbe bardaïenne, qui, pour son compte, n’avait absolument rien à gagner à ma venue, il m’avait, de complicité avec Gordoï son ami, traîtreusement invité à lui rendre visite, sachant bien qu’au cas où je serais tué, il n’avait rien à craindre dans ses montagnes du gouvernement fezzanais. Il importait donc, avant tout, de s’assurer des intentions de ce bonhomme.

[194]Or j’appris qu’il avait été singulièrement froissé du rôle qu’Arami s’était arrogé à son détriment, et de l’espèce de confiscation dont j’avais été l’objet de la part de ce maina et des autres. Il espérait toutefois encore tirer de moi beaucoup de choses précieuses, et c’était pour me contraindre à lui livrer mes richesses présumées, qu’il ne se pressait point de jeter dans la balance le poids de son autorité de sultan. Deux fois par jour, les Toubous Reschâdes se réunissaient en conseil devant la maison d’Arami, sans que tous leurs discours et leur casuistique aboutissent à rien, et qu’on trouvât le joint d’un accommodement. Et c’étaient toujours de menus cadeaux, fort insignifiants, et pour cause, qu’il me fallait faire, par provision, à l’un ou à l’autre. A la fin, ils reconnurent qu’effectivement l’état de mes ressources n’était pas plus brillant que je ne le disais, et, dès ce moment, je déchus singulièrement à leurs yeux.

C’était une chose vraiment incroyable que de voir la sincérité feinte ou réelle avec laquelle ces meurt-de-faim se croyaient tous fondés à émettre vis-à-vis de moi les prétentions les plus impudentes. J’avais fait cadeau au Dardaï d’un burnous de drap rouge, d’un vêtement soudanien, de deux tarbouschs tunisiens, d’un turban et d’une fouta, et c’était pour lui comme s’il n’eût rien reçu. Tous les gros mainas avaient eu des présents analogues, et ces hommes, qui étaient à peine en état de se procurer une simple chemise de coton, et qui, pour avoir un burnous, étaient obligés de donner un chameau, se comportaient avec moi comme si je les eusse lésés dans leurs droits. Les plus bienveillants d’entre eux s’étonnaient que, aussi mal nanti que je l’étais, j’eusse eu la naïveté et la sottise de venir chez eux. Et chacun d’arguer à l’envi de son rang, beaucoup même se prétendant de meilleure lignée que le chef de l’État, et tous voulant avoir plus forte part que les autres.

Bientôt l’insuccès de leur spéculation les fit changer d’humeur envers moi, et l’on se mit à murmurer de plus en plus haut jusque dans les rangs de mes partisans. Aux yeux mêmes des mieux intentionnés, je n’avais jamais été qu’un intrus qui avait pénétré sans autorisation dans le pays ; avec le temps, je devins peu à peu une sorte d’ennemi public. Ce sentiment général se fit jour d’abord contre Kolokomi, qui était cause de ma venue dans le Tibesti ; son complice Bou Zeïd, n’étant pas Toubou de naissance, n’encourait pas la même responsabilité ; mais qu’un maina tel que le premier se fût chargé de m’introduire dans le pays, et[195] cela, après avoir eu soin préalablement de me tondre si bien pour son compte, qu’il n’y avait plus rien à glaner pour les autres, c’était chose que ni prince ni peuple ne lui pouvaient pardonner. L’animadversion publique devint telle, que le Toubou dut s’enfuir du pays, et, de la sorte, je perdis mon guide indispensable en même temps que l’excellente chamelle qu’il avait achetée de mes deniers. Ce me fut un coup très sensible.

Pour surcroît, le vieux Dardaï, qui déjà était souffrant, devint si gravement malade qu’on craignit un instant pour sa vie. Vainement je ne cessais de tourmenter Arami et mes autres amis pour obtenir l’autorisation de m’en aller sans qu’on m’inquiétât, ou me répondait qu’il fallait attendre la guérison du chef de l’État sans lequel on ne voulait rien faire.

Cette prolongation de séjour eût été pour moi une occasion de recueillir sur la contrée une foule de notions précieuses, si j’eusse été libre d’aller où je voulais et d’entrer en relations avec les habitants ; mais j’étais confiné dans ma tente, y mourant d’ennui, de chaleur et de faim. La température moyenne était de 40 degrés centigrades, et, pour nourriture, je n’avais que des dattes. Parfois, je faisais une faible tentative auprès de la sœur d’Arami pour obtenir d’elle quelque mets de farine ; mais, soit que l’âge lui eût racorni le cœur, soit que ma qualité de Chrétien lui inspirât un mépris tout spécial, il me fut impossible de rien obtenir. Cette Fatima était une vraie fille de Toubou, et j’eus beau essayer de faire vibrer en elle la corde de l’intérêt personnel en lui offrant mon dernier collier de corail, je ne reçus de la femelle que des répliques bourrues et chagrines.

En face de moi cependant se déroulait la pittoresque vallée, avec ses groupes délicieux de dattiers et d’hyphènes, ses cabanes proprettes à demi enfouies dans la frondaison, ses jardins, sa fraîche verdure et ses beaux ombrages. Quel plaisir j’eusse eu à y errer en quête d’observations sur le genre de vie public et privé, les mœurs et le cercle d’idées de ses habitants ! Malheureusement, je le répète, j’étais tenu captif sur la roche nue, sous les feux d’un soleil torride, et je n’avais d’autre ressource qu’une résignation silencieuse. A deux reprises, j’essayai de rompre mon ban ; mais cette double fugue ne fit que me donner l’énergique conviction que le monde extérieur me réservait encore plus de désagréments que le maussade séjour de ma tente.

La première fois, au moment le plus chaud de la journée, profitant de ce que les Toubous étaient chez eux à se livrer au[196] repos, j’allai me fourrer, à quelques pas, sous un délicieux bouquet de palmiers qui m’invitait aux douceurs de la sieste. Là, m’étant couché sur le sable, je commençais à jouir d’une tranquille somnolence, quand je fus réveillé d’une façon fort désagréable. Une fillette de douze à quatorze ans, qui m’avait espionné, s’en alla au plus vite chercher d’autres gamines et garçons de son âge, et tous se mirent à me lancer des pierres avec l’entrain le plus délibéré. Je tâchai d’abord de leur faire comprendre que je ne leur voulais pas le moindre mal ; mais cet essai de pacification, loin de trouver de l’écho dans ces jeunes cœurs, appela sur moi de nouveaux projectiles, dont je restai contusionné plusieurs jours. La troupe me lapidait avec une vigueur et une adresse telles, que je dus m’estimer fort heureux de n’avoir pas grand chemin à faire pour regagner mon lieu de refuge.

Une autre fois, à une heure également propice, je voulus me rendre à une fontaine située non loin de mon campement, afin de juger de sa profondeur. A peine l’avais-je atteinte, que derechef un groupe de marmots de belle espérance m’assaillit de la même manière en poussant à tue-tête le cri de guerre : « A l’infidèle ! à l’infidèle ! » Pour comble de malchance, survint un quidam ivre de lakbi, qui, échauffé par l’ardeur batailleuse des enfants non moins que par les vapeurs de l’alcool, se prévalut de mon mouvement de retraite, que j’essayais de rendre aussi digne que possible, pour me décocher son javelot de fer. Heureusement que l’ébriété lui avait ôté la sûreté du coup d’œil et de la main, de sorte que je pus me replier sans dommage.

Le Dardaï resta malade pendant plus de huit jours. Toutes les fois qu’il allait un peu mieux, il s’occupait de moi, comme tout le monde, mais uniquement pour chercher les moyens de me pressurer ; à la fin, il perdit l’espoir d’y réussir, et alors s’évanouit sa dernière velléité de me faciliter la sortie du pays. Arami, d’autre part, se lassait peu à peu de nourrir cinq personnes. Bien qu’il ne nous fournît que des dattes et qu’il fût dans une position d’aisance relative, c’était là, pour un Tibestien, même n’agissant qu’à bon escient, une charge d’une lourdeur énorme. Ajoutez que sa femme et ses enfants, restés au Gabôn, y manquaient presque du nécessaire, et qu’une pluie torrentielle, qui était venue ravager la vallée, lui avait emporté huit ânes. Il n’en continuait pas moins fidèlement de tenir la promesse qu’il m’avait faite, de me sustenter et de veiller sur moi ;[197] mais il redoublait d’autant plus d’efforts auprès de son cousin pour obtenir que je fusse libéré ; malheureusement, ceux des Bardaïens et des Toubous à qui je n’avais pu rien donner démolissaient chaque matin ce qu’il avait si péniblement édifié la veille.

Lapidation.

Un jour enfin, — deux semaines presque s’étaient écoulées depuis notre arrivée dans le pays, — Arami revint, tout enchanté, d’une discussion avec Tafertemi, et m’annonça que les choses semblaient sur le point de s’arranger : le bonhomme lui avait promis de prendre l’initiative d’un rapprochement et de venir me voir le matin suivant. Je doutais encore de ce revirement tant souhaité, quand, vers le soir, je reçus, comme premier gage de paix, un énorme rameau de dattes que le Dardaï m’envoyait.

Le lendemain, je me levai plus tôt que de coutume, afin de me trouver prêt en temps opportun, étant données les habitudes matinales du pays. L’assemblée des Toubous Reschâdes et des Bardaïens membres du conseil était plus nombreuse que d’ordinaire. Au jour, en effet, parut le chef de l’État, accompagné[198] de son interprète. Sa personne, il faut bien le dire, n’avait rien de royal : c’était un petit vieillard décrépit, maigre, aux mouvements saccadés, le visage pincé, la peau ridée, et regardant à droite et à gauche d’un air tout effarouché. Pour costume, il portait un vêtement du Bornou, dont la saleté et le mauvais état trahissaient le long service, avec un tarbousch passé et râpé, un turban crasseux qui avait dû jadis être blanc, et des sandales. A la main, il avait un gros bâton, plus haut que lui de moitié, et dont il se faisait un appui en le tenant par le milieu. Son interprète, tout déguenillé, en inspirait encore moins.

Je m’avançai pour saluer ce sultan, en compagnie de Bouï Mohammed qui était mon truchement en titre, et je lui témoignai ma satisfaction de pouvoir enfin le contempler face à face, après une si longue attente, et mon espoir de voir s’aplanir pour moi les difficultés. J’ajoutai que sa maladie, dont je souhaitais qu’il fût complètement guéri et que Dieu fît suivre encore de longs jours, avait été cause que j’avais souffert dans son pays plus que ne le comportait l’hospitalité ; que je lui avais été adressé, par un gouvernement ami du sien, comme à un roi sage, puissant et juste, qui, pendant tout un âge d’homme, avait présidé aux destinées de son peuple, et qui était, à ce titre, connu à la ronde ; que, nonobstant, depuis mon arrivée, je n’avais eu à essuyer que périls et vexations de toute sorte, y compris même les souffrances de la faim ; que j’espérais qu’il allait user de son pouvoir pour me faire regagner en paix le Fezzan, et que, quant à mon dessein primitif, de visiter les montagnes et les vallées de son pays, j’y avais renoncé, depuis que j’avais reconnu que ma visite n’était pas vue d’un bon œil par les habitants.

Cette allocution soignée, que Bouï-Mohammed translata au vieux chef, dont, personnellement, il était connu, ne parut pas faire la moindre impression sur l’âme endurcie du Dardaï, lequel était tout à son idée. Sans s’y arrêter en aucune façon, il me répliqua tout bonnement ceci par la bouche de son interprète : « Avant de causer davantage, réponds d’abord à ma question : qui est-ce qui t’a si bien saigné à ton arrivée au Tibesti, que tu te trouves en quelque sorte n’avoir plus rien en entrant chez nous ? Il faut que je le sache, car c’est moi qui veille à la sûreté et à la justice dans le pays. »

Sur ma réponse, que je m’étais borné à acquitter le « droit de transit » entre les mains des principaux Mainas du Zouâr, ceux qu’Hâdch Dchâber lui-même m’avait désignés comme[199] ayant qualité, il me fit observer que cela était absolument invraisemblable, attendu que j’étais arrivé avec quatre chameaux chargés. Je lui expliquai alors qu’un de ces chameaux portait mes provisions de bouche, que m’avaient effectivement réduites à rien ses compatriotes affamés, qu’un autre portait mes présents et mes denrées de prix, un troisième mes propres effets avec ma personne, et le quatrième mes outres, ma tente et autres objets semblables ; mais cette explication ne le satisfit pas. Il continua de me soutenir que mes quatre bêtes représentaient une somme de transport énorme, qu’elles devaient être nanties de nombreux paquets, et que tous mes cadeaux officiels n’avaient pu le moins du monde épuiser ce stock ; que je n’avais qu’à lui nommer sincèrement et sans crainte celui ou ceux qui m’avaient dépouillé, vu que, encore une fois, il était la puissance et la justice.

Je n’eus garde de faire mention des objets dont j’avais gratifié Arami et les siens, et m’en tins à ma précédente réponse. Comme le Dardaï, de son côté, refusait de démordre de son idée, et en revenait sans cesse à me soutenir que la charge de quatre chameaux comportait des richesses supérieures à celles dont je lui faisais le compte, je me fâchai et lui dis tout bref : « Je ne comprends pas ce que tu veux. Ne t’ai-je pas donné un burnous, un vêtement bleu d’Haoussa, un tarbousch avec un turban pour toi et ton fils, plus une magnifique fouta pour ta femme ? Ne sont-ce pas là des présents dignes d’un roi, et n’as-tu pas reçu à toi seul beaucoup plus que tous les autres Mainas de ton pays ? Pourquoi ne pas en croire mes paroles ? Si je n’ai pas amené ici mes chameaux, c’est qu’ils étaient trop affaiblis pour passer les montagnes, et que le Bardaï ne m’aurait pas fourni de quoi les nourrir. T’imagines-tu que mon chargement est resté avec eux là-bas ? Eh, bien ! fais-moi accompagner sur la route du Fezzan par quelqu’un qui pourra voir de ses yeux si je remporte la moindre chose avec moi. Me soupçonnes-tu de conserver ici des trésors cachés ? Voici ma tente, que je n’ai pu quitter un instant sans être indignement insulté par des enfants, et où se trouve tout ce que je possède : va en vérifier toi-même le contenu. »

Ces dernières paroles furent, de mon discours, les seules qui lui agréèrent. Cet homme pratique, et qui ne se payait que de réalités, se leva sans mot dire, et, suivi de son interprète ainsi que de mon vieux Mohammed, il se rendit à ma tente, et se mit à y inspecter toutes choses. Les deux insidieuses caisses étaient là qui bâillaient presque à vide. Il n’y avait dedans que quelques[200] livres et des instruments de météorologie, objets dénués de toute valeur aux yeux d’un homme qui n’en pouvait tirer de profit immédiat. Hors cela, mon matelas, un unique couvre-lit, et des armes à feu qui ne pouvaient non plus lui servir, il n’y avait rien, absolument rien à mon gîte qui fût de nature à réveiller en ma faveur la bonne volonté de Tafertemi.

Tous les regards étaient fixés avec impatience sur l’ouverture de la tente. Bientôt le vieillard en sortit tout désenchanté ; et, chose singulière, sans faire la moindre attention à personne, il traversa silencieusement l’assemblée, et se mit en devoir de s’éloigner.

Arami se leva alors, et se redressant, la lance appuyée à terre, il entama cette belle harangue : « Où vas-tu, roi ? dit-il à peu près. N’es-tu pas venu aujourd’hui céans, pour régler enfin le sort de cet homme que tes atermoiements retiennent ici ? Pourquoi ne pas le laisser retourner au Fezzan ? Que faire de lui ? Le tuer ? Je ne sache pas que nous ayons l’habitude de boire du sang humain, de fabriquer des outres avec la peau humaine, ou de manger de la chair humaine. Puisque cet étranger ne possède rien qui nous puisse tenter, à quoi bon l’empêcher de partir ? Nous avons des frères et des cousins établis au Fezzan ; nos affaires nous obligent d’y aller : si nous égorgeons ce Chrétien, qui dispose de plus de puissance que tout le gouvernement de Mourzouk, nous nous fermons le marché de là-bas, et, pour cette seule victime, vingt des nôtres tomberont. N’est-il pas plus raisonnable de le laisser aller sans lui faire de mal ? Il a distribué tout ce qu’il possédait sans avoir vu les Sources ; ses chameaux sont hors de service ; nous lui avons mangé toutes ses provisions, et il ne connaît pas les chemins. Sans vivres, sans eau, sans guides, il périra, pour sûr, dans le désert ; mais ce sera Dieu qui l’aura tué, et non pas nous. Depuis son arrivée au Bardaï, je l’ai nourri, lui et ses gens ; mais je ne puis ni ne veux continuer : je demande donc que le roi et l’assemblée des Mainas fassent partir cet homme. »

Ce fut, je le répète, un beau discours, encore que les perspectives qu’il m’ouvrait ne fussent point trop pour me sourire. Je m’attendais à ce qu’il produisît une forte impression sur Tafertemi ; malheureusement, le bonhomme avait l’âme cuirassée contre ce genre d’attaques ; il se contenta de se retourner, en disant avec une ingénuité qui coupait court à tout : « Le bois est vide, je m’en vais ! »

Le bois ! c’était par ce vocable de mépris, où éclatait toute l’amertume de sa déception, qu’il désignait mes deux pauvres caisses.

[201]

Le Dardaï désenchanté.

[203]Akremi Temidomi éleva, lui aussi, en ma faveur sa voix de tonnerre qui contrastait avec l’exiguité de sa personne, tandis que ceux du parti adverse, les plus nombreux, je dois le reconnaître, sans oser plaider ouvertement l’opportunité d’un acte de violence contre ma personne, interrompaient à chaque instant mes défenseurs pour dire d’un ton courroucé : « Qu’est-ce que l’Infidèle a à faire ici ? A quoi bon tant d’histoires pour un Chrétien ? Pourquoi est-il venu avec si peu de chose, que presque personne n’y a eu son compte ? Moi qui vous parle, ne suis-je pas de naissance aussi noble que n’importe qui au Tibesti ? Je vous dis qu’il est venu comme espion, dans un pays où nul Turc ou Chrétien n’avait jamais mis le pied, pour tâcher d’en dénicher les trésors, et, si nous ne le tuons pas, il nous trahira, nous vendra, et nous deviendrons la proie de l’étranger ! »

Tels étaient les cris et les remarques qui sortaient de la bouche des uns ou des autres. Quant à Tafertemi, toujours sans se prononcer, il s’était retourné encore une fois tout en s’en allant, pour répéter sa méprisante et concise formule : « L’homme n’a apporté que du bois vide, je n’ai plus que faire ici. » Et, là-dessus, il s’éclipsa.

Ainsi finit, sans autre résultat, l’entrevue sur laquelle Arami et moi nous avions fondé de si belles espérances. J’en eus l’âme accablée de découragement. Ce n’était point que je crusse encore à un acte de violence qui pouvait entraîner de si grands périls pour les Toubous émigrés au Fezzan ; aussi, quand Giuseppe, ayant appris le résultat de l’entrevue, me demanda, avec un geste significatif, en se passant un doigt sur la gorge, si notre affaire à présent « était bien dans le sac, » pus-je lui répondre, toujours en souriant, que nous avions là-bas des otages qui étaient notre garantie ; mais je craignais qu’une fois abandonnés des notables, nous ne fussions complètement acculés au dénûment et à la famine, et que nous ne finissions par tomber aux mains de la populace qui, dans un moment de surexcitation, pouvait parfaitement se porter sur nous aux derniers sévices.

Mes partisans, non contents de s’être refroidis, devenaient de plus en plus hostiles. J’essayai de m’acquérir quelques sympathies en usant de mes médicaments en faveur de ceux de mes visiteurs qui d’aventure se trouvaient malades ; malheureusement, le cas était rare, le climat local étant excessivement sain, et le genre de vie, toute débauche de lakbi à part, on ne peut mieux réglé.

La curiosité qu’éveillait un événement aussi grave que la[204] présence d’un intrus chrétien au cœur du pays finit par m’amener peu à peu jusqu’à des habitants des vallées voisines. Derdêkorê lui-même, dont j’ai narré les prodiges d’éloquence, se décida à faire le voyage du Bardaï, et, comme, à l’exemple d’Arami, il se plaçait surtout, pour juger l’affaire, au point de vue politique des relations avec le Fezzan, il plaida en faveur de ma délivrance ; mais la plupart de mes visiteurs s’en tenaient aux considérations de l’ordre le plus étroit.

Un jour parut un noble du val Marmar, qui, dans son district éloigné, n’avait naturellement eu aucune part à ma distribution de cadeaux. Après une vaine tentative pour obtenir de moi quelque objet de prix, ce gentilhomme ne me déclara-t-il pas tranquillement qu’il voyait là une offense personnelle, et qu’il saurait bien s’en venger, sitôt que je ne serais plus aux mains d’Arami ? Une autre fois vint du Yoo un homme qui se disait de sang royal, et qui, après avoir constaté ma pauvreté, m’annonça, en riant d’un air moqueur, qu’il se rendait au Tâo pour s’assurer sa part de mon avoir en chameaux. Les gens de l’Abo, que nous avions soigneusement évités en venant, m’envoyèrent une députation menaçante, pour me dire que je les avais frustrés de leur « droit de transit » en ne prenant pas la route ordinaire du Fezzan, laquelle passe par leur district, et que c’était chose qu’ils me feraient payer d’une manière sanglante lors de mon retour, à supposer que jamais ce retour eût lieu. Bien plus, il parut un jour un habitant du Borkou, qui, après nous avoir examinés, moi et mon domestique piémontais, entreprit de traiter de notre achat avec Arami : il voulait bien, disait-il, nous acquérir à titre de curiosité ; seulement, comme nous n’avions pas beaucoup de valeur en tant qu’esclaves de travail, il n’entendait pas nous payer bien cher, et tout ce qu’il pouvait offrir, en échange de nos personnes, c’était un chameau de bonne qualité.

A chaque nouvelle visite, je tombais dans une sorte de rage muette : je savais d’avance quelles aménités de langage m’attendaient. Tout le temps que dura mon séjour forcé au Bardaï, il n’y eut qu’un seul individu qui tenta d’intervenir pour moi par sympathie pure et sans aucune arrière-pensée d’intérêt. C’était un habitant de la vallée même. Un jour il m’apporta quelques pastèques, en me disant avec une simplicité touchante qu’il avait entendu parler, dans son village, d’un Chrétien qui, après s’être laissé extorquer tout ce qu’il possédait, en était réduit à souffrir de la faim, et qui, retenu en captivité, s’employait nonobstant à[205] guérir les maux de ses ennemis. Sur quoi il avait pensé qu’il me ferait peut-être plaisir en me donnant quelques fruits de son jardin. Comme c’était un homme assez notable, il alla aussitôt trouver Tafertemi, et plaida, je le sus ensuite, très énergiquement pour ma délivrance. Cette marque de bienveillance insolite m’avait ému sur le moment ; toutefois il m’était difficile de n’en point suspecter la sincérité, et je m’attendais de jour en jour à voir s’en démasquer le mobile égoïste ; mais, quoique l’homme m’eût fait une seconde visite, accompagnée encore du même don, il ne me demanda jamais la plus petite chose et ne m’exprima pas le moindre désir. Aussi cette douce apparition est-elle restée, solitaire et pure, dans mon souvenir reconnaissant, sans que rien l’en ait pu effacer.

De temps à autre aussi la curiosité m’amenait des femmes et des enfants. Je reçus d’abord volontiers leurs visites, car, malgré l’incident de la fillette qui avait voulu me lapider et qui, depuis lors, était restée mon ennemie enragée, je pensais trouver chez cet âge et ce sexe des sentiments un peu plus doux et une humeur plus traitable. Les femmes avaient pour la plupart des traits réguliers, quoique souvent un peu trop accentués, et parfois le nez aquilin, particularité que n’offre pas d’habitude le type nègre ; mais leur maigreur aussi bien que leurs allures viriles m’empêchaient de leur trouver aucun charme. Ni elles d’ailleurs, ni les enfants ne me témoignèrent l’ombre de bienveillance. Les marmots qu’on pouvait croire les plus innocents, déjà traîtres dès le sein de leurs mères, profitaient régulièrement de l’instant où j’avais le dos tourné pour jeter le masque et me lancer des cailloux.

Un jour, une sœur ou une proche parente de Tafertemi vint me consulter au sujet d’une bronchite. Je me mis en quatre pour elle, en raison de sa haute parenté. Croira-t-on que la dame, dans sa gratitude, n’eut rien de plus pressé, en me quittant, que d’exciter une bande de quinze à vingt gamins à une agression contre ma tente, et qu’elle-même se posta dans le voisinage, pour jouir du spectacle ? Je laisse à penser si ces jeunes Toubous, dont la plupart n’avaient pas encore jeté leur gourme, saisirent cette occasion d’amusement. Nous n’osions pas nous défendre, de peur d’endommager notre dignité par un combat avec des enfants ; Arami était en course, et sa sœur Fatima elle-même absente pour l’instant. Notre tente n’était pas en état de résister à un tel assaut de projectiles, et je ne sais vraiment ce qui serait arrivé, si Bou Zeïd et[206] le frère aîné de Kolokomi, survenant par hasard, n’eussent mis en déroute ces petits vauriens.

Ainsi s’écoulaient nos journées, avec une lenteur mortelle, au milieu de toutes sortes d’angoisses et de tribulations. Dès que le soleil montait dans le ciel d’azur au-dessus de l’aimable vallée, nos tourments commençaient. Nous approchions de la fin d’août ; la chaleur était intolérable, et nos entrailles criaient famine. Depuis la visite du Dardaï, notre repas quotidien ne nous était plus fourni avec la même régularité, mon protecteur se lassant de ses longs sacrifices. Arami partait pour ses affaires, et ne revenait souvent que très tard le soir avec le petit panier de dattes après lequel nous soupirions. Le manque d’eau fraîche, — car nous ne pouvions en aller puiser sans nous exposer à mille avanies, — ajoutait pour nous le supplice de la soif à celui de la faim. Seule, la tombée de la nuit nous rendait quelque espoir de soulagement. C’était l’heure où Arami allait rentrer, apportant la pitance de dattes, des nouvelles aussi peut-être, et nous demandions au ciel que celles-ci nous fussent favorables. Alors, semblable à un fauve qui rôde dans sa cage, je m’écartais un peu de ma tente pour respirer la fraîcheur nocturne et me dégourdir un tantinet le corps. Puis venait le sommeil, courte accalmie de quelques heures. Et ainsi de suite, durant presque un mois. Ah ! que ce mois-là me parut long !

III

J’avais espéré qu’avec le temps les Bardaïens s’humaniseraient à mon égard ; mais il n’en fut rien ; leur hostilité ne diminuait pas, et il n’y avait que la crainte que je leur avais d’abord inspirée qui allait de jour en jour décroissant. J’ai dit que ces gens, à très peu d’exceptions près, étaient sédentaires ; la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu le visage d’un blanc, les razzias des Arabes ne s’attaquant jamais qu’aux vallées tibestiennes de l’ouest. Si l’on ajoute à cette circonstance les idées monstrueuses qu’ils se font de l’espèce d’infidèles qu’on appelle des chrétiens, on comprend que tout d’abord ma présence eût revêtu à leurs yeux le caractère effroyable d’une calamité publique, que c’eût été pour eux comme le prodrome de quelque peste dévastatrice ou d’une épizootie générale. Toutefois, aucune de ces appréhensions n’étant venue par le fait à se réaliser, le soleil comme la lune, la montagne ainsi que la vallée, la faune de même que la flore n’ayant point subi de perturbation,[207] et nulle mortalité extraordinaire ne s’étant déclarée, les Bardaïens finirent par se rassurer, mais sans cesser de m’être irréconciliables. La jeunesse mâle principalement me témoignait de la haine. Les hommes faits daignaient au moins attendre patiemment que je ne fusse plus aux mains tutélaires d’Arami,, tandis que les jeunes gens aussi bien que les petits garçons, surtout quand ils avaient bu du lakbi, menaçaient souvent de tout gâter. Non contents de cracher sur ma tente, de me lancer leurs jets de jus de tabac dégoûtants, et de me prévenir que prochainement on me fouillerait le corps à coups de lance pour m’en arracher les boyaux et les donner aux vautours et aux hyènes, ils passaient parfois de la parole à l’action, décochant leurs javelots contre ma tente, dans ma tente même, et n’attendant sans doute de ma part qu’un simulacre sérieux de représailles pour en tirer légitime prétexte à me massacrer.

Bou Zeïd, le marabout sur l’appui duquel j’avais compté d’une manière toute spéciale, m’abandonnait de plus en plus. Dès le début, il était allé habiter chez son oncle Témidomi, afin de ne point partager ma famine ; toutefois il s’était d’abord employé loyalement à un dénoûment pacifique des choses. Avec les intérêts de famille et d’affaires qu’il avait au Fezzan, il était tenu ou de me ramener vivant à Mourzouk, ou du moins de prouver clairement qu’il lui avait été absolument impossible de me sauver de la mort. Malheureusement il s’était abusé, aussi bien qu’Hâdch-Dchâber, sur l’influence que lui donnait son titre de marabout, et, en face de l’animadversion déchaînée contre moi, sa qualité de demi-Toubou, jointe à son rôle de salarié dans cette aventure, faisait de lui une sorte de traître au pays. Voyant que tous ses efforts en ma faveur restaient inutiles, il s’était mis à chercher une consolation dans l’abus du lakbi. Ses visites devinrent de plus en plus rares, et, quand il venait, l’extrême susceptibilité d’humeur qu’il puisait dans l’alcool me rendait sa compagnie fort désagréable. Il m’accusait de l’avoir engagé dans le mauvais cas où il se trouvait, et s’efforçait, par les façons les plus injurieuses, d’amener entre lui et moi une rupture dont j’aurais paru être responsable et qui lui aurait fourni un prétexte de retourner sans moi au Fezzan ; mais j’opposais à son indigne conduite une placidité et une patience qui tournaient ses desseins à sa confusion ; ce qui n’empêchait pas qu’au fond je lui en voulusse plus encore qu’aux Toubous, qui, eux, du moins, ne savaient pas ce qu’ils faisaient, et je dois même avouer que je ruminais alors contre lui mille projets de noire vengeance.

[208]Arami, de son côté, était fort occupé. Plus puissant et plus considéré que Tafertemi même, il se voyait de toutes parts mandé comme arbitre, comme médiateur et comme conseiller. Son activité était incroyable. Le matin de bonne heure il allait faire la cueillette des dattes, rapportait au logis sur son épaule le produit de sa récolte, distribuait la besogne du jour entre sa sœur et un esclave, travaillait lui-même à sa hutte. Il se rendait ensuite aux assemblées générales, où il y avait toujours matière abondante à démêlés et à discussions, plaidait ma cause près du chef de l’État et des hauts Maïnas, puis, vers une heure ou deux de l’après-midi, il rentrait chez lui, où diverses personnes l’attendaient pour régler des affaires. Après quoi, il retournait à sa plantation préparer la provende de son chameau, et, cela fait, derechef il visitait le Dardaï et les nobles, ou bien venait s’asseoir à côté de nous pour raccommoder sa chemise ou son pantalon, les travaux de couture au Tibesti étant exclusivement du ressort des hommes, à moins encore que des affaires ne l’obligeassent à courir sans relâche de côté et d’autre, auquel cas souvent il ne rentrait point avant dix ou onze heures du soir. Et à peine le croyait-on endormi, que parfois[209] il reparaissait soudain, filant comme un trait dans la direction d’un village voisin, où il y avait quelque question épineuse à trancher ou un différend à aplanir : ce qui n’empêchait pas de le revoir le lendemain matin à Bardaï en train de vaquer à son labeur de chaque jour.

Arami homme de ménage.

Joignez à cela qu’il remplissait ponctuellement tous ses devoirs religieux, et ne buvait pas une goutte de lakbi ; je n’ai pas même souvenir de l’avoir jamais vu chiquer. Il est vrai que, tel que je le dépeins, il faisait exception. Les autres nobles se remuaient fort, eux aussi, mais sans travailler. Toujours sur leurs jambes, ils allaient de l’un à l’autre satisfaire leur passion de bavardage et de discussion. En dehors des heures de la méridienne, où on ne les apercevait pas et où ils se livraient sans doute au repos, je n’ai jamais pu savoir à quel moment tous ces gens dormaient, quoique le temps, à vrai dire, ne leur manquât pas pour cela. Jusque bien après minuit, c’étaient, dans notre voisinage, des allées et venues incessantes, qui, en me frustrant de ma dernière consolation, un sommeil paisible, me causaient souvent une fureur impuissante.

Un jour qu’Arami, souffrant d’un catarrhe, était contraint de garder la chambre, j’allai le trouver, en compagnie de Bouï-Mohammed, pour lui parler sérieusement au sujet de mon sort définitif. Son habitation en clayonnage de palmier, dans le genre de celles de ses compatriotes du Fezzan, était munie, à l’entrée, d’un vaste toit en auvent qui formait une salle de réception telle qu’il en fallait à un homme qui voyait autant de monde ; à l’intérieur de la cour, — je n’ai point vu les autres compartiments — se trouvait une espèce de serre en forme de four faite de pierres cimentées d’argile. C’était là qu’Arami se tenait pour l’instant, afin d’être autant que possible à l’abri de l’air. Nous causâmes par l’étroite ouverture qui servait d’entrée à cette sorte de niche. Je rappelai au maïna sa promesse « de me remettre, avec l’aide de Dieu, sur le chemin du Fezzan » ; je lui remontrai l’impossibilité pour moi de me soutenir longtemps au régime où j’étais, encore que je reconnusse volontiers les gros sacrifices qu’il s’imposait afin de me nourrir, et je lui exposai comme quoi, le peu d’amis que j’avais, en dehors de lui, allant de plus en plus se refroidissant, je courais fortune de périr misérablement. Je finis par lui faire la proposition de me céder une certaine provision de vivres en échange des thalers qui me restaient, et de nous aider à fuir du Bardaï, en nous accompagnant avec son chameau et celui de Gordoï jusque[210] sur l’autre versant des montagnes, où il n’aurait plus qu’à nous abandonner à notre destin.

En visite chez Arami.

En retour de ce service, je me déclarai prêt à lui céder tous les objets de ma cargaison qui lui feraient envie ; j’ajoutai que je ne manquerais certes pas de faire très vivement ressortir par devant le gouvernement Fezzanais le pouvoir et la considération dont il jouissait parmi les Toubous, à l’encontre de l’impuissance et de la faiblesse de Tafertemi ; je lui dis en autre ceci : qu’à mes yeux il n’y avait de salut pour le Tibesti que dans sa personne, que c’était lui, visiblement, qui était le vrai chef désigné des Toubous Reschâdes, bien qu’après la mort de Tafertemi la dignité de chef de tribu dût revenir de droit au maïna Tokomi, de l’enneri Yoô ; que, son intelligence politique se prêtant à l’établissement de bonnes relations avec le Fezzan et à la restauration du trafic des caravanes entre ce pays et l’Ouadaï, trafic qui promettait des droits de transit considérables aux vallées tibestiennes, les autorités de Mourzouk ne demanderaient pas mieux que de l’aider à obtenir chez lui le rang qu’il méritait, et que j’étais, pour ma part, en mesure de coopérer largement à cette œuvre ; mais que, pour éviter[211] une aggravation des difficultés déjà existantes du côté du Fezzan, il importait que mon retour ne fût plus retardé ; que si les autres nobles étaient des hommes à trop courte vue pour comprendre l’importance de la chose, il savait bien, lui Arami, quels dangers mon absence, en se prolongeant, ferait courir à ceux de ses compatriotes qui habitaient le district de Gatroun, et quels périls plus grands encore ma mort violente entraînerait, le plus gratuitement du monde, pour tout le Tibesti ; que par le fait, à me retenir ainsi au Bardaï, personne jusqu’ici n’avait rien gagné, tandis que lui, personnellement, en avait recueilli ce préjudice de voir diminuer chaque jour sa provision de dattes.

Bien qu’Arami reconnût parfaitement la justesse de mes dernières observations, et qu’il fût flatté tant de la perspective politique que je lui ouvrais que de l’importance attachée par moi à sa personne, il me répondit qu’il ne renonçait pas à toute chance d’action finale sur le Dardaï, et qu’il craignait trop de le blesser, pour pouvoir entrer immédiatement dans mes vues ; que c’était là une ressource tout à fait extrême et qu’il espérait encore me fournir les moyens de sortir du pays en plein jour et au nez de tout le monde.

Par malheur, ma principale ancre de salut vint à manquer quelques jours après. Un matin, dès l’aube, Bouï Mohammed me réveilla pour m’annoncer avec son calme habituel la présence de visiteurs étrangers. Comme je lui demandais quels étaient ces gens, il me dit que c’étaient des Toubous Reschâdes du Fezzan, et, en le questionnant d’une façon plus précise, j’appris que toute la colonie toubou établie là-bas venait de rentrer au pays. L’acte de brigandage que les hordes arabes, dont j’ai parlé ci-dessus, avaient exercé sur les Toubous de Bidân, avait été suivi de représailles. Les gens de l’oasis toubou de Djebâdo, au nord-ouest de Kawâr, ne s’étaient pas contentés d’enlever un gros troupeau de chameaux fezzanais, ils avaient de plus fait main basse sur tous les habitants de Bidân qu’ils avaient trouvés, et les avaient emmenés en captivité. C’est pourquoi les Toubous Reschâdes établis au Fezzan, craignant d’être rendus responsables du rapt, avaient enfourché leurs bêtes et s’étaient dépêchés de regagner leurs montagnes natales. Ils étaient tous là ; pas un ne semblait être resté en arrière : je perdais donc du coup les otages qui constituaient une sorte de caution en ma faveur, et répondaient de ma vie comme de ma sûreté.

Cette nouvelle m’anéantit ; tout mon reste de confiance s’en[212] alla à vau-l’eau, et l’avenir, un avenir tout proche, m’apparut sous les plus sombres couleurs. Les informations que je recueillis de la bouche de ces émigrés sur les projets de vengeance des Fezzanais, disposés, disait-on, à traiter avec la dernière sévérité tous les Toubous qui leur tomberaient sous la main, n’étaient point faites pour adoucir les sentiments de mes juges. Au lieu d’avoir des otages au Fezzan, c’était moi-même qui étais menacé de devenir une sorte d’otage. Pour surcroît, les fugitifs me donnèrent connaissance de l’horrible assassinat commis sur mademoiselle Tinne, ma compagne, chez les Touaregs. Comme elle et moi nous étions arrivés en même temps à Mourzouk et qu’on nous avait vus toujours en rapports, on prenait cette dame, dont on ne s’expliquait pas autrement le voyage personnel, pour ma propre femme, si bien que mes ennemis cherchèrent à profiter, pour me perdre moi-même, du meurtre effroyable perpétré sur elle. Ils reprochaient avec moquerie à ceux de leurs compatriotes qui s’étaient faits mes protecteurs, de ne pas oser consommer chez eux, à l’abri sûr de leurs montagnes, un acte pareil à celui que les Touaregs, leurs ennemis héréditaires, avaient exécuté, virilement et sans peur, à quelques journées de Mourzouk, sur la frontière même du Fezzan. N’en pouvait-on pas conclure que les Toubous Reschâdes étaient inférieurs en résolution et en courage aux dits Touaregs, et n’y avait-il pas là de quoi faire rougir leurs propres enfants ?

Ne voyant que trop l’effet produit sur les indécis par ces suggestions d’un patriotisme mal interprété, je ne cessais de revenir à la charge auprès d’Arami pour qu’il acquiesçât, à tout prix, à mon projet de fuite ; mais la promesse même de lui céder mes chameaux, c’est-à-dire la ressource la plus précieuse qu’ait un fugitif au sein du désert, ne pouvait vaincre sa vanité, intéressée à remporter une pleine victoire dans le conseil des siens et à me procurer, en dépit de la majorité des nobles et de Tafertemi lui-même, une sortie publique hors du Bardaï.

Heureusement, un incident dont il fut témoin le convainquit de la nécessité où j’étais de m’éloigner de nuit et clandestinement. Un habitant fort inoffensif du Tibesti méridional vint à passer par la vallée avec un chameau bien chargé. Comme il était soigneusement voilé, suivant la coutume de tous les Toubous en voyage, personne ne sut qui il était, et en un clin d’œil le bruit se répandit que c’était un de mes gens qui cherchait à quitter le Bardaï pour mettre nos bagages en sûreté. Il se fit aussitôt un attroupement d’enfants, de femmes et d’esclaves, qui[215] se prirent à insulter l’homme, à le menacer, et qui se disposaient à le lapider, ce qui est, paraît-il, le mode de violence en usage, lorsqu’Arami et d’autres notables survinrent à propos pour éclaircir l’affaire et donner à l’offensé les satisfactions qui lui étaient dues.

Agression contre le passant voilé.

Dès ce moment, mon hôte renonça à l’espoir de me voir opérer pacifiquement une retraite ouverte, et me promit de s’employer à mon évasion nocturne. Gordoï et Birsa furent mis du complot, et le frère de Kolokomi, qui connaissait l’endroit où ce dernier s’était réfugié dans le val Ifôtoui, se rendit auprès de lui, pour qu’il se tînt sur un point désigné de la route. Puis, sous prétexte de soigner les chameaux d’Arami et de Gordoï, on les retira dans la maison du premier, afin que les voisins ne fussent point surpris en les entendant beugler nuitamment quand on les chargerait. Bou Zeïd acheta en outre de son oncle Temidomi des céréales, des dattes et un âne, animal qui pouvait nous être fort utile parmi les rochers de la région, et, plus tard peut-être, remplacer momentanément un chameau. Moi, de mon côté, je déterrai les quelques thalers que j’avais enfouis sous le sol de ma tente, et je me tins énergiquement prêt à l’action.

IV

C’était dans la nuit du 2 au 3 septembre que devait sonner l’heure de ma délivrance. J’étais dans un état d’émotion difficile à dépeindre. Après minuit, Gordoï, Birsa et Bou Zeïd arrivèrent, et l’on commença de charger les bêtes. Chaque beuglement qu’elles poussaient m’allait jusqu’aux moelles. Le pis, c’est que l’arrimage des paquets était, comme toujours au début d’un voyage, une affaire qui demandait beaucoup de temps, de sorte qu’il était près de deux heures du matin quand nous fûmes en état de nous mettre en marche. Mais alors Arami déclara tout à coup qu’il était trop tard pour cette nuit, et qu’il fallait attendre jusqu’à la suivante. Qu’on juge de ma consternation ! je soupçonnai tout de suite quelque trahison, et éclatai en invectives courroucées, dont j’eus franchement honte, après réflexion. Combien savent mieux se maîtriser ces barbares auxquels nous nous croyons si supérieurs, et quelle leçon de sang-froid me donnèrent, en cette circonstance, et mon vieux Mohammed, et ses congénères, et le marabout Bou Zeïd lui-même !

[216]La journée du lendemain s’écoula comme les autres, et ne fut marquée que par un incident. Fatima, qui avait sans doute eu vent de la fugue que nous méditions, ne se gêna pas le moins du monde pour passer une inspection à fond de mes hardes, non sans se permettre, à cette occasion, les appropriations les plus éhontées. A minuit, mes compagnons revinrent, et, une heure après, nous nous ébranlions. Mon avoir avait si bien fondu, qu’à part le dressoir de la tente, les nattes et d’autres menus objets du même genre, nous fûmes à même de tout emporter.

Nous contournâmes le village, comme nous avions fait la nuit néfaste de notre arrivée, et, au bout de quelques heures, nous atteignîmes l’enneri Oroa, val étroit et pierreux, que nous avions eu, en venant, une peine infinie à franchir de jour, et où il nous était à peu près impossible de passer dans l’obscurité. Nous fîmes donc halte à l’entrée du ravin jusqu’à ce que le soleil fût levé, puis, traversant l’enneri Gonoa en un autre endroit que celui où se trouvait la source, nous arrivâmes encore de bonne heure dans l’après-midi au val Oudêno. Arami eut soin, chemin faisant, dans son intérêt et dans celui de ses compagnons, d’alléger peu à peu les chameaux de divers objets qu’il jugeait pour moi superflus : c’est ainsi qu’il déposa dans un creux de rocher mon excellent matelas, et que, lorsque son neveu Birsa prit congé de nous pour s’en retourner au Bardaï, il ne manqua pas de lui remettre, pour qu’il les transportât chez lui, non seulement ma fine aiguière de laiton, mais encore une marmite de fer qu’il croyait sans doute être en cuivre. Le fils de Temidomi qui nous avait, lui aussi, accompagnés, en considération de son cousin Bou Zeïd, n’eut pas de repos qu’il ne se fût assuré la possession des belles bouffettes, tout en soie, de mon propre tarbousch.

Je n’osais pas encore m’abandonner à un sentiment complet de sécurité, quoique, à vrai dire, il ne fût guère probable qu’on entreprît de se mettre à notre poursuite, quand on saurait qu’Arami en personne nous escortait avec ses parents. Le Maina lui-même, pour dissiper les craintes que je lui exprimais à cet égard, me dit d’un ton de fierté : « Sois tranquille, je m’appelais antérieurement Ouordomi » ; par quoi il me donnait à entendre qu’il n’hésiterait pas, au besoin, à se débarrasser violemment de ceux qui nous poursuivraient, le changement de son nom primitif en celui d’Arami provenant de ce qu’il avait tué un ennemi personnel en combat public. Tous les Toubous ont coutume de prendre ainsi un nouveau nom à la suite d’un exploit de ce genre.

[217]La seconde journée de marche, qui nous conduisit presque jusqu’au point culminant du col, acheva d’épuiser mes forces, minées par une diète et une immobilité de plus d’un mois. Nous passâmes la nuit non loin de l’endroit où j’avais campé en venant, et, plus encore que la première fois, ayant à peine de quoi me couvrir, je souffris, en ce lieu élevé, de l’abaissement de la température qui, à l’aurore, n’était pas de 6 degrés centigrades. Vers midi, le lendemain, nous atteignîmes le cratère dont j’ai déjà parlé, et, là, déboucha soudain de derrière un rocher Kolokomi, qui nous attendait à cette place avec son frère et une chamelle.

Pénibles au suprême degré furent, pour nous et les bêtes, les deux jours que nous prit le passage du Tarso. Le 8 enfin, nous arrivâmes au pied du versant ouest, à l’endroit où Arami et Gordoï devaient se séparer de nous et nous laisser continuer seuls notre aventureux voyage vers Mourzouk. L’enneri Aouso où nous fîmes halte, — il n’était que temps, nous n’en pouvions plus, — nous fournit une eau excellente, sans préjudice d’un frais ombrage, à l’abri duquel nous festoyâmes dans un bien-être relatif de corps et d’esprit. Malheureusement, à peine avions-nous eu le loisir de nous repaître et de dormir un peu, qu’Arami et Gordoï nous gâtèrent les douceurs de ce repos, en prenant soin d’étouffer en moi le sentiment de reconnaissance qu’en dépit de leur avidité je nourrissais pour eux. Gordoï vint le premier à la charge en me réclamant le fret de son chameau, qu’il avait été convenu que je ne paierais qu’à mon retour au Fezzan, et le présent de bienvenue et de soumission qu’on appelle salam. Il s’ensuivit une première et longue contestation, au cours de laquelle Bou Zeïd et le frère de Kolokomi s’en allèrent au val Arabou redemander à la vieille Kintâfo les chameaux et les paquets qui lui avaient été confiés.

C’étaient deux jours d’attente, durant lesquels nos rapaces Toubous me rendirent la vie dure. Arami prétendait que tout, absolument tout ce que j’avais, lui revenait de droit, pour m’avoir nourri, moi et mes gens, pendant près d’un mois, et m’avoir, en fait, sauvé de la mort : l’unique chose que, selon lui, je pouvais décemment réclamer, c’était de m’en retourner sans aucun mal. Bref, leur conduite avec moi fut tellement odieuse, que je fus tenté plusieurs fois de répondre à leurs prétentions par la force et de me soulager d’un seul coup du fiel que j’avais eu tout le temps d’amasser contre les Toubous. Giuseppe inclinait délibérément à ce parti, et il me proposa de retenir captifs jusqu’à notre départ ces libérateurs importuns, et de les laisser derrière[218] nous, pieds et poings liés. Avec nos armes, c’était assurément chose facile que de venir à bout de ces écornifleurs ; mais ceux-ci, après tout, ne nous en avaient pas moins sauvé la vie, et notre intérêt d’ailleurs aussi bien que celui des explorateurs à venir militait contre cette violente solution.

Le 11 septembre au matin, Bou Zeïd et le frère de Kolokomi revinrent, accompagnés d’une sœur de Kintâfo et d’un jeune homme. Ils ramenaient cinq chameaux dont l’aspect me fit grand plaisir ; mais j’appris bientôt qu’un seul d’entre eux était mien ; de mes autres bêtes, deux, me dit-on, étaient mortes, et la troisième avait été volée avec le bagage. Pour preuve de la mort des premières, on me présenta deux sacs de peau remplie de viande séchée. Discuter ces allégations était chose parfaitement oiseuse. Kintâfo était hors de notre portée, et l’essentiel pour nous était de regagner au plus vite le Fezzan, vu le peu de vivres dont nous disposions.

Conformément à ma promesse, j’abandonnai à Arami le chameau qui me restait, et qui, du reste, on le voyait à son état de faiblesse, n’eût pu que difficilement fournir le trajet ; puis je traitai de la location des autres bêtes qu’on m’avait amenées. Deux d’entre elles appartenaient à la femme qui les accompagnait ; une autre était la propriété du jeune homme susnommé, et la troisième celle de Bou Zeïd.

J’aurais vraisemblablement fait affaire pour les deux premières si leur maîtresse n’avait aperçu Sâ’ad mon domestique. Celui-ci lui plut tellement, qu’elle m’offrit de me céder ses chameaux à la condition que je lui donnerais le « joli esclave ». Plus d’une fois déjà, au Bardaï, ledit Sâ’ad, quoiqu’il fût laid et disgracieux au possible, avait été l’objet d’une vive convoitise de la part des ménagères du cru, ce qui n’avait pas laissé de lui causer de terribles bouffées d’inquiétudes au sujet de son avenir, étant donné l’état de dégradation et de misère réellement navrantes où vivent les esclaves des Toubous Reschâdes. L’impossibilité où je me trouvais d’acquiescer au genre de marché que demandait de moi la Tibestienne fut cause qu’elle repoussa avec aigreur tout autre arrangement, et décampa en nous disant d’un ton railleur « que nous étions parfaitement libres de prendre racine pour le reste de nos jours au milieu des rochers. » Quant au jeune homme, qui était revenu depuis peu du Borkou, il consentit à me louer son chameau au prix exorbitant de 27 thalers, le triple de la somme accoutumée pour le trajet du Tibesti au Fezzan.

[219]

La sœur de Kintâfo et le « joli esclave ».

[221]Une dernière discussion eut lieu, avant le départ, pour le règlement de mes comptes avec les Toubous. Arami daigna enfin se contenter de son lot ; son neveu Gordoï et le frère de Kolokomi, outre divers menus objets, reçurent un engagement écrit pour les sommes à toucher par eux ; puis, nous nous séparâmes, non toutefois sans que chacun d’eux eût fouillé une suprême fois dans les caisses pour en retirer tout ce qui lui convenait.

Les Toubous fouillant dans les caisses du docteur.

Nous chargions les chameaux quand je vis Kolokomi s’éloigner en toute hâte avec le sien, sans même prendre la peine de nous dire adieu. J’eus beau le rappeler ; rien ne fit ; et comme je priais mon vieux Mohammed de courir après lui, le bonhomme laissa brusquement éclater la mauvaise humeur qu’il amassait, lui aussi, depuis longtemps : « Ah, ah ! s’écria-t-il, tu vois comment le dernier de ces traîtres nous fausse la compagnie. Va maintenant retrouver, si tu le peux, le chemin dont tu as si soigneusement pris note par écrit (Kolokomi, effectivement, emportait avec lui tous mes documents) ! T’ai-je assez prévenu de ce qui arriverait ? Oh ! ces chrétiens ! Des entêtés, des savants ! mais, de cervelle, pas l’ombre ! Par Dieu ! C’est à toi, qui es le plus coupable, de subir aussi le plus gros préjudice ! Tu n’as plus qu’à choisir à présent de[222] quelle manière il te plaît de mourir, comme cela, — il fit le geste de se stranguler, — ou d’inanition... Nous autres hommes à la peau noire, nous en serons quittes tout au plus pour l’esclavage ; mais, pour toi, je ne vois point de salut ! »

Sans m’attarder aux discours de mon Gatronnais, je me lançai aux trousses de Kolokomi, afin de le ramener à son devoir, car, sans lui, il nous était à peu près impossible de nous mettre en route. Boui Mohammed connaissait, il est vrai, le chemin par Abo ; mais, abstraction faite des périls qui nous menaçaient par cette voie, surtout si nous nous y hasardions sans être accompagnés d’un Toubou, nous n’étions pas équipés pour en affronter les sept jours de manque d’eau. Il nous fallait absolument un guide pour gagner la route du Bornou, que le vieux Mohammed connaissait également, ou, sinon, nous périssions au moment même de nous voir sauvés.

Kolokomi, que j’avais rejoint, me répondit en termes brefs, sans cesser de pousser fiévreusement sa monture, qu’il ne voyait pas pourquoi il resterait avec moi, après que j’avais distribué aux autres tout ce que je possédais, en le laissant, lui, aller les mains vides. Pour tout le mal qu’il s’était donné, il n’avait récolté que la haine de ses compatriotes, et c’étaient ceux-ci qui avaient eu le bénéfice. La belle affaire pour lui de continuer à m’accompagner maintenant que je n’avais plus rien, absolument rien !

Vainement je lui rappelai le contrat qui existait entre nous ; mon observation resta sans effet. Un peu plus efficace fut la promesse que je lui fis d’un nouveau présent à mon arrivée à destination, et tout à fait décisive la menace formelle que je lui adressai finalement, de le contraindre au besoin par la force à l’accomplissement de son devoir. L’homme au fond n’était point des pires, et peut-être, ce faisant, visait-il surtout à me rançonner. Cependant tout ce que je pus gagner sur lui, vu l’état d’hostilité qui régnait entre Fezzanais et Toubous, ce fut que, moyennant la promesse écrite d’un habillement neuf, il nous escorterait jusqu’à ce que nous fussions en vue des monts Tummo, point à partir duquel nous étions sûrs de notre chemin.

Dernière négociation avec Kolokomi.

Pendant ce temps, Arami, Gordoï et le frère de Kolokomi avaient filé, chacun de leur côté. Quel soulagement fut pour moi leur départ ! Nous nous ébranlâmes à notre tour, et le lendemain 12 septembre, ayant eu soin de passer de nuit et sans fracas dans le voisinage du val Arabou et de l’Oudouï, nous gravîmes le haut district de rochers qui se trouve au nord de ces deux enneris.[223] Les deux jours suivants, nouvelle course haletante : dévoré de fièvre, les pieds en sang, je désespérais presque d’arriver au but. La chienne Feida, pour son compte, ne devait pas l’atteindre. A la suite d’une halte que nous avions faite dans l’après-midi du 14, on s’aperçut que le fidèle animal était demeuré en arrière, blotti dans les roches. Ali Bou Bekre, auquel il s’était plus particulièrement attaché, revint sur ses pas pour le chercher ; mais il trouva la bête résignée à son sort, complètement incapable de faire un mouvement. Ali n’eut pas la force de l’emporter, et l’on continua de pousser en avant. Plus tard, nul d’entre nous n’eut encore le courage et l’énergie de faire une nouvelle tentative, si bien que la pauvre Feida resta abandonnée dans le désert. Enfin la vue des monts d’Afafi nous rendit quelque peu de vigueur ; au val Lolemno, où notre caravane dressa son campement, nous trouvâmes, outre un réservoir rempli d’eau, une chamelle paissant à l’aventure, selon l’usage de ces régions solitaires, laquelle nous fournit le reconfort d’un lait frais. Le 16 au soir, nous nous arrêtâmes non loin de l’endroit où nous avions si bien failli périr de soif en venant. Ce fut là que Kolokomi nous quitta, avec l’intention d’émigrer pour quelque temps à Kawâr, vu les[224] mauvaises dispositions dont ses compatriotes les Toubous étaient animés envers lui.

Les monts Tummo cependant étaient encore loin, et j’étais tellement harassé qu’il y eut un moment, le lendemain, où je me crus sur le point de rendre l’âme. Les bêtes aussi n’en pouvaient plus. Le chameau du jeune Toubou particulièrement étant, comme on dit, devenu battâl, à savoir incapable de fonctionner, force nous fut de faire une longue halte, et de le débarrasser des caisses qu’il portait, pour les cacher sur place quelque part. Enfin, nous atteignîmes la chaîne de montagnes après laquelle nous aspirions tant, et nous nous y octroyâmes, près de la fontaine, la douceur de deux jours de farniente. De ce point à la fontaine de Meschrou, il y avait encore deux journées et demie de marche, et, de cette dernière station à Tedcherri, une journée et demie ; mais l’idée que nous approchions du but et les forces nouvelles que nous avions puisées dans ce repos prolongé au Tummo nous remplissaient d’espoir et de confiance, encore que nous eussions achevé de dévorer nos provisions de bouche et que l’allure de nos chameaux devînt de plus en plus vacillante. Non contents d’avoir allégé la charge de ceux-ci de tous les menus objets que nous étions capables de porter, nous laissâmes tout le reste du bagage dans des creux de rocher, pour assurer d’autant le transport de l’eau, qui était notre viatique essentiel. Mais, à peine sortions-nous des montagnes, que nos bêtes refusèrent de nouveau le service, et que nous nous vîmes réduits à partager entre nos épaules la provision de liquide qui restait.

Marchant exclusivement de nuit, nous atteignîmes le 25 septembre le haut plateau d’Alaôta Kiou, puis, le surlendemain, après avoir franchi la Petite et la Grande Vallée, nous touchâmes à la fontaine de Meschrou.

Notre caravane offrait un aspect réellement grotesque. Ali et Sa’ad, dans le simple costume d’Adam, avaient les outres sur le dos ; le grave Bouï Mohammed, vêtu d’une longue chemise où ce n’étaient pas les lacunes qui manquaient, s’avançait portant mon bagage sur la nuque ; Giuseppe, les plantes en sang et pouvant à peine se traîner, avait essayé, mais sans trop de succès, de suppléer à l’absence de la pièce d’habillement la plus indispensable en opérant une jonction entre ses bottes et sa courte camisole de flanelle ; moi-même, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon,[227] le torse inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils ; quant à Bou Zeïd, il succombait presque sous le poids d’un sac contenant ses propres affaires, qu’il n’avait pas voulu, dans son avidité, confier à la cachette du Tummo ; tous d’ailleurs, la bouche et le nez aussi soigneusement voilés que possible, pour diminuer la sensation de soif.

Aspect de la caravane.

J’ai dit comment la pauvre et fidèle chienne Feida, ayant renoncé d’elle-même à la lutte, avait péri d’une mort lamentable ; son compagnon Doudjâli, en récompense des efforts méritoires qu’il avait faits pour atteindre le but, se vit un moment menacé, et grâce à nous-même, d’un sort tout semblable. En dépit de sa maigreur pitoyable, je me crus obligé de laisser à mes hommes affamés le soin de décider si la pauvre carcasse de la bête ne devait pas, à la fontaine de Meschrou, faire les frais de notre unique repas entre le Tummo et Tedcherri ; la question fut mise aux voix. Ali et Sa’ad n’eussent pas demandé mieux que de se joindre à Giuseppe pour former une majorité dans le sens de l’affirmative ; mais ils n’eurent point le courage de leur opinion devant Bou Zeïd et mon vieux Mohammed, qui déclarèrent que, vu le peu de chemin qui restait à faire, ce serait une honte impardonnable que de se souiller en mangeant la chair d’un animal impur, et c’est ainsi qu’à ma franche satisfaction le chien dut son salut à un préjugé musulman.

Sans plus insister sur les incidents de la dernière étape, je dirai que notre arrivée à l’oasis de Tedcherri mit en émoi la population. Tous ceux des habitants qui connaissaient les Toubous Reschâdes avaient depuis longtemps perdu l’espérance de nous revoir. Aussi nous accueillit-on avec une surprise joyeuse, mêlée d’une sincère stupéfaction à la vue de notre équipement physique. Immédiatement, on dépêcha un exprès au chef des marabouts de Gatroun, que le gouvernement de Mourzouk, dans son inquiétude, avait rendu responsable de ce qui m’arriverait ; sur quoi, l’anxieux Hadch Dchaber s’était empressé d’expédier au Tibesti un messager avec un chameau, dont nous avions effectivement aperçu les traces fraîches en quelques endroits de la route. La joie du vieux Gatrounois, en nous revoyant, fut donc des plus vives, et le bonhomme se mit fort en frais pour nous bien traiter.

Retour à Tedcherri.

La cueillette des dattes était également commencée à Gatroun, et des troupes d’Arabes étaient venues de la Tripolitaine pour se procurer leur provision d’hiver, amenant avec eux, outre leurs[228] montures chargées de céréales, de beurre et de graisse, tout ce qu’ils possédaient de mères-chamelles, tant parce qu’en chemin ils se réconfortent de leur lait, que parce que la vente des jeunes chamelons atteint souvent des prix fort élevés. La plupart de ces hôtes appartenaient soit à la tribu des Ourfilla, soit à celle des Oulad Sliman.

On redoute fort ces nomades au Fezzan, car, s’ils ne se rendent pas toujours coupables d’actes de violence contre les habitants eux-mêmes, ils profitent de toutes les occasions pour attaquer et dépouiller les Toubous ou les Touaregs, après quoi ils se replient bien vite chez eux, sans plus se soucier des représailles auxquelles ils laissent le pays exposé. Pour le moment, les Gatrounois étaient très inquiets de leur attitude. Ces incommodes visiteurs étaient au nombre de plus de 500, et malgré tout le tact et l’énergie que savait déployer Hâdch Dchâber, il y avait eu entre eux et les marabouts plus d’un échange d’injures et de coups. Les Oulâd Sliman surtout se montraient d’une grossièreté et d’une exigence incroyables, menaçant, au besoin, de piller la ville. Aussi avait-on envoyé de nuit un messager quérir[229] main-forte à Mourzouk. Mais le bruit de cette démarche n’avait fait qu’empirer les choses ; ces brigands avaient osé rosser le vieil Hâdch Dchâber, et s’étaient installés en armes dans Gatroun même. Sans attendre la suite des événements, je profitai de ce que ce mouvement avait éloigné de moi les nomades, pour reprendre en catimini, le 5 octobre au matin, la route de Mourzouk, où j’arrivai, le 8, sans autre aventure.

Avant de pouvoir vaquer aux soins de ma santé, il me fallut essuyer d’abord les visites de félicitation des notables, qui étaient d’autant plus émerveillés de mon expédition au Tibesti, qu’ils ne péchaient pas eux-mêmes par excès d’énergie. Tous, à qui le mieux, attribuaient mon salut à une grâce spéciale du Très-Haut, et y voulaient voir un présage certain de la réussite de mes plans de voyage futurs. « Omrek tawîl ! Tu es assuré de longs jours, me disaient-ils, puisque Dieu t’a fait échapper à de tels périls ; quand on s’est tiré des mains des Toubous Reschâdes, on peut s’aventurer partout avec pleine confiance ! »

La ville était encore pleine de l’effroyable mort de mademoiselle Tinne, dont les gens de service vinrent incontinent se mettre sous ma protection. Je les accueillis d’autant plus volontiers que ce n’était que par un contact de tous les jours avec eux que je pouvais être à même de me renseigner avec précision sur les circonstances du crime, sur ses auteurs, et sur ses motifs. Le gouvernement lui-même ne connaissait pas au juste les coupables, et n’avait pas fait grand’chose pour les découvrir et s’en emparer. Que dis-je ? on croyait savoir que le pacha s’était montré bien aise d’un événement qui l’affranchissait d’une dette pécuniaire contractée par lui envers la victime. Il ne s’était pas même mis en peine de faire enterrer la pauvre dame, et c’était Hadch Brahim, qui avait dépêché dans cette vue un messager spécial sur le lieu du meurtre.

Par bonheur pour lui et pour la province dont il avait charge, ce peu estimable administrateur avait trépassé, entre temps, des suites de ses infirmités et de son ivrognerie, et Hamed Bei avait pris provisoirement à sa place les rênes de l’État. Ce nouveau gouverneur, un peu moins incapable que celui auquel il succédait, n’avait en revanche guère plus de souci du bien public et de la justice ; aussi tout le pays regrettait-il à bon droit que, jusqu’à la nomination d’un autre Moutasarrif, le pouvoir central de Tripoli n’eût pas confié à Hadch Brahim Ben Aloua le gouvernement de la province.

[230]Quelques jours après mon arrivée, le bruit se répandit que Gatroun avait été pillé par les hôtes incommodes qui l’occupaient, et que des habitants même avaient été emmenés en captivité. Hamed Bei saisit cette occasion de donner, lui en tête, une sorte de représentation militaire. La garnison, 150 hommes environ, se rassembla sous les armes au bruit du tambour ; les canons invalides et sans attelage furent traînés de la Kasba sur la place ; tout ce qu’il y avait de chevaux dans la ville, huit sans plus, fut harnaché et monté, et la population valide tout entière, empoignant fusils, pistolets, épées, se mit à suppléer, à grand renfort de coups de timbales, de détonations et de clameurs belliqueuses, à ce qui lui manquait de courage réel. En même temps l’on envoya demander un renfort de cavalerie aux Arabes Mekaris, les antiques ennemis des Oulâd Sliman. Il y avait certes lieu de s’applaudir que la horde si redoutée à laquelle on attribuait l’intention de piller, au passage, la capitale même du Fezzan, ne fût pas témoin de ces fanfaronnades guerrières, car la vue en eût été assurément propre à lui suggérer les plus grandes audaces au cas où réellement elle eût nourri de mauvais desseins ; heureusement, comme je le sus bientôt après par Bou Zeïd qui me vint faire visite, on avait exagéré les violences commises à Gatroun, et quant au projet de marche sur Mourzouk, ce n’était qu’une invention de désœuvré.


[231]COUP D’ŒIL D’ENSEMBLE SUR LE TIBESTI


CHAPITRE IX

Topographie du Tibesti. — A propos des sources thermales du Tarso. — Monts et vallées. — Flore et faune régionales. — Particularités ethnographiques ; Tedâs et Dazâs. — Type physique de la race. — Genre de vie, humeur des habitants du Tou. — Considérations historiques. — Détails de mœurs publiques et privées.

I

La région habitée par la branche septentrionale de la famille Toubou, région que les Arabes appellent Tibesti, mais que les indigènes désignent sous le nom de Tou (Tu)[32], est restée, je l’ai dit, malgré sa proximité du Fezzan et de la route de caravanes, depuis des milliers d’ans fréquentée, qui conduit de ce côté au Bornou, presque absolument inconnue jusqu’à notre époque. Hérodote parle bien d’un pays des Éthiopiens troglodytes, situé au sud des Garamantes, qui semble être effectivement le Tibesti ; mais il ne nous en donne aucune description. Après la conquête romaine, deux chefs d’armée, Septimius Flaccus et Julius Maternus, pénétrèrent au sud, nous dit Marin de Tyr, jusqu’à la contrée d’Agisymba ; mais il est probable que cette contrée n’était autre que l’Ahîr actuel, district des Touaregs du sud-est. Ptolémée n’est pas plus explicite, quand il mentionne l’extension de la puissance des Garamantes par delà le Désert oriental jusqu’au Soudan. Plus tard, lorsque la conquête du littoral nord par les Arabes eut fait refluer les populations côtières vers les oasis du Sahara, et que des émigrés venus du septentrion, en passant à coup sûr par le Tibesti, eurent fondé le royaume de Kânem, il n’est pas davantage question de ladite contrée. De cette région des Têdas, on ne[232] trouve pas non plus de mention expresse dans les auteurs arabes Idrisi et Ibn Said, qui nous décrivent le grand empire des Zoghâwas ou Zaghâs, étendu, à l’ouest jusqu’à la route du Bornou, au nord-ouest jusqu’au Fezzan, et, à l’est, jusqu’aux pays du Nil.

Ce ne fut qu’ultérieurement, quand le Fezzan, détaché du Bornou, se fut mis à graviter dans l’orbite de la Tripolitaine, et eut développé son trafic au nord, à l’est et au sud, que l’on commença d’entendre parler du Tibesti, comme d’un district que sa nature rocheuse aussi bien que l’humeur perfide de ses habitants rendaient difficilement abordable. Quand ensuite, vers le milieu du dix-septième siècle, l’Islam eut fait des tribus ouadaïennes un corps de nation, il s’établit peu à peu entre le nouvel État et le Fezzan un mouvement de négoce qui passa par le territoire des Toubous ; toutefois le caractère brutal de ces farouches flibustiers empêcha toute relation intime entre eux et les marchands de passage.

Fezzanais et Tripolitains, le droit de transit une fois acquitté, se contentaient de filer le plus vite possible le long du pied sud-ouest de la chaîne, et s’estimaient fort heureux quand ils avaient tourné le dos à ces montagnards mal famés. Vers la fin du siècle passé, les gouvernants de Mourzouk firent quelques tentatives pour réduire ces malandrins à l’état de tributaires et pour mettre un terme aux violences et aux déprédations qu’ils exerçaient sur les routes du Fezzan à l’Ouadaï et au Bornou (car cette dernière région appartient aussi au territoire des Toubous Reschâdes) ; mais, à part quelques succès temporaires, l’œuvre échoua contre les difficultés d’abord que présentaient ces districts rocheux. Plus récemment, au début de ce siècle, quand l’intelligent Saboun, roi de l’Ouadaï, eut frayé un chemin direct de trafic entre son pays et la côte de la Méditerranée, on put espérer que les ténèbres qui couvraient toute la moitié orientale du Grand-Désert allaient enfin se dissiper, et que, du même coup, le Tibesti allait devenir un pays plus connu ; mais cet espoir ne se réalisa pas ; la route nouvelle, établie au nord vers Benghâsi, et passant d’ailleurs en dehors des frontières orientales des vallées tibestiennes, n’a servi qu’à ruiner l’ancienne voie commerciale du Fezzan, et elle-même, après avoir vivifié pendant un demi-siècle à peu près la partie la plus centrale et la plus déserte du Sahara de l’est, a fini par subir une éclipse qui dure encore aujourd’hui. C’est ainsi que le Tou est demeuré dans son obscurité séculaire.

Les voyageurs européens, d’autre part, qui poussaient de si[233] heureuses excursions dans les régions nord-ouest de l’Afrique, réussissaient moins dans le désert oriental. Tout ce qu’on savait du Tibesti, dans ces derniers temps encore, c’était ce qu’avaient pu en apprendre de seconde main les explorateurs tels que Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg et Vogel (1850-1855), ainsi que le consul français Fresnel[33], qui avait profité de son séjour à Benghâsi et à Djâlo, pour recueillir avec soin toutes les informations dignes de foi sur les routes qui, d’un côté ou de l’autre du Tou, vont vers l’Ouadaï. Au point de vue de la topographie, ces notions étaient loin d’être suffisantes ; il n’y a, pour s’en convaincre, qu’à regarder les cartes de Petermann et Hassenstein dressées de 1861 à 1863[34]. L’unique chose acquise, c’était que le Tibesti était un pays tout en rochers et en montagnes ; du détail on ne connaissait rien. Un peu plus tard, Gerhard Rohlfs, grâce aux renseignements qu’il s’était procurés à Kawâr (1866), put tracer du territoire des Toubous une carte qui, dans son ensemble, donne une idée exacte de la physionomie de la région. Mais nul encore n’y était allé. Je devais être, je le répète, le premier Européen à pénétrer dans cette contrée mystérieuse, et si le séjour que j’y ai fait n’a pas eu les résultats scientifiques qu’on pouvait souhaiter, cela tient surtout aux conditions malheureuses dans lesquelles s’est accompli mon voyage. Je n’ai vu qu’une portion restreinte de ce vaste pays, et mon travail d’observation et d’annotation y a été constamment entravé par les souffrances et les tribulations que l’on sait.

Le relief tibestien peut être considéré comme une annexe du système touareg qui, sous le nom d’Hoggâr, se dresse à la partie est du Sahara occidental, et qui, après avoir atteint, dit Duveyrier, une altitude centrale de 2,000 mètres (le Tassili a encore de 1,500 à 1,800 mètres), va s’abaissant en forme de terrasses vers le haut plateau sud-oriental qui confine au pays des Toubous. Ce plateau, à l’endroit où le traverse la route du Fezzan au Bornou, a une élévation de 600 à 700 mètres, et le plan régulièrement dégradé qui s’étend sur un espace de 500 kilomètres environ entre la région de Ghât et les monts Tummo, présente des chaînes rocheuses qui, bien qu’interrompues par endroits, ne s’en rattachent pas moins au massif touareg septentrional.

Les monts Tummo, de leur côté, ne sont qu’à quelques journées[234] de marche du district montueux d’Afafi, lequel appartient au système tibestien. De ce point, situé à peu près au 22e degré de latitude nord, la traînée des monts se prolonge d’abord du nord-ouest au sud-est, entre les 15e et 17e degrés de longitude ouest, jusqu’au 20e degré de latitude ; puis, infléchissant de plus en plus à l’est-sud-est, court, entre les 20e et 18e degrés de latitude, jusqu’au 21e degré de longitude environ, c’est-à-dire jusqu’au pays des Wanja (Wanjangâ), où elle se termine ou du moins subit une interruption considérable. La route de caravanes du Fezzan à l’Ouadaï longe jusqu’au Borkou le pied ouest et sud-ouest de cette chaîne, dont le point culminant, au nord, est le mont Tarso, lequel forme un premier nœud de 80 à 100 kilomètres de développement. Un second nœud, à la partie sud-est de la chaîne, semble constitué par l’emi Koussi, qui, vu de l’oasis de Tiggi au Borkou, présente un cône éloigné de trois ou quatre journées de marche vers le nord. Ces deux centres sont reliés par de nombreuses chaînes ou écheveaux, très variés de hauteur et de disposition, et entre eux s’inclinent dans la direction du sud-ouest des lits fluviaux qui, avant d’aboutir à la plaine, ont généralement fourni un cours de plusieurs journées à l’intérieur des districts rocheux. De l’endroit par exemple où l’enneri Zouâr débouche desdits défilés, il faut encore deux jours de marche en amont pour en atteindre le point initial. Même observation pour les enneris Domar, Yoô et Mâro.

Le plateau d’Alaota Kiou est à environ 360 mètres d’altitude au-dessus de la mer ; la grande vallée d’érosion, au pied du Tummo[35], est encore à 450 mètres ; le plateau d’Afâfi, vers lequel elle va se relevant, est à 590 mètres, et la plaine qui suit, au pied ouest du relief tibestien, à 50 kilomètres à peu près de l’intumescence centrale qu’on voit se dérouler en chaîne du côté de l’est, s’élève à 490 mètres. De là jusqu’à Taô, on remonte de 90 mètres, puis jusqu’à l’embouchure du Zouâr, de 150 mètres en plus, pour redescendre ensuite quelque peu dans la vallée même, puis se relever bientôt jusqu’à l’altitude de 590 mètres.

Sur la vaste croupe du Tarso, que j’ai franchie, je le répète, à l’élévation de 2,200 mètres, se greffe une multitude de chaînes et de groupes de montagnes, dont la principale est le Tousidde. De l’autre côté du faîte de partage des eaux, l’enneri Oudêno (rivière des Gazelles) est à une altitude de 960 mètres, et le Bardaï, qui court de sud-est au nord-ouest, à 830 mètres. L’emi Koussi, est,[235] au dire des habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs, comme on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du littoral.

Quant au fameux jaillissement d’eaux thermales, dont les Toubous Reschâdes parlent tant, et que, d’après une information « authentique », Vogel assurait n’être qu’une simple source gazeuse, il ne me semble plus possible d’en révoquer en doute l’existence. Cette source, qui porte le nom générique de Jêriké, mot qui répond à l’arabe hammâm, est, paraît-il, si chaude et dégage un tel bouillonnement de vapeurs, qu’on ne peut s’en approcher de tout près.

Quel en est le degré exact de température ? C’est un point difficile à fixer, vu les dires variables des indigènes. Tous s’accordent néanmoins pour affirmer la production de bulles de gaz, et pour dire qu’avant de se servir de l’eau, il est nécessaire de la laisser refroidir[36]. Ce fait d’ailleurs, qu’on l’emploie pour les maladies de la peau, des muscles, des os et du système nerveux, en atteste bien la nature thermale. Je n’ai pas besoin de répéter quel crève-cœur ce fut pour moi, lors de mon séjour au Bardaï, de ne pouvoir visiter, quoique l’ayant quotidiennement devant les yeux, la montagne qui recèle cette curiosité. Ce n’est point que, même au cas où j’eusse eu la liberté de mes mouvements, l’exploration eût été sans péril, étant donné le haut prix qu’attachent à ce trésor naturel les habitants du pauvre Tibesti ; mais l’estime même en laquelle ils tiennent un jet thermal dont ils ne tirent, après tout, qu’un très mince profit thérapeutique, en démontre bien le caractère extraordinaire et donne créance aux informations qu’ont recueillies la plupart des voyageurs. Quant à la question de savoir s’il existe, comme on l’a dit, des gisements de soufre près de cette source, c’est un point que je n’ai pu éclaircir, vu l’extrême discrétion des Toubous en tout ce qui touche leur pays.

Cette source jaillit du pied oriental du Tarso, et sa haute température, comme la présence de l’énorme cratère qui se trouve au sommet de la montagne, indique le voisinage de roches plutoniennes. Toute la masse de l’énorme voussure est enveloppée d’une couche considérable de sédiment, gras au toucher, renfermant de nombreuses pétrifications, principalement des xylolithes,[236] entrecoupé de petits creux bullescents, et d’une densité singulièrement faible, qu’interrompent en beaucoup d’endroits des conoïdes, des chaînes et des groupes de formation volcanique. Sur les pentes latérales, là où l’action des eaux a profondément entaillé la montagne, on aperçoit sous ladite enveloppe, généralement de couleur jaunâtre, une couche beaucoup plus épaisse de calcaire de diverses couleurs, mais surtout rougeâtre. Presque au pied du mont, les parois rocheuses de l’enneri Oudêno, hautes de 50 mètres environ, présentent à leur partie inférieure une formation de même nature, et se terminent par en haut en un grès sombre ; d’énormes blocs éboulés de ce grès ont rendu en plus d’un endroit le lit du fleuve impraticable. Au point culminant du Tarso, à la partie nord-ouest du mont, se dresse, je l’ai dit, le Tousidde, conoïde régulier aux flancs noirs, au pied duquel est le Trou au Natron, dont j’ai aussi parlé ci-dessus[37]. L’aspect entier de ce cratère, avec son cône d’éruption, le Tousidde, et la petite fumerolle toute noire qu’il offre à son endroit le plus en pente, ne peut guère laisser de doute sur la constitution plutonienne de tout le soulèvement. Un détail remarquable et qui ne manque pas d’importance, c’est que le Borkouan dont je parlerai plus tard, comme de mon principal informateur, en me décrivant l’emi Koussi, qu’il avait visité en personne, m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au Natron, et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales. Quant aux intumescences qui s’élèvent de la plaine aux environs du relief central, intumescences dont j’ai déjà eu occasion de retracer les formes fantastiques, et dont les plus curieuses se trouvent entre le district d’Afâfi et le val Oudouï, elles appartiennent à la formation de grès.

Le Tibesti proprement dit tient tout en ce massif montagneux, y compris les lits fluviaux ou enneris qui aboutissent de là dans la plaine ; mais le territoire des habitants s’étend, en diverses directions, bien au delà de ce cadre géographique. Autrefois les Toubous possédaient au nord-est du Tou la grande oasis de Koufara (entre les 21e et 22e degrés de longitude est et les 25e et 27e degrés de latitude nord). Ils forment, on s’en souvient, l’élément principal de population des localités méridionales du Fezzan ; depuis longtemps, ils occupent en entier l’oasis de Kawâr ; leur tribu a poussé des ramifications jusqu’au Kânem et[237] au Bornou, et fourni de plus des habitants aux vallées les plus occidentales de l’Ennedi, pays qui appartient aux Baelé (ou Bidêjat). Là toutefois, de même que dans l’Ouadaï, au Bornou et au Fezzan, ils ne sont installés qu’à titre d’immigrés et restent soumis aux pouvoirs locaux. Kawâr seul, bien que formant un État autonome et à part, continue de passer pour une colonie des Tedâs, dont la domination est en outre établie sans conteste sur les fontaines et les oasis de la route du Bornou, depuis les monts Tummo jusqu’au sud de Kawâr. Au delà même de ce dernier point, ils possédaient jadis les oasis de Djebâdo et de Fôschi, dont ils constituent aujourd’hui encore le fonds principal de population. De Koufara, on les a délogés, et, à l’est-sud-est, Wanjanga a cessé également de leur appartenir. Somme toute, leur territoire effectif s’étend, en latitude, du 18e au 23e degré, en longitude, du 12e au 20e et plus, embrassant ainsi un espace approximatif de 500,000 kilomètres carrés, dont le Tibesti forme le noyau. C’est ce noyau seul qui nous intéresse pour l’instant.

Le val habité, le plus au nord, l’enneri Abo ou Ouro, dont la partie ouest, traversée par moi, porte le nom d’Oudouï, est à neuf jours de marche du Fezzan, par le chemin raccourci, mais malheureusement dénué d’eau (une nefâza, comme on dit), que j’avais choisi en venant de Mourzouk, et qui se sépare de la route ordinaire au sud de Gatroun[38]. De là jusqu’à Tâo, le trajet est de trois jours. De cette localité, comme du pied du Tarso, on rejoint par quelques chemins connus des Tedâs la route du Bornou, où sont les deux oasis de Yat et de Kawâr, distantes l’une de l’autre de huit jours de marche.

L’endroit où l’enneri Zouâr débouche des défilés rocheux s’appelle, je l’ai dit, le Zouâr-Kai ; c’est une station de cette route de caravanes du Fezzan à l’Ouadaï, qui, après avoir été longtemps désertée, a repris faveur dans ces derniers temps. Des chemins frayés relient ce point à l’hattija inhabitée de Jajo et à Jin, l’oasis la plus connue du Borkou, deux localités que j’eus occasion de visiter plus tard, en revenant du lac Tsâd. Du val Zouâr on peut également se rendre à Jin, en neuf jours, par une route qui part, d’un enneri latéral, le Marmar, et passe par les vals Yoô, Mâro, Ogouï, Aouï, Domar, Galleride, etc.

L’emi Koussi, cette montagne dont j’ai parlé comme d’une rivale du Tousidde, est situé à trois jours de marche à l’est-nord-est[238] de la station de Domar, et c’est d’une simple dépression de ses flancs ouest que part l’enneri qui porte ce dernier nom ; l’oasis borkouane de Tiggi en est à trois ou quatre journées au sud. Du Koussi, la chaîne tibestienne va s’amoindrissant peu à peu, dans la direction de l’est-sud-est, jusqu’au 21e degré de longitude, qu’elle atteint au sud de Wanjanga. Entre elle et les localités de ce pays, la distance paraît être d’environ six jours de marche, et, dans l’intervalle, au milieu du parcours à peu près, se trouve le district rocheux de Gouro. Jin est à quatre jours et demi au sud-ouest de ce dernier point.

Koufara, l’ancienne possession des Tedâs, située à quinze journées au nord-est du Tibesti, est séparée de lui par un immense espace désert, où se trouve le groupe d’oasis fezzanaises de Wau. Le chemin est bien connu des gens du Tou, car c’est dans une de ces oasis que réside leur autorité spirituelle, un missionnaire Senousi[39], auprès duquel ils se rendent souvent en pèlerinage. Koufara elle-même est le siège d’un institut de la confrérie (Zâwia).

Bardaï, le centre principal de population du val du même nom et de tout le Tibesti nord-est, est situé, autant que j’ai pu m’en assurer, à peu près au milieu de son enneri, qui peut avoir, du sud-est au nord-ouest, une longueur de quatre journées environ. Des chemins qui conduisent de là aux autres dépressions tibestiennes ou à Wanjanga, je ne sais rien de certain. J’incline à croire que le chef-lieu susnommé se trouve à peu près par 20°,40′ de latitude nord et 17°,20′ de longitude ouest, et que le reste de la vallée se prolonge environ jusqu’à l’endroit où le 17e degré de longitude est coupé par le 21e parallèle. Le point initial en doit être sans doute cherché au 20e degré de latitude, entre les 18e et 19e degrés de longitude, à mille mètres environ au-dessus du niveau de la mer, puisque Bardaï, qui est déjà à quelques journées de marche en aval, est encore à l’altitude de huit cent trente mètres. N’y a-t-il là qu’un relèvement partiel de terrain, comme je le conjecturai à Bardaï même, d’après la désignation locale d’emi Dousso, que porte le site, ou y faut-il voir un prolongement lointain de l’emi Koussi, situé à quatre journées environ plus au sud ? Là-dessus je ne saurais me prononcer. A en croire toutefois mon Borkouan, du mont précité se détacherait une chaîne, appelée le Goummer, qui, courant vers le nord, donnerait naissance au Bardaï.

[239]Dans l’enneri Bardaï semblent aboutir du Tarso, au sud-ouest, une grande quantité de vallées latérales : tels sont l’enneri Ifôtouï, embranchement de la rivière des Gazelles (enneri Oudêno), les enneris Arabdeï, Gonoa, Iraîra, puis l’Egê, issu de l’Ifotouï, au nord-ouest, et le Simri, au sud-est. Du côté nord-est, les vallées affluentes paraissent moins nombreuses, autant, encore une fois, que la réserve hostile des habitants, en tout ce qui concerne leur pays, m’a permis d’en juger.

Outre le centre d’agglomération, qui porte proprement le nom de Bardaï, la vallée renferme encore, je crois, six localités habitées pour le moins : trois au sud-est du chef-lieu, Zouï, Doudouï et Serdegai, et trois au nord-ouest, Ermesbê, Sougra et Mouska. Dans toute la dépression principale, comme dans beaucoup des saignées latérales, l’eau douce se rencontre en abondance à fort peu de profondeur, et, en dehors de la source du Gonoa, j’ai vu, dans la grande vallée des prises liquides qui n’étaient pas à cinq décimètres sous terre.

J’ai dit que, de Bardaï, on aperçoit vers le sud, à une bonne journée de distance, la montagne au pied de laquelle jaillit la source thermale : c’est, m’a-t-on dit, l’emi Tasserterri, d’où, en prenant la direction sud-est, on arrive, paraît-il, en cinq journées de marche, à l’emi Koussi. On traverse, deux jours durant, un district de rochers qui ne présente pas de reliefs considérables ; le premier jour, on couche à Loâ, et, le second, à Tarsiji, deux stations de pacage. Le troisième, on franchit le prolongement sud-est du Tarso, et l’on passe la nuit dans l’enneri Modrounga, qui se déverse au sud dans l’enneri Miski. Le quatrième, on gagne le val Soû, le cinquième, on touche à l’emi Koussi, au pied duquel on passe l’enneri Gâto, une des vallées mères du Miski ; là, on couche, et le lendemain, à midi seulement, on est à la hauteur de l’emi Koussi.

Plus au nord-est, à la lisière de la région rocheuse, il existe un chemin qui va du Bardaï à Wanjanga, et dont je dois la description telle quelle au marabout Ali, de Gatroun, qui ne l’avait, je crois, parcouru qu’une seule fois. De Bardaï il s’était dirigé à l’est vers le val Aozo, puis vers le Jibi, enneri issu de l’emi Koussi ou d’un de ses contre-forts, où l’on arrive le troisième jour. Le lendemain, après avoir gagné l’endroit qu’on appelle la Tête du Jibi (Jibi Dâso), c’est-à-dire la montagne où cette vallée prend naissance, il était redescendu dans la plaine, pour coucher à un pacage du nom de Kezen. De là il avait, en un jour, atteint le[240] village de Kouzêbo, sis dans les rochers, et le lendemain de bonne heure, il avait dépassé Gouro, la dernière localité tedâ, pour arriver le dixième jour à Jôa.

Ajoutons que de l’emi Koussi à Ouri, un autre centre de population des Toubous Reschâdes, dont j’ai eu ci-dessus occasion de parler, il y a quatre journées de marche dans la direction du nord-est ; de la source thermale (Jêriké), au pied de la montagne, on gagne, le premier jour, l’enneri Oureschillé, le second, la Fontaine-Profonde (Jiga Drousso), située à douze toises sous terre dans une autre vallée ; le troisième, on arrive à l’enneri Aounga, et, le quatrième enfin, à l’enneri Ouri, vallée fertile, tournée au nord-nord-est, et où vit une nombreuse population agricole. La route qui se continue directement au sud-est, d’Ouri à Wanjanga, manque absolument d’eau, de sorte qu’on préfère aller par Gouro, situé à quelques jours au sud-sud-ouest.

Tels sont les éléments de cartographie que j’ai pu réunir sur le Tibesti.

II

Il va de soi à priori qu’une contrée à ce point continentale, placée au milieu d’un immense désert, au sud du tropique, doit jouir d’un climat extraordinairement chaud et sec. Des observations météorologiques que j’y ai pu faire, il résulte ceci : à Tâo, le maximum de température, du 20 juillet au 5 août, a été en moyenne de 40 degrés, à deux heures de l’après-midi, et le minimum, au coucher du soleil, de 27 degrés. Presque journellement, le vent d’est, qui ne cessait de régner dans les couches supérieures de l’atmosphère, agglomérait sur les monts d’épais amas de nuages. Ce phénomène se produisait au milieu de la journée, avec accompagnement de subites rafales. Même quand ces nuages crevaient sur nous, il ne pleuvait jamais assez pour que nous fussions obligés de chercher un autre campement mieux à l’abri. Il est vrai que les pluies au Tibesti n’ont pas besoin de tomber avec l’abondance tropicale, pour y emplir les lits fluviaux qu’on appelle des enneris, car ce sol montueux a si peu de capacités absorbantes que pas une goutte d’eau ne se trouve perdue. Les réservoirs naturels des rochers une fois pleins, tout le reste s’en va aux vallées. Aussi fus-je fort étonné un matin, à la suite d’une nuit où il avait plu, sans que nous nous en fussions beaucoup mis en peine, de voir l’enneri Daousâdo rouler devant nous un torrent grondeur.[241] De pareilles crues sont, il est vrai, de courte durée ; elles arrivent toutefois assez fréquemment dans plusieurs vallées, et leur soudaineté même les rend dangereuses. Presque tous les ans, il y a un certain nombre d’ânes, de brebis et de chèvres, qui sont emportés par ce brusque flux d’ondes, et il n’est pas rare que des chameaux même périssent dans cet excès de bénédiction céleste. C’est le mois d’août qui paraît être ici le plus nuageux, et comme c’est justement l’époque des grosses pluies d’été au Soudan, on en peut conclure que ce sont ces pluies qui déterminent, à ce point de vue, le régime du ciel tibestien.

De l’autre côté des monts, au Bardaï, j’eus, au mois d’août, une température minimum variant de 21 à 23 degrés à six heures du matin, tandis que de midi à deux heures le thermomètre s’élevait d’ordinaire à 40 degrés. Durant tout le temps de mon séjour et de mon voyage du Fezzan au Tibesti, le vent dominant fut le vent alizé, qui se reconnaissait à la direction des nuages, quand il y en avait, lors même qu’il régnait d’autres souffles dans les régions basses de l’atmosphère. Jusqu’aux monts d’Afâfî, ce vent se levait et se couchait régulièrement avec le soleil ; de là jusqu’au val Oudouï, nous eûmes une forte brise de nuit, qui était un grossissement graduel du faible souffle diurne. Quand nous fûmes au pied ouest de la chaîne centrale, au val Tâo ou dans le Zouâr, la force du vent se remit à suivre le soleil ; une fois de l’autre côté, à Bardaï, nous eûmes des matinées calmes, avec une atmosphère venteuse au coucher du soleil et parfois aussi pendant la première moitié de la nuit.

Sans les pluies, que la configuration montueuse du pays rend plus fréquentes au Tibesti que dans les plaines basses du Sahara, une grande partie de la région resterait entièrement inhabitée. C’est à elles aussi qu’est due l’abondance d’herbes fourragères qui y favorise l’élève du bétail. Je citerai entre autres le panic ramuleux (Panicum turgidum) que les Arabes appellent Bou Roukba et les Tedâs Goumeschi ; le Nissi (Aristida plumosa) ; le Sebat (Aristida pungens) ; puis, une herbe fasciculée dont le nom arabe est Dîs, et dont je n’ai pu savoir l’appellation toubou ; le Rischou (Calligonum comosum), l’Akoul, dont j’ai déjà eu occasion de parler[40], etc. Partout dans les vallées et les gorges pousse le séné (Cassia obovata), qui formait autrefois un article d’exportation tibestien ; les bas-fonds sableux de la plaine produisent la coloquinthe, et[242] aux monts Koussi se trouve l’Artemisia herba-alba, en arabe Schiah, en tedâ Odosir.

En fait d’arbustes plus relevés, on rencontre le tamarisc (Dôso), la Suæda (Seger), la Leptadenia pyrotechnica (Kizzen), le Siwâk (Salvadora persica) ; etc. Comme arbres, en dehors de l’acacia sajal et du karad ou Acacia nilotica, on remarque encore deux autres acacias, l’Edderî et l’Herê, qu’on utilise pour le tannage, et la Serrah déjà nommée (Mærua). L’hyphène (Hyphæne thebaïca) et le savonnier (Balanites ægyptiaca) atteignent sous ce méridien leur limite nord.

Dans les vallées où la culture jardinière est possible, il y a aussi quelque peu de céréales (Bedê en est le nom générique), blé, sorgho, etc. ; puis des fèves, des concombres, des melons, des pastèques, des courges, du souchet comestible, du coton ; mais ce qui prouve la rareté de ces produits, c’est que la plupart ne sont connus que sous des désignations empruntées à la langue kanouri (Soudan). Du dattier et de son rôle prépondérant, je n’ai plus rien à dire. Quant au grenadier, au figuier et à la vigne, qui se rencontrent encore çà et là dans les jardins du Fezzan, les Tibestiens ne les cultivent pas.

La faune locale nous offre, en fait d’animaux domestiques, le chameau[41], le mouton[42], l’âne[43], le chien[44] et la poule[45].

Le chameau tedâ, variété du sud, diffère sensiblement de son frère du nord, qui constitue ce qu’on pourrait appeler l’espèce arabe. Ce dernier, avec sa membrure relativement courte, trapue, son corps plus lourd, sa tête et son cou plus épais et moins relevés, sa toison velue, semble surtout prédestiné par la nature au rôle de bête de somme. Le chameau touareg, tedâ ou baelé[46], au contraire, plus haut sur jambes, plus élancé, avec une toison courte et lisse, porte son cou plus fin et sa tête plus menue avec une sorte de légèreté, et, par l’ensemble de sa structure, il paraît plutôt fait pour la vélocité de locomotion que pour le transport de lourds fardeaux. J’ai déjà dit avec quelle sûreté merveilleuse de pied ces animaux, parfaitement dressés, escaladent les monts de leur pays. Impossible à ceux du nord de les suivre sur un sol accidenté et rocheux. En revanche, ceux-ci sont généralement plus forts, et, en[243] plaine, à nourriture égale, ils résistent mieux. Rappelons, en passant, qu’en outre de leurs chameaux les Tedâs possèdent pour le travail de bons et robustes ânes, qui suppléent à propos au nombre assez restreint de leurs « vaisseaux du Désert », et qui sont, pour les gens de certains districts, tels que le Bardaï, des auxiliaires absolument indispensables.

Mais la ressource principale du pays, ce sont les grands troupeaux de chèvres qui, grimpant parmi les rochers, y trouvent toujours provende suffisante. La race en est petite, vigoureuse, à poils courts et de couleur ordinairement sombre. Plus rares, et, partant, plus estimés, sont les moutons, qui se distinguent essentiellement de ceux des autres régions. Le mérinos des côtes est inconnu au Tibesti ; tous les individus de l’espèce ovine y ont le cou étiré, les jambes hautes, la queue grêle et longue, touchant presque à terre, et, au lieu de laine, cette ample crinière noire et luisante dont j’ai déjà eu occasion de parler. De la peau d’une seule de ces bêtes, on peut tirer un manteau d’hiver ou une housse pour une grande personne. Malheureusement, on ne trouve en quelque abondance ces nobles animaux que dans les vallées orientales (Bardaï, Aozo, Jibi, Gouro, Ouri) et sur les pentes de l’emi Koussi.

Mouton tedâ.

Les chiens du Tou appartiennent à l’espèce défectueuse des levriers fezzanais, et leur manque de race, comme la façon misérable dont ils sont nourris, ne s’accorde guère avec leur mission, qui est, je l’ai dit, de chasser la gazelle, l’antilope et l’autruche.[244] Ils sont au reste fort peu nombreux, plus nombreux encore pourtant que les chats, dont le nom expressif, Ngâm, est même emprunté à l’idiome du Bornou. Les poules, elles non plus, n’abondent pas ; leur appellation est aussi bornouane. Le cheval, Aski, assez fréquent, dit-on, autrefois, n’existe plus qu’à l’état d’exemplaires isolés dans l’enneri Domar. Le bœuf, Four, a aussi disparu[47].

Quant aux animaux sauvages (Kakouï), la seule d’espèce féroce, c’est la hyène. Il y en a trois variétés : la hyène tachetée (Molohour), la rayée (Tourdi) et une espèce plus grande, à la robe sombre et unicolore (Zigir), qui ne s’attaque point aux bêtes vivantes et se repaît uniquement de charognes. Le chacal n’est pas rare dans les vallées orientales, et l’on rencontre aussi mainte trace de renards (Kouloukou ou Kileki). Le babouin, déjà mentionné[48] (Dounkou), hante les rives rocheuses des enneris, sans avoir rien à craindre des habitants, qui auraient honte de faire le moindre mal à cet « homme enchanté » et de le détenir dans leurs maisons. Comme gibier de chasse, je citerai le mouton à crinière ou Wadân (Ovis tragelaphus), le petit lièvre du Désert (Tchomar), et diverses antilopes, entre autres la gazelle (Oudêno), et l’antilope leucoryx (Tourouï Zôdê), dont on utilise le cuir épais pour en confectionner des boucliers, et aussi des semelles de souliers à l’intention[245] des pays voisins (tels que le Fezzan) où l’on marche chaussé. Il faut aussi mentionner le Daman (marmotte des rochers, Hyrax), que les Tedâs appellent Adegobô, et dont on entend retentir dans la solitude des nuits le jappement sonore. Il est rare que l’on tue cette bête, encore que sa chair soit assez prisée, car elle est d’une agilité et d’une vigilance qui en rendent l’atteinte difficile. Ses excréments, très aromatiques, s’emploient, délayés dans de l’eau, contre certaines maladies sexuelles. Le pays loge en outre beaucoup de lézards, quelques caméléons et divers serpents, venimeux ou inoffensifs. Les scorpions surtout ne manquent pas, non plus que les vipères (Aouso), dont une principalement, une espèce cornière, est très redoutée.

Babouins du Tibesti.

Parmi les oiseaux (Kebri), je citerai quelques pintades, la tourterelle, le pigeon domestique, le ramier, le percnoptère (Zinki) et le corbeau du Désert. L’autruche, très répandue jadis dans tout le Tibesti, y est devenue rare. Le tisserin niche volontiers dans la frondaison relativement luxuriante des enneris, et quelques petits oiseaux chanteurs animent les solitudes muettes du pays. Quant aux insectes, le sol et le climat favorisent encore moins leur développement ; la mouche, l’abeille, le moucheron, le taon, la sauterelle, la tique du chameau, le pou, la fourmi, le termite même se rencontrent, mais jamais au point d’incommoder. Des puces, il n’en existe pas plus qu’au Fezzan, et les araignées sont fort rares.

III

J’ai déterminé le rayon de territoire qu’occupent les Tedâs. Les habitants du Borkou, petit pays situé plus au sud, se distinguent de ces derniers, et portent le nom d’Ama Borkou ou gens du Borkou ; il en est de même de ceux du Bahar el-Ghazâl et du Kânem, qui se nomment Dazâs. Toutefois, malgré la différence des désignations, la parenté de ces peuples se reconnaît à la communauté du langage, bien que celui-ci se partage en deux dialectes. C’est en somme une même famille, qui n’a point de dénomination collective, et comprend deux branches, les Tedâs, en arabe Toubous, et les Dazâs, en arabe Kor’ân.

La racine, le noyau du mot Toubou (Tubu), d’un emploi plus général au Tripoli et au Fezzan que celui de Tedâ, est le monosyllabe Tou (tu), par lequel les indigènes désignent leur pays ; la désinence Bou (Bu) vient de la langue du Borkou, et signifie[246] « gens » ; c’est le pluriel de Ma[49]. Quant au mot Tedâ, le singulier en est Tedêtou (tedêtu), textuellement Tedâ du Tou ; on dit aussi quelquefois Tedê-emi, ce qui prouve que le mot Tou, qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait originairement le même sens qu’Emi, qui signifie Montagne ou Rocher. L’une et l’autre expression expliquent du reste pourquoi les Arabes appellent les habitants du Tibesti Toubou-Reschâde, à savoir « Toubous du rocher », Reschâd voulant dire rocher.

J’ai fait connaître ci-dessus les causes multiples de l’isolement où ont vécu jusqu’ici les Tedâs ; il me reste à dépeindre le peuple en lui-même.

Tout au contraire de la population du Fezzan, qui présente un mélange presque inextricable, celle du Tibesti forme un tout absolument homogène. A part quelques rares émigrés du Borkou, tous les habitants en sont Tedâs purs et tous ont le même type caractéristique. C’est une race d’une taille généralement peu élevée, avec un corps bien proportionné et plein d’élégance, des extrémités délicates et fines. Son extrême maigreur, qui ne l’empêche point d’être étonnamment vigoureuse, provient du climat et du genre de vie auquel l’oblige la nature du pays. L’agilité des Toubous pour courir et sauter est, aujourd’hui comme jadis, toujours proverbiale ; nul peuple d’Afrique ne supporte mieux la fatigue, la faim et la soif[50]. Leur teint est en général plus clair que celui des habitants du Soudan. Cette question de couleur est, il est vrai, très complexe ; il y a là des transitions si finement graduées qu’il est fort difficile de les faire nettement saisir à un blanc. La coloration des diverses parties du corps varie d’ailleurs chez un même individu ; les mains par exemple présentent une autre nuance que le visage, et le corps ne ressemble pas au visage[51]. Les Arabes qui vivent au Soudan ou qui s’y rendent de la côte septentrionale ont imaginé une gamme chromatique de couleurs qui a fini, avec le temps, par être assez généralement adoptée dans ces pays. En voici la succession de tons :

1o Abjad (le blanc), couleur des Européens et de quelques habitants du littoral nord ;

[247]2o Ahmar (le rouge), nuance qui domine chez les Arabes et les Berbères ;

3o Asfar (le jaune), teinte correspondante au bronze clair, qu’on rencontre chez quelques tribus arabes et berbères ;

4o Asmar (le brun), couleur cuivre foncé, propre à beaucoup d’habitants du désert et à des Arabes soudaniens de sang mêlé ;

5o Achdar (le vert), bronze très foncé, nuance qui domine chez diverses tribus du Sahara, ainsi que chez beaucoup de nègres et quelques Arabes soudaniens dont la race n’est pas pure ;

6o Asrek (le gris), couleur des habitants de la Nigritie ;

7o Assouad (le noir), très fréquent comme nuance individuelle, chez les Nigritiens, mais rare comme couleur collective de tribu.

On remarquera que ces désignations arabes ont une valeur différente selon les pays. Par le vert par exemple on entend en arabe non seulement le vert, mais aussi le bleu, et à Tunis on se sert de la même expression, Achdar, pour qualifier la couleur des corbeaux qui ne sont pas absolument noirs. Le mot Asrek (gris) veut dire proprement « qui a les yeux bleus », et, par conséquent, correspond à « bleu » ; cependant, tandis qu’à Tunis cet adjectif s’applique au ciel quand il est sans nuages, on l’emploie, en beaucoup de régions, pour désigner toutes les nuances qui vont du gris au noir. Chez les habitants du Soudan qui, sans être arabes, font fréquemment usage de la langue, la confusion est encore accrue par les défectuosités qui proviennent de l’idiome local. La plupart des tribus et des peuples non arabes du désert oriental et du Soudan n’ont, par exemple, pour indiquer le bleu de la végétation et celui du ciel, qu’ils distinguent cependant très bien l’un de l’autre, qu’un seul et même terme, et, en face du jaune de coing ou du jaune de safran, ils ne savent le plus souvent s’ils doivent employer le mot Achdar, qui signifie vert, ou le mot Ahmar, qui signifie rouge.

En dépit de ces difficultés et de ces incertitudes, j’ai rarement vu quelqu’un hésiter sur la catégorie de couleur dans laquelle il s’agissait de ranger un individu, et moi-même j’ai fini par trouver très pratiques les distinctions dont je viens de donner la série. Après quelques tâtonnements, on ne tarde pas à reconnaître, par exemple, que les nuances intermédiaires entre l’Ahmar (rouge) et l’Asrek (gris) appartiennent à deux séries différentes de couleurs, dont l’une présente à l’appréciation une teinte plus rougeâtre et l’autre une teinte plus jaunâtre. L’Asfar et l’Asmar peuvent avoir, le cas échéant, la même intensité ; mais l’une se pousse au jaune,[248] tandis que l’autre incline vers le rouge. De même, l’Asmar et l’Achdar peuvent offrir la même coloration sombre ; mais l’Achdar n’en appartient pas moins à la série jaune. Semblablement, la couleur Asrek est à proprement dire la nuance terminale de la série rougeâtre.

Chez les Tedâs, le blanc et le rouge manquent totalement ; le noir est très rare ; le gris est la teinte de la minorité. Les deux couleurs les plus fréquentes sont le vert et le jaune, avec toutes leurs dégradations intermédiaires. J’ai pu constater plus tard que les Toubous du sud sont plus foncés que ceux du nord. Pour la coupe du visage, les gens du Tou sont, je l’ai dit, caractéristiques. On rencontre sans doute parmi eux des individus qui ont l’os maxillaire supérieur en saillie, les lèvres renflées, le nez épaté, comme aussi il se trouve, dans les tribus nègres de l’Afrique, des individus en grand nombre qui sont très loin de répondre à l’idée que nous avons du type ; mais ce n’est en aucune façon la règle. La race a généralement le nez droit, et parfois même aquilin. La bouche est moyenne, les lèvres bien conformées, et le galbe ovale. Bref, l’ensemble des traits serait fort avenant, si la physionomie avait quelque chose d’aimable et d’ouvert, et si l’expression méfiante et soupçonneuse du regard n’effaçait l’effet produit d’autre part.

Les femmes tedâs participent, je l’ai dit, à ces avantages corporels, et, toutes jeunes, ce sont de charmantes créatures, abstraction faite de cette maigreur, qu’elles ont de commun avec les hommes, et qui leur enlève toute rondeur plastique. Cette absence de graisse est cause que de bonne heure leur sein a l’air d’un plissement de peau vide, que son défaut de volume empêche seul de retomber bien bas. Du moins doivent-elles à cette maigreur, comme à la parfaite conformation de leur bassin, un aspect beaucoup plus agréable que celui de nombre de femmes des tribus soudaniennes, chez qui l’ampleur exagérée du postérieur et la difformité des membres pelviens produisent un effet que je trouve fort vilain, encore que cela soit pour elles un objet d’orgueil et de coquetterie. Somme toute, le beau sexe au Tibesti, en dépit de l’élégance de ses formes, a, je le répète, quelque chose de sec, d’anguleux et de masculin, qui ne répond aucunement à l’idée que nous nous faisons de la grâce féminine.

Les Tedâs ont les cheveux un peu moins courts et moins crépus que ceux de la plupart des nègres ; toujours ternes cependant et bien loin de la chevelure des peuples méditerranéens. Ils n’ont pas[249] non plus beaucoup de barbe, et laissent d’ailleurs croître à l’aise le peu que la nature leur en a départi.

J’ai dit que la salubrité du climat, l’isolement du pays et le genre de vie, bien réglé, rendaient chez eux les maladies rares. La sécheresse du sol les garantit de ces malarias si fréquentes dans les pays chauds. Pour la même raison, ils ne sont presque point exposés à la fièvre typhoïde, aux maladies de foie aiguës, aux dyssenteries. Les affections les plus ordinaires, celles qui répondent aux conditions météorologiques et naturelles, semblent être les rhumatismes chroniques des muscles et des articulations, les conjonctivites, les maladies de la peau et des organes respiratoires. Le régime alimentaire, eau excellente, dattes, lait, quelques céréales, ne fatigue guère les voies digestives. Très souvent on venait me consulter pour la bile (Merâr) ; très rarement j’avais à constater une gastrite.

Quant à la carie des dents molaires, dont j’ai déjà mentionné la fréquence au Fezzan, et qui tient à la grande quantité de dattes que l’on mange, elle est aussi très répandue au Tibesti ; l’abus du tabac à chiquer, même chez les femmes, ôte également à leurs incisives cette blancheur éclatante que Denham et Clapperton admiraient tant chez les belles de Kawâr. Un détail qui a son importance, c’est l’absence de la syphilis, qui règne si souverainement au Fezzan[52] ; non seulement je n’en ai pas, pour ma part, constaté un seul cas ; mais encore, à la description que je faisais du mal, personne ne savait ce que je voulais dire, et Bou Zeïd, comme mon vieux Mohammed, à qui cette affection et ses symptômes étaient familiers, m’ont assuré qu’il était de notoriété chez les Fezzanais que les Tedâs en étaient absolument francs. De même, je n’ai aperçu dans le pays nulle trace de scrofule et de rachitisme. Le choléra, qui, dans ces derniers temps, a pénétré de Tripoli au Fezzan à travers l’immense espace du désert, n’a jamais non plus franchi les montagnes derrière lesquelles le Tibesti se retranche. Il n’est pas jusqu’aux épidémies de variole, qui sévissent si souvent au Soudan, d’où des caravanes d’esclaves les importent vers le nord, qui ne semblent avoir que très rarement atteint le Tou, sans d’ailleurs y faire jamais grands ravages.

La thérapeutique y est d’une simplicité à l’avenant. Sur tout mal interne ou externe, l’usage est d’appliquer le fer rouge, souvent avec la plus barbare énergie ; on emploie le même procédé[250] pour les éruptions cutanées. Le beurre liquéfié constitue aussi une sorte de médication universelle, autant du moins que le permet la rareté, et, partant, le haut prix de cet ingrédient. Le carbonate de soude, la coloquinte, le séné sont aussi au nombre des remèdes locaux. La chirurgie est, relativement, assez développée ; on sait opérer la suture entortillée de la peau et des muscles à l’aide des longs aiguillons pointus de l’acacia sajal. S’agit-il de lésions crâniennes, on explore, autant que la blessure le permet, les membranes du cerveau, et, si ces dernières ne sont pas atteintes, on fait les résections d’os voulues ; sinon, le malade est jugé perdu, et l’on s’abstient de toute opération violente. On s’entend du reste à poser des éclisses sur les fractures, et très souvent, dans le jeune âge, — c’est là une coutume que j’ai retrouvée chez toutes les peuplades nègres mahométanes que j’ai visitées, — on effectue l’ablation de la luette. N’oublions pas d’ajouter à ces moyens prophylactiques, dans les diverses maladies internes, l’emploi de versets saints, soit qu’on les porte dans des sachets de cuir en guise d’amulettes, soit qu’on se les libelle sur la peau, soit qu’on les avale délayes dans de l’eau.

Au point de vue intellectuel, les Tedâs sont un peuple fort bien doué. Dans l’horizon si restreint où la nature les a enfermés, ils ont trouvé moyen de développer remarquablement leurs facultés naturelles. C’est la nécessité qui a été ici leur éducatrice, et qui, tout en aiguisant leurs sens et en trempant leur caractère, a formé leur jugement et étendu leur imagination. Ils possèdent un instinct topographique étonnant, auquel est loin d’atteindre même l’Arabe du désert. Toujours par les chemins, en quête de moyens d’existence, leur première préoccupation est de savoir comment ils viendront à bout des immenses difficultés qui les environnent de toutes parts, et, une fois vainqueurs sur ce point, ils ne songent plus qu’à marcher au but. En fait de trafic et de vol, ils sont sans rivaux dans le monde africain. Sans doute l’exiguité de leur pays ne leur permet pas de devenir de gros négociants à la manière de ceux de Tripoli et de Mourzouk ; mais ceux d’entre eux qui vont s’établir au Bornou n’en supplantent pas moins bientôt, pour l’étendue des affaires et pour le profit, indigènes et Arabes. J’ai déjà dit quelle finesse d’argumentation, quels prodiges de subtilité ils savent mettre en jeu pour leurs intérêts personnels, comme aussi quelle acuité de jugement ils déploient dans leurs discussions d’ordre public, et j’ai montré que, sur ce chapitre, les femmes mêmes ne le cèdent guère aux hommes.

[251]Le revers de la médaille, c’est la pauvreté de leurs sentiments moraux. La nécessité, qui les rend inventifs, leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. Il va de soi que des gens qui sont toujours aux prises avec le besoin, ne cessent d’être travaillés du désir d’attraper d’un coup plus qu’il ne leur faut. Cette âpreté égoïste au gain est le fait de tous les peuples non civilisés dont la nature a traité le pays en marâtre ; il y a toutefois à cet égard des degrés. Les Tedâs, eux, ne connaissent absolument que le profit ; c’est l’unique objectif de toutes leurs pensées et de tous leurs actes. Inutile de faire appel à leur cœur ; ils restent sourds et ne vous comprennent pas. Cette chasse incessante de tous et de chacun en vue d’un gain, si mince qu’il puisse être, les rend cyniques, soupçonneux et perfides. C’est à qui fera le plus de tort au prochain. Se dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. Aussi, loin de vivre en communauté, le Tedêtou cache-t-il sa hutte solitaire parmi les rochers ; sur le sentier désert, il épie avec inquiétude les traces d’un membre de sa tribu, et, s’il a quelque plan à exécuter, il profitera de préférence des ombres mystérieuses de la nuit.

Chacun vit ainsi pour soi seul, sans nul souci du bien collectif. Un péril commun venant de l’extérieur, quelque complicité de brigandage, peuvent rapprocher momentanément tous ces hommes ; mais, autrement, nul lien de travail ni de vie publique. Celle-ci, à vrai dire, n’existe pas. Les Toubous ont bien quelques fêtes, quelques assemblées de jeunes gens, où l’on joue du tambourin et du fifre ; mais vous y chercheriez en vain cette gaieté rayonnante des visages qu’on remarque en pareille circonstance, et chez leurs cousins de Kawâr, et encore plus chez les gens du Bornou. Ces réunions populaires sont plutôt des espèces d’arènes d’argumentation sophistique, des plaids de chicane où l’on joue au plus fin, et qui finissent souvent par des luttes sanglantes.

Les Toubous ont bien une certaine tendance à l’ostentation, un instinct de parade extérieure, dont mon guide Kolokomi m’a fourni, on s’en souvient, des exemples ; mais, chez eux, cette sorte de vanité ne prend jamais le pas sur le sens pratique. Mes livres, mes instruments, mes montres même et mes armes à feu, n’excitaient nullement leur cupidité ; leurs désirs allaient constamment à des choses d’une utilisation immédiate. Quand le « Monsieur de la Source » me vola un fusil à deux coups[53], c’était avec l’idée préméditée[252] d’obtenir en échange de cet objet la mise en liberté de son frère qui était prisonnier des Oulâd-Sliman. Il n’est pas jusqu’à ces burnous rouges, dont la possession les rend si fiers, qu’ils ne troquent volontiers contre des chameaux ou des moutons, et quant aux miroirs et aux parfums, ils n’ont pas obtenu auprès d’eux toute la vogue que j’aurais cru, étant donnée leur humeur vaniteuse.

Si je montre sous des dehors si défavorables le caractère des Tedâs, il convient de ne pas oublier que je n’ai guère eu occasion de les connaître que par leurs vilains côtés, et qu’en dépit de tous mes efforts pour rester un observateur impartial, j’ai dû tomber involontairement dans plus d’une appréciation pessimiste. Il est bon aussi de se rappeler qu’au point de vue étroit de leur patriotisme j’étais pour eux un ennemi public, et que de tout temps ce malheureux peuple n’a pu faire un pas hors de ses montagnes, pour chercher quelque adoucissement à sa vie misérable, sans se voir pourchasser par ses voisins plus civilisés et plus puissants. N’entretenant que très peu de relations pacifiques d’affaires avec le monde extérieur, il a toujours été traité en ennemi par les tribus environnantes. Les princes et gouverneurs du Fezzan ont souvent jadis exercé des razzias dans les vallées ouest des monts du Tou ; les Arabes de la Grande Syrte, dans leurs fréquentes courses de pillage au Borkou, ont rançonné le pauvre pays au passage, et les belliqueux Touaregs traquent les Tedâs, depuis des siècles, partout où ils peuvent. Ceux que la nécessité et la faim conduisaient au Fezzan s’y trouvaient à la merci des autorités qui les pressuraient, et des Arabes qui n’ont pour eux que mépris. Aujourd’hui encore que le mélange insensible des races leur a créé une sorte de situation légale parmi les habitants du district de Gatroun, ils ont une peur effroyable de se montrer à Mourzouk. Tracassés ainsi de toutes parts, ils ont naturellement pris en haine leurs voisins, ils se sont habitués à saisir toutes les occasions de vengeance, et, partant, sont devenus perfides, larrons et traîtres.

La meilleure preuve que, mieux traités, les Tedâs seraient susceptibles de modifier sensiblement leur humeur, c’est que ceux d’entre eux qui habitent la partie sud du Fezzan, non seulement s’accommodent fort bien de l’état de choses régulier qui y existe et y contractent des habitudes d’honnêteté et de loyauté relatives, mais qu’après un long séjour ils ne se décident que très difficilement à retourner dans leur pays et ne pensent plus qu’avec[253] crainte à la violence et au défaut de foi de leurs compatriotes.

Dans le Tou, où la conception d’un ordre public et légal ne peut s’établir, chacun ne comptant que sur sa force et son astuce personnelles, il s’est développé naturellement un sens aristocratique très intense, qui constitue une sorte de lien politique plus ou moins lâche et atténue dans une certaine mesure la puissance des chefs de tribu.

La nation se partage en deux classes, les nobles (Maïnas) et le peuple. A la tête de la communauté se trouve le prince ou Dardaï (pluriel Dardeâ), choisi tour à tour dans une des familles de la tribu des Tomâgheras. On a vu le peu de puissance effective qui s’attache à cette dignité, laquelle ne vaut guère que par ce que vaut personnellement l’homme qui en est revêtu. Le Dardaï préside l’assemblée des nobles, qui discute et tranche les questions d’intérêt public. Il assiste toujours au conseil et a le droit de nommer le chef des expéditions militaires ou razzias. Sa voix, en toute occurrence, pèse d’un grand poids, mais n’est jamais à elle seule décisive ; il peut même arriver, le cas échéant, que l’on agisse contre son avis. En revanche, il ne peut jamais se passer de l’assentiment des nobles ; l’administration même de la justice n’est pas un attribut sans réserve de sa dignité. A part sa haute position, ce chef ne jouit pas de bien grands avantages matériels. A son avènement, il reçoit, à titre de don national, une tente, un tapis et un tarbousch tunisien avec le turban (Kodmoula), insigne princier par excellence. De liste civile, point ; de caisse d’État, pas davantage. Les Tibestiens jouissent du bonheur de ne payer aucun impôt. Si le Dardaï ne sait point faire sa pelote par lui-même, il reste, malgré son haut emploi, dans une pauvreté lamentable ; c’était, on l’a vu, le cas de Tafertemi, dont j’ai raconté l’état de sujétion, si dommageable, hélas ! pour moi-même.

En fait d’émoluments spéciaux, le Dardaï, conformément à une vieille coutume, ne touche qu’un tantième des taxes levées sur les caravanes de passage, et une part du butin fait à la guerre. Malheureusement, l’unique transit de caravanes dont puisse profiter le pays, celui qui existe entre le Fezzan et l’Ouadaï, a subi une longue interruption, laquelle n’a pris fin qu’en 1873, époque où les marchands de Tripoli ont restauré le trafic antérieur. Quant aux marchands isolés, exception faite de quelques Gatrounois, ils ne se hasardent point par le territoire aride et nu des perfides Tedâs ; et, pour ce qui est du butin de guerre, les prises importantes sont des plus rares.

[254]Il y avait jadis à la tête des gens du Tou presque autant de chefs « turbannés » que le pays comptait de tribus un peu nombreuses et anciennes ; puis, les deux tribus des Tomâgheras et des Goundas ayant acquis la prépondérance, il n’y eut plus qu’un duumvirat de deux capitaines égaux en droits, et issus de leur sein. Il en fut ainsi jusque vers le milieu de notre siècle. Concurremment avec le prédécesseur de Tafertemi, qui se nommait Taherké, et qui appartenait à la première de ces deux tribus, Ali Ben Sidi, le chef des Goundas, était en fonctions. Par la suite, ces derniers ayant sensiblement diminué par l’émigration, les Tomâgheras seuls ont conservé le droit à la Kodmoula, et le chef existant des Goundas n’a plus d’autre privilège qu’une part égale à celle du Dardaï dans les bénéfices du butin de guerre et du transit. Les portions du pays où le chef des Tomâgheras a autorité sont les vallées septentrionales, les enneris Abo, Kiaouno, Tâo, Zouâr, Marmar et Yoô, sur le versant ouest, et les enneris Bardaï et Aozo, à l’est des monts. Quant aux districts méridionaux, à savoir les vals Ogouï, Mâro, Arr, Aouï, Foû, Domar, Jibi, Gouro et Ouri, et les localités de l’emi Koussi, ils demeurent soumis à l’influence du chef des Arinas, qui, au temps de mon séjour, s’appelait Kodda[54].

Le menu peuple ne possède aucuns droits, mais il n’a non plus aucunes obligations. Bien que franc de tout impôt, il n’en mène pas moins, par suite de la pauvreté du pays, une vie peu enviable. Sauf dans le val Bardaï et dans quelques autres enneris, où fleurit un peu de travail et de culture, il se trouve presque entièrement à la merci des nobles, qui sont aussi nombreux que pauvres et avides. Aussi l’excédant de population s’en va-t-il volontiers gagner son pain au loin, dans le Kânem, le Bornou et l’Ennedi. De là le mépris que les Mainas de l’ouest ont, je l’ai dit, pour les populations ouvrières de l’est. Un élément populaire à part, une vraie classe de parias, ce sont les forgerons, en arabe Haddâd, en Teda Azâ (singulier Azê), parmi lesquels il n’est pas rare de trouver des femmes. Appeler quelqu’un forgeron est, au Tibesti, une injure qui ne se peut laver que dans le sang. Personne ne donne sa fille en mariage à un homme de ce métier ; nul ne laisse apprendre cette profession à son enfant. C’est une industrie qui s’exerce de père en fils, dans des familles où l’on ne se marie qu’entre soi, de sorte que la caste se conserve pure et sans mélange. Cet état d’infériorité des forgerons remonte bien[255] au delà de l’Islam, malgré les légendes nègres qui prétendent que l’infamie indélébile dont est resté marqué le métier vient de ce qu’un forgeron s’est rendu coupable d’un outrage à la foi et d’une trahison envers le Prophète. La même distinction sociale se retrouve en effet même chez les peuples païens de l’Afrique, qui ont de tout temps vécu en dehors de l’Islam, et s’explique peut-être par les facultés magiques que l’on attribuait à cette sorte de gens.

Au point de vue religieux, les Tedâs sont très fanatiques. Les Arabes, il est vrai, les traitent de « chiens », mais ce n’est là qu’une façon de pallier l’iniquité avec laquelle ils les traquent sans cesse. Religieusement parlant, les hommes du Tou en savent à peu près autant qu’eux ; ils observent également le Rhamadân, ils pratiquent la circoncision, et s’ils manquent volontiers à la prescription, en s’enivrant avec du lakbi, combien de croyants pieux et instruits des régions civilisées de l’Islam ne montrent pas plus de scrupules sur ce point ? La confrérie déjà nommée des Snoussis prend d’ailleurs soin que le zèle religieux des Tedâs ne se refroidisse point. J’ai dit que cette secte avait établi un Institut dans la petite oasis de Wau[55], d’où elle gouverne spirituellement le Tibesti, suppléant ainsi à l’action des fakirs, qui n’existent pas jusqu’à présent dans le pays.

Bien que la polygamie leur soit permise de par le prophète, les Toubous n’en usent que très modérément. Ils n’ont jamais deux femmes à la fois au même endroit, et les répudiations sont plus rares chez eux que chez les autres peuples mahométans. Tout au plus, en dehors de leur épouse légitime, ont-ils une compagne de réserve au Fezzan ou à Kawâr, quand des relations un peu fréquentes les appellent dans un de ces pays, ou bien, lorsqu’ils sont de l’ouest, une ménagère de supplément au Bardaï, pour la saison des dattes. En somme, tout, au Tibesti, favorise plutôt la monogamie, seul régime qui, du reste, puisse rendre possible la condition domestique des femmes telle que je l’ai dépeinte[56].

Les mariages sont précédés de fiançailles très étroites, qu’il est bien rare que l’on rompe, si long que soit le temps qui s’écoule entre la promesse et l’hymen. C’est au point que, lorsque l’un des fiancés vient à mourir, c’est ordinairement son frère ou son plus proche parent, s’il n’est pas marié, qui convole à sa[256] place. L’intérêt matériel n’en est pas moins le mobile principal qui préside aux unions, et l’on diffère très souvent la noce jusqu’à ce que le conjoint ait gagné de quoi vivre. Ajoutons que, selon les circonstances et la position sociale de la famille, le père de la promise se fait donner par son futur gendre un certain nombre de chameaux, d’ânes, de moutons ou de chèvres, dont, au jour du mariage, il rend une partie à titre de dot.

La célébration du mariage se fait d’ailleurs à la mode arabe ; on promène l’épouse sur un chameau dûment paré, avec une escorte de femmes et de jeunes filles qui chantent les chants d’usage ; puis le mari emmène sa moitié chez lui, l’y garde sept jours, après quoi il la rend à ses parents, et s’en va pour sa part conduire ses chameaux au vert, ou bien entreprend, au Borkou, à Kawâr, au Fezzan, un voyage d’affaires, d’où il ne revient quelquefois qu’au bout de plusieurs années. Pendant ce temps, la jeune ménagère demeure sous le toit paternel ; mais plus tard, si le mari fait une nouvelle absence prolongée, elle reste à la tête du logis commun. Il va de soi qu’étant donnés et les conditions du climat, et le genre d’existence, et aussi ces longs et fréquents voyages des Toubous, les unions ne sont pas d’ordinaire très fécondes.

D’après une coutume locale, qui a force de loi, l’homme qui s’est rendu coupable d’un meurtre ne peut dans aucun cas se racheter en payant l’amende (Dia) ; il est obligé de s’expatrier, et n’a le droit de revenir que si enfin, comme il arrive souvent à la suite de longues années d’exil, la famille de la victime consent, moyennant une forte rançon, à lui rouvrir l’entrée du pays. J’ai dit qu’avec l’humeur coléreuse et fière des Tedâs, les violences de langage et d’action aboutissaient d’ordinaire à des luttes sanglantes. Quant aux vols, aux diffamations, et aux autres délits de moindre importance, ils sont punis d’amendes plus ou moins fortes, selon la gravité de l’infraction et les ressources du délinquant. Pour l’adultère et la séduction, crimes assez rares du reste, le coupable est livré à la vengeance de l’époux ou du père offensé.

On a vu que tout Maina, ayant l’âge et la considération suffisantes, pouvait trancher les questions litigieuses, sans que l’intervention du Dardaï fût en aucune façon nécessaire. Dans les cas particulièrement épineux, comme il s’en présente souvent chez un peuple à ce point chicaneur, on fait appel à plusieurs arbitres, ou l’on porte l’affaire par devant l’assemblée des nobles,[257] qui, après d’interminables discussions et débats, réussissent d’ordinaire à l’arranger. Toute leur sagesse vient-elle à échouer, on s’adresse au missionnaire snousi de l’oasis de Wau, lequel fait fonction de cadi, et statue en dernier ressort.

Chez les Tedâs, comme chez tous les peuples où règne le régime patriarcal, on trouve la vénération de l’âge ; les enfants respectent le père, et le jeune frère son aîné. Quant à la femme, sans être astreinte dans la famille à une réserve aussi pudique que chez les Touaregs, elle n’en montre pas moins, quelle que soit sa liberté d’allures à l’extérieur, une grande retenue vis-à-vis de son mari. Elle ne prend jamais son repas en sa présence, et ne mange non plus jamais avec lui ; elle ne lui parle qu’en détournant le visage et il lui répugne de le nommer devant d’autres personnes. Aussi le nom de l’homme marié finit-il peu à peu par se perdre, et est remplacé par une périphrase. Les parents même de la femme semblent avoir conscience de la situation extrêmement délicate qui leur est faite en face de l’époux. Pour les beau-père et belle-mère, de même que pour les frères et sœurs, celui-ci devient un individu qu’il faut s’abstenir soigneusement de désigner sous son propre nom, à moins de nécessité absolue. Se trouve-t-il dans une réunion d’hommes, et son beau-père vient-il à paraître, il se lève aussitôt et s’éloigne ; est-ce son beau-frère qui survient, et celui-ci l’aperçoit-il, le mari ne bouge point ; mais l’autre passe son chemin. En revanche, il ne s’assied pas dans une société où se trouve son beau-frère ; mais, relevant son litham, il passe outre. S’il a des enfants, et qu’on ait besoin de le désigner, on use de cette circonlocution : « le père de tel ou tel fils, » ou « le père de telle ou telle fille. »

Venons maintenant au costume et à l’armement, que, durant mon séjour forcé à Bardaï, j’ai eu occasion d’étudier sur une multitude de curieux venus de toutes les vallées.

La lance (Edi bouï, la grande lance), longue de sept à neuf pieds, avec un fer qui varie d’un pied et demi à deux pieds, est un instrument presque toujours importé de l’étranger, du Borkou, de l’Ouadaï, du Bornou ou du Baguirmi. Le javelot (Edi teneï, la petite lance), d’une longueur de six pieds environ, avec une partie métallique d’un pied et demi, a généralement sa tige de fer pourvue de dents et de crochets qui en font un engin des plus offensifs. Une autre arme de jet, qu’on appelle Midschri, a trois empans de longueur, avec des appendices tranchants qui varient[258] de forme et d’inclinaison. Pour la facilité du maniement, la partie supérieure en est enveloppée de courroies ou de ficelles. Le poignard (Loï), à peu près de la dimension de notre couteau de chasse, s’assujettit au poignet gauche au moyen d’un rond de cuir large de trois doigts. Dans son étui se trouve d’ordinaire une petite gaîne de supplément pour un petit couteau dont le manche est en forme de pincette. Ce dernier instrument sert principalement à extraire les épines qu’on a dans le pied. Le glaive (Akâsou), large et à deux tranchants, avec une poignée en croix, vient d’Europe et surtout d’Allemagne (Solingen). Tous les Tedâs n’en portent pas. Le bouclier enfin, de forme à peu près elliptique, avec une partie supérieure plus large, va depuis le sol jusqu’à la hauteur des yeux. Fait d’une simple peau d’antilope, il n’est que d’une assez médiocre défense, même contre les javelots en usage.

Lances et épieux des Tedâs.

Les Tedâs s’entendent à lancer leurs traits avec beaucoup de force et de sûreté, à une distance de quinze mètres environ. Levant la main un peu au-dessus de la hauteur de l’épaule, ils impriment à l’arme un vigoureux mouvement de rotation qui emprunte une force énorme à la densité élastique du bois d’acacia sajal dont est fait d’ordinaire le manche du javelot. Celui-ci est projeté horizontalement, et, brandi d’une main exercée, il doit faire de terribles blessures. Tout jeune du reste, le Toubou est exercé à l’usage des armes. On donne aux petits garçons des lances de moyenne grandeur et des javelots de bois aiguisés en pointe, qu’ils ne quittent jamais ; puis, à mesure qu’ils grandissent, on leur confie des engins plus sérieux, jusqu’au jour[259] où ils entrent enfin en possession d’un appareil complet de combat.

Armes de jet des Tedâs.

Les femmes elles-mêmes portent souvent à la hanche sous leurs vêtements un poignard de la longueur de la main, et ces viragos décidées ne se gênent nullement pour résoudre à l’occasion leurs querelles, non pas seulement avec le poing ou le bâton, mais encore avec des armes effilées. J’ai vu à Bardaï deux femelles en colère passer ainsi des gros mots à l’action, et si le poignard ne fut pas l’ultima ratio des combattantes, cela tint à ce qu’on les sépara juste à temps.

J’ai décrit à propos des Toubous qui habitent le Fezzan le genre de costume que porte la peuplade, et les atours dont se parent les femmes : il me reste à dire, pour finir, quelques mots de l’industrie nationale. Celle-ci se borne, en dehors de la construction de ces huttes si propres que j’ai mentionnées, à la confection des ustensiles les plus nécessaires de ménage et de voyage. De la peau de leurs chèvres, qu’ils tannent au moyen des fruits du karad, les Tedâs font des outres et des pièces d’habillement ; ils savent aussi, avec des os et des noyaux de dattes, préparer un goudron qu’ils emploient pour rendre les outres plus résistantes et pour traiter les maladies de peau des chameaux. A l’aide du branchage des palmiers, les femmes tressent des nattes, avec les fibres de leur feuillage elles fabriquent des cordes. La selle chamelière locale diffère de l’hâwia en usage dans la Tripolitaine[57], en ce qu’elle est faite de deux fourches en bois d’acacia qui s’adaptent en manière d’agrafes en avant et en arrière de la gibbosité de l’animal et qui sont assujetties l’une à l’autre par des bâtons croisés latéralement. L’appareil entier,[260] consolidé au moyen de lanières de cuir, repose sur un double bourrelet de paille ou d’écorce de palmier.

Selle chamelière des Tedâs.

Les voyages de négoce des Tedâs les conduisent, je le répète, principalement au Fezzan, à Kâwar et au Borkou. Le marché fezzanais leur est surtout indispensable : c’est là qu’ils se procurent presque toutes leurs étoffes, tant du nord que du sud. En revanche, ils y exportent fort peu. Je n’ai vu nulle part au Fezzan le soufre du Tibesti, qui figurait jadis, à ce qu’il paraît, sur les marchés de Mourzouk et du Caire ; le sené même, qui est en si grande abondance dans le Tou, ne trouve aucun écoulement à Mourzouk.


[261]VOYAGE AU BORNOU


CHAPITRE PREMIER

Circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. — L’hiver de 1870-71 à Mourzouk. — Apprêts de départ pour le Bornou. — Importance et caractère officiel de notre caravane. — Bateleurs marocains. — Les premières étapes. — Arrivée à Kawar. — Réapparition du noble Amari. — Détails sur l’oasis de Kawar ou enneri Tougê.

Revenu le 8 octobre 1869 de mon excursion au Tibesti, je m’occupai, je l’ai dit, de refaire ma santé et de m’enquérir de toutes les circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. Voici les détails de ce dernier évènement, tels que je finis par les recueillir en procédant à l’interrogatoire de ses gens. La domesticité de l’intrépide Hollandaise se composait, d’abord, de deux serviteurs européens, qui avaient partagé son malheureux sort, puis de trois jeunes nègres favoris, Abdallah, Denki et Freâh, dont le premier, au moment du meurtre, se trouvait en commission à Tripoli pour y acheter des chameaux, et enfin de cinq femmes : l’Égyptienne Habiba, les deux Algériennes Bêja et Rôza, une vieille négresse qui depuis des années remplissait l’office de camériste, et une jeune fille de la tribu des Niam-Niam, que les assassins avaient emmenée à Ghât. La voyageuse avait en outre engagé à Tunis un certain Mohammed-el-Kebir, à qui elle avait adjoint à Mourzouk le fils de l’ancien secrétaire du Conseil, Abd er-Rhâman, et un spahi en permission, du nom de Ramadân. A cette escorte, il faut ajouter un certain nombre d’affranchis ou d’esclaves libérés par Mlle Tinne, qui avaient tenu à suivre celle-ci dans son excursion, pour ne pas perdre cette occasion de vivre sans bourse délier.

Après être sortie en même temps que moi de Mourzouk, la dame s’était immédiatement rendue au val Gharbi, où elle avait trouvé, l’attendant, le chef touareg Ichnouchen[58]. Là, ce dernier,[262] obligé, disait-il, de retourner à Ghât plus tôt qu’il ne l’avait pensé, avait tout à coup quitté sa protégée, en la confiant à un marabout domicilié dans l’oued, Hâdch Ahmed Bou Slâh, qui devait d’abord la reconduire à Mourzouk, où elle avait à achever ses préparatifs de voyage, puis l’escorter jusqu’à Ghât, et aux mains duquel, assurait-il, elle serait aussi en sûreté que sous sa propre garde. Tandis que l’exploratrice, revenue dans la capitale du Fezzan en compagnie du guide susnommé, s’occupait d’y prendre ses dernières dispositions, elle reçut la visite de huit Touaregs de la suite d’Ichnouchen, parmi lesquels un neveu du vieux chef et un oncle d’Abd er-Rhâman, qui déclarèrent se mettre à ses ordres pour faire route avec elle. Mademoiselle Tinne accepta volontiers ce supplément d’escorte, qui se trouva encore fâcheusement renforcé par les vingt-sept conducteurs arabes des vingt-sept chameaux de louage qu’elle s’était procurés en sus des siens.

Les huit Touaregs sortirent effectivement de Mourzouk en même temps que l’Européenne, et ne cessèrent de cheminer, sinon tout à fait avec elle, du moins en vue de sa caravane. On atteignit ainsi le val Aberdchouch, situé à une distance de deux journées de marche, et, passé lequel, on commence à entrer sur les territoires inhabités. Le matin du 1er août, on allait plier les tentes pour se remettre en route, et déjà une partie des chameaux se trouvaient chargés ; les Touaregs, appuyés sur leurs lances un peu à l’écart, et le visage soigneusement voilé selon leur coutume, attendaient le signal du départ commun, quand deux des Arabes, sans doute d’après un dessein concerté, entamèrent une dispute au sujet de l’arrimage des paquets. Les deux domestiques hollandais, tout prêts à partir, leurs bêtes bouclées, leurs armes à feu accrochées aux selles, allaient çà et là, donnant aux choses un dernier coup-d’œil. L’un d’eux, Kees Oostmans, qui se trouvait près des deux Arabes en train de se chamailler, essaya de s’interposer entre eux.

C’était probablement l’occasion que les conjurés attendaient pour avoir prétexte d’exécuter leur infâme projet. Les deux chameliers se retournèrent vers le Hollandais et lui enjoignirent de s’occuper de ses affaires. Il s’ensuivit un échange d’injures, qui allèrent s’envenimant de plus en plus, et l’on menaçait d’en venir aux mains, quand tout à coup, un des Touaregs, le propre neveu d’Ichnouchen, se précipita, la lance levée, entre les disputeurs, et transperça le jeune Hollandais en lui disant : « Qu’as-tu à te mêler d’une querelle entre Musulmans ? » Le malheureux[263] tomba mort par terre, et ce fut le signal d’une scène de confusion, sur laquelle les traîtres avaient bien compté. A la vue de son camarade égorgé, l’autre Hollandais, Ary Jacobse, sauta sur son chameau pour empoigner son fusil ; mais, avant qu’il eût pu le saisir, l’assassin le renversa d’un coup d’épée sur l’occiput et acheva de le tuer avec sa lance.

Tout cela n’avait été que l’affaire d’un instant. En un clin d’œil, l’effarement devint général. Les femmes se précipitèrent hors de leurs tentes, en hurlant et en se tordant les mains ; les esclaves affranchis crurent que leur dernière heure était venue ; coupables et innocents, tout le monde criait, tempêtait et se bousculait. Le bruit de ce tumulte sauvage fit naturellement sortir mademoiselle Tinne de sa tente ; mais ses paroles de commandement se perdirent sans trouver d’écho, et bientôt la pauvre dame, qui était la victime désignée d’avance, se vit prise au milieu de la bagarre, entourée d’Arabes traîtres, de féroces Touaregs, et de serviteurs lâches ou complices.

Ce fut un Arabe qui, le premier, leva la main sur la malheureuse femme sans défense : un certain ’Otman, de la tribu des Bou Sêf, qui, à l’heure où j’écris, erre encore impuni, menant une vie vagabonde d’outlaw sur le territoire tripolitain. Il lui asséna sur la nuque un premier coup de tranchant, qui ne réussit pas à la faire tomber ; ce ne fut qu’après un second coup sur l’avant-bras, porté, paraît-il, par un esclave du neveu d’Ichnouchen, que mademoiselle Tinne, rendant des flots de sang, s’affaissa sur le sol, où elle ne tarda pas, heureusement pour elle, à perdre connaissance. Ce ne fut toutefois que plusieurs heures après qu’elle expira.

Avec la conscience de leur infamie, — car même dans ce monde anarchique du désert, où la vie d’un homme pèse si peu, le meurtre d’une femme est réputé ignominieux, — les assassins cherchèrent aussitôt à s’excuser à leurs propres yeux et aux yeux d’autrui, en mettant leur acte de félonie sur le compte de leur fanatisme religieux et de leur haine contre les Chrétiens ; pour les personnes dont se composait l’escorte de la victime, le crime parut ainsi quelque peu atténué. Les conjurés firent rentrer dans les tentes le personnel nègre et les femmes de la caravane, avec toutes sortes de protestations rassurantes qu’on ne toucherait pas à un cheveu de leurs têtes, et qu’on n’en voulait absolument qu’aux Chrétiens ; après quoi, ils s’occupèrent de satisfaire leur rapacité, laquelle avait été sans doute l’unique motif de leur action.

[264]Si mince que soit le bagage de voyage d’un Européen voyageant au désert, il lui crée toujours un certain danger, par les convoitises qu’il excite chez les misérables habitants de ces régions ; combien, à plus forte raison, était-ce le cas pour mademoiselle Tinne, qui était partout précédée d’un renom de richesse légendaire. Avant même qu’elle n’eût atteint le Fezzan, on s’entretenait dans les cercles de la cour de Kouka, au Bornou, de cette voyageuse solitaire et phénoménale, des trésors qu’elle portait avec elle, et la renommée de la « fille de roi », Bent el-Rê, comme l’avaient baptisée les gens de la côte, s’était aussitôt répandue parmi toutes les tribus du désert. Aussi les Touaregs avaient-ils pu d’autant moins résister à l’appât des innombrables caisses et paquets de la Hollandaise qu’ils étaient plus sûrs de l’impunité aux districts africains qu’ils habitent ; et quant aux Arabes, ils entrèrent d’autant plus volontiers dans le complot que, les Touaregs en étant les instigateurs, il leur était plus tard toujours facile d’en rejeter la responsabilité sur ceux-ci. Il est probable aussi que le Tunisien Mohammed el-Kebir et le Fezzanais Abd er-Rahmân étaient de l’affaire.

Ce fut le premier qui, après le meurtre, ouvrit les caisses et les coffres, pour remettre aux pillards l’argent qui s’y trouvait. Les autres objets qu’ils contenaient furent débités sur place en détail au plus offrant. La victime même n’échappa pas aux brutalités de ses bourreaux : toute saignante, et gémissant encore faiblement, elle fut dépouillée de ses vêtements, à l’instigation du même Abd er-Rahmân. Cette vente à l’enchère fut bientôt faite, et le reste, jugé inutile ou sans prix, fut abandonné au milieu du chemin. Les serviteurs de mademoiselle Tinne, auxquels les meurtriers daignèrent laisser un chameau et quelques outres pour s’en retourner au Fezzan, se hâtèrent de regagner Mourzouk, plus enchantés de se tirer de là sans aucun mal, qu’affligés de la perte de leur maîtresse, aux bienfaits de laquelle ils n’avaient d’ailleurs jamais répondu que par l’ingratitude.

Le coup fait, la bande, elle aussi, se dispersa, et le silence du désert recommença de planer sur le lieu du crime, où les vautours guettaient provende assurée.

J’ai dit quel avait été le premier sentiment du gouverneur en apprenant l’horrible nouvelle. On mit bien d’abord en prison le Tunisien, le Fezzanais et le spahi ; mais on relâcha bientôt le premier ; quant au second, son père fournit caution pour lui, et lorsque j’arrivai à Mourzouk, le cavalier permissionnaire, qui était[265] le moins coupable des trois, demeurait seul sous les verroux. Des chameliers arabes, on n’avait pris que ceux qui étaient innocents du forfait ; les autres, y compris Bou Otman, le principal criminel, vivaient bien tranquilles dans l’oued Schijâti. Pour l’excuse des autorités fezzanaises, je me borne à renvoyer le lecteur à ce que j’ai dit précédemment[59] de l’impuissance du gouvernement mourzoukois à l’égard des tribus nomades d’alentour. Tout ce qu’il fit, ce fut d’annoncer l’événement à Tripoli, de mettre le séquestre sur les effets de la victime, et de demander à Ichnouchen qu’il rendît la jeune captive Niam-Niam et qu’il renvoyât à Mourzouk les objets volés et les meurtriers. Le gouverneur de Tripoli, de son côté, Ali Rizâ Pacha, qui entretenait des relations d’amitié avec Ichnouchen, s’efforça de rejeter toute la faute sur les Arabes, sans toutefois prendre aucune mesure pour s’emparer d’eux. Il donna ordre qu’on dirigeât sur le chef-lieu de la Régence toutes les personnes de la suite de mademoiselle Tinne, pour qu’on fît le procès. Néanmoins, au bout de deux mois écoulés, personne encore n’était parti, ni ne se souciait de partir[60]. Ce ne fut que sur les réclamations énergiques du consul hollandais qu’on se décida ; et six mois après le meurtre seulement, l’instruction put prendre son cours. Encore fut-elle à peu près illusoire ; on ne tenait toujours pas les assassins, et, malgré l’envoi d’une note diplomatique, Ichnouchen n’avait garde de rien faire. Bref, à la veille de mon départ pour le Bornou, l’affaire, traînée en longueur, menaçait de rester à jamais sans solution.

Cependant l’hiver, à Mourzouk, n’avait pour moi rien de bien agréable. Le thermomètre s’était abaissé beaucoup plus que je ne l’avais prévu, et malgré le prêt d’un brasero que m’avait fait Ben Aloua, le manque de charbon était cause que le matin, dans ma chambre, pour lire et écrire, je n’avais souvent pas plus de cinq degrés. Dans la nuit de Noël, survint la pluie, qui, vu le mode de construction des maisons, fit immédiatement mine de résoudre en bouillie le logis que j’habitais. Force me fut de quitter l’étage supérieur pour aller me réfugier au rez-de-chaussée dans la chambre de Giuseppe. Celle-ci n’avait, en fait de fenêtre, qu’une lucarne de plafond, vitrée tout bonnement à l’aide d’un numéro du Times. L’eau du ciel eut bientôt perforé ce carreau peu tenace,[266] si bien que je dus prendre le grog que je buvais en fumant mélancoliquement, et m’aller placer en un autre endroit de la pièce. Hélas ! j’y étais à peine, qu’un morceau de terre du plafond tomba avec fracas dans mon verre. A trois heures du matin seulement il cessa de pleuvoir, et je pus m’étendre sur ma natte de paille.

Ces petites misères, jointes au désœuvrement de mon existence à Mourzouk, me faisaient vivement désirer la formation d’une caravane qui me permît de reprendre le cours de mes pérégrinations ; malheureusement, il n’y en avait aucune en vue. Enfin, dans les premiers jours de janvier, on reçut la nouvelle qu’Ali Rizâ Pacha se proposait d’envoyer au roi du Bornou une ambassade chargée de lui remettre des présents, et de se procurer, par l’intermédiaire de ce prince nègre, une collection de bêtes fauves pour le sultan de Constantinople Abdul Azis, grand amateur de lions, de tigres et de carnivores du même genre ; par la même occasion, on devait ramener quelques eunuques, autre espèce toujours très demandée dans les palais de Stamboul la Grande. Cette ambassade avec son train fastueux n’était certes pas la compagnie de voyage qui pouvait le mieux m’agréer, mon modeste personnage et la gloire du souverain que je représentais en devant être singulièrement éclipsés ; cependant si, entre temps, il ne se formait aucune caravane marchande, il allait de soi que je serais bien aise de saisir cette occasion de gagner le Bornou.

C’était un des secrétaires du gouvernement de Tripoli, Hadch Mohammed Bou Aischa, qui avait été choisi comme chef de ladite ambassade. Tandis qu’on l’attendait de semaine en semaine, on vit arriver (en février) le nouveau gouverneur de Mourzouk, Hâlim Pacha, qui avait déjà administré la province et y avait laissé de bons souvenirs. Quelques jours auparavant était apparu le nouveau commandant de la garnison, beau militaire d’une quarantaine d’années, sachant bien l’arabe, à l’œil intelligent, et de bonnes manières, bien qu’en somme sa physionomie n’inspirât pas beaucoup de confiance. A peine arrivé, il se mit à l’œuvre comme un balai neuf, stupéfiant au plus haut point officiers et soldats par les exercices quotidiens et les manœuvres qu’il exigeait d’un personnel militaire absolument déshabitué de tout cela. Il est vrai que ce coup de feu ne fut pas de longue durée.

Quant au nouveau gouverneur Halim Pacha, c’était un bonhomme bien intentionné, qui, on le vit bientôt, en dépit de ses projets, n’était nullement fait pour révolutionner l’administration fezzanaise. Le peuple, à vrai dire, ne lui demandait pas tant ;[267] l’essentiel était qu’il ne se montrât point malfaisant. Pour commencer, ce vali fit montre d’une certaine fermeté à l’égard des Tedâs et des Touaregs ; il leur expédia des messagers pour les prévenir qu’il sévirait sans pitié contre quiconque commettrait acte de brigandage ; il déploya la même sévérité de langage contre les Arabes turbulents du Fezzan et de la Grande Syrte : ce qui n’empêcha pas que rien ne fut changé au vieil état de choses ; le gouverneur lui-même ne prenait guère ses menaces au sérieux, et tout le monde savait bien qu’il était hors d’état de les exécuter.

Dans les derniers jours de février survint enfin Mohammed Bou Aïscha, vigoureux gaillard de cinquante-cinq à soixante ans, d’assez bonne physionomie, avec des yeux pleins d’astuce et de finesse. Il appartenait à la tribu des Oulâd Sliman, et avait été jadis secrétaire du chef Abd-el-Dchlil. Blessé et pris dans le dernier combat héroïque que celui-ci avait livré aux Turcs, il avait été emmené à Tripoli, où, par la suite, il était rentré en grâce et avait obtenu un poste officiel. Il aimait à rappeler les souvenirs de cette époque intéressante de sa vie, et se réjouissait fort à l’idée de revoir au Kânem bon nombre de ses compatriotes émigrés.

Chargé, en même temps que de son ambassade, de dresser une évaluation nouvelle des taxes au Fezzan, Bou Aïscha y employa le mois de mars, que j’utilisai de mon côté pour mes préparatifs de voyage. J’achetai notamment un cheval, équipage indispensable, disait-on, pour se présenter décemment au Bornou. Bou Aïscha, lui, possédait une vingtaine de chameaux, bien que les présents dont il était porteur ne consistassent qu’en deux chevaux, un sabre et un exemplaire du Coran. Sa suite, énorme, se composait de parents, de clients et d’esclaves. De mauvaises langues prétendaient à Mourzouk que les nombreuses caisses qu’il avait avec lui, au lieu de contenir des marchandises, comme il voulait le faire croire, étaient au contraire absolument vides, destinées uniquement à éblouir le souverain du Bornou et les gens de sa cour, pour revenir ensuite à Tripoli combles des cadeaux dont ce prince libéral passait pour prodigue.

Ce train imposant devait se grossir à Mourzouk non seulement de l’appoint de marchands qui se proposaient de faire route avec nous, mais encore, à mon grand plaisir, d’une troupe considérable de bateleurs marocains. Ces acrobates, qui exercent de père en fils, pullulent au sud du Maroc, et s’en vont par bandes souvent énormes dans toutes les contrées de l’Islam ; parfois même on les voit dans les villes d’Europe. Le Maroc étant, par excellence, le[268] pays des sectes mystiques, des confréries d’illuminés, des saints mystérieux, je ne sais quel nimbe de religion environne par surcroît ces faiseurs de tous, qui ont l’habitude de s’adjoindre aux pèlerins, également fort nombreux, qui, du Maroc, s’en vont à la Mecque.

Les jongleurs dont je parle, tout récemment arrivés à Mourzouk, étaient originaires de la région de Sous, où règne Sidi Houseïn, un de ces saints personnages de l’Islam dont l’influence rivalise avec celle des princes, et qui de son Institut (zâwia) de Tasrouâl, étendait son pouvoir sur nombre de tribus environnantes. Cette compagnie, composée d’une trentaine d’individus, conduits par un chef (Cheik), du nom d’Hâdch Sâlih, qui avait déjà fait douze fois le voyage de la Mecque, avait préalablement visité l’Algérie, Tunis, Tripoli, et, sans trop se rendre compte de l’importance du détour, — car elle était précisément en route pour la Mecque, — elle avait résolu de pousser jusqu’aux contrées du Soudan, au lieu de suivre comme d’ordinaire le littoral nord vers l’Égypte. Il y avait parmi elle des enfants qui avaient fort souffert de faire à pied la route de Tripoli à Mourzouk, car la troupe ne possédait que deux chameaux qui portaient tout le bagage et les vivres. Pour musique, ils avaient un tambour et une flûte.

Comme, en dehors des représentations données à quelques notables, la recette de ces bateleurs à Mourzouk n’était pas des plus profitables, je cherchai à me faire bien venir d’eux, en les gratifiant, un jour qu’ils avaient exécuté leurs tours devant ma porte, de dix thalers Marie-Thérèse (cinquante francs), et, de plus, je leur avançai la somme nécessaire pour acheter un troisième chameau, sous la condition qu’ils chemineraient avec moi et selon mon gré. Le renom de bravoure des Berbères, les traits nombreux de vaillance que j’avais eu occasion, pendant l’insurrection tunisienne, d’admirer chez les zouaves des monts algériens, joints à la sévère discipline qu’Hadch Sâlih maintenait dans sa troupe, me promettaient une escorte d’élite, qui pouvait m’être d’autant plus utile que mon personnel de domestiques laissait davantage à désirer. Ali le Fezzanais avait dû me quitter, et cette perte était de conséquence pour moi. De mes serviteurs du début, il ne me restait que Bouï Mohammed, Sa’ad et Giuseppe, et je devais songer à combler la lacune. J’engageai donc un Fezzanais du nom de Zekta, qui venait justement de quitter la garnison de Mourzouk pour aller chercher une existence plus avantageuse, sinon moins pénible, auprès d’un frère devenu riche, qui était marchand à[269] Kouka. Hâdch Brahim me prêta en outre un de ses esclaves qu’il envoyait au Bornou avec deux chameaux chargés de marchandises.

II

Le jour du départ avait été fixé au 18 avril. Bou Aïscha, Hâdch Abd er-Rahmân, gendre du vieux Ben Aloua, Hâdch Hamida, beau-frère du cheik Omar, et Hâdch Bou Hâdi, négociant de la ville, lesquels étaient les membres les plus marquants de notre caravane, comptaient demeurer encore quelques jours à Mourzouk ; mais ils n’en expédiaient pas moins leurs gens et bagages. Pour moi, j’étais trop content de partir, pour rester un seul jour de plus. Nous nous assemblâmes dans les jardins situés à la porte de l’Est, et ce fut là que les notables habitants vinrent nous faire les adieux d’usage.

Une année juste s’était écoulée depuis que j’étais arrivé du nord par cette même porte, et bien que j’eusse été absent presque la moitié de ce temps par suite de ma mémorable excursion au Tibesti, j’avais assez vécu à Mourzouk pour m’y être fait d’excellentes connaissances et même plus d’un ami chaud. Partout j’avais rencontré une grande bienveillance ; jamais je n’avais souffert du fanatisme religieux ; et il n’y avait que le vaniteux et faux Hahmed Bei qui m’eût constamment battu froid. Je m’étais efforcé de mon mieux de reconnaître ce bon accueil par la pratique de mon art médical, et ainsi s’étaient noués des liens dont la rupture me causait un réel chagrin. Il m’était surtout pénible de prendre congé de la famille Ben Aloua, et particulièrement du vieux Hâdch Mohammed et de l’intelligent Hâdch Brahim ; aussi ne fut-ce pas sans une profonde émotion que je leur dis adieu, quoique je ne pusse prévoir alors que l’un et l’autre dussent mourir bientôt et presque en même temps. J’éprouvai aussi un sincère regret de quitter et le brave Cadi, si exempt des préjugés habituels aux gardiens de la foi dans l’Islam, et l’excellent chérif Baserki, et les deux Ben Otman, et Hâdch el-Amri.

Il était trois heures de l’après-midi quand notre caravane s’ébranla. Nous prîmes à l’est, comme lors du voyage au Tibesti, et j’avoue que me sentis le cœur soulagé, en voyant s’effacer derrière moi la monotone capitale du Fezzan. L’idée d’un nouveau but à atteindre agit toujours d’ailleurs comme un stimulant sur l’explorateur. En comparant la façon misérable dont, six mois[270] auparavant, je m’étais replié par cette même route avec un âne acheté à crédit, et la figure que j’y faisais aujourd’hui, haut juché sur un cheval, en compagnie d’excellents chameaux et d’une garde du corps imposante, n’avais-je pas le droit de jeter un regard de joyeux espoir sur l’avenir et de marcher avec confiance en avant ? Je ne pus toutefois m’empêcher, lors de notre première halte au hameau d’Hâdch Hadchil, de songer avec tristesse à la fidèle chienne Feida, qui jadis emplissait de ses abois nos campements nocturnes, et à son pauvre camarade Doudjâli, qui, après avoir échappé heureusement aux périls du voyage au Tibesti, nous avait été volé à Mourzouk par des Fezzanais sans préjugés qui l’avaient tout bonnement mis en soupe. Pour remplacer ces deux bêtes, je m’étais procuré une levrette du val Schijati, appelée Gazelle, qui devait nous servir à chasser l’antilope dans les steppes giboyeux du Sahara méridional.

C’était le 20 avril, au village de Mâfen, que Bou Aïscha avait promis de nous rejoindre. Il parut effectivement le soir, en nous annonçant que le reste de la caravane ne nous rallierait que le lendemain à Gatroun. Tandis que nous poursuivions notre route, par une région déjà connue du lecteur, le chef de l’ambassade tripolitaine me charma la longueur du trajet par toutes sortes de récits de l’histoire du Fezzan, que cet homme instruit possédait à fond. A Gatroun, où nous arrivâmes le 23, j’appris que le vieil Hâdch Dchâber était mort peu de temps après mon retour du Tibesti ; on disait qu’il avait succombé aux suites des brutalités exercées sur lui par ces nomades de Barka, que j’avais vu à l’œuvre au passage.

Son fils, héritier de ses fonctions de grand marabout, se trouvait depuis longtemps au Bornou, et son frère était parti pour le Tou, avec une mission du gouvernement fezzanais, afin de mettre enfin un terme aux brigandages incessants des Toubous Reschâdes. C’était Salih, un petit-fils du défunt, qui était provisoirement à la tête du district. Le second jour de notre halte à Gatroun, mon ancien compagnon de voyage, Bou Zeïd, arrivant de Mourzouk, nous apporta la nouvelle qu’un messager spécial expédié de Ghât avait averti les autorités fezzanaises que les Toubous Reschâdes se disposaient à équiper cent soixante-dix chameaux de course meharis contre le Fezzan, et qu’en conséquence Hamil Pacha et Hâdch Brahim avaient chargé le moudir de la Scherkija d’assurer avec cinquante cavaliers les premières étapes de notre voyage. Cette escorte survint en effet le jour suivant, en même temps que le[271] reste de notre caravane, laquelle, en outre, à ma grande joie, me transmit un certain nombre de lettres et de nouvelles arrivées d’Allemagne.

Les Marocains, dont j’avais jusqu’alors admiré la bonne tenue et l’union, commencèrent malheureusement, dès Gatroun, à donner le spectacle de zizanies qui devaient aller s’aggravant par la suite du trajet et me causer à moi-même plus d’un ennui. Deux des jeunes de la troupe vinrent me dire que, résolus à quitter leurs camarades pour retourner à Tripoli, et de là gagner la Mecque par le nord, ils me priaient de leur faire rendre par leur chef un étendard qui leur appartenait. Comme j’écoutais leurs explications, le cheik Hâdch Salih parut en personne au milieu de nous. A son aspect, les jeunes gens se levèrent, lui baisèrent la main, et lui, à son tour, les embrassa sur le front. Les deux parties me déclarèrent qu’il n’y avait pas entre eux l’ombre d’un mécontentement réciproque ; les jeunes gens assuraient n’avoir jamais entendu une mauvaise parole de la bouche de leur chef, et celui-ci jurait qu’il les aimait comme ses fils. Les dissidents, avec la ténacité des Berbères, n’en persistaient pas moins dans leur dessein de s’en aller. Hâdch Salih eut beau leur adresser des objurgations pressantes, moitié en berbère, moitié en arabe, les prier, les supplier, les embrasser de nouveau sur la tête, et s’attacher les mains derrière le dos : les jeunes gens dénouèrent respectueusement les liens, sans proférer aucune plainte contre le cheik ; mais il fut aussi impossible de leur faire expliquer leurs raisons que de les faire changer de résolution. Vainement mon vieux Mohammed lui-même, avec une faconde qui ne lui était pas habituelle, essaya-t-il de s’entremettre pour l’accommodement, en leur remontrant, par des exemples touchants, comme quoi, dans une caravane, les éléments les plus hétérogènes se fondent dans l’idée d’un but commun et grâce aux concessions de chacun ; vainement les invita-t-il à prendre pour modèles les chameaux, qui cheminaient ensemble dans la plus parfaite union, sans qu’aucun d’eux parlât jamais de faire bande à part : il n’y eut pas moyen de rien gagner.

Cette brouille n’empêcha pas les Marocains de nous régaler, le soir du même jour, d’une représentation des plus pittoresques. Quinze d’entre eux, rangés par ordre d’âge et de taille, tout de blanc vêtus, avec des ceintures rouges, et des gaînes de poignard en métal qui reluisaient fantastiquement sous les reflets d’une grande flambée de bois, exécutèrent une danse originale, au son de deux tambourins et d’une flûte, qu’ils accompagnaient d’airs[272] mélancoliques et de claquements de mains cadencés. Celui qui menait le branle indiquait les mouvements, qui, d’abord lents et solennels, devenaient de minute en minute plus rapides et plus passionnés.

Deux jeunes garçons de treize à quinze ans, portant le même costume, avec toutes sortes de talismans et d’amulettes, et la tête ceinte de mouchoirs de soie blancs et rouges, se séparaient ensuite du groupe des danseurs, dans un état de vive surexcitation. C’était d’abord un léger frisson qui agitait leurs corps demi-féminins ; puis le tressaillement s’accentuait, secouant tous leurs membres, et ils se mettaient à se balancer de droite et de gauche d’un mouvement de pieds presque imperceptible, jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent, ainsi que des spectres, au milieu des ténèbres, sans qu’on les revît. Rien de plus saisissant que le contraste de ces êtres délicats, costumés de clair, au visage blanc veiné de rose, avec les sévères et rudes figures des autres danseurs.

Tantôt le groupe fabuleux semblait vouloir s’abîmer dans la nuit, tantôt il se détachait en un relief éclatant à la lueur projetée par les sèches ramilles de palmier. L’originalité de ces chants modulés en une langue étrangère, et sur un rythme singulier qui n’appartient qu’à la musique arabe, les ombres bizarres des bouquets d’arbres d’alentour, les accoutrements versicolores des danseurs, les silhouettes sombres des Gatrounois, que ce spectacle plongeait dans un étonnement stupide, tout contribuait à donner un caractère magique à cette scène, pour laquelle nous oubliâmes longtemps le sommeil.

Je ne dois pas omettre de dire que la veille de notre départ de Gatroun, Bou Aïscha, ayant trouvé femme à sa guise, se maria le soir même, avec la désinvolture qui est dans les mœurs locales, moyennant l’assistance de deux marabouts servant de témoins et la prière sacramentelle qu’on nomme Fatiha.

Le 30, nous étions à Bachi, et le 2 mai, nous atteignions Tedcherri, où nous fîmes une entrée solennelle, à la quelle les habitants répondirent de leur mieux, à grand bruit de tambours et de détonations de poudre. Là, nous achevâmes de nous procurer les provisions indispensables à notre voyage, et, le 7, nous nous remîmes en route pour les monts Tummo, que nous franchîmes plus à l’ouest que je ne l’avais fait dans ma précédente excursion. De ce relief, nous gagnâmes la plaine rouge (Mâdema), serir bornée à l’ouest par une ligne de hauteurs que les Tedâs appellent « tombeau des saints tués ». Le 15 mai, nous campions dans l’enneri[273] Lakakenno (ou Lakadoundo), en vue d’une chaîne de montagnes qui se prolonge au sud-ouest jusque dans le voisinage de l’oasis Djebâdo ; le 18, nous touchions à la station de Mafaras, et le 21, nous atteignions la grande oasis de Jat. Comme il se pouvait que dans cette oasis, qui appartient aux Tedâs, il se trouvât quelques gens du Tou, Bou Aïscha se donna le plaisir d’y faire une entrée militaire, au son du tambour et avec accompagnement de coups de fusil. De Tedâs, il n’y en avait point.

Hyphènes.

L’oasis de Jat ou de Yat, en arabe Sahija, c’est-à-dire « la gaie[61] », étendue de l’ouest à l’est sur une longueur d’une vingtaine de kilomètres, avec une largeur moyenne de trois kilomètres, offre une abondante végétation d’hyphènes, d’acacias sajal, de dattiers, et[274] d’herbes fourragères. L’hyphène (hyphæne thebaïca), dont j’avais déjà vu quelques exemplaires isolés au Tibesti, a ici son extrême station nord, sur la route du Bornou. Cet arbre, qui n’atteint pas une très grande hauteur, est remarquable par la façon dont se bifurquent le tronc et les branches. Son fruit, d’une couleur brun terne, a, je le rappelle, la grosseur d’une pomme ordinaire, et présente, avec un gros noyau intérieur, une substance corticale que l’on peut manger, et qui, en mûrissant, acquiert une telle dureté, qu’il faut, pour la rendre comestible, la broyer péniblement à coups de pierre[62]. Le noyau, blanchâtre, avec une petite ouverture médiane, est également si dur, que les riverains du Nil, qui en font grand usage, le désignent sous le nom d’ivoire végétal. Giuseppe, qui était fort habile aux travaux mécaniques, m’en avait sculpté, au Tibesti, de très jolis petits fourneaux de pipes et porte-cigarres.

Jeggeba, l’oasis suivante, est à deux journées de marche de Jat. Nous y arrivâmes le 24. Elle a cinq kilomètres à peu près de longueur sur deux de largeur. Entre elle et celle de Kawâr s’étend une hamada de forme convexe, d’où l’on descend sur une plaine déserte, que bornent à l’est des reliefs irréguliers de montagnes. Nous aurions pu, le lendemain, 25 mai, fournir cette dernière étape tout entière ; mais, comme Bou Aïscha, selon sa coutume, tenait à se présenter solennellement aux gens de l’oasis, et que l’heure de notre arrivée eût été, pour cela, trop tardive, nous remîmes la fin du trajet au matin suivant, et campâmes à quelque distance de Kawâr.

Nous étions donc parvenus sans encombre à mi-chemin de Mourzouk à Kouka, le chef-lieu du Bornou, et nous avions la perspective de pouvoir nous reposer un instant à l’aise dans la localité près de laquelle nous étions. La route que nous suivions est la plus commode de toutes celles qui existent entre le littoral méditerranéen et le Soudan. La voie plus à l’est qui va au Darfor, comme celle qui, par Djâlo, Koufara et Wanjanga, relie Benghâzi à l’Ouadaï, ne présente pas à beaucoup près les mêmes avantages d’eau et de végétation fourragère ; il en est de même des chemins qui conduisent de Ghadamès et du Maroc à Timbouctou, et de celui qui mène par Ghât aux États d’Haoussa.

[275]III

Il ne nous fallut que deux heures, le 26 mai, pour atteindre la large vallée de Kawâr, qui se déployait devant nous sous la forme d’une forêt de palmiers allant se perdre vers le sud. Bou Aïscha, pour faire son entrée, avait revêtu un accoutrement militaire si somptueux, qu’auprès de lui j’avais l’air d’un porte-guenilles. Ce chef d’ambassade avait du reste le droit de s’attendre à une réception cérémonieuse de la part des habitants de l’oasis, auxquels le rattachaient tout à la fois des liens de reconnaissance et de trafic. C’était lui que, quelques années auparavant, le gouvernement de Tripoli, soucieux d’assurer la sécurité de cette voie marchande de la Méditerranée au Bornou, avait chargé de faire rendre aux gens de Kawâr différents captifs que les nomades pillards de la Grande-Syrte avaient enlevés au cours d’une razzia.

Dès Anaï, le hameau le plus septentrional du pays, les indigènes s’empressèrent de répondre de leur mieux à la musique de nos timbaliers et de nos fusils. A la tête d’un groupe de villageois, deux cavaliers, montés sur des chameaux, se portèrent au galop à notre rencontre, tandis que leurs compagnons nous saluaient du cliquetis de leurs lances et de leurs javelots. La plupart de ces hommes avaient le teint très foncé, avec la physionomie accentuée qui est habituelle aux Toubou. La partie féminine de la population ne manquait pas d’une certaine grâce, sa nervosité originelle se trouvant ici atténuée par un mélange de sang nègre. Des femmes et des jeunes filles, bellement drapées, agitant des éventails en plumes d’autruche ou en feuilles de palmier, allaient d’un groupe de notre caravane à l’autre, en faisant entendre ce claquement de langue particulier, dont j’ai déjà eu occasion de parler[63], et en nous gratifiant de mille génuflexions respectueuses.

Il nous fallut accepter le repas de bienvenue que nous offrirent les gens d’Anaï, village de cent feux environ, situé au pied d’une petite rangée de roches de grès, dont la plus considérable, un bloc à pic de trente mètres d’élévation, au haut duquel on se hisse à l’aide de bonnes échelles de palmier, sert, en cas d’attaque, de lieu de refuge. Sur le sommet ont été établis, pour loger les fugitifs et leurs provisions, des locaux en pierre munis de portes[276] fermant avec soin, et protégés par un avant-mur de terre de près d’un mètre de hauteur. Toute la masse rocheuse est d’ailleurs percée d’excavations et de galeries intérieures, dans lesquelles, aux moments de péril, on retire à l’abri le menu bétail. Immédiatement au pied de la paroi qui regarde le village, se trouve une fontaine où l’on peut, de la plate-forme du rocher, faire descendre un seau. Par malheur, il est rare que cette citerne ait de l’eau en suffisance, d’où il résulte que, le cas échéant, la citadelle, difficile à prendre, n’est guère tenable plus de quelques jours.

Le second village de Kawâr, Anikoumma, comme on l’appelle (par corruption d’Eï Tchouïma ou Kiouïma, qui veut dire Roches blanches), est situé à une petite demi-heure du premier, à la lisière orientale de l’oasis, et, semblablement, au pied d’une forteresse naturelle de rocher. Il renferme de soixante à soixante-dix cases. Là encore, il nous fut fait un accueil solennel, malencontreusement troublé néanmoins par un effroyable vent d’est qui vint emplir toute la vallée d’une trombe suffocante de poussière, obligeant les indigènes eux-mêmes, quoique habitués à ce phénomène, à chercher un refuge dans leurs maisons.

A Anikoumma, j’eus le plaisir de revoir, et cette fois en pleine sécurité, plusieurs de mes anciennes connaissances du Tibesti. Tels furent entre autres, le fils de Temidomi, et Arami mon libérateur, qui parurent le soir même, tant pour me saluer que pour solliciter de Bou Aïscha des lettres avec lesquelles ils se proposaient de se rendre à Mourzouk afin d’y négocier la paix entre leurs compatriotes et le Fezzan. Cette affaire réglée, Arami profita de la nuit tombante pour me rappeler confidentiellement les services qu’il m’avait rendus au Bardaï, et réclamer de moi, sous une forme moins impérieuse pourtant qu’autrefois, l’octroi de quelques cadeaux. Je dois dire que mes gens, dont la haine contre les Toubou n’avait pas encore eu le temps de s’assoupir, ne furent pas d’une politesse exquise avec le Maina ; mais, quoique j’eusse fait tous mes efforts pour les ramener à la raison et obtenir d’eux un langage conciliant à l’égard de mon hôte, l’impossibilité où je me trouvais de gratifier le noble Arami fut cause qu’il me quitta d’un air courroucé, en me déclarant avec menace qu’on me réglerait sommairement mon compte, si jamais il me reprenait fantaisie d’aller au Tibesti. J’avoue que, pour le moment, je ne me sentais pas une extrême envie de récidiver.

Anaï (Oasis de Kawar).

Après que Bou Aïscha eût fait de nouvelles emplettes en chameaux et en céréales, nous transférâmes, le 28 mai, nos quartiers[279] à Aschenoumma, autre localité plus méridionale, toujours à la lisière Est de l’oasis. Ce village, qui offre le même site caractéristique que les précédents, compte une centaine d’habitations, dont un grand nombre étaient alors vides, leurs propriétaires étant en voyage pour affaires ou ayant émigré à la suite des dernières attaques des Oulâd Sliman. Eldchi, que nous gagnâmes le lendemain, était à peu près dans les mêmes conditions.

De cette dernière bourgade, on en aperçoit une autre à dix minutes plus au sud, qui porte le nom de Digomani, et à l’ouest, dans la même direction, apparaît un lac entouré d’une luxuriante végétation, avec un grand bois de palmiers à l’arrière-plan. J’ajouterai que, près de mon campement d’Eldchi, se tenait un marché assez animé qui me permit de faire de nouvelles observations sur le type et le costume du beau sexe toubou. Des chèvres, du trèfle, des dattes, des céréales et du sel, tels étaient les objets débités sur la place.

Dirki, la résidence du souverain de Kawâr, est sis à la partie ouest de l’oasis. Nous nous y rendîmes le 30 mai, en passant par la rive sud-est du lac en question, lac salé qui a deux kilomètres environ de longueur et dont les bords présentent un épais ourlet de roseaux. Au bout de deux heures, comme nous approchions de la capitale, nous en rencontrâmes les habitants, qui, leur Dardaï et ses dignitaires chevauchant en tête, venaient nous offrir leurs salutations.

Dounnoma, — c’était le nom du prince, — était un jeune homme de vingt et quelques années, très foncé de teint, petit, trapu, avec une physionomie régulière et presque avenante. Sa façon de saluer était simple, avec une pointe de galanterie. Sa suite se composait de cinquante ou soixante personnes des deux sexes, dont l’habillement décelait une certaine aisance, et qui, toutes, trahissaient dans leurs manières une urbanité due aux relations fréquentes que ces gens ont avec les étrangers. Les femmes surtout mettaient dans leurs démonstrations un enthousiasme des plus passionnés, et je crus que leurs hommages envers Bou Aïscha ne finiraient jamais ; c’étaient des contorsions de corps, des balancements pleins de grâce, des génuflexions, avec accompagnement de récitatifs rythmés, que l’une d’elles improvisait et que les autres répétaient en chœur. Tantôt toute la compagnie tombait à genoux, se couvrant humblement de sable la tête et les épaules ; tantôt, comme d’un commun accord, sans que la grâce de leurs mouvements en souffrît, toutes ces femmes se précipitaient[280] sur les jeunes hommes de notre caravane, et les éventant avec des roseaux, des branches de palmiers ou des plumes d’autruche, elles les incitaient à renouveler leurs salves de coups de fusil.

Avec elles étaient deux exécutants, dont l’un s’escrimait sur un gros tambour, tandis que l’autre, sans se préoccuper d’aller en mesure avec le premier, tirait comme un enragé d’une corne d’antilope des accents qui n’étaient pas précisément des plus mélodieux. Toute la troupe suait à grosses gouttes, tant à force de se démener que par l’effet de la température qui, à l’ombre de l’arbre le plus touffu, excédait 45 degrés.

Guidés par cette avant-garde, nous passâmes le long d’un second petit lac, presque à sec, qui se trouve à la frange sud de la ville, et nous dressâmes nos tentes de ce côté, au milieu d’un bois clair de palmiers. Le Dardaï nous envoya bientôt, à titre de présent d’hospitalité, un jeune bœuf que les Marocains, pour qui manier le couteau est une fête sans pareille, ne voulurent laisser à personne le plaisir d’abattre. Là, outre Arami, qui vint me faire encore une fois sa visite, non sans avoir à essuyer de nouvelles rebuffades de mes gens, je vis paraître Kolokomi, mon ex-guide si sujet à caution. L’après-midi, quand la chaleur fut un peu tombée, j’entrepris une excursion dans la ville, la plus ancienne et la plus considérable de l’oasis de Kawâr.

Dirki, ou encore, en tedâ, Dirko, est d’origine bornouane. Elle semble avoir été fondée, au commencement du onzième siècle de notre ère, par le roi Arki, qui y établit une colonie d’esclaves et de Bornouans. Les maisons y sont toutes en terre salifère et disposées comme au Bornou. Il subsiste encore autour de la ville des restes d’anciens murs de terre. En étendue, elle surpasse Gatroun, quoique fort dépeuplée, elle aussi, dans ces derniers temps.

Outre le lac qui la borne au midi, il y en a un autre un peu plus à l’ouest. Comme Mourzouk, Dirki doit aux marais salins qui l’environnent des effluves de malaria qui n’épargnent même pas toujours les habitants. Aussi, en ma qualité d’Européen et de médecin, ne chômai-je point de visiteurs. Mon activité, il est vrai, s’exerça surtout sur les dents cariées. Une jeune fille d’Aschenoumma avait été témoin de la façon dont j’avais débarrassé d’une molaire malade un de mes domestiques : dès ce moment, mon repos fut perdu. Mon renom d’habileté en cette branche modeste de chirurgie me suivit à Eldchi et à Dirki, si bien qu’en une seule journée une trentaine d’extractions étaient mes moindres trophées. Jeunes et vieux se prêtaient de bon[281] cœur, sans donner la plus petite marque de douleur, à ce genre d’opération peu aimable, et il y avait même des individus qui se faisaient arracher trois et quatre dents de suite dans une même séance, sans paraître complètement rassasiés. Une jeune fille, à laquelle, sur ses pressantes instances, je venais d’extirper déjà cinq chicots, me pria et me supplia de bien regarder s’il ne restait pas encore quelque part un petit relief à déraciner.

Obligé naturellement de faire quelques cadeaux au Dardaï, je lui envoyai par Bouï Mohammed un burnous de drap, un tarbousch, douze aunes de mousseline pour turban, un chapelet de bois de sandal et trois flacons d’essence. Mais Dounnoma répudia ces dons comme insuffisants, sous prétexte que Gerhard Rohlfs avait gratifié son prédécesseur de 70 thalers Marie-Thérèse, et que moi-même j’avais traité d’une façon beaucoup plus généreuse son cousin et collègue du Tou, bien que Kawâr, qui commande la route de caravanes du Bornou, soit un passage de plus d’importance que le Tibesti. Comme Bou Aïscha et nos compagnons trouvaient nonobstant mes présents tout à fait convenables, et qu’avec la confiance que me donnait la force de notre caravane, je refusais absolument de me laisser extorquer rien de plus, le jeune chef se résigna, non sans me déclarer d’une façon aussi amicale que naïve, que, si j’avais été seul, il m’aurait bien autrement mis à contribution, et qu’il espérait du reste se rattraper à mon retour. Je ne pus que lui répondre que j’étais absolument convaincu de la vérité de ses paroles, mais qu’avec l’aide de Dieu, je comptais ne le revoir jamais. Néanmoins, j’ajoutai encore quelques jolis présents pour son oncle, Hâdch Billâh, eu égard à ce que c’était lui qui, vu la jeunesse et l’inexpérience de son neveu, avait en main les rênes de l’État.

Si le souverain temporel de Kawâr résidait à Dirki, le chef spirituel habitait Schimmedrou, où se trouvait un Institut de Snousis. Cette localité, que nous atteignîmes le 1er juin, est située à une bonne heure de l’autre, dans le sud-sud-est. Les hommages d’accueil nous y furent rendus presque exclusivement, toujours suivant les us habituels, par la partie féminine de la population. Arrivés non loin de la Zaouia, nous fîmes halte pour témoigner de notre respect envers le gardien de la foi ; nous n’en dûmes pas moins attendre assez longtemps qu’il plût au maître du lieu de sortir.

Il parut enfin, à la tête des habitants mâles de Schimmedrou, à qui ce peu d’empressement du religieux à venir au-devant[282] d’un personnage tel que Bou Aïscha imposait certainement au plus haut degré. Ce sous-chef des Croyants daigna pousser la condescendance jusqu’à s’avancer vers nous à une centaine de pas de sa demeure. De notre côté, nous mîmes respectueusement pied à terre, et abordâmes le saint homme avec le maintien le plus digne qu’il se put. Chacun de nous, l’un après l’autre, lui baisa humblement la poitrine, tandis que lui, comme abîmé en de pieuses méditations, tournait négligemment son rosaire d’une main, et, de l’autre, faisait le geste d’embrasser celui qui le saluait, non sans avoir soin, malgré son indifférence apparente, de proportionner et de nuancer ledit geste d’après l’état social et la qualité de chacun.

La hauteur et l’arrogance de ces cheiks snousis surpassent tout ce qu’on peut imaginer ; mais, ce qui est encore au-dessus, c’est l’esprit de ruse et d’astuce qu’ils déploient pour accroître et étendre leur influence. Quelle haute idée ne doivent pas avoir de leur chef spirituel les modestes habitants de Kawâr, en voyant un homme tel que Bou Aïscha, un membre du gouvernement de Tripoli, un envoyé direct du Commandeur des Croyants, descendre de cheval à cinquante pas de lui, pour aller baiser la frange de sa robe ? Il va sans dire qu’en ce qui me concerne je n’eus pas les premiers honneurs de la scène ; car lorsque, mon tour de salut étant arrivé, j’allai au pieux homme pour lui tendre la main, il retira la sienne en arrière, et se contenta de marmotter quelques mots de bienvenue, tels qu’on peut en accorder à un infidèle. Heureusement que peu de gens remarquèrent le déni de politesse.

Schimmedrou, situé au revers de la chaîne orientale, compte de 120 à 130 habitations, disséminées sur les pentes et au pied nord-ouest d’une de ces citadelles rocheuses, à plateau culminant, que j’ai déjà eu occasion de décrire. Celle-ci, haute de 80 mètres, n’est accessible que du côté sud-est, au moyen d’une échelle. Outre plusieurs fontaines dans la vallée, il s’en trouve une autre plus haut, dans la Zaouia, qui n’a pas moins de onze mètres de profondeur.

Tandis que Bou Aïscha et ses compagnons faisaient ripaille près du missionnaire en affichant des dehors de piété, j’occupais comme d’habitude mes loisirs en donnant des consultations médicales. Nos chameaux, de leur côté, s’en allaient chaque matin au vert dans un pacage d’akoul, où ils se régalaient à leur façon. La chaleur, toujours excessive, se trouva un peu tempérée le 2 juin par un vent violent du sud-est qui amoncela au ciel de gros[283] nuages ; par deux fois, il tomba même quelques gouttes de pluie.

Le 4, nous allâmes à Emi Madema, petite localité de 80 feux ; le lendemain, nous couchâmes à Aguerr, et le 7 nous entrâmes dans le district de Bilmâ, dont les inépuisables salines alimentent la plus grande partie du Sahara, presque tout le Bornou et les États d’Haoussa.

Garou, qui en est le chef-lieu, et où la langue kanouri l’emporte déjà sur l’idiome tedâ, est l’unique ville de l’oasis. La population peut en être évaluée à 2,000 âmes. Malheureusement, en dépit des ressources qu’offre l’exploitation des salines, les pilleries incessantes des Oulâd Sliman ont ruiné en partie le pays. La bourgade voisine, celle de Kalala, est cependant assez prospère, grâce au mouvement des caravanes qui y viennent toute l’année faire provision de sel.

Somme toute, le plateau saharien que nous venions de parcourir va peu à peu décroissant d’altitude, depuis la haute vallée d’érosion (655m) d’où s’élève le Tummo jusqu’à la plaine de Bilmâ (350m). A cet abaissement correspond une modification dans l’aspect du sol, lequel devient de plus en plus fertile. Partout, dans l’oasis de Kawâr, l’eau se rencontre à moins d’un mètre sous terre. Géologiquement toutefois, la constitution du terrain est la même que dans le nord du désert. La plaine est semée d’intumescences tabulaires, aux parois retombant pyramidalement, dont l’élévation varie de 50 à 60 mètres, et d’où rayonnent à l’est ou au sud-est, dans le sens de l’inclinaison générale du pays, des dépressions à fond plat ayant à peine le caractère de vallées fluviales. Légèrement torse du nord au sud, l’oasis de Kawâr peut avoir 80 kilomètres de longueur sur 8 ou 10 de largeur. J’ai dit qu’elle était bornée à l’est par une chaîne de montagnes à pic. Du côté de l’ouest, au contraire, la ligne d’arête entre la vallée et le désert est à peine sensible.

Kawâr, je le répète, appartient aux Tedâ qui lui donnent le nom d’Enneri Touguê, désignation qui veut dire Val rocheux (Touguê, rocher), mais qui, entendue dans une plus large acception, peut signifier aussi « pays des solides constructions » : à preuve, l’appellation de Toubougâ (habitants des villes) que les Tibestiens appliquent parfois aux gens du Bornou, contrée absolument dépourvue de rochers. Bien que l’élément bornou à Kawâr se soit mêlé au fonds tedâ de manière à n’en pouvoir plus guère être séparé, on retrouve néanmoins la diversité d’origine dans le mode de groupement des habitations. Les Toubou Reschâde,[284] conformément à leurs usages natifs et aux nécessités que ceux-ci leur créent, ont pris soin d’adosser leurs demeures aux redans de rocher que le site leur offrait, et se sont conséquemment établis de préférence au pied de la chaîne orientale ou de ses contreforts. Les Bornouans au contraire, qui n’ont pas l’habitude des rochers, se sont installés dans le fond de la vallée, et, au lieu de se contenter de huttes éparses et de petits villages, ils ont, à la façon de leur pays, créé de véritables villes, avec des maisons de terre et des rues, le tout entouré de murs défensifs.

L’oasis entière renferme onze localités habitées, y compris un village que je n’ai pas vu, mais que Gerhard Rohlfs avait visité. Le chiffre de la population, que je crois pouvoir évaluer en bloc à 6,000 âmes, varie avec les circonstances politiques. Au lendemain d’une razzia de nomades, le pays se dépeuple ; mais, peu à peu, les fuyards reviennent ; la cueillette des dattes surtout a la vertu de revivifier la région. L’autorité nominale y est, on l’a vu, comme dans le Tou, aux mains d’un Dardaï (ou Mai) ; ce dernier appartient également à la tribu des Tomâghera, lesquels constituent à Kawâr le plus gros appoint de l’élément tedâ. A part le sel et les dattes (celles-ci de qualité secondaire), le sol n’y fournit point de produits à citer. Bien que favorisée par l’abondance d’eau, la culture des céréales y est nulle, entravée qu’elle est par les Touareg ; la présence de salines et la situation favorable de l’oasis entre le Bornou, le Fezzan, Ahîr et Ghât, ont porté d’ailleurs les Kawâriens à se faire de préférence négociants. Sans cesse ils sont par les chemins, à véhiculer les denrées du Soudan.

Kâwar est la plus importante oasis toubou du côté de l’ouest. Un peu plus loin, dans la même direction, s’en trouvent, on le sait, deux autres encore, Djebâdo et Agram : d’où il suit que la ligne de séparation entre les Tedâ et les Touareg peut être placée au 12e degré de longitude occidentale. Entre Ahir et les deux dernières oasis précitées s’étend une hamada nue et aride, de trois à quatre cents kilomètres de largeur. Agram et Djebâdo même ne sont pas des districts purement toubou : la première est plutôt une colonie bornouane mélangée d’éléments tedâ, et, quant à la seconde, encore que le fonds toubou y domine, elle renferme un fort contingent de gens de Sigguedim, localité colonisée à la même époque que Dirki, le chef-lieu de Kawâr, par des émigrés venus du Bornou. Ajoutons que, de Dirki à Agadés et à Ahir, la distance est de neuf journées de marche, et que, du même point à Ghât, elle est de onze jours.


[285]VOYAGE AU BORNOU
(SUITE)


CHAPITRE II

De Kawar à Agadem. — Nouveaux aspects de la faune et de la flore. — Arrivée à Nguigmi. — Première vue sur le lac Tsad. — Un chef bornouan. — Le fleuve Yoô. — Envoyés du cheik Omar. — Dernière étape vers Kouka.

Ce fut le 10 juin que nous reprîmes le cours de notre voyage. A une demi-heure au sud de Garou, la végétation disparut, et nous entrâmes dans une région de dunes qui est la section la plus pénible de la route, et où, plusieurs jours durant, hommes et bêtes eurent fort à peiner. Déjà cependant l’oasis de la Grande Zau (Zau kourra), où nous fîmes halte le 12, anniversaire de la naissance du Prophète (Milâd), offre une richesse de flore et de faune, telle qu’on n’en rencontre pas dans le Sahara au nord de Kawâr ; on sent qu’on approche d’une zone plus fertile. Malheureusement, au sortir de cet éden solitaire, on se retrouve aux prises avec les fastidieuses et décevantes lignes de dunes ; et c’est là surtout, pour le dire en passant, qu’on apprécie l’utilité du chameau. C’est là aussi que cet animal, tantôt émergeant au sommet d’une vague de sable, tantôt plongeant comme au fond d’un abîme, justifie son surnom de « vaisseau du désert ». Le voyageur, lui, tout à l’effort physique qu’il déploie, chemine machinalement sans mot dire. Nul sentier n’existe, bien entendu, à travers cette région sablonneuse, où même l’œil perçant de l’homme du désert chercherait vainement un point de repère accentué ; les seuls jalons du parcours sont les quelques rochers qui, de loin en loin, dressent leurs têtes rigides en faisant quelque peu tache au-dessus de l’éternelle houle de l’arène, pareils à des phares sauveurs sur une mer de sable. De zig-zags en zig-zags, on finit par dévier sensiblement de la route, et il faut ensuite corriger le premier[286] mouvement d’inflexion par un autre opéré dans le sens inverse.

Les soirées, heureusement, dédommagent des fatigues du jour : le vent alors se tait ; le firmament, qu’aucun nuage ne voile, apparaît dans tout son azur foncé, avec son semis de constellations dont l’éclat n’a d’égal chez nous que celui qu’offre la voûte céleste, en certaines nuits d’hiver. Un calme profond plane sur l’aire immense où, toute la journée, on a peiné en proie aux rafales de vent et aux tourbillons de sables mouvants ; dans l’atmosphère diaphane, les contours des dunes se dessinent avec une netteté prodigieuse ; çà et là, sur les pâles croulières, pointe fantastiquement un rocher ; une strie lumineuse à l’horizon annonce le lever de la lune dont le globe argenté flotte bientôt dans l’éther, avec une allure si allègre et si gaie, qu’on s’imagine à tout instant qu’il va se mettre à sautiller par l’espace. Lumières et ombres, tout enfin revêt des formes tranchées qui prêtent aux reliefs multiformes des dunes je ne sais quelle variété mystérieuse, jointe à des intensités de clarté comme le soleil n’en pourrait produire. Ce sont là les meilleurs moments du voyage, et si dans le nord la nuit n’est point d’ordinaire l’amie de l’homme, au désert, par le clair de lune, sous la belle coupole d’un ciel étoilé, parmi les fraîcheurs de l’air assoupi, elle a pour lui un charme indicible.

Nous étant remis en marche quelques heures après minuit, le 15 juin, nous atteignîmes au matin les monts de Dibbela, que nous franchîmes par un col qui les sépare en deux parties. Au delà se trouve l’oasis du même nom, longue de trois quarts de lieue environ, et qu’une chaîne de dunes divise par moitié. Le lendemain nous passâmes deux reliefs rocheux connus sous le nom de Tchigrin. A ce point, nous étions enfin sortis de la région des collines de sable, dont l’étendue de Kawâr à Bibbela n’est pas de moins de 120 kilomètres. Aux dunes succédait maintenant une vaste plaine ondulée où la végétation commençait de reparaître. Vers l’oasis d’Agadem, située à 80 kilomètres au sud de Bibbela, le changement des aspects s’accentua de plus en plus. Les mouvements du sol figuraient presque des montagnes et des vallées ; les herbes fourragères abondaient, en même temps que se développait la vie animale. De quelque côté que l’on regardât, on n’apercevait qu’antilopes paissant tranquillement, en bêtes qui, n’étant point habituées à se voir pourchasser par l’homme, ne se dérangent pas même à son approche. Aussi détela-t-on les[289] chiens, et bientôt trois de ces inoffensifs animaux du désert, un mâle, une femelle et un petit, mordirent la poussière. Ils appartenaient à l’espèce addax, et avaient des cornes en tire-bouchon de près d’un mètre de long, et fort élégamment contournées. On assure que le principe humide contenu dans les herbes fraîches dont ils se nourrissent leur suffit au point qu’ils n’éprouvent presque jamais le besoin de boire, et c’est même la passion qu’ils ont pour cette excellente provende qui les rend d’ordinaire si faciles à chasser. Le nombre de ces bêtes était, je le répète, incroyable ; il s’en montrait de toutes parts, par individus isolés, par petits groupes, et par troupeaux de centaines de têtes. Dans le dialecte Dâza de la langue toubou, on les appelle tourouë tchongi, et les innombrables levriers à l’aide desquels on les chasse leur a fait donner chez le reste des Tedâ le surnom de kididâ (Gens des chiens, de kidi, chien).

Troupeau d’antilopes près d’Agadem.

L’oasis d’Agadem, où nous arrivâmes le 18, est située au pied ouest de la chaîne du même nom. Pas plus que Bibbela, et que Belgajifari, qui est plus au sud, elle n’est une station bien sûre pour les voyageurs ; aussi, avant d’y pénétrer, a-t-on soin de détacher des éclaireurs chargés de s’assurer s’il ne s’y trouve[290] point en embuscade quelques bandes de Touareg ou de Toubou, et, à moins qu’on ne soit bien armé, on n’y séjourne que le temps nécessaire. Ce fut là que je saluai pour la première fois au passage une espèce d’arbre que j’avais déjà vue au Tibesti : c’est le koussomo (Capparis Sodada), en arabe toundoub, et, par corruption, en bornouan toumtoum.

Capparis Sodada.

Le 22, nous croisâmes dans le Grand Steppe (Tintoumma), une petite caravane dont l’apparition à l’extrême horizon n’avait pas laissé de nous mettre en émoi. Du plus loin qu’on en avait vu poindre le cavalier de tête, on avait pris toutes les dispositions pour l’éventualité d’une attaque ; on s’était déployé militairement, et l’on n’avait plus cheminé qu’avec la plus grande circonspection. Il se trouva que l’on avait affaire à un Bornouan, fort inoffensif, qui filait avec dix chameaux sur Kawâr pour y acheter différentes denrées, et avait lui-même une peur atroce de rencontrer des Oulâd Sliman.

A Belgajifari, s’achève la transition d’une zone à l’autre. Cette station aquifère ne présente plus le caractère d’une hattija dont l’aspect tranche sur les environs. Les formations pierreuses disparaissent, et les fontaines, au nombre de trois, acquièrent une profondeur de près de 6 mètres. C’est un changement radical, et qui se fait en quelque sorte à vue d’œil, dès qu’on entre dans la région des pluies estivales. Aux rares bouquets d’arbres du steppe succède une forêt claire, où dominent encore les acacias a épines et le genêt du désert que les riverains du Nil appellent march (Leptadenia pyrotechnica), mais où apparaissent des essences nouvelles, au port plus fier, plus riches en ombre et en feuillage. L’arbre à fruit oursiné que l’on nomme kourna refoule ici à l’arrière-plan son proche parent le nabak (Zizyphus Spina Christi) ; le serrah (Mærua rigida) déploie son branchage feuillu d’une manière bien autrement luxuriante que dans les maigres enneris tibestiens ; l’acacia gommifère appelé omm el-barka se multiplie ainsi que le harâza (Acacia albida), et tout cela éclipse les modestes arborescences du Sahara septentrional. Ajoutez qu’à tous ces fûts, principalement aux acacias, s’enroulent des plantes parasites et grimpantes (Loranthus globifer, Momordica Balsamina), dont les racines aériennes retombent sur le sol.

Au pied de ces troncs feuillus se développe dans la saison des pluies — déjà, lors de notre passage, les premières gouttes d’eau venaient de tomber — un riche tapis de verdure où les gramens[293] du midi l’emportent également sur ceux du désert qui ont pu se faufiler jusque-là. Plus d’akoul ni d’hâd, ces plantes fourragères spéciales aux chameaux ; il y a bien encore du sebat et des herbes particulières au steppe ; mais ce sont d’autres espèces qui dominent. Sans doute, si l’œil y trouve son compte, il se mêle à cela des inconvénients : le sol est tout jonché de capsules traîtresses, d’ardillons aigus, agressifs, que l’on s’enfonce dans le pied au passage, tandis que mille fruits à piquants vous accrochent par les vêtements et la peau. Mais aussi quelle diversité pittoresque de formes et quelle inépuisable richesse de couleurs ! Avec quel ravissement intérieur on contemple ces créations d’une nature qui fait un contraste si saisissant avec le monde morne et désolé qu’on laisse derrière soi ! Il est vrai que, pour l’homme qui a vécu sous un climat plus méridional, ce n’est pas encore l’abondance tropicale ; aux yeux mêmes de l’homme du nord, sitôt que vient la saison sèche, qui dure neuf mois de l’année, le site reprend son aspect aduste. D’ailleurs, en fait de forêt, il n’y a guère ici qu’une forêt d’acacias ; ce n’est que dans les vallées complètement arrosées, où il existe des cours d’eau permanents, que la végétation devient luxuriante et garde toute l’année sa fraîcheur.

Un bois au nord du Tsâd.

Nous avions, je l’ai dit, abordé cette zone dans les circonstances les plus favorables. La saison des pluies commencée et le voisinage du lac Tsâd revêtaient le pays de ses plus beaux attraits. Non loin de Belgajifari, nous aperçûmes les premières traces du lion, animal qui a besoin d’eau et d’ombre, et qui, déjà ici, trouve mille occasions de se livrer à la chasse de l’antilope. Nous vîmes aussi la puissante empreinte du pied de la svelte girafe, à qui cette région inhabitée et cependant fertile offre une lice d’ébats à souhait. Au revers des jolis monticules pâturait sans crainte la gracieuse antilope Mohor (en kanouri kirdchigué), que les Arabes appellent également Ariel (Antilope dama) ; près d’elles parfois se trouvait l’autruche son amie, qui, de là, s’élance aux solitudes du steppe. Puis, de toutes parts, dans la forêt, résonnaient à nos oreilles, depuis longtemps sevrées de ce concert, des gazouillements d’oiseaux que le renouveau rendait tout joyeux et dont les nids encombraient les arbres. Partout, débordaient la vie, la fécondité et la grâce.

Ranimés nous-mêmes au contact de cette nature enchanteresse, nous cheminions sept et huit heures durant sans le moindre sentiment de lassitude. Le 26, nous atteignîmes la fontaine de[294] Koufê, où le sol, couvert d’une infinité d’énormes vers polypodes (dengueli, en langue kanouri) témoignait d’une pluie toute récente. Malgré le charme du paysage et la proximité du but, la concorde ne renaissait pas parmi nos saltimbanques marocains. Plusieurs d’entre eux, chemin faisant, s’étaient déjà séparés de la troupe. A Koufê, un autre vint me trouver dans ma tente, et me déclara en son mauvais arabe qu’il était résolu à quitter son chef, qui l’avait battu, lui, un homme, et qu’il espérait que je ne le repousserais pas de ma société. Vainement, essayâmes-nous de lui faire changer d’avis : il jura que, si personne ne voulait l’accueillir, il s’en irait plutôt rejoindre les lions au désert. Force me fut donc, avec l’autorisation plus ou moins gracieuse d’Hâdch Sâlih, de garder à mon service le déserteur, qui s’appelait Hammou.

Le 27, nous arrivâmes à la station aquifère d’Azi, qui déjà est toute voisine du lac Tsâd. La végétation arborescente devenait de plus en plus dense, et la faune aussi se multipliait. Nous vîmes entre autres une sorte de huppe, à la tête surmontée d’un superbe panache rouge-jaunâtre, que les Bornouans appellent oudioudi zannama ; puis un autre petit oiseau, du nom de zogoum, qui, comme le premier, gîte aux creux des arbres, et qui, capturé par nous, n’en poussa que de plus belle son cri de tchoutchou, tchoutchou ! Des excréments d’éléphant, joints aux traces des pieds de cet animal et aux ravages multiples dont le branchage de la forêt l’accusait nous prouvaient aussi que le gros pachyderme aimait à hanter les environs de la fontaine.

C’était le 28 juin que nous devions atteindre Nguigmi, la bourgade la plus septentrionale du Bornou.

Tout en cheminant avec une certaine solennité, nous nous écarquillions les yeux pour tâcher de distinguer au travers du fourré le fameux lac après lequel nous aspirions et la première localité nègre. Du moins la présence de superbes bœufs en train de pâturer, qui, à notre approche, faisaient entendre de doux beuglements, nous annonçait-elle la proximité des habitations. En dépit de leurs cornes géantes, l’aspect de ces ruminants, dont les grands yeux fixes nous regardaient curieusement, me remuait comme une vision du pays, et mon imagination en débauche ne rêvait plus que beafteaks. Bientôt nous nous engageâmes sur la ligne de hauteurs sableuses qui bornent de ce côté le lac Tsâd ; entre celui-ci et nous, il n’y avait plus qu’une petite plaine herbue, d’une demi-lieue d’étendue à peine, et au bord de la nappe d’eau apparaissaient en longues files les huttes de paille coniques de Nguigmi. Le[295] lac lui-même étalait devant nous sa coupe nue, qu’enfermaient des rivages uniformes, ourlés de roseaux. Que de fois, jadis, aux heures fastidieuses de la classe, j’avais regardé d’un œil songeur les contours de ce lac, qui seul alors, avec les monts fabuleux de la lune, mouchetait, sur les cartes géographiques, l’immense blanc de l’Afrique centrale. Et voilà qu’à présent mes rêves d’écolier se réalisaient, non toutefois sans une pointe de désillusion.

Si le lac n’offrait point l’aspect que dans ma pensée je lui avais prêté, du moins l’étrange tableau de vie qui se déroulait sur ses bords était-il pour moi une compensation. La grande plaine herbue qui entourait le village était toute couverte de bœufs, d’ânes, de moutons et de chèvres ; les habitants se démenaient partout d’un air affairé ; d’innombrables oiseaux aquatiques, cigognes, hérons, canards, pélicans, oies de toute couleur, suivaient sans souci bêtes et gens afin d’en obtenir la pâtée, et près du village, au bord de l’eau, un paisible éléphant étanchait sa soif, en aspergeant de sa trompe son corps gigantesque.

Nous nous arrêtâmes un instant sur le monticule, abîmés dans la contemplation de cette scène, sans que, au grand déplaisir de mon ambitieux compagnon Bou Aïscha, personne du village ne se dérangeât pour nous venir saluer et chercher. Après quelques moments d’attente vaine, nous dûmes prendre le parti de descendre dans la plaine pour y installer notre campement. Ce ne fut que lorsque les tentes furent dressées, que parut le Kazelma, ou chef du district septentrional du Bornou (lequel porte le nom de Kazel). Ce Kazelma, qui s’appelait Hassen, était un vieillard borgne, qui, par ordre supérieur, était venu tout exprès de Baroua, son lieu de résidence, au village de Nguigmi, pour nous faire accueil au nom de son maître. Après nous avoir demandé des nouvelles du Fezzan et de Tripoli, et nous avoir dit quelques mots sur les événements politiques au Soudan, les espérances de la moisson et le prix des céréales, ce fonctionnaire nous quitta pour aviser aux préparatifs du repas d’usage.

Je profitai de cet intervalle de loisir pour courir à la rive la plus proche du lac. Le pacifique éléphant n’était plus là ; mais à sa place une trentaine d’autres pachydermes, des hippopotames (en kanouri ngouroutou), caracolaient gaiement dans les flots. En bêtes curieuses, et qui n’ont nulle idée de la rage de meurtre et de destruction qui distingue des hommes civilisés, ces hippopotames s’avancèrent sans méfiance tout contre le bord, et je me[296] gardai bien, pour mon compte, de troubler leurs ébats. Des résonnances métalliques semblaient leur plaire particulièrement, et, quand ils avaient l’air d’avoir tous décampé, on n’avait qu’à tambouriner sur un chaudron de cuivre, pour les voir accourir de rechef, en vrais dilettantes, de tous les côtés. Giuseppe, par malheur, ne se payait point de ces jeux innocents ; il envoya une balle en plein dans l’énorme gueule béante d’un de ces monstres. Le pauvre amphibie, blessé à mort, revira au loin dans les roseaux, et la troupe folâtre disparut.

Les habitants de Nguigmi, qui appartiennent à la tribu kânem-bou des Tomâghera, ne se génèrent nullement, de leur côté, pour venir se repaître curieusement de notre aspect. Les femmes surtout y mirent de l’entrain, et bientôt elles eurent improvisé près de nos tentes un marché plein d’animation, où elles nous débitèrent des poules, des oignons, des poissons secs, du lait, des pastèques, du tabac, du poivre, de l’indigo, et autres objets, le tout à des prix relativement modérés. Les indigènes, dont le teint foncé variait de nuances, en tirant le plus souvent au rougeâtre, étaient grands et sveltes, avec des traits dont la régularité me rappelait les figures des Toubou. La plupart étaient nu-tête ou coiffés d’un haut toquet de laine bleu que l’on nomme djhôka ; ils portaient comme vêtement la tobe bleue, à teinture d’indigo. Le beau sexe offrait des formes plus rondelettes et une physionomie moins en lame de couteau que les Tibestiennes. Drapées dans le châle dont j’ai eu souvent occasion de parler, ces femmes avaient les cheveux relevés au sommet de la tête en petites tresses minces, et les tempes rasées ainsi que l’occiput. La suite du Kazelma se composait de six serviteurs à cheval et de dix-huit soldats armés de fusils, mais sans uniforme, qui me demandèrent tout d’abord un peu de poudre et des pierres à feu.

Le lendemain, de grand matin, les préposés de l’endroit vinrent nous présenter leurs civilités ; puis le Kazelma s’acquitta de ses devoirs d’hôte, et me gratifia pour ma part d’une vache de boucherie, d’un peu de sorgho et d’une quantité de fourrage vert suffisante pour plusieurs jours de voyage ; il va sans dire que je ne demeurai pas en reste de gracieusetés. J’allai ensuite visiter le village, dont les habitants étaient justement en train de démonter leurs huttes, pour les transporter à quelque distance plus au nord des rives plates du Tsâd, avant que les grosses pluies ne vinssent entraver ce déménagement. Les crues considérables que le lac subit à cette époque et les débordements qui en résultent les[299] obligent souvent de se retirer ainsi jusque sur la ligne de dunes mentionnée. La bourgade comprend environ 300 cabanes, où peuvent loger 2,000 âmes à peu près ; mais, pour l’instant, beaucoup de ces cases étaient vides. Elles sont faites d’un lacis grossier de pailles, reposant sur un échafaudage d’échalas également de forme conique, avec une petite ouverture d’un mètre à un mètre et demi de hauteur. A côté d’elles, selon l’importance du ménage, s’en trouvent une ou plusieurs autres, plus petites, destinées aux femmes, aux enfants, aux esclaves, avec des locaux particuliers pour le bétail, le tout enclos de haies en clayonnage (sigguedi), de deux à deux mètres et demi de haut.

Le lac Tsâd, près Nguigmi.

En dépit d’une pluie torrentielle, accompagnée d’une bourrasque, qui avait signalé la journée du 29 et trempé à fond notre bagage, nous ne voulûmes pas différer davantage de nous remettre en route pour Kouka. Le 30 donc, escortés du Kazelma et de ses hommes, lesquels s’en retournaient à Baroua, nous nous mîmes à longer la rive ouest du lac. Le chemin que nous suivions serrait d’abord de tout près l’ourlet de roseaux et de laîches dont la nappe d’eau était encadrée ; de place en place, des marécages ou de grandes flaques d’eau, peuplées d’innombrables canards, de hérons, et autres grands oiseaux aquatiques, nous contraignaient à faire un détour par la forêt ; puis, peu à peu, la bande de terrain entre le lac et le bois s’élargit jusqu’à former une prairie superbe. Çà et là, nous rencontrions des huttes abandonnées où logent, dans la saison, les esclaves chargés de préparer le sel grossier qu’on tire de la cendre du bois de siwâk. A moitié route, nous passâmes près d’un petit groupe de palmiers qui marque l’emplacement où se trouvait jadis la ville de Woudi (ou Oudi), une des résidences temporaires des rois du Bornou. Ensuite le fourré devint plus épais, le chemin s’écarta du lac, et à mainte reprise ce ne fut pas sans peine que nos chameaux et nous nous pûmes louvoyer à travers cette dense frondaison d’acacias dont les aiguillons nous agrafaient au passage. L’escorte du Kazelma ne nous était pas inutile, car toute cette route, le long du lac, de Nguigmi à Kouka, est exposée aux incursions des Bouddouma ; c’est le nom qu’on donne aux habitants des îles situées au milieu du Tsâd. Ces pillards ne se gênent nullement pour attaquer les voyageurs isolés et parfois même de petites caravanes. Embusqués derrière les roseaux du rivage, ils exécutent prestement leurs coups de main, et, se rembarquant aussitôt, se retirent en sûreté au large. Aussi, à part les gens de quelques[300] villages kânembou qui entretiennent avec eux de pacifiques rapports de négoce, tous les autres habitants du Bornou ont-ils en haine ces insulaires, et, un de leurs canots s’étant montré, dans la matinée, hors de la portée du fusil, nos soldats ne purent quand même résister au plaisir de faire feu de ce côté.

Baroua, où nous arrivâmes le 1er juillet, après avoir couché à Kindjâlia[64], est une localité entourée de murs de terre qui est à peu près de la grandeur de Nguigmi. La résidence du Kazelma s’y trouve au pied de la ligne basse de dunes, qu’on voit apparaître encore çà et là. La population, qui me fit l’effet d’être bienveillante, se compose en majeure partie de Kânembou, qui ont, comme ceux de Nguigmi, une peur effroyable des Touareg, contre les attaques desquels ils s’assurent tant bien que mal, en payant une sorte de tribut consistant surtout en poisson. J’avoue que la haute idée que je m’étais faite de la puissance des rois du Bornou subit en moi un certain déchet, quand je reconnus qu’elle ne suffisait même pas à protéger contre les pilleries des gens du désert ceux de leurs sujets qui habitent au nord du Yoô, affluent occidental du lac Tsâd.

Nous atteignîmes ce fleuve le lendemain 2 juillet, après une marche de dix heures, partie au travers d’une plaine boisée où les antilopes grouillaient à foison, partie par des champs de céréales et de plantations de coton, où l’on préludait aux prochaines semailles en brûlant des broussailles et des herbes sèches. Au fur et à mesure que nous avancions, les hyphènes, d’abord rabougris, croissaient de taille et d’ampleur, et leurs panaches flabelliformes finirent par régner en maîtres dans le fourré. Pintades, lièvres, gazelles, sangliers même se montraient à nous. Arrivés au bord du Yoô, nous vîmes pour la première fois le tamarinier dans toute la majesté de son feuillage ; c’était cette essence qui, avec l’hyphène, formait la bordure principale du fleuve.

Après avoir suivi le cours d’eau en amont, l’espace de quelques kilomètres, nous aperçûmes, sur la rive opposée, la ville de Yoô ; huttes et habitations, tout nichait sous le couvert d’arbres magnifiques ; des femmes, la cruche sur l’épaule ou sur la tête, allaient et venaient le long de la rivière : tableau délicieux, où le charme de la nature se renforçait d’une paisible idylle.

Chef kânembou.

A la fin de la saison des pluies, le fleuve, transformé en torrent, oppose des obstacles considérables au passage des caravanes. Tel[303] n’était pas encore le cas : nous pûmes le franchir par un gué à sec, et camper à un petit quart d’heure de la ville[65]. Bientôt, comme à Nguigmi, parurent les femmes de l’endroit avec leurs denrées. Cette abondance, soit dit en passant, fut fatale au coursier de Bou Aïscha, dont j’avais tant de fois admiré l’allure ; on le trouva mort le lendemain matin, sans autre cause apparente de trépas que l’excès de grain dévoré la veille. Comme nous devisions encore de ce triste accident, nous vîmes paraître une troupe de cavaliers arabes, qui nous venaient saluer, tant de la part du Cheik Omar qu’en leur nom personnel. L’envoyé officiel du sultan était un certain Mohammed et-Titiwi, le frère du trésorier de Mourzouk, lequel, depuis de longues années, habitait le Bornou. En grande faveur auprès du Cheik, il était le représentant reconnu de tous les étrangers venant du nord, et l’intermédiaire par lequel ceux-ci se mettaient en rapport avec le souverain.[304] Barth et Gerhard Rohlfs avaient déjà eu affaire à ce personnage, dont on m’avait dit beaucoup de mal au Fezzan. Quoique, par la suite, je n’aie pas eu lieu de le juger très favorablement en tant que fonctionnaire public, je ne puis néanmoins me souvenir, sans un sentiment de reconnaissance, et de ses prévenances de toute sorte, et des gros services qu’il m’a rendus, et de l’accueil amical et hospitalier que j’ai toujours trouvé dans sa maison. C’était un homme de teint jaunâtre, au corps trapu, épais et lourd, de cinquante et quelques années d’âge, qui était un peu brouillé avec ce que nous nommons propreté, et qui, prévenu comme je l’étais contre lui, ne me fit pas tout d’abord une bonne impression.

Tamarinier.

Avec lui se trouvaient, entre autres notables, le chérif el-Haschâschi, un Tripolitain qui habitait de préférence le Bornou ; le chérif Hasan, un Fezzanais établi depuis plus de vingt ans à la cour de Kouka, et un marchand aisé, nommé Moustafa Toufaïri, qui se disposait à regagner Tripoli. Ces messieurs, on le pense bien, n’eurent guère d’attention que pour mon compagnon Bou Aïscha, que Titiwi ne manqua pas de présenter au Cheik comme un ambassadeur du Sultan de Constantinople, bien qu’il ne fût que l’envoyé pur et simple du gouverneur général de la Tripolitaine. En surfaisant ainsi la qualité du personnage, on se promettait davantage pour lui de la générosité innée du prince bornouan, générosité dont, bien entendu, l’intermédiaire officiel comptait profiter. Naturellement aussi, comme je l’avais craint, ma propre mission et ma personne se trouvèrent tout de suite reléguées au second plan.

Dans une lettre que j’avais adressée de Nguigmi au cheik Omar, j’avais exprimé le désir de loger, à Kouka, dans la maison dite « des Chrétiens », que déjà Barth, Overweg et Rohlfs avaient habitée, à seule fin de me soustraire aux influences et obligations auxquelles on est nécessairement soumis quand on est l’hôte d’un dignitaire. Quelle ne fut donc pas ma déconvenue, lorsque Titiwi m’informa que cette maison était en trop mauvais état pour que je pusse y descendre. Ce qui me fâcha encore plus, c’est que je vis nettement, au langage évasif dudit Titiwi, que, dans l’émoi général causé par l’arrivée d’un représentant du Commandeur des Croyants, on n’avait nullement songé au domicile qui devait m’être assigné.

En même temps que les saluts du maître, l’envoyé nous avait apporté un présent de bienvenue consistant en une petite corbeille[305] de noix de Gouro fraîches, le don gracieux par excellence, et en un sac de cuir contenant diverses friandises du pays, telles que gâteaux de riz et de froment accommodés au beurre, au miel, aux épices. Quant au pain qui nous fut remis, il paraissait d’un âge tout à fait respectable, car il était moisi, et rongé de petits insectes vermiformes.

Comme le sultan semblait très impatient de nous voir, nous quittâmes Yoô le plus tôt que nous pûmes. Nous eûmes occasion, chemin faisant, d’admirer les magnifiques chevaux que montaient nos hôtes, et qui, caparaçonnés d’ornements fantastiques, de housses brodées de soie et de coton, la tête et le cou surchargés de plaques de laiton, de pendeloques, d’amulettes, allaient, suivant leur coutume, un amble rapide, dont j’avais peine à suivre l’allure. Au bout de sept heures de marche, nous fîmes halte dans le district de Kaliloua, à 50 kilomètres environ de Kouka. Là, nos hôtes nous quittèrent pour filer en avant. Continuant d’avancer avec plus de lenteur, nous arrivâmes le lendemain 6 à Ngalâro, où nous couchâmes, puis, le 5 juillet, à Daouergo, petit village sis à une lieue au nord de Kouka, où nous trouvâmes déjà, nous attendant, quelques habitants de la capitale.

Titiwi avait eu l’attention de m’envoyer, à titre de prêt, une bonne tente, la mienne, petite et usée, n’étant guère en état de me faire honneur. A l’exemple de mes compagnons, je revêtis mon plus beau costume de citadin fezzanais, de sorte que moi, chrétien, j’apparaissais en tenue musulmane, tandis que Bou Aïscha, avec son uniforme européen de fonctionnaire civil ottoman, avait bien plutôt l’air d’un chrétien. Les nombreux visiteurs, Arabes, Tedâ, Gatrounois, Fezzanais, allaient naturellement tout d’abord à lui, pour ne venir à moi qu’en seconde ligne. Une seule visite fut exclusivement pour moi : ce fut celle d’un quidam on ne peut plus drôle, une vraie figure de casse-noisettes, qui descendit de cheval devant ma tente, en compagnie d’un esclave encore plus grotesque, lequel était affublé d’une tunique de drap écarlate et d’un large pantalon bleu soudanien, sans le moindre soupçon de chemise. Ce personnage, appelé Dounkas, se présenta à moi, avec un flux prodigieux de paroles, comme un « esclave chrétien », ayant appartenu jadis au fameux Abd-el-Wâhid, vulgo Edouard Vogel : il avait, me dit-il, tout enfant, accompagné ce dernier jusqu’à Yakoba et Adamaoua, puis, plus tard, mon compatriote, en parlant pour l’Ouadaï, l’avait laissé à Kouka, chez ce Lamino dont Barth parle dans sa relation. Malgré[306] l’emphase de son langage, ce Dounkas me fit l’effet d’un très brave jeune homme, ayant gardé le plus chaud souvenir de l’infortuné chrétien qu’il avait servi. Avec les salutations dudit Lamino, il me pria d’agréer une provision considérable de volailles et d’œufs que celui-ci m’envoyait.

Le soir, parut une longue file d’esclaves de la domesticité du Cheik, qui nous apportaient le repas d’usage, savoir une soixantaine de plats constituant un menu des plus variés. C’est à peine si nous pûmes dévorer le tiers de ce festin opulent ; en revanche, les porteurs, qui avaient guetté comme des animaux affamés le moment où notre faim serait assouvie, ne manquèrent pas de tomber sur les restes, lesquels d’ailleurs, suivant l’usage, leur revenaient de droit, et remplaçaient, pour cette première fois, le pourboire de rigueur.


[307]VOYAGE AU BORNOU
(SUITE)


CHAPITRE III

Arrivée et réception à Kouka. — Chez le Cheik Omar. — Visites diverses. — La maison de Lamino. — Petites intrigues. — Coup d’œil sur la capitale du Bornou. — Scènes de la rue. — Mon logis et mon mode d’existence. — Mes relations.

I

Ce fut le 6 juillet que nous fîmes notre entrée solennelle dans la capitale du Bornou. Les premières personnes que nous rencontrâmes furent les principaux Arabes et étrangers de la ville, parmi lesquels le vieux Bou Alak, ce chef des Arabes du Nord, qui m’était déjà connu avantageusement par ce que m’en avait dit Barth. C’était un Oulad Sliman de vieille roche, qui avait depuis longtemps échangé la vie de sauvages et de pillards que menaient ceux de sa tribu pour une existence paisible à Kouka, où il était devenu membre du grand conseil. Tous ces gens avaient arboré leurs plus beaux habits, leur plus riche équipement de cavaliers, et je ne pouvais me lasser d’admirer la quantité de montures superbes, toutes remplies de feu et de souplesse, qui caracolaient dans la plaine. Bientôt, nous apprîmes de Titiwi que le Cheik avait ordonné à son fils aîné, Aba Bou Bekr, l’héritier présomptif du trône, d’aller nous recevoir solennellement à la tête d’un fastueux cortège. Nous nous arrêtâmes donc pour attendre son arrivée, puis, quand un cavalier nous eut annoncé son approche, nous recommençâmes de nous ébranler majestueusement à travers la plaine presque dénuée d’arbres qui s’étend de Daouergo à Kouka.

Sur un monticule de sable, devant le prince, se tenait une troupe d’infanterie armée de fusils, qui offrait un aspect réellement[308] grotesque. Ces militaires, engoncés dans d’étroites vestes et des pantalons de coupe européenne, aux couleurs les plus bariolées, — l’un avait un habit rouge et des culottes jaunes, un autre un habit jaune et des culottes vertes, un troisième était mi-parti bleu et rouge, — ces militaires, dis-je, avaient littéralement l’air de singes habillés. Autour du prince étaient rangés les dignitaires (membres du Grand Conseil, Capitaines) somptueusement vêtus de burnous de drap de diverses nuances et de larges pantalons brochés d’or, la tête coiffée du rouge tarbousch, avec ou sans le turban, les uns le visage voilé, les autres la face découverte. Tous montaient des chevaux de prix, pourvus d’étriers et de selles arabes, au flanc gauche de chacun desquels pendait un long glaive, et, de l’autre côté, une carabine au large canon. Derrière ces dignitaires se tenaient des cuirassiers, les uns revêtus d’une armure de métal avec un casque au cimier saillant, parfois aussi des brassards ; les autres, et ceux-là avaient l’aspect moins guerrier, d’une ample et lourde tunique de ouate piquée, qui les enveloppait entièrement et paralysait leurs mouvements. Leurs chevaux étaient, pour la plupart, accoutrés de la même manière, le corps, y compris le cou, disparaissant dans l’enveloppe ouatée, et la face protégée par une plaque de laiton rembourrée, laquelle formait un angle obtus, afin de ne pas écorcher la peau de la bête. Pour porter un tel équipement et un cavalier aussi lourd, on est obligé de choisir les chevaux les plus forts, car, dans les moments critiques, c’est de la vigueur et de la vélocité de la monture que dépend le salut du guerrier. A celui-ci, du reste, on adjoint autant que possible, dans le combat, un fantassin qui, au cas où la bête vient à être tuée, débarrasse en hâte le cuirassier du fourreau gênant qui l’enserre, et le rendrait incapable de se défendre. L’arme de ces cuirassiers est la lance ou une large et courte épée.

Cuirassier bornouan.

Autour de ce noyau brillant de l’escorte princière caracolait sans gêne une troupe de cavaliers légers, vêtus de la simple tobe nationale, tête nue pour la plupart, et la lance au poing ; puis venaient des esclaves à pied, armés de lances et de javelots, et des archers païens des régions frontières du sud-ouest, qui souvent, pour tout costume, n’avaient qu’une ceinture.

Quand nous ne fûmes plus qu’à une vingtaine de pas du prince héritier, on nous invita à mettre pied à terre pour saluer le représentant du souverain. Pendant que nous allions à lui, un orchestre composé de tambourins, de tambours, de flûtes, de cornes d’antilopes, de trompes de bois ou de métal, et de cornemuses[309] aux accents criards, entama un concert affolant, où les notes les plus glapissantes se mariaient, en dépit de toute règle, aux grondements de basse les plus sourds, et aux ronflements les plus nasillards. Aba Bou Bekr cependant demeurait, grave et digne, sur son magnifique coursier, au sommet de l’éminence de sable. C’était un homme presque noir, avec quelques poils de barbe au menton et aux joues, de belle stature, quoique de peu de noblesse dans les traits, et qui semblait avoir trente-cinq ans passés. Il nous dit en arabe quelques mots bienveillants, nous[310] serra la main en nous souhaitant la bienvenue dans les États de son père, nous demanda brièvement des nouvelles de notre voyage et de notre santé : après quoi, nous remontâmes à cheval, et le cortège se mit en mouvement, au bruit de la musique, aux cris de la foule, aux détonations incessantes de la poudre, sans préjudice des fantasias exécutées par les cavaliers de l’escorte.

Aussi loin que la vue portait, la plaine fourmillait de curieux ; je ne crois pas qu’une seule personne fût restée dans la ville. Pour moi, je cherchais des yeux la capitale, sans l’apercevoir. Rien qu’une aire de sable argileux où pointaient des acacias rabougris. Enfin émergea à l’horizon une ligne allongée de végétation qui prit peu à peu l’apparence d’un bois ; puis les arbres se desserrèrent, et j’aperçus un mur de terre uni, qui, avec sa couleur terne et poussiéreuse, tranchait à peine sur le terrain environnant. Dans cette ligne uniforme, étendue d’est en ouest, s’ouvrit, à la longue, une brèche qui alla peu à peu s’élargissant, et vers laquelle nous nous dirigeâmes.

Kouka, je le dirai plus loin, se divise en deux villes. Nous traversâmes le vaste espace en partie vague qui les sépare, pour pénétrer dans la ville de l’est ou cité royale, tandis que nos chameaux et les gens de service gagnaient les quartiers de l’ouest qui nous étaient assignés pour demeure. Une porte toute simple, à deux battants, assez large pour laisser passer de front deux ou trois cavaliers, nous donna accès dans une large voie qui conduisait au palais du Cheik. La foule était si pressée que nous n’avancions que très lentement ; la poussière telle, qu’à peine discernions-nous les maisons. A droite seulement, des ficoïdées projetaient un ombrage épais. Devant la demeure du prince, se dressait un petit minaret surmontant un modeste pâté de constructions, qui était, conséquemment, une mosquée.

Arrivés au palais, qui ne se distinguait des autres habitations qu’en ce qu’il avait un étage et des exhaussements en forme de tours, nous fîmes halte, et le tapage des coups de feu et de la musique atteignit alors son point d’apogée. Le cheik Omar, qui a l’habitude de regarder des baies ébrasées de l’étage supérieur les étrangers nouveau-venus aussi bien que les cortèges de fête, demeurait pour nous invisible. Le point le plus brillant de la scène était à ce moment le groupe des Marocains, dont les uns s’escrimaient sur leurs flûtes, leurs tambourins et leurs tambours, tandis que les autres exécutaient prestement le maniement de leurs jolis fusils. Au bout de quelques instants, Aba Bou Bekr entra dans le palais ; bientôt Titiwi l’y suivit, et enfin Bou Aïscha[311] y fut mandé à son tour, et ne tarda pas à en ressortir, drapé dans un burnous de drap écarlate brodé d’or. Bien que je me fusse attendu à me voir effacé par mon compagnon de voyage, j’avoue que je me sentis blessé au nom de l’Europe du retard qu’on mettait à m’accorder une audience de salutation. Cette négligence m’affecta d’autant plus, que j’étais disposé à l’attribuer, non pas à l’excellent Cheik, mais à Bou Aïscha et à Titiwi. Je ne pus m’empêcher d’en témoigner d’un ton acerbe mon mécontentement à ce dernier, et ses excuses embarrassées aussi bien que ses explications contraintes me donnèrent la conviction qu’on avait négligé de transmettre au brave Cheik la lettre que je lui avais écrite de Nguigmi. Bou Alak, Moustafa Toufaïri et d’autres eurent beau faire tout leur possible pour m’apaiser ; je me retirai en maugréant dans la ville de l’ouest, où je devais résider, accompagné de Titiwi, lequel se confondait en humbles excuses, sans que je daignasse seulement lui répondre.

Mon logis se trouvait dans la grande maison d’Ahmed Ben Brahim, un des premiers dignitaires du pays, et peut-être aussi le courtisan le plus en crédit. Il se composait provisoirement de plusieurs cours et d’une unique maisonnette de terre, que je jugeai tout au plus suffisante à remiser mon bagage. Quant à l’installation de ma personne et de mes domestiques, on n’y avait pas songé. Qu’on juge de mon désappointement ! Aussi, sans plus d’explications, donnai-je l’ordre qu’on me ramenât mon cheval, résolu que j’étais, dis-je à Titiwi, d’aller me plaindre directement à son maître de cet inqualifiable sans-gêne. Bien m’en prit : mon cheval n’était pas encore sellé, qu’à coups de hache, ce fut l’affaire de quelques minutes, on avait pratiqué au travers d’un mur une issue qui me procurait un logement relativement convenable. Cette porte improvisée donnait accès sur une belle cour carrée où s’élevait un grand bâtiment renfermant une chambre spacieuse, avec un magasin contigu, parfaitement propre à me servir de résidence personnelle. Dans la même cour se trouvaient deux autres locaux couverts où mes gens pouvaient loger et faire la cuisine.

Fort aise de n’avoir plus à courir, par la grande chaleur de midi, après un logement, je me tins pour satisfait, et me payai immédiatement les douceurs de la sieste. Quant à Titiwi, il s’empressa de retourner près du Cheik, pour l’informer de mes dispositions, et à peine avais-je eu le temps de me reposer et de faire un bout de toilette, qu’un messager arriva du palais pour m’inviter à une audience.

[312]Ahmed Ben Brahim, le maître du logis et mon hôte, vint me prendre pour cette circonstance, et me fit du même coup sa visite de salutation. C’était un homme de même corpulence que Titiwi, et dont la physionomie ne prévenait pas davantage. Son teint était bronze foncé, et très noir pour un Arabe, car il appartenait à la tribu schôa des Oulâd Hamed. Le développement excessif de sa mâchoire inférieure et l’expression sensuelle de sa bouche décelaient un bestial épicuréisme dont les suites se traduisaient par une obésité monstrueuse. La duplicité et l’arrogance éclataient du reste dans toute sa personne, en dépit du langage mielleux dont, en cette première entrevue, il crut devoir user avec moi.

Devant la porte l’attendait un superbe cheval, ayant la vigueur voulue pour porter un pareil cavalier. Un esclave tenait la monture ; un autre se pendait de tout son corps à la selle, pour faire contre-poids au personnage, que quatre autres serviteurs aidèrent à se hisser sur la bête. L’animal partit aussitôt à l’amble, les esclaves suivant au trot. Le principal domestique chevauchait tout à côté de son maître, la main droite sur la croupe de l’animal que montait celui-ci ; un second portait le glaive, un troisième la carabine, un quatrième la cravache en peau d’hippopotame, un cinquième enfin les mentonnières, sans parler de deux autres en serre-file, qui ne portaient rien.

Grâce au rang de mon hôte et à ma qualité d’envoyé officiel, nous eûmes le privilège de mettre pied à terre, non pas à quelque distance du palais, comme le veut l’usage, mais à la porte même. Nous pénétrâmes d’abord dans un vestibule soutenu par une rangée de piliers de terre carrés, où se tenaient les gardes de l’huis extérieur, et où étaient posés une demi-douzaine de petits canons de bronze, dont les affûts minables semblaient rendre la locomotion fort problématique. L’étiquette exigeant que l’on se déchausse dans ce vestibule, je biaisai du mieux que je pus, en retirant tout bonnement mes socques, dans lesquelles je portais de petites sandales de cuir jaune, comme le font chez eux les Arabes du littoral nord, pour ne pas aller pieds nus ou sur leurs bas. Mon introducteur remit à un serviteur son burnous, son tarbousch et son turban, trois pièces d’habillement qu’il est également interdit de garder devant le maître ; puis, après avoir traversé une longue cour et une salle d’attente, nous atteignîmes un espace découvert où l’on avait établi pour les visiteurs une sorte de marquise en paille, destinée à abriter du soleil ou de la pluie.

Ce fut là qu’on nous annonça, et bientôt après, traversant un[313] autre vestibule, où se tenaient quelques eunuques et des esclaves, nous pénétrâmes dans la salle d’audience. Celle-ci, de grandeur médiocre, semblait encore rapetissée par une double file de gros piliers quadrangulaires, qui allaient s’amincissant un peu vers le haut, et offraient quelques rudiments de décoration. De là nous gagnâmes un enfoncement de la pièce, d’où l’on avait vue sur une partie de la salle, et où se devait faire la réception. Le sol y était garni de tapis, et les murs d’argile gris tendus d’étoffes de diverses couleurs et de tous les modèles. Une jolie couche de fer, de fabrication européenne, et un fauteuil de bois grossièrement sculpté constituaient, avec un banc transformé en divan au moyen d’un matelas, de tapis et de coussins, tout l’ameublement de ce petit réduit.

Sur le banc était assis, les jambes en croix, le cheik Omar Ibn el-Hâdsch Mohammed el-Amin el-Kânemi. Il portait un simple burnous de drap sur un vêtement blanc du Bornou, et un immense turban blanc très artistement enroulé. Devant lui, sur le divan, était posé le glaive royal ; à côté de lui, sur un coussin, s’allongeait une carabine incrustée d’argent, tandis qu’à terre bâillaient deux pantoufles jaunes brodées à la mode de Tunis. Toute la personne du Cheik respirait une extrême propreté. C’était un homme âgé d’environ 50 ans, de taille moyenne, assez gras, la barbe blanche, le visage plein, absolument noir de peau, avec un air bon et intelligent.

Il me dit plusieurs fois, en bégayant, car il n’avait presque plus de dents : « Bienvenu (Marhabâ), Dieu soit loué (Hamd hillâh) ! » Puis, après m’avoir quelque peu questionné sur mon voyage, les affaires du Fezzan, de Tripoli, de Constantinople, ainsi que sur mon pays et le roi Guillaume, il se mit à me parler des visites que Barth et Rohlfs avaient faites au Bornou, et de l’amitié qu’il avait pour eux. Je saisis cette occasion pour lui dire avec quelle joie j’avais accepté la mission dont mon maître et souverain m’avait chargé auprès du prince le plus puissant du Soudan, et combien, malheureusement, j’avais été désillusionné par la façon dont on m’avait accueilli ; non pas, ajoutai-je, que ce défaut d’égards m’eût affecté personnellement, mais parce que, étant donné l’objet de mon voyage, j’avais dû y voir un manque d’attention envers mon souverain, le grand potentat de l’Allemagne du Nord.

Le vieux prince me répondit d’un air embarrassé que, par suite d’un malentendu, ma lettre de Nguigmi venait seulement de lui être remise, que par conséquent il n’avait pas été informé[314] du caractère et du but de mon voyage, que néanmoins il me demandait pardon pour ce qui était arrivé, que rien n’était plus loin de sa pensée que de vouloir offenser hôtes et messagers venant d’un pays dont il avait appris, depuis des années, à connaître et à estimer les fils et les représentants. Bref, il me pria de ne plus penser au malentendu, et, pour mettre fin à cette explication désagréable, il fit un signe à l’eunuque Abd el-Kêrim, lequel apporta et me mit sur les épaules un burnous de fin drap noir doublé de soie. Titiwi, qui venait d’entrer sur l’entrefaite, me dit, pour achever de m’apaiser, qu’au lieu de me formaliser, j’avais au contraire tout lieu d’être fier, qu’un puissant prince comme le cheik Omar eût daigné m’adresser des excuses. Non seulement je voulus bien me contenter de cette explication, mais j’éprouvai un vrai plaisir de voir le bon accord rétabli. Après un nouvel échange de paroles courtoises, je me retirai, ravi de l’amabilité, de la tenue digne et simple, des manières intelligentes de l’homme dont dépendait surtout le succès de mes expéditions ultérieures.

Le lendemain eut lieu la présentation solennelle des présents du roi Guillaume. Le tout agréa fort au roi nègre qui, par parenthèse, me fit répéter et déclamer une demi-douzaine de fois en allemand la lettre royale que je lui avais remise dans une jolie boîte, avec sa traduction en arabe. Comme j’ajoutais que, parmi les cadeaux, manquait un objet, — c’était une voiture, — que Moustafa Bey, c’est-à-dire Gerhard Rohlfs, avait promise autrefois de faire envoyer au Cheik, mais qu’à la première occasion favorable on s’empresserait de combler la lacune, la joie du prince ne connut plus de bornes, et il m’assura qu’il savait parfaitement, comme le monde entier, avec quelle fidélité scrupuleuse les Chrétiens observaient la parole donnée.

Remise des présents au Cheik Omar.

J’étais à peine sorti du palais, que toute la ville était informée de la splendeur des présents du Chrétien. Si cette nouvelle me valut un surcroît de considération, elle éveilla d’un autre côté, chez messieurs les dignitaires bornouans, des espérances que je n’étais pas en état de satisfaire. De ces dignitaires, le premier auquel je rendis visite fut un certain Fellati Ibrahim, que Gerhard Rohlfs m’avait spécialement recommandé, comme jouissant de beaucoup d’influence et de crédit. Par malheur, entre temps, son étoile avait bien pâli, et, s’il conservait encore, du moins dans la bouche du peuple, son titre de Digma, il n’avait plus sa faveur d’autrefois. Il me fit toutefois l’effet d’un brave homme. De chez lui, j’allai chez le fameux Lamino (El-Amin), dont j’ai déjà eu occasion[317] de parler. Dès la porte de sa maison, située sur une vaste place dans la ville orientale, je pus juger, au grand nombre de chevaux somptueusement harnachés qui attendaient la sortie de leurs maîtres, et à la foule d’esclaves, de petits fonctionnaires, de clients, sans parler des mendiants, qui assiégeaient l’huis, de quelle importance jouissait le personnage. La place n’était point précisément tenue avec propreté ; il y bâillait des trous à immondices, que fouillaient des pourceaux. J’entrai. Dans un vestibule, j’aperçus un gros ichneumon, attaché à la manière d’un chien, qui flaira nos pieds en reniflant ; plus loin, une jeune hyène en liberté me regarda fixement de ses yeux sournois ; tout autour du vestibule, il y avait des esclaves et des malfaiteurs enchaînés. Plus loin encore, dans la première cour, se trouvait, également à la chaîne, un de ces superbes lynx d’Afrique (F. Caracal), au corps isabelle, au ventre blanc, auquel ses longues oreilles redressées (Soumo) ont fait donner par les Bornouans le nom de Soumoli. Des esclaves étaient en train de décharger une trentaine de chameaux qui arrivaient des domaines ruraux du maître avec une provision de céréales. Par terre gisaient d’énormes têtes de buffles, trophées de chasse cueillis sur les bords du Tsâd.

Un portique de passage, fourmillant de solliciteurs et d’esclaves, me donna accès dans une autre cour sur laquelle s’ouvrait la salle d’audience. Là se tenaient accroupis en groupe des chefs arabes et des esclaves d’une condition plus relevée, qu’on me désigna comme les « capitaines » du maître de la maison ; car Lamino entretenait une troupe de cavalerie régulière d’environ 1,000 hommes, dont 300 cuirassiers, et une garde du corps de 40 à 50 soldats, également montés, qui ne s’éloignaient jamais de lui et qui formaient son escorte habituelle.

Ce fut le chef des eunuques, — encore un luxe inusité au Bornou que ce personnage se payait, — qui m’annonça au seigneur de céans. Il nous fallut fendre la presse pour pénétrer dans la vaste salle où, du matin au soir, il recevait subordonnés, amis et solliciteurs. Je trouvai, assis sur une peau d’antilope, entouré de ses familiers, un homme chauve, replet, quelque peu crasseux, qui m’accueillit avec un sourire amical, et me fit aussitôt étendre une toison. Il avait un teint roux-grisâtre, une tête puissante attachée à une vraie encolure de buffle, et, contrairement à l’usage du Bornou, il portait toute sa barbe blanche. Par sa membrure, il me rappela les pachydermes de son pays. Près de lui était une grande corbeille remplie de chaînes, car Lamino était une espèce de ministre[318] de la police, et Barth raconte avec quelle rigueur cruelle il s’acquittait de ces fonctions. Chacun savait d’ailleurs qu’il avait occupé sa jeunesse à brigander par les routes, et ce fut dans l’exercice de ce métier qu’un haut fonctionnaire d’Omar, ayant reconnu ses capacités, l’avait pêché pour le service du Cheik. Pour le moment sa richesse autant que sa puissance, sa libéralité autant que ses façons bienveillantes, en faisaient un objet d’admiration pour les gens de la capitale, et il était à coup sûr le personnage le plus populaire du Bornou. S’il était souvent d’une dureté implacable pour les criminels, il convient de dire que la justice s’alliait chez lui à la sévérité, et qu’il était vraiment urgent de pourvoir au rétablissement de l’ordre et de la sécurité dans un État où la faiblesse du prince comme la vénalité inique des dignitaires avaient eu pour effet d’accroître d’une manière dangereuse le nombre des malfaiteurs. S’il était craint de ces derniers et odieux aux intrigants de cour, il était, en revanche, estimé des particuliers, apprécié par le prince, adoré de ses esclaves, et béni des pauvres.

La passion favorite de ce haut justicier, c’était le soin de sa cuisine. Sans cesse il essayait de nouveaux mets, et cette activité culinaire lui prenait une bonne part de son temps. Il goûtait à tout ce qu’on lui apportait du dehors, et il avait toujours sous la main toutes sortes d’ingrédients variés à l’aide desquels il donnait lui-même le dernier assaisonnement aux plats de régal. Il expliquait volontiers ses recettes, se répandant en conseils d’expert, et se glorifiant de posséder à ce point de vue les cuisinières les plus entendues qu’il y eût du Nil au Niger. Je me souviens qu’il me prépara de sa propre main une boisson aromatique à la farine de riz, au miel et au lait, qui faisait le plus grand honneur à son goût. Ajoutons que si cet épicurien ne touchait jamais à un breuvage alcoolique, il ne partageait cependant point la prédilection d’Hippocrate pour l’eau claire.

Tout en manipulant et en épiçant fervemment ses plats, Lamino n’oubliait point les affaires ; il les menait de front avec la cuisine, donnant concurremment des audiences, expédiant les solliciteurs, écoutant les accusés, recevant les nouvelles, distribuant ses ordres et ses instructions, et trouvant encore le temps de me parler de Barth et de Rohlfs, dont il avait gardé le meilleur souvenir. Il me promit son entière protection, et, comme je l’entretenais de mon intention de visiter les îles du lac Tsâd, il entra également dans mon dessein, qu’il trouvait parfaitement praticable avec l’aide[319] d’un capitaine Bouddouma du nom de Kachella Kimmé. Il regrettait seulement que je fusse arrivé en un moment où une épizootie générale avait porté un grand préjudice au bien-être public. Rien que pour sa part, il avait perdu 32,000 têtes de bétail. La gent chevaline, elle aussi, avait été, paraît-il, très gravement éprouvée.

Je sortis donc avec d’excellentes impressions de chez cet homme, que tout le monde s’accordait à me représenter comme disposant de plus de pouvoir que le Cheik lui-même, en ce sens qu’il était le seul dignitaire qui fût capable de brider la débonnaireté dangereuse d’un souverain dénué de volonté, et le seul sans le conseil et l’avis duquel celui-ci jamais ne se permît d’agir. Manquait-il quelque chose à Omar, Lamino était là pour le lui procurer ; y avait-il quelque difficulté politique avec un vassal ou un roi voisin, Lamino se chargeait de la solution, et il savait toujours débrouiller les choses avec autant de fermeté que de prudence. Il était en outre précieux en affaires, payant toujours rubis sur l’ongle, tandis que les autres officiers de la cour ne se faisaient nul scrupule de manquer à leur parole et de traîner les règlements de compte en longueur. Joignez qu’il se tenait ostensiblement en dehors de toutes les basses intrigues de cour, et que si l’on pouvait parfois lui reprocher sa rigueur, sa réputation demeurait hors d’atteinte.

J’allai voir ensuite le secrétaire d’État et privé du prince, Moallim Mohammed, lequel exerçait avec beaucoup de conscience, disait-on, les fonctions de juge supérieur, et celles d’interprète de la loi religieuse. C’était un homme maigre, ridé, grave, de manières pédantes, qui jouissait à la ronde d’un grand renom de savant, et qui possédait une bibliothèque n’ayant point sa pareille depuis Kartoum jusqu’à Timbouctou. Son ambition prétentieuse lui avait aliéné ses collègues de l’administration et de la cour. Je visitai aussi cet Ahmed Ben Brahim, que j’ai déjà présenté au lecteur, un intrigant qui ne devait sa faveur qu’au souvenir des grands services de son père et à l’entremise de la première femme du souverain ; et enfin le sieur Titiwi, le « consul des Arabes », comme l’appelaient ses flatteurs.

Chacun des personnages auxquels j’avais présenté mes hommages m’ayant répondu, selon l’usage, par l’envoi d’un bélier vivant, j’eus bientôt une cour pleine de ces animaux. Je n’avais point du reste à me préoccuper de ma cuisine, car, les premiers jours de mon arrivée, il y fut pourvu du palais du roi, et j’emmagasinai[320] ainsi tant de provisions que toute ma maisonnée eut le couvert assuré pour un bout de temps. Il m’en coûta, il est vrai, d’onéreuses bonnes-mains aux esclaves pourvoyeurs. Le Bornou est le pays par excellence du pourboire, qui y est si bien obligatoire, que messieurs les eunuques et autres esclaves ont des tarifs fixes dont il n’y a pas à appeler. Au premier eunuque, je donnais 4 thalers, au second 3, au quatrième 2, et cette gratification était exclusivement personnelle aux hommes qui dirigeaient le transport des objets ; les porteurs proprement dits n’y avaient aucune part. Heureusement que ces derniers étaient beaucoup moins exigeants pour leur compte, et se contentaient de menus cadeaux, tels que miroirs de poche, foulards de coton et rasoirs. Je ne dois pas omettre de dire, qu’en outre des comestibles précités, le Cheik me gratifia, toujours par l’entremise d’un eunuque, de divers échantillons de costumes soudaniens. Encore son amabilité ne se borna-t-elle pas à ces dons : il m’envoya un matin un jeune bœuf vivant, puis, le lendemain, ou plutôt la nuit, entre une et deux heures, on me réveilla pour que je prisse livraison d’un beau cheval pie. Comme je m’étonnais du moment choisi pour me faire agréer le cadeau, on m’expliqua que le transfert des chevaux avait lieu de préférence la nuit, pour les garantir du « mauvais œil » de la part des hommes. Il va sans dire que le pourboire dut se modeler sur la circonstance.

Cour de mon logis à Kouka.

Quant aux présents que je fis aux dignitaires susnommés, ils restèrent nécessairement au-dessous et de l’importance des personnages et de mon caractère d’envoyé d’un puissant prince de l’Europe. Ce fut mon vieux Mohammed qui eut mission de les remettre en mon nom ; seuls Lamino, et le prince héritier reçurent les leurs de ma main propre. Bien que les gens par moi gratifiés se fussent sans doute attendus à mieux, ils ne laissèrent pas cependant de chercher à resserrer leurs rapports avec moi, les uns par l’espoir d’obtenir plus tard davantage, les autres dans le désir de me soustraire à des influences rivales.

Chacun aussitôt, à qui le mieux, de me mettre en garde, confidentiellement, contre ses collègues, et de se rehausser à mes yeux. Lamino lui-même m’envoya l’avis d’avoir à me méfier de mon hôte, et surtout de ne goûter, si possible, à aucun des mets provenant de sa cuisine. L’ex-Digma me fit aussi exprimer l’espoir qu’à l’exemple de Rohlfs mon devancier, je ne manquerais pas en toute occasion de recourir à lui, d’autant que Mo’allim Mohammed n’était qu’un intrigant déguisé, Titiwi un coquin,[323] Ahmed Ben Brahim une canaille, et que je ne pouvais prendre assez de précautions contre ces trois hommes. Mo’allim Mohammed, de son côté, m’offrit expressément son assistance en toutes choses, mais se borna, en sa qualité de savant et d’homme politique, à me faire observer d’une manière générale, qu’à Kouka on ne pouvait être trop circonspect dans le choix de ses conseillers et qu’il fallait avant tout se méfier des gens de cour. Ahmed Ben Brahim enfin m’avisa que le Cheik m’avait tout spécialement remis entre ses mains, en l’autorisant à se charger de toutes mes affaires, et il profita de l’occasion pour me traiter l’ex-Digma de « fils de chien », et pour m’arranger les autres de façon analogue. Il n’y eut que Titiwi qui garda un silence prudent : il était, il est vrai, notoire qu’il s’était entendu avec mon hôte pour lui livrer ma personne à exploiter, tandis que lui-même s’était adjugé, comme revenant-bon, celle de Bou Aïscha.

II

L’ancienne Kouka ayant été détruite, il y a une trentaine d’années, par Mohammed Cherif, roi de l’Ouadaï, le cheik Omar l’a fait reconstruire en deux moitiés séparées, l’une, la ville de l’Est, habitée par lui et ses fonctionnaires ; l’autre, la ville de l’Ouest, affectée surtout au menu peuple et aux étrangers. Ce n’est que du côté nord que la banlieue a l’aspect désert que j’ai eu occasion de décrire ; encore, près de la porte qui s’ouvre dans cette direction, le chemin présente-t-il une bordure de hameaux et de maisons champêtres qu’enveloppent des bosquets tout grouillants d’oiseaux. Vers les autres points cardinaux, la nature offre les attraits les plus riants. Le sol, sous une couche superficielle de sable, recèle de l’argile, puis une terre sablonneuse mêlée de calcaire, au delà de laquelle on rencontre l’eau à 12 ou 16 mètres de profondeur.

Au pied des murs d’enceinte se trouvent un grand nombre d’excavations d’où l’on extrait le lehm qui sert à bâtir. Çà et là aussi, les environs de la ville présentent de vastes emplacements à sépultures qui prouvent le peu de souci que les Bornouans ont des morts. Les trous sont si peu profonds qu’on voit poindre hors du sol un coin des nattes dont le peuple a coutume d’envelopper les cadavres. Les tumulus, très peu élevés, presque à fleur de terre fort souvent, ont tout au plus pour ornements un bâton avec des lambeaux de drap ou de calicot, ou quelques tessons. Le tout est[324] laissé, sans clôture protectrice, à la merci des ravages nocturnes des hyènes.

Des deux villes dont Kouka se compose, la plus grande est celle de l’ouest (Billa foutêbê), qui forme une sorte de quadrilatère de deux kilomètres environ de côté, avec une porte au milieu de chaque face. Elle est séparée en deux moitiés, nord et sud, par la principale artère commerçante (Dendal), à l’extrémité ouest de laquelle est la place du marché (Dourriâ). Les maisons en bordure, basses et de peu d’apparence, occupent souvent en revanche une énorme surface. Au tiers du Dendal, en se dirigeant vers l’est, se trouve un élargissement de la voie, où s’élèvent, d’un côté, confinant à une mosquée, la résidence du Cheik dans ce quartier de la ville, et, de l’autre, l’habitation de mon hôte Ahmed Ben Brahim. En dehors de cette chaussée centrale, il n’existe que peu de voies régulières. Les nombreuses artères de négoce sont plutôt des sentiers tortueux, un fouillis de maisons campées au hasard, qui ne laissent pas toutefois que d’avoir leur charme aux yeux de l’étranger.

La ville de l’est (Billa gedibê), séparée de l’autre par un espace de terrain d’un kilomètre environ d’étendue, que sillonnent plusieurs larges chemins le long desquels essaiment des groupes désordonnés de maisons, offre à peu près le même caractère ; elle est seulement un peu plus étirée en longueur, et a six portes, deux à l’ouest, deux à l’est, et deux au midi. Le Dendal, beaucoup plus large, au lieu de traverser toute la ville, se termine, aux deux tiers à peu près de son développement, par le Palais du roi proprement dit et la mosquée qui lui fait face. Les habitations, la plupart en terre, avec des murs nus et gris manquant de fenêtres, ont une monotonie que corrige cependant çà et là quelque gauchissement de la rue, qui va s’évidant tout à coup pour laisser place soit à une ample ficoïde à la verdure sombre, soit à un kourna élancé, soit à un gigantesque calebassier ou à un hedjilidj branchu.

Vue de Kouka et de ses environs.

L’argile dont sont bâties les maisons n’offre d’ailleurs guère plus de résistance à la pluie que celle dont sont faites les demeures fezzanaises ; après chaque averse un peu abondante, il en faut réparer le toit et les murs. Le type d’habitation le plus commun est un enclos divisé en plusieurs cours dans lesquelles s’élèvent des huttes en chaume et quelques bâtisses de terre cuboïdes, renfermant une chambre unique avec un réduit contigu tout au plus, de sorte que les deux tiers du logis se composent d’espaces non couverts.

[325]Dans les constructions en terre (Sôro), on place sur les murs pariétaux, qui en général ont une grande épaisseur, des solives longitudinales grossièrement équarries, qui servent de soutènement à une infinité de traverses plus courtes et plus faibles, jointées elles-mêmes au moyen de pièces d’un bois léger et de coupe cylindrique. Au-dessus de cette charpente on étale une forte couche d’argile délayée avec de l’eau et mélangée de gravier, de paille hachée et de fumier. Quand la pièce est un peu grande, on étaie au besoin la toiture à l’aide d’un gros pilier médian, de forme carrée. On comprend que, dans certains cas, la pluie arrive à percer un toit de ce genre ; aussi, dans les habitations confortables, les boiseries de raccord sont-elles remplacées par des nattes de branchage d’hyphène ; néanmoins, et quoique, à la fin de la saison sèche, on ait soin de réparer à fond la couverture de terre qu’a fendillée l’action du soleil, il arrive fréquemment que l’intérieur du logis est inondé, et qu’il faut prendre la précaution, lorsqu’il pleut très fort, d’empaqueter son avoir dans des caisses ou des sacs de cuir.

Généralement, l’ensemble des ustensiles de ménage se trouve[326] empilé dans les huttes des femmes ; l’unique meuble qui se retrouve à peu près constamment dans la pièce d’habitation, c’est un large banc de bois, garni de nattes et de tapis, qui sert de reposoir. Les murs sont nus du reste, et par terre, quelquefois, s’étalent des nattes plus ou moins fines. On a vu déjà que le siège du maître de la maison est une natte, une peau d’antilope, ou bien un tapis du Nord. Parfois, en outre, il y a une sorte de console en bois, pour poser tel mets qu’on tient à mettre à l’abri des rats, sinon des fourmis qui abondent surtout à l’époque des pluies. Chez les grands du pays, dont le logis renferme souvent un jardin fleuri et légumier (Fâto), les cours extérieures sont affectées aux esclaves mâles, tandis que les femmes et les esclaves femelles habitent les huttes de l’intérieur. Dans une des cours tout à fait à part, et soigneusement close, toujours pour éviter le mauvais œil, se trouve l’écurie (Mouli) tenue avec un soin merveilleux, et confiée à l’esclave qu’on nomme Moulima[66].

La hutte, de paille ou de jonc (Nguim), est en forme de cloche ou de cube, avec une flèche culminante, ornée souvent de quelques œufs d’autruche, appendice destiné, paraît-il, à assurer la fécondité des femmes qui l’habitent. Un banc circulaire, plus ou moins ouvragé, fait à la fois pour s’asseoir et poser les ustensiles de ménage (vaisselle, corbeilles, etc.), en constitue l’ameublement principal. Au dehors, devant la porte, à l’ombre et au courant d’air, sont placées les larges cruches à eau en terre cuite ; à côté est le foyer ; dans un coin de la cour, souvent, est un pigeonnier à plusieurs étages ; puis, presque toujours, un arbre plus ou moins ombreux où perchent des cigognes, des hérons, des oiseaux chanteurs ; ce qui fait que la ville, vue de loin, offre l’aspect gracieux d’un bois clair.

La vie publique se concentre principalement sur le Dendal ; la place du Marché, qui est à l’un des bouts de cette artère, est le rendez-vous de la partie affairée de la population, tandis que l’extrémité opposée, où est le Palais, attire surtout les oisifs, les ambitieux, les spéculateurs. C’était pour moi une distraction toujours nouvelle que de me promener à cheval par cette voie, tant la foule y était variée et intéressante, sans parler des scènes curieuses d’intérieur que, du haut de ma selle, je découvrais à droite et à gauche. Là défilent, devant l’étranger, tous les types de la population bornouane, depuis le Kanouri ou le[329] Kânemma aisé à pied ou à cheval, qui plie sous le poids d’un accoutrement que ne justifie guère la température locale, et dont l’ampleur prodigieuse lui donne l’air d’une machine colossale, jusqu’au vieux noble, représentant de l’ancienne aristocratie, qui chemine, tout de blanc vêtu, la tête rasée, portant à la main le lourd bâton à pomme en forme d’olive, qui est son attribut historique et traditionnel. A côté, voici le marchand tripolitain, qui chevauche fièrement, en costume arabe, et le rouge tarbousch sur le chef ; voici également l’habitant du désert, reconnaissable au litham qui lui enveloppe le nez et la bouche. Puis, ce sont des femmes et des jeunes filles désœuvrées qui flânent par la rue, pour montrer leurs charmes, drapées dans le châle bornouan, dont une longue traîne balaie le sol entre leurs deux pieds, tantôt portant une chemisette blanche ou bleue, à broderies de soie, qui s’arrête à la naissance de la cuisse, ou bien, quand ce vêtement manque, montrant volontiers, sous leur châle négligemment enroulé, une épaule ou un sein à nu. Un appendice d’argent en forme de demi-lune couronne les innombrables et courtes nattes de leur chevelure, et un petit morceau d’isis leur agrémente l’aile droite du nez. Ainsi se prélassent ces belles du terroir, dandinant les hanches, tortillant les épaules, décochant à droite et à gauche des œillades provocantes, riant et jacassant de manière à montrer leurs dents noircies au gorgo[67].

Le Dendal à Kouka.

Parmi les coquettes et les oisifs va et vient le menu peuple des travailleurs. Les fontaines, entourées d’une clôture d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes filles qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Et il faut voir avec quelle vigueur et quelle adresse des fillettes de dix à douze ans vous balancent parfois une charge de vingt litres ! Regardez aussi ces esclaves, vêtus tout bonnement d’un tablier de cuir, travailler, sous l’œil d’un architecte ou d’un surveillant, à la réparation ou à la construction d’une maison. Mais, qu’aperçois-je ici sous le vestibule d’une habitation ? C’est un instituteur primaire (Magarendi) qui a installé céans son école, et s’égosille à inculquer à ses élèves les versets du Saint-Livre. Ailleurs, c’est un lettré qui, lisant à demi-voix des feuillets jaunis, tout en tournant machinalement les grains d’un rosaire entre ses doigts, travaille[330] du même coup à son instruction et à son salut, ou bien s’en va arpentant les rues, sans interrompre ses exercices, avec l’ostentation d’un Pharisien. Ici c’est un atelier de teinturerie, tout retentissant de bruits de foulage et de martelage ; là, c’est une officine de forgeron ; plus loin, devant cette porte, voici une fileuse étirant à la main le coton blanchi que le tisserand retravaillera à sa mode, et dont le tailleur ou « homme de l’aiguille » (Librâma) confectionnera ensuite des Tobes ; plus loin encore, voici un nattier qui besogne, sous son vestibule, au milieu des faisceaux de branchage et d’écorce, teints en rouge, en jaune ou en noir, que son art utilise.

En un endroit bien sec de la rue, une marchande a improvisé au moyen d’une natte sur quatre bâtons une échoppe où elle vend des pois, des dattes, des gâteaux, du miel ; autant en a fait le peaussier, pour débiter les produits de son travail. Enfin, par la porte ouverte d’une cour, nous pouvons en passant jeter un coup d’œil sur le train d’un atelier de menuiserie, ou, au bord d’une glaisière, près de laquelle il a installé sa demeure, voir un potier façonner ses pots.

Tous ces artisans travaillent sur place et à domicile. Ce barbier, lui (Wanzamma), parcourt la ville, en jouant de la flûte, pour prévenir les chalands. Qui a besoin de lui le convie d’entrer ; au besoin, il exerce son métier en plein air. Accroupi au milieu de la rue, il vous rase hommes et femmes agenouillés devant lui, taillade, selon les règles de l’art, les nécessiteux, et, par surcroît, applique des ventouses. Ajoutez les laitières, qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur denrée d’une voix inintelligible, comme font en tous pays les laitières : Kiâm ! Kiâm ! Kiâm Kili (lait frais) ! Foula (Beurre frais) ! Et les maquignons, qui s’en vont caracolant par les rues, de manière à bien faire valoir leurs bêtes ! Et les petites caravanes de chevaux de bât, d’ânes et de bœufs, qui défilent portant des poissons secs du lac Tsâd, des noix de Gouro, des vêtements et cuirs de Kano, des tobes teintes, du sel, du natron, ou des objets manufacturés de la capitale à destination des provinces bornouanes ! Et les troupes de chameaux, appartenant aux gros bonnets de la ville, qui s’en reviennent de la campagne, chargés des céréales de leurs maîtres ! Et les députations des tribus et des diverses localités du Bornou, qui affluent vers le palais du Cheik, pour verser leurs prestations en nature ! Et, enfin, au coucher du soleil, les audiences données en plein vent par les grands, lesquels, entourés de leurs clients, de leurs hommes[331] de service, de leurs esclaves, disent en commun, avec tout ce monde, et coram populo, la prière du soir (Maghreb) !

Prière du soir.

Ce n’est qu’à l’heure du souper (Aschâ en arabe, Lêsâ en kanouri), que chacun rentre dans sa maison : puis, un peu plus tard, la jeunesse se rassemble par les rues et les places pour danser, chanter, et il est rare que ce concert monotone, accompagné de battements de mains rythmés, cesse avant minuit.

Ce qui fait ombre à ce tableau joyeux de la vie quotidienne à Kouka, c’est le nombre incroyable d’aveugles, demi-nus, presque mourants de faim, qui encombrent la voie, en sollicitant d’une voix criarde la pitié des passants, ou qui, par file de dix et plus, sous la conduite du plus expert, s’en vont tâtonnant à la queue-leu-leu au travers des rues les plus fréquentées, en hurlant leurs malheurs sur un mode plaintif. Une autre plaie de la chaussée, ce sont les écoliers mendiants, qui, venus de tous les pays voisins pour étudier dans la capitale du Bornou, cherchent à se procurer leur pain quotidien. Leurs visées, en fait de science, ne sont pas de haut vol. Dès qu’ils sont capables de lire le Coran d’un bout à l’autre, ils retournent chez eux, en qualité de Moallemins ou de Foukahas, réclamer le respect des leurs, pour le privilège qu’ils ont désormais de savoir déchiffrer tant bien que mal une lettre, et la provision de formules médicatrices et de talismans protecteurs qu’ils rapportent avec eux.

Tous ces étudiants ont le même costume et les mêmes attributs : une peau d’hyène, de léopard ou de chèvre, qui, nouée sur une épaule ou une hanche, ne couvre que tout juste leur nudité ; dans une main, un long bâton avec une calebasse où ils mettent les dons gracieux auxquels ils ont droit : dans l’autre main, ou pendues au flanc gauche par un cordon, des tablettes de bois[332] (Hoah en arabe), avec un encrier de terre ou un petit flacon dans lequel est fichée une plume grossière. Quelques-uns sont logés dans les vestibules des notables, nourris et instruits avec les fils de la maison ; d’autres sont réduits à mendier ou à gagner leur subsistance en s’acquittant, le jour, de menus services. Dans ce cas, la nuit seule leur reste pour étudier. Il va sans dire qu’avec un tel genre de vie beaucoup atteignent un âge respectable avant d’avoir terminé leurs « cours » ; quelques-uns même, après avoir mendié tout petits, continuent de mendier en cheveux blancs : ceux-là forment, parmi les étudiants de Kouka, ce que nous appellerions le clan des « vieux de la vieille ».

III

La population totale de Kouka peut être de cinquante à soixante mille âmes, chiffre assez faible encore, eu égard à l’immense étendue de la ville. Les deux tiers des habitants sont concentrés dans la partie ouest ; dans l’autre, la famille royale à elle seule figure pour un appoint considérable, car non seulement le vieux prince, lors de mon séjour, avait encore des enfants en bas âge, mais son héritier était père de plus de 70 rejetons, et un de ses frères cadets avait déjà dépassé ce nombre.

J’ai dit que mon logis était situé sur le grand Dendal de la ville ouest, non loin de la résidence du Cheik. La description que j’ai donnée des habitations bornouanes en général me dispense de m’étendre avec détails sur la mienne. Mon domestique Sa’ad m’ayant quitté pour retourner à Tripoli, avec la première caravane qui s’était présentée, j’avais engagé à sa place, pour être agréable à Lamino, le Dounkas dont j’ai ci-dessus parlé[68]. Pour la cuisine, ne voulant pas acheter des esclaves, j’avais loué une femme, dont malheureusement j’eus tout de suite lieu de suspecter la gérance. Je ne tardai pas non plus à savoir qu’Ali, qui était d’intelligence avec elle, allait vendre mon grain au marché, tandis que mes chevaux dépérissaient ; bien plus, toute la famille de la cuisinière était quotidiennement repue, avant même que mes gens eussent leur part. Mon vieux Mohammed, lui, était toujours honnête et fidèle ; par malheur, comme, en dépit de ses façons dignes et de son âge avancé, il n’éprouvait aucun éloignement[333] pour les joies de l’amour, il avait pris une « bonne amie », à la famille duquel il se croyait tenu de penser, de sorte qu’il fermait l’œil sur les malversations d’Ali. Quant à Dounkas, qui eût pu m’être utile par sa connaissance du pays, je vis tout de suite qu’il n’était absolument propre à rien. Il s’était déshabitué du travail chez son riche patron Lamino. J’avais eu l’intention de l’attacher expressément à ma personne ; mais il se mit sur le pied d’aller coucher chaque nuit dans une maison qu’il possédait extra-muros, n’arrivant le matin qu’à une heure tardive, ou, quand il pleuvait, attendant pour venir que le ciel se fût complètement nettoyé. Il finit même, dans son effronterie naïve, par louer, pour le suppléer, un sous-valet, du nom de Soliman, et vécut dès lors en seigneur. Giuseppe n’avait pas été non plus sans me donner du tracas. Depuis notre départ du Fezzan, il s’était montré d’une humeur massacrante ; il s’était promis monts et merveilles de sa collaboration avec moi, et son âpreté au gain, jointe au mécontentement qu’il ressentait de sa condition servile, avait eu pour effet de lui tourner la tête. Chemin faisant déjà, il s’était forgé un plan qu’il se hâta de mettre à exécution à Kouka. Un jour, à mon insu, il alla trouver le Cheik, pour lui expliquer que, sans m’en rien dire, il s’était fait mahométan, et qu’en conséquence, ne pouvant plus vivre désormais dans la dépendance d’un chrétien, il sollicitait en grâce qu’on lui fournît un gîte et des moyens d’existence, attendu qu’il était décidé à rester au Bornou. Le roi l’adressa à Lamino, qui, de son côté, m’envoya demander si je consentais à lui céder mon domestique. Je ne pus que répondre une chose : c’était que Giuseppe était libre, et pouvait agir selon sa conscience et ses intérêts. Le jour même, ledit Giuseppe, sur le dévouement duquel mes amis de Tunis et moi-même avions tant compté, décampait de chez moi sans un mot d’adieu, remplissant la ville du bruit de sa conversion mirifique, sans préjudice d’odieuses calomnies qu’il se mit à débiter contre moi. Dans un pays de fanatisme, tel que par exemple l’Ouadaï, cette apostasie de mon domestique eût pu avoir de fâcheuses conséquences ; mais au Bornou, où l’on est tolérant, personne ne prit le change sur les vrais motifs de la soi-disant évolution religieuse de Giuseppe, le Cheik moins encore que tout autre, et, bien des années après, il était de notoriété que ce sévère croyant n’avait jamais touché aux mets que Giuseppe, ou plutôt Mahommed-el-Mouselmâni, — tel était son nom nouveau par devant le Prophète, — lui accommodait de temps à autre, de sa main d’artiste.

[334]Comme je passais pour un grand ami de bêtes de toutes sortes, chacun s’était fait un plaisir de m’envoyer un échantillon quelconque de la faune locale, si bien que ma maison ressemblait à une vraie ménagerie : autruches, canards du lac Tsâd, oies au plumage de tout genre, pintades, calaro (Buceros abyssinicus), brebis naines, hyène tachetée, jeune chacal, faucon, mangouste (Herpestes fasciatus), civette, tortue de terre, guenons, rien ne me manquait. A grand’peine avais-je pu empêcher le Cheik de joindre à ce choix varié d’animaux un contingent de lions, de léopards, de lynx et autres carnassiers de taille respectable, dont la ration quotidienne en viande eût de beaucoup dépassé mes faibles ressources. Il possédait pour son compte tout une collection de ces fauves, qui occupaient, près de la porte de l’Ouest, des huttes de chaume, à la garde d’Ahmed Ben Brahim et de quelques esclaves. Ces bêtes y étaient tout bonnement enchaînées à des pieux et il fallait voir avec quelle insouciance les gens logeaient à côté de ces cages que rien ne barricadait.

Je passais d’ailleurs le plus agréablement du monde mes journées, m’occupant à étudier la langue kanouri et à faire des observations de toutes sortes. Ce ne furent pas non plus les nouvelles connaissances qui me manquèrent. Kouka est toujours pleine d’étrangers, tant marchands que pèlerins et aventuriers. Le renom de piété et de générosité dont le Cheik Omar jouit à la ronde attire de nombreux visiteurs, soit de la Mecque, de Médine, du Maroc, soit de Tunis, de l’Égypte, de Timbouctou ou du Sénégal, qui, presque tous, arrivent misérables et prétendent s’en retourner les mains pleines. Entres autres personnes avec lesquelles je me liai, je mentionnerai particulièrement : 1o mon proche voisin Mo’allim Adem, un Ouadaïen assez instruit, qui, à ce point de vue, me fut très précieux, mais dont le fanatisme religieux outré ne laissa pas de se traduire envers moi par mainte tentative pour me convertir ; 2o un chérif de Médine, appelé Ahmed, qui connaissait toutes les contrées du littoral nord de l’Afrique, avait visité la Syrie et la Palestine, s’était familiarisé à Malte avec les chrétiens, et aimait à parler des bons traitements dont il avait été l’objet, en sa qualité de Chérif de la ville sainte de Médine, de la part des autorités françaises en Algérie. Il vivait depuis de longues années à Kouka, où l’avait d’abord retenu la magnificence du Cheik, et où il avait fini par se fixer et par se créer une famille. Cet homme, qui avait été un ami intime de Rohlfs, reporta sur moi l’affection qu’il avait vouée à ce dernier, et, tout le temps[335] que j’habitai la ville, il resta mon conseiller le plus sûr et le plus expert.

J’étais également entré en relations d’amitié avec un membre du Conseil qui demeurait vis-à-vis de moi et qui s’appelait Ali Malija. Sa famille était originaire du Tibesti, mais, pour son compte, il n’était jamais allé dans son pays. Il était, dans le Conseil, un des représentants officiels des Toubou (Tedâ et Dâza), en assez bonne odeur auprès du Cheik, quoique sans grande influence effective, vu son manque absolu d’astuce et de talent pour l’intrigue. Lui, sa femme et ses enfants formaient un intérieur plein d’union et de tendresse, qui me rappela plus d’une fois la vie de foyer dans ma patrie.


[336]VOYAGE AU BORNOU
(SUITE)


CHAPITRE IV

Vie et mœurs du Bornou. — Le marché de Kouka. — Le magasin aux esclaves. — Constitution politique du pays. — Forces militaires. — La fin de l’année 1870. — Comment les Bornouanes se marient. — Nouveaux projets de voyage.

Dans mes relations avec le monde extérieur, je tâchais de m’accommoder de mon mieux aux us et coutumes du pays. Mon premier soin fut de renoncer à mes habits européens, qui commençaient d’ailleurs à faire assez triste figure, pour adopter le costume local, où je me trouvais beaucoup plus à l’aise. Au gilet et à la chemise de flanelle qui me causaient des chaleurs et des démangeaisons à la peau, je substituai dès l’abord, pour rester chez moi, une chemise Shirting, ample et blanche, avec un pantalon de même sorte. Pour sortir, je mettais par là-dessus une ou deux des pièces d’habillement dont le Cheik m’avait gratifié. Si je ne pus me résoudre, par méfiance des rasoirs bornouans, à me faire tondre entièrement le chef à la façon des gens du pays, je me coupai du moins avec des ciseaux les cheveux aussi court que possible, et me mis à aller chez moi tête nue, et dans les rues coiffé d’un tarbousch, afin de me garantir du soleil. De plus,[337] comme j’étais assez mal monté en bas, je pris l’habitude de n’en mettre que pour rendre visite au roi ou à quelque personnage tout à fait de qualité, me contentant, en dehors de cela, des commodes chaussures de peau de chèvre, teintes en jaune, qu’on importe au Bornou de Kano (états d’Haoussa). Je me fis sans peine à cet accoutrement ; j’appris bien vite à rejeter prestement par dessus mon épaule les longues manches de mon large vêtement, et me[338] trouvai on ne peut mieux de la ventilation à laquelle se prête ce genre de vêtement, qu’il faut, il est vrai, soigneusement retrousser quand on se livre à quelque travail corporel.

Sandales de Kano.

J’ai dit que le costume bornouan par excellence était la tobe. Ce vêtement, quand il se fabrique dans le pays, au lieu de venir tout fait des États d’Haoussa ou de la Nigritie, consiste en un assemblage de larges bandes de coton blanches ou teintes à l’indigo, avec une grande poche sur la poitrine, et diverses broderies de soie ou de coton fin. Plus diversifiés de qualité et de façon sont les tobes, fort en vogue, qui viennent des pays à l’ouest du Bornou. Les noms du costume varient du reste à l’infini, d’après l’étoffe, la coupe, la couleur et les enjolivements. Il y a, par exemple, « la chemise des pauvres » (gomâdchi talagabê), vêtement grossier avec des manches courtes et étroites ; la « chemise de la classe moyenne » (g. tâschilâfia) ; puis la « chemise d’éléphant », ainsi nommée de son ampleur et du développement de ses manches énormes : celle-ci est le costume des dandys et des gros personnages. On ne la confectionne pas dans le pays, et elle coûte parfois jusqu’à 20 et 40 thalers Marie-Thérèse. Quant aux cotonnades écrues et à trame lâche qui arrivent d’Europe ou d’Amérique, elles ne servent qu’à l’habillement du menu peuple et sont bien moins estimées que les articles fabriqués dans le pays. Souvent, en revanche, les gens aisés portent une chemise et un pantalon de fine cotonnade importés des régions civilisées.

Tobe bornouane.

Bien que les Bornouans aillent la plupart du temps nu-tête, il n’en existe pas moins une coiffure nationale, dans le genre de la takija arabe, et qu’on nomme Djôka. Les chaussures, je l’ai dit, sont faites de peau de chèvre, et teintes en rouge ou en jaune ; la semelle en est de préférence en peau de buffle. Les pauvres toutefois marchent pieds nus ou chaussés seulement de larges sandales, dont les plus élégantes, principalement à l’usage des femmes, proviennent des États d’Haoussa, et sont ornées d’une rosette en plumes d’autruche noires, avec de larges bandes de cuir au-dessus du coup-de-pied. On se sert aussi, pour monter à cheval, d’une espèce de chaussure légère et sans semelle, qui est, soit en forme de soulier, soit en forme de demi-botte.

Pour les femmes, on sait déjà qu’elles se revêtent du châle tourkedi en mettant parfois en dessous une courte chemisette brodée, de diverses couleurs. Chez les Kanouri, la chevelure est tressée aux tempes et sur l’occiput en petites nattes courtes et pressées. Le front et les tempes sont toujours rasés assez haut.[339] Moins du reste que les Arabes et les Fezzanaises, elles abusent des parfums et du beurre. Les Kânembou, elles, se rasent non seulement la région du front, mais encore les parties latérales et postérieures de la tête, et arrangent le reste de leur chevelure en deux ou trois groupes de tresses, les unes par devant, les autres par derrière, qui ne vont pas se débouclant à l’extrémité comme celles des Kanouris. Tels sont, à quelques différences près, les genres de coiffure en usage chez toutes les femmes du Bornou. N’oublions pas de mentionner en passant le luxe obligatoire de bracelets à l’avant-bras, à l’articulation huméro-cubitale, à la cheville du pied, non plus que les appendices de corail à l’aile droite du nez, les colliers de perle, de verroterie, d’ivoire et d’agate.

Chemisette bornouane.

Comme je m’étais fait au costume bornouan, je me fis au régime alimentaire du pays : bouillie de farine de sorgho, riz sauvage, volailles, poissons du Tsâd, haricots, tomates, sauces à décoctions végétales avec mélange de viande fraîche ou sèche. Les bœufs, au Bornou[69], étant surtout utilisés comme bêtes de somme, c’est la vache qui fournit la principale chair de boucherie,[340] celle que consomment de préférence, à raison de son prix modique, les classes inférieures. On mange aussi du mouton, de la chèvre, du chameau, et beaucoup de pigeon rôti. En fait de venaison, j’ai goûté non seulement du buffle, mais encore de la girafe, et je dois convenir que ce dernier gibier, jeune bien entendu, est singulièrement exquis ; puis du lion rôti, du léopard, de la chair de hyène, du surmulot, de l’hippopotame, du crocodile, du lézard waran. Les sauterelles se prêtent également à toutes sortes d’accommodements culinaires ; on leur enlève les ailes et les pattes et on les fait rôtir dans le beurre ou à des sauces spéciales. Il en est de même des grenouilles, qui sont de trois espèces, l’une de grande taille et jaunâtre (bertetegué), l’autre plus petite et de couleur verte (ardjadcha), une troisième, grise, à front tacheté, que l’on nomme koko.

Bœuf zébu du Bornou.

Parmi les principaux fruits d’alimentation, je citerai celui de l’hedjilidj, un peu plus gros qu’une datte ordinaire, avec une coque gris-jaunâtre peu résistante, qui se relie par une matière mucilagineuse et filandreuse, à un fort noyau dont le contenu, dégagé à l’eau de son principe amer, et séché au soleil, se mange indifféremment cuit ou cru ; le fruit de l’arbre kourna, à peu près de la grosseur d’une cerise, dont le noyau est entouré d’une pulpe visqueuse et aigre-douce, dont on fait une pâte, très courue du peuple, ayant un peu le goût de pain d’épice[70]. Pour les dattes,[341] peu abondantes, on les tire du Kânem ou de Kawâr, et leur prix élevé les range dans la catégorie des friandises. Enfin les produits jardiniers les plus en usage sont les fèves, les noisettes de terre (arachides), la sésame, la courge, le concombre, le melon, la pastèque, la patate et la dioscorée.

Mouton bornouan.

Les femmes et les enfants mangent à part ; ce n’est que lorsque ces derniers sont grands et qu’il n’y a point d’hôtes au logis, en dehors des personnes tout à fait intimes, que le père parfois daigne leur accorder la faveur insigne de dîner avec lui. Quant aux femmes, elles évitent soigneusement de paraître devant leurs maris pendant que ceux-ci sont en train de manger, et aussi de se faire voir à eux quand elles mangent elles-mêmes. Si, à l’heure du dîner, il se trouve céans des visiteurs, ils peuvent, sans qu’on les invite, prendre leur part du menu. Même chez les gens du commun, une certaine étiquette préside aux repas. Chacun, préalablement, se passe de l’eau sur les mains, puis s’accroupit à une certaine distance des plats en disant le Bism Illâhi (au nom de Dieu). On tiendrait pour essentiellement incivil quiconque aurait l’air, en mangeant trop vite, de vouloir devancer les autres convives. Du bout des doigts de la main droite (la gauche est mal vue), on appréhende une certaine quantité de bouillie, on plonge dans la sauce, puis on pétrit le tout dans le creux de la main en un bol alimentaire qu’il s’agit ensuite d’avaler prestement, de manière à ne pas perdre une seule goutte de sauce. Comme il m’arrivait souvent, avec mes doigts insuffisamment aguerris, de ne pouvoir pêcher dans la masse de bouillie demeurée[342] trop chaude, mes voisins de plat ne manquaient jamais de pousser l’obligeance jusqu’à me pétrir ma bouchée et la déposer devant moi. L’écuelle une fois vide, on se lèche les doigts ; puis, pour témoigner qu’on en a tout son soûl, on lâche un renvoi aussi accentué que possible ; après quoi, on se lave derechef les mains.

L’eau est à peu près l’unique boisson au moyen de laquelle on se désaltère ; une addition de grains de sorgho concassés en fait un breuvage très rafraîchissant et très agréable. Dans les bonnes maisons, on use en outre volontiers, comme je l’ai dit à propos de Lamino, d’une boisson extra, composée d’eau de riz, de lait, de miel, de poivre et autres substances aromatiques. Quant au café et au thé, c’est à peine si l’on en fait usage au Bornou, où ils sont supplantés presque complètement par la noix de Gouro. On appelle ainsi le noyau d’une Sterculia, à peu près de la grosseur et de l’aspect d’une forte châtaigne. Ce fruit, dépourvu d’écorce séparable, présente une masse homogène et dure, dont la couleur, brune à l’extérieur, varie au dedans du jaune-blanc au rose. On le trouve dans l’Afrique occidentale, du Sénégal au Niger, et par toute la région équatoriale. La seule espèce prisée au Bornou vient de la Nigritie. Le noyau, dans les bonnes variétés, se divise en deux moitiés, si intimement agrégées ensemble, qu’il est souvent difficile de les séparer sans avoir recours à un instrument. A l’intérieur se trouve un principe excitant, qui a fait donner par les Arabes à la noix de Gouro le nom de café du Soudan (Kahoua), et que Liebig, en effet, assimile chimiquement à la caféine et à la théine.

Je m’habituai si bien à ce stimulant, dont ni mes nerfs, ni mon estomac n’eurent jamais à se plaindre, qu’il finit par m’être plus indispensable que le café, le thé, ou le tabac. Il est d’usage à Kouka d’offrir à tout visiteur une noix ou au moins la moitié d’une noix de Gouro, comme dans les pays arabes on sert à ses hôtes une tasse de café. Relativement toutefois, et malgré l’immense quantité qu’en produisent certaines contrées ouest de l’Afrique, ces fruits constituent au Bornou une denrée encore assez chère, attendu les difficultés du transport, qui ne demande pas moins de plusieurs mois. Il n’est pas donné au premier venu de l’aller chercher au pays d’origine ; c’est là une entreprise qui exige beaucoup de soin et d’expérience. Ladite noix est fort délicate ; il lui faut un certain degré de fraîcheur et d’humidité.

[343]Le marchand l’empaquette dans de grandes corbeilles en paille d’hyphène, préalablement capitonnées d’une couche de feuillage humecté, et ficelle soigneusement le colis avec des cordes bien entrecroisées. Plus il y a de noix ensemble, moins elles courent le risque de s’avarier. S’il y en a des milliers dans la même corbeille, il suffit, à la saison des pluies, d’ouvrir tous les quinze jours le paquet, d’étaler les noix à l’air et d’humecter de nouveau leur enveloppe ; s’il n’y en a, au contraire, que quelques centaines et qu’on soit à l’époque de la sécheresse, il faut répéter cette opération plusieurs fois par semaine, et bien regarder, en ouvrant la corbeille, s’il n’y a point quelque noix gâtée, susceptible par conséquent d’infecter les autres. Il suffit au reste de mettre le fruit fané quelque temps dans l’eau pour qu’il reprenne toute sa consistance. Bref, la manipulation en est si difficile, que c’est une croyance générale au Bornou que les gens qui ont le mauvais œil, et qui sont dissolus ou menteurs, sont incapables de la réussir, et c’est une denrée tellement indispensable aux habitants du pays, aussi bien qu’à ceux des États d’Haoussa, que si, par suite d’une mauvaise récolte ou d’une guerre, l’importation sur les marchés s’en trouve entravée, ce genre de disette constitue une sorte de calamité publique. Il n’y a point de sacrifices qu’on ne fasse afin de se procurer le fruit tant prisé, pour peu qu’on en ait été sevré quelque temps ; le Kanouri vendrait au besoin son cheval ou son esclave favorite, les deux biens les plus chers qu’il ait au monde. Aussi un cadeau de noix de Gouro est-il invariablement un témoignage tout spécial d’amitié, et il n’en faut pas bien des douzaines pour gagner les faveurs d’une demoiselle aux mœurs légères.

II

Pour me faire une idée sommaire des ressources agricoles et industrielles du pays, je ne manquais pas, dans les premiers temps de mon séjour à Kouka, de visiter le plus souvent possible le grand marché du lundi, lequel se tenait devant la porte ouest, et m’offrait un des spectacles les plus curieux que puisse présenter cette cité nègre. Dès avant le lever du soleil affluaient avec leurs produits sur la place tous les habitants des villages situés à l’est de la ville, au bord du lac Tsâd. Depuis le menu trafiquant dénué de tout capital et l’esclave demi-libre, qui se bornaient à venir[344] vendre au marché du fourrage, du bois, ou des pièces de clayonnage et de bâtisse, jusqu’aux fabricants de nattes, aux marchands de chevaux[71], d’ânes, de bœufs, de volailles, tout le négoce local était représenté. Les détaillantes de fruits et de légumes avaient là leur étal à part, comme aussi les marchandes de coupes et de vases de toute forme. Les vanniers, les ouvriers en cuir venaient à la suite, par catégories. Un peu plus loin étaient les cordiers ; puis, ensemble, s’étalaient les cotonnades manufacturées dans le pays, les articles d’Haoussa, ceux d’Europe, et mille produits d’industries variées : flacons d’essence, verroterie, tasses, étriers, anneaux de parure, couteaux, ciseaux, miroirs, aiguilles, etc.

Ouvrages de vannerie bornouans.

Écuelle bornouane.

C’était en cet endroit que la foule était le plus pressée, car c’était là que venaient se munir tous les gens prêts à partir en voyage ;[345] c’était là aussi le promenoir de prédilection des barbiers à la flûte criarde, et le lieu où se trouvait la légère baraque de l’inspecteur chargé de la police du marché. Plus loin encore s’alignaient les travailleurs du bois et du fer, menuisiers, forgerons, ces derniers ayant installé, à côté de fourneaux improvisés, des petites enclumes sur lesquelles ils besognaient, tandis que leurs apprentis agitaient à deux mains un soufflet primitif, de peau de chèvre ou de mouton.

Bœuf Kouri.

A la suite venaient les bouchers qui, non contents de tuer sur place moutons, vaches, chèvres et chameaux, entretenaient des feux de rôtisserie pour l’alimentation des étrangers obligés de rester au marché depuis la première aube du matin jusqu’à la nuit tombante. Il y avait aussi la foire au bétail : chameaux du nord, chameaux du sud, grands bœufs Kouri aux cornes gigantesques, brebis bornouanes. Enfin, à la partie sud-est de l’immense aire de trafic, étaient installés les maquignons de chair humaine, dont on voyait la marchandise entassée dans de grandes boutiques, à l’abri du soleil et de la pluie. Il y avait là des esclaves des deux sexes (Kindji), de tout âge, de tout prix et de toute provenance. La variété la plus recherchée en est l’individu mâle (Sedâsi) mesurant, de la cheville du pied à la pointe de l’oreille six empans de hauteur (1m,26 cent.), et ayant de 12 à 15 années d’âge, et dont le prix fixe le cours de toute la marchandise. Quand un trafiquant étranger veut s’enquérir[346] du coût des esclaves dans un pays, il se contente de demander : « Combien se vend le Sedâsi ? » et de la réponse qui lui est faite il déduit l’échelle complète des tarifs. Une autre catégorie qui est également d’un bon débit, c’est la classe suivante, celle des Chomâsi, comprenant les mâles ou femelles de cinq empans de taille et âgés de 10 à 13 ans, lesquels offrent déjà une certaine capacité de résistance contre les changements de climat et de genre de vie, tout en conservant une extrême plasticité physique et morale. Les Sebaï (sujets de 15 à 20 ans, mesurant sept empans) se vendent aussi assez bien ; mais déjà ils sont moins éducables, et plus enclins à s’enfuir, si leur servitude ne date pas de longues années. Aussi ne court-on pas beaucoup après les mâles adultes (Gourzem), à moins qu’ils n’aient fait leurs preuves, ni, à plus forte raison, après les sujets déjà vieux. Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent le plus cher sont les jeunes filles en âge de puberté propres à servir de concubines (Sourrija, pluriel Serrâri).

Vase de cuir bornouan.

Coussin d’Haoussa.

De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ordinairement ont le meilleur lot ; pour peu qu’elles sachent s’y prendre, elles acquièrent le rang de maîtresses de maison, l’autorité et l’influence d’épouses légitimes, principalement si elles ont des enfants[72]. Quant aux eunuques (Adim), ils ont une valeur exceptionnelle ; mais il est rare qu’on en voie sur le marché ; c’est une marchandise tellement recherchée des marchands étrangers qui les raccolent pour les gros bonnets du monde mahométan d’Europe, d’Asie et d’Afrique,[347] que l’offre est toujours au-dessous de la demande, et que ce qu’il y a de sujets disponibles s’enlève en un tour de main. La plupart des eunuques qu’on vend au Bornou proviennent du Baguirmi ; mais on ne se gêne nullement pour en accroître le nombre sur place, soit en vue d’un profit immédiat, soit afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain. Lamino lui-même m’avait tout l’air d’être de ces fabricateurs de castrats. Ce sont les barbiers qui se chargent de l’opération, dont ils se tirent le plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les enfants. Ajoutons que les sourdes-muettes, bien que cotées moins haut que les eunuques, sont néanmoins très recherchées aussi par les grands seigneurs des régions civilisées de l’Islam, à titre de servantes de leurs femmes. Il en est de même des nains (Wâda), qu’on élève autant que possible pour tenir l’emploi de bouffons de cour.

Dessus de coussin.

III

Durant mon premier mois de séjour à Kouka, j’eus plus d’une fois l’occasion d’assister au Conseil (Nôkena), qui se tient chaque jour avant midi dans le Palais, et se compose des membres de la famille royale et des conseillers (Kôkenâwa, au singulier Kôkena), ceux-ci de deux catégories : les représentants nés libres (Kambê) des divers éléments de la population[73], et les capitaines, d’origine esclave (Kachellawa, au sing. Kachella). Chacun a, dans la salle que j’ai ci-dessus décrite, sa place déterminée, plus ou moins[348] près du maître, selon sa dignité. A côté du divan royal, s’asseoient, par rang d’âge, les fils et les frères du Cheik. En face sont accroupis les Kokenâwa.

Cette assemblée, toutefois, épave de l’ancienne constitution aristocratique du pays, n’est plus aujourd’hui qu’une ombre, et n’a aucune puissance effective. Tout se décide par la volonté du souverain et par l’influence de ses favoris ; un simple esclave, s’il est fort en crédit, est un personnage devant lequel un conseiller ne peut que s’incliner. La plupart des charges de cour, comme sous tous les régimes autocratiques, sont d’ordinaire le lot d’esclaves, en qui le maître a plus de confiance qu’en ses propres parents ou ses quasi-pairs, et sur le dévouement desquels il se croit fondé à compter davantage. Pour les mêmes raisons, le soin de la défense du pays et les postes militaires sont le plus souvent aux mains de fonctionnaires d’origine servile. Quant à leurs frères, les princes bornouans les tiennent toujours un peu en suspicion, et, partant, ne leur réservent pas leurs premières faveurs ; cette méfiance s’étend généralement à quelques-uns des fils, dont on a soin de restreindre l’autorité.

Parmi les fonctionnaires, le plus puissant était autrefois le Kegamma ou chef militaire, dont le ressort principal d’activité se trouvait naturellement à la partie sud de l’empire[74] (du côté du nord le pays confine au Sahara), vers les régions qu’habitent les peuples païens ; actuellement, ce titre de Kegamma tend à tomber de plus en plus en oubli ; mais la fonction existe toujours ; elle était exercée, au temps de mon séjour, par le Kachella Bilâl. En seconde ligne venait le Jerima, qui avait pour mission essentielle de surveiller les Touareg et de garantir le pays contre leurs attaques : encore une charge à peu près disparue, bien que le titre en subsiste toujours. Le soin de protéger la frontière appartient maintenant au Digma. Le troisième dans la hiérarchie était l’héritier présomptif du trône (fils ou frère du souverain), lequel portait le titre de Tchiroma, commandait les tribus des Djatko et des Mobber, sur la rive septentrionale du Yoô, à quelques journées au nord-ouest de Kouka, et administrait, au sud-est de l’empire, les anciens districts sô (ou sou) de Ngâla, Ndiffou, Kâla, Kebira, Sangaia, Logomâné, Kâza, et la tribu schôa des Beni Schekk. Cette dernière charge, plutôt accrue que diminuée, était lors de mon voyage aux mains du[349] prince-héritier Aba Bou Bekr. Un autre fonctionnaire d’importance était jadis l’esclave royal qu’on désignait sous le titre de Djerma ; il avait la surveillance du haras, et demeurait toujours aux côtés du maître, dont la sûreté personnelle lui était confiée. C’était le chef de la tribu kanouri des Toura, et son cercle administratif était situé sur le Yoô, près de l’ancienne capitale, Kasr Eggomo.

Un dignitaire qu’on retrouve dans tous les États du Soudan ouest, et qui, au Bornou, occupe une place exceptionnelle dans la hiérarchie, c’est le Ghaladima, qui, de tous temps, a été moins un fonctionnaire qu’une sorte de feudataire, commandant les districts occidentaux du pays, au-dessous de Zinder, et ayant, comme aujourd’hui encore, sa résidence à Ngourou (territoire de Boundi). Celui-là ne paraît que rarement à la cour du suzerain ; de temps à autre seulement, il y vient présenter ses hommages, et passe alors quelques mois à Kouka. Après lui se classait autrefois le Schitima Beloumma, ou collecteur général des impôts, qui gouvernait le territoire de Margui et avait pour centre Moullegui. Cette importante attribution est complètement supprimée aujourd’hui.

Sacs à dépêche bornouans.

Venons maintenant au Digma (ou Dougma), dont j’ai déjà mentionné la fonction. Jadis il était chargé du soin de la correspondance du souverain ; toutes les lettres émanant de celui-ci ou à lui adressées lui passaient par les mains. Il était en outre l’introducteur[350] des étrangers près du Cheik ; c’était à lui de traiter les hôtes royaux, de recevoir de tous les points du pays les béliers destinés aux sacrifices solennels et de les distribuer aux familles princières, aux fonctionnaires de la cour et aux étrangers. Ce dignitaire, dont le district administratif s’étendait jadis tout autour de l’ancienne Résidence, ou Kasr Eggomo, a perdu de nos jours une grande partie de ses attributions, et n’a plus guère qu’un titre nominal.

Parmi les autres titulaires d’offices, je citerai le Ziguibada, messager royal ou commissaire urbain à Kouka, lequel administre en outre un important district provincial ; l’Ardjinôma, fonctionnaire militaire à la suite du Kegamma, qui a le privilège de porter l’étendard devant le Cheik quand celui-ci sort ; le Fougoma, gouverneur de Ngornou, la seconde ville bornouane ; le Zentama (employé militaire) ; le Kazelma, déjà mentionné ; le Kagoustêma, autre chef à la fois provincial et guerrier, etc., etc. N’omettons pas messieurs les Eunuques, dont le premier a le titre de Jourôma, avec maint revenant-bon, et la haute surveillance de certains districts. De tous les fonctionnaires de vieille date, ce sont les seuls dont les attributions se soient maintenues sans la moindre éclipse. Quant aux femmes de la famille royale, elles jouent au Bornou, comme dans tous les États nègres de l’Islam, un rôle qui ne laisse pas que d’être considérable : c’est ainsi que la reine mère ou Maguira dispose, par investiture, de nombre de districts et de localités, et que la première femme du Cheik, laquelle porte le titre de Goumso, a aussi une grande situation officielle.

Mais les gros personnages entre tous, ce sont ces esclaves auxquels est confiée, avec le titre de Kachellawa (capitaines), la puissance militaire du Bornou. Les principaux d’entre eux siègent, je l’ai dit, à la Nôkena. Bien qu’en cas de branle-bas général de guerre, l’ensemble des tribus du pays forme l’élément de défense nationale, ces chefs ont néanmoins en permanence sous leurs ordres une force toujours disponible qui constitue un noyau d’armée et suffit d’ordinaire à tenir en respect les peuplades païennes du voisinage.

Le premier de ces capitaines, le Kachella Bilâl déjà mentionné, était, lors de mon séjour à Kouka, un vieillard chargé d’ans, qui passait pour le guerrier le plus résolu et le plus brave de l’Empire, et jouissait depuis un demi-siècle de la plus haute considération. Il était chef de la tribu kânembou des Sougourti, et gouverneur[351] d’un vaste territoire dans la partie sud-est du Bornou. Après lui venait le capitaine Abdoullâhi Marghimi, chef des Koubouri. Le Cheik ne s’inquiétait nullement de l’entretien de ses soldats ; c’étaient les Kachellawa qui recrutaient leurs hommes comme ils l’entendaient, et l’abondance de leurs levées dépendait de leur sens militaire comme de leur libéralité. Le Kachella Bilâl avait ainsi à ses ordres 200 lanciers et 25 cuirassiers ; tous ensemble, ils pouvaient disposer de 1,200 cavaliers à peu près et de 240 cuirassiers. Avec les 40 cuirassiers qui formaient la garde d’élite du Cheik, on a un total d’environ 1,500 hommes à cheval, auxquels il convient d’ajouter : 1o un millier de fusiliers, partie à pied, et partie montés ; 2o 200 archers ; 3o une cinquantaine d’écuyers armés de lances ; plus les troupes à la solde de Lamino, celles que possédaient Aba Bou Bekr, le prince héritier, et divers autres que je m’abstiens de nommer : savoir, en tout, 7,000 hommes environ.

Ce chiffre était dépassé autrefois ; le Cheik Mohammed el Amin, le père du prince aujourd’hui régnant et le fondateur de la dynastie actuelle, avait su, paraît-il, il y a cinquante ans, insuffler une nouvelle énergie vitale aux Bornouans déjà démoralisés ; par malheur, la faiblesse de son fils, tout à la merci de conseillers avides, est venue arrêter ce mouvement de réveil. Le Bornou qui, par ses richesses naturelles et l’activité de ses principaux éléments de population, les Kanouri et les Kanembou, eût pu aisément se placer à la tête des États soudaniens, a laissé se perdre tout trafic régulier avec les pays méditerranéens. Le favoritisme y règne sans partage, et paralyse, en dépit du sens juste du souverain, tout essor national. Les païens tributaires et demi-soumis des frontières, comme les chefs des États vassaux d’alentour, ne manquent pas de mettre à profit cet affaiblissement du Bornou. De temps à autre, le Cheik a bien des velléités d’énergie. On projetait, comme je me trouvais à Kouka, une expédition militaire contre Tanemôn, prince vassal de Zinder, qui s’était mis en révolte ouverte, et l’on avait avisé les tribus d’envoyer dans cette vue leurs contingents de guerre ; mais les gens expérimentés ne croyaient guère à l’exécution de ce dessein.

[352]IV

Je me proposais, pour mon compte, d’accompagner le Cheik dans cette campagne, s’il se décidait à l’entreprendre, ou, sinon, de visiter les îles du lac Tsâd. Déjà la saison des pluies (Ningueli) touchait à sa fin ; la dernière chute d’eau eut lieu le 24 septembre. Le malheur est qu’il s’en suivit, sur tout le territoire inondé de Kouka, une épidémie de fièvres intermittentes des plus meurtrières ; les nègres même, qu’on prétend réfractaires, furent atteints en grand nombre par la malaria. Rien que dans la maison de mon hôte, six personnes moururent en quelques semaines, et nuit et jour, dans le voisinage, on entendait des gémissements de femmes. Aussi les docteurs de la loi avaient-ils fort à faire. Du matin au soir ils n’étaient occupés qu’à libeller des versets du Coran, des formules de salut, et l’attirail de sachets protecteurs, dont les Bornouans abusent déjà, en temps ordinaire, avait pris des proportions monstrueuses. Mais, ni pieuses pratiques ni incantations ne servaient de rien. La mortalité allait son train dans les provinces aussi bien que dans la ville. Pour surcroît, la péripneumonie se mit à décimer le bétail, tandis qu’une autre maladie s’abattait sur la gent chevaline.

Au milieu de tout cela, le temps pour moi passait assez vite. Quand je ne souffrais pas de la fièvre, qui, malheureusement, ne m’empoignait que trop souvent, j’occupais mes matinées à enregistrer mes observations météorologiques, à étudier la langue kanouri, à recueillir des notions sur le pays et ses habitants, et à me préparer à mon prochain voyage dans l’Ouadaï ; puis, l’après-midi, j’ouvrais mes portes toutes grandes aux malades. Par malheur, ma maigre provision de quinine ne me permettait pas de me montrer prodigue de ce médicament envers les fiévreux. Puis mes clients ne laissaient pas que de se méfier de moi. Même des indigènes intelligents à tout autre égard ne pouvaient s’ôter de l’esprit ce soupçon, qu’en ma qualité de sectateur du Christ, je devais, en haine de l’Islam, éprouver l’envie de les empoisonner. Aux yeux de tous ces peuples, un Chrétien passe pour exercer sur la nature une sorte de pouvoir magique : « Qui nous répond, me disait-on, que le poison que tu nous administres n’est pas un toxique à long terme, n’agissant qu’au bout de plusieurs années, et dont l’action latente ne se déclarera[353] que lorsque tu auras depuis longtemps regagné ton pays ? » Un jour même qu’à une séance publique du Conseil je venais de remettre au Cheik Omar, avec une note lui indiquant la façon de s’en servir, une petite provision de médicaments des plus simples et des plus usuels, il s’éleva dans toute l’assemblée un murmure qui éclata bientôt en vociférations de toute sorte. Le prince héritier, qui était présent, protesta, il est vrai, avec énergie : « Croyez-vous donc, dit-il aux Kôkenawa, que les Chrétiens sont comme les Juifs, et qu’ils emploient la trahison pour satisfaire leur haine de l’Islam ? » Mais je doute fort que ses paroles aient produit le moindre effet de conviction, et je suis même au fond persuadé qu’en dépit de la bonne opinion que, personnellement, il avait des Chrétiens, le Cheik n’a jamais touché aux médicaments qui lui venaient de moi.

Entre temps, je voyais mes connaissances de la ville, et, le soir, je me rendais chez Titiwi, lequel tenait chaque jour table ouverte, ou bien j’allais fumer une pipe devant la porte du chérif de Médine. Il advint aussi que mon voisin Ali Malija maria une de ses filles au sixième fils du Cheik Omar, ce qui me fournit l’occasion d’être témoin d’une grande partie des cérémonies qui accompagnent au Bornou une noce de bon ton.

La fête nuptiale (Nika) dure environ une huitaine de jours. Lorsque quelqu’un, dans la haute société, demande la main d’une jeune fille à son père, celui-ci, avant de donner son consentement, fait d’abord vérifier, par une vieille femme de la famille ou de l’entourage, l’intégrité virginale de ladite fille : si l’on découvre quelque chose de fâcheux, le père refuse de dire oui, et se met en quête d’un épouseur pauvre, dans une situation dépendante, qui ne puisse que s’estimer trop heureux de prendre femme dans une bonne famille et de palper une riche dot. Le cas se présente assez souvent à Kouka, où les jeunes filles jouissent d’une liberté sans limites, s’en vont le soir n’importe où à la danse, restent absentes aussi longtemps qu’il leur plaît, et peuvent même, à l’insu de leur père, découcher toute la nuit. Vu la fréquence des accidents qu’entraînent de toute nécessité ces mœurs indépendantes des jeunes gens, on ne fait pas d’ordinaire grand bruit de la chose, et plus d’un époux désillusionné garde un silence qui se comprend de reste. Il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la délicatesse exige entre gens bien élevés la susdite constatation préalable.

Si le père se croit en mesure de pouvoir donner son assentiment, les choses s’emmanchent, comme dans presque tous les[354] pays de l’Islam, sans que la jeune fille soit nullement consultée. Le mariage une fois arrêté, le fiancé verse au futur beau-père le « prix de la jeune fille », en arabe Hakk el Bneïja, lequel varie naturellement suivant les ressources des contractants, et consiste en argent, esclaves, chevaux et objets semblables ; puis, dès que le jour de la noce est fixé, l’épouseur envoie en outre aux parents de la fiancée la quantité de riz, de miel et de beurre requise pour la confection du gâteau nuptial ; le beau-père, de son côté, évalue l’importance de ces fournitures, et y ajoute de sa poche, soit un certain nombre de thalers, 10, 20, 50, soit des vêtements du pays. Les femmes de sa maison confectionnent le gâteau pour le jour fixé, et le remettent au fiancé pour qu’il le distribue entre les parents et les amis de l’une et de l’autre partie, sectionné en autant de plats qu’il le faut (de 20 à 100).

Le lendemain, second jour de la fête, le beau-père gratifie son gendre d’un cheval, d’un esclave, de quelques pièces d’habillement, et en outre d’une somme d’argent pour les premiers besoins du ménage. A la nuit, les envoyés du fiancé arrivent, avec un cheval et un burnous, pour chercher la jeune fille. Celle-ci, assise en atours d’hyménée sur une natte, se lève et se rassied par sept fois, au milieu du cercle de ses parents et amis ; on lui touche la tête avec le Coran, et un Fatiha solennel lui donne la consécration nuptiale. Alors seulement, tandis qu’elle fait mine de résister, on l’enveloppe dans le burnous, on la hisse sur le cheval, et, au chant des femmes et des jeunes filles, on l’emmène à la maison conjugale. Là, elle passe la nuit au milieu de la musique et de la danse, en compagnie de son escorte de femmes, qui se régalent de leur mieux.

Le troisième jour a lieu le banquet proprement dit. Dès l’aurore, tous les parents de la fiancée apportent sur des chameaux et des ânes une énorme provision de farine ; l’époux, de son côté, tue plusieurs bœufs, et fournit le beurre, le miel, le sel et le bois nécessaires à la préparation du repas. Les compagnes de la jeune fille, auxquelles incombe cette besogne culinaire, prient le fiancé de fixer le nombre des plats ; toute la journée, les fourneaux marchent, et l’on fait bonne chère, sans oublier les voisins, les connaissances et les pauvres. Si l’épouseur est un homme aisé, il est tenu de donner ce jour-là aux demoiselles d’honneur une bonne provision de noix de gouro, sans préjudice d’autres cadeaux en vêtements de prix à la jeune épouse. La nuit qui suit cette grande journée se passe encore pour cette dernière en compagnie de ses[355] demoiselles d’honneur : ce n’est que le quatrième jour que le mari se débarrasse peu à peu à force de présents de toutes les intruses du sexe, aussi bien que des artistes en cuisine, des friseuses, habilleuses et duègnes surveillantes, qui lui encombrent inutilement sa maison : il ne reste que deux matrones chargées de parer leur pupille pour la nuit nuptiale. Elles lui passent un beau vêtement blanc, et abandonnent ensuite le couple à lui-même, mais sans cesser de monter la garde à la porte de l’appartement : car ce sont elles encore qui, pendant la nuit, dépouillent l’épouse de son blanc costume, pour aller dès l’aube le porter triomphalement au beau-père. Le cinquième jour a lieu l’emménagement des meubles de l’épousée ; le transport s’en fait en cérémonie, par un défilé de femmes et de jeunes filles dûment attifées, que précède une troupe de musiciens. Les deux journées qui suivent sont encore marquées par des réjouissances, et ce n’est que, cette série de fêtes une fois terminée, que le couple tenace de matrones évacue enfin la demeure conjugale, laissant le mari et la femme tête à tête.

La mortalité générale diminua en novembre ; mais la fièvre ne disparut pas. Mon vieux Mohammed lui-même, qui était toujours resté à l’abri de cette sorte de mal, fut obligé de s’aliter. Quant aux Marocains, dont je n’ai pas parlé depuis quelque temps, ils avaient éprouvé de vilains déboires et subi des pertes cruelles. Cinq ou six d’entre eux avaient succombé. De plus les espérances qu’ils avaient fondées sur la générosité du Cheik, lequel n’aimait pas beaucoup les acrobates, s’étaient trouvées complètement déçues. Leur troupe d’ailleurs était allée se disloquant de plus en plus ; tantôt l’un, tantôt l’autre avait faussé compagnie au vieux chef. Un jour enfin, quand le sol inondé par les pluies fut redevenu suffisamment sec, Hâdch Salih se présenta chez moi, l’air tout affligé, pour me dire adieu. Il me fit, sur le pas de la porte, une peinture mouvementée des maux qu’il avait soufferts au Bornou, et chercha à m’entraîner avec lui. Finalement il s’éloigna, en proférant toutes sortes de malédictions contre le pays, contre moi-même, et contre ceux de sa bande qui l’avaient quitté pour suivre « un chrétien ». Il n’était pourtant pas au bout de ses peines, car je sus plus tard, au Darfor, que le reste de sa bande avait si bien fondu par les chemins, qu’il n’avait plus, arrivé à la Mecque, qu’une escorte de deux ou trois acolytes.

Pour moi, après les grandes fêtes du Ramadân, qui marquèrent[356] à Kouka la fin de l’année 1870, je commençai à m’ennuyer fortement, et à ressentir le besoin d’entamer de nouvelles pérégrinations. Pour surcroît, l’expédition militaire projetée par le Cheik n’eut pas lieu, le prince de Zinder ayant fait sa soumission entre temps, et ce, à la grande joie des Bornouans et nommément des Kokenawâ qui n’avaient guère l’humeur aux combats. Je revins donc à mon projet de visiter les îles du Tsâd, puisque le Cheik, jusqu’à nouvel ordre, ne voulait pas entendre parler d’un voyage dans l’Ouadaï et ne cessait de me représenter le triste destin qu’y avaient rencontré, pour n’avoir pas suivi ses conseils, mes compatriotes Vogel et Beurmann. Déjà d’ailleurs, grâce à une Kânembou intelligente, qui avait habité longtemps avec son mari l’archipel du lac, j’avais réuni sur la région et ses habitants plus de renseignements que je n’avais espéré. En conséquence, Lamino envoya prier le Kachella Kimmé, un des quelques capitaines insulaires qui s’étaient montrés dévoués au gouvernement bornouan, de se rendre le plus tôt possible à Kouka. C’était en compagnie de ce personnage que je devais faire mon tour de lac. Par suite de quels événements ce plan d’excursion vint à échouer, et comment je me retrouvai encore une fois, et pour un long temps, ramené aux solitudes du Désert, c’est ce que je dirai ci-après.


[357]LE COMMENCEMENT
DE L’ANNÉE 1871 A KOUKA


CHAPITRE V

Préparatifs militaires du sultan de l’Ouadaï. — Inquiétude à Kouka. — Premières hostilités entre l’Ouadaï et le Baguirmi. — Mort de Lâmino. — Arrivée d’une caravane d’Arabes Mghârba et Oulad Sliman. — Mes apprêts de départ pour le Borkou. — Notice historique sur la tribu des Oulad Sliman ; sa situation au Kânem.

I

Au commencement de 1871, comme déjà je me disposais activement à réaliser mon plan d’excursion aux îles du Tsâd, il survint à Kouka une nouvelle qui ruina complètement mon dessein, en excitant le plus vif émoi par tout le Bornou.

C’était le 6 janvier. Je me trouvais chez Lâmino, à causer avec lui de mes préparatifs, quand parurent deux Arabes choas de la tribu des Salamat, établie dans le district de Kotoko. Ces gens racontaient d’inquiétantes choses de l’Ouadaï, où ils étaient allés acheter des chameaux. A Abeché, capitale de ce pays, ils avaient remarqué dans les sphères officielles un mouvement inaccoutumé, indice certain de projets belliqueux. Chaque jour, les rues étaient sillonnés de troupes à pied et à cheval, qui ne tardaient pas à quitter la ville par petits détachements. Comme c’est l’usage là-bas en pareil cas, ces apprêts étaient conduits avec le plus grand mystère, et l’unique information que nos Arabes avaient recueilli de la bouche de leur hôte et d’autres personnes de leur connaissance, c’était qu’il s’agissait probablement d’une de ces expéditions si fréquentes contre les Dâza du Bahar el Ghazâl ; toutefois, eu égard à la quantité de soldats qui successivement s’étaient mis en campagne, nos deux hommes ne pouvaient se[358] payer de cette explication ; aussi, pris d’appréhension, résolurent-ils de rentrer chez eux au plus vite. Et ce qui augmenta encore leur inquiétude, c’est qu’ils se virent refuser la permission de s’en aller : on leur fit dire par l’Ouadaïen chez lequel ils logeaient, qu’ayant assisté au branle-bas de guerre, ils devaient en attendre le plein achèvement, afin que rien ne transpirât au loin des plans du souverain.

Ce ne fut que lorsque le prince Ali en personne se fut éloigné de sa capitale avec ses officiers et sa garde, qu’on les autorisa à partir. Quelques jours durant, ils avaient cheminé à la suite de l’armée ; puis, celle-ci ayant infléchi à l’ouest le long du Batha, ils avaient pris un chemin plus au nord, pour regagner à marches forcées leur pays. Dans leur hâte d’apporter ces graves nouvelles au Bornou, ils n’avaient mis que dix-neuf jours à fournir un trajet qui demande d’ordinaire un mois aux caravanes : c’est qu’ils étaient persuadés qu’on n’avait répandu le bruit d’une marche contre les Dâza que pour voiler des desseins plus sérieux, et ils inclinaient à penser que l’entreprise du monarque ouadaïen visait le Baguirmi. Tel fut aussi l’avis de Lâmino, qui était parfaitement instruit de toutes les questions concernant l’Ouadaï. « Mohammedou, le roi de Baguirmi, me dit-il à cette occasion, ne supporte que fort à contre-cœur l’état de dépendance où son pays se trouve à l’égard de l’Ouadaï, et depuis longtemps il ne laisse échapper aucune occasion de provoquer et d’insulter son suzerain. Ce dernier, le roi Ali, est un homme très intelligent, préoccupé par-dessus tout du bien-être matériel de son peuple, mais avec cela, d’humeur guerrière, et il se peut que, lassé à la fin de l’attitude rebelle et des forfanteries de son vassal et voisin, il ait conçu le dessein de le châtier. »

Bien que Lâmino m’eût recommandé de tenir provisoirement secrètes ces nouvelles, elles ne s’en répandirent pas moins comme une traînée de poudre à travers la ville, où, de ce moment, les projets d’Ali furent l’unique préoccupation et l’unique sujet d’entretien de chacun. Les gens raisonnables ne craignaient nullement que ce prince menaçât le Bornou ; on prisait trop sa sagesse pour s’imaginer que sans nécessité il voulût interrompre ses travaux de réforme intérieure pour se lancer au dehors dans une guerre dont l’issue, après tout, demeurait douteuse ; néanmoins, on ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude. Cinquante années auparavant, le père et prédécesseur d’Ali, Mohammed Chérif, sans autre raison que les menées d’une certaine faction[359] de la cour à Kouka, qui rêvait de rétablir avec l’aide des armes étrangères la dynastie détrônée, n’avait-il pas attaqué et vaincu complètement le Bornou ? Depuis lors, la froideur traditionnelle de relations, qui datait des anciennes compétitions au sujet des Kânem, noyau primitif du royaume bornouan, avait pris entre les deux États un caractère presque hostile. Les Bornouans, islamisés cinq cents ans plus tôt que leurs voisins, professaient pour ceux-ci le dédain d’un peuple civilisé à l’égard de barbares, et les Ouadaïens, de leur côté, à qui un pouvoir énergique avait insufflé la conscience de leur force toute juvénile et qui se sentaient pleins d’ardeur guerrière, méprisaient l’état d’énervement et le gouvernement de camarilla de la nation limitrophe.

Des vassaux mécontents et hautains du Cheik Ali avaient mis tout leur zèle à élargir l’abîme entre les deux peuples, travaillant à nouer d’un côté et de l’autre des intrigues, inventant ou colportant des propos hostiles des princes et des grands. De là, l’espèce d’anxiété secrète que les informations venues de là-bas avaient causée aux habitants de Kouka. Le Cheik, un jour, ayant commandé d’abattre tous les chiens de la ville, sous prétexte qu’ils allaient dans les cimetières de la banlieue déterrer et dévorer les cadavres, les initiés firent tout de suite accroire que la véritable raison de la mesure n’était pas celle qu’on mettait officiellement en avant ; c’était, disait-on, parce que le superstitieux et inquiet Omar avait cru remarquer chez ces animaux un redoublement étrange de hurlements nocturnes et que cette particularité lui avait semblé un présage sinistre, se rattachant d’une façon mystérieuse aux plans de guerre de l’Ouadaï. Comme aux plus mauvais temps de l’épidémie ci-dessus mentionnée les Foukahas se réunissaient pour conjurer l’ennemi en relisant mille et mille fois le Coran ; et chaque jour l’appréhension publique inventait les rumeurs les plus menaçantes. Vainement s’efforçait-on de les démentir, afin de rendre au peuple sa tranquillité ; vainement aussi les courtisans faisaient-ils leur possible pour que ces bruits alarmants ne parvinssent pas ou ne parvinssent qu’atténués aux oreilles du Cheik, dont on ne voulait pas troubler l’humeur foncièrement insouciante, il était bien difficile, cela va sans dire, de cacher au prince des choses dont tout le monde s’occupait.

Les nouvelles étaient d’abord si rares, que tout ce qu’on put savoir de certain, au bout de quinze jours, c’était que le roi de Baguirmi s’était retiré avec ses forces et de gros approvisionnements[360] dans les murs de sa capitale Masségna, où il se préparait à soutenir un siège, tandis qu’un oncle d’Ali, le Djerma Abou Djebrin, commandant en chef des troupes ouadaïennes, occupait la partie nord du pays. Dès lors on cessa de croire à l’éventualité d’une attaque contre le Bahar el Ghazâl ou le Kânem ; puis, vers le milieu de février, on apprit que Mohammedou tenait ferme derrière ses remparts, que déjà même les assiégés avaient exécuté un certain nombre de sorties heureuses, et qu’en présence de cette résistance énergique, le souverain de l’Ouadaï s’était décidé à paraître en personne devant Masségna. Mais cette cité, d’un pourtour trop vaste pour qu’on pût efficacement l’investir, était, je le répète, bien ravitaillée ; et devant sa haute enceinte de terre, les Ouadaïens, qui ne possèdent point chez eux de villes murées, se trouvaient, disait-on, assez empêchés, si bien que Mohammedou et les siens étaient pleins de confiance dans l’issue prochaine de la lutte.

II

Tels furent les événements qui mirent en question ma tournée lacustre, le Cheik Omar refusant de s’y prêter, comme à une entreprise trop dangereuse, tant que la paix ne serait pas rétablie. Je comptais cependant encore sur l’énergique intervention de Lâmino, quand un déplorable malheur vint enlever au roi son serviteur le plus honnête, au pays son administrateur le plus sérieux, et à moi mon conseiller le plus sûr.

Les pluies de décembre et de janvier avaient amené une telle crue du lac, que même les habitants de Kouka, bien que cette ville soit à quelques heures du Tsâd, avaient été pris d’une sérieuse inquiétude en voyant les eaux s’avancer de leur côté. Le 26 janvier, à la suite d’un violent vent d’est qui avait produit un reflux énorme sur la rive plate sise à l’opposite, le Cheik sortit à cheval pour se rendre compte de ce progrès de l’onde lacustre. Ce jour-là, par exception, Lâmino se joignit au cortège officiel. Il rentra chez lui indisposé ; le 29, il fut saisi de frissons, et, le 1er février, quand je lui fis visite, je le trouvai avec une grosse fièvre, atteint d’une bronchite caractérisée et pouvant à peine respirer. Vainement j’employai les remèdes les plus énergiques ; cette nature vaillante alla déclinant et s’affaiblissant avec une rapidité alarmante. Au[363] bout de quelques jours, je désespérai de son rétablissement, et je prévins le Cheik de la catastrophe qui allait arriver.

Le Cheik Omar et son escorte.

Cet homme si plein d’énergie et de courage montra une crainte de la mort peu en harmonie avec sa religion fataliste ; il se cramponnait à moi et à mon art avec une faiblesse qui faisait vraiment peine ; dès le 4 février, toutefois, il franchit le pas. Je l’avais vu dans la matinée, et j’avais essayé de le réconforter au moyen de quelques paroles rassurantes ; quand je revins un peu plus tard, je trouvai la porte de sa chambre close ; un silence sinistre régnait par toute la maison, où l’on ne rencontrait que figures affligées. Personne ne me renseignait, et je craignais déjà que mon mode de traitement n’eût donné lieu à des critiques malveillantes, quand tout à coup, du fond de la pièce qu’occupait le malade, s’éleva un concert de lamentations qui se répandit par tout le logis en y éveillant des échos sonores. J’étais arrivé juste au moment où Lâmino agonisait.

La mort de cet homme si utile à tous fut ressentie comme une sorte de calamité publique ; dans la ville, les affaires s’arrêtèrent ; la population, d’humeur si joyeuse, parut un instant comme anéantie ; il n’était plus question d’autre chose que de la perte de celui qui avait été l’effroi des méchants et des malfaiteurs aussi bien que la consolation des malheureux et des opprimés, le soutien journalier des meurt-de-faim qu’on voyait maintenant, par centaines, rassemblés, stupides de douleur, devant sa maison. Quant aux Kokenâwa que le défunt surveillait sévèrement et dont il contre-carrait les intrigues, la plupart ne firent étalage de chagrin que pour cacher leur contentement secret. Pour presque tous, la disparition de Lâmino était une sorte de soulagement, et ils s’efforçaient à l’envi de réconforter, avec force flatteries, l’excellent Cheik que sa faiblesse leur livrait en proie. Ce prince lui-même, tout bon homme qu’il était, trouvait, j’en ai peur, une consolation secrète dans la perspective du riche héritage dont l’usage du pays voulait que la plus grosse part lui échût, et aussi dans l’idée qu’il ne serait plus comme devant tenu en tutelle.

L’eunuque trésorier du palais vint immédiatement au logis mortuaire apposer les cadenas sur toutes les pièces aux provisions et les magasins, ne laissant ouvert que l’appartement que les femmes habitaient et où les principaux esclaves du défunt recevaient les visites de condoléance. Lâmino possédait, disait-on, des milliers d’esclaves, un millier d’étalons, de nombreuses juments poulinières, plusieurs milliers de têtes de bétail, vingt-sept chambres[364] remplies d’étoffes et de denrées marchandes, mille glaives, cinq cents boucliers, des fusils et des carabines par centaines, deux cents cottes ouatées, et une valeur de vingt mille thalers Marie-Thérèse en espèces. Quant à la dignité restée vacante par sa mort, ce fut son fils aîné Abâdji, jeune viveur, d’un esprit médiocre, qui en fut revêtu.

Cet événement ayant achevé de mettre à néant mon projet d’excursion sur le Tsâd, et une tournée dans l’Ouadaï étant chose également impossible jusqu’à nouvel ordre, je songeais déjà à gagner par l’Adamâoua la côte ouest du continent africain quand l’arrivée d’une caravane d’Arabes Mgharba et Oulâd Sliman, parmi lesquels se trouvait un neveu d’un conseiller de Kouka, Hazâz, fils de Bou Alâk, vint m’ouvrir une perspective différente. En dépit de leur mauvais renom, ces gens me plurent fort à première vue, et comme, au bout de quelques mois, ils se proposaient de se rendre au Borkou, pour y faire la récolte des dattes, je résolus aussitôt de me joindre à eux. Cette excursion m’offrait l’avantage, non seulement de voir la partie du Kânem qu’avaient visitée Barth et Overweg, mais encore d’explorer des régions tout à fait inconnues ; j’espérais, à cette occasion, pouvoir établir la position exacte du Bahâr el Ghazâl par rapport au lac Tsâd, et gagner peut-être le point extrême sud de mon précédent voyage au Tibesti, de manière à recueillir les éléments d’une cartographie plus exacte de cette contrée du Sahara oriental.

J’avais hâte d’ailleurs de quitter Kouka. J’y étais déjà depuis sept mois, et, bien que je n’y eusse point perdu mon temps, j’aspirais, en ma qualité de voyageur, à pousser toujours en avant et à voir des pays nouveaux. Joignez que mes visites hebdomadaires au Cheik Omar commençaient à me causer un grave embarras ; l’usage veut qu’un étranger, toutes les fois qu’il va voir le sultan, lui ménage la petite surprise d’un cadeau quelconque ; or, à ce jeu, j’avais fini par épuiser mon stock d’objets susceptibles d’être offerts en présent, si bien qu’il devenait désirable que je fisse une absence jusqu’à l’arrivée d’une menue cargaison que j’attendais d’Europe.

Un sérieux entretien que j’eus avec Bou Aïscha, l’Arabe Hazâz et un Oulâd Sliman du nom d’Abou Teïr, établi à Kouka depuis plusieurs années, acheva de me confirmer dans ma résolution. Hazâz s’engageait à me conduire, à travers les districts sud-est du Kanem et le Bahar el-Ghazâl inférieur, jusqu’au Borkou, et à me ramener de là au Bornou dans un délai de quatre mois[365] au plus. Aussi me rendis-je, le jour même, auprès du Cheik Omar, que je trouvai dans son enclos de la ville de l’est, où Giuseppe, mon ci-devant domestique, promu là aux fonctions de jardinier en second, lui avait installé un gentil kiosque, agrémenté selon les fantaisies de son goût personnel. Le prince n’ayant rien à objecter contre mon projet de voyage en compagnie des susdits Arabes, quelque fâcheuse expérience qu’il eût faite pour son compte de ces nomades, notre départ fut fixé au lendemain du grand Bairam (fêtes de Pâques), époque à laquelle mes gens pensaient avoir terminé leurs affaires.

Une chose essentielle me manquait par malheur, c’était l’argent. Les quelques centaines de thalers qui me restaient à mon arrivée au Bornou avaient été entièrement dépensés, et je voulais, autant que possible, éviter de recourir, comme l’avaient souvent fait mes prédécesseurs, à la libéralité du sultan. Peut-être m’eût-il été facile de trouver à faire un emprunt à de bonnes conditions, si j’avais été en mesure d’indiquer la date précise du remboursement ; mais, outre que les envois d’argent à travers le Grand-Désert sont toujours soumis aux chances du hasard, la rareté des caravanes sur le chemin de Tripoli ou de Mourzouk à Kouka ne permettait pas de se livrer de ce chef à aucun calcul. De plus, des voyageurs isolés, venus de Kawar ou de Gatroun, parlaient d’une guerre effroyable allumée entre les États chrétiens ; les rumeurs ne spécifiaient point les noms des parties belligérantes ; mais il semblait hors de doute que l’une des deux était la France, et l’on était porté à croire que l’autre était Nimsé, nom sous lequel en ces pays on désigne d’ordinaire l’Autriche. Dans tous les cas et bien que je ne doutasse point encore que la seconde combattante était justement la Prusse, ma patrie, une grande guerre européenne ne pouvait que tomber mal à propos au milieu de mes embarras d’argent.

Je m’adressai à Bou Aïscha, qui, étant lui-même dépourvu d’espèces, me renvoya à Titiwi, lequel me demanda tout d’abord un intérêt de 150 pour 100, et, quoi que je fisse, n’en rabattit rien. Toute autre voie m’étant fermée, force me fut de souscrire un reçu de 500 thalers, en échange duquel on m’en remit 200. Seulement, comme la loi de l’Islam interdit formellement le prêt d’argent à intérêt, on tourna la difficulté, selon la sophistique habituelle : mes amis me vendirent à crédit un stock de coquillages cauris jusqu’à concurrence de la somme voulue, puis me les échangèrent au cours du jour contre des thalers.

[366]800 marks (1,080 fr.), c’était à coup sûr un bien petit denier pour le long voyage que j’allais entreprendre, sans compter qu’il me fallait laisser derrière moi en vue de mon retour à Kouka ce qu’on appelle une poire pour la soif. Il est vrai que le Cheik Omar, informé de ces petites opérations usuraires, m’envoya, dans sa générosité, cent thalers autrichiens, en me faisant dire par surcroît qu’il se chargeait de me fournir les chameaux.

Le mois de février s’écoula, puis le 2 mars, vinrent les fêtes de Pâques, dont la célébration eut lieu avec la pompe habituelle. Elles étaient à peine terminées qu’arrivèrent les premières nouvelles, encore vagues, de la chute de Masségna et de la fuite de Mohammedou ; sur quoi je me mis à hâter les préparatifs de mon excursion au Borkou.

III

Les Oulad Sliman, dont j’ai déjà eu occasion de parler à plusieurs reprises, constituent une petite tribu d’une originalité tout à fait étrange. Bien que Henri Barth, il y a plus de vingt ans, ait cru en devoir prédire la dissolution imminente, elle n’en continue pas moins, toute faible qu’elle est numériquement, à régner sur d’immenses contrées de l’Afrique. Ce rameau de la famille arabe habitait originairement le Fezzan et les parages de la Grande Syrte. Durant l’hiver et au printemps ils menaient paître leurs troupeaux de chameaux dans les steppes voisins de la côte, campant çà et là dans les vallées fluviales qui aboutissent de l’ouest à la vaste baie ; l’été, ils allaient dans les oasis fezzanaises, où ils possédaient des plantations de dattiers, pour y faire la récolte annuelle.

La tribu se composait de quatre familles ; les Djebaïr, fixés à Semnou, les Hewât, habitant Temenhint, les Miaïssa et les Scheredât, établis dans les bois de dattiers de l’oasis de Sebha. Leurs forces militaires réunies se montaient tout au plus à 1,000 cavaliers ; mais, grâce à leur opiniâtre énergie, à la supériorité de leurs chefs, et à un certain renom de fidélité chevaleresque à l’égard des peuplades leurs alliées, ils étaient arrivés à un haut degré de considération et de puissance. Des discordes intestines brisèrent ensuite ce faisceau primitif. C’est ainsi que, sous le prédécesseur de Yousef Pacha, les fils des Djebaïr et ceux des Hewât en vinrent aux mains à Semnou ; les Hewât appelèrent[367] les Scheredât de Djedid, et, avec leur aide, vainquirent les Djebaïr, qui dès lors quittèrent l’oasis, et sous la conduite de leur capitaine, Seïf en-Nasr, émigrèrent au nord jusqu’aux monts Tarhouna. Là, un chef local, Abd el-Hâdi, sous lequel s’étaient groupées les tribus d’alentour, accorda l’hospitalité de ses domaines au groupe fugitif, qui comptait dans son sein les plus nobles familles Oulad Sliman. Mais bientôt s’élevèrent des inimitiés, et les nouveaux venus, inférieurs en nombre, durent, après deux combats malheureux, se replier en toute hâte du côté du Fezzan.

Chemin faisant, à Bou N’dscheim, ils rencontrèrent leurs frères du sud qui gagnaient leurs pâturages de la côte. Le malheur des Djebaïr fit oublier l’ancienne querelle. Tous s’en revinrent ensemble au Fezzan, pour préparer une attaque commune contre les Arabes Tarhouniens, et l’année n’était pas révolue, qu’ils donnaient suite à leur projet et battaient à El-Hasba, au revers des montagnes, les tribus ennemies, dont le chef Abd el-Hâdi était tué.

Dès ce moment, la suprématie des Oulad Sliman fut incontestée. Les petites peuplades circonvoisines se rangèrent successivement sous la conduite de Seïf en-Nasr, qui bientôt affecta de ne plus reconnaître la suzeraineté de Yousef Pacha. Celui-ci, dit-on, le fit assassiner ; puis, fomentant des divisions au sein de la tribu, il parvint ensuite par la force à la refouler jusqu’en Égypte, où régnait Mehemet Ali. Mais ce dernier, qui connaissait l’humeur remuante de ces Arabes, ne leur permit pas de se fixer chez lui, de sorte qu’ils revinrent, altérés de vengeance, du côté de Mourzouk. Un combat indécis eut lieu entre eux et les troupes fezzanaises ; puis Mohammed Tscherkès, un mamelouk de Yousef Pacha, les ayant attirés dans un guet-apens, sous prétexte de débattre les conditions de la paix, fit massacrer la fleur des guerriers des Djebaïr et des Miaïssa, qui, de la sorte, se trouvèrent pour longtemps mis hors d’état de nuire. Les Scheredât et les Hewât, refoulés par ruse vers leurs districts originaires de la Grande Syrte, y subirent, à leur tour, un sort semblable, si bien que la tribu tout entière disparut pour près de vingt ans de la scène. Son renom néanmoins demeura vivace, et la génération nouvelle attacha des regards pleins d’espoir sur son futur chef Abd-el-Dchlîl, qui, avec ses frères et son neveu, grandissait à la cour de Tripoli. Le jeune Oulad Sliman conquit la faveur de Yousef Pacha, et se distingua à la tête des siens dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, vers Kânem, et même jusqu’au Baguirmi.

[368]De là datent et la haine des habitants du Soudan contre ces Arabes pillards, et aussi la convoitise de ceux-ci à l’égard des luxuriantes contrées dont ces razzias leur avaient révélé l’existence. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan) Abd el-Dchlîl y attendit quelque temps en paix que sa tribu eût repris toutes ses forces, puis, sous prétexte de porter secours à d’anciens alliés, les Ourfilla, il entama l’œuvre de revanche que de longue main il préméditait, s’empara de toute la région jusqu’à l’oued Beni Oulid, et, douze années durant, disputa aux Turcs la domination du Fezzan. Mortellement blessé au combat d’el-Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes et qui touchent aux riches pâtis à chameaux du Bodelê et du Bahar-el-Ghazal.

Les siens suivirent son conseil, et, sous la conduite de Scheich Mohammed, son fils, ils émigrèrent d’abord au Borkou, puis, de là, ils gagnèrent le Kânem, plus rapproché des marchés bornouans et des opulents pacages précités. Leur établissement n’alla pas sans luttes ; toutefois, à force d’opiniâtreté, ils réussirent à vaincre l’une après l’autre toutes les tribus domiciliées tant entre le Tsâd et la frontière méridionale du Tibesti qu’entre la route du Bornou et celle de l’Ouadaï à Benghasi (Grande Syrte). Une force de 500 cavaliers et d’autant de guerriers à pied leur avait suffi pour cette besogne. Dès lors ils furent redoutés à la ronde, et, sur le bruit de leurs exploits, grossis fabuleusement à distance, tous les autres Arabes du désert nord-est de l’Afrique quittaient volontiers leur pays pour s’en venir, à titre d’alliés de passage, coopérer aux fructueux coups de main de leurs hardis congénères du sud.

Bientôt, la lisière sud du Tibesti, comme les districts du Bahar-el-Ghazâl et ceux de l’Ouadaï septentrional, se trouvant en partie dépeuplés de chameaux, les Oulad Sliman, enhardis par leurs succès, dirigèrent leurs razzias contre les troupeaux des Touareg, et, en quelques années, enlevèrent, dit-on, près de 50,000 têtes de bétail à l’oasis de Kawâr et aux environs. Mais les Touareg, tribu autrement puissante que celles dont les Oulad Sliman avaient eu jusqu’alors raison rassemblèrent 7,000 guerriers montés, marchèrent à leurs ennemis du Kânem, et, les surprenant non loin de Medeli, en firent un effroyable carnage. Vingt cavaliers seulement réchappèrent, à ce que me dit le père de Hazâz, un des survivants de cette sanglante journée.

Pour la seconde fois, en l’espace d’un demi-siècle, la tribu se[369] trouvait donc aux trois quarts détruite ; aussi n’est-il pas étonnant que Barth, dont le voyage au Kânem eut lieu à très peu de temps de là, ait cru devoir pronostiquer la disparition prochaine d’une peuplade qu’il voyait à ce point mutilée. Telle est néanmoins l’énergie vitale et, en quelque sorte, l’élasticité de cette horde arabe, qu’elle parvint à se relever de nouveau. Le gouvernement de Kouka prit sous sa protection expresse les restes de la tribu décimée ; elle la pourvut d’armes et de chevaux, et entreprit de lui commettre la surveillance des frontières bornouanes du côté de l’Ouadaï. Dès qu’ils furent quelque peu refaits, les Oulad Sliman n’en reprirent pas moins leurs anciennes visées : à dix ans de là, on les trouve engagés, à titre de soutiens d’un compétiteur, dans les querelles intestines de l’Ouadaï, et, dix années plus tard encore, c’est-à-dire lors de mon voyage au Borkou, ils étaient redevenus les maîtres absolus de tout le vaste territoire qui avait été le théâtre de leurs exploits avant que les Touareg ne leur eussent infligé la défaite précitée. Aussi redoutés et aussi haïs qu’au temps le plus florissant de leur fortune, ces routiers poussaient leurs déprédations jusqu’au nord du Darfor ; partout où il se trouvait des chameaux, partout où il verdissait un pâtis, l’Oulad Sliman passait et pillait. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, il était le grand écumeur du Désert, et, à moins de l’avoir lui-même pour escorte, pas un voyageur ne pouvait se hasarder à travers les espaces qu’il tenait sous sa loi.

Pour le moment (1871), la tribu, qui avait pour chef le jeune Abd-el-Dchlîl, était veuve de presque tous ses anciens héros ; le plus grand nombre reposaient dans la tombe ; d’autres s’étaient établis au Bornou, dans les temps néfastes dont j’ai parlé, pour s’y adonner paisiblement au trafic ; un d’eux, le vieux Bou Alak, était même conseiller à la cour de Kouka ; mais la jeune génération restait fidèle aux anciennes traditions, avait en horreur et en mépris toute occupation civile, et ne vivait que pour brigander aux dépens de ses voisins au teint bis.

Tels étaient les gens avec lesquels je me disposais à faire société pour un bon bout de temps, muni que j’étais de lettres de recommandation adressées par un Tripolitain, M. Gagliuffi, aux anciens de cette tribu redoutée.

Mes préparatifs furent vite achevés. En fait de présents officiels, je me bornais à emporter le manteau d’honneur dont le roi Omar m’avait fait cadeau lors de mon arrivée au Bornou, et que je destinais moi-même au Cheik Abd-el-Dchlîl, plus un châle de laine[370] fine pour un cousin dudit cheik, appelé Mohammed, et un autre pour mon compagnon de voyage Hazâz. Comme monnaie d’échange, je m’étais procuré un certain nombre de ces pièces d’étoffe (cham) et de ces vêtements teints à l’indigo, qui jouent chez les Oulad Sliman le rôle des thalers Marie-Thérèse au Bornou. A cela, le sultan Omar ajouta une tente et trois chameaux qui, je dois le dire, ne payaient pas trop de mine ; néanmoins Hazâz, qui était un homme expérimenté, nourrissait l’espoir, qu’une fois refaits dans les savoureux herbages du Kânem, ces bêtes pourraient gagner le Bornou. Quant à mon vieux Gatrounois, il faisait particulièrement fond sur un chameau touareg, à la robe pie, qui était à la vérité le plus maigre des trois, mais qui appartenait à une sorte de variété albinos qu’on nomme Milâhi, c’est-à-dire « salée », et qui passe pour posséder une grande force d’énergie et de résistance.


[371]A TRAVERS LE KANEM


CHAPITRE VI

Départ de Kouka. — Arrivée à Nguigmi. — Caractère de la rive nord du lac Tsâd. — Halte au campement des Miaïssa, près de la fontaine de Barka. — Types et mœurs de mon entourage. — Un message de l’Ouadaï. — Intervention malencontreuse d’un missionnaire de la secte Snousi. — État de mon train personnel en hommes et en bêtes.

I

Je me mis en route le 20 mars, emmenant avec moi trois domestiques, Soliman, Hadch Housein et Hammou, et laissant à Kouka tout un train de maison, composé de mon vieux Mohammed de Gatroun, qui se proposait de retourner au Fezzan avec la plus prochaine caravane, plus deux autres serviteurs, et un cheval superbe.

Sortis de la ville par la porte nord, nous allâmes camper le premier jour à cinq heures de Kouka, tout près du village de Damguerim, au milieu d’une région mamelonnée où croissaient des acacias rabougris et quelques hedjilidjs pauvres en feuillage. Le lendemain, nous gagnâmes la bourgade de Mara ; le 22, nous étions à Arêgué, localité jadis importante, aujourd’hui déchue, qu’habitent des kanembou Sougourti, et le 23, nous atteignions la rivière de Yoô, qui, malgré la saison avancée, roulait encore un courant d’une quinzaine de pas de largeur. Là, la fraîcheur de la nuit, jointe à l’abondance de rosée, me causa un violent accès de fièvre, contre lequel, malheureusement, je ne pouvais user de quinine, ayant laissé derrière moi à Kouka l’unique once qui me restât encore de ce précieux médicament.

Le 25 mars, après avoir franchi la rivière, où nous eûmes de l’eau jusqu’aux genoux, nous traversâmes les beaux champs de coton de Gangaram pour aller coucher à quatre heures environ au delà du village de Billa Ganna, en un lieu hanté par toute une[372] légion de hyènes tellement effrontées, qu’elles s’en venaient la nuit pousser leurs visites jusqu’aux abords de notre campement. Un de mes nouveaux compagnons profita même de la circonstance pour me dérober un magnifique sac en poil de chameau, et, cette fois encore, comme, vingt années auparavant, il en avait été de l’outre soustraite au même lieu et par les mêmes Arabes à mon compatriote Henri Barth, on mit la chose sur le compte des hyènes, explication dont je dus me contenter, bien que j’eusse dormi à deux pas de là en plein air, avec la chienne Saïda à mes pieds.

A mesure que le pays devenait plus boisé, les antilopes de toute espèce se multipliaient, et à la gazelle commune (Ant. Dorcas) s’en joignait une autre, de plus forte taille, que les Arabes du Bornou nomment Hamerâja et les Kanouris, Komosseno. On voyait là l’antilope bubale, ou vache de Barbarie[75], animal assez massif, à peu près de la grosseur du cerf, au poil brun clair, au garrot relevé, à la queue couleur foncée, avec de longues cornes divergentes et irrégulièrement arquées en arrière ; puis la superbe antilope Mohor[76], plus svelte et plus élégante de formes, dont le corps, tout blanc d’autre part, se colore en roux sur le cou et le dos, comme par l’adjonction d’un mantelet brillant, et dont les cornes gracieusement contournées ressemblent à deux points d’interrogation.

Le 26, nous longeâmes le district de Kâzel, situé à l’ouest du chemin entre Baroua et Nguigmi, et comme ce district est en grande partie peuplé de Toubou du Kânem, qui sont venus là chercher un refuge contre les incursions des Oulâd Sliman, force fut à ces derniers de prendre au passage quelques précautions. Bientôt après, nous nous mîmes à côtoyer le lac Tsâd, et, toute la nuit, de notre campement, nous entendîmes les grognements des hippopotames venus à terre en quête de pâture. Le lendemain, au travers du district saunier qui avoisine cette partie du lac, nous atteignîmes le bourg de Nguigmi, où je laissai en pension, chez un préposé local de ma connaissance, ma chienne-levrette Saïda, qui avait les pattes trop endolories pour pouvoir continuer à nous suivre. Le 28, après une marche de quelques heures, durant laquelle je ne cessai de souffrir de la fièvre, notre caravane dut s’arrêter court, ne sachant plus de quel côté se diriger. Cette incertitude tenait à ce que les contours du lac, principalement[375] sur le côté nord, subissent d’un bout de l’année à l’autre des métamorphoses si sensibles, que les Arabes du Kânem eux-mêmes, à qui ce trajet est pourtant familier, ne savent plus parfois comment s’orienter. A tout instant, il s’y forme des gauchissements de la rive[77], des arrière-cours d’eau, qui allongent chaque année d’autant le circuit à décrire par les voyageurs sur ce front du bassin ; mais c’est là un sujet auquel je reviendrai plus loin.

Rive du Tsad.

Nous réussîmes le lendemain, en louvoyant le long des anses et des lagunes, à sortir de ce labyrinthe lacustre, et bientôt nous entrâmes dans une région plus accidentée, où se creusaient de longues vallées, courant du nord-est au sud-ouest, et formant parfois des dépressions de plus de 60 mètres. Le 30 mars, dans l’après-midi, nous atteignions la fontaine de Sel (Mâten el-Milah), station ainsi désignée par les Arabes, tant à cause de l’eau saumâtre de ses puits que de l’activité du saunage en ce lieu[78]. Là un des chameaux de notre caravane tomba si gravement malade qu’il fallut se résoudre à l’abattre, et on s’en partagea, selon l’usage, les morceaux. A Didi, où nous arrivâmes ensuite, nous trouvâmes un hameau de Worda, petite tribu, originairement de souche Dogorda, qui rôde au nord du lac Tsâd, et possède d’assez beaux troupeaux de bœufs et de moutons. En échange d’une tobe dont je le gratifiai, le chef de la peuplade m’envoya comme présent d’hospitalité une brebis avec un peu de lait ; par malheur, je ne pus jouir du régal ; c’était mon jour de fièvre, et j’étais même tombé dans un tel état de prostration, que, pendant la nuit, une hyène s’en vint cyniquement, sous mes yeux tout grands ouverts, enlever à deux pas de moi la brebis, sans que j’eusse la force de donner l’alarme.

A partir de Didi, les vallées allèrent se multipliant, et devinrent aussi plus peuplées ; nous avions atteint le district occupé par la grande tribu des Wandala, et le 1er avril, dans l’après-midi, nous faisions halte au val Odéro, dans un de leurs principaux douars (villages de huttes). Il y régnait une vive animation, et, gens et bêtes, tout y avait un air de bien-être et de satisfaction. Je fis cadeau au Kedela, — c’est le titre que, chez les Dâza, porte ordinairement le chef de tribu, — d’un châle-turban égyptien (en arabe Soubetta), et, plein de confiance à l’idée que nous étions désormais dans une région habitée par de bienveillantes[376] peuplades, je me livrai à un repos complet de corps et d’esprit.

Pour la première fois, j’avais devant les yeux un groupe important de Dâza purs. Je trouvai en eux des hommes généralement foncés de teint, aussi réguliers de traits, et aussi bien conformés de corps, que leurs frères les Têda du Tibesti.

De là nous continuâmes tout doucement notre route vers Wâguim, la première station du district de Schitati. Là se trouvent des pâtis partagés entre les Oulâd Sliman et les Kâdiwa ou Kâdawa, que Barth, trompé par les Arabes, dont l’habitude est d’estropier tous les noms de tribus, a appelés à tort Fougabou. Une petite caravane de ces derniers campait près de la fontaine, et, comme nous sûmes qu’ils machinaient un mauvais coup contre moi, nous nous détournâmes un peu de notre chemin pour aller planter plus loin notre tente. Le 6 avril, nous rencontrâmes quelques cavaliers Miaïssa[79], qui établirent leur campement tout près de nous, et le soir, nous étions à leurs cantonnements, assemblage de huttes volantes, où nous reçûmes un accueil d’une cordialité vraiment émouvante. L’excellent repas qui nous fut servi était, par malheur, trop substantiel, pour que, dans mon état d’épuisement, je pusse y faire honneur à mon gré ; je me dédommageai du moins en me régalant de lait de chameau, alimentation dont j’avais souvent entendu vanter la vertu en cas de fièvre.

II

C’était le lendemain que nous devions arriver chez le cheik Abd-el-Dchlîl et les Djebaïr. Ce second rameau de la tribu des Oulâd Sliman, subdivisé lui-même en plusieurs groupes ou Fériks, celui du cheik, celui de Bou Alak, celui de Scherfeddin, demeurait en rapports étroits avec la branche sœur des Miaïssa, et, bien qu’occupant des pâtis séparés, les uns et les autres avaient l’habitude de voyager et de piller en commun. Par contre, le troisième rameau, celui des Scheredât, qui était le plus nombreux de beaucoup, et qui avait pour chef nominal Ahmed-el-Dchezia, mais pour chef effectif le fameux el Assouad (Le Noir), fils de ce dernier, habitait d’ordinaire à part des deux autres et montrait même à leur égard une sorte d’antagonisme. Quant aux[377] Hewât, ils avaient fini, avec le temps, par s’émietter et par se dissoudre ; il n’en restait plus que quelques individus isolés, établis dans la Tripolitaine ou fondus dans le groupe des Scheredât. Ajoutons qu’avec ces Oulâd Sliman, et répartis parmi eux au hasard, vivaient des représentants de toutes les tribus du nord de l’Afrique, Ourfilla, Kedadifa, Riah, y compris même quelques Mekaris, leurs traditionnels ennemis au Fezzan.

Le campement d’Abd-el-Dchlîl, situé près de la fontaine centrale de Barka, offrait une certaine animation ; des troupes de chameaux allaient aux pâtis ou en revenaient ; des mères chamelles, avec leurs petits, les uns nouveau-nés, les autres déjà plus gaillards, étaient parqués derrière les clôtures ; ici se voyaient des huttes de nattes comme celles des Toubou, ailleurs des tentes de cotonnade blanche, telles qu’en ont en voyage les marchands du nord et les gros négociants du Bornou ; puis d’autres en poil de chameau, à la mode des nomades de la Tripolitaine. L’ensemble formait un charmant tableau.

Le chef de la tribu, informé de ma visite, sortit, en compagnie de son beau-frère Brahim Bou Chandchar, et nous reçut à l’ombre d’un hedjilidj. Je lui remis, avec mon modeste cadeau, les lettres de recommandation de M. Gagliuffi, et, tandis qu’il les déchiffrait, j’eus tout le loisir de le bien contempler. Son extérieur, je dois l’avouer, ne répondait guère à l’idée que je m’étais faite du rejeton de tant de hardis guerriers. C’était un robuste jeune homme de vingt et quelques années, d’une belle taille moyenne, au teint brun foncé (asmar), avec une physionomie fort peu arabe, qui ne respirait particulièrement ni la bonté ni l’intelligence. Ce qui dominait en lui, c’était le sang de sa mère, une métis d’Oulâd Hamed et de Krêda[80]. Il était d’une taciturnité qui m’embarrassa. Après m’avoir murmuré un mot de bienvenue, il se contenta de m’assurer que, dans tout le ressort de sa tribu, il ne m’arriverait rien de fâcheux. Son beau-frère, qui paraissait plus dégourdi que lui, mit la conversation sur Abd-el-Kerim (c’est-à-dire Barth) et sur le Tâbib (médecin), comme dans ces pays on appelait Overweg. Beaucoup de gens, dans la tribu, avaient gardé d’eux un très bon souvenir. Quant à mon autre compatriote Ibrahim Bei (Maurice de Beurmann), mes hôtes déploraient que, par son obstination à décliner l’hospitalité des Oulâd Sliman, il eût été de lui-même au-devant de son sort tragique. Ils ajoutèrent[378] que, malgré la différence de religion, ils estimaient qu’entre eux et les Chrétiens, comme le prouve d’ailleurs l’identité de teint, il existe plus d’affinités qu’avec ces « maudits Kerâda », nom collectif par lequel les Arabes du Kânem désignent toutes les tribus foncées de peau avec lesquelles ils sont en contact, que ce soient des Toubou, des Bidêjat, des Kanouris ou autres, et qu’elles soient mahométanes ou païennes. Le beau-frère m’assura en outre qu’on conservait la tradition des bons offices rendus autrefois au Sultan Abd-el-Dchlîl par les consuls chrétiens à Tripoli ; lui-même avait été dans cette ville, et, de plus, savait beaucoup de choses sur l’Égypte et Tunis, de sorte que notre entretien ne chôma pas.

Au sortir de cette entrevue, qui ne m’avait que médiocrement édifié sur le compte du chef dont dépendait en grande partie le succès de mon voyage, j’allai rendre visite au Cheik Mohammed, cousin d’Abd-el-Dchlîl, et, par le rang, le second personnage de la tribu. C’était également un jeune homme, de pure race Oulâd Sliman, avec des yeux pétillants et des joues rosées, qui lui donnaient un air particulièrement aimable, quoique bien peu en harmonie avec la rude existence d’un fils de la zone torride du Désert : ce qui n’empêche pas que, lorsque le vieux père de Mohammed avait voulu retourner dans le nord pour s’y faire enterrer à côté de ses aïeux, ce jouvenceau au teint délicat avait refusé de l’accompagner, tant sont puissants et l’attrait de la libre existence de nomade et la force de l’habitude et des mœurs !

En rentrant à notre campement, nous rencontrâmes le père de Hazaz, Bou Alak, dont la personne me gagna tout d’abord. C’était un superbe vieillard, d’extérieur simple autant que digne, et qui me parut parfaitement mériter la haute réputation d’honorabilité que je lui avais si souvent entendu faire à Kouka. Aussi, dès le soir même, m’empressai-je de transférer ma tente tout près de lui.

Grâce au repos, à l’air pur du Désert et au régime de lait de chameau frais, je ne tardai pas à aller beaucoup mieux ; les accès de fièvre devinrent de plus en plus rares et plus faibles, et finalement ils disparurent. Je pus dès lors m’intéresser d’une manière plus suivie au milieu dans lequel j’étais destiné à passer plusieurs mois. La société, dans notre férik, était peu nombreuse. En dehors du chef, il y avait son épouse Schwêcha, une bonne grosse Arabe très entendue, qui était d’âge à ce que je pusse, en tout bien tout honneur, frayer avec elle, et qui se mit complètement[379] à ma disposition. Il y avait aussi un frère cadet de Hazâz, appelé Nidjem (l’Étoile), adolescent de dix-huit ans, qui n’avait pas grandes qualités de cœur ou d’esprit, mais qui, nonobstant, m’amusait fort par sa naïveté et son ignorance absolue du monde. N’oublions pas la femme de Hazâz, Nidjema, à qui sa jeunesse imposait une certaine réserve envers moi, et qui était d’ailleurs un laideron, aux manières impérieuses et hautaines, n’ayant absolument dans l’humeur rien de cette noblesse qui est le caractère distinctif des Arabes. Il y avait en outre un vieux frère de Schwêcha, l’oncle Salih (Amm Salih), comme on l’appelait ; veuf depuis longtemps, il vivait sous la férule d’une jeune esclave qui prenait soin de son petit ménage. C’était un homme bon, mais avare, en qui ces deux penchants constamment en lutte engendraient parfois les conflits les plus drôles. A ces personnages enfin ajoutons Houseïn, dit Ngomati, un petit homme placide d’apparence, mais dont l’esprit inventif était toujours en ébullition ; il excellait dans l’art de fabriquer d’excellentes cordes de palmier ainsi que des selles de chameau hors ligne, et, pour vendre et acheter des chameaux, il en eût remontré à toute la tribu. Il passait à la ronde pour un topographe accompli, sachant retrouver n’importe quel endroit, n’importe quelle fontaine, pour peu qu’il y fût allé une seule fois, et n’ayant pas son pareil pour diagnostiquer les traces d’homme ou de bête[81]. Lui aussi, il avait abdiqué entre les mains de son épouse Hallâba, une virago déterminée qui avait sauté à pieds joints par-dessus l’étroit cercle où l’usage confine les femmes des Arabes. Cette Hallâba avait auprès d’elle une fille mariée d’un premier lit, dont le mari se trouvait justement en voyage, et qui était la plus jolie personne de tout le voisinage.

III

Il y avait à peine quelques jours que je vivais dans le férik, quand toute la peuplade fut mise en émoi par l’apparition d’un envoyé du roi de l’Ouadaï. Ce prince mandait aux principaux de la tribu, entre autres à Bou Alak et Assouad, de le venir trouver près du lac Fitri, et l’homme chargé de transmettre l’invitation était lui-même un Oulâd Sliman, fait jadis prisonnier par les Ouadaïens,[380] et qui avait fini par devenir le conseiller intime du souverain à la cour d’Abeché. On a vu plus haut les projets militaires du sultan Ali. Or, forcé de compter coûte que coûte avec les Nomades turbulents du Kânem, qu’il lui était impossible de réduire, ce prince voulait, en cette occurrence, s’assurer tout au moins leur neutralité. Après d’interminables délibérations, où non seulement les chefs des groupes et des nobles familles, mais encore les plus humbles de la tribu, ceux-ci il est vrai pour la forme, furent admis à donner leur avis, le sentiment qui se dégagea fut celui de l’attachement, qu’en dépit de toutes les apparences contraires on conservait pour le Cheik Omar. La grande majorité des Oulâd Sliman soupçonna derrière les démonstrations amicales d’Ali des desseins hostiles au Bornou. On récapitula les bons offices que, depuis son arrivée au Kânem, la tribu avait reçus des princes de Kouka ; on rappela l’importance qu’avaient pour elle les grands marchés bornouans, la longanimité que les sultans de là-bas avaient opposée à tant d’incursions faites au mépris du droit sur des terres de leur ressort, et l’on déclara que ce serait une grave faute de conduite, si Bou Alak, qui avait un frère fonctionnaire à Kouka, s’en allait, par une visite personnelle, donner une marque publique d’amitié à l’ennemi héréditaire du Bornou.

Toutefois, après des journées entières de dits et redits pour ou contre, l’espoir d’obtenir de riches présents du roi de l’Ouadaï, qu’on savait pourvu d’un énorme butin, finit par primer toutes les raisons de politique et de convenance, et lorsque les personnages expressément invités eurent achevé un beau jour de trancher la question en déclarant qu’ils voulaient voyager, chacun d’eux vit une douzaine de clients s’attacher à lui en spéculateurs.

Sur cette même entrefaite, je me préparais à reprendre ma marche en avant, lorsque Bou Alak vint tout d’un coup me prier, de la part de ses congénères, de vouloir bien retourner au Bornou. Ce revirement était dû à deux missionnaires de la secte fanatique des Snousis, qui s’étaient arrêtés récemment au férik. Cette association religieuse, toute-puissante dans le nord-est de l’Afrique, s’occupait alors d’établir des instituts de propagande (Zawias) au Borkou et dans l’Ennedi, et ses délégués avaient, au passage, prêché de si belle sorte les Oulâd Sliman, qu’ils les avaient laissés férus d’une contrition à peu près parfaite. Or, lesdits missionnaires, qui se trouvaient maintenant à Mâo, y ayant été informés de ma venue, s’étaient hâtés d’écrire une lettre à cheval à[381] Abd-el-Dchlîl, pour lui déclarer qu’ils allaient de ce pas quitter un pays dont les habitants, non contents de tous leurs autres méfaits, s’apprêtaient par surcroît à favoriser l’intrusion d’un Chrétien dans des contrées qui, jusqu’alors, n’avaient jamais été souillées par le pied d’aucun infidèle d’Europe. Après lecture publique de cette lettre, les Arabes, fort perplexes, n’avaient donc rien imaginé de mieux, pour le soulagement de leur conscience, que de m’insinuer l’idée de battre en retraite. A cette suggestion je me bornai à répondre, que je n’étais venu en définitive que dans la pensée que les Oulâd Sliman, en souvenir des rapports d’amitié qui avaient autrefois uni leurs ancêtres avec les Chrétiens de Tripoli, me garantiraient un bon accueil parmi eux ; que si je m’étais trompé sur ce point, et que, de leur propre et formel aveu, la présence d’un Chrétien leur fût une souillure, j’étais prêt à rebrousser chemin vers Kouka ; mais que, sinon, je n’avais nul souci de ce que pouvaient dire et penser de moi messieurs les Snousis ; que leur opinion visait, non pas ma personne, qui leur était parfaitement inconnue, mais tout simplement ma religion ; que, celle-ci, je l’avais héritée de mes pères, et que Dieu seul savait si c’était la vraie.

Là-dessus s’entamèrent des pourparlers qui ne prirent fin, au bout de quelques jours, que parce que la tribu, sur le point de gagner le Borkou, dut transférer ses quartiers plus à l’est. Force fut alors de trancher la question qui me concernait, ce dont Abd-el-Chlîl se chargea en personne, en venant me dire, non sans quelque embarras, qu’on m’avait fait un compte rendu fort exagéré de ce qui s’était passé au conseil au sujet de la protestation des Snousis, et que les choses étaient arrangées à mon gré.

Je ne laissais pas toutefois, vu l’insuffisance de mon personnel d’escorte, la faiblesse de mes chameaux, et celle de mes approvisionnements, de me mettre en route avec quelque inquiétude. De mes trois domestiques, l’un Soliman, qui était un effréné coureur du beau sexe, et qui s’en était donné à cœur-joie auprès des esclaves femelles du ferik, ne négligeait que trop sa besogne ; le second, Hammou, ne cessait d’être souffrant et on le trouvait toujours parmi les retardataires ; seul, Hâdch Housein se montrait aussi vaillant qu’entendu. Mais la tâche était fort compliquée ; il fallait aller chercher de l’eau, couper du fourrage pour les chevaux, faire paître et abreuver les chameaux, transformer le grain en farine : occupations foncièrement serviles,[382] que je ne pouvais, au milieu d’une peuplade qui regardait le travail comme un déshonneur, imposer à mes compagnons au teint clair, parmi lesquels il y avait même un chérif. Mes chameaux enfin, je le répète, me rendaient très soucieux. Mon milâhi n’avait que la peau et les os ; le second, un chameau blanc du Kânem, m’avait paru peu solide dès le début, le troisième, une gigantesque bête du Koyâm, n’inspirait pas non plus grande confiance. J’en avais, il est vrai, acheté en route un quatrième qui appartenait à l’excellente race des Bidêjat ; malheureusement, il était trop jeune pour pouvoir porter de lourdes charges. Ajoutez que ma pénurie de ressources ne me permettait ni de louer des hommes de renfort, qui eussent été autant de bouches de plus à nourrir, ni de me procurer un surcroît d’animaux, avant que les razzias des Arabes, dont chacun se promettait merveilles, n’eussent fait baisser les prix du bétail.


[383]DU KANEM AU BORKOU


CHAPITRE VII

A travers le district de Schitati. — Comment je fais société avec un lettré errant. — Entrée sur le territoire de Manga. — La vallée de l’Egueï. — Les nomades et leurs chameaux. — Traversée du Bodelê. — Une semaine à Jajo es-Srhir. — Étape périlleuse. — Arrivée au Borkou. — La source de Galakka. — Où les Oulâd Sliman se distribuent les oasis de dattiers. — État actuel de la région borkouane.

I

La mise en marche d’une tribu nomade avec ses femmes, ses enfants, et tout ce qu’elle possède, donne toujours lieu à quelque embarras. Si simple que soit l’attirail ménager, il ne se compose pas moins d’une multitude d’objets, matériaux de huttes et de tentes, ustensiles de cuisine, pierres meulières, outres, cordes, munitions de guerre et de bouche, qu’il s’agit d’arrimer bien en équilibre sur les bêtes de somme. Ce fut à quoi s’employèrent mes compagnons durant toute la nuit du 24 avril ; puis, à l’aurore, la colonne s’ébranla, les jeunes gens, le menu peuple et les esclaves des deux sexes cheminant à pied, les vieillards montés à chameau et les hommes de marque à cheval, ceux du moins qui avaient des chevaux. Quant aux femmes des familles aisées, elles ont coutume de s’installer sur des selles de bois en forme de corbeilles, qu’on assujettit par-dessus la charge de l’animal, arrangée tout exprès pour cela, et qui ont assez de hauteur pour qu’on puisse s’y asseoir les jambes croisées, avec une largeur suffisante pour qu’on s’y étende les genoux repliés. Cette sorte de cage, dont la baie d’entrée se trouve à l’avant[82], est confectionnée parfois avec beaucoup de soin ; on la peint en noir, et on l’orne de tentures de laine et de soie plus ou moins variées. Si celle qui[384] l’occupe est une princesse, c’est-à-dire une personne de la lignée d’un chef de tribu, elle a le droit de surmonter chaque côté de l’esselle d’une hampe de bois d’un mètre de hauteur qu’on décore également d’étoffes versicolores et dont l’aspect excite l’envie des autres femmes. Il va sans dire que le chameau porteur de cet édifice est toujours pris dans les bêtes d’élite.

Les divers fériks (groupes de familles) dont se composait notre caravane s’avançaient en laissant entre elles une certaine distance. Pour moi, je fis quelque temps société avec un de ces lettrés errants, comme il s’en rencontre si souvent dans les régions nègres de l’Islam. C’était un certain Abd-el-Ati, surnommé Mohallim-el-Hâdch, qui s’attribuait le titre de chérif ; mais on doutait fort de son droit à le porter, comme aussi de sa qualité de pèlerin. Chaque printemps, depuis des années, cet homme venait voir les Oulâd Sliman au Kânem : il leur instruisait leurs enfants, leur libellait des talismans et des formules thérapeutiques, rédigeait leur modeste correspondance, puis les accompagnait au Borkou pour la récolte des dattes, et, enfin, aux abords de l’hiver, s’en retournait, avec un ou deux chameaux à Kouka, où, jusqu’au prochain renouveau, il vivait chichement, avec une esclave, de ce qu’il avait rapporté de son voyage. Cheminant seul et sans vivres, il s’adjoignait tantôt à l’un, tantôt à l’autre, et, comme les femmes des Arabes se lassaient assez vite de nourrir des hôtes, il avait tout de suite mis le grappin sur moi. J’accueillis ce brave homme avec d’autant plus d’indulgence que, sans parler de sa pauvreté, il était à moitié sourd et aveugle. Tous les soirs, après le repas, quand chacun était allé se livrer au repos, et que nul bruit ne troublait plus le silence religieux du Désert, notre docteur s’acquittait de ses devoirs en improvisant d’une voix de stentor des prières à n’en plus finir et en psalmodiant sur le mode chantant habituel aux maîtres d’école orientaux.

Le second jour de marche, nous sortîmes du district de Schitati pour entrer dans celui de Manga, et le 30, — j’omets les bîrs intermédiaires, — nous atteignîmes la fontaine de Kedela Woati. Là, mon inoffensive personne faillit donner lieu à de nouvelles disputes entre les Arabes. Un homme de l’oasis de Djâlo, fervent adepte des Snousis, qui était venu se joindre à la caravane, essaya de ranimer contre moi le fanatisme assoupi des Arabes ; heureusement que mon lettré vagabond Mohallim-el-Hâdch, au moyen de textes choisis du Coran, sut calmer les susceptibilités[385] renaissantes de ces consciences de nomades, et remettre les choses en leurs joints ; mais l’homme de Djâlo demeura mon ennemi irréconciliable.

Selle de voyage des princesses chez les Oulâd Sliman.

Vers Birfo, la station suivante, où l’on quitte le territoire du Kânem, les arbres devinrent plus rares et plus rabougris ; le sol sablonneux n’enfantait plus que des gramens et des herbes fourragères,[386] parmi lesquels apparaissait pour la première fois la plante du Désert que l’on nomme el-Hâd (Cornulaca monocantha). Aux vallées succéda une sorte de steppe ondulé, analogue à celui de Tintoumma, entre l’oasis de Kawâr et le Bornou, et aux vents, jusque là variables, un régime atmosphérique fixe, à savoir l’alizé du nord-est, se levant et se couchant avec le soleil. Nous sortions de la zone des pluies estivales pour rentrer dans la région du Désert.

De Birfo, en deux jours de marche, dans la direction est-nord-est, nous atteignîmes la vallée d’Egueï, vaste dépression en forme d’auge, qui s’incline du nord-ouest au sud-est, sans toutefois rejoindre le Bahar el-Ghazâl. Là, je constatai avec déplaisir l’état d’épuisement de mon chameau touareg ; plusieurs heures encore, avec l’énergie naturelle à sa race, il essaya de réagir contre la fatigue ; mais son allure devint de plus en plus faible ; la distance qui le séparait de ses camarades s’accrut à chaque pas, et, finalement, le pauvre animal, avec la résignation de ses pareils, se coucha pour ne plus se relever. Sur l’entrefaite, du haut d’une éminence de terrain, nous aperçûmes à l’horizon une ligne sombre de végétation qui tranchait vivement sur l’immense aire de sable luisant, et qui était la station de Solâdo[83]. Nous ne tardâmes pas à y arriver. Comme presque partout dans l’Egueï, l’eau des puits y est riche en sels purgatifs et, à ce titre, fort prisée des nomades ; ils la considèrent comme ayant des vertus curatives qui excitent à un haut degré l’appétit des chameaux et qui font des pâtis de la région une très fortifiante nourriture pour ces bêtes. Le sable de l’Egueï, fin et meuble, jouit également d’un renom spécial. Les Dazâ, pour y camper, se débarrassent de leur pantalon, persuadés que le contact immédiat de leur peau avec cette arène les rend insensibles à la faim et à la soif ; on attribue en outre à ce sable la propriété de nettoyer à merveille, si bien, dit on, que, dans l’Egueï, personne n’a jamais eu à laver ses habits.

Les pâturages locaux appartiennent à la tribu borkouane des Djagadâ ou Mousou, appelée encore Nâs Oda (gens d’Oda), du nom d’un de ses chefs les plus fameux. Leur droit de possession traditionnel n’empêche pas toutefois les Arabes et leurs alliés, les Dazâ du Kânem, de mener chaque année, pour quelques semaines, leurs chameaux faire une cure en ces lieux. D’autres[387] tribus encore, et celles-là amies des Mousou, y font des apparitions temporaires, de sorte que cette station de pacage a été de bonne heure un but de razzias ; les Oulâd Sliman, au commencement de leur exode vers le sud, y venaient ravir les chameaux des Dâza, et eux-mêmes y recevaient fréquemment la visite des pillards touareg et ouadaïens.

Le 6 mai, en six heures, nous gagnâmes la fontaine de Schkâb, près de laquelle nous trouvâmes incrustés dans le sol des vertèbres de poisson, reliefs d’animaux de taille considérable : ce qui démontre que jadis, et à une époque relativement rapprochée, s’il en faut croire les traditions locales, la vallée a été couverte par les eaux. L’observation prouve en outre que l’Egueï est, comme niveau, au-dessous du lac Tsâd, et qu’il s’incline, je l’ai déjà dit, dans la direction du Bahar el-Ghazâl ; mais je reviendrai plus loin sur ce point spécial et intéressant.

C’est dans cette vallée que nous vîmes pour la première fois des dunes de sable isolées ayant une forme bien définie. Toutes avaient à peu près la même hauteur, quinze mètres au maximum, et présentaient du côté du nord une croupe convexe, du côté du sud un plan concave, et à pic, avec une arête vive de séparation au sommet. Les plaines au loin étaient couvertes d’un nombre infini de ces formations mobiles, diversement espacées entre elles, et qui sont évidemment l’œuvre des souffles réguliers de l’alizé. La rapidité avec laquelle elles se déplacent varie naturellement, selon qu’elles cheminent sur une serir complètement unie, ou sur un terrain dont les inégalités entravent leur mouvement ; elle varie aussi suivant que leur noyau ou leur cause d’origine a été un arbre, un buisson ou un autre objet de moindre importance. Un vieux Dâza intelligent du Borkou prétendait avoir vu dans son enfance, tout près de l’oasis de Jin, une dune de ce genre qui en est à présent à seize kilomètres, et mes compagnons arabes, comme je revenais du Borkou, m’en firent voir une, près de la fontaine de Toungour, qui avait englouti un arbre qui, sept années auparavant, en était encore à vingt pas. Ces dunes mouvantes ont reçu des Arabes le nom de Ghard (pluriel Ghouroud), par opposition aux dunes fixes, formant des chaînes et des groupements, que l’on appelle Erk (pluriel Orouk) et sur lesquelles le vent n’agit guère que pour en modifier les contours.

Là où il n’y a point de ces intumescences sablonneuses, l’Egueï est riche en fourrages et en eau terrestre. Celle-ci se rencontre tout près de la surface du sol, et, à Schkâb par exemple, la station[388] ci-dessus mentionnée, pas une fontaine n’est à plus d’un mètre. La vallée entière compte un grand nombre de points aquifères, dont les plus au sud-est sont encore toutefois à deux journées et demie de marche de la première aiguade du Bahar el-Ghazâl. Dans l’espace intermédiaire s’étend, paraît-il, une plaine plus haut située que l’Egueï, mais qui pourtant n’a pas tout à fait le caractère de désert.

Algazelle (Oryx leucoryx).

II

C’était à la fontaine de Schkâb que tous les détachements des Oulâd Sliman devaient se réunir pour achever ensemble de gagner le Borkou, l’abondance d’eaux dans l’Egueï et dans le val suivant, le Bodelê, permettant désormais la concentration sur un seul et même point de troupes considérables de chameaux. Ce n’était pas, je l’ai déjà dit, que l’avoir de la tribu en chameaux fût aussi grand qu’on l’eût attendu de gens dont cette cavalerie était l’unique richesse ; les personnages les plus considérables, tels que Hâzaz, ne disposaient guère de plus de trente têtes de ce bétail ; le chef lui-même, Abd el-Dschlîl, en avait environ cinquante ou soixante, et el-Hidchi, le frère d’Assouad, qui était à cet égard le[389] mieux pourvu de tous, en possédait tout au plus une centaine. En mettant à 20 ou 30 thalers Marie-Thérèse (100 ou 150 francs) le prix moyen de chaque bête, on voit que le capital de la horde était fort modeste. Encore, depuis que mes compagnons vivaient en paix avec les Touareg, les excellents chameaux de ces derniers, leurs chameaux de course principalement (mehari), étaient-ils devenus fort rares au Kânem ; les meilleurs animaux que possédassent, lors de mon voyage, les Oulâd Sliman, étaient ceux qu’ils tiraient de l’Ennedi, et qu’on désigne sous le nom de Mahamid.

On sait quelle importance les Nomades attachent à ce « vaisseau du désert », dont leur existence dépend le plus souvent ; aussi déploient-ils, à cet égard, une finesse d’observation étonnante. La plupart connaissent à fond chaque individu de leur troupeau : ils s’entendent parfois à distinguer la trace des pieds de l’un de celle des pieds de l’autre, et, lorsqu’une bête vient à s’égarer, ils réussissent à la retrouver au milieu d’un troupeau étranger. Ils devinent aussi, rien qu’à l’empreinte laissée sur le sol, s’il s’agit d’un animal cheminant à vide ou chargé, si sa charge était lourde ou légère, et ils poussent même la sagacité jusqu’à déduire de ce simple vestige les menues particularités physiques de la bête. Notons, au sujet du chameau, un détail curieux : cet animal, qui ne semble pas avoir le sens assez fin pour subodorer les herbes nuisibles, flaire, paraît-il, quand il est sur la lisière du Désert, la pluie tombée à plusieurs lieues de distance, et, pour peu que, la nuit, il se laisse aller à quitter le pâturage pour vaguer dans cette direction, c’est le diable souvent pour le rattraper. J’ai vu des Arabes, en cette occurrence, suivre parfois des jours entiers, sur une piste à peine perceptible, l’animal déserteur, et je dois ajouter que, presque toujours, leur peine était couronnée de succès. Il n’y a que les femelles qui, une fois qu’elles se sont échappées, défient ordinairement les recherches, parce que, filant devant elles d’une seule traite, elles dévorent tout de suite des espaces énormes[84].

Entre l’Egueï et le Bodelê s’étend une plaine en partie nue et à peu près dépourvue d’aiguades, qui va s’abaissant peu à peu au nord-est. Nous y fîmes halte, le 10 mai, au milieu des dunes mouvantes de la hattija d’Oudounga, une des stations du Torô, comme[390] on appelle l’ensemble de dépressions qui se continuent de là jusqu’à Tangour, point où finit le Bahar el-Ghazâl et où s’amorce, au sud du Borkou, la fertile et riante vallée de Djourab. La faune, en cet endroit, commençait à être plus abondante ; un renard du désert (Fenek) et un guépard (Fahad) furent tués par nos gens ; des algazelles (Oryx leucoryx) et des lièvres se montrèrent aussi. Les antilopes particulièrement y étaient si grosses, qu’au moment le plus chaud de la journée, elles avaient à peine la force de se mouvoir et que souvent même il suffisait d’un petit galop de chasse pour les attraper. Quant à l’algazelle, les Arabes de là-bas la nomment Bakar el-Wahschi, ou encore Bou Rakaba, c’est-à-dire Père au cou, tant à cause de la teinte rouille de son cou, qui tranche nettement sur un corps blanc-jaunâtre, que des mille appropriations auxquelles se prête son cuir cervical, lequel est si dur et si résistant, qu’on en confectionne des sandales ou des semelles sans pareilles, et qu’on la cloue même en manière de ferrure (j’en ai fait personnellement l’expérience) au sabot des chevaux.

Fenek.

A la station d’Oudounga, mon chameau blanc, qui n’en pouvait plus à son tour, dut être débarrassé de sa charge ; comme, malgré cela, il refusa de boire, ce qui est toujours un symptôme fâcheux, je vis bien qu’il avait peu de chance d’en revenir. Il ne put, en effet, se remettre en marche quand nous abandonnâmes le campement, et force me fut de le laisser sur la place, faute de temps pour l’abattre et le dépecer.

[391]Le 15, nous atteignîmes la seconde station du Torô, en arabe Bîr ed-Doûm, pour les Dâza, Bodounga. Plus nous descendions, plus l’eau affleurait de près la surface du sol, si bien qu’en certains endroits il suffisait pour l’obtenir de gratter le sable avec la main. Le lendemain, nous étions à l’aiguade de Kâro, le point le plus bas de notre trajet à travers le Bodelê, et la fontaine la plus salée que nous eussions encore rencontrée. Hazâz prétendait que l’eau en était si débilitante, qu’un chameau qui en buvait trois ou quatre jours de suite devenait incapable de porter le faix. Comme néanmoins elle passait pour être très bienfaisante aux organes digestifs, nous prîmes le parti de rester la journée du 17 à l’aiguade. La halte était d’autant plus urgente que vingt-cinq chameaux des Miaïssa s’étaient enfuis du pâtis, et qu’on eut grande peine à les retrouver, par un vent violent et chargé de sable qui effaçait vite tout vestige de pas. Ce vent, qui, depuis quelques jours, s’était mis à se lever très régulièrement vers huit heures du matin, augmenta, durant les étapes suivantes, jusqu’à prendre des proportions tempêtueuses, soulevant des masses de sable et de gravier qui nous fouettaient la peau et les yeux, et voilaient si bien l’atmosphère, qu’il y avait réellement péril à marcher. Au Désert, en effet, quand le soleil se cache, c’est la boussole du nomade qui se dérobe. Ce n’était qu’entre trois ou quatre heures de l’après-midi, que l’intensité du vent diminuait. Aussi choisissions-nous ce moment pour manger, nous reposant au milieu de la journée, et cheminant de préférence la nuit.

J’avais profité de la dernière halte pour faire appliquer des sandales de cuir aux pieds de mon dernier chameau bornouan, que le sable brûlant et le gravier avaient endoloris outre mesure ; mais cette opération ne remédia pas à la faiblesse croissante de la bête, et je dus, à l’heure du départ, la laisser continuer à vide.

De Karô, nous gagnâmes, en montant un peu au nord-est, par delà des chaînes de dunes fixes, la fontaine de la hattija Ouadanga, puis le val Ankarâo, où nos yeux furent récréés par la vue de nombreux hyphènes ; le 22, nous étions dans l’oued Meibis, et, le lendemain, nous touchions à la station extrême du Bodelê, Jajo el-Srhîr (pour les Dazâ, Kifikifi). Là, avant de poursuivre plus outre vers la fameuse source de Galakka, la première aiguade du Borkou, nos Arabes résolurent, selon leur coutume quand ils doivent fournir l’étape terminale, de s’octroyer un repos de quelques jours. Ils utilisèrent le répit pour tenir conseil entre eux au sujet des razzias projetées, et à ces délibérations vinrent tout de suite[392] s’adjoindre un certain nombre d’habitants des oasis borkouanes, qui, sûrs de perdre quand même leur récolte de dattes, n’avaient plus d’autre espoir que de participer aux coups de main fructueux de leurs incommodes amis, et forgeaient des plans hostiles contre l’Ennedi, le Wanjanga, les Mahamid et le Tibesti. La plupart d’entre eux appartenaient, par la couleur de leur peau, à la catégorie dite Achdar ; d’autres étaient de la nuance Asmar.

C’était au son du tambour qu’avaient lieu les convocations d’assemblées générales ; quelques coups isolés, à intervalles réguliers, dénotaient des nouvelles de peu d’importance ; trois coups successifs, séparés par des pauses, plus longues, signifiaient toujours qu’il s’agissait d’incidents de guerre, d’une attaque imminente ou de quelque autre affaire de ce genre. Il n’y avait que deux tambours pour toute la tribu : l’un appartenait aux Djebair et était sous la garde spéciale du chef ; le second était la propriété des Scheredât, par un privilège, sans doute, de leur nombre et de leur état d’indépendance.

Nous passâmes une semaine entière à Jajo es-Srhir, et j’eus pendant ce temps-là le chagrin de voir abattre mon troisième chameau, qui n’avait pu qu’à grand’peine se traîner jusque-là. Ce fut le seul des trois dont nous eûmes du moins la chair en profit. Comme moyen de transport, il ne me restait plus que l’animal que j’avais acheté au Kânem, et Dieu sait de quelle tendre sollicitude je l’entourais.

Au point de vue de la température, cette halte ne nous fut guère favorable. Quotidiennement, dans l’après-midi, le mercure du thermomètre montait à l’ombre au-dessus de 45 degrés centigrades, et le pis, c’était l’humidité de l’air. Le 25 mai au soir, après une journée où le vent avait constamment soufflé de l’ouest, d’épais nuages d’orage arrivèrent du nord-est, et, bien qu’il tombât seulement quelques gouttes de pluie, nous eûmes une tourmente effroyable, accompagnée de tonnerre et d’éclairs, qui nous obligea de replier la tente et de nous laisser ensevelir dans le sable. Déjà, plus au sud, entre l’Egueï et le Borkou, nous avions eu assez fréquemment, quoique sans phénomènes électriques, de ces soudaines trombes de sable, au point que, pour donner à notre tente la solidité suffisante, nous en enfoncions les montants (drêk) à plusieurs pieds de profondeur dans l’arène, en l’assujétissant de plus au sol, par sa partie périphérique, au moyen d’un bourrelet de cailloutis. Cette formation de nuages presque[393] quotidienne était attribuée par mes Arabes à des chutes de pluie dans l’Ennedi et dans les vallées situées au nord de l’Ouadaï.

III

Entre Jajo es-Srhir et la source de Galakka, il y a un trajet de trente et quelques heures, sans eau, et à marche forcée, que les nomades ont coutume de fournir en une journée et deux nuits sans plus, vu l’impossibilité d’emporter une provision de liquide suffisante pour alimenter plus longtemps un personnel de chevaux, d’enfants et de femmes. Aussi ces étapes me furent-elles pénibles au suprême degré : depuis mon néfaste voyage au Tibesti, dont j’avais encore des souvenirs tout vivaces, jamais je n’avais souffert à ce point. Notre dernière marche de nuit eut lieu au travers d’un district où il n’existe aucun signe de repère, et où plus d’une fois des Arabes, quelque sens d’orientation qu’ils possèdent, ont péri misérablement. A chaque instant, je m’endormais sur mon cheval, ce qui était d’autant plus grave, que la pauvre bête était incapable de se conduire seule, et qu’elle ne montrait que trop de tendance à se séparer du reste de la troupe. Dès que je sommeillais, elle ralentissait le pas. Une fois, entre autres, passé minuit, je m’étais assoupi de la sorte, lorsque je m’aperçus en me réveillant que ma monture s’était complètement arrêtée. Vainement, je cherchai la trace de mes compagnons : l’incessante tourmente de sable effaçait presque tout de suite les empreintes de pas sur le sol. Sans me casser davantage la tête à ce travail d’exploration, je mis pied à terre, et je m’assis, résigné à attendre le jour pour continuer mon chemin au nord-est, direction suivie par la caravane. Seulement, pour le cas où je succomberais au sommeil, je m’attachai au bras la bride de mon cheval.

Le souci heureusement me tint éveillé. Au bout de quelque temps, je discernai un point sombre qui se mouvait dans les ténèbres, à une distance assez rapprochée pour que je pusse supposer que c’était un détachement de ma colonne. Je marchai à cette ombre flottante, et parvins ainsi à me retrouver. Mais beaucoup des nôtres manquaient à l’appel : ce ne fut que l’un après l’autre, dans le courant de la journée, quelques-uns même le soir seulement, que je vis apparaître les divers feriks des Arabes.

Enfin, le 31 mai dans l’après-midi, nous campions en terre[394] borkouane, près de la susdite source de Galakka. Ce jet d’eau douce sort au pied d’une colline de sable, et, sur un espace d’un kilomètre environ, court dans un lit de quelques pieds de large, pour disparaître peu à peu dans les pâturages luxuriants de la plaine. A l’endroit où elle prend naissance s’est formé un bassin où croissent d’une manière exubérante herbes et roseaux. Il suffit d’élargir l’orifice d’écoulement de la fontaine pour que l’eau jaillisse en grande abondance, et ce fut pour moi un vrai crève-cœur que de voir cette belle masse liquide se perdre au milieu des gramens de toute sorte que sa propre vertu fécondante a créés. On aperçoit cependant des traces de canaux de dérivation, en partie artificiels, qui prouvent que des générations antérieures ont su un peu mieux apprécier ce merveilleux présent de la nature. Tout près de la source, je découvris les restes d’une vieille et solide construction de briques, à quatre pans, dont les côtés, tournés au sud-est et au nord-ouest, mesuraient 235 pas de longueur sur 160 de profondeur, et dont les angles semblaient avoir été munis de tours. Les briques sont bien taillées et bien cuites, et le mortier est très résistant.

Tout l’édifice dénote une science architecturale dont il n’existe d’échantillon, ni au Bornou, ni dans aucune des régions sahariennes par moi visitées. Aux alentours se trouvent d’autres restes de maçonnerie d’une importance moindre, dont je n’ai pu déterminer d’une manière certaine l’ordonnance. Quelques indigènes font remonter cette construction relativement considérable à l’époque où eut lieu l’immigration de la classe actuellement dominante au Bornou ; d’autres, tout en l’attribuant aux rois bornouans, lui assignent une origine postérieure ; ils prétendent, et je crois que c’est l’opinion la plus plausible, qu’elle date du temps où ces princes étendirent leur puissance vers le nord jusqu’au-delà du Fezzan : le bâtiment alors était une mosquée à laquelle le Kasr se trouvait adjoint. D’autres, enfin, en font honneur aux nomades d’Égypte, qui, obligés de s’expatrier sous le règne de Mehemet Ali, s’établirent quelque temps dans cette forteresse. Toujours est-il que depuis longtemps il n’y a plus d’habitants sédentaires près de la source. On disait pourtant que les Snousis avaient choisi ce coin fertile pour y établir une mission.

Dès le premier jour de notre arrivée en ce lieu, les Arabes Mghârba, qui venaient de faire une expédition contre les gens de l’oasis de Gouro, rapportèrent comme premier butin un chameau de belle taille et bien dressé, de l’excellente race des Bidejât, qu’ils m’offrirent d’acheter, mais que je ne pus payer le prix[395] demandé. Le 1er juin, les deux tribus nomades (Oulâd Sliman et Mgharba) se distribuèrent entre elles les vallées de dattiers du Borkou ; celles de Ngourr et d’Elleboë échurent aux premiers, celles de Jin et de Kirdi aux derniers ; quant aux oasis septentrionales de Boudou, de Tiggi et de Jarda, qui produisent une espèce de dattes de qualité supérieure et ne mûrissent que plus tard, on les réserva pour être exploitées en commun. De Woun, oasis placée sous la domination du roi de l’Ouadaï et appartenant à une peuplade plus ou moins ennemie, celle des Nakazza, il n’en fut aucunement question pour l’instant. En compagnie de mon voisin Housein, je me rendis pour ma part à Jin, curieux de voir cette localité, qu’on surnomme, je ne sais pourquoi, le « pays des aveugles » (Beled el-Amian).

Cette oasis, située à six kilomètres au nord de Galakka, s’allonge ovalement de l’est à l’ouest, et consiste en un bois de palmiers entrecoupé de collines de sable et partagé en deux moitiés par une ligne de dunes. De nombreux jardins, pour lors abandonnés, où l’on avait cultivé du blé, du sorgho et une espèce de tabac microphylle comme on en produit au Fezzan, témoignaient de l’activité relative des habitants. Une cinquantaine de huttes, toutes pareilles à celles de mes Arabes et des nomades du Tibesti, s’éparpillaient sur les monticules de sable. J’avoue que je fus désillusionné. C’était donc là cette oasis si fameuse à la ronde ! Il est vrai que, peu de temps avant notre arrivée, Jin, de même que Kirdi, Ngourr et Elleboë, avait eu à subir une incursion des Mahamid, qui avaient, dit-on, fait main basse sur tout, et emmené en captivité près de 1,500 personnes. Ce chiffre était sans doute fort exagéré ; mais le fait était que, dans toute l’oasis, il restait à peine une tête de menu bétail, et que des femmes et des enfants étaient les seuls êtres humains qu’on y rencontrât.

L’apparition des Arabes dans ces latitudes a fait du Borkou un pays malheureux. Certes, auparavant, il ne laissait pas que d’avoir souvent guerre avec les peuplades qui l’avoisinaient ; toutefois, parmi ces tribus limitrophes, il pouvait aussi compter des alliés, et jamais il ne les voyait se liguer toutes à la fois contre lui ; mais, depuis que les Oulâd Sliman ont transporté là le quartier général d’où ils exécutent en tous sens leurs coups de main, les Borkouans sont devenus les boucs émissaires de chacune des populations d’alentour. Les nomades une fois rentrés au Kânem, c’est sur eux que tombent les vengeances de tous ceux qui ont été dépouillés. Aussi ces pauvres gens en sont-ils réduits[396] à se réjouir du retour périodique de la horde pillarde, comme d’une occasion de se dédommager par son entremise des pertes et molestes subies.

Bien que les habitants de Jin portent le nom collectif de Jinoa, ils sortent néanmoins de souches très diverses. Les maîtres primitifs de l’oasis ont été, paraît-il, les Aterêta, peuplade errante entraînée vers le sud dans le mouvement d’émigration générale des populations du nord de l’Afrique, et que Denham et Clapperton ont encore retrouvée, formant une tribu assez importante, dans les districts méridionaux de la route du Bornou. Actuellement, ses restes habitent la province bornouane de Kazel. Ce qui en est demeuré dans le Jin s’y rencontre allié aux Jawâna, venus du Kânem, aux Bescha, originaires d’Ouri, aux Jâwarda, aux Tourdo, et autres familles, dont chacune a son chef à part.

L’oasis est si riche en eau, qu’il suffit d’y gratter le sol pour en faire jaillir un filet liquide, et presque partout on trouve des sources.

Le 4 juin, nous nous remîmes en marche pour gagner l’oasis de Ngourr. La maturation des dattes étant encore fort peu avancée, nous n’avions pas besoin de nous presser. Outre l’Oschar,[397] fort beau ici, il y avait une essence très commune dans toute la région, la Salvadora persica, dont les baies servent de comestible. Le siwak abondait également, à tel point que les gens de Kirdi et de Ngourr sont désignés par le sobriquet générique de « mangeurs de Koukourda », nom que porte le fruit du siwak.

Oschar (Calotropis procera).

Comme Jin, Ngourr est divisé en deux parties (Digré et Ma) par une intumescence rocheuse qui court du nord-ouest au sud-est. L’une fut assignée en lot aux Miaïssa et aux Djebaïr, tandis que l’autre fut réservée pour les Scheredât. Mon ferik, à moi, s’installa juste au pied du cordon de dunes qui entoure le bois de palmiers, et j’eus cette fois, pour voisin de campement, un Dazâ, du nom de Haran, avec sa famille.


[398]SÉJOUR AU BORKOU


CHAPITRE VII bis

Dans l’oasis de Ngourr. — Mon voisin Haran. — A propos de lakbi. — Histoire d’une razzia manquée. — Ce qui résulte pour moi de la déconfiture des Arabes. — Mon institutrice ennedienne. — Au régime du maigre. — Encore le missionnaire snousi ; comment Hazâz discute victorieusement avec lui. — Excursion vers la partie nord du Borkou. — Retour à Galakka.

I

Triste temps que celui que nous eûmes pour notre installation à Ngourr. A une chaleur presque constante de 40 degrés centigrades, s’ajoutaient ces ouragans de sable dont je n’avais déjà que trop fait l’expérience. Sous la direction de Haran, nous entourâmes, il est vrai, notre tente d’une clôture en feuillage de palmier, qui nous garantissait de la tourmente ; mais, en revanche, l’agglomération de sable que le vent amena contre ladite haie eut pour effet de transformer notre gîte en une espèce de fournaise brûlante. Heureusement que Haran mon voisin était un homme intelligent, fort au courant de la topographie et des races de toute la contrée toubou, et en état de me faciliter mes études du dialecte dazâ. Il chercha de plus à me procurer une jouissance matérielle en saignant, pour en tirer du lakbi, un certain nombre de palmiers non fruités qui se trouvaient dans le voisinage ; mais, en dépit de tous ses efforts pour m’assurer régulièrement le produit alcoolique en question, il ne put arriver à ses fins : ce qui peut-être fut heureux pour moi, car qui sait si, pour me distraire de la monotonie de mon existence, je ne me fusse pas adonné outre mesure à ce genre de boisson ?

Deux ou trois fois seulement, mes gens réussirent à se mettre en possession du jus végétal que le tronc avait distillé dans la nuit ; car sitôt que des amateurs venaient à découvrir l’arbre mis en[399] perce, adieu le contenu de notre récipient. A quelque heure matinale qu’on s’y prît, impossible d’attraper les coupables. Que dis-je ? j’avais beau faire coucher un domestique au pied du palmier, presque toujours les larrons trouvaient moyen de perpétrer leur vol. Un jour enfin que, bien avant l’aube. Hâdch Housein s’était embusqué aux environs de l’arbre, il surprit en flagrant délit une dame arabe de distinction : sur quoi tout le monde s’accorda pour dire que, du moment que des femmes même ne se faisaient nul scrupule, non seulement de boire la liqueur prohibée, mais encore de se la procurer par fraude, il fallait renoncer à toute tentative pour avoir du lakbi.

Afin de tuer le temps jusqu’à la récolte, on résolut de faire une razzia du côté de l’Ennedi. Mon désir eût été de me joindre à l’expédition, qui m’eût permis de voir une partie du désert oriental non encore connue de moi. Comme le district en question était situé à sept jours de marche, et qu’on voulait que les participants au coup de main fussent aussi nombreux que possible, il fut décidé qu’on l’exécuterait avec des chameaux. Encore, en défalquant du contingent de guerriers montés que la tribu pouvait fournir les Arabes partis pour l’Ouadaï et ceux qui, pour une cause ou une autre, étaient hors d’état de prendre part à la chevauchée, ne restait-il qu’une force militaire assez faible contre les vallées bien peuplées de l’Ennedi. Je fis néanmoins, à tout hasard, revenir du pâtis où il était au vert le jeune chameau dont j’étais possesseur ; malheureusement on me le ramena avec un pied malade, de sorte que je dus renoncer à donner suite à mon projet.

Après le départ de la colonne guerrière, composée d’une centaine d’Oulâd Sliman et d’autant de Borkouans, auxquels s’adjoignirent en chemin un certain nombre de Mghârba et de Dâza, la vie au campement devint encore plus monotone que devant. Mon voisin Haran, qui, faute d’un chameau assorti à la circonstance, ne pouvait non plus être de la campagne, demeura ma seule et unique ressource. Heureusement que, de temps à autre, la pratique de mon art médical me conduisait à Ngourr Mâ, chez les Scheredât. El Assouad, le chef effectif du groupe, se trouvant encore auprès du roi de l’Ouadaï, je ne pus, à mon grand regret, faire sa connaissance ; mais du moins fis-je celle de son frère El-Hischi, qui avait pour femme une sœur d’Abd-el-Dschlîl. Cette dernière était bien la personne la plus intelligente, la plus aimable, et la plus aimée de toute la tribu ; elle frayait[400] librement avec les hommes sans que sa considération en souffrît le moins du monde, et exerçait sur son mari l’autorité la plus absolue. Cette subordination de l’homme à la femme ne parut du reste être de règle chez les Oulâd Sliman, et c’était vraiment chose curieuse que de voir l’effacement domestique de ces fiers et redoutés coupe-jarrets dont l’existence, au dehors, n’était qu’une suite de luttes et de périls.

Une quinzaine de jours s’était écoulée, sans que nous eussions eu de nouvelles du corps d’expédition, quand, l’après-midi du 1er juillet, éclata dans notre voisinage un concert de lamentations qui nous remplit de sombres pressentiments ; bientôt apparurent, se tordant les mains et hurlant, des femmes du village d’à côté. Les nôtres de se précipiter aussitôt à leur rencontre, si bien qu’en un clin d’œil tout le campement se remplit de douloureuses clameurs, dont l’expression semblait se modeler sur une sorte de cadence voulue par l’usage. Les pleureuses, s’abordant tour à tour l’une l’autre, s’étreignaient tantôt avec les hauts cris, tantôt avec de petits gémissements ou une espèce de récitatif musical ; puis elles se mettaient à danser ou à battre la mesure avec les pieds, sans jamais cesser, même en tournoyant fiévreusement et en s’arrachant les cheveux, de se conformer à un certain rythme.

On fut assez longtemps avant de pouvoir leur arracher une parole précise, et encore ce qu’elles dirent ne signifiait-il pas grand’chose. Un bruit vague s’était répandu que nos guerriers s’étaient fait battre dans l’Ennedi ; d’où venait ce bruit, quel en était l’auteur, personne ne le savait. Nos hommes montèrent à cheval pour aller aux informations chez les Scheredât, et bientôt ils revinrent nous dire la chose telle qu’elle semblait être. Les Oulâd Sliman et leurs alliés dâza s’étaient dirigés en droite ligne à l’est, vers la vallée ennedienne la plus proche, l’enneri Nikaoulé (ou Kaoulé), tandis que les Mgharba, avec leur appoint respectif de Dâza, avaient marché vers l’enneri Mourdo, oasis située au nord-est de l’autre. Les premiers, ayant de prime-abord capturé un troupeau considérable de chameaux, l’avaient laissé à une station d’eau sous la garde de ceux de leurs compagnons qui étaient les moins valides et les moins solidement montés ; puis ils étaient repartis à la recherche d’un nouveau butin. Qu’avaient fait alors nos gens de l’arrière-garde ? Au lieu de demeurer à leur poste, ils s’étaient immédiatement mis en devoir de rentrer au Borkou ; mais, en route, ils avaient été surpris par[401] l’ennemi, qui avait tué la moitié d’entre eux, et emmené les autres en captivité. Quant au gros des Oulâd Sliman, il n’avait fait que des prises insignifiantes, et on les disait en train de revenir. Les Mgharba, de leur côté, ne semblaient pas avoir été plus heureux.

Quelques jours après, en effet, eut lieu le retour des membres survivants de l’expédition, lesquels confirmèrent l’affligeante nouvelle, et incontinent l’on dépêcha vers l’Ennedi un messager chargé de s’enquérir du sort des hommes disparus et de traiter spécialement du rachat des prisonniers de guerre, négociation à laquelle les Bidejât, soit dit en passant, se prêtèrent avec une facilité que n’eussent pas, à coup sûr, montrée à leur place les Oulâd Sliman.

Cette déconfiture de mes compagnons m’ôtait tout espoir de pousser une pointe vers l’Ennedi, et comme la perspective de rester au Borkou jusqu’à l’achèvement de la récolte des dattes n’était point de nature à me sourire, je me mis à presser Hazâz pour que, suivant sa promesse première, il me ramenât du côté du Bornou. D’abord il me pria de patienter jusqu’à l’arrivée de son père Bou Alak, qui devait bientôt revenir de l’Ouadaï avec les autres Arabes députés au sultan Ali ; puis, comme un jour, à l’improviste, on apprit que ledit Bou Alak, après avoir salué le prince ouadaïen près du lac Fitri, avait rabattu en droite ligne vers son pays, le val Schitati, force fut bien à mon guide de s’engager à me faire partir tout au moins avant la dernière cueillette, celle des oasis Tiggi et Boudou. Malheureusement, ce brave Hazâz avait compté sans les femmes de notre douar qui étaient absolument décidées, avec ou sans sa permission, à effectuer intégralement leur récolte de dattes et de sel. Quitter les familles dont l’absence de son père le constituait le chef, il ne le pouvait, et quant à me renvoyer sous l’escorte d’une autre personne, c’était chose dont il ne voulait point entendre parler, soit qu’il eût à mon égard le sentiment sérieux de sa responsabilité, soit aussi peut-être qu’il spéculât sur les présents que je lui pourrais faire, une fois de retour.

II

Les jours, les semaines, les mois s’écoulaient donc pour moi dans une mortelle uniformité. De la conversation de mes compagnons, dont le thème unique et inépuisable était les prises de chameaux et[402] de butin, j’avais eu bientôt par-dessus la tête. Au commencement, je m’étais hasardé à causer avec les plus intelligents et les plus cultivés d’entre eux du genre de vie criminel qu’ils menaient, et j’avais essayé de leur inspirer une première pensée de résipiscence en les engageant à se faire sédentaires et à se livrer à quelque travail fructueux ; quelques-uns, en qui revivait l’esprit d’Abd el-Dchlîl l’ancien, semblaient en effet tout disposés à se fixer au Borkou et à y subsister des produits de leurs dattiers et de leurs jardins ; ces velléités toutefois demeurèrent sans effet : leur orgueil de nomades l’emportait toujours. « Oui, disaient-ils, c’est la vérité, nous ne vivons que d’injustices et de mauvais coups, mais quel autre moyen avons-nous de pourvoir à nos besoins, sans travailler ? Le travail ! nos ancêtres ne l’ont jamais connu, et ce serait une ignominie et une trahison, si nous dérogions à cette coutume des êtres privilégiés de ce monde. Et pourquoi donc ces maudits Kerâda seraient-ils sur terre, sinon afin de travailler pour les hommes de race supérieure. »

Peu à peu ces barbares me devinrent si odieux, que leur vue seule m’horripilait. Dès le lever du soleil je prenais mes livres et mon écritoire et me retirais dans la solitude du bois de dattiers. Là, assis au frais sur le sable, je passais la journée à rêver, en écoutant le murmure du vent dans la belle frondaison, et rien alors ne m’empêchait de prendre par la pensée pleine possession du temps et de l’espace, d’évoquer tour à tour les heureux souvenirs de la patrie lointaine et le tableau imaginaire des contrées inconnues que je me proposais de visiter par la suite.

Une fois encore mon bon destin m’envoya un peu de distraction. Ne pouvant aller dans l’Ennedi, je voulus du moins obtenir le plus de renseignements possibles sur ce petit pays, et j’empruntai, à cette occasion, d’un certain Abdallah Ben Salim, une esclave ennedienne que ses essais réitérées de fuite avaient fini par faire condamner aux fers à perpétuité. Chaque jour, — c’était la condition, — j’allais moi-même prendre cette femme au logis de son maître, et ensuite je l’y reconduisais. Par malheur, mes études avec elle finirent d’une façon prématurée. Mon institutrice était une grande et solide gaillarde, d’un teint foncé tirant au rougeâtre, et chez qui l’amour indompté de la patrie entretenait, malgré tout, une opiniâtre pensée de désertion. Un matin que, selon la coutume, elle venait de passer quelques heures dans ma tente, elle prit congé de moi en me disant que, par suite d’une querelle survenue entre elle et la femme légitime de son maître, celui-ci l’envoyait[403] pour quelque temps dans un autre douar. Je lui remis quelques cadeaux, et la quittai sans le moindre soupçon. Le soir, j’appris qu’elle s’était sauvée, après avoir brisé ses fers. Toutes les recherches pour la retrouver furent cette fois inutiles, et, si sensible que me fût sa perte, j’avoue que j’accompagnai de tous mes vœux l’énergique et courageuse fugitive.

Peu à peu, cependant, les dattes du Ngourr achevèrent de mûrir, et, bêtes et gens, nous n’eûmes bientôt plus d’autre nourriture, vu la décroissance correspondante de la provision de grain apportée du Kânem, et les difficultés de plus en plus grandes qu’on avait à se procurer de la viande. Une vache que j’avais un jour rapporté de Jin, après l’avoir payée un prix fou, me fut volée, à peine abattue, par des Arabes du voisinage. Les indigènes, plus que tous les autres, souffraient horriblement de la famine. Mon quatrième et dernier chameau avait crevé, sur le pâtis même, pour avoir mangé trop de fourrage frais, ce qui lui avait donné le « gros ventre », et, comme une seconde razzia des nomades, dirigée cette fois contre le Tibesti, n’avait pas eu plus de succès que la première, le bétail était monté à des prix toujours plus exorbitants, au point qu’en échange d’un poulain, superbe il est vrai, je dus donner une tobe surfine, quatre vêtements ordinaires du Bornou, plus trois thalers Marie-Thérèse. Il est vrai qu’Abd el-Dchlîl me restait redevable d’un chameau, en échange de trois costumes d’Haoussa que je lui avais cédés pour qu’il en fît présent à ses amis, les chefs dâza du Borkou ; mais je ne voyais pas d’où je pourrais tirer les deux autres bêtes qui m’étaient absolument indispensables. Une mortalité qui se mit sur l’espèce vint encore rehausser les prix, sans même nous valoir en compensation, vu l’éloignement des pâtis frappés, un surcroît de viande. Vainement, pour avoir les animaux sommiers dont j’avais besoin, j’essayai de troquer mon cheval et ma tente, toutes mes tentatives n’aboutirent à rien.

Le 17 août, la cueillette étant terminée dans le Ngourr, on l’alla faire dans l’Elleboé, oasis située à douze ou quinze kilomètres plus au sud-est. De là, j’eusse volontiers poussé une pointe jusqu’à cette spacieuse vallée de Woun, la seule du Borkou qui se soit maintenue franche de la domination arabe ; mais, outre que je n’avais rien à porter en cadeau aux chefs du pays, mes nomades étaient trop occupés de leur récolte et en trop mauvais termes avec les Nakazza, habitants de la susdite vallée, pour que je pusse tenter l’excursion. On apprit d’ailleurs qu’Assouad, revenant de[404] l’Ouadaï, se trouvait précisément dans le Woun avec le missionnaire snousi qui m’en voulait tant, et il va de soi que je ne tenais pas à faire isolément la connaissance de ce dernier personnage. J’avais du moins espéré pouvoir enfin, à Elleboé, me procurer de la viande fraîche ; mais cet espoir fut aussi déçu, par le manque absolu de chèvres. J’avais une telle envie de manger gras que, le soir de notre retour au Ngourr (21 août), au risque de me faire mourir, je me jetai sur un restant presque putréfié de chair séchée qui provenait de la dernière vache abattue.

On commença enfin à parler de revenir du côté de Galakka, l’usage étant que les hommes seuls procédassent à la récolte des dattes dans les vallées septentrionales du Borkou ; on attendait seulement, pour partir, l’arrivée d’Assouad et du cheik snousi. La rentrée en scène de ce dernier, qui ne tarda pas en effet d’apparaître au douar d’Assouad, à Ngourr Mâ, tandis que nous étions à Ngourr Tigrê, fut pour moi une source nouvelle de tracas. Ce saint homme ne se mit-il pas à exciter publiquement les Arabes à me tuer, en leur remontrant les périls que devait attirer sur eux l’intrusion d’un premier Chrétien dans le pays, et en leur affirmant que ce meurtre leur donnerait un droit assuré aux félicités du paradis ? Le résultat de ces prédications fanatiques fut de me sevrer de la dernière jouissance qui me restât, à savoir mes promenades solitaires dans le bois de palmiers ; du moins, si je m’y hasardais, n’était-ce plus qu’avec une escorte bien armée.

Heureusement que toute vertu hospitalière, j’en eus la preuve en cette occasion, n’était pas éteinte dans le cœur de mes Arabes. Comme le missionnaire refusait, à cause de moi, de venir à Tigrê, Mohammed Ibn Omar et Hazaz, son beau-frère, allèrent, revêtus de leurs plus beaux habits, visiter le farouche Snousi à Ngourr Mâ. Ils le trouvèrent au milieu des nomades, et en train de les morigéner ainsi que des marmots désobéissants.

Hazâz, qui ne l’avait jamais vu, commença par lui dire ex abrupto qu’il regrettait que, pour leur première rencontre, il y eût entre eux un petit désaccord, et, devant la multitude rassemblée il lui demanda de répéter formellement tous ses propos à mon égard. Le pieux docteur ne se contenta pas de les répéter, il les amplifia en outre de toutes ses forces. Sans se laisser intimider, Hazâz, tout en s’excusant de n’être pas assez versé dans les textes sacrés pour pouvoir disputer avec un savant et saint homme tel que le missionnaire, se mit à démontrer au Snousi et à toute l’assistance que les Djebaïr, si durement condamnés par[407] le premier, se trouvaient en somme à mon égard sur le même pied que le Commandeur des Croyants en personne, que la plupart des habitants de la capitale de l’Islam, que le Khédive et les autres princes du monde musulman, y compris aussi les Oulémas du Caire, de Tunis, de Fez et de Bagdad, attendu que partout les Chrétiens se trouvaient en paix avec les Croyants. Que si le cheik, s’adressant à des Dâza ignorants, leur prêchait l’assassinat d’un chrétien comme devant leur valoir les délices du ciel, lui Hazâz, un simple fils du Désert, entendait autrement les préceptes de sa religion : ce n’était qu’en cas de guerre sainte, quand infidèles et fils du Prophète étaient en présence, qu’un tel acte avait la susdite sanction ; mais jamais, au grand jamais, la loi de l’Islam n’avait été que l’on tuât, par trahison et perfidie, l’hôte qu’on avait pris sous sa protection.

Le Snousi essaya bien, à grand renfort de citations et de dialectique, de défendre sa manière de voir ; mais la simple logique d’Hazâz l’accula si bien, qu’il se vit forcé de céder pas à pas et que, finalement, il promit de rendre visite au chef djebaïr. Les Arabes présents à la scène se réjouirent au fond de ce dénouement, non pas par bienveillance envers moi, mais parce qu’ils se sentaient tout fiers du courage et de la science qu’un des leurs venait de déployer, et aussi parce que ce succès allégeait en eux le poids du remords que la conscience de leurs péchés avait éveillé dans leurs cœurs à la vue du saint homme.

Sur l’entrefaite, j’eus enfin occasion de connaître Assouad, appelé que je fus à soigner son enfant, un pauvret de cinq mois, perdu sans ressource. Le chef des Scheredât était un vigoureux homme de trente-cinq ans environ, aux manières rudes et franches, et d’une foi si profonde, que féru de compassion pour l’égarement dans lequel j’avais si longtemps vécu, il essaya, avec une ferveur réellement touchante chez ce malandrin, de me convertir à la vraie religion.

Le 1er septembre, les chevaux arrivèrent du pâtis, et nous nous mîmes à rebrousser chemin vers la fontaine de Galakka, mais en décrivant un crochet par les vallées septentrionales du Borkou, Tiggi, Boudou, Jarda, Aouï. D’une intumescence tabulaire, de cent mètres environ d’altitude relative, qui se dresse au nord de ce dernier val, on aperçoit dans le lointain une longue chaîne de montagnes qui, partant du Tibesti, se continue à l’est jusqu’au Wanjanga. Droit au septentrion, s’en détache un relief considérable, qui n’est autre que l’Emi Koussi, la plus haute des montagnes[408] tibestiennes avec le Tarso. Nous en étions, à ce que me dit Haran, mon Dâza, à quatre jours de marche.

En redescendant dans la direction sud-est, je donnai contre une agglomération de quatre-vingt ou cent huttes, groupées autour d’une roche isolée, aux parois presque à pic, qui pouvait avoir vingt-cinq mètres de haut. C’était le village boudou de Taraka. On voyait aux gigantesques échelles de troncs de palmier qui servaient à faire l’escalade de l’étroit plateau culminant, que celui-ci servait de lieu de refuge. Les habitations étaient toutes proprettes et offraient le vrai type des demeures tibestiennes. A l’aspect insolite de mon personnage, tous les gens de l’endroit se rassemblèrent, et moi, pour gagner un peu leurs bonnes grâces, je leur fis une distribution abondante d’aiguilles, objets très prisés dans ce coin de l’Afrique. L’assistance se composait principalement de femmes et de jeunes filles, aux formes élégantes et bien prises, vêtues et coiffées comme au Tibesti, mais plus aimables et plus réservées que leurs congénères d’au delà du Koussi. Plus loin, en gravissant les hauteurs frontières du côté de l’est, je découvris encore plusieurs petits centres de population enfouis dans un chaos de roches sombres : c’était le reste des villages boudou.

Village de Taraka.

Le 16 septembre, enfin, nous étions à la source de Galakka, et là, pour le prix de 41 thaler Marie-Thérèse, je pus me procurer, à crédit, un chameau. Mais, avant de raconter les incidents du retour au Kânem, il convient de jeter un coup d’œil général sur le Borkou et les oasis situées entre l’Ouadaï et le Tibesti méridional.

[409]LE BORKOU
ET LES VALLÉES DU SAHARA SUD-ORIENTAL.


CHAPITRE VIII

Résultats scientifiques de mon voyage au Borkou. — Le Bahar el-Ghâzal. — Variations d’altitude de la région entre Kouka et le Borkou. — Faune et flore. — État de submersion antérieur du territoire. — Les oasis. — Géographie et ethnique du pays ; les Ama Borkou. — Les contrées limitrophes du Borkou à l’est et au sud. — L’Ennedi ou pays des Baelé. — Discussion historique sur les Bardoa et les Toubou. — Statistique.

I

Si mon excursion au Borkou avait été féconde en privations et avait mis à de rudes épreuves ma constance, j’en avais rapporté en revanche des résultats propres à me dédommager de mes peines. Barth et Overweg, les seuls voyageurs qui m’eussent précédé dans cette voie, avaient donné, sur cette contrée limitrophe du désert sud-oriental et sur l’énigmatique Bahar el-Ghâzal, des indications faites pour rehausser l’intérêt géographique de cette région encore peu connue. D’après ce que Barth avait appris des habitants du Kânem, il semblait hors de doute que le susdit Bahar el-Ghâzal était en communication avec les riches plaines à pâtis de l’Egueï et du Bodelê ; un point restait à déterminer, c’était si cette même vallée fluviale, appartenant, on le savait aussi d’une manière certaine, au bassin du Tsâd, était un affluent ou un émissaire de ce lac.

En Europe on inclinait à prendre ce cours d’eau pour un tributaire de la coupe lacustre ; on ne pouvait se figurer que le Borkou, si rapproché du Tibesti et des chaînes rocheuses que ce pays projette au sud-est, fût plus bas de niveau que le Tsâd. Barth croyait devoir lui assigner une altitude de plusieurs centaines de pieds au-dessus du grand récipient de l’Afrique centrale.

[410]Pour moi, divers renseignements que j’avais recueillis à Kouka, de la bouche de gens connaissant bien le pourtour oriental du lac, m’avaient donné à penser de plus en plus que le Bahar el-Ghâzal devait être, au contraire, un écouloir desséché de la lagune bornouane. Aussi avais-je eu soin d’emporter avec moi, lors de ma tournée au Kânem, outre un excellent anaéroïde, d’autres instruments d’hypsométrie, de nature à me permettre d’éclaircir la question. Il est vrai, et je le regrette fort, que je n’ai pas eu occasion, dans ce voyage, d’explorer le sillon même du Bahar el-Ghâzal ; mais les relevés de niveaux faits par moi entre le lac Tsâd et le Borkou, notamment pour l’Egueï et le Bodelê, n’en militent pas moins d’une manière probante contre l’opinion jusqu’alors reçue.

D’après ma série d’observations quotidiennes, de la fin de juillet 1870 au milieu de mars de l’année suivante, l’altitude de Kouka peut être évaluée, en bloc, à 275 mètres. De là au Bîr el-Barka, à l’est du lac, on monte d’environ 40 mètres ; puis, jusqu’au district de Manga, ou s’élève encore, pour atteindre le point culminant de cette partie du pays (70 mètres au-dessus du lac) à Fidfiddi, station située vers le 15e degré de latitude nord. De cette aiguade à celle de Birfo, qui se trouve à 100 kilomètres plus au nord, le terrain s’abaisse insensiblement, pour revenir à peu près au niveau du Tsâd, et, à partir du seuil de l’Egueï, aux vagues sablonneuses d’amont succède une vaste plaine, entrecoupée de dépressions peu profondes, dont le sol, d’argile ou de calcaire nu, s’incruste, on l’a vu, d’ichthyospondyles. On descend par des espèces de terrasses, jusqu’à la première station du pays, celle de Solado[85], dont le niveau, d’après mes observations, n’est pas beaucoup au-dessous du Tsâd. L’Egueï est, non pas un oued dans l’acception ordinaire du mot, mais une vallée plate, de forme irrégulière, ayant une longueur de plus de 200 kilomètres, et une largeur moyenne de deux journées de marche du nord-ouest au sud-est, sans atteindre pourtant le Bahar el-Ghâzal. Soultoung, l’aiguade extrême du côté du nord-ouest, paraît être un peu au sud du 17e degré de latitude nord, légèrement en deçà du 15e degré de longitude (Greenwich), et séparée d’Agadem (route du Bornou) par quatre ou cinq longs jours de marche au travers d’un espace dépourvu d’eau. Entre Erreding ou Mourrad, la dernière fontaine au sud-est, et Birkiât, la première station du Bahar el-Ghâzal,[411] se trouve une plaine plus haut située et semée d’éminences dont la traversée demande deux jours et demi de marche. Tous les gens que j’ai interrogés, Arabes ou Dâza, s’accordent pour dire qu’on ne peut passer directement de l’Egueï dans le Bahar el-Ghâzal ; ce qui n’empêche point qu’entre Erreding et Birkiât, il existe encore deux fontaines, Gôringa et Farenga. L’emplacement des stations aquifères est partout indiqué par des bouquets de siwaks et de suêdas dont les lignes buissonnantes courent dans le sens du sillon de la vallée.

Le sol, du reste, est des plus variés : ici, c’est un sable meuble, sans le moindre brin d’herbe ; là, dans les bas-fonds, apparaît à nu une argile grise ; ailleurs se montrent des plaines du genre serîr avec des dunes voyageuses ; ce qui domine néanmoins, ce sont des mamelons sableux où croissent en abondance le bou roukba (panicum turgidum), l’hâd, l’askanit (cenchrus echinatus) et l’akrech (Vilfa spicata ?).

La faune régionale n’est point en rapport avec cette richesse d’eau et de végétation herbacée. Le chien hyénoïde, si fréquent au Kânem, ne paraît pas s’aventurer jusqu’ici ; en revanche, on aperçoit assez souvent des guépards, ainsi que des terriers de fenek (renard du désert). Pour les antilopes, j’ai dit plus haut ce qu’il en était. L’autruche seule, en définitive, paraît avoir une prédilection tout à fait marquée pour cette région si bien arrosée.

De l’Egueï aux aiguades du Torô, dans le Bodelê, on descend d’une manière continue jusqu’à Korô, le point le plus bas de toute la vallée, situé, ce semble, à une centaine de mètres au-dessous du lac Tsâd. Plus on va dans cette direction, plus se multiplient les vertèbres de poissons et les débris de coquillages ; il y a telle place où le tuf calcaire en est tout incrusté, et j’ai rapporté en Europe un superbe échantillon de ces reliefs. L’examen des débris de coquilles a démontré, soit dit en passant, l’identité des espèces qu’elles contenaient avec celles qui habitent encore actuellement la région du Nil et les autres parages de l’Afrique orientale. A mesure que le terrain s’abaisse, le nombre des dunes mouvantes diminue ; en revanche celui des dunes fixes (chaînes ou groupes) va en augmentant, jusqu’à former, aux endroits les plus bas, près des fontaines, de véritables montagnes de sable.

A partir de la station de Korô, le sol se relève quelque peu, ce qui n’empêche pas que Jajo es-Srhîr, la dernière aiguade du Bodelê, dans le sens de notre itinéraire, ne soit toujours sensiblement au-dessous du lac Tsâd, de même que le district sud du[412] Borkou, bien qu’entre celui-ci et le Bodelê se dresse comme séparation une plus haute vague de terrain désert.

Du sud-ouest au nord-est, cette région du Bodelê mesure un diamètre maximum de 170 kilomètres environ. C’est la route habituelle des voyageurs qui se rendent au Borkou, à cause du grand nombre de fontaines qu’elle présente, et aussi parce qu’elle traverse la partie le plus au nord-ouest du grand sillon régional. Ses oasis forment, je l’ai déjà dit, plusieurs groupes ; le plus septentrional est celui qui porte le nom de Tiggi ; il est séparé, par des serîrs, de la région avoisinante. Au delà se trouve encore la vallée de Kirri, dont les lignes de siwâks s’allongent au sud du désert pierreux formant ceinture au Borkou et qui a un développement de deux journées de marche. Citons aussi le Djourâb, qui s’étend, riche en fontaines et en herbes fourragères, jusque près de l’hattija Mousou, à deux jours de marche environ au sud-est de Woun, la première oasis borkouane de ce même côté.

Dunes mouvantes.

II

L’ensemble du territoire déprimé dont je viens d’indiquer les variations de dessin et d’aspect semble constituer, par le fait, un immense fossé de 100,000 kilomètres environ de superficie, que, par l’intermédiaire du Bahar el-Ghâzal, le Tsâd jadis remplissait plus ou moins. Toute la région depuis l’Egueï, et y compris une portion du Borkou, formait alors, à l’image du Tsâd, une vaste lagune, entrecoupée de quelques districts habités ; mais dès que le Bahar el-Ghâzal se fut desséché et que l’afflux des eaux fut venu à manquer, le climat saharien de la contrée eut vite fait son œuvre de drainage, et les habitants plus ou moins fixes de la région insulaire émigrèrent vers le Borkou et le Kânem. Quant aux causes qui ont pu amener cette cessation d’écoulement de l’onde lacustre, c’est une question que je traiterai à propos du lac.

Le point le plus bas de la dépression tout entière serait, au dire des Dâza le mieux au courant de la topographie, l’hattija Tongour, située à quelques heures au nord-ouest de Kourri Torrâo, point frontière du Bahar el-Ghâzal.

Que si maintenant, ce dont doutent la plupart des savants, le Gir de Ptolémée n’était autre que ce fleuve Schari, dont je parlerai amplement ci-après, le Bahar el-Ghâzal ne serait que le bras oriental du grand cours d’eau de l’Afrique centrale, dont la rivière[415] de Yoô serait le rameau ouest, et il nous faudrait, en ce cas, reconnaître dans les ci-devant lagunes du Bodelê et de l’Egueï ces marais Chelonides des savants Alexandrins, que l’on a placés tantôt près du Nil, à la partie sud-orientale du Désert, et tantôt près du littoral nord.

Les oasis à pâtis de la contrée appartiennent aux nomades du Borkou, que l’on comprend pour la plupart sous la désignation de Boulgedâ, et qui presque tous ont dû se soumettre à l’influence des Arabes du Kânem. Les fontaines et les vallées de ces derniers s’étendent au nord sur la route du Bornou jusqu’à Agadem (17e degré de latitude), et à l’est jusqu’à Birfo. Quant à l’Egueï et à la région de Torô, avant l’établissement des Oulâd Sliman au Kânem, ils étaient la propriété exclusive des Djagada ou Mousou, lesquels ont leur siège au Kirdi et forment une des plus importantes tribus nomades du Borkou. Comme, au temps de l’invasion arabe, cette peuplade avait pour chef un certain Oda, fameux à la ronde, elle est restée depuis lors connue sous le nom de Nâs Oda (gens d’Oda). Pour une raison semblable, les Sangada, maîtres de Korô, et qui, au Borkou, habitent Ngourr Tigré, ont reçu des Oulad Sliman la dénomination de Dabous Hallâl, et les Daba, possesseurs des oasis de Tiggi, celle de Nâs Maramma. Les autres propriétaires des pâtis régionaux sont les Boultou ou Boultoa, qui occupent Kirri ; les Jiri, que les Arabes surnomment les coupe-vent (Chejât er-Riah), et dont les pacages sont au sud-est des aiguades du Bodelê ; les Nakazza, de Woun, propriétaires du Djourâb, et les Nôreâ ou Nawarmâ, qui détiennent les vallées limitrophes du Bahar el-Ghâzal, de Birkiât à Kourri Torrâo, ainsi que Tongour et ses environs.

Ajoutons qu’entre le Borkou et le Bodelê se trouve une serîr, de 60 kilomètres environ d’étendue, située entre deux plateaux plus ou moins rocheux, l’Amanga et le Teimanga, et qui, vu son altitude, n’a pas dû jadis être submergée avec les vallées ses voisines. L’Amanga court au nord-ouest jusque près de l’oasis de Gouri (à trois jours de Jin), et, dans la direction opposée, jusqu’à quatre kilomètres au sud-est du point où nous passâmes, à l’aller. Nous le franchîmes, au retour, on le verra plus loin, en un endroit où il tombe à pic sur la plaine entourant le groupe de Tiggi. Le Teimanga, lui, s’étend également du nord-ouest au sud-est, en s’infléchissant, au-dessous de Jin, dans la direction de Woun, pour former plus loin, sous le nom de Jougguema, l’amorce du Djourâb.

Vers le nord, le Borkou a pour frontières naturelles les monts[416] tibestiens et leurs contreforts. L’ensemble de ses oasis est compris entre les 19e et 20e degrés de longitude est, et entre 17° et 18° 20′ de latitude nord. Sa superficie totale est donc d’environ 16.000 kilomètres. La contrée fait l’effet d’une grande vallée d’érosion nettement encadrée, et que fractionnent de petits reliefs de sable et de rocher. Les vallées sont généralement dirigées de l’est à l’ouest, sauf la principale, celle de Boudou, qui court plutôt du nord au sud, mais en projetant toujours dans le sens ci-dessus ses divers embranchements. Les districts les mieux arrosés sont ceux du sud, où se trouvent, principalement dans le voisinage de Jin et de Ngourr, les plus nombreuses sources d’eau douce ou saumâtre.

Des oasis que je n’ai point visitées, mais sur lesquelles j’ai pu recueillir d’amples renseignements, l’une, Tiggi, est située à une demi-journée de marche de Boudou, dont la sépare l’émi (mont) Koroka ; une autre, Jarda, est à une journée au sud-est de Tiggi, et communique avec celle-ci par un chemin excessivement malaisé ; une troisième, Woun, la plus grande du Borkou, est à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Ngourr, et bornée elle-même au midi par des contreforts du Teimanga qui enserrent également l’oasis d’Oro, sise un peu plus bas. Au delà encore dans la même direction, se place le Djourab.

Bien qu’il pleuve moins au Borkou qu’au Tibesti, le sol pourtant y est plus productif. Les dattiers, je l’ai déjà dit, y forment d’épais bouquets, et y donnent plusieurs variétés de dattes (dattes martjenno, dattes Bou Mija, en dâza Koido) qui, sans valoir celles du Fezzan, n’en sont pas moins de belle grosseur et de qualité remarquable. Le siwâk, l’hyphène, l’hedjilidj (Balanites ægyptiaca), l’acacia sajal, le karad, l’haskâb (acacia verek) et l’harâza (acacia albida), y prospèrent également. Les herbes fourragères sont les mêmes que dans la région limitrophe du nord. Dans les jardins, on cultive le blé, la penicillaria, et une espèce de tabac à petites feuilles qui est très renommé et dont le prix varie de 2 fr. 50 à 5 francs le kilogramme (un demi-thaler ou un thaler Marie-Thérèse). La faune locale enfin est à peu près celle du Tibesti. Un fait à mentionner spécialement, c’est la grande quantité de pigeons de toutes les espèces, qui supplée au manque absolu de poules.

Parmi les habitants du pays (Amâ Borkou ou gens du Borkou), il y a d’abord les nomades, Boulgedâ, Nakazza, Noreâ, appoint temporaire de population qui se retire après la cueillette des[417] dattes, et auquel il faut ajouter, dans les districts extrême nord qui s’appuient aux monts tibestiens, les Bidêjat ou gens de l’Ennedi, et les exploitants du val Gouring, lesquels sont Tedâ. Il y a ensuite le groupe sédentaire, compris sous la désignation collective de Dongosâ ou de Dôzâ, et cantonné surtout dans les vallées de Jin, de Boudou, de Tiggi, de Jarda et de Forom. Mélangé de toutes sortes d’éléments, il a fini par former, en s’alliant même parfois aux nomades, une nouvelle peuplade, tenue il est vrai plus ou moins en mépris par les nomades de pure race. L’ensemble de la population du Borkou, avec tous les districts à pâtis, peut être évaluée à douze ou quinze mille âmes ; mais elle va sans cesse déclinant, par suite des incursions périodiques des Oulad Sliman et des Touareg, qui, de plus en plus, découragent la culture et accélèrent la dévastation du pays.

Les Amâ Borkou, qui parlent le dialecte Midi-Dâza des Toubou du sud, leurs voisins, offrent aussi à peu près le même type que ceux-ci, un tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc, mais aussi maigres, presque identiques de corps et de visage, s’habillant, se coiffant et se logeant d’une façon analogue. Seulement, comme ils vivent moins retirés du monde, et que, demeurant dans un pays de plaines, ils ont des rapports avec le Kânem, l’Ouadaï et le Bornou, ils sont un peu moins frustes de manières. Ils ont le renom d’être gens sans foi, poltrons, cruels et rusés ; toutefois il ne faut pas oublier que cette réputation leur est faite par des peuplades qui, elles-mêmes, se permettent contre eux toutes sortes de violences et de félonies. Somme toute, je crois qu’au point de vue moral, ils peuvent être assimilés aux Tedâ.

Dans les relations sociales, ils affectent, comme ces derniers, une politesse très cérémonieuse, bien que leurs salutations ne soient pas tout à fait d’aussi longue haleine que celles qui sont en honneur dans le Tou (Tibesti). Le matin, quand ils se rencontrent, ils échangent volontiers cette formule : « Laha nizzeda ? Le soleil s’est-il bien levé pour toi ? » L’après-midi, ils se disent : « Laha ntougouda ? T’es-tu bien trouvé du repos de midi ? » Et lorsqu’ils sont restés quelques jours sans se voir, ils s’enquièrent de la façon dont ils se sont portés pendant les divers moments de l’intervalle, et spécialement durant la nuit. Ce n’est que lorsque l’absence a été un peu longue, qu’on se tend la main et qu’on se demande : « Laha intscheda ? Comment cela va-t-il ? » Souvent aussi, toutes ces questions et formules de souhait s’enchevêtrent les unes dans les[418] autres et se répètent un nombre infini de fois, sans pourtant être accompagnées de ces modulations minutieuses de voix qui, en dépit de la dignité avec laquelle s’accomplit la chose, paraissent si drôles chez les Tedâ.

Même réserve scrupuleuse du reste dans les rapports entre parents et alliés ; même attention à ne jamais désigner par son nom propre un chef de famille. Ajoutons qu’au Borkou comme au Tibesti, les forgerons constituent une caste de parias, et que, grâce aux enseignements réguliers des missionnaires snousis, le fanatisme y est des plus accentués[86].

Pour la vie politique, elle est, dans ce petit pays, encore plus émiettée que dans le Tou. Chaque tribu de nomades obéit à son chef traditionnel, chaque localité vit à part, sans nul lien avec la voisine. Tout au plus, de temps à autre, le chef de l’une des peuplades acquiert-il un peu d’autorité sur les autres groupes ; c’est ainsi qu’il y eut un moment où, sous le titre de Derdê[87], Kêdela Agrê, chef des Boultoa, jouit d’une certaine influence personnelle parmi la tribu des Boulgeda, et, conséquemment, parmi une partie des tribus établies au sud du Borkou ; mais c’est un fait qui, depuis longtemps, ne s’est plus produit ; lors de mon passage dans le pays, les personnages un peu dominants étaient, non pas deux chefs de tribu, mais deux fils de chefs de tribu, appelés l’un et l’autre Adama.

La population sédentaire (Dongosâ) a, de son côté, ses Kodmouls ou chefs à turban héréditaires[88], dans les vals Jin, Boudou, Tiggi et Zarda. La dignité de Derdê, au lieu de passer au fils aîné, reste au plus ancien de la famille, ou, à défaut de proches parents, est dévolue à l’élection. Il arrive aussi assez souvent que le Derdê légitime se voit relégué dans l’ombre par un de ses concitoyens plus intelligent et plus énergique, qu’on reconnaît volontairement pour chef effectif. J’en ai cité ci-dessus un exemple, et je rappellerai, à cette occasion, le rôle singulièrement effacé que Tafertemi joue au Tou.

III

Du côté de l’est, la limite du Borkou est la route qui mène de[419] Benghâzi, c’est-à-dire du nord-est de la Grande-Syrte, aux districts nord de l’Ouadaï, en passant par les oasis d’Oudjilah (Désert de Libye) ; au sud-est, la frontière est le chemin qui relie l’oasis de Woun à cette même partie du royaume ouadaïen. De ces deux routes, la première n’a encore été parcourue en entier par aucun voyageur européen[89] ; mais, depuis un certain nombre d’années, elle est régulièrement fréquentée par les Medjâbra, habitants de l’oasis de Djâlo, du groupe Oudjilah. Excessivement pauvre en aiguades, elle représente un trajet très long, d’une monotonie extrême, et, vu la platitude du terrain, à peu près constamment en droite ligne, le long du 21e degré de longitude est (méridien de Greenwich).

Entre Djalo et Koufarah s’étend un plateau tout à fait aride, auquel succède jusqu’au Wanjanga une plaine déserte, également dénuée d’eau ; mais à partir de Wanjanga, les points aquifères deviennent plus nombreux, et, à l’hattija Arâda des Mahamid, on atteint le territoire ouadaïen. Le vaste groupe des oasis de Koufarah, recolonisé dans ces derniers temps par les Snousis, et le petit pays de Wanjanga, situé entre le 18e et le 19e parallèle[90], sont donc les principales stations de cette route. Son point terminal au sud est Abesché, capitale de l’Ouadaï, qui semble se trouver au 14e degré de latitude nord[91]. De Jarda, le val borkouan le plus au nord-est, on gagne, je l’ai dit, en quatre jours de marche, la partie nord-ouest du Wanjanga, à savoir l’oasis de Jôa. Les stations aquifères du chemin sont Oguï, Eddeki et l’hattija Omm es-Sôda. De Jôa à Teli, le point le plus au sud-est du même pays, et où se trouve, paraît-il, un lac salé, on compte une longue journée de marche. Ces deux localités sont les seuls centres de population de cette petite contrée, fort surfaite jusqu’ici, et dont les habitants paraissent parents, non point des Toubou, mais des gens de l’Ennedi.

La région, que les Tedâ du Tou appellent Ennedi, les Dâza Eï Annanga (rochers de l’Anna), les Oulâd Sliman Beled el-Terâwia, les Arabes du Soudan Beled el-Bidêjât, et ses habitants, de leur propre nom, Baelé Bê ou pays des Baelé, est située, à l’est de l’Ouadaï, à la même distance à peu près qu’en est le Borkou à l’ouest. Pas un Européen n’y a jusqu’à ce jour pénétré ; moi-même[420] j’ai dû renoncer à la visiter ; mais j’ai pu, par bonheur, me procurer sur elle certains renseignements que je transcris ici.

Pour s’y rendre du Borkou, mes nomades pillards ne mirent pas moins de dix jours, en passant par diverses stations, dont la plus connue est au val Bidâdi (ou Badâdi), situé à quatre journées de marche encore de la vallée ouest la plus fréquentée de l’Ennedi, celle de Nikaoulé. Mais on y va d’ordinaire par Woun et le lac salé de Fôdi (ou Woudi) en sept ou huit jours.

Du val Nikaoulé, on atteint en huit jours, par Teli, la vallée ouadaïenne d’Harâda au sud-ouest, cette station ci-dessus mentionnée de la route qui relie Benghâsi au Soudan, et qui est encore à quatre jours d’Abesché. De Woun au même point, le trajet est plus court d’une journée ; stations par cette voie : Djourâb, Bokâlia, Oschim (arabe Bou Haschim) Harâ et Argâné.

Tout le territoire compris entre les contreforts des monts tibestiens au nord et le district rocheux des Bidêjât à l’est, semble s’incliner à l’ouest-sud-ouest, dans le sens où courent la plupart des vallées. C’est à l’extrémité sud de cette région que se trouvent les cantonnements des Arabes vivant sur la lisière nord de l’Ouadaï, savoir les Mahâmid, les Oulâd Raschid et les Missirija. A l’automne, les deux premières de ces tribus remontent au nord jusqu’à Hârâ et Oschim, et la troisième s’avance au nord-est jusqu’au pays des Baelé. Par contre, à la même époque de l’année, les Nakazza quittent Oschim et Harâ, pour descendre au sud jusqu’au val Arâda.

Pour en revenir, l’Ennedi ou Baelé Bê est situé en bloc entre les 21e et 25e degrés de longitude est (Greenwich), et les 16e et 18e parallèles ; la partie habitée de ce territoire ne dépasse guère, il est vrai, vers l’ouest le 22e degré, et, vers le nord, ne semble pas atteindre le 18e ; mais les Baelé eux-mêmes n’en calculent pas moins l’étendue comme allant du Wanjanga, au nord, jusqu’à la route de l’Ouadaï, au couchant. Vers le sud et l’est, la délimitation de la frontière demeure peu aisée, à cause de la pénétration insensible qui se fait de ce côté entre les Baelé et leurs congénères et voisins, les Zoghâwa ou Zaghâ. La région n’est point du reste connue en détail même des peuples et des tribus limitrophes. Pendant mon séjour chez les Oulâd Sliman, je n’ai pas rencontré un Arabe ou un Dâza qui eût dépassé, à titre d’excursionniste pacifique, la partie nord-ouest du pays, et plus tard, quand je suis allé au Darfour et dans l’Ouadaï, je n’ai trouvé, même chez les gens qui avaient le plus voyagé, qu’une notion toute superficielle des districts sud et sud-est de cette contrée.

[421]Disons pourtant que le val Nikaoulé, ci-dessus mentionné comme étant le plus au nord-ouest de l’Ennedi, paraît avoir une journée et demie de long, sur quelques kilomètres de large. Au milieu se trouve un lit fluvial, de 50 mètres environ de largeur, issu du massif des monts Bêrê, et qui en recueille les eaux à l’époque des pluies. Dans cette vallée, en partie boisée, s’embrancheraient au sud-est les enneris Tebi et Kourdi ; plus haut, dit-on, vers le nord-est, on rencontre l’enneri Mourdo ou Mourdi, long de deux jours de marche, avec un lit fluvial de plus de cent mètres de largeur, venant des roches des monts Adi Ming. De la même chaîne arrivent du sud-est les enneris étroitement encaissés d’Aga et de Goûra. Citons encore, à un jour à peu près par delà les montagnes où s’amorce le val Kourdi, l’enneri Bosso, puis, au sud-ouest de celui-ci, le petit val Beti, et, au sud-est, le val Borô, point où s’arrêtaient, vers l’orient, les connaissances topographiques de ceux qui me renseignaient.

Vers l’extrémité ouest du Nikaoulé, se placerait comme affluent, de gauche, l’enneri Dougguerô, né dans le massif rocheux précité, lequel semble se prolonger au sud-ouest ; plus à l’occident, à deux journées environ du Nikaoulé, s’inclinerait vers l’ouest l’enneri Nou ou Nouï ou Ndouï, long d’une journée et demie de marche à peine, mais très large et pourvu d’une végétation luxuriante. A quelques heures de son point d’origine, mes nomades pillards m’ont dit avoir débouché dans un autre val, assez étroit et de peu de longueur, appelé l’enneri Wou, qu’une intumescence de rocher sépare au nord-est du val Dougguerô. Enfin, à deux journées au sud-est de l’enneri Wou, serait situé l’enneri Nêhi ou Nôhi, très large aussi, courant parallèlement au premier, et sortant d’un massif rocheux qui se prolonge au sud et donne naissance à un autre val, fortement encaissé, l’enneri Arschê ou Aschê.

Mais la vallée maîtresse de tout le pays, celle qui est le centre du trafic des Baelé entre eux et avec les Zoghâwa leurs voisins, c’est l’enneri Billia, qui naît tout à fait à l’est et semble avoir un long développement, vers l’ouest d’abord, puis vers le sud-ouest. Les monts qui l’enserrent à son origine lui forment, paraît-il, un encadrement continu, qui va s’abaissant peu à peu jusqu’à son extrémité occidentale, où une plaine déserte le sépare, d’un côté, de l’enneri Borô, et, de l’autre, des vals Nêhi et Arschê. De l’hattija Bosso, on l’atteint, dit-on, en trois journées de marche vers l’est-sud-est, tandis que, de l’enneri Erdêbé, il faut pour y arriver quatre bons jours de trajet au sud-sud-est.

[422]Les roches noires de son point initial continuent d’essaimer au sud-est vers un district dont on n’a pas pu me dire le nom, mais qui est vraisemblablement la région pétrée des Zoghâwa du Darfour. Ajoutons, pour finir cette notice topographique, qu’à quatre jours au sud-est du val Bosso s’étend, de l’est à l’ouest, un dernier enneri très encaissé, qu’on appelle Schekkelê.

On voit que, comme l’indique du reste la désignation d’Eï Annanga (monts rocheux des Baelé), appliquée par les Dâza au pays, nous avons affaire ici à une région essentiellement accidentée, dont le plus haut relief est à l’est, ainsi que le prouverait d’ailleurs l’inclinaison générale des vallées dans le sens opposé. On est tenté de voir en ce Hochland un prolongement de la puissante chaîne qui montre au Tibesti ses sommets principaux, et dont on peut suivre de là le développement ininterrompu jusqu’à Dimi, point qui n’est qu’à quatre jours de marche des districts septentrionaux de l’Ennedi. Il est vrai que, d’un autre côté, les monts des Baelé semblent se continuer presque tout d’une pièce, quoique diminuant de hauteur et de masse, dans la direction sud-est, pour rejoindre peu à peu, à travers le pays des Zoghâwa, le relief central du Darfour, c’est-à-dire les monts Marra.

Ces intumescences ennediennes, d’une altitude médiocre au demeurant, sauf aux points de naissance des enneris, où elles forment, paraît-il, de véritables montagnes, sont faites de roches nues et sombres, comme celles qui donnent au Tibesti une physionomie si revêche. On y trouve cependant aussi des formations de couleur rougeâtre, telles qu’il s’en présente çà et là au Borkou. Le sol, pauvre en humus, est, dit-on, ferrugineux par endroits ; mais le principal produit régional est le sel.

Si les habitants de l’Ennedi ont été jusqu’alors regardés comme une branche de la famille Toubou, cela tient à deux causes : d’abord à ce que les Arabes, d’où nous sont venues nos informations, désignent volontiers sous le nom générique de Korân tous les gens du Sahara oriental qui ne sont ni Égyptiens ni Arabes ; en second lieu, à ce que les vallées nord et nord-ouest du pays (enneris Nikaoulé, Tebi, Dougguero, Mourdo, Erdêbé) sont effectivement peuplées de Têda et de Dâza. Mais les enneris Kourdi et Nou ont, pour leur part, une population mixte, et tous les autres districts sont au pouvoir exclusif des Baelé. La région entière peut renfermer une vingtaine de mille âmes, dont quatorze mille Baelé.

On prétend qu’autrefois l’Ennedi était assez bien cultivé ; il paraît, en tout cas, n’en être plus de même aujourd’hui. Ses habitants,[423] tant indigènes qu’émigrés, sont tous des nomades, qui se meuvent, il est vrai, dans un cercle de peu d’étendue ; les Baelé en particulier ne sortent guère de leurs vallées, où ils vont errant d’un pâtis à l’autre. L’abondance de fourrage qu’ils doivent à la fréquence des pluies engendrées chez eux par le voisinage de contrées où il pleut régulièrement dans l’été, leur permet d’élever de grands troupeaux de chèvres, de brebis et de chameaux. Leur race ovine, à longs poils, est excellente ; leurs chameaux, je l’ai déjà dit, ont une réputation toute spéciale, et sont, partant, un objet de razzias, non seulement pour les tribus d’alentour, mais même pour les Touareg du sud-est, qui n’hésitent pas à faire mille kilomètres, afin de capturer ces bêtes d’élite, extraordinairement lestes et robustes, habituées au terrain rocailleux, et pouvant supporter le climat du nord aussi bien que celui du Soudan.

Bien que les Baelé aient plus d’un trait de ressemblance avec les Toubou, ils se rapprochent cependant davantage des Zoghâwa, leurs voisins du sud-est. Au lieu de vivre tout à fait disséminés, comme les Tibestiens, ils se groupent par douars, et à leurs huttes, de forme ronde, attiennent toujours des parcs à bétail. Ils sont d’ailleurs plus hauts de taille, plus riches en muscles, plus corpulents que les hommes du Tou ; en revanche, ils sont moins bien proportionnés de corps, plus lourds d’allures, plus épais de visage. Pour leur teint, il est de la nuance achdar, comme celui des Dâza.

Au point de vue de la civilisation, ils sont restés en arrière de leurs voisins du Désert et du Soudan. L’Islam paraît bien avoir rallié presque en entier leur tribu ; mais le paganisme y a conservé quelques adhérents, et la masse convertie à la religion du Prophète n’est guère mahométane que de nom ; aussi les Snousis, lors de mon voyage, songeaient-ils à installer dans le pays un établissement de missionnaires.

N’entreprenant point de voyages commerciaux, les Baelé trafiquent, avec l’Ouadaï, surtout par l’intermédiaire des Mahâmid de l’Arâda, et, avec le Darfour, par le canal des Zoghâwa, leurs cousins. On m’a pourtant affirmé qu’à une époque antérieure, l’Ennedi était relié à la région du Nil par un chemin de caravanes. Les membres de l’expédition de Rohlfs dans le Désert de Libye ont cru effectivement retrouver quelques stations de cette route, et il est resté de tradition dans l’oasis de Dachel, à près de mille kilomètres de distance, que des nomades appelés Bidêjât y sont venus jadis faire des incursions.

[424]Quant aux pays situés à l’est de l’Ennedi, tout ce que mes Dâza ont pu m’en apprendre, c’est qu’à sept jours de marche au delà de Billia, dans cette direction, on atteint le territoire des Arabes Hinjai, qui sont, dit-on, ennemis des Baelé. Mais sans doute que le mot Arabes ne doit pas être pris ici dans son sens littéral et usuel ; il suffit que la peuplade en question se compose de nomades, différant à quelques égards des Dâza, des Baelé et des nègres du Soudan, pour qu’on lui applique cette désignation, et il est de notoriété que sur la route de caravanes qui va du Darfour à Soujout en Égypte, la plupart des stations aquifères sont aux mains des Zoghâwa, lesquels souvent infestent la section sud du chemin. Il y a donc lieu de croire que les soi-disant Hinjai sont tout simplement un détachement de cette tribu ; leur nom, en tout cas, ne semble pas connu sur la route de l’Ennedi au Darfour, laquelle traverse le territoire des Zoghâwa ; il n’est question de ce côté que de la puissante et guerrière tribu des Billanga, qui parle, dit-on, un idiome rapproché de la langue des Baelé.

Politiquement, l’Ennedi relève de la suprématie du roi de l’Ouadaï. L’organisation, à l’intérieur, y est des plus rudimentaires ; chaque vallée, je le répète, se gouverne à part, et, pour peu que les habitants de deux enneris voisins l’un de l’autre n’appartiennent pas au même groupe de tribu, non seulement il n’y a entre eux aucune cohésion, mais souvent ils vivent sur un pied d’hostilité ouverte. La dignité de chef est héréditaire, ou du moins demeure dans la même famille. Quant à la justice, elle se rend d’une façon toute patriarcale, comme chez les Tedâ et les Dâza.

IV

En résumé, comme on l’a pu voir, ce serait une chose malaisée que d’établir le groupement rigoureux de peuplades plus ou moins parentes l’un de l’autre, et qui, en se pénétrant mutuellement, ont modifié d’une manière sensible leurs types et leurs caractères respectifs. Qu’on ajoute à cela l’action exercée à travers les siècles par les divers pays et par les climats, l’altération ou la disparition successive des idiomes, et l’on comprendra quelle étude complexe exigerait la classification dont je parle.

J’ai dit, à propos du Tibesti, comment Hérodote, parlant des Garamantes, habitants du Fezzan actuel, leur oppose une peuplade d’Éthiopiens troglodytes, dont les traits semblent tout à fait[425] convenir aux Têda, et j’ai montré en même temps comment, par suite de son existence retirée et de la pauvreté de son pays, cette peuplade a dû conserver depuis l’antiquité son indépendance et son type d’origine. Ni chez Hérodote, ni bien après lui, alors que la région primitive des Garamantes eût été réduite en province romaine sous le nom de Phasania, le Tou et ses habitants ne sont désignés par un nom spécial. Plus tard encore, après la chute du second empire des Garamantes, c’est-à-dire au milieu du douzième siècle, nous voyons l’écrivain arabe Idrisi faire la description d’un grand royaume des Zoghâwa, qu’on retrouve de nouveau mentionné par Ibn Saïd à la fin du treizième siècle, par Ibn Batouta, au milieu du quatorzième, et par Makrisi, au début du quinzième. De même, les historiens de cette période nous parlent de l’expansion d’un royaume de Kânem, devenu ensuite le Bornou, qui finit par soumettre les Zoghâwa, et ensuite se disloqua à son tour ; mais du Tou, non plus que du Borkou, on ne rencontre pas de mention expresse, et il n’est point probable que ces deux pays aient fait partie d’aucun des grands États qui ont successivement dominé dans le Sahara oriental. Ils ont pu par moments payer le tribut ou subir des incursions périodiques, ils n’ont pas dû être incorporés d’une façon régulière et permanente. Je mets naturellement à part le Kawâr, qui, commandant en quelque sorte la route du Bornou, se trouvait constamment sur le passage des conquérants venant du nord ou du sud. Et cependant ses habitants sont toujours désignés sous le simple nom de « gens de Kawâr », sans que nulle part il soit fait allusion aux autres tribus de la famille toubou. Il est possible aussi que les historiens, qui attribuent par mégarde aux peuplades dominant dans ces contrées une véritable existence en corps d’État, aient implicitement englobé avec eux d’autres tribus plus éloignées, moins connues ou de peu d’importance. Il est certain, dans tous les cas, que Makrisi s’exagérait fort l’extension territoriale des Zaghaï (Zoghâwa), et que Léon l’Africain, d’autre part, commettait une erreur semblable à propos des Koran.

Toujours est-il que dans les documents historiques en question, il n’est fait aucune distinction ethnologique entre les peuplades mentionnées, sauf cependant pour les Zoghâwa qu’Ibn Chaldoun range parmi les berbères voilés du désert (Moulat-temoun)[92], et que toutes sont simplement mises en opposition, au[426] point de vue du caractère national, avec les habitants du Soudan. Ce n’est qu’au commencement de notre siècle, chez l’écrivain Mohammed et-Tunisi, qu’on trouve pour la première fois une peinture de ces Koran, que l’on ne connaissait encore que vaguement, par ce qu’en avait dit Léon l’Africain, à savoir que c’était un peuple foncièrement barbare, nomade de mœurs, parlant une langue incompréhensible, et habitant la partie sud-est du Sahara[93].

Le même Léon l’Africain, dénombrant la population du désert de Libye, étendu, selon lui, de l’Océan atlantique au Nil, citait comme la tribu la plus orientale celle des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Birdeva, Berdeva), qu’il rangeait avec les Targa (Touareg) parmi les peuples numides. Il disait que leur territoire touche à l’ouest le pays des Lemta, voisins des Touareg, au nord le Fezzan et Barka, à l’est le désert d’Oudjila, et au sud celui du Bornou : d’où il résulte qu’il identifiait entièrement leur pays avec celui des Toubou actuels. Leur siège principal était, selon lui, à 500 milles environ de l’Égypte, en un district où les découvrirent des voyageurs qui, partis de ce dernier pays, se croyaient fourvoyés du côté d’Oudjila[94]. Dans les mêmes parages, Makrisi avait déjà signalé une tribu berbère du même nom, et c’est d’après ces témoignages que le monde savant prit l’habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés. Et ce qui confirma cette idée, c’est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la dynastie bornouane une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la souche libyenne des Bardoa.

Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très proche parenté des Kanouris et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de Makrisi, supposa qu’au temps de[427] ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à demeure. Mais c’est là une hypothèse qu’il ne paraît guère possible d’admettre.

Il n’y a que trois endroits où l’on puisse placer le siège des Bardoa ; à Koufarah, au Borkou ou au Tibesti. Or Koufarah est un point par trop excentrique, pour qu’une peuplade ait pu dominer de là, à travers la plus grande partie du Sahara de l’est, jusqu’au Soudan. Le Borkou et le Tou sembleraient un peu mieux placés ; mais il ne s’y retrouve aucune trace de l’établissement en question. J’incline à penser, pour ma part, que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu Teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï[95], et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier.

Une chose certaine, c’est que les Toubou comme les Touareg, si semblables entre eux à tous les égards (extérieur, mœurs et coutumes), diffèrent profondément des Bornouans. Il est vrai que le climat et le genre de vie, dans le Sahara central, ont pu imprimer aux tribus qui l’habitent une sorte d’effigie d’uniformité ; mais, entre le désert aride et les fertiles contrées du Soudan, la transition n’en reste pas moins assez ménagée, et l’on ne passe point d’un bond d’un type ethnique à un autre. De même qu’il est impossible d’établir nettement la démarcation des Égyptiens du nord aux Berâbra et de ceux-ci aux nègres du Nil, de même, grâce au climat et aux mélanges du sang, il n’y a pas un saut brusque des Touareg du sud-est, des Dâza et des Zoghâwa aux populations soudaniennes.

Que si maintenant nous observons les idiomes, nous voyons que la langue des Toubou n’a que fort peu d’affinité avec celle des Berbères, tandis qu’elle en a au contraire beaucoup avec celle des Kanouris. Cela vient sans doute de ce qu’à une époque[428] reculée il s’est produit une certaine poussée des tribus du désert vers le riche et pluvieux bassin du lac Tsâd, et que le Tibesti a dû être, selon moi, le point de départ ou de ralliement des premiers immigrants connus du Kânem. La séparation des deux idiomes kanouri et têda paraît toutefois être bien antérieure à ce mouvement d’invasion, et date peut-être de l’époque où les vieux Kanembou, occupants primitifs du pays précité, mais venus eux aussi du nord, comme j’essayerai de le démontrer en son lieu, ont établi leur siège au Bornou[96].

Somme toute, nous trouvons actuellement les Toubou, en leurs deux branches Tedâ et Dâza, maîtres exclusifs de l’immense territoire saharien qui s’étend, d’une part, entre le 24e et le 25e degré de latitude nord, et, de l’autre, entre le 12e et le 20e degré de longitude est (méridien de Greenwich). Ils débordent même ce cadre vers les quatre points de l’horizon : au Fezzan, où ils forment la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun ; dans l’Ennedi, dont ils occupent les vallées ouest ; puis, au Kânem, au Bahar el-Ghazâl, dans le Bornou septentrional, et en plus d’un point de l’Ouadaï.

Voici, approximativement, comment leurs contingents se répartissent :

1o Tedâ.
Dans le Tibesti ou Tou 12,000
Dans le district fezzanais de Gatroun 2,000
A Kawâr 4,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 2,000
Au Kânem, au Borkou et dans les oasis voisines de Kawâr 8,000
Total 28,000
2o Dâza.
Au Borkou et dans ses districts fourragers, y compris l’élément Daza des Nakazza 13,000
Au Kânem 15,000
Dans le Bahar el-Ghazâl 10,000
Dans le nord-ouest de l’Ennedi 3,000
Au Bornou et dans le nord de l’Ouadaï 10,000
Total 51,000

Soit 80,000 âmes, comme chiffre d’ensemble. Les Baelé, eux, tant dans l’Ennedi (15,000) que dans le Wanjanga, le Gourô et le Woun, peuvent être au nombre d’une vingtaine de mille.


[429]RETOUR AU KANEM


CHAPITRE IX

L’Amanga et la « ville fantastique ». — Trombe de sable. — Comment mon domestique Hammou disparut, et comment Houseïn Ngomati le retrouva, sans le voir. — Marche de colimaçon. — Où Houseïn Ngomati et moi nous sommes sur le point de prendre les devants. — Rêves de razzia toujours déçus. — Au val Zommèze. — Nouvelles notions sur le sillon du Bahar el-Ghazâl. — Offre de Bou Alak de me conduire au sud du Kânem.

I

Le moment était venu enfin de quitter la source de Galakka pour reprendre le chemin du Kânem. Je prévoyais bien les nouvelles épreuves que me réservait cette série d’étapes, car on m’avait averti que les Arabes, en possession de leur approvisionnement de dattes, ne se montreraient point pressés d’arriver, mais s’occuperaient, par-dessus toutes choses, de mettre à profit pour leurs chameaux les gras herbages nés des pluies de la saison. C’était le 23 septembre que nous devions partir, et, le 22, mes compagnons ne s’étaient pas encore entendus sur la voie à suivre. Les uns voulaient se diriger au sud par Korôdi, Foukkê et Tongour ; les autres insistaient pour qu’on revînt tout bonnement par la même route, parce que c’était momentanément la plus riche en fourrage. J’appuyai pour mon compte le premier avis, qui allait à me faire voir de nouveaux parages et qui m’eût permis de visiter la partie extrême du Bahar el-Ghazâl ; mais j’en fus pour mes frais d’éloquence : on se décida à reprendre le chemin de l’ouest.

Comme Abd el-Dchlîl n’avait pu encore me fournir le chameau qu’il me devait, je répartis, de mon mieux, mon bagage entre les bêtes de mes compagnons, et notre férik s’ébranla. Le 24, nous nous engagions par l’espace aride qui sépare le Borkou du Bodelê ; le lendemain, nous passions le Teimanga, et, continuant de[430] là au sud-ouest, nous atteignions, le 28, l’Amanga. Ce dernier relief, vu du nord-est, ressemblait moins à une montagne qu’à une arête à pic, se laissant choir de trente mètres environ sur la plaine que nous allions traverser. A l’escarpement de cette terrasse s’appuyaient de bizarres formations de tuf calcaire où l’imagination de mes Arabes crut voir une sorte de ville fantastique avec des murs, des files de maisons, des coupoles et des tours. Cette masse sédimentaire était toute incrustée de coquillages et faite d’une infinité de stratifications horizontales, ayant à peine l’épaisseur de la main. Les passages et les brèches qui trouaient cet amas singulier étaient disposés régulièrement en forme de rues, et remplis d’une couche de sable dure et unie à sa surface. On eût dit effectivement, à distance, d’une série de constructions humaines dont la teinte sombre tranchait d’une façon caractéristique sur la claire arène des coupures transversales.

Nous venions de franchir cette étrange fortification pour descendre dans la plaine du Bodelê, quand le vent qui, depuis le matin, soufflait avec force, se changea en une trombe de poussière et de sable. De nouveau, il fallut que chacun s’appliquât à ne point perdre de vue son voisin ; le son de la voix s’entendait à peine ; les traces des bêtes de la caravane s’effaçaient au fur et à mesure sur le sol, et bientôt même nos guides si experts en topographie furent désorientés. Où se trouvait la fontaine d’Edinga, but de notre étape ? L’un voulait la chercher au nord-ouest, l’autre soutenait qu’elle était au sud-ouest. Enfin, au bout de cinq heures de marche, nous nous arrêtâmes harassés, et, renonçant à trouver de l’eau, nous campâmes au milieu du désert.

Là, à mon grand effroi, je m’aperçus de l’absence d’Hammou, mon incorrigible traînard. Le matin, de bonne heure, je l’avais vu faire halte, pour se reposer, au pied de l’Amanga, et je l’avais vivement exhorté à ne point s’attarder dans des parages où il courait tant de risques de se perdre. Des gens expérimentés l’avaient en outre, au moment où s’était élevé l’ouragan, averti de serrer de près ses voisins ; puis, chacun étant occupé de soi-même, on n’avait plus fait attention à lui. Tant que la bourrasque dura, il fut impossible de se mettre à sa recherche ; d’ailleurs, le soin le plus pressant était de trouver de l’eau, et, bêtes et gens, tout le monde avait besoin de repos.

Au bout de quelques instants donc, Housein partit à la découverte.[431] De fontaine, nul vestige. Tout ce qu’il découvrit non loin de nous ce fut une de ces dépressions argileuses (Rhadir) où l’eau du ciel se conserve quelque temps. Le breuvage était d’une couleur gris-jaunâtre, un peu fangeux, mais doux au goût, et nos animaux et nous, nous en eûmes parfaitement notre suffisance. Le soir, quand le vent fut tombé, je songeai au sauvetage d’Hammou, et, accompagné de l’esclave mahamid de Bou Alak, j’enfourchai mon chameau et partis au plus vite.

Fouillant de l’œil le crépuscule et nous arrêtant de place en place, nous arrivâmes, par un beau clair de lune, à cette terrasse de l’Amanga où l’on avait aperçu Hammou pour la dernière fois. Il y avait lieu de croire que l’indolent garçon, voyant la tempête, avait passé la journée à dormir là, dans l’espérance que plus tard on le viendrait chercher. Mais nous eûmes beau appeler, tirer des coups de feu, explorer chaque recoin de la « cité fantastique », qui, aux reflets de la lune, produisait une impression encore plus étrange que de jour, tous nos efforts demeurèrent inutiles, et, après plusieurs heures de recherche, force nous fut de retourner au campement, que nous n’atteignîmes que fort tard dans la nuit.

Au matin, les investigations furent reprises par Housein Ngomati, et par un autre de mes domestiques. Tous deux reparurent à midi sans ramener Hammou, mais avec des informations si précises sur l’endroit où il devait se trouver, que c’était comme s’ils l’avaient vu. C’est réellement une chose merveilleuse que le flair de ces nomades du désert, et mon Ngomati, en cette occasion, m’en fournit une preuve achevée. Il avait pris comme point de départ de son exploration l’Amanga : d’abord, du haut de son chameau, il avait examiné avec un grand soin toutes les places un peu à l’abri du vent, en arrière des buissons rabougris et des quelques touffes d’herbes du chemin, et, là, il avait bientôt découvert quelques traces non encore effacées du passage de notre colonne. Dans ce fouillis de pas de chameaux, de chevaux, d’hommes, où l’œil d’un Européen n’aurait rien vu de bien perceptible, son regard perspicace avait démêlé les empreintes du gros pied informe de mon Marocain avec sa façon de marcher en dedans. Une fois sûr de cet indice, il était descendu de sa monture, et s’était mis à étudier minutieusement et par le détail la partie suivante de la route.

Plusieurs fois encore, il y avait retrouvé la trace caractéristique en question, et finalement il avait pu déterminer l’endroit où l’absent[432] avait dû s’écarter de notre voie. Plus loin, en effet, sur un terrain devenu plus favorable, les vestiges des autres membres de la caravane demeuraient reconnaissables, mais on n’apercevait plus les grands pieds d’Hammou. Mon chercheur de piste avait donc dévié de côté, et non seulement il avait eu la chance de retrouver la trace, mais encore il avait pu continuer à la suivre d’autant plus aisément qu’elle était maintenant toute seule et que le vent plus faible de l’après-midi l’avait beaucoup moins oblitérée.

A une certaine distance, l’égaré avait dû rencontrer deux personnes qui menaient un chameau à la longe, et qui, à en juger par la direction peu sûre de leurs pas, n’étaient pas mieux que lui-même au fait du chemin. Tout cela, Houseïn Ngomati l’avait lu sur le sol aussi clairement que si lui-même eût été en quart avec les personnages fourvoyés. Il avait alors suivi ces nouvelles empreintes, qui étaient allées parfois s’effaçant sur un espace assez long, puis tout à coup s’étaient perdues dans le piétinement confus de tout un ferik, dont l’allure indiquait une marche précise et qui devait se diriger vers la fontaine vainement cherchée par nous-mêmes. C’était là encore une déduction sûre que le sieur Housein avait tirée des vestiges multiples d’hommes et de bêtes examinées par sa fine prunelle, et c’est pourquoi il était revenu nous dire catégoriquement qu’Hammou se trouvait sain et sauf, en telle et telle compagnie, à la station que nous avions manquée.

Celle-ci, la fontaine d’Édinga, était, par le fait, au sud-ouest de nous. Nous la brûlâmes, pour aller camper le jour suivant (29 septembre) à l’aiguade de Tangour, située au milieu d’un tel chaos de dunes, qu’il fallait, surtout par le vent régnant, avoir une connaissance achevée du pays pour ne s’y point égarer à chaque pas. Le pis, c’est que loin de se presser, mes Arabes, désireux de se dédommager de leurs razzias avortées du Borkou, rêvaient sans cesse de nouveaux coups de main. Les Oulâd Raschid et les Missirija étaient, disait-on, cantonnés pour l’heure dans les pâtis voisins du Bahar el-Ghazâl, et les gens de Maramma et d’Oda, qui cheminaient avec nous, excitaient les nôtres à les attaquer. Tout cela me rendait fort perplexe. Heureusement que mes nomades ne se sentirent pas suffisamment en force, ce qui fit que, cette fois, j’en fus quitte pour l’appréhension.

Le 3 octobre, le vent du nord-est faiblit ; derechef des nuages s’amoncelèrent vers l’est, et l’atmosphère fraîchit sensiblement. Le lendemain soir, il y eut même un peu de pluie. Deux jours[433] après seulement, nous atteignions la hattija de Galasô, qui appartient encore au groupe de Tiggi. Nous marchions, on le voit, à pas de tortue, faisant des haltes interminables, et ces lenteurs me désespéraient. Rien de plus misérable que l’existence de nomade à laquelle je me voyais condamné. Pour toute nourriture, je n’avais plus que des dattes ; mes vêtements tombaient en lambeaux, et ma tente n’était plus qu’une loque au bout d’un bâton. C’était la faim aux dents et la rage au cœur que je m’étalais le soir sur ma pauvre couchette ; puis, le matin, je me relevais pour prendre ma misérable pitance, et, comme tout le monde, j’attendais dans une muette résignation que, de nouveau, l’approche de la nuit fît trêve à la trombe de sable. Que si, d’aventure, j’insistais auprès de nos compagnons pour que l’on marchât de l’avant, quelque notable de la tribu s’en venait trouver le chef de notre ferik, et lui disait, avec un air de satisfaction que j’admirais : « Voyons, frère, pourquoi tant de hâte ? N’avons-nous pas abondance de dattes pour les gens, et d’excellent fourrage pour les bêtes ? Qu’est-ce que l’homme peut souhaiter de plus ? » Aussi ne décolérais-je plus, et si Hazâz, à l’occasion, n’eût interposé son flegme oriental, il est certain que, mes nomades et moi, nous en serions venus à une rupture ouverte.

Un moment, je me crus sur le point de gagner l’alliance d’Housein Ngomati. Le subtil chercheur de piste était un finaud qui, depuis longtemps déjà, désirait s’emparer de ma personne et me ramener, en qualité de guide, à Kouka. Quoique mon dénuement sautât aux yeux de tous, il estimait encore la tâche suffisamment rémunératrice, et ce n’était que la dépendance où il se trouvait à l’égard d’Hazâz qui l’avait empêché de se mettre en avant. Il s’était contenté de me gagner par toutes sortes de menues prévenances, et avait essayé d’obtenir mon estime, en m’ouvrant son âme à plusieurs reprises, pour me dire qu’il était las de cette vie de brigandage et qu’il aspirait après quelque occupation agréable à Dieu où il pourrait vivre honnêtement de son travail. Enfin, voyant, à mon impatience, que les circonstances devenaient favorables, il se mit à grommeler, lui aussi, contre les stations sans fin et sans but de la caravane. Je tâchai naturellement d’entretenir en lui ces dispositions, car je n’aurais su trouver de meilleur guide pour rentrer au Bornou, et, un jour même, je pus me donner la satisfaction de dire à Hazâz, mon hôte, qu’il pouvait demeurer où il lui plaisait, et que, le lendemain, je me mettrais en route avec Housein. Hazâz daigna à peine me répondre,[434] sachant bien, comme je devais le savoir moi-même, que c’était là un trait d’indépendance que mon complice ne pourrait jamais se permettre. Le matin suivant, en effet, nous commençâmes à charger nos chameaux, sans que personne parût s’inquiéter de ce que nous faisions ; seulement, quand nos préparatifs furent achevés, Hallaba, la femme d’Houseïn s’avança sans mot dire, remit les bêtes nues comme la main, puis se contenta en s’éloignant de lancer à son époux l’épithète d’imbécile, à seule fin de le rappeler, je pense, à la subordination qui était son lot, comme mari d’une Oulâd Sliman.

Le 13 octobre enfin, nous nous ébranlâmes derechef, et fournîmes une étape de trois heures et demie, jusqu’à la fontaine d’el-Heimar. Là, je me vis menacé d’une nouvelle station ; car, à peine y étions-nous, que j’entendis le tambour d’Abd el-Dchlîl résonner sur un rhythme qui indiquait des projets belliqueux. Le chef des Dâza venait effectivement d’arriver, apportant la nouvelle qu’un détachement d’Arabes ouadaïens faisait en ce moment route pour le Borkou ; c’était là une occasion de butin que mes compagnons n’entendaient point perdre, et ce, malgré la parole de paix que naguère les députés de la tribu avaient, on l’a vu, donnée au sultan Ali.

Ce manque de foi acheva de m’exaspérer. Je leur fis des reproches les plus amers, en leur remontrant, dans un parallèle injurieux, combien ils étaient maintenant loin de leurs ancêtres, qui, pour rien au monde, ne se fussent parjurés ; mais ce fut, de ma part, peine perdue : à tout, ils avaient pour réponse ce sophisme, que leurs envoyés s’étaient engagés sans avoir pris l’avis de la tribu, et que leur parole n’obligeait qu’eux, de même qu’ils avaient gardé pour eux seuls les présents que leur avait fait le roi Ali. Il y a plus : bien que le hasard eût voulu que, le même jour, un oncle maternel d’Abd el-Dchlîl fût arrivé du Bahar el-Ghazâl, et qu’il eût affirmé sous serment qu’aucune caravane d’Arabes ne se trouvait en route pour le Borkou, nos gens chez qui, après un long jeûne, on venait de réveiller l’appétit du butin, refusèrent de démordre de leur dessein ; supposé qu’il n’y eût point de caravane, on se dédommagerait, disaient-ils, par une incursion contre le Woun. Sur quoi, un ban de guerriers rebroussa chemin à travers le Bodelê.

Juste à ce moment, arriva la nouvelle que les Touareg Kelôwi méditaient eux-mêmes de nous attaquer à l’une des prochaines stations du Bodelê. Qu’y avait-il de fondé dans ce bruit, comme[435] dans toutes les rumeurs du même genre qui se répandent, en ces régions du désert, avec une rapidité inconcevable, c’est ce que nul n’eût pu dire. Toujours est-il qu’on se remit en route, pour gagner la fontaine de Korô, où l’on parvint le 15 octobre. Là, pour autre malchance, une sorte d’épidémie de grippe se déclare parmi nos chameaux, et par surcroît, dès le lendemain 16 octobre, nos pillards revinrent les mains vides et de mauvaise humeur de leur expédition en aval. De caravane d’Arabes ouadaïens, il n’y en avait en effet pas l’ombre, et quant à l’attaque perfide contre le Woun, ils avaient été forcés d’y renoncer, vu qu’elle s’était trouvée éventée.

Nous reprîmes donc notre marche de colimaçons au travers des plaines basses du Torô, pour arriver le 22 octobre à la dernière station du Bodelê. Là, comme je me flattais enfin de l’espérance que mes compagnons en avaient fini avec leurs rêves malheureux de razzias, une nouvelle information alléchante vint ranimer leur soif de butin. On venait d’apprendre qu’une colonne d’Oulâd Raschid se trouvait aux pacages du Bahar el-Ghazâl avec de grands troupeaux de chameaux. Comme on ignorait cependant encore l’endroit exact où elle était, on dépêcha un éclaireur chargé de rapporter des nouvelles précises, et, en attendant, on se remit à pousser tout doucement au sud-ouest, pour atteindre, le 29, l’aiguade d’Aumagguer, où il y eut encore de longs jours de halte. Le 8 novembre seulement, l’envoyé revint : il avait vu effectivement de ses yeux la superbe caravane de chameaux des Oulâd Raschid ; par malheur, ajouta-t-il, les Arabes sus-nommés présentaient une telle force numérique, qu’une attaque contre eux demeurait chose très aléatoire. Là-dessus, on tint une assemblée générale, et, après bien des supputations de toute sorte, on finit par conclure qu’on n’était pas rigoureusement en état de tenter le coup de main.

Le lendemain 9, nous transférâmes notre campement près de la fontaine d’Hâdcha (que l’on appelle aussi Bou Talha), et, de là il fut décidé qu’on irait à marche forcée jusqu’à la première station du Kânem. De razzias, ici, il ne pouvait plus en être question ; de plus, l’espace à parcourir était absolument dénué d’eau ; force était donc d’aller en avant. Il n’était que temps pour moi, car j’étais à peu près épuisé ; sans un plat de bouillie d’akresch que mes compatissantes amies et voisines, Hallaba, Schwêcha et autres, daignèrent par-ci par-là m’octroyer, j’ignore comment je me serais tenu debout.

[436]Le 10 donc, nous sortîmes de l’Egueï, et, le surlendemain, nous atteignions la première station du Kânem dans cette direction, à savoir la fontaine de Bou Foumin, sise dans une vallée que les Dâza appellent Killori. Mon cheval, affamé et tout en côtes, n’avait plus la force de me porter, et j’étais obligé de le mener ou plutôt de le traîner à la bride, sur les derrières extrêmes de la caravane. En dépit de notre ferme propos d’aller vite, un caprice de nos dames, caprice dont je ne pus savoir le motif, mais qui faillit causer une insurrection du sexe mâle, nous fit perdre encore vingt-quatre heures en ce lieu, d’où nous ne repartîmes que le 14. De là, filant toujours au nord-ouest, nous traversâmes l’enneri Menou ou Monou, district couvert d’un gramen nommé Askanit, dont les capsules hérissées d’ardillons nous accrochaient, dès que nous nous couchions, les vêtements et la peau. J’y vis aussi pour la première fois une plante à la hampe charnue que je ne connaissais pas ; on l’appelle Damous, et elle pousse après la saison des pluies sous le couvert épais d’autres tiges herbacées de la zone. Cette plante se mange et a la petite saveur amarescente de l’asperge verte qu’on arrange d’ordinaire en salade dans le sud de l’Europe.

Nous étions rentrés dans la région du sanglier, du porc-épic, du fourmilier, et surtout du chien hyénoïde, le « chien sauvage » (Kelab el-Chala), comme l’appellent les Arabes. L’enneri Kou ou Zommèze, où ensuite nous campâmes, est une vallée dans laquelle on trouve, en temps ordinaire, de vastes champs de douchn ; mais, pour le moment, elle était dévastée, et les habitants, sans doute à cause des derniers faits de guerre, en avaient abandonné les cultures, sans y avoir même achevé la récolte. L’aspect de ces plantations ne m’en donna pas moins l’espérance de voir enfin cesser la longue diète de notre existence pastorale.

Nos gens, eux aussi, commencèrent à se sentir un peu plus chez eux. Les plus avisés se mirent sans répit en quête des silos (en arabe matamir), qui avaient pu d’aventure échapper aux Ouadaïens, et Houseïn Ngomati notamment déployait en cette recherche une si étonnante sagacité, qu’il passait le plus sérieusement du monde pour flairer la provende sous terre. Il faut dire d’ailleurs que les indigènes ont un art extraordinaire pour dissimuler leurs silos, et qu’ils excellent à replacer si bien, sur le trou une fois rempli, la couche de terre correspondante avec toute sa végétation de gramens, que, pour un observateur ordinaire, il ne reste nulle trace de l’opération. Mais Houseïn, lui, découvrait toujours[437] quelques indices accusateurs, qui, pour les autres, ne signifiaient rien : tantôt, c’était une imperceptible différence de fraîcheur entre les herbes ; tantôt, c’était une plante que le fouisseur avait un peu endommagée ou une touffe de chaumes légèrement pincée. Chaque jour le fin limier explorait ainsi le sol d’alentour, taisant soigneusement ses trouvailles, afin de n’avoir, le cas échéant, à partager avec personne.

Comme nous étions au val Zommèze, nous reçûmes la visite d’un de ces marchands importateurs, que, des rives du Nil au Soudan, on désigne sous l’appellation de Djellâbi. Doud — c’était le nom de ce visiteur — habitait Mondo, dans le sud-est du Kânem. Il allait faire ses achats au Bornou, dans l’Ouadaï, les États d’Haoussa ; puis, de temps à autre, il portait ses denrées au Caire, d’où il revenait muni d’un stock d’articles d’échange qui lui suffisaient pour plusieurs années. Ses parents et ses amis formaient avec lui une petite colonie de trafiquants, dont la plupart des membres étaient constamment par monts et par vaux. Pour le moment, Doud se proposait d’offrir aux Arabes des marchandises provenant du Bornou, pour tâcher de les troquer contre des chameaux, des dattes et des peaux d’autruches. Par malheur, on l’a vu, mes nomades ne possédaient absolument que des dattes. Quant à moi, je ne saurais oublier jamais l’apparition de cet homme à notre campement, car il était chargé de me remettre, de la part de mon ami et fondé de pouvoirs à Kouka, le chérif Ahmed de Médine, une lettre qui m’apporta la première nouvelle des victoires remportées par l’Allemagne, ma patrie.

Le 22 novembre, après un séjour d’une semaine au Sommèze, nous reprîmes notre route au travers d’un district appartenant à la tribu des Haddad, et où se voyaient de nombreuses traces de culture. Là, Hâzaz et moi, nous nous séparâmes de la caravane, pour infléchir un peu plus au sud-ouest, vers un certain nombre d’enneris à dattiers que je voulais visiter, entre autres l’enneri Baladi, que les Arabes nomment wadi el-Ghazâl. Cette vallée, profondément entaillée, et longue d’une heure et demie environ, est la propriété des Dogorda, mais possède aussi une population sédentaire d’Hammedj, comme on appelle les gens du Kânem qui habitent les terres des nomades et qui s’y livrent à l’agriculture en quelque sorte sous l’égide et l’autorité de ceux-ci.

A chaque pas que nous faisions vers le sud, la végétation devenait plus belle et plus variée. Au Baladi, je vis des kournas et quelques dattiers ; plus loin, sur une éminence légèrement boisée,[438] se montrèrent à moi des troupes de gazelles ; plus loin encore, au val Gissegui, je me trouvai en présence d’une flore réellement luxuriante. Le fond de la dépression n’était que dattiers, kournas, bouquets de siwaks, hyphènes, sans compter les inévitables mimosas et les serrahs ; autour se voyaient des plantations de coton et, sur les pentes, des champs de douchn. Nous nous arrêtâmes un instant à l’ombre d’arbres magnifiques tout enguirlandés de plantes grimpantes, où se trouvaient déjà, en train de se reposer, quelques Dâza de la tribu des Wandala, qui portaient justement une provision de beurre à des amis qu’ils avaient parmi nos Arabes. Puis, arrivés au bout de la vallée, nous tournâmes à l’ouest, pour couper en travers l’enneri Ako, et rejoindre notre caravane sur la hauteur qui sépare ce val de celui d’Afo.

Le lendemain, 23 novembre, fut pour nous un jour de fête, grâce à l’arrivée du brave Bou Alak qui nous rallia, avec une troupe de chameaux et d’esclaves, fruit de ses razzias à droite et à gauche. Les devoirs de salutation accomplis envers tous les siens et ce, dans l’ordre obligatoire, car l’Arabe appartient avant tout à sa tribu, cet excellent homme me donna des nouvelles de l’Ouadaï, pays où, l’on s’en souvient, je me proposais de pénétrer par la suite. Ces nouvelles n’étaient rien moins que favorables, à tel point que Bou Alak, après une conférence avec un des hauts officiers locaux, s’était abstenu de présenter à Ali la lettre que je lui avais remise pour ce prince. Le susdit officier l’avait en effet tout bonnement engagé à faire en sorte, s’il était réellement mon ami, de me détourner du voyage en question, non pas tant par la crainte que je devais avoir du sultan, qu’à cause de l’état de surexcitation fanatique des habitants et des dignitaires, auxquels le prince, lui-même, un chaud séïde des Snousis, ne pourrait que pardonner le meurtre d’un chrétien.

Je recueillis, par la même occasion, de la bouche des Arabes qui étaient allés en députation vers le lac Fitri, un certain nombre de détails curieux sur l’itinéraire qu’ils avaient suivi. Ces gens, partis de Mondo dans la direction du sud-est, avaient atteint, le troisième jour, le Bahar el-Ghazâl, en un endroit où d’ordinaire son lit ne présente qu’un marécage couvert de roseaux. Quelle n’avait donc pas été leur surprise de trouver toute la vallée transformée en une nappe liquide qu’ils n’avaient pu franchir qu’à grand’peine, et avec de l’eau jusqu’à la moitié du poitrail de leurs chevaux ? Bien que l’abondante végétation de la plaine riveraine empêchât l’onde fluviale de former un véritable[439] courant, on voyait cependant que le charriage se faisait dans la direction du nord-est, ce qui confirmait l’inclinaison de la vallée dans ce sens. Au mois de mai, quand Bou Alak revint de l’Ouadaï, il ne lui fut plus du tout possible d’opérer la traversée à ce même point, et il dut chercher au nord-est un emplacement plus favorable. Ajoutons que, depuis lors, les eaux avaient gardé leur niveau, de sorte qu’on inclinait de plus en plus à croire que le Bahar el-Ghâzal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelê.

Le jour même de l’arrivée de Bou Alak, mes malandrins avaient conçu l’abominable projet de dévaliser une caravane de marchands bornouans qui était campée dans le voisinage. Bien qu’il y eût avec ceux-ci quelques Oulâd Sliman, les Arabes n’en exécutèrent pas moins leur dessein, et je dois dire qu’Housein Ngomati, malgrés les velléités de résipiscence dont il avait fait montre avec moi, fut un des plus ardents au pillage. En se chamaillant au sujet d’une prise avec un de ses congénères, il avait même reçu quelques mauvais coups qui l’obligèrent à rester dans sa hutte pendant quelques jours, à la grande joie de ceux qui le jalousaient. L’affaire rapporta à mes nomades un stock de plus d’un demi-millier de tobes. A la suite de ce joli coup de main, je me décidai à ouvrir à Bou Alak mon cœur tout entier ; je lui peignis les déboires et les ennuis de toutes sortes que j’avais éprouvés durant le retour, ma déception de n’avoir pu pousser jusqu’à l’Ennedi, les soucis sans nombre que m’avait causés l’insuffisance de mes moyens de transport, et mes vains efforts pour obtenir qu’Hazâz m’aidât à rentrer au Bornou. Je m’exprimai en termes si indignés, que l’excellent homme se fâcha tout de bon, et que, pour me dédommager de son mieux, il s’offrit à faire avec moi une petite excursion dans la partie sud-est du Kânem. J’acceptai la proposition avec d’autant plus de reconnaissance, que ni Barth ni Overweg n’avaient pu atteindre la susdite région, et que je considérais comme un devoir d’aller voir la place où mon devancier et compatriote Maurice de Beurmann avait été traîtreusement assassiné par un officier ouadaïen ; peut-être me serait-il donné de recueillir de nouveaux détails sur sa fin tragique et de découvrir l’endroit où il reposait.


[440]EXCURSION AU SUD DU KANEM


CHAPITRE X

Le groupe des oasis d’Alâli. — Arrivée à la bourgade de Mâo. — Particularités de ma réception chez l’Alifa. — La tribu des Dalatoa. — Jagoubberi. — Excursion à Mondo. — Ngouri et la tribu des Haddâd (Danoa). — Départ précipité. — Détails sur l’assassinat de Maurice de Beurmann au val Djougou. — Tentative des indigènes de Gala pour me convertir. — Retour à l’enneri Medeli.

I

Notre voyage n’exigeait point de grands préparatifs. Bou Alak n’était rien moins qu’un raffiné, et il était sur, en sa qualité de membre d’élite de la redoutée tribu des Oulâd Sliman, de trouver partout réception à son gré. Néanmoins, comme, au plaisir de me faire faire une promenade, il entendait joindre une visée pratique, à savoir un acquêt de grain pour les siens, il emmena deux chameaux à vide. Je me bornai, de mon côté, à n’emporter que les provisions de bouche essentielles, avec quelques couvertures de nuit, dont Hammou chargea mon unique monture.

Nous partîmes le 29 novembre, et traversant d’abord, au sud-ouest, les enneris Afi et Medeli, puis un autre val, voisin de l’oued Djabor, dont mon guide ne savait pas le nom, nous atteignîmes, au bout de trois heures, le groupe d’Alali, composé de trois vallées en éventail que séparent d’étroits reliefs de terrain. Nous campâmes dans la principale, celle qui se trouve au sud. Sur la hauteur médiane, située entre les trois dépressions, j’aperçus des murs de terre, restes d’un ancien village kanouri. Cette triple oasis, perdue au milieu des steppes d’alentour, était bien le coin le plus ravissant qu’il fût possible d’imaginer, et ce qui en rendait l’aspect encore plus enchanteur, c’est que l’éden se déployait brusquement à l’œil, sans que rien en eût annoncé l’approche. Le voyageur qui chemine au désert distingue d’ordinaire de fort loin la[441] ligne récréante de l’oasis, qui monte peu à peu au-dessus de l’horizon ; ici, au contraire, nulle espèce d’indice, nul avant-goût des îlots de verdure : on ne les aperçoit qu’au moment où on les a tout entiers sous ses pieds dans leur magnificence tropicale.

Dans une autre vallée voisine, celle de Ngadeggi, je vis encore un village abandonné de Kânembou. Plus loin enfin, nous pénétrâmes dans le principal district dattifère du Kânem, lequel appartient à l’intéressante tribu des Koumosoalla, et se divise en deux parties, le Delfea (ou Delfeanga) au nord, et le Jigi au sud. Dans l’un commandait le chef Brahim, dans l’autre le chef Tjôwandê. A la végétation, de plus en plus belle, se joignait une faune de plus en plus abondante. Dans le fourré de dattiers pourvu d’une épaisse sous-futaie apparaissaient de place en place de superbes tamariniers à l’ample crinière, et dans les clairières s’ébattaient d’innombrables cercopithèques au corps roux et gris. De la hauteur terminale au sud, nous aperçûmes devant nous un groupe de trois villages ; le plus considérable, où nous allâmes coucher, était la résidence du chef de tribu, dont le titre est Koumo, mais que les Arabes, dans leur manie d’estropier tous les noms, appellent Kaigamma. Il se composait d’environ quatre-vingts huttes de chaume sans haie de clôture, comme en habitent les Bornouans peu aisés. Au centre de la localité, se dressait un vaste toit-abri sous lequel les gens de l’endroit ont coutume de se rassembler et aussi de loger les étrangers.

A peine y étions-nous installés pour la nuit, que le Koumo parut, avec un grand nombre d’indigènes du sexe mâle, tant pour nous saluer que pour satisfaire leur curiosité. Ces hommes avaient en général le teint foncé et tirant au rouge des Toubou du sud, couleur assez fréquente d’ailleurs chez les Kânembou ; mais leurs physionomies comme leurs personnes présentaient une très grande variété. Il va sans dire que nous fûmes accueillis avec toute la déférence due par le chef d’une petite peuplade au représentant d’une puissante tribu. Dans l’espoir d’obtenir de ces gens un souper un peu plus confortable, car nous étions en temps de carême, je tâchai de me faire bien venir d’eux en leur exhibant patiemment et les merveilles mystérieuses de mon révolver, et celles de ma carabine qui se chargeait par la culasse, et celle de ma montre et de mon compas ; mais j’en fus pour mes essais de captation, car, au coucher du soleil, c’est-à-dire à l’heure où le musulman civilisé et le riverain de la Méditerranée ingurgitent leur café ou leur limonade en mangeant un morceau, à l’heure où le nègre[442] islamisé s’octroie la jouissance d’une bouillie quelconque, on se contenta de nous apporter de l’eau, et encore, vu la distance où se trouvait la fontaine, n’en eûmes-nous pas notre suffisance. Un peu plus tard, au moment de l’ascha, on ne songea nullement à réparer cet oubli, car l’unique mets que l’on nous servit fut une pâtée de douchn grossière, qui n’avait pour sauce que du lait outrageusement additionné d’eau. Les indigènes s’excusèrent en alléguant leur pauvreté et une péripneumonie qui leur avait enlevé les trois quarts de leurs bêtes à corne.

Le matin suivant, 30 novembre, nous nous remîmes en route, et, après avoir franchi le val Firi, enneri très boisé, mais où il n’y avait ni habitants ni dattiers, puis une autre dépression riche en céréales, dont j’ignore le nom, et enfin une plaine de deux heures de long, nous arrivâmes au groupe d’oasis de Lougguera. Là encore se trouvait un hameau environné de quelques cultures ; mais la végétation y était bien moins belle que plus haut. Une demi-heure plus loin, nous apparurent deux autres villages, habités par des Oulad Salim, branche sédentaire de la tribu des Daza. De là, continuant au sud, nous dépassâmes une troisième agglomération de huttes, et atteignîmes les enneris Watchami et Youno, dont le premier, très riche en dattes, appartient à la peuplade des Moallemin[97], et dont le second est habité par des Dâza purs.

II

Mâo, la bourgade maîtresse du Kânem, n’était plus qu’à une heure de chevauchée à peu près (soit six kilomètres) ; nous y arrivâmes par une vaste plaine, contrastant avec le district essentiellement mamelonné que nous venions de traverser, plaine dont, à perte de vue, rien ne semblait interrompre la monotonie. La localité, vue de l’extérieur, ne répondait guère à l’idée qu’on était porté à se faire d’une ancienne capitale des rois du Kânem. La ville, dépourvue d’enceinte, renfermait cent cinquante habitations environ, la plupart de simples cabanes de chaume. Nous allâmes camper au cœur de la place, devant la demeure du chef local ou Alifa, lequel s’appelait Mohammedou. Celui-ci, un homme de quelques cinquante-cinq ans, était assis par terre devant sa porte, entouré des siens, à la façon de ces Kokenawa de la cour bornouane,[443] fantômes mélancoliques d’un passé plus brillant. Il nous salua avec d’autant plus d’empressement que, quoique représentant du haut suzerain de l’Ouadaï, le plus gros de son pouvoir reposait sur l’amitié des Oulâd Sliman.

En ce même lieu où, quelques années auparavant, et malgré les plus chaudes recommandations du sultan du Bornou, mon compatriote Maurice de Beurmann avait été indignement égorgé, je pouvais, sous l’escorte de Bou Alak, me présenter en toute sécurité, encore que je n’eusse nul cadeau à faire au maître de céans, et qu’avec mon accoutrement misérable, mon cheval efflanqué, n’ayant pas même de tente avec moi, je fusse bien loin de faire belle figure. Aussi, à l’offre que nous fit l’Alifa de vouloir bien prendre gîte en son propre logis, ne me gênai-je pas pour lui répondre, devant toute la troupe de ses courtisans, que j’aimais mieux coucher sous le plafond du ciel que chez des gens qui, tout récemment, n’avaient pas rougi de tuer en traîtrise un étranger isolé et n’ayant d’autre égide que Dieu et la sainte loi de l’hospitalité. Par cette vivacité de répartie, je n’avais pas, bien entendu, pour objet de me brouiller avec le gouverneur et de me priver, par là, de toute information sur le pays et ses habitants ; je voulais tout bonnement montrer que nous étions parfaitement informés en Europe des détails de ce lamentable événement, et que les Arabes, en cette circonstance, prenaient complètement fait et cause pour nous. L’Alifa me répliqua sans s’émouvoir qu’il ne pouvait être personnellement rendu responsable d’un acte commis à une époque où il ne se trouvait pas en fonctions ; après quoi ses Kokenawa me jurèrent par ce qu’il y a de plus sacré que pas un d’eux avait trempé en aucune manière dans le crime en question ; de sorte que, sans plus résister, je me laissai aller à pénétrer avec les autres dans la modeste résidence du gouverneur.

Le logis consistait en une clôture moitié de terre, moitié de siggedi, entourant une construction d’argile et quelques cases de chaume. Le maître de la maison portait une tobe crasseuse, teinte en bleu foncé, avec un bonnet de Kanembou (djoka) de même qualité. Ses officiers, tous tête nue, comme c’est l’usage de cour à Kouka, étaient habillés de la façon la plus misérable. Il est vrai que pour le moment la plupart des dignitaires locaux étaient partis faire une razzia contre les Krêda du Bahar el-Ghâzal.

Ces messieurs remirent spontanément l’entretien sur la fin malheureuse de Beurmann ; ils m’affirmèrent et me réaffirmèrent que tous les gens bien pensants avaient sévèrement réprouvé cet acte,[444] et, du reste, ajoutèrent-ils, le Tout-Puissant s’était chargé lui-même de le punir, car les trois meurtriers avaient, à très peu de temps de là, péri d’une mort qui n’était pas naturelle.

Les habitants de Mâo appartiennent à la tribu des Dalatôa, issue d’un gouverneur bornouan du Kânem. Quand le siège du pouvoir royal fut transféré du Kânem au Bornou, les sultans confièrent d’abord aux Toundjer l’administration et la garde de cette province frontière ; mais, ceux-ci ayant laissé voir des velléités d’indépendance, le prince éleva à ce poste d’honneur un esclave d’Haoussa, du nom de Dala, auquel il remit des pouvoirs suffisants pour qu’il pût tenir les Toundjer en respect. Dès lors, l’administration locale resta aux mains des descendants de ce Dala, et les rois de l’Ouadaï eux-mêmes, quand ils se furent emparés du pays, confirmèrent ces droits historiques, en se contentant de substituer au titre bornouan d’Alifa l’appellation ouadaïenne d’Akid ; ce qui n’empêche point que les gouverneurs du Kânem continuent aujourd’hui encore d’être connus principalement sous leur titre initial, et que, après comme devant, les Dalatoa soient de cœur avec le royaume du Bornou. La subordination à l’Ouadaï n’est guère, du reste, que nominale ; chacun, ici, vit dans le passé, et c’est une chose presque touchante de voir les dignitaires quasi en guenilles de l’entourage de Mohammedou se décerner mutuellement ces titres pompeux de Kaigamma, de Djerma, de Dougma, de Jérima et autres, qui leur rappellent une époque de grandeur éteinte.

De Mâo, le 1er décembre, nous reprîmes, Bou Alak et moi, notre chemin dans la direction du sud-est, pour gagner l’enneri Jagoubberi, où mon guide avait l’intention de se munir d’une provision de grain. Cette vallée, où nous arrivâmes par une chevauchée de cinq ou six heures, avait le fond très richement boisé, et j’y remarquai, entre autres essences, l’arbre appelé en arabe koulkoul[98], dont le bois sert à bâtir des huttes, et l’acacia kittir, que les Bornouans nomment kouloul et les Dâza tôai. Nous descendîmes là, chez un chef, hôte et ami de la famille de Bou Alak, qui, de son nom, s’appelait Setta, et portait le titre kanembou de Fougobo, lequel correspond à celui de Kachella chez les Kanouris et à celui de Kedela chez les Dâza. Je retrouvai dans cette maison le train entier de la vie bornouane, dont j’étais déshabitué depuis près de neuf mois, et qui me fit quasi l’impression d’une rentrée au pays.[445] La façon dont les femmes s’occupaient au logis, même en présence d’un étranger, le teint foncé des gens de l’endroit, l’emploi exclusif de l’idiome kanouri, tout me transportait à Kouka. Le maître de la maison était parti lui aussi, pour l’expédition du Bahar el-Ghâzal ci-dessus mentionnée ; mais on l’attendait d’un moment à l’autre. Cette absence ne nous empêcha point d’élire domicile sous le grand abri intérieur de sa cour, et ses femmes et ses filles ne manquèrent pas non plus de nous tenir société à la mode tout à fait sans gêne des dames de Kouka.

La bourgade de Jagoubberi comptait une centaine de huttes, plus avenantes que celles de Mâo, et était peuplée presque exclusivement de Dalatoa. Le soir, on nous donna pour souper le plat ordinaire de bouillie de farine, avec un extra de petits pains rôtis dans du beurre, et, comme le Fougobo n’était pas encore de retour, nous nous retirâmes devant la porte de l’habitation, tant par discrétion à l’égard des femmes, que pour veiller sur nos montures, à cause des voleurs de chevaux qui foisonnent, dit-on, dans le district. Pour plus de sûreté, nous attachâmes même les pieds de nos bêtes à des chaînes de fer dont l’autre extrémité était assujettie à nos propres personnes, précaution qui, on le comprend, ne laissa pas que de troubler quelque peu notre repos de la nuit.

Le lendemain, comme on ne savait pas encore si le maître du logis rentrerait, nous poussâmes une pointe jusqu’à Mondo, la bourgade des Toundjer, située à quelques heures au sud-est de Jagoubberi. Toute cette région du Kânem est couverte de champs de douchn qui font d’elle le grenier de tout le pays environnant. Nous reçûmes, dans la hutte où nous descendîmes, un traitement des plus confortables, et ce fut avec un vif intérêt que j’examinai ces Toundjer, originaires, paraît-il, du Kordofan et des rives du Nil, et qui, tout en ne se servant entre eux que de l’arabe, n’en connaissaient pas moins le kanouri, et quelques-uns même l’idiome dâzaga. En revenant à Jagoubberi, nous rencontrâmes un certain Besché, qui était cousin de l’Alifa en fonctions, et qui lui-même avait tenu quelque temps le poste d’administrateur à Mâo. Cet homme nous engagea à lui rendre visite à Metalla, et comme le Fougobo continuait de se faire attendre, nous déférâmes, dès le lendemain 4 décembre, à l’invitation.

Metella est une bourgade dalatoa de cent feux environ, dont les habitations ressemblent à celles de Jagoubberi. Non content de nous recevoir de son mieux, notre hôte nous procura un guide[446] pour que nous pussions aller à Ngouri, village occupé par un fort contingent de cette tribu des Haddâd, qui, seule au Kânem, depuis plus de trente ans, a résisté avec succès aux Oulâd Sliman. La localité est d’ailleurs favorisée à cet égard par son site au milieu de fourrés vierges composés de futaies de toute beauté. A l’approche de l’ennemi, les habitants escaladent ces hauts remparts naturels, et, de leurs casemates de branchage, font pleuvoir des flèches empoisonnées. Un fait digne de remarque, c’est que cette tribu est la seule du Kânem qui use presque uniquement de ce genre d’engin. Son nom arabe d’Haddad, qui veut dire Forgerons, n’est du reste que la traduction exacte de celui d’Azoa (ou Aza), sous lequel elle est connue des Dazza. Elle-même n’attache aucun sens spécial à cette dénomination singulière ; non seulement elle n’exploite point particulièrement le fer, mais rien, dans ses mœurs et coutumes, ne l’assimile, aux yeux des peuplades voisines, à la caste méprisée des sidérurgistes. Quant au nom de Danoa (ou Danawa) qu’elle se donne à elle-même, il n’y a rien à en conclure, attendu qu’elle se sert exclusivement de la langue kanouri.

Carquois et flèche des Haddad.

Ngouri, sa localité, se compose d’environ six cents huttes. Nous trouvâmes, en y arrivant, toute une partie de la population mâle, tant Haddad que Kanembou leurs cohabitants, rassemblée, à l’ombre d’un majestueux kourna, autour du chef Hasan, lequel porte le titre kanouri de Kachella (capitaine). Comme pour le moment, la tribu se trouvait en paix avec les Oulâd Sliman, on nous fit une réception amicale. Le sieur Hasan portait un arc avec un grand sac de cuir rempli de flèches ; d’autres avaient leurs traits dans un carquois également de cuir, et de la forme que représente le dessin ci-contre. Comme type physique, rien de caractérisé chez ces gens, qui ressemblaient, soit à des Dâza, soit à des Kânembou, soit à des sang-mêlé d’Arabes, et étaient[447] vêtus, les uns du costume bornouan, les autres d’un simple tablier de cuir. Leurs arcs, de quatre pieds de long environ, étaient faits de morceaux de bois de nabak recourbés et munis de grosses cordes en boyau de bœuf. Leurs flèches, de deux pieds de longueur, étaient des hampes de roseau garnies de grandes pointes de fer, ayant ordinairement des crochets. La matière toxique employée est ou le suc laiteux de la calotropis procera, ou la sève vénéneuse d’une euphorbe qu’en bornouan on appelle gourourou. Les Arabes ont grand’peur de ces armes.

Arc des Haddad.

Bien que les Haddad ne fussent pas peu surpris de voir pour la première fois un de ces chrétiens, desquels, comme peuple et comme secte, ils avaient ouï dire tant de mal, ils m’accueillirent d’abord avec une politesse empressée, et le Kachella Hasan répondit d’un air placide et intelligent à mes questions touchant la peuplade et ses centres d’habitation. Il me dit, reprenant une tradition dont j’avais déjà entendu parler à Métalla, que les Danoa étaient parents des Manga, mais qu’en eux se mélangeait un autre élément, dominant d’ailleurs, qui devait être le sang des Boulala. Bien que restée presque indépendante de l’Ouadaï, la tribu avait subi une première sujétion, en ce sens que son chef recevait l’investiture de l’Alifa de Mâo, représentant de l’État limitrophe. Cette amabilité communicative du Kachella disparut soudain, quand il vit que j’insistais sur cette question des rapports politiques avec l’Ouadaï, et que, tout en prenant quelques notes, je l’interrogeais sur la situation des vallées et sur le nombre des guerriers. Il devint soupçonneux et se tut ; puis, comme je continuais à le presser de questions, il se mit à échanger avec les siens des regards tellement significatifs, que Bou Alak dut intervenir pour tâcher de remettre les choses en expliquant d’une façon essentiellement fantaisiste les raisons de ma conduite. Il dépeignit au chef la puérile manie que les chrétiens ont de voyager, leur curiosité à l’égard des peuples et des pays ; mais il dit en même temps quelle était leur puissance, et comme quoi ma patrie particulièrement entretenait les meilleurs rapports avec le grand seigneur de Constantinople, le haut commandeur des[448] Croyants. Il réussit par là à tranquilliser quelque peu le Kachella ; mais c’en fut fait de mes questions innocentes et des réponses ingénues du Haddad.

J’eusse désiré gagner Dibelontji, localité importante des Nguidjem, située à trois heures plus au sud-ouest, tout près de la rive du lac Tsâd ; mais je ne pus réaliser mon projet. Cette ville, d’un millier de huttes environ, est séparée de Ngouri par six vallées, dont les trois plus septentrionales appartiennent aux Dânoa, et les trois autres aux Nguidjem, restes probables des Boulala mêlés de nombreux éléments kanembou. Hasan, Bou Alak et moi, nous allâmes à cheval jusqu’à la frontière du district en question ; mais, là, mes deux compagnons refusèrent de pousser plus avant. D’un seuil assez élevé de notre route, ils prétendaient apercevoir le lac Tsâd ; pour mon compte, je ne discernai rien.

De retour à Ngouri, j’allai faire un tour au marché, qui se tenait juste en ce moment, et où il y avait bien une affluence de cinq cents visiteurs. Là, je fis la connaissance d’un chef insulaire du Tsâd, qui m’invita à venir visiter ses îles, sans me montrer pourtant moins de défiance que les Danoa présents. Ces derniers semblaient me regarder d’un air de plus en plus soupçonneux, si bien que je finis par craindre que ces façons ombrageuses ne se transformassent en hostilité. Pour détourner le cours de leurs idées et les placer, en ce qui me concernait, sur un terrain quelque peu pratique, je leur dis que j’étais médecin. Le biais fit merveille pour l’instant. Incontinent, l’on me mena chez diverses personnes malades, dont l’une, entre autres, une femme atteinte d’une inflammation suppuratoire du thymus, présentait un cas fort avantageux pour la renommée d’un docteur de passage. L’ouverture d’un abcès, qui n’est pas trop superficiel, au moyen d’une belle incision, est chose qui manque rarement son effet. J’essayai également de regagner les bonnes grâces du Kachella, en lui promettant une recette contre l’action vénéneuse des flèches, — car il paraît qu’entre certaines fractions de la tribu il existe des haines à longue portée ; mais je ne parvins pas, malgré cela, à ressaisir complètement le personnage. Bou Alak lui-même finit par se sentir mal à l’aise, et il me confessa son inquiétude à l’oreille, de sorte que, le plus vite qu’il se put, sans risquer de trop attirer l’attention, nous allâmes au pâtis où étaient nos chevaux, et, sautant en selle, nous prîmes congé en beau style et d’un air tout à fait cordial de nos problématiques amis. Une fois à Metalla, nous dîmes également adieu,[449] au passage, à Besché notre hôte, et galopâmes de là vers Jagoubberi, où nous trouvâmes le Fugobo Setta rentré de la veille, complètement bredouille, de son expédition contre les Kreda.

III

Dès que Bou Alak eut réuni sa provision de grain, nous nous remîmes en route pour Mâo, et, après une nuit passée dans ce bourg, nous tournâmes à l’ouest, le lendemain 8 décembre, pour nous diriger vers Gala, une des principales localités de l’ancien royaume du Kânem. Chemin faisant, nous décrivîmes un crochet pour aller visiter l’endroit où le voyageur Maurice de Beurmann avait été assassiné.

La chose s’était passée près d’un petit hameau de l’enneri Djougou, longue vallée couverte de dattiers superbes. Bou Alak y connaissait la personne qui, spontanément, avait rendu les derniers devoirs à mon malheureux compatriote. C’était un Dâza, du nom de Derbé, que nous eûmes la chance de trouver dans sa hutte. Cet homme l’habitait déjà à l’époque du tragique évènement, et il pouvait narrer tous les détails de l’affaire.

Non loin de là, dans la cour intérieure de l’Alifa Mousa, se dressait le beau kourna à l’ombre duquel l’explorateur avait installé sa case. Au rapport tout à fait digne de foi de Derbé, l’auteur initial du meurtre n’était point du reste Mousa, mais bien l’Akid Chommi, de l’Ouadaï, qui se trouvait justement au Kânem, et qui, ardemment désireux d’empêcher le Chrétien de pénétrer dans son pays, extorqua le consentement de l’Alifa à cet acte honteux. Il n’avait pas été difficile de trouver les trois exécuteurs dont j’ai déjà parlé ci-dessus. Un jour, à la tombée de la nuit, ceux-ci avaient pénétré dans la hutte de Beurmann, pour le tuer à coups de lance.

La victime avait tâché de vendre chèrement sa vie. Empêché par la soudaineté de l’attaque de faire usage de ses armes à feu, il avait du moins empoigné son épée. Les autres se jetèrent sur lui, et il y eut une lutte corps à corps où le désespoir semble avoir prêter des forces inouïes à l’assailli. Les assassins, désespérant d’avoir raison de lui à coups de lance et de coutelas, et s’imaginant que, par sa magie, il était à l’épreuve des armes blanches, lui jetèrent une corde autour du cou et consommèrent leur crime par strangulation. Aujourd’hui encore, tant le surnaturel trouve de[450] créance aux régions de l’Islam, surtout lorsqu’il s’agit des chrétiens, c’est une idée universellement répandue au Kânem que Maurice de Beurmann était invulnérable aux coups de poignard. Le cadavre fut incontinent traîné hors du village et abandonné en curée aux hyènes et aux vautours du pays. Mais, par un double prodige, ajoutait le Dâza Derbé, pas une bête fauve n’osa y toucher, et la décomposition ne s’y mit pas. Ce fut alors que lui, Derbé, ayant trouvé après de longs jours le corps de ce brave toujours intact au milieu du désert, avait reconnu, à n’en point douter, que c’était un signe que Dieu lui-même réprouvait l’acte ignominieux commis sur l’étranger sans défense, et voulait qu’il eût sépulture honnête. En conséquence, dans la nuit même, il lui avait donné le repos éternel au sein de la terre, et, à peine ce pieux devoir était-il accompli, qu’une pluie dès longtemps désirée était venue féconder la contrée. Derbé m’assura, lui aussi, que les meurtriers avaient tous fait une fin malheureuse, ce qui avait achevé d’éclairer sur cet événement la foule de ceux qui n’y avaient eu aucune part. La place où Beurmann avait été inhumé se trouvait à la lisière de la vallée ; mais, depuis longtemps, la végétation l’avait rendu méconnaissable. Je remerciai le Dâza pour son acte d’humanité, qui, après tout, dénotait de sa part un certain courage, et ce fut pour moi une vraie confusion de ne le pouvoir récompenser à mon gré. Néanmoins, comme il comptait se rendre au Bornou, je lui promis une tobe kororobchi, l’idéal du costume pour un Dâza.

Je quittai mélancoliquement cet enneri Djougou, pour continuer mon chemin vers Gala, où j’arrivai le jour même avec Bou Alak. La ville est sise au val Sara, sur la rive gauche d’un petit lac d’eau douce encombré de roseaux. Toute la région en deçà est glabre et fort peu boisée ; on est loin ici de la flore luxuriante des districts plus à l’est. Comme nous abreuvions nos chevaux au lac, l’officier urbain, qui a conservé de l’époque bornouane son titre de Dima, vint pour nous saluer. C’était un jeune homme de bonne mine qui nous fit l’accueil le plus cordial dans sa résidence. La ville de Gala, composée de cent cinquante huttes de chaume, est habitée en majeure partie par des Magomi, tribu kanouri de souche royale. Ces gens s’attroupèrent aussitôt, et ils parurent presque aussi étonnés de me voir que l’avaient été les Danoa. Ils palpaient d’un air émerveillé mes vêtements, comme si c’eussent été des produits mirifiques de l’industrie de mon propre pays, et non des articles du marché de Kouka. Ils tâtaient et examinaient de toutes[451] parts ma peau blanche, comme s’ils n’en eussent point vu de pareille à leurs connaissances les Arabes, et ne se lassaient point d’exprimer, à leur mode loquace et ingénue de kanouris, leur admiration au sujet de mes armes et de mes instruments, dont je dus leur expliquer mille et mille fois le mécanisme.

Ils n’avaient du reste qu’une très vague idée de la religion chrétienne, car ils se crurent tout de suite obligés de travailler à l’édification d’un pauvre païen tel que moi, qui s’en allait à travers le monde sans soupçonner l’existence de Dieu et de son prophète. Je me prêtai, comme toujours, à ces essais de haute moralisation, non sans chercher à prendre ma revanche, en tâchant de leur démontrer à mon tour l’inanité de toutes leurs pratiques, lesquelles étaient purement extérieures, et négligeaient l’objet essentiel, l’amélioration de l’homme. A l’occasion de la prière du Dohor, ils avaient fait tout spécialement des apprêts solennels pour imposer à ma nature de païen endurci. Leur Fakir et leur Iman apparurent, celui-ci coiffé d’un tarbousch rouge, objet rare en ce coin du Kânem, et revêtu d’une tobe rayée de jaune et de blanc, par-dessus laquelle il avait endossé un vêtement bleu foncé d’Haoussa, présent du roi de l’Ouadaï. C’était sur ce personnage que l’on comptait particulièrement pour conjurer en moi le malin. Néanmoins après m’avoir salué tout d’abord avec défiance et indécision, il ne tarda pas à s’humaniser et finit par se montrer fort aimable. Il me dit qu’il connaissait parfaitement les insulaires du Tsâd, et qu’il était allé plusieurs fois les visiter chez eux avec le Dima, tant pour y lever les taxes que pour essayer d’agir par son action spirituelle sur ces farouches malandrins.

Le soir, je me retirai dans la hutte fort propre qu’on m’avait arrangée, et où l’on nous servit un souper très convenable. Ensuite parut toute la population féminine de l’endroit, qui nous régala jusque vers minuit d’un concert de flûtes et de tambours, accompagné de chants et de danses.

Le lendemain matin, 9 décembre, nous remontâmes à cheval pour regagner les cantonnements des Arabes. Nous prîmes d’abord notre course au Nord, au travers d’une vallée quelque peu marécageuse, où j’aperçus le premier spécimen de l’arbre (kigelia pinnata) que les Kanouri appellent bolongo et les Arabes du pays omm schatoura ou bedindjân el-Fil (c’est-à-dire aubergine à éléphant). C’est une magnifique essence, aux fleurs rouges et campaniformes, avec des fruits oblongs et melonnés qui lui ont valu sa seconde appellation arabe. Infléchissant ensuite vers l’est, nous[452] gagnâmes l’enneri Bagalâja, puis les enneris Adjelim, Berâra et Mafal, ces deux derniers avec un lac central, et de là, continuant notre route par diverses dépressions de plus en plus profondes et de plus en plus riches en eaux, nous arrivâmes à la vallée de Ngaddegui, que nous n’avions vue, en venant, que de loin, et, passant entre les deux Alâli, nous atteignîmes enfin, après une chevauchée de onze heures, les quartiers des nôtres près de l’enneri Medeli.


[453]RETOUR A KOUKA
NOUVEAUX APPRÊTS DE VOYAGE


CHAPITRE XI

Barka Hallouf et ses alliés les Arabes. — Nouvelles de Mourzouk. — Incidents de ma rentrée à Kouka. — Paquets et lettres d’Europe. — Soucis d’argent. — Mes projets de voyage au Baguirmi. — Apprêts de départ. — Mes nouveaux serviteurs. — Une Chronique introuvable.

I

Une grande animation régnait pour l’instant au campement des Oulâd Sliman. Il s’agissait de se procurer de quoi manger pour l’hiver, car, d’abord, la provision de dattes rapportée ne constituait pas, à elle seule, un fonds d’alimentation suffisant, et ensuite il en fallait troquer les trois quarts contre des vêtements et autres objets dont il était impossible de se passer. On a vu que, d’autre part, le sort n’avait pas favorisé mes amis, lesquels rentraient au Kânem sans leur butin habituel de chameaux, ce qui était d’autant plus grave, que les détenteurs de grains étaient résolus à ne livrer leur denrée qu’en échange de bétail. Aussi était-il à prévoir que les nomades, dans leur dénûment, allaient brigander plus que jamais aux dépens des paisibles agriculteurs et éleveurs du pays, et c’est pourquoi, à notre retour, nous les avions trouvés en train de se concerter avec des représentants des Dâza leurs alliés sur les mesures à prendre en la circonstance.

L’orateur principal de la réunion était Barka Hallouf, l’énergique chef des Kadawa et le plus ancien ami des Oulâd Sliman au Kânem. C’était un homme relativement extraordinaire, qui, à une force et à une prestance de corps remarquables, joignait un courage, une décision et un sens intellectuel des plus rares. Il avait lié son sort à celui des Arabes, et, depuis plus de vingt[454] années, leur était resté fidèlement uni. Par eux, il jouait le rôle prééminent parmi les tribus indigènes du Kânem ; par eux, il était assuré contre l’hostilité des Touareg du sud-est ; par eux enfin, il avait réussi à maintenir provisoirement son indépendance en face de l’expansion toujours croissante de l’État ouadaïen. Il était, d’autre part, pour les Arabes un allié indispensable et un auxiliaire maintes fois éprouvé. En sa qualité de chef d’une des plus importantes peuplades du Kânem, il leur prêtait, en cas de guerre, une assistance souvent décisive, et, comme ses Kadawa possédaient abondance de chameaux, de bêtes à cornes et de grains, il était fréquemment venu en aide à ses paresseux amis, qui ne vivaient qu’au jour la journée.

Il est vrai que cette conduite avait eu pour effet de l’isoler, ainsi que les siens, au milieu des indigènes du Kânem. Les autres tribus dâza étaient blessées des façons arrogantes avec lesquelles il cherchait à prédominer sur tout le monde. Les peuplades kanembou (Danoa, Bouddouma, Kouri, Dalatôa, etc.), et les habitants du Bahar el-Ghâzal haïssaient en lui un ennemi irréconciliable qui excitait contre eux ces redoutés Oulâd Sliman, ses complices. Tout cela n’empêchait pas ces derniers, qui étaient des gaillards exigeants, de se plaindre souvent de leur fidèle allié. Il s’était justement produit, un peu avant notre rentrée au camp, un incident qui leur avait échauffé la bile contre Hallouf. Des chevaux et des esclaves, que les Arabes députés vers Ali avaient ramenés avec eux de l’Ouadaï, avaient, paraît-il, disparu, et on les avait retrouvés, partie chez les Kadawa, partie chez d’autres amis d’Hallouf. Aussi celui-ci était-il venu non seulement pour offrir encore une fois son concours aux Oulad Sliman, mais encore pour se remettre en bonne odeur auprès d’eux.

A ce conseil s’étaient également rendus un notable wandala, du nom de Soultan, autre ami dévoué des Arabes, et Kedela Akid, chef des Jouroa ; on attendait en outre l’Alifa Mohammedou, de la tribu des Dagorda. Tous ces personnages me visitaient fréquemment ; mais le plus intéressant, à mes yeux, c’était, à coup sûr, Hallouf, dont je ne pouvais m’empêcher de reconnaître les rares qualités. Je l’entendis un jour, à une grande assemblée chez Abd el-Dchlîl, prononcer une harangue qui était un vrai chef-d’œuvre de clarté, de logique et d’adresse. Il avait d’abord, en manière d’exorde, rappelé aux Arabes comment, à l’époque où, en leur qualité d’intrus étrangers, ils avaient contre eux le pays tout entier, il avait embrassé leur parti, et, durant près d’un quart de[455] siècle, les avait fidèlement assistés dans le péril et le besoin. Depuis lors, entre eux et lui, l’alliance était demeurée constante ; il leur devait de régner dans sa sphère ; ils lui devaient de régner par toute la contrée ; depuis lors, victorieux et redoutés, ils n’avaient plus à craindre d’attaque extérieure. Il avait sur eux la supériorité de connaître à fond le pays et les gens entre le lac Tsâd, le Bahar el-Ghâzal et le nord de l’Ouadaï ; ils avaient, eux, la supériorité de leur armement et un sens guerrier tout spécial. Le nœud qui les unissait devait donc rester indissoluble, car, séparés, ils succomberaient sous la coalition de leurs ennemis. A ces considérations d’ordre politique s’en ajoutaient d’autres tirées de la sphère économique. Ils étaient, eux, les maîtres de l’espace ; mais ils ne possédaient de chameaux, qu’autant qu’ils en pouvaient conquérir : sa tribu, à lui, non seulement était bien pourvue en bétail, mais renfermait un élément sédentaire qui, pendant que le reste de la peuplade s’en allait pâturer ou guerroyer au loin, s’occupait de produire du grain, l’aliment indispensable entre tous. Or, c’étaient là deux sortes de biens qu’il avait toujours, en cas de nécessité, partagés avec ses amis les Arabes, et aujourd’hui encore il était prêt à le faire libéralement. Pour l’instant, il leur promettait cinq cents têtes de gros bétail, et pour l’année suivante un nombre égal, plus une provision considérable de douchn. Quant à cette allégation d’un détournement de chevaux et d’esclaves, c’était là une infâme calomnie, et la meilleure réponse qu’il y pût faire, c’était celle-ci : pour chaque esclave, pour chaque cheval dérobé aux Arabes, et dont la disparition pourrait être imputée à l’un des siens, il promettait d’en rendre deux ; mais il fallait qu’en revanche on lui garantît bonne et sûre alliance et qu’il pût compter sur ses amis contre tous les gens au teint noir.

Ce qui faisait que les Arabes ne se pressaient point de se décider, c’était la nouvelle qu’une colonne de nomades descendus de la Tripolitaine se trouvait à la station de Bou Foumin. Elle se composait, disait-on, d’une centaine d’hommes de diverses tribus (Ferdjan, Hasouna, etc.), sous la conduite de Salim Ben Djabekallah, qui, à deux reprises déjà, avait pénétré jusqu’au Kânem, et, chaque fois, y avait passé quelques années avec les Oulad Sliman. On prétendait que ces pillards avaient rencontré sur le chemin de Kawar une horde de Touareg marchant contre les Tedâ du Tou et qu’ils l’avaient anéantie ; puis qu’eux-mêmes s’étaient dirigés vers le Tibesti ; mais, d’après le petit nombre de chevaux et de chameaux qu’ils avaient avec eux, il ne semblait[456] pas que cette expédition, non plus qu’ensuite une course au Borkou, région épuisée, leur eût procuré un bien gros butin. Toujours est-il que si leur apparition se confirmait, c’était là, pour les Oulad Sliman, une perspective précieuse de renfort, qui leur permettait de tenir la dragée haute à leurs amis et auxiliaires du Kânem, dont ils avaient des lors moins besoin. Il est vrai que, d’un autre côté, ce gros surcroît de bouches à nourrir était de nature à compliquer d’autant la question des approvisionnements.

Sur l’entrefaite, 13 décembre, le Rhamadan vint à finir, et, le lendemain, eut lieu, avec la pompe habituelle, la fête religieuse de l’Id-el-Fatra, que solemnise joyeusement tout l’Islam. Néanmoins, la sainteté du moment n’empêcha point mes compagnons de songer à leurs petits brigandages. La nouvelle étant arrivée, le matin même, que les susdits cousins de la Tripolitaine se trouvaient réellement au val Sommêze, on convint immédiatement, en leur honneur, d’une petite razzia, en manière de sport, et on leur en envoya faire la proposition. Dès le soir, on eut leur réponse affirmative. Le tambour d’Abd-el-Dchlîl sonna aussitôt la convocation, et, à l’entrée de la nuit, toute la horde sauta en selle pour aller surprendre, en compagnie des gens de Djabekallah, un détachement de Hawalla[99] établis dans le voisinage.

Fort heureusement, ceux-ci, avertis (probablement par les Dogorda), avaient eu le temps de se mettre en sûreté avec leur bétail, de sorte que les nôtres revinrent le lendemain avec un butin des plus maigres. L’un rapportait un petit sac de grain, un autre une demi-douzaine de poules ficelées à la selle de son chameau ; un troisième une douzaine de poulets qu’il avait fourrés dans un sac, et qui, naturellement, y avaient étouffé ; un quatrième n’avait déniché que quelques bouteilles de paille vides (en kanouri, korio) ; un cinquième enfin avait dû se contenter de quelques nattes sans valeur. La razzia eût donc complètement échoué, si les Tripolitains, en s’en revenant avec les Scheredat, n’eussent découvert une des cachettes des Hawalla, et n’y eussent saisi quelques têtes de bétail et une demi-douzaine d’enfants, en égorgeant dix malheureux qui se trouvaient là. Housein Ngomati, décidément oublieux de ses pieux propos et de sa mésaventure toute récente, était, quoique encore mal en point, parti à cheval, avec quatre chameaux, pour quérir du butin. J’eus la satisfaction[457] de le voir reparaître bredouille, en vilain état, et son cheval boîtant. Je l’accueillis toutefois avec compassion, ainsi que mon vieil ami Otman, du groupe des Miaïssa, qui, bien qu’âgé de soixante-quinze ans, s’était joint, lui aussi, à l’expédition, moins, il est vrai, par cupidité, que parce que, comme il me l’avoua, ayant absolument besoin d’une natte, il n’avait trouvé personne qui voulût à sa place, enfourcher son chameau. Le vieillard était tombé avec sa monture, et le bois de sa selle l’avait si gravement blessé au bas-ventre qu’on l’avait rapporté pour mort. J’allais souvent voir ce pauvre bonhomme, qui aimait à me parler du passé. Son cas était effectivement grave ; mais le genre de vie de ces nomades a le don de cheviller l’âme au corps à ceux d’entre eux qui, tout jeunes, y résistent. Le blessé se rétablit vite, et il eut par dessus le marché le plaisir de recevoir la visite de deux neveux qui étaient venus avec Djabekallah et que leur vieux père avait chargés de lui ramener en Tripolitaine son frère cadet Otman, dans le cas où il serait encore vivant. Le vieillard, à la vérité, ne put se résoudre à obtempérer au désir de son aîné : il voulait terminer ses jours au milieu des compagnons qu’il n’avait point quittés depuis un demi-siècle ; mais c’était néanmoins chose touchante que de voir avec quelle profonde émotion il accueillait, au terme de ses ans, ce message vivant de la patrie lointaine et la chair et le sang de sa famille.

Un de ces neveux avait, peu de temps avant son départ pour le Kânem, fait un séjour à Tripoli, et j’espérai un moment avoir par lui des informations un peu plus précises touchant les événements militaires de l’Europe : mais il ne put me renseigner en rien, et cela ne m’étonna pas. Les classes illettrées, même dans les villes du littoral, demeurent dans une ignorance profonde relativement à tout ce qui se passe en pays chrétien. Je me souviens qu’un jour un capitaine tunisien, en compagnie duquel je faisais la traversée de Tunis à son port natal, causait avec les autres passagers de la guerre de Crimée, à laquelle il avait pris part, et parlait des merveilles de Stamboul, de la puissance des Turcs et de leurs victoires. Un loustic de la compagnie s’étant mis à dire que c’était chose vraiment surprenante, que le Sultan, pour réduire la Russie (Moskou), eût eu besoin des Anglais (Inglis) et des Français (Fransîs), croira-t-on que le personnage, censé connaître à fond, de visu, les choses de l’Europe, répondit fièrement : « Imbécile, ne comprends-tu pas que l’Emir-el-Moumenin (Commandeur des Croyants) était bien forcé de faire appel à ses vassaux, afin[458] d’épargner autant que possible, dans cette guerre contre les rebelles moscovites, le sang des Fidèles ? » Si tel est le langage d’un capitaine civilisé de la côte, que pouvais-je attendre d’un Bédouin ?

Je sus du moins que le procès entamé à Mourzouk au sujet du meurtre de Mademoiselle Tinne était terminé, au détriment des chameliers arabes, sur lesquels les Touareg avaient eu l’adresse de se décharger entièrement. Six d’entre eux avaient été condamnés, et l’on avait acquis la présomption que c’était Hadch Brahim Ben Aloua qui les avait incités au meurtre. Aussi ce dernier avait-il été mandé à Tripoli avec son père, et tous deux avaient reçu leur châtiment, puis avaient péri à peu de temps de là, empoisonnés, disait-on. Cette nouvelle de la mort de mes meilleurs amis de Mourzouk me causa une profonde émotion ; on me la donnait en termes si précis, qu’il ne m’était point possible d’en douter, encore que, pas un instant, je ne voulusse croire à leur culpabilité.

II

Tout cela me faisait désirer encore plus vivement de rentrer à Kouka. J’avais arraché à mon hôte la promesse qu’il m’y ramènerait après l’Id-el-fatra, et de fait, nous devions partir le septième jour après la fête ; mais, cette date n’ayant point paru, après discussion, être suffisamment propice pour le commencement d’un voyage, nous ne nous mîmes en route que le dimanche 23 décembre. Au val Tchinti, le surlendemain, nous fûmes rejoints par les Mghârba, qui voulaient se rendre avec nous au Bornou. Là, nous apprîmes que les Wandala, dont nous avions atteint la frontière, avaient pris, eux aussi, la même direction, émigrant avec leurs familles, pour échapper à la tyrannie de Hallouf.

Dans l’enneri Tchanga, nouvel arrêt, pendant lequel nous reçûmes la visite des dames du douar des Wandala que nous avions rejoint. C’étaient des créatures de belle corpulence, et quelques-unes jolies de visage. Leur teint variait du noir au brun foncé. Chez beaucoup d’entre elles le cylindre de corail, à l’aile du nez, était remplacé par un petit clou d’argent épointé, et leurs colliers de fausses perles rouges étaient entremêlés de perles d’ambre, selon la mode des femmes choas. Tout d’abord, ces belles curieuses se contentèrent d’admirer mon petit stock d’objets européens,[459] montre, brosses, miroir, photographies, etc ; mais ensuite, devenant plus hardies, elles s’attaquèrent sans trop de gêne à ma personne ; elles m’ôtèrent mon tarbousch, palpèrent mes cheveux, y passèrent les doigts, et se mirent à m’inspecter la peau, particulièrement aux endroits où, sous le vêtement, elle avait gardé sa teinte naturelle. Bien que cet épiderme avec sa finesse et la transparence bleuâtre des veines leur fît l’effet de quelque chose d’inachevé, et leur rappelât l’aspect embryonnaire du jeune animal qui n’a pas encore de poils ou de plumes, elles ne furent pas, en somme, trop mécontentes de leur examen. Non seulement elles aboutirent à cette conclusion que, bizarrerie à part, je n’étais pas le moins du monde un échantillon aussi repoussant de l’espèce humaine qu’on le leur avait dit, mais encore l’une d’entre elles poussa son empressement auprès de moi jusqu’à me faire des propositions d’hyménée, et l’autre me déclara que, dans ce cas, elle n’éprouverait aucune répugnance à partager le sort de sa compagne.

Le 31 décembre seulement, nous reprîmes notre voyage. Après avoir cheminé, six heures et demie durant, au travers d’un district irrégulièrement accidenté, nous arrivâmes à l’enneri Borodi, — le Bir Seboul de mes Arabes. Cette vallée a cela de remarquable que son sol depuis fort longtemps, est en ignition. Le foyer d’incendie se trouve à sa partie nord-ouest, non loin d’un petit étang desséché. Le terrain, grisâtre à la surface, se colore en noir dès la couche immédiatement inférieure, où la température augmente d’une manière sensible ; un demi-pied plus avant, la chaleur devient considérable ; la fiente sèche se carbonise instantanément ; enfin, si l’on descend d’un pied, du bois mort se consume non moins vite. Çà et là se sont formées des crevasses qui dégagent, avec une faible fumée, une très forte quantité de calorique, et le sol d’alentour est très noir. A certains points superficiels où se trouvent des amoncellements de sable, il pousse des plantes herbacées. Il paraît que cet embrasement souterrain dure depuis six années, et, un peu plus à l’ouest, dans le val Kourna, on observe depuis plus longtemps encore le même phénomène.

Le 4 janvier, après avoir coupé diverses anses et de petits épanchements du lac Tsâd (ridchoul), nous nous mîmes à côtoyer de tout près le bassin, dont on apercevait les reliefs insulaires. Comme nous venions d’établir notre campement de nuit près d’une large baie, nous vîmes passer quelques cavaliers koumosoalla, qui revenaient de faire une razzia au nord du Bornou, et que suivit bientôt toute une troupe armée. Cette apparition jeta l’alarme parmi[460] nous. Mes compagnons s’imaginant avoir affaire aux Touareg, dont la présence avait été signalée dans le pays, se hâtèrent de rentrer les chameaux, et tout le monde de sauter en selle et de prendre les armes. Mais on ne tarda pas à reconnaître dans la troupe en question d’inoffensifs habitants de Nguigmi que les Koumosoalla venaient de molester, et qui, fort ingénûment, s’étaient mis à pied à la poursuite de l’escadron de pillards. Leur ardeur de vengeance ne tint pas longtemps contre la fatigue ; ils repassèrent au milieu de la nuit, rebroussant chemin, et dans un tel état d’épuisement, qu’ils nous supplièrent de leur donner gîte et restauration.

Le lendemain 5 janvier nous gagnâmes notre précédent campement au nord de Nguigmi, et, le 6, nous atteignîmes cette localité. J’allai aussitôt chez mon hôte le Sôma Mohammedou pour reprendre ma chienne Saïda, que je lui avais confiée en venant. Dès l’entrée du logis, mon œil la découvrit, au milieu d’un parc, avec des chèvres et des moutons ; la pauvre levrette, jadis si fringante, était dans l’état le plus lamentable. Ses camarades d’enclos eux-mêmes semblaient non seulement avoir perdu tout respect devant elle, mais on voyait que cette malheureuse bête efflanquée leur faisait pitié. Elle était étalée tristement, et ce ne fut qu’en nous apercevant que, soit la joie de nous revoir, soit le pressentiment d’un sort plus humain, elle retrouva la force de quitter son lit de douleur. Le maître de la maison, accouru en hâte, ne se contenta pas de m’expliquer par une grave maladie le fâcheux état de sa pensionnaire ; il vanta par surcroît la sollicitude qu’il avait déployée envers l’animal, énumérant les sacrifices de beurre et de viande devant lesquels il n’avait pas reculé, et, pour achever de forcer ma reconnaissance, il me fit cadeau d’un mouton maigre. Faute de mieux, et provisoirement, je lui donnai en retour ma marmite de fer, qui, lors de mon premier passage, lui avait déjà tiré l’œil, et je lui promis qu’à sa prochaine visite à Kouka je le gratifierais par-dessus le marché d’un foulard (tourkedi) ; après quoi, ladite brebis devant moi sur ma selle, je rejoignis la caravane.

Nous nous remîmes à côtoyer le lac, dont les eaux étaient à peu près aussi hautes qu’au mois de mars de l’année précédente, et je trouvai plus de charme que jamais à regarder grouiller sur ses bords et les grands troupeaux d’antilopes et les innombrables oiseaux aquatiques. Quant à la gent des hippopotames, elle était visiblement atteinte d’une épidémie qui avait déjà fait force victimes,[461] et qui ne semblait pas le moins du monde être en décroissance. Presque chaque jour nous rencontrions des cadavres frais, ou à demi réduits en squelettes, de ces bêtes énormes ; chaque jour aussi nous apercevions de ces amphibies atteints par le mal, et qui, couchés sur les îlots de sable émergeant du bassin, paraissaient attendre, entourés de leurs parents et amis, l’heure de la guérison ou de la mort. Des que je poussais mon cheval dans l’eau pour marcher sur eux, le groupe se disloquait aussitôt ; le gros du tas, à mon approche, plongeait au sein de l’élément liquide ; mais un certain nombre d’individus, sans doute les plus proches parents du malade, se postaient au devant de celui-ci comme pour le défendre, en ouvrant d’un air de menace leurs énormes mâchoires.

Le 8, à midi, nous campions sur la rive sud de la rivière de Yoo, non loin de Beri, et à l’est de Joa Kourra. Là, j’achetai en toute hâte un peu de grain pour mon cheval, et, escorté d’Ali ez-Zedani et du Jitima de Joa Kourra, je piquai des deux vers Kouka, car plus j’approchais de cette ville, moins j’étais maître de mon impatience. Il y avait deux ans que j’étais sans nouvelles de l’Europe, où il se passait de si graves événements ; aussi, tout en causant avec mes deux compagnons, je me régalais en imagination des monceaux de lettres et de journaux qui devaient m’attendre là-bas. Obligé toutefois de coucher à Arêgué, j’en repartis le lendemain dès avant l’aurore pour fournir ma dernière étape, et le soir, à l’heure de l’Ascha, j’entrais par la porte nord de la cité ouest, dans la capitale du Bornou.

Il me semblait me retrouver chez moi. Près d’une année s’était écoulée, depuis que j’avais quitté la ville ; aussi le cœur me battait-il pendant que je galopais vers ma demeure. J’avais appris, de différentes parts, que Bou Aischa n’était pas encore retourné au Fezzan, et je pouvais par conséquent compter retrouver chez moi et mon brave Mohammed de Gatroun, et le fidèle Hadch Brêk, et mon jeune cheval qui promettait tant, et tous mes singes, et mes perroquets.

Il était nuit noire lorsque j’arrivai, et tous les hôtes du logis étaient déjà partis se coucher, comme ils avaient coutume de le faire, après le repas du soir. J’eus beau frapper à ma porte habituelle, point de réponse. Enfin un voisin qui rentrait chez lui m’informa qu’Ahmed le propriétaire avait, en mon absence, repris, pour son usage personnel, cette partie de la maison, et qu’on avait percé dans la cour où s’élevait l’hedjilidj une nouvelle porte donnant sur le Dendal (Grande Rue). J’allai donc[462] heurter de ce côté, et, cette fois, Bouï Mohammed entendit aussitôt. Il vint ouvrir avec le phlegme que je lui connaissais ; mais, en s’apercevant que c’était moi, il sortit de son calme ordinaire, et poussa de tels cris, que Hadch Brêk s’éveilla à son tour et que le cheval lui-même se mit à hennir. « Grand Dieu ! c’est le médecin (tabib) ! (El Hamd Lillah !) Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! » Et le bonhomme, si taciturne d’ordinaire, ne se lassait point de répéter cette exclamation.

III

Tandis que j’examinais, d’un rapide coup d’œil, mon logis, Mohammed et Hadch Brêk, avec une loquacité inusitée chez l’un et chez l’autre, me racontaient comme quoi, il y avait déjà longtemps, une caravane était arrivée du Fezzan, et avait apporté pour moi des charges entières de paquets, de caisses et de lettres, plus une grosse somme d’argent ; mais que tout cela se trouvait encore aux mains du porteur, par suite du bruit qui s’était bientôt répandu que j’avais été tué dans une razzia des Arabes contre l’Ennedi. Le cheik Omar, ajoutaient-ils, avait été fort marri de la nouvelle ; néanmoins il avait toujours conservé l’espérance de la voir démentir. Quant à eux, Mohammed et Hadch Brêk, ils se portaient bien ; le chérif de Médine avait soigneusement pourvu à leur entretien, et était, lui aussi, demeuré convaincu que je reparaîtrais sain et sauf. Pour ce qui était du départ de Bou Aischa, et, conséquemment, du leur, c’était chose remise à l’été suivant. Mes bêtes, elles, avaient été moins heureuses ; la mort avait fait des vides parmi elles. Mes singes avaient été atteints presque simultanément d’une laryngite, et en quelques jours ils avaient tous péri. Un des perroquets avait aussi trépassé. Seul, le cheval avait prospéré à merveille, et c’était maintenant une des plus jolies bêtes qu’il y eût au Bornou, le pays des beaux chevaux.

Le soir même, j’allai voir Ahmed mon hôte, que je trouvai, comme toujours, en compagnie de quelques favorites, occupées à masser sa grasse personne. Il envoya aussitôt prévenir le cheik de mon arrivée ; mais, avant que son messager eût eu le temps de faire la commission, il parut un esclave dépêché du palais pour savoir justement ce qu’il y avait de fondé dans le bruit de mon retour. Cet homme, frappé surtout de la vue de mon accoutrement déguenillé, alla faire à son maître, touchant ma personne[463] et celle de ma monture efflanquée, un rapport tellement lamentable, que, dès le lendemain, au petit jour, le factotum de l’excellent prince vint m’apporter trois costumes superfins, pour que je pusse recevoir décemment mes visites. Ce ne fut pas tout. Une heure après, le même fonctionnaire reparut avec tout un complément de garde-robe, y compris une paire de bas gigantesques qui ne pouvaient m’être d’aucun usage, mais qui prouvaient combien le brave Omar prenait à cœur mon heureux retour.

Presque en même temps, mon ex-compagnon de voyage Bou Aischa me fit tenir, en manière de bienvenue, une belle tobe de Nifé, un tarbousch et une paire de chaussures fezzanaises brodées de soie ; après quoi eurent lieu les visites de félicitation de mes amis et voisins, et, enfin, survinrent, à la file, les Arabes arrivés du Fezzan avec la dernière caravane précitée. L’un apportait un paquet de lettres et une grande caisse, l’autre, la missive officielle d’Hâdch Brahim Ben Aloua, le gouverneur de Mourzouk, un troisième une immense liasse de journaux, et ainsi de suite ; mais aucun, à ma grande surprise, ne soufflait mot d’argent à me remettre ; et cependant le chérif de Médine m’avait parlé d’une grosse somme, quinze cents thalers Marie-Thérèse pour le moins, arrivée pour moi.

Surexcité comme je l’étais, j’eus besoin de faire quelque effort pour recevoir et entretenir mon monde avec toute la convenance voulue. Au lieu de pouvoir me plonger dans la lecture des lettres si vivement attendues, je dus prendre le café avec ces messieurs, écouter tout ce qu’ils me dirent du Fezzan et de Tripoli, et pérorer avec eux sur l’état de marasme où se trouvait le commerce du Bornou. Vers midi enfin, je restai seul, et ayant condamné ma porte pour tout le monde, excepté pour mon ami le chérif, je me mis au dépouillement de ma correspondance. Les nouvelles de l’Europe et de la Tripolitaine étaient vieilles au moins d’une année ; elles roulaient exclusivement sur les graves événements de 1870, qui, à la date que portaient les lettres, n’avaient pas atteint leur plein dénouement. L’impression en fut grande sur moi, et, à la pensée qu’en six mois de temps une révolution aussi radicale avait pu s’accomplir là-bas, je ne pus songer sans confusion au peu que j’avais fait, durant les trois années révolues depuis que j’avais quitté Tripoli, et à la déplorable lenteur qui présidait à mes entreprises. Saisi d’une sorte d’inquiétude fébrile, je me mis dès lors, sans plus de retard, à préparer de nouveaux plans de voyage.

[464]Le point sombre pour moi, c’était, momentanément, la question d’argent. De toutes parts, il est vrai, il n’était bruit que des quinze cents thalers qu’on m’avait envoyés, si bien que nos Arabes et mon hôte Ahmed redoublaient d’amabilité envers moi ; néanmoins, à part une lettre de Gerhard Rohlfs qui m’annonçait que la Société de géographie de Berlin m’avait cautionné de cinq cents thalers près de M. Rossi, consul à Tripoli, je ne découvrais dans toute ma correspondance d’Allemagne aucune allusion à un envoi. Encore, vis-je par les lettres de M. Rossi, qu’antérieurement à l’arrivée des cinq cents thalers en question, il avait eu l’intention de me faire passer pareille somme ; mais, finalement, il en demeurait là, et ne me parlait de rien de plus. Bref, sans un ami, qui, avec la collection du Times, de l’Indépendance belge et de la Gazette de Cologne, pour l’été et l’automne de 1870, m’avait expédié 300 thalers à Tripoli, je n’aurais pas même été en état de payer le chameau que j’avais acheté à crédit.

Hadch Brahim m’informait que le porteur de cette modeste somme était le marchand fezzanais Hadch Bou Bekr Bou Aïma. Celui-ci, chose étrange, ne soufflait mot de sa commission. Au bout de quelques jours, j’envoyai mon vieux Gatrounois le prier de me remettre mon dû. Il me répondit tout bonnement qu’il n’était pas en mesure de le faire ; il convenait bien avoir touché à Mourzouk trois cents thalers qui m’étaient destinés ; mais il prétendait qu’Hadch Brahim l’avait autorisé, au cas où je serais mort ou définitivement parti du Bornou, à considérer cette somme comme un prêt applicable à ses propres affaires. Il ajoutait que, sur l’assurance que tout le monde lui avait donnée de ma mort, il s’était cru le droit de convertir mon argent en esclaves et en marchandises, lesquels, pour l’instant, se trouvaient en route pour Kâno et d’autres marchés. Il concluait en me disant qu’il chercherait, nonobstant, les moyens de satisfaire à mes justes réclamations.

Il y avait de quoi se décourager. La créance générale était toujours que la caravane de l’année précédente avait apporté pour moi de grosses sommes, et j’avais beau interroger chacun des membres de ladite caravane, je ne découvrais absolument rien qui fût de nature à confirmer ce bruit. La chose la plus vraisemblable, c’était qu’un certain Batteïch, fonctionnaire du gouvernement tripolitain, qui était parti avec la caravane, pour aller recueillir au Bornou la succession d’un parent défunt, avait reçu de M. Rossi mandat de me faire toutes les avances que je demanderais. Un[465] passage d’une lettre du consul et certaines paroles que l’on me rapportait de Batteïch militaient bien en faveur de cette hypothèse ; par malheur, cet homme était mort dans l’intervalle, sans laisser aucune indication écrite sur ce point.

Dès le premier jour de mon arrivée, j’avais rendu visite au cheik Omar, qui m’avait reçu plus cordialement que jamais. Tout en lui narrant les ennuis de ma longue pérégrination, je n’avais pas manqué de lui dire de quelle façon vraiment amicale m’avaient traité les Oulâd Sliman, et quel attachement, en dépit même de leurs brigandages, ceux-ci conservaient pour lui dans leur cœur.

Comme les Arabes devaient arriver d’un moment à l’autre, je m’occupai diligemment de régulariser ma situation financière, car mon honneur exigeait que je payasse immédiatement le chameau que j’avais acheté à crédit. Les cent thalers que j’avais laissés, lors de mon départ, aux mains du chérif de Médine, avaient passé à diverses dépenses et à l’entretien de ma maison, durant les neuf mois de mon absence. Mon unique ressource était donc dans le recouvrement des trois cents thalers que me devait le marchand fezzanais Bou Aïma. Ce ne fut qu’à grand’peine que, partie en espèces, partie en pièces d’étoffe, je parvins à lui arracher la somme, sur laquelle encore je perdis deux pour cent.

Le 14 janvier, la caravane de nos nomades arriva à Daouergo, et le lendemain eut lieu l’entrée solennelle du cortège, à laquelle j’assistai, monté sur mon superbe coursier. Le cheik fit à ses incommodes voisins un accueil plus aimable à coup sûr qu’ils ne le méritaient ; il les traita de son mieux, et, glissant avec sa bienveillance habituelle sur leurs coquetages avec l’Ouadaï, il leur dit que, malgré tout, il avait foi dans leur dévouement, dont je lui avais moi-même rendu témoignage. Cette révélation acheva de me gagner l’amitié entière des Oulâd Sliman, et lorsque, par surcroît, j’eus payé mon chameau et distribué à la ronde de menus cadeaux, je fus auprès d’eux en une telle estime, que c’était à qui m’exprimerait son regret de n’avoir pu m’aider davantage à « voir le monde ». Quant à Hazaz en particulier, pour reconnaître sa loyale assistance, je lui donnai mon beau cheval bornouan. Le cheik me dédommagea presque aussitôt de ce sacrifice, en m’envoyant deux bêtes excellentes, et j’eus le bonheur, de mon côté, de pouvoir être agréable au prince en lui faisant cadeau d’une lanterne magique, avec tout son appareil ingénieux, qu’on venait de m’expédier d’Europe.

[466]IV

Cependant la situation politique au Bornou n’avait pas changé pendant mon absence ; c’étaient toujours les mêmes symptômes d’affaissement général, les mêmes influences néfastes à la cour, où Ahmed Ben Brahim, mon hôte, continuait de faire la pluie et le beau temps. Le brave Lamino n’avait point eu son remplaçant. Son fils Abâdchi que le cheik, en souvenir du père, avait maintenu dans la plupart des gouvernements de ce dernier, n’avait pas tardé à s’attirer par ses vilenies l’animadversion générale, et le sultan avait fini par apprendre, ce qui était au su de toute la ville, que le personnage était féru d’amour pour une de ses filles, la princesse Mabrouka, laquelle, comme presque toutes les Soudaniennes de la classe privilégiée, faisait en quelque sorte métier de ses charmes, si bien que, pour satisfaire à ses exigences, Abâdchi se livrait aux dissipations les plus folles. Ahmed Ben Brahim se réjouissait en secret de voir sur quelle pente glissait le fils de son ancien ennemi, car, de la sorte, il pouvait espérer se mettre peu à peu en possession de la majeure partie des charges qu’il détenait.

L’année, peu pluvieuse, n’avait été que médiocrement féconde ; l’épizootie n’avait pas encore disparu, les affaires languissaient ; les marchés étaient vides. Les produits régionaux se transportaient à Kâno, où, grâce à l’affluence des marchands du Nord ils trouvaient un débit rapide et avantageux ; de là, en revanche, arrivaient à Kouka, sensiblement renchéris par les frais de transport, les articles d’Europe qui n’avaient pu se vendre sur les marchés de l’Haoussa. Il y avait des moments où l’on ne trouvait pas à acheter sur la place une livre de café ou de sucre, un tarbousch, un burnous, un rasoir, des ciseaux, tous objets de pacotille qui abondent d’ordinaire sur les marchés soudaniens. On cachait soigneusement cet état de choses à Omar ; il va de soi que ce dont il avait besoin, on le lui procurait toujours, en le prenant au besoin chez les grands. De là, au dedans du pays, un mécontentement qui allait s’aggravant. Aux frontières, pour surcroît, régnait une rébellion ouverte. On avait dû, en mon absence, marcher contre la tribu païenne des Mousgos, et bien qu’à la suite de ce coup de main, qui n’avait rapporté qu’un maigre profit, on eût affiché quelques airs triomphants, on se racontait entre soi que le chef[467] même de l’expédition ne s’était tiré d’affaire que tout juste. Pour le moment, on préparait une autre campagne, contre la tribu sédentaire des Bâbir ; mais on s’en promettait d’autant moins de succès que la personne du commandant, le prince Brâhim, n’était nullement propre à inspirer la confiance.

Pour en revenir à mes projets de voyage, je proposai de nouveau au cheik de me laisser partir pour l’Ouadaï ; mais il n’y voulut pas consentir, estimant l’entreprise encore dangereuse. La guerre des Ouadaïens contre le Baguirmi semblait, il est vrai, terminée depuis la prise de Masségna et la fuite du souverain légitime Mohammedou, à la place duquel le sultan Ali avait installé Abd er Rahman ; mais la situation de l’État vaincu était la plus triste qu’on pût imaginer. Ali, en s’éloignant, avait dû laisser au Baguirmi un corps de troupes comme soutien de l’anti-roi, car Mohammedou, fort de l’appui de ses sujets, n’avait pas quitté les rives du Chari et reprenait de temps en temps l’offensive. Il en résultait que le nord du pays était toujours le théâtre d’hostilités, qui dégénéraient maintenant en une guerre civile, tandis que les steppes situés au-dessus, jusqu’au lac Tsâd, étaient la proie de hordes d’Arabes, qui profitaient de l’anarchie générale pour piller.

Au lieu de pousser vers l’Ouadaï, je me résolus donc, de l’aveu du cheik, qui jugeait l’excursion parfaitement praticable, à me rendre dans les régions baguirmiennes qui étaient encore au pouvoir de Mohammedou. Celui-ci, qui s’était d’abord posté à Mandiafah (ou Maiza), avait dû, ensuite, vu le manque de vivres, — car la guerre avait empêché la culture, — se replier plus au sud, vers Bousso. L’occasion pour moi était tentante d’aller lui rendre visite dans cette ville, et d’atteindre, avec son aide, les territoires païens ses alliés, à savoir le Somraï, le Ndam, la région de Sara et autres, et de gagner de là le cours supérieur du Chari.

Mes ressources, on l’a vu, n’étaient pas brillantes. Mes dettes soldées, mes Arabes gratifiés à souhait, il me restait, après un séjour d’un mois à Kouka, cinq cents francs environ qu’il allait me falloir laisser pour l’entretien de ma maison pendant ma nouvelle absence. De plus, je me trouvais sans personnel d’escorte. J’avais payé et congédié mon domestique Soliman, qui était, je l’ai dit, un coureur incorrigible du beau sexe. Mon ex-serviteur Ali de Mandara s’en était retourné chez lui, après mon départ pour le Kânem. Restaient mes Marocains, Hammou et Hadch Housein, car Hadch Brêk, à proprement dire, ne faisait plus[468] partie de mes gens. Je les avais traités en serviteurs, sur leur promesse de m’accompagner jusqu’à mon retour définitif, et à la condition que je ne les payerais qu’à notre arrivée sur un point quelconque de la côte africaine. Or, ils trouvaient à présent que mon retour menaçait de se trop faire attendre. Mon excursion au Borkou avait duré près d’une année, et je parlais maintenant de m’enfoncer vers le sud, dans des contrées païennes habitées, disait-on, par des cannibales. Cette dernière perspective, avec laquelle Houseïn surtout ne pouvait se familiariser, acheva de décider mes deux acolytes à demander leur congé. En toute autre circonstance, je me fusse hâté de les prendre au mot ; mais, dans la gêne pécuniaire où j’étais, leur départ me contrariait sérieusement. Avec la meilleure volonté du monde, il m’était impossible de sacrifier plus de cent thalers Marie-Thérèse. L’offre même, repoussée par eux, de leur payer la moitié de leur salaire, me mettait dans un grave embarras. La solution de la difficulté, à laquelle Bou Aïscha et le chérif de Médine s’étaient d’abord employés sans succès, sortit enfin de la grandeur d’âme ou de la bonne volonté d’Hammou, qui, pour permettre à Houseïn son ami, lequel le dominait complètement, de toucher son dû tout entier, s’offrit à m’accompagner chez les païens anthropophages ; sacrifice que l’autre accepta sans trop se faire prier. Ce fut ainsi que je recouvrai un domestique dévoué, à vrai dire, mais de tous points incapable.

La fâcheuse expérience que je venais de faire des serviteurs « libres », de leurs exigences intéressées, de leur répugnance à s’acquitter de travaux qui, proprement, reviennent à des esclaves, de leur mauvaise grâce à se soumettre aux ordres d’un chrétien, et en outre ma pénurie de ressources me déterminèrent à prier le cheik Omar de me prêter une couple d’esclaves de sa maison. Je lui dis que s’il voulait me céder deux garçons d’âge à me servir déjà utilement et assez jeunes pour s’attacher à ma personne, il pouvait être convaincu, sachant quelles étaient les idées de mon pays, que, plus tard, lorsqu’ils seraient devenus hommes, je les traiterais absolument au gré de leur volonté.

Le cheik déféra obligeamment à mon vœu. Il m’envoya d’abord un garçonnet d’une douzaine d’années, de la tribu des Gamergou, peuplade apparentée aux gens de Mandara et qui habite le sud du Bornou. Celui-ci arriva tout craintif et chagrin au logis du « chrétien » dont on lui avait fait une si noire peinture, et il m’en coûta, le premier jour, bien de la peine pour venir à bout de ses[469] effarouchements. Il s’appelait Billama, un nom fort commun au Bornou (c’est aussi un titre d’officier local) ; il était très petit pour son âge, avec une physionomie intelligente et aimable, en dépit de son prognathisme et de son nez exigu et camard. Ce nez fut pour lui plus tard, quand nous eûmes réussi, non sans mal, à atteindre le Caire, la source de bien des tourments ; les médecins de là-bas, étonnés d’un organe si rudimentaire, étaient toujours à le lui tâter, ce qui lui causait un grand déplaisir ; et je me souviens de la façon indignée avec laquelle un jour le garçon se plaignit à moi de l’incivilité d’un docteur allemand qui lui avait sans cérémonie fourré son petit doigt dans les narines.

Billama.

Mohammedou.

Quelques jours plus tard, je reçus le second esclave, un adolescent de seize à dix-sept ans, dont le père était un métis fellata, et dont la mère appartenait à la tribu des Margui. Comme ses parents vivaient libres dans le district de Mâgommeri, Mohammedou — c’était le nom du jeune homme — n’avait eu aucun soupçon de sa condition servile, jusqu’au jour où on l’avait transporté à Kouka. Il ne parlait que la langue kanouri, savait quelque peu lire et écrire, et était un mahométan fanatique. Tandis que, chez Billama le teint était d’un noir gris, il tirait chez lui au rougeâtre. Son prognathisme, sa large bouche lippue, ses grandes oreilles, ne produisaient pas un effet absolument déplaisant, grâce à son corps bien pris, à son front parfaitement conformé et à ses yeux vifs et intelligents. Ces deux garçons étaient en somme ce qu’on appelle au marché de jolis esclaves.

Le cheik me prêta en outre un ancien domestique d’Édouard[470] Vogel, qui était demeuré à son service après le meurtre de son maître dans l’Ouadaï. C’était un homme dans la force de l’âge, natif de Mandara, au sud du Bornou, qui avait d’abord vécu comme esclave à Constantinople, et qui, plus tard, avait accompagné Rohlfs dans les expéditions que ce voyageur entreprit de Kouka. Il s’appelait Almas, c’est-à-dire la Perle : un garçon pratique du reste, entreprenant, plein de courage, connaissant parfaitement les pays d’alentour, et, de plus, excellent cuisinier. Le revers de la médaille, c’est que dans la fréquentation des gens de la cour bornouane, il avait pris leur goût du plaisir, leurs mœurs dépravées, leur infatuation et leur égoïsme.

Je finis également par résoudre la question d’argent, grâce à un marchand de Tripoli, Hâdch Mohammed-el-Tarâboulsi, qui m’avança cent cinquante thalers Marie-Thérèse (sept cent cinquante francs), contre une reconnaissance d’une valeur double. Dès lors, sûr de pourvoir à mon équipement, j’employai le temps qui me restait avant mon départ à lire mes journaux, à rédiger la relation de mon voyage au Borkou et à recueillir de nouveaux documents pour l’histoire de la région où j’étais. Malgré l’exiguité de mes ressources, je payai même, dans cette dernière vue, deux lettrés besoigneux chargés de rechercher particulièrement la vieille chronique bornouane connue sous le titre inexpliqué de Chronique de Masfarma. Tout le monde avait entendu parler de ce document ; chacun en affirmait l’existence ; mais personne ne l’avait vu. Le cheik lui-même eut l’obligeance d’écrire, à propos du livre souhaité, à quelques vieilles familles du pays qui avaient été étroitement liées avec la précédente dynastie ; je fis faire, de mon côté, des investigations à droite et à gauche, offrant de payer la découverte le prix relativement élevé de cinq thalers : tout fut inutile. Chacun prétendait n’avoir pas l’ouvrage.

Février touchait à sa fin, quand mes préparatifs se trouvèrent terminés ; mon départ était fixé au dernier jour du mois. Grande était ma joie, à l’idée d’un voyage qui promettait de me conduire dans des régions à peine soupçonnées de l’Europe, car nous avions appris par des envoyés de Mohammedou que celui-ci venait de transférer son quartier général à Bousso, la localité la plus méridionale du Baguirmi proprement dit, et que, de là, il comptait descendre encore plus au sud.


[471]LE KANEM ET SES HABITANTS


CHAPITRE XII

Le Kanem proprement dit et le Manga. — Éléments nomades et fixes de population. — Kadawa, Jouroa, Wandala, Dogorda, Dalatoa. — Les districts de Lilloa et de Mâo. — Caractère des vallées méridionales. — Notice historique sur le pays. — Oulâd Sliman, Kanembou et Kanouris. — Statistique.

I

Avant de quitter de nouveau le Bornou et son aimable population, pour nous enfoncer plus avant dans le Soudan, il convient de jeter un coup d’œil d’ensemble sur le Kânem et le bassin du lac Tsâd.

Le Kânem, au sens le plus étendu du mot, est borné à l’ouest, par la route qui relie l’oasis de Kawar à la pointe septentrionale du Tsâd ; au nord, il a pour limite une ligne allant de la station de Belgajifari, sur la route précitée, à l’aiguade de Birfo, touchée par nous lors de notre voyage au Borkou. De Birfo, la frontière s’infléchit à l’est, à peu près parallèlement à la dépression de l’Egueï, puis, passant par l’aiguade de Billori (en arabe Bou Foumin), court au sud-est dans la direction du Bahar el-Ghâzal, sans toutefois l’atteindre, et revient, de là, sur la gauche, toucher la rive nord-est du lac Tsâd. La région ainsi délimitée figure un pentagone de soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres de superficie environ, englobant, avec les vallées qu’occupe la population sédentaire, les points aquifères et les pâtis que visitent périodiquement les nomades.

Quant à la portion de pays habitée d’une façon permanente, elle se réduit à un tiers au plus du territoire total du Kânem, c’est-à-dire qu’elle a pour limites, au nord, la marge extérieure des districts de Schitati et de Lilloa, à l’est, une ligne courant vers le Bahar el-Ghâzal, et, au sud-ouest, le tracé de celui-ci ; elle[472] dessine ainsi un triangle dont la base s’appuie au lac, et dont la partie sud-est seulement porte, dans la langue locale, le nom que nous appliquons à la contrée tout entière. Au nord de ce Kânem proprement dit et restreint, s’étend le district de Manga, où l’on arrive en montant peu à peu depuis le lac Tsâd, et d’où l’on redescend insensiblement dans la région basse de l’Egueï, au nord-est. Ce Manga constitue une vaste croupe de terrain aplati formant la démarcation naturelle du Kânem pris au sens limité du mot.

A la frontière nord, Birfo est à peu près à la latitude de Belgajifari, station toute voisine de Bedouâram sur la route du Bornou[100] ; les aiguades intermédiaires sont Bîr si Ali, Firkaji, Kêderi et Dira. Entre le district de Manga et l’Egueï se trouve, comme zone intermédiaire, un steppe herbu, mais sans arbres, faiblement mamelonné, d’un développement approximatif de cent kilomètres. Il y a la même distance à peu près entre la fontaine de Kedela Woati (au Manga) et la station éguéïenne de Solado ; la même aussi entre Hadjo, autre aiguade éguéïenne, et Killori, également au Manga. Par la nature de son sol et de sa flore, cette marge de séparation appartient au Désert, tandis que le district de Manga, large de soixante-dix à quatre-vingts kilomètres, présente des accidents de terrain plus vifs et de longs enneris encaissés où croissent quelques acacias ; cette dernière région est coupée de biais par le quinzième parallèle, qui forme à peu près limite entre le steppe pur et les parages boisés, quoique encore participant du steppe, du Kânem proprement dit : c’est, on le voit, de la zone du désert à celle où règnent des pluies estivales, la même transition insensible que nous avons déjà observée sur le chemin de Kawar au Bornou.

Les fontaines nord-ouest du Manga sont visitées au passage par des tribus errantes qui habitent d’ordinaire plus au sud, dans le voisinage de la route de Kouka ; celles du sud-est le sont par les nomades du district de Lilloa ; quelques vallées seulement, où l’eau se rencontre plus à souhait, sont de temps à autre mises en culture par les Danoa. Les pâtis et les aiguades de la région sont aussi, cela va sans dire, fréquentés par les nomades du Schitati, lesquels poussent parfois leurs visites pastorales ou leurs courses guerrières jusqu’à l’Egueï.

Mais les maîtres reconnus du pays, ce sont diverses tribus ou[473] fractions de tribus qui y ont en quelque sorte leur patrie. Tels sont, au nord-ouest, les Gounda, un rameau de la peuplade tibestienne du même nom, lesquels possèdent quelques chameaux, avec un petit avoir de bœufs et de chevaux, et visitent les pâtis voisins de la route du Bornou jusqu’à Agadem, au nord. Ils avaient pour chef, au moment de mon passage, un certain Koussouo Kôremi, dont les Arabes mutilaient le nom en celui de Kôsa. Avec eux pâturent, et un détachement des Aterêta, tribu que j’ai déjà mentionnée comme ayant jadis possédé l’oasis de Jin au Borkou, et des fractions de Worda-Kouja et de Worda-Neddia, dont les frères, les Worda-Soukkoma, habitent aux alentours de Mondo.

Plus loin, dans la même partie du Manga, sont établis les Ozima (une subdivision des Jouroa), qui exploitent surtout, comme étant leurs, les pâtis de Louro, de Rehi, de Jounko et de Maderdé, dont je n’ai pu déterminer d’une manière précise l’emplacement, et qui se tiennent le plus volontiers dans le voisinage de Belgajifari ; puis les Jorumma, détachement des Daza Sakerda, qui se disent venus autrefois du Bahar el-Ghâzal et de l’Egueï, et qui se composent de deux groupes, les Tommulma et les Kadjeloa.

Ces tribus précitées pénètrent rarement au Kânem proprement dit, dont nous nous occupons surtout ici, ce Kânem dont le sol privilégié de la nature fournit de quoi nourrir une population sédentaire, ce Kânem qui, jadis, dans l’histoire du centre de l’Afrique, a joué un rôle prééminent, et qui a été le berceau de l’État bornouan. Ce Kânem-là n’appartient que pour sa partie nord (Schitati, Lilloa, etc.) à l’élément nomade ; tous ses districts sud, à partir du 14e degré de latitude à peu près, possèdent un noyau fixe d’habitants ; et ces districts, plus ou moins dépendants de l’Ouadaï, et dont Mâo est la capitale, constituent justement la région que, dans le pays, on désigne spécialement sous ce nom de Kânem.

II

Examinons-en d’abord la section nord-ouest, celle qui commence, à l’est, au 15e degré de longitude (Greenwich), et finit, à l’ouest, en deçà de la pointe nord du lac Tsâd[101]. C’est un territoire ovale, d’un diamètre longitudinal de cent kilomètres au[474] moins, que, lors de notre retour du Borkou nous avons traversé de l’est à l’ouest, de Bîr-el-Barka à Borodi. Il s’y trouve nombre de vallées, la plupart dirigées du nord-nord-est au sud-sud-ouest (Waguim, Beldjidji, Nouko Adi, Dosa, Tchanga, Borô, Tchinti, Fedderké, Kaou, Belindé, et autres). Les Arabes leur donnent à toutes le nom de wadi (oued), les Daza, celui d’enneri ; mais ces désignations sont impropres, car ces vallées sont des coupures fermées de toutes parts.

Plus on avance vers l’est, plus ces sillons de terrain se multiplient ; plus aussi l’eau terrestre abonde, et, partant, la facilité de culture, qu’on favorise aussi, lorsqu’il se peut, au moyen de puits à poulie (chattatir). La partie la plus profonde de la dépression contient les puisards ; cependant, beaucoup de ces vallées, telles que Jigui, Borô et autres, ont à leur centre un lac à natron renfermant plus ou moins d’eau, selon la quantité de pluie tombée et le niveau liquide du Tsâd. Le terrain d’alentour, plus ou moins accidenté, offre une couche supérieure de sable, sous laquelle, dans les vallées, on aperçoit une argile grise. Les parties sèches de la dépression sont garnies d’une épaisse végétation arborescente, et, vues du rebord de la vallée, font absolument l’effet des oasis au désert ; seulement, le terrain d’alentour, au lieu d’être complètement chauve, présente une maigre végétation d’acacias sajal, de karads, d’hedjilidjs, de siwaks, d’oschars et de toundoubs. A ces essences s’ajoutent, dans les vallées, des hyphènes, des kournas, quelques ficoïdées, tous arbres revêtus de convolvulacées et de plantes grimpantes.

Le district de Schitati compte plus de quinze vallées, renfermant une population fixe ou temporaire. Celles de l’est, les plus nombreuses, sont occupées principalement par les Kâdawa, à côté desquels on trouve en outre des Jouroa, des Orabba, des Dânoa, sans parler, bien entendu, des derniers venus, les Oulad Sliman, qui prétendent à la suzeraineté sur tout le pays[102].

Les Kâdawa ou Kâdiwa sortent de la souche kânembou des Dibbiri, lesquels, au lieu de suivre le mouvement d’émigration vers le sud de leurs congénères, restèrent à vivre avec la tribu dâza des Jiré et en prirent peu à peu les mœurs, le langage et le genre d’existence. Malgré le mélange inévitable des deux races ainsi associées, la peuplade, aujourd’hui encore, se divise en deux groupes distincts, formés, l’un, d’éléments kânembou, l’autre,[475] d’éléments dâza, et ayant chacun leur nom distinctif : Fougo Mea, descendants de Fougo (en arabe Fougabou), — ce sont les Kânembou, — et Zezirtia, gens de Zezirti, — ce sont les Dâza. Des deux contingents, le plus nombreux est celui des Kânembou, qui reconnaissent pour leur auteur un pieux homme de l’époque bornouane, revêtu de la dignité de Kadi, d’où la désignation de Kadiwa (Kâdawa) appliquée à l’ensemble de la tribu. Mais les Daza, plus énergiques, en leur qualité de nomades, ont acquis peu à peu la prépondérance, et leur langue est devenue celle de toute la peuplade. A l’époque de mon passage, les Zezirtia avaient pour chef ce Barka Hallouf, dont j’ai eu ci-dessus occasion de parler, et les Fougo Mea obéissaient au fougobo Kobber. Les Kadiwa, chez qui domine la fière humeur des nomades, n’exploitent pas eux-mêmes le sol ; mais ils ont, dans presque toutes les vallées, des parents ou des clients (en dâza, Mêlo), de souche kânembou plus ou moins pure, qui vaquent aux travaux d’agriculture nécessaires. Avec les Kâdawa vivent des fragments de la petite tribu tedâ des Mâdâ, originaires du Tibesti, et de la tribu choa des Beni Hasen, établis en grand nombre au Bornou.

Les Jouroa[103], issus, dit-on, des Dogorda du Woun (au Borkou), possèdent, pour leur part, les vallées de Beldjidji, d’Erga, d’Oura, de Kliten, de Ganaza et de Kailê. Les Orabba[104], tribu de souche daza pure, mêlée de quelques éléments kânembou, et, avec le temps, devenue sédentaire, cultivent et paissent les enneris Kaou, Koulâja, Dôza et Ougueloum. Çà et là, quelques Kânembou sont restés dans leurs vallées d’origine, et, sous le nom d’Hammedj, et la tutelle des Dâza, s’y livrent à l’agriculture. De même, dans certaines vallées du Schitati et dans le sud-est du Manga, on rencontre de petits groupes de Dânoa, vivant dans des conditions analogues.

La partie ouest du Schitati appartient aux Wandala, la tribu nomade la plus importante et la plus riche du Kânem avec celle des Kadiwa. Ils avaient autrefois leurs cantonnements entre Birfo et Belgajifari. A l’époque de mon voyage, ils se subdivisaient en gens du Kedela Zezirti, et en gens du Kedela Tokoi. Ils errent, au nord, jusqu’au Manga, au sud, jusqu’au bord du Tsâd, et, à l’ouest, jusqu’à la route du Bornou. Leur ancien avoir exclusif en chameaux a beaucoup décru, pour faire place à des troupeaux de bœufs ; leur humeur de nomades s’en est naturellement ressentie,[476] et, actuellement, ils semblent tendre çà et là à la vie sédentaire. La situation de leurs cantonnements exposés aux incursions des Touareg, le terrorisme des Oulad Sliman, la prépondérance acquise par leurs voisins les Kadiwa sous Hallouf, et enfin l’attrait que commencent à exercer sur eux les avantages d’une existence moins vagabonde, tout cela a déterminé nombre de groupes de leur tribu à rejoindre leurs cousins du district de Kâzel au Bornou.

III

Si, de la partie orientale du Schitati (Bîr-el-Barka), on se dirige à l’est-sud-est, on gagne, en un jour moyen de marche, le district oriental du Lilloa, à savoir le val Medeli. Viennent ensuite les vallées d’Afo, d’Ako et de Guisségui ; puis, au nord-est, celles de Baladi, de Kournaja, de Terêda et de Kou. Au sud de cette dernière, et séparée d’elle par un simple pli de terrain, se trouve le val Kelenka ; de là, on franchit un certain nombre de dépressions privées de population sédentaire, et l’on atteint, en une journée, l’aiguade d’Elleni (en arabe, Ezzeguei), puis, plus loin, les fontaines de Kara et d’Aourak. Plus loin encore, on passe huit vallées semblables, au prix d’une demi-journée de trajet, et enfin, en marchant une journée et demie de plus, on débouche sur le Bahar el-Ghâzal, à quelques heures au sud-ouest de la station de Solâdo Ouneki (en arabe, Solâl-el-Hâmi).

Quand je partis de l’enneri Medeli pour mon excursion au sud-est du Kânem, je passai d’abord, au bout de quelques heures de marche vers le sud, près du val Djabôr, à l’est duquel se trouve une suite de vallées presque parallèles à celles que j’ai ci-dessus énumérées, et qui n’en sont séparées que par une ligne étroite de hauteurs. C’est ainsi que de la partie méridionale de Médeli on gagne, à l’est de Djâbor, le val Bagalê ; que d’Afo, on descend dans l’enneri Mâong, et que, d’Ako et de Guisségui, on atteint, au midi, Tillôri et Intjôna. Au sud de cet ensemble de dépressions, sont les enneris Kougui et Kojollo, ce dernier contigu au val Bagalê.

Tous ces enneris, qui constituent la partie nord du Lilloa, appartiennent aux Dogorda, lesquels subissent la domination des Mghârba, comme, au Schitati, les Kadiwa et les autres Dâza sont subordonnés aux Oulad Sliman. Ici encore, l’agriculture est laissée soit aux mains de Kanembou travaillant sous le protectorat[477] de leurs cohabitants, soit à l’élément sédentaire de la tribu. Les vallées de Lillôa sont renommées pour leur abondance de dattiers ; néanmoins les plus au nord-est, parmi celles que je viens de citer (Balâdi, Kournaja, Terêda, Kelenka et Kou), ne participent point de cette richesse. Medeli, Afo et Ako sont également peu favorisés à ce point de vue ; Guisségui a un peu meilleure part ; mais c’est dans les autres enneris que la nature s’est montrée le plus prodigue. Bien qu’inférieures en qualité à celles du Borkou, les dattes lilloennes fournissent cependant un appoint alimentaire d’autant plus précieux qu’il s’en fait deux récoltes par an, au commencement de l’été et au printemps. En dehors des dattiers, il y a, dans tout le district, abondance d’arbres à aiguillons, et principalement des kournas. Enfin, aux céréales s’ajoutent, comme produits cultivés du sol, le coton, le tabac et les fèves.

Les Dogorda, qui ont opposé une si opiniâtre résistance à l’établissement des Oulad Sliman au Kânem, se divisent en Mousou, en Sendêma, en Kadjimma, en Abou Hâdjea, Abou Gorda, et Medelea. A côté d’eux, vivent des Orabba, qui se sont détachés de leurs frères du Schitâti, et qui sont devenus sédentaires.

Au sud du groupe d’Alâli, autre district traversé par moi lors de ma pointe vers le sud-est du pays, se trouve la vallée de Bî, et, à l’est de celle-ci, les oueds Faské et Doummel, qui, avec Tchira et Waschegui, au midi, forment le district des Hawalla (ou Famalla, comme disent les Arabes), très riche en dattiers. Les Hawalla sont également de souche dâza, mais mélangés d’élément kanembou, et devenus, par suite, plus ou moins sédentaires ; ils ont avec eux, comme agriculteurs, des Hammedjs ou Kanembou restés purs ; néanmoins, eux-mêmes, depuis quelque temps, ils semblent montrer quelque tendance à se fixer sur la glèbe. Ils se partagent en Anna ou Anja, en Ankordeâ, et en Dôla, et ne parlent que l’idiome dâza.

Au nord-est de l’enneri Doummel se rencontre une suite de vallées, Altefou, Wogara, Dônko et Tchiri, où prospère encore passablement la culture du dattier, et qui forment le district des Tchiroa, Kanembou demeurés assez purs, et chez qui domine la langue kanouri. Ils ont pour chef, en cette qualité, non un Medelâ, comme les tribus de sang mêlé précédentes (d’où le nom de Medelâ appliqué par les Arabes à celle-ci), mais un Fougobo, et mènent une vie essentiellement sédentaire ; outre leurs plantations de dattiers, ils possèdent un petit cheptel de bétail ; toutefois, ils s’adonnent surtout à l’agriculture.

[478]A une demi-journée de marche plus à l’est, on atteint une autre vallée dattière du nom de Terêda, avec deux villages de Nôreâ (en arabe, Nawârma), rameau détaché, et devenu sédentaire, de la tribu de même nom qui habite le Bahar el-Ghâzal ; leur chef a le titre de Marâ. C’est le dernier enneri habité, de ce côté oriental du Kânem. Plus loin, dans la même direction, il n’y a plus que des stations aquifères, Tiné, Haddâra, Schekkarâja, cette dernière à deux jours et demi de marche du val Terêda, et à une demi-journée en deçà du Bahar el-Ghâzal.

Au sud de tous ces enneris se trouvent des districts qui, par leur nature, se rattachent encore au groupe de Lilloa : les uns relèvent immédiatement de l’autorité de l’alifa de Mâo, les autres sont la propriété des Koumosoalla, qui eux-mêmes obéissent à l’alifa. Ce sont : le val Koullakoulla, le groupe d’Alâli, le val Jigui-Delfeanga, siège principal des Koumosoalla, l’enneri Mafal, qui leur appartient aussi, et les oueds el-Dâgel, Garda et Ngadeggui, qu’occupent les Hammedjs de l’Alifa. Ajoutons, plus au sud, et le fertile bassin de Korofou, et celui de Firi, et les enneris Lugguera, et d’autres, à la suite, appartenant aux Oulâd Sâlim.

Les Koumosoalla et les Oulâd Sâlim, confondus par les Arabes sous le nom de gens du Kaigamma (c’est le titre que porte le chef), offrent un nouvel exemple curieux de mélange de races. Physiquement, et surtout pour la couleur de la peau, ils sont plus près des Dâza que des Kânembou ; ils parlent la langue dâza, ont des Hammedjs pour cultiver le sol, possèdent une petite cavalerie de chameaux, et mènent une vie errante, quoique se mouvant dans un cercle restreint. Ce qui prouve qu’en eux l’élément dâza est prépondérant, ce n’est pas seulement leur idiôme, c’est aussi le titre de kedela que porte le chef d’un de leurs groupes, les Delfeâ, et la tradition qui les fait venir du Bahar el-Ghâzal ; mais ce qui démontre, d’autre part, que leur sang s’est trouvé mélangé, c’est, outre l’opinion générale de leurs voisins, ce titre nullement dâza de koumo (à l’origine kima, dit-on) que porte le chef de toute la tribu, et qui a valu à celle-ci son nom de Koumosoalla. J’incline à croire, pour mon compte, que la peuplade est issue d’un mélange de Dâza et de Boulâla.

IV

C’est au sud des Koumosoalla et des Oulâd Sâlim qu’est situé le district proprement dit de Mâo. Sa localité principale, Mâo, est[479] peuplée de Dalatôa, lesquels, on l’a vu, sont de souche esclave, mais n’en jouent pas moins un rôle important au Kânem. Outre Mâo, ils habitent encore Jagoubberi, Metalla et Mortofou, au sud-ouest.

La région au sud de Mâo est loin d’être aussi bien partagée en vallées que le pays de Lilloa. Celles qu’elle renferme sont plates, et, sauf une, l’enneri Koulolo, laissent à désirer comme fertilité. Au midi, du côté de Mondo, se trouvent, outre le val Koulolo susnommé, les vallées de Kaliloua, d’Allôri et de Sougoullé, habitées par des Dâza de la tribu des Bakaroa. A l’est, à un bon jour de marche de Mâo, sont les deux vallées de Goudjer, peuplées de Kouka, originaires de l’Ouadaï et venus au Kânem avec les Boulala. C’est entre Mâo et le groupe de Goudjer que s’élevait jadis la capitale du pays, la fameuse Ndjimi. Près du petit Goudjer, sont trois vallées, Hanga, Kournaka et Sajâl, qu’occupe la tribu des Beni Waïl, probablement de souche chôa. Quant à la région qui s’étend plus à l’est, jusqu’au Bahar el-Ghâzal, elle est dépourvue d’habitants.

A l’ouest de Mâo, nous rencontrons une suite de bassins fertiles, les uns allongés du nord au sud, tels que le val Djougou, les autres de forme arrondie, avec un lac natron au milieu, comme Rôjendou, Mapal, Billangâra et Agrârem. Seule, la longue vallée de Gâla, où s’élève la ville du même nom, possède une lagune d’eau douce où croissent des roseaux. Presque toutes d’ailleurs sont marécageuses et pourvues de puits qui y facilitent la culture des céréales, du coton, des légumes. La ville de Gâla est une colonie koubouri (Kânembou), passée ensuite sous la domination des Mâgomi (Kanouri). Plus au nord, la population semble composée mi-partie de Kânembou (sous l’alifa), mi-partie de Koumosoalla.

Au sud-est du pays est Mondo, le centre du district des Toundjer, où finit, de ce côté, le Kânem habité. Ce district renferme de nombreuses vallées, avec une centaine de bourgades, me disait un Toundjer, de la famille du chef de tribu. Peut-être le renseignement vient-il de source quelque peu suspecte ; mais, dans tous les cas, le pays est, à coup sûr, bien peuplé, et la population s’y égrène en hameaux minuscules et épars, dont l’un, entre autres, porte le nom de Tunis, en souvenir, dit-on, du dernier lieu de résidence des Toundjer, avant leur émigration au pays des nègres. Cette peuplade, de souche arabe, est devenue entièrement sédentaire et s’est, mieux que toute autre, pliée au genre de vie[480] des Kânembou, comme le prouve du reste l’application de fougobo qu’elle donne, elle aussi, à son chef.

Poussons maintenant vers la région sud-ouest du Kânem. Voici d’abord, en deçà de Ngouri, un petit district, d’une demi-journée de marche de traversée, avec ses deux centres de population visités par moi, Antjâli et Metalla, le premier occupé par le groupe kanouri des Antjâlibou (gens d’Antjâli), le second en majeure partie aux mains de Dalatoa. Dans le voisinage habitent encore d’autres peuplades ou restants de peuplades kânembou, les Hameraja, les Fôrebou, les Biriwa, les Melemmia, les Galabou, etc. Voici, plus loin, le « pays de Bari », habité par des fractions de Dânoâ et de Boulâla ; Ngouri, le chef-lieu des Dânoâ, est séparé par trois vallées (Waja, Riguima, Bâri, Kallem) du populeux district de Dibelontji, appartenant aux Nguidjem, encore un reste au Kânem de cette tribu des Boulala qui a émigré vers le lac Fitri[105].

Avec le pays de Bari, nous avons atteint la rive orientale du Tsâd, dont je n’ai pu, malheureusement, relever moi-même le contour exact, ce qui est d’autant plus regrettable, que la marge lacustre de ce côté paraît encore sujette à plus de variations, grâce à l’incessante formation de lagunes, que ne l’est le littoral nord.

Tout ce que je puis dire, pour compléter cette notice géographique et ethnique, c’est que si, de la baie de Daboua, au nord du bassin, point touché par nous lors de notre voyage au Kânem, on longe vers l’est la rive, on arrive d’abord à Beri, localité des Sougourti, où Barth a passé, puis à Maten el-Milah, un autre point de mon itinéraire. A une demi-journée, puis à une journée plus à l’ouest, se trouvent Kologo, autre village sougourti, et Kiskâwa, la principale résidence des Koubouri du Kânem. A partir de là, le rivage s’infléchit de plus en plus au sud-est, et l’on rencontre, dans cette direction, à un fort jour de marche de Kiskâwa, Talnguim, qu’une autre bonne journée et demie sépare du val schitâti de Tjanga. Entre Talnguim et Fouli, qui semble être à quelques heures de la rive, s’étend le pays de Soulou, souvent cité dans les chroniques bornouanes comme étant au pouvoir des Nguellega, subdivision de la tribu kânembou des Kounkinna.[481] De Fouli, on atteint, paraît-il, Mojo en deux jours, et Gala en un jour et demi.

Tout le reste de la rive sud-orientale, avec les localités qui s’y trouvent, semble être une grande partie de l’année au sein des lagunes. Citons, parmi les lieux plus ou moins habités, Manija, Djigguel, Ngallala, siège du chef bouddouma, qui a le titre de kachella kimè, Maltê, où réside un autre chef bouddouma, puis Killiram, et Massowa, où demeurent les Kouri. Au sud de ce dernier centre de population, le lac est tout rempli par le semis des îles des Koukinna. A tous ces villages plus ou moins insulaires, il faut ajouter, un peu plus à l’est, le groupe de hameaux des Aredda (el-Asâga, Deleât, Medelê, Kaïra, Benetti).

V

Tel est, dans son ensemble, le Kânem, ce vieil État mahométan de l’Afrique centrale, qui a été le berceau du Bornou. Il se divise, on l’a vu, en deux parties, l’une qu’occupent les nomades, l’autre, le Kânem du travail et de la production, aux mains d’habitants sédentaires.

Il est probable que les Kânembou, les maîtres historiques de la région, y sont venus autrefois du nord. Le mot Kânem en effet signifie « Pays du sud »[106] ; il est composé du terme toubou anem (ou anum) qui veut dire « du sud », et du préfixe K, qui sert à former le substantif. On a vu plus haut que les tribus toubou sont vraisemblablement originaires du Tou (Tibesti), et que c’est là ou à Koufara qu’il faut chercher le point de départ de la domination de ces Bardoa, qui, avec d’autres peuplades émigrées du nord, ont travaillé à la fondation du royaume de Kânem. Mais les Kânembou étaient établis avant eux dans ce dernier pays, car la chronique d’Ahmed mentionne le légendaire roi Sêf (Saef) comme ayant fondé une dynastie régnant « sur les Berbères, les Toubou, les Kânembou et autres ». A quelle époque y ont-ils émigré ? On n’a point là-dessus de données précises. Peut-être, avant de prendre possession du Kânem, ont-ils résidé quelque temps dans les contrées qui l’avoisinent à l’orient, à savoir l’Egueï et le Bodelê, alors mieux arrosées qu’aujourd’hui. Toujours est-il qu’en dehors du sens de ce mot Kânem, leur origine septentrionale semble[482] ressortir de la parenté de leur idiome, le kanouri, avec celui des Toubou[107]. Une autre preuve d’affinité primordiale et étroite entre l’une et l’autre peuplade, et un indice que les Kânembou ont dû émigrer du nord, c’est l’extension surprenante de la tribu toubou des Tomaghera, et ce fait qu’une fraction du groupe kânembou des Koubouri porte le nom de « gens du Borkou », Borkoubou : ce qui indique bien un mouvement du nord vers le sud. Les Tomaghera sont mentionnés dans la chronique bornouane, dès les premiers temps du royaume de Kânem, sous le nom de « Gens de Kera »[108], et on les voit dès lors vivant avec les Kânembou ou devenus eux-mêmes Kânembou. Joignez qu’on les retrouve au Bornou actuel, à titre de tribu kânembou reconnue, quoique ayant gardé une certaine notion de leur parenté avec le groupe toubou du même nom, et qu’il est constant dans le pays que les princes de Mandara, à l’extrême sud du royaume, comme ceux de Mounio, à l’extrême nord, tirent d’eux leur origine. Barth tient même pour certain qu’ils ont donné leur nom au district bornouan de Demaguerim[109].

Une autre tribu de souche toubou, les Kojam, se trouvait, elle aussi, établie au Kânem, dès la période initiale du royaume ; le reste de la peuplade paraît y être venue à des époques postérieures ; mais ses éléments ont dû y être de bonne heure très nombreux, puisqu’on voit dans la chronique bornouane découverte par Barth et qui remonte jusqu’au commencement du treizième siècle, à l’époque de Tsilim Ben Bekrou (Bikorou) que les mères des rois étaient presque toutes des femmes toubou : circonstance qui contribue à expliquer que la noble famille des Sêfija, qui était originaire d’Arabie, et aux mains de laquelle demeura le pouvoir, put conserver assez longtemps son teint clair. C’est précisément Tsilim Ben Bekrou, dont la mère était une femme de la tribu kânembou des Dibbiri, qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau foncée. On reconnaît également l’influence des Toubou dans cet usage des rois du Kânem, signalé par Ibn Batouta, de se voiler le visage, à l’aide du Litham, et dans cette constitution aristocratique du royaume, dont la forme extérieure s’est maintenue jusqu’à ces derniers temps au Bornou.

[483]Les tribus qui vinrent plus tard, et que la chronique en question désigne sous le nom générique de Tedâ, ne manquèrent pas, en leur qualité de nomades indisciplinés, d’entrer bientôt en conflit avec le gouvernement régulier du pays et sa population sédentaire ; de là de longues hostilités, qui réduisirent peu à peu les Kânembou à une complète subordination politique. Partout où les deux éléments, travailleurs de la glèbe et nomades, se trouvaient en présence, la prééminence resta aux seconds. Ultérieurement, il est vrai, les victoires du roi Idri sur les Boulala, alliés des Toubou (fin du XIVe siècle), firent un tort grave à ces derniers, et il semble qu’alors beaucoup d’entre eux se soient vus forcés d’émigrer au Bornou. Depuis lors, la situation politique ne s’était guère modifiée, quand l’arrivée des Oulad Sliman, dans ces derniers temps, et leur prise de possession violente du Kânem, sont venues donner une nouvelle impulsion au mouvement d’émigration vers le sud.

Nous avons dit que, de ces tribus toubou, celles dont les cantonnements participaient le plus du régime des pluies soudaniennes et qui s’étaient mélangées d’éléments kanembou, ne menaient plus qu’une demi-existence de nomades ; et que d’autres, établies tout près du Tsâd ou refoulés dans les îles du lac, étaient devenues complètement sédentaires ; et cela se comprend de soi. Là où le chameau cessait de prospérer, ils ont dû s’adonner à l’élève du bétail, et lorsque, comme c’était le cas lors de mon passage dans le pays, l’épizootie décimait le bétail, force leur était de chercher un recours dans l’agriculture. Les Wandala eux-mêmes, jusque-là de purs nomades, ont commencé ainsi de modifier leur train de vie, et des huttes de chaume du genre kânembou se sont mises à se grouper çà et là.

Que si nous comparons entre eux Kânembou et Toubou, nous voyons que les premiers ont en général le teint quelque peu plus foncé, et que, dans leurs humides parages du lac Tsâd et des provinces intérieures du Bornou, ils ont perdu de la maigreur et de l’élasticité native des premiers, pour gagner en muscles, en graisse, en stature, en plénitude de visage, tout en ayant, eux aussi, les extrémités d’une finesse remarquable. A ce point de vue physique, ils sont, à coup sûr, plus distingués de formes que les Kanouri leurs voisins, dont ils diffèrent également par le costume et les mœurs. Ils se coiffent volontiers d’un haut bonnet (Djoka), auquel ils entortillent une bande de coton (aliâbou), qu’ils ramènent souvent sur le bas de leur figure, par une dernière réminiscence[484] du turban et du litham. Les jeunes gens laissent volontiers croître leur chevelure ; ils la tressent, ils l’enjolivent, au lieu que les Kanouris ont soin de se raser le chef et d’aller nu-tête. Les jeunes filles, elles, se rasent aux tempes et à l’occiput, ne gardant qu’une touffe supérieure bellement nattée qu’elles séparent en deux sur le front et qui leur retombe des deux côtés de la tête.

Entre Kanembou et Kanouris, la connexion n’en est pas moins très étroite, grâce à la pénétration qui s’est faite entre les deux éléments, et qui date surtout de l’époque où une partie de la population plus ou moins homogène du Kânem reflua au sud de la rivière de Yoô, et se mêla aux gens de ces districts plus méridionaux. De là est sortie la race aujourd’hui dominante au Bornou, celle des Kanouris.

Il est difficile d’évaluer exactement le chiffre total des habitants du Kânem. Voici cependant, jusqu’à nouvel ordre, de quelle manière je le décomposerais :

TOUBOU (Tedâ et Dâza.)
1o Tribus restées pures et nomades (Gounda, Aterêta, Worda, Jouroa, Mâda, Jorumma, Wandala, Dogorda) 10,000
2o Tribus pures et sédentaires (Bekaroâ, Worda, Nôreâ, Aredda) 3,000
3o Tribus mélangées et nomades (Kâdawa, Dibbiri, Orabba) 4,000
4o Tribus mélangées, plus ou moins sédentaires (Koumosoalla, Hawalla, Moallemin, Orabba) 5,500
KANEMBOU, KANOURIS, MAGOMI ET DALATÔA.
1o Kânembou (Tomâghera, Konkou, Galabou, Koubouri, Sougourti, Tjiroa, etc.) 20,000
2o Kanouris (Boulloua, Ansjâlibou, Rogodobou, Biradoull, Biriwa, Melemmia, Forêbou, Manijaou, Ngalma, Magomi de Fouli, Gens du Dima de Gala) 5,000
DALATÔA.
A Mâo, Jagoubberi, Metalla, Mortofou, Djougou, Goumso, etc. 3,000
BOULALA ET KOUKA (présumés).
Nguidjem, Reddé, Sarabou, Tirra, etc. 5,000
DANOA (en arabe Haddâd ; en dâza, Azâ).
Darkaoua, Ariguimma ou Arigiwa, Amedija, Bekaroa 6,000
ÉLÉMENTS ARABES.
1o Toundjer : gens de Nâs, Gens de Yousef, Gens d’Abid, Gens de Maina, Gens de Kagoustema, Gens d’Akid, Gens d’el-Djellâbi, Gens d’el-Fokkera, Gens de Bouloul) 5,000
[485]2o Choa (Beni Hasen, Beni Waïl) 500
3o Wassili (en kanouri), Minneminé (en dâza) : (Oulad Sliman du Schitati, Mghârba du Lilloa) 4,500
Total général 70,000

De combien cette évaluation s’écarte-t-elle de la vérité, c’est ce qu’il est malaisé de dire. Beaucoup de localités sans doute ont échappé à ma connaissance ; en revanche, pour d’autres, on a pu m’exagérer le chiffre de la population ; mais, somme toute, je ne crois pas que le nombre des habitants du Kânem dépasse 100,000 âmes, ce qui, pour une superficie de soixante-dix à quatre-vingt mille kilomètres, ne donne guère plus d’un individu par kilomètre carré.


[486]LE LAC TSAD ET SA POPULATION INSULAIRE


CHAPITRE XIII

Caractère général du lac Tsâd. — Affluents du bassin : les rivières de Yôo, de Mboulou et de Gambarou ; le fleuve Chari. — Le Bahar el-Ghâzal. — Variations du rivage lacustre. — Les Kouri et les Bouddouma. — Les îles du Tsâd ; leur groupement. — Mœurs et usages des insulaires. — Géographie du Bahar el-Ghâzal ; habitants et stations aquifères de cet oued.

I

Peut-être eût-il été plus logique de rejeter à la suite de mes autres voyages dans les régions voisines du Tsâd la description d’ensemble de ce curieux lac de l’Afrique centrale ; mais comme c’est ce bassin qui donne son empreinte caractéristique à la région soudanienne du Bornou, dont je me propose de parler ci-après, j’ai cru devoir en dire tout de suite quelques mots, en utilisant, pour cette notice, les informations supplémentaires que j’ai acquises dans mes tournées ultérieures au Baguirmi et dans l’Ouadaï.

Il n’y a pas encore bien longtemps, le tracé du lac Tsâd, avec la marge de terrain adjacente, était l’unique linéament qui interrompît le vaste espace blanc laissé sur nos cartes en cette partie du continent africain ; aussi était-il naturel que ce point attirât de bonne heure l’attention des géographes européens. Depuis l’ère nouvelle d’explorations, ouverte, à la fin du siècle dernier, par la fondation de la Société africaine de la Grande-Bretagne, le Tsâd a été, en effet, à plusieurs reprises, le point de mire des investigateurs dans ces parages de l’ancien monde. Denham, Richardson et Barth y ont fait des expéditions. Denham a franchi les affluents du bassin et a longé son littoral sud jusqu’à sa suture avec le Bahar el-Ghâzal. Barth et Overweg en ont contourné l’extrémité nord, et ce dernier voyageur, avant de mourir prématurément, sur sa rive ouest, en a visité l’archipel en canot. Vogel a passé toute une année sur ses bords ; Gerhard Rohlfs y[487] est allé également, et l’on a vu que Maurice de Beurmann a péri tragiquement non loin de sa rive orientale. Moi-même enfin, en allant au Kânem, puis en Ouadaï, j’en ai parcouru la courbure nord et sud.

Il est regrettable qu’Overweg, celui de tous les voyageurs qui a le mieux exploré ce lac intéressant, et le seul qui fût en état de nous bien renseigner sur sa configuration et ses îles, se soit montré si avare de détails dans sa relation. Quant aux autres explorateurs, ils n’en ont observé que les contours, et sur quelques points seulement, vu l’impossibilité, en n’importe quelle saison de l’année, d’en côtoyer aisément la rive, déchiquetée à chaque instant par des baies et des canaux d’affluence, rendue inaccessible en beaucoup d’endroits par des mares et des arrière-cours d’eau, et sans cesse métamorphosée par les variations du niveau liquide. Celui qui a serré de plus près le bassin, c’est Denham, qui avait pour objectif tout spécial d’en relever le littoral. Tous les voyageurs venus après lui ne se sont occupés qu’occasionnellement de cette étude. Pour moi, en allant au Kânem, j’ai suivi, je le répète, le pourtour de ses anses septentrionales, et, dans ma pointe au pays de Bari, j’ai approché de très près sa marge sud-est. Plus tard, en me rendant au Baguirmi, j’en ai longé la côte sud-ouest, puis, pour gagner l’Ouadaï, j’en ai contourné le bord méridional, mais à une certaine distance, puisque j’ai passé le fleuve Chari près de Goulféi, tout en atteignant le Bahar el-Ghâzal non loin de sa sortie du lac, c’est-à-dire à 70 kilomètres environ au sud-sud-est de la ville de Mondo, l’étape la plus méridionale de mon voyage au Kânem.

Ce nom de Tsâd, qu’on lui donne en langue kanouri, semble avoir, dans le dialecte des anciens habitants de la région ouest, les Sô et les tribus apparentées, la signification de « grand amas d’eau ». Quant aux insulaires actuels, ils donnent au bassin le nom de « lac Koulou[110] ».

Situé à 270 mètres à peu près au-dessus du niveau de la mer, le Tsâd reçoit les eaux du Bornou, du Baguirmi, des pays au sud de l’Ouadaï et d’une partie du Dar-For. C’est une vasque plate, aux rebords très irréguliers et formant des berges plus ou moins inclinées. Vers le désert, le terrain s’élèverait assez régulièrement jusqu’au plateau d’Ahir, jusqu’au mont Tummo sur la route du Fezzan, puis jusqu’aux sommités du Tou et au relief rocheux des[488] Baelé, n’était la rupture produite, de ce côté, par les vastes dépressions de l’Eguéï et du Bodelê, lesquelles sont inférieures au niveau du lac. Vers l’est, le bord de la coupe se raccorderait à la lisière extrême de l’Ouadaï, n’était un rempart d’intumescences qui vient dès l’abord se mettre en travers, et empêcher les cours d’eau ouadaïens du centre de rejoindre le Chari. Vers le sud-est, direction où l’on a pénétré jusqu’à 500 kilomètres environ, le sol ne semble s’élever que d’une pente insensible. Au sud enfin, la ligne de faîte se trouve vers le Binoué, à 200 kilomètres à peu près ; à l’ouest, elle est vers le Niger, à 600 kilomètres, chiffre rond.

Le Tsâd affecte la forme d’un triangle à la pointe arrondie, dirigée vers le nord-nord-est, et à la base tournée au sud-sud-est. Son côté ouest, qui, par suite de l’embouchure de la rivière de Yoô, dessine une saillie convexe vers le bassin, se trouve à peu près entre 12° 20′ et 14° 30′ de latitude nord, s’étendant ainsi en ligne droite sur un espace de 230 à 240 kilomètres. Le côté est, (ou mieux nord-est), un peu plus long, présente, au contraire, une concavité vers le lac. Quant à la base, où le delta formé par le grand fleuve Chari, venant du sud-est, produit un renflement sensible, elle peut avoir 170 kilomètres de longueur, de 13° 40′ à 15° 10′ de longitude est (Greenwich) : superficie totale de la coupe lacustre, 27,000 kilomètres carrés environ, soit à peu près le développement de la Sicile. Seulement cette surface n’est pas toute en eau ; un tiers en est pris par de nombreuses îles formant archipel, et essaimant surtout à la partie orientale. A l’ouest même, la nappe liquide est loin de se présenter d’ensemble ; presque partout le regard s’y heurte à des traînées d’îlots nus ou garnis de végétation, ou bien se perd sur des marécages couverts de roseaux.

Le Tsâd est situé dans la zone des pluies estivales qui durent de la fin de juin au commencement d’octobre, et la majeure partie du sol riverain a le caractère de steppe qui distingue la partie nord de cette région africaine ; seuls, les bords de ses anses, de ses affluents et de ses arrière-cours d’eau, offrent souvent une végétation d’une splendeur et d’une abondance tropicales. Pendant la plus grande partie de l’année, le vent qui souffle sur la région lacustre est l’alizé habituel de ces parages ; au plus fort de l’été seulement semble y venir du golfe de Guinée une mousson qui amène avec elle de l’Océan atlantique une dose d’humidité suffisante pour déterminer des chutes de pluie. C’est alors que le pays, tout saturé d’eau, devient malsain pour les étrangers et engendre[491] même nombre de maladies pour les indigènes. Heureusement que les terrains d’argile, si dangereux en pareil cas, ne sont point fréquents dans le voisinage immédiat du lac ; c’est le sable qui domine ici ; seule, la marge sud-orientale de la cuve est exposée annuellement à des inondations suivies ; aussi, avec le temps, et grâce à sa riche végétation, s’est-elle transformée en un humus noir foncé.

Site du lac Tsad.

La pointe nord du bassin est assez bien délimitée par des formations en manière de dunes, du haut desquelles on a, çà et là, une plus vaste perspective sur le lac que de tout autre point de la rive ouest ; mais plus on s’en écarte pour longer le littoral kânemois, et plus les berges deviennent indécises. Au lieu d’un lac à proprement dire, on a ici une lagune, figurant un lacis de canaux, tantôt à sec, tantôt extravasés sur le terrain environnant ; si bien que lorsqu’on s’enquiert d’une des localités insulaires, on a coutume de la désigner tout simplement, dans le pays, d’après le nombre des bras d’eau qu’il faut franchir pour y arriver. L’ourlet sud-est du lac, entre l’embouchure du Chari et le point de sortie du Bahar el-Ghâzal, semble être dans les mêmes conditions, de sorte que les gens qui se rendent par là au Kânem, après avoir franchi le Chari, vont droit au nord et parviennent au but, sans se douter qu’ils ont traversé un lac : là encore, on a à couper de nombreux canaux ; seulement dans la saison favorable, presque tous peuvent être passés à gué par les bêtes de somme ou de selle.

Accidenté vers le nord-est, le sol riverain forme, au sud et à l’ouest, une région absolument plate où, pour peu que survienne une crue, on voit s’emplir d’eau tel ridchel, ou bien telle baie s’agrandir ; l’onde avance de ce côté, pour se retirer ensuite jusqu’au moment des pluies estivales. Tout d’abord les chutes d’eau céleste suppléent à peine aux pertes provenant de l’évaporation ; ce n’est que dans la seconde moitié de la période, quand le Chari déverse au lac un volume liquide toujours grossissant, que les riverains s’aperçoivent de l’enflure de la nappe lacustre, et celle-ci n’atteint sa hauteur maximum que bien après la saison des pluies, c’est-à-dire vers la fin de novembre. Toute la rive sud-ouest se change alors en un vaste marécage, et il arrive souvent que nombre des villages qui s’y trouvent ne peuvent plus communiquer entre eux que par le moyen d’embarcations. Jusqu’à la fin de janvier, parfois même jusqu’en février, les chemins qui contournent le littoral sud sont impraticables, de sorte que, quatre mois après que les pluies ont pris fin, il est plus difficile d’y passer qu’au[492] cœur même de la mauvaise saison. Ainsi, continuellement, les contours du bassin se modifient, et ce ne serait qu’en observant pendant une longue suite d’années les points extrêmes de progression et de recul, qu’on parviendrait à établir une fixation satisfaisante des berges.

II

Le Tsâd est alimenté par des affluents lui arrivant de l’ouest, du sud et du sud-est. Du nord et du nord-est, c’est-à-dire du steppe et du désert, il ne reçoit aucun apport. A l’est, on l’a vu, il existe un barrage d’intumescences qui détourne vers le lac Fitri les eaux de l’Ouadaï central.

Le tributaire de l’ouest, nous le savons déjà, est le komodougou[111] Yoôbé, qui, issu de la partie orientale des États d’Haoussa, a un cours, calculé en ligne droite, d’environ six cents kilomètres, et, non loin de son embouchure, un lit de quatre-vingts mètres de largeur à peu près, où, durant une grande fraction de l’année, l’eau ne coule pas d’une manière continue. Quand je l’ai franchi pour la première fois, venant du nord, — c’était au début de la saison des pluies, — on pouvait partout le passer à pied sec ; il n’y avait que dans les bas-fonds qu’il se trouvait des flaques d’eau isolées. En mars, quand j’allai au Kânem, le courant liquide avait quinze pas de large, sur un demi-mètre de profondeur. Enfin, au moins de janvier de l’année suivante, lors de mon retour à Kouka, la masse fluviale au même endroit était de vingt mètres environ, avec une profondeur quelque peu accrue. Je n’ai jamais eu occasion de voir cette rivière à son maximum de niveau ; mais Denham, Barth et Overweg y ont trouvé à certains moments assez d’eau pour être obligés de la passer en barque.

A la partie sud-ouest du lac débouche le komodougou Mboulou, qui sort du territoire des Margui, à la frontière sud du Bornou, et a, ce semble, un cours de deux cents kilomètres environ. A une trentaine de kilomètres en deçà du Tsâd, il reçoit lui-même un tributaire qui lui arrive de l’ouest, du district d’Oudchê, au pays des Gamergou. Lorsque je le franchis, au commencement de mars, à dix ou quinze kilomètres de son embouchure, son lit, large d’une trentaine de mètres, était rempli à peu près au tiers, et le volume liquide avait un mètre de tranche. Quand[493] je revins du Baguirmi, dans les premiers jours de septembre, il avait submergé ses rives, et offrait un courant de soixante mètres de largeur qui nous obligea à faire usage d’embarcations. Toutefois, un peu avant la saison des pluies, il n’est plus, lui aussi, qu’une suite de flaques d’eau bourbeuses. La pente y est si faible, que des objets que nous y fîmes flotter au printemps ne purent, par le vent d’est régnant, filer en aval du côté du lac.

A une douzaine de kilomètres à l’est de l’embouchure du Mboulou, se jette également dans le Tsâd le komodougou de Gambarou, qui vient, dit-on du territoire marécageux des Mousgo, où il n’est vraisemblablement qu’une branche détachée du Chari de l’ouest ou Chari de Logon. Dans ce cas, il ne faudrait voir en lui qu’un des innombrables canaux de dérivation par lesquels le grand fleuve baguirmien se déverse au lac. A quinze ou vingt kilomètres en deçà de son embouchure, cette rivière de Gambarou reçoit, disent les uns, un autre komodougou, le Ferendouma ; d’autres affirment, au contraire, que ce dernier cours d’eau vient directement de l’ouest du Logon ; il y a même des gens qui prétendent qu’il se jette aussi à part dans le lac. Pour cela, je ne le crois pas, car, en revenant du Baguirmi, je franchis la rivière de Gambarou ainsi que le Mboulou tout près de leurs embouchures, et je n’ai nullement aperçu le Ferendouma, que, lors de l’aller pourtant, j’avais traversé à dix-huit ou vingt kilomètres plus au sud. De même, il me paraît improbable que ce fleuve ait sa source propre, attendu qu’au milieu de mars, alors que tous les autres affluents du Tsâd nés dans la même région étaient presque à sec, il charriait, lui, une masse liquide plus considérable que la rivière de Gambarou elle-même, à savoir de dix mètres de large sur un mètre de profondeur, je suis plutôt porté à le prendre pour un bras de ce dernier cours d’eau, qu’il rallie de nouveau avant l’embouchure.

A l’ouest du Mboulou se trouvent encore les deux rivièrettes Missénéram et Lébâ, qui ont, elles aussi, une déclivité fort insignifiante, au point que les uns prétendent qu’elles courent du sud au nord, pour aboutir soit au Tsâd, soit à l’embouchure du Mboulou, tandis que les autres les représentent comme de simples dépressions de terrain, des Ridchoul que le lac remplit lors de ses grandes crues. Toujours est-il que, à l’époque de notre retour, alors que les deux petites rivières (à sec en mars) contenaient un volume liquide d’un mètre et demi à deux mètres de profondeur, il me fut impossible d’y découvrir le moindre courant.

[494]C’est à l’est ou au nord-est de l’embouchure du fleuve de Gambarou que se trouvent les nombreux bras de décharge du Chari, lesquels s’irradient vers le lac un peu en aval du confluent du Chari de l’ouest ou Chari proprement dit et du Chari de l’ouest ou rivière de Logon. Cette jonction a lieu à dix ou quinze kilomètres au nord de Kousseri, et le courant unique qui en résulte fournit encore près de quatre-vingts kilomètres au nord-ouest jusqu’au point extrême du delta terminal. Presque toutes les bouches secondaires se trouvent à l’ouest du tronc principal ; il n’y a, de l’autre côté, que quelques petits bras d’écoulement. Plus loin enfin, dans cette même direction, vers le point de sortie du Bahar el-Ghâzal, qui n’est lui-même qu’un immense ridchoul, la rive du lac, tout à fait aplatie, a donné naissance à divers gauchissements du même genre qui vont pénétrant au sud dans les terres. Le Bahar el-Ghâzal lui-même, au sortir du Tsâd, court, sur un espace d’une quinzaine de kilomètres, dans une direction est et nord-est, pour s’infléchir peu à peu au septentrion.

La rivière de Yoô et le Mboulou, grossissant vite au moment des pluies, mais prompts ensuite à se tarir, ne contribuent en somme que médiocrement à remplir le Tsâd ; le tribut d’eau le plus considérable est celui qu’apporte le Chari, dont le volume et l’impétuosité varient beaucoup selon la saison. C’est en septembre et en octobre que ce fleuve acquiert son maximum de grosseur et de vitesse ; c’est au printemps ou un peu avant la période des pluies que, chez lui, l’une et l’autre sont au plus bas. Denham, qui l’a franchi au mois de juin, à quarante kilomètres de l’embouchure, en a évalué la largeur à mille mètres et la rapidité à un mètre et demi par seconde (cinq ou six kilomètres à l’heure). Barth, lui, n’en a vu que les deux bras séparés. Pour moi, qui ai passé le Chari en mars, à soixante-dix kilomètres environ de l’embouchure, c’est-à-dire tout de suite en aval du confluent, je lui ai trouvé huit cents mètres à peu près de largeur, avec une vitesse d’un mètre à la seconde (quatre kilomètres à l’heure). Le bras oriental que, dans mon voyage au Baguirmi, j’ai parcouru sur une longueur de plus de cent cinquante kilomètres, n’avait partout, dans une moitié de son lit, qu’une profondeur d’eau d’un à deux mètres, tandis que, dans l’autre moitié, la tranche liquide mesurait quelquefois jusqu’à sept mètres. Il va sans dire que ces proportions changent sensiblement lors des pluies et surtout lorsqu’elles sont abondantes.

Pour pouvoir évaluer approximativement la quantité d’eau que[495] le Chari déverse dans le Tsâd, il faudrait l’observer, aux moments de l’étiage et de la crue maximum, immédiatement au-dessous de la jonction de ses deux courants primordiaux, et en amont de la bifurcation de ses bras multiples d’embouchure. Que si néanmoins nous calculons sur une largeur de neuf cents mètres, avec deux mètres seulement de profondeur, et une vitesse d’un mètre à la seconde, nous trouvons que le volume liquide apporté annuellement au lac par le fleuve serait d’environ soixante kilomètres cubes. Quant aux affluents secondaires, leur tribut, évalué grosso-modo, peut être de dix kilomètres cubes ; ajoutons à cela la contribution fournie par les pluies, un mètre et demi d’eau par an sur une superficie de 27000 mètres, soit trente kilomètres cubes, défalcation faite des îles du bassin, et nous arrivons à un chiffre total de cent kilomètres cubes à peu près.

Quelle quantité en absorbent les rives et aussi les dérivations souterraines, cela, on ne saurait le calculer. J’ai dit que jadis le Bahar el-Ghâzal conduisait les eaux du lac dans les immenses dépressions du Bodelê, de l’Égueï et du Borkou sud, et aujourd’hui que l’écoulement a cessé de se faire en dessus, il est à supposer qu’il continue de se faire en dessous vers les régions susnommées, dont le niveau est inférieur à la coupe bornouane, et que c’est là la source de leur richesse en eaux terrestres. Et ce qui milite en faveur de cette hypothèse, c’est que, tout compte fait de l’évaporation, il reste encore un surcroît d’apport liquide de trente kilomètres cubes par an, qui s’ajouterait d’une façon continue au volume de la masse lacustre, s’il n’était utilisé autrement.

Il est certain que le desséchement complet du Bahar el-Ghâzal ne date pas de bien longtemps ; en 1870 encore, année qui fut très pluvieuse, cet écouloir, nous l’avons vu, se remplit d’eau sur un espace de plus de 100 kilomètres, ce qui fit croire aux riverains qu’il allait de nouveau inonder le Bodelê. Il garda même, au moins dans la partie sud-est, son contenu liquide plusieurs années de suite, car, en 1873, j’ai retrouvé son sillon fluvial submergé à 80 kilomètres environ de sa sortie du lac Tsâd.

Maintenant, d’où vient que ce sillon fluvial, qui jadis inondait une si vaste région, a cessé ses fonctions d’émissaire ? On a voulu attribuer le phénomène à la formation d’un barrage de dunes interceptant ses communications avec le lac Tsâd ; mais, même sans cette hypothèse, la cessation de l’écoulement s’explique par des causes ordinaires, à savoir des niveaux médiocres de l’onde lacustre et des modifications insensibles dans la partie est de la[496] coupe. Dans le réseau aquatique de la contrée, c’est le Chari qui joue le rôle prépondérant, et qui, par suite, contribue le plus aux alluvions régionales. Il y a telles portions de terrain que les inondations annuelles transformaient en de véritables îles, inhabitables et inhabitées, et qui, aujourd’hui, exhaussées sur tout leur pourtour, portent des villages. Par contre, il est vrai, il y en a d’autres qui se sont peu à peu abîmées dans l’eau et qui, partant, ont été délaissées, quoique ces phénomènes, en définitive, paraissent plus fréquents à la partie ouest du lac, où l’action des eaux est plus intense.

C’est, en effet, vers la partie sud-ouest du bassin que le Chari dégorge son tribut d’eau principal, et c’est là aussi, conséquemment, qu’il s’est formé le moins d’îles et que le rivage dessine le gauchissement le plus vaste. De là des changements incessants dans le littoral adjacent. Barth a déjà remarqué que chaque localité riveraine de ce côté voit de plus en plus l’eau échancrer son territoire, et il cherche la cause de ce phénomène dans un affaissement de la couche calcaire qui se trouve sous la tranche superficielle de terrain. Quant aux indigènes, ils disent que le lac « dévore » sa rive ouest. J’ai noté ci-dessus l’émoi causé à Kouka par les poussées périodiques du Tsâd dans cette direction, progrès tels, que lorsque, au printemps de 1873, je quittai définitivement le Bornou, le cheik Omar s’apprêtait justement à se faire construire, près de la ville, une seconde résidence sur un site plus élevé et hors des atteintes de l’onde lacustre.

La rive septentrionale semble sujette à des transformations analogues dans la limite où le permet ici l’exhaussement rapide qui se fait du terrain. On a vu que, d’année en année, les Arabes du Kânem, qui prennent ce chemin pour aller à Kouka et en revenir, sont contraints de décrire un circuit de plus en plus long du côté du nord. Or ces progrès du lac au nord et à l’ouest pourraient bien être une compensation du desséchement du Bahar el-Ghâzal et des alluvions qui se produisent dans le delta du Chari et à la partie orientale du bassin, et il n’en faut peut-être pas davantage pour expliquer le drainage subi par l’ancien écouloir sud-est de la coupe.

Une autre particularité singulière du Tsâd, c’est que c’est un lac d’eau douce. Tous les fleuves apportent du sel à la mer, et ceux qui affluent à des récipients intérieurs finissent peu à peu par les transformer en des lacs salés. La mer Caspienne, le plus grand des lacs méditerranéens dépourvus d’émissaire, contient bien[497] encore, dans sa partie nord, là où elle reçoit l’énorme tribut des flots du Volga, de l’Oural et du Terek, de l’eau qui, à la rigueur, se peut boire, mais, à sa partie médiane et sud, la matière saline augmente d’une manière continue. L’eau du Tsâd, au contraire, est aussi douce que peut l’être eau du monde. Et pourtant tout le sol régional renferme énormément de sel. Les fontaines du Kânem sont parfois saumâtres, celles du Bodelê et de l’Egueï le sont presque toutes, et, à peu d’exceptions près, les petits étangs de fond des vallées du Kânem contiennent également un liquide salin. Les rives et îles du Tsâd sont riches en natron, et cette matière, qui s’extrait du sol, constitue un article considérable d’exportation vers l’ouest de l’Afrique. Le Chari, il est vrai, n’apporte sans doute au lac que peu de sel, attendu qu’il vient de contrées qui, à cet égard, sont parmi les plus pauvres ; mais la saveur extraordinairement douce des eaux du grand bassin bornouan n’en reste pas moins un fait singulier, et qui, lui aussi, semble indiquer que ce lac n’a pas encore de caractère défini.

III

L’archipel intérieur du Tsâd, qui n’est séparé de la terre ferme que par un canal de peu d’étendue, a dû être, de tous temps, habité. Il y a là un réseau aquatique qui forme une certaine défense naturelle. C’est dans ces lagunes que les gens du Kânem, aujourd’hui encore, vont se mettre à l’abri des incursions des Oulâd Sliman et des félonies des Dâza ; c’est là aussi qu’à l’époque des premières immigrations des peuplades du nord, les riverains de la contrée orientale se virent refoulés ; là encore, que depuis longtemps, la tribu arabe des Assâla, établie sur le littoral sud-est du lac, a trouvé protection et refuge contre les armes de l’Ouadaï et du Baguirmi ; là enfin que, lors des changements de règne, les princes ouadaïens ont soin de se sauver pour éviter qu’on ne leur crève les yeux ou qu’on ne les égorge.

Les maîtres primitifs du lac ont été, paraît-il, les Kouri ou Kalea, qui habitent la portion tout à fait orientale de l’archipel qu’on désigne sous le nom de Karka. Ce n’est que plus tard, lorsque les riverains du littoral ouest, au temps de la conquête kanouri, se sont aussi réfugiés dans les îles, que s’est formée, par le mélange, la peuplade qui porte le nom de Bouddouma. Cette dernière appellation se rattache à la tradition que voici. Un jour,[498] un esclave, du nom de Barka, appartenant à la maison d’un roi bornouan, où il avait la direction des écuries, s’en vint avec les palefreniers chercher du fourrage pour ses bêtes sur les gras pâtis des bords du Tsâd. L’eau se trouvant très basse, il poussa jusqu’à l’île Sejoroum, et là, il rencontra des gens inconnus qui le firent prisonnier et l’emmenèrent dans d’autres îles où ils demeuraient. Il y resta à vivre avec eux. Or Bouddou est un terme kanouri, qui signifie « herbe sèche », et qui, en composition avec le suffixe ma, désigne l’individu qui s’occupe d’herbe sèche, c’est-à-dire est préposé au fourrage, et c’est ainsi que le mot Bouddouma, surnom de Barka, devint et resta la dénomination collective, au pluriel comme au singulier, de toute la peuplade insulaire[112].

Les Bouddouma se donnent à eux-mêmes le nom de Yedina, dont l’étymologie demeure incertaine. Il se peut qu’il vienne, soit directement de Yedi, ville située à la rive sud-ouest du Tsâd, et dont les habitants primitifs, un groupe de la tribu des Sô, auraient fui dans les îles la conquête bornouane, soit du mot kanouri, Gedi, qui signifie Est.

A ces éléments de population du lac, s’ajoutent des fragments de tribus kanembou, schoa, kanouri, dâza, boulala, qui, des districts orientaux du bassin, se sont peu à peu retirés dans les îles ou y font des apparitions périodiques. Je ne saurais, malgré toutes mes recherches, en donner la nomenclature bien complète, non plus que dresser, d’une façon rigoureuse, la topographie du lacis insulaire ; néanmoins, pour l’usage des voyageurs à venir, je dirai ici ce que j’ai pu en apprendre.

Les Bouddouma occupent le groupe central d’îles qui avoisine la partie médiane de la côte nord-est. Ils se partagent en douze groupes[113] : Maidjoja, Maiboulloua, Boudjia, Gouria, Dalâ, Berêdja, Marganna, Djilloua, Diremma, Orzôuguena, Kadjinguena et Bekarôa.

Les Boudjia demeurent dans la partie la plus occidentale de cet archipel, et se subdivisent en Boudjia Mêdia, B. Kotoa, B. Aliâ et B. Bouna. Trois de leurs îles, Sejoroum, Bogomaram, Kagoliram, sont inhabitées ; elles ont peu d’arbres, mais il s’y[499] trouve des pâtis excellents. A leur suite, vient un groupe pressé d’îles, les unes habitées, ce sont : Pirkeriram, Boullen, Kambê, Pirram Tjouroli, Djilouâri, Kâiwa, Karamgoubboua, Pirram Dêkabê, pourvues pour la plupart d’une assez riche végétation ; les autres sans population ; ce sont : Bourbourgabê, Djabbala, Kindjiri, Deïram, Ngôrea et Mâdera, presque dénuées d’arbres, et visitées seulement comme pacages. Mâdera seule est cultivée, et, à ce titre, temporairement habitée.

Le groupe bouddouma des Maidjôja est, des douze, le plus important et le plus nombreux. Ses îles habitées et les plus riches sont : Redjiwô, Toumboulloua, Kemaguendoum, Nguirriwa, Kilâmi, Perguemi, Debâba, Doguereram, Belarigué, Kâbia, Mâga, Kann, Karrarâwa, Moummo, Koumou, Kadjila, Dôdji et Schi.

Le groupe des Maïboulloua, cantonné au nord du précédent, possède, entre autres îles habitées : Piram, Bouni Kilwa, Korimâram, Gallâsa, Irribou, Jâran, etc. Plus au nord-est, le long du Kânem, se trouvent les Gouria, dont les îles habitées sont : Killi, Galômia, Schêram, Kama, Schêram Ganna, Kasettia, Maïtjirou, Bougroumia, etc. Tout près du continent sont les bourgades de Midi et de Midi Ganna, et la localité kanembou de Ngallala, siège du chef des Gouria, lequel a le titre de Kachella.

Au sud-est des Gouria, habitent les Marganna (localités : Siguindea, Malté, etc.), et, au nord-ouest de ceux-ci, ce semble, mais à plus grande distance du rivage, les Diremma ; îles : Rêrênoa, Kamram, Margou, Miram, etc., toutes habitées et bien boisées. Dans les mêmes parages est le petit groupe des Djilloua ou Djilliwa, dont le principal centre d’habitation serait l’île d’Iba. Ils en avaient encore un autre, l’île Kangallam ; mais elle a disparu peu à peu dans l’eau, il y a quelques années.

C’est au sud des groupes susnommés qu’habitent les autres fractions de Bouddouma, sur lesquelles je n’ai pu avoir de renseignements particuliers. On remarquera que la plupart de ces îles et des peuplades qui les occupent portent des noms bornouans ; mais il est probable qu’elles en ont concurremment d’autres appartenant à l’idiome des Bouddouma.

La situation exacte de ces îles demeure, je l’ai dit, des plus incertaines. Tout ce que j’ai pu approximativement déterminer, c’est l’emplacement de quelques-unes d’entre elles, en face de la côte nord-ouest ou nord-est. C’est ainsi que Sejoroum paraît être à une trentaine de kilomètres au large de Kaoua, village kânembou[500] voisin de Kouka sur le bord du lac ; de Sejoroum on arrive à Bôgomâram, puis à Pirram, et, le soir du troisième jour, on atteint Belariguê, en allant, ce semble, au nord-est. Près de la côte opposée, les localités des Gouria et des Marganna doivent être au sud-est de Djigguel, et au nord-ouest des Kouri, comme je l’ai dit à propos du Kânem. La plus peuplée des îles des Bouddouma ne semble pas compter un millier d’habitants ; en évaluant à deux cents âmes en moyenne la population de chacune, on arriverait à un chiffre total de douze ou quinze mille têtes d’insulaires.

Les groupes n’ont entre eux aucune cohésion politique. Leurs chefs portent le titre kanouri de Kachella. Quelques-uns sont dans une certaine dépendance à l’égard du roi du Bornou, mais sans payer aucun tribut, et on les traite avec beaucoup de ménagements, à seule fin d’assurer la sécurité des quelques relations de trafic que l’on a avec eux, et de garantir un peu de leurs coups de main les localités riveraines du lac. Les insulaires, de leur côté, ont intérêt à maintenir, autant du moins qu’il leur plaît, ces rapports tant soit peu pacifiques, afin de ne pas se fermer les marchés bornouans voisins du bord où ils se pourvoient des choses nécessaires.

Les îles inhabitées semblent n’être guère visitées, à titre de pacages, que dans la saison sèche de l’année. A la fin de l’été, en automne, et durant une partie de l’hiver, la plupart d’entre elles ne sont plus que de vastes surfaces marécageuses, où croissent des herbes, des roseaux, et le jonc du Nil. Quant aux îles habitées, elles offrent la flore arborescente que nous avons observée au Kânem ; en fait de culture, c’est celle du sorgho et du maïs qui y domine ; mais les insulaires sont trop paresseux et trop vagabonds, pour tirer bon parti de leur sol fertile ; aussi sont-ils obligés d’acheter leur grain sur leur continent. Outre des céréales, on cultive encore en quelques endroits la fève, la courge, l’indigo et le coton.

L’occupation principale des Bouddouma, c’est l’élève de la race bovine, qui appartient à l’espèce dite kouri. Il y a aussi chez eux quelques chèvres ; des moutons, fort peu ; des chevaux, en plus petit nombre encore, et un âne par ci par là.

Ils ont, par contre, abondance d’hippopotames, de crocodiles et de poissons, puis des antilopes, des hyènes, des sangliers, comme au Bornou ; pas mal d’éléphants également, à ce qu’il paraît ; mais peu de buffles, et point du tout de rhinocéros et de girafes.

[501]La race insulaire est grande, forte, bien en muscles et en graisse, assez noire de teint, offrant en somme le type makari, dont je parlerai dans la seconde partie de ma relation. Les hommes s’habillent, comme les Kânembou, de tobes bornouanes, quand ils trouvent à s’en procurer ; sinon, ils portent des tabliers de peau. Leurs armes habituelles sont l’épieu, le javelot, le bouclier en bois de phôgou, et toujours le long poignard d’avant-bras ; rarement ils se servent d’arcs et de flèches. Les femmes se partagent la chevelure en deux pelotes qu’elles ramassent, l’une à la partie antérieure du crâne, l’autre sur le derrière de la tête, et qu’elles grossissent au moyen de chignons ; chez elles, point de cylindre à l’aile droite du nez ; mais des anneaux de cuivre ou de laiton aux oreilles, et de nombreux bracelets de métal, jusqu’à dix et plus parfois, au bras et à l’avant-bras, sans préjudice d’appendices semblables au-dessus de la cheville du pied, et de colliers de fausses perles ou de coquillages cauris au cou.

Le lac Tsâd (autre aspect).

Ces Bouddouma passent pour être en majeure partie mahométans ; néanmoins ils ont conservé nombre d’us païens, plus en crédit souvent chez eux que les rites de l’Islam. C’est ainsi qu’une[502] calebasse sacrée, une pierre historique (les pierres sont rares dans les îles du Tsâd) et un glaive national jouent chez eux un rôle tout particulier. Une sorte de prêtre a la garde de ces objets, et s’en sert pour solliciter l’assistance du grand être en cas de maladie, de disette ou d’autres calamités de ce genre. Mais la puissance souveraine paraît surtout attribuée à un être fabuleux qui, sous la forme d’un gigantesque serpent, passe pour habiter l’eau du lac ; c’est en quelque sorte le Génie du Tsâd, et, en toutes les graves occurrences, on ne manque jamais d’implorer de lui conseil et appui. La seule prescription de l’Islam qui soit scrupuleusement observée, c’est celle de la circoncision ; des prières quotidiennes et du jeûne, on en prend fort à l’aise ; quant à la polygamie, c’est à qui la pratiquera le mieux.

Les filles se marient généralement entre douze et quinze ans. Le prétendu donne un repas à la famille de la fiancée, et gratifie le beau-père de dix, vingt ou trente têtes de bétail, suivant ses moyens ; puis le père, en effectuant la livraison de l’épouse, rend, sous forme de dot, autant et souvent plus qu’il n’a reçu. Les mariages sont très féconds, ce qu’on attribue, ici comme en d’autres pays, à l’habitude de se nourrir de poisson ; le divorce est assez fréquent. Entre personnes alliées, même réserve que chez les Toubou ; et, comme chez ceux-ci également, les forgerons forment une caste de parias.

Les Bouddouma, en fait d’industries, se bornent, cela va sans dire, à celles qui leur sont indispensables : tressage de nattes et de corbeilles, fabrication de cordes végétales, et surtout, en leur qualité d’insulaires, construction de chaloupes et de batelets. Ils ont des embarcations de plusieurs sortes ; les unes au museau redressé, longues d’une quinzaine de mètres, sur un mètre et demi de largeur, sont faites avec le bois dur de la mourrayà (en kanouri kâguem) ; d’autres sont de petites nacelles en bois de phôgou ou de mélissa pour le passage des simples bras d’eau. Pour leurs vêtements et leurs objets de parure, les Bouddouma se les procurent sur le continent.

Retranchés dans leurs demeures presque inaccessibles, principalement du côté du Bornou, dont les sépare une vaste nappe d’eau, ces insulaires sont devenus, je l’ai dit, d’effrontés brigands. Ce n’est pas seulement contre les voyageurs isolés ou les petites caravanes qu’ils exécutent leurs fructueux coups de main, c’est aussi contre tous les villages d’alentour. A l’époque des grosses eaux, alors qu’ils peuvent, sans être remarqués, arriver de nuit[503] aux portes mêmes des bourgades riveraines, celles-ci sont constamment sur le qui-vive ; encore, malgré toute la vigilance du monde, ne se passe-t-il point d’hiver, sans que les gens de la terre ferme ne soient victimes de ces malandrins. C’est ainsi que, dans les derniers jours de décembre 1870, un gros village schôa fut surpris par les Bouddouma, qui massacrèrent une partie de la population mâle, et emmenèrent le reste, femmes et enfants, en captivité. Et cela, impunément, car, une fois dans leur domaine lacustre, ils défient toute poursuite. Ajoutons qu’entre eux et leurs voisins d’archipel, les querelles sanglantes ne semblent pas rares. Tous les ans, durant mon séjour à Kouka, nous avons eu vent à plusieurs reprises de batailles navales entre Bouddouma et Kouri, où, de chaque côté, il avait bien une centaine de chaloupes engagées.

La langue des Bouddouma est proche parente de celle du Logon ; entre les deux la transition est formée par les dialectes de la province bornouane de Kotoko (Afadé, Goulfeï, Ngâla, etc.), qui eux-mêmes se rapprochent plus de l’idiome logonien que de celui du Tsâd[114].

Les Kouri, dont le dialecte n’offre que peu de différence avec celui des Bouddouma, entretiennent, par suite de leur position à l’angle sud-oriental du lac, des relations plus étroites avec les gens de la terre ferme, et sont aussi un peu plus haut placés dans l’échelle de la civilisation. Ils se subdivisent en Ariguâ, Mediâ, Kadiwâ, Tescheâ, Kourawâ et Kaleâ. L’agglomération très tassée des îles qu’ils habitent porte le nom général d’îles Karka. Citons, parmi elles, Mourschilata, Youbberim, Killiram, Yurtegou, Massowa, résidence du chef ou Koukou, et le siège principal des Kôleâ, puis Kournoya, Dêra, Koulbou, Omm esch-Schôra, Djezirat en-Nam (îles des Autruches). A ce groupe de Karka appartiennent aussi les établissements des Schoa (Assâla et Degguena), situés plus au sud, à l’est de l’embouchure du Chari, et ceux des tribus kânembou et kanouri (Maniyaou, Kadjiti, Korio, Koukinna, etc.) qui vivent près de là, partie sur le lac, partie à la lisière du Kânem. Tout compte fait de ces divers appoints, l’ensemble de la population du Tsâd peut être évalué à 30,000 âmes environ.

[504]IV

Pour en revenir au Bahar el-Ghazâl, tous les habitants du groupe insulaire de Karka et des alentours s’accordent dans l’affirmation qu’il a été jadis un écouloir du lac Tsâd ; mais ils ne savent donner de son desséchement aucune explication satisfaisante. Cet immense oued qui semble s’étendre, à vol d’oiseau, sur une longueur de plus de cinq cents kilomètres, est déchiqueté par une infinité de baies et de bras latéraux qui se dirigent en tous sens, et où les fontaines à fleur de sol comme les flaques d’eau permanentes se rencontrent en grand nombre ; souvent même à l’extrémité de ses embranchements, l’eau de pluie se conserve des mois durant.

Du lac à son ancien canal d’écoulement, la transition n’a rien de bien marqué ; on ne voit pas nettement où l’un finit, où l’autre commence ; la région de Karka n’a point le caractère lacustre, ni le Bahar celui d’une vallée fluviale, dans l’acception ordinaire de ce mot. La station d’Alimâri paraît encore faire partie de Karka, n’être qu’une île aujourd’hui déserte ; à quelques heures plus à l’est, celle de Serreâch peut également être rattachée au domaine du Tsâd ; ce n’est qu’à partir de Tegâga, la station suivante, qu’on peut se croire à peu près sûrement dans le sillon de l’oued. Puis viennent les aiguades d’Haschimi, d’el-Beyâda, d’esch-Schalôba, d’Omm Dokân, de Mâda es-Srhîr et d’el-Kara, échelonnées dans la même direction, sauf peut-être un léger écart vers le sud, sur quelques heures seulement d’étendue, et coïncidant la plupart avec des entailles latérales du Bahar. El-Kara, la dernière nommée, semble être à deux jours de marche au sud-sud-est de Mondo. De là, le sillon s’infléchit peu à peu au nord-est, et présente successivement les stations d’el-Lidjegnim, de Mezrâk, de Torôro, el-Dougguel, Scheddera, Hadeba et Haroup. Toute cette région appartient aux Krêda, qui vivent mêlés à la tribu schoa des Oulâd Hamêd ; les Degguena, cantonnés un peu plus au sud, la visitent aussi partiellement.

Plus au nord-est, on trouve Chérib, Endrêp, el-Grêk, Omm Basour, el-Komandjer, Chôal et Choâch, cette dernière à deux jours environ au sud-est de ce val Zommêze (enneri Kou) où je campai lors de mon voyage dans le Kânem ; puis, une quinzaine encore, notamment Solâdo, Asounga, Alô, Algaba et Birkiat,[505] celle-ci à deux jours et demi des fontaines les plus sud-orientales de l’Egueï. Tout ce district est occupé par les Sakerdâ[115]. Enfin, la dernière section du Bahar (de Birkiat à Kourri Torrâo), qui va se dépouillant peu à peu de son luxuriant caractère d’amont, et où les aiguades deviennent rares, est aux mains des Norêa[116] ; cette région terminale participe déjà du désert proprement dit.


[506]LE BORNOU ET SON HISTOIRE


CHAPITRE XIV

Variétés d’aspect, de flore et de faune. — Activité agricole et productive des habitants. — Charme harmonieux que présente l’ensemble de la contrée. — Complexité de physionomie de la population. — Les annales kânemo-bornouanes. — Translation du siège du gouvernement au Bornou actuel. — Invasion des Fellata. — Comment le fakir Mohammed el-Amin-el-Kânemi devint le fondateur d’une nouvelle dynastie. — Le Bornou sous le cheik Omar ; symptômes de décadence.

I

Le Bornou actuel a pour frontières : à l’est, le Tsâd et le Châri ; au nord, les steppes sahariens qui appartiennent aux Touareg du sud-est ; à l’ouest, le territoire d’Haoussa et les régions plus ou moins indépendantes des Beddé, des Nguizzem, des Kerrikerri ; au sud enfin, une ligne allant, d’ouest en est, des districts occupés par les tribus Bâbir et Margui aux petits États tributaires de Mandara et de Logon, et coupant, dans l’intervalle, le pays des Mousgo.

Ces limites, là où la nature ne les a point nettement fixées, sont assez vagues et ondoyantes, comme par exemple du côté du désert, ou essentiellement arbitraires et variables, comme vers les régions mal soumises qu’habitent des peuplades païennes ou demi-païennes. Ces réserves faites, on peut dire que la ligne frontière va au nord de la pointe supérieure du Tsâd (soit, par 14° 30′ de latitude nord, et 13° 20′ de longitude est, Greenwich), à la marge septentrionale des pays vassaux de Mounio et de Zinder (soit au 14e parallèle, et par 8° 30′ de longitude est) ; à l’ouest, la limite longe les pays susnommés, en courant plus ou moins au sud-est jusque vers le point d’intersection du onzième parallèle et du onzième degré de longitude ; au sud enfin, le tracé, encore plus indécis, passe au travers d’une région habitée par des Fellata (Foulbé) et diverses tribus[507] païennes, en laissant en dehors l’État de Mandara : soit, pour le Bornou tout entier, une étendue, en chiffre rond, de 150,000 kilomètres carrés.

Le pays est absolument plat, sauf en quelques points de sa frontière ; à l’ouest par exemple, où se trouvent les quelques montagnes du Mounio (altitude maximum, 1,000 mètres), les petits reliefs du Zinder, et les menues inégalités de terrain des Kerri-kerri ; puis au sud, où la région des Margui et le Mandara dressent également des intumescences qui peuvent atteindre à mille mètres de hauteur. De ces districts limitrophes, le territoire bornouan tout entier s’incline imperceptiblement vers le Tsâd, qui lui-même, je l’ai déjà dit, est à 270 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. La pente générale est si faible, que c’est à peine, on s’en souvient, si la direction de certaines rivières se peut observer : de là, après la saison des pluies, ces flaques d’eau persistantes (koulougou), dont les rayons intenses du soleil ne déterminent que lentement l’évaporation, et, pendant la période pluvieuse (ningueli), la difficulté que l’on éprouve à traverser nombre de districts, par suite du manque d’écoulement. Certaines régions telles que par exemple les abords du Tsâd et les rives du Yoobê, où le sable est assez heureusement mélangé pour pouvoir absorber l’eau du ciel, développent, dans les années favorables, une fécondité qui n’exige qu’un faible effort de culture ; en revanche, quand les pluies périodiques viennent à y manquer, adieu le plus souvent toute récolte.

Dans d’autres parties du pays, spécialement au centre et au sud, où l’argile est à la surface du sol, la bénédiction céleste risque aisément de devenir excessive et de nuire au développement des fruits jardiniers, des pois de terre et aussi du coton. Les régions riches en bois du sud et du sud-est contiennent nombre de bas-fonds qui demeurent submergés pendant une moitié de l’année, et qui, une fois desséchés, n’offrent plus qu’un sol marécageux et noir, de toutes parts fendillé ; cette dernière sorte de terrain porte dans le pays le nom de firki. Ailleurs enfin, tout à fait au nord, à distance du moins du Tsâd et des bords du komodougou Yoobê, c’est le steppe qui domine, et vainement, dans la saison sèche, l’étranger arrivant du nord y chercherait-il ces splendides déploiements de nature tropicale dont son regard a soif. Là le bois d’acacias, d’hedjilidjs, de kournas, alterne avec des espaces dénudés dont quelques bouquets de siwaks, des broussailles d’hyphènes atténuent parfois la monotonie, mais où d’ordinaire domine[508] l’oschar, avec son feuillage blafard et mortellement déplaisant à l’œil. Les pluies de la saison prêtent, il est vrai, une grâce passagère à ces paysages foncièrement ennuyeux ; elles donnent une teinte printanière aux arbres et aux buissons, étalent sur le sol un tapis de fraîche verdure, et raniment la vie animale à un point qu’on n’aurait pas soupçonné ; mais cette diffusion d’attraits ne dure pas assez de temps pour ôter au site local son empreinte générale d’uniformité.

En quelques endroits favorisés de la zone bornouane qui confine au Désert, dans les provinces de Mounio et de Zinder, le dattier (debîno) prospère, et le sol est, par places, assez riche en natron. L’hyphène (Kirzim) et le tamarinier (temsoukou) y viennent également, dans les fonceaux bien arrosés. Enfin, les districts voisins du Tsâd, ainsi que les bords du Yoobê où se trouvent des arrière-cours d’eau marécageux, ont une végétation forestière très épaisse ; l’hyphène y forme des bois entiers, et le palmiste y couvre le sol. Le tamarinier, le sycomore (djêdja) et autres ficoïdées, l’acacia sajal, le karad (acacia nilotica), l’harâza (acacia albida), le savonnier ou hedjilidj, le baobab à feuilles digitées (Adansonia digitata), y dressent leurs fûts majestueux.

Sur cette marge septentrionale, exposée volontiers et à la sécheresse et aux incursions des hordes touareg, l’homme dispute peu l’espace aux bêtes du Désert ; la rapide autruche (kirgeko), la svelte girafe (kindjer), y courent à leur gré ; le karagan ou renard des steppes (kelelegou) y bâtit ses villages souterrains ; le chacal (delâ) et le chien hyénoïde s’y livrent à leurs expéditions nocturnes ; gazelles, antilopes-mohor et bubales y paissent par bandes et à leur aise les pelouses de gazon ; çà et là même on fait partir un petit lièvre (targona) ou lever une perdrix (kougouk), et aux alentours des lieux habités rôdent des vautours (kôgo) et des corbeaux (ngâgué) en quête de pâture. Puis, dans le voisinage du lac, l’éléphant (kemâoun) creuse ses larges sentes et le buffle (ngaran) accomplit ses ravages, tandis que dans les épais fourrés de la rivière de Yoô, le lion (kourgouli) a ses cantonnements, et le sanglier (gadou) fouille le marécage. La forêt regorge de pigeons (katabora), de poules perlées (kâdji), et de toutes parts y retentit le ramage des oiseaux ; dans la ramée gambade le mignon cercopithèque (dâgel) ; dans les clairières, rôdent les boucs d’eau (kelara), puis, la nuit, à l’affût de leur proie, le caracal (soumoli), le léopard (djazirma), et surtout l’hyène (boultou).

Gazelles du steppe.

Au cœur du Bornou, c’est-à-dire entre 13° et 11° 30′ de latitude[509] nord, apparaissent, entre autres essences nouvelles, la mourraya au riche feuillage (kaguem), et l’espèce de kigelia longipétiolée que dans le pays on nomme bolongo. Le fier palmier delêb (borassus æthiopum), — kemiloudou, — a ici sa station extrême du côté du nord. Dans les cours d’eau vivaces grouillent des légions d’hippopotames (ngouroutou), et la région tout entière est le paradis[510] des oiseaux aquatiques (hérons, canards, cigognes noires et grives couronnées). Grâce à la fréquence des habitations et à l’activité agricole de l’homme, les grands carnassiers sont, dans cette zone, moins nombreux que plus au nord ; néanmoins le lion, le léopard, le lynx et l’hyène s’y rencontrent encore. Les insectes surtout y pullulent. A chaque instant, dans les forêts, on découvre de gigantesques constructions de termites et de fourmis, bestioles qui sont la plaie de l’étranger. Le miel aussi, dans les districts sud, est en abondance. Puis, dès que commence la saison des pluies, les arbres se couvrent de chenilles innombrables, le sol de vers de toute sorte, et le voyageur a une lutte sans trêve à soutenir contre les mouches et les moucherons, ennemis plus redoutables pour lui que les bêtes fauves et les reptiles ; sans compter les armées de sauterelles qui, après avoir dévoré le fruit des labeurs de l’homme, prétendent, par surcroît, goûter de sa personne.

Enfin, à la lisière méridionale du pays, surgissent l’arbre à beurre (butyrospermum, — tôso), le cotonnier (eriodendron, — rimi), et le parkia biglobosa (rounno), auxquels se mêlent quelques palmistes épineux. Le figuier des Indes (carica papaya, — gounda) devient aussi plus fréquent, et le magnifique palmier flabelliforme commande souvent la futaie. Aux acacias de formes rigides et maigres en feuillage que nous avons vus plus au nord, succèdent insensiblement de superbes essences à l’ample couronne qui se groupent en épais bosquets séparés par des espaces gazonnés. Dans ces districts intermédiaires entre les régions de l’Islam et les contrées demeurées païennes, la faune sauvage recommence à gagner le terrain que perd l’homme. Les villages, derechef plus espacés, laissent arène ouverte aux girafes, aux éléphants, aux antilopes, aux autruches, et aux grands félins ; en outre apparaissent des hôtes nouveaux : le rhinocéros (birni ou kerkedan), le crocodile (karam), la marmotte des rochers (hyrax), le babouin (cynocephalus), et çà et là le maqui. En même temps se multiplient la mangouste (herpestes fasciatus, — tchiroma) et l’ichneumon (herpestes ichneumon, — dourban) ; parfois aussi, dans les haltes de nuit, on rencontre le putois (putorius zorilla, — en arabe abou afen), sans préjudice de l’oryctérope, mangeur de fourmis.

Pris d’ensemble, le Bornou est, dans la bonne saison de l’année, un pays d’une extrême beauté, et qui, au point de vue de la flore et de la faune, surpasse tous ses voisins de l’est. L’activité[511] ses habitants a couvert une grande partie de sa surface de champs de rapport et de jardins qu’anime et embellit une surabondance d’animaux domestiques. Il y a certes beaucoup de régions tropicales à qui la majesté de leurs fleuves, leur variété accidentée de sites, leur végétation plus luxuriante, prêtent un caractère plus grandiose ; il n’en est peut-être pas, dans l’Afrique centrale, qui offre une pareille harmonie entre le développement des richesses naturelles et l’effort du travail humain. Ce n’est plus ce contraste décevant entre la vigueur spontanée d’un sol vierge d’où jaillissent des trésors mirifiques et la lamentable et féroce sauvagerie à laquelle hommes et bêtes condamnent cet éden ; c’est une région de vie facile, d’institutions relativement stables, où une population d’humeur inoffensive et aimable parvient, sans se donner trop de mal, à pourvoir aux besoins de son existence. Aussi, en dépit des symptômes d’affaissement que présente politiquement le Bornou, l’Européen qui y a voyagé en conserve-t-il un souvenir agréable.

L’agriculture occupe l’habitant une grande partie de l’année. Au commencement de la saison des pluies, on arrache et on brûle les herbes et broussailles desséchées qui encombrent les champs destinés à la culture, et, dès que le sol est quelque peu ameubli par l’humidité, on vaque aux semailles. Bien que la terre n’exige pas un labour compliqué, et que dans quelques districts même on se contente d’en béquiller la surface, l’insuffisance des instruments aratoires et la variété multiple des objets cultivés ne laissent pas que de nécessiter un certain labeur. En première ligne, naturellement, se placent les céréales : le douchn (penicillaria, — argoum môro), le sorgho (ngâberi), le maïs (massarmi), celui-ci plus long à mûrir ; puis viennent successivement le coton (kalkoutton), l’indigo (alim ou nila), le sésame, les fèves (ngâlo), les pois de terre (arachis, — koltschi), le sorghum cernuum (masakoua), les melons (bambous), et les pastèques (fâli). Vers la fin de la saison des pluies, on coupe les épis du maïs et du douchn, les panicules de la dourra, du sabadou (sorghum saccharatum) et de la masakoua, on les empile en tas à l’air et au soleil, après quoi on en opère le battage, à la main ou à l’aide de bœufs. Dans le voisinage des centres, et là où la nature s’y prête, on sème en outre le grain d’hiver (blé et orge), qu’on a soin d’arroser artificiellement.

Le temps de la moisson écoulé (bigela), et la période fraîche venue (binem), on entame la série des travaux domestiques : préparation[512] par les femmes de l’huile d’arachis et de sésame, trituration des noyaux de l’hedjilidj, du kourna et de l’hyphène, lavage et filage du coton ; quant au tissage et à la couture, ils sont du ressort exclusif des hommes. Aux femmes encore revient le soin de tresser la paille en corbeilles ; mais la fabrication des cordes, des brides, des bâts, de la plupart des ustensiles agricoles (sauf les spécialités des forgerons), des plats, coupes, vases d’argile, de même que la préparation du charbon de terre et du sel, rentrent dans le domaine de l’homme. Au sexe faible, en revanche, le soin de moudre la farine, de faire la cuisine, de traire les vaches, de battre le beurre. On voit, que dans les ménages éloignés de tout marché, le temps est bien rempli, et que les gens même peu aisés ont absolument besoin de quelques esclaves. Parmi ceux-ci, les mâles sont spécialement chargés de soigner les bêtes domestiques, de les mener paître, de les affourager, tandis que les femelles assistent dans sa besogne la maîtresse du logis.

L’hiver enfin, quand la campagne est suffisamment asséchée, c’est l’époque des voyages ; marchands gros et petits parcourent le pays en tous sens. On apporte aux marchés de Kouka et des localités importantes les produits variés du sol et de l’industrie, et de ces centres de négoce se répandent, par contre, dans toute la contrée, des articles de fabrication européenne ou locale. De grosses caravanes de taureaux, d’ânes et de chevaux de bât transportent dans les Nigrities le natron des rives du Tsâd et de la province de Mounio, et rapportent, en échange, des cotonnades, des cuirs et des noix de gouro. C’est aussi le moment des razzias contre les païens du sud. Bref, durant presque toute l’année, il règne dans le pays une activité qui ne s’interrompt que pendant la période comprise entre les derniers mois de l’été et le commencement de la saison des pluies.

II

La sociabilité des mœurs bornouanes est due certainement à l’Islam, qui, implanté de bonne heure sur les bords du Tsâd, y a trouvé, dans un mélange de peuples divers, le germe d’un État centralisé, qui a pris un moment d’énormes développements, et qui, grâce à la religion nouvelle, a pu faire œuvre d’assimilation entre ses éléments si multiples. Mais, pour bien comprendre cette complexité de physionomies, que présente aujourd’hui encore la[515] population bornouane, il est nécessaire de jeter un coup d’œil sur le développement historique du pays.

Scène de la rue à Kouka.

Ce que nous en savons se borne jusqu’ici à ce que Barth nous en a appris, d’après deux fragments de chroniques, l’une écrite par le secrétaire d’État du roi Idris Amsami, qui régnait au milieu du dix-septième siècle ; l’autre retrouvée par le voyageur lui-même et qui lui a servi de contrôle. J’ai mentionné ci-dessus mes vains efforts pour me procurer un autre document ancien, la chronique dite de Masfarma ; tout ce qu’il m’a été donné de recueillir, c’est une liste fort incomplète des rois bornouans qui va jusqu’en 1810 et que le lecteur trouvera ci-après, transcrite en regard de celle de Barth[117].

On voit par les deux nomenclatures que l’auteur de la dynastie actuelle est un certain Sêf, réputé fils du roi arabe Dou-Yasan, le dernier des Himyarites de la Mecque. Bien que la chronique d’Ahmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi au Kânem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des restes de la monarchie himyaritique (de la Mecque) aient été poussés en Afrique, qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufara ou le Tou), que là, ils aient grandi en puissance et en considération, et se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du Désert ; mais cela a dû demander plusieurs siècles, et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui-même.

Barth croit pouvoir placer à la fin du dixième siècle de notre ère l’établissement d’un empire régulier au Kânem ; cependant, déjà auparavant, d’après la susdite chronique d’Ahmed, nous trouvons Ibrahim, fils de Sêf, mentionné avec le titre de « père du Sultan » ; c’est son fils Dounama (ou Dougou) Ben Ibrahim qui est regardé comme le véritable fondateur de la dynastie ; c’est lui le premier qui, sur ma liste, figure avec le titre de maina (prince), non décerné à ses devanciers. On remarquera aussi qu’Ayoma, que Barth considère comme le premier prince authentique du Kânem, n’est point enregistré dans ma liste, tandis que son successeur, d’après la chronique de Barth, Boulou, dit Ayomâmi (cette dernière forme est de la langue kanouri),[516] est néanmoins indiqué dans ma source comme fils d’Ayoma. A mon compte, à moi, le règne de ce Boulou tomberait au milieu du dixième siècle, ce qui reporterait à la première moitié du même siècle celui d’Ayoma.

Quoi qu’il en soit de ces obscurités d’origine, le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de l’établissement de l’Islam au Kânem, établissement dû au roi Oumê, dans la première moitié du douzième siècle, selon moi, du onzième, au calcul de Barth. C’est cet Oumê que les gens instruits du Bornou considèrent généralement comme ayant été le premier prince mahométan du pays, encore que l’historien Makrisi mentionne en cette qualité un certain Mohammed Ben Dchlil. La nouvelle religion paraît avoir fait de rapides progrès, car nous voyons Dounama, le successeur d’Oumê, faire trois fois, avec une nombreuse suite, un pèlerinage à la Mecque, et Birni, le prince qui vient après, est qualifié par le chroniqueur Ahmed de « savant docteur ».

Organisée et fixée, d’après les principes de l’Islam, la puissance du Kânem fit bientôt contraste avec ce monde indiscipliné et nomade du Tou, sur lequel elle avait commencé par prendre son point d’appui principal. Dès Dounama, c’est-à-dire une centaine d’années après l’introduction du mahométisme, l’extension du royaume devient énorme, et la lutte séculaire commence avec les anciens alliés du Désert. Dounama soumet au nord les Toubou et le Fezzan, et entame, au sud, les premières expéditions contre le Bornou actuel ; bientôt, nous dit la chronique d’Ahmed, il commande à l’est jusqu’au Nil, et à l’ouest jusqu’au delà du Niger.

Le sens de ce nom de Bornou, qui apparaît pour la première fois chez l’historien Ibn Saïd, pour désigner une partie du Kânem, demeure, selon moi, douteux, encore que les Kanouri et les Arabes vivant avec eux s’accordent pour le faire venir de Barr Nôah (pays de Noé). Il paraît effectivement s’être écrit autrefois en deux mots dans le Fezzan et la Tripolitaine. Peut-être les conquérants, qui venaient du Désert et du steppe, ont-ils donné ce nom de Pays de Noé aux régions situées au-dessous de la rivière de Yoô, à cause de leur fertilité insolite pour eux ; et peut-être fut-ce cette désignation qui amena plus tard les habitants du Bornou à l’idée fantaisiste que c’était chez eux que l’arche de Noé avait abordé après le déluge ; et comme ils étaient embarrassés de trouver dans leurs parages aussi plats que la main une éminence[517] où la nef du patriarche eût pu attérir, ils s’en tirèrent en assignant ce rôle à un rocher modestissime de la rive gauche du Tsâd, lequel porte le nom d’Hadjer Teous[118].

Quand l’Arabe Ibn Chaldoun raconte dans son Histoire des Berbères[119], qu’en l’an 655 le roi de Tunis reçut une ambassade d’un roi du Kânem ami et allié, qu’il ne nomme pas, cette assertion concorde parfaitement (sauf la date) avec l’expansion de puissance de Dounama, qui, maître, au nord, du Fezzan, a fort bien pu entrer en rapports étroits avec le prince en question. D’autres mentions encore militent en faveur de cette hypothèse. Sans y insister, je dirai que le règne brillant de ce Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par des compétitions anarchiques, ne cessa d’être en butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière de Yoô les entreprises guerrières de Dounama. Parmi ces peuplades, les Sô surtout, dont le renom est resté légendaire au Bornou, se distinguaient par leur énergie et leur résistance. La tradition populaire parle d’eux comme de vrais géants. On montre encore à Ngala, sur la rive orientale du Tsâd, des vases gigantesques, cruches et plats, qui leur servaient d’ustensiles usuels. Ces Sô, aujourd’hui, sont complètement disparus[120] ; traqués successivement par quatre gouvernants du Kânem, ils se virent à la fin réduits ; car, à partir des dernières années du quinzième siècle, ils cessent de figurer dans la chronique au nombre des ennemis du royaume, et lorsque les princes du Kânem évacuèrent le pays, ce fut entre Goudjeba et Oudjè, dans le district de Kagha (Mabani), c’est-à-dire au sud du Bornou, dans le voisinage immédiat des Sô, qu’ils purent transférer leur résidence.

Cette émigration des rois du Kânem fut l’œuvre des Boulala, qui avaient fondé une domination dans le district de la tribu des Kouka, sur le bas Batha, et aux bords du lac Fitri. Cette peuplade qui, à la faveur de querelles intestines de l’État voisin, avait grandi en force et en influence, prit à son tour l’offensive contre lui et ne tarda pas d’achever sa ruine. Le roi Daoud le premier[518] (lequel ne figure pas dans ma liste, comme n’ayant pas eu sans doute assez d’importance) fut chassé de Ndjimi, sa capitale, et tué sur le champ de bataille par le prince boulala Abd el-Dchlil ; ses successeurs eurent un sort analogue, si bien qu’à la fin du quatorzième siècle, le quatrième d’entre eux se vit forcé de dire adieu au Kânem et de transporter le siège du gouvernement en terre bornouane.

On se demande même comment, en proie à d’incessantes agressions de l’extérieur, et miné, pendant un demi-siècle encore, au dedans, par toutes sortes de révoltes, de compétitions et de luttes civiles, l’État ainsi déplacé parvint à se maintenir en vie. Toujours est-il que, dans la dernière période du quinzième siècle, c’est-à-dire sous le règne d’Ali Ben Dounama, commence une ère de relèvement pour ce pays tant éprouvé. Ce prince s’applique d’abord à restaurer l’ordre à l’intérieur ; il restreint le pouvoir de certains dignitaires qui, tels que le Kaigamma, ou chef de guerre supérieur, se posaient volontiers en rivaux du souverain lui-même ; après quoi, il rend un centre fixe au royaume par la fondation d’une capitale (birni), le Kasr Eggomo, porte ses armes à l’ouest, où il atteint et dépasse même, dit-on, le Niger (Kouara), puis reprend l’offensive au Kânem. Après lui, son fils Idris Ben Ali rentre triomphalement dans Ndjimi, l’antique chef-lieu de ses aïeux, et, durant vingt-trois ans de règne, achève, au prix de deux campagnes glorieuses, la réduction des Boulala. Ses deux successeurs continuent son œuvre, et enfin, sous Abdallah, la tribu renonce à se soulever. C’est sous ce dernier prince, s’il en faut croire la chronique d’Ahmed, que les premiers Fellata ou Foulbê, peuplade paisible de pasteurs qui, de leurs cantonnements du Niger, s’étaient peu à peu avancés vers l’est, s’établirent au Bornou.

III

La seconde moitié du seizième siècle est remplie en majeure partie par le règne glorieux de cet Idris Ben Ali Ben Idris, surnommé Amsâmi[121], celui auquel se rapporte la chronique où Barth a puisé ce que nous savons de plus clair sur le passé du Bornou. Il paraît avoir régné soit trente-trois ans, selon Barth (1571-1603), soit cinquante-trois (1563-1614), selon mes informations[519] personnelles ; malheureusement, le récit en question n’embrasse que les douze premières années de son règne.

Ce prince est, dans ma nomenclature, le premier qui ait le titre de sultan, au lieu de celui de maina attribué à ses devanciers : une preuve du vif souvenir qu’il a laissé dans l’esprit du peuple. Il a le renom d’avoir été également grand dans la paix et la guerre, aussi juste que brave, aussi doux qu’énergique. Après avoir réprimé une dernière velléité agressive des Sô, incorporé le district des Gamergou leurs voisins, il se tourna à l’ouest vers la province de Kano, tailla en pièces les Touareg, au nord des districts de Mounio et de Zinder, s’avança jusqu’à Ahir, assura sa domination sur Kawâr (Dirki ou Dourkou, dans la chronique), conquit Agram tout à côté, et séjourna un moment à Bilmâ. Quant à la suzeraineté sur le Fezzan, les rois bornouans de cette époque semblent y avoir renoncé. A peine de retour, ce prince infatigable s’occupe de conquérir une portion du territoire des Margui et du Mandara ; puis il soumet tour à tour les Nguizzem de l’est et de l’ouest, profite d’un intervalle de repos pour aller à la Mecque acquérir le titre de pèlerin (Hâdsch), et ne revient que pour partir en guerre contre les Makari et les Boulala du Kânem, alliés à une partie des Toubou : multiplicité d’entreprises qui ne l’empêche pas de songer, entre temps, à la prospérité intérieure du pays. Enfin, il meurt des suites d’une blessure reçue dans une campagne ultérieure.

Après lui, l’État recommence à décliner sous la série de princes sans vigueur qui règnent dans les deux siècles suivants, et cette fois, ce sont les Fellata qui consomment la ruine de son royaume et celle de son antique dynastie. Cette peuplade, demeurée une énigme aussi bien pour les habitants du Soudan que pour les ethnographes de l’Europe, s’était jusqu’alors contentée de s’installer pastoralement dans quelques districts médians de la contrée ; mais, vers la fin du dix-huitième siècle et au commencement de celui-ci, on la vit, prise d’un accès de fanatisme religieux, bousculer soudainement toutes choses autour d’elle. Après avoir conquis les États d’Haoussa, elle se mit à battre, dès 1808, les frontières du Bornou. Le sultan alors régnant dans ce pays était Ahmed Ben Ali, prince pieux, éclairé et bon, mais sans énergie et sans volonté, qui ne sut pas réagir contre le péril. Flanqué de sa triste camarilla, il se tint coi dans sa capitale qu’il semblait croire inexpugnable. Qu’arriva-t-il ? c’est que ses troupes furent défaites non loin de la ville, et que tandis que les Fellata victorieux entraient[520] par la porte de l’ouest, il n’eut que juste le temps de s’échapper, avec sa meute de dignitaires aux abois, par la porte opposée.

Le Bornou était perdu, s’il n’eût trouvé à point un sauveur dans le fakir Mohammed el-Amin-el-Kânemi, personnage inspiré et résolu qui, avec quelques amis de souche arabe animés du même esprit que lui, réussit à électriser les gens du Kânem, ses congénères. Ses partisans, d’abord une poignée, se montèrent bientôt à plusieurs milliers, si bien que l’on put opposer une digue au flot envahissant des Foulbé et conserver son indépendance à la partie orientale du royaume. Le sultan fugitif et ses courtisans n’eurent alors, dans leur détresse, d’autre ressource que d’appeler à leur aide ce vaillant homme. Ils lui confièrent le soin de la défense nationale et, grâce aux succès de ses armes, ils purent reprendre encore une fois possession de la capitale.

Sur l’entrefaite (1810), le roi Ahmed Ben Ali mourut ; son fils, Dounama Ben Ahmed, parut d’abord en état de soutenir seul, avec quelque succès, la lutte qui se continuait toujours contre les Foulbé ; néanmoins, au bout de quelques années, il se vit, lui aussi, chassé de sa résidence, et réduit à tenir sa cour çà et là ; à la fin, quelque dépit qu’il en eût, ainsi que sa camarilla, il dut se mettre à son tour sous la protection du fakir kânembou et abandonner à celui-ci une part notable des revenus du pays. Le fakir résidait, avec le titre de cheik, à Ngornou, tandis que le fantôme de monarque trônait non loin de là, à Berberoua, avec son ridicule entourage. Cette tutelle pesait à Dounama, qui résolut, pour s’en affranchir, d’aller s’installer à Woudi, localité moins proche de Ngornou. Le fakir alors le déposa tout bonnement, et choisit à sa place un de ses oncles ; mais celui-ci, ne s’étant pas montré plus docile, se vit bientôt mis de côté à son tour, de sorte que Mohammed el-Amin-el-Kânemi resta le seul maître effectif du Bornou. La dynastie des Sêfija avait vécu.

Immédiatement, pour indiquer par un signe extérieur le changement survenu dans les choses, Mohammed el-Amin fonde Kouka, la capitale actuelle du pays ; puis il se tourne avec ardeur contre les ennemis du dehors. En première ligne venait le Baguirmi, État relativement de fraîche date, et jusqu’alors tributaire du Bornou, qui s’était mis sur un pied d’hostilité dangereux. De concert avec le roi de l’Ouadaï, Abd el-Kerim, surnommé Saboun, Mohammed essaye d’abord d’avoir raison du vassal arrogant, lequel s’appelait Bourgomanda ; mais Saboun profite[521] de sa victoire pour placer le Baguirmi sous sa propre suzeraineté, et peut-être même favorise-t-il les visées hostiles de Bourgomanda contre l’usurpateur bornouan. Celui-ci alors appelle à son aide les Fezzanais, toujours prêts en ce temps-là à guerroyer au loin, ravage avec eux le nord du Baguirmi qui se trouvait démuni de soldats, car ses défenseurs s’étaient repliés au-delà du Chari ; mais lui-même se fait battre, l’année suivante (1817), près de Ngala, au cœur du Bornou. Dans ce combat périssent, et le fils aîné du cheik, et le roi nominal Dounama, auquel succède son frère Ibrahim.

Dans les années qui suivent et qui coïncident avec la présence du major Denham au Bornou, le cheik est plus heureux, et enfin, en 1824, par une brillante victoire, également près de Ngala, victoire dont le voyageur anglais fut témoin, il réussit à réduire décidément ses ennemis au repos. La sécurité du royaume assurée du côté de l’est, il reprend la lutte, à l’ouest, contre les Fellata de plus en plus menaçants ; mais, en dépit de plusieurs succès, il se trouve arrêté dans sa marche vers les États d’Haoussa par les troupes victorieuses du fameux Bello, sultan de ce pays (1826). C’est dans cette même période agitée que se placent les luttes au sujet du Kânem, que les princes ouadaïens revendiquaient comme une ex-possession des Boulala, et dont le Bornou perd définitivement les districts sud-est.

En 1835, lors de la mort de ce vaillant cheik, fondateur d’une nouvelle dynastie bornouane, le roi nominal, Ibrahim, portait encore le titre de sultan. Il eût certainement été dangereux de laisser subsister les derniers représentants d’une lignée ancienne et vénérée, à laquelle se rattachaient tous les souvenirs populaires ; il n’y avait pas une vieille et noble famille kanouri qui ne fût apparentée avec elle, et qui, depuis que le péril national était conjuré, ne supportât avec répugnance la domination du fakir parvenu. Aussi était-il à craindre que cette aristocratie mécontente ne fomentât complots et révoltes pour rétablir l’héritier légitime, et cela eût été d’autant plus fâcheux qu’Omar, le fils aîné et le successeur du premier des Kânemjin, tout en ayant l’intelligence et la rectitude morale de son père, était loin de posséder la même dose d’énergie.

Aussi Omar se contenta-t-il, lui aussi, du modeste titre de cheik, en laissant au sultan Ibrahim le vain apparat de la dignité, et chercha-t-il, par tous les moyens, et conformément au fond de son humeur, à maintenir la paix au dedans et au dehors. Il[522] réussit d’abord du côté du Baguirmi, pays d’où sa mère était native, puis, bientôt après, du côté des Fellata. Malheureusement, les visées d’indépendance du prince de Zinder, à l’ouest, vinrent fournir aux ennemis du cheik une occasion de conjurer sa perte. La camarilla du régime déchu s’entendit avec le sultan Ibrahim, et, profitant d’une absence d’Abd er-Rahman, un énergique frère d’Omar, alors en train de guerroyer sur la frontière ouest, ils appelèrent le roi de l’Ouadaï Mohammed chérif, qui, immédiatement, envahit le Bornou. Omar, inférieur en forces, fut vaincu près de Kousseri (1846). Le prince ouadaïen ravagea tout le pays jusqu’à Kouka, détruisit cette capitale elle-même, et, avant de s’en retourner, — car Abd er-Rahman rebroussait chemin à grands pas, — il installa comme sultan à Birni el-Djedid (la nouvelle Birni) Ali, le fils d’Ibrahim, que le cheik, au cours de ces événements, avait fait mettre à mort comme traître au pays.

Mais, malgré l’appui de la camarilla, le jeune Ali ne put se maintenir, encore qu’il payât bravement de sa personne : le peuple avait perdu toute confiance en la dynastie héréditaire. Le prince trouva la mort sur le champ de bataille, et dès lors aucun prétendant n’osa disputer le pouvoir à Omar. Malgré sa douceur et sa bonté d’âme, celui-ci faucha résolument parmi les partisans de la légitimité, détruisit la nouvelle Birni et, après qu’il eût mis à la raison le sultan de Zinder et réprimé un soulèvement des Manga, la paix parut enfin rétablie. Ce fut alors, on l’a déjà dit, que Kouka, la capitale, fut rebâtie en deux villes distinctes.

La tranquillité fut de nouveau troublée, au commencement de 1850, par des mésintelligences qui éclatèrent entre le cheik et son frère Abd er-Rahman, et qui eurent en partie pour cause l’hostilité jalouse de ce dernier contre le principal conseiller d’Omar, cet Hâdch Beschir que la relation de Barth nous a fait connaître avantageusement. Le dissentiment, d’abord assoupi, se réveilla trois années après, et dégénéra en une lutte armée où le cheik eut le dessous, abandonné qu’il fut par ses dignitaires, envieux du tout-puissant favori. Abd er-Rahman entra en vainqueur à Kouka, fit exécuter Hâdch Beschir, dont il avait pourtant épousé la fille et, quant au prince détrôné qui, par sa douceur et sa faiblesse, ne lui paraissait pas redoutable, il le laissa vivre en simple particulier dans la capitale. C’est pendant ce court règne d’Abd er-Rahman qu’eut lieu l’arrivée de Vogel au Bornou.

Mais la piété, la justice et la bonté du cheik Omar lui avaient[523] conquis l’attachement du peuple, si bien que quand Abd er-Rahman, désespérant de supplanter son frère dans le cœur du public, voulut le bannir de la ville, les mécontents se réunirent autour du prince légitime et le forcèrent de secouer son apathie pour recourir à la résistance ouverte. Le débat fut tranché en un jour, dans les rues de Kouka, et sans grande effusion de sang, ce qui prouve le peu de crédit qu’avait acquis Abd er-Rahman. Ce dernier fut fait prisonnier et, en décembre de la même année, mis à mort par raison d’État, quoi qu’en eût au fond l’excellent Omar.

Depuis lors, à part les coups de main habituels contre les voisins remuants des frontières, Touareg, Beddé et autres, le cheik n’a cessé de gouverner conformément à sa nature pacifique et contemplative. Les intrigants de cour aussi bien que les peuplades tributaires rebelles n’ont pas manqué de mettre à profit ces quelques trente ans de paix continue et l’apathie toujours croissante du prince vieillissant ; aussi le Bornou semble-t-il menacé de revenir au point d’affaissement où l’avaient conduit les derniers représentants de l’ex-dynastie. Une chose ferait croire néanmoins, qu’en dépit de son histoire déjà vieille, le Bornou est un État resté jeune et dont la sève n’est point près de tarir : c’est son abondance de ressources naturelles, jointe à son excellente position géographique. Que le destin y fasse surgir un nouveau Mohammed el-Kânemi, et que des débouchés multiples s’ouvrent aux productions du pays, et on le reverra, pour sûr, jouer un rôle prééminent parmi les États soudaniens. Par les qualités que j’ai dites, sa population peut prêter un puissant appui aux visées civilisatrices de l’Europe, pourvu que celle-ci, répudiant des excès de zèle trop hâtifs, se borne à frayer peu à peu la voie à un développement normal des principes commerciaux et économiques.

Quel est l’avenir du Bornou, c’est ce qu’il est malaisé de dire. Le cheik Omar, au moment où nous écrivons ces lignes, gouverne toujours ; néanmoins une grande part du pouvoir est passée, paraît-il, aux mains de son fils aîné Abou Bekr, homme bon et intelligent comme son père, mais avec plus de fermeté dans la poigne. L’hérédité est assurée dans la dynastie des Kânemjin par nombre de rejetons mâles ; puisse-t-il se trouver parmi ceux-ci des hommes capables de donner au pays le degré de prospérité pour lequel la nature semble l’avoir destiné !


[524]ETHNOGRAPHIE ET CLIMAT DU BORNOU


CHAPITRE XV

Éléments complexes de population. — Les Sô. — La race mixte des Kanouris, et ses diverses parties constituantes, Magomi, Toubou, Kânembou, Ngoma ; indigènes primitifs Makari, Keribina, Gamergou, Manga, Mousgo. — Les Arabes (Schoa) établis au Bornou ; dénombrement de leurs tribus. — Observations relatives au climat du pays. — Les trois saisons de l’année. — Les pluies estivales. — Maladies locales ; la lèpre ; le ténia et le ver de Guinée.

I

Le Bornou actuel représente un enchevêtrement qu’il n’est pas facile de débrouiller. Les provinces et districts primitifs se sont disloqués ; leurs limites se sont effacées, et leur administration a changé ; malgré cela, les noms d’autrefois se sont conservés, tout comme ces titres de dignitaires qui, pour la plupart, se tiraient anciennement de circonscriptions administratives, mais qui aujourd’hui n’ont plus de sens et ne correspondent plus à rien de réel. La nouvelle dynastie a fait naturellement son possible pour révolutionner l’ordre de choses antérieur, en bouleversant les vieilles délimitations, en nommant d’autres gouverneurs locaux, et en cherchant à amoindrir, au profit de nouveaux fonctionnaires, nombre de grands officiers de cour ; mais l’organisation précédente tenait par trop de libres au souvenir populaire, pour que l’extirpation fût aisée. Ajoutons à cela l’espèce de chaos, difficile aussi à démêler, qu’ont créé, au cours des siècles, dans le groupement de la population, les mélanges des tribus entre elles ainsi que leurs déplacements multiples, et l’on comprendra jusqu’à quel point ce serait une tâche compliquée que d’établir d’une manière précise les divisions et les subdivisions politiques et ethnologiques du pays. C’est pourquoi, ne pouvant entrer dans les menus détails, je me contenterai de donner ici une esquisse sommaire du sujet.

On a vu que les districts du Bornou actuel situés au nord de la[525] rivière de Yoô ont fait de bonne heure partie du royaume de Kânem, tandis que la région sise au-dessous appartenait en majeure partie aux Sô et aux peuplades congénères. Ceux-ci avaient pour voisins à l’ouest les gens d’Haoussa, qui peut-être s’étendaient plus vers l’est qu’aujourd’hui, car, pour le Dâza, l’homme du Bornou s’appelle encore actuellement Aousé (singulier d’Aousa). Quand les conquérants eurent franchi la rivière de Yoô et subjugué au loin le pays, les habitants primitifs se virent ou refoulés au sud, à l’est (dans les îles du Tsâd), à l’ouest, ou absorbés par les nouveaux venus, avec lesquels ils formèrent une race mixte, celle des Kanouris.

Ce sont ces Kanouris qui composent à présent l’élément dominant de la population bornouane. Leur nom viendrait de l’arabe Nour, qui signifie lumière, et du préfixe K qui, je l’ai déjà dit, sert à former le substantif. Les Kanouris, seraient donc les « hommes de la lumière », ceux qui, en apportant l’Islam, ont dissipé les ténèbres du paganisme. Cela semble résulter encore de l’analogie qui existe entre ce nom et le sobriquet de Kanâri, « gens de feu », c’est-à-dire voués pour leurs péchés au feu de l’enfer, que les Fellatas, ces zélés croyants, appliquaient aux gens du Bornou. Néanmoins il est aussi très possible que cette explication ne repose que sur un jeu de mots imaginé après coup, et que primitivement (l’interprétation est plus scientifique), les Bornouans n’aient été ainsi dénommés que par allusion à leur origine kânembou, auquel cas, suivant les règles de la langue du pays, on a dû d’abord les appeler Kânemri.

Ce qui semblerait indiquer du reste que le mot Kanouri n’est sans doute apparu que tardivement, c’est que toujours il est employé au sens collectif, et jamais pour désigner la race ou la nationalité. Dès le principe, en effet, il y a bien une population mixte de Kanouris, mais point de tribu de ce nom. C’est du mélange complet de divers éléments et de leurs destinées historiques communes, qu’est sortie insensiblement une nation une de Kanouris, laquelle a fini par prendre une place à part, en face des tribus restées pures dont elle était comme la résultante. Aussi, pour en bien saisir la physionomie, importe-t-il de l’étudier dans ses parties constitutives d’origine.

Ces Kânembou qui, à la fin du treizième siècle et pendant tout le quatorzième, accomplirent leur exode au sud du fleuve Yoô et conquirent à la longue le Bornou, étaient un composé, d’abord de ces émigrés du nord, gens originairement au teint[526] clair, dont descendaient les rois du pays, puis de Kânembou, de Toubou, et de divers éléments mixtes issus de la cohabitation avec les primitifs habitants du Kânem. Les premiers, qui se prétendaient de souche arabe, ne sont plus représentés au Bornou actuel que par les Magomi et les Ngalma Doukko, qui, réunis, forment bien un tiers de l’ensemble de la population kanouri.

De ces deux éléments, les Magomi, qui comprenaient la famille autrefois régnante, et, par suite, ont fourni des rois au Bornou, sont les plus nombreux de beaucoup. Ils se subdivisent en Magomi Oumêwa, M. Tsilimwa, M. Dougwa, M. Biriwa, M. Dalâwa (de Dala ou Abdallah), et autres. Ils sont répartis en petits groupes sur toute la surface du territoire, et habitent tant les provinces de Mounio et de Zinder, que les districts voisins du Tsâd, ceux de la rivière de Yoô, des Ngazir, ou des Gamergou. Toutefois, leur centre principal est la ville de Magommeri, au cœur du pays.

Les Ngalma Doukko, dont nous avons déjà rencontré une fraction sur les bords du Tsâd, descendent d’un cadet de l’ancienne famille royale, aux premiers temps de la dynastie, et sont disséminés dans toutes les parties du Bornou.

Les Toubou, non moins nombreux, sont représentés dans l’élément kanouri par leurs tribus des Kai, des Toura et des Tomaghera.

Les Kai, Daza d’origine (une de leurs fractions porte encore aujourd’hui le nom de Kai Borkoua), sont identiques avec les Kijê, branche à laquelle appartenait déjà la mère de ce Dougou ou Dounama, que beaucoup regardent comme ayant été le premier roi du Kânem[122]. Ils se sont tenus plus agglomérés au Bornou que tous les autres émigrés du nord ; ils habitent surtout, à quelques journées à l’ouest et au nord-ouest de Kouka, le district important de Kojam, ou des Koyam, comme l’appellent les Bornouans, et y vivent mêlés à d’autres Toubou arrivés plus tard dans le pays, tout en formant non loin de là, au nord de la rivière de Yoô, quelques agglomérations en commun avec les Kânembou.

Les Toura, tribu tedâ originaire du Tou qui vinrent peupler Dirki, au Kawar (d’où le titre de Dirkêma que leur chef porte encore), sont, de même que les Mâgomi, quoique en plus petit nombre, répartis sur tout le territoire bornouan ; nulle part cependant ils ne constituent, comme les Kojam précités, le gros de la population d’une province.

Quant aux Tomaghera, dont sortent les princes de Mandara et[527] de Mounio, on les trouve surtout aux parties périphériques du royaume. Ce sont des Tedâ d’origine, qui étaient devenus entièrement kânembou, lorsque, en compagnie des Magomi, ils ont émigré en terre bornouane.

Parmi les peuplades kânembou proprement dites qui ont fourni leur contingent à la population kanouri, je citerai les Koubouri, éparpillés un peu partout, et subdivisés en plusieurs groupes, K. Borkoubou, K. Amsa, K. Limanoa et K. Djilloua[123] ; — les Ngallaga (ou Ngellega), établis à l’ouest, dans le district de Ngallatati, puis aux environs de Magommeri ; et les Dibbiri, peu nombreux, et répartis dans le pays entier, sauf à l’ouest.

Il y a en outre les Ngoma, sang-mêlé d’indigènes et de conquérants, qui occupent presque exclusivement le district de Ngomati[124], entre Ngornou et Dikoa, et qu’on rencontre aussi aux extrémités ouest et sud-ouest du royaume ; — les Kâwa, qui ne sont sans doute autres que les Kaghâ mentionnés par la chronique de Barth comme habitant entre Oudjê et Goudjêba, c’est-à-dire dans la région de Mabani ; — les Ngazir, installés à la partie sud-ouest du pays, c’est-à-dire dans la province de Goudjêba (l’ancien district de Deia), qu’environnent à l’ouest et au sud les tribus païennes des Kerrikerri, des Fika, des Bâbir.

II

Il va de soi qu’une population aussi mélangée que l’est la population kanouri ne peut guère offrir de type physique original, d’autant plus qu’aux facteurs susnommés il faut ajouter l’apport de sang païen dû aux esclaves femelles importées du sud. Le caractère distinctif de certains des éléments primordiaux (arabe, toubou et kanembou) s’est insensiblement effacé sous les influences du climat, et de la pénétration réciproque des parties constituantes de l’ensemble il est résulté une race bâtarde, sans cachet d’unité, et vilaine en somme ; un peuple de taille moyenne, au corps assez mal proportionné, au teint noir-gris ou noir-rougeâtre, n’ayant ni l’élasticité ni la vigueur des Toubou et des Kânembou. Les femmes surtout sont bien loin d’offrir l’harmonie de formes et l’agrément de traits de leurs congénères de race pure.

[528]Les Kanouris n’ayant pu, on le conçoit, refouler ou absorber complètement les habitants originaires du Bornou, on retrouve, en divers districts du pays, des groupes compacts de population indigène qui ont gardé leur empreinte d’unité, avec leur langue et leurs mœurs. Tels sont les Makari au sud-est, les Manga, au nord-ouest, les Gamergou, les Mobber, et aussi les Keribina, sorte de tziganes demeurés réfractaires à toute assimilation.

Les Makari ou Kotoko, — car ils portent ces deux noms, dont l’étymologie n’est pas connue, — constituent la population de la province bornouane de Kotoko et celle du royaume vassal de Logon ; ils sont islamisés et proches parents des insulaires du lac Tsâd, de la peuplade païenne des Mousgo, de celle des Gamergou et des gens du Mandara. On prétend généralement qu’ils sont venus des districts moyens du Chari, et ont occupé la région qu’ils habitent, après en avoir refoulé ou absorbé l’élément indigène, entre autres les Sô (ou Keribina ?). A Ngala, ancienne cité sô, se trouve un grand mausolée de terre, formant un carré de deux mètres et demi de hauteur environ, où sont enterrés, dit-on, trente-cinq de leurs rois. Les morts sont inhumés assis, chacun sous un cône de terre cuite qui lui fait un monument funéraire. Ce mausolée tombe de plus en plus en ruines, et l’on voit de toutes parts saillir au dehors les ossements royaux et s’émietter les tertres d’argile.

Les Makari, physiquement, diffèrent beaucoup des Kanouris. Ils sont, en général, plus foncés de teint que ceux-ci, massifs de forme, de traits peu réguliers, et, dans leur pays de marécages, très enclins à l’embonpoint. Ils se livrent avec ardeur à l’agriculture, à l’industrie et à la pêche. Leurs bourgades principales, dans la province de Kotoko, sont Missené, Ngâla, Afadé, Maffaté, Goulfeï, Kousseri, Tillam et Sangaia, chacune ayant à sa tête un chef indigène ou roi, à côté duquel se trouve, pour le surveiller, un gouverneur bornouan (alifa), qui, la plupart du temps, ne lui laisse qu’une autorité nominale. Seul, le Logon, bien que tenu dans les liens d’une étroite vassalité, a un chef jouissant, dans son ressort, de pouvoirs pléniers.

Les Keribina, qu’on regarde à tort ou à raison comme un reste des Sô, habitent en petit nombre dans la même région, où ils mènent une existence un peu déconsidérée de forestiers et de chasseurs. Plus d’une fois, au cours de mon voyage, j’ai aperçu les enclos ou parcs en manière de cernes où ils acculent et tuent le gibier. Ils ont cependant aussi quelques centres d’agglomération,[529] tel que la petite ville de Koultchi, où j’ai eu occasion de séjourner au milieu d’eux. Ceux que j’ai vus là parlaient uniquement la langue logonienne[125], et je ne leur ai rien trouvé de particulier, si ce n’est qu’ils portaient tous un arc et des flèches, et que, quoique sectateurs de l’Islam, ils mangeaient sans scrupule la chair du cochon et du sanglier, gibier qui abonde dans leurs districts.

Les Gamergou sont établis à la partie méridionale du Bornou proprement dit, au nord du Mandara et du territoire des Margui ; localités principales : Yaloé, Gâwa, Gouëgué, etc. Ils ressemblent absolument à leurs voisins les gens du Mandara, si ce n’est qu’ils parlent un dialecte un peu différent. D’indépendance politique, de chefs propres, cette peuplade n’en a point. Ses communautés se gouvernent tout à fait à la manière bornouane. On dit que le paganisme n’a point entièrement disparu de chez elle.

La petite tribu des Mobber, cantonnée dans le district de Bakâra, à trois journées environ de Kouka, et sur la rive gauche de la rivière de Yoô, est, suivant les uns, un dernier reste des Beddé, installés jadis à la frontière du Bornou, suivant les autres, un sang-mêlé de Kânembou et de Beddé, ou de Sô et de Kânembou. Elle s’adonne à l’élève des bœufs kouri et à la culture du coton.

Plus nombreux sont les Manga, qui occupent les districts de même nom, sur deux cents kilomètres environ d’étendue, au nord du cours supérieur de la rivière de Yoô. Bien que parlant le kanouri, ils n’ont aucun rapport avec les principaux éléments constitutifs de la population bornouane. On est surpris, vu leur importance, de ne les point trouver mentionnés dans les chroniques dont j’ai parlé ci-dessus. Barth en conclut qu’ils sont sans doute une tribu sang-mêlé ; mais, ce qui contredit l’hypothèse, c’est qu’ils ont, paraît-il, un idiome à part, se rapprochant de celui des Beddé, et que leur extérieur, leurs mœurs, leur genre de vie offrent un cachet d’unité remarquable. C’est une race vigoureuse, d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc, une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa façon d’enclore ses bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se voiler le visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du Bornou pourraient être un rameau détaché de ces Danoa qui semblent avoir peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, d’un autre côté, la similitude[530] de noms peut fort bien être ici toute fortuite ; l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par les chroniques ou la tradition. J’inclinerais plutôt, s’il est vrai qu’il y a analogie de langues entre les Manga et les Beddé, à voir dans les premiers une peuplade indigène soumise par les Kanouris, et dont le nom, au lieu d’avoir rien de national, serait alors une appellation décernée après coup, — le fait est fréquent, — par les conquérants. Ce qui militerait dans ce sens, c’est que j’ai entendu dire à plusieurs reprises par des Kanouris que ce mot Manga n’a pas été à l’origine un nom de tribu, mais que c’est une corruption de Madinga, terme qui signifie « gens difficiles ». Ce qui prouve, en tout cas, que cette peuplade ne peut être englobée dans les Kanouris, ce n’est pas seulement son caractère typique, c’est aussi cette circonstance, qu’elle-même considère les Kanouris comme des étrangers, et qu’à l’instar des gens d’Haoussa, elle les désigne par le nom de Bâlé. Ses localités principales sont Golbagoroum, Mammari, Dounou, Defoa, Kâfi, Sourrikolo, Boundi, Ngourou, Malam, Bensâri, etc.

A l’ouest et au nord-ouest des Manga, se trouvent les provinces de Goummel et de Zinder, peuplés d’Haoussans, de Touareg et de Kanouris ; plus au nord, est celle de Mounio, où aux éléments précités se mêlent en outre des Fellata. Sur cette même frontière occidentale du Bornou, au-dessous des Manga, habitent, je l’ai déjà dit, les Beddé (bourgades : Dâdegir, Massaba, Dôyo, Fititi, etc.) ; au sud des Beddé, les Nguizzem de l’est (bourgades : Bagari, Lurgoum, Lafia et autres) ; plus bas, se rencontrent les Kerrikerri, puis viennent successivement les Fika et les Bâbir (ou Bâbor), avec lesquels nous touchons au fleuve Binoué, près duquel ils se mélangent aux Fellata et aux Batta. Le territoire de ces tribus est à six ou sept jours environ de Kouka. A l’est des Bâbir, au dessous du district de Mabani, habitent les Margui, dont, les districts les plus orientaux sont gagnés à l’Islam et soumis effectivement au Bornou. A leur suite, du côté de l’est, et au sud des Gamergou, se trouve le petit pays vassal et mahométan de Mandara (ou des Wandala), et, entre celui-ci et la frontière ouest du Logon, s’étendent les groupes septentrionaux de la peuplade païenne des Mousgo, dont quelques chefs ont embrassé la religion du prophète et reconnu la suzeraineté du Bornou.

La période principale d’émigration des Magomi et de leurs congénères s’ouvre au milieu du treizième siècle et va jusqu’à la fin[531] du quatorzième, époque où les rois du Kânem transplantèrent leur siège au Bornou, et durent naturellement entraîner avec eux un fort contingent de population, désireux de se soustraire à la domination des Boulala. Mais il y eut, à diverses dates ultérieures jusqu’à un temps très rapproché de nous, de nouveaux exodes, composés surtout de Toubou et de Kânembou.

III

Les Arabes sont aussi représentés au Bornou, quoiqu’ils y soient beaucoup moins nombreux qu’au Dâr-Fôr et dans l’Ouadaï. Ils semblent y être venus principalement de l’est, et, pour la plupart, assez tard. Il y a même certains groupes d’entre eux dont la parenté avec les tribus du Soudan oriental est chose facile à prouver. Je ne parle ici, bien entendu, que de ces Arabes de longue main domiciliés dans le pays, qui, en kanouri, portent le nom de Schoa, et sont essentiellement distincts de ceux qui viennent en passant, à titre de guerriers ou de trafiquants, du littoral nord de l’Afrique, et que les Bornouans appellent Wassili. Ces Schoa présentent un type physique qui varie selon le degré de mélange avec l’élément local. Là où ils forment des agglomérations un peu importantes et ont pour voisins des peuplades de même sang, ils ont conservé le teint clair et la physionomie de leurs ancêtres ; ailleurs, ils sont devenus plus ou moins semblables aux indigènes ; et, en ce cas, la dégénérescence s’accuse d’abord dans la couleur de la peau, puis dans les traits du visage ; l’idiome, chez eux, ne se laisse entamer qu’en tout dernier lieu, à tel point que j’ai vu, au Bornou, des Arabes qui, bien qu’établis avec leurs familles, depuis nombre de générations, à quelques journées seulement de Kouka, connaissaient fort mal la langue kanouri ; c’était moi, étranger, qui étais obligé de leur servir de truchement. Somme toute, les Schoa ne paraissent pas prospérer très bien au Bornou ; sous ce climat humide et malsain par endroits, leur race dépérit peu à peu, à moins qu’ils ne renoncent à leur individualité, pour se sauver par le croisement avec l’indigène.

Les premiers contingents arabes sont venus, dit-on, en conquérants dans le pays, en même temps que les Magomi : tels sont les Djôama et les Asela, qui, dès l’époque des rois du Kânem, ont valeureusement combattu contre les Sô. Les Djôama prétendent être un rameau détaché des Oulad Raschid de l’Ouadaï ; le soin[532] qu’ils ont mis à se conserver, autant que possible, purs de tout mélange (leur teint en général semble être resté clair) est cause que leur nombre a beaucoup décru. Ils habitent les districts de Mâgommeri et de Karagouâro, et se subdivisent en Hamediya et Sawarima. Tous réunis, ils ne sont pas plus de deux milliers.

Les Asela, la plupart foncés de peau, sont six mille environ, répartis en Serâdjiya et Oulad Aïna, et demeurent dans le district d’Oudjé.

Les tribus arabes les plus anciennes, après celles-ci, sur le territoire bornouan, sont : 1o les Salâmât, beaucoup plus nombreux, mais demeurés infiniment moins purs ; ils habitent exclusivement à la partie sud-est du royaume, dans la province de Kotoko, le Logon, le district de Balgué (au nord du Mandara), et sont trente mille environ, décomposés en une quantité de groupes, dont les principaux sont les Darbiggueli et les Beni Zeïd ; — 2o les Kawâlima, les Assala, les Beni Hasen et les Beni Bedr, toutes peuplades parentes les unes des autres, et qui sont établies, les Kawâlima (au nombre de vingt mille) à l’est de Ngala (Ren, Woulegui, etc.) et dans le district de Ngomâti ; les Assala (quatre ou cinq mille), dans la région de Mâgommeri et au Ngomati ; les Beni Hasen (mille têtes environ), au nord-est du Mandara ; les Beni Bedr enfin (plus nombreux), demi-nomades, demi-laboureurs, dans le pays d’Oudjé.

Tout récemment, paraît-il, sous le règne du cheik Mohammed el-Amin el-Kânemi, deux autres tribus arabes ont émigré au Bornou : celle des Chozzâm (deux mille), peuplade sang-mêlé, fixée toute entière dans le district de Ngomâti, où elle va, de plus en plus, s’attachant à la glèbe ; et celle des Oulâd Hamêd, très nombreuse, très prospère aussi, qui habite, partie au Logon, partie dans le Ngomâti.

Tous ces Schoa réunis ne dépassent guère actuellement le chiffre de cent mille âmes ; au temps du voyage de Barth, ils étaient, semble-t-il, plus nombreux, car ils pouvaient fournir huit mille cavaliers, chiffre qui, au moment de mon séjour à Kouka, était tombé à cinq mille à peu près. Il est vrai que, dans l’intervalle, il s’était passé un événement sur lequel je reviendrai plus loin, et qui avait sensiblement éclairci la population arabe du Bornou : c’était le pèlerinage guerrier de ce Fellata fanatique (Schefeddin), qui, parti des pays du Niger, traversa le Bornou sud et le Baguirmi, en entraînant partout d’immenses multitudes après lui. Des localités entières se trouvèrent vidées d’un seul coup ; c’est ainsi[533] qu’à Ren, cité sô naguère très peuplée, il ne restait plus, lors de mon passage, qu’une cinquantaine d’habitants à peine, et que la ville d’Afadé, où Barth avait trouvé huit mille âmes, n’en renfermait plus que deux mille.

Au Bornou, les Schoa durent renoncer au chameau de leurs pères, pour se faire pasteurs ; puis, faute d’espace suffisant, dans ce pays de population dense, pour continuer leur train de vie nomade, force leur fut de s’adonner à l’élève du cheval et aussi un peu à l’agriculture. Une épizootie, qui a récemment décimé leurs troupeaux, les a même obligés de se tourner de plus en plus vers la glèbe, si bien que mainte tribu est devenue, depuis lors, entièrement sédentaire. C’est ce qui explique le rôle économique important qu’ils jouent au Bornou. Ce sont eux qui approvisionnent de grain, de beurre, de riz sauvage et de bœufs, les principaux marchés du pays, et spécialement le grand marché du lundi à Kouka. Je parlerai de leurs mœurs, de leurs habitations et de leur costume, à propos de mon voyage à travers leur district ; pour le moment, je ne veux que dire un mot de leur condition politique.

Chaque tribu est sous l’autorité d’un doyen (en arabe, Basch-scheïch), et chaque groupe de tribu sous la direction d’un cheik, qui a lui-même pour supérieur un dignitaire de Kouka. Comme impôt régulier, chaque fraction des Kawâlima, des Assâla, des Beni Hasen, des Beni Bedr, des Chozzâm et des Oulad Hamêd[126], livre tous les trois ans un quantum de chevaux, de bœufs, de cruches de beurre, et, tous les ans, la dîme (en arabe, Aschour) des céréales.

Les Djôama et les Asella sont soumis à des redevances analogues, sauf qu’ils n’ont pas à faire de livraison régulière de chevaux, et que les autres contributions sont, chez eux, non pas collectives, mais levées sur chaque feu à part, et annuelles. D’autres tribus sont tenues de fournir, qui, des bœufs, qui, des esclaves, qui, des vêtements, du miel, du riz sauvage, des moutons.

Un quart des revenus réguliers va au dignitaire de Kouka qui a la haute main sur le groupe tributaire, et comme cet administrateur en titre ne lève pas l’impôt en personne, mais charge de ce soin un procureur qu’accompagne un messager d’État appelé Kinguiam, ces deux représentants réclament en outre dans chaque village un « droit d’hospitalité » (Dijâfa) en espèces, grains, bétail ou vêtements. De plus, lors de la nomination d’un autre Basch-scheïch,[534] le souverain exige de la circonscription un certain nombre de chevaux, dont le nouvel investi a sa part, sans préjudice, d’ordinaire, d’une esclave en sus. Enfin, en cas d’expédition, toutes les tribus schoa sont astreintes au service du ban ; chaque guerrier a droit à la moitié de sa prise, si celle-ci consiste en esclaves, chevaux et bétail, au tout, si elle consiste en objets inanimés (vêtements, joyaux, etc.) ; quant aux armes conquises, elles sont exclusivement butin d’État.

Pour achever l’énumération des éléments constitutifs de la population bornouane, il me faut dire un mot des Touareg, des Fellata, des Baguirmiens et des Ouadaïens établis dans le pays.

Les Touareg (Kindin) sont représentés par les Keleti, qui occupent, en commun avec la tribu sang-mêlé des Djatko (Koubouri, Tomâghera, Kai Borkoua), le district de Doutschi, à une centaine de kilomètres à l’ouest-nord-ouest de Kouka. Il y a des siècles qu’ils habitent cette marche-frontière du royaume, car déjà Idris Amsâmi se servait d’eux contre leurs congénères du désert[127]. On trouve encore des Touareg au Zinder, quelques-uns aussi au Mounio, et l’on remarque que les habitants de la ville de Dikoa passent pour descendre également de Kindin.

Les colonies de Fellata, on l’a vu plus haut, datent au Bornou du seizième siècle, et, encore qu’elles aient dû diminuer, à l’époque où le cheik el-Kânemi refoula les hordes de la tribu fanatique, il est resté néanmoins, au centre, à l’ouest et au sud, quelques fragments de cette intéressante peuplade. Quant aux émigrés du Baguirmi, qu’on désigne, ce semble, sous le nom de Kardé, et à ceux de l’Ouadaï, ils ne figurent que pour un très faible appoint. Somme toute, la population bornouane que Barth a cru pouvoir évaluer à un chiffre minimum de cinq millions d’âmes, me paraît se décomposer comme il suit :

Kanouris 1,500,000 âmes.
Kânembou, Koyam et Toubou 750,000
Makari du Bornou et du Logon, avec les Kerebina et le groupe nord-est des Mousgo 750,000
Manga et fraction soumise des Beddé 750,000
Haoussans, Fellata du Mounio, du Zinder et du Goummel 500,000
Wandala (Mandara), Gamergou et Margui soumis 250,000
Arabes, Fellata, Touareg et autres étrangers 250,000
Nguizzem, Kerrikerri, Bâbir, etc. 250,000

[535]Reste la question de philologie. En dehors du kanouri, j’ai eu occasion de m’occuper quelque peu du dialecte logonien et de celui des Bouddouma insulaires, et de comparer ces trois langues, d’une part, avec l’idiome haoussan si soigneusement étudié par le missionnaire Schœn, et, de l’autre, avec l’idiome baguirmien, dont j’ai pu aussi prendre une teinture. Outre cela, les documents, non encore publiés, que Barth a recueillis sur les dialectes intermédiaires des Wandala, des Mousgo, des Margui, des Bâbir et autres, m’ont fourni de précieux éléments pour l’ethnographie de ces peuplades ; mais, cette abondance de notions ne pouvant trouver place dans une relation de voyage, je me bornerai à donner plus loin un simple résumé des conclusions auxquelles je suis arrivé[128].

IV

Le climat et les conditions sanitaires du Bornou ont été étudiés par moi dans la capitale, où j’ai séjourné à trois reprises, de juin 1870 à mars 1871, de la mi-janvier à la fin de février 1872, et du milieu de septembre de la même année à la fin de février 1873. Mes résultats les plus fructueux se rapportent à la première de ces trois périodes, la seule où j’ai pu disposer d’instruments de météorologie en parfait état, et d’un stock pharmaceutique suffisant pour me livrer en grand à la pratique de mon art médical.

J’avais établi mon appareil d’observation dans la cour de mon logis, sous un hangar-parasol dominé par un hedjilidj. Arrivé au début de la saison des pluies, c’est-à-dire dans la période la plus intéressante de l’année, j’ai fait, au point de vue météorologique, des relevés aussi exacts que possible, d’où résulte le tableau suivant :

LEV. DU SOLEIL.
6 1/2 du matin.
DEUX HEURES
de l’après-midi.
NEUF HEURES
du soir.
MOYENNE
de la journée.
1870. Août 23°,3 29°,3 25°,7 26°,0
Septembre 24 ,1 31 ,4 27 ,3 27 ,5
Octobre 24 ,5 35 ,5 28 ,8 29 ,4
Novembre 21 ,5 32 ,6 25 ,6 26 ,3
Décembre 18 ,2 30 ,4 23 ,8 24 ,0
1871. Janvier 18 ,9 30 ,0 23 ,2 23 ,8
Février 19 ,0 30 ,2 22 ,3 24 ,5
1872. Décembre 18 ,6 29 ,6 22 ,1 23 ,1
1873. Janvier 15 ,7 24 ,6 18 ,2 19 ,3
Février 18 ,0 29 ,2 22 ,6 23 ,1

[536]Soit une température diurne moins élevée, une température nocturne moins basse que celles que j’ai eues au Tibesti, au Borkou et au nord du Kânem, mais plus haute en moyenne ; ce qui prouve que le climat du Soudan est plus tempéré que celui du Désert.

Pour la pression barométrique, dans les cinq derniers mois de 1870, et les deux premiers de 1871, elle a varié, en moyenne, de 734 à 737 millimètres, ce qui indique un état assez constant de l’atmosphère ; et, effectivement, les vents qui règnent, la majeure partie de l’année, sont les vents d’est, tournant parfois à l’alizé ; ce n’est que pendant la saison des pluies qu’il en est autrement. Dès le mois de juin 1870, en traversant la zone méridionale du Désert pour nous rendre à Kouka, nous pûmes constater presque quotidiennement, durant la première moitié de la journée, l’existence d’un fort vent d’ouest ou de sud-ouest, accompagné de quelques nuages. A mesure que le soleil montait, les nuages se dissipaient, et le vent d’ouest cédait la place à l’alizé. Plus nous avancions au midi, plus ce régime se régularisait en s’accentuant ; dès que nous eûmes atteint la région des pluies périodiques, et ce, à l’époque même où elles tombent, nous vîmes, presque chaque jour, des formations de nuages plus ou moins denses du côté de l’ouest, et, généralement quand les nuages s’élevaient, avec la chaleur augmentant, nous pouvions constater l’apparition d’un vent d’est dans les couches supérieures de l’air. En juillet 1870, à Kouka, je pus observer que toujours la pluie venait de l’est, à la suite d’un amoncellement de nuages et d’un courant atmosphérique du côté opposé. En août, il n’y eut que cinq jours sans vent d’ouest, dont trois sans pluie ; en septembre, j’en comptai neuf, dont six où il ne plut pas ; en octobre, le vent d’est, qui parfois avait fait défaut, reprit définitivement le dessus, pour concorder de plus en plus, en novembre, avec la hauteur du soleil, et en décembre, se réveiller le soir (vers six heures) avec une intensité souvent forte et durable.

En juillet 1870, je comptai à Kouka dix-sept jours plus ou moins pluvieux, en août, dix-neuf jours de pluie, en septembre, dix-sept, en octobre point, et les mois suivants, il n’y eut que des chutes de rosée, avec des brouillards encore assez fréquents. La plupart du temps, je le répète, la pluie tombe sous l’influence des vents d’est, après toutefois que le souffle de l’ouest, une espèce de mousson, a apporté de la vapeur d’eau des régions de l’Océan atlantique. Presque toujours, elle est accompagnée de phénomènes électriques.

[537]Pour les habitants de cette partie du Soudan, il y a, conséquemment, trois saisons : la saison des pluies, Ningueli, qui comprend juin, juillet, août et septembre ; la saison froide, Binem, qui s’ouvre en octobre et finit avec janvier, et la saison sèche et chaude, , qui embrasse le reste de l’année. Ces saisons, à la vérité, ne sont pas très nettement tranchées. Dès le commencement de l’été, il tombe d’ordinaire quelques pluies ; ensuite viennent six semaines ou deux mois de sécheresse, auxquels succède à partir de la mi-juin, la période des pluies proprement dite. De même la période hivernale est plus ou moins précoce ou tardive, et se raccorde à la saison sèche sans la moindre transition printanière. Le véritable printemps de ces pays, c’est l’époque des pluies, qui amène le rajeunissement de la nature, et donne à la flore tropicale cet épanouissement, suivi d’une maturation si hâtive, qu’on admire en elle.

Par malheur, je l’ai déjà dit, la saison la plus luxuriante de l’année, en est aussi la plus malsaine, tant pour l’étranger que pour l’indigène. C’est le moment où sévit la fièvre paludéenne (Kangué), toujours existante, mais bien assoupie dans les mois de sécheresse. Cette malaria, à laquelle moi et mes compagnons venus du nord, nous avons payé des tributs divers, ne diminue d’intensité qu’à l’approche de la saison froide. On a vu que, pour mon compte, je me traitais au moyen de quinine. Les indigènes et les Arabes se contentent d’user de miel, de beurre, de coloquinte et d’autres remèdes vulgaires, qui ne laissent pas que de leur réussir quelquefois.

Une autre maladie locale, qui ne frappe que des gens du pays, et qui me paraît avoir aussi le miasme pour cause, c’est une fièvre, non pas intermittente, mais continue, qui règne dans la seconde moitié de la saison des pluies, le plus souvent accompagnée d’éjections de sang ou de bile, et quelquefois de phénomènes de jaunisse.

Parmi les affections aiguës des voies digestives, la plus fréquente est le catarrhe. Les maladies de l’estomac dégénèrent très rarement en ulcérations ou en cancers ; en revanche, la dyssenterie, quand elle se déclare, est assez tenace et parfois dangereuse, et, dans la saison froide, la fluxion de poitrine et la pleurésie (schittima, de schitti, côté) sont bien connues et très redoutées. Je n’ai trouvé qu’un seul cas de phthisie pulmonaire due à l’hérédité, quoique le fait de transmission ne soit pas rare au Bornou non plus qu’au Désert. J’ai constaté quelques cas seulement d’hypertrophie[538] du cœur, énormément de rhumatismes chroniques des articulations ou des muscles, mais sans le caractère d’acuité typique, quelques angines, dont certaines suivies inopinément de mort, ce qui me laisse supposer que chez ces patients, que je n’avais pas revus, le mal avait tourné à la diphtérie. En fait d’affections de rein et de vessie, je n’ai vu que deux cas d’albuminurie chronique, un cas de calcul néphrétique, six ou huit cas de blennurie, un cas de pierre chez un enfant, et une infinité de cas d’hématurie.

Des maladies du système nerveux, je n’ai que peu de chose à dire. L’aliénation mentale est à peine connue, à part quelques cas de monomanie religieuse, ou une demi-idiotie résultant d’accès épileptiques qu’on attribue généralement à l’influence du démon, aussi bien que les atteintes d’hystérie, peu fréquentes d’ailleurs chez les femmes. Quant au tétanos, mal assez répandu parmi les Arabes du littoral nord, je n’en ai pas trouve un seul exemple au Soudan.

Les maladies des femmes sont rares également, sauf des troubles de menstruation, des fausses couches et des chutes de matrice, ces dernières si nombreuses qu’on a pour les désigner dans le pays un mot populaire et injurieux, domboullam. A la fécondité extrême des mariages correspond une mortalité considérable des jeunes enfants, surtout au moment du sevrage et de la dentition. Pour les garantir des maladies ultérieures de leur âge, on pratique sur eux l’ablation de la luette. Je n’ai pas appris que, malgré le grand nombre de pèlerins qui chaque année traversent la contrée pour se rendre à la Mecque ou en revenir, il y ait eu dans cette zone médiane du Soudan aucune épidémie de choléra ; de même, je n’ai pu y constater d’une manière précise l’existence du typhus.

Par contre, la syphilis (dount), les affections de la peau, des os, et du tissu cellulaire sous-cutané, sont loin de faire défaut ; les maladies des yeux surtout sont en abondance ; un quart des gens que je soignais à Kouka en étaient atteints (conjonctivite, mal de la cornée, procidence de l’iris, etc...). J’ai déjà signalé la multitude incroyable d’aveugles qu’il y a au Bornou.

Parmi les ulcères cutanés, j’en citerai un qui offre une entière analogie avec ce qu’on appelle clou de Biskra, bouton d’Alep, etc., et que je connais par expérience, pour en avoir eu la jambe horriblement démangée. Il en est d’autres, que j’ai constatés chez les gens du pays, à un tel degré de multiplicité, que j’ai dû les ranger tous dans la catégorie de la lèpre. Le genre de lèpre que[539] j’avais pu observer à Tunis, dans le temps que j’y pratiquais, se bornait à l’affection de la peau que les Arabes nomment Barass’ ; c’est un mal qui se caractérise par de grandes taches blanches ou brunes, ou des deux couleurs à la fois, et qui passe pour être si contagieux, que c’est, là-bas, une cause de dispense du service militaire. La coloration brune paraît être la période initiale de cette affection, qui attaque non pas seulement le pigment, mais la peau elle-même, laquelle finit par s’atrophier complètement et tomber. Au Bornou, j’ai retrouvé ces taches effrayantes en bien plus grand nombre, mais comme symptôme relativement favorable de la phase terminale de la lèpre, à moins, ce qui arrive souvent, que le mal n’en reste pas là. Ici encore, il débute quelquefois par un métachromatisme ; il se forme des marbrures rouge-cuivre qui, à mesure qu’augmente l’atrophie de la peau, s’en vont s’étiolant pour faire place à cette couleur blanc de porcelaine, qui épouvante les femmes. Souvent aussi, la maladie commence par une éruption squameuse de l’épiderme, à laquelle succèdent soit une coloration noire foncée, soit des ulcères qui laissent voir à leur pourtour une formation de pigment, puis reprennent en partie, en se cicatrisant, la teinte livide susnommée. Les indigènes confondent ces deux formes de lèpre, qu’ils appellent, l’une kou kimé (le kou rouge), l’autre kou tsilim (le kou noir), tandis que la phase de l’ulcération superficielle, qu’ils ne séparent pas des autres phénomènes, est pour eux le kouli (le ver). Dans l’Ouadaï, les trois périodes du mal sont comprises sous le nom général de goub, mais distinguées en goub ahmar (goub rouge), en goub assouad (goub noir) et en goub mig (goub de cochon[129]). Il y a cependant, dans l’un et l’autre pays, un second type de la maladie, qu’on désigne par le mot arabe dschidam (en langue kanouri, douli), et qui se traduit d’abord par des tumeurs, ganglioformes dans le tissu cutané sous-cellulaire. Ces tumeurs, d’ordinaire de la grosseur d’une noisette, se présentent souvent en si grand nombre que, lorsque le visage est le siège du mal, il en résulte des difformités effroyables. Si, au lieu de se cicatriser suivant la coutume, ces extumescences viennent à s’ouvrir, il s’ensuit des ulcérations profondes qui aboutissent à la mise à nu et à la nécrose des os.

Ajoutons à ces affections locales les animaux parasites de l’homme, qui, comme les insectes, se développent outre mesure[540] dans certaines régions voisines du lac Tsâd. Tels sont, par exemple, les ténias, les vers de Guinée ou de Médine (Filaria medinensis, Ngouddi), qui abondent surtout pendant et après les pluies, et que l’homme ingurgite le plus souvent en buvant de l’eau stagnante. J’ai vu des gens qui en avaient plus d’une douzaine dans diverses parties du corps, ce qui avait déterminé chez eux des abcès suppurants et mis même leur vie en danger. Le remède parfois employé en ce cas (usage externe et interne), est l’assa fœtida ; mais l’excellence en est fort contestée. La plupart du temps, on se contente, dès que le ver, souvent long d’un mètre, apparaît à la surface du corps par l’abcès qu’il y a produit, de le saisir et de l’extraire peu à peu ; il importe toutefois d’y aller tout doucement, sinon l’animal peut se briser et le morceau resté au dedans risque d’amener de graves inflammations.


[541]APPENDICE


LES PRINCES DU BORNOU D’APRÈS MA LISTE :

1. Sêf Ben Hasan 20 années de règne
2. Ibrâhîm Ben Sêf 10 » » »
3. Dunăma Ben Ibrâhîm  » » » »
4. Funê Ben Dunăma  » » » »
5. Hartsô (Artsô) Ben Funê  » » » »
6. Katôri Ben Artsô 20 » » »
7. Bulû Ben Hajôma (Ajôma) 946–962
8. Harki (Arki) Ben Hajôma 962–1005
9. Schû Ben Harki 1005–1067
10. ’Abdallâh Ben Schû 1067–1129
11. Humê (Umê) Ben Bîri 1129–1151
12. Dunăma Ben Humê 1151–1205
13. Bîri Ben Dunăma 1205–1232
14. Bekrû Ben Bîri 1232–1246
15. Tsĭlĭm Ben Bekrû 1246–1266
16. Dunăma Ben Tsĭlĭm, dit Dibbalâmi 1266–1308
17. Bîri Ben Dunăma 1308–1309
18. Dirko Kĕlĕm (?) Ben Dunăma 1309–1337
19. Kadê Ben Dunăma 1337–1344
20. ’Abdallâh Ben Kadê 1344–1348
21. Korê Kebîr 1348–1349
22. Korê Srhîr 1349–1349
23. Tsĭlĭm Ben ’Abdallâh 1349–1351
24. Bîri Ben Dunăma 1351–1367
25. Ibrâhîm Ben Bîri 1367–1368
26. ’Otmân Ben Daûd 1368–1369
27. Abû Bekr Ben Daûd 1369–1370
28. Idrîs Ben Hartso ?
29. Dunăma Ben Ibrâhîm Ben Daûd 1370–1377
[542]30. Kadê Ben ’Otmân 1377–1383
31. ’Otmân Ben Kadê 1383–1394
32. Mohammed Ben Kadê 1394–1399
33. Mohammed Ben Mohammed 1399–1402
34. Idrîs Ben Ibrâhîm 1402–1426
35. Mohammed Ben Idrîs 1426–1427
36. Kadê Afno Ben Idrîs 1427–1428
37. ’Omar Ben Idrîs 1428–1435
38. Sa’ad Ben Idrîs 1435–1435
39. Dunăma Ben ’Omar 1435–1439
40. ’Abdallâh Ben ’Omar 1439–1446
41. Mohammed Ben ’Abdallâh 1446–1451
42. Aman Ben ’Otmân 1451–1452
43. ’Omar Ben ’Abdallâh 1452–1455
44. Bîri Ben Dunăma 1455–1461
45. Dunăma Ben Bîri 1461–1465
46. ’Alî Ben Dunăma 1465–1492
47. Idrîs ’Amâmi 1492–1515
48. Mohammed Ben Idrîs 1515–1539
49. Dunăma Ben Mohammed 1539–1555
50. ’Abdallâh Ben Dunăma 1555–1562
51. ’Alî Ben Idrîs 1562–1563
52. Idrîs Ben ’Alî dit Amsâmi 1563–1614
53. Mohammed Ben Idrîs 1614–1624
54. Ibrâhîm Ben Idrîs 1624–1631
55. ’Alî Ben ’Omar 1631–1670
56. Idrîs Ben ’Alî 1670–1690
57. Dunăma Ben ’Alî 1690–1708
58. Hâdsch Dunăma Ben Dunăma 1708–1731
59. Mohammed Ben el-Hâdsch Dunăma 1731–1746
60. Dunăma es-Srhîr (Korê) Ben Mohammed 1746–1749
61. ’Alî Ben el-Hâdsch Dunăma 1749–1793
62. Ahmed Ben ’Alî 1793–1810
63. Dunăma Ben Ahmed 1810–1817
64. Ibrâhîm Ben Ahmed 1818–1846
Scheïch Mohammed el-Amîn el-Kânemî 1810–1835
Scheïch ’Omar Ben Mohammed el-Kânemî 1835 (encore régnant)

LES PRINCES DU BORNOU, D’APRÈS LES DOCUMENTS DE BARTH :

1. Saef Ben Dhu-Yasan 20 années de règne
2. Ibrâhîm (Bîram) Ben Saef 16 » » »
[543]3. Dûku (Dûgu) Ben Ibrâhîm  » » » »
4. Funê Ben Dûgu 60 » » »
5. Aritsô Ben Funê 50 » » »
6. Katôri Ben Aritsô  » » » »
7. Adyôma (Ayôma) Ben Katôri 20 » » »
8. Bulû Ben Ajôma 16 » » »
9. Arki Ben Bulû 44 » » »
10. Schû (Hûa) Ben Arki  4 » » »
11. Selma’a (Selma) ou ’Abd el-Dschelîl Ben Schû  4 » » »
12. Humê (Umê) Ben ’Abd el-Dschelîl 1086–1097
13. Dunama Ben Humê 1098–1150
14. Bîri Ben Dunama 1151–1176
15. ’Abd Allâh (Dala) Ben Bikoru 1177–1193
16. Selma’a ou ’Abd el-Dschelîl Ben Bikoru 1194–1220
17. Dunama ou Ahmed Ben Selma’a, appelé (du nom de sa mère) Dibbalâmi 1221–1259
18. Kadê ou ’Abd el-Kadîm Ben Dunama 1259–1288
19. Bîri (Ibrâhîm) Ben Dunama 1288–1306
20. Nîkâle (Ibrâhîm) Ben Bîri 1307–1326
21. ’Abd Allâh Ben Kadê 1326–1345
22. Selma’a Ben ’Abd Allâh 1346–1349
23. Kurê ghanâ Ben ’Abd Allâh 1350
24. Kurê kurâ Ben ’Abd Allâh 1351
25. Mohammed Ben ’Abd Allâh 1352
26. Edrîs Ben Nikâle 1353–1376
27. Daûd Ben Nikâle 1377–1386
28. ’Otmân Ben Daûd 1387–1390
29. ’Otmân Ben Idrîs 1391–1392
30. Abû Bekr Liyâtu Ben Daûd 1392
31. ’Omar Ben Edrîs 1394–1398
32. S’aid 1398–1399
33. Kadê Afno Ben Edrîs 1399–1400
34. Bîri Ben Edrîs 1400–1432
35. ’Otmân Kalnama Ben Daûd 1432
36. Dunama Ben ’Omar 1433–1434
37. ’Abd Allâh (Dala) Ben ’Omar 1435–1442
38. Ibrâhîm Ben ’Otmân 1442–1450
39. Kadê Ben ’Otmân 1450–1451
40. Dunama Ben Bîri 1451–1455
41. Mohammed 1455
42. Mer ou Amer 1456
[544]43. Mohammed Ben Kadê ?
44. Rhadschî 1456–1461
45. ’Otmân Ben Kadê 1461–1466
46. ’Omar Ben ’Abd Allah 1466
47. Mohammed Ben Mohammed 1467–1471
48. Alî Ben Dunama 1472–1504
49. Idrîs Ben Alî, dit Katakarmâbi 1504–1526
50. Mohammed Ben Edrîs 1526–1545
51. ’Alî Ben Idrîs 1545
52. Dunama Ben Mohammed 1546–1563
53. ’Abd Allâh (Dala) Ben Dunama 1564–1570
54. Edrîs Ben ’Ali, dit Amsami ou Alaôma 1571–1603
55. Mohammed Ben Edrîs 1603–1618
56. Ibrâhîm Ben Edrîs 1618–1625
57. Hâdsch ’Omar Ben Edrîs 1625–1645
58. ’Alî Ben el-Hâdsch ’Omar 1645–1684
59. Edrîs Ben ’Alî 1685–1704
60. Dunama Ben ’Alî 1704–1722
61. Hâdsch Hamdûn Ben Dunama 1723–1736
62. Mohammed Ben el-Hâdsch Hamdûn 1737–1751
63. Dunama ghana Ben Mohammed 1752–1755
64. ’Alî Ben el-Hâdsch Dunama 1755–1793
65. Ahmed Ben ’Alî 1793–1810
66. Dunama Ben Ahmed 1810–1817
67. Ibrâhîm Ben Ahmed 1818–1846
Scheïch Mohammed el-Amîn el-Kânemî 1810–1835
Scheïch ’Omar Ben el-Kânemî 1835 (encore régnant).


[545]TABLE DES GRAVURES


Vue de Tunis 2
Une place à Tunis 3
Un bazar à Tunis 7
Une rue de Tunis 10
Vue de Tripoli 13
Une rue de Tripoli 17
Intérieur d’une maison à Tripoli 19
Mohammed de Gatroum 24
Selle chamelière 25
Puits d’arrosage dans la Tripolitaine 46
Jardiniers tripolitains 47
Hâd (Cornulaca monocantha) 51
Djedid (oasis de Sebha) 53
Acacias sajal 55
Vue de Mourzouk 59
Citadelle de Mourzouk 65
Grande rue à Mourzouk 69
Types féminins du marché de Mourzouk 75
Branche d’akoul 87
Tamarix 88
Chameau du sud et chameau du nord 90
Vers du Fezzan (Doud) 91
Couronne de dattier avec ses fruits 92
Gatroun 119
Karad (Acacia nilotica) 122
Vue de Tedcherri 126
Birsâ 127
Fontaine de Meschrou 129
Kolokomi présentant le verre au docteur 137
Halte sous l’acacia sajal 141
La salutation 147
Rochers de la Merouja 149
Rochers de Gour à Afo 153
Huttes en clayonnage au Tibesti 157
Entrevue avec les Maïnas 167
Le trou au Natron 176
[546]L’enneri Oudêno 167
Sculptures sur des roches de l’enneri Oudêno 179
Femmes et enfants toubous près de la fontaine 181
Arami parlementant avec la foule 187
Une escorte d’élite 189
Conseil devant la tente au val Bardaï 191
Lapidation 197
Le Dardaï désenchanté 201
Arami homme de ménage 208
En visite chez Arami 210
Agression contre le passant voilé 213
La sœur de Kintâfo et le « joli esclave » 219
Les Toubous fouillant dans les caisses du docteur 221
Dernière négociation avec Kolokomi 223
Aspect de la caravane 225
Retour à Tedcherri 225
Mouton tedâ 243
Babouins du Tibesti 244
Lances et épieux des Tedâs 258
Armes de jet des Tedâs 259
Selle chamelière des Tedâs 260
Hyphènes 273
Anaï (oasis de Kawar) 277
Troupeau d’antilopes près d’Agadem 287
Capparis sodada 289
Un bois au nord du Tsâd 291
Le lac Tsâd, près Nguigmi 297
Chef Kânembou 301
Tamarinier 303
Cuirassier bornouan 309
Remise des présents au cheik Omar 315
Cour de mon logis à Kouka 321
Vue de Kouka et de ses environs 324
Le Dendal à Kouka 329
Prière du soir 331
Sandales de Kano 336
Tobe bornouane 337
Chemisette bornouane 339
Bœuf zébu du Bornou 340
Mouton bornouan 341
Ecuelle bornouane 344
Ouvrages de vannerie bornouans 344
Bœuf kouri 345
Vase de cuir bornouan 346
Coussin d’Haoussa 346
Dessin de coussin 347
Sacs à dépêches bornouans 349
Le cheik Omar et son escorte 361
Rive du Tsad 373
[547]Selle de voyage des princesses chez les Oulâd Sliman 385
Algazelle (oryx leucoryx) 388
Fenek 390
Oschar (calotropis procera) 396
Village de Taraka 405
Dunes mouvantes 413
Carquois et flèche des Haddad 446
Arc de Haddad 447
Billama 469
Mohammedou 469
Site du lac Tsâd 489
Le lac Tsâd (autre aspect) 500
Gazelles du steppe 509
Scène de la rue à Kouka 513

FIN DE LA TABLE DES GRAVURES DU PREMIER VOLUME.


[548]TABLE DES MATIÈRES


Avant-propos V
A TRAVERS
LA TRIPOLITAINE ET LE FEZZAN
 
CHAPITRE PREMIER.
Séjour à Tunis. — La révolution de 1864. — Départ pour Tripoli. — La ville et ses habitants. — Comment je résolus d’aller au Bornou. — A la Meschija. — Mohammed de Gatroun. — Apprêts de voyage. — Visite d’adieu ; types de fonctionnaires tripolitains. — Coup d’œil historique. — Mes chameaux. — La dernière nuit 1
CHAPITRE II.
De Tripoli à Beni-Oulid. — Halte à Sokna. — Aspect de cette partie du désert. — Entrée dans le Fezzan. — Le chameau-poste. — Sur la serir Ben-Afien. — Les oasis de Semnou, Temenhint et Sebha. — Le lakbi. — Dernière étape 38
CHAPITRE III.
Arrivée à Mourzouk. — Mon logement. — Visites diverses. — Chez Mlle Tinne. — A travers la ville. — Dans la banlieue ; le jardin d’Hadch-Brahim. — Scènes du marché. — Types, costumes et mœurs. — Ma vie de médecin. — Apprêts de départ pour le Tibesti 58
CHAPITRE IV.
Véritable nature du Sahara ou Grand-Désert. — Où il commence entre Tripoli et Mourzouk. — Configuration et reliefs divers de la région fezzanaise. — Caractère de la faune et de la flore. — Rôle prédominant du dattier. — Coup d’œil historique sur le pays. — Climat, mœurs, et types 82
[549]CHAPITRE V.
Arrangements avec Kolokomi. — Départ de Mourzouk. — Halte à Gatroun. — Le marabout Bou-Zeïd. — Tedcherri. — Un nouveau compagnon. — La fontaine de Meschrou. — Passage du mont Tummo 113
CHAPITRE VI.
Au district tibestien d’Afafi. — Le spectre de la soif. — Le dernier verre d’eau. — Halte sous l’acacia sajal. — Salut inespéré. — Comment s’abordent les Toubous. — Caprices d’architecture titanique. — Arrivée au val Tâo. — Galma et la vieille Kintâfo 133
CHAPITRE VII.
Coup d’œil sur le val Tâo. — Huttes et habitacles divers. — La disette estivale dans l’ouest du Tibesti. — Départ pour le Zouar. — Première entrevue avec les Maïnas. — Un plaidoyer laborieux. — Nouvelle marche en avant. — Retraite précipitée. — Jours d’ennui, d’attente et de famine. — Le seigneur Arami 156
CHAPITRE VIII.
En route pour les monts Tarso. — Le trou au Natron. — Dans l’enneri Oudêno. — Réception menaçante au val Bardaï. — Conduite d’Arami. — Le bonhomme Tafertemi et les Maïnas. — Un mois de captivité. — Épisodes de mon séjour forcé au Bardaï. — Projets de fuite. — Train de vie d’un noble Toubou. — Apprêts épineux de retraite nocturne. — Incidents du retour. — Arrivée à Gatroun, puis à Mourzouk 175
CHAPITRE IX.
Topographie du Tibesti. — A propos des sources thermales du Tarso. — Monts et vallées. — Flore et faune régionales. — Particularités ethnographiques ; Tedâs et Dazâs. — Type physique de la race. — Genre de vie et humeur des habitants du Tou. — Considérations historiques. — Détails de mœurs publiques et privées 231
VOYAGE AU BORNOU
 
CHAPITRE PREMIER.
Circonstances de l’assassinat de Mlle Tinne. — L’hiver de 1870-71 à Mourzouk. — Apprêts de départ pour le Bornou. — Importance et[550] caractère officiel de notre caravane. — Bateleurs marocains. — Les premières étapes. — Arrivée à Kawar. — Réapparition du noble Arami. — Détails sur l’oasis de Kawar ou enneri Tougé 261
CHAPITRE II.
De Kawar à Agadem. — Nouveaux aspects de la faune et de la flore. — Arrivée à Nguigmi. — Première vue sur le lac Tsad. — Un chef bornouan. — Le fleuve Yoô. — Envoyés du cheik Omar. — Dernière étape vers Kouka 285
CHAPITRE III.
Arrivée et réception à Kouka. — Chez le cheik Omar. — Visites diverses. — La maison de Lâmino. — Petites intrigues. — Coup d’œil sur la capitale du Bornou. — Scènes de la rue. — Mon logis et mon mode d’existence. — Mes relations 307
CHAPITRE IV.
Vie et mœurs du Bornou. — Le marché de Kouka. — Le magasin aux esclaves. — Constitution politique du pays. — Forces militaires. — Fin de l’année 1870. — Comment les Bornouanes se marient. — Nouveaux projets de voyage 336
CHAPITRE V.
Préparatifs militaires du sultan de l’Ouadaï. — Inquiétude à Kouka. — Premières hostilités entre l’Ouadaï et le Baguirmi. — Mort de Lâmino. — Arrivée d’une caravane d’Arabes Mghârba et Oulad-Sliman. — Mes apprêts de départ pour le Borkou. — Notice historique sur la tribu des Oulad-Sliman ; sa situation au Kânem 357
CHAPITRE VI.
Départ de Kouka. — Arrivée à Nguigmi. — Caractère de la rive nord du lac Tsâd. — Halte au campement des Miaïssa, près de la fontaine de Barka. — Types et mœurs de mon entourage. — Un message de l’Ouadaï. — Intervention malencontreuse d’un missionnaire de la secte Snousi. — État de mon train personnel en hommes et en bêtes 371
CHAPITRE VII.
A travers le district de Schitati. — Comment je fais société avec un lettré errant. — Entrée sur le territoire de Manga. — La vallée de l’Egueï. — Les nomades et leurs chameaux. — Traversée du Bodelê. — Une semaine à Jajo es-Srhir. — Étape périlleuse. — Arrivée au Borkou. — La source de Galakka. — Où les Oulâd-Sliman se distribuent les oasis de dattiers. — État actuel de la région borkouane 383
[551]CHAPITRE VII bis.
Dans l’oasis de Ngourr. — Mon voisin Haran. — A propos de lakbi. — Histoire d’une razzia manquée. — Ce qu’il résulte pour moi de la déconfiture des Arabes. — Mon institutrice ennedienne. — Au régime du maigre. — Encore le missionnaire snousi ; comment Hazâz discute victorieusement avec lui. — Excursion vers la partie nord du Borkou. — Retour à Galakka 398
CHAPITRE VIII.
Résultats scientifiques de mon voyage au Borkou. — Le Bahar-el-Ghâzal. — Variations d’altitude de la région entre Kouka et le Borkou. — Faune et flore. — État de submersion antérieur du territoire. — Les oasis. — Géographie et ethnique du pays ; les Ama-Borkou. — Les contrées limitrophes du Borkou à l’est et au sud. — L’Ennedi ou pays des Baelé. — Discussion historique sur les Bardoa et les Toubou. — Statistique 409
CHAPITRE IX.
L’Amanga et la « ville fantastique ». — Trombe de sable. — Comment mon domestique Hammou disparut, et comment Houseïn-Ngomati le retrouva sans le voir. — Marche de colimaçon. — Où Housein-Ngomati et moi sommes sur le point de prendre les devants. — Rêves de razzia toujours déçus. — Au val Zommèze. — Nouvelles notions sur le sillon du Bahar el-Ghazâl. — Offre de Bou-Alak de me conduire au sud du Kânem 429
CHAPITRE X.
Le groupe des oasis d’Alâli. — Arrivée à la bourgade de Mâo. — Particularités de ma réception chez l’Alifa. — La tribu des Dalatoa. — Jagoubberi. — Excursion à Mondo. — Ngouri et la tribu des Haddâd (Danoa). — Départ précipité. — Détails sur l’assassinat de Maurice de Beurmann au val Djougou. — Tentative des indigènes de Gala pour me convertir. — Retour à l’enneri Medeli 440
CHAPITRE XI.
Barka-Hallouf et ses alliés les Arabes. — Nouvelles de Mourzouk. — Incidents de ma rentrée à Kouka. — Paquets et lettres d’Europe. — Soucis d’argent. — Mes projets de voyage au Baguirmi. — Apprêts de départ. — Mes nouveaux serviteurs. — Une Chronique introuvable 452
CHAPITRE XII.
Le Kanem proprement dit et le Manga. — Éléments nomades et fixes de population. — Kadawa, Jouroa, Mandala, Dogorda, Dalatoa. — Les[552] districts de Lilloa et de Mâo. — Caractère des vallées méridionales. — Notice historique sur le pays. — Oulad-Sliman, Kanembou et Kanouri. — Statistique 471
CHAPITRE XIII.
Caractère général du lac Tsâd. — Affluents du bassin : les rivières de Yôo, de Mboulou et de Gambarou ; le fleuve Chari. — Le Bahar-el-Ghâzal. — Variations du rivage lacustre. — Les Kouri et les Bouddouma. — Les îles du Tsâd ; leur groupement. — Mœurs et usages des insulaires. — Géographie du Bahar-el-Ghâzal ; habitants et stations aquifères de cet oued 486
CHAPITRE XIV.
Variétés d’aspect, de flore et de faune. — Activité agricole et productive des habitants. — Charme harmonieux que présente l’ensemble de la contrée. — Complexité de physionomie de la population. — Les annales kânemobornouanes. — Translation du siège du gouvernement au Bornou actuel. — Invasion des Fellata. — Comment le fakir Mohammed el-Amin-el-Kânemi devint le fondateur d’une nouvelle dynastie. — Le Bornou sous le cheik Omar ; symptômes de décadence 506
CHAPITRE XV.
Éléments complexes de population. — Les Sô. — La race mixte des Kanouris, et ses diverses parties constituantes, Magomi, Toubou, Kânembou, Ngoma ; indigènes primitifs Makari, Keribina, Gamergou, Manga, Mousgo. — Les Arabes (Schoa) établis au Bornou ; dénombrement de leurs tribus. — Observations relatives au climat du pays. — Les trois saisons de l’année. — Les pluies estivales. — Maladies locales ; la lèpre ; le ténia et le ver de Guinée 524
Appendice 541

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.


2896-81. — CORBEIL, TYP. ET STÉR. CRÉTÉ.


CARTE
pour servir aux voyages du Dr. NACHTIGAL
DANS

LE PAYS DES TOUBOU
et
DANS LA RÉGION DU LAC TSAD
Dressée
PAR LE DOCTEUR G. NACHTIGAL

(T. grande : partie gauche, partie droite.)

NOTES :

[1]El-Chadrâ signifie la verte, et non la bien gardée, comme on le prétend quelquefois ; l’épithète s’explique moins par la nature du pays environnant, qui est passablement nu et terne, que par opposition à la région entièrement dévastée de l’ancienne Carthage.

[2]Personnage bien connu en France : on sait qu’à la suite de la dernière guerre d’Orient, il a été un instant au pouvoir à Constantinople.

(Note du traducteur.)

[3]Ce nom de Dchoubba s’applique, suivant les pays, à des pièces de vêtement fort diverses : à Tunis, la Dchoubba est un habillement assez ample, en forme de sac, et qui descend à peu près jusqu’au genou ; il est fait d’étoffes très variées, avec des manches larges et courtes, complètement fermé par devant, sauf une ouverture, taillée jusqu’au bas de la poitrine, pour passer la tête.

[4]Pluriel d’Ousif, nègre.

[5]Le Kouskoussou est le met favori des habitants de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc. Il consiste en des boules de farine qu’on fait cuire autant que possible avec du bouillon.

[6]Entre autres, à la famille Dickson, établie depuis de longues années à Tripoli, et apparentée à la famille de l’ancien consul général anglais, le colonel Warrington (dont le fils était chef de la mission catholique, ou padre prefetto), et à M. Gagliuffi, ex-agent consulaire anglais dans le Fezzan, qui entretenait d’étroites relations d’affaires avec divers marchands de l’intérieur, et dont les conseils et les recommandations me furent très précieux.

[7]Sa mère et sa tante, nées Van Capellen, avaient succombé toutes deux au climat sur les bords de la rivière des Gazelles.

[8]Le mot Ghirsch est, dit-on, une corruption de l’allemand Groschen, dont l’introduction en Afrique remonte aux Croisades.

[9]Nom de la pièce de vingt paras (le père des vingt).

[10]Oued, ou wâdi, dépression du sol, lit temporaire de torrent ou de cours d’eau pluvial.

[11]Tarfut, au pluriel, fait terâfit ; mais disons, une fois pour toutes, que, pour plus de clarté, nous ne suivrons pas rigoureusement la langue arabe dans ses variations normales.

[12]Le sparte est devenu depuis quelque temps un article d’exportation considérable à Tripoli ; l’an dernier, en l’espace de six mois il s’en est envoyé pour près de 3 millions et demi de francs aux fabricants de papier en Angleterre.

[13]Le mot hattija signifie plaine fertile, petite oasis.

[14]Bouï, petit père.

[15]Du verbe zalrhat, qui veut dire séduire, allécher.

[16]Quant aux raisins secs (Zebid), ils s’importent de l’étranger.

[17]Pour la rage, dit M. Nachtigal, elle est inconnue au Fezzan.

[18]Nom qui se retrouve visiblement dans celui de Fezzan.

[19]Par le même Cornelius Balbus, en l’an 20 avant Jésus-Christ.

[20]Savoir : 1o Sokna, Houn et Waddan, c’est-à-dire la Djofra ; 2o les oasis de Sirrhen, de Semnou, de Temenhint et de Sebha ; 3o l’oued esch-Schijati ; 4o l’oued esch-Scherki ; 5o les oueds el-Gharbi et Otba ; 6o la Scherkija avec l’Hofra de Mourzouk et le district de Gatroun, auxquels ont été ajoutées récemment trois autres divisions administratives : Boun N’Dcheim, Rhodwa et Zella.

[21]Bavâdi, pluriel de Bâdi : habitant du désert ; Hadarijin, pluriel de Hadari : domicilié.

[22]C’est-à-dire des Toubous du nord.

[23]Voyez ci-dessus, page 80.

[24]Voyez ce qu’il est dit ci-dessus, note de la page 51.

[25]Ces monts, qui portent aussi le nom d’El-Vâr (la plus difficile), courent du sud-est au nord-ouest, de la partie nord du Tibesti au plateau de Tassili, près de Ghat.

[26]Le Bir Meschrou, lui aussi, en dépit des efforts faits par divers gouverneurs du Fezzan, entre autres Hassan-Pacha, s’ensable de plus en plus d’année en année, au grand dam des voyageurs qui fréquentent cette route importante.

[27]Chameau femelle.

[28]Killahâni : vas-tu bien ?

[29]Environ une heure et demie avant le coucher du soleil.

[30]Arbustes de l’Afrique centrale (Salvadora persica).

[31]Cette provende, du moins, eût été pour nous seuls, car je crois que pas un Tibestien n’aurait consenti à manger de la chair de ces quadrumanes, à cause de leur ressemblance extrême avec l’homme ; pour cette même raison, ils ne leur font pas la chasse.

[32]Tu, dans la langue locale, signifie rocher

[33]Voyez aussi le voyage au Ouaday (Wadaï) par le cheik Mohammed Ibn Omar-et-Tounsi, traduit de l’arabe par le docteur Perron. Paris, 1851 (1812).

[34]Voyez le supplément de 1862-63 aux Mittheilungen de Petermann.

[35]Voyez ci-dessus, pages 131 et 132.

[36]Rappelons en passant qu’il en est de même des eaux thermales de Loèche-en-Valais.

[37]Voyez ci-dessus, pages 175 et 176.

[38]Voyez ci-dessus, page 125.

[39]Voyez ci-dessus, pages 109 et 110.

[40]Voyez ci-dessus.

[41]Gôni ou , pluriel Gônâ, .

[42]Irômo, pluriel Iroâ.

[43]Armi, pluriel, Armâ.

[44]Kidi, pluriel Kidê.

[45]Kôki, pluriel Kokoia.

[46]C’est-à-dire de l’Ennedi.

[47]Voyez plus haut, page 178.

[48]Voyez pages 167 et 171.

[49]Exemple : Kanem-ma, homme du Kânem ; Kânem-bou, gens du Kânem ; toutefois au Bornou, il n’est point d’usage de dire Tu-ma, pour homme du Tou. Quant à l’orthographe Tibou (Tibu) employée par les précédents voyageurs, on voit qu’elle n’est pas conforme à l’étymologie.

[50]Voyez ce qui a été dit ci-dessus, pages 151 et 152.

[51]Cela s’explique de reste par l’action diverse du soleil et de l’air sur les différentes parties du corps, selon qu’elles sont plus ou moins à découvert.

[52]Voyez ci-dessus, page 99.

[53]Voyez ci-dessus, page 171.

[54]La population totale du Tibesti, abstraction faite de quelques étrangers, est évaluée par M. Nachtigal à 12,000 âmes environ.

[55]Voyez-ci-dessus, pages 109 et 110.

[56]Voyez ci-dessus, page 169.

[57]Voy. ci-dessus, page 25.

[58]Voyez ci-dessus, pages 80 et 81.

[59]Voyez ci-dessus, pages 105 et 230.

[60]Les Arabes du val Schijâti avaient, disait-on, menacé de tuer quiconque témoignerait dans l’affaire du meurtre.

[61]Et non Srhira, c’est-à-dire « la petite », comme on la trouve désignée à tort sur quelques cartes.

[62]Voyez ci-dessus, page 158.

[63]Voyez ci-dessus, page 76.

[64]Proprement, le « village d’esclaves », de Kindji, qui veut dire esclave.

[65]Suivant M. Nachtigal, ce serait à tort que Barth, à la désignation de Komodougou Waubê, substitue celle de Komodougou Yoôbê. Il semble avoir cru que ce mot Waubê était le nom propre du cours d’eau, tandis que ce n’est que le génitif du nom de lieu Wau (comme Yoôbê est celui de Yoô). Cette dernière ville est la localité principale de toute la région, celle près de laquelle la plupart des caravanes venant du nord passent le fleuve, et elle a par conséquent plus de droit à donner son nom à la rivière que Wau qui est située plus loin à l’est et a moins d’importance.

[66]Autrement dit « homme de l’écurie » ; — Ma signifie homme ; c’est, on l’a vu, le singulier de Bou.

[67]Poudre où le tabac et la noix de Gouro entrent comme éléments principaux.

[69]Entre autres le bœuf zébu, taureau à bosse, dont une de nos gravures représente un échantillon.

[70]M. Nachtigal cite également les fruits du Kouka (Adansonia digitata), du tamarin, du figuier sauvage, du sycomore, du Spondias Birrea, du Carica papaya, du palmier Delêb (Borrassus flabelliformis), de l’arbre au beurre (Butyrospermum), etc.

[71]Les chevaux du Bornou (Fir, pluriel Firwa) ont été, s’il faut en croire Léon l’Africain, importés de la côte nord dans le pays il y a près de 800 ans. Ils sont généralement de la taille des chevaux arabes, et remarquables par la finesse de leurs membres et leur extrême vivacité. La race est si bien acclimatée, que les régions voisines (Baguirmi, Ouadaï) ne se fournissent pas autre part. Suivant ses qualités et son allure, le cheval bornouan porte diverses dénominations. Le bon coureur s’appelle Fir dôa ; le bon marcheur, F. kelisa ; l’ambleur, kamandara. Le galop et l’amble sont du reste les façons ordinaires d’aller de cet animal, qui ne connaît pas le trot. Pour la couleur du poil, elle varie du brun à l’isabelle, au gris-fer, au blanc, au rouan ; il y a aussi la nuance grison et tigrée.

[72]Prix d’un esclave Sedâsi : de 20 à 25 thalers Marie-Thérèse ; d’un Chomâsi, de 16 à 20 ; d’une Sourrija, de 50 à 100 ; d’un Gourzem, de 15 à 18 ; d’un eunuque (Adim) jeune, de 50 à 80.

[73]A savoir de 4 tribus : les Kanouri, les Kânembou, les Toubou et les Arabes.

[74]C’est-à-dire depuis la frontière du Kotoko, à l’ouest, jusqu’à Logon : districts de Dala (capitale Goudjeba), de Mabani et de Boulgoa.

[75]Les Arabes l’appellent Tetel ; les Kanouris, Kargoum.

[76]Nommée aussi Ariel par les Arabes ; par les Bornouans, Kirdchigué.

[77]En arabe Ridchoul, c’est-à-dire « pied ».

[78]Les Dâza nomment aussi cet endroit Enneri Têfê ou Lagari.

[79]Autre groupe de la tribu des Oulâd Sliman : voyez ci-dessus, page 366.

[80]Les Oulâd Hamed sont une tribu arabe de l’Ouadaï ; les Krêda, une tribu Dâza du Bahar-el-Ghazal.

[81]Voyez ci-après l’épisode relatif à la recherche d’Hammou.

[82]Chez les Oulâd Sliman, cet appareil se nomme Karmout ; ailleurs, on l’appelle Katab, ou Mahara.

[83]Solâdo, en daza ; en arabe, Solâl.

[84]Le chameau, suivant son âge et sa couleur, porte une désignation différente. Le poulain qui tête encore s’appelle en arabe Kawâr, en dâza Erreï ; à un an, il prend le nom de Ben Aschar (dâza, Aï Douffou) ; à deux ans, celui de Ben Leboun (D. Aï Mohedi) ; à trois, d’Hikk (Aï Maguezê) ; à quatre, il devient un Tenija (Gôni Matouzzede).

[85]A peu près au point d’intersection du 16e degré de longitude (méridien de Greenwich) et du 16e parallèle.

[86]Voyez, pour tout ce passage, les détails que donne M. Nachtigal, à propos de son voyage au Tibesti.

[87]Au Tibesti, Dardaï.

[88]Le turban est, dans certains pays de l’Afrique, l’emblème de la dignité royale.

[89]Pendant que l’on imprimait ces lignes, Gerhard Rohlfs a essayé de faire ce trajet ; mais il n’a pu aller que jusqu’à l’oasis de Koufarah.

[90]Et non vers le 21e, comme on l’avait cru jusqu’ici.

[91]Et non au 15e, point où on croyait devoir la placer.

[92]Histoire des Berbères, traduite de l’arabe par le baron de Slane, tome II, p. 64.

[93]Voyage au Ouadây, traduit de l’arabe par le Dr Perron, page 247.

[94]Il viaggio di Giovan Leone, nella raccolta di G. Ramusio. Venise, 1837.

[95]Ou Bardê, si bien que ses habitants, aujourd’hui encore, pourraient fort bien être appelés Bardewa.

[96]Voyez à la fin du tome II l’appendice relatif à ces langues et dialectes de l’Afrique.

[97]Mélange de divers éléments Dâza, dans lequel dominent les Nôreâ.

[98]En Kanouri, Sasâ ; en dâza, Jagâ.

[99]C’est la tribu que les Arabes du pays appellent Medela.

[100]On donne même aussi d’ordinaire le nom de Belgajifari à Bedouâram.

[101]Ni Mâten el-Milah, ni les enneris Sidi, Adouglia, Odero et Sogor, stations de mon voyage au Borkou, n’appartiennent à cette fraction du pays.

[102]Voyez ci-dessus, pages 366 à 369.

[103]Chef, Akid, lors de mon passage.

[104]Chef, le Kedela Djôli, lors de mon passage.

[105]Une autre fraction des Boulala, les Beddé, est demeurée dans le Ngouri et les vallées dânoâ voisines ; quant aux Diabou ou Dalâwa (rameau du même tronc), qui avaient donné jadis le nom de Dalâ au district de Metalla, ils se sont depuis longtemps retirés dans les îles du Tsâd.

[106]Barth’s Reisen, tome II, p. 307.

[107]Voyez l’appendice qui sera placé à la fin du tome II et dernier.

[108]Rapprochez des Kreda du Bahar el-Ghazâl, qui se donnent à eux-mêmes le nom de Kara.

[109]Barth’s Reisen, tome II, p. 299.

[110]Mot qui a aussi le sens de « grand amas d’eau ».

[111]Komodougou est un nom commun qui signifie fleuve.

[112]Au singulier, et indéclinable, sinon, le pluriel en serait Bouddoubou. Comparez Kânemma (homme du Kânem), pluriel Kânembou. Ajoutons que, vu la largeur de la nappe d’eau qui sépare l’archipel des Bouddouma de la rive bornouane, et le peu de relations qui, par suite, devait exister entre ce côté du continent et les îles, on s’explique très bien que les conquérants kanouris aient été longtemps sans avoir connaissance de cette population lacustre éloignée.

[113]Subdivisés eux-mêmes en sous-groupes.

[114]Voyez l’Appendice A, à la fin du t. II et dernier.

[115]Les Sakerda se subdivisent en Medemma, Toummelia, Yorimma et Schindikôra.

[116]Ou Nawârda ; groupes : Aoudinguia, Ourto, Wâscha, Djohoromo, Leschebinguia et Badegaba.

[117]Voyez l’Appendice, à la fin de ce volume.

[118]Denham et Clapperton, Voyages, t. II, p. 59.

[119]Ibn Chaldoun, édition de Slane, Alger, 1847, t. I, p. 429.

[120]Étaient-ils parents des Bouddouma, ci-dessus décrits, et des Keribîna dont je parlerai ci-après, ou bien, comme d’aucuns le prétendent, se rattachaient-ils à la tribu des Beddé, à l’ouest du Bornou ? toujours est-il que l’on en est réduit, en ce qui les regarde, à des conjectures.

[121]Et aussi Alaoma (l’homme d’Alao), du nom de l’endroit, Alo ou Alao, au sud du Bornou, où il est enterré.

[122]Voyez ci-dessus pages 516 et 517.

[123]C’est du groupe des Djilloua qu’est sorti le cheik Omar.

[124]Où ils s’appellent Ngomatibou (gens du Ngomati), tandis qu’ailleurs ils gardent leur nom primitif de Ngoma.

[125]Ils semblent néanmoins user d’un autre dialecte spécial, qui se rapproche de l’idiome des Yédina.

[126]C’est-à-dire des tribus schoa domiciliées en majeure partie au centre du royaume.

[127]Barth’s Reisen (Voyages de Barth), t. II, p. 337.

[128]On trouvera ce résumé sous forme d’appendice à la fin du tome II de M. Nachtigal.

[129]Cette dernière est ainsi appelée, parce qu’on traite l’ulcération au moyen de dents de cochon calcinées et réduites en poudre.

Note du transcripteur :

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