The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 10

Annotator: Thomas Moore

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Translator: Paulin Paris

Release date: January 16, 2010 [eBook #30994]
Most recently updated: January 6, 2021

Language: French

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 10 ***







ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME DIXIÈME.


Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.


1830.




LETTRES

DE LORD BYRON,

ET

MÉMOIRES SUR SA VIE,

Par Thomas MOORE.






MÉMOIRES

SUR LA VIE

DE LORD BYRON.




C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à Bow-Street 1, devant les magistrats. J'adressai en conséquence une lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait plus piquant.

Note 1: (retour) Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité. (N. du Tr.)

Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée Les Poètes anglais et les Journalistes écossais, je vis que l'auteur, et l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage, portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande, entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition. Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre les mains de sa seigneurie 2.

Note 2: (retour) Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble correspondant. (Note de Moore.)


Dublin, Ier janvier 1807.


Milord,

«Je viens de voir le nom de Lord Byron en tête d'un ouvrage intitulé Les Poètes anglais et les Journalistes écossais, dans lequel on semble donner un démenti au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme l'auteur de cette publication.

«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels je fais allusion.

«Il est inutile de recommander à votre seigneurie de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.

«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,

«Le très-humble serviteur,»

THOMAS MOORE.



Molesworth-street, Nº 22.



Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de songer à cette affaire.

Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité, surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue, j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher, dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.

Lord Byron me fit la réponse suivante.


LETTRE LXXIII.

À M. MOORE.

Cambridge, 27 octobre 1811.


Monsieur,

«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et d'y répondre en personne.

«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey, je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes idées de démentir un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de chercher la réparation qui leur convient.

»Quant au passage en question, vous n'étiez pas certainement la personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion. Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni offrir des excuses à ce sujet.

»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8. Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué vos intentions.

»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez nécessaires.

»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,»

BYRON.



Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était, après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte diplomatie des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu mon compte rendu, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que naturellement je m'en tenais satisfait.

J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup affligé.

Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative, dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur d'être, etc., etc.»

Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.


LETTRE LXXIV.

À M. MOORE.

Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.


Monsieur,

«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson, m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment, cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.

»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous. Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des auspices si peu favorables.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à jamais entre nous.

Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son naturel.


LETTRE LXXV.

À M. MOORE.

30 octobre 1811.


Monsieur,

«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute entière, surtout puisque vous me dites que les expressions dont je me suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont beaucoup affligé.

»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en fais à mon tour.

»J'ai l'honneur d'être, etc.»

Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers, qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois, je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir bien lui-même choisir un jour à cet effet.

La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.


LETTRE LXXVI.

À M. MOORE.

1er novembre 1811.


Monsieur,

«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.

«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»

BYRON.


Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même pointilleux auparavant.

Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.

L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta. Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous. C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière 3.

Note 3: (retour) Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en grande partie à son amitié pour moi. (Note de Moore.)


Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens, ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais dont la mélancolie était l'expression habituelle.

Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il demanda des biscuits et du soda-water 4; malheureusement on n'avait pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire, avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand cœur.

Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.

Note 4: (retour) Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux. (N. du Tr.)


LETTRE LXXII.

À M. HARNESS.

6 décembre 1811.


Mon Cher Harness,

«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé, écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra chez Blaud 5 aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que ce soit.

Note 5: (retour) Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des Extraits de l'anthologie grecque. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer la traduction du poème de Lucien Bonaparte.

»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour cela, une foi trop entière au vieux proverbe.

»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de l'Hymette.

»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma mémoire; et le

Dulces... reminiscitur Argos

m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi au nombre des choses qui auront été.

»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins aussi amusant que la Malédiction de Kéhama, et certainement plus intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer qui soit absurde autant qu'elles 6.

»Tout à vous, etc.»

Note 6: (retour) Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à traduire; le mot lines signifiant à la fois des vers et des lignes. (N. du Tr.)


LETTRE LXXVII.

À M. HARNESS.

8 décembre 1811.



«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité, et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils s'accommoderont pour leur mutuel avantage.

»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à vous: voilà de la folie simple et de la folie double.

»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est Beaumarchais, l'auteur de Figaro, qui avait enterré deux femmes et gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.

»Que faites-vous maintenant, mon enfant? vous étudiez, j'en suis sûr. Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi, moi-même, je suis artium-master 7, quoique l'orateur public de l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.

Note 7: (retour) Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à celui de licencié.

»Vous voyez, mio carissimo, quelle peste de correspondant je suis; mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je fais en ce moment? je mâche du tabac.

»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews 8; ce ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis absolument hujusdem farinæ, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.

Note 8: (retour) Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre. (Note de Moore.)

9 décembre.



«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un sirocco, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que le docteur Johnson a revu sa Cécilia. Si le libraire me donne ce roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»


LETTRE LXXIX.

À M. HODGSON.

Londres, 8 décembre 1811.


«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les Trois Moines; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:

Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.

»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non publié), intitulé l'Œdipe Juif, dans lequel il essaie de prouver que la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie, particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.

»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il ne survienne quelque chose dans l'intérim...

»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a attaqué les Plaisirs de l'Espérance et tous les autres plaisirs. M. Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre. Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément, c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché, qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller, qui devait le venir trouver hier.

»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville; tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.

»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les écrivains.

»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie. Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt et croyez-moi toujours votre, etc.»

Νωαιρων


LETTRE LXXX.

À M. HOGDSON.

Londres, 12 décembre 1811.


«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.

»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages, mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**, comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus agréablement occupé à faire des articles pour les Revues. Vous ne méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.

»Tout à vous, etc.

»P. S. Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»


LETTRE LXXXI.

À M. HARNESS.

15 décembre 1811.


«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un, où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.

»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell 9. Il n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans Coriolan; il était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance, et le méritait.

Note 9: (retour) Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi; surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait commencé. (Note de Moore.)


»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**; c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte, désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B** et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de telles liaisons du nom d'amour... attachemens romantiques pour des choses qu'on peut acheter un écu!

16 décembre.


»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles... j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs, d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de l'amitié au collége, et assez d'amour avant l'âgé de vingt ans.

»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite. Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.

»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»


Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand, après avoir publié Childe-Harold, il commença à voir le monde, ceux qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit lui-même dans une de ses lettres, embarqués ensemble dans le même vaisseau de fous.

Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui, avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché, M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement, qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.

Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en 1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de Childe-Harold, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de son nom.

Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien; car ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue toutes mes espérances.

Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent finir par vous rendre féroce?»

Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise, dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste, parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.


LETTRE LXXXII.

À M. MOORE.

11 décembre 1811.


Mon Cher Moore,

«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai, aujourd'hui, ajourné votre élection sine die, jusqu'à ce qu'il vous plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du motif.

»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade de classe que j'aie eu depuis la troisième forme 10, à Harrow, jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre disposition de votre tems et mon agréable compagnie: balnea, vina, etc., etc.

Note 10: (retour) La troisième forme anglaise correspond à la classe de quatrième de nos colléges français. (N. du Tr.)

»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai comme Martial, nil recitabo tibi: certainement ce n'est pas là la moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi, mon cher Moore,

»Pour toujours, votre, etc.»

BYRON.



Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet, que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées; je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de son illustre ami.

»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte. Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature, je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de 1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems, quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent: J'avais toujours songé à le faire

Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait imprimer son poème de Childe-Harold. C'est aux nombreux changemens et aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le lecteur faisait connaissance avec le petit page et le valet de chambre, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:

À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait bien son maître. Souvent son babil charmait Childe-Burun 11, quand son noble cœur était plein de tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui souriait, et le jeune Alwin 12 souriait aussi, quand, par quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold...
Note 11: (retour) S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros, l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.
Note 12: (retour) Dans le manuscrit, les noms Robin et Rupert sont tour à tour écrits et raturés ici.
Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères, et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs font de si beaux récits; dont Mandeville 13...
Note 13: (retour) Ici le manuscrit devient illisible.

Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:

Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi, l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes Anglaises, etc., etc.

Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème. Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et au bouffon 14.

Note 14: (retour) Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son Paradis des Sots. (Note de Moore.)

Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours, par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire. Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de Childe-Harold.

Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:

Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres, allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires; tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe? Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers. Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le, volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre avis.

Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle stance:

Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.

Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:

Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.

on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car, au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de placer au bas de ces stances: Qu'on veuille observer que c'est ici un scepticisme de découragement et non de dérision; distinction qu'il ne faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.

En même tems que Childe-Harold, il avait trois autres ouvrages sous presse: ses Imitations d'Horace, la Malédiction de Minerve, et la cinquième édition des Poètes anglais et les Journalistes écossais. La note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il eut la bonté de me soumettre auparavant.

Au mois de janvier, les deux chants du Childe-Harold se trouvant imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était trop bon pour le siècle. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la justesse de son goût.

C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.


LETTRE LXXXIII.

À M. MOORE.

29 janvier 1812.


Mon Cher Moore,

«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations ridicules.
......................................................................
......................................................................

»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais imprimé ni exprimé d'aucune manière une telle opinion. Voulant écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle de pureté, il m'appartenait d'enlever cette paille de l'œil de mon prochain.

»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, en ce moment, des éloges, même de votre part, ne font aucune impression sur moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant, la femme, comme le dit M. Liston 15, dans le Chevalier de Snowdon.

»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»

Note 15: (retour) Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM. Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même d'ouvrir la bouche.(N. du Tr.)

Les passages omis ici offrent la narration un peu trop amusante des troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors lui être absolument indifférente.


LETTRE LXXXIV.

À ROBERT RUSHTON.

21 janvier 1812.


«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des lettres à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient portées en tems utile par Spero. Je dois aussi vous faire observer que Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit insultée par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que vous me donniez sujet de me plaindre de vous: j'ai trop bonne opinion de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec vos camarades, je puis du moins espérer que votre propre intérêt et le respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous paraîtront de quelque poids.

»Votre, etc.

BYRON.


»P. S. Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez familier dans tout ce qui concerne la terre de Newsteadt, enfin que vous m'écriviez une fois par semaine, pour que je voie où vous en êtes.»


LETTRE LXXXV.

À ROBERT RUSHTON.

25 janvier 1812.


«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre, cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.

»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former: exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.

»S'il s'est passé quelque chose entre vous, avant ou depuis mon dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr que vous, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai à vous. Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la chose était arrivée. Ne consultez personne sur votre réponse, mais écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il convient. J'attends une réponse immédiate.

»Votre, etc.»

BYRON.


C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur son esprit.


LETTRE LXXXVI.

À M. HODGSON.

16 février 1812.


Mon Cher Hodgson,

«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière, la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me pariez jamais femme, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif du genre féminin; je ne veux que propria quæ maribus 16.

Note 16: (retour) Premiers mots d'une des règles élémentaires de la grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves sont destinés à l'université d'Oxford.(N. du Tr.)

»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes, ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une bonne bouteille avant son départ, sinon «à la montagne Mahomet.» Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.

»Pour toujours, votre, etc.»

BYRON.


Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins d'un élève plus âgé.


LETTRE LXXXVII.

AU JEUNE JOHN COWELL.

12 février 1812.


Mon Cher John,

«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses affaires lui-même.

»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité d'Étonien, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au premier jeu.

»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»


Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de Childe-Harold, il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham, et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.


LETTRE LXXXVIII.

À M. ROGERS.

4 février 1812.


Mon Cher Monsieur,

«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra être nécessaire de soumettre à la chambre.

»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte promptement des mesures conciliatrices, l'on doit s'attendre aux conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.

»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné, etc., etc.»


LETTRE LXXXIX.

À LORD HOLLAND.

25 février 1812.


Milord,

«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M. Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill, que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation. Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain, nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Milord,

»De votre seigneurie,

»Le très-humble et très-obéissant serviteur.

BYRON.


»P. S. Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi briseur de mécaniques, moi-même.»


C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois. Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours. Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette occasion.

«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il, votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner pour Childe-Harold

Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron dans l'éloquence oratoire.

Je trouve, dans son Memorandum, les remarques suivantes relatives à ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.

«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une mystification, je le devais à mes Poètes anglais et les Journalistes écossais. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du moins), qu'il n'aimait mes Poètes anglais que parce qu'il y voyait quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux, comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant pas lieu d'être découragé, surtout à mon premier discours (je n'ai parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut Childe-Harold, et personne ne songea plus à ma prose, pas même moi; elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant, quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»

On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait faites sur lui le succès de son premier discours.


LETTRE XC.

À M. HODGSON.

5 mars 1812.


Mon Cher Hodgson,

«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte: cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le Morning-Post aurait dû dire dix-huit ans. Cependant vous trouverez mon discours, tel que je l'ai prononcé, dans le Parliamentary-Register, dès qu'il paraîtra. Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby. J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis, de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett. Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de Burke!! Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni qui que ce soit................................. ...................................................

»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.

»Tout à vous,»

BYRON.


Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles sentimens.


LETTRE XCI.

5 mars 1812.


Milord,

«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du premier vers de la strophe de Pope: Le pardon appartient à l'injure, que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse, s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage (peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste), de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs siècles, que les vers sont de franches drogues, je vous offre les miens comme de faibles assistans de l'eau médicinale.

»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres, et me croirez, avec le plus profond respect,

»De votre seigneurie,

»Le très-affectionné et obligé serviteur,»

BYRON.


Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut Childe-Harold 17; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt reçu.

Note 17: (retour) Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs. Leigh, avec l'inscription suivante:

«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le fils de son père, et son très-affectionné frère,

BYRON.»

Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions, à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.

Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans Childe-Harold, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française, comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron, éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre, quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui. Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations: ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.

Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage, contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul, sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt, semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites, et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young, qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au public, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à Lord Byron.

Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction, surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les allusions qu'il fait dans son poème à des passions heureuses; allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent un plus grand nombre de succès antérieurs.

Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.

Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses Memoranda: «Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de Childe-Harold et de Lord Byron remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci, plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque d'un incognito, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société fashionable. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées les plus illustres.

M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en avait abandonné la propriété à M. Dallas 18, de la manière la plus simple et la plus délicate, disant en même tems que jamais il ne consentirait à recevoir un sou pour ses écrits, résolution dictée par l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift 19 et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M. Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans la carrière qu'il se disposait à embrasser.

Note 18: (retour) Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.» (Souvenirs, par M. Dallas.)
Note 19: (retour) «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12 mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»

Peu de tems après la publication de Childe-Harold, le noble auteur vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de Lord Byron, comme auteur des Poètes anglais et les Journalistes écossais, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme directeur de l'Argyle-Institution, passages de nature, selon lui, à blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts: «Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans; et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron les instructions suivantes:

«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il est même expressément ajouté en note que les directeurs ignoraient complètement ce qui se passait. Que l'on ait joué à Argyle-Rooms, on ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?

»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui semble qu'il a le droit de parler et d'écrire publiquement d'une institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon ou de mauvais.

»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M. Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée. Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel, Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»

Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M. Leckie.


Mon Cher Monsieur,

«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos ordres.

»Votre très-affectionné, etc.»

G.T. LECKIE.


Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la manière la plus satisfaisante.

Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à différentes époques, employé comme médiateur:

«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles, des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des cornettes de cavalerie et autres gens ejusdem farinæ. Tout cela, bien entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai celui-ci peu disposé à terminer cette sanglante querelle sans en venir aux coups. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur; ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort, et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre. Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice, il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion martiale.»

Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de charbons ardens accumulés sur sa tête. Il était, en effet, on ne peut plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna Caïn et Don Juan, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la flexibilité de son caractère. Pour Childe-Harold, les opinions de MM. Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites, qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que, dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les condamnant.

Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales, l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il l'était dans la cinquième édition des Poètes anglais, etc., il en vint à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la Malédiction de Minerve, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était déjà fort avancée. Les Imitations d'Horace partagèrent le même sort, quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.

Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes, craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.


LETTRE XCII.

À M. WILLIAM BANKES.

20 avril 1812.


Mon Cher Bankes,

«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries profanes. Je serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en est pas que je préfère à la vôtre.

»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»

BYRON.


LETTRE XCIII.

À M. WILLIAM BANKES.


Mon Cher Bankes,

«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que, quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que, quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré, mais je pense qu'un observateur aussi fin que vous aurait pu en trouver la raison explicative sans aller imaginer que je fisse moins de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir. Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici au cercle, soi-disant plus étendu, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.

»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore, que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché. Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de votre bien affectionné, etc.

»P. S. Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient aussi.»


Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté, je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le comprennent le mieux.

Je trouve dans son Memorandum les anecdotes suivantes au sujet des négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette session.

«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.

»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question, j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc. Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir prendre cette affaire tellement à cœur.»

La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.

«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place, mais je me tins debout précisément derrière le sac de laine. Lord Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez l'habitude: Que le diable les emporte! la victoire est à eux maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, par Dieu!»

Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs, ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité, presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire, la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui, étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un enfant, au sortir de l'école; il n'était point de plaisanteries, de tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus mélancoliques du monde.

Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs, quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas sans intérêt.


25 mars 1812.


«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement. Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.

«Croyez-moi toujours, etc.»


«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.

»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras; aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.

»Croyez-moi toujours votre, etc.»

8 mai 1812.


«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.

»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a abandonné pour toujours.

»Tout à vous, etc.»

20 mai 1812.


«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, lancer Bellingham dans l'éternité 20, et à trois heures, le même jour, partir *** pour la campagne.

Note 20: (retour) Phrase consacrée pour dire pendre. On peut justifier la présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.(Note du Tr.)


»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes ennuis.

»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.

»Tout à vous.

»P. S. Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais figure ne m'a frappé comme celle-là.»


Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison, tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse. Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien en nous éloignant de cette misérable.»--

Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»

En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut, au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent, sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M. Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de Childe-Harold, et le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il devenu courtisan tout-à-fait.»

Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à Carlton-House.»

Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa présentation.


LETTRE XCIV.

À LORD HOLLAND.


Cher Milord,

Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent, mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.

»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de chansonner la vérité à la cour, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un peu, cent marcs par an 21, outre le vin et l'infamie. Mais alors le remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par la plume ni par le poison.

»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me croire toujours bien sincèrement, etc.»

Note 21: (retour) Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600 fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.(N. du Tr.)

La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott: elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux deux poètes.


LETTRE XCV.

À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.

6 juillet 1812.


Monsieur,

«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela volontairement; votre explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal: après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je répondis que c'était le Lay du dernier Ménestrel; il me dit qu'il n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me paraissiez essentiellement le poète des princes, et que nulle part ils n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre Marmion et votre Dame du Lac: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et de s'étendre beaucoup sur vos Portraits des Jacques, qu'il trouve aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise politesse de manières qui le rend certainement supérieur à aucun gentleman vivant.

»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers, je n'y avais réellement rien à faire. Il doit vous paraître infiniment flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien heureux.

»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

BYRON.


»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit voyage.»


Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et d'hommes de lettres 22 ***... Erskine y était, le bon, mais insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis le Jugement par jury!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés, je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»

Note 22: (retour) Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour que nous la rapportions.(Note de Moore.)


C***, le chasseur de renard, surnommé Cheek C***, et moi sablâmes le Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur 23. Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!

Note 23: (retour) Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité plus haut.

»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement 24

Note 24: (retour) L'un des principaux personnages de Wawerley, premier roman publié par sir Walter-Scott.

Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix. Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande faite à ce sujet au noble poète.


LETTRE XCVI.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 10 septembre 1812.


Cher Milord,

«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury, Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité. Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs; les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes rimes enterrées dans le Magazine du mois prochain sous les Essais sur l'assassinat de M. Perceval, et les Guérisons de la morsure des chiens enragés, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions bien supérieures aux miennes.

»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.

»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à prédire qu'il ne réussira pas.

»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la solitude la plus cynique.

«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos harpes, nous les avons suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit: Chantez-nous un chant de Drury-Lane, etc.; mais j'étais muet et sombre comme les Israélites 25.» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez toujours.

»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»

BYRON.


Note 25: (retour) Imitation burlesque du fameux psaume, Super flamina Babylonis, etc.

Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore, ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le comprendre et de le diriger.

À LORD HOLLAND.

22 septembre 1812.


Cher Milord,

«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent rimailleurs et à la partie éclairée du public.

»À vous pour toujours, etc.

BYRON.


»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»


LETTRE XCVII.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 23 septembre 1812.


«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes, choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au comité que vous n'aurez pas cette fois appelé ainsi a non committendo. Que vont-ils faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois, l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en conjure au nom de l'harmonie.

»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.

ȃcrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.

»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre lecteur se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux endecasyllabes 26.

Note 26: (retour) Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les vers du Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane; il est impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.(N. du Tr.)


LETTRE CVII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 5 septembre 1812.


«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la Revue d'Édimbourg avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson, que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire. Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il couronné de lauriers et supporté par quelques méchans vers, orner ou enlaidir quelques-unes de nos tardives éditions?

»Envoyez-moi Rokeby. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner à moi ou à mes ayant-cause, pour un poème en six chants (quand il sera terminé, point de vers, point d'argent), dans un genre aussi semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de loisir.

»P. S. Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, je le demande seulement pour le savoir. Envoyez-moi Adair, sur la Diète et le Régime, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»


LETTRE CVIII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 14 septembre 1812.


«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont des présens tendant aussi à ma conversion: la Connaissance du christianisme et le Bioscope ou Cadran solaire de la vie religieuse expliquée. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell, libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. Le Bioscope contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui; mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du Bioscope qui y était joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion. J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde, et j'y ai répondu.

»Ainsi vous voilà l'éditeur de Lucien? On me promet une entrevue avec lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui, puisque les dieux l'ont rendu poétique. De qui cette lettre pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du grand ennemi, comme le Morning-Post appelle son frère?

»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de lire le Rokeby de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire. L'Anti-Jacobin Review est très-bien écrite; elle n'est point du tout inférieure au Quarterly, et certainement elle a cet avantage d'être un peu moins innocente. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes livres? J'ai besoin de toutes les Revues, au moins des Revues critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises, extraites et reliées en un seul volume pour mes vieux jours. Mettez en ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems. S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous serons plus proches voisins cet hiver.

»P. S. On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres 27. Ainsi rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce prologue; je vous en donne ma parole d'honneur

Note 27: (retour) L'illustre auteur de Venice Preserved (le Manlius du répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité. On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.(N. du Tr.)


LETTRE CIX.

À M. WILLIAM BANKES.

Cheltenham, 28 septembre 1812.


Mon Cher Bankes,

«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux. À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais jamais me passer de la vôtre.

»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000 livres sterlings 28, dont 60 restent hypothéquées sur la propriété pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici, où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans toute sa volupté le dolce far niente. Que faites-vous en ce moment? je ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers. Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.

Note 28: (retour) Environ 2,800,000 fr.(N. du Tr.)

»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées, et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme avait été sauvée... non, noyée! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité. Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!

»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.

Je suis toujours votre très-affectionné,

Νωαιρων 29.


Note 29: (retour) Signature qu'il employait souvent à cette époque.


LETTRE CX.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 27 septembre 1812.


«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent, je vous le dis en confidence, pas un n'a paru digne d'être reçu: en conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de lord Holland.

»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de Childe-Harold. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte pour en faire ce que vous jugerez convenable.

»P. S. Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires avant la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un compte exact après.»


LETTRE CXI.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 12 octobre 1812.


«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.

»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne s'embarrasse guère un vieil auteur comme moi. Je vous laisse absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.

»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le Satirist a rendu compte de Childe-Harold, je n'ai pas besoin de demander dans quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans: souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers, surtout des noms de femmes.»


LETTRE CXII.

À LORD HOLLAND.

Cheltenham, 14 octobre 1812.


«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement, tu, Brute! Je compte en retour lui envoyer, par le Morning-Chronicle, la première épigramme qui m'échappera, comme gage de pardon.

»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre de littérature.

»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation, et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires. Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être, d'en penser comme le public.

»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.

»P. S. Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait une grande consolation pour moi, même à distance.»


LETTRE CXIII.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 18 octobre 1812.


«Auriez-vous la bonté de faire insérer correctement (sur une copie correcte, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et particulièrement dans le Morning-Chronicle, cette parodie d'un genre tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de Busby 30. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... audi alteram partem. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer ceci.

Note 30: (retour) Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.

»J'ai un ouvrage pour vous, La Valse, dont je vous fais présent, mais il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des Poètes anglais et les Journalistes écossais.

»P. S. Avec la prochaine édition de Childe-Harold, vous pourrez imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la Malédiction de Minerve, jusqu'à la strophe:

Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.

vous arrêtant naturellement où commence la Satire proprement dite; la première partie est la meilleure.»


LETTRE CXIV.

À M. MURRAY.

19 octobre 1812.


«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les Adresses rejetées sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru en ce genre depuis la Rolliade, et je souhaiterais, dans votre intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique, et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute, j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le Satirist, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous voilà délivrés, je crois, des critiques de Childe-Harold. J'ai en mains une Satire sur la Valse, qu'il faudra que vous publiiez anonyme; elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.

»P. S. L'éditeur du Satirist mérite des éloges pour son abjuration; après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de bonne grâce.»


LETTRE CXV.

À M. MURRAY.

23 octobre 1812.


«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui maintenant doit en avoir assez de Childe-Harold. La Valse sera prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner, avec Childe-Harold, les premiers vers de la Malédiction de Minerve, jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera facile de les baptiser du nom de Fragment descriptif.

»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des dépenses pour moi.

»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la vente de Childe-Harold, tout ce bruit que vient d'occasioner le Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne. C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le Quarterly-Review de la Vie de Horne Tooke? L'article est excellent.»


LETTRE CXVI.

À M. MURRAY.

Cheltenham, 22 novembre 1812.


«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet; je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux, écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la Bibliothèque des manuscrits harleïens, ou qu'ils n'en aient pas eu connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de Massinger, doit être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la nôtre.

»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable. Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que moi, de mettre le mien en tête de son volume des Adresses rejetées? Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de m'y opposer, et que je laisse volontiers les cent onze se fatiguer de ces basses comparaisons. Je crois que le public est passablement ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre apologétique et son post-scriptum: mais j'avoue que sa conduite m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de se tenir tranquille.

»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des Nouvelles Lettres de Junius de Woodfall, et croyez-moi toujours, etc.»


LETTRE CXVII.

À M. WILLIAM BANKES.

26 décembre 1812.


«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.

»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman, ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres réellement utiles; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.

»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt; dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans le Levant.

»Croyez-moi, etc.»


LETTRE CXVIII.

À M. MURRAY.

20 février 1813.


«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser 31, je trouve, dans Horace à Londres, quelques stances sur lord Elgin que j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M. Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre, quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.

Note 31: (retour) Dans l'ode intitulée le Parthénon, Minerve parle ainsi:

«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»

»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder. L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc., par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.

»Tout à vous, etc.»


Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.


LETTRE CXIX.

À M. ROGERS.

25 mars 1813.


«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au protégé de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie. Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette, comme je l'aurais pu légalement, ni de refuser le paiement du principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient. Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux mains d'un homme de loi, d'un homme d'église, ou d'une femme. Je me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la nécessité de faire attendre des personnes qui, eu égard aux intérêts qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul qui y perds.

»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des parties: je n'ai connu que les agens et mes garans. J'ai certainement la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze tribus.

»Tout à vous, cher Rogers,»

BYRON.



Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition des deux chants de Childe-Harold, avec des gravures, le noble auteur entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet, dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie petite fille que vous avez vue l'autre jour 32, mais sans nom, et simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»

Note 32: (retour) Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de Childe-Harold.(Note de Moore.)

Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa satire sur la Valse, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre suivante.


LETTRE CXX.

À M. MURRAY.

21 avril 1813.


«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la Valse; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur, j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez, je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je compte emporter avec moi dans mon voyage.

»P. S. L'Examiner 33 vous menace de faire quelques observations sur vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je présume que le ban et l'arrière-ban de vos scribleres 34 s'apprête à rompre une lance pour la défense du moderne Tonson 35... M. Burke, par exemple, n'y manquera pas.

»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de partir.»

Note 33: (retour) semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français, pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de frequens emprunts.(N. du Tr.)
Note 34: (retour) Allusion à Martinus Scribler de Pope.
Note 35: (retour) Libraire fameux du dix-huitième siècle.

Au mois de mai parut son magnifique fragment du Giaour. Quoique ce premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens lui fut suggérée par le Christophe Colomb de M. Rogers. Quoi que l'on puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la publication du Giaour, quelques versions inexactes de cet événement romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami, le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la réponse de lord Sligo.


Albanie, lundi, 31 août 1813.


Mon Cher Byron,

«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le sujet général de toutes les conversations.

»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que, comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire, telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus grand plaisir.

»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,

SLIGO.


»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»


Le Giaour offre un exemple remarquable de l'abondance de son imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet. Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,

Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,

lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,

Beau climat où chaque saison sourit...

dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas un seul exemplaire ici.»

Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette partie si pittoresque depuis

Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.

jusqu'à

Ses gémissemens se changent en chants joyeux...

fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique, plus délicieusement achevée 36. Parmi les heureuses additions à cette nouvelle édition, il faut encore compter les vers,

Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.

et ces autres si pathétiques,

Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.

Note 36: (retour) Dans le Constantinople de Dallaway, livre que Byron a dû naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'Histoire de la Grèce de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau opposée à l'éclat brillant de la vie active.»

Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage, à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes, sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées, depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant combien son idole en était peu digne.

Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice l'éloge que fait Sprat de Cowley: Peu de gens eussent pu deviner, à l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète. Tandis que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire, derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la sauvagerie de quelques-uns de ses personnages étaient les traits distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières. Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement, le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de ténèbres, etc., etc. 37»

Note 37: (retour) Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord Byron, par sir Égerton Bridges, baronnet.

Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait, mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde, depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne doivent pas trop familiariser le public avec leur personne 38, il évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables 39, et je ne doute pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du public que son beau talent le rendait plus universellement connu.

Note 38: (retour) Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit.
Note 39: (retour) La seule chose qui me frappât en lui, comme extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude, allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.(Note de Moore.)


Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume, n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.

En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je puis me le rappeler, était:

Quand Rogers se livrant au travail, etc.

Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou trois fois, mais à peine avait-il prononcé Quand Rogers, que nous nous mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la contagion.

Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de rire.


Mon cher Moore,

«Quand Rogers ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? Le Marchand de volaille a été sa première et sa meilleure plaisanterie 40.

»Tout à vous, etc.

»Je dépose ma branche de laurier.

»Toi, déposer ta branche de laurier! Où donc l'as-tu volée? Et quand elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin, Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère, et toi pas du tout.

Note 40: (retour) Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai rendu ailleurs le compte suivant:

«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M. Shéridan et l'auteur de ces Mémoires. Shéridan n'ignorait pas notre admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un marchand de volaille(Vie de Shéridan.)

»Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon.

»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne vînsses au monde.

»Que chacun ait le sien.

»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises; quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu en auras de reste à donner.»

Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment au-dessus de tous les grands politiques de son tems.

«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits, orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les noms, parce qu'elles sont de mes amis.

»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.

»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers; enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne humeur et d'un esprit délicieux.

»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus frappante, car qui pourrait voir sans émotion l'âge remplir d'indignes larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se donnant en spectacle 41.

Note 41: (retour) Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.(N. du Tr.)

»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui, avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se mit à pleurer.

»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un bon nombre appartenant aux autres.

»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires, je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques, celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de Shéridan pour la conversation.

»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est, certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien, hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et quelques juges-de-paix par-dessus le marché.

»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien vu de pareil depuis le tems d'Orphée!

»Un jour, je le vis prendre sa propre Monodie sur Garrick; il s'arrêta à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même franchise, cela serait divertissant.

»Il m'a dit que le soir même du grand succès de l'École de la Médisance (the School for Scandal), il avait été terrassé et mené au corps-de-garde par les watchmen qui l'avaient trouvé ivre et faisant du bruit dans la rue.

»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.

»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner, le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au grog et au gin étendu d'eau du matin 42. J'ai passé par cette enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier... d'infanterie légère, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»

Note 42: (retour) Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux (claret) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (Sherry), après que les dames sont retirées. Le grog est de l'eau-de-vie, avec un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide, mais plus souvent chaude; le gin est l'esprit du genièvre, et l'un des principaux articles d'importation des Hollandais.(N. du Tr.)

C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal hebdomadaire bien connu, l'Examiner. Je connaissais cette personne depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste. L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle, publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M. Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le recevoir dans ses murs comme convive.

Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.

19 mai 1813.


«Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à quatre sous...

»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les bas-bleus de Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous...

10 heures.


»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.

11 heures et demie.


»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote. Addio

La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais, aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.

Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle, de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur, d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir, oh! je ne m'en souviens pas 43.» Il est impossible de se faire une idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard, en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature, que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le charme de sa conversation.

Note 43: (retour) Son discours était à l'occasion d'une pétition du major Cartwright.

Quoiqu'après le brillant succès de Childe-Harold il soit bien évident qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.

«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée. Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le grand favori du pandemonium; du moins, j'ai toujours entendu les gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient. Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M. Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des mots.

»Je doute beaucoup que les Anglais aient aucune éloquence; à proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en avaient, que les Français en auront et en ont eu dans la personne de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...

»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.

»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette impression, que, peu formidables comme orateurs, ils le sont beaucoup comme auditoire. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans un corps aussi nombreux (il n'y a eu que deux orateurs parfaits dans l'antiquité, et peut-être moins encore dans les tems modernes); mais il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens, qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne puissent pas l'exprimer noblement.

»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi que le nombre de ceux qui prennent la parole, et leurs talens ne varient guère. Je ne parle point ici d'orateurs, il faut des siècles pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.

»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre, l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.

»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que, n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de 1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»

Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre. Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de Childe-Harold, il était dans un accès de cette nature, et parlait souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.


LETTRE CXXI.

À M. MURRAY.

Maidenhead, 13 juin 1812.


«J'ai lu les Légères observations; elles sont raisonnablement méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre Massinger; ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie. L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage des Poètes anglais et des Journalistes écossais, page 23, dit-il, mais sans citer quelle édition. Faites les changemens au seul exemplaire qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'instinct infernal, mettez brutal instinct; félons au lieu de harpies; chiens d'enfer au lieu de chiens du sang 44. C'étaient là de vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux; mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas plus de douze vers.

Note 44: (retour) Dans un article sur cette satire, écrit pour le Cumberland-Review, mais non imprimé, défunt M. le révérend William Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:

«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un chien du sang.»

Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que poisson de l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie, etc., etc.

»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous m'écrivez poste-restante à Portsmouth, j'enverrai chercher votre réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de Colombus, qui va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi envers l'auteur des Plaisirs: cet ouvrage devait le placer plus haut que ne l'ont pensé les écrivains de la Quarterly; mais je ne veux point attaquer les décisions de ces infaillibles invisibles; après tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour les fragmens me fait trembler pour le sort du Giaour; mais vous avez voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension de quelques semaines, en développant chaque pâté.

»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous les Naufrages de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier volume de Robinson Crusoé a été composé par lord Oxford, premier du nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe; c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.

»Tout à vous, etc.»

N.


À M. MURRAY.

18 juin 1813.


Mon Cher Monsieur,

«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a fait.

»Tout à vous, etc.»

N.



LETTRE CXXII.

À M. W. GIFFORD.

18 juin 1813.


Mon Cher Monsieur,

«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.

»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de votre Mœviade, ou d'une note à votre édition de Massinger, eût été reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance; et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.

»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos individus et le peu d'importance de notre monde, au grand tout dont il n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.

»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église, m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit, comme tous les autres genres d'hypocondrie 45. ........................................................ ........................................................

Note 45: (retour) Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.(Note de Moore.)


LETTRE CXXIII.

À M. MOORE.

22 juin 1813.


«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...

»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme Kit Smart, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au Visiteur Universel? Sérieusement, il parle de centaines de livres sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y gagner.

»Je ne sais que dire de l'amitié. Je ne me suis jamais livré à ce sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au roi, qui voulait le faire chevalier, je crains d'être trop vieux. Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de bonheur que

»Votre, etc.»

Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie, une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de Old-Bond-Street.


LETTRE CXXIV.

À M. MOORE.

N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.


«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne soulagez-vous pas votre bile?

»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un Essai sur le Suicide, qui ne saurait manquer, je présume, de décider quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie. Je suis fâché d'avoir à vous dire que.................. .......................................................

»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un M et un W, que quelques-uns pensaient signifier maréchal Wellington; que d'autres traduisaient Manager Whitbread (directeur Whitbread): tandis que les dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la dernière lettre désignait 46. Je laisse ce problème aux lumières des commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse. Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas épouvantable.»

Note 46: (retour) W est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot très-énergique en anglais pour signifier courtisane.--Le nombre de ces demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.(N. du Tr.)


LETTRE CXXV.

À M. MOORE.

13 juillet 1813.


«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des enfans à lui, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas jurer que j'en aie un seul.

»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment enclin, remarquez que je ne dis qu'enclin, à devenir sérieusement amoureux de lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon caractère? L'un de ces avantages suffirait (j'avais mis suffira, je l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...

»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on peut mourir également partout.

»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et *** y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils sont innombrables.

»P. S. Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque: elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement de vos nouvelles.»


LETTRE CXXVI.

À M. MOORE.

25 juillet 1813.


«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de progrès dans la carrière matrimoniale...

»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin. J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau, et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et le second probablement tout le reste.

»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***, qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur, pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur, parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi, monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»

»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses pois, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.

»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai, en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs intérêts.

J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la ville.

Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street? J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette interprétation.

»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit; point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet, assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a, je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»

BYRON.


LETTRE CXXVII.

À M. MOORE.

27 juillet 1813.


«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit celui du Tacite de moribus Germanorum. Votre dernière équivaut à un silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.

»Je suis, avec indignation, votre, etc.»


LETTRE CXXVIII.

À M. MOORE.

28 juillet 1813.


«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre; privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde, excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir de vous, pour vous, ou à vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.

»P. S. Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»

Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi, partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.


LETTRE CXXIX.

À M. CROKER.

Br.-str., 2 août 1813.


Mon Cher Monsieur,

«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue 47 et obligeante lettre au moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien sincèrement,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»

BYRON.


Note 47: (retour) Il appelle la lettre de M. Croker inattendue, parce que, dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable compagnie. (Note de Moore.)


Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une cinquième édition du Giaour, et son imagination infatigable lui fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,

On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont broutant...

et les quatre pages qui suivent le vers,

Oui, l'amour est une lumière du ciel...

furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers suivans:

C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du matin de ma mémoire.

On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M. Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.

«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais cette infernale histoire; ecce signum: trente-trois nouveaux vers que je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains bien, sans tourner fort à son avantage.»

B.


10 heures et demie du matin, 10 août 1813.

Mon Cher Monsieur,

«Je vous en prie, suspendez le tirage, mon mal me reprend; j'ai quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,

B.


»P. S. Vous aurez cela dans le courant de la journée.»


LETTRE CXXX.

À M. MURRAY.

26 août 1813.


«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience, relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points, des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille effroyable, plus long qu'un chant et demi de Childe-Harold, c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les additions.

«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare. Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant, je lui donne une assez longue apologie de lui-même...

«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance jusque-là.

«Et nos six critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un numéro du Quarterly, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»


LETTRE CXXXII 48.

Note 48: (retour) Nous sommes obligés de sauter la Lettre 131: elle roule en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne conserveraient que fort peu de différence.(N. du Tr.)


A M. MURRAY.

12 octobre 1813.


«Il faut que vous relisiez le Giaour avec soin; il y a quelques fautes de typographie, surtout dans la dernière page. «Je sais que cela était faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, je savais. Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.

«J'ai reçu et lu le British-Review. En vérité, je crois que l'auteur de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage de Crabbe; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure lyrique, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut l'adopter. Le caractère que j'ai donné au Giaour est certainement mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»


LETTRE CXXXIII.

A M. MOORE.

Bennet-Street, 22 août 1813.


«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance, tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant paulò majora: il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité, sans doute, d'après mes observations antérieures.

»L'article sur le Giaour est le second de l'Édinburgh-Review. Ce recueil est toujours dans le sens de Leith, où est le vent? L'article en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années. Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire. Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir. L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que je l'ai pu.

»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop régulièrement enregistrés.

»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré. La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord: plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis est aussi aisé à faire que celui des Persans 49. Le Giaour a maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous pardonne.

Note 49: (retour) «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que des yeux noirs et de la limonade.»(Note de Lord Byron.)

»Tout à vous, etc.

»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année, et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre ni avec ni sans les femmes.

»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y, mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires; abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais fait bâtir une salle de bains et un caveau, et maintenant je n'y serai plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.

»2e P. S. Il y a, dans ce numéro de l'Edinburgh-Review, un excellent article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout, excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète. Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi, c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous et Scott.»


LETTRE CXXXIV.

À M. MOORE.

28 août 1813.


«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...

»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode 50? Croyez-vous que cela me mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot giamschid, je l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que vous parliez du Dictionnaire persan de Richardson; cela m'apprend ce que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette malheureuse composition, les Poètes anglais, etc., au moment où j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit d'attendre de vous un shah Nameh (est-ce là le mot?) aussi bien que des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord, le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions. Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard que la voix du prédicateur qui crie dans le désert, et le succès que ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et vous fraie le chemin.

Note 50: (retour) L'ode d'Horace,

Natis in usum lætitiæ, etc.

Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:

Quanta laboras in Charybdi!

Digne puer meliore flamma!

(Note de Moore.)


»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel, quelque chose de semblable au Diable amoureux de Cazotte, seulement plus philantropique. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse votre grand ouvrage 51. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les Mœurs des Ottomans de Castellan, en six petits volumes; c'est le meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la manière de La Rochefoucault.»

Note 51: (retour) Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M. Montgommery, que des races antédiluviennes.»(Note de Moore.)


LETTRE CXXXV.

À M. MOORE.

1er août, septembre je veux dire, 1813.


«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque, que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins sociale.

»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de vous entendre parler comme vous le faites...

»J'ai beaucoup ajouté au Giaour, toujours sous la sotte forme de fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus: vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère; car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès, qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un templier, c'est-à-dire, vulgaire et diffuse 52. Je vous envoie, pour me la renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce, une lettre assez curieuse d'un de mes amis 53, où vous verrez l'origine du Giaoar. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à vous, etc.

Note 52: (retour) Templier, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.(N. du Tr.)
Note 53: (retour) La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.

»P. S. Cette lettre m'a été écrite à cause d'une autre version, rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop circonstanciés sur la manière dont avait été découverte la faute de la jeune fille.»


LETTRE CXXXVI.

À M. MOORE.

5 septembre 1813.


«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature, raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.

»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a porté le Quarterly. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les Plaisirs de la Mémoire, et les Plaisirs de l'Espérance; décidément je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler commun ou faible...

»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que pour faire mourir de rage le Morning-Post, son infâme beau-père, et Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre, ou une expédition sur un sloop de contrebandier.

»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais. Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois, légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit toujours sûre 54. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous, sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un post-scriptum en cas que votre missive demande une réponse.

»Tout à vous, etc.

Note 54: (retour) God father, parrain (père en Dieu), et father (père) offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de quatorze ans.(N. du Tr.)

»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le Quarterly va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille femme de cette Review, tous périront sous le poids d'une fatale brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi, cela n'en vaudrait que mieux.»


LETTRE CXXXVII.

À M. MOORE.

8 septembre 1813.


«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet effrayant Giaour, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce sujet.

»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement, et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de donner la jaunisse à tous vos amis.

»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland, qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par excellentissime, nec non carissime; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse faire, et est signée Ali, visir. À quoi pensez-vous qu'il passe son tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents, et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez sur cet excellent ami.


LETTRE CXXXVIII.

À M. MOORE.

9 septembre 1813.


«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux, attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces lignes.

»Tout à vous, etc.»


LETTRE CXXXIX.

À M. MOORE.

27 septembre 1813.


Thomas Moore,

«On ne vous appellera jamais Thomas le véridique, comme celui d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir, et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent, puis... voilà son éloge.

»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance, et m'a regardé... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M. un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire, et croyez-vous que je vous le pardonne?

»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'elle n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner. Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même convoiter, c'est signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.

»Tout à vous, etc.

BYRON.


»Voici un impromptu composé par une personne de qualité 55, à qui l'on reprochait d'être mélancolique.

«Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage, elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles rongent et déchirent en silence.»
Note 55: (retour) Par Byron lui-même.


LETTRE CXL.

À M. MOORE.

2 octobre 1813.


«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous. Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.

»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie! Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress Staël, comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.

»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la prochaine édition 56. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe; cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que d'abord elle avait été imprimée correctement.

Note 56: (retour) Dans la première édition du Giaour, il avait cité d'une manière incorrecte un vers de mes Mélodies irlandaises, qu'il avait pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la Fiancée d'Abydos.(Note de Moore.)

»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»


LETTRE CXLI.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.


«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place, quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé depuis... N'importe, Richard est redevenu lui-même, et, si ce n'est toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à toute cette affaire.

»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers, et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre. Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez, il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public, mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et je publie cette bagatelle, uniquement pour m'occuper, pour détourner mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et moins; ainsi, advienne que pourra...

»P. S. Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»


LETTRE CXLII.

À M. MOORE.

8 décembre 1813.


«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à ancien, mais dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du doigt. Ecce signum. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire un bruit que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que je veux prendre pour des airs, votre Oh breathe not! ou When the last glimpse, ou bien encore When he who adores the, et quelques autres du même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau matin je vois arriver non la donna, mais il marito, qui me dit d'un air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus chanter, au moins de ces chansons là.» Je fus comme réveillé en sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»

»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems, que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres, je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un cosaque comme moi suffit pour épouvanter un cuirassier comme vous. Votre conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à jamais 57.

Note 57: (retour) Parmi les épisodes que je comptais introduire dans Lalla Rookh, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la publication de la Fiancée d'Abydos, et avec lequel ce poème offrait de si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument nouveau: Les adorateurs du feu. C'est à ce fait que je lui avais communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande 57A. Voici les propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à du sentiment après vous, c'est impossible: ce domaine-là est celui de César(Note de Moore.)
Note 57A: (retour) L'Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock, roman philosophique et allégorique de M. Moore.

Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...

»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez pour moi. Le succès de ma Fiancée est encore problématique; il s'en vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le présumer d'après le goût du public pour le Giaour, et autres histoires horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car j'ai tout dessiné de mémoire...

»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le Post Bag qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il doit être; mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles le désirent.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.

»Écrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»

»P. S. Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'un d'entre nous ait certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui parle, une demoiselle de Sommery...»

Vers cette époque, lord Byron commença un Journal dont j'ai déjà donné quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un grand homme en robe de chambre, et nous fait nous réjouir de découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent, au moins dans de certains momens 58.

Note 58: (retour) C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les faiblesses.(Ginguené.)


JOURNAL

COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.

«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!! Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité. On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans, quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être quelque chose; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même, et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie ou que je ne démarie quelque autre. Je voudrais que... je ne sais point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après. Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes principes, cela ne serait pas très-patriotique.

»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini Zuleïka, mon second conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de

Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.

»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel roman pourrait égaler les événemens

... Quœque ipse... vidi

Et quorum pars magna fui 59?

Note 59: (retour) Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai joué un si grand rôle. (Virgile.)

»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa. Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.

»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir. Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création. Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi: il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W*** et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui tombe du front d'un homme qui importe le plus.

»Mémento. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par parenthèse, de ne point publier Zuleïka; je crois qu'il a raison, mais l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est physiquement impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M. Gifford. Je n'ai jamais rien lu qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce jugement.

»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré en amore; il faut trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.

»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le sien. Quelle conversazione! Il y avait un hippopotame, absolument la figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes, j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. O quando te aspiciani?...»

16 novembre.


«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation d'Antoine et Cléopâtre; la pièce était admirablement montée et très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste, tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les Philippiques? Les paroles ne sont-elles pas des choses, et de telles paroles ne sont-elles pas des choses très-pestilentielles? Quand il aurait eu cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout, peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur Octavie! tout cela est bien d'une femme.

»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre raconter, mieux vaut encore le lire...

»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien? Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels, s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.

»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa; il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière édition du Giaour et de la Fiancée d'Abydos. Il n'aimera pas ce dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de ***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au Giaour; personne autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le fragment. Je n'aurais jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances qui en font la base soient de nature à... hélas!

»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces moqueurs qu'on prend d'abord pour le rossignol, assez semblables pour rappeler l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame 60. On est aussi contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»

Note 60: (retour) «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»(Byron.--Le Giaour.)


17 novembre.


«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable Job dit: Pourquoi un homme vivant se plaindrait-il? En vérité, je n'en sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un homme mort ne le pourrait pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette: Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre très-flatteuse de lord Holland, au sujet de la Fiancée d'Abydos, qu'il goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant, dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.

»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les rois qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands faiseurs de rois en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans leur Rokeby-Review, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes d'un homme sont, comme l'ame des Grecs, une εἴδωλον, outre Dieu sait quelle autre ame, mais on fait généralement autant de cas de l'une que de l'autre.

»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et, maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de Job, et consolons-nous, puisque je suis un homme vivant.

»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus grand esprit que je connaisse.

»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et ce silence paraît menaçant... dans ce cas il faut que je prépare mon casque et mon bouclier. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que j'avais une mauvaise cause à soutenir.

»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte! Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste, j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte! Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes; cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi embarrassante; je dis une, car, quand on en a deux et plus, il est facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.

»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu. C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire; heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai eu dernièrement occasion de rendre deux personnes comfortables pro tempore, et une heureuse ex tempore; je me réjouis surtout par rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme 61. Nous sommes tous égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit: N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.

Note 61: (retour) Il est évidemment question ici de M. Hodgson.(Note de Moore.)

»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me rappelle de la musique gelée. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à Mackintosh: il dit que cela n'était pas dans Mme de Staël; mais Puységur dit que ce devait être d'elle, parce que c'était absolument dans son genre... Lord Holland se prit à rire; toute l'Allemagne le fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages; et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage (critice le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du contraste...

»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses traits me rappelaient ma Jannat al Aden. Mais cette impression est évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué.

»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.

»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour le Giaour et la Fiancée d'Abydos. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie.

»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de biscuits secs, six per diem. Je donnerais tout au monde, maintenant, pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte de 62............ et du poisson 63. Quant à la viande, je n'en touche jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être l'esclave d'aucun appétit. Si je péche, ce sera mon cœur qui me dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner?

Note 62: (retour) Laissé en blanc dans l'original.(Note de Moore.)
Note 63: (retour) Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de tems à autre du poisson.(Note de Moore.)


»Mémento. Écrire demain à maître Shallow, qui me doit 1,000 livres sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui demande 64, comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement. Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose?

Note 64: (retour) Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger ses amis.(Note de Moore.)

»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son padre le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire souffrir. Bon soir.»

22 novembre 1813.


«Orange boven! 65 Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau de Witts, un nouveau Ruyters; Dieu fasse prospérer la petite république! Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais; leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore; et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'Ak Degnity. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus. Toutefois, je préfère la cigare ou le hooka composé de feuilles de roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par exemple, une bataille, une révolution, ou une aventure un peu vive. Je crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni, Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que Mahomet lui-même.

Note 65: (retour) Hourra des Hollandais: Vive Orange!(N. du Tr.)

»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au 23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille...

»Je me rappelle l'effet que fit sur moi le premier numéro de la Revue d'Édimbourg. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du Vicaire de Wakefield, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et je suis demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit, comme Hobhouse le disait ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien; je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre de parler de maladies et d'infirmités.

»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien; et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon, dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver!

»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique, et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des passages égaux à ce que je connais de plus beau. À présent il a un parti, mais point de public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa Vie de Nelson est un chef-d'oeuvre.

»*** est un littérateur, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de lady B*** et de tous les autres bas-bleus, avec lady C*** à leur tête, mais je ne dis rien d'elle: regardez cette figure, vous oublierez les pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, Diva potens Cypri: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir et à brûler une nouvelle Troie.

»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui. Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de gaieté, que de grâces dans son Post-Bag! Il n'y a rien à quoi il ne puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas ici.»

23 novembre.


«Ward... j'aime Ward 66. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente. Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion. Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de Bourgogne...

Note 66: (retour) Actuellement lord Dudley.(Note de Moore.)

»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady Holland, dans la sienne, questa sua.

»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement Junius; mais il est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie, resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον crier aux oreilles de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, réparez son monument! Et vous, libraires, imprimez une nouvelle édition de ses lettres! Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se découvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait haïr, celui-là.

»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas autant envie de dormir que je le désirerais.»

Mardi matin.


«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah!

»Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par *** 67.
Note 67: (retour) Shakspeare.--Richard III.

»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent... N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si tous les sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord Ogleby, me voilà remonté pour la journée.

»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour profiter d'une conversation si intéressante.

»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le monde boxant est toujours à peu près dans le même état, seulement le club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît, même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême à l'autre: amant alterna Camænæ.

»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté.

»J'ai lu le Ruminator, recueil d'essais par un vieillard singulier, mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème sur les Highlands, intitulé Childe Alarique. Le mot sensibilité, que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète, comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois sur mille.

»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, aut Cæsar aut nihil. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que ce grand jeu de sceptres et de couronnes? Vide les douze derniers mois de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber si fractus illabatur orbis, et non se laisser réduire graduellement à un rôle comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux, stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce, Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui, hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla, mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.»

Le 12, à minuit.


«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire le Giaour, au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de lune.

»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours, si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point d'entraves, andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa? Le vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur. Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais rendu à la liberté!

»Alla! vivat for ever! hourra! huzza! Lequel de ces cris de joie est le plus rationnel et le plus musical? c'est Orange boven! au dire du Morning-Post.

»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de terre.

»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un; en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham, Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose, c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.

»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec ***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et aimable amie. Mémento. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis.

»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai. Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi du Parnasse, et le plus anglais de nos poètes. Je placerais Rogers au second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la meilleure école: Moore et Campbell au troisième, ex æquo; puis Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οι πολλοι ainsi:

WALTER-SCOTT.

»Voilà un Gradus ad Parnassum triangulaire. Les noms seraient trop nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth; c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part; car quelques-unes des dernières chansons irlandaises de Moore, As a beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not et Oh breathe not his name, me semblent valoir tous les poèmes épiques du monde.

»*** croit que le Quarterly m'attaquera dans son premier numéro: à la bonne heure. J'ai été déjà tant poivré dans mon tems, qu'il faudrait du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, mon ange,» dit Valmont. Les anges sont la seule chose dont je ne sois pas encore las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui écrivent sur ceux qui agissent, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre chose? Des actions, des actions, disait Démosthènes; des actions, des actions, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes. Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes; excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle race oisive et inutile!

12, mezza notte.


»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques omissions et de quelques fausses applications de l'h aspirée. Tom est un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et, je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom, ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne m'étais pas trompé.

»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai, un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.»
Νωαιρων.


Jeudi, 26 novembre.


»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine, point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres: l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur les peines cachées, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles mettent tant d'idéal dans la pratique, aussi bien que dans la morale!

»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc., etc. 68

Note 68: (retour) Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme d'extrait.(Note de Moore.)

»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier.

»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis ceux de Leila, et les rideaux de la lumière de la musulmane Phannio. Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante...

»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...»

Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute,
ce qui est le nec plus ultrà de la créance des humains).



»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le marché. N'importe, je crois avec Clym o' the Clow et Robin Hood, par le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois, dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui. Ainsi, va pour Helvoetsluys!

»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir Nourjahad, mélodrame dont le Morning-Post m'a accusé, mais dont je ne saurais même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame. Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques, les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire. Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le Léthé mon breuvage!

»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***. Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées, quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.

»J'ai lu l'article de la Revue d'Édinbourg sur Rogers; le journal le porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand Essai sur Binke sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je ne suis plus au courant de la Revue d'Édimbourg, non plus que de toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh! cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se complaît.

»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois, d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges, même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux comme leur apostat Abdiel l'est maintenant par sa trahison. C'est le tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.»

Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.


«Deux jours sautés sur mon journal; hiatus haud deflendus. Ils ont été aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit.

»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square. Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner, l'Horner de l'Edinburgh Review, excellent orateur à la Chambre basse, très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête. Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et cela même encore faut-il que j'en prenne modérément.

«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil assez cuit à mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient, tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait enfin leur arriver.

«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir Nourjahad, et, par mes bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait, sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa, Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes ensemble.

«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel. Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas qu'elle en ait changé; si elle était restée qualis ab incepto, cela ne serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point, c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but.

«George 69 est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau. Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour l'avancer dans son état, excepté d'apostasier.

Note 69: (retour) Son cousin, lord Byron actuel.

«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement prolixe, paradoxial et personnel. Si seulement il voulait parler moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise.

«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella 70, à laquelle j'ai répondu. Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans, une pairesse future de son propre droit, une fille unique, une savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète, mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse, douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce que la nature et la puissance lui ont donné.»

Note 70: (retour) Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis.(Note de Moore.)


Mercredi, 1er décembre 1813.


«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de repoussant. S'il continue qualis ab incepto, je connais peu d'hommes qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion, et amoureux de la beauté, de ce mot vide de sens, comme Brutus mourant appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les hommes centres de cercles, grands ou petits, comme tous les oracles, à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le juste à l'utile, pourraient le faire supposer.

»Demain une assemblée de bas-bleus chez miss ***s, elle-même d'un bleu foncé. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces bluets, mais il faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon; les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.

»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même. C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et voilà tout.

»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange tutélaire.

»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante! Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.

»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi j'aimerais mieux des neveux que des fils.

»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq ans?

«O gioventù!

O primavera! gioventù dell' anno.

O gioventù! primavera della vita

......................................


Dimanche, 5 décembre.


«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un extrait des Mémoires de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes Poètes anglais, etc. Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens, de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours, et que j'ai abdiqué avec grand plaisir.

»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre.

»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence je n'y étais pas.

»Gatt s'est présenté aussi. Memento. Prier quelqu'un de parler à Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de voyages; et malgré toutes ces excentricités, il a beaucoup de bon sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland, à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie. Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus. La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans le Giaour; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire l'impression de cette situation; le seul souvenir en glace l'ame.

»La Fiancée d'Abydos a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs les plus brillans et les plus sombres, mais à coup sûr les plus vifs de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis bien fâché...

»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton, ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec ***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre.

»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu, si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille ***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de bas bleus de toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement. Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient déjà sous terre.
................................................................................................

»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland. Irai-je?... peut-être.»

2 heures du matin.


«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant; surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de l'Allemagne? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir, et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner; cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis, que son dernier ouvrage.

»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que, premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite, et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion. Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité.

»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais quoi sur la dignité et autres fadaises, comme si un homme se déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens.

»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R. Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.»

Lundi, 6 décembre.


«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait la Fiancée d'Abydos. Voilà une infernale et désagréable question, parce qu'il n'est pas possible d'y répondre. Elle n'est pas une fiancée, elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc.

»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais...

»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous apercevant, s'écria: Voilà de l'encens pour vous. Campbell répondit: Portez-le à Lord Byron, il y est accoutumé.

»Or, cela vient de ce que les rois ne peuvent supporter de frère près du trône. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir pour le moment, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas, c'est comme homme et non comme poète. À coup sûr, le champ de la pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je leur envie leur élévation.

»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein de ***, et la tête pleine d'orientalités, je n'oserais dire d'orientalismes, et je l'ai écrit si rapidement!

»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente.

»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait digérer.

»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir, non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre.

»Gell le Troyen est venu quand j'étais déjà sorti. Memento: lui rendre sa visite. Mes Memento sont des gages assurés d'oubli; c'est comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes Memento, sans voir que je me suis souvenu d'oublier. Memento: j'ai oublié de payer les nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan.

»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur compliment.

»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui ne vaudront rien du tout.

«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans. Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand hier j'ai lu les plus épouvantables parties du Moine. Ces descriptions auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire d'autre mal que.....

«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre famille qui n'ait pas diminué.....

«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une donna di quarant' anni sous le soleil de l'Afrique. Celles de la Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du hooka ou du chibouque. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal, qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et, à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt de la confusion de mes pensées.»

Mardi, 7 décembre.


«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil, le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un loir ou d'une marmotte.....

«J'ai lu les journaux, pris du thé, du soda-water, et découvert que le feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à Brighton... Irai-je?

«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire. Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je lui ai donné, dans une note à la Fiancée d'Abydos. Cela peut s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin, c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la meilleure raison, et peut-être la seule.

On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas possible.

«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première, parce que sa Simple Histoire et sa Nature et Art me paraissent pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'Edinburg-Review, rien ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du Giaour. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a voulu que je fusse en Asie, tandis qu'on lisait mes Poètes anglais, etc., en Amérique. Si j'avais pu avoir en Afrique un discours contre la traite, et une épitaphe pour un chien en Europe, c'est-à-dire dans le Morning-Post, mon vertex sublimis aurait à coup sûr déplacé assez d'étoiles pour renverser le système de Newton.»

Vendredi, 10 décembre 1813.


«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe je m'ennuie, que je conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la tentation.

«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son coeur.

«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël, Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu, je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.

«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: c'est un démon; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi... Il désire que j'y dîne dimanche prochain.

»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé un, mon esprit est un fragment lui-même.

»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le Square. J'ai pris congé du premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il emporte avec lui un ballot de Childe-Harold et de Giaour, pour les lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été Allemand tout ce tems-là tandis que je croyais être Oriental?

»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le plus difficile, plus encore qu'une tragédie.

»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie de la Fiancée et un autre conte de lui; publié ou non, je ne sais, car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont ridicules: nil novi sub sole.

»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady ***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités, j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant; C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout ce qui me rappelle les enfans du soleil.

»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais pouvoir cesser tout-à-fait de manger.

Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.


«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque histoire dans la vie réelle, et non d'aucun ouvrage d'invention. La chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée à la vie réelle.

»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan, mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation, mais... mais... ce mais-là ne serait intelligible qu'à l'aide de pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures. Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse, conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise, m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien mangé, l'estomac vide, mais fresco, ce qui est le grand point pour moi.

Lundi, 13 décembre 1813.


«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui lui mande qu'il est heureux d'avoir un poète tel que moi, comme qui dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art culinaire, terminé par cet agréable post-scriptum: Les Harolds et la Cuisinière sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée, et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs avec Hannah Glasse ou Hannah More?

»L'éditeur de je ne sais quel Magazine a annoncé à Murray l'intention de dire du mal de la Fiancée sans la lire; tant mieux: s'il la lisait avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.

»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur, un helluo de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie, délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse, fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!

»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles ne soient pas absolument dégoûtantes.

14, 15, 16 décembre.


«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à souffrir un examen postérieur.»

17, 18 décembre.


«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la meilleure comédie, l'École de la Médisance, le meilleur drame, bien supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du Mendiant, la meilleure Farce 71, le Critique, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour le genre, enfin le meilleur discours au public, le Monologue sur Garrick, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais été prononcé à la tribune nationale, la fameux Beyum Speech. Quelqu'un rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que j'en avais fait, il fondit en larmes!

Note 71: (retour) Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame, l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition dramatique: la farce, ou basse-comédie, qui tient de nos vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de farces que paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi que quelques opéras-comiques.(N. du Tr.)

»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je ne serais d'avoir composé l'Iliade, ou fait sa célèbre Philippique. Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges, quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres plus âgés et plus connus que moi.

»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion; Lady *** divorcée, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de même, et plus près ***.

»Quel assemblage pour moi, qui connais leur histoire à toutes. On eût dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les courtisanes sous-entendues; toutefois les intrigantes étaient en beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De l'autre côté, Pauline seule avec sa mère, et dans la loge voisine, trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y a-t-il entre elle et sa mère, et Lady *** et sa fille, si ce n'est que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.

»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai pas même terminée, le Diable en voiture 72, dont l'idée m'a été suggérée par la Promenade du diable de Porson.

Note 72: (retour) Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait, je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M. Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue, attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans le Diable en voiture quelques stances dignes d'être conservées.

«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.

»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.

»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout de leur carrière.

»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.

»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône, qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant, sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de moi ici!»............ ......................................................................

»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait de rien aux vaincus.
................................................................ .......................................................................

»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.

»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»

»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière: «Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je sois si content de voir un pair qu'ici.» ................................. ....................................................................

»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de quondam aristocrate, il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.

»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids; Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux de lord Eldon, parce que les catholiques ne voulaient pas se soulever, malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à l'ordre.»

»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement platonique. Je déteste tellement Pétrarque 73, que je ne voudrais pas avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» ..................... .......... .................................................

Note 73: (retour) Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.(Note de Moore.)


16 janvier 1815.


..........................................................................................
«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de Staël, à propos de lui-même; de Clarisse Harlow, de Mackintosh et de moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre malade; découvrit que Clarisse était la perfection même, et Mackintosh le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi. Quant à Clarisse, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis, et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt. Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la table.

»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers, habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à nos dames du bel air.

»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là, s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes, et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde... Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la bienséance l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à l'occasion.

»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais quant à des opinions, je ne pense pas que les affaires politiques méritent qu'on s'en forme. Pour la conduite, c'est autre chose; si vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement de mon entière indifférence pour le sujet.»

On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper, sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui appartiennent spécialement à l'année 1813.

Nous avons vu que la Fiancée d'Abydos parut au commencement de décembre, composée, comme l'avait été le Giaour, dans un de ces paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines. Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette remarque ne s'applique pas seulement à la Fiancée d'Abydos, mais au Corsaire, à Lara, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.

C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.


LETTRE CXLIII.

A M. MURRAY.

4 décembre 1813.


«J'ai lu en entier vos Contes Persans 74 et pris la liberté de faire quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, deux heures du matin, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu éveillé sans le moindre bâillement. La péripétie manque de vérité locale; je ne crois pas qu'on connaisse de suicide musulman, du moins par suite d'amour. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»

BYRON.


Note 74: (retour) Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de l'auteur.

Pendant l'impression, il fit à la Fiancée d'Abydos des additions qui s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus brillans de tout le poème. Les vers du début

Connaissez-vous le pays, etc.

dont on suppose qu'une chanson de Gœthe 75 lui donna l'idée, font partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers

Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.

Note 75: (retour) Kennst du das Land wo die citronen blühn, etc.

Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait d'abord écrit:

Mind on her lip and music in her face.

Il mit ensuite:

The mind of music breathing in her face.

Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici le vers tel qu'il est resté:

The mind, the music breathing from her face.

Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent de sentimens éloquens qui suit la strophe,

Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le bonheur, etc.

morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées, l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se rappelle sans doute ces quatre beaux vers:

Or, since that hope denied in worlds of strife,

Be thou the rainbow to the storms of life!

The evening beam that smiles the clouds away,

And tints to-morrow with prophetic ray!

(Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un beau lendemain!)

Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi écrit:

                                (an airy  )
       And tints to-morrow with (         ) ray.
                                (a fancied)

La note suivante y était jointe:

Monsieur Murray

,

«Choisissez des deux épithètes, fancied ou airy, celle qui vous paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et j'en rêverai quelqu'autre.»

Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; prophetic est de tous les mots celui qui convient le mieux au sujet 76.

Note 76: (retour) On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray, que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M. Gifford.(Note de Moore.)

Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à l'éditeur, furent ajoutés par un erratum à la fin du volume; ils commençaient d'abord ainsi:

Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite

Him who hath journey'd fars to join the rite.

Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,

Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,

Which welcomes faith to view her Prophet's tomb.

avec le billet suivant à M. Murray.

3 décembre 1813.


«Voyez dans l'Encyclopédie, article la Mecque, si c'est là ou à Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi les deux premiers vers de ma variante:

Blest as the call which from Medina's dome

Invites devotion to her Prophet's tomb, etc.

Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens de vous indiquer.--La Fiancée d'Abydos, chant II, page...

«Tout à vous, etc.

B.


«Vous trouverez cela en cherchant la Mecque, Médine ou Mahomet. Je n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»

Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:

«Avez-vous vérifié? Est-ce Médine ou la Mecque qui renferme le Saint-Sépulcre? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence. Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi je vous aurais évité cette peine. Je rougis, en bon Musulman; de ne plus me rappeler cela avec précision.

«Tout à vous, etc.»

B.


En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels qu'ils sont demeurés:

Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall

To pilgrims pune and prostrate at his call.

Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.


LETTRE CXLIV.

À M. GIFFORD.

12 novembre 1813.


Mon Cher Monsieur,

«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine dédicace, et que je ne m'adresse pas à l'éditeur du Quarterly-Review, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.

»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus forcé par la faim et les instantes prières de mes amis; mais j'étais dans cette position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait; et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que je prends de vous le soumettre une seconde fois.

»Je vous prie de ne me point répondre. Sincèrement, je sais que votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de répondre.

»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé stans pede in uno, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.

»Croyez-moi toujours,

»Votre obligé et affectionné serviteur,»

BYRON.


Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray, ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.


LETTRE CXLV.

À M. MURRAY.

12 novembre 1813.


«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers exemplaires du Giaour étaient partis, ou que du moins il ne vous en restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter la Fiancée d'Abydos, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté le Giaour; dans le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.

»P. S. Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées, et non, comme celles du Giaour le sont quelquefois, sur une seule feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne saurais lire aisément.»


À M. MURRAY.

13 novembre 1813.


«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu de:

Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.

On mettrait:

Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma naissance solitaire, etc., etc.

»Tout à vous,»

B.


«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de living heart (cœur brûlant), mettez quivering heart (cœur tremblant). C'est le neuvième vers du passage manuscrit.

»Toujours tout à vous,»

B.



À M. MURRAY.

«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de

And tints to-morrow with a fancied ray,

Imprimez:

And tints to-morrow with prophetic ray.


The evening beam that smiles the clouds away

And tints to-morrow with prophetic ray 77.

Note 77: (retour) Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.

Ou bien encore:

           (gilds)
       And (     ) the hope of morning with its ray;
           (tints)

Ou enfin:

And gilds to-morrow's hope with heavenly ray.

«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle de ces versions est la meilleure, ou plutôt la moins mauvaise.

«Je suis toujours, etc.

«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant la seconde 78, après que j'aurai vu cette même seconde

Note 78: (retour) Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.


A M. MURRAY.

13 novembre 1813.


«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui connaissent Adam, Eve, Caïn 79 et Noé? A coup sûr j'aurais pu mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en être étonné quand vous saurez que Zuleika est le nom poétique persan de la femme de Putiphar, et que dans leur littérature se trouve un long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités, ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux Mille et Une Nuits, vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.

Note 79: (retour) M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.(Note de Moore.)

«Dans la dédicace, au lieu de le respect le plus affectueux, mettez avec tous les sentimens d'estime et de respect


A M. MURRAY.

14 novembre 1813.


«Je vous envoie une note pour les ignorans, mais, en vérité, je m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du mérite poétique de mes compositions; mais, quant à la fidélité des mœurs et la correction du costume, dont les funérailles sont une bonne preuve, je me défendrai comme un diable.

«Tout à vous, etc.»

B.



14 novembre 1813.


«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non la première qui est entre les mains de M. Gifford, mais la seconde, que je viens de vous renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux vers de plus.»

«Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CXLVI.

A M. MURRAY.

15 novembre 1814.


«M. Hodgson a relu et ponctué cette seconde, sur laquelle il faudra imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux la Fiancée que le Giaour; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures de suite chaque fois.

«P. S. Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.

«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et peut-être davantage, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»


LETTRE CXLVII.

A M. MURRAY.

17 novembre 1813.


«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme le terrible compte, quand les hommes ne riront plus, rend la conversation peu amusante, je crois qu'il vaut autant vous en écrire maintenant deux mots. Avant que je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez prêt à me donner 500 guinées du Giaour, ma réponse a été, et je ne prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En conséquence je différerai tous arrangemens pour la Fiancée et le Giaour, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous prévenir que je ne regarde pas la Fiancée, comme valant la moitié autant que le Giaour: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira d'ajouter à ou de retrancher de la somme offerte pour le Giaour, dont le succès est maintenant assuré.

«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez l'accepter en cadeau.

»P. S. Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait, puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.

»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous confirmer dans votre orthodoxie.

»Encore un changement; au lieu de un, mettez le: le cœur dont la douceur, etc.

»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: Au très-honorable lord Holland, sans les prénoms Henry, etc.»


À M. MURRAY.

20 novembre 1813.


«Nouvelle besogne pour les libraires de pater noster Row; je fais tous mes efforts pour enfoncer le Giaour, tâche qui ne serait pas difficile pour tout autre que son auteur.»


À M. MURRAY.

22 novembre 1813.


«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque bagatelle ne m'aurait point échappé.

»P. S. Envoyez les premiers exemplaires, de la part de l'auteur, à M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson (Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»


À M. MURRAY.

23 novembre 1813.


«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par Sélim (voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning, si effectivement il a bien voulu l'exprimer 80. Quant à l'impression, imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du Giaour, ou séparément, si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires en feuilles.

Note 80: (retour) Voici le billet de M. Canning:

«J'ai reçu les livres, et parmi, la Fiancée d'Abydos; elle est très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M. Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait infiniment.»(Note de Moore.)

»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans votre intérêt. Il faut écrire:

He makes a solitude, and calls it peace.

»Makes (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que leaves:

Mark where his carnage and his conquest cease;

He makes a solitude, and calls it peace.

(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude et appelle cela... paix.)


LETTRE CXLVIII.

À M. MURRAY.

27 novembre 1813.


«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la nouvelle édition du Giaour fût jointe aux exemplaires que j'ai demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous enverrez les Giaours après séparément.

»Le Morning-Post dit que je suis l'auteur de Nourjahad! Ce faux bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame de furieuses et divertissantes critiques. L'Orientalisme, qui s'y trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le Levant en faveur auprès du public.

»P. S. J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous, vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le mélodramaturge.»


LETTRE CXLIX.

À M. MURRAY.

28 novembre 1813.


«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du Journal 81; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de la Fiancée à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.

Note 81: (retour) Journal de Penrose, livre que M. Murray publiait alors.

»P. S. M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du Giaour et de la Fiancée 82, jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et certainement plus que raisonnable.

Note 82: (retour) M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.(Note de Moore.)

»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet très-flatteur au sujet de la Fiancée, avec invitation d'aller passer la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»


À M. MURRAY.

Dimanche... lundi matin, 3 heures,
jurant et en robe de chambre.



«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en faire une page erratum, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans le texte. Le passage entier est une imitation de la Médée d'Ovide, et, sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que cela soit fait directement: cela ajoutera une page, matériellement parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes encore à tems pour le public. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les critiques.

»P. S. J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'Allemagne opérera sur moi comme un somnifère, mais j'en doute.»


À M. MURRAY.

29 novembre 1813.


«Vous avez, dites-vous, relu avec soin! Comment donc avez-vous pu laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas courage, c'est carnage qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me couper la gorge.

»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»


LETTRE CL.

À M. MURRAY.

Lundi, 29 novembre 1813.


«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à la page d'errata, il vaut mieux la placer au commencement. Les complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le second article dans le Journal, ce qui me fait soupçonner que vous pourriez être auteur de tous les deux.

»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement en deux chants? Autrement ils vont penser que ce sont encore des fragmens, espèce de composition qui ne peut guère aller qu'une fois; une ruine fait très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire une ville. Telle quelle, la Fiancée est jusqu'ici mon seul ouvrage d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les diables; le Giaour est une série de fragmens; Childe n'est pas terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.

»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.

»P. S. Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma position dans le camp ennemi et la qualité d'ingénieur aux avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même l'auteur.»


À M. MURRAY.

30 novembre 1813.


«Imprimez ceci à la suite de tout ce qui a rapport à la Fiancée d'Abydos.

B.


»Omission. Chant II, page... après le vers 449,

So that those arms cling closer round my neck.

lisez:

Then if my lip once murmur, it must be

No sigh for safety, but a prayer for thee.

(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour mon salut, mais une prière pour toi.)


À M. MURRAY.

Mardi soir, 30 novembre 1813.


«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'errata, il faut faire la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je me suis rappelé que murmurer est un verbe neutre (en anglais); j'ai été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif murmure;

The deepest murmur of this lip shall be

No sigh for safety, but a prayer for thee!

(Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour

mon salut, mais une prière pour toi!)

«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit comme il faut.»


À M. MURRAY.

2 décembre 1813.


«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint ou dans le texte ou dans les errata. J'espère qu'il en est encore tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.

»P. S. Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour tous deux.»


À M. MURRAY.

3 décembre 1813.


«Je vous envoie une égratignure ou deux qui guérissent. Le Christian-Observer est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit partager le sort ordinaire des livres de morale.

»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à intercaller.»


À M. MURRAY.

Lundi soir, 6 décembre 1813.


«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission de la négative pas devant désagréable, dans la note sur le Rosaire d'ambre. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais choix du titre (la Fiancée, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur eût sur le dos un vampire à cheval.

»P. S. La page 20 porte toujours a au lieu de ont. Jamais poète fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?

»2e P. S. Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir. J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles des autres.»


LETTRE CLI.

À M. MURRAY.

27 décembre 1813.


«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore paru, mais peut-être votre majesté a-t-elle des moyens de se procurer ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.

»P. S. Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.

»Si vous écrivez à l'éditeur du Globe, dites-lui que je ne demande pas d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière ancre de salut.»

Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées encore toutes saignantes, mais nous en avons donné assez pour montrer qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.

À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé; car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée le Livre, qui, par les matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y déploie.


LETTRE CLII.

À M. ASHE.

N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.


Monsieur,

«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation, je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je vous prie de me le pardonner.

»Je suis, etc.»

BYRON.


Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en pareil cas, lui fit la réponse suivante.


LETTRE CLIII.

À M. ASHE.

5 janvier 1814.


Monsieur,

«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère, vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan 83, mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres sterling par mois.

Note 83: (retour) Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.

»P. S. J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»

Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée; voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray: «J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord Byron 84

Note 84: (retour) Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80 livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre, disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur l'ordre de Lord Byron.(Note de Moore.)

Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des Extraits de l'Anthologie, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.


LETTRE CLIV.

À M. MERIVALE.

Janvier 1814.


Mon Cher Merivale,

«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que Live and protect vaut mieux, parce que Oh who? entraînerait un doute sur le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous voulez obtenir tout le succès que vous méritez, n'écoutez jamais vos amis, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que qui que ce soit.

»J'espère que vous paraîtrez bientôt. Mars, mon cher monsieur, est le mois pour ce commerce, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez. Votre mètre est admirablement choisi et marié 85» ........................ .........................................................................

Note 85: (retour) Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est perdu.

Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom en blanc, le noble écrivain ajoute: Une femme serait mon salut. Ses amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé, depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but, autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense, par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne, qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de l'autre côté 86.

Note 86: (retour) Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce sujet dans son journal: Quelle étrange situation! quelle étrange amitié que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté, etc.

Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que, dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.

Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque, je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait jusque-là pu étudier.

Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet, sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et appréciée dès son enfance.

Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi discontinué pendant quelques semaines à cette époque.


JOURNAL, 1814.

18 février.


«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur 87 et la ville soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous; quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet... soit.

Note 87: (retour) Aussitôt après la publication du Corsaire, auquel avaient été joints les vers en question:

Pleure, fille de royal lignage, etc.

une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença dans le Courrier et le Morning-Post, et se continua pendant tous les mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires auxquels il a pu l'entraîner.

Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous nous apercevons de leur existence.»

Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»(Note de Moore.)


»J'ai lu le Morning-Post à mon lever, contenant la bataille de Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.

»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.

»Le Corsaire a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit en amore et beaucoup d'après la vie réelle. Murray est content de la vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce qu'il faut.»

9 heures.


«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un billet de lady Melbourne, qui dit que l'on dit que je suis bien triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup de cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur. Il vaut mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux, que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!... toujours un mais à la fin du chapitre.

»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.

»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: Ne soyez jamais seul, jamais oisif! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se refroidir, et cependant... cependant... toujours des mais et des cependant. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson... Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»

Minuit.


«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé des cigares.

»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus! Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant: comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le haïr et le mépriser?

»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement; ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une république!

»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre. J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités. Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.

»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer la dame de ses pensées.

»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde, pourquoi avoir fait des dandies, par exemple, des rois, des fellows de collége 88, des femmes d'un certain âge, bon nombre d'hommes de tout âge, et moi surtout!

Divesne, prisco natus ab Inacho,

Nil interest, an pauper et infima

De gente, sub dio moreris,

Victima nil miserantis Orci.

................................

Omnes eodem cogimur.

Note 88: (retour) On appelle fellows ceux qui ont pris des grades dans une université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions, n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.(N. du Tr.)

»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des habitudes, mais surtout de la digestion.»

Samedi, 19 février.


«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. Maintenant, à mes affaires...

»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe. Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»

20 février.


«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis intimes.

»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.

»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie maintenant. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une; je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini, fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.

»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems et lu les Brigands de Schiller: la pièce est bien, mais Fiesque vaut mieux; Alfiéri et l'Aristodème de Monti sont encore infiniment supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.

»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de son poème, Safie. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses pensées sont empruntées, d'où? c'est aux écrivains de Revues à le chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr ce n'est pas la chaleur qui lui manque.

»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»

Samedi, 27 février.


«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.

»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme près de moi. Même mistress Mule 89, mon allumeuse de feu, la femme la plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui, il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.

Note 89: (retour) Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées. Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non... ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en maison, sa seule réponse était: «Cette pauvre diablesse a toujours été si bonne pour moi!»

»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!

»Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un chat, un rat, un chien vivent, et que toi seul tu n'aies pas de vie 90?
Note 90: (retour) Shakspeare.

»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.

»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne encore une fois sa patrie, væ victis!»

Dimanche, 6 mars.


«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh, Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui. Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour gros, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du *** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le chemin du salon.

»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le Quarterly-Review, se prit à parler de cet article comme de la chose la plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que l'article en question...

»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette saison, comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit bambin de lady ***. «Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant la saison,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici là.

»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement relié, et je le garderai comme une relique.

»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa vie.»

7 mars.


«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon, dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne, bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant que j'y reste toujours trop long-tems. Memento... m'en corriger.

»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte! L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.

»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue (l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches; je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me retirer derrière la balustrade pour dire amen. Portsmouth répondait comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»

Jeudi, 10 mars.


«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward Fitzgerald anglais.

»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire. Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens du premier ordre; mais le plus jeune a encore une bonne réputation. Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques. Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout Shéridan, malgré toute sa méchanceté.

»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si bien à faire une pairesse.

»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans le rôle de Hoyden, et Jones assez bien dans celui de Foppington. Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse lui aimer les assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir, sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière. Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable quand il prend si bien l'apparence de la vérité.

»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.

»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir, finita è la musica.

»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»

Mardi, 15 mars.


«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera question de moi dans le prochain numéro du Quarterly; en ce cas, j'y serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant la porte d'une certaine conférence légo-littéraire, le Westminster forum, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La question à l'ordre du jour pour ce soir étant lequel de vous deux est le meilleur poète? Je suppose que les templiers, ou soi-disant tels, auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis en meilleure compagnie.............................

»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le Corsaire. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad me ressemble tant. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si intimement vienne me dire cela à mon nez. Si elle partage cette opinion, qui diable ne l'adoptera pas?

»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative dans le Morning-Post: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je n'ai fait pour moi-même.............................................

»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les Nouvelles italiennes de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu une satire contre moi, intitulée l'Anti-Byron, et dit à Murray de l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela... et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas comme l'auteur de ce tourbillon.

»Reçu de Bella une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends garde, j'en redeviendrai amoureux. ................................ .........................................

»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»

Jeudi, 17 mars.


«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais (environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.

«J'ai lu les Querelles des Auteurs (autre classe de boxeurs), c'est une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive une lettre.»

Dimanche, 20 mars.


«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que le diable les confonde!

«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la Revue d'Édimbourg qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment. Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin. Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de le faire.

»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres: j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.

»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient engourdis. Memento. Assister au dîner des pugilistes, le marquis Hantley occupera le fauteuil................ ....................................................

»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.

»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri (Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air 91. Il est extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée, non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.

Note 91: (retour) Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière inattendue et singulière dont il y est introduit.(Note de Moore.)

»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.

»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi jurée, pendant qu'il était à la croisade.

Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à fond.» ................................................... ...........................

Mardi, 22 mars.


«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas un but, et de ne pas m'y fixer.

»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes, et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.

»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à cause de ma querelle avec les Carlisle.

»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier Moniteur, qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la sensation occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les Vers sur les Larmes (de la princesse Charlotte). Seulement il fait un roman d'une épigramme, encore d'une épigramme qui n'en est une que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le Courrier et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du Moniteur, en y ajoutant un petit commentaire.

»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli quelques tableaux tirés du Corsaire, en lui laissant le choix des sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.

»Roman, ou du moins romance, signifie quelquefois une chanson comme dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le Moniteur, à moins qu'il n'ait confondu avec le Corsaire

Albany, 28 mars.


«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas, très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas mieux.

»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu, entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson usque ad sudorem, et me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800 livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de l'avoir fait.

»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.

»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée quelque occupation; voilà que je recommence à me manger le cœur.»

8 avril.


«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne 92; mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble, tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras; depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur leurs derrières, entre eux et leurs patries. Question... Y rentreront-ils jamais?»

Note 92: (retour) Il se servit dans son Ode à Napoléon de cette pensée, aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe suivant.

Samedi, 9 avril 1814.


«Voilà un jour dont il faut prendre date!

»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis, l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.

»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme. Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie! Expende, quot libras in duce summo invenies? Je savais qu'ils ne pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de carats. Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas à un ducat!

»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»

10 avril.


«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus dessous 93. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne m'en sers. Per esempio, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente, mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne tient compte ni des uns ni des autres.»

Note 93: (retour) «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable société.»(Note de Moore.)

19 avril 1814.


«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous. Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et les globes.

«Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche vers le néant et la mort.

»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi, je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière avec de l'ipécacuanha: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»

La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord Byron; la publication du Corsaire, les attaques que les journaux dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait dans son cœur à cette époque.


A M. MURRAY.

Samedi, 3 janvier 1814.


«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le London-Chronicle. Le Corsaire est copié, il est maintenant chez lord Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.

«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui, quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous, etc.»

Il avait fait présent du prix du Corsaire à M. Dallas, qui raconte ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le Corsaire. Il y travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement de l'avis de l'illustre auteur de Wawerley: l'homme prudent et honnête n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée m'agitait lors de la vente de Childe-Harold, et je lui en fis l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du Giaour et de la Fiancée, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité, et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la propriété du Corsaire, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je voudrais.»

Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait allusion.


À M. MURRAY.

Janvier 1814.


«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore fait, et j'espère ne le faire jamais.

»P. S. Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que j'en fais le plus grand cas.»


LETTRE CLV.

À M. MOORE.

6 janvier 1814.


«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, intitulée le Corsaire; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois jusqu'à cet âge où commence la décadence. ...................................................

»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre. Donnez-moi de vos nouvelles.

»P. S. Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque plaisir ne m'en empêche d'ici là. Amant alterna Camænæ


À M. MURRAY.

7 janvier 1814.


«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne saurait être plus docile que

»Votre, etc.»

BYRON.


»P. S. Le nom est changé de nouveau, ce sera Médora 94

Note 94: (retour) C'était d'abord Génèvra et non Francesca, comme le prétend M. Dallas.


LETTRE CLVI.

À M. MOORE.

8 janvier 1814.


«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter une dédicace sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie deux; je vais vous dire pourquoi deux. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.

»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première 95. Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une ni l'autre dédicace.

Note 95: (retour) La première fut naturellement celle que je préférai. Voici la seconde:
7 janvier 1814.

Mon Cher Moore,

«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique, la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur est toujours trop prolixe, moi-même. J'aurais pu la recommencer; mais à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à l'estime que je professe pour vous.

»Votre très-affectionné serviteur,»

BYRON.

»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.
.................... .......................................................

»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait dans le Morning-Herald, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte, que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois que je commence un traité de politique.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MURRAY.

11 janvier 1814.


«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à Gulnare, pour remplir un peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»

Mercredi ou jeudi.


»P. S. Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser autrement.

»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»


À M. MOORE.

13 janvier 1814.


«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être. Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée. J'ai mis serviteur, comme moins familier dans une lettre publique; car je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les formes reçues. Quant à l'autre mot, soyez sûr que je ne saurais vous l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.

»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. Perdonate


LETTRE CLVII.

À M. MURRAY.

15 janvier 1814.


«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant revoir celle-ci, où il y a des mots omis, des fautes commises, et le diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché la parenthèse de monsieur 96, mais pas un mot n'en bougera plus, si ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé. Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la traduction du Romaïque est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé. Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de prendre garde à la correction des épreuves.

Note 96: (retour) Il avait d'abord, après les mots Scott seul, mis entre parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire M. Scott; nous ne disons pas M. César.»(Note de Moore.)

»Tout à vous.»

À M. MURRAY.

16 janvier 1814.


«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme votre compositeur 97; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la seconde épreuve, heureusement pour moi, corrigée, car il a pour les bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde épreuve.

Note 97: (retour) Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de ses bandes,» il écrivit en marge, «bardes, et non bandes! Vit-on jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers tronqué: «Ne passez pas de mots; c'est bien assez de les changer et de les mal orthographier.»(Note de Moore.)

»Brûlez l'autre.

«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»


LETTRE CLVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.

«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible, quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je laisserais croître ma barbe.

«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser; les vers qui commencent par Remember him, etc, ne doivent pas paraître avec le Corsaire. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces nouvellement jointes au Childe-Harold: mais, sous aucun prétexte, ne les accolez au Corsaire. Ayez la bonté de faire bien attention à cette recommandation.

»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de Blücher?

»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de m'engager à écrire une tragédie: je voudrais le pouvoir faire, mais ma rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi adieu.

»Toujours tout à vous.

BYRON.


»P. S. Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des alliés, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.

»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à l'instant. Les vers À une dame qui pleure doivent paraître avec le Corsaire; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard; pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la traduction de la romance portugaise 98, ajoutez-la aussi, je vous prie, à la suite du Corsaire.

Note 98: (retour) La jolie chanson portugaise, Tu mi chamas, etc. Il essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction, peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été imprimée:

«Vous m'appelez toujours votre vie! Ah! changez ce mot; la vie est passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre ame, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»

»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord, suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. Qui-que-ce-soit. Si je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois, avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans lui faire tort. En politique, il se peut qu'il ait aussi raison, mais chez moi, la politique est une affaire de sentiment, et je ne saurais toryfier mon naturel.»


LETTRE CLIX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.


«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que notre final ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce 99. Vous méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès. Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans le Corsaire, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale, et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec ferveur que je n'en aurai pas.

Note 99: (retour) On se rappellera qu'il avait annoncé le Corsaire, comme le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.

»Je vois dans le Morning-Chronicle qu'il y a eu des discussions dans le Courrier, et je lis dans le Morning-Post une lettre virulente contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement l'Inde pour l'Irlande.

»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois que, si nous les séparions en ce moment du Corsaire, nous aurions l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits poèmes pourront amener un plus grand débit du Corsaire, objet plus important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de Childe-Harold. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de crainte.

»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais, comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M. Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier d'auteur.

»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour Cheshire.

»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du moins les Magazines, car j'ai reçu Childe-Harold et le Corsaire. Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.

»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre lettre, dont je vous remercie encore une fois.

»Je suis bien sincèrement, etc.

»P. S. Ne pensez-vous pas que la première publication de Buonaparte coûtera cher aux alliés? La lettre de Paris, publiée hier par Perry, ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»


LETTRE CLX.

À M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.


«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je n'ai aucuns moyens de vérifier si ce forban de libraire à Newark s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les Hours of Idleness. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.

»Vous avez omis le fac-simile dans Childe-Harold, ce qui fait un effet d'autant plus singulier qu'il y a une note expressément à ce sujet. Replacez-le, je vous prie, comme à l'ordinaire.

»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les poésies fugitives du Corsaire, même pour les annexer au Childe-Harold, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces. Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du Corsaire. Je suis fâché que le Childe-Harold ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir; mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés. Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le Childe-Harold mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à Childe-Harold, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler l'assurance des sentimens avec lesquels je suis

»Votre, etc.

BYRON.


»P. S. En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas, excepté pourtant dans la dernière note au Childe-Harold, où le mot responsible se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre; changez le second en answerable 100

Note 100: (retour) Les deux mots responsible et answerable répondent au mot français responsable, et sont synonymes en anglais, avec cette différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second plus généralement employé dans la conversation usuelle.(N. du Tr.)


À M. MURRAY.

Newark, 6 février 1814.


«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur en question, convient qu'il a réimprimé quelques feuilles pour compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.

»Tout à vous, etc.»


À M. MURRAY.

7 février 1814.


.......................................................
«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi, particulièrement le Morning-Post, qui a découvert que je suis une sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une école publique.

»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les mettre à la suite du Childe-Harold; reportez-les, je vous prie, à leur ancienne place, à la fin du Corsaire


LETTRE CLXI.

À M. HODGSON.

28 février 1814.


«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient de publier un poème intitulé Safie, imprimé par Cawthorne. Il a grand'peur de ce qu'en diront les Revues, et non sans motif; et comme nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur un premier essai.

»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»


LETTRE CLXII.

À M. MOORE.

10 février 1814.


«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire. Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent, qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être peiné plutôt qu'irrité. Depuis ce moment, le Morning-Post, le Sun, l'Herald, le Courrier, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent peiné, j'aimerais mieux qu'il fût irrité; mais, après tout, je ne le crains pas.

»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut dire.....

»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas prendre la chose trop à cœur, comme sir Fretful 101, je leur réponds que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en furie.

Note 101: (retour) Nom figuré, fretful signifiant chagrin, irrité, furieux.(N. du Tr.)

»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.

»Croyez-moi toujours, etc.

»P. S. Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la lie.»


A M. MURRAY.

10 février 1814.


«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai reçu deux Anas; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose encore avant, à quoi s'adressait la réponse du Morning-Chronicle. Vous avez aussi parlé d'une parodie sur le crâne: je désire voir tout cela; il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la plume ou autrement.

»Tout à vous, etc.

»P. S. Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»


A M. MURRAY.

12 février 1814.


«Si vous avez quelques exemplaires des Lettres Interceptées, lady Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres, vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.

»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non, quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma mémoire.

»Tout à vous, etc.

BYRON.


»P. S. Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier sur les choses techniques


LETTRE CLXIII.

À M. MURRAY.

Lundi, 14 février 1814.


«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la publication de ces vers immortels, que je suis impatient de recevoir de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous voudrez.

»Tout à vous, etc.»

BYRON.


LETTRE CLXIV.

À M. ROGERS.

16 février 1814.


Mon Cher Rogers,

«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et avec lui 102. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma résolution doit être maintenant inébranlable.

Note 102: (retour) Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs voulaient amener entre lui et lord Carlisle.(Note de Moore.)

»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé. Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront comme ils voudront. Mais je n'enseignerai pas ma langue à dire des bassesses. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.

»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»

BYRON.


LETTRE CLXV.

À M. ROGERS.

16 février 1814.


«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.

»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre moi.

»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai. Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.

»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.

»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner avec vous demain.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.


LETTRE CLXVI.

À M. MOORE.

16 février 1814.


«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens. Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en ennemi.

»Vous voyez bien que, comme sir Francis Wronghead 103, il faut que j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus tranchantes.

Note 103: (retour) Nom figuré, wronghead, tête qui a tort, tête renversée, tête à l'évent, etc.(N. du Tr.)


»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces deux stances ont été traitées. Le Morning-Post parle d'une motion dans la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures après, et tout cela, comme disent les Mille et Une Nuits, pour avoir fait une tarte à la crème sans poivre. Je crois que la destruction de la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement réservée.

»J'extrais ci-joint, du Morning-Post d'aujourd'hui, ce qui a paru de mieux contre cette insolente rapsodie, comme l'appelle le Courrier. Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout; mais le reste ne vaut absolument rien.

»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction 104: répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.

»Toujours tout à vous, etc.»

Note 104: (retour) J'avais terminé ma lettre en disant: Dieu vous bénisse, et j'avais ajouté, si toutefois cela ne vous fait pas de peine.(Note de Moore.)

Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais. (N. du Tr.)


LETTRE CLXVII.

À M. DALLAS.

17 février 1814.


«Le Courrier de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a offert 1,000 livres sterling du Giaour et de la Fiancée, j'ai dit que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.

»M. Murray va contredire ce que le Courrier et les autres journaux ont avancé à cet égard, mais votre nom ne sera pas cité; de votre côté, vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous être utile.

»Toujours tout à vous, etc.»

En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.

À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.

Monsieur,

«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est accusé d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement. Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.

»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à l'éditeur tout le profit de sa Satire. Dans mon épître dédicatoire de la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de la propriété de Childe-Harold, j'ai maintenant à y ajouter, l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du Corsaire, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux deux autres poèmes, le Giaour et la Fiancée, M. Murray peut attester que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»


LETTRE CLXVIII.

À M. MOORE.

26 février 1814.


«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, la personne qu'il hait personnellement le plus! Quelques-uns disent que c'est C...r, d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est ce qu'on appelle un honnête homme, il faudra dégaîner.

»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc., etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci, je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon devoir.

»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes point du tout appelé à reconnaître le Twopenny; vous leur rendriez service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité. Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme, qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.

»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi toujours, mon cher Moore, etc.»

Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.


LETTRE CLXIX.

À W... W... ESQUIRE.

28 février 1814.


Mon Cher W...,

«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le silence est la seule réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des attaques, mais je ne veux pas me soumettre à des défenses. J'espère et je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me contenterai pas d'écrire.

»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle réplique là-dessus.

»Tout à vous, etc.»

BYRON



LETTRE CLXX

À M. MOORE.

3 mars 1814.


Mon Cher Ami,

«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... mais... toujours un mais à la fin du chapitre.

»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce moment, entre trois femmes que je connais, et une que je ne connais pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un, quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher à une seule, que je le veuille ou non. Je commence à penser que l'axiome divide et impera n'est bon qu'en politique.

»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems pour songer au passé ou à l'avenir.

»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère: en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en dix 105. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.

Note 105: (retour) Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la composition de la Fiancée, il faut entendre qu'il parle du premier jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien plus de tems. Le Corsaire, au contraire, fut fait d'un seul coup: il n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour, paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre qu'écrire de passion, comme le dit Rousseau, est peut-être une route plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a tracées.

»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut même que le nonum prematur d'Horace ait été inventé pour les millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous! Rappelez-vous que je suis toujours, etc.

»P. S. Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»


LETTRE CLXXI.

À M. MOORE.

12 mars 1814.


«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je serais plus aise de revoir.

»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les vers sur les larmes, s'il vous convient de les insérer dans votre Post-Bag; pour moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le caveau 106 sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger réel. Mais je crois que les larmes ont tous les droits du monde d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.

Note 106: (retour) Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de Charles Ier.(Note de Moore.)

»Je ne sais comment les vers sur le caveau ont ainsi circulé; cela est par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître à lui et sur lui 107, que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi, je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et je pourrais lui dire quel il est.

Note 107: (retour) Le prince régent.(N. du Tr.)

»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne me le permet pas.

»P. S. Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight, avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque, aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues 108; mais il a aussi, comme dans le Giaour, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a dit à cette époque.

Note 108: (retour) Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M. Knight.(Note de Moore.)

»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne pouvoir supporter de frère près du trône; nous ne vivrons, j'espère, pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres sujets orientaux.»


LETTRE CLXXII.

À M. MURRAY.

12 mars 1814.


«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage 109; mais ce que j'en ai vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi. Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne saurais en accuser cet auteur.

Note 109: (retour) Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée l'Anti-Byron, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de l'imprimer.(Note de Moore.)

»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais jamais de vous en avoir empêché.

»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre en doute la bonté de son intention.

»P. S. Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que huit vers en aient fait naître au moins huit mille, y compris tout ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»


LETTRE CLXXIII.

À M. MURRAY.

9 avril 1814.


«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez vous, dans le courant de la semaine prochaine.

»P. S. Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. La Mort de Darnley est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique. Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.

»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»


LETTRE CLXXIV.

À M. MOORE.

N° 2, Albany, 9 avril 1814.


«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre réponse à la présente.

»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier, depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch au régent, composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied, dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.

»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en reparlerons quand nous pourrons.

»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct, coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses premières censures et les faire suivre par des éloges.

»Que pensez-vous de la Revue de Lewis? Cela est bien plus insultant que votre Post-Bag et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...

»Plus de rimes pour moi ou plutôt de moi. J'ai quitté le théâtre; je ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de moi, dans la Biographie Britannique, que j'aurais pu devenir poète si j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson, ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que moi, quoad homo. Maintenant j'ai fini, ludite nunc alios. Chacun est libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux éternels de l'autre monde.

»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'Anti-Byron, pour prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, à l'aide de la rime, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage, jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En voilà au moins assez sur ce sujet.

»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris. Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, et par dieu, comme dit Bayes, je me marierai et j'irai avec vous; puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel Inferno. Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le fameux oui, et je m'installe avec vous dans quelque maison de plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.

»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des yeux de Satan:

«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis s'exposer aux insultes de cette populace 110!

Note 110: (retour) Shakspeare.--Macbeth.(N. du Tr.)

Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore. Excusez la longueur de cette épître.

»Toujours tout à vous, etc.

»P. S. Le Quarterly-Review vous cite souvent dans un article sur l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»

Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.

À M. MURRAY.

10 avril 1814.


«J'ai écrit une Ode sur la chute de Napoléon, que je copierai et dont je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.

»Tout à vous, etc.

»P. S. Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de Childe-Harold, qui ont été si goûtées. Et tu es mort, etc., etc.»

À M. MURRAY.

11 avril 1814.


«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.

»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre ode; mais vous pouvez dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis en outre écrire sur un exemplaire: À M. Hobhouse, de la part de l'auteur, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous aurez le tems ou la volonté de publier.

»Je suis toujours votre, etc., etc.

BYRON.


»P. S. J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous ai envoyé ce matin?

«2° P. S. Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes livres?»

À M. MURRAY.

12 avril 1814.


«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient admirablement ici. Un de mes bons amis m'avertit qu'il y a dans l'Anti-Jacobin Review une attaque très-virulente contre nous, et que vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me faire du bien.

»Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CLXXV.

À M. MOORE.

Albany, 20 avril 1814.


«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre 111. Je ne vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique, je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été, l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne puis croire que tout soit fini.

Note 111: (retour) Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'Ode sur la chute de Napoléon; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui, après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en demandais en riant son avis, etc., etc.(Note de Moore.)

»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je boxe tous les jours et sors très-peu.

»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer; mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où il aura heureusement régné pendant deux mois, dont les dernières six semaines auront été en proie à la guerre civile.

»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»


LETTRE CLXXVI.

A M. MURRAY.

21 avril 1814.


«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir l'installation de Louis le goutteux.

»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie de Bayonne.

»Vous devriez presser Moore de paraître.

»P. S. J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je veux aussi Moréri.

»2e P. S. Perry me fait un compliment ce matin dans le Morning-Post; je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom. N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»


LETTRE CLXXVII.

A M. MURRAY.

25 avril 1814.


«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.

»Avez-vous besoin de la dernière page immédiatement? Je doute que ces vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans l'océan de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y paraisse; canal de la circulation ira peut-être mieux.

»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers, car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je composerai quelques autres stances.

»Toujours tout à vous, etc.

»J'ai besoin d'un Moréri et d'un Athénée

Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M. Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux qui commencent par: Nous ne te maudissons pas, Waterloo, etc., etc. Il ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la mémoire de Washington.

17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages, par tes crimes passagers.

18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!

19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir produit qu'un.


LETTRE CLXXVIII.

A M. MURRAY.

26 avril 1814.


«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de Moréri et j'ai besoin d'Athénée.

»P. S. J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris pour son poème épique.»


LETTRE CLXXIX.

A. M. MURRAY.

26 avril 1814.


«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème 112 est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis, je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une excessive modestie.

Note 112: (retour) Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M. Straffort Canning, intitulé: Buonaparte. Dans un billet subséquent à M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur Buonaparte n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans une telle perfection tous les talens de la famille.(Note de Moore.)

»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter les droits du timbre.

»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils avancent que Childe-Harold ressemble à Marmion, et que le Giaour et la Fiancée ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que le Corsaire ne ressemble à rien; je m'étonne que le Corsaire s'en soit tiré.

»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le Childe-Harold, que je préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée. J'ai relu les Poètes anglais; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai fait de mieux.

»Toujours tout à vous, etc., etc.»

Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet, et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes, n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour hasarder des expressions de blâme 113.

Note 113: (retour) C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles hébétées du public.»

Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott, l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand maître.»--(Mémoires biographiques, par sir Walter-Scott.)

La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser, flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter ou continuer sa route.

S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces attaques, que ce que vous appelez bagatelles ne soient des choses très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»

Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés, quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la propriété de ses ouvrages.


LETTRE CLXXX.

À M. MURRAY.

N° 2, Albany, 29 avril 1814.


Mon Cher Monsieur,

«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous décharge des 1,000 livres sterling convenues pour le Giaour et la Fiancée, et c'est une affaire finie.

»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous occasioner.

»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose soit assez importante pour mériter une explication.

»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.

»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,

»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.

BYRON.


»P. S. Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était, je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de 5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas avant.»

Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.


LETTRE CLXXXI.

À M. MURRAY.

1er mai 1814.


Mon Cher Monsieur,

«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque cela vous avait contrarié.

»Toujours tout à vous, etc.»

BYRON.


Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté. «La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la transparence de ses eaux.»

Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe tabatière et d'un sabre turc de grand prix.

Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après, en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie de Mirra d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont les deux seules fois où des choses sans réalité avaient eu sur lui tant de pouvoir.

Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de mon séjour à Londres, cette fois.

À M. MOORE.

4 mai 1814.


............................................. «Je voudrais bien que les gens n'écourtassent pas leurs diners; n'était-ce pas un dîner dont il avait été question? ne nous donner que d'infernales sandwiches aux anchois 114!

Note 114: (retour) Lord R*** nous avait invités à dîner après le spectacle, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une petite colère très-comique.

»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par sa haine pour la musique. On donne Othello demain et samedi. Quel jour irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.

»Toujours tout à vous, etc.»

À M. MOORE.

4 mai 1814.


Mon Cher Tom,

«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu sans phrases 115.

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.


Note 115: (retour) Je vote pour la mort sans phrases.--Procès de Louis XVI.(N. du Tr.)

»1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.

»2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous unir de nouveau.

»3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux. Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu en aies le pouvoir.

»4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi. Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes étaient à nos pieds.

»5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais aux miennes

À M. MOORE.

«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni l'autre, comme vous voudrez.

»P. S. Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»

À M. MOORE.

«J'ai une loge pour Othello ce soir; je vous envoie le billet pour vos amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.

»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas, voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune actrice de seize ans 116, dans l'Enfant de la Nature

Note 116: (retour) Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes ensemble.(Note de Moore.)


À M. MOORE.

Dimanche matin.


«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène? J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle entreprise.

»Vous avez été mal mené dans le Champion, n'est-ce pas? C'est mon tour aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains seulement de vous importuner.

»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»

À M. MOORE.

5 mai 1814.


«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin; j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.

»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première. Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée. Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?

»Toujours tout à vous, etc.

»P. S. Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M. Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»

À M. MOORE.

18 mai 1814.


«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard; toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous soupons et allons voir Kean ensemble.

»P. S. Le pugilisme est pour demain, deux heures.».

Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu, depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte, puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre heures du matin.

Pope a jugé ses soirées de homard dignes de passer à la postérité: on me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre, puisque Lord Byron en est le héros.

Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était grand jour quand nous nous séparâmes.


LETTRE CLXXXII.

À M. MOORE.

23 mai 1814.


«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3 juillet 1813, de la Gazette du gouvernement de Java, que Murray vient de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de postérité? C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.

»Toujours tout à vous,»

BYRON.


Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.

«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, in Portman-Square, quand je tirai de ma poche une Gazette de Java, que Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne. Voilà ce que c'est que la renommée!»


LETTRE CLXXXIII.

À M. MOORE.

31 mai 1814.


«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence plus pénible.

»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier. Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier, si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.

»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez; n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me prenne pas trop de tems pendant le jour.

»Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CLXXXIV.

À M. MOORE.

14 juin 1814.


«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur, sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!

»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à ceux qui l'ont entendu.

»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston, mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai vue; et quoique le feu qui ne saurait se rallumer soit éteint en moi, je ne sais si un de ces délicieux sourires d'autrefois ne pourrait me faire oublier un moment la monotonie du fleuve de la vie.

»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.

»Toujours tout à vous, mon cher Moore.

»P. S. Gardez le Journal 117. Je me soucie peu de ce qu'il peut devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. Lara est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce moment, mais plus de publication séparée.»

Note 117: (retour) Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.(Note de Moore.)


À M. MURRAY.

14 juin 1814.


«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la tête? Ce n'est qu'un bruit; mais si cela est vrai, je puis, comme Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.

»Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CLXXXV.

À M. ROGERS.

19 juin 1814.


«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.

»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet que tous les sesquipedalia verba dont j'aurais pu m'aviser en cette occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.

»Toujours tout à vous, etc.»

Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir été écrits vers cette époque.

Dimanche.


«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, les mots sont des choses.

»Toujours tout à vous.»

«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous convenir. Je vous renvoie Sir Proteus 118; je vous en dirai seulement comme disait Johnson à quelqu'un: Et nous sommes encore vivans après cela.

»Croyez-moi toujours, etc.»

Note 118: (retour) Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de l'époque étaient attaqués.(Note de Moore.)


Mardi.


«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.

»Toujours, etc.»

A M. MURRAY.

21 juin 1814.


«Je suppose que Lara est allé à tous les diables, ce qui n'est pas grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la peine de copier le reste, et, ce reste, jetez-le au feu. Cela ne me tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin que je sois moins paresseux.

»Tout à vous, etc.»


LETTRE CLXXXVI.

A M. ROGERS.

27 juin 1814.


«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que Jaqueline; elle est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple, mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque envie de vous payer en nature, ou, pour mieux dire, d'une manière bien dénaturée 119; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de sombres mystères.

Note 119: (retour) Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement le jeu de mots anglais in kind et unkind.(N. du Tr.)

»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse, ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu toute sorte de bontés pour moi.

»Toujours bien sincèrement votre, etc.

BYRON.


»P. S. Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais tenté plus tôt sans le Courrier, et la crainte qu'à cette époque, on ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»

Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à Londres, je trouvai son poème de Lara, qu'il avait commencé à la fin de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une idée générale de la fable et des principaux caractères.

Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage, sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à vous, etc.»

Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.


LETTRE CLXXXVII.

À M. MOORE.

8 juillet 1814.


«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre redépart pour la campagne, après la conclusion de ce procès 120 dont les journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous en garderai pas rancune.

Note 120: (retour) Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power, dans lequel j'avais été cité comme témoin.(Note de Moore.)


»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains que Jaqueline, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en mauvaise compagnie 121; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en souffrirait le plus.

Note 121: (retour) Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le refusai.(Note de Moore.)

»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»


LETTRE CLXXXVIII.

À M. MOORE.

«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.

»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la livre sterling 122.

»Toujours tout à vous, etc.»

Note 122: (retour) La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling 12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5 p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près 21 p. 100 qu'il faut entendre.(N. du Tr.)


À M. MURRAY.

11 juillet 1814.


«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez ce soir l'épreuve de Lara à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je serais bien aise de profiter de ses observations 123.

»Toujours, etc.»

Note 123: (retour) Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de partir, je lui disais: «J'ai reçu Lara à 3 heures du matin; je l'ai lu avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi, etc.»

À M. MURRAY.

18 juillet 1814.


«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord 124, et je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par vanité.

Note 124: (retour) Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur le Corsaire et la Fiancée d'Abydos, dans le N° XLV de la Revue d'Édimbourg.(Note de Moore.)

»P. S. Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London hotel, Albemarle-Street.»


LETTRE CLXXXIX.

A M. MURRAY.

23 juillet 1814.


«Je suis fâché de vous dire que la gravure 125 n'a pas été approuvée des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez affliger le public.

Note 125: (retour) Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de Philipps.

»Quant à Lara, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante Jaqueline. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que j'ai quitté Londres.

»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»


LETTRE CXC.

A M. MURRAY.

24 juillet 1814.


«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit ainsi; je ne donnerais pas six pences de toutes les opinions que vous me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en veux à aucun prix.

»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses. Il n'y a que le nom d'espagnol 126; la scène n'est pas en Espagne, mais en Morée.

Note 126: (retour) Le nom de Lara.

»Waverley est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste*** et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des plaines, et le langage m'en est encore familier.

»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.

»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage ne mène à rien; ce sont des actions qu'il faudrait pour amener certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.

»Je vous salue, etc.»


LETTRE CXCI.

A M. MURRAY.

3 août 1814.


«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la Revue d'Édimbourg, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que vous annoncez Lara et Jaqueline, pourquoi cela, je vous prie? ne vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon retour?

»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer Lara dans le premier numéro du Miscellany 127.

Note 127: (retour) M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait d'insérer Lara dans un recueil mensuel, The Miscellany, qu'il avait dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire, comme je le dois, le talent si original.

»P. S. Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de Biscaye, même par un calme plat.»


LETTRE CXCII.

A M. MOORE.

Hastings, 3 août 1814.


«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le dolce far niente. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit qu'il est marié depuis un an, et qu'il est le plus heureux des hommes; or, mon ami Hodgson est aussi le plus heureux des hommes: ainsi, je n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se donner des compagnons d'infortune.

»Je suis charmé que Lara vous plaise. Le n° 45 de la Revue d'Édimbourg a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir. Mais toujours le surgit amari: les rédacteurs du Champion et du Morning-Chronicle ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.

»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, Lara et Jaqueline, tous deux avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins à sa manière.

»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à vous détester tous.

»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il ajoute en toutes lettres, que le diable les emporte, eux et lui. J'ai ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.

»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent, ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en dire.

»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but, c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si, comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais, de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération sine die 128. Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.

Note 128: (retour) Formule du palais anglais; sine die, indéfiniment.(N. du Tr.)

»P. S. N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger inconvénient.»


LETTRE CXCIII.

A M. MURRAY.

4 août 1814.


«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la Revue d'Édimbourg, je présume que vous êtes la personne infortunée qui périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime de cette joyeuse journée.

»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste encore par ces présentes.

»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»


LETTRE CXCIV.

A M. MURRAY.

5 août 1814.


«La Revue d'Édimbourg est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait. Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le portrait fidèle et animé est aussi dans votre nouvelle publication. Je vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout. Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que, pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit bout de prose qui nous donna la fièvre à lui et à moi.

»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger. Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner qu'il l'accepte.

»En avant donc Lara, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je vous souhaite un bon voyage.

»Tout à vous, etc.»


LETTRE CXCV.

A M. MOORE.

12 août 1814.


«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling, le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois Lara et Jaqueline ont paru: avec quel succès? c'est ce que j'ignore. ............................................. .............................................................

»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des rédacteurs de la Revue d'Édimbourg. Vous savez que T*** n'est pas des plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à avoir tant d'esprit et de malice.

»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur, et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.

»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli, quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que vint tout ce fracas.

»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs, in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.

»Murray parle d'opérer un divorce entre Lara et Jaqueline, mauvais signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.

»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.

»Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CXCVI.

A M. MOORE.

13 août 1814.


«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là, je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.

»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui rendre le compliment. ......................................................

»Je vous ai dit hier que Lara et Jaqueline allaient être divorcés, du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand son bâtiment est à sec, à mâts et à cordes par un coup de vent, ou au moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus habiles que moi pour la consoler.

»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les revenans 129, les constructions gothiques, les pièces d'eau et la désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.

»Toujours tout à vous, etc.»

Note 129: (retour) Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction des monastères, et qu'il décrit dans son Don Juan (chant XV), sans doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.

On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins, cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.(Note de Moore.)


LETTRE CXCVII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.


«Je vous suis fort obligé des Reviews et des Magazines de ce mois que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.

»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le Spleen et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le Buonaparte est excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce qui peut l'empêcher de le publier.

»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord Foley, comme il lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois, la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des prédicateurs de Johanna Southcote se nomme Foley, et je ne puis me rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres. C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère par l'opération du Saint-Esprit.

»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde 130. Qu'elle soit grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.

Note 130: (retour) M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de cette lettre:

«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux poète, dans sa Pucelle à la cour, lui aurait fourni de bonnes plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»(Note de Moore.)

»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier. Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.

»P. S. Un mot ou deux de Lara que me suggère votre envoi. Il ne promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander: Childe-Harold, les petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire, Lara; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des Poètes anglais, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»


LETTRE CXCVIII.

A M. MURRAY.

Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.


«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise, pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux. Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de la grandeur et de la variété de son talent.

»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.

»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime le Corsaire d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est très-bon.

»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la taverne The Crown and Anchor (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries des incrédules.

»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa Descente de la Liberté; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage. Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.

»Toujours tout à vous, etc.»


LETTRE CXCIX.

A M. MOORE.

Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.


«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres? c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous expliquerai pourquoi je ne vous ai pas écrit, pourquoi je ne vous ai pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres pourquoi que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il faut que vous excusiez ce que j'ai omis et commis, et que vous m'accordiez plus de rémission que saint Anastase ne vous en accordera, si vous omettez le plus petit monosyllabe mystérieux de ses pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que celui sur les saints le fera damner, ce qui fait un assez joli succès pour un seul et même numéro de Revue. Tom, vous avez tort de vous mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se trouvait réellement.....

»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.

»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»


La circonstance importante à laquelle il fait allusion ici, c'est sa seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière dont il raconte lui-même, dans ses Memoranda, les circonstances qui le portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron, qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela, il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa destinée.


LETTRE CC.

A M. MOORE.

15 septembre 1814.


«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès que je serai de retour à Londres.

»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des bouteilles à soda-water à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles sera terminée.

»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de Lara et de Jaqueline. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux. «Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi; quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»

»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis charmé d'être l'un des Arcades ambo et cantare pares.

»Adieu. Je suis, etc.»


LETTRE CCI.

A M. MOORE.

Newsteadt, 20 septembre 1814.


«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu payer.»(Mélodies Irlandaises.)


Mon Cher Moore,

«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté 131, et le reste s'en suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien, quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit «pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit bleu.

Note 131: (retour) Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.(Memoranda.)

»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement, vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six autres prétendans.

»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous communique un secret, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté. Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.

»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien. C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un peu plus moi-même.

»Je suis toujours, etc»


LETTRE CCII.

A LA COMTESSE DE ***.

Albany, 5 octobre 1814.


Chère Milady ***,

«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations les plus ennuyeuses.

»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis supporter un habit bleu.

»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement votre obligé serviteur.

BYRON.


»P. S. Mes complimens à mylord à son retour.»


LETTRE CCIII.

A M. MOORE.

7 octobre 1814.


«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au Morning-Chronicle par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens en sont également satisfaits.

»Perry a été bien fâché, il s'est contre-contredit, comme vous le verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance et de politesse pour moi.

»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut prendre tout le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, puisque je lui en laisse tout l'honneur.

»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la sévérité cependant dans chaque ligne de cet article. ...........................................................

»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la Revue d'Édimbourg, que je sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux; voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment l'appelez-vous donc, l'auteur de l'Essai sur les probabilités?

»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un Lord des Iles! Vous hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à Perry, qui demain la fera paraître dans le Morning-Chronicle. Je le regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande pressante de ses amis.

»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le saurai.

»Je suis toujours, etc.

»P. S. A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne l'ai pas vue depuis dix mois.»


LETTRE CCIV.

A M. MOORE.

15 octobre 1814.


«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix jours.

»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout cela est dû à ma chienne d'étoile, comme le dit le capitaine Tranchemont.

»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de plus? ........................................... ................................................

»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je suis sûr que vous avez peur maintenant du Lord des Iles et de Scott. Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour, j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai; vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc oui, je vous en prie.

»P. S. Si cette union est productive, vous en nommerez le premier fruit.»


LETTRE CCV.

A M. HENRY DRURY.

18 octobre 1814.


Mon Cher Drury,

«Bien des remerciemens pour vos Anecdotes, dont je ne vous avais pas encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à moi. ............................... .................................................

»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste, qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air. ..... ..................................................

»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!

»Je suis, etc.»


LETTRE CCVI.

A M. COWELL.

22 octobre 1814.


Mon Cher Cowell,

«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une guinée que chacun des deux premiers m'a donnée 132. Je vous serais très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit à cet égard.

Note 132: (retour) Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.

»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»

BYRON.


Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la chambre du sénat 133, les élèves non gradués placés dans la galerie se hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la galerie.

Note 133: (retour) Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne s'agit pas ici de la Chambre des Pairs d'Angleterre, mais tout simplement de la grande salle du collége, de la salle des actes, comme on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme le sénat, dans un collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui équivaut à nos sergens et caporaux, et à nos chefs dans les colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes les fautes déshonorantes pour l'établissement.(N. du Tr.)

Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage. J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.

D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés. Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.

En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, que Platon appelait s'asseoir au banquet de ses propres pensées, qui conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des gens qui ont moins d'intelligence que nous.»

Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à les pratiquer 134. De là vient que souvent, chez des personnes de ce caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle, sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice, être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et d'affection dans un amour idéal.

Note 134: (retour) La biographie des gens de lettres n'offre que trop d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse, ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance, quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne, pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère vivante.»(Note de Moore.)

En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être toujours attentivement occupé de soi, comme du grand foyer, du centre générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le jour devant son miroir:

Mai non si smagna

Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno.

Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques, portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres considérations 135.

Note 135: (retour) C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle à la perfection, la sensibilité étant, selon lui, le caractère de la bonté de l'ame et de la médiocrité du génie.(Note de Moore.)

«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection. Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler, la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le poète eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'homme eût été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce mélange, cette lutte du poète et de l'homme qui font que ses ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans le cœur humain.

Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué, on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie, avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce qu'il avait imaginé. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique. Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que se figurer au contraire ses héroïnes en elles.

Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent, dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses. C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de passion et de beauté.

Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas le génie de l'amitié, et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse. S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule preuve vivante du contraire.

Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui, sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme une personnification du poète, évitait à dessein de se trouver trop fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le refroidît à leur égard 136. Bien que Byron fût naturellement d'un caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit, ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites, ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre dans sa mémoire sans variation et sans nuages.

Note 136: (retour) Voyez Foscolo, Essai sur Pétrarque. C'est d'après le même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»(Note de Moore.)

C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore 137. Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés de nouveau et pour toujours.

Note 137: (retour) Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»(Note de Moore.)


Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon 138, Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle, Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts célibataires.

Note 138: (retour) Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli, sur le Caractère des gens de lettres.(Note de Moore.)

Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug, les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme ceux de l'Étoile d'Absinthe, dont la lumière remplissait d'amertume les eaux sur lesquelles elle tombait.

Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à ces martyrs de la pensée, et qui peuvent expliquer un pareil résultat, il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton 139, Shakspeare 140 et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.

Note 139: (retour) On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu le grand poète lui-même se plaindre que ses enfans ne prenaient aucun soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de l'abandonner.(Note de Moore.)
Note 140: (retour) En supposant que l'austérité du caractère et des habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que le bon Shakspeare n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford, l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.

Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»(Note de Moore.)

J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une autre sur un air portugais, Le chant de guerre retentira dans nos montagnes, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de la musique, et la répétition des mots montagnes couvertes de soleil, lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux quand il entendait les Mélodies Irlandaises. Parmi celles qui l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots: Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein d'ardeur, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels qu'elle exprimait.

Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse. Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de Childe-Harold était familier avec la langue du pugilat, et versé dans ses annales.

Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.

14 décembre 1814.


Mon Cher Tom,

«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge 141, je le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,

«Je suis toujours, etc., etc.

Note 141: (retour) Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au talent duquel je dus la vie dans cette occasion.(Note de Moore.)

«P. S. Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui demander une licence spéciale 142. Cela devient sérieux. Murray est impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»

Note 142: (retour) Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète toujours une licence, c'est-à-dire une dispense de ces trois publications, et même souvent la permission d'être marié hors de l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.(N. du Tr.)


LETTRE CCVII.

A M. MURRAY.

31 décembre 1814.


«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de perfectionnemens.

«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer; faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis horriblement pressé.

«P. S. Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une autre à la demande générale du public. Il faut que celle-ci soit bien mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait trop la grimace.»

A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre, accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié le 2 janvier 1815.

Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance, comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne saurait rendre se peignirent sur son front: elles le quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être. Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se rattachait à ce lieu et à cette heure, et celle dont dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à faire en ce lieu et dans un tel moment 143?
Note 143: (retour) Le Songe (the Dream).

Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son mariage dans ses Memoranda, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée, sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des assistans, et se trouva... marié!

Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «Miss Milbanke, êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé d'un mauvais augure par la suivante de cette dame.

Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails, et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir d'inexact.


LETTRE CCVIII.

A M. MURRAY.

Kirkby, 6 janvier 1815.


«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire compliment.

«Bien des remerciemens pour la Revue d'Édimbourg et la destruction de la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première. Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.

«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des Mélodies 144, si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M. Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je vous la fournirai en tems utile.

Note 144: (retour) Les Mélodies Hébraïques qu'il avait composées pendant son dernier séjour a Londres.

«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je suis toujours votre, etc.»

BYRON.


LETTRE CCIX.

A M. MOORE.

Albany, Darlington, 10 janvier 1815.


«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé; Perry l'a annoncé dans le Morning-Chronicle, sous le titre de Mariage de Lord Byron, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.

«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.

«Le Lord des Iles de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray. .................... .....................................................................

«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public, de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding, encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.

«P. S. Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore et les Grâces de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos femmes l'une à l'autre.»


LETTRE CCX.

A M. MOORE.

19 janvier 1815.


...........................................
«Quant à votre question par rapport aux chiens 145... je ne veux pas dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse (l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire. Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.

Note 145: (retour) Je venais de lire Roderick, le beau poème de M. Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des philocyniques, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc., etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait vous semble probable ou non?»(Note de Moore.)


»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation; enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé. Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je puis juger de la mémoire des quadrupèdes.

»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot, j'allais presque l'écrire avec un petit h. J'aime Bella autant que vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et c'est (ou c'était) dire beaucoup.

»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à

»Votre très-affectionné.»

BYRON.


LETTRE CCXI.

A M. MOORE.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.


«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance When first I met thee avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites, quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!

»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié; d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.

»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici oblitusque meorum obliviscendus et illis.

»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales de l'Archipel.

»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui arriverait peut-être à un autre auditoire.

»Je suis toujours, etc.

BYRON.


»P. S. Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour me sermonner à ce sujet.»


LETTRE CCXII.

A M. MURRAY.

Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.


«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés; comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais j'espérais que Guy Mannering me serait parvenu plus tôt. Je ne veux pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours

»Votre, etc.»

BYRON.


LETTRE CCXIII.

A M. MOORE.

4 février 1815.


«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur fournir un aussi bon plat souscroûte qu'aucun qui ait jamais caressé le palais d'un libraire.

»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis très-pressé.

»Toujours tout à vous, etc.

BYRON.


»P. S. Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»


LETTRE CCXIV.

A. M. MOORE.

10 février 1815.


Mon Cher Tom,

«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***. ........................................... ..................................................

»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire, relativement au pronom démonstratif 146. Je vous admire de craindre que vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout autre que l'Hafiz de Shiraz l'est de l'Hafiz du Morning-Post?

Note 146: (retour) Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom démonstratif.

»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits 147. Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule! N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.

Note 147: (retour) Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que j'avais brûlée depuis.

»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum, songez à ne me pas quitter.

»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»

BYRON.


LETTRE CCXV.

A M. MOORE.

22 février 1815.


«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.

»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à l'époque que vous dites, et seul aussi. ..................................................................

»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.

»Votre Anacréon est arrivé 148, et le premier usage que j'en ai fait a été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.

Note 148: (retour) Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait présent.

»Le diable emporte les Mélodies et les douze tribus par-dessus le marché 149. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et une recette d'huîtres à l'étuvée.

Note 149: (retour) Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont quelques-unes de ses Mélodies Hébraïques avaient été mises en musique.

»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est. Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.

»P. S. Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se briser.

»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»


LETTRE CCXVI.

A M. MOORE.

2 mars 1815.


Mon Cher Tom,

«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de ***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.

»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante 150. Vous m'avez autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous plaira; elle est écrite fort lisiblement 151, c'est-à-dire par un autre que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne répondez promptement, je vous fais un discours.

Note 150: (retour) La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: Le monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève.
Note 151: (retour) Le manuscrit était de la main de lady Byron.

»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que

»Je suis toujours, etc.

BYRON.


»P. S. Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus assez gris pour lui faire un discours. Je crois que le critique nous battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»


LETTRE CCXVII.

A M. MOORE.

8 mars 1815.


«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu! voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.

»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des sons nazillards dont il a accompagné mes Mélodies Hébraïques? Ne vous ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.

»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de *** arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux oreilles et au cœur de l'auteur 152. Votre aventure ne laisse pas d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche? Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en question! et puis cette délicieuse parenthèse: «Entre nous deux soit dit!» Cela me rappelle un mot de l'Héritier: «Tête à tête avec lady Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et Cie.

Note 152: (retour) Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème nouveau: «Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème de M. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires; elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la réponse, à mon grand déplaisir: «Nous sommes fâchés que vous ne trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles serviteurs,

»L. H. R. O. et compagnie.»(N. de Moore.)

»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.

»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années. Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes traînent partout avec elles.

»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,

»Votre, etc.»

BYRON.


LETTRE CCXVIII.

A M. MOORE.

27 mars 1815.


«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que vous venez d'essuyer 153; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu. Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs. Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.

Note 153: (retour) La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.

»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à ce sujet, et pour mes idées réelles, il y a environ un an, je vous réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire d'un certain abbé qui avait écrit un Traité sur la Constitution de Suède, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel. «Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la constitution, mais non pas mon livre!!!» Je pense à cet abbé, mais je ne pense pas comme lui.

»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est certainement le favori de la fortune; et

»Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des bals aux dames et des balles à ses ennemis.

»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne bat pas les alliés, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale, l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication, et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si brillant et si complet.

»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux, moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi, que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est toujours à la campagne.

»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse de Devon, tandis qu'elle est en France.

»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas parler de condescension, de noble auteur, etc., toutes phrases viles et usées, comme dit Polonius. ........................................ .............................

»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»


LETTRE CCXIX.

A M. COLERIDGE.

Piccadilly, 31 mars 1815.


Mon Cher Monsieur,

«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, j'espère que cela est fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement toute comparaison serait une insulte pour vous.

»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis plusieurs années qui ressemblât aux Remords; et je crois que la réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être glorieuse pour vous.

»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.

»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

BYRON.


»P. S. Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse moi-même, ce qui est absolument mettre des charbons ardens sur la tête de son adversaire. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y suis permises.»


FIN DU DIXIÈME VOLUME.