The Project Gutenberg EBook of Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles Philippines, by Paul De La Gironiere This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Aventures d'un Gentilhomme Breton aux iles Philippines Author: Paul De La Gironiere Release Date: June 11, 2007 [EBook #21804] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES D'UN GENTILHOMME *** Produced by Jeroen Hellingman and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net/ (This file was produced from images generously made available by the Digital & Multimedia Center, Michigan State University Libraries.)

Je te dédie mes souvenirs, chère nièce. Qui, plus que toi, a des droits à mon amitié et à ma reconnaissance! Tu entoures mes chers enfants de toute la sollicitude d’une mère, et remplaces dignement celle que le sort funeste leur a enlevée dès leur bas âge.
L’hommage de ce livre est sans doute un bien faible témoignage de ma gratitude; mais j’espère qu’il sera pour ces chers enfants un souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant qu’eût pu faire la meilleure et la plus tendre des mères.
Ton oncle et ami,
P. de la Gironière.

[3]
Au récit de quelques aventures qui m’étaient arrivées dans mes longs voyages, plusieurs de mes amis m’avaient souvent engagé à en publier la relation peut-être intéressante.
Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez toujours tenu un journal depuis votre départ de France.
Cependant j’hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs instances, lorsqu’un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des feuilletons du Constitutionnel.
M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de Mille-et-un Fantômes, un roman dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux îles Philippines, m’aurait connu lorsque j’habitais, à Jala-Jala, la colonie que j’y ai fondée.
Je dus croire que le spirituel romancier m’avait rangé [4]dans la catégorie de ses Mille-et-un Fantômes; et, pour prouver au public que j’existe bien réellement, je me suis décidé à prendre la plume, pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être attestés par quelques centaines de personnes présenteraient quelque intérêt, et seraient lus sans trop d’ennui par celui surtout qui désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles j’ai séjourné. [5]
Nous croyons devoir faire précéder ce volume d’un article inséré dans un journal américain, article signé par M. G.-R. Russel, qui a longtemps été témoin de la vie de M. de la Gironière aux îles Philippines.
Les Iles Philippines, Par M. de la Gironière.
A l’Éditeur de la traduction.
Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage intitulé Vingt années aux Philippines, traduit du français, et qui a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères.
L’auteur, M. de la Gironière, m’a envoyé le volume français avec une lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir, non-seulement parce qu’elle venait de lui, mais à cause d’une foule de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien doux et bien agréables d’années passées.
Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre, et je crois qu’il a été en partie publié dans l’Evening Post de New-York. Bien des personnes qui l’ont lu m’ont demandé avec intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la Gironière. Je considère qu’il est de mon devoir et de toute justice de vous offrir [6]mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d’un vieil et estimable ami...
A l’époque dont parle M. de la Gironière, j’habitais les îles Philippines: il était déjà ancien colon à Jala-Jala. Quand j’arrivai à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me suis toujours empressé d’aller passer mes moments de loisir dans cette belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande qu’il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a Jala-Jala, et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté, non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n’a été mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me consulter sur n’importe quel point qui pourrait nuire à la véracité de Don Pablo, ainsi qu’il était nommé.
En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes sur la véracité des incidents, ou supposer qu’il y a de l’exagération ou de la fiction; on pourrait croire qu’un homme qui parle avec tant de sans-gêne est pétri d’amour-propre, défaut qui transforme souvent des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de la Gironière eût été pour moi un étranger, j’avoue que j’aurais eu des doutes: la lecture de son livre m’eût peut-être laissé une impression d’incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les événements. Je suis sûr qu’il donne une histoire fidèle de sa vie à Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont connues. Tout ce qu’il a raconté des mœurs des habitants est peint avec vérité et précision. Ces détails m’ont fait une impression bien vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes et des broussailles de Jala-Jala.
Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On dit que la monarchie pure serait la perfection d’un gouvernement, si l’on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière avaient raison d’être satisfaits de son pouvoir despotique, qu’il eut le bon sens d’exercer avec une bienveillance et une justice qui lui attiraient le respect et la confiance d’un peuple qui sait distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que les punitions. Il exerçait [7]un pouvoir qui lui était indispensable pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux, toujours prêt à braver le danger. Son courage n’était pas bouillant, mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les plus féroces, et il s’en inquiétait peu. Quand ils devaient l’attaquer, il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On le connaissait et l’estimait trop bien pour l’attaquer: mais à peine l’eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l’entouraient, et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son départ fut un triste jour pour eux.
Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard sur le bien-être et les riches cultures qu’il avait créées autour de lui à Jala-Jala, son cœur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul, rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l’avaient soutenu au milieu de ses rudes travaux n’étaient plus. Son frère, qu’il aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne pouvait rester au milieu d’objets qui à chaque instant lui rappelaient tant de douleur. La description des événements extraordinaires de sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables, je ne fais que rendre hommage à un digne ami.
G.-R. Russel.
Juin 1854.
Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis).
Naissance de l’auteur.—Premier départ pour l’Inde.—Deuxième, troisième et quatrième voyage.

Maison de la Planche.
Mon père, né à Nantes d’une maison noble, était capitaine dans le régiment d’Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa fortune; il ne lui resta pour toute ressource que la Planche, petite propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes, dans la commune de Vertoux.
Au commencement de l’empire il voulut reprendre du service; mais, à cette époque, son nom et ses sentiments étaient un obstacle, et il échoua dans toutes les tentatives qu’il fit pour obtenir le simple grade de lieutenant.
Sans ressources et presque sans moyens d’existence, il se retira à la Planche avec toute sa famille.
Il y vécut quelques années, dans les ennuis et les chagrins [10]que lui causaient le passage subit de l’opulence à la gêne et l’impossibilité de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie de courte durée termina sa triste existence, et ses restes mortels furent déposés dans le cimetière de Vertoux.
Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d’instruction.
La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m’endurcir le corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues et de privations.
Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l’époque où les besoins de mon éducation m’obligèrent à aller tous les jours étudier dans un collége de Nantes: c’étaient quatre lieues que j’avais à faire journellement.
Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je rentrais à la maison, j’y retrouvais les caresses de notre bonne mère et les petits soins de deux sœurs, que j’aimais tendrement.
On me destina à la médecine.
J’étudiai quelques années à l’Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore ordinairement renfermé entre les quatre murs d’un collége pour y terminer ses études.
Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me vis possesseur de mon diplôme de chirurgien.
Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être me rendait encore plus joyeux, c’est que je pourrais alors pourvoir à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes sœurs.
J’étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et [11]le désir de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j’allai offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d’accord sur les conditions. Pour quarante francs par mois, je m’engageai à faire le voyage.
La Victorine, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour les îles Maurice et Bourbon.
J’eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n’en fut pas de même de mes adieux.
Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation d’une mère chérie, de frères et de sœurs que j’aimais avec toute la force de mon jeune cœur, me firent éprouver toutes les angoisses et l’agitation que ressent celui qui sort de l’atmosphère d’affection et de tendresse où se sont écoulées ses premières années.
Les dangers d’une longue navigation et toutes les privations que j’allais supporter ne me préoccupaient pas.
J’étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une année s’écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me paraissait un siècle. Que de malheurs et que d’accidents pouvaient arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon être; et j’avoue qu’il me fallut plus que du courage pour comprimer ma douleur, dévorer mes larmes, et, le cœur tout gonflé d’angoisses, de craintes et d’espérances, m’arracher des bras de ma mère et de mes sœurs.
Le lendemain de mes tristes adieux, la Victorine m’emportait vers un autre hémisphère.
J’avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre. [12]
Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude jusqu’au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque, elle disparut à l’horizon.
La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient la Victorine comme un simple esquif.
Ce mouvement que j’éprouvais pour la première fois me produisit bien vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire, homme d’un caractère facétieux, m’adressa la parole:
«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de votre science et de votre pharmacie? C’est pourtant le moment d’en user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de mer. Ce n’est pas comme nous, vieux marins, qui avons l’expérience. Si je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.»
Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois, mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement:
«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne me manquera pas pour le mettre à exécution.»
«Il s’agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d’une petite promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât sous le vent, et montez jusqu’aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou trois heures, si vous n’avez pas peur; et lorsque vous descendrez vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.»
Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt sous [13]le vent; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j’aurais eu beaucoup plus de difficultés que si j’étais monté au vent. Je le remerciai cependant d’avoir bien voulu me donner son secret, et je commençai mon ascension.
Je n’étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots, beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et m’amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention était de m’empêcher de me guérir du mal de mer.
«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer votre promenade.»
J’avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre d’une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté.
Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j’arrivai aux barres de perroquet, et je m’y cramponnai le mieux qu’il me fut possible.
Si les premiers balancements de la Victorine avaient produit sur moi ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que j’éprouvais en haut du mât m’eurent bientôt rendu tout à fait malade, et à tel point, que je ne conçois pas que j’eusse le courage de passer trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.
Mais j’étais de si bonne foi, j’avais tellement peur que par lâcheté l’expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut qu’après trois heures que, le corps brisé, l’estomac complétement vide, et le cœur toujours sur les lèvres, je descendis.
Je n’en pouvais plus, et j’allai me coucher. La position horizontale, le mouvement du navire, qui n’était plus à [14]comparer à celui que je venais d’éprouver, me remirent un peu; je m’endormis, et ne me réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un copieux déjeuner me restaura complétement.
Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n’ai ressenti le mal de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller à personne d’en faire l’expérience.
La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d’Afrique, les îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe, et passâmes si près de l’île de Feu, que pendant quelque temps nous nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu’elle pourrait l’être au milieu d’un bois d’orangers en fleurs.
Tout l’équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d’un temps et d’un climat superbes: chacun de nous s’était créé des occupations, et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d’un navire en pleine mer, les journées s’écoulaient rapidement.
Une seule chose me tourmentait, c’était mon frère. Son modeste grade de pilotin l’obligeait d’exécuter des travaux pénibles et souvent dangereux. J’aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me l’eût permis; mais à bord d’un navire la discipline exige que chacun garde son rang et sa position.
Mon frère, d’un caractère gai, courageux, et d’une capacité au-dessus de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien ne lui coûtait pour atteindre ce but.
Nous arrivâmes au passage de l’équateur. La cérémonie du baptême, qui a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à bord de la Victorine avec toute la pompe possible. Le bonhomme la Ligne, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés par la foi conjugale.
Nous passâmes, trop rapidement pour que je m’y arrête, l’île de l’Ascension et le cap de Bonne-Espérance, si connus. [15]
La Victorine, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.
Le lendemain, je descendis à terre: j’avais hâte de parcourir une ville située à trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l’idée que je m’étais formée, devait entièrement différer de nos cités d’Europe.
Je fus, je l’avoue, bien désappointé.
Le Port-Louis, capitale de l’île Maurice, me fit l’effet d’une de nos villes de France; j’y retrouvai à peu près les mêmes costumes, les mêmes usages, les mêmes hommes, à cela près de quelques nègres esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques métisses qui jouaient les grandes dames.
On y donnait des bals, on y jouait l’opéra, et l’on s’y battait en duel comme à Paris, et peut-être plus qu’à Paris.
Les hautes montagnes de Piterbott, le Pouce, et les fruits, étaient seuls différents; on y mangeait cependant des pêches qui, pour le goût, ne différaient en rien de celles d’Europe.
Après six mois passés à Maurice et à Bourbon, la Victorine remit à la voile.
Trois mois après, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientôt nous découvrîmes la terre de France, où j’allais enfin retrouver les personnes dont je m’étais séparé si péniblement.
Là, si mon départ m’avait fait éprouver les sensations douloureuses que j’ai si faiblement décrites, mon arrivée m’en fit supporter sans doute une de moins longue durée, mais peut-être plus cruelle et plus poignante.
Nous approchions à vue d’œil de notre destination, et dans quelques heures nous allions être au port. Mais avec quelle lenteur marchait la Victorine! Que les minutes me paraissaient longues! J’étais agité par une impatience, par un mouvement fébrile indéfinissable, et surexcité sans doute par les mortelles inquiétudes où je me trouvais. Pendant mon séjour à Maurice, je n’avais reçu qu’une seule fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s’étaient écoulés: trouverai je tout le monde à mon arrivée, ou n’aurai-je point à déplorer d’affreux [16]malheurs? Telles étaient mes pensées, tels étaient mes tourments, lorsque la Victorine laissa tomber l’ancre dans le port de Saint-Nazaire, à l’entrée de la Loire.
Là, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la visite de la douane et rester en proie à mes mortelles inquiétudes, perdre toute une nuit qui fut employée à remonter le fleuve jusqu’à Nantes, où enfin je débarquai.
J’aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure était la plus rapprochée du lieu de mon débarquement; mais je tremblais comme la feuille, et mon agitation était si grande, que mes jambes, si agiles à cette époque, me refusaient le service; je marchais en chancelant, et la tête me tournait comme si j’avais été ivre. Sur ma route, je rencontrai un de mes oncles. Je me précipitai dans ses bras sans pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout à coup je m’en éloignai de quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car je n’osais pas l’interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit:
«Tout le monde t’attend avec impatience.»
Jamais de plus douces paroles n’avaient résonné à mes oreilles, et il s’opéra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvré leur force et leur agilité, ma tête ne tournait plus.
Un instant après, j’embrassais ma bonne mère et mes sœurs. Mes deux frères aînés étaient absents. Henri était à quelques lieues de Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s’était établi à Porto-Rico, où il exerçait la médecine.
Je n’ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce qui me fut particulier pendant un séjour de six mois aux îles Maurice et Bourbon, et donner des détails sur des pays trop connus et trop souvent décrits par tous nos voyageurs.
Maintenant j’indiquerai très-sommairement les deux autres voyages qui suivirent celui-ci, pour arriver brièvement aux Philippines. [17]
Je restai un mois à terre, entouré de l’affection de ma mère et de mes sœurs; malgré leurs soins assidus, l’ennui ne tarda pas à s’emparer de moi.
Je fis un second voyage à Maurice, et ensuite un troisième aux Philippines.
Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout à fait insuffisant pour m’initier aux coutumes et aux usages de ce pays, qui me paraissait si différent de tout ce que j’avais vu jusqu’alors, mais assez cependant pour apprécier l’admirable et belle végétation que j’avais déjà remarquée à Sumatra et à Java, et entendu raconter, par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui habitent l’intérieur des montagnes.
Tous ces récits et cette belle et riche nature enflammaient mon imagination et me faisaient vivement désirer d’avoir mon entière liberté, pour parcourir un pays qui avait déjà pour moi tant d’attraits et de merveilles.
De retour en France, je ne rêvais plus qu’à faire un second voyage à Manille.
L’occasion ne tarda pas à se présenter. Un trois-mâts fut annoncé pour les Philippines; j’obtins facilement à m’y embarquer comme médecin.
Je me séparai alors de mon pauvre frère Prudent. Nous nous fîmes nos derniers adieux;—nous ne devions plus nous revoir.
Enfin, après avoir passé six fois le cap de Bonne-Espérance, j’entrepris ce quatrième voyage, qui devait m’éloigner pour vingt ans de ma patrie.
Le 9 octobre 1819, je m’embarquai sur le Cultivateur, vieux trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine qui n’avait pas navigué depuis de longues années.
Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles étaient les conditions dans lesquelles j’entrepris ce voyage; je dois ajouter que j’avais obtenu une augmentation de solde.
Nous relâchâmes à Bourbon; nous parcourûmes toute la [18]côte de Sumatra, une partie de Java, les îles du détroit de la Sonde, celles de Banca; et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois après notre départ de Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.

Baie de Manille.
Le Cultivateur alla mouiller près de la petite ville de Cavite.
J’obtins la permission de m’installer à terre, et je pris un petit logement à Cavite même, distante de Manille de cinq à six lieues.
La liberté que je venais d’obtenir de m’installer à Cavite ne m’affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai mon emploi à bord du Cultivateur, et continuai à donner mes soins à son équipage.
Dans les années 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses expéditions aux Philippines; plusieurs navires français étaient dans le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances, et me liai d’amitié avec MM. de Malvilain, [19]dont je parlerai plus loin, Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur Charles Benoît, médecin de l’Alexandre, grand trois-mâts de Bordeaux.
Benoît eut quelques difficultés avec son capitaine; il débarqua à Cavite et vint s’installer chez moi.
Nous faisions donc ménage ensemble, vrai ménage de garçon. Notre personnel se composait d’un vieil Indien, qui remplissait les fonctions de cuisinier, et d’un très-jeune, cumulant les fonctions de valet de chambre, de palefrenier, de laquais, etc.
Le temps s’écoulait pour nous rapidement, et dans toute l’insouciance du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l’avenir, lorsqu’un incident imprévu vint nous séparer.
Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite; Benoît s’y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi altérés que s’il venait d’être frappé d’un grand malheur.
«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s’est emparé de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions, puis il a pris la fuite.»
La physionomie de Benoît m’avait fait croire à une bien plus grande catastrophe que le malheur qu’il venait de m’annoncer, ce qui me fit lui répondre presque en souriant:
«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela n’en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune, car vous et moi nous ne possédions pas grand’chose; et si, comme vous le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous, et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s’il est possible d’aller à sa poursuite.»
Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j’eus la conviction que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago s’était littéralement emparé de tout ce [20]qui lui appartenait, mais il avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi.
Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours après, mon vieux cuisinier me l’expliqua ainsi:
«Votre compatriote, me dit-il, n’est pas un bon chrétien, c’est un judio (juif). Jamais il ne prie pendant l’Angélus; tout au contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir, il prend son flageolet et se met à jouer, comme s’il voulait tourner en dérision la prière.»
C’était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une œuvre méritoire en dépouillant un mécréant.
Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l’affliction de mon ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous montâmes à cheval, et prîmes la direction qu’il avait dû suivre.
La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger nos chevaux; à peu de distance du bourg de San-Roque, nous nous jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu’à mi-jambes; Benoît, qui n’était pas bon cavalier, fit une chute qui le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s’était réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le revis à Manille.
Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur l’épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens.
Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu’à admirer cette magnifique nature.
Je savais déjà un peu d’espagnol, auquel je pus bientôt ajouter quelques mots tagalocs.
Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague d’affronter des dangers? J’aimais surtout à fréquenter [21]les lieux retirés que l’on disait infestés de bandits; plus d’une fois j’en rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en respect, et je n’en avais pas peur.
Je puis dire qu’à cette époque (et ce n’était sans doute pas bravoure) j’avais si peu le sentiment du péril que j’étais toujours prêt à me mettre en avant lorsqu’il y avait un danger à courir.
Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des Philippines fixait mon attention, mais aussi les mœurs, les habitudes des naturels, si différentes de tout ce que j’avais vu jusqu’alors, excitaient à un haut degré ma curiosité.
J’allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de Cavite, San-Roque, dont les habitants, tous marins ou ouvriers, sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers des Philippines.
Dans ces fêtes, plusieurs fois j’avais assisté à des rixes sanglantes, et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m’étais interposé avec succès comme médiateur dans ces débats.
Une nuit, j’étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu’île qui les sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s’y commettent; à peu de distance de moi j’entendis des voix confuses, entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un bruit sourd, tel que les sanglots d’une personne qu’on étouffe.
Deux heures du matin, une nuit obscure étaient trop favorables à des malfaiteurs pour ne pas me faire présumer que c’était un crime qui s’accomplissait; sans trop réfléchir, je m’avançai vers l’endroit d’où le bruit continuait à se faire entendre.
Je n’avais fait que quelques pas, lorsque j’aperçus un groupe d’Indiens qui me parurent entraîner une personne [22]vers le bord de la mer; je compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard, ils allaient sans doute précipiter une victime dans les flots.
Je m’avançai résolûment à son secours, et, élevant la voix le plus qu’il m’était possible, dans l’espoir d’être entendu par quelques passants attardés, je criai:
«Que faites-vous? Vous êtes au moins six contre un. Lâchez cet homme que vous maltraitez, ou nous allons voir!»
Soit surprise de s’entendre apostrophés dans un moment si inattendu, soit par crainte, ils s’arrêtèrent, et me répondirent:
«Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c’est un Anglais qui nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer.
«Un Anglais n’a jamais refusé de payer ses dettes, il y a sans doute un malentendu; lâchez-le sans répliquer, et je réponds pour lui.»
L’assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je n’étais pas seul; ils lâchèrent l’Anglais, qui d’un bond sauta jusqu’à moi, et, libre du bâillon qui l’empêchait un instant avant de crier, il se mit à jurer comme un désespéré. Les Indiens m’entourèrent, et tous à la fois cherchèrent à me donner des explications presque en forme de menaces, car ils voyaient bien alors que j’étais seul. Je ne voulus pas les écouter, et, m’adressant à l’Anglais dans une langue que sans doute il ne comprenait pas, mais familière aux Indiens, je lui dis:
«Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous ne voulez pas le reconnaître; ils vous réclament une piastre, je la paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis, voilà votre salaire, retirez-vous.»
La piastre acceptée, toute explication devenait inutile. Les Indiens nous accompagnèrent jusqu’à l’extrémité de la ville; [23]là ils nous quittèrent, en me faisant de fortes protestations de dévouement et de reconnaissance, de leur avoir évité, comme ils le disaient, la nécessité de se venger d’un mauvais débiteur.
L’Anglais, matelot ou novice d’un navire qui était en rade, après m’avoir remercié, retourna à son bord, et je n’en entendis plus parler.
Peu de jours après cette petite anecdote, je fus obligé d’interrompre mes promenades et mes excursions favorites. Le choléra, ce terrible fléau, venait de se déclarer à Manille. [24]
Choléra à Manille.—Massacre des Européens.
Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour la première fois à Manille1.
Jusqu’à cette époque, ce terrible fléau n’était point encore sorti du continent indien, lorsqu’un navire chargé d’étoffes de coton, parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de sa destination.
Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d’étoffe avaient été mouillés d’eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, Sanpaloc.
A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se [26]déclara parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la population du faubourg.
De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l’île de Luçon.
Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d’Indiens.
Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots remplis de cadavres.
Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se préserver de la contagion.
Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait toutes les chambres;
Dans d’autres, on inondait les appartements de vinaigre.
Mais rien n’arrêtait la mortalité; la consternation était générale. Aussi plus d’affaires, plus de promenades, plus de distraction.
Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants, prosternés devant l’image du Christ, imploraient à haute voix sa miséricorde.
Quelques médecins espagnols s’étaient enfuis de la capitale; et ceux qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance.
Les Indiens, qui n’avaient jamais vu pareille mortalité, s’imaginèrent que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières, pour détruire la population et s’emparer du territoire.
Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt de bouche en bouche.
Le général qui gouvernait l’île en fut prévenu. C’était alors M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.
Soit qu’il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu’il fût trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l’épidémie, il ne prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes. [27]
Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un épouvantable massacre à Manille et à Cavite.
M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers de la marine du commerce, dans le faubourg de Santa-Cruz.
Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade.
Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu’il était un empoisonneur.
Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d’un groupe menaçant.
Des alguazils arrivèrent, s’emparèrent de lui, et, comme un coupable, le conduisirent à la maison communale.
Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un bloc2 pour le tenir prisonnier, Godefroy, qui n’avait jamais vu une pareille machine, se figura qu’elle était un instrument de supplice, et qu’on voulait s’en servir pour l’étrangler.
Dans l’espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée, et s’enfuit.
Les Indiens coururent après lui, l’atteignirent, et, après lui avoir asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de Tondoc, M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction, qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que les Indiens.
Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une fiole contenant quelques onces de laudanum.
Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre Godefroy en conséquence, et l’envoya en prison. [28]
Pendant l’interrogatoire qu’avait subi le prétendu empoisonneur, quelques milliers d’Indiens s’étaient réunis sous les fenêtres du corrégidor, demandant qu’on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor, pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit:
«Hijos (enfants), l’empoisonneur est en sûreté dans la prison, et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien voir s’il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si c’est bien du poison. Ainsi, que deux d’entre vous m’amènent un chien, et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»
Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit chien; l’un lui ouvrit la gueule, tandis que l’autre lui versa dans le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui annonçait sa mort.
Le corrégidor et les Indiens n’eurent alors plus de doute; l’expérience qu’ils venaient de faire était une preuve évidente du crime d’empoisonnement.
Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy le naturaliste, avec ses amis.
Réunis sous les croisées, ils n’osèrent d’abord pas les attaquer; ils se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier: Mort aux empoisonneurs!
Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par les menaces et les clameurs des Indiens, s’étaient réunis dans leur salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s’apprêtaient à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.
Le sergent et sa petite troupe montèrent l’escalier et se présentèrent à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu’ils [29]venaient les attaquer, firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français, qui tous tombèrent percés de balles.
Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre, se retira.
Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés, pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu’après avoir accompli leur œuvre de meurtre et de dévastation.
L’un d’eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:
«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n’attendons pas que les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»
Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient les étrangers.
Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot, demeuraient dans le faubourg San-Gabriel.
Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de faibles portes à une troupe d’assassins déjà ivres de sang et du désir du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où il espérait trouver une issue.
Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s’y était-il réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées. [30]
Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s’accomplissait, Pasquier, Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans un jardin par madame Escarella, femme d’un courage héroïque.
Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine venait-elle d’en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang de l’infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent la proie qui venait de leur échapper.
«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde, et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte, vous commencerez par m’assassiner moi-même. Vous êtes des lâches; retirez-vous, ou le gouverneur que j’ai envoyé prévenir ne tardera pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»
L’énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.
A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux l’Alexandre. Il avait avec lui six personnes de son bord.
Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à l’improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu’un seul échappât.
Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient le même sort que les malheureux Français.
M. Darbel, gérant d’une habitation sur les bords du Pasig, pour se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s’était jeté dans une pirogue qu’il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous la protection des Espagnols.
Poursuivi, près d’être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant sa perte comme inévitable, il se résignait à [31]mourir. Adossé à un mur, il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu’un métis, témoin de la cruauté de ses compatriotes, s’élança hors de sa maison, écarta la foule, s’empara de Darbel déjà presque évanoui, l’entraîna, et l’emporta, pour ainsi dire, jusqu’à sa demeure.
Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut cause de la mort du généreux métis. L’émotion qu’il avait ressentie et l’effort qu’il avait fait lui produisirent de violentes palpitations de cœur, qui se terminèrent par la rupture d’un anévrisme.
Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce déplorable tableau par le récit d’un dernier drame auquel un de nos compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.
M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.
La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du danger qu’ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher, et fermèrent la porte.
L’officier se mit à la croisée, s’en retira aussitôt, et dit à Gautherin:
«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu, que faire?»
«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»
«Me cacher sous le lit, à quoi cela m’avancerait-il?»
«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à gagner du temps jusqu’à ce qu’on vienne à notre secours. Je voudrais bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez mon embonpoint.»
Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la [32]porte et y frappaient à grands coups. Il n’y avait plus un moment à perdre; les deux amis s’embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L’officier se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.
A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une foule d’Indiens se précipita dans la chambre.
Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards: ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux, déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs amis, qui n’avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de notre compatriote.
Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.
Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver la vie.
Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette œuvre de destruction, l’un d’eux tira la natte qui dérobait Gautherin à leur vue. Celui-ci, dès qu’il se vit découvert, se leva subitement.
Cette apparition inattendue d’un homme de la force et de la stature de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et d’hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:
«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»
Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre les assaillants.
Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr [33]en se défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il parvint à retrouver l’escalier, renversa tout ce qui s’opposait à son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux autres, ne l’arrêta pas.
Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue, lorsqu’il vit un Indien armé d’un énorme sabre et qui l’attendait au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête d’un seul coup.
Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne l’abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure, mais avec tant de force, qu’étourdi par ce coup, il tomba évanoui dans la rue.
Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d’un poste voisin, attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils le jetèrent sur un lit de camp.
L’intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d’une soif ardente, il demanda un peu d’eau pour l’étancher.
Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir, ne faisaient pas attention à sa demande.
Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde, s’approcha et lui dit:
«Êtes-vous chrétien?»
«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»
«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous administrer les sacrements.» [34]
«Hélas! me confesser, cela m’est impossible; je me meurs, et vous voyez qu’à peine je puis dire une parole.»
«En ce cas, dit le bon curé, l’absolution sera suffisante pour mourir dans la grâce de Dieu.»
Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.
Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil, et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu d’eau au mourant et de faire bander ses plaies.
Ce premier pansement, l’eau que Gautherin venait de boire avec tant d’avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent l’espérance et ranimèrent son courage.
Tous les événements que je viens de raconter s’étaient accomplis dans l’espace de huit heures. L’obscurité avait ramené le calme, les assassins s’étaient retirés dans leurs demeures.
La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les malheureux étrangers échappés aux assassins.
Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle, s’étaient soustraits au poignard des Indiens.
Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils trouvèrent aussi le commandant don Alexandro Pareño et toute sa famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et attentions que méritait leur position. [35]
Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore quelques victimes.
Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une révolte générale, et n’osa pas encore prendre les mesures de rigueur, seules capables d’arrêter les crimes de ces forcenés.
L’archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d’el Rosario à Binondoc, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans l’ordre, et à se repentir des crimes qu’ils avaient commis la veille sur d’innocentes victimes.
Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne trouvant plus d’étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux massacres.
Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d’arrêter par la force le désordre et les crimes qui se commettaient.
Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus honorables de Manille.
Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.
Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux; le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier supplice tous les coupables qu’elle put découvrir3. [36]
Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m’échapper; je me jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à bord du Cultivateur.
Il n’y avait pas dix minutes que j’étais sur le trois-mâts, lorsqu’on vint me chercher pour donner des soins au second d’un navire américain, qui venait d’être poignardé à son bord par des gardes de la douane.
Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire de Marseille, était resté à terre, et qu’il était peut-être encore temps de le sauver.
Il n’y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot, et en arrivant à terre je donnai l’ordre à mes matelots de se tenir assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens, mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine ou moi leur faisions un signal.
Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.
Arrivé à une petite place appelée Puerta Baga, j’aperçus un groupe de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que c’était de ce côté que je devais diriger mes recherches.
Je m’approchai de la foule, je reconnus en effet l’infortuné Drouant, pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans la poitrine; je me jette entre le poignard de l’Indien et le capitaine, et je les repousse assez violemment l’un et l’autre pour les séparer.
«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»
La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu’il put s’échapper sans qu’on songeât à le poursuivre.
Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m’étais engagé. Quatre cents Indiens m’entouraient: il fallait payer d’audace. [37]
Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine, qu’il était un lâche. L’Indien bondit jusqu’à moi; il lève son arme: je lui applique sur la tête un coup d’une petite canne que je tenais à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses compagnons pour les exciter.
De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi un cercle qui va toujours en se rétrécissant.
Étrange fascination du blanc sur l’homme de couleur! De ces quatre cents Indiens pas un n’ose m’attaquer le premier; ils veulent me frapper tous ensemble.
Tout à coup, un soldat indien armé d’un fusil fend la foule; il donne un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et, prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d’abord, et disperse ensuite une partie de mes ennemis.
«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là, personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare et me laisse le passage libre; j’étais sauvé sans savoir par qui et pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:
«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m’avez pas demandé d’argent; j’acquitte ma dette.»
Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m’était plus possible de me rendre à bord du Cultivateur.
Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant de l’obscurité, lorsqu’au détour d’une rue je tombai au milieu d’une bande d’ouvriers de l’arsenal, tous armés de haches, et se disposant à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.
Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j’avais rendu quelques services dans la pratique de mon art; un métis m’avait poussé dans l’encoignure d’une maison, et m’avait dit, me couvrant de son corps: [38]
«Ne bougez pas, docteur Pablo4!»
Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m’engagea à me cacher, et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour rejoindre ses camarades.
Mais tout n’était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j’entendis frapper à ma porte.
«—Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m’était pas inconnue.
J’ouvris, et j’aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait, au rez-de-chaussée, un magasin de thés.
«—Qu’y a-t-il, Yang-Pô?»
«—Sauvez-vous, docteur!»
«—Et pourquoi me sauver?»
«—Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l’ont résolu.»
«—Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»
«—Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c’est fait de vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que de vengeance.»
Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n’étaient que trop fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore le plus sûr.
«—Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»
«—Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»
«—Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j’ai là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais faire usage.»
Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté par l’idée que l’attaque contre le docteur pourrait bien se terminer par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l’aide de quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j’éteignis ma lumière. [39]
Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver: ma fatigue était si grande que, malgré l’émotion bien naturelle en pareille circonstance, j’avais souvent besoin de lutter contre l’envie de céder au sommeil.
Vers onze heures, quelqu’un heurta à ma porte. Je m’emparai de mes pistolets et prêtai l’oreille: à un second coup, je m’approchai sur la pointe du pied.
«—Qui est là, demandai-je.»
Une voix me répondit:
«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus le petit toit; nous vous attendons de l’autre côté, dans la rue du Campanario.»
Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j’avais reconnu la voix d’un métis dont les bonnes intentions à mon égard n’étaient point douteuses.
Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui éclairait l’escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se faisaient déjà entendre de l’autre côté de la rue; quelques minutes plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je possédais.
J’eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue du Campanario, où m’attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me conduisirent chez eux.
Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j’avais courus.
Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me conduire à bord du Cultivateur, où, suivant toute apparence, je devais être plus en sûreté qu’à terre.
J’étais sur le point de m’embarquer, lorsqu’un de mes hôtes me remit une lettre qu’il venait de recevoir, et qui m’était adressée. Elle était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils m’apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque de la part des Indiens, ils s’étaient tous décidés à appareiller et à prendre le large; mais que deux [40]d’entre eux, Drouant et Perroux, avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres, toute leur voilure et leur eau.
On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au large et se mettre à mes ordres.
Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de mes compatriotes: il s’agissait de sauver la vie à deux équipages, et il n’y avait pas d’hésitation possible.
Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution.
«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils, vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.»
Je restai inébranlable, et leur fis observer que c’était une affaire d’honneur et d’humanité.
«Allez donc seul, s’écria le métis qui avait le plus contribué «à mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas qu’il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.»
Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission.
Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour être convaincu que l’excès de mon audace les calmerait, au lieu de les irriter.
Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille j’avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d’Indiens en observation devant les navires en rade.
Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi; mais, ainsi que je l’avais prévu, la physionomie de ces hommes, que la nuit avait d’ailleurs calmés, annonçait plus d’étonnement que de colère.
«Voulez-vous gagner de l’argent? leur criai-je. Ceux qui [41]viendront travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.»
Un moment de silence suivit mes paroles; puis l’un d’eux me dit:
«Vous n’avez donc pas peur de nous?»
«Regarde si j’ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets: avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l’avantage est de mon côté.»
Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:
«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le cœur; vous méritez d’être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il faire? nous vous suivrons.»
Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille, allaient me porter en triomphe.
Je leur expliquai alors que j’avais l’intention d’opérer le déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes, et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m’avait interpellé de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce qui était nécessaire: pendant qu’il choisissait son monde, je fis signe au canot d’approcher de terre et remis un mot écrit au crayon, afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j’aurais fait transporter sur le rivage.
Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.
Ce qui m’embarrassait le plus, c’était le transport d’une énorme somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.
Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l’appât des piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti de remplir mes poches d’argent, et de faire une vingtaine de voyages de la maison à la chaloupe. [42]
Là, caché par les matelots, je déposai l’argent pièce par pièce, pour ne faire aucun bruit.
En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance fâcheuse faillit m’être fatale: quelques jours avant l’époque du massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre dans une voile, et s’étaient sauvés à bord du navire.
Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en putréfaction. Ils furent d’abord saisis d’effroi, puis de l’effroi passèrent à la fureur; je craignis un instant qu’ils ne se ruassent sur moi.—«Vos amis, s’écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre avec intention, pour qu’il empoisonne l’air et redouble la fureur de l’épidémie.»
«Quoi! vous avez peur d’un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je en affectant la plus grande tranquillité. Qu’à cela ne tienne, je vais vous en débarrasser.»
Et, malgré l’horreur que j’éprouvais, j’enveloppai le corps dans une petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une fosse et l’y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la dernière demeure du malheureux, qui n’eut sans doute d’autre prière que la mienne.
Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir, cependant, j’avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.
Je m’empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la largesse d’un baril d’eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse, j’étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m’embarquai dans une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de tonneaux d’eau douce.
Depuis vingt-quatre heures je n’avais pris aucune nourriture, j’étais brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la chaloupe.
Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et [43]je tombai en défaillance. Cet état dura plus d’une heure.
Enfin la chaloupe aborda le Cultivateur, on me hissa à bord, et, à force de frictions d’eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.
Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces, et le lendemain j’étais tranquille au milieu de mes compatriotes.
Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les événements accomplis depuis deux jours l’avaient singulièrement simplifiée. J’avais tout perdu.
Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée, ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce que j’avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient me servir qu’à bord, et trente-deux piastres. Je n’étais guère plus riche que Bias.
J’eus le malheur de me rappeler qu’un capitaine anglais que j’avais soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la circonstance, c’était une fortune.
Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé mouiller à Maribélès, à l’entrée de la baie, à dix lieues à peu près de Cavite.
Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.
J’obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je partis. J’arrivai à la brune.
Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors de toute poursuite, répondit qu’il ne savait pas ce que je voulais lui dire. J’insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à exécution, je me retirai vers mon canot.
La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s’élever; il me fut impossible de regagner le navire. [44]
Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir où j’allais.
Le lendemain matin, je m’aperçus que j’avais fait du chemin bien inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s’étant un peu calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous étions enfin de retour.
Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille.
L’autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus; le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à ma vie. J’attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à la profession que j’exerçais; j’étais en effet le seul Esculape de l’endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés d’avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens.

Jeunes indiennes de Marigondon.
[45]
Un matin, j’étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque le Cultivateur fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien que j’avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer de m’emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès des montagnes de Marigondon.
La perspective de quelques bonnes parties de chasse m’eut bientôt décidé.
J’emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais à peine.
Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum, était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre.
Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa famille de petits soins et d’attentions inconnus à l’hospitalité européenne.
La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf, qui exige un violent exercice.
J’ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j’aurai occasion de parler plus tard, et j’avais souvent demandé à mon hôte de m’y conduire; mais il s’y refusait toujours, alléguant qu’elle était trop dangereuse.
Les jours s’écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations.
Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m’apporta une lettre du second du navire, qui en avait pris le commandement après l’assassinat du malheureux Dibard.
Il m’annonçait que le Cultivateur allait faire voile pour la France, et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date.
Malgré la peine que j’éprouvais à me séparer de mon Indien [46]et de sa famille, qui avait si bien su charmer les jours de l’hospitalité, je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la maison. Je n’avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir de l’argent eût été une insulte. [47]
1 Le traitement généralement employé par les médecins de Manille pour le choléra, et le seul qui ait donné des résultats satisfaisants, consistait à administrer, au début de la maladie, une potion composée d’une forte dose de laudanum de Sydenham, mêlée à une liqueur alcoolique; à frictionner le corps avec une pommade dans laquelle entrait une forte dose d’extrait gommeux d’opium, à appliquer de forts synapismes aux extrémités et à l’épigastre, et à continuer les frictions avec une brosse ou une étoffe de laine jusqu’à ce que la chaleur fût rétablie.
2 Le bloc, destiné à attacher les prisonniers, se compose de deux pièces de bois longues de huit à dix pieds, réunies au moyen d’une charnière, et dans lesquelles se trouvent des demi-ouvertures pour les bras, les jambes, le cou et le corps. Les deux pièces de bois se joignent et se ferment par un cadenas.
3 Folgueras, qui, seul de sa nation, fut cause des malheurs que je viens de raconter, a péri de la peine du talion: il a été assassiné par un officier dans la révolte de Novalès.
Victor Godefroy, reconnaissant de tous les bienfaits qu’il avait reçus de la famille Pareño, a épousé une des filles de cet officier général. Il vit heureux en Bretagne.
4 Pablo ou Paul, c’est mon prénom; on ne m’appelait jamais autrement à Manille et à Cavite.
Départ du navire le Cultivateur.—Abandon.—Manille et ses faubourgs. —Binondoc.—Cérémonies religieuses.—Processions.—Douane chinoise.
Le lendemain j’arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut de me rendre sur le port; mais, hélas! j’eus la douleur de voir le Cultivateur bien loin à l’horizon.
Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.
Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse préalablement douze piastres; il ne m’en restait plus que vingt-cinq.
Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau, pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure ferai-je avec une garde-robe composée d’une veste blanche, pantalon de même couleur, et d’une chemise rayée? [48]
Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille, et à gagner ma vie par la pratique de mon art.
Jeune, sans expérience, j’avais la prétention de me croire le premier médecin et chirurgien des îles Philippines.
Qui n’a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne la jeunesse?
Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la ville de guerre.
Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale des Philippines.

Pêcheurs de Manille.
Manille et ses faubourgs ont une population d’environ cent cinquante mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs, de métis et de Chinois.
Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.
La première, entourée de hautes murailles, est bordée d’un côté par les flots, et de l’autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars destiné à l’exercice des troupes. C’est là [49]que chaque soir les nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages, viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches à l’européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de l’archipel indien.
L’autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des milliers de pirogues chargées d’approvisionnements et de charmantes gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.
La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de Binondoc. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues, parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit.
En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand soin. La mollesse des habitants est telle, qu’ils ne supporteraient pas le bruit des voitures sur des dalles.
Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels, sont bâties dans des conditions particulières pour pouvoir résister aux tremblements de terre et aux ouragans, si fréquents dans cette partie du monde. Elles sont toutes d’un seul étage, avec un rez-de-chaussée.
Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entouré d’une spacieuse galerie, s’ouvrant ou se fermant à l’aide de grands panneaux à coulisse, dont les vitraux sont en nacre très-mince. La nacre permet à la lumière d’arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer la chaleur du soleil.
C’est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines et de religieux de divers ordres, l’archevêché, les administrations, la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la citadelle, qui domine les deux villes. [50]
On entre à Manille par trois portes principales: puerta Santa-Lucia, puerta Réal, et puerta Parian. A minuit les ponts-levis sont levés et les portes impitoyablement fermées; l’habitant attardé est contraint de chercher un gîte dans le faubourg.
Les processions sont célébrées avec pompe à Manille. Elles ont généralement lieu aux flambeaux, à l’heure où les derniers rayons du jour font place à l’obscurité.
Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour, particulièrement celle du Corpus, dont je vais donner un aperçu.
Le jour de la Fête-Dieu, à dix heures du matin, les cloches de toutes les églises sont mises en branle à toute volée, pour annoncer aux fidèles que les portes de la cathédrale vont s’ouvrir, et que le saint cortége va se mettre en marche.
Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le sol est jonché de fleurs et d’herbes aromatiques. De distance en distance sont échelonnés d’immenses reposoirs où des draperies magnifiques se mêlent à l’or et à l’argent, à des ornements de verdure naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques.
Toute l’armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme une double haie sur toute l’étendue des rues où doit passer le cortége.
Les ordres religieux1 et les nombreuses personnes qui veulent assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre avec les musiques, les croix et les bannières des communes environnantes. Vient ensuite l’archevêque, revêtu [51]de ses splendides habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement; et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous les corps constitués.
Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute des symphonies religieuses et que l’artillerie tonne sur les remparts.
Toutes les fois que l’archevêque arrive à la tête d’un bataillon, les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force s’inclinent devant le Tout-Puissant qu’il représente.
Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d’assistants, après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se reforme à l’arrière en ordre de bataille, et toute l’armée réunie termine la cérémonie par un long défilé.
La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence, n’est cependant pas la procession qui attire le plus l’attention des fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence2, lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil.
Après que l’Angelus a sonné3, le clergé, les ordres religieux [52]et une longue suite d’assistants, chacun un flambeau à la main, accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les tortures qu’a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies, de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation, la couronne d’épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, la Salomé, la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.
Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries, de perles et de diamants4.
L’ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur, ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un aspect imposant qui élève l’âme vers notre Créateur.
Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de l’Église à employer des moyens qu’ils savent d’un grand effet sur leurs ouailles. Ainsi, j’ai vu fréquemment des saints représentés au naturel par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes.
Dans le bourg de Pangil, à la procession de la semaine sainte, le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens le précèdent, l’un vêtu en saint Michel, l’autre [53]en diable, et se livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est, bien entendu, toujours vainqueur.

Pont de Binondoc à Manille. Page 52.
Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les ans dans le bourg de Paquil, à laquelle tous les malades et infirmes assistent en dansant, croyant qu’ils seront ainsi infailliblement guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les assistants, en chantant: Toromba la Virgen, la Virgen toromba! C’est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver jusqu’à la rentrée de la Vierge dans l’église. Alors ces infortunés à bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies graves expirent de fatigue, tandis que d’autres recouvrent la santé ou aggravent leurs maux.
Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien, surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire naufrage. Pendant la tourmente, il fit le vœu, s’il parvenait à aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une procession à la sainte Vierge, qu’il suivrait en dansant. Il accomplit son vœu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone, il prononçait le mot toromba, dont personne n’a jamais pu donner la signification.
Le faubourg ou ville marchande, nommée Binondoc, offre un aspect plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de régularité dans les rues, les édifices n’ont point la majesté un peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille proprement dite; mais c’est dans Binondoc qu’est le mouvement, c’est là qu’est la vie. [54]
Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et d’embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois et métis.
C’est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches et les plus coquettes habitations.
Dans ces maisons si simples à l’extérieur, resplendit tout ce qu’a inventé le luxe des Indes et de l’Europe. Les vases précieux de la Chine, les énormes potiches du Japon, l’or, l’argent, la soie surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches habitations.
Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par la chaleur du climat.
La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à vingt mille ouvriers et employés, est également situé dans Binondoc, ainsi que la douane chinoise5, et tous les grands établissements industriels de Manille.
Pendant la journée, les belles Espagnoles, revêtues de riches et transparentes étoffes de l’Inde et de la Chine, courent de magasin en magasin et mettent à l’épreuve la patience du vendeur chinois, qui déplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire, et n’achète pas un demi-mètre d’étoffe.
Les bals et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de [55]Binondoc sont célèbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d’Europe succèdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens exécutent le fandango espagnol, le boléro, la cachucha, ou le pas lascif des bayadères, l’entreprenant métis, l’insouciant Espagnol et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la fortune des cartes, des dés, ou du tay-po6.
La fureur du jeu est poussé à un tel point, que des commerçants perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres (250,000 fr.)

Combat de coqs.
[56]
Les métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arènes. J’ai vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4000; au bout de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par son adversaire.
Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe et de l’activité, c’est aussi la ville des intrigues amoureuses et des galantes aventures.
Le soir venu, Espagnols, Anglais et Français vont sur les promenades jouer de la prunelle avec les belles et faciles métis, dont les vêtements diaphanes révèlent des formes splendides.

Métis espagnoles tagales.
Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c’est une physionomie piquante et singulièrement expressive. [57]Sa chevelure, relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches en or, et surtout d’une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête, tout ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d’ananas, plus fin que notre plus belle batiste; son col est orné d’un rosaire en corail, à gros grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette, transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que jusqu’à la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n’a jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts du bord de la chemisette, est attaché un jupon bariolé de couleurs éclatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture en soie brillante enveloppe et serre le corps de manière à en laisser voir les formes, depuis la ceinture jusqu’au genou. Son pied blanc et délicat, toujours nu, est chaussé d’une petite pantoufle brodée, qui ne recouvre absolument que l’extrémité des doigts.
Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume, qui excite, au plus haut point, l’admiration des étrangers.
Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l’effet que produit sur les Européens cette toilette déshabillée, que pour rien au monde elles ne consentiraient à la modifier.
Deux mots en passant sur le costume des hommes. L’Indien et le métis portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une espèce de chapeau chinois, nommé salacote; sur l’épaule, le mouchoir d’ananas brodé; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en fil d’ananas, ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie, brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de chine, complètent cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers à l’européenne.
La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un aspect plus animé: c’est l’heure où, de toutes les maisons, sortent les magnifiques équipages, invariablement conduits à la d’Aumont. [58]
Les habitants, proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de Binondoc.

Costumes tagals.
Ensuite viennent les visites, les bals, ou les réunions plus intimes: dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout on mâche le bétel7; on boit des verres d’eau sucrée à la glace, et l’on mange des sucreries de toute espèce.
Vers minuit on se retire, à moins qu’on ne veuille prendre [59]part au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge ordinairement jusqu’à deux heures du matin.
Telle est la vie que mènent les classes opulentes sous ces latitudes favorisées du ciel.
Maintenant, que le lecteur me permette de revenir à mes aventures. [61]
1 Les dominicains, l’ordre de Saint-François, les augustins chaussés, les augustins déchaussés, et l’ordre de Saint Jean-de-Dieu.
2 Les mercredi, jeudi et vendredi saints, les voitures et les chevaux ne peuvent pas circuler dans la ville et les faubourgs. Pendant ces trois jours, tout le monde va à pied.
3 L’Angelus sonne à toutes les églises à six heures du soir. Au premier coup de cloche, les personnes occupées dans leurs demeures suspendent leurs travaux. Les passants, les promeneurs à pied, à cheval ou en équipage, s’arrêtent pour prier pendant les cinq ou six minutes que sonnent les cloches.
4 Chaque sainte possède un trousseau et un écrin de grande valeur. Chacune a un certain nombre de dames d’honneur, choisies parmi les meilleures familles de Manille. Ces dames sont chargées du trousseau et de la toilette de la sainte les jours de fête.
5 Douane chinoise. A une époque de l’année, dans la mousson du N. O., arrive une flotte de jonques chargées de toutes espèces de denrées de la Chine. Chaque jonque est affrétée par plusieurs négociants chinois, qui tous accompagnent leurs marchandises. Le gouvernement espagnol, pour leur faciliter la vente qu’ils font eux-mêmes pendant les cinq à six mois qu’ils séjournent à Manille, leur a fait construire un vaste édifice, espèce de bazar divisé par petits boutiques, qui sont mises à leur disposition moyennant une légère rétribution.
6 Le tay-po est une espèce de dé renfermé dans une boîte en cuivre. Le croupier secoue cette boîte et la place sur un tapis divisé en quatre cases de différentes couleurs, où les joueurs font leur enjeu. Aussitôt que le jeu est fait, le croupier enlève une partie de la boîte, qui laisse le dé à découvert. Sur ce dé sont tracés les mêmes lignes que sur le tapis: la couleur du dé correspondant à celle du tapis est celle qui gagne.
7 1 Le bétel est une composition de feuilles d’une plante aromatique et d’un peu de chaux lavée dans plusieurs eaux. Les Indiens, les Chinois, les métis et un grand nombre de créoles mâchent continuellement cette composition, qui fait abondamment saliver, et donne aux lèvres et à l’intérieur de la bouche une teinte d’incarnat.
Séjour à Manille.—Le capitaine don Juan Porras.— La marquise de las Salinas.
Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j’avais remarqué, à quelques pas de moi, un jeune Européen; je le rencontrai précisément sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le parti de l’accoster.
Ce jeune homme était un médecin qui se préparait à partir pour l’Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je lui demandai quelques détails sur la ville où je voulais me fixer désormais.
Il s’empressa de me satisfaire, et m’encouragea dans ma résolution d’exercer la médecine aux Philippines.
Lui-même avait conçu la même pensée que moi, mais des affaires de famille l’obligeaient à retourner dans son pays.
Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu’il me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que modeste dont j’étais revêtu.
«Qu’à cela ne tienne, me répondit-il; j’ai tout ce qu’il vous faut: un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; [62]«je vous vendrai ces objets au prix coûtant de France: c’est «un marché d’or.»
L’affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j’en sortis affublé d’un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et beaucoup trop large.
Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m’étais vu si bien mis, que je ne me lassais pas d’admirer ma nouvelle acquisition.
J’avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je marchais plus fier qu’Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune qu’une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j’irais passer la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les jours suivants, si les malades se faisaient attendre...
En réfléchissant ainsi, j’errais lentement de Binondoc à la ville de guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,—lorsque tout à coup une idée triomphante illumina mon cerveau: j’avais entendu parler, à Cavite, d’un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu’une imprudence avait presque rendu aveugle.
Je résolus d’aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne s’agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m’adressai à cent personnes, mais chacun répondait qu’il ne le connaissait pas et passait son chemin.
Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m’adressai, me tira de peine.
«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence trouvera son adresse à la première caserne «venue.»
Je remerciai l’Indien, et m’empressai de suivre son conseil.
A la caserne d’infanterie où je me présentai, l’officier de garde me donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine: il était temps; la nuit était déjà close. [63]
Don Juan Porras était un Andalous, bon homme, et d’un caractère extrêmement gai. Je le trouvai la tête enveloppée de madras, et occupé à assujettir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement les yeux.
«—Señor capitan, lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste; je viens ici pour vous soigner, et j’ai la ferme confiance de vous guérir.
«—Basta (C’est assez), me répondit-il. Tous les médecins de Manille sont des ânes.»
Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus d’en tirer parti.
«C’est aussi mon opinion, repris-je aussitôt; et c’est parce que je suis très-fortement convaincu de l’ignorance des docteurs indigènes, que j’ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.»
«—De quelle nation êtes-vous, monsieur?» me demanda le capitaine.
«—Je suis Français.»
«—Un médecin français! s’écria don Juan. Oh! c’est bien différent; je vous demande pardon d’avoir parlé avec tant d’irrévérence des hommes de votre art. Un médecin français! Je me fie complétement à vous: prenez mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.»
La conversation prenant une bonne tournure, je m’empressai d’aborder la question principale.
«—Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je; il faudrait, pour arriver à une prompte guérison, que je ne vous quittasse pas d’une minute.»
«—Voudriez-vous consentir à demeurer quelque temps chez moi, monsieur le docteur?»
La question était résolue.
«—J’y consens, répondis-je, mais à une condition: c’est que je vous payerai mon logement et ma pension.»
«—Qu’à cela ne tienne! vous êtes libre, me dit le bon homme: c’est une affaire conclue. J’ai une jolie chambre et [64]un bon lit tout préparé, il ne vous reste plus qu’à envoyer chercher vos bagages. Je vais appeler mon domestique.»
Ce terrible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille; je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette malle improvisée qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prît pour quelque matelot déserteur, cherchant à le duper.
Cependant il n’y avait pas à reculer; je m’armai de tout mon courage, et je lui racontai brièvement la triste situation où je me trouvais, en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu’à la fin du mois, si j’étais assez heureux pour découvrir quelques malades.
Don Juan Porras m’avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut terminé, il partit d’un grand éclat de rire qui me fit frémir des pieds à la tête.
«—Eh bien! s’écria-t-il, j’aime mieux cela; vous êtes pauvre, donc vous aurez plus de temps à donner à ma maladie, et plus d’intérêt à me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme?
«—Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j’espère, que je ne suis pas homme à compromettre un logicien aussi distingué que vous. Dès demain matin j’examine vos yeux, et je ne les abandonne plus que je ne les aie guéris radicalement.»
Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je me retirai dans ma chambre et m’endormis au milieu des songes les plus riants.
Le lendemain, j’endossai de bonne heure mon habit doctoral et j’entrai chez mon hôte.
Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un cancer s’y était déclaré, et le volume énorme qu’il avait acquis pouvait faire douter de la [65]réussite d’une opération. L’œil gauche contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir.
Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances, et j’insistai sur la nécessité d’enlever complétement l’œil droit.
Le capitaine, étonné d’abord, se décida courageusement à subir cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un plein succès. Peu de temps après, les symptômes d’inflammation se dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète.
Je donnai donc tous mes soins à l’œil gauche. Je désirais d’autant plus vivement rendre la vue à don Juan, que j’étais convaincu du bon effet que produirait à Manille sa guérison. C’était pour moi la réputation et la fortune.
Du reste, j’avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle, et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois.
Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement guéri, et pouvait se servir de son œil gauche presque aussi bien qu’avant sa maladie.
Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret; sa réapparition dans le monde, qu’il avait abandonné depuis plus d’un an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier docteur des Philippines.
Un jour, j’abordai cette question délicate.
«—Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensez-vous de rester toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...»
«Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre sur les promenades avec un œil de moins? Quand je passerais dans les rues, les femmes diraient en me voyant: Voilà don Juan le Borgne. Non, non, avant de quitter la chambre j’attendrai que vous me fassiez venir un œil d’émail de Paris.» [66]
«—Y pensez-vous? l’œil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.»
«Va donc pour dix-huit mois de réclusion,» répondit don Juan.
J’insistai pendant plus d’une heure, mais le capitaine fut intraitable; il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse recouvert l’orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets aussitôt que quelqu’un venait lui faire visite; en sorte que, le voyant toujours plongé dans la même obscurité, personne ne voulait croire à sa guérison.
J’étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l’entêtement de don Juan; je n’avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le pied de grue à la porte de la fortune; aussi je résolus de fabriquer moi-même cet œil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se faire voir.
Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l’œuvre.
Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une forme parfaite du globe de l’œil; ce n’était pas tout: il fallait lui donner les couleurs et l’apparence de l’œil gauche. Je fis venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita à peu près l’œil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette peinture du contact des larmes, qui l’auraient bientôt détruite. Pour y réussir, je fis exécuter par un orfévre un globe en argent plus petit que le globe de verre, et je l’appliquai avec un peu de cire à cacheter dans l’intérieur du premier. Je polis soigneusement les bords sur une pierre, et après huit jours de travail j’obtins un résultat satisfaisant.
L’œil que je venais de fabriquer n’était, toute modestie à part, vraiment pas trop mal. Je m’empressai de le placer dans son orbite. Il gênait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si bien qu’avec le temps il s’y habituerait, qu’il consentit à le garder.
Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la glace et se trouva si bon air, qu’il se décida à commencer ses visites dès le lendemain. [67]
Ainsi que je l’avais prévu, la réapparition dans le monde du capitaine Juan Porras fit grand bruit, et bientôt, par contre-coup, il ne fut plus question dans Manille que du señor don Pablo, grand médecin français et surtout oculiste très-distingué.
De tous côtés les malades m’arrivèrent.
Malgré ma jeunesse et mon peu d’expérience, mon premier succès m’avait inspiré une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs opérations de cataractes qui, par bonheur, réussirent complétement.
Je ne suffisais plus à ma clientèle, et je passai, en quelques jours, de la plus profonde détresse à une véritable opulence. J’avais voiture, et quatre chevaux dans mon écurie. Je ne pus cependant, malgré ce changement de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan, par reconnaissance pour l’hospitalité qu’il m’avait si libéralement offerte.
Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m’amusait par le récit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait déjà près de six mois que j’habitais avec lui, lorsqu’une circonstance qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence, et m’obligea de me séparer du joyeux capitaine.
Un Américain de mes amis m’avait souvent fait remarquer sur les promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l’une des plus jolies señoras de la ville.
Chaque fois que nous la rencontrions, l’Américain ne manquait jamais de me vanter la beauté de la marquesa de las Salinas. Elle avait de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux cheveux noirs, et de grands yeux à l’espagnole; elle était veuve d’un colonel aux gardes, qui l’avait épousée presque enfant.
La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression profonde, et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher de la rencontrer ailleurs qu’à la promenade. [68]
Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je désespérais presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu’un matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son maître.
Je montai en voiture et partis, sans m’informer du nom du malade; la voiture s’arrêta dans l’une des plus belles maisons du faubourg de Santa-Cruz.
Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui, je m’étais assis devant un guéridon pour griffonner une ordonnance.
Dans ce moment j’entendis derrière moi le frôlement d’une robe; je tournai la tête, la plume me tomba des mains... J’avais devant les yeux cette même femme que j’avais vainement poursuivie pendant si longtemps, et qui surgissait tout à coup comme dans un rêve!
Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son sourire.
Elle m’adressa la parole simplement pour s’informer de l’état de santé de son neveu, puis elle se retira presque aussitôt.
Quant à moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites, je rentrai au logis; je fis à don Juan force interrogations sur madame de las Salinas; celui-ci satisfit complétement ma curiosité.
Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans la colonie de la plus grande considération.
Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante veuve, qui voulut bien m’accueillir avec faveur. J’abrége tous ces détails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois après ma première entrevue avec madame de las Salinas, j’avais demandé et obtenu sa main.
J’avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous irions en France aussitôt que sa fortune, [69]dont la plus grande partie se trouvait au Mexique, serait réalisée.
En attendant, ma maison était le rendez-vous des étrangers et surtout des Français, qui étaient déjà assez nombreux à Manille.
A cette époque le gouvernement espagnol m’avait nommé chirurgien-major du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga.
Tout m’avait réussi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la fortune ne m’offrît toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j’avais tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d’un moment à l’autre l’arrivée des gallions qui faisaient le service d’Acapulco à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs.
Un soir, à l’heure où nous prenions le thé, on vint nous annoncer que les navires d’Acapulco avaient été signalés par le télégraphe, et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient être à bord: je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos vœux.
Mais quel réveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une seule piastre; voici ce qui était arrivé: Cinq à six millions avaient été expédiés par terre de Mexico à San Blas, lieu d’embarquement, et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un régiment de ligne commandé par le colonel Yturbidé.
Dans le trajet, celui-ci s’était emparé du convoi, et était passé avec son régiment aux indépendants.
On sait qu’Yturbidé dans la suite fut proclamé empereur du Mexique, puis chassé et enfin fusillé, après une expédition qui offre plus d’une analogie avec celle de Murat.
Le jour même de l’arrivée des navires, nous avions donc la certitude que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d’en retrouver jamais une faible partie.
Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de [70]philosophie. Ce que nous regrettions le plus, ce n’était pas la perte des piastres, mais la nécessité à laquelle nous étions contraints d’abandonner, ou tout au moins d’ajourner, notre voyage en France.
Je continuai à tenir le même train de maison que par le passé.
Ma clientèle et les différentes places que j’occupais me permettaient de mener l’existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il est probable que j’aurais fait ma fortune en peu d’années si j’avais continué l’état de médecin; mais le désir d’une liberté sans limites me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards et d’émotions.
Toutefois n’anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j’ai figuré comme acteur ou témoin avant de quitter la vie du sybarite citadin. [71]

Église de Pandacan—Environs de Manille.
Le capitaine Novalès.—Insurrection militaire.—Novalès, empereur des Philippines.—Sa mort.—Tierra-Alta.—Bandits.
J’étais, comme je l’ai dit, chirurgien-major du bataillon de ligne le 1er léger, et j’avais des relations intimes avec tout l’état-major, particulièrement avec le capitaine Novalès, créole d’origine, et d’un caractère brave et aventureux.
Il fut soupçonné de vouloir soulever, en faveur de l’indépendance, le régiment auquel il appartenait. On fit à ce sujet une enquête qui ne donna aucune preuve: cependant le gouverneur, conservant toujours ses soupçons ordonna qu’il fût envoyé dans une province du sud sous la surveillance de l’alcade.
Le matin du jour fixé pour son départ, Novalès vint me voir, et, après s’être plaint amèrement de l’injustice du gouverneur à son égard, il ajouta qu’on se repentirait de n’avoir [72]pas confiance en son honneur, et qu’il ne tarderait pas à revenir.
J’essayai de le calmer; nous échangeâmes une poignée de main, et le soir il partait sur un petit bâtiment chargé de le conduire à sa destination.
Au milieu de la nuit qui suivit le départ de Novalès, je fus réveillé en sursaut par des détonations d’armes à feu. Je me revêtis aussitôt de mon uniforme, et m’empressai de me diriger vers la caserne de mon régiment.
Les rues étaient désertes; seulement, de cinquante pas en cinquante pas, étaient échelonnées des sentinelles.
Je compris qu’un événement extraordinaire se passait sur quelque point de la ville. Quand j’arrivai à la caserne, je ne fus pas peu surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat dans l’intérieur.
Je montai à l’infirmerie que j’avais fait établir pour le service spécial des cholériques, et là un sergent m’apprit que le mauvais temps avait forcé l’embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer dans le port; que vers une heure du matin, Novalès, accompagné du lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu’après s’être assuré du concours de tous les sous-officiers créoles, il avait fait mettre le régiment sous les armes, s’était emparé des portes de Manille, et enfin s’était proclamé empereur des Philippines.
Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans une certaine perplexité.
Mon régiment était en pleine insurrection: si j’allais le rejoindre et qu’il succombât, j’étais considéré comme traître, et comme tel fusillé; si, au contraire, je me battais contre lui et qu’il triomphât, je connaissais assez Novalès pour être convaincu d’avance qu’il ne me ferait pas quartier.
Cependant je n’avais pas à hésiter, le devoir me liait à l’Espagne, qui m’avait si bien traité; c’était elle que je devais défendre.
Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard. [73]
Bientôt je me trouvai en face du quartier d’artillerie; un officier se tenait en observation derrière la grille; je m’approchai de lui, et lui demandai s’il tenait pour l’Espagne.
Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui déclarant que je voulais me rallier à son corps, auquel je pouvais peut-être rendre quelques services comme chirurgien.
J’entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien vite au courant des événements.
Pendant la nuit, Ruiz s’était rendu, au nom de Novalès, chez le général Folgueras qui commandait en l’absence du gouverneur Martinès, retenu à sa campagne, peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et s’était emparé des clefs de la ville, après avoir poignardé Folgueras; de là, il était allé aux prisons, avait donné la liberté aux détenus, et avait mis à leur place les principaux fonctionnaires de la colonie.
Le 1er léger était sur la place du Gouvernement, prêt à livrer bataille; deux fois il avait essayé de surprendre l’artillerie et la citadelle, mais il avait été repoussé.
On attendait des secours du dehors et les ordres du général Martinès pour attaquer les révoltés.
Bientôt nous entendîmes quelques décharges d’artillerie: c’était le général Martinès qui, à la tête du régiment de la Reine, faisait enfoncer la porte Sainte-Lucie et pénétrait dans la ville de guerre.
Le corps d’artillerie se joignit au général gouverneur, et nous marchâmes vers la place du Gouvernement.
Les insurgés avaient placé deux canons à l’issue de chaque rue.
A peine approchions-nous du palais, que nous essuyâmes une terrible décharge de mousqueterie. L’aumônier particulier du général fut la première victime.
Nous étions alors engagés dans une rue qui longe les fortifications, et par laquelle il était impossible d’attaquer l’ennemi avec avantage. [74]
Le général Martinès changea la direction de l’attaque, et nous revînmes à la charge par la rue Sainte-Isabelle.
Les troupes, formées sur deux lignes, suivaient les deux côtés de la rue et laissaient le milieu libre; d’un autre côté, le régiment de Panpangas avait traversé la rivière et arrivait par une des rues opposées: les insurgés étaient pris entre deux feux.
Cependant ils se défendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs nous causaient beaucoup de mal. Novalès était partout, animant ses soldats de la voix, du geste et de l’exemple, pendant que le lieutenant Ruiz s’occupait de pointer un des canons qui balayait le milieu de la rue où nous avancions.
Enfin, après trois heures de combat, le sauve-qui-peut commença. On fit main-basse sur tout ce qu’on rencontra, et Novalès fut amené prisonnier au gouverneur.
Quant à Ruiz, quoique atteint au bras d’une balle, il fut assez heureux pour franchir les fortifications et pour parvenir à s’évader; ce ne fut que trois jours après qu’il fut pris.
A peine le combat fut-il terminé, qu’on forma sur-le-champ un conseil de guerre. Novalès fut le premier jugé.
A minuit, il était proscrit; à deux heures du matin, proclamé empereur; et à cinq heures du soir, fusillé par derrière.
Ces revirements de fortune sont assez fréquents dans les colonies espagnoles.
Le conseil de guerre jugea sans désemparer, jusqu’au lendemain à midi, tous les prisonniers arrêtés les armes à la main.
La dixième partie du régiment fut envoyée aux galères, et tous les sous-officiers furent condamnés à mort.
J’avais reçu l’ordre de me rendre à quatre heures sur la place du Gouvernement, où devait avoir lieu l’exécution, à laquelle assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et tout l’état-major.
Vers cinq heures, les portes de l’hôtel de ville s’ouvrirent, et au milieu d’une haie de soldats on fit défiler dix-sept sous-officiers, [75]assistés chacun de deux moines et des frères de la Miséricorde.
Un silence solennel régnait sur la place; on n’entendait, par intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières des agonisants psalmodiées par les moines.
Le cortége, qui défilait à pas lents, s’arrêta devant la façade du palais; les dix-sept sous-officiers reçurent l’ordre de s’agenouiller, le visage tourné contre le mur.
A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des victimes, et à un second roulement une décharge retentit: les dix-sept jeunes gens tombèrent la face contre terre.
L’un d’eux cependant n’avait pas été atteint; il s’était laissé tomber, en conservant une complète immobilité. Un instant après, les frères allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n’auraient plus alors appartenu qu’à la justice divine.
J’avais vu ce qui venait de se passer.
J’étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son rôle de mort, et mon cœur battait à fendre ma poitrine... J’aurais voulu pousser les frères vers ce malheureux, qui devait éprouver les plus terribles angoisses; mais, au moment où le voile noir était prêt à recouvrir le pauvre malheureux jeune homme épargné par miracle, un officier prévint le commandant qu’un coupable avait échappé au châtiment: les frères furent arrêtés dans leur pieux ministère, et deux soldats reçurent l’ordre de tirer sur l’infortuné sous-officier à bout portant.
J’étais indigné.
Je m’avançai vers le délateur, et lui reprochai sa cruauté; il voulut me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos1.
Un ordre précis de mon colonel m’avait obligé à sortir de chez moi pour assister à la terrible exécution que je viens de [76]raconter, et cependant des inquiétudes bien vives auraient dû m’y retenir, ainsi qu’on va le voir.
La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient revenus à mon esprit.
Il était une heure de l’après-midi, et je l’avais laissée sans nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas me croire mort, ou au milieu des révoltés?
Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que j’aimais plus que ma vie, le danger étant passé, son image revint à ma pensée.
Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l’âme toute chagrine, je courus chez moi pour la rassurer.
Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l’escalier; le cœur me battait avec violence; je m’arrêtai un instant devant la porte de sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j’entrai.
Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas, elle leva la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole.
J’attribuai d’abord ce silence à l’émotion; mais, hélas! en examinant ce charmant visage je vis que l’œil était hagard, la figure contractée; je tressaillis... J’avais reconnu tous les symptômes d’une congestion cérébrale.
Je craignis que ma femme n’eût perdu la raison, et cette crainte me causa de vives alarmes.
Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui administrai tous les secours que réclamait son état.
Elle était assez calme, les quelques mots qu’elle prononçait étaient incohérents; son idée fixe, c’était qu’on voulait l’empoisonner et m’assassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours, les remèdes que je prescrivis et que j’administrai [77]furent inutiles; la malade n’éprouvait aucun soulagement.
Je résolus alors de consulter les médecins de Manille, bien que je n’eusse pas confiance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques médicaments insignifiants, et m’avouèrent que tout espoir était perdu, ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la mort était préférable à la perte de la raison.
Je n’étais pas de l’avis de ces messieurs: j’eusse préféré la folie à la mort, car j’avais toujours l’espérance de voir la folie se calmer, puis disparaître.
Que de fous n’a-t-on pas guéris et ne guérit-on pas tous les jours? tandis que la mort c’est le dernier mot de l’humanité; et, comme l’a bien dit un jeune poëte:
La pierre de la tombe,
Entre le monde et Dieu c’est un rideau qui tombe!
Je résolus de lutter contre la mort et de défendre Anna, en essayant tous les calculs si problématiques de la science.
Je regardai mes confrères comme plus ignorants encore que je ne les avais jugés; et, fort de mon amour, de mon attachement, de ma volonté, je commençai le combat avec le destin, qui se montrait à moi sous des couleurs aussi sombres.
Je m’enfermai dans la chambre de la malade, et ne la quittai plus. J’avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les médicaments que je croyais lui être nécessaires; il me fallait tout l’empire que j’avais conservé sur elle pour lui persuader que les boissons que je lui présentais n’étaient pas empoisonnées.
Sans dormir, elle était cependant dans une somnolence qui dénotait un grand ébranlement du cerveau.
Cet état affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais Dieu à tous les instants du jour de faire un miracle.
Un matin, je vis la malade fermer les yeux... j’eus une peur effrayante, et que je ne saurais décrire... Le sommeil [78]qui venait de s’emparer d’elle aurait-il un réveil? Je me penchai vers elle, j’écoutai sa respiration, elle était égale et s’exhalait sans bruit; je tâtai le pouls, les pulsations étaient plus calmes et plus régulières; un peu de mieux s’annonçait. J’attendis dans une terrible anxiété.
Au bout d’une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et je ne doutai pas qu’une crise salutaire ne ramenât ma pauvre malade à la vie et à la raison.
Je m’assis à son chevet, j’y restai dix-huit heures, observant ses moindres mouvements. Enfin, après une attente remplie de trouble et de poignante incertitude, la malade se réveilla et sembla sortir d’un songe.
«Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main: j’ai donc été bien malade? Que de soins tu as pris de moi! Heureusement que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis guérie...
Je crois avoir ressenti dans ma vie les émotions les plus fortes, soit de bonheur, soit de chagrin, que l’homme puisse éprouver; mais jamais ma joie n’a été plus vive, plus profonde qu’en entendant ces paroles d’Anna.
On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en pensant aux tourments qui m’avaient agité depuis dix jours, et l’on comprendra la fièvre morale que je devais éprouver.
Depuis quelque temps j’avais assisté à des spectacles si étranges, qu’il eût été plus naturel que ce fût moi qui perdît la raison.
J’avais été acteur dans un combat acharné; autour de moi j’avais vu tomber des blessés et entendu râler des mourants; après une exécution terrible, rentré chez ma femme, les plus grands chagrins étaient venus m’accabler; j’étais resté auprès d’une personne adorée, ignorant s’il me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insensée; puis, tout à coup, comme par miracle, cette chère compagne de ma vie revenait à la santé et se jetait dans mes bras... [79]
Je mêlai mes pleurs aux siens; mes yeux, secs et brûlants par les veilles et les angoisses, retrouvèrent des larmes, mais ce furent des larmes de joie et de bonheur.
Nous reprîmes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous nous racontâmes tout ce que nous avions souffert. O sympathie des cœurs aimants! Nos peines avaient été les mêmes, nous avions ressenti les mêmes alarmes, elle pour moi, moi pour elle!
Remise comme par enchantement après ce sommeil réparateur, Anna se leva, fit sa toilette comme à l’ordinaire; et les personnes qui la virent ne voulurent pas croire qu’elle avait passé dix jours entre la mort et la folie, ces deux abîmes, dont l’amour et la foi avaient su l’un et l’autre nous préserver.
J’étais heureux; ma profonde tristesse fut promptement remplacée par une joie expansive qui se peignait sur mon visage. Hélas! cette joie fut passagère comme toutes les joies: l’homme est ici-bas la proie du malheur!
Au bout d’un mois, ma femme retomba dans le même état maladif; les mêmes symptômes se produisirent avec les mêmes effets pendant le même laps de temps; je restai encore neuf jours au chevet de son lit, et le dixième jour un sommeil bienfaisant la rendit à la raison.
Mais cette fois j’avais pour moi l’expérience, cette maîtresse impitoyable qui vous donne des leçons qu’on ne devrait jamais oublier; et je ne me réjouis pas comme je l’avais fait un mois plus tôt.
Je craignis que ce changement subit ne fût une guérison factice, et que tous les mois la pauvre malade n’eût une rechute jusqu’à ce que son cerveau, complétement affaibli, se dérangeât enfin pour toujours.
Cette fatale idée me brisait le cœur, et me causait une tristesse que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l’inspirait.
J’avais épuisé toutes les ressources de la médecine, et toutes ces ressources avaient été inutiles. [80]
Je pensai que peut-être, en éloignant la malade des lieux où s’étaient passés les événements cause de son affection, sa guérison deviendrait plus facile; que peut-être les bains, les promenades à la campagne par la belle saison, contribueraient à la guérir; dès lors j’invitai une de ses parentes à nous accompagner, et nous partîmes pour Tierra-Alta, lieu enchanteur, véritable oasis où tout était réuni pour faire aimer la vie en la rendant agréable.
Les premiers jours de notre installation à cette belle campagne furent pour nous remplis de joie, d’espérance, de félicité. Anna se remettait chaque jour davantage, sa santé était devenue florissante.
Nous nous promenions dans de magnifiques jardins, à l’ombre des orangers et des mangliers, qui formaient des massifs tellement épais, que pendant les plus fortes chaleurs on était à l’abri et au frais sous leurs ombrages.
Une jolie rivière, à l’eau limpide et bleue, passait au milieu de notre verger. J’y avais fait établir des bains à l’indienne.
Quand nous voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calèche attelée de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordées de flexibles bambous, et semées de toutes les fleurs variées des tropiques.
Ainsi qu’on en peut juger par ce court récit, rien ne manquait à Tierra-Alta de tout ce qu’on peut souhaiter à la campagne: c’était un Éden pour une convalescente. Mais on a bien eu raison de dire qu’il n’y a pas de bonheur parfait sur la terre! J’étais avec une femme que j’adorais, et qui m’aimait avec toute la sincérité d’un cœur jeune et pur. Nous vivions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des tracas d’une ville, et surtout loin des jaloux et des envieux. L’air que nous respirions était parfumé, l’eau qui baignait nos pieds était pure, et reflétait un ciel chaud et parfois tout brillant d’étoiles scintillantes... La santé d’Anna semblait se remettre, j’étais heureux de son bonheur. [81]
Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une troupe de bandits!
Ces bandits s’étaient établis dans les parages enchantés de Tierra-Alta, et désolaient le pays et tous les environs par les vols et les meurtres qu’ils commettaient. Un régiment était à leur poursuite, mais cela les inquiétait fort peu; ils étaient nombreux, adroits, audacieux, et, quelle que fût la vigilance du gouvernement, la bande continuait ses brigandages et ses assassinats.
Dans la maison que j’occupais alors et que je quittai plus tard, le commandant de cavalerie Aguilar, qui m’avait remplacé, fut surpris, et périt percé de vingt coups de poignards.
Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille une vingtaine d’hommes, tous armés de carabines et de poignards.
Leur chef les conduisait; ils marchaient la tête haute, d’un air fier et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua, leur fit déposer leurs armes, et les envoya chez l’archevêque pour qu’il les exhortât.
L’archevêque, dans un discours profondément religieux, les invita à se repentir de leurs crimes, à devenir d’honnêtes citoyens, et à retourner dans leurs villages.
Ces hommes, qui s’étaient souillés du sang de leurs semblables, et qui avaient cherché dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous les crimes, l’or qu’ils convoitaient, écoutèrent religieusement le ministre de Dieu, changèrent complétement de conduite, et devinrent par suite de bons et paisibles cultivateurs.
Mais revenons à mon séjour à Tierra-Alta, à l’époque où les bandits n’étaient pas encore convertis, et auraient pu troubler ma douce quiétude et ma sécurité.
Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez lequel j’avais passé quelque temps après les ravages occasionnés [82]par le choléra, et dont l’influence dans le pays m’était connue, je ne craignais nullement les bandits.
Cet Indien vivait à quelques lieues de Tierra-Alta, dans les montagnes de Marigondon; il était venu me voir plusieurs fois, et m’avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits, señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul suffira pour les empêcher de s’attaquer à vous, car ils auraient trop peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.»
Ces paroles m’avaient tout à fait rassuré, et j’eus bientôt l’occasion de voir que l’Indien m’avait pris sous sa protection.
Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j’écris mes souvenirs, étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de Tierra-Alta, qu’ils aillent à l’endroit appelé Ylang-Ylang; c’était près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.
A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite, d’un seul jet d’une hauteur de trente à quarante pieds, dans un énorme bassin d’où les eaux s’écoulent paisiblement pour aller à quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes d’eau claire et transparente comme du cristal.
C’est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des hommes par la main puissante du Créateur; et j’ai eu bien souvent à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux que les hommes se fatiguent à élever et à inventer!
Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre pied à terre à Ylang-Ylang, quand tout à coup notre calèche fut entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.
Le chef (ou du moins supposâmes-nous d’abord que c’était lui) dit à ses compagnons, sans s’occuper de nous et sans nous adresser la parole: [83]
«Il faut tuer les chevaux!»
Je compris qu’il craignait que ses ennemis ne se servissent des chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne m’abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses, je lui dis: «N’aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.»
Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses camarades:
«S’il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas de mal aujourd’hui, et nous n’en ferons pas non plus à notre tour. Suivez-moi!»
Ils partirent au pas de course.
Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout à fait opposée à celle où j’aurais pu rencontrer les soldats.
Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit.
Non-seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à Tierra-Alta, mais quelques années après, lorsque j’habitais Jala-Jala et qu’en ma qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province de la Lagune, j’étais l’ennemi naturel des bandits, je reçus le billet suivant:
«Monsieur,
«Défiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invités par lui à nous rendre à votre habitation, et à vous attaquer par surprise; nous nous sommes souvenus du matin où nous vous avons parlé aux cascades, et de la sincérité de votre parole. Vous êtes un homme d’honneur. Si nous nous trouvons face à face avec vous, et qu’il le faille, nous vous combattrons, mais loyalement, et jamais après vous avoir tendu une embûche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez Pedro Tumbaga; c’est un lâche, capable de se cacher pour vous tirer un coup de fusil...»
[84]
On conviendra que j’avais affaire à des bandits bien honnêtes.
Je leur répondis:
«Vous êtes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conçois pas que vous gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son ennemi; si j’avais un soldat comme lui, j’en aurais bientôt fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...»
Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n’existait plus; la balle d’un bandit m’en avait débarrassé.
Je reviens à mon premier récit.
Lorsque je fus éloigné des bandits à Ylang-Ylang, j’arrêtai mes chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l’impression qu’avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire.
Mais heureusement mes craintes étaient vaines, ma femme n’éprouvait aucune terreur; et lorsque je m’informai si elle avait eu peur, elle me répondit:
«Peur! ne suis-je pas avec toi?»
J’eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses, la preuve certaine qu’elle m’avait dit l’exacte vérité, car elle conserva toujours le même sang-froid.
Lorsque je jugeai qu’il n’y avait plus de danger, je revins sur mes pas et nous rentrâmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu’ils ne nous voulaient point de mal.
Je remerciai mentalement mon ami l’Indien, car je ne doutais pas que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous laissaient jouir.
L’époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible maladie causée par la révolte de Novalès. [85]
J’avais espéré que l’air de la campagne, les bains, les distractions de tout genre guériraient ma pauvre malade; mon espoir fut déçu, et, comme le mois précédent, j’eus la douleur d’assister à toute une période de souffrances physiques et morales.
Je fus désespéré: je ne savais plus quel parti prendre; je me décidai cependant à rester à Tierra-Alta. Là, ma chère compagne était heureuse les jours où sa santé lui revenait; les autres jours, je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par tout ce que l’art et l’imagination peuvent inventer.
Enfin, à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés d’un plein succès, et, à l’époque où le mal devait revenir, j’eus le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d’une guérison définitive.
Dès lors j’éprouvai toute la joie que l’on ressent après avoir longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs multipliés qu’offrait Tierra-Alta.
J’aimais la chasse, et j’allais fort souvent dans les montagnes de Marigondon, chez mon ami l’Indien.
Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent dans ce pays, à tel point que l’on a à choisir entre quinze à vingt espèces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu’il m’est arrivé souvent d’en abattre cinq ou six d’un seul coup.
La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m’amusait beaucoup.
Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois, avec de bons et beaux chevaux dressés exprès; les chiens faisaient partir le gibier, nous étions armés de fouets, et nous tâchions de l’abattre d’un seul coup, ce qui n’était pas aussi difficile que l’on pourrait le croire.
Lorsqu’une compagnie de poules épouvantées partait d’un petit massif, nous mettions nos chevaux au galop, et c’était [86]une véritable course au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire.
Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance; cet exercice est très-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.

Chasse au cerf.
Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dressés pour cette chasse, que dès qu’ils aperçoivent le cerf il n’est plus nécessaire ni même possible de les guider; ils le poursuivent de toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles qui se trouvent devant eux.
Le cavalier, qui porte à la main une lance dont la hampe a de deux à trois mètres, la tient en arrêt; et aussitôt qu’il se croit à portée de l’animal, il la jette contre lui.
S’il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors [87]il faut une grande adresse pour éviter le bout opposé, qui souvent blesse le chasseur dans la poitrine, ou le cheval.
Je ne parle pas des chutes que l’on est exposé à faire en allant au grand galop dans des terrains inconnus et inégaux.
J’avais fait ces chasses lors de mon premier séjour chez l’Indien; et, bien que je m’en fusse tiré à mon honneur, je n’avais pu obtenir de lui qu’il me fit assister à une chasse bien plus dangereuse et que j’appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage.
A chacune de mes questions, mon hôte me répondait:
«Cette chasse est trop à craindre, je ne veux pas vous exposer à un malheur.»
Il évitait même de me conduire dans une partie de la plaine qui avoisine les montagnes de Marigondon, et où se trouvent d’ordinaire les buffles sauvages. [89]
1 Je m’abstiens d’écrire le nom de cet officier, à cause de sa famille.
Tierra-Alta.—Chasse au buffle.—Retour à Manille.
Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce que je désirais si impatiemment; seulement, l’Indien voulut savoir si j’étais bon cavalier, si j’avais de l’adresse; et lorsqu’il fut rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée, escortés de neuf chasseurs et d’une petite meute.
Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n’étant pas assez habitués à se servir du fusil; dans d’autres parties elle se fait à l’aide des armes à feu, ainsi que j’aurai plus tard l’occasion de le raconter; mais, quoi qu’il en soit, ces deux exercices sont également dangereux.
Pour l’un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l’autre, il faut être doué d’un grand sang-froid et posséder une bonne arme.
Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique, c’est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu’il l’aperçoit, et lorsqu’il peut l’atteindre de ses cornes aiguës, il lui fait promptement expier sa témérité. [90]
Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu’à la sienne. Il s’opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un lacet; il n’avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.
Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.
Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas, mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour n’être pas surpris par l’animal que nous allions bravement combattre.
Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions était débusqué.
Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l’endroit où nous pensions voir arriver l’ennemi. Il se faisait prier pour se montrer; enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues, les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ cent cinquante pas de nous.
Ce buffle était d’un beau noir, ses cornes étaient d’une très-grande dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses ennemis...
Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.
Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former un triangle.
L’animal choisit l’un d’eux, et fondit impétueusement sur lui.
Pendant ce temps, un autre, qu’il avait déjà dépassé, tourna bride et lança le lacet qu’il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit, et manqua son coup.
Le buffle changea de direction, et poursuivit l’imprudent qui venait de l’attaquer et qui revenait droit vers nous.
Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un [91]d’eux passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux que son camarade.
Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d’eux ne réussit.
Moi, simple spectateur, j’admirais ce combat, ces évolutions, ces fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d’ordre et de courage que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
J’avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j’avais frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner le furieux animal lorsqu’il menace le picador.
Mais, cette fois, il n’y avait pas de comparaison possible à établir entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.
Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux, allez chasser le buffle dans les campagnes Marigondon!
Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers, un chasseur adroit couronna l’animal de son lacet.
Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s’arrêtant de temps en temps pour se débarrasser de l’obstacle qui le gênait dans sa course.
Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet avec la même vitesse et le même bonheur.
L’animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu’il faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa force, et le parti qu’il eût fait à celui d’entre nous qui se serait laissé surprendre.
Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer leur capture au milieu d’un petit bois dans un fourré, d’où nous eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.
Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri d’admiration. [92]
L’animal était vaincu, il n’y avait plus que quelques précautions de plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.
Je fus fort étonné qu’on l’excitât de la voix et du geste, au point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou brisés?... Heureusement il n’y avait aucun danger.
Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d’agilité il avait fixé à un solide tronc d’arbre les deux lacets qui retenaient le buffle furieux.
Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée, et se retira.
Deux chasseurs s’approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l’animal; puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.
Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas les Indiens abattirent ses cornes, qui l’eussent si bien vengé s’il eût pu s’en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin qu’ils tressèrent en forme d’anneau.
Ainsi martyrisé, on l’attacha fortement derrière deux buffles domestiques, et on le conduisit jusqu’au prochain village.
Alors commença la curée.
On tua l’animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est aussi bonne que celle du bœuf.
J’avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle ne se font pas aussi facilement que s’était faite celle-là.
Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue par un accident, hélas! assez fréquent.
Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait du bois.
D’un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à [93]terre. L’Indien s’était blotti auprès de sa monture tuée près de lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son redoutable ennemi; mais celui-ci, d’un second mouvement de tête, avait renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups qui l’eussent infailliblement tué s’ils l’eussent tout d’abord atteint.
Heureusement d’autres chasseurs détournèrent l’animal et le forcèrent à abandonner sa victime. Il était temps!
Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle lui avaient fait d’horribles blessures.
Nous parvînmes à arrêter le sang qu’il perdait à flots, et sur un brancard improvisé nous le transportâmes au village.
Ce ne fut qu’après de longs soins qu’il parvint à guérir; et mon ami l’Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j’assistasse à une chasse aussi dangereuse.
Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir reparaître sa cruelle maladie.
J’avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments qu’offrait Tierra-Alta; les emplois que j’occupais à Manille réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma vie habituelle, c’est-à-dire visiter des malades du matin au soir et du soir au matin.
Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n’étais pas assez philosophe pour voir endurer, sans m’affliger, des souffrances que j’étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés et aimants.
En un mot, je n’agissais pas en médecin, car je n’envoyais de note à personne; on me payait quand et comme on voulait.
Je dois dire à la louange de l’humanité que j’ai peu souvent trouvé des oublieux.
Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre [94]de mener une vie somptueuse, d’avoir huit chevaux dans mon écurie, table ouverte à mes amis et aux étrangers.
Ce que mes amis appelèrent alors un coup de tête me fit bientôt perdre tous ces avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où je servais.
Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît1, qui me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête et contrôler ma déclaration.
Naturellement il mit dans son rapport que je m’étais trompé, que la maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.
Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu’il fût réformé, comme n’étant pas apte à faire son service; une commission de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j’avais raison, et cela à l’unanimité. Le soldat fut licencié.
Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.
J’avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en admettant toutefois que c’en fût un, me parut spécieux. Comment admettre que l’innocent fût puni et que [95]l’ignorant qui m’avait contredit et s’était trompé ne reçût aucun blâme.
Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j’ai vécu avec les Indiens, deux natures qui n’aiment que la justice et le bon droit.
Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard, que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui donner ma démission des places importantes que j’occupais.
Il me reçut en souriant, et me dit qu’après un peu de réflexion je reviendrais sur mon idée.
Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j’allai au ministère des finances et j’achetai la propriété de Jala-Jala.
Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.
Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir comme si j’étais entièrement libre. J’avais, au préalable, prévenu Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à Jala-Jala?
«Avec toi, je serai heureuse partout!»
Telle avait été sa réponse. J’étais donc le maître d’agir au gré de ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m’entraînait ma destinée.
C’est ce que je fis.
Je voulus aller visiter les terres que je venais d’acquérir. [97]
1 Dans le mois de mai 1853, une personne inconnue vient m’accoster aux Champs-Élysées en me disant: «Monsieur de la Gironière, permettez-moi de vous demander une poignée de main.—Veuillez bien, lui répondis-je, me rappeler votre nom.—Je suis Charles Benoît.» Je le reconnus alors sans peine. Vingt-huit à trente ans écoulés depuis les faits que je raconte avaient effacé nos inimitiés passées. Ce fut avec un vrai plaisir que nous renouâmes connaissance; et depuis, nous nous voyons souvent avec la même satisfaction que deux anciens et bons amis.
Le docteur Carlos Benoît, après avoir exercé honorablement pendant plusieurs années la médecine à Madrid, est enfin venu se fixer à Paris.
Jala-Jala.—Lac de Bay.—Légende chinoise. —Alila (Mabutin-Tajo).
Pour l’exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon cocher, homme dévoué, discret et courageux.
Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à Lapindan, petit village près du bourg de Santa-Anna, une petite pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans faire part de mon projet à mes amis, sans m’informer si le gouverneur m’avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines, respirant l’air vivifiant et pur de la liberté.
Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette légère, la jolie rivière de Pasig qui sort du lac de Bay, et va se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.
Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus [98]du grand bourg de Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de San-Mateo à l’endroit où cette rivière se réunit au fleuve de Pasig.
Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la légende que je vais essayer de vous raconter.
A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et naviguait, soit sur la rivière de Pasig, soit sur celle de San-Mateo, aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation, et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l’eau, l’infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l’eussiez peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l’idée était bonne.
Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé, lui apparut, et d’un coup de baguette, comme eût pu le faire une fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le Chinois fut sauvé.
Ne croyez pas que la légende s’arrête là: les Chinois ne sont pas ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé, et de la reconnaissance.
Le Chinois échappé au sort cruel qui l’attendait voulut consacrer le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille, il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.
Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans, à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient, au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient quinze jours.
Mais il arriva qu’un archevêque de Manille trouva que ce culte de la reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit du presbytère et celui de la chapelle.
Ces mesures brutales n’eurent aucun résultat, si ce n’est de laisser l’eau du ciel pénétrer dans les bâtiments. [99]
Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure encore. Peut-être est-ce bien parce qu’on a voulu l’interdire!
De nos jours, à l’époque où cette fête a lieu, c’est-à-dire vers le 6 novembre de chaque année, on peut jouir d’un coup d’œil ravissant.
Le Pasig à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective: on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille, sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages, terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu’au sommet.

Pirogue indienne.
Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière, et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant à la surface des flots: c’est Venise improvisée. [100]
Dans ces palais, on joue, on fume de l’opium, on fait de la musique.
Le pévété, encens chinois, brûle partout et continuellement en l’honneur de saint Nicolas, que l’on invoque chaque matin, en jetant dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles les fidèles se retirent jusqu’à l’année suivante.
Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.
Je naviguais paisiblement sur le Pasig, allant à la conquête de mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.
Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes, mes châteaux en Espagne devaient s’envoler comme elle!...

Entrée du lac de Bay par le Pasig.
Bientôt je me trouvai dans le lac de Bay. Ce lac, le plus grand de l’île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui viennent toutes se jeter dans cet immense [101]réservoir. Il n’a d’issue à la mer que par le fleuve de Pasig. Ce fleuve, après avoir coulé entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.
Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à l’embouchure des rivières1.
Cette belle nappe d’eau, dont la plus grande profondeur est de 30 mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d’une admirable végétation. La plus grande de ces îles, celle de Talim, forme avec la terre de Luçon le détroit de Quinabutasan, et avec Jala-Jala, qui est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée Rinconada.
Les eaux de Bay sont douces et potables. Cependant, avant de les boire, il faut qu’elles reposent quelques heures pour laisser précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu’elles tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d’estomac.
Ce fait est assez curieux pour l’expliquer. Lorsque le soleil est à l’horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où l’on se trouve, on ne peut impunément boire de l’eau puisée sur cette plage qu’après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande heure à l’ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac, le corps se couvre de gros boutons, et l’on est tourmenté pendant plusieurs heures par d’intolérables démangeaisons. Ce phénomène, particulier au lac de Bay, est sans nul doute produit par des millions d’insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet nuisible, ont le soin de s’enduire le corps avec de l’huile de coco. [102]
Le lac de Bay abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement sont les mêmes qu’en Europe: le mulet, l’anguille et la crevette. Ces deux dernières sont d’une grosseur remarquable. Les anguilles de 15 à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la grosseur de nos langoustes, c’est-à-dire du poids d’un kilogramme à un kilogramme et demi.
Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac: le requin et la scie. Le premier est heureusement assez rare, mais le second est très-abondant.
On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d’une forme différente de celle de mer et d’un goût plus agréable, une grande quantité d’excellents poissons qu’il serait trop long d’énumérer, et enfin de monstrueux aligators, dont j’aurai l’occasion de parler plus tard, ainsi que d’innombrables oiseaux aquatiques.
Enfin, j’arrivai à Quinabutasan. Ce mot est tagal, et signifie qui est troué.
Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu’il y eût dans l’endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.
Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme, fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en pêchant. Plus tard, j’aurai occasion de parler du père Relempago ou la Foudre, et de raconter son histoire.
Lorsque je fus au milieu de la nappe d’eau qui sépare Talim de la presqu’île de Jala-Jala, j’aperçus le nouveau domaine que j’avais acquis si légèrement, et je pus juger d’un coup d’œil de mon acquisition.
Jala-Jala est une longue presqu’île qui s’étend du nord au sud, au milieu du lac de Bay.
Cette presqu’île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines pendant l’espace de trois lieues.
Ces montagnes, d’un accès facile, ont en général un versant couvert de forêts, et l’autre de beaux pâturages, où [103]croissent, à la hauteur d’un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui, sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu’elles sont agitées.
Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche végétation, puis vont se jeter dans le lac.
Ces pâturages font de Jala-Jala le lieu le plus giboyeux de l’île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules, les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes, les perroquets, enfin toutes les espèces d’oiseaux, y abondent.
Le lac est également peuplé d’oiseaux aquatiques, et particulièrement de canards.
Malgré son étendue, l’île ne produit pas d’animaux nuisibles et carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de la grosseur d’un chat, qui ne fait la chasse qu’aux oiseaux; et les singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs de cannes à sucre et de maïs.
Le lac, qui renferme d’excellents poissons, est moins favorisé que la terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d’une si grande dimension, qu’un seul de ces animaux divise, en peu d’instants, un cheval par morceaux et l’engloutit dans son vaste estomac. Les accidents qu’ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j’ai vu plus d’un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai plus tard.
J’aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent les forêts de Jala-Jala; mais je suis chasseur et l’on m’excusera d’avoir commencé par le gibier.
A l’époque où je l’achetai, Jala-Jala était habité par quelques Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient quelques coins de terre.
La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient asile à tous les bandits des provinces environnantes.
A Manille, on m’avait peint cette contrée sous les couleurs les plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais [104]pas y séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.
Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de m’éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes, qui vivaient presque à l’état sauvage.
Dès que j’eus acheté Jala-Jala, je me formai un plan de conduite ayant pour but de m’attacher les habitants les plus à craindre; je résolus de me faire l’ami des bandits, et pour cela je compris qu’il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant et sordide, mais bien comme un père.
Tout dépendait, pour l’exécution de mon entreprise, de la première impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes vassaux.
Lorsque j’eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac, vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J’étais accompagné de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d’un bon fusil à deux coups, d’une paire de pistolets, et d’un sabre.
J’avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour savoir quel était l’Indien auquel je devais m’adresser de préférence.
Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s’appelait en langue tagale Mabutin-Tajo, surnom que je traduirais en français par le Brave-le-vaillant.
C’était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples primitifs une qualité devant laquelle ils s’inclinent avec respect.
Ma conversation avec Mabutin-Tajo ne fut pas longue; quelques paroles me suffirent pour m’attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à Jala-Jala.
Voici les termes dans lesquels je lui parlai:
«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de [105]Jala-Jala; je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je te ferai expier tous tes méfaits. J’ai besoin d’une garde; veux-tu me donner ta parole d’honneur de devenir honnête homme, et je te fais mon lieutenant?»
Après ces courtes paroles, Alila (c’était le nom du bandit) resta un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques d’une profonde réflexion. J’attendis qu’il parlât; j’étais dans une certaine anxiété; qu’allait-il me répondre?
«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un genou à terre,
«Je vous serai fidèle jusqu’à la mort!»
J’étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon contentement.
«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j’ai confiance en toi, prends cette arme, et ne t’en sers que contre des ennemis.»
Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros caractères espagnols: No me sacas sin rason ni me envainas sin honor, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le fourreau sans honneur.»
Je traduisis cette légende en langage tagaloc; Alila la trouva sublime, et jura de ne pas s’en écarter.
«Quand j’irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.
«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable de t’obéir comme sergent.»
Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis qui l’accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.
Quelques mots semblables à ceux que j’avais dit à mon futur lieutenant exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent à accepter le grade que je lui offrais. [106]
Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases, et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de dix hommes d’effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.
Je pris le commandement en qualité de capitaine.
Ainsi que l’on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.
Le lendemain je réunis la population de la presqu’île, et, entouré de ma garde improvisée, je choisis l’emplacement où je voulais fonder un village, et le lieu où je voulais que l’on construisit mon habitation.
Je donnai l’ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur un alignement que j’indiquai, et je chargeai mon lieutenant d’employer le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison.
Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de revenir bientôt.
Lorsque j’arrivai chez moi on était inquiet, car, n’ayant pas eu de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime des pirates.
Le récit de mon voyage, la description que je fis de Jala-Jala, loin d’éloigner ma femme de l’idée que j’avais conçue d’habiter ces contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre propriété et de s’y établir. C’était cependant un adieu qu’elle faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs!
J’allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme non avenue; il m’avait conservé toutes mes places. Cet acte de bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée, et qu’il pouvait disposer de mes emplois.
J’ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander toute la gendarmerie locale de la province de la [107]Lagune, avec la faculté d’avoir une garde personnelle que je formerais moi-même.
Cette faveur me fut accordée à l’instant même, et peu de jours après je reçus ma commission.
Ce n’était point l’ambition qui m’avait suggéré l’idée de demander cette place importante, c’était la raison.
Mon but avait été de me créer une puissance à Jala-Jala, et de pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice de l’alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines.
Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan de ma maison.
Cette maison se composait d’un premier étage avec cinq chambres à coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des chambres de bains.
Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les travaux de construction; j’emportai des armes et des uniformes pour ma garde, et je repartis.
A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens.
Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes étaient déjà construites.
Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l’on tenait à m’être agréable.
Je mis tout de suite mes ouvriers à l’œuvre, ordonnant que l’on défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux, les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.
Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai continuellement de Manille à Jala-Jala, et de Jala-Jala à Manille.
J’eus de la peine, mais j’en fus bien récompensé quand je vis un village sortir de terre.
Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j’avais indiqués; ils avaient réservé la place d’une église, et [108]en attendant qu’elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de ma maison.
Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup ma femme, je pus lui annoncer que le castel de Jala-Jala n’attendait plus que sa châtelaine.
Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus être séparés!
Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles; je frétai une embarcation pour transporter à Jala-Jala ce qui m’était nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette fois, le 20 octobre 1825, avec l’intention de ne revenir à Manille que pour une absolue nécessité.
Notre voyage fut heureux.
A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent avec des cris d’allégresse la bienvenue de la reine de Jala-Jala.
C’est ainsi qu’ils appelaient ma femme.
Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et agréable; c’est ce que nous fîmes.
Aujourd’hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps d’indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de ma destinée.
Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu d’une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n’avais aucune crainte.
Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des gens de ma garde. Anna ne connaissait qu’une partie des dangers que nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu’à mes côtés elle ignorait ce que c’était que la peur.
Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j’entrepris un travail difficile et dangereux, celui de mettre de l’ordre parmi mes Indiens, et d’organiser mon bourg comme c’est l’usage aux Philippines.

P. de la Gironière.—Costume de chasse. Page 108.
[109]
1 Le mot tagaloc vient des habitants des bords du lac de Bay. C’est l’abrégé des deux mots taga (gens), iloc (rivière): gens de rivière.
Jala-Jala.—Organisation municipale.—Caractère des Indiens.
Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait patriarcales.
Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république.
On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour, dépend du gouverneur des Philippines.
J’avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m’a toujours semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les Espagnols l’ont trouvé tout établi dans l’île de Luçon lors de leur conquête, et n’y ont apporté que quelques améliorations.
Je vais entrer ici dans quelques détails.
Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble et la classe populaire.
La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été cabessas de barangay, ce qui veut dire collecteurs des contributions; cette place est honorifique.
Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles. [110]
Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes, une somme annuelle de trois francs; cette taxe est la même pour le riche comme pour le pauvre.
A une certaine époque de l’année, douze des cabessas de barangay sont électeurs.
Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et élisent, au scrutin, trois d’entre eux, dont les noms sont adressés au gouverneur des Philippines.
Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu’il veut, et lui confie, pendant une année, les fonctions de gobernadorcillo, ou petit gouverneur.
Pour se distinguer des autres Indiens, le gobernadorcillo porte une baguette en rotin, à pomme d’or, avec laquelle il a le droit de frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes.
Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de paix et des juges d’instruction.
Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans appel les différends et les procès dont l’importance ne dépasse pas 16 piastres (ou 80 francs).
Les dimanches, après les offices, le gobernadorcillo réunit à la maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C’est aussi le dimanche, en conseil, qu’il consulte les anciens pour tous les procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C’est alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans partialité.
Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement là s’arrête son pouvoir.
Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille.
La cour rend son arrêt, et l’alcade le fait exécuter.
Lors de l’élection du gobernadorcillo, les électeurs réunis choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises. [111]
Ces autorités sont: des alguazils, dont le nombre est proportionné à la population; deux témoins ou adjoints, qui sont chargés de sanctionner tous les actes du gobernadorcillo, car sans leur sanction et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un jouès de palma, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre; un vaccinateur, obligé d’avoir toujours du vaccin pour les enfants nouveau-nés; puis un maître d’école chargé de l’instruction publique; enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et l’entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau de bois creux.
Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le nom de casa réal. C’est là que demeure le gobernadorcillo.
Il doit l’hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg, et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais: elle se donne et ne se vend jamais.
Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois, des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles nécessaires à sa nourriture.
Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour continuer sa route, on les lui procure.
Quant au payement des vivres, afin d’éviter les abus si fréquents chez nous, dans chaque casa réal on affiche sur une grande pancarte les prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.
Dans n’importe quelle circonstance, le gobernadorcillo ne peut rien exiger pour les peines qu’il se donne1. [112]
Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients.
Le plus grand, sans contredit, c’était de me mettre presque sous la dépendance du gobernadorcillo, auquel ses fonctions donnaient un certain droit; car j’étais son administré.
Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie de la province me mettait à l’abri des injustices que l’on eût pu commettre à mon égard.
Je savais fort bien qu’en dehors du service militaire, je ne pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l’intervention du gobernadorcillo; mais j’avais assez étudié le caractère indien pour comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice et une sévérité bien entendue.
Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter les peines et les dangers de toute espèce qu’il faudrait surmonter, je marchai droit vers le but que je m’étais tracé: le chemin était aride, hérissé d’écueils; j’y entrai avec courage, et j’arrivai à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite, ils obéissaient à ma voix comme à celle d’un père.
Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.
La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs: «Ce sont de grands enfants qu’il faut traiter comme s’ils étaient petits.»
Le portrait moral d’un naturel des Philippines est vraiment curieux à tracer, et plus curieux à lire.
L’Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; [113]il a en horreur la colère, qu’il compare à la démence, et il préfère l’ivresse, qu’il méprise cependant.
Pour se venger d’une injustice, il ne craint pas de se servir du poignard.

Métis indiens-espagnols.
Ce qu’il supporte le moins, c’est l’injure, même lorsqu’elle est méritée.
Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet, il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte.
Il est brave, fataliste, généreux.
Le métier de bandit, qu’il exerce volontiers, lui plaît à cause de la vie d’émotion et de liberté qu’on y mène, et non parce qu’on peut s’enrichir en le faisant. [114]
Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux qualités inhérentes l’une à l’autre.
Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de l’honneur des filles; peu leur importe si l’Indienne qu’ils épousent a commis des fautes avant son union.
Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une, et font des cadeaux aux parents de leur fiancée.
Le lâche est mal vu par eux, mais ils s’attachent volontiers à l’homme assez brave pour aller au-devant du danger.
Leur passion dominante, c’est le jeu.
Ils applaudissent aux combats d’animaux, surtout à celui des coqs.
Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j’avais à conduire.
Mon premier soin fut de me maîtriser.
Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux un mouvement d’impatience, même dans les moments les plus difficiles, et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.
J’appris bientôt qu’il serait dangereux d’écouter les rapports qui me seraient faits, cela pouvait m’exposer à commettre des injustices, ainsi qu’il m’arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance:
Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs camarades, demeurant à quelques lieues de Jala-Jala. Ces délateurs l’accusaient particulièrement d’un vol de bestiaux.
Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m’emparer de l’accusé; je l’amenai à mon habitation.
Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit innocent.
J’eus beau lui promettre, s’il disait la vérité, de lui accorder son pardon; il persista, même devant les accusateurs.
Persuadé qu’il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui m’était attesté avec toute l’apparence de la sincérité, [115]j’ordonnai qu’on l’attachât sur un banc et qu’on lui appliquât douze coups de fouet.
Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait précédemment. Cette opiniâtreté m’irrita, et je lui fis administrer une nouvelle correction semblable à la première.
Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle punition.
Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s’écria avec un accent pénétrant:
«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d’une infâme calomnie.»
Ces paroles me touchèrent.
Je réfléchis que cet infortuné n’était peut-être pas coupable. J’eus peur de m’être trompé, d’avoir été injuste sans le savoir. Je pensai qu’une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me faire une fausse déclaration et m’exposer à punir un innocent.
Je le fis délier.
«L’épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter.
«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu me trompes, n’attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment, tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.»
Il me remercia avec effusion, et son visage s’éclaira d’une joie subite. On l’incorpora dans ma garde.
O justice humaine, combien tu es fragile et souvent inintelligente!... J’appris, quelque temps après cette scène, que Bazilio de la Cruz (c’était le nom du patient) était innocent.
Les deux misérables qui l’avaient dénoncé s’étaient sauvés, pour échapper au châtiment qu’ils méritaient.
Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à Jala-Jala, il me servit fidèlement et sans rancune.
Ce fait m’impressionna vivement. [116]
Je jurai qu’à l’avenir je n’infligerais point de punition sans être bien sûr de la vérité des faits énoncés. J’ai tenu religieusement ma promesse, du moins je le pense. Je n’ai jamais fait appliquer un seul coup de fouet sans qu’au préalable le coupable n’eût avoué sa faute2.
Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des Philippines.
Courageux et d’une forte constitution, ils aiment à supporter les plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence les rend supérieurs aux autres marins de l’Inde.
Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d’un navire, toutes les fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat, on l’emploie avec la certitude qu’il fera bien tout ce qui lui sera commandé.
Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.
Les Anglais ne les admettent qu’en très-petit nombre à bord de leurs bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord de chaque navire assuré par elles.
Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se sont emparés du vaisseau.
L’épisode que je vais raconter fera bien connaître l’utilité de cette précaution. [117]
En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche chargement d’opium.
La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d’armement.
Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.
L’équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second, un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots des Philippines, nommés Antonio et Cayetano.
Un soir, Cayetano fut accusé par un matelot anglais d’avoir dérobé une bouteille de rhum.
Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir Cayetano, et, sans tenir compte des preuves qu’il voulait donner de son innocence, le fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.
Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l’affront que venait de subir Cayetano pour un châtiment non mérité.
Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança un coup d’œil de vengeance plus expressif que tous les reproches qu’il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.
A dix heures du soir, Antonio et Cayetano étaient de quart.
Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long intervalle sans s’adresser la parole; Antonio rompit le silence, et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:
«Frère, tu as bien souffert?»
«Si j’ai souffert, Antonio, je souffre encore. Ne comprends-tu [118]pas toute la douleur qu’a au cœur celui qui vient de subir, sans le mériter, un infâme châtiment?»
«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l’injustice de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»
«Eh bien! Antonio, si ton cœur est aussi malade, vengeons-nous!»
«Vengeons-nous, répondit Antonio. Demain, nous prenons le quart de minuit; il n’y a pas de lune, l’obscurité sera profonde: choisissons cet instant pour la vengeance.»
Quelques paroles qu’ils échangèrent suffirent pour arrêter entre eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être remarqués des matelots anglais.
Le lendemain, ils firent leur service comme à l’ordinaire. A six heures, c’était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur cabine, avec la certitude qu’ils n’avaient aucune surveillance à redouter, et qu’on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.
A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick, sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et unie; la nuit n’était éclairée que par de brillantes étoiles, et un vent fixe n’exigeait d’autre surveillance que celle du timonier; tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.
Antonio était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d’avant, deux matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que quelques manœuvres imprévues les obligeassent à interrompre un instant leur repos. Cayetano, le cœur palpitant de vengeance, se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.
Quelques instants s’étaient à peine écoulés, qu’il s’approcha d’Antonio, et lui dit:
«Ton poignard est-il prêt?»
«Ne crains pas, Cayetano, il coupe; ma main ne tremble pas.» [119]
«Bien! dit Cayetano; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu m’entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»
Quelques instants après, le lieutenant s’affaissait sur son banc de quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d’une main si sûre, qu’il ne poussa même pas un cri. Cayetano, de son côté, avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un Lascar; dans l’impossibilité de donner un seul coup mortel au second Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l’avait précipité à la mer; ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva Antonio qui, de son côté, venait d’accomplir son œuvre de destruction avec le même bonheur que son complice: le capitaine et le second n’existaient plus.
«Assez, lui dit Cayetano, assez de sang! il ne reste plus à bord que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés sous le même climat que nous.»
Antonio et Cayetano étaient maîtres du navire; pas un Anglais n’avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l’écoutille pour empêcher les Lascars de monter sur le pont.
Antonio reprit la barre pour donner une direction au brick, qui avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue vers le sud-sud-est.
Au moment où le navire opérait son évolution, Cayetano entendit une espèce de gémissement; il appela Antonio pour s’assurer d’où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu’il avait jeté à la mer; il le rassura en lui promettant [120]qu’il ne lui sera pas fait de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d’en avoir été quitte pour la peur.
Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain, Antonio et Cayetano débarquaient les dix-neuf Lascars sur l’une des îles Paracels; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.
Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d’Illocos; ils prirent en or et en argent ce qu’ils pouvaient porter sur eux, sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.
A quelques milles, le brick, rempli d’eau, s’enfonçait dans l’abîme, disparaissait avec les richesses qu’il renfermait, et ne laissait plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et heureux de s’être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que leur procuraient les piastres et l’or dont ils s’étaient chargés en abandonnant le brick.
Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.
Mais la Providence n’avait point pardonné aux deux assassins.
Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés sur une des Paracels, et les conduisit à Canton.
Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit des recherches: le brick avait disparu, on n’en avait aucune nouvelle.
Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes si considérables, appelèrent l’attention de la police; ils furent mis en prison, et ne tardèrent point à [121]faire un aveu complet de leur crime et à en raconter les détails.
Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta en outre que leurs têtes seraient exposées à l’entrée du port de Manille, pour servir d’exemple. Tous deux entendirent leur sentence de mort avec le même sang-froid que s’il se fût agi d’une légère correction; Antonio fumait paisiblement sa cigarette, et Cayetano mâchait du bétel.
Le jour suivant, j’allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi, sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.
Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s’étaient débarrassés des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu’ils avaient eu de se venger.
Je ne pus m’empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait pas? «Que voulez-vous, me dit Cayetano, c’est notre sort, il faut bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?»
Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées comme le jugement l’ordonnait.
Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir, en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de Cayetano, et l’emportai chez moi. C’est de cette tête que j’ai fait don au musée d’anatomie du jardin des Plantes.
Tels étaient les hommes que j’allais avoir à gouverner. [123]

Le père Miguel de San-Francisco.
1 Les Espagnols gouvernent la population indienne sans l’administrer. Le [126n]bon ordre, la tranquillité qui règnent généralement dans les provinces sont dus au conseil municipal et aux anciens de chaque bourg, qui se laissent gouverner, mais qui s’administrent.
2 Le fouet, si avilissant pour nous, est considéré par les Indiens sous un tout autre point de vue; c’est, d’après eux, le châtiment le plus léger qu’on puisse leur infliger. Ils disent que les menaces et les injures déshonorent; que la prison ruine et abrutit; que quelques coups de fouet ne font pas grand mal, qu’ils effacent complétement la faute pour laquelle on les a reçus. Avec une pareille croyance, avec de tels usages, il fallait bien user du fouet pour punir les méchants.
Un drame dont je vais donner les détails fera juger du caractère des hommes que j’avais à gouverner.
Jala-Jala.—Église.—Le père Miguel de San-Francisco.—Bandits. —Règlement.—Chasse aux buffles.
J’ai dit plus haut que j’avais témoigné le désir que l’on construisît une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux, mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à avoir un curé à Jala-Jala. A cet effet, je demandai à l’archevêque, monseigneur Hilarion, dont j’avais été le médecin et avec lequel j’étais lié d’amitié, qu’il me donnât un ecclésiastique que je connaissais, et qui était alors sans emploi.
J’eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.
«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l’archevêque, est un homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»
Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat, j’obtins enfin qu’il fût nommé curé à Jala-Jala. [124]
Le père Miguel était d’origine japonaise et malaise. Il était jeune, fort, courageux, et très-capable de m’aider dans les circonstances difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s’il eût fallu se défendre contre des bandits.
Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire, les préventions de mon honorable ami l’archevêque, je le conservai tout le temps de mon séjour à Jala-Jala, et n’eus pas la moindre discussion avec lui.
Je ne pouvais lui reprocher qu’un seul fait regrettable, c’était de ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu’une fois l’an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention, et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j’ai rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de Jala-Jala!
Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire, et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...
Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe les regrets de tous ses paroissiens!
Comme on le voit, j’étais au commencement de mon œuvre de civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens l’influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles ils s’obligeaient envers moi.
Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les anciens du bourg et adoptées à l’unanimité, me paraissent assez curieuses pour les indiquer ici en abrégé.
On verra que les clauses de cette espèce de charte constitutionnelle protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:
«Les habitants de Jala-Jala, sans exception, sont gouvernés par leur chef, le gobernadorcillo. [125]
«Celui-ci est élu tous les ans, selon l’usage, par les anciens et les cabessas de barangay.
«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties plaignantes ou l’accusé ne demandent à être jugés par le seigneur de Jala-Jala.
«Le gobernadorcillo est chargé de l’administration du bourg.
«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur de Jala-Jala et ses colons.
«Tout étranger qui viendra s’établir à Jala-Jala jouira immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s’il n’appartient pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions municipales. C’est la seule exception que lui imposera la différence de religion.
«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur de Jala-Jala.
«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils seront cependant permis pendant trois jours dans l’année, savoir: le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur de Jala-Jala, et le jour de la fête de sa femme.
«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être renvoyés de l’habitation.
«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un salaire qui sera préalablement convenu à l’amiable.
«Tout père de famille est obligé d’avoir une maison d’une grandeur convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé, et planté d’arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant le payement au [126]seigneur de Jala-Jala d’une redevance annuelle d’une poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra, sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.
«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher les terres qui lui conviennent dans les domaines de Jala-Jala, à la charge d’en obtenir par avance l’indication du seigneur. Pendant les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes, il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.
«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.
«Le seigneur de Jala-Jala s’engage à fournir des buffles à tous ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour les charrois des bois de construction et des bois à brûler.
«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à son usage. Mais lorsqu’il le vendra à l’extérieur, le quart du produit de la vente sera alloué au seigneur, pour l’indemniser de la valeur du bois et du travail de ses buffles.
«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.
«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de Jala-Jala; mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier au seigneur.
«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par escouades de quatre. Chaque escouade, à tour [127]de rôle, sera tenue de servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que la nourriture.
«L’église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir avec propreté et l’orner de fleurs.
«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de l’habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront payées de ce travail par mesure, selon l’usage du pays.»
Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout de les graver dans leur mémoire.
Après avoir fait accepter les conventions que je viens d’indiquer, je remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens, et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.
Anna m’aidait de tout son cœur et de toute son intelligence. Aucune fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle leur enseignait à aimer la vertu, qu’elle pratiquait si bien. Elle leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.
Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus spécialement en rapport avec son caractère; et c’était pour répandre plus promptement dans la colonie l’instruction, cette mère bienfaisante qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient divisés par escouades de quatre, et qu’à tour de rôle chaque escouade allait passer quinze jours au presbytère.
Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d’espagnol et se formaient aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.
Moi, je surveillais tout en général. Je m’occupais des travaux de culture, de donner une bonne direction aux bergers [128]qui conduisaient les bestiaux que j’avais acquis pour faire valoir mes pâturages.
J’étais aussi le médiateur des différends qui s’élevaient entre mes colons. Ils aimaient mieux s’adresser à moi qu’au gobernadorcillo; j’étais parvenu à prendre sur eux l’influence que je voulais obtenir.
Une partie de mon temps, et ce n’était pas la moins occupée, se passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.
Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux, qui as laissé d’ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours présent à ma pensée! J’ai vieilli, mais mon cœur est toujours resté jeune pour se ressouvenir!...
Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C’était l’instant des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures fugitives, vous ne reviendrez plus!...
C’était l’heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.
La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque chose à me communiquer.
Assis avec ma femme autour d’une grande table ronde, j’écoutais, en prenant le thé, toutes les demandes qui m’étaient faites, toutes les réclamations qui m’étaient adressées.
C’était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.
Mes gardes m’amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu’ils avaient commises.
J’avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de mon pauvre Bazilio, et j’étais très-circonspect. [129]
J’écoutais d’abord les témoins; mais je ne condamnais qu’après avoir entendu le coupable dire:
«—Que voulez-vous, maître, c’était ma destinée; je ne pouvais pas m’empêcher de faire ce que j’ai fait!...
«—Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis, veux-tu que ce soit le gobernadorcillo ou moi qui te châtie?»
La réponse était toujours la même:
«—Tuez-moi, maître, disait l’Indien; mais ne me remettez pas aux mains d’un de mes semblables.»
J’infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait pour le coupable. C’était un motif que je saisissais toujours pour pardonner, ou faire remise d’une partie du châtiment. J’étais humain sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
Mes gardes étaient chargés d’appliquer la punition. Lorsque l’exécution était terminée, l’Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare, signe du pardon; je l’engageais à ne plus commettre de nouveaux méfaits. Anna l’exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m’en vouloir, il témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes analogues à ceux que prononçait l’un d’eux, après une punition sévère: «J’ai reçu, disait-il, le châtiment qu’un père donne à son fils. Je suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans aucun trouble le visage de mon maître.»
L’ordre et la discipline que j’avais établis étaient pour moi d’un grand secours dans l’esprit des Indiens; ils me donnaient une influence positive sur eux.
Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans lesquelles il n’est pas de gouvernement possible, satisfaisaient beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
Voilà ce qu’ils ignoraient, et ce qu’ils se demandaient souvent. [130]
Ils répugnaient à l’idée d’être commandés par un homme qui n’aurait pas été intrépide devant le danger.
J’avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces expéditions avaient été sans résultat, et d’ailleurs elles ne pouvaient pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
Je savais fort bien qu’ils formeraient leur opinion définitive sur moi en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous viendrions à rencontrer; j’étais donc décidé à tout entreprendre pour égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout était là! Je comprenais l’impérieuse nécessité dans laquelle j’étais de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte, si je voulais conserver mon commandement.
L’occasion se présenta enfin de subir l’épreuve que désiraient mes vassaux.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu’ils préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d’une carabine, que de se trouver à cette distance d’un buffle sauvage.
«La différence, disaient-ils, c’est que la balle d’une carabine peut blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
Je profitai de la frayeur qu’ils ont pour cette sorte d’animal, et je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu’il me fut possible, mon intention formelle de le chasser.
Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer, moi surtout qui n’étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
Je ne voulus rien écouter. [131]
J’avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non avenus tous leurs conseils.
Bien m’en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants des dangers que je voulais courir n’étaient donnés et tracés que pour me tendre un piége: ils s’étaient concertés entre eux afin de juger de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
J’ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
J’évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre excursion, et je partis accompagné d’une dizaine d’Indiens, presque tous armés de fusils.
La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans les plaines.
En plaine, on n’a besoin que d’un bon cheval, de beaucoup d’adresse et d’agilité pour lancer le lacet.
Mais dans les montagnes c’est différent; il faut plus que cela, il faut un sang-froid extraordinaire.
Voici ce que l’on fait: on s’arme d’un fusil dont on est sûr, et l’on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois, vous aperçoive.
Du plus loin qu’il vous voit, il s’élance sur vous de toute la vitesse de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s’il allait vous écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s’arrête quelques secondes, et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
C’est pendant ce temps d’arrêt que le chasseur doit lâcher son coup de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut, que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence seule pourra le sauver!
Voilà peut-être le sort qui m’attendait; mais j’étais décidé à tenter cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être à la mort. [132]
Nous arrivâmes sur la lisière d’un grand bois où nous pressentions qu’il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
J’étais sûr de mon fusil, je croyais l’être assez de mon sang-froid; je voulus alors que la chasse fût faite comme si j’eusse été un simple Indien.
Je me fis placer à l’endroit où tout faisait présumer que l’animal viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès de moi.
J’exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
Je l’avoue, c’est un moment solennel que celui où l’on est placé entre la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d’un fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la forêt. Ils s’étaient au préalable débarrassés d’une partie de leurs vêtements, à l’effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les accompagnaient.
Pendant plus d’une demi-heure il se fit un morne silence.
Chacun de nous écoutait si quelque bruit n’arriverait pas à son oreille inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort longtemps sans donner signe de vie.
Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
Elle se défendait des chiens jusqu’au moment où, devenue furieuse, elle s’élancerait d’un trait vers la lisière du bois.
Au bout de quelques instants j’entendis le craquement des branches et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu’au galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d’un monstre, et je dirai presque d’un être fantastique:—c’était [133]comme une avalanche qui s’avançait.
En ce moment, je l’avoue, j’éprouvais une émotion si vive, que mon cœur battait avec une rapidité extraordinaire. N’était-ce pas la mort, et une mort affreuse peut-être, qui m’arrivait là?
Soudain le buffle apparut...
Il fit un mouvement d’arrêt, promena ses regards effrayés autour de lui, huma l’air de la plaine qui s’étendait au loin; puis, le museau au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea vers moi furieux et terrible...
Le moment était venu.
Si j’avais attendu l’occasion de montrer aux Indiens mon courage et mon sang-froid, en revanche le moment que j’avais choisi était grave, et demandait bien en effet ces deux précieuses qualités.
J’étais là, je puis le dire, face à face avec le danger: le dilemme était, de tous les dilemmes, le plus logique, le plus précis: vainqueur ou vaincu, il fallait une victime: le buffle ou moi; et nous étions tous deux également disposés à nous bien défendre.
Il me serait difficile de raconter exactement ce qui se passa d’abord en moi pendant le court espace que le buffle mit à traverser la distance qui nous séparait.
Mon cœur, si vivement agité pendant la course de l’animal à travers la forêt, ne battait plus alors... Mes yeux étaient arrêtés sur lui, mes regards fixés à son front, tellement que je ne voyais rien autour de moi.
Il se fit dans mon esprit un silence profond... J’étais trop absorbé d’ailleurs pour rien entendre, et cependant les chiens aboyaient toujours, en suivant leur proie à une courte distance.
Enfin, le buffle baissa sa tête en présentant ses cornes aiguës, fit un temps d’arrêt; puis, prenant son élan, s’élança pour se jeter sur moi; je fis feu.
Ma balle alla lui labourer l’intérieur du crâne: j’étais à demi sauvé. [134]
L’animal vint s’abattre à un pas au-devant de moi: on eût dit un quartier de roche qui se détachait, tant sa chute fut lourde et bruyante tout à la fois.
Je lui mis le pied entre les deux cornes, et je m’apprêtais à lâcher mon second coup, lorsqu’un beuglement sourd et prolongé m’avertit que ma victoire était complète: l’animal avait rendu le dernier soupir.
Mes Indiens arrivèrent.
Leur joie tourna à l’admiration; ils étaient enchantés; j’étais pour eux tel qu’ils me désiraient.
Tous leurs doutes s’étaient envolés avec la fumée de mon fusil lorsque j’avais ajusté et tiré le buffle. J’étais brave, j’avais toute leur confiance: mes preuves étaient faites.
Ma victime fut coupée en morceaux, et portée en triomphe au village. Comme vainqueur, je pris ses cornes; elles avaient six pieds de long; je les ai depuis déposées au Muséum de Nantes.
Les Indiens, ces imagistes, ces donneurs de surnom, me nommèrent dès lors Malamit-Oulou, mots tagals qui signifient: Tête froide.
J’avouerai, sans amour-propre, que l’épreuve à laquelle mes Indiens m’avaient soumis était assez sérieuse pour leur donner une opinion définitive de mon courage, et leur prouver qu’un Français était aussi brave qu’eux.
L’habitude que je pris plus tard de chasser ainsi me prouva que l’on courait moins de dangers lorsque l’arme dont on se servait était bonne, et que le sang-froid ne manquait pas.
Une fois par mois environ, je me livrais à cet exercice qui donne de si vives émotions, et j’avais reconnu la facilité avec laquelle on pouvait loger une balle dans une surface plane, de quelques pouces de diamètre, à quelques pas de soi.
Mais il n’en est pas moins vrai que les premières chasses étaient très-dangereuses.
Une seule fois, je permis à un Espagnol nommé Ocampo de nous accompagner. [135]
J’avais eu le soin de placer deux Indiens à ses côtés; mais lorsque je l’eus quitté pour aller prendre mon poste, l’imprudent renvoya les deux hommes, et bientôt le buffle débusqua du bois, et se dirigea sur lui. Il lâcha ses deux coups de feu et manqua l’animal; nous entendîmes les détonations, nous accourûmes en toute hâte: mais il était trop tard! Ocampo n’existait plus. Le buffle l’avait traversé de part en part, son corps était sillonné par d’affreuses blessures.
Un aussi douloureux accident ne se renouvela plus.
Quand des étrangers vinrent pour assister à une pareille chasse, je les fis monter sur un arbre ou sur la crête d’une montagne, d’où ils purent rester spectateurs du combat sans y prendre part et sans être exposés.
Maintenant que j’ai décrit la chasse aux buffles dans les montagnes, je reviens à mes travaux de colonisation. [137]
Situation de Jala-Jala.—Colonisation.—Tremblements de terre. —Combats de coqs.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, la maison que j’avais fait construire renfermait tout le confort désirable. Elle était bâtie en bonnes pierres de taille, et pouvait me servir de petite forteresse en cas d’attaque.
Une de ses façades donnait sur le lac, dont les eaux claires et limpides baignaient la plage verdoyante à cent pas de ma demeure.
L’autre, opposée, donnait sur les bois et les montagnes, où la végétation était riche et plantureuse.
De nos fenêtres, nous jouissions d’un spectacle grandiose et majestueux, comme le beau ciel des tropiques en offre quelquefois.
Par une nuit obscure, la crête des montagnes s’éclairait tout à coup d’une lueur blafarde; cette lueur augmentait par degrés, puis peu à peu la lune resplendissante apparaissait et embrasait le sommet des montagnes, comme eût fait un vaste incendie; puis, calme, limpide, sereine, elle reflétait sa lumière [138]poétique et douce dans les eaux du lac, calmes, limpides et sereines comme elle! C’était un coup d’œil éblouissant.
Quelquefois, vers le soir, la nature se montrait dans toute sa splendeur imposante, et faisait descendre au fond des âmes un secret effroi. Tout accusait l’influence sacrée du Dieu créateur.
A une faible distance de notre habitation, on apercevait une montagne dont la base était dans le lac et le sommet dans les cieux. Cette montagne servait de paratonnerre à Jala-Jala: elle attirait sur elle la foudre.
Souvent de gros nuages noirs, chargés d’électricité, s’amoncelaient sur ce point culminant; on eût dit d’autres monts cherchant à renverser celui-là. Un orage se formait, le tonnerre grondait avec fureur, la pluie tombait à torrents, des détonations terribles se succédaient de minute en minute, et l’obscurité profonde était à peine interrompue par la foudre qui sillonnait l’espace en longs serpents de feu pour aller frapper, sur le sommet et le flanc de la montagne, d’énormes blocs de rochers qu’elle précipitait dans le lac avec fracas.
C’était une des admirables colères de Dieu!
Bientôt tout se calmait; la pluie ne tombait plus, les nuages disparaissaient, l’air embaumé apportait tous les parfums des fleurs et des plantes aromatiques sur ses ailes encore humides, et la nature reprenait sa tranquillité ordinaire!
Plus tard, j’aurai l’occasion de parler d’un autre spectacle que nous avions aussi à certaines époques, et qui était d’autant plus effrayant qu’il durait douze heures. C’étaient les coups de vent appelés Tay-Foung dans les mers de la Chine.
A diverses époques de l’année, particulièrement dans celle où s’opère le changement de mousson1, nous subissions des [139]phénomènes plus terribles encore que nos orages; je veux parler des tremblements de terre.
Ces tremblements affreux présentent un aspect bien différent à la campagne de ce qu’ils sont dans les cités.
Dans les villes, la terre commence-t-elle à trembler? partout on entend un bruit épouvantable; les édifices craquent, et sont prêts à s’écrouler; les habitants se précipitent hors des maisons, courent par les rues qu’ils encombrent, et cherchent à se sauver. Les cris des enfants effrayés, des femmes éplorées se mêlent à ceux des hommes éperdus; chacun est à genoux, les mains jointes, les regards levés vers le ciel, et l’implore avec des larmes dans la voix. Tout s’émeut, tout s’agite, tout redoute la mort, et l’effroi devient général.
A la campagne, c’est tout le contraire, et c’est cent fois plus imposant et plus terrible.
A Jala-Jala, par exemple, à l’approche d’un de ces phénomènes, un calme profond, lugubre même, s’empare de la nature.
Le vent ne souffle pas; il n’y a ni brise, ni zéphyr. Le soleil, sans être couvert de nuages, s’obscurcit, et répand une clarté sépulcrale.
L’atmosphère est chargée de vapeurs qui la rendent lourde et étouffante. La terre est en travail.
Les animaux, inquiets et silencieux, cherchent un refuge contre le cataclysme qu’ils pressentent.
Le sol tressaille; tout à coup il tremble sous les pieds. Les arbres s’agitent, les montagnes s’ébranlent sur leurs bases, et leurs sommets paraissent prêts à s’écrouler.
Les eaux du lac sortent de leur lit, et se répandent avec impétuosité dans les campagnes. Un roulement plus fort que celui produit par le tonnerre se fait entendre; la terre tremble... et tout s’en ressent à la fois.
Mais dès lors le phénomène est accompli, tout reprend l’existence.
Les montagnes se consolident sur leurs bases, et redeviennent [140]immobiles; les eaux du lac rentrent peu à peu dans leur bassin naturel, le ciel s’épure et reprend sa brillante clarté, la brise souffle; les animaux sortent des tanières dans lesquelles ils s’étaient cachés; la terre a repris sa tranquillité, et la nature son calme imposant.
Je n’ai pas cherché à faire des descriptions souvent fort ennuyeuses pour le lecteur; j’ai voulu seulement donner une idée des divers panoramas qui se déroulaient tour à tour sous nos yeux à Jala-Jala.
Je reviens à présent au récit de ma vie habituelle.
J’avais tué un buffle à la chasse, j’avais dès lors fait mes preuves, et mes Indiens m’étaient dévoués, car ils avaient confiance en moi.
Rien plus ne me préoccupait, et j’employais mon temps à faire exécuter des travaux dans la campagne.
Bientôt les bois, les forêts avoisinant mon domaine tombèrent sous la cognée, et furent remplacés par des champs immenses d’indigo et de riz.
Je peuplai les montagnes de bêtes à cornes, et d’une belle troupe de chevaux aux pieds fins et à l’œil fier.
Je parvins peu à peu à éloigner les bandits de Jala-Jala. Je dois dire qu’un grand nombre d’entre eux avaient abandonné leur vie errante et criminelle; je les avais recueillis sur mes terres, et j’en avais fait de bons cultivateurs.
Comment étais-je arrivé à faire de pareilles recrues?
J’avoue que le moyen était un peu bizarre, et mérite qu’on le raconte; on verra combien l’Indien se laisse influencer et conduire lorsqu’il a confiance dans un homme qu’il regarde comme lui étant supérieur.
Je me promenais très-souvent dans les forêts, seul, et tenant mon fusil sous mon bras. Tout à coup un bandit, sorti comme par enchantement de derrière un arbre, m’apparaissait armé de pied en cap, et s’avançait sur moi.
«Maître, me disait-il en mettant un genou en terre, je veux être un honnête homme, prenez-moi sous votre protection!» [141]
Je m’informais alors de son nom; s’il était signalé par la haute cour de justice, je lui répondais sévèrement:
«Retire-toi, et ne te présente jamais devant moi; je ne peux pas te pardonner, et si je te rencontre de nouveau, il faudra que je fasse mon devoir.»
S’il m’était inconnu, je lui disais avec bienveillance:
«Suis-moi.»
Je l’emmenais à mon habitation.
Là, je lui faisais déposer ses armes; puis, après l’avoir sermonné en l’engageant à persister dans sa résolution, je lui indiquais le lieu du village où je voulais qu’il construisît sa case, et, pour l’encourager, je lui faisais quelques avances, afin qu’il pût se nourrir en attendant que de bandit il devînt cultivateur.

Case indienne.
Je m’applaudissais chaque jour d’avoir laissé une porte ouverte au repentir, puisque je rendais par mes soins, à la vie honnête et laborieuse, des gens égarés et pervertis.
Je m’attachais aussi à habituer les Indiens à quitter leurs coutumes vicieuses et sauvages, sans pourtant employer trop [142]de sévérité à leur égard : je savais qu’avec eux, pour obtenir beaucoup, il fallait se relâcher un peu.
Les Indiens sont passionnés pour les jeux de cartes et les combats de coqs , ainsi que je l’ai dit plus haut.
Pour ne pas les priver tout à fait de ces plaisirs, je leur permettais le jeu de caries trois fois par an, ainsi que je l’ai dit.
Hors ces trois époques, malheur à celui qui était pris en flagrant délit! il était puni sévèrement.
Quant aux combats de coqs, j’avais permis qu’ils eussent lieu les dimanches et fêtes, après les offices.
A cet effet, j’avais fait construire des arènes publiques.
Dans ces arènes, en présence de deux juges dont les arrêts étaient sans appel, les spectateurs engageaient de forts paris.
Rien n’est plus curieux à voir qu’un combat de coqs.
Les deux fiers animaux , choisis et élevés exprès pour le jour de la lutte, arrivent sur le champ de bataille, armés de longs et tranchants éperons d’acier.
Leur tenue est superbe, leur démarche hardie et guerrière ils portent haut la tête, et battent leurs flancs de leurs ailes, dont les plumes simulent l’éventail orgueilleux du paon.
C’est avec un regard fier qu’ils parcourent l’arène, levant leurs pattes avec précaution, et se mesurant de l’œil avec colère.
On dirait deux anciens chevaliers armés en guerre, prêts à combattre sous les yeux de la cour assemblée.
Leur impatience est vive, leur courage impétueux.
Tout à couples deux adversaires fondent l’un sur l’autre, et s’attaquent avec une égale furie; les armes tranchantes qu’ils portent leur font d’horribles blessures, mais ces intrépides lutteurs ne semblent pas en ressentir les cruels effets.
Le sang coule, les champions n’en paraissent que plus acharnés.
Celui qui faiblit ranime son courage à l’idée de la victoire; s’il recule , c’est pour prendre plus d’élan et se jeter avec plus d’ardeur sur l’ennemi qu’il voudrait terrasser. [143]
Enfin, lorsque le sort s’est prononcé, lorsque , couvert de blessures et de sang, l’un des héros succombe ou s’enfuit, il est déclaré vaincu, et c’est alors que l’on peut dire: « Et le « combat finit, faute de combattants ! »
Les Indiens assistent avec une joie féroce à ce genre d’exercice. Ils ne parlent pas, tant leur attention est captivée; ils suivent avec un soin particulier la lutte dans ses moindres détails.
Ils élèvent presque tous un coq pendant quelques années avec une tendresse vraiment comique, surtout lorsqu’on réfléchit que cet animal, choyé comme le serait un enfant, est destiné par eux à périr au premier jour où il ira combattre.
J’avais aussi compris qu’il fallait un amusement qui rentrât dans les goûts, les moeurs et les habitudes de mes anciens bandits, dont la vie avait été pendant longtemps errante et vagabonde.
À cet effet, j’avais permis la chasse dans toule l’étendue de ma propriété, à la condition toutefois que je prélèverais comme dîme assez naturelle un quartier du cerf ou du sanglier que l’on aurait tué.
Jamais, je le crois, un chasseur, un de ces hommes ramenés du chemin du vice dans celui de la vertu, n’a manqué à cet engagement, et n’a cherché à me dérober du gibier. J’ai souvent reçu sept à huit quartiers de cerf dans la journée, et ceux qui me les apportaient étaient enchantés de pouvoir me les offrir.
L’église dont j’avais fait jeter les fondations s’élevait à vue d’œil ; la population du bourg s’accroissait chaque jour, et tout allait au gré de mes désirs.
J’avais bien toujours des difficultés avec les bandits endurcis qui m’environnaient; mais je les poursuivais sans relâche, car il était de mon intérêt de les éloigner de mon habitation.
Très-souvent ils me causaient de vives alarmes et des alertes. [144]
Ces hommes résolus et déterminés arrivaient par bandes pour faire le siége de notre maison; nous étions cernés.
Mes gardes se rangeaient autour de moi, et nous livrions des combats très-fréquents, mais qui se terminaient pour nous toujours avantageusement.
La Providence a des secrets inouïs. Jamais la balle d’un bandit ne m’a frappé. Je porte la trace de dix-sept blessures, mais ces blessures ont toutes été faites avec des armes blanches. On pourrait dire de moi, comme dans je ne sais plus quelle ballade écossaise: «N’a-t-on pas vu les soldats du diable passer à travers les balles, au lieu que ce soient les balles qui passassent au travers d’eux?» En effet, j’ai reçu bien des coups de fusil, quelques-uns à bout portant; j’ai souvent vu le canon d’un fusil dirigé sur ma poitrine à quelques pas de moi, mes vêtements ont été troués par le plomb; mais mon corps a toujours été respecté.
Un matin, on vint m’avertir que des bandits étaient réunis à quelques lieues de ma demeure, et qu’ils se disposaient à venir l’attaquer.
A cette nouvelle, j’armai mes gens et je partis à la rencontre de la troupe qui devait m’assaillir, pour prévenir son attaque.
A l’endroit qui m’avait été indiqué, je ne trouvai personne, et je passai ma journée à battre les environs, dans l’espoir de faire quelque rencontre; toutes mes recherches furent inutiles.
Tout à coup la pensée me vint qu’un ennemi secret m’avait pu donner le change, et qu’au moment où j’allais au-devant d’un danger sans doute imaginaire, ma maison, que j’avais abandonnée, était peut-être attaquée.
Je tressaillis, un frisson parcourut tout mon corps. Je partis au galop, et j’arrivai chez moi au milieu de la nuit.
Mes craintes n’étaient que trop fondées. J’étais tombé dans un piége. Je trouvai mes domestiques armés, et ma femme veillant à leur tête. «—Que fais-tu là? m’écriai-je en allant [145]vers elle.—Je veille, répondit-elle avec le plus grand sang-froid. J’ai été prévenue que l’avis qu’on t’a adressé était faux; que tu ne trouverais pas les bandits là où ils devaient être, et que pendant ton absence ils viendraient ici. J’ai dès lors pris mes précautions, et voilà pourquoi tu nous trouves disposés à nous défendre.»
Ce trait de courage, qui s’est renouvelé bien des fois, me prouva combien Dieu a mis de force et d’énergie dans la femme en apparence la plus délicate.
Les bandits ne nous attaquèrent pas: un ange ne veillait-il pas sur ma demeure?
Il y avait plus d’une année que nous étions à Jala-Jala sans avoir vu un Européen.
On aurait dit que nous étions retirés du monde civilisé pour toujours, et que nous ne devions plus vivre qu’avec les Indiens.
Nos montagnes avaient une si triste réputation, que personne ne voulait s’exposer aux mille dangers qu’on craignait de rencontrer chez nous.
Nous étions donc seuls, et nous étions cependant fort heureux. C’est peut-être le temps le plus agréable que j’aie passé dans ma vie. Je vivais avec une femme aimée et aimante; l’œuvre que j’avais entreprise s’accomplissait sous mes yeux; le bien-être et le bonheur, qui en est la conséquence, régnaient chez mes vassaux, qui s’attachaient de plus en plus à moi.
Comment aurais-je pu regretter les plaisirs et les fêtes d’une ville où ces fêtes et ces plaisirs sont achetés par le mensonge, l’hypocrisie et la fausseté, ces trois vices de la société civilisée?
Cependant l’effroi que répandaient les bandits ne fut pas assez grand pour éloigner tout à fait les Européens; et un matin nous vîmes arriver, armées jusqu’aux dents, quelques personnes assez folles pour oser aller visiter un fou2. C’est [146]ainsi que l’on m’appelait à Manille, depuis mon départ pour la campagne.
La surprise de ces hardis visiteurs ne saurait se décrire lorsqu’ils nous trouvèrent, en arrivant à Jala-Jala, calmes, tranquilles, et dans une sécurité presque parfaite.
Cette surprise augmenta lorsqu’ils virent en entier notre colonie; et, à leur retour à la ville, ils firent un tel récit de notre retraite et des divertissements qu’on y trouvait, que bientôt nous reçûmes d’autres visites, et j’eus à donner l’hospitalité, non-seulement à des amis, mais à des étrangers3.
Si parfois nos affaires nous forçaient d’aller à Manille, nous revenions tout de suite à nos montagnes et à nos forêts; car là, seulement, Anna et moi nous nous trouvions heureux.
Il aurait fallu de grandes raisons pour nous arracher à notre douce retraite; une circonstance bien simple cependant nous la fit quitter momentanément.
J’appris qu’un de mes amis, qui m’avait servi de témoin à mon mariage, était gravement malade4.
Ce que le plaisir le plus vif, la joie la plus grande, la fête la plus splendide n’aurait pu obtenir de moi, l’amitié sut me le persuader.
A cette fâcheuse nouvelle, je résolus d’aller à Manille donner mes soins au malade, dont la famille me faisait demander; et comme mon absence pouvait se prolonger, je fis mes paquets, et nous partîmes, le cœur doublement attristé de quitter Jala-Jala pour une semblable cause.
A mon arrivée, j’appris que mon ami avait été transporté de Manille à Boulacan, province au nord de cette ville; on espérait que l’air de la campagne amènerait sa guérison. [147]
Je laissai Anna chez ses sœurs, et j’allai rejoindre don Simon, que je trouvai en pleine convalescence; ma présence était inutile ou à peu près, et le voyage que j’avais fait sans résultats, si ce n’était celui de serrer affectueusement la main d’un excellent camarade, que je ne voulais pas quitter sans être certain que sa guérison fût parfaite.

P. de la Gironière tuant un buffle. Page 148.
[149]
1 Pendant six mois le vent règne continuellement au nord-est, et pendant les six autres mois, au nord-ouest; ces deux époques sont désignées sous le nom de moussons de nord-est et moussons de nord-ouest.
2 A la tête était don José Fuentès, mon ami, et qui actuellement habite Madrid.
3 C’est à Jala-Jala que j’ai fait connaissance avec M. Édouard Verreaux, du cap de Bonne-Espérance. Il vint passer chez moi plusieurs mois, pendant lesquels nous nous sommes liés d’une amitié qui ne s’est point refroidie. Je l’ai retrouvé avec plaisir à Paris, toujours au milieu de ses occupations d’histoire naturelle.
4 Don Simon Fernandez, oïdor à la cour royale.
Voyage chez les Tinguianès.
Je me proposais d’utiliser mon temps et de faire un voyage au nord, dans la province d’Ilocos et de Pangasinan.
J’avais mon projet; je voulais, s’il était possible, faire une excursion chez les Tinguianès et les Igorrotès, populations sauvages desquelles on parlait beaucoup, sans les connaître, et que je désirais étudier par moi-même.
Je me gardai bien de confier cette idée à personne; c’est alors que l’on n’aurait plus su quel nom me donner!
Je fis mes préparatifs, et je partis avec mon fidèle lieutenant Alila, qui ne me quittait jamais, et qu’on avait bien eu raison de surnommer Mabouti-Tajo.
Nous étions montés sur de bons chevaux qui nous emportèrent comme des gazelles à Vigan, chef-lieu de la province d’Ilocos-Sud, où nous les laissâmes. Là nous primes un guide qui nous conduisit dans l’est, auprès d’une petite rivière nommée Abra (ouverture).
Cette rivière est la seule issue par laquelle on peut pénétrer chez les Tinguianès. Elle serpente entre de hautes montagnes [150]de basalte; ses bords sont escarpés, son lit est encombré d’énormes blocs de rochers qui sont tombés du flanc des montagnes. Il est impossible de côtoyer ses bords.
Pour arriver chez les Tinguianès, il faut avoir recours à une embarcation légère qui puisse facilement franchir le courant et les endroits peu profonds.
Mon guide et mon lieutenant eurent bientôt fabriqué un petit radeau de bambous. Le radeau construit, nous nous embarquâmes, Alila et moi, notre guide refusant de nous accompagner.
Après beaucoup de peine et de fatigues, en nous mettant souvent à l’eau pour traîner notre radeau, nous franchîmes enfin la première ligne des montagnes, et nous aperçûmes, dans une petite plaine, le premier village tinguian.
Arrivés là, nous mîmes pied à terre pour nous diriger vers les huttes que nous distinguions de loin.
Je conviens que c’était bien un peu agir en fou que d’aller nous aventurer ainsi au milieu d’une peuplade d’hommes féroces et cruels, dont nous ne connaissions pas la langue; mais je comptais sur mon étoile! J’ajouterai que j’avais pris divers objets pour les offrir en cadeaux, espérant rencontrer quelque habitant parlant la langue tagaloc.
Je marchais donc sans m’inquiéter de ce qui nous adviendrait.
Après quelques instants nous arrivâmes enfin aux premières cases, et les habitants nous firent tout d’abord une réception peu agréable. Effrayés de notre approche, ils s’avancèrent vers nous armés de haches et de lances; nous les attendîmes sans reculer. Je résolus de parler avec eux au moyen de gestes, et je leur montrai des colliers de verroterie, pour leur faire comprendre que nous venions en amis. Ils se concertèrent entre eux, et lorsqu’ils eurent tenu conseil, ils nous firent signe de les suivre.
Nous obéîmes.
On nous conduisit devant un vieux chef. [151]
Ma générosité fut plus grande envers lui qu’elle ne l’avait été avec ses sujets. Il parut si enchanté de mes présents, qu’il nous rassura, nous faisant comprendre que nous n’avions rien à craindre, et qu’il nous prenait sous sa haute protection.
Ce bon accueil m’avait donné la certitude que nous étions traités en amis par ces sauvages, si cruels envers leurs ennemis.
Je me mis alors à examiner avec attention les hommes, les femmes et les enfants qui nous entouraient, et qui paraissaient aussi étonnés que nous l’étions nous-mêmes.
Ma surprise fut très-grande lorsque je vis des hommes d’une belle stature, légèrement bronzés, aux cheveux plats, au profil régulier, avec un nez aquilin, et des femmes vraiment belles et gracieuses. Étais-je bien chez des sauvages?
J’aurais plutôt pu croire que j’étais chez des habitants du midi de la France, si ce n’eût été le costume et le langage.
Les hommes portaient pour tout vêtement une ceinture, et une espèce de turban fait d’écorce de figuier. Ils étaient armés, comme ils le sont toujours, d’une longue lance, d’une petite hache, et d’un bouclier.
Les femmes portaient également une ceinture, mais elles avaient en outre un petit tablier très-étroit qui leur descendait jusqu’aux genoux. Leur tête était ornée de perles, de grains de corail et d’or, mêlés avec leurs cheveux; la partie supérieure de leurs mains était peinte en bleu, leurs poignets étaient garnis de bracelets en tissu, parsemés de verroterie: ces bracelets montaient jusqu’au coude, et formaient comme des demi-manches tressées.
J’appris, à ce sujet, une particularité assez singulière. Ces bracelets en tissu compriment follement le bras; on les met quand les femmes sont encore toutes jeunes, et ils empêchent le développement des chairs au profit du poignet et de la main, qui se boursouflent et deviennent horriblement gros: c’est un signe de beauté chez les Tinguianès, comme le petit pied chez les Chinoises, et la taille fine chez les Européennes. [152]
Dans les jours de grande fête, quelques favorisés du sort, hommes et femmes, ajoutent à la primitive ceinture de figuier une petite veste très-étroite en étoffe de coton, ainsi qu’une espèce d’écharpe qui, selon le bon plaisir de celui qui la porte, prend la forme de turban, de ceinture, ou de véritable écharpe jetée sur une épaule et passant sous le bras opposé.
Les veuves, pendant les funérailles de leurs maris, portent aussi un large voile blanc qui les couvre de la tête aux pieds.
Ces étoffes sont tissées par eux-mêmes d’une manière tout à fait primitive: ils attachent un certain nombre de fils à un pieu ou à un arbre, l’autre extrémité à leur corps; ensuite, en tournant sur eux-mêmes, ils enroulent les fils à leur ceinture, en s’approchant jusqu’à la longueur du bras, de l’extrémité attachée à l’arbre; une petite navette et un peigne forment le reste du métier. Au fur et à mesure qu’ils ont ourdi une certaine longueur d’étoffe, ils s’éloignent du point de départ en tournant en sens inverse, pour dérouler de leur ceinture le fil nécessaire à la trame. Avec cette méthode, ils ne parviennent à faire que des étoffes n’ayant qu’une largeur de 20 à 30 centimètres.
J’étais tout étonné de me trouver entouré de cette population, qui n’avait véritablement rien d’effrayant.
Une seule chose m’importunait, c’était l’odeur que ces peuplades répandaient autour d’elles, et que l’on sentait même d’assez loin. Cependant les hommes et les femmes sont très-propres, ils ont l’habitude de se baigner deux fois par jour. J’attribuai cette odeur désagréable à leur ceinture et à leur turban, qu’ils ne quittent pas et qu’ils laissent tomber en lambeaux.
Je remarquai que l’accueil qui m’avait été fait par le chef attirait sur nous la bienveillance de tous les habitants, et j’acceptai sans crainte l’hospitalité qui nous fut offerte.
C’était le seul moyen de bien étudier les mœurs et les habitudes de mes nouveaux hôtes. [153]
Le territoire occupé par les Tinguianès est situé par le 17º de latitude nord, et le 27º de longitude ouest; il est divisé en dix-sept villages.
Chaque famille possède deux habitations, une pour le jour, l’autre pour la nuit.
L’habitation du jour est une petite case en bambou et en paille, dans le genre de toutes les cases indiennes.
Celle de nuit est plus petite et perchée sur de grands pieux, ou au sommet d’un arbre, à soixante ou quatre-vingts pieds au-dessus du sol.
Cette hauteur m’étonna; mais je compris cette précaution lorsque je sus que, réfugiés dans cette case de nuit, les Tinguianès se préservent ainsi des attaques nocturnes des Guinanès, leurs ennemis mortels, et s’en défendent avec des pierres qu’ils lancent du sommet des arbres1.
Au milieu de chaque village, il y a un grand hangar qui sert aux réunions, aux fêtes et aux cérémonies publiques.
Il y avait déjà deux jours que j’étais au village de Palan (c’est ainsi que s’appelait le lieu où je m’étais arrêté), lorsque les chefs reçurent un message de la bourgade de Laganguilan y Madalag, une des plus éloignées dans l’est. Par ce message, les chefs étaient prévenus que les habitants de la bourgade avaient soutenu un combat, et qu’ils en étaient sortis victorieux.
A cette nouvelle, les habitants de Palan poussèrent des cris de joie qui se changèrent en véritable tumulte, lorsqu’on apprit qu’une fête allait être célébrée en commémoration du succès à Laganguilan y Madalag. Chacun désirait y assister; hommes, femmes, enfants, tous voulurent partir.
Mais les chefs choisirent un certain nombre de guerriers, [154]quelques femmes, plusieurs jeunes filles, et l’on se prépara au départ.
L’occasion s’offrait trop belle pour que je n’en profitasse pas, et je priai instamment mes hôtes de me permettre de les accompagner. Ils consentirent, et la nuit même nous nous mîmes en marche au nombre de trente.
Les hommes portaient leurs armes, qui se composent de la hache, qu’ils nomment aligua, de la lance aiguë en bambou, et du bouclier; les femmes étaient affublées de leurs plus beaux ornements.

Ceinture et armes des Tinguianès.
Nous marchions les uns derrière les autres, suivant la coutume des sauvages.
Nous passâmes par plusieurs villages dont les habitants se rendaient comme nous à la fête; nous traversâmes des montagnes, des forêts, des torrents; et enfin, à la pointe du jour, nous arrivâmes à Laganguilan y Madalag.
Toute la bourgade était en fête.
On entendait de tous côtés les sons de la conge et du tam-tam. Le premier de ces instruments est de forme chinoise, le second est en forme de cône aigu, recouvert à la base d’une peau de cerf. C’était un vrai tohu-bohu.
Vers onze heures, les chefs du village, suivis de toute la [155]population, se dirigèrent vers le grand hangar. Là, chacun prit sa place sur le sol; chaque bourgade, ayant son chef à sa tête, occupait une place désignée à l’avance.
Au milieu d’un cercle formé par les chefs des combattants, il y avait de grands vases pleins d’une boisson faite avec du jus de canne à sucre, et quatre hideuses têtes de Guinanès entièrement défigurées: c’étaient les trophées de la victoire.
Lorsque tous les assistants eurent pris leurs places, un guerrier de Laganguilan y Madalag prit une des têtes et la présenta aux chefs de la bourgade, qui la montrèrent à tous les assistants en faisant un long discours renfermant des louanges pour les vainqueurs.
Ce discours achevé, le guerrier reprit la tête, la divisa à coups de hache, et en retira la cervelle.
Pendant cette opération peu agréable à voir, un autre guerrier prit une seconde tête, la présenta aux chefs; le même discours fut prononcé, puis le guerrier brisa le crâne, ôta la cervelle.
Il en fut ainsi pour les quatre dépouilles sanglantes des ennemis vaincus.
Quand les cervelles furent retirées, les jeunes filles les broyèrent avec leurs mains dans les vases contenant la liqueur de jus de canne fermentée. Elles remuèrent le tout, puis les vases furent rapprochés des chefs; ceux-ci plongèrent dedans de petites coupes en osier qui laissaient échapper par leurs fissures la partie trop liquide; ce qui restait au fond des petits paniers fut bu par eux avec extase et sensualité.
J’éprouvai un affreux mal de cœur à ce spectacle, nouveau pour moi.
Après le tour des chefs, vint le tour des guerriers. Les vases leur furent présentés, et chacun y puisa avec délices l’affreux breuvage, au bruit des chants sauvages.
Il y avait vraiment dans ce sacrifice à la victoire quelque chose d’infernal....
Nous étions rangés en cercle, et les vases promenés à la [156]ronde. Je compris que nous allions avoir une épreuve bien dégoûtante à subir.
En effet, hélas! elle ne se fit pas attendre. Les guerriers s’arrêtèrent devant moi, et me présentèrent le basi2 et l’affreuse coupe.
Tous les regards se fixèrent sur moi. L’invitation était bien directe; la refuser, c’était s’exposer peut-être à la mort!
Il se fit en moi un combat que je ne saurais rendre...
J’eusse préféré la carabine d’un bandit à cinq pas de ma poitrine, ou attendre, ainsi que je l’avais déjà fait, que le buffle sauvage sortît du bois.
Quelle perplexité! Je n’oublierai jamais cet horrible moment; il me glaça d’effroi et de dégoût.
Cependant je me contins, rien ne trahit mon émotion; j’imitai les sauvages, et, trempant la coupe d’osier dans la boisson, je l’approchai de mes lèvres... et la passai au malheureux Alila, qui ne put éviter l’infernale boisson.
Le sacrifice était accompli.
Les libations cessèrent, mais il n’en fut pas de même des chants.
Le basi est une liqueur très-spiritueuse et très-enivrante, et les assistants, qui avaient usé outre mesure de cet infernal breuvage, chantaient plus fort au bruit du tam-tam et de la conge, pendant que les guerriers divisaient les crânes humains en petits morceaux, destinés à être envoyés comme cadeaux à toutes les bourgades amies.
La distribution se fit séance tenante, puis les chefs déclarèrent la cérémonie terminée.
On se mit alors à danser. Les sauvages se divisèrent en deux lignes, et, hurlant comme s’ils eussent été enragés ou fous furieux, ils se mirent à sauter en appliquant leur main droite sur l’épaule de leur vis-à-vis, et à changer de place avec lui.
Ces danses durèrent toute la journée; enfin la nuit vint, [157]chaque habitant se retira avec sa famille et quelques hôtes dans sa demeure aérienne, et tout rentra dans l’ordre.
Il y a lieu de s’étonner, quand on est en Europe, couché dans un bon lit, sous un chaud édredon, la tête mollement appuyée sur de bons oreillers, de penser au singulier gîte que choisissent ces sauvages dans les forêts.
Combien de fois je me suis représenté ces familles juchées à quatre-vingts pieds au-dessus de la terre, sur le sommet des arbres. Et cependant je sais qu’elles dorment aussi tranquilles dans ces retraites ouvertes à tous les vents, que moi dans ma chambre bien close et bien silencieuse. Ne sont-elles pas comme les oiseaux qui se reposent sur les branches à leurs côtés? N’ont-elles pas pour mère la nature, cette admirable gardienne de ce qu’elle a fait? et ne ferment-elles pas leurs paupières sous le regard tutélaire du Père suprême, du Maître éternel?
Mon fidèle Alila se retira avec moi dans une des cases de bas étage pour passer la nuit, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis notre séjour chez les Tinguianès.
Pour plus de sûreté, nous avions pris l’habitude de veiller mutuellement l’un sur l’autre: jamais nous ne dormions tous les deux à la fois. Sans être peureux, ne doit-on pas être prudent?
Cette nuit-là, c’était à mon tour de commencer à dormir; je me couchai, mais les impressions de la journée avaient été trop vives; je ne ressentis pas la moindre velléité de sommeil.
J’offris alors à mon lieutenant de me remplacer; le pauvre diable était comme moi: les têtes des Guinanès dansaient devant ses yeux. Il les voyait pâles, sanglantes, hideuses, puis déchirées, broyées, brisées; puis l’affreux breuvage des cervelles, qu’il avait aussi courageusement avalé, lui revenait au cœur et à l’esprit, et il souffrait vraiment de notre visite à la bourgade victorieuse.
«Maître, me disait-il avec un air désolé, pourquoi sommes-nous [158]venus parmi tous ces démons? Ah! nous aurions mieux fait de rester à notre bon pays de Jala-Jala.»
Il n’avait peut-être pas tort; mais mon désir de voir des choses extraordinaires me donnait un courage et une volonté qu’il ne partageait pas.
«Il faut, lui répondis-je, que l’homme connaisse tout, et voie tout ce qu’il lui est possible de voir. Puisque nous ne pouvons dormir, et que nous sommes les maîtres ici quant à présent, faisons une visite de nuit; peut-être trouverons-nous des choses qui nous sont inconnues... Allume du feu, Alila, et suis-moi.»
Le pauvre lieutenant obéit sans répondre. Il frotta deux morceaux de bambou l’un contre l’autre, et je l’entendis murmurer entre ses dents:
«Quelle maudite idée a donc le maître? Qu’allons-nous voir dans cette malheureuse case? Si ce n’est le Tic balan3, ou Assuan4, nous ne trouverons rien.»
Pendant ces réflexions de l’Indien, le feu prit. J’allumai, sans rien dire, une mèche de coton enduite de gomme-élémie que je portais toujours sur moi dans mes voyages, et je commençai ma visite.
Je parcourus tout l’intérieur de l’habitation sans rien trouver, pas même le Tic balan ou Assuan, comme le pensait mon lieutenant.
Je croyais ma visite infructueuse, lorsque l’idée me prit de descendre au rez-de-chaussée de la case; car toutes les cases sont élevées de huit à dix pieds au-dessus du sol, et le dessous du plancher, fermé avec des bambous, sert de magasin.
Je descendis. Quelqu’un qui eût pu me voir, moi, blanc, Européen, enfant d’un autre hémisphère, errer la nuit, une mèche à la main, dans la case d’un Tinguianès, eût été vraiment surpris de mon audace et je dirais presque de mon [159]entêtement à chercher le danger, à courir après le merveilleux et l’inconnu.
Mais je marchais sans réfléchir à la singularité de mon action. Comme disent les Indiens, «je suivais ma destinée.»
Lorsque j’eus atteint le sol, j’aperçus, au milieu du carré formé par l’entourage des bambous, une espèce de trappe, et je m’arrêtai satisfait. Alila me regardait avec étonnement. Je soulevai la trappe, et je vis alors un puits assez profond. Je regardai avec ma lumière, mais je ne pus découvrir le fond; seulement, sur les côtés, à une profondeur de quatre à cinq mètres environ, je crus distinguer des ouvertures que je pris pour les entrées de galeries souterraines... Que venais-je de découvrir?... Allais-je, comme Gil Blas, pénétrer chez un peuple de bandits vivant dans les entrailles de la terre, ou bien trouverais-je, comme dans les contes des Mille et une nuits, quelques belles jeunes filles prisonnières d’un mauvais génie? En vérité, ma curiosité augmentait au fur et à mesure de mes découvertes.
«Il y a ici quelque chose d’étrange, dis-je à mon lieutenant. Allume une seconde mèche, je vais descendre au fond de ce puits.»
En entendant cet ordre, mon fidèle Alila fit un geste d’épouvante, et se hasarda à me dire, d’un ton chagrin:
«—Comment, maître, vous n’êtes pas content de voir ce qu’il y a sur terre, vous voulez encore voir ce qu’il y a dedans?»
Cette observation naïve me fit sourire. Il continua:
«—Vous voulez me laisser seul ici! Et si l’âme du Guinanès dont j’ai bu la cervelle vient me chercher, que deviendrai-je? Vous ne serez plus là pour me défendre!»
Mon lieutenant n’eût pas craint vingt bandits, il aurait lutté seul contre eux jusqu’à la mort; mais ses jambes tremblaient, sa voix était émue, sa figure effrayée, à l’idée de rester seul dans cette case, exposé à la vue de l’âme du Guinanès qui viendrait lui demander sa cervelle! [160]
Pendant qu’il m’adressait ses plaintes, j’avais appuyé mon dos d’un côté du puits, mes genoux de l’autre, et je descendais.
J’avais franchi deux à trois mètres environ, lorsque je sentis des gravois qui tombaient sur moi; je levai la tête, et je vis Alila qui descendait aussi. Le pauvre garçon n’avait pas voulu rester seul.
«Bravo! lui dis-je; tu deviens donc curieux? Tu seras récompensé, va; nous verrons de fort belles choses... » Et je continuai mon voyage sous terre.
Après avoir franchi cinq mètres environ, j’arrivai à l’ouverture que j’avais remarquée d’en haut, et je m’y arrêtai; je plaçai ma lumière en avant, et je vis une espèce de niche au fond de laquelle était assis un corps tinguian desséché, noir, à l’état de momie.
Je ne dis rien, j’attendais mon lieutenant, et voulais jouir de sa surprise. Lorsqu’il fut à côté de moi:
«Tiens, lui dis-je, vois!... »
Il resta stupéfait...
«Maître, dit-il enfin, je vous en prie, partons; sortons de ce trou maudit! Menez-moi pour combattre les Tinguianès du village, je suis prêt. Mais ne restons pas là avec des morts! Que voulez-vous que nous fassions de nos armes, s’ils nous apparaissent tout à coup pour nous demander pourquoi nous sommes là?»
«—Rassure-toi, lui répondis-je, nous n’irons pas plus loin.»
J’avais compris que ce puits était une tombe, et que plus bas je verrais encore des Tinguianès conservés.
Je respectai l’asile des morts, et je remontai, à la grande satisfaction d’Alila.
Nous remîmes tout en place, nous regagnâmes l’étage de la case, et je m’endormis, car mon lieutenant ne pouvait songer même à se reposer: la momie et le basi le tenaient éveillé.
Le lendemain, avant le jour, nos hôtes commencèrent à [161]descendre de leurs régions élevées, et nous quittâmes notre gîte pour aller faire nos préparatifs de départ.
J’avais assez séjourné à Laganguilan y Madalag; je désirais me rendre à Manabo, grand village situé à peu de distance de Laganguilan. Je profitai des gens de Manabo qui étaient venus assister à la cérémonie des cervelles (c’est ainsi que j’avais surnommé la fête sauvage), et je partis avec eux.
Dans la troupe, il s’en trouvait un qui avait habité quelque temps parmi les Tagalocs; il parlait un peu leur langage, que je possédais assez bien.
Je profitai de cet heureux hasard, et pendant toute la route je causai avec le sauvage, l’interrogeant sur les usages, les coutumes, les mœurs de ses compatriotes.
Un point surtout me préoccupait. J’ignorais quelle était la religion de ces peuplades si curieuses à étudier. Jusqu’alors je n’avais vu aucun temple, rien qui ressemblât à une idole; j’ignorais quel était leur dieu.
Mon guide, bavard comme un Indien, me renseigna fort bien et promptement.
«Les Tinguianès, me dit-il, n’ont aucune vénération pour les astres; ils n’adorent ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles. Ils croient à l’existence de l’âme, et prétendent qu’elle se détache du corps et reste dans la famille après la mort.»
Ils ont, comme on le voit, un commencement de saine religion et de douce philosophie. On regrette moins la vie, si l’on pense laisser quelque chose de soi à ceux que l’on quitte! Quant au dieu qu’ils adorent, il varie et change de forme, selon les hasards et les circonstances. Voici pourquoi:
Lorsqu’un chef tinguianès a trouvé dans la campagne un rocher ou un tronc d’arbre de forme bizarre, c’est-à-dire représentant assez bien un chien, une vache, un buffle, il le dit à la bourgade; et le rocher ou le tronc d’arbre est aussitôt considéré comme un dieu, c’est-à-dire comme une chose supérieure à l’homme.
Alors tous les habitants du village se rendent au lieu indiqué, [162]emportant avec eux des provisions et quelques porcs vivants.
Arrivés là, ils élèvent au-dessus de l’idole nouvelle un toit en paille pour la couvrir, et font un sacrifice en faisant rôtir les porcs; puis, au son des instruments, ils exécutent des danses jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de provisions.
Quand tout a été bu et mangé, on met le feu au toit de paille, et l’idole est oubliée jusqu’à ce que le chef, en ayant découvert une autre, ordonne une nouvelle cérémonie.
Relativement aux mœurs, voici ce que j’ai appris:
Le Tinguianès a ordinairement une femme légitime et plusieurs concubines; mais la femme légitime habite seule la maison conjugale, et les maîtresses ont chacune une case séparée.
Le mariage est une convention entre les deux familles des époux. Le jour de la cérémonie, l’homme et la femme apportent leur dot en nature: cette dot se compose de vases en porcelaine, de verroteries, de grains de corail, et quelquefois d’un peu de poudre d’or. Elle ne profite en rien aux époux, car on la distribue à leurs parents.
«Cet usage, me disait mon guide en forme d’observation, a été établi pour empêcher le divorce, qui ne pourrait avoir lieu qu’en restituant intégralement tous les objets qui ont été apportés par celui qui le demanderait.»
Le moyen est assez adroit pour des sauvages; c’est agir en gens civilisés. En effet, les parents ont tous intérêt à empêcher la séparation, puisqu’ils devront restituer les cadeaux reçus; et si l’un des époux persistait à la demander, ils l’en empêcheraient par la disparition d’un seul objet donné, tel qu’un grain de corail ou un vase de porcelaine. Sans cette sage mesure, il est à penser qu’avec des concubines, un mari divorcerait très-souvent.
Mon compagnon de voyage m’instruisait sur tout ce que je voulais savoir.
«Le gouvernement, me dit-il après s’être reposé quelques [163]instants, est tout à fait paternel. C’est le doyen d’âge qui commande.»
C’est comme à Lacédémone, pensais-je; on y honore la vieillesse.
Les lois sont conservées par tradition, les Tinguianès n’ayant aucune idée de l’écriture.
Dans certains cas, on applique la peine de mort. Lorsque l’arrêt fatal a été prononcé, il faut que le Tinguianès qui l’a mérité s’échappe s’il veut l’éviter, et aille vivre dans les forêts; car les vieillards ayant parlé, tous les habitants sont tenus d’exécuter leur jugement.
La société se divise en deux classes, comme parmi les Tagalocs: la noblesse et le peuple.
Quiconque possède est noble, et pour posséder il suffit de pouvoir présenter en public un certain nombre de vases en porcelaine. Ces vases constituent toute la richesse des Tinguianès.
Nous causions encore des usages des naturels du pays, lorsque nous arrivâmes à Manabo.
Depuis Laganguilan, mon guide, mon cicérone, n’avait presque pas gardé le silence.
Mes regards furent attirés par les flammes qui s’échappaient de dessous une case, où un grand feu était allumé. Autour du feu, je vis plusieurs personnes rassemblées, qui hurlaient comme des loups.
«—Ah! ah! me dit mon guide d’un air satisfait, voici un enterrement. Je ne vous ai encore rien dit de ces cérémonies; mais vous jugerez par vous-même de ce qu’elles sont. Il sera encore temps demain. Vous devez être fatigué, je vais vous conduire à ma case de jour, et vous pourrez vous reposer sans danger des Guinanès, car l’enterrement oblige beaucoup de monde à veiller cette nuit.»
J’acceptai l’offre qui m’était faite, et nous allâmes prendre possession de la case du Tinguianès.
J’étais de premier quart, et mon pauvre Alila, un peu rassuré, [164]s’endormit profondément. Bientôt je l’imitai, et nous ne nous éveillâmes qu’au grand jour.
Nous venions à peine de terminer notre repas du matin, composé de patates, de palmier et de viande de cerf boucanée, lorsque mon guide de la veille vint me prendre pour me conduire où se célébraient les funérailles du défunt. Je le suivis, et nous prîmes place à quelques pas du cortége.

Funérailles et dessiccation d’un Tinguianès.
J’assistai à un étrange spectacle.
Le défunt était assis au milieu de sa case sur une espèce d’escabeau; au-dessous de lui et à ses côtés, il y avait dans d’énormes réchauds des feux très-ardents; à une certaine distance, une trentaine d’assistants étaient assis en cercle.
Une dizaine de femmes formaient également un cercle; [165]elles étaient plus rapprochées du corps, auprès duquel était la veuve, que l’on reconnaissait à une longue toile blanche qui l’enveloppait des pieds à la tête.
Les femmes portaient toutes du coton avec lequel elles essuyaient les sérosités que le feu faisait sortir du cadavre, qui rôtissait petit à petit.
De temps en temps, un des Tinguianès prenait la parole, et prononçait, sur un ton lent et cadencé, un discours qu’il terminait par une sorte d’hilarité bruyante, imitée de tous les assistants.
Après quoi on se levait, on mangeait des morceaux de viande boucanée, on buvait du basi, et l’on exécutait une danse en répétant les dernières paroles de l’orateur.
J’endurai—c’est le mot—ce spectacle pendant une heure environ; mais je ne me sentis pas le courage de demeurer dans la case plus longtemps. L’odeur qu’exhalait le cadavre était insupportable. Je sortis prendre l’air, mon guide me suivit, et je le priai de me dire ce qui s’était fait depuis le commencement de la maladie du trépassé.
«—Volontiers, me répondit-il.»
Heureux de respirer librement, j’écoutai avec intérêt le récit suivant:
«—Quand Dalayapo, me dit le conteur, tomba malade, on l’apporta sur la grande place pour lui appliquer les grands remèdes; c’est-à-dire que tous les hommes du village vinrent en armes, et au son de la conge et du tam-tam, pour pratiquer pendant un soleil des danses autour du malade. Mais ce grand remède fut sans effet, le mal était incurable. Au coucher du soleil, on rapporta notre ami dans sa maison, et on ne s’occupa plus de lui. Sa mort était certaine, puisqu’il n’avait pas voulu danser avec ses compatriotes.»
Je ris du remède et du raisonnement, mais je n’interrompis pas le narrateur.
«—Pendant deux jours Dalayapo fut dans un état de souffrance, puis, au bout de ces deux jours, il ne souffla plus... [166]et lorsqu’on s’en aperçut, on le mit tout de suite sur le banc où nous l’avons vu tout à l’heure.
«Dès lors, toutes les provisions qu’il possédait ont été réunies pour nourrir les assistants qui lui rendent les honneurs. Chacun a prononcé un discours à sa louange; ses parents les plus proches ont commencé les premiers, et son corps a été entouré de feu pour le faire dessécher.
«Quand les provisions seront finies, les étrangers quitteront la case, et il n’y restera plus que la veuve et quelques parents, qui attendront que le corps soit bien réduit et bien sec.
«Enfin, après quinze jours on le descendra dans un grand trou qui est sous sa maison; il sera mis dans une niche au-dessus de celles où sont déjà ses défunts parents, et ce sera fini.»
Ce trou, pensai-je, est semblable à celui dans lequel je suis descendu l’autre nuit à Laganguilan.
L’explication qui venait de m’être donnée me satisfit complétement, et je ne demandai pas à assister de nouveau à la cérémonie.
Je résolus, puisque j’étais fort bien assis à l’ombre d’un baletè, d’abuser de l’obligeance de mon guide, et je lui demandai, en changeant tout à coup de conversation, comment les tribus s’y prenaient pour faire la guerre aux Guinanès, ces mortels ennemis?
«Les Guinanès, me dit-il sans me faire attendre, portent les mêmes armes que nous. Ils ne sont ni plus forts, ni plus adroits, ni plus vigoureux.
«Nous avons deux manières de les combattre. Parfois nous leur livrons de grandes batailles en plein jour, et nous nous trouvons face à face sous le soleil; ou bien, la nuit, quand tout est sombre, nous nous approchons en silence des endroits qu’ils habitent; et alors si nous pouvons en surprendre quelques-uns, nous leur coupons la tête et nous l’emportons, pour avoir une fête semblable à celle que vous avez vue déjà.» [167]
Ce mot de fête me rappela l’orgie sanglante à laquelle j’avais assisté, et surtout la part que j’y avais prise, et je me sentis rougir et pâlir tour à tour. L’Indien ne s’en aperçut pas, et continua.
«Dans les grands combats, tous les hommes d’un village sont forcés de prendre les armes et de marcher contre le village ennemi; c’est ordinairement au milieu des bois que se fait la rencontre des deux armées.
«Aussitôt qu’elles s’aperçoivent, des cris, des hurlements éclatent de toutes parts. Chacun s’élance sur son ennemi.
«De ce premier choc dépend la victoire, car l’une des armées a toujours peur et prend la fuite; l’autre alors la poursuit, et tue tout ce qu’elle peut atteindre, en ayant toujours le soin de couper les têtes et de les rapporter5.»
C’est un combat de cache-cache, dont cependant les suites sont cruelles, pensais-je. Mon Indien me confirma dans mon idée en ajoutant:
«En général, les vainqueurs sont toujours ceux qui se cachent le mieux pour surprendre leurs ennemis, et qui fondent tout à coup sur eux en criant.»
Mon guide se tut. Le combat n’offrait pas d’autre intérêt. Puis, voyant que je ne l’interrogeais plus, il me quitta; et je retournai à mon habitation rejoindre Alila, qui s’ennuyait beaucoup à Manabo.
De mon côté, j’avais assez vu les Tinguianès; je crus d’ailleurs remarquer que le long séjour que je faisais chez eux semblait leur porter ombrage; je pensai à la fête des cervelles humaines, et me décidai à partir.
J’allai prendre congé des vieillards.
Malheureusement, je n’avais rien à leur donner; mais je leur promis beaucoup de présents quand je serais de retour chez les chrétiens, et je les quittai. [168]
La satisfaction de mon lieutenant était à son comble lorsque nous nous mîmes en route.
Je ne voulus pas repasser par où j’étais venu, et me décidai à prendre plus à l’est en traversant les montagnes et me laissant diriger par le soleil.
Cette route me semblait d’autant préférable que j’allais parcourir un pays habité par quelques Igorrotès, cette autre espèce de sauvages que je ne connaissais pas.
Les montagnes que nous traversions étaient couvertes de magnifiques forêts. De temps en temps, de riches vallées se déroulaient sous nos pieds; les herbes y étaient si hautes et si touffues, que nous avions de la peine à les écarter pour nous frayer un passage.
Tout en cheminant, mon lieutenant cherchait à tuer quelque gibier qui servirait à nous nourrir; quant à moi, j’étais trop en contemplation devant les sites admirables que nous rencontrions, trop amoureux de cette nature vierge, féconde, qui s’épanouissait devant nous, pour songer à chasser.
Mon fidèle Alila était moins enthousiaste, mais il était en revanche plus prudent.
Au déclin du jour de notre départ, il tira un cerf. Nous fîmes halte auprès d’un ruisseau, nous coupâmes du palmier pour remplacer le riz et le pain, et nous nous mîmes à manger le foie de l’animal à la broche. Notre repas fut copieux. Ah! que de fois depuis, assis à une bonne table, devant des mets succulents et recherchés, dans des salles à manger dont l’atmosphère était tiède et parfumée par l’arôme des plats, ai-je regretté mon souper pris avec Alila dans le bois, après une journée de course dans les montagnes! Quel est donc le mortel qui pourrait oublier de pareilles heures, de pareils lieux? [169]

Habitation des Igorrotès.
1 Les Tinguianès ont pour ennemis acharnés une race de sauvages cruels et sanguinaires qui habitent tout à fait dans l’intérieur des montagnes; ils ont aussi à craindre les Igorrotès, qui vivent plus près d’eux, mais qui sont moins sauvages. J’aurai plus tard l’occasion d’en parler.
2 Nom que l’on donne au jus de cannes à sucre fermenté.
3 Esprit malin.
4 Divinité malfaisante des Tagalocs.
5 C’est d’après ce cruel usage de décapiter leurs victimes, que les Espagnols ont donné à ces sauvages le nom de corta cabesas, coupeurs de têtes.
Les Igorrotès.
Après cette collation, quelques branches d’arbres abattues et réunies sur le sol très-humide au fond de grands bois furent notre lit, et nous y dormîmes jusqu’au lendemain sans crainte, et surtout sans faire de sombres rêves.
A l’aube naissante, nous reprîmes notre route. La nature s’éveillait comme nous; elle était belle et calme.
Les vapeurs qui s’échappaient de son sein la couvraient d’un voile comme une jeune vierge à son lever; puis, peu à peu ce voile se déchirait par lambeaux, et ces lambeaux, balancés [170]mollement par la brise matinale, disparaissaient en allant se briser sur les cimes des arbres ou aux sommets des rochers.
Nous marchâmes longtemps; vers le milieu du jour, nous arrivâmes dans une petite plaine habitée par les Igorrotès.
Il y avait en tout trois cabanes. La population n’était pas nombreuse.
Sur le seuil d’une de ces cabanes, je vis un homme d’une soixantaine d’années et quelques femmes.
Nous étions arrivés par derrière les huttes, et nous avions surpris les sauvages; ils n’eurent pas le temps de s’enfuir à notre approche: nous étions au milieu d’eux.
Je recommençai ce que j’avais fait en arrivant à Palan; seulement je n’avais plus de grains de corail et de verroterie, mais j’offris de notre cerf, et je leur fis comprendre par mes gestes que nous venions avec d’excellentes intentions.
Dès lors il s’établit entre nous une conversation mimique assez curieuse, et pendant laquelle je pus observer tout à mon aise la nouvelle race que je voyais.
Je remarquai que la toilette des Igorrotès était à peu près la même que celle des Tinguianès, moins les ornements, mais que leurs traits et leur physionomie étaient tout à fait différents.
L’homme était plus petit, sa poitrine était excessivement large, sa tête démesurément grosse, ses membres développés, sa force herculéenne; ses formes étaient moins belles que celles des sauvages que je quittais; sa couleur était d’un bronze foncé, très-foncé même. Il avait le nez moins aquilin, et les yeux jaunes et entièrement fendus, à la chinoise.
Les femmes avaient aussi des formes très-marquées, une couleur foncée, et des cheveux longs relevés à la chinoise.
Malheureusement il m’était impossible en mimant d’arriver à obtenir les renseignements que je désirais avoir, et je me bornai à visiter la case.
C’était bien une véritable hutte. Point d’étage. L’entourage était fermé par des pieux d’une grosse dimension, surmontés [171]d’un toit en forme de ruche; il n’y avait qu’une petite ouverture, de laquelle on ne pouvait guère profiter qu’en se traînant sur le ventre.
Malgré cette difficulté, je voulus voir l’intérieur, et fis signe à mon lieutenant de veiller; puis je m’introduisis dans la cabane.
Les Igorrotès furent très-surpris de mon action, mais ils ne cherchèrent pas à m’empêcher de l’accomplir.
J’entrai dans une espèce de bouge infect. Une petite ouverture au sommet du toit donnait un peu de jour, et laissait la fumée de l’âtre s’échapper. Le sol était jonché de poussière: c’est sur cette douce couche que reposait sans doute la famille. Dans un coin je pus distinguer quelques lances de bambou, quelques noix de coco divisées et servant de vase, un petit tas de cailloux ronds qui étaient là pour servir de défense en cas d’attaque, et quelques morceaux de bois grossièrement travaillés qui servaient d’oreillers.
Je sortis promptement de cette tanière, l’odeur infecte qu’on y respirait m’en chassa; d’ailleurs j’avais tout vu.
Je demandai par signes à l’Igorrotè quelle route je devais suivre pour rejoindre les chrétiens; il me comprit, m’indiqua le chemin avec son doigt, et nous partîmes pour continuer notre voyage.
Je remarquai, en passant, quelques champs de patates et de cannes à sucre; c’était sans doute la seule culture de ces malheureux sauvages.
Après avoir cheminé pendant une heure, nous faillîmes courir un grand danger. A notre entrée dans une vaste plaine, nous vîmes un Igorrotè qui s’enfuyait à toutes jambes; il nous avait aperçus, et j’attribuais cette fuite à la peur, lorsque tout à coup nous entendîmes le bruit du tam-tam et de la conge, et vîmes vingt hommes armés de lances qui venaient vers nous.
Je compris que nous allions avoir à combattre, et je dis à mon lieutenant de faire feu sur le groupe, en ayant bien soin de n’atteindre personne. [172]
Alila tira; sa balle passa par-dessus les têtes des sauvages, qui furent si étonnés du bruit causé par la détonation, qu’ils s’arrêtèrent subitement et nous examinèrent attentivement.
Je profitai prudemment de leur surprise; et une immense forêt s’offrant à notre droite, nous y entrâmes en laissant le village à gauche; les sauvages heureusement ne nous suivirent pas.
Mon lieutenant n’avait pas soufflé le mot pendant toute cette scène.
J’avais déjà remarqué plusieurs fois qu’il devenait muet pendant le danger.—Quand nous eûmes perdu de vue les Igorrotès, la parole lui étant revenue:
«Maître, me dit-il d’un ton mécontent, combien j’ai de regret de n’avoir pas tiré juste au milieu de ces mécréants!...
«—Pourquoi cela? lui demandai-je.
«—Parce que je suis sûr que j’en aurais tué un.
«—Eh bien?
«—Eh bien, maître, au moins notre voyage ne se serait pas terminé sans que nous eussions envoyé au diable un sauvage.
«—Ah! Alila, lui dis-je, tu es donc devenu méchant?
«—Non, maître, répondit-il; mais je ne sais pas pourquoi vous êtes si bon pour cette race maudite... vous qui poursuivez les Tulisanès1, qui valent cent fois mieux, et qui sont chrétiens.
«—Comment, m’écriai-je, des bandits, des voleurs, des assassins, valent mieux que de pauvres êtres primitifs qui n’ont personne pour les guider dans le bien?
«—Oh! maître, répondit mon lieutenant d’un ton sentencieux cette fois, les bandits, comme vous les nommez, ne sont pas ce que vous pensez... Le Tulisanè n’est pas un assassin. Quand il tue, c’est qu’il est obligé de défendre sa vie... et s’il le fait, c’est toujours de bon cœur... [173]
«—Oh! oh! dis-je, et le vol, comment expliques-tu ça?
«—S’il vole, c’est seulement pour prendre un peu du superflu des riches et le donner aux pauvres; voilà tout. Savez-vous l’emploi que fait le Tulisanè de ce qu’il dérobe?
«—Non, maître Alila, répondis-je en souriant.
«—Eh bien! il ne garde rien pour lui, dit mon lieutenant avec orgueil. D’abord il en donne une partie au prêtre, pour lui faire dire des messes.
«—Ah! c’est édifiant. Ensuite?
«—Ensuite il en donne une autre à sa maîtresse, car il l’aime et veut toujours la voir parée... Puis, le reste, il le dépense avec ses amis. Vous le voyez, maître, le Tulisanè prend du superflu d’une personne pour en contenter plusieurs. Il est loin d’être aussi méchant que ces sauvages, qui vous tuent sans rien dire et vous mangent la cervelle...»
Et Alila fit un long soupir... La cervelle lui revenait toujours... Sa conversation m’intéressait tellement, son système était si curieux, et lui-même était de si bonne foi en l’expliquant, qu’à l’écouter j’oubliais presque mes Igorrotès.
Nous continuâmes notre route à travers le bois, en nous dirigeant le plus possible vers le sud, pour nous rapprocher de la province de Boulacan, où je devais aller retrouver mon pauvre malade, qui s’inquiétait sans doute de ma longue absence.
Lors de mon départ, je n’avais rien laissé connaître de mon projet; il est à penser que si on l’eût su, j’eusse passé pour mort.
Le souvenir de ma femme que j’avais laissée à Manille, et qui était loin de me croire chez les Igorrotès, me faisait désirer de revenir le plus tôt possible dans ma famille.
Absorbé dans mes pensées, entraîné par mes réflexions, je marchais silencieusement, sans jeter cette fois les yeux sur la végétation qui étalait ses riches trésors à nos côtés.
Il fallait que je fusse bien préoccupé, car une forêt vierge entre les tropiques, et surtout aux Philippines, n’est en rien comparable à nos forêts d’Europe. [174]
Le bruit d’un torrent vint me rappeler le lieu où je me trouvais, et je saluai la nature dans ses gigantesques productions.
Je regardai au-dessus de moi, et j’aperçus un immense balèté, figuier extraordinaire qui croît dans les sombres et mystérieuses forêts des Philippines. Je m’arrêtai pour admirer le balèté.
Cet arbre immense provient d’une graine semblable à celle de la figue ordinaire; son bois est blanc et spongieux, il acquiert en peu d’années une croissance extraordinaire.
La nature, qui a tout prévu, qui permet au jeune agneau de laisser sa laine aux buissons du chemin pour que l’oiseau timide puisse la dérober et en former un nid, s’est montrée dans tout son génie en faisant grandir le figuier des Philippines.
Les branches de cet arbre partent généralement de son tronc, s’étendent horizontalement, et forment un coude pour s’élever ensuite perpendiculairement; mais, ainsi que je l’ai dit déjà, l’arbre est spongieux, facile à se rompre; et lorsque la branche, en formant sa courbe, est trop faible, elle se casserait infailliblement, si un fil que les Indiens appellent goutte d’eau ne s’échappait de l’arbre pour aller prendre racine en terre, et, grossissant en raison de la branche, lui former un étai vivant.
Ensuite, autour du tronc s’étendent, à une très-grande distance du sol, des supports naturels qui vont se terminer en pointe vers le milieu du tronc. Le grand architecte de l’univers a tout prévu.
Le coup d’œil qu’offre le balèté est souvent d’un pittoresque indescriptible.
Aussi, le croirait-on? dans un espace de quelques centaines de pas de diamètre, espace qu’occupent d’ordinaire ces gigantesques figuiers, on voit tour à tour des grottes, des vestibules, des chambres, qui souvent sont meublées de siéges naturels formés par des racines. [175]
Nulle végétation n’est plus variée ni plus extraordinaire.
Cet arbre pousse parfois sur un rocher où il n’y a pas un pouce de terre; ses longues racines s’étendent sur le sol du rocher, le contournent, et vont se plonger dans le ruisseau voisin. C’est un chef-d’œuvre, bien commun cependant dans les forêts vierges des Philippines.
«—Voici un bon endroit pour passer la nuit, dis-je à mon lieutenant.»
Il recula de plusieurs pas.
«—Comment, dit-il, est-ce que vous voulez vous arrêter ici, maître?
«—Certainement, répondis-je.
«—Ah! mais vous ne voyez donc pas que nous y sommes beaucoup plus en danger qu’au milieu des Igorrotès?... »
«—Pourquoi donc sommes-nous en danger? demandai-je...
«—Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous donc pas que c’est dans les grands balètés qu’habite le Tic balan2? Si nous restons ici, vous êtes bien sûr que je ne dormirai pas un instant, et que toute la nuit nous serons tourmentés... »
Je souris; mon lieutenant vit mon sourire.
«—Oh! maître, dit-il tristement, que voulez-vous que nous fassions sur un esprit qui ne craint ni la balle, ni le poignard?»
L’effroi du pauvre Tagal était trop grand pour que je lui résistasse; je cédai, et nous allâmes nous abriter dans un lieu beaucoup moins à mon goût, mais bien plus à celui d’Alila.
Notre nuit se passa comme toutes les autres, c’est-à-dire parfaitement bien; nous nous réveillâmes pour reprendre notre course dans la forêt.
Il y avait deux heures que nous marchions, lorsqu’au sortir du bois pour entrer en plaine nous nous trouvâmes face à face avec un Igorrotè, monté sur un buffle. [176]
La rencontre était assez curieuse. Je présentai le canon de mon fusil au sauvage, mon lieutenant saisit la monture par la longe, et je fis signe à l’Igorrotè de ne pas bouger; puis, toujours en mimant, je m’informai s’il était seul.
Je compris qu’il n’avait pas de compagnon de route et qu’il se rendait au nord, à l’opposé de nous.
Alila, qui décidément en voulait aux sauvages, désirait tirer un coup de fusil à celui-là et lui loger une balle dans la tête; je m’opposai vigoureusement à ce projet, et lui dis de lâcher le buffle.
«—Maître, dit-il, voyons au moins ce que renferment les vases que voici!»
L’Igorrotè avait attaché sur le col de son buffle trois ou quatre vases, recouverts de feuilles de bananier.
Mon lieutenant, sans attendre ma réponse, y porta le nez et reconnut, à sa grande satisfaction, qu’ils contenaient un ragoût de cerf qui jetait un certain parfum. Toujours sans me consulter, il détacha le plus petit des vases, donna un coup de crosse de fusil au buffle qu’il lâcha, et dit:
«—Ve-te, Judio! (Va, vilain Juif!)»
L’Igorrotè, se voyant libre, s’enfuit de toute la vitesse de son buffle; et nous, nous rentrâmes dans les bois en évitant les endroits découverts, de crainte d’être surpris par un trop grand nombre de sauvages.
Vers les quatre heures, nous fîmes halte pour prendre notre repas.
Mon lieutenant attendait ce moment avec impatience, car le vase du sauvage répandait une suave odeur.
Enfin, l’instant désiré arriva; nous nous assîmes sur la pelouse: je plongeai mon poignard dans le vase qu’Alila avait approché du feu, et j’en retirai... une main tout entière3. [177]
Mon pauvre lieutenant fut aussi stupéfait que moi, et nous restâmes quelques minutes sans nous adresser la parole.
Enfin je donnai un vigoureux coup de pied dans le vase, qui se brisa; la chair humaine qu’il contenait s’éparpilla sur le sol. Je tenais toujours la main fatale au bout de mon poignard...
Cette main me faisait horreur; je l’examinai avec soin, elle me parut avoir appartenu à un enfant ou à un Ajetas, race de sauvages qui habite les montagnes de Nueva-Exica et de Maribèles, de laquelle j’aurai occasion de parler dans le cours de ce récit.
Je pris quelques tiges de palmier cuites sous la cendre; Alila m’imita, et nous repartîmes, assez mécontents, chercher un gîte pour la nuit.
Deux heures après le lever du soleil, nous sortîmes de la forêt pour entrer dans la plaine.
De distance en distance nous trouvions des champs de riz cultivés à la manière tagale; mon lieutenant me dit alors avec une joie naïve:
«—Maître, nous sommes sur la terre des chrétiens!»
En effet, la route devenait plus facile. Nous suivîmes un petit sentier, et vers le soir nous arrivâmes devant une cabane indienne.
Au seuil de cette cabane une jeune fille était assise; des larmes coulaient avec abondance sur son visage attristé. Je m’approchai, et lui demandai la cause de son chagrin.
En entendant mes questions elle se leva, et sans y répondre nous conduisit au fond de son habitation.
Là nous vîmes le corps inanimé d’une vieille femme, et nous apprîmes que cette morte était la mère de la jeune fille.
Son frère était allé jusqu’au village chercher les parents de la défunte, pour qu’ils l’aidassent à transporter son corps.
Cette scène m’attendrit. Je cherchai à consoler la jeune désolée, et lui demandai l’hospitalité, qui nous fut accordée aussitôt. [178]
La compagnie d’une morte ne m’effrayait pas; mais je pensai à Alila, si superstitieux et si craintif quand il s’agissait des revenants et des esprits malins.
«—Eh bien! lui dis-je, n’as-tu pas peur de passer la nuit auprès d’une morte?
«—Non, maître, me répondit-il hardiment. Cette morte c’est une âme chrétienne, qui, loin de nous vouloir du mal, veillera sur nous.»
Je m’étonnai de la réponse du Tagaloc, de son calme, de sa sécurité. Le coquin avait des motifs pour me parler ainsi.
Les cases indiennes, dans les campagnes, ne se composent jamais que d’une chambre; celle où nous étions était à peine assez grande pour nous loger tous quatre.
Chacun de nous s’y arrangea le mieux qu’il lui fut possible.
La morte occupait le fond; une petite lampe placée à sa tête jetait une faible clarté; auprès d’elle était couchée sa pauvre fille.
Je m’étais placé à une petite distance de ce lit funéraire, et mon lieutenant était le plus rapproché de la porte, que nous avions laissée ouverte pour éviter la chaleur et le mauvais air.
Vers les deux heures de la nuit je fus réveillé par une voix déchirante, et je sentis au même instant que quelqu’un passait par-dessus moi en poussant des cris qui retentirent bientôt en dehors de la cabane.
Je portai aussitôt la main du côté où était couché Alila; sa place était vide, la lampe était éteinte, l’obscurité complète...
Cela m’inquiéta.
J’appelai la jeune fille; elle me répondit qu’elle avait entendu comme moi des cris et du bruit, mais qu’elle en ignorait la cause.
Je pris mon fusil et je sortis, en appelant mon lieutenant. Personne ne répondait, tout restait silencieux. [179]
Alors je me mis à parcourir la campagne au hasard, appelant de temps en temps Alila...
J’avais fait environ une centaine de pas, lorsque j’entendis sortir d’un arbre auprès duquel je passais ces mots timidement prononcés:
«—Je suis ici, maître!»
C’était Alila. Je m’approchai, et vis mon lieutenant blotti derrière le tronc de l’arbre, et tremblant comme une de ses feuilles.
«—Que t’est-il donc arrivé? lui demandai-je, et que fais-tu là?»
«—O maître! me dit-il, pardonnez-moi: il m’est arrivé de mauvaises pensées; la jeune Indienne me les a inspirées, mais le démon seul me les a soufflées... Je me suis approché cette nuit de la couche de la jeune fille; j’ai éteint la lampe quand je vous ai vu bien endormi.»
«—Et puis? dis-je impatienté.»
«—Et puis... j’ai voulu embrasser la jeune femme; mais, au moment où je me suis approché, la morte a pris la place de sa fille; je n’ai plus trouvé qu’une figure froide et glacée; et, au même instant, deux grands bras se sont allongés pour me saisir... Alors j’ai poussé un cri... je me suis enfui... Mais la vieille femme m’a suivi, la morte a marché derrière moi, et elle n’a disparu que tout à l’heure, en entendant votre voix: c’est alors que je me suis abrité derrière cet arbre, où vous me voyez maintenant.»
La frayeur du Tagaloc et sa méprise me donnèrent envie de rire; mais je lui adressai une réprimande sévère sur la mauvaise intention qu’il avait eue d’abuser de l’hospitalité qu’on nous avait si gracieusement offerte.
Il se repentit, et me pria de l’excuser. Il était, je crois, assez puni par sa frayeur.
Je voulus le ramener à la cabane, ce fut impossible. Je lui laissai mon fusil, et je rentrai dans la case.
La pauvre fille était aussi tout effrayée. [180]
Je la mis au courant de l’aventure, je la remerciai de l’accueil qu’elle nous avait fait; et, la nuit étant avancée, j’allai rejoindre Alila, qui m’attendait avec impatience.
L’espoir de revoir bientôt nos parents, notre pays, doubla nos forces; et avant le coucher du soleil nous atteignîmes un village indien, sans qu’il nous fût survenu rien de remarquable. C’était notre dernière étape.
Après ce long et intéressant voyage, j’arrivai à Quingua, bourg de la province de Boulacan, où j’avais laissé mon ami en convalescence.
Mon absence prolongée avait causé de grandes inquiétudes; ma femme, étant heureusement restée à Manille, ignorait le voyage que j’avais entrepris et exécuté.
Mon malade s’était écarté du régime prescrit, son mal s’était aggravé, et il m’attendait avec impatience pour retourner mourir, disait-il, dans sa maison: ses vœux furent satisfaits.
Nous partîmes quelques jours après mon retour, et nous arrivâmes le lendemain à Manille, où mon ami rendit le dernier soupir au milieu de sa famille.
Cet événement attrista le plaisir que j’éprouvais de revoir ma femme.
Quelques jours après le décès de notre ami, nous nous embarquâmes et fîmes voile pour Jala-Jala.
Nous voyageâmes fort agréablement sur le lac, jusqu’à la sortie du détroit de Quinabutasan; mais, arrivés là, nous trouvâmes un vent d’est tellement violent, les eaux du lac si tourmentées, que nous dûmes rentrer dans le détroit, et aller mouiller près de la cabane du vieux pêcheur Re-Lampago, dont j’ai déjà parlé.
Nos matelots mirent pied à terre pour préparer leur souper: quant à nous, nous restâmes nonchalamment couchés dans notre embarcation, pendant que le vieux pêcheur, accroupi à quelques pas de nous à la manière indienne, faisait de son mieux pour nous distraire en nous racontant des histoires de bandits. [181]
Aventures de Re-Lampago.
Je l’interrompis tout à coup, et lui dis:
«Re-Lampago, je préférerais entendre le récit des aventures qui te sont arrivées; conte-nous donc plutôt tes malheurs.»
Le vieux pêcheur poussa un soupir; puis, ne voulant pas me désobliger, il commença sa narration en ces termes poétiques, si familiers à la langue tagale, et qu’il est presque impossible de reproduire dans une traduction:
«—La lagune n’est pas mon pays, dit-il; je suis né sur l’île de Zébu. J’étais à vingt ans ce que l’on appelle un beau garçon; mais, croyez-le bien, je ne tirais aucun orgueil de mes avantages physiques, et je préférais être le premier pêcheur de mon village. Mes compagnons me jalousaient cependant, et cela parce que les filles me regardaient avec une certaine complaisance, et semblaient me trouver à leur goût.»
Je souris de l’aveu naïf du vieillard. Il s’en aperçut.
«Je vous dis ces choses-là, monsieur, reprit-il, parce qu’à mon âge on peut en parler sans crainte de paraître ridicule. Il y a si longtemps! Et puis, sachez-le bien, c’est pour vous [182]faire un récit exact que je rapporte ces particularités, et non par vanité! D’ailleurs, les regards que les jeunesses daignaient m’adresser lorsque je traversais le village ne me flattaient aucunement.
«J’aimais Thérésa, monsieur; je l’aimais avec passion, j’étais aimé d’elle: tout autre regard que le sien m’était bien indifférent. Ah! c’est que Thérésa était la plus jolie fille du village! Elle a fait comme moi, la pauvre femme! elle a bien changé. Les années sont un poids énorme qui vous courbe malgré vous, et contre lequel il n’y a pas à lutter.
«Quand, assis comme je le suis en ce moment, je songe aux beaux jours de ma jeunesse, à la force, au courage que nous puisions dans notre mutuelle affection, je répands des larmes de regret et d’attendrissement.
«Où sont-ils ces beaux jours? Ils ont disparu sous les vents âpres et terribles qui amènent les orages. La vie a son aube comme le jour, et comme le jour aussi elle a son déclin... »
Le pêcheur s’arrêta. Je ne voulus pas interrompre ce moment de méditation. Il s’établit alors un profond silence, qui dura quelques instants.
Tout à coup Re-Lampago sembla sortir d’un songe, il passa la main sur son front, nous regarda comme pour s’excuser de ce moment d’absence, et continua:
«Nous avions été élevés ensemble, dit-il, et nous nous étions fiancés aussitôt que nous avions grandi. Thérésa serait morte plutôt que d’appartenir à un autre, et, ainsi que je le prouverai bientôt, j’eusse accepté toutes les conditions, même les plus défavorables, pour ne pas quitter l’amie de mon cœur.
«Hélas! dans la vie c’est presque toujours avec ses larmes que l’on trace son pénible chemin.
«Les parents de Thérésa s’opposaient à notre union; ils alléguaient toujours de vains prétextes, et, quels que fussent mes efforts pour les décider à m’accorder la main de ma fiancée, je ne pouvais y parvenir. [183]
«Pourtant ils savaient bien que, semblables aux palmiers, nous ne pouvions vivre l’un sans l’autre, et que nous séparer c’eût été nous faire mourir! Mais nos pleurs, nos prières, nos douleurs ne trouvaient que des gens insensibles, et nous souffrions sans que personne comprît nos souffrances.
«Je commençais à me décourager, lorsqu’un matin la pensée pieuse me vint d’offrir à l’enfant Jésus de l’église de Zébu la première perle que je pêcherais.
«Je me rendis plus tôt que je n’avais coutume de le faire aux bords de la mer, et j’invoquai tout haut le Seigneur pour qu’il me protégeât et que l’on m’unît à ma Thérésa.
«Le soleil commençait à lancer ses feux sur la terre. Il dorait la surface argentée des eaux; la nature s’éveillait, et chaque être vivant chantait dans son langage un hymne au Créateur.
«Le cœur ému, je commençai à plonger pour retirer du fond de la mer la perle que je désirais si ardemment; mes recherches furent d’abord infructueuses.
«Si quelqu’un eût été à côté de moi en ce moment, il eût vu sur ma physionomie mon désappointement. Cependant je ne perdis pas courage. Je recommençai, mais sans être plus heureux.
«O Seigneur! m’écriai-je, vous n’entendez donc pas ma prière? Vous ne voulez donc pas pour votre fils bien-aimé l’offrande que je lui destine1?
«Je plongeai pour la sixième fois, et je rapportai du fond de la mer deux énormes huîtres; mon cœur bondit de joie.
«J’ouvris l’une, et j’y trouvai une perle si belle, que de ma vie je n’en avais vu de pareille. Ma joie fut si grande, que je me mis à danser dans ma pirogue, comme si j’avais perdu [184]la raison. Le Seigneur daignait me protéger, puisqu’il me mettait à même d’accomplir mon vœu.
«Le cœur tout joyeux, je m’en retournai chez moi, et, ne voulant pas manquer à ma parole, je portai chez M. le curé de Zébu cette belle perle.
«—M. le curé, reprit le vieux pêcheur, fut enchanté de mon présent. Cette perle vaut 5,000 piastres2, et vous avez dû l’admirer comme toutes les personnes qui vont prier dans l’église, car l’enfant Jésus la tient toujours à la main. Le curé me remercia, et me félicita de ma bonne pensée.
«—Va, mon ami, me dit-il, le ciel te tiendra compte de ce désintéressement et de cette bonne action, et tôt ou tard tes vœux seront exaucés.
«Je sortis de chez le saint homme l’âme toute contente, et je courus dire à Thérésa les bonnes paroles du pasteur.
«Nous nous réjouîmes, comme deux enfants que nous étions.
«Ah! la jeunesse a reçu de Dieu tous les priviléges: elle a reçu surtout l’espérance. A vingt ans, si le cœur croit devoir espérer, tous les chagrins s’envolent; et comme la brise du matin boit les gouttes d’eau laissées par l’orage dans le calice des fleurs, de même l’espoir sèche les larmes qui roulent dans les yeux, et chasse les soupirs qui gonflent la poitrine et l’oppressent.
«Nous étions tellement sûrs que bientôt nos chagrins seraient finis, que nous ne pensions déjà plus à nos douleurs passées. Au printemps de la vie, le chagrin ne laisse pas plus de trace que le pied de l’Indien agile n’en laisse sur le sable quand le vent de la mer a soufflé!
«Les habitants du village en nous voyant si joyeux enviaient notre sort, et les parents de Thérésa ne trouvaient plus de prétextes pour empêcher notre mariage.
«Nous touchions au port, notre pirogue voguait doucement [185]balancée par un vent doux; nous chantions l’hymne du retour, sans penser, hélas! que nous allions nous briser contre un écueil!
«Les jeunes Indiens ne voient pas, le matin, le grain qui doit les atteindre le soir; le buffle ne sait pas éviter le lacet, et souvent il s’élance au-devant du danger pour lui échapper. J’allais comme un insensé, regardant le soleil, sans songer au précipice qui était caché dans l’ombre. Le malheur me surprit d’autant plus que je ne l’attendais pas.
«Un soir, au retour de la pêche, au moment où je revenais me reposer de mes fatigues auprès de Thérésa, je vis arriver au-devant de moi un de mes voisins qui m’avait toujours témoigné une grande affection.
«A sa vue, un tremblement me saisit, les battements de mon cœur s’arrêtèrent. Son visage était pâle et tout changé. Ses yeux hagards lançaient des éclairs de terreur, sa voix était tremblante et agitée:
«—Les Moros3 sont débarqués sur la côte, me dit-il...
«—Ciel! m’écriai-je en mettant la main sur ma figure.
«—Ils ont surpris quelques personnes du village, et les ont emmenées prisonnières.
«—Et Thérésa? m’écriai-je.
«—Thérésa a été enlevée, répondit-il.
«Je n’entendis plus rien à cette révélation, et pendant quelques minutes, tel que le guerrier frappé au cœur par la flèche empoisonnée, je fus privé de tout sentiment.
«Lorsque je revins à moi, des larmes inondèrent mon visage et vinrent me soulager.
«Subitement je repris courage, et je compris qu’il ne fallait pas perdre de temps.
«Je courus à la plage, où j’avais laissé ma pirogue. Je la détachai, et m’élançai à force de rames à la poursuite des Malais, non dans l’espoir de leur arracher Thérésa, mais [186]pour partager sa captivité et ses malheurs. On souffre moins à deux les maux qu’il faut souffrir.
«Celui qui m’avait apporté la fatale nouvelle me vit partir, et crut que j’étais fou. Mon visage portait en effet toutes les traces de l’aliénation mentale.
«Je semblais inspiré par le Grand Esprit; ma pirogue volait sur les eaux agitées de la mer, comme si elle eût eu des ailes. On eût dit que j’avais vingt rameurs à mes ordres; je fendais les flots avec la même rapidité que le vol de l’alcyon emporté par la tempête.
«Après quelques instants de navigation pénible et douloureuse, j’aperçus enfin les corsaires qui emmenaient mon trésor. Leur vue doubla mes forces, et je les rejoignis bientôt.
«Lorsque je fus auprès d’eux, je leur dis, avec des accents touchants et qui venaient de mon âme, que Thérésa était ma femme, et que je préférais être esclave avec elle que de l’abandonner.
«Les pirates écoutèrent ma voix étouffée par les larmes, et me prirent à leur bord, non par commisération, mais par cruauté.
«J’étais un esclave de plus! Pourquoi m’eussent-ils repoussé?
«Quelques jours après cette soirée fatale, nous arrivâmes à Jolo.
«Là, on fit le partage des captifs, et le maître que le sort nous donna nous emmena chez lui.
«Était-ce donc pour avoir un sort pareil que j’étais allé pêcher de grand matin, et que j’avais fait le vœu de donner à l’enfant Jésus de Zébu la première perle que je prendrais?...
«Malgré mon chagrin, je ne murmurai pas, et je ne regrettai pas mon offrande. Le Seigneur était le maître, sa volonté devait être faite!...»
Re-Lampago s’arrêta pour regarder le ciel avec résignation, [187]et nous pûmes voir sur son visage les traces laissées par les peines profondes que la vie amène avec elle.
Le vent soufflait toujours avec violence, et balançait notre embarcation; nos matelots avaient achevé leur repas, et, pour entendre le récit du pêcheur, ils étaient venus s’asseoir à ses côtés. Leurs figures portaient l’empreinte de l’attention la plus naïve.
Je fis signe au conteur de continuer; il reprit en ces termes:
«—Notre captivité dura deux ans, pendant lesquels nous eûmes à supporter de grandes souffrances. Souvent mes maîtres m’emmenaient avec eux sur les bords d’un lac de l’intérieur de l’île, et ces absences duraient des mois entiers, pendant lesquels j’étais séparé de ma Thérésa, de ma femme; car, ne pouvant être unis par les hommes, nous nous étions unis sous le regard bienveillant de Dieu! A mon retour, je retrouvais ma pauvre compagne toujours bonne, fidèle et dévouée; sou courage soutenait le mien.
«Une circonstance me décida à prendre une résolution audacieuse. Thérésa devint enceinte...
«Quelle eût été ma joie si nous eussions été à Zébu au milieu de notre famille et de nos amis! Que de bonheur j’eusse éprouvé à l’idée d’être père! Hélas! dans l’esclavage, cette pensée me glaça de terreur, et je résolus d’arracher la mère et son enfant aux tortures de la captivité.
«Je m’étais fait une plaie à la jambe dans une excursion précédente, et cette blessure me fut d’un grand secours.
«Mes maîtres partirent un jour pour aller sur le bord du grand lac, et, me sachant blessé, me laissèrent à Jolo.
«Je profitai de cette occasion pour mettre à exécution un projet que j’avais formé depuis fort longtemps, celui de fuir avec Thérésa.
«L’œuvre était hardie, mais le désir d’être libre double les forces et augmente le courage; je n’hésitai pas un seul instant. [188]
«Lorsque la nuit fut venue, Thérésa prit par une route que je lui indiquai, je pris par une autre, et nous arrivâmes tous les deux à peu de distance du bord de la mer. Là, nous nous jetâmes dans une petite pirogue, et nous nous mîmes sous la protection du ciel.
«Toute la nuit, nous fîmes force de rames; je n’oublierai de ma vie cette fuite mystérieuse. Le vent soufflait avec une certaine violence, la nuit était noire, et les étoiles perdaient peu à peu leur vif éclat.
«Nous croyions toujours entendre derrière nous le bruit causé par les gens chargés de nous poursuivre, et nos cœurs battaient si violemment qu’on eût pu les entendre au milieu du silence qui régnait dans la nature!
«Enfin, le jour arriva; peu à peu nous distinguâmes, dans les brumes du matin, les rochers qui bordaient la mer, nous pûmes voir assez dans le lointain pour reconnaître que nous n’étions pas poursuivis!
«L’âme remplie d’un saint espoir, nous continuâmes à ramer avec courage en dirigeant notre barque vers le nord, pour aborder dans une île chrétienne.
«J’avais pris avec nous quelques cocos, mais ils étaient d’une faible ressource; et il y avait trois grands jours que nous naviguions sans rien prendre, lorsque, exténués de fatigue, nous tombâmes à genoux en invoquant l’enfant Jésus de Zébu.
«Après cette fervente prière, nos forces étaient tout à fait épuisées. Nous laissâmes tomber nos rames de nos mains affaiblies, et nous nous couchâmes au fond de la pirogue, décidés à périr dans une étreinte affectueuse.
«Notre défaillance augmenta insensiblement, et nous perdîmes tout à fait connaissance...
«La pirogue alla au gré des flots!
«Lorsque nous revînmes à nous,—j’ignore au bout de combien de temps,—nous nous retrouvâmes entourés de soins par des chrétiens qui nous avaient aperçus dans notre [189]frêle embarcation, et qui nous avaient charitablement recueillis.
«A peine fûmes-nous à terre, que ma chère Thérésa se sentit prise par de violentes douleurs, et qu’elle mit au monde un enfant chétif et souffreteux.
«Je m’agenouillai devant cette innocente créature échappée de l’esclavage. C’était un garçon...»
Le pêcheur poussa un soupir, et des larmes vinrent tomber sur ses deux mains amaigries.
Chacun de nous respecta ce douloureux souvenir.
«—Notre convalescence fut longue, dit Re-Lampago; enfin nous reprîmes assez de santé pour quitter l’île de Négros, où l’enfant Jésus nous avait fait miraculeusement aborder, et nous vînmes nous établir ici, au bord de ce grand lac, qui, situé dans l’intérieur de l’île de Luçon, me facilitait les moyens de continuer mon état de pêcheur sans craindre les Malais, qui auraient fort bien pu nous reprendre à Zébu.
«Mon premier soin fut, en arrivant, de faire célébrer mon mariage dans l’église de Moron. Je l’avais promis à Dieu, et je ne voulus pas manquer à la promesse que j’avais faite à Celui qui lit au fond de nos cœurs.
«Puis je construisis cette cabane que vous voyez, et je commençai à vivre tranquille avec ma famille.
«La pêche était abondante, j’étais encore jeune; je trouvais facilement à vendre mon poisson aux embarcations qui passaient par le détroit.
«Mon fils était devenu un beau garçon...»
«—Il tenait de son père,» dis-je, me souvenant du commencement du récit du vieillard.
Mais mon observation ne put lui arracher un sourire.
«—C’était un bon pêcheur, reprit-il, et nous vivions heureux tous les trois, lorsqu’un malheur terrible vint nous atteindre.
«L’enfant Jésus nous abandonna sans doute, ou Dieu fut mécontent de nous. Je ne murmure pas, mais il nous a punis [190]bien sévèrement, puisqu’il nous a frappés d’un chagrin que nous emporterons dans le tombeau!»
Et les pleurs du vieillard coulèrent plus abondants et plus amers.
Ah! combien le poëte italien a eu raison de dire:
Rien ne dure ici-bas que les larmes!
«Les yeux épuisés des vieillards ne peuvent plus y voir, qu’ils peuvent toujours pleurer!»
La voix de Re-Lampago était étouffée par les sanglots; cependant il fit un effort, et continua:
«—Une nuit, par un beau clair de lune, nous avions jeté nos filets dans un endroit du détroit; et comme nous éprouvions de la difficulté pour les retirer, l’enfant plongea au fond de l’eau pour voir quel était l’obstacle qui les retenait.
«J’étais dans ma pirogue, et, penché sur le bord, j’attendais qu’il remontât, quand je crus voir, aux rayons argentés de l’astre qui nous regardait, une large tache de sang qui s’étendait à la surface de l’eau.
«J’eus peur, et retirai promptement mon filet.
«Mon malheureux enfant s’y était cramponné; mais, hélas! quand je l’aperçus, il avait cessé de vivre!...
«—Quoi! votre fils, m’écriai-je...?
«—Mon pauvre José-Maria, dit-il, avait eu la tête coupée par un caïman qui s’était pris dans les filets!...
«Depuis cette nuit fatale, Thérésa et moi prions Dieu de nous rappeler à lui, car rien ne nous attache à la terre.
«Celui de nous deux qui partira le premier sera enterré par le survivant auprès de notre fils chéri, là... sous ce petit tertre surmonté d’une croix de bois devant l’entrée de la cabane... et le dernier qui partira pour les rejoindre trouvera bien sans doute un chrétien charitable qui le placera à côté de ceux qu’il aura aimés pendant sa triste vie...»
Re-Lampago s’arrêta, et, pour donner un libre cours à ses [191]regrets et à sa douleur, il se leva et nous fit un signe d’adieu, que nous lui rendîmes, le cœur chagrin.
Les vents s’étaient calmés;
Les matelots attentifs attendaient nos ordres.
Quelques instants après, nous voguions vers Jala-Jala, où nous arrivâmes avant le coucher du soleil.

Fête des cervelles chez les Tinguianès. Page 192.
[193]
1 D’après la tradition indienne, même la tradition espagnole, l’enfant Jésus de Zébu existait avant la découverte des Philippines; après la conquête, l’enfant fut trouvé sur la plage; les Espagnols vainqueurs le déposèrent dans la cathédrale, où il opéra de grands miracles.
2 25,000 francs.
3 Les Malais.
Jala-Jala.—Arrivée de mon frère Henri.—Le bandit Cajoui.— Anten-Anten.—Alila.—Bandits du lac de Bay.
Dès le lendemain de mon arrivée, je m’occupai de mon petit gouvernement.
Mon absence ne lui avait pas été favorable, et j’eus à réprimer plusieurs abus qui s’y étaient glissés.
Quelques légères corrections, une surveillance active, rétablirent bientôt l’ordre et la discipline, et dès lors je pus donner mes soins à la culture de mes terres.
Nous étions au commencement de l’hivernage, époque des pluies torrentielles et des coups de vent.
Aucun étranger n’avait osé traverser le lac pour venir nous voir.
Seuls, ma femme et moi, nos journées s’écoulaient paisibles et heureuses; nous ne connaissions point l’ennui. L’affection que nous avions l’un pour l’autre était trop vive et trop positive pour ne pas nous suffire à nous-mêmes.
Cette douce solitude fut bientôt interrompue par un événement heureux et imprévu. [194]
Chose assez rare à Jala-Jala, je reçus de Manille une lettre qui m’annonçait que mon frère aîné, Henri, venait d’arriver; qu’il avait été reçu par mon beau-frère, et qu’il m’attendait avec toute l’impatience que l’on peut se figurer.
Je n’avais point su qu’il eût quitté la France pour venir me trouver; aussi cette nouvelle, cette arrivée subite, me causèrent-elles autant de surprise que de joie.
J’allais donc revoir un des miens, un frère pour lequel j’avais toujours eu une tendre amitié. Oh! celui qui jamais ne s’est éloigné de ses dieux pénates, de sa famille, de ses premières affections, comprendra difficilement toute l’émotion que produisit en moi cette heureuse lettre.
Les premiers transports de ma joie un peu calmés, je ne voulus pas perdre un instant pour me rendre à Manille.
Mes préparatifs de départ furent bientôt faits; je choisis ma pirogue la plus légère et mes deux plus vigoureux Indiens, et, quelques instants après avoir embrassé ma chère Anna, je voguais sur les eaux du lac, trop lentement, hélas! pour mon impatience; car j’aurais voulu pouvoir donner des ailes à ma frêle embarcation, et parcourir, aussi vite que ma pensée, l’espace qui me séparait de mon frère.
Jamais voyage ne me parut plus long, et cependant mes deux robustes rameurs, animés par mon impatience, employaient toute leur force à seconder mes désirs.
J’arrivai enfin, et me rendis de suite chez mon beau-frère; je me jetai dans les bras de Henri.
L’émotion que nous ressentîmes tous les deux nous priva longtemps de l’usage de la parole; nos larmes, qui coulaient abondamment, attestaient seules la joie de nos cœurs.
Cette première émotion passée, que de questions ne lui adressai-je pas!
Aucune personne de la famille ne fut oubliée. Les moindres petits détails qui avaient rapport à ces êtres chéris étaient pour moi d’un grand intérêt.
Nous passâmes le reste de la journée et toute la nuit suivante [195]dans une continuelle et intéressante conversation; le lendemain, nous partîmes pour Jala-Jala.
Henri avait hâte de connaître sa belle-sœur, et moi de faire partager à cette chère compagne tout mon bonheur.
Bonne Anna, ma joie était de la joie pour toi; mon bonheur, pour toi du bonheur! Tu reçus Henri comme un frère, et cette amitié fraternelle fut toujours chez toi aussi sincère que ton affection pour moi.
Après quelques jours écoulés dans de douces causeries sur la France et tout ce qu’elle renfermait de cher à nos cœurs, quelques sentiments de tristesse que j’avais peine à réprimer vinrent se mêler à ma joie.
Je pensais à notre nombreuse famille, si éloignée et disséminée sur le globe.
Le plus jeune de mes frères, hélas! était mort à Madagascar.
Robert, le cadet, habitait Porto-Rico, et mes deux beaux-frères, tous deux capitaines au long cours, faisaient continuellement des voyages aux grandes Indes.
Pauvre mère! pauvres sœurs! seules, sans appui, sans soutien, que de douloureux moments de crainte et d’inquiétude ne deviez-vous pas passer dans votre solitude! J’aurais voulu vous avoir près de moi; mais, hélas! un monde entier nous séparait, et l’espoir seulement de vous revoir un jour dissipait les nuages qui obscurcissaient parfois ces jours heureux embellis par la présence de mon frère.
Après quelque temps de repos, Henri voulut partager mes travaux; je l’eus bientôt mis au courant de mon exploitation, et il se chargea du détail des plantations et des récoltes.
Moi, je me réservai le gouvernement de mes Indiens, le soin des troupeaux, et celui de poursuivre les bandits à outrance.
J’avais souvent maille à partir avec ces turbulents Indiens; avec eux j’étais continuellement en lutte, mais je ne me vantais pas de tous les petits combats où j’étais souvent obligé de prendre la part la plus active.
Je recommandais au contraire sévèrement le silence à mes [196]gardes; je ne voulais pas donner de l’inquiétude à ma bonne Anna, et à mon frère le désir de m’accompagner; je n’aurais pas voulu l’exposer aux dangers que je courais moi-même; je n’avais point la même confiance pour lui que pour moi; je me fiais à mon étoile, et, modestie à part, jusqu’à un certain point je crois que les balles des bandits me respectaient.
Lorsqu’il s’agissait de petits combats en rase campagne, de quelques escarmouches, le danger n’était pas grand. Mais c’était bien autre chose lorsqu’il fallait lutter corps à corps, ce qui m’est arrivé plus d’une fois; et je cède au plaisir de rappeler ici l’une de ces circonstances qui tout à l’heure me faisaient dire que les balles des bandits me respectaient.
Un jour, seul avec mon lieutenant, n’ayant tous deux pour toute arme que nos poignards, nous revenions à l’habitation en traversant une épaisse forêt située au fond du lac. Alila me dit:
«Maître, nous sommes dans les parages fréquentés par Cajoui.»
Or, Cajoui était un chef de brigands des plus redoutables.
Dans ses nombreux méfaits, il s’était amusé à noyer, le même jour, une vingtaine de ses compatriotes.
J’avais à cœur de purger le pays d’un pareil assassin, et l’avis de mon lieutenant me fit prendre un petit sentier qui nous conduisit à une case cachée au milieu des bois.
Je dis à Alila de rester en bas, et de veiller pendant que j’irais reconnaître les personnes qui l’habitaient. Je montai par la petite échelle qui conduit à l’intérieur des cabanes tagales; une Indienne y était seule, occupée à tresser une natte. Je lui demandai du feu pour allumer mon cigare, et je revins trouver mon lieutenant.
Ayant jeté les yeux par hasard sur l’extérieur de la case, elle me sembla beaucoup plus grande qu’elle ne m’avait paru dans l’intérieur.
Je remontai précipitamment, je regardai tout autour de la chambre où était la jeune fille, et j’aperçus au fond une petite [197]porte masquée par une natte: je la poussai brusquement, et au même instant Cajoui, qui m’attendait derrière avec sa carabine, me lâcha son coup à bout portant.
Le feu, la fumée, m’aveuglèrent, et, par un hasard inconcevable, la balle effleura mon vêtement sans me blesser.
Alila, qui savait que je n’avais pas d’arme à feu, entendant la détonation, me crut mort.
Il se précipita au haut de l’escalier, me trouva entouré d’un nuage de fumée, le poignard à la main, cherchant mon ennemi, qui, me voyant encore sur pied après son coup de feu, crut sans doute que j’avais sur moi de l’anten-anten, certaine oraison diabolique qui, d’après la croyance indienne, rend l’homme invulnérable à toutes les armes à feu.
La peur alors s’était emparée du bandit; il s’était précipité par une fenêtre, et se sauvait à toutes jambes à travers la forêt.
Alila ne pouvait pas croire à ce qui venait de m’arriver; il me tâtait par tout le corps pour s’assurer que la balle ne m’avait pas traversé.
Après s’être bien convaincu que je n’avais aucune blessure, il me dit:
«Maître, si vous n’aviez pas de l’anten-anten, vous seriez mort!»
Mes Indiens ont toujours cru que j’étais possesseur de ce secret et de bien d’autres.
Par exemple, comme ils me voyaient souvent passer vingt-quatre, même trente-six heures sans boire et sans manger, ils étaient persuadés que je pouvais vivre ainsi indéfiniment; et un jour, un bon curé tagal, chez lequel je me trouvais, se mit presque à genoux pour que je lui communiquasse la faculté que j’avais, disait-il, de vivre sans aliments.
Les Tagals ont conservé toutes leurs vieilles superstitions.
Cependant, grâce aux Espagnols, ils sont tous chrétiens; mais ils comprennent cette religion à peu près comme des enfants, et croient que d’assister, les fêtes et dimanches, aux offices [198]divins, se confesser et communier une fois l’année, cela suffit pour la rémission de tous leurs péchés.
Une petite anecdote qui m’est arrivée suffira pour faire connaître comment ils comprennent la charité évangélique.
Deux jeunes Indiens avaient un jour volé des volailles à un de leurs voisins, et ils étaient venus les vendre à mon majordome pour une douzaine de sous.
Je les fis venir devant moi, pour leur faire une réprimande et les punir.
Dans leur naïveté, ils me répondirent:
«C’est vrai, maître, nous avons mal fait, mais nous ne pouvions pas faire autrement; nous communions demain, et nous n’avions pas d’argent pour prendre une tasse de chocolat.»
C’est un usage que la tasse de chocolat après la communion, et c’était pour eux un plus grand péché d’y manquer que de commettre le petit larcin dont ils s’étaient rendus coupables.
Deux divinités malfaisantes jouent un grand rôle parmi eux; ils y croyaient avant la conquête des Philippines.
L’un de ces dieux funestes est le Tic-Balan, dont j’ai déjà parlé, qui habite les forêts dans l’intérieur des grands figuiers.
Cette divinité peut faire tout le mal possible à celui qui ne la respecte pas, ou qui ne porte pas sur lui certaines herbes; toutes les fois qu’il passe sous l’un de ces figuiers, il fait un signe de la main en prononçant: Tavit-po, mots tagals qui veulent dire: Avec votre permission, Seigneur.
Le seigneur du lieu est le Tic-Balan.
L’autre divinité s’appelle Azuan.
Elle préside surtout aux accouchements d’une manière malfaisante, et l’on voit souvent un Indien, pendant que sa femme est dans le travail de l’enfantement, perché à califourchon sur le toit de sa case, un sabre à la main, frappant dans l’air d’estoc et de taille pour chasser, dit-il, l’Azuan. [199]
Quelquefois il continue cette manœuvre pendant plusieurs heures, jusqu’à ce que l’accouchement soit terminé.
Une de leurs croyances, que pourraient envier les Européens, c’est que lorsqu’un enfant au-dessous de l’âge de raison vient à mourir, c’est un bonheur pour toute la famille: c’est un ange qui va dans le ciel, pour y être le protecteur de tous ses parents. Aussi, le jour de l’enterrement est-il une grande fête; parents et amis y sont invités: on boit, on chante et l’on danse toute la nuit dans la case où l’enfant est mort.
Mais je m’aperçois que les superstitions des Indiens m’éloignent trop de mon sujet.
J’aurai plus tard et plus utilement l’occasion de décrire les mœurs et les usages de ces singuliers hommes.
Je reprends mon récit au moment où mon lieutenant venait de m’assurer que j’avais de l’anten-anten, et que par conséquent je ne pouvais pas être blessé par un coup de feu.
Il s’adressa ensuite à la jeune fille qui était restée dans son coin, plus morte que vive.
«—Ah! maudite créature, lui dit-il, tu es la concubine de Cajoui; à présent, c’est à toi que nous allons avoir affaire!»
Et au même instant il s’avança vers elle avec son poignard à la main; je me précipitai entre lui et cette pauvre fille, car je le savais homme à tuer quelqu’un, surtout lorsque j’avais été attaqué de manière à courir un danger.
«—Malheureux! lui dis-je, que vas-tu faire?
«—Pas grand’chose, maître: couper les cheveux et les oreilles à cette vilaine femme, et l’envoyer dire à Cajoui que nous le rejoindrons bientôt.»
J’eus beaucoup de peine à l’empêcher d’exécuter son projet.
Il me fallut pour cela user de toute mon autorité et lui permettre de brûler la case, après que la jeune fille tout effrayée se fut, grâce à ma protection, sauvée dans la forêt.
Mon lieutenant avait raison de faire dire à Cajoui que nous le rejoindrions. [200]
Quelques mois après, à plusieurs lieues de l’endroit où nous avions mis le feu à sa case, un jour que trois hommes de ma garde m’accompagnaient, nous découvrîmes, dans une partie des plus épaisses du bois, une petite cabane.
Mes Indiens allèrent tout de suite la cerner au pas de course; mais presque tout autour se trouvait une espèce de marais recouvert d’herbes et de broussailles, où tous les trois enfoncèrent jusqu’à la ceinture.
Comme je courais moins vite qu’eux, je m’aperçus du danger, et tournai le marais pour aborder la case par le seul endroit accessible.
Tout à coup je me trouvai face à face avec Cajoui, pouvant presque le toucher.
J’avais mon poignard à la main, lui aussi avait le sien; la lutte s’engagea.
Pendant quelques secondes nous nous portâmes des coups multipliés, que chacun de nous évitait comme il le pouvait; je crois cependant que la chance tournait contre moi; la pointe du poignard de Cajoui m’était déjà entrée assez profondément dans le bras droit, lorsque de la main gauche je pus prendre à ma ceinture un pistolet d’assez fort calibre; je le lui déchargeai en pleine poitrine: la balle et la bourre lui traversèrent le corps.
Pendant quelques secondes, Cajoui chercha encore à se défendre; mais je le poussai vigoureusement, je le fis tomber à mes pieds, et lui arrachai alors son poignard, que je conserve encore.
Mes gens, étant sortis de leur bourbier, vinrent me rejoindre.
La compassion remplaça bientôt l’animosité que nous avions contre Cajoui.
Nous fîmes un brancard, je bandai sa plaie, et pendant plus de six lieues nous le transportâmes ainsi jusqu’à mon habitation, où je lui fis donner tous les soins que réclamait son état. [201]
D’un moment à l’autre je croyais qu’il allait rendre l’âme; de quart d’heure en quart d’heure mes gens venaient me donner de ses nouvelles, et toujours ils me disaient:

Mort du bandit Cajoui.
«Maître, il ne peut pas mourir, parce qu’il a sur lui de l’anten-anten; et c’est bien heureux que ce soit vous, qui en avez aussi, qui lui ayez tiré le coup de pistolet, parce que nos armes n’eussent rien fait contre lui.»
Je riais de leur superstition, et m’attendais bien à apprendre, d’un instant à l’autre, que le blessé avait rendu le dernier soupir, lorsque mon lieutenant tout joyeux m’apporta un petit manuscrit, à peu près de deux pouces carrés, en me disant:
«Voilà, maître, l’anten-anten que j’ai pu trouver sur le corps de Cajoui.» [202]
Au même instant, un autre de mes gens vint me prévenir qu’il n’existait plus.
«Voyez, me disait Alila, si je ne lui avais pas pris son anten-anten, il vivrait encore.»
J’avais feuilleté le petit livre: des prières, des invocations qui n’avaient pas beaucoup de sens, étaient écrites en langue tagale.
Un bon moine qui était présent me le prit des mains; je croyais qu’il éprouvait la même curiosité que moi, mais pas du tout: il se leva, passa à la cuisine, et un instant après vint me dire qu’il en avait fait un auto-da-fé.
Mon pauvre lieutenant en pleura presque de chagrin, car il considérait le petit livre comme sa propriété, et pensait que sa possession devait le rendre invulnérable.
J’aurais aussi voulu le conserver, comme un document curieux de la superstition indienne.
Le lendemain, j’eus beaucoup de peine à décider mon gros curé, le père Miguel, à enterrer Cajoui dans le cimetière; il prétendait qu’un homme qui était mort ayant sur lui de l’anten-anten ne pouvait pas être enterré en lieu saint.
Il fallut, pour le convaincre, lui dire que l’anten-anten avait été ôté à Cajoui avant sa mort, et qu’il avait eu le temps de se repentir.
Quelques jours après la mort de Cajoui, ce fut au tour de mon fidèle Alila d’affronter un danger non moins imminent que celui auquel je m’étais exposé lors de mon combat avec ce chef de bandits.
Mais Alila était brave, et, quoiqu’il n’eût pas d’anten-anten, une arme à feu ne lui faisait pas peur.
De grandes embarcations, véritables arches de Noé, chargées de marchands forains, partaient toutes les semaines du bourg de Pasig pour se rendre à celui de Santa-Cruz, où, le jeudi, se tenait un grand marché.
Huit bandits entreprenants et déterminés s’embarquèrent sur un de ces bateaux; ils cachèrent leurs armes dans des ballots de marchandises. [203]
A peine l’embarcation avait-elle pris le large, qu’ils les saisirent, et commencèrent une horrible scène de carnage.
Tous ceux qui voulurent leur résister furent égorgés, le pilote lui-même fut jeté à l’eau; enfin, ne trouvant plus de résistance, ils dévalisèrent tous les passagers de l’argent qu’ils avaient sur eux, leur prirent tout ce qu’ils trouvèrent d’objets précieux, et, chargés de butin, ils conduisirent l’embarcation sur une plage déserte, où ils débarquèrent.
J’avais été prévenu de cette audacieuse entreprise, et m’étais rendu à la hâte à l’endroit où ils avaient mis pied à terre.
Malheureusement j’étais arrivé trop tard, et ils fuyaient déjà vers les montagnes, après s’être partagé leur butin.
Malgré le peu d’espoir que j’avais de les atteindre, je me mis cependant à leur poursuite, et, après une assez longue marche, un Indien que je rencontrai me prévint que l’un de ces bandits, moins bon marcheur que les autres, n’était pas très-éloigné, et que si mes gardes et moi nous courions bien, nous pourrions l’atteindre.
Alila était mon meilleur coureur, il avait toute la légèreté du cerf; aussi lui dis-je:
«Pars, Alila, et, mort ou vif, amène-moi ce fuyard.»
Mon brave lieutenant, pour moins d’embarras dans sa course, nous laissa son fusil, prit une lance, et partit.
Peu d’instants après l’avoir perdu de vue, nous entendîmes la détonation d’une arme à feu; ce ne pouvait être que le bandit qui avait tiré sur Alila, et nous pensâmes tous qu’il était mort ou blessé.
Nous hâtâmes le pas, dans l’espoir d’arriver encore à temps pour le secourir; mais bientôt nous l’aperçûmes revenant tranquillement vers nous.
Il avait la figure et ses vêtements couverts de sang, dans la main droite sa lance, et dans la gauche la hideuse tête du bandit, qu’il tenait par les cheveux, comme Judith autrefois celle d’Holopherne.
Mais mon pauvre Alila était blessé, et mon premier soin fut [204]d’examiner si la blessure était grave. Après m’être assuré qu’elle n’offrait aucun danger, je lui demandai quelques détails sur son combat:
—«Maître, me dit-il, peu de temps après vous avoir quitté, j’aperçus le bandit; il me vit aussi, lui, et se mit à se sauver le plus bravement possible; mais je courais mieux que lui, et je le serrais de près. Lorsqu’il eut perdu l’espoir de m’échapper, il se retourna vers moi et me présenta un pistolet. Je n’eus pas peur, et m’avançai quand même... Le coup partit, et je me sentis blessé à la figure; cette blessure ne m’arrêta pas: je fonçai sur lui et lui traversai le corps avec ma lance, et comme il était trop lourd pour vous l’apporter, je lui ai coupé la tête, que voici!»
Après avoir félicité Alila de son succès, j’examinai sa blessure: un fragment d’une balle coupée en quatre l’avait atteint sur la pommette de la joue, et s’était aplati sur l’os; j’en fis l’extraction, et la guérison ne se fit pas longtemps attendre.
Maintenant que j’ai presque terminé, pour ne plus y revenir, mes nombreuses expéditions contre les bandits, je reprends la suite de ma vie habituelle à Jala-Jala. [205]
Jala-Jala.—Bermigan.—Le capitaine Gabriel Lafond.—Joaquin Balthazar.—Tay-Foung.—Rixes.—Bandits.—Tapuzi.— Ile de Talim.—Guerre civile.
A cette époque, un malheur vint mettre le deuil dans ma maison.
Des lettres de ma famille m’annonçaient que mon frère Robert était revenu de Porto-Rico, mais que bientôt une maladie grave l’avait conduit au tombeau.
Il était mort entre les bras de ma mère et de mes sœurs dans la petite maison de la Planche, où, comme je l’ai dit, nous avons tous été élevés.
Ma bonne Anna pleura avec nous, et employa mille soins et les plus douces attentions pour alléger la douleur que mon frère Henri et moi nous ressentions d’une perte si cruelle.
Quelques mois après, un nouveau chagrin vint encore nous affliger.
Nous avions une petite société à Jala-Jala, qui se composait de ma belle-sœur, de Delaunay, jeune homme de Saint-Malo, [206]venu de Bourbon pour établir à Manille des usines pour la cuisson des sucres; de Bermigan, jeune Espagnol, et de mon ami le capitaine Gabriel Lafond, Nantais comme moi1.
Il était venu aux Philippines sur le Fils de France, avait passé quelques années dans l’Amérique du Sud, et y avait occupé plusieurs emplois de distinction dans la marine, comme capitaine commandant; enfin, après bien des aventures et des vicissitudes, il était arrivé à Manille avec une petite fortune, avait acheté un navire, et s’était rendu dans l’océan Pacifique pour y faire la pêche du balaté, ou ver de mer.
A peine arrivé à l’île de Tongatabou, son navire s’était brisé sur les rochers qui entourent cette île. Lafond s’était sauvé à la nage, et avait tout perdu.
De là, il s’était rendu aux îles Mariannes, où le chagrin et la mauvaise nourriture l’avaient fait tomber malade; il était revenu à Manille, affecté d’une affreuse dysenterie.
Je l’avais conduit à mon habitation, et là je lui donnais tous les soins que méritait un compatriote, un bon ami, doué de qualités solides et aimables.
Nos soirées se passaient en conversations amusantes et instructives.
Chacun de nous, ayant beaucoup voyagé, avait quelque chose à raconter; dans la journée, les malades tenaient compagnie aux dames, pendant que mon frère et moi nous vaquions à nos occupations ordinaires.
Mais bientôt, hélas!... un malheureux accident vint troubler le calme qui régnait à Jala-Jala.
Bermigan tomba si dangereusement malade, que quelques jours suffirent pour m’ôter tout espoir de lui sauver la vie. Jamais je n’oublierai la nuit fatale dans laquelle nous étions tous réunis au salon, la douleur et la consternation sur tous les visages et dans tous les cœurs; à quelques pas de nous, [207]dans une chambre voisine, nous entendions le râle de la mort: le pauvre Bermigan n’avait plus que peu d’instants à vivre.
Mon bon ami Lafond, que la maladie avait aussi réduit à un état presque désespéré, rompit le silence et dit:
—«Allons, aujourd’hui Bermigan, et dans quelques jours, peut-être demain, ce sera mon tour. Vois, mon cher don Pablo: je puis dire que je n’existe plus. Regarde mes jambes, mon corps, je ne suis plus qu’un squelette, je ne peux plus prendre aucune nourriture. Ah! il vaut mieux mourir que de vivre comme cela!»
J’étais si persuadé que son pressentiment ne tarderait pas à se vérifier, que j’osais à peine lui donner quelques paroles de consolation et d’espérance.
Qui m’eût dit alors que lui seul et moi survivrions à tous ceux qui nous entouraient, tous si pleins de vie et de santé!
Mais, hélas! n’anticipons pas sur l’avenir.
Le pauvre Bermigan rendit le dernier soupir.
La maison de Jala-Jala n’était plus vierge; une créature humaine venait d’y expirer, et le lendemain, tristes et silencieux, nous nous rendions tous au cimetière pour y déposer notre ami et lui rendre les derniers devoirs.
Son corps fut placé au pied d’une grande croix qui occupait le centre du cimetière, et pendant plusieurs jours la tristesse et le silence régnèrent dans la maison de Jala-Jala.
Quelque temps après, j’eus le bonheur de voir mes efforts couronnés de succès pour mon ami Lafond.
A la suite de violents remèdes que je lui administrai, sa santé revint tout à coup, et peu de temps après l’appétit.
Bientôt il fut en état de s’embarquer pour la France.
Maintenant établi à Paris, marié à une femme ornée de toutes les qualités faites pour rendre un homme heureux, père de beaux enfants, jouissant d’une position honorable et de l’estime publique, il n’a point oublié les six mois passés à [208]Jala-Jala, et l’ingratitude ne souilla jamais un cœur noble, aimant et dévoué.
Aussi existe-t-il toujours entre lui et moi le plus sincère attachement, et je suis heureux de lui dire ici qu’il est et sera toujours mon meilleur ami.
Puisque je viens de nommer plusieurs personnes qui ont séjourné quelque temps à Jala-Jala, je ne passerai pas sous silence un de mes colons, Joaquin Balthazar, Marseillais d’origine, homme excentrique comme je n’en ai jamais connu.
Joaquin, très-jeune, s’était embarqué par-dessus le bord à Marseille.
Étant arrivé à Bourbon sans être porté sur le rôle d’équipage, il avait été pris et mis à bord de l’Astrolabe, qui faisait le voyage du tour du monde.
Il avait déserté aux îles Mariannes, était arrivé dans le plus grand dénûment aux Philippines, s’était adressé à de bons moines pour faire, disait-il, sa conversion et son salut.
Il avait vécu parmi eux et à leurs dépens près de deux années; ensuite il avait ouvert un café à Manille, et absorbé en plaisirs et en débauches une assez forte somme qu’un Français et moi lui avions avancée.
Enfin il était venu faire construire sur mon habitation un grand édifice en paille, qui avait plutôt l’air d’un grand magasin que d’une maison.
Là, il entretenait toujours une espèce de sérail, adoptait tous les enfants qu’on voulait lui donner, et qui, avec les siens, faisaient ressembler sa maison à une école mutuelle.
Le jour où il était fatigué d’une de ses femmes, il faisait venir un de ses ouvriers, et, avec un grand sérieux, il lui disait:
«Voilà une femme que je te donne; sois bon mari, traite-la bien. Et toi, femme, voilà ton mari; sois-lui fidèle. Allez, que Dieu vous bénisse! décampez, et que je ne vous revoie plus.»
Il était toujours sans le sou, ou tout à coup se voyait riche [209]de sommes assez fortes, qui, en peu de jours, étaient dissipées.
Il empruntait à tout le monde, ne rendait jamais, vivait comme un véritable Indien, et était poltron comme une poule mouillée.
Ses cheveux blonds, sa figure blafarde et sans barbe lui avaient fait donner par les Indiens le surnom de Ouela-Dougou, paroles tagales qui voulaient dire: Qui n’a point de sang.
Un jour que je traversais le lac dans une petite pirogue avec lui et deux Indiens, nous fûmes surpris par un de ces terribles coups de vent des mers de Chine que l’on nomme tay-foung.
Ces coups de vent, qui sont extrêmement rares, sont effrayants.
Le ciel se couvre de gros nuages, la pluie tombe à torrent, la lumière du jour disparaît presque comme dans nos plus sombres brouillards, et le vent souffle avec une telle furie, qu’il renverse tout ce qui se trouve sur son passage2.
Nous étions donc dans notre pirogue: à peine le vent commença-t-il à souffler avec toute sa force, que Balthazar se mit à invoquer tous les saints du paradis.
Dans sa désolation, il criait à haute voix: «O mon Dieu! moi qui suis un si grand pécheur, faites-moi la grâce que je puisse me confesser et recevoir l’absolution!»
Toutes ses jérémiades et ses cris ne faisaient qu’épouvanter mes deux Indiens; et certes notre position était assez critique pour tâcher de conserver notre présence d’esprit, afin de manœuvrer notre frêle embarcation, qui d’un moment à l’autre allait être submergée.
Cependant j’étais certain qu’armée de ses deux grands balanciers en bambou elle pouvait parfaitement se tenir entre deux eaux et ne pas chavirer, si nous avions la précaution et la force de fuir devant le temps, et de ne pas présenter le côté à la lame; car dans ce cas nous eussions tous péri. [210]
Ce que je prévoyais arriva.
Une lame vint déferler sur nous; pendant quelques secondes nous fûmes totalement engloutis; mais, la lame passée, nous revînmes au-dessus de l’eau.
Notre pirogue resta submergée entre deux eaux, mais nous ne l’avions pas abandonnée, nous avions passé nos jambes sous les bancs, où nous nous tenions fortement cramponnés; nous avions tout le haut du corps au-dessus de l’eau.
Toutes les fois qu’une lame s’avançait sur nous, elle nous passait par-dessus la tête, s’éloignait, et nous avions alors le temps de respirer jusqu’à ce qu’une autre lame vînt encore nous atteindre.
A chaque trois ou quatre minutes, la même manœuvre se répétait.
Mes Indiens et moi nous mettions alors toute notre force et notre adresse à toujours fuir devant le temps.
Balthazar avait fini ses jérémiades, le plus grand silence régnait parmi nous; seulement je prononçais de temps en temps ces quelques mots: «Courage, enfants! nous arriverons.»
Pour empirer notre triste position, la nuit était venue.
La pluie continuait à tomber à torrents, le vent redoublait de fureur.
De temps en temps nous étions éclairés par des globes de feu semblables à ce que les marins appellent feu de saint Elme.
Dans ces moments de rayons de lumière, je portais les yeux au loin, mais je n’apercevais que l’immensité des eaux en fureur.
Pendant deux heures à peu près nous fûmes ainsi ballottés par la lame, qui cependant peu à peu nous poussait vers une plage; et au moment où nous y pensions le moins, nous nous trouvâmes au milieu d’un énorme buisson de hauts bambous.
Je reconnus alors que nous étions sur la plage, et que le lac avait débordé à plusieurs milles dans les terres.
Nous avions de l’eau jusqu’à la poitrine, et il n’était pas possible de traverser l’inondation. [211]
L’obscurité était trop grande pour pouvoir prendre une direction quelconque; notre pirogue, engagée dans les bambous, ne pouvait plus nous servir.

Tay-Foung.—Naufrage.
Nous nous hissâmes comme nous pûmes au milieu du buisson, jusqu’à la hauteur où les bambous se terminent en flèches; nous avions le corps déchiré par les épines aiguës qui garnissent toujours les petites branches; la pluie continuait à tomber sans interruption, le vent soufflait toujours, et chaque rafale faisait plier les bambous, dont les branches flexibles venaient nous déchirer le corps et la figure.
J’ai bien souffert dans ma vie; mais jamais nuit ne me parut si longue et si cruelle!
Joaquin Balthazar recouvra alors la parole, et d’une voix tremblante et saccadée il me dit: [212]
«Ah! don Pablo, écrivez, je vous en prie, à ma mère la fin tragique de son malheureux fils!...»
Je ne pus m’empêcher de lui répondre:
«Maudit poltron!... crois-tu que je sois plus à mon aise que toi?... Tais-toi, sinon je vais te faire faire le plongeon pour ne plus t’entendre.»
Le pauvre Joaquin prit alors son parti, et ne prononça plus une parole; seulement, de temps en temps, il faisait connaître sa douleur par de profonds soupirs.
Le vent, qui avait soufflé à l’est et au nord, vers les quatre heures du matin passa subitement à l’est, et peu de temps après cessa tout à coup.
Il était presque jour, nous étions sauvés.
Nous pûmes alors nous reconnaître: nous avions tous les quatre un aspect déplorable; nos vêtements étaient en lambeaux.
Nous avions tout le corps flagellé et couvert de profondes écorchures.
Le froid avait pénétré jusque dans la moelle de nos os, et le long bain que nous venions de prendre avait ridé notre peau; nous ressemblions à des noyés retirés des eaux après y avoir demeuré plusieurs heures.
Enfin, perclus comme nous l’étions, nous nous laissâmes glisser de nos bambous pour rentrer dans les eaux du lac.
Elles firent sur nous une impression salutaire et agréable; elles nous paraissaient tièdes comme un bain à 30 degrés de chaleur.
Ranimés par cette douce température, nous retirâmes notre pirogue du buisson, où fort heureusement elle était tellement engagée, que les vagues et les courants n’avaient pu l’entraîner plus loin.
Nous la remîmes à flot, et nous parvînmes à gagner une case indienne, où nous nous séchâmes et réparâmes nos forces.
Le calme était rétabli, le soleil brillait de tout son éclat; mais partout on voyait les traces qu’avait laissées le tay-foung. [213]
Dans la journée nous regagnâmes Jala-Jala, où notre arrivée causa une grande joie.
On me savait sur le lac, et tout devait faire présumer que j’avais péri.
Ma bonne et chère Anna se jeta dans mes bras en pleurant; elle avait été si inquiète, que sa joie de me voir ne put s’exprimer pendant plusieurs instants que par les larmes qui inondaient son visage.
Balthazar retourna à son sérail.
Tant qu’il fut sous ma protection, les Indiens le respectèrent; mais après mon départ de Jala-Jala, il fut assassiné, et tous ceux qui le connaissaient bien convinrent qu’il l’avait mérité à plus d’un titre.
Puisque j’ai parlé d’un tay-foung, je vais un peu anticiper, et, le plus brièvement possible, en décrire un bien plus terrible encore que celui que j’avais essuyé dans une frêle pirogue et sur le buisson de bambous.
Je venais de terminer de jolis bains sur le lac, en face de ma maison; j’étais tout fier et tout content de procurer ce nouvel agrément à ma femme.
Le jour même où mes Indiens venaient d’y ajouter les derniers ornements, vers le soir, le vent d’ouest commença à souffler avec furie; peu à peu les eaux du lac s’agitèrent, bientôt nous ne doutâmes plus que nous allions avoir affaire à un tay-foung.
Mon frère et moi restâmes longtemps à examiner, à travers les vitraux des croisées, si les bains résisteraient à la force du vent; mais, dans une forte rafale, mon pauvre édifice disparut comme un château de cartes.
Nous nous retirâmes de la fenêtre, et bien nous en prit, car une plus forte rafale que celle qui avait détruit les bains enfonça toutes les croisées qui donnaient à l’ouest; le vent s’enfourna dans la maison, et se fit jour en renversant toute la muraille au-dessus de la porte d’entrée.
Le lac était si agité, que les lames passaient par-dessus ma maison et inondaient tous les appartements. [214]
Nous ne pouvions plus y tenir...
En nous aidant les uns les autres, ma femme, mon frère, un jeune Français qui se trouvait alors à Jala-Jala3, et moi, nous pûmes gagner un rez-de-chaussée qui n’avait jour au dehors que par une petite fenêtre; là, dans une obscurité profonde, nous passâmes une grande partie de la nuit, mon frère et moi, l’épaule appuyée contre la fenêtre, opposant toute notre force à celle du vent qui menaçait de l’enfoncer.
Dans ce rez-de-chaussée il y avait quelques dames-jeannes d’eau-de-vie: ma chère Anna en versait dans sa main, et nous en donnait à boire pour soutenir nos forces et nous réchauffer.
Au point du jour le vent cessa, et le calme reparut.
Tous les meubles et ornements de ma maison avaient été brisés et mis en pièces; toutes les chambres étaient inondées, tous les greniers remplis de sable apporté par les eaux du lac.
Bientôt toute la maison fut le refuge de mes colons; tous avaient passé une nuit affreuse et étaient sans asile.
Le soleil vint enfin briller de tout son éclat; le ciel était sans nuages. Mais quelle tristesse s’empara de moi lorsque j’examinai d’une fenêtre les désastres produits par le tay-foung!
Plus de villages! toutes les cabanes avaient été rasées..., l’église renversée! mes magasins, mon usine à sucre entièrement perdus; ce n’étaient plus que monceaux de ruines.
Mes beaux champs de cannes étaient tout à fait détruits, et la campagne, si belle douze heures auparavant, paraissait avoir souffert comme après un long hiver.
On ne voyait plus aucune verdure, les arbres étaient entièrement dépouillés de leurs feuilles, les branches hachées, des portions de bois entièrement renversées; et tout ce bouleversement s’était opéré en quelques heures!
Dans la journée et le lendemain, le lac rejeta sur la plage plusieurs cadavres de malheureux Indiens qui avaient péri! Le premier soin du père Miguel fut de leur donner la sépulture, [215]et longtemps après on voyait encore dans le cimetière de Jala-Jala quelques croix, avec l’inscription: Inconnu mort pendant le tay-foung.
Mes Indiens se mirent tout de suite à reconstruire leurs cabanes, et moi à réparer autant que possible mes désastres.
La nature féconde des Philippines eut bientôt effacé l’aspect de deuil qu’elle avait pris.
En moins de huit jours les arbres se couvrirent complétement de nouvelles feuilles, et donnaient déjà le spectacle d’un bel été après celui d’un hiver affreux.
Le tay-foung avait embrassé un diamètre de deux lieues à peu près, et, comme une forte trombe, avait renversé et brisé tout ce qu’il avait trouvé sur son passage.
Mais c’est assez parler de désastres; je reviens à l’époque où le pauvre Bermigan cessa de vivre, pour nous affliger tous!
Mon habitation prospérait; l’abondance, qui donne le bonheur, régnait parmi tous mes colons; la population de Jala-Jala augmentait chaque jour. Mes Indiens étaient heureux; j’étais aimé et respecté; ils m’aidaient avec zèle dans mes travaux, et ils m’étaient aveuglément soumis. Ce n’était cependant pas par l’oppression que je les dominais, mais par l’ascendant et la puissance que donnent la justice et le bon droit.
Dans des circonstances difficiles où il fallait agir avec énergie contre eux, c’était toujours sans armes et par la seule force de ma volonté que j’obtenais leur obéissance. Cependant je les bâtonnais vigoureusement quelquefois; mais c’était pour leur éviter de plus grands malheurs. Ces actes de justice exécutive n’avaient lieu que dans les grandes réunions, les jours de fête, lorsqu’il s’élevait une rixe, quand, les poignards tirés, une lutte sanglante allait s’engager, qu’ils méconnaissaient l’autorité de leurs chefs et de mes gardes. Dans de pareils moments on venait à la hâte me prévenir; je prenais une canne, et je me rendais au lieu de la réunion: c’était généralement là où se livraient les combats de coqs.
Je me précipitais au milieu de la foule, et je frappais à tort [216]et à travers sur tous ceux qui se trouvaient à la longueur de ma canne. C’était alors une panique, un sauve qui peut général. Chacun allait se cacher dans son coin, et ne reparaissait qu’après que les esprits, devenus plus calmes, étaient tout à fait pacifiques.
Ils prenaient avec gaieté ces sortes d’exécutions, et ne manquaient jamais de raconter quelque accident burlesque occasionné par leur fuite précipitée. Ils disaient hautement: «Nous étions tous coupables, les uns de vouloir se battre, les autres de les regarder. Le maître a bien fait de ne ménager personne.»
D’autres fois, c’était un brave, un vaillant qui, le poignard dégaîné, se promenait au milieu de ses compatriotes et les menaçait tous. Personne n’osait l’approcher, parce qu’on savait qu’il aurait fait usage de son arme. On venait me prévenir, et, sans armes, sans canne, je me présentais devant lui: d’une voix ferme je lui ordonnais de me remettre son poignard, de se rendre à la prison pour être mis au bloc. Jamais ces hommes, qui dans de tels moments sont la terreur de leurs semblables, ne manquaient de m’obéir. Le lendemain, je les faisais comparaître devant moi, et, après une réprimande, je leur rendais leur poignard et leur liberté.
J’avais rendu de grands services au gouvernement espagnol par la guerre incessante que je faisais aux bandits, et, je puis dire que, parmi ces derniers, je jouissais d’une véritable vénération.
Ils me considéraient bien comme leur ennemi, mais comme un ennemi brave, incapable d’aucune lâcheté envers eux, leur faisant loyalement la guerre; et le caractère indien m’était si bien connu que je ne craignais pas qu’ils me tendissent aucune embûche et m’attaquassent en traîtres.
J’en étais si convaincu, que, dans mon habitation, jamais je ne me faisais accompagner ni de nuit ni de jour.
Je parcourais sans crainte les forêts, les montagnes, et souvent même je traitais avec mes honnêtes bandits de puissance [217]à puissance, ne dédaignant point les invitations qu’ils me faisaient quelquefois pour me rendre dans un lieu où, sans crainte de surprise, ils pouvaient me consulter ou invoquer mon appui.
Ces sortes de rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, dans des lieux solitaires.
De leur part comme de la mienne, la parole donnée de ne pas se nuire était toujours religieusement observée.
Dans ces entretiens nocturnes et sans témoins, je ramenais souvent à la vie paisible des hommes égarés, et qu’une jeunesse turbulente avait jetés dans une série de crimes que les lois auraient punis par le dernier châtiment.
Quelquefois aussi j’échouais dans mes tentatives, lorsque surtout j’avais affaire à ces caractères fiers et indomptables comme il s’en trouve chez l’homme qui n’a jamais eu que la nature pour guide.
Un jour, entre autres, je reçus une lettre d’un métis, grand coupable qui fréquentait une province voisine de la lagune.
Il me disait qu’il voulait me voir, et me priait de venir seul, au milieu de la nuit, dans un lieu sauvage qu’il me désignait, où lui aussi se rendrait seul.
Je ne balançai pas à aller au rendez-vous.
Je l’y trouvai comme il me l’avait promis.
Il me dit qu’il désirait changer de conduite et venir demeurer sur mon habitation.
Il ajoutait qu’il n’avait jamais commis de crime contre les Espagnols, mais seulement contre les Indiens et les métis.
Il m’était impossible de le recevoir sans me compromettre.
Je lui proposai de le placer chez un moine: là il serait resté caché pendant quelques années, après lesquelles, ses crimes étant oubliés, il pourrait rentrer dans la société.
Après avoir réfléchi un instant, il me dit:
«Non, ce serait perdre ma liberté. Pour vivre en esclave, j’aime mieux mourir.» [218]
Je lui proposai alors de se rendre à Tapuzi, endroit où les bandits trop poursuivis pouvaient se cacher impunément. (J’aurai bientôt occasion de parler de ce village.)
Mon métis fit un geste, et me dit encore:
«Non; la personne que je voudrais emmener avec moi n’y viendrait pas. Vous ne pouvez rien faire pour moi, adieu.»
Puis il me donna une poignée de main, et nous nous quittâmes.
Peu de jours après, une cabane dans laquelle il se trouvait, près de Manille, fut cernée par une compagnie de troupes de ligne.
Le bandit fit d’abord sortir les propriétaires de la cabane, et quand il les vit hors de danger, il prit sa carabine et se mit à faire feu sur les soldats, qui de leur côté ripostèrent et tirèrent sur la cabane.
Quand elle fut criblée de balles et que l’on vit que le bandit ne ripostait plus, un soldat s’approcha et mit le feu à la case, tant on avait peur de le trouver encore vivant!
Ces rendez-vous nocturnes m’ayant amené à parler de Tapuzi, je ne puis m’empêcher de consacrer quelques lignes à cette singulière retraite, où des hommes proscrits par la loi vivent dans un accord si rare et une union si parfaite.
Tapuzi4, qui en langue tagale veut dire bout du monde, est un petit village situé dans l’intérieur des montagnes, à vingt-cinq lieues à peu près de Jala-Jala.
Il a été formé par des bandits et des échappés de galères qui vivent librement, se gouvernent eux-mêmes, et sont entièrement à l’abri, par la position inaccessible qu’ils occupent, de toutes les poursuites que pourrait ordonner contre eux le gouvernement espagnol.
J’avais souvent entendu parler de ce singulier village; mais je n’avais jamais pu rencontrer une personne qui l’eût visité, et qui pût, par conséquent, me donner des détails positifs. [219]
Je me décidai un jour à faire moi-même le voyage. Je ne communiquai mon projet qu’à mon lieutenant, qui me dit:
«Maître, je trouverai sans doute là quelques-uns de mes anciens camarades, et ainsi nous n’aurons rien à craindre.»
Nous partîmes au nombre de trois, prétextant un autre voyage que celui que j’entreprenais.
Nous marchâmes pendant deux jours au milieu des montagnes par des routes presque impraticables.
Le troisième, nous arrivâmes à un torrent dont le lit était encombré d’énormes blocs de pierre.
Les bords, éloignés l’un de l’autre d’une vingtaine de pas, s’élevaient perpendiculairement comme deux hautes murailles dont le sommet, à environ mille mètres d’élévation, se rapprochait sensiblement, et ne laissait qu’une faible ouverture par où passaient quelques rayons de lumière qui pouvaient à peine éclairer la partie où nous cheminions en sautant d’un bloc de pierre à l’autre.
Cette gorge, ou ce ravin, était la seule route par laquelle on pouvait arriver à Tapuzi: c’était le rempart naturel et inexpugnable qui défendait le village contre l’invasion des sbires espagnols.
Mon lieutenant venait de me dire:
«Regardez, maître, au-dessus de votre tête: les habitants de Tapuzi connaissent seuls les sentiers qui conduisent au sommet des montagnes. Sur toute la longueur du ravin, ils ont placé d’énormes pierres qu’ils n’ont qu’à pousser pour les précipiter sur ceux qui voudraient venir les attaquer; une armée entière ne pourrait pas pénétrer chez eux s’ils voulaient s’y opposer.»
Je vis effectivement que nous nous trouvions dans une position qui n’avait rien de rassurant, et que, si les Tapuziens nous prenaient pour des ennemis, nous ne pouvions leur opposer aucune défense. Mais nous étions engagés; il n’y avait pas moyen de reculer, et il fallait poursuivre jusqu’à Tapuzi.
Nous avions marché plus d’une grande heure dans cette [220]gorge, lorsqu’un énorme bloc de rocher vint, en tombant perpendiculairement, se briser en éclats à une vingtaine de pas devant nous: c’était un avertissement.
Nous nous arrêtâmes, et déposâmes nos armes à terre. Peut-être un bloc pareil à celui qui venait de tomber devant nous était-il suspendu au-dessus de nos têtes, prêt à nous écraser...
Un cri se fit entendre devant nous. Je dis à mon lieutenant de s’avancer seul, sans armes, dans la direction d’où il était parti.
Quelques minutes après, il revint accompagné de deux Indiens qui, assurés par lui de mes intentions toutes pacifiques à leur égard, venaient nous chercher pour nous conduire au village.
Avec cette escorte nous n’avions plus rien à craindre. Nous fîmes gaiement le reste de la route jusqu’à l’endroit où finissait l’espèce d’entonnoir dans lequel nous marchions.
A cette hauteur, une plaine de quelques milles de circonférence se trouvait encaissée par de hautes montagnes.
Le lieu que nous parcourions était encombré d’immenses blocs de rochers superposés les uns aux autres.
Derrière surgissait une montagne abrupte, menaçante, sans aucun vestige de végétation, représentant assez bien une vieille forteresse d’Europe qu’une puissance magique avait élevée au milieu des hautes montagnes qui la dominaient.
D’un coup d’œil, j’avais embrassé l’ensemble du site que nous traversions tout en réfléchissant aux immenses variétés qu’offre la nature.
Tout à coup l’objet tant désiré de mon voyage, le village de Tapuzi, se présenta à mes regards.
Situé à l’extrémité de la plaine, il est composé d’une soixantaine de maisons en paille, en tout semblables à celles des Indiens.
Les habitants étaient aux fenêtres pour voir notre arrivée.
Nos guides nous conduisirent chez leur chef ou matanda-sanayon5. [221]
C’était un beau vieillard qui, d’après son visage, paraissait approcher de quatre-vingts ans. Il nous salua avec affabilité, et s’adressant à moi, il me dit:
«Comment êtes-vous ici? Est-ce en ami, est-ce curiosité? ou les lois cruelles des Castillans vous obligent-elles de venir chercher un refuge parmi nous? S’il en est ainsi, soyez le bien venu, vous trouverez ici des frères.»
«Non, lui dis-je, nous ne venons point pour rester parmi vous. Je suis votre voisin, le seigneur de Jala-Jala; je viens vous voir, vous offrir mon amitié et vous demander la vôtre.»
Au nom de Jala-Jala, le vieillard fit un mouvement de surprise; puis il me dit:
«Il y a longtemps que j’ai entendu parler de vous comme d’un agent du gouvernement pour poursuivre des malheureux; mais j’ai entendu dire aussi que vous remplissiez votre mission avec bonté, et que souvent vous étiez leur appui; ainsi, soyez le bien venu.»
Après cette première reconnaissance, on nous fit servir du lait et des patates, et pendant notre repas le vieillard continua de causer librement avec moi.
«Il y a bien des années, me dit-il, à une époque que je ne sais pas fixer, quelques hommes vinrent habiter Tapuzi. La tranquillité et la sécurité dont ils jouirent ici firent imiter leur exemple par d’autres qui cherchaient à se soustraire à la punition de quelques fautes qu’ils avaient commises. On vit bientôt arriver des pères de famille avec leurs femmes et leurs enfants; ce furent les premières bases du petit gouvernement que vous voyez.
«Maintenant, ici, presque tout est en commun: quelques champs de patates ou de maïs, et la chasse, nous suffisent; celui qui possède donne à celui qui n’a pas. Presque tous nos vêtements sont filés et tissés par nos femmes; l’abaca6 de la forêt fournit le fil nécessaire; nous ne connaissons pas l’argent, nous n’en avons pas besoin. [222]
«Ici, point d’ambition; chacun est sûr de ne pas souffrir de la faim.
«De temps en temps, il nous arrive des étrangers. S’ils veulent se soumettre à nos lois, ils restent parmi nous; ils ont quinze jours d’épreuves pour se décider. Après ces quinze jours, ils sont libres de se retirer, ou faire partie de notre famille.
«Nos lois sont douces et indulgentes; le plus grand châtiment que nous puissions infliger est de chasser pour toujours celui qui a commis une grande faute.
«Nous n’avons point oublié la religion de nos pères, et Dieu sans doute me pardonnera mes premières fautes en faveur de tout ce que je fais, depuis tant d’années, pour son culte et le bien de mes semblables.»
«Mais, lui dis-je, qui est votre chef? quels sont vos juges et vos prêtres?
«C’est moi, dit-il; à moi seul je remplis toutes ces fonctions.
«Autrefois, ici on vivait comme de vrais sauvages; j’étais jeune, robuste, et dévoué à tous mes frères.
«Leur chef vint à mourir; je fus choisi pour le remplacer.
«Je mis alors tous mes soins à ne rien faire qui ne fût juste, et propre au bonheur de ceux qui se confiaient à moi.
«Jusqu’alors on avait fait peu de cas de la religion; j’ai voulu rappeler à mes semblables qu’ils étaient nés chrétiens. J’ai donc fixé une heure le dimanche pour prier tous ensemble, et je me suis revêtu de tous les attributs d’un ministre de l’Évangile.
«Je célèbre les mariages, je répands l’eau du baptême sur le front des nouveau-nés, et j’offre des consolations aux moribonds.
«Dans ma jeunesse, j’avais été enfant de chœur: je me suis rappelé les cérémonies de l’Église. Si je ne suis pas investi des attributions nécessaires pour les fonctions que je me suis données, je les exerce avec foi et avec amour; c’est [223]pourquoi j’espère que mes bonnes intentions me feront pardonner par celui qui est le Maître suprême.»
Pendant tout le discours du vieillard, j’avais été dans une admiration continuelle: j’étais au milieu de gens qui avaient la réputation de vivre dans la plus grande licence, comme des voleurs et des assassins.
Ils étaient tout à fait méconnus. C’était un véritable grand phalanstère, composé de frères presque tous dignes de ce nom.
J’admirais surtout ce beau vieillard qui, avec des principes de morale et des lois si simples, les gouvernait depuis un grand nombre d’années.
D’un autre côté, quel exemple que celui d’hommes libres ne pouvant vivre sans se choisir un chef, un roi pour ainsi dire, et revenant les uns par les autres à pratiquer le bien et la vertu!
Je fis part à mon vieillard de toutes mes pensées, je lui fis mille éloges de sa conduite, et l’assurai que monseigneur l’archevêque de Manille approuverait tous les actes religieux qu’il remplissait dans un si noble but; je lui offris même d’intercéder près de l’archevêque pour qu’il lui envoyât un aide et un pasteur.
Mais il me répondit:
«Non, Monsieur, je vous remercie; ne parlez jamais de nous. Assurément, nous serions heureux d’avoir ici un ministre de l’Évangile; mais bientôt, par son influence, nous serions soumis au gouvernement espagnol.
«Il nous faudrait de l’argent pour payer nos contributions, l’ambition se glisserait parmi nous, et, de libres que nous sommes, nous deviendrions esclaves et ne serions plus heureux.
«Non, encore une fois, ne parlez pas de nous! donnez-m’en votre parole.»
Son raisonnement me semblait si juste, que j’acquiesçai à sa demande. Je lui donnai de nouveau toutes les louanges [224]qu’il méritait, et je lui promis de ne jamais troubler par aucune indiscrétion la tranquillité des habitants de son village.
Le soir, nous reçûmes la visite de tous les habitants, particulièrement des femmes et des jeunes filles, qui toutes avaient une curiosité immodérée de voir un blanc.
Pas une des femmes de Tapuzi n’était jamais sortie de son village et n’avait presque perdu sa case de vue; il n’était donc pas étonnant qu’elles fussent aussi curieuses.
Le lendemain, accompagné du vieillard et de quelques anciens, je fis le tour de la plaine et visitai les champs de patates douces et de maïs, principaux aliments des habitants.
En arrivant à la partie où j’avais déjà remarqué la veille d’énormes blocs de rochers, le vieillard s’arrêta, et me dit:
«Voyez, Castilla7, à une époque où les Tapuziens étaient sans religion et vivaient comme des bêtes sauvages, Dieu les punit.
«Regardez toute cette partie de la montagne dégarnie de végétation: une nuit, au milieu d’un affreux tremblement de terre, la montagne se divisa en deux, et une partie vint engloutir la moitié du village, qui occupait alors tout l’endroit où sont ces énormes rochers. Quelques centaines de pas de plus, tout eût été détruit, il n’eût plus existé une seule personne à Tapuzi. Mais une partie de la population ne fut pas atteinte, et alla s’établir où est maintenant le village.
«Depuis, nous prions Dieu, et vivons de manière à ne pas mériter un aussi grand châtiment que celui éprouvé par les malheureuses victimes de cette terrible nuit.»
La conversation et la compagnie de ce vieillard, je pourrais dire du roi de Tapuzi, était pour moi des plus intéressantes. Mais il y avait déjà plusieurs jours que j’avais quitté Jala-Jala; on devait être inquiet de mon absence. Je prévins mon [225]lieutenant de préparer notre départ. Nous fîmes nos adieux à nos hôtes.
Deux jours après je rentrai chez moi, content de mon voyage et des bons habitants de Tapuzi.
Je trouvai Anna dans une grande inquiétude, non-seulement à cause de mon absence, mais parce que la veille on était venu me prévenir que les habitants des deux plus grands bourgs de la province s’étaient, pour ainsi dire, déclaré la guerre.
Les plus courageux, au nombre de trois ou quatre cents de chaque côté, s’étaient rendus sur l’île de Talim.
Là, les deux partis en présence étaient sur le point de se livrer bataille; déjà dans quelques escarmouches il y avait eu des victimes.
Cette nouvelle avait effrayé Anna.
Elle savait que je n’étais pas homme à attendre tranquillement chez moi le résultat du combat; elle me voyait déjà, avec mes dix gardes, engagé au plus fort de la mêlée, et victime peut-être de mon dévouement.
Je la rassurai, comme je le faisais toujours, en lui promettant d’être prudent et de ne pas l’oublier; mais il n’y avait pas un moment à perdre; il fallait, à tout prix, faire cesser une collision qui aurait sans doute causé la mort de bien des hommes.
Mais que faire avec mes dix gardes? Pouvais-je prétendre imposer ma volonté à toute cette multitude? Évidemment non. Vouloir agir par la force, c’était nous sacrifier tous. Que faire donc? Armer tous mes Indiens... mais je n’avais pas assez d’embarcations pour les transporter à Talim. Dans cet embarras, je me décidai à partir seul avec mon lieutenant; nous prîmes nos armes, et nous embarquâmes dans une petite pirogue que nous conduisîmes nous-mêmes.
A peine étions-nous arrivés vers la plage, à la portée de la voix, que des Indiens armés nous crièrent de ne pas aborder, ou qu’ils allaient faire feu sur nous.
Sans tenir compte de cette menace, mon lieutenant et moi, [226]quelques minutes plus tard, sautions résolument à terre, et à quelques pas plus loin nous nous trouvâmes au milieu des combattants.
Je me dirigeai aussitôt vers les chefs:
«Malheureux! leur dis-je, que faites-vous? C’est sur vous qui commandez que retombera toute la sévérité des lois.
«Il est encore temps: méritez votre pardon, ordonnez à vos hommes de mettre bas les armes, remettez-moi les vôtres vous-mêmes; ou dans quelques minutes je serai à la tête de vos ennemis pour vous combattre. Obéissez, ou vous allez tous être traités comme des rebelles.»
Ils m’avaient écouté avec attention, ils étaient à demi vaincus.
Cependant l’un d’eux me répondit:
«Et si vous nous ôtez nos armes, qui nous répondra que nos ennemis ne viendront pas nous attaquer?
«—Moi, leur dis-je; je vous en donne ma parole; et s’ils ne m’obéissent pas, comme vous allez le faire, je reviens vers vous, je vous rends vos armes, et je combattrai à votre tête.»
Ces paroles, dites avec un ton d’autorité et de commandement, produisirent l’effet que j’attendais.
Les chefs, sans répliquer un mot, vinrent déposer leurs armes à mes pieds.
Leur exemple fut suivi par tous les combattants, et, en un instant, un monceau de carabines, de fusils, de lances et de coutelas fut devant moi.
Je désignai une dizaine d’individus parmi ceux qui venaient de m’obéir, je leur donnai à chacun un fusil, et leur dis:
«Je vous confie le dépôt de ces armes. Si l’on venait pour s’en emparer, faites feu sur les agresseurs.»
Je fis semblant de prendre leurs noms, et partis de suite pour le camp opposé, où je trouvai tous les combattants sur pied, prêts à marcher contre leurs ennemis.
Je les arrêtai en leur disant: [227]
«Plus de combat! vos ennemis sont désarmés. Vous aussi, vous allez me remettre vos armes, ou vous embarquer de suite dans vos pirogues pour rejoindre votre village.
«Si vous ne m’obéissez pas, dans un instant je rendrai les armes à vos ennemis, et me mettrai à leur tête pour vous combattre. Exécutez ce que je vous ordonne, je vous promets que tout sera oublié.»
Il n’y avait pas à balancer. Les Indiens savaient que je ne leur donnais pas longtemps à réfléchir, et que chez moi menace et châtiment se suivaient de près.
En quelques minutes, ils s’embarquèrent tous dans leurs pirogues.
Je restai seul sur la plage avec mon lieutenant, jusqu’à ce que j’eusse à peu près perdu de vue la petite flottille.
Je retournai alors à l’autre camp, où l’on m’attendait avec impatience; j’annonçai aux Indiens qu’ils n’avaient plus d’ennemis, et qu’ainsi ils pouvaient rentrer tranquillement dans leur village. [229]
1 Auteur d’un ouvrage en huit volumes, intitulé Quinze années de voyages autour du monde.
2 J’ai éprouvé deux de ces coups de vent pendant mon séjour à Jala-Jala: celui dont je parle, et un second dont je parlerai plus tard.
3 M. Pierre Voldemar, Bordelais.
4 Tapuzi, dans les montagnes de Limutan; limutan, mot tagaloc qui veut dire oubli (voir la carte).
5 Vieux chef.
6 Abaca, soie végétale.
7 Aux yeux d’un Tagal, tout Européen, quel que soit son pays, est un Castilla.
Jala-Jala.—Séjour.—Prisonniers.—Don Prudencio Santos, alcade de Pagsanjan.—Fêtes.—Chasses.—Hamilton Lindsay.—Ile et lac de Socolme.—Grotte de San-Matéo.
Comme on voit, il se passait peu de jours sans que j’eusse de nouveaux dangers à affronter.
J’en avais pris l’habitude; je me fiais à mon étoile, et je triomphais de toutes mes imprudences.
J’étais aimé de mes Indiens, j’étais sûr de leur fidélité; aussi rien ne me coûtait lorsqu’il s’agissait de leur rendre un service. Ma sollicitude n’était pas seulement acquise aux habitants de Jala-Jala; elle s’étendait sur tous ceux de la province.
Tous les mois j’allais à Pagsanjan pour y voir l’alcade. C’était une visite que je nommais visite du pardon. Dans les prisons du chef-lieu, il y avait toujours un assez grand nombre de détenus qui n’avaient commis que des fautes légères. L’alcade, don Prudencio de Santos, homme honorable et bon, avec lequel j’étais intimement lié, ne pouvait pas leur infliger le châtiment qui lui eût paru juste, et les renvoyer; [230]son ministère l’obligeait à instruire leur procès, et à les soumettre au jugement des tribunaux.
Ainsi qu’en Europe, la justice n’est guère expéditive aux Philippines; aussi beaucoup de ces malheureux attendaient-ils pendant des années un arrêt qui les rendît à la liberté.
Dès mon arrivée à Pagsanjan, les parents ou les amis des détenus me présentaient des pétitions, et me priaient d’intercéder pour eux. J’examinais les fautes qu’ils avaient commises. Si elles étaient de nature à ne mériter qu’une simple correction, je leur demandais de se conformer à celle qui me paraîtrait juste; leur réponse était toujours affirmative. Je négociais alors avec l’alcade; je débattais avec lui le châtiment qui serait appliqué à mon client. Lorsque nous étions d’accord, il envoyait un ordre à la prison; mon Indien signait un procès-verbal constatant qu’il s’en était rapporté à mon arbitrage; il recevait la correction que j’avais demandée pour lui, et il était immédiatement mis en liberté.
Le soir, en retournant à mon habitation, je trouvais sur la route tous ceux qui me devaient la liberté; ils m’attendaient pour me remercier, et me demander ma main à baiser en signe de reconnaissance.
Après de pareilles visites, j’avoue que j’éprouvais une satisfaction bien douce, le bonheur que seul peut apprécier celui qui a rendu un captif à la liberté.
Mes Indiens m’étaient aveuglément soumis; j’étais si certain de leur fidélité, je le répète, que je ne prenais plus contre eux les précautions auxquelles je m’étais assujetti la première année de ma demeure à Jala-Jala.
Mon Anna partageait chaque jour davantage mes travaux, mes inquiétudes, une partie même de mes dangers. Eût-il été possible de ne pas l’aimer d’une affection plus touchante que celle qu’on éprouve pour sa compagne dans une vie paisible et insignifiante? Avec quel bonheur elle me recevait après la moindre absence! La joie et la satisfaction brillaient sur son visage; ses caresses étaient un baume qui dissipait toutes mes [231]fatigues; et les reproches même qu’elle me faisait avec tant de douceur, pour l’inquiétude que je lui avais causée, étaient encore pour moi du bonheur.
Je n’avais qu’à me louer des preuves de reconnaissance que me donnaient continuellement mes Indiens.
Les jours de la fête de ma femme et de la mienne, ils employaient toute leur intelligence à les célébrer avec le plus de solennité possible.
Ils se divisaient en trois bandes: le gobernadorcillo, les vieillards et les hommes mûrs formaient la première, les femmes mariées la seconde, et la troisième se composait de la troupe joyeuse des jeunes gens et des jeunes filles.
Pendant la nuit, ils ornaient les abords de ma maison de longs et flexibles bambous, entourés de guirlandes de verdure et de fleurs. Le matin, tout le village était en fête. A neuf heures, le gobernadorcillo en grande tenue, le père Miguel dans ses plus beaux habits, avec un fouet richement orné à la main1, suivis de tous les hommes du village, nous faisaient la première visite.
Le gobernadorcillo nous offrait, au nom d’eux tous, des fleurs et des fruits. (C’étaient les seules choses que je consentais à recevoir.)
Le père Miguel prononçait un long discours pour nous complimenter. Je faisais servir des rafraîchissements, et, excepté le père Miguel qui restait avec nous, tous se retiraient pour céder la place à leurs femmes.
Elles apportaient une couronne formée de l’assemblage de tous les bijoux en or qu’elles possédaient: sur de flexibles baguettes de bambous, chaînes, médailles, bagues, boucles d’oreilles étaient groupées comme par la main d’un habile artiste. Si c’était Anna que l’on fêtait, la femme du [232]gobernadorcillo plaçait sur sa tête cette couronne improvisée; l’étiquette exigeait qu’elle la gardât pendant toute la durée du discours de compliment et l’offrande des fleurs et des fruits.
Arrivait ensuite la bande bruyante des jeunes gens et des jeunes filles. La plus jolie faisait une seconde représentation du couronnement, et la meilleure chanteuse, accompagnée d’un joueur de guitare, présentait l’offrande, et chantait le compliment composé à l’avance par toute la troupe. Ce compliment, en langue tagale, était toujours gracieux et plein de poésie, surtout lorsqu’il s’adressait à ma femme. En voici un échantillon, dont j’ai conservé la traduction:
«Tala2, qui paraît le soir sur la montagne, un matin, plus brillante que jamais, sortit du lac et vint se fixer parmi nous3.
«C’était la reine de Jala-Jala, plus bienfaisante que Tala de la montagne, qui ne donne qu’une faible clarté au voyageur égaré.
«C’était toi, lumière de tes vassaux, mouchoir de larmes des affligés.
«Reine de Jala-Jala, tu es pour nous un brillant soleil, et la pluie du matin qui fait renaître les jeunes plantes que la sécheresse faisait mourir.
«Nous sommes à toi, nous t’avons donné nos cœurs: que pouvons-nous t’offrir? Des fleurs, des fruits; c’est tout ce que tes enfants possèdent.»
Après le compliment, les plus agiles exécutaient des danses du pays. Ensuite, un des jeunes gens jouait une pantomime; il représentait, avec une expression très-souvent comique, quelque scène de la vie indienne: c’étaient des voyageurs égarés et mourant de faim. L’un d’eux va à la découverte. Il aperçoit [233]une ruche d’abeilles. Il fait signe à ses compagnons, pour leur faire part du bon repas que les abeilles lui promettent. Cependant il craint leurs piqûres, et ne s’approche qu’avec précaution. Il réunit quelques broussailles, et y met le feu; il est aveuglé par la fumée. Lorsqu’il croit les abeilles parties, il tire, tout joyeux, son coutelas pour détacher le rayon qui pend à la branche4. Mais les abeilles viennent bourdonner à ses oreilles et l’attaquer de tous côtés; il fait alors les grimaces et les contorsions qui représentent la douleur occasionnée par la piqûre des abeilles.
Après la pantomime, venait un bateleur qui exécutait des tours d’adresse et d’escamotage.
Lorsque les jeux et les danses étaient terminés, la troupe joyeuse se retirait, et la fête continuait dans le village. J’avais eu soin d’y faire préparer une immense table, copieusement servie pour tous ceux qui voulaient prendre part au repas que j’offrais.
Le reste de la journée se passait en combats de coqs, et la nuit tout entière en jeux de cartes et de hasard.
Jala-Jala était en pleine prospérité: des champs immenses de riz, de cannes à sucre et de café avaient remplacé des forêts et des bois improductifs; de gras pâturages étaient couverts de nombreux troupeaux, un beau village à l’indienne occupait le centre des exploitations.
On y voyait toujours régner l’abondance, l’activité, comme la joie sur la physionomie de tous les habitants.
Ma maison était devenue le rendez-vous de tous les voyageurs qui arrivaient à Manille, et un lieu de convalescence pour bien des malades qui venaient respirer le bon air de Jala-Jala et y jouir de tous ses agréments.
Là, point de distinctions; tous les hommes étaient égaux pour nous, Français, Espagnols, Anglais, Américains: quelle [234]que fût la nation de ceux qui abordaient à Jala-Jala, ils étaient reçus en frères, avec toute la cordiale hospitalité que l’on trouvait autrefois dans nos colonies.
On jouissait d’une liberté entière dans ma seigneurie; seulement, celui qui ne voulait pas manger seul ne devait pas oublier l’heure des repas; aux autres heures de la journée, chacun se livrait à ses goûts divers.
Les naturalistes, par exemple, poursuivaient les insectes, les oiseaux, et faisaient d’amples récoltes de plantes de toute espèce.
Les malades trouvaient les soins assidus d’un médecin, les attentions et la société d’une maîtresse de maison aimable, spirituelle, et qui se faisait adorer de tous ceux qui passaient quelque temps auprès d’elle.
Ceux qui aimaient la promenade pouvaient explorer les plus beaux sites, et choisir entre les bois, les montagnes, les cascades, les ruisseaux et les belles plages du lac.
Les chasseurs, à Jala-Jala, étaient dans une véritable terre promise; ils avaient toujours à leur disposition une bonne meute, des Indiens pour la conduire, de bons chevaux pour parcourir les montagnes et les plaines les plus variées, où ils trouvaient abondamment du cerf et du sanglier.
Ceux qui venaient à Jala-Jala pour y passer les derniers jours du carême pouvaient y voir une chasse toute particulière, qui offrait le plus vif intérêt aux amateurs.
Cette chasse n’avait lieu qu’une seule fois dans l’année, le jour du samedi saint, après l’office de la messe.
Les Indiens, généralement superstitieux, prétendent que ce jour-l&agrav