*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79420 *** A NOSSEIGNEURS DE L’ASSEMBLÉE NATIONALE. MÉMOIRE SUR L’IMPORTANCE DE LA CONSERVATION DU RÉGIME ACTUEL DES POSTES, Et sur les moyens de donner au service, toute l’exactitude & l’activité qu’il exige, pour la satisfaction respective du public & des Maîtres de Poste. Les différens Mémoires qui ont paru sur les Postes, ont démontré jusqu’à l’évidence, que le service de la Poste aux chevaux, ne peut être confié à des compagnies, dont les moyens sont prouvés précaires & insuffisans, moyens d’ailleurs qui exposeroient aux plus grands dangers le plus bel établissement de France, dont la perfection actuelle fait l’admiration de l’Europe, & est le fruit des encouragemens donnés aux Maîtres de Poste, par les souverains & les administrateurs les plus éclairés; & qu’elles ne pourroient faire valoir, qu’à la faveur d’un privilege exclusif[1] qui répugne à tout gouvernement libre, & que vient de proscrire l’auguste Sénat François, par le coup dont sa justice a frappé celui de la Compagnie des Indes. [1] Suivant l’article 6 du projet de Décret de M. _Alary_, la compagnie qu’il propose, se contente modestement d’un privilege exclusif, de 30 années seulement, pendant lequel tems elle feroit le service des postes, celui des carosses, voitures, diligences, messageries & autres. _Quid non mortalia pectora cogis, auri sacra fames?_ Il est au moins superflu d’entrer encore en lice avec elles; cependant, en prouvant que le service des Postes ne peut se soutenir qu’à l’aide de l’agriculture, c’est les convaincre du peu de succès qu’elles doivent espérer de leurs propositions absurdes, de leurs tentatives inconsidérées, & de leurs projets impraticables: c’est ce que je vais entreprendre. La plus grande partie des Maîtres de Poste sont laboureurs, & sont d’accord à dire, sans craindre d’être contredits, que l’état des Postes, dur, pénible & si incertain par l’alternative des fougues subites qui surviennent dans le service, & de l’inaction fréquente où il tombe tout-à-coup, ne se soutient qu’à l’aide d’un labour proportionné à l’importance des relais; les chevaux nécessaires à l’exercice de chacun des deux emplois, se prêtant mutuellement des secours dans l’occasion. L’utilité & les avantages qui résultent pour l’état, de la cohérence de l’établissement des postes avec l’agriculture, se trouveroient au moins hazardés, si l’on privoit le service des postes, des seuls citoyens qui y conviennent, pour en revêtir des compagnies de traitans ambitieux, sans expérience, qui n’en feroient qu’une spéculation de finance, sans réfléchir sur le mal qu’ils opéreroient, sans être arrêtés par les risques de détruire 1440 familles, & de perdre en bien peu de tems le fruit de 300 ans de peines & de réflexions. La nécessité de la réunion d’un labour au service des Postes est prouvée par les différentes immunités que les Maîtres de Poste ont obtenues, sous les regnes d’Henri IV, Louis XIII, & Louis XIV, & dont ils ont joui sans interruption sous les regnes suivans, puisqu’elles n’affectoient que les terres. Il est constant que sans l’avantage qu’ils se procurent mutuellement, les Postes sont un état ingrat & à charge, dont les profits ne compensent jamais les pertes. Tout le bénéfice des Maîtres de Poste, est de cultiver & recueillir une grande partie des comestibles à l’usage de leurs chevaux, de les leur donner toujours frais & dans leur meilleure saveur, en pressant ou retardant, suivant le besoin, la battue de leurs denrées; d’entretenir par ce moyen leur chevaux en bon état, & d’en retirer un meilleur engrais pour leurs terres. Ils ont encore un autre avantage, celui de refaire leurs chevaux en les employant à la herse & autres fonctions du labourage, à mesure que leur vigilance leur en fait découvrir de fatigués par la course, & de les tenir toujours en activité pour les endurcir au service, ce qui les préserve souvent de la perte de plusieurs, perte qui jointe à celles que les maladies ruineuses de la morve, du farcin & autres, occasionnent, les forceroit à renoncer, plutôt que de parfaire leur ruine en continuant. Voilà, je crois, de quoi dégouter toutes compagnies; cependant il leur reste une ressource, pour enlever aux Maîtres de Poste le bénéfice que leur ambition leur envie; c’est de joindre à 1440 relais, 1440 fermes, toutes à proximité de chaque emplacement, pour par le concours des avantages de cette réunion, pouvoir aspirer aux mêmes succès. Rien n’est impossible à des compagnies surchargées de moyens: elles sont aussi fondées à espérer pouvoir réussir à enlever aux Maîtres de Poste leurs fermes, que la propriété de leurs chevaux[2]; trop heureux les 1440 citoyens déplacés, de se trouver employés comme commis, concierges, &c.[3] [2] _Article 4 des propositions de M. Alary & Compagnie._ [3] _Page 12 du plan du sieur Alary._ «On se flatte que la majeure partie des Maîtres de Poste du Royaume, recevront avec plaisir l’offre que la compagnie leur fera de les conserver dans leur poste comme commis, avec un traitement capable de leur faire un sort honnête, qui deviendra un héritage pour leurs enfans, ou une retraite pour d’anciens bas officiers de cavalerie... Quelle protection! quelle bonté!» Mais qu’elles ne se trompent pas? La soif de l’or qui les dévore, pourroit bien se trouver déjouée; plusieurs Maîtres de Poste sont à leur aise; on en compte peu de riches, mais le plus grand nombre vit, éleve sa famille, fait honneur à ses affaires & est content; c’est à force de soins, de peines & d’économie que tous se soutiennent. On ne voit point chez eux de luxe, point de grandeur, point de ce faste qui insulte la misere; la modestie, l’honnêteté, le travail, une surveillance éclairée qui les tient en haleine le jour & la nuit, la connoissance pratique de l’agriculture, sont leurs seuls moyens. Ces moyens bien simples & cependant essentiels, répugneroient sans doute à des compagnies blasées par la jouissance de toutes les commodités, de tous les agrémens de la vie; mais elles seroient représentées par des commis entendus dont elles perfectionneroient la capacité à force d’instruction; mais elles ne pourroient en faire des cultivateurs sans leur donner des fermes, & tous les attirails nécessaires pour les faire valoir: donc leurs propositions & leurs projets se perdent dans le vague de leurs prétentions, & ne peuvent servir qu’à les accabler de la honte de les avoir avancées. Je crois avoir détruit toute concurrence de la part des compagnies; il est à propos aussi de combattre les projets ambitieux de quelques maîtres de poste qui veulent courir à la fortune au détriment d’un nombre de citoyens utiles & précieux à l’état; je n’aurai pas de peine à les désabuser de leur folle prétention, qui, en leur donnant une besogne au-dessus de leur force, les exposeroit à se ruiner, persuadé de leur patriotisme & de leur retour au vrai principe QU’IL NE FAUT NUIRE A PERSONNE. Ils étayent leurs propositions d’une nouvelle preuve de zele & disent qu’ils se mettront à même de tenir des voitures à deux, trois & quatre places, dans tous les relais, au prix de quarante sols par personne & par poste, guides compris; c’est-à-dire, qu’ils se chargeront de l’entreprise de toutes les voitures publiques pour en faire le service par poste. Ils n’ont surement pas réfléchi, qu’outre les inconvéniens innombrables, tels que l’embarras de détacher les malles, vaches & autres effets de dessus une voiture, pour les transporter & rattacher sur une autre, & ce à chaque relai, ce qui exigeroit un monde à payer; le danger pour les voyageurs de perdre quelques meubles précieux, par ce transport si souvent répété d’une voiture à une autre, & par les ligatures bonnes, & mauvaises, sûres & incertaines; le prix de l’acquisition de ces voitures, qui languiroient à l’injure de l’air, à défaut de place pour les tenir à couvert, enfin le fond mort qu’ils placeroient dans cette acquisition, &c. ils n’ont pas réfléchi dis-je, qu’ils ôteroient encor l’état à une infinité de personnes qu’il fait vivre, & qui seules conviennent aux entreprises de ce genre. N’auroit-il pas fallu d’ailleurs aussi un privilege exclusif? Sans cela, tous les ci-devant pourvus de voitures auroient continué leur état, & les maîtres de poste se seroient trouvés forcés de revendre à perte, & à grosse perte l’objet de leur acquisition, pour ne conserver que le honteux souvenir d’une proposition inconsidérée. Ces réflexions suffiront pour ramener des membres égarés par l’ambition, & les ranger du côté du parti raisonnable qui réunit tous les maîtres de poste, bons patriotes. Ces vrais patriotes osent même espérer qu’ils détermineront le chef de l’administration des postes, dont ils ne peuvent que louer le zele & l’attention avec lesquels il a assuré _le service public & protégé leur état_, à se mettre de leur bord, en lui représentant respectueusement, que sa demande de 800,000 liv. pour indemniser 1440 maîtres de poste, en même tems qu’elle seroit onéreuse à l’état, seroit de beaucoup insuffisante, puisque dans son mémoire, _page 2_, il dit que sur 240 relais, dont on s’est procuré les détails les plus exacts, la perte de 215 s’éleve à la somme de 617,819 liv. 1 s. 3 d. Il ne resteroit donc que 182,180 liv. 18 s. 9 d. pour indemniser tous les autres. D’ailleurs quelle qu’en soit la répartition, elle ne peut être exactement juste, puisque les postes étant plus ou moins importantes & ces indemnités ne pouvant être réparties que par lieue ou par cheval, les moins fortes, qui ont le plus besoin de secours seroient les moins bien partagées, ce qui les forceroit à quitter: donc cette proposition, loin de soutenir les postes, en précipiteroit la ruine. Ces indemnités, supposées suffisantes pour réparer les dommages qu’ont essuyés les maîtres de poste, à raison de la perte de leurs privileges, ne rendroient-elles pas le décret de suppression illusoire; puisque le Gouvernement leur restitueroit le montant de leurs impositions, ce ne seroit qu’un leurre, qu’il présenteroit aux citoyens, & ce n’est pas là le but des sages décrets de nos augustes représentans. Soyons justes dans l’application de leurs décrets, autant qu’ils le sont dans les motifs qui les leur font prononcer. Ils ont sondé les plaies de l’état; ils en connoissent la profondeur & le remede; admirons en silence la sagesse de leurs opérations, & conformons-nous à leurs louables intentions. Ce sont des sacrifices qu’elles nous prescrivent, souscrivons-y sans murmure, & soyons ambitieux de faire éclater le plus pur patriotisme, en renonçant à toute indemnité pour compensation des pertes qui nous ont gênés depuis un an. Tous les maîtres de poste vont donc se réunir, leur chef à la tête, pour consentir à l’heureux abandon de toutes especes d’indemnité en faveur de l’état, glorieux de contribuer autant qu’il est en eux, à la régénération de l’empire; & pour vous représenter, Nosseigneurs, que, comme l’établissement des postes dont le service fait l’admiration du monde entier, mérite toute votre attention & votre protection, les citoyens qui s’y sont dévoués, ne peuvent en supporter les charges & les risques, qu’autant qu’ils trouveront dans ce dur & pénible métier, leur subsistance & celle de leurs familles. En persistant à renoncer à tout dédommagement, ils réclameront de votre justice, pour la suite seulement, une légere augmentation sur le prix des courses, ils fixeront cette augmentation à cinq sous par cheval & par poste, & adopteront unanimement les réflexions & le tableau, nº. 2, du supplément au mémoire des maîtres de poste, de M. Cretté, l’un de leurs confreres, par lequel il prouve que ce surhaussement de cinq sous par cheval & par poste, n’est onéreux ni à l’état ni au public. Contens de ce traitement quoique modique, les maîtres de poste observeront, qu’ayant toujours été soumis à une administration surveillante & sage, il est très-intéressant pour le Gouvernement & pour eux-mêmes de la laisser subsister, pour maintenir l’ordre dans le service, & protéger les droits des voyageurs & des maîtres de poste. Ils vous représenteront encore, Nosseigneurs, qu’il est instant de prononcer sur le sort de près de 1500 citoyens, presque tous cultivateurs & peres de famille: le tems favorable aux remontes s’avance, & jamais les maîtres de poste n’en ont eu plus besoin qu’aujourd’hui, le défaut de travail depuis près de dix mois les ayant déterminés à se défaire des chevaux inutiles, & l’incertitude de leur état leur ayant fait négliger les foires avantageuses pour y trouver les chevaux qui leur conviennent. En attendant avec confiance & résignation, le résultat de votre décision, les maîtres de poste, Nosseigneurs, se reposeront sur votre protection, dans l’espérance de voir leur requête accueillie & approuvée de votre sagesse; en adhérant avec respect à vos décrets qui seront les bases inébranlables du bonheur & de la gloire de la nation & de son digne chef. DUCLOS, Maître de Poste & Cultivateur, faisant pour la majeure partie des Maîtres de Poste. A MELUN, Chez TARBÉ, Impr. du Département, 1790. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79420 ***