
CLAUDE ANET
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
1921
Tous droits de traduction, reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
COPYRIGHT BY BERNARD GRASSET, 1921.
DU MÊME AUTEUR
En préparation :
IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION
AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL
RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE
L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE).
Il disait : Peut-être l’unité de lieu et celle du temps, les mêmes personnages vivant dans une même atmosphère, suffisent-elles, autant que celle d’action, à créer cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de demander au roman.
Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois des livres dérobés dans la bibliothèque de mon père, et, comparant aux peintures enflammées des romans, la vie que je voyais autour de moi, je me félicitais dans ma candeur d’habiter une petite ville honnête, ignorée, où rien n’était digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession est d’écrire pour amuser le monde.
Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me vint, mes yeux s’ouvrirent. — Faut-il l’avouer ? J’éprouvai un sentiment bizarre d’orgueil blessé. Ma petite ville était donc semblable à toutes les autres.
Ma petite ville ne compte que six mille habitants, de mœurs bourgeoises, discrètes, paisibles ; elle est presque en retraite de l’existence. Dans les statistiques judiciaires, elle doit figurer au rang le plus honorable ; les délits y sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a ses drames.
Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent, et, tant nous sommes habitués par l’éducation de notre esprit à chercher le simple, le raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus fidèles, ils paraîtraient moins vrais.
J’aime la complexité de la vie mieux que leurs inventions.
Les romanciers cherchent le dramatique dans des actions éclatantes et rares ; mais le train ordinaire des choses est plus dramatique par sa continuité même que leurs péripéties les plus émouvantes.
Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires. Julien Sorel meurt sur l’échafaud ; la beauté de Valérie Marneffe est rongée par une lèpre affreuse ; Madame Bovary râle dans les affres d’un empoisonnement ; le corps délicat d’Anna Karénine est broyé par une lourde locomotive.
J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées ; leurs fins furent moins retentissantes.
Les faits que je rapporte sont vrais. Leur réunion même n’est pas artificielle. Ils se sont passés à portée de ma vue qui n’est pas des plus longues.
Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un prêtre. Il doit y avoir bien plus de choses intéressantes dans la réalité qu’il n’en est venu à ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que celles que j’enregistre ici suffisent à constituer un dossier à la lecture duquel l’honnête homme trouvera à réfléchir sur la misère de la condition humaine, à s’étonner aussi de la puissance et de la diversité merveilleuse des passions qui se cachent sous les apparences des vies les plus unies.
Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait de changer les noms des lieux et des personnes. La plupart des personnages que je mets en scène sont morts ; ceux qui restent ont été transformés par le temps à ce point qu’ils en sont méconnaissables.
Je puis publier ces histoires dramatiques sans crainte de scandale. Ceux qui en ont été les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient point, car c’est le fait de peu d’hommes de percevoir le drame de leur existence...
PETITE VILLE
Les Bourrat étaient une des familles considérables de Valleyres, où leurs ancêtres avaient mené pendant quelques siècles la vie médiocre de petits bourgeois attachés à la terre, occupés à faire valoir leurs biens et à les augmenter par de judicieux mariages.
Depuis deux générations déjà, les Bourrat avaient quitté la ville envahie par le bas commerce et par la politique. Ils s’étaient retirés dans leurs propriétés patrimoniales, une branche s’étant fixée à Prévoux, à une lieue à l’est de Valleyres, tandis que l’autre allait habiter Vermand, à trois kilomètres à l’ouest de la ville.
Au jour du marché, monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux, retrouvait à Valleyres, monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur Charles attelait deux chevaux ; monsieur Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux, au char à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient sur la place où ils rencontraient quelques-uns des grands bourgeois de la ville, monsieur Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur Lanterle, dont les familles notables composaient depuis un siècle ou deux la haute société de Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble les récoltes et, suivant la saison, vendaient leur blé ou leur vin aux marchands qui étaient là.
Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand Bourrat s’en allait rendre visite à une tante, vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait plus de sa maison de la rue Haute ; puis, ayant fait quelques emplettes pour la ferme chez les boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent de son cheval la route de Prévoux.
Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. C’était une personne sèche et, comme tous ceux de sa race, autoritaire, dont les journées étaient prises par les mille détails d’un train de ménage qu’elle menait avec une avarice sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait le linge de maison, cuisait des confitures à l’été, pendait à l’automne du raisin dans le grenier, surveillait de près les domestiques, et s’ingéniait de toutes manières pour gratter un sou çà et là sur les comptes pourtant réduits au strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le jardinier, disait les légumes à planter ; elle ne s’en remettait à personne du soin de couper les asperges et de cueillir les fruits, savait le nombre des pêches et des poires en espalier.
Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de ses terres. Leurs enfants complétaient leur éducation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la fille dans un couvent du Midi. L’existence à Prévoux s’écoulait sans imprévu. L’éloignement de la ville rendait les visites rares. Deux ou trois fois par mois, une voiture de forme surannée amenait quelque dame de Valleyres. Lorsque madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait son mari au marché et qui servait, en cas de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi aucunes visites n’étaient-elles possibles au temps du labour, pendant les moissons et les vendanges.
Prévoux était une maison de la fin du siècle dernier avec un beau toit et un fronton. Devant la maison il y avait un jardin planté de quelques bouquets d’arbres magnifiques et terminé, à l’est, par un petit bois. Madame Bourrat ne s’y risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs, elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre fermée. Elle ne sortait que le matin après déjeuner et le soir, avant dîner, pour aller inspecter le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, près de la ferme. Elle blâmait son mari d’aimer les fleurs et d’entretenir deux ou trois corbeilles de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps que le jardinier y donnait eût été mieux employé à cultiver des légumes, dont on pouvait vendre le surcroît au marché.
Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle Bourrat sortit du couvent et, en juillet, revint à la maison. Les habitants de Valleyres se demandèrent à qui on allait la marier. Les Bourrat, bien qu’à leur aise, n’avaient ni la fortune, ni les relations des Duret, dont les filles avaient fait de beaux mariages avec des gens notables tels que les de Roussy, de Marseille, les Perquer de Bonnenfant, de Bourges. D’autre part, les jeunes gens étaient rares à Valleyres ; ils abandonnaient de gaieté de cœur la petite ville où ils étaient entourés d’une universelle considération, pour aller se perdre dans la foule anonyme des cités populeuses. Après leur service militaire, peu d’entre eux regagnaient leurs foyers. Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux de Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, qui faisaient dans la capitale de vagues études de droit ou de médecine. Le Havre avait un des Vertôt, un Loretty était à Nantes, un Maigret encore à Rouen, tous trop heureux d’accepter de médiocres positions qui leur permissent d’habiter les grandes villes où, pour la plupart — par force d’habitude et parce qu’ils étaient gens de famille — ils vivaient maritalement avec une petite femme ramassée sur le pavé ou à l’usine. Les reverrait-on jamais au pays ?
Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle augmenter le nombre considérable des vieilles filles de Valleyres ? — Peut-être les Bourrat iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où ils ont des parents bien placés ? Peut-être donneront-ils un bal ? — Ainsi discutaient les commères à la ville. Mais elles en furent pour leurs bavardages. Rien ne fut changé dans l’existence calme de Prévoux.
Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. C’était une grande fille plutôt laide, d’une santé robuste et campagnarde qui avait résisté aux années de couvent, les yeux sans expression, une poitrine déjà formée, une bouche un peu forte ; elle était bonasse et molle comme son père. C’était une Bourrat, non une Maigret.
Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa mère l’avait vue revenir sans joie ; elle craignait le plus petit dérangement qui pût rendre moins minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur toutes choses domestiques. Elle organisa les journées de sa fille suivant un ordre immuable. Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner dans ses courses à travers la maison, assister à l’entretien quotidien avec la cuisinière, préparer avec elle le linge que devaient réparer dans l’après-midi les femmes de chambre ; ainsi saurait-elle plus tard diriger son ménage avec compétence. Puis elle avait une heure de piano et une heure de couture. Après déjeuner, elle pouvait se promener dans le jardin clos de murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon, s’exerçait au piano encore et travaillait pour la crèche de Valleyres, que dirigeait sa tante, madame Jules Maigret. Une fois par semaine elle descendait à la ville ; sa mère assistait à la leçon de piano que lui donnait le jeune monsieur Marthe. Une fois par mois, elle passait l’après-midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement aussi venaient la voir à Prévoux.
L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit formidable sur mademoiselle Bourrat. On ne lui permettait que la lecture de petits livres d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. Du reste elle n’aimait pas lire.
Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait aux remarques désagréables de sa mère. Elle y passait de longues heures, seule, dès le déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.
Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, savait où les oiseaux nichent, comment ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle s’assurait que la cour était vide ; elle poussait alors la porte de l’écurie. Elle aimait l’atmosphère tiède où une quinzaine de vaches ruminaient lentement devant les râteliers vides ; elle passait la main sur des croupes chaudes, les caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs l’envahir ; elle sortait la tête un peu lourde. Dans le poulailler un coq poursuivait une poule et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait, puis se sauvait, comme prise en faute ; sur un banc du jardin, elle restait sans pensées.
Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver vint ; il fut interminable. Elle eut deux ou trois dîners, mais elle ne s’y amusait pas. Au sortir de sa solitude, elle ne savait que dire en société, elle écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, elle avait une façon de le regarder droit en face, malgré les recommandations des Sœurs, de ses bons yeux doux, qui était presque gênante, bien qu’elle n’y mît aucune intention. Pendant le mauvais temps, elle sortit peu ; parfois elle accompagnait monsieur Bourrat dans ses tournées à travers la campagne. Ils ne parlaient presque pas, pourtant elle sentait son père sympathique. — Elle en arriva à regretter le couvent où elle s’était fort ennuyée ; mais, au couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir, lorsque la lumière était baissée, on pouvait chuchoter tout bas avec sa voisine, dire des choses qui prenaient une importance extrême d’être prononcées ainsi dans le mystère de la nuit. A Prévoux, personne ; son père et sa mère, âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.
Elle dormait mal ; des rêves l’agitaient. Des tableaux de piété, qu’elle avait vus à l’église, s’animaient à ses yeux ; une Madeleine montrait son sein nu, doré comme un beau fruit mûr ; elle se penchait devant le Christ, un Christ aux yeux alanguis ; elle baisait ses pieds avec tant de ferveur, que soudain elle se réveillait ; des vagues de chaleur montaient en elle ; elle était essoufflée comme si elle avait couru ; elle se raidissait dans son lit, se tournait, — mais le sommeil était lent à venir. Le matin, elle se levait brisée de fatigue.
Elle s’anémia, les couleurs disparurent de ses joues ; deux ou trois dimanches, elle manqua la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la plaignaient : « Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, la pauvre fille ! » disait-on.
Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat reprit possession du jardin.
Après déjeuner, elle gagnait un banc à la lisière du petit bois. La vie bruissait autour d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se hâtaient ; c’était sur la pelouse le crissement des ailes des sauterelles ; les oiseaux se poursuivaient à grand bruit dans les branches ; elle assistait, passive et intéressée, à mille petits combats passionnels. Elle allait parfois encore à l’étable ; elle eût aimé à se coucher dans la litière propre, à rester étendue dans la tiédeur de la paille dorée près des bêtes aux mouvements lents, dont les yeux luisaient phosphorescents dans l’ombre. Un jour, comme elle se dirigeait avec précaution vers la ferme, elle aperçut un groupe dans la cour, deux hommes près d’une vache. Elle s’arrêta ; à la distance où elle était, cachée derrière un sapin, on ne pouvait la voir. Soudain le taureau sortit de son écurie ; elle voulut se sauver ; une curiosité invincible la clouait sur la place. Le taureau s’avança, mugit ; le groupe des paysans le masquait ; mais elle vit la masse énorme de la tête se lever, les jambes d’avant s’appuyer sur le dos de la vache immobile, le cou tendu. Ce fut tout. Elle retourna à son banc préféré, marchant avec peine, l’âme troublée.
La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. Elle fut obligée au matin de garder le lit, tant la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha aigrement sa paresse.
A la fin de l’après-midi, elle sortit ; elle était faible comme si elle relevait de maladie. Elle s’assit sur une chaise près de la pelouse.
L’air était doux et calme.
Le jardinier vint travailler près d’elle ; il préparait une corbeille de fleurs. C’était un grand garçon râblé qui arrivait de Normandie. Mademoiselle Bourrat le regardait retourner la terre de coups de bêche hardis. Elle ne pensait à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit en se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, bâilla ; elle aperçut sa poitrine que couvrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle se sentit mal à son aise, voulut se lever, mais quelque attrait inconnu et mystérieux la retenait là, malgré elle ; elle resta immobile sur sa chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se baissait pour ramasser une pierre, la tache de la peau dans l’ouverture de la chemise. — Cependant, ayant terminé sa besogne, il ramassa ses outils, et comme il passait près de mademoiselle Bourrat, il la salua.
Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence : voir travailler le jardinier. La Bruyère a dit : « Pour les femmes du monde un jardinier est un jardinier, et un maçon est un maçon. Pour quelques autres plus retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme. »
Dans la solitude presque absolue où mademoiselle Bourrat vivait, l’apparition de ce grand garçon vigoureux et leste fit événement. Elle le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées ou arrangeait une corbeille de fleurs ; d’autres fois il était occupé près d’une petite serre à mettre des boutures sous couche ; c’était un coin ensoleillé et désert, loin de la ferme et de la maison ; — ou bien il était au potager. C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle Bourrat n’osait s’y rendre, depuis que sa mère avait découvert sur le sable de l’allée centrale la marque de ses bottines.
Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près de lui, indécise, comme si elle ne savait où diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, la sachant présente, était gêné. Parfois il la regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu elle s’enhardit ; elle s’approcha davantage ; elle échangea quelques mots avec lui. Un jour, comme il se tournait vers elle, elle soutint son regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. La gorge de la jeune fille se soulevait. — Elle s’éloigna.
Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où elle pourrait aller le rejoindre. Elle ne désirait rien de précis ; il lui fallait seulement la présence du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire le fer. Elle restait debout, à trois pas de lui, sans mot dire. Il avait un air singulier en la regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie qu’elle ne comprit pas ; elle approuva pourtant d’un sourire niais. Elle avait un désir fou de mettre la main sur son bras bruni où les muscles saillaient comme des cordes, mais elle n’osait pas. — « Le ferai-je, ne le ferai-je pas ? — elle restait angoissée. L’homme sentait sur lui le regard brûlant de la jeune fille. Parfois il s’arrêtait, les yeux fixes ; puis, serrant les mâchoires, il reprenait son travail.
Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées ; elle se réveillait les yeux battus, les membres lourds ; elle avait pâli ; elle devenait nerveuse. Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle éclatait en sanglots ; d’autres fois au contraire, c’étaient des crises de rire qu’elle ne pouvait arrêter.
Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée et misérable qu’elle refusa d’accompagner sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant seule à la maison, elle descendit au jardin et, comme le jardinier n’était pas sur la pelouse, elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à la petite serre ; il était là, agenouillé, occupé à mettre en pots des boutures qu’il sortait des couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour d’une voix sourde ; il lui rendit son salut. Elle s’assit alors, près de lui, sur un tas de sable que le soleil avait chauffé. Entre les murs blancs, la chaleur était lourde. La chemise du jardinier était entr’ouverte ; elle le regardait fixement. Un instant elle ferma les paupières ; il lui sembla que le soleil la piquait partout. Elle respirait avec force. L’homme, entendant le bruit de sa respiration, se tourna vers elle. Elle avait les yeux étranges, troubles. Une seconde il hésita, se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.
Elle ne pouvait détacher ses regards de lui ; elle aurait voulu être plus près encore, de façon à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses mouvements. Elle allongea une jambe et effleura le pied du jardinier chaussé d’épais souliers, mais le contact fut si léger qu’il ne le sentit pas. Elle ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle fit, elle remonta un peu sa robe. Elle était maintenant assise, les genoux à la hauteur de la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.
Un instant plus tard, il se retourna brusquement. Il vit les bas noirs de mademoiselle Bourrat, et, plus haut, entre les bas et le volant du pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de peau blanche l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.
— Nom de Dieu ! gronda-t-il.
Il se jeta sur elle. — Renversée sur le sable chaud, elle ne se défendit pas. Une flamme la traversa ; ce fut une détente de tous ses nerfs.
L’homme se releva ; il eut un coup d’œil inquiet autour de lui, puis, sifflotant une marche, il reprit son travail.
Elle regagna la maison. Seule, sa chambre pourrait la cacher. Mais déjà elle s’étonnait de ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste ? Cela était arrivé comme un orage en été, comme une averse furieuse qui passe et rafraîchit la campagne assoiffée.
Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, ce qui ne lui était arrivé d’un mois, et, couchée, s’endormit, pour ne se réveiller qu’au matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui s’était passé. S’en accuserait-elle devant monsieur le curé ? Elle n’hésita pas longtemps. Un tel aveu pourrait avoir des suites graves et imprévues. Elle décida de se taire ; du reste l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle tint sa promesse deux jours, — puis, de nouveau, elle eut une mauvaise nuit ; un rêve troublant, mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.
Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle se rendit au jardin. L’homme était là, sûr de lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès lors, deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra sous les sapins. C’était après déjeuner, dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat faisait sa sieste ; sa femme travaillait près de la fenêtre. Mademoiselle Bourrat sortait, et le jardin était si solitaire, la vie de Prévoux si bien réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.
Mais, au commencement de mai, elle eut des inquiétudes ; elle attendit en vain. Un mois se passa ; rien encore. Cependant elle sentait en elle une lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. Puis il lui sembla qu’elle était serrée dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en se couchant, elle s’examina ; elle était malade certainement. Elle fut sur le point d’en parler à sa mère ; mais, à la pensée qu’il pouvait y avoir quelque rapport entre son malaise et ses rendez-vous au jardin, elle s’arrêta.
Ce fut à ce moment que madame Bourrat découvrit soudainement ce qui s’était passé.
Et cela fut ainsi.
Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gardé chez les Bourrat l’habitude des grandes lessives. On ne lavait pas chaque semaine ; c’était bon pour les petites gens, qui ne possédaient pas dans leurs armoires profondes les hautes piles de linge blanc, orgueil héréditaire des grands bourgeois de la ville. Quatre fois l’an, de vastes cuviers étaient roulés dans la cour, l’on engageait des femmes à la journée, et le linge de trois mois passait entre leurs mains vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie des Bourrat que la maîtresse de maison savait exactement, et par le détail, le nombre des draps ou des serviettes que l’on aurait à mettre dans les armoires une fois la besogne finie. — La lessive de la Saint-Jean fut faite ; le linge sécha au vent, dans le verger, sur des cordes tendues entre les pommiers ; puis, repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables dans le vestibule de la maison. C’est alors que madame Bourrat intervint, son carnet à la main. Elle dénombra chaque pile ; pas une pièce ne manquait à l’appel. Mais, arrivée au linge de sa fille, elle ne trouva pas le compte exact. Elle recompta, passa une revue nouvelle de tout le linge, — vainement. Fidèle à ses habitudes de méfiance, madame Bourrat ne dit rien devant les domestiques. Elle monta dans la chambre de sa fille qu’elle voulait interroger d’abord. Sa fille n’était pas chez elle. Elle ouvrit l’armoire, l’examina du haut en bas, renversa le panier au linge, — rien. Elle bouscula tout, tira les meubles au milieu de la chambre. Elle était sûre des vieilles femmes qui lavaient ; il y avait trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée elles travaillaient quatre fois par an à Prévoux. Madame Bourrat cherchait ; son nez pointu s’allongeait vers sa bouche mince ; elle avait des gestes anguleux et précis, — rien. Elle défit draps et couvertures, sans résultat ; la passion l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita pas à se glisser sous le lit de fer pour examiner le sommier. Elle venait de s’étendre à terre sur le dos et regardait, lorsque tout à coup elle pâlit, — ce qu’elle cherchait était là, entre les ressorts, plié, intact, comme au jour où elle l’avait sorti de la grande armoire.
D’une main tremblante, elle le prit ; puis, avec effort, se releva. Dans la blancheur immaculée du linge devait-elle lire le déshonneur de la famille Bourrat ? — Mais il y avait encore une chance. Sa fille, peut-être, était malade, anémique ? Elle se souvint d’avoir remarqué sa pâleur, sa nervosité. — Oui, mais pourquoi tant de ruse ? Madame Bourrat s’assit dans un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre comme écrasée, attendant que sa fille rentrât du jardin. Mademoiselle Bourrat apparut enfin. Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de linge sur la table dans le désordre de la chambre ; tout de suite aussi madame Bourrat vit ses pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère et la fille un silence tragique. Puis madame Bourrat voulut tout savoir. Sa fille, effondrée en sanglots, raconta ce qui s’était passé.
Le même soir, madame Bourrat s’enferma avec son mari. Et là, elle montra la supériorité de race des Maigret, gens de décision, sur les Bourrat, sans nerfs. Tous les Maigret étaient maigres et jaunes, tous les Bourrat étaient gras et roses ; les Maigret suivaient sans cesse leur idée ; les Bourrat n’avaient point d’idées.
Tandis que le gros homme larmoyant ne trouvait qu’à gémir, madame Bourrat organisait un plan de campagne. Dans les heures de l’après-midi où elle était restée seule, elle avait tout prévu.
D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille à l’automne pour passer l’hiver en Italie. Mais elle avait vu à la réalisation de ce projet maintes difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage et les habitants de Valleyres, lorsqu’ils apprendraient ce départ ? Des Bourrat quittant Prévoux pour aller en Italie ! la chose était tellement en dehors des habitudes d’une vie entière qu’elle ne manquerait pas d’éveiller les soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers venus on ne sait d’où ! Il faudrait prendre un faux nom, cela était périlleux. Et ce séjour coûterait fort cher, considération importante. En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier ? Non, il fallait y renoncer.
Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. Mais avec qui ? Il n’y avait personne. Et encore, eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.
Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il fallait organiser le secret et le silence. Le terrain était dangereux, il est vrai, mais elle le connaissait dans ses moindres accidents. Elle ne laisserait rien au hasard.
La première chose à faire était d’expédier le jardinier chez lui. Il était heureusement de Normandie, loin de Valleyres. En achetant son silence par une honnête somme, il s’y marierait sans doute et l’on n’entendrait plus parler de lui. Malgré l’horreur de le voir encore à Prévoux, on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque d’éveiller la curiosité des gens de la ferme. On lui donnerait congé quinze jours à l’avance comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se doutât pas de l’état où il laissait mademoiselle Bourrat. Mais était-il encore temps de lui cacher la vérité ? C’était sur ce point-là que les investigations de la mère avaient été le plus précises dans l’interrogatoire qu’elle avait fait subir à sa fille. — Il était possible après tout qu’il ne sût rien. En fait, mademoiselle Bourrat et lui n’échangeaient pas trois phrases par rendez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes. Madame Bourrat eut même le triste courage d’envoyer sa fille seule, le lendemain, au jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle devait se refuser sous prétexte d’une indisposition normale. Mademoiselle Bourrat joua, avec une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on lui avait tracé.
Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations mondaines. Pour l’instant nul danger. Avec quelques précautions préalables, sa fille pouvait encore aller à la messe, prendre sa leçon de piano, et recevoir les rares visites qui venaient à Prévoux. Plus tard, on verrait ; elle garderait la chambre, malade, si c’était nécessaire.
Les domestiques offraient, somme toute, un péril plus grand, parce que de toutes les heures, Madame Bourrat était bien servie ; la cuisinière était depuis trente ans dans la maison ; la femme de chambre depuis vingt-cinq ans ; enfin il y avait une petite servante qui aidait à l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat se méfiait ; elle résolut de s’en défaire. La cuisinière n’avait aucune occasion de voir mademoiselle Bourrat, si l’on supprimait la visite matinale en commun à la cuisine. Restait la femme de chambre, Joséphine. La position était difficile, car elle avait inculqué à cette fille des habitudes tatillonnes. Madame Bourrat frémit. Peut-être Joséphine s’était-elle aperçue, elle aussi qu’il manquait du linge à la lessive de la Saint-Jean ?
Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait sur le vieux docteur Maigret, son cousin germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle s’assurerait enfin des services de Victoire, une paysanne de son âge, qui lui était dévouée corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait et avait nourri mademoiselle Bourrat. Elle habitait un village à quelques lieues de Prévoux. Elle serait utile et discrète.
Elle expliqua tout à son mari, le soir même. Il coupait les phrases de sa femme de lamentations. A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa silence.
Mais une fois la bougie soufflée, une idée nouvelle, dans la nuit, lui vint. — Oui, ce serait bien plus simple ; cela éviterait mille difficultés. L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait bien qu’il la donnât.
Le lendemain, elle descendit à Valleyres et se rendit chez son cousin Maigret. Mais elle se heurta sur un point à une résistance absolue ; ce projet si facile, il n’en voulait pas entendre parler. Madame Bourrat se fâcha ; il fut sur le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé à ses espérances d’une solution immédiate, elle eut toutes les peines du monde à lui faire accepter l’accouchement normal, mais clandestin, sans déclaration d’enfant. C’était un vieux renard sec et sans poils ; il y allait des tribunaux pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se laissa persuader. Il était, comme elle, un aristocrate ; la tache serait non seulement sur sa famille, mais sur sa caste. Elle lui montra les petits bourgeois de Valleyres discutant avec férocité le scandale de la famille Bourrat ; elle lui fit lire les entrefilets certains de l’Avant-Garde sur la dépravation des classes dirigeantes ; il accepta. Mais, puisqu’il devenait complice, il importait qu’on ne laissât rien au hasard, et, deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où il eut une longue conversation avec sa cousine. Le lendemain, mademoiselle Bourrat changea de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée sur la face ouest de la maison. Au-dessus d’elle étaient les mansardes des domestiques. Elle habita dès lors une petite chambre qui, à côté de l’appartement de ses parents avec lequel elle communiquait, regardait le midi et contenait, en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire prise dans l’épaisseur du mur.
Tout se passa d’abord comme madame Bourrat l’avait prévu. Le jardinier congédié, auquel on avait murmuré les mots « détournement de mineure », tout en lui glissant un billet bleu, comprit l’intérêt qu’il avait à être discret. Mademoiselle Bourrat en juillet et août descendit encore à la messe avec sa mère. Elle n’avait jamais été de tournure élégante. On la trouva plus forte peut-être, mais ce fut tout.
Madame Bourrat surveillait les moindres choses avec une minutie effroyable. On ne peut dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa pour prévenir les soupçons que la femme de chambre chargée de recueillir le linge sale eût pu avoir chaque mois. — En juillet, mademoiselle Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En août, elle se trouva souffrante le jour où elle aurait dû s’y rendre.
Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. Madame Bourrat organisa la vie de sa fille de la façon suivante : elle ne devait sortir en plein air que le matin, moment où l’on était sûr de pas être surpris par des visites, et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un domestique ne passait. Le jardinier avait été remplacé par un vieil imbécile à moitié aveugle, qui pouvait à peine ratisser les allées et couper l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait saisi avec joie cette occasion de supprimer le luxe inutile des fleurs ; un garçon de ferme s’occupait du potager. — L’après-midi, mademoiselle Bourrat s’enfermait avec sa mère au salon. La haine du grand jour qu’avait toujours eue madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient maintenant aux trois quarts clos ; il semblait que l’on pénétrât dans un tombeau. Lorsqu’il venait des visites, elles trouvaient mademoiselle Bourrat en train de travailler près de sa mère, dans le demi-jour du salon, à un métier de tapisserie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur ses genoux, elle avait, par petits paquets, vingt échantillons de laines différentes. Madame Bourrat alors l’excusait.
— Pardonnez à ma fille ; elle ne peut se lever, disait-elle, en montrant les laines. Elle est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue, ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle a mauvaise mine.
Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle avait cependant multiplié les recommandations à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir debout devant la femme de chambre ni devant les amies qui viendraient la voir. Au jardin, elle devait éviter de se promener sur la pelouse devant les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle était surprise, elle devait tout de suite s’asseoir. Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à aller chercher sa fille dans sa chambre dix minutes avant l’heure des repas. Elles descendaient alors au salon, et, lorsqu’on entendait Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer la cloche dans la cour, mademoiselle Bourrat entrait dans la salle à manger et s’asseyait à sa place. — Le dessert une fois servi, la femme de chambre retournait à la cuisine ; on pouvait sortir sans crainte.
Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat descendait l’escalier à huit heures pour le premier déjeuner. Soudain elle glissa ; elle fût tombée jusqu’au bas des marches si, par chance, elle n’avait pu se raccrocher à la balustrade. Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange sur laquelle elle avait mis le pied. Comment une pelure d’orange se trouvait-elle là, à ce moment de l’année ? A la salle à manger, elle interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques minutes. Madame Bourrat n’avait rien vu sur l’escalier ; il n’y avait pas d’oranges dans la maison. C’était sans doute une domestique qui l’avait apportée. La chose resta mystérieuse.
Peu de temps après, comme elle gagnait le banc du jardin, mademoiselle Bourrat trébucha dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait par trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, sur la pelouse. Quelle ne fut pas sa surprise à voir un fil de fer accroché par un clou à une grosse racine ! Pourquoi enfoncer un clou dans une racine ? Mais comme elle ne trouvait nulle réponse satisfaisante à cette question, elle ne s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles elle ne comprenait rien !
Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir à Vermand. Madame Bourrat avait une réponse toute prête : elle avait fait vendre, pour cause de vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, et monsieur Bourrat n’avait pas encore trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur Bourrat était obligé maintenant de descendre au marché dans le char à bancs de son fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux champs, il allait seul à pied et se faisait ramener à moitié chemin par un des Vertôt qui habitait sur la route.
Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, de Vermand, préparèrent une fête pour les vendanges ; on devait cueillir du raisin, puis dîner en plein air, danser enfin. Madame Bourrat, de Prévoux, accepta l’invitation. Mais, à la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.
« C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle à l’oreille de sa cousine, elle doit rester étendue. » Du reste, la santé de son enfant l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des névralgies si fortes qu’elle était obligée de garder le lit. Il faudrait qu’elle consultât le docteur Maigret.
Quelques jours plus tard, madame Bourrat, sa fille étant au piano, fut surprise par la visite de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la voiture dans la cour. La porte du salon s’ouvrit. Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat, tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil madame Bourrat lui enjoignit de ne pas quitter le tabouret où elle était assise, puis se précipita sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit signe à sa fille d’aller se mettre près du métier à tapisserie. Elle ne desserra son embrassement que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice du mur.
Quelques minutes plus tard, la plus jeune des demoiselles Bourrat de Vermand se mit à côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement lui passa les bras autour de la taille.
— Que te voilà devenue forte ! dit-elle soudain.
Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de madame Bourrat ; un nuage voila ses yeux ; mais tout de suite elle recouvra son sang-froid et aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous autres au cœur de sa cousine, celui de la rivalité, alors aiguë, de mesdames Duret et Lanterle.
Cependant mademoiselle Bourrat rougissait jusqu’à la racine des cheveux. Elle se défit de l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire :
— C’est vrai, j’engraisse à la campagne.
L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces dames n’étaient pas venues pour une visite ; elles voulaient emmener la jeune fille en voiture chez des voisins. Madame Bourrat refusa ; elle attendait le médecin ce même jour pour les névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent et prirent congé. Mademoiselle Bourrat avait, à ce moment-là, trente-quatre échantillons de laines épars sur les genoux ; elle ne put se lever.
A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat ne descendit plus que le matin au salon. Elle remontait dans sa chambre après le déjeuner de midi. Puis, les temps approchant, moins de trois mois, madame Bourrat déclara sa fille malade ; les névralgies devenaient chroniques, le moindre bruit, la plus petite alerte suffisaient pour les réveiller. Le docteur Maigret condamnait mademoiselle Bourrat à un repos absolu. Elle ne devait se lever que quelques heures par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, répandues dès novembre dans Valleyres, excitèrent une grande commisération.
« La malheureuse ! souffrir tant, et si jeune ! »
Les libres-penseurs de l’endroit y virent une suite nécessaire de l’éducation sans air des couvents où se ruine la santé des jeunes filles.
Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle Bourrat, on le peut deviner. Elle n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, depuis l’aventure, était plus froide que jamais. Dans les longues journées passées en tête à tête, elle se renfermait dans un silence absolu, la bouche cousue, comme si elle se fût salie à parler à sa fille. Mademoiselle Bourrat se penchait sur son métier à tapisserie ; parfois, en levant les yeux, elle surprenait un regard bref, pénétrant et dur fixé sur elle. Elle sentait alors que sa mère l’exécrait de toutes les forces de son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et la réputation des Bourrat, elle eût été sacrifiée sans balancer.
Son père était revenu plus vite ; elle devinait en lui de la pitié ; deux ou trois fois il fut sur le point de s’attendrir. Mais madame Bourrat était toujours en tiers ; elle avait alors une façon de regarder son mari qui l’arrêtait net. Au matin, sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait solitaire ; elle était obligée de se cacher de tous, de vivre dans l’ombre, de feindre d’être malade alors qu’elle ne s’était jamais mieux portée, et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau de sa honte.
Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, la nourrice de Mademoiselle, vint passer une après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma dans sa chambre avec la paysanne. Lorsque cette dernière quitta la maison, tout était convenu. Au commencement de janvier, monsieur Bourrat traverserait un jour le village qu’habitait Victoire, comme en se promenant, pour l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux vers onze heures du soir ; elle trouverait la maison endormie, la grande porte ouverte, et, sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur Bourrat la mènerait en voiture jusqu’au chef-lieu distant de deux lieues, où un train de nuit, après un trajet d’une heure et demie, la déposerait au village de X... Là, l’enfant serait remis à une femme dont elle se serait assurée ; il serait de père et mère inconnus, le nourrissage payé d’avance, cinq cents francs, somme énorme qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais il fallait s’en rapporter à Victoire.
Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait plus sa chambre. La pauvre fille, dans la solitude haineuse où elle était laissée, en était arrivée à ce point de désespoir, qu’elle espérait ne pas survivre à ses couches. L’incertitude où on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit que le strict nécessaire : elle accoucherait, et l’enfant disparaîtrait aussitôt. — Qu’en ferait-on ? qu’adviendrait-il d’elle-même ? continuerait-elle à mener une existence désolée auprès de sa mère ? elle ne le savait. Elle ignorait à peu près tout de la vie. Elle essayait de comprendre ; mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer les barreaux de sa cage et retombe meurtri, elle renonçait bien vite à franchir le cercle étroit de mystères où elle était enfermée.
Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut quelques souvenirs affectueux de ses cousines Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle. Son père vint la voir, cachant son émotion. Madame Bourrat les quitta un instant, appelée par une visite. Elle tomba dans les bras de son père en sanglotant ; le vieil homme malheureux pleura aussi. De leur vie entière, ils n’avaient été si près l’un de l’autre.
Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle Bourrat qui, depuis plusieurs jours, avait des étourdissements sentit des douleurs la poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa dans sa chambre. Monsieur Bourrat fit atteler, il avait récemment acheté un cheval, et descendit à la ville. Après quelques emplettes de graines, il entra chez le docteur Maigret, puis, au lieu de reprendre la route par laquelle il était venu, il exécuta un grand crochet et passa chez Victoire avant de regagner Prévoux. Sa femme le rejoignit pour déjeuner ; il était une heure. Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation ; madame Bourrat, au contraire, le jour du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même. Depuis le matin, elle avait terrorisé sa fille, la contraignant au silence, la menaçant au moindre cri, des conséquences terribles d’un scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant un mouchoir entre ses dents, enfouissant sa tête sous les draps lorsque les crises venaient. Pas un gémissement ne lui échappa.
A la femme de chambre qui voulait porter comme à l’ordinaire le repas à Mademoiselle, madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de la fièvre, ne mangerait pas de la journée, qu’il fallait la laisser dans le plus grand repos, éviter tout bruit dans la maison et ne pas monter au premier étage.
A trois heures, le docteur arriva dans son cabriolet qu’il conduisait lui-même ; c’était une partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine. Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, bourru ; mais ce jour-là son humeur était exécrable.
Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, elle se tourna vers le mur ; elle ne pouvait supporter le regard de ce vieillard hargneux.
D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre sur le dos, et, sans prêter la moindre attention à ses protestations, il la découvrit. Puis, rejetant les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il fallait attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit : remonta en voiture et alla faire une visite dans un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat dans la cour, mais il passa sans lui adresser la parole.
L’après-midi se continua lamentable et monotone, coupée des mêmes douleurs violentes survenant à intervalles éloignés. Madame Bourrat, assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. A chaque accès, elle se tournait vers sa fille, comme pour lui dire : « Surtout ne crie pas. »
A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait céder à la douleur, se reprenait.
A cinq heures et demie le docteur revint. Il regarda sa patiente à nouveau.
— Rien encore, dit-il.
Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha la tête, satisfaite. L’attente ne lui était rien.
— Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, murmura-t-elle.
Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, devant la femme de chambre, madame Bourrat invita le docteur à dîner ; ils feraient un whist dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, accepta. A différentes reprises déjà, pendant les mois précédents, madame Bourrat l’avait gardé ainsi pour jouer aux cartes. La femme de chambre ne fut donc pas surprise de le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils s’installèrent à la table de jeu comme à l’ordinaire. Madame Bourrat sonna la fille pour avoir une bougie de plus, en réalité pour qu’elle les vît attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine eut tourné le dos, elle monta sans bruit avec Maigret, laissant son mari seul au salon.
Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa fille, madame Bourrat prit dans l’armoire une couverture et la fixa sur l’encadrement de la porte par de petits clous.
Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, l’ayant examinée, déclara que le temps était venu. Il eut quelques mots de consultation avec sa cousine dans l’embrasure de la fenêtre, tira une fiole de son sac, et, en versant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet du lit. Mademoiselle Bourrat sentit une odeur forte ; elle s’effraya. Qu’allait-on lui faire ? Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle aussi ? Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs immenses et mystérieux. Elle s’agita, voulut parler à sa mère ; elle indiquait la grande armoire au fond de la chambre. Le docteur ne l’écoutait pas. Il mit une main sur le front de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. Elle respira un parfum âcre et, pour y échapper, se démena désespérément. Alors sa mère lui maintint les bras. D’un coup de jambes la pauvre fille terrifiée rejeta les draps, arracha une main à l’étreinte de madame Bourrat, saisit le poignet du docteur et se tendit dans un effort suprême. Dans la lutte le mouchoir vint se coller sur sa bouche et sur son nez ; elle sentit comme une brûlure sur la peau ; maintenant elle étouffait, elle n’avait plus de volonté ; l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira violemment, cherchant de l’air, et, tout de suite, elle perdit connaissance.
Une heure se passa. Le docteur avait enlevé son habit ; on l’entendait parfois jurer. Soudain, un vagissement emplit la chambre ; quelqu’un affirmait son droit à l’existence. C’était une voix claire, mais haute, mais forte ; il semblait qu’elle dût vibrer dans toute la maison. En un rien de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant et s’était assise dans le bas de l’armoire, les deux battants tirés sur elle pour étouffer les cris qui filtraient à peine dans la chambre à travers la porte fermée. Une bougie près d’elle sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements sans marque. Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était endormi ; elle sortit de l’armoire, le posa sur un fauteuil et descendit.
La maison était plongée dans l’obscurité. Elle trouva son mari au salon ; il sursauta à son entrée. Coupant court aux questions, elle lui dit d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et la sienne et d’attendre près de la grille d’entrée. Puis elle revint dans la chambre de l’accouchée.
Pendant une demi-heure, elle aida au docteur à finir sa besogne ; ensemble ils portèrent mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur le canapé ; elle jeta le linge sale en tas dans un coin, refit le lit avec les draps propres, recoucha sa fille. La pendule sur la cheminée marquait onze heures et quart ; Victoire devait être là. Elle prit l’enfant et, à travers le corridor sombre, gagna à pas étouffés l’escalier ; elle tenait à la main un mouchoir, prête à l’abattre sur la bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière elle venait Maigret qui, avant de quitter la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et placé sur le front de mademoiselle Bourrat une serviette trempée dans de l’eau froide.
Au salon, madame Bourrat trouva Victoire ; sans mot dire, elle lui tendit le paquet emmaillotté et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. Le docteur s’était rendu directement dans la cour sans être vu de la paysanne. Monsieur Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé du jardin, entendit dans son premier sommeil un peu de bruit. Il pensa que le docteur Maigret attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, et il se rendormit. Madame Bourrat suivit Victoire jusqu’à la porte ; la nuit était noire à souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide et froid. Les voitures disparurent dans l’ombre, au pas. Madame Bourrat remonta au premier étage ; elle avait à travailler.
Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, elle fut lente à reprendre conscience de la réalité. L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour sauver sa vie, lever la main. Pourtant elle se sentait soulagée ; il semblait qu’on lui eût enlevé un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, tout autour de la bouche, cuisait comme brûlée ; puis, c’étaient, soudain, des nausées atroces, et, tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne pouvait se défaire. Ses paupières étaient collées sur ses yeux. Qu’avait-elle de froid sur le front ? Une goutte glissa le long de son cou et se perdit dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, la ranima ; elle ouvrit les yeux.
Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil rompu de ses idées : près de la fenêtre ouverte, devant une cuve, sa mère était agenouillée ; elle avait enlevé son corsage et sa jupe et, à grands coups de bras, lavait du linge dans de l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait cette scène étrange d’une lumière falote ; parfois, à un coup de vent, la flamme tremblait, près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait sa besogne. Sa fille la vit tordre du linge et l’étendre sur la fenêtre. Que pouvait-ce être ? Des draps, semblait-il ? — Cela dura longtemps.
Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, sa mère était debout ; elle essayait, sans y réussir, de soulever la cuve fumante ; alors elle s’empara d’un broc qu’elle plongea dans la cuve, puis elle ouvrit la porte et sortit. Le courant d’air frappait le visage de mademoiselle Bourrat ; dans le tube de verre, la flamme filait bleue comme si elle allait s’évanouir. Madame Bourrat revint une demi-minute plus tard et, deux fois encore, fit le même voyage. Enfin elle prit la cuve et, lorsqu’elle passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge ; c’était comme du sang. Cette fois-là, sa mère fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, avec des gestes brusques, le parquet.
Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer de comprendre la raison de ces actes anormaux ; elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. Elle s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de nouveau. Peu à peu quelque lumière, ici et là, perçait la masse confuse de ses idées. Elle revit le vieux docteur la maintenant de force sur l’oreiller. — Ah oui ! elle avait beaucoup souffert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout le corps, des douleurs sourdes comme si elle avait été battue. Ses souvenirs devinrent plus nets. Soudain elle évoqua le drame vécu et poussa un soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre à la main. Elle avait toujours son regard dur.
— Bois, dit-elle.
Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever la tête ; elle avala quelques gorgées de grog chaud.
— Est-ce fini ? demanda-t-elle à voix basse.
Sa mère fit signe que oui.
— Où est-il ? murmura-t-elle plus faiblement encore.
Madame Bourrat haussa les épaules.
— Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra plus parler.
Mademoiselle Bourrat gémit sourdement comme une bête blessée. Ses yeux s’emplirent de larmes.
Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant elle retirait de la fenêtre les draps humides qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea toutes choses dans leur ordre sur le lavabo, jeta un regard circulaire par la chambre ; chaque meuble était à sa place. Il n’y avait qu’une odeur persistante qui restait de la scène de tout à l’heure. Madame Bourrat brûla du sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. Puis ayant redonné quelques gouttes de grog à sa fille, elle ferma à clef la porte sur le corridor et passa chez elle.
Elle était épuisée ; il était trois heures du matin. Son mari rentrerait d’un instant à l’autre. Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint le chef-lieu vers une heure et demie ; Victoire se serait rendue seule à la gare ; elle aurait pris le train de trois heures ; de ce côté-là, tout était bien. — Dans la maison silencieuse, les domestiques, dont les chambres étaient à un étage supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu surprendre ses allées et venues. Quant au bruit qui s’était fait près de sa fille, il n’avait certes pas franchi la porte soigneusement calfeutrée. — A ce moment, elle sursauta ; un cheval hennissait dans la cour. Madame Bourrat frémit ; toute la maison allait l’entendre ; le valet d’écurie descendrait ; comment expliquer la rentrée tardive de son mari ? Il faudrait inventer une histoire ; on la discuterait à la cuisine et à la ferme ; un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat n’osait bouger. Cependant le cheval se tut. Dans sa mansarde le vieux jardinier s’éveilla, mais il crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de son sommeil interrompu, se retourna sur sa couche, et se rendormit de plus belle. Monsieur Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête, remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée ; il la rassura, personne n’avait bougé.
Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. Sur ses joues de grosses larmes coulaient continuellement qu’elle ne pouvait même essuyer. Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.
Le lendemain, à la première heure, madame Bourrat était debout. Elle ouvrit toute grande la fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il restait quelque chose de cette odeur étrange, on n’osait laisser entrer Joséphine. A cette dernière, elle dit que mademoiselle Bourrat avait eu une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, que le docteur avait dû faire des piqûres de morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme de chambre, flattée de tant de confiance, s’apitoya. Elle n’avait du reste aucun soupçon. Elle ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que le second jour ; à la voir si pâle, les lèvres brûlées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien la jeune fille avait été malade et ne s’étonna plus des précautions prises.
Le docteur Maigret revint pendant quelques jours ; tout suivait son cours normal. Deux semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était sur son canapé et recevait la visite de ses cousines. Ses tantes causaient avec sa mère. Madame Bourrat, en grand secret, murmurait quelques phrases ; — on entendait les mots d’anémie, nervosité, enfin, sur un ton d’ultime confidence, celui de « mariage ». Et Maigret, de son côté, lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait les épaules. Un jour même, à madame Louis Vertôt qui le questionnait, il répondit par un de ces mots cyniques dont il était coutumier, lequel mot avait couru la société de Valleyres :
« Mademoiselle Bourrat est aussi normale que vous et moi. Elle a besoin de se marier et de faire des enfants. Voilà tout. »
La convalescence de mademoiselle Bourrat fut triste. Que d’heures passées seule ou en face de sa mère ! Madame Bourrat restait silencieuse et glacée ; toute son attitude protestait ; ses yeux secs, sa bouche sans lèvres fermée, son nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées de sa figure disaient l’humiliation que lui avait infligée sa fille, les besognes honteuses auxquelles elle l’avait contrainte, et proclamaient l’invincible volonté de n’oublier rien.
En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat se jugeait coupable. Lorsqu’elle était laissée à elle-même, ses pensées étaient moins douloureuses. Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu cela. Elle avait été pareille à ces personnes dont elle avait entendu parler qui, sous l’influence d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des choses qu’elles n’ont point délibérées et dont elles ne sont pas responsables. Une force aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les bras de cet homme. Comment aurait-elle résisté ? Elle ignorait où elle allait.
Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. Elle comprenait l’importance qu’il y avait à garder une telle chose secrète, la nécessité de préserver le nom des Bourrat de tout scandale. Elle admettait, sans la discuter, la supériorité de leur position ; les Bourrat étaient une des grandes familles du pays, la considération qu’ils avaient gagnée par des siècles de vie honorable ne devait pas être ruinée par elle. — Cela était certain. Mais la faute était restée secrète ; personne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa mère, rassurée, ne s’adoucissait-elle pas ? Depuis les sept mois qu’elles étaient enfermées dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui donner un ordre, ou lui indiquer une précaution nouvelle à prendre.
Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être seule. Elle pensait alors au petit être qui avait disparu. C’était vraiment étrange ; elle n’avait même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. Il était arrivé pendant qu’elle était endormie ; il était parti avant qu’elle fût réveillée. Parti ? De cela même, elle avait eu quelques doutes. L’horrible Maigret n’avait-il pu l’empêcher de vivre ? — Non, elle sentait que c’était trop grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant en nourrice loin de Prévoux. Mais elle ne pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle ne savait rien du rôle de Victoire.
Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, elle eut enfin le courage d’interroger sa mère. Madame Bourrat refusa tout renseignement. En vain mademoiselle Bourrat supplia. Madame Bourrat resta close ; c’était, dans sa pensée, la seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle Bourrat se lamentait ; elle ne pouvait se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, puisque c’était impossible, mais elle l’aurait désiré près de Valleyres, de façon qu’elle pût au moins l’apercevoir de temps à autre. — De nouveau, elle sentit que des forces supérieures la dominaient et qu’il fallait accepter son sort.
Le premier jour où elle se leva, elle espérait avoir quelques minutes à elle. Mais madame Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir ; lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable dormait enfin, elle chercha dans l’obscurité sur la table l’unique allumette qui lui était laissée pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions sur le papier usé du mur, elle alluma la bougie. Alors, sortant de son lit, elle alla à la grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. Elle souleva le papier qui recouvrait le rayon inférieur et prit un paquet aplati, caché là. Puis, les jambes molles de s’être tenue debout si longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia le paquet et en tira un petit jupon de laine tricoté. Mais c’était le plus extraordinaire jupon que l’on pût voir, car il était fait de morceaux de toutes couleurs. Mademoiselle Bourrat n’aurait pu acheter à la ville, sans que sa mère le sût, un écheveau de laine blanche ; aussi elle en avait été réduite à travailler avec les laines de sa tapisserie. Elle avait profité des jours rares où madame Bourrat allait faire des visites pour mener son œuvre à bien, et, comme elle n’eût osé épuiser sa provision de rouge ou de bleu, elle avait dû prendre des bouts de laine dans chacun des écheveaux qu’elle avait. En outre, elle avait été obligée d’attacher les bouts les uns aux autres. Aussi le jupon multicolore était-il hérissé de petits nœuds. — Mais elle ne songeait pas à ce que son apparence pouvait avoir de ridicule ; elle ne pensait qu’aux heures anxieuses qu’elle avait passées à y travailler, l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle avait compté le remettre à sa mère, au moment venu, pour en revêtir le petit qu’il protégerait contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle avait reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché d’elle, le mouchoir redoutable à la main, sa dernière pensée avait été pour le paquet caché dans l’armoire ; elle avait essayé de parler ; il était trop tard.
Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra contre sa poitrine, lui dit, à voix basse, des mots nouveaux pour elle et qui la faisaient pleurer, puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, le dorlotant toujours, comme si c’était l’autre, le disparu, qu’elle avait dans les bras.
Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, elle le jeta dans le poêle où brûlait un feu vif.
Cependant la convalescence de mademoiselle Bourrat était finie. Elle redescendit à Valleyres avec sa mère, l’accompagna dans ses visites. Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.
A sa grande surprise, madame Bourrat donna un dîner de jeunesse en son honneur aux vacances de Pâques. Y furent invitées ses deux cousines Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret et Henriette Brière ; comme jeunes gens, il y avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, retour de Paris, Maurice Lanterle, qui n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, enfin monsieur Nicolas Allemand, dont la présence excita une grande curiosité dans la partie féminine de l’assemblée.
Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un bourgeois de Valleyres. Il s’était établi dans la petite ville peu d’années auparavant. D’où venait-il ? qu’était sa famille ? on ne le savait guère, Monsieur Allemand était la discrétion même. Mais monsieur le curé, à qui il avait été rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous sa puissante protection. Monsieur Allemand avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement de trois pièces. Bientôt l’on avait vu arriver une voiture de déménagement. Les habitants de Valleyres n’en croyaient pas leurs yeux. Un étranger se fixant dans leur ville ! la chose était rare ; un jeune homme ! l’aventure était unique. Jamais homme ne fut plus épié que ne le fut monsieur Nicolas Allemand. Mais il ne fournit pas grand aliment à la curiosité publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait pas ; comme tant d’autres rentiers de Valleyres, il passait des journées à la fois vides et occupées. Le temps s’usait dans la répétition méthodique de très petites choses toujours les mêmes. Les goûts de monsieur Allemand étaient ordonnés et tournés vers les sciences historiques ; mais il manquait d’intelligence. Il entendait la messe de huit heures du matin, puis rentrait hâtivement chez lui, où il passait deux heures à relever, dans des cahiers à ce destinés, les dates de naissance et de mort de chacun des rois de France et des hommes célèbres de leur règne. A midi, il déjeunait, puis sortait pour se promener sur le Cours, et, à deux heures sonnant, entrait à la bibliothèque communale.
Car Valleyres avait une bibliothèque communale, cause d’orgueil infini et de supériorité sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus considérables, qui n’en possédaient point. La bibliothèque appartenait par moitié à la ville, par moitié à un groupe de familles descendant des fondateurs. C’étaient alternativement la ville et les familles fondatrices qui en nommaient le bibliothécaire à vie. Tout alla bien tant que le conseil municipal fut en majorité acquis aux conservateurs ; mais, depuis quinze ans la ville était aux mains des partis avancés, et le respectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant mort sur ces entrefaites, le conseil, à son tour d’élection, avait désigné pour lui succéder, le sectaire monsieur Maillefer. Les notables de Valleyres en avaient frémi. Quoi, les archives de leur ville, où, à chaque acte, se retrouvaient les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, des de Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient être sous la coupe directe d’un jacobin ! Heureusement les familles avaient la majorité dans le comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres était faite pour les âmes bien pensantes. Il y avait, il est vrai, quelques collections du XVIIIe siècle, qui n’étaient pas orthodoxes ; elles avaient été données à l’époque par un Maigret, mécréant, sceptique et coureur de filles, pour les péchés duquel la famille avait fait, depuis, longue pénitence. On ne pouvait les détruire, car la surveillance de la ville paralysait les bonnes volontés, mais au moins s’était-il trouvé une âme pieuse qui avait consacré quelques années de sa vie terrestre et raccourci par là d’autant son temps de purgatoire, à noircir à l’encre tous les passages inconvenants du fonds Maigret. Candide se trouvait ainsi réduit à vingt pages de fragments incohérents.
C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait ses après-midi. Il aimait l’odeur des choses séculaires, tout parchemin lui était vénérable, une ligne de manuscrit suffisait à remplir une heure, car il était lent de sa nature et manquait, en outre, de culture paléographique. Cependant, petit à petit — le temps n’est rien à Valleyres — il parvint à acquérir une certaine habileté. Il ne fut pas long avant de trouver à utiliser ses talents pour gagner la considération des notables de la ville. Il communiquait le résultat de ses recherches au curé qui s’empressait d’en faire part aux intéressés.
C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, après deux années et demie de fouilles consciencieuses, mit au jour l’acte d’achat de la terre seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent huitante et quatre. Le dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville qui, profitant des troubles de la Ligue et de l’extinction de la branche aînée des de Vouzins, s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il fut obligé de rendre gorge peu d’années après lorsque le Béarnais rétablit l’ordre dans le royaume. Vouzins revint alors à la branche des de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité que l’on sait et en fit un des premiers du royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de Vouzins, mais ils affectaient d’en faire fi, comme si rien ne pouvait être supérieur à celui de Vertôt, et ils avaient une légère moue de dédain lorsqu’on nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, des cadets après tout, qui ne devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. Mais les Vertôt n’avaient aucun titre pour appuyer leurs prétentions. On juge de leur satisfaction à la découverte de l’acte d’achat de Vouzins ; leur joie fut si grande qu’ils la cachèrent soigneusement de peur de laisser voir qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent dès lors monsieur Allemand, lorsqu’ils le rencontraient sur le Cours et à la sortie de l’église.
Une autre découverte de monsieur Allemand fut relative à la famille Griolle. Il ne restait des Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé François Maigret, père de monsieur Jules Maigret et de madame Bourrat, de Prévoux. Les Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres. Monsieur Allemand retrouva un acte à leur nom ; il datait de quatorze cent nonante et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus ancien où étaient nommés les Duret, qui se disaient la plus vieille famille de la ville ; les Maigret n’étaient pas signalés avant seize cent deux, les Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur Allemand ne révéla pas qu’il avait du même coup mis la main sur des actes d’achats de maison aux noms des Frappart et des Langlois, actes qui tous deux remontaient au quatorzième siècle, étant l’un de treize cent cinquante et six, l’autre de treize cent soixante et sept. Or il y avait encore des Frappart et des Langlois, mais dans les couches les plus basses de la population ; on connaissait à ce jour deux Frappart, l’un journalier de son état, l’autre passeur sur l’Ourche, ivrognes tous deux, et un Langlois, pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie radicale de l’Avant-Garde, affligé d’un nombre considérable d’enfants qui s’élevaient de leur mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient les représentants des plus anciennes familles de Valleyres. Mais monsieur Allemand les laissa dans l’ignorance de ces titres glorieux ; il ne sortit des archives que l’acte de la notable famille des Griolle. Du coup, monsieur Nicolas Allemand fut présenté par le curé à madame Jules Maigret, veuve du chef de la famille, qui l’invita à venir passer la soirée chez elle huit jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, et ce fut un fait presque unique dans l’histoire de la ville que l’admission, après quatre ans de stage seulement, d’un étranger dans le cercle des notables.
Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment ces études profitables et passionnantes. Il fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures de quarante-trois des membres de la famille Duret dans les deux derniers siècles ; il poursuivit les alliances des de Morteuse dans la nuit des temps, dressa l’arbre généalogique des Vertôt de Vouzins. Ainsi passait-il ses journées.
On l’accepta dans la société de Valleyres comme un homme de principes sûrs qui, s’il ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied d’égalité, avait cependant droit à quelques égards pour le respect qu’il témoignait aux choses du passé. Madame Jules Maigret, qui avait en tout une juste mesure, l’invitait le soir où l’on faisait un whist, mais il ne dînait pas.
Il reçut une autre récompense de ses labeurs. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, mourut subitement. La nomination de son successeur revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. A l’unanimité, ils désignèrent, pour remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand, qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents et quelques francs qui constituaient ses modestes revenus une somme à peu près égale. On continua pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.
La carte de madame Bourrat fut donc pour le surprendre. Le moindre événement — et c’en était un d’importance — avait son relief dans la vie plate de la petite ville. Monsieur Allemand n’avait pas passé quatre ans sans s’apercevoir que ces familles notables, dont il aimait à tracer l’ascendance, avaient des filles qui restaient à Valleyres, tandis que les jeunes gens s’en allaient dans les grandes cités, d’où ils ne revenaient guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il opposer aux deux ou trois siècles de roture prouvée et enregistrée qu’avaient les Vertôt, les Bourrat, les Maigret ? — Rien, hélas ! rien que lui-même. Cet homme, si habile à trouver des ancêtres pour les autres, ne pouvait même se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon par des prêtres, modestement, avait travaillé pour eux aux comptes de la fabrique. A trente-deux ans, son directeur de conscience lui avait remis une petite somme d’argent en lui conseillant d’aller en manger les rentes dans un coin paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, le curé de Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire préalablement une lettre confidentielle.
Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand avait senti arrêtés sur lui, dans les salons où il fréquentait, les yeux des jeunes filles ; mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien avoir vingt-cinq ou vingt-six ans, s’était fait expliquer la généalogie de sa famille ; mademoiselle Hélène Vertôt, une brune piquante de vingt-huit ans, avec un peu de moustache, il est vrai, avait demandé à monsieur Allemand de lui enseigner à peindre des blasons. Les parents laissaient faire, rassurés par la laideur du bibliothécaire.
Car monsieur Allemand était fort laid. Il était gros et maladroit dans sa démarche ; ses bras trop courts se terminaient par de grandes mains ; son teint était blafard et luisant ; ses cheveux jaunes s’accommodaient mal d’une raie et ses habits montraient évidemment qu’ils n’avaient pas été faits sur mesure. — Cependant, il avait en lui quelque chose d’attirant. Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants ? était-ce un certain air de force qui se dégageait de ce gros corps ? — On ne sait, mais il y avait quelque chose. Sans cela, comment expliquer l’attention avec laquelle l’écoutaient les jeunes filles ? Il leur parlait, du reste, avec une modestie révérente. Il avait des regards prudents qui disaient où il avait été élevé.
Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant sept heures. Madame Bourrat lui fit un accueil aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les laissa seuls un instant pour donner un ordre aux domestiques.
Depuis sa longue réclusion, c’était la première fois que mademoiselle Bourrat, se trouvait en tête à tête avec un homme. La pauvre fille ne savait quelle contenance garder ; elle n’osait lever les yeux ; il lui semblait qu’il y avait en elle quelque chose de changé que les hommes devineraient tout de suite. Mais monsieur Nicolas Allemand fut parfait ; de sa voix blanche, il émit des lieux communs si incolores que bientôt mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. Elle osa le regarder ; il avait les yeux baissés ! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit un air de bonté.
Les autres convives arrivèrent ; les jeunes gens étaient tous, sauf monsieur Allemand, au-dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva pourtant placé au bout de la table, mais à côté de mademoiselle Bourrat. Regardant toujours la nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il y menait ; c’était son topique préféré ; il était arrivé à le développer avec un air de conviction modeste qui l’avait grandement avancé dans l’estime des vieilles gens ; il semblait vraiment qu’il fût reconnaissant de ce qu’on lui eût permis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle Bourrat le jugea doux et bien élevé.
Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat et lui fit part d’un projet longuement caressé, celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat, comme il en avait dressé un des Vertôt. Monsieur Bourrat l’écouta avec bienveillance ; il avait quelques papiers de famille à Prévoux ; il les tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit les dames dans le grand salon, les jeunes filles organisèrent des jeux innocents ; on joua à pigeon-vole, aux vingt questions, et, sous la surveillance de madame Bourrat, à un décent colin-maillard. On ne pouvait reconnaître que par la main la personne attrapée. Des rires joyeux s’élevaient dans la pièce calme aux erreurs de divination ; Maurice Lanterle — est-ce croyable ? — prit la main de Marie Vertôt pour celle du jeune Bastard ; Monsieur Allemand, à son tour, fut obligé de se laisser bander les yeux. Après quelques minutes, il s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa main avec discrétion. La jeune fille sentait une certaine émotion la gagner. Enfin, il se prononça, il avait deviné juste.
Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements avant de partir, mademoiselle Bourrat s’enhardit et demanda à monsieur Allemand comment il avait reconnu sa main. Monsieur Allemand, baissant les yeux, avoua qu’il l’avait regardée à table.
Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.
Cependant l’arbre généalogique des Bourrat poussait lentement ses branches. Il obligea monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites à Prévoux ; il y déjeuna. Un dimanche même, il fit une partie de croquet avec mademoiselle Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était grande, mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il chassait une boule, il l’envoyait jusqu’à l’allée.
Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle Bourrat était devenue moins bonne : elle avait, le matin, les mêmes mines tirées que l’année précédente. Mais madame Bourrat veillait ; son plan était fait depuis longtemps.
A la fin de mai, — monsieur Allemand travaillait maintenant tous les deux jours avec monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la jeune fille — elle s’en fut rendre visite au curé.
Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets s’écroulaient.
La semaine suivante, elle s’arrangea pour que monsieur Allemand ne rencontrât pas sa fille lors de ses venues à Prévoux. — Mais mademoiselle Bourrat eut de nouveau des malaises ; elle dormait mal, se réveillait plus fatiguée qu’elle ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit plusieurs lettres ; elle passa des heures à retourner dans son esprit le même problème insoluble. Il fallait marier sa fille ; elle n’était pas de celles qui peuvent attendre à vingt-sept ans, comme Lucie Maigret (elle avait donc vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène Vertôt. — Mais il n’y avait pas de parti pour elle à Valleyres ; d’autre part, les réponses qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes. Personne, — sauf monsieur Nicolas Allemand. Monsieur Allemand n’était pas né ; cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer et, dès le printemps, madame Bourrat en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait appris chez le curé était terrible.
Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant sous l’entête Publications de mariage : « Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie Allemand, décédée et de » ? — Ce blanc était intolérable. Enfant naturel, de père inconnu ! Tout Valleyres en ferait des gorges chaudes ! Sans l’affichage, la chose aurait été possible, mais il était obligatoire. Voilà bien les exigences absurdes d’une société de francs-maçons ! En chaire, le curé aurait fait l’annonce avec le tact d’un homme du monde. — Non, l’on n’y pouvait songer.
Cependant juin avançait. Depuis quinze jours monsieur Nicolas Allemand n’était pas monté à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat était souffrante ; elle avait les mêmes nervosités qu’au printemps de l’an précédent. A la messe, elle regardait devant elle continûment vers le coin gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait les cheveux jaunes de monsieur Allemand.
A la fin de juin, monsieur Allemand vit un jour, de la Bibliothèque, madame Bourrat passer seule en voiture. Il la suivit des yeux, de derrière les persiennes closes. Elle allait sans doute à Vermand. Sans perdre un instant, il prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre heures. Monsieur Bourrat était sorti. Mais monsieur Allemand força tranquillement son chemin vers le cabinet de travail ; il attendrait que monsieur Bourrat rentrât. La femme de chambre, qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, une fois dans la pièce, poussa avec fracas les volets clos des fenêtres qui donnaient sur le jardin ; il aperçut mademoiselle Bourrat assise sur un banc, mais n’eut pas l’air de la voir. Il s’assit à la table.
Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit. Mademoiselle Bourrat entra, essayant, mais elle était gauche, un geste de surprise.
Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il prit sa main ; elle rougit. Elle le regarda, mais il n’avait plus les yeux baissés ; elle rougit davantage. Il lui posa une question ; elle était au comble de la confusion, voulut s’enfuir ; il la retint. Elle répondit enfin et disparut. — Monsieur Allemand, peu de minutes après, redescendit en ville sans attendre monsieur Bourrat, mais il prit par les sentiers.
Le lendemain de sa visite, monsieur le curé monta à Prévoux. Madame Bourrat le reçut seul et resta enfermée avec lui pendant une heure. Lorsqu’il partit, elle monta chez son mari, où la séance fut moins longue. Elle passa enfin chez sa fille, et, après une demi-heure d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au soir, dans la solitude, que mademoiselle Bourrat sentit la joie immense qu’elle aurait à quitter la maison familiale.
Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand fut prié à dîner. Il fut, comme à l’ordinaire, parfait de réserve, et accepta avec humilité le bonheur qui allait être sien.
Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et de monsieur Allemand furent rendues publiques. La nouvelle éclata comme un coup de foudre sur les familles de Valleyres — et elles étaient nombreuses — qui avaient des filles à marier. Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur Allemand ? Voilà que mademoiselle Bourrat l’épousait ; elle avait à peine vingt ans, tandis que l’on comptait combien de filles de vingt-cinq ans et plus qui se desséchaient dans une attente vaine ! Lucie Maigret en fut malade.
Madame Bourrat n’attendit pas la publication des actes de mariage pour régler la question de l’état civil de son futur gendre. Ici monsieur le curé lui fut d’un grand secours. Il murmura quelques confidences à l’oreille d’une ou deux de ses paroissiennes de marque, sous le sceau du secret, s’entend. Mais le secret était trop lourd pour être gardé.
Peu de jours après, les habitants de Valleyres se chuchotaient à l’oreille : « Vous savez, monsieur Allemand ? — Oui, ne trouvez-vous pas qu’il lui ressemble ? — Certainement, il y a quelque chose. Dans la démarche, n’est-ce pas ? — Vous vous souvenez de l’avoir vu à Valleyres, il y a trente ans. » Et l’on enviait les Bourrat de s’allier à un sang illustre, encore qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand était le fils naturel de Marie Allemand, servante, et d’un personnage fort obscur, auquel son état interdisait et d’avoir des enfants et de les reconnaître. Mais, grâce à monsieur le curé, qui tint les promesses faites à madame Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment plus romanesque.
Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la visite de Victoire. Elle apportait la nouvelle de la mort d’un enfant de six mois dans un village éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, malgré sa robuste constitution, aux premières chaleurs et à un manque continu de soins.
Le mariage eut lieu à la fin d’août ; toute la famille Bourrat y versa d’abondantes larmes. Le jeune couple s’établit dans un appartement donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, suivant les stipulations du contrat, y descendait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, lait et fromage nécessaires au ménage, sans compter un poulet hebdomadaire, quatre fois l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la Saint-Jean, une barrique de vin.
Madame Nicolas Allemand eut un enfant dans les délais normaux. Puis, de deux en deux ans, monsieur Allemand avait de la méthode en tout, sa famille s’accrut d’un nouveau membre. Au cinquième, madame Allemand fut gravement malade et devint stérile. Elle avait alors trente ans, était forte comme tous les Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels elle élevait du reste fort mal. Elle avait perdu un frère, et son père mourut peu après. Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter. Monsieur Nicolas Allemand est une des autorités de la société de Valleyres ; — il a sans doute hérité quelque chose de la prudence de son illustre ancêtre.
Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle Hélène Vertôt sont restées vieilles filles.
A Jules Renard.
Louis Marthe donnait des leçons de piano aux enfants des bourgeois de Valleyres.
Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. Comme il montrait, tout jeune, du goût pour la musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de son art. Lorsque Faguet mourut, Marthe fut nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller au chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources lui manquaient ; il resta à Valleyres. De la succession de son professeur, il acheta un antique piano-clavecin dont les touches étaient d’ivoire jauni et dont les cordes rendaient un son grêle ; il prit aussi le fonds de musique, des sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la méthode de Pape-Carpentier, et quelques morceaux brillants. Pour payer ces achats considérables, il verserait pendant dix ans une petite somme à la Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son père venait de mourir sans lui laisser un sou ; il donna congé du logement qu’il avait toujours habité, garda les meilleurs meubles, vendit les autres, loua deux chambres chez madame Poiret, la mercière de la Grand’Rue, et attendit des élèves.
Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il touchait de l’orgue à la messe avait éveillé l’attention des bourgeois de Valleyres. On s’informa ; l’on sut que Marthe jouait du piano aussi bien que de l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. Les Vertôt, les premiers, lui confièrent leurs filles. Louis Marthe devint à la mode ; la vieille demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur d’enseigner la musique à trois générations, fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons qu’il en pouvait donner. Il se rendait à domicile pour quarante sous les cinquante minutes ; chez lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante. La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent la confiance des dames les plus strictes de la ville. Il n’adressait la parole à ses élèves qu’à la troisième personne. — En dix-huit mois il se libéra de ses dettes. Il se décida même à acheter un piano Erard.
Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire la veillée chez les Matthieu Fleuriot. C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de son père, qui finissaient de vivre. Ils avaient un petit magasin d’épicerie au coin de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe y arrivait à sept heures après souper. En hiver, ils restaient tous trois à causer au coin du feu ; en été, ils se promenaient le long de l’Ourche, rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait leurs conversations lentes, leurs gestes toujours les mêmes, leurs plaisanteries connues et la sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un fils, Jules, dans l’administration à Lyon, qui, tous les deux ou trois ans, revenait au pays voir les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, Antoine, le frère cadet de Matthieu. Mais celui-ci avait mal tourné. Il s’était engagé, à la suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en Algérie. Une fois, une lettre arriva ; il fallait envoyer tout de suite trois cent cinquante francs ; faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul coup, alors qu’il était si difficile de mettre quelques sous de côté ! Pourtant Matthieu avait décidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on avait appris cependant qu’Antoine, son temps fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit café ; l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de mauvaise vie. Dans le ménage paisible des Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet causait un étonnement jamais dissipé. De père en fils, les Fleuriot avaient été des gens d’ordre, timides, amis de la paix, craignant le bruit et les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait la figure bonasse de son mari, les lignes tombantes et molles de son visage rasé, son gros nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure renflée, ses yeux petits qu’il écarquillait en parlant, elle se demandait par quel étrange hasard un agité et turbulent Antoine avait pu naître des mêmes parents qui avaient donné le jour à ce Matthieu de tout repos.
Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait personne. Il se liait peu, n’avait rien pour plaire.
Au printemps, lorsque les jours devenaient longs, les jeunes filles se promenaient deux par deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche, sous les ormes séculaires. Elles passaient les bras enlacés, riant et regardant les hommes. Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire, à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il avait acquis une certaine délicatesse de goûts. Il manquait de la grossièreté nécessaire pour fraterniser avec les jeunes gens de son âge ; il ne pouvait s’attabler au cabaret ; boire du vin hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de loin les couples tourner sous les lampes éblouissantes au son de la musique que leur versait un orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti Jacques, d’une clarinette, Michaud, le garçon boulanger, et d’un piston sonore que faisait résonner le journalier Tirebras. — L’éclat de la fête l’attirait, mais il n’osait sortir de l’ombre.
Parfois une fille filait près de lui au bras de son galant et s’effrayait à la silhouette soudainement aperçue derrière un arbre. « Ce n’est rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe. » Et ils s’éloignaient, en riant.
Les années passèrent. Marthe avait maintenant trente ans. Ses économies grossissaient à la caisse d’épargne ; il ne dépensait pas le tiers de ce qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine d’années, il aurait des rentes suffisantes pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de Valleyres : vivre sans rien faire. — Louis Marthe était un beau parti. Lorsqu’il passait dans la Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu serrés, les boutiquiers disaient : « Voilà le petit Marthe qui va attraper encore une pièce de quarante sous. » — Et la mère Barbet, la crémière, qui avait une fille à marier et trois autres qui s’échelonnaient de douze à seize ans, soupirait tout en remplissant un seau de lait : « Ce monsieur Marthe est bien distingué ; il gagne gros ; sa femme ne sera pas à plaindre. » Mais sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle songeait au grand Lardy, qui la veille au soir lui avait serré le bras, alors qu’ils se promenaient à trois, le long de l’Ourche, avec Annette Rosat. Il touchait à peine cinquante sous par jour chez Noirot, le tapissier. Mais il avait une façon à lui de regarder les filles.
Marthe restait dans la solitude où sa timidité l’exilait.
Il sentait que jamais il n’oserait proposer en mariage sa chétive personne à une de ces jeunes filles, sur lesquelles il ne se hasardait même pas à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait vraiment que les mains. Avec les gens de son état, il gardait la même réserve. Du reste, il ne parlait à personne, pas même à Marie, la fille de la bonne madame Poiret, qui lui avait cédé une partie de son appartement. Marie Poiret était une grande fille, dégingandée et curieuse, à laquelle sa mère, la voyant d’âge et ayant pesé dans sa tête les amples économies de son locataire, avait soudainement confié le soin de nettoyer les chambres de monsieur Louis Marthe, le matin, quand ce dernier courait la ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le tableau des leçons du professeur aussi bien que son Pater, avait sans cesse besoin de Marie à la boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement que peu avant la rentrée de Marthe. Celle-ci comprenant son rôle, s’attardait à sa besogne, dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de son corps mince de fille trop vite grandie. Marthe, à la présence d’une femme dans son salon, sentait une inquiétude sourde monter en lui. Vainement essayait-il de paraître s’absorber au piano dans l’étude d’un morceau difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche bée, les yeux brillants. Bientôt il s’interrompait et, prétextant une course à faire, quittait la place ; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. La mère Poiret le suivait d’un regard dédaigneux.
A cette époque un événement considérable bouleversa l’existence des Fleuriot. Comme Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la salle à manger de ses vieux amis, il les trouva accablés. Sur la table ronde recouverte d’une toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt deux lettres ouvertes et l’invita à les lire.
La première était d’un liquidateur d’Alger, qui apprenait en termes secs à monsieur Fleuriot que son frère Antoine venait de mourir à l’hôpital, laissant des affaires en fort mauvais état, et qu’on allait procéder à la vente de la succession.
Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de condoléance. Madame Fleuriot l’arrêta.
« Vous ne savez pas tout, » dit-elle, en lui tendant la seconde lettre.
Comme il la prenait, il sentit une forte odeur de verveine s’en dégager. Le papier rose était orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, au haut de la page, un bouquet de fleurs en relief. La lettre, d’une écriture maladroite, était ainsi conçue :
« Mon cher oncle,
« Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de malheur, il fallait vous écrire comme étant mon seul parent, car maman est partie il y a longtemps avec un Espagnol, on croit, et on ne sait pas où elle est. Mon pauvre papa est mort avant-hier à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises qu’il avait ces derniers temps. On l’a enterré aujourd’hui. Je suis chez les Sœurs. Monsieur Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour Marseille et m’a donné de l’argent pour aller jusqu’à Valleyres. Je m’embarquerai dans six jours seulement, pour profiter de la compagnie d’une Sœur qui rentre en France.
« En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi votre nièce affectionnée.
« Zora Fleuriot. »
Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait rien à dire. Le coup qui frappait la vieillesse paisible de ses amis était inattendu. Dans cette vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la répétition méthodique d’actes et de pensées toujours pareils, on se perdait à vouloir même supputer les changements qu’allait apporter l’entrée de cette étrangère, de cette Africaine.
Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, madame, amère. L’ignorance où ils étaient semblait accroître leur infortune.
Les deux vieillards alternaient maintenant leurs lamentations.
Savait-on quel âge elle avait ? Faudrait-il l’élever ? Ce seraient des dépenses excessives. Était-elle chrétienne seulement avec un nom pareil, Zora ?
La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot s’apaisèrent. Du reste, pas un instant ils n’eurent l’idée de repousser celle qui réclamait leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la preuve en était faite, « le sentiment de la famille ». Sa femme était bonne chrétienne ; elle demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à sauver cette âme qui avait vécu jusqu’alors dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame Fleuriot, une chose était certaine : Zora serait brune comme ces bohémiennes espagnoles qui avaient campé une fois près de Valleyres, et dont les teints cuivrés et les yeux de braise effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient aux yeux innocents de l’épicière la perversité orientale de pays inconnus et brûlés de soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler ?
Marthe la rassura, chercha, dans de vieux Magasins pittoresques, des vues d’Alger. C’était maintenant une ville européenne, la Marseille d’un autre continent.
Cinq jours se passèrent en discussions et en préparatifs.
Un télégramme annonça le débarquement de Zora ; le lendemain, elle était à Valleyres.
Marthe, par discrétion, encore que la curiosité le dévorât, ne vint pas voir ses amis ce soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie ; mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. Au soir il hésitait encore et, comme toutes les fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. Il fallut que le surlendemain le père Fleuriot le fît chercher.
A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le cœur battant. Madame Fleuriot était assise à la table ; à côté d’elle, une jeune fille d’une vingtaine d’années, aux lourds cheveux blond-doux, au teint rose un peu transparent et comme de cire, simplement vêtue d’une robe noire, travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage ; c’était Zora.
Madame Fleuriot fit les présentations. La jeune fille salua le professeur de piano. Il vit qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et brillants. Il sourit d’un air embarrassé, essaya une phrase de bienvenue qu’il ne put terminer, et finalement s’assit.
La veillée commença. Madame Fleuriot raconta ses inquiétudes et décrivit, pour la dixième fois depuis deux jours, sa surprise à l’arrivée du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, cherchant une enfant brune et sauvage. Il avait fallu que le chef de gare vînt l’avertir qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. Et là, elle s’était trouvée en face de cette grande personne blonde et rose. — Était-il possible que ce fût la nièce d’Algérie ? Et, comme elle jugeait qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son légitime étonnement, elle reprit d’une seule haleine la même histoire. Cependant Zora se taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait une vague odeur de verveine, pareille à celle de la lettre d’Alger, venir jusqu’à lui.
Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher une demi-bouteille de punch et quelques biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame Fleuriot s’égaya ; elle ne cacha pas ses craintes et rit de leur folie ; Zora avait été élevée par les Sœurs ; elle était bonne catholique, savait coudre et même — ça, c’est pour vous, Marthe — jouait du piano.
La jeune fille gardait une attitude réservée. Cependant, à une saillie de sa tante, elle rit d’un rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle ajouta quelques détails à ceux que donnait madame Fleuriot. Elle avait un petit défaut de prononciation, quelque chose d’enfantin. Elle disait : Voui. — Marthe la trouva fort jolie ; il remarqua qu’elle avait des ongles nets. La timidité qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle pas l’étrangère ? Il était, lui, près d’amis qu’il connaissait depuis son enfance. Il se permit quelques plaisanteries empruntées à leur répertoire ordinaire.
Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez lui, chantonnait à voix basse dans la nuit.
On était au commencement d’octobre et les pluies, cette année-là, vinrent tôt. On ne pouvait se promener le soir. Zora ne fit donc aucune des connaissances que la belle saison rend possibles et agréables. Madame Fleuriot, la trouvant dépourvue de linge, l’occupa à se préparer un petit trousseau. La jeune fille passait ses journées dans l’arrière-boutique de l’épicerie, en compagnie de sa tante.
Le dimanche, on allait en famille à l’église pour la grand’messe. L’orgue sous les doigts de Marthe frémissait, il semblait que le vieil instrument eût retrouvé une jeunesse.
Au soir, en semaine, Marthe venait, comme par le passé, faire la veillée. Il entrait sans bruit ; sa petite personne tenait peu de place. Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des mêmes paroles, prises on ne savait où, et dont la répétition seule avait un effet comique : « Eh bien, Marthe, quoi de nouveau dans le monde galant ? » accompagné d’un clignement d’œil, tandis que la main droite du brave épicier s’abattait sur sa cuisse.
Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle Bourrat, de Prévoux, était fort malade. Elle traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, mère, était mourante. Monsieur Duret venait de faire un héritage. « L’eau va toujours à la rivière, » ajoutait sentencieusement monsieur Fleuriot. Les prix du vin baissaient, mais monsieur Maigret, qu’on ne prenait jamais sans vert, avait vendu sa récolte au plus haut, — et ainsi de suite, tandis que madame Fleuriot tricotait un jupon de laine et que Zora cousait, la tête penchée sur son ouvrage.
La jeune fille restait silencieuse ; elle semblait constamment sur ses gardes, ne se livrait pas. Sa tante s’étonnait ; elle ne pouvait satisfaire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora ne savait rien. Elle avait quitté Alger, il y avait longtemps, avec un Espagnol, comme elle disait. Elle racontait cela sur un ton uni, comme si c’était la chose la plus naturelle.
Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait Dieu de ce que, par sa protection efficace, elle eût gardé dans cette ville perdue une innocence si complète.
Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame Fleuriot avait appris pourtant qu’elle avait passé régulièrement les vacances avec son père. Mais descendait-elle au cabaret paternel ? On ne pouvait le savoir. Avec sa tante, Zora se comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient élevée. Elle obéissait sans discuter. Une fois ou deux seulement, elle eut quelques mots qui laissèrent voir qu’elle avait connu une existence plus brillante. Mais, déjà, elle regrettait d’avoir parlé.
Elle avait conservé, malgré les observations de sa tante, l’habitude de se parfumer. Elle cachait le flacon de verveine avec soin dans le petit coffret de bois d’olivier, toujours fermé, dont la clef minuscule pendait à une chaîne qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne pas s’attirer de scènes, et aussi pour économiser le liquide précieux, elle en mettait une goutte à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, retrouvait l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure rousse ; c’était une senteur pénétrante et aigre un peu, qui lui montait à la tête, le faisait cligner des yeux.
Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée depuis l’arrivée de Zora, qu’il était tombé éperdument amoureux de la jeune fille. Rien ne pouvait égaler pour lui le charme et le supplice des soirées calmes dans la salle à manger des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. Au long du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait qu’à elle ; elle était sur toutes les pages de musique que ses élèves déchiffraient ; au coin des rues étroites de Valleyres, son image surgissait ; elle remplissait le ciel étoilé d’hiver, alors qu’il regagnait au soir son logement. Le parfum de sa chair blonde le poursuivait dans la nuit. Il se retournait dans son lit, cherchant en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, le rendait fou.
Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait lui adresser la parole. Devant la porte des Fleuriot il était ému au point de s’arrêter, balançant à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à la dérobée, ne pouvait suivre la conversation, se troublait, cherchait ses mots. Des semaines se passaient sans qu’ils échangeassent deux phrases, elle, semblant éternellement au couvent, lui, rendu muet par la timidité, paralysé par la violence même de ses sentiments.
Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.
Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot eut une idée. Ou plutôt sa nièce lui souffla une idée, mais avec tant d’habileté, que la brave épicière la crut de son invention. Après l’avoir portée en elle pendant toute une semaine, elle la mit au jour.
— Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois qu’elle était à Valleyres, avait négligé la musique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre à la jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer à jouer sur son vieux piano ?
Marthe y consentit avec joie, s’excusant de n’avoir pas songé plus tôt à en faire la proposition à mademoiselle Zora. « Même il pourrait, ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon par semaine. » Il eut toutes les peines du monde à faire comprendre qu’il entendait ne pas être rétribué. On accepta son offre.
Et, pas plus tard que le lendemain, le petit Marthe étant chez les Duret pour deux heures consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce dans l’appartement du professeur. Elles revinrent ainsi deux ou trois fois ; puis madame Fleuriot, que la musique endormait, se borna, soit à conduire sa nièce, soit à la venir chercher. Du reste, Marthe était toujours absent.
La jeune fille s’amusait fort de ses heures de liberté. Tant que sa tante était là, elle jouait des exercices, des petites sonates indiquées par Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, elle se délassait à des marches militaires, à des refrains de café-concert qu’elle fredonnait d’une voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait, regardait au-dessus de l’instrument un Beethoven sourcilleux, assis devant un piano entouré de nuages ; puis elle se levait, faisait le tour de la chambre, feuilletait des livres sur la table, mettait à son oreille, pour entendre le bruit de la mer, les coquillages qui ornaient la cheminée, arrangeait ses cheveux devant la glace, admirait un tapis de fausse mousse étalé devant un fauteuil, et, finalement, allait s’étendre tout de son long sur le canapé vert, dont de petits carrés de fausse dentelle protégeaient, par places, le velours usé.
Quand le petit Marthe rentrait, elle était partie. Une fois par semaine, à sept heures du soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait une leçon.
Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient leur nièce non pas qu’ils se méfiassent du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.
Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, s’enivrait de son odeur. Il pensa la première fois en défaillir. Elle, se retournant brusquement pour lui demander un conseil, vit son émoi. Dès lors, elle s’arrangea pour le frôler de son épaule, même de ses cheveux.
Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait tout de suite dans un fauteuil au bruit monotone des exercices. Zora devenait, alors, communicative.
Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante assoupie, dit, avec un clin d’œil complice, une phrase d’argot que Marthe ne comprit pas ; mais la façon dont Zora le regardait lui faisait tourner la tête.
Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint avec sa nièce. Sa femme étant un peu souffrante, il allait rentrer auprès d’elle. Marthe ramènerait la jeune fille. « De nuit, tous les chats sont gris », ajouta-t-il, et il s’en fut.
A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait sur ses jambes. Zora enleva sa toque et sa jaquette, et se mit au piano.
— C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. Marthe était trop bouleversé pour remarquer le mot insolite. Il se frottait les mains pour se donner une contenance. La leçon commença ; la jeune fille tira son tabouret plus près de celui de Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son sang-froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora jouait, lorsqu’elle s’interrompit soudainement.
— Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une voix étouffée.
Marthe se leva, inquiet.
— Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi à gagner le canapé.
Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, qu’elle fut obligée de lui montrer comment la soutenir. Elle passa un bras autour du cou de Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, tout le corps appuyé contre celui du petit professeur, elle fit les quelques pas qui la séparaient du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait pâle, Marthe était plus pâle. Elle soupira, sembla perdre connaissance, fit avec la main un geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle ferma les yeux comme évanouie. Marthe avait compris ; avec une hâte fébrile il déboutonna le corsage. La gorge de la jeune fille apparut. Marthe, alors, s’arrêta. Mieux renseigné, il eût dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée. Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux l’affolait. Cette fille magnifique, dont il osait à peine regarder le visage lorsqu’elle était assise à côté de sa tante dans les soirées calmes des Fleuriot, elle était là, étendue dans son salon, à moitié dévêtue. Le sang lui battait aux tempes. Qu’allait-il faire ? Mais tout de suite, il s’effraya. Elle ne revenait pas à elle. Elle allait mourir devant lui, sans secours. Il fallait appeler madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. Un soupir de Zora le cloua sur la place.
— Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.
Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille en but une gorgée, soupira à nouveau, sembla revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit de découvrir le désordre de sa toilette.
— Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe ? dit-elle confuse.
Marthe, au comble de l’agitation, ne savait comment s’excuser. Maintenant son audace de tout à l’heure lui paraissait inexplicable. Comment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir — car il s’en était réjoui — du spectacle merveilleux de cette gorge candide ? Ah ! Zora allait le détester ! Il aurait voulu se tuer sous ses yeux. Il tomba à genoux, en balbutiant, les mains jointes, la voix étranglée :
— Pardon ! Pardon !
Zora restait dolente.
— Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez ma robe, au moins.
Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. Par le corsage ouvert, c’était l’odeur chaude du corps de la femme aimée qui le grisait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans qu’il le voulût, la peau. Les boutons de l’étoffe semblaient fuir ; la chemise de la jeune fille bloquait les boutonnières ; à chaque mouvement il touchait de la chair et frémissait. Zora ne faisait rien pour l’aider ; il avait peine à rapprocher les deux parties du corsage ; il s’énervait, devenait rouge. De derrière ses cils baissés, Zora l’observait. Cependant Marthe avait terminé ; il transpirait à grosses gouttes.
La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement assuré, vint à la glace pour se recoiffer.
Marthe, sur une chaise maintenant, restait anéanti. Pour un rien, il allait se trouver mal. Mais Zora était prête ; ils sortirent. Le grand air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, il quitta la jeune fille, qui semblait courroucée.
— Pardon, pardon encore, dit-il.
Il s’enfuit dans la nuit ; il était fou d’amour et de désespoir.
Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait coûté au petit Marthe une veille de labeur et d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier on ne savait quel crime. Un amour insensé était son excuse. Repoussé, il quitterait la ville.
Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au ciel ; rien de plus heureux ne pouvait échoir à sa nièce. Elle aurait une position brillante et un mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas son égal à Valleyres pour le cœur et pour la conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations à celles de sa femme, Zora restait calme.
A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant pas, Fleuriot se décida à l’aller chercher. Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les assurances de son vieil ami ne purent convaincre le professeur de la réalité de son bonheur. Ce ne fut que lorsque la jeune fille, avec laquelle on le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, qu’il se crut pardonné.
Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.
Il fallut choisir un nouvel appartement. Marthe en trouva un dans la maison de monsieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin et se composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et d’un cabinet sombre.
Sur la rue au premier étage était le grand appartement des Vertôt, mais depuis deux ans, ils préféraient habiter à la campagne aux portes de la ville, sur la route de Prévoux.
Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire ; Noirot, le tapissier, en renouvellerait le velours vert. On achèterait un meuble de salle à manger.
Les semaines passèrent comme dans un rêve. Marthe, tout le jour, courait à ses leçons. Le soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou trois fois à peine elle se trouva seule avec lui ; alors, elle lui faisait des agaceries, l’embrassait sur la bouche, l’appelait « mon petit homme, mon gros chéri ».
Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce les Fleuriot, leur fils venu de Lyon pour l’occasion avec sa femme, madame Poiret, quelques vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine de personnes. Louis Marthe avait un habit noir neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il arborait à la boutonnière une petite touffe de fleurs d’oranger, qui excita les railleries de tout Valleyres. Zora était en beauté, rose toujours et les chairs fraîches sous le voile blanc.
Après la cérémonie, on se promena en voiture à travers le pays ; on prit un verre de vin à l’Écu de France, à Prévoux, puis, à six heures, un banquet réunit la noce dans une salle de la Cloche d’or, de Valleyres. On mangea et but abondamment ainsi qu’il convient ; monsieur Fleuriot retrouva la série complète des plaisanteries de circonstance. Au champagne, il risqua une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait sur son mari et lui murmurait des douceurs à l’oreille, dont par moments elle mordillait le lobe.
Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le bonheur le rendait grave.
Enfin vers dix heures et demie, il emmena son épouse dans le nouvel appartement. Le lendemain, ils partirent pour le chef-lieu où ils finirent la semaine, dînant au restaurant, allant au cirque, se promenant en voiture.
Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses leçons. Il voyait sa femme à déjeuner seulement et le soir. Que les jours étaient longs loin d’elle !
Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire pour le jeune couple. Le petit Marthe était toujours au septième ciel. Il avait espéré que Zora lui donnerait un enfant ; mais jusqu’à présent il n’y avait nuls indices de grossesse. Quelques mois de repos eussent pourtant été nécessaires à Marthe ; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu brillante mine ; mais maintenant, il était pâle, s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au contraire fleurissait dans sa vingtième année ; l’embonpoint la menaçait ; elle avait toujours des chairs roses comme artificiellement colorées et les cheveux blonds-roux qui excitaient la curiosité des commères de Valleyres. A la fête de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, le grand marchand de vin, membre actif du comité électoral, et que l’on accusait d’entretenir d’intimes relations avec madame Tourette, la veuve du marchand de drap. Madame Louis Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, ainsi qu’avec monsieur Rigotard, le droguiste. C’était ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres.
Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut un gros rhume et dut consulter le docteur Maigret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence que son mari ne l’eût supposé.
Elle sortait davantage maintenant, avait noué en ville quelques relations. A l’ordinaire, elle se levait tard, passait un temps considérable à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à midi, il la trouvait encore en peignoir. Les jours de marché seulement, madame Louis Marthe quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour aller, comme les autres bourgeoises de Valleyres, faire ses emplettes sur la place de l’Hôtel-de-Ville.
Là, hiver comme été, les paysannes venues des environs alignaient au long du trottoir leurs corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de pommes de terre. L’été, elles se mettaient à l’ombre des maisons ; l’hiver, elles grelottaient en plein air ; les unes, assises sur des chaufferettes pleines de braises, qui leur brûlaient le derrière, tandis que tout le reste du corps gelait ; les autres, debout, battant la semelle sur le pavé. C’est là que madame Marthe causait avec les dames de Valleyres dont elle avait fait la connaissance ; on se racontait, entre deux achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe survenait, marchant le long des murs, cherchant de tous ses yeux sa femme et bousculant les paysannes qui grognaient d’être dérangées. On voyait passer sur son char à bancs le bon monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux ; puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à grandes enjambées, traversait la rue. Monsieur Henri Lanterle allait, mélancolique, rejoindre le vieux baron de Morteuse pour leur promenade quotidienne sur le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, ses cheveux jaunes en désordre sur un col graisseux, se rendait à la Bibliothèque ; la voiture de madame Duret s’arrêtait devant la poste, puis devant la boutique du pâtissier. Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, distrait, en apparence seulement, car, malgré sa science et ses cheveux blancs, il passait pour grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades qui faisaient un côté de la place, des marchands de charcuterie en plein vent attiraient le client en criant des boudins et des saucisses à des prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à l’entrée de la Grand’Rue des étalages de fromage répandaient une odeur forte. Pendant deux heures ainsi, le mardi et le samedi, l’animation emplissait Valleyres. Il était d’étiquette dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces jours-là sur la place de l’Hôtel-de-Ville suivi d’une servante portant le panier aux provisions. Madame Marthe n’y manquait pas, fière de montrer qu’elle avait une domestique, tandis que sa tante Fleuriot était obligée de s’en passer.
Peu après que Marthe eut consulté le docteur Maigret, Zora découvrit qu’elle était enceinte. Le début de sa grossesse fut difficile ; elle dut se soigner, rester étendue.
L’année suivante — Marthe avait trente-trois ans, elle en avait vingt et un — elle mit au monde une petite fille à laquelle elle choisit, malgré son mari qui voulait l’appeler Louise d’après sa grand’tante, le nom élégant d’Athénaïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur Bataille parrain ; il y eut un grand dîner.
Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en nourrice à Prévoux.
C’est à ce moment que Zora se brouilla avec sa tante, avec qui elle avait eu déjà plusieurs piques. La rupture fut très pénible à Marthe. Il sentait instinctivement que sa femme avait tort, mais il ne voulait pas se l’avouer, encore moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille laborieuse d’autrefois ? Ses manières étaient vulgaires ; elle employait des expressions d’argot qui choquaient ; dans les quelques querelles qu’ils avaient eues, elle s’était montrée d’une grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait, somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, bien qu’elle fût à l’ordinaire dédaigneuse. Dès le premier jour, elle avait pris un air un peu supérieur, comme si elle savait de la vie beaucoup de choses qu’ignorerait toujours son mari. Mais Marthe était éperdument amoureux. Il pouvait être fatigué ; il ne se rassasiait pas d’elle. Elle avait pris possession de lui tout entier. Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était retournée rageusement dans son lit. Marthe en aurait pleuré. Il aimait à se blottir tout au long d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps, et — il n’en demandait, le plus souvent, pas davantage — à s’endormir ainsi, comme un enfant, tout petit entre ses bras maternels.
Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et ramené à Valleyres.
Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, Zora s’y refusa.
Mais où le mettre ? Le logement était trop petit. Il y avait un autre appartement sur le devant, au-dessus de celui des Vertôt. — « L’on n’y pouvait songer, dit Marthe, il serait trop cher. » Pourtant Zora persuada à son mari qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour le prix qu’ils pouvaient payer, et s’en alla parler à son propriétaire.
Monsieur Antoine Vertôt était un homme de près de cinquante ans, d’une grande piété, bâti à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, sec comme un échalas, six pieds de haut, le nez en corbin, des sourcils de chat, mi-paysan, mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à Valleyres, et qui vivait l’année entière à la campagne avec sa femme et ses trois filles.
Il passait pour coureur ; on se racontait ses aventures ; l’on désignait comme siens les fils du menuisier Terminet, qui, à la vérité, ressemblaient à Vertôt d’une manière notoire.
Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand Zora s’y présenta. Il vint la voir au jour du marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit être obligée de changer de logement. Monsieur Vertôt déclara qu’il ne pouvait se séparer d’une telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, à tous les sacrifices. Une conversation commencée sur ce ton ne pouvait avoir qu’une heureuse fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un chiffre. Zora fit la moue ; c’était impossible, il faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt demanda la permission de réfléchir et de revenir parler de l’affaire au jour qui plairait à la charmante madame Marthe. On choisit le surlendemain après-midi ; Marthe était ce jour-là à Vermand pendant deux heures. Monsieur Vertôt vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire était conclue.
On juge de la surprise et de la satisfaction de Marthe lorsqu’il apprit au soir le succès de sa femme.
On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le ménage du professeur occuper un appartement qui jusqu’alors n’avait été habité que par des gens de la haute société. Mais que dit-on lorsque l’on remarqua que souvent maintenant les volets étaient ouverts au premier étage dans le cabinet de monsieur Vertôt ? Du coup les mauvaises langues s’en donnèrent. Zora, du reste, avait toujours inquiété les matrones de la petite ville. Pouvait-on être honnête avec des cheveux de cette couleur ?
Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.
Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, attirante comme elle était, les hommes s’empressaient auprès d’elle quand elle sortait. A la fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée au logis, elle se moquait avec son mari de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par une phrase de ce genre : — « Tu peux être content d’avoir épousé une honnête femme, mon coco. »
Le « coco », pour qui une femme adultère était un monstre effroyable voué aux flammes certaines de l’enfer, était parfaitement rassuré par cette franche déclaration. Malgré son âge, Marthe ignorait tout de la vie ; il passait les yeux ouverts sans voir.
Un jour, à cinq heures en hiver, chez les Duret, il se trompa de porte et entra par mégarde dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans la demi-obscurité, il aperçut madame Duret et l’avocat Loretty sur un canapé très près l’un de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans la pièce et l’on ne pouvait lire. Marthe ne fit pas cette simple réflexion ; il s’excusa de son mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.
Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme pouvait être paresseuse et son langage se ressentir des mauvaises compagnies qu’elle avait eues dans son enfance. Mais, de par la loi divine, une femme appartenait à un homme ; l’adultère était infiniment rare, quoi qu’en disent les romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi de conséquences si terribles dans cette vie et dans l’autre, qu’on frémissait à y penser seulement.
Marthe était religieux aussi. Les cérémonies de l’Église, auxquelles il prenait part de sa petite logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui que le plus beau et le plus émouvant des spectacles. Elles avaient un sens profond. Les peines dont l’Église menaçait étaient choses réelles, les joies qu’Elle faisait espérer, il fallait les gagner par une vie conforme à ses saints commandements. Le petit Marthe ne l’oubliait pas. Même au sein des voluptés licites et conjugales, il sentait sourdre en lui le remords de s’y complaire. N’était-il pas coupable d’aimer tant la chair ? Seul, l’amour pour son enfant, grandissant, verdissant, était exempt de toutes inquiétudes. La petite Athénaïs avait six ans maintenant. Elle ressemblait à sa mère ; c’étaient les mêmes beaux cheveux roux, la même chair transparente d’un rose de poupée.
Zora avait peu d’amies ; elle voyait madame Lebel, la femme du receveur de l’enregistrement, qui avait vécu dans les grandes villes et savait des choses. Elle allait aussi chez madame Labitte, la libraire, qui tenait un cabinet de lecture.
Les petites histoires de ces ménages remplissaient la conversation de Zora dans les soirées qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient nouveaux dans sa vie ; ils n’y prendraient pas la place qu’avait laissée à jamais vide la mort à six mois de distance de monsieur et de madame Fleuriot. Il ne restait d’eux à Marthe que le grand fauteuil de son vieil ami, que Jules Fleuriot lui avait donné.
Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait pas. A l’automne, il prenait un rhume qu’il traînait l’hiver durant, toussotant et crachant. Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout de suite, après s’être dorloté quelques instants dans les bras de sa femme. Il fut ravi de voir que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce qu’il portât de fortes chaussures pour courir à ses leçons, lui fit la surprise pour un Noël d’un grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. Le soir, quand il rentrait, il trouvait un bon feu dans la cheminée. Il y avait maintenant dix ans qu’ils étaient mariés.
Bataille, madame Tourette étant morte, devint un des assidus de la maison. C’était un gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. Il n’osait se risquer de jour dans l’appartement du professeur. Tout Valleyres avait les yeux braqués sur madame Marthe. A chaque fois que les volets s’ouvraient chez monsieur Vertôt, qui approchait de la soixantaine, mais venait tout de même à la ville une fois ou deux par semaine, c’étaient des histoires à n’en pas finir. Le soir, Marthe était toujours au logis ; il regrettait les veillées à deux, mais monsieur Bataille était si aimable ; il paraissait si désireux de voir les affaires de son ami Marthe prospères. Même il le mit une fois de moitié dans une petite opération de vins qui rapporta au professeur trois cents francs, lesquels arrivèrent à propos, car le ménage coûtait cher. Zora manquait d’ordre ; elle était gourmande et dépensait beaucoup pour la table. Puis, il y avait la petite fille qu’il avait fallu mettre en pension au chef-lieu. C’étaient cinquante francs de plus par mois à payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il n’avait plus un aussi grand nombre d’élèves. Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient quitté, il ne savait pourquoi.
Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il pas des leçons de musique au collège ? Ce seraient toujours quelques centaines de francs par an. Elle en parla à Bataille qui avait les bras longs, alla voir elle-même le principal, monsieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de musique. — Cependant Bataille demandait une récompense. Son désir de Zora s’accroissait des difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre les pires imprudences. Marthe sortait-il un instant de la chambre, le gros homme se précipitait sur Zora, la prenait dans ses bras, l’embrassait. Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. Enfin, craignant qu’il ne fît un éclat, elle lui accorda ce qu’il demandait. Madame Bataille étant absente, Zora se glissa chez lui à la tombée du jour. Mais cela était dangereux. Elle s’arrangea pour aller toutes les semaines au chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses affaires l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, encore qu’il n’aimât point ces courses dispendieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il pas savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire d’une demi-heure de chemin de fer pour embrasser Athénaïs ?
Marthe, du reste, continuait à adorer sa femme. Elle était devenue, depuis la trentaine, plus forte ; les chairs du visage qui n’avaient jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait au contraire rapetisser avec l’âge ; il était un diminutif de lui-même. Il avait pris devant Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme « maman ». Il continuait à la nommer ainsi. Le soir, il se dorlotait, comme un enfant, sur son ample poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle avait jugé Marthe depuis longtemps ; elle appréciait son caractère doux ; il était faible, tout de suite épuisé ; mais tout de même il était plus agréable comme mari que tant d’autres, qui menaient leur femme à coups de bâton, couraient les filles, buvaient, et dépensaient au dehors l’argent du ménage. Elle le trompait, c’est vrai, mais en souffrait-il aucun dommage ? Elle prenait des précautions pour garder sa vie secrète, non pas qu’il eût pu découvrir quelque chose par lui-même, l’innocent ; l’eût-il trouvée dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait pas crue coupable. Mais il fallait se méfier des habitants de Valleyres. Aussi Zora ne faisait-elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on n’avait contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie allait-elle son train quotidien. Marthe jouissait d’une quiétude parfaite.
Elle fut soudainement détruite de la façon la plus banale et la plus terrible.
Il y avait tantôt quatre ans que madame Marthe se rendait une fois par semaine, le mercredi, au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille. Leur sécurité était si grande, qu’ils en arrivèrent à négliger les précautions les plus élémentaires. Et, un jour, au commencement d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait été à la Banque pour affaires, vit sortir de l’hôtel du Chevreuil, à cinq heures et demie, Zora Marthe au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas pour elle cette mirifique découverte. Une semaine plus tard, Marthe reçut une lettre anonyme où on l’avertissait qu’il apprendrait des choses intéressantes pour lui, s’il allait demander monsieur Bataille à l’hôtel du Chevreuil à Maigny, la prochaine fois que sa femme quitterait Valleyres.
Le malheur voulut que le facteur, chargé de la missive, fût en retard ce jour-là. Fût-il passé à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution, lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, comme Marthe sortait, quelques minutes avant neuf heures, pour aller chez madame Nicolas Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna la lettre. Il l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la remit dans sa poche. C’était une stupide plaisanterie d’un des ennemis que Zora avait dû se faire. Cependant, avant d’entrer chez madame Allemand, il la relut. Elle était laconique, mais précise. Il haussa les épaules. — Ce n’était pas à trente-cinq ans que Zora aurait cessé d’être une honnête femme. Il lui montrerait la lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.
Pendant la leçon, Nicolette remarqua que monsieur Marthe était distrait.
Mais, comme il sortait de la maison Allemand, il eut soudain une vision : Zora dans les bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, les yeux fixes, l’autre sur elle. La chose fut si nette qu’il en eût crié ; un afflux de sang au cerveau le fit voir rouge ; il tuerait. Mais l’image s’effaça ; il se blâma de son peu de sang-froid. Tout cela pour une lâcheté anonyme. Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il ne donna pas la lettre à sa femme comme il avait décidé de le faire. Vingt fois ce jour-là et les jours suivants, il fut sur le point de la montrer à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la chose devenait plus difficile. Comment expliquer qu’il eût conservé la lettre sans la faire voir ? Cela ne dirait-il pas clairement ses soupçons ? Mieux valait détruire l’infâme morceau de papier, — ce qu’il fit. Marthe passa quelques jours tourmentés.
Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait à Maigny le lendemain comme d’habitude. Elle irait dans la matinée, ayant des achats à faire, et reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu à six heures onze. Marthe l’écouta avec stupeur.
Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre deux leçons. Il était calme. Mais, tandis qu’il déjeunait seul chez lui, des images nouvelles d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit qu’il ne pourrait rester à Valleyres ce jour-là. En hâte, il envoya chez ses élèves de l’après-midi un mot pour s’excuser ; à quatre heures il prit le train pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny quarante minutes plus tard, s’informa de la rue où était l’hôtel du Chevreuil, et, le cœur serré comme dans un étau, s’y rendit.
C’était une journée grise d’automne, molle, humide, qui se terminerait dans la pluie. Avec quelque peine Marthe trouva, dans la partie basse de la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, dans une rue étroite qui aboutissait à une place, une petite maison avec quatre fenêtres de façade. Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu ? Il voyait maintenant qu’il n’aurait jamais le courage de franchir la porte vitrée, de demander au bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du reste. Alors que faire ? — Attendre. Il attendit.
La nuit descendait du ciel chargé de nuages ; la porte de l’hôtel s’ouvrit, un garçon, une mèche à la main, fit flamber le gaz dans une lanterne au-dessus des trois marches de l’entrée. Un boiteux arriva sifflotant, un long bâton de gazier sur l’épaule et alluma, aux deux extrémités de la rue, d’insuffisants réverbères. Le vent, qui s’était levé, en faisait danser la flamme et chantait lamentablement dans les tôles biscornues des cheminées. Marthe se promenait lentement sur l’étroit trottoir. La pluie commença à tomber. Il chercha un abri dans l’encoignure de deux murs presque en face de l’hôtel. Des rafales sifflaient devant lui ; parfois il recevait une cinglée de pluie dans la figure. De rares passants se hâtaient ; une femme s’effraya à la silhouette du petit Marthe aperçue dans l’ombre. L’humidité froide le pénétrait ; par moments, il frissonnait ; mais indifférent aux averses, les dents serrées, il restait les yeux fixés sur la façade morte de l’hôtel. Pas une fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième étage, une fente de lumière se dessina entre deux rideaux tirés. Les traits de Marthe devinrent durs ; il avait maintenant la certitude qu’elle était là ; il la vit comme de ses yeux dans la splendeur de sa chair mûre. Comment avait-il pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif, presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse et d’affection ? Elle voulait autre chose, c’était légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps ainsi ; une douleur trop forte lui tenaillait le cœur. Il avait cru à la pureté des femmes ! Il n’avait jamais douté de Zora ! Était-ce lui, le même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant dans l’ombre, à surveiller une fenêtre d’hôtel derrière laquelle sa femme se livrait aux caresses d’un homme ? Quel coup de folie l’avait amené au pied de ce mur ? A attendre quoi ?
Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi sa femme était-elle tranquillement au couvent en train de causer avec Athénaïs ? — Mais non, c’était impossible. — Il restait ainsi à se torturer. Tout valait mieux que le doute ; il fallait savoir.
Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. Une horloge voisine annonça lentement cinq heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant qu’elle devait sortir pour aller prendre le train. « Si elle ne sort pas dans une minute, se disait Marthe, elle n’est pas là. » La minute s’écoulait ; Marthe recommençait le même pari. A chaque minute nouvelle qu’il comptait, l’espoir revenait à son cœur. Les trois quarts de six heures sonnèrent. Marthe allait partir, le cœur joyeux. Mais, à ce même moment, la lumière dans la chambre du troisième étage s’éteignait. Marthe eut une défaillance. Il se raidit et se renfonça dans son encoignure. Une minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent comme des pointes de feu en lui, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous la lanterne qui la surmontait, apparut en pleine lumière, Zora. Derrière elle se hâtait le gros Bataille. Ils sortirent ; Bataille offrit son bras à Zora. Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau rouge de sa femme.
Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il claquait des dents. Il se mit à marcher sans savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une place très éclairée. Dans la glace d’un café éblouissant, il se vit. Sa pâleur l’effraya ; ses yeux brillaient de fièvre ; il tremblait continuellement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de suite l’alcool lui monta à la tête ; des idées qu’il ne pouvait fixer défilaient à une allure folle. Un peu plus tard, il songea à rentrer à Valleyres ; il regarda la pendule ; l’heure était passée. Qu’importait après tout ? il prendrait le train de huit heures cinquante. Du reste, Bataille et sa femme devaient être à la gare.
De ses vêtements trempés, une buée humide se dégageait et flottait dans l’air chaud de la salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, le but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de café le regardait. — « Il est complètement gris, dit-il à la caissière. » A huit heures, il alla le secouer. Marthe, les pommettes colorées, la bouche ouverte, dormait sur la banquette ; sa respiration faisait comme un sifflement. Hébété, il paya ses consommations et s’en alla.
Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas garde. Il ne pensait à rien. Après vingt minutes de marche sous une pluie battante, il arriva enfin à la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans le train, il s’endormit. Un boucher de Valleyres qui se trouvait dans le même compartiment, réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur le quai, le boucher s’inquiéta à le voir tituber et s’approcha de lui. « Il sent l’alcool à plein nez, » pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide et, courbé en deux, les jambes molles, descendit l’avenue de la Gare. Les rafales de vent par instant l’arrêtaient ; une fois, il fut obligé de s’appuyer à un réverbère. Il ne songeait qu’à une chose, regagner son logis, se coucher tout de suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du sang qui lui battait dans les tempes. Il arriva enfin en face de la maison Vertôt. Une fenêtre au second étage était éclairée. Accroché à la rampe de fer, il monta lentement l’escalier, poussa sa clef dans la serrure, traversa le couloir et ouvrit la porte du salon.
Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. Son mari était là, les yeux égarés fixés sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de pluie. D’où venait-il ainsi ? Que savait-il au juste ? — Pour mieux se défendre, elle se prépara à attaquer.
A peine put-elle commencer une phrase. Les yeux de Marthe ne la quittaient pas, mais leur regard était fou. Elle s’arrêta.
— Qu’est-ce que tu as, Louis ?
Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, voulut s’avancer vers sa femme. Il lâcha son appui ; mais il avait trop présumé de ses forces. Il perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, évanoui, sur le parquet.
Le petit Marthe fut longtemps malade.
Des premières semaines, il ne garda que des souvenirs sans liens. Il était dans un grand lit, dans une chambre calme ; tout, autour de lui, était muet. Puis des crises de toux le secouaient, interminables. Puis, deux ou trois fois, il avait vomi quelque chose de fade, qui avait le goût de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois la fièvre l’aiguillonnait ; il battait la campagne ; des scènes horribles apparaissaient devant lui. Un démon à la queue fourchue, aux yeux de feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un tableau à l’église, venait lui enlever sa femme ; il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait une odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le démon se transformait en un homme gros, à la moustache tombante ; ses griffes devenaient des mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient d’enfer. Zora s’en allait souriante dans les bras de ce monstre effrayant. Marthe la regardait ; c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait pas ; une pluie froide tombait et glaçait ses épaules. — Après ces cauchemars il avait des moments de lucidité. Zora était assise au pied de son lit ; le jeune docteur Barbeau se penchait sur lui, l’auscultait, puis le badigeonnait de teinture d’iode.
Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. Marthe se tirerait d’affaire. Mais il était si faible qu’il ne pouvait bouger ; il transpirait chaque nuit si abondamment qu’au matin on était obligé de changer sa chemise.
Zora le soignait avec dévouement. Elle savait maintenant par les mots qui avaient échappé à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie à Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du Chevreuil au bras de Bataille. Mais elle se demandait encore, naïvement, comment il avait pu prendre au tragique une chose de si peu d’importance ! Le pauvre homme depuis dix ans était quasi fraternel. N’était-il pas légitime qu’elle cherchât au dehors les justes satisfactions qu’il était impuissant à lui donner à la maison ? Enfin, la situation entre elle et son mari serait, à présent, nette. La maladie tiendrait lieu d’explication.
Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora s’arrangea pourtant, par le ton qu’elle avait avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas plus sotte chose dans l’existence que de se faire « des cheveux », comme elle disait, pour des riens. Elle finissait ses gronderies par un gros baiser de mère sur le front de son époux.
Marthe l’écoutait en silence : il était touché par la bonté de sa femme. Elle ne quittait pas son chevet, faisait préparer les plats qu’il aimait, lui versait à boire du vieux bordeaux, qui sentait la violette. Le médecin ne tarissait pas d’éloges sur madame Marthe.
— C’est à elle que vous devez la vie, dit-il un jour à son patient.
Marthe sourit faiblement, prit la main de sa femme et la baisa.
Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait pas rêvé les heures atroces devant l’hôtel à Maigny ? Ne parlerait-il pas ? Mais il se sentait étrangement las. De jour en jour il remettait. D’autre part, les soucis présents l’accablaient. Comment subvenir aux frais de cette longue maladie ? Depuis bien des années, le ménage n’avait fait aucunes économies. Restait-il quelque chose à la Caisse d’épargne ? Zora le rassura : n’avait-on pas des amis ? il reprendrait bientôt ses leçons. — Cependant elle l’étourdissait de son affection, de soins tendres.
Il tâchait de se persuader que sa femme avait compris, sans qu’il parlât, ce qu’il avait à lui dire, que sa bonté était faite de remords, qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille et qu’elle était redevenue l’épouse fidèle qu’elle avait été durant tant d’années.
Une après-midi, c’était à la fin de décembre, Marthe dormait dans son lit après le repas du milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix forte de monsieur Vertôt, leur propriétaire. Que faisait-il là ? — Marthe ne savait pas qu’il fût jamais venu chez eux. Il entendit nettement, Zora répondre : « Non, non, pas aujourd’hui. » La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut des rires étouffés, suivis d’un « chut », et du claquement d’une porte restée entre-bâillée, puis un assez long silence. Enfin, plus tard, la porte de l’appartement s’ouvrit et, un instant après, Zora rentrait dans la chambre et s’étonnait de trouver son mari réveillé, les yeux inquiets.
C’était monsieur Vertôt qui était là ? demanda-t-il.
— Oui, il était venu prendre de tes nouvelles. »
Marthe respira avec peine.
— Est-il venu souvent ?
— Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.
— Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.
— C’est sans intérêt, mon gros. »
Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il réfléchissait.
On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, le front dégarni et les yeux brillants.
Cependant il eut bientôt assez de forces pour recommencer ses leçons. Aucune de ses élèves ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier, il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne sortait qu’une heure au bras de sa femme, se promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir exposé au soleil. Madame Marthe, dont le jeune docteur Barbeau avait chanté les louanges, avait gagné quelques sympathies.
Les boutiquiers venaient serrer la main du petit professeur et le féliciter de sa guérison.
Le jour où il sortit pour la première fois, Zora décida de donner à son mari le soir même la surprise de faire lit commun. Marthe avait passé une journée triste ; sa seule préoccupation avait été de chercher à lire dans les yeux de ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la trahison de sa femme.
Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient trouvés en face de Bataille. Zora avait senti trembler le bras de son mari sous le sien. Monsieur Bataille n’avait montré aucun embarras. Il se précipita sur Marthe, lui témoigna toute la joie qu’il avait de le revoir bien portant. La cordialité du gros homme n’était pas douteuse. Marthe le remercia.
— C’est un bon ami que nous avons là, dit Zora, lorsqu’il les eut quittés. C’est à lui que tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de bien.
Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps silencieux. Lorsque vint l’heure de se coucher, il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur le traversin. Un instant après Zora arrivait en chemise, souriante. Elle s’étendit à son côté. Marthe instinctivement se reculait, mais le pied de sa femme l’effleura. A ce contact, il tressaillit ; il songea à l’autre qui avait eu près de lui ce même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût crispa toute sa personne ; il se fit petit, se blottit le nez contre le mur, comme s’il dormait.
Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. Il resta immobile. Surprise, elle se pencha sur lui ; elle vit qu’il avait les yeux grands ouverts.
— Viens donc, dit-elle, en le caressant.
Marthe ne bougea pas ; sa gorge était serrée ; devant lui, c’était l’éblouissement de visions atroces où sa femme et Bataille apparaissaient, mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.
Elle le caressait toujours, maternelle, avec de petites tapes amicales sur l’épaule. Elle s’était rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et subtile odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe, l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah ! combien elle l’avait fait souffrir !
Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, et comme elle répétait :
— Allons, viens, mon gros.
Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine de sa femme, se serra contre elle, et, subitement détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.
Zora essaya de le réconforter ; mais Marthe ne pouvait parler. Elle se borna à le caresser encore, puis s’endormit. Il resta une heure à pleurer silencieusement. — Avait-elle compris maintenant ? se demandait-il. Jamais il ne pourrait s’expliquer mieux.
Marthe était rétabli. Il toussait toujours ; mais n’y avait-il pas des années qu’il toussait ? Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme avait repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant retournée au chef-lieu qu’une seule fois, à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs qu’on avait gardée à la maison pendant le mois entier. Cette sortie était si naturelle que Marthe n’avait osé protester. Mais il passa une journée abominable.
A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé seul dans le crépuscule tombant.
Depuis qu’il avait été malade, la venue de la nuit lui était toujours pénible. Lorsqu’on allumait les réverbères dans la rue, il frissonnait. Les premiers jours où il s’était levé, il restait le front collé aux vitres jusqu’à ce que l’homme du gaz passât avec sa longue perche.
Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, la lanterne de la Cloche d’or qui soudain brillait dans la nuit. Marthe était là, tendu, immobile. Zora tranquillement le ramenait dans la chambre près du feu. Il se laissait faire, docile, sans volonté.
Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de ses pensées, et, ne voulant pas regarder dans la rue, il passa dans la chambre à coucher qui donnait sur la cour. D’abord, pour se calmer, il marcha en long et en large ; puis, il eut une crise de toux et dut s’asseoir.
Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa pensée s’échappait ; il revoyait sans cesse une rue sombre où gémissait le vent. Son malaise empira ; la sueur lui couvrait le front.
Que faire ? La glace de l’armoire de sa femme lui renvoyait son image. Chaque fois qu’il levait les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle. Il ouvrit la porte de l’armoire ; une odeur légère, venue des sachets du linge, se répandit dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer de plus près et s’arrêta un instant, le front appuyé sur une pile de chemises. Comme il se tenait ainsi, il aperçut dans un coin de l’armoire, presque enfoui sous le linge, un petit coffret. Il se souvint que sa femme l’avait toujours eu. Le voir le ramena aux jours lointains où Zora était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux amis Fleuriot. Ah ! les beaux jours disparus ! Le souvenir des soirées sous la lampe paisible émut son cœur. Il allongea la main pour prendre le coffret ; mais, comme il le tirait à lui, quelque chose tomba avec un bruit sec sur le rayon. C’était la petite clef dorée, que Zora portait en breloque à la chaîne de son cou, jadis, avant qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il semblait qu’il y eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour triste de janvier.
Jadis, jadis ! Que de soirs, il s’était endormi confiant sans les bras de sa femme !
Il avait la clef à la main, machinalement la mit sans la serrure et ouvrit. Il vit dans le coffret un petit bouquet de fleurs blanches séchées, d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques lettres, sans enveloppes, attachées par une faveur rose. Marthe défit le ruban et lut. C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture grossière, sans orthographe. Elles commençaient toutes ainsi : « Ma petite femme. » Elles disaient les joies inoubliables de la possession de son corps chéri, une absence de quelques mois, un prochain retour pour l’emmener vivre à Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. Marthe les lisait avec stupeur. — A qui avaient-elles été adressées ? Comment étaient-elles venues en la possession de Zora ? Pourquoi les avait-elle gardées ? Il chercha la date et la trouva au bas de la troisième lettre. Elles étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée de la jeune fille à Valleyres. Il continua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa un gémissement. A la fin de la quatrième lettre, il avait lu : « Ma petite Zora adorée à jamais, ton Paolo. » Il laissa tomber la feuille de papier jauni, s’accouda sur la table, et resta là, écroulé, en face du coffret, d’où montait, fine, pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de mort.
Le bruit que faisait la servante en mettant le couvert pour le souper, l’arracha à sa torpeur. Il replia les lettres, les ficela à l’aide du ruban rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de pousser la clef dans l’angle de l’armoire, le glissa sous une pile de linge.
Zora arriva peu après. Le grand air lui avait donné de vives couleurs, et de l’appétit. Elle embrassa son mari, raconta son voyage. Elle avait fait les deux courses avec madame Labitte. La libraire ne l’avait, pour ainsi dire, pas quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la pension. — Marthe l’écoutait à peine. A quoi bon, du reste ? Ne savait-il pas qu’elle mentait, qu’elle avait toujours menti ?
Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors dans l’après-midi. Il était constamment silencieux, rongé par des pensées trop graves pour qu’elles pussent entrer dans la conversation. Il s’isolait, choisissait les petites rues, et, dans la campagne, les sentiers à travers champs où l’on ne rencontre personne.
Un jour, comme il sortait de chez monsieur de Barbeau, dont la fille cadette était son élève, il descendit, pour éviter la route, à travers les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna ainsi la promenade d’été des habitants de Valleyres ; elle était déserte dans cette saison. La rivière, où pointaient çà et là des touffes de roseaux jaunis, coulait entre des rives dénudées ; sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui semblaient morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. Marthe s’arrêta un instant. Il y avait dans ce paysage triste quelque chose de reposant. Il s’approcha de l’eau ; elle filait, sans secousses, d’un élan régulier presque imperceptible. Que son calme était solennel et bienfaisant !
Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en arrière, et se mit la main sur les yeux, comme pour les empêcher de voir, comme pour arracher d’eux une vision trop précise, dont, à la regarder seulement, il sentait la force irrésistible. Il se hâta vers la ville, autant que le lui permettait sa respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il eut atteint les premières maisons de Valleyres.
Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son lit, à côté de Zora qui dormait.
Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, qui l’avait toujours honoré de son amitié, et demanda à se confesser.
Il sortit de l’église plus calme.
La présence de Zora ramena des pensées qu’il voulait chasser. Elle était tendre avec lui ; au lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait jadis. Mais maintenant le contact de sa femme lui inspirait une répulsion invincible ; près de cette chair dont d’autres avaient joui, il ressentait un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant il n’osait la repousser. D’autres fois, au contraire, il s’attendrissait ; alors, pour un rien, les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs religieuses anciennes l’assaillirent. Autant que sur lui-même, il s’affligeait sur Zora. — Soupçonnait-elle ce qui l’attendait plus tard ? Son corps tendre et délectable, de quels supplices éternels ne paierait-il pas ses fautes terrestres ? Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point de commettre ? Pour éviter des souffrances passagères, n’avait-il pas risqué de perdre à jamais son âme ? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles, une eau sombre et belle...
Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des crises de toux, et, l’excitation fébrile aidant, il s’évoquait comparaissant avec sa femme devant le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait prononcer le nom. Il gémissait et pleurait. Zora, le voyant ainsi, demanda au docteur un calmant pour assurer à son mari de bonnes nuits. Marthe prit dès lors un mélange de bromure et de laudanum ; il s’endormait tout de suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, les hallucinations revinrent dans la journée. Devant lui, des images sans cesse se levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se passa ainsi, pendant laquelle, chaque jour, au crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière meurt, Marthe alla prier à l’église. — Mais, en revenant de chez monsieur Lanterle qui habitait au bord de la rivière, il évitait la promenade accoutumée et faisait un détour pour aller prendre la grande route.
Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner que le lendemain elle se rendrait comme d’habitude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit rien.
Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes si violente, suppliant sa femme de ne pas quitter Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. Pourtant Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester auprès de son mari. Elle songea à un subterfuge et, quelques jours plus tard, reçut une lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait une visite de sa mère. Elle montra la lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne fit aucun commentaire.
Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, croyant l’église vide, allait en fermer la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé sur les dalles, tenait les yeux fixés sur le Christ dont le crucifix seul apparaissait au-dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond plus clair d’un vitrail.
Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi tranquille. Elle décida en elle-même de lui rapporter de Maigny une calotte en velours pour remplacer celle de drap qu’il portait depuis des années.
Le lendemain, elle prit le train à une heure, embrassant Marthe, lui recommandant, comme à l’ordinaire, la prudence.
Marthe se rendit d’abord chez monsieur le président Brière, de là chez monsieur Lanterle où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe remonta le col de son manteau sur le foulard qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son parapluie, il partit d’une allure automatique, sans regarder devant lui. A la porte du parc, il risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria : « Hop là ? » Il eut juste le temps de sauter de côté.
Il marchait depuis deux ou trois minutes lorsque, levant la tête, il vit dans le lointain de la nuit grandissante des points de lumière. « On allume les réverbères à Valleyres », murmura-t-il. Il continua son chemin, répétant ces mots machinalement. Soudain, comme il allait, le cerveau vide, une image lui apparut : un petit boiteux passait, sifflotant, dans une rue étroite et sombre, le bâton des gaziers sur l’épaule ; mais, après qu’il était passé, la rue était plus sinistre sous la flamme vacillante du gaz.
Marthe avançait toujours, la tête baissée.
Entre lui et la route, une nouvelle image glissa. C’était une chambre banale d’hôtel, avec une alcôve que remplissait un vaste lit. Un homme était couché, dont on ne devinait dans l’ombre que les yeux brillants et la moustache forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu clair, une femme se déshabillait. Un à un, ses vêtements tombaient ; c’était une femme grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont il ne pouvait voir la figure. Maintenant, elle n’avait plus sur elle qu’une chemise. Au fond de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient comme ceux d’une bête. La femme repoussa du pied ses jupes et son corsage et se dirigea vers le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, montrant son visage.
Marthe reconnut alors seulement sa femme. Ses yeux aussi flambaient d’une lueur diabolique.
Une sueur froide couvrit les tempes et les joues de Marthe. Il s’arrêta, se passa, d’un geste accoutumé, la main sur le front pour chasser l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La vision s’éloigna, et, revenu à lui-même, il s’aperçut qu’il était au bord de l’Ourche.
Il faisait maintenant presque nuit ; l’eau coulait, luisante, sans bruit, sous les arbres aux branches sèches. De nouveau Marthe éprouva l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie à la même place quinze jours auparavant. Sur ces rives désertes, il échappait au cauchemar de sa vie.
Il regarda la rivière longtemps. Elle allait lente, mystérieuse, amie. Soudain il lui parut qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson de ses eaux sombres, il perçut distinctement ces mots : « Le voilà revenu. »
Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. Les roseaux jaunis s’agitèrent. « C’est lui », murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux pas ; il était sur l’extrême bord de la grève. De petites vagues venaient battre à ses pieds ; l’une d’elles même lécha ses bottines ; ce fut comme une caresse. Toutes, chuchotaient : « Bonjour, Marthe, bonjour ». Que cette heure était bonne à vivre ! Il resta immobile quelques instants. Bientôt, d’un peu plus loin, du sein profond de l’onde, une voix dont il reconnut la douceur, l’appela. « Viens, disait-elle, viens. » Quel repos définitif, elle promettait ! Et les roseaux à leur tour, et les petites vagues chuchoteuses et caressantes, se joignirent à elle dans un délicieux concert. « Va, chantaient-ils, écoute, écoute-la, Marthe. » Marthe obéit. Maintenant l’eau recouvrait ses genoux.
Toujours plus invitante, toujours plus haute, la voix là-bas retentissait. « Viens, viens », disait-elle, sur un ton de persuasion tel qu’on ne pouvait lui résister.
L’eau embrassait Marthe ; elle prit ses jambes, puis son buste ; elle monta à son cou ; un pas encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres pâles. « Viens, viens. » Il avançait toujours. Soudain le fond manqua sous ses pieds : il leva les mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant à la surface, poussa un cri, et disparut.
Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe apparût devant Lui en état de péché mortel.
Justin Frappart, le passeur, venait de quitter son bac pour aller chercher de l’eau-de-vie à la ville. C’était un ivrogne fini ; par hasard, ce jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. Il longeait donc la rivière lorsqu’il entendit près de lui un cri ; il vit dans l’ombre une tache plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, et, sans autre réflexion, se jeta à l’eau.
Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la grève. C’était, en apparence, un cadavre. Cependant, comme on ne sait jamais d’où les noyés peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce moment, un paysan, rentrant au village, passa en charrette, Justin, d’une voix énorme, l’appela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, couché sur la paille, chez le docteur Barbeau.
Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, vit une occasion unique de se distinguer en faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps, Marthe resta cadavre ; il semblait qu’il y mît de l’obstination. Mais le docteur ne se rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures de soins exténuants, il eut la satisfaction de voir renaître à la vie le malheureux qui s’en était évadé. Le docteur n’en pouvait plus ; mais il avait triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à dater de ce jour, l’étoile du vieux Maigret commença à pâlir.
Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne l’abandonna pas. Il avait décidé que bon gré, mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on peut appeler vivre, l’existence d’un homme miné par la fièvre, par le souci, par le remords. Il fut obligé de garder le lit longtemps ; en avril, il se leva. Mais on ne put le décider à quitter son appartement.
Sa femme avait repris sa vie habituelle. Marthe était indifférent à tout. Enfin, un jour qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard, alors qu’une averse violente tombait. Le froid humide le pénétra ; il tomba malade. Il ne vivait plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même fut impuissant à conserver au nombre des vivants le petit Marthe.
Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un enfant de chœur, porteur des saintes huiles. Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements de notre sainte mère l’Église.
Un an plus tard, madame Marthe, veuve de Louis Marthe, ancien professeur au collège de Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de monsieur Bataille, titulaire d’un bureau de tabac à Maigny. Comme elle n’était plus jeune, elle installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, aidée des conseils de sa mère, attira dans la boutique une clientèle de choix.
à Édouard Vuillard.
La société de Valleyres était composée de quelques vieilles familles bourgeoises et de deux ou trois familles nobles que le manque d’argent retenait dans leurs terres.
Ces familles avaient été jadis à peu de frais les premières dans la ville. Elles crurent qu’elles resteraient toujours en possession du privilège d’administrer les affaires du peuple de Valleyres et de le diriger dans la bonne voie.
Cependant le chemin de fer se construisait, des fortunes nouvelles s’édifiaient, un monsieur Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur l’Ourche une grande tannerie ; de Maigny, le chef-lieu, et de Paris, arrivaient des journaux inquiétants ; enfin, à Valleyres même, l’on vit s’imprimer une feuille détestable, L’Avant-Garde. Bientôt les électeurs — chacun votait, quel scandale ! — envoyèrent au conseil une majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, maire pendant tant d’années, ne put même se faire nommer conseiller municipal. Cet échec consterna les grands bourgeois de Valleyres. Il y avait longtemps qu’ils avaient renoncé à jouer un rôle politique dans l’arrondissement ; maintenant que leur ville ingrate les repoussait, leur règne était fini. On leur disputait le terrain ; ils le quittèrent en bon ordre, car ils n’étaient pas de ceux qui luttent avec la canaille, et, devenus une véritable aristocratie puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils vécurent dans un isolement splendide. Ils repoussaient le siècle, soutenaient l’Église, et mettaient leur fierté à ne rien faire.
Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, soutien de toute aristocratie, se développa à un point incroyable. Ils virent toutes choses d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité était de bon ton, puisqu’elle était leur partage ; ceux qui avaient réussi dans le monde étaient suspects à leurs yeux ; la plupart des grandes familles ne devaient leur position qu’à des intrigues, à des bassesses, à des alliances mercenaires ; briller de n’importe quelle manière, par l’intelligence ou par la richesse, était considéré de mauvais goût. On ne pardonnait à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que parce que son mari était d’une des familles les plus anciennes de Valleyres.
Ils pratiquaient un oubli évangélique des sources où avaient été alimentées leurs fortunes. Leur main gauche ignorait ce que leur main droite avait gagné. Le père de monsieur Charles Duret avait été dans le commerce des blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait du grand-père, marchand de vin à Bordeaux, ses descendants avaient toujours gardé un intérêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle et fils ; le père des de Barbeau avait eu par son mariage une filature à Roubaix. C’étaient là choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces messieurs revenaient au pays changer contre de bonnes terres leur argent sonnant, l’on feignait quelque long voyage d’agrément. — D’autres, comme les Bourrat, les Vertôt, les Maigret, avaient, sous la Révolution, acquis à vil prix de belles propriétés de rapport, ce qui ne les empêchait pas de parler avec une horreur réelle du scandale affreux dont la France avait alors donné le spectacle au monde.
Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers ; ils n’en sortaient pas, et avec raison, car, à trois lieues de là, on les ignorait ; hors de leur ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient en réalité, de petits bourgeois provinciaux, sans notoriété, et médiocres.
Telle était la société sur laquelle régna pendant trente ans madame Charles Duret. L’ancienneté de la famille de son mari et sa fortune ne lui eussent pas assuré, à elles seules, cette position éminente. Mais elle fut aidée par un singulier concours de circonstances qui firent de son triomphe un épisode intéressant de l’histoire de la petite ville.
Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle vint, par son mariage, se fixer à Valleyres, madame Jules Maigret, femme de l’ancien maire, faisait autorité et donnait le ton. Madame Maigret était présidente de l’Association des œuvres charitables. Madame Duret se mit sous sa protection et entretint avec elle les rapports les meilleurs.
Madame Maigret habitait Valleyres et sortait peu ; l’hiver elle recevait le soir en quinzaine pour une tasse de thé. Madame Duret avait une propriété superbe non loin de la ville ; elle donnait de grands dîners, des bals même ; elle eut bientôt acquis une influence considérable sur la société de Valleyres. Son époux était inoffensif et doux ; incapable d’exploiter lui-même ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles fleuries, des allées sans cesse ratissées, et il passait les journées à surveiller ses jardiniers. Monsieur et madame Duret avaient quatre enfants, deux filles dont l’aînée était, depuis un an, mariée au comte Perquer de Bonnenfant, puis venaient deux garçons ; le cadet avait douze ans.
Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame Duret n’avait jamais fait parler d’elle. Le mariage était chose que l’on prenait au sérieux dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas dresser, en face de la famille sans Dieu qu’un monde athée instituait, la famille chrétienne fondée sur la morale et sur la foi ?
Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient, étaient blâmés, et monsieur Antoine Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien avec sa charmante locataire, madame Louis Marthe, s’était vu faire grise mine dans quelques salons, ce dont il ne se souciait mie.
Madame Maigret était âgée ; on avait encore pour elle le respect et les attentions qui lui étaient dus ; elle présidait toujours l’Association des œuvres charitables, mais, en fait, madame Duret était devenue la personne la plus notable de la ville, et l’importance que cette étrangère — car elle était née de Barthes — avait prise, excitait de sourdes jalousies dans quelques familles qui, elles, étaient de Valleyres dans les deux lignes depuis plus de cent ans.
Madame Duret touchait alors à la quarantaine ; mais elle était restée fraîche et jeune ; on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce n’eût été pour un embonpoint assez marqué qui ne manquait du reste pas d’agrément.
C’est à ce moment que l’on commença à se chuchoter à l’oreille qu’elle coquetait d’une façon hardie avec l’avocat Loretty.
Loretty était d’une famille honorable, quoique sans ancêtres. Son père, qui n’était rien, avait défendu la cause légitimiste et avait même assisté madame la duchesse de Berry dans son équipée. Loretty avait fait ses études de droit à la Faculté de Livray et avait ouvert une étude à Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires des environs composaient sa maigre clientèle. Il se maria, fit des enfants — que faire à Valleyres ? et vécut en famille. Il avait trente-cinq ans, lorsque le bruit courut qu’il était l’amant de la belle madame Duret.
La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres furent les premiers à savoir la chose. L’on remarqua que la voiture de madame Duret s’arrêtait souvent devant la maison de la rue écartée où Loretty avait son étude. Nuls procès au monde n’eussent demandé tant de conférences. Un jour, comme un équipage stationnait à la porte de l’étude, Michaud, le meunier du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. Personne ne répondit. Michaud pensa que Loretty était absent et s’en fut boire un verre de vin au cabaret A la vigne, au coin de la rue. Comme il restait les yeux fixés sur la maison Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il vit, une demi-heure plus tard, une dame un peu forte sortir de la maison et monter en voiture. Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction de Michaud fut si grande qu’il invita deux consommateurs d’une table voisine à la partager. L’un d’eux était Langlois, prote à l’imprimerie du journal L’Avant-Garde, l’autre Frappart, le journalier, les deux plus mauvaises langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent la situation ; Langlois eut des mots heureux. Grâce à lui, personne à Valleyres n’ignora la belle découverte de Michaud. A chaque fois que la voiture descendait des Touches, la propriété de madame Duret, et s’arrêtait devant l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de la rue, échangeaient des coups d’œil complices. — Souvent aussi la voiture venait à vide et emmenait Loretty.
La société de Valleyres ne fut informée de ces faits qu’avec un grand retard. On voyait Loretty chez madame Duret ; elle avait le tort de caqueter avec lui, mais personne ne pensait qu’il y eût entre eux rien de répréhensible. Comment croire que la belle madame Duret, après avoir été pendant vingt ans exemplaire, pût devenir soudain un objet de scandale ? Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait pas.
« Pourquoi se donner l’apparence gratuite du mal, alors qu’on est résolu à rester dans la vertu ? »
C’est en ces termes mesurés que madame Henri Lanterle blâma la conduite de madame Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, et Antoine Vertôt. En ces trois dames coulait le sang le plus pur de Valleyres ; en elles aussi brillaient la moralité supérieure et la haute culture de la petite ville. On les avait dénommées « les Vertueuses ». Leurs principes étaient rigides ; elles ne connaissaient pas les concessions et vivaient en état d’opposition sourde avec le clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, suspect de se laisser aller aux douceurs condamnables de la vie de luxe et d’aimer trop mondainement les richesses.
L’amour de l’argent tenaillait le cœur de madame Henri Lanterle ; elle le chérissait, non pour les vaines jouissances qu’il peut donner, mais d’une façon désintéressée, pour lui-même. L’idée qu’on était obligé de dépenser une partie de ses revenus, la désolait ; elle comptait le nombre d’allumettes qui devaient suffire pour la semaine, pesait elle-même le sucre, le sel et les épices nécessaires au ménage, savait à quels jours et à quelles échoppes l’on trouvait des occasions extraordinaires, achetait à Maigny en automne, comme soldes, les étoffes dont ses filles seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, le lundi, les morceaux que les bouchers n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient à moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent pas ; mais madame Lanterle affirmait que la viande « aimait attendre ». Forte du reste, de l’autorité d’un article de revue, elle condamnait l’excès de l’alimentation carnée où nous tombons, et imposait à son mari et à ses enfants une diète sévère de légumes, qui, à eux seuls, défrayaient la table trois fois par semaine. A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient pris le teint clair de religieuses. — Le dimanche, à la messe, elles avaient alternativement un sou de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en tout une grande activité. C’était elle qui faisait la liste d’achat des livres pour la Bibliothèque communale. Elle demanda la Revue des Deux-Mondes ; mais le ton des romans et quelques articles de Renan la scandalisèrent. Le Correspondant lui fut indiqué et vint remplir l’idéal que madame Lanterle se faisait d’une revue.
Les trois « Vertueuses » se réunissaient souvent ; les allures nouvelles de madame Duret les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame Lanterle, ayant ouvert le débat de la manière que l’on a vu, madame Vertôt prit, à son tour, la parole.
— Faut-il voir en madame Duret la victime d’une de ces crises mystérieuses qui menacent, paraît-il, les femmes, à un moment donné de leur existence ?
La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse à grand renfort de petits soupirs et avec un flux intarissable de paroles. D’une obésité excessive, elle touchait à la cinquantaine.
Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à la possibilité d’être atteinte, elle aussi, de ce mal redoutable qui changeait les âmes.
Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.
Si le malheur voulait que madame Duret eût renoncé à ses devoirs de mère et d’épouse, madame Lanterle s’assurerait, par la chute de sa rivale, la place qu’elle estimait devoir être sienne dans la société de Valleyres, la première. Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne pouvait s’empêcher de désirer secrètement la confirmation des bruits qui couraient sur madame Duret. Mais elle était politique et jugea plus sage d’attendre. Elle défendit donc leur amie.
— Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une coquetterie exagérée.
Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude attentive semblait dire perpétuellement combien elle était flattée d’être admise à entendre des choses supérieures, se taisait. Personne à Valleyres ne pouvait se vanter d’écouter comme elle.
Il y avait cinq semaines déjà que le moindre maraud de la ville ne nourrissait plus aucune illusion sur la vertu de la belle madame Duret, lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri Lanterle, apporta à sa mère les renseignements de fait les plus précieux.
C’était un garçon indiscipliné, profitant de toutes les heures de liberté pour courir les aventures à travers champs ; des gamins de Valleyres lui faisaient escorte. — Un jour, en jouant « aux voleurs », il traversa un ravin escarpé, qui marquait la limite nord de la propriété de madame Duret, les Touches. Personne ne s’y risquait jamais. Écartant les branches serrées des arbustes, les jambes piquées par les ronces, il se frayait lentement passage pour aller rejoindre la route de Vermand par laquelle il gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu l’arrêta. — A une cinquantaine de pas, il aperçut dans une clairière une femme couchée sur l’herbe ; près d’elle, un homme était assis. Il reconnut madame Duret et l’avocat Loretty ; ils causaient tous deux avec animation. Madame Duret fit mine de se lever. Loretty s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il la relevait, elle l’embrassait à pleine bouche.
Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément impressionné par cette scène, et, au soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré ses culottes, pourtant rapiécées en dix endroits, il lui raconta, pour détourner l’orage, ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame Lanterle lui fit répéter son récit incohérent, puis, avec de grandes menaces, lui enjoignit de n’en ouvrir la bouche à âme qui vive.
Le lendemain elle dit à ses amies la triste certitude qu’elle avait acquise. Madame Vertôt qui, pendant près d’une semaine, avait passé ses après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement de laquelle on avait vue sur l’étude de Loretty, donna de son côté des détails circonstanciés sur les heures et jours auxquels les deux complices s’étaient rencontrés.
Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils ne se cachaient guère.
Madame Lanterle était outrée de tant de cynisme. Pourtant à son indignation se mêlait quelque douceur ; elle pensait à son règne prochain sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait rien risquer ; elle avait tout à gagner à attendre que le scandale fût public.
Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret partit en voyage. Sa femme allégua que des affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à l’entendre ; il était notoire que monsieur Duret, bon homme du reste, était incapable de s’occuper d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait dans sa maison. Madame Duret continua à recevoir Loretty.
On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on apprit qu’elle attendait un bébé. Sa fille venait au même temps de la rendre grand’mère pour la première fois. « Les Vertueuses » comparèrent les dates, recherchèrent le jour du départ de monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé pourrait difficilement être du père légal.
Cette découverte mit le comble à l’impatience de madame Lanterle. Elle ne resterait pas impassible témoin de désordres si graves. Ne pas protester était se rendre complice de la faute.
Mais, au moment d’agir, elle voyait devant elle des obstacles nombreux. Dans un cercle étroit comme le leur, la rupture avec madame Duret serait difficile.
Il fallait être certaine d’être approuvée par tous. Or les Duret étaient une puissance ; ils avaient une grande fortune, de belles relations au dehors. Madame était active dans les bonnes œuvres ; ainsi s’était-elle rendue populaire, quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer de façon à ne pas fournir un aliment inutile à la malveillance publique, si vite éveillée dans une petite ville.
Les trois « Vertueuses » passaient maintes après-midi à délibérer. Madame Lanterle montrait ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus desquelles se courbait, menaçant, un nez aristocratique. Madame Vertôt parlait et soupirait, soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que pour faire sortir, des deux commissures de ses lèvres simultanément, un bruit bizarre semblable au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. Madame Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.
Le cœur de ces dames saignait à la pensée qu’une de leurs amies était coupable. C’eût été mal les connaître que de les croire capables d’autres sentiments.
La seule question pour elles était de savoir comment on pourrait arracher madame Duret à sa faute et la ramener au bien. — Il n’y avait pas à songer à une démarche directe. Mais elles finirent par décider, après maintes alternatives soutenues et repoussées, qu’il fallait faire agir monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les eût pas prévenues dans cette démarche. Peut-être, il est vrai, cet homme tout perdu de dévotion, ignorait-il l’affaire Loretty-Duret ? Nul doute que, connaissant le scandale, il n’y mît une prompte fin. Madame Vertôt, forte de l’approbation tacite de madame Bourrat, persuada à madame Lanterle qu’il était de son devoir d’en parler au curé, sur lequel elle avait de l’influence. Madame Lanterle se laissa convaincre et offrit à Dieu, qui lisait dans son cœur, le fardeau qu’elle acceptait. Le lendemain, elle se rendit à la cure.
D’abord monsieur le curé ne se laissa point approcher, fit le sourd, ne comprit pas les allusions, pourtant claires, de sa visiteuse et s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle n’était pas de celles que l’on berne ; elle avait un devoir à remplir, elle parla.
Monsieur le curé la vit avec terreur aborder sans ménagements ce sujet délicat. C’était un homme prudent et sage, qui cachait sous des dehors un peu lourds une grande finesse. Il avait pour devise le mot célèbre : quieta non movere. Sa position à Valleyres était difficile ; l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans le peuple et dans la petite bourgeoisie ; les attaques contre la religion se multipliaient dans la presse radicale ; elles se mêlaient à celles dirigées contre l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de son troupeau si la discorde s’y glissait ? Une rupture, soit avec madame Duret, soit avec madame Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait d’un effet déplorable. On parlait de la fondation possible à Valleyres d’une maison d’éducation dirigée par les Jésuites ; une chapelle s’ouvrirait, concurrence certaine à l’église. Celle de ses pénitentes qu’il froisserait serait entendue par les Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour s’établir à Valleyres ; déjà il entrevoyait leur triomphe, l’église désertée. — D’autre part, madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un instrument plus docile entre ses mains ? Ne rachèterait-elle pas sa faute par des dons abondants aux pauvres de Dieu ?
Monsieur le curé avait pesé tout cela dès longtemps dans son esprit, car il n’ignorait pas la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame Lanterle l’inquiéta ; cette dame était d’une piété grande et éclairée. Elle avait droit à beaucoup d’égards.
Il lui adressa un discours en trois points.
a) Il ne fallait pas se fier aux apparences et juger le prochain. Dieu seul lisait dans les cœurs.
b) Dieu seul aussi était maître des âmes et les préparait à sa manière, qui est haute et parfois nous échappe, pour leur salut.
c) Le grand mot qu’il fallait méditer était le suivant : Malheur à celui par qui le scandale arrive.
Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur le curé, l’auteur possible du scandale était, non pas madame Duret, qui faisait toutes choses avec le secret nécessaire, mais bien madame Lanterle, dont le zèle excessif menaçait de rendre publics ces faits regrettables.
Il fut éloquent, il s’attendrit ; il eut le bonheur de toucher le cœur de sa pénitente.
Les « Vertueuses » considérèrent à nouveau la situation. Monsieur le curé leur manquant, vers qui se tourner ? — Il n’y avait rien à attendre de monsieur Duret. Depuis un an, cet homme casanier voyageait sans cesse. Ainsi protestait-il à sa manière. — Mais madame Loretty ? — C’était une personne frêle et jolie, de santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle n’était pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle élevait ses quatre fils de son mieux et dirigeait avec une seule bonne, un ménage dont les ressources étaient maigres. Aimait-elle son mari ? Savait-elle qu’il la trompait ? — On l’ignorait. Et, d’autre part, il était impossible de l’avertir.
Pourtant madame Loretty reçut une lettre anonyme, écrite sur du papier sale, et criblée de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien percer de ses sentiments.
Madame Duret accoucha. Son mari, au grand scandale de toute la ville, n’assista pas à ses couches. On blâma son manque de tact. Il ne revint aux Touches que deux mois plus tard, pour le mariage de sa seconde fille avec monsieur de Roussy.
Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte agir, maintenant que la liaison était quasi publique, acceptée même par monsieur Duret et par madame Loretty ? Pourtant elle ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps naîtraient sans doute des occasions dont elle saurait profiter.
Cependant les rapports entre madame Duret et les Loretty devenaient de plus en plus fréquents. Les quatre fils de l’avocat passèrent leurs vacances aux Touches. Tous les deux ou trois jours madame Loretty allait les rejoindre, déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur Duret ne faisait plus que de rares apparitions chez lui ; au printemps, il était à Paris, à Nice en hiver. La société de Valleyres semblait accepter cette situation bizarre.
L’occasion, guettée par madame Lanterle, se présenta enfin. L’on apprit que madame Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait à diriger plus longtemps l’Association des œuvres charitables de Valleyres. C’était un poste éminent ; celle qui l’occupait présidait à la distribution des secours matériels à la population valleyroise et exerçait ainsi une influence considérable ; elle se trouvait en outre appelée à une collaboration presque quotidienne avec monsieur le curé, chef spirituel de la communauté.
Les dames patronnesses s’agitèrent ; des conciliabules les réunirent. Les « Vertueuses » délibérèrent à part ; leur candidate était madame Lanterle ; le jour était venu de faire triompher, avec elle, la morale. L’autre clan choisit madame Duret. L’une et l’autre de ces dames fit montre du plus grand désintéressement, suppliant qu’on ne l’accablât pas sous cette responsabilité lourde. Cependant chacune se préparait à la lutte et ne négligeait rien pour réussir.
Monsieur le curé restait neutre, comme il convient ; dans le particulier, il assurait chacune de ces dames que ses vœux ardents étaient pour elle. Mais, dans le secret de son cœur, il souhaitait la nomination de madame Duret. L’avarice trop connue de madame Lanterle et aussi son fâcheux esprit de domination l’alarmaient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres les ressources abondantes que madame Duret, coupable et généreuse, mettait à sa disposition ; et il risquait en outre de n’être plus maître chez lui, de voir toutes choses de bienfaisance et d’église soumises à la surveillance d’une femme autoritaire, qui aurait bientôt fait de le brouiller avec la moitié de son troupeau. Telles étaient les pensées de monsieur le curé, et il s’effrayait à constater les progrès certains de la candidature de madame Lanterle. Son élection apparaissait comme une revanche discrète de la vertu ; son nom était dans toutes les bouches.
C’est alors que monsieur le curé eut recours à une ruse ingénieuse,
L’Avant-Garde était, depuis quelque temps, particulièrement violente dans ses attaques contre les conservateurs et contre l’Église. Les grands bourgeois de Valleyres frémissaient à la pensée que l’existence même des classes supérieures était menacée par cette détestable feuille radicale, qui voulait supprimer du monde ce qui en était l’ornement, la beauté, et comme la fleur, — l’aristocratie. L’Avant-Garde fixait pour eux la valeur de toutes choses ; ce qu’elle attaquait, était bon ; ce qu’elle défendait, exécrable. Or, une semaine avant l’élection, alors que tout indiquait le succès probable de madame Lanterle, un article anonyme parut dans L’Avant-Garde sur la nomination prochaine d’une présidente de l’Association des œuvres charitables. L’on y blâmait en termes crus la candidature d’une femme trop connue, dont la vie était un défi à la morale publique, et dont la présence à la tête du comité des bonnes œuvres serait scandaleuse pour les pauvres assistés ; l’on mettait en avant le nom de madame Rigotard, dont le mari travaillait pour gagner le pain honnête de sa famille.
L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il visait madame Duret. Ainsi la politique s’introduisait même dans les œuvres charitables ! Du coup l’élection devint une affaire de parti ; la discipline et l’union furent nécessaires. Du coup aussi, madame Lanterle vit ses chances s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon forte à l’infâme article et, pour démontrer le néant de ses accusations, les dames patronnesses, au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, madame Duret, née de Barthes.
La diversion avait réussi.
Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les « Vertueuses » mirent bas les armes. Elles avaient, du reste, pendant toute la période des hostilités, continué à dîner chez madame Duret, où l’on mangeait fort bien. Mais elles ne l’avaient pas invitée chez elles ; — il n’y a pas de petite économie.
Les Loretty passaient la moitié de l’année aux Touches ; ils y remplaçaient monsieur Duret toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois plus tard, eut un second bébé ; son mari était alors à Nice. Sous le prétexte spécieux qu’il n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut présent ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême, — actes qui, étant publics, prenaient une importance grande. Sa conduite fut sévèrement critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans la société de Valleyres la belle unanimité qu’elle avait montrée lors de la nomination — historique — de la présidente de l’Association des œuvres charitables.
Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on a d’être original. Sa vengeance sournoise n’était pas digne d’un homme du monde. Dans quelle position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame Duret ? Pouvait-on oublier à ce point les devoirs d’une haute position, prêter plus gratuitement à la malveillance des classes populaires ?
L’indignation fut grande. L’on plaignit madame Duret d’avoir sa vie enchaînée à celle d’un ours aussi mal léché ; les sympathies de tous entourèrent cette femme que son mari exposait ainsi à la rumeur publique. On se crut obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve. Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus vif éclat. Sa suprématie, assurée par le malheur, était maintenant reconnue par tous, elle entrait enfin dans la période triomphante de sa vie. Lorsque son époux revenait aux Touches en été, les châtelains du voisinage lui faisaient grise mine. On invitait sa femme seule à dîner.
Monsieur Duret usait le temps dans de grandes promenades à pied à travers le pays ; il avait des cheveux blancs en désordre et une barbe fluviale.
Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent ; les gamins de Valleyres s’écartaient sur son passage. « C’est un braque, disait-on ; à l’étranger, il mène une vie impossible ; au logis, il bat sa femme et la rend malheureuse. »
Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco.
Au moment où chacun ne parlait que de la liaison de la belle madame Duret, née de Barthes, avec l’avocat Loretty, au moment où les petits bourgeois et le peuple de Valleyres se réjouissaient des désordres manifestes de l’institution aristocratique, un scandale nouveau fit, en ville, une heureuse diversion.
L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.
Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, la plus jolie fille de Valleyres. Ouvriers, commerçants et grands bourgeois trouvaient dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers de leur cité commune. Elle était l’argument décisif de la supériorité évidente — pourtant niée par des adversaires de mauvaise foi — de Valleyres sur Châteauvieux et Villeneuve voisines. Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût montrer dans ses quarante mille habitants un spécimen aussi achevé de la race humaine.
Marie Le Petit était de taille moyenne, mais admirablement proportionnée, fine de buste et souple sur des hanches pleines ; l’ovale de son visage était la perfection même ; le menton était volontaire, la bouche petite, les yeux noirs veloutés et caressants ; les cheveux sombres s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et bas comme celui d’une statue antique.
Sa mère, qui était du Midi, avait été en place dans de bonnes maisons, mi-femme de chambre, mi-dame de compagnie, chez une princesse russe, puis chez une vieille dame anglaise. Elle en avait rapporté des économies, quelque instruction et de bonnes manières. Ayant épousé sur le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres et très joli homme, elle était restée, à la mort de son mari, dans la petite ville, bien qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards auxquels elle croyait avoir droit ; — l’on n’aimait pas les étrangers à Valleyres.
La naissance d’une fille, Marie, au moment où elle avait renoncé à l’espoir d’être mère, lui fit oublier les petites piques de la vie de province.
Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant ; elle resterait à Valleyres pour l’élever. Elle avait, lui appartenant, une petite maison presque hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, maintenant désertée, la rue Haute. A côté, c’était la vieille demeure inhabitée de la grande famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin donnant sur les anciens fossés. Puis c’était la campagne. Nulle part, madame Le Petit ne trouverait un air aussi pur pour sa fille.
Marie était un enfant superbe ; sa mère lui donna ses premières leçons, lui apprit même — chose unique à Valleyres — l’anglais. Puis, lorsque Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre les cours de la meilleure école de la ville que dirigeait mademoiselle Nicolas. Au même temps, madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie rue Haute pour avoir quelques ressources supplémentaires.
Les demoiselles de la haute société, qui étaient les élèves de mademoiselle Nicolas, furent extrêmement choquées d’avoir comme compagne d’école la fille d’une petite mercière, et, malgré leur bonne éducation, ne purent s’empêcher de le faire sentir. Marie n’y prenait garde ; elle était de disposition gaie et heureuse ; elle se contenta, comme revanche, de gagner régulièrement, aux jours de composition, la première place, — ce qui nuisit du reste au crédit de mademoiselle Nicolas. Elle adorait sa mère et, les heures de classes finies, courait à la rue Haute. Avant le coucher du soleil, les dames Le Petit se promenaient ensemble dans la campagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.
Madame Le Petit approchait de la soixantaine. Elle gardait les manières excellentes qu’elle avait toujours eues ; mais elle devenait taciturne, la vieillesse pesait sur elle ; la chaleur de son regard n’était la même que lorsqu’elle le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un grand isolement. Madame Le Petit avait fait peu de relations à Valleyres ; la maternité, telle qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait pas d’amies intimes, ayant peu fréquenté les jeunes filles de sa classe et ne s’étant pas liée avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. Elle était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, alliée à une beauté si rare, excitait l’étonnement de quelques-uns et l’admiration de tous.
Jamais on ne voyait Marie se promener seule au crépuscule sur la promenade vantée qui longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la fête de la ville.
Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants n’avaient pas manqué. Les jeunes gens passaient cambrés devant la boutique de la rue Haute ; le fils de monsieur Rigotard, le droguiste, s’était épris d’elle, à la voir seulement, et l’avait demandée en mariage, — sans succès. Les Rigotard étaient de ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres. Qui donc serait l’époux de cette jeune fille accomplie ? — Elle avait maintenant vingt ans ; elle était dans la fleur de sa beauté.
L’on juge de la stupéfaction des habitants de Valleyres, lorsqu’on commença à se chuchoter à l’oreille, vers la fin de novembre de cette année-là, que mademoiselle Le Petit était...... ; l’on n’osait prononcer le mot.
Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent l’incrédulité générale. — Cependant il fallait savoir. Ce fut un défilé incessant dans la boutique de la rue Haute. Marie ne passait plus les journées au comptoir comme auparavant. Ceux qui la virent quand elle descendait au magasin, remarquèrent qu’elle portait une blouse un peu large, sans ceinture, et que son joli visage montrait de la lassitude. Mais il eût été téméraire de rien affirmer quant aux causes de cette fatigue. — Quelques semaines se passèrent au milieu d’un déchaînement inouï de curiosité. Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus d’hésitation : l’évidence d’une grossesse s’imposa.
A qui se fier désormais ? Les maris consternés doutaient de la vertu assurée de leurs femmes. Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle Le Petit avait succombé ?
L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour rechercher qui avait séduit la jeune fille. Mais ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux qui étaient en relations avec elles, ne purent fournir aucun renseignement.
Maintes pistes furent suivies ; aucune ne fut trouvée bonne. L’on pensa que le père, s’il était honnête, se nommerait ; il resta anonyme. On jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, et aux félicitations secrètes de ses concitoyens. Elle refusa de le faire. Lorsqu’on la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer celui qui l’avait séduite, elle se renfermait dans un silence obstiné. On crut que la mère offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit resta muette. Personne ne put faire sortir la vieille dame de la réserve remarquable qu’elle s’était imposée.
Mais plus encore que l’aventure elle-même, l’attitude de ces deux femmes plongea les habitants de Valleyres dans un ébahissement extrême. Marie Le Petit semblait n’éprouver aucune honte de la position malheureuse où elle se trouvait. Alors que toute la ville lamentait sa vertu perdue, elle restait d’humeur égale, gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas la figure affligée qui convient à une personne dont la vieillesse est frappée d’un coup immérité. Elle restait silencieuse et droite, malgré les années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, comme jadis. Lorsqu’on allait à la boutique de la rue Haute, on la trouvait tricotant des brassières pour l’enfant attendu.
En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi les dames Le Petit, qui avaient des ressources, n’avaient-elles pas fui le scandale et gagné Maigny ou Livray ?
L’impossibilité où ils étaient de répondre à toutes ces questions irrita au vif les habitants de Valleyres. La conduite de ces femmes était positivement un défi à la petite ville. L’opinion publique, qui d’abord avait été favorable à mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un abominable séducteur, se retourna tout d’une pièce contre elle. Sa gaîté devint du cynisme ; on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu ; il y avait sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. On n’eut pas d’épithètes assez fortes pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle avait toujours fait la fière et s’était tenue à l’écart ; — on ne voyait que trop les raisons de son isolement. Ses petites rentes, pourtant sur l’État, furent niées. Les déportements de sa fille lui valaient l’aisance où elle vivait. La réprobation générale pesa sur les deux femmes.
L’on sut par le directeur de la poste que mademoiselle Le Petit recevait des lettres de Paris ; l’on apprit aussi qu’une grande banque de la capitale lui avait envoyé, en mars, une enveloppe chargée, scellée de cinq cachets rouges. — Les moindres faits étaient commentés avec passion par tous.
Les temps s’approchaient de la délivrance de mademoiselle Le Petit. Au jour venu, par une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme, s’installa chez sa cliente. Marie accoucha en peu d’heures d’un gros garçon.
On attendait anxieusement la déclaration à la mairie ; quelques-uns pensaient que le père reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient. L’enfant fut déclaré par sa mère sous le nom de Louis-Édouard Le Petit. Le scandale fut à son comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère ne parurent y prêter la moindre attention.
C’était l’été maintenant. Comme la chaleur était forte, et que le soleil au matin brûlait le jardin derrière la maison, Marie s’installait sur une chaise basse devant la boutique dans l’ombre fraîche de la rue Haute, et là, elle donnait le sein à son enfant. C’était un vigoureux gaillard dont les chairs fermes et rebondies faisaient l’émerveillement secret des commères. Sa mère était plus jolie que jamais dans l’épanouissement de sa jeune maternité. Elle riait à son bébé. — Mais les habitants de Valleyres ne voulaient plus l’admirer.
Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa de l’affaire. Il n’y alla pas de main morte ; la faute était publique ; il importait que l’Église ramenât au bien cette créature égarée ou la chassât de son sein. Il rendit donc visite à mademoiselle Le Petit, qui avait été de ses catéchumènes. Il voulait qu’elle confessât au moins le complice de sa faute. Mais il ne fut pas plus heureux que les autres. Il l’appela au tribunal de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre. — A la suite de cette entrevue, les dames Le Petit, dont la foi n’avait jamais été exaltée, n’assistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car monsieur le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, comme il convient, la conduite éhontée d’une fille de Valleyres et de la mère qui l’encourageait au vice, et, dans une prosopopée mémorable, évoqua en comparaison les joies pures de la famille chrétienne, dont la société de Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.
C’est au temps de ce prêche que madame Duret, née de Barthes, mit au monde le second enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus d’un an qu’elle était en fait séparée de son mari.
L’été se passa. A l’automne, la boutique de madame Le Petit fut fermée. Peu de jours après, la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le train pour Maigny, où elles s’installèrent dans un appartement meublé.
Cependant les conscrits partaient pour l’armée, et rentraient au pays ceux qui avaient fini leur temps.
Il y avait à peine une semaine que les soldats licenciés étaient revenus lorsqu’un jour à jamais inoubliable de marché, la ville fut mise en émoi par la publication d’une nouvelle dont on pouvait affirmer que de mémoire d’homme on n’avait entendu la pareille à Valleyres.
A neuf heures du matin, l’employé de la mairie, un vieux petit bossu hargneux qui ne parlait jamais à personne, descendit l’escalier tournant de la maison de ville, ouvrit le cadre grillagé des affiches officielles sur le pilier au coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter, fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. Puis, l’ayant relu, il eut ce qui chez lui était un sourire, mais ce qui chez tout autre eût été appelé une grimace, et remonta à son bureau, où il s’embusqua dans la fenêtre.
Le premier qui s’arrêta devant le tableau fut Joseph, le petit clerc de maître Mainguet, qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au galop le chemin de l’étude.
Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. C’était une personne grave, avaricieuse, et de mouvements lents. Comme il s’approchait du pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire ; s’étant assuré qu’il n’y avait personne à proximité, il tira sa tabatière et roula entre ses doigts secs une prise de choix. A ce moment-là ses regards s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant lui. Sa stupéfaction à le lire fut telle que machinalement ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut que la prise tombait, voulut la rattraper, mais trop tard ; la pincée de tabac faisait déjà une petite tache brune sur le pavé boueux.
Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand de vin, dont un gros rire secoua la bedaine ; puis de Langlois, prote à L’Avant-Garde, qui s’écria : « Vive la sociale ! » — Arriva monsieur Nicolas Allemand, qui frissonna d’horreur. Le vieux baron de Morteuse glissa le long des murs et stationna, comme chaque jour, devant les publications de la mairie. Il fut un temps assez long avant de comprendre et murmura enfin ces mots par lesquels il avait l’habitude d’exprimer pour lui seul une foule de griefs longuement ruminés : « La caque sent toujours le hareng. » Ce fut enfin maître Mainguet, qui voulait vérifier par lui-même l’audacieuse allégation de son clerc. — Bientôt, il y eut un rassemblement autour du pilier des actes. Les transactions sur le marché étaient arrêtées. Les dames de Valleyres n’avaient qu’une question à la bouche. Et quelle joie lorsqu’on tombait sur une amie qui ignorait encore la chose ! Les exclamations les plus diverses se croisaient. L’effervescence ne se calma que vers midi, à l’heure où la faim appela au logis petits et grands bourgeois.
Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun des membres des aristocratiques familles Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut aperçu ce jour-là, en ville.
Le héros, dont le nom était dans toutes les bouches, était un jeune Maurice Lanterle, qui venait de servir trois ans dans les cuirassiers à Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri Lanterle et fort bien apparenté dans la meilleure société de Valleyres. Maurice Lanterle avait perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, qui avait de la fortune, l’avait élevé dans sa belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme excentrique et exaltée, avec des prétentions intellectuelles ; elle faisait partie du petit clan des « Vertueuses ». Rêvant un grand avenir à son fils, elle le mit chez les Pères, au chef-lieu. Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se louaient de son caractère ; il était doux et soumis, chacun l’aimait, — mais il restait obstinément à la queue de sa classe. Entre seize et dix-sept ans, il essaya vainement, à plusieurs reprises, de passer la première partie de son baccalauréat. Sa mère, désolée, le fit rentrer au Vallon, où elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec le fermier du domaine ; ensemble, ils couraient le pays, allaient aux foires choisir des vaches, conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours régionaux.
Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu pâle et maigre à sa sortie du collège, il se développa, prit du corps ; il avait maintenant six pieds de haut et des épaules en proportion. Il ne se sentait à l’aise qu’en plein air ; de gestes maladroits, il avait toujours peur, dans un salon, de casser quelque meuble ou bibelot ; les observations de sa mère n’étaient pas pour lui donner de la confiance en lui-même. Les manières compassées des notables de Valleyres, les façons cérémonieuses qu’ils gardaient même dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre en horreur le monde auquel il appartenait. Il vécut solitaire et devint sentimental à l’excès. Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère soudainement mourut.
Ses parents de Valleyres virent que Maurice était seul, qu’il aurait à sa majorité une soixantaine de mille livres de rente et les meilleures vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus entouré ; chacun lui faisait fête. Son oncle Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine ; madame Henri Lanterle, l’une des « Vertueuses » avait surveillé l’instruction de ses filles de si près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au couvent, car, même dans les meilleures maisons, on était exposé à des rencontres dangereuses. Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles modèles, elles regardaient leur mère avant de répondre. Pour leur cousin, elles exécutèrent au piano une sonate que monsieur Marthe, leur professeur, avait reçu de Maigny. Leur mère parlait confidentiellement à Maurice. « Ses filles, disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne de la soumission de la femme à son époux. Elles n’auraient ni opinion, ni volonté que les siennes. » — Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et autoritaire de sa tante, dont il était notoire qu’elle menait son mari par le bout du nez, l’effrayait. Quant à ses cousines, il lui était simplement impossible de causer avec elles.
Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère était autre. Elles comptaient dix-huit et dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées du couvent où elles faisaient leur éducation. Elles passaient pour être d’une liberté de tenue extrême, allaient souvent à Maigny avec leur gouvernante et recevaient des officiers dans leur belle propriété de Bellevue. Leur père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil roulant ; il s’absorbait dans le soin d’une collection d’insectes. Leur mère était morte jeune. Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes gens de Maigny qu’il ne connaissait pas ; il y avait aussi la belle comtesse Perquer de Bonnenfant, qui passait l’été chez sa mère ; elle était mariée depuis six mois. A table, Maurice fut placé à côté de mademoiselle Jeanne de Barbeau. Comme l’on disait un mot un peu vif, elle lui poussa le pied sous la table. Maurice, croyant à une erreur, retira la jambe vivement et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que ces demoiselles appelaient « le monstre noir ».
On s’enfermait en bande dans une grande pièce d’où toute lumière était bannie. « Le monstre noir » entrait alors, et devait découvrir et identifier une des personnes cachées. Le jeu commença. Ce furent, dans l’obscurité, de petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées ; la voix de madame Perquer fut entendue, disant : « Mais non, mais non ! » Maurice se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il sentit sur sa main le contact d’une peau fine ; c’était le cou de mademoiselle Jeanne de Barbeau, laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. Maurice, inquiet, recula. Mais Jeanne l’avait reconnu ; elle criait déjà : « Ce monsieur Lanterle est d’une inconvenance ! » — Cependant l’approche du « monstre noir » rétablit le silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages étaient enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort mal à son aise. Il ne savait quelle contenance garder, et, comme Jeanne, le prenant à part, lui demandait de la rejoindre au bout du parc le lendemain après-midi, il répondit, rougissant toujours, qu’il était occupé ce jour-là. La jeune fille leva les épaules et lui tourna le dos.
Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et qu’il avait à y coucher, il logeait dans sa maison de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, mais où il s’était fait arranger deux pièces donnant sur le jardin. C’est là qu’un jour, il découvrit qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, dont on parlait tant en ville et que l’on citait en modèle.
De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses fleurs ; le soir, elle cousait auprès de sa mère ; parfois elles soupaient toutes deux en plein air. Il jugea la beauté de la jeune fille sans pareille ; il remarqua aussi sa gaîté, la bonté dont elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait rien vu de semblable dans la société de Valleyres où tous les gestes semblaient convenus, prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un contre-vent ; les paroles de Marie n’arrivaient pas jusqu’à lui ; mais il l’entendait par moments rire avec sa mère, parfois elle chantait d’une voix fraîche une chanson populaire ; il la voyait passer légère et libre, ne se doutant pas qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de ce spectacle.
Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de mademoiselle Le Petit ; à dater de ce jour, il devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât son secret et ne le raillât. Il comparait l’existence simple, heureuse, de cette jeune fille à celle que menaient ses cousines dans l’atmosphère glacée du monde de Valleyres. — Jolie comme elle était, on ne lui voyait aucun galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.
Mais comment pourrait-il faire sa connaissance ? Sa timidité était sans bornes ; il n’était pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent les filles et leur murmurent des douceurs. Du reste, elle ne le souffrirait pas.
Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au coin d’une rue ; il la bouscula presque. Il salua, balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors, ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, d’un grand coup de chapeau, elle, d’une gentille inclinaison de tête. Mais il n’osait adresser la parole à mademoiselle Le Petit.
Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets toujours les mêmes. Elle avait dix-sept ans, lui dix-neuf, ils se marieraient, vivraient heureux et solitaires au Vallon.
A d’autres moments, il voyait l’absurdité de ces rêves fous ; elle ne voudrait pas de lui ; il n’avait rien de séduisant et, malgré les avances de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir plaire aux femmes. Puis il avait trois ans de service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle pendant un temps si long ? — Il ne pouvait s’empêcher de sourire à la pensée qu’il ne connaissait que de vue sa future femme. Mais il était dans la nature de Maurice de se plaire à des pensées lointaines et indécises. Enfin, un jour où il réfléchissait avec plus de précision à son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de s’engager pour se débarrasser au plus tôt de la corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait, Marie Le Petit n’aurait que vingt ans ; peut-être serait-elle libre encore ? D’autre part, son oncle Lanterle le poussait aussi à partir. Il s’y décida.
Avant d’entrer au service, il passa, toujours sur les conseils de son oncle, un mois à Paris. Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent et lui firent mener la grande vie du Quartier latin. Maurice fut profondément dégoûté par les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. Avoir pour compagne de lit une fille que l’on connaissait depuis quelques heures à peine, et, au lendemain, la remplacer par une fille nouvelle, lui apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, vivait plus fraîche que jamais dans sa mémoire l’image de mademoiselle Le Petit, écossant des pois sous une tonnelle dans un jardin clos.
La première année de service militaire fut d’une désolante lenteur. Mais, comme il était vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de permission. Au lieu d’aller les user à Paris comme ses compagnons, il se rendit tout droit à Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle n’avait pas été sans remarquer l’absence de ce grand garçon dont les regards étaient persistants et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, elle le salua, avec un léger sourire de bienvenue. Il logeait chez sa tante Lanterle qui avait insisté pour l’avoir, mais il montait dans la journée à son appartement de garçon dans la vieille maison inhabitée. — Il n’y eut pas autre chose entre elle et lui que des saluts échangés.
Il repartit désespéré de sa timidité et plus amoureux que jamais.
La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. Il fut obligé de descendre au Vallon pour surveiller les vendanges. C’était là un devoir auquel aucun propriétaire du pays n’aurait osé se soustraire. La pressée du vin se prolongeait tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée, Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à Valleyres à cheval.
Le vent était violent ce jour-là. Près de la ville, il aperçut à quelque distance devant lui deux femmes qui se promenaient dans la campagne. S’approchant, il reconnut madame Le Petit et sa fille. Comme il se préparait à les saluer, les jupes de ces dames, agitées par le vent, effrayèrent le cheval qui fit un écart.
Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau alla rouler dans la poussière. On juge de la honte du jeune homme ; le rouge lui monta au visage. De dépit, il donna de l’éperon à son cheval qui pointa. Puis il voulut descendre, mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle Le Petit avait ramassé le chapeau et, d’une main légère, enlevait la poussière qui le tachait. Maurice sauta à terre ; il remercia ces dames avec des phrases qu’il ne pouvait finir ; la sueur lui coulait sur le front. Madame Le Petit lui fit un beau salut sans parler. Marie dit quelques mots. Il lui semblait avoir toujours connu ce grand garçon qui rougissait devant elle comme une fille. Ils parlèrent du temps qu’il faisait, des vendanges. Maurice eut la présence d’esprit, ce dont plus tard il ne sut assez se féliciter, de demander à ces dames si elles aimaient le raisin. — Oui, elles en raffolaient.
Sur cette réponse, la conversation prit fin. Lanterle s’inclina jusqu’à terre, monta sur sa bête, et rentra au Vallon à bride abattue.
Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.
Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, qui allait sur ses trente-deux ans, mais près de la seconde fille, Julie ; elle avait vingt et un ans et ressemblait déjà à sa tante, madame Bourrat, de Prévoux.
Madame Maigret fut d’une extrême amabilité avec son cousin ; la jeune fille, elle-même, lui fit des avances. Mais Maurice, voyant sa sécheresse et sa laideur, frémit.
Le lendemain, vers six heures, il quitta le Vallon et partit en cabriolet pour la ville. Il avait dans sa voiture un panier énorme rempli des plus belles grappes cueillies dans la journée. Il s’arrêta à sa maison de la rue Haute. A sept heures et demie, après s’être assuré que la rue était déserte, il sortit, le panier au bras, et pénétra dans la boutique de ses voisines.
Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier étage, descendit. Elle se trouva en face de Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. Il posa le panier sur le comptoir. — Marie le remercia de la façon la plus simple. Maurice ne trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, lorsqu’il vit que Marie essayait vainement de soulever le panier ; il s’empressa, offrit de le porter à la salle à manger. Marie lui montra le chemin et passa la première dans l’escalier étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans une salle où madame Le Petit, enfouie dans un grand fauteuil, tricotait une paire de bas.
— Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous apporte du raisin magnifique, dit Marie. Sa voix sonnait joyeuse.
La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, s’étant levée, adressa à ce visiteur notable et inattendu, une révérence de choix.
Marie goûta le raisin ; il était délicieux. Elle en offrit une grappe à Lanterle, qui l’accepta. Bientôt il était assis et mangeait du raisin en face de Marie. Quelques minutes plus tard, il s’étonnait déjà de se sentir sans gêne aucune. Il parla du service, de Paris, de la campagne. Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y songer. Ces dames l’écoutaient avec sympathie ; madame Le Petit restait silencieuse, mais approuvait de la tête ; Marie le questionnait. Ces deux femmes simples et accueillantes, cette salle calme où tout disait la régularité de vies modestes et heureuses, les beaux yeux caressants de Marie Le Petit, sa voix grave et ce rire qui étonnait par sa fraîcheur enfantine, — Lanterle jouissait de chaque minute de cette heure inespérée. Enfin il fallut partir. Marie l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la quitta, il lui tendit la main.
Deux jours après, il regagnait le régiment. Le souvenir de la soirée unique remplissait sa vie monotone au quartier. — Il se désola de la lenteur des jours, eut des mouvements irraisonnés d’impatience. Jamais il n’aurait le courage d’attendre deux ans encore.
Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de congé et ne put revenir à Valleyres. Il envoya de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage qu’il acheta dans un magasin de la rue de la Paix et qui fit un singulier effet dans la petite salle de la rue Haute. Il était en cuir souple gris, monté en argent, et contenait un étui à aiguilles, un dé, de petits ciseaux, le tout en vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle n’osa pas joindre à l’envoi sa carte de visite.
A Pâques, il obtint une permission de quatre jours ; il arriva au Vallon. Le lendemain à la première heure, il était installé dans son petit appartement de la rue Haute.
Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant un prétexte pour aller chez sa voisine. Enfin il vit Marie entrer dans le jardin ; une vieille femme la suivait. A elles deux, elles portaient une corbeille de linge, qui sortait de la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à placer le linge sur des cordes tendues entre les deux murs. Maurice ne quittait pas la jeune fille des yeux ; elle avait sa jupe relevée, les bras nus rougis par l’air vif, et un grand tablier. Jamais il ne l’avait vue aussi jolie.
Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut derrière la fenêtre. Étonnée à la présence de ce témoin inattendu, elle rougit d’abord et se détourna. Mais tout de suite elle revint à elle et envoya à Lanterle un salut amical. La vieille laveuse était déjà rentrée dans la maison. Lanterle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur de Marie. Puis Marie, à son tour, quitta le jardin.
L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son poste.
Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était toujours là ; mais comment entrer en conversation avec Marie ? Son imagination au souffle court lui refusait toute aide. Du reste la laveuse était présente, il fallait être prudent.
Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, où il s’ennuya.
Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. Elle vit à la fenêtre la figure navrée de son amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait sa précipitation. Mais Lanterle était déjà là.
— Je voulais vous remercier du beau cadeau que vous m’avez envoyé, dit-elle avec un peu d’embarras. Et tout à coup elle se mit à rire. — Vous aviez une figure si désolée derrière votre fenêtre ! fit-elle.
Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, Lanterle avait obtenu la permission de revenir le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot pour s’excuser à madame Maigret chez qui il devait dîner.
A huit heures il entrait chez ses voisines. Le lendemain soir il y revint encore. Marie était avec lui sans coquetterie, comme sans timidité. Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable bourgeois et grand propriétaire de Valleyres qu’elle causait, mais avec un garçon simple, bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là solitaire dans un monde sans cordialité. Maurice, d’abord, ne pouvait croire à son bonheur. Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, maintenant il l’avait près de lui. Mais l’excès de son amour le rendait muet ; il pouvait à peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si grande différence entre leur première rencontre et celle-ci. « L’aimerait-elle jamais ? accepterait-elle d’être sa femme ? » — Non, c’était fou ; manifestement elle ne songeait pas à lui. Maurice, le second soir, était triste et malheureux ; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il partir ainsi ? — Marie s’étonnait de son changement d’humeur. Au moment de la quitter, il eut pourtant la force de demander la permission d’écrire.
— Oui, dit Marie, car nous pensons souvent à vous.
Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce qu’il n’avait osé dire. Il eut la précaution de les faire passer par son banquier de Paris pour ne pas éveiller la curiosité des employés de la poste à Valleyres. Le projet qui lui tenait au cœur faisait le fonds inépuisable de sa correspondance.
Marie ne douta pas plus de sa sincérité que de son amour ; mais il fallait attendre. — « Plus tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque vous aurez fini votre service. »
Et cependant elle l’exhortait à la patience, car ses lettres le montraient irrité des mille vexations de la caserne. — « Soyez sage et prudent, disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de permission, et nous serons privés du plaisir de vous voir. »
Toutes les semaines, une lettre arrivait à Marie. Elle répondait maintenant à chacune, et allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à la gare même pour éviter les commérages du bureau de poste.
En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. La jeune fille s’inquiéta. Une semaine encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le loisir de voir quelle place avait prise dans ses préoccupations Maurice Lanterle. Enfin elle reçut quelques mots de lui, d’une écriture tremblée. Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un fort accès de fièvre. Dans dix jours, il aurait un congé de convalescence et viendrait se rétablir à Valleyres.
A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. Le lendemain de son arrivée, il était trop épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, madame Maigret. Les effusions réglées et prévues de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute invitation pendant les trois semaines de son séjour au Vallon ; il voulait rester à la campagne et se reposer. Sans cesse, ses tantes venaient chez lui et lui amenaient ses cousines ; elles le trouvaient toujours là. Même, par politique, il les invita quelquefois à déjeuner. A la nuit tombée, il allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du soir, car la chaleur dans la journée était forte. S’il était reconnu par quelqu’un de ses amis sur les routes, personne ne s’étonnait qu’il se promenât ainsi.
Le premier jour où il put sortir, il arriva vers neuf heures à la rue Haute. Marie, prévenue, l’attendait avec sa mère dans le petit jardin. Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui fit, pour l’anxiété qu’elle montra à le voir pâle et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs semaines tristes d’hôpital militaire.
Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la ruelle des anciens fossés sans être obligé de traverser la ville, et attachait, dans la cour de sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un picotin d’avoine. De l’autre côté de l’habitation Le Petit, c’était un terrain vague où, de jour, les femmes du quartier mettaient sécher du linge. Maurice rentrait au Vallon vers onze heures. Ses gens croyaient qu’il avait été passer la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un de ses voisins de campagne.
Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient deux rangées de roses trémières, sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille, les heures coulaient brèves et délicieuses. Marie et Maurice parlaient de l’avenir. Dans un peu plus d’un an, ils se marieraient. Parfois Lanterle s’imaginait que les siens feraient bon accueil à Marie. Celle-ci, plus clairvoyante, le détrompait. Non, il serait blâmé par tous. Maurice ne s’effrayait pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il détestait. Ensemble ils en riaient, mais tous deux s’accordaient à penser qu’il fallait que personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient ce secret précieux ; leur bonheur en dépendait. Marie, sans qu’elle voulût l’avouer, avait peur des intrigues des gens orgueilleux et avides qui entouraient Maurice. Quelquefois Maurice prenait la main de Marie dans les siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne pouvait plus parler. Marie, énervée par cette caresse, se taisait aussi.
Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, madame Le Petit montait chez elle. Les premiers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après une semaine, elle prit l’habitude de rester en arrière quelques instants. La mère se levait et disait :
— Tu ne tarderas pas, Marie.
L’on voyait de la lumière dans sa chambre par les fentes des volets. Puis, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau l’obscurité. La vieille femme s’était endormie tout de suite comme un enfant.
Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. Un soir, près de la porte, Lanterle se risqua à passer son bras autour de la taille de Marie. La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa bouche. Ce baiser rendit Lanterle fou. Il partit, et, tandis que pour rentrer au Vallon, il traversait les campagnes bleues de lune, il chantait sa joie à tue-tête. Les jours suivants, au moment du départ, ils s’embrassèrent encore près de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant sur ses lèvres la fraîcheur brûlante du baiser de son amie. Marie gagnait sa chambre et se couchait. Le sommeil était lent à venir.
Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les jours avant la rentrée au régiment.
Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, Maurice ne partit pas. Il resta, les deux bras noués autour du corps souple de Marie. Ils s’assirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux s’élevait le grand silence nocturne que traversaient les rumeurs lointaines de la ville, le bruit d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le chant incertain de quelque ivrogne regagnant son logis, ou, dans la campagne, l’aboi d’un chien à la lune ; puis c’était de nouveau la paix solennelle et muette de la nuit sous la voûte immense du ciel. L’angoisse de l’amour non satisfait les oppressait ; en vain leurs bouches s’unissaient ; les baisers passionnés dont saignaient leurs lèvres enflammaient leur désir au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé, s’arrachait à l’étreinte de son amie ; elle restait étourdie, frémissante encore. — Enfin, une nuit si douce qu’elle semblait être complice, Marie fut à lui.
Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son régiment. Il avait voulu déserter, passer en Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser sur l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener à la raison. Il partit, après des scènes déchirantes, pour sa dernière année de service.
Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait comment il supporterait, dans l’état où elle le voyait, la stricte discipline de la caserne et une absence si longue. Mais elle eut bientôt une cause d’inquiétude nouvelle et plus grave.
Il y avait à peine trois semaines que Maurice l’avait quittée, lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Elle fut accablée. Que fallait-il faire ? où se réfugier ? que dire à Maurice et à sa mère ? — Maintenant il était plus important que jamais de ne laisser soupçonner à personne sa liaison avec Lanterle. La famille de ce dernier ne reculerait devant aucune intrigue, aucune bassesse pour le détacher d’elle. Bientôt Marie, une fois passée la première crise de désespoir où elle se laissa aller, vit les choses sous un jour moins sombre.
Rien ne les retenait à Valleyres ; elles iraient s’installer à Maigny pour éviter les commérages odieux de la petite ville. Elles attendraient, pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice en octobre. Il serait temps alors. Il ne fallait pas songer à lui apprendre par lettre l’état où il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il était, cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait tout. A l’automne, lorsqu’elle l’aurait près d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un coup de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore. — Elle attendit donc octobre.
Cependant Lanterle se desséchait d’impatience ; la vie de la caserne lui devenait odieuse ; il faisait mal son service ; les punitions pleuvaient dru sur sa tête, et, en octobre, on lui refusa une permission.
Le coup fut terrible pour Marie ; que faire ? Bientôt elle ne pourrait plus cacher sa grossesse. Quitterait-elle Valleyres sans donner à Maurice la raison de son départ ? Elle en vit tout de suite l’impossibilité. Les lettres de Maurice le montraient frémissant ; le refus d’une permission attendue avec tant de fièvre avait mis le comble à sa surexcitation ; il était prêt à faire un éclat. Allait-elle égoïstement, pour plus de confort personnel, bouleverser la vie de ce malheureux garçon ? — Non, il valait mieux qu’elle fût seule à souffrir les conséquences de leur faute commune ; ces souffrances-là n’avaient rien d’irréparables, tandis que voir Maurice déserter à cause d’elle, elle ne se le pardonnerait jamais.
Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, la meilleure, lui prêchant la patience, la soumission, lui montrant leur bonheur si prochain ; elle lui tut ses préoccupations.
Maintenant le sort en était jeté ; il lui fallait rester à Valleyres, accepter l’odieux de cette situation, devenir l’objet détestable des conversations de tous. La chose était dure. Elle l’accepta de grand cœur.
Le temps vint où il fallut prévenir madame Le Petit.
Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. Elle se sentait gênée en la présence de sa mère, qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle des soupçons ? elle était plus silencieuse que de coutume. Marie hésitait encore. Comment dire une telle chose ? Enfin, un soir, — Marie dans la journée avait senti pour la première fois s’agiter en elle le petit être et ces mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme, — comme elles étaient toutes deux dans la salle à manger, elle se décida.
— Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère plus tôt que tu ne le penses ?
Elle essayait de parler gaiement, mais les mots avaient peine à sortir de sa bouche.
Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle gardait les yeux baissés, comme si elle réfléchissait, — ah ! que le silence était solennel et pesant ! — puis elle les leva vers sa fille. Marie ne lui avait jamais vu ces yeux graves et tristes.
Marie ne put supporter leur regard pénétrant. Elle se glissa vers le fauteuil de la vieille femme toujours muette, se mit à genoux, et, comme quand elle était enfant et qu’elle avait été méchante, elle enfouit sa figure dans les jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, les épaules secouées de petits frissons. La mère caressait lentement de la main les cheveux de sa fille.
Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la lampe familiale.
Comme elles étaient toutes deux couchées, Marie entendit un peu de bruit dans la chambre où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps. C’était comme une plainte à peine perceptible, puis sa mère se moucha très doucement et se retourna dans son lit. Plus tard encore, la même plainte recommença. Marie n’osait bouger ; des larmes aussi coulaient de ses yeux. Enfin le sommeil la prit.
Le lendemain la journée fut longue et triste. Madame Le Petit restait absorbée. Marie, nerveuse, troublée, se laissait aller, sans essayer de lutter, aux idées les plus sombres. Le soir vint et la veillée reprit. Madame Le Petit regardait les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain madame Le Petit laissa tomber son aiguille à tricoter sur la table. Marie tressaillit.
— Voyons, Marie, dit la vieille femme, — sa voix était pleine de tendresse, — il nous faut commencer à travailler pour ce petit.
Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. Marie tremblait qu’il n’apprît sa grossesse par des lettres de Valleyres. Mais ses parents Lanterle et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février seulement, il eut trois jours de liberté. Sur les conseils de Marie, il descendit chez son oncle Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à cinq heures, il s’échappa et courut à la rue Haute.
Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. A l’idée qu’elle avait supporté l’abominable clameur de la ville pour que lui, Maurice, n’eût pas de soucis à la caserne, il fondit en larmes. Il décida vingt choses folles et contradictoires ; il déserterait ; non, il emmènerait Marie avec lui dans sa garnison ; il l’épouserait tout de suite ; ou bien il annoncerait ses fiançailles avec elle. Marie eut toutes les peines du monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant qu’une chose à faire : prendre patience, attendre six mois encore, et garder leur secret avec plus de soin que jamais.
Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment qu’il ne put avoir une seule permission jusqu’à l’automne.
En septembre enfin, il revint libéré et choisit à Maigny un appartement meublé pour les dames Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle Lanterle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se consola pas ; elle garda un éternel grief à son mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à ce qu’elle rentrât.
Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui essaya de lui démontrer qu’il faisait une bêtise. Il descendit à la mairie, muni des papiers nécessaires — il était sans parents directs et n’avait besoin du consentement de personne — et le lendemain fut affiché au tableau des publications l’acte qui produisit un tel effet sur la calme population de Valleyres.
Maurice Lanterle et sa femme vivent à la campagne ; ils ont cinq enfants magnifiques. La société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, qui s’en passe fort bien ; elle vient rarement à la ville.
Les parents de Maurice avaient prédit les suites les plus fâcheuses à cette union disproportionnée ; ils s’étonnent encore à voir la vertu de la belle madame Lanterle et le bonheur de son époux.
A Pierre Bonnard.
Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent leurs grandes propriétés dans une autre partie de la France, avaient gardé la terre de Vouzins à quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait plus qu’une cinquantaine d’hectares, comprenant un parc immense maintenant abandonné, et, près de la loge du portier, un jardin potager avec un coin de vigne, suffisant à faire vivre Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien château avait été détruit ; on avait élevé à sa place, avant la Révolution, une maison d’un étage pour servir de pied à terre. Elle avait été inhabitée depuis la mort, sous le premier Empire, d’une chanoinesse de Vouzins. On se souvenait encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait pas le parc solitaire et magnifique, où elle se promenait, toujours vêtue de blanc, et suivie d’un grand chien danois dont elle fut la première à introduire la race dans le pays.
Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le notaire Mainguet et lui apprit qu’une lettre de l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris enjoignait de préparer la maison où son maître comptait s’installer prochainement pour finir ses jours. — L’étonnement du notaire fut proportionné à l’importance de la nouvelle. On n’avait jamais vu le duc de Vouzins dans le pays.
Les grands bourgeois de Valleyres surent la chose le soir même au Cercle où ils se réunissaient quotidiennement de quatre à six heures. — Quelle serait la vie du duc à Vouzins ? y amènerait-il un grand train de maison ? donnerait-il des fêtes ? aurait-il un équipage de chasse ? Et surtout quelle serait son attitude vis-à-vis de la société de la petite ville ? ferait-il des visites ? se présenterait-il au Cercle ? — Telles étaient les questions que ces messieurs brûlaient de se poser les uns aux autres ; mais ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, se bornant à émettre quelques prudentes hypothèses sur les causes de la venue du duc, à échanger quelques rares souvenirs sur la chanoinesse de Vouzins, — et ils rentrèrent en hâte chez eux pour y annoncer la grande nouvelle.
Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, dans le cercle de famille, que les Vertôt étaient les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins, ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent quatre-vingt-huit, acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur Allemand. — Le vieux baron de Morteuse, ayant allumé une seconde bougie dans son triste cabinet, étudia le tableau des alliances de sa famille jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, en quatorze cent soixante et six, d’Aline de Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre de Vouzins.
Pendant les quinze jours qui suivirent, le Cercle fut animé. L’octogénaire monsieur Charles Lanterle, qui n’y était pas venu depuis dix ans, y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique ; les titres des de Vouzins furent énumérés. Ils ne comptaient pas moins de trois branches ducales ; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers, anciennement du marquisat de Vouzins, changé en duché par Louis XIV ; la seconde des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept cent dix-huit, par l’alliance avec René de Mirecourt, dernier représentant de l’illustre famille de ce nom ; la troisième, de Vouzins d’Arthus, duché en dix-sept cent trente-sept sous le Roi Bien-Aimé. Le duc actuel de Vouzins-Baufflers, chef de la famille, avait un fils de vingt-sept ans, qui portait le titre de Prince de Viane. Sa fille venait de mourir à vingt-neuf ans ; elle avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.
« Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse d’un air dédaigneux, non sans s’être assuré que monsieur Duret, dont la fille était maintenant comtesse Perquer de Bonnenfant, n’était pas dans la salle.
Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita pas moins d’intérêt. Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, établit, au café de la Cloche d’or, devant un groupe d’amis politiques, que la grande élévation et fortune de la famille, dont l’ancienneté n’était du reste pas contestable, dataient des succès de l’adorable marquise Henriette auprès du grand Roi, et de ceux de la duchesse Louise à la cour du Régent. Il cita Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte de Saint-Simon sur les de Vouzins : « Gens ambitieux et de plaisir, d’une présomption incroyable de s’égaler aux premières familles du royaume et se servant, pour parvenir à leurs fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire ; ils ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant leurs femmes au besoin. »
Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui descendait au marché, que le duc était à Vouzins depuis la veille au soir, et l’on attendit, avec un calme qui n’était qu’apparent, ses premières démarches.
L’on vit cette auguste personne à la messe le dimanche suivant. Tout Valleyres était là ; ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient les cent pas sur la place.
On pensait que le duc arriverait en voiture à deux chevaux, non, il vint à pied. C’était un grand vieillard paraissant avoir une soixantaine d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant trois pointes sur un front uni, une courte barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin. De l’avis unanime des femmes, c’était un très bel homme. Il était vêtu de deuil et ne portait à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il fût — monsieur Allemand s’en était assuré — haut dignitaire de plusieurs ordres. Il passa par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur un banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, avait fait installer près du chœur. Il suivit l’office avec déférence ; l’assistance n’avait d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la tristesse qu’on lisait sur son visage ; les enfants se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc fût triste.
La messe terminée, il s’en alla rendre visite à monsieur le curé ; puis il passa dans la Grand’Rue, s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien connu, acheta quelques gâteaux que, malgré les protestations de madame Joseph toute troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il emporta lui-même en un petit paquet de papier blanc, et il regagna Vouzins, distant d’une demi-lieue sur le coteau.
Tous les dimanches le duc revint à la messe ; mais on ne le voyait pas à Valleyres dans la semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent en relations avec lui furent Mainguet, le notaire, et le jeune docteur Barbeau, qui fut mandé à Vouzins, un jour que le duc était souffrant.
Tout se traita désormais par l’entremise de Larrivée, qui devint un personnage. On le fit causer ; l’on eut ainsi quelques détails sur la vie du duc. Il menait l’existence la plus simple ; Larrivée lui servait de valet de chambre, la femme de Larrivée de cuisinière ; il n’avait pour l’instant ni voitures ni chevaux ; son seul luxe était de manger dans de la belle vaisselle plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, descendait dans le parc où il passait la matinée, dînait à l’ancienne mode à deux heures, soupait à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque jour était semblable au précédent. — Le docteur Barbeau et le notaire eurent peu à ajouter à ces renseignements. Monsieur le duc était avec eux d’une politesse si exquise qu’elle en était déconcertante, mais il ne leur parlait que d’affaires de leur service.
Pendant la première année que le duc passa à Vouzins, rien ne fut plus digne que la conduite des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne le rencontraient qu’à la messe ; mais peut-être le duc, son deuil fini, sortirait-il de sa retraite ? Ils gardaient donc l’allure qui convenait à leur rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire ; pourtant, puisqu’ils appartenaient au même monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes étaient-ils épiés. Mais le duc de Vouzins-Baufflers passait droit et ne regardait personne.
Une année s’écoula sans apporter aucun changement dans la conduite du duc. Il devint bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites et ne recevrait pas ; l’espoir de le voir au Cercle s’évanouit. On commença à le critiquer ; il fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux lorsque l’on prononçait son nom. Il s’était sans doute ruiné par sa vie folle à Paris et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins pour ses vieux jours. — Mais on sut par Mainguet, dont la présence avait été nécessaire pour dresser certains actes, que le duc avait de très grands revenus et que ce n’était pas par manque d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.
Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale inévitable, quelque mari trompé et furieux, pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc qu’entre hommes.
Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. Le duc ne sortait jamais de son parc. Les seules dépenses qu’il se permît étaient celles d’un journalier qui venait nettoyer les allées et, sous sa direction, couper les branches mortes ou planter de nouveaux arbres pour remplacer ceux que le temps avait séchés, mais jamais on ne mit à bas un arbre encore vivant. Telles étaient les seules occupations de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas souffrir de sa solitude.
La seconde année de son séjour, il commença à s’absenter deux ou trois fois par mois. La curiosité des bourgeois de Valleyres était portée à son comble par la retraite absolue dans laquelle le duc vivait. On le suivit jusqu’à Maigny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait un nouveau billet et continuait sa route. Il allait sans doute à Livray. Là on perdait sa trace. Il disparaissait sans peine dans les rues étroites et enchevêtrées de cette grande ville de cent mille habitants. Les bruits les plus étranges couraient sur son compte. En fait, l’on ne savait rien de précis.
A l’automne de l’année suivante, monsieur Léon de Barbeau vint de Paris passer un mois chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon de Barbeau avait mené dans la capitale une vie facile, dépensant la part d’héritage que lui avait laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, lequel, lorsqu’il eut amassé cent mille francs de rente à Roubaix, rentra au pays et se fit appeler de Barbeau. — L’on eut par lui quelques renseignements. Au Cercle, il raconta que le duc de Vouzins avait quitté Paris inconsolable de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. Elle vivait avec lui, étant séparée de son mari, personnage fort peu recommandable. — Ici, monsieur le baron de Morteuse murmura une phrase indistincte. Ses voisins de gauche crurent entendre les mots : « La caque », ceux de droite, les mots « le hareng ». Monsieur de Barbeau continua. — Le duc et sa fille ne s’étaient plus quittés du jour où elle était rentrée au foyer paternel. Seule la mort avait rompu ce long et merveilleux attachement, et l’estime de tous avait suivi le duc dans sa retraite.
Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui avait vécu à Paris, mais non point dans le monde auquel appartenait le duc de Vouzins. Ces faits si précis et si plausibles, qui furent corroborés par d’autres rapports, changèrent l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint un modèle de vertu paternelle. Huit jours avant, il n’était qu’un grand seigneur libertin.
C’est à peu près vers ce temps que je le vis dans des circonstances propres à frapper fortement mon imagination enfantine. Je ne l’avais aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement de son regard m’avait, comme tous, surpris. Je regardais avec émotion et curiosité ce vieillard grand seigneur, qui ne parlait à personne. Ne représentait-il pas le monde parisien le plus aristocratique, celui que les romans de Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon père, m’avaient révélé ?
J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, je m’étais égaré près de Vouzins, occupé à poursuivre dans les haies des moineaux que je tirais avec une petite fronde. Sur la haie du parc, je vis un oiseau que je pris d’abord pour un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus attentivement, je reconnus bientôt pour être un « bec croisé » ; l’espèce en est rare dans le pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. Il alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans hésiter, je franchis la haie et, étouffant le bruit de mes pas, je me glissai dans le taillis. J’étais enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il s’envola à toutes ailes ; au même moment, apparut dans l’allée tournante, à trois mètres de moi, le duc de Vouzins.
Il n’était plus temps de songer à m’enfuir ; aussi je restai blotti dans mon buisson, espérant que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit un pas encore et regarda le taillis où j’étais blotti ; puis il s’arrêta. J’avais une peur telle que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux larges ouverts étaient braqués sur moi ; il allait sans doute m’apostropher brusquement. — Cela dura quelques secondes. J’eus alors la sensation nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée était ailleurs ; le sang-froid me revint et j’observai le vieillard immobile. Je fus terrifié par l’aspect de ses yeux ; dans leur azur pâle une flamme étrange dansait ; quelque chose de trouble brûlait en eux. — Je n’avais vu un regard pareil qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté presque devant moi ; on me dit alors qu’on l’avait surpris en train de voler une fille derrière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce moment-là les yeux de ce voleur de filles.
Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison où je ne racontai pas mon aventure. Depuis, je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses yeux avaient repris leur tristesse première.
Les années passèrent sans apporter le moindre changement dans sa vie. On ne le voyait jamais à Valleyres que le dimanche pour la messe. Il quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, pour des voyages de vingt-quatre heures dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. Le regard éteint de son œil disait une douleur ineffaçable, que rien ne pouvait user.
Quinze années durant, il mena une existence muette et ordonnée. Quinze ans après son arrivée, il ignorait encore les grands bourgeois de Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, n’en était pas moins immense.
Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une dépêche du commissaire de police de Livray. Il se rendit dans cette ville sur-le-champ et en revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre de monsieur le duc de Vouzins-Baufflers, qui était mort subitement à Livray, où il se trouvait de passage. — Telle fut la version officielle. Cependant la vérité finit par percer. Le duc avait été frappé d’une attaque d’apoplexie dans une maison louche de la ville haute, où il se trouvait dans une compagnie défendue par les lois de nos pays, qui ont sagement fixé la limite où les jeux cessent d’être innocents.
L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita peu d’attention. Il avait disparu depuis longtemps d’un monde où l’on oublie vite ; à Paris, quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.
Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, dans le caveau familial à côté de sa fille.
A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en maître sur Vouzins abandonné.
Quelques années plus tard, j’étais à Paris pour faire mes études. J’y voyais assez souvent un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été honoré de la confiance entière du duc de Vouzins ; il avait gardé pour lui du respect mêlé d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin et je ne voulus pas l’attrister en les lui racontant.
Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au duc à Valleyres, l’égarement de ses yeux lorsque je l’avais rencontré dans l’allée de son parc, ses courses secrètes à Livray, ce que je savais de sa mort, avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais dans son existence un mystère dont peut-être maître Lefranchenet me livrerait la clef.
Je poussai donc mon vieil ami à me parler de son client et, un soir, — nous avions dîné en tête à tête dans son petit appartement de la Cité — il me fit le récit suivant.
— Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens excessifs ; l’un d’eux fut le compagnon de de Rancé, fondateur de la Trappe ; les autres ont mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles et d’aventures. Il y a en eux quelque chose d’inquiet ; ils ne connaissent pas la mesure, abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent que dans l’outrance.
Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, lui aussi, une destinée peu commune, mais tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le tenir sage, on lui fit épouser une Italienne de grande famille qui lui donna deux enfants. Le second, qui porta le titre de prince de Viane, coûta, en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, l’aînée, fut élevée au couvent. Le duc, resté veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans l’ordre des choses ; il aimait le plaisir et eut des maîtresses dans tous les mondes sans se fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son éducation, il n’eut rien de plus pressé que de la marier à Charles-Auguste, prince de Danzig.
J’assistai au mariage, car j’avais été nommé conseil de la princesse. Le duc avait alors quarante ans, mais les années n’avaient pas marqué sur lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa tête fine. Il n’y eut qu’un cri dans l’église lorsqu’il amena sa fille à l’autel ; il paraissait plus jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, que le monde voyait pour la première fois, étonna. Il y avait dans cette jeune fille de dix-huit ans, une gravité qui n’était pas de son âge.
Un an plus tard, Marie-Anne était séparée de son mari qui, après six mois de mariage, était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, et le duc offrit à sa fille le premier étage de son hôtel du faubourg Saint-Germain.
Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir un tiroir de son bureau. Il en sortit une miniature qu’il me donna.
— C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur miniaturiste du temps, d’après le portrait célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de Danzig. Elle avait alors vingt-trois ans.
Je pris la miniature et restai, à la regarder, muet d’admiration. La princesse était représentée à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. Sur un cou allongé se dressait une tête petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge, de lourds cheveux ; les tempes étaient plates ; l’arc délié des sourcils se relevait un peu à la pointe, donnant au visage quelque chose de méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, luisants et durs, étranges comme les yeux d’émail de quelques bronzes antiques. La bouche aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire ; la gorge, basse, montrait des chairs pleines, mates et sensuelles, — Ingres seul a su peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait donner une idée de la beauté de la ligne sinueuse et renflée qui montait des méplats du dos, aperçu de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.
Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image de cette femme et, à la contempler, mille pensées confuses et troublantes montaient en moi. C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la mort de laquelle il s’était retiré du monde !
Maître Lefranchenet m’observait.
— Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune homme ? Si je vous laissais aller, vous bâtiriez un merveilleux roman, vous diriez ce que tous ont dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. Donnez ce portrait à un psychologue, il croira lire dans une âme. Comme lui, vous penserez que cette femme n’est pas de celles qui se résignent et que la soumission chrétienne lui est inconnue. Vous direz que son mariage malheureux devait certainement marquer le commencement d’une carrière agitée, forte et retentissante. Le mot de « plaisir » n’a pas de sens ici, mais bien celui de « passion ». Et si vous vous rappelez qui était sa mère, vous déclarerez que c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant de son visage, vous évoquerez les personnages héroïques des chroniques italiennes, et vous conclurez que si une femme pareille aimait, ce devait être jusqu’à la mort, et que son amour profond ne reculerait pas devant le crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que Point ne faulx ! est la devise hautaine de sa famille et que ces gens-là ont toujours considéré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec lequel on a les rapports que l’on a entre gens du même monde, en somme. — Pesez tout cela et faites votre nouvelle.
Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles avec vivacité, prit un temps, puis changeant de ton, il continua sur un mode tout différent.
— Littérature, reprit-il, littérature ! Vous vous tromperiez comme tant d’autres s’y sont trompés. Toutes les conjectures que l’on fit à l’époque furent vaines comme le vent. Les conclusions de l’apparence corporelle à l’âme qui réside en le corps sont décevantes. Sous le visage tragique de cette jeune femme vivait une âme unie comme un étang limpide. — Ayant quitté son mari, la princesse de Danzig mena chez son père l’existence la plus régulière, la plus calme. Elle ne se laissait pas aborder ; nul homme ne put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur de Sanois, lui fit la cour la plus longue, la plus respectueuse, — sans succès. Il faillit mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne l’avoir pu toucher, alla s’ensevelir dans le silence d’un trou de province pareil à ce Valleyres dont vous venez.
Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez pas, fut complet. Voici que le duc de Vouzins, sa fille étant rentrée chez lui, commença à changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter ses compagnons de plaisir, le cercle où il jouait, le foyer de la danse à l’Opéra. L’on apprit qu’il avait donné, comme adieu, des perles magnifiques à une belle fille qui l’occupait alors. On se demanda quelle serait la nouvelle trouvaille du grand seigneur libertin ? — L’on attendit en vain. Le duc n’afficha plus ni femme du monde, ni fille de l’Opéra. Les plaisanteries ne manquèrent pas ; mais le duc n’en tint nul compte. A quarante-deux ans, jeune et encore beau, il cessa de s’amuser pour se consacrer tout à sa fille.
La chose fit sensation dans Paris. Pendant trois mois, autant que la beauté et la sagesse de la princesse de Danzig, la réforme de son père remplit les conversations. On ne savait à quoi attribuer un changement si grand ; l’on chercha la main des prêtres ; on ne la trouva pas. Marie-Anne et le duc étaient corrects au point de vue religieux, comme il convenait dans leur haute position sociale, mais sans ferveur. Le dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin et se confessaient une fois l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.
La vie du duc et de sa fille continua à être un objet d’édification pour le monde. Ils montaient à cheval le matin ; le soir, allaient aux réceptions de leurs amis ou aux Italiens. Mais le duc ne quittait pas sa fille — ; on ne pouvait les inviter l’un sans l’autre ; pour un peu on l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. Il n’avait pas vieilli ; la princesse était alors telle que vous l’avez admirée dans son portrait ; ils formaient un couple superbe. Plus d’une fois, sans doute, des étrangers les prirent pour mari et femme.
Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce qu’il considérait comme un mot heureux de vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas envie de sourire, — et le mot tomba dans le silence.
Maître Lefranchenet continua.
— Le seul reproche qu’on pût leur adresser, fut de s’isoler trop. Maintenant ils montraient l’un et l’autre moins de goût pour les plaisirs mondains ; on ne les vit plus au bal ou au théâtre ; ils ne sortaient guère que pour monter à cheval, recevaient de rares amis ; ils avaient renoncé à suivre les chasses à courre de leur cousin, le duc de Vouzins d’Artus ; ils ne passaient plus l’automne à la campagne comme ils l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils Paris un mois dans l’année. Ils restaient continuellement enfermés dans leur hôtel du faubourg Saint-Germain, dont le jardin immense leur offrait, l’été, l’ombre de ses arbres centenaires.
Moi-même j’avais peu d’occasions de les voir, lorsque — il y avait six ans que Marie-Anne était séparée de son mari — un procès compliqué, qui lui vint d’Italie avec un héritage, m’obligea à lui rendre de nombreuses visites. La princesse me recevait le plus souvent dans son appartement privé qui occupait le premier étage à l’aile droite de l’hôtel au-dessus de celui de son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on entrait d’abord dans une salle d’attente où, derrière un paravent, était dressé pour la nuit le lit d’une femme de chambre de confiance qui ne quittait jamais sa maîtresse. C’était ensuite un salon assez vaste puis un cabinet de toilette, salle de bain, enfin, dans l’angle même, la chambre à coucher de la princesse. Ainsi toutes les pièces ouvraient l’une sur l’autre ; il n’y avait ni escalier ni couloir de service — Marie-Anne s’en plaignit devant moi à son père — et la seule entrée était par cette salle qu’habitait chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. Je pus ainsi m’assurer de la créance qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient représenté la princesse de Danzig comme recevant secrètement M. de Sanois, la nuit. Non, par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette femme hautaine restait pure.
Était-elle heureuse ? Je ne le crois pas. Les années, qui auraient pu lui être clémentes, avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle était autrefois précise dans ses paroles, décidée dans ses actions ; maintenant je la trouvais souvent songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation, elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. Elle avait alors des yeux étranges, striés de lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. A ces moments-là, je me surpris, moi aussi, à laisser trotter mon imagination, à faire de la littérature. Je songeais à mademoiselle Rachel que j’avais vue autrefois dans Phèdre. Seule la tragédienne avait évoqué, au même degré que la princesse de Danzig, l’idée des profondeurs mystérieuses d’un être que dominent les forces redoutables du mal. — Mais Marie-Anne revenait à elle ; je reprenais aussitôt mon sang-froid, mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était née tragique, me disais-je alors, elle l’était dans la vertu, comme elle l’eût été dans le vice.
Autant qu’elle j’admirais le duc son père ; je savais ce qu’était sa race excessive et sensuelle qui se rue au plaisir, comme un Anglais spleenétique à l’alcool. De léger, il était devenu grave, et je ne cessais de m’émerveiller à la pensée que la seule présence de sa fille avait pu à ce point changer son âme. Pendant quelques années, je les vis ainsi donner, dans le calme impressionnant du vieil hôtel, le plus rare exemple et le plus beau de devoir paternel et filial.
Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour l’autre, lorsque la fièvre typhoïde enleva en quelques semaines Marie-Anne de ce monde. Le désespoir de son père fut immense ; c’est alors qu’il prit la résolution de se retirer dans sa propriété longtemps négligée de Valleyres. Il me reçut peu après la mort de sa fille et, lorsque je me trouvai en face de lui, je ne pus m’empêcher de pousser un cri de surprise. J’avais quitté un homme jeune, brillant, avec à peine quelques poils blancs dans la moustache, — je voyais maintenant un vieillard. La douleur et la lassitude de vivre se lisaient sur chacun des traits de son visage. Il avait laissé pousser sa barbe ; elle était, ainsi que sa chevelure, toute blanche. D’une voix changée, il m’indiqua quelques dispositions à arrêter, me donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis prenant congé de moi avec plus d’émotion que je ne pouvais en attendre de ce grand seigneur indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, la miniature que vous avez devant vous.
Ainsi parla maître Lefranchenet.
J’avais repris la miniature entre mes mains. Et, à la regarder, je ressentis plus forte encore l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord éveillée en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient s’animer de lueurs inquiétantes. Leur regard me défiait. — Il devait y avoir plus de choses dans la vie de cette femme que n’en avait devinées la courte philosophie de maître Lefranchenet.
Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de la candeur et du manque de pénétration dont le récit de mon vieil ami donnait la preuve évidente.
Depuis, je repensai souvent à l’histoire du duc de Vouzins et de sa fille. Le mystère qu’elle enfermait me tentait sans cesse ; des doutes obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. Pourtant les détails si précis donnés par maître Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne, l’arrangement même de son appartement, la garde continuelle que montait la femme de chambre... non, c’était impossible. Il fallait admettre qu’un coup de la grâce avait touché ces âmes ardentes.
Mais à d’autres moments, je revoyais l’image de la princesse de Danzig, son visage énigmatique et pervers ; — ou bien, surgissait devant moi, comme en un jour lointain, l’apparition inoubliable du parc de Vouzins, une figure bouleversée où brûlaient des yeux de péché et de crime. Et parfois aussi, je songeais à la fin honteuse de ce vieillard...
Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet mourut.
Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, du Quartier latin et que je me dirigeais vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin éventré de deux rues. L’on perçait à travers ce vieux quartier une trouée pour une des larges voies modernes qui coupent maintenant la ville.
Sur la palissade en planches qui isolait les travaux de la rue, était collée une petite affiche écrite à la main, où je lus :
Pour les amateurs, à vendre sur place et à l’amiable quelques matériaux de démolition provenant de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers.
Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai en face de ce qui restait de l’hôtel. Les deux façades, sur cour et sur jardin, avaient été abattues.
L’on voyait de ma place les arbres tordus et magnifiques qui allaient disparaître. Les matériaux de démolition que l’on offrait à vendre, étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques de cheminées, une paire de chenets, laissés là comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du groupe de ses camarades pour me les montrer.
Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait la vue de ces lieux où s’étaient écoulées deux vies si exceptionnelles. Je demandai la permission de m’avancer au milieu des décombres.
Il ne restait debout que les deux grands murs des faces latérales. L’ouvrier me suivait, tandis que ses compagnons, la nuit arrivant, se préparaient à quitter leur besogne. Il me donnait des détails.
— L’hôtel avait été construit au commencement du XVIIIe siècle, dit-il, pour une duchesse de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.
Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux sur la vie des grands seigneurs d’autrefois. Je l’écoutais distraitement. Il le remarqua et, piqué, voulut me prouver qu’il avait raison.
— Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a trouvé en démolissant ? Un escalier secret pris dans l’épaisseur du mur et qui allait du rez-de-chaussée jusqu’à la chambre de la duchesse. Il s’amorçait en bas dans une boiserie et arrivait au premier étage dans le pan coupé, derrière une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés qu’on ne l’a découvert qu’en enlevant les boiseries elles-mêmes, et que les propriétaires de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, qu’avait fait construire et que connaissait seule la première duchesse de Vouzins. Les boiseries étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a pas voulu les conserver ; il les a fait mettre en pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, un si beau travail !
Je ne l’écoutais plus.
Mais lui, la main tendue, montrait les traces de l’escalier tournant que l’on apercevait encore dans l’obscurité grandissante et qui menait à l’aile droite de l’hôtel, de la chambre à coucher du duc de Vouzins-Baufflers à celle de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.
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| Mademoiselle Bourrat | |
| Louis Marthe | |
| Madame Duret, née de Barthes | |
| Marie Le Petit | |
| Le duc de Vouzins-Baufflers |
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