*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79632 *** LE COLLIER D’ACIER PAR FORTUNÉ DU BOISGOBEY Deuxième Édition PARIS E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10 1883 Tous droits réservés L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger. Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en mars 1883. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. LE COLLIER D’ACIER CHAPITRE PREMIER Ce n’est pas un mariage du grand monde; ce n’est pas non plus une noce d’ouvriers, où chacun paye son écot. Il n’y a pas de voitures de maître à la porte du restaurant, mais les mariés et leurs témoins sont venus dans des landaus de louage, conduits par des cochers gantés de blanc et traînés par des chevaux enrubannés. Si le dîner a été commandé dans la banlieue, c’est que, dans l’intérieur de Paris, les salons de cent couverts sont assez rares; mais l’établissement du père Cabassol, à Boulogne-sur-Seine, n’est pas une guinguette. Il est avantageusement connu depuis quarante ans, et sa spécialité, c’est de confectionner, au plus juste prix, les repas de noce de la bourgeoisie aisée. Plus d’un gros négociant, qui tient maintenant le haut du pavé sur la place, y a fêté jadis le plus beau jour de sa vie, alors qu’il débutait dans les affaires et qu’il s’estimait trop heureux d’épouser la fille d’un boutiquier, avec cent mille francs de dot. Cette fois, c’est la fille d’un médecin qui épouse le caissier d’une maison de banque. Le médecin, mort il y a deux ans, a laissé une assez belle fortune à sa fille unique. Le marié ne possède que ses appointements et quelques économies; mais il a de l’avenir. Le banquier qui lui a confié sa caisse vient de le prendre pour associé et compte en faire plus tard son successeur. Edmond Trémentin, le marié, a trente ans. La mariée Cécile Aubrac, en a dix-neuf. Edmond est un beau garçon, bien planté, bien tourné, et très-intelligent. Cécile est adorablement jolie; elle est aimable, elle est bonne. Impossible d’imaginer un couple mieux assorti, et tout fait présager qu’ils seront heureux en ménage. Pas de belles-mères pour troubler leur bonheur conjugal; pas de beaux-pères. Ils sont orphelins tous les deux. Cécile est assise à côté de M. Verdalenc, le chef de la maison où son mari est employé. Edmond, qui lui fait vis-à-vis, est placé entre madame Verdalenc et madame veuve Aubrac, tante par alliance de sa femme. Ces respectables dames et cet honorable financier ont arrangé ce mariage, qui n’est pas tout à fait un mariage d’inclination, et ils sont au comble de la joie. On a convoqué le ban et l’arrière-ban des amis et connaissances. Le dîner a été plantureux, les vins excellents. On en est au champagne, qu’on verse avec profusion. Les jeunes têtes sont déjà échauffées, et comme on doit danser au piano après dîner, le bal promet d’être très-gai. Les conversations se croisent, et les toasts se succèdent. C’est le moment psychologique où, du temps de nos pères, on chantait au dessert; mais le banquier Verdalenc, qui se pique de belles manières, n’a garde de donner le signal. Tous ses commis sont là, et quelques-uns risqueraient volontiers des couplets de circonstance, mais ils n’osent pas. Les demoiselles, impatientes de valser, commencent à trouver que la séance est trop longue. C’est aussi l’avis de deux invités, placés côte à côte, au bas bout de la longue table où festoient soixante-dix convives, deux invités qui n’appartiennent ni à la banque, ni au corps médical. On les a priés un peu par raccroc. L’un est auteur dramatique; ses pièces ont du succès, et il donne souvent des loges à madame Verdalenc, qui aime beaucoup le théâtre et qui n’aime pas à payer sa place. L’autre est un peintre de talent. Il a été lié autrefois avec le docteur Aubrac, et il a fait les portraits du père et de la fille. Ils sont venus pour ne pas désobliger de braves gens qui ont cru leur être agréables en les convoquant à cette réunion de famille, et comme ils ne s’amusent pas outre mesure, ils échangent à demi-voix, pour égayer cet interminable festin, des observations sur les gens de la noce, y compris, bien entendu, les nouveaux époux. --Mon cher, dit le peintre, qui a nom Alfred Caussade, quand tu écriras un rôle pour Geoffroy, du Palais-Royal, tu devrais prendre modèle sur Verdalenc. Quel type que ce banquier! C’est Joseph Prud’homme tout craché, avec ses lunettes d’or et sa voix de basse-taille. --Pas si bête! J’ai besoin de lui, répliqua le vaudevilliste Georges Darès. Il va chantant mes louanges chez tous les négociants de la rue du Sentier. --Bah! il ne se reconnaîtrait pas, si tu le copiais. --Il est plus malin que tu ne penses. D’ailleurs, les types ne manquent pas ici. Le marié est bien plus curieux à étudier que Verdalenc. --Ce fort gars qui a une tête de modèle! il ferait un superbe chef de rayon dans un grand magasin de nouveautés, mais je ne lui trouve rien de particulier. --Parce que tu ne l’as pas pratiqué. Moi qui fréquente, depuis des années, la maison de son patron, je l’ai vu à l’œuvre, et je te garantis qu’il vaut la peine d’être observé. C’est un ambitieux de première force. Il a commencé par balayer les bureaux chez Verdalenc. Tu conviendras qu’il lui a fallu de l’énergie et du savoir-faire pour devenir le monsieur que tu vois. --D’accord; mais c’est l’histoire de tous les jeunes gens qui font leur chemin dans le commerce. --Non pas. M. Trémentin est arrivé par les femmes. Il a été d’abord l’amant de madame Verdalenc. --Allons donc! Elle a cinquante-cinq ans. --Elle n’en avait que quarante-cinq lorsqu’il lui a plu. Il a gagné les bonnes grâces de monsieur, et il est resté bien avec madame, puisque c’est elle qui le marie. --Avec cette pauvre Cécile! Je la plains de tout mon cœur, car c’est un intrigant de la pire espèce, ce bonhomme-là. Sacrebleu! si mon vieil ami le docteur vivait encore, ça ne se passerait pas comme ça. Malheureusement, sa belle-sœur, qui s’est chargée de la petite, n’a pas l’ombre du sens commun. Qu’attendre d’une vieille folle qui se fait appeler la baronne Aubrac, sous prétexte que le père de feu son mari était colonel et baron du premier Empire? Ce qui m’étonne, c’est que Cécile ait consenti à épouser ce bellâtre. --Mon cher, ce bellâtre est un beau ténébreux. Il a eu trois ou quatre maîtresses dans le meilleur monde, et personne ne les a jamais connues, quoiqu’elles lui aient toutes été utiles. --Comment le sait-on? --On le devine. On prétend même que madame Verdalenc était jalouse de la dernière, et que pour jouer un tour à sa rivale, elle a poussé son Edmond à se marier, et endoctriné mademoiselle Aubrac, qui a fini par se laisser faire, quoiqu’elle eût une inclination. --Où diable as-tu appris tout ce que tu me racontes là? --Je suis lié avec un garçon que tu as dû rencontrer dans les ateliers de notre quartier, et j’ai reçu ses confidences. Il était amoureux de cette jeune fille; il l’est encore, et je crains que le chagrin de la perdre ne lui tourne complétement la cervelle. Un poëte!... ça n’aurait rien d’étonnant. --Un poëte? --Eh! oui... Louis Mareuil, qui vient de publier un volume de vers, et qui fait du journalisme à ses moments perdus. --Je le connais. Il est fort bien de sa personne, et il a du talent. Et Cécile lui a préféré ce caissier! C’est humiliant pour les artistes. Si j’avais su, j’aurais refusé l’invitation de la tante, et je te déclare que je vais filer, dès qu’on se lèvera de table. Je ne veux pas assister au départ de la mariée, et quand le sacrifice sera consommé, je ne mettrai jamais les pieds chez madame Trémentin. --Moi aussi, parbleu! je vais filer. Mais la question, ce sera de trouver une voiture pour nous ramener à Paris. Il est dix heures du soir, et nous sommes à Boulogne, où les fiacres n’abondent pas après le soleil couché. Et comme il n’y a pas de place pour nous dans les carrosses de la noce, et qu’il fait un temps à ne pas mettre un caniche dehors... --C’est vrai... il tombe des hallebardes, dit Caussade en regardant les fenêtres fouettées par la pluie. Le salon de cent couverts était au premier étage de la maison Cabassol, un premier étage qui n’était qu’un rez-de-chaussée surélevé. La nuit était noire, et le vent soufflait avec furie. L’affreux automne de cette année faisait des siennes. --Bah! conclut Darès, faute de mieux, nous pourrons toujours prendre le tramway à Saint-Cloud. Il n’y a que le pont à traverser. Ah! voilà le bel Edmond qui se lève pour répondre au discours de ce bénisseur de Verdalenc. La mariée, qui pressent qu’il va être question d’elle, rougit et baisse la tête... Un bruit de verres brisés coupa la parole à l’auteur dramatique. Une vitre venait de voler en éclats, et le marié, qui faisait face à la fenêtre, tomba, frappé au cœur par une balle. La foudre, éclatant au milieu de la table, n’aurait pas jeté les convives dans un désarroi plus complet que ne le fit cet écroulement subit du marié, qui venait de se lever pour vider à leur santé une coupe pleine de vin de Champagne. Ils ne comprenaient pas encore, et, en le voyant tomber à la renverse, ils crurent presque tous qu’il avait été pris d’un étourdissement. Quelques-uns pensèrent même qu’il était ivre, et, à vrai dire, il avait beaucoup bu. Les plus rapprochés se précipitèrent pour le relever, et réussirent, non sans peine, à le remettre debout, en le soutenant sous les bras. Alors un cri d’horreur sortit de toutes les bouches. Le sang coulait à flots de la blessure qu’il avait reçue en pleine poitrine, inondant le plastron immaculé de sa chemise de noces et tachant les mains de ceux qui l’étayaient. Son visage était d’une pâleur livide, et sa tête, rejetée en arrière, retomba inerte sur son épaule dès qu’on lui eût fait reprendre la position verticale. Il était mort, et il avait été tué roide. La mariée s’évanouit. La baronne Aubrac s’enfuit à l’autre bout de la salle, et madame Verdalenc s’affaissa sur elle-même. M. Verdalenc, de sa voix de basse profonde, appelait: Un médecin! un médecin!... et comme il y en avait là trois ou quatre,--d’anciens confrères et amis du père de Cécile,--les secours ne manquèrent pas au malheureux, qu’on avait assis sur une chaise. Mais les assistants effrayés, consternés, abasourdis, ne songèrent point à se demander d’où venait la balle meurtrière. Ils n’avaient entendu que le fracas de la vitre brisée. Sans doute, le vent avait emporté le bruit du coup de feu, qui devait cependant avoir été tiré d’assez près. Un seul invité s’était à peu près rendu compte de ce qui s’était passé, et celui-là, c’était le vaudevilliste Georges Darès. Au moment précis où M. Trémentin avait été frappé, Georges observait Cécile, qui tournait le dos à la fenêtre à laquelle son mari faisait face. Non-seulement Georges avait vu la vitre voler en éclats, mais il avait vu aussi une lueur briller au dehors comme un éclair et s’éteindre aussitôt. Il suffisait de regarder la victime de ce crime abominable pour deviner que les soins qu’on lui prodiguait ne lui rendraient pas la vie, et Georges, qui avait l’esprit prompt, pensa aussitôt à l’assassin. --Ils le laisseraient s’échapper, si nous n’y mettions ordre, dit-il vivement à son ami Caussade. Mais il n’a pas encore eu le temps d’aller bien loin, et tu vas m’aider à l’empoigner. --Volontiers, répondit le peintre, qui ne s’étonnait jamais de rien. Et, au lieu de se mêler au groupe des empressés inutiles, ils coururent à la porte. --On l’aura arrêté, quoi que tu en dises, reprit Caussade en descendant l’escalier. Il y avait du monde dans la rue, que diable! --Tu oublies qu’il pleut à verse, répliqua Darès. La raison était excellente, car ils n’eurent pas plutôt passé le seuil de la maison qu’ils purent constater que la rue était absolument déserte. Au restaurant Cabassol est annexée une auberge avec remises et écuries. Les cochers de la noce, après avoir mis à l’abri leurs voitures et leurs chevaux, soupaient à la cuisine. Pas un des fiacres qui avaient amené les invités n’était resté pour les attendre, et à dix heures du soir, par une pluie battante, les habitants de Boulogne ne flânent guère sur la voie publique. Évidemment, les gens de service qui festinaient dans les sous-sols n’avaient pas encore connaissance de l’événement, car aucun d’eux n’avait quitté la table. --Je ne vois personne, grommela Georges Darès en regardant à droite et à gauche. Le gredin a déjà décampé. Par où est-il passé? Je ne m’en doute pas. Et toi? La rue n’était ni large ni longue. Elle aboutissait d’un côté à la route qui va de la porte d’Auteuil au pont de Saint-Cloud, et du côté opposé, elle se confondait avec un chemin qui mène au bois de Boulogne, en longeant la propriété de M. de Rothschild. En face du restaurant, il n’y avait, en fait de constructions, qu’une baraque en planches qui devait servir de magasin à quelque industriel du pays, et qui ne paraissait pas avoir jamais été habitée. Georges Darès eut cependant l’idée que le meurtrier pouvait s’être réfugié là, et il allait monter à l’assaut de ce hangar perché sur un talus dont le sommet dominait de trois mètres le pavé de la rue, lorsque Caussade s’écria: --Je le vois... Il se sauve vers le bois. Le vaudevilliste se retourna, et, à la lueur tremblante d’un bec de gaz planté au bout du village comme une sentinelle avancée, il aperçut un homme courant à toutes jambes et tenant à la main un objet qui pouvait bien être un fusil. Cet homme avait au moins cinquante pas d’avance, et il allait d’un train qui laissait aux deux amis peu d’espoir de le rattraper. --Essayons, dit Darès. Caussade répéta: Essayons! Et ils se lancèrent à la poursuite du fuyard, en criant: Arrêtez-le! Malheureusement, il n’y avait là personne pour lui barrer le chemin, et ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. La chasse commença, dans de mauvaises conditions pour les chasseurs, car l’homme s’était aperçu qu’ils couraient après lui, et la crainte d’être rejoint lui donnait des ailes. Il était petit et mince. De loin, on eût dit un enfant. Et l’exiguïté de sa taille lui donnait un avantage de plus, car elle lui permettait de se dissimuler dans l’ombre plus aisément que ne l’aurait pu faire un grand gaillard, large d’épaules. C’était bien ce qu’il espérait, car il se dirigeait en ligne droite vers le bois, où l’obscurité allait le dérober aux yeux de ceux qui voulaient le prendre. Ils y auraient peut-être réussi en rase campagne, car ils avaient probablement plus de fond, mais ils avaient aussi moins de vitesse, et bientôt l’homme disparut sous les arbres. Ils remarquèrent pourtant qu’au lieu de se jeter dans les taillis où ils n’auraient jamais pu le retrouver, il enfilait une allée sinueuse qui devait déboucher sur l’hippodrome de Longchamps, et ils ne se découragèrent point. Ils entrèrent dans le bois deux minutes après lui. Là, Caussade, faute d’y voir clair, mit le pied dans une ornière et tomba. Il se releva en jurant, mais Darès s’était arrêté pour l’aider, et ils avaient perdu quelques secondes. La chasse était manquée. --J’en ai assez, grommela le peintre. --Moi pas, répliqua l’auteur dramatique, mais ce n’est pas la peine de continuer. Nous sommes distancés. --Sans compter que si, par hasard, nous le rattrapions, il pourrait nous en cuire. Son fusil doit être à deux coups. Il a une seconde balle à notre service, et nous n’avons pas même une canne. --C’est vrai, et ce serait trop bête de nous faire casser la tête par ce coquin-là. J’aime mieux me conserver pour déposer contre lui, quand il passera en cour d’assises... car on le repincera, c’est sûr. --Hum!... il a opéré avec une habileté qui prouve que toutes ses précautions sont prises, et... --Chut!... écoutons, interrompit Darès. Est-ce que tu n’entends pas le roulement d’une voiture? --Si... là-bas, devant nous. Eh bien?... --C’est lui qu’elle emmène, parbleu! --Comment! tu te figures qu’il a un équipage à ses ordres? --Pourquoi pas? --Parce que généralement les assassins ne roulent pas carrosse. --D’accord, mais tout est extraordinaire dans cette affaire. Et d’ailleurs, cet homme évidemment n’est pas un assassin de profession. Il n’a pas tué Trémentin pour le voler. Donc, il y a une vengeance là-dessous, et l’on rencontre encore dans le monde des gens riches qui se vengent. --Il me semble que le bruit s’éloigne. --Il cesse... Il a cessé. Dans une demi-heure, cet homme sera à Paris, et rien ne l’empêchera de se promener sur le boulevard, si le cœur lui en dit. Personne ne le reconnaîtra, puisque personne n’a vu sa figure. Retournons, mon cher, je suis trempé jusqu’aux os, et j’éprouve le besoin de me sécher. --Et moi, donc!... nous sommes en habit noir et en cravate blanche... sans paletot... sans chapeau... Ah! la fille de mon vieil ami Aubrac peut se vanter de m’avoir fait faire une extravagance. C’est parce qu’il s’agissait de son mari que je me suis lancé dans cette jolie expédition. Et si je n’en rapporte pas une fluxion de poitrine, j’aurai de la chance. --Dis donc, Alfred, la voilà veuve, cette charmante Cécile. Louis Mareuil, maintenant, pourra l’épouser. --Veuve avant d’avoir été femme, murmura Caussade. Voilà une situation à mettre au théâtre. Elle pourra te servir quand tu écriras une comédie, mon cher. --Je ne fais que des vaudevilles et des pièces à femmes, répliqua Georges Darès; et puis, le sujet n’a rien de comique. Je n’y vois qu’un gros drame. --Et une cause célèbre, si l’on retrouve l’homme qui vient de nous échapper. J’en doute fort, mais rentrons, je te prie. Je grelotte... Et d’ailleurs, je voudrais savoir ce qu’ont fait les gens de la noce, pendant que nous poursuivions l’assassin. --Moi aussi. Marchons... au pas accéléré... ça nous réchauffera. Ils reprirent le chemin qu’ils avaient suivi en courant, et qui leur parut cette fois beaucoup plus long, comme il arrive toujours quand on revient d’une chasse manquée. La pluie redoublait de violence, et le vent leur soufflait au visage. Mauvaises conditions pour causer. Ils avançaient donc silencieusement, mais Darès, tout en se hâtant, examinait les abords de la route. A droite, s’élevait le mur du parc Rothschild; à gauche, s’étendaient des terrains vagues. La rue où se trouvait le restaurant n’était bâtie que d’un seul côté, car la baraque en planches qui faisait vis-à-vis à l’établissement du père Cabassol ne pouvait guère passer pour une bâtisse. Le meurtrier avait donc eu toutes facilités pour faire feu et pour fuir sans être vu. Il avait dû choisir sa place à l’avance et calculer ses chances. Le coup avait été longuement et savamment prémédité. --Cher ami, reprit Caussade, ennuyé de garder pour lui seul les idées qui lui venaient à l’esprit, je crois, comme toi, que ce malheureux a été victime d’une vengeance, mais je ne devine pas qui l’a tué. --Quelqu’un qui avait intérêt à l’ôter de ce monde, parbleu! grommela Darès, en haussant les épaules. Les crimes sont toujours commis par ceux à qui ils profitent; c’est un axiome de droit. Il y a même une phrase latine pour exprimer ça. --En français, on dit aussi: Cherchez la femme. --Dans le cas présent, ça revient à peu près au même. --Comment! tu penses que c’est une femme qui a tiré sur Trémentin? --Non, puisque l’être que nous venons de poursuivre appartient au sexe fort, mais il a pu agir par ordre. --C’est-à-dire pour le compte d’une femme... Quelle femme?... Une maîtresse délaissée et furieuse contre son amant qui se mariait?... Elle l’aurait fait assassiner sous les yeux de la mariée, au milieu du repas de noces?... En effet, c’est bien là une vengeance féminine; mais quelle maîtresse? Il paraît que M. Trémentin en a eu beaucoup. --Oui, mais je ne les connais pas. Je n’en connais qu’une... la plus ancienne... celle que je t’ai nommée à table. --Madame Verdalenc! il est impossible que ce soit elle, puisqu’elle voulait ce mariage... N’est-ce pas elle qui l’a fait? --Elle y a du moins fortement contribué. Elle n’avait donc aucun motif de ressentiment contre Trémentin. Et, de plus, elle était assise à côté de lui, lorsqu’il a été frappé. Si elle avait commandé le meurtre, elle aurait choisi une place moins dangereuse; une balle peut dévier. --Alors, ce serait sa rivale... cette femme mariée qui, depuis six mois, accaparait le beau caissier? --Peut-être bien. --Bon! Madame Verdalenc la dénoncera. --Oui, si elle sait son nom, ce qui ne m’est pas prouvé. Le bel Edmond était très-discret. Sa patronne a pu deviner, en observant ses allures, qu’il avait une liaison, et ne pas découvrir avec qui. --La mort de M. Trémentin restera donc inexplicable? --J’en ai peur. Est-ce que tu la déplores? --Ma foi, non. Je n’aime pas plus les Alphonses bourgeois que les Alphonses de barrières. Mais je plains Cécile Aubrac. --Elle n’est pas si à plaindre. Elle n’aimait pas Trémentin, et elle est libre de se remarier... selon son cœur, cette fois. --C’est la grâce que je lui souhaite... Mais, dis donc, j’y pense... il y a une autre hypothèse, tout aussi admissible que les tiennes... si le coup avait été fait par l’amoureux évincé?... --Louis Mareuil? J’affirme qu’il est incapable d’une pareille action. Il aurait volontiers tué Trémentin en duel... Il l’a provoqué récemment, et ce n’est pas sa faute si l’affaire n’a pas eu de suites... Mais l’assassiner!... jamais de la vie. --D’ailleurs, je suppose qu’il n’a pas la tournure grêle du gredin qui courait si bien tout à l’heure? --Il n’est pas très-grand non plus ni très-gros, répondit Darès, après avoir un peu hésité. Mais qu’est-ce que ça prouve? --Oh! je ne l’accuse pas. Seulement, si le juge d’instruction apprend que ce jeune homme est violemment épris de Cécile, et que ce mariage le désespérait, je ne serais pas surpris qu’il le fît appeler, et qu’il lui demandât de justifier de l’emploi de son temps pendant cette vilaine soirée. --Eh bien! Mareuil ne sera pas embarrassé. C’est le garçon le plus rangé que je connaisse. Il a le tort de faire des vers, mais il a des habitudes régulières, et je parierais volontiers qu’en ce moment, il est à son journal occupé à découper des faits divers dans les feuilles du matin pour le numéro de demain. Il faut bien vivre, et la poésie ne nourrit pas les poëtes, tandis qu’un rédacteur a des appointements. --Bon! mais il ne doit pas aller dans le monde, ton Mareuil. Comment a-t-il connu mademoiselle Aubrac? --Je te raconterai ça plus tard. Nous voici à l’entrée de la rue... Il me semble qu’il y a un attroupement devant la maison Cabassol. --Oui... une douzaine de curieux tout au plus... mais j’aperçois aussi des marmitons en veste blanche qui lèvent le nez en l’air... et des messieurs qui sortent du restaurant. --Pour aller chercher le commissaire de police, probablement. Ils ne se sont pas beaucoup pressés, à ce qu’il me paraît, et ce magistrat de la banlieue arrivera un peu tard pour débrouiller le mystère. J’ai bien envie de faire mon enquête avant qu’il commence la sienne. --Ton enquête! Tu veux empiéter sur les attributions des agents de la sûreté? Quelle mouche te pique? --Mon cher, tu viens de me mettre la puce à l’oreille en me disant qu’on pourrait soupçonner ce brave Louis. Je vais tâcher de recueillir des preuves de son innocence. --Où les trouveras-tu? --Dans ce hangar que tu vois là-bas. Je suis convaincu que le coup de fusil est parti de là. --C’est assez probable; mais, alors même que ce serait certain, tu n’en serais pas plus avancé. --Qui sait? Le meurtrier a pu laisser des traces de son passage. Viens toujours. --Mais, malheureux! si on nous surprenait dans cette baraque, faits comme nous voilà, on nous prendrait pour des complices. --Ce serait drôle. Mais toute la noce attesterait, au besoin, que nous siégions au banquet lorsque Trémentin a été frappé. Viens, te dis-je. Si tu me lâchais, je te renierais pour mon ami. --Que le diable t’emporte! maugréa Caussade. Me promets-tu au moins qu’après cette sotte inspection, tu me laisseras rentrer pour prendre mon chapeau et mon pardessus? --Sois tranquille. Je ne tiens pas du tout à revenir à Paris la tête nue. Ayant dit, Georges, au lieu d’enfiler la rue, grimpa lestement sur le talus qui la dominait du côté gauche, et Caussade, qui se souciait fort peu de découvrir le vrai coupable, suivit, bien à contre-cœur. Le terrain sur lequel ils marchaient, pour gagner la baraque, était très-accidenté. Boulogne finissait là, et les habitants de cette commune suburbaine ne se gênaient pas pour venir déposer sur ce champ inculte des pierres, des plâtras et une foule d’autres débris qui s’y amoncelaient tous les jours et qui avaient fini par y former des éminences. D’autre part, on y avait creusé des trous pour en tirer du sable, de sorte que, la nuit et par le temps qu’il faisait, les deux chercheurs risquaient de s’y rompre le cou en tombant dans une fondrière, ou de s’y casser un membre en buttant contre un tas de cailloux. Caussade, au premier faux pas, se remit à jurer comme un crocheteur, et si haut que Darès le pria de se taire. Il fallait que la visite fût faite à petit bruit, sous peine d’attirer l’attention des gens qui s’étaient rassemblés à la porte du restaurant, et le vaudevilliste tenait beaucoup à opérer isolément. Après avoir trébuché plus d’une fois, ils atteignirent, sans accident sérieux, la cabane vermoulue où ils supposaient que l’assassin s’était mis à l’affût pour tirer le mari de Cécile comme on tire un lapin. Ils avaient suivi le bord du talus, et du côté où ils arrivaient, cette cabane n’avait pas d’ouvertures. Caussade commençait déjà à dire entre ses dents que personne n’y était entré, puisqu’elle était close; mais Darès l’entraîna, bon gré, mal gré, à en faire le tour, et au milieu de la façade en bois qui regardait le terrain abandonné, ils aperçurent une porte toute grande ouverte. Le battant allait et venait, secoué par le vent. --J’en étais sûr! s’écria Darès. Le coquin s’est sauvé par là... --Je n’en ai jamais douté, grommela Caussade, qui ne voulait pas avoir tort. Voilà en vérité une belle découverte, et elle te mènera loin! --Peut-être... et il était si pressé qu’il n’a pas pris le temps de refermer la porte. --Parbleu! il se doutait bien qu’on viendrait tout d’abord visiter cette baraque, et il n’avait garde de s’y attarder... Mais comment expliques-tu qu’il soit descendu dans la rue pour gagner le bois de Boulogne, alors qu’il aurait pu si facilement couper à travers champs? --Il connaissait le terrain, et il savait qu’il est hérissé d’obstacles. Il a mieux aimé prendre un chemin plus commode, au risque d’être aperçu... et il a bien fait, puisque personne ne l’a vu, excepté nous qui ne l’avons pas rattrapé. Mais il ne s’agit pas de ça!... je veux voir s’il n’a rien oublié là dedans. Il a beau être malin, quand on va tuer un homme--surtout quand on n’en a pas l’habitude--on est toujours un peu ému, et l’on ne pense pas à tout... la preuve, c’est qu’il n’a pas songé à pousser le battant et à retirer la clef... elle est encore dans la serrure. S’il avait eu la précaution de l’emporter, on n’aurait pas pu constater que quelqu’un était entré. --Nous le constatons, dit ironiquement Caussade. Et après? --Viens avec moi, si tu tiens à en savoir davantage. --Je n’y tiens pas du tout, mais sous le toit de la cabane, nous serons à couvert. Si je consens à te suivre, c’est que je n’ai pas de parapluie. --Oh! ces peintres!... ça ne pense qu’à ses aises. Tu as joliment bien fait de ne pas te mettre dans la magistrature. Tu aurais été un fichu juge d’instruction, car tu n’es pas curieux. --Et toi, tu l’es trop. Tu étais né pour être agent de police. Entre donc, bavard. Darès passa le premier, poussé par Caussade, qui en avait assez de la causerie en plein vent, et dès qu’ils eurent franchi le seuil, ils se trouvèrent dans une obscurité profonde, quoique le vaudevilliste n’eût pas refermé la porte derrière eux. --Casse-cou! cria le peintre, toujours gouailleur. Heureusement, j’ai des allumettes dans ma poche, et je vais t’éclairer. --Je m’y oppose, s’écria Darès. On apercevrait la lumière d’en bas, et dans un instant nous aurions sur le dos tous ces imbéciles qui se sont attroupés devant la maison Cabassol. Il y a une fenêtre ouverte sur la rue... là-bas, en face de nous. --Tiens! ce sera commode pour voir ce que font les gens de la noce. --Et pour examiner l’intérieur de cette baraque. Il y a justement un bec de gaz au-dessous... sans compter les lanternes à la porte du restaurant. Avançons... à moins que tu n’aimes mieux monter la garde ici, pendant que j’inspecterai le local. --Ma foi, non. Puisque j’ai été assez bête pour me laisser entraîner par toi dans cette expédition ridicule, j’irai jusqu’au bout. Ils avancèrent, et ils reconnurent tout d’abord que cette construction en planches n’était pas, comme ils l’avaient cru, un magasin destiné à abriter des matériaux ou des outils. Elle n’avait qu’un étage, mais elle était divisée en deux pièces par une cloison, deux pièces où il n’y avait pas de meubles ni de cheminées, mais qui pouvaient bien avoir servi d’habitation à un locataire peu difficile. Darès ne manqua pas de faire remarquer ce détail à son ami. Rien ne lui échappait, et il raisonnait sur tout. La porte de communication était restée ouverte comme la porte extérieure, et ils s’empressèrent de passer dans la seconde chambre, où il faisait plus clair, grâce aux reflets de la lanterne municipale plantée sous la fenêtre. Cette fenêtre se fermait avec des volets de bois, que le meurtrier avait négligé de pousser après avoir tiré, et Caussade y courut pour regarder ce qui se passait dehors; mais Darès, mieux avisé, le retint par le pan de son habit, en lui disant: --J’espère bien que tu ne vas pas te montrer. Il ne s’agit pas de haranguer la foule du haut de cette lucarne... et tu verras tout aussi bien en te tenant un peu en arrière... Nous sommes juste à la hauteur des fenêtres du salon... --C’est vrai... et elles n’ont pas de rideaux... C’est comme si nous étions encore à table... Je vois tout... L’infortuné Trémentin est toujours assis sur une chaise entre quatre médecins... Verdalenc pérore au milieu de ses employés... mais sa femme n’est pas là... ni Cécile non plus... on les aura emmenées... --Parbleu! l’une perd son mari, l’autre perd son ancien amant... il est assez naturel qu’elles ne soient pas restées en face de ce cadavre. Ce qui m’étonne davantage, c’est que je n’aperçois pas le moindre commissaire de police. --Il n’est pas encore arrivé, mais, sois tranquille, il va venir. --Il ne se presse guère, et les invités ne bougent pas du salon. Ma parole d’honneur, on dirait qu’ils n’ont pas encore compris que Trémentin a été tué par une balle, et que cette balle est partie d’ici. Ça crève pourtant les yeux. --Ils ne sont pas comme toi... Ils n’ont pas de vocation pour le métier de policier. Que veux-tu, mon cher! on n’est pas parfait. --Blague, va! je saurai qui a fait le coup. Ah! il a bien choisi son poste, le gredin! D’ici à la place où le marié était assis, il n’y a pas vingt-cinq mètres, et le tir horizontal est le plus facile de tous... Veux-tu que je te dise comment ce joli monsieur s’y est pris?... Il a entre-bâillé les volets, il s’est mis à genoux, il a posé le canon de son arme sur l’appui de la fenêtre... et comme ce pauvre diable de Trémentin se trouvait précisément au bout de son fusil, en ligne droite, il a pu le viser tout à son aise... et il aurait fallu qu’il fût bien maladroit pour le manquer. --Il me semble, au contraire, qu’il a été très-adroit; car Cécile était assise en face de son mari, et pour peu qu’il eût tiré trop bas, il l’aurait tuée... d’une balle dans l’occiput... Mais, au fait... rien ne prouve que ce n’était pas elle qu’il visait. --Oh! dit Darès qui n’avait pas songé à cette hypothèse. --Ce serait drôle, hein? ricana Caussade; et ça dérangerait un peu tes suppositions. --Non. Je cherche à m’éclairer, mais je n’ai pas de parti pris... et si, par hasard, tu avais deviné, ça prouverait surabondamment que mon ami Mareuil n’est pas coupable, car on comprendrait à la rigueur qu’il eût tué le mari, mais Cécile qu’il adore... c’est absurde. --Pourquoi absurde? Il y a des jaloux qui s’en prennent à leur rival heureux; d’autres punissent la femme qui les a trahis. C’est une affaire de goût... de tempérament, si tu veux. --Pas mal raisonné pour un homme qui n’en fait pas son état. Mais ce pauvre Mareuil n’est pour rien dans cette affaire, et il ne se doute même pas qu’on vient d’envoyer Trémentin dans un monde meilleur. Quant au mystère, je te réponds qu’il s’éclaircira promptement. On n’aura pas de peine à savoir quel est le propriétaire de cette cahute, et quand on le connaîtra, l’enquête ira toute seule. S’il prouve que ce n’est pas lui, il faudra bien qu’il dise à qui il a confié la clef de sa maison de bois. --C’est parfait, et je compte qu’on ne nous fera pas la mauvaise farce de nous citer comme témoins. Si ça arrivait, moi, d’abord, je dirais que je n’ai rien vu... et le fait est que je n’ai pas vu grand’chose. --Tu as vu l’assassin qui se sauvait. --Oh! par derrière et à cinquante pas devant moi... Tiens!... un papier, dit Caussade en se baissant pour ramasser un objet sur lequel il venait de mettre le pied. --Voyons, dit vivement Darès; ah! c’est singulier!... ce sont des feuillets qu’on a arrachés d’un livre... et il y en a de déchirés... l’homme s’en est servi pour bourrer... donc son fusil est un fusil à baguette... car, avec les nouveaux systèmes, on emploie des cartouches toutes faites... Voilà déjà un indice... et quand j’aurai vu à quel livre les feuillets ont été pris, j’aurai une indication plus précise... Donne-moi cette pièce à conviction. --Je n’y tiens pas, je te prie de le croire. La voici. Darès la prit et la mit dans sa poche... --Ah! dit le peintre, il y a du remue-ménage dans la salle à manger... et j’aperçois un personnage tout de noir vêtu qui s’avance... M. le commissaire fait son entrée, si je ne me trompe. --C’est parfaitement lui. Filons, cher ami. Les recherches vont commencer, et je ne me soucie pas d’être surpris en ce lieu. --Filons, je ne demande pas mieux. Et tâchons de nous faufiler au vestiaire sans qu’on remarque notre tenue, car si l’on nous demandait d’où nous venons, il faudrait bien le dire. Darès ne se fit pas prier pour quitter la place. Ils gagnèrent à tâtons la sortie, et ils allaient affronter de nouveau la pluie qui n’avait pas cessé, quand il leur sembla entendre marcher dehors. Ils s’arrêtèrent aussitôt, et ils écoutèrent. Les pas se rapprochaient, des pas lents et indécis comme le sont ceux d’un homme qui cherche son chemin dans les ténèbres. --Si c’était l’assassin qui revient ramasser les bourres, pensait Darès... Caussade eut la même idée et donnait son ami à tous les diables, lorsqu’une forme humaine apparut sur le seuil. Darès prit Caussade par le bras et le tira vivement de côté, afin de laisser le passage libre à cet inconnu, qui aurait pu les surprendre en flagrant délit de visite du hangar où le meurtrier s’était embusqué. Darès ne voulait pas être vu, mais il voulait voir à qui ils avaient affaire, et il prit le bon moyen en se collant avec Caussade contre la cloison, près de la porte. L’homme, après avoir hésité un instant, se décida à entrer, et sans songer à regarder s’il y avait quelqu’un de caché dans la première pièce, il s’achemina lentement vers la fenêtre ouverte qui donnait sur la rue. Dès qu’il eut dépassé le seuil de la seconde chambre, Darès se glissa prestement dehors, entraînant avec lui le peintre, qui lui abandonnait très-volontiers le commandement, et qui ne demandait d’ailleurs qu’à battre en retraite le plus tôt possible. Cet excellent Caussade comptait bien que l’expédition était terminée, mais l’entêté vaudevilliste, qui ne l’avait pas lâché, s’arrêta après avoir marché à reculons jusqu’à une dépression de terrain, une sorte de trou creusé à quelques pas, et précisément en face de l’entrée de la cabane. De là, il pouvait observer les mouvements de l’individu qu’il surveillait, tant que ce personnage suspect ne s’écarterait pas de la ligne droite, et quoi qu’il fît dans l’intérieur de la baraque, il devait nécessairement passer, en sortant, tout près des deux amis. --Cette fois, dit tout bas Darès, je crois bien que nous le tenons. J’avais deviné. C’est l’assassin. Il s’est débarrassé de son fusil, et il revient chercher les feuillets qui lui ont servi à le bourrer... Tu peux chercher, mon bonhomme, tu ne les trouveras pas, car ils sont dans ma poche. --Ça, l’assassin? murmura Darès en haussant les épaules. Allons donc! Il faudrait qu’il fût bien bête pour se jeter ainsi dans la gueule du loup... Et puis, tu oublies qu’il est monté en voiture, et qu’il roule en ce moment vers Paris. C’est toi-même qui me l’as dit tout à l’heure. --Je l’ai dit, c’est vrai, mais j’ai pu me tromper... et il a pu aussi lâcher sa voiture, après nous avoir échappé, ou se faire ramener près d’ici par son cocher, qui doit être son complice. --Je ne croirai jamais ça. Ce monsieur est tout bonnement un curieux comme nous, qui est entré pour voir ce qu’on fait dans le salon de cent couverts. La preuve, c’est qu’il regarde par la fenêtre, au lieu de se baisser pour ramasser les petits papiers que tu as serrés si précieusement. --Mais tu n’as donc pas d’yeux! Il a exactement la taille et la tournure du gredin que nous avons poursuivi jusqu’à la lisière du bois. --Je ne trouve pas. Il y a bien quelque ressemblance, mais celui-ci est moins grand. --Nous allons le voir de plus près dans un instant... il ne va pas s’éterniser dans cette hutte, où il se ferait pincer. --Le danger d’être pris ne semble pas le préoccuper beaucoup, car il ne prend pas de précautions pour se cacher. Il s’est mis tranquillement à la fenêtre. Tous les gens attroupés dans la rue doivent le voir. Ah! il se retire... Il paraît qu’il en a assez. --Il se sera aperçu qu’on le remarquait. Attention! il revient à nous. --Ah çà, est-ce que tu te proposes de lui mettre la main au collet? Je te préviens que je ne t’aiderai pas. Je ne suis pas chargé d’empoigner les criminels. C’est l’affaire des gendarmes. --Tais-toi et ne bouge pas. Je veux savoir qui c’est, voilà tout. Caussade, calmé par cette promesse, se tut et se tint coi. L’homme revenait en effet et ne tarda guère à sortir. La nuit était trop sombre pour qu’on pût distinguer ses traits, mais Darès put constater qu’il portait un chapeau bas, en forme de cloche, et se souvint aussitôt que le fuyard auquel ils avaient donné la chasse était coiffé d’un chapeau tout pareil. Il supposait que ce suspect personnage allait se lancer vers le bois, et il ne fut pas peu surpris de reconnaître qu’il suivait la crête du talus, en cherchant évidemment un endroit commode pour descendre dans la rue. Il n’avait pas pris garde aux deux amis qui se tenaient immobiles dans leur creux, et il trouva bientôt ce qu’il cherchait--une espèce de sentier qui servait aux gamins du pays à escalader la pente de ce terrain vague où ils se rassemblaient pour lancer des cerfs-volants. Caussade, quand il le vit disparaître, ne se priva pas du plaisir de se moquer des savantes déductions du vaudevilliste. --Si c’est le meurtrier de Trémentin, dit-il en ricanant, il faut convenir qu’il a de l’aplomb. Le voilà qui va se mêler aux curieux rassemblés devant la maison Cabassol. --Eh bien, c’est une tactique, et la meilleure de toutes, répliqua Darès sans se déferrer. On ne songera point à accuser un badaud confondu dans la foule. Au surplus, j’en aurai le cœur net, car je vais le regarder sous le nez. Allons le rejoindre. Tout en parlant, Darès courait à la descente, et son récalcitrant camarade, qui voyait enfin arriver le moment d’endosser son pardessus, s’empressa d’en faire autant. La rue, maintenant, était pleine de monde, et comme la pluie tombait toujours, on n’apercevait d’en haut qu’une agglomération de parapluies ouverts. L’homme au chapeau cloche, lui, n’avait que son couvre-chef pour s’abriter, et ne s’inquiétait guère de l’averse. Il s’était rapproché du groupe le plus nombreux, et il avait tout l’air de chercher à se renseigner, en écoutant ce que disaient ces gens-là. Ils étaient tous occupés à regarder l’entrée de l’établissement où ils ne pouvaient pas pénétrer, deux agents, venus sans doute avec le commissaire, ayant pris position sur le pas de la porte; et personne ne faisait attention à l’individu qui se tenait en arrière du rassemblement et qui n’osait pas questionner ses voisins, quoiqu’il en eût probablement bien envie. Darès devina son intention et se hâta de descendre pour l’aborder, sous prétexte de causer de l’événement. Il se glissa sournoisement derrière lui, et il lui demanda sans façon: --Eh bien?... a-t-on arrêté le chenapan qui a fait le coup? L’inconnu qu’il interrogeait se retourna, et ils se trouvèrent face à face. --Mareuil! --Darès! Ces deux exclamations se croisèrent au moment où Caussade rejoignait son ami. --Ah! que je suis content de vous rencontrer! dit le jeune homme interpellé par le vaudevilliste; vous allez m’apprendre enfin ce qui se passe... J’entends parler d’un meurtre... --Que faites-vous ici? interrompit Darès stupéfait. --J’y suis venu pour voir... --Pour voir quoi?... Vous n’étiez pas de la noce, que je sache? --Non, mais un sentiment plus fort que ma volonté m’a poussé... un sentiment que vous devinez. --Je le devine peut-être, mais je ne me l’explique pas. Alors, vous avez fait le voyage de Paris à Boulogne, tout exprès pour vous donner le plaisir de contempler les fenêtres du restaurant où l’on fêtait le mariage de mademoiselle Aubrac. Singulière idée que vous avez eue là, mon cher Mareuil; convenez-en. --J’avais perdu la tête... je n’ai pas réfléchi à ce que je faisais. --Et... il y a longtemps que vous êtes là? --Non... Vingt minutes... une demi-heure tout au plus... J’étais venu d’Auteuil à pied, par la grande route... J’ai demandé où était le restaurant Cabassol... On m’a indiqué cette rue... au moment où j’y entrais, j’ai aperçu de loin des gens qui couraient du côté opposé... et, en avançant, j’en ai vu d’autres sortir de la maison... J’ai entendu des cris... J’ai pensé qu’un malheur venait d’arriver, et je me suis approché... Ai-je besoin de vous dire pourquoi je n’ai pas osé entrer? --Et vous n’avez pas eu la curiosité de vous renseigner? --J’ai parlé à un cuisinier que j’ai arrêté au passage... il m’a à peine répondu... et je n’ai pas bien saisi ce qu’il me disait... J’ai cru comprendre qu’on avait tué quelqu’un... alors, j’ai pensé que du haut de ce talus, je pourrais voir la salle où l’on dînait... j’y suis monté... La porte de cette maison de bois était ouverte... je suis entré... la fenêtre était ouverte aussi... et j’ai regardé... --Qu’avez-vous vu? --Des invités qui entouraient une personne assise... une personne blessée... ou morte... ils me la cachaient complétement... Je n’ai pas eu la patience d’attendre qu’ils s’écartassent... Je suis sorti... je suis revenu dans la rue, et j’allais m’informer, quand vous m’avez parlé... Ainsi, c’est bien vrai, un crime a été commis? --Un crime abominable. D’un coup de fusil tiré précisément de cette baraque où vous étiez tout à l’heure, on a tué... --Qui? demanda Louis Mareuil avec angoisse. Darès, dont les soupçons allaient grandissant, voulut mettre à l’épreuve l’amoureux évincé de mademoiselle Aubrac. --On a tué la mariée, dit-il en le regardant fixement. --Elle!... c’est elle qui est morte!... malheureux que je suis, j’espérais que c’était lui. Ce cri, parti du cœur, fit tressaillir Darès. D’autres que lui l’avaient entendu. Deux ou trois curieux se retournèrent pour voir celui qui venait de tenir ce singulier langage, et, en vérité, un pareil propos était de nature à éveiller l’attention des gens les moins prévenus et les plus indifférents. Caussade, qui était déjà mal disposé, prit cette exclamation pour un aveu échappé au coupable, et donna un grand coup de coude à son ami Darès, lequel, sentant toute la portée de ces paroles imprudentes, dit rudement à Louis Mareuil: --Sacrebleu! mon cher, vous devriez réfléchir avant de parler. S’il y avait ici un agent de police, il croirait que c’est vous qui avez tiré sur M. Trémentin. --Eh! que m’importerait qu’on crût cela! dit le jeune homme d’un air égaré; elle est morte!... je voudrais mourir aussi. Darès commençait à se repentir très-fort de lui avoir tendu ce piége, car il s’était aperçu qu’on s’écartait d’eux, et il lui semblait même qu’un individu s’était détaché du groupe, peut-être pour aller rapporter au commissaire ce qu’il venait d’entendre. --Ah çà, vous devenez donc fou? reprit-il à demi voix, en tirant Mareuil à l’écart. S’il vous plaît de vous faire arrêter, passez-vous-en la fantaisie, mais ne compromettez pas les autres. Et comme Mareuil n’avait pas l’air de comprendre, il ajouta: --Je me suis moqué de vous. Cécile Aubrac n’est même pas blessée... la balle a dû passer à deux pouces au-dessus de sa tête. --Et lui? s’écria l’amoureux, qui ne se possédait plus. --On ne l’a pas manqué. Il a été tué roide. Je conçois que vous ne le regrettiez pas, mais je vous engage fortement à ne pas montrer tant de joie. On nous observe. Suivez-moi un peu plus loin. J’ai à vous parler. Ce n’est pas la première fois que vous voyez Caussade. Il ne sera pas de trop. Le poëte se laissa emmener jusqu’au pied du talus, mais Caussade fit des difficultés. Depuis l’instant où il avait reconnu Louis Mareuil, pour l’avoir rencontré quelquefois chez des peintres de son quartier, les soupçons qu’il avait exprimés devant son ami lui étaient revenus, et le mot malheureux que ce garçon avait lâché les avait confirmés à ce point qu’il était très-tenté de le prendre pour l’assassin. Pendant le court colloque qui s’en était suivi, il avait eu soin de se tenir en arrière, et il ne se souciait nullement d’entrer en communication avec un homme qui avait peut-être un crime sur la conscience. Mais Darès insista si vivement qu’il se décida à le suivre, tout en se réservant de continuer à jouer le rôle de personnage muet. --Mon cher Louis, dit le vaudevilliste en posant la main sur l’épaule de Mareuil, j’attends de vous des explications, et vous me les donnerez demain; mais, pour le moment, je vous conseille de décamper au plus vite. Je vous ai conduit dans ce coin et j’y ai entraîné Caussade pour qu’on ne s’occupât plus de vous. Nous allons vous accompagner jusqu’au bout de la rue. Profitez de l’occasion pour disparaître. --Pourquoi m’en irais-je? demanda Mareuil. Qu’ai-je donc à craindre? --Je vous le dirai quand vous viendrez me voir. Mais partez, je vous le répète. Votre place n’est pas ici, et je souhaite que nous soyons les seuls à savoir que vous êtes venu, car si d’autres l’apprenaient, vous seriez certainement inquiété. --Eh! non, ne partez pas, dit Caussade avec humeur. Il est trop tard. On vient à nous, et si l’on vous voyait fuir, ce serait bien pis. Le peintre avait raison. Deux hommes s’avançaient, abrités sous le même parapluie et escortés par trois individus d’assez piètre mine, dont un désignait du doigt le petit groupe dont Louis Mareuil était le centre. --C’est le commissaire de police, murmura Darès. On est allé l’avertir. Je l’aurais parié. Heureusement, il est avec Verdalenc. Je me charge de lui répondre, mais, pour Dieu! n’ouvrez la bouche que pour confirmer ce que je dirai. Et il alla délibérément à la rencontre de ces messieurs. --Comment, c’est vous, mon cher! s’écria le banquier. On nous avait dit... --Je devine. Nous sommes dans un tel état qu’on nous a signalés à M. le commissaire... et j’en suis charmé, car nous avons à lui faire une déposition assez importante. Nous venons d’appuyer une chasse à l’assassin qui nous a échappé en se jetant dans le bois de Boulogne. Mais commencez, je vous prie, par déclarer que vous répondez de nous... et que nous étions à table au moment où l’on a tiré. --Je le déclare, dit avec empressement Verdalenc, et vos noms sont assez connus pour que vous n’ayez pas besoin de ma garantie. Monsieur le commissaire, j’ai l’honneur de vous présenter mon ami Georges Darès, auteur dramatique, et M. Alfred Caussade, peintre d’histoire... ces messieurs étaient invités... Ils dînaient avec nous, et seuls parmi tous les convives, ils n’ont pas perdu la tête, puisqu’ils ont pensé à courir après le scélérat qui a tué mon pauvre Trémentin. --Nous acceptons le compliment, cher ami, car nous le méritons. Ce n’est pas précisément gai de poursuivre un coquin, sous une pluie battante, surtout lorsqu’on est en tenue de bal. Nous voilà faits comme des voleurs, et je ne m’étonne pas qu’on nous ait dénoncés... il n’y a pas grand mal, puisque vous êtes là pour attester que nous sommes d’honnêtes gens. Le diable, c’est que nous sommes revenus bredouilles. L’homme avait de bonnes jambes, et au moins cinquante pas d’avance... --Mais enfin, vous l’avez vu? demanda le commissaire. --Oui, d’assez loin et par derrière... de sorte que nous ne sommes guère en état de donner son signalement. Nous avons cependant pu constater qu’il tenait encore à la main le fusil dont il s’est servi... et je ne serais pas surpris qu’il l’eût caché dans un taillis. --Je n’ai malheureusement pas assez de monde à ma disposition pour fouiller le bois ce soir. Je ne suppose pas d’ailleurs que l’homme y soit resté... et il faut que je visite d’abord le terrain où il a dû se poster pour tirer. Mais attendez-vous, messieurs, à être appelés devant le juge d’instruction. --Nous serons à ses ordres, dit bravement Darès, qui faisait de son mieux pour empêcher le magistrat d’interpeller Louis Mareuil. Caussade ne disait mot, mais il enrageait de tout son cœur en pensant qu’il serait obligé de déposer en justice. Le poëte, que son ami cherchait à mettre hors de cause, se tenait sur le second plan et semblait étranger à cet entretien qui le touchait de près, quoiqu’il n’y fût pas question de lui. Il pensait sans doute à Cécile Aubrac, qu’il avait crue morte, et qui n’était que veuve. Mais les commissaires ont de bons yeux, et celui qui interrogeait en ce moment le vaudevilliste lui demanda sans transition, en désignant Louis Mareuil: --Monsieur est avec vous? --Oui, répondit Darès, nous venons de le rencontrer ici. Je le connais de longue date, et il me demandait ce qui s’est passé quand vous êtes arrivé. Je lui ai appris la mort de M. Trémentin. Et comme il vit bien que le magistrat ne trouvait pas l’explication suffisante, il s’empressa d’ajouter: --M. Mareuil est homme de lettres, et nous sommes voisins. Je demeure rue Condorcet, et lui rue Frochot. Il n’a pas comme moi l’honneur de connaître M. Verdalenc, et il n’était pas invité, mais il avait dîné à Saint-Cloud. Il attendait le tramway sur la route, lorsqu’il a vu la foule s’amasser devant le restaurant. Il a voulu savoir ce que c’était. --C’est bien naturel, dit froidement le commissaire. Du reste, monsieur pourra s’expliquer lui-même, car il sera entendu aussi. Je prends note de son nom et de son adresse. Maintenant, messieurs, je ne vous retiens plus. Et il fit un signe aux estafiers qui l’entouraient. Deux d’entre eux portaient des lanternes et prirent les devants pour éclairer l’inspection à laquelle leur chef allait procéder. Le troisième, qui ne portait rien, reçut un ordre donné à voix basse et disparut dans la foule. M. Verdalenc se croyait probablement obligé d’accompagner le commissaire pour l’aider dans ses recherches, car il le suivit, après avoir serré la main de Darès, en lui jetant, comme adieu, cette phrase solennelle: --Si un tel crime restait impuni, ce serait à désespérer de la justice; mais la tête du coupable tombera, je le jure sur celle de la veuve désolée du malheureux Trémentin. En toute autre occasion, le vaudevilliste aurait bien ri de ce serment grotesque; mais il n’était pas d’humeur joyeuse, et il se contenta de tourner le dos au banquier en haussant les épaules. Puis, revenant à Louis Mareuil, toujours absorbé dans ses réflexions: --Mon cher, lui dit-il d’un ton bref, je vous ai tiré d’affaire. C’est à vous maintenant de vous aider vous-même. Sans moi, vous seriez peut-être coffré à l’heure qu’il est. Rentrez chez vous et restez-y. Je suis persuadé que vous êtes innocent. Mais surveillez vos démarches et mesurez vos paroles, si vous tenez à éviter de terribles désagréments. Allez, et venez me voir quand vous serez plus calme. Et, sans attendre une réponse, Darès fendit le groupe qui stationnait devant le restaurant. De son côté, Caussade jouait des coudes, et ils arrivèrent à la porte cochère au moment où un landau en sortait, emportant Cécile Aubrac. Darès et Caussade n’eurent que le temps de se jeter de côté pour ne pas être renversés par les chevaux qui sortaient de la cour de l’auberge en piaffant aussi joyeusement que s’ils avaient ramené les deux époux au domicile conjugal. Mais Darès et Caussade purent apercevoir, dans le fond de la voiture, Cécile soutenue par sa tante, la majestueuse baronne Aubrac, qui lui prodiguait des consolations, appuyées de grands gestes. La malheureuse enfant était horriblement pâle, et ses traits contractés exprimaient la souffrance; mais elle ne pleurait pas. Sa douleur devait être d’autant plus vive qu’elle ne la laissait pas éclater. Les larmes soulagent, et elle avait les yeux secs. C’était navrant de la voir en robe blanche et encore couronnée de fleurs d’oranger, cette mariée d’un jour qui s’en allait prendre le deuil pour un an. Elle passa comme une vision devant les deux amis. Le landau tourna dans la rue, dispersant les curieux qui s’écartaient pour lui faire place, et fila vers Paris par le bois de Boulogne. C’était le chemin que l’assassin avait pris pour fuir. --Ah! c’est trop fort, s’écria Caussade; voilà ton Mareuil qui court après la voiture. Décidément, il tient à se faire pincer. --Je n’y puis rien, dit Darès. Je l’ai averti. S’il a maille à partir avec le commissaire, ce ne sera pas ma faute. --Je trouve même qu’en répondant de lui, tu es allé beaucoup trop loin, car je ne serais pas du tout surpris qu’il fût coupable. --Moi, je suis convaincu du contraire. --Sa conduite est étrange, et son attitude est louche... sans parler de cette exclamation qui lui a échappé... --Tu ne le connais pas. C’est un exalté qui n’écoute que sa passion. Il a pris au sérieux ce que je lui disais... il a cru que son adorée était morte, et, dans son désespoir, il a pensé tout haut. Voudrais-tu qu’il pleurât M. Trémentin? --Tu aurais pu te dispenser de cette sotte plaisanterie. La réponse que tu as provoquée coûtera peut-être cher à ton protégé. --Si on l’accuse, il se justifiera; tu sais aussi bien que moi que le coup de fusil a été tiré par un autre... nous l’attesterons, si l’on nous interroge. --Je n’attesterai rien du tout. Passons au vestiaire, et tâchons de trouver un fiacre pour nous ramener à Paris. Darès n’insista pas. Il éprouvait, lui aussi, le besoin de rentrer dans un vêtement chaud et de regagner son domicile. Ils pénétrèrent dans un corridor au bout duquel se tenait le garçon préposé à la garde des paletots, manteaux, capelines, pelisses et autres accessoires appartenant aux invités des deux sexes. On se bousculait pour les ravoir, car tout le monde avait perdu la tête après cette catastrophe, et la maison entière était en l’air. Les femmes criaient, les hommes s’agitaient, et les gens de service augmentaient le désordre en courant par les escaliers. Darès accrocha au passage un commis de Verdalenc, qui lui dit que la femme de son patron venait d’être prise d’une attaque de nerfs, et qu’une des demoiselles d’honneur de la mariée n’était pas en bien meilleur état. L’infortuné Trémentin n’avait pas donné le moindre signe de vie, et l’on venait de le porter sur le lit du père Cabassol, en attendant que le commissaire fût de retour pour verbaliser. Les deux amis n’avaient rien à faire dans cette bagarre. Ils réussirent, non sans peine, à retrouver leurs chapeaux et leurs pardessus, et c’était encore moins difficile que de se procurer un véhicule quelconque. Les voitures de la noce étaient réservées aux témoins et aux parents proches. Les jeunes gens couraient déjà les rues de Boulogne pour accrocher au passage un fiacre ou pour décider un loueur du pays à atteler une tapissière. --Mon cher, dit Darès, les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs. Allons prendre le tramway à Saint-Cloud. --Allons! répéta Caussade avec humeur. Encore un kilomètre à faire en pataugeant dans la crotte; mais, au point où nous en sommes, ça ne compte pas. Ah! on ne m’y reprendra plus, à me mêler de ce qui ne me regarde pas... et tous les juges d’instruction du tribunal de la Seine pourront bien m’interroger... je leur répondrai que je ne sais rien. --Bah! tu feras comme moi... tu diras la vérité. --La vérité? Tu viens de commencer par mentir au commissaire en lui racontant que ce Mareuil avait dîné par hasard dans les environs, et qu’il était venu, toujours par hasard, sous les fenêtres du restaurant... Du reste, il n’a pas cru un mot de ton histoire, ce brave commissaire, et, un de ces jours, on te demandera pourquoi tu l’as inventée. --Caussade, mon ami, tu vois tout en noir, parce que tu es trempé jusqu’aux os, et je conviens que, pour le moment, notre situation n’est pas gaie. Aussi, je te pardonne et je ne te contredirai pas avant que nous soyons à l’abri. En attendant, calme-toi. Nos épreuves vont finir. J’aperçois là-bas un café brillamment éclairé. Nous pourrons y entrer pour nous sécher, et ce sera bien le diable si, moyennant cent sous de pourboire, un garçon ne se charge pas de nous procurer une voiture quelconque. Je ne tiens pas essentiellement au tramway. La lumière vers laquelle ils marchaient était dans la grande rue de Boulogne, tout près du rond-point où les omnibus ont une station, et ces messieurs n’avaient assurément rien de mieux à faire que de continuer dans cette direction. Caussade s’y résigna, en grognant, et, après quelques minutes d’efforts et de glissades involontaires sur les pavés boueux, ils débouchèrent sur la place, juste à côté du bureau où s’arrêtent les tramways. Le café était en face, et, du côté de Saint-Cloud, sur la chaussée, on voyait poindre la lanterne rouge de la voiture de transport en commun qui arrivait. --Parbleu! dit Darès, ce n’est pas la peine de traverser. Attendons qu’elle passe, et s’il y a de la place, nous y monterons. --Bon! s’écria Caussade, voilà que tu changes encore d’avis. Nous finirons probablement par rentrer à pied. Darès ne prit pas la peine de lui répondre. Il était déjà dans le bureau, parlementant avec l’employé, qui ne paraissait pas se douter du meurtre commis chez le père Cabassol, et qui affirmait qu’à cette heure, un jour de semaine, l’omnibus n’était jamais complet. --Eh bien! j’avais raison, reprit le vaudevilliste en s’adressant à son ami. Merci, mon Dieu! Dans une heure, nous aurons regagné les hauteurs hospitalières de la place Pigalle, et tu pourras te sécher tout à ton aise. Je ne serai pas fâché non plus de changer de costume. Ce diable d’habit noir colle sur ma peau comme un linge mouillé. En attendant, je vais m’éponger un peu, conclut Darès, en déboutonnant son pardessus. Où ai-je mis mon mouchoir? reprit-il en tâtant ses poches. Mais on ne trouve pas toujours ce qu’on cherche, et il en tira de sa poche un cahier de papier imprimé. --Tiens! la pièce à conviction, ricana Caussade. Montre un peu? Et il la lui prit des mains. --Pas de bêtises, hein? dit Darès en baissant la voix. Examine-la si tu veux, mais rends-la-moi après. Si l’on tracassait Mareuil, ces feuillets pourraient servir à retrouver le coupable. --Tu crois? demanda ironiquement le peintre. --Oui, je le crois, et je ne me gênerais pas pour les envoyer au juge qui instruira l’affaire. --Eh bien, moi, je ne te conseille pas de les produire. --Pourquoi? --Parce que ce sont des pages détachées d’un volume de poésies... --Pas possible! s’écria Darès en s’approchant pour voir de près les feuilles que son ami essayait de lire, à la clarté douteuse d’un quinquet accroché à la muraille. --Parfaitement, mon bon. Ce sont des vers, et M. Mareuil en fait. --Il n’est pas le seul... et ce livre n’est pas de lui... il n’en a publié qu’un. --Récemment, n’est-ce pas?... Or, le papier de celui-ci est tout frais. --Ça ne prouve rien. On imprime tous les jours des poésies nouvelles. --Pas tant que ça. Mais, enfin, quand j’aurai vu le titre, tu sauras à quoi t’en tenir. Malheureusement, l’assassin, pour bourrer son fusil, a arraché à tort et à travers... Il n’a laissé que des fragments... --Passe-les-moi... je m’y retrouverai mieux que toi... --Attends un peu... Ah! voilà une page dont l’entête est resté... _Chants des_... Tiens! la fin manque... --_Chants du crépuscule_, parbleu!... C’est de Victor Hugo. --Mais non... mais non... il y a _Chants des_, et non pas _Chants du_... Voyons un autre feuillet... Ah! il est complet, celui-là... _Chants des grèves_... Es-tu fixé maintenant? --Trop! murmura Darès d’un air consterné. --Alors, je ne me trompais pas. Le livre est de lui. Es-tu toujours d’avis de garder cette pièce à conviction? --Les voyageurs pour Paris en voiture! cria l’employé en se levant. Allons, messieurs, dépêchons-nous. Il y a de la place. --Plus que jamais, répondit brusquement Darès. Rends-la-moi et partons. Demain j’aviserai. CHAPITRE II Les pauvres gens qui ne mangent pas tous les jours envient les repas réglés des riches, et le bohème, errant mélancoliquement par les rues, la poche vide et le ventre creux, s’arrête parfois devant les fenêtres éclairées d’une belle maison où l’on dîne. Il entrevoit à travers les rideaux des silhouettes de laquais portant des plats; il croit entendre le cliquetis des fourchettes, sentir le fumet des ragoûts exquis, et il maudit le sort qui l’a fait naître sans le sou. Celui-là, n’ayant jamais rien possédé, n’a pas connu l’envers de l’opulence. Il ne s’est pas assis à ces tables couvertes de vaisselle plate où les convives apportent, au lieu de gaieté, les soucis de leurs affaires, et goûtent les mets du bout des lèvres en songeant à la hausse de la rente ou la débâcle de l’Union générale. Il n’a pas assisté à ces déjeuners où monsieur lit son journal pendant que madame vérifie le mémoire de sa couturière, et où les deux époux n’échangent pas une parole intime, parce que les domestiques sont là pour les servir... et pour les écouter. C’est la vie de presque tous les heureux de ce monde; mais il y a des exceptions, et ce n’est cependant pas le cas du ménage Mornas, pourvu de quatre-vingt mille francs de rente en immeubles. M. Pierre Mornas est le dernier représentant d’une race de magistrats sortie du commerce parisien après la grande révolution. Son bisaïeul, son grand-père et son père étaient juges; il l’est, et son fils le serait, s’il en avait un; mais sa femme ne lui a pas encore donné d’enfant. Elle lui a, en revanche, apporté une fortune beaucoup plus considérable que la sienne. Mademoiselle Berthe d’Arlempde avait un million quand il l’a épousée. La maison qu’ils habitent rue de Turenne lui appartient en propre, et elle s’est mariée sous le régime dotal. Elle est la fille d’un homme qui avait gagné beaucoup d’argent en spéculant sur les terrains sous le dernier empire, et qui s’était mis à signer son nom avec une apostrophe après le d, le lendemain du jour où la chance avait fait de lui un propriétaire foncier. Berthe a été admirablement belle: elle l’est encore à trente-cinq ans, et ce qui vaut mieux, elle possède une intelligence remarquable et un cœur excellent. Le monde l’apprécie comme elle mérite de l’être, et les pauvres de son quartier la bénissent. Elle a choisi M. Mornas, parce qu’il lui plaisait, et depuis quinze ans qu’ils sont mariés, leur bonheur a été sans nuages. On les cite comme modèles aux célibataires endurcis qui ne croient pas aux félicités conjugales. Pierre Mornas adore sa femme et la magistrature, où il est entré trois mois avant son mariage. Il y a fait son chemin; on vient de lui confier l’_instruction_, et il compte bien avancer, car il est ambitieux. C’est un travailleur et un casanier. Il partage son temps entre son cabinet au palais et son intérieur, où sa chère Berthe lui fait la vie douce. L’appartement qu’ils occupent au premier étage de leur immeuble est un nid charmant. Il aime à s’y reposer des fatigues du métier, et il y revient avec bonheur après les longues séances passées à interroger des accusés et à entendre des témoins. Il allait beaucoup dans le monde autrefois; maintenant, sa femme y va presque toujours seule, lorsqu’elle y va, ce qui arrive assez rarement, en dehors des fêtes officielles où son mari est obligé de l’accompagner. Elle aime mieux recevoir, mais seulement des amis: quelques femmes de son âge et quelques hommes aimables. Elle a des goûts artistiques, et l’on fait assez souvent chez elle des lectures ou de la musique. Les ennuyeux sont soigneusement exclus de ces réunions intimes, et aussi les mondaines à outrance. Étant irréprochable, madame Mornas a le droit d’être sévère pour les autres, et elle n’admet pas les personnes qui font trop parler d’elles. Et, pour comble de perfection, madame évite à monsieur les tracas qu’entraînent la tenue d’une maison honorable et la gestion de revenus importants. C’est elle qui administre les biens et qui dirige les domestiques, avec une sagacité et un ordre surprenants. Pierre Mornas règne et ne gouverne pas, et il se trouve à merveille de ce régime constitutionnel qui lui permet de se consacrer tout entier à ses fonctions, car il est toujours bien servi, et sa fortune s’accroît chaque année. Il n’a rien à désirer, rien qu’une affaire qui le mette en évidence en lui fournissant l’occasion de montrer ses aptitudes pour le difficile métier de juge instructeur. Il aspire à être chargé de préparer les éléments de l’accusation dans un de ces procès retentissants qui passionnent le pays tout entier, et jusqu’à présent il n’a pas eu de veine. On ne lui a confié que des instructions sans importance; vols vulgaires, coups et blessures à la suite d’une rixe de cabaret, attaques sur la voie publique, comme on en voit toutes les nuits depuis un an, mais pas le moindre assassinat, pas même un simple détournement de mineure intéressante. Il ne pousse pas l’amour de l’art jusqu’à souhaiter qu’il se commette un beau crime bien embrouillé dans le ressort du parquet de Paris, car c’est un honnête homme, quoiqu’il soit un peu trop porté à voir partout des coupables; mais enfin, si un mystère judiciaire se présentait, il serait heureux et fier d’être désigné pour l’éclaircir. En attendant, il se contente de ce qu’on lui donne et de la tendresse de sa femme qui n’a jamais été plus vive et qui se manifeste par des attentions de tous les instants. Il est midi, et ils achèvent de déjeuner en tête-à-tête. C’est leur habitude. Ils ont toujours tant de choses à se dire, que le valet de chambre de monsieur ou la femme de chambre de madame les gêneraient. Ce matin-là, par exception, ils parlent d’affaires d’intérêt. Berthe ordinairement les règle seule, mais elle ne manque jamais de consulter son mari quand il y a lieu, et c’est le cas, quoique Pierre, qui s’est levé de très-bonne humeur, soit peu disposé à traiter une question d’argent. --Mon ami, dit-elle de sa voix douce, vous savez que je suis l’avocat des pauvres, et il faut bien que je vous signale la situation d’un de nos locataires. --Bon! dit gaiement M. Mornas, tu vas me parler du père Gigondès. Mais si tu veux que je te donne gain de cause, fais-moi le plaisir de me tutoyer. Nous ne sommes pas ici au bal de la présidence ni dans le salon de madame Verdalenc, où l’on pose pour les grandes manières. --Tu as raison. C’est ridicule de se dire: vous quand on s’aime, et si je voyais trop souvent les Verdalenc, je finirais par en prendre l’habitude. J’ai bien fait de refuser d’aller hier au dîner de noce de leur caissier. --D’autant mieux fait que tu étais souffrante, et que si tu n’étais pas restée au coin du feu, tu serais revenue avec une migraine ou un rhume. Maintenant, plaide. Le tribunal t’écoute. --Eh bien, tu as deviné. Cette fois encore, M. Gigondès n’a pas payé son terme; et maintenant, il en doit quatre. --C’est-à-dire douze cents francs, si je ne me trompe? --Juste. Et on le poursuit pour les impositions dont nous sommes responsables, comme tu sais. --Alors, fais-lui donner congé. Ça l’empêchera de s’arriérer davantage. --J’y ai bien pensé; mais si nous le renvoyons, Dieu sait ce qu’il deviendra. Pour lui, ce serait la ruine. --Diable! je ne veux ruiner personne. Mais... pourquoi ne paye-t-il pas? Il est médecin... il doit avoir des clients. --Il en avait. Il faisait de l’homœopathie, et sa consultation était très-suivie. Mais, depuis un an, il a fermé son cabinet pour entreprendre des recherches scientifiques. Il fait des expériences sur des animaux. Son appartement est plein de malheureuses bêtes qu’il martyrise. --Ça m’explique pourquoi, l’autre soir, en rentrant, j’ai mis le pied sur un cochon d’Inde, au bas de l’escalier. C’est une circonstance aggravante, et il faut mettre le bonhomme à la porte. Je ne tiens pas du tout à avoir une ménagerie dans ma maison. --La ménagerie est au quatrième étage, et nous demeurons au premier. Elle ne nous gêne pas beaucoup. --Comment! toi, Berthe, qui as si bon cœur, tu prends la défense d’un vieux fou qui dissèque probablement des lapins tout vivants! --Mon ami, M. Gigondès est un savant. Il a adressé un mémoire à l’Académie de médecine, et il espère obtenir un prix de cinquante mille francs, pour récompenser la découverte qu’il a faite. --Quelle découverte? --Ah! tu m’en demandes trop. Je ne suis pas savante, moi. Je crois qu’il s’agit d’un moyen de tuer les gens avec un millionième de goutte de sang. --Et tu veux que moi, qui suis magistrat, j’encourage ces travaux-là! s’écria M. Mornas en éclatant de rire. Décidément, ma Berthe chérie, ta charité va trop loin. --Mais ce pauvre homme ne tuera personne, je t’assure, et je... Madame Mornas s’arrêta au milieu de sa phrase justificative. Le valet de chambre de monsieur venait d’entrer dans la salle à manger, portant une lettre sur un plateau d’argent. Le juge la prit, et dès que le domestique fut sorti: --Tiens! dit-il, ça vient du parquet du tribunal... Une nouvelle affaire, probablement... et importante sans doute, car je reconnais l’écriture d’un substitut de mes amis. Qui sait s’il ne m’annonce pas que je suis chargé d’une instruction qui me vaudra plus tard un siége de conseiller à la cour? --Un gros crime alors, dit tristement madame Mornas. Je ne puis pas partager ta satisfaction. Tu tiens donc bien à envoyer à l’échafaud un grand criminel? Il me semble que si tu avais préparé une condamnation à mort, je n’oserais plus t’embrasser. --Tu n’y entends rien, répliqua le juge en décachetant la lettre. S’il y a une affaire capitale, il faut bien qu’on l’instruise, et il vaut mieux que ce soit moi qui aie l’honneur de la mettre en état. Quand tu m’as épousé, chère amie, tu savais bien que j’étais magistrat, et après que j’aurai fait mon devoir, tu m’embrasseras tout de même. Mais voyons d’abord si je ne me berce pas d’un vain espoir. Et il lut: «Mon cher Mornas, vous savez tout l’intérêt que je vous porte. Vous ne serez donc pas surpris que je vous écrive pour vous annoncer, le premier, une nouvelle que vous allez apprendre officiellement. Vous venez d’être désigné pour instruire une affaire qui deviendra une cause célèbre, et vous allez gagner vos éperons; car je ne doute pas que vous ne trouviez le coupable, sur lequel on n’a jusqu’à présent aucune indication sérieuse.» --Oh! oui, je le trouverai, s’écria M. Mornas avec enthousiasme. Enfin! je tiens donc mon avancement. --Qu’as-tu besoin d’avancer? Nous sommes riches. --Et l’honneur de siéger en robe rouge, n’est-ce donc rien? --Que veux-tu! Je ne suis qu’une femme, et je n’ai pas d’ambition. Seras-tu plus heureux quand tu seras conseiller? Je te préviens que je ne t’aimerai pas plus que je ne t’aime comme tu es. --Mais tu ne m’aimeras pas moins, ma petite Berthe, dit en souriant le magistrat, et tu me verras plus souvent, car je ne serai plus obligé de passer mes journées au palais pour interroger des coquins et des imbéciles. --A la bonne heure! Voilà une meilleure raison. Seulement, mon ami, je songe à une fable de la Fontaine... _Perrette et le Pot au lait_... Tu fais de beaux projets et tu fondes de grandes espérances sur une affaire que tu ne connais pas, car ton ami a oublié de t’expliquer de quoi il s’agit. --Attends! la lettre ne finit pas là... laisse-moi tourner la page... j’y suis... écoute la suite: «Courez au palais. Vous trouverez l’ordonnance sur votre bureau. C’est pourquoi je puis me permettre de vous dire qu’un meurtre a été commis hier soir, dans des circonstances singulières...» --Ah! mon Dieu! s’écria M. Mornas, au lieu d’achever sa lecture. --Quoi donc? demanda Berthe, émue de l’émotion de son mari. --On a tué, pendant ce repas de noces auquel tu étais invitée... tué, d’un coup de fusil, au milieu des convives... --Qui?... Tu me fais mourir d’inquiétude avec tes interruptions... --Edmond Trémentin... le caissier de Verdalenc. --Le mari de Cécile Aubrac? Ah! c’est épouvantable! --Oui; car voilà tous mes rêves qui s’envolent. Je ne puis pas instruire une affaire à laquelle sont mêlés des gens que je connais. --En vérité, Pierre, je ne te comprends pas. Comment peux-tu penser à tes intérêts de magistrat en présence d’un pareil malheur? Ce n’est pas toi que je plains, c’est cette jeune fille. Que va-t-elle devenir? --Moi aussi, je la plains; quoique je n’aie jamais fait que l’entrevoir au bal, chez madame Verdalenc... --Mais moi, je lui ai parlé souvent, et j’ai pu l’apprécier. Elle est charmante, et elle méritait mieux que le mari qu’on lui donnait. --On peut donc espérer qu’elle se consolera de l’avoir perdu, tandis que je ne retrouverai jamais l’occasion qui m’échappe. Pense donc à ce que sera ce procès! La victime, les témoins sont tous du monde que nous voyons... l’assassin en est peut-être aussi... et un mystère par-dessus le marché!... ça n’arrive pas une fois tous les dix ans. Allons! décidément, je n’ai pas de chance. --Encore! Ah! mon ami, si je ne te connaissais pas, je croirais que tu n’as pas de cœur. Il s’agit bien de ta carrière, quand deux familles sont en deuil! Ne devrais-tu pas te demander qui les y a mises? C’est incompréhensible... une vengeance peut-être!... Ce jeune homme avait donc des ennemis, car, assurément, mademoiselle Aubrac n’en avait pas... Je veux aller la voir... lui dire combien je prends part à sa douleur... --Vas-y tant que tu voudras, puisque je suis obligé de me récuser, répondit M. Mornas avec humeur. --L’ami qui t’écrit ne te dit rien de plus? demanda madame après un silence. --Absolument rien. C’est déjà beaucoup qu’il ait pris sur lui de m’avertir. --De sorte que tu ne sais pas du tout sur qui se portent les soupçons? --Comment veux-tu que je le sache? J’ignore les antécédents de ce Trémentin, ses tenants, ses aboutissants. J’ai eu quelques relations avec les Verdalenc, mais ils n’ont jamais été de nos intimes. Et quant à la mariée, j’ai entendu dire que c’était la fille d’un médecin, et qu’elle vivait chez sa tante, une certaine baronne Aubrac, qui est, m’a-t-on assuré, une personne assez ridicule. --Mais, avec ton expérience des affaires criminelles, tu dois déjà voir de quel côté l’on cherchera l’assassin. --Il faudrait pour cela que j’eusse étudié le dossier et recueilli des témoignages. Or, c’est un de mes collègues qui sera chargé de débrouiller la situation... et il en aura tout l’honneur. --Oui, s’il y réussit; mais il pourrait bien se tromper... prendre un innocent pour un coupable... tandis que toi... --Moi, je ne ferais pas fausse route, j’en suis sûr. Mais je ne devine pas où tendent toutes ces questions que tu me poses. Madame Mornas réfléchit un instant, comme une femme qui craint de choquer son mari en abordant un sujet scabreux. --Écoute, Pierre, dit-elle timidement, tu me rendras cette justice que je ne me suis jamais occupée des choses du palais... --Pas assez, chère amie. J’aurais aimé à te voir t’y intéresser davantage. --Eh bien, veux-tu me permettre, cette fois, de te donner un conseil? --Je ne te promets pas de le suivre, mais je l’entendrai volontiers. --Je te conseille d’accepter la mission qu’on veut te confier. --Je ne demanderais pas mieux, mais vraiment je ne peux pas. --Parce que tu as rencontré quelquefois des personnes dont les noms figureront dans ce procès? Ce scrupule t’honore, mais crois-tu que le chef du parquet ne s’est pas renseigné avant de te désigner pour instruire? Je suis persuadée, moi, qu’il sait fort bien que ces personnes ne te sont pas inconnues, et que s’il t’a choisi, c’est précisément parce qu’il compte sur ton intelligence et sur ton impartialité. --C’est possible, après tout, murmura M. Mornas. --Il s’est dit, reprit Berthe avec plus d’assurance, que pour découvrir la vérité dans certaines affaires exceptionnelles, il fallait avoir vu le monde et appris à connaître le cœur humain. Beaucoup de tes collègues ne sont pas dans ce cas-là et ne dirigeraient pas les recherches avec la délicatesse qui convient lorsqu’il s’agit de trouver un criminel parmi les gens d’une catégorie sociale où en général on n’assassine pas pour voler. Un juge accoutumé à traquer les bandits de profession procéderait peut-être brutalement... et Dieu sait qui il accuserait... --Tout magistrat digne de ce nom s’occupera d’abord de savoir si quelqu’un en voulait à M. Trémentin... ou si quelqu’un bénéficiera de sa mort. Il est évident que tout le procès est là. --Eh bien! un juge qui aurait l’esprit faux et qui se laisserait prendre aux apparences, pourrait s’imaginer que la personne la plus intéressée à se débarrasser de M. Trémentin, c’était... sa femme. --Comment cela? --Mon cher Pierre, je ne parlerais pas ainsi devant toi, si je n’avais pas la certitude que mademoiselle Aubrac est incapable non-seulement de commettre un crime, mais même d’en concevoir la pensée. Il n’en est pas moins vrai qu’elle ne s’est pas mariée tout à fait de son plein gré. Elle avait une inclination pour un jeune homme qui n’était pas en situation de l’épouser, et elle a fini par céder aux instances de sa tante, qui appuyait de toutes ses forces le futur successeur du banquier Verdalenc. Cécile faisait un mariage de raison, et parmi ceux qui savent la vérité, il pourrait s’en trouver qui se permettraient contre elle des insinuations malveillantes. Une calomnie, si absurde qu’elle soit, fait son chemin, et si elle arrivait aux oreilles d’un juge accessible aux préventions injustes... Comprends-tu maintenant, mon ami, pourquoi je voudrais que l’affaire restât entre tes mains? --Tu vas trop loin dans tes suppositions, et tu as trop mauvaise opinion de mes collègues... mais tu as peut-être raison de me conseiller d’accepter... ma conscience me le permet, car je suis sûr de moi, et mes chefs me connaissent... Je puis, d’ailleurs, les consulter, leur exposer la situation particulière où je me trouve... et s’ils m’engagent à ne pas m’en préoccuper... eh bien, je ne me dessaisirai pas d’une instruction qui me mettra hors de pair. --J’en serai bien heureuse pour cette jeune fille... et pour toi, ajouta madame Mornas, en tendant la main à son mari, qui y mit un baiser avant de se lever de table. --Merci, Berthe, dit-il avec effusion. Je te devrai de ne pas mourir juge, et ta protégée n’a rien à craindre; car, puisque tu t’intéresses à elle, je suis sûr que c’est un ange... comme toi, chérie. --Tu exagères, mon ami, dit en souriant madame Mornas. Cécile n’est pas un ange... ni moi non plus. Cécile est une jeune fille bien née et bien élevée, qui n’a que de bons sentiments et dont le seul tort est d’avoir écouté les conseils de sa tante. Si elle avait eu le courage de lui résister et de se marier selon son cœur, elle ne serait pas veuve aujourd’hui, car j’imagine que ce M. Trémentin a été assassiné par une de ses anciennes maîtresses. On m’a raconté qu’il en a eu beaucoup. --Ce serait donc de ce côté qu’il faudrait chercher? dit vivement le magistrat, qui levait déjà la tête comme un cheval de guerre qui entend la trompette sonner la charge. --Oh! prends garde, Pierre. Je n’affirme rien. Je me souviens des bruits qui ont couru dans le monde où il allait, voilà tout, et je serais désespérée si tu y attachais de l’importance. Je ne suis pas un ange, mais je me reprocherais toute ma vie d’avoir fait accuser un innocent. Tu sauras bien trouver le coupable, sans que je me mêle de l’instruction. --Tu t’en tirerais mieux que moi, et si je la prends, j’aurai plus d’une fois recours à tes lumières. Et s’il est vrai que ce Trémentin ait été un homme à bonnes fortunes, tu pourrais bien avoir deviné juste du premier coup, ma chère Berthe. --Je te répète que j’ai entendu des propos, et rien de plus. On parlait de ses conquêtes, mais on ne les nommait pas... et j’ai toujours été étonnée qu’il en fît... C’était un grand garçon taillé en force... ce qu’on appelle un bel homme... Mais il manquait de distinction, et je n’ai jamais compris qu’il pût séduire une femme, car il me déplaisait souverainement... presque autant que tu me plais. --Le fait est qu’il ne me ressemblait pas, dit gaiement M. Mornas, qui n’était ni grand ni robuste, et qui, sans être laid, avait une sévère figure en lame de couteau, faite pour intimider les prévenus et pas du tout pour charmer les dames. --Heureusement! murmura Berthe en regardant son mari avec des yeux qui auraient fait battre le cœur d’un vieux président. Ils étaient noirs comme ses cheveux, ces yeux incomparables, et son teint, d’une blancheur mate, en faisait encore ressortir l’éclat singulier. Ils exprimaient la passion, la tendresse, tous les sentiments d’une femme aimante. Ils parlaient. Et Pierre Mornas, qui n’avait que quarante ans, ne résistait jamais aux ordres qu’ils lui donnaient. Les magistrats ne devraient avoir ni femmes légitimes ni maîtresses. --Ne me regarde plus ainsi; je ne partirais pas, dit le juge d’instruction. --Pars, mon ami, je m’en vais, répliqua en riant madame Mornas. Le coupé est attelé, et dans un quart d’heure tu seras au palais. Je ne te reverrai que ce soir; mais pendant ton absence, pour te porter bonheur, je vais faire une bonne action. --Consoler la veuve de M. Trémentin? Ce serait un peu prématuré; elle doit être toute à sa douleur, et je suppose qu’elle ne reçoit personne. D’ailleurs, si j’instruis, je te prierai de prendre garde à tes démarches. La femme d’un magistrat ne doit pas être soupçonnée. --Ne crains rien, mon Pierre; je serai prudente, et, du reste, il ne s’agit pas de Cécile pour le moment. Je la verrai, si tu ne me défends pas de la voir, mais plus tard. Aujourd’hui, je vais tout simplement monter chez ce pauvre M. Gigondès et lui dire que nous ne le tourmenterons pas pour ses loyers arriérés. --Tu as le génie de la charité, s’écria M. Mornas en attirant Berthe sur son cœur. Va rassurer ce brave homme, et faisons vœu, si tu veux, de lui donner gratis quittance de tous ses termes, quand j’aurai découvert l’assassin du mari de ta protégée. --Je ne demande pas mieux, et je puis annoncer d’avance cette nouvelle à notre locataire, car je suis sûre que tu trouveras le coupable. Un gros baiser fut la conclusion de cet entretien conjugal. Le juge était habillé de noir et cravaté de blanc, comme il convient à un magistrat de la vieille roche. Il endossait le harnois en se levant, et il ne redevenait homme du monde que le soir. Il était donc tout prêt à siéger dans son cabinet, et il sortit pour s’en aller en guerre contre le meurtrier de M. Trémentin. Madame Mornas avait déjeuné, selon sa coutume, en négligé matinal; mais sa toilette était assez et même trop élégante pour aller voir un vieux savant, et elle avait pour principe de ne jamais remettre les bienfaits au lendemain. Elle ne prit que le temps de donner à sa femme de chambre l’ordre de ne recevoir personne, et elle franchit d’un pied léger les trois étages qu’elle avait à monter pour arriver à la porte du bonhomme. Il lui tardait de le tranquilliser sur les suites de la négligence qu’il mettait, depuis un an, à payer son propriétaire, et elle sonna délibérément. Un bruit de pas traînants répondit à l’appel du timbre; la porte s’entr’ouvrit, et une figure étrange se montra. M. Gigondès, à soixante ans, avait la tête d’un octogénaire, ridé et ratatiné comme une pomme cuite. Il était coiffé d’un bonnet fourré, et il s’enveloppait dans une robe de chambre d’une couleur impossible à définir, dissimulant du mieux qu’il pouvait le tricot rapiécé qui emprisonnait ses jambes en fuseaux. En voyant madame Mornas, il recula de surprise, et il balbutia une phrase où il était question d’excuses pour le retard et de promesses pour l’avenir; mais l’excellente femme l’interrompit en lui disant de sa voix d’or: --Cher monsieur, je ne viens pas vous présenter vos quittances; je viens causer avec vous. --C’est bien de l’honneur que vous me faites, madame, murmura le vieillard sans lâcher le battant qu’il tenait entre-bâillé; mais mon appartement est un peu en désordre, et je n’ose pas vous engager à y pénétrer. --Pourquoi donc? Je sais que vos travaux scientifiques vous absorbent tout entier, et un savant a le droit de ne pas s’occuper de détails de ménage. Nous sommes tout fiers, mon mari et moi, de vous avoir dans notre maison, et vous me ferez bien la grâce de me recevoir, car je m’intéresse vivement à vos belles découvertes, et c’est le désir de les connaître qui m’amène chez vous. --Est-il possible! s’écria M. Gigondès en s’effaçant vivement pour livrer passage à la dame, qui le prenait par son faible. --Mon Dieu, oui, dit-elle gaiement; je ne suis qu’une ignorante, mais je ne demande qu’à m’instruire. Et puis, vous savez que la curiosité, c’est le défaut des femmes. --Entrez, madame, entrez, répondit le bonhomme avec empressement. Je serai trop heureux de vous expliquer le but de mes recherches... d’autant plus heureux que j’y touche, à ce but, et que si je l’atteins bientôt, comme j’en ai presque la certitude, je pourrai m’acquitter d’une dette qui me pèse... Vous avez bien voulu m’accorder du temps et... --Cher monsieur, reprit madame Mornas pendant que le savant refermait la porte derrière elle, ne parlons plus de cela... ou plutôt parlons-en pour n’avoir plus à y revenir. Mon mari est d’accord avec moi pour vous donner tout le temps nécessaire. Notre concierge va recevoir l’ordre d’attendre que vous lui demandiez vos quittances, et je vous prie de ne pas vous gêner. M. Gigondès se répandit en protestations de reconnaissance que madame Mornas écouta en souriant. Elle examinait le salon où le bonhomme l’avait introduite, et elle s’amusait de voir où peut conduire l’amour de la science. Il y avait une épaisse couche de poussière sur tous les meubles, et le parquet semblait n’avoir jamais été ciré. Le portrait d’Hahnemann, inventeur de l’homœopathie, était couvert de toiles d’araignée. --Vous voyez, madame, que mon intérieur n’est pas très-bien tenu, soupira le vieillard. J’ai dû renvoyer mon domestique... il m’était inutile, puisque je n’ai plus de clients... et d’ailleurs, je passe ma vie dans mon cabinet. --Entrons-y, dit bravement madame Mornas, décidée à aller jusqu’au bout, afin de donner à sa visite charitable un prétexte flatteur pour l’amour-propre du vieux chercheur. Dans le cabinet, c’était bien pis. Sur une table vermoulue s’élevaient des montagnes de paperasses et s’alignaient des fioles ébréchées. Un vieux fauteuil de cuir et trois chaises dépaillées complétaient le mobilier. Mais la moitié de ce local bizarre était occupée par une immense caisse, divisée en plusieurs compartiments, où l’on avait parqué des rongeurs de deux ou trois espèces. Au fond de cette boîte s’étalait une couche de paille; des feuilles de salade jonchaient le plancher, et, au lieu de pendule, on voyait sur la cheminée un énorme chou. --Voilà donc les pauvres bêtes qui servent à vos expériences? demanda Berthe en contenant avec peine une forte envie de rire. Mon mari m’avait bien dit que votre appartement ressemblait à l’arche de Noé. Oh! il n’y trouve pas à redire, ajouta-t-elle en remarquant la mine piteuse que faisait M. Gigondès. Il sait que vous travaillez pour la science, et il serait venu vous voir ce matin avec moi, s’il n’eût été appelé au palais pour une affaire très-grave... et très-triste... car elle plonge dans le deuil une jeune femme que je connais... --Ah! fit le bonhomme avec l’indifférence d’un savant qui ne s’intéresse à rien qu’aux problèmes dont il poursuit la solution. --Hélas! oui, reprit madame Mornas: on a assassiné hier le mari de mademoiselle Aubrac... Vous avez pu entendre parler de son père, qui était médecin. --Médecin! répéta M. Gigondès... Mais, alors, c’est donc la fille de cette canaille d’Aubrac... mon persécuteur! --Que dites-vous là, cher monsieur? s’écria madame Mornas. Le père de Cécile Aubrac a été un très-habile médecin et un très-honnête homme. --Ni l’un ni l’autre, madame, répliqua rageusement Gigondès. C’était un âne... comme tous les allopathes, du reste... et, de plus, c’était un homme de mauvaise foi... un envieux... un intrigant... --Vous m’étonnez, monsieur. Je l’ai peu connu, mais je n’ai jamais entendu dire de lui que du bien... tous ses malades chantaient ses louanges. --Il y a en ce monde plus de sots que de gens qui raisonnent. --Et il a toujours passé pour être un excellent père. --Les loups aiment leurs petits. --J’avoue, dit Berthe en riant, que je ne m’attendais pas à entendre comparer à un loup cet excellent M. Aubrac. --Les loups sont moins méchants que ne l’était ce médicastre. Ils dévorent les moutons parce qu’ils ont faim, et il faisait le mal pour le plaisir de le faire. --Vous avez donc eu à vous plaindre de lui? --Si j’ai eu à m’en plaindre! Ah! madame, vous qui êtes si bonne, vous aurez peine à croire à la férocité de cet homme. Il m’avait juré une haine implacable... à moi qui ne l’avais pas offensé. --Et pourquoi? --Parce qu’il était jaloux de mes succès. --Vraiment?... C’est singulier. Vous n’aviez pas la même clientèle, puisque vous apparteniez, je crois, à deux écoles médicales tout opposées. --C’est précisément à cause de cela qu’il m’a déclaré la guerre. Il a commencé par attaquer publiquement l’homœopathie. C’était son droit... Il n’est pas donné aux aveugles de voir la lumière. Mais il ne s’en est pas tenu là. Il s’en est pris à ma personne, à mes travaux. Il a publié des libelles où il prétendait prouver que mes expériences n’étaient que des niaiseries, que je ne croyais pas moi-même à la grande découverte que j’annonçais à l’Académie... C’est comme s’il avait dit que je n’étais qu’un imposteur... En un mot, madame, il m’a ridiculisé, bafoué, vilipendé, et, finalement, ruiné, car ses diffamations ont produit leur effet. L’Académie a refusé de m’entendre, et tous mes clients m’ont abandonné. Le bonhomme s’animait en parlant, et la colère le transfigurait. Il redressait sa taille voûtée, le rouge montait à ses joues parcheminées, et ses petits yeux gris lançaient des éclairs. Madame Mornas l’observait curieusement, et elle admirait la violence de cette passion de la science qui étouffe tous les sentiments humains et qui rajeunit un vieillard. Assurément, M. Gigondès, en ses belles années, si tant était qu’il eût aimé, n’avait jamais éprouvé pour une femme des transports d’amour aussi vifs que les transports de rage auxquels il se laissait aller contre son détracteur. Berthe, toujours compatissante, le plaignait, et elle essaya de l’apaiser. --A quelque chose malheur est bon, cher monsieur, dit-elle doucement. En renonçant à exercer, vous vous êtes consacré tout entier à vos recherches. Les malades y ont perdu, mais la science y gagnera, puisque vous êtes à la veille de trouver ce que vous cherchez avec tant de persévérance. --J’ai trouvé, s’écria l’irascible savant. Il ne me manque plus qu’une dernière expérience, pour démontrer victorieusement l’exactitude de ma théorie sur l’empoisonnement par le sang... je la ferai, cette expérience décisive, dussé-je la faire sur moi-même... et lorsque le monde entier aura reconnu que j’avais raison, on saura ce que valait ce misérable Aubrac... car je prouverai qu’il n’était qu’une brute, un menteur, un faux savant... et, qui pis est, un mauvais homme. --Je ne sais s’il avait les vilains défauts que vous lui reprochez, reprit sans s’émouvoir madame Mornas; mais la mort efface tout, et il n’est plus là pour se défendre. Oubliez vos griefs, je vous en prie. --Jamais! dit énergiquement Gigondès. Je ne puis plus le traiter comme il le méritait, mais je voudrais le poursuivre jusque dans sa postérité. Pour le coup, madame Mornas éclata de rire. --Savez-vous, cher monsieur, qu’il est fort heureux pour vous que vous ne connaissiez pas sa fille? On vient de tuer son gendre d’un coup de fusil, et si l’on vous entendait parler comme vous le faites, on pourrait vous accuser d’avoir commis ce crime abominable. Vous auriez beau dire que le maniement des armes à feu ne vous est pas familier... --J’en sais de plus sûres, dit entre ses dents le vieillard. --Ah! oui, le poison que vous avez découvert; mais j’aime à croire que vous n’opérez que sur des animaux, reprit la femme du juge d’instruction. --Malheureusement, grommela Gigondès. --Comment! vous regrettez de ne pas essayer sur des créatures humaines? --Au point de vue de la science, oui; car on pourrait m’objecter que les lapins et les cochons d’Inde n’ont pas assez de force vitale pour résister à l’inoculation du sang vicié. Une piqûre pratiquée sur un homme ou sur une femme adulte compléterait la démonstration de mon système. Mais je sais que les lois s’y opposent. --Je le crois bien, qu’elles s’y opposent. Si elles le permettaient, les savants comme vous dépeupleraient la terre. --Mais non, répliqua tranquillement le bonhomme. Il suffirait de leur livrer les condamnés à mort. La science doit passer avant tout. --Je crains, cher monsieur, que vous ne réussissiez pas à convertir à vos idées les magistrats, dit Berthe avec un beau sang-froid. Mais vous avez raison, la science est une belle chose, et je déplore mon ignorance. Aussi serais-je très-flattée si vous vouliez bien m’expliquer en quoi consiste votre grande découverte. Je ne réponds pas de comprendre, mais j’essayerai. --Un enfant comprendrait, et si vous daignez me prêter un peu d’attention, vous en saurez tout à l’heure autant que moi. Je commence: Vous avez certainement, chère madame, entendu des gens du monde se moquer des homœopathes et de l’efficacité des doses infiniment petites qu’ils prescrivent quand ils ordonnent des remèdes. --Oh! très-souvent. L’autre jour encore, un mauvais plaisant racontait devant moi qu’en faisant dissoudre un grain d’arsenic dans un seau d’eau et en vidant ce seau dans la Seine, à Bercy, il suffisait d’aller le remplir sous le pont Neuf pour que la solution d’arsenic produisît des effets prodigieux. --Eh bien, madame, je prouve que cette stupide plaisanterie est presque une vérité. J’introduis dans le cou, ou sous la patte d’un lapin, une goutte de sang charbonneux... c’est-à-dire du sang qui provient d’un animal mort de cette terrible maladie qu’on appelle le charbon. Le lapin meurt le quatrième ou le cinquième jour. Avec le sang de celui-là, je pique un second lapin, qui meurt en trois jours; un troisième, piqué avec le sang du second, meurt en quarante-huit heures. Au septième, j’obtiens une mort foudroyante; et notez ce point, toujours en diminuant la dose. Ainsi, j’arrive à tuer avec un trillionième de goutte. Plus la dose est réduite, et plus l’énergie du poison augmente. Est-ce beau? --C’est admirable, dit le plus sérieusement du monde l’obligeante madame Mornas. Ainsi, on pourrait à volonté tuer quelqu’un sur-le-champ ou à longue échéance? --Parfaitement. A très-longue échéance même, car après le septième lapin, la violence du venin va en diminuant. Tenez! vous voyez ce gros roux qui broute une feuille de chou. Eh bien, je l’ai piqué hier avec du sang de la onzième édition. Il a encore trois semaines à vivre, mais il mourra sûrement du vingtième au vingt-deuxième jour. --C’est le poison des Borgia que vous avez retrouvé! --Je le crois, répondit Gigondès avec une modestie affectée. Les auteurs disent que César Borgia portait une bague ornée en dessous d’une pointe d’acier, et que, pour se défaire d’un ennemi, il n’avait qu’à lui donner une poignée de main énergique. --Je ne me doutais pas que ce fils du pape Alexandre VI eût inventé quatre cents ans avant vous le moyen d’envoyer dans l’autre monde, à jour fixe, un personnage gênant. Mais, en vérité, je crains qu’au siècle où nous sommes on ne favorise pas la propagation de cette étonnante découverte. Quand je pense qu’il suffirait de tremper dans le sang du douzième lapin une des épingles qui me servent à attacher mes cheveux ou mes chapeaux, et que ma femme de chambre en me coiffant pourrait me piquer... j’en ai le frisson, et je lui défendrai d’entrer ici. --Personne n’y entre, madame, et il n’y a que vous qui connaissiez mon secret. Mon mémoire à l’Institut n’est pas achevé. --Gardez-le pour vous, je vous en prie, ce secret dangereux. Ceux qui le posséderaient pourraient se débarrasser trop facilement des gens qu’ils n’aiment pas. --Et cela impunément. Ce poison ne laisse pas de traces. --C’est complet, alors, et je ne répéterai pas à mon mari ce que je viens d’apprendre. Il serait capable de vous donner congé. Il n’est pas savant, il est juge, et à force d’interroger des criminels, il en voit partout. --Mais, madame, dit le bonhomme effrayé, je vous jure que je n’ai commis aucun crime, et que je n’en commettrai jamais. Il ne faut pas prendre au sérieux ce que je vous disais tout à l’heure... --De votre désir d’expérimenter sur vos semblables; oh! j’en suis persuadée, cher monsieur Gigondès; et maintenant que je vous ai rassuré sur tous les points, je vous laisse à vos travaux. Il faut que j’aille prendre des nouvelles de cette pauvre jeune femme qu’un scélérat vient de faire veuve le jour de son mariage. --Il s’y est bien mal pris, grommela le vieil entêté. Se servir d’un fusil, quand il aurait pu... Enfin! il a vengé l’homœopathie des indignes attaques du sieur Aubrac. --Vous excusez l’assassin! s’écria madame Mornas. --Non, dit en rechignant M. Gigondès. Un crime est un crime, après tout, et d’ailleurs c’est un innocent qui a payé pour un coupable, puisqu’on a tiré sur un monsieur que je ne connaissais pas du tout. Que n’a-t-on tué cet Aubrac pendant qu’il me persécutait! J’aurais voulu qu’on essayât sur lui la découverte qu’il s’obstinait à nier; il aurait bien été forcé de reconnaître avant de mourir la puissance des doses infinitésimales. --Oui... le trillionième de goutte et le douzième lapin, murmura Berthe en regardant avec un étonnement mêlé de pitié ce vieux fou, qui parlait avec tant de désinvolture d’empoisonner un homme pour démontrer une vérité scientifique. C’est effrayant, cher monsieur, et je me félicite d’être de vos amies, car, en vérité, il ne fait pas bon vous offenser... on y risque sa vie. --Mon Dieu! j’ai peut-être été un peu vif... mais lorsque j’entends prononcer le nom de mon persécuteur, je ne me possède plus. J’ai trop de mémoire... je n’oublie jamais les injures que j’ai reçues... mais je n’oublie pas non plus les bienfaits, et je vous jure, madame, que si jamais vous aviez besoin de moi... --C’est entendu, répondit en riant madame Mornas; la première fois que je voudrai me débarrasser de quelqu’un, je viendrai vous demander votre recette. En attendant, cher monsieur, calmez-vous et ne vous préoccupez plus de ce que vous nous devez. Le bonhomme se confondit en remercîments et reconduisit jusque sur le palier son indulgente propriétaire, qui voulut bien lui serrer la main avant de le quitter, quoique ce bourreau des lapins lui inspirât une assez vive répugnance. Elle rentra chez elle très-satisfaite de sa visite charitable, et pour remplir dignement une journée si bien commencée, elle ne pouvait mieux faire que de donner une marque d’intérêt à la jeune veuve de l’infortuné Trémentin. Madame Mornas connaissait plus ou moins tous les personnages du drame si tragiquement dénoué la veille à Boulogne-sur-Seine. Le docteur Aubrac, l’ennemi de M. Gigondès, avait été autrefois le médecin du père de Berthe, et depuis qu’elle s’était mariée, elle n’avait pas cessé de s’intéresser à Cécile, qu’elle rencontrait assez souvent dans le monde et surtout chez les Verdalenc. Elle l’aurait vue plus intimement, si la tante Aubrac eût été moins déplaisante. Mais les grands airs et la vanité bruyante de cette baronne de l’empire la choquaient, et elle se bornait à entretenir avec elle des relations de politesse. Elles étaient même en froid depuis quelque temps, madame Mornas ne s’étant pas gênée pour désapprouver le mariage arrangé par madame Aubrac, d’accord avec madame Verdalenc, et accepté par Cécile après une assez longue résistance. M. Trémentin n’était pas des amis de Berthe, quoiqu’il se montrât très-empressé auprès d’elle, empressé à ce point que certaines gens prétendaient qu’il lui faisait la cour. Elle affectait d’accueillir ses hommages avec une froideur glaciale et de se moquer tout haut de ses prétentions d’homme à bonnes fortunes. Mais, après la catastrophe qui venait de rompre prématurément cette union malheureuse, il ne pouvait plus être question de ses antipathies, et une démarche de condoléance était obligatoire. Madame Mornas aurait pu, à la rigueur, se contenter d’écrire; mais elle jugeait que ce ne serait pas assez, et que la situation particulière de son mari ne lui interdisait pas de remettre elle-même sa carte chez la tante de Cécile, sauf à en rester là si M. Mornas l’exigeait. Et mieux valait assurément s’acquitter de ce devoir le jour même, avant que l’instruction fût commencée. Berthe sonna donc sa femme de chambre pour s’habiller. Ce fut vite fait; car elle n’était pas coquette, et l’élégance naturelle de sa personne suppléait avantageusement aux exagérations de toilette dans lesquelles donnait encore madame Verdalenc, en dépit de ses cinquante-cinq ans. Elle choisit un costume noir qui lui allait à merveille et qui était de circonstance, ce jour-là. M. Mornas avait pris le petit coupé pour aller au palais. Elle aurait pu faire atteler le grand, car sa maison était tenue sur un très-bon pied: quatre chevaux à l’écurie et trois voitures sous la remise. Mais elle pensa que, pour une visite discrète, un équipage de gala serait déplacé, et elle envoya chercher un fiacre. La baronne Aubrac occupait avec sa nièce, au coin de la rue et de la place La Fayette, un bel appartement dont les fenêtres avaient vue sur l’église Saint-Vincent de Paul. Cécile avait dû le quitter la veille pour aller habiter chez son mari, rue d’Hauteville; mais il était douteux qu’elle eût pris possession de son nouveau domicile où il n’y avait plus qu’un cadavre, et, du reste, madame Mornas ne tenait pas à la voir dans un pareil moment. Elle se fit donc conduire à la porte de la maison de madame Aubrac, et elle ne fut pas peu surprise de s’y rencontrer avec elle. La baronne rentrait à pied, juste au moment où Berthe descendait de voiture, et elle se jeta dans ses bras en s’écriant: --J’étais sûre que vous viendriez. Vous avez du cœur, vous, madame. Vous ne nous abandonnez pas dans le malheur. Vous ne faites pas comme ces Verdalenc qui ne nous ont pas donné signe de vie depuis hier. Madame Mornas ne s’attendait pas à tant d’effusions de la part d’une femme qui n’avait jamais été son amie, et elle les prit comme il convenait, protestant de sa sympathie, s’excusant de venir un peu trop tôt prendre des nouvelles de madame Trémentin, et exprimant l’intention de se retirer après s’être assurée que la santé de la jeune veuve ne donnait pas d’inquiétudes. La baronne ne l’entendait pas ainsi. --Non, dit-elle en s’emparant des mains de Berthe, non, vous ne me quitterez pas si vite, vous qui nous apportez des consolations. Cécile est chez moi. La pauvre enfant ne pouvait pas passer la nuit près d’un mort... elle est dans un état à faire pitié... et elle a besoin de s’épancher dans le sein d’une personne comme vous. Elle ne me pardonnerait pas de vous laisser partir... il faut que vous la voyiez... vous allez monter avec moi. Madame Mornas n’en avait nulle envie. Le spectacle d’une douleur vraie est toujours pénible, et elle ne doutait pas que Cécile ne fût sincèrement affligée. Elle se rappelait aussi les recommandations de son mari, et elle craignait de se compromettre en allant plus loin qu’il ne le voulait. Elle essaya donc de se dérober aux instances de madame Aubrac; mais la baronne était tenace et tellement démonstrative que ses gestes et ses éclats de voix commençaient à attirer l’attention des gens qui passaient sur le trottoir. Berthe aima mieux se laisser entraîner que de provoquer une espèce de scène dans la rue; mais ce fut à contre-cœur, car elle commençait déjà à se repentir d’être venue. L’appartement était au second étage, et beaucoup trop vaste pour une femme seule. M. Aubrac l’avait loué parce qu’il avait dans ce quartier une nombreuse clientèle, et à sa mort, sa belle-sœur, qui aimait à paraître, était venue s’y établir pour servir de mère à Cécile et aussi pour y vivre largement, selon ses goûts. Avec les vingt mille francs de rente laissés par le docteur et ses modestes revenus personnels, elle ne trouvait pas que ce fût trop d’avoir quatre domestiques, y compris une vieille gouvernante qui avait élevé mademoiselle Aubrac et qui vint ouvrir. --Où est ma nièce? lui demanda la baronne après avoir introduit madame Mornas, qui ne pouvait plus reculer. --Dans sa chambre, madame la baronne; mais je crois qu’elle repose, répondit la femme de charge. --C’est bien. Je la réveillerai moi-même. Laissez-nous. Berthe essaya encore de se défendre, en protestant qu’elle ne voulait pas interrompre le sommeil de Cécile; mais rien n’y fit. Il fallut, bon gré, mal gré, entrer dans le salon avec la tante, qui lui dit, sans lui laisser le temps de s’asseoir: --Ah! madame, comme vous aviez raison de blâmer le choix que ma nièce avait fait! Il paraît que M. Trémentin avait une maîtresse, et que cette maîtresse a payé quelqu’un pour l’assassiner. --Quoi! on sait son nom? s’écria madame Mornas en reculant de surprise. --Non... pas encore... mais on sait que c’est elle... M. Verdalenc l’affirme... et il se fait fort de la trouver. --Comment! c’est lui qui tient ce langage? --J’entends ce que vous voulez dire, chère madame. Je sais que le bruit a couru autrefois que M. Trémentin était l’amant de madame Verdalenc; mais c’était une pure calomnie... la preuve, c’est que cette chère amie a beaucoup aidé au mariage de ma nièce. Il faut donc chercher ailleurs; mais certainement le coup vient d’une femme. Madame Mornas, pendant que la baronne raisonnait ainsi, se trouvait près d’une fenêtre faisant face à l’église, et elle venait d’apercevoir, planté sur une des marches du double escalier circulaire qui précède le portail, un homme qu’il lui semblait reconnaître. Cet homme regardait la maison avec une attention singulière. On eût dit qu’il attendait un signal. --C’est un crime inspiré par la jalousie, reprit madame Aubrac. Nous n’avons pas d’ennemis, et M. Trémentin n’était pas assez riche pour que ses héritiers convoitassent sa succession. Donc, c’est cette maîtresse qui s’est vengée. Il l’avait quittée pour se marier. Elle l’a tué... ou plutôt elle l’a fait tuer. --Croyez-vous, madame, qu’une femme puisse se laisser égarer par la passion jusqu’à faire tuer son amant? demanda Berthe, sans cesser d’observer l’homme qui contemplait d’en bas les fenêtres de l’appartement. --Oui, je le crois; certes, je n’ai jamais eu d’amant; mais si mon mari m’avait trahie, je ne l’aurais pas souffert. --Nous sommes cependant faites pour souffrir, dit madame Mornas, qui trouvait la baronne prodigieusement ridicule. Et puis, ajouta-t-elle après un court silence, il me semble qu’en pareil cas, si je voulais me venger... je me vengerais plutôt sur ma rivale... mais je n’en aurais pas le courage. --Moi, j’aurais tué l’infidèle et sa complice, s’écria madame Aubrac. Et, du reste, peu s’en est fallu que Cécile ne fût atteinte... elle était assise en face de son mari... la balle qui l’a frappé a passé à deux pouces au-dessus de la tête de ma chère nièce, et je l’ai moi-même échappé belle, puisque j’étais placée à côté de Trémentin... mais ce n’est pas à ma nièce qu’on en voulait. Verdalenc a des données positives... il avait remarqué depuis un an que les allures de son caissier étaient changées. Cet homme si gai et si exact paraissait préoccupé. Il lui arrivait de s’absenter pendant les heures du bureau. On ne le voyait plus le soir. Il menait une vie mystérieuse. Et Verdalenc, qui l’aimait beaucoup, a eu l’idée de le marier pour l’arracher à une liaison dangereuse. --Une liaison à laquelle il ne tenait guère, puisqu’il s’est laissé faire. --Il avait compris que cette intrigue nuirait à son avenir. Cette femme était mariée. --Qu’en sait-on? --Verdalenc n’en doute pas, et il assure qu’on en aura bientôt la preuve... Elle a dû écrire, et l’on trouvera ses lettres chez Trémentin. --A moins qu’il ne les ait brûlées. Et je me défie un peu de la clairvoyance de M. Verdalenc. Sa femme passe pour avoir été plus que légère, et il ne s’en est jamais aperçu. --Les maris sont toujours les derniers à s’apercevoir de ces choses-là; mais, cette fois, il a pu y voir clair, puisque madame Verdalenc n’était pas en cause. D’ailleurs, il y a peu de temps, Trémentin s’est ouvert à lui... Il lui a avoué qu’il venait de rompre, non sans peine et après de terribles orages, avec une maîtresse qui le dominait et qui avait tout fait pour le retenir; que cette femme ne lui pardonnerait pas de l’avoir quittée, et qu’elle était très-capable de l’assassiner. --Il ne lui manquait plus que de la nommer, interrompit madame Mornas. J’ai toujours eu une assez triste opinion de M. Trémentin, et ce que vous m’apprenez là, chère madame, me montre que je l’avais bien jugé. Une femme s’était donnée à lui, au risque de se perdre de réputation, et il osait se vanter de l’avoir abandonnée pour se marier avantageusement! --Il paraît qu’il ne l’aimait plus. --C’est une raison, dit Berthe d’un ton légèrement ironique; mais si elle l’aimait encore, elle, je comprends que la trahison l’ait blessée au cœur... cela ne veut pas dire que j’approuve ce qu’elle a fait, si elle l’a tué, ce dont je doute fort. --Qui donc, si ce n’est elle? --Vous m’en demandez trop, chère madame. J’ai épousé un juge d’instruction, mais il ne m’a pas appris à découvrir les coupables... et je me garderai bien d’imiter M. Verdalenc, qui s’est volontairement chargé de diriger les poursuites... j’aurais trop peur de me tromper... --Je conçois cela... Vous ne savez rien de l’affaire, puisque vous connaissiez fort peu ce pauvre Trémentin. --Aussi peu que possible, et cependant il s’est trouvé des gens pour dire qu’il s’occupait de moi... et que je ne le décourageais pas. --Si on l’a dit, personne ne l’a cru. Vous êtes au-dessus du soupçon. Mais songez que Verdalenc a reçu les confidences de son caissier... Son devoir est d’éclairer la justice. --Peut-être... il me semble à moi, qu’il s’est donné là une mission périlleuse. Quand on se fie aux apparences, on s’expose à de cruels mécomptes. Ainsi, admettons, si vous voulez, que le meurtrier a été poussé par la jalousie... Que diriez-vous si l’on accusait... ce jeune homme que vous receviez l’année dernière et qui ne cherchait point à cacher l’amour que mademoiselle Aubrac lui avait inspiré? --Louis Mareuil! un journaliste! un rimailleur, qui n’a pas un sou de fortune! Il y a plus de six mois que je lui ai fermé ma porte, et je n’ai jamais pris au sérieux la belle passion qu’il affichait pour ma nièce. Elle l’avait connu au pensionnat où elle a été élevée avec la sœur de ce garçon. Quand j’allais la voir, je le rencontrais quelquefois au parloir, où il venait avec sa mère, une assez brave femme qui en est réduite à travailler pour vivre, quoiqu’elle soit veuve d’un officier. Cécile aimait beaucoup la sœur, et je crois bien que le frère ne lui déplaisait pas. Ç’a été une amourette comme en ont toutes les jeunes filles, mais rien de plus... et Cécile ne pensait plus à lui quand elle s’est décidée à épouser M. Trémentin. --En êtes-vous bien sûre? --Autant qu’on puisse l’être. Elle a eu quelque chagrin lorsque je l’ai congédié. Ce chagrin a passé vite, car, depuis que nous ne le voyons plus, elle n’a jamais prononcé son nom devant moi. --Mais lui ne l’a pas oubliée, j’en suis sûre... Un de ses amis m’a dit qu’il ne vivait que pour elle, et lorsqu’il a su qu’elle allait se marier, il a failli devenir fou de douleur... On m’a même affirmé qu’il avait cherché querelle à M. Trémentin. --Je n’en ai rien su. --Trémentin a refusé de se battre... --On ne se bat pas quand on est à la veille de se marier. Il a bien fait. --Peut-être que non, car s’il avait été tué en duel, cette chère Cécile ne serait pas veuve, puisqu’elle ne l’aurait pas épousé. Et maintenant qu’on l’a assassiné pendant le repas de noces, les soupçons pourraient bien se porter sur M. Mareuil. --Oh!... ce serait absurde, murmura la baronne, tout interloquée. --Pas plus absurde que de soupçonner une maîtresse de M. Trémentin que personne n’a jamais vue et dont l’existence n’est même pas démontrée. Louis Mareuil était désespéré de ce mariage. Il devait haïr mortellement l’homme qui lui enlevait mademoiselle Aubrac. La jalousie n’est pas une passion particulière à notre sexe, et si elle peut conduire au crime une maîtresse délaissée, elle peut aussi y conduire un amoureux dédaigné. --C’est possible, mais c’est plus rare. Les femmes s’exaltent plus facilement. Je sais bien que ce poétereau est capable de se livrer à de fortes extravagances, mais celle-là le mènerait loin... Il faudra pourtant que je soumette votre idée à Verdalenc... Au surplus, si c’est Mareuil qui a fait le coup, tant pis pour lui! Ma nièce n’est pas responsable des sottises d’un fou que nous ne voyons plus. --Mais vous vous souvenez encore assez de lui pour le reconnaître? --Sans doute. Il a une de ces figures qu’on n’oublie guère, quoiqu’il ne soit pas beau. Pourquoi cette question, chère madame? --Parce que... il me semble... je me trompe probablement... il me semble que c’est lui qui se tient là-bas, sur l’escalier de l’église. Madame Aubrac courut à la fenêtre et regarda dans la direction que lui indiquait madame Mornas. Les rideaux de dentelle appliqués intérieurement contre les vitres étaient relevés à demi. --Ne vous approchez pas trop. Il vous verrait, reprit Berthe. --Mais oui, murmura la baronne stupéfaite, c’est lui, l’animal. Que peut-il faire là? Vraiment, il choisit bien son jour pour venir contempler notre maison! --Il ne se borne pas à la contempler. Tout à l’heure il faisait des signes à quelqu’un... et je crois bien qu’on y répondait, car il a baissé la tête à plusieurs reprises, et cela veut dire: Oui. Ce n’est pas à nous qu’il s’adresse, car nous n’avons pas bougé, et il ne nous voit pas. Serait-ce à mademoiselle Aubrac? --Sa chambre est à côté de ce salon... mais je ne puis pas croire que... Non, c’est impossible... elle n’aurait pas l’impudence de converser de sa fenêtre avec ce godelureau. D’ailleurs, sa gouvernante vient de nous répondre qu’elle dort... Mais n’importe!... je vais m’en assurer. --C’est inutile, dit madame Mornas. Voyez plutôt! --Elle! s’écria la tante. Elle traverse la rue... elle va droit à lui... il vient à sa rencontre!... Elle lui tend la main... il la prend dans les siennes... Miséricorde! elle est folle... --Non, elle l’aime, voilà tout, répondit froidement Berthe. --Et comment a-t-elle fait pour sortir?... Il faut qu’elle soit sortie par l’escalier de service... Ah! c’est trop fort, et je ne souffrirai pas qu’elle se compromette de la sorte... Madame Mornas arrêta l’élan de la baronne en lui disant: --Prenez garde, madame! Une scène que vous feriez dans la rue la compromettrait d’une façon bien plus grave. --Quoi! s’écria la baronne, vous me conseillez de tolérer que ma nièce s’abouche avec ce polisson, sur une place publique, le lendemain de la mort de son mari! --C’est inconvenant; mais si vous interveniez, ce serait dangereux, dit madame Mornas d’un ton qui impressionna la tante de Cécile. --Dangereux? balbutia-t-elle. --Sans doute. Il se peut que personne ne les ait encore remarqués. Et si vous les abordiez, vous pourriez attirer sur eux l’attention de certaines gens qui probablement surveillent cette maison. --Comment! vous croyez que la police s’est avisée de... --Je crois qu’elle ne négligera rien pour s’éclairer, et que si elle venait à savoir que mademoiselle Aubrac a eu aujourd’hui une entrevue avec M. Louis Mareuil, qui l’aime à la folie, et qui hier encore l’aimait sans espoir, elle tirerait de ce fait des inductions fâcheuses. M. Verdalenc lui-même, s’il en avait connaissance, conviendrait qu’il s’est trompé, et que M. Trémentin n’a pas été assassiné par une de ses maîtresses. --C’est vrai... mais que faire, bon Dieu! --Rien, chère madame, si ce n’est de recommander à votre nièce d’être plus prudente à l’avenir. Elle me paraît ne pas comprendre sa situation. Montrez-lui à quoi elle s’expose en continuant à voir ce jeune homme. Si vous ne l’avertissiez pas, la passion l’entraînerait à des démarches encore plus absurdes que cette sortie furtive. --La passion! Mais Cécile est la fille la moins passionnée que je connaisse... --On ne s’en douterait guère à la voir en ce moment. M. Mareuil tient ses deux mains dans les siennes, et ils se parlent de si près qu’on pourrait croire qu’ils s’embrassent. --C’est pourtant vrai... et je souffrirais cela!... moi, la baronne Aubrac, qui ai élevé cette péronnelle dans les sévères principes de la haute bourgeoisie... dont elle est comme moi! Je permettrais que, sous mes yeux, à la porte de ma maison, elle se conduise comme une petite ouvrière qui s’en laisse conter dans la rue par un commis de magasin!... Non, c’est impossible... et je veux mettre fin à ce scandale. --Vous en provoqueriez un plus grand... et, d’ailleurs, vous arriveriez trop tard... les amoureux s’éloignent... voyez! ils marchent côte à côte vers l’entrée de cette rue basse qui monte en tournant derrière l’église. --La rue d’Abbeville, où il ne passe jamais personne... le tête-à-tête ne serait pas plus complet dans un cabinet particulier... c’est le comble de l’indécence... il faut que ce drôle l’ait ensorcelée... Allons, bon!... voilà qu’elle lui donne le bras maintenant! Ah! la malheureuse!... elle se perd... je ne la reverrai de ma vie. --Vous auriez grand tort de ne pas la revoir, chère madame, car, après cette escapade, elle aura plus que jamais besoin de vos conseils. Seulement, vous ferez bien de ne pas courir après elle, car si vous parveniez à la rejoindre, ce dont je doute, elle ne vous écouterait pas. Croyez-moi, chère madame, laissez passer l’orage, et lorsqu’elle sera revenue d’un entraînement passager, faites-lui sentir ses torts... elle a le cœur droit... elle les reconnaîtra et elle ne recommencera plus. --La belle avance!... le mal est irréparable... ce coquin de Mareuil va abuser de sa confiance... --Oh! vous allez trop loin. M. Mareuil est un galant homme, j’en suis convaincue. Il aurait mieux fait, dans l’intérêt de Cécile et dans le sien, de ne pas chercher à la revoir aujourd’hui, mais il ne songe pas à la déshonorer, puisqu’il veut l’épouser. --L’épouser! il ne manquerait plus que cela. Ce serait honteux. --Pourquoi, puisqu’ils s’aiment? --Ils s’aiment! ils s’aiment! ça ne m’est pas prouvé, s’écria la baronne poussée à bout. Lui, fait semblant de l’adorer, parce qu’elle est riche et qu’il n’a pas le sou. Elle?... si elle l’avait aimé tant que ça, elle n’aurait pas consenti à épouser Trémentin. Je ne l’y ai pas forcée, après tout. --J’ai toujours été surprise qu’elle s’y fût décidée, murmura madame Mornas en se parlant à elle-même. --Tenez, il l’emmène... les voilà partis... où la conduit-il, le misérable? Chez lui?... Non, il n’oserait pas... il demeure avec sa mère et sa sœur... et je les crois incapables de se prêter à une infamie. --Confessez Cécile quand elle rentrera. Elle ne refusera pas sans doute de vous dire ce qu’elle a fait... et ensuite, vous aviserez. Si je pouvais l’interroger, je suis sûre qu’elle m’expliquerait comment elle a pu se résigner à ce mariage de raison, puisqu’elle avait une inclination. Que ne m’a-t-elle consultée? Je lui aurais dit ce que je pensais de M. Trémentin, et de grands malheurs auraient peut-être été évités. Ah! ceux qui l’ont poussée à l’épouser ont été bien coupables. --Oui... les Verdalenc... la femme surtout... Moi, je n’ai rien à me reprocher... j’ai laissé ma nièce complétement libre, et je crois bien qu’elle aurait persisté à dire non... mais voyant que les choses n’avançaient pas, ils ont eu recours à des moyens... --Qu’ont-ils donc fait? demanda vivement madame Mornas. --Cécile a reçu, un jour, une lettre anonyme... où on lui disait que ce Mareuil, qui lui tenait si fort au cœur, se moquait d’elle, qu’il n’en voulait qu’à sa fortune et qu’il était l’amant d’une actrice avec laquelle il mangerait la dot de sa femme... Eh bien, cette lettre, je parierais que c’est madame Verdalenc qui l’a écrite. --Ce serait abominable... Et mademoiselle Aubrac a cru à cette calomnie? --Pas tout d’abord. Elle m’a montré la lettre, et je lui ai bonnement conseillé de réfléchir à l’avis qu’elle recevait par la poste. Mais le lendemain, dans un théâtre... Verdalenc nous avait offert de partager une loge... --Que M. Darès, l’auteur dramatique, lui avait donnée, probablement. --Oui. Verdalenc fait des politesses quand elles ne lui coûtent rien. Et sa femme a eu soin de montrer à ma nièce M. Mareuil qui causait avec l’actrice en question... aux fauteuils d’orchestre. --Il est journaliste... il pouvait bien la connaître sans qu’elle fût sa maîtresse. --Cécile n’a pas fait cette réflexion. Elle m’a dit, le soir même, qu’elle ne tenait pas à revoir ce garçon, et comme il ne m’allait pas du tout, je me suis empressée de ne plus l’inviter. C’est à partir de ce moment que Cécile a commencé à mieux recevoir M. Trémentin... et quand, trois mois après, madame Verdalenc est venue officiellement me demander sa main, elle a dit oui tout de suite. --Pauvre enfant! on lui a tendu un piége, et elle s’y est laissé prendre. Voilà un dépit d’amoureux qui lui a coûté cher. --Et à Trémentin aussi, dit entre ses dents la baronne. --Mais il ne faut pas qu’il coûte plus cher encore à Cécile, reprit madame Mornas, sans relever cette observation. Si l’on venait à accuser le jeune homme qu’elle aime... car elle n’a jamais cessé de l’aimer, n’en doutez pas, madame... elle se trouverait dans une situation horrible. Il faut prévenir ce malheur, et j’y tâcherai. --Vous, madame? --Oui... je puis bien vous dire maintenant ce que tout le monde saura demain... c’est mon mari qui a été désigné pour instruire cette affaire... il vient de partir pour aller au palais. --M. Mornas! Oh! alors, ma nièce n’a rien à craindre. --Non, certes, car mon mari n’est pas homme à se laisser influencer par les dépositions de certaines gens... mais je me garderai bien de lui rapporter ce que je viens de voir. --Oh! madame!... que je vous remercie! --Et je tâcherai de le mettre en garde contre les sottes imaginations de M. Verdalenc, qui se vante, m’avez-vous dit, de découvrir l’assassin. --Et bien vous ferez, car c’est un sot qui veut se donner de l’importance et qui serait très-capable d’égarer la justice. Hier, alors que nous étions tous bouleversés par cet affreux événement, il s’est emparé du commissaire de police qu’on était allé chercher, et il a prétendu diriger les recherches, quoiqu’il n’eût rien vu... rien de plus que les autres, du moins. --Et qu’a-t-il trouvé? --Rien du tout, je pense. Je suis partie avec Cécile, et naturellement je ne suis pas allée ce matin chez les Verdalenc... j’avais assez à faire de consoler ma nièce et de courir aux pompes funèbres pour ordonner l’enterrement de ce pauvre Trémentin... J’en venais quand je vous ai rencontrée à ma porte. J’ai bien entendu dire hier que le coup de fusil était parti d’une cabane qui se trouve placée en face du restaurant, et que deux des invités avaient vu l’assassin se sauver du côté du bois de Boulogne; mais je n’en sais pas plus long. --Et je ne tiens pas à en savoir davantage. C’est l’affaire de mon mari, et pas du tout la mienne. Mais ce qui me regarde, c’est de défendre une jeune femme que j’estime et que j’aime. Quand vous reverrez Cécile, dites-lui, chère madame, que je lui suis toute dévouée, et que si elle veut m’accorder sa confiance, elle n’aura pas à s’en repentir. Et comme la baronne allait se récrier encore sur la fugue de sa nièce, madame Mornas ajouta, en prenant congé de madame Aubrac: --Surtout ne la grondez pas trop... Je voudrais qu’elle épousât un jour M. Mareuil, et si je puis l’y aider, je n’aurai pas perdu ma journée. CHAPITRE III L’avenue Frochot devrait s’appeler l’impasse des Beaux-Arts, car elle ne mène nulle part, et elle n’est habitée que par des artistes. Les peintres, les gens de lettres et les comédiens y forment une petite colonie qui vit isolée dans ce quartier turbulent dont le point central est la place Breda, de galante renommée. Les cocottes enrichies n’ont point encore envahi cette villa paisible, et cependant les petits hôtels n’y manquent pas; mais ces demoiselles aiment mieux faire bâtir dans les parages lointains de la plaine Monceaux. Le voisinage des travailleurs honnêtes n’est pas ce qu’il leur faut, et toutes les abeilles de cette ruche travaillent honnêtement. Depuis la mort de son mari, madame Mareuil y demeure avec sa fille et son fils. Ils y occupent même, à eux seuls, une jolie maisonnette, agrémentée d’un jardin. Et cependant le capitaine Mareuil, un soldat passé officier à force de bravoure, n’a laissé à sa veuve qu’une bien maigre pension de retraite, car il a été tué à Champigny, avant d’avoir son complet de service et de campagnes. Elle a pour toute fortune trois mille francs de rente péniblement gagnés par son père dans des entreprises de travaux publics. Ce qu’il lui a fallu d’ordre et d’économie, ce qu’elle a dû supporter de privations pour prélever sur ce piètre revenu de quoi payer l’éducation de ses enfants, on se l’imagine aisément, lorsqu’on connaît par expérience les dures nécessités de la vie de Paris. Son fils Louis a fait ses études au lycée Fontanes; sa fille Annette a été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Saint-Mandé, et dès qu’ils ont été en état de se suffire à eux-mêmes, ils se sont mis courageusement à l’œuvre. Louis, qui avait des aspirations littéraires, est entré dans le journalisme, en attendant qu’il ait acquis comme écrivain une notoriété productive. Annette peint sur bois et tire parti de son talent, sans fausse honte. Elle décore des éventails qu’elle vend cher. Leur mère leur donne l’exemple en exécutant des travaux de broderie pour une grande maison de la rue des Jeûneurs. L’union fait la force. Elle fait aussi le bonheur, et ils sont parfaitement heureux dans le réduit qu’ils occupent en commun. Il n’y a qu’un étage, et le jardin n’est pas si grand que le salon du banquier Verdalenc; mais il est plein de fleurs qu’Annette cultive elle-même, et l’habitation, tenue avec une propreté hollandaise, est bien exposée. On n’y perd pas un rayon de soleil. Et le lendemain du repas des noces chez le père Cabassol, vers midi, le soleil se montrait par hasard entre deux averses. La mère et la fille étaient descendues dans ce jardinet où, pendant la belle saison, elles aimaient à s’asseoir pour travailler en plein air. Mais, ce jour-là, elles ne songeaient guère à broder ni à peindre. Madame Mareuil, affaissée sur un banc rustique, suivait des yeux Annette qui allait et venait de la grille à ce banc placé sous une tonnelle adossée à la maison. Elles avaient pleuré. La mère essuyait ses larmes, la fille refoulait les siennes. Elle essayait même de sourire en parlant à madame Mareuil, qui secouait tristement la tête en l’écoutant. Cette veuve de cinquante ans était encore belle, et dans la morne attitude qu’elle avait prise, avec son teint de marbre blanc et son profil grec, elle aurait pu poser pour la statue de la douleur. Annette était mieux que belle; elle était charmante: une brune à physionomie gaie; une brune fraîche et avenante comme une blonde. --Mère, je ne vois rien venir, dit-elle, après avoir ouvert pour la dixième fois peut-être la porte de la grille. Mais ne te désole pas. Louis aura été retenu au journal, et, s’il le faut, j’irai l’y chercher. --Tu ne l’y trouverais pas, murmura madame Mareuil. Le journal se fait le soir, tu le sais bien. Et il nous a quittées hier dans l’après-midi. Qu’est-il devenu? Où est-il allé? --Chez son éditeur, peut-être. Les _Chants des grèves_ se vendent très-bien. Le premier tirage est presque épuisé, et il me disait hier matin qu’on en préparait un second. --Son éditeur ne passe pas la nuit à traiter une affaire. --Qui sait?... Il se peut aussi qu’au journal on ait chargé Louis d’une mission de reportage. Il y a eu dans la soirée un grand incendie... Je me suis mise à la fenêtre avant de me coucher, et j’ai vu le ciel tout en feu au-dessus de la butte Montmartre. --Un incendie ne dure pas vingt-quatre heures; Louis serait revenu ce matin. --Ou bien on l’a envoyé en province... à Lyon ou à Montceau-les-Mines... Il aura été obligé de partir sur-le-champ, et il n’aura pas eu le temps de venir nous dire adieu... L’avenue Frochot est si loin! --Il nous aurait écrit. --Il nous écrira de là-bas. Nous recevrons une lettre demain... à moins qu’il ne nous expédie une dépêche aujourd’hui... Il doit bien penser que nous sommes inquiètes. --Il n’en peut pas douter... et rien!... rien! pas un mot pour nous rassurer!... Lui qui ne manquait jamais de nous envoyer un exprès toutes les fois qu’il craignait de ne pas pouvoir rentrer pour dîner, il nous laisserait dans d’horribles angoisses!... non, je ne le crois pas. --Mais enfin, mère, que peux-tu craindre? qu’il lui soit arrivé un accident? Nous le saurions. --Je crains tout... le malheureux enfant est au désespoir... --Tu exagères. La résolution que Cécile a prise l’a beaucoup affligé... quoiqu’il dût s’y attendre... mais il y a longtemps déjà qu’il sait qu’elle va se marier... et après avoir bien souffert, il a fini par se résigner. --Lui? tu ne le connais pas. Il est trop fier pour se plaindre, mais la blessure que son cœur a reçue saigne encore... Depuis deux mois, il ne vit plus... il ne pense qu’à elle... --Il n’en parle jamais. --Parce qu’il craint de nous attrister; mais tu as remarqué comme moi que son caractère a changé. Lui si gai, si expansif, il est devenu sombre et silencieux. Quand je lui parle de son livre, de ses espérances, c’est à peine s’il me répond. Tiens! hier, quand il est parti, il a oublié de m’embrasser. --Il m’a semblé, en effet, dans ces derniers temps, plus triste et plus préoccupé que d’habitude, mais... --Parce que le terme fatal approchait. Ses dernières illusions se sont envolées lorsqu’il a appris que le jour était fixé. Cécile Aubrac s’est mariée hier... et c’est hier qu’il a disparu. --Tu veux dire, mère, qu’il s’est absenté... mais quel rapport vois-tu entre cette absence et la noce de Cécile? Assurément, il n’y était pas invité... et certes, l’idée ne lui est pas venue d’aller la troubler, répondit Annette en affectant de plaisanter, quoiqu’elle n’en eût guère envie. Te figures-tu par hasard qu’il a quitté Paris de peur de rencontrer la voiture de la mariée? --J’ai le pressentiment qu’il a voulu revoir Cécile une dernière fois, dit madame Mareuil d’une voix sourde, et qu’après l’avoir revue... --N’achève pas... Je comprends... Mais c’est impossible... Louis nous aime trop pour se tuer... Il sait que nous ne ne lui survivrions pas. --C’est elle qui l’a tué en l’abandonnant... Elle lui avait juré qu’elle serait sa femme... Elle n’a pas tenu ses serments... elle a trahi sa foi... Il a essayé de l’oublier, il a lutté tant qu’il a pu... Peut-être espérait-il encore... mais elle a été jusqu’au bout... elle a épousé cet homme... et alors seulement Louis a senti tout le poids de son malheur... le courage lui a manqué pour le supporter... il est mort, te dis-je. --Mais nous n’aurions plus qu’à mourir, nous aussi, en maudissant Cécile que j’ai tant aimée, Cécile qui me chérissait autant que si j’avais été sa sœur! Écoute, mère, je ne sais pas ce qu’elle lui a promis... Louis ne me l’a pas dit, et je ne la vois presque plus depuis notre sortie du pensionnat... Sa tante trouve qu’une ouvrière comme moi serait déplacée dans son salon... Mais je te jure que Cécile a du cœur, et que si elle a changé de sentiments pour mon frère, c’est qu’on lui a fait accroire qu’il ne pensait plus à elle... et mon frère a peut-être eu le tort de dédaigner de se justifier. J’en conclus qu’il était guéri de son amour, que la pensée de ce suicide ne lui est jamais venue, et que le retard qu’il met à nous rassurer s’expliquera tout naturellement. Tu parles de tes pressentiments, mère... Eh bien, quelque chose me dit, à moi, que nous allons le revoir. Tiens! j’entends marcher dans l’avenue... c’est peut-être lui. Madame Mareuil se leva, et Annette courut à la grille. --Non, cria-t-elle, ce n’est pas Louis... mais ne pleure pas, mère... c’est son ami, M. Georges Darès, qui vient nous donner de ses nouvelles... Enfin, nous allons donc savoir pourquoi il n’est pas rentré cette nuit. Madame Mareuil s’était levée. Elle accourut à l’appel de sa fille; de sorte que Georges Darès, qui arrivait par le bas de l’avenue, les trouva toutes les deux à la grille de leur jardin. Annette avait vu du premier coup d’œil qu’il n’avait pas sa figure de tous les jours, et au lieu de l’interroger, elle attendit qu’il parlât. Elle se repentait déjà d’avoir averti sa mère. Georges salua affectueusement madame Mareuil, sourit à la jeune fille et dit d’un air dégagé: --Je viens voir Louis. Est-ce qu’il n’est pas encore levé, le paresseux? Puis s’apercevant qu’elles pâlissaient toutes les deux: --Qu’avez-vous donc? reprit-il, en changeant de visage et de ton; Louis serait-il malade? --Nous ne l’avons pas vu depuis vingt-quatre heures, répondit Annette d’une voix altérée; nous espérions que vous veniez de sa part. --Quoi! il n’est pas rentré? --Non... et c’est la première fois qu’il lui arrive de nous faire attendre ainsi. --Quand vous a-t-il quittées? --Hier, dans l’après-midi... bien avant l’heure où il va au journal... et je vois maintenant qu’il n’y est pas allé. --C’est probable, murmura Georges, qui savait à quoi s’en tenir. Sans doute, il n’avait rien à y faire; mais je m’étonne qu’il ait découché... car je l’ai toujours connu sage comme une demoiselle. Est-ce qu’il ne vous a rien dit en partant? --Rien. Il était sombre et préoccupé depuis quelques jours. --Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi? --A quoi bon? mes questions n’auraient fait que l’affliger. Darès échangea un regard avec mademoiselle Mareuil. Ils se comprirent, et le vaudevilliste, qui pour le moment ne songeait guère à tourner des couplets de facture, dit à la mère: --Voulez-vous, madame, me permettre d’entrer? J’ai à vous parler, et ici nous pourrions être dérangés. --Venez, monsieur, murmura madame Mareuil, en s’appuyant sur le bras de sa fille. Elle se soutenait à peine, et ce fut en chancelant qu’elle alla se rasseoir au fond du jardin. --Je m’explique maintenant votre inquiétude, madame, reprit Georges, qui était resté debout; je vais me mettre à la recherche de Louis, et je vous promets de vous le ramener. Mais d’abord, je voudrais savoir... --Mon fils est mort, dit la mère en sanglotant. --Mort!... allons donc! je l’ai vu. --Et vous ne nous le disiez pas! s’écria la jeune fille. Quand l’avez-vous vu? --Hier soir, entre dix et onze heures. --Mais depuis? Qu’est-il devenu? vous devez le savoir... --Malheureusement, non... s’il avait suivi le conseil que je lui ai donné, il serait rentré tout droit chez lui... mais il n’était pas disposé à entendre raison, et je suppose qu’il aura passé la nuit à courir comme un fou... C’est doublement fâcheux, car j’ai des choses sérieuses à lui dire, et j’espérais qu’il passerait chez moi ce matin... Je l’y avais invité, et je l’attendais... Voyant qu’il ne venait pas, je me suis décidé à le chercher, et, comme nous sommes voisins, j’ai naturellement commencé par son domicile... --Où donc l’avez-vous rencontré? demanda vivement Annette. --Là où il n’aurait pas dû être, mademoiselle. Vous savez sans doute que mademoiselle Aubrac s’est mariée hier? --Ah! je devine ce que vous allez nous apprendre... mon frère n’était plus maître de lui... il aura voulu revoir Cécile... et alors... il s’en est suivi un scandale peut-être... --S’il ne s’agissait que d’un scandale... --Ah! mon Dieu! que s’est-il donc passé?... Parlez, monsieur Georges! Parlez, je vous en supplie... Est-ce que Louis aurait cherché querelle au mari de Cécile? Il l’avait déjà fait, et s’il n’y a pas eu de duel, c’est que... --J’aime mieux vous dire tout de suite la vérité, puisque vous ne la connaissez pas. M. Trémentin, qui avait épousé, le matin, mademoiselle Aubrac, a été tué, hier soir, au milieu du repas de noces... --Tué!... Oh! ce n’est pas possible... --J’y étais. On dînait à Boulogne, dans une salle dont les fenêtres donnent sur la rue. On lui a tiré un coup de fusil à travers les carreaux... --Et il est mort?... devant sa femme!... Ah! c’est horrible... Mais qui a fait cela? --On ne le sait pas encore... mais on le saura. --L’assassin a donc pu s’échapper? --Oui. Je l’ai poursuivi, mais je ne l’ai pas rattrapé... et en revenant de la chasse que je lui ai donnée, j’ai trouvé... votre frère. --Louis! Oh! le malheureux!... pourquoi était-il là? --C’est ce que je lui ai demandé. Et je n’ai tiré de lui que des réponses incohérentes. Il paraissait avoir perdu la tête. Il m’a avoué cependant qu’il était venu à Boulogne, poussé par je ne sais quel sentiment... --Par le désespoir, murmura madame Mareuil. --Sait-il que Cécile est veuve? demanda en même temps Annette. --C’est moi qui le lui ai appris. Et je ne vous étonnerai pas en vous disant que cette nouvelle n’a pas paru l’affliger. Je ne m’étonne pas non plus qu’il ne regrette pas M. Trémentin, mais je crains que son attitude n’ait été remarquée, et que les gens qui étaient là n’aient entendu certains propos qu’il a tenus. Songez que personne n’ignore qu’il était violemment épris de mademoiselle Aubrac... qu’il l’est toujours... et qu’on cherche l’assassin... --Croyez-vous donc qu’on accusera mon fils? s’écria madame Mareuil, en se levant toute droite. --Je crains qu’on ne le soupçonne, répondit Georges Darès, après avoir hésité un instant. Il n’avait garde de parler à cette mère désolée de la trouvaille qu’il avait faite dans la maison de bois; mais il jugeait utile de l’avertir du danger qui menaçait son fils. --Ce serait une infamie, et Louis n’aurait pas de peine à se justifier, dit avec fermeté la veuve du capitaine. --Je l’espère, madame. Il n’en est pas moins vrai qu’il a eu grand tort de se mêler à la foule qui s’était amassée devant la porte du restaurant. Le commissaire de police nous a demandé nos noms, et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que M. Verdalenc était avec le commissaire. --Et il a vu mon frère? interrogea la jeune fille. --Parfaitement. Il n’a rien dit, mais Dieu sait ce qu’il a pensé, car il ne l’aime guère. --Il le déteste. C’est lui qui a marié Cécile... et il n’y est parvenu, j’en suis sûre, qu’en calomniant Louis. --Alors, vous admettrez bien, mademoiselle, que Louis a commis une grave imprudence en se montrant... et ce n’a pas été la seule... --Qu’a-t-il donc fait encore? --Bien d’autres sottises, répondit Darès avec embarras. Ainsi, lorsque madame Trémentin est partie avec sa tante, madame Aubrac, n’a-t-il pas eu l’étrange idée de courir après la voiture qui les emmenait!... C’est à se demander s’il n’a pas passé la nuit sous les fenêtres de la jeune femme qui lui a tourné la tête, et si, à l’heure présente, il n’y est pas encore. J’y serais allé, si je n’avais pas cru le trouver ici, car il faut absolument que je le voie le plus tôt possible... Il faut que je l’interroge... que je le confesse... --Pensez-vous donc, vous aussi, qu’il est coupable? --Non, mademoiselle. On me le prouverait, que je me refuserais encore à le croire. J’irais jusqu’à nier l’évidence, car j’ai pour votre frère autant d’estime que d’amitié; mais je puis, d’un instant à l’autre, être appelé devant le juge d’instruction. Il est même certain que je serai entendu comme témoin. --Eh bien!... vous raconterez ce que vous avez vu. --Sans doute, mais vous ne savez pas ce que c’est que d’avoir affaire à un magistrat qui vous pose des questions captieuses et qui donne à vos réponses une portée qu’elles n’ont pas. Je puis tomber sur un de ceux-là et je ne voudrais pas compromettre Louis. Il sera interrogé aussi, n’en doutez pas... Peut-être même le sera-t-il avant moi... et si le juge venait à relever le moindre désaccord entre nos deux dépositions, il pourrait en tirer des conclusions défavorables à votre frère... et à moi. C’est pour éviter de tomber dans cet inconvénient que je tiens à causer préalablement avec lui. --Faut-il donc tant de précautions pour protéger un innocent contre une accusation épouvantable? dit Annette en regardant fixement Georges Darès, qui baissa les yeux. Il mentait, ce brave Georges, car, depuis qu’il avait reconnu que les feuillets trouvés dans la cabane avaient été arrachés d’un volume de poésies intitulé: _Chants des grèves_, il ne doutait pas que Louis Mareuil n’eût tiré le coup de fusil, et il aimait trop la sœur de ce malheureux garçon pour dire devant elle ce qu’il pensait. On a beau écrire des pièces à femmes et passer ses soirées dans les coulisses, on n’en a pas moins un cœur, et celui de Georges Darès était très-accessible aux sentiments tendres. Darès, qui se posait volontiers en sceptique et en homme blasé, n’avait pas vu avec indifférence une jeune fille qui ne ressemblait pas du tout aux demoiselles de théâtre. Elle lui plaisait précisément par le contraste, et il lui était arrivé plus d’une fois de se dire que bien heureux serait celui qui épouserait Annette Mareuil. Il s’était même tâté pour savoir s’il n’était pas amoureux d’elle, et s’il ne se déclarerait pas pour le bon motif. Elle n’avait rien, mais il gagnait bien assez d’argent pour deux, et quoiqu’il allât volontiers dans le monde, il ne se souciait pas d’y chercher femme. Les héritières laides ou sottes ne le tentaient point; il n’était pas en situation de prétendre à la main d’une jeune personne aussi bien dotée par la nature que par ses parents. Et puisqu’il lui fallait faire un sacrifice, il aimait mieux sacrifier la fortune. Du reste, il n’était pas pressé de se marier, et il s’endormait, sans trop de regret, dans les délices du célibat parisien, le plus doux qui soit sur la terre. Il se laissait aller au courant de la vie du boulevard, et il ne faisait rien pour aborder sur la rive conjugale, sachant bien que tôt ou tard il finirait par échouer dans quelque port de refuge. A qui lui eût demandé pourquoi il ne se mettait pas en ménage, il aurait volontiers répondu: Je n’ai pas le temps. Et c’était vrai. Ses journées s’envolaient comme des heures; si bien qu’il restait des semaines entières sans voir ses amies de l’avenue Frochot, quoiqu’il demeurât tout près d’elles. Il rencontrait assez souvent Louis, que son métier de journaliste mettait parfois en rapport avec les auteurs dramatiques, mais très-rarement sa mère et sa sœur, qui n’allaient ni à la rédaction du journal ni au spectacle. Elles lui pardonnaient l’intermittence de ses visites, et lorsqu’il lui plaisait de venir, elles le recevaient comme si elles l’avaient quitté la veille. Annette mettait même quelque malice à faire semblant de ne pas remarquer ses disparitions prolongées, quoiqu’elle en souffrît beaucoup plus qu’elle ne voulait le laisser voir. Et il y avait justement quinze jours qu’il n’avait mis les pieds chez madame Mareuil, quand il s’était trouvé face à face avec son fils à la porte du restaurant où le malheureux Trémentin venait de mourir de mort violente. La rencontre avait tout d’abord éveillé ses soupçons, et l’aventure s’était terminée par une découverte qui ne lui laissait aucun doute sur la culpabilité de Louis. Darès était rentré à Paris abasourdi, consterné et perplexe. Il portait dans sa poche les feuillets dont un fragment avait servi à l’assassin pour bourrer son fusil, et il comptait bien les brûler, quoiqu’il eût annoncé qu’il les garderait. Mais Caussade les avait vus, et Caussade, qui ne connaissait pas mademoiselle Mareuil, était mal disposé pour l’auteur des poésies intitulées: _Chants des grèves_. Or, Caussade devait être appelé en témoignage; ce n’était pas douteux, et Caussade n’était pas homme à se taire, alors même que son camarade Darès l’aurait prié de garder le silence sur cette fâcheuse trouvaille. Il l’avait déclaré nettement pendant le voyage en tramway, et le pauvre Georges avait passé une très-mauvaise nuit. Que faire de ces feuilles accusatrices? Les jeter au feu, c’était s’exposer à encourir de graves reproches; le juge d’instruction prendrait cette destruction de pièces pour une sorte de forfaiture aux devoirs qui incombent à un témoin, et il en pourrait conclure que Louis était coupable, puisque son ami refusait d’éclairer la justice. Georges se disait aussi que si, par impossible, le crime eût été commis par un autre, ces pages déchirées serviraient peut-être un jour à découvrir le véritable assassin. Finalement, il les avait gardées, et il comptait les montrer d’abord à Louis Mareuil, qu’il lui tardait d’interroger en tête-à-tête. Il l’avait attendu toute la matinée chez lui, rue Condorcet, et ce n’était pas sans avoir hésité longtemps qu’il s’était décidé à venir le chercher à l’avenue Frochot. Il lui en coûtait de mettre madame Mareuil, et surtout mademoiselle, dans la confidence de ses inquiétudes; cependant, il ne pouvait pas différer de voir Louis, pour le confesser, et, s’il en obtenait un aveu, pour lui conseiller de fuir et pour lui en fournir les moyens. Il espérait que la mère et la sœur n’assisteraient pas à l’entrevue, et surtout il ne se doutait pas qu’il serait reçu par elles, qu’il les trouverait aussi alarmées qu’il l’était lui-même, et que la situation l’obligerait à ne pas leur cacher l’événement de la veille et même à leur laisser entrevoir le danger que courait leur cher Louis. Il en était là. Madame Mareuil, en pleurs, écoutait, en se renfermant dans un silence farouche, ses explications embarrassées... Annette, moins accablée et plus militante, le pressait de questions auxquelles il n’osait pas répondre, et il lisait dans ses yeux qu’elle lui reprochait de manquer de foi en doutant de l’innocence de son frère. La dernière réplique de la jeune fille l’avait pris hors de garde, et il était resté court. --Vous vous taisez, lui dit-elle tristement. --Mademoiselle, répondit Georges, je donnerais dix ans de ma vie pour être en état de confondre ceux qui accuseraient Louis. Mais encore faudrait-il que j’eusse un entretien avec lui... il se justifierait facilement, et alors il n’aurait pas de défenseur plus ardent et plus zélé que moi. Pourquoi se cache-t-il? Qu’est-il devenu depuis hier? Et comment vous laisse-t-il dans des transes mortelles, vous qui ne vivez que pour lui? --Il est mort, vous dis-je, murmura madame Mareuil. Annette mit sa main sur le bras de Georges Darès et s’éloigna du banc sur lequel sa mère était assise. Georges comprit et la suivit dans l’allée où elle avait fait quelques pas, en baissant la tête. --Pourquoi parlez-vous ainsi? lui demanda-t-elle à demi-voix. Vous ne voyez donc pas que vous me brisez le cœur? Moi aussi, je commence à croire que mon frère est mort, car je ne croirai jamais qu’il a lâchement assassiné un homme qu’il avait provoqué, et son absence est incompréhensible. Mais si nous ne devons pas le revoir, je veux que ma mère ignore toujours qu’il s’est tué. Et je compte sur vous pour m’aider à lui cacher sa mort. Ce fut dit avec une énergie contenue qui remua profondément Georges Darès. Les yeux de la courageuse jeune fille étincelaient, et son doux visage exprimait une résolution indomptable. Jamais il ne l’avait vue si belle. --J’espère que vous ne doutez pas de mon dévouement, dit-il avec une vivacité significative. Je suis prêt à tout faire pour vous prouver que vous n’avez pas de meilleur ami que moi. --Même si Louis est vivant et si on l’accuse? --Je vous le jure. --C’est bien. Je vous crois. Vous n’oublierez pas comme Cécile a oublié. Et moi, je me souviendrai toujours que vous nous êtes resté fidèle dans notre malheur. Maintenant je vous demande de me dire ce que vous allez faire pour défendre Louis. On vous interrogera, dites-vous: qu’avez-vous donc vu? Parlez sans crainte. J’ai du courage. Je puis tout entendre. Seulement, parlez bas. Ma mère est là. --J’ai vu l’assassin qui se sauvait; je pensais vous l’avoir dit. --Alors, si vous l’avez vu, vous êtes sûr que ce n’est pas mon frère. --Je l’ai vu de très-loin... la nuit... par une pluie battante... et c’est à peine si j’ai pu remarquer sa taille et son costume. --Mais il s’était enfui quand vous avez rencontré Louis? --Oui, mademoiselle. J’ai même de fortes raisons de penser que le misérable était déjà très-loin. Je l’ai perdu de vue à l’entrée du bois de Boulogne, et un instant après j’ai entendu une voiture rouler vers Paris. Il y était monté sans doute. --Une voiture!... C’est étrange... Il avait donc prémédité son crime, et il est riche... Mais pendant que sa voiture l’emportait, Louis se tenait, m’avez-vous dit, sous les fenêtres du restaurant... ce fait seul suffirait à prouver qu’il est innocent... --Il y en a d’autres, balbutia Georges, qui ne se souciait pas d’entrer dans des détails trop précis; et les magistrats sont soupçonneux par état. Louis aura à rendre compte minutieusement de l’emploi de son temps... avant, pendant et après le crime... oui, même après, car on lui demandera où il a passé la nuit... et s’il arrivait qu’il ne pût ou ne voulût pas le dire... --Nous allons le lui demander, s’écria joyeusement Annette. Le voici!... A ce cri, Georges, qui tournait le dos à l’avenue, fit volte-face et vit en effet Louis Mareuil, arrêté devant la grille. On eût dit que le pauvre garçon hésitait à entrer. --C’est bien lui, murmura Darès, content et inquiet tout à la fois; mais... il n’est pas seul. Annette ne l’écoutait plus. Elle s’était précipitée pour embrasser son frère plus tôt, et elle n’avait fait qu’un bond jusqu’à la porte. Madame Mareuil, assise sous la tonnelle et accablée par la douleur, ne comprenait pas encore ce qui se passait. Georges voyait fort bien le revenant, et se demandait comment il allait s’y prendre pour l’arracher aux effusions de la famille qui devaient infailliblement retarder l’interrogatoire qu’il voulait lui faire subir; mais il voyait aussi une femme à côté du revenant, une femme vêtue de noir et soigneusement voilée, et cette apparition supplémentaire le jetait dans un profond étonnement. Il cherchait à se l’expliquer; il avait peur de deviner, et il était si troublé qu’il n’osait pas avancer. Il ne resta pas longtemps dans l’incertitude, car l’inconnue releva son voile pour sauter au cou d’Annette, presque aussi ébahie que lui. Cette inconnue, c’était la veuve d’Edmond Trémentin, c’était Cécile Aubrac, en deuil de son mari d’un jour. --Il faut qu’ils soient devenus fous tous les deux, pensait Georges, immobilisé par la stupeur. Il commençait à regretter amèrement d’être venu, et s’il avait pu s’enfuir, il ne serait pas resté une minute de plus. Mais le jardin n’avait qu’une issue, et ces amoureux imprudents barraient le passage à Darès, qui aurait voulu rentrer sous terre. D’ailleurs, ils l’avaient aperçu, et ils venaient à lui. Après les premiers transports, Annette les avait quittés pour courir à sa mère, et madame Mareuil arrivait à pas chancelants. Que leur dire? Georges n’avait jamais vu au théâtre une situation pareille, et il cherchait, sans la trouver, une phrase qui exprimât les sentiments complexes qui lui inspiraient ce retour inattendu et surtout cette entente cordiale des deux amoureux, dès le lendemain du crime de Boulogne. Louis lui tendait la main, Cécile lui souriait, absolument comme ils l’auraient fait la veille, avant le coup de fusil. Et quoiqu’il ne manquât ni de sang-froid ni d’aplomb, l’auteur dramatique ne savait que faire. Madame Mareuil intervint à propos, et la scène prit une tournure imprévue. La veuve du capitaine, au lieu d’ouvrir les bras à son fils, l’arrêta d’un geste et lui dit sévèrement: --D’où venez-vous, monsieur? Et qu’avez-vous fait depuis que je pleure? Je vous croyais mort, et je me demande si je dois me réjouir de vous revoir vivant. --Pardonne-moi, balbutia Louis. Je t’ai fait souffrir; mais si tu savais... --Je sais que M. Trémentin a été assassiné hier, que vous avez disparu depuis vingt-quatre heures, et que vous osez reparaître avec sa veuve. En parlant ainsi, madame Mareuil regardait fixement Cécile, qui ne baissa pas les yeux. --On t’a donc dit... --Qu’on vous avait vu un instant après le crime, près de la maison où il a été commis, oui, monsieur. Justifiez-vous. C’est un juge qui vous interroge. --Me justifier! On m’accuse donc? --Ce sont les faits qui vous accusent. Je me refusais à croire qu’on pourrait soupçonner mon fils. Je crains maintenant qu’il ne soit coupable, et qu’il n’ait poussé l’audace jusqu’à m’amener sa complice. --Oh! mère! murmura douloureusement Annette. --Madame, dit Cécile avec une fermeté qui mit le comble aux stupéfactions de Georges, c’est à moi de vous expliquer la conduite de votre fils et la mienne. Je l’aimais, et je lui avais juré d’être sa femme. On l’a indignement calomnié. J’ai eu la faiblesse de croire qu’il me trompait et de consentir à un mariage qui me répugnait. J’avais reçu une lettre anonyme, et ceux qui me l’ont écrite sont les véritables assassins de mon mari, car... c’était lui qui me trompait; il avait une maîtresse, et cette maîtresse s’est vengée parce qu’il l’abandonnait pour m’épouser. On a pris soin de me le faire savoir. Ce matin, une autre lettre m’a appris la vérité en m’annonçant qu’on me tuera aussi. --Vous l’avez, cette lettre? demanda Georges Darès. --Non, je l’ai brûlée. --Vous avez eu grand tort. Elle aurait servi à prouver... --Que mon mari a été tué par sa maîtresse. Qui donc en doutera? Ceux qui le connaissaient doivent la connaître aussi. J’étais seule à l’ignorer. Elle me menace de mort. Que m’importe? Ce n’est pas la crainte de mourir qui m’empêchera de réparer le mal que j’ai fait à votre ami. Je n’ai jamais cessé de l’aimer, et je l’épouserai, puisqu’il a bien voulu me pardonner. J’étais résolue à venir me jeter aux pieds de sa mère, et j’y serais venue seule, si Louis n’avait pas cherché à me revoir. Il a passé la nuit sous les fenêtres de la maison où j’étais rentrée hier... Je l’ai vu... Il m’a appelée, et je suis accourue... Il me tardait de l’entendre, car déjà je ne doutais plus de lui... Il m’a expliqué que nous avions été victimes d’une machination infâme... Nous avons échangé de nouveaux serments, qui seront tenus, ceux-là, car nous ne nous laisserons plus prendre aux piéges que nous tendront nos ennemis... et notre première pensée a été de sanctifier notre union en la faisant bénir par la mère de Louis... J’ai perdu la mienne... J’étais seule au monde... J’ai une famille maintenant... Je serai votre fille, madame... et Annette sera ma sœur. Annette prit les mains de son amie et les garda dans les siennes. Annette était gagnée à la cause que venait de plaider, avec une éloquence naïve, la trop récente veuve de M. Trémentin; mais madame Mareuil, ébranlée peut-être, n’était pas convaincue. Darès, lui, tombait de son haut. Il n’en revenait pas d’entendre cette jeune femme, si douce et si modeste, montrer tout à coup tant de résolution, et il se disait: --C’est un caractère que cette fillette, et moi qui la prenais pour une Agnès insignifiante! --Vous oubliez que votre mari n’est pas encore enterré, et que votre place est chez madame Aubrac, votre tante, dit froidement madame Mareuil. --L’homme qui m’a trompée n’a jamais été mon mari, répliqua Cécile sans se troubler, et je veux me séparer de madame Aubrac, qui l’a aidé à me tromper et qui n’a aucun droit sur moi, puisqu’elle n’est ma tante que par alliance. Je ne suis pas majeure, mais j’ai été émancipée, il y a trois mois; je puis donc disposer de ma fortune et de ma personne. J’userai de ma liberté pour vivre seule, jusqu’au jour où Louis m’épousera. --C’est complet, pensait Georges. Quel type pour une comédie-drame que cette mineure émancipée!... il faudra que je la mette à la scène... mais si elle croit qu’en se conduisant de la sorte elle arrange les affaires de son amoureux!... et quant à Louis, il serait fou à lier s’il n’était pas innocent, car lorsqu’on saura que madame Trémentin a passé la première journée de son veuvage à courir les rues avec son ancien amoureux, on en conclura qu’ils étaient d’accord pour se débarrasser du mari. Décidément, je brûlerai les pages du volume de poésies, comme elle a brûlé la lettre anonyme qu’elle a reçue et qu’elle aurait bien dû garder. --Est-ce ainsi que vous prétendez justifier mon fils? demanda madame Mareuil avec une émotion que sa fille commençait à partager. --Mais, ma mère, s’écria Louis, je n’ai pas besoin qu’on me justifie, car je n’ai rien à me reprocher. Je ne me cache pas d’être allé hier soir à Boulogne et d’être resté de longues heures à errer devant la maison de madame Aubrac. Je m’en cache si peu que je suis tout prêt à le dire au juge qui recherchera l’assassin. J’irais le retrouver dès aujourd’hui, si je savais où il est. --Vous feriez bien, dit Darès. Mieux vaut ne pas attendre qu’il vous appelle. Moi, je serai appelé aussi, et je prendrais volontiers les devants. Nous le trouverons au palais, et nous pourrions y aller ensemble... Nous causerions en route. Annette comprit, et elle remercia Georges d’un coup d’œil. Elle savait que son frère avait en lui un ami sûr, et il lui tardait d’être seule avec sa mère et Cécile pour détendre la situation. Ils étaient debout tous les cinq, au milieu de l’allée. Madame Mareuil ne paraissait pas disposée à s’adoucir, et personne n’aurait pu dire comment allait finir cette scène intime, lorsqu’un incident assez inattendu vint y mettre un terme. La grille était restée entr’ouverte. Un monsieur la poussa après avoir regardé un instant le numéro de la maison et entra, en toussant discrètement, pour s’annoncer. Personne ne connaissait ce visiteur, qui était fort bien vêtu et qui avait très-bon air. Mais Georges Darès se détacha du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. --Est-ce à M. Mareuil que j’ai l’honneur de parler? demanda le monsieur, en saluant très-poliment, mais en regardant du coin de l’œil le groupe qui s’était formé un peu plus loin. Darès eut l’impression que ce visiteur si courtois savait très-bien à quoi s’en tenir, et que la question qu’il venait de lui adresser n’était qu’une formule d’introduction. Il ne pouvait cependant pas se dispenser de lui répondre, et il eût été maladroit de mentir. --Non, monsieur, dit-il. M. Mareuil est là-bas, avec madame Mareuil, sa mère, mademoiselle Mareuil, sa sœur, et... une autre personne. Désirez-vous que je l’appelle? --C’est inutile, monsieur, répondit avec empressement l’inconnu; si je lui parlais en particulier, ces dames pourraient s’alarmer; et rien ne s’oppose à ce qu’elles entendent ce que j’ai à lui dire. --Pardon, mais... puis-je savoir?... --Parfaitement, monsieur. Ce n’est pas un secret, et si vous voulez bien m’accompagner... Le monsieur, sans achever la phrase dont le sens était du reste assez clair, s’avança le chapeau à la main vers Louis Mareuil, qui commençait à se préoccuper de sa présence, et Georges dut le suivre. Louis s’était détaché du groupe en voyant s’approcher cet étranger qui paraissait avoir affaire à lui. --Est-ce moi, monsieur, que vous demandez? dit-il assez brusquement. --Oui, monsieur, répliqua le nouveau venu, mais je serais désolé de vous déranger. Vous êtes en famille, à ce que je vois, et je vous prie de me permettre de saluer d’abord madame votre mère. Il le fit comme il le disait, et avec l’aisance d’un homme du monde, sans oublier de s’incliner ensuite devant la jeune fille et devant la jeune veuve, qui ne comprenaient rien à cette scène. Annette le regardait avec une curiosité inquiète, et Cécile le toisait dédaigneusement; il lui tardait que cet importun s’en allât. --Excusez-moi, madame, dit-il en souriant, excusez-moi de vous aborder avant de vous avoir été présenté. Malheureusement, je ne connaissais personne qui pût me rendre ce bon office, et comme il s’agit d’une affaire pressante... --Avant tout, monsieur, qui êtes-vous? demanda madame Mareuil. --Mon nom, madame, ne vous apprendrait rien. Je suis attaché au parquet, et je viens prier M. votre fils de vouloir bien passer avec moi au palais de justice. Ce fut un coup de théâtre. Madame Mareuil et sa fille pâlirent à qui mieux mieux. Louis se roidit contre l’émotion qui l’avait saisi, mais il ne réussit pas à la cacher. Madame Trémentin fit meilleure contenance, quoiqu’elle fût personnellement intéressée dans la question qui s’agitait. Elle n’eut pas l’air de se douter que son tour pourrait venir plus tard d’être mise en cause, et que sa présence dans la maison de madame Mareuil, le lendemain du crime, pourrait bien être mal interprétée. Elle ne s’aperçut même pas que l’envoyé du parquet l’observait. Quant à Georges, il avait jugé la situation dès le début; il ne se faisait pas la moindre illusion, et il ne songeait qu’à soutenir le frère d’Annette dans la difficile épreuve qu’il allait certainement traverser. --Monsieur, dit-il du ton le plus dégagé qu’il put prendre, vous arrivez à propos. Louis et moi, nous parlions du lamentable événement auquel j’ai assisté hier soir, à Boulogne... et je suppose que vous venez chercher mon ami pour le mettre à même de renseigner la justice... L’attaché fit un signe affirmatif. --Eh bien, lorsque vous êtes entré, je lui proposais précisément d’aller ensemble au palais, et de demander à être entendus par le juge qui instruit cette affaire. Louis sait très-peu de chose, mais, moi, j’ai vu l’assassin, et je puis donner son signalement. --Vous êtes sans doute M. Alfred Caussade, peintre? --Non... Caussade y était aussi... moi, je suis Georges Darès, auteur dramatique... Je vois que vous êtes au courant de l’affaire. --Oh! très-peu. J’ai vu par hasard la liste des témoins qui seront cités, et j’y ai lu votre nom. --Alors, monsieur, je puis accompagner mon ami Mareuil, qui sans moi n’aurait presque rien à dire. --Pardon, monsieur, le juge d’instruction vous appellera sans aucun doute bientôt... mais, en ce moment, il n’a qu’un simple renseignement à demander à M. Mareuil, un renseignement confidentiel... Je ne suis point chargé de remettre les citations aux témoins, et c’est à titre officieux qu’on m’envoie chercher M. Mareuil. --Ne pourriez-vous me le demander ici, ce renseignement? dit Louis, qui trouvait l’invitation suspecte. --Mon Dieu, non, car j’ignore absolument de quoi il s’agit. Mais si vous craignez d’être retenu trop tard, je puis vous rassurer. M. le juge d’instruction vous attend dans son cabinet, et il ne vous y gardera pas longtemps. Dix minutes d’entretien, peut-être... mais d’entretien particulier... Ce n’est pas comme témoin que vous serez entendu. --Alors je serais de trop, murmura Georges. --Je le crois, et il vous faudrait attendre votre ami dans un couloir, sur un banc, au milieu des gendarmes et des prévenus. Vous ne tenez pas sans doute à subir ce désagrément, que M. Mareuil évitera, car il sera reçu immédiatement. Ce fut dit avec tant de simplicité que Darès, qui avait eu des soupçons sur le personnage, reprit confiance. Il se pouvait, après tout, qu’un magistrat voulût s’éclairer par une conversation préalable avec un homme qu’on signalait à son attention comme ayant été amoureux de madame Trémentin, mais qu’il n’était nullement question d’arrêter. --Du reste, continua l’aimable envoyé, je puis vous dire, pour vous ôter toute inquiétude, que le juge qui vous prie de venir le voir doit être connu de vous. C’est M. Pierre Mornas. La figure de Cécile s’éclaira, et Georges dit à Louis que ce nom de Mornas laissait indifférent: --Vous avez rencontré souvent madame Mornas chez madame Aubrac, et moi, j’ai vu quelquefois M. Mornas chez les Verdalenc. Je suis ravi qu’il soit chargé de l’instruction. C’est un magistrat intelligent et impartial... --Vous pouvez ajouter: bienveillant. La démarche que je fais, par son ordre, auprès de M. Mareuil, en est la preuve. D’autres procèdent sans ménagement. M. Mornas pense qu’on peut interroger un honnête homme sans le citer à comparaître. Votre ami n’aura qu’à se louer de lui. --Fort bien, monsieur, dit Louis; veuillez prévenir M. Mornas qu’avant une heure, je me présenterai à son cabinet. --Dans une heure, M. Mornas n’y sera plus. C’est demain seulement que s’ouvrira l’instruction, et aujourd’hui il va être appelé chez le procureur général; aussi tient-il à vous voir immédiatement. Il m’a demandé de vous ramener, si je vous trouvais chez vous, et puisque j’ai eu la bonne fortune de vous y rencontrer, je me permets d’insister pour que vous veniez avec moi. Vous y gagnerez, en ce sens que cette visite indispensable sera plus vite faite. J’ai laissé ma voiture à l’entrée de l’avenue, et les détours du palais me sont familiers. Je vous éviterai l’ennui de vous égarer dans les corridors. Ces dames me pardonneront de vous enlever, je l’espère, ajouta gracieusement le messager du parquet. --Allez, mon fils, dit madame Mareuil avec la gravité d’une mère romaine. Annette serra la main de son frère pour lui faire comprendre qu’elle était de l’avis de sa mère, et Cécile l’encouragea d’un coup d’œil. Elle prit même la parole pour lui dire: --Revenez promptement. Vous me retrouverez ici. Darès pensa qu’elle aurait mieux fait de se taire, mais il se disait aussi: --Il faut qu’elle soit bien sûre d’elle et de lui pour commettre tant d’imprudences, et je crois que Louis ne risque rien d’aller voir cet excellent Mornas, qui a une si charmante femme. Si on voulait l’arrêter, on n’y mettrait pas tant de formes. --Je suis à vous, monsieur, dit Louis, qui avait hâte d’en finir. L’ambassadeur du juge d’instruction ne se le fit pas répéter. Il salua les dames et prit congé très-honnêtement de Georges Darès, qui accompagna son ami jusqu’à la grille. --C’est singulier pourtant, pensait le vaudevilliste. Il a au moins cinquante ans, cet attaché au parquet. Il s’y prend diablement tard pour entrer dans la magistrature! L’attaché au parquet devait avoir, en effet, passé la cinquantaine, mais il ne paraissait pas vieux. Il était de taille moyenne; il avait l’air solide et une figure avenante que ses yeux déparaient un peu: des yeux gris clair qui brillaient par moments et s’éteignaient presque aussitôt; des yeux inquisiteurs. Il portait toute sa barbe, et cette particularité suggéra une nouvelle réflexion à Georges Darès: --Je croyais que les magistrats étaient tenus de se raser, pensa-t-il. Mais, après tout, on est peut-être moins rigoureux maintenant sur la tenue. Et puis, celui-ci n’est encore qu’aspirant. Il coupera ses moustaches quand il sera nommé substitut. --J’espère que vous voudrez bien rester avec ma mère jusqu’à mon retour, dit Louis Mareuil à son ami, en lui serrant la main. --Je vous promets de vous attendre, répondit Georges. M. Mornas ne vous retiendra sans doute pas longtemps, et je n’ai rien à faire aujourd’hui. N’oubliez pas de lui dire que je suis à ses ordres, quand il lui plaira de m’appeler... dites-lui a aussi que ma déposition sera vraisemblablement la plus importante, car j’ai vu ce que personne n’a vu. Et surtout, soyez prudent, ajouta-t-il tout bas, de bouche à oreille. Louis le rassura d’un geste insouciant et alla rejoindre dans l’avenue l’attaché qui s’était éloigné par discrétion. Louis, revenu d’un premier moment de surprise et d’inquiétude, ne pensait plus qu’au bonheur d’être aimé de Cécile. Ce poëte était ainsi fait, qu’il avait déjà presque oublié la catastrophe à laquelle il devait de pouvoir espérer encore, et qu’il ne se préoccupait pas du tout de savoir ce que dirait le monde de son futur mariage avec la veuve du malheureux Trémentin, ni ce que pensait de ce raccommodement prématuré le juge d’instruction qui cherchait l’assassin. Il ne se rappelait même pas qu’aux termes de la loi, une femme qui vient de perdre son mari est obligée d’attendre dix mois pour en épouser un autre. Il ne voyait que le but, et il y allait tout droit, sans avoir conscience de ce qui se passait autour de lui et sans prendre souci des obstacles qui lui barraient le chemin. --Quel aimable homme que M. Georges Darès! lui dit, en se plaçant à sa gauche, l’envoyé du parquet. Et avec cela beaucoup de talent. J’ai vu sa dernière pièce l’autre jour. Jamais je ne me suis tant amusé. Vous êtes bien heureux de le connaître! Il est votre voisin, je crois? --Oui... il habite tout près d’ici... rue Condorcet, murmura distraitement Louis Mareuil. --Et M. Caussade, le peintre, demeure rue Duperré. Vous le connaissez aussi, je crois? --Beaucoup moins que Georges. --Ah! je pensais que vous étiez avec lui en relations suivies. Mais, du moins, vous l’avez rencontré hier, à ce dîner qui a si mal fini? --Je l’ai rencontré... dans la rue. Je n’étais pas invité. --Pardon! je croyais... on m’avait dit que vous étiez reçu chez madame la baronne Aubrac, qui est, si je ne me trompe, la tante de la mariée. Quel malheur affreux pour cette jeune femme, qui se trouve veuve le jour même de ses noces! J’ai eu quelquefois l’honneur de voir madame Mornas, qui s’intéresse vivement à elle et qui m’a dit qu’elle était charmante. Je la plains de tout mon cœur. Louis s’abstint de répondre à cette ouverture, et l’attaché n’insista point sur les qualités de mademoiselle Aubrac. Ils arrivaient à la grille qui ferme l’entrée de l’avenue Frochot, et sa voiture était là: un grand coupé attelé d’un bon cheval, mais qui manquait d’élégance. Le cocher portait une livrée défraîchie et des gants de coton blanc qui n’étaient pas neufs. On eût dit un de ces équipages que l’État met à la disposition de certains hauts fonctionnaires tout le temps qu’ils sont en place, et qui servent ensuite à leurs successeurs. Louis Mareuil ne fit aucune attention à ces détails; mais il fut un peu surpris de voir un homme assez mal vêtu et d’assez mauvaise mine s’approcher pour ouvrir la portière. C’était sans doute un de ces industriels du trottoir qui rôdent le soir aux abords des théâtres, à seule fin de gagner quelques gros sous en aidant les gens à descendre. Il passait là par hasard, et il ne voulait pas manquer l’occasion d’empocher un pourboire. L’attaché ne prit pas garde à cet individu et, toujours courtois, fit monter le premier Louis Mareuil, qui ne résista que pour la forme, n’étant pas disposé à prolonger un assaut de politesse. L’attaché monta ensuite, et l’homme, après avoir fermé la portière, grimpa lestement sur le siége, où il s’établit à côté du cocher. Ce sans gêne était étrange, et Louis, devenu plus attentif, allait en demander l’explication; mais l’attaché, qui lisait dans ses yeux, devança la question qu’il allait lui adresser. --C’est un ami du cocher, dit-il en souriant. Je suis venu dans une voiture officielle. Elle est à nos ordres depuis dix heures du matin jusqu’à six heures du soir, et c’est trop juste, car on ne peut pas exiger que nous fassions à nos frais les courses du parquet. Mais aucun de nous n’aura jamais l’idée de se montrer aux Champs-Élysées dans cette vieille guimbarde. Et je vous prie de croire que si elle m’appartenait, le cocher ne se permettrait pas de promener ses camarades. Louis se tint pour satisfait. Il attachait peu d’importance à cet incident, et il lui tardait de se remettre à rêver au bonheur qui l’attendait après la désagréable corvée qu’il n’avait pas dépendu de lui d’éviter. Le messager du juge d’instruction était venu le déranger au moment où il allait exposer à sa mère le plan que Cécile et lui avaient arrêté ensemble, au bas de l’escalier de Saint-Vincent de Paul, sans se douter que madame Aubrac et madame Mornas les voyaient. Le pauvre garçon espérait bien reprendre l’entretien dans une heure, et faire partager ses idées folles à madame Mareuil. Il aimait beaucoup mieux penser à ses projets que d’entretenir avec un inconnu une conversation banale; mais il comptait sans la loquacité de ce personnage, qui tenait absolument à causer en route. Le cheval avait pris un trot allongé, et le coupé brûlait le pavé. Ils étaient déjà au faubourg Montmartre. --De ce train, lui dit l’attaché, nous serons au palais dans dix minutes. Mais j’ai des remords de vous avoir arraché à une réunion de famille. Ces dames vont me maudire. Et comme Louis ne soufflait mot, il reprit: --M. Darès a bien voulu me désigner madame votre mère et mademoiselle votre sœur... mais je n’ai pas osé lui demander le nom de cette dame qui était avec elles. Vous avouerai-je que j’en mourais d’envie? Elle est d’une beauté remarquable, et elle a, ce qui vaut mieux encore, une physionomie sympathique. Serait-elle votre parente? Non... elle est en grand deuil, et si elle était votre parente, vous seriez en deuil aussi. Louis, surpris et choqué de cette question indiscrète, ne pouvait cependant pas se dispenser d’y répondre, et il ne songea pas un seul instant à mentir. --C’est la veuve de M. Trémentin, dit-il sèchement. --Comment! s’écria l’attaché, la veuve de M. Trémentin qui a été assassiné hier! Il faut que vous me l’affirmiez pour que je le croie. --Pourquoi donc, monsieur? --Mais... parce que la mort tragique de son mari est si récente!... Excusez mon étonnement... je ne réfléchissais pas que madame Trémentin est sans doute l’amie... --De ma sœur, oui, monsieur, la meilleure amie. --Et elle est venue chercher près d’elle des consolations dont elle a grand besoin... C’est tout naturel, et j’ai parlé trop vite. Madame Mornas n’avait pas exagéré. Elle est ravissante, cette veuve de vingt ans... car elle a tout au plus vingt ans, et le deuil lui va très-bien. Louis ne releva pas cet éloge enthousiaste, et l’attaché reprit: --Elle a vraiment du courage de maîtriser sa douleur pour aller voir une amie, car enfin son mari a été tué sous ses yeux, à ce qu’il paraît... et il n’est pas encore enterré. L’a-t-elle revu après l’événement? Non... on l’aura emmenée, et je conçois qu’elle ait préféré ne pas passer la nuit près d’un cadavre. Elle aura couché chez sa tante, qui, je crois, habitait avec elle avant ce malheureux mariage. Louis continuait à se taire, mais il commençait à trouver ce monsieur très-agaçant et même quelque chose de plus. Un soupçon s’éveillait dans son esprit, et ces propos singuliers lui donnaient fort à penser. --Excusez-moi, monsieur, lui dit l’équivoque aspirant à la magistrature, j’oublie que vous devez être vous-même très-affligé, et que mes questions doivent vous fatiguer. Je me tais donc. Du reste, nous touchons au but de notre voyage, et dans un instant, ce ne sera plus à moi que vous aurez à répondre. Le coupé avait descendu la rue Montmartre, traversé les Halles centrales et arrivait à l’entrée du pont Neuf. C’est bien le chemin le plus court pour aller au Palais de justice, et pourtant Louis se demandait si c’était là qu’on le menait. Louis connaissait assez mal le Palais et ses dépendances. Au journal où il rédigeait, il n’était point chargé des comptes rendus judiciaires, et pour cause, car il eût été tout à fait impropre à ce travail. Il y faut des qualités qui manquaient absolument à ce poëte exalté. On ne lui confiait même que par exception des missions de reportage, et il s’en acquittait assez mal. Il avait trop d’imagination pour relever exactement les faits qui se passaient sous ses yeux. Quelquefois il les diminuait, plus souvent il les grossissait, mais il ne les voyait jamais tels qu’ils étaient. Et ce jour-là, particulièrement, Louis Mareuil était dans les nuages. Il avait à peine regardé, pendant le trajet, ce singulier attaché au parquet; il n’avait pas pris garde au chemin que suivait la voiture, et il était vraiment un peu tard pour s’étonner des questions incessantes de ce personnage et pour se demander où on le conduisait. Le coupé, arrivé au milieu du pont Neuf, prit le quai de l’Horloge, et fila rapidement le long des nouvelles constructions qui font face à l’ancienne place Dauphine. Louis ne savait pas au juste de quel côté de cet édifice compliqué se trouvaient les cabinets des juges d’instruction. Il se souvenait vaguement d’avoir entendu dire à ses camarades du journal qu’on y arrivait par le boulevard du Palais. Le quai que suivait la voiture aboutit à ce boulevard qui traverse la Cité. Il n’y avait donc pas lieu de s’inquiéter, et cependant Louis n’était pas complétement rassuré. Son compagnon, si expansif tout à l’heure, se taisait maintenant; il affectait de regarder par la portière et de suivre avec intérêt la marche d’un bateau-mouche qui remontait la Seine. Tout à coup, la voiture lancée à fond de train obliqua d’abord à gauche afin de ne pas tourner trop brusquement; puis, après avoir décrit une courbe habilement calculée, elle enfila avec une précision remarquable un corridor voûté qui s’ouvrait sur le quai, et s’arrêta au fond d’une cour intérieure. --Nous y sommes, dit l’attaché. Si vous voulez bien prendre la peine de descendre, je vais vous montrer le chemin. En même temps, il ouvrait la portière, et l’homme qui était grimpé sur le siége se présentait pour l’aider à mettre pied à terre. Louis remarqua alors deux gardes de Paris qui se tenaient à l’entrée d’un couloir bordé des deux côtés de hauts bâtiments neufs. Il commençait à comprendre. --Où me menez-vous donc, monsieur? s’écria-t-il. L’attaché avait déjà disparu, après avoir dit un mot au prétendu camarade du cocher. Il montait un escalier dont Louis Mareuil n’apercevait que les premières marches. --Descendez. On vous attend, dit l’homme, qui avait bien la mine d’être un agent de la sûreté. Louis descendit, regarda autour de lui et comprit tout à fait. Il était dans une cour où se promenaient des sergents de ville, et qui ressemblait parfaitement à une cour de prison. Il se rappela alors que la vieille préfecture de police a été reconstruite il y a quelques années. Les affreuses masures où étaient logés les bureaux ont fait place à des édifices d’un aspect monumental. Le cabinet du chef de la sûreté est à l’entre-sol, à gauche, au fond d’un passage, celui que l’agent montrait à Louis d’un geste engageant. C’est le chemin qui mène finalement à la cour d’assises et quelquefois à la place de la Roquette. Tous les criminels y passent avant d’entrer au Dépôt, qui est la première étape de ce triste voyage. --Allons! reprit l’homme. Louis avait envie de lui sauter à la gorge, mais il contint sa colère et il marcha. Il lui tardait de s’expliquer avec le soi-disant attaché au parquet, qui devait être un commissaire de police ou un officier de paix. L’homme le suivit de très-près. Ils passèrent entre les postes d’inspecteurs qui occupent les salles du rez-de-chaussée, et ils arrivèrent au pied d’un escalier tournant. --Montez! dit l’homme en s’effaçant pour lui céder le pas. Les policiers le cèdent toujours aux gens qu’ils arrêtent; mais c’est à seule fin de les empêcher de se sauver. Leur politesse n’est que de la prudence. A l’entre-sol, Louis déboucha dans ure grande antichambre où se tenaient trois garçons de bureau, deux vieux et un jeune. Cette pièce était meublée d’un poêle, d’une table et de deux fauteuils usés. L’homme en indiqua un à Louis, qui ne jugea pas à propos de s’y asseoir. Les garçons de bureau en avaient vu bien d’autres, et cependant ils examinaient avec une certaine curiosité ce jeune homme, qui était entré la tête haute et qui n’avait pas la mine défaite des prévenus qu’on amène en ce lieu redoutable. Un garde se tenait au haut de l’escalier, pour s’opposer à une tentative d’évasion. Louis ne songeait guère à fuir. Il ne songeait qu’à se défendre, et il s’y préparait. L’agent s’était glissé dans une seconde antichambre qui fait suite à la première. Il reparut deux minutes après, et il fit signe à Louis de venir. Louis ne demandait pas mieux. Il entra, et, après avoir traversé une salle carrée où il n’y avait que des armoires garnies de cartons verts, il se trouva dans un cabinet où un homme assis devant un bureau écrivait, un homme qu’il reconnut aussitôt. C’était le prétendu attaché au parquet. --Enfin, monsieur, s’écria Louis Mareuil, vous allez m’apprendre ce que signifie cette mauvaise plaisanterie. Vous êtes venu me chercher de la part de M. Mornas, juge d’instruction, qui avait, disiez-vous, un renseignement à me demander. Où est-il? je veux la voir. --Vous le verrez bientôt, répondit froidement l’homme assis. Comment vous appelez-vous? où demeurez-vous? quelle est votre profession? --Vous moquez-vous de moi? --C’est une formalité indispensable. Répondez; je n’ai pas de temps à perdre. --Mon nom! vous le connaissez, et mon domicile aussi, puisque vous êtes entré chez moi pour m’attirer dans un piége infâme. --Je vous rappelle que vous parlez à un magistrat, et je vous invite à changer de ton. --Un magistrat qui agit comme un mouchard! Vous vous êtes présenté en prenant une qualité qui ne vous appartient pas. --Si je vous avais dit qui j’étais, vous auriez peut-être refusé de me suivre, et j’aurais été obligé de vous faire arrêter, sous les yeux de votre mère et de votre sœur. C’est par égard pour elles que je n’ai pas décliné ma qualité, et que j’ai laissé mes agents à l’entrée de l’avenue Frochot. Vous devriez me remercier, et vous me répondez par des injures qui ne sauraient m’atteindre. Prenez garde d’aggraver encore votre situation. --Ma situation!... de quoi suis-je donc accusé? --Je m’étonne que vous me le demandiez... et je vous engage à ne pas persister dans le système que vous paraissez avoir adopté. Vous savez très-bien que vous êtes prévenu d’assassinat sur la personne de M. Edmond Trémentin. --Moi!... mais c’est absurde... je suis arrivé à Boulogne au moment où le crime venait d’être commis... et Georges Darès a vu fuir le meurtrier. --Vous direz cela au juge d’instruction, et M. Darès sera entendu. Je ne suis pas chargé de vous interroger, mais de vous faire écrouer. --Vous m’envoyez en prison? --Ce n’est pas moi qui vous y envoie. J’ai contre vous un mandat d’amener qui va être converti en mandat de dépôt. Si vous refusez de me fournir les indications que je viens de vous demander, je les inscrirai d’office. Je vous répète que je n’ai pas de temps à perdre. Louis pâlit horriblement, mais il se roidit contre l’émotion qui lui serrait le cœur, et il dit d’une voix assez ferme: --C’est bien, monsieur. Faites-moi donner de quoi écrire à ma mère. --Je regrette de ne pas pouvoir accéder à votre désir. C’est le juge d’instruction qui décidera si vous serez ou non mis au secret, et jusqu’à ce qu’il ait statué, il m’est impossible de vous autoriser à communiquer avec qui que ce soit. Et, s’adressant à l’agent qui gardait la porte, le chef ajouta: --Conduisez le prévenu au Dépôt. Louis baissa la tête et ne répliqua pas un mot. Toute son assurance était tombée. Il se sentait vaincu. Dix minutes après, la porte massive de la prison se refermait sur lui. C’en était fait de ses rêves de bonheur, et le malheureux se disait en pensant à Cécile: --S’ils allaient l’accuser d’être ma complice! CHAPITRE IV M. Mornas était arrivé au Palais à midi et demi. Il avait eu une courte conférence avec le chef du parquet, et il était déjà installé dans son cabinet alors que sa femme causait encore amicalement avec M. Gigondès. Ainsi qu’elle l’avait prévu, ses honorables scrupules lui avaient valu des compliments, et il restait chargé de l’instruction. On lui confiait la tâche difficile d’élucider une des affaires les plus embrouillées qu’on eût vues depuis longtemps, et l’on s’en rapportait complétement à ses lumières et à son impartialité pour diriger les recherches. Il avait été saisi un peu tard, puisque seize heures s’étaient écoulées depuis le coup de fusil. Le crime avait été commis hors de Paris, et il en était résulté une perte de temps. Mais il importait moins de marcher vite que de marcher sûrement, et, du reste, la nuit et la matinée n’avaient pas été mal employées. Le commissaire de police de Boulogne avait complété son enquête sur place, et le chef de la sûreté, averti presque immédiatement, s’était occupé dès l’aurore de recueillir des informations précises sur l’entourage et sur le passé de M. Trémentin. Il y avait mis tant de zèle et il avait procédé avec tant de sagacité qu’à midi son rapport était prêt, un rapport où étaient indiquées les causes probables du crime et désignées par leurs noms les personnes qui avaient intérêt à le commettre. C’était comme une préface explicative destinée à renseigner le juge d’instruction qui devait, après lecture de ce document et examen sommaire des faits, donner une première direction aux poursuites. M. Mornas l’avait trouvé dans son bureau et avait commencé naturellement par en prendre connaissance, avant d’appeler le magistrat suburbain qui avait fait les constatations matérielles et qui attendait ses ordres. Cette pièce était un modèle de clarté. Son auteur avait acquis, par la longue pratique de ses difficiles fonctions, une remarquable netteté d’esprit, et une grande indépendance de raisonnement. Il exposait la situation sans réticence aucune, il s’abstenait de conclure, et il ne laissait même pas percer son opinion personnelle. Il affirmait cependant que le désir de se venger avait seul pu armer le meurtrier, et que ce désir lui avait été inspiré par le mariage de M. Trémentin avec mademoiselle Aubrac. Le fait d’avoir frappé le mari pendant le repas de noces ne laissait aucun doute à cet égard, et il y avait dans ce raffinement de cruauté une indication qui pouvait servir. Ce point de départ étant admis, deux hypothèses se présentaient: M. Trémentin avait été tué, ou par une femme jalouse de lui, ou par un homme jaloux de mademoiselle Aubrac. A l’appui de la première supposition, le rapport signalait que M. Trémentin avait eu beaucoup de maîtresses, et de toutes conditions. Il recherchait les femmes du monde, mais il courait aussi les femmes de théâtre et ne dédaignait pas les petites ouvrières. Une seule de ses maîtresses était connue jusqu’à présent, et le chef de la sûreté ne se gênait pas pour la nommer. C’était madame Verdalenc, dont l’ancienne liaison avec l’employé de son mari était presque de notoriété publique; mais cette liaison paraissait avoir pris fin depuis quelques années. Il y avait donc une enquête à ouvrir sur les amoureuses de M. Trémentin, enquête qui devait être longue et difficile. On notait en passant que, dans le cas où on l’ouvrirait, il faudrait probablement chercher un complice, attendu qu’un fusil n’est point une arme à l’usage des femmes. La seconde hypothèse laissait moins de champ à l’incertitude. Mademoiselle Aubrac n’avait jamais eu qu’un amoureux, M. Louis Mareuil, qui aspirait à l’épouser, quoiqu’il n’eût pas de fortune, et qui haïssait son heureux rival à ce point qu’il l’avait provoqué en duel à une époque assez récente. Mais, ajoutait le rapport, M. Mareuil se tenait à l’écart depuis six mois et semblait avoir renoncé à ses prétentions. Il avait, d’ailleurs, d’excellents antécédents; il appartenait à une famille très-respectable, et il menait une vie très-régulière. Et l’auteur mentionnait, pour mémoire, que si l’on s’arrêtait à la dernière supposition, il y aurait sans doute lieu d’examiner si madame Trémentin, qui ne s’était pas mariée de son plein gré, n’avait pas eu connaissance du projet homicide de son amoureux évincé. La lecture attentive de ce lucide et judicieux exposé laissa le juge d’instruction très-perplexe. Un problème redoutable se trouvait posé dès le début. Deux voies opposées se présentaient pour marcher à la découverte de la vérité. Laquelle fallait-il suivre? M. Mornas penchait pour la première. Il se souvenait de ce que lui avait dit sa femme en lui conseillant d’accepter l’instruction, et, à première vue, il lui semblait impossible qu’une jeune fille, aimée et estimée de sa chère Berthe, se fût éprise d’un garçon capable de devenir un assassin. Mais il appréciait maintenant à leur juste valeur les difficultés qu’allait lui créer sa situation particulière. Il se sentait du reste de force à les surmonter; la robe rouge de conseiller valait bien qu’on sacrifiât quelque chose pour la gagner, et il se croyait assuré de ne pas faiblir, alors même qu’il aurait à choisir entre l’accomplissement d’un devoir pénible et la satisfaction de ne pas heurter les sympathies de madame Mornas. Avant tout, il lui fallait s’éclairer. Le rapport lui avait fourni des données exactes sur des probabilités morales; mais il ne connaissait rien ou presque rien des faits. Il avait sous les yeux un procès-verbal, assez détaillé, mais sec comme tous les procès-verbaux, qui ne peuvent pas reproduire la physionomie des événements. Il lui restait à entendre le commissaire qui l’avait rédigé, et à se transporter ensuite avec lui sur le théâtre du crime, si ce déplacement lui paraissait utile. Mais s’il tenait à l’entendre d’abord, c’était surtout pour se renseigner avant d’agir. Une fausse démarche pouvait avoir les plus graves conséquences pour la suite du procès, et M. Mornas craignait de mettre en cause un innocent. Il ne s’agissait pas, cette fois, de malfaiteurs de profession qu’on n’hésite pas à faire arrêter sur un simple soupçon, car leur réputation n’a rien à perdre. Dans l’affaire épineuse que M. Mornas avait à instruire, le mandat d’amener ne pouvait tomber que sur des gens bien posés, dont l’existence avait toujours été sans tache, et il n’en fallait pas davantage pour porter à leur honneur une atteinte irréparable. Il suffisait même, pour les déconsidérer, que leur nom figurât d’une certaine façon dans les procès-verbaux d’interrogatoire, et avant de faire appeler le commissaire, M. Mornas, par excès de prudence, crut devoir renvoyer son greffier. Ce commissaire était un homme sage, un peu trop convaincu peut-être de son importance, mais absolument incapable de _s’emballer_, comme on dit vulgairement, sur des indices, et d’exagérer des faits sans importance, à seule fin de ne pas revenir bredouille d’une chasse à l’assassin. Il n’était pas de ceux à qui il faut un coupable pour se faire bien noter, de même qu’il faut à un cuisinier un lièvre pour confectionner un civet. Il commença par raconter très-posément comme quoi, lorsqu’il était arrivé au restaurant, dix minutes après le crime, il avait trouvé M. Trémentin mort, la mariée revenant à peine de la syncope où elle était tombée, les invités affolés et M. Verdalenc dans un état de surexcitation extraordinaire. Ce monsieur l’avait tout d’abord accablé de propos incohérents et s’était presque imposé à lui, pour l’aider dans ses premières investigations. Il l’avait accompagné partout, en répétant sur tous les tons que le meurtre de son caissier ne resterait pas impuni, qu’il soupçonnait quelqu’un, et qu’il fournirait à la justice des indications précieuses. --Cet empressement a dû vous paraître singulier, demanda M. Mornas, qui se souvenait d’avoir lu le nom de madame Verdalenc dans le rapport du chef de la sûreté. --Oui, monsieur, répondit le commissaire, et je me demandais même si M. Verdalenc ne cherchait pas à m’égarer dans mes recherches; mais les choses ont bientôt changé de face. Il n’a pas tardé à accuser formellement un jeune homme que nous avons rencontré dans la rue, à la porte de la maison Cabassol. Je n’y ai pas d’abord attaché beaucoup d’importance, mais plus tard j’ai pensé que M. Verdalenc pouvait avoir raison. --Un jeune homme, dites-vous? --Oui, monsieur, un journaliste qui s’appelle Louis Mareuil. --Louis Mareuil! s’écria M. Mornas; quoi! il était hier à Boulogne? --Oui, monsieur, répondit le commissaire, et M. Verdalenc affirme que ce jeune homme avait demandé en mariage mademoiselle Aubrac, qui a épousé M. Trémentin. --Cela ne prouve pas qu’il soit coupable. J’ai là précisément des renseignements sur lui. Ils sont excellents. Je ne comprends pas, il est vrai, comment il se trouvait devant la maison où le crime venait d’être commis. --Ce ne serait pas une raison suffisante pour l’accuser, mais il y en a d’autres. J’avais terminé mon enquête sommaire, et j’allais rentrer chez moi pour écrire mon procès-verbal, quand un habitant de Boulogne, un commerçant honorable, m’a abordé et m’a rapporté un propos que Mareuil a tenu et que lui et deux autres personnes ont entendu. Mareuil causait dans la rue avec deux messieurs qu’il connaît et qui faisaient partie des invités. Il leur demandait tout haut, et sans doute avec intention, qui l’on avait tué. On ne peut guère admettre qu’il l’ignorât; car les gens qui l’entouraient parlaient entre eux de l’événement. Un des messieurs qu’il interrogeait lui a répondu, je ne sais pourquoi, que la balle avait frappé madame Trémentin. Alors Mareuil s’est écrié: «Malheureux que je suis! j’espérais que c’était lui.» Ce sont ces propres paroles que trois témoins ont entendues, et que l’un d’eux m’a répétées littéralement. --C’est étrange... mais je ne m’explique pas très-bien le sens de cette exclamation. --Je ne me l’expliquais pas non plus tout d’abord. C’est seulement à la réflexion que j’ai pensé que ces mots pouvaient signifier: «Je visais le mari que j’abhorre, et j’ai tué la femme que j’aime.» Mais ce n’est de ma part qu’une conjecture. Cela peut aussi bien signifier: «Je savais qu’on venait de tuer quelqu’un, et je croyais que c’était le mari.» --Quoi qu’il en soit, ce jeune homme parlait bien légèrement d’un crime épouvantable... Mais lorsque cette phrase imprudente lui est échappée, M. Verdalenc était-il présent? --Non, monsieur. Mais trois témoins, très-dignes de foi, déposeront devant vous qu’elle a été dite à quelqu’un que vous interrogerez certainement... à M. Georges Darès, auteur dramatique... --Je le connais. --M. Verdalenc aussi le connaît. Il me l’a présenté... dans la rue... ainsi qu’un M. Caussade, peintre d’histoire, qui était aussi de la noce... Ces deux messieurs, au moment où le coup de feu a été tiré, se sont précipités hors de la salle pour courir après l’assassin... eux seuls ont eu cette présence d’esprit... ils l’ont poursuivi jusqu’à l’entrée du bois de Boulogne, paraît-il... et, en revenant, ils ont rencontré Mareuil à la porte du restaurant... du moins, c’est ce que m’a déclaré M. Darès... Le commissaire disait Mareuil tout court. De là à l’appeler: le nommé Mareuil ou le prévenu Mareuil, il n’y avait pas loin, et l’intention n’échappa point à M. Mornas. --Pensez-vous donc que M. Darès ne vous a pas dit la vérité? demanda-t-il. --Non, monsieur... car il faudrait alors supposer qu’il était d’accord avec Mareuil, et M. Verdalenc répond de lui. Du reste, je ne lui ai pas demandé d’explications. Je me suis contenté de prendre son adresse et celle de ce journaliste, qui m’était déjà suspect. --Vous croyez donc que c’est lui qui a fait le coup? --Je ne suis pas en mesure d’affirmer qu’il est coupable, mais je pense qu’il est impossible de ne pas le soupçonner. Les preuves morales sont contre lui... il haïssait mortellement M. Trémentin, qui n’avait pas d’autre ennemi, m’a assuré M. Verdalenc... et la déclaration de M. Darès ne prouve rien en sa faveur, car, après avoir échappé à ces messieurs dans le bois, il a pu rentrer à Boulogne avant eux, par un autre chemin, afin de se créer un alibi. Le commerçant qui m’a rapporté les paroles compromettantes qu’il a prononcées certifie que Mareuil n’était pas devant la maison Cabassol depuis une minute lorsque M. Darès l’a abordé. M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie se rembrunissait à vue d’œil. Il commençait à craindre que la seconde hypothèse du chef de la sûreté ne fût la vraie, et celle-là pouvait conduire à accuser de complicité Cécile Aubrac. Mais il n’était plus temps de s’arrêter. --C’est un point important à vérifier, dit-il. M. Verdalenc, qui a si mauvaise opinion de ce jeune homme, irait-il jusqu’à supposer que madame Trémentin pourrait être impliquée dans cette affaire? --Oh! pas du tout, monsieur. Il m’a fait d’elle, au contraire, l’éloge le plus complet. Elle avait eu autrefois une inclination pour Mareuil, mais elle en était bien revenue, et elle ne le voyait plus depuis fort longtemps. Elle a été désolée de la mort de son mari... d’ailleurs, peu s’en est fallu qu’elle ne fût atteinte par la balle qui l’a frappé... et si vous me permettez, monsieur, d’exprimer mon opinion personnelle, je vous dirai qu’il ne m’est pas démontré que le coup de fusil ne lui était pas destiné. Le juge releva la tête. Il acceptait volontiers cette idée qui mettait Cécile hors de cause. Madame Mornas s’intéressait à elle, mais elle ne s’intéressait pas à Louis Mareuil; et maintenant il apparaissait qu’on pouvait accuser ce malheureux garçon sans exposer Cécile à être soupçonnée. --Continuez, monsieur, dit-il. Comment avez-vous conduit l’enquête, et quels indices avez-vous recueillis? --Hier au soir, je n’ai presque rien pu faire, monsieur. Je n’avais à ma disposition que deux inspecteurs qui étaient venus de Paris pour une autre affaire, et qui se trouvaient par hasard dans mon bureau lorsqu’on est venu me chercher. Il eût été complétement inutile de chercher l’assassin dans le bois. Je me suis borné à constater que, pour faire feu, il s’est posté dans une baraque qui se trouve juste en face du restaurant. Il a tiré par la fenêtre, horizontalement et à une distance de vingt-cinq mètres. --Une baraque, dites-vous? --Oui, une cabane en bois qui a servi autrefois à loger les ouvriers d’un entrepreneur de terrassements, et qu’on a négligé de démolir quand les travaux ont été finis. Elle est inhabitée depuis des années. --Comment l’assassin a-t-il fait pour y entrer? Elle est donc ouverte à tout venant? --Non, monsieur. Elle était toujours close, au contraire. Mais l’assassin avait la clef. Il l’a même oubliée sur la porte, qu’il n’a pas pris le temps de refermer. --Alors on le tient, car on doit savoir à qui appartient la maison. --Malheureusement, non... ou plutôt on sait qu’elle n’appartient à personne. Le terrain sur lequel on l’a bâtie jadis est à la commune, mais les matériaux ont si peu de valeur que le propriétaire les a abandonnés. --On retrouvera l’entrepreneur qui l’a fait construire. --Il est mort il y a plus de vingt ans, et l’on croit qu’il avait fait cadeau de cette masure à un de ses contre-maîtres, qui n’y a jamais mis les pieds... du moins, on ne l’y a jamais vu. --Eh bien, c’est ce contre-maître qu’il faut chercher. --J’y ai pensé tout de suite. Malheureusement, il n’était pas du pays, et personne ne se souvient de son nom. On n’est même pas sûr que son patron lui ait donné la cabane. C’est un bruit qui a couru, et que je n’ai pas encore pu vérifier. --C’est la première chose à éclaircir. L’assassin ne peut-être que le propriétaire ou quelqu’un qui le connaît, puisqu’il était en possession de la clef. --Vous la verrez, monsieur. Elle est parmi les pièces à conviction, et vous pourrez constater qu’elle n’est pas neuve, et qu’on ne s’en est pas servi depuis longtemps, car elle est toute rouillée. --Et dans l’intérieur de la baraque vous n’avez rien trouvé? --Absolument rien, monsieur, si ce n’est des traces de pas. Il pleuvait très-fort, et le terrain est boueux autour de la baraque. J’ai pu reconnaître que plusieurs personnes étaient entrées. Il y a des empreintes de dimensions différentes. Bien entendu, j’ai veillé à ce qu’on ne les effaçât pas. --L’assassin n’était donc pas seul? --Je persiste à croire que si. En fuyant, il a laissé la porte ouverte, et d’autres ont pu entrer... des gens que l’événement avait attirés... il s’est écoulé plus de vingt minutes entre le moment où le coup est parti et le moment ou j’ai visité la baraque. Mais j’ai fait ce matin une découverte plus importante. --Laquelle? --Je suis retourné de très-bonne heure sur les lieux, et en examinant la fenêtre par laquelle on a tiré, j’ai trouvé dans la rue, entre deux pavés, un fragment de papier dont l’assassin s’est servi pour bourrer son fusil. Ce papier porte une indication précieuse, et je tenais à vous le remettre moi-même. Je vous l’apporte. --Voyons! dit avec empressement M. Mornas. Le commissaire de police tira de sa poche son porte-monnaie, l’ouvrit et y prit un papier mâchuré et tout noirci par la poudre. --C’est bien une bourre, dit-il en le remettant au juge d’instruction, et vous remarquerez, monsieur, qu’on y peut lire encore des caractères imprimés. Ce fragment a été arraché d’un livre. --Oui, sans aucun doute, et même d’un livre de vers... les mots qui restent riment entre eux... _vents_, _mouvants_... _rêve_, _grève_. Vous avez raison, monsieur, il y a là un indice précieux. --D’autant plus précieux que Mareuil est poëte. --Poëte! Vous venez de me dire qu’il est journaliste. --Il appartient en effet à la rédaction d’un journal, mais il vient de publier un volume de poésies. --Comment savez-vous cela? --C’est M. Verdalenc qui me l’a appris. Il prétend que ce garçon passe sa vie à faire des vers, au lieu de travailler sérieusement, et qu’il mange, à faire imprimer des livres que personne n’achète, l’argent que sa mère et sa sœur ont beaucoup de peine à gagner. Et ce papier est tout neuf... l’impression est toute fraîche. --Si vraiment ce jeune homme était l’auteur du livre que l’assassin a déchiré pour bourrer son fusil, ce serait une forte présomption contre lui... presque ure preuve. Mais comment le savoir? Il ne reste que des bouts de ligne... des rimes qui traînent partout. --Vous pourriez appeler l’éditeur qui a mis le volume en vente, et l’imprimeur... ils reconnaîtront certainement le papier et les caractères... ils indiqueront même la page où se trouvent les quatre vers dont nous n’avons que la fin. --Je les entendrai demain... C’est grave, très-grave, conclut M. Mornas, qui commença aussitôt une promenade silencieuse à travers son cabinet. C’était chez lui un signe évident de préoccupation, et, de fait, il se trouvait dans un embarras extrême. Les deux preuves apportées par le commissaire semblaient accablantes pour Louis Mareuil. La pièce à conviction surtout ne laissait presque aucun doute. D’autre part, les renseignements sur ses antécédents et sa conduite étaient favorables, et l’on pouvait s’étonner qu’un garçon si bien noté dans le rapport du chef de la sûreté se signalât tout à coup par un meurtre si audacieux. Le juge, qui connaissait ses classiques, s’en allait récitant tout bas les vers connus: Quelque crime toujours précède les grands crimes... Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux Un perfide assassin, etc. Mais, en dépit de cette sentence poétique, M. Mornas augurait fort mal du cas de Louis Mareuil, et il était résolu à faire son devoir, au risque de chagriner sa femme. --Hier, vous vous êtes contenté, m’avez-vous dit, de prendre l’adresse de M. Mareuil? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement. Mais, ce matin... n’avez-vous rien fait de plus? --Pardon, monsieur, après avoir vu le procureur de la République, j’ai pris sur moi de passer au journal où écrit Mareuil. Ce n’était pas l’heure où les rédacteurs y viennent, mais un garçon de bureau m’a affirmé que Mareuil, contrairement à son habitude, n’y avait pas paru la veille. Au parquet, j’ai su que vous veniez d’être désigné pour instruire l’affaire, et je n’ai pas voulu pousser les choses plus loin avant de vous avoir vu. --Que concluez-vous de l’absence prolongée de ce jeune homme? --Qu’il n’y a pas une minute à perdre pour s’assurer de sa personne. S’il est rentré à son domicile, ce dont je doute, il n’y couchera certes pas ce soir, car il doit s’attendre à être arrêté. Il prendra, dans la journée, le train de Bruxelles ou le train de Londres. --Je pense comme vous qu’il faut se hâter... non pas de l’arrêter, mais de l’interroger. Il se justifiera peut-être, et dans le cas où il y parviendrait, je ne veux pas avoir à regretter d’avoir pris une mesure prématurée. Je ne vous retiens plus, monsieur. Veuillez en sortant prier de ma part le chef de la sûreté de monter ici. Vous le trouverez certainement dans son cabinet, et vous lui direz que je désire lui parler sur-le-champ. --J’y vais, monsieur le juge d’instruction, répondit le commissaire. M. Mornas resta seul et plus perplexe que jamais. Il commençait à penser que l’arrestation de Louis Mareuil était indispensable, mais il tenait à ne donner l’ordre qu’après avoir fait tout ce qu’il était possible de faire pour éviter d’en venir là. Il avait pleine confiance dans les lumières du chef de la sûreté. Il voulait le consulter préalablement, savoir comment il appréciait les faits, et s’entendre avec lui sur la marche à suivre pour arrêter Mareuil sans scandale et sans bruit. Cet agent supérieur ne tarda point à se présenter. C’était un tout autre homme que le commissaire, un homme plus intelligent, plus fin, plus rompu aux affaires et mieux stylé, mais aussi plus fantaisiste et plus accessible aux préventions. Aux premiers mots que lui dit M. Mornas, il l’interrompit très-poliment pour lui apprendre que Louis Mareuil venait d’entrer au Dépôt, et comme le juge d’instruction se récriait: --J’ai agi, reprit-il, par ordre spécial du parquet, et je pensais, monsieur, que vous étiez déjà informé. On m’a remis un mandat d’amener que j’ai dû exécuter immédiatement. Il y avait urgence, car il était à craindre que l’inculpé ne se mît à l’abri en passant la frontière. C’est pour cette raison que le procureur de la République n’a pas cru pouvoir attendre. --On aurait pu, du moins, me prévenir. J’allais le donner, cet ordre, mais je voulais y joindre certaines recommandations. La famille de ce jeune homme est honorable, et elle a droit à des égards. --J’en ai eu, monsieur. J’ai procédé avec tous les ménagements possibles. Ainsi, je lui ai dit que le juge d’instruction, ayant un renseignement à lui demander, le priait de passer au Palais. J’ai pris avec moi trois agents, mais il ne les a pas vus. L’un d’eux est monté sur le siége à côté du cocher, les deux autres sont restés en surveillance aux abords de la maison; mais je suis entré seul dans la voiture, et pendant le trajet, il n’a pas pu se douter que je le menais en prison. --Quelle a été son attitude? --Elle a été parfaite jusqu’au moment où, dans mon cabinet, je lui ai déclaré qu’il allait être écroué. Là, il s’est emporté d’abord au point de m’injurier; puis il s’est calmé, et il a demandé à écrire à sa mère. Je m’y suis opposé, ne sachant pas si vous jugeriez à propos de le mettre au secret. Alors, il s’est troublé et il est sorti, la tête basse. Cette scène se passait il y a dix minutes, car je venais de l’expédier au Dépôt quand mon collègue de Boulogne est venu me dire que vous m’attendiez. --Je vois que vous avez agi avec intelligence, comme toujours. Maintenant, monsieur, quelle est votre opinion sur l’affaire? J’ai lu votre très-remarquable rapport. --Lorsque je l’ai écrit, je ne connaissais qu’imparfaitement les faits. Aussi me suis-je borné à des indications générales... --Qui me seront d’une grande utilité; mais depuis que vous êtes mieux informé, vous êtes en état d’émettre un avis motivé. Avec votre expérience et votre coup d’œil, vous jugez promptement un prévenu; sa contenance et son langage suffisent à vous éclairer. --Pas toujours, monsieur. J’ai vu des scélérats, qui ont fini sur la place de la Roquette, rester très-calmes quand je les ai arrêtés. J’ai vu aussi de très-honnêtes gens perdre la tête et se lancer dans des explications compromettantes. En général, ces sortes d’appréciations sont très-incertaines, et j’hésite toujours à me prononcer. --Mais enfin, monsieur, croyez-vous que M. Mareuil soit coupable? --Si l’on ne tient compte que des faits relevés jusqu’à présent, sa culpabilité n’est pas douteuse, car ils sont tous à sa charge. --Vous paraissez sous-entendre que les preuves morales sont en sens inverse. --Pas précisément. Ainsi, il est avéré qu’il nourrissait une haine profonde contre M. Trémentin. J’ai voulu dire seulement que pour que l’enquête soit complète, il faut aussi chercher ailleurs. Trémentin avait plus d’un ennemi. --Si vous n’avez pas d’opinion, vous avez du moins une impression, et je vous serais obligé de me la faire connaître. --Mon impression est que ce crime sent la femme. --Alors, ce serait une maîtresse abandonnée par Trémentin qui l’aurait fait tuer? --Il y a des femmes des deux côtés, dit, après un court silence, le chef de la sûreté. --Quoi! vous penseriez que la veuve de M. Trémentin a poussé ce Mareuil à assassiner son mari! --Je ne vais pas jusque-là... Seulement, lorsque je me suis présenté chez la mère du prévenu, j’ai trouvé là madame Trémentin. --Ce n’est pas possible! s’écria M. Mornas consterné. --Monsieur, dit le chef de la sûreté, madame Mareuil habite, avenue Frochot, une maisonnette précédée d’un jardin. Quand je suis arrivé, cinq personnes étaient réunies dans ce jardin: le prévenu, sa mère, sa sœur, un de ses amis, M. Darès, et une jeune femme en grand deuil que ce monsieur s’est abstenu de me nommer, quoiqu’il m’eût désigné madame et mademoiselle Mareuil. L’idée m’est venu que cette jeune femme pouvait être la veuve de Trémentin, mais j’en douterais encore si Mareuil ne me l’avait dit lui-même, pendant le voyage que nous avons fait ensemble de son domicile à la préfecture. --Et comment vous a-t-il expliqué ce fait inouï? --Il m’a dit, comme si c’eût été la chose la plus naturelle du monde, que madame Trémentin était la meilleure amie de sa sœur, à lui, Mareuil, et qu’elle était venue lui faire une visite... --Quelques heures après l’assassinat de son mari!... Elle n’a donc pas de cœur!... et elle est bien audacieuse. --Il est évident que la mort de Trémentin ne l’a pas beaucoup affectée... mais quant à l’audace, j’avoue que je n’y crois pas... Cette veuve est insensible et inconsciente, mais elle n’est pas de force à s’afficher dans le seul but de détourner les soupçons. Si elle s’était entendue avec son ancien amoureux pour se débarrasser de son mari, elle se serait bien gardée de se montrer chez cet amoureux le lendemain du crime: elle aurait attendu, pour le revoir, que l’émotion fût calmée. --Alors, vous croyez qu’elle n’est pas sa complice, dit M. Mornas, avec un soupir de soulagement. --Je l’affirmerais presque. Si elle l’était, elle dépasserait en hardiesse les plus habiles scélérats que j’ai connus... et j’en ai connu beaucoup. Une femme de vingt ans ne joue pas une comédie si dangereuse avec cet aplomb superlatif. --C’est mon avis; mais que penser de ce Mareuil qui la reçoit chez lui, quoiqu’il n’ignore pas ce qui s’est passé la veille à Boulogne?... Il y était... on l’y a vu... --Oui, mon collègue vient de me mettre au courant. Je ne puis pas affirmer que ce soit lui qui ait tiré, mais j’affirme que, si c’est lui, il n’a pas pris conseil de madame Trémentin. Si j’avais pensé autrement, j’aurais commandé à mes hommes de la _filer_ séance tenante, et je ne leur ai pas donné d’ordres. --Vous avez bien fait. Mademoiselle Aubrac, qui a épousé, pour son malheur, M. Trémentin, est d’une excellente famille que nous devons prendre garde de déconsidérer. Je n’interrogerai pas cette jeune femme, à moins qu’il n’y ait nécessité absolue. --Mareuil en dira plus qu’elle n’en pourrait dire. Je me permettrai aussi de signaler à votre attention MM. Darès et Caussade, qui ont vu bien des choses. Leur déposition sera très-importante. Le nœud de l’affaire est là. --Je les entendrai après le prévenu. --Il ne me reste qu’à me retirer, monsieur le juge d’instruction, si vous n’avez plus besoin de moi. Je me propose de me transporter aujourd’hui à Boulogne pour tâcher de recueillir de nouveaux renseignements, et, en cette saison, la nuit vient de bonne heure. --Une dernière question, monsieur. Vous avez cité dans votre rapport M. Verdalenc... et sa femme. J’ai eu avec eux des relations de monde, et il me serait difficile de suivre l’affaire s’ils devaient y être impliqués. Pensez-vous que cela puisse arriver? --Certainement non, monsieur. On ne peut pas les soupçonner, car ils ont poussé tous les deux à ce mariage. Madame Verdalenc n’avait plus que de l’amitié pour Trémentin. Peut-être cependant serait-il intéressant de savoir ce qu’elle pense de la mort tragique de son ancien amant. Il n’est pas impossible qu’elle connaisse quelques-unes des maîtresses qu’il a eues après elle. --Vous avez raison. J’y songerai, murmura M. Mornas, qui tenait beaucoup à s’éclairer en consultant des gens compétents, mais qui ne voulait pas leur expliquer son plan de campagne. Il en prétendait garder pour lui tout l’honneur, et plus l’affaire se compliquait, plus il se piquait au jeu. Les difficultés, loin de le décourager, l’excitaient. L’arrestation de Louis Mareuil modifiait fortement l’état des choses, mais il ne désespérait pas de le trouver innocent, de découvrir ensuite le coupable et de mériter à la fois l’avancement qu’il ambitionnait et la reconnaissance de Berthe qui s’intéressait à Cécile. Il lui tardait d’engager l’action, et il était sous les armes. Il serra dans le tiroir de son bureau la bourre accusatrice, signa une formule imprimée, sonna un huissier et la lui remit. Cette formule, c’était l’ordre d’extraire du Dépôt le nommé Louis Mareuil, et de l’amener dans son cabinet. Après quoi, il appela son greffier, qui reprit sa place accoutumée. --Vous n’enregistrerez les demandes et les réponses qu’au moment où je vous ferai signe, lui dit-il. Il se peut que je ne commence pas par interroger le prévenu, et il est inutile de minuter une simple conversation. Le greffier se le tint pour dit. Il ne demandait pas mieux que de se reposer. Un juge d’instruction est absolument libre d’exercer comme il l’entend ses redoutables fonctions, et M. Mornas se proposait de ne pas traiter tout d’abord Louis Mareuil comme un coupable. Malgré les charges qui s’accumulaient contre ce malheureux garçon, le mari de Berthe espérait encore qu’il se justifierait d’une façon péremptoire,--par exemple, en prouvant un alibi,--et, dans le cas où ses explications permettraient à son juge de rendre, séance tenante, une ordonnance de non-lieu, il tenait à lui épargner le désagrément de signer un interrogatoire qui devait rester au dossier. Il importait donc de donner au début de cet interrogatoire l’apparence d’un simple entretien. Et, afin de recevoir le prévenu sans l’intimider, le bienveillant magistrat se garda bien de siéger dans son fauteuil. Il reprit sa promenade à travers son cabinet, et il affecta même de regarder à travers les vitres par la fenêtre qui donnait sur le boulevard du Palais. Il n’attendit pas longtemps. L’huissier reparut, reçut un ordre, et au lieu de rentrer avec un garde de Paris escortant le prévenu, il introduisit Louis Mareuil comme il aurait introduit un visiteur. Le pauvre garçon n’était pas encore remis du coup qu’il avait reçu, et les traitements qu’il venait de subir l’avaient exaspéré. Interrogé par le greffier du Dépôt qui avait couché son nom sur le registre où l’on inscrit ceux des voleurs, fouillé par des gardiens qui le prenaient pour un vulgaire malfaiteur, il ne se possédait plus, quoiqu’on lui eût fait, sur sa mine, la faveur de l’enfermer dans une cellule où il était seul, au lieu de le jeter dans la salle commune avec des coquins de toutes catégories. Sa figure contractée par la colère se détendit un peu quand il vit le juge d’instruction venir à lui, et surtout quand il l’entendit lui dire: --Remettez-vous, monsieur. Depuis une demi-heure, on ne l’appelait plus monsieur. --A qui ai-je l’honneur de parler? demanda-t-il sans se départir encore de sa roideur. --Je suis M. Mornas, juge d’instruction, et j’ai quelques explications à vous demander. --Je suis prêt à vous les donner, monsieur; mais permettez-moi de vous dire qu’on abuse étrangement de votre nom. Un homme de la police s’est présenté chez moi tout à l’heure; il m’a dit que vous désiriez me parler; j’ai consenti à le suivre, et, au lieu de m’amener dans votre cabinet, il m’a fait jeter en prison. C’est à moi de vous demander pourquoi. --Vous étiez sous le coup d’un mandat d’amener, et il est d’usage de conduire d’abord les prévenus au Dépôt de la préfecture. --Ainsi, cet homme n’a pas menti. On m’accuse d’avoir commis un assassinat? --Il ne tient qu’à vous de vous justifier. Je vous ai fait venir pour vous mettre à même de prouver qu’on s’est trompé. --Et comment le prouverai-je, s’il vous plaît? --En me disant la vérité. Je suis _à priori_ disposé à croire que vous êtes innocent. Je n’en douterai plus quand vous aurez répondu franchement aux questions que je vais vous adresser. --Je ne demande pas mieux... dès que nous serons seuls, dit Louis Mareuil en regardant le greffier, qui taillait nonchalamment sa plume. Cette espèce de mise en demeure blessa M. Mornas. Si conciliant qu’il fût, il ne pouvait pas admettre qu’un prévenu lui fît la leçon, et il rentra aussitôt dans l’exercice de ses fonctions. --Le juge d’instruction, aux termes de la loi, doit être assisté d’un greffier, dit-il en prenant place sur son siége magistral. Et il ajouta en montrant une chaise de paille: --Asseyez-vous. --C’est un interrogatoire alors, dit Mareuil. Très-bien. Je préfère cela. Au moins je sais à qui j’ai affaire. Il était écrit que Louis Mareuil ne ferait que des maladresses. Il avait eu la chance assez rare de rencontrer un juge bien disposé pour lui, et il trouvait du premier coup le moyen de s’aliéner sa bienveillance. Sa réponse était une impertinence. M. Mornas comprit l’allusion et fut très-choqué d’entendre assimiler ses prévenances aux politesses perfides du chef de la sûreté. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il changeât de ton. --Gervais, écrivez! dit-il à son greffier. L’homme du monde froissé dans son amour-propre redevenait magistrat et usait des prérogatives de sa charge. Mareuil prit place sur la sellette des prévenus et attendit. --Vous vous appelez Louis Mareuil, commença le juge en jetant les yeux sur le rapport qu’il avait lu en arrivant dans son cabinet; vous avez vingt-cinq ans, et vous demeurez avenue Frochot, 19 _bis_, chez votre mère? --Oui, monsieur. C’est la troisième fois depuis une heure qu’on me demande tout cela, répondit le jeune homme, agité par une colère sourde. --Quelle est votre profession? --Je suis homme de lettres. --Vous êtes attaché à la rédaction d’un journal? --Oui. Mais je fais aussi de la littérature. --Des romans-feuilletons? --Non, monsieur, des vers. J’ai publié un volume de poésies. --Récemment? --Il y a trois semaines. Puis-je savoir en quoi ces détails étrangers à l’affaire vous intéressent? --C’est à moi d’interroger, répliqua sèchement M. Mornas. Ne l’oubliez pas. Vous suivez, Gervais? Le greffier fit un signe de tête affirmatif, et le juge reprit: --Maintenant que vous avez répondu aux questions de forme, je passe à l’interrogatoire. Vous étiez hier soir à Boulogne-sur-Seine. Plusieurs personnes vous y ont vu et vous ont parlé... dans la rue où se trouve le restaurant Cabassol? --Je ne le nie pas. --A quelle heure êtes-vous arrivé à Boulogne? --Je ne sais trop... vers dix heures, je crois. --Par quelle voie? --Par le chemin de fer, jusqu’à Auteuil. De la gare d’Auteuil, je suis venu à pied par la route de Saint-Cloud. --Et vous êtes allé tout droit à la maison Cabassol? --Oui. J’ai demandé où elle était. On me l’a indiquée. Et je n’ai pas eu de peine à la trouver. Il y avait un rassemblement devant la porte. --Pourquoi cherchiez-vous le restaurant où se donnait le repas de noces de M. Trémentin? --Vous le savez fort bien. Il est donc inutile que je vous réponde. --Je sais que vous aviez espéré autrefois épouser mademoiselle Aubrac, et que vous haïssiez l’homme honorable qu’elle vous a préféré. Cela n’explique pas pourquoi vous êtes allé à Boulogne, hier soir. Tout aurait dû, au contraire, vous éloigner du lieu où l’on fêtait un mariage qui vous irritait. --Vous en croirez ce qu’il vous plaira. Je ne suis pas tenu de vous rendre compte du sentiment qui m’a fait agir. Et je me tairai de même toutes les fois que vous me parlerez de la personne dont vous venez de prononcer le nom. M. Mornas eut un tressaillement involontaire. Il lui semblait que Mareuil avait deviné le point délicat de l’affaire et le défiait d’y mêler madame Trémentin. --Prenez garde, dit-il, vous vous engagez dans une très-mauvaise voie en refusant de répondre. --Je répondrai sur les faits, pas sur autre chose. --Vous conviendrez bien, cependant, que vous avez provoqué en duel M. Trémentin, il n’y a pas très-longtemps. --J’en conviens. C’est un fait, cela. --C’est un fait aussi, l’étrange propos que vous avez tenu à un de vos amis, M. Darès, qui vous a rencontré devant la porte du restaurant, au moment où le crime venait d’être commis. Il vous a dit, probablement pour vous éprouver, que le meurtrier avait tué madame Trémentin. Vous vous êtes écrié: «Ah! j’espérais que c’était lui.» Que signifiaient ces paroles? --Je n’ai pas à vous les expliquer. --Vous persistez dans ce système déplorable. Vous avez tort. --Je n’ai à rendre compte que de mes actes, je vous le répète. --Soit! Dites-moi ce que vous avez fait depuis le moment où vous vous êtes mêlé aux gens qui s’étaient attroupés dans la rue. Je sais déjà que vous avez été abordé par un de vos amis, M. Darès. --Et par un peintre, M. Caussade, que je connais beaucoup moins. J’ai échangé quelques mots avec eux. Un commissaire de police est survenu, accompagné d’un M. Verdalenc, banquier, dont M. Trémentin était l’employé. Ce commissaire a demandé mon nom et mon adresse à M. Darès, qui les lui a donnés. C’est lui sans doute qui m’a fait arrêter. --Que s’est-il passé ensuite? --Rien. Ces messieurs se sont éloignés. M. Darès et M. Caussade sont entrés, je crois, dans la maison. Les autres se sont mis, je suppose, à la recherche du meurtrier. --Et vous? Vous n’êtes pas resté là? --Non, monsieur. Je suis revenu à Paris. --Et vous êtes allé... à votre journal? --Non, monsieur. --C’était cependant l’heure où vous y travaillez tous les soirs, puisqu’il paraît le matin. --Je n’étais pas disposé à travailler, et j’avais prévenu le directeur que je ne viendrais pas. --Alors, vous êtes rentré chez vous? Mareuil, pour la première fois depuis le commencement de cet interrogatoire, se troubla visiblement. --Non, dit-il, après avoir assez longtemps hésité. --Vous y étiez cependant lorsque le chef de la sûreté s’y est présenté, reprit M. Mornas. --Je venais d’arriver. --Ainsi, vous avez passé la nuit dehors? --Probablement, dit Mareuil avec impatience. --A quoi l’avez-vous employée? --A me promener. --Jusqu’à une heure de l’après-midi du lendemain? Vous conviendrez que c’est invraisemblable. Mareuil resta muet. Le moment était venu de lui parler de la visite de Cécile à l’avenue Frochot. M. Mornas le sentait bien, et il aurait voulu éviter d’aborder cette question brûlante. Il se demandait même s’il ne vaudrait pas mieux commencer par se renseigner ailleurs, en interrogeant par exemple M. Darès, qui s’était trouvé chez madame Mareuil en même temps que la jeune veuve. Il dit cependant pour tâter le terrain: --Quand vous avez reçu le chef de la sûreté, vous n’étiez pas seul. Il y avait avec vous votre mère, votre sœur, votre ami... --Et mademoiselle Aubrac, interrompit Mareuil. C’est là que vous voulez en venir, n’est-ce pas? Eh bien, je vous le dis, quoique vous le sachiez déjà. Celle que vous appelez madame Trémentin est venue chez ma mère... elle y est venue avec moi, et j’étais allé la chercher... Interrogez-la si vous voulez savoir pourquoi elle y est venue... et faites-la arrêter, si vous l’osez. --Il ne s’agit pas de cela, balbutia M. Mornas, désarçonné par cette réponse inattendue. Et il fit un signe à son greffier, qui comprit. Le juge ne voulait pas qu’on enregistrât cette violente sortie du prévenu. L’idée lui était venue tout à coup que Mareuil, en mettant en avant le nom de Cécile, espérait l’embarrasser, peut-être même l’intimider; Mareuil devait savoir que madame Mornas connaissait beaucoup mademoiselle Aubrac. L’emploi de cette tactique, si c’en était une, prouvait bien qu’il était coupable et faisait présumer que la jeune femme n’était pas sa complice. --Madame Trémentin n’est pas en cause, reprit M. Mornas. Revenons aux faits, puisque vous prétendez ne répondre que sur des faits. Vous savez comment M. Trémentin a été tué? --D’un coup de fusil, m’a-t-on dit. Je n’ai de ma vie possédé une arme à feu, et si j’en possédais une, je ne saurais pas m’en servir. Le juge ouvrit lentement le tiroir de son bureau, y prit la bourre qu’il y avait serrée, et la déplia en regardant le prévenu avec attention. Mareuil ne baissa pas les yeux et ne changea pas de visage. Il avait l’air de ne pas comprendre. --Connaissez-vous ceci? lui demanda M. Mornas. --Qu’est-ce que c’est que... ceci? demanda Mareuil sans laisser percer la plus légère émotion. --Vous le voyez, répondit M. Mornas, c’est un morceau de papier, déchiré et froissé, qu’on a arraché d’un livre. --Eh bien? --Eh bien, si j’en juge par les mots qu’on peut lire encore sur ce fragment, le livre est un volume de poésies. Il reste des bouts de lignes qui riment. --Que voulez-vous que j’y fasse? murmura le jeune homme en haussant les épaules. --Je désire savoir si ces vers sont de vous, dit froidement M. Mornas. Plus le prévenu s’exaspérait, plus le juge devenait glacial. --S’il n’en reste que des rimes, je ne me charge pas de vous renseigner, répliqua ironiquement Mareuil. Les rimes appartiennent à tous ceux qui font des vers. --Il y a: _vents_, _mouvants_; _rêve_, _grève_. --Il est possible que je me sois servi de ces mots-là dans le livre que j’ai fait imprimer. Du reste, s’il vous plaît de me montrer ce papier, je pourrai vous dire s’il sort de l’imprimerie de mon éditeur. --Alors, regardez-le, dit M. Mornas en le plaçant sur la table tout déplié, mais sans le lâcher. Il le tenait sous son doigt, et Mareuil n’eut pas de peine à deviner pourquoi. --Ne craignez rien, monsieur, dit-il; je n’ai pas la moindre envie de m’emparer de cet imprimé, auquel vous paraissez attacher tant d’importance. Je puis parfaitement l’examiner sans y toucher. --Examinez-le donc. --C’est fait. Je reconnais le grain du papier, les caractères elzeviriens... je reconnais même les rimes... elles sont riches, mais banales... et il m’en coûte un peu d’avouer qu’elles sont de moi. --Alors, ce fragment... --... Se trouve au haut d’une page... la page 99... le numéro y est encore... une page des _Chants des grèves_, le volume que je viens de publier. --Vous en êtes sûr? --Absolument sûr. Je sais mes vers par cœur, et je puis, si vous le désirez, vous réciter le complément de ces quatre que la déchirure a tronqués. --C’est inutile. Il me suffit que vous vous déclariez l’auteur du livre dont ils faisaient partie. --Je ne suis pas disposé à le renier, car il se vend très-bien. --Votre réponse va être consignée, je vous en préviens, au procès-verbal de l’interrogatoire. --Je m’y attends. Le greffier était déjà en train de la coucher sur une feuille de papier timbré. --Et j’attends aussi la suite, reprit insouciamment Mareuil. --Vous ne me ferez pas croire que vous ne comprenez pas où tendent mes questions. Ce que je vous montre là, c’est une bourre... --Une bourre? répéta Mareuil, sans broncher. --Oui, une bourre de fusil. --Ah!... Je croyais qu’on chargeait les fusils avec des cartouches. --Pas tous; et celui dont s’est servi l’assassin était fait d’après l’ancien système, car cette bourre a été ramassée dans la rue, sous les fenêtres du restaurant Cabassol... et elle a été noircie par la poudre. --Je m’en rapporte à vous; je n’ai aucune notion sur le maniement des armes à feu, je vous l’ai déjà dit. --Vous avez fait votre volontariat, je suppose? --Oui, je confesse même que j’ai été un très-mauvais soldat, car je n’avais pas de vocation pour l’état militaire. J’ai remarqué cependant qu’on ne bourrait pas le chassepot qu’on m’a mis entre les mains... et comme je n’ai jamais chassé, c’est la première fois que je vois un objet comme celui que vous me montrez. Ce fut dit d’un ton dégagé et persifleur qui étonna au plus haut point M. Mornas. Il se demandait si ces airs d’assurance dédaigneuse étaient inspirés à ce garçon par la certitude de n’avoir rien à se reprocher, ou s’il jouait une comédie qui eût été le comble de l’impudence. --Comment expliquez-vous, demanda-t-il, que l’homme qui a assassiné M. Trémentin ait employé pour charger son arme une feuille de votre livre? --Je ne l’explique pas, répondit sèchement Mareuil. --Vous sentez bien cependant que c’est une preuve contre vous, et une preuve des plus graves. --Je ne vois pas cela du tout. Les exemplaires de mon livre ne sont pas tous restés dans la boutique de mon éditeur. La première édition est presque épuisée, et elle a été tirée à quinze cents. Le volume se trouve donc dans bien des mains. On l’a beaucoup acheté, et je l’ai offert à beaucoup de mes amis... je l’ai même offert à des personnes qui étaient pour moi de simples connaissances. --Ainsi vous prétendez que l’assassin le possédait, à un titre quelconque, et qu’il s’en est servi précisément pour bourrer son fusil? Ce serait là, convenez-en, une singulière coïncidence. --A moins que ce ne soit un calcul de sa part. --Que voulez-vous dire? --Que si quelqu’un a intérêt à détourner sur moi des soupçons qui pourraient l’atteindre, il a choisi le meilleur moyen pour en venir à ses fins. --Vous supposeriez alors qu’il était au courant de la situation particulière où vous vous trouviez vis-à-vis de M. Trémentin, et qu’il prévoyait qu’on vous accuserait. --Pourquoi pas? Bien des gens savent que j’ai eu une querelle avec M. Trémentin, et que je lui ai proposé un duel, qu’il a refusé. Il n’en fallait pas plus pour qu’on me chargeât d’un crime que je n’ai pas commis... La preuve, c’est que vous m’avez fait arrêter. Ce raisonnement frappa M. Mornas, qui s’apercevait que plus il serrait de près le prévenu, plus celui-ci produisait de bons arguments pour se défendre. Déconcerté d’abord, il s’était remis peu à peu, et il luttait maintenant pied à pied, mieux peut-être que ne l’eût fait un avocat. Était-ce là une présomption d’innocence? Le juge était très-porté à penser le contraire. --Je me permettrai même d’ajouter, reprit Mareuil, que si j’étais assez lâche pour assassiner quelqu’un, je ne serais pas assez bête pour fourrer dans le canon de mon fusil un morceau de papier arraché d’une page de mon livre. Autant aurait valu y mettre ma carte de visite. Cette fois, Mareuil avait touché juste, et M. Mornas, au lieu de continuer à le presser, se mit à réfléchir. --Quelles sont, demanda-t-il après un silence, les personnes auxquelles vous avez fait cadeau d’un exemplaire de votre livre? --Je n’en ai pas gardé la liste, répondit Mareuil avec indifférence, et je n’aperçois pas le but de la question que vous m’adressez. --Ce but est cependant très-clair, et c’est dans votre intérêt que je vous interroge en ce moment. J’admets que votre hypothèse soit fondée, que le meurtrier ait imaginé cette ruse abominable, qu’il ait employé pour vous perdre un feuillet de votre livre. Je dois en tirer deux conclusions: la première, c’est qu’il avait ce livre en sa possession, et la seconde, c’est qu’il vous connaissait parfaitement. Ce serait donc parmi ceux qui ont reçu de vous le volume dont vous êtes l’auteur qu’il faudrait chercher ce misérable. --Je ne dis pas le contraire. --Alors, nommez-les. --D’abord, je ne saurais vous les nommer tous; je n’ai pas assez de mémoire... et je me garderai bien de vous en nommer quelques-uns. --Pourquoi cela? --Parce que vous pourriez partir de là pour accuser encore un innocent. C’est bien assez que vous m’accusiez, moi, qui suis sûr de me justifier, parce que je n’ai pas peur. Un autre, qui ne serait pas plus coupable que moi, se troublerait peut-être et se défendrait mal. --Croyez-vous donc que vous vous défendez bien? --Je n’en sais rien, et peu m’importe. J’ai ma conscience pour moi, et je dis ce que je dois dire. Vous pouvez me garder en prison, mais je vous défie de me prouver que j’ai tué M. Trémentin. Je l’exécrais, je l’avoue, mais la pensée de l’assassiner ne m’est jamais venue. --Je comprends que vous protestiez, car c’est un crime infâme. Frapper un homme, le jour de son mariage, en présence de la jeune fille qu’il vient d’épouser!... les plus grands scélérats n’ont jamais rien fait de si atroce. Mais des protestations ne sont pas des raisons, et c’est à vous de démontrer que vous n’étiez pas là au moment où l’on a tiré. Établissez un alibi. --Interrogez M. Darès et M. Caussade. Ils vous diront ce que je vous ai déjà dit. Peut-être leur ferez-vous l’honneur de ne pas douter de leur témoignage. M. Mornas se tut. La réponse de Mareuil venait de lui suggérer une idée. M. Mornas, après avoir réfléchi un instant, se mit à écrire une lettre très-courte, se leva, la remit à un huissier qui apparut à son coup de sonnette, et causa un instant à voix basse avec ce subalterne. Puis, revenant à Louis Mareuil, qui n’avait pas bougé: --Je n’ai plus rien à vous demander ici, dit-il. --Alors, vous allez me renvoyer en prison? demanda le prévenu sans s’émouvoir. --Non, monsieur. --Quoi! je suis libre? --Pas encore. Je vais, comme vous venez de me le demander, vous mettre en présence de M. Darès et de M. Caussade. Je n’ai plus qu’une question à vous adresser dans ce cabinet. Vous ne vous êtes pas couché cette nuit, m’avez-vous dit? --Non. --Vous êtes donc vêtu comme vous l’étiez hier soir à Boulogne? --Oui... Je rentrais chez moi lorsque votre agent m’a arrêté, et je n’avais pas de motif pour changer de costume avant de rentrer. C’est bon pour les coquins de profession de faire peau neuve chez un fripier, afin qu’on ne les reconnaisse pas. --Très-bien. C’est tout ce que je voulais savoir. Vous pouvez vous retirer. Louis eut la fierté de ne pas demander où on allait le conduire. Il suivit l’huissier qui attendait à la porte, et il sortit sans saluer son juge. Dans le couloir se tenait le garde de Paris qui l’avait amené du Dépôt et qui se disposait à l’y réintégrer. L’huissier dit quelques mots à l’oreille de ce soldat municipal et s’éloigna pour porter à qui de droit le message de M. Mornas. Louis resta seul avec son surveillant, qui lui fit signe de marcher devant et le suivit de très-près. Ils passèrent par de longs corridors et ils descendirent un escalier assez étroit qu’ils avaient monté pour venir. Louis, qui reconnaissait le chemin, ne doutait pas qu’on ne le reconduisît au Dépôt. Il avait déjà traversé la cour latérale que borde d’un côté la Sainte-Chapelle, et il savait que cet escalier y débouchait. Mais lorsqu’ils arrivèrent au rez-de-chaussée, le soldat, au lieu de le pousser dehors, l’introduisit dans une espèce de corps de garde, où deux sergents de ville fumaient leur pipe, et l’invita gracieusement à s’asseoir sur un banc de bois d’un aspect peu engageant. Mareuil ne profita point de la permission et attendit, debout, qu’on disposât de lui. Il était préparé à tout, excepté à une seule épreuve, et il commençait à craindre que le juge ne le soumît précisément à celle-là: qu’il ne le confrontât avec Cécile. Il aurait mieux aimé mourir que de paraître devant elle entre deux agents de police, et il se demandait avec une véritable terreur si les soupçons n’allaient pas se porter aussi sur la veuve de M. Trémentin. Au bout de vingt minutes, qui lui parurent bien longues, il entendit une voiture s’arrêter devant la porte, et il devina que c’était pour lui. Cette fois, ce n’était plus le coupé administratif, mais un fiacre à quatre places; il y avait un agent sur le siége et deux agents dans l’intérieur. Il fallut bien y entrer, et il s’y résigna; mais il eut le courage de ne pas interroger les policiers qui l’escortaient, et le fiacre sortit de la cour par le quai des Orfèvres. A ce moment, de l’autre côté des vastes bâtiments du palais, par la porte voûtée qui donne sur le quai de l’Horloge, le fameux coupé partait emportant le juge d’instruction, le chef de la sûreté et le commissaire de police de Boulogne. Ceux-là savaient fort bien ce qu’ils allaient faire et ne se gênaient pas pour causer de l’opération que M. Mornas avait décidée. --Alors, disait M. Mornas, vous croyez que votre secrétaire trouvera ces messieurs chez eux? --Pour le peintre Caussade, ce n’est pas douteux, répondit le chef de la sûreté. Il passe toutes ses journées dans son atelier. Quant à l’autre, ce sera peut-être un peu plus long; mais j’ai laissé des hommes en surveillance à l’entrée de l’avenue Frochot... et entre autres un qui est fort intelligent. Si M. Darès a quitté la maison de Mareuil, ce gaillard-là se sera arrangé de façon à savoir où il est allé. Je ne serais pas très-surpris que Darès eût reconduit madame Trémentin chez la baronne Aubrac. --S’il y est allé, il n’y a pas resté, je l’espère. --C’est peu probable; mais, après mon départ, madame Trémentin a dû lui dire où elle a rencontré Mareuil, et il faudra bien qu’il vous l’apprenne, quand vous l’interrogerez comme témoin. --Aujourd’hui, ce ne sera qu’à titre de renseignements. Je veux que lui et son ami Caussade m’expliquent, à l’endroit même où ils se sont passés, les faits qui ont suivi le coup de fusil... je veux suivre avec eux le chemin qu’ils ont parcouru en donnant la chasse à un homme qui fuyait... constater le point précis où ils l’ont perdu de vue. --C’est très-important pour vérifier si l’alibi que le prévenu prétend établir est possible, dit le commissaire. --Je lui ferai répéter sur place la scène, telle qu’elle a eu lieu hier, à l’en croire, reprit M. Mornas. --Nous pourrions, en attendant son arrivée, visiter la cabane d’où est parti le coup de fusil. --M. le juge d’instruction m’a autorisé à reprendre la clef que j’avais jointe aux pièces, dit le commissaire. --Je pense, mon cher collègue, que vous avez pris des mesures pour que personne n’y entrât après vous, dans cette baraque? --J’y ai mis de planton deux gendarmes; ils ont passé la nuit, l’un devant la porte, l’autre sous la fenêtre. Nous y retrouverons les traces de pas telles que je les ai vues hier soir. --Vous m’avez dit, demanda M. Mornas, que Verdalenc vous a secondé dans vos recherches. --Secondé n’est pas précisément le mot. Ce monsieur a montré beaucoup de zèle, et il m’a fourni sur le prévenu Mareuil des indications dont j’ai tenu compte; mais il a plutôt gêné mes opérations. Il s’était attaché à moi. Si je l’avais laissé faire, il m’aurait suivi partout, il aurait interrogé les gens et rédigé le procès-verbal. J’ai dû modérer son ardeur, et je me suis opposé à ce qu’il entrât dans la cabane. --Vous avez très-bien fait, monsieur, de ne pas souffrir qu’il se mêlât de préparer l’instruction. Il doit avoir sur cette affaire des idées préconçues, et cela suffit pour que je n’accepte qu’avec beaucoup de réserve ses appréciations personnelles sur le prévenu. Je le connais, d’ailleurs, et je sais qu’en dépit de ses aptitudes financières, il n’est pas intelligent. Les deux commissaires se gardèrent bien de contredire le magistrat. Ce n’était pas le moment de discourir sur des probabilités judiciaires, et la conversation prit un autre tour. Les graves fonctions qu’exerçaient ces messieurs ne les empêchaient pas de s’intéresser à des choses qui n’étaient pas de leur ressort. Le chef de la sûreté, un homme d’esprit et un aimable homme, raconta quelques-unes des histoires dont sa mémoire était richement meublée, et il réussit à dérider M. Mornas lui-même, qui était cependant peu disposé à s’égayer. Le coupé avait suivi la ligne des quais jusqu’au pont de Grenelle, la grande rue d’Auteuil jusqu’aux fortifications, et la route de Saint-Cloud à partir de la barrière. C’était le chemin par lequel Louis Mareuil prétendait être arrivé à Boulogne. Au rond-point où Caussade et Darès avaient pris le tramway, les joyeuses causeries s’arrêtèrent. Il fallait bien se recueillir un peu avant d’ouvrir une enquête de cette importance. Ces messieurs descendirent de voiture à la porte du restaurant Cabassol, et le commissaire n’eut pas plus tôt mis pied à terre qu’il fut abordé par les inspecteurs qui l’avaient assisté la veille. Ils lui annoncèrent qu’il ne s’était produit aucun incident nouveau, et qu’ils l’attendaient pour fouiller le bois. --Voyons d’abord la salle où M. Trémentin a été frappé, dit le juge d’instruction. Le maître de l’établissement était déjà là, le bonnet blanc à la main, et s’empressa de les conduire au premier étage. La table du festin était desservie; mais à la place où le marié était assis, la nappe portait encore des taches de sang, et le carreau de vitre que la balle avait brisé n’avait pas encore été remplacé. Le commissaire fit remarquer à M. Mornas que la fenêtre était précisément à la hauteur et en face des volets fermés qui masquaient l’unique ouverture de la cabane plantée de l’autre côté de la rue, sur un talus peu élevé. --Où était placée madame Trémentin? demanda le juge d’instruction. --Ici, monsieur, répondit le commissaire en indiquant une chaise. Vous voyez qu’elle se trouvait juste sur le passage du projectile. Il a dû presque effleurer ses cheveux. --M. Trémentin était de l’autre côté de la table, en face de sa femme, reprit le commissaire, et au moment où le coup de fusil a été tiré, il venait de se lever pour porter un toast. Il a été frappé au cœur. Donc, la balle a dû passer un peu au-dessus de la tête de madame Trémentin. Le juge d’instruction et le chef de la sûreté échangèrent un regard. Ils avaient tous les deux la même idée, une idée qui était déjà venue au commissaire. --Je voudrais me rendre compte par mes yeux des positions qu’occupaient les époux, dit M. Mornas. --C’est très-facile, répliqua le chef de la sûreté; je ne suis pas beaucoup plus grand que la mariée. Je vais m’asseoir à sa place. Mon collègue va se tenir debout à la place où était le marié. Ainsi fut fait, et M. Mornas, en se baissant, constata qu’une ligne droite tirée du carreau brisé à la poitrine du commissaire passait deux ou trois pouces plus haut que le sommet du crâne du chef de la sûreté. --Est-ce un coup d’adresse ou un coup de maladresse? dit ce chef bien avisé; en d’autres termes, qui visait-on? Tout est là. Si l’on visait madame, ce n’est pas le prévenu qui a fait feu. Il est amoureux d’elle, et il espère bien l’épouser quand les dix mois réglementaires seront écoulés. Si au contraire on visait monsieur, il se peut que le prévenu soit coupable, mais ce n’est pas certain. Et la question ne sera pas tranchée. Il faut chercher ailleurs. --C’est mon avis, dit M. Mornas. Nous allons visiter la cabane. Le prévenu arrivera pendant que nous y serons, et si vos hommes amènent M. Darès et M. Caussade, nous pourrons faire des vérifications qui éclairciront des points importants. Ces messieurs sortirent du restaurant et traversèrent la rue, précédés par les deux inspecteurs qui les attendaient. L’ascension du talus n’était pas commode, car le terrain détrempé par la pluie de la veille cédait sous leurs pieds, et ce ne fut pas sans peine qu’ils arrivèrent à la porte de la baraque gardée par un gendarme. Le commissaire avait apporté la clef et se chargea d’ouvrir. --Oh! oh! dit le chef de la sûreté, bien des gens sont entrés ici, à ce que je vois. Nous aurons du mal à nous y reconnaître parmi toutes ces traces de pas. --Sans compter que les nôtres vont laisser aussi des empreintes, dit le commissaire. La boue n’a pas séché cette nuit, et nous venons d’y marcher. --Ce n’est rien. Il ne s’agit que de ne pas mêler les pistes. Et ce sera moins difficile que je ne croyais, car je m’aperçois que les pas d’hier suivent tous le même chemin. Et les marques sont parfaitement distinctes. Quand la fenêtre là-bas sera ouverte, nous lirons là dedans comme dans un livre. Examinons d’abord la préface. Un livre, c’était bien le mot. Sur la neige ou dans la boue, les criminels impriment eux-mêmes les éléments de leur condamnation. Seulement, il faut un coup d’œil exercé pour déchiffrer ce grimoire, lorsque les empreintes sont nombreuses. Le chef de la sûreté était de première force en l’art de résoudre ces problèmes. Il s’agenouilla pour voir les traces de plus près, et après une minute de vérifications et de comparaisons, il se releva en disant: --Quatre personnes sont entrées ici; quatre personnes, dont une femme. --Une femme! s’écria M. Mornas. --Parfaitement. Et une femme qui porte des bottines à talons. Voyez plutôt. Les talons sont nettement dessinés. --C’est vrai, murmura le juge d’instruction. --Et les pieds sont remarquablement petits. Les autres pas sont des pas d’hommes; deux finement chaussés, qui me font l’effet d’être entrés ensemble... les pas se côtoient... le quatrième individu a suivi une ligne moins régulière, et il avait des chaussures plus fortes. --Mon cher collègue, dit le commissaire, il faut que vous sachiez qu’après le coup, la porte est restée ouverte jusqu’à mon arrivée. Ces pas peuvent être ceux des gens de Boulogne qui se sont attroupés autour de la baraque après l’événement. Elle était accessible à tout le monde, et quelques-uns y seront entrés. --Vous les y auriez trouvés quand vous êtes venu. --Et je n’y ai trouvé personne, c’est vrai. Mais je suis entré, moi. --Je le sais. Voici vos pas, mon cher collègue. Ils sont beaucoup plus grands que les autres. Et quand je disais quatre personnes, je sous-entendais: sans vous compter. Vous êtes entré seul, n’est-ce pas? --Oui, j’ai laissé à la porte M. Verdalenc et mes hommes. J’avais compris tout de suite qu’il importait de ne pas effacer ou emmêler les traces, et j’ai eu soin de marcher à côté. --Vous êtes allé jusqu’à la fenêtre et vous êtes revenu tout droit à la porte. Voici vos empreintes. Il faut remarquer maintenant que les autres ont fait comme vous. Des curieux auraient piétiné de tous les côtés. Ceux-ci n’ont fait qu’entrer et sortir. Ils étaient pressés sans doute. --Mais, dit M. Mornas, qui suivait attentivement ces déductions intéressantes, vous ne supposez pas cependant que l’assassin n’était pas seul quand il a tiré. --Non, monsieur. C’est inadmissible. On ne se fait pas accompagner quand on va tuer quelqu’un. Et pourtant je suis sûr de mon compte. Il y a là quelque chose que je ne m’explique pas, et que la suite de l’instruction éclaircira peut-être. La fenêtre était ouverte, je pense, quand mon collègue est arrivé. --Oui, c’est moi qui l’ai fermée. --Eh bien, je vais la rouvrir. Nous avons besoin d’y voir clair pour terminer la vérification. On n’est jamais mieux servi que par soi-même, et le chef de la sûreté ne voulait pas qu’un agent maladroit vînt embrouiller ses pistes. Il traversa la première pièce en côtoyant les traces, et il entra sur la pointe du pied dans la seconde où il faisait plus sombre, parce qu’elle était plus éloignée de la porte. Quand il eut poussé les volets, la lumière du jour éclaira l’intérieur de la cabane. M. Mornas était resté sur le seuil avec le commissaire. Ils allèrent rejoindre le chef de la sûreté qui était déjà à la besogne, examinant et comptant les empreintes. --C’est particulier, dit-il. Tous les pas aboutissent à la fenêtre. Seulement, les deux personnes qui sont entrées ensemble se sont un peu écartées à droite et à gauche avant de sortir. Le petit pied et le pied solidement chaussé ont marché tout droit de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte. --Qu’en concluez-vous? demanda le juge, qui commençait à trouver un peu puériles ces constatations minutieuses. --Rien jusqu’à présent, monsieur. Ce sont des indices qui pourront servir plus tard. Mais voici une voiture... et j’aperçois mon secrétaire. Il n’a pas perdu de temps... il arrive avant le prévenu... et il nous amène un monsieur qui doit être M. Caussade, car je ne le connais pas, et je connais M. Darès... Je vais lui faire dire d’attendre... --C’est inutile. Je puis l’interroger ici. Et il vaut mieux que je l’interroge d’abord en l’absence du prévenu. --Alors, je vais faire signe à mon secrétaire. C’était bien Caussade qui descendait d’un fiacre et qui n’avait pas l’air content du tout. On était venu l’enlever à son atelier, et ce déplacement ne lui plaisait guère pour beaucoup de raisons. D’abord, il n’aimait pas à être dérangé en plein travail; ensuite, et surtout, il prévoyait qu’on allait le mettre en demeure de dire ce qu’il savait; il craignait de charger un homme auquel s’intéressait son ami Darès, et il était parfaitement décidé à ne pas mentir. Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte de la cabane, et le mit en deux mots au courant de la situation. --Je vais vous conduire à M. le juge d’instruction, lui dit-il. Je vous prierai seulement de marcher de façon à ne pas effacer les traces que vous voyez là sur le plancher. --Ces traces, s’écria étourdiment Caussade, c’est moi qui les ai laissées. --Vous êtes donc entré ici? --Oui... hier soir. --Seul? --Non, avec M. Darès. Nous revenions de donner la chasse au meurtrier de M. Trémentin. --Venez, monsieur. Il faut que M. le juge d’instruction vous entende. Caussade, qui regrettait déjà d’avoir trop parlé, se laissa conduire et se trouva en présence de M. Mornas qu’il n’avait jamais vu. --Nous sommes déjà un peu plus avancés que tout à l’heure, dit le chef de la sûreté en se frottant les mains. Monsieur vient de reconnaître les marques de ses pas et celles des pas de M. Darès. Sur quatre personnes qui sont entrées, il n’en reste plus que deux à découvrir. --Monsieur, dit le juge d’instruction qui tenait à procéder plus méthodiquement, je vous ai envoyé chercher pour vous demander des renseignements sur les faits qui m’ont été signalés par M. le commissaire de police de Boulogne. --Je reconnais monsieur, murmura Caussade. --J’ai fait appeler aussi M. Darès; mais il se peut qu’on ne l’ait pas trouvé, et, en attendant qu’il arrive, je vous prie de me dire ce que vous avez vu après l’affreux événement auquel vous avez assisté. --J’ai vu... un homme qui se sauvait. Darès l’a dit hier à monsieur que voilà. Je ne puis que vous répéter ce que Darès a dit. --Cet homme... vous l’avez poursuivi?... --Jusqu’aux premiers taillis du bois. Là, j’ai glissé et je suis tombé. Mon ami m’a aidé à me relever. Pendant ce temps-là, l’homme gagnait du terrain, et il a disparu. Nous n’en pouvions plus... nous avons renoncé à l’atteindre. --Et vous êtes revenus au restaurant Cabassol? --Immédiatement. --A quel moment êtes-vous donc entrés dans cette cabane? Caussade hésita un peu. Il sentait bien que le juge l’obligerait à aller jusqu’au bout de la voie où il venait de s’engager, et qu’en complétant sa déposition, il ferait tomber les soupçons sur Louis Mareuil. Il ignorait encore que ce malheureux garçon était arrêté, car il n’avait pas vu Darès depuis la veille, et le secrétaire du chef de la sûreté avait été discret. --Monsieur, dit-il, après un court silence qui fut remarqué, nous y sommes entrés au retour de notre chasse manquée. Darès pensait que le coup de fusil était parti de cette fenêtre, et il m’a persuadé de monter jusqu’ici. Nous avons trouvé la porte ouverte et la baraque vide. --Alors, vous en sortiez, quand je vous ai parlé dans la rue? demanda le commissaire. Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit? --Parce que vous ne m’avez pas interrogé. --Vous avez causé ensuite avec un jeune homme, reprit M. Mornas, un homme de lettres que votre ami connaît. --Louis Mareuil; oui, monsieur. Il était encore là lorsque M. le commissaire nous a parlé. --Mais il vous a quittés un instant après? --Oui. Et alors, après avoir pris nos pardessus et nos chapeaux que nous avions laissés au restaurant, nous sommes rentrés à Paris par le tramway. --Vous avez dû être surpris de trouver M. Mareuil à la porte de cette maison où l’on venait d’assassiner le mari de mademoiselle Aubrac? --Il a expliqué à Darès que, passant au bout de la rue, il avait entendu des cris et vu des gens s’attrouper... qu’alors, il s’était approché par curiosité... --C’est fort bien. Mais il ne vous a pas expliqué pourquoi il était venu à Boulogne? --Le voici, dit le chef de la sûreté, qui se tenait près de la fenêtre. Le fiacre y a mis le temps, mais enfin il arrive. Quels sont les ordres de M. le juge d’instruction? --Dites à vos hommes d’amener le prévenu. Caussade tressaillit. Il comprenait qu’on allait le mettre en présence de Mareuil, qui était décidément accusé, et la perspective de cette confrontation ne lui souriait nullement. Mais M. Mornas ne lui avait encore posé que des questions insignifiantes; il espérait qu’on ne le presserait pas davantage, et il se promettait d’attendre, pour raconter tout ce qu’il savait, qu’on le mît au pied du mur. Se taire, ce n’est pas mentir, se disait-il, tout en maudissant la baronne Aubrac qui l’avait invité à ce tragique repas de noces. Louis Mareuil parut, escorté de deux agents. Le chef de la sûreté alla le recevoir à la porte et l’amena lui-même au juge d’instruction, en guidant sa marche. Il tenait aux empreintes. Louis était pâle, mais il avait gardé son attitude fière. Il salua Caussade d’un signe de tête et il attendit. --Vous comprenez pourquoi je vous ai fait venir ici? lui dit M. Mornas. --Pas plus que je ne comprends pourquoi vous m’avez fait arrêter, répondit froidement le prévenu. Le juge ne se donna pas le tort de discuter. D’un coup d’œil, il invita son intelligent auxiliaire à entrer en scène. --Veuillez poser votre pied sur cette trace de pas, dit le chef de la sûreté, en se baissant pour mieux indiquer le mouvement. Mareuil dit avec un sourire dédaigneux: --Cette fois, je comprends. Vous voulez savoir si mon pied s’adapte exactement à ces marques. La vérification est inutile. C’est moi qui les ai faites. --Vous avouez que vous êtes entré ici? --Pourquoi ne l’avouerais-je pas? --Avec M. Caussade et M. Darès, peut-être? --Non. Ces messieurs m’ont abordé dans la rue, un instant après; mais dans cette cabane, il n’y avait personne. --Qu’y veniez-vous faire? --Je voulais voir ce qui se passait dans la maison qui est en face. J’ai regardé par cette fenêtre, et je suis sorti presque aussitôt. Caussade respira. La franche confession de Mareuil le tirait d’embarras. Mareuil ne l’avait pas vu. Mareuil ne savait pas qu’il s’était caché avec Darès pour l’épier. Et Mareuil convenait qu’il était entré. Rien n’obligeait plus Caussade à témoigner contre lui. --Vous ne m’avez pas dit cela dans mon cabinet, reprit M. Mornas. --Je vous l’aurais dit si vous me l’aviez demandé. C’est un fait, et je vous ai déclaré que je répondrais sur les faits. Le juge d’instruction regarda le chef de la sûreté, lut sur son visage qu’il était frappé comme lui de la netteté de ce langage, et pensa que le moment était venu de donner un autre tour à l’interrogatoire. --Monsieur, commença-t-il en s’adressant à Caussade, vous avez dû remarquer la tournure et le costume de l’homme que vous avez poursuivi. --Je ne l’ai vu que de loin, et il faisait nuit. Tout ce que j’ai remarqué, c’est sa taille. Il est petit et mince. --Comme le prévenu, dit à demi-voix le commissaire. --J’ai cru distinguer aussi qu’il tenait à la main un fusil, et qu’il était coiffé d’un chapeau de forme basse. --Toujours comme le prévenu. --Il vous a échappé à l’entrée du bois? demanda M. Mornas. --Oui, monsieur; il s’est jeté dans une allée qui doit conduire au champ de courses. --Pensez-vous qu’entre le moment où vous l’avez perdu de vue et le moment où vous avez abordé M. Mareuil, à la porte de la maison Cabassol, l’homme auquel vous avez donné la chasse aurait eu le temps de revenir jusqu’à la maison où nous sommes? --Je ne puis rien affirmer, répondit Caussade, qui comprenait parfaitement la portée de cette question. Cependant, j’ai beaucoup de peine à le croire. Il aurait fallu qu’il fît un grand détour pour ne pas nous rencontrer... et il y a loin d’ici au bois... --La distance sera mesurée exactement. Combien de temps avez-vous mis à refaire le chemin que vous aviez parcouru en le poursuivant? --Je ne saurais le dire au juste... Un quart d’heure, peut-être... mais je dois ajouter qu’un instant après avoir perdu l’homme de vue, nous avons entendu le roulement d’une voiture, et que nous avons pensé tous les deux que cette voiture l’attendait pour le ramener à Paris. --Vous êtes sûr d’avoir entendu rouler une voiture? demanda le chef de la sûreté. --Parfaitement sûr. Et comme il pleuvait à verse, on peut affirmer que personne ne se promenait en voiture au bois de Boulogne par le temps qu’il faisait hier soir. Louis Mareuil assistait, impassible, à ce dialogue. On eût dit qu’il ne s’agissait pas de son honneur et de sa vie. Le chef de la sûreté s’approcha du juge d’instruction, lui dit quelques mots à voix basse et passa avec lui dans la première pièce, laissant le prévenu à la garde du commissaire. --Eh bien? demanda M. Mornas, avez-vous une opinion? --J’ai une conviction, monsieur. Louis Mareuil dit la vérité. Il est innocent. --Qui donc a fait le coup? --Une femme. --Mais c’est un homme qu’on a vu fuir, un fusil à la main. --Une femme habillée en homme. Malheureusement pour elle et heureusement pour le prévenu, elle a gardé ses bottines, et la trace de ses pas dans la cabane l’a trahie. Il ne reste plus qu’à la trouver... et je m’en charge. --Il me semble que vous êtes un peu trop affirmatif, dit le juge d’instruction. Des traces de pas ne sont pas des preuves suffisantes. --Veuillez considérer, monsieur, répondit le chef de la sûreté, que jusqu’à présent je ne me suis pas trompé. M. Caussade et le prévenu lui-même viennent de confirmer le jugement que j’avais porté en examinant ces empreintes. Quatre personnes sont entrées ici. Nous en connaissons trois, d’après leur propre aveu. Reste la quatrième. Et il n’est pas douteux que celle-là est une femme. --D’accord, mais il est douteux que ce soit elle qui ait tiré le coup de fusil. C’est même improbable. Il y avait certainement des femmes parmi les curieux que l’événement a attirés. L’une d’elles a pu avoir l’idée de visiter l’intérieur de cette baraque. --A quel moment, monsieur? Louis Mareuil y est entré, et il y est resté un certain temps. MM. Caussade et Darès sont venus ensuite et s’y sont arrêtés aussi. Les uns ou les autres auraient rencontré cette curieuse. Et puis, les femmes qui se rassemblent dans la rue, à la porte d’une maison où un crime vient d’être commis, ne portent pas de chaussures si élégantes. On ne trouverait peut-être pas à Boulogne-sur-Seine un pied aussi petit que celui dont la marque est restée sur le plancher de la cabane. --Mais... ce déguisement?... Sur quoi vous fondez-vous pour affirmer que l’individu qui se sauvait, un fusil à la main, n’était pas un homme? --M. Caussade vous a dit qu’il était mince et de petite taille. Toutes les femmes paraissent petites quand elles prennent des vêtements masculins. Il était coiffé d’un chapeau bas. Les femmes travesties ne se coiffent pas autrement. --Et vous pensez que celle-là s’est travestie pour venir à Boulogne? Nous ne sommes pas à l’époque du carnaval, et, excepté pendant les jours gras, il est défendu à tout habitant de Paris de se montrer sous le costume d’un sexe qui n’est pas le sien. --Aussi s’est-elle bien gardée de venir à pied. --Vous croyez donc que ce bruit qu’a entendu M. Caussade... --... Était le roulement d’une voiture qui attendait dans le bois, et qui l’a ramenée chez elle. --Un fiacre... Nous aurions là un point de départ pour la suite des recherches. Il faudrait faire prendre des renseignements à la Compagnie générale et chez les autres loueurs. On retrouverait le cocher. --Je donnerai les ordres nécessaires, mais je crains que nous n’arrivions à rien. La voiture doit être une voiture de maître. --Alors, selon vous, cette femme serait riche? --C’est mon opinion bien arrêtée. Seulement, je ne suis pas fixé sur la catégorie sociale à laquelle appartient cette maîtresse délaissée de M. Trémentin. Il en a eu dans tous les mondes, des maîtresses. Les bottines à hauts talons sembleraient indiquer une fille entretenue. Mais aujourd’hui les grandes dames ont adopté les modes de ces demoiselles. Il faut chercher dans une de ces deux classes, car ce n’est certainement pas une ouvrière. Les modistes ne roulent pas encore carrosse. M. Mornas réfléchissait, et sa physionomie disait clairement que ces raisonnements faisaient sur lui une vive impression. --C’est une nouvelle enquête à entreprendre, dit le chef de la sûreté, mais une enquête en dehors des faits. Toutes les circonstances du crime sont maintenant relevées. Ce n’est plus à Boulogne qu’il faut chercher. C’est à Paris, dans l’entourage de M. Trémentin. Ce sera long, mais je suis sûr de réussir. J’ai déjà des données générales. --Lesquelles? --Cette femme doit être remarquablement intelligente, et elle doit être douée d’une énergie extraordinaire. Il est évident aussi que sa situation et la vie qu’elle mène la mettent au-dessus du soupçon. Elle aurait joué trop gros jeu, si sa conduite donnait prise à la médisance. Si elle a opéré avec tant d’audace, c’est qu’elle se fiait sur sa réputation sans tache. Les criminels de bas étage n’agissent pas avec cette hardiesse et cette précision. Elle a opéré magistralement, on peut le dire. --Elle a pourtant dû mettre quelqu’un dans la confidence de ses projets... son cocher, par exemple, si vos conjectures sont justes. --Assurément, monsieur. Et de ce côté une indiscrétion est à espérer. Mais la vérité viendra, je crois, d’ailleurs. Il ne s’agit que de découvrir comment elle s’est procuré la clef de cette cabane. Et pour cela, il faut s’adresser au propriétaire. --Votre collègue de Boulogne a eu la même idée que vous. Il s’est informé, et personne dans le pays n’a pu lui dire le nom de l’homme auquel appartient cette construction en planches. Elle a été élevée, il y a une trentaine d’années, à l’époque de la transformation du bois, par un entrepreneur de terrassements. Il est mort depuis longtemps, et il l’avait abandonnée, paraît-il, à un de ses employés, qui a disparu. --C’est une difficulté qu’on surmontera facilement. Si la mairie de l’endroit n’y parvient pas, les bureaux de la ville retrouveront dans leurs archives des pièces signées par l’entrepreneur. Il est impossible, du reste, qu’il n’y ait pas dans la commune quelqu’un qui se souvienne de lui. C’est le pont aux ânes qu’une recherche pareille. Si j’en étais chargé, je saurais vite à quoi m’en tenir. --Je vous prie de vous en occuper, toutes affaires cessantes. Mais, en attendant que vous soyez arrivé à un résultat, dites-moi franchement ce que vous pensez de l’instruction entamée contre ce jeune homme. --Puisque vous me faites l’honneur de me consulter, monsieur, je dois vous répondre qu’à mon avis on s’est trop pressé de délivrer contre lui un mandat d’amener; en supposant même que ce jeune homme soit coupable, il n’y avait, je crois, aucun inconvénient à le laisser libre. Il y avait même un avantage: j’aurais pu le surveiller sans qu’il s’en doutât, et si c’est lui qui a fait le coup, il se serait trahi lui-même par quelque démarche imprudente; on a préféré brusquer les choses: on a eu tort. --L’erreur n’est pas irréparable, murmura le juge d’instruction. En l’état, je ne puis pas délivrer une ordonnance de non-lieu, mais je puis faire mettre le prévenu en liberté sous caution. --La mesure serait excellente, à ce qu’il me semble. Elle ne sera pas aussi efficace qu’elle aurait pu l’être, car il est averti, et il se tiendra sur ses gardes. Cependant, la surveillance dont je vais l’entourer nous conduira peut-être à une certitude absolue. Mais voici un monsieur que mon secrétaire nous amène, et ce monsieur n’est pas M. Darès. Le juge d’instruction et le chef de la sûreté tenaient cet aparté dans la première pièce, tout près de la porte d’entrée, devant laquelle se promenait le gendarme de planton. Ils avaient laissé au fond de la cabane Louis Mareuil et Caussade, que la présence du commissaire de Boulogne condamnait au silence, et qui du reste n’avaient rien à se dire, car ils se connaissaient à peine, et ils sympathisaient médiocrement. Le monsieur dont le chef de la sûreté venait de signaler l’apparition s’avançait, conduit par un des inspecteurs qui se tenaient à la disposition du commissaire. C’était un homme d’une soixantaine d’années, grand et de large encolure, un peu voûté, mais encore ferme sur ses jambes; ce qu’on appelle un solide vieillard; habillé d’une redingote de bon gros drap, dont la coupe surannée n’affichait aucune prétention à l’élégance. A première vue, on devinait un ouvrier arrivé à l’aisance et passé propriétaire dans la banlieue. Il salua ces messieurs sans paraître embarrassé, et il venait évidemment dans l’intention de leur parler. --Qu’est-ce qu’il y a, Pigache? demanda, en s’adressant à l’inspecteur, le chef de la sûreté, qui connaissait tous ses subalternes par leur nom. --C’est un monsieur de Boulogne qui a un renseignement à communiquer à monsieur le commissaire. --Très-bien. Laisse-nous. Entrez, monsieur, et dites à M. le juge d’instruction qui vous êtes et ce que vous savez. Le nouveau venu salua derechef et commença ainsi: --Excusez-moi, messieurs, de me présenter sans avoir été appelé. Je suis Jean Bigorneau, propriétaire à Boulogne, quai du Quatre-Septembre. M. le commissaire de Boulogne me connaît bien. Pour lors, j’ai entendu dire qu’on cherchait à qui est c’te baraque... et comme j’ai travaillé dans le temps pour l’entrepreneur qui l’a fait bâtir... --Très-bien. Comment s’appelait-il? --Fauvel. Nous autres, nous disions le père Fauvel, parce qu’il était bon enfant et pas fier. --Il est mort, n’est-ce pas? --Oui, monsieur, en 63. Il n’était pas bien riche, mais il avait amassé quelques sous tout de même. Il aurait gagné bien plus, s’il n’avait pas été si honnête... à preuve que j’en connais un autre qui... --Eh bien, cette baraque doit appartenir aux héritiers Fauvel? --Le bonhomme n’a laissé qu’une fille, qui ne l’a pas réclamée. --Il en avait donc disposé de son vivant? Au profit de qui?... d’un contre-maître, je crois? --Oui, mais ce contre-maître-là n’était pas comme les autres... C’était un monsieur... Des gens disaient qu’il avait été dans les écoles du gouvernement, et qu’il s’était fait renvoyer pour de vilaines affaires. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il en savait autant que les ingénieurs des ponts et chaussées, et qu’il parlait comme un professeur..., et tout jeune avec ça. Il avait tout au plus vingt-cinq ans quand le père Fauvel est mort... et il travaillait sous lui depuis dix-huit mois. --Son nom?... Vous en souvenez-vous? --Ah! je crois bien... c’est un nom qui ne ressemble à rien... un drôle de nom... Garnaroche... Pierre Garnaroche. --Et... il a disparu? --Il y a longtemps... on ne l’a pas revu à Boulogne depuis la guerre. Avant, il n’habitait plus la commune, mais il venait encore s’y promener, des fois. Je le rencontrais par-ci par-là, tantôt dans le plus beau café de Boulogne, se payant des consommations chères et mis comme un prince; tantôt en blouse devant le comptoir d’un marchand de vin qui sert à boire à tous les mauvais gars du pays. Faut vous dire, messieurs, que Garnaroche avait beau être bien éduqué, c’était une pratique finie. Le père Fauvel lui disait souvent qu’il finirait mal. --Et il lui faisait des cadeaux? C’est curieux. --Oh! le cadeau n’était pas gros. Un hangar où il pleuvait comme dans la rue, et où l’on n’avait jamais logé que des pioches, des pelles et des brouettes. Garnaroche y couchait pourtant, parce qu’il n’avait pas de quoi se payer un garni. Tout l’argent qu’il gagnait à diriger les ouvriers passait à faire la noce. Le patron lui a laissé la cabane par charité. --Mais si elle était en mauvais état il y a vingt ans, comment n’est-elle pas tombée en ruine? --Garnaroche l’a fait réparer... dans un moment où il se trouvait en fonds... Il avait des hauts et des bas. --Il continuait donc à l’habiter? --Non, monsieur. Il y avait ici des malins qui soutenaient qu’il y recevait des femmes en cachette. J’ai oublié de vous dire qu’il était très-beau garçon... taillé pour servir dans les cuirassiers, et une figure à tourner la tête à toutes les filles. --Et... on n’a jamais vu celles qu’il y amenait? demanda le commissaire, en regardant M. Mornas du coin de l’œil. --Je ne crois pas. Peut-être bien aussi qu’il n’en a jamais amené. On disait encore qu’il faisait la fraude, et qu’il cachait là des marchandises pour les passer à l’octroi sans payer. --Enfin, après la guerre, il n’est plus revenu? --Jamais, monsieur. J’ai toujours eu dans l’idée qu’il s’était mis avec les fédérés, et qu’on l’avait collé au mur. --C’est possible, mais alors il a laissé la clef à quelqu’un, puisque hier soir quelqu’un est entré ici, pour tirer un coup de fusil. --Qui a tué un nouveau marié dans le salon de cent couverts du père Cabassol. J’ai su ça ce matin, et j’ai pensé tout de suite à Garnaroche. --Vous venez de dire que vous croyez qu’il a été fusillé. --Je n’en suis pas si sûr que ça. Et puis il a pu donner la clef à sa bonne amie. Sur cette réponse, le chef de la sûreté entraîna le juge d’instruction un peu plus loin et lui dit à demi-voix: --Me permettez-vous, monsieur, de vous demander ce que vous pensez de ces renseignements donnés de bonne foi, ce n’est pas douteux? --Je pense qu’ils confirment vos appréciations, répondit M. Mornas. --Pour moi, l’affaire est maintenant claire comme le jour. Ce Garnaroche était un déclassé qui tirait parti tout à la fois de l’instruction qu’il avait reçue et de ses avantages physiques. Il a fort bien pu être l’amant d’une femme du monde et lui donner des rendez-vous dans cette baraque... qui a pu être meublée autrefois... cette liaison ayant pris fin, la femme a gardé la clef et est devenue plus tard la maîtresse de M. Trémentin, lequel était, lui aussi, un beau ténébreux. Lorsqu’elle a appris que, par un singulier hasard, le repas de noces se donnait en face du hangar abandonné où elle pouvait entrer comme elle voulait, elle a profité de l’occasion pour se venger. --C’est possible, mais cela ne nous apprend pas qui elle est. --Nous arriverons jusqu’à elle, j’en réponds. Si Garnaroche est vivant, je le retrouverai, et il faudra bien qu’il parle... quand ce ne serait que pour prouver que l’assassin, ce n’est pas lui. Une fois qu’il m’aura nommé la femme, ou les femmes, qu’il recevait ici, le reste ira tout seul. S’il est mort, ce sera plus difficile, mais je ne désespérerai pas de réussir. Je m’adresserai ailleurs. L’entrepreneur qui employait Garnaroche et qui s’intéressait à lui devait connaître la vie qu’il menait... --Mais il n’est plus de ce monde depuis dix-neuf ans, cet entrepreneur... et une femme qui aurait été la maîtresse de Garnaroche en 1863 serait vieille aujourd’hui. --Je suis bien convaincu que celle qui a tué Trémentin n’est pas jeune. Une jeune se serait aisément consolée de le perdre. Une femme sur le retour comprend qu’elle ne trouvera pas de remplaçant à l’amant qui l’abandonne, et elle est sans pitié pour l’infidèle. Quant à l’entrepreneur Fauvel, il est mort, c’est vrai, mais il a laissé une fille, et M. Bigorneau, qui la connaît évidemment, va nous dire où elle est. J’irai la trouver, et je l’interrogerai. --C’est un essai à tenter, et quel qu’en soit le résultat, il me paraît démontré que Louis Mareuil n’a jamais eu le moindre rapport avec ce Garnaroche ni avec son patron. --Il était à peine né quand ces gens-là travaillaient à Boulogne. Où se serait-il procuré la clef de cette baraque dont il ignorait l’existence? Elle est vieille et rouillée, cette clef; donc elle n’a pas été fabriquée par l’assassin d’après une empreinte prise sur la serrure. Il ne reste contre le prévenu que des apparences, et c’est vraiment trop peu. Devant le jury, l’accusation ne tiendrait pas. --Aussi vais-je le mettre en liberté sous caution. Et j’aurai soin de proportionner le chiffre de la caution à la fortune de sa mère, qui n’est pas riche. --Elle sera bien heureuse de revoir son fils. Il ne me reste plus, monsieur, qu’à demander à ce brave homme l’adresse de l’héritière de Fauvel, le défunt entrepreneur. Pendant ce colloque entre les deux magistrats, Bigorneau attendait tranquillement, le chapeau à la main, qu’on lui permît de se retirer. --Monsieur, lui dit le chef de la sûreté, vos indications seront utilisées, et je vous prie de les compléter pour éclairer la justice. Fauvel avait une fille... qui vit encore, je pense? --Une fille unique, monsieur, qui n’est plus jeune, mais qui se porte très-bien. Elle est veuve. --Comment s’appelait son mari? --Elle avait épousé un officier qui n’avait que son épaulette... même que le père Fauvel n’était pas content de ce mariage-là... un sous-lieutenant nommé Mareuil... il était capitaine quand il a été tué pendant le siége. --Mareuil! s’écria M. Mornas. Vous dites que la fille de l’entrepreneur Fauvel est madame Mareuil? --Mais oui, monsieur, répondit Bigorneau, tout surpris de l’effet que produisait ce renseignement. Je la connais bien, et elle me connaît bien aussi, quoiqu’il y ait du temps qu’elle ne m’a vu. La dernière fois que je l’ai rencontrée, c’était il y a deux ans, dans la rue Montmartre... j’allais chez un ami qui reste près des Halles... --Elle est veuve? --Oui, monsieur, et avec ce que son père lui a laissé, elle n’a pas trop pour vivre, car elle a deux enfants... un garçon et une demoiselle. --Vous les connaissez? --Non... j’ai vu le garçon quand il était tout petit; mais du temps où je travaillais avec le père Fauvel, la demoiselle n’était pas encore née. La maman m’a dit que sa fille gagnait de l’argent à peindre des éventails, et que son fils écrivait dans les journaux. Le juge regarda le chef de la sûreté, qui paraissait assez déconcerté. Son système s’écroulait, et l’innocence du prévenu n’était plus démontrée. Les naïves déclarations de Bigorneau remettaient tout en question. --Alors, reprit le chef, vous pensez que cette dame pourra nous dire ce qu’est devenu Pierre Garnaroche, qui était le protégé de son père? --Pour ce qui est de ça, messieurs, murmura Bigorneau, je n’en sais rien. Madame Mareuil a dû le voir autrefois; car son mari était en garnison à Paris l’année où le père Fauvel est mort. Mais je crois bien que Garnaroche ne lui plaisait pas beaucoup; Mareuil, l’officier, ne pouvait pas le sentir... et ça m’étonnerait que sa veuve fréquente un garnement pareil... Mais, tout de même, elle sait peut-être s’il vit encore et ce qu’il fait. --Où demeure-t-elle? --Je ne pourrais pas vous dire au juste. Ça doit être là-haut, du côté de la butte Montmartre. Fauvel a toujours habité ces quartiers-là. Le doute n’était plus possible. Louis Mareuil était bien le petit-fils de l’entrepreneur de terrassements qui avait fait construire le hangar et qui l’avait donné à un de ses employés. Louis Mareuil avait donc pu se procurer la clef pour s’y introduire. --Je vous remercie, monsieur, de votre démarche spontanée, dit le juge d’instruction. J’utiliserai les renseignements que vous m’apportez, et je vous entendrai très-prochainement dans mon cabinet. En attendant, veuillez vous abstenir de parler à vos amis des personnes que vous venez de nommer. Pour ne pas gêner l’action de la justice, il faut vous taire. --Je me tairai, monsieur. Je ne suis pas du parti des coquins, et je donnerais bien cent francs de ma poche pour qu’on trouvât l’assassin. Sur ce souhait louable, Jean Bigorneau tira sa révérence et sortit. --Eh bien? demanda M. Mornas. Ne pensez-vous pas que les choses ont changé de face depuis la déposition de ce brave homme? --Complétement, monsieur, dit le chef de la sûreté. Je commence à croire que je faisais fausse route. Voulez-vous m’autoriser à adresser, en votre présence, quelques questions au prévenu? --Oui, je préfère même que, pour le moment, ce soit vous qui l’interrogiez. Les deux magistrats passèrent dans le second compartiment de la cabane. On les y attendait avec impatience. Caussade se promenait de long en large; Louis se tenait adossé à la cloison, les bras croisés et la tête haute. Le commissaire s’était placé devant la fenêtre ouverte, tournant le dos aux curieux que le bruit déjà répandu d’une descente de police attirait dans la rue. --Puis-je me retirer, monsieur? demanda Caussade. --Oui, monsieur, répondit M. Mornas, après un instant de réflexion. Vous voudrez bien cependant attendre dehors, ou au restaurant, si vous le préférez, que j’aie terminé l’interrogatoire du prévenu. Il se peut que j’aie encore besoin de vous avant de rentrer à Paris. Caussade sortit en maugréant tout bas, et le chef de la sûreté dit de but en blanc à Louis Mareuil: --Vous connaissez Garnaroche? Louis ne se troubla pas; mais il fit un mouvement qui n’échappa point à l’œil exercé du chef. --J’ai parlé quelquefois à un homme qui porte ce nom-là, mais je le connais fort peu. C’est un ancien conducteur de travaux, que mon grand-père a employé et qui m’a vu dans mon enfance, à ce qu’il prétend. Il s’autorise de ce souvenir pour m’aborder quand il m’aperçoit dans la rue, mais il n’est jamais venu chez moi. --Votre grand-père était M. Fauvel, entrepreneur? --Oui... J’avais six ans lorsque je l’ai perdu. --Il s’intéressait beaucoup à cet employé, et il lui a fait du bien? --Je l’ignore. --Mais votre mère doit le savoir? --Probablement. Vous n’avez qu’à le lui demander. --A quelle époque avez-vous rencontré pour la dernière fois ce Garnaroche? --Il y a quelques mois. Au Palais-Royal, autant qu’il m’en souvient. --Vous savez son adresse? --Non. --Vous savez du moins ce qu’il fait? --Pas davantage. Je crois me rappeler cependant lui avoir entendu dire qu’il était régisseur, ou garde-chasse, quelque part... pas très-loin de Paris. --Il a dû préciser l’endroit. --C’est possible, mais je n’y ai fait aucune attention. --La mémoire vous reviendra sans doute. --Je ne crois pas. --Il serait important... dans votre intérêt... qu’elle vous revînt. Mareuil se tut, et, sur un signe de M. Mornas, le chef de la sûreté appela l’inspecteur qui gardait la porte d’entrée. --Monsieur, dit le juge d’instruction au prévenu, on va vous ramener au Dépôt. Je vous interrogerai de nouveau demain. La nuit porte conseil. Je souhaite de vous retrouver mieux disposé à me répondre. Louis tourna le dos à M. Mornas sans articuler un seul mot, et s’en alla de lui-même se placer sous la garde de l’inspecteur, qui s’avançait pour le reconduire au fiacre occupé par les agents. --Mon cher collègue, dit au commissaire le chef de la sûreté, un de vos administrés vient de nous tirer d’embarras. Nous savons maintenant le nom de l’entrepreneur et le nom du contre-maître. Et je m’avise un peu tard que si vous étiez allé tout simplement chez le percepteur de Boulogne, vous auriez appris tout de suite à qui appartient la baraque. Elle doit figurer sur les rôles des contributions, et quelqu’un paye l’impôt. Mieux vaut tard que jamais, et je vous prie de demander dès aujourd’hui si c’est le nommé Garnaroche et si l’on connaît son domicile réel. --Je n’y manquerai pas, murmura le magistrat suburbain, un peu confus de n’avoir pas songé plus tôt à ce moyen si commode. --Monsieur, lui dit le juge d’instruction, je remets à un autre jour les constatations qui nous restent à faire sur place. Il est moins urgent d’y procéder que de rechercher par quelles mains a passé la clef de ce hangar. En attendant que nous mesurions le chemin que l’assassin a eu à parcourir, s’il est revenu ici après avoir fui jusqu’à la lisière du bois, veuillez visiter les taillis où il a pu jeter l’arme dont il s’est servi, et me tenir exactement au courant de tous les incidents qui se produiront dans votre ressort. Le commissaire s’en alla, un peu penaud et fort peu satisfait de n’avoir pas été le premier à recevoir la déclaration de Jean Bigorneau. Le chef de la sûreté le laissa filer et dit à M. Mornas: --Je me trompe peut-être encore une fois; mais j’ai le pressentiment que le prévenu ne s’est pas adressé au nommé Garnaroche pour avoir la clef. Il n’a pas perdu contenance quand je lui ai parlé, à brûle-pourpoint, de cet individu, et rien ne l’obligeait à me répondre qu’il l’a vu récemment. Je croirais plus volontiers qu’il a tout bonnement trouvé cette clef chez sa mère. Feu Fauvel devait en avoir gardé une, et elle devait porter une étiquette: clef de la baraque de Boulogne, ou quelque chose d’approchant. Et je ne serais pas étonné que ce fût cette trouvaille qui a donné au jeune homme l’idée d’essayer le coup qu’il a si habilement exécuté. Reste toujours la question du fusil... et celle de la voiture qui stationnait au coin du bois. On les élucidera. --Ainsi, murmura le juge d’instruction, vous renoncez à l’autre hypothèse? Elle était pourtant vraisemblable. --Elle l’est encore, monsieur, et je ne la rejette pas d’une façon définitive. Nous n’en sommes qu’au début de l’enquête, et la suite nous apportera sans doute de nouveaux éclaircissements. Ce qu’il y a de plus pressé, c’est de mettre la main sur ce Garnaroche, et je vais m’en occuper. Si vraiment il est régisseur dans un château, il se pourrait que la châtelaine eût été la maîtresse de Trémentin, et alors tout s’expliquerait. Si c’est une femme qui s’est vengée, cette femme doit être du vrai monde. J’avais pensé d’abord à une cocotte, mais je n’avais pas suffisamment réfléchi. Les cocottes n’assassinent pas un amant qui les lâche. Elles aiment mieux le faire chanter. C’est moins dangereux, et c’est plus lucratif. M. Mornas fit sans doute son profit de ces judicieuses réflexions, mais il ne donna point la réplique au chef de la sûreté. Au fond, il était un peu humilié de n’avoir encore joué que le second rôle dans cette instruction difficile. La conquête du siége de conseiller à la cour lui semblait moins certaine, et il apercevait de tous les côtés des écueils auxquels il n’avait pas songé. Ce fut avec plaisir qu’il remonta en voiture pour regagner Paris, car il lui tardait de rentrer chez lui et de consulter sa femme. CHAPITRE V Huit jours se sont passés. Louis Mareuil n’est plus au Dépôt. Il est à Mazas. Sa mère et sa sœur passent leur vie à pleurer, mais leur douleur ne les empêche pas d’agir. L’ami Darès vient les voir assidûment. Il a fini par se convaincre que Louis n’a que des imprudences à se reprocher, que M. Trémentin a été tué par une de ses anciennes maîtresses, et cette maîtresse, il la cherche. Il s’est répandu dans le monde. Il va presque tous les soirs dans les salons que fréquentait le caissier, et là, sans en avoir l’air, il observe et il écoute. Madame Mornas, qu’il a rencontrée chez les Verdalenc et qui s’intéresse chaleureusement à Cécile Aubrac, a bien voulu lui dire que M. Mornas, son mari, n’a rien trouvé de concluant contre le jeune Mareuil, et que cette malheureuse affaire pourrait bien se terminer par une ordonnance de non-lieu. Le vaudevilliste a été interrogé par le juge d’instruction et s’est bien tiré de cette difficile épreuve. Il a pu, sans mentir, s’abstenir de parler des feuillets déchirés qu’il a ramassés dans la cabane, et il les garde précieusement. Il est persuadé que l’exemplaire des _Chants des grèves_ dont un fragment a servi à bourrer le fusil de l’assassin a été acheté par une femme du monde, et il espère qu’un hasard fera découvrir le volume lacéré au fond de quelque boudoir. Espérance chimérique s’il en fut, car la femme qui en a fait usage, probablement avec intention, doit avoir brûlé ce qui restait du livre. Caussade n’est pas de moitié dans ses projets. Caussade en veut à son ami de l’avoir mêlé malgré lui à une histoire qui lui a déjà fait perdre beaucoup de temps. Il a été obligé de retourner à Boulogne, cette fois avec Darès, que les agents avaient manqué le jour de la première visite des lieux. Ils ont parcouru, accompagnés par le chef de la sûreté, le chemin du restaurant au bois, les taillis qui avoisinent l’hippodrome de Longchamps et les terrains vagues sur lesquels a été élevée la baraque où le meurtrier s’est embusqué. Et tout cela inutilement. Du fusil et de la voiture on n’a pas trouvé trace. Quant à la possibilité d’un retour de l’individu qui se sauvait, on n’a rien établi de positif. Le doute subsiste. Caussade est excédé de tous ces déplacements qui l’empêchent de travailler. Il craint de manquer le Salon de l’année prochaine; il enrage de tout son cœur, et s’il ne s’est pas brouillé avec Darès, c’est que leur amitié est solide. La jeune veuve du malheureux Trémentin a rompu toutes relations avec la baronne Aubrac, à la suite de l’inconvenante équipée qui l’a compromise en compromettant son amoureux. Elle n’est pas rentrée ce jour-là chez sa tante. Encore moins est-elle rentrée dans cet appartement de la rue d’Hauteville qu’elle devait habiter avec son mari. Elle a hardiment proposé à madame Mareuil de demeurer chez elle, et comme madame Mareuil a eu le bon sens de s’opposer à cet arrangement, elle s’est mise, sans hésiter, sous la protection de Darès, qu’elle connaissait à peine, mais qui avait à ses yeux le mérite d’avoir pris énergiquement le parti de Louis; et Darès a loué pour elle un bel appartement meublé dans une très-respectable maison du boulevard Haussmann. Cette conduite imprudente a produit un résultat facile à prévoir. La jeune femme a été mise à l’index par les personnes respectables. La baronne se voile la face quand on parle d’elle. Madame Verdalenc ne prononce plus son nom qu’en rougissant pudiquement. M. Verdalenc jette feu et flammes contre cette veuve trop tôt consolée, et ne se gêne nullement pour insinuer que si Mareuil est l’assassin, Cécile pourrait bien être sa complice. Seule, madame Mornas n’a pas tourné le dos à madame Trémentin. Elle la défend, elle l’approuve presque. Elle a obtenu de son mari que Cécile ne fût pas appelée comme témoin. Elle fait plus: elle va la voir en dépit des recommandations de M. Mornas; elle la console, elle la rassure, et sans trahir les secrets de l’instruction, elle lui laisse entendre que l’innocence de Louis Mareuil sera reconnue, et qu’il ne restera pas longtemps sous les verrous. Et parmi les gens de son entourage, elle ne se cache pas d’agir ainsi. Au contraire, elle s’en vante. Elle va disant partout qu’il faut savoir gré à la jeune veuve de ne pas feindre une douleur qu’elle ne ressent pas, et que rien ne l’oblige à pleurer M. Trémentin qui la trompait en l’épousant, puisqu’il avait une maîtresse. Et la réputation de madame Mornas est tellement inattaquable que nul ne se permet de la blâmer, ni même de lui tenir tête. Son mari est beaucoup plus hésitant qu’elle. Il n’a pas encore pu se former une conviction, et son désir d’avancer ne va pas jusqu’à fausser sa raison, qui lui dit que la culpabilité du prévenu n’est pas démontrée et ne le sera peut-être jamais. Il attend, pour le faire relâcher, des éclaircissements qui n’arrivent pas. Et il a le chagrin de reconnaître qu’il est tombé sur une de ces affaires criminelles où les causes morales jouent le premier rôle. Les faits matériels ont été examinés, les témoins ont été entendus; la cause est en état, comme disent les avocats. Mais le pouvoir du juge ne s’étend pas jusque sur les consciences. Il ne lui appartient pas d’amener les coupables à se livrer ni de lire dans les cœurs. Le point de départ du crime échappe à M. Mornas, et l’enquête sur les maîtresses de M. Trémentin n’est plus de son ressort. Le moment approche où il lui faudra confesser son impuissance et renoncer à suivre. Mais il y a, parmi les auxiliaires de la justice, un homme qui ne se décourage pas. Le chef de la sûreté cherche sans cesse, et son habileté consiste à laisser croire qu’il ne cherche plus. En apparence, il en est resté où il en était après la déposition de Jean Bigorneau, et le dernier renseignement officiel qu’il ait pris a été pris chez le percepteur des contributions. Ce fonctionnaire a déclaré que les impôts avaient toujours été payés, pour le hangar, par le nommé Pierre Garnaroche; mais qu’ils étaient arriérés de deux ans, et qu’on ignorait le domicile réel du contribuable; à telles enseignes, que la baraque allait être saisie et vendue au profit de l’État comme bois de démolition. Quant à la clef, le chef de la sûreté a acquis la certitude qu’elle ne s’est jamais trouvée entre les mains de la mère du prévenu. Madame Mareuil, interrogée sur ses relations avec Garnaroche, a répondu avec une netteté qui ne laisse aucun doute sur sa sincérité. Cet homme, a-t-elle dit, était un fort mauvais sujet, que son père avait employé par charité et qui n’était jamais entré chez elle depuis la mort de son père. Elle a su qu’il s’était permis d’aborder son fils dans la rue, mais elle a engagé Louis à l’éconduire rudement la première fois qu’il lui arriverait de recommencer. Il faut donc admettre que si le prévenu s’est servi de la clef, il n’a pu se la procurer qu’en la demandant à Garnaroche, et qu’il existe un accord entre ces deux hommes qui se ressemblent si peu. Pour s’en assurer, le premier point, c’est de retrouver le Garnaroche, et le chef de la sûreté ne s’y épargne pas. Ses plus fins limiers sont en quête et fouillent sans bruit la ville et la campagne. Les départements limitrophes de la Seine ont été visités discrètement; mais ni à Paris ni dans les châteaux de la grande banlieue, on n’a recueilli aucune indication utile. Il devient de plus en plus évident qu’en changeant d’état, Garnaroche a aussi changé de nom. On en est donc à s’informer des antécédents des régisseurs et des gardes dans un rayon de quinze lieues autour de la capitale, et l’on en a pour longtemps. Reste le hasard qui dénoue souvent les situations les plus compliquées, et que les plus forts policiers mettent toujours en ligne de compte lorsqu’ils envisagent les chances de succès d’une affaire. Les choses en étaient là, quand vint le soir de la première représentation d’une pièce à laquelle Georges Darès avait fortement collaboré, quoique son nom ne vînt qu’en troisième sur l’affiche. Cette pièce était une sorte de féerie-revue où il y a de tout: des couplets, des femmes et des décors. La mode est à ces pots-pourris. Darès y excellait, et il y gagnait beaucoup d’argent, en attendant qu’il se fît un nom littéraire avec de vraies comédies. En d’autres temps, cette première eût été pour lui un événement; mais son cœur lui faisait oublier ses intérêts, et pour ne pas abandonner madame Mareuil et sa fille dans les tristes circonstances où elles se trouvaient, il avait laissé à ses collaborateurs le soin de surveiller les dernières répétitions. Cependant pour être à l’honneur et au profit, il faut être à la peine, et il ne pouvait se dispenser d’assister à la représentation qui allait décider du sort de l’ouvrage. Annette Mareuil elle-même l’avait prié de n’y pas manquer, et pour que cette soirée ne le détournât pas complétement des préoccupations qui lui étaient chères, il avait envoyé des loges à madame Mornas et à madame Verdalenc, plus un bon fauteuil au chef de la sûreté qui avait bien voulu l’accepter, afin de donner à l’ami du prévenu une marque de sympathie. Caussade lui-même s’était laissé débaucher. Il avait pris place à l’orchestre, à côté de son camarade Darès, qui voulait avoir à qui parler pendant cette épreuve redoutable--moins redoutable pourtant que les interrogatoires dans le cabinet du juge d’instruction. Il ne manquait à la réunion que Cécile; et si l’auteur ne lui avait pas offert une baignoire, c’est qu’il craignait qu’elle ne poussât l’oubli des convenances jusqu’à se montrer au théâtre, huit jours après la mort de son mari. La pièce allait se jouer sur un théâtre des boulevards: le plus grand et le plus ancien, celui qui compte le plus d’événements dans son histoire: succès éclatants, chutes retentissantes et incendies destructeurs: la Porte Saint-Martin, qui vit naître la _Tour de Nesle_, qui brûla de fond en comble en 1871 et qui, depuis sa dernière résurrection, a cessé de représenter exclusivement le drame pour ouvrir ses portes à des genres plus modernes. La salle est vaste, et quand elle est pleine, les auteurs encaissent de beaux droits. Georges Darès jouait donc une grosse partie, et il était à peu près certain de la gagner. Sa féerie était accommodée d’après les meilleurs principes des bons faiseurs et suffisamment assaisonnée de mots spirituels. Le directeur, qui s’y connaît, comptait sur cent représentations. Ce soir-là, le théâtre regorgeait de monde. Sa façade extérieure étincelait de lumières, et le public ordinaire de ces fêtes était venu en masse: critiques patentés, directeurs de journaux, gommeux de profession et demoiselles à la mode, sans compter un certain nombre de bons bourgeois, friands de solennités dramatiques et n’en manquant pas une, dans le vague espoir de lire un jour leur nom imprimé tout vif dans un compte rendu, à la troisième page d’une feuille en vogue. Darès et son inséparable, Alfred Caussade, étaient établis dans un coin de l’orchestre, à portée de la sortie, et suivaient avec intérêt le remue-ménage que produit toujours l’entrée des spectateurs gagnant leurs places, au bruit des portes qui se ferment et des petits bancs qu’on culbute. Darès venait de faire une apparition sur la scène et de remettre à ses deux collaborateurs le soin de veiller aux effets. Ils s’étonnaient de le voir déserter ainsi le champ de bataille au moment où l’action allait s’engager, mais ils l’excusaient parce qu’ils le croyaient amoureux, et ils ne se trompaient pas. Seulement, la femme qu’il aimait n’était pas dans la salle, et ce n’était pas pour lui faire sa cour qu’il avait tenu à conserver la liberté de ses mouvements. Annette Mareuil pleurait avec sa mère, pendant que Georges cherchait dans la salle les personnes qui pouvaient l’aider à sauver Louis, quoiqu’elles ne fussent pas toutes ses amies. --Ah! dit-il en poussant le coude à Caussade, voici les Verdalenc qui font leur entrée. J’étais bien sûr qu’ils profiteraient de ma loge. --Drôle d’idée que tu as eue de la leur envoyer! grommela le peintre. Le mari ressemble à M. Prudhomme, et madame à l’enseigne du Bœuf à la mode. Mais ils ne sont pas seuls. Quelle est cette autre matrone qui prend position sur le devant de la loge?... Hé! parbleu! c’est cette vieille folle de baronne. --Quelle baronne? --La baronne Aubrac, la tante de Cécile. Je ne savais pas qu’elle fût si liée avec les Verdalenc. --Elle est complétement brouillée avec sa nièce, et comme ils sont très-hostiles à cette pauvre jeune femme, elle s’est rapprochée d’eux tout naturellement. --Il faut convenir aussi que madame Trémentin a fait tout ce qu’il fallait pour rompre en visière à sa parente et au monde en général. Je sais bien qu’elle n’aimait pas son mari, mais elle n’était pas forcée de l’épouser. --Ce sont les Verdalenc qui ont fait ce mariage, aidés par la tante; et la vieille Verdalenc, pour peu qu’elle ait du cœur, doit se repentir d’y avoir poussé son ancien amant. --C’est donc bien vrai qu’il était son amant? --Personne n’en doute, mon cher; le chef de la sûreté me le disait encore avant-hier. --Comment! tu vois ce policier? --Ce policier est un homme d’esprit et un excellent homme. --Qui a fait emprisonner ton ami Mareuil! --Et qui le fera relâcher un de ces jours. Il a exécuté l’ordre qu’il avait reçu, mais il ne croit pas à la culpabilité de ce brave garçon, et il cherche la drôlesse qui a tiré le coup de fusil. Tu le sais bien, puisque tu étais là lorsqu’il a constaté la trace de ses pas dans la cabane. Je lui ai envoyé un fauteuil, et il a bien voulu l’accepter. Tu peux le voir d’ici, sur le même rang que nous, de l’autre côté de l’orchestre. --Il ne te manquait plus que d’inviter à la _première_ le juge d’instruction. --Je l’ai invité. La loge vide, là-bas, en face de nous, est à lui. Je doute qu’il vienne, mais j’espère que sa femme viendra. Elle est pour nous, sa femme, c’est-à-dire pour Louis Mareuil. Et elle a pris la jeune veuve sous sa protection, ce qui est très-généreux de sa part, car son magistrat de mari pourrait y trouver à redire. --Veux-tu savoir ce que je pense de ce M. Mornas?... Non?... eh bien, tu le sauras tout de même. C’est un parfait imbécile. Il n’a pas une opinion à lui, et ton chef de la sûreté le mène par le bout du nez. --Tant mieux, parbleu! Si nous avions affaire à un juge entêté, Louis passerait en cour d’assises, et Louis est innocent, j’en mettrais ma main au feu. --Pas moi, dit Caussade avec une grimace ironique. --Bon! Je n’essayerai pas de te convertir. Parlons d’autre chose, veux-tu? Tiens! une baignoire d’avant-scène dont l’ouvreuse lève la grille! Deux amoureux qui viennent voir ma pièce en catimini. C’est beau d’avoir de la location un jour de première... Si le directeur n’est pas content, c’est qu’il est trop difficile. --Jusqu’à présent, je ne vois qu’une femme derrière la grille. Je ne distingue pas ses traits, mais je vois briller ses yeux. Elle ne veut pas être vue, mais elle veut voir, car elle colle sa figure aux barreaux. Ma parole d’honneur, on jurerait qu’elle nous regarde. --C’est moi qu’elle regarde. Son amant, qui doit se tenir dans le fond, lui aura dit que j’étais l’auteur de la pièce. --Fat, va! lève donc le nez, et dis-moi si c’est ta madame Mornas qui apparaît là-haut dans la loge vide que tu viens de me montrer. --C’est elle-même, mon cher... Comment la trouves-tu? --Elle est superbe dans sa robe noire décolletée. Tudieu! quelles épaules! Et une tête à caractère avec ça... Seulement, je lui donne bien trente-six ans, sans marchander. --Tu ne te trompes pas de beaucoup. Elle doit te plaire, à toi qui ne détestes pas les fruits mûrs. Quelle actrice de drame elle ferait, cette femme de juge! Oh! oh! elle n’est pas seule... et ce n’est pas M. Mornas qui l’accompagne. Où diable a-t-elle déterré le cavalier qu’elle s’est donné? --Au musée égyptien, je suppose. Il a l’air d’une momie. --Mal conservée. Et c’est la première fois que je vois ce bonhomme-là. Ce n’est assurément pas un ami de son mari. --Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne la compromettra pas. Il a soixante-quinze ans. Ah! les Verdalenc et la baronne la saluent. --Mais le vieux birbe ne rend pas le salut. Donc, il ne les connaît pas. --Ah çà, tous les personnages qui ont figuré dans l’affaire de Boulogne se sont donc donné rendez-vous ici? Vois-tu ce gris pommelé qui se glisse dans une stalle de balcon, sous la loge de madame Mornas, et qui a l’air tout étonné d’occuper une si belle place? --C’est un ouvrier en redingote, parbleu! Et ça prouve qu’il a du goût, puisqu’il a payé pour assister à une première de ton ami. Voilà le public que j’aime. --Mon cher, ce brave homme est très-connu de M. Mornas et du chef de la sûreté. L’autre jour, pendant que j’attendais au fond de la baraque le bon plaisir de ces messieurs, il est venu leur raconter une foule de choses que je n’ai pas entendues, parce que j’étais trop loin, mais qui devaient être fort intéressantes, car ils l’ont écouté pendant vingt minutes. --Bah! tu es sûr que c’est celui-là? --Parfaitement sûr. Il a une de ces têtes qu’on n’oublie pas. --Alors, ça m’explique pourquoi le chef de la sûreté m’a demandé de lui donner un fauteuil de première galerie pour un monsieur... qu’il ne m’a pas désigné autrement. --Bon! ton spectateur est un mouchard. Je m’en doutais. --Pas du tout. C’est un simple témoin qui nous rendra peut-être un rude service. Le chef m’a dit que le grand point, c’était de mettre la main sur le propriétaire de la baraque, et je soupçonne qu’il compte se servir, pour le retrouver, de ce naturel de Boulogne-sur-Seine. --Il espère donc que l’homme de la baraque viendra au théâtre ce soir? --Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il y vînt. Madame Mareuil m’a parlé de ce personnage. C’est un ancien contre-maître de son père, qui avait entrepris des terrassements dans la banlieue et qui y a gagné la petite fortune qu’il lui a laissée. Et ce contre-maître est une espèce de monsieur, un déclassé, qui a fait tous les métiers. On ne sait pas trop ce qu’il est devenu. On croit qu’il habite la campagne et qu’il vient souvent s’amuser à Paris. --Et comme ta féerie est très-amusante, à ton avis, tu en conclus que ce drôle viendra se divertir aujourd’hui à la Porte Saint-Martin. C’est la grâce que je souhaite à ton protégé, Mareuil. Mais on frappe les trois coups. Voilà le moment de tourner le dos aux spectatrices et de nous asseoir pour apprécier ton chef-d’œuvre. Ainsi fit Georges Darès, non sans quelque regret, car il était blasé sur les émotions que le lever du rideau donne aux auteurs novices, et il pressentait que dans la salle il se passerait, avant la fin de la représentation, des choses intéressantes. L’orchestre attaquait une ouverture brillante, et le public avait fini de se tasser, lorsqu’un spectateur retardataire apparut au bout de la rangée de fauteuils où étaient assis les deux amis, et se mit à exécuter la difficile manœuvre qui consiste à gagner sa place quand toutes les autres sont occupées. --Sacrebleu! faites donc attention, s’écria Caussade, à qui ce monsieur venait de marcher sur le pied. --Vous n’êtes guère endurant, vous, répliqua le tard venu en continuant son chemin, sans se soucier des réclamations qui s’élevaient sur son passage. Pour aller prendre possession de sa place, il affectait les allures d’un sanglier lancé qui débuche d’un taillis. Il comptait sans doute sur la longanimité des spectateurs qu’il bousculait, et il n’avait pas tort. On n’engage pas une querelle avec un malotru, au moment où le spectacle va commencer. Mais Caussade n’était pas content. --Dans quel temps vivons-nous! disait-il entre ses dents. Autrefois, le public des premières se composait de gens bien élevés. Maintenant, il vient des rustres qui vous écrasent les orteils et qui ne prennent même pas la peine de s’excuser de leur grossièreté. --Le fait est, murmura Darès, que celui-ci manque d’éducation. C’est un rural; ça se voit à sa tournure. Et il a du bon, puisque mes pièces lui plaisent. Je parierais qu’il est venu de sa province tout exprès. --Il aurait mieux fait d’y rester, grommela Caussade qui lui gardait rancune. Le personnage auquel il en voulait faisait presque tache aux fauteuils d’orchestre, non pas qu’il fût mal tourné ou qu’il eût l’air commun. C’était au contraire un grand gars, bien planté et porteur d’un visage qui n’aurait passé inaperçu nulle part. Il avait une tête de lion, couronnée par une abondante crinière rousse, et illuminée, par des yeux bleus d’une mobilité inquiétante. Une physionomie tourmentée, ravagée: toutes les passions avaient laissé leur empreinte sur ce masque étrange. On l’aurait pris pour un artiste, sans le costume bizarre qu’il portait: une sorte de veste de chasse boutonnée sur la poitrine, un pantalon presque collant, et pour coiffure une cape de jockey ou de piqueur, qu’il n’ôta qu’après s’être assis. --Ne t’occupe donc plus de lui, grommela Darès, et réserve ton attention sur le chef-d’œuvre qu’on va te servir. La toile se levait sur un décor représentant des vignobles de fantaisie, où chaque cep était figuré par une femme décolletée. La pièce, intitulée: _les Vignes malades_, en souvenir d’une revue célèbre où il était question, il y a une cinquantaine d’années, de la maladie des pommes de terre, avait été faite sur le même modèle que sa devancière, avec cette différence que le terrible phylloxera y jouait le rôle principal. Une femme superbe y figurait l’insecte microscopique et dévastateur qui nous empêchera bientôt de boire du vin de France, si on le laisse faire, et dès la première scène, elle annonçait ses coupables intentions en chantant un couplet de facture. Elle se proposait de surprendre les pauvres vignes endormies et de les piquer traîtreusement avec une aiguille d’or qu’elle tenait à la main et qu’elle brandissait, pour montrer ses bras blancs et développer son torse plantureux. Le phylloxera était une blonde grasse, et les vignes menacées avaient été triées sur le volet parmi ces jolies filles qui font profession d’exhiber leurs charmes sur les planches. Les spectateurs étaient pris par les yeux, et un murmure approbateur courut dans la salle. Les lorgnettes entrèrent en jeu à l’orchestre, et les loges applaudirent discrètement. Celle qu’occupaient le couple Verdalenc et la baronne Aubrac ne fut pas la dernière à témoigner son approbation. --Georges Darès a décidément beaucoup d’esprit, chuchota madame Verdalenc, sous son éventail, et j’oublie déjà que nous ne devrions pas être ici, ce soir. --Pourquoi donc, chère amie? demanda gravement le banquier. Ce pauvre Trémentin est à peine enterré, c’est vrai, mais enfin il n’était pas notre parent, et nous pouvons aller au spectacle sans manquer aux convenances. Le code des gens du monde est formel sur ce point, et il fait loi comme le Code civil. J’en appelle à madame la baronne. --Oh! moi, dit la tante Aubrac, je me gouverne comme je l’entends, et je m’inquiète fort peu du qu’en dira-t-on. Trémentin était devenu mon neveu par alliance, c’est vrai; mais mon aimable nièce a pris soin de me délier de tous les liens qui m’attachaient encore à elle. Et je puis bien me permettre de faire ce qu’elle ferait, si elle n’était pas retenue par un reste de pudeur... encore ne m’est-il pas prouvé qu’elle n’est pas venue ce soir au théâtre, en se cachant. L’auteur de la pièce est maintenant son meilleur ami. --Je ne comprends pas la conduite de Darès, s’écria M. Verdalenc. Il s’est constitué le défenseur de ce mauvais drôle qui est en prison et qui passera aux assises, cela ne fait pas de doute. J’ai eu beau lui démontrer que Mareuil a assassiné mon caissier, il n’a rien voulu entendre. --Ne disons pas de mal de Darès, qui nous a offert la meilleure loge du théâtre, murmura madame Verdalenc. On prétend, d’ailleurs, qu’il est amoureux de mademoiselle Mareuil, et j’excuse toujours les amoureux. --A ce compte-là, chère madame, s’écria la baronne, vous excuseriez aussi ma nièce, car elle est folle de ce méchant rimailleur!... Quand je pense que nous lui avons prouvé, clair comme le jour, qu’il se moquait d’elle avec une cabotine!... --Et elle l’avait cru, puisqu’elle vous avait demandé de le mettre à la porte, appuya madame Verdalenc. --Parfaitement. Expliquez-moi maintenant comment il a eu l’audace de venir guetter, sous mes fenêtres, Cécile le lendemain de son veuvage; pourquoi elle est allée le rejoindre, et ce qu’il a pu lui dire pour la décider à le suivre. --C’est donc bien vrai que les choses se sont passées ainsi? --Tout ce qu’il y a de plus vrai. Madame Mornas était chez moi quand c’est arrivé... et ce qui dépasse tout, c’est que la même madame Mornas a pris carrément le parti de ma nièce. Elle va la voir, dans cet appartement meublé où cette péronnelle s’est établie, afin de mieux ressembler à une cocotte. --La femme d’un juge! c’est scandaleux, prononça Verdalenc. Il faut que son mari n’ait sur elle aucune autorité. --Oh! c’est une maîtresse femme! dit la baronne, et j’ai toujours pensé qu’elle menait M. Mornas par le bout du nez. Entre nous, elle lui est supérieure. --Je suis très-porté à le croire, chère madame. Ce magistrat m’a toujours fait l’effet d’être un assez pauvre homme. Et la fortune est presque tout entière du côté de la femme. Le père d’Arlempde, que j’ai bien connu, avait gagné gros à tripoter dans des entreprises de terrains. Il a laissé des capitaux et des immeubles, deux maisons à Paris, une terre en Brie, sans compter ce que je ne sais pas. --Et il avait élevé sa fille, Dieu sait comme! reprit madame Verdalenc. C’est un miracle si elle n’a pas mal tourné. Mais elle est accoutumée à n’en faire qu’à sa tête. Ainsi, je parierais bien qu’elle n’a pas demandé à Mornas la permission de passer la soirée à la Porte Saint-Martin. --M. Darès lui aura envoyé une loge, murmura la baronne. --C’est probable. Il ne doute de rien, ce garçon-là, et il a raison, puisqu’elle a accepté sa politesse. Mais je voudrais bien savoir avec qui elle est. --Je puis vous le dire. Ce vilain vieillard qu’elle a amené est une espèce de charlatan homœopathe que ce pauvre Aubrac, le père de Cécile, n’aimait guère. Ils ont eu de grosses querelles devant l’Académie, et ils en sont venus aux injures. --Comment se fait-il, alors, que madame Mornas, qui patronne Cécile, se soit accointée d’un ennemi de son père? --Je crois que le bonhomme est son locataire. Elle l’aura pris pour chevalier, parce qu’elle l’avait sous la main. --C’est égal, elle a eu là une singulière idée. Il a l’air effaré comme un hibou qu’on a tiré de son trou pour le mettre en plein soleil. Ces propos s’échangeaient à voix basse entre les occupants de la loge, et n’empêchaient pas M. Verdalenc de lorgner activement l’actrice qui représentait le phylloxera. --Je ne crois pas me tromper, murmura-t-il. C’est cette créature que nous avons surprise un soir causant avec Mareuil aux fauteuils d’orchestre de ce même théâtre. --Mais oui. Je la reconnais maintenant, dit la baronne. Il faudra que je la montre à madame Mornas, pour lui prouver que cette extravagante de Cécile est la dupe des protestations d’amour du joli Mareuil. --Je ne crois pas que madame Mornas vienne dans notre loge: Que ferait-elle de son homœopathe? Elle ne nous l’amènera pas, j’espère. --Oh! non; mais j’irai la voir au prochain entr’acte. Je prendrai un plaisir extrême à la taquiner sur ses relations avec ma nièce, et quand ce vieux fou de Gigondès saura que je suis la belle-sœur de son ancien ennemi, il en fera une maladie. --Il s’appelle Gigondès? dit en riant madame Verdalenc. Il est complet. Mais laissez-moi, chère baronne, écouter les couplets que chante la Vigne bourguignonne. Elle est gentille, cette petite, et elle a presque la voix juste. La causerie s’arrêta et ne reprit plus jusqu’à la fin de l’acte, qui s’acheva au bruit des applaudissements de la claque. C’est le moment où les spectateurs assis aux places du rez-de-chaussée se lèvent et font face aux loges, après avoir fait face à la scène; le moment où des gens qui ne pouvaient pas se voir pendant qu’on jouait se reconnaissent tout à coup. --Ne trouvez-vous pas, chère madame, que maintenant tous les hommes sont laids? dit la baronne en regardant les messieurs de l’orchestre, qui semblaient poser pour les spectatrices des loges. L’entr’acte devait être très-court, et le régisseur, par trois coups frappés derrière la toile, avait averti le public que le rideau ne tarderait pas à se relever; de sorte que peu de gens quittaient leurs places. --Vous êtes trop sévère, baronne, répliqua madame Verdalenc après avoir braqué sa lorgnette et passé en revue les occupants qui se présentaient de face et qui prenaient des attitudes; Georges Darès, pour ne citer que celui-là, n’est vraiment pas mal. --Peuh! il manque de prestance. Son ami Caussade est mieux que lui. Il a de l’étoffe au moins, tandis que votre Darès est un gringalet. --Vous le connaissez beaucoup, je crois, ce M. Caussade? --Beaucoup n’est pas le mot; il était lié autrefois avec mon beau-frère, qui avait la prétention d’aimer les arts et la rage de se faire peindre. Aubrac lui avait commandé son portrait et celui de sa fille... ça lui a coûté les yeux de la tête. Les toiles sont encore chez moi, mais elles n’y resteront pas. Je ne veux plus voir Cécile, même en peinture. --Je comprends ça, et je trouve même que nous nous occupons trop d’elle. C’est une femme à la mer, et ce n’est pas à nous d’essayer de la repêcher. Mais vous parliez tout à l’heure de la laideur des hommes. Je vous en signale un qui ne ressemble pas à ses voisins. Examinez ce grand garçon chevelu qui se cambre au milieu de l’orchestre, sur le même rang que MM. Darès et Caussade, et qui nous regarde avec une attention soutenue. Il est fort bien de sa personne. --Oui, il a une tête originale... aussi originale que son costume... Mais êtes-vous bien sûre qu’il s’occupe de nous, chère madame? --Vous ne voyez donc pas qu’il est en contemplation devant notre loge? --Ou devant une autre, dit à demi-voix la baronne, qui n’était pas aussi sûre que madame Verdalenc du pouvoir de ses charmes. --Nous allons savoir à qui il en a, répliqua la femme du banquier; le voilà qui se dirige vers la sortie. Il va monter ici, n’en doutez pas. --Comment! vous croyez qu’il oserait se présenter? --Je crois qu’il va se montrer un instant à la première galerie, pour se faire voir... et pour nous voir de plus près. --C’est peut-être l’éclat de vos diamants qui l’attire, insinua malicieusement la baronne. Et à votre place, si je le rencontrais le soir dans la rue, parée comme vous l’êtes, je ne serais pas très-rassurée. Il a un peu l’air d’un brigand, avec sa toque et sa culotte de velours. --D’un garde-chasse, tout au plus. Je ne lui trouve rien d’effrayant. --En vérité, mesdames, dit M. Verdalenc de sa plus belle voix de basse, vous faites trop d’honneur à cet olibrius en le remarquant. C’est quelque figurant échappé d’un petit théâtre. Madame haussa les épaules à cette sortie de son mari, et la baronne sourit en pensant aux infortunes conjugales de ce financier, qui avait eu le tort d’épouser une femme très-sensible aux avantages physiques des hommes. Un instant après, ce que madame Verdalenc avait prévu arriva. Le gars qu’elle venait de distinguer apparut à l’entrée du couloir ouvert au milieu de la galerie et s’y tint debout, les yeux obstinément tournés vers les loges qui s’alignaient à sa droite. --Il est mieux que je ne pensais... et moins jeune, murmura la baronne, qui était aussi connaisseuse que son amie. --L’âge n’y fait rien. Je n’ai jamais aimé les blancs-becs, soupira l’ancienne maîtresse de feu Trémentin, lequel dès sa jeunesse était barbu comme un sapeur. Et elle se mit à lancer sournoisement des œillades au bel excentrique planté à dix pas d’elle. Il ne s’en aperçut pas tout d’abord. Il paraissait chercher quelqu’un, et son attention était ailleurs. Mais il finit par prendre garde au manége de cette grosse dame dont les épaules, couvertes de pierreries, étincelaient comme la vitrine d’un bijoutier, et il n’y resta point indifférent. Un échange de regards s’établit aussitôt, sans que M. Verdalenc, relégué au fond de la loge, en pût rien voir. D’autres voyaient, quoique placés beaucoup plus loin. Darès et Caussade, de leurs fauteuils d’orchestre, lorgnaient à qui mieux mieux ce couple mal assorti et se communiquaient tout bas leurs impressions. --Mon cher, disait Georges, l’escogriffe qui t’a marché sur le pied en arrivant est du dernier bien avec madame Verdalenc. Ils jouent de la prunelle tous les deux comme de vrais tourtereaux. --Elle a de mauvaises connaissances, ta financière, ricana Caussade. Ce garçon-là me fait l’effet de vivre à ses crochets... grand bien lui fasse; mais elle devrait l’habiller plus décemment. Il a une tenue de chef d’écurie ou de valet de chiens... et, dis donc, j’y pense... si c’était le régisseur d’une terre appartenant à la dame, qui l’aurait placé là pour récompenser ses services?... --Les Verdalenc n’ont ni terres ni châteaux. --C’est égal, si ton ami le chef de la sûreté avait du coup d’œil, il aurait saisi de loin leur pantomime, et il serait déjà là-haut pour surveiller ces amoureux. --Comment! tu crois que cet homme en veste de chasse est l’introuvable contre-maître qui possédait la clef du hangar? --Pourquoi pas? Il répond assez à l’idée que je m’en fais, d’après les renseignements que tu m’as donnés sur son compte. --Mais alors... madame Verdalenc serait... --L’inconnue qui a tué Trémentin? Tu sais bien que c’est impossible, puisqu’elle était assise à sa droite quand il a reçu le coup de fusil. Mais elle a pu charger une femme de cette vilaine besogne. Toute la question est de savoir si l’individu qui fait en ce moment les yeux doux à l’épouse du banquier... --Est le nommé Garnaroche. C’est peu probable, mais je ne serais pas fâché de m’en assurer, et quand il reprendra possession de sa stalle... --Il ne reviendra pas... du moins pour le tableau qui va recommencer. Tu ne vois donc pas le chef d’orchestre qui frappe sur son pupitre avec son archet? Il faut s’asseoir, mon cher. Le spectacle n’est plus dans la salle quand la toile est levée. C’est dommage. J’aurais voulu voir la fin de cette scène muette qui se passe à la première galerie. --Moi aussi; mais je réfléchis que si c’était Garnaroche, l’habitant de Boulogne à qui j’ai envoyé un fauteuil l’aurait déjà signalé. Où est-il donc, ce brave homme? Je ne l’aperçois plus au balcon. --Qui sait? il a peut-être reconnu le drôle, et il est allé l’attendre dans le couloir. Si j’ai deviné, ils ne tarderont guère à s’aboucher, car ce grand poseur à crinière rousse se décide à déguerpir. L’ouvreuse de la galerie le pousse dehors, et il ne paraît pas content. --Bah! il va se réfugier au foyer ou rôder autour de la loge des Verdalenc. J’ai envie de signaler ses manœuvres au chef de la sûreté. --Ce sera pour le prochain entr’acte. On commence, et j’espère que tu vas te tenir tranquille. J’ai été assez dérangé comme ça, et si cet animal qui m’a marché sur le pied s’avise de revenir occuper sa place, maintenant que tout le monde est assis, je lui donnerai un croc-en-jambe pour l’empêcher de passer. Caussade ne fut point obligé de recourir à cette voie de fait. L’homme à la veste de chasse ne songeait point à redescendre à l’orchestre. Ainsi que Darès l’avait prévu, il errait dans le corridor des premières; mais cette promenade avait évidemment un but, car il allait de loge en loge, appliquant ses yeux aux trous ronds percés dans les portes. Il cherchait quelqu’un, ce n’était pas douteux, quelqu’un qu’il avait aperçu pendant qu’il stationnait à l’entrée de la galerie, et qu’il espérait retrouver en examinant chaque loge l’une après l’autre. Un habitué du théâtre n’aurait pas été embarrassé, mais ce chercheur n’y venait sans doute pas souvent, et il avait négligé de compter les compartiments dont l’un était occupé par les Verdalenc, de sorte que les numéros ne constituaient pour lui qu’une indication insuffisante. Et quelques-unes des ouvertures à travers lesquelles il regardait étaient masquées par un rideau vert que, du reste, il écartait sans se gêner le moins du monde. Les ouvreuses rassemblées dans le couloir l’observaient, à cause de son costume bizarre, et l’une d’elles, intriguée de ses allures, se détacha du groupe pour lui demander ce qu’il voulait. Peut-être espérait-elle qu’il allait payer d’une pièce blanche un renseignement, mais il la reçut de façon à lui ôter l’envie d’y revenir, et il continua imperturbablement son inspection. On riait et l’on applaudissait dans la salle. Les spectateurs des loges étaient attentifs à ce qui se passait sur la scène et n’entendaient point le léger bruit que ce curieux indiscret faisait en soulevant le rideau. Si madame Verdalenc l’avait aperçu, elle n’aurait pu retenir un petit cri de surprise et d’émotion; mais en ce moment, elle écoutait la pièce, et la pièce l’amusait. L’homme en était à sa septième porte, et il venait de coller sa figure au vasistas, lorsqu’on lui frappa sur l’épaule. Il se retourna brusquement, et il recula de surprise en se retrouvant face à face avec Jean Bigorneau. --C’est donc toi, mon garçon, s’écria le vieux contre-maître. Il m’avait semblé te reconnaître tout à l’heure, mais je n’étais pas sûr... Je me disais: C’est bien Garnaroche que je vois là-bas, planté à l’entrée de la galerie... c’est sa tête... seulement, il ne s’habille pas comme ça... Alors, pour te voir de plus près, j’ai quitté ma place... --Vous auriez mieux fait d’y rester, répliqua Garnaroche d’un air bourru. Je ne cours pas après vous, moi. Et si j’avais su vous rencontrer ici... --Tu n’y serais pas venu? Pourquoi ça? Est-ce que nous n’avons pas toujours été bons amis? Il y a longtemps que nous n’avons trinqué ensemble, c’est vrai, mais ce n’est pas ma faute si tu ne mets plus les pieds à Boulogne. Il y en a dans le pays qui disent que tu es mort. --Laissez-les dire. Je n’y reviendrai jamais. --Tant pis. On te regrettera chez nous. Qu’est-ce que tu fais maintenant? --Je vis de mes rentes. --Tu en as donc, des rentes? --Probablement, puisque j’en vis. --Ça ne m’étonne plus que tu restes à Paris. Ça n’est pas gai, Boulogne... surtout l’hiver... Mais tu as donc oublié que tu es propriétaire dans la commune?... Tu devrais la vendre, ta baraque... Je crois qu’elle ne te sert à rien. --Quelle baraque? --Fais donc pas l’innocent... celle qui est en face de l’auberge du père Cabassol... tu y as nocé plus souvent qu’à ton tour, dans le temps. --Possible, mais je n’y nocerai plus. --Alors, tu te ranges. Tu as raison. C’est bon de s’amuser quand on est jeune; mais tu dois aller sur tes quarante-cinq ans, et il faut bien faire une fin. Tu devrais te marier, puisque tu es riche! --Ah çà, père Bigorneau, est-ce que vous allez m’embêter longtemps avec vos conseils? --Ne te fâche pas, mon garçon. C’est dans ton intérêt que je me suis dérangé pour te parler. J’ai pensé: Il ne sait peut-être pas qu’on le cherche. --Qui donc me cherche? --Le commissaire de police, parbleu! Tu te doutes bien pourquoi. --Ma foi, non. --Tu ne lis donc pas les journaux? --Jamais! la politique m’assomme. --Il ne s’agit pas de politique. Si tu les lisais, tu aurais vu qu’on a tué un monsieur dans la salle du père Cabassol. --Ça, je m’en bats l’œil. --Naturellement, si tu ne le connais pas. Mais le coup de fusil qui l’a tué est parti de la cabane que notre ancien patron, le père Fauvel, t’a laissée quand il est mort. --Celui qui a tiré a donc enfoncé la porte? La boîte était fermée. --Voilà justement le chiendent, mon petit. Et ça me fait plaisir que tu me répondes comme tu le fais, parce que je vois que tu n’as rien sur la conscience. --Est-ce que, par hasard, on m’accuserait? demanda Garnaroche, sur un tout autre ton. --Dame! ça pourrait bien arriver. Mais puisque je te trouve, je vais te dire où en est l’affaire. Seulement, nous ne sommes pas trop bien ici pour causer. Il y a des mouchards dans la salle. --Eh bien, venez au foyer. Pendant qu’on joue, il n’y a personne. --Conduis-moi. Je ne sais pas où c’est. Garnaroche se dirigea aussitôt vers la sortie du corridor, non sans avoir, avant de s’éloigner, donné un coup d’œil à la porte de la loge près de laquelle Bigorneau l’avait surpris. Quand ils furent seuls dans le foyer, le vieux contre-maître reprit: --C’est moi qui suis cause que la police est après toi, et je veux que tu sois sur tes gardes, parce que maintenant je crois que tu es blanc dans cette mauvaise histoire-là, et si je t’ai fait du tort, je veux le réparer. Voilà la chose: les commissaires, le juge et tout le tremblement sont arrivés à Boulogne le lendemain du coup... Faut te dire que la veille on avait trouvé la baraque ouverte et la clef dans la serrure. Alors, ils cherchaient le propriétaire, et personne ne pouvait les renseigner, car, dans le pays, il n’y en a pas beaucoup qui se souviennent du père Fauvel et de toi. Ça m’est revenu, et je me suis présenté pour les tirer d’embarras. Je leur ai conté ce que je savais. Je ne pensais pas te nuire, puisque je n’étais pas sûr que tu étais encore en vie. --Qu’est-ce que vous leur avez dit sur moi? demanda Garnaroche en fronçant le sourcil. --Pas grand’chose. Je leur ai dit que tu avais disparu depuis la guerre, mais qu’avant la guerre tu venais des fois coucher dans ta maison de planches, et que tu n’y venais pas toujours seul. Alors, comme ils se sont mis dans la tête que c’est une femme qui a fait le coup... --Une femme? répéta Garnaroche, visiblement impressionné par cette information. --Oui, une femme... Il paraît qu’on a trouvé la marque de ses pas dans la baraque... et ils croient que c’est toi qui la lui as prêtée, cette clef... Je l’ai cru aussi, moi... et si c’était vrai, ça ne prouverait pas encore que tu es coupable, car tu aurais bien pu la confier à une bonne amie qui te l’aurait demandée, sans te dire ce qu’elle voulait en faire. --Mais... qui donc a-t-on tué? --Un monsieur qui s’était marié le matin et qui donnait son dîner de noces chez Cabassol. Alors, tu comprends... on a pensé tout de suite qu’il avait quitté une maîtresse pour prendre une femme légitime, et que cette maîtresse s’était vengée. Mais tu n’aurais rien à voir là dedans. Ce monsieur ne t’avait rien fait. --Comment s’appelait-il? --Je n’ai pas très-bien retenu son nom... C’est quelque chose comme Trimoulin où Tromatin... mais j’ai entendu dire qu’il était caissier dans une maison de banque... même que c’était le banquier qui payait le repas... quinze francs par tête... tous gens huppés, paraît. --Trémentin, peut-être? demanda Garnaroche très-ému. --Je crois bien que c’est ça. --Un grand brun, n’est-ce pas? --Ça, je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. Je n’étais pas là quand il a été tué, et l’on a emporté le corps à Paris, une heure après; mais tu le connaissais donc, toi, puisque tu sais son nom? --Non... j’ai entendu parler de lui, voilà tout. Garnaroche, depuis un instant, n’était plus le même homme, et le trouble qu’il éprouvait n’échappait point à Bigorneau, qui lui dit: --Écoute, mon garçon, je ne te demande pas tes secrets, mais j’ai dans l’idée que tu sais à qui tu as donné la clef... et faut pas être bien malin pour deviner que c’est à une femme. Si c’est elle qui a tiré, je suis sûr qu’elle ne t’a pas consulté; mais ça n’empêche pas que tu pourrais te trouver compromis... C’est pour ça que, moi, si j’étais à ta place, je dirais la vérité au juge, et je laisserais la femelle se débrouiller comme elle pourrait. --Vous vous trompez, répondit Garnaroche d’une voix mal assurée; je n’ai pas prêté la clef... --Tu l’avais pourtant, et il n’y en avait qu’une... --Il y a longtemps que je l’ai perdue. --La personne qui s’en est servie l’aurait donc trouvée... et elle aurait découvert que c’était justement celle de la baraque. Jamais la police ne voudra croire ça. Tu ferais mieux de lâcher tout le paquet... d’autant que j’ai entendu dire qu’on a arrêté le petit-fils au père Fauvel... --Louis Mareuil? Vous disiez tout à l’heure qu’on accusait une femme... Je ne comprends pas. --Moi non plus, je ne comprends pas, mais c’est comme ça. Peut-être que le pauvre garçon avait des accointances avec la femme qu’ils cherchent... Tu te le rappelles bien, ce petit qui venait quelquefois au chantier avec son grand-père? --Je l’ai vu il n’y a pas trois mois, et je lui ai parlé... dans le jardin du Palais-Royal... --Et sa mère, est-ce que tu l’as rencontrée aussi? --Non. Et je n’ai jamais mis les pieds chez elle depuis que le patron est mort: elle ne m’aimait pas. --Le juge s’est peut-être figuré que tu as donné ta clef à Louis Mareuil. Tu sais ce qu’il en est, toi, et s’il est innocent, tu ne peux pas le laisser condamner quand tu as les moyens de le sauver. Garnaroche baissa la tête et ne répondit pas. --Pense donc, reprit Bigorneau, que la police a ton signalement, et qu’elle finira bien par te pincer. Le chef est ici ce soir. --Le chef? --Oui, celui qui commande à tous les mouchards. Il est à l’orchestre, et ça ne m’étonnerait pas que ça soit lui qui m’ait fait envoyer une place... Tu penses bien que je ne l’ai pas payée au bureau... Il se sera dit que tu viendrais peut-être au théâtre... Il sait que tu aimes à t’amuser, et il sait aussi que je te connais... et s’il m’a vu sortir... --Alors, pourquoi êtes-vous venu me parler? --Parce que je voulais t’avertir. Et maintenant, je te conseille de décamper... à moins que tu ne te décides à lui nommer la coquine qui s’est servie de la clef. Garnaroche était dans un état d’agitation extraordinaire. Il hésitait visiblement à suivre le conseil que lui donnait Bigorneau, et il se demandait ce qu’il allait faire. --Tu aurais tort de te mettre dans le pétrin pour une femme qui ne vaut pas cher, reprit l’ancien contre-maître, et encore plus tort d’y laisser les autres. Mais si tu ne veux pas dire la vérité, file, mon garçon; il n’est que temps. --Me promettez-vous de ne pas dire que vous m’avez vu? --Non. Je ne veux pas mentir. Mais si l’on me demande ce que je pense de ton affaire, je dirai que je te crois innocent. Et quant à ce qui est de te faire prendre, tu peux être tranquille, vu que je ne sais pas où tu demeures. --Adieu, alors... et merci, dit Garnaroche en se précipitant hors du foyer. Bigorneau n’essaya point de le retenir. Il aimait tout autant qu’il échappât à la police, car il était sincèrement convaincu que son ancien camarade, dont il ne pensait pas beaucoup de bien, n’était pas coupable, et il l’excusait de ne pas dénoncer la femme à la clef. Le brave homme s’en allait reprendre sa place au balcon, lorsque, dans le corridor où il avait rencontré Garnaroche, il fut abordé par le chef de la sûreté, qui lui dit: --Bonsoir, monsieur Bigorneau; je vous cherchais. --C’est bien de l’honneur pour moi, monsieur le commissaire, répondit le bonhomme. Je ne pensais pas que vous m’aviez vu. --Mais si. Je savais que vous étiez ici. C’est moi qui ai prié l’auteur de la pièce de vous envoyer un fauteuil de balcon. Et comme je voulais causer avec vous, j’ai quitté ma place quand je me suis aperçu que vous quittiez la vôtre. J’ai cru que le spectacle vous ennuyait et que vous vous en alliez. --Il n’y a pas de danger. Je n’ai pas si souvent l’occasion d’aller au théâtre, et je ne me suis jamais tant amusé que ce soir. --Vraiment!... eh bien, on ne s’en douterait pas. Vous êtes sorti juste au moment où le deuxième acte allait commencer. --C’est que, dans la salle, il fait si chaud... J’avais besoin de prendre l’air... Alors, j’ai été me promener au foyer... --Seul? demanda le chef de la sûreté en regardant Bigorneau dans le blanc des yeux. --Non, répondit après un instant d’hésitation l’ancien contre-maître, j’ai trouvé dans le corridor un garçon que je connais... --Un grand qui a les cheveux roux et une casquette de jockey. --Vous l’avez remarqué? --Parbleu! il est assez remarquable... et il a posé dix minutes au milieu de la galerie... Qu’est-ce que vous en avez fait? --Rien, monsieur le commissaire; il est parti. --Comment, parti! Vous voulez dire qu’il est retourné à la place où il était avant de monter? --Non... il est parti tout à fait... et il ne reviendra pas. --Pourquoi?... Vous devez le savoir. --Je crois bien que c’est parce qu’il ne tenait pas à vous rencontrer. --Alors, c’est Garnaroche. --Oui, monsieur le commissaire. Et j’ai été bien étonné de le voir ici. --Si étonné que vous l’avez laissé filer, au lieu de me l’amener. Mais il ne doit pas être loin. --Pardonnez-moi... J’ai dans l’idée qu’il ne s’est pas arrêté à flâner devant la porte du théâtre... vu que je lui ai dit que vous le cherchiez, et que c’est ça qui l’a décidé à décamper. --Alors, vous avez raison. Il a déjà fait du chemin, et il est inutile que j’envoie mes agents courir après lui, dit froidement le chef de la sûreté. Et, après un silence: --Savez-vous, monsieur Bigorneau, que vous venez de vous mettre dans un assez mauvais cas, et qu’il ne tiendrait qu’à moi de vous signaler au juge d’instruction, comme étant d’accord avec un homme impliqué dans une affaire d’assassinat? --Je n’ai pas peur de ça, répondit Bigorneau sans s’émouvoir. J’ai été le premier à vous apprendre, il y a huit jours, que la cabane appartenait à Garnaroche. Mais je n’étais pas chargé de l’arrêter. --Vous auriez pu du moins ne pas l’avertir que j’étais là. La semaine dernière, vous étiez disposé à aider la justice, et vous vous vantiez de ne pas être du parti des coquins. Ce soir, vous faites tout le contraire. --Je vais vous dire, monsieur le commissaire... c’est que je l’ai interrogé... et, d’après ce qu’il m’a répondu, je suis sûr qu’il n’a rien à se reprocher... Il ne vaut pas grand’chose, je le crois... mais ce n’est pas lui qui a fait le coup... Il ne savait seulement pas qu’on a tué un homme chez Cabassol. --Et vous vous êtes chargé de le renseigner. Vous vous êtes mêlé de ce qui ne vous regardait pas, monsieur Bigorneau, et vous pourriez bien vous en repentir. Je serai obligé de rendre compte de votre conduite. --Ma conduite! mais je ne la cache pas, et je suis prêt à dire tout ce qui s’est passé entre Garnaroche et moi. --Dites toujours. --D’abord, si je l’ai abordé, c’est que je voulais voir comment il prendrait la chose. Je ne lui avais pas parlé depuis douze ans, et je pensais qu’il se défierait de moi. Ça aurait été signe qu’il ne se sentait pas blanc. Mais non... il m’a reçu à peu près comme un chien dans un jeu de quilles, parce que je le dérangeais... Il était en train de faire de l’œil aux femmes dans les loges... et puis, quand je lui ai conté l’histoire du coup de fusil, il m’a écouté tranquillement... ça l’intéressait, mais ça ne le troublait pas... Alors, je lui ai parlé de la clef... Il m’a répondu qu’il l’avait perdue, et j’ai deviné qu’il mentait. --Parbleu! il l’a prêtée à sa maîtresse, et c’est cette femme qui a assassiné le caissier de M. Verdalenc. Garnaroche est son complice. --Si vous l’aviez entendu, monsieur le commissaire, vous penseriez comme moi que la gueuse ne lui a pas dit pourquoi elle avait besoin de la clef. C’était écrit sur sa figure qu’il n’en savait rien du tout et qu’il lui en voulait à mort de l’avoir mis dedans. Moi, je vois d’ici comment c’est arrivé. Ça devait être une de ses anciennes... de celles qui venaient autrefois faire la noce avec lui dans la baraque; elle l’avait lâché pour en prendre un autre... il l’aura rencontrée et elle lui aura promis qu’elle reviendrait un soir passer une heure ou deux sous le hangar. Il aura gobé la blague et il lui aura remis la clef. Il attendait qu’elle lui écrivît pour lui donner un rendez-vous. Et quand je lui ai dit à quoi la clef a servi, il a fait une tête!... S’il avait tenu la femme sur le moment, elle aurait passé un mauvais quart d’heure. Le chef de la sûreté écoutait avec beaucoup d’attention les raisonnements du père Bigorneau, et, tout en s’étonnant de la sagacité du bonhomme, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver qu’ils étaient logiques. Avec son bon sens naturel, l’ancien contre-maître arrivait à la même conclusion que le plus habile et le plus expérimenté des policiers, qui lui dit d’un ton très-radouci: --S’il veut faire payer à cette coquine le mauvais tour qu’elle lui a joué, il n’a qu’à la dénoncer. --C’est bien ce que je lui ai conseillé, répliqua aussitôt Bigorneau. Et c’est là surtout que j’ai connu que j’avais touché au bon endroit. Il était dans un état!... Il voulait et il ne voulait pas... pour sûr, il en tient encore pour c’te femelle de malheur, car, finalement, il a pris le parti de se sauver, plutôt que de me la nommer... et pourtant je lui avais dit qu’on accusait le petit-fils de notre ancien patron, et ça lui a fait un drôle d’effet. Il m’a juré qu’il n’a jamais mis les pieds chez madame Mareuil depuis la mort du père Fauvel. Enfin, il réfléchira et il se décidera peut-être à dire la vérité pour empêcher qu’on ne condamne un innocent. --Je n’y compte guère. Lui avez-vous demandé où il demeure et ce qu’il fait? --Oui; il m’a répondu qu’il vivait de ses rentes et j’ai bien vu que je n’en tirerais rien de plus. Mais il m’a poussé une idée... ça se peut bien qu’elle est bête... --Voyons votre idée. --Eh bien, je me suis dit que la femme devait être ici dans une loge, et que c’était pour la regarder de plus près qu’il est monté à la galerie. --Alors, ce serait une femme... --De la _haute_. Il n’y a que les femmes de la _haute_ qui vont aux premières. --Auriez-vous remarqué celle dont il s’occupait? --Non. J’étais trop loin. A côté de l’endroit où il se tenait, il n’y avait que des vieilles. Mais quand je l’ai rencontré dans le corridor, il était collé contre la porte d’une loge. --Laquelle? demanda vivement le chef de la sûreté. --Je ne pourrais pas vous dire. Toutes les portes se ressemblent, et je n’ai pas fait attention au numéro. C’était du côté où nous sommes. A ce moment, l’acte finissait, et quelques spectateurs de la galerie commençaient à se répandre par les couloirs. Le commissaire avait encore bien des questions à adresser à Bigorneau, et il allait l’entraîner dans quelque coin où l’on pût causer en paix, lorsque la porte d’une loge s’ouvrit tout près d’eux. La baronne Aubrac sortait, escortée par M. Verdalenc, et le commissaire devina sans peine qu’elle allait visiter une personne qui occupait une des loges voisines. Le chef de la sûreté connaissait de vue la baronne et le banquier. Il connaissait aussi madame Verdalenc, car depuis qu’il s’était chargé de mener l’enquête sur les personnes au milieu desquelles avait vécu le beau Trémentin, il n’avait pas perdu son temps, et ses investigations discrètes lui avaient déjà appris bien des choses. Il venait de constater la présence de la femme qui passait pour avoir été la première maîtresse du futur caissier, et de remarquer les œillades qu’elle échangeait avec un grand gaillard dont le costume et la tournure étaient faits pour attirer son attention. Il savait maintenant à quoi s’en tenir sur ce personnage, et les réponses si nettes de Bigorneau n’avaient fait que confirmer des soupçons qui lui étaient venus. Il se demandait si Garnaroche n’avait pas été le prédécesseur de Trémentin dans les bonnes grâces de madame Verdalenc, qui l’aurait depuis longtemps cassé aux gages en lui assurant une situation modeste, un emploi subalterne, quelque chose comme une retraite, après un certain nombre d’années de service. En admettant que cette supposition fût fondée, le crime et les détails de son exécution s’expliquaient assez bien. Madame Verdalenc avait pu enjoindre à son ancien amant de lui remettre la clef de la baraque, sans lui parler de l’usage qu’elle voulait en faire, et confier cette clef, en indiquant la manière de s’en servir, à une personne placée sous sa dépendance et peu chargée de scrupules,--une femme très-probablement. On en trouve à Paris qui tuent pour de l’argent, et madame Verdalenc était assez riche pour payer largement. Le chef de la sûreté était si bien entré dans cette voie, qu’il s’était renseigné sans bruit sur les domestiques de madame Verdalenc, et qu’il faisait surveiller la femme de chambre et la cuisinière. Madame Verdalenc avait assisté au repas de noces; elle était même assise à table à côté d’Edmond Trémentin, et ce fait incontestable ne s’accordait guère avec les hypothèses de ce chercheur, mais il ne les dérangeait pas complétement, car il était convaincu que la balle qui avait frappé Trémentin était destinée à Cécile Aubrac. Il avait élevé sur cette base tout un échafaudage de raisonnements spécieux. Il se disait que la dame ne pouvait pas s’opposer ouvertement à un mariage arrangé par M. Verdalenc, mais qu’elle avait dû être furieuse de voir un homme qu’elle aimait encore avec rage, comme aiment les vieilles femmes, épouser une jeune et jolie personne, et que, tout en dissimulant sa colère, elle s’était juré de se venger, non pas sur l’infidèle, mais sur la rivale qu’elle exécrait. Tout ce plan qu’il lui prêtait était bien noir et bien hardi pour une bonne bourgeoise qui jusqu’alors s’était contentée de tromper discrètement son mari, et on ne s’expliquait guère qu’elle se fût si vite consolée de la maladresse qui avait coûté la vie à son amant adoré. Mais le policier émérite la prenait pour une femme exceptionnellement forte et croyait à la vérité du proverbe: Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Bigorneau, lui, ne savait rien de tout cela; Bigorneau n’avait même pas pu indiquer d’une façon précise la loge qui préoccupait tant Garnaroche. Il semblait même penser que ce n’était pas celle où se tenait le couple Verdalenc. Pour le chef de la sûreté, il s’agissait maintenant de passer les autres loges en revue, et en voyant madame Aubrac au bras du banquier, il pensa tout de suite à la suivre. Ils allaient évidemment faire une visite à des personnes qu’ils connaissaient, car, au lieu de se diriger vers le foyer, ils avaient pris le corridor des premières et ils regardaient les numéros inscrits sur les portes. C’était le cas ou jamais de ne pas les perdre de vue, afin de savoir chez qui ils allaient entrer. Pour les surveiller, le commissaire n’avait plus besoin de Bigorneau, et il se hâta de le congédier, en le priant de ne pas quitter la salle avant la fin du spectacle. Bigorneau s’éloigna sans rien promettre, car il devinait que la police voulait faire de lui un auxiliaire actif, et ce rôle ne lui souriait pas. Le chef de la sûreté se dissimula du mieux qu’il put, en se mêlant aux promeneurs qui commençaient à circuler dans les couloirs, et vit M. Verdalenc se faire ouvrir une loge occupée par une dame et par un vieux monsieur. Après un échange de politesses qui dura quelques instants, madame Aubrac y entra seule et Verdalenc s’en alla rejoindre sa femme. A ce moment, le commissaire fut abordé par Darès, qui était monté dans le vague espoir de rencontrer l’homme à la veste de chasse, et qui n’était point fâché de faire part de ses soupçons au grand maître des policiers. Caussade, qui ne partageait pas les idées de son ami, était resté tranquillement dans sa stalle d’orchestre. --Eh bien, cher monsieur, dit Darès, avez-vous vu ce naturel de Boulogne-sur-Seine que j’ai fait placer au balcon?... Quand vous avez quitté votre place, j’ai pensé que vous alliez le rejoindre... --Vous aviez deviné, cher monsieur, et nous causerons de cela tout à l’heure, répondit le chef de la sûreté, mais d’abord, un renseignement, s’il vous plaît... c’est bien M. Verdalenc qui vient de conduire une dame?... --La baronne Aubrac?... Parfaitement... et je suis charmé qu’il ne m’ait pas aperçu, car il se serait accroché à moi... et il m’ennuie. --Pourriez-vous me dire qui occupe la loge où il a laissé la baronne? --Je ne connais pas du tout le vieux monsieur, mais la femme en robe noire est madame Mornas. C’est moi qui ai envoyé la loge à son mari. Je ne me flattais pas trop qu’il y viendrait. Ma pièce n’est pas faite pour les magistrats. --Et sa femme y est venue sans lui, murmura le commissaire. --Oh! elle va fort bien seule dans le monde et ailleurs. --Avez-vous remarqué ce grand diable qui s’est tenu pendant un quart d’heure à l’entrée de la galerie, étalant son torse et lorgnant les femmes? --Ah! je crois bien que je l’ai remarqué. Il a commencé par entrer à l’orchestre, en marchant sur les pieds de Caussade, qui est furieux contre lui... à ce point qu’il prétend que ce malotru doit être le fameux Garnaroche, propriétaire de la baraque. --M. Caussade ne se trompe pas. C’est Garnaroche en personne. --Voilà une chance, par exemple! Alors, vous l’avez coffré? --Malheureusement, non, et il est déjà loin d’ici. Je suis arrivé trop tard. --Comment savez-vous donc que c’est lui? --Le père Bigorneau, de Boulogne, lui a parlé et l’a laissé partir. Au lieu de me servir, il m’a nui, le brave homme, car il a dit à ce Garnaroche qu’on le cherchait, et il lui a raconté l’histoire du coup de fusil tiré de la baraque... de sorte que, maintenant, le gredin est sur ses gardes. Ça m’apprendra à ne plus jamais compter sur les gens qui ne sont pas du métier. --Diable! je regrette de lui avoir envoyé une stalle. --Après tout, je lui dois de connaître maintenant la figure de Garnaroche. J’ai son signalement dans ma tête et toute la brigade de sûreté l’aura demain. D’ailleurs, je suis à peu près sûr que le drôle reviendra se faire prendre. --Ici? --Non, chez la femme qui a emprunté la clef de la cabane. --Encore faudrait-il savoir où elle demeure. --Je le saurai peut-être ce soir. Elle est là dans une des loges du côté droit. Il ne s’agit plus que de trouver laquelle. --Le fait est que tout à l’heure il dévorait des yeux madame Verdalenc, et Caussade, qui a décidément trop d’imagination, a essayé de me persuader que cette vénérable quinquagénaire était la maîtresse de ce chenapan. --Elle a pu l’être autrefois... Mais il n’est pas question de cela pour le moment. Voulez-vous me rendre un service? --Très-volontiers. --Et vous rendrez service en même temps à Louis Mareuil. --Que faut-il faire? --Êtes-vous avec madame Mornas dans des termes qui vous permettent de vous présenter dans sa loge? --Je ne suis pas lié avec elle, mais je l’ai rencontrée souvent avec les Verdalenc, et comme elle m’a fait l’honneur d’accepter le coupon que je lui ai envoyé, je puis bien aller la saluer. --Alors il faudrait profiter du moment où la baronne Aubrac est avec elle. Vous amèneriez la conversation sur l’homme qui lançait des œillades aux spectatrices des loges, et d’après les réponses de ces dames, vous sauriez si elles l’ont remarqué. Vous pourriez même aller jusqu’à nommer devant elles Garnaroche. --Et je vous raconterai après mes impressions... Diable! c’est que... --Vous ne vous souciez pas de faire une besogne qui rentre dans mes attributions... Je conçois cela... et s’il ne s’agissait pas de prouver l’innocence de votre ami, je vous jure que je ne m’adresserais pas à vous... mais vous vous intéressez à ce jeune homme, et... --Vous avez raison, dit Georges Darès. Qui veut la fin veut les moyens. Où vous retrouverai-je? --Au foyer, après l’acte qu’on va jouer. Il fallait que Georges Darès aimât bien Louis Mareuil et surtout Annette Mareuil, car la mission qu’il venait d’accepter n’était pas de celles dont un galant homme se charge volontiers; et pour calmer ses scrupules, il était obligé de se citer à lui-même un axiome qui fait partie de la doctrine des jésuites. Il voulait la fin et il ne regardait pas de trop près au choix des moyens; parce que la fin, c’était la mise en liberté d’un brave garçon dont la sœur lui était chère. Et il se serait parfaitement contenté de ce résultat, car, à vrai dire, il lui importait fort peu que la mort de M. Trémentin fût vengée. S’il entrait dans les vues du commissaire, ce n’était pas du tout pour l’aider à trouver les coupables, mais pour l’aider à sauver un innocent. Il avait, du reste, fort bien compris ses instructions et il avait assez de finesse, de tact et d’esprit pour les exécuter adroitement. Il tenait madame Mornas pour une femme intelligente, et une conversation avec elle ne l’embarrassait pas. Elle savait mettre les gens à l’aise et il n’ignorait pas qu’elle avait pris, dès le début, le parti de Cécile Aubrac. Il pouvait donc compter qu’elle ne marchanderait pas les renseignements, si elle était en mesure d’en fournir. Et afin de profiter de l’entr’acte qui facilite les conversations, il n’attendit pas, pour se faire ouvrir la porte de la loge, que le chef de la sûreté se fût éloigné. A peine entré, Georges se trouva presque nez à nez avec M. Gigondès, qui avait cédé à madame Aubrac sa place sur le devant de la loge et qui paraissait plongé dans de profondes méditations. Le bonhomme leva la tête et regarda le visiteur d’un air ébahi. La baronne parut étonnée aussi, et assez peu satisfaite; mais madame Mornas accueillit Darès avec un empressement marqué. --Que c’est aimable à vous, monsieur, de venir me voir, dit-elle en lui tendant la main. Il me tardait de vous complimenter. Votre pièce est charmante, et je ne saurais trop vous remercier de la gracieuseté que vous m’avez faite en m’offrant cette loge. --C’est à moi de vous remercier, madame, d’avoir bien voulu l’accepter, répliqua Georges, afin de ne pas être en reste de banalités polies. Je regrette que M. Mornas ne soit pas venu, mais je comprends qu’il n’ait pas été tenté d’écouter les coq-à-l’âne d’une féerie. --Oh! ce n’est pas cela. La pièce est pleine de mots qui l’auraient beaucoup amusé, mais il a en ce moment des occupations qui absorbent tout son temps. Il passe ses journées au palais et quand il rentre le soir à la maison, il s’enferme dans son cabinet pour étudier des dossiers. Je ne le vois plus. Mais permettez-moi de vous présenter à madame la baronne Aubrac, que vous avez déjà rencontrée chez madame Verdalenc... et à M. Gigondès, mon voisin... un savant de premier ordre que j’ai l’honneur d’avoir pour locataire... et qui sera bientôt membre de l’Institut. Il y eut un échange de salutations qui fut suivi d’un silence. On s’observait. La baronne s’éventait pour se donner une contenance. Gigondès, qui la voyait d’un mauvais œil, à cause du nom qu’elle portait, Gigondès enfouissait son menton dans sa cravate et renfrognait encore son visage dont l’expression habituelle n’était pas la bonne humeur. Seule, madame Mornas restait avenante et gaie comme toujours. --Savez-vous, monsieur, dit-elle en souriant, que madame Verdalenc sera jalouse si vous n’allez pas lui faire une visite quand vous nous quitterez!... Oh! après l’acte qu’on va jouer, car j’entends vous garder le plus longtemps possible. --J’ai bien l’intention d’aller la voir, murmura Darès, et cependant je crains que nous ne soyons un peu en froid. --En froid!... Depuis quand? --Mais... depuis l’événement qui a mis tant de personnes en deuil... Un de mes meilleurs amis est accusé d’un crime abominable... J’ai naturellement pris sa défense... et je sais que M. Verdalenc lui est très-hostile... j’espère cependant que nous ne sommes pas brouillés, puisqu’il m’a fait l’honneur de se servir de la loge que j’ai mise à sa disposition. --Vous vous raccommoderez tout à fait quand l’erreur dont M. Mareuil a été victime sera reconnue... et je crois pouvoir vous annoncer que cela ne tardera guère. --Voilà une assurance qui, venant de vous, madame, va faire trois heureuses, si vous m’autorisez à la répéter... --A madame et à mademoiselle Mareuil? Non-seulement je vous y autorise, mais je vous en prie, monsieur. Mon mari ne vous tiendrait pas ce langage... il est magistrat... Mais moi, je n’ai pas prêté serment de garder les secrets de l’instruction... et je puis bien vous dire qu’on n’a aucune preuve sérieuse contre votre ami, et qu’il serait déjà libre, si certains points encore obscurs avaient été éclaircis. --Quoi! chère madame, s’écria la baronne, vous vous intéressez à un homme qui a été la cause des extravagances auxquelles se livre ma malheureuse nièce? --Je suis toujours du parti des amoureux, dit doucement madame Mornas. --Des amoureux sincères, j’en suis aussi; mais ce triste garçon se moquait de Cécile, tout en lui faisant la cour à cause de sa fortune. Ne vous ai-je pas dit qu’il courait les filles de théâtre? --Vous me l’avez dit, chère madame, mais je ne l’ai pas cru. --Serez-vous convaincue quand je vous aurai montré sa maîtresse? Vous venez de la voir parader sur les planches. C’est cette créature blonde et grassouillette qui représente le phylloxera. Et, entre nous, si M. Mornas la faisait appeler, il serait vite édifié sur les mœurs et sur les sentiments du jeune Mareuil. --Pardon, madame, dit vivement Georges Darès, je connais la demoiselle en question. Elle joue dans toutes mes pièces. Je puis vous certifier qu’elle vit avec le premier comique de la troupe et qu’elle est follement éprise de ce cabotin. Si elle le trompait, ce ne serait pas pour rien, et Louis Mareuil n’a jamais eu d’argent. Ceux qui ont répandu le bruit qu’il était l’amant de cette femme l’ont calomnié... et je ne serais pas surpris que ce fût avec intention. La baronne se redressa d’un air offensé et, s’adressant à madame Mornas, sans honorer d’une réponse l’avocat de Louis Mareuil: --Pardonnez-moi, madame, de vous avoir dérangée. J’ai le malheur de ne pas être du même avis que monsieur, et il ne me convient pas de discuter avec lui. Je vais rejoindre madame Verdalenc. --Comme il vous plaira, madame, répliqua sèchement Berthe. La tante Aubrac se leva, comme si elle eût été poussée par un ressort, et Georges dut se lever aussi pour la laisser passer; mais il voulut se montrer poli jusqu’au bout. --Vous me permettrez bien, dit-il, de vous offrir mon bras pour vous reconduire jusqu’à la porte de votre loge. Nous ne servons pas la même cause, mais je n’en suis pas moins à vos ordres. --Je vous rends grâce, monsieur, j’irai fort bien seule; la loge est à deux pas. Sur ce refus, nettement articulé, madame Aubrac exécuta une sortie, comme on en voit au théâtre dans les drames après une scène de rupture. --Quelle folle! s’écria madame Mornas, après que l’irascible baronne eut refermé la porte avec violence. Vous aviez bien de la bonté, cher monsieur, de vous mettre à sa disposition. Elle et ses amis, les Verdalenc, ont juré la perte de M. Mareuil, et je ne suis pas du tout fâchée d’avoir rompu avec eux. Du reste, c’est peut-être ce qu’elle cherchait, car je me demande ce qu’elle est venue faire ici. --Elle tenait sans doute à m’être désagréable, grommela Gigondès. Georges ne comprenait pas, mais madame Mornas lui dit en riant: --M. Gigondès a eu à se plaindre autrefois du père de Cécile, et la baronne, qui sait cela, se proposait peut-être de narguer mon cher voisin, car, avant votre arrivée, elle affectait de parler à tout propos de feu le docteur Aubrac. --Elle en est bien capable, murmura Georges en regardant avec curiosité ce vieillard rancuneux, qui ne pensait qu’à ses anciens griefs contre un homme qui n’était plus de ce monde. Ces messieurs avaient eu sans doute des discussions scientifiques? ajouta-t-il en s’adressant à Gigondès. --Une querelle, monsieur, répondit avec feu l’homœopathe, une lutte à outrance où j’ai eu le dessous, parce que mon adversaire s’est servi d’armes déloyales. --Vraiment?... et moi qui croyais que M. Aubrac était un brave homme. --Dans la vie ordinaire, c’est possible, mais médicalement parlant, c’était un scélérat. Il est cause que ma grande découverte a été étouffée. --Oserai-je vous demander en quoi elle consistait? --Je n’essayerai pas de vous l’expliquer... ce serait trop long... madame Mornas la connaît d’ailleurs... --Mais je ne me charge pas de la faire comprendre à M. Darès, dit gaiement Berthe. Oubliez-la pour un instant, mon cher voisin, et parlons de choses moins savantes. Il y a là-bas, au rez-de-chaussée, une baignoire d’avant-scène qui m’intrigue. --Celle dont la grille est levée, je suppose? demanda Georges. Elle nous a intrigués aussi, Caussade et moi. Elle est occupée par une femme qui se cache... --Qui se cachait, car elle se décide à se montrer... Elle abaisse le grillage... Ah! mon Dieu! mais c’est Cécile! s’écria madame Mornas. --Madame Trémentin! murmura Georges: non... ce n’est pas possible... et cependant... --Je vous dis que c’est elle, reprit madame Mornas en braquant sa lorgnette sur l’avant-scène du rez-de-chaussée. Elle se dissimule du mieux qu’elle peut dans le fond de la loge, mais je la reconnais parfaitement et je suis désolée de la voir ici. Cette fois l’inconvenance est trop forte, et sa tante aura beau jeu pour fulminer contre elle. --Le fait est que si elle a déjà oublié la mort de son mari, elle devrait au moins se souvenir que Louis Mareuil est encore en prison. --Il faudra que je la gronde vertement, et si je m’écoutais, j’irais la gronder tout de suite. Mais la baronne et les Verdalenc feraient des commentaires sur mon absence. Pourvu qu’ils n’aient pas aperçu Cécile!... Vous devriez aller lui dire de s’en aller. --Ce serait encore pis. Dieu sait ce que croiraient ces gens-là! et d’ailleurs je ne réussirais pas à la faire partir. Elle est venue voir ma pièce, et elle voudra rester jusqu’à la fin. J’aurais dû me douter qu’elle commettrait cette imprudence; elle m’avait adressé, à propos de la première représentation, une foule de questions dont je ne devinais pas le but... Elle n’a pas osé me demander une loge, mais elle l’a louée. --Pour vous montrer l’intérêt qu’elle prend aux succès du meilleur ami et du défenseur le plus dévoué de l’homme qu’elle aime... Pauvre enfant!... je n’ai pas le courage de la blâmer; mais mon devoir est de l’avertir qu’elle se fait le plus grand tort... J’irai la voir demain. --Moi aussi... Ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que le chef de la sûreté, qui a arrêté Louis Mareuil, est au théâtre et qu’il la connaît. Je voudrais espérer qu’il ne l’a pas remarquée; mais il a de bons yeux et il n’est occupé en ce moment que de l’affaire Trémentin... Ah! enfin, elle se décide à relever la grille. --C’est fort heureux, et je ne comprends pas pourquoi elle l’a baissée un instant... à moins que ce ne soit pour braver l’opinion. Georges ne trouvait pas d’explication raisonnable à cet acte de déraison, et se taisait. --C’est le portrait vivant de son exécrable père, dit entre ses dents Gigondès, qui s’était emparé de la jumelle que madame Mornas avait posée sur le rebord de la loge. J’aurais du plaisir à essayer sur elle... --Votre poison des Borgia, interrompit en souriant Berthe Mornas. En vérité, mon cher voisin, vous êtes féroce... et je me garderai bien de vous mettre en présence de ma jeune amie... Darès écoutait sans comprendre; mais le vindicatif vieillard s’expliqua plus clairement. --J’avoue, dit-il avec un ricanement sec, que tout à l’heure, en voyant cette femme, qui fait le rôle du phylloxera, brandir son aiguille d’or, je me disais qu’il suffirait de tremper la pointe de cet instrument dans une goutte du sang d’un de mes lapins et de piquer légèrement une des demoiselles que nous venons de voir sur la scène... l’expérience serait décisive... concluante... trois mille personnes pourraient attester qu’elle a réussi... et mes confrères n’oseraient plus nier l’évidence. --Alors, monsieur, dit Georges, qui ne demandait qu’à se moquer de cet original, vous me conseillez d’introduire cette variante dans ma pièce? Je conviens que ce serait _un clou_ d’un effet très-puissant... mais une féerie n’est point un mélodrame... et puis, nous aurions beaucoup de peine à recruter des figurantes... --Si nous changions de conversation? interrompit madame Mornas. Vous disiez, cher monsieur, que le commissaire de police qui s’occupe de cette affaire est dans la salle... Mon mari m’a parlé de lui... il paraît que cet agent supérieur est de première force pour éclaircir les affaires les plus embrouillées, et j’ai été bien heureuse d’apprendre qu’il croit à l’innocence de votre ami... Est-ce qu’il est venu au théâtre dans l’espoir de mettre la main sur le vrai coupable? --Oui, madame... il ne m’a pas caché son projet... et tout à l’heure il vient de me dire qu’il croit tenir le fil conducteur... Vous savez sans doute que le grand point, c’est de retrouver le propriétaire de la baraque où l’assassin s’est caché pour tirer sur M. Trémentin? --Mon Dieu, non. Mon mari ne me tient pas au courant de la marche de l’instruction, et je ne me permets pas de l’interroger. Alors, ce serait ce propriétaire qui aurait commis le crime?... --Ou qui en aurait facilité l’exécution en remettant à une autre personne la clef de cette baraque. Malheureusement, cet homme a quitté le pays depuis longtemps et on ignore ce qu’il est devenu. Il importait cependant de l’interroger et on le recherchait activement. Un hasard providentiel l’a amené ici ce soir et un habitant de Boulogne, qui l’a fréquenté autrefois, l’a reconnu. --Alors il est arrêté? --Pas encore. Il a appris que la police lui donnait la chasse et il a décampé. Cela prouve bien qu’il n’a pas la conscience nette. Mais on le rattrapera, car on a son signalement très-exact. Le chef de la sûreté l’a vu, je l’ai vu... et vous-même, madame, vous l’avez peut-être remarqué. --Moi! s’écria la femme du juge d’instruction. Comment l’aurais-je remarqué?... je ne le connais pas. --C’est qu’il n’est pas habillé comme tout le monde, et que, de plus, il ne ressemble à personne. Figurez-vous un grand diable, chevelu comme un roi mérovingien et vêtu comme Robin des Bois... pas laid avec ça... une tête de héros de roman... Caussade a été tenté un moment de croquer son portrait en trois coups de crayon sur son album de poche. --Vous étiez donc voisins de ce mystérieux personnage? --Il était assis à l’orchestre sur le même rang que nous. Mais il n’y est pas resté. Après le premier tableau, il est sorti et il est venu se planter à l’entrée de la galerie... --N’a-t-il pas les cheveux roux, une grosse tête ronde, et sur cette tête, une toque de jockey? demanda M. Gigondès. --C’est bien ça. --Alors c’est lui qui est resté cinq minutes à regarder de ce côté-ci. --Je n’y ai pas pris garde, murmura Berthe. --Parce que vous lui tourniez le dos, chère madame; mais moi, qui lui faisais face, j’ai parfaitement constaté le manége auquel il se livrait... et les Verdalenc ont dû s’en apercevoir aussi, car c’était à eux qu’il semblait en vouloir plus particulièrement. --C’est l’avis du chef de la sûreté et le mien, répondit Georges. --Pourquoi n’avez-vous pas parlé à madame Aubrac de ce singulier épisode? demanda madame Mornas. --J’allais lui en parler, mais elle est partie si brusquement... --Oui... elle s’est fâchée pour si peu de chose, que sa mauvaise humeur n’était peut-être qu’un prétexte pour éviter de répondre à une question qu’elle pressentait. --C’est bien possible... et, dans ce cas, il serait permis de supposer que madame Verdalenc a été jadis en relations avec cet homme suspect. --Oh! quelle idée!... --L’idée n’est pas de moi: elle est du commissaire qui observe tout et qui saura bientôt à quoi s’en tenir. --Comment! il va ouvrir une enquête sur la conduite d’une femme qui fut la première amie et la protectrice dévouée de M. Trémentin? --J’en ai peur. Les policiers doutent de tout... et l’enquête ouverte ce soir sera poussée à fond. --Mais où donc cette pauvre madame Verdalenc aurait-elle pu connaître un individu qui ne fait certainement pas partie du monde où elle vit? --C’est un déclassé, m’a-t-on dit, un mal vivant qui, ayant été renié par les siens, est tombé dans les emplois inférieurs. Il était jadis ouvrier ou contre-maître. --Alors, il n’a pas pu rencontrer les Verdalenc, qui ne voient que des gens riches. --Qui sait? Il y a des hasards étranges, et, à Paris surtout, ces hasards-là ne sont pas très-rares. Ce garçon, quand il était plus jeune, a dû être beaucoup mieux que M. Trémentin. --Voilà une méchanceté, monsieur, dit en souriant à demi madame Mornas. Moi, je suis indulgente et je ne veux pas croire aux médisances. Dites-moi plutôt comment s’appelle l’homme qu’on soupçonne, un peu à la légère, à ce qu’il me semble. --Il s’appelle Garnaroche. --Quel nom bizarre! --Un nom qui lui va très-bien, car tout en lui est bizarre: sa personne, sa tenue, sa présence au théâtre un jour de première et sa disparition subite. Il a dû payer sa stalle fort cher et il est parti sans voir seulement le troisième acte. --Il a eu grand tort, dit madame Mornas, et je ne veux pas vous retenir davantage. Votre ami vous attend à l’orchestre, et peut-être trouverez-vous un moyen de faire comprendre à Cécile que sa place n’est pas ici. --Je désespère d’y réussir, mais je serais désolé de vous gêner, dit Darès, un peu surpris du congé qu’on lui signifiait tout à coup. Il se leva, salua et sortit, pas mieux renseigné qu’il ne l’était en entrant dans la loge. --Cette femme est capricieuse, pensait-il. Elle paraissait ravie de me voir et disposée à me garder près d’elle toute la soirée. Le vent a tourné subitement. On jurerait maintenant qu’il lui tarde de se retrouver en tête-à-tête avec ce vieil empoisonneur. CHAPITRE VI Madame Mornas aimait le théâtre, et la pièce ne l’ennuyait pas, mais, en causant avec Darès, elle avait appris tant de choses, qu’elle ne se sentait plus disposée à goûter les mots pleins d’esprit dont il avait émaillé sa féerie ni à admirer les décors éblouissants qui se succédaient à chaque tableau. Elle songeait à Cécile, à madame Verdalenc, au chef de la sûreté, qui peut-être les surveillait toutes les deux, et il lui tardait de revoir son mari qu’elle avait laissé à la maison, plongé dans l’étude du dossier de l’affaire Mareuil. Il lui tardait surtout de savoir ce qu’il penserait des nouveaux indices qui venaient d’apparaître et que, probablement, il ne connaissait pas encore. Elle n’aspirait donc qu’à rentrer chez elle, et à peine Georges Darès eut-il quitté la loge, qu’elle aborda carrément avec M. Gigondès la question du départ. Elle lui déclara qu’elle se sentait fatiguée et qu’elle n’attendrait pas pour se retirer la fin de l’acte, mais qu’elle ne voulait pas le priver de voir la pièce jusqu’au bout, et qu’elle le laissait libre de rester. A quoi le bonhomme s’empressa de répondre que le spectacle l’intéressait fort peu et qu’il ne demandait pas mieux que de regagner son logis, où ses lapins l’attendaient. Et il disait la vérité, car, pour le décider à sortir de chez lui, il avait fallu que madame Mornas usât de toute l’influence qu’elle exerçait sur son locataire depuis qu’elle l’avait pris sous sa protection. Il s’était fait prier longtemps avant d’endosser un vieil habit noir qu’il ne mettait plus depuis des années, et il n’avait cédé que pour ne pas désobliger sa bienfaitrice, qui ne voulait pas aller seule au théâtre et qui l’avait choisi pour cavalier. Pour lui, les désirs de madame Mornas étaient des ordres, et après lui avoir sacrifié une soirée qu’il aurait beaucoup mieux aimé consacrer à ses chères expériences, il n’avait garde de la laisser partir seule. Et comme elle tenait à s’en aller sans qu’on remarquât sa sortie, elle profita du moment où une scène amusante absorbait l’attention du public. M. Gigondès, qui se piquait encore de politesse, l’aida à s’envelopper d’une pelisse et lui offrit son bras. Ils ne rencontrèrent par les corridors et les escaliers aucun visage de connaissance, et quand ils débouchèrent sur le boulevard, Gigondès sut trouver un fiacre. Madame Mornas était venue dans son coupé, mais elle l’avait renvoyé, et la rue de Turenne était trop loin pour qu’elle pensât à faire le trajet à pied. Elle monta donc en voiture avec son protégé et ils roulèrent vers le boulevard du Temple sans échanger une parole. Gigondès n’était pas causeur, à moins qu’on ne le mît sur un sujet qui se rattachait à ses travaux scientifiques, et madame Mornas était, ce soir-là, trop préoccupée pour se plaire à une conversation banale. Elle eut cependant pitié du vieillard, qui n’osait pas souffler mot, et, après quelques instants de silence, elle lui dit: --Savez-vous, mon cher voisin, que vous avez effrayé M. Darès, avec vos menaces contre cette pauvre Cécile Aubrac! --Je ne l’ai pas menacée, murmura Gigondès assez interloqué. J’ai exprimé un souhait, voilà tout. --Un souhait meurtrier. Vous avez déclaré que vous prendriez plaisir à la piquer avec une aiguille empoisonnée. Je sais bien que vous ne le feriez pas, mais il est au moins inutile de tenir de pareils propos. S’il arrivait un accident à cette jeune femme... si elle mourait subitement, sans que les médecins pussent préciser la cause de sa mort, Darès, qui est son ami, serait capable de vous accuser. --Il pourrait m’accuser, mais il ne prouverait pas que je suis coupable, alors même que je le serais. Mon poison ne laisse pas de traces... j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire le jour où vous avez pris la peine de monter chez moi. Je ne songe pas, du reste, à tuer la fille de ce misérable Aubrac, mais je ne la plaindrais pas si un autre la tuait. Celui qui a tiré sur son mari aurait mieux fait de tirer sur elle... ou de prendre tout simplement sur ma table une certaine petite fiole en verre bleu et d’y tremper... --Taisez-vous. C’est abominable ce que vous dites là. Gigondès se tut. Le fiacre s’arrêta. On était arrivé. Le bonhomme descendit le premier et offrit galamment la main à madame Mornas, qui ne fut pas peu surprise, en mettant pied à terre, d’apercevoir un homme si bien rencogné dans l’embrasure de la porte cochère, qu’il semblait faire corps avec la muraille. La porte était large et haute, comme on les faisait autrefois dans les vieux hôtels qu’habitaient au Marais les magistrats de l’ancien régime, car la maison achetée par le père de madame Mornas avait appartenu avant la Révolution à un conseiller au Parlement de Paris. Elle s’ouvrait sous une voûte cintrée, en retrait d’un mètre sur le trottoir, et au fond de ce porche il faisait si sombre que M. Gigondès, toujours perdu dans ses rêveries scientifiques, ne remarqua point l’individu qui s’était caché là. Il étendait déjà la main pour tirer le bouton de la sonnette, lorsque ce personnage émergea tout à coup de l’ombre où il se tenait. Le vieux savant recula, effrayé, et s’abrita sans vergogne derrière madame Mornas, qui faisait bien meilleure contenance que lui. L’homme embusqué se drapait dans un ample caban dont il avait rabattu le capuchon, de sorte qu’on voyait à peine son visage, et quoiqu’il n’eût pas pris une attitude agressive, cette rencontre n’était pas rassurante. --Que me voulez-vous, monsieur? demanda bravement la femme du juge d’instruction. --Je veux vous parler, répondit ce mystérieux inconnu, en se plaçant de telle sorte que la lumière d’un bec de gaz éclairait ses traits. Madame Mornas ne broncha point. Sans doute, elle l’avait reconnu et elle s’attendait à cette étrange requête. --Faites-moi le plaisir de payer ce fiacre et de le renvoyer, cher monsieur, dit-elle à Gigondès. Et pendant que l’homœopathe ébahi fouillait dans sa poche et se faisait rendre de la monnaie par le cocher, elle s’éloigna de quelques pas pour entrer en conférence avec l’homme, qui la suivit sans ajouter un mot. Gigondès n’y comprenait plus rien, et, après avoir renvoyé le fiacre, il attendit avec anxiété la fin de cette bizarre aventure. Le colloque lui parut long et cependant il ne dura guère plus d’une minute. Madame Mornas revint à lui, laissant l’homme planté sur le trottoir. --Vous êtes mon ami, dit-elle à son locataire. Puis-je compter sur votre dévouement et sur votre discrétion? --En doutez-vous? murmura Gigondès. --Non, et c’est parce que je n’en doute pas que je vous prie de me rendre un service. --Je suis à vos ordres. --Eh bien, j’ai besoin d’avoir sur-le-champ un entretien particulier avec la personne qui vient de m’aborder. Il s’agit de sauver l’honneur et peut-être la vie d’une femme. --De la fille d’Aubrac, peut-être? --Non. D’une femme qui n’est pas mon amie, mais qui ne mérite pas le sort dont elle est menacée. Je ne puis prolonger dans la rue la conversation que j’ai entamée. Je ne puis pas non plus la reprendre chez moi; je voudrais la reprendre chez vous. --Qu’à cela ne tienne, madame. Mais ne craignez-vous pas que votre concierge... --Il dort à moitié et il croira que la personne qui va monter est avec vous. Si nous rencontrions quelqu’un dans l’escalier, vous adresseriez la parole à cette personne et je me charge du reste. Sonnez, je vous prie. Gigondès obéit sans répliquer et la porte s’ouvrit. L’homme savait ce qu’il avait à faire. Il se rapprocha vivement et vint se mettre à côté du vieillard sans relever le capuchon de son caban. Madame Mornas entra la première et alla droit à la loge où le portier sommeillait dans un fauteuil près d’un bon feu. Il se leva en reconnaissant la propriétaire, mais elle lui fit signe de se rasseoir, et elle eut soin de s’arrêter un instant devant les carreaux. Quand elle se retira, après avoir répondu par une inclination de tête aux saluts répétés du subalterne qu’elle gageait pour garder son immeuble, l’inconnu et Gigondès étaient déjà passés. L’escalier était éclairé, mais les habitants de la maison avaient tous l’habitude de se coucher de bonne heure, et on arriva au quatrième étage sans incident. Gigondès, exécutant les instructions qu’il venait de recevoir, serrait de près l’homme encapuchonné et n’osait pas le regarder, tant il était abasourdi. Il n’avait pas de domestique, et il fallut qu’il allumât lui-même une bougie pour éclairer ce triste appartement où il avait déjà reçu madame Mornas. --Maintenant, mon cher voisin, lui dit-elle, je vous demande de me laisser seule avec monsieur. --Je vais passer dans mon cabinet, murmura le bonhomme. --Non. C’est nous qui allons y entrer. Je vous serai obligée de m’attendre ici. Gigondès aurait préféré un autre arrangement, car il n’aimait pas à laisser voir les mystères de son laboratoire; mais il n’avait rien à refuser à une femme qui était sa créancière pour plusieurs termes arriérés, et il comprenait bien qu’en lui empruntant son domicile, elle se mettait dans le cas de ne jamais les réclamer. Il fit docilement ce qu’elle demandait. Il alluma la lampe posée sur son bureau, il avança deux siéges, et il revint dans le salon où l’inconnu se tenait, immobile comme la statue du commandeur. --Merci, dit madame Mornas, en montrant à l’homme la porte du cabinet. Il y entra, elle l’y suivit et elle eut soin de donner un tour de clef à la serrure. Ils étaient seuls enfin, et elle savait que Gigondès ferait bonne garde dans la première pièce. Le visiteur qu’elle amenait rejeta en arrière le caban qui lui couvrait la tête et montra la figure énergique de Garnaroche. Ils échangèrent un long regard avant d’échanger un mot, et ce fut madame Mornas qui parla la première. --Pourquoi avez-vous quitté Apremont? lui demanda-t-elle froidement. --Pour vous voir, répondit Garnaroche, sans se déconcerter. --Je vous l’avais défendu. --Je le sais. Mais je n’y tenais plus. --Que vous manque-t-il donc là-bas? L’existence que je vous ai faite est assez large, ce me semble. --Elle me suffirait amplement, si vous daigniez la partager quelquefois. --Vous oubliez que c’est impossible. --C’était plus impossible encore il y a quinze ans, et cependant vous trouviez le moyen de vous échapper de la maison de votre père. --Ce temps-là n’est plus. Vous avez accepté les conditions que je vous ai imposées, et je m’étonne que vous y manquiez aujourd’hui, après les avoir exécutées si longtemps. --On se lasse de tout. --Votre réponse ne m’explique pas comment vous avez deviné que je serais ce soir au théâtre. --Je ne l’ai pas deviné. Je vous cherchais depuis des années. Je suis venu vingt fois à Paris dans l’espoir de vous rencontrer. Et vous me rendrez bien cette justice que je n’ai pas cherché à vous compromettre en rôdant près de votre maison. Ce soir, je passais sur le boulevard au moment où vous êtes entrée à la Porte-Saint-Martin. L’occasion était trop belle. J’ai eu beaucoup de peine à me procurer un billet, mais en le payant très-cher, j’ai fini par en avoir un. De la place que j’occupais, j’ai pu vous voir dans votre loge... --Et sans doute vous vous proposiez de m’aborder! Je dois vous savoir gré de n’avoir pas eu cette audace. Mais vous avez fait pis en venant m’attendre à ma porte. --Non, car ce vieux qui vous accompagnait n’est certainement pas un ami de votre mari, puisque vous me recevez dans son appartement. Du reste, je ne serais pas venu, si je n’avais pas eu absolument besoin de vous parler. --Qu’avez-vous donc à me dire? --Vous devez bien vous en douter. --Pas du tout. --Si vous ne vous en doutiez pas, vous ne m’auriez pas fait monter ici. --Je vous ai fait monter ici pour couper court à une persécution qui aurait pu continuer et que je ne tolérerai pas. Je ne pouvais pas m’expliquer avec vous sur le trottoir et vous interdire, une fois pour toutes, de me suivre. --Vous croyez donc que je suis obligé de vous obéir? --Je crois que vous ne serez pas assez fou pour violer le traité que vous avez conclu avec moi. Il vous en coûterait trop cher. --Il vous en coûterait plus cher encore si vous me poussiez à bout. Je ne suis pas à votre discrétion. C’est vous qui êtes à la mienne. --Que voulez-vous dire? s’écria madame Mornas, pâle de colère ou d’émotion. Oseriez-vous, par hasard, me menacer de dénoncer à mon mari la faute que j’ai commise avant de l’épouser? Si vous étiez assez lâche pour aller jusqu’à cette infamie, vous n’en récolteriez que la honte. Il ne vous croirait pas. --Si j’étais capable de faire cela, répondit froidement Garnaroche, je n’aurais pas attendu si longtemps. Je n’avais qu’à écrire et j’étais en mesure de prouver. J’ai tenu ma promesse et je n’y aurais jamais manqué, si je n’étais pas entré ce soir au théâtre. --Je ne comprends pas. --Vous allez comprendre. Je ne pensais qu’à vous et je me serais contenté de vous regarder, si vous aviez seulement daigné me faire un signe pour marquer que vous ne m’aviez pas tout à fait oublié... --Je ne vous ai pas vu. --J’ai cru le contraire et j’ai pensé que vous me tourniez le dos avec intention; mais ce n’est pas votre indifférence qui m’a déterminé à venir vous attendre à votre porte. --Qu’est-ce donc alors? --J’ai rencontré dans le corridor des premières loges un homme de Boulogne qui m’a appris ce qui s’y est passé, il y a huit jours... au restaurant Cabassol. --On y a assassiné le mari d’une jeune femme à laquelle je m’intéresse. Je sais cela, mais je ne devine pas où vous en voulez venir. --Vous m’étonnez. Je me flattais que vous n’aviez pas oublié la cabane où vous veniez jadis. --Admettons que je m’en souvienne. --C’est de là qu’est parti le coup de fusil qui a tué cet homme. --Eh bien? --Et cet homme, vous le connaissiez, je crois. --Fort peu. Il était le caissier de M. Verdalenc, un banquier dont je rencontre souvent la femme. Je l’ai vu, mais je ne l’ai jamais reçu chez moi. --Ainsi, dit lentement Garnaroche, il n’a jamais été votre amant? --La question est insolente et je ne m’abaisserai pas jusqu’à y répondre. --Je l’ai bien été, moi. --Il ne vous manquait plus que de me le reprocher. --Je ne vous le reproche pas. Je voudrais l’être encore. Mais laissez-moi achever. Savez-vous qui on accuse de ce meurtre? --Parfaitement. On accuse un jeune homme... M. Louis Mareuil. --Le petit-fils de ce brave Fauvel, qui m’a donné du pain lorsque j’ai été chassé de la maison de M. Darlempde, votre père. De secrétaire que j’étais, je suis devenu contre-maître dans une entreprise de terrassements. La chute était rude, mais je n’ai pas oublié que, sans Fauvel, je serais peut-être mort de faim, et je ne veux pas que le fils de sa fille soit condamné injustement... car il est innocent, n’est-ce pas? --J’en suis convaincue. --Or, il est en prison et il n’en sortira pas avant qu’on ait découvert le coupable. --Je crois que vous vous trompez; mais revenons, je vous prie, au sujet que vous traitiez tout à l’heure. Quel rapport y a-t-il entre le crime commis à Boulogne et la conduite que vous tenez vis-à-vis de moi? --Vous ne savez donc pas que la police me cherche? --Vous? Et pourquoi? --Parce que la cabane où l’assassin s’est caché m’appartient. --Il vous serait, je pense, facile de prouver que vous étiez à Apremont, le jour où le crime a été commis. --Oui, mais... on me demandera ce qu’est devenue la clef. --Eh bien, vous le direz. --C’est vous qui me donnez ce conseil? Vous oubliez que je vous l’ai laissée, quand vous avez cessé de venir sous ce toit de planches où vous vous trouviez si bien jadis. --J’avais oublié cela, en effet. Pourquoi me le rappelez-vous? --Pour vous montrer, telle qu’elle est, votre situation. Si j’allais dire à un juge ou à un commissaire de police que cette clef est en votre possession depuis quinze ans, vous seriez arrêtée immédiatement. --Arrêtée!... moi!... vous êtes fou. --Vous ne savez donc pas que le coup a été fait par une femme? --Qui vous a dit cela? --L’homme de Boulogne... Bigorneau, qui a travaillé avec moi dans le temps sous le père Fauvel... et il a ajouté que cette femme avait dû être ma maîtresse; il se souvient qu’autrefois la cabane était souvent éclairée le soir et il n’a pas caché cette circonstance aux gens qui l’ont interrogé. Ils en ont conclu que la femme qui venait me voir avait la clef et qu’elle s’en est servie pour entrer dans cette cabane où elle s’est cachée pour tirer... Vous l’avez, cette clef. --Je l’ai eue, c’est vrai. Mais je ne l’ai plus. Pourquoi l’aurais-je gardée? Je n’en avais plus besoin, puisque tout était rompu entre nous. --Vous l’avez eue. Cela suffit pour qu’on vous soupçonne. --Prouvez donc que je l’ai eue. Si vous l’affirmiez, je nierais. Entre votre affirmation et la mienne, personne n’hésitera. --Vous croyez?... Je vous préviens que si vous n’avez pas gardé la clef, moi j’ai gardé des lettres écrites par mademoiselle Berthe Darlempde. Je n’aurais qu’à les montrer. --Voilà que vous me menacez encore d’abuser de la faiblesse que j’ai eue pour vous. Ce n’était pas la peine de protester tout à l’heure contre les ignobles intentions que je vous prêtais. Eh bien, allez trouver mon mari; remettez-lui ces lettres que vous aviez juré de brûler... --Ce ne serait pas à votre mari que je les remettrais. --A qui donc alors? --Au policier qui m’arrêterait. --Ainsi, c’est la crainte d’être arrêté qui vous fait agir?... Il ne tient qu’à vous de ne jamais l’être. Vous avez changé de nom depuis longtemps, et si vous redoutez qu’on aille vous chercher dans les bois d’Apremont, vous n’avez qu’à passer la frontière. Je suis prête à vous en fournir les moyens et à assurer votre existence à l’étranger. --Merci. J’ai assez de vos aumônes et je n’ai pas peur pour moi. --Alors que me demandez-vous? --La liberté de Louis Mareuil. --Il sera libre demain. --Comment le savez-vous? Madame Mornas hésita un instant; mais la situation était tellement tendue qu’il fallait en finir. --C’est mon mari qui me l’a dit, murmura-t-elle. --Votre mari? Qu’en sait-il lui-même? --Il est chargé d’instruire cette affaire, et il a reconnu qu’il faisait fausse route. Il va rendre une ordonnance de non-lieu au bénéfice de ce jeune homme. Êtes-vous satisfait, maintenant? --Non, répondit Garnaroche. Il faut encore que je sache ce que vous avez fait de la clef. --Je l’ai jetée dans la Seine. --Vous ne diriez pas cela à un juge. Si vous l’aviez jetée dans la rivière, on ne s’en serait pas servi pour ouvrir. Je pourrais croire, à la rigueur, que vous l’avez prêtée à quelqu’un... --Et si je l’avais prêtée, en effet... à une femme, qui me l’aurait demandée sans me dire ce qu’elle en voulait faire... --Sous quel prétexte?... et comment aurait-elle su que vous l’aviez? --Supposez qu’une de mes amies m’ait confié qu’elle avait un amant et qu’elle cherchait un endroit où elle pût le rencontrer... Supposez que je me sois souvenue alors de la cabane de Boulogne et de la clef restée au fond d’un de mes tiroirs... Supposez que j’aie eu le tort de la lui donner, et que plus tard, alors que je ne pensais plus à cette imprudence, j’aie appris qu’un crime avait été commis et que l’instruction était entre les mains de mon mari... Vous figurez-vous ce que j’ai dû souffrir, et me reprocherez-vous de ne pas avoir livré cette femme? --Oui, puisqu’il s’agissait de sauver un innocent. --Vous oubliez que je ne pouvais pas la dénoncer sans me dénoncer moi-même. J’aurais été obligée de dire comment j’avais cette clef. Je n’avais que deux partis à prendre: me taire ou me tuer. --Et vous avez préféré vous taire. --Oui, parce que je voulais user, pour faire relâcher Louis Mareuil, de l’influence que j’ai sur mon mari. J’ai atteint mon but, mais je puis toujours me tuer. Il est encore temps. Et je me tuerai, n’en doutez pas, si vous donnez suite à votre projet. Il ne tient qu’à vous que je meure. Mon sort est entre vos mains. --Ce n’est pas votre mort que je veux, dit Garnaroche d’une voix sourde. --Que voulez-vous donc alors? --Ce que je veux, c’est vous... ce que je veux, c’est que vous soyez ce que vous étiez autrefois... ma maîtresse. --Vous voulez que je sois votre maîtresse? s’écria madame Mornas. Vous savez bien que c’est impossible. --Pourquoi, impossible? dit Garnaroche, dont les yeux brillaient. Parce que vous ne m’aimez plus? Qu’importe! Moi, je vous aime encore. Vous pouvez bien être à moi. --Ainsi, vous prétendez abuser de ma situation pour me posséder de force? Vous me donnez à choisir entre le déshonneur et un acte honteux? Et vous prétendez m’aimer!... Vous ne sentez donc pas que j’aurais pu revenir à vous librement, si vous aviez réussi à réveiller en moi une passion que l’absence avait calmée, et que si je cédais à vos menaces, je me mépriserais moi-même. --Vous! revenir à moi!... Il y a quinze ans que vous m’avez oublié et que je ronge mon frein dans la solitude où vous m’avez relégué. J’ai assez attendu, et je n’ai plus le temps d’attendre... Croyez-vous donc que je vais vous faire la cour? Vos gens me chasseraient, si je me permettais de me présenter chez vous, et les agents qui me cherchent me mettraient la main au collet si je circulais dans Paris. C’est un miracle qu’ils ne m’aient pas arrêté ce soir. Je vous veux, vous dis-je, et je vous aurai. --Est-ce bien vous qui me parlez ainsi, dit tristement madame Mornas; vous qui autrefois me juriez d’être à moi tant qu’il vous resterait un souffle de vie... vous qui m’avez répété cent fois: «Quoi qu’il arrive, où que je sois, dites un mot, faites un signe, et j’accourrai si vous avez besoin de moi... et vous me trouverez toujours prêt à mourir pour vous.» --Je le disais alors et je l’aurais fait; mais je ne prévoyais pas le traitement que vous me réserviez. --En quoi avez-vous eu à vous plaindre de moi? Vous ai-je abandonné? N’ai-je pas fait pour vous tout ce que je pouvais faire? --Ah! vous vous croyez quitte avec moi, parce que vous m’avez assuré une existence en me chargeant de régir une de vos terres à dix lieues de Paris. J’étais votre amant; vous avez fait de moi un garde-chasse. --C’est vous-même qui me l’avez demandé. --Parce que je vous aimais assez pour me sacrifier à votre ambition. Faut-il que je vous rappelle notre histoire à tous les deux? J’étais le secrétaire de votre père quand vous vous êtes donnée à moi. Il a eu des soupçons et il m’a chassé. Je me suis fait ouvrier; vous teniez encore à moi et nos relations ont continué. C’était le temps où vous ne craigniez pas de me donner des rendez-vous dans cette cabane que j’avais fait meubler pour vous recevoir et où, grâce à la complicité d’une femme de chambre, vous passiez fort bien la nuit hors de la maison paternelle. --Je vous adorais, murmura madame Mornas. --Non. Je vous plaisais, voilà tout... et un jour est venu où j’ai cessé de vous plaire. Alors, vous avez songé à vous marier et à vous débarrasser de moi. Vous m’avez proposé de m’éloigner et d’aller vivre au fond des bois, sur un bien qui vous venait de votre mère. J’ai accepté, parce que vous m’aviez laissé espérer que tout ne serait pas fini entre nous. J’étais assez fou pour compter sur vos promesses. Les avez-vous tenues? --Je ne le pouvais pas. --Allons donc! vous ne me persuaderez pas qu’il vous était plus difficile de tromper la surveillance de votre mari que celle de votre père. Apremont n’est pas si loin et M. Mornas n’a jamais mis les pieds dans ce pavillon de chasse où vous m’avez interné. Paris est grand d’ailleurs et rien ne m’empêchait d’y venir, si vous m’aviez appelé. Dites donc franchement la vérité. Dites que vous avez pris un autre amant et que le passé vous gênait. --Vous vous trompez. Je n’ai jamais aimé que vous. --Pourquoi donc ne m’avez-vous pas épousé? Je vous valais bien et je valais ce magistrat que vous avez choisi. J’étais mieux né et plus intelligent que lui. Et mes fautes de jeunesse n’étaient pas plus graves que les vôtres. J’étais pauvre et déclassé, c’est vrai. Vous pouviez me relever en devenant ma femme. Vous avez préféré me traiter comme un laquais qu’on casse aux gages. Vous m’avez jeté un morceau de pain pour acheter mon silence et vous avez cru que je me tairais de peur de perdre mon salaire!... Vous n’avez pas deviné que je patientais parce que j’espérais toujours, et qu’à la fin la patience me manquerait. Eh bien, apprenez à me connaître. Je venais en suppliant; je puis maintenant parler en maître, car vous êtes à ma merci et rien ne m’arrêtera. --Qui vous dit que je ne regrette pas la résolution que j’ai prise jadis? Je ne savais rien de la vie, et je croyais que les blessures du cœur se guérissent. J’ai apprécié, depuis, ce que valait l’amour que j’avais perdu. Il était trop tard. Je n’ai jamais osé vous demander si vous voudriez encore de moi... Garnaroche tressaillit et regarda fixement madame Mornas. Ils étaient debout tous les deux près de la table, sur laquelle s’entassaient les paperasses et les fioles de M. Gigondès, et la lueur de la lampe, allumée par le bonhomme, éclairait faiblement ce grand cabinet tout encombré de livres et de cornues. Ils étaient trop loin de la porte et ils ne parlaient pas assez haut pour que le vieillard pût les entendre. --Prouvez-moi donc que vous ne mentez pas, dit Garnaroche d’une voix que l’émotion faisait trembler. Soyez à moi. --Non, répondit madame Mornas. Vous croiriez que je cède parce que j’ai peur. Et si je cédais, qu’adviendrait-il de nous? Je ne pourrais pas vous voir sans vous exposer à des dangers auxquels vous n’échapperiez pas. Si vous prolongiez votre séjour à Paris, vous seriez infailliblement arrêté, et si j’allais à Apremont, je mettrais sur vos traces les gens qui vous cherchent. Au théâtre, on a pu remarquer que vous vous occupiez de moi, et qui sait si, moi aussi, je ne serai pas surveillée? --Vous ne l’êtes pas ce soir, et je suis certain qu’on ne m’a pas suivi. --Je l’espère, mais... --Rien ne vous empêche donc de sortir avec moi. --A cette heure!... y pensez-vous? --Il est dix heures à peine, et la représentation ne finira qu’après minuit. Vous direz à votre mari que vous êtes restée jusqu’à la fin. Ce vieillard qui vous a prêté son logement pour me recevoir ne vous contredira pas, je suppose. S’il vous inspirait de la défiance et même s’il n’était pas sous votre dépendance, vous ne m’auriez pas conduit chez lui. --Je suis sûre de sa discrétion, mais... où voulez-vous me mener? --Dans une maison où personne n’entre que moi. Je l’ai louée, il y a un mois, pour avoir un pied-à-terre à Paris. Elle est isolée sur le quai de Valmy qui borde le canal Saint-Martin et moi seul en ai la clef. --Et si je consentais à ce que vous me demandez? --Je partirais cette nuit pour Apremont ou pour l’étranger, si vous l’exigiez, et ensuite j’attendrais vos ordres. Madame Mornas baissait les yeux, et sa main droite errait distraitement sur la table de travail de M. Gigondès. --Jurez-moi que vous partirez et que vous ne reviendrez que le jour où je vous rappellerai. --Je le jure. --Jurez-moi aussi que vous ne me retiendrez pas plus de deux heures. --Je le jure. --Et que vous me laisserez rentrer seule. --Je jure de t’obéir, Berthe... je jure qu’à dater de cet instant je serai ton esclave, comme autrefois. --C’est bien, Pierre. J’ai foi en vous. Venez et pas un mot à l’homme qui est là. Vous me laisserez lui parler. Garnaroche allait protester encore de sa soumission absolue, mais elle lui ferma les lèvres avec sa main, et elle lui dit tout bas: --Passez le premier et traversez le salon sans vous arrêter. Garnaroche ouvrit doucement la porte et Berthe se retourna, en étendant le bras comme si elle avait voulu éteindre la lampe. Garnaroche ne pouvait plus la voir. La fiole bleue était là, cette fiole qui contenait le poison élaboré par ce vieux fou de Gigondès. Elle la prit et elle la cacha dans sa main gauche. Ce fut fait en quelques secondes et elle entra dans le salon presque en même temps que son ancien amant. Gigondès s’était endormi sur un fauteuil. Il se réveilla en sursaut et il contemplait avec effarement Garnaroche, qui marchait lentement vers la porte d’entrée. --J’ai encore une grâce à vous demander, lui dit madame Mornas. Gigondès, encore un peu endormi, balbutia des protestations de dévouement auxquelles madame Mornas coupa court en lui disant d’un ton bref: --Mon mari ne viendra pas chez vous, et s’il vous rencontre il ne vous interrogera pas; mais si, par hasard, vous lui adressiez la parole, je vous prie de ne pas lui apprendre que nous nous sommes ennuyés au théâtre et que nous ne sommes pas restés jusqu’à la fin. --Je m’en garderai bien, murmura le bonhomme en s’armant d’un flambeau pour reconduire madame Mornas jusque sur le palier. Garnaroche y était déjà; il avait passé comme une ombre et il avait ouvert la porte sans faire de bruit. --C’est inutile, mon cher voisin, dit Berthe. Ne bougez pas et oubliez tout ce que vous avez vu ce soir. Gigondès resta coi et madame Mornas se glissa hors de l’appartement. Le gaz était encore allumé et la descente de l’escalier présentait quelques dangers. Il fallait passer devant l’appartement où M. Mornas compulsait ses dossiers en attendant le retour de sa femme, et si un domestique se fût avisé de sortir, Berthe eût été assez embarrassée, non pas pour expliquer qu’elle avait reconduit M. Gigondès jusqu’au quatrième étage, ni pour faire semblant de ne pas connaître l’homme qui la précédait, mais parce qu’elle eût été obligée de rentrer chez elle, faute de prétexte pour sortir à une heure indue. Elle eut la chance d’arriver au rez-de-chaussée sans accident d’aucune sorte. Là, il y avait à exécuter une manœuvre délicate, mais Garnaroche s’en chargea. Il prit les devants et il alla délibérément frapper aux carreaux de la loge, masquant de sa haute stature le vitrage, pendant que madame Mornas se glissait en se baissant jusqu’à la porte de la rue. Le concierge, toujours somnolent, tira le cordon qui se trouvait à portée de sa main et ne se retourna même pas. Un instant après, Berthe et son ancien amant prenaient pied sur le pavé de la rue de Turenne. On se couche tôt au Marais et les passants étaient rares, d’autant qu’il faisait froid et qu’un brouillard de novembre descendait lentement sur la ville. --Nous trouverons une voiture sur le boulevard, dit Garnaroche. --J’aime mieux aller à pied, répondit madame Mornas. --Pourquoi perdre du temps? Nous n’avons que deux heures à nous et le quai de Valmy n’est pas très-près d’ici. --Il faut tout prévoir. Si mon mari venait à savoir que je suis sortie, il s’aviserait peut-être d’ouvrir secrètement une enquête... Tous les agents de police sont à sa disposition en ce moment... La première idée qui viendrait à leur chef, ce serait d’interroger les cochers de fiacre... et il pourrait apprendre que l’un deux a conduit un monsieur et une dame à la porte d’une maison isolée... --Cependant, pour rentrer, il vous faudra bien en prendre un. --Non. Ce serait encore pis, puisqu’il me ramènerait chez moi. Je reviendrai à pied. --Vous pourriez descendre avant d’arriver devant votre maison. Mais je reconnais que votre projet est plus sûr... à condition pourtant que je vous accompagnerai au retour. Seule, vous seriez exposée à de mauvaises rencontres dans ces quartiers déserts. --Soit! vous me ramènerez... jusqu’à l’entrée de la rue de Turenne. Mais hâtons-nous, je vous prie. Votre bras, mon ami. Garnaroche frémit de plaisir en sentant le contact de ce bras qu’il n’avait pas touché depuis les temps lointains où mademoiselle Berthe Darlempde effeuillait par avance sa couronne de fleurs d’oranger. Il n’avait pas menti, ce bohème étrange, en lui disant que, dans l’exil qu’il subissait, sa vie se passait à regretter sa jeune et belle maîtresse. Le temps n’avait point calmé sa passion. Il voyait toujours Berthe comme elle était autrefois, et il se jurait de la posséder encore, sans savoir comment il arriverait jusqu’à elle. Vingt fois il avait essayé de lui parler sans témoin, car il l’aimait trop pour vouloir la compromettre, et toujours l’occasion lui échappait. Aussi, lorsque, dans ce théâtre où il était entré pour la contempler de loin pendant toute une soirée, il avait reçu les confidences de Bigorneau, Garnaroche n’avait pensé qu’à en profiter pour forcer madame Mornas à renouer avec lui. L’histoire de la clef lui avait ouvert des horizons. Il se rappelait parfaitement que cette clef était restée entre les mains de Berthe. Il ne savait pas si Berthe avait tué ce M. Trémentin, dont il avait appris le nom en le suivant jusqu’à son domicile, un soir qu’il l’avait aperçu dans la loge de madame Mornas, au Théâtre-Français, où il venait de temps à autre se retremper dans la vie civilisée; mais il savait que, coupable ou non, Berthe serait perdue de réputation, s’il parlait. Et sans réfléchir à ce qu’avait d’odieux cette espèce particulière de chantage, il était venu l’attendre à sa porte pour lui mettre le marché à la main. Que lui importait d’être arrêté? Il était certain de prouver un alibi. Et il espérait ne pas être pris, car il ne doutait pas que madame Mornas ne subît ses conditions, et il ne demandait pas mieux que de passer à l’étranger, pourvu qu’elle vînt l’y voir, après que la réconciliation serait scellée. Ce déclassé avait, depuis quinze ans, économisé de quoi vivre à l’aise, en vivant de rien, sur la petite propriété qu’il gérait seul et dont elle lui avait abandonné les revenus. Après le tête-à-tête dans le cabinet de M. Gigondès, Garnaroche ne croyait plus que Berthe eût commis le meurtre, mais il était certain de la tenir à sa discrétion et résolu à user impitoyablement du pouvoir qu’il possédait sur elle. S’il avait pu lire dans le cœur de son ancienne maîtresse, il eût été moins rassuré. Berthe le haïssait autant qu’elle l’avait aimé; Berthe sentait qu’elle était à sa merci, et son orgueil se révoltait à la pensée que cet homme qu’elle payait pour se taire pouvait d’un mot la faire chasser honteusement par son mari. Et la possibilité de cette catastrophe l’effrayait beaucoup plus que les suites d’une accusation contre laquelle elle était préparée à se défendre. Il ne tenait qu’à elle d’éviter le double danger qui la menaçait. Elle n’avait qu’à céder. Garnaroche ne tarderait pas à redevenir son esclave; mais l’idée de le reprendre pour amant lui était odieuse. Son caractère indompté se refusait à plier. Elle aimait mieux tuer que de s’humilier. Et elle avait de quoi tuer. En la ramenant du théâtre, Gigondès lui avait parlé d’une petite fiole en verre bleu remplie de ce poison qu’il distillait si savamment et qui produisait de si terribles effets. Elle était sous les yeux de Berthe, cette fiole, pendant que Garnaroche dictait ses insolentes conditions. Il lui suffisait d’avancer la main pour la prendre. La tentation était trop forte. Elle devait fatalement y succomber. Et maintenant qu’elle avait le poison, elle ne songeait plus qu’à s’en servir. Au bas de l’escalier, pendant que Garnaroche réveillait le portier, elle avait débouché la bouteille et arraché de sa coiffure une épingle très-pointue qu’elle avait trempée dans le liquide meurtrier et qu’elle y avait laissée. Et en posant son bras droit sur le bras de Garnaroche, elle cachait la fiole et l’épingle dans sa main gauche. --Je le tuerai quand nous serons arrivés sur le quai désert qui borde le canal, pensait-elle. Il se serrait amoureusement contre elle et il murmurait à son oreille des mots passionnés. Ils allaient ainsi côte à côte, en se dissimulant dans l’ombre des maisons, elle silencieuse et attentive, lui surexcité et expansif, comme un adolescent qui en est à sa première bonne fortune. Il dirigeait la marche et elle se laissait conduire, ne sachant pas le chemin et certaine qu’il prendrait le plus court afin d’arriver plus vite à cette maisonnette où il rêvait d’abriter pour une nuit le renouveau de ses vieilles amours. Ils suivaient la rue Charlot, qui aboutit au boulevard et qui est plus fréquentée que les autres voies du quartier. Berthe se disait: --Quand le moment sera venu, je dégagerai mon bras, sous le premier prétexte venu; je prendrai l’épingle, et il ne s’en apercevra pas, car je choisirai un endroit où il fera sombre... elle aura eu le temps de s’imprégner de poison... et je le piquerai à la main. Puis tout à coup elle se rappela les explications que lui avait données Gigondès, le jour où elle était entrée chez lui pour la première fois. Les effets de sa diabolique invention étaient sûrs, mais ils n’étaient pas toujours les mêmes. Selon que le sang était de telle ou telle édition, comme il disait en son langage de savant fou, ce sang tuait sur-le-champ ou à longue échéance. De quelle force était le poison contenu dans la fiole de verre bleu? Étant donnés les projets homicides que la colère et le danger suggéraient à madame Mornas, la question qu’elle se posait valait bien la peine qu’elle y réfléchît avant de les mettre à exécution. Gigondès n’avait pas précisé. Si ce poison était de l’espèce foudroyante, Berthe atteignait son but qui était de se débarrasser immédiatement de Garnaroche, et de s’en débarrasser sans courir aucun risque, car elle était sûre de la discrétion du vieux distillateur de venins, et nul ne s’aviserait de l’accuser de la mort d’un homme dont on ramasserait le cadavre au coin d’une borne. Si, au contraire, la mort ne devait se produire qu’à longue échéance, le meurtre devenait presque inutile, car Garnaroche pouvait être arrêté d’un moment à l’autre. Il avait juré de passer la frontière dès le lendemain, mais les serments d’amoureux ne sont pas mieux tenus que les serments d’ivrogne. Berthe le savait bien et elle sentait qu’en lui cédant pour une nuit, elle ne ferait que l’encourager à rester en France. Or, Garnaroche arrêté aurait beau ne pas parler, Berthe n’en serait pas moins perdue, car on découvrirait bien vite que ce propriétaire de la baraque de Boulogne était devenu régisseur d’une petite terre qui appartenait en propre à madame Mornas, fille de M. Darlempde, lequel avait eu jadis pour secrétaire ce même Garnaroche. Il n’en fallait pas davantage pour qu’on la soupçonnât, sinon d’avoir assassiné M. Trémentin, du moins d’avoir été la maîtresse d’un mal vivant subalterne, et la faute était de celles que le monde honnit et qu’un mari ne pardonne pas. Rien ne garantissait d’ailleurs à madame Mornas que Garnaroche se tairait jusqu’à la fin. Assurément, il ne songeait pas à dénoncer une femme qu’il avait adorée et qui excitait encore en lui des transports de passion, mais il n’en serait peut-être pas toujours ainsi. Il pouvait être tenté de se justifier aux dépens de son ancienne amie; il pouvait se laisser entortiller dans des interrogatoires captieux; il pouvait aussi vouloir se venger, car il n’était pas facile de le piquer sans qu’il s’en aperçût, et il avait assez de flair pour deviner que la piqûre était une tentative d’assassinat. Berthe se disait tout cela en cheminant appuyée sur le bras de cet homme qui ne lui inspirait pas le moindre sentiment de pitié. Il avait rompu la trêve librement consentie de part et d’autre. Elle considérait qu’il s’était mis hors la loi, et son cœur ne battait pas plus vite à la pensée de lui appliquer de sa propre main la peine de mort. Berthe était une femme forte, et Garnaroche était le seul homme au monde qui la connût bien. Ni ses amies, ni son mari, ni son père ne s’étaient jamais doutés de ce qu’il y avait en elle de résolution froide et d’indomptable énergie. Mais en ce moment, Garnaroche était sous le charme et à mille lieues de penser qu’il jouait sa vie en conduisant madame Mornas à la petite maison qu’il avait louée sur le bord du canal, dans le vague espoir qu’elle viendrait l’y trouver un jour ou l’autre. Jamais il ne l’avait vue plus belle et plus désirable. L’âge avait mûri sa beauté sans l’altérer; sa taille s’était remplie et son visage n’avait pas une ride. Et l’heure qu’il attendait depuis des années allait sonner enfin. Berthe allait être à lui, et la chaîne, une fois renouée, ne se romprait plus. Il lui tardait d’arriver et il hâtait le pas pour arriver plus vite; il aurait couru si Berthe avait voulu le suivre, et il enrageait de n’avoir pas pu prendre un fiacre. Ni lui ni elle n’avaient envie de parler et c’est à peine s’ils échangeaient quelques mots. Cependant, lorsqu’après avoir traversé le boulevard du Temple, ils arrivèrent à l’esplanade plantée qui recouvre le canal jusqu’à la place de la Bastille, madame Mornas sentit que l’instant approchait, et qu’il était temps de préparer le coup en détournant l’attention de Garnaroche. --Sommes-nous encore loin? lui demanda-t-elle. --Dans cinq minutes, nous serons chez nous, répondit l’amoureux. En même temps elle dégageait doucement son bras. --Je voudrais marcher seule, murmura-t-elle. Et comme Garnaroche, étonné, s’arrêtait: --Oh! quelques pas seulement, reprit-elle. Je ne suis plus accoutumée à donner le bras. --Tu ne me l’as jamais donné, répondit gaiement l’ancien contre-maître. J’ai toujours été un trop pauvre sire pour accompagner dans la rue mademoiselle Darlempde. Ce tutoiement la révolta. Ses dernières hésitations s’envolèrent. Tout plutôt que de rester au pouvoir de cet homme. L’esplanade était déserte et le brouillard s’épaississait de plus en plus. Berthe jugea inutile d’attendre davantage. Elle avait eu l’adresse et le sang-froid de garder dans sa main gauche la fiole débouchée où trempait l’épingle et de cacher le bouchon de verre dans sa main droite. --S’il faisait plus clair, je pourrais te montrer là-bas la maison où nous allons, reprit Garnaroche; mais on n’y voit pas à dix mètres devant soi. Tu ferais mieux de t’appuyer sur moi. Berthe avait eu le temps de retirer l’épingle et de reboucher la fiole qu’elle fourra dans son corsage. Elle fit semblant d’arranger la mantille qui couvrait sa tête,--elle était sortie sans son chapeau, en toilette de théâtre. --Vous avez raison, mon ami, dit-elle. J’ai beaucoup de peine à me tenir debout sur ces pavés glissants. Laissez-moi seulement fixer cette dentelle sur mes cheveux. Ce sera vite fait. En effet, ce fut fait très-vite. Elle tendit sa main gantée à Garnaroche qui ne portait pas de gants et qui, en voulant la prendre, se piqua profondément au doigt du milieu, si profondément qu’il laissa échapper une exclamation assez semblable à un juron. --Je vous ai fait mal? dit Berthe d’une voix qui trahissait l’anxiété qu’elle éprouvait. Pardonnez-moi. J’ai oublié que je tenais encore cette maudite épingle que je viens de retirer de ma coiffure. Et elle la jeta loin d’elle avec un geste de colère. --Ce n’est rien, dit Garnaroche, et c’est ma faute. Je suis devenu si brusque, à force de vivre dans les bois, que je ne sais plus donner la main à une femme. Au lieu d’effleurer doucement la tienne, je l’ai heurtée et la pointe de ton épingle est entrée jusqu’à l’os. Je n’ai eu que ce que je méritais. Viens, ma chérie, et ne me quitte plus. Berthe, qui espérait le voir tomber, obéit comme un condamné se laisse lier par le bourreau. Le coup était manqué. Gigondès avait menti. Son poison ne tuait pas comme la foudre. Elle était maintenant à la merci de Garnaroche. Il fallait le suivre, subir ce rendez-vous qui lui faisait horreur et courir toutes les chances de la nouvelle liaison qu’il prétendait lui imposer. Si elle avait pu lui échapper, elle aurait couru se jeter dans le canal. Mais il la tenait bien, cette fois. Il serrait son bras sous le sien et il lui disait des mots tendres. Combien de temps marchèrent-ils ainsi? Elle n’en sut jamais rien. Elle avait perdu la tête et elle se laissait faire machinalement. Tout à coup Garnaroche s’arrêta. --C’est bizarre, murmura-t-il en portant la main à son front, je me sens tout étourdi... Oh! ça va se passer... et nous sommes arrivés... Vois-tu là-bas ce mur?... la porte est là... et... Il n’acheva pas. Sa voix expira dans sa gorge. Il chancela et il tomba comme une masse sur le pavé boueux. Berthe fit un bond en arrière pour l’empêcher de s’accrocher à ses vêtements. Il ne bougeait plus. Elle n’eut pas le courage de se pencher sur lui pour s’assurer qu’il était mort. Elle s’enfuit sans regarder derrière elle et sans se demander quel chemin elle prenait. Le hasard la ramena sur la place du Château-d’Eau. Là elle se reconnut et elle reprit possession d’elle-même. Elle sut esquiver les passants et retrouver l’entrée de la rue Charlot qui la conduisit tout droit à sa porte. Elle sonna, et le concierge la fit attendre avant de tirer le cordon. Il ouvrit enfin et elle eut la joie de voir que le gaz était éteint. Elle connaissait assez le vestibule et l’escalier pour rentrer chez elle sans lumière, et quand sa femme de chambre, qui avait veillé pour l’attendre, vint la recevoir, Berthe Mornas avait su composer son visage. --Où est monsieur? demanda-t-elle avec calme. --Dans son cabinet, madame. --Venez me déshabiller. Vous le préviendrez ensuite que je suis rentrée. Berthe pensait à tout. Elle ne voulait pas que son mari s’aperçût qu’elle avait marché dans la boue. CHAPITRE VII Cécile Aubrac n’était pas folle, comme le croyait la baronne. Cécile Aubrac avait appris de la bouche de Louis Mareuil, le lendemain de la mort de son mari, que ce mari était indigne d’elle et que sa tante s’était prêtée à jouer, d’accord avec les Verdalenc, une honteuse comédie. Elle savait que Louis n’avait jamais cessé de l’aimer, que sa prétendue liaison avec une femme de théâtre n’était qu’un mensonge inventé par madame Verdalenc et par son imbécile de mari, qui avait écrit la lettre anonyme où Louis était signalé comme un intrigant de bas étage. Et Cécile, qui ne ressemblait guère d’ailleurs à madame Mornas, était aussi virile et aussi résolue qu’elle. Elle s’était décidée, séance tenante, à rompre avec sa tante et avec le monde, sans prendre aucun souci du qu’en dira-t-on; à vivre indépendante comme une jeune fille de la libre Amérique et à attendre avec calme et confiance que son fiancé lui fût rendu, le fiancé qu’elle avait choisi et qu’elle n’avait pas cessé d’aimer. Alors que tous, même Darès, doutaient de l’innocence de Louis, elle n’en avait jamais douté. Elle n’avait pas cessé un seul instant de rassurer la mère, la sœur et les amis de Louis Mareuil, qui désespéraient presque de le revoir. Madame Mornas n’a pas peu contribué à la soutenir dans cette dure épreuve et elle lui en est profondément reconnaissante. Elle a, du reste, arrangé sa vie de telle sorte qu’elle ne donne aucune prise à la médisance. L’appartement meublé que Darès a loué pour elle est au premier étage d’une maison honorablement habitée. Il était occupé par une famille anglaise qui passe l’hiver à Nice et qui fait l’économie d’un loyer sur deux. Cécile y est servie par la vieille gouvernante qui l’a élevée et qui n’a pas hésité un seul instant entre la fille du regretté docteur Aubrac et l’insupportable baronne. Elle n’y reçoit pas d’autres visites que celles de madame Mornas et de Darès, qui s’est constitué son protecteur et son conseil. Elle ne sort que pour aller voir madame Mareuil qui ne vient pas chez elle, parce qu’elle n’approuve pas cette installation hardie et parce qu’elle ne veut pas la consacrer par sa présence. Elle a conçu pour ce brave Georges, qui n’abandonne pas ses amis dans le malheur, une vive affection et elle rêve de devenir sa belle-sœur. Elle ne lui parle que d’Annette Mareuil, et elle ne parle à sa chère camarade de pension que de Georges Darès. Elle veut les marier et le projet est en bonne voie de réussite. Ils s’aiment et s’ils ne se le disent pas encore, c’est que la maison de l’avenue Frochot est en deuil et qu’on n’ose y parler que de l’absent. Et Cécile n’a pas craint de commettre une imprudence pour jouir du triomphe de l’auteur des _Vignes malades_. Elle a tenu absolument à y assister, et elle y a entraîné Victoire, sa gouvernante dévouée. Elle est entrée au théâtre voilée jusqu’aux dents, et elle s’est cachée derrière le grillage d’une baignoire. Puis il est venu un moment où elle a brûlé ses vaisseaux en se montrant. Elle n’y tenait plus, et, en voyant Darès dans la loge de madame Mornas, elle n’a pas su résister à l’envie de sourire aux deux seules personnes qui soient restées fidèles à la cause de Louis. L’effet a été déplorable, car d’autres l’ont aperçue, et Darès n’a pas manqué de la gronder le lendemain; mais elle ne se préoccupe guère de l’opinion du couple Verdalenc, et au point où elle en est, il lui importe peu que les gens du monde glosent sur sa conduite. Elle a sa conscience pour elle et elle a aussi la foi. Elle croit fermement que ses peines vont finir, que Louis Mareuil sera bientôt libre et qu’elle l’épousera avant l’année révolue. Georges lui a apporté de bonnes nouvelles, et sans entrer dans des détails inutiles, il lui a appris qu’on est sur la trace du véritable assassin et que l’affaire est entrée dans une phase meilleure. Il n’a pas cru devoir lui dire qu’on soupçonne une femme; mais il lui a promis de revenir le jour suivant, et il lui a laissé entendre que ce jour compterait parmi ses jours heureux. Il est midi et elle l’attend, assise près d’une fenêtre qui donne sur le boulevard Haussmann. Elle a pris un repas matinal; sa toilette est faite pour sortir, car elle compte prier Georges de la conduire chez madame Mareuil, qu’elle n’a pas vue depuis la première représentation de la féerie, c’est-à-dire depuis l’avant-veille. Elle s’est terminée par un triomphe, cette première. Darès a été nommé le premier et son nom a été salué par une triple salve d’applaudissements. On ira à la centième, il n’y a qu’une voix pour le dire, et une forte somme grossira dans trois mois le capital de l’heureux auteur. --Annette sera riche, pensait Cécile, plus riche que moi, et ce sera justice, car je ne la vaux pas; mais elle ne sera pas plus aimée que moi. Si Louis le veut, nous habiterons ensemble. Nous aurons une grande maison, là-bas, sur la hauteur, dans le quartier des artistes. Sa mère demeurera avec nous... Ce rêve de bonheur fut interrompu par un violent coup de sonnette. --C’est Georges, dit Cécile en se levant. Et elle prêta l’oreille pendant que Victoire allait ouvrir au visiteur qui s’annonçait. Mais Cécile n’entendit pas la voix claire et sonore de Darès, et la porte du salon ne s’ouvrit pas. La gouvernante parlementait sans doute avec un étranger, et Cécile s’en allait tristement reprendre sa place près de la fenêtre, quand Victoire parut tenant à la main un objet enveloppé dans du papier gris. --On vient de me remettre ceci pour madame, dit-elle en posant le paquet sur une console. --Qui, on? demanda Cécile désappointée. --Un commissionnaire. --C’est singulier, je n’ai rien acheté. --Je lui ai demandé de quelle part il venait. Il m’a répondu qu’on lui a remis le paquet dans la rue. --Et il est parti? --Oui... Sa course était payée, et j’ai pensé que l’envoi venait de M. Darès ou de mademoiselle Mareuil. --C’est bien... je verrai... laisse-moi. Victoire s’en alla et Cécile ne se pressa point de défaire le paquet. Les cadeaux ne l’intéressaient guère. Elle réfléchit pourtant, et elle se souvint que la sœur de Louis lui avait parlé tout récemment d’un éventail qu’elle était en train de peindre et qui devait être un chef-d’œuvre. --Victoire a raison, pensa-t-elle. C’est un présent que me fait ma chère Annette... une surprise... Ce n’est pas celle que j’attends chaque jour... mais c’est peut-être un heureux présage... un bonheur n’arrive jamais seul. Et elle dénoua le cordon rose qui liait l’enveloppe. Elle fut bien étonnée de trouver sous le papier un écrin en maroquin noir, qui n’avait pas du tout la forme d’un étui. --Non, murmura-t-elle, ce n’est pas un éventail. Elle ouvrit l’écrin et elle vit qu’il contenait un collier, mais un collier d’une espèce toute particulière. Il était en or bruni avec des ornements bizarres, des pendeloques d’argent, alternant avec des pointes d’acier ouvragées et fouillées comme un coffret italien du temps de la Renaissance. Tout cela formait un ensemble original et charmant. --C’est une vraie merveille, s’écria Cécile. A coup sûr, on ne trouverait pas le pareil dans tout Paris. On ne travaille ainsi que dans les pays sauvages... au Montenegro, au Caucase... Un ouvrier français ne saurait pas imiter ce collier... il a dû être rapporté d’Orient par quelque collectionneur de curiosités étrangères... Mais qui donc me l’envoie?... Ce n’est assurément pas Annette... Si elle possédait ce bijou exotique, elle me l’aurait montré. Serait-ce Georges?... Mais oui... Georges a visité, l’été dernier, l’Illyrie, la Dalmatie et une foule d’autres contrées où personne ne va... c’est lui qui l’a acheté... il n’y a qu’un artiste pour avoir tant de goût... et comme il n’en est pas encore à faire des cadeaux à Annette, il a pensé à moi. Elle tira le collier de l’écrin et elle l’examina de près. --Le travail est d’une finesse exquise, murmura-t-elle, et ce mélange de métaux est du plus heureux effet... Mais j’y pense... s’il m’envoie cette parure, n’est-ce pas comme s’il me disait: Ne pleurez plus et faites-vous belle pour recevoir l’absent?... Viendra-t-il?... Je n’ose l’espérer, mais Georges viendra, lui... c’est l’heure... dans quelques instants il sera ici... je veux qu’il voie son collier autour de mon cou. Elle alla se placer devant une glace et elle chercha le fermoir de la chaîne d’or pour l’ouvrir. Elle ne le trouva pas tout d’abord. Les maillons semblaient étroitement soudés les uns aux autres, et il devait exister quelque part un ressort caché sur lequel il fallait appuyer. Il n’y avait pas d’autre moyen de le découvrir que de presser successivement chacun des anneaux ornés de pendeloques ou hérissés de pointes, et elle se mit avec ardeur à cette besogne difficile. Elle était tout étonnée de ne pas trouver ce ressort rien qu’en examinant de très-près ce bijou extraordinaire. Les colliers sont faits pour être portés au cou, et, pour les y accrocher, il faut commencer par les ouvrir. Or, celui-là ne présentait aucune solution apparente de continuité. Il semblait qu’il fût fait d’une seule pièce, et Cécile commençait à penser qu’il n’était bon qu’à être exposé derrière une vitrine comme objet d’art. A force de le palper cependant et de l’égrener entre ses doigts, chaînon par chaînon, comme une dévote égrène son chapelet, elle finit par apercevoir une charnière presque imperceptible, qui se cachait entre deux mailles, et en l’approchant de ses yeux, elle reconnut que cette charnière était entourée d’une couronne de petites aiguilles très-acérées. Cette découverte l’intrigua considérablement, et il lui vint à l’esprit que c’était peut-être une mode monténégrine ou illyrienne, quelque chose comme une épreuve qu’on imposait à la personne qu’on gratifiait de ce présent, qui devait être dans ces pays lointains le présent traditionnel du fiancé à sa fiancée. Cécile n’était pas femme à s’arrêter devant une difficulté, et le danger de se piquer les doigts ne l’effrayait guère. Elle tenait à se parer du collier et à se regarder dans une glace pour voir s’il ressortait bien sur la blancheur de sa peau. Elle saisit d’une main la charnière et avec l’ongle de son autre main elle allait peser sur le ressort, au risque d’enfoncer les aiguilles dans sa chair, lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Cécile se retourna au bruit, sans poursuivre son opération, et poussa un cri de joie. C’était Georges qui entrait ainsi, à la tartare, le chapeau sur la tête et le visage épanoui. Elle courut à lui pour demander quelles nouvelles il apportait; mais il ne lui laissa pas le temps de parler, et comme il avait lu sa pensée sur son visage: --Bonnes! s’écria-t-il, excellentes! --Il est libre? --Pas encore, mais ça ne tardera pas. Son innocence est démontrée... archi-démontrée... le reste n’est plus qu’une question de temps... --Encore attendre! murmura tristement Cécile. --Oh! pas beaucoup. J’aurais dû dire une question de jours... peut-être une question d’heures. --Quoi! je puis espérer le revoir aujourd’hui? --Ça dépend du juge d’instruction qui est on ne peut mieux disposé... et aussi du chef de la sûreté... On attend son rapport et il m’a promis qu’il irait vite en besogne... Je ne serais pas surpris que la drôlesse pour laquelle on a emprisonné notre pauvre Louis fût arrêtée ce matin. --C’est donc une femme. --Oui, et très-probablement une femme du monde. On en est sûr. Le chef de la sûreté me l’a affirmé, sans me la nommer. --Comment donc a-t-on su la vérité? --Il est survenu un événement imprévu... la coupable s’est pour ainsi dire livrée elle-même... sans le vouloir, bien entendu... C’est le doigt de Dieu, comme on dit... Mais à quoi bon vous raconter cette histoire, puisque Louis est sauvé. --Je veux la connaître... je veux savoir à qui je dois le bonheur de le retrouver. --A un homme fort intelligent, à ce chef de la police que je viens de vous citer. Avant-hier, au théâtre, il avait amené un habitant de Boulogne qui connaissait de longue date le propriétaire de la baraque où s’est caché le meurtrier. Ce propriétaire avait disparu du pays depuis quinze ans et restait introuvable. Le hasard l’a amené à la première représentation de ma pièce... Ma littérature lui plaisait, à ce qu’il paraît... Je l’ai vu à l’orchestre, sans me douter que c’était lui, et je l’ai remarqué à cause de l’étrangeté de son costume... --N’avait-il pas une veste de chasse et une casquette de jockey? --Précisément. L’habitant de Boulogne l’a reconnu, l’a abordé dans le corridor des premières loges et a fait la sottise de le laisser partir, après l’avoir prévenu que la police le cherchait. Le chef de la sûreté désespérait de jamais remettre la main sur lui, lorsque hier matin on a ramassé sur le quai de Valmy, qui borde le canal Saint-Martin, le cadavre d’un individu dont le signalement se rapportait à celui de l’homme que nous avions vu la veille au théâtre. --Quoi! on l’a assassiné, lui aussi! --On n’en sait rien. Son corps ne portait pas de blessure apparente. Mais comme tout porte à croire qu’il n’est pas mort de sa mort naturelle, on pense qu’il a été empoisonné. On doit être fixé maintenant, car l’autopsie a été faite ce matin. --Et ce serait cette femme qui, pour se défaire de son complice, aurait... C’est bien invraisemblable. --C’est au contraire très-probable; mais le grand point, c’est qu’on a trouvé dans les poches de l’homme des papiers qui serviront à découvrir la vérité... un ancien passe-port au nom de Garnaroche qu’il portait autrefois, lorsqu’il habitait Boulogne, et un permis de chasse à un autre nom... sans doute celui qu’il avait pris dans sa nouvelle résidence... une petite commune des environs de Chantilly. Le chef de la sûreté s’y est transporté immédiatement, et l’enquête qu’il a faite sur place a dû donner des résultats importants. On saura à qui appartient la propriété dont ce Garnaroche était le régisseur... on saisira peut-être des correspondances. Ces opérations ont occupé toute la journée notre brave commissaire, mais il a dû rentrer hier soir; je le verrai aujourd’hui et il ne refusera certainement pas de m’apprendre où en est l’affaire. --Et vous vous flattez qu’il vous apprendra en même temps que le juge a reconnu l’innocence de Louis. --J’en suis convaincu. --Je voudrais partager vos illusions, mon ami, mais je crains bien que vous ne vous trompiez. Je m’illusionnais aussi, moi... je m’imaginais que l’envoi de ce bijou était un présage de bonheur. --On vous a envoyé un bijou? demanda Georges, qui ne comprenait pas du tout. --Vous le savez bien, puisque c’est vous qui me faites ce cadeau. --Quel cadeau? --Pourquoi le nier? Je l’ai reçu avec joie et je l’admirais au moment où vous êtes arrivé. J’allais le mettre à mon cou pour vous faire honneur... --Mettre... quoi? --Ce collier, répondit Cécile, en lui présentant la chaîne d’or et d’acier qu’elle tenait encore à la main. Vous l’avez rapporté de votre voyage sur les côtes de l’Adriatique... j’ai deviné cela... --Je n’ai rien rapporté du tout et je ne vous ai rien envoyé. --Comment! Ce n’est pas vous?... Qui donc, alors? --Je ne m’en doute pas. Voulez-vous me permettre d’examiner l’objet?... C’est très-curieux, ma foi!... Mais je n’ai rien vu de pareil dans les pays que j’ai parcourus cet été... Et vous dites que la personne qui vous l’offre a gardé l’anonyme? --Aucune lettre n’accompagnait l’envoi, qui a été apporté par un commissionnaire. --Diable! mais... c’est très-compromettant d’accepter un cadeau d’un inconnu, dit gaiement Georges Darès; c’est même dangereux quelquefois... Ce collier est hérissé de pointes d’acier... il ressemble à un instrument de torture. --Il n’en est que plus original. Du reste, j’ai eu beaucoup de peine à trouver le ressort qu’il faut presser pour l’ouvrir... --Mais vous ne l’avez pas ouvert? --Non. C’est tout un travail que vous avez interrompu. --Je vous conseille de ne pas le reprendre, dit vivement Georges après avoir examiné de près la fermeture. Ce présent m’est suspect. --Croyez-vous donc qu’il est empoisonné? demanda Cécile en souriant. --On ne sait pas. J’ai entendu avant-hier, au théâtre, dans la loge de madame Mornas, un vieux fou raconter qu’il avait inventé un poison qui tue les gens par une simple piqûre... --Je le connais. C’est un médecin, n’est-ce pas? --Oui: un homœopathe qui a eu jadis de grosses querelles avec votre père et qui ne vous veut pas de bien. --Que lui ai-je donc fait? --Vous, rien, mais il exécrait le docteur Aubrac, et les haines des savants sont tenaces. Cet affreux bonhomme a dit, devant moi, qu’il prendrait un plaisir extrême à essayer sur vous, qui êtes la fille de son ancien ennemi, le venin qu’il a composé. --S’il avait eu l’intention de le faire, il ne l’aurait pas dit. --C’est possible... mais, quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas toucher à ce collier... Je commence par le remettre dans son écrin et je me propose d’ouvrir une petite enquête pour savoir d’où il vient. Et même, si vous m’y autorisez, je le porterai au chef de la sûreté, qui s’entend beaucoup mieux que moi à éclairer les mystères. --A quoi bon? soupira Cécile. Que m’importe de savoir qui m’a envoyé ce collier? Je ne le porterai jamais, puisqu’il ne vient pas de vous. --Réflexions faites, murmura Georges, peut-être vaut-il mieux que vous le gardiez... sauf à le montrer plus tard... Promettez-moi seulement que vous n’y toucherez pas. --Je ne veux même plus le voir, dit la jeune femme en s’approchant de la table pour refermer l’écrin que Darès avait laissé ouvert après l’y avoir placé. A ce moment, Victoire entra et vint parler à l’oreille de sa maîtresse, qui répondit tout haut: --Tu sais bien que pour elle, j’y suis toujours. Et s’adressant à Georges: --C’est madame Mornas. Vous permettez que je la reçoive? --Comment donc! Je suis charmé de la rencontrer... et très-curieux d’apprendre où en sont les affaires de Louis. La gouvernante introduisit madame Mornas, qui s’avança le sourire aux lèvres et s’en alla tout droit embrasser Cécile sur le front. Puis se tournant vers Darès, elle lui donna une poignée de main, à l’anglaise. --Eh bien! dit-elle, il est sauvé. --Qui? s’écrièrent à la fois Cécile et Georges. --Votre ami, cher monsieur; votre fiancé, chère enfant. Mon mari a signé hier l’ordonnance de non-lieu. Il m’a appris cette bonne nouvelle ce matin en déjeunant avec moi, et j’accours. J’ai voulu être la première à vous l’annoncer. --Merci!... oh! merci! balbutia Cécile qui étouffait d’émotion et de joie... J’avais le pressentiment que je vous devrais mon bonheur. --Ce n’est pas à moi que vous le devez, chère petite. M. Mornas est un magistrat consciencieux et M. Mareuil a été injustement soupçonné. La vérité ne pouvait pas manquer de se faire jour. L’erreur ne s’est que trop prolongée. --Elle durerait encore, si le hasard ne nous était venu en aide, dit Georges entre ses dents. --Mais elle a été enfin reconnue. Les faits qui semblaient accuser ce jeune homme ont été expliqués. Ainsi, il est prouvé maintenant, par des témoignages irrécusables, qu’il est arrivé à Boulogne dix minutes après que le crime a été commis, et que s’il n’est pas rentré chez sa mère, c’est qu’il a passé la nuit à errer sous les fenêtres de l’appartement de madame Aubrac. --Et, demanda Darès avec une certaine hésitation, cette bourre de fusil qu’on a ramassée dans la rue, devant le restaurant Cabassol, et qui était faite avec une page arrachée d’un livre que Louis vient de publier?... --Mon mari m’a parlé de cela. Il avait d’abord pris cette trouvaille pour un indice grave, mais il a réfléchi que beaucoup d’exemplaires de ce livre ont été vendus par l’éditeur ou donnés par l’auteur à ses amis et connaissances... que d’ailleurs M. Mareuil n’aurait pas été assez fou pour s’en servir, et qu’au contraire le véritable criminel était intéressé à détourner les soupçons sur un brave garçon que le mariage de notre chère Cécile désespérait. La prétendue preuve contre lui s’est retournée en sa faveur. Si je vous disais qu’il m’a dédié, à moi qu’il connaissait fort peu, ce volume intitulé: _Chants des grèves_... rien ne m’empêchait d’en détacher une page pour bourrer une arme à feu, si j’avais eu des raisons pour tuer M. Trémentin... et ce que je n’ai pas fait, un autre a pu le faire... --J’ai donc eu raison de garder les feuillets que j’ai trouvés dans la baraque, s’écria Darès... Il faudra que je les envoie à M. Mornas. Ils pourront l’aider à découvrir le coupable. Si l’on dénichait quelque part un exemplaire incomplet, on n’aurait qu’à vérifier si les feuilles qui manquent sont celles que j’ai précieusement conservées et que je montrerai quand on voudra. --C’est une excellente idée que vous avez là... Seulement, il est peu probable que la personne qui a déchiré le livre ait oublié de brûler une pièce si compromettante. --En effet... elle a dû jeter au feu ce qui en restait. Mais on a d’autres moyens de la convaincre. A l’heure qu’il est, le chef de la sûreté doit la connaître. C’est sans doute après avoir lu son rapport que M. Mornas s’est décidé à rendre l’ordonnance de non-lieu. --Je... je ne crois pas, dit madame Mornas en laissant percer sur son visage un certain étonnement. Si mon mari avait vu hier ce commissaire de police, il me l’aurait dit ce matin. --Mais, du moins, il vous a parlé de la singulière trouvaille que les agents ont faite?... --Non... Quelle trouvaille? --Alors, c’est qu’il ne la connaissait pas encore, car elle est d’une importance capitale... et, au fait, quand j’ai vu le chef de la sûreté, il paraissait disposé à terminer son enquête avant d’en rendre compte au juge d’instruction... et peut-être n’est-il pas encore de retour. --De quoi s’agit-il donc? --Vous vous souvenez de cet homme qui a eu l’imprudence de se montrer dans la salle le soir de la première représentation de ma pièce et qu’on signalait comme étant le propriétaire de cette cabane dont l’assassin avait la clef?... --Je me souviens que, dans ma loge, vous avez raconté quelque chose de pareil, mais je n’ai pas vu l’homme. --Moi, je l’ai vu, le chef de la sûreté aussi l’avait vu, et il ne pouvait pas se tromper quand on lui a montré le cadavre. C’est bien Garnaroche, ci-devant contre-maître à Boulogne-sur-Seine, au service du grand-père de Louis Mareuil... c’est bien ce chenapan mystérieux qu’on a trouvé mort sur le bord du canal Saint-Martin. Madame Mornas ne broncha point. Il est vrai qu’elle s’attendait à cette révélation et qu’elle avait eu le temps de se préparer à l’entendre. --Ah! dit-elle froidement, voilà une singulière coïncidence. Sait-on comment il est mort? --On ne le savait pas hier. On parlait vaguement de poison... --Un homme empoisonné ne va pas au spectacle, répliqua Berthe avec un sourire un peu forcé. --On a pu l’empoisonner après, et s’il faut en croire ce vieux savant qui pérorait dans votre loge, rien n’est plus facile que d’expédier un homme en quelques secondes. --J’espère que vous n’avez pas pris au sérieux les hâbleries de M. Gigondès. Il est à moitié fou et il vante sans cesse des découvertes qu’il aurait faites et qui n’existent que dans son imagination. Il passe son existence à assassiner de malheureux lapins et il espère faire accroire à ses confrères, qui se moquent de lui, que le sang de ces pauvres bêtes est un poison foudroyant pour les hommes. Mais personne ne l’écoute et il ne fait peur à personne. --Je n’ai pas peur de lui, mais je ne m’y fierais pas trop. Ce bonhomme est vindicatif et il m’a donné la chair de poule quand il s’est mis à lancer des imprécations contre notre amie. --Cette chère Cécile n’a rien à craindre, je vous le jure. La colère de mon brave voisin s’exhale en paroles, mais il est incapable de passer des paroles à l’action. --Je le crois, et pourtant tout à l’heure, un instant avant votre arrivée, madame, je me demandais si l’étrange cadeau que mademoiselle Aubrac vient de recevoir ne lui était pas adressé par ce vieil enragé. --Un cadeau? demanda Berthe d’un air étonné. --Oui, murmura Cécile, ce collier a été apporté ici par un commissionnaire qui n’a pas dit de quelle part il venait. J’ai pensé d’abord que c’était de la part de M. Georges, mais il s’en défend... Serait-ce de la vôtre, chère madame? --Non... malheureusement, car voilà un bijou d’un merveilleux travail et d’une grande valeur artistique, dit madame Mornas en prenant l’écrin que Cécile n’avait pas eu le temps de fermer. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne m’occuperais pas de chercher le donateur anonyme et je garderais l’objet... Quelle charmante parure à porter jusqu’à la fin de votre deuil! On dirait qu’elle a été fabriquée tout exprès pour une veuve... Pas d’or neuf et brillant, pas de pierres étincelantes... rien que des tons mats et des ornements sobres... En vérité, j’ai envie de me le passer autour du cou. --N’en faites rien, madame, je vous en prie, s’écria Darès. Ces pointes d’acier ne me disent rien qui vaille. Si M. Gigondès s’était avisé de les tremper dans quelque mixture vénéneuse... --Vous êtes vraiment trop prudent, et, pour vous rassurer, je veux faire sur moi l’essai de ces pointes qui ne peuvent pas piquer, remarquez-le, puisqu’elles sont arrondies du bout... Il était écrit que ce collier ne serait mis par personne, car au moment où madame Mornas le tenait, la gouvernante reparut dans le salon et s’approcha de Cécile pour lui parler bas encore une fois. Cécile la regardait et n’avait pas l’air de comprendre. Georges, témoin de cette petite scène, ne comprenait pas non plus, et madame Mornas était restée le collier à la main, sans chercher à l’ouvrir et sans songer à le remettre dans l’écrin qui était toujours sur la table. --Pourquoi ne lui as-tu pas demandé son nom, à ce monsieur? s’écria Cécile. --Je le lui ai demandé, madame, répondit Victoire, mais il prétend que vous ne le connaissez pas et qu’il vient pour une affaire très-importante. --Voulez-vous que je le reçoive? interrogea Georges Darès. --Je vous aurais déjà prié d’aller voir ce qu’il veut, dit Cécile, si sa visite était pour moi; mais ce n’est pas à moi qu’il désire parler, et je... --Si je vous gêne, ma chère enfant, je vais me retirer, interrompit madame Mornas. --Mais, madame, c’est vous que ce monsieur demande. --Moi! ce n’est pas possible. Votre femme de chambre se trompe; comment aurait-il su que j’étais ici? --Il paraît, madame, qu’il est allé chez vous, dit la gouvernante. On lui a appris que vous veniez de sortir et que vous étiez allée chez madame Trémentin. --Mais c’est une persécution alors!... Que peut bien me vouloir ce visiteur anonyme?... Comment est-il de sa personne? --Très-bien, madame; il a une figure avenante. --Je ne vous demande pas s’il est joli garçon. Est-ce un monsieur? --Oui, madame. Il est bien mis et il a l’air comme il faut. --Alors, nous pouvons donner l’ordre de le faire entrer, n’est-ce pas, ma chère Cécile? Je n’ai pas de secrets pour vous et nous le prierons de nous expliquer le but de sa visite. Ça nous amusera peut-être... et si vraiment il s’agit de choses sérieuses, je ne serai pas fâchée d’avoir votre avis avant de prendre une décision. --Pardon, madame, dit timidement Victoire. Ce monsieur m’a bien expliqué qu’il voulait vous parler en particulier. --Ah! il est trop exigeant, et je... --Il a ajouté que si madame refusait de le recevoir ici, il attendrait madame au bas de l’escalier et que madame regretterait de l’avoir mis dans la nécessité de choisir un endroit peu convenable pour causer... Ce qu’il a à dire à madame ne souffre aucun retard... --Des menaces! Chassez-le, je vous prie. C’est quelque mendiant qui cherche à m’intimider. Je tiens à lui montrer qu’il s’y prend mal et qu’on n’obtient rien de moi par de pareils procédés. --Vous auriez bien raison de ne pas céder, si c’était ce que vous pensez, dit Georges, mais qui sait si ce monsieur ne vient pas vous donner des nouvelles de Louis? Si c’était cela, vous regretteriez de ne pas l’avoir reçu... Cécile ne disait rien, mais elle regardait madame Mornas d’un air suppliant. --Quant au tête-à-tête qu’il réclame, reprit Georges, rien n’est plus facile que de le lui accorder sans vous déranger. Nous allons passer dans la pièce voisine et nous y serons même beaucoup mieux pour recevoir, nous, d’autres visites, moins inattendues... Madame et mademoiselle Mareuil, par exemple. --Serait-ce possible? s’écria Cécile. --Elles me l’ont fait espérer. --Allez, ma chère enfant, dit madame Mornas. J’irai vous rejoindre quand j’en aurai fini avec ce monsieur. Cécile ne se fit pas prier pour suivre Georges qui avait ouvert une salle à manger qu’il fallait traverser pour gagner un petit salon où la jeune femme se tenait de préférence. --Faites entrer, dit madame Mornas à la gouvernante, en replaçant le collier dans l’écrin. Elle n’avait rien perdu de son sang-froid, mais elle commençait à être inquiète, et elle souhaitait d’en finir avec les incertitudes. Le visiteur qui entra lui était inconnu, en ce sens qu’elle n’aurait pas pu mettre un nom sur son visage; mais il lui semblait bien qu’elle l’avait déjà rencontré quelque part. --Vous avez demandé à me voir, dit-elle. Que me voulez-vous? --Madame, dit l’homme avec une politesse froide, j’ai à vous entretenir de vos anciennes relations avec Pierre Garnaroche. Berthe devint horriblement pâle, mais elle ne baissa pas les yeux. --Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répliqua-t-elle. --Je vais aider vos souvenirs. Pierre Garnaroche était le secrétaire de M. Darlempde, votre père, qui le chassa de chez lui pour des motifs que je puis me dispenser de vous rappeler. Il est entré ensuite au service d’un entrepreneur, et y est resté quelques années. Puis sa fortune s’améliora tout à coup, et... --Est-ce pour me raconter la biographie de cet homme que vous vous permettez de me déranger? --Non. C’est au contraire pour vous parler de sa mort. Hier matin, on a relevé son cadavre sur le quai de Valmy. --M. Darès vient de m’apprendre ce fait qui ne m’intéresse nullement. --Il vous intéressera davantage quand je vous aurai dit que les papiers trouvés sur Garnaroche ont appris à ceux qui le cherchaient le nouveau nom qu’il avait substitué au sien et la résidence où il s’était retiré. --Ah!... eh bien? demanda tranquillement madame Mornas, qui faisait des efforts inouïs pour dominer son émotion. --Il se faisait appeler Roland, reprit le visiteur, et il habitait un pavillon de chasse situé sur le domaine de Grandclos, dans la commune d’Apremont. Il y habitait seul, il exploitait lui-même le domaine et il vivait du revenu qu’il en tirait, quoiqu’il ne fût ni propriétaire ni fermier de cette terre assez importante. Vous savez mieux que personne à qui elle appartient, puisque c’est vous qui lui en avez gratuitement concédé la jouissance... et cela sans y être autorisée par votre mari, qui vous abandonne l’administration de votre fortune et qui serait bien étonné d’apprendre l’usage que vous en faites. --Vous vous proposez sans doute de l’en informer? demanda Berthe en regardant fixement son interlocuteur. Et comme il répondit par un signe affirmatif, elle reprit: --Très-bien. Je comprends. A quel prix mettez-vous votre silence? --A aucun prix. Il dépend de vous que je me taise. Si vous répondez franchement à certaines questions que je vais vous poser, je garderai pour moi les renseignements que vous me donnerez. --Que voulez-vous donc savoir? --Je veux savoir qui a tué cet homme. --Et c’est à moi que vous vous adressez! --Oui. Vous avez été sa maîtresse et vous êtes la dernière personne qui l’ait vu. --Ce n’est pas vrai. --Quant à votre liaison avec lui, vous ne pouvez pas la nier. J’ai vingt lettres de vous qui ne laissent aucun doute. Garnaroche avait eu le tort de les garder et je les ai prises. --Dites donc que vous les avez volées. --Oh! vous pouvez m’injurier. Il faudra bien me répondre. Niez-vous qu’avant-hier, après avoir quitté le théâtre, où vous aviez passé une partie de la soirée, vous avez rejoint Garnaroche qui vous attendait à un endroit convenu? --Je le nie absolument. --On vous a reconnue à son bras, traversant le boulevard du Temple, et deux heures après, il était mort. --On s’est trompé. --Non, madame, on ne s’est pas trompé. C’était bien vous. Et l’homme que vous accompagniez n’est pas mort naturellement. Il a été assassiné. --Et c’est moi que vous accusez de ce crime? --On ne l’a pas tué d’un coup de poignard, ni d’un coup de fusil... on s’est servi d’une arme qu’une femme peut manier... d’une épingle empoisonnée... --C’est un roman à la manière noire que vous inventez là... --Non. Le hasard a voulu qu’on ramassât l’épingle tout près du cadavre. L’analyse du poison a été faite. On sait à quoi s’en tenir sur sa nature et sur la façon dont on l’a employé. On sait même à peu près qui l’a fabriqué. --Enfin, monsieur, où voulez-vous en venir? --A obtenir de vous une confession sincère... et complète. C’est le seul moyen de salut qui vous reste, mais si vous voulez y recourir, vous n’avez pas une minute à perdre. --Qui donc êtes-vous pour me parler ainsi? --Je suis commissaire de police, madame, et chef du service de la sûreté. Jusqu’alors, Berthe Mornas avait fait bonne contenance. Aux menaçantes découvertes que cet inconnu lui exposait froidement et impitoyablement, elle opposait un front d’airain. Elle le prenait pour un maître chanteur, et elle se préparait à discuter avec lui le prix de son silence. Mais quand il en vint à décliner sa qualité, elle comprit qu’elle était perdue. --J’attends votre décision, madame, reprit le chef de la sûreté. --Vous avez vu mon mari? demanda-t-elle avec effort. --Non, madame. M. Mornas ne sait pas que je suis allé faire une perquisition à Grandclos; il ne sait même pas que Garnaroche est mort. Les agents qui ont ramassé le cadavre sur la voie publique ignoraient que cet homme avait joué un rôle dans la préparation du crime de Boulogne. Je n’ai rien dit et j’ai pris sur moi d’agir seul. J’en avais le droit... à charge de rendre compte... et mon rapport n’est pas encore fait. --Cependant, vous venez de la rue de Turenne... C’est là seulement qu’on a pu vous apprendre que j’étais chez madame Trémentin. --Je me suis en effet présenté chez vous, madame; j’y suis allé directement de la gare du Nord, en arrivant d’Apremont. Si j’avais voulu voir M. Mornas, je serais allé au Palais de justice. Il y est en ce moment. Mais je tenais à vous voir d’abord. --Pourquoi, je vous prie? Vous vous intéressez donc à ma situation? --Qui ne s’y intéresserait? Je n’en connais pas de plus atroce. Et je voudrais empêcher de se produire un scandale épouvantable... un scandale qui occupera tout Paris et qui déconsidérera à tout jamais un des magistrats les plus honorables du tribunal de la Seine. --En admettant que je l’aie trompé, mon mari ne serait pas déconsidéré pour cela. Je connais quelques-uns de ses collègues qui se trouvent dans le même cas et qui n’en sont pas moins estimés. --Pas un n’a épousé une femme qui a commis deux meurtres, avec préméditation et guet-apens... une femme qui passera en cour d’assises, et qui finira sur la place de la Roquette ou dans une maison centrale... --Deux meurtres! moi!... Vous êtes fou! Qui donc ai-je tué, s’il vous plaît? --Avant-hier, après le théâtre, vous avez tué votre ancien amant, Garnaroche. Vous l’avez tué en le piquant à la main avec une épingle empoisonnée... Le poison, vous veniez de le prendre chez M. Gigondès, votre locataire, qui cherche encore la fiole que vous lui avez volée... Je viens de l’interroger, et il a tout avoué... Je sais que Garnaroche est entré chez lui avec vous, qu’il en est sorti avec vous. --Eh bien! oui, c’est vrai, dit Berthe d’une voix sourde; j’ai tué ce misérable parce qu’il voulait me forcer à renouer avec lui des relations qui me faisaient horreur. Quand je l’ai frappé, mous n’étions plus qu’à quelques pas d’une maison où il m’entraînait. --Non, madame, vous l’avez tué parce qu’il aurait pu dire qu’autrefois, lorsque vous avez rompu avec lui, vous avez eu soin de garder la clef de la cabane d’où est parti le coup de fusil... --Vous ne me soupçonnez pas, je suppose, de l’avoir tiré, ce coup de fusil?... --Je ne vous soupçonne pas. J’ai une certitude. Voulez-vous que je vous dise le numéro du fiacre que vous avez pris à l’heure sur le boulevard du Temple, et qui vous a conduite au bout de l’hippodrome de Longchamps, où il vous a attendue pour vous ramener à Paris? Le cocher est une brute qui a fini par venir me raconter que, ce soir-là, il avait chargé une dame enveloppée et encapuchonnée dans un manteau fourré; que là-bas, au bois de Boulogne, au lieu d’une dame, il avait vu descendre un garçon; qu’au bout de trois quarts d’heure, ce garçon était revenu tout essoufflé et s’était fait ramener sur le quai des Tuileries, au coin du pont de Solferino; que là, plus de garçon, rien qu’une femme: celle qui était montée au boulevard du Temple. Elle a payé royalement et elle s’est avancée sur le pont, un paquet à la main... un paquet qu’elle a jeté dans la Seine, et qui contenait ses habits d’homme, plus le fusil... un joli fusil à un coup qu’on a repêché ce matin, et que M. Darlempde avait acheté jadis pour sa fille Berthe, qui avait un goût très-prononcé pour les exercices masculins. Suis-je assez bien informé, madame... et faut-il que j’entre dans des détails plus circonstanciés?... Faut-il que je vous indique la maison à deux portes donnant sur deux rues où vous entriez d’un côté, pendant que M. Trémentin y entrait de l’autre? --Non... non... assez! murmura madame Mornas, accablée par cette avalanche de preuves. --Pardon, madame; ce n’est pas assez. --Que voulez-vous donc de plus?... --Je vous l’ai dit. Je veux une confession complète. M. Trémentin était votre amant et vous l’avez tué. Pourquoi l’avez-vous tué? --Parce que son mariage était une infâme trahison. Il m’avait juré de ne jamais me quitter et il m’a trompée indignement. Je l’ai supplié de ne pas épouser Cécile Aubrac... je la connaissais, et l’outrage qu’il me faisait était plus sanglant que s’il avait choisi une inconnue... Je l’ai imploré à genoux... j’ai pleuré... il n’a pas eu pitié de moi... je n’ai pas eu pitié de lui... --Vous l’aimiez, cependant? --Éperdument. J’aurais donné de bon cœur ma vie pour sauver la sienne. --Alors, ce n’est pas sur lui que vous avez tiré, dit le chef en regardant Berthe avec des yeux qui savaient lire dans les cœurs. Elle tressaillit et, pour la première fois, elle se troubla. --Vous visiez sa femme et votre main a tremblé... la balle a passé un peu trop haut... elle n’a pas touché la tête de votre rivale et elle a percé le cœur de votre amant... --Ah! vous êtes le diable, murmura madame Mornas. --Peut-être. Je sais aussi pourquoi vous êtes ici... chez la jeune femme que vous avez manquée. Vous ne lui pardonnez pas de vivre et vous l’avez condamnée à mort. C’est pour pouvoir la tuer sûrement et impunément que vous êtes entrée dans son intimité, en affectant de prendre la défense de l’homme qu’elle aime, en plaidant auprès de votre mari la cause de Louis Mareuil, après avoir tout fait pour qu’on le crût coupable. Avec quoi vouliez-vous la tuer?... Est-ce avec une épingle empoisonnée... comme vous avez tué Garnaroche? Berthe, qui courbait la tête, se redressa enfin et dit: --Finissons-en, monsieur. Voilà dix minutes que vous entremêlez en me parlant les insultes et les témoignages d’intérêt. Vous avez sans doute un but que je n’aperçois pas, car il vous suffirait de faire votre métier sans phrases. Rien ne vous empêche de me dénoncer. Dénoncez-moi, si vous voulez, mais ne me torturez pas. --Ainsi, vous me conseillez d’aller dire à M. Mornas, qui ne sait rien encore: Votre femme est deux fois criminelle; l’assassin que vous cherchez, c’est elle; et vous, juge d’instruction, vous avez fait emprisonner un innocent. --Mais, quoi que je dise ou que je fasse, vous ne vous tairez pas, vous. --Si, dans un seul cas. --Lequel? --Je n’ai pas à vous l’indiquer. Je croyais que vous me comprendriez. Berthe pâlit. Elle avait compris. --Vous me promettez que si je disparaissais, vous garderiez sur moi un silence absolu? --Je puis vous le promettre, puisque l’innocence de Louis Mareuil a été reconnue. C’est tout ce que je veux. Et je suis d’avis qu’il n’est pas indispensable que la société fasse justice elle-même. Le coupable a toujours le droit de payer sa dette comme il l’entend, et mieux vaut même, selon moi, qu’il n’expie pas publiquement son crime, car, dans ce cas-là, sa honte rejaillit sur les siens. --J’entends, monsieur, et je puis mourir sans qu’on devine que ma mort a été volontaire. Donnez-moi votre parole d’honneur que le mot de suicide ne sera pas prononcé quand je ne serai plus de ce monde. --Je vous jure de ne pas le prononcer, mais il ne dépend pas de moi que d’autres ne le prononcent. --Personne n’y songera, j’en suis certaine, si vous ne me trahissez pas. Mon coupé m’attend à la porte. Cet appartement est au premier. J’aurai encore le temps de descendre dans la rue et de monter en voiture. Mon cocher ne s’apercevra de rien et quand il arrivera rue de Turenne... il me trouvera morte. Mon corps ne portera aucune blessure. Les médecins déclareront que j’ai succombé à une maladie quelconque. Tout en parlant, madame Mornas avait pris le collier qu’elle avait replacé dans l’écrin et que le commissaire n’avait pas remarqué. Elle le saisit à deux mains, chercha le fermoir, et quand elle l’eut trouvé: --Adieu, monsieur, dit-elle d’une voix ferme. Rappelez-vous que vous avez juré. --Que faites-vous? s’écria le commissaire. --C’est fait, répondit Berthe en montrant le pouce de sa main droite au bout duquel perlait une goutte de sang. --Quoi! ce collier... --J’espérais qu’il tuerait Cécile... et c’est moi qu’il tue. Conduisez-moi jusqu’à ma voiture et aidez-moi à y monter. Je n’ai plus que cinq minutes à vivre et je ne veux pas mourir ici. Le chef ne put se défendre d’une certaine émotion, mais il ne la laissa pas voir, et il ne perdit pas la tête, car il remit dans l’écrin le collier que madame Mornas avait jeté sur la table, après s’en être servie pour se piquer mortellement, et il mit l’écrin dans sa poche. Peut-être lui restait-il quelques doutes sur la réalité du suicide accompli sous ses yeux, car il dit: --Je suis à vos ordres, madame, et je vais vous accompagner d’autant plus volontiers que je ne veux pas qu’on sache que je suis venu dans cette maison. M. Darès me connaît. Il ne faut pas qu’il me voie. Je sors donc avec vous et je vous quitterai à la porte. Permettez-moi seulement de vous rappeler que nous ne devons plus nous rencontrer, quoi qu’il arrive. J’ai pris sur moi de vous avertir... je ne recommencerai pas... et demain, il ne me restera qu’à faire mon devoir. --Ne craignez rien, dit amèrement madame Mornas. Le poison qui court dans mes veines est sûr et prompt. Je n’arriverai pas chez moi vivante. Vous m’avez promis le silence. J’y compte. --Je vous promets encore de me taire et de brûler vos lettres à Garnaroche, répondit le commissaire, grave et triste comme un juge qui vient de prononcer un arrêt de mort. Venez, madame. A vrai dire, il n’était pas très-rassuré pour lui-même, car il venait de prendre une lourde responsabilité en poussant cette femme à se soustraire au châtiment qui l’attendait et en lui facilitant les moyens d’échapper à la justice. Mais il avait appris, dans le long exercice de ses délicates fonctions, qu’il est des cas où, pour des raisons d’ordre supérieur, il faut sortir de la légalité. Il avait la conscience d’avoir agi pour le mieux, et en dénouant cette affaire dans l’ombre, il faisait assurément un sacrifice d’amour-propre, car, au grand jour des assises, elle aurait mis en pleine lumière l’habile agent qui, le premier, avait ramené l’instruction dans la bonne voie. Il était tout près d’ailleurs à répondre de ses actes, et il n’avait pas à craindre que M. Mornas lui reprochât d’avoir sauvé son nom de la honte d’un procès criminel. La condamnée sortit la première et elle eut le sang-froid de dire à la gouvernante de Cécile qu’une nouvelle qu’elle venait de recevoir l’obligeait à partir, sans prendre congé de sa maîtresse. Le commissaire, qui la suivait, put s’en aller incognito comme il était venu. Le cocher de madame Mornas ne le remarqua point, car elle monta seule dans son coupé, pendant que le chef s’éloignait en rasant les maisons. Quelqu’un les vit pourtant, quelqu’un qui les connaissait tous les deux et qu’ils ne virent point, car il arrivait à pied par le trottoir opposé et il regardait de très-loin la maison qu’habitait Cécile. Louis Mareuil, mis en liberté le matin, avait couru d’abord chez sa mère, qui ne s’était décidée qu’avec peine à le laisser partir. De l’avenue Frochot, il était allé chercher, rue Condorcet, Darès, qu’il n’avait pas trouvé, et qu’il fut ravi d’apercevoir derrière les vitres d’une des fenêtres du premier étage, au moment même où il levait les yeux pour lire le numéro de la maison du boulevard Haussmann. On croira sans peine qu’il ne s’arrêta point à observer madame Mornas et le commissaire qu’il avait aperçus au moment où ils se séparaient. La fenêtre s’ouvrit aussitôt. Cécile s’y montra à côté de Georges, et Louis se précipita dans l’escalier. Il est des joies qu’on ne peut pas peindre, des transports qu’on ne décrit pas. Cécile sauta au cou de son amoureux, sans marchander, et l’embrassa de tout son cœur. Georges était presque aussi ému qu’elle, et ils parlaient tous les trois en même temps. Il leur fallut un gros quart d’heure pour se remettre, et dès que Cécile eut repris un peu de sang-froid: --Venez, dit-elle à Louis, remercier madame Mornas, qui a si chaleureusement pris votre défense et qui a fini par gagner votre cause auprès de son mari. --Madame Mornas! répéta Louis Mareuil; mais... elle vient de partir. Elle montait en voiture au moment où j’arrivais. --En effet... son coupé n’est plus là, dit Georges. --Partie... sans me revoir, murmura Cécile... Moi qui aurais été si heureuse de vous présenter à elle... --Ce monsieur, qui insistait tant pour lui parler en particulier, l’aura emmenée plus vite qu’elle ne voulait, reprit Darès. --S’il s’agit de l’homme qui est sorti de cette maison en même temps qu’elle, dit Louis, je le connais... et vous le connaissez aussi. --Vraiment?... Qui est-ce donc? --C’est ce misérable policier qui est venu m’arrêter dans le jardin de ma mère, en se présentant comme attaché au parquet. Vous étiez là, Georges... et vous aussi, Cécile... --Quoi! le chef de la sûreté! s’écria Darès. Ce n’est pas possible... vous devez vous tromper, mon cher Louis. --Je suis certain de l’avoir reconnu. --Alors je n’y comprends rien. Qu’il ait affaire au juge d’instruction, c’est tout naturel... mais à la femme du juge, c’est inexplicable... et la persistance avec laquelle il a refusé de dire son nom n’est pas moins extraordinaire... Il tenait donc à nous cacher sa visite. --Il tenait aussi à ne pas être vu avec madame Mornas, car, à peine sorti de la maison, il est parti sans la saluer. --De plus en plus étrange. Notez qu’il est rentré hier soir d’une excursion qui lui a certainement fourni des indications positives sur la femme dont ce Garnaroche était l’amant... Son premier soin aurait dû être de se présenter au cabinet de M. Mornas... et au lieu de passer au Palais de justice, il est allé rue de Turenne demander madame Mornas... elle n’y était pas... on lui a dit qu’elle était ici et, sans perdre une seconde, il est venu l’y relancer... Il n’agirait pas autrement si elle était coupable. --Oh! Georges!... quelle idée! murmura Cécile. --Il m’en vient une autre... ce collier... --Eh bien? --Ne vous ai-je pas dit que madame Mornas était liée avec cet empoisonneur de Gigondès?... Qui sait si ce n’est pas elle qui vous a envoyé ce collier?... Il est resté sur la table du salon... venez! je veux le prendre et le porter au chef de la sûreté qui le fera examiner... Et sans attendre, Georges traversa précipitamment la salle à manger pour entrer dans le salon. Cécile et Louis l’y suivirent. L’écrin n’y était plus; mais sur le tapis de cachemire blanc qui recouvrait la table, il y avait une tache de sang encore humide. --Elle s’est blessée, s’écria Cécile. --Non, elle s’est tuée, dit Georges Darès, et en se tuant, elle s’est fait justice. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Berthe Mornas a payé sa dette. Elle est morte dans le coupé qui la ramenait chez elle, et le chef de la sûreté a tenu sa parole. Nul n’a jamais su et ne saura jamais comment a vécu cette femme, qu’aucun soupçon n’a jamais effleurée. Georges a deviné la vérité, mais Georges se taira. Cécile et Louis n’y ont pas voulu croire, et ils ne pensent tous les trois qu’à être heureux. Dans six semaines Annette Mareuil sera madame Darès, et dans dix mois, Louis Mareuil épousera Cécile Aubrac. Gigondès aussi pourrait parler, mais Gigondès a bien trop peur de se compromettre. Du crime de Boulogne, il n’est plus question. L’affaire est _classée_, c’est-à-dire oubliée. M. Mornas a sincèrement pleuré sa femme et il aura de l’avancement. Ainsi va le monde. PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79632 ***