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DE L’EMPLOI
DU TEMPS.

Par Mme la Comtesse de GENLIS.

On se plaint que le temps ait fui,
Il faut qu’il pèse ou qu’il échappe.

Le Mière.

L’oisiveté est en effet la mère de tous les vices : quand elle ne les a pas encore mis en évidence, elle les couve.

Les Parvenus, par l’auteur de cet ouvrage.

A PARIS,
CHEZ ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE,
RUE HAUTEFEUILLE, No 23.

1824.

L’EMPLOI DU TEMPS.

Inflexible toujours et pourtant généreux,
Dédaignant nos frivoles vœux,
Il enlève il est vrai, la beauté, la jeunesse,
Mais c’est en nous offrant les talens, la sagesse.

EXPLICATION DE LA GRAVURE

J’ai lu dans la vie de Cardan qu’il avait pris pour devise ces mots :

Tempus mea possessio, tempus ager meus[1].

[1] « Le temps est ma possession, c’est le champ que je travaille. »

J’imaginai de donner une âme à cette belle devise ; je fis graver un cachet qui représentoit le Temps qui, en s’envolant, jetoit sur la terre les attributs des arts et de l’étude. J’ajoutai depuis à cette idée, en faisant de plus enlever par le temps la jeunesse et la beauté sous la figure d’une belle femme. Je fis composer sur ce sujet une belle gouache, peinte par M. Méris[2], et qui n’a pu servir de modèle à la gravure de cet ouvrage ; je la donnai, il y a plus de vingt ans, à une personne qui n’existe plus, et j’ignore ce que cette miniature est devenue. Les vers qui sont au bas, je les ai faits pour cette gravure.

[2] Si justement célèbre pour ce genre de peinture.

IMPRIMERIE DU MARCHAND DU BREUIL.

ÉPITRE DÉDICATOIRE
A MES ARRIÈRES-PETITS-ENFANS.

Mes chers enfans,

Ce ne sont point des leçons que je vous offre, vos vertueux parens vous donnent toutes celles qui peuvent le mieux former l’esprit, l’âme et le caractère. Cet ouvrage ne contient que le détail des moyens de conserver toujours les bienfaits de l’éducation, et c’étoit ce qu’on pouvoit faire de plus utile pour vous. Quoique vous soyez fort au-dessus de vos âges, vous ne pourrez lire avec fruit ce livre que dans quelques années, mais c’est un souvenir que j’aime à vous laisser ; il m’est doux de penser qu’il aura quelque influence sur vos destinées, et qu’il vous rappellera ma tendresse.

DUCREST, comtesse DE GENLIS.

PRÉFACE.

J’ai voulu rassembler dans un seul volume tous les détails de moyens faciles fondés sur une longue expérience, qui, mis en usage, prouveront à la jeunesse qu’il est très-possible de conserver tout ce qu’on doit à l’éducation, et d’y joindre des connoissances nouvelles en remplissant en même temps tous les devoirs essentiels de la société. J’ai réuni à ces petites méthodes des définitions exactes de la véritable et de la fausse gloire, et j’ai tâché de prémunir la jeunesse contre les préjugés si souvent pernicieux, qui sont malheureusement reçus dans le grand monde, et même érigés en maximes auxquelles il faut, dit-on, conformer sa conduite. J’invite mes jeunes lecteurs à ne point passer les notes qui sont à la fin du volume, elles contiennent des explications nécessaires à l’intelligence de l’ouvrage, et d’autant plus intéressantes qu’elles ne sont presque toutes que des extraits d’excellens écrits dont plusieurs sont peu connus, et qui, à tous égards, méritoient de l’être.

Il est aussi quelques préjugés littéraires excessivement dangereux, dont je n’ai point parlé dans le cours de cet ouvrage, parce qu’en général, tout ce qui a rapport à la littérature n’entroit point dans mon plan ; mais je puis placer ici quelques réflexions sur ce sujet, qui, je l’espère, ne seront pas inutiles à ceux auxquels ce livre est particulièrement destiné.

On croit généralement, surtout depuis trente ou quarante ans, que dans les ouvrages d’imagination l’énergie, l’audace, l’extrême violence dans les passions et dans les caractères, excusent les plus grandes fautes, même les crimes, et méritent d’inspirer l’intérêt et l’admiration, et surtout que quelques actions généreuses suffisent non-seulement pour expier des forfaits, mais que le repentir est mille fois plus touchant et plus beau que l’innocence !…

On trouve dans l’Esprit des lois, liv. 10, ch. 9, l’éloge le plus passionné d’Alexandre-le-Grand, et l’on ose dire le plus exagéré. M. de Montesquieu, après avoir élevé Alexandre au-dessus de tous les politiques et de tous les héros de l’antiquité, termine ainsi son éloge :

« Il fit deux mauvaises actions : il brûla Persépolis, et tua Clitus. Il les rendit célèbres par son repentir ; de sorte qu’on oublia ses actions criminelles pour se souvenir de son respect pour la vertu ; de sorte qu’elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres ; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à côté de ses emportemens et de ses foiblesses ; de sorte qu’il falloit le plaindre, et qu’il n’étoit plus possible de le haïr. » C’est bien assez que le repentir soit une expiation, sans prétendre encore qu’il puisse devenir plus avantageux à notre gloire que l’innocence même. Si l’on admettoit cette idée, il n’y auroit point de forfait qui ne pût ajouter un nouvel éclat à notre réputation : quel renversement de tout principe et de toute morale[3] !…

[3] Il paroît certain qu’Alexandre-le-Grand a été fort calomnié par cette poignée de Grecs qu’il emmena avec lui, et qui étoit fort mécontente de la durée de ses expéditions. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il a laissé chez les orientaux une réputation de magnanimité qui dure encore, et que tous les livres orientaux lui prodiguent les plus grands éloges, et dans ce genre, le témoignage des vaincus n’est jamais suspect.

Alexandre adopta toujours les usages des nations conquises durant tout le temps qu’il séjourna dans leurs villes. A son retour, les Grecs dirent qu’il s’étoit fait adorer comme un Dieu en Perse, parce qu’on se mettoit à genoux devant lui, et qu’il donnoit à cette cérémonie le nom d’adoration ; mais on sait par les livres saints que dans toutes les langues orientales le mot adoration signifie, appliqué au prince, faire sa cour. On voit dans la Bible les prophètes eux-mêmes allant parler à quelques rois, pour les reprendre avec énergie de leurs déréglemens ; on voit ces prophètes dire, en se rendant au palais, qu’ils alloient adorer le roi. Quant aux genoux en terre, cette attitude n’étoit qu’une étiquette ; on le suivoit de nos jours pour les rois d’Espagne et d’Angleterre, et l’on n’a jamais pris cette démonstration pour un culte semblable à celui qu’on doit à la Divinité.

Un travail bien digne d’un littérateur savant dans l’histoire, seroit d’y chercher tous les grands hommes calomniés et de les justifier par des faits et des preuves irrécusables.

On a beaucoup reproché au grand Corneille le caractère de Félix, dans l’admirable tragédie de Polyeucte, parce que ce caractère inspire le plus profond mépris, et qu’il ne faut jamais, dit-on, présenter un personnage vil et bas. Voilà encore un pernicieux préjugé, car il y a toujours de la bassesse dans la perfidie, dans la trahison et dans l’égoïsme, et rien n’est plus juste et plus moral que d’inspirer le mépris pour de tels vices, et d’exciter l’indignation et l’horreur pour l’orgueil, la violence, l’ambition et la férocité. On doit toujours, sans doute, dans les ouvrages d’un grand genre, faire exprimer les personnages avec noblesse, c’est ce qu’a fait Corneille dans le rôle de Félix, qui parle toujours avec une sorte de dignité, alors même qu’il ne cherche point à dissimuler sa lâcheté ; mais le spectateur ne peut jamais s’abuser sur la foiblesse et sur la pusillanimité de son caractère.

On reproche à Racine, avec aussi peu de raison, la bassesse du caractère de Narcisse, qui joint à toute la lâcheté du plus détestable égoïsme toute la perfidie d’un scélérat ; dans un siècle où l’on n’avoit point bouleversé toutes les idées morales, on trouva généralement que ce personnage étoit représenté sous ses véritables couleurs ; mais, de nos jours, on en est choqué, on veut bien frémir, être étonné par la hardiesse, et par l’injustice et la barbarie ; mais on ne veut pas mépriser ce qui peut servir à l’ambition et conduire à la fortune, on veut qu’une fausse grandeur puisse ôter à ces crimes ce qu’ils ont de vil, c’est-à-dire, tout ce qu’ils ont de véritablement odieux à tous les yeux et dans toutes les opinions, et c’est ainsi que l’on corrompt insensiblement la morale publique. On a commencé par adoucir les épithètes qui désignent les vices et les conduites coupables ; on a donné le nom de foiblesse à des crimes, celui d’égarement à l’adultère, de galanterie au libertinage ; on a même appelé l’impudence de la bonne foi et de la sincérité, etc., etc., et enfin, on a conçu le projet de faire admirer dans presque tous les ouvrages d’imagination les caractères les plus révoltans et les actions les plus criminelles.

Labruyère a dit : Quand un livre vous élève l’âme et vous rend la vertu plus chère, soyez sûr qu’il est fait de main de maître.

Par conséquent, lorsqu’un livre rend à vos yeux le vice et le crime moins haïssables, soyez sûr qu’il n’est pas fait de main de maître, et, cependant, tel a été le projet d’une infinité d’auteurs depuis soixante ans et surtout depuis trente. Un livre n’est bon que lorsqu’il est utile, et rien n’est utile en littérature que ce qui est moral et parfaitement d’accord avec la religion. On s’est moqué d’un géomètre qui, après avoir entendu la lecture d’un poëme, demandoit : Qu’est-ce que tout cela prouve ? Il avoit pourtant raison si l’ouvrage n’étoit pas moral, dans ses détails et par son but. Mais il ne suffit pas que seulement, à la fin d’un ouvrage, le crime soit puni, si ce crime a vivement intéressé durant une longue fiction. Un célèbre auteur de l’antiquité, Quintilien, en détaillant toutes les qualités nécessaires à un grand orateur, termine ainsi cette énumération : Enfin, je le veux tel qu’il n’y ait qu’un honnête homme qui puisse l’être. On en doit dire autant des auteurs en tout genre.

Nous invitons les jeunes gens qui annoncent du talent à ne s’attacher qu’à la vérité, à suivre avec ardeur et persévérance les études qui peuvent conduire à la bien connoître ; alors ils n’admireront, ils ne désireront que la véritable gloire ; celle-là seule est durable, celle-là seule immortalise les noms de ceux qui l’ont obtenue ; en satisfaisant la conscience, elle donne toujours la force de supporter avec calme les injustices et la calomnie ; les plus honorables suffrages la vengent de l’envie, de l’intrigue et des persécutions ; elle fait les délices de la vieillesse, car un auteur, dont les intentions ont toujours été pures et religieuses, loin de se dire comme J.-J. Rousseau : qu’il ne peut regarder un de ses livres sans frémir, les revoit et les relit avec satisfaction, en se rappelant les motifs qui les ont fait écrire.

Nous avons déjà exhorté la jeunesse dans tous nos écrits et particulièrement dans celui-ci, à ne point se gâter l’esprit et le cœur par de mauvaises lectures ; nous ajouterons que même les livres d’histoire des encyclopédistes du dernier siècle, outre les pernicieux principes qui en forment la base, sont remplis des plus étranges bévues historiques, de mensonges, de contradictions, de calomnies et de faussetés de tout genre. Je n’en puis retracer ici qu’un petit nombre, mais qui suffira pour donner une idée de leur ignorance et de leur mauvaise foi : ils ont tous tâché de déifier la mémoire de l’empereur Julien l’apostat dont ils ont loué avec emphase l’humanité, la raison, la force d’âme et d’esprit, parce que ce prince haïssoit la religion chrétienne qu’il persécuta avec fureur ; d’ailleurs il eut la barbarie de faire mourir Ursule, son gouverneur ; de condamner lui-même de sa propre bouche, siégeant à son tribunal, un soldat âgé de cent ans à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté sur-le-champ, et uniquement parce que ce soldat étoit chrétien. Il envoya une infinité d’autres chrétiens à la mort, et auxquels on fit souffrir les supplices les plus affreux. Ce même prince, d’une si grande force d’âme et d’esprit, étoit livré aux plus viles et aux plus abominables superstitions : par exemple, il faisoit éventrer de vieilles femmes pour consulter l’avenir par l’inspection de leurs entrailles palpitantes. Tous ces faits et beaucoup d’autres du même genre sont consignés dans les auteurs païens ; mais M. de Voltaire et ses adhérons les ont prudemment passés sous silence.

Dans son Essai sur l’histoire générale, M. de Voltaire, en parlant des Indes, fait un grand éloge d’un prétendu législateur qui n’a jamais existé et qu’il confond avec un livre. Il n’a pas été plus heureux dans ses citations de l’histoire moderne ; il dit dans un de ses ouvrages que Pétrarque n’a excellé que dans les vers que les Italiens appellent sciolti, (c’est-à-dire, vers blancs), et que ces vers rimés sont au-dessous du médiocre ; et il se trouve que jamais Pétrarque n’a fait des vers sciolti ; toutes ses poésies sont rimées ! et dans un autre ouvrage, M. de Voltaire dit que l’invention des vers sciolti est due au Trissin, très-postérieur à Pétrarque. Dans ses anecdotes sur le siècle de Louis XIV, le même auteur affirme gravement qu’à la mort de l’usurpateur Cromwell, mademoiselle de Montpensier ne voulant point prendre le deuil que prit toute la cour, eut le courage d’aller au cercle de la reine en habit de couleur. Et mademoiselle de Montpensier dit dans ses Mémoires ce qui suit :

« Cromwell mourut : la cour n’eut point la honte de prendre le deuil de cet usurpateur, parce que tout naturellement elle étoit en deuil d’un souverain étranger ; sans cette circonstance, je crois que j’aurois eu le courage de me dispenser ce soir-là, d’aller au cercle de la reine. »

C’est encore ce même auteur qui a constamment nié l’authenticité du Testament politique du cardinal de Richelieu, quoique le maréchal de Richelieu, par écrit et de vive voix, lui eût répété sans cesse que ce testament écrit de la propre main du cardinal étoit dans les archives de sa maison et qu’il ne tenoit qu’à lui de le voir. Enfin, M. de Voltaire a travesti la Bible d’un bout à l’autre ; il n’a pas écrit une page contre la religion dans laquelle il n’y ait au moins trois mensonges ; c’est un fait dont chacun peut se convaincre en confrontant ces impiétés avec le texte sacré. Tous les chefs encyclopédistes ont imité cet exemple, et suivi fidèlement le conseil de M. de Voltaire, qui leur répétoit dans presque toutes ses lettres : mentez, mentez mes amis, mentez toujours ; il n’y a que cela de bon[4]. Aussi mandoit-il à Damilaville, l’un de ses confidens intimes, en lui envoyant le manuscrit d’un de ses livres d’histoire : dites-moi s’il n’y a pas encore quelques vérités qu’il soit bon d’immoler pour le bien de la bonne cause ; vous n’avez qu’à parler, je suis tout prêt[5].

[4] Voyez Lettres de Voltaire à d’Alembert.

[5] Lettres de Voltaire.

Soutenir la bonne cause, c’étoit de poursuivre avec ardeur le projet de détruire la religion, les mœurs, et toute idée de dépendance et de subordination, et c’est ce qu’ils ont préparé par l’ouvrage le plus extravagant, le plus monstrueux, qui renferme le plus d’idées incohérentes, scandaleuses et cyniques, enfin l’Encyclopédie ; et qu’on ne m’accuse pas d’en parler avec trop de mépris, puisque eux-mêmes en ont porté le même jugement, entre autres M. Diderot qui dit formellement : que l’Encyclopédie fut un gouffre où l’on jeta pêle-mêle le bon et le mauvais, etc.[6]

[6] Voyez les Dîners du baron d’Holbach, où cette citation se trouve beaucoup plus longue et beaucoup plus détaillée.

Robespierre même, quoique très-zélé partisan de la philosophie moderne, dans un discours qu’il prononça publiquement, et qu’il fit imprimer par ordre de la convention, l’an 2 de la république, et dans lequel il annonçoit solennellement que la Convention nationale reconnoissoit un Etre suprême ; dans ce discours que nous avons sous les yeux, Robespierre s’exprime ainsi : « Les coryphées de la secte encyclopédique déclamoient quelquefois contre le despotisme, et ils étoient pensionnés par les despotes ; ils faisoient tantôt des livres contre la cour, et tantôt des dédicaces aux rois, des discours pour les courtisans et des madrigaux pour les courtisanes ; ils étoient fiers dans leurs écrits, et rampans dans les anti-chambres : cette secte propagea avec beaucoup de zèle l’opinion du matérialisme qui prévalut parmi les grands[7] et parmi les beaux-esprits. On lui doit en grande partie cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l’égoïsme en système, regarde la société humaine comme le centre d’une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l’injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits. »

[7] Les grands, en général, n’adoptèrent nullement cette extravagante opinion ; mais elle prévalut en effet dans beaucoup d’individus des classes roturières qui cultivoient la littérature, où l’on n’obtenoit alors des succès qu’à ce prix.

Voilà encore les encyclopédistes jugés par l’un de leurs anciens admirateurs, et même par un disciple, car Robespierre vouloit comme eux l’entière liberté de penser, c’est-à-dire, de faire imprimer et de publier partout sans aucun obstacle des libelles diffamatoires, et des pamphlets de toute espèce contre la religion, les mœurs et le gouvernement ; voilà ce que la philosophie appeloit la liberté de penser.

Robespierre censurant ainsi l’Encyclopédie et les encyclopédistes d’une manière assez piquante, comme on vient de le voir, appelle néanmoins ce monstrueux ouvrage la Préface de notre révolution, épithète heureuse et très-juste, et qui assurément, dans son opinion, étoit le plus grand de tous les éloges.

Après avoir professé l’athéisme pendant deux ans, Robespierre se décidant enfin à reconnoître un Etre suprême et la nature, interroge l’athée et lui dit : « Qui donc t’a donné la mission d’annoncer au peuple que la divinité n’existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnes jamais pour la patrie ? Quel avantage trouves-tu à persuader à l’homme qu’une force aveugle préside à ses destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu ; que son âme n’est qu’un souffle léger qui s’éteint aux portes du tombeau ? L’idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentimens plus purs et plus élevés que celle de son immortalité ? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d’audace à braver la tyrannie, plus de mépris pour la mort ou pour la volupté ?… »

Après cet élan religieux (dont quelques phrases sont pillées de plusieurs sermons), Robespierre saisi tout à coup d’une autre espèce d’enthousiasme, s’écrie : « O toi, fille de la nature ! mère du bonheur et de la gloire ! toi seule légitime souveraine du monde, détrônée par le crime ; toi à qui le peuple françois a rendu ton empire, et qui lui donnes en échange une patrie et des mœurs, auguste liberté ! tu partageras nos sacrifices avec ta compagne immortelle, la douce et sainte égalité !… »

A la suite de ces transports patriotiques, Robespierre fit l’énumération des nouvelles fêtes nationales qu’il proposoit de célébrer à la place, disoit-il, de celles que les circonstances ont détruites[8]. La première solennité qu’il proposa fut : à l’Etre suprême et à la nature ; il n’explique pas le genre de divinité de la nature, il se contente de l’associer à l’Etre suprême. Ensuite viennent les fêtes suivantes : à l’humanité (qui, comme on sait, ne suspendoit pas les travaux sanglans de la guillotine), aux bienfaiteurs de l’humanité (ce qui veut dire : à ceux qui renversoient les autels et les trônes), à l’amour de la patrie (à ceux qui la dépeuploient par les guerres et les massacres), à la vérité (à ceux qui soutenoient la cause de l’erreur et du mensonge), à la justice (dont on violoit toutes les lois), à la pudeur (lorsque toutes les femmes se montroient en public légèrement drapées à la grecque), au bonheur (au milieu des échafauds), etc., etc.

[8] Il est remarquable qu’il n’ose dire : à la place des fêtes du christianisme que nous avons détruit. M. de Laharpe, dans son Cours de Littérature, observe que les Jacobins ont toujours eu, à l’égard de la religion, ce genre de pudeur.

Il en cite plusieurs exemples : celui-ci lui étoit échappé ; il ajoute avec raison qu’un langage tout-à-fait franc, les expressions propres employées par les impies, eût révolté tous les esprits.

Ces fêtes nationales n’exigeoient ni temples ni culte ; elles se passoient uniquement en réjouissances et en danses dans les rues et dans les carrefours. Robespierre et ses complices savoient apparemment, par une révélation particulière, que l’Etre suprême n’en demandoit pas davantage. La postérité ne pourra concevoir que tant de ridicule uni à tant d’atrocité ait jamais pu séduire un moment une nation éminemment humaine, loyale et spirituelle !…

On a long-temps agité cette question : existe-t-il des athées de bonne foi ? Non, pour quiconque n’a pas le funeste pouvoir de s’interdire tout raisonnement et toute espèce de réflexion. Car il est impossible de regarder autour de soi dans les campagnes et même dans les villes sans reconnoître par les arts, les sciences et seulement l’industrie humaine, qu’il y a dans l’homme quelque chose d’absolument immatériel, qui n’a rien de commun avec l’instinct routinier de la brute, et dès qu’on admet cette faculté spirituelle, il faut admettre aussi qu’elle n’est pas due à la matière qui en est privée, car on ne sauroit donner ce qu’on n’a pas ; il existe donc une puissance souveraine qui a créé l’homme ; en se contentant de la reconnoître, on n’est encore que déiste ; mais qui a révélé à ce déiste que l’Éternel qu’il ne peut nier, ne veut ni culte ni hommages de ces créatures intelligentes et capables d’élever jusqu’à lui leurs pensées et leurs âmes, et à supposer que ce simple raisonnement laissât à cet égard quelque incertitude, que risqueroit-on à faire plus que le souverain maître ne l’exigeroit, et que ne risque-t-on pas à ne pas faire pour lui ce qu’il a droit de nous demander et ce qui s’accorde avec toutes les notions de raison naturelle et d’équité ? Enfin, s’il faut une religion, comme tout doit nous en convaincre, sera-t-on puni pour avoir adopté et pour suivre celle dont les préceptes seuls peuvent conduire à la perfection morale. Ce caractère sublime de vérité n’appartient qu’à la religion chrétienne, et indépendamment de tant d’autres, il suffiroit pour donner toutes les lumières de la foi à ceux qui ont conservé un sens droit, que la corruption du cœur fait toujours perdre[9]. L’incrédulité peut commencer par le déisme ; une grande indolence de caractère, une extrême paresse d’esprit ne peuvent prolonger cet état que superficiellement ; on ne pense jamais à Dieu, on agit en toute chose comme si on ne croyoit nullement à son existence, cependant si l’on n’a pas des passions impétueuses, on répète qu’on est déiste, parce que cet aveu est moins choquant que celui de l’athéisme, mais au fond, on n’a aucune idée ni fixe ni vague sur cette matière la plus importante de toutes, et l’on meurt sans savoir ce que l’on a cru. Si le déiste novice a de la férocité dans le caractère ou seulement des passions fougueuses, il se jette dans l’athéisme, il se bouche les yeux pour ne pas voir la profondeur de l’abîme dans lequel il se précipite avec un sentiment mêlé de fureur et de désespoir, car on arrive rarement à l’athéisme par degrés, parce que les gradations demandent en général un peu de raisonnement et de réflexion ; c’est communément lorsqu’on est violemment agité, bouleversé par un grand intérêt de cupidité, ou par une inclination véhémente que l’on tombe de l’indolent déisme dans le gouffre de l’athéisme. Alors, en s’enveloppant de ténèbres, en fuyant avec horreur toutes les lumières bienfaisantes, on se livre à tous les crimes (lorsqu’on est conséquent) lorsqu’on les juge nécessaires. Plaignons cet aveuglement volontaire, parce qu’il porte à jamais avec lui un supplice que les exécrables succès du crime ne sauroient adoucir ; l’athée consommé sait qu’il marche dans des routes ténébreuses parsemées d’abîmes, remplies d’écueils épouvantables et de spectres menaçans ; c’est en frémissant qu’il avance dans cet horrible labyrinthe, l’épouvante l’y poursuit sans relâche, avec d’autant plus de puissance que toutes ses frayeurs sont aussi vagues que sinistres ; il s’est débarrassé des remords sans pouvoir se soustraire à la terreur ; il a rompu tous les liens sacrés de la religion, et sans cesse il est le jouet déplorable des superstitions les plus insensées ; son courage n’est que de la fureur ; et sur le bord de la tombe, la vérité formidable pour lui, vient tout à coup le confondre en lui laissant entrevoir un de ses rayons célestes ; c’est pour lui l’éclair de la foudre vengeresse !… Il expire dans les convulsions de la rage et du désespoir !…[10]

[9] Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit. (Ps. 110).

On prie, on invoque, on implore la puissance suprême, dont on doit redouter la justice ; ce sentiment, uni à celui de la reconnoissance et de l’amour, exige donc nécessairement un culte ?

[10] Telle sera toujours la fin de ceux qui meurent dans l’athéisme, quoique le philosophe Naigeon, mort en 1810, dans les infâmes et ridicules galimatias qu’il nous a laissés sous le titre de Mémoires, nous dise gravement et solennellement que : Il n’appartient qu’à l’honnête homme d’être athée.

Ce même M. Naigeon, dans un autre passage de ses Mémoires, déshonore sans le vouloir la philosophie moderne, en nous déclarant sans détour que l’athéisme en est le sommet.

L’esprit saint a dit : point de paix (par conséquent, point de joie) pour l’impie. Cet oracle éternel s’accomplit dans tous les temps, il n’est pas inutile de faire une remarque singulière : c’est que la prétention universelle à la mélancolie de tous les auteurs bien ou mal intentionnés date des commencemens de la révolution, au milieu des fêtes triomphales, des illuminations, des danses, des réjouissances, etc. Tous les écrivains, tous les poètes, de quelque parti qu’ils fussent, devinrent mélancoliques et misanthropes. Le public, tout en s’abandonnant aux bruyans éclats d’une gaîté factice et désordonnée, voulut de la mélancolie dans tous les ouvrages soit en vers soit en prose ; il voulut même dans les compositions dramatiques, des scènes non-seulement tragiques, mais épouvantables ; il lui falloit du sang, des crimes atroces, des monstres, des vampires, etc. Ensuite, pour se reposer de ces terribles images, il se replongeoit dans la mélancolie qu’il retrouvoit dans des romans, dans de petits poëmes et des épîtres en vers. Malgré tous les cris réitérés de triomphes et de victoires, la sombre et noire impiété étendit sur la France un lugubre voile de crêpe, qui fit tout-à-coup disparoître la gaîté nationale !…

Les philosophes jacobins n’en répétèrent pas moins les lieux communs qu’ils avoient appris des encyclopédistes, leurs maîtres ; ils soutenoient toujours que la religion est essentiellement triste, et que son intolérable austérité ne peut s’accorder avec la gaîté.

Oui, sans doute, quand l’apparence de gaîté n’est que de la malice fondée sur la médisance, ou qu’elle s’abandonne à des transports immodérés qui ne sont alors que de la folie ; il est une joie céleste, inaltérable dans toutes les situations que la religion seule peut donner. L’apôtre en nous invitant à pleurer avec ceux qui pleurent, nous exhorte en même temps à nous réjouir avec ceux qui se réjouissent. Je n’ai point dans ce livre fait de chapitre particulier sur ce sujet, parce qu’il existe un ouvrage admirable en un seul petit volume et qui a pour titre : Traité de la joie de l’âme chrétienne, par le père Ambroise de Lombez, capucin, imprimé avec approbation en 1779. J’invite mes lecteurs à lire cet excellent livre, qui est à la fois parfaitement orthodoxe, rempli de pensées neuves et touchantes, et dont le style toujours élégant et pur, est digne du sujet et des sentimens qu’il exprime. Pour en donner du moins une idée superficielle, je ne puis me refuser au plaisir d’en citer quelques passages[11] :

[11] Les points indiquent les lacunes.

« Dieu vous a créés à son image, et il veut que vous lui ressembliez en tout, autant que vous en êtes capables. Vous la défigureriez cette image divine par la tristesse : Dieu est la joie, comme il est la charité. »

« Dieu veut être servi avec joie. C’est la gloire et le plaisir des bons maîtres : la tristesse et le chagrin de leurs servitudes déshonoreroient et décrieroient leurs services… Dieu vous couvre de ses ailes, comme une poule couvre ses poussins, et vous ne savez pas même imiter ces petits animaux, qui, tout joyeux de se sentir couverts, réchauffés, protégés par cette bonne mère, font éclater leur joie par leurs petits cris, et par leurs mouvemens ; vous restez froids et indifférens, là où le roi prophète tressailloit d’allégresse ! ô insensibilité ! ô stupidité de l’homme charnel et terrestre, ou scrupuleux et timide, qui est couvert de Dieu, et qui ne l’aperçoit pas ; qui vit en Dieu, et qui ne le connoît pas ; qui est comblé des bienfaits de Dieu et qui ne s’en réjouit pas et ne l’en remercie pas ? »

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« Quoi ! rire, dit ici une âme timide et scrupuleuse ? Eh pourquoi non, pourvu que ce soit sans ces éclats que la bienséance même ne permet pas, et sans ces excès que la vertu condamne en tout genre ; pourvu que la modestie conserve tous ses droits et que la charité ne soit point blessée ; que les propos soient décens et honnêtes, et qu’une satyre maligne ne réjouisse pas les autres en relevant les petits ridicules des absens. »

« Rire est une propriété naturelle de l’homme, et par conséquent l’ouvrage du Créateur. Le péché n’a gâté cet ouvrage que par l’excès ; ôtez l’excès et conservez l’ouvrage[12] ».

[12] De tous les êtres vivans, l’homme est le seul qui connoisse le rire ; parmi les brutes, le cerf pleure, mais aucun animal ne rit.

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« D’où vient que le seigneur a si fort embelli ce monde ? Pourquoi tant de créatures qui ne nous sont d’aucun usage, sinon, pour nous donner l’agrément de la variété, dans le plaisir des recherches et le délassement des récréations. Jouissons-en donc puis qu’il le veut bien ; mais jouissons-en dans les vues de sa sagesse, dans les sentimens d’une tendre reconnoissance et dans les réserves de la sobriété. »

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« Le monde entier est à nous, et la plus grande partie est plus pour notre spectacle et pour nos récréations que pour nos usages. »

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« Usez donc de la liberté que Dieu vous donne, et soyez toujours dans la joie ; vous vous porterez à son service avec plus de zèle, à vos devoirs avec plus de goût, et à vos affaires avec plus de succès. »

« Vieillards respectables, vous ne serez pas de trop dans la compagnie des jeunes gens, pourvu que vous ne soyez pas austères. Votre présence contiendra leur légèreté excessive, et le feu de leur imagination ranimera votre froideur. Parlez ; il est juste que la jeunesse vous écoute : mais ne l’empêchez pas de parler à son tour ; donnez-lui une entière confiance. Jouez et chantez avec elle, si vous le pouvez, ou du moins voyez leurs jeux d’un œil complaisant, et écoutez leurs chants d’un air satisfait, pourvu que rien n’y blesse la modestie, etc., etc.[13] »

[13] Tous les passages qu’on vient de lire sont appuyés sur l’autorité de citations latines des saintes écritures.

Que la jeunesse ne soit donc ni effrayée ni intimidée par la sévérité de la religion ; sa loi divine interdit les foiblesses et les vices qui abaissent, qui dégradent le plus bel ouvrage du Créateur, mais elle donne le seul bien réel que l’on puisse goûter sur la terre, la paix du cœur et la joie remplie de sérénité qui en est toujours le fruit. Enfin, comme on le verra dans le cours de cet ouvrage, la religion qui étend l’esprit, qui élève tous les sentimens, est amie des talens, des sciences, des beaux-arts, qu’elle seule, en leur donnant un but utile autant que noble, peut porter au plus haut degré de perfection.

DE L’EMPLOI DU TEMPS.

CHAPITRE PREMIER.
Combien le temps est précieux.

Connoître tout le prix du temps, c’est savoir vivre. Un sommeil agité par des songes pénibles ne laisse que de la fatigue et un souvenir désagréable ; il en est ainsi d’une longue vie qui a été mal employée.

Je réparerai le temps perdu ; phrase bien irréfléchie : on peut en expier le mauvais usage, on n’en répare point la perte.

Je suppose qu’ayant passé deux ou trois ans dans la paresse, vous vous soyez ensuite livré avec ardeur au travail pendant le même espace de temps, il n’en sera pas moins vrai que si vous eussiez mis à profit les années précédentes écoulées dans l’oisiveté, vous auriez obtenu du temps le double de ce qu’il vous a donné.

Non-seulement le temps n’accorde qu’à ceux qui savent l’apprécier, mais il reprend ses dons à ceux qui, après l’avoir cultivé, le négligent. On perd tous ses bienfaits quand on ne s’en occupe pas habituellement.

Il n’y a rien de si calomnié que le temps, tantôt on lui reproche sa vitesse et tantôt sa lenteur ; sa marche est terrible, car elle est irrévocable et sans repos ; mais elle est lente, égale et mesurée, votre œil n’en peut apercevoir le mouvement imperceptible sur le cadran qui la trace ; mais songez que cette aiguille, qui vous paroît immobile, marche toujours, qu’elle ne s’arrête point et qu’elle ne rétrograde jamais !…

On attribue sans cesse au temps, et très-injustement, des infortunes dont il n’est point l’auteur, des infirmités qui ne sont causées que par la folie, les passions et l’intempérance. Il guérit plus de maux qu’il n’en donne, et lui seul adoucit les peines de l’âme. Quels sont ceux qui se plaignent toujours du temps ? ceux qui ne savent qu’en faire : les fainéans, les fats, les joueurs et les coquettes. Je ne dirai pas les sots, car s’ils ont de la religion, ils peuvent faire un si digne emploi du temps ! La religion est la seule chose au monde qui puisse établir l’égalité entre les hommes, puisque la véritable beauté de la nature humaine n’est pas dans les talens qui s’anéantiront dans l’éternité ; mais qu’elle vient de la vertu qui vivra toujours ; et la religion peut la rendre aussi sublime dans l’homme dépourvu d’esprit que dans l’homme du plus grand génie.

Prier Dieu, c’est travailler pour l’Éternité ; ne cultiver les arts et les talens qu’avec des vues religieuses, C’est prier encore[14] ; de certains érudits croient faire un grand argument contre la religion, en répétant que les pratiques religieuses font perdre un temps énorme. Il seroit inutile de leur répondre en dévot, c’est un langage qu’ils n’entendent pas ; mais qu’on leur rappelle les travaux immenses des bénédictins, des oratoriens, etc. ; que l’on songe que ces religieux passoient au moins tous les jours trois ou quatre heures à l’église, et même beaucoup plus long-temps les jours de fêtes ; ainsi donc, la religion ne nuit point au travail ; ce sont les passions qui consument le temps, et qui abrègent la vie, parce qu’elles excluent l’ordre, et par conséquent la suite et les progrès. L’homme livré aux passions ne sauroit d’aucune manière régler sa vie ; l’ordre, dit saint Augustin, conduit à Dieu, et le vice conduit en toutes choses au désordre ; aussi est-ce avec une parfaite propriété d’expression qu’on l’appelle dérèglement ; tout est capricieux dans les passions, parce que toute affection passionnée qui n’a pas la vertu pour mobile et pour but, a des élans impétueux et des dégoûts inévitables. Tout le sublime des pensées, des images, des métaphores, des allégories, des sentimens, se trouve dispersé dans les saintes écritures : c’est la profonde méditation de cette lecture divine qui a produit les admirables écrits des pères de l’église, de saint Jean-Chrisostôme, de saint Grégoire, de saint Bazile, de saint Augustin, etc., ainsi que les chefs-d’œuvres de nos grands orateurs chrétiens, et ceux même de nos plus célèbres auteurs profanes : Athalie et Polyeucte. Cette source est inépuisable ; elle doit en effet participer de l’infini puisqu’elle en émane, tandis que le faux, manquant toujours de profondeur et d’étendue, est nécessairement borné comme l’homme égaré qui l’enfante et le met au jour. L’ingénieux et pieux Vauvenargues a dit que toutes les grandes pensées viennent du cœur. Il auroit pu ajouter : et de la religion. Les gens de lettres les plus instruits ne connoissent en général l’écriture sainte que par des traductions !… Il en est bien peu même, parmi les plus savans, qui sachent l’hébreu.

[14] Quand on a fait les prières prescrites par l’église.

Les ouvrages tout à fait profanes des auteurs immortels du siècle de Louis XIV sont remplis de passages admirables entièrement pris des saintes écritures ; par exemple, le beau monologue de la Phèdre de Racine :

« Où fuir, où me cacher, dans la nuit infernale ? etc. »

et qui n’est point dans la tragédie grecque d’Euripide, est entièrement tiré d’un psaume de David : où fuirai-je, Seigneur, pour me dérober à votre colère ? etc.[15]

[15] Je suis le premier écrivain qui ait fait cette remarque, il y a près de quarante ans, dans la pièce d’Iphigénie. Racine a pris encore un mot sublime de l’Ancien testament : c’est lorsque Iphigénie, en parlant du sacrifice où elle doit être immolée, dit à son père :

Verra-t-on à l’autel votre heureuse famille ?

Agamemnon répond :

Vous y serez, ma fille !

Ce mot se trouve, et avec des circonstances plus touchantes dans le sacrifice d’Abraham.

Tous les grands hommes qui se sont immortalisés dans les arts, les lettres et les sciences, étoient religieux, tous les littérateurs de génie (outre les François), le Tasse, Milton, Adisson, etc., dans les sciences, Newton, Leibnitz, Pascal, et de nos jours, Euler, Hershell, etc. D’Alembert fut un grand géomètre, et néanmoins sans aucun génie, son impiété borna son talent. Lalande fut un savant astronome ; mais il blasphéma en étudiant les cieux ! il n’y découvrit rien !… Et son nom flétri restera confondu dans la liste obscure des savans vulgaires. M. de Buffon eut des erreurs systématiques, et non de l’impiété ; il a rendu d’éclatans hommages à la religion, il fut anti-philosophiste, et il mourut en chrétien. Parmi les peintres et les sculpteurs, les plus illustres furent éminemment religieux ; Raphaël, le Titien, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Pierre de Cortone, Rubens, le Poussin, le Puget, le Sueur, Jouvenet, Vélasquèz, Mengs, Murillos, etc, etc., voilà ce qu’ont produit dans tous les temps et dans tous les genres, l’amour de l’étude et la connoissance de la religion. Quels travaux, quels titres honorables, quels chefs-d’œuvres, l’impiété pourroit-elle opposer à de tels succès, à une telle gloire ?…

Oui, ce sent les passions qui font perdre du temps, elles donnent une activité turbulente qui ne se rapporte jamais qu’à leur intérêt, elles rendent insipide tout ce qui ne leur est pas relatif, et lorsqu’elles s’éteignent, elles ont usé tous les ressorts de l’intelligence et de la sensibilité, elles laissent un vide que la religion seule peut remplir, mais le temps de l’étude est passé.

Pour bien sentir combien le temps est précieux, il faut comprendre à quel point il est important de bien remplir sa destination sur la terre, et chacun a la sienne.

Nous rendrons compte à Dieu (dit saint François de Sales) des talens qu’il nous a donnés. Il faut donc les cultiver et en faire un digne usage, consultons cet égard la religion, ce sera prendre pour guides la raison, l’humanité et la vertu sans contradiction et sans inconséquences ; celle-là seule est la vraie, parce que seule elle vient du ciel.

Le vice et l’impiété ont beau se faire illusion, leur affreuse logique peut bien avec le temps, c’est-à-dire l’habitude, affranchir de la salutaire horreur des remords déchirans, elle peut en émousser les piquans aiguillons, elle ne les déracine jamais ! point de paix pour l’impie, a dit l’Esprit-Saint, oracle sacré qui sera toujours également vrai dans tous les temps.

La mauvaise conscience est toujours inquiète, elle craint la solitude, et surtout la méditation, c’est pourquoi l’homme vicieux ne pense jamais avec profondeur, ou pour parler plus exactement, c’est une des raisons qui le rendent si inconséquent et si superficiel, comme je l’ai dit ailleurs : on ne sauroit creuser dans le vuide, ainsi l’impie ne peut être qu’un frivole et mauvais sophiste.

La bonne conscience donne cette tranquillité, ce calme parfait, indépendant des choses et des événemens, et qui rend l’étude si profitable ; toutes les idées nobles, élevées, toutes les pensées délicates se présentent en foule et naturellement à l’imagination qui a conservé de la pureté. Mais malheur à l’homme de lettres dont l’imagination est souillée, flétrie, par de mauvaises lectures et par une vie licencieuse ; il sera toujours honteusement distrait par de vils souvenirs ; s’il veut parler de la vertu, il n’aura ni le charme qui la fait aimer, ni la persuasion qui donne l’autorité. On ne devine point la vertu pour la peindre avec vérité, il faut en trouver les plus nobles traits dans son âme.

Les mauvaises doctrines ne produisent dans tous les genres que des monstres : en littérature, pour les soutenir d’une manière éblouissante ou du moins spécieuse, il faut se livrer à un travail plus fatigant et beaucoup plus assidu que lorsqu’il ne s’agit que de se régler sur les bonnes, parce que tout ce qui est extravagant et faux n’a ni suite, ni liaison. On chercheroit en vain le fil des sophismes ; ils n’en ont point, et il faut un art prodigieux et des peines infinies pour pallier les inconséquences et les contradictions sans nombre qui naissent nécessairement d’un système erroné. J.-J. Rousseau, qui étoit paresseux, n’a pas pris cette peine, et quant aux chefs de la philosophie moderne, ils se sont moqués sans pudeur, sans aucune retenue et constamment de la décence, du bon goût, de la raison, et même du sens commun.

CHAPITRE II.
Du Vice et de la Vertu.

On est toujours économe de la chose dont on veut faire un utile et digne emploi ; ainsi, rien ne ménage mieux le temps que la vertu. Mais, au contraire, le vice en est prodigue, et quoiqu’il soit souvent effrayé de sa rapidité, il craint également son poids et la longueur de sa durée ; il le consume par sa folie, et il se repent ensuite de l’avoir abrégé. Le vice a des momens d’abattement, de paresse, d’inquiétude et de découragement qui sont inconnus à la vertu. On marche mollement dans le chemin aplani du vice, car, en y entrant, on abandonne la véritable vigueur, c’est-à-dire, toute sa force morale : on marche avec activité dans la route heureuse de la vertu. Plus on avance, plus la perspective que l’on découvre devient belle et ravissante. Cette route n’a point de ténèbres, et à chaque pas que l’on y fait, on est guidé par une clarté plus vive…! La vieillesse n’y ralentit point le courage, et un attrait céleste, un pouvoir surnaturel, y donne des ailes à la décrépitude même…! Ce sentier divin n’est pas, il est vrai, assez battu, assez fréquenté ; mais, comme on chérit ceux qu’on y rencontre ! comme ces nobles compagnons de voyage paroissent beaux, grands, héroïques…! Là, jamais la basse envie n’a pu flétrir un seul sentiment ; là, nous admirons du fond de l’âme ceux même qui nous devancent et qui nous surpassent. La vaste carrière du vice n’est jamais déserte ; la foule s’y renouvelle sans cesse ; mais, dans cette multitude d’individus, on n’aperçoit que des complices ou des rivaux ; on n’y trouvera jamais un véritable ami : on s’y heurte, on s’y presse avec turbulence, ou l’on s’y laisse entraîner par foiblesse et par affaissement ; tout y est illusoire : on croit y marcher sur des roses, et l’on n’y sent que des épines ; en ne regardant que superficiellement, on voit des chemins parsemés de fleurs et des objets séduisans ; mais, si l’on osait examiner attentivement ce dangereux labyrinthe, on y découvriroit des piéges cruels, des embûches profondes, d’horribles précipices, et des fantômes hideux. Les moins à plaindre des infortunés qui s’y engagent, sont ceux qui s’y défient de leurs compagnons : on doit espérer qu’ils pourront rétrograder et trouver quelques issues pour sortir de ces affreux repaires ; mais ceux qui s’y élancent sans défiance et sans crainte, ou sont perdus sans retour, ou ne s’affranchiront qu’après avoir subi tous les tourmens imposés par le vice, le plus barbare de tous les tyrans, et le seul qui ne punisse et avec une extrême cruauté que les infortunés qui lui cèdent et qui lui obéissent.

Combien le vice fait perdre de temps par ses intrigues, ses complots ténébreux, et la nécessité des précautions et du mystère. Il n’existe pas un seul vice (sans parler de la paresse) qui ne consume un temps prodigieux : l’orgueil s’empare de toutes les pensées de ceux qu’il domine ; l’avarice, qui sème sur toute la vie les cruelles inquiétudes de la plus triste prévoyance, la remplit aussi des plus ennuyeux et des plus misérables calculs ; que de brouilleries, de tracasseries, d’explications, d’injustices, qu’il faut réparer, de chagrins causés par la colère et par la médisance… La gourmandise dévore honteusement une partie des journées de ceux qui s’y livrent, et ses suites déplorables, de longues maladies, n’emploient pas seulement le temps d’une manière douloureuse, mais, très-souvent, l’anéantissent en causant des morts prématurées. La lâcheté et la délicatesse physique font perdre un temps incalculable ; beaucoup de gens suspendent leurs occupations pour un mal de tête ou d’estomac, et c’est une véritable honte, les maux habituels du corps sont bien rarement assez violens pour autoriser l’inaction, et les peines de l’âme ne sont jamais une raison valable d’interrompre des travaux utiles. Chercher à se distraire d’un chagrin de cœur par les plaisirs et la dissipation est à la fois une sottise et une indécence ; la meilleure de toutes les distractions est l’étude ; mais enfin si la foiblesse de votre caractère vous rend l’application impossible, allez dans quelques greniers redonner la vie à des infortunés qui manquent de pain, quelle que soit la médiocrité de votre fortune, c’est une chose que vous pouvez faire ; vous trouverez-là plus de consolation qu’aux spectacles ou dans le grand monde, et vous n’aurez pas perdu votre temps. Il y a une heureuse activité dans toutes les vertus dont la religion est la base : rien n’est agissant comme la véritable charité : elle ne se refuse à rien, et ne trouve rien d’ennuyeux et de pénible lorsqu’il est question d’être utile aux autres ; et comme elle est ingénieuse ! esprit, savoir, grands travaux, génie, ou seulement industrie, petits talens, elle sait faire tout servir à la gloire de Dieu et au bien du prochain. Lorsqu’après bien des soins et des démarches, on échoue dans des projets formés par l’amour-propre et l’ambition, on éprouve un dépit et des regrets amers ; mais, lorsque des desseins bienfaisans ne réussissent pas, il en reste, du moins, la satisfaction inexprimable de les avoir conçus ; on se rappelle avec plaisir tous les pas qu’on a faits, tous les moyens (toujours légitimes) qu’on a employés ; on sait que ce temps n’a pas été perdu, et que le souverain juge en tiendra compte !… Et tandis que l’ambitieux se désole des obstacles invincibles qu’il a rencontrés, et que ce souvenir lui ravit le repos et le sommeil, l’homme religieux trouve dans ce même souvenir des consolations, de nouvelles espérances, et la tranquillité.

CHAPITRE III.
Emploi du temps dans l’Éducation.

L’instituteur doit penser, dans tous les instans, qu’il tient entre ses mains la destinée de son élève, ou que, du moins, ses soins, ses ordres, ses discours, ses exemples, son autorité, auront la plus grande influence sur son avenir. L’espace de temps, confié à l’instituteur, doit être calculé de manière que tous les momens en soient utilement employés. Comme il faut des délassemens à l’enfance et à la jeunesse, l’élève a besoin de récréation ; mais l’instituteur doit s’attacher à donner à tous ces amusemens quelque chose d’instructif ou d’utile à la santé ; dans les promenades, le jardinage, la botanique ; à la campagne, les travaux champêtres et domestiques, les métiers villageois, surtout la vannerie si facile à apprendre ; à la ville, les visites dans les manufactures, les cabinets d’histoire naturelle, et de tableaux, etc. L’hiver, on peut les amuser avec les petits métiers qui ne demandent ni force, ni machines compliquées, le tour, les métiers avec lesquels on fait des rubans, de la gaze, des lacets, etc.[16], enfin, en toute saison, les exercices du corps qui peuvent donner de la force, de l’agilité, de la souplesse[17]. On ne doit jamais négliger d’avoir avec eux ou devant eux des entretiens qui puissent leur être profitables ; mais il est essentiel qu’aux heures de leurs récréations, ils ne soupçonnent jamais ce dessein, car toute espèce de leçons leur paroîtroit une injustice au temps accordé pour leur amusement. C’est ici que l’instituteur (comme en beaucoup d’autres occasions) a besoin d’adresse et d’un peu d’art. Il faut enfin que les études, parfaitement réglées, ne soient jamais interrompues.

[16] Voyez Adèle et Théodore.

[17] J’ai parlé de toutes ces choses avec détail dans les Leçons d’une gouvernante, 2 gros vol. in-8.

Les vacances ont perdu plus d’éducations que le manque d’habileté des maîtres. Et quelle perte déplorable de temps pour l’enfance, l’adolescence et la jeunesse que les visites, les bals et les spectacles, du moins d’habitude et sans un choix particulier… Quels germes de corruption un tel genre de vie jette dans leurs âmes !…

Mener souvent ses jeunes élèves dans le monde est un moyen certain de les empêcher d’y être jamais de bons observateurs, car ils s’y familiarisent avec les vices et les ridicules, et par la suite rien dans ce genre ne pourra les frapper. D’ailleurs dans un cercle où se trouvent des enfans, chacun pour plaire à leurs parens s’occupe d’eux ; on paroît être enchanté de leur gentillesse et même de leur importunité ; on s’extasie sur leur esprit et leurs prétendus bons mots, et c’est ainsi que d’une part les flatteries des indifférens, et de l’autre l’amour-propre mal-entendu, et la crédulité des père et mère, nous préparent une génération de fats, indiscrets et présomptueux, et de coquettes inconsidérées et minaudières… qu’ils seront mécontens un jour ces pauvres enfans, bercés de ridicules adulations, lorsqu’ayant quitté leurs lisières, c’est-à-dire marchant tout seuls et séparés de leur escorte de famille, ils débuteront véritablement dans le monde… quel sera leur étonnement de n’y produire aucun effet, et de n’y recueillir que la vague et froide bienveillance d’une indulgence protectrice !… Comme la maîtresse de maison qui ne s’occupera nullement d’eux, leur paroîtra impertinente… et combien ils trouveront insipide la société qui ne sera pas dans l’enchantement de leur esprit et de leurs saillies !… Alors ces jeunes gens deviendront frondeurs par dépit, dédaigneux par vengeance ; ils se jetteront dans la mauvaise compagnie afin de produire de l’effet et de primer ; et les tristes résultats de tous leurs mécomptes seront presque inévitablement les inimitiés, la médisance, la méchanceté, les querelles, les duels, et la vile passion du jeu.

CHAPITRE IV.
Emploi du temps dans la jeunesse.

Voici ce que doit être un jeune homme bien né et bien élevé qui débute dans le monde :

1o. Il y porte la conviction que son inexpérience peut lui faire commettre (sans mauvaises intentions) une infinité de fautes, et que par conséquent il aura besoin, pendant long-temps, des conseils de ses véritables amis : ses parens et ses anciens instituteurs.

2o. Il n’a jamais fait que de bonnes lectures, et il est armé par la raison pour combattre solidement l’erreur, le mensonge, et tous les sophismes de la fausse philosophie.

3o. Il sait que le monde n’est jamais une école lorsqu’on veut, en y entrant, s’y faire remarquer et y briller ; il se décide donc à écouter et à observer long-temps avant de parler ; il s’attache d’abord à discerner tout ce qui mérite d’être approuvé et admiré. Rencontrer un vieillard spirituel est pour lui une véritable bonne fortune ; il n’ignore pas qu’à cet âge, on aime les questions quand elles sont faites avec modestie, et qu’on écoute les réponses avec attention. La jeunesse entend bien ses intérêts lorsqu’elle met ainsi un impôt sur l’expérience, car elle trouve souvent dans de tels entretiens, ce que l’on chercheroit vainement dans des livres.

Les jeunes gens qui entrent dans le monde avec un esprit frondeur, critique, et qui s’amusent surtout à y démêler les défauts de ceux qui y sont établis, ces jeunes gens ne seront jamais de bons observateurs ; ils gâteront à la fois leur ton, leur esprit et leur caractère. Ils prendront bientôt la dangereuse et méprisable prétention de se faire citer pour des bons mots malins ; chaque succès dans ce genre odieux et si facile leur donnera un ennemi de plus ; ils auront la sottise de s’applaudir et de s’enorgueillir d’avoir obtenu la haine universelle. Un jeune homme (comme je l’ai déjà dit) ne doit au contraire s’appliquer, à son début dans la société, qu’à étudier les personnes qui par leurs talens, leur mérite et leur conduite, ont acquis l’estime publique, et tâcher autant que le respect et la politesse le permettent, de les faire parler des choses qu’elles savent le mieux. C’est de cette manière que la jeunesse retirera un grand profit de la conversation des vieillards, des savans ecclésiastiques, des gens de lettres, des guerriers, des voyageurs, des femmes aimables et spirituelles, des artistes et même des artisans, des jardiniers, des cultivateurs, etc. ; tous ces hommes (bien choisis) offrent aux jeunes gens une encyclopédie vivante qui n’embarrasse point les tablettes du petit logement d’un garçon, et qui est d’autant plus utile qu’elle peut répondre aux questions qu’on lui fait, donner les explications qu’on lui demande, et qu’enfin, toujours fondée sur l’expérience, elle est en général exempte d’erreurs et de mensonges.

Nous avons dit qu’un jeune homme bien né et bien élevé n’a fait que de bonnes lectures, et en ceci, comme en tant d’autres choses, l’intérêt de la morale se trouve uni à celui de l’amour-propre, puisqu’il est impossible de se faire honneur dans la société d’avoir lu des ouvrages contraires aux bonnes mœurs ; tandis qu’au contraire on peut souvent sans pédanterie citer des auteurs qu’il est honteux de ne pas connoître. On doit comprendre dans les mauvaises lectures, non-seulement les écrits qui sont irréligieux et licencieux, mais encore tous ceux qui, seulement frivoles par eux-mêmes, n’ont pas d’ailleurs un mérite véritable et célèbre ; on peut lire le petit nombre de productions de pur agrément (qui n’ont rien de répréhensible), si elles sont supérieures dans leur genre, parce qu’elles peuvent contribuer à former le goût, le style et le talent d’écrire du lecteur, soit en vers, soit en prose, et il est fort à désirer que celui qui pense bien sache bien s’exprimer. Que la jeunesse ne regrette point les révoltantes lectures que lui interdisent la religion et la morale ; la licence et l’impiété essentiellement abjectes, inconséquentes, n’ont jamais rien produit de beau, de noble, d’attachant ; et la plume qui dans quelque ouvrage que ce puisse être se plonge dans la fange de la dépravation, ne peut présenter dans ce genre que des tableaux infâmes, dégoûtans et des extravagances.

Une chose importante à tout âge, c’est de ne jamais négliger l’emploi des petits momens, des minutes, des secondes ; les années de la plus longue carrière ne sont absolument rien (comme mesure) dans l’éternité ; mais dans la vie humaine, la plus petite portion du temps, quelques secondes sont quelque chose ; il faut donc se préparer quelques occupations pour ces petits momens communément perdus.

Nous allons entrer dans des détails bien minutieux ; mais comme par cette raison même on ne les trouve dans aucun livre, nous croyons qu’ils n’en seront que plus utiles :

1o. Il faut avoir en magasin un grand nombre de petits livres cartonnés, chaque livret contenant environ cent pages blanches, et que le format soit assez petit pour qu’on puisse, et sans embarras, en mettre deux ou trois dans une poche ou dans un sac. On écrira d’une écriture fine dans ces petits livres, non des extraits détaillés, mais les traits remarquables qui auront le plus frappé dans le cours des lectures habituelles. On ne classera point ces petits livres suivant les œuvres des auteurs ; on les intitulera suivant les sujets et les choses. Par exemple on donnera à quelques-uns les titres suivans : sur la gloire ; sur l’amour maternel ; sur l’amitié fraternelle ; sur la piété filiale ; sur l’amitié ; sur la vertu ; sur la vérité ; sur la prudence et la discrétion, etc. On prend dans les saintes écritures et dans les auteurs célèbres (qu’on a toujours soin de citer) tous les beaux passages sur ces divers sujets, et on les classe dans les petits livres d’après l’ordre que nous venons d’indiquer. On peut aussi faire des recueils de vers choisis et un petit volume de poésie, contenant des maximes, des sentences, etc. de quatre, cinq ou sept et huit vers, chose très-commode lorsqu’on veut faire une citation ou placer une épigraphe. Il faut toujours porter sur soi un ou deux de ces livrets, et en relire quelque chose, soit en voiture lorsqu’on y est seul, soit en se promenant solitairement, et dans tous les petits momens d’attente qui, dans la société, se renouvellent si souvent.

Il faut aussi, comme nous ne pouvons trop le répéter, ne pas perdre une occasion en se promenant, ou dans les champs ou dans des jardins, de questionner des paysans, des ouvriers, des jardiniers sur tout ce qu’on ignore relativement à leur profession ; voir souvent des manufactures, des cabinets de tout genre, et écrire dans les petits livres blancs toutes les choses principales.

CHAPITRE V.
Suite du précédent.

Les domestiques pourroient nous épargner beaucoup de temps, et c’est à quoi l’on ne songe guère, ou même point du tout ; on veut qu’une femme de chambre sache faire des robes et des chiffons, on gagne à cela fort peu d’argent, l’essentiel est qu’elles sachent parfaitement coudre et travailler en linge, et un peu savonner et repasser ; mais lorsqu’on en prend une nouvelle, il faudrait exiger, qu’outre ces choses, elle fût en état de lire, tout haut, si non avec une parfaite correction, du moins d’une manière passable qui n’eût rien de ridicule, qui fût surtout bien intelligible. On doit lui demander encore de savoir bien tailler des plumes, des crayons, ployer des billets, des lettres, faire des enveloppes, des paquets, choses que tout le monde peut facilement apprendre en une quinzaine de jours[18].

[18] Feu M. le marquis de Puisieux imposoit ces petites conditions à tous les valets-de-chambre qu’il prenoit à son service.

Quand on a des talens, il faut demander de plus, non que l’on sache accorder des instrumens, mais qu’on sache choisir et remettre des cordes à un violon, un violoncelle, une harpe, une guitare, une mandoline, etc. J’ai connu par moi-même combien toutes ces petites choses font perdre de temps, faute d’avoir auprès de soi quelqu’un qui puisse les faire.

La lecture tout haut épargne beaucoup de temps, surtout aux femmes, parce qu’elles peuvent se faire lire tout haut pendant qu’elles font de la tapisserie, des broderies, etc. On doit choisir pour ce genre de lecture parmi les bons livres ceux qui n’exigent pas une profonde application, et faire marquer à mesure les passages que l’on veut particulièrement retenir, et par conséquent extraire et placer dans les livres blancs[19].

[19] J’ai oublié en parlant de ces petits livrets de donner un conseil très-utile : c’est d’en consacrer deux ou trois à des recherches particulières sur des sujets que l’on veut approfondir ; par exemple, je désirois connaître tous les instituteurs qui ont fait l’éducation de personnages célèbres, et outre les recherches générales dans les livres où je devois naturellement les trouver, j’en découvrois de temps en temps de nouveaux dans des ouvrages tout-à-fait étrangers à ce sujet ; je ne manquois pas de les inscrire dans mes livrets, ce qui a complété mes recherches à cet égard. Je n’en ai point fait d’usage ; mais avec mon manuscrit on pourroit faire en trois mois un livre moral, utile et très-curieux. J’ai fait le même travail sur les fleurs et les végétaux, non comme botaniste, mais sur le rôle que les fleurs ont joué dans l’histoire, sur leur usage, etc. Ces recherches, qui ont duré plus de trente ans, m’ont fourni sans fatigues tant de matériaux (qui heureusement n’ont pas été volés comme tant d’autres manuscrits que j’ai perdus), que j’en ai fait ma Botanique historique et littéraire, ouvrage dont on a loué les étonnantes recherches, qui, au vrai, pour la plupart, n’étoient pas des recherches, puisque j’en ai trouvé le plus grand nombre par hasard dans mes diverses lectures, durant le cours de tant d’années. Et en outre, il m’est resté toutes mes notes sur les plantes dont il est question dans les Saintes Écritures et la Vie des Saints. J’en ai fait un ouvrage à part et manuscrit très-curieux, de mon écriture, avec toutes les plantes peintes par moi, un gros vol. in-4o, que le roi a daigné placer dans sa bibliothèque particulière, et dont je n’ai conservé, ni esquisse, ni brouillon, ni copie.

Lorsque les femmes dînent seules chez elles, ce qui arrive assez souvent à celles qui savent s’occuper, une lecture tout haut seroit très-bien placée pendant ce repas solitaire ; et comme les hommes studieux aiment mieux dîner chez eux tout seuls que chez des restaurateurs, ils pourroient faire la même chose (1).

Je vais maintenant entrer dans le détail, non de la manière d’apprendre les langues, le dessin, la géographie, l’histoire, à jouer des instrumens, etc. ; j’ai donné mes idées à cet égard dans Adèle et Théodore, dans mes Leçons d’une gouvernante[20] et dans ma Nouvelle méthode d’enseignement. Je ne parlerai dans cet ouvrage que de la manière d’entretenir (en ménageant le temps autant qu’il est possible) les talens acquis.

[20] Deux gros vol. in-8, dont les éditions sont entièrement épuisées ; mais on a mis dans le commerce une odieuse contrefaction in-12 de cet ouvrage ; cette petite édition est tronquée, mutilée, avec mille fautes d’impression et le retranchement de plus de trois cents pages.

CHAPITRE VI.
De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.

Il n’est que trop commun de rencontrer dans le monde des personnes de trente ans, qui ont laissé rouiller de beaux talens, et qui ont oublié la plus grande partie des choses apprises dans leur première jeunesse ; c’est cependant retrancher de sa vie une portion aussi utile qu’agréable ; on trouveroit digne des petites maisons celui qui avec beaucoup de temps et de peines auroit amassé une somme considérable, qu’il s’amuseroit ensuite tous les jours à jeter négligemment en détail par les fenêtres : néanmoins celui qui perd des talens et de l’instruction est infiniment plus extravagant. Mille événemens peuvent tout-à-coup donner sans travail de la fortune ; mais les talens (quand on en fait un digne usage) sont d’autant plus précieux que l’aveugle hasard ne les donne jamais, et qu’ils sont à l’abri des révolutions, des confiscations et des vols.

L’évangile, qui seul a fait connoître toutes les vérités utiles et sublimes, a dit : Amassez-vous des trésors que les voleurs ne déterrent ni ne dérobent. Et les talens bien employés sont au nombre de ces trésors ; ils sont d’institution divine. Dieu donna l’esprit d’intelligence aux artistes et même aux ouvriers qui travaillèrent au temple bâti par Salomon ; la musique fut sanctifiée et divinement inspirée comme les autres arts ; les chefs des chœurs de musique reçurent le titre de princes des musiciens.

La musique est partout en honneur dans les saintes Écritures : on y voit que Moïse inventa des instrumens de musique (des trompettes) ; que Marie, sa sœur, chanta un beau cantique ; que les prophètes avoient avec eux des joueurs de harpe, et que, pour se disposer à l’inspiration, ils les faisoient jouer de la harpe. David calma les fureurs de Saül avec la harpe, sur laquelle, depuis, il chanta sa pénitence et les louanges du Seigneur ! Et ces admirables psaumes suffisent pour immortaliser le seul nom de la harpe. Voici une ingénieuse remarque du chancelier de Suède Oxenstiern : La musique, dit-il, est le seul de nos beaux-arts que l’on ait osé placer dans le ciel ; on peut ajouter à cette idée que la harpe est le seul instrument que l’on ait osé mettre entre les mains des anges[21].

[21] Au reste, la musique n’est point une invention humaine ! le célèbre Rameau a découvert que tout corps sonore, fortement frappé d’un seul coup, rend par une seule émission de son les trois notes de l’accord parfait, ce qu’il appela la trinité musicale ; voyez à ce sujet, dans les Dîners du baron d’Holbach, une note que tous ceux qui savent la musique ont trouvée très-curieuse.

Ainsi donc la musique n’est point un art frivole ; mais il faut que ce don du ciel, que ce talent (ainsi que tous les autres) remonte à sa source divine ; il se dégrade en se profanant. Il est fait pour exalter les âmes et non pour les efféminer ; et les compositions musicales n’atteignent la perfection de l’art que lorsqu’elles sont nobles et pures ; et par conséquent, la musique religieuse sera toujours la plus belle de toutes ; on en peut juger par les anciens chants d’église, faits dans l’enfance de l’art, et dont la mélodie est toujours si belle ! Gluck, outre le chant si universellement applaudi du pange lingua, du veni creator, etc., admiroit particulièrement le gloria in exelsis et le kirie-eleyson ! Il ne se lassoit pas de louer l’effet prodigieux d’une mélodie si simple, et formée par si peu de notes.

Il y a un vague mystérieux dans la musique instrumentale, qui convient merveilleusement à l’expression des idées religieuses. Que sont les airs bouffons en musique auprès des compositions d’un grand genre ? Il semble que le sérieux soit la morale de la musique, puisque toujours il élève l’âme. Il est si peu naturel de s’abandonner aux éclats de la joie, dans cette vallée de larmes, sur cette terre où nulle fortune n’est assurée, nul plaisir durable, nul bonheur sans mélange, qu’il y a toujours dans la grande gaîté quelque chose d’extravagant ; aussi faire des folies ou se livrer à une excessive gaîté sont des phrases synonymes. La gentillesse et la gaîté produisent le joli ; mais le beau même, dans les figures, exclut toujours ce genre d’agrément. Les têtes de Niobé seront à jamais les types de la beauté parfaite, et elles ont quelque chose de douloureux ; ce qu’on appelle une physionomie céleste a toujours une expression mélancolique ; ce visage est en effet bien nommé, car il peint une belle âme, qui, tristement fixée sur la terre, aspire vaguement à des biens qu’on ne trouve point ici bas.

Bien chanter et jouer supérieurement des instrumens sont donc de beaux talens qui peuvent procurer de grandes ressources dans l’adversité, et qui, dans un sort prospère, pourroient être d’une utilité bienfaisante ! Pourquoi les amateurs, qui ont des talens véritablement distingués, ne joueroient-ils pas deux ou trois fois par an dans des églises ? Pourquoi ne donneroient-ils pas de temps en temps des concerts au profit des pauvres, ou pour soulager de malheureux incendiés, etc. ? cela seroit plus satisfaisant que de briller et d’être applaudi dans une soirée ; le désir de connoître des talens dont le public ne jouiroit pas habituellement, attireroit beaucoup de monde à ces concerts et dans les églises, ce qui d’abord seroit un bien ; enfin, pourquoi ces amateurs ne prendroient-ils pas quelques écoliers au bénéfice des pauvres, en chargeant les écoliers de remettre eux-mêmes l’argent aux curés désignés à cet effet ? et quel parti l’on pourroit tirer pour l’éducation de ce moyen nouveau de faire du bien, en changeant le but de l’émulation, en disant à l’élève : avec de l’application vous serez bientôt en état de donner des leçons au profit des pauvres, et de jouer (dans la tribune grillée d’une église) ou de l’orgue ou de la harpe ; là se trouveroient tous les amis de vos parens, et leurs suffrages, au lieu de vains applaudissemens, se marqueroient par des aumônes !… Que peut-on objecter contre cette idée ? que l’on ne veut pas se mettre en scène, produire de l’effet. Hélas ! on ne craint pas de chanter et de jouer dans un salon devant cent personnes : c’est là véritablement se mettre en scène, et seulement au profit de la vanité la plus puérile[22].

[22] D’ailleurs rien ne seroit plus facile que de jouer incognito dans les églises ou dans les concerts ; on n’est point vu dans la tribune, et l’on pourroit se voiler dans les concerts publics, ce qu’il est impossible de faire dans les salons.

Il est reconnu que pour ne rien perdre d’un grand talent sur un instrument, il faut en jouer tous les jours environ une heure et demie ; et pour entretenir la médiocrité sur deux autres, il faut une demi-heure pour chaque : le chant prendroit encore à peu près vingt-cinq minutes ; la musique seule, dans ce cas, emploieroit donc plus de trois heures. C’est trop pour n’y manquer jamais, lorsqu’on veut aussi cultiver son esprit, que l’on vit un peu dans le monde, et qu’on a des devoirs d’état et de famille à remplir. Voici les petits moyens qui peuvent parfaitement suppléer à cette longue suite d’étude musicale : J’avois à Berlin, il y a vingt-cinq ans, une amie charmante, âgée de vingt-huit ans, et aveugle depuis quatorze ; elle étoit néanmoins très-bonne musicienne ; elle chantoit d’une manière ravissante et elle jouoit très-agréablement du piano ; elle me conjura de lui apprendre à s’accompagner de la harpe, et je m’occupai à chercher les moyens de lui abréger l’ennui des premières études, si pénibles surtout dans son état. J’inventai et je fis faire pour elle un petit instrument muet un peu plus long que le doigt, et seulement assez large pour contenir trois cordes à boyau de moyenne grosseur, bien tendues et placées à la distance observée sur la harpe. Une petite bande d’écarlate posée sur ces cordes en ôte absolument toute espèce de son. Une des grandes difficultés de la harpe est de bien faire les cadences ; c’est-à-dire non du bras (comme font certains professeurs), mais uniquement des doigts, et en tenant le bras immobile ; car ce n’est qu’ainsi qu’on peut les faire liées et brillantes[23].

[23] Pour commencer et terminer la cadence il faut trois notes.

J’invitai mon amie à commencer par faire des cadences de tous les doigts et des deux mains sur le petit instrument, ce qu’elle fit avec une ardeur incroyable ; elle portoit toujours avec elle cet extrait de harpe, qui dans son sac tenoit moins de place qu’un éventail ; elle en jouoit durant les visites et souvent sans qu’on s’en aperçût, en le cachant sous son schall ; au bout de quinze jours ses doigts étoient parfaitement déliés et disposés comme je le désirois ; alors je lui fis faire une autre harpe, toujours en miniature et muette, mais plus grande et portant seize cordes, sur laquelle je lui fis faire des gammes, des arpégemens et les mouvemens des cinq doigts (de chaque main) les plus difficiles dont j’ai fait le calcul. Cet exercice, presque toujours fait en voiture ou pendant des visites, fut infiniment plus profitable en deux mois que n’auroient pu l’être en six les études ordinaires de petites pièces de commençans jouées cinq heures par jour, et qui n’auroient familiarisé avec aucun mouvement difficile, en supposant même que l’on eût adopté la méthode que j’ai proposée jadis[24], assurément préférable à l’ancienne, et qui consiste à ne faire d’abord sur la harpe que des passages des deux mains ; car s’entendre, dans ce cas, est d’un ennui presque insurmontable ! peu de personnes ont assez de patience pour pouvoir répéter ainsi le même passage une heure de suite ; au lieu que sur le petit instrument muet on ne s’en aperçoit pas, et quand on a eu les doigts posés dans les bons principes, l’habitude en très-peu de jours les fait aller machinalement et parfaitement bien ; comme le son n’importune point, on répéteroit ces passages des heures entières sans fatigue, et l’on peut les répéter tout en causant ou en se faisant lire tout haut. Il est de fait que cette étude avance le talent ou l’entretient beaucoup mieux que celle des pièces, parce qu’on ne répète que des traits d’une extrême difficulté, et que, dans les pièces, il s’en trouve toujours un grand nombre de très-faciles. Après avoir joué pendant deux mois et demi avec la même ardeur sur le second petit instrument muet, mon amie, par mon conseil, prit mes leçons sur une véritable harpe[25] ; alors elle confondit tout le monde par l’étonnante rapidité de ses progrès ! en moins de six mois d’étude, et de leçons sur les petites et la grande harpe, elle accompagnoit à ravir et en jouant d’un beau mouvement les ritournelles les plus ornées, remplies de cadences, de roulades, etc.

[24] Dans Adèle et Théodore, et que trente ans après un célèbre pianiste (M. Adam) a adaptée au piano.

[25] J’inventai d’autres moyens pour lui enseigner à bien connoître les notes et à mettre ensemble ; mais, comme ces moyens se rapportoient à sa cécité, je n’en ferai point mention, puisqu’ils sont étrangers au sujet que je traite.

C’est par le moyen des petites harpes que j’ai conservé jusqu’à ce moment (dans ma soixante et dix-huitième année) une flexibilité et une agilité de doigts véritablement surprenantes, que sans cela j’aurois perdues depuis long-temps, d’abord faute de temps pour jouer, et ensuite parce que la position fatigante de la harpe ne me permet pas d’en jouer plus de trente ou trente-cinq minutes de suite ; je suis en tout ceci forcée de parler de moi, puisque les exemples seuls peuvent persuader de la bonté d’une méthode inusitée ; j’ajouterai donc que j’ai même inventé nouvellement, en jouant sur ma petite harpe pendant que je dicte mes ouvrages, des mouvemens des cinq doigts d’une excessive difficulté, et que j’exécute d’une grande vitesse et avec une parfaite aisance. On a mis dans le commerce les petites harpes de mon invention[26] ; on pourroit faire aussi de faux claviers, des pianos de quinze touches, avec les dièses, le tout muet et portatif. J’ai éprouvé que pour entretenir parfaitement la souplesse des doigts sur cet instrument, il suffisoit de faire sur une table, en posant bien la main et les doigts, une douzaine de mouvemens difficiles, ce qu’on peut faire dans une infinité de momens sans que personne le remarque.

[26] On en vend chez madame Duhan, luthier ; mais elles ne sont pas muettes, et madame Duhan n’en fait à trois cordes que de commande.

J’ai été vingt mois sans piano, et pendant tout ce temps, je m’amusois tous les jours à exercer mes doigts de temps en temps, quand j’avois du monde, sur le bord d’une table ou sur le bras d’un fauteuil, en appuyant assez les doigts pour ne pas perdre la force nécessaire à la pression. Et quoique je me sois moins occupée de cet exercice que de celui des harpes muettes quand j’ai pu me procurer un piano, il y a six semaines, j’ai trouvé que mes doigts n’avoient absolument rien perdu. J’avois seulement presque entièrement oublié tout ce que je savois par cœur, ce que j’ai rappris sans peine en huit ou dix jours.

J’ai entendu conter à une excellente musicienne (nièce de M. Érard), le trait suivant[27]. Un très-bon pianiste fut mis en prison pour dettes, il demanda et obtint la permission d’avoir avec lui son fils, âgé de sept ans ; il eut l’idée, pour se distraire, d’enseigner à cet enfant à jouer du piano ; il ne lui en avoit jamais donné une seule leçon ; mais il lui fut impossible de se procurer un piano ; alors il imagina, ainsi que moi, d’y suppléer par l’exercice des doigts sur une table ; mais, de plus, il traça sur la table les figures des notes : il marqua les dièses avec des morceaux de papiers, auxquels il donna le relief nécessaire ; l’enfant jouoit ainsi presque toute la journée, et dans les intervalles, il apprenoit la musique. Son père resta une année entière en prison ; aussitôt qu’il fut en liberté, il fit étudier son enfant sur un vrai piano, et au bout d’un mois l’enfant fut en état de jouer dans un concert une sonate difficile et brillante composée de trois morceaux, et qu’il exécuta avec une perfection très-rare à cet âge.

[27] A propos de la manière dont j’exerçois à vide mes doigts pour entretenir leur légèreté sur le piano.

Tartini, excellent compositeur italien et le premier violon de son temps (il y a soixante ans), s’avisa de commencer le violon à trente-trois ans ; il y devint supérieur en un an ; on sait que durant cette année, il portoit toujours dans sa poche un manche de violon, afin de rompre ses doigts aux positions les plus difficiles et les plus extraordinaires du manche de cet instrument.

Je joue aussi de la guitare, sur laquelle j’ai été d’une très-grande force, dont j’ai beaucoup perdu, parce que je n’ai point imaginé sur cet instrument des moyens de suppléer à des études ordinaires et journalières ; de sorte que, n’en jouant que de loin en loin, ma main gauche est beaucoup moins habile ; la droite est toujours bonne, car les arpégemens et les batteries, exécutés sur la harpe, la donnent toujours telle sur la guitare.

CHAPITRE VII.
Suite du précédent.

Le dessin et la peinture sont de tous les talens d’agrémens ceux qui se conservent le mieux sans une culture assidue, parce qu’ils ont quelque chose de plus intellectuel que tous les autres[28]. On dessinoit jadis sans employer l’estompe, et il falloit beaucoup de main et d’habitude pour bien faire les ombres ; maintenant l’estompe épargne toute cette peine, et l’on n’oublie jamais la manière de s’en servir. La peinture en pastel étoit une espèce de travail à l’estompe. Nous avons vu jadis au Jardin du Roi, mademoiselle Basseporte, pensionnée par le gouvernement pour peindre à la gouache des plantes et des reptiles, s’amuser de temps en temps (à plus de quatre-vingts ans) à faire de petits tableaux en pastel, et qui étoient charmans de fraîcheur et de vérité ; elle nous dit qu’elle avoit eu ce talent dès sa première jeunesse ; mais que depuis plus de trente ans elle le cultivoit très-rarement ; néanmoins elle l’avoit parfaitement conservé. Je ne sais pourquoi l’on a tout-à-fait abandonné la peinture au pastel : les paysages et les fleurs ne peuvent en ce genre s’exécuter avec succès ; les fleurs au pastel sont trop cotonneuses et n’ont point assez de transparence ; les paysages manquent de finesse et de vérité ; mais il est quelques fruits, et surtout les pêches que le pastel représente admirablement, ainsi que la fraîcheur des jeunes et jolies têtes de femmes et d’enfans. Il est toujours dommage d’abandonner un art quel qu’il soit, et surtout lorsqu’il est agréable et facile. Beaucoup de gens, que l’appareil, les difficultés et les désagrémens de la peinture à l’huile rebutoient, peignoient au pastel, ce qui propageoit l’art du dessin et les connoissances en peinture ; enfin c’étoit un talent de femme, et qui, comme on l’a vu mille fois, conduisoit souvent à celui de la peinture à l’huile ; madame Le Brun en est un exemple bien digne d’être cité.

[28] Pour ceux qui peignent la figure, le paysage et les animaux.

L’essentiel en peinture est de bien voir et de bien sentir. Le fameux Jouvenet, après avoir fait l’ébauche de son beau tableau le Magnificat, eut une paralysie sur le bras droit, et il termina supérieurement son tableau avec la main gauche, quoique cette main n’eût jamais tenu un pinceau ou même un crayon. Ce fait me donna l’idée d’une nouvelle manière d’enseigner l’art du dessin ; j’en ai donné le détail dans ma nouvelle méthode d’enseignement. Pour conserver une grande exécution sur un instrument, il y a un mécanisme de doigts qu’il faut nécessairement entretenir ; mais le mécanisme de la main, pour dessiner à l’estompe et pour peindre, est fort peu de chose. L’œil, le sentiment, le jugement exercé, la connoissance du mélange des couleurs (qui ne s’oublient jamais) font tout. On peut entretenir le talent de la peinture sans peindre assiduement, par la seule observation, par l’examen des figures que l’on rencontre, de leurs attitudes, de l’expression de leur physionomie, des effets que produisent sur elles et sur leurs vêtemens les ombres et le jour quand toutes ces choses forment dans le cerveau des images bien vraies et bien distinctes ; le talent de la peinture, loin de se rouiller faute de l’exercer, peut s’accroître dans cette apparente inaction, puisqu’on étudie l’essentiel et le sublime de l’art : le naturel et la grâce des attitudes, la vérité de l’expression ; la seule étude de l’expression est immense, car l’expression du visage varie suivant l’âge, le sexe, l’éducation et même l’état ; excepté toutefois dans quelques mouvemens passionnés de l’âme, qui anéantissent tant qu’ils durent toutes les nuances, toutes les formes et tous les petits déguisemens des conventions sociales. L’expression du dédain et de l’humeur d’un villageois se marque fortement sur son visage ; mais elle est adoucie et voilée par la politesse sur la physionomie d’un homme du monde ; la grâce et la naïveté d’une bergère ne sont point celles d’une dame de la cour, et c’est pourtant ce que l’on confond très-souvent depuis plusieurs années ; afin d’éviter la manière et l’affectation, nos artistes tombent quelquefois dans l’excès opposé, surtout dans les grands portraits de femme ; en voulant leur donner des attitudes simples et naturelles, on leur donne quelque chose de lourd et de grossier qui les fait ressembler aux figures étrusques ; ce défaut s’est fait remarquer d’abord dans les peintures et dans les gravures anglaises ; il est fâcheux que quelques-uns de nos artistes en aient été séduits. Puisque les maîtres de danse ont fait un art de la manière d’entrer dans une chambre, de poser ses bras, ses mains, de saluer, de marcher dans une promenade, il y a toujours un peu de convention dans tout ce que nous appelons bonne grâce ; ainsi pour représenter l’élégante négligence, la nonchalance noble et gracieuse d’une jeune personne assise dans un fauteuil, il est ridicule de lui donner le lourd maintien et l’attitude affaissée d’une paysanne fatiguée, se reposant des travaux de la campagne et du ménage. Le peintre doit observer et connoître toutes ces différences, toutes ces nuances ; lorsqu’il possède parfaitement la manutention et les secrets de son art, il doit en chercher le génie dans la nature, et bien étudier les formes diverses qui la modifient sans jamais la changer. Lorsque dans cette vue l’artiste partagera son temps entre la ville et la campagne, il perfectionnera infiniment mieux son art qu’en restant constamment dans son cabinet ; il n’exagérera point les expressions, il saisira toutes les nuances qui les caractérisent, il ne confondra point la grossièreté presque toujours brutale et cynique des crocheteurs et des forts des halles des cités somptueuses, avec la rusticité si souvent aimable des villageois éloignés des grandes villes. Pourquoi l’homme de la dernière classe du peuple des capitales est-il mille fois plus grossier que l’habitant d’une chaumière de province ? il est pourtant au centre de l’empire, des beaux-arts et des sciences ; mais il est aussi au centre de la corruption, et il se familiarise à chaque pas, tous les jours, avec les plus hideux tableaux de la perversité humaine, qu’il rencontre dans les rues, dans les places publiques, aux promenades, etc. Il n’a que l’intelligence et les lumières qu’il va chercher aux petits spectacles. Sa morale se compose de maximes de mélodrames ; celle de l’habitant des chaumières est puisée dans l’évangile !… ce campagnard reçoit son instruction de son curé et d’une pieuse sœur de charité !… il est entouré des douces images de la paix et de l’innocence !… ce sont de ces paysans-là que madame de Sévigné disoit : Ils ont des esprits et des cœurs plus droits qu’une ligne, et si parmi ceux-là il se trouve des hommes de génie, ils deviennent peintres (le peintre des Vosges), poëtes (la célèbre Karsching, bergère de Silésie), astronomes (le fameux Duval). Hélas ! sont-ils toujours ce qu’ils étoient jadis ces bons villageois ?… ont-ils les mêmes mœurs, la même droiture d’esprit et de caractère depuis que des mains barbares ont souillé les chaumières en y répandant des écrits infâmes et remplis d’impostures ?… Quoi qu’il en soit, il est certain et bien prouvé qu’une véritable civilisation est formée surtout par les principes affermis d’une morale uniforme, invariable et pure, et que par conséquent elle ne sauroit exister sans la religion ; car la perfection de la morale publique sera toujours celle de la civilisation. Jamais les plus beaux modèles d’atelier ne pourront donner aux artistes les expressions de la modestie, de la pudeur et de l’ingénuité ; on ne doit chercher dans ces modèles que le matériel de la beauté, la perfection des formes et la régularité des traits.

Ce n’est pas non plus aux spectacles que les peintres peuvent faire des études profitables ; les acteurs ne leur offriront que des imitations souvent fausses et toujours plus ou moins foibles ou forcées. Les peintres devroient même ne point aller d’habitude aux représentations théâtrales ; car ils y perdroient le goût du simple et du vrai ; le paysagiste, séduit par l’illusion des perspectives, finiroit par préférer des décorations d’opéra aux plus beaux sites offerts par la nature, et des lampions à l’astre du jour. Les peintres d’histoire et de portraits, entraînés par les applaudissemens du parterre trop souvent prodigués à l’exagération, s’accoutumeroient à confondre la morgue et les rodomontades avec la noblesse et la dignité ; le sublime avec l’emphase ; la grâce et le naturel avec l’afféterie et l’indécence ; le grand nombre de spectacles à Paris nuit également aux mœurs, au bon goût, à l’étude, à la littérature, aux beaux-arts ; premièrement, par la perte énorme de temps que ces représentations occasionnent, et ensuite par les idées fausses en tout genre qu’on y prend inévitablement. Si les anciens artistes d’Italie, depuis l’établissement du christianisme, ont excellé dans plusieurs arts d’une manière si merveilleuse, c’est qu’il n’y avoit alors dans les villes capitales que peu ou point de spectacles, et que notre élégante oisiveté et notre folle dissipation étoient inconnues à ces peuples. Michel-Ange fut un peintre sublime, un sculpteur admirable et le premier architecte de son temps et de tous les siècles postérieurs. Raphaël excella aussi dans la peinture, la sculpture et l’architecture[29]. Pierre de Cortone, dont les tableaux ont tant d’éclat et dont les figures de femmes ont tant de charme[30], étoit un excellent géographe ; il a fait un ouvrage in-folio de géographie qui est très-estimé. Plusieurs peintres ont composé des recueils de bons vers, entre autres Salvator Rosa, qui, d’ailleurs, comme beaucoup d’autres peintres étoit grand musicien et jouoit supérieurement du luth. Rubens qui a formé une école et qui a rempli l’Europe de ses admirables tableaux, dont plusieurs sont d’une immense et sublime composition (le Jugement dernier, qui est à Dusseldorf ; l’Entrée de Henri IV à Paris, l’un des plus beaux ornemens de la superbe collection du palais Pitti à Florence)[31], Rubens fut un habile négociateur ; il exerça les fonctions d’ambassadeur en Espagne. Voilà ce que peuvent produire l’activité, le goût du travail, l’ordre, la suite, la persévérance dans les études ; enfin le bon emploi du temps, et ce qu’on ne reverra jamais dans nos artistes tant qu’ils iront aussi souvent aux soirées musicales et dansantes, aux spectacles, et dîner chez des restaurateurs.

[29] Son palais du cardinal Aquavira, que nous avons admiré à Rome il y a plus de quarante-cinq ans, étoit regardé comme un chef-d’œuvre.

[30] Nous avons entendu dire à Greuze que Pierre de Cortone est le peintre qui a fait les plus beaux bras de femmes, et le Guide les plus beaux yeux. Il y a dans la manière de peindre les yeux une difficulté dont il n’est pas aisé de rendre raison : très-souvent les yeux d’une tête paroissent grands et beaux sur le chevalet, et quand le tableau est placé où il doit l’être, les yeux se rapetissent et ne sont plus beaux ; les têtes du Guide n’ont jamais ce défaut de perspective.

[31] Avant la restauration, les Français n’osèrent enlever à l’Italie ce tableau national, qui, en entrant au Louvre, eût ressemblé à une restitution et non à une conquête. Ce glorieux trophée eût rappelé alors des souvenirs de grandeur, de bonté, de popularité, de justice, faits pour alarmer le despotisme.

Nous avons dit qu’un peintre doit connoître les usages, les mœurs, les habitudes, etc. des personnages des diverses classes ; il faut néanmoins en excepter les enfans de deux ou trois ans ; à cet âge ils ont dans tous les états les mêmes grâces, le même maintien ; l’égalité parfaite n’existe qu’entre eux ; ils n’appartiennent encore qu’à la nature, le vêtement chargé de dentelles ou la blouse de charretier ne changent rien à leurs manières ; ainsi on peut les observer partout, et cet âge heureux et charmant vaut bien la peine d’être étudié. On a entendu conter au sculpteur Pigal l’anecdote suivante : Un jour en passant dans une rue, il vit un petit enfant entre les genoux d’une fruitière, sa mère, lui demandant avec instance une pomme qu’elle lui refusoit en souriant ; Pigal trouva ce tableau si agréable qu’il s’arrêta pour le contempler, et il rapporta chez lui l’idée de la composition de son beau groupe de l’Amour et de l’Amitié, qu’il exécuta depuis avec tant de succès.

CHAPITRE VIII.
Suite du précédent.

J’ai indiqué le moyen de conserver dans sa mémoire l’instruction acquise, en portant sur soi des petits livrets et les relisant dans tous les momens perdus. Une très-bonne méthode pour entretenir l’habitude de lire en plusieurs langues est d’avoir des livres d’heures dans toutes ces langues, et de les lire successivement avec régularité ; car tous les mots possibles, toutes les phrases d’une langue sont réunis dans un livre de prières bien complet. Les personnes pieuses trouveront du charme à bénir ainsi dans plusieurs langues le vrai Dieu, surtout dans celles des pays dont les peuples égarés ne font que des prières qui ne s’adressent point à lui ; cette sanctification d’une étude si utile seroit une espèce d’expiation de l’hérésie. D’ailleurs cette lecture ne prendroit point de temps particulier, et elle seroit plus profitable que toute autre que l’on feroit sans ordre et sans suite.

Une des choses qu’il est le plus difficile de retenir sont les dates, parce qu’elles ne disent rien à l’imagination ; il faut employer plusieurs artifices pour se les remettre sans cesse sous les yeux : des tables chronologiques en écriture bien fine sur des tabatières, comme on y met des calendriers, ou sur de petits écrans de main, seroient de fort bons moyens.

La botanique s’entretient bien naturellement dans les promenades champêtres, et pour les habitans de Paris, en parcourant souvent le beau Jardin du Roi.

Si la paresse et l’oisiveté trouvent à Paris toutes les tentations qui peuvent les séduire, les satisfaire et les arracher à l’ennui jusqu’à ce qu’elles soient blasées sur ces ressources frivoles, ce qui n’est jamais bien long ; du moins les gens studieux, les amis des sciences, de la littérature et des arts trouvent aussi dans cette immense capitale tous les moyens d’entretenir et d’acquérir de l’instruction et des talens, et sans frais dispendieux ou même gratuitement. 1o. Les plus belles bibliothèques de l’Europe leur sont ouvertes, et les livres leur sont prêtés avec la plus aimable obligeance ; 2o. ils trouveront les mêmes facilités lorsqu’ils voudront visiter les cabinets les plus remarquables d’histoire naturelle, de physique, de curiosités et de tableaux. Rien ne peut surpasser la politesse, l’urbanité des savans, des professeurs, des amateurs qui possèdent des collections intéressantes, et des littérateurs distingués, à Paris et dans les principales villes de province en France. Si de nos jours, sous mille formes diverses, on a répandu dans les villes et les campagnes les germes affreux et destructeurs de la corruption, nous avons aussi la consolation de voir s’étendre et se multiplier partout des moyens faciles et très-peu coûteux d’acquérir de l’instruction : moyennant une légère rétribution, et souvent gratuitement, on peut faire à Paris sous d’habiles professeurs des cours dans tous les genres[32]. Ainsi la jeunesse studieuse trouve dans cette grande ville toutes les ressources dont elle a besoin.

[32] Cours de langues anciennes et vivantes ; d’histoire et de littérature, de physique, de chimie, d’anatomie, de botanique, d’histoire naturelle, etc.

Nous terminerons ce chapitre par quelques réflexions particulières sur les femmes ; il y a en général sur les femmes deux opinions différentes qui nous paroissent également fausses ; les uns font consister tout le mérite des femmes dans l’instruction et les talens ; les autres veulent qu’elles ne soient uniquement que de bonnes ménagères ; cependant l’intelligence supérieure est bonne à tout, et l’on peut avec un esprit orné conduire une maison, et même beaucoup mieux que ne pourroit le faire une personne bornée. L’éducation doit mettre en œuvre et développer toutes les dispositions naturelles qui se rencontrent dans les femmes, ainsi que parmi les hommes ; il est à désirer pour le bonheur dans le mariage qu’une femme soit en état de comprendre son mari quand il voudra s’entretenir avec elle sur ses affaires, ses lectures, ses occupations ; il faut donc qu’une femme ait l’esprit cultivé ; mais il faut aussi qu’elle sache gouverner parfaitement sa maison, ce qui ne demande qu’une seule chose : de compter chaque jour avec une cuisinière ou un maître-d’hôtel ; mais avec une régularité que rien ne puisse déranger ; cette petite sujétion n’exige que vingt ou trente minutes tous les soirs ou tous les matins. Une maîtresse de maison doit encore savoir tous les prix courans de tout ce qui s’achète chez elle, et les doses de ce qui s’emploie dans la cuisine. On conviendra qu’il est facile d’allier toutes ces choses avec les talens et la culture de l’esprit, c’est uniquement faute d’intelligence que les femmes qui savent à peine lire et écrire consacrent la moitié des journées aux soins du ménage ; et ces bonnes ménagères, après avoir passé la matinée entière à gronder des domestiques et à jeter l’alarme dans toute la maison, employent ordinairement le reste du jour à s’informer de ce qui ne les regarde pas, à écouter de petits rapports confidentiels, souvent faux, toujours exagérés ; à se faire conter des fables malignes, des historiettes insipides, et à les répéter ; c’est ce qu’on appelle du commérage ; triste résultat du manque d’éducation, d’occupations, de lumières, et de l’aversion du silence et de la solitude[33]. C’est fort injustement qu’on accuse les femmes de parler plus que les hommes : on rencontre dans la société beaucoup plus de grands parleurs que de babillardes ; mais on confond deux défauts très-différens : le bavardage et le commérage ; le premier a quelque chose de plus relevé, et demande plus d’éducation : un grand parleur doit s’exprimer facilement et en bons termes ; il vise même souvent à l’éloquence, il veut briller, étonner ; une commère n’a point ces grandes prétentions : un instinct d’ignorance mal dirigé lui fait désirer de donner quelque aliment à son esprit et à son imagination tout-à-fait vides ; loin de vouloir toujours parler exclusivement, elle questionne avec intérêt sur les choses qu’elle peut comprendre sans effort ; elle répète, il est vrai, mais elle sait écouter avec plaisir, ce qu’on ne trouvera jamais dans un grand parleur.

[33] Un ancien poëte grec a dit avec raison qu’une femme de bon sens est amie du silence.

Il ne faut pas croire que les commères soient toutes confinées dans la dernière classe de la société, il en existe avec des schals de cachemires et des diamans, ainsi qu’avec des robes de bure et d’indienne. L’oisiveté, l’ignorance et l’ennui produisent dans tous les états les mêmes inconvéniens.

Les femmes doivent aimer le travail des mains, c’est à la fois en elles un attribut de leur sexe, un maintien et une grâce[34].

[34] Après l’admirable portrait de la femme forte (de Salomon), on n’a rien dit de mieux pour peindre une femme vertueuse que ce qui forme l’épitaphe d’une dame grecque dont le tombeau antique a été découvert de nos jours. Voici cette épitaphe :

Elle fut chaste, elle aima sa maison et le travail.

La première éducation des garçons et l’éducation tout entière des filles appartiennent aux femmes, et l’accomplissement de ce devoir leur sera très-utile pour leur propre instruction ; rien n’apprend mieux que d’enseigner ; on oublie facilement les élémens des connoissances humaines qui en sont pourtant la base, et qu’il est par conséquent nécessaire de se rappeler. Comment (diront certaines personnes) les journées seront-elles assez longues pour que l’on puisse faire tout cela ? Nous répondrons : qu’avec le goût de l’occupation, l’amour de ses devoirs et quand on est sédentaire, on suffit à tout[35].

[35] L’empereur Auguste gouvernoit le monde, et cependant il trouvoit encore le temps de donner tous les jours régulièrement deux heures de leçons à ses neveux.

CHAPITRE IX.
De l’emploi du temps dans l’âge mûr.

On a communément un préjugé très-nuisible à l’étendue de nos connoissances, c’est de croire que passé trente-cinq ou trente-six ans, on n’est plus d’âge à prendre des maîtres ; on peut au contraire en prendre avec plus de fruit que dans la première jeunesse, parce qu’on est moins distrait par mille frivolités, et que les connoissances acquises ont toujours quelques rapports avec celles qu’on veut y joindre, de sorte que, par exemple, plus on sait de langues, plus il est aisé d’en apprendre une nouvelle[36]. On jouit dans l’âge mûr de la considération que doit obtenir le mérite reconnu, on peut alors étendre ou restreindre à son gré sa société, et en élaguer les sots, les ignorans et les désœuvrés, toujours importuns, ennuyeux, et qui font perdre beaucoup de temps. On se prépare des délassemens aussi instructifs qu’agréables, en se formant une société composée de gens raisonnables, d’hommes de la cour, de magistrats, de littérateurs, de savans, d’artistes, d’étrangers distingués, de femmes aimables de toutes les classes du grand monde[37].

[36] Il est même des langues qui donnent à cet égard une inconcevable facilité : quand on sait bien l’italien et l’espagnol, on apprend en trois semaines le portugais.

[37] Telle étoit jadis la société particulière d’un prince justement célèbre par son esprit et son amabilité, feu M. le prince de Conti, père de celui qui est mort en Espagne ; telles étoient aussi les sociétés de madame la maréchale de Luxembourg et de madame la marquise de Deffant.

La réserve et le silence qui ont tant de grâce dans la grande jeunesse, ne conviennent plus dans l’âge mûr, où l’on doit offrir à la société les premiers fruits de son expérience et de l’usage du monde : l’extrême retenue ne paroîtroit alors que du dédain ou de la taciturnité ; mais dans toutes les saisons de la vie, les bavards sont insupportables ; les pédans valent mille fois mieux, s’ils ennuyent souvent, du moins, quelquefois ils instruisent ; c’est une compensation ; le bavardage toujours fatiguant n’en a point, il ne laisse dans la mémoire que le souvenir de puérilités, de médisances, et de mensonges, car il entraîne presque inévitablement ces inconvéniens et ces vices, enfin par le temps qu’il fait perdre, il nuit plus aux progrès de l’esprit et de l’instruction que la paresse même.

On doit relire dans l’âge mûr les ouvrages remarquables qu’on a lus dans sa jeunesse ; on y trouvera de nouvelles beautés et des défauts qu’on n’aura pas remarqués dans ses premières lectures, ce qui prouve que la maturité donne des lumières qu’on n’a point sans elle. Ainsi donc, si l’on est né avec le talent d’écrire, il ne faut pas se presser de publier ses ouvrages ; les productions de la première jeunesse seront toujours au-dessous de ce qu’on pourra faire dans la suite : aussi, tous les hommes de génie n’ont-ils écrits leurs chefs-d’œuvres qu’après l’âge de quarante ans, et souvent beaucoup plus tard[38]. Cependant, il est toujours très-utile d’écrire pour soi, afin de prendre de la facilité et pour dégager sa mémoire de pensées qui l’embarrasseroient inutilement si on ne les confioit pas au papier. Il semble que l’imagination ne puisse contenir qu’un certain nombre d’idées, leur surabondance forme de la confusion dans la tête, et tourmente parce qu’on craint d’en perdre quelques-unes, ce qui empêche d’en créer de nouvelles ; en laissant dormir ses premiers essais, on les revoit ensuite avec fruit ; on est en état de les juger, de les corriger, et même de les soustraire s’il le faut. Un auteur n’a de véritables entrailles de père pour un ouvrage que lorsqu’il l’a livré au public, parce que dans ce cas l’amour-propre l’y attache et peut l’aveugler ; mais quand avec réflexion il en est le seul juge, il en est aussi le meilleur censeur.

[38] M. de Buffon, le plus grand écrivain du siècle dernier, n’a commencé à publier ses productions qu’après l’âge de quarante-cinq ans, et il a fait les plus beaux morceaux de son Histoire naturelle entre l’âge de soixante à soixante-quinze ans. Corneille, Racine, Molière avoient depuis long-temps passé la jeunesse lorsqu’ils ont mis au jour leurs chefs-d’œuvres. On sait que dans l’antiquité Sophocle échappa à l’interdiction à quatre-vingts ans, en donnant au public l’une de ses plus belles tragédies, et que Théophraste avoit près de cent ans quand il fit paroître ses Caractères.

On dit que les jeunes gens précoces deviennent très-rarement des hommes supérieurs, ce qui est vrai en général ; mais, ce n’est point parce qu’ils sont précoces (car tous les esprits distingués le sont communément), c’est uniquement parce que les succès dus à l’étonnement et à l’indulgence les enivrent ; et lorsque l’on croit avoir atteint le plus haut degré de la perfection, on n’y parvient jamais. Lagrange-Chancel fit, à 14 ans, la tragédie de Jugurtha ; elle fut jouée et reçue avec un enthousiasme universel qui n’eut pour cause que l’âge de l’auteur ; mais ce triomphe lui tourna la tête, il cessa d’étudier, de travailler avec ardeur et persévérance, et il se fixa dans la médiocrité.

CHAPITRE X.
L’emploi du temps dans la vieillesse.

L’homme raisonnable qui se dispose à faire un long voyage, n’est occupé que du soin de mettre ordre à ses affaires, de remplir tous ses engagemens, et de servir ses parens et ses amis dans toutes les choses où il peut encore leur être utile avant son départ ; car, il désire naturellement leur laisser de lui, durant son absence, un souvenir intéressant. Un vieillard est toujours bien près de faire le plus grand des voyages, et celui-là n’aura point de retour !… On peut comparer la vieillesse à la fin d’une grande moisson par un temps menaçant ; on se hâte de rassembler ce qu’on n’a pu recueillir ; chaque instant est précieux, on n’en veut pas perdre un seul. Ainsi, le vieillard doit retrancher, du peu de jours qui lui restent, toutes les inutilités, les entretiens insignifians, et tout ce qui ne peut être d’aucun avantage aux autres : rien ne doit le détourner de terminer dignement son ouvrage, c’est-à-dire, d’achever ce qu’il a commencé, car dans la vie humaine chaque année, ainsi que dans les saisons, amène de nouveaux travaux. Comme nous n’emportons dans la tombe que nos œuvres, l’avarice est surtout odieuse dans la vieillesse ; on doit, à cet âge, donner tout ce qu’on possède, argent, instruction, talens, et tous les conseils de l’expérience, du moins, à tous ceux qui le désirent et qui sont capables d’apprécier de tels bienfaits.

Dans les jours brillans de la jeunesse, on envisage la vieillesse sous un point de vue aussi faux qu’il est triste ; quand la vieillesse est unie à la piété, elle a des avantages inestimables qui sont inconnus aux autres âges ; elle ne regrette point de vains plaisirs dont elle connoît l’illusion et les dangers ; débarrassée du joug tyrannique des passions, elle sent vivement le bonheur de n’avoir plus à les combattre, et elle jouit délicieusement de la paix et des loisirs que lui procure l’affranchissement de toutes les sujétions sociales. Quand la vie a été sobre et sage, la vieillesse a bien rarement des infirmités douloureuses, et l’inévitable foiblesse physique qui l’accompagne n’est pas sans quelque charme, elle rend le repos si doux !…

La nature dispense les vieillards de l’activité du corps et des jambes, aussi n’exige-t-on d’eux ni visites, ni courses, etc. Mais, cette espèce d’indolence forcée qui leur donne plus de temps libre, leur impose (lorsqu’ils ont conservé leurs facultés intellectuelles) un plus grand travail d’esprit, et en le diversifiant, une longue habitude le rend très-facile jusqu’au tombeau aux gens qui ont toujours été studieux, car il est reconnu que le seul changement d’occupation est un délassement ; ce qui sembleroit prouver, qu’à l’exception de la première de toutes les sciences, la morale, l’esprit humain ne peut rien approfondir parfaitement, c’est-à-dire, entièrement ; et qu’en même temps, il peut débrouiller et contenir une très-grande quantité de connoissances diverses jusqu’au point qu’il ne lui est pas permis de passer. Il seroit impossible de s’appliquer huit ou dix heures de suite, sans fatigue, à l’étude d’une seule science, parce qu’on seroit inévitablement arrêté et tourmenté par des difficultés inexplicables, puisque chaque science offre d’impénétrables mystères : celui qui a prescrit à l’homme l’humilité, a posé à toutes les connoissances humaines des limites que nul mortel ne peut franchir. Cet être tout puissant qui exige la croyance et la foi à sa parole, a répandu des mystères incompréhensibles dans toutes les sciences sans exception[39], et l’on s’étonne d’en trouver dans la science divine, la religion !… L’homme, forcé de reconnoître que sa raison et son intelligence sont toujours inévitablement insuffisantes et bornées dans toutes les choses qui ne sont pas essentiellement nécessaires à la conservation de son être et à la perfectibilité de ses principes moraux ; l’homme, enfin, cette créature si foible, si invinciblement ignorante, voudroit comprendre Dieu et tous les mystères de la révélation !… Il est bien remarquable que dans toutes les sciences nous puissions découvrir ce qui nous est utile (effet admirable de la bonté céleste), et que tout le reste échappe toujours aux recherches de notre vaine curiosité[40]. Les impies eux-mêmes sont forcés d’avouer que le code de morale le plus parfait et le seul qui soit conséquent d’un bout à l’autre, est l’évangile ; et tous les préceptes de ce livre divin sont à la portée de tout le monde, parce qu’ils peuvent servir à notre sanctification ; ces réflexions suffiroient seules pour convaincre un esprit raisonnable de la vérité de la religion.

[39] L’astronomie, l’histoire naturelle, la botanique, l’anatomie, la physique, la chimie, etc., etc.

[40] Nous ne pouvons expliquer une infinité de phénomènes de la botanique et nous connoissons toutes les propriétés des plantes ; l’effet de quelques poisons est incompréhensible, mais nous en avons découvert les antidotes. On ignore les causes du flux et reflux de la mer, et l’art de la navigation se perfectionne tous les jours, etc., etc.

La possibilité de varier ses occupations doit être plus étendue dans la vieillesse qu’aux autres âges ; on a eu plus de temps pour apprendre. Il seroit à désirer que tous les vieillards eussent cultivé la musique dès leur jeunesse ; c’est un délassement non-seulement charmant, mais parfait, en ce qu’il repose entièrement la tête lorsqu’on joue soi-même d’un instrument ; ce genre d’occupation n’a rien d’appliquant si l’on n’exécute que les morceaux de musique qu’on sait par cœur, et il jette un voile sur toutes les pensées. Dans le chagrin, la musique qu’on entend cause presque toujours des sensations douloureuses, mais celle qu’on fait est une distraction aussi sûre qu’agréable, et en faisant usage des moyens que j’ai indiqués dans le cours de cet ouvrage, je puis assurer qu’il est possible de conserver jusque dans l’âge le plus avancé, la force et l’agilité des doigts[41]. Cependant il y a dans la vieillesse une tendance à la lenteur qu’il faut connoître et savoir vaincre : par exemple, on est, en jouant d’un instrument, toujours disposé à ralentir, sans qu’il y ait de la faute des doigts ; ils iront très-facilement plus vite quand on le voudra, il faut seulement y prendre garde, afin de surmonter cette disposition au ralentissement ; il en est de même de tous les mouvemens du corps dans la vieillesse : les médecins disent qu’on retarde la caducité par les bains, on peut aussi la retarder avec de l’attention sur sa manière de marcher et d’agir : dès qu’on a atteint soixante et quelques années, si l’on ne s’observe pas, on traîne les pieds en marchant au lieu de les lever à chaque pas ; on peut aussitôt qu’on s’en aperçoit, se garantir pendant beaucoup d’années de cette habitude qui est très-mauvaise, et d’autant plus qu’elle rend l’exercice presque nul ; d’ailleurs les nerfs des jarrets et les muscles des jambes et des cuisses se roidissent, ils perdent en peu de temps leur souplesse, et l’on arrive à la caducité[42].

[41] Ce mouvement des doigts, ainsi que tous les mouvemens habituels des diverses parties du corps, n’est pas indifférent pour la santé : il contribue à entretenir la circulation du sang dans les bras, il préserve des varices et des nodus ; on a remarqué que les joueurs d’instrumens ont bien rarement ces difformités, et que leurs mains ont communément quelque chose d’adroit, d’agile et de jeune.

[42] Feu le baron de Candale avoit conservé jusqu’à l’âge le plus avancé, la démarche, la taille et la tournure d’un jeune homme, ce qu’il devoit à des espèces d’exercices qu’il avoit imaginés et qu’il faisoit tous les matins dans sa chambre ; ces exercices consistoient à remuer les bras en tous sens, et ensuite les jambes l’une après l’autre, avec lesquelles il faisoit surtout ce que les danseurs appellent des ronds de jambes. Cette invention, fort connue alors dans la société, étoit désignée sous le nom d’exercices à la Candale. Plusieurs jeunes personnes de ce temps les ont imités, continués et s’en sont fort bien trouvées. Le baron disoit qu’il joignoit à ces exercices l’habitude aussi salutaire de n’employer ses domestiques au service de sa personne que dans les choses qu’il ne pouvoit faire lui-même, excellente coutume à tous égards et que tout le monde devroit suivre.

Tous ces moyens physiques seroient insuffisans pour retarder la décrépitude, sans les moyens moraux les plus puissans de tous, la perfection des principes, du caractère et de la piété ; si un vieillard n’est pas au-dessus des puérilités, des contrariétés et des ressentimens d’amour-propre qui agitent les hommes d’un autre âge, s’il ne méprise pas tout ce qui est frivole, il a bien mal profité de l’expérience et bien mal employé les années de la longue carrière qu’il a parcourue. L’homme qui a passé un grand nombre d’années à faire des voyages de longs cours sur terre et sur mer, est familiarisé avec les mauvais gîtes, la pluie, la grêle, les tempêtes ; comment le vieillard pourroit-il ne pas être accoutumé aux désagrémens et aux orages sans cesse renaissans de la vie ?… Le détachement de toutes les folies mondaines, l’indulgence, la bonté, la patience, la résignation religieuse, voilà ce qui conserve la paix de l’âme et ce qui prolonge l’existence. Une chose très-ridicule, est de voir chez elle une vieille femme dans une chambre remplie de babioles inutiles et très-chères, des vases de toutes grandeurs, des petites figures de porcelaine et d’albâtre, de riches ornemens en bronze, qui loin d’ajouter à la commodité des meubles, les rendent excessivement lourds ; on est toujours tenté de demander à cette vieille personne à qui elle destine tous ces présens, car on ne peut croire qu’elle ait l’intention de garder pour elle toutes ces choses. Ceci n’est que ridicule ; mais ce qui est véritablement odieux, c’est un vieillard irascible et vindicatif. Hélas, à cet âge, il faut tout excuser, et l’on n’a plus que le temps de pardonner !… Quand le signal du dernier adieu est donné, comment peut-on conserver de la haine et des désirs de vengeance contre qui que ce soit ? Un vieillard pénétré des vérités de la religion, s’il a des ennemis, ne doit-il pas leur dire : « Pardonnez-moi si je vous ai offensés, et même prescrivez-moi ce que je puis faire pour vous apaiser ; pourvu que vous n’exigiez rien de contraire à mes devoirs et à mes principes, je suis prêt à vous donner toutes les satisfactions possibles ; enfin, j’excuse et j’oublie de toute mon âme nos anciens démêlés. Si je pouvois vous être utile, ah ! venez !… Combien je serois reconnoissant d’une si noble confiance, je ne vous recevrois point avec cette ostentation de grandeur d’âme qui a besoin des regards et des louanges du monde ; mais vous trouveriez en moi autant de simplicité que de zèle et d’affection. »

Si à tout âge on ne pense pas ainsi, on a grand tort, surtout lorsqu’on a des sentimens religieux ; mais si dans la vieillesse de tels procédés pouvoient coûter quelque effort, et qu’on prétendît être dévot, on ne seroit qu’un hypocrite. Un vieillard tel qu’il doit être par les qualités morales, mérite le respect et la vénération de tous ceux qui pensent bien ; il n’en coûte rien de suivre à son égard les préceptes de l’Écriture Sainte[43]. Les infirmités de l’âge avancé sont des expiations forcées, mais qui peuvent devenir méritoires en s’y soumettant de bon cœur. Communément la vue d’un vieillard s’affoiblit, hélas elle a si souvent contemplé des objets profanes, et tous les autres lui sont si connus ! Ils n’ont même plus l’attrait de la curiosité ; le vieillard peut dire avec le sage, qu’il n’y a plus rien de nouveau pour lui sous le soleil. Sa surdité devient-elle complète ? il est privé de la conversation, doit-il s’en affliger ? il n’entendra plus d’insipides discours, d’ennuyeuses répétitions ni d’adroites flatteries qu’il écouta peut-être jadis avec trop de complaisance. Il ne marche plus lestement, ces pieds qui ont fait volontairement tant de pas inutiles, et qui étoient si agiles pour courir après de vains plaisirs, et pour se rendre à des rendez-vous frivoles ou coupables, ces pieds si long-temps égarés dans de mauvais sentiers, sont maintenant pesans et lourds, ils ne peuvent plus se mouvoir qu’avec lenteur et gravité, comme s’ils demandoient à l’âme de les diriger à l’avenir avec plus de réflexion. Son goût physique est tout à fait émoussé, il ne connoît plus l’appétit, aussi n’a-t-il presque plus besoin de nourriture, il est forcé d’en retrancher à mesure qu’il avance en âge ; il semble que plus il s’approche de l’éternité, plus il se spiritualise.

[43] « Levez-vous devant les cheveux blancs, honorez la personne du vieillard. » (Lévitique, ch. 19.)

« La vieillesse est une couronne d’honneur lorsqu’elle se trouve dans la voie de la justice. » (Proverbes.)

L’Écriture dit encore : « Ce qui rend la vieillesse vénérable n’est pas la longueur de la vie, ni le nombre des années ; mais la prudence de l’homme lui tient lieu de cheveux blancs, et la vie sans tache est une heureuse vieillesse. » (La Sagesse, ch. 4.)

Le vieillard, ainsi en grande partie dégagé des sens, n’a presque plus rien de matériel, il ne doit même pas regretter l’espèce de mémoire que le temps lui a ravie ; car il n’a perdu de ce qu’il savoit que des inutilités : par exemple, il oublie les noms propres des gens qui lui sont indifférens, il se rappellera toujours ceux de ses amis et de tous les grands hommes ; les dates lui échappent, ainsi que les anecdotes puériles, et tout ce qui ne dit rien au cœur et à l’esprit ; mais les faits intéressans, toutes les choses grandes, nobles, importantes, sont ineffaçablement gravées dans son souvenir, sa mémoire ne se perd pas, elle s’épure. Il semble que toutes les idées utiles soient plus à l’aise dans sa tête, qu’elles s’y classent et s’y développent mieux depuis que les futilités en sont rejetées et bannies. C’est un fait bien digne d’admiration que ce mécanisme de la mémoire des vieillards, car il est certain que l’âge vénérable, ne sauroit conserver le souvenir des choses indifférentes ou frivoles ; le cerveau de la tête respectable, couverte de cheveux blancs, n’en garde plus la trace ; ce qui est religieux, moral, solide ou touchant, peut seul s’y imprimer, tout le reste est oublié, rejeté. Cette loi qui s’étend sur tous les vieillards, est très-favorable à ceux qui ont fait un bon emploi du temps, mais elle est bien fâcheuse pour les ignorans qui ne se sont occupés que de bagatelles : comme ces inutilités sortent de leur souvenir, leur tête reste entièrement vide, on les croit imbéciles, ils ne le sont pas plus qu’ils ne l’étoient à trente ans. Il est remarquable aussi, que nous oublions très-souvent quelques-unes de nos bonnes actions, dont le souvenir nous seroit moralement plutôt nuisible qu’utile, et que nous n’oublions jamais nos fautes graves, parce que nous devons nous en repentir et les expier[44]. Enfin, un sage vieillard n’est plus agité par tout ce qui tourmente si vivement les hommes durant cette saison orageuse qu’on appelle les beaux jours de la vie ; au lieu d’un avenir borné, il n’en a plus qu’un immortel. Son bonheur futur ne dépend plus du caprice des hommes, son ambition est immense comme l’infini qu’elle embrasse, et la mort, loin de renverser ses plus vastes, ses plus chères espérances, va les réaliser toutes.

[44] Il est vrai que l’on conserve à tout âge le souvenir de son enfance, où l’on n’a eu que les idées les plus frivoles : outre les raisons physiques qu’il est possible de donner de ce phénomène, on pourroit dire encore que ce souvenir nous est conservé parce qu’il ne nous retrace que les douces idées de la paix et de l’innocence.

Honorons la vieillesse surtout lorsqu’elle est pieuse et par conséquent véritablement éclairée ; profitons de ses lumières, mais ne la plaignons point ; elle est calme, satisfaite, et l’aspect, toujours présent de la tombe entr’ouverte, élève, exalte toutes ses pensées. Cet objet n’est à ses yeux que le seul refuge assuré contre l’injustice et la calomnie, et que le passage heureux et solennel qui peut conduire à la félicité sans nuages, et à la gloire sans limite et sans vicissitudes.

CHAPITRE XI.
Des Œuvres posthumes et des Testamens.

On peut, au lit de la mort, faire des restitutions et rétracter les erreurs d’écrits coupables. Ces agonies repentantes offrent des expiations sans doute trop tardives ; néanmoins, elles sont réparatrices, elles donnent l’exemple d’un hommage solennel rendu à la religion, et elles demandent une grande indulgence pour les fautes et même pour les crimes qu’elles dévoilent et qu’elles déplorent !… Mais, laisser après soi des manuscrits scandaleux, des mémoires diffamatoires, remplis d’ailleurs, de faussetés, de mensonges, de calomnies, voilà des excès que rien n’excuse, et qui doivent répandre un opprobre éternel sur les noms et la mémoire de ceux qui laissent de tels adieux à leur pays et à leurs contemporains ; la plus grande partie des mémoires imprimés de nos jours seront de honteux monumens de l’esprit de parti et de la perversité des mœurs de ce siècle[45]. Que l’on compare ces ignobles productions à celles du même genre, qui furent écrites aussi dans des temps de factions ; les mémoires de mademoiselle de Montpensier, de la duchesse de Nemours (si remarquable par l’esprit et l’impartialité), du cardinal de Retz, de madame de Motteville, de Dangeau, de Gourville, etc. Et si l’on remonte plus haut, on trouvera les admirables mémoires de Sully, qui suffiroient seuls pour donner la plus noble opinion du siècle, du règne et du gouvernement de Henri-le-Grand. Aussi ce siècle a-t-il amené la plus éclatante renaissance des belles-lettres, et le nôtre en a produit la décadence, car il est impossible de brouiller et d’altérer tous les principes de la morale, sans ébranler tous ceux du bon goût. La haine est odieuse sur le bord de la tombe, et elle est atroce lorsque ses effets se prolongent au-delà des bornes de la vie. L’âme en se détachant de son enveloppe mortelle, implorera la divine miséricorde ; comment osera-t-elle demander le pardon de ses fautes, quand dans cet instant même elle se vengera encore sur la terre ?

[45] Les mémoires dont je parle prétendent prouver la corruption du siècle dernier, et je le répète, ils ne prouvent que celle du temps où nous vivons, par les mensonges extravagans, ridicules ou atroces qu’ils contiennent. L’animosité, la haine de la cour et de la noblesse en ont fait de véritables libelles ; car malheureusement ils ont successivement passé dans des mains infidèles, qui les ont entièrement défigurés en les mutilant et en y insérant une infinité de choses qui n’y étoient point ; c’est de quoi je puis particulièrement répondre relativement aux mémoires de M. le duc de Lauzun, dont j’ai lu les originaux : cet ouvrage étoit frivole, et à beaucoup d’égards peu digne de son auteur ; mais du moins il n’étoit point souillé par un nombre prodigieux d’anecdotes mensongères, scandaleuses et du plus mauvais ton, et on y rendoit une éclatante justice au caractère et aux vertus angéliques de madame de Lauzun ; je puis assurer encore que les indignes mémoires attribués à feu le baron de Buzenval sont entièrement composés par l’éditeur, qui les a remplis de contes absurdes et des plus noires calomnies. M. de Buzenval, qui étoit Suisse, parloit avec agrément le françois, mais n’étoit pas en état d’écrire passablement dans cette langue un billet de trois lignes. Mon indignation sur les mémoires dont il s’agit est d’autant moins suspecte que je n’y suis désignée d’aucune manière injurieuse. Je pourrois citer encore beaucoup d’autres mémoires modernes, dans lesquels la justice et la vérité sont également outragées, et qui ne font pas mention de moi ; mais j’ai placé la justification des gens qu’ils attaquent avec indignité dans un ouvrage qui ne paroîtra qu’après ma mort ; j’y justifie aussi quelques personnes qui ont toujours été mes ennemis, c’est un hommage que je devois rendre à la vérité. J’ajouterai seulement ici, qu’il seroit bien injuste de juger la société d’autrefois sur les mémoires licencieux, et de si mauvais ton de personnes qui n’ont jamais été admises dans la bonne compagnie ; les révoltans mémoires de madame d’Épinay sont de ce nombre.

Lorsqu’on a vécu dans des temps orageux, qu’on a vu des choses extraordinaires, on peut, sans présomption, entreprendre de rédiger des mémoires, si l’on sait bien écrire, et qu’on ait successivement recueilli des notices exactes sur les principaux événemens dont on a été témoin, ou dont on a eu l’occasion de connoître, avec certitude, toutes les circonstances essentielles. On aime les petits détails dans les mémoires, mais il faut cependant qu’ils aient toujours quelque intérêt ; s’ils sont tout à fait frivoles, ils doivent du moins avoir de la grâce, de la naïveté, ou peindre des mœurs locales.

La chose la plus difficile dans des mémoires particuliers, c’est d’y parler convenablement de soi ; il faut éviter avec soin l’emphase et la pompe, qui seroient surtout dans ce cas du plus grand ridicule. La candeur, l’impartialité, la simplicité, font le charme principal de ce genre d’ouvrages, on les lit sans intérêt si c’est avec défiance, et l’on a besoin d’estimer assez l’auteur pour être assuré qu’il est incapable, non-seulement de se permettre un mensonge, mais une exagération ; on ne trompe nul lecteur à cet égard ; l’orgueil, ou le plus puérile amour-propre et la haine, qui font déguiser et mentir se sentent à chaque ligne : c’est dans ce sens que ce mot de M. de Buffon, tout l’homme est dans le style, est parfaitement vrai.

Dans des poëmes, dans des fictions, on peut en exaltant son imagination, peindre avec vérité (si toutefois on a de l’élévation dans l’âme) un héroïsme auquel on ne pourroit atteindre, mais qu’on est au moins capable d’admirer sincèrement.

On peut de même raconter les aventures d’un autre, et avec de l’imagination et de la sensibilité, concevoir et bien décrire les pensées d’un héros d’après son caractère connu, et les événemens de sa vie. Il n’en est pas ainsi quand on écrit sa propre histoire : qu’on n’entreprenne point cette tâche toujours difficultueuse, si l’on est dominé par l’amour-propre et par l’animosité ; car si l’on veut se peindre en beau, la vérité qu’on ne peut se déguiser à soi-même, et le souvenir de sa conduite s’y opposeroient invinciblement ; l’artifice et l’orgueil savent suggérer des phrases adroites, insidieuses et même éblouissantes, mais ils n’ont point d’inspirations touchantes et sublimes ; s’ils prennent le ton de la douceur et de la bonté, ils tombent dans la fadeur et dans l’affectation ; s’ils affichent de grands sentimens, le galimatias du style décèle la fausseté des pensées et le ridicule des prétentions.

La sincérité oblige à rapporter sans aucun déguisement les faits, les discours et ses propres sentimens ; mais si l’on a eu le malheur affreux de faire des bassesses et des crimes, par exemple, si l’on a mis tous ses enfans à l’hôpital des enfans trouvés, si l’on a volé et rejeté le vol sur une personne innocente, si l’on a manqué de reconnoissance et de mœurs, si l’on a répandu des écrits que l’on ait soi-même jugés corrupteurs et irréligieux, et qu’enfin on ait changé de religion par des vues d’intérêt, on peut noblement abjurer de tels excès par un aveu public et religieux, et en se condamnant soi-même à une pénitence sévère pour le reste de ses jours ; mais on n’est pas digne d’écrire ses mémoires, ne pouvant obtenir le moindre degré d’estime, on n’auroit aucun droit à la confiance, et surtout si l’auteur, après avoir conté toutes ces choses, finissoit par assurer gravement qu’il est le meilleur des hommes[46].

[46] Si l’on trouve ce jugement trop rigoureux, qu’on se rappelle que J.-J. Rousseau, qui ne se piquoit ni d’être conséquent, ni d’avoir de la mémoire, a dit aussi ingénument de lui-même ce qui suit :

« Dire et prouver également le pour et le contre, tout persuader et ne rien croire, a de tout temps été le jeu favori de mon esprit ; je ne regarde aucun de mes livres sans frémir ; au lieu d’instruire je corromps ; au lieu de nourrir j’empoisonne ; mais la passion m’égare, et avec tous mes beaux discours, je ne suis qu’un scélérat. »

Rousseau (comme je l’ai remarqué ailleurs) n’est pas le premier qui se soit piqué d’écrire des mémoires avec une cynique sincérité : beaucoup d’autres avant lui ont eu cette prétention, entre autres le philosophe Cardan, qui dit de lui-même qu’il est fourbe, méchant, calomniateur, etc. Jérôme Cardan, médecin et géomètre, naquit à Pavie en 1501 : on croit que sa naissance étoit illégitime. Il se mêloit d’astrologie ; on dit qu’il se laissa mourir de faim afin d’éviter la honte d’avoir faussement prédit sa mort. Son fils aîné eut à vingt-six ans la tête tranchée pour avoir empoisonné sa femme. Le père et le fils furent accusés d’athéisme.

Si dans une vie qui n’est point déshonorée il se trouve quelques foiblesses, on doit se respecter assez pour les passer sous silence, la véracité ne prescrit pas de tout dire. Rien de licencieux ou même d’équivoque ne doit entrer dans des mémoires, et surtout lorsque l’auteur annonce qu’il les écrit pour l’instruction de ses enfans ; la gaîté n’est point déplacée dans ces sortes d’ouvrages, elle peut même y jeter une agréable variété, mais il faut qu’elle n’y puisse jamais alarmer la pudeur.

On répète qu’il est lâche d’attaquer les morts qui ne peuvent se défendre. Il y a plusieurs réflexions à faire sur cette maxime. 1o. Il n’est pas exactement vrai que les morts soient sans défense, le tombeau en est une, et plus puissante qu’on ne le croit communément ; il éteint les fureurs de l’envie, ou du moins il en émousse les traits envenimés. Toutes les âmes élevées conviendront qu’il est toujours odieux et criminel d’attaquer sans preuves irrécusables l’honneur des vivans et la mémoire des morts, car c’est soi-même manquer d’honneur, puisqu’on s’expose à être regardé comme un calomniateur ; mais, dans ce cas, il est plus cruel d’attaquer les vivans, puisqu’ils en souffrent ; on doit distinguer en ceci deux choses très-différentes que l’on confond sans cesse : l’attaque des personnes et celle des écrits publics ; les personnes sont toujours respectables[47], les livres ne le sont que lorsqu’ils contiennent la morale la plus pure ; on ne doit les critiquer sous d’autres rapports qu’avec tous les égards de l’estime ; mais les écrits corrupteurs ne méritent que les seuls ménagemens qu’impose le bon goût.

[47] Il est pourtant permis d’accuser vivement s’il le faut pour se justifier d’une imputation calomnieuse. On doit à sa famille, à ses amis de ne point laisser flétrir injustement sa personne ou sa mémoire, à moins que l’attaque ne fût insérée que dans des libelles anonimes, qui ne peuvent inspirer que le plus profond dédain.

Composer d’utiles mémoires est infiniment plus difficile pour des gens de lettres qui ont de la célébrité que pour d’autres, parce qu’ils ont plus d’envieux, plus d’ennemis, plus de ressentimens à vaincre ; d’ailleurs ces espèces de mémoires doivent être en grande partie littéraires, et c’est ici que l’impartialité seroit bien nécessaire et qu’elle auroit un grand mérite ; nous n’avons point d’ouvrage en ce genre que l’on puisse proposer pour modèle ; l’abbé Morellet avoit naturellement dans le caractère une droiture qui, sans son philosophisme, auroit pu lui donner une parfaite impartialité ; mais dans cette supposition même ses jugemens littéraires n’auroient pu être bons ; il n’avoit pas le talent d’écrire, et ce qui manque particulièrement à ses mémoires, c’est l’esprit.

Il est à regretter que feu M. Thomas de l’Académie française n’ait pas laissé de mémoires ; ses vertus, la pureté de ses mœurs et de sa vie, ses talens, comme orateur et comme poète, le mettoient en état d’en écrire d’excellens ; on lui a justement reproché d’avoir eu quelquefois en prose et en vers de l’enflure et de l’emphase ; mais ce fut plutôt en lui l’abus et l’excès d’une qualité qu’une affectation ; il avoit une élévation réelle dans l’âme et dans les idées ; ses écrits sont remplis de grandes pensées et des plus nobles sentimens, souvent exprimés d’une manière touchante ; on n’oubliera jamais sa belle ode sur le temps, et dont le sujet nous donne le droit de transcrire ici les dernières strophes :

Si je devois un jour, pour de viles richesses,
Vendre ma liberté, descendre à des bassesses ;
Si mon cœur par mes sens devoit être amolli !
O temps, je te dirois : Préviens ma dernière heure,
Hâte-toi, que je meure,
J’aime mieux n’être plus que de vivre avili.
Mais si de la vertu les généreuses flammes
Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes ;
Si je puis d’un ami soulager les douleurs ;
S’il est des malheureux dont l’obscure innocence
Languisse sans défense,
Et dont ma foible main doive essuyer les pleurs ;
O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse ;
Que ma mère, long-temps objet de ma tendresse,
Reçoive mes tributs de respect et d’amour :
Et vous, gloire, vertu, déesses immortelles,
Que vos brillantes ailes,
Sur mes cheveux blanchis, se reposent un jour[48] !

[48] Dans son Épître au peuple français, faite deux ans avant la révolution, on trouve ces vers :

Que de coupables mains s’élevant jusqu’aux trônes
Sur la tête des rois ébranlent les couronnes ;
Peuple, tu ne sais point par de grands attentats
Épouvanter la terre et changer les états.

Cette pièce finit par deux vers, dont la pensée sera vraie dans tous les temps :

« Le vice seul est bas, la vertu fait le rang
« Et l’homme le plus juste est aussi le plus grand. »

Il est bien dommage qu’une telle plume n’ait pas écrit sa vie littéraire. Quant aux testamens, ces derniers adieux si solennels, s’ils offrent une seule pensée, une seule disposition contraire à la religion, à la justice, à la morale, ils sont odieux, alors même que les lois n’en peuvent attaquer la validité.

Durant le cours si borné de notre carrière apprenons à connoître le prix du temps ; dans cette course rapide ne négligeons aucun moyen, ne perdons aucune occasion de nous rendre utiles, tâchons de ne donner que de bons exemples et de ne laisser après nous que de nobles souvenirs.

Une vie écoulée dans l’oisiveté, l’indolence et dans la vaine dissipation du monde n’est qu’une insipide et coupable végétation.

Nous pensons que nous ne pouvons mieux compléter ce chapitre qu’en offrant à la jeunesse un extrait succinct de pensées religieuses sur le temps, tirées de l’Écriture sainte et des orateurs chrétiens.


J’ai passé par le champ du paresseux et par la vigne de l’insensé, et j’ai trouvé que tout étoit plein d’orties ; que les épines en couvroient toute la surface, et que les murs étoient abattus ; en voyant cela j’ai fait mes réflexions, et je me suis instruit par cet exemple. Prov., chap. 24.

Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent l’abondance, mais tout paresseux est toujours pauvre. Ch. 21.

Allez à la fourmi, considérez sa conduite et apprenez à devenir sage ; puisque n’ayant ni chef, ni maître, ni prince, elle fait néanmoins sa provision durant l’été, et amasse pendant la moisson de quoi se nourrir. Jusqu’à quand dormirez-vous paresseux ? quand vous réveillerez-vous de votre sommeil ? Prov., ch. 6.

N’aimez point le sommeil, de peur que vous ne tombiez dans l’indigence ; soyez vigilant et vous serez dans l’abondance. Les désirs tuent le paresseux, il passe sa vie à former des souhaits. Prov.

O toi, qui que tu sois, qui vis sur cette terre, qu’y fais-tu ? quels sont tes travaux ? Pourquoi consumes-tu dans un lâche repos un temps si précieux… tout homme qui se présente te fournit l’occasion d’être utile ; si tu ne peux rien faire pour lui, aime-le ; et quand ton cœur sera pénétré de ce doux sentiment, adresse au ciel tes vœux les plus ardens pour qu’il verse sur lui ses bienfaits : ton créateur et ton maître agréera tes vœux ; l’implorer pour le prochain, c’est rendre un digne hommage à sa bonté suprême ! Veilles de saint Augustin.

Dès qu’on est dans ce corps mortel, on ne cesse de tendre vers la mort. Tout le temps que l’on vit est autant de retranché sur celui qu’on doit vivre ; tout le temps de cette vie n’est qu’une course rapide vers la mort. Saint Augustin.

La perte du temps est un des plus grands désordres du monde. Cette vie est si courte, tous les momens en sont si précieux… et néanmoins nous vivons comme si cette vie ne devoit jamais finir, ou que nous n’y eussions rien à faire… Hélas ! si un réprouvé avoit un seul moment de tout le temps que nous perdons, comment en useroit-il ? A chaque instant de son existence, on pourroit gagner une éternité bienheureuse. Nous ne laissons échapper aucune occasion de nous amuser ou de nous enrichir ; et nous perdons à toute heure l’occasion de nous sauver. La journée la mieux employée n’est pas celle où vous avez le plus avancé vos affaires ; mais celle où vous avez amassé le plus de mérites, et dont Dieu est le plus content. Faites en sorte qu’à quelque heure qu’on vous rencontre, si l’on vous demandoit : que faites-vous ? vous puissiez répondre : je travaille pour Dieu et pour mon salut. Pensées Chrétiennes.

Lisez attentivement les divines écritures, vous y verrez partout l’oisiveté en exécration ; le travail expressément recommandé à tous, sans distinction de rangs ni de sexes ; l’arbre stérile coupé et livré aux flammes, le serviteur négligent précipité dans les ténèbres extérieures, et toujours la paresse punie avec autant de sévérité que l’infidélité. La politique humaine entend-elle aussi bien les intérêts de la société ? s’arme-t-elle d’autant de rigueurs contre ces spectateurs indifférens qui moissonnent largement dans un champ où ils n’ont point semé ? à peine a-t-elle des punitions pour les scélérats, comment en auroit-elle pour les paresseux ! ils sont souvent les mieux récompensés ; aussi, sûr de l’impunité, on embrasse un état, on se charge d’un emploi, et on néglige sans crainte d’en remplir les obligations. Ils ont suivi les déréglemens de leur cœur, dit le prophète ; voilà la source du mal, et dès lors ils ont mis les plaisirs à la place des devoirs, les amusemens à la place des occupations ; ils se sont rendus inutiles : la conséquence est juste ; pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la scène du monde ; tout s’y passe en représentations ; presque rien ne s’y passe en réalités ; tous les postes sont occupés en apparence, et cependant à le prendre à la rigueur, que de postes vacans, que de titres sans fonctions, que de ressorts qui n’agissent point, que de principaux mobiles qui s’arrêtent !… divinités inférieures de la terre, nobles, grands, puissans du siècle, souffrez que nous vous interrogions ; tout s’agite, tout est en mouvement autour de vous ; pourquoi seuls croupissez-vous dans l’oisiveté ? n’êtes-vous pas pécheurs, et le joug n’a-t-il pas été imposé à tous les enfans d’Adam, comme la pénitence de leur prévarication ? n’êtes-vous pas citoyens ? est-il juste que vous dévoriez tout le fruit des travaux des autres et que vous ne preniez nulle part à ces mêmes travaux ? avec tant d’orgueil vous croyez-vous si peu nécessaires à la société qu’elle ne souffre aucun dommage de votre inaction ?… Non, vous n’êtes plus grands, votre seule inutilité vous dégrade, et Dieu ne vous distinguera de la foule que vous méprisez, que par les châtimens qu’il prépare à votre indolence. (Sermon sur les devoirs de la vie civile, par l’abbé Poule.)

Vous serez toujours content le soir quand vous aurez utilement employé la journée. Imitation de Jésus-Christ.

CHAPITRE XII.
Du Devoir.

Les prétendus philosophes du dernier siècle et leurs disciples ont pris plaisir depuis plus de quatre-vingts ans à élever sans cesse des qualités, des actions arbitraires et même des vices au-dessus du devoir ; et c’est une des choses qui a le plus contribué à bouleverser toutes les idées morales. Rien n’est aussi beau que le simple devoir, fondé sur les préceptes religieux, lorsqu’il est fidèlement suivi ; parce qu’il peut seul être la règle infaillible de nos actions, de nos mœurs et la juste mesure de la vertu.

Dans le cours ordinaire de la vie, le devoir toujours admirable n’offre rien d’éblouissant, il ne demande alors que des vertus modestes qui touchent sans briller, et dont souvent même il prescrit de cacher les sacrifices les plus méritoires et les plus pénibles[49] ; mais dans les situations extraordinaires et périlleuses, le devoir inspire un courage éclatant, il exige l’héroïsme[50]. C’est ainsi que dans les préceptes sur le mariage l’évangile dit : vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église jusqu’à se livrer lui-même pour elle. L’Esprit saint qui a donné ce commandement : faites l’aumône de votre bien, et ne détournez votre visage d’aucun pauvre, donne encore celui-ci : lorsque vous ferez l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite. Ev. saint Mathieu, ch. 15.

[49] Par exemple une épouse malheureuse doit cacher ses peines, ses confidences sur un tel point seroient de coupables délations, comme l’a si bien dit un de nos poëtes.

« Le devoir d’une épouse est de paroître heureuse. »

(Destouches.)

Il en est de même pour des enfans bien nés, qui ne doivent jamais se plaindre de leurs parens pour les frères et sœurs, etc., etc.

[50] On voit d’une manière bien frappante dans les mémoires de madame la marquise de Bonchamps, le développement de cette importante vérité : madame de Bonchamps ne fut point une amazone, le devoir a dirigé toutes ses actions ; elle a été seulement une épouse affectionnée, soumise, obéissante, et sa conduite entière fut héroïque.

Nous parlons ici du devoir qui n’est nullement étranger au sujet principal que nous traitons ; car il n’y a sans lui aucun ordre dans la vie ; tout y devient arbitraire comme les vertus ; on n’a point les goûts de son état, on en néglige les occupations, on n’agit que par les caprices de l’imagination qui est toujours déréglée quand le devoir ne la fixe pas ; et l’on tombe dans presque tous les écarts causés par le vice et les passions, ce qui comme nous l’avons déjà dit entraîne inévitablement une prodigieuse perte de temps.

C’est en exaltant continuellement les fausses vertus qu’on est parvenu à dédaigner le devoir ; on a même loué des crimes ; nos philosophes qui vantent sans cesse la nature, s’extasient sur les actions qui outragent le plus la nature : ils admirent avec enthousiasme le suicide, les pères qui font mourir leurs enfans, les enfans qui assassinent leurs pères, les frères qui font condamner leurs frères, etc., etc. On conçoit qu’une telle dépravation de principes peut exister chez des peuples payens, mais elle est inexcusable parmi des chrétiens ; et il est bien étrange que les philosophes modernes qui ont tant déclamé contre les préjugés, en ayent adopté d’aussi sanguinaires ! il y a toujours eu (depuis même le christianisme), un grand abus moral dans les éducations de collége : c’est l’admiration passionnée qu’on inspire à la jeunesse pour des actions barbares faites par quelques-uns des héros de l’antiquité. Si l’évangile n’eût pas constamment combattu ce fol enthousiasme, si les sages ordonnances de nos rois ne l’eussent pas si souvent réprimé, nous serions depuis long-temps dans la plus affreuse barbarie ; mais ces germes de corruptions ne se sont que trop propagés, ils ont produit le faux point d’honneur, le duel et tous les préjugés de l’orgueil (3). Nous croyons avoir prouvé dans un autre ouvrage[51] que toutes les opinions des philosophes modernes, qu’ils ont publiées comme de si lumineuses nouveautés, se trouvent (sans qu’il en manque une seule) dans l’Histoire des hérésies ; on peut ajouter que les amplifications de collége ont aussi beaucoup contribué à gâter l’esprit de ces mêmes philosophes ; ainsi de mauvaises compositions d’écoliers, commentées par l’ignorance et l’impiété, ont bouleversé le monde !…

[51] La religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable philosophie.


Qu’on me permette d’insérer ici une réflexion sur le duel qui me paroît assez frappante et que j’ai placée dans l’Histoire de Henri le Grand : sans parler de la religion et de l’humanité, il y a contre le duelliste un argument sans réplique ; c’est qu’il est impossible que jamais il combatte comme l’honneur ou le bon sens l’exigeroit, c’est-à-dire avec une parfaite égalité : il est toujours inférieur ou supérieur à son adversaire dans ce genre d’habileté ; le désavantage, dans ce cas, est la plus absurde des duperies ; l’avantage est contre l’honneur. Dans cette lutte, la maladresse est une sottise, la supériorité est une honte ; l’un des champions est un imbécile, et l’autre est presque un assassin ; ceci est sans exception, car sur deux duellistes, ou médiocres ou fameux, il y en a toujours un plus fort que l’autre. Si les jeunes gens bien nés faisoient ces réflexions, ils prendroient un salutaire mépris pour le duel. Histoire de Henri le Grand, par l’auteur de cet ouvrage, t. II, seconde édition, p. 301.

C’est vraisemblablement une idée de ce genre qui fit établir jadis, parmi les duellistes, une loi bizarre dont Brantôme rend compte dans son discours sur les duels. Il dit que pour la gloire du duel il falloit que le vainqueur même fût blessé, afin de prouver apparemment (ce que Brantôme ne dit pas) l’égalité du combat ; Brantôme rapporte à ce sujet le fait suivant :

Deux amis se brouillèrent et se battirent ; l’un des deux, sans être blessé, renversa l’autre d’un coup d’épée, et le voyant nageant dans son sang, il s’élança vers lui pour le relever et le secourir ; l’un et l’autre convinrent que le vainqueur contrefaisant le blessé, porteroit trois jours son bras en écharpe ; en effet, dit Brantôme, le vainqueur se souilla le bras du sang de la blessure de son adversaire, il mit son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu’il avoit reçu un coup d’épée ; le blessé guérit et les deux champions reprirent l’un pour l’autre une amitié qui dura toute leur vie. Henri IV, comme tous les grands hommes (Condé, Turenne, etc.), méprisoit la manie sanguinaire du duel, qui fut si fréquente sous son règne, il fit tous ses efforts pour réprimer cette férocité ; il faisait souvent venir dans son cabinet des jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en empêcher ; aussi, fatigué de leur déraison, écrivoit-il à Sully : Certes, mon ami, cette jeunesse devient bien insolente. Voyez Mémoires de Sully, t. VII, p. 60.

Il est remarquable que dans ce temps où le duel étoit si commun, on n’entendoit pas parler de suicide, c’est qu’il y avoit un fond de sentiment religieux ; le duelliste peut espérer qu’il ne sera pas tué ; le suicide renonce sans illusion à toute espérance.

Nous pensons que des réflexions sur la fausse et la véritable gloire doivent naturellement terminer cet ouvrage, puisque le but, sur la terre, du bon emploi du temps, est de mériter et d’obtenir l’estime générale avec l’approbation de sa conscience. Ainsi, nous allons tâcher de donner des définitions exactes et précises des différens genres de gloire.

CHAPITRE XIII.
De la fausse gloire.

Parmi tant d’idées ingénieuses des anciens, il en est une surtout qu’on n’a pas assez remarquée, et qui méritoit plus d’éloges que la ceinture de Vénus : les Grecs avoient élevé deux temples qui se touchoient ; l’un à l’Honneur et l’autre à la Vertu, et il falloit passer par ce dernier pour arriver au temple de l’Honneur ! le christianisme a perfectionné cette belle idée en sanctifiant la vertu dont il a fait dans tous les détails de la vie, un devoir essentiel ; puisqu’ainsi que nous l’avons dit, il prescrit des sacrifices et des dévouemens admirables dans toutes les circonstances où l’on peut les faire pour les autres et pour sa patrie, et que toutes ces actions sont des devoirs commandés par l’évangile (4).

La fausse gloire est celle qui non seulement n’est pas fondée sur le devoir, mais qui se trouve continuellement en opposition avec la morale ; la gloire d’un duelliste est fausse et même odieuse, parce qu’elle outrage l’humanité, la religion et la raison ! car il y a une inconséquence bien ridicule à louer la grandeur d’âme qui pardonne tout, à convenir que la clémence est une vertu sublime, et cependant à se montrer implacable envers même un ami pour un geste douteux, ou seulement pour une parole piquante. Il est bien absurde d’admirer le noble pardon des injures et de faire en même temps une vertu de la vengeance[52] (5) !

[52] J’ai entendu dans ma jeunesse, à une séance publique de l’Académie françoise, un célèbre académicien dire dans un discours qui fut imprimé : Que l’on ne sait point aimer quand on est incapable de haïr, et qu’on n’est point reconnoissant lorsqu’on n’est pas vindicatif ! Il est vraisemblable que cet académicien avoit pris ces pernicieuses idées dans ses premières études, et qu’il avoit admiré dès sa jeunesse cette épitaphe de Sylla :

« Nul ami ne lui fit du bien, nul ennemi ne lui fit du mal qu’il ne l’ait rendu au centuple. »

Qu’on se figure ce que deviendroit la société si chaque individu se faisoit une loi de rendre le mal au centuple !

La fausse gloire militaire est celle des conquérans qui, sans avoir à se plaindre de ceux qu’ils attaquent, ne portent tous les fléaux de la guerre chez leurs voisins, que pour envahir injustement des provinces. Un général d’armée, quels que soient ses exploits, n’obtient qu’une gloire usurpée quand il ne maintient pas dans son armée la discipline sévère qui peut empêcher, réprimer et même prévenir les excès en tout genre ; enfin lorsqu’il ne croit pas, comme le grand Turenne, que le premier talent d’un grand capitaine est d’épargner le sang des troupes qu’il commande, et même au risque de retarder des succès éclatans et décisifs[53]. La cupidité dans un général d’armée ne peut aussi s’allier avec la gloire (6).

[53] Voyez les Mémoires de Turenne.

On a beaucoup déclamé contre les financiers qui font de grandes fortunes ; des généraux d’armée qui s’enrichissent en deux ou trois campagnes sont infiniment plus coupables et plus scandaleux, car on peut dire d’eux sans figure, qu’ils se sont engraissés du sang et de la substance des peuples.

Le courage sans l’humanité n’est qu’un instinct féroce et destructeur ; un véritable héros est à la guerre le protecteur de la foiblesse et de l’innocence ; les femmes, les vieillards, les enfans et les paisibles habitans des campagnes trouvent en lui un appui et même s’il le faut un défenseur. Il ordonne à ses troupes de respecter sur le territoire ennemi jusqu’aux productions de la nature : il ne permet pas, à moins d’une absolue nécessité, que l’on coupe des arbres, que l’on ravage des moissons des champs, etc. Mais pour se soumettre à ces lois et pour les faire exécuter, il faut que ce héros soit religieux[54] ; s’il n’est pas guidé par une volonté souveraine et par des ordres sacrés, il étendra toujours jusqu’à la cruauté les droits affreux de la guerre, il ne prendra aucune des précautions nécessaires pour que les blessés soient parfaitement soignés ; sans humanité pour eux il sera communément sans générosité pour les prisonniers ; il ne fera des actions louables en ce genre que par caprice ou par quelque intérêt particulier, et il se démentira dans mille autres circonstances, tandis que le héros chrétien, obéissant à des commandemens invariables (qu’il connoît tous), est constamment patient dans les revers[55], modeste dans les succès[56], car il attribue tout à la providence ; enfin il est toujours généreux et magnanime.

[54] Parce qu’il aura lu les préceptes divins qui défendent aux guerriers tous les abus de la guerre, et qui leur prescrivent la plus tendre humanité ; j’en ai cité la plus grande partie dans les Dîners du baron d’Holbach.

[55] Souffrez les suspensions et les retardemens… acceptez de bon cœur tout ce qui vous arrivera… (Ecclésiastique, ch. 3.)

[56] Ne vous élevez point au jour où vous serez en honneur. (Ecclésiastique, ch, 11.)

CHAPITRE XIV.
Des Préjugés.

Un préjugé est une idée fausse, adoptée comme vraie et qu’on érige souvent en maximes ; mais les préjugés autrefois étoient puériles ; à l’exception de ceux du faux point d’honneur, ils étoient en général très-innocens. On ne faisoit de mal à personne en croyant que le vendredi est un jour malheureux, qu’il ne faut pas se trouver treize à table, ni renverser une salière, etc. ; les préjugés de nos jours sont d’un autre genre, et ils ont pris un caractère de méchanceté, d’arrogance et de pédanterie qui n’appartient qu’à ce siècle ; les hommes qui s’y livrent, en les proclamant avec orgueil, croyent être à la fois des philosophes pleins de génie, et des politiques consommés, faits pour devenir de grands ministres d’état.

Il est certain que le bouleversement de la morale a produit depuis trente ans une infinité de préjugés odieux et ridicules publiés dogmatiquement comme des sentences remplies de sagesse et de profondeur ; en voici quelques-unes : Tous les prêtres sont des hypocrites, toutes les religieuses sont des victimes[57]. La passion ennoblit ou du moins excuse tout. Il est des défauts aimables et des foiblesses que le temps rend respectable. La modération est la vertu des gens médiocres. Quand on a déclaré son opinion il faut suivre sa ligne ; c’est-à-dire que si l’on s’est engagé dans une mauvaise route, il ne faut pas la quitter ; ce qui s’accorde parfaitement avec la maxime qui nous apprend qu’il est des foiblesses que le temps rend respectables. Ainsi lorsqu’on persévère pendant un grand nombre d’années dans une vie criminelle, on doit être admiré puisqu’on est digne d’inspirer la vénération[58] ! et quant à la passion qui ennoblit tout, nous avons déjà remarqué que cette épouvantable maxime autorise tous les crimes. Nous pourrions encore citer beaucoup d’autres sentences du même genre, entr’autres sur le suicide, mais ces exemples doivent suffire.

[57] Cependant, à la révolution, presque tous les prêtres se laissèrent dépouiller ou souffrirent le martyre pour la religion ; et à l’exception de dix ou douze mauvaises religieuses, toutes les autres refusèrent de sortir de leurs monastères lorqu’on leur en ouvrit les portes ; on les en chassa au nom de la liberté, et elles subirent héroïquement, pour la foi, les persécutions, la captivité et la mort. On avoit vu jadis la même chose à Genève du temps de Calvin, lors de la prétendue réformation.

[58] L’Écriture sainte dit : « Quand on est tombé, ne se relève-t-on pas ? et quand on s’est détourné du droit chemin, n’y revient-on plus ? » (Jérémie, chap. 8.)

Sans doute, on peut revenir à la vertu, et avec une grande gloire, car, il faut une force d’âme peu commune pour reconnoître franchement ses fautes et pour les abjurer.

Voilà d’horribles préjugés !… la philosophie moderne en les accréditant a bouleversé l’Europe et s’est déshonorée aux yeux de l’univers !

Les philosophes qui se sont piqués de parler avec tant de hardiesse sur les rois et sur les grands de la terre ne se justifieront jamais des basses flatteries qu’ils ont prodiguées à Frédéric, roi de Prusse, et à Catherine II, impératrice de Russie, sur leurs conquêtes ; ils n’ont aussi jamais osé parler contre le duel dans la crainte de déplaire aux jeunes gens dont ils vouloient favoriser toutes les passions, afin de se faire parmi eux de nombreux partisans.

CHAPITRE XV.
De la gloire littéraire.

Avec de la souplesse et de l’intrigue, on obtient une renommée passagère ; en ménageant les admirateurs des philosophistes (alors même qu’on prétend être moraliste), on se fait des partisans dans tous les partis, on est loué dans les journaux ; mais tout cela n’est pas de la gloire qui ne s’acquiert que par la réunion de la parfaite droiture, de la morale, de l’instruction et des talens. Alors en dépit des cabales et des complots de la haine et de l’envie, on a pour soi les suffrages du public, et l’on fait des ouvrages utiles et qui restent.

Pradon et Scudéri eurent pendant leur vie un grand nombre de prôneurs, cependant leurs écrits n’ont pas vécu âge d’homme, et ils sont pour jamais ensevelis dans l’oubli. Corneille, Racine, Molière, Boileau, ainsi que tous les grands hommes du grand siècle ne furent point des intrigans, et leurs ouvrages sont immortels !…[59]

[59] Aussi, dans ce temps, Corneille écrivoit-il avec autant de vérité que de fierté :

« Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée. »

Si les jeunes auteurs savoient à quoi ils s’engagent lorsqu’ils se décident à se faire des partisans dans toutes les classes et parmi les personnes de différentes opinions, ils seroient effrayés d’un tel dessein.

Il est sans doute des ménagemens commandés par le bon goût et même par l’honnêteté ; on ne doit jamais critiquer qu’avec le ton de l’estime les ouvrages dont la morale est pure, et dans tous les cas, on doit s’interdire toute personnalité ; mais les écrits corrupteurs ne méritent point de ménagement ; et ne pas condamner nettement de mauvais principes est une inexcusable lâcheté.

On perd indubitablement une partie de son talent lorsqu’on s’impose des déguisemens, des détours et de certains adoucissemens ; quelque légers qu’ils soient, ils altèrent toujours le naturel du style et l’énergie des sentimens. Enfin la propriété d’expression qui caractérise particulièrement les bons écrivains ne peut se trouver dans de tels ouvrages ; et si les ménagemens de ce genre sont fréquens, on tombera dans les plus absurdes inconséquences ; car la morale est et doit être inflexible, elle n’admet ni la souplesse, ni les condescendances ; on ne compose point avec elle, ses principes sont toujours absolus et positifs. Pour se faire des partisans, il faut encore se résoudre à perdre un temps énorme ; on est obligé de se livrer à une extrême dissipation : il faut cultiver des gens de tous les partis, et ce qu’il y a de pis, une infinité d’importuns et d’ennuyeux ; ainsi les dîners, les visites faites ou rendues, la cour assidue que l’on croit indispensable de faire aux journalistes, les extraits de ses propres ouvrages que l’on veut bien se charger de faire soi-même, et qu’on envoie ensuite aux rédacteurs bienveillans ; les billets, les lettres, en un mot toutes les correspondances de vanité, les matinées perdues par les interruptions des oisifs, les après-midi écoulées aux spectacles, les soirées passées chez les partisans protecteurs, et les lectures dans lesquelles on rassemble ses partisans les plus zélés ; toutes ces choses ne peuvent assurément pas s’allier avec un travail constant et régulier, et nous n’avons point parlé des auteurs dramatiques qui, en général, s’imposent bien d’autres obligations. On se récrie sans cesse sur la flatterie des cours, les auteurs intrigans se permettent des flatteries bien plus multipliées et beaucoup moins délicates sur le goût, le tact, l’esprit, la finesse, les connoissances littéraires de leurs protecteurs et protectrices, qui souvent ne sentent pas la mesure d’un vers et ne savent pas l’orthographe !…

Combien il est plus simple et plus facile de ne rechercher que la véritable gloire, et de tripler sa vie, ses talens et ses écrits par de solides études !…

C’est en passant une grande partie de chaque jour enfermé dans son cabinet avec une écritoire et des livres qu’on se prépare des succès honorables, et qu’on se rend digne d’obtenir une véritable gloire, tandis qu’en même temps on apprend à s’en passer.

Une chose que nous avons souvent remarquée, et qui est tout à la gloire de l’étude, c’est que les gens de lettres laborieux, souffrent les interruptions avec beaucoup plus de douceur que les paresseux ; quand ces derniers se décident à un petit travail, ils y attachent une si grande importance, ils ont fait sur eux-mêmes un si prodigieux effort, qu’il leur semble qu’il n’y a rien de si respectable que la clôture de leur cabinet. C’est bien pire, lorsqu’au lieu de s’y occuper de littérature, ils y méditent quelque intrigue, et qu’en conséquence ils sont assis à leur bureau pour écrire une douzaine de billets pressés sur la chose importante qu’ils sollicitent ; et dans ce genre, ce n’est pas le mérite qui obtient, c’est communément le plus diligent et le mieux protégé. Malheur à l’indiscret qui suspend un semblable travail : il sera reçu avec l’impolitesse et toute la brusquerie que peuvent donner la colère et l’humeur. On n’a rien de pareil à craindre avec le littérateur véritablement studieux : il dit comme La Bruyère : « Je ne suis point farouche, encore moins inaccessible ; si vous avez à me parler, venez en assurance, je quitterai volontiers la plume pour vous écouter. » En effet, comment l’homme qui nourrit et forme tous les jours son esprit et son cœur par d’excellentes lectures, et qui consacre ses talens à la censure des vices, des ridicules, et à la défense des bonnes doctrines, pourroit-il être impertinent, désobligeant et grossier ? D’ailleurs, ayant une grande habitude du travail, il peut le quitter et le reprendre sans peine. Nous l’avons déjà dit, lorsqu’on ne soutient point de sophismes, qu’on n’a point d’inconséquences à pallier, ni de mauvais principes à dissimuler, on ne perd jamais le fil de ses idées ; ainsi, alors on supporte sans chagrin les interruptions, on accueille avec urbanité jusqu’aux importuns même ; et l’on reçoit avec intérêt, avec joie, ceux qui viennent demander quelque service. A quoi pourroient être utile l’étude, la lecture et la culture des lettres, si de si nobles occupations n’adoucissoient pas le caractère et les mœurs ?

Un homme de lettres, dans le commerce de la vie, doit être plus aimable qu’un autre ; on a le droit d’attendre davantage de celui qui a profondément réfléchi sur la rectitude de nos actions, sur la délicatesse des procédés, enfin, sur tous nos devoirs en général ; les écrivains moralistes, ainsi que les prédicateurs, sont obligés de conformer leur conduite aux principes qu’ils établissent dans leurs ouvrages. S’ils veulent se distinguer dans la société par l’esprit et le savoir, on les accusera toujours d’orgueil et de pédanterie ; d’ailleurs, ce seroit, de leur part, un mauvais calcul ; ils ont fait, à cet égard, leurs preuves, et la modestie ne doit leur rien coûter. Mais on devroit les reconnoître, lorsqu’on les rencontre, par une politesse plus recherchée, des manières plus douces, et surtout par cette bonhomie simple et naturelle qui donne tant de charme au talent !

Nous n’avons point fait de chapitre particulier pour la gloire politique ; une femme n’est pas en état de traiter un sujet si étendu et si compliqué[60] ; je dirai seulement que la politique sans droiture et sans probité est fausse et méprisable. L’étude de l’histoire et l’expérience prouveront toujours cette importante vérité ; la politique de saint Louis fut magnanime, et tous les rois de son temps le prirent pour arbitre ; Henri IV eut la même droiture avec le même succès ; Sully, son ministre et son ami, nous a laissé dans ses mémoires un monument admirable de l’utilité, de la bonne foi dans les négociations ; et en politique, on lit dans l’histoire de Charlemagne un trait bien remarquable, qui prouve que non-seulement la justice, mais la grandeur d’âme seroit plus utile en affaires que la rigueur. Voici ce fait, tiré de la vie de Charlemagne, par M. Gaillard :

[60] J’ai parlé de la gloire militaire, parce qu’on peut aisément la séparer de la tactique ; il n’en est pas ainsi de la gloire politique qu’on ne peut bien définir sans entrer dans quelques discussions sur les différentes formes de gouvernement.

« Pendant la captivité de François Ier à Madrid, Charles-Quint délibéra dans son conseil sur le traité qu’il devoit faire avec ce prince ; l’évêque d’Osma, confesseur de Charles-Quint, fut d’avis de traiter le roi de France avec une générosité qui pût assurer à jamais de son amitié, en obtenant toute sa reconnoissance. Il proposa donc de n’exiger de lui aucune cession, et de lui rendre la liberté ; le duc d’Albe rejeta cet avis comme dévot et chimérique, et entraîna tout le conseil. Dans le même temps, le fameux Érasme indiquoit dans ses écrits ce parti généreux comme le seul moyen d’assurer la paix. C’étoit, dirent dédaigneusement les ministres de Charles-Quint, l’idée d’un bel esprit, fort belle en morale et sur le papier ; mais qui ne valoit rien en politique. On sait que François Ier protesta contre tout ce qu’il avoit signé en Espagne ; deux siècles de guerre, suite de la rigueur du traité de Madrid et de l’inexécution nécessaire de ce traité si dur, ont prouvé que c’étoit l’avis du confesseur et du bel esprit qu’il auroit fallu suivre. »

CHAPITRE XVI.
De ce que seroit une parfaite civilisation.

C’est ce qu’il ne faut pas chercher dans les utopies profanes, on n’y trouveroit qu’une philanthropie remplie d’inconséquences, des idées incohérentes et des systèmes d’une exécution impraticable ; c’est en adoptant les lois qui nous sont imposées par l’Écriture sainte, et en se réglant sur ses divins préceptes, que l’on pourroit, sans aucun effort d’imagination, tracer le tableau touchant d’une véritable civilisation ; c’est-à-dire la parfaite harmonie qui doit se trouver entre la religion, les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages et les arts. Il ne faut pour cela que retrancher de nos institutions et de nos coutumes les choses qui sont en opposition avec l’évangile. Ainsi donc, dans cette supposition, voici ce que seroit la société :

On n’y verroit point de luxe frivole, insolent ou imposteur, la magnificence y seroit toujours réelle et bienfaisante. Les arts seroient employés en grand et toujours d’une manière noble et utile. Les talens seroient ennoblis, sanctifiés, bénis par la religion et par la charité ; on ne connoîtroit que la louable émulation de la vertu, qui ne produit que de bonnes actions, et non celle de l’amour-propre, qui n’engendre que l’envie et la haine. La mendicité n’existeroit plus, nos cœurs ne seroient plus assez endurcis par l’habitude pour entendre, sans s’émouvoir, répéter (avec vérité) mille fois chaque jour ces paroles déchirantes : Je meurs d’inanition, mes pauvres petits enfans manquent de pain !… Il n’y auroit plus de guerre injuste, la paix seroit universellement regardée comme le premier des biens ; le doux nom de frère ne seroit point entre les rois un vain titre, les souverains seroient toujours prêts au besoin à se secourir mutuellement ; enfin la guerre chez les peuples véritablement policés seroit d’autant plus redoutable et plus glorieuse que toujours défensive ou généreuse, et par conséquent, toujours équitable, légitime, bienfaisante, elle ne présenteroit jamais l’affreux tableau d’horribles représailles, de pillages barbares, de dévastations inutiles ; elle n’offriroit que l’admirable exemple d’un magnanime emploi de la force et de la valeur.

Le duel seroit regardé comme une action aussi stupide que barbare ; les loteries, les maisons de jeu et d’autres maisons plus infâmes encore seroient supprimées ; le goût du gros jeu dans la société paroîtroit une cupidité monstrueuse et déshonorante ; tout auteur seroit forcé par des lois sévères de respecter la religion, les mœurs et le gouvernement ; deux spectacles d’un genre noble et moral suffiroient dans les plus grandes villes à une nation sage et laborieuse.

Les boutiques de marchandes de modes, et les maisons de restaurateurs, n’occuperoient plus la moitié de toutes les grandes villes, car on penseroit qu’un extérieur simple et modeste embellit mieux une femme que les draperies à la grecque ou les chapeaux à l’anglaise ; aussi singulièrement mobiles dans ce moment que les caprices mêmes de la mode qui les a créés[61]. Les gens du monde ne s’échapperoient plus de leur famille pour aller sans cesse dîner ou souper dans des cabarets ; la tempérance et la sociabilité seroient comptées au nombre des vertus. La gourmandise paroîtroit un vice aussi inexcusable et plus bas que l’ivrognerie : les animaux sont voraces et ne sont point gourmands, ils ne mangent jamais au-delà de leur appétit. J.-J. Rousseau a écrit, il y a soixante ans, que la gourmandise est le vice des âmes sans étoffe. Cette maxime n’attaquoit alors qu’un bien petit nombre d’individus ; mais aujourd’hui, elle révolteroit presque tous les clubs !… On n’auroit pas le chagrin de voir un talent charmant employé à chanter la gastronomie. Les poètes bachiques ne sont pas estimables, mais Bacchus, dieu du vin et vainqueur de l’Inde, peut être invoqué avec plus d’élégance que l’ignoble Adéphagie[62] ; et les pâtés d’Amiens, et les dindes aux truffes, procureront toujours de moins heureuses inspirations que les vins généreux et pétillans de Bourgogne, de Bordeaux et de Sillery.

[61] En effet, ces chapeaux ont une agitation continuelle qui a quelque chose de très-étrange. Il semble que les fortes têtes anglaises, en les inventant, ont cherché et trouvé le mouvement perpétuel.

[62] Déesse de la gourmandise.

On n’entendroit plus parler de devins, de tireuses de cartes, ni crier dans les rues l’explication des songes ; on ne rencontreroit plus dans tous les carrefours, des baladins amusant et corrompant le peuple par les dialogues burlesques les plus licencieux ; on ne verroit plus étalés dans les boutiques des estampes et des livres obscènes ; les Cagliostro, les Bleton, les Mesmer et tous les charlatans qui, dans nos siècles de lumières et de force d’esprit, ont eu tant de vogue, ne séduiroient plus personne. Enfin, heureux et sage, on ne s’occuperoit plus de politique dans la société ; on ne diroit plus, avec l’ingénieux Pope, que les choses qui, dans la conversation, enlaidissent le plus les femmes, sont la médisance et la politique[63]. Les journaux ne parleroient que des arts, des sciences et de la littérature, et ils en parleroient mieux ; on ne retrouveroit plus dans ces ouvrages périodiques, consacrés à une saine critique, des futilités qu’on auroit rougi d’y insérer autrefois, les articles sur les modes, les parures de femmes, etc.

[63] The scandal and politicks.

Tel seroit l’âge d’or de la civilisation ; on en viendra là, car c’est la seule chose dont on ne puisse trouver de traces dans la mémoire des hommes et d’exemple dans les annales du monde ; cette unique nouveauté sous le soleil mériteroit bien que l’on réunît quelques efforts pour la produire et pour en faire jouir nos petits-enfans.

CHAPITRE XVII.
Suite du précédent.

On a beaucoup répété, sous le règne de Louis XV, qu’on étoit enfin arrivé au siècle de lumières ! et si l’on en croit les philosophistes obscurs qui soutiennent les pernicieuses erreurs des trop fameux encyclopédistes, nous sommes parvenus au degré le plus éblouissant de cette admirable clarté. Il est vrai que des voyageurs ont découvert, dans des îles inconnues, un grand nombre de plantes, de minéraux et d’animaux ; ce qui prouve seulement que les richesses de la création sont innombrables comme les étoiles du firmament ; il est vrai qu’il y a aujourd’hui infiniment plus de peintres, de musiciens, de musiciennes[64], de poètes, d’écrivains, qu’autrefois ; mais il y a aussi infiniment moins de talens supérieurs et d’auteurs laborieux. Des inventions ne sont pas ingénieuses quand elles n’offrent que ce qu’on a déjà, et que c’est avec beaucoup moins de beauté et de solidité ; on ne fait alors que tromper des yeux peu clairvoyans, et l’on gâte le goût général. C’est ainsi qu’on a inventé la lithographie : on y excelle, nous l’avouons ; mais la gravure au burin est entièrement négligée ; l’imprimerie stéréotype est tout-à-fait inférieure à l’ancienne ; les fragiles reliures de basane tiennent lieu des belles et durables reliures de maroquin ; le cartonnage ne peut remplacer que pour quelques semaines les nécessaires et les coffres de bois de cèdre et d’acajou qui duroient toujours. Les orfèvres sont multipliés, mais leurs étalages sont comme ceux des confiseurs, des boutiques d’attrapes : l’argent plaqué, l’or faux et les pierreries factices, y dominent[65] ; il en est ainsi des joailliers. On imite fort bien les pierres fines, et l’on ne taille et l’on ne monte plus aussi bien les beaux diamans. Le mauvais goût s’est glissé chez les marchands et les bijoutiers comme ailleurs ; le goût gothique, qui remplace le moderne, est lourd et massif, mais on aime mieux ce qui est riche ou ce qui paroît l’être que des ouvrages élégans, délicats et d’un beau fini. Les bordures des plus magnifiques schals de cachemire ne vaudront jamais l’imitation d’une jolie guirlande de fleurs. On a fait de grands progrès dans la mécanique, on à inventé une prodigieuse quantité de machines afin de rendre inutile l’adresse humaine ; c’est un triste projet, et qui ne peut s’exécuter qu’aux dépens de la perfection des ouvrages ; les toiles et les perkales, faites par des machines, sont excessivement inférieures à tout ce que les doigts d’une main habile fabriquoient autrefois en ce genre. D’ailleurs, toutes ces machines, en rendant beaucoup de bras inutiles, réduisent à la mendicité une infinité d’individus ; on nous annonce une machine à teiller, ce qui mettra à l’aumône, dans les villages, toutes les vieilles femmes et les jeunes filles de dix ou douze ans. On nous menace encore d’une machine à broder, qui, sans doute, ne pourra imiter que les broderies à grands trous, et qui sont très-ridicules quand on les compare aux charmantes broderies que l’on portoit jadis. Le tulle ressemble à la dentelle, mais il n’en a ni la finesse, ni la solidité ; de sorte que toutes ces inventions, loin de perfectionner les arts d’industrie, les ont fait tomber en décadence. Et que doivent aux sciences des inventions dont le danger ne compense que trop l’utilité ? les paratonnerres qui, faute d’entretien et d’une extrême surveillance, peuvent causer et ont causé de si grands désastres quand la verge de fer est émoussée ? Pendant que nous étions à Berlin, le tonnerre, malgré le paratonnerre, tomba sur le toit du cabinet du roi qui, dans ce moment, étoit à son bureau. Par un bonheur extraordinaire, ce prince ne fut point blessé ; mais le tonnerre causa beaucoup de ravages dans son cabinet. Le même événement est arrivé, il y a quelques années, à Paris, à l’hôtel de la Monnoie. Le fameux chimiste, M. Sage, fit imprimer à ce sujet un mémoire très-effrayant contre les paratonnerres. Au reste, ce fut dans le siècle dernier, long-temps avant la révolution, que Francklin mit à la mode ce redoutable préservatif du plus terrible phénomène de la nature. La chambre, intérieurement revêtue d’étoffe de soie sans aucun mélange de métal, préservoit aussi sûrement et n’avoit point d’inconvénient. Sur la fin du dernier siècle, on inventa encore les aerostats, jusqu’ici sans utilité, et qui ont produit les plus tragiques catastrophes. Les bateaux à vapeur sont une invention toute nouvelle, et l’on en cite déjà plusieurs accidens funestes, ainsi que du gaz hydrogène pour l’éclairage des rues[66]. Il semble qu’un génie malfaisant ait présidé à la plus grande partie des inventions modernes : c’est lui qui, profitant de l’esprit novateur devenu presque universel, a créé les modes depuis trente ans ; c’est lui qui a fait substituer aux lustres, aux candélabres, aux bras de cheminées qui donnoient tant d’éclat et d’élégance aux beaux appartemens, les quinquets et les lampes dont la clarté, infiniment moins douce que celle des bougies, brûle les yeux et force tant de jeunes gens à porter des lunettes. C’est ce même génie qui a fait succéder le stuc au marbre ; et dans les ameublemens, le papier à de belles et durables étoffes, et aux superbes tapisseries des Gobelins. C’est lui qui a donné le goût indécent et baroque de remplacer nos anciennes et commodes tables de nuit par des autels, comme si la galanterie pouvoit s’appliquer à un tel meuble !… C’est toujours ce génie qui a conseillé aux femmes de porter de gros et longs busques qui sont beaucoup plus dangereux que les corps qu’on a quittés, et la nudité des bras, si nuisible à la conservation des dents et des yeux ! Enfin, c’est encore lui qui est cause de la suppression des bourrelets des enfans, et qui fait donner aux adolescens les bretelles croisées sur la poitrine, qui gênent le mouvement des muscles de l’estomac et le jeu des poumons, et qui persuade aux mères et aux nourrices de faire boire du vin et de manger de la viande aux petits enfans à peine sevrés. Et quel vin leur donne-t-on dans un temps où tous les vins sont si indignement frelatés ? Il est bien pénible de voir tous les jours, dans les promenades publiques, de petites bonnes de seize ans, apaiser les enfans qui leur sont confiés, en tirant de la poche de leur tablier un flacon de vin dont elles leur font boire à discrétion !… Nous pourrions encore nous plaindre avec quelque raison de la multiplicité des rivières factices des jardins qui, en les remplissant d’eaux croupissantes, les rendent si humides : et si malsains !… De l’eau épurée par le charbon, procédé qui gâte la meilleure eau de l’Europe, reconnue pour telle, uniquement parce qu’elle contient plus d’air qu’aucune autre, avantage dont la prive totalement l’ébullition, et par conséquent l’épuration par le charbon. C’est ce qu’a démontré M. Parmentier (dont le nom seul en ce genre est une autorité) dans un écrit fondé sur des raisonnemens sans réplique et des expériences incontestables (7).

[64] Comme tout est matériel dans ce siècle, on a perfectionné d’une manière surprenante la mécanique des serinettes et des orgues de Barbarie, vulgairement appelés turlutaines ; on en fait d’étonnans simulacres d’orchestres. Le meilleur que nous ayons entendu est à Berlin, adapté à une grande pendule qui se trouvoit, en 1798, dans le palais du roi. Cette mécanique exécute des symphonies en parties, en observant les piano, les forte et les crescendo, et avec beaucoup de justesse et une très-belle exécution, mais sans tact de mesure et sans expression. On peut parvenir, avec des ressors, à contrefaire le mouvement et des sons, mais la plus parfaite mécanique n’imitera jamais l’âme.

[65] A l’exception d’un très-petit nombre, dont les orfèvres, qui sont de véritables artistes, n’étalent que de beaux et solides ouvrages.

[66] C’est au temps à prouver si le venin d’un quadrupède, introduit dans le sang humain, vaut mieux que l’inoculation.

Nous pourrions gémir aussi sur la multiplication des cabriolets, qui produit tant d’accidens funestes ! sur celle des spectacles, également nuisibles aux mœurs, à la littérature et à la santé (8) ; et sur celle des maisons nouvellement bâties dans Paris, ce qui nous prive de presque tous nos jardins. Si cela continue, cette belle capitale sera, dans dix ans, un véritable gouffre à tous égards, et la ville la plus malsaine de l’univers.

Il est vrai qu’on a tant abattu d’édifices, qu’il faut bien en reconstruire ; mais ceux qu’on a détruits, existoient depuis des siècles et pouvoient durer presque aussi long-temps encore, et les nouveaux bâtimens qu’on élève de toutes parts sont faits pour durer seulement vingt ou vingt-cinq ans ; car, dans le siècle de lumières, on ne s’occupe nullement de ses petits-enfans, et l’on rit du bon La Fontaine, lorsqu’il fait dire à son vieillard octogénaire :

« Mes arrières-neveux me devront cet ombrage !… »

Voilà un vers et des sentimens qui ont bien vieillis !… La mode a corrompu jusqu’à nos jeux : elle a gâté le noble jeu de billard, qui est devenu très-roturier depuis qu’on en a fait un jeu de hasard, ainsi que le wisk ; il s’agit, en jouant aujourd’hui, non de s’amuser, mais de gagner de l’argent. Enfin, on a inventé l’écarté !… Le vénérable piquet et le savant jeu d’échecs, au milieu de tous ces bouleversemens, semblables au juge d’Horace, sont restés inébranlables ; mais ils ne sont plus cultivés que par des vieillards. Quels sont les résultats de tant d’innovations et d’inventions frivoles, futiles, bizarres, dangereuses ? Un mauvais goût presque universel, un égoïsme honteux, une passion extravagante dans les classes inférieures pour un faste menteur qui les ruine, qui corrompt leurs mœurs, et qui confond tous les états ; il n’existe pas un garçon de boutique qui n’ait au moins une épingle de strasse, un anneau de chevalier[67], et pas une ouvrière en chambre qui n’ait à son cou un médaillon et une chaîne d’or faux !… Le régime brûlant des enfans et des adultes (joint à beaucoup d’autres choses dont nous avons parlé) a produit un grand nombre de maladies et d’infirmités nouvelles, entre autres, le croup, les fièvres cérébrales, les rhumatismes dans la jeunesse. On peut dire encore que l’idiotisme et l’aliénation mentale, et les dartres de tout genre, sont infiniment plus communs qu’autrefois.

[67] La seule chose de l’ancienne chevalerie que nous avons renouvelée !…

On trouvera ces observations bien gothiques, et beaucoup de gens les regarderont comme des préjugés naturels dans un auteur de mon âge. Mais je n’ai jamais écrit avec l’intention de plaire à tout le monde ; je dis sans humeur tout ce qui me paroît vrai, utile ; c’est ce que j’ai toujours fait dans ma jeunesse. On n’est pas tenté de démentir un tel caractère à l’époque de la vie où je suis parvenue (9).

Maintenant, après avoir critiqué, je vais me livrer au doux plaisir d’admirer et de louer.

Au sein d’une véritable décadence, quelques hommes de génie dans leur art, ont mis au jour d’heureuses inventions ! et dans un outrage sur l’Emploi du temps, on doit naturellement placer l’éloge du savant et célèbre artiste qui a perfectionné les moyens de marquer les heures, les minutes, les secondes, qui composent nos journées. Les excellentes montres et les belles pendules de M. Bréguet immortaliseront le nom de leur auteur ; et lorsqu’on a l’avantage de connoître personnellement cet habile mécanicien, on applaudit doublement à cette juste renommée !

Je ne puis, de toute manière, refuser un hommage à l’inventeur ingénieux des nouvelles mécaniques de harpe ; à celui qui a rendu parfait le plus beau des instrumens, et qui réunit, à la science d’un grand mécanicien, les connoissances et le goût de l’amateur le plus éclairé en musique et en peinture[68].

[68] M. Érard.

Le procédé inventé par M. Dyle pour peindre sur glace, surpasse infiniment tout ce qu’on a jamais imaginé et fait en ce genre (10).

La médecine et la chirurgie ont fait d’immenses et d’heureux progrès. Outre les écrits de M. Tissot, qui seront toujours utiles, nous en avons d’autres plus savans et beaucoup plus modernes, parmi lesquels on doit distinguer surtout les excellens et magnifiques ouvrages du docteur Alibert, ouvrages qui réunissent au plus haut degré, à la profondeur des recherches, à la clarté, à la sagesse, l’art de bien écrire, talent qui, dans tous les genres, assurera toujours la vogue et la durée des livres.

Nous possédons une faculté de médecine très-imposante par les noms et les talens de ceux qui la composent[69] ; la chirurgie française n’est pas moins brillante, on a perfectionné et même inventé plusieurs opérations chirurgicales avec le plus étonnant succès. On a fait un heureux emploi de la mécanique en inventant pour les malades des lits également ingénieux et commodes. Nous avons aussi de grands pharmaciens[70]. Enfin, il est deux inventions modernes qu’on ne sauroit trop louer : les méthodes qui rendent à la religion, à la société et même aux arts, les sourds et muets et les aveugles nés. Ces grands et touchans bienfaits sont dus à des ecclésiastiques, l’abbé de l’Épée, à son digne disciple l’abbé Sicard, et à un illustre savant dont tout le monde connoît les sentimens si religieux, M. Haüi. Ainsi, c’est la piété qui a produit ces ingénieuses et charitables institutions. C’étoit en effet à elle qu’il appartenoit de rendre à des créatures humaines l’exercice et la jouissance de leur âme, c’est-à-dire, la possibilité de connoître Dieu et de l’adorer. Voilà sans doute de grands acheminemens à la perfectibilité de la civilisation, qui ne sera jamais complète que par les secours et les lumières de la religion.

[69] Et en général, par leurs mœurs, leurs sentimens et leur conduite. L’Écriture sainte nous ordonne d’honorer le médecin ; mais, c’est lorsqu’il est vertueux, ce qu’on ne peut être sans religion. M. Lemaistre, dans son bel ouvrage intitulé : les Soirées de Saint-Pétersbourg, dit, avec raison, qu’on ne doit jamais avoir de véritable confiance en un médecin irréligieux ; on en peut dire autant de toutes les professions : qui oseroit mettre sa confiance dans les hommes publics, les ministres d’état, les magistrats, les notaires, les banquiers, les marchands, etc., etc., dont l’impiété seroit bien avérée ?…

[70] On peut citer avec éloge, après M. Cadet, MM. Lefebvre, rue Chaussée-d’Antin, no 52 ; Planche, même quartier ; Cluzel, rue du Lycée ; Boullay, rue des Fossés-Montmartre, no 17 ; Richard Desruèz, rue Taranne.

On a pensé que cette petite nomenclature sur une chose si importante, pourroit être utile aux étrangers. Il est encore d’autres pharmaciens d’un mérite reconnu ; mais nous n’avons cité que ceux que nous connoissons particulièrement.

CHAPITRE XVIII.
Suite du précédent.

Si l’on abuse des talens, ils deviennent nuisibles à la société ; il en est de même des sciences qui, dans les hommes irréligieux, ne produisent que de vains systèmes et des erreurs plus ou moins dangereuses. La religion qui épure tous nos sentimens peut seule diriger nos connoissances et nos actions vers le bien : comme elle doit toujours servir de guide, elle est toujours une lumière.

Non-seulement les impies n’ont aucune connoissance de la religion, mais ils ont à cet égard, puisé dans les livres imposteurs des philosophistes, une infinité d’idées fausses et de préjugés absurdes ; ils croient fermement qu’un roi dévot est toujours persécuteur, foible, borné, sans courage, et l’ennemi des talens, des lettres et des arts. C’est pourtant ce que l’histoire dément à chaque page[71].

[71] L’histoire générale et l’histoire particulière de chacun des arts.

On trouve dans les saintes écritures, avec un détail admirable, des règles de conduite pour les hommes de toutes les classes de la société ; le souverain ainsi que le pauvre, reçoit, de ce livre divin, toutes les instructions qui lui sont nécessaires. Quand la flatterie encense les rois et les trompe pour les corrompre, l’éternelle vérité leur dit : Le prince qui foule les peuples excite des séditions et des révoltes. La miséricorde et la vérité sont la garde des rois, et la justice est le soutien du trône… Un roi juste rend ses états florissans, un peuple nombreux fait la gloire du souverain… Le prince qui écoute favorablement les faux rapports, n’aura que des méchans pour ministres[72]. (Proverbes.)

[72] Et tout rapport qui accuse sans preuves positives, incontestables, non-seulenent peut être, mais est vraisemblablement faux.

Tous les souverains qui seront pénétrés de ces divines maximes régneront avec gloire ; ainsi, un saint placé sur le trône sera toujours un grand roi, et cette vérité est prouvée par des faits irrécusables.

Les incrédules se sont toujours plu à ne juger les dévots que d’après la conduite des hypocrites et des ignorans de bonne foi qui, faute de lumières et d’instruction, tombent dans des excès que la religion réprouve formellement ; et voilà ce qui produit le fanatisme dont le plus sûr préservatif est l’instruction religieuse, que tout chrétien doit acquérir et qu’il est très-criminel de négliger. On ne peut abuser que des affections humaines et non de la religion : les crimes commis en son nom, loin d’être des abus, ne sont que de monstrueux écarts. L’évangile a tout prévu ; ses préceptes admirables, s’ils sont suivis, arrachent jusqu’à la racine du mal : quand ils prescrivent la véracité, ils défendent le mensonge officieux et même celui qui ne nuit à personne ; ils font un crime des desseins et des pensées coupables ; ils purifient à la fois l’esprit, le cœur et l’imagination ; ils ordonnent le sacrifice de la vie s’il le faut pour des sentimens et des causes légitimes ; ils nous dépouillent de tout égoïsme, ils nous donnent le courage héroïque, la charité sans bornes ; et en nous rendant d’une excessive sévérité pour nous-mêmes, ils nous commandent par-dessus toutes choses le pardon, sans restriction, des plus mortelles injures.

Quel citoyen pourroit ne pas désirer que ses parens, ses enfans, ses amis, ses supérieurs, son souverain, conformassent leurs mœurs et leur conduite à ces salutaires et divins commandemens !

Un préjugé philosophique, très-commun encore, est celui qui persuade que la dévotion ôte le goût des arts ; au contraire, la piété les fait naturellement aimer, car l’industrie humaine, et seulement une maison ordinaire renfermant des meubles, des pendules, des glaces, des tableaux, etc., aura toujours une incontestable supériorité sur les maisons des castors. Les arts concourent donc à prouver l’immortalité de l’âme ? Aussi, il est remarquable que l’on doit à la religion la conservation et la renaissance des lettres et des arts : ce furent en France des ecclésiastiques qui conservèrent les plus précieux manuscrits ; en Italie, les papes furent les restaurateurs de tous les beaux arts, et parmi nos rois, les plus zélés pour la religion, et ceux que l’église a mis au rang des saints, les ont protégés avec éclat : le premier roi chrétien, Clovis, demanda à Théodoric un chanteur italien[73] pour qu’il enseignât son art aux peuples qu’il régissoit. Ce fut un moine (Gui d’Arezzo) qui inventa les notes de musique. Les premiers chrétiens conservèrent secrètement la musique dans Rome. Néron avoit profané la musique par ses orgies et en se faisant louer publiquement par des chœurs de musiciens, ce qui inspira au peuple romain tant d’horreur pour la musique, qu’aussitôt après la mort du tyran, tous les musiciens furent chassés de Rome ; ils se réfugièrent chez les premiers chrétiens qui purifièrent leurs talens dégradés en les consacrant au vrai Dieu. Cet art fut ainsi rappelé à son antique et primitive destination. Constantin-le-Grand, premier empereur chrétien, protégea particulièrement la musique ; Saint-Ambroise et Saint-Grégoire la réformèrent ; Saint-Augustin et Saint-Boniface furent envoyés par ce grand pontife, le premier en Angleterre, le second en Allemagne, pour y établir des écoles de plain-chant, et en 680, le pape Agathon envoya aussi en Angleterre un des premiers chanteurs de sa chapelle. Charlemagne demanda aussi au pape des chantres pour enseigner la musique ecclésiastique dans toute la France. Les musiciens françois se révoltèrent contre les Italiens, et présentèrent une requête à l’empereur pour le supplier de soutenir la prééminence de la musique nationale sur l’étrangère ; mais Charlemagne, avec l’impartialité qu’il avoit en toutes choses, se déclara sans ménagement pour la musique italienne, dont il fonda deux écoles principales, l’une à Metz, et l’autre à Soissons. Le saint roi Louis IX protégea de même tous les arts. Saint-Robert, évêque de Chartres, s’appliqua particulièrement à donner plus de perfection à la manière de chanter en France. Jean de Muris, docteur de Sorbonne, donna une foule de préceptes utiles à l’harmonie renaissante ; c’est lui qui, pour la première fois, employa le terme de contre-point au lieu de celui de déchant.

[73] Ce fut le chanteur Acorède, dit l’auteur du savant et intéressant ouvrage intitulé : Histoire de la musique en Italie.

Dans les pays étrangers, la religion fit aussi renaître les beaux arts, les soutint avec persévérance, et les perfectionna. Notker, bénédictin, abbé de Saint-Galle, en Suisse, fit faire un pas nouveau à la musique, en perfectionnant la manière de la noter inventée par Gui d’Arezzo. L’abbé Benoit, de la ville de Milan, profita de sa faveur auprès de l’empereur Othon II, pour propager la musique en Allemagne. Saint-Dimstan, archevêque de Cantorbéry, introduisit dans sa patrie la méthode de chant à plusieurs voix inventée par le pape Vitellien ; il donna même des règles de composition vocale et instrumentale à ses concitoyens[74]. Regino, abbé dans le consistoire de Clave, écrivit plusieurs ouvrages sur la musique. Le savant prêtre Gerbert a fait aussi de bons ouvrages sur la musique. Nous pourrions citer encore, parmi les saints et les ecclésiastiques, une foule d’autres musiciens ou de protecteurs zélés de cet art : nous dirons seulement que l’on doit encore à la religion les conservatoires de musique établis dans toute l’Italie, et d’où sont sortis les plus grands compositeurs de l’Europe[75].

[74] Saint-Wulfran, dans le même pays, fit aussi plusieurs écrits sur la musique.

[75] Nous avons tiré la plus grande partie de ces citations de l’ouvrage de M. le comte Grégoire Orloff, sénateur de l’empire de Russie, intitulé : Essai sur l’Histoire de la musique en Italie. On trouve aussi dans cet excellent livre une infinité de traits intéressans, entre autres celui-ci :

« Théodulphe, évêque d’Orléans, fut, sous le règne de Louis-le-Débonnaire, condamné injustement à une prison perpétuelle. Il y composa le cantique Gloria laus et honor tibi Christe redemptor, et le chanta le dimanche des rameaux au moment où le prince (qui pouvoit l’entendre) passoit processionnellement. Le chant inattendu d’une belle voix, une mélodie nouvelle, pure, simple, touchante, et surtout les paroles saintes du cantique, émurent profondément le cœur du prince, et le portèrent à la clémence. Il fit aussitôt briser les fers de Théodulphe. »

Enfin, les pèlerinages à la Terre-Sainte furent aussi très-favorables à la musique : inspirés par la vue du Saint-Sépulcre, les pèlerins composoient, à Jérusalem, des cantiques touchans qu’ils apportoient ensuite en Europe. Ces pèlerins, à leur retour, recevoient l’hospitalité dans tous les châteaux ; ils y faisoient entendre leurs chants religieux que les jeunes chastelaines s’empressoient de recueillir et de répandre. Voyez l’Essai sur la Musique, par M. le comte Orloff.

CHAPITRE XIX.
Suite du précédent.

Nous avons prouvé que la musique doit à la religion ses plus belles découvertes, sa culture universellement répandue dans toute l’Europe, et sa perfection. La peinture ne lui doit pas moins : les admirables écoles italiennes ont été formées par les soins des papes et des cardinaux. Saint-Grégoire, justement surnommé le Grand, dont nous avons déjà parlé, fit placer des tableaux dans le monastère qu’il fonda sur le mont Coclini ; presque tous les successeurs de ce saint pontife suivirent son exemple ; entre autres, Honorius Ier, qui fit peindre les catacombes de Rome et l’église de Sainte-Agnès, nouvellement reconstruite. Étienne, abbé du célèbre couvent de Subiaco, près de Rome, en l’agrandissant, le fit orner de peintures. La piété de ces illustres protecteurs de ce bel art, et celle des artistes, consacrèrent à la religion leurs essais, et par la suite tous les chefs-d’œuvres de ces grandes écoles. Les sujets de tableaux tirés de l’Écriture-Sainte donnèrent à ces écoles cette noblesse et ce grandiose qui les distinguent, et des expressions inconnues jusqu’alors : par exemple, la tête de la sainte Vierge réunit ce que nul autre visage ne sauroit exprimer : la dignité d’une naissance royale, la sainteté d’une âme angélique, la pudeur et l’innocence de la virginité, et l’expression de la plus pure, de la plus touchante de toutes les affections humaines, celle de la tendresse maternelle. C’est la réunion de ces sentimens et de ces expressions sublimes qui donne à ces admirables têtes un caractère unique et divin. Raphaël est de tous les peintres celui dont le génie a le mieux saisi ce beau véritablement idéal, puisqu’on ne peut le trouver dans la nature. Les têtes du Sauveur ne pouvoient aussi être représentées dignement que par des artistes pleins de génie : il falloit qu’elles exprimassent à la fois (autant que le peuvent faire des hommes), la sévérité tempérée par une douceur et une bonté célestes : l’indulgence, la patience héroïque et la majesté divine.

Les papes ont accordé la même protection à l’architecture : ils ont fait bâtir toutes les superbes églises de l’Italie, et entre autres le plus beau monument de l’univers, Saint-Pierre de Rome.

La guerre insensée que firent à la peinture les iconoclastes, auroit fait à cet art un tort irréparable, sans une foule de moines qui, alliant au sacerdoce la culture et le goût éclairé des arts, s’enfuirent de Constantinople à cette époque : les papes accueillirent ces fugitifs et comme religieux et comme artistes : des monastères leur furent donnés ; ils y servirent également Dieu par la prière et par leurs talens, en ornant de tableaux peints par eux les églises de ces couvens[76].

[76] Voyez l’ouvrage déjà cité de M. le comte Orloff.

La mosaïque fut aussi renouvelée et perfectionnée par la protection des souverains pontifes, l’antiquité n’a rien fait en ce genre que l’on puisse comparer aux tableaux qui décorent Saint-Pierre de Rome.

Nos premières miniatures furent employées à embellir ces magnifiques livres d’heures qui sont encore au nombre des plus précieux manuscrits des grandes bibliothèques[77].

[77] On sait que Jules Clovio excella dans ce genre ; les miniatures les plus parfaites, peintes par lui, sont dans un livre d’heures que possède le roi de Naples.

Ainsi, la musique, la peinture, l’architecture, doivent tout à la religion, qui n’est donc point ennemie des arts, comme feignent de le croire les philosophes modernes, et comme le croient les ignorans qui n’ont aucune connoissance de l’histoire ; nous allons examiner maintenant si la religion peut nuire à l’héroïsme.

CHAPITRE XX.
Suite du précédent.

Nous prouverons rapidement, par des faits incontestables, que, dans tous les pays, les princes canonisés ou véritablement pieux ont été les plus grands souverains de l’Europe : nous avons déjà parlé de Charlemagne dans une de nos notes (renvoyées à la fin du volume) ; nous ajouterons que ce prince, dont le courage égala le génie, montra toujours, au sein de la guerre même, de la grandeur d’âme et de l’humanité : ce fut ainsi que, vainqueur des Saxons, il leur imposa pour toute condition de paix l’abolition de leurs abominables sacrifices humains[78].

[78] Il avoit conçu un projet qui prouve combien les grandes choses lui étoient familières dans un temps où personne n’avoit encore songé au bien public ; il vouloit faire communiquer l’Océan germanique à la Mer-Noire, par le Rhin et par le Danube, en joignant ces deux fleuves par des rivières intermédiaires… Il tenta aussi d’unir la Muselle à la Saône.

Le saint roi Louis fut aussi héroïquement grand. Que l’on compare sa conduite durant sa captivité chez des barbares, à celle du brave et galant François Ier, prisonnier en Espagne, et l’on verra combien les vertus inspirées par la religion sont supérieures à celles que donne la nature. François Ier, après avoir signé le traité de Madrid, ne tint aucun des articles de ce traité. Saint Louis eut la fidélité la plus scrupuleuse à remplir tous les engagemens qu’il prit avec les infidèles pour sa délivrance (11). Ce même prince qui combattit avec une vaillance si remarquable dans ses expéditions en Asie, avoit déjà montré le plus brillant courage à la bataille de Saintes : il soutint quelque temps, presque seul sur un pont, l’effort d’une multitude d’Anglais qui l’entouroient de toutes parts. Il gagna la bataille ; et au moment même d’une victoire éclatante, il eut la générosité d’accorder une trêve que les ennemis lui demandèrent. En revenant de la Terre-Sainte, le roi s’embarqua avec toute sa famille et un grand nombre de personnes qui voulurent le suivre ; peu de jours après le vaisseau donna sur un banc de sable : le choc fut si violent, qu’il y eut une grande partie de la quille d’emportée. On pressa le roi de passer sur un autre vaisseau, parce qu’il étoit vraisemblable qu’après une telle secousse, ce bâtiment ne résisteroit pas à la mer dans un aussi long trajet. Le roi ordonna aux pilotes de lui dire s’ils quitteroient le vaisseau, en cas qu’il leur appartînt, et qu’il fût chargé de marchandises. Tous, d’une voix unanime, répondirent que non, en ajoutant que c’étoit une chose bien différente quand il s’agissoit d’une vie aussi précieuse que celle du roi, et de la sûreté de la reine et des princes. Mais, répondit le roi, l’existence de chaque homme est précieuse aux yeux de son créateur, et il n’est personne ici qui n’aime autant sa vie que je puis aimer la mienne. Si je quitte ce vaisseau de peur d’y périr, aurai-je le droit de conseiller d’y rester à cinq ou six cents personnes qui s’y sont embarquées pour être avec moi ? Ces personnes, auxquelles je dois donner l’exemple du courage, si je montre cette foiblesse, seront autorisées à craindre ce vaisseau ; et, comme on ne pourra les recevoir sur les autres vaisseaux, elles prendront le parti de s’arrêter à Chypre, et ne trouveront peut-être jamais le moyen d’en sortir. J’aime mille fois mieux remettre ma personne, ma femme et mes enfans entre les mains de Dieu, que d’abandonner tant de braves gens, à mille lieues de leur pays, au hasard de n’y revenir jamais, et de passer misérablement le reste de leur vie[79].

[79] Cette résolution magnanime étoit fondée sur une prévoyance dont l’événement fit voir la sagesse ; car, Olivier de Termes n’ayant osé, malgré l’exemple du roi, rester sur le vaisseau, fut mis à terre à Chypre, où il resta plus de deux ans sans pouvoir trouver d’embarquement ; et l’on peut juger, par les difficultés qu’éprouve un homme de ce rang, de ce que seroient devenus tant d’autres d’une fortune et d’une condition inférieures.

Ce vaisseau, béni par le ciel, porta heureusement le roi en France, avec tous ceux dont il avoit pris un soin si généreux. Ce grand prince, arrivé en France, ne s’y occupa qu’à y établir l’ordre, la paix et la justice ; accessible à tous ses sujets, on ne l’implora jamais en vain. Ses promenades même étoient pour ses peuples des bienfaits[80] : on l’approchoit, on lui parloit ; il écoutoit les plaintes, il consoloit les uns, exhortoit les autres ; il appartenoit à tous. On disposoit de son temps, on profitoit de ses lumières, on jouissoit de ses vertus. Il n’étoit entouré que de gens habiles et vertueux, parce qu’il savoit les choisir, et qu’il ne cherchoit que la justice et la vérité ; car, ce n’était point en démontrant qu’il eût raison, qu’on se mettoit bien auprès de lui, mais en lui faisant voir les choses comme elles étoient.

[80] Quel François ne cherche pas encore dans le bois de Vincennes la place de ce chêne révéré, au pied duquel ce roi si grand, si populaire, se plaisoit à voir ses sujets le prendre pour arbitre.

Louis fit les lois les plus sages, et une infinité de fondations pieuses et bienfaisantes. Charlemagne abolit l’esclavage en France, et Louis affranchit tous les serfs de ses terres ; il fit d’utiles réglemens pour réprimer la débauche et l’impiété qui en est ou la cause, ou la suite. Ce prince aima les lettres ; il fit copier un grand nombre d’exemplaires de l’écriture, des saints pères et des bons auteurs, dont il forma une bibliothèque publique à la Sainte-Chapelle. Enfin, en 1260, il abolit tout-à-fait les duels, chose qu’il préparoit depuis long-temps, et il fonda la Sorbonne[81]. « Où trouvera-t-on ailleurs (dit l’auteur de la rivalité de la France et de l’Angleterre) ce mélange de justice et de clémence, de tendresse et de vertu, d’indulgence et de fermeté, ce désintéressement politique, cette bienfaisance éclairée, cette majesté si douce et si paternelle, ces grandes vues de bien public, et ces détails de charité particulière, ce calme de la raison, et cette chaleur de sentiment. Sage, heureux, quoique sensible, son âme fut remplie par des attachemens toujours légitimes. Quel fils ! quel frère ! quel mari ! quel père ! quel roi ! quel ami ! Combien il aima ! combien il fut aimé ! Père du peuple, ami des hommes, il remplit, dans toute leur étendue, ces deux grands caractères ; il satisfit pleinement à la nature et à la gloire[82]. »

[81] Qui fut ainsi nommée de Robert de Sorbonne, vertueux chanoine de Paris, fort estimé du roi.

[82] Hommage éclatant rendu à la sainteté sur le trône, par un écrivain philosophe alors, mais qui, depuis, témoin des excès de la révolution, reconnut et abjura ses erreurs.

Nous répondrons à ces questions de l’élégant historien, qu’on trouvera toujours cette perfection dans la vie de tous les saints qui ont régné, et la même pureté de conduite, de sentimens, et les mêmes vertus, dans tous les dévots conséquens. Les saints Grégoire, Bazile, Ambroise, Jean-Chrisostôme, François de Sales, Vincent de Paule, etc., etc., etc., furent aussi parfaits que Saint-Louis, tandis que les impies conséquens, les mieux nés, auront toujours des taches et des foiblesses dans leur vie ; et ceux qui auront des passions impétueuses seront très-naturellement des scélérats[83].

[83] Un des successeurs de Saint-Louis au trône de France, le pieux et vaillant Louis X, surnommé Hutin, fit un édit (d’après une loi qui se trouve dans la Bible) par lequel il défendoit, soit en paix, soit en guerre, sous la peine d’une forte amende et de l’infamie, de troubler les laboureurs dans leurs travaux, et sous quelque prétexte que ce fût, de s’emparer de leurs biens, de leurs personnes, de leurs instrumens de labourage, de leurs bœufs, etc.

La perfection que nous venons de dépeindre n’est pas sans doute dans la nature, elle ne peut être que l’ouvrage sublime de la religion[84].

[84] Il est remarquable que tous nos grands rois aient eu pour épouses des princesses d’une vertu éminente et d’un mérite supérieur : Sainte-Clotilde, femme de Clovis, l’une des épouses de Charlemagne, fut digne d’un tel titre ; la sensible et vertueuse Isemberge fut femme de Philippe-Auguste ; Blanche fut celle de Louis VIII ; Marguerite, de Saint-Louis ; Jeanne de Bourbon, de Charles V ; Marie d’Anjou, princesse remplie de courage et de vertu, fut l’épouse de Charles VII. La première femme de Louis XII fut la pieuse et généreuse Jeanne, que l’église a canonisée ; la seconde fut Anne de Bretagne, distinguée aussi par sa piété, son esprit et ses vertus ; Claude, femme de François Ier, fut aussi une reine vertueuse. Henri IV n’eut pas une femme digne de lui ; cependant, les mœurs de Marie de Médicis furent irréprochables ; Anne d’Autriche fut pieuse et la plus tendre mère ; Marie-Thérèse d’Autriche, épouse de Louis XIV, eut toutes les vertus que donne la piété : elle fut douce, indulgente et bienfaisante, etc. ; et même parmi quelques princes fainéans et le très-petit nombre de rois de France, dont l’histoire flétrit la mémoire, on trouve encore des reines vertueuses que le ciel sembloit avoir placées sur le trône, comme des anges tutélaires, pour prévenir ou pour réparer de grands maux : Sainte-Bathilde, dont la régence fut à tous égards si glorieuse ; Sainte-Radegonde, épouse du cruel Clotaire Ier ; Marguerite de Savoie, épouse de Louis XI, eut des mœurs pures, et se distingua par son goût éclairé pour les lettres. La sage et compatissante Louise de Vaudémont, épouse de Charles IX, qui, pendant le massacre de la Saint-Barthélemi, pénétrée d’horreur, de pitié, et baignée de larmes, imploroit au pied de son crucifix la miséricorde divine ! etc., etc.

CHAPITRE XXI.
Suite du précédent.

On a admiré et loué avec raison le brillant et beau siècle de Louis XIV ; mais, en général, on n’a pas rendu au règne de Louis XIII toute la justice qui lui est due ; ce règne ébaucha et même commença toutes les merveilles du suivant : il donna tous les germes heureux d’une véritable civilisation, car la plus éminente piété en dirigea toutes les actions publiques. On vit alors les dames de la cour et de la ville, les plus distinguées par leur naissance et leur fortune, se réunir à la voix apostolique de Saint-Vincent de Paule, pour se conduire à l’envi les unes des autres de la manière la plus héroïquement charitable. Toutes renonçant au luxe et à la magnificence, vendirent leurs bijoux, leurs diamans, leurs chevaux, et du consentement de leurs maris, pour subvenir aux frais immenses des plus grands établissemens publics qu’on eût encore vus dans ce genre. Quand les monumens immortels de leur bienfaisance et des admirables prédications de Saint-Vincent furent élevés, quand l’hôpital des Enfans-Trouvés et l’Hôtel-Dieu furent en état de servir de refuge aux petits enfans abandonnés et aux pauvres malades, on vit les généreuses fondatrices se réunir pour aller tous les matins visiter ces pieux asiles, se dépouillant avec ravissement de toute parure mondaine pour se revêtir d’une robe de bure et d’un grand tablier de grosse toile ; elles alloient porter aux malades des bouillons, des rafraîchissemens, des confitures faites par elles, des sirops, des fruits, et ce qui vaut infiniment mieux, des consolations de tout genre, des exhortations religieuses, et les exemples de la plus touchante bonté. Ces dames aidoient à panser les plaies des malades ; elles menoient avec elles des jeunes filles qui étoient, pour la plupart, des paysanes de leurs terres ; elles leur apprenoient à servir les infirmes, à soigner les petits enfans, et ces pieuses instructions formèrent les respectables Sœurs de la Charité que Saint-Vincent de Paule institua peu de temps après.

Quelles pensées, quels sentimens délicieux devoient occuper l’esprit et le cœur de ces vertueuses dames, après avoir rempli de tels devoirs ! qui pourroit comparer de telles sensations à celles que peuvent causer les succès de la vanité, obtenus dans une soirée ou dans un bal ? Ces derniers souvenirs ne laissent, avec le temps, que de honteux regrets et de cuisans remords ; et les souvenirs qu’on remporte en sortant des hospices de charité sont des consolations puissantes dans les situations les plus fâcheuses de la vie, et des sujets d’espérance et de joie jusqu’au bord de la tombe !…

Les dames dont on vient de parler, formèrent, entre elles, par les soins et sous la direction de Saint-Vincent, une association excessivement nombreuse : elles élurent, parmi elles, trois principales officières, une supérieure, une assistante et une trésorière. Madame la présidente Goussault, jeune, belle et riche veuve, d’une angélique piété, fut la première supérieure ; elles louèrent une chambre près de l’Hôtel-Dieu pour y préparer et garder les confitures, fruits, vins, bassins, plats, linges, et toutes les choses nécessaires aux malades ; elles y établirent, par la suite, les filles de charité, et leur zèle augmentant au lieu de se ralentir, elles décidèrent, au bout de quelque temps, qu’au lieu d’une visite le matin, elles iroient successivement en faire une encore l’après-midi. Elles portoient aux malades, à cette dernière visite, des rôties au sucre et des biscuits. Les princes de la famille royale et les gens de la cour concoururent puissamment à toutes ces bonnes œuvres, entre autres, le commandeur Brulard de Sillery, qui avoit été ambassadeur en Espagne et en Italie, et qui possédoit une grande fortune. En 1636, il congédia ses domestiques auxquels il fit des pensions ; il quitta son hôtel de Sillery après avoir fait lui-même son inventaire, vendu ses bijoux, ses meubles, et donné tout cet argent à Saint-Vincent pour le distribuer aux pauvres ; il se réduisit à une petite pension alimentaire, et céda tous ses revenus, pour tout le temps de sa vie, aux hôpitaux rétablis ou fondés par Saint-Vincent ; il vécut long-temps encore. Ainsi, sans faire tort à ses héritiers (car il ne toucha point à ses capitaux), il donna immensément aux pauvres en se privant seulement de ses revenus. Il mourut saintement comme il avoit vécu, et dans les bras de Saint-Vincent. Une femme veuve, d’une éminente vertu, Mme Legras, aida aussi Saint-Vincent dans ces sublimes actions ; elle voyageoit dans toutes les provinces pour y porter des aumônes, et quoiqu’elle fût d’une très-mauvaise santé, elle ne craignoit point de l’affoiblir en passant presque toute sa vie avec des malades. Un jour, dans ses visites, elle s’approcha, sans le savoir, d’une fille qui avoit la peste, elle ne le sut qu’en la quittant. Saint Vincent lui écrivit à ce sujet ; voici comment il termine cette lettre : « Ne craignez point, notre Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j’estime qu’il vous conservera pour cela ; je célébrerai la sainte messe à votre intention. »

Cette prédiction fut accomplie, car Mme Legras ne fut point malade, et elle vécut trente ans depuis cet événement, malgré les fatigues prodigieuses auxquelles l’assujettissoit sa charité sans bornes.

Saint-Vincent ayant appris, en 1639, l’état déplorable où la Lorraine étoit réduite par le malheur des guerres, résolut de la secourir : il vendit et donna tout ce qu’il possédoit, et sacrifiant cette somme, il y joignit quelques autres aumônes, qu’il recueillit des dames de la Charité, inépuisables en bienfaisance. Saint-Vincent avoit établi les pères de la mission pour instruire et prêcher dans les campagnes, et pour aller porter la lumière de l’évangile chez les infidèles ; il chargea ces missionnaires de l’argent qu’il avoit recueilli pour aller le distribuer en Lorraine. A leur retour, ces missionnaires firent un tableau si frappant de la misère affreuse de cette province, que Saint-Vincent se promit d’employer de nouveaux efforts pour la soulager ; il eut encore recours aux dames de la Charité, qui donnèrent de nouvelles sommes : le saint obtint aussi de l’argent de la reine-mère ; en outre, il s’adressa à des hommes pieux et riches de Paris et de la cour, ce qui forma une nouvelle association de charité. Avec toutes ces cotisations, le saint fut en état d’envoyer de nouveaux secours en Lorraine. Cette ferveur de charité dura autant que les malheurs de cette province, c’est-à-dire, dix ans, et dans cet espace de temps, Saint-Vincent procura et envoya par ses missionnaires, à diverses époques, environ seize cent mille francs d’aumônes. On a remarqué qu’un seul frère de la mission, pendant ces neuf ou dix années, fit cinquante-trois voyages en Lorraine ; et ce qui parut merveilleux, c’est que presque tous ces voyages se firent au travers des armées, en des lieux remplis de soldats et de pillards, et que jamais un seul missionnaire ne fut ni volé ni fouillé. Ils arrivèrent tous heureusement dans les lieux où ils alloient distribuer les aumônes ; une grande quantité des malheureux habitans de la Lorraine vint se réfugier à Paris ; Saint-Vincent leur procura des asiles et la subsistance. Il exerça la même charité à l’égard des Écossais et des Anglais catholiques que des persécutions amenèrent à Paris, et il alloit continuellement voir ces infortunés fugitifs. Dans ce temps, une personne bienfaisante, nommée Marie L’huillier, voulut établir une congrégation de filles pour l’éducation des pauvres filles, ce qu’elle fit sous la direction et avec les secours de Saint-Vincent. Telle fut l’origine de l’utile congrégation des Filles de la Croix. Non content d’avoir fait tout ce qu’on a vu pour les Lorrains, Saint-Vincent fit à peu près les mêmes choses pour les pauvres habitans des frontières de Champagne et de Picardie, ruinés par les guerres ; et durant l’espace de sept ou huit ans, il leur fit distribuer par ses missionnaires la valeur de six cent mille francs, tant en argent qu’en vivres, vêtemens, médicamens, instrumens de labourage, grains pour ensemencer la terre, etc. Le campement des armées aux environs de Paris ayant causé une désolation générale, la ville d’Étampes fut celle qui en ressentit davantage les funestes effets, ayant été assiégée long-temps et plusieurs fois de suite, ce qui avoit réduit les habitans et les villages circonvoisins dans un état pitoyable de langueur et de pauvreté. Pour surcroît de misère, cette malheureuse ville se trouvoit infectée par des fumiers pourris, répandus de tous côtés, dans lesquels on avoit laissé une quantité de corps morts mêlés avec des charognes de chevaux qui exhaloient une horrible puanteur. Saint-Vincent, ayant appris le misérable état de cette ville et de ses environs, en fit le récit dans une assemblée des dames de la charité, qui le secondèrent dans cette bonne œuvre avec leur bienfaisance ordinaire. Le saint se rendit sur le champ à Étampes, là, il donna la sépulture aux restes des corps morts trouvés dans les fumiers ; il fit parfumer les rues et toutes les maisons de la ville ; et l’on établit une distribution de potages qui se fit dans la ville et dans les villages adjacens deux fois par jour. Dans l’année 1653, Saint-Vincent établit à Paris un nouvel hôpital, celui des Pauvres-Vieillards ; il fut aidé dans cette bonne action par un riche bourgeois qui fournit presque tous les fonds ; on acheta et l’on meubla deux maisons, l’une pour vingt hommes, et l’autre pour vingt femmes. Toutes les personnes pieuses, hommes et femmes, allèrent visiter ce petit hôpital, et furent si édifiées de l’ordre, de l’union et du bonheur qui régnoient parmi ces vieillards, qu’elles eurent l’idée de former un hôpital général. Saint-Vincent fit le plan de ce grand établissement : les dames, sacrifiant tout à ce dessein, donnèrent des sommes immenses ; l’une d’elles donna cinquante mille francs à la fois, une autre assura seule une rente foncière de mille écus ; en outre, elles firent des quêtes à la cour et à la ville, elles intéressèrent à cette entreprise la France entière. Toutes les femmes de Paris travaillèrent à faire des chemises pour les pauvres ; elles en firent dix mille. Le roi donna la maison et tous les enclos de la salpêtrière, et Saint-Vincent y ajouta le château de Bicêtre, qu’il avoit possédé pour ses enfans trouvés, que l’on transféra ailleurs, et l’hôpital-général fut fondé. Outre ces prodigieux établissemens, Saint-Vincent en fonda beaucoup d’autres dans les provinces et les pays étrangers, par ses congrégations, ses missionnaires et les secours particuliers de ses amis, entre autres ceux du commandeur de Sillery.

Passant un jour dans le faubourg Saint-Martin, Saint-Vincent vit deux soldats qui, le sabre à la main, poursuivoient un pauvre artisan pour le tuer : tout le monde effrayé fuyoit devant ces furieux ; mais Saint-Vincent se précipita au milieu d’eux, et fit un bouclier de son corps au malheureux artisan qui étoit déjà blessé ; les soldats étonnés s’arrêtèrent ; malgré leur fureur, ils respectèrent un prêtre, et ce respect sauva la vie d’un homme. L’artisan s’échappa, et les soldats promirent de ne le plus poursuivre. Saint-Vincent pouvoit prétendre à toutes les dignités de l’église, mais il n’en demanda aucune ; il ne sollicita jamais que la place d’aumônier des galériens de Marseille. Il se rendit dans cette ville, il adoucit l’horreur de la situation des malheureux forçats, il établit pour eux une infirmerie, il les fit mieux traiter et nourrir ; en revenant à Paris, il alla visiter toutes les prisons qu’il fit améliorer. Il avoit, pour les prisonniers et même pour les criminels, une affection particulière dont il avoit donné une étonnante preuve dès sa première jeunesse, à l’imitation de Saint-Paulin, qui se vendit pour racheter un esclave ; car, ayant un jour rencontré un forçat qui avoit été contraint d’abandonner sa femme et ses enfans dans une grande pauvreté, il se mit à sa place, obtint sa liberté, et porta assez long-temps la chaîne dont il l’avoit délivré ; mais quelques personnes pieuses ayant eu connoissance de ce fait ; le retirèrent des galères[85]. Ce héros du christianisme et de l’humanité mourut le lundi 27 septembre 1660. Sa mort fut aussi sainte, aussi belle que sa vie. Il a laissé des lettres et plusieurs écrits, entre autres des réglemens pour les Sœurs de la Charité, qui sont admirables d’un bout à l’autre ; en voici un article : « Les sœurs de charité ne recevront aucun présent, tant petit soit-il, des pauvres et malades qu’elles assistent, se gardant bien de penser qu’ils leur soient obligés pour le service qu’elles leur rendent, vu qu’au contraire elles leur en doivent de reste, puisque, pour une petite aumône qu’elles font, non de leurs biens propres, mais seulement de leurs soins, elles se font des amis dans le ciel, qui les recevront un jour dans les tabernacles éternels. »

[85] On trouve ce trait rapporté avec beaucoup plus de détails dans la vie de Saint-Vincent, écrite par Louis Abéli, évêque de Rhodez, un gros volume in-4o.

Ces vertueuses et respectables Sœurs ont, jusqu’à ce jour, scrupuleusement suivi ces beaux réglemens[86].

[86] Nous avons vu jadis, avant la révolution, feu M. le duc de Laval, souffrir excessivement d’une plaie à la jambe, et surtout des pansemens. On lui conseilla de se faire panser par des Sœurs de Charité : il en envoya chercher deux qui, pendant trois mois, le pansèrent deux fois par jour. Il fut si content de leurs soins et de leur dextérité, qu’au bout de ce temps, parfaitement guéri, il leur offrit un rouleau de quarante louis pour en faire, leur dit-il, de bonnes actions ; elles le refusèrent, et ce fut avec une sévérité qui lui fit connoître qu’il les avoit offensées. Il étoit impossible d’insister, mais il leur envoya une ample provision de café, de sucre, de chocolat, etc., etc., choses que l’on peut offrir à toutes les religieuses. Les Sœurs de Charité reportèrent aussitôt ce présent, en disant qu’elles l’auroient acceptée si elles n’avoient rendu aucuns soins au malade ; mais, qu’ayant pansé ses plaies, elles ne recevroient jamais de lui la moindre chose, pas même une rose pour l’autel de la suinte Vierge. Telles furent leurs propres expressions. On a entendu conter ce fait à M. le duc de Laval, lui-même.

Telle fut la prodigieuse influence que ce grand saint eut sur son siècle, et tel est l’ascendant suprême d’une vertu sublime jointe à une extrême activité ; et Saint-Vincent naquit dans l’une des dernières classes de la société (il étoit fils d’un meunier). Mais, comme tous les saints, il sut connoître le prix du temps, et il n’en perdit pas une minute !…[87] Quand on songe à cette tendance universelle vers le bien de tous les ordres de l’état, sous ce règne, à cette réunion de sentimens bienfaisans et généreux, du roi, des reines, des princes, du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie ; quand on pense que ce fut aussi dans ce temps que l’académie françoise fut fondée (par un prêtre) ! et que l’on donna la première représentation du Cid, et qu’enfin, on vit briller l’aurore de cette littérature immortelle qui devoit surpasser toutes les autres et n’être jamais égalée, on trouve que dans ce siècle on approcha certainement beaucoup plus que de nos jours d’une véritable civilisation. Une chose essentielle y manqua. On n’y fit point de lois sévères contre le duel, cette gloire étoit réservée au siècle de Louis XIV ; si ce grand roi n’eût pas donné dans sa jeunesse des exemples scandaleux et d’autant plus corrupteurs, qu’ils avoient toute la séduction que peuvent prêter au vice la grâce, la noblesse du ton, des manières et la galanterie. Mais ce prince eut toujours, dans tous les temps, un grand fonds de religion, et par conséquent, de droiture et de justice, il posséda au plus haut degré une admirable qualité, surtout dans les rois : il aima la vérité ; enfin, lorsqu’il renonça à ses égaremens, il étoit encore dans toute la force de l’âge. Quand il épousa Mme de Maintenon, il avoit à peine 47 ans. Depuis ce moment, il fut constamment le plus religieux des souverains de l’Europe. Et même long-temps avant, au fort de ses conquêtes, il ne réprima jamais la noble hardiesse des grands prédicateurs de cette époque, qui, tous, firent retentir les chaires évangéliques de la juste censure de la guerre, de l’ambition et de l’esprit de conquête. L’académie françoise imita ce zèle apostolique, et Louis XIV le trouva bon. Le sujet du prix d’éloquence, fondé par Balzac, et décerné en 1689, étoit le mérite et la gloire du martyre : Deux discours sur cette matière furent lus dans la séance publique et solennelle du 15 août : le premier qui fut couronné démontroit avec force l’élévation des vertus et du courage sublime que donne la sainteté, et prouvoit en même temps l’inconséquence, la fausseté, le néant des qualités, dont l’orgueil et les intérêts humains sont les bases. La lecture de ces discours fut suivie de celle d’une belle ode sur le même sujet, dans laquelle étoit la strophe suivante :

Fiers conquérans, qui, sur vos têtes,
Entassez lauriers sur lauriers,
Que sont vos superbes conquêtes,
Vos triomphes pompeux, vos grands actes guerriers ?
Quelque terrain soumis, quelques villes domptées,
Quelques dépouilles remportées,
Dont l’ignorant vulgaire a les yeux éblouis.
Non, non, près des martyrs, toute la gloire humaine
Est obscure, inutile et vaine,
Sans même en excepter la gloire de Louis.

[87] De tous les hommes, les saints sont ceux qui doivent le mieux connoître le prix du temps, car ils le consacrent entièrement à la vertu et à l’humanité ; et c’est ce que prouvent tous les traits de leur vie. Saint-Charles Boromée, archevêque de Milan, afin de ne pas perdre un instant, ne mangeoit communément qu’en faisant ses courses journalières et bienfaisantes à pied et à cheval. On trouve une semblable activité dans l’histoire de tous les saints et même dans celle des pères du désert : les uns bâtissoient de petits hospices pour les voyageurs égarés ; d’autres cultivoient des jardins potagers dont ils portoient aux villes voisines les légumes et les fruits, pour les vendre au profit des pauvres ; d’autres encore faisoient des corbeilles et des paniers d’osier destinés au même usage. Le plus fameux désert étoit celui de Nitrie, peu distant de la ville de ce nom. Cette ville étoit continuellement affligée du fléau de la peste, alors tous les anachorètes se réunissoient, quittoient leurs déserts, et voloient à Nitrée pour y secourir et y garder les malades, que les parens et les domestiques abandonnoient entièrement à leurs soins. Quand la peste avoit cessé, les pieux cénobites retournoient dans leur solitude, devenue plus déserte que lorsqu’ils l’avoient quittée, car la peste leur enlevoit toujours un nombre plus ou moins grand de leurs frères, ce qui ne ralentit jamais leur zèle ! Il n’y a point de vie plus active que celle des curés, des ecclésiastiques, à la tête de plusieurs hôpitaux et des écoles d’éducation, ou chargés de missions en France et dans les pays étrangers, même dans les contrées les plus barbares !… Quelle activité dans les évêques, surveillant des diocèses et faisant distribuer aux pauvres des aumônes et de l’ouvrage ! Quel emploi du temps ! ainsi que celui de leurs vicaires !… Quels travaux que ceux des Frères, des Sœurs de la Charité et des Pères de la Trappe, travaillant tous les jours à la terre dans leurs jardins et dans les bois, et qui, non contens d’accorder l’hospitalité la plus généreuse, vont chercher, à trois ou quatre lieues à la ronde, de pauvres malades, pour leur porter des médicamens et toutes les consolations de la religion. Rien de moins oisif que les religieuses qui, toutes, travaillent tous les jours pour les églises, pour les pauvres, qui instruisent l’enfance et la jeunesse, et qui, en outre, soignent les infirmes qui se trouvent parmi elles avec une charité si exemplaire et si touchante ! etc., etc., etc.


Il est bien remarquable que l’Académie françoise alors, dans sa plus grande gloire, ait eu la pensée de proposer un tel sujet, et de faire lire publiquement les discours et cette ode en 1689, précisément, un siècle avant la terrible révolution pendant laquelle l’athéisme immola tant de héros de la foi !…[88]

[88] Voyez les Martyrs de la foi, pendant la révolution françoise.

Il n’est pas étonnant que dans un temps où la religion étoit en honneur, les prédicateurs et les moralistes s’élevassent avec autant de force contre les ambitieux et les conquérans ; ils connoissoient ces anathèmes sacrés, si éloquens, si énergiques, qui, comme toutes les paroles inspirées par l’esprit saint, sont des oracles et des prédictions éternelles :

« Malheur à toi, ô conquérant superbe, qui reviens chargé de butin, car, tu seras dépouillé à ton tour ; contempteur des hommes, tu seras toi-même en butte à leurs mépris, et tu ne recueilleras pas le fruit de tes rapines… (Isaïe, ch. 33.) »

« Le superbe sera étourdi comme un homme ivre ; sa gloire se flétrira, ses désirs sont vastes comme l’enfer, il est insatiable comme la mort, il réunira toutes les nations sous son empire, il s’assujettira tous les peuples. (Habacuc.) »

« Je viens à toi, ô prince superbe, dit le seigneur, le dieu des armées, parce que ton heure est venue et que voici le temps où je dois te visiter…

« Il sera renversé cet orgueilleux, il sera précipité, et ne trouvera point d’appui…

« Alors… on lui dira…

« Comment es-tu tombé du firmament, astre lumineux qu’on voyoit briller au point du jour ? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi qui frappois de plaies les nations ? (Jérémie.) »

« Voilà que tu es précipité dans l’abîme.

« Ceux qui te verront s’approcheront de toi, et diront en te contemplant : Est-ce là cet homme qui a épouvanté la terre et ébranlé les royaumes ? Ses enfans ne s’élèveront point ; ils ne seront point les héritiers de son empire, ils ne couvriront point de villes la face de la terre. (Isaïe.) »

CHAPITRE XXII.
Suite du précédent.

Nous croyons avoir prouvé que sans la religion et sans les prêtres nous serions dans une complète barbarie, et que la vie dirigée par les principes religieux est toujours aussi active qu’elle est pure. Que doit-on donc penser de ces éternelles déclamations sur la paresse et l’oisiveté des dévots, des prêtres et des religieuses. Mais, quels sont ceux qui leur font ces reproches ?… des hommes qui passent leur vie à table, aux spectacles ou à des soirées, et à jouer ; et des femmes qui consacrent leurs journées à la toilette, aux visites et aux bals. C’étoit ainsi que des célibataires dans le dernier siècle frondoient avec véhémence le célibat[89]. Depuis long-temps, on nous a tellement familiarisés avec les inconséquences, qu’il n’en est point qui puisse nous frapper vivement : on nous a parlé avec enthousiasme de la liberté en exerçant sur nous le plus terrible despotisme ; on affectoit un extrême dédain pour les titres et les honneurs, et l’on sollicitoit des décorations et les titres de comtes, de baron, de chevalier, etc. On vantoit les droits du peuple en accablant d’impôts ce peuple roi. On affichoit (dans des discours) une touchante philantropie ; et pendant quatre ou cinq ans, on égorgea des millions d’innocentes victimes. On se contenta depuis d’exiler, de destituer sans justice, d’allumer la guerre dans toutes les parties de l’Europe, et de la faire comme les Goths et les Vandales, en se levant en masse, en livrant des villes au plus affreux pillage ; enfin, quoique certaines personnes se piquent de détester les Anglais (depuis la paix), elles ont adopté comme les autres toutes leurs modes, leurs usages, les heures de leurs repas, leurs boissons, leur cuisine, leurs clubs. On imite toujours leurs jardins. On a pris plusieurs phrases de leur langue, et jusqu’à leur nouvelle et baroque écriture !…[90] On déclame sans relâche depuis trente ans sur la flatterie des anciens courtisans, et l’on a poussé la flatterie jusqu’à l’excès le plus étrange et le plus outré !…

[89] Entre autres Voltaire, d’Alembert.

[90] De toutes les modes que le caprice a jamais inventées, la nouvelle écriture anglaise est certainement la plus ridicule, car il est absolument impossible d’en imaginer une raison bonne ou mauvaise. Est-ce pour donner à l’écriture le premier de tous les mérites, celui d’être parfaitement lisible ? Au contraire, cette mode, en confondant toutes les lettres, rend les caractères tout-à-fait illisibles : par exemple, on prend toujours au premier coup-d’œil l’n majuscule pour un h, et le p pour un f, etc. Est-ce pour la rendre plus belle ? Point du tout. Car elle gâte la plus jolie écriture. Est-ce donc pour offrir le petit mérite de la difficulté vaincue ? Pas davantage. Ces inutiles et doubles longues queues en l’air, qui ressemblent à des piques, ne demandent de l’écrivain ni habileté, ni la moindre adresse de la main. Et cette mode fantasque rend surannées les écritures si lisibles, si belles, de nos grands maîtres dans cet art, de Roland, de Tardieu, d’Oudart, etc., et de tous leurs écoliers !…

Nous pourrions citer bien d’autres inconséquences infiniment plus graves… Mais il faut savoir s’arrêter !…

CHAPITRE XXIII.
De la sensibilité.

Dans un siècle où l’on montre dans toutes les conversations tant de sensibilité, on devroit aimer la religion qui en prescrit les plus touchantes preuves à tous les hommes. Il faut avoir une mauvaise foi ou une ignorance bien extraordinaire pour dire que la religion rétrécit l’esprit et dessèche l’âme. Les livres sacrés disent : Tous ceux qui craignent le Seigneur, ont un sens droit. En effet, jamais un impie n’a eu constamment une parfaite raison dans ses discours ou dans ses écrits, et moins encore une véritable élévation d’âme et de caractère ; enfin, la sensibilité doit se trouver surtout dans ceux qui croyent à une religion qui fortifie et qui exalte par ses commandemens toutes les affections pures et légitimes, et qui dit à tous les fidèles :

« Celui qui honore sa mère est comme un homme qui amasse un trésor. Celui qui honore son père, trouvera sa joie dans ses enfans, et il sera exaucé au jour de sa prière. Il jouira d’une longue vie. Celui qui craint le Seigneur honorera son père et sa mère, et il servira, comme ses maîtres, ceux qui lui ont donné la vie. Honorez votre père par actions, par paroles et par toute sorte de patience. (Prov. ch. 1er). »

« Dieu vous récompensera pour avoir supporté les défauts de votre mère. Il vous établira dans la justice, il se souviendra de vous au jour de l’affliction, et vos péchés se fondront comme la glace en un jour serein.

« Combien est infâme celui qui abandonne son père, et combien est maudit de Dieu celui qui aigrit l’esprit de sa mère. (Ecc., ch. 3). »

« Enfans, obéissez à vos pères et à vos mères en ce qui est selon le Seigneur, car cela est juste. Honorez votre père et votre mère afin que vous soyez heureux et que vous viviez long-temps sur la terre. (Saint-Paul aux Éphésiens, ch. 6). »

Quels enfans avec de la piété pourroient manquer d’attachement, des plus tendres égards et de soumission pour leurs parens ?

La sainte écriture dit aux frères…

« Le frère qui est aidé par son frère, est comme une ville forte. (Prov. ch. 18). »

« Qu’il est avantageux et qu’il est doux à des frères de vivre dans l’union ! (Ps. de David, 133.) »

L’évangile dit aux époux :

« Que les femmes soient soumises à leurs maris comme au Seigneur. Et vous, maris, aimez vos femmes comme J.-C. a aimé l’église, jusqu’à se livrer lui-même pour elle. (Saint-Paul aux Éphésiens, ch. 5). »

La religion dit encore aux amis :

« Ne dites pas à votre ami, allez et revenez, je vous donnerai demain, lorsque vous pouvez lui donner à l’heure même. (Prov., ch. 73.) »

« Celui qui est ami aime en tout temps, et le frère se connoît dans l’affliction. (Prov., ch. 17.)

« Le parfum et la variété des odeurs est la joie du cœur, et les bons conseils d’un ami sont la joie d’une âme. N’abandonnez point votre ami ni l’ami de votre père. (Prov., ch. 27.) »

« Conservez dans votre cœur le souvenir de votre ami, et ne l’oubliez pas lorsque vous serez devenu riche. Quand vous auriez tiré l’épée contre votre ami, ne désespérez pas, car il y a encore du remède.

« Quand vous auriez dit à votre ami des paroles fâcheuses, ne craignez pas, car vous pouvez encore vous remettre bien ensemble, pourvu que cela n’aille point jusqu’aux injures, aux reproches, à l’insolence, à révéler le secret ; car, dans toutes ces rencontres, votre ami vous échappera. Gardez la fidélité à votre ami pendant qu’il est pauvre, afin que vous vous réjouissiez avec lui dans son bonheur. »

« Je ne rougirai point de saluer mon ami, je ne me cacherai point devant lui ; et si après cela il me traite mal, je le souffrirai. (Ch. 17). »

« Ne vous éloignez point d’un ancien ami, car celui d’hier ne sauroit lui ressembler. Le nouvel ami est comme un vin nouveau : ce n’est que lorsqu’il vieillit qu’on le goûte avec un véritable plaisir. (Eccl.)[91] »

[91] Voyez l’ouvrage intitulé : Morale de la Bible, dans lequel se trouvent beaucoup d’autres passages aussi beaux sur l’amitié, avec le latin en regard.

Ainsi, la religion, loin d’interdire l’amitié, en décrit les charmes et en prescrit avec détail les nobles devoirs. Aussi, tous les saints se sont-ils toujours livrés aux tendres sentimens de la nature et de l’amitié avec plus d’énergie que les autres hommes. Saint-Grégoire eut pour ami intime le diacre Pierre ; Saint-Augustin aimoit Saint-Alype avec la plus vive tendresse ; Saint-Siméon Stylite, Antoine, son disciple ; Saint-Aphraate, Anthémius ; Saint-Fulgens, Félix : ce dernier exposa sa vie pour sauver celle de Saint-Fulgens (voyez Histoire ecclésiastique). On en pourroit citer une infinité d’autres, et l’on doit ajouter qu’il n’y a pas d’exemple qu’un saint ait abandonné son ami dans les périls et dans l’adversité, et aucun n’a balancé à exposer sa vie ou même à la sacrifier pour sauver celle d’un ami. Comme nous l’avons dit, ils n’ont pas montré moins de sensibilité dans toutes les autres affections légitimes : Saint-Nil, en embrassant son fils qui revenoit d’esclavage, s’évanouit, et fut long-temps sans connoissance. Saint-Louis, Saint-Augustin, Saint-François de Sales, éprouvèrent la plus vive douleur à la mort de leurs mères, et versèrent des torrens de larmes. Voici ce que dit un historien[92] de l’attachement mutuel de Saint-Louis et de son épouse : « Le mariage de Louis avec Marguerite fut l’union de deux âmes célestes ; mêmes inclinations, mêmes vertus, tendresse égale. Elle le suivit au-delà des mers et chez les infidèles ; elle fut sa consolation dans sa captivité. Il la consultoit sur les affaires les plus importantes sans qu’elle prétendît à cet honneur. Je le dois, disoit-il à ceux qui s’en étonnoient, elle est ma dame et ma compagne[93]. »

[92] M. Gaillard.

[93] Des princes étrangers lui montrèrent la même déférence : le roi d’Angleterre, Henri III, la prit pour arbitre de quelques démêlés particuliers ; l’empereur Rodolphe en fit autant dans la suite.

Est-il un orateur philosophe ancien ou moderne qui ait eu un aussi beau mouvement de sensibilité que celui de Saint-Vincent de Paule dans son fameux sermon ? On sait que prêchant devant toutes les dames de la cour, afin d’en obtenir de nouveaux secours pour les enfans trouvés qu’il avoit recueillis, il fit placer autour de sa chaire tous ces enfans dans les bras de leurs nourrices, et il commença le sermon le plus pathétique ; mais, au milieu de son discours, les enfans se mirent à crier, et Saint-Vincent s’interrompant tout-à-coup en s’adressant à son auditoire : « Écoutez, Mesdames, s’écria-t-il, écoutez des voix mille fois plus éloquentes que la mienne ; c’est votre pitié qu’implorent les gémissemens de ces innocentes petites créatures !… » A ces paroles, tout le monde fondit en larmes, et les jours suivans, les fonds nécessaires pour l’établissement de l’hôpital des Enfans-Trouvés furent donnés. Quelle philantropie philosophique pourroit-on comparer à cette commisération chrétienne, à ce zèle ardent de la charité !… Et ceux auxquels la religion inspire de tels sentimens, de telles actions, loin de s’en glorifier, croyent seulement faire leur devoir ; en effet, les gens pieux qui ne penseroient pas ainsi s’abuseroient.

« La première règle (dit Massillon) sur l’esprit dans lequel on doit pratiquer les œuvres de miséricorde, c’est qu’il faut les regarder comme des devoirs que nous acquittons ; une méprise assez ordinaire parmi les personnes consacrées aux œuvres saintes, est de se figurer que ces pieuses occupations ne sont pas renfermées dans le devoir, et de les envisager plutôt comme des pratiques louables qu’une charité abondante embrasse, que comme des obligations réelles qu’une loi indispensable nous impose. L’amour-propre favorise d’autant plus cette erreur, que l’accomplissement du devoir tout seul n’a rien qui nous distingue : au lieu que les œuvres surajoutées, en nous laissant plus de singularité, nous laissent aussi plus de complaisance. On aime à se dire en secret que le juste ne borne pas sa félicité aux seuls préceptes de la loi ; que son zèle doit aller au-delà, et que ces bornes imparfaites n’ont été mises, comme dit l’apôtre, que pour la foiblesse de l’homme encore charnel : ainsi, l’on se persuade qu’on est arrivé à la perfection des conseils, et l’on s’applaudit presque tout bas comme si l’on en faisoit de reste. »

« Cependant, il s’en faut bien que la foi ne mette les offices de charité, rendus à nos frères, au rang de ces œuvres arbitraires que la religion laisse au choix des fidèles ; et parmi tous les devoirs de tout état, la doctrine de Jésus-Christ n’en connoît presque pas de plus sacrés et de plus inviolables. Tout chrétien est chargé de son frère affligé. La loi qui nous ordonne de l’aimer, nous fait, en même temps, un devoir de le secourir ; puisqu’on n’aime pas tandis qu’on peut être insensible au malheur de ce qu’on aime ; en effet, le précepte de l’amour du prochain, si solennel dans l’évangile, si essentiel à la foi, si inséparable de la piété chrétienne, ne se borne pas à nous défendre seulement de ravir ce qui appartient à nos frères, de blesser leur réputation, de nuire à leur fortune, d’attenter à leur personne, de troubler leur repos. Les païens et les peuples les plus barbares ont eu des lois qui les obligeoient de n’être ni injustes, ni ravisseurs, ni fourbes ni cruels ; ce sont là des devoirs qui suivent la nature, et jusque-là vous n’êtes pas encore chrétien. »

« La loi de la charité, particulière à la religion de Jésus-Christ, va donc encore plus loin. Ce n’est rien pour elle de ne point haïr, il faut qu’elle aime ; ce n’est pas assez de ne pas nuire, il faut qu’elle aide : c’est peu d’avoir les mains pures du bien d’autrui, il faut qu’elle donne le sien, c’est-à-dire, que vous êtes injuste si vous n’êtes pas bienfaisant ; que vous haïssez votre frère affligé, si vous ne le soulagez pas lorsque vous le pouvez ; que vous devenez l’auteur de son infortune, si vous n’en êtes pas l’asile ; en un mot, que vous usurpez ce qui lui appartient, si vous lui refusez votre bien propre. »

« Ce n’est donc pas ici une œuvre de surcroît, dont le zèle puisse s’applaudir ; c’est une loi commune, imposée à toute âme fidèle. Car, par la grâce qui, dans le baptême, nous associa à l’assemblée des saints, nous devînmes tous les membres d’un même corps et les enfans d’un même père ; dès-lors nous contractâmes des liaisons intimes et sacrées avec le reste des fidèles ; dès-lors nous ne fûmes plus étrangers à leur égard, et ils ne le furent plus au nôtre ; dès-lors ils ne furent plus pour nous ni esclaves, ni nobles, ni roturiers, ni riches, ni indigens ; ils furent nos frères : dès-lors leurs calamités devinrent les nôtres, et leurs besoins nos besoins ; dès-lors l’auguste qualité de chrétien, qui nous unissoit à eux, ôta ce mur orgueilleux de séparation, et ces différences vaines de rang, de titres, de naissance, que la nature ou les lois du siècle avaient mises entre eux et nous[94]. Tout ce qui arriva dans le corps sacré des fidèles, devint notre affaire propre ; dès-lors qu’un membre souffrit, nous dûmes souffrir aussi ; et à moins de renoncer à ce lien divin qui nous unit tous sous Jésus-Christ notre chef, et qui est le seul fondement de notre espérance et de notre droit aux promesses éternelles, nous ne pûmes plus refuser aux besoins communs nos soins, notre attention et notre ministère. »

[94] Ce langage touchant, fondé sur une autorité divine, nous paroît plus utile que celui des séditieux qui ne parlent d’égalité que pour régner à la place de tous les rois qu’ils voudroient détrôner.

Et quel désintéressement admirable donne la religion ! tous les saints, toutes les personnes véritablement chrétiennes, ont eu, au suprême degré, cette vertu des grandes âmes. Entre millions de traits qui le prouvent, et dans tous les temps, en voici un qui est tiré de la vie de Saint-François de Sales : sur la fin de l’an 1618, François fut obligé de venir à Paris avec le cardinal de Savoie. Le sujet du voyage du cardinal étoit la conclusion du mariage du prince de Piémont avec Christine de France. La princesse fut épousée par procureur, et lorsqu’il fut question de faire sa maison, elle choisit François pour son aumonier ; il l’en remercia, disant que cette charge étoit incompatible avec sa résidence à Genève ; enfin, la princesse continuant de le presser, il accepta, mais à deux conditions : l’une, qu’il résideroit toujours dans son diocèse ; l’autre, que quand il ne feroit point sa charge, il n’en recevroit point les appointemens. « Ainsi, dit la princesse, vous n’acceptez que le titre de ce que je vous offre ; mais, si je veux vous donner vos appointemens lors même que vous ne servirez pas, me refuser cette satisfaction me paroîtroit un scrupule poussé trop loin. Madame, lui répondit-il, je me trouve bien d’être pauvre, je crains les richesses ; elles en ont perdu tant d’autres ! elles pourroient bien me perdre aussi. » La princesse fut obligée de céder à sa délicatesse, elle tira de son doigt un diamant, en lui disant : « C’est à condition que vous le garderez pour l’amour de moi. Je vous le promets, Madame, répondit-il, à moins que les pauvres n’en aient besoin. En ce cas, dit la princesse, contentez-vous de l’engager, j’aurai soin de le dégager. Je craindrois, Madame, repartit François, que cela n’arrivât trop souvent, et que je n’abusasse enfin de votre bonté. »

C’est ce saint qui disoit : « Puisqu’on est obligé d’aimer le prochain, il faut donc l’y aider. Les personnes sincères semblent faites pour l’amitié qui est l’assaisonnement de toute bonne société[95]. »

[95] Voyez Esprit de Saint-François de Sales.

Ces mêmes vertus de désintéressement et de charité sans bornes ont brillé avec le même éclat dans tous les pays catholiques ; en Espagne, tous les évêques et les archevêques, entre autres ceux de Tolède, ont employé leurs revenus en aumônes et à former les plus grands et les plus utiles établissemens publics. En France, tout le monde connoît la conduite et les actions admirables des anciens archevêques de Lyon, qui ont relevé tous les arts d’industrie en formant les pieuses associations des Frères des Ponts-et-Chaussées, des Frères Vitriers, etc., etc. ; de M. de Belzunce, évêque de Marseille, et de l’archevêque de Toulouse, dans le même temps ; de M. Becdelièvre, évêque de Nismes, qui soulagea tant de pauvres et qui établit tant de manufactures ; de notre pieux archevêque de Paris, M. de Beaumont, qui se réduisoit à une véritable pauvreté pour secourir les infortunés[96], etc. etc., etc. ; en Italie, comme nous l’avons dit déjà, les souverains pontifes et tous les ecclésiastiques ont fait en ce genre des choses dignes d’une éternelle admiration. On sait que la plus grande et la plus magnifique église de l’univers, élevée par les papes, est à Rome. On leur doit aussi d’avoir fondé dans cette même ville l’hôpital[97] pour tous les pauvres, le plus grand et le plus magnifique qui existe !… La plus insigne mauvaise foi ou la plus inconcevable ignorance peuvent donc seules soutenir que la religion dessèche l’âme. Il est aussi difficile de croire qu’elle rétrécit l’esprit quand on songe aux talens supérieurs, à l’élévation des pensées, à l’éloquence sublime des pères de l’église et des grands orateurs chrétiens, et à celle de plusieurs moralistes qui ont eu les sentimens les plus religieux. Rien ne manque à la perfection de la belle prose et à la belle poésie fondée sur des principes religieux, parce qu’on n’y trouve jamais d’inconséquences ; rien ne manque à la perfection de la sensibilité qu’autorise et qu’inspire la religion, parce que dans les peines de cœur les plus déchirantes elle a toujours pour contre-poids la résignation qui préserve du désespoir, et pour consolation les promesses divines.

[96] Et que d’Alembert appeloit toujours le Monstre mitré.

[97] Celui du Saint-Esprit.

Je n’ai pu donner dans ce volume qu’un aperçu bien superficiel des bienfaits immenses de la religion et de ses ministres, on en trouvera encore un grand nombre de traits dans mes autres écrits, mais épars ; il seroit bien à désirer qu’un écrivain plus instruit et plus habile fît sur ce sujet un ouvrage complet divisé à peu près comme il suit : 1o la morale, les mœurs, les bonnes lois, l’affranchissement des esclaves ; 2o l’humanité, le soulagement des pauvres de tout sexe, de tout âge, des infirmes et de tous les êtres souffrans ; les établissemens de charité, le zèle courageux de tous les religieux, des capucins dans les incendies, des pères du désert dans les calamités publiques, les épidémies, la peste, etc., etc. ; 3o l’instruction publique, les écoles gratuites et les colléges ; la prédication, le petit et le grand catéchisme dans lesquels se trouvent de si belles définitions morales et de si admirables explications des commandemens de Dieu et des sept péchés mortels ; les voyages lointains des missionnaires, en Asie, en Afrique, en Amérique, et qui ont été également utiles à la religion et aux sciences ; 4o les arts d’industrie, les manufactures, etc. ; 5o les beaux-arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, la mosaïque, la musique, la poésie ; 6o les sciences, la botanique, l’histoire naturelle, la mécanique, l’astronomie, la géographie, la géométrie, les mathématiques ; 7o l’histoire, la littérature, enfin, la diplomatie, la politique, etc., etc.

CHAPITRE XXIV.
De l’égoïsme.

L’égoïsme est un vice devenu si commun, qu’il n’est pas aussi méprisé qu’il devroit l’être ; il a, comme l’avarice, dans les petits détails de société, un côté plaisant qui révolte moins qu’il n’amuse, et qui le garantit de la haine ; l’indignation ne rit jamais, et les moqueries de la gaieté excluent naturellement la censure véhémente. Cependant, il n’est point de vice plus odieux, car, il est incompatible avec la religion, la sensibilité et toutes les vertus généreuses. Il est produit par une certaine dureté de cœur, et surtout par l’orgueil ; l’égoïste est absolument incapable d’aimer : il s’est fait lui-même le centre et l’unique objet de toutes ses affections, sentiment honteux qu’on veut toujours dissimuler, qu’il est impossible de cacher, et qui n’est point inhérent au cœur humain dont tous les premiers mouvemens n’ont rien de personnel, ce qu’on voit sans cesse parmi le peuple qui, sans aucune réflexion, expose si volontiers sa vie pour sauver celle de son semblable ; il ne le feroit peut-être pas en y pensant durant quelques minutes, mais telle est sa première impulsion. Ainsi, l’égoïste est un être dégradé. L’égoïsme donne une occupation de soi-même que ne sauroit inspirer le plus vif attachement dont tant de choses doivent nécessairement distraire dans le cours de la vie ; souvent, pour ne pas nous affliger, l’objet que nous aimons le mieux nous cache ses peines ; d’ailleurs, nous ignorons toujours un grand nombre des maux physiques et des chagrins passagers qui ne l’ont affecté que momentanément ; mais l’égoïste est continuellement averti de tout ce qu’il éprouve ; l’amusement, l’ennui, la douleur, la joie, ne lui permettent pas de s’oublier un seul instant, de sorte qu’il s’aime mille fois mieux que ne peut aimer la personne la plus sensible. Cette abjecte idolâtrie lui donne d’implacables ressentimens contre tous ceux qui blessent son orgueil excessivement susceptible et toujours prêt à se révolter ; il est naturellement vindicatif, ambitieux, car il est dévoré du désir de s’élever au-dessus des autres ; par la même raison, il est avare : il a indignement épuisé sur lui-même tous les sentimens de commisération ; la fausseté forme aussi l’un des traits de son affreux caractère, puisqu’il est sans cesse obligé de dissimuler, surtout dans les occasions importantes, les motifs qui le font agir. Il est même souvent forcé de feindre une grande sensibilité, et alors, comme tous ceux qui ne l’éprouvent pas, il en passe la mesure et il en pousse les démonstrations jusqu’à l’extravagance.

Puisqu’en se livrant à l’égoïsme on s’aime davantage, qu’on ne peut aimer un autre, et qu’une grande passion qui n’a pas Dieu pour premier objet peut, pour se satisfaire, se porter aux plus coupables excès, il est évident que l’égoïsme peut conduire au crime, et c’est ce qu’on n’a vu que trop souvent.

Pour avoir une juste horreur de ce vice, il suffiroit de songer qu’il n’en est point de plus contraire à la religion qui nous ordonne de nous oublier nous-mêmes pour ne nous occuper que des autres, de nous juger avec sévérité, de réserver toute notre indulgence pour le prochain, et qui nous commande expressément l’humilité, en nous disant :

« Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion ; mais où est l’humilité, là est pareillement la sagesse. Le Seigneur détruira la maison des superbes. (Prov., ch. 11 et 15.) »

« Le commencement de l’orgueil de l’homme est de commettre une apostasie à l’égard de Dieu, parce que son cœur se retire de celui qui l’a créé ; car le principe de tout péché est l’orgueil.

« L’orgueil n’a point été créé avec l’homme, non plus que la colère avec le sexe des femmes. (Eccl., ch. 18). »

« Ne souffrez jamais que l’orgueil domine ou dans vos pensées, ou dans vos discours, car c’est par l’orgueil que tous les maux ont commencé[98]. (Tobie). »

[98] La rébellion de Satan, la chute du premier homme.

L’orgueil produit une infinité de vices, surtout l’ambition démesurée, car l’orgueilleux est insatiable de richesses, d’honneurs, de titres, de décorations ; il a toutes les prétentions ; par conséquent, il est envieux du mérite, des talens, de la grâce, enfin, de tout ce qui peut réussir ou plaire, et l’égoïsme met le comble à l’orgueil !… Il est également impossible que l’égoïste soit religieux, et qu’il puisse s’attacher un ami ; un philosophe moderne (voyez les Dîners du baron d’Holbach) a dit : que l’on peut calculer comme on calcule les éclipses, le moment précis où deux amis cesseront de s’aimer, en prévoyant l’instant où ils cesseront de s’être utiles. Cette horrible maxime est une parfaite définition de l’espèce de liaison qui peut exister entre deux égoïstes. Il n’est certainement pas de passion plus exaltée que l’égoïsme, puisque sans illusion l’égoïste s’adore lui-même : on peut ne pas voir les défauts de l’objet dont on a fait son idole, on peut être la dupe de sa fausseté ; mais on ne peut s’abuser ainsi sur son propre caractère.

On sait avec une complète certitude si l’on ment ou si l’on dit la vérité, si l’on est ou non un hypocrite, etc. ; et cependant, avec les vices les plus inexcusables, l’égoïste se divinise, ne pense qu’à lui, rapporte tout à lui et n’aime que lui !… Enfin, souvent irrité, toujours mécontent, susceptible, défiant, soupçonneux, il ne peut goûter une ombre de bonheur sur la terre. L’avare même est beaucoup moins haïssable, car on peut raisonnablement confondre l’avarice avec l’économie[99]. L’égoïste, insouciant de l’avenir éternel, mais plein d’inquiétude pour cet avenir incertain, et d’un moment qui peut n’avoir à tout âge que quelques heures, ne donne rien, garde tout pour lui, et amasse en secret des trésors s’il le peut. En même temps, il veut briller, il est presque toujours fastueux, et son luxe est plus éblouissant que solide ; quand on ne s’occupe ni de ses enfans, ni de ses héritiers, si l’on fait bâtir une maison, on demande à son architecte qu’elle puisse durer seulement vingt-cinq ou trente ans ; on n’a qu’une argenterie plaquée ; on coupe tous les bois de ses terres, et l’on place à fonds perdus tout l’argent qu’on en retire.

[99] C’est même ce qu’on doit charitablement penser de tous ceux qui ont les apparences de l’avarice ; ils suivent peut-être à la lettre le précepte divin qui prescrit de ne faire l’aumône qu’en secret. Il existe un homme qui possède une grande fortune, et qui, dès sa première jeunesse, conçut le projet de fonder de beaux établissemens en faveur des infortunés ; il ne confia point ce généreux dessein, et pour l’exécuter, il mit à part tous les ans la moitié de ses revenus ; il plaçoit à mesure toutes ces sommes, et sans toucher aux intérêts, ce qui lui produisit quinze cent mille francs au bout de vingt ans, et durant cet espace de temps, il passa pour être l’homme du monde le plus avare. Il a fait de cette somme prodigieuse le pieux usage auquel il la destinoit. Nous avons eu l’occasion de connoître avec certitude cette action qu’on ne sauroit trop louer, non-seulement par ses résultats, mais aussi pour la constance avec laquelle cet homme bienfaisant a supporté pendant si long-temps en silence le mépris attaché à l’avarice ; il a pris les précautions nécessaires pour que l’on ignorât qu’il est le fondateur des établissemens dont on vient de parler. Par respect pour son admirable modestie, nous devons nous abstenir de le nommer.

Il est glorieux pour la religion qu’un semblable caractère soit sur tous les points en opposition formelle avec les maximes et les commandemens de la religion.

CHAPITRE XXV.
Suite du précédent.

Pour donner une juste idée du bon emploi du temps, nous devions parler des vertus, des vices, de la fausse, de la véritable gloire, et surtout de la religion, base éternelle de toute instruction morale.

Un poète célèbre[100] a exprimé dans un bien mauvais vers une pensée aussi fausse que révoltante ; en parlant du temps, il dit :

« Tout le consume et l’amour seul l’emploie. »

[100] M. de Voltaire.

Comment ? les études utiles, l’amitié, la bonté, l’humanité, la bienfaisance, consument le temps, et l’amour seul l’emploie !… Ainsi, l’épicurien qui a vécu en Sybarite, uniquement occupé de ses amours et de ses maîtresses, a fait seul un bon usage du temps ! et le grand écrivain, le savant laborieux, qui consacrent leurs talens et leurs veilles au bien public, le sage vertueux qui, pour épurer sa vie et perfectionner son caractère, s’est constamment appliqué à maîtriser ses passions, le guerrier dont la valeur a sauvé sa patrie, le magistrat intègre, etc., tous ces personnages n’ont fait que consumer le temps !… Voilà une sentence qui peut plaire aux jeunes étourdis irréfléchis et aux femmes galantes, mais qui n’inspirera qu’un profond mépris à tous les gens raisonnables.

Un autre poète du siècle dernier fait dire à Héloïse :

« Ai-je d’autres vertus que celles de l’amour ! »

Comme si l’amour par lui-même avoit ou donnoit des vertus. Il ne donne même pas (comme on sait) la fidélité. Les poètes le représentent avec des ailes, et en cela, l’expérience et la raison s’accordent avec la mythologie. L’amour, lorsqu’il est violent, est toujours exclusif, il veut régner seul et avec un souverain empire ; c’est sans doute pourquoi les anciens lui consacroient le myrte, parce que cet arbuste est exclusif sur le terrain dont il s’empare, il y domine en tyran et ne souffre pas qu’une autre plante puisse y croître[101].

[101] Dans tous les bois de myrtes des pays méridionaux, on ne voit sous ces arbres ni fleurs, ni verdure ; les racines du myrte s’étendent tellement sous la terre, que nulle plante, pas même un brin d’herbe, ne peut naître dans leur voisinage.

Les anciens consacroient à Vénus non le myrte, mais la rose, comme symbole de la fraîcheur et de la beauté.

Toute passion est condamnable aux yeux de la raison naturelle, ainsi qu’à ceux de la religion ; les païens mêmes ont reconnu dans leurs écrits que les passions sont incompatibles avec la sagesse, parce qu’elles maîtrisent entièrement celui qui s’y livre. L’amour conjugal, l’amour maternel, ne sont point des passions, ce sont des affections légitimes qui, fortifiées par le devoir, prescrivent quand il le faut les sacrifices et les dévouemens les plus héroïques, et qui sont immuables comme les principes éternels qui les commandent, qui les épurent, et qui les rendent inébranlables. Quand ces nobles et touchantes affections dégénèrent en passion, elles cessent d’être vertueuses, car elles entraînent alors dans la plus grande partie des égaremens causés par les autres passions ; elles donnent un aveuglement, une partialité déplorables, et une odieuse personnalité ! elles exigent un retour exclusif et passionné, et elles inspirent toute l’injustice de la jalousie la plus extravagante et la plus puérile.

Point de liens véritables, point d’affections durables sans le devoir ; aussi, dit-on les devoirs de l’amour maternel, de l’amour conjugal[102], ceux de l’amitié, et l’on n’a jamais dit les devoirs de l’amour. Ce dernier sentiment, qui ne peut produire que des excès, des égaremens, et trop souvent des crimes, est le seul dont l’égoïste soit susceptible, car on ne se fait une idole sur la terre que pour obtenir soi-même un culte, puisqu’on exige impérieusement dans cette espèce d’idolâtrie une réciprocité parfaite.

[102] Mais lorsqu’ainsi que nous l’avons dit, ces affections ne se profanent point en se transformant en passion : par conséquent, en dédaignant toute idée de devoir, et en s’abandonnant à tous les écarts d’une imagination déréglée.

Nul sentiment ne doit inspirer l’estime, exciter l’admiration, que lorsqu’il s’accorde à tous égards avec la raison, le devoir et la religion ; quand il renonce à ces guides immuables, préservatifs heureux de toute erreur, on n’a plus de règle de conduite, plus de frein, on tombe dans une ivresse qui peut quelquefois n’être que dangereuse, mais qui, presque toujours, est aussi coupable qu’elle rend insensé !… Depuis trente-cinq ans, on a répété dans une infinité de romans qu’il faut aimer avec abandon… On s’est extasié sur les héros et les héroïnes de ces ouvrages qui aimoient avec abandon !… Mais quel est cet abandon ? c’est celui de tout principe et de toutes les vertus, quand l’intérêt de la passion l’exige !…

Les philosophes modernes ont particulièrement célébré la paresse[103], et ils ont tâché de la peindre avec les couleurs les plus aimables et les plus séduisantes ; mais plusieurs écrivains, entraînés dans le tourbillon philosophique, n’en ont jamais partagé toutes les erreurs, et nés avec de la droiture, ils ont fini par abjurer celles qu’ils avoient adoptées, et même avant la révolution. Entre autres M. Thomas, qui, dans aucun temps, ne prêcha la morale épicurienne, comme le prouvent les beaux vers qu’il fit contre la paresse, et qui doivent trouver place ici :

[103] Apparemment, parce qu’elle a toujours été regardée comme la mère de tous les vices ; et sans doute aussi parce qu’elle dispensoit naturellement de vérifier les fausses citations, et de lire d’excellentes réfutations, et qu’en empêchant de faire des lectures solides et suivies, elle empêchoit en même temps de connoître des plagiats sans nombre !

Réveille-toi, mortel, deviens utile au monde :
Sors de l’indifférence où languissent tes jours.
Le temps fuit, hâte-toi ; demain la nuit profonde
T’engloutit pour toujours.
Quoi ! tu prétends penser, et ta folle sagesse
Dans un lâche repos s’avilit et s’endort :
L’homme est né pour agir ; ramper dans la paresse
C’est être déjà mort.
Regarde autour de toi, contemple tout l’espace ;
Par quel divin accord le monde est gouverné ;
Nul être n’est oisif ; tout occupe sa place ;
Et tout est enchaîné.
Les vents épurent l’air, l’air balance les ondes,
Pour la fertilité l’eau circule en tout lieu ;
Les germes sont féconds, le feu nourrit le monde,
Et tout nourrit le feu.
Et toi qui te connois, dont l’âme est immortelle,
Sur ce globe au hasard tu te croirois jeté !
Toi seul indépendant de la chaîne éternelle
Es sans activité.
Les hommes t’ont servi même avant ta naissance ;
Ils t’ont créé des lois, et bâti des remparts.
De vingt siècles unis la lente expérience
T’a préparé les arts.
La maison qui te couvre et qui te sert d’asile,
Le pain qui te nourrit, tes plaisirs, tes besoins,
Tout impose à ton cœur le devoir d’être utile ;
Tout réclame tes soins.

Ode sur les devoirs de la société, par M. Thomas.

La divinisation des passions est la principale cause des succès de la secte philosophique. Cette sentence absurde : « Les passions sobres font les hommes communs[104] », a fait plus de mal que tous les volumineux écrits de Spinosa, de Hobbes, etc. Cette maxime flattoit le penchant et l’orgueil d’une infinité d’individus qui, encouragés par une autorité si respectable, croyoient être des hommes de génie, en se livrant en tous genres à la licence la plus effrénée.

[104] En effet, Bossuet, Bourdaloue, Fénélon, Pascal, Nicole, Massillon, Boileau, La Bruyère, Pierre Corneille, Turenne, Vauvenargues, Fléchier, Rollin, Tournefort, Newton, Leibnitz, Pope, Adisson, Richardson, Euler, etc., etc., qui avoient certainement des passions très-sobres, étoient des hommes bien communs !…

N’ayant pu détruire l’orgueil, les philosophes de l’antiquité prirent le parti d’en faire une vertu. Les chefs de la philosophie moderne ont fait le même honneur à tous les vices.

Nous avons un tel fonds d’orgueil, que ce vice ne nous déplaît réellement que lorsqu’il est visiblement ridicule, ou lorsqu’il blesse nos propres prétentions. Quand il est fondé sur de grands succès, nous sommes naturellement portés à l’admirer ; on diroit qu’il nous soulage : de là, tant de traits présomptueux rapportés par les historiens comme des traits héroïques, tant de réponses insolentes citées comme des mots sublimes.

L’antiquité païenne offre une multitude innombrable d’exemples de ce genre, mais la philosophie moderne a quelquefois poussé l’insolence plus loin encore, et souvent avec une inconséquence véritablement risible. Nous avons vu que J.-J. Rousseau, dans un élan de sincérité, s’écrie : qu’il ne peut regarder un seul de ses livres sans frémir, parce qu’au lieu d’instruire, il empoisonne, et qu’il avoue en propres termes : qu’avec tous ses beaux discours il n’est qu’un scélérat !…

Le même auteur, dans sa lettre à M. de Beaumont, archevêque de Paris, s’exprime ainsi :

« Oui, je ne crains pas de le dire : s’il existoit en Europe un seul gouvernement éclairé, un gouvernement dont les vues fussent vraiment utiles et saines, il eût rendu des honneurs publics à l’auteur d’Émile, il lui eût élevé des statues, etc. »

C’est encore (dit l’estimable auteur de la Morale de la Bible) J.-J. Rousseau, dont la vie entière ne fut qu’une longue série de turpitudes, qui, dans ses confessions, dit :

« Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra ; je viendrai, livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise ; je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon… Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de son trône, avec la même sincérité, et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là. »

Il est assurément impossible de pousser plus loin l’extravagance et les illusions de l’orgueil et de l’impiété. Quoi ! l’homme qui convient qu’il a été ingrat, l’homme qui, à toutes les époques de sa vie, a manqué de mœurs, qui a volé, qui a mis tous ses enfans à l’hôpital, qui a changé deux fois de religion par des vues d’intérêts, et qui, malgré le titre de citoyen de Genève, écrivoit sans cesse contre Genève[105], quoi ! cet homme se croyoit meilleur que tous les saints et tous les grands hommes dont nous avons déjà parlé ! Il pouvoit penser que ses infâmes confessions effaceroient dans l’éternité les écrits immortels des Saint-Grégoire, des Saint-Bazile, des Saint-Jérôme, des Saint-Jean-Chrisostôme, des Saint-Augustin, enfin, de tous les pères de l’église, ainsi que ceux des éloquens et célèbres adversaires de l’hérésie et de l’incrédulité. Sans doute il le pensoit, puisque dans son ignorance et sa démence philosophique il osoit défier tous les héros de la religion, tous les bienfaiteurs du monde entier, dont la vie fut toujours si constamment admirable et pure, d’avoir surpassé le mérite de ses actions et la perfection de sa conduite et de son caractère.

[105] Toutes ces choses sont consignées dans ses confessions.

Dans tous les partis, ce délire d’orgueil est inconcevable, mais, dans le cours ordinaire des choses, nous n’admirons pas la modestie (dans le grand monde), parce qu’au fond nous n’y croyons point. Elle n’est pour nous, en général, qu’une écorce de bon goût, qu’une modération apparente ; il semble même que nous estimerions moins un grand homme, si nous étions sûrs qu’il ne sait pas s’apprécier lui-même ; il auroit de moins un suffrage précieux, le sien propre ; il ne paroîtroit, pour ainsi dire, qu’une espèce de machine qui n’agit que par une impulsion irrésistible, car nous ne sommes pas assez purs pour admirer une telle vertu.

La modestie est d’un agréable commerce ; mais, loin de causer l’enthousiasme qu’inspire une fierté superbe, quand nous sommes forcés d’y croire ; elle ne nous paroît qu’une aimable simplicité d’enfant, qui nous fait rire, et c’est ainsi qu’on se moquoit de la modestie de La Fontaine.

Nous croyons avoir prouvé que les passions, lorsqu’elles sont violentes, loin d’avoir des vertus particulières, ne peuvent produire que des égaremens et des vices, et que tout ce qui est solidement utile et bon ne peut venir que de la religion.

L’un des grands caractères de vérité de cette religion divine est d’élever l’âme et l’esprit ; jamais l’impiété n’a produit une pensée sublime. Tout est majestueux dans la religion, tout est sec et froid dans l’impiété ; il est impossible de combattre la religion avec l’éloquence des orateurs chrétiens qui l’ont défendue : aussi, les impies du plus grand talent n’ont-ils espéré de pouvoir la détruire qu’avec des sarcasmes et des plaisanteries.

L’impiété sérieuse n’entraîneroit personne ; on ne la prêchera jamais avec le sentiment et le génie qui peuvent seuls exciter l’enthousiasme. Ah ! sans doute, la piété doit augmenter le talent, et peut en tenir lieu puisqu’elle exalte toutes les vertus ! Inspire-t-elle le courage ? on s’offre sans crainte à la mort, on la fixe avec sérénité ; souvent même avec joie, on supporte les tourmens avec une patience inébranlable. L’humanité, la compassion, sont-elles fortifiées par la piété ? on traverse les mers, on s’expose à tous les dangers pour être utile à ses semblables, on se charge de leurs chaînes, on se dévoue dans un hôpital aux devoirs les plus pénibles et les plus rebutans. La grandeur d’âme est-elle perfectionnée par la religion ? on justifie en secret son ennemi, on le défend, on le sert sans qu’il le sache et sans jamais s’en vanter ; on le secourt dans le malheur, on le prévient, on le console, on l’aime. Enfin, le désintéressement est-il le fruit d’une éminente piété ? on donne tout ce qu’on possède aux pauvres, on se dépouille entièrement. Ce dévouement extraordinaire, cet enthousiasme de vertu et d’humanité, n’est pas seulement commun parmi les parfaits dévots, il est universel. Tous regardent le faste, la mollesse et l’ambition comme des crimes ; tous, en se sacrifiant pour les autres, ne croient que remplir un devoir indispensable, car tels sont les préceptes de l’évangile. Il est bien juste qu’une vertu si utile aux autres nous le soit encore à nous-mêmes, dès cette vie, où le bonheur n’est jamais pur et sans mélange, tandis que le malheur y peut être complet et sans espoir comme sans ressource. Sans la piété, que devient l’être opprimé, flétri, découragé par une longue suite de revers et d’injustice ? Que devient-il alors s’il est à la fois isolé, abandonné, méconnu ? Mais, si la religion l’éclaire, il supporte ses maux ; si elle l’enflamme, il les bénit. Qu’elles sont touchantes et sublimes pour l’infortuné, ces belles paroles de l’évangile : Bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés ! et celles-ci : Mes frères, regardez comme le sujet d’une grande joie les diverses afflictions qui vous arrivent, sachant que l’épreuve de votre foi produit la patience. (Épit. Saint-Jacques.)

La philosophie ne pouvant offrir le moindre secours dans les maux extrêmes, tolère ou conseille le suicide. Alors, en effet, dans son système, elle ne sauroit en faire un crime sans inconséquence et sans barbarie. Mais, si le philosophe, parvenu au dernier excès du malheur, n’a pas la force de se tuer, quelle sera son existence ? Voici un aveu qui est échappé à l’impiété même :

« Quand la croyance d’un Dieu n’auroit retenu que quelques hommes sur le bord du crime, quand cette opinion n’auroit prévenu que dix assassinats, dix calomnies, dix jugemens iniques sar la terre, je tiens que la terre entière doit l’embrasser[106]. »

[106] Dictionnaire philosophique.

Le Dieu des philosophes, qui ne punit ni ne récompense, qui ne veut ni culte ni prières, ne peut avoir la moindre influence sur la conduite de ses prétendus sectateurs, qui n’ont aucun intérêt à penser à lui, et ce Dieu, comme on sait, n’empêche ni de calomnier, ni de rendre des jugemens iniques. Mais le vrai Dieu, le Dieu des chrétiens, menace, épouvante le coupable ; promet un prix au repentir ainsi qu’à la vertu, et console l’infortuné. Voilà une croyance utile, voilà celle que le seul intérêt de l’humanité auroit pu rendre respectable. Enfin, l’auteur du paragraphe qu’on vient de citer n’auroit pu nier que les maximes de l’évangile ont prévenu plus de dix crimes, ont fait faire plus de dix actions charitables, depuis près de deux mille ans. Pourquoi donc ne désire-t-il pas que la terre entière embrasse une croyance si salutaire ?…

Les philosophes modernes qui ont calomnié avec tant d’acharnement et d’impudence les papes, les prêtres, les religieuses, n’ont pas épargné les confréries sur lesquelles ils ont épuisé tous les sarcasmes de l’impiété ; cependant, toutes ces pieuses associations, dont on ne voit d’exemples que dans les pays catholiques, ont été formées par la charité chrétienne, et produisent, depuis des siècles, une suite non interrompue d’actions bienfaisantes. Les confréries les plus célèbres de nos jours sont, en Italie, dans la ville de Sienne, la confrérie de Sainte-Catherine de Sienne, qui paie tous les ans un certain nombre de dots pour établir les filles des pauvres artisans. Cette confrérie fait tous les ans, le jour de la fête de Sainte-Catherine, une procession solennelle à laquelle assistent les jeunes filles voilées et vêtues de blanc qui doivent être dotées, et en outre, après la procession, la confrérie va délivrer des prisonniers pour dettes.

A Rome, une confrérie semblable distribue de même des dots tous les ans, le jour de l’annonciation de la vierge, aux jeunes filles pauvres qui veulent ou se marier ou se faire religieuses.

Un auteur, qui malheureusement ne sauroit être suspect lorsqu’il loue des établissemens religieux, s’exprime ainsi en parlant de la ville de Bergame :

« Il y a à Bergame un établissement admirable dont je ne connois point ailleurs d’exemples. C’est une confrérie pour les besoins des prisonniers. Cette pieuse association fournit aux pauvres prisonniers du pain, de la viande, des habits ; il y en a quelquefois près de cent à la charge de cette confrérie. »

Cette charité chrétienne, si digne en effet d’admiration, loin d’être un exemple unique, étoit exercée jadis sous la même forme dans toute la France, et se retrouve encore en Espagne et en Portugal. Écoutons sur ce sujet l’estimable traducteur du voyageur le plus exact et le plus véridique.

« On trouve à Lisbonne un nombre infini d’établissemens charitables ; les plus remarquables sont ceux des associations connues sous le nom de Confrérie de la miséricorde, qui s’empressent de prodiguer à l’humanité souffrante les soins et les secours, quelle que soit la croyance ou le pays. Il suffit d’être malheureux ou infirme pour en être assisté. Leur charité ne se borne pas à accueillir les affligés, elle va encore les chercher et leur porter des consolations et des secours dans leurs asiles particuliers. Ces confréries si respectables se chargent aussi des orphelins et des enfans des familles pauvres ; elles les gardent, les élèvent jusqu’à l’âge où ils peuvent être envoyés en apprentissage. Elles les placent alors chez des marchands, dont l’humanité et la probité leur sont connues ; et à moins d’inconduite de la part de ces enfans, elles leur continuent leurs tendres soins jusqu’à ce qu’ils soient établis. Le sort des filles dépend de leur honnêteté : quand leurs mœurs sont irréprochables, ces associations les dotent, et de jeunes marchands industrieux les épousent pour profiter de cette dot et se ménager en même temps la protection des confréries. Les membres de ces sociétés visitent les prisons et les hôpitaux, et font parvenir des secours aux prisonniers qui n’ont ni argent ni amis pour les assister. Aussitôt qu’un criminel est condamné à la mort, ils ne l’abandonnent plus. Ils l’encouragent, et l’accompagnent au lieu de l’exécution, où ils l’exhortent au repentir. Leur humanité s’étend jusqu’au delà-même du tombeau, car ils recueillent le corps de la victime qu’ils ensevelissent avec décence, et ils font dire un certain nombre de messes pour le repos de son âme. »

« Il seroit presque impossible de faire l’énumération de tous les actes de charité de ces frères de la miséricorde, dont la bienfaisance est fondée sur les principes les plus purs de la religion, sans aucun alliage d’ostentation ou d’hypocrisie. Ames ardentes et généreuses ! respectables bienfaiteurs de l’espèce humaine, quelle récompense vous attend au tribunal suprême de la justice divine ! Mais Lisbonne n’est pas la seule ville où il y ait de pareilles associations. On en trouve dans toutes celles non-seulement du Portugal, mais encore de ses colonies ; nous désirons bien sincèrement qu’elles s’étendent partout, ou plutôt qu’elles n’aient de bornes que celles du globe. » (Voyage en Portugal, fait dans les années 1789 et 1790, par Jacques Murphy.)

La sainte Hermandad, en Espagne, que l’on confond quelquefois très-mal à propos avec l’Inquisition, est une confrérie répartie dans différens cantons du royaume de Castille seulement, et qui n’a d’autre objet que de veiller à la sûreté des campagnes, en poursuivant ceux qui en troublent la tranquillité ; elle est subordonnée au conseil de Castille, dont elle reçoit ses lois : une des plus positives est de ne pas étendre sa juridiction à l’enceinte des villes ; il y avoit en France, avant la révolution, un nombre infini de confréries de ce genre, pour le soulagement des infortunés, particulièrement dans les provinces méridionales, et à Paris, entre autres les associations formées par des curés, celle des Dames de la Charité, celle de la Charité maternelle, qui se sont renouvelées depuis le règne de la terreur, avec une infinité d’autres (dont nous avons parlé avec détail dans les Veillées de la chaumière), admirables associations, et qui sont composées de personnes également recommandables par leur piété et par leur active charité.

Les bienfaits publics de la religion sont immenses ; mais cette religion auguste qui prescrit l’humilité, qui commande de faire toutes les bonnes œuvres avec mystère ! quel bien n’a-t-elle pas dû produire en secret ? Que d’actions, et les plus sublimes, inspirées par elles, sont pour jamais ignorées ! Combien, en se cachant, elle a secouru d’infortunés ! combien elle a réparé d’erreurs et prévenu de crimes ! combien elle a vaincu de passions ! Quelles vertus n’a-t-elle pas exaltées ! quelles consolations n’a-t-elle pas données !

CHAPITRE XXVI ET DERNIER.
Conclusion.

Quelques personnes diront peut-être que les derniers chapitres de cet ouvrage n’ont point de rapport avec son titre, mais cette critique seroit mal fondée ; l’activité n’est louable et bonne que lorsqu’elle est constamment dirigée vers le bien ; quand au contraire elle se porte, je ne dis pas au mal, mais seulement à ce qui peut y conduire, elle est mille fois pire que la paresse. Il n’y a rien de plus actif, d’esprit et de corps, que les intrigans, les ambitieux, et même les scélérats : l’activité des passions et du vice doit par sa nature être infiniment plus grande que celle de la vertu ; car la nécessité du mystère et de mille précautions indispensables, les craintes, les inquiétudes, multiplient les démarches, les projets et le travail de tête.

Sans doute, dans toute bonne éducation, on enseigne que la route de la vertu est la plus sûre ainsi que la meilleure, et que toutes nos actions doivent tendre vers la perfection autant que la nature humaine y peut atteindre. Mais un jeune homme, dès ses premiers pas dans la société, trouve dans les entretiens de la meilleure compagnie une infinité de préjugés mondains, délicatement mêlés aux idées justes et morales, et souvent avec tant d’art et de grâce, qu’il s’en aperçoit à peine ; d’ailleurs, il craint d’abord de montrer de la contradiction ou de la pédanterie, ensuite il s’y familiarise tellement que tous ses principes s’altèrent insensiblement et deviennent quelquefois tout-à-fait arbitraires ; à moins d’une grande force d’esprit et de caractère, les jeunes gens et même ceux qui sont bien nés et bien élevés, tombent peu à peu dans cette funeste confusion d’idées. Il nous a paru utile d’offrir à la jeunesse de petites méthodes qui, fondées sur l’expérience, puissent, en abrégeant les études, leur donner les moyens d’acquérir de nouvelles connoissances en conservant celles qu’ils doivent à l’éducation. Mais, nous devions surtout chercher à les préserver de la fatale influence des principes relâchés qui, lorsqu’on les adopte, peuvent si facilement conduire à la dépravation : ainsi, il étoit indispensable de donner avec précision des définitions exactes de la véritable et de la fausse gloire[107], et de réfuter toutes les fausses opinions contre la religion, et qu’on a, dans ces derniers temps, érigées en maximes comme celles-ci, par exemple : Que la religion rétrécit l’esprit et dessèche l’âme ; qu’elle est ennemie des beaux-arts et de l’industrie, et tous les lieux communs débités depuis quatre-vingts ans contre l’inutilité, l’oisiveté et la paresse des prêtres. Nous avons répondu par des faits incontestables qui prouvent que les beaux-arts, la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture, l’industrie, les sciences, l’établissement des manufactures, celui des hôpitaux, et toutes les fondations bienfaisantes, le défrichement des terres, etc., sont uniquement l’ouvrage de la religion et des prêtres.

[107] Ces définitions étoient depuis long-temps dans le portefeuille de l’auteur, mais les événemens actuels présentent à la jeunesse les plus grandes et les meilleures de toutes les leçons. Quelles belles pages on peut maintenant ajouter au discours de Bossuet sur l’histoire universelle ! Puisque cet admirable écrivain n’a vu dans l’histoire que ce qu’on devrait surtout y chercher : la marche patiente et majestueuse de la Providence, les desseins de la sagesse suprême et l’accomplissement merveilleux de ses desseins sublimes !…

Les jeunes gens feront toujours un bon emploi du temps, quand ils auront des idées bien affermies et bien stables sur la morale, sur les devoirs qu’elle impose, et sur la gloire désirable qu’elle peut donner. Nous avons tâché de leur rappeler ces vérités éternelles, et dans un livre assez court pour qu’il soit possible de le relire quelquefois sans suspendre ses études et ses occupations journalières. En recommandant tant de fois à la jeunesse, dans le cours de cet ouvrage, la vigilance et l’activité, il ne nous reste plus qu’à la prémunir contre un genre d’activité plus nuisible aux talens et aux progrès des connoissances humaines que ne sauroit l’être l’indolence ; nous voulons parler de l’activité physique, c’est-à-dire du corps, qui exclut presque toujours celle de l’esprit. Il y a dans cette activité un mouvement machinal, une turbulence qui s’accorde bien difficilement avec les goûts sédentaires que demandent l’étude et la méditation ; les mouvemens violens du corps suspendent en nous la faculté de penser, et quand on la suspend long-temps et d’habitude, on finit par la perdre. Aussi, tous les hommes qui se livrent exclusivement aux exercices du corps, ou qui ont un penchant naturel pour tout ce qui les fait agir, sortir de chez eux, et qui, entre autres choses, aiment la chasse avec passion, tous ces hommes sont presque sans exception, d’une grande ignorance, et n’ont aucune aptitude pour l’étude.

Voici la règle à cet égard : l’activité continuelle du corps est pernicieuse quand elle se borne à satisfaire des goûts et à se procurer des amusemens ; mais elle est admirable lorsqu’elle n’est employée qu’à remplir les devoirs fatigans de soldat, d’officier, de général d’armée, etc., ou qu’enfin elle ne s’exerce que pour faire le bien, pour secourir ses semblables, et pour leur rendre quelques services. Le corps doit être subordonné à l’âme ; c’est là ce qui nous distingue éminemment de la brute : par conséquent, les ressorts de notre corps ne doivent point, comme ceux d’une mécanique, agir par une impulsion une fois donnée, et qui devient une constante routine ; l’âme doit les ennoblir en les dirigeant toujours par une volonté raisonnable et bienfaisante.

Maintenant, la jeunesse françoise doit être éclairée par une expérience que même dans le siècle dernier nul vieillard ne pouvoit avoir. Son berceau, placé au milieu des échafauds, fut entouré des ombres de la mort !… Née dans des lieux livrés aux fureurs de la rébellion et de l’impiété, elle est aujourd’hui témoin du triomphe éclatant de la sagesse, des principes monarchiques et de la religion !… Cette jeunesse si valeureuse dans tous les temps connoît avec certitude, par une tradition toute récente et par le témoignage de ses propres yeux, tout ce que l’esprit d’indépendance et l’orgueil, unis à l’athéisme, peuvent produire de folies et de forfaits ; tout ce que la fausse gloire peut avoir d’éblouissant, de fragile ; tout ce que la gloire véritable a de généreux, de sublime et de solide ! elle a vu combien la vertu est respectable et touchante dans le malheur, combien l’ambition, toujours flétrie par les revers, à besoin de prestiges, d’illusion, de succès, pour soutenir une grande renommée[108]… Elle voit enfin les seuls triomphes dignes d’exciter une vive et durable admiration, et la Providence lui offre encore un grand spectacle, celui du crime non-seulement déçu, puni, mais profondément humilié ! Leçon utile autant que mémorable que l’histoire n’a jamais donnée d’une manière aussi frappante qu’à l’époque de la guerre généreuse, brillante et magnanime, qui vient de se terminer avec tant de gloire et de bonheur (12).

[108] On sait qu’il n’y a point de fausse gloire pour des armées victorieuses, pour les soldats, les officiers, les généraux, et que la valeur et les succès leur en assurent toujours une véritable, parce que les souverains et les gouvernemens sont seuls responsables de l’injustice des guerres.

FIN.

NOTES
RENVOYÉES A LA FIN DU VOLUME.

(1) CHAPITRE V.

Cette coutume d’avoir un lecteur pendant les repas ne s’est conservée que dans les monastères, mais elle est très-ancienne : Pline, le jeune, dans ses lettres, raconte que son oncle se faisoit toujours lire à table, même quand il avoit du monde, et qu’un jour, un des convives interrompant le lecteur, lui fit répéter un mot qu’il avoit mal prononcé, et que Pline, l’ancien, l’en reprit en disant que cette interruption coûtoit au moins deux lignes aux assistans. Pline, le jeune, ajoute : N’étoit-ce pas là être bon ménager du temps ?

Un des plus grands souverains qui aient honoré le trône, l’empereur Charlemagne, se faisoit aussi lire pendant ses repas. Jamais prince ne fut aussi bon ménager du temps.

Le concile de Fismes, en Champagne, tenu en 881, donnoit à Louis III le conseil de suivre l’exemple de Charlemagne, son trisaïeul, qui mettoit des tablettes sous le chevet de son lit, pour pouvoir, lorsqu’il ne dormoit pas, jeter sur le papier les idées utiles à la discipline de l’église et à la police de son royaume, qui pourroient s’offrir à son esprit dans le silence de la nuit, ou qu’il n’avoit pu recueillir ou fixer pendant la dissipation du jour.

M. Gaillard, historien de Charlemagne, cite le passage latin qui contient cette disposition du concile, dont le rédacteur fut le célèbre Lincmar, l’un des plus illustres prélats de cette auguste assemblée. Ce fut en connoissant ainsi le prix du temps, que Charlemagne put suffire à tout ; on a peine à concevoir, en lisant sa vie, comment un seul homme a pu faire tant de choses mémorables. En effet, il fut, à la fois, grand législateur, grand capitaine et le premier restaurateur, en France, des sciences, des lettres et des arts ! Un de ses capitulaires contient une disposition très-utile, et qui a été dans la suite la source de toute instruction. Les évêques y sont exhortés à établir des écoles d’instruction publique ; il voulut qu’elles fussent toujours dirigées par des ecclésiastiques, car ce prince, si pieux et rempli de génie, pensoit avec raison que la religion est la seule base de toute instruction utile et solide ; il établit, lui-même, des écoles pour l’enfance et pour l’âge mûr, et de plus, une école pour le grec à Osnabruck. Dans la lettre circulaire qu’il écrit aux métropolitains et aux abbés pour l’établissement de ces écoles, il dit expressément : « Il vaut mieux, sans doute, faire le bien que de le connoître ; mais on le fait plus sûrement quand on le connoît… Des soldats de l’église, tels que vous, doivent être des hommes pieux et savans, et nous souhaitons surtout que vous viviez bien ; mais nous souhaitons aussi que vous parliez bien. »

Il veilloit attentivement sur les progrès des jeunes écoliers établis dans les lieux qu’il habitoit, et il trouvoit le temps d’examiner avec les maîtres leurs compositions.

Après avoir loué son inconcevable activité, son historien ajoute : on a vu Louis XIV résister presque seul aux efforts de l’Europe conjurée contre lui ; mais Louis XIV, sans sortir de Versailles, faisoit préparer de grandes choses par de grands ministres, et les faisoit exécuter par de grands généraux. Charlemagne étoit seul, son ministre et son général ; il dirigeoit tout, il exécutoit tout, il étoit partout ; on l’a vu plus d’une fois venir achever, sur les bords du Rhin, du Veser ou de l’Elbe, une campagne qu’il avoit commencée sur les bords de l’Èbre ou de l’Ofanto. Personne, dit M. de Montesquieu, n’eut à un plus haut degré l’art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude. Les affaires renaissoient de toutes parts, il les finissoit de toutes parts.

Parmi nos auteurs modernes, on peut citer Montaigne comme un de ceux qui avoient le plus réfléchi sur l’emploi du temps ; il considéroit le temps sous un rapport mélancolique et assez neuf : sa durée lui paroissoit être, ce qu’elle est en effet, la chose du monde la plus précaire. Fortement frappé de l’idée que la vie peut nous échapper à chaque instant, il portoit toujours sur lui des tablettes et un crayon, et lorsqu’il étoit hors de chez lui, et qu’il lui venoit quelque idée qu’il croyoit utile, il l’écrivoit aussitôt sur ses tablettes, n’eût-il été qu’à trente pas de sa maison.

On conte du chancelier d’Aguesseau, que s’apercevant que Mme d’Aguesseau se faisoit toujours attendre dix ou douze minutes avant de se rendre dans la salle à manger pour le dîner, il fit un ouvrage uniquement pendant ce temps, afin de ne pas perdre un instant ; il en résulta, au bout d’une quinzaine d’années, un livre in-quarto en trois gros volumes, qui a été réimprimé plusieurs fois et qui est fort instructif.

Nous avons entendu dire à M. de Buffon que dès l’âge de 25 ans, il s’étoit fait un plan de journée dont il ne s’étoit jamais écarté que pour cause de maladies ; il n’écrivoit point de sa main, il dictoit toujours ; et se promenant seul, il composoit pendant ses promenades, il disoit qu’on ne peut bien régler sa vie qu’en réglant invariablement ses journées.

Nota. La note 2 ayant été omise par erreur, on la place ici sous le chiffre 3, dont la fin sur le duel peut naturellement lui servir de suite.

(3) CHAPITRE XII.

On s’est plu, depuis trente ans, à bouleverser toutes les notions reçues du bon sens et de la morale : dans des vers, dans des discours de tribune, dans des romans, on s’est accordé à chercher tous les moyens possibles de rendre le vice intéressant et le devoir méprisable, entreprise digne de ceux qui avoient détrôné la vertu pour couronner le crime. Le peuple étant d’une ignorance absolue, il est bien facile d’abuser de l’histoire pour l’égarer, et c’est ce qu’on a fait durant la révolution. On lui a dit que les Romains abolirent la royauté, que Turquin fut détrôné ; mais on ne lui a pas dit que les Romains le renvoyèrent sans l’outrager, et qu’ils lui rendirent tous ses biens, et ses biens étoient immenses. Quel affreux cours d’histoire on a fait au peuple de Paris dans les tribunes des Jacobins, surtout pendant trois ans ? Les orateurs, dans un langage digne des maximes qu’ils débitoient, ne cherchoient dans l’histoire que les traits qui la souilloient, et n’ont jamais cité une action vertueuse. Lorsqu’on répétoit au peuple que son intérêt justifie tout, autorise tout, qu’eût-on pensé si un citoyen, montant à la tribune, eût conté le trait suivant : les Athéniens se trouvoient dans un grand danger, Thémistocle dit au peuple assemblé qu’il avoit imaginé un moyen certain de les tirer de cette situation ; mais que le secret étant nécessaire au succès, il ne le pouvoit dire publiquement, et qu’il demandoit au peuple de nommer quelques personnes qui fussent capables de juger son projet. Le peuple nomma le seul Aristide, dont il connoissoit la vertu ; Aristide entendit Thémistocle, et dit ensuite au peuple qu’en effet le moyen lui paroissoit infaillible, mais qu’il étoit injuste ; et le peuple, d’une voix unanime, rejeta le projet. L’histoire ancienne est remplie de traits semblables, et l’on s’est bien gardé de les faire connoître au peuple françois, dont on vouloit dénaturer l’heureux caractère, et pour pouvoir impunément lui prêcher le meurtre et l’assassinat, pour pouvoir, sans contradiction, déclarer hautement que la justice doit être sacrifiée à nos intérêts ; que la clémence et la générosité sont des foiblesses ; que la modération est un vice ; que la vengeance est un devoir. Il falloit renverser le seul appui de la morale ; il falloit détruire la religion et proscrire l’évangile. On a prodigieusement déclamé contre la flatterie des cours, et l’on avoit souvent raison. Mais là, cependant, elle a des bornes, et la flatterie populaire n’en a point. Un souverain, quelque enivré qu’il puisse être de sa puissance et de son rang, a toujours assez de lumières, de goût et de bon sens pour rejeter une flatterie outrée. Souvent on a souffert en silence les crimes des despotes ; mais, du moins, on ne faisoit pas l’apologie de leurs forfaits. Nous n’ignorons pas qu’un prêtre imbécile et sanguinaire fit l’apologie de l’assassinat commis par un duc de Bourgogne ; mais un fait isolé et relatif à un seul individu, ne prouve rien. Comment les chefs populaires ont-ils parlé au peuple sur les incendies des châteaux, sur les massacres du mois de septembre, sur les pillages, enfin, sur tous les excès qui se sont commis ? on se contentoit de dire qu’on avoit égaré le peuple, et on ne manquoit jamais d’ajouter que le peuple, quelque chose qu’il fasse, est toujours bon, toujours juste.

La plus abominable cruauté n’étoit jamais en lui qu’une erreur excusable ; on l’avoit trompé ; on avoit abusé de sa bonne foi. A quels tyrans les plus vils flatteurs ont-ils jamais osé tenir un pareil langage ? les courtisans qui flattent un roi sont certainement très-coupables ; mais, après tout, ils ne corrompent qu’un seul homme, et si cet homme devient un tyran sanguinaire, on peut le déposer. Mais les flatteurs du peuple corrompent la nation entière. Quel crime que celui-là ! Un roi, quelque défectueuse qu’ait été son éducation, en a cependant recueilli quelque instruction. Il a une idée générale de l’histoire, et, s’il aime la lecture, il peut avoir autant et même plus de connoissances acquises que ceux qui l’entourent. Il est souvent impossible, et du moins il est toujours très-difficile de l’égarer en lui persuadant qu’une mauvaise action est un acte d’héroïsme consacré par l’exemple qu’en ont donné les plus grands hommes, et par l’admiration de tous les siècles. On ne lui persuadera jamais qu’il est des cas où le meurtre et l’assassinat sont des actions sublimes. Si on veut l’engager à commettre un crime, du moins, il saura que c’est un crime qu’on lui conseille ; c’est beaucoup. Comme le peuple ne comprendroit pas des louanges délicates, les plus exagérées sont pour lui les meilleures ; rien ne le séduit en ce genre comme la grossièreté et la puérilité. Si des décrets n’avoient pas donné solennellement à tous les François les manières et le langage des Quakers, ils n’auroient jamais supporté deux mois la tyrannie de Robespierre. Mais cet infâme despote ne portoit ni sceptre, ni couronne ; tout le monde pouvoit le tutoyer : il ne parloit que de la souveraineté du peuple. Comment se douter qu’il fût un tyran ? afin de s’élever à la hauteur des circonstances, il falloit croire alors que la dignité et la politesse sont incompatibles avec la liberté, et selon Robespierre et ses complices, la définition d’un véritable républicain se réduisoit à ces trois mots : impie, grossier, et sanguinaire.

Le duel est un crime digne des temps les plus barbares, et, cependant, il n’a jamais été aussi commun que dans ce siècle.

Il n’existe point d’ouvrage, sur le duel, plus complet et meilleur que celui qui a paru sur la fin de l’année dernière, et qui a pour titre : Dissertation sur le duel, destinée aux écoles de droit, par J. P. Maflioli.

Cet écrit, qui contient les recherches les plus savantes, les plus curieuses et les plus judicieuses réflexions, joint à tant de mérite celui d’une précision rare, il n’a que 110 pages, il se vend chez Arthus Bertrand, libraire, rue Hautefeuille.

En voici un extrait :

« Le duel est un combat entre deux hommes, dont l’un a fait à l’autre une injure publique.

« Ce mode de vengeance n’a été connu ni des Grecs ni des Romains, nos maîtres en civilisation…

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« Cette espèce de combat est, de sa nature, étranger à la chose publique, et ne peut avoir lieu que pour offenses personnelles entre deux hommes, dont l’un exige réparation de l’autre par la voie des armes.

« Plus nous étudions l’antiquité, plus nous sommes convaincus que cette manière de vider une querelle ou de décider un procès, n’y a pas été en usage. Ce qui, au surplus, ne laisse pas le moindre doute sur ce point de fait, c’est que les anciens n’ont pas même eu l’idée de ce que les modernes entendent par point d’honneur, d’où il suit évidemment qu’ils ne connoissoient pas le duel, car celui-ci n’est que l’effet de celui-là. Aussi, ne voyons-nous pas, dans l’Iliade, qu’Achille ait provoqué Agamemnon, quoique sa grande colère auroit eu précisément pour cause ce qui, parmi nous, amène la plupart des duels. César n’envoya pas non plus un cartel à Caton pour tirer vengeance des injures et sarcasmes dont celui-ci l’avoit chargé en plein sénat dans l’affaire de Catilina…

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« Ainsi, le duel, ce que beaucoup de personnes ignorent, n’appartient pas aux siècles que nous appelons barbares. Sa date est moderne ; il n’a commencé en France que vers le milieu du seizième siècle, après l’abolition du combat judiciaire ; mais, comme c’est celui-ci qui a engendré le combat sans formes de procès, on ne peut faire avec succès l’histoire du duel, si l’on ne commence par celle du combat judiciaire…

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« Gondebaud, roi des Bourguignons, fut le premier qui introduisit dans nos contrées le combat judiciaire.

« Par une loi qui, de son nom, fut appelée Gombette, il ordonna que ceux qui ne voudraient pas s’en tenir à la déposition des témoins ou au serment de leurs adversaires, pourroient les provoquer au combat ; mais le même prince (qui eut la réputation d’un sage) ne fit, ajoutent les historiens, qu’adopter une coutume déjà ancienne dans le nord de l’Europe, laquelle fut ensuite adoptée par la loi des Francs, des Allemands, des Bavarois, des Saxons, des Lombards, etc. Voilà quelle a été chez nous l’origine du combat judiciaire, ainsi appelé parce qu’il étoit autorisé par le souverain, et se faisoit en présence du magistrat…

....... .......... ...

« Tout mobile qui seconde les passions humaines porte essentiellement sur une base fausse, et ne doit produire que de mauvais effets ; mais, cependant, si le législateur, averti par l’expérience de chaque jour, s’empresse de lui accoler un autre mobile capable de modérer son action, il parviendra à atténuer le vice du premier et à le rendre presque nul. C’est ce qui arriva au combat judiciaire : son exécution fut environnée de tant de devoirs, de tant de cérémonies et d’obstacles, que celui qui demandoit la permission de se battre se jetoit dans des embarras qui devoient nécessairement le rebuter et le faire repentir de sa démarche. Il est évident que sans tous ces correctifs il eût été impossible au combat judiciaire d’obtenir l’existence même la plus courte. Ses résultats eussent été trop révoltans, et si nous voulons savoir quels étoient ces correctifs, lisons les mémoires de Sully, dont voici les expressions, tom. 1, pag. 50 :

« Quand les gages étoient donnés et reçus, le juge renvoyoit la décision à deux mois, pendant lesquels des amis communs tâchoient de connoître le coupable et de l’engager à rendre justice à l’autre ; ensuite on mettoit les deux parties en prison, où des ecclésiastiques tâchoient de les détourner de leurs desseins. Si les parties persistoient, on fixoit le jour du combat. On amenoit ce jour-là les champions à jeun, devant le même juge qui avoit ordonné le duel ; il leur faisoit prêter serment de dire la vérité ; on leur donnoit ensuite à manger, puis ils s’armoient en présence du juge ou régloient leurs armes. Quatre parrains choisis avec cérémonie les faisoit dépouiller, oindre le corps d’huile, couper la barbe et les cheveux ; on les menoit dans un champ fermé et gardé par des gens armés ; c’est ce que l’on appeloit un champ-clos. On faisoit mettre les champions à genoux l’un devant l’autre, les doigts croisés ou entrelacés, se demandant justice, jurant de ne point soutenir une fausseté et de ne point chercher la victoire par fraude ni magie. Les parrains visitoient leurs armes et leur faisoient faire leurs prières et leurs confessions à genoux ; et après leur avoir demandé s’ils n’avoient aucune parole à porter à leur adversaire, ils les laissoient en venir aux mains, ce qui ne se faisoit néanmoins qu’après le signal des hérauts, qui crioient par-dessus les barrières. Laissez aller les bons combattans, et alors on se battoit à outrance…

« Le premier combat judiciaire dont l’histoire fasse mention, est celui qui fut permis par arrêt du parlement de Paris, le 21 janvier 1328, entre Renaud, sire de Pons, demandeur, et Bernard, comte de Comminges, défendeur. Le second est celui de Jacques Legris, qui fut condamné à se battre contre Jean de Carrouge, accusé par celui-ci d’avoir violé sa femme pendant la guerre des Croisades ; le roi, c’étoit Charles VI, et toute sa cour, furent présens à ce combat, qui se fit en 1586, et où Legris succomba. Entre le premier fait, dont j’ai rapporté l’arrêt, et celui-ci, il y a cinquante-huit ans. Le troisième événement de cette espèce que je trouve bien établi dans notre histoire, c’est le fameux combat qui eut lieu entre Jarnac et la Châtaigneraye, le 10 juillet 1557, dans le parc de Saint-Germain, en présence du roi Henri II, du connétable de Montmorency et de plusieurs autres seigneurs. Ce combat est le dernier qui ait été ordonné par le prince. Quel est l’intervalle qui sépare ces deux derniers faits ? il est de cent soixante-un ans ; il y a par conséquent eu en France, pendant cette dernière période, deux combats judiciaires. Y en a-t-il eu d’autres ? Ce qui est rigoureusement parlant, possible, je l’ignore, mais je ne le crois pas ; l’histoire n’eût pas manqué d’en faire mention, car ces événemens étoient de notoriété publique ; ils fixoient l’attention générale, c’étoient des spectacles qui attiroient des foules immenses de toutes les parties du royaume ; ils nécessitoient des procédures, des informations, qui reposent dans les greffes et aux archives, ainsi, tout concourt à démontrer qu’ils ne se faisoient qu’entre des personnes de haute distinction, et qu’aucun d’eux n’a pu rester ignoré.

« Il est donc constaté, autant qu’une chose peut l’être, que la loi gombette, quoique vicieuse en elle-même, n’a pas fait le mal qu’elle auroit pu faire…

....... .......... ...

« Les exemples des pères, bons ou mauvais, passent à leurs enfans, tant qu’on ne leur en met pas d’autres sous les yeux ; et s’il en a toujours été ainsi, même pour des choses puériles et les plus insignifiantes, que ne sera-ce pas quand il s’agira de renoncer à des usages qui favorisent la passion, qui, bien plus sûrement que le patrimoine des ancêtres, se transmet à la génération la plus reculée ?

« Les lois sont nécessaires, sans doute, pour établir l’ordre public de la cité ; mais l’enseignement domestique, et plus que cet enseignement, les exemples des pères et des magistrats sont les véritables lois de famille devant lesquelles les premières sont bien foibles lorsqu’il n’y a pas entre elles et les secondes une harmonie parfaite ; aussi, voici ce qui arriva et ce qui dut arriver : le législateur, en instituant le combat judiciaire, avoit par-là même reconnu implicitement en principe qu’un combat quelconque étoit une mesure propre à la découverte de la vérité, puisque ses résultats étoient à ses yeux une manifestation de la volonté divine ; or, quoique combat légal, autorisé d’après telles ou telles épreuves, tels ou tels devoirs, et combat ordinaire, fussent des choses bien différentes, puisque l’une étoit permise et l’autre défendue ; cependant, comme cette différence ne consistoit que dans des formes rigoureusement prescrites par la loi, dès que ces formes furent abolies, le combat judiciaire disparut entièrement, et laissa la vengeance seule maîtresse du terrain.

« Quelles furent les suites de ce nouvel état de choses ? chacun les prévoit ; la noblesse militaire, humiliée depuis si long-temps par les entraves attachées au combat judiciaire, fut enchantée de s’en voir affranchie. L’orgueil, qui est toujours là pour punir l’homme heureux de son bonheur, vint le circonvenir avec ses sophismes, et l’enivrer de ses illusions. Il lui persuada sans peine que le combat judiciaire et tout autre combat ne sont, au fond, qu’une seule et même chose ; qu’il est ridicule de demander à la justice réparation d’une injure personnelle ; que pour un homme d’honneur la plus légère offense doit être lavée par le sang, et qu’une conduite différente n’est que bassesse et lâcheté, etc., etc., etc. Ces maximes auxquelles, pendant longtemps, les lois n’apportèrent pas le moindre obstacle, eurent toute la facilité de se créer un système qui, bientôt, s’appela hautement le code de l’honneur, code devant lequel ceux de la morale et des lois ne furent plus que des mots vides de sens. C’est en vertu de ce code que le duel fut, dès sa naissance, sans nulle gradation, aussi féroce, aussi cruel que nous le voyons, et que, dans l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, depuis 1550 jusqu’à l’an 1600, il versa plus de sang que n’avoit fait la loi Gombette pendant les dix siècles de sa durée. »

Louis XIV, effrayé des progrès du duel, fit de sévères ordonnances contre cette barbarie, et c’est un de ses plus beaux titres de gloire ; mais il ne put que diminuer le nombre des duels, il ne parvint pas à détruire l’odieux préjugé qui les avoit rendus si communs. Si l’on eût eu son zèle à cet égard sous la régence et sous le règne suivant, on n’auroit presque plus vu de duels ; cependant, Louis XV, dans les vingt dernières années de son règne, sévit avec rigueur contre les duels ; on n’osoit plus se battre sur le territoire françois, les duellistes se donnoient rendez-vous par delà les frontières.

Depuis la révolution, la fureur du duel est portée au comble ; écoutons encore sur ce sujet l’auteur que j’ai déjà cité :

« Nous avons vu et voyons chaque jour des pères de famille couverts d’honorables blessures, obligés d’aller à une mort certaine pour prêter le collet à des hommes qui, dans la vigueur de l’âge, ont sur eux une évidente supériorité de force, d’adresse et d’audace. Nous avons vu, et cela plus d’une fois, des ministres, des chefs de corps, réunis en conseil, fixer, par des transactions en bonne forme, l’espèce d’armes, les règles et les formes d’après lesquelles devoient se faire et se sont effectivement faits des duels entre des enfans de treize à quatorze ans, l’espoir unique de leur race et dignes d’une toute autre protection[109]. »

[109] Fait qui a eu lieu à Nancy, entre MM. de Turenne et de Rouillé, officiers au régiment du roi, à peine arrivés à la puberté.

Phases du duel.

« Depuis sa naissance jusqu’à nos jours, le duel a quatre périodes, dont chacune est bien distinguée par le caractère qui lui est propre.

« La première, depuis Henri II, ou l’abolition du combat judiciaire jusqu’au règne de Henri IV, est d’environ un demi-siècle. Le duel, pendant cet espace de temps, a été un crime public, complètement impuni et entièrement abandonné à lui-même. La deuxième, qui est aussi d’un demi-siècle, comprend les règnes de Henri IV et de Louis XIII. Durant cette période, les duels ont été presque aussi fréquens que dans la première, mais avec cette différence bien notable, que les duellistes étoient jugés par les tribunaux, et que les condamnés recouroient à la grâce souveraine. La troisième, qui est celle du règne de Louis XIV, a duré soixante-dix ans. Sous cette période, le duel a été contenu et réprimé par des lois très-sévères. La quatrième date de la régence jusqu’à nos jours, et comprend un siècle entier. Sous cette dernière période, le duel n’est plus un préjugé ni une coutume funeste, ni un crime public (surtout depuis la révolution), c’est un dieu formé sur le modèle de la divinité de Spinosa, tuant, égorgeant les humains avec l’arme de l’athéisme ou du matérialisme. »

Voici comment l’auteur termine sa discussion :

« Ni les édits de nos rois, ni les dispositions du code pénal, ne peuvent convenir pour réprimer le duel. Celles-ci éprouveroient infailliblement les mêmes obstacles que ceux-là ont éprouvés autrefois : la France veut une mesure qui concilie les principes de la justice éternelle avec la foiblesse humaine et la sensibilité nationale ; c’est dans cette mesure seule que nous rencontrerons ce juste milieu souvent difficile à trouver (mais qui se trouve, quand on le cherche bien) en-decà ou au-delà duquel le vrai ne peut subsister ; c’est dans ces intentions que je viens soumettre à Sa Majesté, à la chambre des pairs, à la chambre des députés, à MM. les maréchaux de France, le projet de législation qui va suivre :

Article 1er. « Dans les trois mois qui suivront la publication de la présente loi, tous les officiers de nos régimens de terre et de mer prêteront, entre les mains des chefs respectifs de leurs corps, le serment dont voici les termes :

« Je jure sur ma conscience et mon honneur de prévenir et d’empêcher, autant qu’il sera en mon pouvoir, tout duel qui pourra se présenter entre militaires ou autres, quelle que soit la qualité des personnes entre lesquelles il se présentera, et les motifs qu’elles puissent alléguer pour recourir à cette mesure.

2. « Ce serment sera prêté par tous ceux qui seront nommés officiers dans nos armées, et inscrit par ordre de date sur un registre destiné à cet effet, lequel restera déposé chez le colonel ; celui-ci prêtera le même serment entre les mains du commandant de sa division.

3. « Tout officier, quel que soit son grade, qui après avoir prêté le serment ci-dessus, se battra en duel, ou sera convaincu de l’avoir facilité, sera destitué, condamné à un an de prison et à une amende de mille francs, il lui sera, en outre, défendu de porter aucune décoration.

4. « Tout sous-officier qui se battra en duel sera mis en prison pour trois mois, et placé le dernier de sa compagnie pendant un an.

3. « Tout sous-officier, en cas de récidive, sera mis en prison pour un an, et ne pourra plus obtenir d’avancement ni de décoration.

6. « Tout soldat qui se battra en duel sera condamné, pour la première fois, à la salle de discipline, pendant six mois ; s’il récidive, il subira une prison de six mois, après lequel temps il sera soumis à une surveillance spéciale, consigné au quartier et privé de tout congé pendant la durée de son engagement.

7. « Tout sous-officier et soldat qui aura excité un duel par ses conseils, ou aura servi de second, ou l’aura facilité en fournissant les armes ou le local pour l’exécution, sera condamné aux mêmes peines que les duellistes.

8. « Quiconque aura empêché un duel, recevra de nous une récompense, sur l’avis du colonel du régiment.

9. « Le capitaine de la compagnie où un duel aura eu lieu, son lieutenant et sous-lieutenant feront toutes les informations relatives au fait, et en remettront le cahier au colonel.

10. « Les duellistes seront jugés par les conseils de guerre, où ils pourront se défendre. Dans tous les cas, ce jugement sera soumis à la révision du conseil de MM. les maréchaux de France, lequel sera appelé haute-cour militaire.

11. « Tous les mois, le colonel de chaque corps rendra compte à notre ministre du nombre des duels arrivés dans cet intervalle ; il y fera mention de toutes les personnes qui seront parvenues à en empêcher.

12. « Nous confions l’exécution de la présente loi à notre ministre de la guerre, à MM. les maréchaux de France, à tous les officiers-généraux, à tous les corps d’officiers. »

Second projet.

Article 1er. « Les élèves de toutes les écoles civiles, de celles de médecine, de droit et de tous les collèges de notre royaume, âgés de quinze ans accomplis, huit jours après leur admission, prêteront un serment ainsi conçu :

« Je jure que je ne provoquerai personne en duel, et que, dans l’occasion, j’emploierai tous les moyens qui seront en mon pouvoir pour empêcher cette action.

2. « L’avancement de tous ceux compris au premier article, et qui se seront battus en duel, sera retardé de deux ans, et, en cas de récidive, ils seront condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende, à quatre ans de surveillance, exclus de toute promotion et de toute place à l’avenir.

3. « Le même serment sera prêté par tous les employés des administrations civiles et militaires de notre royaume.

4. « Ceux compris en cet article 3, qui se battront en duel, seront destitués, et, en cas de récidive, condamnés à deux ans de prison, à cinq cents francs d’amende, et, pendant quatre ans, placés sous la surveillance de la police.

5. « Quiconque aura conseillé, favorisé un duel, prêté les armes ou le local pour son exécution, sera condamné aux mêmes peines.

6. « Tout élève d’une autre profession que celles mentionnées ci-dessus, âgé de seize ans accomplis, qui se sera battu en duel, sera condamné à six mois de prison, et, en cas de récidive, à deux ans et quatre ans de surveillance.

7. « Toute autre personne exerçant un art, une profession, une industrie quelconque, quand même elle auroit été autrefois militaire, et qui se sera battue en duel, sera condamnée à six mois de prison et à une amende de cinq cents francs ; en cas de récidive, à deux ans de prison, à mille francs d’amende, et à une surveillance de quatre ans ; elle ne pourra, en outre, être nommée à aucune fonction publique.

8. « Les faits de duel, imputés aux personnes des différentes classes désignées ci-dessus, seront jugés par nos tribunaux ordinaires, sur les poursuites de nos procureurs, sauf l’appel à la cour du ressort.

9. « Ceux qui empêcheront un duel obtiendront de nous des récompenses qui seront réglées d’après l’avis du maire de la commune, où le fait aura lieu, et du préfet du département.

10. « Nous confions l’exécution de la présente loi à nos ministres de la justice et de l’intérieur, à tous les magistrats de l’ordre judiciaire et administratif, et à tous les pères de famille.

« Si vous reconnoissez que l’homme est un être libre et moral, on plutôt, si vous êtes conséquent avec vous-même, vous concluerez que le duel est un crime aux yeux de Dieu. En effet, un être libre et Dieu sont des corrélatifs nécessaires, tels que sont entre eux père et fils : et l’être libre, par la seule prérogative de la liberté, est nécessairement sujet d’une puissance supérieure à laquelle il doit compte de l’usage qu’il en fait ; sans cette sujétion, la liberté elle-même, considérée seule et sans aucune relation avec cette puissance, seroit le plus funeste de tous les dons, ou plutôt ne seroit qu’un instrument de destruction mis entre les mains d’un enfant, et l’être libre seroit au-dessous de la brute, car la brute n’étant pas libre, ne peut abuser de ce qu’elle n’a pas… Ainsi, le duel est une transgression criminelle lors même que les lois civiles ont la lâcheté de ne pas le punir.

« … L’homme réfléchi sera bientôt convaincu que ces deux mots : honneur et duel, offensent la raison par la plus choquante des contradictions ; en effet, le premier réjouit ou nous console en nous rappelant toutes les idées de grandeur d’âme, de générosité, de pardon, etc. ; et mettant sous nos yeux les images de tout ce qui est bon, de tout ce qui est beau, tandis que l’autre ne fait que nous accabler par les cruelles affections de la vengeance et du désespoir ; ainsi, ces deux mots, loin de pouvoir être accolés, se combattent mutuellement et s’entre-détruisent.

« … Mais sortons de la théorie, et voyons ce que produisent tous les duels sans exception : celui des deux champions que le hasard a favorisé, est-il heureux, ou du moins a-t-il ce calme, cette satisfaction intérieure, qu’éprouve toujours l’homme qui a rempli un devoir pénible, ou qui a obéi à un tyran farouche et inexorable ? Non : loin de là, son triomphe lui fait horreur ; il vient d’immoler à une puérile vengeance un frère d’armes, un ami, un citoyen, utile à la patrie, son sort est lié à celui du premier fratricide de la terre ; il s’en fait à lui-même son supplice, quand même la loi du pays ne le punirait pas ; et quoi qu’il fasse, ce supplice ne le quittera qu’avec la vie.

« … Tels sont les résultats de tous les duels présens, passés et futurs. Où sont donc les élémens avec lesquels il a été possible de les rattacher par un fil quelconque, à l’idée d’un honneur même faux, vous les chercherez en vain, vous ne les trouverez pas ; la nature ne peut être faussée jusque-là…

....... .......... ...

« Quant à la considération tirée de la prudence et de la circonspection, que le duel, suspendu comme l’épée de Damoclès, peut inspirer à des hommes réunis en masse, je dirai que et d’un côté il produit cette influence, d’un autre il rend plus intraitables, et plus insolemment despotes, ceux qui se croient supérieurs aux autres dans l’expérience de l’escrime, et ici le bien ne peut compenser le mal.

« D’ailleurs, personne n’ignore que la discipline militaire, essentiellement conservatrice de tous ceux qui lui sont soumis, possède éminemment la science des précautions, et des moyens avec lesquels s’obtient cette réciprocité d’égards, sans laquelle un rassemblement d’hommes, même le plus petit, ne pourroit subsister l’espace d’un jour.

« … Le duel étant un crime, la société où il se commet, ne peut exister sans une loi qui le réprime, car un crime national est susceptible de répression comme celui d’un individu, quelle que soit l’ancienneté du préjugé qui l’a soutenu jusqu’à présent. Je ne puis me refuser à citer un exemple qui a un rapport direct avec le sujet que je traite : c’est celui d’une espèce de duel pratiqué chez un peuple de l’Asie, que les voyageurs nous donnent comme le plus civilisé de ce continent, et dont les mœurs, en général, paroissent avoir quelque rapport avec les nôtres… Voici donc comment le voyageur français nous raconte les résultats que produisent au Japon parmi les nobles certaines paroles et divers petits incidens qui blessent, selon eux, ce qu’ils appellent leur honneur.

« Dès les plus tendres années, on accoutume ici les enfans à des principes d’honneur qui, quelquefois dans un âge plus avancé, ne les portent pas à des actions moins extraordinaires. Deux gentilshommes se sont trouvés sur un escalier du palais impérial. Leurs épées se frottèrent l’une contre l’autre. Celui qui descendait s’offensa de cet accident ; l’autre s’excusa en prétendant que c’étoit l’effet du hasard ; il ajouta qu’après tout, le malheur n’étoit pas grand, que ce n’étoit que des épées qui s’étoient rencontrées, et que l’une valoit bien l’autre ; je vais, reprit le premier, vous en faire voir la différence. Vous croyez, Madame, qu’ils vont se battre, comme auraient fait des Français ; vous vous trompez, l’on ne se bat pas au Japon ; il est une autre façon de montrer sa bravoure, et c’est ce que fit celui qui se crut offensé : sur le champ il tira son poignard et s’en ouvrit le ventre ; le second monte en diligence, pour servir sur la table de l’empereur un plat qu’il tenoit à la main, revient ensuite, et trouvant son adversaire qui expiroit, il lui dit : Je vous aurois prévenu, si je n’eusse été occupé du service du prince, mais je vous suivrai de près, et ferai voir que mon épée vaut bien la vôtre. » (Voyageur françois, vol. 6, page 201.) « Les faits de cette espèce sont confirmés par tous les auteurs qui ont écrit sur le Japon. »

Voilà certainement une espèce de duel beaucoup plus délicat sur le point d’honneur, et plus courageux que le nôtre ; car il ne s’y trouve aucun genre d’inégalité. »

… L’estimable auteur dont j’ai tiré cet extrait, termine ainsi son ouvrage :

« Enfin, si le vœu de tous nos magistrats et de tous les gens raisonnables, demandant une loi spéciale contre le duel, exprimé, répété en tant d’occasions ne produit aucun effet, le monde entier sera autorisé à dire qu’au dix-neuvième siècle, la France a déclaré mettre en permanence, non seulement sur sa génération actuelle, mais sur toutes ses générations à venir, le fléau le plus cruel qui puisse accabler les hommes. »

Et l’on peut ajouter : le plus opposé à la religion, à la raison, à l’humanité et à la véritable grandeur d’âme.

(4) CHAPITRE XIII.

Il n’y a pas une vertu généreuse, un acte d’humanité, un dévoûment sublime pour nos proches et pour nos semblables, qui ne soient prescrits, comme préceptes, dans les livres saints ; et très-justement, comme tout ce qu’ils contiennent, puisqu’il y auroit ou de la lâcheté, ou de la cruauté, ou de l’égoïsme à se conduire autrement. On expose continuellement et sans balancer, sa vie pour aller combattre dans les armées. Ne pourroit-on pas croire que c’est pour obtenir des appointemens et des grades, si dans des circonstances particulières et très-rares, ces mêmes militaires craignoient d’exposer leurs jours pour sauver ceux de leurs semblables. On achète mille superfluités, on se croit obligé de faire un nombre infini de présens à des gens qui n’en n’ont nul besoin, et l’on ne regarderoit pas comme un devoir indispensable de secourir des infortunés sans aucune ressource, et même, lorsqu’il le faut, aux dépens de sa propre aisance. Le militaire qui se vante d’obéir ponctuellement et sans examen à ses chefs, qui ne sont que les ressorts secondaires qui le font agir, ce militaire pourrait-il, sans inconséquence, manquer de soumission à son souverain ?…

Le sujet, le fils, l’époux, le frère, l’ami fidèle et vertueux, n’hésitera jamais à braver tous les périls quand les circonstances l’exigeront, pour secourir et défendre sa patrie, son souverain, sa famille et ses amis ! et s’il ne le faisoit pas, il seroit équitablement déshonoré à tous les yeux. Enfin, l’homme religieux qui, même sans être un saint, se trouve forcé par d’horribles événemens (comme on l’a vu tant de fois dans la révolution) de choisir entre l’apostasie et le martyre, ne peut balancer sans être aussi vil que criminel ! Et lorsqu’il court à l’échafaud, il se place au nombre des saints, et cependant il ne fait que remplir le plus indispensable de tous les devoirs.

Voilà des vérités d’autant plus importantes, que, lorsqu’elles sont bien reconnues, elles ôtent l’orgueil qui, trop souvent, ternit et dénature la vertu et les belles actions les moins communes. Rappelons-nous toujours que l’Écriture n’appelle jamais l’homme, le plus héroïquement vertueux, que le juste ! parce qu’il n’a fait que remplir les devoirs imposés par la volonté divine ! et que rien n’est plus juste que d’obéir, dans toutes les situations de la vie, aux ordres de l’arbitre suprême des destinées humaines ! et la seule raison suffiroit pour nous faire admirer profondément ces lois éternelles et sacrées !

(5) CHAPITRE XIII.

Pourroit-on concevoir, si on ne le voyoit tous les jours, que les mêmes gens qui, aux spectacles, viennent admirer avec transport, avec enthousiasme, l’empereur Auguste pardonnant sans restriction à Cinna, qui, comblé de ses bienfaits, a voulu l’assassiner ; que les mêmes gens, dis-je, qui font éclater en public la même admiration pour tous les traits de ce genre, ne puissent pardonner une parole, un geste et que très-souvent, en sortant de ces représentations théâtrales, ils se décident à s’aller battre avec un homme qui, quelquefois, sans le vouloir, les a coudoyés dans la foule, ou leur a marché sur le pied ; certainement les sauvages et les peuples les plus barbares, n’ont jamais poussé aussi loin l’inconséquence, l’inhumanité, la folie et la sottise.

Écoutons sur la vengeance, le plus éloquent des orateurs chrétiens :

« Dieu, (dit Bossuet), a donné des armes naturelles aux animaux, et non à l’homme, afin de modérer en lui l’appétit de la vengeance, et afin de le porter à ne prendre des armes fabriquées et qui lui sont étrangères que par raison, et de l’engager à penser avant de s’en servir.

« L’esprit de ressentiment et de vengeance est un attentat contre la souveraineté de Dieu, mihi vindicta, nous dit-il, c’est à moi que la vengeance est réservée.

« Dieu seul est juge souverain, à lui le jugement (qu’il ne permet qu’aux rois), à lui la vengeance ; l’entreprendre, c’est attenter sur ses droits suprêmes ; enfin il est la règle, lui seul peut se venger, parce qu’il ne peut jamais faillir, jamais faire trop ni trop peu. »

(6) CHAPITRE XIII.

L’armée triomphante du maréchal de Turenne étant en marche, ayant ce grand homme à sa tête, fut arrêtée par la députation d’une ville voisine qui venait offrir au maréchal cinquante mille écus pour obtenir de lui de ne point passer par cette ville ; le maréchal répondit qu’il n’accepteroit point cette somme, parce que cette ville n’étoit point sur son itinéraire, et qu’il n’y devoit point passer !… (Voyez les mémoires de M. de Turenne.)

On mérite toutes les couronnes de la gloire, lorsqu’on est capable d’une telle bonne foi et d’un tel désintéressement. Ces grands exemples ont été donnés mille fois, non-seulement par les Bayard, les Duguesclin, etc., mais sous les règnes de Henri-le-Grand, de Louis XIII, de Louis XIV. On s’est enrichi de nos jours en faisant la guerre, on s’y ruinoit jadis, et c’est ce qui motive un mot de Molière dans la pièce de Georges Dandin, lorsqu’un des personnages se vantée qu’un de ses aïeux obtint du roi la permission de vendre tout son bien pour faire le voyage d’outre-mer. Ce mot étoit alors un hommage rendu à la générosité des militaires français ; il n’est plus aujourd’hui qu’une folie ridicule !

(7) CHAPITRE XVII.

L’eau d’Arcueil est de la plus grande limpidité, mais, cependant, il est reconnu qu’elle est très-dangereuse, et que même elle donne la fièvre. Notre excellente eau de la Seine, gâtée par l’épuration faite avec le charbon, et la falsification presque générale des vins, sont peut-être au nombre des causes qui produisent depuis trente ans tant de maladies nouvelles.

(8) CHAPITRE XVII.

D’après les expériences du docteur Priestly sur les différentes sortes d’air, on a rempli une bouteille de l’air pris dans la salle des malades de fièvre putride de l’Hôtel Dieu ; on a rempli une autre bouteille de l’air pris dans la salle de spectacle de la comédie italienne, un jour de première représentation, et il s’est trouvé, par l’analyse exacte de ces deux sortes d’air, que celui de la salle de spectacle étoit beaucoup plus malfaisant que celui de l’Hôtel-Dieu. Personne n’a contesté la vérité et l’authenticité de cette expérience, dont M. de Beauchêne a donné un détail circonstancié dans l’un de ses estimables ouvrages. Voilà un sujet de réflexion pour la jeunesse désœuvrée qui passe tant d’heures de la journée aux spectacles !…

(9) CHAPITRE XVII.

Je ne m’appliquerai point ces vers :

« Qui n’a plus qu’un moment à vivre,
« N’a plus rien à dissimuler. »

Car, je n’ai jamais dissimulé la vérité, et je l’ai toujours exprimée sans aucune espèce de ménagement, quoique je connusse toutes les tournures que sait communément employer la crainte de se faire des ennemis irréconciliables, alors même qu’on ne veut point parler contre sa conscience et contre ses opinions. Mais les ennemis meurent ainsi que les écrivains qu’ils ont persécutés, les partis s’anéantissent, les préventions se dissipent, les pamphlets, les libelles, les écrits pleins d’erreurs, d’inconséquences, d’injustice et de mensonges, tombent dans l’oubli ; tandis que les ouvrages fondés sur la vérité restent, lorsqu’on y trouve d’un bout à l’autre de la bonne foi, de la candeur, une parfaite droiture, et que, d’ailleurs, ils ne sont pas méprisables sous le rapport du style et des idées.

(10) CHAPITRE XVII.

Outre la belle porcelaine de M. Dyle, on ne sauroit trop louer ses peintures sur glace d’une illusion et d’un effet admirable, dont la durée doit surpasser celle de la mosaïque. Il a fallu à l’auteur de l’invention une infinité d’expériences très-coûteuses, pour pouvoir parvenir, non à peindre seulement sur la glace, mais à y incruster profondément les couleurs, procédé qui surpasse infiniment la manière de peindre les anciens vitraux qu’on a tant vantée, et le secret est perdu. On n’a point assez loué cette belle invention de M. Dyle ; les gens en place d’alors ne l’ont point protégé, et les journalistes en ont à peine parlé. Les Anglois qui sentent le prix de toutes les inventions utiles ou très-belles, ont le mérite de mettre beaucoup de soin à les faire valoir quand elles se font chez eux ; un de leurs peintres, feu M. Reynolds, inventa la composition d’un caustique avec lequel on pouvoit peindre solidement sur le verre et sur la glace ; il peignit ainsi les vitraux d’une chapelle d’Oxford ; cette petite découverte fut tellement exaltée dans les journaux anglois, que tous les étrangers alloient à Oxford pour y admirer cette chapelle. Nous avons été de ce nombre à notre premier voyage en Angleterre il y a trente-huit ou quarante ans. Ces tableaux n’avoient aucun éclat, mais on voyoit pour la première fois ce genre de peintures non sur de petites vitres, mais sur de grandes glaces, le dessin en étoit charmant, et la composition parfaite. Une de ces glaces représentoit ingénieusement l’espérance, vue par derrière, et les bras étendus vers des nuages. Il y a dans cette composition un vague mystérieux qui convient parfaitement à l’espérance.

M. Dyle peint aussi sur les glaces de la plus grande dimension ; ses couleurs ont un éclat éblouissant, et comme nous l’avons dit, elles ont l’avantage unique d’être profondément incrustées dans la glace.

(11) CHAPITRE XX.

Saint Louis n’avoit pas douze ans lorsqu’il monta sur le trône en 1226. Ce prince, au siége de la ville de Fontenoy, qu’il prit, fit prisonnier de guerre le fils du comte Delamarche, son vassal révolté, quarante chevaliers et toute la garnison. On voulut engager saint Louis à faire mettre à mort, comme rebelles, le fils du comte et les chevaliers ; Louis répondit qu’un fils et des vassaux ne méritaient point ce traitement pour avoir suivi les ordres d’un père et d’un seigneur, et il les envoya prisonniers dans différentes villes.

Louis, prisonnier chez les infidèles, supporta les plus indignes traitemens avec une grandeur d’âme qui subjugua l’admiration de ces barbares : le sultan Moadan finit par adoucir les rigueurs de sa captivité ; on commença à traiter de sa rançon, mais les propositions de Moadan furent si déraisonnables, que Louis les refusa toutes ; les menaces les plus atroces ne purent ébranler sa fermeté. Cependant on finit par faire un traité à peu près tel que Louis le proposoit ; mais à peine l’eut-on conclu, que le sultan fut assassiné. Le chef des conjurés, nommé Octaï, entra chez le roi, son épée sanglante à la main, et, par une fantaisie bizarre, il offrit à Louis de lui rendre la liberté, s’il vouloit l’armer chevalier ; mais cette dignité ne se donnant qu’avec de certaines cérémonies religieuses, il regarda comme une profanation d’en revêtir un infidèle, qui, d’ailleurs, étoit le meurtrier de son souverain. Ceux qui l’entouroient eurent beau lui représenter que Saladin avoit été fait chevalier par un chrétien, et que l’empereur avoit conféré la même dignité à Facardin, Louis refusa formellement Octaï, qui le menaça vainement de lui donner la mort. Les émirs enfin ratifièrent le traité ; mais une difficulté inattendue pensa coûter la vie au roi : le traité devant être confirmé par des sermens réciproques, les Sarrazins en firent un conçu en ces termes : Qu’ils renonçoient à Mahomet, s’ils manquoient à l’exécution ; et ils exigèrent du roi les deux sermens suivans, que, s’il manquoit à son engagement, il vouloit pour toujours être séparé de la compagnie de Dieu ; et celui-ci : qu’il consentiroit à être mis au même rang que le chrétien qui renie son Dieu, son baptême et sa loi, et qui, par mépris de J.-C., crache sur la croix et la foule aux pieds[110]. Le roi consentit à prononcer le premier serment, mais le second lui paroissant, dit-il, un blasphème étudié plutôt qu’un serment, il déclara que rien ne pouvoit l’engager à proférer des paroles si exécrables et si inutiles, puisque la première formule exprimoit de même l’engagement le plus irrévocable. On le menaça de lui couper la tête ou de le mettre en croix : « Vous le pouvez, répondit-il froidement, Dieu vous a rendu maître de mon corps ; mais mon âme est entre mes mains, et vous n’y pouvez rien. »

[110] Ce dernier serment avoit été composé par un renégat.

On lui mit une épée sur la gorge, il resta immobile en répétant : Je ne prononcerai point ces blasphèmes.

Les princes Alphonse et Charles, ses frères, le conjurèrent de céder, il fut inébranlable. Après avoir montré la plus grande fureur, et tenté tous les moyens de l’épouvanter, les Sarrazins se contentèrent du premier serment, et on le mit en liberté. Le roi avoit promis par le traité de donner deux cent mille francs avant de se mettre en mer, et il laissa en otage son frère Alphonse. Malgré les périls qu’il couroit parmi les infidèles, il ne voulut les quitter qu’après avoir fait venir cette somme, et retiré son frère de captivité, quoiqu’on le pressât de s’embarquer pour se mettre à l’abri de tout malheur, et ensuite d’envoyer l’argent. Cet argent arriva ; et deux jours entiers furent employés à faire les paiemens, qui se comptoient au poids, à dix mille francs par chaque balance. Le roi demandant s’il ne restoit plus rien à payer, Philippe de Montfort lui dit en riant que non, du moins au compte des Sarrazin, qui s’étoient trompés d’une balance, et qui méritoient encore pis, qu’ainsi il n’y avoit qu’à partir. Le roi répondit sèchement qu’il ne vouloit tromper personne : sur quoi Joinville, qui étoit présent, fit un signe à Montfort, et ce dernier, devinant sa pensée, assura le roi que ce qu’il venoit de dire, n’étoit qu’une plaisanterie ; mais Louis s’informant du fait, apprit la vérité ; il ordonna à Montfort avec sévérité de porter aux Sarrazins les dix mille francs, ce qui fut exécuté, ensuite il s’embarqua l’an 1250.

Tels furent les fruits heureux que produisit dans cette âme si sensible et si magnanime, l’éducation la plus religieuse, et par conséquent la plus parfaite ; c’est à ce prince, dans sa jeunesse, que la vertueuse Blanche, la plus tendre des mères, disoit : « Mon fils, j’aimerois mieux vous voir périr à mes yeux, que de vous voir perdre l’innocence de votre baptême. » Elle lui disoit encore : « Souvenez-vous que rien ne peut être glorieux au prince de ce qui est onéreux au peuple. Quand vous croirez être au-dessus des hommes, songez bien que Dieu est au-dessus de vous. Entre un roi et un malheureux il n’y a qu’une ligne de distance ; entre Dieu et un roi est l’infini. » Assurément il est de l’intérêt de tous les peuples que les chefs des nations soient élevés dans de tels sentimens, nous citerons encore à ce sujet la belle exhortation que le pieux et brave Louis VII sur son lit de mort fit à son successeur : « Mon fils, (lui dit-il), protégez l’église, les pauvres, les pupilles et les orphelins ; conservez et faites respecter les lois ; aimez le bien public et la paix ; la royauté est une charge que Dieu vous confie, et dont vous lui rendrez compte après votre mort. » Qu’on suppose maintenant à ses derniers momens un souverain irréligieux, qui, durant sa vie, n’a été animé que par l’ambition et l’esprit de conquête, voici certainement, s’il n’a pas été éclairé par la religion sur le bord de la tombe, ce qu’il doit dire à son successeur : méfiez-vous toujours des prêtres ; ôtez-leur autant que vous le pourrez toute espèce de crédit dans la nation, parce que les préjugés[111] rendroient toujours leur pouvoir supérieur au vôtre, pouvoir terrible qui, agissant sur les consciences, nuiroit à tous nos projets d’élévation, d’agrandissement et de gloire : faites-vous craindre également de vos sujets et de vos voisins : soyez toujours prêt à faire la guerre lorsqu’elle peut être utile à vos intérêts ; et quant à la politique, lisez Machiavel et profitez de ses conseils, etc., etc.

[111] Préjugés, en langue philosophique, signifie religion. Son synonyme, dans la même langue, est superstition.

(12) CHAPITRE XXVI ET DERNIER.

De certains frondeurs ont prodigieusement déclamé contre la guerre d’Espagne ; s’ils avoient un peu plus d’instruction, ils auroient vu que tous les historiens, sans exception, se sont récriés avec beaucoup de justice contre la lâcheté de tous les souverains du temps de Valdémar, roi de Danemarck, qui supporta les rigueurs d’une longue captivité causée par une insigne trahison, sans qu’aucun prince osât se déclarer son défenseur. La captivité de François premier fut légitime, ainsi que celles de tous les princes faits prisonniers dans les batailles ; mais la guerre faite uniquement pour délivrer un souverain victime de la rébellion ou de la perfidie, cette guerre même sans succès, seroit toujours magnanime et glorieuse aux yeux de tous ceux qui jugent sans partialité.

FIN DES NOTES.

TABLE DES CHAPITRES.

Épitre dédicatoire.
v
Préface.
vij
Chap. Ier. Combien le temps est précieux.
1
Chap. II. Du vice et de la vertu.
10
Chap. III. Emploi du temps dans l’éducation.
15
Chap. IV. Emploi du temps dans la jeunesse.
19
Chap. V. Suite du précédent.
25
Chap. VI. De la manière d’entretenir les connoissances acquises en se réservant le temps nécessaire pour en acquérir de nouvelles.
29
Chap. VII. Suite du précédent.
42
Chap. VIII. Suite du précédent.
52
Chap. IX. De l’emploi du temps dans l’âge mûr.
59
Chap. X. L’emploi du temps dans la vieillesse.
64
Chap. XI. Des œuvres posthumes et des testamens.
77
Chap. XII. Du devoir.
93
Chap. XIII. De la fausse gloire.
100
Chap. XIV. Des préjugés.
105
Chap. XV. De la gloire littéraire.
108
Chap. XVI. De ce que seroit une parfaite civilisation.
116
Chap. XVII. Suite du précédent.
121
Chap. XVIII. Suite du précédent.
133
Chap. XIX. Suite du précédent.
141
Chap. XX. Suite du précédent.
145
Chap. XXI. Suite du précédent.
153
Chap. XXII. Suite du précédent.
171
Chap. XXIII. De la sensibilité.
174
Chap. XXIV. De l’égoïsme.
189
Chap. XXV. Suite du précédent.
196
Chap. XXVI et dernier. Conclusion.
216
Notes renvoyées à la fin du volume.
223

FIN DE LA TABLE.

ERRATA.

Par une erreur du copiste, on a omis, dans le chapitre de la musique, une citation curieuse que voici :

« Gui d’Arezzo, qui inventa les notes de musique, choisit les six syllabes ut, re, mi, fa, sol, la, prises de l’Hymne de Saint-Jean-Baptiste :

Ut queant laxis
Resonare fibris,
Mira gestorum
Famuli tuorum,
Solve polluti
Labii reatum. »

Ce passage est tiré de l’Histoire de la musique en Italie, par M. le comte Orloff.

Au lieu de : nièce de Mme Érard, lisez : nièce de M. Érard, pag. 39.

Au lieu de : Richard Desrues, lisez : Desruèz, pag. 132.

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

On a corrigé ces deux derniers errata.

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