The Project Gutenberg EBook of Mmoires secrets de Fournier l'Amricain
by Claude Fournier

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Title: Mmoires secrets de Fournier l'Amricain
       
       Publis pour la premire fois d'aprs le manuscrit des Archives
       Nationales, avec introduction et notes par F.-A. Aulard

Author: Claude Fournier

Release Date: September, 2005 [EBook #8864]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on August 16, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO Latin-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MEMOIRES SECRETS DE FOURNIER ***




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SOCIT DE L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE

      *       *       *       *       *

MMOIRES SECRETS DE Fournier l'Amricain


PUBLIS POUR LA PREMIRE FOIS D'APRS LE MANUSCRIT DES ARCHIVES

NATIONALES


AVEC INTRODUCTION ET NOTES PAR F.-A. AULARD


[Illustration]


PARIS, AU SIGE DE LA SOCIT

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

1890




INTRODUCTION


I

Claude Fournier l'Hritier, dit l'_Amricain_  cause de son long sjour
 Saint-Domingue, naquit  Auzon (Haute-Loire), le 21 dcembre 1745[1].
Il tait fils d'un tisserand. Vers l'ge de quinze ans[2], il alla
chercher fortune aux colonies et passa vingt et une annes 
Saint-Domingue. Il dit y avoir servi pendant seize ans dans les dragons
des milices bourgeoises. Il y fonda une guildiverie, ou fabrique de
tafia, qui, dit-il, prospra; mais, elle fut dtruite par un incendie
que Fournier attribua  la malveillance de ses voisins. Ruin, il revint
en France pour demander justice et harcela les ministres de ses placets.
En 1785, il obtint du ministre de la marine une pension de 500 livres
par mois, mais elle ne lui fut jamais paye.

[Note 1: Voici son acte de naissance: Claude Fournier, fils  autre
Claude, cadissier de cette ville, et  Jeanne Lhritier, ses pre et
mre, maris, n hier, et a t baptis par moi, cur, soussign, le 22
dcembre 1745. Parrain: Claude Fournier, horloger; sa marraine:
Elisabeth Pruneyres, de cette ville. Ont t prsents: Joseph Fournier
et Antoine de Mathieu, boulanger, oncles. Ils ont sign  la minute, 
l'exception de la marraine qui a dclar ne savoir signer. MARTINON,
cur chanoine.--Nous devons communication de cet extrait du registre de
la paroisse de Saint-Laurent d'Auzon  l'obligeance d'un rudit habitant
de Brioude, M. Paul Le Blanc.]

[Note 2: D'aprs un de ses biographes, M.H. Doniol, il aurait t, avant
son dpart, domestique chez un officier de marine  Auzon, puis chez un
officier de cavalerie  Clermont. (_L'Art et l'Archologie en province_,
t. IX, p. 72.)]

Quand la Rvolution clata, il y joua un rle actif auquel il avoue
avoir t dtermin autant par mcontentement que par conviction.

Il fut certainement un des premiers qui,  la veille de la prise de la
Bastille, organisrent une force arme rvolutionnaire. On le vit parmi
les acteurs les plus nergiques des journes des 5 et 6 octobre 1789, du
17 juillet 1791, du 20 juin et du 10 aot 1792. Il commanda la troupe de
Marseillais et de gardes nationaux parisiens qui servit d'escorte aux
prisonniers dtenus  Orlans et les mena  Versailles, o ils furent
massacrs le 8 septembre 1792.

Cette partie de la vie de Fournier (juillet 1789  septembre 1792) fait
l'objet de ses mmoires: nous n'avons donc pas  la raconter.

La conduite tenue par Fournier dans l'affaire des prisonniers d'Orlans
lui attira les accusations les plus graves. On l'accusa  la fois
d'assassinat et de vol.

Il semble pourtant qu'il fut tranger aux massacres dont ces prisonniers
furent victimes  Versailles. Ceux-ci avaient t spars de leur
escorte par la foule, et Fournier n'tait pas  leurs cts quand ils
prirent. D'autre part, les loges publics et crits que Roland donna 
Fournier semblent le disculper  tous les points de vue. En effet, le 6
octobre 1792, Roland crivait  la Convention pour lui signaler la
conduite _difiante_ de Fournier et demander un ddommagement pour ce
citoyen, qui a montr beaucoup de zle et de patriotisme[3]; et, le 14,
il adressait au mme personnage une lettre de flicitations[4].

[Note 3: Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, III, 594.]

[Note 4: Papiers de Fournier, aux Archives nationales, F7 6504.]

Il est fort possible que Fournier ait trait durement les prisonniers
confis  sa garde, mais la _septembrisade_ de Versailles ne doit pas
lui tre impute.

Fournier eut plus de mal  se disculper de l'accusation d'improbit. Il
passait pour avoir dilapid l'argent qui lui avait t confi par la
Commune en vue de son expdition et pour avoir soustrait  son profit
une partie des effets des prisonniers. Il fut mme arrt quelques jours
aprs son retour d'Orlans; mais la Commune ordonna sa mise en libert,
par arrt du 20 septembre 1792[5].

[Note 5: Mortimer-Ternaux, III, 588.--Cet auteur a consult les
registres de la Commune de Paris, aujourd'hui dtruits.]

Il est certain qu'une partie des effets des prisonniers disparut. Mais
Fournier affirma que cette disparition avait eu lieu depuis qu'il
n'tait plus responsable de ce dpt. Voici d'ailleurs le compte qu'il
rendit au ministre de l'intrieur:

1 Il a pris  tampes, en allant  Orlans, deux pices de canon avec
leurs affts et trois caissons d'artillerie, le tout bien conditionn,
et les a remis  l'Htel de Ville, dont le gnral Santerre doit en
rendre compte.

2 A Orlans, il a fait remettre toutes les malles appartenant aux
prisonniers d'tat, ainsi que plusieurs autres effets, tant argenterie
qu'autres objets, trouvs dans les prisons. Le tout a t renferm dans
chaque chambre des prisonniers dont il a lui-mme ferm les portes et
remis les clefs au gelier, en prsence de MM. Garran de Coulon et
Bourdon [de] la Crosnire, commissaire du pouvoir excutif, pour le tout
tre remis  qui de droit.

3 Arriv  Versailles, jour du massacre des prisonniers, tous leurs
effets et bagages ont t remis entre les mains de la Commune de
Versailles[6]. Ces mmes effets m'ont t remis pour tre dposs entre
les mains du ministre de la justice, ce que j'ai fait en arrivant 
Paris. M. Danton m'a observ qu'il fallait dposer le tout  l'Htel de
Ville; et j'ai rempli cette mission et ai fait faire un inventaire du
tout, ainsi que d'une cassette qui m'avait t confie, de mme qu'un
paquet que M. Delessart m'avait remis en secret, contenant plusieurs
lettres de change et d'autres papiers importants, dont je me suis cru
oblig de faire le dpt plutt que de le remettre  l'adresse qu'il
m'avait indiqu.

[Note 6: Le procs-verbal qui fut dress  cette occasion (10 septembre
1792) se trouve dans les papiers de Fournier.]

4 Il a t remis, par les volontaires du dtachement, de l'or monnay
et autre argent, ainsi que des billets nationaux, montres et autres
effets  la Commune de Versailles en dpt pour en rendre compte.

Je certifie le tout sincre et vritable.

A Paris, le 5 octobre, l'an 1er de la Rpublique franaise.

Sign: FOURNIER[7]

[Note 7: Fournier se fit dlivrer, le 30 brumaire an V, aux Archives,
une copie certifie de cette lettre. Cette copie fait actuellement
partie de la collection d'autographes de M. tienne Charavay, qui a bien
voulu nous la communiquer.--Ces comptes de Fournier ont d'ailleurs t
dj publis par Mortimer-Ternaux, III, 590.]

En mme temps, il remit  Roland un tat dtaill de ses dpenses.

Roland se dclara satisfait, approuva hautement Fournier par ses lettres
 la Convention des 5 et 6 octobre 1792 et, comme Fournier rclamait une
indemnit pour frais extraordinaires et que toutes les dpenses de
l'expdition n'avaient pas t rgles, la Convention, par dcret du 9
dcembre suivant, vota les crdits ncessaires. Le gnral de
l'expdition d'Orlans se trouva ainsi couvert par l'approbation directe
de Roland et par l'approbation indirecte de la Convention.

Malheureusement pour lui, il arriva que le procs-verbal du dpt qu'il
avait effectu  la Commune de Paris fut gar. Il ne put obtenir qu'une
attestation du secrtaire greffier Coulombeau qu'il avait rendu ses
comptes[8], mais non un tat dtaill. Or, lui-mme nous apprend que les
plus prcieux objets avaient disparu dans l'intervalle. De l les
soupons, vraisemblablement injustes, dont il fut poursuivi toute sa
vie.

[Note 8: Cette attestation, en date du 12 aot 1793, se trouve aux
Archives, dans les papiers de Fournier.]

Dnonc et surveill, il fut l'objet, en mars 1793, d'un rapport de
police o il est trait de chevalier d'industrie associ  une coquine,
la femme Marthe Fonvielle, dite Pujol, sa matresse, et  une prtendue
marquise de Saint-Giran (Voir ses papiers, aux Archives).

Marat ne pouvait lui pardonner d'avoir t protg par Roland. Dans la
sance du 12 mars 1793, il le signala comme tant un des instigateurs de
l'insurrection avorte du 10 mars. Fournier fut dcrt d'arrestation.
Voici le compte rendu officiel de l'interrogatoire qu'il subit le
lendemain 13 mars,  la barre de la Convention:

Le citoyen Fournier, qui avait t mis en tat d'arrestation, est
introduit  la barre. Il demande qu'il lui soit fait part du chef
d'accusation articul contre lui, afin qu'il puisse rpondre sur chaque
article.

Le citoyen Bourdon (de l'Oise), dput, dpose sur le bureau une
dnonciation signe, conue en ces termes: J'ai entendu Fournier faire
des reproches  deux ou trois inconnus de ne l'avoir pas appuy; que,
sans cela, il aurait brl la cervelle  Petion.--_Sign_: BOURDON.

Fournier, interrog, rpond que ce fait est faux, que le citoyen Petion
a pass prs de lui dans le jardin qui avoisine la salle, qu'il a
entendu qu'on le huait, mais qu'il n'a tenu l-dessus aucun propos.

Interrog sur la connaissance qu'il a des vnements du 9 au 10 [mars
1793], il rpond qu'il tait aux Jacobins lorsqu'on y fit la motion de
se transporter en foule aux Cordeliers; qu'il s'y rendit de suite pour
faire part de l'arrive des motionnaires; que ceux-ci demandaient qu'on
se saisit de tous les ennemis de la patrie, qu'on fermt les barrires,
etc.; que, sur ces entrefaites, il fut question de dputer vers la
Commune; qu'il avait vu alors un homme inconnu qui voulait se nantir des
pouvoirs de la dputation, mais qu'il s'en tait empar lui-mme pour
viter qu'ils ne tombassent en mauvaises mains; qu'il avait parl au
procureur de la Commune et au maire: que ce dernier l'avait engag 
employer les moyens qu'il croirait les plus efficaces pour tout
pacifier; qu'il tait retourn aux Cordeliers pour calmer les esprits;
que, de l, il s'tait port  sa section, qu'il avait trouve ferme,
et qi'il tait rentr chez lui.

Interrog pour savoir s'il a connaissance d'un Comit d'insurrection, a
dit ne rien savoir sur cet objet[9].

[Note 9: Cependant Garat, dans son rapport du 19 mars 1793, signala
Fournier, Varlet et Champion parmi les Cordeliers qui tentrent
d'organiser ce comit d'insurrection. (_Moniteur_, XV, 750.)]

Interpell, d'aprs la demande du citoyen Lidon, dput, de dclarer
s'il n'a rien  dire qui soit relatif  des effets qui lui ont t remis
par les prisonniers dtenus  Orlans, il a rpondu que beaucoup de
papiers, d'assignats et d'effets prcieux lui avaient t remis par
Delessart et autres prisonniers, qu'il avait fait inventorier le tout
par la municipalit de Versailles et en avait retir procs-verbal;
qu'arriv  Paris aprs le massacre qui fut fait des prisonniers, il
voulait consigner le dpt entre les mains du citoyen Roland, ministre
de l'intrieur, mais que le citoyen Danton, ministre de la justice, lui
dit de le porter  la Commune; qu'il dclara au Conseil de la Commune
qu'il ne remettrait rien sans un reu; qu'on lui en fit un des caisses;
que, le lendemain, l'inventaire de vrification fut fait en prsence de
tmoins; qu'il en demanda une double expdition; qu'on le renvoya au
lendemain, et ensuite de jour en jour; qu'ayant t quelque temps aprs
en campagne, on dcerna un mandat d'arrt contre lui, sous prtexte
qu'il avait retenu 36,000 livres. Il assure que cette arrestation
n'avait eu d'autre but que de lui enlever les papiers qui taient
relatifs au dpt; que l'on avait cru que, par ce moyen, cette affaire
resterait l, mais que le Conseil de la Commune s'occupait de
l'apurement de ce compte et des vrifications ncessaires.

Un membre du Comit de surveillance dit que l'on n'a rien trouv dans
les papiers de Fournier qui puisse motiver une plus longue arrestation.

Sur la proposition d'un autre membre, l'Assemble dcrte que le citoyen
Fournier sera mis en libert, sauf  tre entendu comme tmoin par le
Tribunal extraordinaire[10].

[Note 10: _Procs-verbal de la Convention_, VII, 300-302.]

Mais Marat s'acharna aprs Fournier. Dans le _Publiciste de la
Rpublique franaise_ du 9 mai 1793, il l'accusa d'tre un ambitieux, un
espion, un parasite. Fournier rpondit par un factum apologtique[11] o
il y a des renseignements sur sa situation de fortune. Aprs avoir
rappel qu'il est venu en France au sujet de la proprit dont il a t
dpouill  Saint-Domingue: Un premier jugement par dfaut, dit-il,
vient de m'accorder un provisoire de 400,000 livres. Je toucherai cette
somme dans peu, si le jugement est confirm contradictoirement.
Jusque-l, je suis en effet misrable. Mes ressources sont uniquement
fondes sur la confiance officieuse de mes amis. Je leur dois 78,000
livres, en 22 articles, dont j'ai toutes prtes les preuves. Marat
demandait  Fournier de quel argent il avait pay une maison de campagne
rcemment achete par lui. Il reconnut avoir achet, depuis plus de deux
ans, un jardin  sept lieues de Paris,  Verneuil (Seine-et-Oise): mais
il ne l'a pas pay. S'assurer de ce fait chez le vendeur, Pasquier,
marchand de vin, rue de Thionville,  ct du club de Cordeliers.

[Note 11: _A Marat, journaliste_. Paris, 14 mai an II, in-4 de 7 pages.]

On le voit: les explications de Fournier ne sont pas tout  fait  son
honneur.

Cependant, Marat tant mort, la Commune de Paris lui donna une mission
de confiance: elle le chargea, le 26 juillet 1793, d'aller acheter des
grains dans les dpartements du Puy-de-Dme, de la Haute-Loire et autres
circonvoisins. Nous ne savons comment il s'acquitta de cette mission, ni
mme s'il la remplit rellement.

Fournier fut un de ceux qui, en aot 1793, dnoncrent la comdie de
_Pamla_ comme tant une apologie sditieuse de la noblesse[12].

[Note 12: _Pamla ou la vertu rcompense_, comdie en cinq actes et en
vers, par Franois de Neufchteau, fut reprsente pour la premire fois
au Thtre de la Nation, le 1er aot 1793. On trouvera dans l'_Histoire
du Thtre-Franais_, par Etienne et Martainville (tome III, pages 99 
105), l'histoire des incidents qui troublrent les reprsentations de
cette pice et amenrent l'arrestation de l'auteur et des comdiens.
Voir aussi E. Bir, _Paris pendant la Terreur_, p. 287.]

A la mme poque, il ptitionnait  la Convention pour rclamer la
formation d'une arme rvolutionnaire: il se voyait dj gnral de
cette arme.

En octobre suivant, il fut un instant emprisonn  Versailles  cause
d'un duel[13].

[Note 13: Sance du club des Jacobins du 15 octobre 1793:

_Blanchet_: Fournier, qui dnona, il y a quelque temps, l'incivisme du
Thtre-Franais relativement  _Pamla_, qui a donn depuis la
Rvolution des preuves ritres de patriotisme, est actuellement en
prison  Versailles. Il a t arrt sous le prtexte d'un duel. La
Socit doit son appui  cet officier, connu par son civisme.

Un membre du Comit de correspondance rend compte des dmarches qu'il a
faites  ce sujet; il annonce que Fournier va tre mis en libert.]

Depuis sa querelle avec Marat, Fournier avait t limin du club des
Cordeliers, comme un faux frre, un rengat. Dnonc par Vincent, il fut
arrt dans le club mme, au moment o il essayait d'y rentrer de force
(22 frimaire an II--12 dcembre 1793), comme il ressort du curieux
document indit qu'on va lire:

CLUB DES CORDELIERS

_Sance du duodi 22 frimaire, l'an second de la Rpublique franaise une
et indivisible._

_Prsidence de_ MOMORO.

On faisait lecture de la correspondance lorsqu'un membre fait la
proposition de laisser introduire Dunouy l'an et Fournier, dit
l'Amricain, dans la Socit.

A ces noms, la Socit a reconnu d'abord dans Dunouy l'an un de ses
membres qui l'avait abandonne et ne paraissait plus dans son sein
depuis la scission que des sclrats ont tente en cherchant  dtruire
le club des Cordeliers et n'a pas vu sans tonnement le retour de cet
homme dans son sein,  l'instant o il venait d'tre loign du sein de
la Commune, comme ayant apostroph et parl avec ddain et mpris du
peuple[14].

[Note 14: Dunouy avait en effet t exclu de la Commune, le 12 frimaire
an II, comme exagr. (_Moniteur_, XVIII, 580.)]

Elle a galement vu dans Fournier un individu expuls de son sein comme
protecteur de la faction liberticide des rolandistes et des girondistes,
un des plus cruels ennemis de Marat, un de ses dnonciateurs perfides.
Aprs discussion, l'Assemble a pass  l'ordre du jour sur la
proposition d'introduction dans son sein des nomms Dunouy et Fournier.

Les individus qui avaient dj mis un pied dans la salle voulurent
rclamer, mais le prsident fut charg de maintenir l'excution de
l'arrt et les censeurs invitrent Dunouy et Fournier  se retirer. Ils
semblaient tre hors de la salle, les travaux de l'Assemble reprenaient
leur cours et la porte battante les tenait spars du local des sances,
lorsque l'on renouvelle la proposition de laisser introduire Fournier,
dit l'Amricain, qui, disait-on, voulait tre entendu.

A l'instant, la Socit manifeste [son] animadversion par un mouvement
spontan de justice (_sic_) et d'indignation de se voir interrompue dans
ses travaux par des hommes auxquels elle tait fonde de refuser
l'entre de ses sances.

On apercevait Fournier au travers de la porte faire des signes de
menace.

Un orateur tant mont  l tribune pour y dvelopper, avec l'nergie
dont doit tre anim tout Cordelier, les justes motifs du refus de la
Socit de laisser introduire dans son sein Fournier, et la Socit
ayant maintenu son premier arrt,  l'instant la porte a t fonce
avec violence, Fournier s'est introduit dans la salle et, montrant au
doigt l'orateur, il lui a dit d'un ton furieux et menaant, et le bras
lev, qu'il saurait bien le faire traduire au Tribunal rvolutionnaire;
cette menace a occasionn une nouvelle scne et un second mouvement
d'indignation.

Considrant que ce citoyen a apport du trouble dans sa sance,
considrant qu'il a port atteinte aux droits de la libert, qui lui
sont garantis par les lois, considrant que cette violence, dans un
moment o elle avait convoqu les membres extraordinairement pour
s'occuper d'un des plus grands intrts de la Rpublique, prsentait
quelque chose de suspect, a arrt que ledit Fournier serait envoy au
Comit rvolutionnaire de la section de l'Unit, qui serait invit 
suivre suivant la rigueur des lois, que le dtail de tous les faits
serait insr au procs-verbal, qu'expdition d'icelui sera envoye aux
Comits rvolutionnaires et au Comit de sret gnrale, invite tous
les citoyens qui auront de justes dnonciations  faire contre ledit
Fournier  se prsenter devant les autorits constitues et nomme, pour
porter lesdits procs-verbaux et suivre la dite affaire, les citoyens
Rault, Aug, Brochet, Fenau, Cahier, officier gendarme.

_Sign au registre:_

MOMORO, prsident,

et GUILLAUMIN jeune, secrtaire.

_Dlivr conforme au registre par moi, secrtaire soussign:_

GUILLAUMIN jeune, secrtaire.

Fournier fut enferm  l'Abbaye. Le 12 germinal an II (1er avril 1794),
il y fut interrog par la Commission administrative de la police de
Paris au sujet d'une sorte de manifeste royaliste qu'on avait trouv
dans ses papiers. Le 11 fructidor suivant (28 aot 1794), le Comit
rvolutionnaire de la section du Contrat-Social demanda sa mise en
libert, en disant qu'il tait faux qu'il eut calomni Marat. Un arrt
du Comit de sret gnrale en date du 1er vendmiaire an III (22
septembre 1794) lui ouvrit les portes de sa prison: il y tait rest un
peu plus de neuf mois.

Ses tribulations taient loin d'tre finies. Il fut arrt de nouveau le
19 ventse an III (9 mars 1795) et conduit  la Force, d'o il crivit
au Comit de sret gnrale la lettre suivante:

Claude Fournier, cultivateur, aux reprsentants du peuple membres du
Comit de la sret gnrale de la Convention.

_De la maison d'arrt de la Force, le 26 messidor, l'an III de la
Rpublique une et indivisible._

Citoyens reprsentants.

J'ai t arrt par votre ordre le 19 pluvise (_sic_) dernier et mis en
dtention  la maison de la Force, o je suis encore.

J'ignore quels sont les motifs de ma dtention. Je n'ai pas encore t
interrog. Cette nouvelle captivit est la suite d'une premire qui a
dur quatorze mois. J'ose assurer, affirmer mme, que ni l'une ni
l'autre n'ont t mrites. Cependant ma fortune, dj altre par les
malheurs que j'ai prouvs sous le despotisme royal, se rduit presque 
rien maintenant, tant par les sacrifices que j'ai faits pour ma patrie
pendant la Rvolution, dont je suis un des premiers aptres, que par les
perscutions que j'prouve depuis prs de deux ans.

Une circonstance particulire vient encore ajouter  mes peines. Je
tiens  loyer un appartement situ rue du Doyenn, section des
Tuileries. Le bail vient d'expirer le 1er juillet (_vieux style_). Le
principal locataire vient de me faire faire une sommation de vider les
lieux de mes meubles, et ce dans le jour, sinon il me menace de les
faire jeter sur le carreau.

Il m'est impossible, citoyens reprsentants, de satisfaire  cette
sommation, puisque je suis priv de ma libert. Une autre raison m'en
empche encore: ce sont les scells apposs par votre ordre chez moi. La
perplexit dans laquelle je me trouve est telle que, si celui qui me
poursuit n'est point arrt dans sa course judiciaire, mes meubles et
effets vont tre exposs au pillage et mes papiers perdus.

Je pense, citoyens reprsentants, que vous exposer ma situation c'est
vous en indiquer le remde. Il est tout entier et uniquement dans votre
justice. Je la rclame, elle m'est due, et vous ne me la refuserez pas.

Si j'avais t  mme de connatre les faits que l'on m'impute, je me
serais empress de les dtruire. Mais telle est la conduite tyrannique
de mes ennemis envers moi: ils frappent tous leurs coups dans les
tnbres, bien convaincus qu'ils sont que, s'ils paraissaient au grand
jour, ils ne tarderaient pas  tre couverts de confusion.

Quoi qu'il en soit, citoyens reprsentants, et quoi qu'il m'en ait dj
cot, je supporte mes malheurs avec la fermet rpublicaine qui m'est
propre. Mon silence mme est peut-tre plus accablant pour ceux qui me
perscutent qu'une dfense publique, quelque clatante qu'elle puisse
tre.

Je demande, citoyens reprsentants, que provisoirement vous fassiez
suspendre les poursuites que le citoyen Chtelain ou quoi que ce soit
(_sic_) le citoyen Bligny, son homme d'affaires, demeurant rue
Neuve-galit, n 297, section de Bonne-Nouvelle, dirigent contre moi,
jusqu' ce que vous ayez statu sur ma dtention.

Je vous demande galement, au nom de la justice, que vous vous fassiez
rendre compte des motifs de mon arrestation, que vous ordonniez qu'ils
me seront communiqus afin que j'y puisse rpondre et vous mettre  mme
de me rendre ma libert, dont je suis priv depuis si longtemps et avec
tant d'injustice.

FOURNIER[15].

[Note 15: _Collection de M. Etienne Charavay._]

Dans un interrogatoire que Fournier subit quatre jours plus tard devant
le Comit de sret gnrale, il dclara encore ignorer les motifs de
son arrestation et on ne les lui donna pas tout d'abord. En ralit, il
tait impliqu dans la procdure commence par le tribunal criminel de
Seine-et-Oise contre les auteurs des massacres commis  Versailles le 8
septembre 1792[16]. Il bnficia de l'amnistie du 4 brumaire an IV, les
poursuites contre lui furent abandonnes et on le rendit  la libert.

[Note 16: M. Mortimer-Ternaux (III, 601-607) a publi cinq dpositions
de tmoins faites contre Fournier  cette occasion.]

Il se retira alors dans sa maison de campagne de Verneuil. Mais les
attaques des feuilles thermidoriennes l'y poursuivirent, comme le prouve
la lettre suivante, qu'il crivit en l'an V au rdacteur du _Journal des
hommes libres_[17]:

[Note 17: Le _Journal des hommes libres_, continuation du _Rpublicain_
(par Charles Duval et autres), commena  paratre sous ce titre 
partir du 29 juin 1793.]


Je vous prie, citoyen, d'insrer dans votre feuille la note ci-jointe.
Vous obligerez un concitoyen qui dsire dans tous les temps vous en
tmoigner sa reconnaissance.

Quelle a t ma surprise de voir dans la feuille intitule _le
Miroir_[18] la note suivante:

[Note 18: Le _Miroir_, rdig par le royaliste Beaulieu, commena 
paratre le 11 floral an IV.]

Il n'est personne dans la Rvolution qui n'ait entendu parler d'un
nomm Fournier l'Amricain, fameux par cent expditions rvolutionnaires
et notamment celle envers les prisonniers d'Orlans. Un jeune homme de
Lyon, nomm Maupetit, g de vingt-huit ans, a consenti  se battre en
duel avant-hier au bois de Boulogne avec cet individu, et a reu une
blessure mortelle.

Je dois rpondre aux calomnies des journaux chouans, qui veulent me
qualifier d'assassin, par les tournures qu'ils veulent donner dans leurs
sales feuilles malheureusement publiques. Je suis fort tranquille chez
moi, depuis ma sortie des prisons, il y a environ un an, dtenu par la
tyrannie du Comit de sret gnrale pour cause non explique; plus,
avoir rest encore quinze mois sous la tyrannie du Comit de salut
public et de sret gnrale, rpute _tyrannie de Robespierre_, et ce
pour cause encore non explique.

Enfin, il est bon que toute la France sache que j'ai t tyrannis de
cachots en cachots, dans toutes les prisons de Paris pendant trois ans,
et ce sans avoir jamais t ni interrog, ni entendu, tous mes papiers
enlevs de chez moi, que je n'ai pu jusqu' ce moment obtenir; [ce] qui
prouve bien clairement que je n'ai jamais t l'assassin de personne,
que bien au contraire je suis devenu la proie de tous les intrigants,
voleurs, agioteurs, royalistes et calomniateurs, tels que le _Miroir_ et
autres journalistes  gages que j'ai confondus devant les tribunaux de
police, notamment le _Courrier_, dit _Rpublicain_[19], au sujet de la
dnonciation d'un nomm Malgana, mouchard de je ne sais qui.

[Note 19: Le _Courrier rpublicain_, continuation du _Courrier
franais_, avait commenc  paratre le 10 brumaire an II. Il tait
rdig par un certain Auvray.]

Par consquent, tant  sept lieues de Paris  cultiver mon jardin, je
peux prouver  ce _Miroir_ que je ne suis point le Fournier qui a eu
cette affaire avec M. Maupetit, de Lyon, et qu'il n'a voulu profiter du
nom de Fournier que pour me calomnier.

Enfin, quand est-ce que finiront mes tourments, depuis 1782 jusqu' ce
jour, tyrannis sous le gouvernement royal et sous les gouvernements qui
lui ont succd, sans pouvoir obtenir justice que je ne cesse de
rclamer?

Citoyen, si mes moyens m'eussent permis de me faire imprimer, je vous
aurais vit la peine de transmettre cette note dans votre journal.
J'espre que vous vous ferez un plaisir de l'insrer dans dans votre
plus prochain numro.

FOURNIER[20].

[Note 20: _Collection de M. Etienne Charavay_.--Cette lettre est sans
date. Mais Fournier dit qu'il l'crit un an aprs sa sortie de prison,
c'est--dire en l'an V.]

En fructidor an VII, le nom de Fournier se trouve au bas de la ptition
des citoyens de Paris contre la nomination de Sieys au Directoire.

Sous le Consulat[21], il fut une des personnes qui,  la suite de
l'attentat de la rue de Saint-Nicaise, se virent l'objet des mesures de
rigueur approuves par le snatus-consulte du 15 nivse an IX. Des
ordres furent donns pour le dporter  l'le d'Olron. Mais il parvint
d'abord  se soustraire aux poursuites et se cacha  Villejuif, o il se
plaa comme jardinier. Arrt deux ans plus tard, il fut enferm au fort
de Joux avec les nomms Chteau, Michel et Brisavin, le 2 fructidor an
XI (20 aot 1803).

[Note 21: Le 24 brumaire an IX, il adresse une longue ptition au
premier Consul. (Voir _Les dportations du Consulat et de l'Empire_, par
Jean Destrem. Paris, 1885, in-12, p. 393.)]

Le 20 novembre suivant, tous quatre furent transfrs  l'le d'Olron,
puis embarqus (10 ventse an XII) pour Cayenne. Fournier y sjourna
jusqu'au moment o les Anglais s'emparrent de cette colonie[22]. A
cette poque, il revint en France (1809). On ne l'y laissa pas en
libert complte. Il fut mis en surveillance  Auxerre, et arriva dans
cette ville le 16 octobre 1809[23]. Il y fut surpris, deux ans plus
tard, prparant contre les droits runis une sorte d'meute, qui faillit
clater dans la nuit du 7 au 8 juillet 1811. L'Empereur ordonna qu'il
ft dport au chteau d'If, avec Calendini.

[Note 22: Voir une lettre assez insignifiante qu'il crivit de Cayenne 
sa femme en 1806. _Ibid._, p. 244.]

[Note 23: Ces dtails et les suivants sont emprunts aux pices
officielles annexes au dossier de Fournier (Archives nationales). On
voit combien d'erreurs M. Mortimer-Ternaux a runies dans ces quelques
lignes qu'il consacre  la fin de la vie de Fournier (III, 638): Aprs
quelques annes de sjour dans cette colonie (Cayenne), i1 s'en vade,
se rfugie  la Guadeloupe et se fait corsaire. En 1814, il rentre en
France et y meurt tranquillement quelques annes aprs.]

Dlivr  la chute de Napolon, il revint  Paris en avril 1814 et alla
demeurer chez sa femme (il s'tait mari  Saint-Domingue), rue Perdue,
n 6.

Lors du second retour des Bourbons, accus d'intriguer contre le
gouvernement, il fut arrt le 1er novembre 1815, incarcr  la Force
et remis en libert le 16 aot 1816. Il fut question de le mettre en
surveillance  Melun; mais il obtint de rester provisoirement  Paris.

Il eut alors l'impudence de faire parade de sentiments royalistes et de
solliciter les Bourbons. Il y a dans ses papiers, aux Archives, une
ptition qu'il adressa  Louis XVIII le 10 mars 1817. Il y rclame la
pension que Louis XVI lui avait accorde en 1785. Il y signale ses
titres  la faveur royale, qui sont, d'aprs lui:

1 D'avoir refus le commandement de la garde nationale de Paris,
lorsque le gnral La Fayette le quitta;

2 D'avoir refus d'aller commander la garde nationale  la Vende;

3 D'avoir refus d'aller commander en Belgique;

4 D'avoir refus d'aller avec le gnral Dillon remplacer Custine 
l'arme du Nord et gnralement toutes les places qui me furent
offertes;

5 D'avoir  Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, empch le pillage et
le dsordre et tre venu, par ordre du Roi,  Paris annoncer son
arrive;

6 D'avoir, moi douzime, prsent  la Convention une ptition qui
reprsentait  cette mme Convention qu'elle n'avait pas le droit de
juger le roi[24];

[Note 24: Nous n'avons pas retrouv cette ptition.]

7 D'avoir refus de prendre et faire prendre les armes le jour fatal
[de la mort] du meilleur des rois, ainsi que le jour de celle de son
auguste pouse. Pardonnez, Sire, si je suis oblig de rappeler ici de
pareils souvenirs.

8 D'avoir constamment refus de prendre le commandement de l'arme
rvolutionnaire, ainsi que de consentir  tre membre du Comit de ce
nom. Le jour mme que l'on fit cette infme nomination, Marat et Bourdon
(de l'Oise) me dnoncrent  la Convention comme agent du roi, de Pitt
et de Cobourg.

En 1822, il adressa  la Chambre des dputs un mmoire imprim ou il
renouvelait sa rclamation au sujet des pertes qu'il avait prouves 
Saint-Domingue. Il y disait qu' l'ge de quatre-vingts ans, avec sa
femme plus que septuagnaire, il n'avait pour vivre que 50 francs par
mois, qui leur sont accords  titre de secours comme colons rfugis.

Fournier mourut  Paris le 27 juillet 1825,  l'ge de quatre-vingts
ans. Il demeurait alors esplanade des Invalides, n 28.




II


On a vu que Fournier l'Amricain avait publi quelques opuscules. Voici
la liste de ceux que nous avons pu retrouver:

1. _Dnonciation aux tats gnraux des vexations, abus d'autorit et
dnis de justice commis envers le sieur Claude Fournier, habitant de
l'le Saint Domingue._ S. 1., 1789, in-4.

2. _Aux reprsentants de la Nation, dnonciation contre M. le marchal
de Castries, ancien ministre de la marine._ Sign: FOURNIER. Impr.
Caillot et Cheve, s.d. (12 aot 1789), in-4 de 6 pages.

3. _Crimes de La Fayette en France, seulement depuis la Rvolution et
depuis sa nomination au grade de gnral_ (par Fournier, en
collaboration avec Dunouy, Hron et Garin). S.d. (juillet 1792), in-8 de
15 pages.

4. _Fournier  Marat._ Paris, 14 mars an II (1793), in-4 de 8 pages.

5. _A Marat, journaliste._ Paris, 14 mai an II (1793), in-4 de 7 pages.

6. _IVe Ptition  la Convention nationale, par C. Fournier, Amricain,
pour la formation d'une arme rvolutionnaire._ Impr. Lottin, 23 aot an
II (1793), in-4 de 6 pages.

7. _Affaire de Fournier l'Amricain, citoyen de la section des
Tuileries_[25], _dtenu aux prisons de l'Abbaye._ Paris, s.d., in-4 de 4
pages.

[Note 25: Fournier demeurait alors cul-de-sac du Doyenn, n 20.]

8. _O en sommes-nous? Question par C. Fournier, Amricain,  tous les
sans-culottes ses frres._ Imp. Mayer, s.d. (pluvise an III), in-4 de 8
pages.

9. _Massacres (sic) des prisonniers d'Orlans. Fournier, dit
l'Amricain, aux Franais._ Paris, 28 nivse an VIII, in-8 de 16 pages.

10. _Aux honorables membres de la Chambre des dputs pour la prsente
session. Mmoire prsent par le sieur Fournier l'Hritier, dit
l'Amricain, demeurant  Paris, rue Perdue, n 6, place Maubert._
[Paris], 1822, in-8 de 23 pages.




III


Quant aux _Mmoires secrets_ de Fournier, nous les imprimons pour la
premire fois, et il ne nous semble pas qu'aucun historien les ait
consults ou connus. Nous les avons trouvs aux Archives nationales,
dans le carton F7 6504, qui contient les papiers de Fournier et une
suite de documents officiels relatifs  ses diverses arrestations.
Fournier les avait probablement crits en l'an II, pendant son
incarcration  l'Abbaye. Il y a un brouillon et une copie de ces
mmoires, tous deux autographes. La copie s'arrte au rcit des
vnements du 17 juillet 1791. Le brouillon va jusqu'au rcit du
massacre des prisonniers d'Orlans, inclusivement. Il est souvent
difficile  lire,  force de ratures et de surcharges. L'auteur a laiss
cet crit inachev, et, comme on le verra, les phrases incohrentes qui
le terminent annonaient une suite.

La lecture des mmoires de Fournier est plus intressante qu'agrable.
Ce _condottiere_ de la Rvolution crit comme un goujat. Mais ses
solcismes sont fort clairs[26] et sa plume grossire suffit trs bien 
l'expression de sa pense, qui n'est ni dlicate, ni complexe. Fournier
est un brutal et l'esprit de la Rvolution n'est pas en lui. La devise
fraternelle des Cordeliers ne hante ni le coeur, ni les lvres de ce
Cordelier. C'est un haineux qui ne voit dans les grandes journes de la
Rvolution qu'une occasion de frapper. Il n'a d'autre idal que de
commander  une troupe arme et de remplir sa bourse. Il n'a rien
compris aux causes profondes des vnements o il a t ml: il n'a vu
que le fait du moment et n'a prouv que des sensations.

[Note 26: Sauf dans le chapitre XI de ses mmoires, qui n'est qu'un
brouillon informe. Voir plus bas la note  la page 42.]

Mais son rle d'agent d'excution a t considrable. Il a contribu de
son bras au succs de tous les coups d'tat populaires jusqu' la chute
du trne. Ses colres  la Duchesne ne lui ont jamais t le sang-froid:
il a toujours bien vu ce qu'il faisait et toujours bien vu ce que
faisaient les autres. C'est ainsi qu'il a enregistr, dans les mmoires
que nous publions, des faits et des attitudes qui avaient chapp 
l'histoire. On verra que ce ngrier tait vaniteux comme un ngre: mais
ne le prenez pas pour un menteur. Il a en poche presque toutes les
preuves, parfois notaries, de ce qu'il avance. Il ne fait rien, sans
demander un certificat. Les allgations essentielles de ses mmoires
sont dclares conformes par des pices dment signes qui font partie
de ses papiers aux Archives. Ces prcautions, qu'il pousse  un point
incroyable, ne sont point d'un vritable homme de bien, et je me
garderai de prsenter les mmoires de Fournier comme absolument
sincres: cependant il est sr que la plupart des faits qui y sont
exposs sont vrais.

Il est prcieux pour l'histoire d'avoir ainsi le tmoignage d'un des
combattants de la rue sur les clbres journes du 14 juillet, des 5 et
6 octobre 1789, du 17 juillet 1791, du 10 aot 1792. On verra combien de
traits la plume de Fournier ajoute au tableau des batailles civiles,
combien de dtails essentiels elle corrige ou complte. Je ne crois pas
qu'on puisse dsormais raconter ces journes clbres sans recourir 
Fournier. De plus, ces mmoires sont utiles pour l'histoire, si mal
connue, du club des Cordeliers.

Les notes que nous avons ajoutes au texte ont surtout pour objet de
complter le rcit de Fournier par des extraits de ses papiers[27] ou de
le confirmer par quelques-unes de ces attestations de tmoins dont il
corroborait ses dires.

F.-A. AULARD.

[Note 27: Notamment par des extraits d'un Mmoire expositif qu'il
rdigea le 3 fvrier 1790 et fit approuver par ses compagnons d'armes.
Ce rcit de la conduite de Fournier au dbut de la Rvolution est
intitul: _Mmoire expositif des services patriotiques du sieur Fournier
l'Hritier, ancien habitant de Saint-Domingue, o il a servi seize ans
dans les milices bourgeoises, et depuis quatre ans domicili  Paris,
rue des Vieux-Augustins, paroisse Saint-Eustache, n 28._ Fournier
terminait son mmoire en demandant qu'il lui ft accord une marque
honorifique et distinctive qui annont manifestement  ses concitoyens,
et surtout aux colons de Saint-Domingue, des preuves non quivoques de
ses services patriotiques. Les membres du Comit de Saint-Eustache
repoussrent cette demande en ces termes: Le Comit de Saint-Eustache,
en rendant justice au zle que M. Fournier a montr dans le temps de la
Rvolution, lui a expdi le brevet de service auquel tous les officiers
provisoires avaient droit de prtendre. Il n'est pas en son pouvoir
d'accorder d'actes de distinction, qui pourraient mcontenter d'autres
citoyens qui ont bien mrit de la patrie.]




MMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMRICAIN[28]

[Note 28: Fournier modifia ce titre aprs coup et l'amplifia, dans un
des deux textes de ses mmoires, de la manire suivante: La Galerie des
tratres ou Mmoires secrets de C. Fournier, Amricain, contenant les
dtails de la part active qu'il a eue dans les deux rvolutions de
France, en 1789 et en 1792, contenant aussi l'enchanement des trahisons
de Bailly, La Fayette, Louis Capet, Manuel, Petion, Santerre, Carra, et
plusieurs autres personnages remarqus tant dans les Assembles
lgislatives qu'ailleurs, pour servir de matriaux essentiels 
l'histoire.]



_La postrit saura tout._




AVANT-PROPOS


L'histoire des deux rvolutions qui ont extirp la tyrannie du sol de la
France et qui y ont fait germer la libert, l'galit, enfin la
Rpublique; cette histoire ne pourra tre bien compose que du
rapprochement des mmoires isols que produiront les principaux acteurs
de la plus grande scne qui ait jamais eu droit d'tonner l'univers. Les
journaux du temps, le plus souvent, ne peuvent rapporter que sur des
aperus pris au hasard, recueillis loin du thtre des faits et sans
montrer la filire des causes d'o sont sortis les diffrents rsultats.
Le tmoin oculaire et le cooprateur des grands actes rvolutionnaires
est dans une position bien plus favorable pour transmettre la vrit aux
gnrations futures.

Si quelqu'un a suivi de prs tous les mouvements de deux rvolutions, je
puis bien dire que c'est moi. Franais, lisez ces mmoires et vous me
verrez agissant dans toutes les circonstances clatantes. Ce n'est point
une vaine gloriole qui me fait mettre ces circonstances au jour, mais
j'ai pour but d'utilit d'clairer plusieurs points importants de
l'histoire, de vous faire voir se dvoiler des manoeuvres qui vous
apprendront  connatre les hommes, et que tel tratre, dont le masque,
au moment que j'cris, n'est point encore tomb, n'en a pas moins t
une fausse idole  qui les contemporaines regretteront bien d'avoir
prostitu leur encens[29]. Enfin vous observerez plus que jamais qu'au
milieu de toutes les perfidies qui nous ont assaillis, si l'on croyait
encore  d'autres prodiges qu' l'nergie et au courage des mes libres,
on affirmerait que ce n'a pu tre qu'une puissance merveilleuse qui a
sauv la nation.

[Note 29: On verra d'ailleurs, vers la fin de ces mmoires, les raisons
qui me forcent trs imprieusement de leur donner la publicit. (_Note
de Fournier_.)--On sait qu'il ne ralisa pas ce projet de publier ses
mmoires.]

C'est une vrit reconnue que le sentiment de la libert est implant
naturellement dans tous les coeurs, et que, sous les gouvernements
tyranniques, tout homme qui ne vit point des abus, soupire secrtement
aprs le moment de briser sa chane; mais il est encore tout naturel de
remarquer que les individus qui se trouvent le plus tt et le mieux
prpars aux rvolutions contre le despotisme sont toujours ceux qui en
ont le plus souffert. J'tais prcisment dans ce cas en France. J'y
tais revenu, aprs vingt et un ans de domicile aux colonies, rclamer
vainement justice auprs du roi et de ses ministres contre l'oppression
la plus criminelle et la plus inoue que j'avais prouve 
Saint-Domingue dans ma personne et dans mes biens.[30]

[Note 30: J'avais  Saint-Domingue une habitation et une guildiverie, ou
fabrique de tafia, de valeur constate de plus de cinq cent mille
livres, voisine de celle des sieurs Guibert frres, sur laquelle elle
obtint une supriorit de succs; elle veilla leur jalousie. Ils
taient allis au sieur de Bougars, intendant de la colonie, et ils
avaient du crdit auprs de tous les officiers civils et militaires de
l'le. Ils profitrent de ces avantages pour me vexer impunment.
Chican, d'abord, sous de vains prtextes, menac ensuite, poursuivi par
d'infmes calomnies, accus, emprisonn, je finis par avoir la douleur
de voir ma guildiverie et mon habitation incendies. Le crdit des
Guibert, qui leur avait fait commettre envers moi toutes les
sclratesses sans coup frir, passa de la colonie en France, o j'tais
revenu pour y demander la justice que j'avais t loin de pouvoir
trouver  Saint-Domingue. Je la sollicitai en vain prs du dernier roi
et de ses ministres depuis 1781 jusqu'en 1789, et, sans le nouvel ordre
des choses, je n'eusse jamais eu probablement la satisfaction de voir
jour  tirer aucun dbris de ma fortune spolie et dtruite par les
criminels Guibert et leurs complices. (_Note de Fournier_.)--Le 5 juin
1791, il fit  ce sujet une ptition  l'Assemble nationale, qui fut
solennellement porte  la barre par les Cordeliers. On trouvera le
texte de cette ptition dans les papiers de Fournier aux Archives
nationales. On y trouvera aussi,  la date du 20 mars 1816, un rapport
de police qui donne la version de ses ennemis sur son rle 
Saint-Domingue: Il habita longtemps l'le de Saint-Domingue o il fut
chef d'atelier dans diverses habitations, et comme tel charg de la
correction des ngres. C'est sans doute dans ces fonctions qu'il
contracta la frocit qui caractrise les principales actions de sa vie.
Priv de place, il parvint  s'emparer de l'esprit et de la fortune
d'une crole et tablit une guildiverie ou fabrique de tafia. Mais le
mauvais succs de ses affaires lui inspira le dessein coupable de mettre
le feu  son tablissement qui se trouvait  proximit de plusieurs
habitations importantes et d'accuser de ce crime les propritaires, ses
voisins. Ayant t dbout de toutes ses rclamations et par suite
considr comme un homme dangereux, il fut oblig de quitter la colonie,
etc.]

Il y avait en 1789 huit annes entires que je poursuivais cette justice
auprs des corrompus de la cour. J'avais aperu depuis longtemps que
j'tais men par eux, et j'avais vu enfin que le parti-pris avait t de
se jouer de moi et de ma fortune, de consacrer sans faon la spoliation
de cette mme fortune et de me rduire  la dernire indigence plutt
que de punir quelques pervers auteurs de ma ruine.

La vengeance contre une telle infamie me devait donc tre toute
naturelle. Ainsi j'aurais t patriote par ressentiment, si je ne
l'eusse t par caractre; on ne s'tonnera donc pas de me voir remplir
un rle trs actif dans chacune des luttes contre la tyrannie, dont je
vais offrir la description[31].

[Note 31: Tout Paris, toute la France a vu en 1785, 6, 7 et 8, mes
mmoires imprims contre le gouvernement de Saint-Domingue, qui ont
provoqu la chute de tous les agents qui jusque-l y exeraient
impunment la plus criante tyrannie. On n'avait point encore vu dans ce
temps-l crire contre le despotisme avec une vigueur pareille  celle
que j'employai. Je donnai sans doute le branle  tous les hommes qui
depuis osrent proclamer hautement les grandes vrits qui ont fait
clore notre rgnration. Il me reste un grand nombre d'exemplaires de
ces mmoires que l'on peut trouver chez moi. (_Note de Fournier_.)--Nous
n'avons pas pu nous procurer ces mmoires.]




CHAPITRE PREMIER

30 JUIN 1789.

_largissement des gardes franaises enferms  l'Abbaye par ordre du
despotisme._


J'avais vu arriver avec joie, au commencement de 1789, le dveloppement
de l'esprit public qui ouvrait l'entre  notre heureuse gnration. Je
contemplais en philosophe l'approche du terme o elle devait clore et,
avec des affections plus analogues  l'esprit militaire, j'attendais
pour saisir la premire occasion de l'acclrer. Elle se prsenta au 30
juin, quand au Palais, alors Royal, on vint rapporter que plusieurs
gardes-franaises venaient d'tre emprisonns  l'abbaye de
Saint-Germain pour avoir refus le serment exig par leurs officiers de
faire feu sur le peuple dans le cas o il s'insurgerait. Ces braves et
gnreux soldats, mille fois louables pour tre les premiers qui aient
rendu hommage  la libert, devaient se voir transfrer, dans la nuit,
aux prisons de Bictre, pour y tre pendus entre les deux guichets,  la
manire excrablement familire des tyrans.

Leurs camarades qui nous venaient apprendre cette horrible nouvelle nous
crirent dans leur dsespoir: _Franais, on immole nos frres. Si vous
perdez une minute pour les sauver, la libert que nous sommes sur le
point de conqurir vous chappe; parlez, ce moment va dcider si nous
serons affranchis ou esclaves_.

Ce discours produisit son effet sur tous les esprits. J'en remarquai la
bonne disposition sur tous les visages et j'en profitai; ce fut moi qui,
levant la voix du milieu de la foule, m'criai: Amis, le temps presse,
ne reculons pas le moment de la libert, les tyrans font leurs derniers
efforts pour l'touffer avant sa naissance: intimidons-les par notre
courage; si quelqu'un hsite de se mettre  votre tte, me voici tout
prt; allons dlivrer nos gnreux frres, marchons  l'Abbaye[32].

[Note 32: Il y a dans les papiers de Fournier un imprim sans lieu ni
date, qui donne la liste des soldats punis avec les motifs de leurs
punitions. En voici le texte:

_tat des soldats du rgiment des Gardes franaises qui ont t dlivrs
le mardi 30 juin des prisons de l'abbaye Saint-Germain-des-Prs._

COMPAGNIES.     NOMS.                OBSERVATIONS.

S. Blancard.  _Candellier_.  Le 28 juin.--Pour tre rentr  dix
                                  heures trois quarts; trs mauvais sujet.

Flavigny.     _Martin_.      Le 30 juin.--Au cachot pour avoir
              _Dervaux_.     maltrait un de leurs camarades qui
              _Desmarais_.   n'avait pas voulu sortir tant consign,
                                  aprs l'avoir bless d'un coup d'pe au
                                  bras et l'avoir mis hors de combat.

Menilglaisc.  _Copin_.       Le 24 juin.--Dserteur.

Bocquensay.   _Vatonne_.     Le 28 mai.--Dserteur.

De Brache.    _Merix_.       Le 6 juin.--Dserteur.

Dpt.        _Chauchon_.    Le 30 mai.--Dserteur.

Mazancourt.   _Luyot_.       Le 29 juin.--A escalad le mur de la
                                  caserne, tant de garde; a vendu deux de
                                  ses chemises.

Dpt.        _Raymond_.     Le 28 mars.--A vol six livres  un de
                                  ses camarades.

Sainte-Marie. _Bourdon_.     Le 27 juin.--Par ordre de M. de Gailhac,
                                  capitaine, pour le soustraire  vengeance
                                  des grenadiers auxquels il n'a pas rendu
                                  une lettre anonyme qui leur tait
                                  adresse, le jour que les soldats se sont
                                  vads.

De Brache.     _Gollard_.    Le 30 juin.--Pour avoir menac de tuer
                                  son sergent.

               _L'Huillier_. Pour indiscipline marque et propos
                                  sditieux.

Boury.         _Dupuis_.     Pour s'tre rvolt contre son caporal
                                  et avoir engag les autres grenadiers
                                   le jeter par la fentre.]

Ces derniers mots: _Marchons  l'Abbaye_, furent comme un cho rpt
par toutes les bouches, et ds l'instant le peuple  ma suite vola  la
forteresse qui renfermait les victimes.

Arrivs  la porte, l'ouverture en est demande simultanment par moi et
plusieurs autres citoyens; on la refuse.

Je ne dlibre pas, je me transporte, avec plusieurs compagnons de cette
expdition, dans la Cour du Dragon. Nous y faisons emplettes, et je paie
de mon argent des masses et des pinces, avec lesquelles nous allons
briser et enfoncer les fatales portes[33]. Nos dtenus, qui taient avec
l'affreuse perspective de n'avoir plus que pour quelques moments
d'existence, se voient rendus  la vie; ils joignent leurs acclamations
de joie aux ntres et ils reviennent avec nous au Palais-Royal, o tout
le peuple qui les attend leur donne des ftes. On s'embrasse
fraternellement, on jure de se soutenir les uns les autres vis--vis de
tous les efforts du despotisme contre la libert naissante; c'est dans
ces sentiments que tous ceux qui aspiraient  tre bientt des citoyens
se quittent ce jour-l.

[Note 33: Beaulieu prtend qu'il est de toute fausset que les portes
aient t forces. (_Essais historiques sur les causes et les effets de
la Rvolution de France_, I, 287.)]

Croira-t-on que gnralement on tait encore si loin des principes 
cette poque que, le lendemain de l'vnement que je viens de dcrire,
on parut croire que ceux qui, la veille, avaient t soustraits au
couteau de la tyrannie par la protection du peuple souverain avaient
besoin du pardon de celui qui,  Versailles, n'exerait la suprme
puissance que par usurpation?

Il est cependant vrai qu'on fit pour les gardes franaises l'absurde
dmarche d'aller  ce Versailles solliciter _leur grce_ auprs du
dernier roi, qui, au milieu des agitations rvolutionnaires qui se
succdaient alors avec beaucoup de rapidit, n'osa point manifester
videmment les vritables dispositions de son me altire. Il est trs
sr que ce fameux despote tait vivement choqu de l'acte auquel les
prisonniers devaient leur dlivrance. Le plus profond mpris de son
insolente autorit n'y tait pas dguis. Ainsi, au lieu de grce, il
et satisfait son inclination sanguinaire en envoyant bien vite au gibet
ceux qui, par un coup heureux, en taient dj chapps.

Mais le moment tait un moment de terreur pour le tyran; il devait donc,
ainsi qu'il a toujours su si bien le faire, dissimuler. Il le fit, mais
pourtant sans perdre l'espoir de satisfaire sa vengeance et sa soif du
sang.

Le systme des tyrans en chef et subalternes, pour touffer les
premires tincelles de la libert et perptuer l'esclavage de la
nation, tait de faire de temps  autre, divers essais pour faire
assassiner le peuple par les troupes. On avait commenc par provoquer le
pillage et l'incendie de la manufacture Rveillon, pour prendre occasion
de faire fusiller les citoyens par les soldats.

Mais l'opinion publique qui, bientt claire sur cette atrocit, criait
vengeance contre leurs auteurs; mais les soldats qui dploraient
amrement l'erreur qui les avait rendus l'instrument d'une telle
oppression, avaient dj rendu  cette poque le despotisme trs
circonspect et trs craignant de blesser le peuple. Il crut que des
instants plus prospres pourraient bientt succder. En consquence, il
temporisa. Mais, le 14 juillet, jour marqu dans les destins des
sicles, arriva pour dranger tous les noirs projets des oppresseurs de
la terre. La justice de fait fut rendue aux braves gardes franaises et
le despote n'eut plus le temps de songer  les punir.




CHAPITRE II

12 JUILLET 1789.

_Lambesc aux Tuileries._


Jusqu' l'poque  jamais mmorable du 14, l'infme horde des valets de
la cour n'avait point encore appris ce que peut le peuple uni dans toute
sa masse et qui, las du joug, a srieusement rsolu de le briser. Cette
caste orgueilleuse de soi-disant nobles, en possession depuis des
sicles de vexer impunment la multitude, croyait toujours conserver cet
odieux privilge.

C'est sans doute sur ces principes que l'atroce Lambesc fit le 12 son
entre aux Tuileries, o il commit l'acte affreux de massacrer un
vieillard paisible et sans dfense.

Ce fut aux cris que le sang de cette victime fit jeter  tout Paris que
plusieurs citoyens et moi, toujours en veil depuis qu'il tait question
de travailler au salut de la patrie, nous nous rendmes sur le thtre
du sacrifice.

Des pes taient les seules armes que les simples particuliers eussent
alors. C'est avec ces frles instruments de dfense que nous osmes
braver la fureur du sanguinaire Lambesc et de sa troupe aveuglment
froce. Le seul courage de la libert nous rendit compltement
victorieux du matre esclave et de ses subalternes. Nous les expulsmes
du Jardin des Tuileries, et, pour assurer le succs de notre expdition
en prvenant leur retour, nous sommes rests jusqu' minuit  la place
de la Rvolution, lors appele _de Louis XV_. Personne ne s'avisa de
venir nous y troubler[34].

[Note 34: Sur l'affaire du prince Lambesc, voir aussi le _Prcis
historique et justificatif de Charles-Eugne de Lorraine, prince de
Lambesc_, s.l.n.d. (1790), in-4. Bibl. nat., Lb 39/3350. Nous avons
annonc dans notre introduction que nous reproduirions en note,  titre
de variantes, les principaux passages du _Mmoire expositif_ que
Fournier rdigea le 3 fvrier 1790 et fit approuver  ses compagnons
d'armes. Voici ce qu'on y lit sur les vnements qui font l'objet de ce
chapitre: On ne se rappelle encore qu'avec une sorte de saisissement,
la consternation, le trouble et l'effroi qui commencrent  dsoler tout
Paris, dans l'aprs-midi du 12 juillet dernier. Les troupes campes aux
Champs-Elyses jetrent avec une audace effrne, sous les ordres du
prince Lambesc, la confusion et le trouble jusque dans le jardin des
Tuileries.

Le sieur Fournier, qui s'tait dj, depuis plusieurs jours, abouch
avec une cinquantaine d'anciens militaires de sa connaissance pour se
tenir prts en armes au premier mouvement des troupes, s'y porta avec sa
nouvelle compagnie pour les en chasser, jusqu' dix heures du soir.]




CHAPITRE III

13 JUILLET 1789

_Premire formation des citoyens en corps arm. J'en suis nomm le
chef._


Dj l'on tait bien pntr que le temps tait venu de travailler  la
conqute de la libert; ainsi chacun sentait qu'aucun moment n'tait 
perdre. Tous les bons citoyens taient en tat de surveillance
permanente. L'annonce des dangers avait fait porter le peuple, ds les
quatre heures du matin, au Palais-Royal, aujourd'hui le jardin de
l'galit.

J'y arrivai  cinq heures.

Le peuple dlibrait pour la formation des citoyens en corps national
arm et pour le choix d'un chef. Ce fut sur moi que ce choix tomba. Ds
lors nous nous mmes en tat permanent de service militaire, et chacun
de nous apprciant dj, dans toute leur tendue, les devoirs que lui
impose la qualit de dfenseur de la libert, considre que sa tche
n'est plus que de se mettre en perptuelle opposition contre le
despotisme et tous ses satellites.

Je sors du Palais-Royal  la tte de mes frres d'armes. La seule
confiance qu'inspire le sentiment de la libert nous faisait nous
considrer comme tant en armes. Nous n'avions encore que des btons, de
vieilles pes, des croissants, des fourches, des bches, etc., et c'est
ds ce moment que commencrent les patrouilles. Nous entrons dans la rue
Saint-Honor, et parvenus devant la porte de l'Oratoire, nous arrtons
un cavalier qui portait des paquets  Saint-Denis aux troupes qui y
taient campes. Je fis saisir ces paquets et nous les portmes 
l'Htel de Ville.

J'en descendis et, avec l'avis de mes camarades, je fis aussitt sonner
le tocsin. Dj trop d'indices s'taient cumuls pour nous faire sentir
la ncessit de cette grande mesure. Ce son d'alarme ayant donn l'veil
gnral dans Paris, ce me fut une conqute aise que celle de m'emparer
de plusieurs corps de garde occups par des soldats encore au compte des
despotes, mais dont le coeur tait dj gagn  la nation. Presque tous
vinrent s'unir  moi et grossir ma troupe; elle s'augmenta spcialement
de tous les braves du corps de garde de la pointe Saint-Eustache et de
celui des gardes franaises de la rue de la Jussienne.

A trois heures, nous nous sommes rallis  l'glise Saint-Eustache et
j'y fus proclam commandant  l'unanimit[35]. Mon corps se montait le
mme soir  huit cents hommes, lorsque nous nous emparmes  la nuit
tombante de la salle des francs-maons, rue Coq-Hron, o j'tablis mon
corps de garde[36].

[Note 35: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, un
procs-verbal de sa nomination de capitaine commandant d'une des
compagnies du district de Saint-Eustache (13 juillet 1789).]

[Note 36: _Mmoire expositif_: Le lendemain matin 13, le district
Saint-Eustache s'tait assembl, comme tous les districts, pour aviser
aux moyens de sauver la chose publique en danger. Le sieur Fournier s'y
rendit. Il y exposa, avec autant d'intrt que de force, qu'il n'tait
pas question dans un moment aussi critique de faire de beaux et longs
discours, mais qu'il fallait s'armer courageusement, sans diffrer, et
dfendre la cit en danger; que, dans ce dessein, il avait dj form,
sur le district, un corps de volontaires bien arms tout prts  se
porter partout o le besoin et le danger commun les appelleraient. Cette
motion fut sur le champ adopte unanimement, et le sieur Fournier
reconnu, en consquence, chef pour commander un corps de troupes dans la
dfense trs urgente de la cit.

Le mme jour, il tablit un corps de garde avec ces cinquante
volontaires dans la rue Coq-Hron. Bientt trois cent cinquante autres
braves, tant gardes franaises et suisses que bourgeois patriotes, se
joignirent au sieur Fournier; ce qui composa tout  coup un corps de
quatre cents volontaires, lequel, s'tant promptement augment du
double, se divisa en huit compagnies de cent hommes chacune.

Ce corps de volontaires, dont le bel ordre et la rgularit se firent
admirer de tout Paris, a constamment servi avec zle, intelligence et
dsintressement durant les quatre mois qu'il est rest en activit, et
reut, de toutes parts, des loges mrits pour sa conduite gnreuse et
sa bravoure.]




CHAPITRE IV

14 JUILLET 1789

_Mon rle  la Bastille_[37].

[Note 37: Les services de Fournier  cette poque sont attests par
divers certificats joints  son dossier aux Archives. Citons notamment
une affiche imprime, en date du 13 aot 1789, signe des officiers
composant le bureau du district de Saint-Eustache. Ces officiers
attestent l'honorabilit de Fournier qui a rempli les fonctions de
capitaine du district depuis le 12 juillet dernier. Il y a aussi un
imprim, en date du 5 septembre 1789, intitul: _Extrait d'un mmoire
concernant les services de la compagnie de M. Fournier, l'un des
commandants du district de Saint-Eustache_; s.l.n.d. (5 septembre 1789),
in-8 de 7 pages. Ce mmoire, sign des officiers et soldats de la
compagnie de Fournier, est revtu de l'approbation de La Fayette.]

La chaleur de la libert tait monte au plus haut point du thermomtre.
Tous les esprits se trouvaient anims de son feu divin. Le peuple tait
parvenu  acqurir le sentiment de la souverainet, et il ne voulait pas
tarder davantage  montrer aux despotes qu'il tait capable d'en prendre
l'exercice.

J'avais senti avec tous les bons patriotes que le moment de livrer
combat tait arriv. Il fallait s'y prparer par toutes les dispositions
ncessaires. Je vais  la Ville avec un dtachement nombreux pour
demander des munitions; on m'en refuse. Le sclrat Flesselles, prvt
des marchands, et ses chevins n'avaient pas un systme qui s'adaptt 
nos projets de rvolution. L'indignation que leur procd excite en moi
m'aurait peut-tre port  des mouvements sinistres, si je n'eusse
prouv une diversion par des cris: _ la Bastille!_ qui tout  coup
vinrent remplir la place de Grve et tous les environs de la Maison de
Ville. Je cours avec mon dtachement  la Bastille, je me place prs du
pont-levis, du ct des cuisines: on jugera que je n'tais pas dans
l'endroit le moins prilleux, quand j'aurai appris que deux citoyens 
mes cts furent blesss  mort, que deux jeunes gens de douze  quinze
ans y eurent chacun un bras perc d'une balle, et que moi-mme je fus
lgrement bless  la jambe droite.

J'aperus que, sans munitions, sans armes, nous tions dans la situation
de ne pouvoir opposer qu'une bonne volont inutile et que nous pririons
tous l'un aprs l'autre sans rien gagner sur nos ennemis. Alors je
jugeai que c'tait dj trop de sang vers sans fruit et qu'il ne
fallait pas laisser plus longtemps des braves gens exposs en vain.

J'arrtai une double mesure, celle de faire transporter mes blesss 
l'Htel de Ville et celle d'y retourner moi-mme pour montrer les dents
aux tratres municipes d'alors et en obtenir, bon gr mal gr, des
munitions.

Je trouvai  la Ville l'infme Flesselles et l'intrigant Lasalle. Je les
forai de me dlivrer dix livres de balles et six livres de poudre; ce
fait est constat par les procs-verbaux de l'Htel de Ville. On peut y
vrifier que c'est moi qui m'y suis fait dlivrer des munitions le
premier et qui de suite en ai fait dlivrer  deux ou trois autres
personnes  peu prs mme quantit.

De ce moment, mes vues sur le plan d'attaque de la Bastille
s'tendirent. Je n'eus pas de peine  concevoir que les secours que je
venais d'obtenir taient trop faibles pour mettre  porte de faire avec
avantage le sige de la forteresse. J'avise donc  de plus grands
moyens. Je descends sur la place de Grve; l, ma sensibilit est mise 
l'preuve par le spectacle de mes blesss que je retrouve et que
personne n'a encore song  secourir. Aprs avoir pourvu  ce qu'ils
soient transports  l'hpital, je distribue mes munitions aux citoyens
de mon commandement qui avaient des fusils et je les renvoie  la
Bastille pour garder, en attendant mon retour, une grosse pice de canon
dj saisie par mes frres d'armes  l'arsenal.

Je poursuis aussitt l'excution du plan que je viens de dire avoir
conu de procurer de grands moyens de vaincre. Je cours  la tte de mes
braves aux Invalides; nous y pntrons sans prouver de rsistance
notable; sans doute, ce fut moins le patriotisme que la peur qui
dtermina l'tat-major des Invalides  ne point montrer une grande
opposition, lorsque les citoyens se prsentrent chez eux.

Les officiers de cette maison firent cependant preuve de dispositions
bien quivoques, lorsque je leur demandai des armes, et qu'ils
rpondirent n'en point avoir. Il fallut leur en arracher. A la suite
d'une perquisition trs exacte, nous dcouvrons dans une cave 1,800
fusils que je fais distribuer tant  mon corps qu' d'autres citoyens.
On sait que ce n'tait l qu'une partie des armes des Invalides, et
qu'il y fut pris en tout, ce jour-l, trente-deux mille fusils.

Je me transporte dans un magasin o je suis instruit qu'il y a des
munitions; nous y prenons plusieurs barils de poudre. Je me reconnais
ds lors un peu plus en tat de me prsenter devant l'antre fameux du
despotisme.

Dans les grands moments de crise, il est bien avantageux de songer 
tout. Je ne devais pas perdre de vue l'ordre intrieur: c'est pourquoi
je dtachai une partie de mon monde pour l'envoyer faire le service au
corps-de-garde de la rue Coq-Hron. Avec le surplus, je me rendis de
nouveau  la Bastille. C'est en y faisant notre entre victorieuse que
nous apermes les premires vritables lueurs de la libert.

Je ne participai en rien  la conduite qui fut faite de De Launey 
l'Htel de Ville. Je restai  la Bastille avec mes frres d'armes
pendant toute la nuit, pour assurer dans ces premiers moments la
conservation de notre intressante conqute[38].

[Note 38: _Mmoire expositif_: Le mardi 14, ds six heures du matin,
quatre cents volontaires, sous les ordres du sieur Fournier, se
rendirent  l'Htel de Ville pour y demander, mais inutilement, au sieur
Flesselles des armes et des munitions. Sur le refus de ce magistrat
municipal, le sieur Fournier, aprs en avoir instruit sa troupe et
dlibr avec ses officiers, se transporta avec eux sur l'heure mme 
la Bastille pour en conqurir. Un petit nombre seulement taient arms
de fusils, les autres ne l'taient que de sabres et de btons; ils
enfoncrent nanmoins l'entre et s'y avancrent jusqu'auprs de la
cuisine. A la droite du sieur Fournier, tout prs du grand pont-levis,
un garde franaise fut bless  mort et un jeune homme de quatorze ans
transperc d'une balle. Le sieur Fournier, pour leur procurer des
secours, les fit transporter  l'Htel de Ville.

Sur une seconde demande faite  grands cris, mls de reproches amers
dicts par l'indignation, le sieur Fournier ne put obtenir du tratre
Flesselles qu'environ dix livres de poudre et quatre livres de balles:
cette modicit de munition tait, de la part de l'officier municipal,
une vraie drision.

Descendu sur la place, le sieur Fournier dlibra de nouveau avec les
officiers de sa troupe sur le parti  prendre dans une aussi pressante
ncessit, et il fut rsolu, d'une voix unanime que les volontaires, qui
n'taient pas convenablement arms, se rendraient ds l'instant, sous la
conduite du sieur Pelletier de l'pine,  l'Htel royal des Invalides
pour s'emparer de la grosse artillerie et des fusils dont on s'armerait.
Cette rsolution fut ponctuellement excute.

Le sieur Fournier, qui s'tait fortement persuad que la Bastille, si
elle tait attaque vivement de plusieurs cts  la fois, n'tait pas
imprenable, retourna continuer l'attaque avec tous les volontaires qui
s'taient arms. Ils combattirent avec intrpidit sans relche jusqu'
ce que l'entre en et t victorieusement force, alors ils
s'emparrent  l'instant des cachots qui, selon eux, semblaient tre les
plus suspects.

Tandis que le sieur Fournier tait occup de la sorte, le sieur de
l'pine, qui s'tait empar de la grosse artillerie des Invalides,
s'occupait, sous ses ordres, du placement des divers canons conquis, du
soin de les faire conduire et de les faire placer  l'Htel de Ville, o
le sieur de Flesselles n'tait plus, au clotre Saint-Honor, au
Palais-Royal, etc.]




CHAPITRE V

15 JUILLET 1789

_J'achve la destruction du tombeau de la tyrannie. J'en sauve les
papiers._


A la pointe du jour, je me rendis  mon corps-de-garde o j'ai rassembl
une grande force arme, compose d'un nombre considrable de citoyens
ensemble, de gardes franaises, gardes suisses, etc. Je revins avec ce
renfort  la Bastille. J'avais senti la ncessit d'avoir ce renfort
pour lever les obstacles qui s'opposaient  ce que les patriotes
achevassent ce que la veille ils avaient si heureusement commenc.

On avait bien ouvert la plupart des cachots le 14; on avait dlivr les
prisonniers qui s'y taient trouvs; mais la prcipitation et
l'tourdissement avaient t le rsultat ncessaire de la scne
extraordinaire qui s'tait offerte. Plusieurs cachots s'taient drobs
 l'exactitude des recherches du mme jour 14; dcouverts le 15, j'en
avais requis l'ouverture. Des hommes, sous le nom de dputs de l'Htel
de Ville, s'y opposaient. tonnante chose que, le lendemain d'un jour o
le peuple franais avait dploy tant d'nergie, des esclaves eussent
os vouloir faire rtrograder la Rvolution! J'entre; je fais occuper
tous les postes par ma troupe; je demande aux prtendus dputs leurs
pouvoirs; je demande galement les cls des cachots qui restent 
ouvrir: on me refuse tout. Je prends le parti de faire rompre et briser
toutes les portes de ces affreuses demeures spulcrales, o nous nous
attendions de trouver encore quelques victimes enterres vives. Personne
n'habitait plus ces sombres et infernaux sjours; mais des chanes, et
autres instruments de supplice qui s'offrirent  notre vue, nous
apprirent que c'tait l o les malheureux que l'on voulait conduire 
la mort par de longues souffrances expiaient des actes sans doute
vertueux aux yeux de la raison, mais qui, aux yeux du despotisme,
taient les derniers des crimes.

Trois mesures importantes me restaient  suivre  la Bastille pour
assurer  la nation tout l'avantage qu'elle pouvait tirer de sa
conqute. J'en dirigeai l'excution avec toute l'exactitude qu'un zle
sans bornes peut inspirer.

La premire de ces mesures consista  dloger tout le canon de la
Bastille pour en armer Paris: mes frres d'armes, ainsi que moi, nous en
fmes la distribution dans tous les districts.

La seconde mesure tait de mettre dans un sr dpt une quantit immense
de papiers dans lesquels il devait se trouver de quoi transmettre  la
postrit l'histoire complte des grands forfaits du despotisme en
France, afin de lguer  nos neveux, avec la libert consolide, une
perptuelle horreur et un sentiment durable de dfiance contre le retour
de la tyrannie.

Nous fmes charger quatre voitures de ces papiers, que nous avions
runis tant dans des cartons que dans des caisses, et nous les dposmes
 l'Htel de Ville.

J'observe que ce n'tait encore qu'une partie des papiers de la
Bastille. Le peuple, avide de pntrer dans les horribles secrets du
despotisme, en avait fait la veille un trs grand gaspillage. J'ai de
Manuel une lettre par laquelle il m'avait annonc que le dpouillement
serait fait de cette partie dpose  la Ville, et que cet extrait des
atrocits de la tyrannie recevrait la publicit la plus complte[39].
J'ignore pourquoi rien n'en a t fait. Mais Manuel m'a appris  le
connatre: il a eu apparemment ses raisons de cacher au peuple les
monstrueux secrets du despotisme. Et pourquoi le Conseil gnral de la
Commune ne met-il pas au rang de ses devoirs de les dvoiler? Ces
horribles mystres appartiennent au peuple. Comme citoyen, comme membre
du peuple, je somme, au nom du peuple, le Conseil gnral de lui donner
connaissance de ce dpt horrible et prcieux.

[Note 39: Il y a, en effet, dans les papiers de Fournier, une lettre de
Manuel relative aux papiers de la Bastille, et date du 19 mai 1792.]

Enfin, la dernire mesure fut de dsesprer l'aristocratie, qui pouvait
croire  une nouvelle rsurrection, et de lui montrer la volont ferme
et constante du peuple franais, en prvenant la rdification du
monument honteux de la barbarie des rois.

Mes harangues au peuple, pour l'engager  se livrer  la dmolition de
la Bastille, eurent un prompt effet. Un peuple dispos aux rvolutions
pour la libert est trs docile aux conseils d'excution qui lui sont
donns pour tout ce qui lui parat tendre  le faire arriver au but[40].

[Note 40: _Mmoire justificatif_: Cependant les volontaires n'avaient
pas dsempar de la Bastille: leur prsence y tait ncessaire pour y
maintenir l'ordre et y veiller  la sret des citoyens qui s'y
portaient en foule. Dans une telle confusion, il tait invitable qu'il
s'y commt des abus: ils en firent cesser quelques-uns et en rprimrent
d'autres. Une chose surtout fixa leur attention et parut demander leurs
soins, c'tait un cachot ferm dont la porte tait garde par plusieurs
gardes particuliers. Le sieur Fournier, inform que ce cachot contenait
les archives de la Bastille, que depuis cinq heures du matin (c'tait le
15, le lendemain de la prise) des personnes, se prtendant munies d'une
commission de la Ville, avaient fait un dpouillement provisoire des
papiers de ces archives, en avaient form des liasses considrables et
rempli des malles. Quatre voitures dj charges de ces papiers taient
prtes  partir. Le sieur Fournier, sur le refus de reprsenter la
commission et sur le mauvais compte qui lui fut rendu de la distribution
de ces papiers et de ce que contenait le cachot, donna ordre d'enfoncer
la porte. Il fit arrter un sieur Charlet, qui paraissait tre un
porteur de clef, et qui se disait lecteur et commissaire de la Ville au
dpouillement de ces papiers et de ce que contenait ce cachot, qu'il
tait charg, disait-il, de faire conduire dans un dpt. Le sieur
Fournier fit conduire le sieur Charlet et les quatre voitures de papiers
 l'Htel de Ville par le sieur Pelletier de l'pine et Millet de
Marcilly et un dtachement de volontaires, qui (_sic_), aprs avoir fait
son rapport au bureau de la Ville, fut charg de veiller avec son
dtachement  la dcharge des voitures de papiers et de continuer d'y
apporter leurs soins jusqu' ce qu'ils eussent t en totalit
transports  l'Htel de Ville.]




CHAPITRE VI

16 JUILLET 1789

_Je prviens l'incendie des lettres  la poste._


Un moyen infernal avait t invent par la coalition aristocratique et
de la cour pour rendre infructueux les gnreux efforts du 14. On
s'tait flatt d'armer les provinces contre Paris et d'assurer la guerre
civile par une mesure doublement perfide. Tandis que, d'un ct, on
expdiait des courriers dans toutes les parties du royaume, pour
annoncer que Paris tait en cendres et que l'on y avait massacr tous
les patriotes et jusqu'aux femmes et enfants, on avait arrt d'un autre
ct d'empcher les vritables relations de parvenir, en incendiant
toutes les lettres  la poste. Averti secrtement de cette atroce
manoeuvre, j'investis l'htel des postes, je m'empare du ci-devant baron
d'Ogny, directeur gnral. J'arrte l'incendie dj commenc depuis une
demi-heure dans une grande grille de fer, au milieu d'une cour borne
par quatre murailles. Je conduis d'Ogny  l'Htel de Ville, o il subit
interrogatoire. Je demande deux dputs de l'Assemble constituante,
pour concerter avec eux les mesures convenables. Je propose un arrt
pour nommer dans l'instant quatre commissaires pour vrifier les dparts
et arrives des lettres, afin d'assurer la correspondance de l'Europe,
et rassurer le royaume et les trangers sur le sort de la nation. On
adopte cet arrt dont j'exigeai aussitt l'affiche dans tout Paris. Son
rsultat est de rendre ds ce moment la correspondance trs exacte. Mais
d'Ogny, dont la sclratesse mritait la plus exemplaire rpression,
reut de la part de deux tratres que la France aveugle idoltre et dont
elle se repentit depuis, d'Ogny reut, dis-je, de Bailly et de La
Fayette une rcompense clatante de ses affreux services. La postrit
voudra-t-elle croire que La Fayette parvint  faire nommer d'Ogny
commandant  ma place du bataillon de Saint-Eustache?

Ceci cesse d'tonner, lorsqu'on considre que les deux fameux intrigants
que je viens de nommer taient  cette poque en possession pleine et
entire de l'esprit public qu'ils taient compltement parvenus 
garer. Le faux masque de patriotisme sous lequel ils couvraient leur
duplicit, tait tel qu'il fallait, pour les mettre  porte de
paralyser la nation sans qu'elle s'en aperut. Mon nergie civique
n'entrait point dans leur plan. Les volontaires du corps de garde firent
faire  leurs frais un drapeau avec cette inscription qui fut toujours
ma devise: _tendard de la libert. Destruction des tyrans_[41]. Ce
n'tait point de cela dont il s'agissait dans le systme des La Fayette
et des Bailly[42].

[Note 41: Il y a dans les papiers de Fournier une pice qui semble
contredire cette allgation. C'est une attestation du district de
Saint-Eustache, en date du 8 septembre 1789, que Fournier et sa
compagnie ont fait bnir par le cur de Saint-Eustache un drapeau aux
couleurs nationales sur lequel taient empreints les attributs du
district et le chiffre de M. le marquis de la Fayette.]

[Note 42: _Mmoire justificatif_: Le jeudi 16, le sieur Fournier,
inform que l'on brlait mystrieusement et dans le plus grand secret
une quantit considrable de papiers  l'Htel de la poste aux lettres,
s'y transporta  l'instant. D'abord il se saisit prudemment de toutes
les portes de l'Htel. Il fit ensuite entrer avec lui douze braves
Suisses pour en garder l'intrieur. Cette dmarche tait certainement
importante et dlicate: elle exigeait de l'activit et de la clrit.
Le sieur Fournier y mit encore de l'honntet, et  ce sujet il ne
craint pas d'invoquer le tmoignage mme de M. le comte d'Ogny,
administrateur gnral des postes et messageries de France. Ce n'est pas
qu'il n'ait prouv beaucoup de difficults de la part de celui-ci, qui
d'abord dniait hautement l'incendie des papiers, et qu'il n'y ait mme
eu entre eux de vifs et d'assez longs dbats.

Mais le sieur Fournier, toujours actif dans ses expditions et qui ne
souffre ni subterfuge ni dlai, ordonne sur le champ, pour les faire
promptement cesser, des recherches exactes dans toutes les parties de
l'Htel. Alors M. d'Ogny, voyant qu'on allait fouiller dans une petite
cour drobe, avoua que vritablement on avait brl, la veille dans
cette cour, sans consquence quelques papiers inutiles. Bientt le sieur
Fournier menaa d'en faire enfoncer la porte si elle ne lui tait pas
ouverte  l'instant et les clefs furent apportes.

Le sieur Fournier, tant entr dans cette cour, y trouva une grille de
fer d'environ trois pieds carrs et un homme tout occup  brler des
papiers. Vraisemblablement il ne brlait que les lettres des patriotes
qui annonaient, dans les provinces, la rvolution et la nouvelle
position des choses. Car on sut depuis des provinces que beaucoup de
lettres incendiaires y taient parvenues par la voie des courriers
ordinaires. Quoi qu'il en soit, l'incendie fut arrt, l'homme saisi, et
M. d'Ogny somm de se rendre  l'Htel de Ville. Le sieur Fournier l'y
conduisit bien escort et y fit son rapport au Comit de police.

Sur cette entrefaite, arrivrent  l'Htel de Ville deux dputs de
l'Assemble nationale, et il fut arrt en leur prsence qu'il y aurait
provisoirement, et jusqu' ce que l'Assemble nationale en et autrement
ordonn, quatre lecteurs pour vrifier  l'Htel des postes le dpart
et l'arrive des courriers. Cette prudente dlibration fut affiche
dans tout Paris. Assurment la sret de l'assistance publique
n'exigeait pas moins que cette sage prcaution.

Ainsi c'est aux soins vigilants du sieur Fournier que toute la France
est redevable de cette prcieuse sret dans le moment de ses plus
violentes crises. M. d'Ogny lui doit mme d'avoir t drob et
soustrait, par son active vigilance, aux fureurs de la populace qui
voulait le hisser au Coin du Roi et le voir figurer un fatal rverbre.
Heureusement pour cet administrateur, il en fut quitte seulement pour la
peur.

Le 17, le sieur Fournier, allant  la tte de ses volontaires au-devant
du Roi qui venait, en consquence de la rvolution, faire son entre 
Paris, aperut sur la route un dtachement de troupes suisses en armes
et bagages, ayant chacun trente coups  tirer, mais sans officiers et
seulement un caporal  leur tte. Il crut devoir les questionner et leur
demander de rendre les armes, ce qu'ils firent de bonne grce. Il
distribua leurs munitions  ses volontaires. Comme ces Suisses
paraissaient agir de bonne foi, il leur laissa leurs fusils, les faisant
seulement garder  vue. Ils n'avaient point pris de nourriture depuis
deux jours, dirent-ils. Le sieur Fournier leur fit donner  boire et 
manger, a ses frais. Une citoyenne gnreuse, la dame Morel, devant la
porte de laquelle ceci se passait, voulut participer  cet acte
d'humanit. Elle fit distribuer ensuite aux soldats du pain et mme des
rafrachissements de diverses sortes. Vritablement, les vivres taient
rares alors: on en obtenait difficilement, mme  prix d'argent. Il
fallait pourtant en procurer aux dfenseurs de la patrie. C'tait l un
devoir patriotique et le sieur Fournier le remplit gnreusement. Il
nourrit de ses deniers, durant neuf jours, une compagnie de gardes
franaises, une compagnie de gardes suisses, le corps de garde des
pompiers de la rue de la Jussienne et mme en partie, durant le mme
temps, les deux corps de garde de cette mme rue.

Grce aux gnreux officiers des volontaires, ces deux corps de garde
n'ont mme rien cot, ou presque rien cot, vu leur grand nombre, au
district Saint-Eustache durant les trois mois qu'ils ont t en
activit.

Partout o il y avait un service critique et du danger, le corps des
volontaires, qui y tait presque, toujours command, s'y portait avec
zle; dans la valle de Montmorency,  l'Htel de Ville  l'occasion de
l'meute cause par le bateau de poudre suspecte,  l'_Opra_, lorsque
le bruit qu'on allait le brler se fut rpandu. Le sieur Fournier fut
mme engag de commander en personne ce poste-l, etc., etc.

Il y avait souvent jour et nuit, surtout dans le commencement de la
Rvolution, trois ou quatre dtachements de 20, 30, 40 et jusqu' 50
hommes pendant des deux et trois jours en campagne aux frais des
volontaires; les gardes solds, car il y en avait toujours dans ces
dtachements, taient dfrays par les volontaires; de manire que
lorsqu'ils rentraient au corps de garde, ils recevaient leur paye
franche.

Le sieur Fournier, ayant obtenu pour son corps la permission d'avoir un
drapeau, M. de La Fayette, qui avait pass ce corps en revue dans son
htel, souhaita d'y voir plac son chiffre: il voulut mme assister avec
son tat-major  la bndiction pompeuse de ce drapeau qui fut faite en
l'glise Saint-Eustache.

On croirait presque que depuis cette poque, et  l'occasion de cette
double faveur de M. le gnral, la jalousie est entre dans le district
Saint-Eustache; du moins il est arriv que le corps des volontaires du
sieur Fournier est en partie rest sans activit; mais, nonobstant cette
inaction actuelle, les membres sont toujours unis de coeur et de
sentiments. Comme le salut public est leur _devise_ et leur but, ils
attendent les ordres du gnral, lorsque le cas l'exigera pour la
dfense de la patrie et pour le service indivisible de la nation et du
roi.]




CHAPITRE VII

5 OCTOBRE 1789

_Voyage de Versailles._


Depuis que l'intrigue perverse des deux directeurs de la France m'avait
supplant pour mettre  ma place un grand sclrat, j'tais rest coi
dans mon asile, aprs m'tre cri comme Brutus: _O vertu! tu n'es donc
bonne  rien sur cette terre dprave!_

Mais le spectacle de mes frres criant la faim,  l'poque du 5 octobre,
ne put plus contenir davantage ma sensibilit. L'excrable horde
aristocratique et royale avait form le complot de rduire 
l'esclavage, par la famine, cette nation qu'elle ne voyait pas lieu par
d'autrs moyens de faire renoncer  son projet de conqurir sa libert.
J'entends, ce jour-l, ds sept heures du matin[43], les cris d'une
alarme gnrale et le tocsin qui sonne. Je cours  la Ville. J'y trouve
le peuple qui,  ma vue, s'crie: _Fournier, conduisez-nous 
Versailles o nous voulons aller demander du pain_. Je rpondis que
j'irais si je pouvais rassembler une force arme suffisante.

[Note 43: J'avais rendez-vous  la mme heure au Comit militaire de la
ville avec Bailly et La Fayette pour l'examen de mon plan des 6,000
hommes. (_Note de Fournier_.)]

Le corps des Vainqueurs de la Bastille se mit en mouvement le premier
et, de concert avec les femmes, il fut  Versailles o il s'empara, au
milieu de la place d'Armes, des gardes du corps et des troupes du
despotisme qui y taient postes.

Je ne crus pas devoir perdre un moment. Je courus dans Paris pour
rallier le plus qu'il me serait possible de bons citoyens.

Arriv  Saint-Eustache, j'y trouve d'Ogny, commandant, mon successeur,
sous lequel les citoyens refusaient de marcher. D'Ogny eut la bassesse
de recourir  moi pour me prier de les rassembler; il s'agissait du
salut public; je ne me prtai pas  d'autres considrations. Je n'eus
besoin que de dire  mes anciens camarades: _Frres, me
reconnaissez-vous?_ A l'instant, toutes les compagnies furent sous les
armes. Croira-t-on qu'aussitt d'Ogny eut l'impudeur de se mettre _avec
moi  la tte_ de ces mmes compagnies qui se rendirent  l'Htel de
Ville? L s'engagea un conflit pour savoir  qui, de d'Ogny ou de moi,
resterait le commandement. Une bonne partie des citoyens et des troupes
se rangea de mon ct. On observa que nous n'avions point d'tendard
pour faire notre ralliement. J'allai chercher le drapeau  la fameuse
devise: _Destruction des tyrans_.

De retour  la Ville, je trouve tout le peuple et les gardes franaises
qui me crient: A Versailles, Fournier, commandez-nous. Je fait battre
le rappel, et j'assemble tout le monde de bonne volont.

Alors d'Ogny descend de la Ville: Qui vous a donn l'ordre de battre?
demande-t-il aux tambours.--C'est moi, rpondis-je en m'avanant.--Qui
vous en a donn l'ordre? rplique-t-il. Je lui dis du ton le plus
ferme: Le tocsin et le peuple souverain. Alors il s'exhala contre moi
en menaces que je fis cesser en le poursuivant avec mon sabre nu. Il
s'enfuit dans l'Htel de Ville o je le suivis.

Mais la rflexion me fit abandonner ce lche pour m'occuper du
sycophante La Fayette que je trouvai dans un des appartements de la
Maison de Ville, occup  faire de grandes motions qui n'taient pas les
miennes ni celles du peuple.

Je lui adressai la parole pour lui dire:

Gnral, le peuple vous demande en bas, sur la place de Grve; il faut
dans l'instant descendre, il en est temps; le peuple veut faire le
voyage de Versailles pour chercher du pain: je vous exhorte de ne pas
diffrer. La Fayette obit. Je descendis aussitt. Il se porta sur ma
colonne o, s'adressant  moi avec un petit imprim  la main, il me
dit: Fournier, comment, vous sur qui je comptais le plus pour me donner
des dtachements pour aller  quarante et cinquante lieues d'ici,
chercher des farines, est-ce que vous me manquerez aujourd'hui?

Ce pige grossier, pour faire diversion au grand objet qui nous
occupait, n'eut pas de prise sur moi. Oui, gnral, rpliquai-je, je
vous manquerai aujourd'hui. C'est  Versailles qu'il faut aller et il
est temps de partir. Cette rponse faite, je saisis mon rle de
commandant: Attention,  gauche,  Versailles!... Ausstt, deux femmes
se portrent vers La Fayette et lui dirent, en lui montrant du doigt le
fameux rverbre: A Versailles ou  la lanterne! A ces mots, il part;
nous sommes partis.

Mais nos sclrats avaient arrt entre eux d'employer tous leurs
efforts pour faire manquer la partie. D'Ogny tait devenu le lieutenant
de La Fayette; il marchait  ses cts. Nous n'tions qu' la hauteur du
Pont-Neuf, lorsqu'on nous fit faire une premire halte. Alors le gnral
et d'Ogny vinrent  moi, et me dirent: Nous ne devons point partir sans
munitions; vous pourriez en aller prendre au district de
Saint-Eustache. Je souponnai bien que cette amorce couvrait encore
quelque dard nouveau; c'est pourquoi je me prcautionnai. Je consentis
d'aller chercher des munitions avec ma premire colonne, mais je dis 
ma seconde de m'attendre  la hauteur des Champs-Elyses avec le gnral
et de ne pas le perdre de vue.

Arriv  Saint-Eustache, quel fut mon tonnement d'y voir d'Ogny et de
l'entendre crier aux troupes entres dans l'glise et ranges en
bataille: Haut les armes, chacun chez vous, je vous l'ordonne au nom du
gnral! Indign, je m'crie: Halte-l, citoyens! Je prends aussitt
mes paulettes, je les foule aux pieds, je crie de toutes mes forces
_que c'est ainsi que mrite d'tre foul aux pieds le lche qui vient
d'oser ordonner aux citoyens de retourner chez eux_. Je rattache mes
paulettes et je dis  ma troupe: Citoyens, qui m'aimera, me suivra;
et m'adressant aux femmes: Vos enfants meurent de faim; si vos poux
sont assez dnaturs et assez lches pour ne pas vouloir aller leur
chercher du pain, il ne vous reste donc plus qu' les gorger.

L'effet de ce discours fut des plus funestes  d'Ogny. Il ne fut pas
plutt prononc que les femmes tombrent sur lui et lui distriburent
tant de coups de poing et de pied dans le ventre qu'elles le forcrent 
marcher et qu'il mourut peu de temps aprs des suites de ce traitement
qu'il avait trop mrit.

J'allai rejoindre aux Champs-Elyses le corps que j'avais quitt au
Pont-Neuf, et alors nous paraissons marcher tout de bon pour Versailles.

Lorsque nous fmes vis--vis la manufacture de Svres, il vint  passer
une voiture qui s'annonait sous le titre d'quipages de La Fayette.
Elle tait conduite par huit chevaux de poste; des hommes, au nombre de
huit  dix, habills en grenadiers nationaux, taient monts sur
l'impriale, sur le sige et derrire. Ils criaient tout le long des
colonnes: Gare, laissez passer, ce sont les quipages du gnral.

A ce mot _du gnral_, j'arrtai la voiture et je dis: Ce serait la
voiture du diable, je l'arrterais pour savoir ce qui est dedans.
Aussitt une nue de mouchards et de coupe-jarrets me circonscrit et
fait chapper la voiture. Je demande si on ne dmle point la
prmditation d'un dpart commun du roi et du gnral, puisque c'est 
la mme heure et au mme moment que la garde nationale de Versailles,
toujours active et patriote, et les Vainqueurs de la Bastille, que j'ai
dit ci-dessus tre partis les premiers et en avant, ont arrt 
Versailles les quipages de la maison royale au bas de l'Orangerie et
qu'ils les ont fait rentrer en lieu de sret.

Les intentions perfides de ce malheureux La Fayette ne paraissent plus
quivoques, quand on se ressouvient qu'il fit faire aux citoyens arms
cinq ou six stations de Paris  Versailles, au milieu d'un dluge de
pluie et du temps le plus affreux qui ne permit d'arriver qu'entre
minuit et une heure.

C'est ainsi qu'on donnait le temps  d'Estaing de prparer toutes les
manoeuvres criminelles de la Cour et du tratre gnral. Ce d'Estaing
abandonna  dessein son poste de la garde nationale de Versailles pour
s'occuper plus utilement au chteau; mais, ayant t instruit de la
trahison, je m'emparai du corps de garde des ci-devant gardes franaises
et du parc d'artillerie o j'tablis bonne sret. La preuve de ce fait
existe par le tmoignage du citoyen de Versailles commandant du poste et
par une attestation de l'aide de camp Gouvion qui tait venu  deux
heures du matin pour s'emparer de ce poste. Mais je mis mes moustaches
en travers et lui dis _qu'il tait temps de dguerpir et de f... le
camp_. Il me demanda la permission d'entrer dans le corps de garde pour
crire une lettre  la municipalit de Paris. Je lui dis _qu'il le
pouvait et que je m'en f... encore_. Aprs une heure de rflexion et
aprs avoir fum deux pipes, il fut oblig d'aller fumer la troisime
auprs de son gnral, qui tait all soupirer auprs de
Marie-Antoinette et rflchir sur les inconvnients des grandeurs.

Le 6,  cinq heures du matin, j'allai  la dcouverte, accompagn de
deux officiers de mon poste. J'allai jusque sur la terrasse du chteau
du ct de l'Orangerie. L, je vis toute la terre laboure par la trace
de plusieurs chevaux. Ma curiosit me porta  vouloir dcouvrir de quel
ct cette cavalerie avait dirig ses pas. Je tournai du ct de Trianon
et je poursuivis ma route vers l'escalier de marbre. Parvenu vis--vis
les appartements de la ci-devant Madame _Vto_, j'aperus deux gardes
des Cent-Suisses qui taient en ligne perpendiculaire de sa fentre. Je
voulus leur parler, et tirer d'eux, s'il se pouvait, quelques
instructions. Ils me dirent que La Fayette et les gardes du corps et
tous les gentilshommes de la Cour taient des f...gueux, qu'ils avaient
voulu les soler la veille, qu'ils avaient accept un verre de vin sans
vouloir entrer pour rien dans leurs complots; que les gardes du corps
leur avaient dit: A votre sant, camarades, et  la sant du roi. L'un
de nous, poursuivirent-ils, donna un signal aux autres et nous nous
sommes retirs en leur disant: _Comment! nous sommes aujourd'hui vos
camarades, et vous avez coutume de nous regarder comme des valets de
porte!_

Nous fmes bientt distraits du rcit que ces braves Suisses nous
faisaient, lorsque, frappant cinq heures trois quarts, il entra dans la
cour de marbre une quantit innombrable de peuple qui se porte sur les
gardes du corps en faction, que l'on enleva en poussant force cris: _A
la lanterne!_

J'ai cru qu'il tait de mon devoir de ne point prjuger de coupables. Je
voulus leur sauver la vie, mais inutilement. Le premier arrt eut le
ventre ouvert d'un coup de couteau: il expira  mes pieds. Il fut
dmont de ses armes, et son mousqueton, qui me resta dans les mains,
est encore chez moi.

Je courus aussitt dans le chteau et je me trouvai encore  temps de
prvenir une partie des gardes du corps et de les sauver. Je crus par
suite faire une bonne action en avertissant cette malheureuse ci-devant
reine de se sauver chez son mari.

Je fis, en outre, fermer les portes des Cent-Suisses et je formai un mur
de mon corps pour empcher le massacre gnral dans le chteau. Je
bravai plus de vingt coups de feu pour cela, dans la conviction o
j'tais alors que je me livrais  un acte mritoire; on n'avait pas
encore  cette poque la mesure entire de la monstruosit de ces tres
dont on a connu depuis toute la noirceur de l'me.

Je me rendis au corps de garde et envoyai aussitt un officier de mon
poste pour faire battre la gnrale. Nous runmes toute la force pour
contenir ce grand mouvement populaire, dont les efforts tendaient  la
punition instante des chefs des tratres[44].

[Note 44: Fournier se fit donner par deux Cent-Suisses un certificat
constatant, que, dans la matine du 6 octobre 1789, il avait prserv le
chteau de Versailles du carnage. On trouvera ce document dans ses
papiers aux Archives.]

Nous nous prsentons dans la cour de marbre; l nous demandons le
ci-devant roi au balcon; il y parat avec sa femme, ses enfants et La
Fayette. Les deux ou trois bouts de phrase qu'il y profre ont l'air de
stupfier la plupart des auditeurs: tant il est vrai que les chanes de
l'esclavage et de l'idoltrie pour les rois avaient empreint chez nous
des marques bien profondes! Je voyais l'heure o tout le monde aurait
repris la route de Paris sans donner plus de suite  cette dmarche[45].

[Note 45: _Mmoire justificatif_: Le 5 octobre dernier, une partie des
volontaires se portrent  Versailles sous la conduite du sieur
Fournier; arrivs l  une heure aprs minuit, le sieur Fournier y prit
les ordres de M. de La Fayette. En consquence, il se rendit, accompagn
de ses volontaires,  l'ancien corps de garde des gardes franaises, o
ils furent accueillis en frres par la garde nationale de Versailles qui
occupait ce poste. Ils y restrent jusqu' cinq heures du matin.

Alors le sieur Fournier crut devoir aller officiellement  la
dcouverte et reconnatre par lui-mme ce qui se passait  l'entour du
chteau. Tout y tait,  cette heure-l, calme et tranquille: il
n'aperut mme, chose assez trange, vu surtout la circonstance,
personne dans la cour des Ministres. Il passa d'abord du ct de la
chapelle. Il y trouva sous la vote, prs la porte de l'appartement du
capitaine des gardes, deux gardes du corps en faction qu'il avertit bien
de ne pas se montrer, s'ils voulaient viter de devenir victimes d'une
populace immense vivement irrite qui avait jur leur entire
destruction.

De l, le sieur Fournier continua sa marche d'observation sur la
terrasse du ct de l'Orangerie. Il remarqua que, dans tout le ct des
appartements de la reine, les gardes du corps avaient pass la nuit avec
leurs chevaux, d'o,  en juger par leurs traces, ils taient alls vers
Trianon.

Il aborda ensuite deux des Cent-Suisses de la garde du roi, et aperut
au mme instant deux dames dans l'appartement de la reine qui s'taient
approches d'une croise, mais d'o elles se retirrent sitt qu'elles
eurent vu qu'elles avaient t aperues. Puis il passa avec les deux
Cent-Suisses dans l'escalier qui fait face  la cour de Marbre. Il tait
alors environ six heures du matin.

Tout  coup on vit entrer confusment, par la cour des Princes, une
populace en fureur qui courut se saisir des mmes gardes du corps que le
sieur Fournier avait avertis. L disparurent deux de ses volontaires qui
l'avaient toujours accompagn. Pour lui, il tenta inutilement d'arracher
l'un de ces deux gardes des mains de la populace. Il n'en chappa
lui-mme qu'en donnant un coup de sabre  l'assassin qui le tenait dj
_apprhend au corps_, prtendant qu'tant lui-mme un garde du corps
dguis sous l'habit national, il fallait sans misricorde le mettre
dans l'instant mme  la _lanterne_.

chapp de la sorte, le sieur Fournier se sauva par l'escalier de
marbre, aprs avoir t poursuivi dans sa fuite par une grle de coups
de fusils, dont heureusement aucun ne l'atteignit. Il aborde les
Suisses, fait fermer les portes du chteau, gagne l'escalier qui descend
au bureau de la guerre et se rend enfin avec beaucoup de peine rejoindre
sa troupe au corps de garde o il avait pass une partie de la nuit. Il
s'empresse d'y annoncer tout ce qui se passait, fait battre la gnrale
et se rend en hte au chteau pour dissiper toute cette populace irrite
et sans frein et empcher, s'il tait possible, le carnage horrible que
quatre cents assassins qu'elle escortait, s'taient propos d'y porter
par le fer et le feu.]

Je m'adresse  cinq ou six de ces femmes qui, sous le titre et
l'enveloppe de poissardes, cachent des qualits morales et surtout un
jugement qui les rend capables de toujours bien apprcier un bon avis.
Je me mets au niveau de leur intellect et, empruntant le ton du pre
Duchesne et leur mettant le poing sous le nez, je leur dis: _Sac...
b....esses, vous ne voyez pas que La Fayette et le roi vous c..... quand
ils disent qu'ils vont entrer dans leur cabinet pour vous donner du
pain. Vous n'apercevez pas que c'est pour vous renvoyer et pour vous
rendre des fers et la famine. Il faut emmener  Paris toute la sacre
boutique_...

Ces paroles ne furent pas plutt exprimes et je ne les eus pas plutt
fait suivre du geste de porter mon chapeau au bout de mon sabre en
criant: _A Paris, le roi  Paris_, que cinquante mille voix rptent ce
mme cri: _A Paris_, et, de suite, l'on part....

Nous sommes encore partis.

C'est moi qui fus charg d'aller en avant pour annoncer  la
municipalit de Paris la nouvelle de l'arrive dans la capitale du
matre de Versailles, et que le peuple, dont tel tait le bon plaisir,
l'y conduisait.




CHAPITRE VIII

1789[46]

[Note 46: _Sic_. Il faut lire 1791.]

_Journe des poignards.--Dmolition de Vincennes._


Il n'tait pas chapp aux yeux de La Fayette que j'avais eu une part
suffisante aux vnements qui viennent d'tre dcrits. Aussi prit-il
toujours grand soin de m'carter et de faire remplir tous les emplois
par des aristocrates et des sclrats. Sans doute, on esprait de me
dgoter par l'ingratitude. Mais moi, qui n'ai jamais servi la patrie
que pour la satisfaction de la servir, je ne sentis jamais mon zle
diminuer, comme on en verra les preuves dans le plus grand nombre de
faits qui me restent encore  rapporter.

Cette fameuse conspiration des poignards[47], que la divinit qui a
toujours veill sur le sort de notre libert a fait chouer comme tant
d'autres, j'eus, quatre jours avant son excution, des indices de son
existence. Je savais la diversion qu'on devait donner au peuple par la
feinte dmolition de Vincennes. Je savais que tout cela tait tram par
les deux perfides, Bailly et La Fayette. Je voulais prvenir le coup
dont ils menaaient la patrie, et pour cela j'allai faire ma
dnonciation au club des Cordeliers. Legendre, faisant alors les
fonctions de prsident, proposa et fit dlibrer une dputation aux
Jacobins, pour y transmettre cette dnonciation. Je fus de la
dputation.

[Note 47: 28 fvrier 1791.]

Arriv aux Jacobins, j'eus la parole, et je voulais entreprendre de
dnoncer l'affreux complot, quand je vis ma voix entirement couverte
par des cris aussi affreux d'pauletiers, de coupe-jarrets et de
mouchards que le tratre gnral et le sclrat maire tenaient toujours
aposts dans ce club respectable.

Malheureusement, les patriotes n'y taient point en force ce jour-l.
Cependant je ne perdis point courage et aprs de grands efforts pour
faire percer ma voix  travers toutes celles de ces aboyeurs gags, je
parvins  pouvoir dclarer  l'assemble du club et au prsident que
j'tais si sr de ce que j'avanais, que je dnonais particulirement
pour tre de la conjuration tous ces individus qui prenaient feu, et que
je dfiais chacun d'eux d'oser venir m'en demander la preuve.

Peut-tre s'tonnera-t-on que je sois sorti sans encombre de tant de
circonstances o l'on me voit montrer une conduite qui sans doute parait
avoir tenu de la tmrit. Je rponds que je ne marchais jamais sans
avoir dans ma poche la rsistance  l'oppression et que j'avais jur,
partout o je m'tais prsent, que si l'on avait le malheur de
m'arrter, je ferais un exemple de justice tir du seul droit de nature.

Voil ce qui a toujours arrt l'excution de beaucoup de mandats
d'arrts lancs contre moi par les grands inquisiteurs de juges de paix.




CHAPITRE IX

1789[48]

[Note 48: _Sic_. Il faut sans doute lire aussi 1791.]

_Troubles provoqus par la voie des spectacles._


L'aristocratie s'tait promis d'inoculer l'incivisme par les canaux des
thtres. Cette maudite pice de ....[49] fut celle qui fit le plus de
fortune et avec laquelle les bas flatteurs du royalisme insultrent le
plus lchement aux patriotes. Impatient, je dis un jour  bon nombre de
ces derniers: Rendons-nous en force au Panthon (_sic_), et vous verrez
que nous saurons nous venger de toutes ces bravades trop longtemps
souffertes. Nous partons: _A bas la pice et les aristocrates!_ nous
crions-nous ds que la scne s'ouvre. On nous rpond: _A bas les
Jacobins!_ Un combat s'engage et plusieurs coups d'pe et de sabre sont
donns et reus. Les patriotes, infrieurs en nombre  la faction
royaliste, furent contraints de me laisser presque seul dans le
parterre. J'y fus en butte  toutes les insultes des femmes entretenues
par les chevaliers du poignard, qui en voulaient surtout infiniment  ma
coiffure de jacobin ou de sans-culotte dont on connat l'lgance et qui
a eu pourtant depuis tant d'imitateurs.

[Note 49: Il s'agit peut-tre de la reprise de _La Partie de chasse de
Henri IV_, par Coll, au thtre de la Nation, le 26 novembre 1791,
(_Moniteur_, X, 468, 484, et non le 5 septembre 1791, comme l'impriment
par erreur Etienne et Martainville, t. II, p. 147: ce jour-l on jouait
_Virginie ou les Dcemvirs_, par Doigny). Ce charmant ouvrage de Coll,
disent Etienne et Martainville, renfermait des allusions que les amis de
Louis XVI saisirent avec transport et que sifflrent impitoyablement
ceux qui ne voyaient qu'avec indignation l'espce d'oubli dont
l'Assemble nationale avait couvert son voyage  Varennes. Cette
diffrence d'opinion excita dans le parterre des rixes qui seraient
devenues sanglantes, si la force arme n'tait pas accourue pour
rtablir la tranquillit.]

Je montai sur un banc et, l, je bravai toutes ces furies. J'osai seul
leur rpondre que la pice ne serait pas joue. Alors vinrent se rallier
autour de moi mes bons acolytes qui avaient dj emport contre nos
adversaires la premire partie du combat. Nous voulmes gagner victoire
complte. Nous ne dsemparmes pas que nous n'ayons (_sic_) mis tout le
monde dehors, et tran messieurs les pages dans la boue, ainsi que
leurs belles donzelles, que l'on couvrait de neige et de fumier.




CHAPITRE X

_Licenciement des troupes patriotes._


C'tait une suite du systme conspirateur dont on ne perdait jamais
l'espoir de recueillir un plein succs. La Fayette et Bailly,
ordinairement en tte de tous les complots, se trouvaient encore dans
celui-ci. Dj La Fayette avait congdi les compagnies et les corps
entiers dont le civisme trop fervent et trop pur lui avait port
ombrage. Cet outrage aux vrais amis de la patrie stimula le peuple et
donna le jour  la fameuse ptition, dite des 30,000, que je fus encore
choisi pour porter  l'Assemble constituante.

Elle avait aussi pour objet de demander justice et vengeance contre les
arrestations et les emprisonnements illgaux des soldats du rgiment
ci-devant du Roi, qui avaient mrit l'animadversion de La Fayette pour
leur conduite, sous le commandement de son cousin Bouill, aux journes
sanglantes de Nancy. On doit donc s'attendre de voir ici La Fayette en
grande opposition avec cette ptition. On doit s'attendre de nous voir
vivement combattre ensemble.

En effet, pour empcher la ptition et moi de parvenir  l'Assemble
constituante, notre gnral hrisse de canons tous les environs, de
cette Assemble, garde tous les dbouchs, ferme toutes les portes de
l'Assemble, des Feuillants et des Tuileries: tout tait permis  ce
plnipotentiaire.

Je pntre malgr tous ces obstacles. L'Assemble est si tourdie
d'apprendre que les ptitionnaires des 30,000 sont l, malgr l'appareil
formidable du gnral, qu'elle lve sa sance et qu'elle arrte que tous
les Comits resteront assembls. Je somme Beauharnais, lors
prsident[50], d'inviter l'Assemble  entendre ma dputation. On
l'entend en effet; on sait quel fut le succs de cette clatante
dmarche.

[Note 50: Alexandre de Beauharnais fut deux fois prsident de
l'Assemble constituante: 1e du 19 juin 1791 au 3 juillet suivant; 2e du
31 juillet 1791 au 14 aot suivant. Nous ne voyons pas qu'il se soit
produit pendant ses deux prsidences aucun incident analogue  celui que
raconte Fournier dans ce chapitre et sur lequel nous n'avons rien pu
trouver nulle part.]

Mais je ne quittai pas prise pour la dfense des opprims de ce genre,
c'est--dire des soldats chasss de leurs rgiments pour cause de
patriotisme. Ces braves enfants de la patrie venaient tous se jeter dans
les bras du club des Cordeliers, et c'tait presque toujours moi qu'on
honorait du soin d'tre leur introducteur, soit auprs de l'Assemble
nationale, soit auprs des ministres. Je ne peux que me rappeler un
souvenir bien dlicieux en me remettant que j'ai t successivement le
patron des malheureux carabiniers, des gardes franaises, des chasseurs
de Picardie, et de tant d'autres. Moi et mes frres du club ne les
abandonnions pas que nous n'ayons obtenu pour eux justice clatante.
Sans cela, nous n'aurions pas la satisfaction de savoir  prsent qu'ils
combattent gnreusement pour nous aux frontires.




CHAPITRE XI

[PROJET D'UN CERCLE D'DUCATION[51].]

[Note 51: Ce chapitre est crit sur des feuilles volantes et ne fait
partie d'aucun des deux cahiers o Fournier a crit les deux versions de
ses mmoires. Nous croyons pouvoir rapporter les faits dont il est
question dans ce chapitre  l'anne 1791. Quant aux incorrections et aux
lacunes qui dfigurent ces pages, elles sont textuelles.]


A cette poque, je prsentai un ouvrage aux reprsentants de la Commune
de Paris, un ouvrage qui tendait au salut et au bonheur de la capitale,
d'une formation d'un corps de six mille hommes  pied et  cheval,
gratis  la Rpublique, qui devenaient pour lors les dfenseurs de la
libert. Dans ce plan tait joint un tablissement des arts et mtiers,
pour occuper le peuple dsoeuvr et sans fortune, ce qui devenait
(_sic_) au secours des malheureux et au dveloppement de l'industrie et
du commerce. Cet tablissement consistait  des coles militaires,  des
industries de guerre contre les tyrans. Le tout runissait le
soulagement des peuples pour lesquels on n'a encore rien fait. Je ne
demandais  l'Htel de Ville que de leur dvelopper mes moyens et ils
taient fonds en principes et en pratiques que j'avais dj professs
en Amrique.

Je serais encore  mme,  quiconque en douterait, de leur (_sic_)
prouver mathmatiquement et pratiquement ce que je pouvais faire dans ce
temps-l. Mais La Fayette, Bailly et les Martin, Lasalle, Dsaudray[52]
et autre chevalerie de ce temps mirent aussitt toutes les entraves
possibles pour empcher cette opration. Ds cet instant, la
sclratesse employa tous les moyens de m'loigner de mes plans et de
mes projets, parce qu'ils ne remplissaient pas les vues du gouvernement
tyrannique et aussitt ils imaginrent pour dtenir les patriotes dans
leur surveillance.... On chargea le sieur Dsaudray  former un club
appel sous la dnomination de loyalistes, o les hommes du 14 juillet
qui avaient marqu  cette poque.... Le club est tabli, plusieurs mois
s'coulent, le prsident Dsaudray s'occupait  ramasser tous les titres
(ordre pour aller a et l) de ceux qui avaient figur. Un beau jour,
Dsaudray m'engagea  dner chez lui avec un autre citoyen et cela pour
nous proposer,  moi la croix de Saint-Louis de la part de La Fayette et
de Duportail et  mon collgue (parce qu'il n'avait de service
militaire) la mdaille des gardes franaises. Toutes ces choses sont
bien importantes  noter pour faire connatre quelle ruse on employait
pour entraner, pour parvenir, etc. Le jour remarquable que l'on me
faisait ces propositions, La Fayette faisait assassiner les patriotes au
Palais-Royal par un nomm Lacombe qu'il a dcor, deux jours aprs, de
la mme croix, n'ayant jamais servi  ceux qui osaient parler dans le
caf du Caveau et autres spadassins qui voulaient en imposer.

[Note 52: C'est le chevalier Dsaudray qui fonda, au Palais-Royal, le
Lyce des Arts.]

Je dois dire ici que, ds ce moment-l, cinq ou six patriotes que nous
tions, nous nous assemblmes pour dtruire ce club qui n'tait rien
moins que pour former un noyau, pour servir la passion de la tyrannie et
de la contre-rvolution. Aussitt chacun fit des sacrifices pour payer
les frais de la salle et autres et retirrent (_sic_) leurs papiers. Et,
ds ce moment-l, l'on voyait dj paratre des rcompenses et pensions
de l'Htel de Ville, de l'Htel de la guerre, au chevalier prsident
Dsaudray.

Le mmoire que j'ai prsent, Bailly et La Fayette ont prtendu qu'il
avait t enlev lors du pillage  l'Htel de Ville, lors du pillage
dans la matine du 5 octobre avant le voyage de Versailles. J'ai object
que le plan n'avait pas t enlev de ma tte, qu'il y tait toujours,
mais ils l'ont toujours repouss. Ce qui m'inspira ds lors une dfiance
bien juste contre les deux idoles, et me mit en surveillance active et
continuelle contre eux.

Le fond de l'tablissement tait fait par six mille citoyens aiss qui
donnaient chacun deux louis, ce qui fait douze mille louis, soit 288,000
livres.

Ces six mille hommes font le corps. Dans ce nombre, les aiss font le
service par honneur (l'tat-major pay). Les pres et mres peu aiss y
auraient fait entrer leurs enfants et auraient trouv  faire le
sacrifice de deux louis pour leur y faire apprendre un mtier.

Auraient fait le service de nuit et de jour. Auraient fabriqu toutes
sortes d'ouvrages utiles: fabrique gnrale, arsenal, pour toutes sortes
d'ouvrages utiles au campement de nos armes et autres.

On aurait pris la vie et l'entretien dans les bnfices des travaux.

Le surplus des bnfices pour lever les enfants et donner des tats,
dont les pres de famille n'ont pas le moyen.

On et exerc les hommes.

Toutes les fois qu'on aurait eu besoin d'hommes, on aurait fait une
leve des hommes exercs qui eussent t remplacs dans l'arsenal par un
semblable nombre pris dans les aspirants, de manire que le nombre et
toujours t complet.




CHAPITRE XII

17 JUILLET 1791[53]

[Note 53: Ce chapitre est intitul, dans l'original: 21 juin
1791.--Assassinat tent par les chefs de bureau du ministre de la
marine; dpart de Capet pour Varennes. Il n'y est pourtant question,
comme on va le voir, que de l'affaire du Champ-de-Mars (17 juillet
1791). Notons en passant que Fournier fut un des signataires de la
clbre ptition du 22 juin 1791 contre le roi et la royaut.]


Le fameux arrt que le club des Cordeliers, toujours actif et
rigidement surveillant, prit ce jour-l pour inviter le peuple  aller
signer l'immortelle ptition du Champ de Mars[54].... Je fis faire
aussitt une bannire et j'y fis graver ce sublime arrt que je retrace
ici....[55]

[Note 54: La phrase est ainsi inacheve dans l'original.]

[Note 55: Ce texte manque.]

Le mme jour, plusieurs de mes frres clubistes et moi[56] nous nous
rendons au Champ de Mars. Nous y trouvons dj une forte partie du
peuple. Nous lui fmes part de la rsolution qui tait  prendre. Aprs
avoir invit tous les citoyens  se ranger en bataille et sur deux
rangs, je les prvins de se rendre le lendemain,  cinq heures du matin,
sur la place de la Bastille; que l on leur ferait part de la marche 
tenir dans la circonstance. Ces faits tant convenus, nous nous
sparmes tous, aprs tre venus baptiser le _Pont-de-la-Nation_,
vis--vis la place appele alors de Louis XV.

[Note 56: Le 16 juillet 1791.]

A l'heure fixe le lendemain matin, je me rends  la place de la
Bastille. Quel est mon tonnement d'y trouver les portes fermes! Je
demande  l'officier de poste pourquoi ce jour-l seul la Bastille se
trouve ferme. Il me rpond que c'est de l'ordre du gnral et du maire
Bailly. Je lui rpliquai que j'allais chez Santerre, que dans dix
minutes j'esprais tre de retour, que, si je ne trouvais pas alors les
portes ouvertes, je comptais bien les faire tomber comme nous avions
fait le 14 juillet.

J'arrive chez Santerre et ma surprise est encore grande de voir que mes
propositions ne lui conviennent pas. Je commenai ds lors  apercevoir
que, quand il s'agissait de dployer de ce qu'on appelle une vritable
nergie, le hros du faubourg Saint-Antoine n'en tait plus. Il me dit
que, si on voulait lui donner cent mille hommes, il irait aux frontires
combattre les ennemis du dehors. Ce n'tait [pas] de cela qu'il tait
question, c'tait les ennemis du dedans qu'il s'agissait de combattre.
Je ne dois pas taire ici  la nation quels taient alors mes projets
transmis et proposs  Santerre. Ils taient ceux du club entier des
Cordeliers, de ce club toujours mr longtemps avant les autres sections
des citoyens. Ils ne consistaient, ces mmes projets,  rien moins qu'
fonder ds lors l'empire sacr et respectable du rpublicanisme, qu'
saisir l'instant favorable qui se prsentait d'abattre l'idole de la
royaut et d'entraner dans la mme proscription tous ses vils
sectateurs. Je proposais de sonner le tocsin gnral, d'arrter Bailly
et La Fayette, et de les renfermer, de leur faire leur procs, et de
leur faire payer de leurs ttes la garantie qu'ils nous avaient jure du
parjure _veto_. Je proposais en second lieu d'abattre toutes les statues
de bronze qui existaient  Paris, d'aller visiter tous les endroits o
l'on souponnait dans ce temps-l qu'il existait beaucoup d'armes et de
munitions, de s'en emparer, de mettre la nation en pleine force, de la
faire lever tout entire, enfin de lui faire dployer toute l'attitude
de la souverainet rpublicaine.

Voyant que je ne pouvais rien faire de tout cela avec Santerre, qui
passait alors pour le coryphe des braves, je le quittai indign et je
cherchai  voir si je ne pourrais parvenir  rien sans lui.

Je retourne  la Bastille. J'en trouve les portes ouvertes, et j'y
remarque un bien petit rassemblement du peuple. Je me jette au milieu,
et je dis: Mes amis, la nation n'est pas encore mre, nous avons encore
des hommes en place qui n'ont point l'nergie de la libert et celle qui
convient aux chefs arms d'un peuple qui la veut. Au surplus, allons au
Champ de Mars pour signer la ptition. Peut-tre un moment prospre se
prsentera-t-il.

Le grand rassemblement se fit en effet  l'autel de la Patrie pour
signer cette ptition qui fut le prcurseur imposant des dogmes
rpublicains que la France, vraiment libre aujourd'hui, a le bonheur de
professer. Mais les deux conjurs Bailly et La Fayette touffrent pour
une anne le germe de cette sainte doctrine, et ce fut avec des flots de
sang qu'ils empchrent qu'il se dveloppt. L'infernal dpartement de
Paris d'alors tait de tiers dans cette machination nationicide.

Cette infme coalition commena par faire couper la tte  deux
malheureux[57] pour avoir le prtexte de dployer la loi martiale, pour
pouvoir ensuite faire assassiner, comme ils l'ont fait, une multitude de
citoyens de tous ges et de tous sexes, d'poux avec leurs pouses, de
mres avec leurs enfants. On a eu trop de preuves, que leur but tait
d'envelopper dans le massacre gnral le club des Cordeliers, toujours
en observation pour clairer leurs odieux forfaits. Ils n'ont pas
russi. Ce club, tant redout par ces grands criminels, n'en est devenu
que plus terrible pour poursuivre leurs continuelles manoeuvres
d'iniquit.

[Note 57: Il s'agit des deux hommes qui avaient t trouvs cachs sous
l'autel de la Patrie. Voir le rcit de Santerre dans le _Journal des
Amis de la Constitution_, n 29.]

Je dois rendre ici un compte trs exact de cette sanglante et
malheureuse journe du Champ de Mars, sur laquelle tout erre dans les
dtails.

D'un ct, le peuple tait rassembl en paix autour de l'autel de la
Patrie o il s'occupait de signer la ptition.

D'un autre ct, toute la force arme tait mise en mouvement par La
Fayette. Bientt le Champ de Mars est investi. Un corps de cavalerie
remplit le Gros-Caillou, une troupe de brigands, en tte de laquelle se
distingue le fameux Hullin, occupe la partie de l'cole militaire. La
place des Invalides est garnie de ces chasseurs si connus par les
assassinats de la Chapelle[58]. La Fayette et ses mouchards s'occupaient
 faire distribuer de l'eau-de-vie et du vin  tout ce monde dj gar.
De toutes parts, on ne voyait plus que des hommes sols et ivres. De
toutes parts, on ne voyait que des pices de canon. Hlas! pour quoi
faire? Pour excuter de sang-froid le massacre le plus barbare contre
des hommes sans dfense, contre leurs femmes paisibles et leurs
malheureux enfants. Citoyens, poursuivez les dtails qui me restent 
vous rvler sur cette horrible affaire, et frmissez.

[Note 58: Allusion aux meurtres commis  La Chapelle-Saint-Denis le 24
janvier 1791 par un dtachement de chasseurs solds. Voir sur cette
affaire le rapport fait par lie Lacoste  l'Assemble lgislative dans
la sance du 11 mai 1792 (_Moniteur_, XII, 367).]

A deux cents pas de l'autel de la Patrie, La Fayette, entour d'une
escorte nombreuse d'pauletiers, ses satellites, se prsente. J'osai lui
faire face. Il s'arrte. Je lui demande ce qu'il vient faire et quel est
son dessein. Je l'invite  se retirer et lui garantis que tout le monde
est paisible et tranquille[59]. Il reste muet et me regarde d'un oeil
ddaigneux; et il me semble lire sur son visage qu'il avait un dessein 
excuter, mais qu'il ne me considrait pas comme capable de le faire
manquer. Je retourne aussitt sur l'autel de la Patrie et je demande un
grand silence pour pouvoir promptement dlibrer sur les moyens de parer
aux dangers qui nous menaaient. Au mme moment parurent, quatre
municipaux revtus d'charpes: Messieurs, vous me connaissez tous, leur
dis-je, je vous dclare ici que, d'aprs ce que je viens de voir et
d'observer, l'on n'a que l'intention d'engager une guerre civile et de
nous assassiner. Les municipaux demandrent  voir la ptition et
dirent hautement, aprs l'avoir lue, qu'ils la signeraient eux-mmes,
s'ils n'taient pas revtus de pouvoirs; qu'ils allaient de ce pas 
l'Htel de Ville rendre compte du bon ordre qui rgnait autour de
l'autel de la Patrie et de la justice des rclamations.

[Note 59: Convention nationale, sance du 12 mars 1793, paroles de
Marat: Je dnonce un nomm Fournier qui s'est trouv  toutes les
meutes populaires, le mme qui,  l'affaire du Champ de Mars, a port
le pistolet sur La Fayette et qui est rest impuni, tandis que les
patriotes taient massacrs. (_Moniteur_, XV, 691.)]

A travers ces dmonstrations municipales, je crus dmler certaines
intentions peu sincres. Alors, je confiai au peuple mes craintes et je
demandai si l'on ne croirait pas utile de nommer une dputation
sur-le-champ pour accompagner les municipaux  la Maison de Ville. On
adopte cette proposition. Je suis nomm l'un des onze commissaires de la
dputation. tant partis tous en voiture avec les municipaux, nous ne
tardons pas  acqurir la preuve de ce que j'avais pressenti,
c'est--dire qu'il y avait quelque anguille sous roche, dont les hommes
du peuple ne devaient pas tre du mystre.

Arrivs  la porte d'un sieur La Rive, faubourg du Gros-Caillou, nous
apprenons que c'est l que La Fayette se trouve retranch. C'est sans
doute, pensai-je bien alors, pour concerter les modifications de quelque
terrible complot. Je fus plus confirm dans mon opinion, quand je vis
nos municipaux vouloir faire arrter les voitures, et dire qu'il fallait
ncessairement qu'ils parlassent  M. de La Fayette. Nous voulons entrer
avec eux; nous rencontrons de l'opposition. Nous payons notre tmrit
par le rle de sentinelles forces qu'il nous fallut remplir pendant une
demi-heure, temps que dura  peu prs l'audience qu'obtinrent
exclusivement les municipes (_sic_). Enfin, nous repartons; mais, sous
le prtexte de nous donner une escorte de sret, on nous fait, comme
des coupables, accompagner d'une force de cavalerie imposante. Alors
j'aperus la perfidie en pleine vidence. C'est ainsi que nous arrivons
 la Maison de Ville.

Mais de quels nouveaux caractres sinistres se charge cette scne qui
aussi devait tre sur sa fin si tragique!

La Grve se voit pleine de troupes, presque toutes soles. A notre
approche, on fit battre aux champs. On nous fait entourer de plus de
quatre mille hommes!--On fait charger les armes!!...--Nous descendons de
voiture, et ... nous montons  la Ville. J'avoue que tout cet appareil
ne me faisait pas un trs grand plaisir; cependant je dis  mes
collgues qu'il fallait conserver du courage, mme en reprendre beaucoup
de nouveau, et bien soutenir le caractre de dputation dont le peuple
nous avait revtus.

Nous n'allmes avec les quatre municipaux que jusque dans la salle de la
Commune, o l'on nous fit rester escorts de quatre sentinelles  chaque
porte. Les municipaux pntrrent dans la chambre du Conseil. Je m'assis
pnitentiellement derrire la porte de communication de cette dernire
pice. Tout  coup parat Bailly, qui s'crie: _Nous sommes trahis et
compromis; il faut dployer la loi martiale_. La foudre ne saisit pas
plus vivement celui qu'elle frappe, que je ne fus pntr d'horreur en
entendant ces meurtrires paroles: Voil donc le signal du massacre,
m'criai-je; voil l'arrt de mort prononc contre le peuple!! Hors de
moi, je me lve, j'arrte ce sanguinaire Bailly et lui dis: Monsieur,
nous sommes ici une dputation envoye par le peuple du Champ de Mars,
et nous sommes sous la sauvegarde de quatre municipaux avec lesquels
nous en sommes partis pour nous rendre ici; nous vous demandons la
parole. Dans l'instant, des officiers municipaux qui taient l
semblrent vouloir faire une diversion  cet interlocutoire en insultant
un de nos collgues, le citoyen Larivire, alors chevalier de
Saint-Louis, sur ce qu'il avait sa croix attache avec un ruban
tricolore. Mais il leur rpondit: J'ai cru que cette croix, que j'ai
bien gagne, ne perdrait rien  tre supporte par le ruban de la
nation; au surplus, si vous voulez la porter au pouvoir excutif, il
vous dira si je l'ai bien mrite. Aussitt Bailly s'cria: Je connais
M. Larivire. L'impression que toutes les circonstances firent prouver
au citoyen Larivire fut telle qu'il tomba deux jours aprs en paralysie
et qu'il resta depuis ce temps dans l'tat le plus dplorable.

Dans cette entrefaite (_sic_), parut un commandant de la section de
Bonne-Nouvelle qui vint prendre  bras le corps le maire Bailly, en
criant: Nous sommes perdus, on vient de tuer M. de La Fayette au Champ
de Mars. C'tait un autre coup mont dont les conjurs taient sans
doute convenus d'avance. Bailly l'assassin ne fait que rpondre de
toutes ses forces: _La loi martiale, la loi martiale!_ C'tait  ces
seuls mots que se bornait son rle.

Et aussitt le sanglant drapeau est dploy  la fentre et la loi de
mort proclame sur la place. J'prouve l'anantissement et de suite
l'motion de la fureur. C'est au milieu de ce dernier sentiment que je
crie  mes collgues: Fuyons ces lieux de proscription; le signal du
carnage est donn; de froces magistrats immolent le peuple: ils ne sont
pas disposs  couter ses envoys; fuyons et allons rejoindre nos
concitoyens et, s'il en est temps encore, soustrayons-en le plus grand
nombre possible aux coups de leurs bourreaux.

Nous observmes que le plan des meurtriers tait si bien prmdit que,
dans tout Paris,  la mme minute, ce n'tait qu'un seul cri: _La
Fayette est tu!_ Les sclrats, qui connaissaient le coeur humain,
avaient calcul qu'en frappant le peuple d'une telle assertion
relativement  l'idole du jour de ce temps-l, il serait bloui, il ne
verrait plus rien et qu'il oublierait de regimber contre les mesures
assassines disposes contre lui-mme.

Quant  moi, je ne perdis nullement la tte. J'puisai toutes les
ressources qui me parurent nous rester. Je me rendis avec quelques-uns
de mes collgues au club des Cordeliers qui tait permanent, et j'y
rendis un bref compte de tout ce qui se passait. Santerre tait dans ce
moment-l au club. Voici une circonstance qui fait remonter d'un peu
loin des donnes sur le fond du civisme de cet homme qui fut aussi une
idole. Lorsque j'eus dit que la loi martiale marchait, j'eus lieu d'tre
tonn de la vivacit avec laquelle Santerre prit la parole pour laisser
chapper ces mots par lesquels il et fait croire qu'il tait dans le
secret: Messieurs, dit-il, soyez tranquilles, il n'y aura pas une
amorce de brle dans tout ceci. Il est vrai que par rflexion il
ajouta: Au surplus mon bataillon y est, et, si on avait le malheur de
tirer, je m'y opposerais. Mais je puis me tranquilliser et m'en
rapporter  l'officier qui le commande.

Alors je demandai la parole pour dire autant renomm Santerre qu'il
serait bien plus convenable qu'il se portt lui-mme en tte de son
bataillon. Mon brave aussitt semble piqu d'honneur, me regarde en
enfonant son chapeau dans sa tte, et dit: _J'y vais_.

O croiriez-vous, citoyens, qu'il a t? Se cacher chez sa belle-soeur
dans la rue des Fosss-Monsieur-le-Prince, mme maison o je demeurais.
Sans doute qu'il ne s'attendait pas de se trouver l si prs de mes
pnates; il n'en est sorti qu' onze heures du soir. Les voil donc, ces
hros dont les noms remplissent la terre!

Quittant les Cordeliers, je me rends au Champ-de-Mars o j'ai pu encore
devancer la loi martiale. Je suis mont promptement sur l'autel de la
Patrie o j'ai dit au peuple assembl que nous avions voulu remplir ses
intentions  l'Htel-de-Ville, mais que nous n'avions pu nous y faire
entendre; que la loi martiale tait  deux pas, et qu'on paraissait
vouloir impitoyablement nous massacrer tous. Je fais la motion,
ajoutai-je, que tout le monde se retire paisiblement, pour que nos vils
assassins n'aient pas la satisfaction d'accomplir leur abominable
projet, et encore pour leur pargner dans l'histoire la honte inoue
d'avoir immol tout un peuple sans dfense.

Un citoyen rpliqua qu'il fallait attendre l'infme drapeau rouge, et
qu' la premire proclamation, suivant la loi, on se retirerait.
Immdiatement le drapeau rouge parat au premier foss du Champ-de-Mars.
Des brigands stipendis et aposts l par les grands brigands avaient le
mot de jeter quelques pierres  ces derniers ds qu'ils paratraient
avec la loi martiale, afin que cette feinte provocation servt de
prtexte  nos sclrats. Cette mesure tait lie aux deux assassinats
du matin et au bruit gnralement rpandu d'un prtendu projet de
massacre. Du milieu de la bande aposte des jeteurs de pierres part un
coup de fusil, et c'est l, au lieu des diverses proclamations
prescrites par la loi, c'est l le signal du meurtre et de l'gorgerie
universelle. Les froces satellites du gnral[60], tout pleins des
fumes du vin qu'il leur a distribu et des maximes de sang qu'il leur a
fait inculquer, brlent d'en venir  l'excution. L'ordre fatal est
donn, ils vont tre satisfaits. De toutes parts ils courent sur le
peuple, de toutes parts aussitt le peuple est assassin. Tout le monde
veut se sauver et, dans leur fuite pnible, hommes, femmes, vieillards,
enfants, reoivent en trs grand nombre le coup terrible qui leur porte
la mort.

[Note 60: Le gnral qui, il faut le dire  la honte des Franais, tait
alors, dans l'exactitude du mot, l'objet du culte du plus grand grand
nombre. (_Note de Fournier_.)]

Toute cette peinture horrible est exactement trace d'aprs le
tmoignage de mes yeux. Oui, j'ai t le triste spectateur de tous les
instants de cette scne affreuse. Je suis rest le dernier sur l'autel
de la Patrie, et je ne l'ai abandonn que lorsqu'on y est venu
assassiner deux citoyens qui taient  mes cts. J'ai dirig ma
retraite vers Vaugirard pour aller au secours de plusieurs citoyens que
je voyais poursuivre et fusiller de ce ct. L'un d'eux, qui n'tait
mme pas entr au Champ-de-Mars, eut la tte perce d'une balle qui le
renversa  quelques pas de moi. Je le fis transporter aux Invalides par
la grille de derrire pour lui faire administrer des secours par le
chirurgien de l'Htel; mais  peine y fut-il arriv qu'il y expira.

Ne pouvant plus servir personne ni remdier  rien, et voyant mes jours
en danger, je me retirai chez le citoyen Leroi, faubourg Saint-Germain,
pour m'y rafrachir et m'y laver les mains et la figure que j'avais
toutes couvertes de sang et de poussire.

J'omettais une particularit qui n'est cependant point  garder sous
silence. Le citoyen que j'abandonnai, aprs qu'il et expir, fut enlev
par des troupes qui recueillaient les cadavres avec leurs bijoux.
Celui-l avait deux montres d'or. Mais, tant de celles-l que de bien
d'autres, Bailly a eu grand soin de ne rendre aucun compte. Vices
humains! A quel point vous dgradez ceux que votre attrait honteux
subjugue!




CHAPITRE XIII

20 JUIN 1792

_Fameuses ptitions des Sans-Culottes_[61].

[Note 61: _Note annexe_: Bien dfinir l'histoire du 20. Dtailler le
rle de Petion et celui de Manuel. Rapprocher l'identit de la trahison,
les intentions de ces deux rles qui paraissaient tre en opposition.
Rapprocher l'opposition de ces mmes rles avec celui de Santerre.

Ici il se prsente encore une particularit propre  faire apprcier
Santerre. Il tait convenu avec nous de planter l'arbre de la libert
dans le jardin des Tuileries,  la suite de la prsentation de la
ptition  feu Capet. Lorsqu'il fut descendu du Chteau, il tait
question d'excuter ce projet: Non, non, dit Santerre, cela
pouvanterait le roi: il vaut mieux aller planter l'arbre dans un autre
lieu. Vil complaisant! et toi aussi donc, tu as craint de dplaire 
des rois! Que la postrit trouve dans ce seul fait de quoi te juger.
L'clair de renomme que tu n'as d qu' des manoeuvres hypocrites ne
pouvait pas briller plus longtemps que celui qui a lui sur tes
pareils.]


On se rappelle l'objet de ces ptitions, dont l'une tait adresse 
l'Assemble nationale, et l'autre  feu Capet. Elles contenaient
rclamations contre les terribles abus du _veto_ et contre le renvoi des
ministres patriotes. J'ai contribu  cette mmorable dmarche, et pour
cela j'ai t dnonc dans le fameux libelle de l'homme-roi, qui
prtendait qu'on avait viol son asile[62]. N'avait-il pas donn la
croix de Saint-Louis  un certain abb Douglas pour tre mon
dnonciateur et provoquer contre moi un mandat d'arrt qu'on n'a jamais
os mettre  excution? J'ai la preuve de tous ces faits, dont on
pourrait d'ailleurs demander compte au club des lecteurs, sant 
l'vch ainsi qu'au public,  qui j'avais annonc cette fameuse journe
du 20 juin, huit jours auparavant.

[Note 62: Il s'agit peut-tre du pamphlet de l'abb de Lubersac
intitul: _Rapprochement et parallle des souffrances de Jsus-Christ,
lors de sa grande mission sur la terre, avec celles de Louis XVI,
surnomm le Bienfaisant, dans sa prison royale_. Paris, 1792, in-8.
(Bibl. nat., Lb. 39 6920.)]




CHAPITRE XIV

1792

_Arrive des Marseillais  Paris.--Premier projet de rvolution contre
le pouvoir excutif: manqu._


Je fus dlgu pour aller au-devant d'eux jusqu' Charenton avec
plusieurs citoyens aujourd'hui membres de la Convention nationale[63].
Tous les Franais tant soit peu clairvoyants n'ont pas t jusqu'ici
sans s'apercevoir que cette dmarche des Marseillais fut une disposition
concerte entre ces chauds patriotes et les rpublicains de Paris pour
parvenir  excuter une seconde rvolution dont on avait reconnu la
ncessit. On peut aujourd'hui avouer tout haut ce fait dont on a eu
l'air longtemps de vouloir faire un secret. Les Marseillais ne durent
donc pas tre surpris de notre rencontre  Charenton[64]. Eux et nous
tions des rvolutionnaires dj d'accord et qui nous connaissions,
quoique sans nous tre vus.

[Note 63: Le 29 juillet 1792. Voir la liste de ces compagnons de
Fournier dans _le Bataillon du 10 aot_, par Pollio et Marcel, p. 179.]

[Note 64: Sur le rle de Fournier  Charenton, voir aussi Barbaroux,
_Mmoires_, d. Dauban, p. 348, 350.]

Le dner que nous fmes ensemble  Charenton ne fut donc pas
crmonieux; il fut d'intimit et tel qu'il devait tre entre gens qui
avaient de grands plans  suivre de concert.

Ici je joue un grand rle. C'est moi le ngociateur choisi pour
transmettre les projets les plus importants aux principaux du bataillon
qu'on voulait en instruire. Nous nous retirons aprs le dner dans une
chambre, et l je confie  ces braves que la grande manoeuvre, par
laquelle la libert pourrait tre sauve, tait dans le meilleur train;
qu'un grand coup prparatoire avait t jet le 20 juin, et qu'il
n'tait plus question que d'achever; qu'il s'agissait pour eux, en
arrivant  Paris, de l'excution d'un plan o ils seraient les premiers
auteurs, mais pour lequel ils auraient ensuite la masse entire des
Parisiens pour cooprateurs et pour soutiens; que ce plan consistait 
aller s'emparer de l'individu nomm roi, ainsi que de sa famille, et de
chasser du chteau tous les sclrats et brigands qui conspiraient la
perte totale des Franais et leur esclavage: qu'aussitt eux,
Marseillais, camperaient aux Tuileries et y feraient le service de
concert avec la garde nationale parisienne. Ce plan fut trs got. Les
Marseillais me dirent qu'il ne marcheraient qu'avec un patriote tel que
moi, qui justifiait si bien, ajoutrent-ils, le rcit qu'ils en avaient
dj entendu faire.

Nous arrtmes dfinitivement l'excution du plan propos. Il ne
s'agissait plus que de convenir aussi des moyens. La dfiance est tout 
fait de saison dans des circonstances telles que celles o nous nous
trouvions. C'est pourquoi je m'en entourai. Je dis aux Marseillais:
Nous sommes ici sept que vous ne connaissez pas. Dans la crainte qu'il
ne se trouve dans le nombre quelques faux frres, je fais la motion que
nous partions tout de suite pour Paris, afin de prparer les esprits
pour excuter notre projet, pas plus tard que demain. Je demande de plus
que deux d'entre vous nous gardent partout, mangent et couchent mme
avec nous, et demain, quand toutes choses seront bien disposes, nous
viendrons vous chercher ici ( Charenton) pour suivre aussitt
l'excution du plan. S'il vous fallait encore de nouvelles trahisons
pour vous rendre sages, disons franchement le mot, vous ne seriez pas
dignes de la libert.

Toutes ces choses encore convenues, nous arrivons le soir  Paris.
Accompagn de deux Marseillais, je me rends de suite chez Santerre,
alors commandant du bataillon des Quinze-Vingts, pour lui faire part du
plan. Il l'approuve. Je lui ajoute que j'allais de ce pas chez le
citoyen Alexandre, commandant du bataillon de la section des Gobelins,
pour le lui communiquer galement. Santerre m'applaudit encore et nous
dclare que nous pouvons compter sur lui. Nous partons sur cette parole
et nous joignons  la section ds Gobelins les citoyens Alexandre et
Lazowski, auxquels nous confions nos vues. Ils y applaudissent aussi et
nous promettent de se rendre le lendemain au-devant des Marseillais.

Le lendemain matin, nous avons rejoint les Marseillais du ct de
Saint-Mand. Nous avons vu Santerre au faubourg Saint-Antoine, qui nous
comfirma sa parole de la veille qu'il viendrait nous joindre. Cependant
nous eussions compt sur cette parole en vain, car il n'avait pas mme
averti son bataillon.

Telle tait dans toutes les occasions la franchise et l'nergie de cet
homme, qui a acquis une rputation de sans-culottisme on ne sait
comment.

Au lieu de venir nous joindre, c'est nous qui l'avons joint  peu prs
devant sa porte o il se mit  la tte de quelques braves du faubourg
qui l'ont presque fait marcher de force, et il faut bien noter que,
depuis le faubourg jusqu' la Grve o nous devions, suivant notre plan,
faire sonner le tocsin, il nous fit employer trois heures. Je ne puis
mieux comparer cette marche qu' celle que nous fit faire La Fayette
pour Versailles la nuit du 5 au 6 octobre. Santerre nous conduisit chez
Petion  la mairie o il nous promettait monts et merveilles. Il entre
chez Petion et nous fait faire halte. Sa confrence avec le maire dura
une heure et demie, et pendant tout ce temps nous sommes rests 
croquer le marmot. A la fin, il est venu nous dire: _Marchons aux
Tuileries_. C'tait ce que nous attendions. Nous passons sur le
Pont-Neuf et arrivs sur le quai de l'cole, nous voulions, comme on le
conoit bien, aller au Chteau. Santerre dit: _Non, non, nous prendrons
par la rue Saint-Honor_. Arriv dans cette rue, je me mis  faire
dfiler du ct du chteau. Santerre court, gagne la tte, fait faire
halte et dit aux Marseillais et aux troupes que l'intention de M. Petion
tait que les Marseillais allassent se caserner, qu'il devait, lui, les
conduire  leur caserne[65], et que de l il tait charg de les emmener
dner aux Champs-Elyses.... Ces dispositions furent suivies.

[Note 65: Aprs le mot _caserne_, on lit ici, dans l'original, ces mots
barrs: _de la Courtille_.]

Les masques sont-ils ici dvoils suffisamment?

Franais, la conduite de vos Petion et de vos Santerre dans cette
circonstance, o une tout autre marche et pu dcider ds cette journe
la rvolution salutaire qu'il vous fallait encore pour vous dlivrer de
la tyrannie, cette conduite vous les fait-elle bien apprcier? Que ces
coles devraient bien vous avoir guris pour toujours des enthousiasmes
prmaturs!

Eh! sans doute....

La troupe marseillaise, ayant dpos ses armes, se dsesprait de voir
le plan manqu. Une grande partie du bataillon est reste  la caserne,
l'autre s'est rendue  ce dner des Champs-Elyses que, pour produire
une distraction ncessaire aux vues des tratres, la politique du
cabinet Petion et Santerre avait jug convenable d'arrter dans le
conseil particulier du matin.

Tout le monde se rappelle ce dner, qui fut troubl par cette honteuse
rixe provoque par des grenadiers nationaux parisiens et autres agents
de la cabale de la Cour. L s'est manifeste l'intention bien prcise de
massacrer tous les patriotes. J'en ai t quitte en cette occasion pour
chapper au danger d'un coup de pistolet dirig positivement sur moi, et
dont j'ai eu le bonheur d'tre manqu.

On ouvrit le Pont-Tournant pour recevoir dans leur fuite les assassins
des Marseillais. Ils entrrent au chteau o Antoinette pansa elle-mme
les blesss.




CHAPITRE XV

... JUILLET 1792

_Second projet de rvolution contre le pouvoir excutif: encore manqu._


La duplicit du magistrat Petion et de Santerre ne pouvait produire que
l'effet de retarder de quelques jours l'poque des grands vnements qui
se disposaient. Le peuple franais avait jur d'abattre ses tyrans. Il
tait tout dispos pour le faire, et l'opposition de quelques tratres
n'tait pas capable de changer ce que la masse souveraine avait si
srieusement rsolu.

Les fdrs de tous les dpartements, venus  Paris dans les mmes vues
rvolutionnaires que les Marseillais et pour tre leurs collaborateurs,
s'assemblaient tous les jours aux Jacobins et ils formrent chez
Anthoine[66], dput  la Lgislature[67], un comit secret. Ils eurent
la confiance et ils voulurent me tmoigner l'amiti de m'y admettre.
Gorsas, Carra et Chabot taient aussi de ce comit. C'est dans ce comit
que l'on concertait les divers moyens de consommer cette rvolution dont
l'excution avait dj manqu une fois. Aprs qu'on ft convenu dans ce
mme comit des principaux faits pour une seconde tentative, on convint
aussi pour le lendemain d'un dner sur la place de la Bastille de tous
les fdrs runis, qui, l, arrteraient en dfinitive la marche
executive de la nouvelle insurrection dont la libert avait besoin pour
assurer ses principaux succs et complter son triomphe.

[Note 66: Il n'y avait pas de dput de ce nom  la Lgislative.
Fournier veut peut-tre parler de F.-P.-N. Anthoine, ex-constituant,
futur conventionnel.]

[Note 67: C'est ainsi qu'on appelait vulgairement l'Assemble
lgislative.]

Tous ceux qui se croyaient destins  remplir les principaux rles de
cette fameuse scne devaient en tre trop proccups pour pouvoir se
livrer  autre chose jusqu'au moment de la faire clater. Voici
pourquoi, le mme jour, nous nous sommes assembls au nombre de dix  la
_Chasse royale_ et au _Cadran bleu_ sur le boulevard, pour nous affermir
dans nos rsolutions. Santerre et Alexandre taient de notre
conciliabule. Mais, encore l, Santerre prouva bien positivement ce
qu'il tait, c'est--dire en bon franais un vrai lche.

Voyant que le fer a t chauff  point, il ne voulut rien manger en
disant qu'il tait bien empoisonn. Mais cependant, ou parce qu'il se
voyait toujours courageux dans l'avenir, ou plutt parce qu'il
apercevait sur le champ des moyens dilatoires pour ne pas tre tenu 
ses promesses, cependant dis-je, lorsqu'on reparla de l'arrt pris pour
le repas du lendemain de tous les fdrs  la Bastille, je ne vis
jamais notre Santerre si brave. Il dit: Eh bien, comptez sur moi et
agissez en consquence. Il partit aprs avoir prononc ces paroles,
dont il ne va pas tre inutile de conserver la mmoire.

De notre ct, nous retournmes dans le comit secret, o nous convnmes
qu'aprs le repas de la Bastille, qui ne serait qu'un morceau pris sur
le pouce, il se formerait quatre divisions d'attaque contre nos ennemis
du chteau. On arrta que je commanderais la premire et que je
garantirais les batteries de canons sur les ponts,  la Grve et sur la
place d'Henri IV. Je fus aussi charg de faire faire quatre drapeaux de
ralliement pour chaque division. Je les fis faire dans la nuit. Ils
taient de drap rouge, avec cette inscription: _Rsistance 
l'oppression. Loi martiale contre la rbellion du pouvoir excutif_.

Je ne manquai pas de me trouver le lendemain au rendez-vous de la
Bastille. Quel fut mon tonnement d'y voir cinq ou six bals ouverts par
Santerre! Exterminables intrigants, voil votre ressource banale. Vous
tes tous consomms dans cet art perfide de savoir distraire, quand vous
le voulez, le Franais; vous savez mettre  profit, au gr de vos
coupables desseins, cette frivolit, reste du caractre de la nation
dans le temps de son esclavage! Entrant comme un furieux, je fis cesser
les instruments et violons: Malheureux, m'criai-je, en parlant  tout
le peuple, vous voulez danser, tandis que les sclrats rivent vos
chanes, tandis qu'on veut vous replonger dans le dernier esclavage et
qu'on accapare tous les grains et denres! J'avais plus cout mon zle
que la prudence, en faisant cette vive sortie; heureusement que j'tais
fort connu, car il y avait l des gens qui demandaient dj  me couper
la tte. Non seulement mon nergie, aide de l'appui de tous ceux  qui
mes principes n'taient pas quivoques, les rduisit au silence, mais je
parvins  rtablir l'ordre et  faire cesser ce scandale de danse.

Il s'agissait, aprs cela, de pousser l'excution des dispositions de la
veille. J'avais bien pu croire, en voyant cette danse intervenue si 
contretemps, que notre projet tait vendu, mais j'en fus encore plus
certain quand j'entrevis une foule d'autres entraves. Il s'tait
introduit l force raisonneurs qui entrechoquaient toutes les
dlibrations et qui les rendaient interminables. Bientt d'autres
incidents me confirmrent bien davantage que nous tions trahis. M'tant
trouv embarrass de mes quatre drapeaux, j'avais t les dposer chez
un respectable sans-culotte, lecteur, mon collgue. On ne tarda pas 
aller dnoncer ce dpt  Jurie, commissaire de police de la section des
Enfants-Trouvs[68], qui s'empara de l'un de ces drapeaux et le porta
chez Petion. Je dois dire cependant qu'on respecta cette proprit et
que le drapeau fut rapport en place.

[Note 68: Il s'agit de la section des Quinze-Vingts (faubourg Saint-
Antoine) qui sigeait dans l'glise des Enfants-Trouvs.]

Mais quel fut enfin le sort de notre projet? Jusqu' une heure aprs
minuit, rien n'avait l'air de pouvoir se dterminer. Mais,  la mme
heure, arrive sur la place de la Bastille, Petion avec Sergent et
.....[69]. Il n'est pas de plus grands hors-d'oeuvre que des magistrats
qui viennent s'entremettre parmi le peuple lorsqu'il est au cours d'une
insurrection reconnue ncessaire pour consolider sa libert. La dmarche
du magistrat pour contrecarrer ses mesures peut et doit tre alors
considre comme un attentat  cette mme libert. Pntr de ces
maximes, j'avance vers Petion et compagnie, je les accoste doucement, et
leur dis franchement: _Que venez-vous f.... ici?_ L'un d'eux me
rpondit: _Votre plan est encore manqu; vous tes trahis, rentrez chez
vous et vous ferez bien_. Je vis qu'il tait de la prudence de cder
encore, et que mes dispositions avaient t prsentes de telle sorte 
une partie de nos concitoyens qu'en nous obstinant  les faire suivre,
nous nous exposions peut-tre  nous battre les uns contre les autres.
En consquence, je rendis compte de cet avis  mes collgues, et leur
dis: Allons chercher les drapeaux, et retirons nous.

[Note 69: Ici un nom propre illisible.]

En toutes choses, les obstacles ne servent qu' augmenter l'ardeur des
desseins que nous avons une fois rsolus fortement. Irrit de ce nouvel
chec, je restai tant au comit que sur la place de la Bastille jusqu'
deux heures du matin pour aviser avec mes collgues  des mesures
ultrieures pour l'excution de notre projet, manqu une seconde fois.
Je fus surpris lorsque, avant de me retirer tout  fait, j'allai chez le
citoyen gardien des drapeaux, dans l'intention de les retirer. Il me dit
qu'il avait ordre du commissaire de police Jurie de me les refuser et de
ne me les livrer que quand il serait prsent. Je rpliquai qu'_o je
trouvais mon bien, je m'en emparais_. C'est en disant ces mots que je
dmontai mes tendards de dessus leurs espontons et que je les emportai.

Il est inutile ici de peser longtemps sur l'observation qu'en nous
retirant, aprs ce second essai manqu, nous ne nous sommes consols du
non-succs qu'aprs nous tre bien promis de ne point tarder  tenter de
nouveau le sort, en esprant qu'il pourrait nous tre plus favorable.

Sous le rgime des Bailly, des La Fayette, des grands juges de paix
inquisiteurs et du tartuffe Du Port, on et trait tout cela de
conjuration atroce contre l'un des premiers pouvoirs constitus, et
j'eusse t faire un tour  la guillotine. Sans doute, il faut beaucoup
aimer sa patrie pour s'exposer pour elle  des risques aussi grands que
tous ceux que j'ai hasards. Ce qui me reste  prsenter aux lecteurs ne
leur offrira pas de ma part un dvouement moins entier pour la cause de
la libert.




CHAPITRE XVI

JUILLET 1792

_Incident trs curieux.--La Cour essaie de me corrompre._


Pour peu qu'un homme devint un personnage, il fixait bientt l'attention
du roi constitutionnel ou de ses alentours. J'en avais dj trop fait
pour rester ignor, et la Cour, qui avait un plan de conduite qu'elle
suivait fidlement vis--vis de tous ceux qu'elle honorait de son
attention, ne s'en dpartit pas par rapport  moi. Tout le monde a
remarqu cette diffrence que sous le despotisme absolu l'on
ensevelissait sous terre les gens qui voulaient se rendre redoutables,
au lieu que sous le despotisme constitutionnel on tchait de les rendre
muets avec de l'or. Je parus donc aussi valoir la peine d'tre achet.

Par des motifs trop faciles  deviner, peu de gens ont eu l'indiscrtion
d'imprimer comment on s'y prenait en pareil cas; moi, je n'ai aucune
raison d'tre circonspect.

J'tais aux Tuileries le surlendemain du dner de la Bastille dont je
viens de donner la relation. Je vis venir  moi un ex-noble, officier du
Chteau. Je dis  l'un des citoyens avec qui je me promenais. Ne vous
cartez pas, vous allez entendre ma conversation avec cet esclave!
Aussitt que ce dernier m'eut abord, il me dit _que le Roi dsirait de
me parler_. Il y avait dj longtemps que l'on cherchait  me sduire;
on crut sans doute trouver le moment favorable et que l'enthousiasme de
parler au Roi aurait eu prise sur mon individu. Je rpondis au valet de
Louis: _Allez dire  votre matre que je demeure rue et numro tels, et
que, s'il a  me parler, il me trouvera_.

Quatre fois diffrentes le mme missaire est venu  la charge, et me
proposer une entrevue avec Capet soit au jardin du Dauphin, soit chez
Brissac, soit chez Laporte. _Ni chez l'un, ni chez l'autre_,
rpondis-je. Enfin, on me demanda si je voudrais recevoir Brissac chez
moi et recevoir par sa bouche ce que le roi aurait  me transmettre. La
curiosit m'y fit consentir et je donnai rendez-vous pour neuf heures du
soir, afin de ne pas rendre ma conduite suspecte.

Je n'eus rien de plus press que de faire part de cet extraordinaire
rendez-vous, et  mes amis et aux htes de la maison que j'occupais.

A neuf heures prcises, Brissac entre chez moi. L'homme qui aime la
franchise ne peut s'empcher de parler son langage mme devant les
pervers qu'il sait bien n'tre pas susceptibles de sensibilit en
l'entendant. Je dis donc  Brissac que, s'il venait pour chercher  me
sduire, il pouvait s'en retourner et que, s'il tait pour chercher de
grandes vrits, il pouvait rester. Il me rpondit qu'il _ne venait
effectivement que pour s'instruire_. Je lui dis alors tout ce que
l'nergie de mon caractre put me dicter. Je lui dmontrai, en lui
faisant l'numration des crimes de la Cour, que je les connaissais
tous, et je lui dclarai en dfinitive que j'avais fait serment devant
le ciel que je ferais tout ce qui dpendrait de moi pour dtruire les
despotes et la tyrannie. Et parce que l'homme de bien est toujours
entran naturellement  donner de bons conseils mme aux mchants, mme
 ses ennemis les plus dangereux, je dis encore au messager du Roi:
Reportez  votre matre que, s'il s'tait servi d'honntes gens, il et
pu exister heureux, mais que, n'ayant jamais su qu'acheter  prix d'or
des hommes mercenaires, il court avec eux  une perte invitable. Vous,
monsieur, lui ajoutai-je, votre tte est  prix; elle est au jeu avec la
mienne, il faut qu'il y en ait une des deux qui saute, attendu que, des
deux partis opposs  chacun desquels est attach l'un de nous, il faut
que l'un crase l'autre.

Ces gens de cour taient plastronns  triple cuirasse contre tous les
discours  principes, et l'exprience de l'efficacit du grand
expdient, par lequel ils avaient fait presque autant de conversions
qu'ils en avaient entreprises, leur donnait une trs grande confiance 
l'employer. Brissac crut donc apparemment qu'il ne me trouverait pas
plus rebelle que tant d'autres, et il me fit ses propositions avec
beaucoup d'assurance.

Je ne dois pas dire ici  quelle hauteur la Cour avait cru devoir lui
donner le pouvoir de les lever. On croirait que je les porte moi-mme
fort haut pour me faire valoir beaucoup. Mais des tmoins qui ne sont
pas morts, et lesquels ont t aposts de mon aveu pour nous entendre,
en rendraient bon compte si l'on en tait curieux[70].

[Note 70: Dans l'interrogatoire que lui fit subir la commission
administrative de la police de Paris, le 22 germinal an II (11 avril
1794), Fournier dclara que Brissac lui avait promis de terminer son
procs, de lui expdier un brevet de colonel et de lui donner par la
suite un gouvernement. (Archives nationales, papiers de Fournier.)]

Les mes honntes peuvent bien pressentir ce que mon indignation dut me
dicter de dire au sducteur Brissac. Je lui prdis, lorsqu'il se retira,
qu'il ne devait plus faire un long sjour au Chteau. Il fut encore plus
court que je ne l'avais pu calculer, car deux jours aprs il fut dcrt
d'accusation et arrt[71].

[Note 71: Le duc Coss-Brissac, commandant de la garde solde du Roi,
fut dcrt d'accusation le 29 mai 1792. C'est donc  cette poque, et
non au mois de juillet, qu'il faut reporter la conversation que Fournier
dit avoir eue avec lui.]

La Cour corruptrice tait irrebutable. Elle ne dsesprait point de
gagner un jour ce qui lui tait chapp dans un autre. Le lendemain du
premier message, j'en reus un second encore par un ex-noble, qui vint
me faire de nouvelles propositions d'or, d'argent et de places
importantes. J'ai tout repouss avec ddain, en disant  cet esclave que
je servais la cause du peuple et de ma patrie, et qu'il n'y avait point
assez d'or en France pour m'acheter. J'eus encore des tmoins secrets de
tout ce qui se passa entre moi et ce ngociateur royal. Cet incident
produisit l'effet de m'inspirer plus d'horreur pour le tyran, et
d'accrotre beaucoup mon impatience de mettre une bonne fois  excution
le projet mdit de lui porter le dernier coup pour faire enfin
triompher dans toute sa pompe la libert. Le moment de cet vnement ne
tarda point  paratre.




CHAPITRE XVII

JOURNE DU 10 AOUT 1792


Si le peuple s'en tait toujours attendu (_sic_)  ses reprsentants
pour faire les rvolutions, sans doute il serait encore esclave. Les
lgislateurs franais n'ont montr de vritable nergie que toutes les
fois que le peuple s'est lev et qu'il les a forcs  en prendre. Hors
ces cas, combien n'ont-ils pas sembl agir souvent comme s'ils eussent
t d'accord avec les conspirateurs! Ici, il s'en prsente un notable
exemple.

Ds le 6, poque o nous avons publi les crimes de La Fayette, j'tais
trs instruit de tout ce qui se passait dans les comits de l'Assemble
nationale. Je savais trs pertinemment[72], que les comits militaire,
de constitution et autres avaient rsolu d'luder de rendre autant le
dcret d'accusation contre La Fayette, que celui de suspension contre le
chef du pouvoir executif. On avait seulement arrt l'ajournement de la
discussion sur ces deux individus pour le jeudi. Cette conduite
tait-elle dicte par la pusillanimit ou la perfidie? Il ne faut pas
raprocher beaucoup de circonstances pour dmler quel tait ce motif.
Quand je vis la patrie trahie .....[73] et que tous les jours on
semblait enchrir sur les moyens de la tromper, mon indignation me
transporta chez le restaurateur des Feuillants, o je dis, en prsence
du public,  plus de trente dputs de l'Assemble lgislative: Que je
connaissais toutes leurs infamies, tous leurs crimes, que je savais du
Chteau que les deux tiers des membres de l'Assemble taient vendus et
qu'ils trahissaient la nation, que je ne pouvais pas m'empcher de leur
dire qu'ils taient des brigands, que je savais que ma grande nergie
les embarrassait, et qu'ils taient d'accord avec les Grands
Inquisiteurs juges de paix de me faire arrter, mais que je les en
dfiais et qu'auparavant ils me verraient encore dployer ma vigueur
contre leurs complots. J'ajoutai que, pour dernier mot, j'avais  leur
dire que, si le 9, entre dix et onze heures et demie du soir, ils
n'avaient pas prononc sur l'arrestation de La Fayette et sur la
suspension du roi,  onze heures trois quarts nous ferions sonner le
tocsin....

[Note 72: Tant par l'Assemble que par la Cour. [Mais] je devais garder
le silence parce que j'aurais trahi la patrie le (_sic_) divulguant. Je
me taisais soigneusement pour laisser .....[a] et ne pas faire manquer,
etc. (_Note de Fournier._)]

[Note a: Nous n'avons pu lire ce mot.]

[Note 73: Ici trois mots illisibles.]

Au lieu de n'tre que les simples organes de l'opinion publique, nous
avons presque toujours vu nos snateurs sembler prendre  tche de la
braver, et substituer leurs volonts arbitraires  la volont gnrale.
Ici, presss par les vives clameurs de la voix souveraine, ils eurent
l'air d'y cder un moment, ils promirent toute satisfaction au peuple
sur le compte de Louis Capet et de La Fayette, les deux tratres les
plus dangereux d'alors. Mais toute la soire du 9 se passa et rien ne
fut prononc contre eux.

Je n'ai pas, moi, manqu ma parole.

Le mme jour, il y eut une assemble des fdrs aux Jacobins. Pendant
l'assemble des fdrs, j'entrai dans la salle au moment de la
discussion sur l'objet de prsenter une nouvelle ptition  l'Assemble,
sur le refus d'en entendre une premire qui venait d'tre renvoye avec
ignominie. La veille du grand jour des vengeances avait vu consacrer le
dernier oubli des principes. Des mandataires n'avaient point voulu
entendre leurs commettants.

Rvolt de semblables procds, je prends la parole, et je dis:

Citoyens, je m'oppose personnellement  ce que vous donniez cette
nouvelle ptition. Vous en avez prsent mille, on n'a fait droit 
aucune. Je vous proposerai celle-ci, qui sera la dernire. C'est d'aller
sur-le-champ couper six cents ttes[74] des conspirateurs rfugis dans
le repaire royal, nous les porterons  l'Assemble et nous dirons: Voil
vos chefs-d'oeuvre, lgislateurs!

[Note 74: A l'original et ray: Dont la mienne sera une. Trop heureux
que celle d'un patriote offerte en sacrifice  Jupiter le rende
entirement propice aux voeux des amis de la libert!]

Cette motion, dsapprouve par un faible parti, fut applaudie par la
majorit. La preuve qu'elle tait bonne, c'est qu'il a fallu l'excuter
le lendemain 10 au Chteau. L'on a dj pu voir, et l'on verra  la
suite que je ne me contente pas de faire le beau parleur  la tribune,
en laissant aux autres  suivre l'excution de mes motions. Je ne me
dtermine qu'aprs avoir mrement rflchi, mais aussi, une fois arrt
 une dlibration que je crois bonne et tendant au bien de mes frres,
je m'y sacrifie. On va donc me voir ici toujours agissant pour animer
mes frres et pour excuter avec eux la secousse dcisive du 10.

Ce mme jour, le comit secret se rassembla  la _Chasse Royale_, sur le
boulevard[75]. Nous y avons fait venir Alexandre et Santerre. Ils nous
ont fait de trs brillantes promesses pour seconder notre entreprise,
notamment notre rodomont Santerre, toujours trs anim lorsqu'il ne
s'agit que de parler et de faire le bel esprit.

[Note 75: Dans la nuit du 9 au 10, d'aprs Carra. Mais l'me de
l'insurrection, ce fut le comit des sections.]

Le soir,  neuf heures, je me suis rendu  la caserne des Marseillais
avec lesquels j'avais rendez-vous, ainsi que plusieurs de mes collgues.
Nous y avons dpos nos armes et, de l, envoy des dputations aux
faubourgs Saint-Marcel et Saint-Antoine pour inviter les citoyens de ces
deux faubourgs  se trouver au ralliement dont nous tions convenus.
Pendant cet intervalle, j'allai  la section du Thtre-Franais, lors
assemble en permanence; et, comme j'tais citoyen de cette section,
qu'on sait avoir toujours t un foyer ardent de patriotisme, je n'eus
pas beaucoup de peine  y faire adopter mes vues qui taient dj celles
de la plupart des citoyens.

Le tocsin a sonn  onze heures trois quarts comme nous l'avions promis.
On a plac des postes, mais nous avons t trahis par les tats-majors,
qui ne remplissaient pas nos intentions. A une heure du matin, nous
avons relev ces postes.

Il est venu  la section trois officiers municipaux pour nous inviter 
cesser de sonner le tocsin, observant qu'en consquence d'un arrt de
la Commune, ils avaient dj t dans plusieurs sections et qu'on avait
cess d'y sonner; mais notre prsident, le citoyen Lebois[76], brlant
d'nergie et de patriotisme, leur rpondit:

Plein de respect pour la Commune de Paris, nous ferons tout pour elle,
mais ce que vous nous demandez, citoyens, il est impossible de vous
l'accorder. Au lieu de faire cesser le tocsin, j'ordonne, en ma qualit
de prsident, qu'il continue, car il n'est plus question de reculer, et
il est temps d'abattre les tyrans.

[Note 76: Le journaliste R.-J. Lebois, qui fera paratre l'_Ami du
peuple_  partir du 29 fructidor an II.--Ce tmoignage de Fournier
semble infirmer l'assertion de M. Mortimer-Ternaux (II, 436) qui dit que
cette nuit-l les meneurs de cette section se tinrent prudemment 
l'cart.]

Alors, de mon ct, je demande la parole et je dis:

Citoyens, l'Assemble a dcrt que la patrie tait en danger. Le
peuple est lev; vous, municipaux, vous devez aller vous coucher; vous
n'avez plus rien  faire.

A la pointe de jour, je fus nomm commissaire avec trois autres citoyens
pour inviter le bataillon de la section  se joindre devant la porte des
Cordeliers. Mais les citoyens, tromps par des brigands dont je vis l'un
parmi eux faire cabale et s'opposant  notre demande, en concluant au
par-dessus  ce qu'on me coupt la tte, refusrent absolument de
marcher, malgr l'arrt de la section qui les y invitait.

Je rendais compte de ma mission, quand je m'aperus que nous tions
mieux seconds d'ailleurs et que nous pouvions ds lors former l'espoir
de faire russir notre projet. En effet, nous vmes arriver de toutes
parts diffrents bataillons, et notamment du faubourg Saint-Marcel. Le
bataillon de Marseille parut aussi en mme temps.

Aussitt on ne dlibra plus et l'on ne songea qu' excuter.

Nous formmes deux divisions, dont l'une alla par le Pont-Neuf, et
l'autre par le Pont-Royal. Le point de ralliement se fit sur la place du
Carrousel. Ici tous les mouvements de la grande attaque qui suivit sont
prcieux  saisir. Nous dbutmes par demander  entrer au chteau dont
les portes taient fermes.

On nous envoya plusieurs officiers, entre autres, un officier de
canonniers, pour nous dire que nous n'avions qu' nommer huit chefs, et
qu'on les ferait entrer.

Nous rpondmes avec nergie que nous n'avions point de chefs, mais que
nous l'tions tous, et que pour la seconde fois nous demandions 
entrer.

Nous sommes rests l prs de deux heures. A de longues discussions
succda un refus formel de nous ouvrir.

Ceux qui ne connaissaient point Santerre comme moi ne savaient que
penser sur son compte [en voyant] qu'il ne se trouvait pas au
rendez-vous. Mais moi qui avais dj eu tant d'occasions de l'apprcier,
je ne fus pas trs surpris de voir arriver Alexandre qui me dit que
Santerre venait de lui crire pour lui demander secours avec du canon 
la Maison commune, attendu, disait-il, que les jours de M. Petion
taient en danger. Leurre pouvantable! m'criai-je dans mon
indignation concentre. Santerre, Petion, idoles du jour que la foule
aveugle est entrane  encenser, vous tes donc aussi d'insignes
tratres! Mais prudence m'enjoint de dissimuler. Ne gtons pas encore
une fois une cause si importante et si heureusement commence et, malgr
tous les obstacles, sauvons la patrie, s'il nous est possible.

Camarade, dis-je  Alexandre, il ne faut point partir, j'ai la
confiance de te dire que c'est encore l un dessous de carte de
Santerre, et j'ajoute que si tu nous quittes, ce ne sera de ta part
qu'un trait de lchet.

Je vis que c'tait l'occasion d'employer une grande prsence d'esprit et
de penser  tout  la fois. Je fus bien vite rendre compte de cette
circonstance  tous les officiers qui commandaient, et je leur dis de
s'assembler promptement sur l'appel que je ferais faire.

Mais, de retour au centre de la place, je vis le commandant marseillais
et plusieurs autres citoyens de Paris qui me dirent: Nous sommes donc
encore jous et trahis. Voil Alexandre qui vient de partir avec deux
canons et deux cents hommes, sous le prtexte d'aller joindre Santerre 
l'Htel de Ville.

D'aprs le moment d'entretien entre Alexandre[77] et moi, je ne m'tais
pas attendu  cette manifestation de sa complicit avec Santerre. Je
restai interdit et presque muet. Revenu  moi, je ne vois de moyen de
salut qu'en distrayant l'attention des braves qui nous restaient pour la
diriger vers le seul but d'un grand mouvement d'nergie et de courage.

[Note 77: Il y a ici dans l'original, au lieu du nom Alexandre, celui de
Santerre: mais c'est une erreur vidente.]

Eh bien, citoyens et camarades, m'criai-je; il faut prir aujourd'hui
ou entrer au Chteau. Je sais que si nous manquons cette journe, la
France est livre  l'esclavage et la capitale rduite en cendres[78].

[Note 78: Il ne faut pas que j'oublie de noter cette circonstance
affligeante. J'avais expdi  Santerre trois braves Bretons pour le
conjurer de venir nous secourir. Comme ils taient prs d'arriver pour
nous rapporter sa rponse, ils furent tus dans la rue Saint-Honor.
(_Note de Fournier_.)]

Finissant ces derniers mots, j'eus tout de suite la satisfaction
d'apercevoir l'impression qu'ils avaient produite.

L'effet de cette impression ne tarda point non plus  se manifester. Les
sans-culottes tombrent  coups de poing sur la porte dite Royale, et 
force de secousses y ont brise et mise en pices. Je profitai avec soin
de ces premires dispositions et je sentis qu'il ne dpendait plus que
de ma conduite d'en soutenir la continuation et d'en faite rsulter le
succs le plus complet.

Ici toute la scne va tre en action, et les mouvements s'excutent et
se succdent avec une tonnante rapidit.

Aussitt la porte enfonce[79], je m'lance en furieux vers les quatre
pices de canon qui taient au bas du grand escalier, et je dis aux
canonniers: Vous, braves militaires, tes-vous pour la nation ou pour
les tyrans?

[Note 79: Cette porte Royale, d'aprs les autres rcits, fut simplement
ouverte par le concierge.]

Ils me rpondirent: Il y a quatre heures que nous vous attendons, et
vive la nation!

A ces mots, je leur dis en saisissant le timon d'une pice: Eh bien!
camarades, suivez-moi.

Aussitt les quatre pices me suivirent, et nous les postmes dans le
Carrousel o taient demeurs nos bataillons.

Nous fmes entrer quatre pices des ntres et nous les plames dans la
cour du chteau, braques sur les fentres. Nos bataillons des
Marseillais et des fdrs se placrent en bataille de droite et de
gauche. Je montai aussitt le grand escalier jusque devant la porte de
la chapelle. L je vis qu'il tait impossible d'aller plus loin. Une
barricade ou plutt un retranchement s'y opposait. Alors je parlai 
ceux qui se trouvaient l avec force et nergie et en mme temps avec
toute l'honntet possible. J'observai sur toutes les figures qu'il y
avait sous jeu de grands desseins: car il ne me fut rpondu rien du
tout. Cependant un Suisse s'lance  corps perdu de mon ct en jetant
ses armes et criant: Vive la nation!

J'emmenai ce brave avec moi et le remis entre les mains des fdrs en
leur disant: Voici un bon Suisse qui a rejet au despotisme les armes
qu'il en avait reues et s'est tourn exclusivement vers la patrie. Il
entra aussitt dans nos rangs au milieu des embrassements de ses frres.

Comme j'avais reconnu sous les habits suisses, ainsi que sous ceux de
gardes nationales, beaucoup de chevaliers du poignard et de grenadiers
des filles Saint-Thomas, je remontai une seconde fois pour tmoigner aux
uns et aux autres que nous ne voulions de mal  personne, mais que nous
priions seulement qu'on nous remt le roi et sa famille.

Le commandant me fit rponse qu'ils n'en feraient rien, et que la force
arme du chteau les garderait elle-mme.

Alors je me rendis aux quatre pices de canon; je fis charger; je dis
aux canonniers de se tenir prts et que j'allais faire commandement  la
garde du chteau de nous livrer le roi, et, si elle s'y refusait, qu'au
premier signal ils aient  faire feu.

J'avanai ensuite sous le balcon et fis une nouvelle sommation. On ne me
rpondit rien. J'allais donner le signal aux canonniers, lorsque
Lazowski, officier de notre artillerie, vint  moi et me dit:

Montons encore une fois et pour la dernire; sommons-les de mettre bas
les armes et de nous livrer le roi, ou que sinon nous allons agir.

Je me rends  cette proposition. Nous montons de nouveau l'escalier,
Lazowski et moi. C'est  ce moment que le signal part et qu'on nous
fusille. Je suis jet dans le fond de l'escalier par l'explosion d'un
grand feu gnral dirig de toutes parts sur nos bataillons; je reois
dans le mme moment un coup au bras gauche dont je suis et resterai
probablement estropi.

Arriv  la porte pour rejoindre les bataillons, je suis renvers par un
autre coup  la cuisse gauche. Je crus bien alors que c'tait ma
dernire heure, car les cadavres et les blesss tombaient  ma vue de
tous les cts, et j'eus la plus grande peine possible  me retirer.

Le feu des sclrats du Chteau tait si vif que dans le premier moment
nos bataillons, partie massacrs, furent disperss entirement au point
que l'on avait fait l'abandon des quatre pices de canon.

A l'aspect de ce moment de dtresse, je courus du ct du guichet o je
rencontrai une pice de canon des Marseillais conduite par le commandant
en second qui tait dj bless dangereusement  la main[80]. Mais je
lui dis, ainsi qu' tous les guerriers qui l'entouraient: Du courage,
amis, nous allons entrer au Chteau et passer tout au fil de l'pe.

[Note 80: Ray: Ayant trois doigts coups.]

Je fis de suite placer une pice de canon  la grande porte donnant du
ct du guichet. Je la fis briser, et cette ouverture me facilita
d'envoyer la mort  un grand nombre de Suisses dont le feu nous faisait
beaucoup souffrir. Je fis de mme mettre  bas la porte qui communiquait
chez le valet de chambre du Roi.

Cependant les dcharges des assaillants taient si meurtrires, que je
voyais l'heure o nous perdions la bataille. Je m'avisai d'un
stratagme. Je me ressouvins du mme stratagme employ  la Bastille et
qui fit perdre la tte  De Launey, par lequel je me flattai de
dsorienter nos ennemis, et le succs m'apprit que je n'avais point fait
une fausse combinaison. Ce fut de faire mettre le feu partout pour
imprimer la terreur et l'pouvante aux assigs et les dconcerter.

Dans les moments de pril extrme, les petites considrations n'arrtent
pas. Nous manquions de papier pour allumer le feu en divers endroits:
des assignats en tinrent lieu. Rien ne cote quand il s'agit de remplir
un grand but.

Dans la confusion des mouvements de cette grande mle, je distinguai
deux hommes qui volaient de l'argenterie et qui en avaient rempli leur
poches. Je les fis arrter sur l'instant, et ils furent aussitt
excuts. Ces exemples prompts et svres de la justice du peuple
souverain prvinrent les plus grands dsordres et prouvrent que le but
de la grande dmarche de cette journe n'tait point d'exercer des actes
de pillage.

Pendant la grande chaleur de l'action, je ne faisais que courir d'un
bout  l'autre pour faire approcher les caissons de chaque pice. Je
rends avec une vraie satisfaction ma situation d'alors. Je n'prouvais
plus que le sentiment de l'intrpidit. Il me semblait tre
invulnrable. Je marchais au milieu du feu avec une sorte de conviction
qu'il ne pouvait avoir de prise sur moi. C'est dans ces dispositions que
je m'arrtai mme  quelques actes particuliers qui n'auraient peut-tre
pas d me distraire des soins plus gnraux et essentiels. J'allai
chercher du milieu des morts un chapeau pour donner au commandant en
second des Marseillais en remplacement du sien qu'il avait perdu,
j'arrachai plusieurs citoyens d'entre les cadavres qui les touffaient
et je les rendis par l  la vie, notamment le citoyen Lionn, marchand
charcutier, rue de la Verrerie, etc., etc.

Enfin le combat se termine et la victoire nous reste. Je rentre chez moi
pour me panser et me rafrachir. J'allai encore ensuite pour terminer
cette journe assister et concourir  l'excution des statues de bronze
de la place Vendme. C'est par l que je couronnai toute la
participation que j'eus aux fameux actes au 10.




CHAPITRE XVIII

AOUT [ET SEPTEMBRE] 1792

_Affaire des prisonniers d'tat accuss du crime de lse-nation, dtenus
 Orlans. Je suis charg de les transfrer  Saumur. Leur massacre 
Versailles_[81].

[Note 81: Prsenter l'tat des choses  Orlans, la conduite des
prisonniers, la vnalit des trames (_sic_), les perfidies du tribunal.
Un membre du tribunal m'en avertit. L'effet que cela produit sur
l'esprit du peuple. (_Indication marginale de Fournier._)]


Quelques jours aprs le 10, tout Paris se mit en effervescence 
l'occasion des prisonniers d'Orlans[82]. Que signifie, disait-on, la
dtention de tous ces conspirateurs en chef qui n'ont cess d'insulter 
la nation, en transformant leur prison en une maison de plaisirs et de
festins continuels[83]? Que signifie cette Haute-Cour nationale[84] qui
n'a encore jug aucun d'eux et qui cote immensment  l'tat? Bientt
l'opinion gnrale se rsume sur cet article et il est dcid 
l'unanimit qu'une partie de la garde nationale parisienne se rendra 
Orlans et qu'elle ramnera les prisonniers  Paris[85].

[Note 82: Il y avait alors,  Orlans, cinquante-trois prisonniers,
parmi lesquels: Claude Delessart, ancien ministre des affaires
trangres, dcrt d'accusation le 10 mars 1792, pour avoir perfidement
cach la vrit  l'Assemble, etc.;--de Cosse-Brissac, commandant de la
garde du roi, dcrt le 29 mai 1792;--d'Abancourt, ministre de la
guerre dans les derniers jours de la royaut, qui, malgr le dcret de
la Lgislative, avait retenu  Paris une partie des Suisses, dcrt le
10 aot 1792, au soir;--le juge de paix Larivire, dcrt le 20 mai
1792: il avait lanc un mandat d'amener contre les trois dputs Merlin,
Chabot et Basire, comme complices de Carra, que MM. Bertrand de
Moleville et Montmorin poursuivaient pour avoir dnonc le _Comit
autrichien_;--des officiers et des citoyens de Perpignan dcrts le 3
janvier 1792 pour avoir, au commencement de dcembre 1791, conspir de
livrer la citadelle aux Espagnols.]

[Note 83: On sait qu' l'aide de la protection de la Cour, les
conspirateurs dtenus  Orlans se flattaient tellement de l'impunit
qu'ils ne songeaient qu' se divertir et donnaient  toute la nation le
scandale de l'tablissement d'une salle de spectacle, d'un jeu de paume
dans l'intrieur de la prison. Et la Haute-Cour, dont chaque membre
cotait  l'Etat 18 francs par jour, pour ne point les distraire de tous
ces plaisirs, n'instruisait le procs d'aucun d'eux. O patrie, par quels
hommes tu es servie! (_Note de Fournier._)]

[Note 84: La loi du 10-15 mai 1791 avait tabli une Haute-Cour
nationale, qui connatrait de tous les crimes et dlits dont le Corps
lgislatif se serait port accusateur et qui ne devait se former que
quand le Corps lgislatif aurait port un dcret d'accusation. Elle
devait se runir  quinze lieues au moins du sige du Corps lgislatif.
La loi du 20-27 juin 1792 en fixa dfinitivement l'emplacement dans la
maison des Ursulines  Orlans. La Haute-Cour tait compose d'un haut
jury et de quatre grands juges tirs au sort parmi les membres du
tribunal de cassation. Les quatre grands juges devaient diriger
l'instruction et appliquer la loi, aprs la dcision du haut jury sur le
fait. Le haut jury devait tre compos de 24 membres, membres pris sur
une liste de 166 hauts jurs, lus par les assembles lectorales, 
raison de deux par dpartement. Quand le Corps lgislatif rendrait un
dcret d'accusation, il nommerait deux de ses membres qui, sous le titre
de grands procurateurs de la nation, feraient auprs de la Haute-Cour,
la poursuite de l'accusation. Le dcret du 14 mai 1792 confia les
fonctions de commissaire du roi prs la Haute-Cour au commissaire du roi
prs le tribunal du district d'Orlans. La Haute-Cour elle-mme avait
t mise en activit par le dcret du 21 novembre 1791.--Un dcret du 25
septembre 1792 la supprima.--Sur le massacre des prisonniers d'Orlans,
on consultera surtout: _Les prisonniers d'Orlans, pisode
rvolutionnaire_, extrait de la _Revue d'Alsace_, par Paul Huet,
conseiller  la cour impriale de Colmar. S.l.n.d., in-8 de 50 pages.
Rimprim avec quelques changements sous ce titre: _Les massacres 
Versailles en 1792_, par Paul Huet, Paris, 1869, in-8 de 53
pages.--Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III.--Le Dr
Robinet, _Danton, mmoire sur sa vie prive_; Paris, 1884, in-8.--A.
Dubost, _Danton et les massacres de septembre_; Paris, s.d.
in-8.--_Mmoires sur les journes de septembre 1792_; Paris, Didot,
1858, in-12.]

[Note 85: Dans le mmoire qu'il publia en l'an VIII, Fournier dit que,
le 23 aot 1792, un des hauts jurs, Barras, vint  Paris pour provoquer
l'envoi  Orlans d'une force arme qui empcherait l'enlvement des
prisonniers. Le 24 aot, Fournier lui-mme adressa  la Commune une
ptition dans ce sens. Le 26, elle arrta l'envoi  Orlans d'une force
arme de 500 hommes.]

En mme temps ce fut sur moi que tout le peuple jeta les yeux pour
dfrer (_sic_) le commandement de cette expdition.

Ce n'tait point assez d'tre honor du choix du peuple: il me fallait
encore l'assentiment des autorits constitues. Je me rends  la Commune
de Paris o je dis au Conseil gnral que j'aurais besoin de pouvoirs
pour une expdition importante, mais dont la russite dpend de ce
qu'elle restera secrte, [c'est] pourquoi je ne peux pas la communiquer
en public.

Des commissaires sont nomms pour recevoir ma dclaration. Le Conseil
gnral, de concert avec le gnral Santerre, m'expdie aussitt un
pouvoir  l'effet de me faire dlivrer tout ce dont j'aurai besoin pour
mon expdition. Santerre, pour ses grands services  la chose publique,
avait ds lors tous pouvoirs  la Commune. C'est lui qu'elle chargea de
me donner toutes les autorisations ncessaires pour cette expdition
d'Orlans.

Je fis part  Santerre qu'il me faudrait des munitions, des canons, et
en mme temps le pouvoir de faire des bons en cas de besoin. Santerre
ordonna le tout et mme il me chargea d'aller trouver le Conseil gnral
pour demander au moins un millier de louis pour cette expdition.

En ayant parl  quelques membres, ils me renvoyrent  Santerre en me
disant de faire avec lui tout ce que je jugerais  propos, et que tout
ce que je ferais serait trouv bien fait. Sur cette rponse, Santerre
m'autorisa  faire des bons[86] partout o le cas l'exigerait, sans
limites et sans bornes.

[Note 86: La Commune avait envoy  Santerre deux commissaires pour
l'autoriser  m'autoriser pour tout ce qui serait ncessaire. (_Note de
Fournier._)]

C'est ainsi que je suis parti de Paris avec ma troupe, et que,
nonobstant les autorisations que je viens de rappeler, j'ai pay partout
de mes propres deniers jusqu' l'poque de l'incident qui va suivre.

Nous partions de Longjumeau le ...[87], lorsque du Bail, Bourdon [de] la
Crosnire et Tallien, aujourd'hui dputs  la Convention, y sont
arrivs  quatre heures du matin en qualit de commissaires du pouvoir
excutif. Ils venaient m'annoncer que mon dpart avait provoqu un
dcret de l'Assemble nationale par lequel il tait ordonn que les
prisonniers d'Orlans fussent jugs sur-le-champ[88], qu'ils venaient en
consquence me notifier de rtrograder, parce que la translation n'tait
plus ncessaire.

[Note 87: La date a t laisse en blanc.]

[Note 88: Le 23 aot 1792, la Commune de Paris s'tait prsente  la
barre de l'Assemble lgislative et avait renouvel une ptition de la
section du Finistre, qui demandait: 1 la suppression de la Haute-Cour:
2 la translation des prisonniers  Paris pour y tre jugs par une Cour
martiale. Sinon, le peuple se ferait justice lui-mme. Les grands juges
d'Orlans expliqurent leurs retards en faisant remarquer que, le
commissaire du roi ayant t suspendu par suite du 10 aot, la
Haute-Cour ne pouvait pas fonctionner en son absence. Le 25 aot, la
commission extraordinaire de l'Assemble lgislative, par l'organe de
Gensonn, proposa et fit rendre un dcret qui ordonnait le
renouvellement des hauts jurs par les assembles lectorales qui
allaient nommer la Convention, mais maintenait provisoirement les jurs
actuels et dictait des mesures pour que les accuss fussent jugs
promptement. Le dernier article du dcret chargeait le ministre de la
justice d'envoyer  Orlans deux commissaires pour s'assurer de l'tat
des procdures instruites par la Haute-Cour, de l'tat des prisons et
des prcautions prises pour la sret des prisonniers. Danton nomma 
cet effet Lonard Bourdon et du Bail.]

Quelle secrte intrigue, quelle protection particulire, quel vif
intrt pour les conspirateurs avaient pu faire dcider cette dmarche?
Voil de ces circonstances que le public n'a pas sues et qui pouvaient
tre capables de faire fortement souponner les intentions du nouveau
pouvoir excutif.

Comment! on se flattait de pouvoir faire juger sur le champ tous ces
tratres  la patrie par ces mmes magistrats qui n'avaient point voulu
jusqu'alors les juger! Il leur fallait donc une recommandation, une
injonction particulire; il leur en avait donc t donn une pour rester
inertes; on en tait donc instruit! Tout ceci prtait  mille
conjectures de dfiance diffrentes les unes des autres, etc.

Je demandai aux commissaires leurs pouvoirs avant que d'accder  ce
qu'ils proposaient. Ils firent connatre leur mission en prsence de la
troupe assemble. Mais alors tous les citoyens, qui ne dmlaient dans
cette mesure qu'un moyen, disaient-ils, de sauver bien vite les
coupables, se mirent  crier: Nous sommes partis de Paris pour aller 
Orlans; ainsi c'est  Orlans qu'il faut aller, et si Fournier, que
nous n'avons nomm notre gnral que pour nous y conduire, s'y refuse,
il n'y a qu' lui abattre la tte.

J'apaisai cet orage en disant  la troupe que je savais ne point
commander des esclaves, que je ne ferais rien sans avoir bien consult
tous mes camarades, et que ds lors je leur demandais s'il ne leur
serait pas agrable que je prsentasse en leur nom  tous une ptition 
l'Assemble, laquelle je me chargeais de porter moi-mme.

Le rsultat de la dlibration fut de nommer deux commissaires avec moi
pour aller  l'Assemble nationale; que cependant la troupe continuerait
sa route pour Orlans et que, si le gnral ne venait pas la rejoindre,
il lui en coterait la tte.

J'observe que Tallien tait l'un des deux commissaires dont je viens de
parler et que, voyageant dans la mme voiture pour revenir  Paris, nous
ne nous dmes pas un seul mot pendant toute la route, parce que je me
dfiais beaucoup de son civisme[89]. Je ne sais si lui,  mon gard,
c'est par le motif d'une prvention semblable qu'il ne me parla pas non
plus. Mais je dclare ici que depuis j'ai bien chang d'opinion sur son
compte. Tant que Tallien soutiendra les principes qu'il prche dans son
_Journal des Sans-Culottes_, je le regarderai comme le plus ferme appui
du vritable patriotisme.

[Note 89: Tallien avait t envoy  Orlans par la Commune de Paris, le
mme jour que Danton y envoyait L. Bourdon et du Bail.]

Mais Bourdon [de] la Crosnire changea un peu les dispositions en
faisant aux soldats une proposition qui pouvait tre un puissant attrait
pour un certain nombre d'entre eux: Ne partez point d'ici, leur dit-il,
que Fournier ne soit de retour. Dpensez, mangez, buvez,
divertissez-vous: la nation paiera tout.

On voit que Bourdon et du Bail taient inspirs par tout autre motif que
celui d'pargner les fonds de la patrie. Ils n'avaient pas non plus
celui de m'engager  me louer de leurs procds: car, aprs s'tre
permis d'ordonner une dpense particulire de 617 livres, ils ont eu la
mchancet de faire venir  la Maison commune de Paris le malheureux
chez qui avait t faite cette dpense pour rclamer cette somme sous
mon nom.

Mais revenons  mon retour  Paris, avec la ptition de mes camarades.

J'arrive  la barre, et j'y prsente cette ptition[90] qui fait changer
tout  fait les mesures du pouvoir excutif. Elle dtermine l'Assemble
 rendre un dcret qui ordonne qu'il me sera donn mille hommes de
troupe de garde nationale parisienne pour aller  Orlans garder les
prisonniers de la Haute-Cour, de concert avec la garde nationale
d'Orlans.

[Note 90: En effet, dans sa sance du 26 aot 1792, l'Assemble
lgislative reut  sa barre une dputation de volontaires marseillais,
accompagns de membres de la Commune de Paris et de celle de Longjumeau,
qui demandrent  tre autoriss  continuer leur route sur Orlans pour
djouer le projet d'enlvement des prisonniers. Sance tenante, sur un
rapport fait par Guadet; au nom de la Commission extraordinaire,
l'Assemble dcrta que le pouvoir excutif serait tenu de faire passer
 Orlans une force suffisante pour, de concert avec les citoyens
d'Orlans, veiller  la garde et  la sret des prisons de cette ville
dans lesquelles taient dtenus les accuss auprs de la Haute-Cour
nationale. (_Journal des dbats et des dcrets_, n 333 et 334.)--Le
mme jour, le ministre de l'intrieur Roland dlivra  Fournier une
commission en rgle, dont l'original se trouve dans les papiers de
Fournier aux Archives.]

Le pouvoir excutif m'expdie des ordres en consquence. Il m'adresse 
la Maison commune pour demander tout ce dont j'avais besoin. Il m'y fut
compt six mille francs, somme qui n'tait rien pour pouvoir suffire aux
dpenses considrables qu'il tait question de faire journellement en
raison de la grande quantit d'artillerie que nous avions et en raison
des quinze sols de solde par jour, au-dessus de l'tape,  chaque
volontaire.

Qui croirait cependant qu'en revenant au Conseil gnral,  mon retour
d'Orlans, j'y trouvai que les malheureux Bourdon [de] la Crosnire et
du Bail m'avaient dnonc comme un concussionnaire qui avait fait des
bons partout o il tait pass, et qui n'avait pay personne? Sans doute
ils se vengeaient de ce que j'avais controvers leur mission au succs
de laquelle ils avaient sans doute raison de s'intresser vivement.

Qui croirait encore qu'on avait accueilli ces misrables dnonciations
et d'autres plus absurdes, telles que de dire que j'avais enlev
trente-six mille francs avec lesquels j'tais parti de Paris comme
banqueroutier? Croira-t-on que tout ceci s'tait accrdit au point de
dicter un mandat d'arrt contre moi? Mais je parais  la Commune,
j'impose silence  mes vils dlateurs, je m'explique, et aussitt le
ridicule mandat d'arrt est biff.

C'est  la suite de ces odieuses tracasseries, qui semblaient me
prsager tous les futurs dboires du malheureux voyage d'Orlans, que je
pars de Paris et je vais rejoindre ma troupe  tampes o elle s'tait
rendue de Longjumeau, d'aprs les ordres que je lui avais fait parvenir,
aprs le sjour que j'ai not qu'elle avait fait dans ce dernier endroit
par l'influence et  l'instigation de Bourdon [de] la Crosnire et du
Bail[91].

[Note 91: Fournier se fit dlivrer, pour lui et sa troupe, des
certificats de bonne conduite par les officiers municipaux des communes
qu'il traversa en allant  Orlans, Longjumeau, tampes, Angerville,
Artenay. Voir ses papiers aux Archives.]

La garde nationale d'Orlans, les troupes de ligne qui y taient en
garnison, le dpartement et la municipalit sont venus au-devant de nos
bataillons,  deux lieues de cette ville. Un bivouac tait prpar pour
nous dans la fort et l'on y avait fait porter du vin et tous autres
rafrachissements ncessaires. La fraternit et la joie accompagnrent
cette reconnaissance. Des sants en grand nombre furent portes en
l'honneur de la nation, et le canon, avec une nombreuse musique,
annonait la pompe de la fte.

Le cortge runi tait si considrable qu'il mit plus de quatre heures 
dfiler.

Cependant toutes ces dmonstrations n'taient que thtrales. J'appris
trop bien vite qu'en gnral la population orlanaise n'avait pas en
rserve une forte provision de civisme et que, foncirement, notre
apparition n'avait pas fait le plus grand plaisir.

Nous arrivons  Orlans et nous allons aussitt nous emparer des prisons
o je commenai  faire mettre pour le bon ordre une garde suffisante.

Toute notre troupe fut loge chez les citoyens les plus aiss. Politique
ou non, elle ne pourra jamais trop se louer des bons procds qu'elle en
reut.

De notre ct, nous pouvons nous flatter d'avoir fait rgner la
tranquillit durant tout notre sjour  Orlans.

Mon artillerie tait toujours place de manire  nous tenir sur nos
gardes. Cependant je ne jouis pas longtemps d'une entire scurit. Une
nuit vint o j'prouvai des inquitudes qui furent les prsages des
altercations srieuses qui me traversrent successivement. En faisant ma
tourne  deux heures du matin, j'ai trouv mes pices de canon
dgarnies et seulement deux sentinelles avec l'officier de poste, qui me
dirent qu'il n'tait pas possible de garder cette artillerie, attendu le
trop grand service dont nous tions surchargs et la trop grande
difficult de rallier tout notre monde pars dans les maisons des
citoyens.

Ces observations me dterminrent de faire parquer mes pices
d'artillerie  la pointe du jour dans la maison o j'tais log.

Mais le surlendemain je fus troubl par un incident qui semblait
annoncer des suites bien plus graves.

Il tait arriv  Orlans un rgiment qui venait du Port-au-Prince et
qui dirigeait sa marche vers les frontires.

D'un autre ct, le rgiment de Berwick, suisse, tait en garnison dans
la ville ainsi qu'un corps de cavalerie. Il m'apparut que la
malveillance avait projet de mettre aux prises ces diffrents corps et
le ntre pour parvenir  faire rgner un dsordre,  la faveur duquel on
esprait peut-tre de sauver des prisons les conspirateurs confis  ma
garde. M'tant aperu  temps de ce danger, j'eus soin de me prmunir
contre les rsultats.

Sur les neuf heures du soir, je suis appel au dpartement et  la
municipalit et presque en mme temps j'entends battre la gnrale. Je
vois le moment o il s'agit d'viter par le courage des vnements
peut-tre bien dsastreux. Je cours bien vite aux drapeaux; je rassemble
ma troupe et en moins d'un quart d'heure je m'empare de tous les
dbouchs dans le centre de la ville. Je braque mes canons de toutes
faces; je me mets en bataille  bout portant du rgiment du
Port-au-Prince et j'envoie de fortes patrouilles  tous les postes de la
ville.

Ces dispositions faites, j'apprends que le rgiment de Berwick a fait
distribuer quarante cartouches  chacun de ses soldats. Alors je donne
ordre  ma troupe de charger. Je demande aux officiers du rgiment de
Port-au-Prince quelle tait leur intention: Libert et galit, me
rpondirent-ils, et vous pouvez en cette occasion ordonner, nous sommes
 votre commandement.

Camarades, leur rpliquai-je, vous tes fatigus, vous partez demain:
allez vous reposer. Nous sommes bien en tat de nous dfendre contre
quiconque nous attaquera et nous ferons la garde pendant la nuit.

Alors tous les rgiments rentrrent dans leurs casernes.

Ainsi se termina cette tentative si menaante. Si l'on n'a voulu que
nous tter pour savoir si nous tions les hommes du 10, l'nergie et la
fermet que nos bataillons montrrent ne le laissrent nullement 
douter[92]. Vraisemblablement la rage dlirante des agitateurs n'en
serait-elle pas reste l et ft-elle parvenue  engager quelque
nouvelle tentative contre nous: mais la circonstance de notre prompt
dpart lui pargna cette peine.

[Note 92: Nous avions contre nous plus de trente mille hommes, car il
faut y comprendre la garde nationale d'Orlans qui tait toute
aristocratise, comme je l'ai dj remarqu, nonobstant toutes les
dmonstrations fraternelles et de patriotisme qu'elle nous avait faites
 notre arrive. Ce n'est que notre courage et notre nergie qui lui en
imposrent et qui nous mirent  couvert des traits qu'elle avait voulu
aiguiser contre nous. (_Note de Fournier_.)]

Un dcret de l'Assemble nationale du 2 septembre m'arriva  Orlans le
3 et ordonnait la translation des prisonniers  Saumur[93].

[Note 93: En effet, dans sa sance du 2 septembre 1792 au soir,
l'Assemble lgislative dcrta, sur le rapport de Gensonn au nom de la
Commission extraordinaire, que les prisonniers d'Orlans seraient
transfrs sur-le-champ dans les prisons du chteau de la ville de
Saumur, que les commandants de la garde nationale d'Orlans et de la
garde nationale parisienne actuellement  Orlans seraient tenus
d'assurer le transport des prisonniers par une escorte suffisante, mais
que les gardes nationales qui s'taient rendues de Paris  Orlans se
retireraient sans dlai dans le sein de la capitale,  l'effet de
partager le service extraordinaire auquel les citoyens de Paris vont se
dvouer pour le salut de la patrie et la dfense de la capitale.]

Voici les mesures d'excution qui me servirent  assurer mon dpart.

Le dpartement rendit un arrt pour nous faire renforcer par cinq cents
hommes de la garde nationale d'Orlans. Je reprsentai que je ne pouvais
partir sans argent puisqu'il fallait chaque jour dlivrer quinze sols de
prt  chaque homme. En consquence, le lendemain, jour du dpart, il me
fut donn quinze mille livres.

J'assemblai la troupe, je lui fis part du dcret de l'Assemble
nationale pour la conduite des prisonniers  Saumur. Je fis charger ces
prisonniers au nombre de cinquante-trois sur des voitures et je fermai
moi-mme  clef toutes leurs malles renfermant considrablement d'effets
prcieux sur lesquels j'ordonnai que les scells fussent mis.

Ici se prsentent des circonstances extraordinaires et qui sont encore
presque nigmatiques pour moi.

J'tais le gnral de cette troupe, et l'on va voir quelle fut mon
autorit sur elle. J'avais un dcret ostensible  faire excuter et
d'autres que moi avaient apparemment des ordres secrets pour une mesure
qui y tait bien contraire. Le 3 septembre, veille du dpart d'Orlans,
un courrier m'apporta un paquet qui annonait les massacres du 2 dans
les prisons de Paris en m'insinuant d'en faire faire  peu prs autant 
Orlans. Je reus ce paquet chez l'vque[94], o taient alors Bourdon
[de] la Crosnire et du Bail, auxquels je le communiquai, ainsi qu'
l'vque. Ayant t appel un instant hors du cercle, le paquet et le
courrier disparurent pendant ce temps et je ne pus jamais ressaisir ce
mme paquet.

[Note 94: L'vque du Loiret tait M. de Jarente, un des rares vques
de l'ancien rgime qui avaient prt serment  la Constitution civile.]

Je n'ai cependant pas perdu la trace de cet objet et je me rserve, dans
un supplment  ce mmoire[95], de donner  cet gard des dveloppements
qui jetteront un grand jour sur les machinations secrtes de cette
fameuse affaire des prisonniers d'Orlans.

[Note 95: Ce supplment n'existe pas.]

Au lieu de vouloir aller  Saumur, la troupe prit la route de Paris et
plus de quatre cents hommes m'entourrent, la baonnette au bout du
fusil, en me disant que si je commandais d'autre marche, c'en tait fait
de moi.

Je semblai cder au voeu de la violence. Nous fmes donc route pour
Paris[96]. Arriv  tampes, j'y ordonnai un sjour pour attendre les
ordres ultrieurs du Corps lgislatif.

[Note 96: Plus tard, Fournier se fit dlivrer un certificat de bonne
conduite par la municipalit d'Orlans, le 30 octobre 1792: Nous,
officiers municipaux et notables de la commune d'Orlans, certifions que
le citoyen Fournier, commandant un dtachement de la garde nationale
parisienne arriv  Orlans le 31 aot 1792, a donn ses soins au
maintien de la paix et de la tranquillit pendant le sjour qu'il a fait
en cette ville jusqu'au dpart des prisonniers, etc.]

J'y reus quatre commissaires du pouvoir excutif qui me notifirent un
nouveau dcret par lequel il nous tait enjoint de ne point amener les
prisonniers  Paris, mais de choisir tout autre dpartement que nous
jugerions  propos[97].

[Note 97: Au dbut de sa sance du 5 septembre, l'Assemble apprit, par
une lettre des grands procurateurs de la nation, que les prisonniers
d'Orlans taient en route pour Paris. Alors sa Commission, par l'organe
de Vergniaud, lui proposa et lui fit rendre le dcret suivant:
L'Assemble nationale, aprs avoir entendu lecture du procs-verbal des
corps administratifs d'Orlans, dcrte ce qui suit: Article 1er. Le
Conseil excutif provisoire donnera sur-le-champ les ordres et prendra
les mesures ncessaires pour l'excution du dcret du 2 de ce mois,
relatif aux prisonniers dtenus  Orlans.--II. Il pourra les faire
conduire dans tel lieu qu'il jugera convenable, hors du dpartement de
Paris; il donnera des ordres pour qu'il soit pourvu  leur sret et 
leur garde.--III. Le Conseil provisoire excutif (_sic_) enverra
sur-le-champ des commissaires au-devant de la force arme qui conduit
les prisonniers, et fera lire  la tte du bataillon l'instruction
suivante: Citoyens, un dcret de l'Assemble nationale a ordonn le
transport des prvenus du crime de haute trahison  Saumur. Vous avez
t requis, au nom de la loi, de concourir  l'excution de ce dcret;
et vous avez mconnu l'empire de la loi, vous avez rsist  l'autorit
des reprsentants de la nation.--Citoyens, dans quel garement vous ont
jets des suggestions perfides!--L'homme qui rsiste aux ordres que le
peuple lui donne par l'organe des autorits constitues se trompe s'il
se croit patriote; il n'est qu'un rebelle. Pensez-vous que, s'il
chappait  la peine qu'il aurait encourue, il chapperait au mpris
public? Pensez-vous que les soldats qui combattent pour la libert
voudraient le recevoir sous leurs drapeaux?--Cette rflexion alarme
votre courage: eh bien, qu'elle porte aussi le repentir dans votre
coeur. Obissez sur-le-champ: la patrie oubliera votre faute, et elle
vous marquera une place parmi ses dfenseurs. (_Collection gnrale des
lois_, dite _du Louvre_, t. XI, p. 165. Le texte de ce dcret manque au
procs-verbal de la Lgislative. Il a t inexactement rapport par le
_Journal des dbats et des dcrets_, n 346, p. 136.)--On voit que, dans
ce dcret, il n'y a rien qui autorise formellement et personnellement
Fournier  mener les prisonniers dans le dpartement qu'il voudrait,
pourvu que ce ne ft pas Paris. Il semble, d'aprs des documents cits
par M. Mortimer-Ternaux (III, 381-383), que Fournier reut une lettre de
Roland qui l'autorisait  mener les prisonniers  Versailles. En tout
cas, l'Assemble lgislative approuva implicitement cette translation.
On lit, en effet, dans le procs-verbal de la sance du 7 septembre 1792
au soir (t. XV, p. 85): Un membre rend compte des suites du dcret
relatif  la translation des prisonniers d'Orlans. Il dit que les
dernires lettres envoyes par le commandant des troupes qui
accompagnent ces prisonniers et par les commissaires du pouvoir excutif
annoncent que ces troupes excuteront le dcret rendu, que les
prisonniers ne seront pas rendus  Paris, mais  Versailles. Ce membre,
qui tait Brissot, ajouta (d'aprs le _Journal des dbats et des
dcrets_, n 347, p. 144) qu'on prparait des prisons  Versailles pour
recevoir les prisonniers, et (d'aprs le _Moniteur_, XIII, 645) cette
communication fut applaudie.]

Je fis assembler toute la troupe dans une glise pour lui faire part de
ces nouvelles dispositions. Mais il ne me fut presque pas possible de me
faire entendre. De tous cts on s'criait: A Paris,  Paris, c'est 
Paris qu'il faut aller! Et, si le gnral s'y oppose, il n'y a qu'
faire tomber sa tte. D'autres disaient: Il n'y a qu' le dgrader, le
chasser et en nommer un autre[98].

[Note 98: Ne pas donner tort  toute la troupe, seulement  quelques
emports; flatter la troupe. Elle n'avait pas de mauvaises intentions
puisqu'elle a conduit les prisonniers avec tous les honneurs. Ils
brlaient d'aller aux frontires. Ils ne voulaient pas avoir fait 50
lieues et refaire encore 50 lieues. Si conduits (_sic_)  Paris, ils les
eussent fait entrer en sret, mais Versailles qui connaissait tous les
crimes des personnages.... (_Note marginale de Fournier_.)]

J'tais bien rsolu de mourir s'il le fallait pour l'excution de la
loi; mais, provisoirement, je ne vis pas d'autre parti  prendre pour
apaiser ces vocifrations et attnuer cette terrible effervescence que
de renvoyer tout le monde et de remettre l'assemble au lendemain  8
heures.

Dans la nuit, je reus une seconde dpche du pouvoir excutif, signe
Roland, qui me recommandait sous ma responsabilit de ne point venir 
Paris.

La troupe assemble  huit heures, je fis part de cette nouvelle
dpche, et  l'unanimit, il fut dcid que l'on irait 
Versailles[99].

[Note 99: Une autre lettre: Roland me disait d'attendre, qu'il venait
d'tre pris un arrt de tous les corps constitus runis, pour que la
commune et le dpartement aillent au-devant des prisonniers pour les
amener  Paris, sous l'escorte des corps constitus pour protger leur
marche afin que rien n'arrive. (On savait donc ou l'on machinait pour
qu'il arrive quelque chose?)

Ici grandes rflexions: Voulaient provoquer la guerre civile, etc.,
etc.--Autre lettre qui ordonne d'aller  Versailles. On ne savait  quoi
s'en tenir. On se rsout pour Versailles. (_Note marginale de
Fournier_.)]

Nous partons en consquence pour Versailles avec les commissaires du
pouvoir excutif. J'allai en avant pour faire part de mes ordres au
Conseil gnral de la Commune, et lui annoncer le dpt que j'allais
mettre sous sa sauvegarde. Alors le maire de Versailles, en consquence
d'un arrt du dpartement, m'engagea d'aller avec lui sur toutes les
places pour en faire la proclamation au peuple.

Je trouvai assez trange cette proclamation, qui disposa les esprits
longtemps d'avance et donna le temps de concerter des projets qui
n'eussent peut-tre pas eu lieu sans cette annonce pralable et faite
avec le plus grand bruit.

Quoi qu'il en soit,  la suite de la proclamation, le maire et plusieurs
municipaux vinrent avec moi reconnatre les prisonniers  Villejuif.
C'est de l que, continuant avec eux la route, nous sommes entrs dans
Versailles.

Arrivs  la grille de l'Orangerie, toute notre artillerie passe et tout
 coup cette grille se ferme, le maire de Versailles d'un ct et moi de
l'autre. Le peuple se saisit de mon cheval et de moi, en disant que si
je remue on me coupe aussitt la tte. Je suis conduit jusqu'au
carrefour des Quatre-Bornes[100] o l'on dtelle les chevaux des
voitures qui conduisaient les prisonniers. L, la troupe s'aperoit que
ma vie est en danger. Elle fait casser la serrure de la grille  coups
de hache par les sapeurs et vient avec la cavalerie  mon secours.
Pendant ce mouvement, le peuple furieux saute sur les voitures, frappe
les prisonniers et hlas! offre aux yeux effrays le spectacle
pouvantable d'une extermination sans rserve[101]!!

[Note 100: Ce carrefour tait situ au point d'intersection des rues de
Satory et de l'Orangerie.]

[Note 101: Voici en quels termes Fournier racontera les mmes faits
quelques annes plus tard: Arrivs  Versailles, nous traversmes la
ville. Lorsque j'eus, avec l'artillerie, dpass la grille de
l'Orangerie, elle fut ferme prcipitamment. Je fus assailli et jet 
bas de mon cheval, saisi au collet et train aux Quatre-Bornes. Au
moment o les assassins se disposaient  m'ter la vie, la cavalerie
arriva, qui m'arracha de leurs mains. Le massacre des prisonniers eut
lieu dans le mme temps. Je n'ai vu ni entendu porter aucun coup. Les
auteurs et les instigateurs de ces horribles forfaits avaient pris leurs
prcautions pour me faire subir le mme sort, sans que la troupe que je
commandais pt s'y opposer, ni au massacre des prisonniers, puisqu'elle
formait l'arrire-garde, dont une partie tait encore hors de la ville,
au moment qu'on ferma la grille de l'Orangerie; l'autre tait rpandue
dans la ville, loigne des prisonniers.... (_Massacres des prisonniers
d'Orlans. Fournier, dit l'Amricain, aux Franais_. Paris, 28 nivse an
VIII, in-8 de 16 p.)]

Quel parti prendre? Je fis battre mes bataillons en retraite. Aurais-je
t risquer le massacre de dix mille citoyens pour tenter le salut des
malheureux conspirateurs[102]?

[Note 102: Ici Fournier annonce en note une liste des victimes qui ont
pri dans cette effroyable et terrible gorgerie. Mais il ne la donne
pas.]

Je dois dire que je n'ai tremp en rien dans les barbares et tnbreuses
manoeuvres qui ont amen la fin tragique de ces prisonniers. J'ai t
mme la dupe et le jouet de ce long systme de perfidie, ainsi qu'on a
pu voir dans le narr que je viens d'offrir. Que de rflexions ne sont
point  faire sur les diffrentes circonstances de cette expdition?
Mais de ces rflexions, on ne ngligera pas sans doute la principale.
C'est qu'en gnral la patience du peuple tait porte  bout dans ce
moment, d'aprs les trahisons de toute espce, dont la vengeance venait
de lui coter tant de sang, et que cette mme patience tait lasse,
impatiente par le scandale de ces grands coupables affichant pendant
longtemps l'assurance de l'impunit, par la transformation de leur
maison de dtention en un lieu de dlices et de plaisirs, o ils se
livraient sans contrainte  toutes les dissipations les plus
recherches, recevant sans cesse une nombreuse compagnie, entretenant
hautement, et sans prendre la moindre peine pour s'en cacher, les plus
actives correspondances avec tout ce qui tait connu de plus
contre-rvolutionnaire  Paris, dans les dpartements et au del; et au
milieu de toutes ces occupations, ayant l'air d'tre parfaitement
d'accord avec tous les magistrats de la Haute-Cour, qui ne les
distrayaient nullement, n'informaient, ni ne les les interrogeaient
point: on a mme assur que plusieurs d'eux allaient habituellement
faire leur partie, entendre les saltimbanques et partager tous les
plaisirs de cette prison mtamorphose en asile de sybarites! Et une
nation libre aurait pu contenir les effets de cette indignation  la vue
de tant d'actes de perversit?...

[Le manuscrit de Fournier est inachev; il se termine par les phrases
dcousues qu'on va lire:]

Pice de tragdie o l'on jouait le tribunal. Cette pice a t
imprime.

Je me repentirai toute ma vie de n'avoir point arrt en mme temps le
tribunal.

La Haute-Cour cotait 1,500,000 francs par mois  la nation ou 35
millions (_sic_). Suis-je un conspirateur d'avoir fait cette pargne 
la nation?

Dpt des effets prcieux des prisonniers: argenterie et effets, bijoux,
hardes, billets au porteur, etc. Inventaire en fut fait par des
commissaires de la Commune. Scell, dpos  la Maison commune de Paris.
Procs-verbaux dtourns on ne sait par qui, malgr la surveillance et
les perquisitions du Conseil gnral. On trouve quelques dbris
d'effets, mais les plus prcieux sont disparus. J'ai retir dcharge des
dpts dans le temps tant des commissaires de la Commune de Paris que du
garde-magasin. C'est l'intrt public qui m'a port depuis  vouloir me
faire rendre compte[103]. O Patrie, comme on te pille! etc., etc.

[Note 103: Sur les faits auxquels Fournier fait ici allusion, voir notre
introduction.]


FIN DES MMOIRES DE FOURNIER L'AMRICAIN




TABLE DES MATIRES

INTRODUCTION.
 1er.--Biographie de Fournier l'Amricain.
 2.--Bibliographie des crits publis par Fournier.
 3.--Valeur historique de ses Mmoires.

MMOIRES SECRETS DE FOURNIER L'AMRICAIN.

AVANT-PROPOS.

CHAPITRE PREMIER.--30 juin 1789. largissement des gardes franaises
enferms  l'Abbaye par ordre du despotisme.

CHAPITRE II.--12 juillet 1789. Lambesc aux Tuileries.

CHAPITRE III.--13 juillet 1789. Premire formation des citoyens en corps
arms. J'en suis nomm le chef.

CHAPITRE IV.--14 juillet 1789. Mon rle  la Bastille.

CHAPITRE V.--15 juillet 1789. J'achve la destruction du tombeau de la
tyrannie. J'en sauve les papiers.

CHAPITRE VI.--16 juillet 1789. Je prviens l'incendie des lettres  la
poste.

CHAPITRE VII.--5 octobre 1789. Voyage de Versailles.

CHAPITRE VIII.--1789 (_sic_). Journe des poignards. Dmolition de
Vincennes.

CHAPITRE IX.--1789 (_sic_). Troubles provoqus par la voie des
spectacles.

CHAPITRE X.--Licenciement des troupes patriotes.

CHAPITRE XI.--Projet d'un cercle d'ducation.

CHAPITRE XII.--17 juillet 1791.

CHAPITRE XIII.--20 juin 1792. Fameuse ptition des sans-culottes.

CHAPITRE XIV.--1792. Arrive des Marseillais  Paris. Premier projet de
rvolution contre le pouvoir excutif. Manqu.

CHAPITRE XV.--Juillet 1792. Second projet de rvolution contre le
pouvoir excutif. Encore manqu.

CHAPITRE XVI.--Juillet 1792. Incident trs curieux. La Cour essaie de me
corrompre.

CHAPITRE XVII.--Journe du 10 aot 1792.

CHAPITRE XVIII.--Aot et septembre 1792. Affaire des prisonniers d'Etat
accuss du crime de lse-nation. Je suis charg de les transfrer 
Saumur. Leur massacre  Versailles.

TABLE DES MATIRES.






End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires secrets de Fournier
l'Amricain, by Claude Fournier

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