
SOUS LES MURS
DE
BAGDAD
Il ne faut jamais s’attaquer à ceux qu’on n’est pas sûr d’achever.
Maurice Barrès.
DU MÊME AUTEUR
A PARAITRE :
ÉMILE ZAVIE
ROMAN
PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78
Il a été tiré de cet ouvrage
6 exemplaires sur papier du Japon (H. C.)
12 ex. sur Hollande Van Gelder (H. C.)
et 25 ex. sur papier pur fil Lafuma, dont 20 numérotés
et 5 hors commerce.
Copyright 1923 by
La Renaissance du Livre.
Au
Souvenir
de Jean Pellerin
A mes amis
du Bassin de Radoub
Henri Béraud — Pierre Benoit
André Billy — René Bizet
Francis Carco — Léon Deffoux
Pierre Mac Orlan
Roland Dorgelès
Tristan Derème
André Warnod
Puisqu’il faut de nouveau partir pour un lointain voyage, acceptons-en les risques d’un cœur solide et sachons regarder sans faiblir ces régions inconnues où le sort nous envoie.
Du paysage, l’essentiel ; des mœurs, ce qui nous paraîtra singulier ; du tragique intime qui se joue au secret des âmes, ce qui nous en sera révélé… Quant aux traverses où nous serons forcément entraînés, nous tâcherons d’en revenir, si c’est possible, sans trop de dommages.
S’il vous plaît de nous suivre, voyageur sédentaire, nous ferons route ensemble.
SOUS LES MURS DE BAGDAD
Sur le quai d’embarquement, près de la passerelle du petit cargo japonais qui devait faire route pour l’Égypte, se promenait un maigre personnage tout de noir vêtu. Comme je m’approchais pour monter sur le pont, cet homme m’arrêta :
— Ce bâtiment ne prend pas de passagers, énonça-t-il, sans me regarder.
— Cependant, je suis passager.
— A quel titre ?… Seriez-vous le compagnon de M. Victor Williams…
— Lecharier… C’est exact.
— Rien ne me le prouve…
— Ma réponse, d’abord, si vous me connaissiez un peu, et puis ceci encore…
Je présentai un passeport maculé de timbres et diverses pièces d’identité. L’homme les examina. C’était un long et mince individu qui se tenait très droit sur des jambes d’échassier. Dans l’ensemble, cet air raide, particulier à certains officiers en civil. Je le jugeai orgueilleux, vindicatif, plein de suffisance et de l’habitude du commandement qui confère à quelques-uns, non les qualités du chef, mais l’apparence de ces qualités.
— Je vous attendais depuis longtemps, monsieur, commença ce personnage en relevant une tête au teint de cire où l’on voyait deux yeux petits et sans éclat.
Puis, détournant son regard, comme gêné de ce qu’il avait dit, il me rendit mes papiers.
Je crus devoir m’excuser :
— Mais il y a un bon moment que je suis arrivé, monsieur.
— Je n’en doute pas, me répondit-il. Moi aussi, il y a longtemps que je suis arrivé. Et je vous attendais…
— Croyez bien que je regrette de vous avoir fait attendre, mais je ne savais pas…
— Il fallait le savoir, monsieur. Ma place est à l’embarcadère, mais la vôtre était sur le pont. Montez donc, je vous prie, et donnez-vous la peine de vérifier si tous vos bagages et ceux de votre ami se trouvent en sûreté.
Cela fut débité d’une voix sèche qui n’admettait pas la contradiction ; c’est pourquoi, sans doute, lâchant toute prudence, je répliquai aussitôt :
— Monsieur, je ne vous connais pas. Finissons-en donc et laissez-moi passer.
Des matelots, deux ou trois dockers, un douanier s’approchèrent. Une brusque colère désarticula l’anguleux visage de mon partenaire. Devant ces gens qui s’intéressaient visiblement un peu trop à notre conversation, un conflit allait s’engager.
— Alors, moi, monsieur, qui ai le déplaisir de vous connaître, je vais me présenter : je suis M. Louis Tuchet de Prénonne.
Aussitôt, sans vouloir en écouter davantage, je m’éloignai, l’air aussi indifférent que possible, comme si les avis de M. de Prénonne ne me concernaient point. Quand je songe à sa figure stupéfaite, je ne puis, même aujourd’hui, m’empêcher d’en sourire, et cependant, de cette querelle provint toute une série de mésaventures…
Somme toute, ainsi que je venais de l’apprendre à l’intéressé lui-même, je ne connaissais pas M. de Prénonne ; je ne l’avais jamais vu, mais, d’après le portrait tracé du personnage par mon ami Williams Lecharier lui-même, il m’avait été facile d’identifier le désagréable gentilhomme qui se considérait déjà comme le chef et l’organisateur de notre petite expédition.
Je passai le long d’un haut charbonnier amarré à quai, pareil à une vaste et noire muraille rebondie ; je tournai dans une allée que bordaient des sacs de blé et des ballots de tabac, puis je regardai les faubourgs « napolitains » de Marseille, les petits coteaux blancs et leurs pins parasols que le vent semblait incliner du côté de la Méditerranée. J’étais déjà loin du cargo japonais, de sa passerelle et de M. de Prénonne, je m’efforçais, du reste, de n’y plus songer, lorsque je fus abordé par un gentleman très brun, de taille moyenne, qui me salua avec assurance.
— Monsieur Blaze Romerdy, n’est-ce pas ?
Puis, sans plus attendre :
— J’arrivais près du bateau comme vous parliez à M. de Prénonne. J’ai tout entendu. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir eu le bon esprit de ne pas insister longtemps et de laisser cet homme terminer seul, à loisir, ses remontrances.
Cet étranger aux yeux trop lourds qui m’abordait par mon nom, m’emplissait d’une subite méfiance :
— Qui donc êtes-vous, monsieur ?
— Un passager dans votre cas, tout simplement, déclara-t-il avec une humilité trop prononcée pour être effective. Mon nom ne vous apprendrait rien, mais vous, vous m’étiez connu…
Tout en parlant, l’homme tira de son portefeuille une carte de visite qu’il me tendit :
CONSTANTIN DE HENNE
Voyageur de commerce
PARIS
— Il me semble que je vous connais… que je vous ai déjà vu… remarquai-je avec quelque hésitation.
— Que vous m’ayez rencontré, c’est probable ; que vous me connaissiez, ce n’est guère possible. La question n’est point là, reprit avec assurance mon interlocuteur. Je voulais plutôt vous féliciter d’avoir abandonné M. de Prénonne. Voyez-vous, ce n’est pas de sa faute. Il est ainsi fait. Il appartient à la confrérie de ces gens disgraciés qui possèdent l’étrange privilège de ne pouvoir rien dire, même les choses les plus insignifiantes, sans froisser leurs amis et s’attirer la rancune des indifférents. Mais que pensez-vous faire maintenant ?
Cette question, subitement amenée, me parut, à ce moment-là, cacher le véritable dessein de M. Constantin de Henne. Par la suite, toutefois, je négligeai cette méfiance.
— Je suis véritablement indiscret, protestait l’homme brun ; cependant je vois bien que la perspective d’un voyage avec un aussi singulier ordonnateur que Prénonne vous paraît une chose bien hasardée.
A la vérité, je n’avais nullement songé à tout cela. J’étais parti pour ne pas donner en spectacle aux habitués du port de la Joliette la colère de M. de Prénonne et, peut-être aussi, la mienne.
— Vous attendez l’arrivée de votre ami ? recommença l’importun questionneur.
— Quel ami ?
— Votre ami Williams.
A ce nom, je reculai, tant ma stupeur était peu simulée. Comment cet étranger pouvait-il savoir ?…
Il repartit en souriant :
— Je vous répète que j’ai assisté à votre… entretien avec Prénonne, et c’est lui qui vous parla de Williams… Mais, à propos, vos bagages ?…
— J’irai tout à l’heure.
— Maintenant, répliqua M. de Henne, Prénonne ne vous verrait pas monter ; la nuit est presque tombée…
Le soir, en effet, commençait de descendre sur la mer violette et, par endroits, des lumières piquaient la ville, déjà bleuie par l’ombre. Toutefois l’obscurité n’était pas assez épaisse pour que mon passage échappât à la vigilance de M. de Prénonne. Heureusement, le hasard voulut qu’il s’éloignât à ce moment de son poste d’observation, sur l’embarcadère.
Dès que je fus sur le pont du petit bateau japonais, je partis à la recherche de mes bagages. Je retrouvai assez vite, dans l’entassement des colis à main, près de l’escalier de descente des « premières », ma valise et celle de Williams, mais je ne parvenais pas à découvrir, ni dans le salon des « premières », ni près de l’escalier, une sacoche imprudemment étiquetée « fragile » et qui devait être écrasée sous un échafaudage de colis.
En somme, si j’étais venu plus tôt à bord, j’aurais aisément découvert les bagages que je ne trouvais plus maintenant. Je réfléchissais, n’ayant rien d’autre à faire, et je m’assis auprès des valises, celle de Williams et la mienne.
Les reproches de M. de Prénonne ne méritaient pas, peut-être, mon excès de mauvaise humeur, et je voyais ma colère s’en aller peu à peu, tant il est vrai que nous ne sommes pas les maîtres des sentiments qui nous paraissent les plus durables.
Je n’étais pas fâché, du reste, après une journée à travers Marseille et deux nuits sans sommeil, de prendre quelque repos. J’en oubliais mes projets d’abandonner le bâtiment. A ce moment, M. de Henne qui me cherchait peut-être, — j’en suis certain aujourd’hui, — s’arrêta devant moi.
— Eh bien ! vous attendez votre ami ?
Je lui dis que je ne pouvais guère faire autrement, ni renoncer de gaîté de cœur, sur-le-champ, à ce voyage entrepris avec Williams et aux avantages « commerciaux » — j’appuyais sur ce point — que nous pensions en recueillir, pour quelques ripostes déplacées et, tout au plus, assez vives de M. de Prénonne.
M. de Henne m’approuva, ce qui m’enhardit à poursuivre :
— Je ne peux pas non plus prendre sur moi de changer brusquement le plan de Williams, ni l’abandonner dans cette expédition où il m’a témoigné sa confiance en me proposant de l’accompagner.
C’était vrai, du reste, j’avais accepté sans bien me rendre compte des conséquences de ma décision.
Je pourrais affirmer aujourd’hui, pour m’excuser moi-même, que je ne savais rien refuser à Williams. Ce serait plus simple, pas très loin de la vérité, et j’en aurais fini tout de suite.
Il y a ceci encore : c’est que je ne tiens pas à entrer en lutte avec un homme que je suis exposé à rencontrer tous les jours ou presque. Or, en ce temps-là, je voyais Williams Lecharier souvent. Et chaque fois, il me parlait de « nos » projets de départ pour l’étranger. Jamais je n’ai contrarié Williams sur ce point, et si je lui ai dit « oui », comme il me l’a soutenu par la suite, ce fut, à coup sûr, sans y attacher d’importance. Sans grand enthousiasme, non plus. Peut-être avais-je accepté pour me donner le temps de tergiverser et d’agir ensuite à ma guise. Ainsi, on s’imagine tout simplifier et c’est dans ces minutes-là que l’on complique sa vie. Plus tard, je sais bien, je me suis rendu compte que j’avais suivi Williams par amitié, pour la confiance instinctive aussi qu’il avait su m’inspirer.
M. de Henne s’était le plus naturellement du monde assis à côté de moi, sur les bagages entassés. Il me posait parfois quelques questions d’un air détaché. Tout à la joie de ne pas me trouver seul et d’avoir un auditeur, je lui dis comment j’avais connu Williams, en des jours mémorables de deuil et d’épouvante. La nuit, lentement, s’élargissait sur les eaux brillantes tandis que j’évoquais, pour moi surtout, ce passé dont Williams ne consentait à parler que par prudentes allusions, comme pour conjurer le retour d’un malheur toujours possible. Nous disions autrefois, là-bas, dans le temps, sans prononcer des noms de lieux ou de personnages.
Williams, donc, après la plus tragique aventure de notre époque — c’est la guerre que je veux désigner — me fit entrer dans une maison de commerce, et pour moi commença la plus calme des existences dans le plus paisible des petits bureaux de comptabilité qu’il fût possible de trouver. Et si je voyais bien le monotone de mes fonctions, j’en goûtais quand même le provisoire bonheur.
De toute mon histoire il va sans dire que je ne livrais à M. de Henne que l’essentiel, c’est-à-dire ce que je jugeais opportun. Je faisais un tri dans mes souvenirs et composais simplement pour mon auditeur d’occasion des morceaux choisis.
Or, Williams, qui m’avait volontairement égaré dans ce coin perdu où je me morfondais, dut penser qu’après un aussi discret apprentissage du repos, je devais être préparé pour de plus délicates entreprises.
— Un soir — il y a environ trois fois vingt-quatre heures — comme j’allais me coucher, on sonna à ma porte. J’hésitais… Hésitation bien naturelle.
« — Ouvre ! Mais ouvre donc !…
— Et vous avez reconnu la voix de votre ami Williams ! interrompit M. de Henne que je distinguais assez mal à côté de moi, mais qui me prouvait ainsi, par cette interruption, l’intérêt qu’il portait à mon récit.
J’avais reconnu en effet la voix de Williams. Mon ami se montra heureux de me trouver chez moi. Et sitôt qu’il fut entré dans ma chambre, il déposa sur ma table la valise qu’il tenait à la main.
— Qu’est-ce que tu fais à cette heure-ci ? lui dis-je. Tu es malade ?
— Ça tombe bien, déclara-t-il. Nous allons gagner huit jours. Nous arriverons peut-être à temps…
— Où veux-tu aller ? demandai-je, un peu inquiet… Rien de grave ?
Je regardais Williams qui n’était pas, somme toute, coutumier de ces visites impromptues.
— Mon vieux, prépare-toi tout de suite. Il faut partir.
— Comment ?
— Prépare-toi à partir pour Suez.
— Impossible ; je vais me coucher.
— Il s’agit bien de te coucher. Il faut que tu arrives à Marseille, demain, dans la soirée.
— Je regrette, dis-je, de plus en plus inquiet, sans oser cependant brusquer mon ami. Tu sais pourtant que demain matin je dois aller à mon bureau. Et je ne crois pas, — tu sais comme ils sont tâtillons, — qu’ils me permettent d’aller faire le tour par le canal de Suez et de revenir dans la même journée.
— Je ne plaisante pas, reprit Williams, qui s’impatientait. Je te répète que tu dois partir tout de suite. Je t’ai fait envoyer à Suez.
— Toi ? Et par qui ? Par une maison d’exportation ? Ce n’est pas possible.
— Et tu as juste le temps de partir.
— Je regrette, mais je ne puis pas. Je ne veux pas être représentant à l’étranger ; j’ai sommeil…
— Tu dormiras dans le rapide. Habille-toi. Fais ta valise. Tu es chargé de te rendre en Égypte.
— En Égypte !…
— C’est une surprise que je voulais te faire ! Es-tu content ?
Je n’osais répliquer : « Tu es fou ! » parce que je le pensais. Je commençais d’éprouver de sérieuses craintes pour la raison de Williams et, me souvenant à propos qu’il ne fallait pas contrarier ce genre de malades, je résolus de l’approuver sur toute la ligne, pour gagner du temps.
— Que ferai-je à Suez ? dis-je.
— Le travail que tu fais ici.
— Le même travail ?
— A peu près. Tu verras bien. Tu n’as pas l’air de te rendre compte, reprit Williams, Suez, c’est en Égypte, entre le canal et le désert. Tu es envoyé là-bas. Alors, le plus tôt sera le mieux…
Williams se tenait devant moi. Je pensais : « Pauvre garçon ! Ah ! ç’a été vite fait. Encore une victime de cette sacrée guerre !… » Et, comme nous ne permettons pas à notre perspicacité de se trouver en défaut, j’ajoutais pour moi-même : « Ça ne m’étonne pas du tout. Je l’avais pressenti depuis quelques semaines. »
Après un silence, je me hasardai à voix haute :
— Oui. Eh bien, ne t’en fais pas. Si tu veux te coucher dans mon lit, je m’étendrai sur cette chaise longue. J’ai connu des nuits plus dures. Tu dois être fatigué… Nous avons le temps, du reste. Demain, nous en reparlerons.
— Alors, s’écria Williams, tu refuses de partir ?
— Demain tant que tu voudras. S’il me fallait m’exiler maintenant, ajoutai-je en riant, je crois que j’aimerais mieux donner ma démission tout de suite.
— Tu ne peux pas refuser une occasion comme ça. Ce n’est pas sérieux. Habille-toi vite. Ne t’embarrasse pas de bagages. Prends l’essentiel : ta pipe, ton tabac, tes gants, deux chemises, quelques mouchoirs… C’est un long voyage, tu sais… Nous allons prendre un taxi, puis le train, puis un bateau.
— Alors, tu viens avec moi ?
— Bien entendu.
Il parlait sérieusement, comme il l’avait fait jusqu’ici, du reste.
— Nous vivrons désormais là-bas. Quelle idée !
— Non, expliqua Williams. Un voyage d’aller et retour. Comme je te l’avais promis. Quelques semaines. Puis nous reviendrons à Paris. Habille-toi, je t’en prie. Nous arriverons encore à temps pour le rapide de onze heures. Mais si ! J’ai les billets, les permis…
Je considérais Williams, qui avait étendu la main sur sa valise de voyage, pour bien indiquer qu’il était prêt à partir. La tranquille conviction de cet homme en pardessus et chapeau gris me fit un peu douter de ma clairvoyance.
— C’est la meilleure saison, ajouta Williams. Nous arriverons fin janvier ; la chaleur sera tout à fait supportable.
— Pourquoi aller là-bas ? dis-je, mal débarrassé de ma méfiance.
— Des affaires de famille.
— Ah ! tu as de la famille en Égypte ? Tu ne m’en avais jamais parlé.
— Mais toi aussi, tu as de la famille à Suez ou au Caire. Ne me regarde pas avec cet air ahuri, si c’est possible. Et achève de t’habiller. Ton chapeau… Nous allons là-bas pour des raisons que nous découvrirons en cours de route. En réalité, nous sommes envoyés spécialement pour une entreprise que je t’expliquerai plus tard tout au long.
« Tu ne parais pas enchanté, ajouta-t-il.
Ses yeux gris souriaient dans son visage.
— Je dormais… ou presque… Et puis, partir comme ça, tout de suite… Je regrette Paris… Mais alors, ce n’est pas une blague ? Tu ne me fais pas marcher ?…
— Je n’ai pas de temps à perdre. Dans le rapide je te montrerai l’ordre qui nous concerne. Prends une casquette. Tu compléteras ta garde-robe au Caire… Comprends donc que c’est une occasion exceptionnelle pour toi : un petit voyage, quelque argent et, qui sait, au retour une proposition nouvelle. Et tu refuserais !
— Que faudra-t-il faire là-bas ?
— Rien ou presque. Tu me suivras. Je t’expliquerai… Mais il sera bientôt onze heures… C’est très pressé, puisque je suis venu te chercher tout de suite. En partant cette nuit, nous arriverons peut-être pour le bateau de demain soir. J’ai retenu nos cabines par télégraphe.
« Notre départ, personne ne le sait, mais d’autres compétiteurs, des envieux pourraient contrarier nos plans. Je connais ça : l’autorité se ravise, envoie un contre-ordre, et retarde, pour une cause ou une autre, l’expédition pendant deux mois, six mois, une année. Ta valise est finie ? Écris un mot pour ta concierge, qu’elle ne t’attende pas demain soir. En route, maintenant. Nous dormirons dans le train.
— S’il y a de la place !…
— Nos couchettes sont retenues.
Devant une folie si logique en ses moindres précisions, je n’insistai plus et me laissai conduire par Williams qui ouvrit ma porte avec autorité.
Le lendemain, dans l’après-midi, nous descendions du train à la gare Saint-Charles, à Marseille, avec un retard assez sérieux. Le courrier qui fait escale à Alexandrie était naturellement parti, cinq heures avant notre arrivée.
— Qu’à cela ne tienne ! Allons dîner. Nous prendrons le bateau demain.
— Tu t’imagines, me dit Williams, qu’on monte sur un paquebot comme dans un tramway et qu’il y a un courtier de Chine avec arrêt à Port-Saïd, tous les soirs à heure fixe ?
— Non, mais tous les trois jours, environ.
— Pareil à tous les Français, tu ne connais rien, ou presque rien, des choses de la mer. Pas même le nombre des courriers ! Je puis t’assurer que ce retard nous fait perdre une semaine au moins… Non, décidément, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, je ne serai tranquille que sur le bateau qui nous emportera. Attends-moi donc dans ce café, avec ton sac et nos valises, je vais m’informer.
Williams s’éloigna. Je restais seul, presque satisfait de ce contre-temps qui m’accordait quelque repos. J’avais mal dormi dans le rapide, je me promettais de rattraper le temps perdu. Cependant Williams faisait montre d’une telle inquiétude que je demeurais les yeux ouverts, et d’autant plus alarmé que je ne parvenais pas à concevoir les périls que nous pouvions courir.
Williams avait, en effet, renvoyé aux calendes les explications que, selon sa promesse, il devait me fournir dans le train.
— Tu dormais si bien, me répliqua-t-il plus tard, que je n’ai pas voulu te déranger. Nous en reparlerons sur mer.
Williams Lecharier donnait rarement les causes de ses décisions ; du moins, il n’aimait pas exposer les véritables. A force d’affecter une froideur britannique, de répondre brièvement aux questions, il était parvenu à se donner plus que l’apparence d’un homme réservé, toujours sur ses gardes. Williams se méfiait, surtout de lui-même. Parfois, cependant, il s’oubliait, allait jusqu’à s’indigner, s’embarquait pour de copieuses explications, puis, se souvenant soudain de son parti pris de prudence, il prenait soin, sans couper court trop brusquement, de n’abandonner que le superflu. Dès lors, on pouvait être sûr de ne rien savoir de précis, et le mieux était de renoncer à toute curiosité : Williams ne perdait pas deux fois de suite la maîtrise de soi-même.
Cette constatation, j’eus occasion de la faire souvent pendant les sanglantes années vécues ensemble et, tout récemment encore, à plusieurs reprises.
Williams parti, je sommeillais à demi sur les banquettes de ce petit café de dockers, mes valises près de moi.
Je songeais au voyage que je devais entreprendre. Une certaine inquiétude me venait à l’endroit de la mer, quelque appréhension aussi pour ce long parcours. C’était, à vrai dire, ma première grande traversée. J’imaginais la monotonie de ce transport et j’entrevoyais plusieurs catastrophes possibles, si bien que, lorsque Williams revint, il dut m’éveiller.
— Heureusement que je comptais sur toi pour surveiller nos valises ! Allons à l’hôtel, maintenant.
— On ne part pas ?
— Non. Demain seulement.
— Qu’est-ce que je te disais !
— Ce n’est pas ce que tu crois ! J’ai rencontré un personnage qui doit aller au Caire.
— Lui aussi ? Par quel hasard ?
— Il n’y a pas de hasard du tout. La logique simplement. Il suffit de réfléchir, reprit Williams. Je savais bien que nous raterions le courrier. Mais il fallait quitter Paris au plus vite. Il n’est pas rare de rencontrer des gens qui manquent un courrier, d’autant plus que si ce bateau est parti à son heure, la plupart des trains arrivant à Marseille ont subi des retards. Le personnage qui nous occupe devait, comme nous, prendre passage à bord du Lilliput. Mais il a voulu faire absolument comme nous… il a manqué le Lilliput… Il s’est alors entendu avec le capitaine d’un cargo japonais qui fait route sur Bombay et qui voudra bien nous prendre également, à nos risques et périls.
— A nos risques ?…
— Et périls, oui. Le « sabot » du Japonais n’est pas fait pour les voyageurs. On s’en accommodera quand même. Nous serons trois au moins par cabine, mais nous en avons vu de plus dures, ensemble, il n’y a pas longtemps. Nous arriverons aussi vite que sur le Lilliput et demain, à cette heure-ci, nous serons loin de Marseille. C’est l’essentiel, comprends-tu ?
— Et nous irons à Bombay ?
— Non. Nous descendrons à Port-Saïd. Ça ne te convient pas ?
— Ce que je vois de plus clair, c’est que nous allons faire une exécrable traversée. La nuit, nous serons mal couchés, le jour mal installés, sans compter le vent, les roulis, la nourriture…
— Pour la première fois depuis Paris, ce que tu viens de dire n’est pas dépourvu de bon sens. Nous achèterons quelques provisions. A propos, ajouta Williams, dans la voiture qui nous emportait vers l’hôtel. A propos, il est convenu avec ce monsieur que j’ai rencontré, — M. de Prénonne est son nom — qu’il parlerait de nous au capitaine japonais. Tu n’auras donc demain qu’à monter sur le pont. On embarque dès quatre heures de l’après-midi. On quitte le port de Marseille avant la nuit. Oui, c’est ainsi. J’ai quelques formalités à remplir, deux ou trois télégrammes à expédier. Et toi ? Personne à prévenir ?
— Non. Rien.
C’était vrai, du reste. Je me trouvais parfaitement détaché du continent et, si je regrettais Paris, peu de chose cependant m’y retenait : une vieille femme de ménage, le garçon du restaurant où j’allais d’habitude et quelques créanciers adroitement dispersés. Comme perspective, un avenir de petit employé résigné, sans grosse ambition. Pourtant, j’aurais voulu, à ce moment-là, avoir de nombreux télégrammes à rédiger, des adieux à écrire à des intimes ayant un nom et un visage, une fiancée, des amies, une femme, et puis quoi encore ? Je sentais soudain un obscur déchirement à quitter mon pays et à prendre le large. Mais Williams qui, jusqu’ici, ne s’était pas montré prodigue de renseignements, prit soudain un évident plaisir à me mettre au courant :
— Nous serons six sur le cargo du Japonais, sept avec le domestique de M. de Prénonne, une sorte de métis qui cuisine à la perfection, huit peut-être en tout.
— Qu’est-ce donc que M. de Prénonne ?
— Tu le verras. Il a été assez aimable. Du moins il s’y est efforcé, car il n’est pas taillé pour ça. C’est un long et hautain bonhomme qui s’est déclaré enchanté de pouvoir rendre service à deux Français dans l’embarras. Si j’ai bien deviné, il part avec quelques géographes, des archéologues aussi, qui se proposent de visiter la Mésopotamie.
— Pourquoi cet homme-là avec ces gens-là ? demandai-je.
— C’est ce que j’ignore, dit Williams. M. de Prénonne accompagne ces gens jusqu’à Alexandrie ou Port-Saïd… Tu le découvriras bien tout seul dans le port de la Joliette… Rendez-vous demain, devant le cargo, bassin d’Arenc, tu te souviendras ?
Voilà comment, grâce à la diligence de Williams-Victor Lecharier, je me trouvais ce soir même sur le pont encombré d’un petit bâtiment japonais en instance de départ pour Port-Saïd et Bombay.
Ainsi, loin des bruits d’un embarquement opéré à grands renforts de chaînes et de treuils, j’avais confié à M. de Henne, avec plus ou moins de détails, oubliant certaines choses, glissant sur d’autres, l’étrange histoire de mon départ précipité. Et M. de Henne, en ne se permettant que les observations nécessaires pour m’inciter à poursuivre, m’avait écouté avec une attention qui me surprenait tout de même un peu. Parfois, au cours du récit, j’apercevais dans l’ombre, grâce à la lueur de la pipe qu’il fumait, le visage mat, la bouche gourmande et le bas du menton de ce compagnon offert par le hasard et qui, au demeurant, m’était assez sympathique… Ses yeux, surtout, étaient, en dépit de la nuit, fixés sur moi.
— Espérons, dit-il, quand j’eus fini de parler, que, somme toute, vous ne regretterez pas d’avoir suivi votre ami. Mais vous ferez mieux de continuer de l’attendre ici. Peut-être vous conseillera-t-il de ne pas rester davantage. Peut-être aussi…
Sur quoi, M. de Henne commença l’éloge de Williams-Victor Lecharier qu’il avait un peu connu autrefois…
— Je ne sais s’il se souvient encore de moi, corrigea-t-il avec prudence. Il ne s’appelait pas Williams en ce temps-là.
J’expliquai que ce surnom avait été donné à mon ami pendant la guerre, à l’époque où il avait été proposé comme interprète dans l’armée anglaise. Il ne savait, du reste, pas dix mots d’anglais. Au dernier moment, on s’aperçut de son ignorance, mais ce nom de Williams lui resta. M. de Henne voulut bien trouver plaisante cette origine, puis, tout naturellement, il s’empressa de parler d’autre chose, du beau temps, de la meilleure saison de l’année pour les voyages.
— Est-ce vous, M. Constantin de Henne ? demanda une petite voix onctueuse. Je ne savais pas que vous étiez là ? Que faites-vous donc ?
— J’attends qu’on se décide à partir, répondit posément mon voisin.
— Eh bien, soyez patient. Il y a des passagers en retard.
En même temps une forme se profila dans l’embrasure de la porte, se détachant en noir sur le fond de la nuit.
— M. de Prénonne attend un passager auquel il tient beaucoup, poursuivit l’homme qui, maintenant, parlait bas. C’est un garçon très averti des questions musulmanes, assez distrait par contre et qui me paraît fort capable d’avoir oublié que nous partions ce soir… Mais vous n’êtes pas seul, il me semble ?
— En effet, répliqua M. de Henne qui se leva pour les présentations ; il les fit et de mauvais gré, du reste. Je ne sais si la forme ronde entendit mon nom ; ce qui est sûr, c’est que je ne compris pas le sien.
— Vous habitez Paris ? me demanda le nouveau venu — qui répondait, je l’ai su plus tard, au patronymique de Sartigues. — Moi-même…
Et, sur-le-champ, sans attendre ma réponse qui ne l’intéressait guère, M. Sartigues se mit à parler de lui sur un ton de satisfaction évidente. J’appris ainsi qu’il était marié depuis peu, que ce voyage forcé dérangeait ses habitudes. Il se plaignit d’abord d’avoir manqué le courrier français. La traversée sur un bateau japonais ne lui promettait rien qui vaille. Il semblait surtout regretter son foyer calme, son bureau paisible, son petit travail quotidien et régulier… il donnait ainsi l’impression d’un fonctionnaire désorienté loin de son tranquille rond de cuir.
Je regardais attentivement celui qui me parlait. Devina-t-il les raisons de mon insistance ? Il détourna la tête et je fus forcé de changer de place pour qu’il se trouvât sous la faible clarté d’une lanterne au verre dépoli que les trépidations des machines faisaient sursauter.
J’aperçus alors plus complètement mon homme. Il était de taille moyenne, légèrement renflé dans la région du ventre, ce qui, somme toute, lui donnait l’air d’un pot à tabac assez rebondi, assez épais aussi. Mais j’ai appris, à mes frais, qu’il ne fallait pas se fier à la bonté préventive des gens gros et ronds qui cachent souvent une compacte sournoiserie et même une jalousie aiguë sous leur rotondité. Celui que je dévisageais s’approcha d’un nouveau personnage qui s’apprêtait à descendre le roide escalier de fer.
— Vous êtes pressé ? lui demanda-t-il.
— Ah ! c’est ici que vous vous cachez, répliqua l’autre.
— Permettez que je vous présente… Monsieur ?…
M. Sartigues se tournait vers moi et c’était une manière comme une autre de me faire répéter mon nom qu’il n’avait pas dû entendre tout à l’heure quand M. de Henne l’avait prononcé.
Le nouveau venu, qui s’appelait Rives-Ribière paraissait large, imposant, beaucoup plus fort que le fonctionnaire mélancolique, mieux bâti aussi. Il avait toute l’apparence d’un comédien de modèle courant : vaniteux, entreprenant, un peu sot ; quand il parlait, c’était d’une voix effacée, presque timide. On eût dit un professeur plein de modestie.
Rives-Ribière me fut donné comme dessinateur en soieries. Je ne sais pourquoi, je n’ajoutai alors aucun crédit à cette affirmation.
M. Rives-Ribière allait visiter — en passant — l’Égypte : peut-être même pousserait-il plus loin… Il voyageait pour son métier.
C’est tout ce qu’il daigna nous confier, par quelques mots aimables, en plaisantant sur la dureté de notre voyage et les inconvénients de cette traversée si longue. Mais on sentait bien, sous le masque de cette épaisse apparence, un homme instruit, de bonnes manières, l’air volontairement effacé, qui devait connaître plus de choses qu’il ne voulait le dire et susceptible de s’acquitter en conscience de missions plus difficiles.
— Le chargement doit être terminé, annonça M. de Henne.
On n’entendait plus, en effet, le sifflet des machines à vapeur, les heurts des caisses embarquées et le grondement des chaînes du mât de charge. Nous sortîmes alors sur le pont. Le grand air nous frappa au visage. Près de nous, un matelot courait en balançant une lanterne sourde. Nous nous dirigeâmes près des sièges installés à l’avant, abrités par le toit vitré du salon. Sur la passerelle, une lumière se mit à briller. Des ombres passaient continuellement. Parfois une corde humide, suintant l’eau de mer, se tendait, puis retombait sur le plancher avec un choc mou. On allait partir.
— Pourvu que Williams soit arrivé ! dis-je à mon voisin qui devait être Rives-Ribière.
Trois hommes apparurent à la coupée. M. de Prénonne parlait haut, mais, à cause du piston des machines, sa voix tendue ne parvenait point jusqu’à nous :
— Il est avec le pilote, expliqua M. de Henne.
Allons, c’était fini. Nous allions appareiller sans Williams. Il nous rejoindrait, mais plus tard, par un autre courrier. A cette pensée mon cœur se serrait d’angoisse. Je n’aurais pas cru que je tenais tant à ce singulier compagnon. Et je le voyais tel qu’il était, avec ses qualités surtout, un peu dur parfois, mais si dévoué, si obligeant, sachant qu’il faut montrer quelque indulgence aux humaines faiblesses. Certes il aimait à commander. Il était renfermé souvent. Il ne livrait presque jamais le fond de sa pensée. Mais il payait de sa personne, il n’abandonnait jamais ceux qui avaient eu confiance en lui et, s’il se confiait peu, pouvait-on lui reprocher d’être discret ?
Le matelot qui courait tout à l’heure reparut avec sa lanterne, et je me trouvai un moment dans le rayon lumineux. C’est alors que Williams, qui arrivait, m’aperçut.
— Je désespérais, dit-il… Les formalités des bureaux. Mais j’y ai gagné un nouvel ami.
Se retournant, il découvrit un long manteau foncé, coiffé d’un épais feutre gris.
— M. Christian Dallène qui fera route avec nous. C’est un jeune savant du plus grand mérite…
Ainsi c’était là, sans doute, ce garçon, dont le retard, comme l’assurait Sartigues, « fonctionnaire en exil », désolait si fort M. de Prénonne… Le jeune savant ne me paraissait pas répondre au signalement que l’on m’en avait fourni, ou peut-être à l’idée que je m’en étais composée. J’avais, en effet, imaginé un homme de science, jeune encore, d’un certain âge quand même, grave plutôt que hautain…
A ce moment, je me souvins de mon compagnon Henne et je voulus le présenter à Williams. Mais Henne s’était éloigné. Je n’en fus point surpris, je n’y portai même pas attention. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette discrète disparition me revint à l’esprit… Mais c’est toujours plus tard…
— Si tu n’y vois pas d’empêchement, reprit Williams, M. Christian Dallène sera des nôtres. Tu as visité les cabines ?
— Il n’y a pas de cabine, dis-je, en essayant de voir M. Dallène qui s’était déjà éloigné, par discrétion sans doute, ou, comme je l’imaginai sur le moment, parce qu’il ne tenait pas à se montrer.
— Pas de cabine ! Tu t’es mal expliqué.
— C’est cependant exact, monsieur, intervint Rives-Ribière avec un à-propos dont je lui sus gré. Nous coucherons et camperons à la belle étoile, sur le pont.
— Ah ! diable !
— Nous ne serons pas trop mal, continua Rives-Ribière. On nous a dressé une tente sur la fermeture bâchée qui recouvre les écoutilles. — Avec nos couvertures, nous serons comme chez nous.
— Il vaudrait mieux trouver une cabine…
— Il y a des lits disponibles, deux ou trois peut-être, mais personne de nous n’en veut. Les rats viennent déranger les dormeurs, plusieurs fois par nuit.
Cependant, Williams, qui portait avec lui la sacoche que j’avais cru perdue, était allé inspecter le bivouac sommaire que les matelots japonais avaient installé pour notre usage.
— Il faudra accrocher solidement les toiles, pour que l’air ne pénètre pas, et aussi pour que nous ne roulions pas à la mer par temps de roulis.
Je retrouvais Williams tout entier dans ces quelques mots. J’en éprouvais une joie qui me fortifiait, juste au moment où le cargo se mettait à tourner, puis se faufilait le long d’imposantes masses de fer que l’on devinait surtout aux feux qu’elles avaient allumés pour la nuit… Au loin, dans Marseille qui s’éloignait, des lumières se tassaient toujours plus avant de disparaître. La sirène du cargo lançait ses appels réguliers et nous avancions sur la mer pleine d’ombre mouvante dans sa profondeur, sous un ciel noir troué d’étoiles.
— M. de Prénonne a dû se montrer inquiet de ne pas me voir arriver ?
C’était Williams qui me posait cette question d’un air détaché.
— Je ne l’ai pas vu depuis que je suis sur le pont.
— J’ai télégraphié à Paris, continua alors Williams, que nous partions. Et maintenant, je suis tranquille : sur Port-Saïd.
On sentait la trépidation du bateau qui filait dans le silence. Nous étions accoudés à la lisse. Au-dessous de nous, le bruit continuel des eaux et le remous de leur bordure d’écume. Je cherchais des yeux, sur le pont chichement éclairé, le nouveau venu. Comme par hasard, il nous tournait le dos et regardait la ligne noire des côtes… C’était un jeune homme élancé, de bonne taille, mais dont le corps semblait flotter dans un manteau beaucoup trop large pour lui. Il tenait enfoncé sur sa tête, à cause de la brise qui redoublait de violence à mesure que le cargo prenait de la vitesse, un chapeau mou dont il avait baissé les bords. Et, me souvenant des yeux noirs assez hardis, qui trahissaient cependant une certaine inquiétude, je rétablissais le personnage.
M. de Prénonne passa près de nous. Rives-Ribière l’accompagnait. M. de Prénonne s’arrêta. Puis, ne pouvant retenir sa mauvaise humeur, il dit à Williams :
— Il était temps que vous arriviez !
— C’est précisément ce que j’expliquais à mon camarade, répondit Williams.
— Et vous-même, monsieur, je vous croyais parti ?
M. de Prénonne me regardait. D’autre part, Williams affectait de ne pas avoir entendu. C’était donc à moi de répondre.
— J’étais parti, comme vous dites, monsieur. Mais je suis revenu avec mon ami.
— Ah ! c’est vous qui étiez avec M. Williams Lecharier !
Sans plus insister, M. de Prénonne se dirigea vers le salon des premières. Nous vîmes son fidèle second, Rives-Ribière, hésiter… Suivrait-il M. de Prénonne ? Resterait-il avec nous ? Rives-Ribière, l’air distrait, attendit quelques secondes. Puis, lorsque M. de Prénonne se fut éloigné, Rives-Ribière s’excusa de nous imposer sa compagnie, mais il ne savait où aller…
— Est-ce qu’il va nous faire cette vie-là longtemps ? demanda Williams.
— Il commence seulement.
— Ah ! il s’est déjà essayé avec toi ?
Rives-Ribière, qui cherchait peut-être une occasion de nouer connaissance, crut devoir intervenir :
— Vous savez, c’est un homme très doux. On le connaît mal. Très aimable également. Mais encore faut-il le savoir. Et quand on le sait, il vaut mieux ne pas lui montrer qu’on le sait, car cette connaissance que l’on témoignerait, l’affligerait et, peut-être même, l’irriterait, tant il est susceptible. M. de Prénonne s’est montré plein d’inquiétude pour vous et pour Monsieur — il désigna Christian Dallène qui se tenait à l’écart — parce que vous n’arriviez pas. Maintenant, il semble se désintéresser de votre présence, mais ce n’est qu’une attitude.
Nous écoutions moins ce que nous disait cet homme, que vingt minutes plus tôt nous ne connaissions pas, que la façon dont il nous le disait, d’une voix basse, pleine d’onction… Williams me regardait et ses yeux m’avertissaient : « En voilà un avec qui, dès maintenant, il va falloir compter ».
— Tout cela est parfait, conclut Williams. Mon ami et moi, du reste, nous n’accordons à ces incidents-là que l’importance qu’ils méritent. Mais j’aurais bien voulu découvrir une cabine.
Les lumières de la côte que nous longions encore n’étaient plus qu’une ligne brillante qui s’effaçait dans la nuit. Le jeune Christian Dallène parut s’éloigner de la lisse, comme à regret, mais, sans s’approcher de notre groupe, il déclara :
— Si c’est pour moi, la cabine, ne vous dérangez pas, monsieur Williams. Je m’accommoderai fort bien d’un lit de camp.
C’était la deuxième fois que Christian Dallène prenait la parole depuis son embarquement. Il s’exprimait d’un ton vif, clair, un peu chantant. Je regardai dans sa direction et je vis les lumières du bateau qui dansaient sur la mer et couraient le long de l’étrave. Au loin, la masse noire du ciel et des eaux… Une brise légère s’élevait. Et sur ce fond, drapé dans son manteau, la silhouette de ce jeune homme et son régulier visage blanc. Ce souvenir m’est resté si précis que souvent encore, lorsque je veux évoquer ce compagnon des jours anciens, je le revois comme je l’aperçus cette nuit-là, sur le pont incliné d’un petit cargo.
— Mais ce n’est même pas un lit de camp que nous pouvons vous offrir.
— Tant pis ! décréta Christian Dallène qui, pour ne plus entendre et couper court à toute offre nouvelle, retourna s’accouder au parapet. A ce moment, je regardais par hasard Rives-Ribière. Son visage témoignait d’une telle surprise qu’on ne pouvait manquer de la croire sincère.
— En cherchant bien, dit Williams, peut-être trouverait-on quelque chose ?
Mais, tout en parlant, il surveillait Rives-Ribière. L’étonnement que marquait notre importun ne lui avait point échappé. Sans doute Christian Dallène en était-il la cause ?…
Cependant, Rives-Ribière se souvint tout à coup qu’on l’observait. Il fit effort sur lui-même, se rappela les dernières paroles prononcées par Williams qu’il avait enregistrées, mais non comprises, et se hâta de répondre :
— M. de Prénonne couche dans une sorte de placard, chez le capitaine japonais. Et s’il n’avait craint de froisser l’aimable étranger, il serait venu avec nous.
— Il n’y a pas de place pour lui, répliquai-je.
Williams souriait. Rives-Ribière montrait quelque ennui, mais sans insister.
— Il a dû être fort impertinent avec toi ? demanda Williams. Ne te frappe pas, ajouta-t-il. Je le connais de réputation mieux qu’il ne peut me connaître. C’est un ancien officier de cavalerie démissionnaire. Il est entré dans l’industrie. Comme il ne parvenait pas à la haute situation qu’il se croyait en droit d’attendre, il a repris du service et il est resté à l’armée après la guerre… Mais on l’a changé de bâtiment.
Et je comprenais bien que cette édifiante histoire, Williams la contait surtout pour Rives-Ribière, que, dès ce moment-là, à tort ou à raison, il considérait comme un envoyé de Prénonne auprès de nous.
— Maintenant, allons nous coucher, conclut Williams.
Sur le pont, en effet, un vent mouillé, venu de la haute mer, accourait en sifflant. Nous nous glissâmes sous la tente que les matelots japonais avaient construite pour notre usage. Déjà, Constantin de Henne s’était installé sur le plan de gauche. M. Sartigues, le « fonctionnaire » mélancolique, comme je le désignais, occupait une place sur le même côté que Constantin de Henne, et il avait réservé de l’espace pour son compagnon, Rives-Ribière. C’est pourquoi nous nous trouvâmes ensemble, sur le bord resté libre, Christian Dallène le taciturne, Williams et moi.
Le jeune Dallène se roula dans ses couvertures et s’étendit. Il parut s’endormir aussitôt. Rives-Ribière, Henne et le fonctionnaire nous souhaitèrent bonne nuit. Pour moi, allongé à côté de Williams, pensant à mille choses et ne dormant pas, je suivais tous les mouvements du cargo. Lorsque le roulis nous faisait descendre, je tendais d’instinct les jambes et mes pieds s’arrêtaient à la toile qu’ils touchaient ; puis, le bâtiment s’inclinant à tribord, je me retenais pour ne pas glisser, et cependant ma tête et mes genoux se retrouvaient tout simplement sur un égal horizon. Ainsi bercé, sans regretter ma tranquillité terrienne, les chauds sommeils dans ma chambre à Paris, j’y songeais cependant…
Vers minuit, la brise de la pleine mer vers laquelle nous courions, devenue plus violente, plissa la toile de notre abri, puis les vagues elles-mêmes commencèrent d’éclabousser le pont ; des gouttes d’eau retombaient en pluie sur la bâche tendue… Aussi, lorsque je me soulevai pour arranger mes couvertures, ma tête heurta la toile raide d’humidité qui plaqua sur mon front comme un linge glacé.
C’est alors, à ce moment-là seulement, au cours de cette première veillée nocturne, sous cette tente secouée par les vents, en pleine mer enfin, que mon départ pour l’Égypte m’apparut une chose définitive. Je m’apercevais également que j’avais considéré jusqu’ici tout ce qui m’était advenu comme secondaire, fondu dans le brouillard d’un rêve.
C’est que, peut-être, depuis Paris, j’avais toujours mal dormi. La réalité des faits me manquait et la solitude également où l’on prend, après un bouleversement, contact avec soi-même, l’évidence dont on est peut-être le plus sûr.
J’entendais le clapotis des vagues, le ronronnement lointain des machines et, parfois, le souffle régulier de mes compagnons. Le jeune Dallène, près de Williams, se tournait souvent dans ses couvertures. Il dormait cependant avec toute la pesanteur de son âge.
— J’ai bien fait d’amarrer les cordes de notre campement, me dit Williams à voix basse. Si l’on glissait, du moins on ne descendrait pas trop bas.
— Oui, on aurait le temps de se réveiller avant d’être envoyé à la mer.
— C’est toujours ça…
— Quel est ce jeune homme que tu as amené avec toi ? tu le connais ?
— Oui, dit Williams, en riant, c’est un charmant garçon… Il ne fait pas chaud ici, ajouta-t-il.
— Non, mais demain, en vue des côtes d’Italie, le temps changera.
— Et en Égypte alors ! car tous ces gens vont en Égypte, reprit-il, heureux de voir que je le suivais dans son changement de conversation.
— Ah ! tu le savais…
— On peut toujours le supposer.
— Tu ne les connais pas ?
— Non.
Un petit silence. Puis Williams, à voix très basse, commença :
— Il est possible — c’est une hypothèse — que ces gens-là soient envoyés en Égypte pour des raisons qu’il nous faudra connaître. Nous pouvons dès maintenant nous souvenir qu’il est rare de voir un Français s’expatrier pour courir simplement sa chance.
Où vont-ils, tous ces expatriés ? Où allons-nous, nous-mêmes ? Je me le demandais sans le secours de Williams. L’un partait guidé par son ambition ou son intérêt, l’autre pour des questions d’argent ou d’avancement. Un Prénonne, par exemple, cachait une raison officielle ; Rives-Ribière aussi… J’en étais certain…
— Et ce garçon qui dort près de toi ? demandai-je.
— Tu y reviens ? Celui-là, répondit Williams, comme s’il devinait le détour de mes secrètes pensées, est peut-être le seul — tu entends : le seul — qui soit parti avec le désintéressement de son âge, pour voir, apprendre, voyager…
Tandis que Williams parlait ainsi, j’entendais les pas d’un homme égaré sur le pont ; il traînait ses souliers et devait se cramponner à la lisse… Parfois le vent meuglait et s’engouffrait très vite, d’un seul coup, dans le cornet de prise d’air, puis c’était le bruit des machines et le floc d’une vague qui ruisselait sur la toile tendue.
Mais Williams se taisait, tous dormaient maintenant sous la tente ; chacun rêvait qu’il s’était rendu les destins favorables et arrangeait l’avenir à sa manière, la seule bonne, assurément, mais qui oublie trop souvent de se produire.
Le lendemain, sur le pont arrière, nous causions, Williams et moi. Le temps était doux, mais d’un calme de surface qui ne présageait rien de bon.
— Ce n’est pas pratique, expliquait Williams. J’ai pu découvrir une cabine, une seule, sur ce sacré bateau ; nous pourrons nous retirer quelques minutes l’un après l’autre.
— A quoi bon ? répliquai-je. Nous pouvons bien faire notre toilette sur le pont, comme les autres.
A ce moment, M. de Prénonne faisait sa ronde ; il passait, un peu raide sur ses jambes écartées, bien que le tangage fût peu sensible. M. de Prénonne nous salua, fit mine de poursuivre sa promenade, puis il vint vers nous, la main tendue.
Je l’examinais, tandis qu’il marchait : un long visage, un menton trop court, des yeux alourdis de graisse, une main flottante… Et cette démarche même, trop vive dans sa raideur, qu’il accéléra à notre vue, comme s’il pensait effacer ses incartades de la veille. A quel moment cet homme se laissait-il aller à son naturel ? A quel moment dissimulait-il ? Hier, quand il s’attaquait à tout venant, ou ce matin quand il s’essayait à l’amabilité ? Trop impulsif pour faire un véritable chef, pensais-je. Trop maladroit aussi. Et, comme s’il tenait à nous administrer la preuve de ce que j’avançais, M. de Prénonne commença :
— Je ne voudrais pas revenir sur l’incident que vous savez, mais je tiens à vous exprimer ma surprise de ne vous avoir vu qu’à la dernière minute.
— Je croyais l’incident liquidé, répondit Williams, avec un ton que je lui enviais. Dois-je vous répéter qu’il y va entièrement de ma faute ? Christian Dallène se trouvait avec moi. Vous savez la longueur des formalités. Quant à Blaze Romerdy, inquiet de mon absence, il est allé à ma recherche.
Sur ces derniers mots, le jeune Christian Dallène, qui ne devait pas être loin de nous, se montra. Il se tenait près du bastingage. M. de Prénonne le remarqua, et tout de suite aimable :
— Ah ! ah ! dit-il, voici notre jeune savant ! Vous ne souffrez pas de la mer ? Vous n’en avez pourtant pas l’habitude ?
Christian Dallène, qui devait mal entendre, fit mine de s’approcher. Il avait toujours son feutre gris sur le front, et le même large manteau qu’il portait la veille.
— Je prendrai l’habitude, répondit-il.
— J’aurais été très heureux, continuait M. de Prénonne, de présenter mes compliments à M. Frélart.
— M. Frélart ? demanda Dallène.
— Eh quoi, monsieur, me ferez-vous croire que M. Frélart, l’éminent égyptologue, n’a point songé à accompagner son élève préféré jusqu’à Marseille ?
Christian Dallène se tourna vers Williams, et je surpris ce regard d’intelligence. Mon ami intervint :
— M. Frélart, cet homme éminent qui fut votre professeur, est assez malade en ce moment.
— J’aurais été heureux, poursuivit M. de Prénonne qui n’écoutait pas, de féliciter M. Frélart d’avoir formé un homme tel que vous, si jeune encore et d’une renommée si grande…
Christian Dallène, plein d’une modestie comme on en voit peu à cet âge, protesta de la main — une toute petite main — s’inclina à peine et, non sans ironie :
— Oh ! je n’ai pas grand mérite, monsieur, je n’ai eu qu’à retenir son enseignement. Exercice de mémoire.
Puis, avec une hardiesse imprévue et aussi, eût-on dit, d’un ton plein de confusion :
— Vous connaissez beaucoup M. Frélart ?
— Nous sommes de vieux camarades.
— Alors, je suis certain qu’il a dû bien souvent me parler de vous.
— Mais certainement, c’est un homme remarquable, en effet, et d’une éducation parfaite.
— N’est-ce pas ? comme vous le connaissez bien ! Et vous étiez son ami ?
On sentait dans ces demandes un tel accent d’impertinence souriante et de fausse amabilité, comme seuls osent se le permettre les jeunes gens sans expérience et les femmes malicieuses, que M. de Prénonne se tut. Christian Dallène l’examinait. M. de Prénonne, trouvant alors que sa présence ne s’imposait guère, se retira comme il était venu. Il marchait en écartant les jambes, d’une manière outrée, pour se conformer aux recommandations qu’on lui avait faites, afin de ne pas tomber au roulis qui menaçait depuis le matin.
— Vous connaissiez donc M. de Prénonne ? demandai-je à Christian.
— Non. Mais il connaît des gens que je connais, comme vous voyez. J’en étais si surpris que j’ai dû bafouiller un peu…
— Vous n’avez pas trop bafouillé, assura Williams sans sourire. Et vous n’êtes pas responsable lorsque Prénonne confond vos professeurs et ceux de votre frère. Car ce M. Frélart fut un des maîtres de votre frère.
— Fort bien. Si je l’ai ignoré, je le saurai désormais, s’excusa Dallène en riant.
Ce rire était jeune et franc. Il me plaisait autant que le nouveau venu lui-même. M. de Prénonne avait voulu lui en imposer tout à l’heure, et Christian Dallène venait de lui répondre avec adresse. C’est pourquoi le protégé de Williams qui, la veille, me laissait indifférent, me devint dans la minute tout à fait sympathique.
— Vous ne trouvez pas qu’il m’a minutieusement examiné ? s’enquit Dallène.
— Longuement, oui. Minutieusement, non. Il regarde, mais il est incapable d’observer.
— Il est ainsi avec tout le monde ! lâchai-je.
— Que diable s’est-il passé entre Prénonne et toi, le premier jour, à Marseille ?
Williams ne l’ignorait point, mais il s’amusait à me placer en vedette devant Christian, et je dus conter les faits déjà exposés une première fois. Naturellement, je fus amené à parler de M. de Henne.
— Vous le connaissez ?
Ce fut la première parole que m’adressa Christian Dallène.
— Je croyais le connaître, dis-je. Je me trompais. Depuis que Williams est arrivé, ce monsieur ne semble plus me voir…
— Bizarre, remarqua Williams Lecharier.
— Mais, tu le connais, toi ?
— De nom, oui. De réputation, également. De vue, peut-être. Mais il doit y avoir des années.
— Il te connaît bien, lui.
— Ah ! s’étonna Williams.
Puis, soudain sérieux :
— Tu ne lui as rien annoncé, à cet être-là…? En principe, il faut se méfier de tout le monde, rectifia mon ami.
— Échange de politesses, c’est tout. Mais que lui reproches-tu ?
Williams semblait réfléchir. En réalité, il m’observait et se demandait à quoi rimait ma question. Et puis, il ne devait pas être très certain que je n’avais absolument rien confié à Constantin de Henne. Enfin, d’un ton détaché qui eût trompé tout autre que moi, il trancha :
— Je ne lui reproche rien que ceci : il me déplaît.
— Je le trouve charmant, obligeant, très affable, sachant causer…
— Oui, c’est justement ce qui m’inquiète. Il est trop obligeant, trop éloquent, trop charmant… Je suis en méfiance.
Je n’insistai pas, pressentant quelque trouble mystère, que Williams ne révélerait point, selon son habitude lorsqu’il se tenait sur ses gardes, et surtout en présence de Dallène. Celui-ci, du reste, ne savait s’il devait rester ou s’éloigner. Enfin, il fit quelques pas pour se retirer un peu pour jeter du pain aux mouettes, nombreuses le long des côtes, qui tournaient et montaient, en criant, le long du bateau.
— Je ne crois pas que cet homme soit si dangereux.
— Tu peux croire ce que tu veux, répartit Williams. L’essentiel est que tu fasses attention. Voyons, tu ne lui as rien raconté ?
— Que veux-tu que je lui dise ?
Cependant, je crus nécessaire d’ajouter, d’un air dégagé :
— Et si j’avais commis quelque imprudence, qu’aurions-nous à craindre ?
Williams répéta ma question pour lui-même, puis il me dévisagea avant de répondre :
— Ce que nous aurions à redouter, je ne vais pas l’exposer ici. Mais si cette sottise a été faite, il faudrait la réparer.
— La réparer ?… m’étonnai-je.
— Oui, et le plus rapidement possible.
— Je ne comprends pas.
— C’est pourtant simple, répliqua Williams, avec vivacité. Il faudrait acheter le silence de cet individu. Te sens-tu la force et le pouvoir d’acheter ce silence ?
— A quel prix ?
Williams éclata de rire, et je devais souvent, par la suite, me rappeler cet accès de gaîté soudaine.
— Au plus juste prix.
— Comment ça ?
Alors, Williams, sans même baisser la voix :
— Un accident est si vite arrivé !
La surprise tout d’abord me rendit silencieux ; chez d’autres, je sais, elle produit des effets contraires et chez moi, aussi, il en était de même autrefois, mais il faut croire que l’on se forme peu à peu, puisque j’en étais arrivé à garder un mutisme prudent.
J’aurais cependant volontiers posé quelques nouvelles questions à Williams lorsque j’aperçus le jeune Dallène venant de notre côté. Comme, à ce moment-là, nous ne parlions point, ni Williams ni moi, Christian Dallène se crut autorisé à nous rejoindre.
— M. de Prénonne, dit-il tout de suite, doit être très mécontent. Une séparation est imminente entre lui et nous.
— Nous ne l’empêcherons pas, ricana Williams en me jetant un rapide coup d’œil.
Dallène, lui aussi, me regardait. Il avait, je m’en rendais compte à présent, un visage d’un ovale régulier que terminait un menton un peu trop proéminent. Le nez, légèrement busqué, attirait l’attention de l’observateur, et surtout les yeux aux reflets noirs, tour à tour profonds et graves, humides et soudain emplis de dureté.
— Vous n’essaierez pas de replâtrer les choses. Du reste, nous ne sommes pas faits pour nous entendre, Prénonne et nous.
J’écoutais parler Christian Dallène, étonné d’abord d’entendre ce garçon toujours sur ses gardes, avare de paroles, discourir aussi longuement.
— Vous fumez ? demanda Williams.
— Merci. Ça va tanguer…
Le bateau tanguait déjà, en effet. L’arrière se soulevait, puis l’avant, et le cargo retombait comme un ascenseur qui descend trop vite. Nous sentions le pont se dérober sous nos pieds, s’enfoncer plus profondément que nous-mêmes, semblait-il.
Le « fonctionnaire en exil » — c’était Pierre Sartigues que j’appelais ainsi — se cramponnait à la main courante, le long des cabines. Les yeux fixes, le teint pâle, stoïque ou déjà inconscient du danger de sa situation, il se laissait gagner par le mal de mer.
— Ne restez pas là ! lui cria Williams. Descendez dans les cabines. Vous allez glisser.
Mais le malade ne nous regardait pas. D’ailleurs, il ne devait rien entendre.
— Qui est-ce ? demanda Williams.
— Un fonctionnaire qui se déplace, dis-je.
— C’est Pierre Sartigues, rectifia le jeune Dallène. Je l’ai entendu nommer ainsi.
— Ah ! c’est Pierre Sartigues, répéta Williams. Eh bien, tu devrais aller le prendre, et le conduire en lieu sûr.
Le cargo, cependant, penchait sur bâbord d’une façon effroyable et, pendant un moment, nous vîmes, à côté de nous, sur le même plan, toutes les vagues aux crêtes blanches jusqu’à l’horizon du ciel, comme prêtes à nous balayer. Le bâtiment semblait se coucher sur la mer. Soudain, il se redressa et courut se précipiter sur l’autre bord. Nous roulâmes les uns sur les autres.
— On ferait tout aussi bien d’aller s’étendre, dit Williams en prenant le bras de Christian Dallène qui pâlissait. Tu pourras ramener ce M. Sartigues ?
— Évidemment.
Je me décidai à courir jusqu’au fonctionnaire qui, cramponné à sa barre de fer, ne voulait pas lâcher prise. Le jeu de bascule recommençait de plus belle, avec le perpétuel balancement de la ligne des eaux que l’on voyait monter, puis redescendre brusquement.
Je ramenai Pierre Sartigues jusqu’à la tente-abri où des passagers, tandis qu’ils se sentaient encore quelque courage, arrangeaient leurs couvertures en un lit de fortune et s’installaient pour l’après-midi, cette nuit et, peut-être, la journée du lendemain.
Étendu sur le dos ou couché sur le côté, chacun cherche en silence le remède qui lui permettra de résister au malaise envahissant. On ferme les yeux, on évite de parler, on essaye de penser à des choses sans valeur, on tâche de dormir…
Le soir, quand on s’éveille dans la demi-obscurité du crépuscule, on est tout surpris du calme insolite des flots ; mais la Méditerranée est féconde en surprises de ce genre. Il fait presque nuit sous la tente qui nous abrite. Deux ou trois lampes tremblent derrière des vitres, sur le pont. On s’éveille péniblement. Il y a déjà quelques heures que nous avons laissé les montagnes nues de Sardaigne. De tous côtés cette masse sombre et mouvante qui nous entoure forme notre horizon.
Une sorte d’accablement nous envahit devant ces eaux qui se succèdent à perte de vue. Le cargo file sur un lac. Pas de brouillard, mais des petits nuages colorés violemment par un gros soleil rouge qui s’enfonce en tournant, puis disparaît dans la mer métallique.
— Allons dîner, conclut Williams.
— Et dire que ce sera ainsi pendant huit jours ! observe Dallène.
C’est dans la petite salle de palissandre, au-dessus de l’hélice, qu’avait lieu le repas du soir. On allumait l’électricité sitôt que nous arrivions. La dorure des cadres, sur le fond bronzé du salon, étincelait par endroits. Les Japonais de l’équipage, le capitaine, son second, ses lieutenants mangeaient dans de petites terrines des mets que l’on ne parvenait jamais à distinguer. Chaque fois les Japonais voulaient prendre un morceau dans leur plat, ils en soulevaient le couvercle, qu’ils reposaient aussitôt après s’être servis. Puis, ils échangeaient quelques phrases entre eux sans qu’un trait de leur visage remuât.
Christian Dallène, qui, hier, ne touchait à rien, fit aujourd’hui honneur au menu. Rives-Ribière exultait.
— C’est Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, et moi qui avons combiné ce dîner, dit-il.
— Quel est encore ce phénomène ? demandai-je à Williams qui se trouvait près de moi.
Mais à ce moment Prénonne et Constantin de Henne arrivaient.
— C’est celui-là qui me connaît ? me dit Williams.
Prénonne m’empêcha de répondre :
— M. Pierre Sartigues est un peu fatigué. Il ne viendra pas.
Constantin de Henne se plaça non loin de Rives-Ribière, de telle façon que nous ne pouvions pas l’apercevoir, Williams ni moi. Je m’en félicitais. J’avais, du reste, tout lieu de supposer que Constantin de Henne n’agissait pas ainsi sans raison valable.
Comme nous avions dormi toute la journée, il nous fut impossible, le soir, de nous coucher. La nuit s’annonçait très douce. On apercevait autour de soi l’ombre glissante des eaux… Nous étions assis près de notre abri, Williams, Christian Dallène et moi. On fumait. Pas de lune encore, mais des étoiles piquaient le ciel, à l’infini, comme on les voit, paraît-il, brillantes, dans les régions tropicales. Au-dessous de nous, dans le noir, le clapotis des vagues… Nous n’avions rien à dire. Parfois, quelques paroles pour marquer le temps, le calme de l’heure.
Christian Dallène, que je ne voyais pas très bien, car lui seul n’avait pas allumé de cigarette, demanda :
— En somme, qu’avez-vous dit à ce monsieur ?
— Rien, absolument, répliqua Williams, mais nous avons bavardé de toutes sortes de choses indifférentes.
— Mais quoi encore ?
— De la traversée, des cabines, du bateau, de la chaleur…
— Vous n’avez abordé aucune des questions ?…
— Dangereuses ?… Évidemment non. Quand on parle pour s’entendre, on ne va pas s’égarer sur des sujets que l’on sait nous diviser.
— Vous n’engagiez pas le fer avec Prénonne, mais vous cherchiez au cas où vous auriez dû l’engager.
— Ce genre d’escrime convenait à notre situation.
— Aussi on y apprend peu de choses, parce que chaque adversaire se tient sur ses gardes.
— Comme dans une première conversation entre une femme et un homme qui se voient pour la première fois. Chacun se tient sur ses gardes, couche sur ses positions. Et nul n’est bien fixé…
— On ne saurait comparer Prénonne à une femme, reprit Dallène en riant.
— Qu’en savons-nous ? En tout cas, je voulais dire : la même qualité de méfiance ou d’animosité.
— Eh bien, vous êtes charmant, vous !
Christian Dallène allait répondre peut-être, lorsque Williams se mit à rire. Une lune blanche venait de sortir d’un nuage qui, depuis un moment, semblait lumineux. La clarté de l’astre glissait sur le grand calme de la mer et l’on pouvait voir maintenant la longue traînée bouillonnante de l’écume, dans le sillage du cargo…
— Vous ne venez pas vous coucher ? Non. Et bien, bonne nuit !
Christian Dallène et moi, nous nous trouvâmes seuls près du bastingage ; Pierre Sartigues et Rives-Ribière s’éloignaient avec Williams. Ils nous laissaient la garde de leurs chaises longues. Nous écoutions sur le plancher du pont le bruit de leurs pas décroître jusqu’à ce qu’il se confondît avec le ronronnement saccadé des machines. Un fanal, au-dessus de la porte du salon « des premières », se balançait suivant le mouvement du steamer.
— Même si je ne retire que ce spectacle de mon long voyage, dis-je, je ne regretterai rien.
— Vous êtes donc parti en emportant des regrets ? s’étonna Dallène.
— Comme tout le monde.
— Comme tout le monde ? répéta Christian Dallène, après moi. — Je fais donc exception à votre règle. Je n’ai rien laissé. Au contraire…
— Une mère ? une fiancée ?…
— Je n’ai plus de mère… Pas de souvenirs — ou si peu ! — qu’il me plaise de me rappeler. Ma véritable existence commence demain… Pour mieux vous expliquer, elle est née le jour où je suis monté à bord de ce cargo. Le reste, il me semble que cela ne m’appartient pas, que c’est arrivé à un autre, comme une histoire qu’on m’a racontée.
— Je comprends bien, fis-je, conciliant. La vie d’études que vous venez de vivre vous paraît encore dure et sans attrait. Et vous voulez reprendre à partir du temps que vous croyez avoir perdu…
— Non. Pas précisément. Non…
Christian Dallène se tut. Il rêvait visiblement, tout haut. Moi-même, j’avais cédé moins au plaisir de parler — alors que je parle peu — qu’au besoin de faire des confidences. Ce qui est certain, c’est que je me défendais mal contre un sentiment de charme assez étrange. Rien d’épais ni de vulgaire auprès de ce garçon. Mais le souci gagnait tous ceux qui l’approchaient de choisir les mots, d’être aimable avec politesse… Et non pas la crainte d’être ridicule, mais plutôt une relative confiance, avec la volonté de se présenter sous le meilleur jour.
— Alors, pas un ami, pas une amie, pas le regret d’un souvenir ? continuai-je.
— Si, tout de même… j’ai connu, poursuivit Dallène d’une voix un peu lointaine, d’une voix profonde, une jeune fille. C’était une grande amie de ma sœur.
J’écoutais, enfoncé dans ma chaise longue et je pensais : « Il faudra que je demande à Williams comment elle est, cette sœur de Dallène, et s’il la connaît. Qui sait ? Cela m’expliquera peut-être les prévenances dont il fait montre pour le frère ici présent. »
La ronde d’un veilleur, la chute brusque des charbons à la mer, un canot de sauvetage qui gémissait en tirant sur ses amarres distrayaient seuls les intervalles de cette causerie sur le pont d’un steamer, la nuit.
— Cette jeune fille, précisa Christian Dallène, ses parents voulaient absolument lui faire épouser un jeune homme qui ne lui plaisait point.
— C’est une histoire que j’ai déjà entendue quelque part… qu’en pensez-vous ?
— Hélas, oui, acquiesça Dallène, l’histoire se répète, mais je puis m’en tenir là…
— Au contraire, continuez, je vous en prie.
— Non, cela ne vous intéresse pas.
— Quelle erreur ! Ma réflexion sur les histoires qui se répètent vous a déplu ?
— Oh ! pas du tout, affirma Dallène.
— Voyons, où en étions-nous ? Cette jeune fille dont vous parliez s’entêtait à ne pas vouloir de ce jeune homme. Ses parents, de leur côté, également, se butaient. « Ou bien tu épouseras ce garçon… ou bien… »
— Vous devinez très bien. Je vois : vous connaissez mon histoire.
— Ou bien tu iras dans un couvent.
— Non, ou bien nous te refuserons notre consentement pour un autre mariage, poursuivit Dallène. Et d’autres choses désagréables. Alors, en attendant que la raison revînt à ses parents, la jeune fille prit de l’espace…
— Elle s’en alla avec le monsieur qui lui plaisait.
— J’ai voulu dire : elle s’en alla — pas davantage.
— C’est ce que j’avais compris.
— J’ai fait comme cette personne, interrompit Christian Dallène.
— Comment dites-vous ? Alors, sûrement, j’ai mal compris. Mais cette jeune dame, elle est partie seule ?…
— Naturellement, voyons ! Elle était bien élevée.
Christian Dallène se mit à rire.
— Du reste, maintenant, elle n’est plus seule…
— Cela se conçoit.
— Vous n’y êtes pas. Elle travaille, parmi beaucoup d’autres, pour gagner sa vie, mais elle est seule quand même.
— Dans une grande ville, n’est-ce pas ? Et personne ne connaît sa véritable histoire, ni la mésaventure de son existence encore à son début ? Et elle s’est évadée de sa province ?…
— Personne ne la connaît, en effet…
— Mais quand elle rentrera chez elle, car elle y retournera, soyez-en certain, sa famille et les gens de son entourage qui l’ont connue, savez-vous ce qu’ils se demanderont, dans leur bienveillance habituelle ?
— Qu’importe l’opinion de ces petites gens qui d’ailleurs ne sauront jamais rien !
— Précisément. Voilà le danger ! Vous savez, comme moi, ce qu’ils inventeront pour ne pas être courts de renseignements ? Ils diront ce que la jeune personne a fait pendant son absence. Ne le sachant pas, ils l’imagineront et ils tomberont juste, sans trop se fatiguer, du reste.
— S’il fallait tenir compte de tous les commérages, on ne ferait jamais rien, décréta Dallène.
— On est bien forcé d’en tenir compte. Mais vous disiez que vous aviez fait comme la jeune personne…
— Ou à peu près. Si je n’y avais pas été obligé, je ne serais pas venu sur cette galère. Notez bien, du reste, que je ne me plains pas. Je suis mieux ici que chez mon tuteur, par exemple, qui voulait me contraindre à un mariage…
— Que vous ne vouliez pas, bien entendu. Et pour empêcher ce mariage, vous n’avez pas trouvé d’autre remède que celui de la jeune fille ?… Enfin, s’il ne valait rien pour elle, il était peut-être excellent pour vous.
— Pourquoi ce qui est exécrable pour elle deviendrait-il assez bon pour moi ?
— Ne cherchez pas dans ma boutade une insolence qui ne s’y trouve point. Mais entendez seulement : pour vous, ce n’est pas la même chose.
— Pourquoi donc, s’il vous plaît ?
— Vous êtes un homme. L’opinion vous passera toujours bien des choses et les voyages ne sont pas inutiles à la formation intellectuelle d’un jeune savant ; ensuite…
— Ne vous moquez pas de moi. Et puis…
Pour faire diversion, j’interrogeai :
— Elle était jolie, la jeune fille que vous avez quittée sans la prévenir de votre départ ?
Dallène me regarda comme s’il n’avait pas compris. Je crus bien qu’il allait se récrier : « Qui donc vous a conté celle-là ! » Mais non, il se retint et, de l’air le plus naturel :
— Mais oui, voyons, elle était jolie ! Je ne pouvais pas la prévenir moi-même que je m’en allais. C’eût été… impertinent. Je lui ai écrit…
— Ah ! bien !
Et ma réponse pouvait également signifier : « Je vous approuve » ou « Je ne vous entends plus » ; toutefois j’enchaînai :
— Vous aviez donc porté vos préférences sur une autre jeune fille ?
— Moi ? Oh non, pas du tout ! En voilà une idée ! Ce n’est pourtant pas une chose obligatoire, n’est-ce pas ? Enfin, ce qu’il y a de certain, c’est que vous n’approuvez pas la conduite de cette jeune fille qui…
— Je n’ai pas à l’approuver.
— Que diriez-vous d’un garçon qui ferait comme elle ?
— Permettez, cela le regarde… Et puis, je vous l’ai déjà dit : je n’ai pas à juger ni à donner des conseils. Chacun est libre, comme on dit. En réalité, rien n’est plus faux.
— Comment ? Ce n’est pas vrai ?
— Évidemment. Il y a des tas de traités secrets qui nous entourent, qui nous lient, que nous avons passés avec notre famille, notre milieu, et que nous n’avons pas le droit de rompre, surtout quand nous ne sommes pas taillés — ce qui est, en effet, l’exception — pour pouvoir les rompre. C’est surtout vrai pour une jeune fille.
— Cette opinion-là est un peu forte ! Mais enfin que lui diriez-vous, à cette jeune fille, si vous la rencontriez, par hasard ?
— Ma réponse dépendrait de bien des choses… D’abord, je ne la connais pas, cette jeune fille, je ne l’ai pas rencontrée, je ne tiens même pas à la trouver sur mon chemin.
Dallène tourna vers moi son beau visage au nez busqué :
— Supposons que vous l’ayez rencontrée, appuya-t-il.
— Eh bien, puisque vous y tenez, je lui dirais, à cette jeune personne que j’imagine intelligente, instruite, spirituelle aussi, élégante même, jolie, bien entendu, mais un peu trop impulsive — c’est bien ainsi que vous l’imaginez ? — je lui dirais : « Vous êtes une charmante petite sotte… »
Christian Dallène fit la moue, haussa les épaules.
— Pour moi, insistai-je, vous êtes un peu sotte, mais si charmante, d’un charme rococo. Quant aux autres, comment vont-ils vous juger ? Y avez-vous réfléchi ?
— Mais qu’importent les autres ? interrompit Dallène, répliquant pour la jeune fille.
— Pardon, lui dirais-je encore, c’est parmi les autres que se trouve peut-être votre véritable fiancé. Je déclarerais donc à votre jeune personne : « O vous qui voulez vivre à votre fantaisie, vous venez de détruire tout un passé d’honnêteté et de sagesse pour fuir un fiancé déplaisant et vous avez découragé les candidats futurs… N’y avait-il pas des manières moins brutales pour éloigner ce soupirant ou vous en éloigner ? Vous avez donné une preuve d’une rare imprudence… en vous précipitant dans une solution désespérée. Nul ne vous croira désormais ; on ne vous jugera que sur votre réputation. » Voilà ce que je lui dirais, sans doute à cette jeune personne si j’étais son ami, si je la rencontrais, si…
— Vous êtes un bel échantillon d’ami, murmura Dallène. Et un étrange spécimen de moraliste. Prenez garde ! C’est le pavé de l’ours que vous maniez là ! Et vous êtes d’une rare gaîté avec votre sincérité ! Tenez ; je crois que vous ne devez rien comprendre aux femmes…
— Vous avez raison, j’en conviens. Je ne sais comment j’agirais devant cette personne. Ainsi que je viens de vous le résumer ou autrement. Cependant, ma conduite, celle que je viens de définir, ne me déplairait pas. Elle est pleine de ma sincérité d’aujourd’hui, comme on la pratique assez souvent entre hommes, sur ces questions-là.
— Ah ! et entre femmes ?
— Je ne sais pas. Je ne crois pas, du moins. Et vous ?
— Et entre un homme et une femme ?
— Absolument impraticable, vous le savez bien !
— Non. Et vous-même ? Vous parlez d’expérience, d’après votre petite expérience.
— Hélas ! Mon Dieu, oui, répliquai-je, un peu sec. Je sais toutefois qu’un homme et une femme, s’ils agissaient différemment, ce ne serait pas un vrai homme, ni elle, une véritable femme…
— Et en ce moment, vous avez conscience d’être un homme vrai, sincère ?
— Autant qu’il m’est possible, puisque je m’adresse à un autre homme aussi sincère que moi, j’en suis persuadé et pour lequel, du reste, j’éprouve une réelle sympathie. C’est de vous que je parle en ces termes et à qui j’exprime sans ambages toute ma pensée. Mais, vous, que lui avez-vous conté, à cette jeune aventureuse ?
Dallène me regarda longuement, se tourna dans sa chaise longue, parut contempler les vagues :
— Oh ! moi, vous savez, je ne fais pas de morale à l’usage des gens qui n’en demandent point.
Je fus sur le point de riposter : « Pourquoi me faites-vous des réponses de petite fille vexée ? » Je ne sais par quelle bizarre retenue je gardai pour moi cette remarque, et, haussant les épaules, je constatai, la main en abat-jour sur les yeux, comme si je pouvais distinguer quelque chose dans la mer houleuse :
— Mais le temps va changer, ma parole. Nous ferions bien de rentrer nos chaises sous l’escalier du salon et d’aller nous étendre dans notre dortoir…
Cette conversation devait se poursuivre les jours suivants. L’après-midi, devant la mer étincelante, on abordait un peu tous les sujets. Rives-Ribière s’exprimait lentement, il ne se compromettait pas. Williams se laissait entraîner par son désir d’éblouir, puis se taisait tout à coup, selon sa tactique. Et cela déconcertait autant Rives-Ribière que Dallène. Celui que je nommais le fonctionnaire en exil et qui s’appelait — comme je l’ai dit — Pierre Sartigues, jouait au pince-sans-rire. C’est un jeu relativement facile :
— J’avais, annonçait-il avec gravité, dans mon cabinet de travail, une gravure qui représentait l’océan. Quatre-vingts centimètres sur cent vingt… Ce n’était pas tout à fait cela — et il montrait le mouvant horizon — mais enfin, ça me suffisait.
Il ajoutait, en me surveillant du coin de l’œil :
— Ah ! l’heureux temps où l’on s’asseyait chaque matin devant la même table de travail, dans le même calme décor, car j’ai horreur des voyages.
A ces invitations je me gardais de répondre. Du reste, ce fonctionnaire en exil, je l’avais jugé dès notre première entrevue ; ses propos d’aujourd’hui confirmaient l’arrêt que j’avais porté sur lui. Mais l’insistance qu’il affectait à les reprendre m’inquiétait.
Christian Dallène, lui aussi, parlait peu, mais il se montrait un auditeur attentif et plein de bonne volonté ; aussi, les orateurs cédaient-ils facilement au plaisir de prendre la parole, à propos de tout, de rien, et notamment d’eux-mêmes. Ils discouraient de leurs caractères respectifs, de leurs travaux, de leurs ambitions, puis, naturellement, des femmes. Parfois, on apercevait à quelque bout de pont, assez loin, Constantin de Henne ou Juchet de Prénonne. Ils regardaient quelques secondes, mais ne s’approchaient pas de notre groupe. On s’habitua, du reste, assez vite, à leur hésitation prudente, si bien que l’on ne prêtait plus attention à leurs allées et venues. Pierre Sartigues et Rives-Ribière faisaient la plupart du temps tous les frais de la causerie, Williams contait de veilles histoires. Le temps glissait…
Mais le soir, après le dîner, ces messieurs restaient au salon, sous prétexte que l’air nocturne était par trop favorable aux bronchites. Ou bien ils allaient sur le pont arrière, et se promenaient quelques instants. Ou bien encore ils se couchaient sous la tente qui nous servait de dortoir.
Alors, à peu près sûrs de n’être plus dérangés, et sans cependant nous concerter d’avance, Christian et moi, nous retournions à notre place habituelle, là où étaient amarrées nos chaises longues. Cela ne se fit pas de suite, quand même et, la première fois, je puis l’avouer, ce nous fut une surprise à l’un comme à l’autre d’avoir eu ensemble la même pensée, sans que l’un de nous l’eût exprimée, de vive voix, auparavant… Le deuxième soir, bien entendu, je m’y attendais un peu ; j’espérais du moins que la rencontre de la veille se reproduirait. J’étais accoudé au bastingage. Christian viendrait-il ? Je m’affirmais, du reste, que cela n’avait aucune importance, mais, comme Dallène ne paraissait pas, je commençais à m’impatienter. « Encore une minute et je m’en vais »… J’entendis enfin quelqu’un qui s’approchait. Je fis comme si je n’avais rien perçu ; mais le cœur me secouait fortement, et je compris alors que c’était bien Christian Dallène que je venais retrouver ainsi, et non, comme je voulais m’obliger à le croire, la beauté du soir, la magie des eaux, la douceur de la nuit, etc… Je ne bougeais pas, je ne parlais point. J’attendis encore… La veille au soir, à la même heure, nous avions échangé quelques mots ; nous étions trop surpris pour assembler des phrases. Je ne voulais pas entamer du premier coup, aujourd’hui, ma réserve de conversation. Mais le silence se prolongeait, je me demandais par où je devais commencer, lorsque le bateau me fournit une occasion inattendue. Il se pencha soudain, fortement, sur tribord, d’une façon si violente que je me crus sauvé parce que je m’étais cramponné à temps à la rambarde ; au même moment, Christian poussa un cri.
— Vous vous êtes fait mal ? Voulez-vous que nous nous mettions à l’abri ?
C’est alors que nous plaçâmes nos chaises longues près de l’escalier du salon où se dandinait une lanterne sourde. Nous n’étions pas sous la lumière même, mais simplement protégés contre les vents et parfaitement seuls dans une demi-obscurité. Nous en éprouvâmes aussitôt comme une gêne, et Dallène crut devoir la traduire par cette question :
— Vous ne trouvez pas que nous sommes un peu isolés ? S’il nous arrivait quelque chose ?
Je me devais de rassurer mon compagnon. Le grand salon, à cette heure-ci, était en effet, désert ; nos amis habituels devaient dormir.
— Laissons-les, ajoutai-je. Chacun est bien libre…
— Vous m’assuriez avant-hier que nous ne l’étions pas… Vous avez une opinion différente pour chaque jour.
La causerie, tout de suite, avait pris un tour rapide, autant que le cargo qui s’élevait, roulait sur la masse noire des flots…
— Il faut bien changer. Rappelez-vous nos… nos amis. Ils ont le caractère que nous leur accordons, quand nous les rencontrons. Si vous déclarez à Rives-Ribière, lorsqu’il vous a dit bonjour : « Comme vous paraissez joyeux, ce matin », il se croira obligé de vous conter des histoires gaies. Et, à ce propos, c’est un divertissement facile de constater combien ces gens se trompent sur eux-mêmes, sur leurs caractères, leurs capacités, la somme de leur puissance sympathique.
— Pas tant que vous le croyez, observa doucement Christian Dallène. J’ai même plutôt l’impression que ce qu’ils nous disent si ouvertement n’est pas vrai, pas vrai du tout, vous entendez…
Dallène baissa encore la voix, et c’est à peine si je parvenais à l’entendre tant il semblait parler pour lui :
— On dirait qu’ils cherchent à nous en faire accroire, aussi bien Rives-Ribière que Pierre Sartigues. Ou bien encore, ils se jouent à eux-mêmes une comédie, ils changent de personnalité et d’existence, parce qu’ils ont quitté la terre ferme…
« Tenez, poursuivit Christian, il y a M. Williams. Vous le connaissez bien. Je le connais un peu. Que dit-il ? Oh ! rien de bien compromettant. Des histoires pas très anciennes et, la plupart, il ne vous les a jamais racontées, à vous, son ami. »
Je fus forcé d’en convenir, mais je ne confiai pas à mon jeune compagnon la tactique de Williams qui était de parler souvent pour ne pas dire grand’chose.
— Et Pierre Sartigues, qu’en pensez-vous ? Il s’étend avec complaisance sur son bureau et le malaise que les déplacements, les longs voyages lui procurent. Il y a peut-être du vrai, mais jusqu’à quel point ?
A ce moment, quelqu’un qui s’était approché regarda dans notre direction, attendit quatre ou cinq longues minutes, parut écouter. Nous nous taisions. « Sûrement, pensai-je, cet homme que je distingue mal, a quelque chose à nous communiquer. Il nous cherche même… » Enfin, l’importun s’éloigna. Près de la lanterne, à côté du rouf, je reconnus la silhouette de Constantin de Henne. J’en fis part à Christian.
— Vous le connaissez ? me demanda-t-il.
— Très peu…
— Vous connaissez Rives ?… Comment déjà ?
— Rives-Ribière ? Non.
— Et Pierre Sartigues, non plus. Juchet de Prénonne, inutile de vous en parler. Et M. Williams ? Oui…
— C’est un vieux camarade. Je l’ai connu à la guerre…
Et j’observais que pour Williams seul, Christian faisait précéder son nom du mot « monsieur ».
— Quel charmant garçon ! répéta Dallène. Discret, réservé, plein de tenue. Et qui paraît si franc, dans sa cordiale brusquerie… Car il faudrait savoir, n’est-ce pas, à quel moment les hommes ont intérêt à mentir ?
— Peut-être quand nous ne pouvons agir autrement.
— C’est une de vos boutades. Ils ont une tendance, quand ils parlent d’eux-mêmes, à se montrer sous des airs ou trop sombres ou trop favorables.
— Nous nous trompons nous-mêmes, croyez-le bien.
— Et avec une femme, ils se trompent volontairement.
— Vous m’en demandez trop. On est bien obligé, voyons, de ne présenter qu’une vérité aimable, atténuée, celle que les femmes sont prêtes à accueillir. Chacun de nous estime qu’il doit agir ainsi, sans se le formuler d’une manière aussi expresse. Cela n’est point mentir, je vous l’assure, et les meilleurs d’entre les fils des hommes raisonnent ainsi. Tenez, si Sartigues altère ses sentiments, si Rives-Ribière les transforme en grandeur auprès des femmes, ils sont, l’un et l’autre, assez nets avec nous, pour que nous ayons d’eux une représentation assez juste. Vous allez m’objecter : Tout cela n’est pas la marque de caractères bien définis, ni bien fermes. D’accord, mais on ne peut les contraindre à ne jamais faire allusion à leur amour inaltérable, à leur amitié absolue sitôt qu’ils sont placés en présence d’une femme, et même à ne pas s’étendre sur l’union impossible des âmes et des corps…
Christian Dallène ne me répondit point, et je pensais que ce savant précoce était bien jeune d’expérience pratique ; du moins, cette découverte ne me déconcertait pas. Au contraire, elle m’amusait. Christian Dallène, d’ailleurs, se plaisait — j’en suis sûr aujourd’hui encore — à ces conversations, dans la nuit propice aux confidences, où nous disions, le visage dans le masque de l’ombre, bien des choses que nous n’aurions jamais prononcées en plein jour. Et moi aussi, du reste, je m’habituais à cette amitié à ses débuts.
Comme tous les jeunes gens et les femmes, Christian aimait à parler de l’amour, surtout de l’amour romanesque qu’il lui plaisait d’imaginer à son gré. Et il n’y avait pas de malices visibles à l’œil nu qu’il n’employât pour amener nos causeries sur ce sujet… Cependant, je tirais de longues déductions ; ce jeune homme si intelligent, selon Williams, d’une science si modeste que jamais il n’y faisait allusion, était sans doute curieux de connaître l’expérience vécue d’un homme parvenu au milieu de son âge. C’était, d’ailleurs, tout ce que je pouvais lui apprendre. Cependant il m’écoutait avec un intérêt qui me flattait et me surprenait à la fois.
— Notez bien, continuai-je, qu’en dépit de nos airs désinvoltes, nous sommes capables de commettre plus de sottises qu’une femme ne le croit généralement. Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de savoir nous les faire commettre…
Christian s’agitait sur sa chaise longue. Je pensais qu’il craignait de glisser. Mais il m’interrompit :
— C’est curieux, je ne vous aurais pas cru sentimental.
— On est toujours nostalgique en pleine mer.
Mais je songeais : « C’est l’image de toute la vie ; nous sommes ensemble l’un près de l’autre, nous touchons au début d’une bonne amitié. Nous parlons sans contrainte, nous croyons nous comprendre et puis, soudain, à un signe, un mot, une réponse, on s’aperçoit que chacun suit son chemin et sa pensée, derrière sa haie de buissons et de différences… »
— Une fiancée ? interrogea Dallène, une femme ?… Des maîtresses ?…
— Peut-être… Je ne sais plus. Je ne dois plus savoir.
— Excusez-moi si je suis indiscret, mais c’était pour parler.
— Je m’en doutais un peu.
— Enfin, vous avez connu l’amour, le vrai, le grand, l’unique… Qu’y trouvez-vous de remarquable ?…
— A quoi ?… Je ne comprends peut-être pas très bien…
— A l’amour… Vous croyez que ça existe ?…
— Oui, parbleu ! Et j’en ai une preuve remarquable sous les yeux.
— Vous en avez une preuve ?
— N’êtes-vous pas cette démonstration dont je parle, vous qui fuyez une fiancée à cause d’une autre, ou parce que vous courez à la recherche d’une autre…
— Oh ! détrompez-vous sur ce point, je vous prie. Je ne cherche pas une fiancée. Et si je fuis, selon votre expression, ce n’est pas pour découvrir la fleur bleue idéale. L’amour, vous savez, non… C’est la plus réjouissante des duperies. J’y croyais autrefois quand j’étais jeune, en regardant de belles images. L’amour n’est plaisant que sur les gravures…
— C’est bizarre, dis-je, mais en réalité, je pensais : « Comme ce jeune savant est resté enfant, avec toute l’intransigeante affirmation de l’adolescence désabusée d’avance de ce qu’elle ne connaît pas… »
— C’est bizarre ? répéta Dallène.
— Oui, je croyais… Vous avez tellement l’air du rêveur d’absolu.
Ainsi, je traduisais poliment ma pensée.
— C’est à mon tour à ne pas très bien comprendre, poursuivit Christian.
Et il paraissait anxieux, non pas de ce que j’allais dire, mais de ce que je pouvais penser.
— Oui, vous avez les yeux profonds et graves, l’air mélancolique et sérieux, quelque chose de langoureux dans l’ensemble…
Je m’arrêtai tout d’un coup. Christian Dallène tourna la tête, comme si mon regard le gênait. Et je pensai que j’étais décidément ridicule de flirter avec ce jeune homme comme s’il n’était pas un jeune homme. Cependant, parce que j’aurais dû me taire, je crus bien faire de continuer ma démonstration superflue.
— Il y a en vous quelque chose qui prouve que vous êtes dans l’erreur, souvent… Tenez, quand vous parlez des femmes… Il faut se souvenir que nos cœurs ne sont pas faits pour loger l’infini. Ce que vous me disiez tout à l’heure le prouve encore… Les barrières qui surgissent toujours, vous les attribuez à de grandes causes, mais c’est la preuve que vous êtes très jeune…
— Je sais. On me l’a déjà fait remarquer.
— … jeune de caractère… Plus tard — vous y arriverez assez vite — vous saurez que ce sont, la plupart du temps, de petites misères physiologiques qui composent le plus net de la mésentente irrémédiable de nos âmes…
Je pouvais continuer longtemps. Christian Dallène m’écoutait sans répondre. Peut-être sommeillait-il ? Le cargo marchait de toute sa vitesse. Parfois le pont s’abaissait avec rudesse dans les ombres des eaux bruissantes, puis remontait vers la nuit du ciel immense, au-dessus de nous, et les machines s’essoufflaient.
Nous allions ainsi, comme balancés sur deux mers également mouvantes…
Le silence de ce garçon étendu près de moi ne me surprenait pas trop. J’apercevais assez mal le fin profil de son visage, une petite main sur le bord de la chaise et deux pieds allongés. Parfois une bottine nerveuse s’arc-boutait contre le fer de la rambarde, lorsque le bateau penchait trop fortement de mon côté.
Ces petits détails ne me surprenaient point alors, ni cette conversation interrompue, ni la bouderie songeuse de Christian, ni cette main fragile, ni… et tant d’autres choses que je jugeais sans importance, parce que le professionnel de l’observation que je croyais être avait jugé une fois pour toutes, sur la première impression, ou bien s’était reporté à l’opinion d’autrui et n’avait plus regardé, comme il convient, autour de lui… Ce sont des erreurs qui se payent justement, tôt ou tard… N’en accusons que notre paresse d’esprit…
J’avais peut-être, par le ton sentencieux de certaines paroles, ennuyé Christian, peut-être aussi, par l’imprudence de mes réparties, l’avais-je froissé ? Je ne savais… Les gens très susceptibles prennent toujours soin de cacher leur susceptibilité, quand ils le peuvent.
Tout au long de la journée du lendemain, Christian parut s’appliquer à ne pas me rencontrer. Et lorsque cela lui arrivait par hasard, il n’avait pas l’air de me reconnaître. Après une première surprise, j’affichai une indifférence que, somme toute, je portais avec allégresse.
Christian Dallène affectait de se tenir, la plupart du temps, avec Constantin de Henne, sur le pont d’avant. C’est à peine si, tout d’abord, je m’attardais à la bouderie persistante de mon camarade. D’ailleurs, j’étais occupé par Rives-Ribière, par Pierre Sartigues et par Williams, qui, sachant bien que c’était dans son tempérament de parler, qu’il devait chaque jour fournir un certain effort dans ce sens, racontait des histoires éprouvées. Ainsi, ayant établi la part du feu, Williams ne sacrifiait que le minimum de ce qu’il avait décidé.
Christian n’assistait pas, d’habitude, à nos réunions de la matinée ; Constantin de Henne n’y venait jamais, il nous fuyait du reste, et ne m’avait adressé la parole qu’une ou deux fois depuis qu’il m’avait vu avec Williams. Un rapide bonjour, quelques mots sur la température probable, la vitesse du bâtiment, c’était là le thème de nos courtes répliques. Le soir, quand je rentrais sous la tente, Constantin de Henne dormait, ou bien il faisait semblant. Et puis Williams était là, et les deux hommes ne se parlaient jamais. Cependant ils devaient se connaître, et autrefois, qui sait ?…
J’aurais donc pu croire que rien n’était modifié à mes habitudes de camaraderie avec Christian, si ce dernier n’avait pris soin, à trois reprises, de se pavaner à côté de notre groupe. Il regardait en biais pour voir si on se retournait sur lui. Il arrangeait ses longs cheveux qu’il lissait de la paume de la main et semblait juger coquettement de l’effet qu’ils pouvaient produire. Christian montrait tous les défauts, d’une si irritante affectation, que j’avais souvent remarqués chez lui. Comme je méprisais alors ce compagnon narquois et infatué de sa personne, à qui j’avais, à la légère, accordé toute une réserve de sympathie inemployée !
Lorsque la cloche sonna les trois coups du quart, comme sur les bâtiments européens, je descendis au salon et ne fus point surpris de n’y pas découvrir Dallène. Je ne marquai nulle contrainte, mais l’après-midi me parut long et pénible. Je me sentais isolé parmi mes camarades et j’avais l’impression qu’ils m’observaient. Je ne me trompais d’ailleurs point ; Williams me l’avoua plus tard.
Alors, ne sachant que faire, je m’aventurai jusqu’au rendez-vous, sur le pont d’arrière, en retrait de l’escalier du salon, où d’habitude, sans en avoir convenu d’avance, je rencontrais Christian. Je ne découvris rien ni personne, pas même nos deux chaises longues habituelles. Un Japonais plein de zèle les avait empilées et amarrées, à cause du roulis qui menaçait.
Le soir, au dîner, Christian trouva encore le moyen de faire défaut ; j’appris par la suite qu’il s’était fait servir en compagnie de Constantin de Henne et de Prénonne, dans la cabine de ce dernier. Si j’étais parvenu, tant bien que mal, à m’occuper dans la journée, je ne voyais pas sans appréhension approcher la nuit et sa longue veillée coutumière, tant on prend vite, à bord, de petites habitudes. Rester avec mes compagnons du matin, que j’avais quittés les autres jours, après le dernier repas, eût semblé assez bizarre… Un moment, Williams se leva, s’approcha de moi. Il allait me parler sans doute, puis il se ravisa et s’éloigna… Je n’osai lui demander ce qu’il voulait me dire et je montai sur le pont. Il devait en être ainsi…
On venait de signaler un bateau au loin… il me sembla, en effet, après un long moment d’attention, discerner quelque chose de noir avec un bout de fumée sur les crêtes blanches des vagues qui montaient les unes sur les autres, dans une agitation continue.
— C’est un trois-cheminées, n’est-ce pas ?
Autour de moi, il n’y avait que des matelots japonais, j’en étais certain. Je me retournai et j’aperçus Christian, très droit en dépit du roulis, le feutre sur le front, son large manteau de pasteur romantique harcelé par le vent.
— C’est un trois-cheminées, répliquai-je.
Mais Dallène continuait :
— Vous me fuyez donc maintenant ? Voyons, j’aime les situations nettes. Dites-moi si ma présence vous gêne ?
— Vous êtes tout à fait malade, mon garçon. Je ne suis pas forcé de vous tenir compagnie. Vous ne vous trouvez pas sous ma tutelle, ni moi sous la vôtre.
— Vous vous fâchez tout de suite.
Et, le plus naturellement du monde, il me demanda :
— Qu’avez-vous fait d’important aujourd’hui ?
Je me retournai complètement et je regardai ce mystérieux Christian que je croyais pourtant connaître. Ce matin, un Christian coquet, un peu trop fat ; ce soir, un être insinuant qui le prenait d’abord de haut, s’excusait ensuite, répondait à côté de la question posée ou bien se mettait à interroger. Je haussai les épaules et je feignis d’être dupe de ce jeu facile, puisque je répondis :
— Je ne me souviens pas. Je me suis reposé. J’ai parcouru des journaux illustrés, toute une collection dépareillée de magazines américains, anglais et français… Vous connaissez la petite bibliothèque du bateau ?…
— Comme vous êtes bizarre, interrompit Dallène qui avait dû se rendre compte que je le jugeais peut-être à sa valeur.
Entre temps, la nuit s’était allongée sur la mer et le ciel ; elle s’insinuait entre nous sur le cargo et protégeait nos solitudes hostiles.
— Pourquoi ce jugement inattendu ?
— Vous parlez peu. Vous regardez les gens avant de leur répondre. Vous aimez de rester seul, souvent, et je crois que vous êtes très adroit, prudent et vigilant.
— Où diable avez-vous pris tout ça ?
— Williams… Il m’a fait compliment de vous.
— C’est bien ce que je redoutais.
— Il ne se trompe pas, d’ailleurs, et beaucoup d’autres sont du même avis.
— Quels autres ?
Mais à part, je songeais : « Williams s’est moqué de lui, Dallène, et de moi. Cependant, il n’aurait pas entrepris une plaisanterie de cette taille sans arrière-pensée… »
— Quels autres ? Mais tout le monde, poursuivait Christian. Il y a M. de Prénonne. Il y a M. de Henne…
— Apparences… Et ces messieurs qui jugent sur des apparences voulaient se distraire.
— Ils ont d’autres amusements. D’ailleurs, n’avez-vous pas déclaré que l’on juge toujours sur les apparences… C’est ce qu’il y a peut-être de plus solide…
— N’ai-je pas ajouté encore que l’on doit se réserver la faculté de se contredire ? Il y avait une fois quelqu’un que l’on prenait pour un jeune homme très jeune, très instruit, très intelligent… Il l’était, certes… Écoutez mon histoire, Christian. Pour se conformer à l’opinion générale de son entourage, ce jeune homme se promenait souvent, et il portait un livre encastré dans une belle reliure mobile… On ne savait pas quel était ce livre ; mais…
— Comment dois-je entendre cette parabole ?
— Écoutez encore, ô Christian… Je me suis laissé dire, autrefois, que Stendhal, à Civita-Vecchia, avait eu l’occasion de pénétrer dans la bibliothèque d’un Anglais exilé également dans cette petite ville italienne. Des bibles des formats les plus divers encombraient les rayons de la bibliothèque. Elles étaient soigneusement reliées et Henri Beyle eut la curiosité, pour passer le temps, d’ouvrir un de ces volumes. Le texte qu’il put lire, tout différent de celui qu’il était en droit d’attendre, n’avait aucun rapport avec l’Ancien et le Nouveau Testament. Stendhal, réprimant sa surprise, saisit aussitôt un second volume qui lui procura un étonnement plus profond encore. Notre consul prit un troisième, puis un quatrième exemplaire, puis d’autres encore, et il allait ainsi de découvertes en découvertes, toutes plus extraordinaires les unes que les autres.
— Qu’y avait-il dans ces fausses reliures ?
— Imaginez ce qu’il vous plaira ; mon rôle n’est pas de vous l’apprendre… Mais Stendhal admirait que, sous des dehors austères et puritains, se cachât ainsi la plus méthodique, la plus calme hypocrisie.
— Est-ce pour me conseiller d’aller au fond des choses que vous me contez cela ? ou bien voulez-vous insinuer que le jeune diplômé, si savant, si intelligent que je… que mes amis vous ont présenté…
— Oh ! cette rage de découvrir partout des allusions personnelles. Tenez, vous êtes comme les femmes. Vous rapportez tout à vous-même et ce que vous n’expliquez pas aisément, vous le prenez pour une injure.
Je n’eus pas l’air de remarquer l’impatience de Dallène et je poursuivis :
— Henri Beyle ne vit dans cette fausse bibliothèque qu’une pruderie toute britannique ou, peut-être encore, le souci de vouloir donner de soi une opinion différente de la véritable, ce qui est une préoccupation très humaine. Certes, il est facile d’en conclure que bien des gens se griment ainsi ou plus simplement, tâchent à se conformer à la haute opinion qu’ils savent que les autres ont d’eux-mêmes, mais cette préoccupation est tout à leur honneur. Et on peut encore en conclure que si notre « Milanese » n’était pas allé à la découverte, il s’en serait tenu à la première impression, celle de tout le monde.
— Vous qui êtes un diplomate, que veut donc, en fin de compte, signifier tout cela ?
— Vous croyez que cela doit forcément avoir une signification ? Mettez que je ne suis pas un diplomate, puisque vous l’avez pensé à première vue, de même que M. de Prénonne n’est pas un chef, ni notre chef, bien qu’il s’en donne les manières, et que M. de Henne…
— Je vois où vous allez en venir… Mais alors, à qui en veut-on ici ? Quelle étrange atmosphère de suspicion règne sur ce bateau ! Et cela sous des dehors polis. Les voilà bien, les apparences !… Vous ne trouvez pas ? Vous parliez tout à l’heure, mais c’était pour mieux cacher votre trouble. Oui, vous semblez me fuir, ne pas me reconnaître de la journée. Votre ami Williams ne daigne pas même dire bonjour, un bonjour de politesse, à M. de Henne qu’il a bien connu autrefois. Juchet de Prénonne se tient à l’écart pour ne point compromettre sa chancelante autorité. Et Rives-Ribière ? Et Pierre Sartigues que l’on ne voit que le soir, enfouis dans leurs couvertures, quels jeux préparent-ils en silence, je vous le demande ?
— Je n’en sais rien, et je crois que vous exagérez toutes choses, répondis-je, mais permettez que je trouve étrange que Christian Dallène me vienne reprocher la bouderie prolongée où il s’est complu depuis hier.
J’aurais peut-être continué longtemps sur ce ton et marqué à Dallène, avec une insistance maladroite, combien j’étais peu dupe de ses manières, lorsque je fus interrompu par des cris :
— Stromboli ! Stromboli !
— Qu’est-ce que c’est ?…
— Un volcan…
Au large, en effet, dans le ciel sombre, sur la mer couleur d’encre, la masse isolée du Stromboli fumant se détachait, plus noire que le reste de l’horizon. Les éternels nuages autour du cratère rouge formaient tout un monde fantastique, au-dessus de l’île fabuleuse.
— J’ai toujours eu envie, déclara Dallène, indifférent à ce spectacle, d’aller voir de près les matelots japonais, lorsqu’ils se retirent chez eux, à l’avant, leur travail fini. Vous n’y êtes jamais allé ? Ils rejettent leurs effets européens, chaussent les sandales de bois et se promènent en grande tunique de couleur. Voulez-vous venir avec moi ?
— Merci. Pour deux raisons, je ne puis pas : A cette heure-ci, vos Japs sont endormis. Et puis je tiens à finir cette cigarette avant de me coucher.
— Vous me boudez toujours ? C’est pourtant après le dîner qu’il faut aller voir les Japs.
Mais je ne crus pas nécessaire de répondre, et Christian n’insista point. Il se pencha sur la lisse. Des « moutons » blancs d’écume se poursuivaient sur la crête des vagues et, près du navire, on voyait onduler de larges entonnoirs qui se creusaient en s’élargissant, puis s’éloignaient…
— Oh ! J’ai oublié !… dit soudain Dallène en se relevant. Je reviendrai…
Il partit aussitôt.
— Vous avez oublié ?…
— Dans dix minutes, je serai de retour, me cria-t-il en riant.
Il marcha dans la direction de l’avant, et seul de nouveau, sur le pont, je restai un moment, l’esprit tendu, pour écouter décroître les accents de son rire léger et le bruit de ses pas dans le fond de la nuit.
Une immense gerbe rouge jaillissait à intervalles réguliers du cratère évasé, puis tout semblait s’apaiser : une flamme veillait seule sur le Stromboli fumant ; tout d’un coup, le feu se rallumait.
Depuis dix minutes je surveillais cet incendie renaissant, observé au cours des âges, dans des nuits pareilles, par d’autres navigateurs, lorsque j’entendis les planches du pont gémir derrière moi ; quelqu’un marchait et ce ne pouvait être que Christian. Je pris sur moi de ne pas me retourner ; cette attention lui aurait prouvé qu’en son absence le temps m’avait paru long. A quoi bon, d’ailleurs ? La nuit était très épaisse et le matelot de service avait négligé d’allumer la lanterne que l’on accrochait au-dessus de l’escalier pour éclairer cette partie du pont toujours obscure.
— Nous allons entrer dans le détroit de Messine, dis-je. Nous ne verrons pas la ville, ni Reggio, ni l’Etna. Demain, quand il fera jour, nous serons en haute mer…
Je parlais pour rompre un silence qui menaçait de durer, car je devinais près de moi, sur le parapet, une forme accoudée et qui semblait attendre… Cette forme parut se redresser :
— Monsieur Blaze Romerdy, commença-t-elle, j’ai beaucoup de sympathie pour vous. C’est pourquoi j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire d’abord cette démarche.
Je ne reconnaissais pas cette voix qui affectait un léger accent britannique, et puis, je me souvins brusquement. A coup sûr, ce n’était point Christian qui se tenait au bastingage, mais le gentleman qui m’aborda à Marseille, après mon essai de querelle avec Prénonne : M. Constantin de Henne.
— Je suis donc venu vous prier de ne plus vous occuper de la personne que vous attendez en ce moment.
— Monsieur, je ne comprends pas…
— Vous comprenez fort bien, au contraire, interrompit Constantin de Henne. Et vous savez de qui je veux parler. Pensez-vous que vos assiduités n’ont pas assez duré ? Croyez-moi, elles sont absolument ridicules. Tous les passagers en ont fait la remarque. Je vous l’exprime en face, à haute voix.
Les sentiments les plus divers me bouleversaient. Je me sentais pâlir de colère contenue et de confusion. Ainsi, ma bonne camaraderie avec Christian prêtait aux commentaires les plus sots et les plus grossiers.
— Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, monsieur de Henne, surtout de vous !
— Puisque vous le prenez sur ce ton, laissez-moi vous prévenir : ce n’est point un conseil que je suis venu vous apporter, bien que vous n’ayez pas eu encore occasion de vous plaindre pour m’avoir écouté, le jour de votre embarquement à Marseille.
— Ce n’est pas la même chose. Ce jour-là, vous étiez d’accord avec Prénonne pour me faire revenir sur le cargo.
— Où avez-vous pris ça ?
J’avais parlé un peu au hasard. Je fus stupéfait de l’étonnement de Henne et ma conviction s’échafaudait : je ne m’étais pas trompé ; Henne avait agi sur le désir de Prénonne.
— Et pourquoi serais-je allé vous chercher ?
— Pour éviter un scandale.
Henne se mit à rire. Il reprenait assurance :
— Vous avez raison, somme toute, monsieur Blaze Romerdy. Ce n’est pas la même chose aujourd’hui. — Pour Marseille, croyez ce qu’il vous plaira, mais, pour aujourd’hui, soyez persuadé que c’est un ordre.
— Je ne vous répondrai plus.
— Je ne vous y obligerai pas. Faites seulement ce que je vous demande, bien gentiment, sans vous fâcher. Et, pour tout le reste, croyez-moi toujours à votre service.
— Mais enfin, m’expliquerez-vous ce que cela signifie ? m’écriai-je, impatienté.
Je compris, car il convient de marquer les coups, que je venais de commettre une première faute en posant une question qui engageait une controverse où je risquais de ne pas avoir le dernier mot.
— A quoi bon ? Imaginez… ce qu’il vous plaira… Cependant s’il vous fallait absolument une explication…
— J’y tiendrais assez.
— Eh bien, soyez certain que cela doit être ainsi parce que cela me plaît ainsi, voilà.
— Je vous répète, monsieur, que je n’ai ni ordre ni conseil à recevoir de vous, affirmai-je, m’efforçant de conserver tout mon calme.
Puis, sans doute parce que l’on se doit de commettre une seconde sottise aussitôt que la première est devenue irréparable, j’ajoutai :
— J’agirai comme il me conviendra.
Phrase malheureuse, superflue encore, puisqu’elle ouvrait de nouveau une discussion finissante, mais j’avais tant de choses sur le cœur.
— C’est ce que nous verrons, assura Henne en s’approchant de moi.
— Quant à votre insolence, monsieur de Henne, elle ne se terminera pas comme vous l’espérez.
— Je vous l’ai dit : tout à votre service…
Il se recula soudain de trois pas parce que je m’étais avancé sur lui, à le toucher des épaules, mais il s’arc-bouta contre les cloisons du rouf, et la main tendue, m’avertit ironiquement :
— Je vous assure que je ne puis aller plus loin… Calmez-vous donc, monsieur. Écoutez mon conseil, qui est bon.
— Gardez vos conseils pour vous…
— Non, repartit cet homme entêté ; vous réfléchirez. Vous êtes un garçon intelligent, pondéré…
Il me parlait maintenant d’une voix sourde. Il semblait m’implorer.
— Vous ne ferez pas ça, poursuivait Henne. Comme ce serait imprudent ! Je suis si bien renseigné sur vous et vos amis…
— Je me moque des rapports inventés par vos espions.
— Ne vous calomniez pas. Vous avez la mémoire courte… Rappelez-vous ce que vous m’avez confié sur le pont du cargo, à Marseille. Vous ne m’avez pas tout dit ; mais j’ai tout reconstitué. Pas malin, du reste. Les gens qui s’embarquent comme géographes, explorateurs, égyptologues occupés de fouilles futures… ne sont pas difficiles à identifier… Non, faites ce que je vous dis, ce sera plus simple, et moins dangereux.
Je me taisais. L’étrange personnage continua :
— Réfléchissez, cher monsieur Romerdy. Sachez que lorsque je veux une chose, je la veux fortement. Ne vous mettez pas sur mon chemin — c’est un conseil, cela, un bon conseil… — car je serais aux regrets d’être obligé…
— S’il ne vous manque qu’un témoin, je suis là, dit quelqu’un que nous n’avions pas entendu lorsqu’il approchait.
J’exultais de joie ; j’avais reconnu la voix de Williams qui, profitant de la surprise de Henne, s’était avancé jusqu’à lui :
— Doucement, monsieur Einapopoulos, autrement dit Constantin de Henne, on n’assassine pas les gens en pleine nuit, pour le plaisir de tenir un serment qu’on leur a fait.
— Monsieur, vous me payerez ces injures-là.
— Je n’ai pas de chance avec vous, remarqua Williams conciliant. Vous vous plaignez partout — je le sais — de ma discrétion à votre endroit. Et voilà comment vous accueillez les premières paroles que je vous adresse.
Puis, sans se soucier d’Einapopoulos, Williams me prit par le bras.
— L’air de la mer ne te vaut rien.
De la chambre des machines et des escaliers montait l’odeur écœurante de l’huile chauffée qui soulève l’estomac de l’homme le plus solide. Nous nous dirigions sur l’arrière… Sitôt que nous fûmes seuls et certains de ne pas être espionnés, Williams souffla :
— Pourquoi vas-tu choir dans le premier piège tendu ?
— Ça m’a l’air, en effet, machiné à souhait…
— Bien sûr. D’ailleurs, je suis aussi bête que toi, puisque j’ai laissé entendre à ce fils naturel d’une Grecque et d’un Anglais anonyme, que je le connaissais. C’est beaucoup trop tôt pour abattre notre jeu ! Tu vois bien que j’avais raison de me méfier. Allons nous coucher. Tu verras que nous serons forcés d’obtenir le silence de ce garçon, comme je te le disais…
— En attendant mieux, voici une tempête qui s’annonce pour cette nuit, continuait Williams de sa même voix paisible. Heureusement que les toiles de notre tente sont solidement amarrées. A propos, tu n’as pas commis d’autres imprudences ? Avec Prénonne, par exemple ?
— C’est un ours, dis-je.
— Oui, j’en conviens. Et avec Sartigues ?
— Le petit bureaucrate ?
— Comment ? Ah ! c’est ton opinion. Eh bien, il faudra t’en choisir une autre.
— C’est cependant Sartigues lui-même qui me l’a donnée.
— Ça ne me surprend pas de Sartigues, il s’est moqué de toi. Mon bon Romerdy, ne t’avise pas de croire tout ce que l’on te raconte.
— J’ai eu l’impression que Sartigues était un fonctionnaire travaillant dans un bureau. Je l’ai répété à Constantin de Henne…
Williams acheva mes explications, mais d’une façon différente de celle que je me proposais d’apporter :
— Naturellement, Henne l’a rapporté à Sartigues qui en est à son cinquième voyage. Et Sartigues s’est diverti à te confirmer dans tes erreurs, comme j’avais le plaisir de le dire.
Williams, tout en parlant, m’avait entraîné sur l’arrière. Le vent parfois rabattait sur nos visages la fumée des cheminées, d’un grand coup, cependant que le steamer piquait de la proue, et l’on entendait alors le souffle puissant des machines et le ronflement de l’hélice. La sirène criait brusquement, la nuit était absolue ; cependant Williams, me retenant par le bras, me fit remarquer :
— Tiens, voici quelqu’un qui te cherche.
Il me désignait, à quelques mètres de moi, Christian qui attendait. Lorsque je me retournai, Williams s’était déjà retiré.
— Vous saviez où j’étais ?
— Non. Pas plus que vous ne m’avez attendu tout à l’heure.
Mais je ne fis guère attention au ton agressif de cette réponse. Résolu désormais à me méfier, je me demandais : « A-t-il revu Constantin de Henne ? Sait-il ce qui vient de se passer ? Quel jeu vient-il jouer ici ? »
Je répondis d’un air innocent :
— Williams est venu. Je suis parti avec lui.
— Je ne vous reproche rien, je ne vous demande pas d’excuses.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demandai-je.
— Je vais profiter de ce mauvais temps pour voir les petits Japs, à l’arrière.
— Vous êtes fou ? C’est une idée fixe ? Vous y êtes déjà allé ?
— Comment ?
De petits paquets de mer commençait à pleuvoir sur le pont.
— Je disais : vous êtes fou.
— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? J’ai oublié un livre là-bas et je ne veux point qu’il s’en aille à l’eau. Je ne vous demande pas de m’accompagner.
Déjà Christian semblait prêt à partir, et cependant, on le voyait bien, il hésitait. Le bateau, du reste, avec un grand fracas, s’inclinait sur la droite, puis sur la gauche, et la ligne des eaux se trouvait subitement sur le même horizon que nous-mêmes.
Dallène se dirigea sur la passerelle. Je ne croyais pas alors qu’il mettrait son projet à exécution et je songeais à la brusque sympathie, tempérée néanmoins par une sourde méfiance inexplicable, qui m’avait entraîné vers ce garçon fantasque. Les conseils et les reproches d’un bonhomme rageur, comme Constantin de Henne, étaient-ils fondés ? Somme toute, je devais l’avouer, je me sentais un peu mécontent de l’intérêt, de l’étrange affection si l’on veut, que j’avais témoigné jusqu’ici — que je témoignais encore, malgré que j’en aie, — à ce capricieux Christian dont le charme ne laissait pas d’être équivoque.
Cependant Dallène, après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux, s’apprêtait à descendre dans l’entrepont. Et, brusquement il dut se décider, car je ne le vis plus. Mais lorsque je parvins à l’échelle de fer je vis Christian arrêté sur l’avant-dernier échelon De grosses nappes d’eau tombaient avec un choc mou.
— Restez ici ! criai-je. J’y vais…
Mais il était déjà descendu. D’ailleurs, il ne pouvait guère m’entendre. Il fit trois pas au moment où le cargo s’abattait sur bâbord, se penchant d’une façon terrible sur la fosse noire de la mer, juste le temps de ramasser une grande vague qui courut aussitôt sur les planches, puis, le bâtiment se redressa.
— Revenez donc !
Mais Christian s’était rejeté sur l’échelle glissante, et s’accrochait au garde-fou. Le choc fut si fort que moi-même qui m’y attendais, cramponné à la balustrade, je sentis mes pieds manquer sous moi.
— Remontez ! criai-je encore…
Mais les clameurs combinées du vent et des eaux, le grincement du navire, tout s’accordait pour couvrir ma voix.
Un énorme paquet de mer, au moment où la proue se penchait affreusement, s’abattit avec un bruit de tonnerre, roula sur le parquet, et, en bondissant, coula pour se heurter à l’autre bord.
— Attention !
Nous nous rejetâmes, Christian sur son échelle, moi sur des barreaux de fer, cependant que l’eau revenait et que le roulis du bateau la rejetait en partie à la mer.
— On ne peut plus rester ici.
Christian qui avait sans doute, par hasard, relevé la tête, m’avait peut-être aperçu ; mais il était trop entêté pour rebrousser chemin. Un matelot japonais, qui prenait quelque intérêt à cette scène, me communiqua ses impressions, dans un anglais qui lui appartenait :
— No good the Lady to walk.
D’abord je ne comprenais pas, je croyais à une plaisanterie indéchiffrable, mais l’homme répéta, en secouant la tête :
— No good the Lady to walk.
— Miss ?… demandai-je, stupéfait de saisir quelque chose au langage d’un Nippon.
— Yes, Miss.
Et il m’indiqua Christian.
Je vis alors, et je le vis réellement pour la première fois, avec des yeux tout neufs, mon ami Dallène qui courait dans l’entrepont, hésitant dans sa démarche comme s’il était gêné par d’invisibles robes. Où donc avais-je aperçu déjà ces petits pas précipités, cette course presque sur place, ces genoux en avant ?
Par une rapide association d’idées, je pensai tout de suite à certaines actrices spécialisées dans des rôles de travestis.
Sans s’attarder sur la convention du costume, les yeux non prévenus du Japonais avaient reconnu le subterfuge. Aussitôt se posa pour moi l’habituelle question : Pourquoi n’y avais-je pas encore pensé ?
Je descendis l’escalier de fer. J’avais hâte de savoir, j’étais anxieux aussi, plein de crainte et de curiosité. Je rejoignis Christian, puis je le perdis de vue. N’apercevant plus personne, je m’arrêtai près des cages à poules, suffoqué par leur piquante odeur de ménagerie. J’appelai sans élever la voix. Nul ne répondit. Soudain, je ne sais quel démon me poussant, je criai :
— Christiane ! Revenez donc, Christiane !
Alors, près de moi, quelqu’un répliqua :
— Qu’est-ce que vous dites ? Je vous défends, vous entendez, je vous défends de m’appeler comme ça ! Pourquoi ne faites-vous pas comme tout le monde ?
— Alors, parlez-moi vous-même comme quelqu’un maître de ses nerfs.
— Retirez-vous. Je n’ai pas besoin de vos services.
J’aurais dû, somme toute, ne pas insister. Je n’étais ni son père, ni son mari, on ne m’avait point chargé de surveiller ni de protéger cette jeune fille. Mais, avant de m’éloigner, je pataugeais avec emphase dans mes maladresses :
— Parlez donc comme un homme, et non comme une fillette qui a envie de pleurer.
— J’ai envie de pleurer, moi !
Je vis, à ce moment-là, une forme qui traversait l’entrepont, gagnait l’échelle de fer.
— Christiane, dis-je, vous me gardez rancune ? Comment voulez-vous que je vous appelle ?…
— Laissez-moi ! Vous me fatiguez. Oh ! vous me fatiguez… comme les autres…
Trois longs jours passèrent entre ciel et mer. Christiane semblait ne m’avoir jamais connu. Elle me fuyait, c’était certain, tant elle prenait soin de ne pas se trouver aux endroits où elle savait me rencontrer. J’étais assez sot pour aller à sa recherche. D’excuse, je n’en avais pas. Je m’entêtais à la poursuivre parce qu’elle me fuyait. Nous avions l’air, l’un et l’autre, de jouer à cache-cache, et le petit cargo japonais se prêtait à cet exercice. Je me trouvais seul presque toujours. Williams prenait des notes, du moins je le croyais, et je ne me serais pas permis de lui imposer ma présence. Henne ne me parlait point. Une hostilité grossie à chaque rencontre nous mettait quelquefois face à face. Et je me surprenais à imaginer contre cet homme mille vengeances praticables. Si j’avais été sûr de l’impunité, je crois que je l’aurais fait disparaître avec méthode et précision.
Quant à Prénonne, il affectait des airs soucieux. D’ailleurs, il méprisait tous les gens de son entourage, même Constantin de Henne qui le lui rendait bien. Prénonne voyait dans cette superbe la marque des grands caractères. Pour lui, je n’étais que le comparse de Williams, et il n’adressait pas la parole à un aussi mince personnage. Quant à notre altercation des premiers jours, il l’avait oubliée plus vite que moi.
Rives-Ribière et Pierre Sartigues discutaient de choses maritimes. A les en croire, nous devions toujours aborder, le lendemain, au plus tard, aux rivages de l’ancienne Égypte.
Au fond, des gens sur le compte de qui je ne parvenais pas à me faire une opinion stable. Tantôt, je tenais Sartigues pour un pince-sans-rire plein d’humour, un envoyé spécial très adroit, et l’aimable Rives-Ribière, subtil sous ses dehors en bois, pour un garçon gonflé d’obligeance, diagnostic que la dureté de ses lèvres démentait. Mais le plus souvent, comme aujourd’hui, je me ralliais à l’opinion de Williams qui regardait nos compagnons de bord comme des façons de fonctionnaires, fuyant les responsabilités, redoutant les risques, des ronds-de-cuir dépaysés dans leur déplacement… Ainsi, je tombais dans des excès contraires…
A dire vrai, je m’ennuyais. Tant de solitude succédant à la sympathie commençante de Christiane me désorientait. La journée, je ne savais où me rendre ; le soir, je dormais mal. Que de fois, du reste, pendant la nuit, sous la tente du pont, roulé dans mes couvertures à côté de Williams qui me séparait de Christiane, je pensais aux événements de ces derniers jours, à l’erreur que j’avais commise et à la découverte que m’obligea de constater la simple clairvoyance d’un matelot japonais… Par quel sortilège, une confusion aussi constante ? Mais c’est toujours après coup que l’on s’étonne : « Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? » Ainsi, seul de tous les passagers peut-être, je m’étais comporté avec Christiane comme avec un ami, plein de cette déférence courtoise, un peu rude peut-être, que les jeunes filles croient sans doute de mise chez les hommes lorsqu’ils sont entre eux.
Christiane était-elle certaine que je n’avais fait que me prêter à la comédie qu’il lui avait plu de me donner, ou bien que j’étais allé vers elle en toute sincérité, que je l’avais réellement, comme elle me l’avait assuré, prise pour un jeune homme fuyant les exigences d’une famille trop sévère ? Je l’ignorerai longtemps, je crois. Lorsque son nom véritable et sa vraie personnalité échappèrent tout d’un coup à ma stupeur et qu’il lui fut impossible de feindre que je n’étais pas au courant, y discerna-t-elle autre chose qu’une dissimulation — la mienne — qui se démasquait, ou une surprise sincère qui se laissait voir ? Mais, dès ce moment-là, je n’étais plus, pour elle, qu’un quelconque passager : je ne l’intéressais plus…
C’est ainsi que je cherchais des explications aux derniers mots qu’elle m’avait jetés, trois jours plus tôt « Vous me fatiguez,… comme les autres ! » Avant la révélation, en effet, je représentais celui qui croyait ou semblait croire à son déguisement.
« Tout cela importe peu. »
Oui, je me répétais cette formule, mais en vain. Et même, ne pouvant rencontrer Christiane, je m’essayais à l’imaginer. Elle composait, en garçon, un personnage étudié qui m’avait souvent déconcerté, notamment par ses attitudes tantôt trop efféminées, d’autres fois trop vives. C’est qu’à ces moments-là, Christiane se rappelait qu’elle était Christian, et elle amplifiait ses « manières d’homme », pour jouer son rôle.
Je la voyais mal en jeune fille, et, maintenant, avec les yeux prévenus du souvenir, j’en arrivais à me demander si elle était jolie. Je n’aurais su dire. Non, sans doute. Et cependant, pas indifférente.
Il y avait encore de nombreuses questions que je laissais sans réponse. Ainsi, je ne m’expliquais pas comment j’avais pu m’égarer si longtemps sur le faux Christian, et pourquoi nul ne m’avait prévenu, pas même Williams.
Tous, à bord, me croyaient au courant, et Williams, à qui j’avais réussi, hier soir, à parler pour la première fois un peu longuement de la jeune fille, me fit une remarque qui vint consolider les suppositions que j’avais arrangées.
— Tu es donc brouillé avec Christian ? commença-t-il, car il appelait ainsi notre compagnon de traversée, selon le désir, du reste, formulé par ce dernier.
— Non… Pourquoi ?
— Parce que vous agissez comme si vous étiez fâchés… Tu es libre, tu sais, et tu nous accorderas que nous t’avons toujours laissé seul quand tu le désirais.
— Je le sais, je t’en remercie.
— C’est, de notre part, la plus élémentaire des discrétions. Nous avions décrété, une fois pour toutes, que l’air de la nuit était par trop favorable aux bronchites à quoi nous étions tous sujets.
Puis, sans attendre ma réponse, et fidèle à sa tactique d’énoncer seulement ce qu’il avait décidé de dire, Williams ajouta d’une lèvre indifférente :
— J’avais raison de me méfier de ce monsieur de Henne. Et de te le répéter. Cependant, il ne faut pas « encore » avoir l’air d’être complètement brouillé avec lui…
— Pourquoi ? Je ne tiens pas à le voir…
— Je sais. C’est Henne qui, certainement, a réussi à te séparer de Christian. Mais ce n’est pas une raison suffisante.
Williams s’arrêta, et je me gardai bien d’insister ; je n’aurais rien obtenu de plus. Par contre, je songeais à cette conversation, puis à l’énigme que m’avait posée Christiane. Saurais-je jamais discerner le vrai du fabriqué dans l’amas des fausses confidences ? Tantôt, je me plaisais, selon ses récits, à l’imaginer comme une jeune fille émancipée, strictement élevée par une famille pointilleuse, d’autres fois, au contraire…
— Je suis libre, m’avait-elle affirmé quelquefois.
— A peine libéré, lui répliquai-je un jour.
Cette réponse d’ailleurs eut le don de lui déplaire. On a toujours tort de vouloir faire de l’esprit avec les femmes, à leurs dépens surtout, même lorsqu’elles se sont camouflées en garçons.
Il m’arrivait aussi de croire que Christiane n’avait trouvé qu’un fugitif plaisir, tel un caprice, à ces déguisements de personnalité, puisque fleuretant déjà avec un Constantin de Henne, elle s’arrangeait pour venir me rejoindre, quand même.
— Contre Henne, tu n’étais pas de force, assurait Williams.
Et j’étais persuadé que, dès nos premières entrevues, nous nous étions joués l’un l’autre et avions pris soin, chacun dans nos positions, d’épaissir le mystère qui nous entourait.
Et puis, je me figurais que cette femme audacieuse et comédienne avertie n’était qu’une aventurière. Enfin, l’avouerai-je ? je me suis arrêté aussi un long temps sur cette autre hypothèse qui expliquait parfaitement la présence de la jeune Christiane à bord du cargo japonais. C’était, du reste, l’hypothèse la plus simple, celle qui devait venir à l’esprit de tout le monde : puisque l’on avait employé tant de femmes dans les services de renseignements pendant la guerre, peut-être s’y était-on habitué, et l’on continuait.
Je voulus obtenir sur ce point une certitude, et je m’adressai à Williams. Pas directement, car je n’aurais su comment m’y prendre, mais un soir, la veille du jour où nous devions arriver en vue de Port-Saïd, je commençai par quelques allusions. Naturellement Williams prévint toutes mes questions et, comme il ne tenait pas qu’elles fussent formulées, il s’appliqua à me répondre de travers.
— Je voyais bien que tu étais emballé, observa-t-il. Christian me parle quelquefois. Jamais rien à ton sujet. Vous êtes donc fâchés ?
Je me résignais à ne rien savoir aujourd’hui encore lorsque je pensai avoir découvert une idée géniale :
— Non, nous ne sommes pas en froid. Elle me boude un peu, voilà tout… Toi qui la connais, tu ne dois pas être surpris.
— Oh ! je la connais !…
— Évidemment… Plus que moi.
Et je me souvins, à l’instant même, que Williams, le premier, m’avait induit en erreur.
— Tu l’appelles Christian, toujours, et tu nous l’as présentée comme un jeune savant du plus grand mérite.
— C’est vrai, reconnut Williams en riant. Mais Christian me l’avait demandé. Rassure-toi, d’ailleurs, je n’ai trompé personne, ajouta-t-il en m’observant de côté, on voyait bien, et toi aussi, à qui l’on avait affaire.
Williams s’exprimait d’un ton paisible, un peu ennuyé peut-être parce que j’accordais de l’importance à d’aussi minces détails.
— Tu vas t’étonner du souci de Christian. J’y vois plusieurs explications, notamment que les femmes ont toujours eu l’étrange préoccupation de se présenter différentes de ce qu’elles sont en réalité : elles obéissent à cet instinct mystérieux qui leur conseille de ne montrer d’elles-mêmes qu’une vérité habillée et fardée.
— Tu ne trouves pas que Christian pousse ce souci instinctif un peu loin ?
Je songeai que si j’avouais à Williams la vérité, il en serait un peu scandalisé. Mais non, je n’avais aucune raison de lui dire que je fus tout d’abord conquis par le charme équivoque du jeune Dallène qu’il fit admettre sur le bateau. Car, lui non plus, il ne concevrait guère que je n’aie point découvert Christiane sous Christian. Il penserait donc que je cherche à plaisanter un peu lourdement ou que je suis atteint d’une certaine faiblesse d’esprit. Aurait-il tout à fait tort ?
— Tu ne lui parles donc plus, insista Williams.
— Je ne puis pas. Elle est toujours avec Constantin de Henne.
— Elle se tient seule quelquefois.
C’était exact. Elle lisait alors un livre, sous la tente, à l’abri du soleil déjà chaud. Mais si, par hasard, je me dirigeais de son côté, Christiane, dès qu’elle m’apercevait, se levait et s’éloignait, sans trop d’affectation, mais en témoignant quand même d’une certaine contrariété. Je ne crus pas nécessaire de cacher ce manège à Williams, d’autant plus qu’il l’avait peut-être déjà observé.
— Tu existes toujours pour elle, me répondit-il, puisqu’elle paraît te fuir. La véritable indifférence s’exprime d’une autre façon. N’y attache pas d’intérêt. Tout s’arrangera. Nous en reparlerons.
Nous étions amarrés depuis une heure du matin dans l’immense cité des bateaux, à Port-Saïd, lorsque la tranquillité du pont, soudain immobile, nous surprit, mais, comme il faisait froid et que le vent s’élevait, nous attendîmes le jour. Nous savions, du reste, que l’on ne pouvait débarquer avant que toutes les formalités d’arrivée fussent terminées.
Au lever du soleil, près de Williams, éveillés par hasard l’un et l’autre, nous distinguions, entre deux pans de toile relevés, toute une rangée de paquebots qui fumaient paisiblement sur un carré de mer, puis, le long d’un boulevard planté d’arbres amaigris, derrière des grilles, des maisons de bois, avec des vérandas où flottaient des moustiquaires. A dix heures du matin, un petit canot à pétrole qui pétaradait avec importance amena à bord du cargo japonais cinq fonctionnaires chargés du visa des passeports, un métis bronzé qui ressemblait à Constantin de Henne par le nez et les cheveux et quatre réguliers en armes aux lourdes paupières. Ces gentlemen, qui représentaient le Royaume-Uni, étaient plus attentifs aux papiers qu’on leur apportait qu’aux personnes qui les leur présentaient.
— Que venez-vous faire en Égypte ?
Telle était la première question invariable du fonctionnaire métis.
— Pourquoi voulez-vous visiter l’Égypte ?
Il s’adressait à Williams Lecharier qui déclarait sans embarras, avec un brin de sourire :
— Parce que c’est la meilleure saison de l’année.
Ces réponses ne surprenaient pas le ponctuel indigène, car il continua à réciter son formulaire imprimé quelque part, sous ses cheveux frisottants.
— Ne savez-vous pas que le moment est particulièrement mal choisi ?
— Pas du tout. J’aime les époques troublées.
— Avez-vous l’intention de rester longtemps en Égypte ? poursuivit l’imperturbable métis.
— Huit jours et un mois.
— Quelle est votre profession ? Quelles sont vos relations en Égypte ? Que faisiez-vous dans votre pays ? Quel genre de monde fréquentiez-vous ?
Nous écoutions ces demandes saugrenues, à quoi Williams répondait avec un sérieux impassible.
— Êtes-vous révolutionnaire ? interrogea encore le dignitaire.
— Je ne crois pas, remarqua Williams.
— Depuis combien de temps ? ajouta l’homme de couleur qui lisait son questionnaire. Puis, sans attendre, il ajouta :
— Et votre camarade est-il bolchevik ?
— Je ne sais pas, avoua Williams. Je vais le lui demander.
Et il s’adressait à Rives-Ribière, mais le métis anglo-indien l’interrompit.
— Pas celui-là ; celui-ci…
Il me désignait du doigt.
— Vous voulez parler de ce gentleman ? Je le connais. Il n’est pas ce que vous craignez…
Prénonne et Constantin de Henne écoutaient gravement les interrogatoires. Du reste, le fonctionnaire ne leur posa que deux ou trois questions ; il se contenta de quelques mots pour Sartigues et Rives-Ribière. Quant à Christiane, depuis l’arrivée à bord des autorités britanniques, on ne l’avait plus aperçue.
Lorsque ces singularités furent accomplies, Williams déclara, en surveillant Henne qui semblait ne pas entendre :
— Un pays comme l’Angleterre qui en arrive à ce point de tyrannique méfiance, n’est pas loin de la catastrophe. Il y a une Irlande en Égypte et demain une autre se formera dans les Indes.
— Dieu punisse l’Angleterre, conclut Henne à mi-voix.
Je me retournai. Williams aussi avait entendu, mais il ne releva pas cette réflexion. Tel était cet homme qui s’échauffait parfois, tant qu’on pouvait le croire parti pour ne ménager personne, puis qui retrouvait soudain un empire sur lui-même et ne laissait rien paraître de ses sentiments secrets.
— Deux choses à retenir de tout cela, dit-il : On n’a pas interrogé tous les passagers de la même manière, donc nous sommes suspects et les autres ne le sont pas. Enfin, M. de Henne cherchait, par son approbation imprévue, à nous faire dire des choses qui ne le regardent point.
« Le plus clair, c’est que nous coucherons sur le cargo, cette nuit encore. »
M. de Prénonne qui venait d’accompagner jusqu’à la coupée le dignitaire de Sa Majesté et les quatre réguliers en armes, s’approcha de nous. Il fit signe à Sartigues et à Rives-Ribière d’écouter.
— Messieurs, commença-t-il d’une voix triste que son air joyeux démentait — je viens d’avoir connaissance des ordres de l’amirauté britannique qui commande seule ici. Or, j’ai le regret de vous l’annoncer, mais défense est faite aux Français de ce cargo de descendre à terre !
— Tiens ! Pourquoi donc ?
— J’ignore, mais tels sont les ordres.
— Pour vous, peut-être.
— Pour vous, également, monsieur Williams Lecharier. Je ne vois pas en quoi ces ordres ne vous concerneraient point.
— Nous ne faisons pas partie du même bord.
Prénonne commençait à perdre patience ; Williams chercha quelque occasion de l’aider.
— Ni Christian Dallène, non plus.
— Surtout Mlle Christiane, rectifia Prénonne. Particulièrement Mlle Christiane… Cette fois-ci, c’est à votre tour à ne plus comprendre. Reprenons les choses au commencement. J’attendais à Marseille l’arrivée d’un monsieur Dallène, et c’est une jeune personne qui est venue, à sa place, conduite par vous.
— Eh bien ? s’étonna Williams.
— Eh bien, ce n’est pas la même chose, il me semble.
— S’il y eut erreur, elle ne vient pas de vous, ni de moi, rétorqua Williams, qui sentait que sous cette histoire se cachait quelque machination de Henne. Vous n’avez rien à vous reprocher. Un télégramme vous annonçait en dernière heure que vous recevriez Christiane…
— Je n’ai pas reçu de télégramme.
— Vous êtes parti trop tôt.
— Je suis parti après avoir attendu jusqu’à la nuit. Je ne pouvais plus… En voilà assez, du reste, je rendrai compte, sitôt à terre, de cette supercherie…
— Et vous ferez bien. Vous donnerez ainsi la preuve que vous voyez à peine, que vous ne voyez pas du tout, les gens qui vous sont recommandés.
— J’expliquerai, quoi qu’il advienne, qu’une robe ne peut faire partie de mon expédition.
Williams haussa les épaules :
— Mon expédition ! Heureusement que nul ne vous entend. Puisque vous ne pouvez pas vous charger de Christian, laissez-le aller à terre.
— Les ordres sont formels.
— Prenons Christian avec nous, dis-je, heureux d’intervenir et d’être enfin ouvertement désagréable à Prénonne.
Williams ne me répondit point.
— Allons, finissons-en. Lorsqu’il s’agit de mes travaux, vos avis, monsieur de Prénonne, et les ordres des Anglais ne comptent pas… Tâchez donc que l’ukase britannique ne soit pas maintenu en ce qui nous concerne.
Puis, se tournant vers moi, il me dit à voix basse :
— Tu fais une bêtise en entraînant cette petite avec toi. J’aimerais mieux qu’elle fût un peu en froid avec nous qu’ostensiblement notre alliée.
Puis, laissant Prénonne, Constantin de Henne et les autres, il conclut :
— C’est peut-être aux imprudences de Christiane que nous devons le régime de faveur actuel et la consigne à bord du cargo.
— Permets-moi de t’avouer que tu es un bien bizarre garçon…
— Continue, déclara Williams pour m’encourager. Je sens que je vais apprendre à me connaître.
— Oui. Tu nous présentes d’abord Christian, toi-même, comme un gentil jeune homme. Nous nous serrons pour lui faire place. Nous le traitons en ami, puis, aujourd’hui, tu me reproches de vouloir l’emmener.
— Quand j’ai rencontré Christiane ou Christian Dallène — puisque c’est le nom qu’elle porte et qu’on doit lui donner, pour éviter toute erreur ou confusion, surtout devant les Britanniques, — je ne le connaissais pas. Je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’ai pensé que sa présence compliquerait la situation, et, plus tard, embêterait Prénonne.
— Je t’interromps. Pourquoi voulais-tu créer des embarras à Prénonne ?
— Pour plusieurs raisons qui sont bien délicates. Et d’abord celle-ci : Prénonne m’avait très mal reçu quand je lui ai demandé de nous prendre à bord du Japonais. Je ne te l’avais pas dit ? Il a fallu que je le menace de représailles pour qu’il veuille bien consentir à nous recevoir. Ce service qu’il m’a rendu, contraint et forcé, je me suis promis de lui en faire souvenir. Laissons cela. Je ne te parle pas de la façon amicale dont tu as cru devoir traiter Christian.
— Passons, dis-je, en riant.
— Soit. Aujourd’hui, si j’estime la présence de cet enfant parmi nous, mettons… inutile, c’est peut-être parce que je sais à quoi m’en tenir sur son compte. Du reste, ajouta Williams, voici Christian lui-même qui vient à notre rencontre. Nous allons pouvoir lui donner notre avis.
Christiane ou Christian Dallène s’avançait en effet. Il était en complet gris clair, pantalon de cheval, bottes de cuir jaune. Sur ses épaules, un manteau gris bleu qui affectait des formes de cape. Il s’était coiffé d’un casque colonial anglais, orné du turban de tulle qui tenait lieu de moustiquaire. On distinguait à peine son visage trop fin de jeune fille, et cependant, il donnait, par sa démarche, sa façon de se tenir, l’impression d’un travesti, peut-être parce que je savais maintenant qui il était, et je me sentais alors un peu humilié en pensant que le prétentieux Prénonne, dès le lendemain de notre départ, avait dû naturellement s’apercevoir que son passager de la dernière heure était une passagère. Cependant Prénonne n’avait rien dit, gardant toute sa colère pour des jours plus favorables. Son heure était-elle venue ?…
Tout de suite, Christian s’adressa à Williams et, comme s’il ne me voyait pas, il le remercia :
— J’ai tout entendu par hasard… Je vous suis bien obligé d’avoir pris ma défense.
— Ce n’est pas moi, répliqua Williams. C’est Blaze Romerdy. Je n’ai fait que l’approuver.
— Ah ! fit-il…
— Et je le félicitai à l’instant de son opportune intervention.
— Vous êtes trop aimable, recommença Christian.
— Pas du tout. C’est Blaze que vous devez remercier.
Williams, je le savais, prenait plaisir à déconcerter le pauvre Christian, mais je lui savais gré quand même du rôle qu’il m’accordait devant lui. Christian, légèrement confus, se tourna enfin vers moi :
— Je vous suis très « reconnaissant », monsieur.
— A votre service, « monsieur », répondis-je, sans trop d’affectation.
— Il est convenu, intervint habilement Williams, que nous continuerons de vous appeler Christian. C’est plus simple, n’est-ce pas ? Et pas inutile, à cause des espions britanniques qui doivent être nombreux à Port-Saïd.
— Je crois que c’est préférable, dis-je, sans regarder Christian.
— Maintenant, comme il est certain, continua Williams, que nous sommes consignés ici jusqu’au départ du cargo, nous examinions, Blaze et moi, les moyens de nous évader. Je vous le dis très franchement, puisque nous sommes alliés tous les trois, désormais…
Un petit silence. Insensiblement, nous nous étions rapprochés de ce coin du pont, près de l’escalier du salon, où Christian et moi avions l’habitude autrefois de nous rencontrer. En face de nous, de grands bâtiments à l’ancre, la mer brillante, et les petites barques dansant sur les flots.
— Les moyens sont limités, continua Williams. Et il faut agir vite. D’ici cinq ou six jours le « charbonnier » passera le canal. Auparavant, nous serons débarqués, consignés à terre.
— On pourrait aussi nous transporter à bord d’un courrier rentrant en France. Et alors, plus d’espoir.
— La rive n’est pas loin, dit Christian.
— Nous serions repérés tout de suite. Non, ce qui me paraît le plus convenable, c’est d’attendre le bateau des douaniers. Ils viendront demain matin visiter le cargo. Pendant ce temps, il nous faudra agir.
« Rendez-vous à l’échelle de la coupée. Mais, il y a un gros inconvénient : nous ne pourrons partir ensemble tous les trois, ce serait nous dénoncer. Nous ne pouvons pas non plus emporter nos bagages, les douaniers du port nous arrêteraient. Il faut que nous ayons l’air de promeneurs… L’un de nous doit donc rester ici pour surveiller ce que nous ne pouvons prendre, empêcher les perquisitions, détourner l’attention et amuser Prénonne le plus longtemps possible.
— Je resterai si c’est nécessaire, déclarai-je aussitôt, heureux à la pensée de voir la colère et la stupeur de Prénonne lorsque la fuite serait découverte.
— Je ferais bien mieux l’affaire, ajouta sans enthousiasme Christian Dallène qui devait croire, à ce moment-là, que nous ne l’avions pris avec nous et même compromis que pour ce troisième rôle.
— Non, nous allons tirer au sort. La plus courte paille désignera celui d’entre nous qui devra rester à bord avec les valises. Dans trois jours, nous reviendrons le chercher, les valises aussi, quand les difficultés seront arrangées.
— Et si ça ne s’arrangeait pas ?
— Nous ne devons pas partir avec cette idée-là. Autant rester ici et dormir en attendant les événements.
Ce disant, Williams arracha trois paillettes à une chaise longue, les roula dans ses mains, puis, tournant le dos au soleil couchant, il nous présenta les trois tiges qui dépassaient. D’abord il se tourna vers moi. Soit par intuition, soit que j’eusse deviné, à la façon décidée dont il avançait les paillettes, quelque secret signal, je tirai sur la première, celle qui se trouvait le plus près de moi.
Quand vint le tour de Christian, il regarda Williams, puis moi-même… il parut hésiter, enfin il saisit une paille, la troisième, celle que Williams semblait lui offrir. Mais il hésitait encore.
— Tirez, décida Williams.
Christian amena ainsi un brin d’épi. Williams alors ouvrit la main. La paille qui lui restait n’était guère moins longue que la mienne. Dallène avait choisi la plus courte.
— Nous viendrons vous chercher dans trois jours, affirma aussitôt mon ami. Tâchez d’amuser Prénonne. Et rappelez-vous ses colères ; vous nous les conterez ; cela nous distraira un moment. Je vous recommande ma grande valise.
Williams parlait. Il n’avait pas l’air de remarquer le visage consterné de Christian, mais il regardait les fumées droites des paquebots à l’ancre, les mouettes qui coupaient le ciel bleu et les barques des petits marchands obstinés qui vous offraient des oranges, tout ce que l’on voit enfin dans tous les ports du monde. Mais ici, par-dessus tout, la rumeur de Port-Saïd, la ville aux escales toujours nouvelles…
Christian demeura un moment sans répondre, puis il parut s’éveiller et tout d’un coup :
— Cette évasion ? Est-ce bien utile ?
Williams eut un imperceptible sourire ou une grimace, provoqué, on pouvait le supposer, par le miroitement du soleil sur les eaux.
— Les ordres britanniques seront sous peu rapportés, affirma Christian.
— Si nous attendons jusque-là, nous risquons fort de ne jamais aller au Caire.
— C’est au Caire que vous devez vous rendre ?
— Oui. Pour l’héritage de Blaze Romerdy.
Heureusement, Christian n’eut pas l’idée de me regarder, car ma surprise, qu’il eût pu voir, devait, à cette minute, égaler son étonnement.
— Mais, une fois partis, vous ne pourrez jamais revenir à bord.
— Pour vous chercher ? spécifia Williams. Au contraire. Le cargo serait la meilleure cachette, on nous chercherait partout, sauf ici. Et si nous étions sur le point d’être arrêtés, c’est ici que nous tâcherions de nous retirer. De plus, personne n’osera croire que nous avons eu l’audace et l’imprudence de retourner à bord pour enlever un allié.
— Vous y resterez longtemps pour l’héritage ? Oui, l’héritage, au Caire.
— Est-ce qu’on sait ? déclara Williams. Combien de jours comptes-tu demeurer là-bas ? me demanda-t-il.
Je ne surprendrai personne en avouant que je ne pensais plus depuis longtemps à cette invention de « l’héritage » du Caire, dont Williams m’avait parlé pour la première fois, la nuit où il me fit descendre jusqu’à la gare de Lyon.
— Deux mois, balbutiai-je à tout hasard.
La sirène d’un bateau perçait l’atmosphère bleue.
— Huit jours, à peu près, traduisit Williams à l’usage de Christian qui n’avait pas entendu.
Comme je m’éloignais, cette conversation à trois ayant assez duré pour éveiller tous les soupçons, Williams me rejoignit :
— Prépare-toi sans attirer l’attention. Pas un mot à personne, surtout à Christian.
— Tout ce projet de fuite que tu viens d’organiser devant cette jeune fille dont tu te méfies, c’est donc vrai ?
— Oui. C’est vrai. Sauf quelques détails… ce n’est pas à la coupée que nous nous retrouverons pour descendre, mais sur l’entrepont. Ce n’est pas le bateau des douaniers qui viendra nous chercher, mais la barque d’un batelier indigène à qui j’ai proposé l’affaire. C’est un de ces marchands de tabac, de cigarettes, de dattes, de tapis et de photos innommables qui sillonnent les eaux du port.
— Tu parles donc l’arabe ?
— Les bateliers de Port-Saïd connaissent toutes les langues du monde, et surtout ce langage : trois versements, le premier lorsque nous serons dans son sabot, le second après le débarquement en lieu sûr, le troisième, qui n’est pas obligatoire, si nous sommes contents de ses services, et alors nous nous adresserons encore à lui pour retourner à bord du cargo.
— Pourquoi ce troisième versement ?
— Pour que l’Arabe ait intérêt à n’avertir les policiers anglais que lorsque nous serons à l’abri.
— Et nos bagages ?
— Tant pis. Ramasse l’indispensable, ce que tu as de plus précieux. Pas trop gros.
— Ta grande valise ?
— Si je l’ai recommandée, c’est qu’il n’y avait plus rien d’important. Le petit Christian, quand il ira nous dénoncer, arrivera trop tard.
— Tu le crois capable ?
— De tout, du meilleur et du pire. Alors, je prends mes précautions. A propos, un petit détail. Garde tout cela pour toi, absolument rien, tu entends, ni à Christian pour qui tu as toujours eu une faiblesse particulière… Ne m’interromps pas ! Ah ! encore un détail… Ce n’est point demain que nous partons, mais cette nuit même, vers une heure…
Sur quoi, Williams, très heureux, j’en suis certain, de son effet et de l’état de stupéfaction et de malaise où il m’avait amené, s’éloigna, cependant que, de mon côté, je me dirigeais vers la tente-abri où nous devions, ce soir-là encore, dormir. Lorsque j’arrivai, Rives-Ribière, Henne et Sartigues, qui achevaient de dîner, étaient au salon. Je regardai, sur l’étendue de la mer noire, les feux rouges et verts d’un bateau, les étoiles qui s’allumaient sur la côte et la longue lumière d’un phare qui tournait, éclaboussait tous les objets d’une clarté lunaire, puis disparaissait. La tête de Williams parut.
— Tu peux aller à la salle à manger. Je te réveillerai cette nuit.
— Merci. Je n’ai pas faim.
Et je me couchai aussitôt pour songer aux événements qui se préparaient. Je n’entendis pas Williams revenir, ni Christian s’étendre dans ses couvertures et, la tête cachée sous son bras, pleurer doucement, comme je l’appris par la suite, tandis que Sartigues et Rives-Ribière commençaient une discussion sur l’Égypte… Je m’étais endormi…
Tout d’un coup, un appel prolongé, quelque chose comme un cri rauque qui finissait en modulation, me fit frémir, tandis que je me sentais bousculé par une main énergique. Et, près de mon oreille, une voix soufflait :
— C’est le moment. Lève-toi sans bruit.
Alors je me souvins… Il me fallait, de nouveau, entrer dans la réalité, toute une série de ruses, de combinaisons et de luttes. Et d’abord m’évader de ce cargo. Williams, me voyant éveillé, bougonnait à l’intention de nos voisins qui pouvaient feindre le sommeil.
— Sais pas ce que j’ai… Mal à l’aise. Je sors quelques minutes…
Je me dressai aussitôt, juste pour voir Williams qui se retirait discrètement, après avoir roulé ses couvertures à sa place, de façon qu’il fût possible de croire que la couchette était toujours occupée.
— Faut que je le surveille, dis-je, comme si je me parlais, usant naturellement du stratagème que Williams avait employé.
Je me levai à mon tour, je regardai mes compagnons qui dormaient, Christian dont le visage était enfoui sous une moustiquaire de tulle, puis je me glissai sur le pont. Williams, que je croyais déjà loin, m’attendait.
— Cache ça dans ta ceinture, c’est de l’argent anglais.
Tous deux, sans parler, nous gagnâmes l’échelle de fer qui conduisait à l’entrepont. Pas de bruit. Le matelot de veille s’était, par chance suprême, assoupi. La rade paraissait calme, quelques feux verts et rouges de bateaux. Plusieurs fois, nous eûmes l’impression que nous étions suivis, et nous nous retournions brusquement.
— Du calme ! ordonnait Williams.
Comme nous arrivions près de la cambuse, à côté des chambres où les Japonais se tenaient d’habitude, nous fûmes surpris de ne voir filtrer aucune lumière. Mais, les matelots, profitant de l’escale, descendaient à terre, chaque soir. La quarantaine anglaise ne les concernait pas.
— Ils nous ont devancés, dis-je.
— C’est à souhait. Ainsi, on pourrait nous prendre, si l’on nous voyait, pour des Japonais qui ne sont pas de service.
— Faisons vite avant leur retour.
Penchés sur le bastingage, nous regardions dans les ténèbres. Non loin de l’avant, il y avait une barque, avec une ombre immobile à l’intérieur.
— Mahmed ! French !… French !
La barque ne daignait pas bouger.
— Nous nous sommes trompés.
— Tais-toi ! ordonna Williams.
La barque s’approchait doucement. Elle vint se ranger près du cargo. L’entrepont, où nous attendions, était assez bas ; cependant, une hauteur de trois mètres nous séparait du plancher de la petite embarcation. On ne pouvait songer à sauter ; c’eût été provoquer un bruit inutile.
— Mahmed ! répétait Williams.
Soudain l’indigène jeta quelque chose qui se déroula comme un fouet. Je happai cette lanière, une corde humide que je voulus attacher aussitôt autour d’une barre de fer. Mais l’Arabe s’y opposa. Williams alors fit glisser la corde derrière un montant et la renvoya à Mahmed qui s’en saisit, constituant de cette manière une échelle pour matelot.
— Nous descendrons ensemble.
Déjà, nous avions enjambé le parapet, lorsque sur notre gauche un bruit nous parvint. Au lieu de me laisser glisser le long de la chaîne improvisée, comme fit Williams, je me rejetai sur le cargo et me cachai derrière un paravent de caisses à vivres. J’eus le temps de voir venir un homme de ronde. Il parcourait le pont à petit pas, et je ne distinguai d’abord que ses jambes longues et maigres, sa taille mal équilibrée, lorsque, soudain, je reconnus Prénonne. Je fus édifié sur-le-champ. En l’espace d’une seconde, je compris que nous étions dénoncés, poursuivis et que l’on allait découvrir l’endroit par où Williams avait fui. Qu’au moins mon compagnon parvienne à s’évader. Et je marchai à la rencontre de Prénonne, qui, surpris de me découvrir, s’arrêta, puis, reprenant son assurance :
— Mais c’est M. Blaze Romerdy !
Habituellement, Prénonne passait près de moi sans rien dire ; mais son étonnement, cette nuit, excusait toute dérogation aux règles établies.
— Vous vous promenez ?… Il fait plutôt frais.
Ce subit intérêt pour ma personne ne me rassurait guère, j’y devinais quelque piège grossier et, tout d’abord, je ne répondis pas. Cette faute me servit.
— Eh quoi ? Vous êtes souffrant ?
— Oui, dis-je enfin, d’une voix mourante. — Je ne tiens plus debout. Fièvre… Dysenterie.
— Dysenterie ? Êtes-vous sûr ? reprit Prénonne, chez qui le pédant ne perdait jamais ses droits. La dysenterie, savez-vous bien ?… Et quel remède avez-vous suivi ?
— Aucun, dis-je, mais je pensais : « Pourvu que, pendant ce temps, Williams en profite pour prendre le large. » Et j’ajoutai à haute voix :
— Par contre, j’en connais un très efficace.
— Lequel, s’il vous plaît ?
— Le retour en France par le prochain courrier.
— Ah ! fit Prénonne en riant. Mais d’ici là, prenez donc du thé chaud, du riz, des pommes de terre…
— Je vous remercie.
Je n’osais cependant laisser seul ce personnage bien capable, après tout, le hasard aidant, de découvrir la barque, le batelier, Williams, et de donner l’alarme. J’écoutais les divagations médicales pas plus dangereuses que d’autres, qu’il lui plaisait, cette nuit, de m’énumérer. J’oubliais, à ce moment-là, combien Prénonne le solitaire misogyne, observait peu. En dehors de lui-même, rien ne l’intéressait, et toutes les remarques qu’il lui arrivait d’émettre, parfois, d’un ton pénétré, il les avait prises textuellement dans ces petits manuels de vulgarisation dont il possédait toute une cargaison. Prénonne, en toutes choses, se fiait à sa mémoire qui était grande. Ainsi donnait-il aux sots et aux flatteurs qui l’approchaient l’illusion d’un homme cultivé et d’une certaine intelligence.
— Vous allez prendre froid.
— C’est pourquoi je vais me coucher.
Déjà je faisais mine de me retirer, lorsqu’un cri aigu, à quelques mètres de là, nous retint sur place. J’avais à redouter toutes les catastrophes : un appel du batelier, la découverte de notre évasion, Williams arrêté par un matelot, etc… Je fis quelques pas, et j’aperçus, près de l’ouverture des soutes, une forme étendue sur le pont. L’ombre, en nous voyant, dit d’une voix assurée :
— J’ai glissé. Je crois que je me suis foulé le pied.
Prénonne et moi, nous nous étions approchés. J’avais reconnu Christian. Un soupçon me vint : il nous avait suivis. Prénonne le souleva, mais le jeune Dallène se mit à gémir et, s’appuyant sur mon épaule, s’excusa de ne pouvoir se tenir debout. C’est alors que Prénonne me dit :
— Mais ne restez pas ici, monsieur Romerdy. Vous êtes souffrant, vous allez aggraver votre mal… Moi, je vais appeler…
— Ne dérangez personne, répliqua vivement Christian. Avec l’aide de votre bras, je remonterai sur le pont. Et vous, M. Blaze, faites donc ce que vous aviez à faire.
Puis, se penchant sur moi comme sur un point d’appui pour reprendre son équilibre, il me glissa tout bas :
— Partez, je vous en prie. Je n’ai rien.
Je m’inclinai sans répondre, comme si Christian pouvait me voir, puis, lorsqu’il se fut éloigné avec Prénonne, je courus presque à la lisse pour m’assurer que Williams avait pu s’échapper. Je ne distinguais rien sur les eaux immobiles du port, tant la nuit était noire, si ce n’est les mêmes bateaux reconnaissables à leurs feux et les quais de la ville à leurs lumières… Soudain, je m’entendis appeler.
— Quand tu voudras. On n’attend que toi.
Alors, sans bien savoir ce que je faisais, je saisis la corde et me jetai hors du parapet ; je sentis que je me balançais un moment dans le vide, puis je fus happé par les quatre mains tendues de Williams et du batelier.
La barque glissa dans un balancement tranquille. Je regardai la carcasse noire du cargo qui s’éloignait, je l’apercevais d’un seul coup, en entier, de la poupe à la proue, avec sa cheminée, sa passerelle, la tache blanche de sa tente, le coin abrité de mes rendez-vous… Puis, l’avant d’un énorme paquebot vint couper le fil de mes souvenirs et je n’entendis plus que le choc régulier des rames sur l’eau, dans le silence nocturne.
Notre batelier nous amena à quai sans difficulté. Williams lui remit la somme convenue et l’assura que nous saurions le retrouver, dans cinq ou six jours, lorsque nous aurions de nouveau besoin de ses services.
Nous nous promenâmes, un moment, près des grilles qui séparent le port de la rue François-Joseph. Une sentinelle, une espèce de matelot indigène ou de douanier, nous regardait. Williams, qui parlait anglais, lui demanda, sans cérémonie, si un paquebot, dont il cita le nom, au hasard, était arrivé. Le fonctionnaire nous répondit qu’il n’en savait rien, ce qui, du moins, nous prouva sa bonne foi.
Sur la nuit mystérieuse des eaux, les feux des navires en rade dansaient. Comme nous nous dirigions vers la douane, Williams s’arrêta pour allumer une cigarette, mais c’était pour me prévenir :
— J’ai attendu sur ces quais, dit-il, je n’ai rien remarqué de suspect. Je ne crois pas que l’on se soit aperçu, à bord du « Japonais », de notre fuite. Si l’on nous avait poursuivis, nous étions ici à l’abri, car personne n’aurait pensé que nous pouvions nous promener le long des grilles.
Nous nous étions approchés de la sortie. Des douaniers indigènes sommeillaient. Nous passâmes, sans attirer leur attention, sans les éveiller, et c’est ainsi que nous touchâmes à Port-Saïd, parce que, sans doute, nous avions laissé peu de place à l’imprévu.
— Dès demain matin, Prénonne s’apercevra de notre absence. Il nous signalera aux autorités anglaises, ce qui ne sera pas très honorable de sa part, mais il ne s’embarrasse pas de ce détail quand il faut prendre des responsabilités. Ou bien, il nous fera la chasse lui-même. De toutes façons, nous devons nous transformer.
De la rue François-Joseph, Williams et moi avions gagné les avenues de la ville. Aux terrasses des cafés, on voyait des fonctionnaires en toile blanche, des marins en casquette et des officiers en kaki, comme on en découvre dans tous les cafés des villes maritimes colonisées. La chaleur était humide et douce, mais, après les quartiers européens encore éclairés, lorsque nous fûmes arrivés sur les boulevards, un vent léger nous surprit. Quelques soldats anglais, complètement ivres selon leur coutume, embarrassaient les galeries obscures des trottoirs. Des femmes nous dépassaient et se retournaient.
Nous étions arrivés sur une plage de sable jaune. La mer invisible, au loin, grondait continuellement. De hautes maisons blanches, à terrasses circulaires, avec jardins, se dressaient derrière nous.
— C’est bien, constata Williams. Je m’y retrouve : la plage, la jetée à droite, le phare, et au fond, après le port d’où nous venons, le canal.
— Tu es déjà venu à Port-Saïd ?
— J’ai étudié le plan, et ça me suffit. Maintenant, nous pouvons revenir sur nos pas comme deux promeneurs qui profitent de la beauté de la nuit…
— Tu ne cherches pas un hôtel ?
— Sans me presser. Il nous faut deux hôtels, car nous devons nous séparer. Jamais Prénonne ne pensera que nous logeons dans deux endroits différents.
Je crus bon, à ce moment, de faire remarquer à Williams que nous avions pu nous échapper grâce à Christian, sans toutefois insister sur l’habituelle méfiance qu’il témoignait à notre jeune passager.
— Oui, assura-t-il, condescendant, c’est une brave petite fille. Il a de grandes qualités : il est orgueilleux, il est tyrannique, sujet à des lubies, mais ce n’est pas tout à fait de sa faute. Il a été très mal élevé, comme un garçon, et il n’a connu ni sœur aînée, ni mère, ni grand’mère… Il est assez catégorique ; il a beaucoup de sang-froid.
— Tu le connais donc ?
— Jamais rencontré avant Marseille.
Puis, sans se faire prier, Williams poursuivit :
— C’est le frère de la demoiselle, le véritable Christian, un gros garçon au nez court, que j’ai pratiqué autrefois.
— Le jeune savant dont on parlait…
— Précisément. Quant à sa science, permets-moi d’en douter. Christian, le vrai, fit assez d’études pour occuper les fonctions d’expert-géomètre, mais il est suffisamment riche pour ne pas travailler. Il a rencontré un certain M. Frélart, un passionné de la civilisation égyptienne, qui lui a communiqué quelque chose de sa curiosité.
— M. Frélart ? J’ai déjà entendu ce nom.
— Oui. Prénonne en parlait à Christiane… Puis, notre Christian — le vrai — fut atteint d’amnésie. Il lui arrivait de ne plus se rappeler son nom, ni son adresse, en pleine rue, il perdait facilement le sens de la direction, toutes choses que Prénonne ne devait pas ignorer lorsqu’il fit subir à Christiane, sur le pont du cargo, au large des côtes de Sicile, un petit interrogatoire. Prénonne venait alors de s’apercevoir que le Christian Dallène que je lui avais amené la veille au soir, n’était pas le bon. Tu te souviens ?
Si je me souvenais ! Et les petits détails inutilisés jusqu’à ce moment, jamais coordonnés, la méfiance de Prénonne, son air hautain, le trouble du faux Christian, son impertinence ensuite devant la colère de Prénonne, tout cela accourait se placer à son rang dans l’histoire que me contait Williams.
— Au demeurant, un bonhomme peu sympathique, ressemblant de très loin, physiquement, à sa sœur Christiane, mais qui, par ses connaissances sur l’ancienne Égypte, eût été d’un meilleur emploi auprès de Prénonne.
« Ce Christian-là, continuait Williams, avait donc, peu de jours avant notre départ, télégraphié à Paris — il habite un petit village, pas loin de la capitale — son impossibilité de partir avec Prénonne. Cause : une maladie grave. Je croirais, moi, à une rechute d’amnésie.
— Qui te le fait croire ?
Nous allions dans les longues avenues désertes. A quelques signes, je remarquais que Williams ne marchait pas au hasard, mais qu’il s’avançait selon un plan marqué dans une sorte de reconnaissance.
— Le télégramme annonçant l’empêchement, décacheté, était étalé dans le bureau de mon ami, trancha-t-il après une hésitation. Je m’y trouvais, ce jour-là, et je pris le télégramme, je devais le remettre à Prénonne que je connaissais surtout de nom, mais que je savais découvrir à Marseille où il devait être, ou au cours d’une escale à Port-Saïd.
« Mais lorsque je me présentai à Prénonne, un peu pressé par les circonstances, le courrier que nous devions prendre étant parti sans nous, et que je lui eus demandé l’autorisation de « monter à son bord », je fus si mal reçu — je n’en ai rien dit, c’est vrai — que j’en ai oublié le télégramme. J’avais quitté Prénonne, quand je me souvins de la communication que je devais lui faire. Je revins donc sur mes pas, mais Prénonne se méprit sur mes intentions et, du plus loin qu’il m’aperçut, sur le débarcadère, il me cria :
« — Je vous avertis : si vous voulez venir avec moi, ce sera à vos risques et périls.
« Parbleu, je le savais bien. Mais il y a la manière de faire entendre ces choses-là, quand il le faut. C’est du reste, dans ces affaires-là, minimes en apparence, qu’on juge sûrement d’un homme et de son habileté. Et voilà le lourdaud à gaffes à qui l’on a confié une entreprise importante !… Bien entendu, j’ai gardé le petit bleu… Attends, je vais voir sur la plaque le nom de cette rue…
Nous nous trouvions à la limite des deux territoires, la ville européenne, les terrains à bâtir hérissés de quelques arbres, de poteaux, de clôtures, où des troupes de passage venaient camper, et les quartiers indigènes qui étaient interdits, nous le savions, à tous les Occidentaux ou protégés des Consulats.
— Revenons sur nos pas, déclara Williams. Il doit y avoir des gens indiscrets dans ces coins-là, et des indiscrets professionnels. Mais je termine cette histoire… Le lendemain, tandis que tu m’attendais sur le cargo, je me rendis au visa des passeports. Brusquement j’entendis appeler « Christian Dallène ». Je me retournai juste à propos, et, juge de ma stupeur… Au lieu du gros sac que je croyais découvrir — le télégramme que j’avais en poche pouvait être une feinte, — je vis un petit jeune homme, mince, efféminé, enfin celui que tu connais. Je surveillais l’individu en question, mais il s’aperçut de mon insistance maladroite. Je risquais ainsi de le faire fuir. Alors, sans hésiter, je m’adressai à lui au moment où il allait partir.
« — Pardon, monsieur, demandai-je, vous êtes M. Christian Dallène ?
« Son air stupéfait, je ne le décrirai pas.
« — Mais oui, monsieur…
« — J’ai connu un Christian Dallène autrefois…
« Il parut tout à fait troublé. Pas de doute, n’est-ce pas ? la piste était bonne.
« — Ah ! c’était mon… mon frère, sans doute.
« — Vous habitiez le château de Puitsanges, à côté d’un charmant petit pays de trois mille âmes, et il faut qu’il soit charmant pour que je le dise…
« — Vous y êtes allé ?
« — Une panne d’auto m’y fit rester pendant cinq heures.
« Mon petit jeune homme respirait, il reprenait même assurance, car, je l’ai dit, ce n’est pas le sang-froid qui lui fait défaut. Alors je fus précis :
« — J’ai bien connu votre frère, un fort garçon, n’est-ce pas ? Comment va-t-il maintenant ?
« C’est à ce moment-là que le faux Christian perdit la tête, complètement. Du moins je l’ai cru. En vérité, il a pris le meilleur parti : faire de moi son confident. Il m’a presque joué, comprends-tu ? « Écoutez, monsieur, j’ai confiance en vous. Je vois bien qui vous êtes. Je vais tout vous avouer, etc… » Et il m’a conté ce qu’il lui a plu, une histoire assez obscure où il y a du vrai certainement : il fuyait un fiancé…
— Que son père voulait lui faire épouser…
— Ah ! c’est l’histoire que l’on t’a donnée ! Elle n’est pas variable.
— Ça te surprend ?
— Oui, une femme, même la plus sotte, quoi qu’on dise, sait garder les secrets qui lui tiennent à cœur. Si Christiane t’a servi cette histoire-là, à toi aussi, il y a des chances pour que ce soit une fable… Ou bien, alors, le secret de polichinelle… Car on affirme qu’elles sont malignes ; c’est inexact : elles le sont bien plus qu’on ne le croit généralement.
— Et qu’est-ce que tu as fait ensuite ?
— Je l’ai aidée à faire signer ses papiers. Comme je n’avais pas remis le télégramme du vrai Christian à Prénonne, comme celui-ci m’avait mal reçu la veille, j’ai conseillé au faux Christian d’arriver tard, à la nuit, au bateau… Prénonne, tout entier à sa colère, ne le remarquerait point… En effet, il ne s’est aperçu du subterfuge que le lendemain.
— Vous risquiez de manquer le courrier.
— Non, nous étions à quelques mètres pour surveiller la manœuvre.
— Tu lui as montré le télégramme de son frère, à Christian ?
— C’était nécessaire. Mais je l’ai remis dans ma poche. C’est une arme.
— Contre qui ?
— Contre lui, d’abord. Contre Prénonne ensuite, qui, d’ailleurs, se doute de toutes ces machinations et que le vrai Christian est malade comme il le fut déjà. A la faveur de cette perte de la mémoire, sa sœur a dû prendre ses papiers, son état civil et sa place… Voilà tout ce que je suppose…
Nous étions arrêtés devant une grande maison avec grilles, jardin et perron. Des chats se poursuivaient en bondissant dans les basses branches d’un buis. Williams sonna à la porte de cette villa.
— Je vais coucher à l’hôtel Britannia. On n’y est pas mal. A vingt mètres d’ici, à ta gauche, tu trouveras l’hôtel de l’Alliance. On y est mieux. Tu prendras une chambre pour passer ta première nuit d’Égypte, et aussi celles qui suivront…, car…
— … Car, ajouta Williams, nous ne retournerons peut-être jamais plus à bord du « Japonais ». N’attends pas que l’on vienne m’ouvrir pour disparaître… Bonne nuit. Demain matin, huit heures, sur la plage qui est au bout de ce chemin.
Je partis pour me conformer aux instructions de Williams. J’allais sans me presser, heureux de poser mes pieds d’aplomb sur un terrain solide, après huit jours de traversée sur le plancher mouvant d’un petit cargo. La nuit était douce, pas trop fraîche… Je n’avais qu’une vingtaine de mètres à parcourir pour trouver sur ma gauche l’hôtel de l’Alliance. Je flânais un peu. « Comme d’habitude, Williams, me disais-je, a tout prévu », et j’admirais, une fois de plus, cet étrange esprit d’organisation qui entraînait la confiance de ceux qui l’approchaient.
Une grande avenue tracée dans la campagne déserte s’ouvrait maintenant sur ma droite. Des arbres transplantés depuis peu bordaient ce chemin où les maisons manquaient encore. A ce moment, une grille se referma loin derrière moi. Williams était entré dans l’hôtel de son choix. Je me retournai, et l’écho de mon pas s’arrêta. Je marchai de nouveau ; l’écho reprit presque tout de suite, mais non d’une façon que j’aurais voulue automatique, conforme au bruit que je produisais… Je fis une pause brusque. Silence soudain. Je ne sais pourquoi je me persuadai alors que j’étais suivi. Je continuai de marcher, mais à reculons. Le bruit qui m’accompagnait n’était plus le même. Quelqu’un, je le sentais bien, me surveillait et me filait… Je ne voulais pas avoir l’air de fuir, je cherchais par quel moyen je pourrais m’échapper et je repris la route, naturellement. Ah ! je n’aurais pas traîné, depuis le cargo. Où courir, d’ailleurs ? Je ne connaissais personne dans la ville, ni la ville. Je risquais de m’égarer. N’importe, la crainte me donnait des jambes… Alors celui qui m’espionnait, craignant peut-être quelque stratagème inédit, me rejoignit :
— Vous êtes Français, n’est-ce pas, monsieur ?
J’étais trop surpris pour être étonné que l’on me parlât autrement que français à Port-Saïd, la nuit, sur une route déserte. Je me retournai, et sans répondre, j’essayai de voir l’étranger qui venait de m’aborder. C’était un homme de taille moyenne, habillé comme tout le monde, d’une corpulence ordinaire, d’un âge incertain. Je pensais : « Personne autour de nous. Nuit absolue. Je ne puis savoir à qui j’ai affaire. Trois coups de poing bien distribués et j’endors mon curieux. Oui, mais, il est armé peut-être. Certainement, il est armé. »
— Monsieur, dis-je avec fermeté, à cette heure-ci, les honnêtes gens sont couchés. Bonsoir.
C’est à peine si je reconnaissais le son de ma voix qui sortait péniblement d’une gorge contractée.
— Oh ! vous êtes Français ! s’écria l’homme. Enfin ! j’ai trouvé un Français.
Évidemment, cet homme me cherchait et il ne cachait pas sa joie d’avoir rencontré un des Français qui s’étaient enfuis du cargo. Je regardais ce personnage avec l’envie de l’envoyer rouler. Il devina mes pensées :
— Soyez tranquille. Je suis Français, moi aussi.
Mais je ne fus pas dupe d’un piège aussi grossier. Je repris mon chemin, d’un air que je voulais calme. L’inconnu me suivit.
— Monsieur, je suis perdu dans cette ville. Pourriez-vous m’indiquer l’hôtel de l’Alliance. J’ai une chambre retenue.
— Je ne connais pas, monsieur.
— Excusez-moi, je regrette. Les autres hôtels sont pleins. Sans quoi je ne serais point ici, croyez-le bien.
L’homme s’éloignait déjà d’une façon si naturelle que j’eus le sentiment de m’être trompé sur son compte.
— Vous ne connaissez pas Port-Saïd ? lui criai-je.
— Pas du tout. Je suis arrivé avec l’Oregon il y a deux jours. J’ai arrêté une chambre dans une maison que je ne retrouve plus. Ce soir, des soldats anglais, auprès de qui j’ai demandé mon chemin, m’ont poursuivi en criant. Ils étaient ivres…
L’inconnu qui s’était arrêté pour me répondre se rapprocha, en baissant la voix.
— Ils m’ont poursuivi. Et j’ai couru. Pour les distancer, j’ai jeté l’argent que j’avais sur moi. J’ai pu leur échapper. Alors, je n’osais plus me renseigner. Je me cachais, lorsque j’ai eu la chance de vous apercevoir. Votre démarche, si différente de la mécanique allure des Britanniques, m’a rassuré. Et j’ai osé vous parler.
Je regardais le personnage qui me confiait tout à trac ses mésaventures. Il avait l’air, en somme, d’un brave garçon, un peu simple, assez poltron, et encore tout secoué par une rencontre dont il exagérait l’importance. Quand on connaît les coloniaux du Grand Empire, on ne s’émeut pas pour une petite poursuite où ces braves n’ont encore fait usage ni de leurs poings ni de leurs armes.
— Mais, vous, monsieur, demanda-t-il, il y a longtemps que vous habitez cette ville ?
— Fort longtemps, assurai-je.
— Cela se voit, concéda-t-il. Quelle drôle de ville… Il y a beaucoup de Français dans la colonie.
— Euh !… ici, les Français, vous savez, ne comptent pas.
— Oui, je comprends. Les Français ne peuvent pas être très nombreux dans une colonie anglaise. Et si l’on est pour nos nationaux résidant ici aussi tâtillons, aussi mesquins que pour ceux que les bateaux amènent, ça doit être gai. Nous avons été consignés deux jours à bord de l’Oregon.
— Vous aussi ?
Je venais de lâcher cette sottise, mais l’homme ne la releva point :
— Nous aussi.
— Vous habiterez Port-Saïd longtemps ? Vous en aurez vite fait le tour… En dehors du quartier européen, il n’y a rien ; les quartiers indigènes vous sont défendus, à cause des troubles, des émeutes et des assassinats.
— C’est gai. Et vous habitez ce pays ?
— Pas pour longtemps, affirmai-je dédaigneux. A ne vous rien cacher, je vais aller jusqu’à Mossoul en passant par Mahomérah, entreprise de pétrole.
— Vous allez à Mossoul ? Vous n’êtes point seul ?
Et l’étrange personnage me regardait curieusement :
— Écoutez, reprit-il, je vais tout vous avouer : Moi aussi, il faut que je me rende à Mossoul.
— Ah ! diable !
Sur quoi, pour dérouter l’homme, je simulai une vive contrariété.
— Je vous gêne, je le vois. Mais je ne vous imposerai point ma compagnie. Ne vous excusez pas. Tous les regrets sont pour moi, car j’aurais été heureux de faire route dans votre caravane.
— Notre caravane ?
— Dame. On ne s’engage guère tout seul en Mésopotamie, sans escorte ni compagnon…
— On pourrait peut-être vous prendre avec nous. Mais, vous savez, dans les affaires…
— Je sais. Bien que simple amateur de voyages, je me garderai d’insister. Mais vous pourriez quelquefois me donner… j’abuse vraiment de vos instants… un renseignement.
— Je vous écoute, dis-je, résigné.
— Parmi les Européens récemment débarqués, en connaissez-vous qui doivent partir pour la Mésopotamie ?…
— De ma part, ce serait une indiscrétion.
— N’insistons pas. Mais peut-être est-il imprudent pour deux Français de continuer à parler, la nuit, de leurs petites affaires, dans ce pays de méfiance ? L’Empire, actuellement, est si fragile qu’un rien pourrait le faire s’écrouler.
— Il serait prudent de nous séparer, en effet.
— Comme il vous plaira.
— Vous ne tenez pas à rentrer à votre hôtel ?
— Je voudrais bien, mais comment ?
— Vous êtes chez vous, criai-je. Regardez !
L’homme leva la tête, il aperçut la plaque de la maison : « Alliance-Hôtel ».
— C’est vrai, reconnut-il.
Et il le faisait avec tant d’assurance que, sur le moment, je crus qu’il ne m’avait pas joué autre chose que la plus sotte des comédies.
— Vous habitez loin d’ici ?… Monsieur, appuya-t-il si vous n’êtes pas pressé ou si vous ne savez où vous rendre, nous pourrions continuer notre conversation dans mon logis.
— Je n’en ferai rien. Ce serait nous signaler l’un et l’autre, inutilement, à l’attention des policiers indigènes…
Le lendemain matin, comme j’entrais dans l’appartement du « Britannia » que Williams occupait, celui-ci, qui écrivait, releva la tête.
— Tu n’es pas allé sur la plage ? Tu es en avance… Tu as une nouvelle à m’annoncer. Tu as fait, hier soir, une bizarre rencontre…
Je ne répondis point, mais mon étonnement était mieux qu’une réponse.
— Tu me suivais !
— Une rencontre qui t’a donné à réfléchir, continuait Williams, car tu as passé une mauvaise nuit. Et tu viens me demander ce que j’en pense. Une minute… une adresse à mettre sur cette enveloppe, une signature ici, et je t’écoute…
La chambre où travaillait Williams Lecharier était grande, avec de hautes fenêtres d’où l’on voyait les maisons de la plage, quelques palmiers, du sable et un peu de mer.
— Tu peux parler, déclara Williams. Comment est bâti ce gentleman que tu as rencontré ?
— Tu me surveillais. Tu m’as vu d’ici…
— Garde tes suppositions pour des jours meilleurs. Voyons, que peut-il t’arriver en ville, si ce n’est une rencontre imprévue ? D’autant plus que tu arrives chez moi, l’air affolé… Comment est-il fait, ce monsieur ? Gros, large, un peu bedonnant, l’air apathique ?
— Non. C’est un homme maigre, plutôt long…
— Ah ! ce n’est point Christian Dallène. Il est venu par le courrier l’Oregon… Comment s’appelle-t-il ?
— Lucien Lemans. Il est arrivé, en effet, par l’Oregon. A propos, Christiane nous attend toujours à bord du « Japonais ».
— Ne t’inquiète pas pour elle. Christiane aura toujours le temps d’apprendre les mauvaises nouvelles…
— Lesquelles ?
— Celles que tu m’apportes. Continue, je te prie… Si Christiane est un peu maligne, elle doit bien s’attendre que le véritable Christian débarquera à Port-Saïd. Christian ou le double de Christian. Car mon vieux camarade me paraît très fatigué et il a dû déléguer un remplaçant.
— Le remplaçant de Christian, qui est-ce ?
— Le gentleman que tu as rencontré. Alors, cet homme maigre ?…
Mais je me taisais, inquiet de ne pas saisir tous les fils de cette intrigue, puis je me décidai à dire tout ce que je savais. Williams m’écoutait, comme il savait le faire, sans interrompre, si ce n’était pour ramener au sujet lorsque l’on s’en écartait.
— J’ai couché dans le même hôtel que cet homme. Il m’a dit son désir d’aller en Mésopotamie. Il voudrait bien connaître des Français qui sont à Port-Saïd et qui doivent aller à Bagdad. Alors je lui ai dit que je ne les connaissais point, que je ne voyais pas comment…
— Tu lui diras, trancha Williams, que j’en fais mon affaire. J’en parlerai à Prénonne. Et comme Prénonne ne me refuse rien…
— Prénonne ne te refuse rien !
— Prénonne accepte tout ce que je lui demande, affirma Williams. Tu peux donc annoncer à ce monsieur Lemans que je m’occuperai de lui. Laissons cette histoire, qui est réglée. J’ai achevé mon rapport sur ce que j’ai remarqué d’intéressant à Port-Saïd.
— Ce que tu as remarqué ? Tu es à peine sorti.
— J’ai peur, articula lentement Williams, que tu n’arrives jamais à rien dans notre doux métier… Voyons, tu m’accorderas bien que je connais un peu les idées de celui qui m’envoie sur le pays où nous sommes, sa politique, son avenir. Il me les a assez souvent exposées et je suis doué d’une certaine mémoire. Il s’agit donc moins pour moi d’écrire ce que j’ai vu personnellement que de montrer que j’ai exactement observé ce que l’on est en droit d’attendre de ma perspicacité. Pour le reste, ce qu’il nous plaît. Mais il ne faut pas heurter de front les opinions reçues, accrédités par les officiels, depuis les jeunes attachés à l’esprit docile jusqu’aux beaux consuls à bicornes et à sous-pieds.
Et Williams me parla de diplomatie. Sur ce sujet, il était intarissable. Il tenait tous ces renseignements d’un ancien jésuite, devenu diplomate et resté quand même de ses amis, de qui il faisait grand cas et dont j’ai retenu le nom : M. Pierre Varenne. Entre autres qualités, ce M. Varenne possédait un étrange don d’ubiquité. On le rencontrait partout, notamment dans les récits de mon ami…
Tous ces conseils empreints de scepticisme, je les approuvais de bonne grâce. Certes, lorsque Williams Lecharier me fit la surprise de venir me chercher à mon domicile, en pleine nuit, lorsque je partais avec lui, je me doutais bien de ce que nous allions entreprendre. Plusieurs fois, Williams m’avait promis de m’emmener. L’occasion se présentait pour une expédition. Il avait aussitôt pensé à moi. J’avais naturellement résisté, de prime abord, comme on le fait toujours en pareille circonstance, lorsqu’on est placé en présence d’un événement que l’on considérait, sinon comme irréalisable, du moins très éloigné encore dans l’espace.
Je n’avais rien demandé à Williams, je me gardais de l’interroger, je me laissais conduire simplement parce que j’avais confiance en lui. Et Williams ne se pressait pas de parler ; j’étais sûr d’ailleurs que mon ami se déciderait, peu à peu, par bribes ou tout d’un coup, à me mettre au courant.
Le jour des confidences était-il venu ? Je le crus un moment. Pas longtemps. Ces histoires de rapports ne m’inspiraient pas un grand espoir. La vérité était différente. A coup sûr, Williams était parti précipitamment parce qu’il devait rejoindre Prénonne ou l’un de ceux qui faisaient route avec Prénonne. Tout le reste n’était que bavardage ou dissimulation.
— Lorsque cet homme supérieur et qui a des opinions définitives sur toutes choses recevra mon exposé, continuait Williams, il se dira : « Ce Lecharier est décidément un garçon d’avenir » ou quelque chose de ce genre. Veux-tu lire ce document ? Non. Ça ne t’apprendrait pas le beau style, ça te mettrait au courant de ce que nous avons accompli ensemble et que tu ne sais pas encore. Mais nous ferons mieux d’aller tout de suite déjeuner dans un endroit fréquenté. C’est la meilleure façon de se bien cacher. Et nous regarderons par habitude si ce que j’ai écrit approche quelque peu de l’exactitude…
— Et tu corrigeras ton « rapport » ?
Williams tourna vers moi un visage sévère :
— Nos remarques personnelles, c’est dilettantisme pur. Maintenant, mon siège est fait, comme disait l’autre…
— As-tu fait de nombreuses rencontres ? me demanda Williams comme je revenais d’une promenade solitaire à travers le sable et la chaleur de Port-Saïd. Non, je vois que tu n’as rien découvert. Il y a cependant une personne sur qui tu risquais de tomber.
— Prénonne ? Henne ?
— Si tu veux attendre ici une vingtaine de minutes, peut-être moins, tu auras le plaisir de voir un gentleman qui nous apportera de précieux renseignements sur les bagages que nous avons confiés à sa garde.
— Christiane va venir ?
— Christiane ou Christian, comme il te plaira.
« C’est que, poursuivit Williams, moi aussi, je vais à la découverte. J’ai vu Rives-Ribière et Sartigues. Ils ne m’ont pas aperçu. D’ailleurs, ils ne sont pas gênants. Sur la jetée du phare, près de la statue de Lesseps, rendez-vous du Tout-Port-Saïd, j’ai salué M. de Prénonne, et son étonnement ne fut pas simulé. Prénonne devait nous croire au moins au Caire. Revenu un peu de sa surprise, il a cru bien faire de me parler de Christian Dallène qui avait déserté le cargo. Le bateau japonais doit, du reste, traverser le canal. Mais Prénonne me parla surtout de Christian. Ce ne devait pas être sans raison. C’est pourquoi j’ai remis négligemment mon adresse à Prénonne ; il ne manquera pas de la communiquer à Christian.
— Mais ton Prénonne va nous dénoncer, nous faire arrêter ! m’écriai-je.
— Et puis après ? Nous sommes descendus, nous avons vu la ville. C’est l’essentiel. Tu sais que nous ne pouvons pas pousser plus loin notre expédition en Égypte. A présent, ce qui peut nous advenir de plus grave, c’est d’être dirigés sur la France… Alors ? Mais voici Christian lui-même.
On frappait à la porte et, presque aussitôt, celui que j’avais considéré un temps sur le cargo comme un jeune garçon aventureux entra. Il en avait toujours les apparences. Des leggins jaunes, un pantalon à la hussarde et, sur le bras, le manteau dont il s’enveloppait en pleine mer, et laissait claquer au vent. Rien qu’à la façon dont Christian jetait sa cape, on pouvait s’apercevoir qu’il n’avait pas les manières d’un homme qui se protège contre le froid, mais d’une femme qui songe, d’abord, à se mettre en valeur.
Christian s’avança dans la pièce avec cette fausse crânerie des jeunes personnes qui s’imaginent porter avec aisance et naturel un costume étranger à leur sexe. Et je me demandai, une fois de plus, comment j’avais pu me tromper si longtemps sur la véritable identité de mon compagnon de traversée. De cette méprise, je ressentais une amère confusion et quelque doute sur la valeur de mon jugement. Alors, j’accusais le décor, la mer, les confidences nocturnes, la solitude, le dépaysement sur les espaces liquides.
Tout de suite, sans préambule, Christian Dallène commença l’attaque :
— Eh bien, je vous remercie. Vous y pensez, vous, à vos amis !
A qui s’adressait-il ? Pas à moi certainement, puisqu’il semblait ne pas m’avoir vu encore… Williams, tranquille comme à son habitude, là où d’autres auraient trouvé cent raisons pour se fâcher, montra au nouvel arrivant un large fauteuil au siège bas.
— Nous vous attendions.
Mais Christian avait découvert, dans le fond de la pièce, une grande glace où toute la chambre et sa propre image se reproduisaient. Déjà, le faux Dallène ne pensait plus qu’à se regarder parler.
— Prénonne nous a averti de votre visite. Et nous savons que c’est M. de Henne qui vous a aidé à descendre du cargo japonais…
— Avouez que vous ne m’attendiez plus !
— Erreur. Blaze Romerdy, qui allait sortir, est resté pour vous dire bonjour. M. de Prénonne nous avait annoncé votre venue, vous dis-je.
Mlle Christian — comme l’appelait ironiquement Williams — ne me regarda point ; elle affecta même de me tourner le dos :
— C’est vrai, reconnut-elle. Vous deviez bien penser que je n’allais pas demeurer éternellement sur le bateau.
— En descendant à terre, rien ne vous obligeait à venir dans le centre de la ville. Savez-vous pourquoi l’on vous a conseillé de venir jusqu’ici ?
A cette question précise, Christian répondit à la manière des femmes qui sont embarrassées et ne veulent rien dire : elle posa une autre demande :
— Pourquoi détestez-vous Constantin de Henne ?
Williams sourit, parce qu’il obtenait la preuve que Christian avait compris. C’était Henne, en effet, qui avait conseillé à Dallène de quitter le cargo japonais.
— Vous savez que M. Christian Dallène, l’autre, celui que vous avez laissé en France et qui était si malade, connaît votre présence à Port-Saïd.
Si solide qu’il voulût bien paraître, Christian se sentit faiblir. Il alla se réfugier dans le fauteuil qu’il semblait dédaigner.
— Vous avez quelques chances de le rencontrer d’ici demain, surtout si vous continuez d’habiter l’hôtel de M. de Henne.
— Et vous n’avez rien fait pour me prévenir ? s’écria le faux Christian.
Puis, honteux de sa surprise, il ajouta :
— Ce n’est pas possible. Mon frère est malade et vous essayez de savoir si je suis au courant de quelque chose que vous ne voulez pas m’annoncer tout de suite…
— Vous avertir ? Comment ? Nous venons d’apprendre cette nouvelle. Vous pourriez aussi supposer que nous avons eu quelques difficultés à notre débarquement. Puisque nous ne donnions pas signe de vie, c’est que nous n’avions pas intérêt à nous faire remarquer.
Mais Christian n’écoutait pas.
— Que va-t-il arriver maintenant ? interrompit-il.
— Cela même que vous semblez redouter.
— Et pourquoi, je vous prie ?
— Parce que vous voilà tout désemparé.
— Votre situation, à vous non plus, n’est pas brillante, remarqua Christian, tout d’un coup, comme si notre gêne le consolait de ses ennuis présents.
— Surtout maintenant que vous avez indiqué notre adresse, avant de venir ici, à M. Constantin de Henne. Grâce à lui, les Anglais nous feront rentrer en France par les voies les plus rapides…
— Vous ne croyez pas, tout de même, Henne capable d’une pareille… chose ?…
Williams jugea inutile de répondre.
— Oh ! vous ne pouvez pas le supposer ! que vous a-t-il fait ? Je n’oublie pas, moi, qu’il m’a réconforté quand j’étais seul sur le bateau, qu’il m’a fait descendre à terre quand tout le monde m’abandonnait, qu’il…
— … Qu’il vous a conduit jusqu’à cette maison où il pensait que vous rencontreriez Christian Dallène.
— Calomnies ! interrompit le faux Christian.
— Dites-moi, coupa Williams, que sont devenus nos bagages ?
— A la douane du port, déclara Christian interloqué.
— Ces renseignements suffiront à notre curiosité d’aujourd’hui… Si vous voulez habiter cet hôtel, il doit y avoir une pièce pour vous, à l’étage au-dessus… Sinon, comme il vous plaira… Romerdy et moi, nous avons du travail.
Williams descendit dans le jardin de l’hôtel, mais, au lieu de gagner la porte de la grille, sur la rue principale, déserte, il est vrai, à cause de la lourde chaleur de midi, il se rendit vers la petite sortie qui donnait sur une ruelle.
— Lucien Lemans va peut-être venir nous demander…
— Tant pis… Il fera connaissance avec Mlle Christian.
Et Williams se mit à rire.
— Accompagne-moi, veux-tu ?
— Où allons-nous ?
— Pas très loin.
Puisque Williams ne tenait pas à parler, ce n’était pas la peine de l’interroger. Rapidement, par des avenues qu’il connaissait déjà, Williams se rendit dans les quartiers marchands du centre, au Métropol Hôtel où il demanda à être conduit auprès de M. de Prénonne. Un Arabe qui sommeillait au haut d’un escalier se leva, tendit la main pour le « backchich », l’éternel pourboire de l’Orient, accepta la monnaie, mais ne put nous renseigner.
Au deuxième étage, un indigène nous indiqua la chambre no 12. Nous y allâmes, et nul ne s’opposa à notre passage, tant est grande l’indifférence de ces gens que l’on rencontre dans les couloirs et qui, assis à la turque, se tiennent immobiles contre les murs.
Williams frappa à la porte indiquée, tourna un loquet, et nous nous trouvâmes en présence d’un homme habillé de blanc, l’air plus colonial que tous les colons de Port-Saïd, et qui écrivait devant une table. En nous apercevant, il parut un peu embarrassé et, d’une façon trop brusque, étendit un buvard sur le travail qu’il venait de terminer, puis :
— Que me vaut, messieurs, l’honneur de votre visite ?
— Je voulais, déclara Williams aussitôt, sans autre avertissement, comme vous ne l’ignorez pas, voir surtout ce qui se passait en Égypte. Or, on ne nous le permet pas. On n’a pas tort, du reste. Un pays qui va se soulever, n’est-ce pas ? il vaut mieux que cela ne se sache pas trop vite… Nous allons donc repartir, mais, avant, nous essayerons d’aller jusqu’au Caire, une toute petite excursion.
— Tous les deux ? interrogea M. de Prénonne que je n’aurais pas reconnu sur-le-champ si je n’avais été averti que nous allions nous trouver en face de lui.
— Nous serons trois, rectifia Williams.
— Vous emmenez Mlle Christiane Dallène ! Oh ! je vous l’abandonne de grand cœur.
— Alors nous serons quatre, observa mon ami.
— Comment donc ?
Prénonne, tout en parlant, remuait des livres sur sa table ; il les déplaçait, les rangeait, les soulevait un moment comme pour les examiner de plus près, puis les reposait négligemment sur les écritures qu’il achevait quand nous étions entrés et qu’il avait déjà couvertes avec une feuille de buvard.
— Quatre ! remarquait M. de Prénonne, mais c’est une petite expédition qui se constitue.
— Bien modeste, il est vrai, reconnut Williams, mais, comme nous sommes tous d’accord, nous ferons bonne besogne.
Prénonne salua d’une inclinaison de tête cette réponse assez désobligeante.
— Et quel est ce quatrième personnage qui se joint à vous ?
— Un homme très expert aux choses orientales, très précieux par conséquent pour nous…
— Comment se nomme-t-il ?
— Lucien Lemans.
— Eh bien, puissiez-vous réussir.
— Nous vous en remercions.
Des souhaits d’une bonhomie apparente s’échangeaient.
— Mes compliments à Mlle Christiane Dallène. Elle vous rendra de grands services.
— Elle est très habile, en effet. Je n’en connais pas de meilleure pour aider ses amis à descendre de nuit, à l’aide d’une corde, le long d’un bateau que l’on a mis en quarantaine, et au nez de tous les surveillants.
Prénonne ne répondit pas, mais ses yeux trop étroits, enfoncés dans son visage en pointe, exprimaient une colère longtemps contenue.
— Et le soir, elle peut faire illusion dans son travesti.
Williams se retirait lorsque Prénonne, très blanc, tout d’un coup, comme le jour où il se laissait envahir par rage soudaine, devant le cargo japonais, sur le quai de Marseille, se leva et, d’un geste qu’il voulait large et noble, mais qui était tout simplement déclamatoire :
— Tout cela est bel et bon, messieurs, mais ce Français dont vous parlez, ne serait-ce pas celui que l’on a débarqué ces jours-ci de l’Oregon ?
— Je vois avec plaisir que vous êtes toujours bien renseigné.
— Et ce monsieur n’est-il pas l’ami du véritable Christian Dallène ? Ne devait-il pas, au dernier moment, remplacer son ami empêché ?
— Je constate, interrompit Williams, que M. de Henne… je voulais dire : votre service de renseignements est toujours aussi bien fait…
— Cela suffit.
— Toujours aussi bien fait, répéta Williams, mais avec les erreurs inévitables en aussi délicates matières… Lucien Lemans ne devait pas prendre la place de Christian, puisque la sœur de Christian, Mlle Christiane, l’avait déjà acceptée.
— Ne revenons pas là-dessus… Je tenais à vous avertir, monsieur Lecharier, que M. Lemans, dont vous disposez à la légère, viendra avec moi jusqu’à Mossoul.
— J’ignorais cette particularité, monsieur.
— C’est pourquoi, repartit M. de Prénonne faisant tout à coup l’aimable, je me fais un plaisir de vous l’annoncer moi-même.
— Aller en Mésopotamie, c’est bien curieux, m’a-t-on dit.
— Mais vous me ferez encore la grâce d’avertir M. Blaze Romerdy qu’il vient également avec moi.
— Vous venez de le faire.
— Également Mlle Christiane.
— Que vous m’abandonniez tout à l’heure, de grand cœur…
M. de Prénonne poursuivit, en s’efforçant à sourire :
— Et vous aussi, monsieur, vous voudrez bien venir avec moi. J’ai besoin de vous. Ou bien vous rentrerez en France.
— Nous sommes assez compromettants, Romerdy et moi.
— Des géographes, des professeurs, des archéologues comme vous ne sont pas compromettants.
— Souffrez, monsieur, que mes amis et moi, nous nous considérions comme non engagés. Et, ajouta-t-il sur un mouvement de Prénonne, rien ne nous empêche de partir demain pour Le Caire. Mais nous sommes beaux joueurs. Nous attendrons que vous ayez réfléchi.
— Je vous le répète : ou la Mésopotamie avec moi, ou le retour en France pour vous.
Prénonne, qui avait tout d’abord montré quelque inquiétude, se ressaisit. Et même, il se mit à rire. Le visage de son ennemi, Williams, en ce moment tendu par la déception, lui rendait toute confiance en son propre pouvoir.
— Réfléchissez, messieurs. D’ici cinq jours, sans réponse de vous, je vous considère comme acceptant ma proposition.
Et Prénonne nous reconduisit jusqu’à la porte de sa chambre, avec une politesse affectée.
— Mais dès maintenant, ajouta-t-il, vos amis et vous, en ce qui concerne leur destin immédiat, peuvent se croire aussi bien renseignés que moi-même.
— Eh bien, nous sommes roulés.
— Oui. J’ai parfaitement réussi, affirma Williams, sitôt que nous fûmes seuls.
— Tu crois que ce n’est pas définitif ?
— Évidemment, mais cela ne saurait tarder. Et mon choix est fait. Au fond, c’est tout à fait ce que je voulais. En Égypte, — Le Caire, le Nil, les tombeaux, les Français brimés par les Anglais, les partis qui veulent chasser l’occupant, les Pyramides, le désert, un grand voyage — et nous étions nos maîtres. Mais la Mésopotamie, c’est plus inconnu… Du reste, je dois suivre Prénonne. Nous tâcherons de lui créer le plus d’embarras possible…
— Pourquoi ce Prénonne a-t-il agi ainsi ?
— Parce que, comme tu as vu, je viens de le lui demander. Mais oui ! Il suffit que je dise à Prénonne que je désire une chose pour qu’il s’évertue à m’en faire obtenir une autre, le contraire. Il ne s’agit plus que de s’entendre sur les mots. C’est pourquoi je pouvais promettre avec assurance à Lucien Lemans que j’obtiendrais ce qu’il voulait. Mais, pour tout le monde, continue d’affirmer que ce départ dérange tous nos projets. Il ne faut pas que le mandarin se doute du service qu’il nous a rendu.
— Mais enfin, m’étonnai-je, un peu irrité par le calme de Williams, qu’allons-nous faire là-bas ?
— Cela ne se dit ni ne s’écrit, répondit Williams, ironiquement sentencieux.
— Quels salauds ! Les Anglais qui permettent cette expédition géographique savent bien qu’elle se fera sous leur contrôle.
— Ils se doutent également de ce que Prénonne et ses amis entreprennent. Et si tu ne le sais pas toi-même, tu peux toujours le leur demander.
— Ce qui signifie, d’après toi ?
— Puisqu’ils nous permettent d’aller en Mésopotamie faire un « voyage d’études », c’est qu’il doit y avoir du danger pour nous.
— Enfin, tu estimes que ce voyage dont nous sommes est un événement heureux. L’avais-tu vu en songe ? demandai-je, presque sérieux.
— Pas très clairement.
— Il y a des entreprises qu’on ne distingue bien que lorsqu’elles se sont accomplies.
Ces derniers mots eurent le don de déplaire à Williams, qui, d’habitude volontairement calme et discret, me répliqua avec vivacité :
— Tu préfères bénir le hasard ou le maudire, accepter les plus romanesques arrangements, les plus inattendus même, trouver naturelles les rencontres que nous faisions plutôt que de te demander si quelqu’un dans la coulisse n’a pas intérêt à forcer la main au destin ?
Nous revenions par les rues tranquilles, dénommées street dans ce pays, et qui traversaient d’anciens camps militaires, se multipliaient dans ces quartiers déserts et semblaient ne conduire nulle part, si ce n’est d’un tas de sable à de nouveaux tas de sable… Je les reconnaissais pour y avoir rencontré, la nuit de mon arrivée à Port-Saïd, Lucien Lemans errant à l’aventure.
— De toutes façons, il vaut mieux que tu sois au courant, décida Williams. Sans remonter jusqu’à Paris, tu imagines facilement que je suis pour quelque chose dans ton départ et le mien pour l’Égypte. Tu es assez subtil pour ne pas douter qu’à Marseille, si je craignais de manquer le courrier, je redoutais surtout de ne pas trouver Prénonne… Je me suis adressé à cet homme qui joue au professeur d’énergie devant les autres, et qui est, tant sa vanité va s’épaississant, sa première dupe. C’est avec joie, je te l’ai dit, que j’ai accueilli le faux Dallène et que je l’ai aidé à se substituer à son frère. A Paris, je n’ai rien essayé contre Henne, à qui Prénonne ne tenait peut-être pas, je te dirai pourquoi plus tard ; par contre, j’ai fait apporter quelques modifications pour les autres voyageurs.
Williams alluma un petit cigare italien, toussa, puis il continua avec une certaine satisfaction :
— J’ai mis Pierre Sartigues, qui est de bonne famille, mais ne paraît pas très dangereux, et Rives-Ribière, qui est assez loyal… Quand j’ai vu Christian, ou Christiane, comme il te plaira, à Marseille, j’ai voulu connaître l’envers de ce mystère. A tout hasard, j’ai télégraphié à l’adresse de mon ancien camarade : « Embarquerai demain pour Égypte, Christian », de façon que le véritable Dallène, sachant ce qu’il avait à faire contre un usurpateur, fût à même d’agir rapidement. Une jeune sœur ne disparaît pas sans laisser de traces. Christian doit être bien malade, puisqu’il n’est pas venu lui-même. Il a délégué un remplaçant.
— Qui donc ?
— Oui, j’ai combiné tout cela, reprit Williams, répondant, non à la question que je lui posais, mais à celle que je ne formulais point. Que veux-tu ? ajouta-t-il, notre intérêt doit tout primer. Nous ne sommes pas au bout.
Comme je trouvais mon ami en veine de confidences, j’insistai pour obtenir quelques précisions nouvelles.
— Pourquoi Christiane, reconnue par Prénonne, n’a-t-elle pas repris ses vêtements de jeune fille ?
— Pourquoi persiste-t-on dans un mensonge ? répondit Williams, si ce n’est par un ridicule entêtement, même quand on s’aperçoit qu’il n’a pas réussi. Et puis aussi peut-être parce que j’ai dit à Christiane que le costume masculin lui allait très bien… Il fallait, du reste, que le stratagème durât quelques jours, le temps pour Christiane de s’habituer à la réussite de son coup d’audace dont elle était la première étonnée.
— C’est bien joué. On pouvait s’y tromper.
— Cette histoire, aujourd’hui, ennuie Prénonne. Je proclame, d’ailleurs, partout qu’il s’est trompé ; on finira par le savoir.
Je regardais Williams et je pensais : « Quelle duplicité chez ce gros garçon cordial, que de machinations dans cet homme rond en qui l’on est enclin à avoir confiance… »
— A vrai dire, tout s’est arrangé pour le mieux. Le véritable Dallène que je redoutais, parce qu’il me connaît, n’est pas venu. J’ai aidé le faux à tenir son rôle, parce qu’il n’était pas dangereux. Pour nous, s’entend. Remarque, en passant, que je ne comprends point que l’on n’emploie pas plus souvent des femmes pour les opérations délicates. Elles y sont excellentes. Tout compte fait, si Prénonne veut se débarrasser de Christiane, nous la prendrons avec nous, d’autant mieux que nous avons un moyen de la maîtriser.
— Lequel ? demandai-je.
— La menacer de la laisser en route.
— Ce serait cruel et un peu…
— Rassure-toi. C’est une chose que l’on ne peut mettre à exécution. Un chef ne doit jamais abandonner ceux qui ont confiance en lui, qu’ils soient malades, blessés ou prisonniers, même sous prétexte d’aller chercher des secours. C’est une trahison. Je pense ainsi.
Williams se tut un moment. Aussitôt, pour ne pas le laisser se refroidir, je lui fis cette remarque :
— Christiane pleurait quand nous avons quitté le bateau…
— Naturellement. Elle se doutait, du reste, que je ne tenais point à sa compagnie pour aller à terre. Mais cela ne l’a pas empêchée de nous surveiller et de nous débarrasser de Prénonne au moment critique.
— Comment aurais-tu fait, si le sort avait désigné, à la courte paille, Christiane, et non moi-même ?
— Le sort ne pouvait pas désigner Christiane quand j’avais besoin de Blaze.
— Tu lui as donc un peu forcé la main ?
— Le hasard et moi sommes de vieilles connaissances.
Williams aperçut à ce moment-là mon geste de surprise. Il jeta son petit cigare qui charbonnait.
— Que veux-tu ? C’est dans l’ordre. Cette jeune femme ne pouvait que nous encombrer ; je m’en suis débarrassé ; de même, si je voyais qu’elle peut m’être utile, je la reprendrais.
Nous étions arrivés à la villa de l’hôtel. Déjà nous franchissions les portes du jardin. Williams, qui pensait visiblement à tout ce qu’il avait accompli, se mit à rire :
— On arrive, dit-il, à tirer bien des ficelles dans la coulisse. Et puis, on ne se trompe guère quand on suit les conseils d’une instinctive méfiance. Dès les premiers jours, j’ai tenu à l’écart ce Constantin de Henne qui ne me connaît pas, mais affirmait me connaître. Enfin, n’oublions pas : Henne va prendre de l’importance dès que nous serons en Mésopotamie. C’est lui qui réglera le ravitaillement, les distances à parcourir. De même, je me suis méfié de cette petite Christiane…
A ce moment-là, derrière les branchages d’un buis argenté, le visage blanc de Christiane Dallène se montra. Williams, tournant le dos, ne pouvait rien voir, mais j’eus l’air si stupéfait que mon ami poursuivit, le plus naturellement du monde :
— Mais il faut raisonner son premier mouvement. Il faut le vérifier, sinon on répète avec les sots que l’habit fait le moine ou ne le fait pas. Et je dois avouer que je suis complètement revenu sur mes premières impressions.
Je me demandais si la jeune fille était là depuis longtemps, si elle nous avait vus venir ou si c’était par hasard… Lorsque j’osai de nouveau regarder dans la direction où elle se trouvait tout à l’heure, Christiane avait disparu.
Le train longeait le canal de Suez. C’était un petit train composé d’une dizaine de wagons de bois, à couloirs ouverts à tout venant et qui geignait en roulant.
Williams ne s’était pas trompé dans ses prévisions : tous les passagers du cargo japonais faisaient route pour la Mésopotamie. M. de Prénonne, qui en avait ainsi décidé de sa propre autorité, s’était attaché Lucien Lemans, ce passager tombé de l’Oregon dont mon ami lui avait parlé.
Christiane Dallène, comme nous l’appelions maintenant, Williams et moi, d’un commun accord, à la suite de notre conversation de Port-Saïd, avait ajouté à son accoutrement habituel un casque de liège plus léger, de forme anglaise, et un complet de flanelle blanc. Elle regardait le paysage uniforme, puis les gens qui traversaient le couloir : officiers anglais avec leurs têtes de mangeurs de bœuf saignant, fonctionnaires en toile sur des jambes raides, dames égyptiennes, la figure cachée par le grand voile, et des indigènes coiffés du fez classique.
Mais surtout, un monsieur boitillant, un peu voûté, à lunettes d’écaille et cache-nez rouge, retenait sa curiosité.
A ce moment, Prénonne, qui avait fait le tour du compartiment, s’adressa à Christiane et, avec son manque de tact habituel :
— J’espère que vous ne me donnerez pas occasion de regretter de vous avoir accueillie parmi nous, puisqu’il est convenu que vous remplacez Christian.
La jeune fille, d’abord stupéfaite, ne répondit rien. Elle ne pouvait pas croire, sans doute, qu’un homme osât lui parler sur ce ton. Cette impertinence soutenue aurait pu confondre Christiane ; elle ne fit que la mettre en fureur.
— Je n’ai pas besoin d’aller là-bas, dit-elle.
— Alors, pourquoi venez-vous ? demanda l’autre ingénument.
— Si j’ai accepté de vous suivre, c’est parce que je voulais rester avec M. Lecharier.
— Vous avez tort, dit Prénonne, déconcerté.
— Gardez vos conseils, je vous prie.
— Vous avez tort, reprit Prénonne, de le prendre de cette façon-là, avec moi.
— Ça promet, murmurai-je.
— Cela pourrait vous nuire, je vous en préviens, continuait Prénonne.
— Je reste dans le ton habituel de nos relations.
Comme Prénonne se retirait, je dis à l’irascible Christiane :
— C’est très bien, ce que vous venez de lui…
— Oh ! vous, faites-moi la grâce de garder pour vous vos compliments et vos conseils.
— Vous n’avez pas toujours parlé ainsi.
— Par ce que je ne vous connaissais pas.
— Vous croyez donc mieux me connaître ?
— Oui, puisque je vous mets sur le même rang que votre ami Williams.
Williams, à deux mètres de moi, ne tourna même pas la tête. Il aurait fallu l’avoir bien pratiqué pour affirmer qu’il n’avait rien entendu.
— Je suis pas en mauvaise compagnie, puisque vous êtes venu spécialement pour lui… Vous l’avez dit à Prénonne.
Et je m’entêtai à répondre à Christiane, lorsque le monsieur voûté aux lunettes rondes passa une nouvelle fois. Williams le retint.
— Permettez-moi, cher ami, de vous présenter.
Et, se dirigeant vers le groupe que nous formions, Christiane et moi :
— Notre nouveau camarade de route : un grand explorateur et un grand artiste, le célèbre docteur Neikuls Namel…
Christiane examinait sans enthousiasme cet homme qui s’inclinait devant elle, cependant que je cherchais où j’avais bien pu déjà rencontrer cet être-là…
Prénonne, qui allait d’un compartiment à l’autre, s’était arrêté dans le couloir. Il rejoignit l’individu aux lunettes, et je m’écartai de Christiane pour les surveiller l’un et l’autre. Prénonne avait abordé le célèbre Neikuls Namel.
— Mais, s’écria-t-il, pourquoi boitez-vous ? Un accident ?
— Pas du tout, cher docteur, à qui on ne peut rien dissimuler.
— Alors, c’est une plaisanterie à la manière de Williams.
— Encore moins… une affreuse crise de rhumatisme, tout simplement, en premier lieu…
— Et ensuite ?
— Une pépinière d’Anglais qui me connaissent depuis Suez et de qui je ne tiens pas à être reconnu, d’où ce petit appareil.
— Très bien, je comprends, affirma Prénonne sans sourire. C’est pourquoi vous êtes le célèbre…
— Neikuls Namel… un nom très simple à retenir, quoique assez égyptien.
— Ah ! égyptien, je vous l’accorde, mais facile à retenir… Permettez…
— Mais si, cher docteur.
Prénonne, qui avait commencé ses études en médecine, aimait particulièrement ce titre.
— Ce n’est jamais, expliqua-t-il en baissant la voix, que l’anagramme d’un nom que vous connaissez… le mien.
Le train roulait en cahotant. Parfois on apercevait l’eau bourbeuse du canal, quelques arbustes, des tamariniers, des roseaux, puis les poteaux d’un phare ou les pylônes des signaux, devant les gares, une maison blanche, deux, trois palmiers…
— Vous ne serez pas longtemps inquiété. A Suez, en descendant du train, nous nous embarquerons aussitôt sur un bateau anglais à destination de Bombay.
Soudain, des mâts derrière les dunes semblèrent glisser sur le sable. Le canal disparaissait un moment, pour reparaître plus loin et, à gauche, on ne voyait que le désert jaune.
Je revins près de Williams. Il était seul. Christiane, à l’écart, s’était levée pour regarder un village que le train traversait.
— Elle n’a pas reconnu Neikuls Namel…
— Elle le connaissait donc ?
— Tu sais bien que je t’avais dit qu’ils se connaissaient.
— Ah oui, je me rappelle…
Mais je ne me souvenais de rien… Williams me regarda, puis il détourna la tête. Il m’accusait d’étourderie. Si je n’avais pas interrompu Williams, il aurait sûrement poursuivi et j’aurais appris bien des choses que je cherchais encore. Williams pratiquait ainsi. Il faisait mine de parler d’une affaire en cours comme si déjà l’on était au courant. C’était à l’auditeur de suivre et de reconstituer s’il le pouvait. Dans les premiers temps, dérouté par cette tactique, j’arrêtais Williams par un imprudent :
— Tu ne m’avais pas dit ça !
A quoi Williams répliquait d’un ton tranquille :
— Tu crois ? C’est possible, après tout. J’ai dû en parler à un autre. Du reste, la chose est maintenant notoire.
Et il n’y revenait plus.
— Tu as envoyé ton rapport, le dernier ? m’informai-je.
— Je trouverai bien à Suez quelque bâtiment rentrant en France. J’irai voir le capitaine, je me ferai connaître et je lui remettrai quelques lettres… Tous les moyens sont bons quand on les emploie avec adresse. Tu ne l’as pas lu, mon rapport ? Il est fort bien, j’ose le dire. J’examine les troubles possibles, leurs causes, etc. Je t’ai cité, d’ailleurs.
— Ah !…
— Je n’ai pas voulu tout de suite te nommer, mais cette fois-ci je t’ai mis en avant. Je t’avais chargé de divers travaux dont tu t’es habilement acquitté. Tu étais parti pour une assez délicate histoire, au Caire, où nous devions aller…
— Quelle affaire, si je ne suis pas indiscret ?
— Il vaut mieux que tu la connaisses. Il s’agissait du soulèvement possible des musulmans et du mécontentement de la colonie italienne.
— Je ne connais pas un mot de ces questions-là.
— Tu ne me l’apprends pas. Mais j’ai puisé mes renseignements à bonne source. Tu réfutes ainsi plusieurs erreurs, et tu donnes des précisions assez longues, mais appuyées sur des chiffres de statistiques, cette science inventée par des sots. Enfin, tu termines à peu près ainsi : aujourd’hui, quand on contemple le soulèvement qui, de l’Irlande, gagne l’Asie, la Mésopotamie, les Indes, l’Égypte et qui atteindra le Canada, on ne peut qu’être heureux et illuminer en soi-même. Tu insistes sur la bureaucratie tâtillonne, le mépris haineux des Anglais pour tout ce qui n’est pas eux-mêmes, leur guerre sournoise contre nos nationaux. Les Jeunes-Égyptiens t’ont fait leurs confidences. Certes, la révolution est fatale, mais le désir de ces gens est de l’avancer, si possible !
« Vous assisterez, t’ont affirmé ces jeunes gens, à la chute de cet immense empire dont l’extrême force engendrera l’extrême faiblesse et de qui l’écroulement formidable dépassera tout ce que l’on a vu jusqu’ici.
« Le jour de cette catastrophe, — c’est ta conclusion et celle des Jeunes-Égyptiens — souvenez-vous du mot admirable que cet Irlandais persécuté par les durs mangeurs de bœuf rouge répondait à M. Henri Béraud, le romancier du Martyre de l’obèse :
« Du côté où se trouve l’Angleterre, le Droit fait défaut. »
Williams s’arrêta pour juger de l’effet, puis :
— Veux-tu que je te fasse, moi aussi, une confidence ? Eh, bien, tout cela est exact, car les confidences, c’est moi qui les ai reçues. Et je crois assez à ce que j’ai dit. On pourra comparer avec la vérité officielle des ambassades et des consulats, plus tard, car les gens de ces bureaux-là font un singulier métier.
— Oui, dis-je.
Mais je regardais Christiane qui, sans en avoir l’air, près de la portière, surveillait le mystérieux docteur Neikuls Namel.
Ce n’était pas la première fois que Williams maudissait les diplomates et la diplomatie. Il se plaignait aussi, de temps à autre, suivant les circonstances, de l’énorme part de mensonge officiel et de bureaucratie que cette carrière comportait, et des cascades de péripéties déconcertantes où elle précipitait ceux qui lui accordaient quelque crédit, mais je m’étais aperçu déjà que Williams Lecharier parlait pour le plaisir, et cette gymnastique dissimulait presque toujours chez lui de plus graves soucis. Comme moi, en effet, Williams surveillait le docteur Neikuls Namel, qui revenait en ce moment vers nous, moins claudicant que tout à l’heure peut-être parce qu’il courait le long du couloir, et si pressé qu’il en oubliait, semblait-il, de courber le dos.
— Qu’y a-t-il donc ?
Le docteur s’arrêta pour regarder derrière lui, puis :
— Je vous connais suffisamment pour savoir qui vous êtes. D’ailleurs, j’ai pu apprécier votre ami (et il me désignait de la main) en d’autres circonstances. Il faut donc que je vous avertisse. Ayant répété partout que je ne connaissais point l’anglais, les « Rosbif » m’ont mis à l’épreuve de diverses façons et je n’ai point sourcillé. Or, je viens de surprendre à propos une bien étrange conversation. Jugez vous-même si c’est un nouveau piège que l’on a tendu, à vous qui allez en Mésopotamie ou à moi seulement pour savoir si je comprenais ce que je n’avais pas l’air d’entendre.
« Donc, ils savent, si l’on s’en tient à leur conversation, que vous êtes des envoyés spéciaux, ou, comme ils disent, des agents secrets. Vous êtes surveillés depuis Marseille. Vous avez fait route sur un cargo japonais pour dépister la police anglaise. Vous êtes venus avec de soi-disant savants orientalistes pour soulever les tribus, et l’Arabe Ali-Rhem, le domestique de Prénonne, qui est, en réalité, un Persan véritable et non un Arabe, serait, d’après les Anglais, un madhi déguisé. Enfin, la consigne des Britanniques est de vous empêcher d’arriver à destination. Qu’en pensez-vous ? ajouta-t-il devant notre silence.
— Ils parlent sans savoir, affirma un peu trop rapidement Williams.
— Que faut-il faire ? reprit Neikuls Namel.
— Le mieux serait de ne pas continuer notre voyage. Mais la question ne se pose même pas : nous ne pouvons revenir en arrière.
— Alors, c’est différent, affirma le docteur, d’un air résolu.
— Il faudra nous méfier, voilà tout.
— Je resterai avec vous, si vous le voulez bien, insista le singulier Neikuls Namel.
— Je ne puis vous déclarer que j’accepte, répondit Williams, mais je vous remercie. Et maintenant, n’en parlons plus.
Je me retournai et me trouvai en face de Christiane qui s’était approchée. Elle n’eut pas l’air de me voir, et se pencha à la portière.
— Eh bien, mademoiselle, toujours fâchée ? lui dis-je.
— Vous pouvez m’appeler monsieur. Cela vous changera moins.
— Je ne savais pas comment on devait…
— Abstenez-vous de m’appeler, ce sera encore mieux. C’est toute la grâce que je vous demande.
— Comme il vous plaira. Cependant, il y a des circonstances.
— Ne cherchez pas à les provoquer.
— Quelle coquetterie ! Je ne l’aurais pas cru de vous.
— On vous a dit du mal de moi ? interrompit Christiane.
— Ce serait la première fois, alors.
— Parlez franchement si la chose vous est possible…
— Difficile, comme vous savez, entre une femme et un homme.
— J’ai déjà entendu ça quelque part… répliqua « Monsieur Christiane ».
— Sur un bateau, un soir, en mer…
— Je vous dispense de vos réparties.
— Je m’en voudrais d’être privé des vôtres.
— Voulez-vous, ou non, me dire ce pourquoi vous êtes venu jusqu’ici ? Oui, toutes les calomnies que l’on colporte sur moi.
— Oh ! toutes… D’abord, on ne dit rien contre vous.
— Eh bien, je vais vous les raconter, moi, reprit Christiane. On vous a prévenu que j’étais veuve… ou divorcée ?… en quête de bonnes fortunes ?… à la recherche d’un amant ?… C’est bien ça ?
— Vous venez de me l’apprendre, car je n’ai jamais rien entendu de semblable.
— Il y a donc encore autre chose ? Allons, parlez sans crainte, monsieur. Que croyez-vous de tout ce que l’on vous a rapporté ?
— Vous le voulez absolument ? Eh bien, je crois une cinquième chose…
— Et peut-on la connaître ? insista Christiane…
— Celle-là même que vous avez bien voulu me donner à croire, sur le pont du « Japonais », quand vous étiez, pour tout le monde, M. Christian Dallène, le fiancé qui fuit sa fiancée.
Elle parut un moment, un court moment, interdite, et ne répondit point.
— Et c’est toujours ainsi que je me suis imaginé la jeune fille qui, dans les mêmes circonstances que les vôtres, avait quitté sa famille.
— Et à qui, en pensée, vous donniez de si ingénieux conseils.
— Ah ! oui, dis-je, nos conversations de ce temps-là. C’est déjà loin…
Et je me rappelais ces soirées, où, par goût de flirter avec le danger, par moquerie aussi, par jeu également, Christiane Dallène, sous une forme déguisée, m’avait conté sa propre histoire… Je me demandais encore les raisons de ces allusions transparentes qu’elle me faisait… Pas de raisons, sans doute, ou, tout simplement, la curiosité, le désir de connaître, au besoin de provoquer mon sentiment sur sa véritable fugue.
— Nos charmantes causeries d’alors — dis-je, repris par le regret mélancolique du passé — bien finies, n’est-ce pas ? où vous me confiiez tant de choses sur les hommes. Et les femmes aussi.
— Comme vous exagérez à plaisir ! Pourquoi seraient-elles terminées, ces causeries ?
Elle parut soucieuse, puis elle poursuivit :
— Il ne tient qu’à vous de les reprendre, en observant certaines conventions.
— Lesquelles ? demandai-je un peu trop vite, comme quelqu’un qui n’attend que l’occasion.
— La première, comme sur le bateau japonais, me considérer comme un jeune homme et m’appeler ainsi, toujours… Ce n’est pas fini. La seconde, vous tenir pour mon allié. La troisième, répondre franchement aux questions que je vous poserai.
— Ce n’est pas grave, mon jeune monsieur.
— Je le reconnais. Mais il faut attendre. Et je commence tout de suite. Quel est ce personnage à qui vous parliez tout à l’heure ?
— Je ne vois pas qui vous voulez ?
— Ce personnage aux lunettes noires, qui a mal aux reins, qui est voûté parfois, qui boite fortement et qui marche très vite quand il ne se croit pas observé… le docteur égyptien…
— Je le connais peu…
— C’est pourquoi, tout à l’heure, vous bavardiez ensemble.
— Ce n’est pas à moi qu’il s’adressait.
— Comme vous mentez maladroitement ! Ne protestez pas ! Où l’avez-vous vu pour la première fois ? Répondez sans réfléchir, très vite…
— Dans un wagon de ce train…
— Chut ! je n’en crois rien. Vous l’avez connu à Port-Saïd. Et vous vous promeniez avec lui, le soir, dans les cafés, tandis que je restais seule, sur le « Japonais ». N’insistez pas pour m’assurer du contraire : je sais. Et il n’est pas aussi myope qu’il essaie de nous le faire accroire.
— Mais il n’est pas myope !
— Voyez-vous ça ? dit-elle. Alors, c’est à cause du soleil, n’est-ce pas ? Et sa douleur aux reins ?
— Ah ! c’est autre chose.
— Oui, c’est une autre façon de se déguiser, continuait Christiane avec une conviction têtue. Encore un espion, affirma-t-elle sévèrement.
Mais en moi-même, j’approuvais Christiane. Pourquoi changer de nom et d’attitude, me disais-je, songeant au Dr Neikuls, quand on se laisse si facilement reconnaître ? Et certes, elle avait bien deviné qui était Neikuls Namel et aussi Lucien Lemans, mais elle jouait l’étonnée pour savoir si cet homme nous avait parlé.
— Vous voyez des espions partout.
Puis je plaçai une maladroite réflexion que j’aurais voulu reprendre sitôt que je l’eus lancée :
— Tout le monde ne peut pas ressembler à M. de Henne.
— Mon pauvre ami, s’écria-t-elle en riant, seriez-vous jaloux ? cela vous manquait ! Je vous entends bien. Mais si « cela était », si Henne me plaît, ne suis-je pas libre ? ne suis-je pas un « homme », comme il fut convenu entre nous ?
— A peine en apparence.
— Vous vous êtes cependant trompé assez longtemps à cette apparence.
— Par politesse, madame.
A ce coup, Christiane, qui ripostait en gardant quand même l’ombre d’un sourire, se tut, mais elle recommença, plus agressive, cette fois :
— Non. Car vous ne m’auriez pas avoué alors certaines choses que vous m’avez dites, qui n’étaient pas à votre louange, et qui m’ont bien surprise.
— Quelles choses ?
— Je les ai oubliées, déclara Christiane en haussant les épaules.
Le bateau venait d’entrer dans la rouge désolation d’Aden, ses terres brûlées, ses rochers de zinc découpés sur le fond du ciel éclatant. Le soir qui s’étendait déjà sur la mer, au delà du golfe, semblait s’approcher de nous. Il faisait chaud. Pas le moindre vent. Comme le courrier avait ralenti sa marche, le voile de tulle qui flottait autour du visage de Christiane tombait maintenant sur son épaule.
Pendant la traversée de la mer Rouge, à bord de ce bateau anglais, je n’avais pas cherché les occasions de rencontrer la jeune fille, et même je m’étais abstenu de lui adresser la parole depuis Suez, c’est-à-dire depuis six jours environ. Dois-je avouer que ce silence volontaire me paraissait long ?… Williams, taciturne, écrivait beaucoup et se tenait la plupart du temps dans notre cabine ; Rives-Ribière et Pierre Sartigues courtisaient les passagères, Constantin de Henne fréquentait les Anglais du bord, Prénonne jouait de la flûte, qui est, semble-t-il, l’instrument préféré des taciturnes. Je me trouvais donc seul, errant d’un pont à l’autre. Je regardais la mer qui, sous la chaleur chaque jour plus lourde, prenait à l’horizon des reflets de cuivre… Un charbonnier filait en crachant des rouleaux de fumée noire… Et je me demandais si je n’avais pas eu tort de m’embarquer dans cette expédition : je doutais de moi, surtout le soir, à l’heure trouble où l’on s’interroge, où le doute de la veille vient renforcer celui que la nuit apporte avec elle. Je me refusais naturellement à reconnaître que l’absence de Christiane me pesait. Mais comment convenir avec moi-même de cette faiblesse ? Je ne trompais du reste personne ; la jeune fille s’appliquait visiblement à ne point se montrer. Et le docteur Neikuls Namel m’expliqua, par la suite, peut-être pour me consoler, que Christiane ne circulait un peu qu’à la tombée de la nuit, et encore en prenant de grandes précautions.
— Mais pourquoi ? lui dis-je.
— Elle ne tient pas à se faire remarquer des trois Anglaises, des quatre Arméniennes aux lourdes chevilles et des deux Grecques aux yeux trop longs qui se sont installées dans les meilleures places de l’arrière.
D’abord, je ne compris pas tout de suite, puis je pensai que ces neuf personnes, jalouses les unes des autres, devaient constituer pour le faux Christian en complet de tussor et casque de liège un tribunal dont il ne voulait pas affronter les jugements.
A Aden, la plupart des passagers, notamment les dames, sachant que le bateau devait faire son plein de charbon, descendirent à terre pour la classique visite des casernes et des citernes de Salomon. Williams m’avait demandé, je ne me rappelle plus pour quelle cause, de rester à bord. Alors, pour fuir la poussière noire du chargement, je me rendis au fumoir presque désert. Des treuils grinçaient, et l’on entendait les pierres du charbon rebondir dans les soutes.
Deux semaines plus tôt, sur un petit courrier japonais, je me trouvais seul également et j’attendais, dans le port de la Joliette, l’arrivée d’un ami. Les mêmes bruits, les mêmes ordres autour de moi et la même solitude. Ce soir-là, aussi, je me sentais sans assurance jusqu’au moment où Williams apparut, accompagné d’un étrange garçon dédaigneux et triste. Tout d’abord, son attitude me surprit ; par la suite, elle me charma. Un rien, quelque insaisissable nuance empêchèrent que ce jeune homme ne devînt mon ami, peut-être le vieil instinct qui me conseillait la méfiance. Je ne saurais exactement expliquer pourquoi.
Tout le temps que je fus assidu auprès du faux Christian, Williams se garda bien de s’étonner de cette intimité. Il ne se permit une allusion assez directe que plus tard, lorsqu’il fut persuadé que l’inévitable froissement — et qu’il avait prévu — s’était accompli.
Brusquement la porte s’ouvrit, et Christian Dallène apparut. Un petit homme crépu, quelque sang-mêlé venu je ne sais d’où, releva curieusement la tête. Ce regard gêna la jeune fille qui, m’apercevant, vint à moi, la main tendue.
— Je suis « heureux » de vous voir, dit-elle.
A ce moment-là, j’étais certain que Christiane ne m’aurait pas « reconnu », ni même aperçu si le petit sang-mêlé ne l’avait dévisagée avec insistance. Je me laissai serrer les mains.
— Entre nous, ajouta Christiane, je suis persuadé qu’il n’y a pas de malentendu ; je ne vous en veux point.
Puis, avec cette paisible assurance de la femme qui passe d’une idée à une autre :
— Vous êtes brouillé avec M. de Henne, ou bien vous le connaissez peu ?
— Je le connais peu, c’est vrai…
— Vous l’évitez peut-être ?
— Pas du tout : nous nous rencontrons rarement.
— Eh bien, ce soir, au dîner, voulez-vous prendre place à côté de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais vous savez bien que les places sont retenues.
— Alors, après le dîner, nous viendrons ici ou bien ensemble sur le pont. Cela ne vous enchante guère ? je le vois… Que reprochez-vous à M. de Henne ? D’être fils d’une Anglaise et d’un Grec naturalisé ?
— Je ne savais pas. C’est vous qui me renseignez, et cela m’explique bien des choses.
— Il tient de son père cette grâce particulière qu’on lui envie.
— Et de sa mère cet air de naturelle franchise.
— Enfin, il ne vous plaît pas.
— Je n’ai rien dit de semblable.
— Mais vous le laissez entendre… ne m’interrompez pas à tout propos ! on le déteste, on s’écarte de lui parce qu’on ne le connaît pas.
— Heureusement, vous semblez le connaître beaucoup.
— On le déteste parce qu’il ne m’a jamais abandonnée. Ah ! quelle lâcheté, mon pauvre Blaze Romerdy, votre ami et vous, quelle pauvreté d’âme ! Vous pouvez le lui répéter de ma part.
— Je vous remercie. Je ne manquerai pas de ne rien lui dire… cette commission-là.
— Oui, je la ferai moi-même, au moment propice. Mais que dire de vous, alors ?
Elle s’animait, sa voix tremblait. Dès les premiers mots, nous nous étions dressés en ennemis. Le petit sang-mêlé pliait et repliait son journal, mais il écoutait quand même.
— Vous ! Dire que j’ai eu confiance en vous ! Ah ! ce que l’on peut se tromper !
— Je vous ai toujours défendue !
— Vous avez toujours été complice de mes ennemis. Sur le bateau, en Méditerranée, à Port-Saïd, quand je suis restée seule, cependant qu’avec votre ami, à terre, vous organisiez je ne sais quoi.
— Je vois, dis-je en me levant, que vous êtes très mal renseignée, comme d’habitude. Vous payez mal votre police, ou bien vos agents vous volent.
Mais je ne m’occupais pas de Christiane, je ne pensais qu’au sang-mêlé, à l’unique témoin de cette scène. Il s’était approché de la porte et tardait à sortir.
— Et maintenant, qu’est-ce que vous complotez contre moi avec ce monsieur aux lunettes ?
— J’attendrai que ce monsieur soit sorti tout à fait.
Christiane se retourna, honteuse d’avoir parlé haut devant un étranger. Celui-ci, du reste, avait disparu. Mais cet incident troubla la jeune fille, et, visiblement, elle ne se rappelait plus sa question.
— Excusez-moi, dit-elle, après un instant, j’ai beaucoup d’amitié pour vous. Un moment même, j’ai cru… oui, j’ai cru sincèrement que… Et puis, je me suis aperçue que je me trompais, que ce n’était pas ça… Ne m’en veuillez pas, mon ami, vous avez toute mon estime. On ne s’en douterait pas, dites-vous ? Oui, je vous taquine, je vous boude, mais c’est pour rire. Je ne suis pas responsable.
Elle avait parlé avec une grande volubilité, tout d’un coup, sans oser me regarder ni lever les yeux. Les femmes ont ainsi une délicate façon de vous déchirer, comme elles s’y prendraient pour séparer en deux une étoffe précieuse.
— Et vous-même ? ajouta-t-elle, avec la même cruelle inconscience. N’avez-vous jamais ?… oui, de moi ?
— Non, chère coquette, je-n’ai-pas-été…
Je détachais chaque mot, sans trembler, de l’air le plus indifférent.
— C’est vrai ? demanda-t-elle, le visage rayonnant, et me regardant bien en face… : une bonne amitié, alors ?… De frère à sœur ?…
— Pas autre chose…
— Que je suis contente ! Vous voyez comme je suis peu coquette, n’est-ce pas ?
Mais elle me surveillait, elle doutait sans doute. Elle revint à l’offensive :
— Pourtant, il me semblait bien… il me semblait que je vous avais rendu très malheureux.
— Voyez-vous ça ! Toutes mes attentions, mes précautions, mon amitié et mes conseils, voilà comment vous les avez interprétés.
— C’est vrai !
Et elle se mit à rire, très franchement.
— C’est vrai, mais par moments, seulement. Le reste du temps, non.
— Il est possible, continuai-je, que je vous eusse aimée, disons le mot : comme j’en aurais aimé une autre, n’est-ce pas ? Mais mon cœur était pris.
Elle parut blêmir sous ce ton de persiflage, et m’interrompit avec quelque précipitation :
— Et bien ! Cet aveu — dont je vous rends grâces, — m’autorise à être franche tout à fait. Et heureuse pleinement, sans arrière-pensée… Je me reprochais d’être ingrate à votre égard, de ne pas savoir vous rendre tout ce que vous m’accordiez. Je vous répète le raisonnement que je me tenais au temps où je me trompais… où j’étais coquette, selon votre expression — Je me contraignais ; j’y mettais, je vous l’assure, la meilleure bonne volonté dont j’étais capable, mais c’était inutile.
Et, avec un sourire navré, en m’examinant en dessous :
— Quand le cœur n’y est pas, comme vous disiez, c’est peine perdue… Et alors, j’avais beaucoup, beaucoup de remords. Mais maintenant, après vos confidences, si vous saviez comme je suis plus légère et contente… C’est pourquoi, permettez-moi d’y insister, je ne comprends pas la jalousie, mettons la rancune, que vous témoignez à tout venant à M. de Henne.
Je l’écoutais parler. Je me disais, sans penser à l’interrompre ni même à réagir sous ses sarcasmes : « Comme les femmes sont bien armées quand elles ne perdent pas la tête. Cette petite fille devine tout sans avoir rien appris et son instinct dépasse largement mon expérience ». Ces raisonnements me permirent de supporter tous les coups de Christiane, d’un visage calme. Cette attitude la dérouta plus, par la suite, que mes réponses bien composées.
— Comme toutes les personnes de votre sexe, vous n’imaginez pas que nos affections et nos haines — mettons nos antipathies — découlent d’un autre sentiment que l’envie ou la jalousie. Permettez, mademoiselle, il y a souvent de plus nobles motifs.
— Parce que vous les inventez après coup… ou bien parce que, dans le cas qui nous concerne, c’est à moi que vous en voulez.
— A vous ! Pourquoi donc, Seigneur ?
— L’histoire que je vous ai contée sur le bateau, en Méditerranée, quand « j’étais un homme » et que nous nous trouvions « entre hommes » — comme vous disiez. Vous avez dû, depuis, imaginer que je m’étais jouée de vous…
— Achevez votre pensée : Et que je vous en gardais rancune ! répliquai-je.
Christiane, même en avouant, n’avouait pas complètement. Elle aurait pu me dire : « Vous avez dû, depuis, imaginer que je vous avais menti. » Non. Elle a trouvé une périphrase. Mais une femme pratique si facilement ces petites ruses et les oublie si vite qu’il ne faut pas lui en vouloir. Aussi, ma sincérité fut-elle d’une qualité peu inférieure à la sienne :
— Voyons, « mon ami », je savais bien que votre histoire était vraie ; mais c’était le contraire de ce que vous me disiez qu’il fallait entendre : la jeune fille avait fui et le fiancé était resté. Qui vous certifie que je n’ai pas tout de suite établi la traduction nécessaire ?
— Vous êtes un homme d’esprit, déclara-t-elle, mais êtes-vous certain que ce fiancé indésirable soit resté en France ? qu’il n’est pas à la recherche de la fugitive ?
— Quelle idée ! m’écriai-je.
Je m’arrêtai d’ailleurs aussitôt dans le développement que je déclenchais en moi, car, dans la même seconde, je venais de concevoir, par une série de brusques alliances et de rapprochements précipités, toute une explication nouvelle… Je me gardai de faire part à Christiane des résultats de mes juxtapositions intérieures ; toutefois, mon brusque silence lui fit croire que je retenais bien des choses et ne voulais rien lui dire.
— Vous paraissez surpris par ma question. A quoi pensez-vous ? demanda-t-elle, avec une angoisse dans la voix qui me rendit toute ma confiance en moi.
— Je vous admire.
— Ne vous moquez pas de moi… Qu’admirez-vous donc ?
— Que, pour vous habiller en homme, vous ayez eu, un jour, le courage, de sacrifier votre chevelure.
— Vous détournez la conversation d’une façon si apparente qu’il eût mieux valu que vous me répondiez que vous n’aviez rien à répondre… Tant pis. Je m’en irai sans savoir le fond de votre pensée. Et la devinant quand même… Non, ne protestez pas. Vous avez trop pris le temps de la réflexion, maintenant. Je n’aurais pas confiance dans ce que vous inventeriez… Et cela me ferait beaucoup de chagrin.
Sur ces derniers mots, elle s’éloigna rapidement, et ne se retourna qu’à la porte, au moment de sortir, parce qu’elle ne pouvait pas s’en aller sans regarder une dernière fois celui contre lequel elle venait de se battre.
Lorsque le bateau, secoué par un léger roulis, eut gagné le large, j’eus tout le loisir de méditer à nouveau sur les paroles de Christiane et le sens mystérieux qu’elles pouvaient contenir.
Je m’étais retiré dans le pont arrière, non loin de l’endroit où les Arméniennes trop parfumées venaient habituellement, le soir, respirer l’air frais de la mer en riant aux galanteries de Sartigues et de Rives-Ribière. Je regardais un moment la fumée jaunâtre d’un vapeur, au loin. Le lourd panache avait de la peine, semblait-il, à monter dans le ciel taché de nuages. Je pensais confusément à Christiane et à mes deux compagnons qui courtisaient les passagères. Comme je les fréquentais peu, ils devaient me croire essentiellement occupé de l’étrange jeune femme qu’ils m’accordaient déjà, sur le cargo japonais, au moins comme fiancée… La cloche du dîner des premières se mit à carillonner ; j’allais me lever pour descendre, lorsque Williams surgit. Il paraissait soucieux, bien qu’il prît soin d’affecter un air tranquille.
— C’est toi ? fit-il dès qu’il m’eut aperçu.
Et tout de suite, je ne sais pourquoi, je fus certain que Williams me cherchait, qu’il avait quelque chose à me confier, et que cela concernait Christiane dont il n’aimait pas à parler.
— Tu tiens à te rendre tout à fait ridicule ? commença-t-il. Tu ne sais pas encore que tu perds ton temps ? Déjà, à Port-Saïd, c’était trop tard. Et même, un peu avant que d’y arriver… Elle ne pensait qu’à Constantin de Henne. Elle était sous sa domination, et elle nous détestait à ce moment-là, ou bien elle s’y apprêtait. Simplement, parce que nous lui avions rendu service.
« Je ne m’étais pas trompé ! » pensai-je et, sans hésiter, je répondis :
— Tu as raison, mon vieux Williams.
— Mais tu ne m’écoutes pas. Je ne te conseille point de ne plus lui adresser la parole, remarque-le, mais je te répète d’être en méfiance.
— Je suis très prudent.
— Elle t’a demandé de te réconcilier avec son Constantin ? Naturellement !… Comme toutes les femmes amoureuses, elle ne songe qu’à protéger son amant qu’elle sent menacé. Et je te vois d’ici lui conter tout ce qui ne la regarde pas…
— Je t’assure que tu fais erreur.
— Tu vas me répondre : c’était le soir… la solitude, le spleen, le crépuscule égyptien, la camaraderie des paquebots… Ces balivernes entremetteuses ne sont pas des excuses.
— Je ne lui dis que ce qui me plaît.
— Erreur ! affirma Williams. Tu n’as aucune autorité sur cette petite. Tu ne la connais pas !
— Mais, toi, tu es mieux renseigné ?
— Laisse-moi terminer : Tu ne la connais pas plus que moi, c’est-à-dire pas du tout.
— Comment ? m’étonnai-je, tu ne la connais point, toi qui la fis passer pour Christian Dallène ?
— Je ne la connais pas encore… Les cartes secrètes de ces gens-là traînent peut-être sur toutes les tables, c’est entendu. Mais il y a le fameux Henne qui est un peu plus inquiétant. Il est très lié avec Christiane et, il faut l’avouer, ajouta Williams en m’observant de côté, Christiane en est toquée. Constantin de Henne fera de la jeune fille ce qu’il voudra. Quant à Prénonne, je ne sais si tu l’as remarqué, il est jaloux de Henne, il s’en méfie maintenant. Prénonne est un bizarre individu. Rien n’a pu le prévenir contre Henne, et voici qu’il s’en détourne, juste au moment où Henne a le moins besoin d’être soupçonné. C’est que Prénonne, lui aussi, est amoureux de Christiane.
— Tu es sûr ?
— Tu n’as qu’à ouvrir les yeux. Prénonne, qui affiche un grand dédain de la gent féminine, parce qu’il ne comprend rien aux femmes, tout simplement, n’aurait peut-être jamais pensé à Christiane s’il n’avait pas vu Henne réussir auprès d’elle. Prénonne fait partie de ces gens qui ont toujours besoin d’être conduits, même en amour…
« Pendant ce temps, Constantin de Henne, qui est intime avec les Anglais du bateau, nous prépare quelque machination.
— Si nous le laissons faire, dis-je.
— Comment veux-tu que nous…?
— Au plus juste prix, répliquai-je, reprenant les propres termes de Williams.
Mais lui, sans paraître les avoir reconnus, entreprit doucement de me démontrer que je faisais fausse route.
— Certainement, décréta-t-il. Si c’était possible. Après tout, ce monsieur ne nous gêne que modérément. Il combine je ne sais quels traquenards, mais c’est contre Prénonne. Nous viendrons ensuite, c’est probable. A ce moment-là, nous aviserons… Somme toute, il fait bien son métier d’espion, cet homme-là. Et tu dois faire attention à ce que tu racontes à Christiane.
— Pourquoi ne pas s’en défaire tout de suite ?
— Parce que, dénoncé comme traître ou… supprimé par un accident tout à fait fortuit, les Anglais, dans l’un et l’autre cas, le remplaceront par quelque phénomène que nous ne soupçonnerons pas.
— Tu le crois à la solde des Anglais ?
— Un peu, pas en entier. Quel jeu joue-t-il pour son propre compte ? Je crois le deviner, et ce n’est pas malin. Mais il ne travaille ni pour nous, ni pour Prénonne, c’est sûr.
Cependant, Williams devait avoir quelque intérêt à conserver Henne encore un certain temps ; il se gardait bien de me le dire, du reste, mais, en Méditerranée, il ne pensait pas ainsi, puisqu’il estimait que nous devions nous défaire de l’espion « au plus juste prix ». Je l’ai su plus tard, du reste, comme bien d’autres choses. Williams se promettait de réunir toutes les preuves de la duplicité de Constantin, puis, au moment qu’il aurait choisi, il aurait démontré que Prénonne avait gardé comme second un individu sans aveu qui jouait la partie de nos ennemis.
Nous nous étions penchés sur le bastingage et nous regardions, éclairées par la lumière des hublots, les phosphorescences violettes qui tournaient dans les eaux soulevées par l’étrave.
Un pas se rapprochait derrière nous, et Williams, se tournant à demi :
— Venez ici, docteur, cria-t-il dans le vent que la course du bateau provoquait.
— Oui, si je ne vous dérange point.
— En rien. Jugez-en vous-même. Nous parlions de Christiane.
— Ah ! fit Neikuls Namel.
Et il regardait mon ami qui continuait :
— Et je disais à Romerdy que, tout de même, cette petite avait eu un diable de succès sur ce bateau-ci et sur l’autre… Chacun de nous, on peut bien l’avouer, avait été, plus ou moins… amoureux d’elle… Et maintenant, il y a Prénonne qui ne dérage pas et ne sait comment lui parler ; il y a Constantin de Henne, cet espèce de Grec naturalisé Français — c’est lui qui l’assure — qui semble y tenir plus qu’il ne le voudrait ; il y a Romerdy qui espère toujours qu’elle lui reviendra.
— Qu’elle lui reviendra ? interrompit Neikuls Namel d’une voix serrée que je ne lui connaissais pas.
— Mettons, si vous voulez, qu’elle se montrera indulgente. Il y a Sartigues et Rives-Ribière qui se sont rejetés, de dépit, sur ces Arméniennes aussi onduleuses que leurs hanches, aussi lourdes que leurs chevilles, aussi fausses que leurs cheveux… Et puis, il y a vous-même, cher docteur, qui semblez n’être ici que pour mieux la voir.
— Que dites-vous là ? Que dites-vous là ? gémit Neikuls Namel… Vous perdez la tête…
— Vous seriez le seul à ne pas…
— Vous savez bien que je ne m’occupe jamais de ce… de cette personne…
— C’est justement ce que j’ai remarqué. Et cela m’a paru extrêmement bizarre… Mais rassurez-vous, conclut Williams, je ne l’ai conté à personne. Si ce n’est à vous. Et à mon ami, ici présent.
— Je n’aime pas ces plaisanteries, trancha Neikuls Namel, d’un ton grave.
— Mais docteur, ce ne sont pas du tout des plaisanteries. Ne vous y trompez pas ; cette fois-ci encore, vous seriez le seul…
Je me serais peut-être demandé ce que cachait la soudaine animosité qui avait soulevé Williams Lecharier contre le Dr Neikuls Namel, autrement dit Lucien Lemans, si une bourrasque n’était survenue en plein océan Indien, pour me distraire de ces petits mystères. Sur la mer, toute noire au loin, les lames se poursuivaient rapidement… Le steamer roulait de l’avant à l’arrière, d’une façon désordonnée. La fumée des machines s’aplatissait sur le pont parfois jusqu’à le couvrir, puis elle filait très haut, en droite ligne. Les eaux se creusaient et nous avions alors la sensation, quand le bateau piquait de l’avant, que le plancher descendait plus vite que nous et que nous allions rester en suspens, que nous n’arriverions jamais en même temps que lui dans cette chute insondable.
Comme je regrettais, à ce moment-là, le petit bureau de comptabilité où je me rendais chaque jour et ma tranquille médiocrité !
— Ce n’est rien… Ça passera, conseillait Williams.
— Je sais, je sais. Il n’y a qu’un remède.
— Évidemment, mais on ne peut pas faire stopper le bateau en pleine mer pour que tu puisses descendre, bouffonnait-il.
Puis il reprenait :
— Ne reste pas sur le pont. Tu risques de te faire enlever. Va te coucher dans ta cabine.
Il faut avoir vécu sur un navire par gros temps, et, allongé sur une couchette, avoir entendu le vent s’engouffrer dans les prises d’air, les eaux s’écraser sur les hublots et tout le bâtiment craquer en se précipitant d’un seul coup dans l’abîme ou remonter péniblement la pente d’une vague, pour comprendre l’âpre impression d’angoisse et d’insécurité que l’on y peut éprouver.
Insensiblement, la tempête s’éloigna et, vers le soir, alors qu’un crépuscule abaissait de longs reflets rouges sur les eaux, nous arrivâmes en vue des côtes, dans l’entrée du golfe Persique.
La voile blanche d’un bateau fuyait sous le vent. Nous remontions des rives touffues de palmiers. La nuit de décembre était très douce. Des îles soudain nous faisaient croire que les berges du fleuve étaient plus étroites que nous ne l’avions cru tout d’abord. Des charbonniers, à l’ancre, avaient allumé leurs feux de position et fumaient à petits coups. Quelques heures plus tard, on approchait de Bassorah, et notre bateau venait se ranger parmi les lumières rouges et vertes d’autres cargos, puis nous débarquions sur les pontons de bois de la cité humide aux grands palmiers. Nous enfoncions dans le sable — du sable encore — comme à Port-Saïd, en dehors des routes goudronnées par les Britanniques.
— Restons ici, proposa Rives-Ribière. Demain, un petit bateau plat nous remontera le long du Tigre.
— Il n’y a pas de bateaux disponibles, répliqua Constantin de Henne.
— Alors, on pourrait prendre ces petites autos américaines qui filent dans tous chemins.
— Il n’y a pas d’autos pour nous.
Déjà, en effet, nous nous heurtions à la mauvaise volonté des Anglais qui, ayant probablement poussé Prénonne dans cette visite « en pays soumis au contrôle des Alliés » opposaient maintenant à toutes les demandes des Français un « no » narquois et définitif. Ceux qui connaissent un peu les insulaires disent que ces plaisanteries dont ils sont coutumiers ressortissent de leur humour.
— C’est toujours la même raison que l’on nous donne, remarqua Williams. Eh bien, nous irons à pied.
Prénonne, irrésolu, se taisait. Cet homme, qui ne savait ni ordonner, ni prendre une décision, gardait l’habitude d’être obéi, comme il arrive à d’anciens militaires habitués à n’être que des agents de transmission irresponsables. Il aurait, pressé par les circonstances, distribué quelques ordres contradictoires, mais le regard pénétrant de Williams le déconcertait. Et chacun se demandait : « A quoi Prénonne va-t-il se résoudre ? » Lui-même, j’en suis certain, l’ignorait. On le sentait perdu, les événements dépassaient ses prévisions à courtes hypothèses.
— Nous pourrions encore suivre les rives du Tigre, prononça Williams impitoyable.
— Avec une caravane ? des chameaux ? interrogea docilement Prénonne.
— Ou sans escorte, ricana de Henne. Ce serait plus économique.
Cette allusion à l’avarice connue de Prénonne nous fit sourire. Celui-ci observa :
— Ce serait dangereux.
— Enfin, que l’on se décide ! Ce n’est toujours pas moi qui ai organisé cette expédition en Mésopotamie, interrompit Williams. Alors ? On ne peut pourtant pas rester continuellement à Bassorah !…
On y resta cependant. On attendit deux jours, puis un jour encore, près des quais de débarquement, le bon vouloir des Anglais. Ceux-ci ne nous témoignaient ni mauvaise humeur, ni brimade. Ils nous ignoraient simplement, et c’était, somme toute, la meilleure tactique que pouvaient afficher ces gens établis là par droit de conquête, de priorité aussi, et que nous étions venus, indiscrètement, déranger dans leur installation.
Toutefois, Prénonne, qui n’avait rien discerné à la diplomatie des Britanniques de Port-Saïd, lorsque ces messieurs lui conseillaient chaleureusement une villégiature à Bagdad, ne comprenait pas davantage la stratégie froide des Anglais de Bassorah qui lui recommandaient comme plus sain, pour lui et ses gens, le climat de la Méditerranée.
Enfin, sur l’avis de Williams, nous décidâmes de continuer l’entreprise ou de retourner en France. Prénonne, à qui l’alternative fut présentée avec fermeté, choisit la montée dans ce désert mal connu où son imprudence — la nôtre aussi, du reste, il faut bien le confesser — nous engagea à la légère. Ali-Rhem, cet étrange Persan, soi-disant Arabe, qui servait à Prénonne de domestique, de gardien et de confident, fut chargé sur-le-champ, en raison de ses connaissances de la langue du pays, de nous procurer des mules, des chevaux et des conducteurs pour l’escorte. Il devait nous rejoindre ensuite, avec nos réserves et nos vivres, au bivouac que les autorités nous indiquaient comme lieu de séjour.
C’était, assez loin d’un chemin de traverse, un endroit isolé, perdu dans la vaste oasis de palmiers, de bananiers et de roseaux, plus grande qu’une ville avec ses faubourgs et ses jardins.
Nous vivions là, parqués sous nos toiles, dans un camp miniature. Une tente était réservée à Prénonne, à Constantin de Henne et au domestique Ali-Rhem ; la seconde revenait à Rives-Ribière, à Pierre Sartigues et à Lucien Lemans qui, en même temps que le bateau, avait abandonné son déguisement de Neikuls Namel ; la troisième enfin, à Williams, à Christian Dallène, comme on s’entêtait à l’appeler, et à moi-même. Ces répartitions n’étaient point le fait d’un caprice, mais d’un choix raisonné. On conçoit aisément que les locataires de la première et même ceux de la seconde demeure de toile aient pu ainsi se réunir. La préférence que nous accordait Christiane s’expliquait également. Elle était établie, comme il convient à toute décision féminine, non par suite de quelque sympathie pour nous, mais « contre » Prénonne et aussi Constantin de Henne. Christiane ne voulait pas en effet se rencontrer dans le même abri que Prénonne qu’elle méprisait, et elle était bien trop adroite pour aller vivre, côte à côte, sans témoin presque, auprès de Henne qui l’aimait peut-être et ne lui était probablement pas indifférent.
Les trois tentes, avec une quatrième encore inhabitée, formaient rectangle, de telle façon que si nous étions attaqués, car il fallait tout prévoir, les bêtes et le convoi pourraient se tenir au milieu, et nous-mêmes nous défendre en usant de nos avantages. Cette formation que Williams fit adopter et qu’il se proposait, au cours de nos diverses résidences, de fortifier encore, n’était établie qu’en principe. Par suite de la position des palmiers auxquels nos toiles s’accrochaient, la troisième tente, la nôtre, se trouvait très rapprochée de la première, celle de Prénonne. Et Williams, le deuxième soir, ne cachait pas le désagrément qu’il éprouvait de ce voisinage. Restés ensemble, tous les deux étendus sur nos couvertures, nous fumions pour échapper à cette hâtive et mélancolique coulée de la nuit qui descendait sournoisement le long des grands palmiers dont les parasols s’étalaient très haut, au-dessus de nos têtes. Pas de lumière. Nous ne disions rien. Nous savions que Prénonne, Rives-Ribière, Sartigues et Lemans étaient partis. Ils devaient rentrer assez tard. Christiane et Constantin se promenaient sans doute autour du camp. Seul, devant la tente de Sartigues, face à la nôtre, un cuisinier arménien, qui remplaçait Ali-Rhem, préparait sur un foyer improvisé sa dernière tasse de thé… Une légère fumée, dont l’odeur nous prenait à la gorge, montait suivant la ligne que lui indiquaient les palmiers dans l’atmosphère épaissie de l’oasis. Ainsi ce soir, pensions-nous, ainsi celui du lendemain, ainsi d’autres qui leur seraient similaires.
Longues veillées taciturnes. Le jour, on parvenait encore à se distraire. On allait en expédition dans le large domaine de la forêt de palmes et de sable. On s’aventurait presque dans les taillis de bananiers et de palétuviers où ruminaient, loin du soleil, d’énormes zébus domestiques. Des petits canaux, que la marée montante emplissait, se dissimulaient parmi les roseaux. Des barques les remontaient, soulevant une vase nauséabonde. Sur les routes de l’oasis, on rencontrait de larges buffles dont les cornes pointues s’ornaient de boules de cuivre. Les travailleurs indous, pour accélérer la marche de ces grandes vaches indolentes, leur saisissaient la queue qu’ils tordaient brusquement en poussant un cri guttural.
A coudoyer ce peuple et ce bétail, aux odeurs multiples, on se croyait alors transporté dans quelque forêt de l’Inde mystérieuse et profonde, tandis que, sur les pistes bitumées, des autos soufflaient dans les virages et de petits Decauville se poursuivaient en grinçant sur les rails brillants et disciplinés.
Le jour, nul ne veillait sur le bivouac. La nuit non plus, du reste. Et nous avions tort, je me le répétais souvent. Mais nous comptions sur l’insomnie. Continuellement sur le qui-vive, nous dormions mal, le moindre bruit nous dressait sur nos couchettes, l’oreille tendue… Comme nous pensions alors à d’autres veillées paisibles, et même à nos trois journées de Bassorah, près des quais de planches, dans le tac-tac civilisé des moteurs et les cris des sirènes, le braiment angoissé des ânes et le rauque appel des chameaux qui se comptaient entre eux, avant de s’enfoncer dans la nuit profonde des sables, d’un grand pas allongé et mou !
Brusquement, cette nuit-là, des voix nous tirèrent de notre demi-sommeil, Williams s’était aussitôt tourné vers la toile de la tente. Il écoutait les mots qui nous parvenaient distinctement, bien que l’on s’exprimât d’un timbre assourdi.
— Jamais je n’aurais cru que vous étiez anglais ou d’origine anglaise… vous qui les détestez tant, vous ne me l’aviez jamais dit !
— C’est Christiane, souffla Williams à mon oreille.
— Oui, de père anglais seulement, répondait un invisible partenaire, mais c’était un Anglais déjà civilisé (rires). Il n’était pas seulement de son île, il avait vécu en France où je suis né et il avait épousé une jeune Grecque… vous voyez…
— Oui, je vois, observait-on… C’est pourquoi vous êtes bronzé comme une fille du pays de votre mère avec des cheveux frisés… De nous deux, c’est vous qui êtes le plus femme.
— Le fait est qu’il y eut un temps, sur le cargo japonais, où je croyais bien…
— Ne dites pas des choses que jamais vous n’avez pensées. Jamais vous ne vous êtes trompé. Ne me mentez pas dès maintenant ; c’est trop tôt.
Nous restions immobiles, Williams et moi. Je n’osais allumer une cigarette, ni même jeter celle que je tenais et qui venait de s’éteindre. A cause de la nuit épaisse de décembre, nous ne pouvions pas nous voir, et nous attendions, sans lumière, dressés dans nos couvertures.
— C’est Christiane, expliquait Williams. Tu reconnais l’autre ?
— Je n’entends pas très bien.
— Ce ne peut être que Constantin.
A ces mots, un frisson me parcourut. Williams, m’ayant conseillé, dans un murmure, de bien écouter, j’en profitai pour ne plus rien comprendre aux éclats de voix que j’entendais, tant cette conversation, à deux pas de moi, derrière le mur flottant d’une toile, de celui que je considérais comme mon plus intime ennemi, après M. de Prénonne bien entendu, m’emplissait d’une fureur nerveuse.
— Comme vous devez être dur avec ceux que vous n’aimez point. Et plein de ruses… Vous êtes félin, c’est cela, vous êtes un félin. Quels sont ceux que vous n’aimez pas ?
— Ceux qui vous font du mal, à vous et à moi.
C’était bien Constantin qui répondait ; j’avais retrouvé le son de sa voix. Christiane reprenait ensuite :
— Et vous n’oubliez jamais, j’imagine ?
— Je n’oublie pas. C’est vous qui oubliez que l’on s’est moqué de vous sur un bateau, à Port-Saïd ?
— Vous croyez ? Ça m’est indifférent, aujourd’hui. Je ne leur en veux pas.
— C’est ce que je vous reproche, Christiane. J’y pense pour vous. Je n’oublie rien, pas plus que je ne vous oublie… Si vous saviez…
— Chut !… N’employez pas de grands mots dont vous ignorez sans doute le sens trop profond pour vous… (rires).
— Merci… cela vous amuse… Ah ! Christiane, tout cela pour ne pas reconnaître que vous « leur » avez pardonné… Si vous vouliez, cependant, le moment est venu.
— Vous voilà de nouveau parti, interrompit la voix de Christiane Dallène. Que voulez-vous ? on change, mon ami, on n’est sûr de rien, et toutes ces choses qui sont nous-mêmes et qui nous composent, dans la suite de nos années, successivement, doivent mourir, puisque, nous aussi, nous sommes mortels, en entier.
— Je reconnais là une des maximes favorites de cet imbécile.
— Quel imbécile, je vous prie ?
— Ce Blaze Romerdy qui ne peut se consoler de vous avoir perdue.
— Il ne m’avait jamais trouvée. Mais vous êtes bien impertinent de croire que je suis obligée de penser d’après ce M. Blaze.
— Ne parlez pas si fort. Et ne dites jamais de noms.
— C’est vous qui avez commencé, cher monsieur. Moi, je ne crains personne, du reste.
— Je crois bien ! Vous pardonnez à vos ennemis les injures qu’ils vous ont faites !
— Ça va mal tourner, remarqua Williams qui s’était penché à mon oreille… Hein ? quelle drôle de petite femme.
— Écoute donc ! lui dis-je.
Je ne percevais plus en effet que des mots sans suite, qui, rapprochés les uns des autres, ne donnaient pas un sens bien défini.
— Pourquoi ne pas faire alliance avec moi… Christiane, ce serait vite terminé… Dites oui, seulement, et vous verrez comme ce sera facile, surtout en ces pays-ci.
— Non, répliquait Christiane, je n’aime pas ces contrées… Et puis, si vous voulez les avoir, j’ai peur…
— Peur ? De quoi ?… Vous n’osez pas me le confier… Parlez quand même.
— Eh bien, je crois que c’est trop tard, et que tout cela aura une fin malheureuse.
— Moi aussi, je crois à une fin terrible. Pour eux, naturellement. Laissez cela. Et, à ce propos, à leur propos, je voudrais vous parler… Pas ici. Quelque chose d’important… Sur le docteur Neikuls…
— Vous savez qui c’est ?
— Cela vous intéresse donc un peu ?
— Mais non, vous ne savez rien, insinuait Christiane, comprenant qu’elle s’était trop hâtée.
— Est-ce que cela vous intéresse ?
— Comme toutes les énigmes.
— Alors, je vous dirai… comment, par quels moyens j’ai appris… Et ce qu’il faut faire dès maintenant pour vous en débarrasser.
— Pourquoi ? Il ne me gêne pas !
— Vous ne voulez pas qu’il se retire de notre expédition ?
— Je vous répète qu’il ne me dérange pas.
— Excusez-moi. Je me suis trompé. Je croyais, articulait avec lenteur Constantin, que vous ne teniez pas à être suivie, à être surveillée, j’allais dire : espionnée.
Silence subit. Puis un bruit mou, celui que pourrait produire un fusil qui glisse et tombe sur le sable. Williams m’avait pris le bras. Nous attendions.
— C’est fini, affirma mon ami. Ils sont sortis, ou bien elle va venir pour dormir.
Mais lorsque Christiane entra, comme d’habitude, dans notre tente, quelques minutes après cette conversation que nous avions surprise, et qu’elle regarda de notre côté, cependant que le cuisinier arménien élevait sa lanterne vénitienne pour nous éclairer, Williams et moi, nous dormions déjà d’un sommeil profond.
Christiane Dallène en fut sans doute persuadée, car elle renvoya l’Arménien, puis elle s’étendit sur son lit de camp, situé en face du mien, assez loin d’ailleurs, puisqu’il touchait l’autre versant de la tente. La jeune fille ne retira rien de ses vêtements, elle ne rabattit même pas les plis de la moustiquaire.
Comme l’Arménien était reparti avec sa lanterne, l’épaisse nuit du dehors avait de nouveau envahi notre abri de toile. La lune montait peut-être dans le ciel, mais sa lumière ne traversait pas le rideau des palmes et des ricins.
Williams et moi, nous restions sur place. Je crois que nous avions surtout le souci de simuler, pour Christiane attentive, un sommeil sans à-coup, avec une respiration régulière, comme il se doit, tout en restant sur le qui-vive.
L’obscurité, sous la tente, nous avait permis d’ouvrir les yeux, et nous regardions le filet de nuit extérieure qui marquait la mince ouverture de la toile retombante sur la porte d’entrée. C’était par là que les événements qui ne pouvaient manquer de se produire allaient pénétrer jusque chez nous.
Or, voici que dans le silence des feuillages de palmiers, agités comme des tigettes de zinc, par une brise insoupçonnable, la porte de la tente fut soulevée, d’une façon imperceptible, et quelque chose ou quelqu’un glissa.
Je sais que je ne pus retenir un mouvement, à ce moment-là, car je voulus me rendre compte tout de suite, si l’ombre qui venait de passer était entrée ou sortie… Le bras de Williams me retint sur place, et tous deux, mon ami et moi, nous restâmes encore un long instant immobiles. Puis, Williams se décida :
— Il me semble que l’on est entré ici… ou bien que quelqu’un est parti, la toile est mal refermée.
— Il… me… semble, balbutiai-je.
— C’est peut-être Christiane, prononça Williams de sa voix la plus naturelle. Pourvu qu’elle ne soit pas malade.
Or, la main de Williams me serrait fortement le bras, et je compris que je ne devais rien répondre de compromettant. Nous avions l’impression, ainsi couchés, que nous étions surveillés par quelqu’un qui se tenait caché. Aucune preuve ; mais cependant la certitude absolue que l’on nous guettait, derrière ce rempart de toile, quelque part… Je cherchais à tâtons, sans bruit, près de moi, la crosse de mon revolver, et j’étais sûr que Williams avait déjà pris son arme sous ses couvertures.
Tout haut, pour l’indiscret qui nous espionnait, mon ami parla :
— Où peut-elle bien être ?
Mais je ne me sentais plus la force de rester immobile. Je me penchai vers Williams.
— Nous ne pouvons pas laisser s’accomplir ce guet-apens contre Lucien Lemans.
Sur le même mode confidentiel, il répliqua :
— Que décides-tu ?
— Partir à sa recherche, le mettre au courant, l’aider surtout…
— Il y a quelques minutes, c’était là mon avis. Maintenant, non. J’ai réfléchi.
— Tu as peur ?
— Pas cette fois-ci, observa Williams sans élever la voix. Mais ce M. de Henne parlait un peu trop haut, tout à l’heure. Il pensait à nous : il savait que nous étions ici et que nous pouvions l’entendre. Donc, il s’adressait indirectement à nous. Voilà pourquoi je n’irai pas au rendez-vous qu’il nous a donné cette nuit : c’est un guet-apens. Quant à Christiane, elle est venue voir si nous dormions. Elle est repartie à présent, persuadée que nous n’avions pas écouté sa conversation avec Henne. Si nous sortions, nous les rencontrerions, elle et lui, de retour de leur expédition inutile. Et alors, que dirions-nous ?
— Nous ne leur devons pas de comptes. Et nous avons bien le droit, il me semble, de faire des rondes autour du camp lorsque nous entendons des bruits suspects.
— Non, il vaut mieux attendre encore. Christiane va revenir. Elle ne peut pas être loin.
A ma grande surprise, Williams avait parlé à haute voix.
— Elle revient même… Tiens, entends ces chiens qui se répondent.
Cependant Williams s’était levé. Il me conseilla de l’imiter, et, à tâtons, nous sortîmes dans la noire profondeur d’une opaque nuit. Quelques tisons, sous la cendre du foyer, fumaient encore… Le camp dormait. Du reste, Rives-Ribière et Sartigues seuls devaient être couchés ; Lucien Lemans, Prénonne, Christiane et Henne étaient partis on ne savait où…
Nous avancions lentement. Nos pieds enfonçaient dans le sable de l’oasis, et nous n’osions pas nous aventurer dans les endroits que l’on présumait boisés parce qu’on n’y voyait rien. Nous fîmes ainsi le tour du camp, puis, ayant gagné un chemin goudronné, nous marchâmes quelque temps. Des aboiements de chiens, au loin, des branches secouées par le vol d’un oiseau de nuit, au-dessus de nous et, soudain, la fuite de quelque chacal dans les fourrés.
Mais comme nous avions ralenti, nous entendîmes distinctement quelqu’un qui s’avançait à nos côtés. Williams dirigea sur l’homme aux souliers cloutés la lumière de sa lampe de poche et, dans le trou de clarté ouvert sur la nuit, il nous fut possible de reconnaître M. de Prénonne, qui, ébloui par le jet électrique, s’était arrêté et ne pouvait nous voir.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il à tout hasard.
— Nous faisons une ronde. Nous avons entendu des bruits…
— Ah ! c’est vous, monsieur Williams… Moi aussi, j’avais entendu, et même, ajouta-t-il en se rapprochant de nous, j’ai vu une lumière qui s’enfonçait dans l’oasis ; j’ai voulu la rejoindre… Je l’ai suivie un moment. J’y voyais assez pour me diriger.
— Vous êtes seul ? interrompit Williams.
— Non. Je me trouvais avec Lemans. Il n’est pas venu avec moi, d’ailleurs. Il m’a annoncé qu’il préférait rentrer. Quand Lemans a été parti, je suis tombé par terre, je ne sais comment, et lorsque je me suis relevé, la lumière avait disparu. Vous êtes arrivés à ce moment. Mais vous n’avez pas allumé de lanterne ?
— Non, dit Williams.
— Je ne comprends pas. Ne serait-ce pas quelqu’un du campement ?
— C’est possible. Il n’y a plus personne sous les tentes, en dehors de Rives-Ribière et de Sartigues.
— Comment ? M. de Henne est également sorti ?
— Il y a longtemps que nous n’avons pas vu M. de Henne, murmura Williams… Lemans a dû rejoindre le camp. Nous devrions rentrer.
Il en fut ainsi décidé, mais Williams et moi, dès cette minute-là, étions intimement persuadés que Henne, par le moyen de Christiane, inconsciente sans doute du rôle qu’on lui faisait jouer, avait essayé de nous attirer dans quelque embuscade.
La nuit était si profonde que nous aperçûmes les tentes du campement lorsque nous fûmes arrivés dans les piquets des cordes… Christiane était là qui nous attendait peut-être, et ses questions témoignèrent tout de suite son affolement.
— Vous n’avez rien remarqué ? Vous avez vu quelque chose ?
— Des choses étranges, oui… Et vous ?
— Je n’ai rien aperçu.
Williams se demandait alors, comme il me l’avoua plus tard, pourquoi la jeune fille se trouvait au camp, pleine d’une inquiétude qu’elle ne parvenait pas à dissimuler ? Et Christiane pressentit sans doute la question que l’on se posait ; elle y répondit, en se tournant vers moi, car j’étais le seul en qui elle devinait, avec son instinct si sûr parfois, un défenseur possible.
— Je me suis réveillée tout à l’heure, j’ai eu peur du silence ; alors je vous ai cherchés, j’ai appelé… Tout le monde était parti. Je n’ai trouvé personne…
Mais je savais bien qu’elle ne disait pas la vérité. Et Williams aussi le savait. Si Christiane avait appelé, elle aurait réveillé Rives-Ribière et Sartigues qui n’étaient point sortis du camp. Si elle nous avait cherchés, elle aurait vu les deux couchettes de Rives-Ribière et de Sartigues occupées. Et à quel moment plaçait-elle son réveil, puisqu’elle avait simulé le sommeil pendant cinq minutes seulement et que nous avions quitté le camp un quart d’heure après elle… Mais tout le monde ne possède pas une excellente mémoire.
— Et maintenant, que faisons-nous ?
C’était Prénonne, toujours indécis, qui, privé de son conseiller ordinaire — M. de Henne — nous interrogeait. Williams surveillait Christiane. Il me fit part de ses réflexions :
— C’est bizarre, dit-il. Elle court un grand danger, ou bien elle redoute quelque catastrophe pour quelqu’un… Annonce-lui donc que nous devons aller à la recherche de Lemans.
Je fis ce que Williams me conseillait, et Christiane me jeta un regard de colère. Williams se mit à rire.
— Cette parole-là, elle n’est pas prête à te la pardonner.
Puis, se tournant vers Prénonne qui attendait notre décision :
— Lemans n’est pas encore revenu. Et Henne non plus. Maintenant que nous sommes en nombre, nous pourrions repartir, armés sérieusement, avec fusils, revolvers, etc… Et nos lampes électriques.
— Il n’y en a que trois ! observa étourdiment Christiane.
— Où sont les deux autres ?
Quand on chercha les lampes de poche, on n’en découvrit plus que trois en effet ; les deux meilleures avaient disparu. Williams possédait toujours la sienne.
— Vous venez avec nous ?
— Ce monsieur est bien assez grand pour trouver seul son chemin, annonça Christiane, en haussant les épaules.
Mais quand nous partîmes, elle nous suivit. Ainsi se termina ce singulier conseil que nous avions tenu, près d’un feu de bivouac, sur lequel on jetait quelquefois des écorces sèches de palmiers qui nous éclairaient brusquement, de bas en haut.
Nous allions les uns derrière les autres, Williams en tête, puis Prénonne, puis Christiane. Je marchais sur le même plan que Prénonne, mais à une distance de deux ou trois mètres. Le temps était plutôt humide que froid ; cependant nous étions sensibles à la fraîcheur de l’oasis, dans le matin qui commençait, parce que nous avions passé une nuit presque blanche. Williams parfois faisait jouer le ressort de sa lampe pour éclairer la piste, devant nous, mais nous nous guidions surtout avec les mains, nous évitions les colonnes des palmiers et, lorsqu’un jet de clarté surgissait, nous avions l’air d’aveugles qui s’avancent à tâtons… Cette randonnée nouvelle ne m’enchantait guère et je pensais, avec quelque amertume, à Rives-Ribière et à Sartigues, qui, eux, avaient eu la bonne inspiration de ne pas abandonner leurs couchettes. S’ils s’étaient levés, Prénonne les aurait entraînés dans cette expédition.
— Une lumière, là-bas, qu’on agite !
Je regardais cette lueur que j’avais déjà remarquée, avant Williams qui la signalait comme une chose extraordinaire, et je puis bien avouer que je n’y avais pas attaché d’importance. Nous nous étions arrêtés, et il devint évident que la lumière bougeait. Quand je me déplaçais moi-même, je ne m’étais pas aperçu de cette étrangeté. La clarté, on eût dit d’une lanterne de voiture, montait et descendait, disparaissait soudain, puis surgissait encore dans la profondeur de l’oasis, assez lentement, jamais très haut ni très bas. Un homme, assurément, devait la balancer ainsi, à bout de bras.
Nous nous regardions, cherchant en nous-mêmes une explication convenable. A ce moment-là, je ne pouvais pas voir le visage de Christiane, mais je fus certain qu’il était très pâle… Comme je cherchais à l’observer davantage, Williams dut avoir la même pensée que moi, peut-être parce que mon manège ne lui avait point échappé, et, sous prétexte d’éclairer le chemin, il dirigea quelques secondes le jet de sa lampe sur Christiane.
Celle-ci, les yeux fixes, s’appuyait, sans bouger, près d’un palmier.
— C’est trop fort ! articula Prénonne.
— Il faut aller se rendre compte, émit Williams.
— Un signal convenu, mais avec qui ? Si vous y répondiez, M. Lecharier, en répétant autant que possible… C’est peut-être Lemans.
— Nous sommes trop loin. Il ne verrait pas la lumière de ma petite lampe.
Nous marchâmes encore, prudemment, le revolver à la main, prêts à toute surprise, mais, comme nous pensions nous être rapprochés de l’endroit où la lumière montait et descendait, nous ne vîmes subitement plus rien. Tout avait disparu. Déconcertés, nous hésitions à poursuivre notre route. C’est alors que Prénonne conseilla à Williams d’élever sa lanterne.
Ce ne fut pas long.
A peine la lampe électrique eut-elle brillé au-dessus de nous, que des balles claquèrent dans l’oasis, tirées dans notre direction.
Nous nous étions couchés aussitôt, et à plat ventre, dans le sable qui glissait sous notre poids, nous attendîmes la fin de l’attaque, ou plutôt de cet étrange guet-apens.
Tout d’abord, comme les coups avaient été rapides et successifs, nous avions cru à une rencontre d’éclaireurs. Il n’est pas rare, en effet, que les tribus nomades de ce coin de Mésopotamie, toujours en rivalité, se livrent à des razzias par surprises et même à des combats. Peut-être étions-nous tombés sur quelques cavaliers envoyés en reconnaissance ou sur un parti de maraudeurs Haoufs… Le mieux, dès lors, était de ne point faire usage de nos armes, jusqu’à ce que nos assaillants fussent à portée de nos revolvers.
Mais comme nous ne bougions pas, nous eûmes le temps de remarquer que les coups de feu, assez espacés, devaient être tirés par un seul homme, — peut-être deux, — qui déchargeaient un pistolet de gros calibre, probablement, au hasard… on entendait parfois des cris et nous pensions que c’étaient des ordres — ou des injures — en arabe…
— Nous sommes entourés de fanatiques, souffla Prénonne en étendant la main, devant lui, sur le sable humide.
— Nous sommes très mal entourés, appuya Christiane.
— Qui peut être cet imbécile ? grognait Prénonne, mécontent d’avoir perdu son casque de liège au moment où il s’agenouillait.
— Ne serait-ce point, par hasard, ce monsieur qui est venu de Suez jusqu’ici avec nous ?
— Guère probable, répondit Williams.
— Et qui, se croyant attaqué, se défendrait.
— En criant des injures en arabe ? demanda encore Williams.
— Pour mieux donner le change.
Ces mots échappèrent presque à Christiane. Elle s’en rendit compte, du reste, aussitôt qu’elle les eut prononcés. Mais c’était trop tard. Williams les retournait déjà :
— De quel monsieur parlez-vous ? Du docteur Neikuls ?
— Précisément, assura la jeune fille.
— Alors, il y a erreur, « madame », coupa sèchement une voix, près de nous, et que je reconnus aussitôt. Christiane aussi la reconnut, car elle se recula brusquement, et l’on entendit le bruit de sa retraite sur le sable qu’elle déplaçait en se traînant, tandis que le docteur Neikuls, Lucien Lemans pour mieux dire, nous expliquait qu’il s’était perdu dans l’oasis et nous cherchait depuis longtemps.
— Votre lumière tout à l’heure m’a bien servi. Et lorsqu’on vous a tiré dessus, j’ai pensé que vous ne deviez plus bouger. Cependant, je n’osais approcher trop vite.
— Et vous nous avez écoutés.
— Le temps de vous reconnaître… et je me suis déclaré…
— Juste à point pour éviter une erreur judiciaire… Il me semble que nous sommes au complet, poursuivit Williams. Nous pourrions rentrer.
— Et Constantin de Henne ? remarqua Prénonne.
— Je ne suis pas inquiet pour lui. C’est le seul qui manque, du reste.
— Pardon, il y a encore MM. Rives-Ribière et Sartigues, corrigea Christiane.
— Ils étaient au camp quand nous sommes partis.
— Pourquoi ne sont-ils pas venus avec nous ?
— Parce qu’ils dormaient, dis-je.
— Et vous trouvez que c’est une excuse ? repartit Christiane en se retournant de mon côté.
— Je n’ai pas à apprécier.
— Vous serez toujours le même.
Mais Williams songeait que Christiane défendait trop bien Henne pour ne pas en savoir plus qu’elle ne voulait en dire.
Les coups de feu avaient cessé pendant cette discussion, et c’est à peine si nous nous en étions aperçus. Nous repartîmes, Williams toujours en tête, et parfois, pour nous retrouver, nous faisions fonctionner nos petites lampes électriques.
Au camp, tout le monde dormait, y compris l’Arménien. Cependant, le lendemain, Rives-Ribière confia à Williams que Sartigues et lui avaient entendu des coups de feu cette nuit-là.
Sur le moment, ils n’y prêtèrent pas grande attention, mais, un peu plus tard, quelques instants avant que nous rentrions au camp, ils avaient cru percevoir du bruit dans la tente occupée par Prénonne et Constantin de Henne. Puis, comme le calme était revenu, Sartigues et lui se rendormirent.
Prénonne, ce matin-là, au moment où nous allions nous coucher, souleva la porte de notre tente et nous annonça :
— L’expédition est au complet. Henne dort comme un innocent.
— Comme un innocent, reprit Williams, écho fidèle.
— Voulez-vous le voir ?
— Non, merci.
Cependant Prénonne ne s’en allait point. Il restait là, à l’entrée de notre tente, affectant cet air faussement méditatif qui lui était si coutumier au point qu’il faisait partie de son naturel. Prénonne donnait toujours l’impression de poser devant un appareil enregistreur.
— C’est incroyable, murmurait Williams, ce que l’imitation faussement conçue de Napoléon a pu induire de pauvres bougres dans tout un engrenage de catastrophes héroï-comiques.
Prénonne parlait peu ; nous le savions. Il était sujet, comme beaucoup de ses pareils, à des crises d’isolement, de solitude mélancolique, puis ses rêves d’impérialisme reprenaient le dessus. Enfin, il se décida :
— Dormez bien.
Et sa voix résonnait solennelle :
— Si vous entendez du bruit, ne vous alarmez pas. Ali-Rhem nous rejoint ce matin avec des mulets et des chevaux. Je viens de l’apprendre par un éclaireur.
Tous ces préparatifs pour nous annoncer ce secret ! Prénonne se résumait là tout entier.
— Alors, bonne nuit, messieurs.
Nous lui souhaitâmes bonne nuit, puisque cette équipée nocturne marquait tout au moins la reprise des relations polies. Sitôt que Prénonne fut parti, Williams m’expliqua :
— Je suis certain « qu’il » est rentré pendant que vous parliez, Lemans et toi, « il » s’est glissé tout équipé sous ses couvertures, sans avoir pris le temps d’enlever ses bottes de chasse.
— Si nous allions nous en assurer.
A ce moment, la tête de Christiane apparut dans le pan de toile soulevée. Elle s’approcha de son lit de camp, puis elle nous regarda l’un après l’autre, avec un air de visible triomphe.
— Nous éclaircirons tout cela demain, décida Williams.
Mais je ne doutais pas que sa religion ne fût entièrement édifiée, car il souriait en arrangeant son lit.
Le lendemain matin, au moment où l’on s’y attendait le moins, Prénonne, dans un de ces coups de tête qui lui tenaient lieu de décision réfléchie, donna l’ordre de lever le camp. La surprise fut générale. Henne lui-même paraissait très étonné. Rives-Ribière et Sartigues, qui avaient pu dormir toute la nuit et se trouvaient à peu près dispos, ne cachaient pas leur mécontentement. Lucien Lemans s’avouait très fatigué. Il tournait très prudemment autour des huit mulets hargneux et des neuf chevaux, attachés à une corde, fixée à deux solides piquets, qu’Ali-Rhem avait choisis, à Ashar, à Bassorah ou dans les environs, pour notre entreprise. Lemans se demandait quelle bête lui conviendrait le mieux. Quant à Williams, il se déclarait satisfait ; il se forçait surtout à le paraître. Il surveillait, sans mot dire, les six Bédouins qui démontaient nos tentes et ficelaient nos réserves.
Ali-Rhem, important depuis que l’on avait eu recours à ses services d’interprète, donnait des ordres dans une langue gutturale et rauque, la sienne. M’ayant aperçu, il me salua à la manière qu’il croyait européenne, en portant la main à son front.
— Koudâfiz…, me dit-il en s’inclinant à la manière des mollahs chiites.
— La paix soit avec vous, répondis-je à mon tour.
Tout de suite, Ali-Rhem me conta ses difficultés pour découvrir, parmi les nomades de la tribu du Nedj, des convoyeurs que notre expédition ne rebutait point. Mêmes embarras en ce qui concernait les chevaux de selle. Prénonne lui avait recommandé d’en ramener huit, mais, ayant établi le compte des cavaliers, Ali-Rhem prit sur lui d’en choisir un neuvième pour son usage personnel. C’étaient, du reste, des chevaux de cavalerie anglaise, volés par les Bédouins, ou vendus à la suite de réforme. Les mulets provenaient de l’artillerie britannique ou indoue. Ils avaient le poil rouge et luisant, de grandes oreilles mobiles et de petits sabots. On ne trouvait plus, selon Ali-Rhem, les petits mulets kurdes, ni les mulets persans du Sultanieh, ni les pur-sang arabes aux jambes fines.
— La guerre, monsieur !
Et il me glissa en confidence :
— Prenez donc le gris qui a des taches blanches et l’intérieur des oreilles si noir.
Cependant tout était prêt. Ali-Rhem, plein de suffisance, reçut l’ordre d’ouvrir la marche du convoi. Derrière lui suivaient Prénonne, puis Henne, à cheval bien entendu, puis les huit mulets chargés de nos bagages, escortés par les six Bédouins.
Pour éviter désormais la confusion, les ordres multiples, les conseils contradictoires qui avaient retardé notre départ, dès le premier jour, et aussi pour retirer à Ali-Rhem un peu de l’importance qu’il s’accordait, il fut convenu, séance tenante, que, chaque matin, on désignerait un chef de la route qui serait chargé de l’itinéraire à suivre, de l’ordonnance des étapes et de tout ce qui concernait la discipline du voyage.
Prénonne me désigna pour aujourd’hui ; Henne avait dû lui conseiller ce choix.
— A cause de votre nom qui commence par un B…, expliqua-t-il. Nous prendrons l’ordre alphabétique.
— Mauvais système.
C’était Williams qui s’élevait contre cette décision. J’en fus surpris d’abord, et même irrité, puis je réfléchis que Williams ne s’attaquait ainsi qu’à Henne, qui demain serait maître de la route.
— Ce sera le chaos, assurait Williams. Pourquoi émietter l’autorité ? Après avoir capitulé devant les Anglais, on instaure la faillite des responsabilités.
— Je ne vous permets pas de parler sur ce ton, monsieur Lecharier, coupa Prénonne.
— Laissons cela, conseillait Henne qui se sentait atteint. On ne peut pas empêcher les éternels mécontents d’exhaler leurs rancœurs.
— Voulez-vous ne vous occuper que de ce qui vous concerne ? répliqua Williams.
Les deux hommes, dressés sur leurs étriers, se dévisageaient. C’est alors que Prénonne, très maître de lui, décréta :
— Finissons-en ! Que désirez-vous ?
— Je trouve peu pratique ce changement d’autorité.
— Vous nous l’avez annoncé ! Et alors ?
— Je voudrais que le même, toujours, fût responsable. Et qu’il n’y en eût qu’un seul.
— Et lequel, s’il vous plaît ?
— Le plus digne.
— C’est une façon de vous désigner, ricana Constantin de Henne.
— Ce n’était certes pas à vous que je pensais, en effet.
— Eh bien, qu’il en soit selon vos vœux, décréta Prénonne dont la tranquillité, en cette circonstance, me déconcertait bien plus que la colère feinte de Williams.
D’ailleurs, l’incident fut très rapide, et Sartigues ni Rives-Ribière n’en furent point retardés dans leur marche.
— Monsieur Blaze Romerdy, comme il est convenu, vous dirigerez, continua Prénonne, s’adressant à moi. Que chacun à sa place, en file indienne, surveille la route et se tienne prêt à toute surprise. Ordonnez, monsieur Romerdy. C’est moi qui suis responsable, quoi qu’il advienne.
Déjà, les huit mulets trottaient en troupe, préoccupés d’avoir le pas les uns sur les autres. Les Bédouins criaient en les poursuivant.
— Je vous retrouverai, monsieur de Henne, lança Williams.
Mais le Gréco-Britannique haussa les épaules. Je vis alors Williams se pencher et, d’un coup brusque, abattre sa cravache dans la direction de Constantin de Henne ; mais celui-ci, devant le danger, fit tourner son cheval, cependant que le fouet de Williams venait frapper au poitrail la jument que montait Christiane. La jeune fille, en effet, s’était poussée sur mon ami, qui, sous le choc, manqua de quitter les étriers.
— Vous êtes fou ! cria Prénonne.
— Il faut l’enfermer tout de suite, approuvait Christiane.
— Excusez-moi, madame, dit Williams en reprenant son équilibre. Ce n’était ni à vous, ni à votre cheval que j’en voulais.
— En route ! ordonna Prénonne.
Et il partit au galop. Il voulait entraîner Henne, mais celui-ci refusa. On le sentait résolu à quelque folie, lorsque Christiane se mit à courir pour rejoindre la tête de la caravane qui disparaissait dans la poussière soulevée par les chevaux.
— Venez, dit-elle.
Henne la suivit, et je me tournai vers Williams :
— Nous allons nous trouver en retard.
Rives-Ribière et Sartigues arrivèrent au même instant. Ils fermaient la marche du convoi.
— J’ai eu tort de me laisser emporter, avoua Williams, mais il faudra en finir un jour ou l’autre avec cet être-là.
Ce furent les seuls mots qu’il prononça, ce jour-là, sur cet incident, et, aujourd’hui encore, je ne saurais affirmer si cette colère de mon ami, que j’avais crue d’abord sincère, était complètement simulée, de même je ne pourrais dire si son geste pour frapper de Henne, que j’avais pris pour une feinte réfléchie, ne provenait point d’une seconde de véritable égarement.
Tout d’un coup, une immense plaine d’argile rousse s’étendit jusqu’à l’horizon du ciel d’un bleu tremblant. Quelques tranchées, des canaux comblés par le sable, traçaient leurs lignes régulières… Nous venions de quitter la palmeraie, son ombre clairsemée, pour entrer dans la grande chaleur et la poussière du désert.
Au même moment, la caravane parut frappée de folie ; les mulets s’égaillaient en secouant leurs charges et les Bédouins les poursuivaient, tandis que les cavaliers trottaient dans toutes les directions. Je m’aperçus assez vite de la cause de ce désordre ; c’était peu de chose, naturellement : Prénonne, Christiane, Henne et Ali-Rhem s’avançaient de front, sur le même rang et donnaient l’exemple de la cohue.
— C’est maintenant qu’il faut te montrer, dit Williams.
Je rendis les rênes à mon cheval sans même songer que je le connaissais mal, n’ayant pas eu le temps de l’éprouver. J’arrivai sans encombre sur la tête du convoi.
— Voyons, messieurs, m’écriai-je, nous ne pouvons courir ainsi. Monsieur de Henne, vous devez, puisque l’on marche en file indienne, tenir votre rang derrière M. de Prénonne, de façon que si nous étions attaqués, il ne fût possible de tuer que l’un de nous, à la fois.
« Et vous, monsieur Christian Dallène — et j’appuyai sur ces mots plus que de raison — vous plairait-il de mettre votre cheval à sa place dans le convoi, c’est-à-dire à égale distance de M. de Henne et de M. Rives-Ribière ?
Christiane tira sur les rênes de sa jument, qui s’arrêta. Mais je m’adressais maintenant à Ali-Rhem :
— On vous a chargé de diriger le convoi. Prenez donc votre place, qui est tout à fait à l’avant.
Christiane attendait. Alors, de la main, sans ajouter un mot, je lui indiquai son rang, derrière le sixième mulet. La jeune fille me lança un regard mécontent, mais elle obéit.
— Au fait, Ali-Rhem, dis-je, pourquoi avez-vous quitté la palmeraie ?
— Cette piste doit raccourcir notre chemin, répondit l’Arabe, interloqué.
— Mais fatiguer bêtes et gens. Tâchez donc de reprendre l’ancienne route, en suivant autant que possible les rives du fleuve.
— Ce sera plus long, rétorqua Ali-Rhem.
— Je ne le crois pas.
Prénonne se retourna. Il me fit un signe d’approbation, le premier, assurément, depuis que nous étions ensemble.
— Continuez, monsieur Romerdy. La discipline de la caravane doit être sévère. Je m’y conformerai comme les autres.
Tel était cet homme si étrangement indécis en d’autres circonstances, mais les plus faibles ne sont pas même constants dans leur faiblesse ; ils ont leur minute de courage ou de violence.
— Au revoir, criait la jeune fille.
Constantin de Henne, à qui elle s’adressait, ne pouvait l’entendre, et Williams me demandait à ce moment-là :
— Indique-moi ce que je dois faire ?
— Derrière M. Sartigues. Surveiller le flanc droit de la colonne, comme M. Sartigues surveillera le flanc gauche.
— Permets-moi, auparavant, reprit Williams, d’aller parler à M. de Prénonne.
Et Williams partit. Je sus plus tard que Prénonne avait été très surpris par la démarche de mon ami. Et comment ne pas l’être quand on voit arriver près de soi un homme tel que Williams qui commence par vous déclarer : « Tout à l’heure, je n’ai pas été maître de moi. »
— N’en parlons plus, décidait Prénonne. Je suis sûr, du reste, que M. de Henne ne vous en tient pas rigueur.
— Pardon, monsieur, mais c’est à vous seul que je m’adresse.
Ces derniers mots furent prononcés à haute voix pour que Henne les entendît complètement. Prénonne aurait peut-être répondu, mais Williams avait déjà salué pour gagner la place que je lui avais désignée tout à l’heure, à la fin du convoi.
Lorsque Williams passa près de Christiane, la jeune fille détourna la tête. Je remontais de mon côté pour interroger l’immuable horizon de soleil aveuglant sur cet espace rond de terre rouge… J’allais me trouver près de Christiane, et elle se préparait peut-être à ne pas me voir, lorsque je l’interpellai sévèrement :
— Voyons, « monsieur » Dallène, vous savez bien que l’on ne doit pas laisser entre chaque bête une distance de plus de six mètres !
Puis je m’éloignai pour donner quelques indications à Ali-Rhem : on s’arrêterait toutes les deux heures ; toutefois, il fallait me signaler les passages dangereux et ne pas hésiter à envoyer un éclaireur lorsque nous retrouverions les taillis et les fourrés de l’oasis. D’une façon générale, il importait d’éviter les villages, les grands caravansérails et les campements de nomades, tous parages dangereux dont nous étions prévenus par la fuite des charognards et des mendiants, l’insinuante odeur des cadavres et les aboiements désordonnés des chiens.
Je félicitai Ali-Rhem de son initiative et du poste d’honneur qu’il occupait. Je prenais au sérieux mes nouvelles fonctions ; Ali-Rhem aussi, du reste. Je trottais le long du convoi, je donnais des ordres, je me tenais pour responsable et faisais mon métier en conscience, tant on se grise vite du simulacre de l’autorité comme de l’autorité réelle.
— Les coups de feu de cette nuit ne présagent rien de bon, observa Prénonne. On nous a signalé des tribus de pillards, et nos Bédouins ne me rassurent pas.
— Vous avez donc été attaqués ? demanda Constantin de Henne.
Je ne parvins pas à entendre la suite, car, m’étant retourné par hasard, je vis Christiane aux prises avec les muletiers.
— Tenez, dis-je à Ali-Rhem, allez voir ce qui se passe du côté de Dallène.
Ali-Rhem rendit les rênes à son cheval qui partit au galop. Je savais le domestique de Prénonne sournoisement hostile à la jeune fille, aussi je ne fus pas surpris quand il revint m’annoncer :
— L’homme que j’ai engagé à Ashar pour venir avec nous se plaint d’avoir été bousculé et insulté.
— Qui l’insulta ?
— Monsieur Dallène.
C’est ainsi, du moins, que je traduisis la réponse d’Ali-Rhem. Je m’en méfiais cependant, mais n’en montrai rien, et me rangeai pour laisser défiler le convoi. Lorsque Christiane fut à ma hauteur, sans prendre la peine de contrôler les renseignements d’Ali-Rhem, je demandai :
— Eh bien, vous ne savez pas plus maîtriser vos nerfs que votre cheval !… Avant de crier contre ces gens…
— Oh ! vous m’embêtez ! dit-elle.
J’eus l’air de n’avoir pas entendu, et je me retirai, terminant ma phrase commencée, pour moi-même, certain cependant que les yeux de Christiane se mouillaient de larmes.
La marche continua. Henne revint se placer aux côtés de Prénonne. Je me gardai de toute remarque, mais, à la halte de dix minutes qu’Ali-Rhem proposa, je m’adressai au Gréco-Britannique avec une politesse outrée qui le fit blêmir.
— Si vous, monsieur, ne pouvez pas vous conformer aux prescriptions convenues, comment voulez-vous que les autres obéissent ?
— Reprenez votre rang derrière moi, appuya aussitôt, pour couper court, le taciturne Prénonne, qui préférait certainement marcher seul, plutôt que d’être contraint de parler à Henne ou de l’écouter pendant toute une journée de marche.
— Quelles sanctions en cas de récidive ? demandai-je.
Prénonne releva un visage étonné, puis :
— Celles que vous jugerez à propos.
Sur quoi, la caravane repartit. On avançait péniblement dans les sables, avec le ciel éclatant à l’horizon, et l’horizon lui-même, tremblant dans le miroitement de la chaleur.
A deux reprises, m’étant retourné, je fus obligé de faire observer à Christiane qu’elle n’avait pas à se tenir devant Williams, puis, comme la jeune fille semblait prendre plaisir à ne pas entendre, je perdis patience :
— Puisque vous ne pouvez pas rester à votre place, retirez-vous à douze mètres en arrière du convoi. Vous ne gênerez personne.
Ainsi fut fait. Williams me regardait en souriant. Christiane avait mis pied à terre et marchait en tenant son cheval par la bride. Après la halte, j’oubliai avec soin de rappeler Christiane. La chose parut naturelle, d’ailleurs. Rives-Ribière et Sartigues, pour accorder quelque repos à leurs bêtes, les conduisaient à la main. Comme ils ne pouvaient suivre le convoi, ils me firent signe qu’ils assureraient l’arrière-garde. Ainsi se trouvèrent-ils avec Christiane. A cause de la chaleur, nul ne parlait. Cependant, Sartigues s’étonna :
— Vous n’êtes pas fatiguée ?
Plutôt que d’avouer à ses compagnons inattendus qu’elle était à l’arrière par mon ordre, Christiane affirma qu’elle adorait la marche. Et elle n’osa remonter à cheval tout de suite.
Je m’approchais de Williams, silencieux ou presque depuis qu’il était allé voir Prénonne.
— Quand tu en auras l’occasion, tu me renseigneras sur la dame de l’arrière-garde.
— Si tu continues à la brutaliser ainsi, répondit-il sans lever les yeux, elle finira par te porter tout à fait dans son cœur, à gauche, et l’astre de Constantin descendra rapidement dans l’oubli.
— Pourquoi donc ? Qui te fait croire ?
— Une certaine expérience de la logique féminine. Elles aiment peut-être ceux qui les font rire, elles aiment sûrement ceux qui les font pleurer, mais elles ne résistent pas à ceux qui savent, tour à tour, les faire rire et les faire pleurer.
— Et à ceux qui savent rire en les faisant pleurer ?
Boutade sans importance que je venais de jeter pour cacher à Williams l’agitation où je me trouvais. J’aurais voulu rejoindre Christiane, dès maintenant, lui demander pardon de mes sévérités. Toutefois, je redoutais son mépris et le silence qu’elle eût opposé sans doute à ma démarche.
Le soir élargissait le désert. Là-bas, une ligne trouble, plus épaisse de minute en minute, faisait reculer l’horizon. Les sables se teintaient de reflets roux et un crépuscule oriental agrandissait nos ombres qui nous précédaient.
Le trot d’un cheval fuyant dans la poussière nous avertit qu’Ali-Rhem envoyait un éclaireur. Je me dirigeai sur la pointe du convoi, je parlai à l’Arabe qui nous servait de guide, puis à Prénonne. Quelques mots échangés seulement, et je fus certain que l’anxiété gagnait les plus audacieux.
— En selle, dis-je, le fusil bas, le revolver à la main.
J’éprouvai, dans le même instant, un plaisir puéril à entendre cet ordre que j’avais donné répété par chacun.
Cependant, à douze ou quinze mètres à l’arrière, Christiane, les genoux lourds, continuait de marcher à côté de son cheval, comme si elle n’avait pu m’entendre. « Elle boude ! » pensai-je. Et, de nouveau, une brusque tendresse me saisit pour cette enfant envers qui je m’étais montré injuste et dur.
Connaissant toutefois l’importance d’un visage sévère et de ce ton impératif qu’il importe de garder avec les enfants et certaines femmes, cette fois-ci encore, j’interpellai Christiane sans ménagement.
— Cet ordre vous concerne, monsieur Dallène. Allons, en selle, et à votre place.
— Quel chef étonnant tu aurais fait ! constata Williams avec une ironie mêlée de surprise.
— Encore ne faudrait-il pas avouer qu’une femme est la cause première de cette science qui m’est révélée, dis-je, en portant mon cheval en avant.
Cette réponse, qui s’adressait à Williams, je crois bien, à la réflexion, que je la formulai pour moi seulement et, comme je me retournais, je vis le regard de Christiane plein de fureur contenue posé sur moi… La jeune fille, fatiguée par sa longue marche dans les sables glissants qui toujours se dérobent sous les pieds, monta péniblement à cheval.
Alors, soit pour ne point paraître m’apitoyer, soit parce que j’éprouvais une cruelle joie mêlée de regret et d’amertume, à humilier et tourmenter cette femme qui m’était chère parmi toutes, j’ajoutai :
— Tâchez de vous tenir droit, s’il vous plaît, et de faire attention à ce qui peut se produire autour de vous.
Christiane me dévisagea, d’un air contrit d’enfant que l’on bouscule. Éprouvais-je le regret de mes paroles cruelles ? Je n’en laissais rien voir. Mais, avec une tristesse qui n’était pas sans charmes, je me répétais : « Jamais elle ne me pardonnera !… » Quel être mystérieux, de qui je n’étais pas le maître, vivait alors en moi, et, après m’avoir montré nettement ce qu’il ne fallait point commettre, m’obligeait à l’exécuter de bout en bout ? Ainsi se creusaient encore les espaces qui me séparaient de Christiane…
Mais d’autres soucis s’annonçaient avec leurs diversions opportunes. Ce que nous avions pris pour la nuit commençante, plus rapide que de coutume, devenait peu à peu une palmeraie, avec ses colonnes d’arbres, sa végétation chaude, et puis la nuit aussi arriva et ses ombres soudaines s’étendirent rapidement autour de nous.
Il fallait songer à la halte, et l’on n’y voyait presque plus lorsque le convoi parvint enfin à l’entrée de l’oasis, vers laquelle Ali-Rhem nous avait ramenés, coupant à travers les sables, dans la direction du fleuve. Nous n’étions pas loin d’un village, peut-être, ou d’un campement de nomades, si nous en jugions par les aboiements répétés des chiens qui nous parvenaient selon la fantaisie de la brise nocturne.
Tout de suite on tint conseil, tandis que les Bédouins de la caravane, sous les ordres d’Ali-Rhem, allumaient les feux. Notre situation ne me paraissait pas rassurante, et je ne le cachais point, peut-être parce que je me sentais responsable de tout ce qui pouvait survenir à l’expédition jusqu’au lendemain matin, où mes fonctions devaient prendre fin.
— Il est nécessaire de désigner des gardes pour la nuit, commença Williams, chez qui les mêmes inquiétudes se traduisaient en actes.
Tout en parlant, il me glissa un petit feuillet sur quoi venait d’écrire quelques lignes. Il me conseilla d’en donner lecture, tout à l’heure, puis il proposa de doubler les sentinelles pendant les heures dangereuses, celles où l’on surprend d’habitude les bivouacs dans leur premier sommeil.
— D’ailleurs, conclut-il, Blaze a tout prévu.
J’avais dès lors la parole et je lus l’écriture de Williams. De huit heures à dix heures, spécifiait le petit programme, M. de Henne veillerait seul. De dix à minuit, Christian Dallène et Romerdy lui succéderaient ; de minuit à deux heures, Williams Lecharier et Lucien Lemans prendraient la faction, puis, de deux à quatre, Sartigues et Rives-Ribière. De quatre à six, Ali-Rhem seul surveillerait aisément, car le jour apparaissait de grand matin.
A la lecture de ce feuillet, comme je compris l’ironie secrète de la réflexion de Williams, lorsqu’il me félicitait : « Quel chef étonnant tu aurais fait ! » Le seul maître, c’était Williams et je me trouvais, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, l’instrument bénévole, parfois inconscient, parfois indocile, de sa volonté.
Prénonne qui semblait assez hésitant, non à la façon des grands conducteurs d’hommes que la multitude des situations prévues embarrasse souvent, mais parce qu’il n’envisageait rien dans la sécheresse de son esprit, parut se rallier à cette proposition. Il le fit d’ailleurs avec réserves :
— J’approuve, dit-il. Ces précautions sont fort sages. Cependant, de quatre à six, comme j’ai l’habitude de me lever de bonne heure, c’est moi qui prendrai la faction, si vous ne croyez pas que la garde à deux ne soit d’une trop minutieuse précaution.
— Pas ici, insistait Williams. Voyez l’épaisseur de cette nuit sans lune et ces bruits incessants qui se répondent et fatiguent l’esprit.
— C’est entendu, déclara Prénonne. Alors, le matin, je prendrai la garde.
Williams voulut protester. Cette amabilité ne me surprenait pas ; je soupçonnais Williams de vouloir se rapprocher de Prénonne. Celui-ci expliqua :
— Avec Ali-Rhem, si vous voulez. Mais nous ne devons jamais, en aucun cas, nous confier à une seule sentinelle indigène.
— Fort bien, conclut Williams à voix basse. Et il ajouta pour moi seulement :
— Je m’en doutais : Prénonne se méfie d’Ali-Rhem qui passe pour son plus fidèle serviteur.
C’est Williams qui m’éveilla vers dix heures et quart pour que j’aille assurer mon tour de garde.
— Fais vite. Henne vient de prévenir Christiane. Celle-ci est déjà dehors. J’ai attendu pour voir si on viendrait te chercher. Mais non. Christiane doit faire maintenant les cent pas, seule, devant le camp.
J’aperçus en effet, dans les ténèbres, non loin du bivouac, un grand manteau que je connaissais bien, celui-là même que la jeune fille portait en mer, le soir, pour les longues causeries sur le pont… A la braise du foyer, j’allumai une cigarette et fis le tour du campement. Christiane marchait en sens inverse et, lorsque nos ombres se rencontraient, comme nous n’avions rien à nous signaler, nous passions sans dire un mot. Je crois que nous étions surtout préoccupés de ne pas nous trouver trop souvent face à face, et ce souci nous empêchait de prêter attention aux diverses rumeurs de la forêt orientale.
Qu’on s’imagine, dans un décor presque frileux, tant la température est variable du jour à la nuit, à l’entrée même de la palmeraie, les quatre tentes de l’expédition. Les huit mulets attachés à une corde, d’un côté, et, plus loin, les neuf chevaux. Sous les toiles, on a mis les bagages. Un peu à l’écart, étendus dans leurs manteaux ou accroupis sur leurs talons, les Bédouins dorment.
Parfois les mulets essayaient de se mordre entre eux et une bagarre suivait. Les chevaux qui, jusque-là, reposaient sagement sur trois pattes, croyaient qu’il y allait de leur dignité. Et ils tiraient sur leurs attaches, en piaffant, levaient le nez, hennissaient aux étoiles… « Ça ne m’étonne pas, pensais-je, si Williams ne peut pas dormir. » Pourtant, tout à l’heure, la venue de Henne dans notre tente ne m’avait pas éveillé… N’importe, il fallait calmer tout ce monde de quadrupèdes par de bonnes paroles et quelques coups de cravache savamment distribués… Puis tout retombait dans un relatif silence… Des oiseaux de nuit, la toux d’un Bédouin, un cheval qui se couche, un mulet qui se met sur pied, et l’éternel aboiement d’un chien ou le cri d’un chacal, au loin…
« A quel drôle de jeu s’amuse le destin ? me disais-je. Me voici seul, auprès de Christiane, dans l’ombre et la solitude, comme naguère, en pleine mer… »
Quant à Christiane, elle affectait, quand elle regardait dans une direction, de me tourner le dos. Parfois aussi, à la dérobée, elle m’examinait. Après tout, elle n’avait pas tort de me garder rancune. Et j’aurais dû aller vers elle, m’excuser. Je me répétais que j’avais été injuste pendant la marche, que je me devais de lui parler le premier, mais je savais également que je n’en ferais rien. Par amour-propre, par fierté aussi…
Je me souvenais d’une conversation avec Lemans au sujet de Christiane :
— C’est une femme intrépide et orgueilleuse, lui disais-je.
— Oui, celui qui la matera n’est point parmi nous, avait répondu Lemans avec une amertume où je sentais percer comme un accent de triomphe.
— Vous croyez ? m’étonnai-je. Et vous ?
— Oh ! moi, j’y ai renoncé.
Et je me répétais, en évoquant cette réplique désenchantée de Lemans, que je ne devais pas faire amende honorable devant l’orgueilleuse fille.
Mais la veille se prolongeait. A force de retourner ce cas de conscience, je perdais mon assurance première. La véritable grandeur, me disais-je, ne réside point dans l’attitude où je me suis figé : cette bouderie persistante de petite fille et, puisque j’avais inutilement molesté Christiane, je pouvais bien lui montrer que je savais reconnaître mes torts. Je m’enhardis alors jusqu’à lui exprimer tout ce qui me tourmentait. Je ne voyais pas son visage, dans la nuit, mais, dès les premiers mots, Christiane devina :
— Pourquoi me demandez-vous pardon ?
— Parce que j’ai été injuste… Je n’aurais pas dû… Ne m’en veuillez pas.
— Mon pauvre Blaze, coupa-t-elle, je vous croyais un autre homme.
— Vous vous étiez trompée, Christiane.
— Je m’en aperçois bien. Je ne puis pas garder la moindre illusion sur vous. C’est fini.
Elle parlait lentement, avec une certaine tristesse dans la voix dont je devais toujours me souvenir et qui prit plus tard, pour moi, sa véritable et cruelle signification.
— Ouvrez les yeux, Blaze, si c’est possible, comme vous venez de me forcer à ouvrir les miens. Et dites-vous que je ne suis pas celle que vous attendez… Ah ! pourquoi m’avez-vous demandé pardon ?
C’est alors que des bruits inexplicables qui venaient de l’oasis nous parvinrent. Nous n’y avions pas prêté attention jusqu’à présent, mais ils nous parurent si insolites dans le subit silence qui avait suivi l’étonnement douloureux de Christiane, que nous nous dressâmes ensemble, pour mieux écouter.
— Surveillez, dis-je, je vais voir.
Je remarquai surtout l’épaisseur de la nuit sous les arbres et cette impression de fraîcheur que le vent apportait. Je revins près de Christiane pour la rassurer, mais j’étais aussi inquiet qu’elle pouvait l’être en percevant un frôlement de feuilles derrière moi. Je m’arrêtai. Le bruit cessa. Il reprit de nouveau. C’était le même glissement que tout à l’heure. Il semblait se produire, comme par hasard, dans la partie de l’oasis, près du bivouac, que je venais d’explorer par acquit de conscience. Ni Christiane ni moi ne bougions, mais le danger commun nous avait insensiblement rapprochés. Et dans la même minute, les chevaux et les mulets cessèrent de piaffer et de tirer sur leurs chaînes.
— Le camp est endormi.
— Un muletier vient de parler, répliquai-je.
— Ils sont peut-être d’accord avec ces gens qui veulent nous attaquer, compléta Christiane.
— Couchons-nous.
Dallène était d’ailleurs persuadé que l’on avait marché dans la palmeraie, que l’on y marchait encore, et que le bruit, repéré tout à l’heure, allait forcément reprendre. Nous étions à plat ventre sur le sol, et le vent rabattait sur nous les dernières fumées du bivouac…
— C’est peut-être un éclaireur qui veut s’assurer si tout le monde repose au camp.
Nos armes, de longs revolvers espagnols, étaient prêtes. Nous les tenions, le canon haut, par crainte du sable. Près de moi, Christiane retenait son souffle, et je respirais à petits coups cette odeur de jasmin qu’elle employait déjà sur mer, car elle se parfumait toujours beaucoup, ayant gardé cette habitude, comme disait Williams, du temps qu’elle était femme.
Quand je pense à ces minutes-là — et cela m’arrive assez souvent — je revois toujours une tête blonde qui se penche, une main qui se ferme sur un browning, la tache blanche des tentes, le rouge d’un tison dans le foyer et l’immense trou de la nuit… Et je ne puis croire alors à la puérilité des préoccupations angoissées qui se succédaient en moi dans ces minutes d’extrême attention où j’étais si près de Christiane, et cependant si loin d’elle.
Le bruit avait recommencé comme Dallène l’avait prévu. Enfin, derrière une tente, une forme passa, disparut un long temps, puis se montra, mais sans essayer de se cacher. Notre stupeur lorsqu’il nous fut possible de reconnaître dans cette ombre à quatre pattes, un chien !
— C’est un chacal, dis-je, pour m’excuser de cette alerte.
— Ou un loup, renchérit Christiane.
A ce moment, elle remua, ou bien le chien dut nous apercevoir, car il prit la fuite. La jeune fille voulut se lever. Je la retins :
— Ce chien n’est peut-être pas seul.
— Un chien dressé ne partirait pas ainsi, dit-elle, non sans quelque apparence de logique.
D’ailleurs, elle ne pensait plus qu’à la capture du fugitif. Je ne quittai pas mon poste. Je redoutais alors je ne sais quelle surprise… J’entendis Christiane qui parlait aux Bédouins du convoi. L’un d’eux la suivit, puis un autre… Dix minutes, un quart d’heure… Les nomades se recouchèrent. Christiane reparut. Elle riait et tenait dans ses bras un prisonnier qui s’agitait, cherchant à fuir. C’était un jeune chien craintif, abandonné par quelque caravane, que les conducteurs de notre expédition avaient chassé à coups de pierres, hier soir, à l’heure où les foyers s’allument dans les bivouacs et qui était revenu à la faveur de la nuit. Christiane employa le reste de sa veille à essayer de civiliser ce compagnon perdu qu’elle adopta. Et cette occupation ne lui accordait pas le loisir de reprendre les confidences que nous avions commencées.
— Nous aurions dû emmener des chiens avec nous, déclara-t-elle sérieusement.
Ce furent les seules paroles qu’elle prononça après l’alerte, jusqu’à ce que Williams vînt nous relever, et je pouvais toujours croire que c’était à moi, non à son chien, qu’elle les avait adressées.
Sitôt que Christiane aperçut Williams Lecharier, elle se dirigea vers le camp, entraînant son chien qui la suivait déjà. Il est vrai qu’il était très attaché à sa maîtresse, au moyen d’une grosse ficelle et d’un collier de cuir.
Nous n’avions du reste rien à dire à Christiane. Sa garde était finie, mais elle tenait à marquer, ostensiblement, qu’elle n’avait rien oublié de mes sévérités de la veille, ni de l’attitude de Williams envers Henne. Quant à mes excuses, cette nuit, la capture du chien les avait effacées.
— Vous avez adopté un orphelin ? remarqua Williams.
— Pas moi.
Et je lui contai rapidement notre alerte récente. Je dus préciser ces mêmes détails, puis Williams m’interrogea.
— Tu es sûr que ce jeune chien était seul ?… Pas de propriétaire… un véritable chien errant ? Ou plutôt quelque chien qui a perdu sa caravane.
Mais Lucien Lemans était venu nous rejoindre. Il portait une grande capote, comme Williams, du reste, et je crois que, de loin, il eût été impossible de différencier Lemans de Williams.
— Vous fumez ? demanda le faux docteur arménien en m’offrant des cigarettes.
— Merci. Le tabac de ce pays ne me convient pas.
— C’est du tabac français. J’en ai quatre paquets encore. Je n’en prends que pour les grandes occasions.
— Une nuit en sentinelle, par exemple.
— Oui. Ça distrait. Ça change de l’autre que vous avez raison de ne pas goûter. Ainsi, Henne, qui fume peu, a bien voulu accepter tout à l’heure deux cigarettes pour son tour de faction.
— Vous voulez dire qu’il fume toujours… Vous êtes en bons termes avec lui ?
— Pas mal. Henne n’avait pas touché au tabac français depuis Port-Saïd. Aussi a-t-il accepté mon offre. Ne vous gênez pas.
Cette conversation fut très rapidement menée. Je rentrai me coucher. Lemans me reconduisit jusqu’à la tente où Christiane avait déjà installé — car nous habitions ensemble, Williams, Dallène et moi, comme je l’ai dit — à côté de mon lit, une place pour son prisonnier. Je n’aurais certes point parlé à la jeune fille, car nous étions toujours en froid, si son caniche adoptif ne s’était mis à grogner comme je pénétrais dans l’abri bien fermé.
— Ce bougre-là a déjà l’amour de la propriété, fis-je.
Christiane riait, très fière au fond de l’intelligence de son protégé. J’arrangeais mes couvertures. Les grognements du chien ne cessaient pas. La jeune fille flattait l’animal.
— Voyons, reste tranquille.
— Comment l’appelez-vous ? demandai-je.
Et c’est à ce moment-là que j’eus l’impression, le pressentiment plutôt, qu’au dehors quelque chose d’anormal se préparait.
— C’est tout de même bizarre, repris-je, sans attendre la réponse de Christiane, qui tardait un peu, mais ce n’est pas contre moi que votre chien est en colère…
A peine avais-je prononcé ces mots que l’événement que je redoutais, sans savoir pourquoi, se produisit. Un coup de feu très sec claqua dans la nuit. On eût juré qu’il partait de la tente voisine de la nôtre. Aussitôt, ce furent des cris, des ordres, une ruée de pas, une course de gens affolés, et nous nous trouvâmes debout, en armes, devant la porte de nos tentes. On s’interrogeait :
— Qu’y a-t-il ?
— Que fait-on ?
J’ai su, plus tard, que Christiane avait retenu son chien qui voulait fuir.
— Où est Prénonne ? demanda Rives-Ribière, surgissant à côté de moi.
La voix de Williams domina ces cris de gens hésitants.
— On vient de tirer sur nous ! annonça-t-il.
— Que faut-il faire ? répéta Rives-Ribière.
Mais j’étais sorti et j’appelais Williams.
— C’est toi ? Tâche de venir jusqu’ici.
Et quand je fus près de lui, Williams me confia d’une voix basse et saccadée :
— On a tué Lemans. Oui. D’un coup de fusil, à l’instant même. Tué net, sans un cri. Et j’ai bien failli être tué moi-même.
— Lucien Lemans ?
— Il revenait de t’accompagner. Avec qui étais-tu au moment où tu as entendu le coup de feu ?
— Avec Christiane. Dans la tente. Tu as des soupçons ?
— Bon, en voilà déjà une hors de cause. Fais attention.
Mes yeux s’habituaient peu à peu au noir de la nuit, et c’est alors que je découvris par terre, à mes pieds, une forme couchée, le cadavre de Lemans…
— Il est mort, dis-je, ne pouvant croire à un si rapide assassinat.
— Reste avec moi, nous allons chercher ensemble…
Cependant, les Bédouins du convoi apportaient des lampes à acétylène qui crachaient des flammèches fumantes. Prénonne ordonna que le corps de Lemans fût transporté près de sa tente.
— Dans la nôtre, monsieur, si cela ne vous dérange pas, demanda Williams. Maintenant, on peut essayer de faire une ronde.
Il y avait là, autour de nous, à côté des têtes curieuses des nomades, Rives-Ribière, Sartigues, Christiane. Et tous étaient habillés comme en plein jour, ce qui prouvait qu’ils se tenaient prêts à toute alerte.
— Faites votre enquête, décida Prénonne.
Nous partîmes alors, Williams et moi, avec des lampes à acétylène qui, si elles éclairaient assez mal dans un rayon de deux mètres, semblaient épaissir encore l’obscurité qu’elles refoulaient autour de nous.
— Tu as bien l’impression que la balle a été tirée de la palmeraie ? dit soudain Williams.
— Oui. Elle a dû passer entre notre tente et celle de Prénonne.
— C’est ce que j’avais calculé. Cette nuit, nous ne découvrirons rien, mais il est bon de voir la direction que prennent les autres chercheurs.
On apercevait, dans les ténèbres, des lumières qui semblaient courir sans but, autour du camp.
— Nous l’enterrerons demain matin, à cause des bêtes de proie.
Williams, j’en suis certain, ne tremblait point, et cependant, cette nuit, tous les deux nous avions l’impression que le même ennemi sournois qui avait tué Lemans nous guettait. Une balle pouvait siffler tout à l’heure et nous étendre par terre. Si je tremblais dans mon cœur, mon corps ne bronchait point. Non, détachés près de nos lampes qui soufflaient, nous formions une trop belle cible, nous en imposions trop pour que l’assassin osât tirer sur nous.
— Ça suffit, dit Williams comme s’il venait de tenter le destin en restant ainsi immobile, à côté de moi qui ne savais, dans ces minutes extrêmes, que me modeler à son exemple.
« Tu peux aller dormir. Nous continuerons au jour.
Je me retirais déjà lorsque Williams me rappela :
— Ne parle pas de nos résultats. Ni en bien ni en mal. As-tu vu Constantin de Henne ?
— Je ne me souviens pas.
C’était vrai, du reste. Je retournai chez moi. Je me sentais très fatigué. Je devais dormir lorsque Christiane, tirant sur une ficelle, revint avec son chien, bien après moi… Et pourtant, il me semble que je les vis entrer l’un et l’autre.
Le lendemain matin, tandis que les nomades creusaient une fosse dans la palmeraie, Williams, qui avait continué ses recherches, pour occuper le restant de sa garde, et avait peu dormi, m’entraîna sans prononcer un mot.
Une grande tache noire, dans le sable, marquait l’endroit où Lucien Lemans était tombé la veille, d’une seule masse, répandant le sang par la double ouverture que la balle avait pratiquée.
Nous nous promenions derrière le camp de l’oasis, à la bordure où le sable afflue auprès des palmiers ; nous n’avions pas l’air de chercher et j’avoue que, pour ma part, je pensais moins à découvrir un indice qu’à essayer de deviner ce que Williams pouvait penser. Car la chose, pour moi, ne faisait pas de doute, Williams avait mieux que des soupçons, et les questions qu’il m’avait posées, hier, sur la présence de Christiane, l’absence de Henne, le dédain qu’il marquait pour les démarches des autres, m’en étaient de sûrs garants.
Je marchais, la tête baissée, réfléchissant à la bizarre tournure des événements, mais je ne remarquais rien qui fût susceptible de me mettre sur une bonne piste.
— Tu n’as rien trouvé ? s’enquit Williams.
— Absolument non.
— Le moindre indice peut être d’un grand prix… Ah ! si nous avions eu des chiens. Rappelle tes souvenirs… Regarde autour de toi. Une feuille de papier, une cartouche, une…
— J’ai vu un bout de cigarette à moitié fumée, dis-je.
— Où donc ?
— Je l’aurais bien ramassée, mais elle était jaunie. Celui qui l’a jetée a dû la garder longtemps, au coin des lèvres, sans penser à la rallumer.
— Où était-elle ?
— Attends… Tiens, derrière ce palmier.
Et je désignai un énorme palmier au tronc lisse. Par terre, en effet, nous trouvâmes une cigarette, ou, du moins, ce qu’il en restait. Williams, que j’avais rarement vu aussi nerveux, se pencha :
— Oui. Celui qui se tenait là n’a pas osé rallumer cette cigarette. Et regarde comme ce fourré aplati est bien préparé pour un affût de longue durée. Mais c’est une cigarette française, comme celle que Lemans t’a offerte, avant de mourir. Voyons, il n’a pas fumé hier soir… Si, il a dû fumer une cigarette en t’accompagnant… Nous tâcherons de savoir combien il reste de cigarettes dans le paquet de Lemans. Il en a donné deux à Constantin… Toi, tu as refusé d’en prendre. Moi, également. Donc, il doit y avoir dix-sept cigarettes dans les poches de Lemans…
Williams se tut, mais il pâlit un peu. Au même moment, nous vîmes apparaître Constantin de Henne qui, vraisemblablement, nous surveillait. Christiane marchait près de lui. Dès qu’elle m’aperçut, elle me fit un léger salut de la tête, voulant ainsi marquer, — du moins je le supposai, — que, depuis notre commune faction, nous n’avions plus de raison d’être brouillés, ou bien que le danger, les circonstances dans lesquelles nous vivions, cette atmosphère de drame et de mystère lui permettaient de tout oublier, provisoirement. Et dès qu’elle se fut approchée, elle demanda :
— Eh bien ? avez-vous trouvé l’assassin ?
Je haussai les épaules, tant la question me paraissait déplacée ; par contre, Williams, qui tenait fixé sur Henne son regard des mauvais jours, murmura :
— Possible…
Mais d’une voix si faible que je fus sans doute le seul à l’entendre.
Puis, nous allâmes ensevelir Lemans.
Williams Lecharier, aussitôt après les funérailles, demanda qu’on lui remît « l’héritage » de Lemans.
— Et tout ce qu’on a pris sur lui, précisa-t-il. Je suis son exécuteur testamentaire.
A Prénonne hésitant et méfiant, à Henne qui faisait le sceptique, à Christiane qui semblait interdite, il montra une lettre du défunt qui instituait, en effet, Williams unique légataire.
— Oh ! je ne mets jamais votre parole en doute, protestait Prénonne.
— Il est maté, le Prénonne, me confia Williams, ou bien il se met peu à peu avec nous. Ne me quitte pas ; je ne veux pas rester seul pour l’inventaire.
C’est ainsi que, dans l’épaisse après-midi de l’hiver mésopotamien, nous nous trouvions, Williams et moi, assis sous notre tente, devant une couverture sur laquelle on avait rangé les carnets, les lettres et les portefeuilles de notre malheureux compagnon.
— Surveille, me dit Williams, je vais compter les cigarettes.
— Surveiller quoi ?
— La porte d’entrée.
Il était temps, d’ailleurs. Je me retournai au moment où Christiane Dallène entrait. Je marquai quelque contrariété, mais je n’y pouvais rien : Christiane était chez elle, sous la tente qui nous était commune.
— C’est ce que je pensais : dix-sept cigarettes. Le paquet n’est pas abîmé. Madame, ajouta Williams sans regarder Christiane, voulez-vous être assez aimable pour nous laisser seuls quelques minutes…
La jeune femme, que je croyais occupée dans le coin de tente qui, somme toute, lui appartenait, s’était avancée jusqu’à nous.
— Monsieur, déclara-t-elle, je viens réclamer mes droits.
Je m’aperçus alors que Christiane se tenait debout, un peu tremblante, en complet de toile blanche ; le casque de liège, sur son front, me cachait son regard. Williams répéta :
— Retirez-vous quelques instants, je vous prie.
— Vous n’avez pas entendu, monsieur, commença Christiane, d’une voix saccadée. C’est moi, légalement, qui suis l’héritière.
Je ne comprenais rien à ce qui se passait, et mon étonnement allait de Christiane à Williams. Celui-ci poursuivit :
— Que vient faire la légalité dans un pays où l’on assassine ?
— Monsieur Lecharier, j’étais l’épouse légitime de cet homme qu’on vient d’assassiner.
Williams et moi, nous retournâmes franchement vers celle qui nous faisait une si inattendue révélation. Williams, que je croyais au courant de bien des secrets, paraissait très surpris. Il m’avoua plus tard que, lorsqu’il avait vu Lucien Lemans à Port-Saïd, il s’était dit : « Voici le fiancé de l’enfant fugitive qui se nomme Christian » ; mais jamais il n’avait pensé que Christiane pouvait être mariée, épouse légitime de Lemans. Et cependant, n’était-ce point dans l’ordre des choses possibles, et d’une parfaite logique qui expliquait clairement la fuite de la jeune femme et la liberté de ses manières de fausse jeune fille ?
Williams ne perdit pas cette assurance que je lui connaissais.
— Vous pouvez toujours dire que vous y avez mis du temps.
— Ce n’est pas aujourd’hui, monsieur, que j’ai reconnu Lucien Lemans.
— Oui. Mais c’est aujourd’hui seulement que vous venez, et n’est-ce pas un peu tard ?
— C’est de ma faute s’il est mort. C’est à cause de moi…
Williams considérait Christiane. Ce visage trop long, ce corps qui se pliait soudain, cette voix dure…
— A celui-là, aussi, reprit la jeune femme, son amour pour moi fut fatal.
Elle s’interrompit pour revenir sur son aveu :
— C’est par ma faute.
Debout dans son travesti colonial, elle parlait d’un ton bas, sans pleurer, sans même paraître émue. Parfois, elle portait ses mains à son visage, puis elle les laissait glisser le long de son corps, et on sentait qu’elle n’osait pas les mettre dans les poches de son veston trop cintré.
— C’est à cause de moi, répétait-elle.
— Ceci vous regarde, murmura Williams. Je n’ai pas de conseil à vous donner. Mais, je vous en prie, ne restez pas ici.
— Il est de mon droit et de mon devoir…
— Je suis censé ignorer tout cela. Vous me l’avez dit ; mais rien ne me le prouve. Et mettons que je ne sais rien.
— Monsieur, vous ne pouvez pas m’empêcher ! Et d’abord, qui êtes-vous, avec vos pouvoirs ?
Williams allait peut-être se fâcher, mais il se contint, et, avec douceur et fermeté, il parla à Christiane, comme on parle à un enfant qui peut comprendre.
— C’est en cours de route, quand M. Lemans, votre mari, vous surveillait déjà, — car c’est pour vous qu’il est venu avec nous, n’est-ce pas ? — qu’il m’a remis, en toute connaissance de cause, les pouvoirs qui vous irritent aujourd’hui. Retirez-vous donc. Ni Blaze Romerdy, ni moi, nous n’entreprendrons quoi que ce soit contre votre personne.
Christiane fit le geste de s’éloigner, mais elle parut réfléchir.
— Et contre M. de Henne ?
Williams me regarda :
— Que voulez-vous que nous fassions à M. de Henne ? Il vous savait mariée ; il vous sait libre aujourd’hui. Voilà tout. Le reste ne nous importe pas.
— M. de Henne ne savait pas que j’étais mariée, pas plus que vous ni que M. Blaze… N’allez pas imaginer des choses.
Et, à ma grande surprise, elle s’éloigna sans finir la phrase, sans même penser à se faire prier plus longtemps. Lorsque la toile de la tente fut retombée derrière la jeune femme, je crus que Williams allait commenter cette visite et cette sortie. Mais je connaissais bien mal mon ami. D’un air grave et d’un ton assez élevé, pas trop cependant, il me dit :
— Oublions tout cela. Cette femme vient de nous confier un secret. Nous n’en gardons aucun souvenir. Et continuons notre travail.
Il s’agissait de classer les papiers du mari de Christiane. Nous avions presque fini l’inventaire, lorsque Williams s’arrêta :
— Il faut que je te fasse part d’un soupçon. Je me demande si l’arrivée de ce chien qui occupa votre garde, pendant la dernière nuit, et que cette femme a adopté, n’était pas une diversion provoquée. Si j’admets cette hypothèse, tout le reste suit et s’enchaîne. Un chien vous tient donc en éveil. Vous en parlez à ceux qui viennent vous relever de faction. Vous leur dites, par conséquent, que vous avez cru à une attaque par surprise, mais que ce danger n’existait pas. Ainsi, ils ne seront pas étonnés des bruits singuliers qu’ils pourront entendre par la suite et tomberont en confiance dans la première embuscade qu’on leur tendra. Mon non, ce n’est pas possible ; ce serait trop logique sous son air compliqué. Le hasard seul a tout ordonné…
Les chevaux à l’attache hennissaient ; on venait de les seller pour la route. Les Bédouins du convoi pliaient la tente de Rives-Ribière. Prénonne, poussé par Constantin de Henne, avait décidé que nous partirions ce soir même.
— Nous sommes prêts, dis-je à Williams, l’inventaire est terminé.
— Que penses-tu de ma supposition ? répliqua Williams.
— Elle est ingénieuse, aussi on ne voit pas Prénonne l’imaginant…
— Pour quelle raison ?
— C’est trop difficile pour lui.
— C’est aussi mon avis, répondit Williams, en atteignant un portefeuille que le défunt Lemans ne devait pas porter sur lui.
— Ce sont des pièces sans intérêt, décréta Williams. Tu vois, Lemans les laissait traîner dans la poche intérieure de cette valise qui lui servait d’oreiller.
Mais, tout en parlant, Williams avait saisi une lettre cachetée dont la suscription en anglais l’intriguait.
— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Je ne puis même pas lire.
— Il faut ouvrir ça…
Mais mon ami hésitait visiblement.
— Tu en as le droit, assurai-je. Tu es tenu au secret, voilà tout.
Alors, il glissa un couteau dans l’enveloppe et, sans détériorer les cachets où l’on voyait deux lions sur un écusson, il tira une longue feuille qu’il se mit à traduire pour lui-même, peut-être parce que la traduction en était difficile. Mais il ne put retenir sa stupeur :
— Regarde aux portes, souffla-t-il. Je parie qu’on nous surveille…
Mais comment pouvais-je apercevoir des espions dans un camp où chacun allait et courait, sous prétexte de se préparer au départ ?
— C’est grave ? demandai-je.
J’examinais Williams. Il avait repris son impassibilité.
— Tu vas en juger. C’est une lettre adressée à je ne sais quels Britanniques, dans laquelle Lemans dénonce les « intentions » des Français, leurs noms, leur itinéraire et leurs travaux.
Nous nous regardions, Williams et moi. Ainsi, ce Lucien Lemans, qui nous avait plu presque tout de suite, était un espion à la solde des Anglais !
— Donne-moi une feuille de papier… Oui, blanche… De cette grandeur-là, comme cette lettre de Lemans.
— Tu vas écrire ?…
— Non. Cette lettre et cette découverte, gardons-la pour nous. La feuille blanche que tu ne m’as pas encore remise remplacera la lettre dans l’enveloppe que nous allons refermer. Après tout, ce garçon, c’est nous qui l’avons emmené. Si nous nous sommes trompés, ne le crions pas sur le sommet de nos tentes.
— Lemans gardait donc ça, comme un chiffon sans valeur, à la tête de son lit, à la portée de tout le monde !
— Naturellement, dit Williams. Ce n’était pas seulement la meilleure cachette, cela pouvait aussi constituer la « boîte aux lettres » où l’on venait chercher la correspondance.
Ali-Rhem vint nous avertir que l’on allait plier notre tente. Tout le convoi était prêt. Les chevaux et les mulets broyaient l’avoine du départ. Christiane jouait avec son chien…
— Il m’est venu une idée, annonça soudain Williams. Oui, cette nuit, dans notre nouveau campement, nous examinerons nos valises et nos portefeuilles.
Et, pour plaire à Prénonne, la caravane marcha une partie de la nuit. Henne m’avait succédé dans les fonctions de chef du convoi. Il ne modifia rien à ce que j’avais ordonné pour la première étape et, contre toute attente, ne vint pas une seule fois s’enquérir de ce que nous pouvions faire, Williams et moi. Mais s’il nous surveillait de loin, ce qui semblait probable, Henne en fut pour ses frais : Williams ne fit aucune allusion à ce qui nous préoccupait. Aux haltes, il jetait une couverture sur mon cheval, une autre sur le sien qu’il appelait Polak et lorsque Christiane faisait mine de s’approcher, il affectait de continuer une conversation commencée en cours de route :
— L’homme, dans les villes, disait-il, oublie qu’il était construit pour vivre d’abord parmi les animaux comme ses aïeux vécurent. Aussi, lorsqu’il se retrouve, comme nous maintenant, au milieu d’eux, il ne les connaît plus. L’homme a tort. Les animaux nous consolent des hommes, parce qu’ils leur ressemblent. Polak, par exemple, est menteur et vicieux autant qu’un cheval peut l’être…
Au petit matin, nous étions enfin installés dans un endroit ombragé assez éloigné du fleuve ; aussi, je pensais que nous n’aurions pas à souffrir comme à Bassorah, des moustiques et de la lourde humidité forestière.
Sitôt que Christiane se fut endormie, nous commençâmes l’examen de nos portefeuilles.
— Qu’espères-tu découvrir ?
Mais Williams me fit signe de me taire. Je le regardai. Il était pâle comme ce matin, avant les funérailles de Lemans, où, près de notre campement, il avait découvert une cigarette à moitié consumée ayant appartenu au mari de Christiane.
— Une photographie que je retrouve et que je croyais perdue, expliqua-t-il.
Mais c’était un papier qu’il tenait à la main et qu’il lisait avec une stupeur non déguisée.
— Si nous essayions de dormir ? me demanda-t-il avec effort.
— Alors, il faut éteindre ?
— Bien entendu.
Sur quoi, il me souhaita bonne nuit ; mais j’étais trop soucieux pour trouver le sommeil tout de suite… Et je réfléchissais à ce qui avait pu bouleverser Williams. Je me tournais dans mes couvertures depuis dix minutes, peut-être davantage, lorsque je crus percevoir un subit tremblement le long de la tente. Près de moi, Williams veillait et je savais qu’il écoutait. J’allais dire quelque chose pour parler, pour rompre le silence qui nous serrait, lorsqu’une ombre glissa, parut s’éloigner et s’éteindre sur la toile tendue de la tente.
Alors, Williams murmura :
— C’est fait. Il est parti.
— Qui donc ?
— Celui qui nous surveillait.
— Tu le connais ?
— Naturellement. Tu peux dormir en paix. C’est la sentinelle qui fait sa ronde… Ah ! on est bien gardé ici…
Dans la journée seulement, quand nous fûmes seuls — Christiane étant sortie — Williams me dit tout à trac :
— Sais-tu ce que j’ai trouvé cette nuit en faisant l’inventaire ? Une lettre, en français, cette fois-ci adressée aux Anglais, et dans laquelle je suis censé donner des renseignements sur l’expédition et sur Prénonne, à la façon de Lemans. Du reste, tu dois avoir le même document dans tes papiers. C’est pourquoi je t’ai dit, hier soir, d’éteindre la lumière et de dormir.
— Pour quelle raison ?
— Pour que tu ne pousses pas un cri de surprise comme j’ai bien failli le faire — qui aurait averti celui qui, se doutant déjà de nos soupçons, devait nous surveiller… Ainsi, il aurait su que nous venions de découvrir le « document » qu’il avait déposé chez nous et qui est la marque même que notre arrêt de mort est prononcé… Mais qui donc a intérêt à ce petit exercice ?
— A propos, dis-je, la lettre « anglaise », le « document » trouvé chez Lemans était faux ?
— Oui. Regarde dans tes valises si…
Williams et moi, agenouillés près des sacs de voyage, retirions chaque objet, lentement, l’un après l’autre.
— Qu’est-ce que cela signifierait si l’on trouvait le « document » chez moi ?
— Lucien Lemans est mort, qui possédait cette lettre. Ce serait donc la mort de l’un de nous, de moi d’abord si l’assassin procédait avec logique. Ou bien encore, de l’un et de l’autre, acheva Williams, en retirant d’un carnet de notes que je n’ouvrais plus, car toutes les pages en étaient noircies, un papier semblable en tous points, ou presque, à celui que nous avions découvert dans les vêtements du malheureux Lemans.
— C’est à croire qu’il les compose en série, remarqua Williams en hochant la tête. C’est étonnant ce que les bandits manquent d’invention. Mais peut-être sont-ils toujours pressés par les circonstances ?…
On devait camper, pour cette nuit, au delà d’Amara. Déjà on avait élevé les tentes sur leurs piquets lorsqu’on apprit que trois coups de feu avaient été tirés sur M. de Prénonne presque à bout portant. Pas d’autre détail. Les récits qui nous furent faits par Sartigues d’abord, puis par Rives-Ribière, ne variaient que sur le nombre des coups de feu.
— N’en parlez pas à Prénonne, nous conseilla le gros dessinateur en soieries. Il ne veut pas qu’on le sache.
— Heureusement…
Sartigues, qui était allé aux nouvelles, car nous restions au bivouac pour surveiller le travail des Bédouins, revint bientôt.
— J’ai vu Prénonne, dit-il. Je lui ai exprimé mes craintes… Il m’a interrompu : « On m’a tiré dessus, c’est vrai ; on m’a manqué c’est évident. Mais cela n’a aucune importance. Je vais rentrer sans le secours de personne. »
— Il ne pourra rien faire simplement, pas même mourir, laissa échapper Williams qui, pour racheter, à sa manière, cette réflexion spontanée, s’imposa un silence bien marqué.
— Au fond, Prénonne qui simule le mépris de cet « incident », est fort perplexe, déclarait Sartigues (un garçon, soit dit en passant, que j’ai toujours mal jugé). Prénonne se tait parce qu’il ne sait rien, mais il est comme nous : il se demande la cause de ces attentats successifs. Hier, Lemans ; aujourd’hui, lui-même…
J’écoutais Sartigues, homme avisé et réfléchi. Ce n’est que plus tard, et la même chance dut favoriser Sartigues, quand la chose avait déjà perdu le tiers de son intérêt, que j’appris les soupçons de Prénonne. Ce personnage méfiant, d’esprit assez borné, soupçonnait à peu près tout le monde. Il accusait tour à tour les Britanniques, qu’il considérait comme nos ennemis les plus certains, les Bédouins du convoi et les gens de son entourage. Et chaque fois qu’il arrêtait ses soupçons sur quelqu’un, il croyait avoir enfin trouvé la bonne piste. Le don d’observation n’était pas celui qui lui manquait le moins.
J’ai su également que, dans les notes qu’il prenait pour des rapports ou des mémoires qu’il se proposait d’écrire, notes qu’il cachait soigneusement, Prénonne attribuait ces attentats tantôt à des indigènes, tantôt à des bandits fanatiques, puis il y vit, par la suite, la preuve d’obscures manœuvres politiques. Et toujours, il laissait planer un doute sur les Anglais, ombrageux et inquiets, du reste, de voir l’importance que Prénonne et ses compagnons semblaient s’attribuer. Mais ce que Prénonne n’écrivait pas, ce qu’il gardait par devers lui, c’est que ces coups de feu étaient l’œuvre de Williams et de Blaze Romerdy. Et cette idée ne lui vint point toute seule, mais lui fut suggérée par quelque Constantin de Henne. Car, d’après Henne et Prénonne, Williams et moi étions furieux encore d’avoir été contraints de partir pour Bagdad.
A la suite de ces réflexions contraires, ou peut-être, ce qui serait plus grave, sans raison sérieuse, Prénonne distribua en peu de temps plusieurs ordres consécutifs, différents les uns des autres. Depuis quelques jours, du reste, il semblait en prendre l’habitude, et ces ukases, dont le second s’opposait formellement au précédent, permettaient à chacun d’observer que, sans Constantin de Henne pour le guider, Prénonne aurait tout à fait perdu la tête.
— Ne nous endormons pas, me disait Williams. Jusqu’ici, ça a marché à peu près. Henne dirige assez mal, c’est vrai, mais on le sait ; on le rectifie. Et puis, on se méfie. Mais, maintenant, on voit bien que Henne, pas plus que Prénonne, n’est le maître des accidents qui se répètent. Ou bien, alors, il est par trop l’auxiliaire du hasard.
Et Williams s’arrêta comme s’il avait trop parlé, mais j’étais certain qu’il avait dit tout ce qu’il voulait que je retienne, et rien de plus.
— Qui sait, reprit-il, si, même à l’insu de Henne, il n’y a pas à côté de lui, ou au-dessus, la « main britannique » qui veut se débarrasser de gens qui la gênent en se servant, par exemple, des pillards ou des fanatiques ?
Peut-être encore les Anglais ont-ils compris que leurs espions étaient « brûlés » auprès de nous et veulent-ils s’en séparer en nous les abandonnant ?… Est-ce qu’on sait ?
C’est ainsi que Williams et Prénonne, sans s’être concertés, aboutissaient aux mêmes hypothèses ou presque.
Le lendemain, Prénonne, ayant donné l’ordre de repartir, la caravane reprit la route. Dès la première étape, Prénonne nous fit tous appeler, Williams, Henne, Christiane, Rives-Ribière, Sartigues et moi. Il nous annonça son intention de retourner en arrière et de renoncer à la marche sur Bagdad. Puis il nous demanda notre avis ; il nous observait en parlant, surtout Williams, car il était persuadé que celui-là surtout l’approuverait, et que Henne, par contre, proposerait de continuer.
Il s’adressa à moi le premier. Je regardai Williams, je crus interpréter le sourire qu’il me jeta :
— Puisque vous me faites l’honneur de prendre mon opinion, répondis-je avec cette politesse exagérée que j’employais à dessein avec Prénonne, depuis notre algarade sur le quai de Marseille, j’avoue qu’il vaut mieux continuer.
— Et vous, monsieur de Henne ? interrompit sèchement Prénonne.
— Je suis de l’avis de monsieur, affirma Henne en contemplant le sable, à ses pieds.
— Je suis… d’un avis… semblable, articula Williams, lentement.
— Vous ne m’avez pas compris, messieurs, dit alors Prénonne. Du moins, je le crains… Quand je vous disais de retourner sur nos pas, ce n’était pas seulement jusqu’à notre dernier bivouac, mais jusqu’en France…
Maladresse, s’il en fut, d’un homme qui se croyait très habile. Williams examina Prénonne, puis il prit la parole :
— Je suis très libre pour traiter cette question-là. Je n’ai jamais été partisan de pousser jusqu’en Mésopotamie qui est — que cela nous plaise ou non — le domaine des Anglais. Je jugeais alors cette expédition sévèrement. Je la trouvais à tout le moins discourtoise pour nos anciens alliés. Aujourd’hui que nous sommes engagés, mon sentiment n’a pas changé.
Williams fit une pause, et il eut le plaisir de voir M. de Prénonne, satisfait de la réussite de son stratagème, qui se tournait du côté de Constantin de Henne.
— Mon sentiment, reprit Williams, ne s’est pas modifié, c’est vrai. Mais mon avis, aujourd’hui, est que nous devons aller jusqu’à la fin de notre entreprise. Ce n’est pas après avoir réfléchi au moment de partir, et pesé toutes les déconvenues, que l’on doit renoncer…
Williams s’exprima un moment sur ce ton. Pas longtemps, juste assez pour désorienter Prénonne.
Rives-Ribière et Sartigues, après l’intervention de mon ami, déclarèrent qu’il fallait poursuivre l’entreprise.
— Vraiment, vous pensez que nous devons…?
Ce fut Henne qui répondit pour nous tous.
— Nous le devons d’autant mieux que nous ne pouvons pas faire autrement.
— Comment cela ?
— Si l’on donnait l’ordre de retour, les indigènes, et même les nomades du convoi, croyant à une retraite — se tromperaient-ils ? — nous attaqueraient.
— C’est bien, je vous remercie, termina Prénonne.
Mais il ne prit aucune décision. Il attendait que le hasard s’en mêlât. Qui sait ? Le destin y pourvoirait… Comme la pause était finie, les gens de la caravane, sans attendre un ordre, s’étaient remis en route et reprenaient la piste à travers les broussailles de l’oasis.
Williams chevauchait à côté de moi. Sartigues dirigeait l’expédition et se tenait près d’Ali-Rhem. La route fut longue et silencieuse. Les bêtes fatiguées butaient souvent, et nous bousculions ainsi, parfois, de vieilles pierres qui se trouvaient là, peut-être, depuis des milliers d’années…
A la nuit, nous nous arrêtions dans le caravansérail d’un petit village.
— Nous y serons à l’abri des attaques imprévues et des attentats, affirmait Prénonne, et nous ne craindrons ni la chaleur du jour ni la fraîcheur nocturne.
Mais à peine fûmes-nous installés dans les chambres de cette vieille hôtellerie de brique et de glaise séchée, comme on en rencontre dans l’Irak-Adjemi, que Prénonne comprit tout le danger de notre position. Les murs s’élevaient jusqu’au deuxième étage et les toits formaient terrasse, ce qui prêtait à une facile escalade, d’un côté, et aux surprises meurtrières, de l’autre. Mais Prénonne, qui avait déjà beaucoup de peine pour prendre une décision lui-même, était incapable de reconnaître une de ses erreurs. Et nous restâmes dans le caravansérail.
Par contre, les Bédouins du convoi furent relégués, avec les chevaux et les mules, dans une écurie voûtée. On y enfermait d’habitude les troupeaux des caravanes qui montaient sur Bagdad. Une odeur de bergerie piquait les yeux et serrait la gorge de l’imprudent qui s’y aventurait. Williams ne voulait pas y loger nos montures.
— C’est une erreur de ne pas les garder sous notre surveillance.
Mais il fallait choisir une pièce dans l’hôtellerie. La « chambre » que retint alors Williams était munie d’une vieille porte qui se fermait difficilement, mais enfin elle se fermait. Williams prit cette chambre, non sans avoir exploré les autres qu’il déclara inhabitables.
— Nous pourrions mettre dans l’une de ces pièces nos chevaux.
— C’est à voir. Pas tout de suite… quand nous serons installés, nous enfoncerons un piquet pour maintenir la porte de bois.
— Nous sommes un peu éloignés des autres, par ici… remarquai-je. S’il se produisait quelque chose, on n’entendrait pas.
— De quoi donc as-tu peur ?
J’assurai Williams que je n’avais aucune crainte, mais je vis qu’il était comme moi, rien qu’à la façon dont il explorait la pièce au sol de terre battue où nous devions passer la nuit. En somme, on ne redoutait rien de précis, mais si, par moments, on avait l’impression de jouer avec le danger, un peu à la façon des enfants qui se divertissent au simulacre des combats, d’autres fois, tout d’un coup, on éprouvait profondément la sensation du péril, sa présence même, son entrée en scène imminente.
— Ce qu’il y a d’émouvant dans cette existence-là — la nôtre — me confia brusquement Williams, et même au milieu de la vie la plus ordinaire, ce n’est pas ce qui est évident pour le commun des assistants, mais ce qui ne se voit pas, ce qui se devine : le jeu secret des âmes, le tragique qui se passe à l’intérieur des êtres, cependant que chacun demeure sur la défensive et continue, en apparence, son calme petit chemin : drame muet mais non imperceptible en face des péripéties les plus extraordinaires et qui ne sauraient être qu’amusement pour enfants si la réaction humaine en était absente.
« Rien ou si peu de chose ne transpire de ce qui se prépare. Les haines et les appétits ne se dévoilent point, jusqu’au jour où l’un des adversaires, se croyant sûr de la victoire, abat ses cartes et découvre subitement ses manœuvres.
« Quel est celui qui, à l’heure actuelle, trame on ne sait quels projets dans l’obscurité et s’apprête à nous jouer : Prénonne qui veut se donner de l’importance ? Henne qui songe à nous déconcerter, on ne sait pourquoi, et, sans doute, à remplacer Prénonne ? Les « Rosbif » qui croient nous effrayer et nous faire lâcher pied, ou bien d’inattendus fanatiques que personne n’a prévus ?
— L’heure est-elle venue où l’homme va jeter sa belle carte ?
— Peut-être cette nuit, hasarda Williams. Mais il ne faut pas le découvrir quand il aura gagné : ce serait un peu tard. Nous devons lui laisser croire dès maintenant qu’il tient son triomphe, et l’obliger à se dénoncer lui-même, par quelque geste imprudent, à l’heure qu’il n’aura pas choisie. Il faut que « Mektoub », qui est malicieux, nous aide et permette, comme il y consent parfois, que celui qui voulait vaincre soit terrassé par ses propres moyens. Et c’est proprement cela qui est émouvant : ce jeu des passions et des intérêts mêlés, ces produits de contradictions humaines aboutissant à un grand éclat.
« Tout cela m’enchante, au fond, même si nous devions y rester. La singulière existence que la nôtre, si nous la prenons pour thème. Quand je pense que dans un pays hostile, sous ce climat étranger, nous sommes allés, par exemple, en reconnaissance avec notre plus méfiant adversaire — tu as songé à M. de Prénonne — et que nous dormons, chaque nuit, non loin de notre plus mortel ennemi, à côté de son alliée. Tu évoques Constantin et Christiane ?… Et toujours ou presque sous les plus corrects dehors d’entente et de courtoisie ?
Cependant, la tremblante flamme de la bougie jetait de rapides lueurs sur les murs nus de notre réduit, pareils à ceux d’un tombeau. Des pas résonnèrent dans le couloir. Williams écoutait…
Brusquement, il sortit et se trouva en face d’un homme qui parut surpris de se trouver en pleine lumière. Nous reconnûmes Constantin de Henne.
— Je fais le tour du propriétaire, nous expliqua-t-il, retrouvant toute sa maîtrise.
— Je vais faire celui du gardien de nuit, répliqua Williams.
Il s’en alla, comme il l’avait déclaré, poussa jusqu’aux écuries, compta les chevaux et les mules, enjamba quelques Bédouins couchés, enfin donna à chacun l’impression qu’il y avait quelqu’un, dans le convoi, qui veillait sur tous.
Constantin de Henne avait poursuivi sa ronde ; Williams ne le rencontra pas sur son chemin de retour.
— Tu n’es pas sorti de cette pièce ? me demanda-t-il. Parce qu’il faut toujours la surveiller. Oui, sous prétexte que nous sommes dans un bâtiment clos, Prénonne a réduit les sentinelles, je veux dire : il les a supprimées.
— Personne n’était de faction ?
— Si. Celui qui « faisait le tour du propriétaire ».
— Cela nous promet quelque chose, assurai-je en poussant la porte que Williams avait laissée entr’ouverte. Qu’en penses-tu ?
— Les cartes sont moins nombreuses, le jeu n’en sera que plus clair, fit Williams, comme s’il répondait à ses propres pensées. Ce n’est sûrement pas Prénonne, ajouta-t-il, qui se fait des plaisanteries à lui-même. Alors ?
— On a vu des choses plus étonnantes. Pourquoi Prénonne ne nous laisserait-il pas croire que notre expédition risque d’être attaquée ?
Williams ne poursuivit pas tout de suite. Avait-il entendu ma question ? Et déjà je songeais qu’il avait épuisé ses réserves de confidences, lorsqu’il déclara :
— Il a bien des défauts, Prénonne. Il est vaniteux plutôt qu’orgueilleux. Il est prétentieux en toutes choses, tant il se croit l’étoffe d’un chef : il n’a que l’envergure du plat ambitieux qui aime les titres et les honneurs. Il manque d’autorité, mais il a quelque habitude de donner des ordres avec hauteur. Il est entêté et manque du sens des nuances, ce qui le rend gaffeur et brouillon. Il n’a que de la mémoire, comme certains sots, ce qui lui donne à croire qu’il est intelligent parce qu’il retient facilement et répète de même. Mais il a des qualités aussi.
— Heureusement pour lui.
— Et pour combiner des choses aussi compliquées que celles dont nous sommes, en ce moment, les témoins déconcertés, tu peux te rassurer en ce qui le concerne ; Prénonne n’y est pour rien : il est trop simple…
On ne devait tout d’abord rester qu’une seule nuit dans ce caravansérail très ancien, bâti sur le modèle des caravansérails de Perse et de Mésopotamie, et dont je dirais bien le nom si j’étais sûr que cette précision n’autoriserait point des gens du pays à mettre aussi des noms sur les personnages de cette histoire mal connue. Une seule nuit, avait donc affirmé Prénonne. C’est pourquoi l’on y passa la journée du lendemain, puis la nuit, puis une journée encore, et la nuit suivante. Prénonne ne se décidait plus à partir, et Williams souriait de cet arrêt prolongé que les indigènes du convoi prenaient au mieux et transformaient en une installation complète, tant les nomades s’adaptent vite aux endroits où l’on a l’imprudence de les laisser s’asseoir.
— Henne, qui poussait Prénonne à marcher sur Bagdad, a dû trouver de bonnes raisons pour nous faire prendre racine, remarquait Williams. Un matin, il va ordonner le retour.
— Sur Bassorah ?
— Sur la France, si tel est le bon plaisir des « Rosbif ».
Mais si les Bédouins s’accommodaient de ce campement sans fin, les Français ne parvenaient pas à s’habituer à cette vie trop paisible. Ils s’ennuyaient. Peut-être regrettaient-ils sans se le formuler les nuits troublées de la route, les alertes, les rondes, tout cet imprévu qui leur fournissait, avec une distraction parfois périlleuse, d’innombrables sujets de causeries.
A force de se trouver ensemble sur mer, sous la tente du désert ou la brique de glaise des villages, de subir toujours les mêmes désagréments de l’existence en commun, les Français, assemblés dans cet hôtel si calme, ayant perdu toute raison d’union et de camaraderie, ne pensaient plus qu’à se fuir.
Christiane, oubliant jusqu’à l’essai de conciliation tenté auprès d’elle, se détournait lorsqu’elle me rencontrait, ou bien, si elle n’avait pu se dérober à temps, me regardait fixement sans paraître gênée par ma présence, comme si je n’étais pas un corps opaque et qu’il lui fût permis d’y voir au travers.
Ce privilège, du reste, ne m’appartenait pas en propre : Christiane semblait le pratiquer avec chacun de nous.
Williams, qui affectait toujours une discrétion de diplomate, se soumettait à de véritables cures de silence. Il m’adressait à peine la parole. Et il croyait peut-être qu’il avait fini par transformer son caractère, à force de le conformer à la discipline qu’il s’imposait, alors qu’il subissait, comme les autres, le dépaysement du malaise général.
Pour se distraire, Williams parcourait le caravansérail et ses dépendances. Il découvrit, au cours de ses recherches commencées par désœuvrement, dans une pièce cadenassée que l’on pouvait croire du premier coup d’œil murée, près de celle que nous avions élue pour domicile, un phonographe et un attirail de disques. Des soldats anglais, au beau temps de l’occupation impérialiste, les avaient remisés et oubliés dans cette chambre réquisitionnée, comme un morceau de leur patrie absente.
— Ça nous fera une belle écurie, décréta Williams qui ne renonçait pas facilement à ses idées.
Un soir, en effet, sans prévenir les locataires de l’hôtel, Williams conduisit nos trois chevaux, — les deux nôtres et celui de Lemans, — dans cette retraite que l’on pouvait facilement surveiller. Personne ne s’aperçut de ces nouveaux pensionnaires. Pas même Prénonne qui, du reste, ne remarquait jamais rien.
M. de Prénonne se promenait sur les toits de feuillages et de terre battue de notre hôtellerie. Il contemplait le paysage des sables aux reflets trop brûlants, d’un côté, et des palmiers de l’autre, mais, comme Christiane lorsqu’elle me regardait, il ne les voyait pas. Il apercevait d’autres choses plus loin et plus haut… De grandes choses… Il imaginait des songes faciles dont il était le héros : général à la tête d’une armée, il envahissait ce pays et s’y installait en conquérant, ou bien, recevant pleins pouvoirs de son gouvernement, avec l’aide des tribus arabes, il rejetait les Anglais à la mer… Quand le soir colorait l’horizon à grands traits, Prénonne prenait sa flûte dont il tirait des sons pointus pour le plus grand agacement de Rives-Ribière et du chien adoptif de Christiane.
Dans le bivouac, l’avarice de Prénonne était notoire. Il économisait sur ses frais de représentation et se promenait vêtu d’habits rapiécés. On lui reprochait encore d’être la cause du manque de nouvelles. Tout semblait, en effet, organisé pour que rien ne nous parvînt de France. Et Rives-Ribière, dans un rire, faisant allusion aux rêveries mégalomanes de ce mari malheureux qui ne tenait pas à recevoir de lettres, ajoutait :
— Quand on est battu sur ce front-là, et vous savez lequel, on n’est pas forcément plus heureux sur un autre, par exemple sur l’ancien front de Mésopotamie.
Parfois, le soir, lorsque les conversations languissaient, Pierre Sartigues, le petit fonctionnaire casanier, comme il l’assurait en riant — mais je savais quel voyageur il était — apercevant la porte de notre chambre entr’ouverte, montrait son nez faussement inquiet :
— Je viens vous voir. Quoi de nouveau ?
— Entrez, si vous vous ennuyez.
— Oh ! je ne m’ennuie pas. Merci.
Déjà il s’éloignait, ne voulant rien avouer de son désarroi.
— Et Rives-Ribière, où est-il ? criait Williams.
Rives-Ribière avait une distraction. Sous prétexte d’aller à la découverte d’objets rares, il partait seul, souvent, à l’aventure. Il se forçait à marcher longtemps et s’appuyait sur une lourde canne qui le gênait. Mais il la traînait partout avec lui.
Christiane ne cachait pas qu’elle en avait assez du sable, du soleil, de la chaleur, des moustiques, du sable encore. Nulle diversion à ce programme accablant, si ce n’est la soudaine, déconcertante fraîcheur des nuits.
— Que faisons-nous ici ? Pourquoi ne pas rentrer en France ?
Elle parlait haut, ne s’adressait à personne, et le comique de cette situation ne m’apparaît guère qu’aujourd’hui. Williams et moi, nous nous taisions, nous n’avions pas même l’air d’entendre, Williams par dédain, indifférence réelle, moi par calcul.
Quant à Constantin de Henne, quand on le demandait, il y avait toujours quelqu’un pour répondre :
— Il fait l’allée…
On savait ce que cela voulait dire. Henne, armé d’une badine de jonc, parcourait lentement l’allée qui longeait les murs du caravansérail. D’abord, il avait chassé à coups de cravache les mendiants, les enfants et les chiens qui venaient fouiller les ordures que jetaient les Bédouins et notre cuisinier-interprète Ali-Rhem. Mais, maintenant, à la vue de cet homme qui arpentait le chemin, tous les misérables prenaient l’habitude de fuir… Henne en était réduit alors à s’attaquer aux nombreuses guêpes qui s’élevaient en bourdonnant à son approche. D’un revers de sa baguette, il les coupait en deux. Sa grande joie consistait ensuite à rechercher les tronçons frémissants dans l’herbe roussie.
Mais les nuits surtout étaient longues. Si, le jour, on ne pouvait guère s’éloigner du caravansérail, à cause de la chaleur déjà grande et du danger, sitôt le coucher du soleil, dans ce pays favorable aux guet-apens, chacun se retirait dans sa chambre, et attendait le sommeil en fumant près d’une lampe de fortune.
Or, ce soir, la nouvelle se répandit que Williams, qui avait découvert un phonographe, venait de l’installer dans le couloir sur lequel s’ouvraient nos cellules. Tous ceux que lancinaient l’exil, le séjour forcé sous ce ciel lourd, furent saisis d’un calme presque religieux lorsqu’ils entendirent les airs mécaniques de gigues et de refrains anglais que creusait une pointe d’acier sur un disque d’importation. Et voici que, dans ce corridor aux murs de glaise, éclairé seulement par les lampes des pièces restées ouvertes, un chant léger s’éleva, porté, semblait-il, sur une banale ritournelle de music-hall.
Christiane, pour tous ces hommes en rupture d’habitudes européennes, perdus dans ce pays de sable et de soleil et que poursuivaient les regrets misérables d’un monde civilisé, recomposait les raisons de leur dépaysement : Paris, les avenues droites d’une grande ville, la campagne verte et boisée, et pour celui-ci des tavernes où des femmes légèrement vêtues coudoyaient les arrivants comme de vieux amis ; pour cet autre, une rue de province où tâtonnait un piano ; pour chacun, enfin, elle traduisait le spleen qui lui était particulier…
Soudain Williams, qui ne disait rien, se leva, gagna le couloir ; je crus qu’il allait voir Christiane et le cercle de ses admirateurs. Mais il s’arrêta devant la cellule de Henne. La porte était entre-bâillée, une lumière tendre filtrait que procurait un abat-jour bleu. Dans la pièce, personne… Que signifiait cette absence ? Pour Williams, elle paraissait étrange. Je me gardais d’interroger mon ami, mais son agitation était visible. Pour moi, j’avoue que je ne parvenais pas à trouver cette absence anormale : Henne disparaissait souvent le soir, il faisait un tour aux écuries, achevait une cigarette, puis il rentrait.
On entendait la voix de Christiane, qui montait, et cette voix, de loin, était émouvante. Tous, j’en suis sûr, nous étions conquis par cette romance italienne qu’elle chantait maintenant et que nous comprenions mal. Une phrase revenait en leit-motiv, une de ces petites phrases de rien du tout, mais capables de contenir bien des choses, et qui versent dans le cœur de celui qui les a retenues une mélancolie où il retrouve aussi bien un parfumé souvenir d’enfance, quelque lointain rêve d’amour, ou le désir désintéressé qu’il éprouva naguère pour une femme rencontrée par hasard et qu’il savait ne revoir jamais…
Des applaudissements éclatèrent. Williams ne retint pas un geste de contrariété. Devant notre porte, une ombre fila. Williams, qui jusque-là ne m’avait pas adressé la parole, parut s’apercevoir qu’il n’était point seul.
— C’est le moment, dit-il. Allons lui demander des explications.
Je ne demandai pas qui pouvait être ce « lui » dont on me parlait ; je suivis Williams sans hésiter ; je pensais que si mon ami se décidait ainsi, c’est que déjà tout son plan était formé, que l’heure était venue d’agir et le mot du jeu découvert. L’homme allait-il jeter sa belle carte ?
Dans le petit couloir, les chants et les bravos avaient cessé. Williams pénétra dans la cellule, à peine ouverte, ainsi que nous l’avions vue tout à l’heure, qu’occupait M. de Henne. Elle était vide. Williams l’examina un instant, puis referma la porte, complètement. Nous revînmes alors dans notre chambre où Williams disposa une faible lumière derrière un abat-jour également bleu.
— Sortons, dit-il.
Et il laissa la porte entre-bâillée, comme nous l’avions trouvée dans l’appartement de M. de Henne. Alors, ce fut la visite des écuries. La nuit était très noire et nous avancions à tâtons. Un bruit discret au loin, mais, comme nous approchions, le bruit cessa. J’eus quand même l’impression que notre visite dérangeait des gens qui ne nous attendaient pas, et depuis, en y réfléchissant, je me suis souvenu que des nomades du convoi s’étaient retournés à notre arrivée. Ils ne dormaient pas. Mais nous ne pouvions point leur tenir rigueur d’avoir écouté les chants de Christiane. A ce moment-là, du moins, je ne voyais guère au delà. Près d’un foyer qui s’éteignait, des Bédouins étaient couchés dans leurs couvertures. Un chien se mit à aboyer, puis un autre… Le chien de Christiane leur répondit…
— « Il » est rentré, souffla Williams.
Déjà, nous revenions en courant, lorsque le hennissement d’un cheval, prés du caravansérail, nous arrêta. Cela venait du côté de l’allée où Henne avait l’habitude de diriger sa promenade, l’après-midi.
— C’est sa jument, déclara Williams, qui s’était avancé. Je la reconnais à la tache blanche qu’elle a près de l’œil gauche.
— Comment peux-tu l’apercevoir ?
— L’habitude. C’est une bête que j’avais choisie pour moi, à Bassorah, mais…
— Pourquoi l’a-t-on mise là ?
— Elle est sellée, prête à partir. Rentrons, décida mon ami.
Tout le monde devait dormir dans l’hôtellerie ; les chambres étaient fermées, les lumières éteintes. Seul un rayon luisait dans la cellule — la nôtre — que nous avions préparée.
Williams et moi, nous y entrâmes. Nous eûmes juste le temps de nous cacher. Williams avait à peine repoussé la porte, sans la fermer, que les pas feutrés de quelqu’un qui ne tient pas à signaler sa présence glissèrent dans le corridor. Nous étions là, chez nous ; nous attendions… L’homme allait-il passer sans s’arrêter ? Allait-il ?… Les pas se rapprochaient. Encore quelques secondes… L’homme est arrivé, il touche le mur, reconnaît le bois, la serrure, la clarté bleu pâle…
Et, trompé par toute la mise en scène de Williams, croyant retrouver sa propre cellule, l’homme entra dans la chambre où nous étions. Il se retourna pour fermer la porte avec précaution ; mais ce fut mon ami qui sortit de sa cachette, et poussa les verrous.
— Eh bien, monsieur de Henne, que venez-vous faire ici ?
Henne, qui avait reculé en nous voyant, se remit très vite. Il s’excusa. Il ne comprenait pas comment il avait pu s’égarer. Il fit mine de vouloir se retirer, toutefois sans marquer de hâte.
— Vous ne nous dérangez pas. Au contraire…
L’autre n’eut pas l’air de comprendre l’ironie. Et il levait la main vers les loquets.
— Restez ! commanda Williams. Nous avons à vous parler. Si vous n’étiez pas venu, nous aurions été obligés d’aller vous chercher.
Henne dut avoir alors le sentiment qu’il était tombé dans une embuscade. Il regardait rapidement dans la chambre. L’abat-jour bleu, devant la lampe, lui fut une révélation.
— Laissez-moi… ordonna-t-il.
Williams ne répondit point.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-il encore.
— Tout à l’heure, vous serez libre. Vous partirez, et vous ne reviendrez jamais.
— Pourquoi ces ordres ?
— Vous n’avez pas à les discuter.
— Alors, je n’ai pas non plus de raisons pour m’y conformer.
— Pourriez-vous nous dire ce que vous faisiez aux écuries ? Non, n’est-ce pas ? Alors, vous voyez bien que vous devez partir.
— C’est tout ce que je demande. Vous aussi. Mais dans quelques jours…
J’avais la certitude que Henne ne cherchait qu’à gagner du temps. Son air soudain innocent, ses attitudes étonnées, la façon dont il semblait jouer avec les questions de Williams, prouvaient qu’il voulait nous distraire et prolonger un entretien dont il avait pris son parti à mesure qu’il établissait une nouvelle méthode.
Je ne parvenais pas encore à comprendre pour quelle raison Henne était sorti d’abord, puis rentré dans le couloir, mais Williams devait le savoir. Je remarquai par contre que « notre prisonnier » ne portait aucune arme, ni apparente, ni même cachée, je dis bien cachée, car il n’aurait pas manqué, depuis qu’on l’interrogeait, de nous la montrer un peu.
— Je ne vous interdis pas les plaisanteries, répliquait Constantin de Henne avec cet air qui avait le don de me mettre en colère et que déjà, une fois, il avait arboré en ma présence, sur le bateau japonais, le soir où il vint me prier sans cérémonie de ne plus m’occuper de Christiane.
« Je vous saurais gré, continuait-il, de ne pas faire ces plaisanteries à mes dépens. Entre nous, ça ne me dérange pas. Finissons-en et laissez-moi aller dormir chez moi, puisque je me suis trompé de porte…
— Sans doute. Auparavant, dites-nous qui tira sur nos personnes dans l’oasis de Bassorah ?
— Si je connaissais les coupables, monsieur, ils seraient déjà pendus.
— Et qui assassina Lemans ? Et qui manqua de tuer Prénonne ? Et qui mit des lettres dans les papiers de Lemans ?
Henne haussa les épaules :
— La plaisanterie dure un peu.
— Et que faisiez-vous tout à l’heure, près des écuries ?
Henne sentit peut-être, après les accusations dont Williams venait de le charger, le besoin de se justifier.
— La visite de surveillance, monsieur. Quant au reste, je ne comprends toujours pas.
— Vous allez comprendre, poursuivit mon ami. C’est très simple : en sortant d’ici, vous prendrez votre jument qui a une tache blanche près de l’œil gauche. Elle vous attend, attachée le long de ce mur, par vos soins. Vous emporterez quelques vivres pour la route et vous vous en irez…
— M’en aller ? Où donc aller ?
Henne avait contracté son dur visage dont une fureur soudaine accusait tous les traits. Ses yeux clignotaient. Il ne parlait plus, tant ses lèvres tremblaient.
— Je refuse, articula-t-il enfin.
— Comme c’est regrettable !
Williams, d’un geste que je lui connaissais bien lorsque le danger était imminent, fouilla sous la doublure de sa veste ; il y trouva un petit stylet qu’il gardait toujours sur lui. Il tira à demi la lame du fourreau, d’un air si machinal, si naturel aussi qu’on pouvait croire à la conséquence d’un tic, à l’acte irréfléchi d’une innocente habitude. Je vis ce mouvement ; Henne, qui l’aperçut de son côté, sans doute, ne broncha point.
— Comme c’est ennuyeux ! Décidez-vous, car nous sommes pressés. Et nous n’avons pas le choix à vous offrir : la fuite ou bien…
— Où voulez-vous que j’aille ? demanda Henne, qui parut se ressaisir et comprendre que la partie était, en ce moment, du moins, inégale.
— Un homme comme vous n’est guère embarrassé…
— Mais encore…
— Où vous voudrez, monsieur. Mais faites vite.
Et Williams, en parlant, s’était approché de Henne. En même temps, il m’avait fait signe de me tenir prêt et, ce signe, Henne le vit à n’en pas douter. Alors, soudain, il changea de ton.
— Eh bien, soit, j’accepte. Rengainez votre poignard, monsieur Williams. Et vous, monsieur Romerdy, ne crispez plus vos doigts sur votre revolver.
Williams laissait déjà pendre le long de son corps la main qui serrait la poignée de son arme.
— Je veux bien partir, puisque vous m’y obligez… bessif, avec le sabre, comme disent les Arabes. Mais j’emmènerai Mlle Dallène. Du reste, je ne veux pas l’obliger à me suivre ; voulez-vous seulement la réveiller, lui dire la violence dont je suis l’objet, et vous verrez qu’elle m’accompagnera.
— Si vous vous dépêchiez un peu.
— Vous voulez garder Christiane ? ricana Constantin.
— Pourquoi ? Elle ne nous appartient pas. A vous non plus d’ailleurs, trancha Williams.
— Laissez-la-moi. C’est ma seule condition. Je partirai.
Et Henne me regardait :
— Je vous débarrasserai de ma présence, puisque je vous gêne.
Puis, s’adressant à Williams, il ajouta :
— Vous serez le maître. Décidez-vous… que vous importe cette petite ?
Et, tout bas, Williams me souffla :
— Laisse « la » lui. C’est le plus simple. Ou bien, alors, il faut aller jusqu’au bout de nos décisions…
Il fit de nouveau le geste de chercher son stylet. Henne l’interpréta à sa manière. Il se dirigea vers la porte.
— Je m’en vais. Sans conditions. Je ne l’emmène pas.
Williams me fit signe de tirer les loquets. Je m’approchai, et Constantin m’examinait :
— Je ne l’emmène pas, monsieur, me dit-il à haute voix, puis plus doucement :
— Elle me rejoindra.
— Vous savez nos conditions, lui lança Williams. Vous disparaissez ou bien je ne réponds de rien…
— Si je m’en vais, c’est de mon plein gré, monsieur, croyez-le. Et parce que cela me convient, soyez-en sûr.
Henne était sur le seuil de notre chambre. Un vent froid accourait du couloir et je craignis un moment qu’il ne vînt éteindre la flamme de la bougie qui vacillait.
— Allons, au revoir, ricana Henne. Dans ce monde-ci ou dans l’autre, mais sûrement quelque part.
— Dans ce monde-ci, répondit Williams, j’en fais mon affaire ; dans l’autre, je m’arrangerai toujours pour ne pas vous laisser mon adresse.
Constantin de Henne s’éloigna, sans répondre, dans le couloir du caravansérail. Nous attendîmes un moment, Williams et moi, dans la cellule où tant de choses venaient de se décider. Bientôt, les sabots d’un cheval firent trembler les murailles d’argile sèche.
— Le voilà parti, dis-je. Du moins, nous pouvons toujours le supposer.
— Souhaitons-le, répliqua Williams d’un air contraint. Il s’en va, parce qu’il est forcé de signer lui-même sa propre défaite. Cela vaut mieux pour nous que d’être obligés d’apporter devant un tribunal, quel qu’il soit, les preuves du double jeu qu’il exécutait.
— Tu viens de le forcer d’abattre sa belle carte. Était-ce la dernière ? Partira-t-il vraiment ce soir ? Et où ira-t-il se réfugier ?
Williams se tut, et j’étais bien sûr que, lui aussi, redoutait quelque machination de notre ennemi.
— Nous aurions dû peut-être obtenir son silence définitif, au plus juste prix, repris-je, pour le plaisir de me servir d’une expression qui fut chère à Williams.
Celui-ci me regardait :
— Pourquoi ? Oui, somme toute, on a tort d’avoir pitié de ces gens-là.
— Tu regrettes d’avoir hésité ?
— Je ne lui demandais qu’une chose : disparaître.
— C’est pourquoi, un moment, tu as pensé à l’aider.
Et je refis le geste que mon ami avait esquissé lorsqu’il cherchait son stylet dans la doublure de son veston.
— J’ai remisé mon outil, expliqua Williams en souriant, parce que le cadavre de cet homme, en ce moment, aurait pu nous retarder encore, nous embarrasser aussi. D’ailleurs, c’est partie remise. Nous serons appelés plus tard à envisager sans doute une solution brutale.
— Je ne serais pas fâché de savoir si ce monsieur est en route, dis-je.
— Pourvu qu’il ne soit pas retourné pour prendre Christiane.
Cette observation de Williams me laissa interdit. Mon ami m’examina quelques secondes, parut décidé à se taire, puis, brutalement, comme s’il voulait en finir :
— Tu y penses donc toujours ?
Je me raffermis avec effort. Et je fus sans courage, car je fis non, de la tête. Williams était-il dupe de cette réponse ?
— Elle m’a toujours déplu, cette Christiane, reprit-il. Surtout depuis que je l’ai vue conquise par Henne. Et Henne lui convenait !
« D’où vient donc, continuait Williams, que les femmes de nos meilleurs amis nous irritent si souvent, nous déplaisent presque toujours et nous sont, en quelque sorte, hostiles ? Cette animosité, on l’attribue, dans la plupart des cas, à l’hostilité naturelle des femmes, à leur jalousie foncière et à leur instinct de la propriété… Mais pourquoi, ayant rencontré des gens avec qui nous sommes près de sympathiser, et de nous lier d’amitié même, sommes-nous soudain dépaysés lorsque nous nous trouvons en présence de la compagne qu’ils se sont choisie ?
« C’est peut-être parce que ces femmes correspondent, chez nos amis, à leurs préférences les plus secrètes, à ces choses troubles que nous connaissons le moins et qu’ils prenaient soin de voiler, de travestir au besoin, sachant bien, instinctivement, que, si nous les avions aperçues, elles nous auraient irrités autant que les jolies personnes qui en sont la vivante image.
Je laissais parler Williams. Paradoxes, intentions ou sondages ? Croyait-il à ce qu’il disait ? Voulait-il seulement contrôler quelques remarques, poursuivre une expérience, me donner le change ? Ces réflexions à propos de femmes, je ne devais pas y penser plus tard, sans un retour d’ironie, lorsque Williams m’eut confessé un secret ironiquement dissimulé.
— Ce qui m’inquiète, dis-je, c’est que Henne n’ait pas tenu parole. Si nous allions nous en assurer ?
Jamais Williams ne résistait à une invitation de cet ordre.
— Tu n’as pas sommeil ! s’étonna-t-il. Alors, viens.
De nouveau, cette nuit-là, nous sortîmes. Une brise fraîche nous frôlait le visage ; nous étions sensibles aux brusques variations de l’atmosphère comme les gens qui ont mal dormi.
Près des murs du caravansérail, dans l’allée, le cheval de Henne avait disparu. Premier point que nous constations. Nous allions nous diriger sur le portail de la veille hôtellerie, lorsque Williams et moi, nous étant arrêtés pour reconnaître notre chemin, nous fûmes oppressés par l’absolu silence de cet endroit habituellement animé quelle que soit l’heure. Ils nous comprendront, ceux qui sont passés, de nuit, ne serait-ce qu’une fois, à côté d’un camp, le mieux endormi, surtout s’il est agrémenté d’une vingtaine de mules ou de chevaux attachés à leurs piquets. On entend toujours quelques bruits, les plus divers et les plus reconnaissables : c’est une bête qui tire sur sa chaîne, une autre qui se retourne et frappe le sol, celle-là qui repose par terre son sabot droit pour relever le gauche et reprendre sur trois pattes l’équilibre du sommeil.
Le calme inattendu du caravansérail nous déconcertait tant que nous entrâmes dans l’écurie.
Je n’oublierai jamais notre stupéfaction, à ce moment-là, en constatant que le bâtiment était vide, complètement vide. Nous en avions reçu l’impression avant d’en accueillir la certitude, et lorsque Williams eut fait craquer une allumette, les murs nus, la paille des litières soulevée, tous les signes de l’affolement d’un départ hâtif ne nous trouvèrent plus surpris. Nous savions déjà. Nous nous attendions du moins à un stratagème de cette envergure. Les Bédouins, sur l’ordre de Henne, nous le préparaient tandis que celui-ci s’attardait à discuter avec nous les conditions de son départ.
— Heureusement, nous avons encore nos chevaux.
J’aurais pu ajouter : grâce à Williams qui les avait placés près de notre chambre… En passant dans le couloir, Williams s’arrêta devant la porte de Prénonne. Elle était fermée. Williams frappa. Nul ne répondit. Prénonne, selon son habitude, devait hésiter. Comme les coups de poing continuaient sur le bois, Prénonne se décida à parlementer.
— C’est vous, M. Lecharier ? C’est grave ? Non ? Cela peut attendre jusqu’à demain ?
— Demain, il sera trop tard.
— Faites pour le mieux, reprenait la voix de Prénonne. Demain, toutes vos explications, je les écouterai, je vous assure.
— Ouvrez-nous ! répétait Williams.
Prénonne entre-bâilla sa porte.
— Je n’ai pas d’explications à vous donner. Venez avec nous, si vous voulez.
Williams était si catégorique que Prénonne ne prolongea pas sa résistance.
— Où voulez-vous me conduire ?
— Prenez vos armes.
— Diable, c’est sérieux !
Prénonne, subjugué, achevait de s’habiller en tâtonnant dans la pièce obscure. Williams le regardait et peut-être se rappelait-il ce soir de Paris où il s’était rendu chez moi, avec le même air d’autorité sans réplique, pour m’entraîner dans l’étrange galère où je ramais.
— Mais enfin, dites-moi…
— Je n’ai rien à vous dire.
— Et tout à l’heure, vous n’en finirez plus de parler ! répliqua Prénonne, mécontent.
— Je ne parlerai pas davantage, venez.
Dans le corridor, le froid de la nuit surprit désagréablement Prénonne, assez mal vêtu, qui maugréa :
— Vous ne voulez pas m’expliquer ?
— Vous verrez bien.
— En deux mots, mettez-moi au courant… suppliait Prénonne.
— Insuffisant, accordez-moi dix mots.
Puis, sans que Prénonne pût l’entendre :
— Va seller les chevaux, les trois chevaux, oui, celui de Lemans également. Tu les conduiras devant la porte de l’écurie. Tu nous attendras.
Je n’avais pas l’habitude de discuter les ordres de Williams dans ces minutes-là. J’allai donc chercher Polak, Papougaye et Kramoï, tandis que Williams conduisait Prénonne à l’écurie. J’ai su, plus tard, que le bonhomme avait mis un long moment à comprendre. Il ne parvenait pas à rassembler ses idées ; comme l’expliquait Williams, il continuait de dormir debout.
— Mais où sont-ils passés ? demanda-t-il brusquement.
« La raison lui revient peu à peu », pensa Williams qui, se tournant vers Prénonne, l’interrogea avec une aimable impertinence :
— Vous tenez beaucoup à les retrouver ?
— Comment ! si j’y tiens ?
— Alors, en route.
Prénonne fut assez surpris de découvrir les trois chevaux que je tenais en main, devant le seuil de l’écurie.
— Et ça ? demanda-t-il.
Mais Williams engageait déjà son pied dans l’étrier ; j’aidais moi-même Prénonne à monter à cheval, car je le savais mauvais cavalier. Lorsque je fus en selle, je m’approchai de mon ami.
— Il me semble, dis-je, en lui montrant le caravansérail, qu’il y a de la clarté chez Christiane… Elle n’est peut-être pas seule.
— Ta jalousie ne t’inspire guère, trancha Williams avec dureté.
Pas plus de cette réponse un peu vive que d’autres brutales ou grossières, je ne voulais pas me formaliser. Je connaissais Williams. Certes, il m’irritait souvent par son mélange de bonhomie, de vulgarité, ses façons de commander, son brusque besoin de bavardages, soupape d’une grande force, et ses finesses, ses ruses aussi d’homme sans pitié, mais c’étaient là de petits travers que l’on excusait. Dans les minutes difficiles, Williams se retrouvait toujours tout entier. Et il avait une manière à lui de reconnaître ses torts… S’étant retourné, il ajouta tout naturellement :
— Tu pourrais bien ne pas te tromper.
Et il hésitait maintenant, je le voyais, à donner le signal du départ. Il pesait le pour et le contre. Fallait-il renoncer à cette expédition pressée et vérifier d’abord les causes de ce petit carré de lumière qui s’encadrait dans le mur de la nuit ? Pour moi, il me suffisait de regarder le trou de froides ténèbres, ouvert devant la tête de mon cheval, pour maudire Constantin de Henne et toutes les conséquences où il nous entraînait, surtout si je me souvenais d’avoir presque proposé à Williams cette sortie.
Mais la décision de mon ami ne traînait jamais longtemps. Les dés étaient retournés. Il fallait partir.
— Nous sommes armés ? demanda-t-il.
Sur ma réponse affirmative, Williams poussa sa monture et sortit du caravansérail. Prénonne le suivit. Je marchais derrière Prénonne. Nous avancions doucement, mais le cheval de Williams prit du large, attaquant résolument le terrain. Il nous fallut courir pour le rejoindre. Je repérais assez aisément la silhouette de Prénonne qui, le corps en arrière, cambrait la taille et sautillait comme un paquet à chaque foulée de Papougaye, — c’était le nom du cheval de Lemans que je lui avais remis… Je ne savais pas où nous trottions ainsi, mais, puisque Williams tenait la tête, je ne m’inquiétais de rien. Soudain, un point brillant apparut dans la toile noire qui servait de fond à cette randonnée, puis disparut. Le feu d’une cigarette qu’on allume, peut-être.
Williams avait insensiblement ramené son cheval au pas. Du reste, la nuit était épaisse et les bêtes butaient souvent. Cependant, comme nous approchions encore, quelqu’un se mit à crier quelque chose, comme :
— C’est vous, M. de Henne ?
— Oui, répondit Williams.
— Alors, nous pouvons partir ? reprit la voix.
— Vous pouvez partir, déclara Williams.
— Mais qu’est-ce que cela signifie ? bégayait Prénonne. Répondez-moi, puisque vous paraissez savoir.
Nous pensions que les gens du convoi étaient encore loin, lorsque nous tombâmes presque sur eux. Alors, Prénonne, ahuri, comprit qu’il y avait là nos mules et nos chevaux, nos provisions, nos caisses et les Bédouins de la caravane qui s’en retournaient sur Bassorah.
— Les voici, monsieur, dit Williams, s’adressant à Prénonne.
— Et tous ces gens-là ? Où vont-ils ?
La caravane, en effet, comme si elle n’avait attendu que l’arrivée et le consentement de Henne, s’était remise en route.
Alors Williams daigna parler :
— J’ai employé les dix mots que vous m’aviez accordés, pas plus. Et je n’ai rien d’autre à vous dire. D’ailleurs, vous en savez autant que moi à présent. Quelqu’un a donné l’ordre au convoi de partir cette nuit, et nous l’avons rejoint dans sa route.
— Qui s’est permis de donner cet ordre ?
— On pourrait le demander à ces gens-là, répliqua Williams.
Prénonne venait d’entendre la voix d’Ali-Rhem. Il appela l’interprète, s’étonna de cette fuite.
— On est venu nous avertir de lever le camp tout de suite. On n’attendait plus que vous pour accélérer l’allure.
— Qui vous a donné cet ordre ? répétait Prénonne.
— Allez dire au convoi de s’arrêter une nouvelle fois, commanda Williams.
Puis, quand Ali-Rhem se fut éloigné, Williams ajouta :
— Ali-Rhem ne nous apprendra rien de plus. Retournons maintenant.
— Où allons-nous ? s’étonna Prénonne.
— Chercher celui qui ordonna cette fuite.
Nos chevaux revinrent au caravansérail par grandes foulées. Nous leur avions rendu les rênes, nous fiant à leur instinct. Bientôt, la petite lumière qui luisait dans la muraille de boue durcie apparut. Le temps de mettre pied à terre, et nous nous engageons dans le couloir. Parvenus devant la porte de Christiane, nous attendons dans la nuit qui sentait la terre et la fumée. Dans la chambre, de l’autre côté du bois, un voix suppliait et commandait tour à tour.
— Ils me poursuivent. Tout est prêt. Fuyons.
— Où aller ? demandait la voix de Christiane.
— Ne vous inquiétez pas. Nous fuirons. Venez. Ils ne se sont pas occupés de vous quand vous restiez seule, en quarantaine, sur le bateau japonais de Port-Saïd.
— Ah ! souffla Prénonne près de moi, Henne s’apprêtait à partir seul, parce que je lui avais refusé de retourner sur Bassorah. Il me trahissait et nous abandonnait.
— Silence ! grogna Williams.
— Laisse-le, dis-je. Prénonne vient de voir clair dans la situation. La lumière de ses raisonnements l’inonde.
— Prépare-toi, répondit Williams. Le moment est proche.
Dans ce corridor étroit, nous étions tous immobiles, chacun au poste qu’il fallait, prêt à combattre, comme sur un navire de guerre attaqué, lorsque sonne la cloche de feu.
Alors Williams frappa à la porte ; les voix qui chuchotaient s’arrêtèrent. Williams cria :
— Ouvrez-moi ! C’est Prénonne !
Après un intermède qui nous parut très long, la voix de Christiane demanda :
— Que voulez-vous ?
— Il ne peut pas s’évader ? questionna Prénonne.
Mais Williams, encore une fois, le pria de se taire, et, contrefaisant toujours sa façon de parler, il prenait cette manière haletante et rageuse qui appartenait à Prénonne. Le comique de cette imitation, devant Prénonne lui-même, me donnait une forte envie de rire.
— Ouvrez donc ! on vient de me voler mes effets.
Une certaine hésitation suivit. Des pas, des objets bousculés, puis la porte doucement laissa couler une ligne de lumière, et Williams, s’étant retiré, découvrit Prénonne dont le visage se montra dans la clarté. Christiane lui demanda :
— Que se passe-t-il donc, monsieur ?
Mais elle se gardait bien d’abandonner l’entrée. Pour Williams et pour moi, il était clair que Henne, qui ne pouvait trouver aucune issue autre que celle que nous occupions, profitait de ces temporisations pour se cacher.
— Qu’y a-t-il ? répéta la jeune fille.
Malheureusement, Prénonne, esprit étroit et sans réplique, soit qu’il fût déconcerté, soit qu’il ne comprît point où nous voulions en venir, soit qu’il manquât d’invention, se taisait et ne bougeait pas. Christiane, qui avait peur et qui se méfiait aussi, allait sans doute refermer sa porte, lorsque Prénonne fut poussé par des mains invisibles — les nôtres — dans la chambre de la jeune femme, et se plaça le long du chambranle. Christiane poussa un cri ; elle voulut rejeter la porte. Les jambes de Prénonne ne le permettaient plus. Dans la pièce ainsi ouverte, nous entrâmes.
— Ne vous effrayez pas, déclara Williams. Nous cherchons M. de Henne.
— Et nous savons qu’il est ici.
Christiane se taisait. Elle regardait Williams, puis Prénonne silencieux, puis moi-même.
— Nous resterons ici jusqu’à ce que M. de Henne veuille bien se dénoncer.
Les couvertures du lit de camp, dans le fond de la chambre, se soulevèrent, et la tête de Henne se montra. Déjà, nous étions sur lui.
— Que me voulez-vous ?
Ses yeux durs nous dévisageaient avec fixité, et la haine de son visage semblait se réfugier dans ses mâchoires serrées et ses lèvres qui se refermaient. C’est dans le péril que les caractères se montrent, sans fard, ce qu’ils sont.
— Laissez-vous désarmer, monsieur. On ne vous fera pas de mal.
Sans répondre, comprenant sans doute l’inanité d’une résistance, Henne nous laissa prendre son revolver et son couteau de chasse. Williams tenait une main du prisonnier, et il eut la paume déchirée par des bagues que Henne portait aux doigts.
Prénonne proposa de lier les poignets et les pieds du captif qui se mit à protester.
— Je regrette, monsieur, mais c’est, en effet, indispensable.
Henne alors se tourna vers Prénonne et, d’un ton de commandement :
— Vous n’allez pas permettre cette infamie ?
Prénonne déroba son regard. Il avait trouvé une brosse, à portée de lui, et, de sa main restée libre, il se nettoyait à petits coups. Sans qu’il fût possible d’expliquer pourquoi et comment, la rapide influence que Constantin de Henne avait conquise sur Prénonne venait d’être perdue en quelques minutes, le temps pour un homme d’être maîtrisé et ligoté sur un lit de camp. Ainsi, suivant le choc des événements, se retournent les âmes toujours indécises et qui se dirigent vers l’aimant du plus fort.
Le plus fort, en la circonstance, c’était Williams qui essuyait ses doigts ensanglantés par les bagues de Henne.
— Prends les lanières de cuir qui se trouvent dans ma poche, me dit-il.
Et s’adressant au prisonnier, il reprit :
— Vous aimez les bijoux, à ce que je vois, monsieur ? Les poucettes de nickel, quand elles sont bien astiquées, font de délicieuses bagues, et les chaînes d’inimitables bracelets.
Henne ne bougeait plus. Il avait compris très vite toute l’ampleur de sa disgrâce. Du reste, pour tout dire à sa louange, Williams lui appuyait sans brutalité, près de l’oreille droite, le canon d’un revolver espagnol, et ce langage, qui a un sens dans tous les pays, Henne en avait saisi la portée tout de suite.
J’avais déjà ficelé les pieds du prisonnier, et je joignais ses poignets, lorsqu’il me prévint :
— Attachez-moi solidement. Je le conçois. Vous n’aurez pas tort. Mais ne coupez pas la peau.
A mon tour, je concevais l’énergie et la résistance de cet homme. Il cédait peut-être à la force, il ne s’avouait point battu. Christiane, interdite, s’était retirée dans un angle de la pièce et nous regardait. On l’avait oubliée. Henne à lui seul retenait toute notre attention.
Or, Williams, levant par hasard la tête, aperçut la jeune femme qui s’avançait sur nous. Je suivis le mouvement de mon ami et je ne retins pas ma surprise. Christiane ne me voyait point. Elle marchait sans faiblir. Williams n’eut pas l’air tout d’abord de l’avoir remarqué. Il continuait à donner des ordres et, parfois, il secouait les gouttes de sang qui s’amassaient dans sa main. Mais lorsque Christiane fut à deux mètres de nous, Williams détacha ces mots :
— Retirez-vous, madame, vous nous gênez !
La jeune femme s’arrêta, obéissante.
— Et ne croyez pas que je vous conseille de fuir.
Williams retirait méthodiquement tous les papiers et portefeuilles qu’il trouvait dans les poches de Henne immobilisé dans ses cordes. Celui-ci semblait indifférent.
— Vous faites là un drôle de métier, finit-il par dire.
— N’est-ce pas ? répondit Williams, conciliant.
Et il retournait dans sa main un trousseau de clefs qu’il venait de prendre dans la ceinture de Constantin de Henne.
— N’est-ce pas ? monsieur. Je vous approuve. Mais comme ce bon M. de Prénonne sera heureux de pouvoir se perfectionner en anglais quand il lira vos précieux petits documents. En attendant, voici une clef qui ressemble à celle dont je me sers pour ouvrir ma petite valise.
« Retirez-vous, madame, gronda-t-il, puis pour l’homme ficelé, il ajouta :
« Vous aviez tous les talents monsieur. Il nous faudra examiner ce petit trousseau.
Cependant nous ramassions en un paquet ce que nous avions trouvé sur Constantin de Henne.
— Allons mettre les scellés sur ses caisses, annonça Williams.
« Madame, continua-t-il, en regardant Christiane, préparez-vous. Le convoi nous attend, comme M. de Henne vous l’assurait tout à l’heure.
— Je ne partirai pas, déclara la jeune femme.
— A votre aise. Nous ne forçons personne.
— Qu’allez-vous faire maintenant ? demanda Christiane.
— Nous allons, répondit aimablement Williams, transporter ce malheureux garçon qui ne peut plus se mouvoir — et il désignait Henne empaqueté sur le lit — sur un cheval où nous saurons bien le maintenir en équilibre.
« Puis, nous rejoindrons la caravane qui nous attend à quelques centaines de mètres d’ici, à l’endroit même où M. de Henne la fit bivouaquer pour notre commodité.
En parlant, Williams surveillait Henne que ces derniers mots déconcertaient. Il comprenait brusquement que tous ses plans laborieux s’effondraient, puisque nous avions découvert le convoi et arrêté l’exode.
— Je vous avais bien averti, disait Williams à Constantin de Henne, comme nous transportions notre prisonnier ficelé sur le cheval qu’Ali-Rhem avait amené devant la porte du couloir.
— Averti de quoi ? bégaya Henne.
— … que, pour notre prochaine rencontre, je saurais prendre toutes mes précautions.
— Pourquoi remonter sur Bagdad, demandai-je à Williams, nous enfoncer dans ces pays où règnent les mangeurs de viande frigorifiée, les hommes aux cheveux et à la peau rouge ?
— Prénonne y tient. Ça pose un point final à l’expédition. Cela t’ennuie ? Ne te laisse pas démonter pour si peu. On a tort d’être faible. La vie est un combat, comme dit l’autre. Puisque, la nuit, tu as la chance de pouvoir dormir en paix, dans une grotte abritée, dès le lever du jour, tu dois revêtir avec tes armes les plus secrètes — à propos, tu gardes toujours sur toi le stylet acheté à Ashar ? — ton énergie que tu as mise à côté de toi. Et, de même que le catholique demande l’état de grâce, tu te retrouves avec la lumière, sur la défensive, prêt à l’attaque aussi, en état de combat.
Nous faisions, Williams et moi, tout en parlant — et c’était lui qui parlait surtout — le tour du bivouac que nous avions dressé dans cette oasis, à quelques milles de Bagdad. Comme nous passions près des tentes, Williams me fit taire. Nous écoutions par habitude :
— Eh bien, monsieur, serez-vous sage désormais ?
C’était la voix de Christiane. Nous la reconnaissions, bien que l’intonation en fût un peu changée.
— Elle va donc « le » voir ?
— Elle a un toupet de tous les diables.
— Tu lui as défendu pourtant.
Christiane, de l’autre côté, poursuivait :
— Il ne faut pas courir, il faut rester avec moi, M. Patham.
— Elle parle au chien qu’elle a adopté, dis-je en riant.
Williams haussait les épaules. Enfin :
— Tu as confiance en Christiane ? Elle paraît prendre la captivité de Henne comme une chose naturelle. Elle a même l’air très heureux.
— Oui, l’air…
— C’est aussi, à mon avis, ce que l’on fait de mieux dans le genre imitation. Mais elle ne fait pas allusion au prisonnier ?
— S’il suffisait de prendre le contraire de ce que fait ou déclare une femme pour connaître sa véritable pensée, ce serait trop simple.
« On peut dire bien des choses de Christiane, continuait Williams. Elle est un peu folle, peut-être, aux regards du profane, elle aime les intrigues et l’ambition, mais je ne la crois pas dépourvue de courage, ni d’une certaine noblesse d’âme.
— Elle a donné sa parole qu’elle ne chercherait pas à communiquer avec Henne.
— Oh ! les paroles de femmes, interrompit vivement mon ami. Le mieux est de nous en assurer nous-mêmes le plus souvent possible. Je me suis rendu sous la tente tout à l’heure. Ces visites imprévues ne sont pas inutiles.
— Cela va durer longtemps ?
— Ah ! je ne sais pas ce que nous allons en faire.
C’était là, en vérité, un problème insoluble pour nous, que nous retournions plusieurs fois chaque jour, depuis les événements qui avaient amené la captivité de Constantin de Henne.
Prénonne, qui se méfiait de son ancien intendant autant qu’il avait eu confiance en lui autrefois, insistait pour le faire garder continuellement, jusqu’à la fin de notre expédition. Aussi, au cours des étapes qui nous rapprochaient de Bagdad, nous avions dû surveiller le prisonnier. Mais, à présent que nous étions campés dans la palmeraie, aux environs de la ville, le dur problème se représentait : « Qu’allons-nous faire de Henne ? » Prénonne, lui, ne pensait qu’à ramener le captif en France ; les autorités décideraient de son sort. Cette solution ne nous plaisait point.
— Nous ne pouvons pas entrer dans la vieille cité des califes, comme dit Sartigues, où les courtiers de boutique et les commis de banque de Londres promus fonctionnaires et les fils de colons, nommés gentlemen temporaires, règnent en maîtres, avec cet homme ficelé, bâillonné, dans son panier, sur son mulet ?
« A Bagdad, en effet, par Christiane ou une autre personne, Henne ferait prévenir ses amis britanniques. Déjà je serais fort surpris s’il ne connaissait point notre embarras et que nous sommes à une journée de marche de Bagdad. Peut-être est-il prêt à tous les événements ? Et nous ?
— Tu le crois si résolu ?
— Comment ? s’étonna Williams. Mais il ne s’avoue point battu. Et s’il réussit à faire prévenir les Anglais, que ferons-nous ? Or, il est certainement décidé à quelque chose. La preuve, c’est le calme qu’il témoigne, son apparente résignation.
— Alors, il vaudrait mieux lui rendre la liberté ?
— Qu’on le lâche ou qu’il s’en aille par ruse, remarqua Williams, le secret de la mission et de Prénonne est bien compromis.
— Que peut-il nous en arriver ?
— D’être dépouillés, battus, emprisonnés. Oui, une attaque simulée. Nous serions discrédités dans l’affaire. C’est ce qu’il faut éviter. Mais je ne vois qu’un moyen.
— Je le connais aussi, dis-je, et c’est toujours à celui-là que nous retournons.
— Tiens, dit Williams, le chien de Christiane qui rôde.
C’était un petit animal à poil roux qui faisait des grâces à sa manière en vous présentant, tout à la fois, son museau et son arrière train.
— Emporte-le, continua Williams. Il te servira pour ta nuit de garde.
Je devais, en effet, monter la faction dans la tente qui servait de prison à Constantin de Henne. Vers une heure, nous avions convenu que Williams viendrait me relever.
— En fermant la portière, me conseilla-t-il, accroche donc, sans le montrer à Henne, un petit grelot. Si quelqu’un essaye d’entrer ou… de sortir, tu seras prévenu. Et puis, garde ton revolver. Et puis encore, comme le répète Ali-Rhem à tout propos : Koudâfiz, c’est-à-dire : « La paix soit avec toi ».
J’emmenai le chien de Christiane parce qu’il me suivit. Lorsque je pénétrai dans la tente de Henne, celui-ci dormait, étendu sur son lit de camp. Je m’installai en face de lui, dans mes couvertures, mon revolver à portée de ma main, et je me mis à fumer. Patham se coucha à côté de moi. Bien sagement, il posa sa tête sur ma jambe et ne bougea plus.
Nous sommes déjà de bons amis, Patham et moi. Le silence de la nuit était impressionnant. Parfois, les mulets du convoi frappaient le sol, et puis la respiration du prisonnier. A la tremblante clarté de la lampe, suspendue au montant du milieu, on ne pouvait pas lire. Il suffit d’être de garde, croit-on, pour avoir envie de dormir. Ce soir là, par chance, je n’avais pas sommeil. Et des souvenirs que je croyais presque oubliés me tenaient compagnie, fantômes qui se lèvent dans la demi-obscurité, petites remarques et grandes ambitions, assoupies dans la journée et qui surgissent au gré d’on ne sait quel mystérieux mécanisme. Je revoyais ainsi le wagon-couloir de l’express, la muraille roulante du bateau, à Marseille, Prénonne si incertain, et ses ordres qui paraissaient sans réplique, l’humide séjour sur le port, Henne, mon prisonnier actuel, la première apparition de Christian, ce jeune homme au menton volontaire, nos soirées criblées d’étoiles, en mer, et puis la révélation du véritable Dallène, tous les événements enfin jusqu’à Lemans tombant par terre, jusqu’à Constantin fuyant, suppliant Christiane de le suivre, pour en aboutir à cette surveillance de tous les instants. En somme, je devais le reconnaître, Constantin de Henne ne m’avait cherché querelle que le jour où mon assiduité auprès de Christiane lui avait déplu. C’est à peine si nous nous connaissions et, en dehors de l’incident de Marseille où il s’était employé, sur l’invite de Prénonne sans doute, à me ramener sur le bateau, nous ne nous parlions que rarement. Une haine étrange, cependant, nous tenait en garde l’un contre l’autre. Je lui en voulais de son crédit auprès de Christiane et ne parvenais point à lui pardonner la préférence qu’elle lui avait témoignée. Mais, entre nous, aucune allusion à ce qui nous divisait. Même depuis son arrestation, et au cours des longues heures de surveillance, Henne ne m’avait pas dit un seul mot. Quand nos regards se croisaient, il détournait la tête le premier ; il affectait habituellement de ne pas me voir, ou bien, comme cette nuit, il dormait… Et moi-même, tout doucement, je cédais à l’invitation, dans cette atmosphère close et surchauffée, et je fermais les yeux…
Je fus éveillé par un bruit que je ne m’expliquais pas. Je me dressai soudain et j’aperçus, éclairé par la lampe qu’une main inconnue avait baissée, Constantin de Henne qui se tenait près de l’ouverture de la tente. Il était libre. Les liens de ses jambes, il les avait dénoués. Henne se préparait à partir. Et je compris qu’il venait de me réveiller lui-même, en faisant tinter le grelot que j’avais accroché aux issues…
D’un bond, je fus sur pied. Henne se retourna. Nous nous regardâmes. Ni l’un ni l’autre, nous ne pensions à parler. Mais nous étions sûrs qu’il n’y aurait pas de pitié. J’étais incapable de pousser un cri. Quant à Henne, interdit, il ne bougeait pas. Je me baissai pour prendre mon revolver, mais je ne le trouvai plus. En rejetant mes couvertures, j’avais dû envoyer rouler mon arme dans le sable.
Pourquoi Henne, à ce moment-là, ne prit-il pas la fuite ? La chose lui était possible. La présence d’esprit lui manqua complètement. Je ne cessais de le surveiller. Peut-être redoutait-il quelque nouvelle machination. Il devina certainement ce que je cherchais… Il fit le geste de s’approcher de moi, et je me relevai aussitôt pour lui faire face. En étendant les bras, je pouvais toucher les épaules de mon adversaire. Il était, du reste, plus grand que moi. Un pas encore. Puis un autre. Et brusquement, un corps-à-corps s’engagea. Mais Constantin de Henne, solide, habitué peut-être à ce genre de combat, prenait rapidement l’avantage. Je me sentis serré à la taille et comme soulevé de terre. Je suffoquais. J’eus cependant l’idée de laisser traîner mes pieds, de me faire si lourd que Henne ne put me renverser comme il en avait l’intention. Il prévint ma tactique, et, sans essayer d’effort, continua de me tenir les bras. Nous luttions en silence, nos poitrines oppressées, parfois nous glissions un peu dans le sable, parfois nous restions immobiles, sans lâcher prise, méditant chacun des ruses inédites.
Et je me rappelai tout d’un coup le petit stylet que j’avais acquis, à Ashar, chez un marchand, au bord du Tigre. Hier soir, je l’avais mis, tout grand ouvert, la lame enveloppée d’un mouchoir, dans la poche de mon veston ; pour le prendre maintenant, j’étais obligé de desserrer mon étreinte. Mais alors, Henne se douterait de quelque chose et ne me laisserait pas achever mon geste. Je donnai quelques signes de faiblesse, je lâchai peu à peu mon adversaire qui fut persuadé de sa prompte victoire. Et je suis certain qu’il ne prolongeait plus le combat que pour me fatiguer d’avantage. Je pus, à la faveur de cette feinte, fouiller dans ma poche. J’y trouvai mon arme, dont la lame — j’en étais assez glorieux — coupait au vol une feuille de papier et, me baissant un peu, j’en approchai la pointe du ventre de mon ennemi, puis, me redressant d’un effort désespéré, je poussai le stylet… De mon bras resté libre, je serrai Henne contre moi pour qu’il ne pût se dérober. Mais il devina cette manœuvre, ou bien la pointe du stylet le piquait déjà à ce moment-là. Il cria, se débattit, voulut se dégager. Je le tenais bien et je sentais mon arme qui s’enfonçait comme une pelle de fer dans du sable mouillé, si facilement même que j’eus peur de l’avoir fait glisser entre la peau et les vêtements de Constantin. Mais les tenailles de mon adversaire se relâchaient ; ses bras tombèrent, et j’eus à supporter tout le poids de son corps qui se repliait sur ses jambes. Alors, je me jetai de côté pour éviter le sang, mais le stylet à trois lames était une arme propre, qui provoquait à l’intérieur d’un homme une soudaine hémorragie et refermait les chairs derrière lui à mesure qu’on le retirait de la plaie. J’exécutai tout cela avec méthode, sans affolement, comme un praticien qui termine une opération périlleuse où sa renommée est en jeu, ayant vaguement conscience que, plus tard, je ne manquerais pas de me féliciter du sang-froid dont je m’étais administré la preuve.
Je couchai Constantin de Henne par terre, sur le sable ; j’essuyai mon arme sur les couvertures de son lit, puis, certain enfin que j’avais enfin quelques minutes de répit, j’allai chercher Williams…
Lorsque Constantin de Henne fut transporté sous la tente de Prénonne, Williams me conseilla de regagner mon lit.
— Ce ne sera rien, vint-il m’annoncer un peu plus tard. Tu peux dormir maintenant… Cet incident va nous retarder, voilà tout. Nous sommes sous les portes de Bagdad et nous ne pourrons pas nous rendre tout de suite dans cette ville. C’est Patham qui t’a réveillé ? ajouta-t-il.
Tiens, au fait, qu’était devenu le chien de Christiane ? Il n’avait même pas aboyé quand Henne s’était levé. Williams souriait.
— Le chien n’est pas resté avec toi, ou bien Henne l’a fait partir avant d’essayer de fuir lui-même. Du reste, Henne et Patham se connaissaient.
Williams s’éloigna. Toutefois, dans le courant de l’après-midi, comme je m’éveillais, Williams entra :
— Enfin, c’est terminé, déclara-t-il.
Je me tournai vers lui. Il avait ce visage muré que je lui connaissais lorsqu’il était réfractaire à toute question.
— Et au plus juste prix. On devait en arriver là, continua-t-il, un jour ou l’autre. Nous allons pouvoir entrer à Bagdad sans ennui.
Je ne disais rien, sachant bien qu’il fallait être prudent si je voulais que Williams continuât. Cependant, je ne pus me retenir de lui demander :
— Et le… malade ?
— Le malade ? répéta Williams ironique. Eh bien, si on le laisse ici, ce sera encore plus simple.
— Il n’est donc pas transportable ?…
— Si, somme toute. Mais à quoi bon ? Nous préférons le laisser.
— Oui. Et alors, à qui le confier pour qu’il soit en sûreté ?
— A quelques mètres sous terre.
— Comment dis-tu ?
— Des funérailles sans cérémonie, mais un tombeau assez profond.
— Comment ? Constantin est mort ?
— Je passe mon temps à te répéter une nouvelle dont tu pourrais te douter, à la rigueur.
Williams me considérait. Je crois que, sur le moment, je compris mal.
— Comment est-il mort ?
Du coup, Williams parut déconcerté. Mon étonnement, qu’il croyait simulé, l’amusait :
— Tout doucement. Sans avoir repris contact avec l’extérieur.
— Mais… de quoi est-il mort ?
Williams se tut. Il marqua même par un silence son intention de se taire, puis :
— Suicide.
— C’est extraordinaire.
— N’est-ce pas ? Prénonne n’y croit guère. Cependant, cela doit être ainsi. Il le faut. Nous dirons, parce que cela fait mieux, que c’est une vengeance d’indigènes. Prénonne estime que nous ne devons pas mêler les mangeurs de rosbif à nos affaires. Ils se garderont bien de contrôler une histoire qui n’est pas à l’avantage de leur police ni de la sécurité qu’ils se flattent d’assurer aux voyageurs.
— Entre nous, comment expliquer ce suicide ?
— C’est très simple : on ne l’explique pas. Un homme comme Constantin de Henne ne se tue pas, affirma Williams avec un sourire amer.
— Alors, je ne comprends plus.
— Un homme comme Henne joue sa partie, jusqu’à la dernière minute de chance. Il espère toujours gagner. Il ne veut pas avouer qu’il pourrait perdre. Et, reconnaissons-le : Henne était bien près d’enlever l’affaire. Prénonne se trouvait comme un automate entre ses mains, et l’on pouvait prévoir le jour où il l’aurait déposé.
« Une fois délivré de Prénonne, il aurait dirigé à son gré. J’ai donc essayé, nous avons essayé de forcer Henne à découvrir son jeu, son double jeu. C’était mon rôle, et le tien, par conséquent. Et cependant, un peu plus, Henne nous retournait tous. Même, il nous a obligés d’abattre nos cartes. Trop tôt. Et s’il n’avait pas été amoureux de cette folle de Christiane, — sa grande faiblesse, — crois-tu qu’il serait revenu chez elle, si sottement, le soir où nous l’avons cueilli, alors qu’il avait tout préparé pour fuir avec la caravane ? Maintenant, que pouvait-il craindre ? Il savait bien que Prénonne n’aurait rien osé entreprendre contre lui ? Alors ? Et à Bagdad ? Est-ce que nous pouvions le garder ? Et une fois parmi ses amis Anglais, quelles difficultés n’aurait-il pas soulevées contre nous ? Non, un garçon comme Henne n’envisage la fin d’une partie que par la mort, celle de ses ennemis.
Et Williams répéta, comme s’il voulait mieux me convaincre :
— Jamais la sienne. C’est pourquoi c’est très heureux que nous en soyons délivrés.
Une révélation s’opérait en moi, une immense certitude qui m’épouvantait, si bien que Williams ni moi, nous ne vîmes la portière de notre tente se soulever et Christiane entrer. Elle devait nous écouter depuis un moment déjà, car elle était blanche et elle tremblait :
— C’est son oraison funèbre que vous prononcez là ?
Williams ne se retourna point. Il devait donc savoir que c’était Christiane qui se tenait près de la porte ; cette présence inattendue pour moi ne le surprenait pas. Et peut-être même, l’avait-il sollicitée ?
— Je voudrais bien connaître celui qui a tué Constantin de Henne ? reprit la jeune femme.
Nous nous taisions. Toutefois, je regardais Williams avec une admiration mêlée d’effroi. Car je n’en pouvais douter. Puisque Henne ne s’était pas tué lui-même, Williams seul avait pu lui porter le coup de grâce. Oui, je croyais mon ami capable d’aller jusqu’au bout de sa décision pour se défaire d’un traître.
— Vous ne savez pas ? continuait Christiane.
Elle s’adressait surtout à Williams. Ma stupéfaction le lui désignait clairement.
— Vous-même, madame, connaissez-vous l’assassin de votre… de Lucien Lemans ?
Une seconde, Williams fut sur le point de prononcer : « de votre mari ». Il rectifia cette hésitation volontaire.
— Et la complice de cet assassin, la connaissez-vous ? poursuivit Williams.
Ainsi accusait-il Christiane. Et nous savions, Williams et moi, et Christiane aussi savait de quoi on l’accusait. Elle se garda de répondre.
— Si cela vous ennuie d’être interrogée, ne vous mêlez pas de ce qui nous concerne, répliqua brutalement Williams.
— Pourquoi répondez-vous pour votre ami ? demanda Christiane. N’est-il pas assez grand pour se défendre ? Et, voyez, je ne viens pas pour l’accuser. Mais pour lui pardonner…
Elle reprit, se tournant vers moi :
— Je ne vous en veux pas.
— Pourquoi m’en voudriez-vous ?
— Je ne vous en veux pas, déclara-t-elle encore, persuadée de sa lignée cornélienne.
Elle avait eu l’air jusqu’ici de considérer Williams comme l’exécuteur de Constantin de Henne. C’était une feinte. Elle ne s’adressait plus qu’à moi.
— Je ne suis pour rien dans cette mort, lui dis-je.
Je sentis soudain alors que la sympathie qu’elle m’avait montrée n’existait déjà plus, rien qu’à la façon dont elle prononça :
— Si ce n’est vous, serait-ce M. Williams ?
Ainsi, je retournais au néant et j’abdiquais ce rôle provisoire de héros ensanglanté qu’elle m’offrait. Pourquoi, alors, ai-je suivi l’impulsion qui me fit rectifier :
— Je ne l’ai pas tué. J’y ai pensé peut-être. Oui, je l’avoue, j’y ai pensé, parce que… Je l’ai blessé parce qu’il voulait fuir. Je ne l’ai pas tué.
— Vous l’avez blessé ! Je le savais bien. Et vous avez eu l’intention de le tuer ! C’est la même chose.
Williams nous observait l’un et l’autre, à l’écart, comme on regarde deux fous. Il était prêt à intervenir, mais, soucieux quand même de voir comment tout cela se terminerait, il attendait…
— Je vous pardonne, dit Christiane.
— Mais elle n’a pas à te pardonner ! s’écria Williams.
— Monsieur Lecharier, dit-elle, avec l’accent de la tristesse, voulez-vous nous laisser quelques minutes ? Oui, quelques minutes seulement.
Et comme Williams, à ma grande surprise, s’inclinait devant cette demande et se retirait jusqu’au fond de la tente, Christiane reprit :
— Il a raison, mon cher Blaze. Je n’ai rien à vous pardonner. C’est moi qui vous demanderais pardon, si j’osais. Je vous ai fait souffrir, je le sais… Je viens, maintenant que Henne n’est plus, vous dire que je ne tenais pas à lui, que je n’y ai jamais tenu… Pourquoi ? Tout à l’heure, j’ai cru que j’allais éprouver une grande angoisse à la nouvelle de sa mort. A peine un étonnement amer. Mon Dieu, serais-je donc un monstre ?
Tandis qu’elle parlait, je croyais enfin comprendre le faible et violent caractère de cette femme spontanée et retorse, franche et dissimulée, sur qui j’avais porté tant de diagnostics différents. Mais c’est à force de se tromper sur les gens que l’on finit par les connaître. Christiane, créature romanesque, exigeait encore de celui qu’elle croyait préférer toutes les preuves sentimentales d’un amour passionné. Mais les pauvres demandent toujours l’aumône. Elle ignorait qu’elle était incapable de s’attacher, aussi bien à Lemans qu’à Constantin de Henne, à Prénonne qu’à moi-même. Elle exigeait beaucoup, elle n’avait rien à donner. Et l’on se lassait d’elle comme elle se fatiguait des autres… Mais s’ils voulaient la suivre, ceux-là à qui elle ne tenait pas, que lui importait ce troupeau d’adorateurs ! Elle était déjà repartie à la recherche de celui qu’elle aimerait…
Et maintenant, quels artifices encore ignorés d’elle se glissaient sous les paroles de consolation qu’elle venait m’offrir ?
— Ceux qui m’approchèrent, poursuivait Christiane, ont tous été frappés de mort violente. Oui, à un moment révolu. Quelle fatalité ! Ne me regardez pas avec des yeux d’effroi ! Lemans qui fut votre ami, Henne que vous détestiez et que j’ai écouté par taquine coquetterie, et vous-même !… Oui, vous-même. N’avez-vous pas senti le péril à vos côtés ?
Je regardais Christiane, puis Williams qui ne bougeait pas. Il me fit signe de la tête. Parbleu, je me souvenais bien des balles qui claquaient sous les palmiers de Bassorah !…
— Mais lorsque j’ai aperçu le danger qui rôdait autour de vous, pour ne pas être la cause de votre perte, je me suis détournée de votre chemin, et tout péril s’est écarté.
« Je ne veux pas que de nouveau le malheur tourne autour de vous, ce qui ne manquerait pas de se produire, si je restais ici. Et cette pensée, que ce serait par ma faute, je ne m’en consolerais jamais.
Sur ces mots, elle s’éloigna. Elle refaisait, en se reculant, le chemin qu’elle avait accompli dans la tente. Déjà, elle avait gagné la porte.
— Ne m’en veuillez pas. Oubliez-moi. Oubliez celle qui vous ferait souffrir et gardez seulement le souvenir de notre meilleure saison : notre amitié sur le bateau.
J’étais atterré. Je ne disais rien. Le rappel du cargo japonais fut assez malheureux, car tout mon être méfiant me ressaisit. Je tenais, depuis cette époque, Christiane pour une consommée comédienne dans les rôles qu’elle se jouait. Je regardais autour de moi… Williams avait dû sortir. Christiane poursuivait :
— Nous resterons comme deux frères…
C’était prévu, car c’est cela ou quelque chose de ce genre que les femmes prononcent en pareil cas.
— Adieu, mon ami, le seul évidemment. Ne me cherchez pas, n’essayez point de me revoir. Je vais partir. Que de choses se seront passées en quelques heures sous les murs d’une ville où je n’entrerai pas ! Cette mort violente, la dernière, je le souhaite, de celles qui sont survenues par ma faute, car il y avait bien quelque haine jalouse dans votre colère… Et notre suprême entrevue. Et notre renoncement au bonheur aussi seront datés de Bagdad. Et mon secret encore qui nous est désormais commun.
Elle parlait. Par moments, je croyais voir le mensonge se dessiner sur ses lèvres, mais, souvent aussi, je me persuadais de sa sincérité. Et puis, de quoi peut-on bien être sûr, en vérité ? Je baissais la tête. Que d’événements, en effet ! Je les voyais défiler à mesure… Et comment peser ma haine et la jalousie que je portais à Constantin maintenant encore. Ce qui nous prouverait l’immortalité de l’âme, n’est-ce pas la difficulté que nous avons à pardonner, même à un ennemi mort ?…
Williams arrivait à ce moment-là. Je relevai les yeux. Christiane avait disparu. Elle n’était pas loin peut-être, puisque Williams, qui soulevait la toile de la tente, lui parlait :
— Allez tout droit. Jusqu’à l’embarcadère. Prénonne vous attend. Il a tout arrangé. Adieu, madame. Bon voyage.
J’aurais voulu rejoindre la jeune femme ; Williams me retint, l’air très décidé :
— Aux choses sérieuses ! Prénonne, par ordre télégraphique, a reçu avis de rentrer. Oui, si étrange que cela te paraisse, c’est ainsi. Encore un succès britannique. On ne veut pas mécontenter ces messieurs. Nous rentrerons donc au petit bonheur, sans bruit, isolément. A présent, c’est à celui qui arrivera le plus vite en France. Car nous n’avons plus rien à faire ; celui qui nous fit tant courir et que nous étions chargés de surveiller n’existe plus… Grâce à… Nous nous devons d’arriver les premiers, bien entendu.
— Nous ferons route alors avec Christiane.
C’est ce que je voyais de plus clair dans la catastrophe que Williams m’annonçait. En somme, une bonne nouvelle.
— Non. Ah ! tu ne sais pas le service qu’elle vient de te rendre, cette étrange fille…
— Où va-t-elle ? Elle ne m’a conté que des mensonges !
— Pas tout à fait, observa Williams. J’ai presque tout entendu, car je suis resté à bout portant, ne sachant pas de quoi — ou le sachant trop — elle était capable. Aussi bien, si le vent avait soufflé du Sud, elle aurait pu venger sur toi la mort subite de Constantin.
— Mais elle n’y tenait pas, à Constantin !
Alors, comme cette nuit de Paris où il était venu me chercher pour un long voyage, Williams, protecteur, posa une main décidée sur mon épaule :
— Allons, mon vieux, prépare-toi de nouveau. Tiens ! elle t’a laissé son chien…
Patham venait d’arriver, le nez rasant le sol. Il fit le tour de la tente et ressortit aussitôt.
— Vous avez toujours été camarades, Patham et toi, conclut Williams avec une amertume qui me fit sourire.
— Nous allons retrouver Christiane à Bassorah ou à Port-Saïd.
— Non. Les chemins de l’Égypte sont nombreux. Par voie ferrée, de la station Kantara, sur la ligne de Suez à Port-Saïd, nous irons en deux ou trois jours jusqu’à Beyrouth où nous embarquerons. Ce n’est pas le moment de flâner.
Soudain la sirène d’un bateau attaqua le silence. Comme j’interrogeais Williams du regard, il répondit :
— Christiane Dallène est partie…
« Ce n’est pas la peine de courir, tu ne verrais rien, pas même le bateau plat à bord duquel elle a pris passage et qui descend le Tigre. Le fleuve est loin d’ici et les palmiers nous en cachent la vue. Cela valait mieux pour elle et pour tout le monde. Prénonne l’a compris tout de suite, et le nécessaire a été fait sur-le-champ. On a prévenu un des petits courriers anglais…
Williams m’exposa les démarches que Prénonne avait entreprises aussitôt après la mort de Henne pour permettre à Christiane de partir. Mais je ne l’écoutais guère. J’étais loin de lui. Je me voyais sur ce bateau qui s’en allait à la mer, avec cette étrange Christiane…
— Ne regrette rien, dit Williams qui lisait en moi. Elle t’a laissé son chien… Elle n’y tenait pas…
Patham, désespéré de n’avoir pu retrouver la piste de la disparue, et qui était las de courir de la tente jusqu’à l’endroit où Christiane monta à cheval pour gagner le fleuve aux eaux jaunes, s’était assis sur son arrière-train et me regardait.
— Elle a aussi oublié son bâton… le bâton sur quoi elle s’appuyait pour marcher dans les sables, à côté de son cheval. Décidément, elle abandonne tout en partant.
Williams n’achevait pas, mais il aurait ajouté, si on l’avait pressé un peu : « Elle n’a pas de cœur… »
Mais les adieux de Christiane, ses dernières confidences, et puis ces deux cadavres sur notre chemin, cela seulement retenait mon attention. Ces deux morts surtout, dont l’un…
— Tout de même, j’ai tué un homme, dis-je tout haut.
— Eh oui ! reconnut Williams. Ce sont toujours ceux qui ne veulent pas aller jusqu’à la seule fin logique, que le jeu des circonstances oblige à donner la mort violente. Cette décision-là, nous en parlions, mais tu redoutais de l’exécuter. A moi aussi, elle me répugnait. Nous nous en étions remis au hasard. Tu sais quelle main il a choisi…
Pour me réconforter, Williams se mettait presque au niveau de mes hésitations. Je savais bien que cette fin logique lui paraissait toute naturelle ; aussi ma défaillance ne l’étonnait point après l’acte que j’avais accompli. Williams me considérait et je reconstituais ce qui se passait en lui : « Évidemment, se disait-il, ce garçon est un faible, plus faible que je ne l’aurais cru. Son geste le dépasse et son secret l’épouvante. J’aurais dû opérer moi-même. On ne choisit pas de subalternes pour des missions de cette envergure. Du moins me le suis-je attaché. Il aura toujours besoin de moi pour me parler de son crime et s’en distraire : Et moi, n’aurai-je pas encore besoin de lui ? »
Ces pensées intérieures, il me les traduisit d’une manière courtoise :
— Rassure-toi. Pour nous deux, c’est un drame passionnel, comme disent les gazettes. Pour tous les autres, c’est un suicide ou un meurtre commis par des indigènes. Peu importe.
— En somme, qu’es-tu venu faire ici ? dis-je, suffoqué par son air supérieur et dégagé.
Williams hésita avant de répondre. Qui, à sa place, n’eût hésité ? Enfin, lâchant ses mots, comme un avare des pièces d’argent :
— L’Égypte, la Mésopotamie, les Anglais… Tout cela à examiner.
— Oui, mais pourquoi étais-tu si pressé ?
— Parce que… Parce qu’il fallait « le » rejoindre. Et puis « le » surveiller. On savait qu’« il » se livrait à un double jeu. Or, nous avons mieux fait que de le surveiller ; nous rentrons pour affirmer que Constantin de Henne a été tué. Mais il est temps d’oublier tout cela, de quitter ce pays, ce sable et ces pierres, et de nous remettre à la besogne. Car nous n’avons pas fini. Nous voyagerons encore… Rives-Ribière viendra peut-être avec nous. Sartigues, que tu tenais pour un casanier fonctionnaire, ne pense qu’à repartir. Et toi-même ?… Tu as un chien qui aimes les péripéties et un bâton magique pour suivre à pied les caravanes.
Je me taisais. Williams ne continua pas les plaisanteries qu’il essayait. Il en vint alors à ce qu’il n’osait aborder :
— Tu la regrettes donc beaucoup !… Je te comprends bien. J’ai été comme toi, moi aussi. Je n’en montrais rien, il est vrai, mais… Je suis responsable aussi.
Je relevai les yeux et je regardai bien en face Williams au visage dur.
— Toi aussi, tu fus ?… c’était donc une femme terrible ?
— Oui, parce qu’elle était la seule de son genre parmi nous, ricana-t-il.
— Tu dissimulais convenablement. On ne s’en doutait pas, assurai-je encore dans mon étonnement.
— L’état de combat, expliqua-t-il. Et c’est bien naturel. J’ai connu ces angoisses. Il nous faut détruire pour vivre. Que de fois, n’est-ce pas ? nous avons voué aux enfers, un être qui nous déplaisait ? Souhaiter sa mort, en premier lieu. Et puis, qu’est-ce qui nous retenait ? La crainte d’être pris, le jugement, les ennuis d’une histoire, la peur, simplement une certaine timidité devant l’acte. La bonne éducation, quoi ? Mais, comme le meurtre longuement, patiemment prémédité, accompli à la minute voulue, avec précaution, requiert toutes nos indulgences de civilisés alors que nous avons horreur du crime de la brute qui tue dans un moment de folie, aveuglé par la force d’un sang dont il n’est plus le maître.
« A présent, ajouta-t-il de ce ton bas et pénétré qu’il savait prendre, à cause de nos souffrances et de l’enfer de jalousie que nous avons enduré dans la prison de nos âmes, que Celui qui voit le fond des cœurs et nous juge, nous pardonne ce que nous avons accompli.
Ali-Rhem vint, à ce moment, nous annoncer que tout était fini : Henne enseveli, nous allions partir. Mais, nous voyant, l’un et l’autre, étonnés et sans voix, il nous salua du salut de paix, selon les rites de sa religion et l’usage de son pays :
— Koudâfiz !
Oui. Que la paix soit avec nous.
Bagdad, 1918. — Paris, 1922.
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| Invitation | ||
PREMIÈRE PARTIE. — UN ÉTRANGE COMPAGNON | ||
I. |
— Monsieur de Prénonne | |
II. |
— Les décisions de Williams | |
III. |
— Williams Lecharier | |
IV. |
— Le nouveau passager | |
V. |
— Première nuit à bord | |
VI. |
— M. de Prénonne parle | |
VII. |
— Christian Dallène | |
VIII. |
— La nuit, sur le pont | |
IX. |
— La nuit, sur le pont (suite) | |
X. |
— Apparences | |
XI. |
— Henne reparaît | |
XII. |
— Révélation | |
DEUXIÈME PARTIE. — LE COURRIER POURSUIVI | ||
I. |
— Explications | |
II. |
— En rade | |
III. |
— Tirage au sort | |
IV. |
— Pour descendre d’un cargo | |
V. |
— Williams savait | |
VI. |
— Le passager de l’Oregon | |
VII. |
— Williams ne disait rien | |
VIII. |
— On s’ennuyait à bord | |
IX. |
— Selon les vœux de Williams | |
X. |
— L’auxiliaire du hasard | |
XI. |
— La chute de la grande maison de commerce | |
XII. |
— Neikuls Namel | |
TROISIÈME PARTIE. — SOUS LES MURS DE BAGDAD | ||
I. |
— Pour le livre de bord | |
II. |
— Ce qu’on entend la nuit | |
III. |
— La lumière qui monte | |
IV. |
— Sur les pistes | |
V. |
— Le compagnon perdu | |
VI. |
— Dans l’oasis, la nuit | |
VII. |
— Le portefeuille de Lemans | |
VIII. |
— La vie intérieure des âmes | |
IX. |
— Dans ce monde-ci ou dans l’autre | |
X. |
— Le mot de Williams | |
XI. |
— La paix soit avec vous | |
XII. |
— En état de combat | |
| Épilogue. — Daté de Bagdad | ||
166-23. — CORBEIL. IMPRIMERIE CRÉTÉ.