*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79496 ***

CHARLES SILVESTRE

LE
VOYAGE RUSTIQUE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

A la Librairie Bloud et Gay :

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.

Il a été tiré de cet ouvrage
40 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 40.

L’édition originale de cet ouvrage a été tirée sur papier d’alfa.

Copyright 1929 by Librairie Plon.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.

I
LE VIEUX BOURG.

Le vieux bourg est niché, en plein vent, au sommet d’une colline verte, fertile en fontaines. En bas, la rivière coule et mêle des anneaux changeants sous les peupliers. Au loin, à travers des chênes de clôture, les toits des maisons paysannes se pressent comme appuyés l’un sur l’autre ; leurs tuiles d’argile recuite gardent une couleur qui vient d’une flamme de bois et qui s’unit en parfait accord aux labourages environnants. On aperçoit à une lieue à la ronde l’ormeau qui n’ombrage pas la place communale, tant ses branches s’étendent haut dans l’air. Sa tête étalée en vagues de feuilles domine le petit clocher. Par des soirs de brume, un son de cloche propagé, le tintement d’un marteau sur l’enclume révèlent à peine que le vieux bourg est encore vivant.


Qui raconterait son histoire avec un peu de clarté serait plus malin que le diable. Les anciens des anciens ont rapporté beaucoup de choses que l’on ne peut grouper ni ordonner de façon qu’une image et des lignes assez précises apparaissent comme en ces jeux de cubes, qui amusent les enfants. Il manque toujours quelques pièces, un morceau de granit ou de terre, un fragment de vie qui n’est plus que cendre ; il est impossible au plus patient de les retrouver. De là, les trous, les brisures, que viennent combler ceux qui ont une certaine puissance de rêve.

Il y a les archéologues, les savants qu’il faut honorer, mais aussi les gens qui ne sont que curieux : ils se rendent en corps devant un dolmen ou quelque éboulis de rochers ; ils leur tirent poliment le chapeau, leur tiennent des discours à la Jean-Jacques, et ils montent dessus afin d’admirer leur propre personne et le paysage. L’un reconnaît une trace des premiers hommes, l’autre un passage des apôtres de Jésus ou des vestiges de voie romaine ; ils reniflent comme si les cailloux avaient pour eux seuls une odeur. Cet autre encore, à la faveur d’une colonne détruite, rebâtit en imagination un temple des premiers âges de la chrétienté. Pour les plus heureux, des pierres ont des clameurs qui leur permettent d’assurer que le bourg fut jadis une cité fameuse éveillant l’avidité de Rome et la forçant d’étendre sur elle ses armées comme des pattes monstrueuses.

Près d’ici, dans cette campagne limousine, on montre la pointe d’une roche qui commande le pays et qui s’appelle Vigeane. Un soldat romain y veillait ; peut-être, la rivière qui coule en bas l’invitait-elle à dégrafer son armure. On dit que des femmes de ces parages ont un visage où demeure l’orgueil latin. Qu’il est difficile de séparer le grain de vérité des broutilles de la fable ! Certains rapportent que des Juifs trop riches et craignant avec un peu de raison d’être rôtis quittèrent sans tambour ni trompette la chaude Espagne et vinrent se terrer en ces lieux. Leur sang se mêla à celui des laboureurs ; ils firent commerce de bétail et vécurent dans le souvenir de l’or perdu, non consolés par l’or des genêts en fleur. On a découvert, il n’y a pas bien longtemps, dans une vieille muraille, des monnaies de Charles-Quint, rognées probablement par eux. Il y a dans le pays des jeunes filles charmantes, qui s’appellent Rachel, des métayers du nom de Jacob. Des puits magnifiques se dressent dans leurs cours ombragées d’ormes.

Secrets mélanges de songe et de réalité ! Un indicible labourage de siècles environne la petite bourgade dont la poésie brûle sous des boisseaux à blé, au soleil des saisons, dans la rafale du vent d’ouest. Une charrue invisible comme dans les grandes légendes, continue de passer en silence à travers des hommes qui ne changent guère de place, retournés comme des mottes de terre.


Le vieux bourg, comme tant d’autres en France, dans le monde étroit, se presse des deux côtés d’une route qui prend le nom de Grand’Rue, lorsqu’elle le traverse, de part en part. Un sentier mène à la place qui s’arrondit entre l’église et le cimetière, et où l’orme géant est planté. Autrefois, il y avait deux églises, mais la plus ancienne est détruite depuis bien longtemps. Il y a peu d’années, la pioche des niveleurs faisait jaillir de ses fondations quelques poteries gallo-romaines et des dieux lares modelés dans une argile tendre et rouge. Tout cela fut brisé en morceaux, jeté aux orties. Il s’agissait d’aplanir une bosse de terre et d’y planter des tilleuls. L’église qui s’élève sur la place est à demi ruinée ; son clocher, couvert d’écailles de bois, penche comme un arbre qui va mourir. Le sonneur qui tire sur la corde de la grosse cloche ne sait pas qu’il risque sa vie, trois fois par jour, à chaque angélus.

L’orme gigantesque se porte bien ; il n’a que faire du soin des hommes ; il enfonce ses racines dans le terreau du cimetière. Des os blanchis sont pris dans ses radicelles. Il est bien nourri. Les gens du bourg ne lui prêtent aucune attention. Les plus vieux l’ont toujours vu aussi fort, aussi insolent, comme ils disent, et portant si haut la tête qu’il n’appartient plus à la terre, mais aux nuages.


— Pour un bel arbre, c’est un bel arbre, m’a dit hier l’un d’eux. Que de cordes de bois il y a là dedans ! Mais en l’abattant, on risquerait de briser le clocher comme une allumette. Sans ça, il y a du temps qu’on l’aurait coupé. C’est un arbre qui est bien trop gros ; il n’est pas dans la mesure. Il donne même pas d’ombre. Faut se démancher le cou pour voir ses branches d’en haut. Parlez-moi d’un bon petit pommier qui a du fruit. A quoi ça sert, cet arbre ?… A rien. Mais celui qui voudrait l’envoyer au lit, eh bien, il aurait des chances de se casser la barre du dos. Oui, monsieur. Les beaux caveaux seraient abîmés ; il y en a qui sont tout neufs, en pierre blanche… Faut respecter les morts… Un mort, ça vaut peut-être bien plus qu’un arbre… Un arbre, c’est jamais qu’un arbre, faut pas dire le contraire… Eh bien, quand même, un jour, il tombera comme une vraie foudre. L’an dernier, le fossoyeur a tranché une de ses racines qui allait trop loin ; elle était grosse comme ma cuisse, sauf votre respect… Et ça commence à pourrir dedans. Il aurait peut-être mieux valu ne pas la couper… Mais on va pas assembler le conseil pour ça. Depuis, il penche un peu, ça se voit à peine, en clignant l’œil, mais ça en dit long… Ha ! diable ! quand il ira se coucher, il fera un bonsoir de tous les tonnerres. Depuis le temps qu’il est debout, il doit être fatigué. Il y a dans sa cime une chouette qui crie malheur, des fois, quand il fait lune… Il n’ira pas encore se coucher, m’est avis. C’est plus un arbre, il me semble ! Mon grand-père me disait : « Quand j’étais en culottes d’enfant et que je jouais aux boules sur la place, ce démon d’arbre était aussi haut que maintenant que j’ai le nez sur la tombe… » Celui qui l’a planté avait bonne main.

Un tel arbre naquit d’une ordonnance de Sully qui prescrivit en 1605 la plantation d’un orme sur les places de village. A son ombre, bonne conseillère, les gens du pays venaient régler des marchés, payer des redevances, prendre langue et tenir gazette. Il était pour eux un témoin, un ami, et ceux qui disaient en ricanant : « Attends-moi sous l’orme… » sentaient le fagot. Fuir le bel arbre vivant, c’était se trahir soi-même devant les hommes. Un arbre se portait garant de la loyauté du cœur. Depuis combien de temps celui-là a-t-il cessé de couvrir de ses branches le commerce des villageois et de frémir à leurs paroles ? Il ne reçoit plus que les paroles du vent et des oiseaux ; il s’est retiré magnifiquement des affaires.

On plante encore des arbres. Pour commémorer la fin de la guerre, quelqu’un choisit entre cent un jeune ormeau qui fut planté non loin de la maison commune. Il y eut une jolie fête en son honneur. Un paysan sensible prononça devant sa tendre écorce un discours de sa façon et fort bien tourné. Peu de temps après, l’arbre en creva, et de malicieuses langues chuchotèrent qu’il était beaucoup trop jeune pour endurer sans dommage ce vent d’éloquence. Il n’est pas sûr qu’il soit mort de cela, mais chacun put constater avec chagrin qu’il avait séché sur pied. On n’a pas osé le remplacer.

La Grand’Rue n’est pas encombrée de piétons ni de voitures. Il y trotte bien plus de bêtes que de gens. Passant par là, les vaches vont aux champs par grands troupeaux et leurs têtes en lourds balanciers marquent des heures paisibles. Parfois, elles s’arrêtent devant la maison d’école, comme si elles écoutaient le maître. La bergère n’est pas pressée, elle non plus. Elle rêve à son galant ; elle lit les affiches de mariage ; elle se dit : « A quand mon tour ? », et elle se met à rougir pour elle seule. De sa baguette elle touche la dernière vache du troupeau qui paraît entraîner toutes les autres, et elle s’en va, qu’il pleuve ou qu’il vente. La prairie lui portera conseil d’amour.

L’école, le logis de l’instituteur et la mairie forment un seul bâtiment superbe, construit en pierres de taille, percé de hautes fenêtres et couvert d’un toit d’ardoises, à girouette. Peintres et couvreurs l’entretiennent avec beaucoup d’assiduité. Ce bâtiment paraît dressé pour l’éternité, non loin du clocher vermoulu, au milieu des chaumières qui l’entourent et qui reçoivent un reflet de sa blancheur.

Le bourg est orienté de l’est à l’ouest. Trois fois par jour un train vieillot s’arrête à sa porte de l’ouest. Il fait halte à peine une minute pour saluer la garde-barrière qui est gentille et qui lui fait signe. Il se met à siffler, s’il a rejeté de ses flancs un gros voyageur. Il repart en soufflant et en grognant. Il fait office de baromètre : quand on l’entend venir de loin et haleter d’une certaine façon, on est sûr que le temps va changer. Dans ces parages, on voyage encore à pied et à cheval ; on voit passer peu d’automobiles. La route nationale est à une lieue d’ici. La plupart des ménagères laissent courir sans péril leurs jeunes couvées dans la Grand’Rue.

Les maisons paysannes sont bâties sur un même modèle dont le moule est cassé, depuis longtemps. Basses et sans étage, leurs toits en grosses tuiles nattées fait penser à quelque couvercle bien trop lourd pour le pot qu’il couvrirait. Elles abritent une salle sans plancher, aux poutres mal équarries, à la fois cuisine et chambre à coucher. Le lit à rideaux en cotonnades fanées est placé à une enjambée du vaisselier et du coffre à pétrir. L’horloge à balancier fleuri toque fort dans sa boîte couleur de violon. Il y a sur la commode des coquillages, des brimborions de fer-blanc et de porcelaine qui feraient le délice des nègres, quelques photographies qui rappellent une noce et où filles et garçons turbulents sont devenus sages comme des images. De l’objectif sort toujours un petit oiseau de mélancolie ! Ces portraits ont jauni terriblement et même ceux-là où l’on voit des galants aux moustaches très pointues, perceuses de cœurs. La fenêtre est étroite et donne une lumière dure et comme étranglée ; on accroche dans l’embrasure la cage de la tourterelle. Au fond, s’ouvre un réduit où s’entassent des hardes, des outils rouillés. Chaque maison a sa grange et son étable, son verger et son potager. Le maire n’a pu faire comprendre à ses administrés qu’un fumier devant une porte n’est pas une belle chose. Pour le paysan, ce qui est nécessaire est beau. Derrière le logis, il y a un bout de jardin où se pressent, à la saison, des fleurs qui ne craignent pas la gelée : tournesols, soucis, giroflées ; c’est là que des femmes, vieilles et jeunes, viennent rêver, le soir, en cachette.

Ces bâtisses, à peu près uniformes, ont une apparence de refuge plus que de maisons. Ceux qui les habitent ont aux champs leur grande demeure, où tient leur vie dans une frémissante clôture de buissons et d’arbres. On peut proposer au vrai paysan des logis plus sains et plus spacieux, il n’en tirera jamais le plaisir d’un citadin. Plus il avance en âge et plus il est possédé par la terre. S’il achetait des meubles, des objets qui ne soient pas absolument indispensables, il se dirait sans cesse qu’il a diminué son pouvoir d’acheter un nouveau lopin. Ici, aucun vestige de l’art des hommes n’apparaît, sauf au fronton de quelques armoires où le ciseau d’un homme d’autrefois a sculpté une branche de feuillage, un cœur dans une couronne. Si le prestige des saisons n’environnait ces pauvres toits, ils seraient d’une effroyable tristesse. Le bourg, avec ses masures déjetées, est ce que le font le soleil, la pluie et le vent. Il appartient aux puissances de l’air ; ce n’est pas en vain qu’il est bâti sur la terre nue.


Ce soir d’octobre est sans nuages, si translucide qu’au-dessus du buisson jauni on peut voir danser à trois pas un moucheron. Le soleil penche vers les toits qui resplendissent ; l’ombre des arbres tourne dans l’herbe rase de la prairie. Des appels et des abois montent du fond de la vallée. L’orme géant apparaît dans sa masse, plein de ciel et brûlant d’air bleu. A travers son feuillage, où le jour se fond et coule, ses maîtresses branches s’ouvrent en terrible griffe qui le suspend à des espaces qu’il dévore, tout immobile dans une immense tranquillité. Il est dressé au-dessus du bourg, il en élève l’âme secrète dans ses rameaux, lui qui est assez splendide pour offrir au soleil couchant les ors de trois cents automnes. La nuit arrive, il blêmit et il se met à frémir dans le silence ; le murmure de la rivière voisine gagne peu à peu ses plus hautes branches.


La grange trapue et basse est d’habitude pleine d’ombres où flotte une épaisse chaleur d’animaux couchés. Si le fermier, après avoir ouvert la porte sur la Grand’Rue, ouvre celle du fond, qui donne sur un petit pré, le passant peut voir, quand il fait beau temps, un rectangle d’un vert fabuleux, formé par des herbes mangées de soleil.


Par des matinées d’hiver, si brumeuses qu’elles répandent un jour crépusculaire, des femmes chauffent le four. Les enfants paysans regardent brûler ce quartier d’astre et ces fagots que l’on disait portés par l’échine d’un bossu, au fond des lunes d’été. Il leur semble qu’une étrange lune prend feu.


Au-dessus de la muraille d’un jardin le lis rouge lève sa tige aux feuilles rabattues, en plumes roides. Il dresse sa petite herse sans flammes. Nu, il garde encore, dans le soir d’automne, un songe de fleurs ardentes.


Un homme terriblement maigre et chétif revient de la chasse. Sa gibecière est plate, son chien si efflanqué qu’un grand coup de vent l’emporterait. Un paysan le voit passer et dit : « Le bon Dieu sait ce qu’il fait. Cet homme n’a pas tué de lièvres, à cause qu’il n’aurait pas pu les porter et il n’est pas assez riche pour se payer un porteur. »


Ce soir, une femme arrache des pommes de terre dans son jardin. De loin, elle apparaît courbée en deux. Elle tient sa pioche avec ses deux mains et tire dessus de tout son corps. Elle doit être vieille ; par moments, les mains qui saisissent les tubercules sont si actives qu’elles n’ont pas l’air d’appartenir à cette femme en jupon noir, en chapeau de paille noire, et dont on ne voit pas la figure.


Déjà la châtaigneraie laisse tomber de ses branches mille petits hérissons verts, roulés en boule.


L’épicerie est belle, avec sa devanture où sont accrochés des paquets de ficelle, des toupies de buis, près de bocaux à bonbons qui reposent sur des tablettes couvertes d’une toile cirée. Mais la forge qui s’ouvre non loin d’ici est un repaire d’enchantements. Aux soirs d’hiver, quand la nuit rapide descend sur le bourg, le forgeron qui tire sur la chaîne du grand soufflet fait palpiter les ténèbres, et elles dansent pour lui, devant sa porte.

II
TEMPS DU REGAIN.
LE PAYSAN PAPILLONNEUR.
UN SORCIER DE CAMPAGNE.
LÉGENDE.

TEMPS DU REGAIN

Septembre laisse une première trace ardente au verger, dans les branches où les fruits se colorent et se découvrent. Ils commencent à se détacher de l’arbre. Dans le silence, on entend leur choc léger sur l’herbe rase. Des souvenirs tombent dans le cœur des hommes avec moins de bruit encore.

Temps du regain, saison des choses mûres, dont le miel garde on ne sait quelle brûlure d’aiguillon. Au pressoir, les pommes vont être broyées ; la hache des bûcherons fera trembler aux cimes de la forêt une couleur de sacrifice. Les chasseurs s’éveillent au cri de la caille ; ils dressent des chiens, préparent des munitions. Les garçons les mieux faits aimeront à montrer les plus grosses gibbosités, formées d’un amas de perdreaux et de lapins entassés dans une vaste poche dorsale ; ils ne se trouveront jamais assez bossus en revenant de la chasse. Leur émoi dure toujours, de voir descendre en spirale un oiseau sauvage, enlevé aux prestiges de l’air. Ils peuvent mettre plume au chapeau, s’ils n’en sont pas allégés, il leur sera pardonné pour les récits qu’ils racontent avec gourmandise, par traits menus, à petits coups, imitant la patience d’une plumeuse de grives. Ils révèlent un certain génie à faire leur propre éloge. Il n’est pas d’agapes plus échauffées de bonhomie et de vraie joie que les leurs, tandis qu’une caille dorée par un feu de bois aiguise le palais le plus insensible. La caille est pièce de choix ; sa mort est environnée de justes louanges. Sur elle, les vins nobles sont versés ; ses ailerons deviennent des anses délicieuses pour un vase couché, empli jusqu’au bord de friandises. Mais une brochette d’alouettes coiffées de lard, accordées au pain grillé, a du style. Le meilleur sel de l’esprit humain a poudré ces oiselets plus faits de ciel que de limon.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR

Ce matin, un paysan, que je nommerai Jeantou, fauche le regain du seul pré qu’il possède encore. Jadis, il mena bon train ; il se vantait d’hectares au soleil. Il a été riche, il ne l’est plus. Il est marié ; il ne prête aucune attention à sa femme, sauf quand elle apporte sur la table le salé aux choux.


« Je la connais trop, dit-il. C’est une bonne femme, mais j’en ai fait le tour comme de ce pré. Je la verrais, à cette heure, les yeux fermés. Elle a vieilli plus vite que moi, et elle est jalouse autant qu’une pie. Des fois, même quand je suis resté sage, elle me demande, le soir, lorsque je me cogne à son côté avec l’envie de dormir : « Où es-tu passé ? Tu sens encore la poudre de riz… » C’est drôle ; si elle croit renifler cette poudre, ça la rend enragée… Elle a trop bon nez ; à part ça, c’est une bonne femme. Elle cuisine bien. Vous viendrez manger un chou farci… Ce qui la pique fort, aussi, c’est de voir des « jeunesses » avec les cheveux coupés. Des fois, elle s’approche du bal de la mère Boutaud, qu’on appelle : bal des grenouilles, parce qu’il est ouvert près de la mare. Elle met le nez à la porte ; puis elle s’en va, tout d’un coup, comme si son cotillon prenait feu. Elle rentre à la maison et crie : « Quel malheur ! ces danses… C’est des frotte-nombril… Le monde est fou. Et tu me dis que tu vas boire chopine dans cette auberge… Tu me feras croire que tu ne bois que chopine… Ça sentait la poudre de riz à s’en trouver mal… » Un jour, elle s’est plantée devant moi ; elle m’a dit : « Si je me faisais couper les cheveux ? Eh ? qu’est-ce que tu en penses ?… » Je lui ai répondu qu’elle en avait trop peu. Alors, elle a fait une grande colère. Elle m’a crié que je lui avais mangé ses sous avec des créatures qui se moquent de moi, mais pas de l’argent. Ce n’est pas vrai, tout à fait… Il y a des moments où je suis encore un bel homme. »


Il se vante un peu ; il appartient à l’espèce du paysan papillonneur et dépensier. N’aurait-il qu’un billet de cent sous, on lui fait payer à l’auberge une bouteille de vin, en le flattant : « Eh ! Tu savais y faire… Tu sais encore te débrouiller. Tu en remontrerais à l’instituteur. »

Il a un peu plus de cinquante ans et il n’a guère la force de travailler, ni le goût. Son corps est fourbu, ruiné. Parlez-lui de son jeune temps, ses yeux se mettent à luire, en gouttes d’eau ; un rire brillant coule dans les rides de sa figure cuite et recuite. Il rit d’un rire cassé, étrange. Il parle de ses succès quand il était militaire, et après. Il dansait toute une nuit, sans fatigue, comme un papillon. Femmes et filles se battaient à la porte pour danser avec lui. C’est la pure vérité. Ses enfants légitimes, qui travaillent à la ville, ne veulent plus le revoir : il avait dix vaches, il n’en a plus qu’une ! Cela ne se pardonne pas.

On montre dans le village un petit garçon qui lui ressemble de façon extraordinaire et qui porte le nom d’un propriétaire cossu. Quand Jeantou l’aperçoit, il hoche la tête, il l’appelle : « Veux-tu une pomme ? Je t’achèterai un gâteau… » Le petit s’éloigne fièrement, derrière son troupeau de moutons qu’il mène au champ. On lui a trop dit que Jeantou était un vieux fol.

Une lumière diffuse éclaire le pré où le regain forme comme des tas de rognures. De temps à autre, Jeantou prend la pierre à aiguiser, dans une corne creuse, pendue à la ficelle qui tient son pantalon merveilleusement rapiécé. Il en frotte la faulx qu’il approche de sa joue comme pour mieux écouter la petite rumeur du fer ; puis il en éprouve le fil entre le pouce et l’index. Il se courbe, coupe l’herbe par taille ronde. Cela ne dure pas longtemps. Il ne tarde pas à se redresser.

— J’ai du bois dans l’échine, mon pauvre. C’est misère de travailler quand on est vieux. J’aurais pu boire frais, l’été, et chaud, l’hiver… Jeunesse passe bien vite… J’ai fait chemin double. Les femmes m’ont couru après… Puis, elles m’ont laissé en plan. J’aurais droit à une petite pension… Pourtant, quand je pense à un certain cerisier, ça me fait rire, quand même…

Il se remet à la besogne et il marmonne :

— Encore des pommes de terre à arracher pour le cochon et pour nous… Après, je dirai deux mots au lièvre.

Comme la plupart des paysans, il est chasseur. Mais il n’a jamais pris de permis.

— Ça ne sert à rien, dit-il. C’est pas ce papier qui me ferait tuer un lapin de plus.

Tandis qu’il arrachera ses pommes de terre, un vieux fusil à piston sera caché dans la haie, à portée de sa main. Son chien sait garder le bétail, mais encore mieux dépister les lièvres. Il n’a plus qu’une vache à surveiller, il s’ennuierait s’il ne chassait pas un peu…

Un troupeau vient à passer sur la route, suivi d’une femme longue et sèche, en rames à pois.

— C’est-il pas malheureux ! Vous la connaissez… C’est la femme de Rullou, le sacristain. Je sais point comme ils ont fait… ils n’avaient qu’une socque et qu’un sabot avant guerre. A cette heure, ils ont gros de terre. C’est sec ; ça n’a pas d’enfants. C’est point l’amour qui les sèche, mais le guignage des sous. Lui, il chante à l’église et il ne croit même pas au diable. Mais ça se voit à sa tête qu’en chantant il gagne encore des sous. L’homme et la femme, ils sont si secs, que, frottés ensemble, ils feraient feu. Soir et matin, ils courent les fafiots… Ils en voient dans le lait, dans les carottes, jusque dans un pied de méchant persil. Lui, il est si pressé qu’il sonne pas l’angélus comme il faut… Au lieu de trois coups, il en tape qu’un seul… C’est quand même pas des choses à faire. Il profite que le curé est un peu sourd… Il prendra bien le temps de mourir.


Lui aussi, Jeantou, aurait gagné gros d’argent, car il avait le « don » de guérir les bêtes. Il commence une autre histoire. Il a le ligneul bien coupé.

— Après que trois vétérinaires étaient passés pour soigner une vache qui s’enflait, et qui restait ronde comme une vraie boule, j’ai dit : « Ça, c’est des messieurs qui aiment pas ce qui est sale. » J’ai troussé mes manches jusqu’à l’épaule. Je raconte pas le reste… J’en ai encore une faiblesse dans le tendon du bras. Oui, monsieur. Une semaine après, la vache avait repris sa belle figure. Mais je n’accepte pas d’argent… Il y a des chrétiens qui ont un don comme ça. Le père Jacquet de Beaufond est sorcier. Ça ne se voit pas à son nez… C’est un sorcier de bon œil… Il a un livre secret… Il enlève de petites maladies à des gens ; il guérit les enfants de la peur. Moi, c’est le bestiau, c’est plus fort, à preuve que les bêtes ne parlent pas… Faut deviner.

UN SORCIER DE CAMPAGNE

J’allai voir le père Jacquet de Beaufond. Il habite une chaumière, au bord de la Gartempe. Il cultive un bout de terre ; il mange du poisson qui ne lui coûte pas cher, étant bon lanceur d’épervier.

Des peupliers annoncent la présence de la rivière par un battement de feuilles ruisselantes.

Le père Jacquet vient sur le seuil. Je ne lui dis pas qu’il est sorcier, puisqu’il le sait. Il désire le silence et le secret ; on murmure qu’il est maître de certaines choses invisibles ; cela suffit. C’est un paysan de petite taille, grisonnant, maigre, tout en noyau. Au premier abord, les signes de sa puissance restent cachés. Peut-être a-t-il les yeux plus vifs que d’autres, un regard en vrille. Je l’interroge avec détours. Il me fait entrer dans l’unique salle où vivent, en cette contrée, les paysans. Sur la terre battue, le lit est dressé en face du coffre à pétrir ; près du foyer, une commode en cerisier. Il parle à voix basse, comme enroué :

— J’ai la branche de noisetier, l’eau, les petites plantes… Je devine. J’ai un œil en tire-bouchon. Je débouche.

— Vous avez aussi un livre…

— Oui, mais je ne sais pas lire. Je le tiens de mon grand-père qui le tenait d’un maître d’école.

Il ouvre la commode ; il en sort un livre relié en veau, rehaussé de quelques dorures du dix-huitième siècle. Le cuir est mordu par l’humidité. On devine, sans être sorcier, qu’il a moisi dans un grenier mal couvert. Il est maculé de fientes d’oiseaux.

— Je ne l’ai pas nettoyé ; ça lui enlèverait sa force.

Je m’aperçois avec stupéfaction qu’il s’agit du premier tome des Liaisons dangereuses.

— Je l’appuie, dit le père Jacquet, sur la tête de ceux qui ont perdu des sous ou autre besogne. Ils font en même temps une prière, promettent une procession aux bonnes fontaines… Et tout s’arrange.

Laclos n’avait pas prévu un tel usage de son livre. Je quitte le père Jacquet. Non loin, un petit moulin de légende fait la roue au soleil, avec ce vif plumage d’argent que lui prête la rivière. Tout autour, la prairie est un ruissellement vert. Que le silence est frais, ce matin ! Un vieux pays fait le gros dos sous une lumière amicale. Si la maison du meunier avait deux roues, elle s’en irait comme une charrette.

LÉGENDE

La tour de Châlus est fameuse, en Limousin. Ici, une flèche frappa au cœur le lion d’Angleterre. En ce pays mystérieux, grand domaine à rêveries, elle fait penser à quelque énorme tronc de granit, découronné de ses ramures ogivales. A son pied, dans une sorte d’excavation, niche en hibou un vieux paysan qui me regarde de ses yeux troubles à l’ourlet rougeâtre. Longtemps, la célèbre tour abrita un forgeron. Le fer frappé, le ronflement du feu s’accordaient bien à ses pierres. Elle domine une terre enflammée de bruyères en fleur. Fabuleuse pourpre d’une campagne où survit l’esprit des légendes. Une métayère de ces parages conte cette histoire :

— Petite Pomme Rouge était une enfant donnée par les fées. Sa voix avait tant de charme ! Elle chantait, et les feuilles s’arrêtaient de battre, le vent se posait. Un jeune seigneur l’entendit. Sa surprise fut d’autant plus grande qu’il ne voyait personne. Après bien des recherches, de pommier en pommier, il aperçut une demoiselle pas plus grosse qu’une pomme. Il devint amoureux de Petite Pomme qui chantait. Son père avait rêvé pour son garçon d’une fille plus belle ; il se mit en colère et s’opposa au mariage. Le jeune homme tomba en langueur et force fut au père de consentir à une union qui le flattait peu. Petite Pomme savait bien qu’elle aurait taille normale quand elle réussirait à faire rire la fée, sa marraine, qui ne riait jamais. Aussi demanda-t-elle que le cortège passât devant le château de cette fée trop sérieuse. Bien plus, Petite Pomme prétendit figurer dans ce cortège, montée sur un gros dindon à la crête large comme les deux doigts. Il fallut céder. Comme Petite Pomme franchissait, sur un pont fleuri, un joyeux ruisseau, on entendit dans l’eau un immense éclat de rire. C’était la fée qui mourait de joie en voyant sa filleule qui se pavanait en pinçant la crête du dindon. Elle leva sa baguette magique ; Petite Pomme apparut sous les traits d’une grande et rêveuse jeune fille.


Cette bonne femme raconte aussi l’aventure d’un majordome du château de Courbefy, qui avait ouvert la porte aux Anglais. On lui avait fait savoir, à ce vénal, que s’il trahissait, il n’aurait plus besoin de rien. En effet, il fut enfermé dans une tonne garnie de couteaux, que l’on précipita au fond d’un ravin. Les Anglais avaient tenu leur promesse : il n’eut besoin de rien après avoir été mis ainsi en barrique.

III
AUTOMNE.
UNE VIEILLE MÉTAIRIE.
AU PRESSOIR.

AUTOMNE

Septembre s’achève ; l’automne, vieil alchimiste, commence de battre une monnaie où l’or a mille prix, aux yeux des poètes. Fortune raflée par quelques semaines de vent et de soleil ; tombée du ciel, elle y remonte en nuées, en songes. Au loin, la forêt couve une flamme de magie. Dans le verger, les feuilles retrouvent la couleur des fruits disparus et qu’elles ont protégés, tout l’été, la pourpre des cerises, le jaune des pêches et des pommes. Le souvenir est ainsi exalté par l’absence ; et c’est un accord secret des choses. Dans le buisson, les chardons ouvrent des crêtes de soie sur des tiges desséchées. Les capsules rouges de l’églantine se dressent au long de branchettes crispées ; elles cachent le fameux poil à gratter, épice des conteurs gaulois. Les mûres pesantes, sucrées, s’agglutinent en grains de réglisse noire. Les baies du houx métallique rougissent ; elles brilleront au froid plus vif, attisées par le vent du nord. Le sauvage liseron s’est frayé passage entre tant d’épines ; et le voici qui lève son petit verre pour une goutte de rosée ou quelque abeille. Le chèvrefeuille, si bien nommé, s’élance, cabriole en fines fleurs échevelées, dans un mouvement de merveilleuse rébellion.

Le pays se dévoile mieux sous un soleil tamisé par des nuages mobiles et qui l’arpente d’une chaîne d’or et d’ombres. Le curieux spectacle, presque indicible, que proposent ces jeux de lumière ! Aux pentes des collines se pressent, avec des alignements d’armée, les topinambours en uniforme d’un vert rude et rêche. Ils n’ont pas encore leurs corolles au feu jaune, si fort et si doux, par des soirs mélancoliques. Non loin, sur un tertre solitaire, un pommier mort reste debout ; dans ses branches, où la sève ne remontera plus, une grosse boule de gui est suspendue, étrange bouquet attaché aux vertèbres d’un squelette. Quelques fruits joyeux d’un pommier qui pousse à côté ont roulé sous ses rameaux noirs ; serait-ce par une mystérieuse amitié ?…

De la route qui serpente dans un paysage familier, on aperçoit des ramasseurs de pommes de terre, courbés sur une tige brûlée, ramenant au jour une provision souterraine. D’autres cueillent des haricots aux gousses cassantes. De toutes parts, on découvre les chercheurs obscurs qui ont résolu de ne rien laisser au sol, après lui avoir tout donné, en travaux, en espérances. De quelque hameau invisible, on entend venir le ronflement d’une batteuse ; l’air s’emplit d’un ruissellement de blé. Il y a, en ce moment, des hommes qui plongent leurs mains dures dans une masse de grains pour en éprouver la force de vie. Ils plient sous la charge des sacs pleins et pesés qu’ils entassent au grenier. Ce beau et bon poids les courbe d’une fatigue très heureuse ; la joie des récoltes les tient aux jarrets. On ne bat plus au fléau ; on ne voit plus tourner devant les granges la barre de bois que la paille avait rendue luisante ; le grain ne saute plus sous des coups frappés en grande cadence de galop. La batteuse dévore en hâte les gerbes ; la pluie du blé est si drue que la machine à vapeur, aux apparences de vieille petite locomotive, ne trépide pas longtemps à la même place.

Du 15 septembre au 15 octobre, aucune trêve. Au temps des veillées, le paysan prendra son repos à la chaleur amicale des feux de bois qui s’accordent si bien à son rire.

UNE VIEILLE MÉTAIRIE

Pour aller à cette métairie, il faut suivre un sentier bordé de bruyères et d’ajoncs rouillés. Tout autour, à perte de vue, le pays apparaît singulièrement ligoté, tenu par des lignes entre-croisées que forment des haies plantées de chênes que l’on ébranche sans pitié. Ces arbres ont une figure de supplice que l’hiver rendra plus tragique. Sur un plateau rougeâtre où les fougères ont mine de flammes mortes, des châtaigniers, aux branches intactes, montrent déjà leurs bogues vertes. Quand elles piquent la joue, dit le proverbe, le temps des veillées au coin du feu est proche. Elles ne s’ouvrent pas encore pour laisser jaillir un fruit luisant, en acajou fin, ponctué d’une mèche de soie blanche.

Le sentier descend vers la rivière au bruit frais. Voici la vieille métairie, cachée dans un repli des herbages, telle qu’elle était il y a quelques centaines d’années. Que la rumeur des hommes ingénieux ou méchants est loin d’elle ! L’étroit chemin garde la trace du piétinement des troupeaux. Près de la grange et des étables construites en pierres liées d’un mortier plus mêlé d’argile que de chaux se dresse un hangar couvert d’une paille de topinambours.

Il est quatre heures du soir, environ. La maison s’éclaire aux rayons que laissent percer des nuages blancs. Elle est entourée d’un mur large et bas, formé de blocs de granit. Près du seuil, la maîtresse, Jeannette Verdier, fait prendre l’air à la laine des matelas, comme elle dit. Un balai de genêts est appuyé contre la porte. Le soir est calme ; on entend le battement d’ailes des pigeons regagnant leurs boîtes accrochées sous le toit qui s’avance un peu, avec ses tuiles rondes, en tresses. Les ceps de la vigne, à demi dépouillés de leurs feuilles, serpentent, tout noirs, sur la blancheur d’un lait de chaux. Un jeune chien est enroulé à côté du balai de genêts ; il sommeille ; on pourrait croire qu’il est mort s’il ne remuait ses petites oreilles, agacées de mouches : boule de poils où l’on devine une respiration paisible. Il ouvre les yeux ; son regard est déjà très humble, doux aux arrivants qu’il reconnaît. Cette lueur de docilité est bien forte dans la tranquillité du soir.


Tout en travaillant, Jeannette parle des choses de la saison, tandis qu’elle effiloche des bribes de laine, d’une main preste, avec autant de précaution que si elle plumait un oiseau. Elle est assise sur un escabeau, penchée sur cette laine qu’elle veut aérer, gonfler de soleil. De son visage long, amaigri par le bon souci et le travail, sort un nez mince, pointu. Ses cheveux ont le brillant d’une châtaigne jaillie du pelon. Ils sont enduits d’une pommade que vend le voyageur qui promène sa bimbeloterie de ferme en ferme, accompagné d’un chien velu. Nattés en dures cordelettes, roulés au-dessus de la nuque, leur masse luisante donne l’idée d’un ouvrage très bien fait, difficile à réussir. Dans la cour de la métairie, elle est seule avec sa besogne qui lui tient compagnie, dit-elle. Garçons et vieux sont aux champs. Une pintade en jupe tombante se met soudainement à crier.

— Tout n’est pas aisé, dit Jeannette. Le mois dernier, nous avons perdu un joli bœuf. Le soir, il était rentré à l’étable, après avoir tiré la faucheuse. Il était bien courageux. En allant boire, il dansait. Le matin, on l’a trouvé crevé d’un coup de sang. C’est comme ça. Tout n’est pas facile. Le temps plaisant s’est caché. Trop de jalousies, trop de toilettes. Ça entraîne la fainéantise. Et c’est le travail qui rend heureux. Autrefois, il y avait les chansons. Elles ont une vérité, un bonheur pour chacun. Mes garçons apportent de la foire des airs qu’on leur vend sur méchant papier avec les signes de musique. Des fois, c’est plus bête que les bêtes. Les vieilles chansons, je ne les chante plus guère ; je les récite en moi-même, quand je suis aux champs… ou bien, je pense à celle-ci, à celle-là… Je sais celle des trois demoiselles et de la caille et du galant capitaine. Ça n’est point perdu, quand même.


Le soleil disperse les nuages. La mare voisine, si boueuse et si noire dans l’ombre, se dore et resplendit en nappe d’huile. Des canards y vont pour ne plus boiter, mais glisser dans une pêche de rayons. Le puits est un tonneau de granit, où le jour éveille une eau secrète, toute pure, une sorte de miroir couché ; il s’y reflète on ne sait quelle lueur qui monte aux yeux attentifs. Son crochet de fer forgé au marteau, il y a bien des lunes, est doux au toucher ; tant de mains, dans un désir de fraîcheur, l’ont saisi pour la descente des seaux et leur montée ruisselante…

AU PRESSOIR

Le tonnelier de village répare les vieilles barriques, leur fait une ceinture d’osier et de bois flexible. Leurs planches, ordonnées, ajustées, rendent, sous le marteau qui les frappe à coups savants, ce beau son que l’air a plaisir de propager.

Jeantou, le papillonneur, a sa récolte de pommes : six sacs bien pesés, de quoi tirer une barrique de cidre. Ce soir, il me dit, en s’appuyant des deux mains sur la barrière de son verger :

— Le vin est trop cher, mon pauvre. Le cidre est son petit-cousin. Il faudra que mon gosier s’en contente. Demain matin, j’irai porter les sacs chez le meunier, le grand Farine. Le jus est plus bon dans sa presse. Faut que j’emprunte un âne et un charreton pour mener les pommes. Dire que j’ai eu dix vaches !

Sa figure est à demi enfouie sous une grosse casquette à pattes qui fut belle au temps de Félix Faure. Sa chemise de chanvre, assez grisâtre, est curieusement ornée de gros boutons blancs. Il parle de lui :

— J’avais une carcasse, j’en ai fait un drôle de feu… J’étais le plus brave homme que la terre puisse nourrir. Tant que j’ai eu de l’argent, on était plaisant autour de moi. Souvent, je disais aux femmes, à preuve que je sais la politesse : « Mesdames, vous avez de la chance d’avoir un homme comme moi autour de vous autres. » Maintenant encore on me cherche… Je ne reste point malade une petite journée, eh bien, ça se sait tout de suite… Il y en a une qui me fait porter en cachette des berlingots ou du tilleul… On s’inquiète… Aujourd’hui, j’ai enlevé les fourmilières de mon pré ; il sera plan comme un sou.

Il s’échauffe ; il me fait le portrait d’un conseiller qui lui avait promis de faire tracer un chemin qui donnerait plus de valeur à son pré, et uniquement pour lui causer du plaisir. Cet homme n’avait qu’un seul défaut : il était un peu oublieux.

— Je portais ça sur le cœur. J’en avais chaud. Je ne pouvais plus attendre et faire le pied de poule… Un jour de foire grasse, je l’ai traité de traître, en pleine auberge ; oui, monsieur. Il y avait autant de monde devant la porte que dans la salle. Ça lui a baillé un rude coup. Il s’est gratté la tête et il m’a dit : « Vous êtes un peu vif ; une autre fois, il ne faudra pas vous mettre en colère. Vous m’avez tourné les sangs. » J’ai eu mon chemin. J’avais un tempérament de fer et une langue bien déliée.

Il bavarde quelque temps encore ; il s’interroge et se donne à lui-même des réponses ; il se cherche des disputes qui finissent toujours très bien, à son avantage. Cela s’appelle simplifier la vie. Il touche du doigt sa casquette à pattes et s’en va pour donner à manger aux lapins.

— Ils ont les reins aussi larges que les deux mains… Vous aurez de l’espèce.


Le lendemain, de bonne heure, je me mets en route vers le moulin du père Farine. Bientôt j’aperçois un charreton que tire un âne exhorté par Jeantou qui chemine à pied. Les sacs de pommes, la barrique emplissent assez exactement la voiture. Voici la rivière ; des trembles s’y reflètent jusqu’à leur cime qui bouge ; l’eau ajoute au frémissement du vent un autre tremblement beaucoup plus mystérieux.

Jeantou, qui ralentit son pas à mon approche, me dit, très bonhomme :

— Et depuis ?…

Il me tend une main qui devient, par politesse, sans doute, une chose morte, roidie. Puis il parle, ayant fait ce geste d’amitié :

— Il n’y a que Farine pour presser des pommes proprement. C’est un homme rude. Il est sobre pendant vingt-neuf jours de chaque mois, mais le trentième il se cuite à mort. Quand on dit à un homme qui ne déteste pas le vin : « Tu te cuites comme Farine », c’est un compliment. On ne peut pas mieux faire en ça. A un mètre, il sent tellement la boisson que sa femme, si elle veut l’embrasser, recule tout comme une souris reculerait devant un fromage bien trop fait.

Il se gratte le bout du nez ; il dit :

— Le mois dernier, j’ai bien ri. Il pleuvait gros comme le doigt. Ce soir-là, je me reposais un peu chez la garde-barrière, qui est amiteuse. Tous les trains étaient passés, je restais quand même. Dehors, il faisait une nuit bourrue. J’allais partir ; la garde-barrière me dit : « Vous prendrez un vin chaud… » Je ne refuse jamais un vin chaud. Elle remet du charbon dans la cuisinière ; le pot commençait à jaser quand je vois entrer le grand Farine. Il ne dit ni bonjour ni bonsoir. Quand il a bu, il n’est point poli. Il a oublié. Il s’assied sur une chaise. Il s’y balançait et il la faisait trop craquer, tellement que la garde-barrière lui dit : « Vous allez casser ma chaise… » Il se lève, s’appuie au mur. Il ouvrait des yeux comme un hibou. Il se déplace ; il laisse sur le mur quelque chose ; il avait dû tomber sur un porte-bonheur. La garde-barrière ne lui fait pas de reproches. C’est un bon homme ; il est très riche. Mais elle lui tourne le dos. Voilà que notre homme vient s’asseoir sur la cuisinière. Ni elle, ni moi, nous n’y faisions attention. Au bout d’un moment, Farine se mit à fumer. C’était une drôle de vapeur. La garde-barrière, qui est délicate, se bouche le nez, crie que son vin chaud est gâté. Elle met Farine dehors. Lui, il ne dit pas un mot. Pour se rafraîchir, il va se coucher sur les géraniums de la porte. Quand il est comme ça, il n’a pas d’idée. La garde-barrière faisait un tapage… Elle lui en a dit… et c’est une femme qui a le ligneul bien coupé… Il a fallu que je boive tout seul le vin chaud. Le matin, les géraniums avaient figure de cataplasme.


Nous ne voyons pas encore le moulin, mais nous entendons le tac-tac de cette horloge de la prairie. « La rivière en est le bon ressort », dit le meunier. Jeantou guide le charreton dans un chemin creux. Il s’arrête au seuil du pressoir, il appelle le meunier. Farine vient sur la porte ; il tient dans sa main énorme un croûton de pain coiffé d’un chapeau de crème. Il regarde Jeantou ; il dodeline une figure chevaline, noueuse çà et là, taillée, semble-t-il, dans du bois rouge. Seuls, dans cette face rigide, les yeux ont quelque mobilité. Il est tout rasé, mais on dirait qu’il porte moustache en brosse au-dessus des paupières, tant ses sourcils sont épais. Il a plus de soixante ans ; il est solide comme un madrier. Il me dit bonjour. Puis il fait disparaître, d’un seul coup, le croûton et son chapeau dans sa bouche large. Quand on lui tape dans le dos, il en sort toujours un petit nuage de farine.


Jeantou n’est pas bavard, ce matin. Il charge un sac sur ses épaules, gravit un escalier extérieur en pierre brute. Il verse les pommes dans une sorte de long sabot incliné dont on aurait enlevé le dessus. A la pointe, une planchette retient les fruits qui ruisselleront dans la râpe où va tourner un rouleau garni de lames. Farine pose la courroie sur les roues que l’eau se met à mouvoir. Cela fait, il monte à l’étage ; Jeantou reste en bas devant le bac de bois et l’embouchure de la râpe. Farine enlève la planchette, s’accroupit, modère de la main le ruisseau des fruits qui coule à travers le plancher. Jeantou s’évertue, ramasse avec une pelle la pâte et la jette dans le bac. Elle tombe en blancs monceaux de pluie figée ; très vite, elle devient rougeâtre. Des guêpes bourdonnent autour et chuchotent aux oreilles de Jeantou. De nouveau, le grand sabot est rempli. La râpure des pommes continue sa lourde coulée. La machine tourne maintenant à vide. Jeantou roule près de la porte sa barrique ; il la cale soigneusement. Il lui sourit.

Farine descend, arrête le mouvement de la râpe. Il met la pâte dans des sacs aux mailles peu serrées, que Jeantou tient par les coins. Chaque sac est porté debout dans un seau jusqu’à la presse. Farine l’essore un peu, puis il lui donne une forme carrée en le repliant.

— Ce n’est point des coussins pour l’hiver, dit Jeantou.

Farine lui donne une tape sur l’épaule et grogne :

— Ah ! vieux diable… Tu sais bien ce qui est bon…

Les sacs sont étagés exactement en piles, d’où sort un jus trouble, crémeux. Farine les couvre d’un madrier. Il fait descendre dessus une pièce de bois ; la vis du pressoir joue au moyen d’une longue barre. Le cidre coule dans un cuvier. Jeantou, tout entier à sa besogne, emplit seau à seau sa barrique. Il s’agit de tirer le dernier jus. Farine pèse de plus belle sur la barre, qui mord dans les montants de la vis. Il s’y agrippe des deux mains ; il la ramène à lui, gravement, de façon que tout son poids l’entraîne. Le bois craque. La barrique de Jeantou est pleine ; une mousse blanchâtre se met à pétiller sur la bonde.

— Voilà de quoi te mouiller la langue, vieux chat, dit Farine à Jeantou.

Dans le pressoir, il y a une épaisse odeur de pommes broyées. Le ciel commence à bleuir. Par une fenêtre étroite, on voit l’écluse, merveilleuse chevelure d’eau, lissée de soleil. En bas, entre des pierres noirâtres, une bouillonnante neige tourne et fuit.

IV
NOVEMBRE.
SUPERSTITIONS RUSTIQUES.
LE CHAT DANS LA PRAIRIE.
MORT D’UN PAYSAN.

NOVEMBRE

Le vent d’ouest s’est levé dans cette campagne du Centre. De tous les vents, c’est le plus mystérieux ; il accourt des profondeurs du monde dans une odeur de terre ouverte par la charrue. Il rôde autour des maisons paysannes ; il s’irrite. Les feux de bois, allumés au temps des veillées, repoussent les assauts d’un monstre obscur. En ce mois, les taillis perdent leurs feuilles ; seuls, les chênes garderont tout l’hiver, en signe de haute puissance, une frondaison de rouille.

Ce matin, le pays est embrumé. Bruits et rumeurs arrivent, semble-t-il, par d’étranges routes de silence. Au bord de ce pré, deux feuilles d’un grand figuier descendent parallèlement, agitées comme deux mains d’un corps invisible qui va s’abattre dans l’herbe. A l’horizon, les bruyères éteignent leurs petits brasiers de fleurs ; les bosquets de houx, à mine guerrière, continuent de rire et de faire feu de leurs baies rouges, avivées. Le paysan, ennemi du rêve, laboure déjà et cherche la vie ; sa charrue est la vieille amorce où elle se prendra. J’entends le craquement du joug au front des bœufs dont le pas s’enfonce dans les mottes, sans bruit. Le brouillard est plus épais ; l’attelage gagne la lisière d’un champ qui perd sa forme, devient une parcelle de songe ; l’homme s’efface, sa voix est inquiétante comme un appel qui sortirait d’un buisson, d’un arbre, et non d’une bouche humaine.


Ce soir, j’ai accompagné la métayère Jeannette et ses deux fils, Léonard et Jacquet, jusqu’à la châtaigneraie du Cros-de-Renard. Le vent a tourné au nord, comme on dit. Le ciel clair est d’un bleu froid. Jacquet mène la charrette que tire le couple des bœufs ; il les pique légèrement de l’aiguillon qu’il glisse entre leurs pesantes cornes. Léonard et Jacquet n’ont pas encore dix-huit ans. Ils travaillent de bon cœur dans la métairie. Garçons comme on en voit beaucoup dans ces parages, ils sont de taille moyenne, peu membrus, musclés, avec des figures de plein air. Ils ne parlent pas beaucoup ; ils éclatent de rire, parfois, dans une impatience de jeunesse. Le dimanche, ils vont au bourg, apprêter le fox-trott à la sauce paysanne. Ils ont oublié les bourrées où il y avait de la féerie. On les dansait encore, à la veille de la guerre, l’œil brillant et la joue rouge, entre deux coups de vin blanc offert aux filles. Quand ils reviennent en pleine nuit, vers la métairie solitaire, ils jettent des cris gutturaux qui percent de grands espaces de ténèbres.


Nous arrivons sur une pente rocheuse où le soleil ranime les couleurs de fougères à demi mortes. Les châtaigniers apparaissent en capes de feuilles sèches. Leurs branches s’élancent de troncs fendillés qui donnent l’idée d’une masse granitique. Environnés de rochers, ils en ont pris l’apparence.

Jacquet arrête les bœufs en appuyant l’aiguillon entre leurs têtes. Jeannette se courbe et ramasse les châtaignes qui ont jailli des bogues ouvertes. Les garçons, au moyen d’une baguette fourchue, frappent les pelons encore fermés ; les châtaignes sautent sous le coup ; elles ont l’air de petits objets tout neufs, fraîchement vernis, parfaits, de choses non seulement bonnes à manger, mais délicieuses à regarder.

Chacun se hâte, sans parler. Jeannette emplit des paniers qu’elle verse dans la charrette. Un pic-vert pousse un cri déchirant, annonciateur emplumé de la mort des arbres.

La besogne finie, Jeannette vient s’asseoir sur un tertre gazonné. Elle parle à mi-voix, posément.

— Voilà le mois des défunts. On pèse pas lourd, surtout les pauvres femmes. Vous savez bien : Femme morte, chapeau neuf. On ne nous plaint guère, quand nous partons. Je me souviens dans mon jeune temps du remariage de Bontaud, le mérillier. Il y avait pas un an qu’il était veuf. Il trouva vite une autre femme pour donner à manger aux bêtes, qu’il disait. Il chantait à la messe ; il pouvait pas tout faire, et il avait un bon petit bien. Il fit une brave noce. Quand on sortit de l’église, les ménétriers faisaient un potin de tous les diables. Il fallait passer devant le cimetière ; il y avait point d’autre chemin. Arrivé devant, il dit : « Arrêtez, misérables ! Si ma pauvre défunte vous entendait !… » Une fois le cimetière passé, il cria, bonhomme : « Allez-y, maintenant, mes amis !… » Vous connaissez le vieux père Lamond. Il a perdu très tard sa bonne femme, la Minette. Il l’aimait bien, mais il trouvait qu’elle venait trop souvent lui faire honte, quand il buvait chopine, à l’auberge. Une fois les coudes posés devant son verre, sur la table, il était plus lourd que du plomb. Il pouvait plus se lever ; pas moyen de le faire sortir. La Minette n’osait pas entrer ; elle grognait à la porte, tapait dans les contrevents. Il disait : « Patience, un petit peu de patience, mignonne. Tiens ta langue… » Pendant vingt ans, elle lui fit du sabbat à la porte, si bien qu’on n’y portait plus attention. Elle est morte, il y a deux ans, sans avoir brouillé son homme avec la bouteille. A présent, il boit son verre à cause de son chagrin, qu’il dit ; avant, c’était peut-être bien pour son plaisir. Il vit seul ; ses enfants sont à la ville… Quand il revient chez lui, en quittant l’auberge, il passe devant le cimetière et il dit : « Dors bien, va, ma petite Minette… Dors bien… moi, j’ai bu un bon coup… »


La nuit descend vite en cette saison. Nous prenons une route qui borde, l’espace de trois cents pas environ, un étang merveilleusement limpide. Il est si clair et si pur, ce soir, que l’on ne dirait pas qu’il reflète le ciel, mais qu’il est un peu du ciel même, sans une ride, sans le moindre frissonnement.

SUPERSTITIONS RUSTIQUES

Près d’ici, à Labregère, la jeune métayère Yvonne Montier, une brunette à la figure blanche et fraîche, n’a pas eu de repos que son mari ne lui achète un phonographe. Ce moulin à musique est muni d’un pavillon qui ressemble à quelque immense trompette, dont l’embouchure est appliquée sur une boîte peinte en rouge. A Limoges, un marchand avait offert une de ces machines, mais sans pavillon. Yvonne a dit :

— Vous vous moquez… Je n’en veux pas. Avec un entonnoir tout rose, c’est plus gai…

Elle s’est fait couper les cheveux ; elle lit des livres qu’elle emprunte à la bibliothèque communale. En dépit de ces apparences nouvelles, le cri d’un chat-huant la met en transes. Lorsqu’elle va au marché, elle poudre paniers, légumes et volailles d’un peu de sel contre le mauvais œil. Le phonographe a pour elle quelque chose d’un peu diabolique ; quand elle pose l’aiguille sur le disque où est inscrite la chanson Chacun son truc, son air préféré, elle écarquille les yeux avec plus de peur que de plaisir.

Un soir de veillée, elle m’a dit :

— Le monde est toujours pareil. Il y a des choses qu’on pourra point dénouer. C’est la pelote maligne. Il y a trois ans, un vieux, je veux pas dire son nom, vous le connaissez, passait dans les fermes, soi-disant pour chercher de la vieille laine. Il cherchait autre chose. Il venait en charreton, mené par une méchante bourrique, au poil rouge. Sous sa casquette rabattue, il cachait des yeux tout bizarres, des yeux de poison… Comment dire ?… Il avait une figure pas juste. Je lui vendis pour quelques sous de laine. Je pris ses sous sans me méfier ; il partit sans avoir dit plus de quatre mots… Ah ! monsieur ! Cette année-là, le poil de nos bêtes a tombé, tout l’hiver. Nous avons perdu deux veaux… Notre blé n’a fait que de l’herbe, et à côté, dans le domaine voisin, il était beau et bien grainé… Cet homme, je l’ai su depuis, a fait sécher sur pied une brave jeune fille… Et il va à l’église, prier le bon Dieu, qu’il dit… Mais c’est le diable… On me tirera pas ça de la tête… Il y a des signes… On les apprend pas chez le maître d’école. L’an dernier, un dimanche, j’avais été voir au Breuil ma petite belle-sœur. A dix-huit ans, elle périssait, elle s’en allait à petit feu. Rien n’y faisait, ni viande rouge, ni œufs, rien… ni eau de Vichy… rien… les bonnes paroles non plus… Il faisait beau temps… Elle était couchée près de la fenêtre, sur une longue chaise en osier. Elle avait une figure pas plus grosse que le poing ; la peau avait séché sur ses os, elle qui était un vrai bouton de rosier. Elle pouvait à peine parler. Je lui avais porté un panier de fruits. Elle les a touchés seulement avec la main. Je lui ai pelé une pomme. Elle n’a pas pu en manger. J’allais partir, et ça me faisait gros cœur, quand un petit oiseau noir est entré par la cheminée. Il sautait sur une table, sur la commode. Il s’est perché sur l’horloge, le bec piqué dans le jabot. J’en avais le souffle coupé, j’ai mis ma main contre ma bouche pour ne pas crier… Enfin, j’ai ouvert la fenêtre, il ne voulait pas sortir… J’ai pris un balai pour lui faire peur… Après un grand moment, il a fait trois cris tout drôles et il est parti sans qu’on le voie… Ma pauvre petite belle-sœur a bien compris, et moi aussi… C’était un signe… La petite est morte dans la semaine.

LE CHAT DANS LA PRAIRIE

Depuis une semaine, tous les jours, à la même heure, je vois se glisser dans une prairie voisine un chat d’espèce commune. De pelage grisâtre, mais luisant, quand il marche, en dépit de son origine très humble, il a le mouvement de bielle des tigres royaux. Il s’assied au centre de l’herbage roussi par l’automne. Il s’immobilise, la queue roulée, les deux pattes de devant jointes ; seule, sa tête tourne, de temps à autre, sur un pivot invisible. Ses yeux sont aussi aigus que ses oreilles en étoffe dure, coupées avec des ciseaux, semble-t-il, tant elles se dressent, pointues et nettes. Entre ses dents, il remue une langue rose, en fine râpe. Je songe à ce vers du troubadour Marcadrun : « Amour, là où il ne mord point, lèche plus âprement qu’un chat… » Je vois luire ses regards verts, la double pierre précieuse, qui se fond en délice, au soleil. En ce moment, il est une image de repos, dans le pré paisible. Et voici qu’il se tend en arc sur ses quatre pattes, les reins bandés. Il vibre ; il a faim ; la bonne femme près de laquelle il fait le gros dos, la nuit venue, lui donne plus de paroles flatteuses que de soupe au lait. Il guette les poussins qui roulent autour d’une grosse poule. Ils arrivent ; la mère emplumée a vu le danger et elle claironne du bec. Elle entraîne sous ses ailes rabattues les petites boules de duvet. Hier, le rusé en a volé une, l’emportant, crevée sous ses dents, et saignante. Il continue de feindre ; parfois, il allonge un peu le cou, flairant la marche obscure d’une taupe ou d’un mulot. Il sursaute ; une mésange a voleté non loin de lui. Ses yeux brillent d’un appétit de sang. Une alouette ferait bien son affaire, il n’en a jamais mangé. Il y a longtemps que Herder a écrit : « Si les chats avaient des ailes, il n’y aurait plus d’oiseaux dans l’air ; si chacun avait ce qu’il souhaite, qui aurait encore quelque chose ?… »

MORT D’UN PAYSAN

Le père Jeantier a fait son temps : il aura quatre-vingt-cinq ans à Noël. Son fils aîné, le Jacques, dirige le bien. Ses autres enfants sont placés en ville ; le Pierre est facteur des postes à cause de son intelligence, et le plus jeune concierge à Paris. Jacques a trois petits garçons qui savent jouer des tours à leur grand-père. Il ne s’en fâche jamais. Sa bru n’est pas très plaisante, sèche d’esprit et de corps, mais elle lave son linge, veille sur lui comme sur un marmot. Il souffre d’être à charge ; il s’en ira, le plus tard possible. Dans une boîte, il cache une poignée d’argent, de quoi lui payer un enterrement propre. Il a du mauvais tabac dans sa tabatière en corne de bœuf ; il peut boire à son repas une chopine de vin trop noir. Il ne se plaint pas. Son fils, le concierge, lui a envoyé le mois dernier six chemises de finette. La bru a dit : « J’en mets trois de côté, dans l’armoire. Vous n’userez jamais tout ça. Il ne faut point tout jeter à la perdition… » Il a répondu : « Comme tu voudras… » Et il s’est gratté le bout du nez, en signe de crainte. Cet été, il s’est traîné souvent jusqu’à la prairie solitaire où il gardait les vaches quand il était jeune garçon.

Il va, courbé sur un bâton d’épine ; il lui faut trois jambes, comme il dit. Il avance à petits pas, tendant son maigre cou ridé, à la façon d’une tortue. Il est dans une carapace de vieillesse. Il m’a dit : « Ma tête est plus lourde qu’un sac de blé… » Le travail l’a cuit à feu lent. De sa figure, il n’a plus que le noyau où la peau s’est rétrécie, plissée. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, il paraît étrangement replié. Il s’en va sur la route, branlant, rouillé. Il n’entend plus dans le soleil un commandement de travail, mais de repos. Tout cloué de rhumatismes, il n’a jamais mandé le médecin, le gratte-poitrine. Une bonne femme ramasse pour lui de ces herbes qui font hennir les vieux chevaux. Il souffre de la grande maladie : trop d’années sur son échine. Quand il franchit la barrière du pré, quelque chose, qui est vert et doré, lui vient au cœur : sa jeunesse couchée dans l’herbe. L’hiver est en lui. Il se tient debout, appuyé des deux mains sur son bâton à bec de canard. Un faible sourire monte à sa bouche violacée. Il pense à ces noisettes qu’il donnait à celle qui fut sa femme et qui est morte. Elles faisaient bruit de grelots dans les poches d’un plaisant tablier. Il dit : « Il est temps que j’aille dormir avec elle. » Il reste un moment ainsi. Ah ! l’herbe est moins verte que jadis ! Il a flairé à travers champs des traces de gaieté ancienne. Dans son vieux cœur, beaucoup de souvenirs sont morts ; d’autres dorment si fort qu’il ne peut plus les réveiller. Comme il est seul, maintenant ! Il s’en revient à la maison. Il sait encore boire un verre de vin ; il avale une rasade et, d’une main qui tremblote, il coupe une tranche de pain dur, qu’il se met à grignoter. Il a pesté contre l’été pluvieux : « De mon temps, il ne pleuvait pas comme ça. » Il se rencogne près de la cheminée ; il appuie sur ses genoux des mains à la peau craquelée comme des pommes qu’on sort du four. Il ferme à demi les yeux ; il attend ; il s’habitue au grand sommeil. Il n’a plus la force de monter au grenier pour tâter les monceaux de blé. Parfois, un voisin vient lui taper dans le dos. Cela rend un son de bois sec : « Eh ! tu es encore solide… — Oui, je suis assez solide pour faire un mort. » Sa bru a pris l’habitude de le regarder comme une sorte de meuble qu’il faut changer de place et frotter de temps à autre, mais trop vermoulu pour reluire.

Avant-hier, le ciel de novembre s’est éclairé. Après-midi, le soleil a fait signe au vieux Jeantier ; c’était comme une grande personne toute d’or, au seuil de la porte ouverte. Il est allé jusqu’à la prairie de son enfance. En chemin, il s’est assis plusieurs fois au bord du talus, pour souffler. La nuit, plus rapide que lui, l’a saisi de froid avant qu’il ait regagné le logis. En rentrant, il s’est appuyé un moment contre la porte ; il a dit à sa bru : « Fais-moi un vin chaud… J’ai eu froid… » Il a écarquillé ses yeux vers la flamme du foyer. Il a grondé : « Le cœur me lâche… » Puis il est tombé, tout d’une pièce, sur la terre battue, entraîné par le poids terrible de sa tête. Il a bredouillé quelques paroles. Comme son fils accourait pour le relever, il venait de perdre pour toujours le souffle. On l’a porté sur son lit, dans la petite chambre blanchie à la chaux et qui donne sur le verger. Sa bru l’a revêtu d’une chemise de finette neuve et de son meilleur habit ; elle a glissé dans une poche la tabatière de corne, à demi pleine de tabac. Elle a dit : « Il s’est fini… Il a fait son âge… C’était un bon homme… » Elle a enlevé les rideaux du lit. Coiffée d’un bonnet de coton trop blanc, la tête du défunt apparaît couleur de terre desséchée. La poitrine est creuse, les épaules sont écrasées par l’invisible et dernier fardeau, la pleine récolte des années. Les voisins ont répandu la nouvelle. On commence de gémir autour du chevet, avec les premiers coups du glas. La bru pleure : « Un homme qui n’a jamais fait de mal à personne. » Elle a éloigné les enfants. Le mérillier entre ; ses regards brillent dans sa figure de vieux laboureur. Il signe Jeantier avec le cierge, comme on fait du pain de froment avant d’y planter le couteau. On allume le cierge ; la dépouille n’est plus animée que de sa lueur. Le curé arrive, récite les prières et s’en va. La bru arrête le balancier de l’horloge ; elle jette dehors l’eau des seaux et des baquets, car l’âme, avant de s’enfuir vient de s’y laver.

V
LE VILLAGE DÉSERT.
PETITE REPRÉSENTATION.

LE VILLAGE DÉSERT

Le village désert se cache dans un repli de la vallée. La rivière ne peut plus l’égayer. Le moulin qui broyait pour lui du froment ne tourne plus ; sa grande roue est vermoulue, étrangement fracassée. Il a perdu la plupart de ses pelles que le flot emporta on ne sait où. Des araignées viennent y filer, une chouette s’y perche, devinant malheur. Le chemin où passait la charrette du meunier est dévoré de ronces et d’orties.

Il faut aller vers ce village quand l’automne touche à sa fin. Il pleut. Je me mets en route ; les pierres, les fougères mortes brillent sous la pluie, malgré le ciel embrumé. Au loin, des corbeaux ressemblent à de lourdes feuilles très noires, emportées par un souffle mystérieux, arrachées à des arbres cachés et sinistres. L’armée des topinambours, noirâtre, décimée, est encore debout ; des parcelles d’or luisent sur ses défroques. Tout le paysage se rouille, couleur de limaille oxydée. Çà et là, au bord des talus, des genêts, d’un vert neuf, se pressent. Les prairies noyées s’assombrissent dans cette solitude envahie par le grondement des sources. Des pommiers dépouillés laissent voir des boules de gui, amas de perles sans orient, hérissées de petites ailes rigides. Le chemin descend vers la rivière ; elle roule, toute gonflée, et limoneuse. La pluie la couvre d’un incessant grouillement d’insectes. Je vais à travers des herbages inondés, sous des rochers surplombants. Le vent s’est posé ; la rumeur des eaux devient immense. Au sommet de l’autre versant, un dolmen, couvert tout l’été par d’épais feuillages, surgit avec une inquiétante figure granitique et propose son énigme. Il ne livrera pas son secret. Toute la campagne est pleine de secrets ; toutes les pluies du monde ne pourraient la laver des sortilèges bons ou mauvais qui s’exercèrent sous les étoiles, au rayon des lunes. Il faut marcher dans les champs, au long des terres : les sentiers se sont changés en ruisseaux. L’eau qui tombe obstinément répand une puissante senteur de glèbe en travail. Le paysage apparaît comme à travers une vitre embuée. On dirait qu’il pleuvra comme cela jusqu’à la fin des temps. Singulier murmure de la pluie sur tant de feuilles mortes… Des bosquets de houx se dressent au passage ; ils ne portent aucune grappe rouge. Je sais bien où sont plantés ceux qui s’illuminent eux-mêmes, dès la première semaine de novembre. Leurs baies ont assez de féerie pour que l’on ne craigne pas de se blesser en les cueillant. Des genévriers sont appesantis par des myriades de gouttes, et sans soleil ils scintillent en grand mystère. Plus haut, bien plus loin que cette terre labourée, fauve et nue, sous le ciel morne et qui garde la semence du blé, apparaît le village désert. J’aperçois un toit troué, une charpente qui se disloque. Je saute des haies et je m’engage dans une lande fourrée d’ajoncs, où, plusieurs fois, je m’embourbe. Enfin, voici la ruelle, pavée de longues pierres plates. Huit maisons et leurs communs ruinés sont rangés en file ; un escalier, qui menait à une terrasse, s’est écroulé ; un autre semble se tenir en suspens par le seul soutien d’un cordage de ronces et d’épines. Des fenêtres sans vitres sont aussi tristes que des yeux crevés. Le village a perdu son regard. Un volet, à demi arraché, pend à quelque gond tout rouillé ; son bois est tellement vermoulu qu’il prend l’apparence d’un haillon funèbre. Des chevrons sont mis à nu, vertèbres dont les sauvages saisons auraient dévoré la chair. Il semble qu’une poigne gigantesque ait fouillé ces masures jusqu’aux entrailles, ne leur laissant qu’une ossature broyée. Combien de temps faudra-t-il encore pour que la terre, d’où il est né, reprenne le village et le couvre d’un verdoyant linceul ?… Nul ne peut plus venir à son secours. La seule métairie de ces parages est loin de lui, à plus de mille pas, de peur d’être désolée par ses ombres. Pourtant, ce four, dont l’arc s’est brisé, garde une odeur de pain qui se dore, l’étable un frémissement de troupeaux, cette cheminée le souvenir d’une flamme tirée des chênes et des châtaigniers voisins !… L’heure est tardive. Sur le paysage rouillé, un oiseau noir jette un cri grinçant. Le ciel s’obscurcit davantage. Il pleut sans répit sur le village que les grandes cités lointaines ont assassiné. Un poète dirait que ce sont des larmes qui tombent avec une cruelle patience. En ce moment, là-bas, des salles de cinéma sont pleines ; on verse de l’alcool de toutes couleurs sur le zinc ; des familles étouffent en des trappes où elles sont prises. L’ombre ruisselle maintenant avec la pluie. Au bout de la ruelle, une porte est grande ouverte ; elle fut si souvent fermée, quand venait la nuit, et voici qu’elle reste béante pour le formidable retour des ténèbres.

Mais je suis saisi de surprise ; j’entends tousser quelqu’un. Un lumignon luit dans une masure dont le toit ni la porte ne sont pas tout à fait arrachés. Je m’approche et par une fenêtre, à demi bouchée de loques, j’aperçois un homme qui lave des pommes de terre dans un baquet avant de les faire cuire sur un feu gardé par deux pierres, en guise de landiers. J’ai reconnu l’homme : c’est François Fortaud, le ramasseur de champignons, le pêcheur de truites. J’entre, il tourne vers moi sa figure sèche et blême, où le nez courbé cache la lèvre supérieure. La lueur du lumignon éclaire bizarrement son buste trop long. Il se recroqueville, vêtu d’une étoffe innommable et qui achève de se pourrir.

— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? grogne-t-il.

Il me reconnaît. Souvent, il m’a porté des champignons. Il se vantait d’en trouver partout. Il prenait aussi des barbeaux, à la corde. Il me regarde avec des yeux terribles de chien traqué. Il me dit : « Asseyez-vous. » Il y a un autre escabeau. Je m’assieds près de lui. C’est le type du paysan hors la loi. Toute sa vie, il a battu le pays, par des sentiers inconnus, à travers champs, braconnier, infatigable fureteur, le jarret d’acier, l’œil en éveil. Il est né insociable, mauvais coucheur. Jamais il n’a pu se rompre à quelque travail régulier. Quand il était trop fourbu, affamé, il besognait une semaine dans une métairie ; il la quittait vite, ayant vertement insulté le métayer et la métayère. Sa famille l’a renié à haute voix. Tant qu’il a pu courir, il a gardé un orgueil naïf et féroce. Longtemps, il a fait la joie des frairies et des auberges. On lui disait : « François, mets ton diable de nez dans ta bouche. » Il y arrivait, on ne sait comment, après des grimaces impayables. Sa renommée fut si grande qu’on lui demanda de figurer sur un char de carnaval. Il habitait une chaumière délabrée, non loin du bourg ; le propriétaire l’en a chassé ; il était trop impoli. Après avoir tiré quelque argent des champignons et des lièvres qu’il prenait au collet, il n’avait qu’un but dans la vie : un verre de rhum lampé d’un trait. Il revenait vers sa tanière, la joue gonflée d’une chique de tabac. Ainsi il était heureux, à sa façon. Il m’a dit un jour qu’il aimait voir se lever le soleil par un plaisant matin d’été. A présent, il a plus de soixante ans ; il est ligoté de rhumatismes. Ses cheveux drus sont tout blancs. Tandis qu’il lave les pommes de terre dans le baquet, il parle : « Je suis fini… Ils veulent me fourrer à l’hôpital !… »

Il lève les bras vers une poutre branlante ; il tremble d’une grande terreur soudaine : « François à l’hôpital… C’est point possible !… Ici, je suis chez moi. Tout ça, c’est à moi. Je me soigne. Quand les tendons me font mal, je me frotte avec une poignée d’orties… C’est point les orties qui manquent… »

Il se met à rire. Autrefois, il était très gai. D’un parler bien vert, il contait des histoires à malice. Nous ne nous sommes jamais fâchés ; j’ai même réussi à lui faire bêcher mon jardin. Il donna, de son plein gré, de la crêpe salée aux poules qui grattaient la terre cultivée par lui, en hâte. Elles en crevèrent… les miennes et celles du voisin. Ce fut un beau tapage dans le bourg ; je dus souffrir bien des plaintes. Mes groseilliers étaient trop touffus ; il les tailla avec tant de fougue qu’ils ne dépassèrent pas en hauteur le plus humble des choux-pomme. Je ne lui fis aucune remarque désobligeante ; nous restâmes bons amis.

Il parle d’une voix de crécelle : « Avez-vous du tabac pour une chique ?… Quand je pouvais aller au bourg, j’en avais pour une botte de cresson. » Il fut toujours ravi que le cresson se changeât en tabac, un lapin sauvage en verres de rhum. Je lui donne la moitié d’un paquet de caporal. Il s’en saisit avec avidité et le fait glisser dans sa bouche. Pour me remercier, il me tutoie : « Tu vois, je couche ici… Un lit à grenouilles. » J’aperçois un méchant grabat. Sur ce qui tient lieu de traversin s’ouvre un vieux parapluie qui est moins troué que le toit. Tout autour, il y a une boue noirâtre. Je lui dis que l’hôpital vaudrait peut-être mieux que ce gîte, mais sa figure s’empourpre. Si je continue de parler ainsi il sera pris d’une colère frénétique.

Il casse des brindilles qu’il entasse entre les deux pierres. Puis il tourne vers moi ses yeux qui étaient d’un bleu si vif et qui sont troubles, à présent. Il me dit avec violence : « Tu vois, ils n’auront pas ma peau… Ils n’auront pas la peau de François ! Au diable, leur sapré hôpital !… Je me finirai chez moi… Va-t’en ! Je te porterai plus de champignons. Je franchirai pas l’hiver, cette fois… Ils étaient bons, eh ! mes champignons, avec un petit hachis dessus, eh ? » Il se lève pesamment, il gronde à voix basse et rauque : « Adieu, l’ami, tu le verras plus, François !… » Je lui serre la main, et je m’en vais, étouffé d’une angoisse démoniaque, dans la nuit.

PETITE REPRÉSENTATION

Une roulotte, peinte en vert, s’est arrêtée sur la place du bourg. Elle est pavoisée d’une bande de toile, où l’on peut lire sans lunettes ces mots : « Poses plastiques ; les derniers clowns ; Bibi et Poireau ; Cinéma : le plus amoureux film de l’année. Explication du film. Entrée : 2 francs. »

Il est dix heures du matin ; les volets de la roulotte s’ouvrent sur des rideaux en dentelles. Le tuyau du poêle, qui traverse le toit, se met à fumer. Le chef, Poireau, un gros rouquin, descend à terre. Il est nu jusqu’à la ceinture ; il plonge sa tête dans un baquet plein d’eau froide, mais il ne peut effacer les taches de son qui décorent sa figure joufflue. Des deux mains, il tape très fort sur sa poitrine. Une fille, qui va à la fontaine, baisse pudiquement les yeux, croyant voir le diable. L’adjoint au maire s’approche de Poireau et lui dit :

— Mâtin, vous avez les bras comme des cuisses de cochon, sans comparaison…

L’adjoint au maire, qui est sec comme un coup de trique, admire cet homme gras. Il s’écrie :

— De me tremper comme ça, je périrais. On voit que vous êtes pas chrétien.

— Pas chrétien ? Je suis de Clermont-Ferrand…

— Oh ! alors, excusez… C’est autre chose… Vous n’aurez personne, ce soir… Ma femme et mes deux filles viendront. Vous les ferez pas payer. Vous les reconnaîtrez. Elles ont la peau blanche et les cheveux très noirs, pas frisés…

Il s’en va ; derrière lui, Poireau fait un geste irrespectueux. Une fenêtre de la roulotte s’entr’ouvre. Le clown Bibi lance une corde munie d’un hameçon où il a fixé une miette de pain. Un coq survient, et, méfiant, irrité, il s’éloigne, entraînant ses poules qui ont de belles culottes de plumes. Bibi sort de la roulotte et fait trois sauts périlleux en l’honneur du soleil. Il est de petite taille, tout en muscles ; une mèche de cheveux blonds se dresse au sommet de sa tête. Il a une claire figure, aux yeux bleus, naïve et perverse à la fois. A-t-il dix-sept ou vingt ans ? Une fillette joue avec lui ; elle est prise d’un accès de toux, qui empourpre son visage exsangue.

La maîtresse du logis s’est assise sur un escabeau ; elle épluche noblement des pommes de terre. Jeantou vient à passer ; il est émerveillé par cette femme aux charmes très apparents ; ses petits yeux pétillent de concupiscence. Comme la fillette continue de tousser, il donne un conseil :

— Pauvre enfant ! Baillez-lui à manger beaucoup d’ail… Deux têtes dans le bouillon. Ça guérit… Et l’ail, ça chasse les autres odeurs, — on ne sent plus que l’ail. C’est un avantage, madame…

A ce moment, le singe montre son nez à la fenêtre.

— Oh ! madame, vous habitez avec ce singe, dit Jeantou, à voix étouffée.

— Tirez-vous de là, mal poli.

— Je suis plus raboté que vous pensez. Bonjour !

Il s’en va, vexé.


… Le soleil a disparu, la journée s’écoule, triste et froide. Pas le moindre souffle ; le temps est sourd. Un tampon de nuages immobiles bouche l’horizon. Mais vers quatre heures, un rugissement de trombone éclate au milieu de la grand’rue, qui vibre comme un pavillon de cuivre. Poireau apparaît dans sa force, la joue luisante, la lèvre collée à l’embouchure. Il arrange à sa façon un air de No no Nanette. Des enfants l’escortent ; des femmes, brûlant de curiosité, viennent sur le seuil de leurs portes. Enfin, Poireau parle, il annonce rudement le spectacle…

A la nuit close, la mairie est éclairée par des lampes d’acétylène. A vingt heures, jeunes et vieux, en troupes, vont s’asseoir sur des gradins. Jeantou est au premier rang. Un roulement de tambour, et le spectacle commence par l’apparition de Vénus sortant des eaux. Bibi a déroulé, sur un tapis, une gaze bleue, qui symbolise les flots calmes. Mme Poireau, vêtue d’un maillot très rose, le front ponctué d’une étoile en carton doré, s’élance. Elle tourne vite sur elle-même, comme pour oublier un chagrin. Elle sautille, élève ses bras potelés. L’étoile, qui n’était pas bien fixée sur sa tête, tombe soudain. Elle la ramasse en souriant. Elle tremblote plus qu’elle ne danse ; c’est Vénus sortant des eaux grasses. Elle va se sécher derrière un rideau. Le trombone la salue. Jeantou murmure :

— J’aimerais mieux ça que le hérisson… Une belle blonde, ma foi. Elle a deux peaux. Celle de dessous est plus bonne. Elle saute mieux qu’une grosse chèvre.

Poireau a mis un faux nez ; un petit chapeau haut de forme, si l’on peut dire, semble perdu sur sa large tête. Son pantalon cache à peine d’énormes mollets, et par derrière une oriflamme flotte, son pan de chemise, peut-être. Il se rengorge et lâche un mot très gaulois. Tout le monde est content. Bibi se trémousse. D’une voix de gosier, il assure que Poireau ne plaira pas à la femme du chef de gare. Il esquive une claque ; Poireau s’abat sur le tapis. Un dialogue s’engage, simple et vert. La garde-barrière rougit. Poireau va souffler dans son trombone. Bibi danse, flexible. Et voici que Poireau traîne un singe qui n’est pas de bonne humeur. L’animal retrousse ses babines sur le double râteau de ses dents blanches. On l’emporte… Alors, une fillette paraît ; elle a des regards trop sérieux dans un mince visage fané. Elle essaye de faire des grâces, puis elle se met à tousser. Elle se mord les lèvres pour retenir sa toux ; elle sourit. Chère petite fille inconnue, qui n’aura jamais de jouets… Elle-même est un jouet de chair et de sang. Si elle pleure, c’est en cachette. Poireau veut montrer qu’elle est disloquée. On peut la mettre dans un panier. L’assemblée est prise d’un malaise obscur. On crie : « Assez ! » Elle va se coucher dans son lit froid.

La femme Poireau met en marche l’appareil cinématographique. Elle annonce le plus amoureux film de l’année. Jeantou a compris : le plus amoureux fils de l’année. Il s’esclaffe. Dans la pénombre, il y a des figures où paraît un grand désir de féerie. Des yeux d’enfants brillent.

Sur la toile blanche surgit un gros monsieur, coiffé d’un chapeau melon ; il tient sa canne sous le bras et son habit est orné d’une petite fleur. Il se dandine ; il attend. Passe une jeune fille aux belles jambes. Elle décoche une œillade sans passion, qui suffit à enflammer le monsieur.

— Ce n’est pas étonnant, elle a des yeux à la perdition, dit Mme Poireau.

Le monsieur suit la jeune fille. Au moment où il va l’aborder, un garçon, qui semble sortir de terre, le gifle. Le chapeau melon est soudain tout cabossé.

— Regardons bien, dit Mme Poireau… Qu’est-ce que ce vieux polisson va prendre !…

Jeantou se gratte la tête. Le spectacle continue…

VI
L’ENFANT SOLITAIRE.
A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR.
FIDÉLITÉ.

L’ENFANT SOLITAIRE

Quelle heure est-il ? Aucun rayon ne dessinera l’ombre d’un arbre au cadran de la prairie. La houppe du chardon ne bouge pas ; le vent ne peut ouvrir les quatre portes de l’horizon. Un lutin des bois en a volé la clef et il se cache dans un genévrier. Un bruit d’eau secrète émeut à peine l’air du soir. Quelques ajoncs retiennent une fleur d’or, parcelle d’une grande richesse perdue. L’oiseau d’hiver, une braise au jabot, saute de brindille en brindille. Là-bas, au flanc d’un coteau, ce champ labouré est cousu comme une pièce de drap neuf ; çà et là, le vieux paysage est tout rapiécé.

Au bord d’une prairie, un enfant taille un sifflet avec un de ces couteaux à bout rond, que l’on vend dans les foires. Il fait passer maintenant, d’une main à l’autre, quelques billes. Puis il agace son chien qui s’est enroulé à ses pieds. L’animal lève ses oreilles, il n’a pas envie de jouer. Alors, l’enfant trépigne pour repousser il ne sait quoi ; il arrache d’un geste brusque son béret et le jette à terre ; ses cheveux blonds surgissent, tout hérissés. Il enfonce de nouveau son béret jusqu’au ras de son nez en boule ; il écarquille ses yeux bleus en considérant le troupeau dont il a la charge. Tout à coup, pour se défendre contre l’ennui qui serpente dans l’herbe rase, et pris d’une épouvante confuse, il chante, la bouche arrondie, un chant sans paroles, qui traverse le terrible silence que gardent les arbres nus et le ciel clos. On dirait qu’il ne s’arrêtera plus de chanter, saisi d’un charme. Une puissance obscure l’écoute et le guette. La journée est sans écho ; rien ne lui répond. Il se balance, les joues gonflées de sa plainte, les regards étrangement graves. Au loin, rampe la fumée d’un feu de feuilles.

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR

Ce matin, mon ami, le poète, qui fait son nid dans un domaine de ces parages, frappa de bonne heure à mon seuil.

— Levez-vous ! me cria-t-il.

— Je suis levé dès le point du jour, lui dis-je. Vous m’offensez… Je vous attendais. Les poètes sont les maîtres du monde, même en ce siècle, mais leur puissance n’est reconnue que d’un petit nombre de personnes…

Comme dans la chanson, mon ami est brun, ainsi qu’un grillon, et droit comme un i. Sa tête est couverte d’un béret roulé sur ses bords. Il cache un poème frais dans sa poche pour se préserver de tout mal.


Je me glisse dans sa voiture ; il part, la route vibre dans ses mains qu’il appuie légèrement sur le volant. Heureux est-il, lui qui mène à bon port une troupe d’alexandrins, et conduit une automobile brillante. Je l’ai vu, dans son domaine, guider, par des soirs d’automne, un attelage de six bœufs tirant une charrue de deux cents kilos. La terre se fendait et s’ouvrait merveilleusement devant lui. Il considérait ses trois couples aux fortes échines comme une splendide strophe de muscles.

Quelques étangs luisent ; des villages, démasqués par l’hiver, nous font signe, éclairés d’un badigeon à la chaux, ce fard des vieilles maisons paysannes. Ah ! le soleil se lève, tout blanc, disque enchanté, et qui annonce au poète qu’une journée est libre ; la voiture peut continuer de bondir. Un lièvre surpris mène sa danse de peur autour d’un genêt.

Nous traversons un bourg aux toits pressés. J’aperçois, dominant la porte d’une chaumière un écriteau où le nom du propriétaire est tracé dans un cœur peint en rose. Il s’agit de commémorer l’élection d’un conseiller municipal qui a le cœur sur la main. Est-ce une illustration du proverbe : « Une chaumière et un cœur ? » Peut-être la chose publique s’accorde-t-elle ici à l’amour légitime… Ce conseiller doit être chargé d’embrasser la nouvelle mariée. Ici, la température s’élève.

Très loin, au sommet d’un plateau roussi, des arbres dressent leurs ramilles en griffes noires, et où ne se prennent que des nuées. Tout l’été ils ont fait patte de velours, les voici qui montrent leurs ongles.

La voiture éveille une petite rafale, mais les chênes qui bordent la route restent immobiles, terriblement étrangers à notre course. Mon ami me dit, tout à coup :

— Vous voulez voir de vos yeux un tracteur, et vous aurez ce plaisir. Un de mes voisins vient d’acquérir à beaux deniers un tel monstre. Il fait merveille ; je parle de mon voisin. Dans nos pays, cette admirable machine ne « rend » pas. Il faut reconnaître qu’elle est très utile en d’autres lieux. Mais il importe de garder quelque mesure et de ne pas dire comme un de mes amis, féroce agriculteur : « J’arriverai à me passer, ou à peu près, de main-d’œuvre… » Ce serait curieux : le travail de la terre sans paysans…

Nous arrivons dans la cour d’un château Louis XIV, à la majesté tempérée par un jet d’eau qui gazouille.

Nous entrons dans un salon à boiseries. Un air du Devin de village sommeille au fond d’un clavecin en bois des îles ; on dit qu’il se réveille le premier jour du mois de mai, et qu’il se rendort quand les derniers rossignols deviennent silencieux.

La maîtresse du logis vient à nous. J’ai pensé, tant elle était gracieuse, que mon ami allait demander des nouvelles de l’oiseau bleu, couleur du jour ; il dit simplement :

— Mon compagnon brûle de voir de ses yeux un tracteur…

Elle parut charmée de ces paroles. Elle souriait comme au compliment le plus délicat du monde. Elle promit de nous guider, assurant que son époux chargeait du bois, près d’ici, au moyen de cette machine. Elle prit place au fond de notre voiture ; elle emportait un gros ouvrage d’agriculture pratique ; ce n’était pas pour le lire, mais on devinait, sans être clerc, qu’elle avait du plaisir à le tenir dans ses mains. Peut-être ce livre cachait-il une petite boussole, car elle daigna nous indiquer une direction au nord de la commune.

Mon ami partit à très bonne allure. Après une randonnée farouche, l’aiguille du compteur ne quittant guère 80, nous fûmes obligés de constater que le tracteur ne se profilait pas à l’horizon. Le poète, suivant les conseils de madame, rebroussa chemin et se dirigea vers le sud, mais beaucoup moins vite, cette fois. Il importait de découvrir les traces que le tracteur avait laissées. Hélas, nous ne relevions que des empreintes de troupeaux, de pattes de poules ou de chiens coureurs, ce qui était bien décevant.

— Ce n’est pas un rouge-gorge, dit mon ami. Sa marche n’est pas secrète, et nous le verrons, de très loin, s’il est en action ou au repos…

Il continua de conduire prudemment sa voiture, à la manière d’un homme qui épie. Comme il était près de midi, nous nous arrêtâmes dans un hameau en jetant quelques cris discordants. Des habitants accoururent au bruit ; un campagnard coiffé d’un chapeau rond survint, tenant un bout de fromage d’une main et de l’autre un couteau pointé vers le ciel. Une femme suivait, portant un bol de soupe où la cuiller était plantée, et un petit innocent se mouchait en tapinois avec sa jupe. Une troupe de canards, qui était en marche, s’arrêta.

— Avez-vous vu le tracteur ? demanda madame, d’une voix exquise.

— Oui bien, dit le vieux ; il est du côté de Beaufond. Allez tout droit et virez à gauche. Vous trouverez un méchant chemin pas propre… Que le bon Dieu vous aide ! Ils arrachent un arbre tout comme une dent avec sa racine…

Madame lui dit un charmant merci. Mon ami repartit à toute vitesse. Enfin, madame s’écria :

— J’aperçois ses traces… Il n’y a pas de doute… C’est lui…

— Moi aussi, opina mon ami. Il remue la terre comme un sanglier…

Au tournant de la route, le tracteur se dressa, monstre camus. Chose curieuse, il était surmonté d’une capote de vieille calèche, très second Empire, ce qui lui donnait une certaine bonhomie, si l’on peut dire. Mon ami arrêta la voiture au bord d’un talus. Tous ensemble, nous allâmes féliciter le propriétaire du tracteur. Il me tendit une main cordiale et calleuse. Il avait l’apparence d’un paysan ; mais on devinait que, à l’âge de vingt ans, il rêvait tout comme un autre d’enlèvements à la belle étoile. Un lorgnon brillait sur son fin visage. Il ne s’attarda point à parler. Du bois en grume était rangé devant une remorque ; un homme débrouillait des câbles en fils d’acier ; il en lia l’extrémité des arbres coupés. Les câbles furent accrochés au tracteur qui démarra, conduit par le gentilhomme paysan, et s’engagea dans un sentier de traverse, ses roues broyant le sol et s’y agrippant. Les liens de métal se tendirent et le bois monta comme par enchantement sur la remorque, au moyen des barres qui s’y appuyaient. Ce chargement, qui eût exigé une troupe de garçons solides, fut achevé en peu de temps. Madame nous fit remarquer que les roues du tracteur avaient rentré leurs griffes de fer :

— Elles s’ouvrent, quand il s’agit de labourer. Demain, j’irai travailler avec mon mari…


Des paysans, tout ébaubis, regardaient, se tenant prudemment à une distance d’environ cent mètres.

FIDÉLITÉ

Marie Bonnier est la meilleure laveuse du bourg. Courageuse à la besogne, forte comme un loup, disent ses voisins. Le linge qu’elle a blanchi sent bon dans les vieilles armoires ; il garde une limpidité d’eau vive, un air de soleil ; on y glisse un brin de lavande pour un goût de fleur.

De sa jeunesse, Marie a retenu un sourire de rivière qui saute sur des pierres lumineuses au printemps. Son enfance est mêlée au flot joyeux, bien loin d’une épouvantable image de fuite. Elle se souvient de quelques frairies, au village où elle habitait avec sa mère qui fut veuve de bonne heure. Il fallait nourrir trois garçons qui étaient assez grands en 1914 pour aller mourir à la guerre. Que de paquets de linge furent lavés par Marie qui pliait, le soir venu, sous leur poids ! Comme elle dormait bien, les membres rompus de bon travail !

A cinquante ans passés, elle est taillée en force, giron large, hanches rebondies. Des manches de son caraco, ses poignets sortent, rouges et luisants, astiqués par le savon. Elle a des mains courtes et carrées, en battoir. « J’aimerais point qu’elle me baille une claque, » dit l’adjoint au maire. Il n’en est pas comme elle pour « couler » une lessive et la mener à bonne fin. Au soleil, son linge est si blanc, qu’il neige sur les buissons où, dévotement, elle l’étend. Elle ne laisse pas se rouiller ses muscles. Le plus lourd travail glisse avec l’huile de bras…

On ne découvre pas ce qui est merveilleux en Marie Bonnier : le cœur. Il est en elle, étoile obscure aux rayons secrets. Ceux qui la regardent en face devinent à peine cette lumière si humble, au fond de ses yeux.


Je me souviens de sa petite fille, Irène ; quelques mois avant la guerre, elle avait près de douze ans. C’était une enfant bien vivante, un vrai bouquet de printemps. L’œil frais, la bouche comme deux cerises dans une figure menue, toute rose, couronnée de cheveux blonds aux boucles serrées. En ce temps-là, Marie vivait avec un homme qui ne travaillait pas et buvait du rhum à plein bol. Il demandait sans cesse des sous d’une voix de tonnerre. Un soir, comme il n’en restait plus dans la commode, il voulut battre Irène pour blesser Marie dans son cœur ; mais la mère le mordit au poignet. Il se retourna contre elle et la frappa sauvagement ; il s’enfuit en pensant qu’il l’avait tuée.

Un an plus tard, on apprit qu’il était mort à Brest, dans un bouge. « Que Dieu lui fasse merci ! » dit Marie Bonnier. Elle ne se plaignait pas. Lorsqu’elle revenait au logis, après sa dure journée, elle s’éclairait au visage de son enfant.

Un après-midi de juin, en l’année 1914, Irène se promena avec des compagnes d’école. C’était jour de fête. Elle était vêtue d’un corsage de linon lavé et empesé à plis par sa mère. Quand elle rentra, Marie joignit ses mains : elle était heureuse. Irène était son ange tout blanc, tout joyeux. Comme la nuit descendait, elle alla chercher du lait chez une voisine. Pendant ce temps, Irène garnit la lampe qu’elle posa au bord de l’âtre ; un peu d’essence coula jusqu’aux braises, et voici qu’une flamme brusque sauta sur Irène, embrasant la robe de linon. La petite se mit à tourner follement dans la cuisine ; puis elle cria, courant au dehors. Le vent attisa le feu dont on a dit qu’il était notre frère et qui n’avait pas pitié de cette enfant. Il eut vite raison de son corps fragile. A son retour, la mère aperçut dans l’herbe d’un pré voisin son ange tout dévoré et qui ne criait plus et qui ne l’appellerait plus jamais. Des flammèches terrifiantes luisaient encore, les derniers signes rougeoyants d’un démon jaloux.

On m’a dit qu’il avait fallu quatre hommes pour maîtriser Marie Bonnier qui voulait se précipiter dans la rivière.


Douze années ont passé depuis ce soir d’été, si torride dans le village à cause d’une petite fille brûlée vive. Marie avait dit : « Je me tuerai le corps à travailler… » Le travail ne l’a point brisée. De semaine en semaine, de mois en mois, elle eut la puissance de faire revivre son enfant dans son cœur. Enfin, elle entendit sa voix, son rire d’oiseau ; elle retrouva son souffle, la lumière en fleur de ses yeux. Elle fut certaine que sa fille ne l’avait jamais quittée ; elle lui semblait voilée seulement d’un peu de brume. Ses cheveux blonds deviennent un brouillard doré ; sa figure, si puérile, est illuminée de la suprême sagesse. Marie sait qu’elle joue à la ronde et au chat perché avec les anges, dans des prairies blanches et bleues. Elle ne sera pas jalouse des anges qui ont des ailes et des robes immaculées. Pas de laveuse comme elle, là-haut ; le ciel n’a pas de taches ni de souillures. Pas de lessive : tout est lavé une fois pour toutes. Mais Irène descend, à la faveur de la nuit, dans la maison de village. Elle sourit à la commode de cerisier où sommeille sa première poupée en carton-pâte ; elle porte à la tourterelle une poignée de grains du paradis. Invisible, elle effleure les pots de confiture de groseille. Elle revoit avec plaisir sa couchette terrestre, son nid bourré de duvet. Elle parle en rêve avec Marie et caresse son sommeil de ses mains légères. Tout est en ordre, rien n’a changé sous le pauvre toit.

Marie a fait de la tombe d’Irène un parterre d’œillets, de marguerites ou de perce-neige, selon la saison. Elle s’y prosterne chaque jour, seule à seule avec son enfant ; elle interroge à mi-voix et elle entend des réponses. Dernièrement, elle repassait du linge. « Ce sont ses affaires, m’a-t-elle dit. Je les lave deux fois par an… Elle en est contente… Elle est là… On ne me l’enlèvera pas… Elle vient tous les soirs… »

… Il a neigé ; toutes les froidures du monde n’empêcheraient pas Marie de se pencher sur la dépouille de sa petite. Ce matin, elle s’agenouille près de la tombe. Dans le silence amical au souvenir, elle apparaît, immense, humblement accordée au grand repos de la terre où le grain meurt pour revivre. Elle balaye de ses mains dures les flocons et, dans l’espace noir qu’elle a tracé, elle pose un long baiser de sa bouche fidèle. L’hiver cède la place à son cœur brûlant.

VII
FARAUD, CHIEN DE BERGER.

Cette métairie est plantée sur le rocher, au creux d’un vallon limousin où les tiges en aiguilles du genêt donnent des fleurs couleur de soleil. Non loin, passe un cours d’eau vive, bordé par des feuillages de tremble, que le moindre souffle fait ruisseler. Ombres et rayons se poursuivent, menant un jeu de mystère dans une immense prairie. Comme le vent sent l’herbe fraîche ! Elle brille de ses innombrables pointes vertes où glisse la rosée des matinées pures. Il s’en élève, dans une seule lumière paisible, on ne sait quoi de sauvage et d’innocent. Par un temps clair le vieux pigeonnier en poivrière semble jongler avec ses pigeons, balles de plumes irisées, qui roulent vers la rivière, sur la pente d’un herbage lumineux. Près de la grange, le puits retient dans sa gaine de pierre velue une colonne d’eau limpide et cachée ; elle flamboie, quand le soleil de midi arrive au milieu du ciel. L’espace d’un moment, une caresse d’or émeut l’onde prisonnière, qui se met soudainement à frémir.

En ces lieux, Faraud naquit au mois d’octobre 1920. Le métayer Jacquet Prufaud et sa femme Nanette découvrirent dans la grange un tas de petits chiens roulés en boule, grouillant et respirant doucement sous un amas de paille d’avoine. Blanchette, une forte chienne, blanche comme le dit son nom, avait commencé de les allaiter. Ce soir-là, comme Prufaud finissait de manger la soupe après avoir soigné le bétail, il dit à Léonard, le valet :

— Faut que tu portes noyer tout ça. A cette heure, Blanchette est assez brave. Pas besoin d’autre qu’elle, m’est avis.

Il parlait sec et il était sec lui-même, mais pas mauvais homme. Un morceau de pain mangé inutilement lui faisait mal dans le cœur. Sa femme l’approuva, hochant une tête longue et noueuse, une figure creusée aux joues par la dure économie de toutes choses. Mémène et Janot, âgés de quatre et six ans, dormaient déjà dans la chambre blanchie à la chaux. Léonard était un vieux bonhomme maigre et musclé, franc comme la main ouverte. Il ne répondit pas tout de suite à Prufaud. Il continua de se chauffer au coin du feu. Depuis vingt-cinq ans, il servait dans ce domaine ; l’obéissance lui était douce, mais chaque fois qu’il s’agissait d’une telle besogne elle devenait très difficile. Enfin, il se leva, tout grognant, et s’en alla dans la grange. Il prit un à un, avec beaucoup de douceur, les petits chiens. Il y en avait six, bien léchés, dodus et l’œil clos, encore à l’aube très humble de leur naissance. Il les entassa dans un grand panier. Ils dressaient leurs têtes ensommeillées, tremblantes, avec des traces de lait au museau, car ils venaient de téter.

Blanchette accourut, mais Léonard la repoussa, tandis qu’il refermait sur elle la porte, en y appuyant une pesante barre de bois. Et, dans la nuit, il se hâta vers la rivière, le cœur serré. « Il fait bien froid, pensait-il, ils périront d’un seul coup… J’aurais bien voulu en garder un… » Il arriva près d’un pont de bois ; il y monta et vida son panier dans le flot, sans voir qu’un des chiens s’était agrippé à des branchages du bord. En revenant à la métairie, il respirait avec force, soulagé d’un énorme poids. Il ouvrit la porte de la grange, posa le panier, dans un coin.

Blanchette flairant le vent, s’élança dehors. Elle bondissait, elle volait, rasant le sol, sur la trace que Léonard avait laissée. En quelques instants, elle atteignit la rivière. Elle sauta sur le pont de bois et, de ses regards très ardents qui perçaient d’épaisses ténèbres, elle aperçut un de ses petits qui se débattait encore, soutenu par une branche basse de tremble. Elle s’élança dans l’eau et saisit du bout des dents le petiot qui ne voulait pas mourir. Elle le porta sur la rive. Elle resta là un moment et, s’étant ébrouée, elle se pelotonna sur son enfant pour le réchauffer ; bientôt, il se mit à téter. Puis elle le lécha afin de le rassurer. Elle gémissait de joie. Quand il fut empli de sa chaleur, elle l’emporta à la pointe de sa gueule. Mais elle se garda de le placer sur le nid de paille d’avoine, où elle devinait qu’il serait de nouveau en péril. Il y avait près d’un hangar couvert en chaume une meule de litière. Elle se mit à travailler des pattes et du nez pour y creuser un couloir en forme de terrier. Tout au fond, elle enfouit son chien sauvé des eaux et ferma l’entrée avec de la paille peu pressée.


Les jours suivants, Blanchette continua de mener sa vie de bonne chienne. Elle allait aux champs et gardait sagement le bétail. Mais Léonard connut qu’elle était inquiète, affairée, sans apparente raison. Le soir, à peine avait-elle mangé sa soupe, elle sortait avec une étrange hâte. « C’est son lait qui la gêne, pensa Léonard. Faudra que je lui attache au cou un sachet de sel… » Un matin, il surprit son manège : elle bouchait de ses pattes un trou qu’elle venait de faire dans la meule, par jeu, sans doute. Il n’y prêta pas davantage attention. Il était à cent lieues de croire qu’un des petits chiens qu’il avait jetés dans la rivière était caché et nourri par Blanchette, dans ce grand amas de paille.

Quelques jours passèrent encore ; un mercredi de la semaine des morts, comme Prufaud et Léonard faisaient sortir de l’étable le couple de bœufs pour aller labourer, ils furent bien étonnés. Un bout de museau pointait au bord de la meule de litière, au ras du sol. Prufaud laissa tomber l’aiguillon dont il guidait son attelage. Il sursauta, écarquillant les yeux. Était-ce quelque blaireau ou putois ?… Mais non. C’était un vrai petit chien qui sortait à mi-corps d’une masse de paille, comme saisi et tiré en avant par un rayon. Prufaud se grattait la tête, au comble de la surprise, comme si la meule grisâtre enfantait un chien. Le petit, déjà fourré de poils noirs et blancs, fit quelques sauts, branlant sur des pattes lourdes, craintif, saoulé dès la première gorgée de jour qu’il venait de boire. Il regardait Léonard qui était plus émerveillé que lui, et de son museau dressé il cherchait le lait du soleil, en tirant la langue. Le bonhomme ne put prononcer un mot ; Blanchette arriva, sautant, tournant joyeusement sur elle-même, mordue de joie ; puis elle cessa de bondir et leva vers les deux hommes des yeux très suppliants et brûlants, qui voulaient dire : « Voilà mon petit que j’ai sauvé en cachette… » Prufaud remonta son pantalon, ce qui était un signe de colère. Il dit à Léonard :

— Tu lui en avais laissé un ! J’avais commandé. Fallait obéir !

Mais Léonard jura qu’il avait jeté à l’eau toute la portée. Sans aucun doute, Blanchette avait tiré de la rivière ce petit… Elle était plus fine que lui… Le chien se mettait à gambader et Blanchette s’amusait à le faire plier sous le poids de ses pattes de devant, en poussant de menus abois. Janot vint au bruit et s’attacha aux jambes de Prufaud :

— Ne le fais pas noyer, supplia-t-il, la Blanchette serait pas contente…

Léonard tressaillit d’aise en voyant que l’enfant venait à son aide. Janot implora quelque temps d’une voix plaintive et Prufaud s’écria, agacé :

— Va-t’en… Si tu le veux, garde-le…

Il ramassa l’aiguillon, toucha les bœufs et s’en alla labourer. Ainsi fut sauvé le chien que Léonard appela Faraud, car, disait-il, il n’avait pas froid aux yeux.


L’hiver s’écoula, marqué des travaux habituels et des divertissements où prennent part les beaux feux de bois. A la fin de mars, Blanchette qui était allée se promener ne rentra pas au logis. On la chercha vainement. Léonard pensa qu’elle avait été égorgée par des bohémiens qui campaient dans ces parages et qui déguerpirent très vite.

Blanchette fut pleurée et son petit fureta longtemps, à travers champs, mais en vain. Léonard remarqua que Blanchette devait savoir que sa mort était prochaine, pour avoir sauvé si courageusement Faraud en tous points digne de lui succéder.

Le bétail commençant de sortir dans la prairie, Léonard se mit en devoir de dresser Faraud. A six mois, il n’était pas de ces plus beaux ; son poil semblait tout mêlé de suie et de farine ; il n’avait jamais l’air de faire toilette ; il se léchait et se lissait pourtant aussi bien qu’un autre. Très haut sur des pattes un peu noueuses, les reins trop cambrés, il levait une tête au museau pointu, illustrée par une grande raie blanche, qui partait de ses oreilles frisées et s’arrêtait à la naissance de son nez en grosse truffe vivante. Léonard, Mémène et Janot le trouvaient admirable. « Il n’est pas beau, il est bon ! » disait le bonhomme. Il le dorlotait, et souvent il lui laissait une part de son déjeuner. Il était plein de joie quand Faraud le regardait avec une attentive amitié qui tenait dans le cercle d’or fauve de ses yeux. Lorsque les bêtes paissaient dans le pré luisant de soleil, il lui donnait sa leçon. Selon qu’il élevait la voix ou l’abaissait, l’exhortant ou l’apaisant d’un geste, Faraud devinait ce qu’il fallait faire. Les premiers jours, il se précipitait si fort au commandement qu’il lui arrivait de rouler sur la tête, mais il repartait de plus belle. Peu à peu, il devint plus grave ; il acquit une vraie maîtrise. Il sut empêcher les vaches de se quereller ; il put les rassembler, les disperser et leur interdire de franchir une limite fixée par Léonard. Le bonhomme, un peu radoteur, s’écriait souvent : « Petit malheureux ! On voulait le faire noyer… une si brave bête ! » Avec lui, Mémène et Janot applaudissaient le bon Faraud. Enfin, il fut un grand maître de garde, Léonard lui remit charge entière du troupeau. Avant de s’en aller au travail, il plantait en terre son aiguillon, à l’endroit qu’il était défendu de franchir. Il disait à Faraud tout frémissant d’attention : « Faut pas que les bêtes dépassent ! » Faraud se couchait tout près de l’aiguillon ; il tournait l’échine aux vaches qu’il n’avait pas l’air de voir. Mais le malin, par suprême raffinement, avait l’oreille sur le sol. Il devait entendre le pas des bêtes, quand elles étaient sur le point de sortir des bornes tracées. Il faisait claquer ses dents : « Hop ! » et elles s’en revenaient en trottant. Lorsqu’elles allaient brouter dans les fonds, près de la rivière, il se désennuyait en essayant d’attraper des grenouilles. Il y arrivait souvent, mais, chaque fois, il était glacé par les bestioles à ressort, si froides. Il ne les tuait pas et ne les touchait qu’à peine avec sa gueule. Il les faisait sauter plus qu’elles ne voulaient, du bout de ses pattes. Les danses de moucherons, petites brumes d’or élastiques, le mettaient en joie. Parfois, il écoutait Léonard qui lui chantait une chanson si claire et si drue, qu’il se dressait sur ses pattes de derrière et cabriolait, la langue tirée, la queue frétillante, en signe de fête. Bientôt, il apprit à tuer les serpents d’un coup de dent brusque, avec une adresse sans défaut. Si les vaches traversaient à gué la rivière, il ne passait jamais sur le pont de bois, comme font quelques-uns de ses frères trop douillets, mais il se jetait bravement à l’eau et nageait à droite, à gauche, guidant la marche.

Prufaud, Nanette, les enfants et tous les gens de journée l’aimaient beaucoup ; il y avait de quoi. Il n’aboyait jamais, chien de berger et non de garde. Il faisait maintes amitiés à ceux qui fréquentaient le domaine. Au bout de deux ans, on pouvait dire qu’il ne lui manquait plus que la parole, et encore cela n’était pas tout à fait juste, car ses yeux et ses regards était aussi émouvants que le clair langage des hommes.


En 1922, une bonne femme de ces parages venait travailler dans le domaine, pendant les fauchaisons. Elle emmenait avec elle un petit garçon de cinq ans. Il faisait une chaleur torride. « Va à l’ombre ! » disait-elle sans cesse au petit. « Où qu’y a de l’ombre ? » répétait le marmot. Enfin, Léonard haussa les épaules et cria : « Faraud, va te mettre à l’ombre ! » Faraud alla s’étendre sans hésiter sous des branches de noisetier. Et Léonard, triomphant, se tourna vers le petiot et lui dit : « Va te coucher près du chien… » Aux jours brûlants de la fenaison, l’enfant s’allongea et dormit près de Faraud.

Vers ce temps, le chien avait éveillé une grande jalousie ; il fut attaqué sauvagement par une bande de mâtins qui lui déchiquetèrent une oreille. Comme les humains, il essuya bien des traverses.

Pendant l’été de l’année 1923, on dut l’enfermer dans la grange, quarante jours, à cause des chiens enragés, qui couraient le pays, disait-on. Léonard lui portait à manger et lui donnait à ronger l’os à moelle du pot-au-feu. Il gémissait : « Je sais bien que Faraud n’est pas enragé ! » Il lui tenait compagnie et causait avec lui, partageant aussi souvent qu’il le pouvait sa captivité.


Deux ans après, veille de carnaval, il lui arriva malheur. Ce matin-là, il faisait frisquet. Un peu de grésil avait blanchi les toits de la métairie. Prufaud et Léonard s’étaient levés bien avant le jour. Le boucher de Rieux devait charger sept cochons gras, qu’il avait achetés. Il apparut à l’heure dite. C’était un garçon trapu, à figure de braise, que semblait attiser le vent d’hiver. Il retroussa ses manches au-dessus de la saignée. Puis il taquina Prufaud : « Cochon fin met pistole en poche, » dit-il, goguenard. Prufaud se gratta la joue et remarqua : « Tu feras ta graisse de ces cochons. C’est les plus braves de la commune. » Le boucher fit reculer sa voiture jusqu’au tas de fumier qui se dressait contre un mur de la cour. Ainsi les animaux, chassés à coups de baguettes, entreraient comme de plain-pied dans la carriole. « Pas besoin, comme ça, de se suspendre à leur queue, dit le boucher. Plus on tire, plus ça crie. Quels bons cordons de sonnette ! » Faraud se campa fièrement devant le cheval, à son poste de danger. Il écarquillait bellement ses yeux dorés et faisait le guet de peur que les cochons ne se dérobent. Les trois premiers donnèrent dans le panneau, le quatrième se faufila, ronflant et soufflant, entre la voiture et la muraille. Faraud s’élança, mais le cheval prit peur tout à coup et une roue de la carriole mise en mouvement lui passa sur le corps. Léonard se précipita ; il était trop tard. Le chien avait une patte écrasée. Le bon vieux se mit à pleurer : « C’est ma faute… J’ai pas fait attention… Mon pauvre Faraud !… »

On porta Faraud dans la grange sur son lit de paille. Léonard fixa deux minces lattes de bois sur la patte, qu’il entoura d’une bande de toile. Le chien se laissa panser comme un petit enfant très docile et doux. Il regardait le bonhomme et lui léchait les mains comme pour dire : « Je suis encore ton chien… Je ne suis pas mort… L’autre fois, c’était l’oreille, maintenant, c’est la patte… Je suis toujours ton ami… » Et il avait une sorte de sourire dans les yeux.

Pendant dix jours, il resta couché. Mémène et Janot lui portaient un biscuit, en revenant de l’école. On lui donnait un peu d’eau sucrée pour le ragaillardir. Quand il put marcher, on s’aperçut qu’il était boiteux pour toujours. Léonard ne pouvait se consoler. Il passa un piètre carnaval et ne voulut pas manger de boudin.

Faraud vit encore ; il continue d’accomplir sa besogne obscure ; mais il souffre d’être infirme. Il y a dans son regard une secrète désolation de ne plus courir à perdre haleine, dans le vent. Son histoire, merveilleuse à l’origine, s’achèvera très humblement, selon la vie des simples gens de ce pays.

VIII
L’ÉPICIER DE VILLAGE.
VEILLÉES.

L’ÉPICIER DE VILLAGE

La boutique de Jean Cissac est ouverte sur la place du village. Les vaches allant au pacage saluent les bocaux de berlingots rouges, honneur de la devanture. Ici, le rouge ne rappelle pas la couleur du sang versé. Calot, le fier taureau de Rillou, le sacristain, regarde d’un œil aussi gros qu’une prune reine-claude la « carotte » qui annonce que Jean Cissac vend du tabac à fumer et à priser. L’enseigne est peinte d’un ripolin écarlate et, dessus, resplendissent deux pipes croisées, jaunes comme le jaune d’un œuf. Un taureau de Camargue en deviendrait fou ; mais Calot encense en passant la carotte, comme pour l’honorer. Devant l’épicerie vont et viennent des troupeaux de toutes sortes : dindons coléreux, moutons en grappes, qui roulent, pressés l’un sur l’autre, au beau milieu de la route ; chèvres dansantes, qui cheminent volontiers au bord du fossé.

A trente ans, Jean Cissac est un garçon jovial. Il a figure pourprée, bouche en demi-lune ; il rit souvent. Il a l’air d’un énorme enfant avec son tablier à bavette. Il dit parfois à sa femme, grande blonde, tout occupée à morigéner ses marmots :

M’est avis que si tous les animaux qui trottent devant ma porte étaient des clients, je serais fameusement riche !…

Il n’est pas pauvre ; il tient de ses parents ce commerce. Conseiller municipal, ses avis ont du poids. Il est dans sa boutique comme dans un nid. Il hoche du bec et, méditant de vendre une boîte de sardines à la tomate, il sait écouter avec patience des histoires que lui content par le menu de vieilles clientes radoteuses.

Une d’elles, la belle-mère de Farine, a la joie maligne de lui faire démolir l’édifice de conserves qu’il élève sur des étagères. Elle s’assied dans un coin et soupire. Mi-percluse, brèche-dents, tête sèche, pommettes pointues, nez pointu aussi, elle jette de-ci, de-là, des regards luisants. Elle clignote comme si elle venait tout à coup de la nuit au plein soleil.

— Non, dit-elle, c’est point celles-là que tu m’avais baillées… La boîte était moins longue, un peu plate… Allons, ne fais pas ton malin… Oh ! non ! pas celles-là. Tiens, c’est de celles qui sont tout à fait dessous…

Elle prend la boîte toute neuve et brillante entre ses vieux doigts. Elle gémit sur le malheur des temps :

— Autrefois, je payais cette babiole huit sous… Tu veux ma perte…

Jean Cissac reconstruit l’édifice de ses conserves. Elle paye et s’en va, levant une main desséchée, couleur de bois mort, à l’écorce ratatinée :

— Grigou, tu rognes pour faire la dot de tes filles !

Les filles de Jean Cissac ont cinq et sept ans. Elles jouent dans la boutique avec deux poupées en carton-pâte qu’elles frappent de temps en temps l’une contre l’autre, afin de provoquer une dispute qui n’éclate jamais. Mme Cissac fuit comme la peste les bonnes femmes qui marchandent à perdre l’âme. Mais son mari, grand commerçant, déclare qu’il faut sourire aux commères les plus rétives : « Il y a loin de leurs poches au tiroir de caisse. Belle humeur attire les sous. »

Cissac aime son métier : le riz ruisselle dans ses mains où il semble qu’il prenne de la qualité. Il a une façon de casser un bâton de macaroni, qui décide l’acheteur incertain. Il connaît l’esprit paysan, ses tours et ses retours. L’hiver, quand on vient acheter de l’huile, il porte la bonbonne devant le feu. Tandis qu’elle se défige, il vante des paquets de lessive dont l’institutrice a fait provision : « Son linge est blanc comme de la vraie neige. »


Ce matin, Jeantou demande une chandelle pour éclairer sa lanterne. Il conte des histoires gauloises.

— Elles sont bien courtes, ces chandelles, dit-il. On peut pas aller bien loin avec… et moi qui ai du chemin à faire ce soir…

Jean Cissac, qui connaît son homme, lui tape sur l’épaule :

— Y a longtemps que tu as tout brûlé, vieux lapin…

Les yeux de Jeantou brillent sous des paupières à petits plis. Il sort en s’écriant :

— J’en aurai assez, maintenant… Adieu, mon petit…

Jean Cissac s’est adossé au comptoir. Content de son sort, il regarde sa boutique ; un peu de lumière fait reluire ses boîtes de conserves, dont il a formé une pyramide en miniature. Un rayon de soleil touche le baril à sardines, qui resplendit comme une monstrueuse fleur métallique, dont chaque pétale est un poisson argenté. C’est la seule marguerite que Jean Cissac ait jamais effeuillée.

VEILLÉES

A la nuit bien close, des gens vont passer la veillée chez Jeannette Verdier. Jeantou et sa femme Fanchette, après avoir mangé la soupe où l’on écrase une noix de lard, couvrent de cendres la braise de l’âtre, allument une lanterne, ferment leur porte et bouchent le trou de la chatière. Ils cheminent sans parler vers la métairie. Jeantou tient à la main un antique parapluie dont les baleines sont privées d’étoffe.

— Pauvre sot, dit enfin la vieille Fanchette, en balançant sa lanterne, tu es toujours le même baladin.

Jeantou porte au défaut de l’épaule son parapluie, comme il le faisait du sabre, aux jours brillants de sa vie de régiment. S’il ne le protège pas contre les averses, il est sa marotte de bouffon rustique, ou bien il en joue comme un plaisantin de sa badine. Il n’a plus le sou ; il importe, en revanche qu’il réjouisse les bonnes gens. Qu’il fasse rire les avares qui lui pardonneront d’avoir tout croqué !

Sa femme ne rit pas de ses grimaces. A son âge, il n’a pas honte d’aller au bal et d’amuser des commères qui boivent un verre de vin blanc, tandis que le plancher retentit d’un charleston, durement cadencé à coups de socques. Plusieurs fois, elle l’a battu tellement que son bras lui faisait mal. Elle soupire : il est incorrigible. La première guenon venue le fait bouillir comme une soupe au lait sur un feu vif, mais il n’y a plus grand’chose dans la casserole. Elle remâche tant d’avanies. Elle marche d’un pas saccadé, la taille roide, tout d’une pièce, dressant sa figure grise, cuite, çà et là, comme une pomme de terre qui a mijoté sous la cendre. Une sorte de capuchon couvre sa tête où s’entortille une pincée de cheveux.

Jeantou continue de porter son étrange parapluie au défaut de l’épaule. De temps à autre, il tape du plat de la main sur sa casquette dont le drap est assez mûr pour se gonfler d’eau comme une éponge. Au bord du fossé, des chênes tailladés se dressent, plus noirs que la nuit, dans une broussaille de ténèbres. Sur leurs branches hautes sont perchés les oiseaux mystérieux de l’ombre.

La lanterne que balance Fanchette éclaire à peine et tremblote. Au creux du vallon, la métairie de Jeannette Verdier se révèle par une lueur de lampe, en aiguille si glissante et fine qu’elle passe à travers les buissons. Il faut marcher au long d’un pré, le sentier est trop bourbeux. Peu à peu, la lueur grandit ; et la belle flamme de bois, qui brûle dans la cheminée de cuisine, fait signe à Jeantou. Pour guider la marche des veilleurs, on n’a pas fermé les volets. Jeantou jette le cri de ralliement : « iou, fou, fou ! » La porte tourne à ce vieux signal, sur la grande présence du feu. Une clarté d’or tout vivant est sur le seuil, dressée, riant aux ténèbres. Alors, Jeantou ouvre le squelette de parapluie et le brandit au-dessus de sa tête.

— Eh ! le voilà, cet ami ! dit Verdier, le mari de Jeannette.

Léonard et Jacquet s’esclaffent :

— Oh ! dit l’un, voici bien le grand-père des parapluies, il n’a plus que les os !

— Non, repart l’autre, c’est une fameuse araignée de grenier…

La compagnie se fait une pinte de bon sang. Fanchette va s’asseoir dignement au coin de la cheminée ; elle grogne de dépit et se met à tricoter des chaussettes.

— Je suis pas bien mouillé, crie Jeantou. J’ai fait tourner si vite mon parapluie qu’il chassait les gouttes d’eau et les renvoyait ailleurs !

Enfin, il consent à s’asseoir sur un escabeau. Il y a, autour du feu, les fils Verdier, le père et Jeannette, le vieux Toubon, rentier, Farine, le meunier, et Médor, le jeune chien, qui se chauffe l’échine en clignant de l’œil. Jeannette fait griller des châtaignes dans la poêle percée. Jeantou glisse dans ses sabots quelques braises, afin qu’ils soient bien secs et chauds ; il les rejette, puis il enfonce ses pieds dans leurs niches de bois, en soupirant de contentement.

Chacun de raconter sa petite histoire et de jaser et de rire. Une châtaigne qui éclate fait rebondir les propos. On entend à peine toquer l’horloge. La tourterelle s’est endormie dans sa cage qui est suspendue à la maîtresse poutre. On donne à manger au grand feu de l’âtre, qui se met à resplendir et à brûler si fort que les bonnes gens sont obligés de se reculer. Ils admirent la belle colère de la flamme, tandis que le vent d’ouest gronde au dehors.

Jeannette a versé les châtaignes dans un panier ; chacun y puise ; l’écorce grillée craque sous les doigts. Léonard apporte du cidre nouveau. Jeantou, qui a réputation d’avale-royaume, mais que l’on sait riche en bons contes, commence en faisant claquer sa langue :

— Ils étaient trois garçons qui voulaient point travailler. Ils s’en allaient chercher nourriture chez le voisin, sans sa permission. Ce soir-là, ils se donnèrent rendez-vous, pour un brave repas, près du mur du cimetière. Ils ne seraient pas dérangés dans cet endroit peu plaisant. Le premier qui arriva, ayant volé un demi-sac de noix, se mit à les casser. Il faisait une nuit noire comme le dessous de la poêle. Pas besoin de chandelles ; la faim les éclairait assez, m’est avis. Le sacristain vint à passer ; il entend ce bruit de noix que l’on casse, et ces craquements… Il court chez le curé, qui avait la goutte : « Ah ! monsieur, c’est le diable qui mange les morts. Faudrait venir le chasser… Ah ! si vous entendiez ça !… Il croque les os comme du sucre… — Je veux bien te suivre, mon ami, mais il faut que tu me portes ; j’ai les pieds tout enflés ; je peux pas m’appuyer dessus. » Le sacristain charge le curé sur ses épaules. Il pesait bon poids. Il arrive comme ça, dans la nuit bourrue, devant le mur du cimetière… Le voleur cessa tout d’un coup de casser les noix ; il pensa que son compère apportait un gros mouton noir. Il rêvait de gigot. Il ne put se tenir de demander : « Est-il gras ou maigre ? » Le sacristain, les cheveux tout droits et croyant ouïr le diable croqueur d’os, s’écria en se déchargeant de son fardeau : « Ah ! gras ou maigre, le voilà ! » Et je vous jure que le curé, qui avait la goutte, fut plus vite au presbytère que son sacristain.

— Pauvre sot, qu’est-ce que tu racontes ! dit Fanchette.

Toute la compagnie rit avec Jeantou, sauf le père Toubon qui fait mine de sommeiller, le nez sur le col de sa chemise en gros chanvre.

— Tu as le ligneul bien coupé, dit Farine à Jeantou… L’autre jour, il m’est arrivé quelque chose de rare… Le moulin marchait pas, il y avait trop d’eau. Je peux point rester longtemps au coin du feu, j’en aurais un coup de sang.

Il fait glisser son chapeau en arrière, puis le ramène sur son front, d’un geste brusque. Il parle d’une voix rauque et tape des mains sur ses genoux comme pour s’exhorter.

— J’allais donc faire un tour dans les champs… L’air, ça me débrouille la tête… J’aime mieux sortir que de faire des misères à ma femme… Après-midi, je suivis la rivière jusqu’au pont du Loup. Arrivé pas loin du réservoir à poissons de M. Bertousse, j’entends un clapotement… Et qu’est-ce que je vois ? le bon Dieu me pardonne, je vois un garçon qui était entré dans le réservoir jusqu’aux épaules… Je m’approche ; je lui dis deux mots… C’était le fils de cette grosse femme… Je veux pas dire son nom… Vous la connaissez… Il tourne de mon côté une figure blanche comme un linge… Tout d’un coup, il sort de l’eau, tout nu, et jette dans l’herbe une carpe… Oh ! la belle carpe ! Elle pesait au moins trois livres et elle dansait, fallait voir. Le garçon se trémoussait et me roulait des yeux blancs : « Le dites pas à mes parents, ils me tueraient… — Je le dirai pas, mais habille-toi, tu prendrais froid, mon pauvre petit… — Promettez-moi que vous le raconterez pas ! — Je te le promets. » Il tremblait plus de peur que de froid. Il commence à s’habiller. Alors, je le gronde un peu, pour rire. « Rentre vite chez toi, petit malheureux ; personne ne saura rien. Tu prendrais une effusion de poitrine. Misérable ! Mais moi je prends la carpe, je veux manger du poisson… Vois-tu, mon petit, je vais la porter à ma femme… Au court-bouillon, ce sera pas mauvais.

Le père Toubon, qui ne dormait que d’un œil, déclara :

— Farine, fallait remettre la carpe dans le réservoir.

— Hi, hi, hi ! c’est pas moi qui l’avais tirée de son logement !

— Et si cette carpe avait été ensorcelée ?

— Jamais mon estomac n’en a reçu une plus bonne.

Pendant ce temps, Jeannette parlait d’Yvonne Montier à la femme de Jeantou :

— Elle a acheté un phonographe. (Elle ne pouvait arriver à prononcer ce mot, pour elle terrible.) Elle tourne une manivelle, comme pour faire monter un seau d’eau à son puits, mais faut moins de force de poignet… Et il monte un air de musique.

Léonard et Jacquet s’écrièrent qu’ils en voulaient un, avec un grand pavillon en trompette. Mais Jeannette repartit :

— Alors, moi, je sortirai de la maison. J’ai encore tout mon chignon, moi… Je me suis pas fait couper les cheveux comme Yvonne, mais c’est son affaire.

Toubon s’agita. Petit vieux recroquevillé, il dressait fièrement une figure sans couleur au-dessus d’un étrange dos voûté, qui retenait comme un perpétuel porte-manteau une pèlerine râpée.

— Faut pas jouer avec ces machines, dit-il, à voix contenue. C’est des choses de sorcier.

— Tu crois aux sorciers, toi ? gronda Jeantou.

— Bien sûr, il y a plus de choses invisibles que de visibles… J’en ai connu un, dans mon jeune temps… Un jour, il venait de panser une vache qui avait une verrue aux mamelles. Ah ! malheureux ! Il s’était trompé dans les paroles… Alors, le diable, très en colère, se mit à le rouler dans un buisson, à le tordre comme un paquet de linge, et de-ci, et de-là, et ça le secouait dur. Le temps de lever la main, il eut toute la figure en sang, à cause des épines ou d’autre chose. D’autres fois, il était plus heureux. Il me dit, un soir de février, j’avais douze ans : « Viens avec moi, à minuit juste, à la fontaine de Lespeau. Faut pas avoir peur, mon petit. » Je sors… de la maison, environ cette heure ; j’enlève mes socques pour ne pas faire de bruit, et je les remets, une fois en chemin. J’aperçois mon homme qui me dit : « Suis-moi, ne parle pas. » Il faisait une nuit grise, la lune était derrière les nuages. Arrivé à la fontaine de Lespeau, au carrefour de quatre routes, il s’arrêta et se campa. J’avais le souffle coupé. Mais je pouvais plus rebrousser chemin. Tout à coup, la lune se montra et elle éclaira l’eau qui dormait dans son trou de pierre. Alors, il s’écria, faisant questions et réponses : « Que viens-tu faire là ? Qu’est-ce que ça peut te faire à toi ? Il y en a d’autres qui sont passés avant toi !… » Il se balança, en avant, en arrière, puis il jeta un petit caillou dans la source… A ce moment, la lune fut cachée par un nuage, et lui, il se mit à plat ventre, la tête levée comme un serpent… Quand je pense à ça j’en ai froid… C’était un homme comme les autres ; seulement, il avait un regard en dessous et qui luisait comme du fer bien fourbi… Trois jours après, j’ai su que le lait des vaches de Rivière, son voisin, avait tari… Il travaillait aussi des deux côtés, pour la mauvaiseté et pour le bien… Il était double…

— Tu veux rire, dit Jeantou.

Toubon leva ses deux mains en signe de sincérité. Les femmes lui donnèrent raison. Les yeux écarquillés de crainte, il continua de parler :

— Il y a plus de trente ans, les vieux s’en souviennent… Des femmes de Chasseneuil allaient au marché de Jourdain. Elles ont rencontré un roulier. Il leur dit : « Mesdames, auriez-vous pas une épingle pour nettoyer le tuyau de ma pipe ? » Elles lui donnèrent l’épingle, ces malheureuses ! Aussitôt, elles ont eu une envie furieuse de le suivre… Elles ont été obligées de se tenir des deux mains à un arbre de la route… Elles lui avaient baillé droit sur elles… Faut jamais rien donner à des gens qu’on ne connaît point… Elles en furent travaillées pendant six mois… Le père Chartin connaissait un mot pour pousser les lièvres dans ses collets… Une nuit, il y en eut onze, mais ils n’étaient pas bons à manger, le diable leur avait sucé le sang, derrière l’oreille…

Bientôt, on n’écouta plus le père Toubon. Jeantou entonna une chanson de bourrée et dansa en frappant du talon la terre battue, et il avait une figure toute rouge de bon sang.

— Dommage qu’il n’y ait point de filles, ce soir, dit Farine.

— Tu n’as pas les deux pieds dans le même sabot ! s’écria Verdier.

Mais Fanchette se plaignit que Jeantou eût trop de goût pour la danse :

— Ce paillasse danse à sa sauce le charleston !… L’autre soir je l’ai fait sortir du bal de la mère Fartaud… A son âge, c’est-il possible !…

Jeantou s’arrêta de danser ; Jeannette servait le vin chaud à la cannelle, qui marque la fin de la veillée.

IX
PÊCHE D’ÉTANG.
CHATAIGNES BLANCHIES.

PÊCHE D’ÉTANG

Comme on devait pêcher — c’était en février — l’étang de Sagnat, près de Bessines-en-Limousin, je me souvins à propos d’une page écrite par le célèbre économiste et agronome anglais Arthur Young. En 1787, il passa dans ce pays et il fut émerveillé : « Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que j’aie vu en France. Bien clos, bien boisé, le feuillage ombreux des arbres donne aux collines une éclatante verdure, comme les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois aujourd’hui) la donnent aux vallées. La pente qui mène à Bessines offre une vue splendide et, à l’approche de la ville, le paysage présente un mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux[1]. »

[1] Trad. Lesage, Voyage en France.

J’ai assisté à beaucoup de pêches d’étang et j’avais grande envie de rester chez moi, car un de mes amis m’avait un peu secoué le bouton du gilet, en me disant sans aucune crainte :

— Quelle occasion ! Ne la perdez pas… La lune est dans son dernier quartier. De sa fine barque renversée, un filet d’or a jailli. La pêche sera belle, mais il vous faut de l’enthousiasme…

— C’est bien cela qui me fait peur, lui dis-je.

— Ne craignez pas et relisez la fameuse page d’Arthur Young. Il était de race flegmatique, et pourtant il a jeté ce cri d’admiration, qui flatte encore mes oreilles.

Ce soir-là, je m’efforçai de me mettre en état de grâce terrestre, par une petite promenade préparatoire, au frémissement qui précède la naissance du printemps. Le buisson, encore à claire-voie, revivait ; le chèvrefeuille lançait ses cordages aux pousses vertes, d’où sortira la fleur en mèche de fouet ; le noisetier agitait au vent ses chatons, légères chenilles, et l’ajonc, au bord du fossé, tenait dans sa griffe un peu d’or ; il faisait beau temps ; il y avait dans l’air un parfum de violettes invisibles.

Le paysage était dépouillé, tout en nervures, mais bientôt on ne verrait plus au sommet d’un arbre le nid de la pie. Au loin, cette mystérieuse rougeur d’aurore venait d’une frêle pourpre de bourgeons. Les champs avaient leur apparence pauvre et douce, dont parle Michelet. Là-bas, pourtant, l’or vif et vert du colza fleuri faisait un signe de richesse ; il y avait là de quoi payer de ses peines un humble poète. La promesse du blé montait dans le pâle soleil du soir. Saison des labourages en pleine lumière ; on reprisait patiemment une vieille terre qui servira encore aux hommes. Sur la courbe d’un plateau que gerçait un vent doré, un métayer exhortait ses bœufs. Ils ne soulevaient pas seulement des mottes lourdes, leur marche était bien trop pesante après tant de soirs dont ce soir était formé. Ils tiraient une chaîne de siècles qui tintait avec la chaîne de la charrue ; ils remâchaient tant de travaux. Leur pas régulier avait le rythme d’un millénaire rouage de muscles, une fois pour toutes réglé. Au bord du chemin, des barrières de prairies étaient abattues dans l’herbe fraîche ; un oiseau inconnu chantait…


Le lendemain, dès potron-minet, un de ces terriens de vieille souche dont l’espèce n’est pas tout à fait perdue (le ciel en soit béni !) fit entendre près de mon seuil un appel de trompe. Dans son automobile, ancienne et vaste, il avait placé un appareil de photographie, un phonographe portatif avec le disque où est inscrite « la Promenade à l’étang » ; un filet à larges mailles et deux couvertures en poil de chameau. C’est un homme prévoyant. J’accourus et quand je vis sa bonne figure à la barbe frisée, aux yeux frais, ses épaules larges, capables de porter les plus lourds fardeaux, je compris que j’étais sauvé et que la pêche serait heureuse. A cinquante ans passés, il est gai comme un jeune garçon.

Nous partîmes à travers la campagne. Le ciel blanchissait en grand mystère. L’horizon était d’une finesse ineffable, les arbres lisses, éclairés sourdement d’en bas, et, derrière les buissons vivants, il y avait l’immense impatience de l’aube, dans une pureté violente de l’air. Peu à peu, des ruisseaux étincelèrent ; au loin, un or fabuleux se mit à courir, mais on n’en voyait pas la source. Le vent prit une nouvelle force, comme solennelle, et le soleil sortit des collines devant nous. Mon compagnon rabattit sa casquette sur ses yeux tout éblouis. Des taillis de chênes aussi droits et nets que des barreaux donnaient l’image étrange d’une cage où frémissait une aile de feu. Des villages surgissaient, dorés, par le jour sans nuages. Les rails du tramway départemental flamboyaient sur la route blanche. Comme nous traversions le bourg de Rancon, nous aperçûmes un homme qui semait des petits pois dans son jardin ; semés au chant du coq, ils seraient tendres comme la rosée, il n’en fallait pas douter.

En arrivant à Bessines, nous connûmes que la description du fameux Anglais ne mentait pas. C’est un pays bien clos, boisé, planté d’arbres variés. Le mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux vives étonne sans cesse le regard. Surprise puissante, qui s’élève de ce que l’on attendait et que l’on a toujours vu ! La vallée sans feuillages était emplie d’une lumière qui la caressait et lui prêtait des mouvements de rêve. On ne pouvait découvrir encore l’étang de Sagnat, qui éclaire cette campagne d’une onde immense et répandue paisiblement. Tout à coup, il nous apparut avec ses bords de sable clair qu’un vent froid desséchait et fendillait.

Mon compagnon arrêta sa voiture près de la chaussée et je vins saluer les maîtres du bel étang. L’un d’eux, à la courtoisie exquise, nous demanda si nous avions fait bon voyage. C’est un homme qui vécut longtemps dans l’Afrique du Nord ; j’admire qu’il ait voulu achever ses jours à la lumière d’un étang limousin ; il n’est pas de plus émouvant miroir au couchant d’une vie humaine.

On entendait le grondement du flot qui poussait le poisson vers la grille. J’avais hâte d’assister à la récolte d’un champ liquide, pour parler un langage assez noble. Dans le grand courant que travaillait le vent devenu furieux, on devinait un sautillement de nageoires, un affolement d’écailles, et mon compagnon voulait y voir un peu d’or qui venait, assurait-il, des soubresauts d’une carpe tonkinoise, trop apeurée.

Le butin allait de force vers le piège du réservoir. Des mères carpes avaient bien sujet de s’alarmer ; tout un fretin grouillait en mille paillettes. Des garçons l’attendaient, le faisant sauter avec leurs râteaux au fil de la grille, mais ils ne barbotaient pas, cuisses et jambes nues, comme je l’ai vu faire, il y a quelques années, à la pêche du petit étang de Fromental. Ils étaient chaussés de bottes en caoutchouc. Plonger dans une eau glacée est bien cruel ; il est bon d’éviter un surcroît inutile de peine.

Le soleil montait dans un ciel blanc, le rude vent ne s’apaisait pas, mais les pêcheurs se démenaient assez pour réchauffer le temps. A l’avant du canal de sortie, des hommes avaient une démarche glissante de peur d’écraser le poisson ; ils pliaient sous une charge vivante, qui se débattait dans leurs filets. Tanches, carpes, perches, gardons luisaient d’un éclat froid de métal, ors, argents, aciers souples et comme liquides. On les portait dans les réservoirs. Un des maîtres me dit :

— L’étang de Sagnat est à fond de sable, c’est pourquoi il est couleur de ciel… Du sable et du feu, on tire le cristal… Ici, le sable et l’eau s’allient pour une surprenante limpidité…

Mon compagnon de route s’agitait beaucoup, allant de-ci, de-là, observant tout d’un œil vif. Il a écrit un gros ouvrage sur le système nerveux des poissons. Sa science est ardente ; il eut un jour, devant moi, une terrible dispute avec un pisciculteur de grande classe ; il s’agissait des amours tumultueuses de la carpe et de celles, bien plus secrètes, de la tanche. Il fut sur le point de perdre son sang-froid, ce qui eût été un comble pour un homme qui s’adonne à l’étude des poissons d’eau douce.

Tandis que la chaussée s’emplissait de curieux et d’acheteurs, il prenait des notes sur un calepin que le vent menaçait ; il était heureux :

— Le corps du poisson, me dit-il, avec mystère, est fusiforme… J’imagine en poète plus qu’en savant que la carpe est une des premières fileuses du monde… Dans l’étang elle est au rouet… Qu’un fil d’eau se brise en perles au bout de son nez, elle en trouve un autre…

Il y avait maintenant beaucoup de promeneurs sur la chaussée : des garçons appuyés contre la selle de leur bicyclette, de vieilles femmes en cape, des jeunes filles en toilette du dimanche. Quelques-unes portaient un bouquet de violettes au corsage et souriaient au grand rire de l’eau qui fuyait dans la prairie.

Comme il était environ dix heures, une barque plate commença d’avancer sur le flot ; des branchages lui faisaient de belles rames verdoyantes. Autrefois, des garçons, nus jusqu’à la ceinture, chassaient le poisson vers la bonde. Maintenant, cette barque munie de ramures suffit ; celui qui la dirige a le grade de capitaine et il en est fier. Le vent rabattait toujours le courant. Près des grilles, on aurait dit que la vase prenait vie, tant le poisson grouillait et se débattait.

— Que ne restons-nous ici cette nuit ! s’écria mon compagnon. Je ne sais rien de plus grand que les ténèbres envahissant la coupe tarie de l’étang, sauf le retour des eaux, l’onde renaissante ! Jadis, une telle pêche était vraiment solennelle. Le maître conviait travailleurs et amis à sa table servie magnifiquement. On mangeait bien et l’on buvait sec. Les vénérables bouteilles étaient tirées de derrière les fagots. La fin du repas était embellie par une cérémonie que l’on devrait remettre en honneur. C’était le baptême de la carpe. On apportait une fine corbeille d’osier enrubannée où était couché un gros nourrisson à nageoires, emmailloté d’une écharpe de soie cerise, aux bouts flottants. On poussait de joyeux vivats ; la marraine et le parrain se levaient de table et tenaient dans leurs mains la corbeille. Le parrain mettait un grain de sel sur le nez de la carpe et versait quelques gouttes d’un vieux vin de Bourgogne en chantant :

— O belle carpe, — en ta flottante écharpe, — je te baptise, — de bonne prise, — par le sel et le vin !

Le maître ornait la baptisée d’un anneau d’or et chantait à son tour :

— O belle carpe, — en ta flottante écharpe, — reçois cet anneau d’or, — en témoignage — de ton servage, — reçois cet anneau d’or !

Puis on s’en allait en procession vers l’étang ; des ménétriers marchaient devant ; vielles et violons faisaient rage, et, dans la nuit, chacun portait une gerbe de paille enflammée, en guise de torche. On chantait en chœur :

— En carême — à l’étang — ce baptême — du printemps — des surprises — de l’amour — nous avise — le retour. — Sonnez, guimbardes ! Battez, tambours !

Le maître rendait la carpe à l’étang, et brusquement tous les invités jetaient leur torche dans l’eau. N’est-ce pas que l’on devrait remettre en honneur cette coutume ?


Un charmant festin, présidé par les maîtres de l’étang, marqua la fin de cette journée. Il fut éclairé de courtoisie et de bonhomie délicieuses. Un gentilhomme terrien, pisciculteur insigne, voulut bien me donner cette recette :

Carpe à la gelée. — Dès la veille, préparez ce mets délectable. Écaillez, videz avec soin, essuyez sans laver. Arrosez le beau poisson d’un court bouillon au vin rouge, mêlé d’un petit quart de vin blanc, parfumé d’un bouquet garni, carotte tendre, oignon très blanc, échalote, ail, épices malicieuses, sel et poivre en grains. Faites mijoter à petit feu. C’est dans le petit feu que tient le secret de la cuisine. Mettez sur un plat ; habillez la carpe de cette sauce réduite, enrichie de gélatine de pied de veau. Clarifiez le mélange, vous aurez un gel succulent. Décorez avec des tranches de citron et des rondelles d’œufs durs. Cela donnerait du cœur à un mourant.

CHATAIGNES BLANCHIES

Jeannette Verdier m’a appelé, comme je passais près de sa porte. Il faisait beau feu dans sa cheminée et beau temps dans le ciel. De la marmite, une vapeur de miel s’élevait, car elle était pleine de châtaignes blanchies. Jeannette les versa dans une corbeille, au milieu de la table de cerisier. Elle me dit :

— Vous allez en goûter.

Le chien s’est approché et m’a touché de son affectueux museau comme pour dire : « Acceptez. Il n’est rien de meilleur au monde. » On rapporte qu’Alexandre de Bonneval, Limousin alourdi d’épaisses délices et devenu Achmet pacha, garda souvenance de ce mets pour sa douceur tirée de châtaigniers aux belles branches et de son pays si vert.

Jeannette emplit à demi de lait un grand bol et je commençai d’y noyer les petits fruits ridés comme la joue un peu jaune et rosée d’une bonne vieille.

— Sans me vanter, dit Jeannette, je sais les apprêter.

La tourterelle dont on avait porté la cage près de l’unique fenêtre se mit à chanter. Un rayon furtif éclaira le liséré noir qui la tient au cou comme les coquettes d’autrefois.

— Comment faites-vous, Jeannette ? demandai-je, tandis que j’écrasais dans le lait ces châtaignes au parfum subtil.

— C’est tout simple. On « plume » les châtaignes ; on laisse pas un bout d’écorce. Faut qu’elles soient nettes comme le dedans de la main. On fait bouillir de l’eau ; on les plonge dans l’eau bouillante. On enlève le pot et il faut laisser tremper un peu. Vous prenez le « bouéradour », en forme de croix de Saint-André, cet ustensile en bois, avec des dents. On remue sans plaindre sa peine. On nettoie les châtaignes récalcitrantes, au doigt et à l’œil. Qu’elles soient bien blanches ! On les jette dans un tamis et on secoue. Toutes les peaux s’en vont ; on lave encore. On met au pot avec de l’eau, une pincée de sel. On fait dessous un feu clair. On laisse bouillir quelque temps ; puis on décroche le pot. On enlève l’eau et on remet à cuire, après avoir mis une couenne de lard au fond du pot et une serviette par-dessus, pour l’étouffement. Et faut veiller à la cuisson. Je suis pas bien fine, mais j’ai connu que la cuisson, c’était la moitié de la réussite.

Elle ouvre la porte et jette du grain à ses poules. A ce moment, le chien met le nez dans la marmite. Alors Jeannette me dit :

— Je vais vous poser une devinette : Quel est l’animal à sept pattes ?

Je cherche et ne trouve pas. Elle éclate de rire.

— C’est pas difficile ! C’est mon chien quand il lèche la marmite. Ses quatre pattes et les trois de la marmite en font bien sept !

Au dehors, le soleil touche la mare où nagent deux canards d’espèce commune. Ils plongent le cou dans l’eau qui luit autant qu’un couperet bien fourbi. Le temps d’une demi-minute, on dirait qu’ils sont décapités. Ils ne tardent pas à montrer leur bec vernissé, où se tortille un ver de vase.

X
LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL.
JEANTOU DANS SON JARDIN.
CONTE PAYSAN.

LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL

Quel beau cerisier de plein vent au bord de cette prairie limousine ! On ne l’a jamais taillé, le sécateur n’est pas fait pour lui. Au temps froid j’aurais dû m’approcher de son tronc luisant et ciré, où s’enroulent des parcelles d’écorce à ressort. Une lumière en corolles couvait dans la chair obscure du bois. O surprise ! Ce matin, il étincelle au soleil ; il monte, tel un feu blanc, attisé par une ardeur mystérieuse. L’extrême pointe de ses rameaux est de l’air en fleur. A l’horizon, d’espace en espace, d’autres cerisiers lui font signe. Un nuage de neige s’est arrêté dans le ciel au-dessus de lui, comme son reflet.

Aujourd’hui, chante le coucou. Il jette deux notes veloutées ; c’est un chant de sorcellerie qui va sur deux pieds sautillants et qui boite dans un cache-cache de feuilles. Il oscille au moindre souffle. Sort-il de ce bosquet ? Peut-être… Il s’éloigne et se perd déjà… Un vent malin l’apporte, l’emporte.

Marie Bonnier, la laveuse, me dit :

— Quand vous l’entendrez pour la première fois, prenez une pincée de terre et lancez-la derrière vous, par-dessus votre épaule… C’est un oiseau de malice…

Il me semble qu’il chante dans le cerisier… Tendez l’oreille, il s’enfuit ; n’écoutez plus, il revient…

Le ciel se voile ; mais le cerisier fleuri et ses frères sauvages de la forêt éclairent doucement la campagne. Le silence verdoie sur la prairie ; seule, résonne l’enclume du forgeron. Soudain, une petite bourrasque arrive ; le soleil illumine des pluies qui vont et viennent avec les nuages courants. Des gouttes d’eau, insectes étincelants, bougent au creux des feuilles vertes. Là-bas, sous un arc-en-ciel un très humble village a ses tuiles rougies par l’averse. La céleste courbe s’efface et non loin des maisons du bourg où l’on allume le feu du soir, un rossignol commence de chanter. A mesure que l’ombre s’épaissit, la voix de l’oiseau caché coule à travers la nuit profonde et sensible. L’eau des sources, au fond du vallon, n’est pas plus pure… Il est dressé sur une ramille de frêne ; ses plumes sombres tiendraient dans la main, son sang dans une coque de noix, et les sublimes espaces lui répondent.

JEANTOU DANS SON JARDIN
CONTE PAYSAN

Jeantou bêche son jardin ; le soleil inonde un vieux pied de buis qui pousse près d’une fontaine à la margelle fracassée. Cette parcelle suffit à Jeantou ; il élevait jadis des bœufs et des vaches, il soigne à présent des lapins. Il leur porte des branches de houx, quand « ils ont le gros ventre », et ils perdent leur obésité. Il admire qu’une feuille de chou soit découpée et dentelée par ces bestioles au nez froncé, remuant, aux longues oreilles à bascule. Le dimanche, il choisit le plus dodu et lui fait le coup du père François. Il le suspend à un clou, par les pattes, sous le hangar. Il retourne sa peau très proprement comme un gant ; il sait enlever au foie, du pouce et de l’index, la vésicule de fiel, sans se servir du couteau. Sa femme fait cuire la chair blanche dans du gros vin rouge, agrémenté d’un oignon, d’une rondelle de carotte et d’une feuille de laurier-sauce.

Il bêche à petits coups ; il a chaussé un mauvais sabot troué pour ne pas user contre le fer le bois d’une bonne socque. Il prépare une planche pour des haricots que l’on « mange en vert ». De temps en temps, il boit du cidre à la régalade ; il appelle cela : charger la pièce. Le jet du liquide resplendissant au soleil sort de la bouteille, coulant vers sa bouche qu’il arrondit en goulot.

— D’une bouteille à l’autre, la mienne est percée, me dit-il.

Il se remet à travailler. Derrière lui, dominant un bataillon de petits pois, se dresse un épouvantail. Dans une poignée de foin, surmontée d’une coiffe, il a piqué une branchette en guise de nez, et sur deux lattes en croix flottent les manches d’une camisole. Sa femme lui a dit : « Tu pouvais bien te servir de ta jaquette de jeune garçon, mangée aux rats ? » Il a répondu : « Est-ce que tu te reconnais ? » Elle s’est fâchée, et comme elle tient les ficelles de la bourse, elle lui a refusé, pendant trois jours, les cinquante sous que coûte un paquet de tabac. Hier, elle a cédé ; Jeantou lui montra un bâton assez noueux, en disant : « Veux-tu en goûter, ma mignonne ? » Il n’est pas méchant, mais, déchaîné, sa femme apprend vite, sans avoir lu l’Ancien Testament, que la crainte est le commencement de la sagesse.

Près de la porte, un coq fait le beau ; un vent léger l’ébouriffe. Il tourne à droite et à gauche son bec, par saccades, comme surpris. Sa crête brûle rouge au soleil. Jeantou lui jette une motte de terre qui se casse entre ses pattes. Il est dix heures du matin. Jeantou fiche en terre sa bêche. Il se met à parler avec une gravité que je ne lui connaissais pas :

— Avant-hier, j’ai pêché à la corde… J’ai pris un barbeau de deux livres. Je m’étais levé avant le jour… Je l’ai pas montré à ma femme. Il n’était pas pour elle et pas pour moi. Je l’ai porté à ma cousine Marcelle qui est mariée à Chausac… La pauvre, elle se fond à petit feu : c’est pitoyable… On sait plus que faire… Son mari est désespéré. Moi, je l’aime bien… Je l’ai vue grande comme une quille… J’ai mis le poisson dans un panier et je suis allé à la métairie, vous savez, celle qui est au bord de l’eau sur une échine de terre. C’est plaisant, cet endroit… J’arrive… le chien me connaît, il n’aboie pas ; il vient me toucher à la jambe, amiteusement… François, le mari de Marcelle, me tire par la blouse, je vois qu’il pleure… Un homme rude, qui pleure, ça me baille un coup : « Elle est perdue, qu’il me dit ; la chouette a crié toute la nuit dans l’ormeau. Elle est perdue ; elle le sait pas, la pauvre… Ah ! tu lui portes un poisson… Non… donne-le-lui toi-même. » Moi, ça me faisait du chagrin ; lui, il passe sa manche sur ses yeux et il entre dans la chambre de Marcelle avec moi. Je vous jure que j’avais gros cœur… Je m’avance… La petite était couchée sur le côté ; elle avait la joue toute rouge. Elle dit : « C’est toi, Jeantou ? » Je portais mon panier au pli du coude et je réponds : « Oui, c’est moi… Je t’apporte un bon poisson… » Alors, elle s’est mise à rire, non pour le poisson, mais pour l’amitié. « Tu es toujours le même », qu’elle dit. Elle me regarde avec de grands yeux et elle continue de rire comme une gamine. Mais moi, je ne riais pas ; elle qui avait une figure de rose, la peau lui collait sur les os ; ses yeux étaient creux, et plus de sang à la bouche. Je prends le poisson pour le lui montrer. Elle s’est assise sur son lit et elle m’a dit cent remerciements : « Si je pouvais bien en manger mon aise, mais deux bouchées, ça m’étrangle… Tu as pris de la peine, mon pauvre… » Je ne suis pas resté longtemps ; je pouvais pas entendre ça. Avant de passer la porte, François a voulu à toute force m’embrasser. J’avais hâte de m’en retourner. Je voulais pas pleurer devant lui. Les plus gentils, ils s’en vont avant les autres. On les retrouvera, mais pas les méchants. Vous connaissez l’histoire de ce vilain croquant, coléreux comme un âne rouge et si avare qu’il aurait rasé un œuf. Tout d’un coup, il meurt, et pendant qu’on portait sa carcasse au cimetière, les bêtes parlaient de lui. Le coq chantait : « Ressuscitera-t-il ? » Le canard en se trémoussant demandait : « Quand ? Quand ? Quand ? » Mais la chèvre de Fanchette, qui passait à ce moment sur la route, secouait sa barbiche et répondait : « Jamai-i-is… Jamai-i-is !… »

Jeantou fait une pause, puis il me dit :

— Il y a un bon vin blanc chez la mère Palier. Elle en a reçu hier un baril. Je voudrais bien le goûter.

Nous quittons le petit jardin et il rabat sur ses yeux sa casquette à pattes. Il me conduit à l’auberge qui est pareille aux autres maisons du bourg ; seul, un genévrier pendu la tête en bas près du seuil annonce qu’on y donne à boire. Nous entrons dans la salle de cuisine. La mère Palier, une grosse femme placide s’avance, les mains croisées sur son giron.

— Eh ! Marie, c’est ton petit vin que je veux goûter, s’écrie Jeantou.

Pour lui, toutes les femmes s’appellent Marie, à partir d’un certain âge. Elle ne répond pas et va remplir un litre qu’elle pose gravement devant nous, sur la table de cerisier rouge. Jeantou s’agite sur sa chaise en face de moi. Il voudrait piquer de ses traits la grosse femme, mais elle se dérobe. Elle se met à éplucher des légumes près du feu. Jeantou boit doucement en faisant claquer sa langue ; il ne connaît plus que ce plaisir. Il ferme à demi les yeux.

— Ah ! si ma femme savait que je suis là, gronde-t-il, elle m’arracherait les cheveux. Je l’ai jamais écoutée. Vous savez l’histoire du gars qui obéissait au doigt et à l’œil à sa bourgeoise ?

— Non, Jeantou.

— Eh bien ! il y avait un garçon, Jacques Tourneboule qu’il s’appelait. Il avait trois brettes et pas grand’chose pour les nourrir. Sa femme, Mariette, lui dit : « Faut acheter un peu de foin. — J’y vais, ma femme. » Il achète du foin et trouve deux épingles sur le chemin. Il y voyait clair comme un coq ; il les ramasse et les pique dans le foin. Une fois à la maison, il les cherche et cherche, chercheras-tu. Ça l’ennuyait, il voulait rien laisser perdre. « Qu’est-ce que tu cherches, innocent ? Deux épingles. Fallait les piquer au col de ta blouse. » Peu après, il va quérir une règle d’araire chez le forgeron. Comme il avait bonne mémoire, il pensa : « Cette fois, j’écouterai Mariette, » et il fit passer la règle dans la boutonnière de sa blouse. Quand il revint, elle était toute déchirée. Sa femme tapa du pied. « Que tu es sot ! Fallait la mettre sur ton épaule. — Ne te fâche pas, m’amour, mon petit ange, je ferai comme ça la prochaine fois. » Tourneboule, huit jours après, va à la foire pour acheter un cuvier. Notre ami en achète un beau, le perche sur son échine en le tenant par le robinet ; et il s’en revient comme ça, tout fier. Les enfants qu’il rencontrait lui tiraient la langue, mais il était bien content tout de même. Ce n’était pas commode de porter comme ça, longtemps, un cuvier. Tourneboule butte contre une pierre, tombe sur le cuvier qui se casse en plusieurs morceaux. Il se relève et, comme il était très entêté, il tenait toujours le robinet dans sa main, et il se disait : « Ma femme aura le robinet du cuvier, elle pleurera moins. » Du plus loin qu’elle l’aperçut, elle lui cria : « Tu finiras par devenir tout à fait innocent ! Fallait prendre un linceul de lit et mettre le cuvier dedans, nouer le drap dessus aux quatre coins et tu aurais passé par-dessous une barre de bois ; notre voisin Riffaud, qui était allé à la foire, aurait pu t’aider à le porter. Il ne serait pas cassé. — Mon ange, mon petit canard, je t’écouterai une autre fois… » La semaine d’après, il revient à la foire, il achète une toute petite brette : « Cette fois, je sais bien comment faire, ma mignonne sera contente… » Il prend un drap de lit de bon chanvre, le passe sous le bedon de la vache, noue les quatre coins, glisse une forte perche dessous et avec son voisin Riffaud il porte la vache qui n’avait jamais été si heureuse. Elle était petite, mais lourde quand même. Ils étaient « esquintés » quand ils arrivèrent à la maison. Mais la carne se mit à bramer, et un taureau qui paissait dans un pré sauta le buisson et fonça sur elle. Nos deux gars eurent grand’peur et laissèrent tomber la petite brette qui se cassa une jambe. « Qu’as-tu fait encore ! hurla Mariette. Tu es plus fou qu’une vieille chouette au soleil ! Cette vache n’est plus bonne qu’au boucher. — Mais, mon petit lapin, qu’est-ce que tu as, rouge de colère comme ça ? Je fais toujours ce que tu me dis et ça te plaît jamais… C’est moi qui vais me fâcher. — Fallait attacher une corde aux cornes de la vache… Elle aurait suivi sur ses quatre pattes. » Un mois après, Tourneboule, qui était patient comme un ange, revint à la foire ; il passa devant la boutique de Jean Cissac. Il pensa : « Tiens, j’ai besoin d’une cruche. » Il en acheta une en grès. « C’est ma femme qui sera contente ; elle n’a qu’un malheureux seau de bois, trop lourd pour sa petite main. Je la mettrai pas dans un drap, cette fois. » Il passe une ficelle dans l’anse et la fait traîner derrière lui. La cruche s’ébréchait et sonnait sur les cailloux : toc, toc… Bientôt il ne resta plus que l’anse après la ficelle. Tourneboule avait fait comme sa femme lui avait dit de faire ; il était bien tranquille, mais sa femme n’était pas aussi tranquille que lui, et elle se mit à crier de rage : « Je deviens folle ! Tu resteras à la maison et moi je m’occuperai des affaires. Un âne est plus fin que toi… Ce soir, tu feras le levain, tu soigneras la truie. — Je veux bien, mon petit chevreau, mon oison, — mais pour ça où faut-il aller ? — La fontaine est à côté ; elle est pas faite seulement pour les chiens ! » Et elle s’en va. Tourneboule se dit : « Je vais préparer le levain. » Notre dégourdi sans malice prend un sac de farine, le porte à la fontaine, le vide dans l’eau et remue avec un bâton. Il remue pendant une heure et son nez remuait aussi ; le levain ne prenait pas. « Malheur ! qu’il dit, puisque le levain ne veut pas prendre, faut pas que la farine se perde ! Je vais faire boire ça à la truie. Ça l’engraissera. » Il appelle la truie : « Guéri ! Guéri ! » Elle s’amène, mais elle voulait pas dévaler dans la fontaine. « Diable de bête, hurle Tourneboule, tu sais pas ce qui est bon ! Je vais te l’apprendre ! » Il la saisit à pleins bras et lui fourre le groin dans l’eau. Il voulait faire de force son bonheur. Elle n’était pas contente, elle criait et se débattait. Brave musique ! Tourneboule criait plus fort qu’elle : « Bois, ma petite mère… bois le dessus et le fond, ça te fera du bien. » Il ferma sur elle la porte de la fontaine. Comme ça, il serait tranquille un petit moment. Sa femme revient, soulève le couvercle de la huche, pas de levain ; elle va à l’étable des porcs, pas de truie : « Où est la truie ? » demande-t-elle, pâle comme un linge. « Oh ! ne te tracasse pas, elle boit dans la fontaine… » Elle y court, trouve la truie, qui avait bu son saoul, noyée. Elle s’arrache les cheveux : « Ah ! je m’en vais chez mes parents ! Tu me rendrais folle ! Tu me mettrais sur la paille ! » Et elle s’en alla. Depuis ce temps, le pauvre Tourneboule dit aux jouvenceaux qui pensent au mariage : « Mes amis, n’écoutez pas trop votre femme. Plus vous ferez ce qu’elle commande de faire, plus elle sera en rage contre vous. Faites le contraire de ce qu’elle vous dira. Si elle vous présente le bout du nez, prenez-la par le chignon. Comme ça, elle ne se fâchera jamais. »

Jeantou n’est pas féministe ; il a bien tort, mais il est maintenant trop vieux pour changer d’avis.

XI
UNE MATINÉE DE PRINTEMPS.
COMMÈRES DE VILLAGE.
FANCHETTE.
UN GRENIER PAYSAN.
LE FORGERON ET LE SABOTIER.

UNE MATINÉE DE PRINTEMPS

Comme le ciel est bleu sur la campagne de mai ! Une dernière ombre de l’hiver s’attarde dans la maison… Allons dehors ! Ce matin, les pousses tardives du chêne sont mêlées d’or rougissant. Au bord de la route, un jeune bouleau est aussi frais que l’épaule nue d’un bel enfant ; son feuillage, à peine suspendu, bouge sans cesse. Une verte flamme s’élance des buissons ardents. Les arbres ont toutes leurs feuilles, mais on voit monter dans l’air lumineux la ligne dure de leur bois. Ils sont encore en robes transparentes. Çà et là, quels vivants morceaux de prairies, éclairés de marguerites sauvages ! Le moindre souffle y vient éveiller de légers bouillonnements. Au loin, des femmes sarclent des légumes ; le manche de la pioche, poli par des mains travailleuses, reluit. Tout brille, tout est transpercé de rayons nouveaux. Là-bas, des rameaux se fondent et s’entremêlent, habités par une lumière faite pour eux et non pas pour nous, semble-t-il… Au tournant d’un sentier creux et dans la verdoyante splendeur, un ormeau, mort depuis trois automnes, dresse toujours ses branches noires ; un peu de lierre veille sur l’écorce du tronc et miroite. Près d’ici, des champs de blé sont protégés de haies vives ; l’herbe puissante s’est assombrie et se recourbe dans la promesse du grain. La cour d’une métairie voisine est ornée d’un seul marronnier dont les feuilles sont repliées comme la patte levée d’un grand oiseau. Une pie s’envole ; elle va se percher dans un noyer tout enfariné.

Allons plus loin, sans autre guide que le soleil. Les feux jaunes du genêt répondent à travers des espaces limpides aux feux blancs des aubépines. Sur la pente rocheuse du vallon les fleurs brûlantes des ajoncs se répandent en ruisseaux d’or. En bas, coule une rivière où se réfléchissent quelques peupliers ; elle anime une petite plaine qui tourne en secret, aussi ronde qu’une roue, avec ses rais fauves et verts, ses sillons tracés si purement qu’ils apparaissent plus parfaits à qui s’en éloigne. Dans un herbage tout proche, des vaches paissent et comme le soleil atteint à peine le milieu du ciel, une ombre mince les entrave. Les collines ont plié au toucher de ce beau jour ; le vent souffle d’un autre monde. Le printemps ne chemine pas, il surgit. Il a traversé l’immensité défendue des songes. Le vieux pays limousin s’étire et se soulève ; tout est espérance, tout est fleur. Le jardin du moulin solitaire où fleurissent des soucis, des narcisses au liséré rouge et des véroniques, le parterre environné de roses et l’emmêlement des groseilliers, une enfant blonde les a connus. C’est là qu’elle fit ses premiers pas. Quand elle eut seize ans, elle s’en alla dans l’invisible, du seuil même de cet enclos. C’était par une matinée de printemps. Rien n’a changé. Les groseilliers auront encore des bulles de sang, la corolle en étoile du narcisse le liséré pourpre qui exalte sa blancheur, la véronique sa fleur de mélancolie qui couve entre deux feuilles fermées. L’enfant est partie ; une abeille ne laisse ainsi nulle trace au fil de l’eau…

COMMÈRES DE VILLAGE

Ce village d’une campagne du Centre compte au moins trois commères qui ne sont pas joyeuses. On dit que le diable en personne, sous la forme d’un paysan très maigre, s’approcha d’elles par une nuit de lune, quand elles étaient au berceau, et leur mit un œuf d’aspic sur la langue. Était-ce possible ? Il faut bien le croire. Ces effrayantes perruches sont inséparables ; les chiffres de leur âge additionnés représentent près de deux cents ans. Cela leur donne une certaine importance. On ne les désigne plus par leur nom de famille comme si elles étaient entrées dans la légende rustique. Il est vrai qu’elles sont assises aux portes de la vie paysanne dont elles tracent en noir les traits essentiels. L’une s’appelle : Danse-à-l’ombre ; elle fut très amoureuse dans son jeune temps ; elle n’aimait pas les journées de soleil, mais les soirs d’hiver où l’on va entre chien et loup. L’autre est surnommée : Belle-en-blanc ; on se souvient qu’elle portait des robes blanches, aux jours de dimanches et de frairies. Un de ses galants qui partit brusquement pour le Sénégal, dit la chronique, laissa, une nuit de bal, sur son corsage immaculé, la trace épouvantable d’une main à six doigts, que l’on ne put effacer. On dut faire brûler ce corsage. La troisième porte un sobriquet moins étrange. On la nomme Grenouillette ; elle coasse plus qu’elle ne parle. Toutes les trois, elles sont veuves. Belle-en-blanc eut un mari, cantonnier de son état, qui réussit à atteindre près d’elle les cinquante ans. Les hommes des deux autres commères ne furent pas aussi endurants ; ils ne purent dépasser la quarantaine. Pour une pomme, une mouche, une queue de lapin, elles répandaient bien plus de fiel que de sucre. Ils connurent beaucoup d’amertume sous la loi de leurs épouses. Ils auraient mieux aimé quelques bons coups de bâton que tant de coups de langue dont ces cruelles les accablaient. Leurs enfants se hâtèrent d’aller en ville sous le prétexte de gagner un peu d’argent. Quant à eux, ils ne quittèrent le logis que les pieds devant, et, ce qui est un comble, pleurés à belles larmes fausses par leurs persécutrices. Durant leur vie, que de fois ils avaient dû répondre : « Ma foi, tu as raison, ma femme… Sans toi, qu’est-ce que je deviendrais ?… »

Ces hommes vertueux, si l’on mesure leur patience, leur ont laissé un toit, une prairie. Ils rapportaient fidèlement au logis les pièces blanches qu’ils gagnaient à la sueur de leur front et ils les serraient dans un nœud de mouchoir pour ne pas les perdre. Ils buvaient un peu de vin à l’auberge, en l’honneur des fêtes carillonnées ; l’eau du puits ne leur manquait pas. Jusqu’au dernier soupir ils s’attachèrent à leurs femmes comme le misérable à sa misère. Pourtant, le mari de Grenouillette mourut au grenier. Elle trouvait que le malade sentait plus mauvais que d’habitude et elle le persuada de finir ses jours sous les chevrons, dans le vent salubre que laissaient passer des tuiles trouées. Il n’eut pas la force de se plaindre ; il se coucha sur un méchant grabat, à l’endroit même où la chatte avait coutume d’allaiter ses petits. Sa maladie fut ainsi abrégée ; il s’éteignit par une nuit de lune. Belle-en-blanc, la voisine, déclara avec un rire sardonique, et croisant les mains sur son giron, qu’il n’avait pas eu besoin de chandelle. On en alluma une, quand il fut mort. La veuve poussa les hauts cris, à cause des convenances. C’est son pauvre homme, disait-elle, qui avait demandé lui-même que l’on portât son lit au grenier, car la chambre était trop humide, la terre battue devenant boueuse, l’hiver. Elle avait fait cela par bonté.

Les trois commères vivent porte à porte, à la plaisante saison ; elles soignent quelques pieds de géraniums qui fleurissent dans de vieilles casseroles percées. Quand il fait soleil, elles viennent s’asseoir sur le banc du seuil. Elles tricotent sans cesse, et dans leurs mains recuites, recroquevillées, les aiguilles sont agitées par saccades régulières. Elles n’ont plus de formes humaines, étrangement boursouflées par on ne sait quel venin ; on dirait que, seules, leurs robes en étoffe dure les préservent d’un écroulement. Mais que leurs yeux et leurs langues sont restés vifs ! Elles tiennent gazette de village ; elles proposent comme des friandises maintes nouvelles sinistres. Cette petite bergère au visage lisse et pourpré prend un singulier embonpoint qui n’est pas dû à la jeunesse. Cet homme qui a perdu sa femme ne maigrit pas de chagrin, mais d’un mauvais mal. Celui-ci n’a plus le sou, et cet autre, qui chante toute la journée, doit jusqu’à sa chemise. La richesse et la santé de celui-là sont de triste augure. Cette vieille n’est pas morte de sa belle mort, mais empoisonnée par son mari qui fréquentait une vaurienne. Le curé dit sa messe à l’envers et le médecin a soigné pour un mal de poitrine un malade qui souffrait de la diarrhée. Le maire ne tiendrait pas tant à être réélu s’il n’y faisait son beurre. Et rien pour rien, n’est-ce pas ? « Ah ! vous ne connaissez pas la dernière nouvelle ? La femme Bonfils, qui est forte, a enfermé hier au soir son homme dans l’étable du cochon, pour le guérir de boire trop souvent chopine ; il a crié bien longtemps ; il voulait sortir ; ça ne sentait pas la rose, mais la porte était en bon chêne et verrouillée. A la fin, il a juré : « Je vais crever le cochon, si tu n’ouvres pas ! » Alors, elle a ouvert… à cause du cochon. »

Elles se pourlèchent en contant ces choses ; leurs langues frétillent entre des lèvres ponctuées de poils, plissées comme de vieilles bourses à malices. Ce soir, elles sont assises sur le pas de leurs portes ; il fait soleil ; elles apparaissent terriblement flétries. De temps à autre, elles font entendre un rire froid ; elles flairent un noir secret dans la lumière qui refuse de caresser leurs visages.

FANCHETTE

A peine Fanchette usa-t-elle une paire de sabots sur le chemin de l’école. En vain, l’institutrice tapait du pied en s’écriant qu’elle n’enfoncerait pas dans une tête trop dure les lettres de l’alphabet. Sous les yeux écarquillés de l’enfant, elles dansaient insaisissables comme autant de pattes de mouche malignes et Fanchette, en savoir scolaire, ne devait jamais aller plus loin que la palissade de bâtons qu’elle traçait avec application sur un cahier.

Petite fille de plein vent, à la bouche rouge, aux yeux d’un bleu gris dans un visage rond, elle eut bientôt fait d’apprendre les signes qui révèlent le beau ou le mauvais temps et la marche des saisons. A dix ans, elle quitta la masure où elle était née ; sa mère, veuve de journalier, ne pouvait la nourrir, et elle s’en alla à la foire de Bellac, afin de se louer. Elle n’attendit pas longtemps, debout sur la place du marché, au milieu de ses compagnes. Elle tenait les yeux mi-clos, les mains croisées sur sa petite poitrine en signe de docilité. Une métayère de Lafond lui offrit trois pistoles, la nourriture et un jupon de laine, au premier de l’an. Fanchette monta avec elle dans une carriole que tirait un gros mulet, et elle riait, car il faisait soleil.

Son écuelle de soupe fut trempée quotidiennement au bout de la longue table de cuisine ; le chien Frisquet mangeait près d’elle sur la terre battue. Tous les deux, ils avaient fait un pacte d’obscure amitié. Sa besogne était la plus simple du monde : conduire aux champs un troupeau de moutons, changer leur litière. L’été, il fallait partir et rentrer de bon matin, à cause du soleil trop chaud ; puis revenir encore dans le soir tombant, quand l’ombre des arbres glisse sur l’herbe. Elle emportait un escabeau et elle s’asseyait dessus, exhortant parfois son chien, à grands cris. Les moutons sont doux et d’habitude obéissants, mais si l’un d’eux va brouter quelques choux d’une terre voisine, tous se précipitent à sa suite avec une brusque violence. Frisquet se chargeait de les ramener, en donnant de la voix, les dents luisantes. Fanchette, dans l’immense paix verte, chantait des chansons qui lui tenaient compagnie et qui ne troublaient guère le silence. Elle était contente de son sort.

Les dimanches, on lui donnait en garde le dernier-né. Elle le balançait dans son berceau et riait avec lui, quand il s’éveillait. Lorsqu’elle eut seize ans, elle connut obscurément que la prairie tient dans ses herbes quelque chose qui vient troubler le sang et l’agiter. Il lui arrivait de pleurer en regardant, fascinée, l’or des primevères et le lait de plantes champêtres coulant dans une foisonnante verdeur. A la belle saison, une chaleur épaisse, un souffle d’animal invisible sortait des buissons touffus.

Fanchette se souviendra toujours de ce soir d’été, où elle vit s’élancer du hallier un des garçons de la métairie. Il avait, en ce moment, dans la solitude puissante, une figure nouvelle, si terrible et douce que son cœur se fondait et qu’elle tremblait, sans savoir pourquoi, sans défense, prise avant d’être touchée. Il lui avait promis de l’épouser, elle était trop innocente pour voir que ses yeux mentaient. L’hiver arriva, et il se mit à la fuir, afin de courtiser la fille d’un riche métayer. Fanchette s’attacha à lui ; ainsi le chien ne sait pourquoi on veut l’abandonner et il faut les plus grandes ruses ou les plus folles cruautés pour le perdre. Par une soirée brûlante de juin, aux fenaisons, elle était montée avec lui sur la charrette ; elle aidait à tasser le foin. Tout d’un coup, devant tous, il la poussa rudement, et elle roula dans la prairie. Les gens de besogne éclatèrent d’un rire insultant. Le soir même, elle revint chez sa mère, après cette dernière avanie.


… Des années et des années ont passé. Fanchette est seule et vieille. Dans sa chaumière, il y a un coffre à pétrir le pain, une commode en cerisier rouge et dessus des verres de couleur, gagnés à la roue des frairies. Aucune horloge, mais la vitre nue d’une seule fenêtre est étroite comme un cadran ; tantôt noire ou bleue, elle est toute d’or quand le soleil vient la toucher ; par des nuits claires, les étoiles en fines aiguilles y tournent insensiblement. Un vieux coq du voisinage sonne l’heure. Au milieu de la cheminée, sur la tablette, se dresse dans un cadre de peluche enfumé la photographie du galant préféré de Fanchette : un compagnon du tour de France. C’est tout ce qu’il lui a laissé. Un jour, quand j’étais enfant, elle me fit entrer dans sa chaumière merveilleuse à cause d’un flot de soleil qui l’inondait. Elle me dit, montrant d’un doigt sec la photographie du garçon aux moustaches frisées, aux yeux ronds d’oiseau, le corps mi-caché dans une blouse à plis : « C’est mon galant, du temps que j’étais gentille… Jamais il m’a dit une mauvaise parole… Il est parti, il y a longtemps… Il était resté par là, une petite semaine… Ça avait suffi… Sans doute qu’il est mort… Il y a que la mort qui l’aurait empêché de revenir… Il était bouclé comme un mouton… Il m’aurait vengée, le pauvre petit… » Elle me dit cela d’un air très doux et grave que je n’ai pas oublié…

En ce temps-là, elle avait réussi à former un troupeau de moutons qu’elle menait le long des chemins, pour son compte. Sa mère lui avait laissé un jardin, un bon puits ; elle s’en contentait ; elle était libre. Elle faisait sa compagnie d’enfants qui venaient vers elle, devinant qu’elle était simple comme eux, et tout près de terre. Au printemps, elle leur tressait des balles jaunes, à l’épaisse odeur sucrée, avec des fleurs de primevères. Elle avait toujours, pour eux, des noisettes dans la poche de son tablier. Elle apprit à plus d’un comment on fait une trompette de l’écorce tendre d’une pousse de châtaignier, que l’on vide de son bois mouillé de sève. Par elle, je sus que le pinson parlait et disait : « Je la tiens, la cerise ! »… Au moyen de quelques pierres, elle édifia une petite maison et, par un soir de bel été, elle m’appela en cachette. La lune se levait et poudroyait dans un grand sureau du jardin, sur ses fleurs qui ont la forme d’assiettes en dentelle roide. A travers la porte de la minuscule maison qui, pareille à la sienne, se dressait sur la terre battue, un rayon glissa, l’illuminant d’un blanc sortilège. Fanchette, les yeux écarquillés, me dit à l’oreille : « Regardez… On vient d’allumer la lampe… » Cette femme, qui avait construit cela pour le sourire d’un enfant et le rayon de la lune, les gens sérieux assuraient qu’elle était innocente. Et certainement ils ne se trompaient pas.

UN GRENIER PAYSAN

Les jours plus longs favorisent le travail. Le soleil emplit le ciel tout entier d’une promesse de feu. Mais, au versant de la colline, une pièce de blé n’est que brins d’herbe qu’un orage peut hacher soudain. Sa délicieuse couleur est encore un signe de fragilité. Jeunesse du blé, enfance des hommes, il leur faut beaucoup de défense et de vigilant amour.

On se hâte aux champs ; il faut arracher l’ivraie. Une profusion de fleurs a précédé la besogne sans gloire qui tiendra le paysan, tout l’été, comme pour la saluer d’une naturelle louange. De quelle force silencieuse et sombre s’élance le flot du froment qui roule sur le monde en grains serrés ?… Ce n’est pas une petite leçon que nous propose un monceau de blé, dans l’humilité de nos greniers campagnards.

Un soir du dernier automne, j’errais dans la cour d’une très ancienne métairie. Je ne sais quelle pensée me poussa, je montai au moyen d’une échelle étroite jusqu’à la porte du grenier à blé.

J’entrai sous l’arbre du toit aux ramures équarries à la hache. D’une lucarne, venait la lumière du soleil à son déclin ; elle éclairait un immense tas de froment. Il s’étendait sur un carrelage de briques rouges. Ayant ruisselé, il ressemblait à quelque lourde vague immobile, gonflée d’une grande part de ce mystère qui nous tient toujours aux entrailles. Il rayonnait dans la pénombre avec l’ardeur des anciens étés où resplendit la peine paysanne. Il était isolé ainsi qu’une chose sacrée, exalté par la nudité des murailles, en ce lieu où s’unissaient, pour l’honorer, le cœur du chêne, l’argile durcie au feu, le granit de la terre dont il était sorti. L’air, qui arrivait du dehors, ne pouvait en dissiper le souffle de vie. Un rayon le fouilla et l’embrasa ; les grains qui n’ont pas changé de forme, comme le tourment et le mérite de vivre, laissèrent jaillir une clarté plus forte que celle du soir.

Masse fauve, pleine de sang et de pensée, nourriture des songes, des actes, et de cette lueur d’astres que les hommes ont au fond des yeux. Je plongeai mes mains dans le monceau de froment et il se mit à couler.

LE FORGERON ET LE SABOTIER

Le vent prend un goût d’herbe verte plus fort que l’odeur des feuilles mortes. Des pluies courantes, où flambent de brusques rayons, illuminent un coin de verger, vernissent de vieilles pierres. Le soleil, aux quatre coins de l’horizon, a le va-et-vient d’une navette de tisserand : une immense trame est prête ; des couleurs vont l’animer selon l’inchangeable dessin. Une lumière travaille en secret ; la voici, courbée, à la lisière d’une lointaine prairie. Tous ses arcs annoncent la venue de celui que les grandes légendes ont appelé « le prince vert ». Il vient, dans un éclat phosphorescent, une sorte de joyeuse foudre. Mais il ne faut qu’une avancée de nuages favorisée par les souffles d’ouest pour dissiper le premier accent de la fête. Et l’on se demande : « Ai-je rêvé ? »

Le printemps a la figure des beaux songes jusqu’à l’heure où il fait sa trouée d’or et de feuilles. Alors, dans le plus pauvre jardin, les fontaines fourmillent d’astres, et, de l’écorce des arbres, s’échappent une fabuleuse couleur, un odorant tourbillon.

Ce matin, en sortant de l’école, des enfants ont garni de primevères une mince corde ; ils en ont fait des balles jaunes à l’odeur sucrée. Le marteau du forgeron, mon voisin, bat le fer joyeusement. De ma fenêtre, j’aperçois la forge où il travaille. Elle est pleine de soleil et s’ouvre au fond, par un vitrage qui laisse voir la tête d’un pommier fleuri. Dans le jardin, un merle s’est glissé à travers les groseilliers ; il paraît danser en cherchant quelque graine, du bout de son bec, en bourgeon d’or rouge. Je viens sur le pas de la porte ; il continue un moment sa danse. Il griffe encore un peu de terre, pointe deux ou trois fois du bec et, la plume toute luisante, il s’envole vers un bosquet de lauriers. Nous n’avons ici que des merles noirs.

— Vous l’avez vu, le merle ? me crie le forgeron — qui tire d’une main la chaîne du soufflet à poids en attisant, de l’autre, un petit brasier qui se met à blanchir, tout hérissé d’un air furieux.

Je n’ai rien de mieux à faire que de bavarder avec lui. J’entre dans sa forge ; je la connais bien, et, toujours, elle m’émerveille. L’enclume, à la belle forme dure, se dresse sur un billot d’orme, en pleine clarté, près du foyer d’où la fumée s’en va par une cheminée en forme de hotte. A gauche, s’arrondit la meule en pierre rêche, qui donne au métal le fil voulu. Les instruments sont bien rangés, accrochés aux murs : tenailles, pinces à prendre le fer ; dans un coin, pioches, chenets et socs à réparer sont entassés. Sur une tablette où tombe le jour du vitrage, tamisé par le pommier en fleurs, l’apprenti place des fers sur des sabots de vergne ou de noyer. Il commence ainsi à se faire la main.

En ce moment, le forgeron chauffe une lame de soc. Il tire en cadence la chaîne et fouille de sa pique, en l’irritant davantage, une aile de flamme grondante. C’est un homme dans la force de l’âge, à la figure mordue, noircie par le feu, au cou solide ; il a retroussé ses manches au-dessus de la saignée. Tout à coup, il enlève du foyer la lame du soc. Ça pétille comme une fusée qui va partir. Il frappe à coups redoublés. Le fer blêmit et bleuit ; le marteau n’a plus de grands chocs, il se presse en fins battements. Le métal est maintenant caressé. Au bout de la pince, il va bouillonner dans un baquet d’eau noirâtre.

— Le métier est assez dur, me dit le forgeron en limant une serpette, il y faut de bons bras et du goût. La machine ne le tuera pas. Il s’agit de réparer, d’entretenir charrues, herses, des tas de petits outils. Faut de la force, mais aussi un peu de finesse. Être assez adroit et pas cogner comme un sourd. Le marteau doit savoir danser ; le fer est aussi obéissant que du velours, pour qui le manie avec les différents points de chaleur. Savoir prendre les choses du bon biais… Tout devient facile, m’est avis.

— Parlez-moi de votre jeune temps…

— C’est vers l’âge de quinze ans que j’ai commencé à tâter du métier. On ne peut guère avant… Sans me vanter, j’étais un fier drôle. Logé, nourri dans les parages de Mézières, au Thoury, chez un homme taillé en bœuf. Il se mettait, des fois, sous une charrette et lui levait les roues de par terre. Après, il roulait une cigarette. Il buvait aussi de bons coups de cidre, mais il ne crachait pas sur le vin, quand il pouvait en avoir. Avec ça, doux et de gentille amitié. Il me regardait comme son enfant, à cause que j’étais son apprenti. Je faisais des clous de joug et de ces babioles. Je mordais à la besogne. Il me disait, des fois : « Ça, c’est du bien fait. Le diable y perdrait ses cornes… » Après quelque temps, j’arrivai à ferrer les chevaux. Comme ici, il y avait toujours du monde dans la forge. Certains aimaient à monter des niches. Il y en avait un, gros comme un panier de raves, mais malin, qui nous attrapait toujours. Pas moyen de le déjouer. En ces moments, il était plus leste qu’un écureuil rouge… Il mettait des saletés aux manches des pinces, sauf votre respect, ou bien il nous prenait le menton avec, comme on ne s’y attendait pas du tout. Et il s’en allait comme une fumée… Ce n’était pas agréable. Il allait même un peu fort. Le patron jura de le pincer à son tour, et quand le patron avait dit une parole, on pouvait y croire. Il y avait plusieurs pinces ; il en fit chauffer les manches pendant plusieurs jours et il les suspendit à leurs clous, comme si de rien n’était et à l’heure où venait le malin. Un beau matin, il s’amena à la forge et il tournait de droite et de gauche ses petits yeux en faisant l’innocent. Comme j’étais en train de ferrer un cheval, il saisit rapidement une des pinces, mais il se mit à miauler tout soudain, bien mieux qu’un chat dont on écrase la queue. « Tu aurais bien pu m’avertir, » dit-il après un moment, car il trouvait que c’était chaud. « J’ai oublié, mon pauvre, grognait le patron, qui mourait de rire. Va chercher du millepertuis dans le jardin… mon pauvre… » Il y avait souvent des tours comme ça… A la fin de mon apprentissage, je fis, comme pièces maîtresses, une paire de tenailles et un compas. Ils étaient aussi fins que si je les avais coulés dans la cire d’abeilles. Puis j’allai voir ailleurs, pour apprendre encore. Le patron me pleura comme si c’était son enfant qui s’en allait… J’ai voyagé… Aujourd’hui, sans me vanter, je sais mon métier…


Il était près de midi. Des hommes venaient à la forge. Les uns attendaient qu’un soc fût réparé ; d’autres affûtaient une hache sur la meule, que l’apprenti faisait tourner. On s’esclaffait quand l’un d’eux appuyait si fort le fer contre la pierre, que le garçon se mettait à geindre, obligé de s’arrêter. Et toujours ce battement d’air qui ranime le feu et le fait rire avec les gens.

Comme d’habitude, chacun apportait des nouvelles de la terre et des familles, échangeait de petits faits. Il y a bien longtemps que la gazette du village se tient ici. Les choses de l’État, du département et de la commune passent à la flamme de la forge. Ici, des paysans annoncèrent la bataille d’Austerlitz, puis la descente de l’Aigle avec sa charge de plomb anglais dans l’aile, les tours et les retours de la destinée, les sursauts de la grande dernière guerre. Mais il faut toujours semer du blé, battre le fer quand il est chaud.

Il s’élève des métiers rustiques comme un souffle de santé. Considérer un bon ouvrier qui fait dignement sa besogne et qui est souvent un artiste, voilà qui remet le cœur en place.

J’allai dire bonjour au sabotier, qui travaille non loin, sous un auvent appuyé à une maison basse. Il est vieux et gai ; il aime à « pousser » un brin de chanson.

— Le métier n’enrichit pas, me dit-il. Il me plaît comme ça. On s’en tire. Ce n’est pas facile de voir d’un coup d’œil combien il y a de sabots sous la peau d’un arbre… Moi, je le sais, à mon âge… On coupe l’arbre en billes ; après, on le fend en quartiers. Le vergne rougit comme une pomme coupée. Deux quartiers pour une paire de sabots, et on enlève les nœuds. Avec cette hache crochue, on dégrossit le bois et on lui fait prendre la forme. Après encore, on modèle avec le paroir, puis on creuse. Je mets les sabots à sécher sur une traverse, dans la cheminée, comme des jambons. Des fois, j’aimerais mieux des jambons, mais les jambons, on les fait avec des pommes de terre et des gorets. Une fois secs, je les sculpte selon l’idée du client. J’en ai fignolé avec des fleurs et des feuilles dessus ; pour les amoureux, c’étaient deux cœurs bien appariés. Ils étaient mignons comme des bouquets, pas les amoureux, mes sabots… Mais on ne danse plus en les faisant claquer bravement. Dans mon jeune temps, c’était plaisant de voir une bonne troupe de jeunesse virant sur de fins sabots. Ceux-là n’avaient pas les deux pieds dans la même chaussette…

Et il fredonna :

Combien coûteraient
Tes sabots
S’ils étaient neufs ?…
… Sur la petite place,
Mes sabots
Feront clic, clac, clic, clo…

Il eut un geste de sa main dure, comme pour saluer quelque chose qui s’en allait et qui ne reviendrait plus.

XII
L’EAU ET LA LUNE.
LA BONNE FONTAINE.
LE PÊCHEUR A LA LIGNE.

L’EAU ET LA LUNE

La vivante fraîcheur des sources coule avec un frémissement de ruisseau dans l’air brûlant de l’été. Esprit de la terre, l’eau habite aussi dans le ciel. Ce soir, elle émeut la pointe des blés, dont les tiges ont déjà leurs tresses de grains. Son exquise et terrible mobilité, la main des hommes la connaît depuis bien longtemps. D’un flot qui dort ou qui fuit, quelques gouttes au creux de la paume. Là-bas, deux longues ailes de nuées vermeilles s’attachent au flanc d’une colline fuselée comme le corps d’un immense oiseau. A portée de regard, quatre peupliers frissonnent près d’une fontaine ; l’onde s’ouvre en lumière dans leurs branches : le jour y ruisselle. Arbre mort, source morte, joie coupée.

Après une soirée torride, j’allai dans la campagne solitaire. La nuit était transparente, obscure et claire, les arbres plus noirs que ses bords. Quelque chose de vert flottait, une nuance d’herbage blêmissant ; les étoiles scintillaient dans une paix si haute, si pure, qu’elle aurait forcé le plus lourd à lever le front. Des crapauds faisaient entendre un son ravissant que ne pouvaient donner la flûte, ni le hautbois, aucun instrument connu. Des grenouilles criaient au loin, ne demandant pas un roi, mais la lune. Il y avait des astres dans les feuillages gonflés par un souffle d’été féerique. Sur un plateau sourcilleux, une troupe de genévriers avaient figure de nains encapuchonnés. En bas, grondait la rivière embrumée ; des châtaigniers s’allégeaient dans l’ombre, attirés en haut par les prestiges nocturnes. Parfois, venaient des appels d’animaux en chasse.

Une lueur de neige se mit à grandir et des branches très lointaines bleuissaient, vapeurs de songe. La merveille arrivait en silence du fond des âges. La lune fendit la terre comme la plus tranquille des plantes qui déploierait sa grande fleur, lente et seule ; la campagne changea de visage et prit d’étranges regards. Le vent souffla ; la blancheur magique en fut attisée ; les feuillages se balancèrent pour saluer. La lune débrouilla un écheveau de ramilles, dans on ne savait quelle lumineuse et froide poussière. Elle monta, feuille de glace, et comme lancée par l’horizon détendu. Les arbres s’ébrouèrent en secret ; les routes, les sentiers se multiplièrent à l’infini. On voyait des clairières où des ombres bleues venaient s’asseoir. Les blessures de vieux châtaigniers, troués par la foudre, se fermaient dans une caresse de rêve. Les aiguilles des genévriers brillèrent. La lune monta davantage ; elle toucha un étang perdu. L’eau, plus mystérieuse que la terre, lui répondait de toutes parts. Mille fontaines, sous des rayons actifs, semblaient tourner comme autant de miroirs aux alouettes. Mais, à cette heure, les gens raisonnables et les oiseaux, fous de soleil, étaient couchés.

LA BONNE FONTAINE

L’ingénieux ami qui m’entraîna à la recherche d’un tracteur me conduisit, l’hiver dernier, au bord d’une source que le paysan appelle : bonne fontaine. Il en est beaucoup dans ces parages ; elles sont honorées sinon redoutées. Le travailleur de terre connaît les charmes de l’eau qui maîtrise le feu et purifie sans brûlures. Il porte ses vœux à de tels miroirs où son espérance obscure prend visage. La bergère de Domrémy était assidue à « faire ses fontaines » ; des chats-fourrés, aiguisant leurs griffes, s’en indignaient. Divines et terrestres légendes : un flot rayonnant s’élance du bâton de route d’un homme candide, sous le signe de Jésus, et les fées païennes applaudissent en dansant sous les érables. Les génies protecteurs des ondes ne sont pas mis en fuite par les saints et les saintes du Christ. Il y a trop de halliers, de roseaux et de fougères où ils se cachent. Le christianisme renonce à les pourchasser : il faudrait couper tous les arbres. En retour, ils deviennent des alliés et presque des serviteurs.

Par un soir de février, mon compagnon me guida par des sentiers de chevreau qui tournaient sous des châtaigniers luisants de pluie. Le ciel bouillonnait de nuages, le vent criait dans les feuilles mortes ; c’était un cri étouffé, comme d’une très vieille et inguérissable angoisse. Des masures ouvraient leurs portes, en trou noir, sur la terre battue, boueuse. Il en sortait un bien autre froid que celui de la saison. Mon ami ne parlait pas ; nous faisions route vers une humble coupe d’eau où deux faces du monde se penchent, la démoniaque et la céleste. La bonne fontaine apparut dans sa ceinture de pierres mal jointes et couverte d’un chapeau de bois vermoulu. Tout autour, une solitude grise à peine remuée par le vent aigre, monotone.

La campagne était plus râpée que la peau d’un vieux renard. Seuls, quelques arbres nus s’ouvraient à l’accent de corbeaux dont les ailes pesantes claquaient.

Il ne faut pas s’incliner, en ces jours tristes, sur une pareille fontaine, elle ne pourrait nous sourire. Vienne la plaisante saison, une foule paysanne accourt vers elle ; le paysage reprend sa verte couleur d’espérance. Un saint patron s’accorde avec la source. On jette dans l’eau reconnaissante des sous où l’on trace un signe à la pointe du couteau. Des mendiants ne craignent pas de pêcher ces menues monnaies au moyen desquelles ils vont boire du vin, à l’auberge la plus voisine. L’eau, même sainte, ne leur suffit pas ; ils ont le gosier mal fait, et, surtout, ils manquent d’âme. Des nourrices offrent avec simplicité un fromage blanc, rond comme un sein ; d’autres gens, des bonnets d’enfants chétifs, des hardes qui couvraient la guenille de chair de ceux qui se sentent bien guéris, pour quelque temps. Peu de maux qui ne soient effacés par la vie ou la mort : teigne de lait, claudication, débilité, convulsions, rhumatismes, fièvres. Seule, on ne guérit pas ici la sottise ; maladie trop grave et ancienne : le miracle même a ses bornes. Que de souffrants se lavent une fois l’an ! Ils se trouvent légers et dispos, après s’être essuyés avec des plantes sauvages. Les sorcières viennent à l’aide et prononcent des paroles qui n’ont aucun sens humain ; aussi ont-elles toujours raison. Si cet enfant reste cagneux, cette jeune fille muette devant son riche galant, c’est que les parents n’ont pas écouté leurs conseils. Tout finit par s’arranger. Mais on ne tirera pas de la moelle paysanne la crainte et l’amour de l’invisible.

Que la frairie annuelle est retentissante, en ces lieux ! C’est la fête de l’eau. On piétine autour de la fontaine ; le moins malingre veut mouiller sa peau. Le soir venu, on court à d’autres bonheurs, aussi naïfs. Qu’ils aillent se coucher, ceux qui ont des jambes de coton ! Au bourg voisin, un manège de chevaux de bois tourne au son de refrains comme « Chacun son truc ». Des garçons qui n’ont pas encore été malades sautent en croupe derrière des filles roses de plaisir et très bien portantes comme eux. Ils éclatent de rire, les dents brillantes, dans une musique à couper au couteau. Des ivrognes s’étonnent que le manège pailleté ne tourne pas dans le même sens que leurs têtes pleines de fumées ; ils cachent su fond de leurs poches une fiole qu’ils ont emplie de l’eau bonne, pour l’usage externe. On gagne à la loterie des bols et des berlingots violemment peinturlurés. A la nuit close, l’accordéon habilement secoué invite aux danses nouvelles. Il va sans dire que la source a perdu, pour quelque temps, sa limpidité.

LE PÊCHEUR A LA LIGNE

Tout l’été, la rivière s’en va dans une scintillante rumeur. Mobile sentier, foulé de flammes dansantes, plein de joie brûlante et fraîche. Elle s’enfuit, toujours présente, fidèle à qui la regarde. Sur ses bords, le pêcheur à la ligne s’émerveille de sentir une source claire à la place du cœur. Il a sa part de la fuite splendide et sans bouger il fait le plus beau voyage. Il est arraché à soi-même par ce courant, enlevé au sol, à ses misères. Loin de lui, une truite en chasse dévore une sauterelle ; cette voracité est prétexte à former des anneaux liquides, des cercles nuageux où tremble une verdeur de prairie. Il s’applique, de temps à autre, à décorer l’hameçon d’un ver qui ne doit pas souffrir d’être empalé avec tant de soin et de délicatesse. Il appâte au moyen d’une grosse poignée de son, bien qu’il ne prenne pas les poissons pour des ânes, mais, au contraire, pour des êtres fort intelligents. Il voudrait les induire en erreur, les saisir à son piège innocent. L’eau, qui ne cesse de resplendir, le fascine. Un vieux sortilège le tient en arrêt sous les feuilles au revers farineux d’un saule qui montre patte blanche au vent. Une libellule, comme sur une branche de vergne, se pose sur son chapeau ; une autre, sur la canne qui retient un fil à peine visible. A quelque distance, hors des remous, le bouchon tremblote. Parfois, il glisse, plonge, et le pêcheur tire sur sa ligne, au bout de laquelle tourne un minuscule poisson, parfait comme l’eau est parfaite. Il met cet argent dans sa poche garnie d’une dentelle de fougère ; il n’a que faire d’un panier d’osier ; il est content, il est riche. Il reste ainsi très longtemps au bord de la rivière foisonnante.

Quand il regagne le bourg, il est fâché d’entendre crier des hommes. Il voudrait garder le murmurant silence, si limpide, si bleu, qui est en lui, et dont il a fait provision. Mais il s’agite, allume sa pipe. Il arrive à la maison ; il donne les gardèches au chat, une mince ablette, vite fanée comme une simple fleur. Elles auraient triste mine dans la vaste poêle.

Dimanche prochain, il ira s’asseoir au bord de l’eau, dont il ne peut se lasser. A personne, pas même à son ombre, il n’a dit qu’il y vient noyer ses peines, ses petites espérances, que le flot emporte…


Le mois dernier, je fus bien surpris : Jeantou passa près de moi, sans crier gare, chargé d’une gerbe de genêts en fleur. Il portait ce monceau d’or à ses lapins, avec la mine d’un garçon qui a fait fortune.

Cet après-midi, il désherbe une planche de haricots ; il tape de l’œil et vante les pêcheurs de truite qui reviennent au logis, le panier si bondé que l’on ne peut plus fermer le couvercle. Et les truites sont pudiques, elles ne laissent pas voir facilement les points rouges qu’elles ont sur la panse. Du fond de la rivière au creux de la main, il y a une distance. Et Jeantou de conter cette histoire :

— L’autre jour, Bravaud, le marchand de bœufs qui n’avait jamais fait que s’amuser avec le goujon, fut piqué tout d’un coup par l’envie de pêcher la truite. Drôle d’idée. Il s’amène à l’auberge de Marie Pallier. Il se tourne, les oreilles rouges, du côté d’un franc pêcheur qui buvait du vin en fumant sa pipe : « Vous prenez toutes les truites, les petites et les grosses. Vous êtes trop gourmand. C’est t-honteux. Il y en a que pour vous. Ça changera. Je vais, ce soir, à la rivière. J’ai « acheté un poisson artificiel ». (Jeantou ne pouvait prononcer ce mot ; il disait : un poisson-ficelle.) L’autre répond par une bouffée de sa pipe, qu’il lui souffle au nez. Moi, je sors avec Bravaud. C’était du bon sang. Il me tape sur l’épaule comme un insolent ; il est si gras qu’il a des cerises de viande au bout des oreilles. Il court chercher une canne vernie, une ligne de crin et le poisson-ficelle. Je le suivis à quelques pas. Il gonflait ses joues, bouillait dans sa peau. Il arrive au Pont-Rouget et s’appuie contre un petit arbre. La rivière n’a pas beaucoup d’eau, à cet endroit ; les mignonnes s’y baignent les pieds, le dimanche, elles qui ont plus peur de se mouiller que des chattes. Lui, lance sa ligne comme pour tirer un bœuf. Le poisson-ficelle se plante dans un tremble de l’autre bord. Bravaud tire et tireras-tu ! Un enfant gardait ses moutons dans le pré. Bravaud crie très fort : « Eh ! petit ! va quérir le poisson. Tu auras dix sous. » L’enfant le décroche. Bravaud change de place et il me promet une gifle ; j’aime pas ces promesses. Il jette sa ligne, plus doucement cette fois, mais ce diable de poisson-ficelle se pique dans un chêne, derrière lui. Le chêne tient bon. Bravaud appelle le moutard : « Tu auras dix sous… arrache-le… sans le casser… » L’enfant, bien content, grimpe comme un écureuil et décroche encore le poisson-ficelle. « Voilà dix sous. — Merci, mossieu. » Le marmot lui dit : « Tenez, pêchez là. » il montre une rive chauve comme un œuf. Moi, je m’en vais… Je cognais ma figure dans l’herbe, tant je riais… Tout à coup, j’entends des cris comme si on saignait un bon cochon, sauf votre respect. Bravaud, qui venait de lancer sa ligne, avait, cette fois, l’hameçon dans le gras du dos : « Ah ! petit, hurlait-il, à mon secours ! C’est plus le chêne, c’est moi ! Voilà mon couteau… Coupe un peu du drap de mon pantalon… Tiens, voilà vingt sous… pour toi… » Il sautait comme un jeune taureau piqué par un taon. Je pleurais de rire et je fuyais à toutes jambes ; il aurait passé sa colère sur mon échine. Le lendemain, il me tapa tout doucement sur l’épaule ; il me dit : « Je n’ai pas pêché, le poisson-ficelle était même pas mouillé. » Moi, j’ai rien répondu. Il m’a payé un verre de vin, à l’auberge. C’est un bon homme. Peut-être qu’il prendra des truites quand il aura le poil blanc…

Jeantou fit une pause, puis il piqua entre des choux quelques brins de genêt vert afin d’éloigner les chenilles. Sa besogne finie, il se remit à parler :

— Poulot pêchait la truite… Arrivent deux inconnus, très bien habillés, ma foi, c’étaient Jésus et saint Pierre. « Fais-nous passer l’eau sur tes reins, mon vieux petit père. » Poulot fait le travail et il refuse vingt sous. Alors, saint Pierre lui souffle au tuyau de l’oreille : « Demande ce que tu veux… mon compagnon a le bras très long… demande le paradis… » Mais Poulot : « Faites excuse, pas encore, mossieu le saint, je suis pas trop mal au bord de l’eau. Pas encore. Merci quand même… »

XIII
L’ENFANT CRUEL.
JEANTOU DANS SON JARDIN.
AUTOUR D’UN BERCEAU.

L’ENFANT CRUEL

Marcel, le plus jeune fils des Montier, de la Bregère, allait partir pour l’école où il se prépare au certificat, lorsqu’il aperçut au bord d’un champ un oiseau qui était de la grosseur d’une petite poule. Son regard va loin ; il a des yeux d’un gris vif dans une figure rose de sang sauvage. Il s’approcha en rampant, mais l’oiseau, malade sans doute, ne bougeait pas. Marcel s’écria dans la solitude du matin d’été : « Je la tiens, c’est une grôle ! » Il en avait vu voler sous les nuages avec un bruit de noix ensorcelées que l’on écraserait dans l’air. Il enferma dans ses mains les ailes qu’il savait appartenir au vent. La membrane qui préserve du soleil glissait sur la perle noire de l’œil ; le bec pesant restait appliqué sur le jabot. Marcel étreignit plus fort l’oiseau qui leva son bec ; il recommença de le serrer par jeu. Son cœur battait comme le jour où il avait crevé, en les traversant d’une aiguille à tricoter, les yeux d’un merle à demi mort.

Quand sa mère le vit entrer dans la cuisine, elle dit :

— Veux-tu jeter cette bête qui sent mauvais !

Il ne répondit pas et s’en alla après avoir pris des ciseaux dans la commode. Il rogna les plumes du corbeau et il le lâcha dans le verger. L’oiseau tomba à terre, plusieurs fois, et soudain il parut se regaillardir, il se mit à marcher gravement. Marcel, curieux, la lèvre retroussée sur les dents, fut surpris de cette étrange gravité, comme si le corbeau, devenant vieux comme le monde, se moquait de lui. Mais vite il sentit que la bête sombre avait peur, et il la força de courir. Puis il appela Tant-Belle, la chienne, en l’exhortant à la chasse. Elle sortit de la grange et, comprenant ce que l’on voulait, elle éternua deux ou trois fois, en signe de mépris. « Tu peux partir, la grôle, va-t’en ! » criait Marcel. Il savait qu’elle ne pouvait s’enfuir ; il avait la joue rouge d’un profond plaisir animal.

Maintenant, le corbeau gisait, renversé sous un pommier, le bec piqué dans une motte. Marcel pensa qu’il allait crever et qu’il lui échapperait ainsi ; il vint dans la salle de cuisine et glissa au fond du long bec un peu de pain trempé dans du vin. L’oiseau s’ébroua, ses yeux brillèrent. Marcel l’enferma dans un panier où sa mère avait mis trois œufs durs et une miche pour le repas de midi. « On ne croira pas que ce sont des œufs de grôle… Elle est trop petite… » pensa-t-il. Il prit le chemin de l’école. Il raconterait qu’il avait attrapé ce corbeau à la course ; il ne craindrait pas d’assurer qu’il en avait reçu des coups de griffes. A cause de sa méchanceté, il serait condamné à mort.

Toute la matinée, il fut distrait. Le maître, un homme doux et sérieux, s’en étonnait. L’enfant était d’habitude très attentif. La cloche annonça la fin de la classe. Marcel bondit dans la cour, rassembla ses camarades : les frères Bontaud, deux garçons trapus, et Firmin Dardier, chétif. Il se réfugia derrière le hangar afin d’échapper à la surveillance, et il ouvrit son panier.

— Eh quoi ! c’est une grôle, fit Dardier. Ton manger sera empoisonné…

Marcel, baissant la voix, déclara :

— Il faut punir cette charogne ; elle a manqué me percer l’œil…

La bête ne pouvait se servir de ses ailes, mais elle filait avec ses pattes tout comme un lièvre. Au moment où il mettait la main dessus, elle s’était retournée, en traître, et l’avait frappé.

— Je l’ai condamnée à mort…

— Il fallait la tuer d’un coup de pied, dit Jacques Bontaud.

— Non, c’était trop facile…

Marcel saisit le corbeau et le serra sous les ailes. Il serrait fort et chaque fois il criait :

— Lève le bec !

— Laisse donc ça, conseilla Dardier, c’est sale…

Mais Marcel appliqua le corbeau contre une planche ; il enfonça au moyen d’une grosse pierre deux pointes à travers les ailerons. La bête apparut au soleil, petite loque noire, que le vent semblait agiter ; elle ouvrait et refermait convulsivement son bec sans pouvoir faire entendre un cri. Les enfants regardaient cela, fascinés. Le corbeau continuait d’ouvrir tout large son bec et la lumière de l’été allumait un feu rouge au fond de sa gorge.

— Je vais le saigner, dit Marcel, comme fait ma mère d’un poulet…

Il prit les ciseaux qu’il avait gardés dans sa poche. Il coupa ce qu’il appelait le tuyau. Pas une goutte de sang ne coula. L’oiseau se débattit, et peu à peu les enfants s’en éloignèrent, comme s’il en sortait de terribles paroles obscures.

Le maître, qui lisait sous un tilleul un chapitre des Confessions de Rousseau, appela Marcel. Comme il ne recevait pas de réponse, il vint derrière le hangar, tandis que les garçons lapidaient le corbeau écartelé. Il s’approcha de Marcel et le gifla. Marcel, la tête dans les coudes, hurla :

— Oh ! vous m’avez troué l’oreille !

Le soir, en classe, le maître parla de la cruauté qui sommeille au cœur des hommes. Il avait écrit en belle ronde, sur le tableau : « Soyez bons pour les animaux. »

Le lendemain, Yvonne Montier est venue à l’école ; elle avait mis ses vêtements du dimanche. Elle a dit au maître :

— Vous avez frappé mon enfant. Et vous dites qu’il faut être bon pour les animaux ! Marcel a pris la fièvre ; il est au lit… Tout ça, à cause d’une grôle…

JEANTOU DANS SON JARDIN

Ce matin, Jeantou fait la guerre aux limaces. Son jardin est beau ; les choux-pommes prennent de la panse ; les haricots, bien alignés, ont des palettes ; les laitues restent vertes malgré la sécheresse. Jeantou a bu un verre de vin blanc ; il est de joyeuse humeur. Mais, tout à coup, sans apparente raison, il fiche dans la terre sa bêche. Il se plaint du sort. Il se souvient qu’il n’est plus conseiller municipal, ce qui lui donnait le droit de parler fort et même de crier dans la salle de mairie, qui est sonore. L’an prochain, on remettra les choses au point ; on fera le compte. Il bousculera, s’il le faut, le diable et son train.

— Ils n’ont plus voulu de moi, à cause que j’avais mangé mes sous… Qu’est-ce que ça peut leur faire ?…

Il prend un langage plus électoral. Autrefois, il lisait beaucoup de journaux le soir, à la chandelle. Il sait des phrases par cœur. Il dit :

— On m’a accusé d’avoir une politique ; oui… de justice et d’humanité, assurément…

Puis, il fait un geste très large :

J’ai un parti, mais ce parti, où est-il ? Vous connaissez ce gros homme rouge : il a tapé sur la table et il a dit de moi : « Il n’est pas franc… C’est comme ça et comme ça… » Moi, je lui aurais tiré de la paupière la boule de l’œil, comme à un lapin. Il a compris. Alors, il s’est corrigé, il a dit : « Vous êtes un bon homme. — Oui, un bon homme, que je lui ai répondu. Oui ! Quatre millions d’hommes comme moi, et ça changerait ! » Et je l’ai fait déguerpir, ce savetier. C’est malheureux, tout de même : il y a plus personne pour causer au maire. Il s’ennuie à périr.

Jeantou s’apaise ; il sort de sa poche une tabatière en corne de bœuf. Il renifle le tabac et le vent frisquet du matin. C’est comme s’il avait de la terre de fourmilière au bout du nez. Il voit que j’admire son jardin, il s’écrie :

— Ils sont tous à me dire : « Quel brave jardin ! Vous êtes sorcier ? » Je suis pas sorcier, je travaille. Je donne ma force dans ce dernier carré de terrain. Tous les jours, ça boit quatre seaux d’eau, jamais moins… Quand je bêche, ça se sent. Plus je bêche, plus j’enfonce et plus il y a de fraîcheur et plus ça respire… Après, la terre reste calme : elle est contente ; elle rend. Ceux qui passent, disent : « Oh ! à qui appartient ce jardin ?… » Bien sûr, il n’est pas à tout le monde. Il faudrait courir, pour en trouver un comme ça… J’ai eu des pleins chapeaux de fraises…

Il fait une pause et donne un coup de poing à son chapeau de paille, qui est déjà assez marmiteux.

— Ah ! le blé est superbe ; la chaleur l’a fatigué, elle le fait un peu dépérir et le dessèche trop vite. Mais il est fameux… Lundi, j’ai coupé du seigle ; j’ai compté dans le même épi soixante-quinze grains, pas tous valables, c’est vrai ; et dans un autre, cinquante-quatre… La paille est grosse comme la moitié du petit doigt. L’herbe mauvaise a été grillée : le soleil a fait le travail… Mais les pommes de terre ont méchante mine. Il y a des parcelles où l’on peut espérer encore… C’est chiche. Le foin, de première, mais pas beaucoup…

Comme le soleil monte davantage, Jeantou m’invite à m’asseoir, à l’ombre douce d’un sureau. Il s’anime et se gratte la joue :

— Je voudrais vous conter ma vie… Vous ririez bien… Je me suis mis sur la paille, à cause du sexe (il dit « sesque »), mais surtout à cause de l’élevage du cochon. C’est pas la même chose, tout de même ! Il y a quinze ans, j’avais une étable où je soignais cent vingt cochons… C’était une petite usine. J’avais mis dedans tous mes sous. J’aimais ça. Le cochon est solide, mais s’il lui tombe dessus une maladie, il est délicat. Il claque comme une vessie. Je connais cet animal ; il est brute et il est calme. On élève le cochon comme on élève un chien. J’en ai vu qui me suivaient. Ils sont bourrus ; mais à force de les caresser, vous les amenez à vous. Ils sont féroces, mais une fois civilisés, ils ne feront pas de mal, au contraire. Ils ont du sang : la mère-cochon, pour sauver ses enfants, elle vous dévorerait… J’en connaissais une, quand on lui grattait la tête entre les oreilles, elle se couchait… On l’aurait fait boire dans une cuiller comme un gosse… Une bête aimable… Fallait voir ! Des fois, elle passait entre les jambes de ma femme, elle la fichait par terre, à tous coups… elle était si intelligente… Elle entrait dans la maison comme chez elle ; elle allait fouiller partout ; quel nez ! Elle n’avait pas honte… Elle profitait comme du chanvre et elle avait du lard, la mâtine ! A la fin, tout ça ne m’a pas engraissé, moi… La maladie est tombée sur mon étable, et un tas de choses. Quand j’y pense, j’ai chaud… Il y a beau temps que j’aurais dû fausser compagnie au monde. Je suis plus bon à rien… L’an dernier, j’ai manqué étouffer et partir sans déranger personne. Je m’étais mis au lit ; ma femme envoie chercher le médecin, un médecin bien plaisant, ma foi. Il vient, il me tâte comme un melon et il me dit au bout de son nez : « Vous avez ça et ça. Faut faire ça et ça… — Bien, bien, monsieur. » Puis je me tourne vers ma vieille : « Va me quérir une bouteille de rhum et vite. Je veux trinquer à ma santé… » Il me dit : « De boire trop, ça vous rendrait plus malade… — Oh oui, que je lui dis, en tirant poliment mon bonnet, mais le médecin n’est pas loin… »

Il s’arrête de parler, comme à regret, et soupire :

— J’en aurais trop à vous conter…

Il prend à témoin un pied de persil, qui monte en graines.

AUTOUR D’UN BERCEAU

Au mois de mai, Jeannette Verdier, de la métairie du Bost, a mis au monde un garçon. On dit qu’il est bien venu ; il a déjà une mine éveillée. En arrivant au jour, il a bien crié et la mère aussi. La chouette, cet oiseau savant, avait annoncé la naissance. Pendant sept nuits, elle a jeté sur les toits des cris qui traversaient la maison, de part en part. Jeannette a dit avec un sursaut d’heureuse frayeur : « C’est pour moi… » Quand le petit eut été lavé, emmailloté de langes, la chouette vint se percher sur le grand ormeau de la cour. Cette fois, elle n’a pas entre-croisé dans l’air ses ululements annonciateurs. Elle a crié, immobile sur une maîtresse branche de l’arbre.

En signe de réjouissance, on a tué un coq et non une poule, puisque l’enfant était du sexe masculin. Le coq, rôti à la broche, fut bien arrosé de vin et de cidre. Léonard et Jacquet étaient contents d’avoir un frère et le père, un petit gars. Tout s’est passé à merveille.

Jeannette avait demandé pour l’aider, non pas une femme-sage, comme on dit, mais une commère qui est très vieille et très fine. La femme Thoury, un peu sorcière, avait considéré le chemin que faisait la lune de mai afin de pouvoir assurer de quel sexe serait l’enfant. Elle ne s’est pas trompée. Jeannette a suspendu à son cou un sachet de sel pour avoir beaucoup de lait. Elle n’a accepté aucun cadeau, ne fût-ce qu’un pied de salade ; les présents sont redoutables, on peut les charger de malice. Mais la femme Thoury a glissé sous le traversin un gros sou, ce qui est bon contre le mauvais œil.

Dans un an, une fille qui sait des chansons coupera les ongles de l’enfant sous un buisson d’épines blanches ; ainsi il aura une voix charmante. En attendant, on a cousu sur sa chemise un sachet contenant trois poils de bouc, qui le préservera de la coqueluche. J’ai appris qu’il était ferme comme une pomme dans sa peau et lourd comme un petit plomb.

La mère Thoury va souvent le visiter. On dit d’elle : « Elle est aussi vieille que la lune. » Elle a un domaine que cultivent ses enfants ; un œuf, un peu de pain, c’est assez pour la nourrir. Elle chemine au bord du sentier, elle avance, toute cassée, vermoulue, et d’une main sèche, elle s’agrippe à un long bâton qui la dépasse d’une coudée. Mais elle dresse une figure où l’âge n’a pu consumer les yeux bleus et frais. Elle entre dans la salle du Bost et vient s’asseoir près de la cheminée où elle voit un rêve de feu. Puis, elle s’approche du berceau où sommeille l’enfant tout ridé comme une jeune feuille d’ormeau. Elle attend, près de Jeannette, qu’il s’éveille et fasse ses grimaces ravissantes comme si une mouche lui chatouillait le bout du nez : « Ho, le brigand ! marmonne-t-elle… Ho, le fripon !… » Elle tend son maigre cou pour s’éclairer au sourire du petit… Elle fredonne :

— Meunier, qui met en sac, jette une carotte sous la table, monte au ciel, pour un haricot, et si le haricot se perd meunier va en enfer. — Marron grillé, chopine de vin blanc, Vone est si mignonne. Louis la veut tant, lui donne une robe, en poil de bourrique, le tailleur la coupe, le galant la coud, à tous les points d’aiguille, Yvonne, embrassons-nous.

Elle murmure cela, elle ne peut plus chanter, c’est un bourdonnement d’abeille dans une vitre. L’enfant écarquille ses yeux dont on commence à voir la couleur. Il agite, dodeline ses mains qui ne s’ouvrent pas tout à fait et gardent encore un peu d’ombre, une trace du grand mystère. Alors, la mère Thoury se met à rire et gratte d’un doigt terriblement sec le menton du petit enfant. Il rit, plein de lait. Ah ! ce rire noir qui répond à ce rire blanc…

L’autre jour, Jeannette s’attardait au lit. Elle se peignait d’une main et tenait de l’autre un miroir. L’enfant n’était pas dans son berceau, mais couché près de sa mère. A ce moment, la vieille Thoury est entrée :

— Ah ! gronda-t-elle, éloigne ce miroir, ma pauvre… Si le petit s’y voyait ! Les glaces sont choses malignes… C’est point fait pour les enfants… Il y a la mort dans le fond…

En disant cela, elle avançait sa pesante tête jaunie ; un souffle de peur obscure gonflait ses joues. Le père et les garçons feignent de mépriser ses défenses et ses avertissements. Jeannette l’écoute, suit ses avis.

Ce matin, je vais au Bost. L’été donne sa force, brûle bleu ; le blé est bon à couper ; on commence, çà et là, d’engranger les gerbes. Les foins sont rentrés. Il y a dans l’air la présence d’un grand feu qui éprouve la valeur du grain, durcit les plantes, rejette ce qui n’est pas nourriture, chair et sang, esprit. Le feuillage des arbres, passé à la flamme du ciel, se recourbe vers les racines.

J’entre dans la salle du Bost, basse, aux poutres énormes. Jeannette est penchée sur le berceau, comme dans ces images où la candeur a quelque chose de sublime et de très pauvre. Elle balance la mince barque de bois… Un voyage commence… Elle chante :

— C’est mon mignon qui veut dormir — Son petit somme ne peut venir — Somme, somme, viens, viens — Somme, somme, viens donc.

Elle chante cela d’un cœur tout pur, tout voilé… Un air simple qui a la puissance de faire dire en tous lieux, à qui l’entend :

— C’est une chanson pour endormir un nouveau-né…

Elle baisse la voix, l’enfant s’endort et le soleil du monde est debout au seuil de la porte.

XIV
SEPTEMBRE.
DEUX COQS DANS LA PRAIRIE.
NOTES SUR LES ARBRES.

SEPTEMBRE

Le blé coule dans les sacs, au ronflement des machines à battre. Il pleut du blé, bergère ! La saison a pris sa forme et son poids comme le froment, cette chose que les hommes connaissent à perte de mémoire et d’horizon, mais qui les émerveille toujours, si fraîche, si parfaite. La besogne nécessaire s’achève.

Eh ! chantons un refrain gaillard que personne n’a pu lire avec des lunettes pour la bonne raison qu’il ne fut jamais écrit. Le soir venu, mangeons et buvons un coup de gros vin, devant que les sacs soient entassés au grenier. Il y a du pain et de l’amour sur la planche ; ce n’est pas demain que le soleil crèvera le plafond du ciel, comme disaient les vieux du village. Le travail et la liberté, quel fameux couple ! Buvons dans l’odeur du grain. Le verre au poing, sous le toit enfumé des chaumières ou dans la salle des riches enclos, mes amis, portons la santé du monde.

Cette liesse une fois tombée, il y a dans les hauteurs bleues l’amertume de ce qui est accompli. Un grand feu s’est retiré des champs et des hommes. On se replie ; la promesse dépassait la récolte. On suppute au creux de la paume ; chacun pèse son grain et lui-même. Le paysan porte ses sacs au grenier ; il se courbe sous la charge dont il vibre. Le plus chétif tremble plus d’orgueil que de peine : il ne laisserait ce soin à personne et ses pieds nus s’agrippent durement aux échelles. Des mains brûlées au même soleil ont leur récompense et leur fraîcheur quand elles plongent dans la masse du blé répandu en ombre d’or sous l’arbre de la charpente.


La terre a changé de regard ; elle s’allège et se soulève. Quel enchantement tourne en silence comme une étoile du jour au-dessus des champs dépouillés ! La vallée se dénude et des rochers que l’on n’avait pas vus, tout l’été, surgissent avec des figures inquiétantes à travers l’amas des fougères et les bosquets de houx dont le feuillage glacé reflète une lumière plus fauve. La rivière a des nuances de fruits, de plantes jaunies et d’herbages ; elle emporte entre les saules qui commencent de s’effeuiller un grand adieu de soleil, tandis que crie le pic vert dans les arbres qui vont mourir. L’automne, à la manière d’un renard rouge et doré, saigne en secret la succulente saison. Mais le village, au bord d’une route qui n’est pas même nationale, continue de mener sa vie sans parures. Le cantonnier aux habits terreux travaille au long des buissons. Si une feuille marquée des signes et des chiffres mystérieux de l’air tombe sur son chapeau délavé, il pense, en redressant son échine : « Faudra mettre des fagots au bûcher… Cette année, les feuilles sèchent vite… Après le chaud, le froid… » La forêt flambe d’une ardeur que n’auront pas allumée des mains humaines.


Le paysan ne voit pas entrer dans sa maison un peu de ce songe immense. Il n’a pas loisir de rêver. Demain, il passera son seuil pour aller semer. Dans une terre labourée par lui, il marchera d’un pas régulier comme le battement de son cœur. A chaque foulée, il lancera une poignée de vie. Un pas, un jet de sang invisible, un jet de froment ; un autre pas, un autre jet de sang sorti de son cœur obscur, une autre poignée de blé. Autour de lui, le vent d’ouest élargit la solitude. Il est seul, à l’avant du monde.

Son destin est de ne pas faire un geste inutile. Les feuilles qui rutilent en mourant sont d’un prix médiocre pour lui qui resplendit sans le savoir en travaillant. S’il considère le feuillage tombé, il pense qu’il en tirera litière pour son troupeau, à défaut de paille.

Par une journée sans visage, les champs perdant leurs limites dans une brume d’océan pleine d’appels confus et de voix, il lèvera sa tête lourde vers un arbre de clôture, pour l’attester. Peut-être verra-t-il monter le puissant oiseau silencieux de branche en branche, le souvenir des laboureurs et des semeurs qu’il a connus et qui sont couchés dans un accord que rien ne peut rompre, sous un vieux manteau de terre, à leur mesure.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE

Dans ma prairie qui verdoie au bout du village, la volaille de mes bons voisins vient s’ébattre comme chez elle. Si un bœuf y broute, il court le risque d’avaler une plume, et cette chose si légère, si poétique, une fois dans son corps si lourd, où elle n’est pas à sa place, le fera tousser longtemps. Les naïfs penseront qu’il a pris froid comme ils croient qu’une femme a un grand chagrin parce qu’elle a les yeux mouillés d’avoir épluché un oignon. Les poulets et les poules, les canards se nourrissent dans mon herbe, en se promenant. Les becs pointus pincent les sauterelles ; les becs arrondis cherchent les limaces et les limaçons. Les vieilles poules aiment beaucoup à se rouler dans la terre fine que soulève la taupe ; elles se mettent un moment sur le dos, les pattes en l’air, le plumage ébouriffé, et elles renversent leur tête en clignant de l’œil.

Les canards ne chassent pas longtemps dans le pré ; ils devinent la mare cachée par des joncs touffus. Elle dormait, ils se chargent de l’éveiller. Infatigables, ils y enfoncent leurs cous d’un bleu de feu. Ils n’ont plus leurs dandinements ridicules et les voilà d’une incroyable agilité. Ce ne sont que tours et retours, plongeons et frétillements. Leurs pattes ouvertes battent comme des feuilles à travers l’eau claire. Poules et poulets restent sur le bord et n’ont pas souci de s’embarquer. Une grenouille qui saute les inquiète. Ils reviennent au centre de l’herbage où il y a tant d’insectes à poursuivre et à manger. Le long des buissons on peut trouver quelques pommes oubliées sous l’arbre ; c’est un plaisir de les trouer du bec, à coups saccadés. La chair du fruit ne tarde pas à se rouiller, sa peau brillante une fois percée.

Le soleil de septembre chauffe le pré qui ne donnera pas beaucoup de regain. Il le caresse ; une ombre descend d’un nuage en forme de branche et glisse dans l’herbe. Les feuilles du cerisier sont rougies d’un souvenir de cerises. J’en vois une qui est suspendue au fil invisible d’une araignée. Elle est prise comme une grande mouche. Elle semble vivre toute seule, sans ramure ni racines. Est-ce un rayon qui la fait tourner ?… On passe en silence d’une saison à l’autre…

Il peut être deux heures du soir. Un énorme coq au plumage roux entre dans la prairie. Il s’avance, les pattes lourdes, et sur sa tête, la crête longue se replie. Il marche d’un pas saccadé, la queue en accroche-cœur. Une petite poule l’a suivi. Il ne veut pas la voir et continue de se prélasser, rebondi, luisant. Mais il se retourne et la poursuit, les éperons écartés, le bec tendu, les ailes basses, en coup de vent. Elle a peur, elle va se cacher dans la haie. Il reprend sa promenade ; il a le jabot assez plein. Il défait paresseusement une taupinière ; il découvre quelques délicatesses. Il se redresse, il ouvre ses plumes au soleil qui touche sa peau grenue. Il porte du ciel ; sa plume est aux couleurs de l’automne. Il agite sa crête épaisse, en fraise. Un moment, il se couche dans l’herbe ; il a trop chaud. Soudain, il se lève, pointe haut son bec ; ses yeux se mettent à clignoter et sa crête est frémissante. Il tourne la tête à droite, à gauche : son plumage se gonfle. Il tressaille comme si une guêpe l’agaçait et il se tient en arrêt près de la taupinière défaite, sans bouger d’un pas. C’est qu’il a vu poindre un jeune coq noir dont la crête est un peu rouge. Il n’est pas content ; il est maître, ici. Il apparaît plus gros, plus fort, plein d’un souffle furieux.

Le chétif poursuit sa marche à travers le pré. Sa plume lisse bleuit à la naissance du cou ; la lumière va et vient sur lui, à chacun de ses mouvements. Son plumage est un mobile miroir ; sa crête est allumée en plein jour comme un lampion. Il a faim ; il n’a que faire de friandises ; il happe un criquet charnu ; il saute.

Le coq fauve ne le regarde pas tandis qu’il s’approche ; il feint de chercher nourriture, mais en vérité, il cherche comment il pourra crever les yeux du survenant. Ils sont face à face. Le gros coq tend son bec qui s’ouvre un peu ; le petit s’est mis en garde, il voit le danger et il recule, bien appuyé sur ses pattes. Il allonge durement son bec qu’aiguisent ses yeux. Brusquement, il reçoit le coup que lui porte une masse ébouriffée de colère. Il se rebiffe, il attaque, les yeux dans les yeux, griffe à griffe. Au soleil, on dirait qu’il fait feu. Tous les deux, ils prennent un temps pour se recharger de fureur : de nouveau, les coups de bec partent ensemble.

Ils arrivent au centre de la prairie en bondissant ; ils s’agrippent ; leurs pattes ne touchent plus terre, recroquevillées. Le gros coq ne cède pas la place. A chaque élan, son poids repousse la maigre bête qui paraît danser sur un herbage élastique. Cet assaut dure longtemps. Quelques plumes noires voltigent ; un peu de sang mouille les becs. La lutte est chaude. Après s’être frappés ensemble, ils s’élancent jabot contre jabot, emportés dans une rage si étroite qu’ils ont l’air de ne plus former qu’un seul animal étrange à deux têtes, avec deux paires d’yeux, deux paires de griffes, quatre ailes qui battent d’un même souffle. Le coq noir et le coq fauve se replient et s’éloignent l’un de l’autre ; ils tentent de se fasciner, la crête basse sur l’œil qui brûle.

Le coq fauve est en bien mauvais état, un peu dégonflé ; sa crête saigne et perd son éclat ; elle a mine de fraise gâtée. Le petit coq lui porte des coups rapides. Il les reçoit en reculant. Il ne peut plus rebondir quand on le frappe. Il n’atteint plus son adversaire qui s’esquive et revient sur lui avec une force de fronde. On sent qu’il désire la paix ; il tremble et veut fausser compagnie à ce diable si pointu. Un moment, il essaye de feindre le mépris ; il tourne sur ses ergots comme pour faire entendre qu’on le laisse passer et cheminer. Il oubliera les coups de bec qu’il a donnés ; le coq noir ne les oublie pas : il cogne et pique ; il n’a pas de modération. Le coq fauve, tout fripé, les ailes pendantes, se met à fuir. Le coq noir le poursuit tandis qu’il se traîne vers un buisson. Mais la mère Pallier, l’aubergiste, qui les attendait pour leur jeter un peu de grain, a vu la fin du combat. Elle est indignée. Elle se tourne vers moi, les poings sur ses hanches disgracieuses et elle crie à tue-tête :

— Vous pouviez pas les faire finir… Ils s’arracheraient la peau ! C’est-il pitoyable ! C’est pire que des hommes, m’est avis.

NOTES SUR LES ARBRES

La parole de Bernard Palissy me vient au bonnet : « La destruction des forêts est non une faute, mais une malédiction et un malheur à toute la France… Tous les bois coupés, il faut que les arts cessent et que les habitants aillent paître ailleurs… » Quelqu’un me dit, ce matin :

— Oui, mais Bernard Palissy ne pouvait prévoir l’usage du ciment armé. Avec le ciment armé, on arrange tout. On imite même des branches d’arbres et des fruits. Ce n’est pas désagréable à voir. Si Bernard Palissy revenait sur terre, il serait très étonné, malgré tout son génie.

Et il ajoute à voix basse :

— Voyez-vous, il ne faut jamais faire le malin. On arrive à tout remplacer.

Je regarde celui qui parle et j’admire qu’il ait gardé l’apparence d’un homme.


— Tant de forêts, que l’on croyait mortes, les voilà au paradis, dans le chant des musiciens et des poètes. Elles murmurent et grondent ; elles voyagent, enfin délivrées. Tant d’arbres, que l’on croyait abattus et qui tiennent leurs assemblées dans les nuages !


— Le feu de l’automne monte et, dans la profondeur des feuillages, une couleur plus frêle que la plume brune du rossignol, une autre, chaude comme les ailes du pic-vert et du martin-pêcheur, et d’autres encore, viennent se mêler. C’est l’heure où la dernière voix de mille oiseaux ne peut retentir dans les airs, mais dans le cœur insondable des hommes.


— Là-bas, au fond d’une ombre bleuâtre, quelques étoiles bougent au creux des feuilles dont la tige est plus qu’à demi coupée ; elles tomberont ensemble, avant l’aurore.


— Le marchand a décidé de tout égorger : les jeunes frênes ruisselants, les bouleaux qui ont la grâce d’un long col de colombe blanche et les tendres petits ormeaux adolescents. Il n’entend pas un bruissement de feuilles, mais de banknotes. Il tâte sa poche et toise ces arbres. Il les a marqués d’un coup de craie rouge. Ils sont vendus ; ils sont morts. Il va régler ce marché, à l’auberge, sur un coin de table.


— Ces chênes qui ont poussé lentement, sans cesse, comme ils éteignent nos vanités dans leurs ombres ! Sous leurs branches, elles ne sont plus que de pauvres bêtes couchées.


— Depuis bien longtemps, je connais deux vieux amis, deux saules enracinés sur un talus qui domine une route solitaire. L’un d’eux est troué de part en part. On voit luire dans son bois crispé un peu de ciel bleu, selon le temps. Leurs têtes broussailleuses se touchent ; ils mourront ensemble comme ils ont vécu.


— Le paysan ébranche sans merci les vieux arbres de clôture. Au fort de l’hiver, on le voit, par un temps sec, agrippé au tronc, armé d’un couperet long emmanché. Il frappe à petits coups précis ; les ramilles tombent en amas. Il en fait des fagots et les enserre de liens comme des gerbes. Il les entasse sur une charrette et les porte au bûcher, où ils sécheront. Le travail fini, les arbres apparaissent atrocement nus. Ils sont dépouillés jusqu’au faîte, tondus comme avec des ciseaux. Ce ne sont plus que d’énormes câbles, roidis de gel, jetés vers le ciel brumeux ; çà et là, des nœuds marquent la coupure des branches. A la nuit tombante, ils prennent des formes d’animaux fabuleux, à l’inquiétante immobilité. Ils favorisent de tristes rêves. Ils n’auront plus la figure des arbres qui n’ont pas été mutilés. Quand la saison des feuilles est revenue, ils revivent au milieu des haies verdoyantes ; ils y sont mêlés si étroitement qu’ils ressemblent à des buissons verticaux, foisonnant dans l’air. Au soleil, ils montent en feux verts tout brûlants de ciel.


— Les vieux chênes courbent leurs branches inférieures sur le travail des racines, tandis que les rameaux de la cime gardent leurs premiers élans vers le jour. Eux qui sont nés d’un gland que peut broyer la dent d’un pourceau, ils ont la force dernière d’attester à la fois le sol et les espaces infinis.

XV
PÊCHE AUX ÉCREVISSES.

Aller à la pêche aux écrevisses ! J’en rêvais depuis bien longtemps. Ils sont loin les ruisseaux où je barbotais dans l’eau glacée en compagnie de galopins de mon espèce, criant et riant, la culotte troussée jusqu’à mi-cuisses. Nous soulevions des pierres de toutes formes et, le nuage de vase dissipé, nous saisissions l’écrevisse, en ayant soin de ne pas être pincés par elle, ni par le garde champêtre.

Que les écrevisses étaient grosses, en ce temps-là ! Que le soleil de septembre murmurait bien dans les peupliers ! Hélas ! Ce n’était pas pêcher, mais piller. Il fallait devenir sages. Quelques années plus tard, enfin matés au collège, nous devions faire des vers latins, à l’aide d’un Gradus à mille feuilles, qui nous servait parfois d’oreiller. Ainsi nous connûmes que les anciens avaient foulé comme nous l’herbe des prairies et leurs poèmes gardaient à nos yeux une frémissante couleur verte.

Comme tant d’autres garçons qui se souviennent de leurs premières lectures, je revois un vieux livre où resplendit une image de l’étonnant crustacé. Les feuillets où elle se cachait étaient marqués de mouillures jaunes. On m’avait dit que le papier où furent imprimés les meilleurs textes de l’époque romantique se tachait de rouille ; mais, cette fois, ce n’étaient pas des hommes qui souillaient les marges d’une belle histoire. A la faveur de longues vacances, j’avais découvert dans un grenier campagnard ce livre de fables près de meubles vermoulus et d’un rouet qui tournait sous un doigt de rêverie. Il était aussi racorni qu’une feuille morte sous le grand arbre de la charpente. Les oiseaux qui pénétraient à travers des tuiles fracassées en avaient fait un perchoir et ils s’étaient oubliés dessus, comme on dit avec vergogne. A peine entr’ouvert, un prestige s’en élançait : j’admirais, sortant d’un ruisseau de signes d’imprimerie, une écrevisse qu’un artiste avait dessinée. Elle apparaissait, magnifique, terriblement moustachue, les yeux ronds comme deux perles au bout d’un fil ; une jeune fille au nez bien fait y était assise en amazone et elle s’en allait au pays des fées, à reculons. Quelle idée de choisir une pareille monture ! J’étais bien surpris. Cette image ne brille plus que dans ma mémoire : le livre qu’elle illustrait fut mis au feu par une cuisinière sans poésie. Ce n’était pas un de ces ouvrages que l’on place dans une bibliothèque d’acajou, et je l’avais laissé imprudemment au grenier qu’il rendait immense à mes regards innocents.

Tout cela me hantait, l’autre jour, comme je cassais du bois pour le bûcher ; il fera froid, cet hiver : le vent aigre qui monte de la vallée le prédit. Tandis que j’étais appliqué à cette besogne qui met l’esprit en repos, un de mes amis, coureur, chasseur et pêcheur, entra dans ma cour.

— Diable ! Vous gagneriez votre vie à casser du bois, me dit-il. C’est demain dimanche. Voulez-vous aller à la pêche ? J’ai découvert un ruisseau, à trois lieues d’ici… Il est ignoré, c’est pourquoi il est encore habité par des écrevisses. J’ai tout préparé… J’ai hâte de les voir grouiller dans mes balances… Aussitôt pesé, aussitôt enlevé.

Aucune invite ne pouvait me faire plus de plaisir. Il me parla de son blé qu’il avait battu et engrangé, des pommes de terre qu’il fallait arracher. Je le regardais en fendant les bûches d’un coup précis. A quarante ans passés, il est sec comme un fagot. De taille moyenne comme les gens de ces parages, il porte bien droit une figure osseuse, où les yeux ont une vivacité de souris. La plus effrayante solitude ne saurait le rendre chagrin ; il se chargerait de la secouer, si elle s’appliquait trop sur lui. Il me dit : à demain, et il grimpa dans une automobile qui me parut être un taxi en retraite. J’ai une grande considération pour cet homme qui sait poser des balances dans un ruisseau limousin.

Le lendemain, au commencement de l’après-midi, il fut exact au rendez-vous. Je montai en hâte près de lui, tandis qu’il tenait le volant ; il mit les gaz et partit. Aucun départ ne m’a donné plus de joie. Il faisait beau temps, le soleil était un peu voilé par des nuages ; à l’horizon, il y en avait un qui nous tendait deux longues pinces blanches. C’était un bon signe. Mon compagnon parla de ses pêches :

— Je ne peux plus compter les écrevisses que j’ai prises… Du bout des pattes à la pointe de la queue, elles feraient le tour du département.

Il se vantait un peu, sans doute. L’automobile ronronnait et laissait entendre un petit bruit de ferrailles.

— Ce vieux canard, dit mon ami, est encore d’un bon usage. C’est un taxi qui a roulé sa bosse à Paris, plus de dix ans. Le voilà au vert dans la prairie, après avoir tant corné sur les boulevards et porté je ne sais quelles charges… Ici, il peut s’ébattre à son aise. Pas d’encombrements, n’est-ce pas ? Il n’écrase que des insectes imprudents. On a enlevé le compteur ; il est libre… Quelquefois, je lui parle ; je lui dis : « Nous allons au pré des Vergnes qui est rond comme une place verte, où ne circulent que des bœufs, un chien velu et quelques journaliers, à la saison… Nous allons à l’étang du Breuil, pêcher la carpe, ou bien au rond-point des Grands-Chênes… Il me semble que le moteur frétille.

La campagne devenait sauvage ; des métairies aux toits couverts de tuiles anciennes surgissaient entre des arbres de clôture. Nous arrivions dans des parages où ne passent ni autobus, ni tramways. De pesantes compagnies de perdreaux se levaient, le cri de la caille résonnait sur des terres perdues, fourrées d’ajoncs à fleurs jaunes. L’air avait cette amertume qui rend la tête subtile, le cœur vif. Au bord des talus, quelques bergères à cheveux longs, relevés sur des figures comme on n’en voit guère, taillées à grands plans, menaient un troupeau de moutons pressés comme s’ils voulaient brouter le même brin d’herbe…

Mon ami fit entrer l’automobile dans un chemin creux et de là, dans un pré, en guise de garage. Il prit le sac où étaient ses balances et les appâts. Comme nous traversions un hameau, une troupe d’oies jeta quelques cris, en notre honneur. Quatre maisons sans étages étaient gardées par de vieilles femmes taciturnes, qui se tenaient assises, mains aux genoux, sur le banc du seuil. Filles et garçons dansaient au bourg voisin. Après maints détours nous entrâmes dans une prairie qui verdoyait faiblement. Tout d’abord, on ne voyait que le ruisseau en robe de feuilles. Mais on l’entend couler à quelque distance, dans la tranquillité du soir. Son courant est révélé par des vergnes qui se dressent de place en place, et comme lui, sinueux.

L’herbage, tout caressé de silence vivant, aspirait une profonde paix. Au loin, entre des chênes de buissons, riait une colline bleue. Au bord d’une haie, il y avait un entassement de bois cassé, mais la solitude était si grande que l’on ne croyait pas que ce fût par des mains humaines. Une lumière qui ne semblait pas venir du ciel, à cause du soleil voilé, se coulait dans l’herbe, serpentait dans les feuillages.

Le pêcheur prépara ses balances, attachant au milieu, de la viande de mouton, coupée en morceaux. Il frotta les cerceaux avec une gousse d’ail. Il me dit :

— On peut appâter avec des grenouilles dépouillées, mais il faut leur rabattre la peau sur la tête pour masquer les yeux.

Cette simple remarque avait quelque chose de terrible, et il n’y prenait pas garde. Chez les animaux comme chez les hommes, les yeux auraient-ils un mystérieux pouvoir de défense contre l’assaillant ? Ouverts, quand le cœur cesse de battre et se ferme, ils sont plus épouvantables que toute autre parcelle d’un corps massacré, et dans les orbites vidées, quelle ombre invincible veille encore ?

Il plaça ses balances ; il les posait bien à plat, près des souches de vergnes, de façon que les écrevisses ne mangent pas par-dessous. D’une main il tenait une gaule de coudrier, fourchue, et de l’autre la corde glissant sur la fourche. Il piquait en terre une baguette pour reconnaître l’endroit de la pose.

Le courant était limpide ; au-dessus, les vergnes se rejoignaient en berceau. Leurs racines étaient emmêlées en paquets de cordes et mon ami y voyait l’attachement de l’arbre à la source, à ce flot que l’on aurait pu franchir d’une enjambée. Le ciel se dévoila, et dans l’eau le soleil se mit à bouger, à l’image des feuilles rondes.

Mon compagnon vint s’asseoir au bord du buisson, en attendant de lever les balances.

— Vous ne connaissez pas, me dit-il, l’aventure qui arriva au père Pimpin ? Il avait été guéri d’une fluxion de poitrine par un savant médecin. Il est pauvre et il promit en retour un fameux plat d’écrevisses. Le médecin acceptait d’être payé comme ça : c’était un poète… Mon Pimpin vient à la ville. Il avait mis sur sa bonne tête son chapeau rond, ce qui était un signe d’importance. Il portait dans un petit sac un cent d’écrevisses, mais le sac était percé. Il n’y avait guère de chemin à faire, sans cela il n’en serait pas resté une dedans. La cuisinière ouvrit la porte toute grande, quand il eut prononcé le mot de passe : Écrevisse et Pimpin. Il monte jusqu’au bureau du docteur : « Vous êtes frais comme une rose, » lui dit cet homme, à lui, qui était jaune comme un coing. Mais le propre des médecins c’est de donner confiance aux malades et aux bien portants. « Oui, mossieu, répondit Pimpin, je me porte comme un bœuf. » Ce disant, il tâte son sac ; il se gratte les joues : « Je venais pour… Je venais… pour les écrevisses… » Il en voit une qui était tombée sur le plancher, une autre sur le pas de la porte. Il redescend l’escalier. Il y en avait sur toutes les marches. Alors, il revient en coup de vent vers le médecin et s’écrie : « Ah ! mossieu, le bon Dieu me pardonne… elles sont moins bêtes que moi !… Elles arrivent… elles montent l’escalier… Il y en a aussi sur la route… Patience !… »


Mon ami se leva soudain et s’approcha du ruisseau à pas de loup. Il faisait glisser la corde dans la fourche de sa gaule, et soulevait d’un mouvement rapide la balance. Autour de la viande devenue blanchâtre, les écrevisses grouillaient. Il rejetait les plus petites, gardant celles qui étaient de grosseur moyenne. C’est pitié que des ravageurs prennent tout et même celles qui ne sont pas plus longues que le petit doigt. Elles n’ont ni goût, ni parfum, mais les barbares mettraient à sec le ruisseau, arracheraient les trembles du bord, fouilleraient jusqu’aux racines. Tout cela pour dire : « J’ai pris cinq cents écrevisses. Après moi, s’il en reste !… » Ils brûleraient une maison pour faire cuire un œuf. Nos ruisseaux, si fertiles, sont toujours dépeuplés davantage, d’année en année. Il importe d’exercer une surveillance rigoureuse ; s’il en était autrement l’écrevisse ne vivrait plus que dans les fables.

Mon compagnon continuait sa pêche fructueuse, faisant sauter la balance sur le pré, comme par enchantement. Il prenait délicatement les crustacés d’un roux verdâtre, aux pinces lourdes, qui s’agitaient ainsi que de grands insectes pierreux. Il les mettait dans son sac, sans perdre de temps, avec une hâte de plaisir.

Parfois, je regardais une balance posée et je voyais manger les écrevisses dans le flot pur qui les isolait étrangement sous une paroi de cristal vif. Leur festin était brusquement interrompu ; elles n’avaient pas le temps de donner un coup de nageoires qui les aurait emportées loin du piège. Alors, je pouvais les toucher de la main, émerveillé. Elles s’agrippaient au filet, dans l’herbe, si bien cuirassées, casquées dans leur petite armure de pierre, d’où sortaient leurs antennes en fin ressort. Comme elles remuaient leurs pattes en lourds gantelets ! Jouets pour une fée capricieuse, si elles grandissaient soudain et atteignaient à la taille d’un vergne, les pinces dressées dans les ténèbres du soir, quelle frayeur ! Enfin mon ami vida son sac dans la prairie ; il compta plus de cent cinquante écrevisses. Il était heureux :

— La prochaine fois, s’écria-t-il, nous irons chasser le lièvre, et même le renard… Vous me portez chance…

L’ombre des arbres glissait dans l’herbe. Le soleil parut se coucher dans une haie voisine, qui flamboya. L’air fraîchissait et le ruisseau murmurait au fond du silence, sous les vergnes dont le feuillage devenait noir. Nous sentions une pointe d’appétit et nous décidâmes de manger sous le toit d’une métairie amicale. « Rien n’est meilleur que des écrevisses qui sortent à peine de l’eau et que l’on apprête au court-bouillon… » Nous avons marché longtemps, à travers un pays bien clos, bien seul et qui se repliait davantage au toucher du soir. L’air était d’un bleu sombre, liquide. Il y avait au bord de l’horizon un blanc scintillement d’étoiles, une aiguille pour une secrète couture : le ciel gardait un ourlet rouge, au couchant. Un chien aboya.

Nous entrâmes dans la cour d’une métairie, cachée par de vieux ormeaux. Je passai le seuil de la maison, à la suite de mon ami. La lampe n’était pas allumée. Un feu de bois brûlait dans une cheminée profonde ; il montait en chevelure droite, hérissée d’un or inconnu ; il nous sauta merveilleusement aux yeux. La ménagère, une grosse femme brune, que nous connaissions bien, demanda ce que nous voulions :

— Un œuf dans sa coquille, avec un hachis dedans ! s’écria mon ami.

Elle se mit à rire, et il riait aussi en disant :

— Ce qui signifie qu’il faut nous servir un lapin sauté, avec un bout de farce.

Le métayer, un tout petit homme maigre, parut sortir de la muraille. Il toucha le sac que portait, à la façon d’un colporteur, mon camarade :

— M’est avis, dit-il, que vous avez des épines, là dedans, ou peut-être bien des écrevisses !…

La métayère alluma la lampe, et la table, la commode, bien cirées, brillèrent. Une vieille de quatre-vingts ans se leva d’un fauteuil d’osier, où elle était assise. Elle nous fit une sorte de très léger salut…

Le lapin fut bientôt immolé, dépouillé, coupé en morceaux dans la brasière où il commença de cuire à feu vif. Mon ami prépara lui-même le court-bouillon : de l’eau, un quart de vin blanc, une noix de graisse ; sel, poivre ; un gros bouquet : persil, ail, ciboule, girofle, thym, laurier, basilic, le tout ficelé ensemble ; quelques tranches d’oignons et de carottes. Puis il vint s’asseoir près de la table où le métayer nous versa un verre de vin rouge.

Nous parlâmes des choses de la terre, de la saison. Nous y mettions quelque malice du cru. Le temps passa vite, comme cela. Le métayer déclara à propos de pêche :

— Je ferai pas de mal aux écrevisses ; ça ne fait que chatouiller l’estomac. Ce n’est qu’un amusement… Mais c’est utile : une écrevisse cuite vous chasse mieux d’un placard les fourmis qu’un pochon de soufre…

La vieille allait, venait ; elle remuait le couvercle de la brasière. Elle voulait servir encore ; le touchant manège !…

La métayère sortit du pot les écrevisses. Une vapeur odorante s’éleva ; le nez de mon ami frémissait d’aise.

— Vous n’aimez pas ce qui est bon, lui dit en riant la métayère.

Elle étendit sur la table une serviette de chanvre qu’elle lissa du plat de la main. Elle versa les écrevisses en buisson splendide, qui rutilait à la double lueur de la lampe et du feu de bois. Mon compagnon ôta son chapeau pour saluer la merveille.

XVI
HIVER.

L’hiver aiguisait cette campagne du Haut Limousin. Au bord des sentiers qui la sanglaient de dures lanières, des arbres prenaient au filet quelques parcelles de neige glacée, des oiseaux de morne magie. Désolation rigide ; le silence était si grand, si impérieux qu’un claquement d’ailes perdues le faisait longtemps vibrer. Le froid, mille couteaux de diamant, sans rayons, coupait toutes fioritures, tout ornement d’une terre déjà bien lourde, bien nue. Du ciel bas, fermé exactement, ne sortait qu’une impalpable poussière grise. Il y avait sur les fossés des grappes de verre, d’étranges fruits. Les feuilles, que l’on croyait mortes, revivaient sous des nervures de cristal. Mais le soleil ne s’allumait pas, et des chênes solitaires le cherchaient de leurs ramilles en aigrettes, tendues par un fluide mystérieux. Parfois, un peu de vent apportait jusqu’au hameau de Ballanges le craquement d’un miroir d’eau, brisé à coups de galoches ; la rivière voisine ne faisait plus son murmure.

Près d’une route, où le gel avait saisi les empreintes des roues de charroi et des pieds cornus du bétail, quelques maisons basses s’épaulaient avec leur fenil, leur poulailler, et coiffées comme d’un chapeau rabattu sur les yeux. Elles attendaient, d’un regard qui glissait par des fenêtres aux volets pourris, quelque chose qui ne viendrait jamais. A l’écart, au milieu d’un pré, où paraissait grésiller et se tordre un pommier dans un invisible feu, était sise une masure, accrochée à la terre battue. Une lucarne l’éclairait mal, un portillon s’ouvrait sur une longue pierre plate, jetée là, en guise de marche. Dans la cour, une poule noire s’était réfugiée, sous le hangar, à l’abri d’une pile de fagots. Elle se tenait sur une patte, repliant l’autre dans la plume du jabot, et, près de la crête violacée, ne bougeait, sur la lentille de l’œil, qu’une membrane vive.

De la masure, un singulier chat jaune s’échappa, les muscles roulant sous le pelage. Il alla guetter au creux d’un buisson le sautillement d’un rouge-gorge ; ses yeux s’immobilisèrent, deux gouttes d’eau verte que piquait un point de léger feu. Près du puits à la margelle écroulée, une échelle était tombée, scellée dans une boue pétrifiée. Il semblait que le jour fût pris aussi dans le réseau silencieux du grand gel, et trop épuisé pour même se débattre un peu. Il était environ midi. Au ciel, il y eut une trace blanche et comme d’une lampe qui fuit.

La mère Bordier vint sur le seuil et, par habitude, elle leva une main grisâtre, comme pour voir au loin. Elle rentra et commença de geindre, par à-coups, puis plus fort, à sanglots, comme si elle cachait une terrible bête qui sautait de temps à autre sous son caraco délavé. Elle appuya ses deux poings contre sa bouche aux lèvres rentrées, et, s’étant assise près de la cheminée où fumaient deux tisons, elle gronda :

— Qu’est-ce que je ferai, malheureuse !…

Elle frotta de ses doigts gourds ses yeux bordés d’une pelure rougeâtre.

— Je suis assez vieille pour faire une morte. A cette heure, j’ai les reins en bois… Je peux plus rien faire. Le garçon de Paris nous baille plus rien. Nus comme un œuf de pierre… On est mort, misère…

Elle se plaignit longtemps ; elle s’épouvanta, retraçant sa vie, pleurant sur elle-même, tendue vers les maigres bûches dont la braise s’éteignait.

Elle se leva brusquement ; Bordier se dressait sur son grabat et criait, la figure pourpre et coiffé d’un bonnet sans floquet. Il avait agrippé la mauvaise couverture qui le couvrait, et il la secouait en chantant une chanson qui n’était pas de circonstance.

Depuis deux jours et deux nuits, il haletait, brûlé de fièvre. Nanette Bordier lui faisait boire des tisanes d’herbes secrètes. Le mal ne cédait pas, et Bordier montrait toujours des yeux qui brasillaient en chandelles dans une face hérissée d’un poil blanchâtre sous lequel la peau rutilait.

Elle tomba au chevet du lit et demanda d’une voix d’enfant :

— Qu’as-tu, mon pauvre ? M’est avis que c’est un chaud et froid. Ça te pince, mais ça passera… Qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux boire chopine…

— Tu en as assez bu pour te mettre sur la paille à nèfles. A cette heure, on est bien mûrs.

Il ouvrit de ses mains velues la chemise de chanvre ; une touffe de crins jaillit près de son cou fendillé comme une brique trop cuite. Il souffla, puis il se mit à hurler :

— Va me quérir de la chopine et de la pastille et de la miche ! Vas-y, quand tous les tonnerres du diable y seraient ! Vas-y, ou c’est toi qui m’auras tué !

Nanette Bordier s’arrêta de gronder et de gémir. Ses regards scrutèrent l’unique salle où, dans un angle, était placé un coffre mal raboté, couvert de fioles vides et de quelques pots ébréchés. Elle ouvrit un placard. Comme elle avait su autrefois beaucoup de chansons et de légendes où se manifestent tant de prodiges, elle chercha une bourse faite d’une vessie de cochon ; mais les deux pièces d’aluminium qui s’y trouvaient, ne se changèrent pas en or. Sa bouche trembla, pleine de larmes obscures, comme si elle parlait à voix basse. Elle assura sur sa tête demi-chauve son bonnet d’où quelques mèches grises s’échappaient. Et s’approchant de Bordier, elle lui dit sur un ton très doux :

— Tu les auras, ta chopine et tes pastilles… Tiens-toi sage. Patiente ; je vais les chercher.

Il approuva d’un signe de tête et ferma les yeux.

Elle attisa les braises en soufflant dessus, de ses joues en ballonnet, agenouillée sur la pierre de l’âtre. Au-dessus de la cheminée, un Crucifix taillé dans un os de bœuf levait ses bras vers le plafond noir, près d’un chandelier de fer.

Nanette Bordier couvrit ses épaules d’un fichu de laine et sortit dans la cour. Le grand hiver du dehors la glaçait moins que le froid aigre de la masure. Elle posa ses poings sur ses hanches et s’interrogea :

— Que faire ? Je n’ai pas de sous, et il lui faut des pastilles. Les pastilles le guériront…

Elle aperçut la poule qui sommeillait sous le hangar ; elle n’avait gardé que celle-là, n’ayant plus assez de pommes de terre ni de son pour en nourrir d’autres. Elle rentra dans la maison, prit des miettes de pain et les lui jeta en l’appelant. Comme elle allait l’attraper, elle trébucha et s’écorcha les mains en tombant. Elle frotta la blessure d’un peu de terre glacée et continua de poursuivre la bête, qui vola enfin dans le poulailler. Elle put la saisir et liant ses pattes au moyen d’un cordonnet, elle se mit en route vers Rieux en la portant d’une main ferme.

— Je trouverai bien à la vendre, m’est avis, grondait-elle, chemin faisant.

Rieux était à deux lieues de Ballanges. Nanette Bordier s’en allait à travers le hallier violâtre où serpentait un étroit sentier. Par moments, la poule noire se convulsait et levait sa tête aiguë, où brillait un œil stupide. Les herbes rases des prés faisaient une lueur terne, lustrées par le vent du nord.

Nanette franchit le pont de Chanaud ; la rivière était prise sur ses rives. Toutes choses étaient sonores, pétrifiées. Un corbeau, venant de gauche, traversa la route, volant bas.

Nanette allait, fouettée d’air vif, appuyant d’une main son fichu contre sa bouche et, de l’autre, balançant la poule noire, maintenant engourdie, comme morte. Elle arriva bientôt au passage à niveau de Rieux et frappa à la porte vitrée de la maison du garde-barrière. Tout au fond, dans une pénombre, un feu de bois faisait des signes de couleur.

— Qu’est-ce que vous voulez, mère Bordier ? demanda Mme Dufaud, une grosse femme à la peau luisante.

— C’est cette poule… Elle est bien brave. Je peux plus m’en occuper, m’est avis… La prenez-vous pour deux fois cent sous ?

Mme Dufaud fit un petit geste de la main comme si elle était effrayée.

— Y pensez-vous ? Une poule comme ça… C’est pour mettre au pot avec un bout de hachis… J’en ai encore quatre, pour les Rameaux, Pâques, la fête de mon homme et la fête des deux dames. Est-ce qu’elle a l’œuf ?

Elle la tâta soigneusement du bout de l’index.

— Oh ! elle n’a pas seulement l’œuf, et elle n’est pas grasse.

Elle parla quelque temps, d’une langue vive. Puis elle s’arrêta court, ne prêtant pas d’attention à la figure de la vieille, qui était toute blanche, sans la moindre goutte de sang. Elle ferma la porte et cria :

— Oh ! non… Restez pas ici, ni moi… J’attraperais le mal de la mort.

Nanette continua son chemin et se mit à trottiner. Elle gémissait tout bas, comme pour se donner courage :

— Faut que je rentre avant la nuit… Faut que je rentre…

Le bourg de Rieux apparut, troupe de maisons qui se massaient autour d’un clocher en forme de pieu mal aiguisé, retenant un coq de tête, que les pluies avaient noirci.

Nanette Bordier entra dans la venelle que l’on appelait : la grand’rue. Sous un auvent, Jantaud le sabotier creusait des billes de vergne, qui rougissaient comme des fruits partagés. Nanette pressa le pas, puis, se tournant soudain vers Jantaud, elle marmonna :

— La veux-tu, cette poule ? Elle est pas chère. Je peux plus la nourrir…

Jantaud ne s’arrêta pas d’enfoncer la tarière dans le bois qui frisait en crissant un peu.

— Je n’en ferais rien, vieille. Je mange plus de haricots que de poulets et de poules. Alors, comme ça, souffla-t-il, ton vieux t’a tout mangé, tout bu ? Il était brave, mais c’était un avale-royaume.

Il disait cela, en considérant la cape trouée de la vieille. Toute sa personne s’accordait à ses paroles. Il avait une figure mince et dure. Ses bras, qu’il avait nus jusqu’à la saignée, avaient l’air d’un faisceau de cordes, couvert d’une sorte de cuir.

Elle voulut parler, leva une main qui tremblait et s’en alla. Elle arriva près de l’église et s’assit un moment sur le seuil du presbytère. Bientôt, elle osa soulever le marteau de fer forgé. Elle toqua à la porte, du doigt replié. M. l’abbé Duret vint au bruit :

— C’est vous, mère Bordier, entrez donc…

Elle s’avança dans une immense cuisine dallée. Un feu de souches brûlait sous le manteau de la cheminée, et elle était si faible qu’elle ne pouvait fixer son regard sur les flammes.

— C’est cette poule, monsieur le curé, je voudrais la vendre. Bordier est malade. Il veut des pastilles et un peu de vin.

L’abbé était couvert d’une façon de manteau ouaté, qui lui prêtait la forme d’un édredon promené. Il tira de ses poches deux pièces d’aluminium toutes neuves.

— C’est tout ce que je peux faire, ma pauvre. Des poules, nous n’en mettons guère au pot… J’ai ma provision de pommes de terre, et j’en bénis Dieu.

Il prit sur une étagère un flacon d’eau-de-vie de cassis ; il en versa dans un petit verre :

— Buvez ça… Ça vous réchauffera. Il me semble que vous avez froid.

Nanette but la goutte et se mit à rire, enivrée brusquement, car elle n’avait mangé qu’un morceau de pain. Elle eût voulu crier, se rouler sur les dalles et déplorer sa grande misère. Mais elle passa le seuil en murmurant des mots de politesse.

Quand elle fut dans la rue, elle se hâta vers la maison de Jacquet, le maire de Rieux. Il possédait un gros bien, en prairies, en bois de chênes et de châtaigniers, en terres labourables, et il se rencognait ce soir, au coin du feu. Il était peu volumineux, grêlé, roux de poils. Il avait un regard froid qui sortait de petits yeux d’un bleu cru, qui, depuis bien longtemps, guettaient l’aubaine, le profit. Lorsqu’il vit entrer dans la cuisine Nanette Bordier, il souffla de dépit. Avant qu’elle n’eût parlé, il s’écria :

— Tu veux me donner cette poule, garde-la. J’en ai mon saoul. Mais, écoute-moi. Ton homme et toi, vous devriez être à l’hôpital. L’hôpital de Bellac est une fameuse maison, où tout est en ordre. Ça roule sur des roulettes. Vous y seriez bien douillets. Moi, je serais content d’y être, si j’avais pas de quoi… Tu peux me regarder avec ces yeux… Vous êtes des entêtés.

Nanette, qui allait parler, fut prise d’une telle fureur qu’elle tourna le dos à Jacquet. Elle partit en hâte, après avoir craché sur le carrelage en signe de mépris. Il n’eut pas le temps de lui donner deux sous, et il les remit sans peine dans sa poche.

La journée était avancée. La cendre du ciel s’épaissit. Nanette se blottit dans une ruelle sur laquelle ne s’ouvraient que des étables.

— Il faut que je trouve, grondait-elle.

A son poing raidi de froid, la poule noire ne bougeait plus. Elle sentait qu’elle allait hurler ; elle étouffa ses cris dans le fichu de laine qu’elle appuyait contre sa bouche. Un peu apaisée, elle revint dans la grand’rue, où ne passaient en courant que des ménagères en quête de provisions.

Près de la place exiguë du bourg, se dressait la maison de Jacques Vantaud, petit propriétaire bourgeois. Elle poussa la grille, entra dans la cour. Tout à coup, elle appela :

— Monsieur ! Monsieur ! Au secours !

Elle était étourdie par le vent glacé ; un furieux tremblement la secouait, par intervalles. La maîtresse porte s’ouvrit, toute grande, et Jacques Vantaud saisit Nanette par le bras, afin de l’aider à entrer dans le vestibule. Il la fit s’asseoir près du feu. Elle continuait de trembler, convulsivement, comme un oiseau où l’hiver a passé. Elle tenait, dans un effort désespéré, la poule noire par les pattes.

Jacques Vantaud la regardait, extrêmement étonné, tout saisi par ce terrible spectacle. Elle leva les yeux vers lui et sentit que, peut-être, elle était sauvée. Elle attachait ses regards sur son visage qu’une lumière secrète éclairait.

— Je venais pour vendre cette poule…

Jacques Vantaud toucha le noir volatile et s’aperçut qu’il était mort, raidi.

Alors elle fut tellement épouvantée qu’elle tomba à genoux, suppliant Jacques Vantaud de croire qu’en partant de Ballanges elle avait emporté cette poule encore bien vivante. Elle n’aurait pas voulu lui faire pareille injure.

Elle laissa tomber la poule sur la pierre de l’âtre et elle gémit :

— C’est donc vrai, qu’elle est bien morte. Je voulais la vendre pour acheter des pastilles, du vin et de la miche pour Bordier qui est au lit.

Jacques Vantaud alla chercher un billet de vingt francs, qu’il lui donna. Il voulut parler, il ne put que la considérer gravement. Il la poussa doucement vers la porte et lui dit :

— Vous me donnerez des nouvelles de Bordier…


Elle courut dans la grand’rue de Rieux. Elle acheta des pastilles, une belle miche dorée, une bouteille de vin. Sa terrible angoisse se dissipait tout à coup. Elle pleura de joie comme un petit enfant qui n’est pas entré dans les sévères domaines du monde.

Elle prit le sentier grimpant qui va vers Ballanges. Elle retenait au pli de sa cape la bouteille de vin, les pastilles, la miche de pain ; le vent âpre qui soufflait ne mordait plus sur elle. La lune se leva derrière des vapeurs épaisses ; on ne la voyait pas, mais seulement une immense brume blanche et ronde.

Nanette marchait bon pas et pesait fort sur un bâton qu’elle avait coupé dans une châtaigneraie. Elle allait comme dans un autre monde ; toutes les choses devenaient de l’air et n’avaient plus de limites. Elle approcha de Ballanges, n’ayant que le désir de dormir, la tête vide. Elle passa encore la Gartempe au pont de Chanaud. Les genévriers de la vallée étaient, dans l’ombre, des nains encapuchonnés, comme ceux des légendes. Ils attendaient la venue des fées, à minuit.

Des arbres, à perte de vue, se dressaient, portant un fardeau fabuleux, une sorte de firmament secret. Ballanges était proche. Une lampe propagea une goutte jaune, qui s’étira dans l’espace. Un chien aboya. La lune tourna au fond d’une coque de nuées et la déchira. Des choses merveilleuses brillèrent, des gerbes de paradis, des diamants végétaux, des fruits ineffables. Le chien aboya de nouveau, puis il se mit à hurler ; la lune sortit d’une brume qui fumait blanc.

Nanette Bordier ouvrit la barrière du clos.

— Bordier, cria-t-elle, j’arrive. Prends patience !

Elle souleva le loquet du portillon. Le feu s’était éteint, entre les deux pierres qui le gardaient en guise de chenets. Elle s’approcha du grabat :

— J’apporte de la miche, du vin, des pastilles…

A travers l’unique fenêtre au vitrage poussiéreux, le jour lunaire ne pouvait filtrer.

— Bordier, réponds-moi… J’ai ce qu’il faut. Tu seras vite guéri. Je vais allumer le feu.

Il dort, pensa-t-elle. Il ne faut pas le réveiller. Elle posa sur le coffre ses paquets. Elle enflamma une allumette et glissa sous les tisons quelques brindilles. Elle s’agenouilla, les mains dans la cendre, souffla dans les braises. Elle se releva et s’approcha du grabat dont elle écarta les rideaux. Alors elle étouffa un cri de stupeur : les draps étaient vides. Elle s’immobilisa, serrée au cou par une grande épouvante. Elle n’entendait que le bruit de son sang, et elle craignait de regarder derrière elle, comme si quelqu’un la guettait en retenant un rire qui allait éclater. Sans bouger encore, elle appela :

— Bordier, où es-tu ? Est-ce un tour que tu veux me jouer ? Te moques-tu de ta pauvre vieille ?

Elle put enfin bouger ; elle alluma une lanterne qu’elle promena dans la salle étroite, où il faisait un froid bien plus terrible que celui qui durcissait la campagne. De la glace coula jusque dans la moelle de ses os. Elle ouvrit la porte et, balançant sa lanterne, elle aperçut, près de la margelle écroulée du puits, le cadavre de son homme aux bras ouverts, et dont la tête pendait sur l’eau invisible.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

 
Pages
I.
— Le vieux bourg
1
II.
— Temps du regain. — Le paysan papillonneur. — Un sorcier de campagne. — Légende
19
III.
— Automne. — Une vieille métairie. — Au pressoir
35
IV.
— Novembre. — Superstitions rustiques. — Le chat dans la prairie. — Mort d’un paysan
53
V.
— Le village désert. — Petite représentation
71
VI.
— L’enfant solitaire. — A la recherche d’un tracteur. — Fidélité
87
VII.
— Faraud, chien de berger
105
VIII.
— L’épicier de village. — Veillées
121
IX.
— Pêche d’étang. — Châtaignes blanchies
141
X.
— Le cerisier, le coucou et le rossignol. — Jeantou dans son jardin. — Conte paysan
157
XI.
— Une matinée de printemps. — Commères de village. — Fanchette. — Un grenier paysan. — Le forgeron et le sabotier
173
XII.
— L’eau et la lune. — La bonne fontaine. — Le pêcheur à la ligne
199
XIII.
— L’enfant cruel. — Jeantou dans son jardin. — Autour d’un berceau
215
XIV.
— Septembre. — Deux coqs dans la prairie. — Notes sur les arbres
233
XV.
— Pêche aux écrevisses
249
XVI.
— Hiver
265

PARIS. — TYPOGRAPHIE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1929. 37039.

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Les titres de section (Temps du regain, Le paysan papillonneur, etc.) ont été ajoutés dans le texte, l’original se contentant de regrouper l’ensemble de ces titres en début de chapitre, et faisant démarrer chaque section par un saut de page sans titre.

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79496 ***