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ADVIS
POUR DRESSER
UNE
Bibliothèque

Présenté à Monseigneur le Président
de Mesme

Par Gabriel NAUDÉ
Parisien

Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)

PARIS
Isidore LISEUX, Éditeur
Rue Bonaparte, no 2
1876

C. Motteroz

Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.

L’Advis pour dresser une bibliothèque est un de ces livres d’érudition aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile, l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres, parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 livres.

Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal Borromée, en 1608 ; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France, mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces infatigables adversaires de toute idée un peu neuve : « Qu’on leur donne à manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande innovation. » A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes, il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps.

Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia l’Advis que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir, sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les Pyramides et le temple de Salomon ; il y a là un étalage un peu enfantin, mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes ; on se convainc qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et demi de date ; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du temps et de l’esprit humain : comme la mer, il se retire d’un côté pour se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, comme idées générales, l’Advis pour dresser une bibliothèque reste un modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière qui en résulte est saine ; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces majestueux « réservoirs » du génie de l’homme, et surtout la soif de connaître.

Alcide Bonneau.

AU LECTEUR

Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable : je n’avois point pensé à le tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies ; je me suis en fin résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public, auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy louer ta bienvueillance et courtoisie : sinon je te supplieray de vouloir au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur.

ADVIS
POUR DRESSER
Une Bibliothèque

Présenté à Monseigneur le Président de MESME

Juvat immemorata ferentem
Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri

Horat. lib. 1. Epist. 19.

Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le service que je vous dois m’obligent : puis qu’il est vray qu’entre le nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque.

Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute sorte de blasme et de calomnie.

Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences, de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs, sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à propos de deux autres sortes de personnes, Consules fiunt quotannis et novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur.

Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres. Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et généreuse entreprise.

C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus dignement acquitter qu’un autre ; je vous diray librement que si vous n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos, vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et à la curiosité de vos amis ; mais aussi de se conserver le nom d’une des meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France ; puis que vous avez tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets particuliers et non communs.

Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles, pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes ; il est besoin d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque manque ou défaut, adeo nihil est ab omni parte beatum.

CHAPITRE I
On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy.

Or d’autant, Monseigneur, que toute la difficulté de ce dessein consiste à ce que le pouvant exécuter avec facilité, vous jugiez qu’il soit à propos de l’entreprendre, il est nécessaire, auparavant que de venir aux préceptes qui peuvent servir à cette exécution, de vous déduire et expliquer les raisons qui doivent vraysemblablement vous persuader qu’elle est à vostre advantage, et que vous ne la devez en aucune façon négliger. Car, pour ne point nous esloigner de la nature de cette entreprise, le sens commun nous dicte que c’est une chose tout à fait louable, généreuse et digne d’un courage qui ne respire que l’immortalité, de tirer de l’oubly, conserver et redresser comme un autre Pompée toutes ces images, non des corps, mais des esprits de tant de galands hommes qui n’ont espargné ny leur temps ni leurs veilles pour nous laisser les plus vifs traicts de ce qui estoit le plus excellent en eux. Aussi est-ce une pratique à laquelle Pline le jeune, qui n’estoit pas des moins ambitieux d’entre les Romains, semble nous vouloir particulièrement encourager par ces beaux mots du cinquiesme de ses Épistres, Mihi pulchrum in primis videtur, non pati occidere quibus æternitas debetur[1]. Joint que cette recherche curieuse et non triviale et commune peut légitimement passer pour un de ces bons présages desquels parle Cardan au Chapitre de signis eximiæ potentiæ[2], parce qu’estant extraordinaire, difficile et de grande despence, il ne se peut faire autrement qu’elle ne donne sujet à un chacun de parler en bons termes et quasi avec admiration de celuy qui la pratique : Existimatio autem et opinio, dit le mesme Autheur, rerum humanarum reginæ sunt[3]. Et à la vérité si nous ne trouvons point estrange que Démétrius ait fait monstre et parade de ses instrumens de guerre et machines vastes et prodigieuses, Alexandre le Grand de sa façon de camper, les Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire mesme Salomon de son Temple, et les autres de choses semblables ; d’autant que Tybère remarque fort bien dans Tacite, cæteris mortalibus in eo stare consilia quid sibi conducere putent, principum diversam esse sortem, quibus omnia ad famam dirigenda : combien d’estime devons-nous faire de ceux qui n’ont point recherché ces inventions superflues et inutiles pour la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il n’y avoit aucun moyen plus honneste et asseuré pour s’acquérir une grande renommée parmy les peuples, que de dresser de belles et magnifiques Bibliothèques, pour puis après les vouer et consacrer à l’usage du public ? Aussi est-il vray que cette entreprise n’a jamais trompé ny déceu ceux qui l’ont bien sceu mesnager, et qu’elle a tousjours esté jugée de telle conséquence, que non seulement les particuliers l’ont fait réussir à leur avantage, comme Richard de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, Sirlette, vostre grand père Messire Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, le chevalier Anglois Bodleui, feu M. le Président de Thou, et un grand nombre d’autres, mais que les plus ambitieux mesmes ont tousjours voulu se servir d’icelle pour couronner et perfectionner toutes leurs belles actions, comme l’on fait de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre et d’ornement à tout le reste de l’édifice. Et ne veux point d’autres preuves et tesmoins de mon dire que ces grands Roys d’Égypte et de Pergame, ce Xercès, cet Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse d’Arragon, Matthieu Corvin, et ce grand Roy François premier, qui ont tous affectionné et recherché particulièrement (entre le nombre presque infini de beaucoup de Monarques et Potentats qui ont aussi pratiqué cette ruse et stratagème) d’amasser grand nombre de Livres, et faire dresser des Bibliothèques très-curieuses et bien fournies : non point qu’ils manquassent d’autres sujets de louange et recommandation, s’en estant assez acquis dans les triomphes de leurs grandes et signalées victoires ; mais parce qu’ils n’ignoroient pas que les personnes quibus sola mentem animosque perurit gloria, ne doivent rien négliger de ce qui les peut facilement eslever au suprême et souverain degré d’estime et de réputation. Et de plus si on demandoit à Sénèque quelles doivent estre les actions de ces forts et puissans Génies qui semblent n’estre mis au monde que pour opérer des miracles, il respondroit infailliblement, Neminem excelsi ingenii virum humilia delectant et sordida, magnarum rerum species ad se vocat et allicit[4]. C’est pourquoy, Monseigneur, il semble estre à propos, puis que vous dominez et tenez le dessus en toutes les actions signalées, que vous ne demeuriez jamais dans la médiocrité ès chose bonne et louable ; et puis que vous n’avez rien de bas et de commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus tous les autres l’honneur et la réputation d’avoir une Bibliothèque la plus parfaite et la mieux fournie et entretenue qui soit de vostre temps. Finalement si ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette entreprise, je me persuade au moins que celle de vostre contentement particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire résoudre : car s’il est possible d’avoir en ce monde quelque souverain bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je croy certainement qu’il n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle Bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des Livres, ut illi sint cœnationum ornamenta, quam ut studiorum instrumenta[5], puis qu’il se peut à bon droit nommer au moyen d’icelle Cosmopolite ou habitant de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, tout voir, et ne rien ignorer, bref puis qu’il est maistre absolu de ce contentement, qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, le prendre quand il veut, le quitter quand il luy plaist, l’entretenir tant que bon luy semble, et que sans contredit, sans travail et sans peine il se peut instruire, et connoistre les particularitez plus précises de

Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre
En terre, en mer, au plus caché des Cieux.

[1] Epist. 5.

[2] Lib. 3. De utilit. capienda ex advers.

[3] Ibidem.

[4] Epist. 39.

[5] Seneca c. 9. lib. 1. De tranquillit.

Je diray donc pour le résultat de ces raisons, et de beaucoup d’autres, qu’il vous est plus facile de concevoir qu’à nul autre de les exprimer, que je ne prétends point par icelles vous engager à une despence superflue et grandement extraordinaire, n’estant point de l’opinion de ceux qui croyent que l’or et l’argent sont les principaux nerfs d’une Bibliothèque, et qui se persuadent (n’estimans les Livres qu’au prix qu’ils ont cousté) que l’on ne peut rien avoir de bon s’il n’est bien cher. Combien que ce ne soit pas aussi mon intention de vous persuader que ce grand amas se puisse faire sans frais ny bourse deslier, sçachant bien que le dire de Plaute est aussi véritable en cette occasion qu’en beaucoup d’autres, Necesse est facere sumptum qui quærit lucrum : mais bien de vous faire voir par ce présent discours, qu’il y a une infinité d’autres moyens desquels on se peut servir avec beaucoup plus de facilité et moins de despence pour parvenir et toucher finalement au but que je vous propose.

CHAPITRE II
La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une Bibliothèque.

Or entre iceux, Monseigneur, j’estime qu’il n’y en a point de plus utile et nécessaire que de se bien instruire auparavant que de rien advancer en cette entreprise, de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément garder pour en venir à bout. Ce qui se peut faire par deux moyens assez faciles et asseurez : le premier desquels est de prendre l’advis et conseil de ceux qui nous le peuvent donner, concerter et animer de vive voix, soit qu’ils le puissent faire, ou pour estre personnes de lettres, bon sens et jugement, qui par ce moyen sont en possession de parler à propos et bien discourir et raisonner sur toutes choses : ou bien parce qu’ils poursuivent la mesme entreprise avec estime et réputation d’y mieux rencontrer et d’y procéder avec plus d’industrie, de précaution et de jugement, que ne font pas les autres, tels que sont aujourd’huy Messieurs de Fontenay, Halé, du Puis, Riber, des Cordes, et Moreau, l’exemple desquels on ne peut manquer de suivre ; puis que suivant le dire de Pline le jeune, Stultissimum esset ad imitandum, non optima quæque sibi proponere[6] : et que pour ce qui est de vostre particulier, la diversité de leur procédé vous pourra tousjours fournir quelque nouvelle addresse et lumière qui ne sera, peut estre, pas inutile au progrez et à l’avancement de vostre Bibliothèque, par la recherche des bons livres, et de ce qui est le plus curieux dans chacune des leurs. Le second est de consulter et recueillir soigneusement le peu de préceptes qui se peuvent tirer des livres de quelques Autheurs qui ont escrit légèrement et quasi par manière d’acquit sur cette matière, comme par exemple, du conseil de Baptiste Cardone, du Philobiblion de Richard de Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du livre de Possevin, De cultura ingeniorum, de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, et de toutes les diverses Tables, Indices et Catalogues : et se régler aussi sur les plus grandes et renommées Bibliothèques que l’on ait jamais dressées, veu que si l’on veut suivre l’advis et le précepte de Cardan, His maxime in unaquaque re credendum est qui ultimum de se experimentum dederint[7]. En suitte dequoy il ne faut point obmettre et négliger de faire transcrire tous les Catalogues, non seulement des grandes et renommées Bibliothèques, soit qu’elles soient vieilles ou modernes, publiques ou particulières, et en la possession des nostres ou des estrangers : mais aussi des Estudes et Cabinets, qui pour n’estre cognus ny hantez demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne semblera point estrange et nouveau si on considère quatre ou cinq raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La première desquelles est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des autres Bibliothèques, si l’on ne sçait par le moyen des Catalogues qui en sont dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur impression. La troisiesme, d’autant qu’un esprit généreux et bien nay doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un blot, tout ce que les autres possèdent en particulier, ut quæ divisa beatos efficiunt, in se mixta fluant. La quatriesme, parce que c’est faire plaisir et service à un ami quand on ne luy peut fournir le livre duquel il est en peine, de luy monstrer et désigner au vray le lieu où il en pourroit trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le moyen de ces Catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas par nostre seule industrie sçavoir et connoistre les qualitez d’un si grand nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos de suivre le jugement des plus versez et entendus en cette matière, et d’inférer en cette sorte : puisque ces livres ont esté recueillis et achetez par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de l’estre, pour quelque circonstance qui nous est incognue. Et en effect je puis dire avec vérité, que pendant l’espace de deux ou trois ans que j’ay eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les Libraires, je luy ay veu souvent acheter de si vieux livres et si mal couverts et imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et esmerveiller tout ensemble : jusques à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les circonstances pour lesquelles il les achetoit, ses causes et raisons me sembloient si pertinentes, que je ne seray jamais diverti de croire qu’il est plus versé en la cognoissance des livres, et qu’il en parle avec plus d’expérience et de jugement qu’homme qui soit non seulement en France, mais en tout le reste du monde.

[6] Lib. 1. epist. 5.

[7] Lib. 3. De utilit. cap. ex advers. cap. de contemptu.

CHAPITRE III
La quantité de livres qu’il y faut mettre.

Cette difficulté première estant ainsi déduite et expliquée, celle qui la doit suivre et costoyer de plus près nous oblige à rechercher s’il est à propos de faire un grand amas de Livres, et rendre une Bibliothèque célèbre, sinon par la qualité, au moins par la nompareille et prodigieuse quantité de ses volumes. Car il est vray que c’est l’opinion de beaucoup, que les Livres sont semblables aux loix et sentences des Jurisconsultes, lesquelles æstimantur pondere et qualitate, non numero, et qu’il appartient à celuy là seul de discourir à propos sur quelque poinct de doctrine, qui s’est le moins occupé à la diverse lecture de ceux qui en ont escrit. Et en effect il semble que ces beaux préceptes et advertissemens moraux de Sénèque, Paretur librorum quantum satis est, nihil in apparatum. Onerat discentem turba, non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere, quam errare per multos. Quum legere non possis quantum habeas, sat est te habere quantum legas[8], et plusieurs autres semblables qu’il nous donne en cinq ou six endroits de ses Œuvres, puissent aucunement favoriser et fortifier cette opinion par l’auctorité de ce grand personnage. Mais si nous la voulons renverser entièrement pour establir la nostre, comme plus probable, il ne faut que se fonder sur la différence qu’il y a entre le travail d’un particulier et l’ambition de celuy qui veut paroistre par le moyen de sa Bibliothèque, ou entre celuy qui ne veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy qui ne cherche qu’à contenter et obliger le public. Car il est certain que toutes ces raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction de ceux qui veulent judicieusement et avec ordre et méthode faire quelque progrez en la Faculté qu’ils suivent, ou plustost à la condamnation de ceux qui tranchent des sçavans et contrefont les capables, encores qu’ils ne voyent non plus ce grand amas de Livres qu’ils ont fait, que les bossus (ausquels le Roy Alphonse avoit coustume de les comparer) cette grosse masse qu’ils portent derrière eux. Ce qui est à bon droict blasmé par Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et plus ouvertement encore quand il dit : Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, quarum dominus vix tota vita sua indices perlegit[9] ? comme aussi par cet Épigramme qu’Ausone avec beaucoup de grace et naïfveté addresse ad Philomusum,

Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,
Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas ;
Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,
Omnia mercatus, cras citharœdus eris.

[8] Epist. 2. lib. 4. — Lib. 1. De tranquillit. cap. 9.

[9] Lib. 1. De tranquill. cap. 9.

Mais vous, Monseigneur, qui estes en réputation de plus sçavoir que l’on ne vous a peu enseigner, et qui vous privez de toute sorte de contentement pour jouyr et vous plonger tout à fait dans celuy que vous prenez à courtiser les bons Autheurs, c’est à vous proprement à qui il appartient d’avoir une Bibliothèque des plus augustes et des plus amples qui ait jamais esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir qu’il n’a tenu qu’au peu de soin que vous aurez eu de donner cette pièce au public et à vous mesme, que toutes les actions de vostre vie n’ayent surpassé les faits héroïques de tous les plus grands personnages. C’est pourquoy j’estimeray tousjours qu’il est très à propos de recueillir pour cet effect toutes sortes de Livres (sous quelques précautions néantmoins que je déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque dressée pour l’usage du public doit estre universelle, et qu’elle ne peut pas estre telle si elle ne contient tous les principaux Autheurs qui ont escrit sur la grande diversité des sujets particuliers, et principalement sur tous les Arts et Sciences, desquels si on vient à considérer le grand nombre dans le Panepistemon d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue fort exact qui en a esté dressé depuis peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge par la grande quantité de Livres qui se rencontre ordinairement dans les Bibliothèques sur dix ou douze d’icelles, du plus grand nombre qu’il en faudroit avoir pour contenter la curiosité des lecteurs sur toutes les autres. D’où je ne m’estonne point si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit amassé pour cet effet non cent mil volumes, comme veut Cedrenus, non quatre cens mille, comme dit Sénèque, non cinq cens mille, comme l’asseure Josèphe, mais sept cens mille, comme tesmoignent et demeurent d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, Sabellic, et Volaterran[10] : ou si Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly deux cens mille, Constantin six vingts mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur Gordian le jeune, soixante et deux mille, Epaphroditus, simple Grammairien, trente mille, et si Richard de Bury, M. de Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait si bonne provision, que le seul Catalogue de chacune de leurs Bibliothèques peut faire un juste volume. Aussi faut-il confesser qu’il n’y a rien qui rende une Bibliothèque plus recommandable que lors qu’un chacun y trouve ce qu’il cherche, ne l’ayant peu trouver ailleurs, estant nécessaire de poser pour maxime, qu’il n’y a livre, tant soit-il mauvais ou descrié, qui ne soit recherché de quelqu’un avec le temps, parce que, suivant le dire du Poëte Satyrique,

Mille hominum species, et rerum discolor usus,
Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno[11],

et qu’il est des lecteurs comme des trois conviez d’Horace,

Poscentes vario nimium diversa palato[12],

les Bibliothèques ne pouvans mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque animal trouve ce qui luy est propre : Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum[13]. Et de plus il faut encore croire que tout homme qui recherche un livre le juge bon, et le jugeant tel sans le pouvoir trouver, est contraint de l’estimer curieux et grandement rare, de sorte, que venant en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, il se persuade facilement que le maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes intentions qui l’excitoient à le rechercher, et en suitte de ce conçoit une estime nompareille et du maistre et de la Bibliothèque : laquelle venant puis après à estre publiée, il ne faut que peu de rencontres semblables, jointe à la commune opinion du vulgaire, cui magna pro bonis sunt[14], pour satisfaire et récompenser un homme qui a tant soit peu l’honneur et la gloire en recommendation de tous ses frais et de toute sa peine. Et de plus si on veut entrer en considération des temps, des lieux, et des inventions nouvelles, personne de jugement ne peut douter qu’il ne nous soit maintenant plus facile d’avoir des milliers de livres qu’il n’estoit aux anciens d’en avoir des centaines, et que par conséquent ce nous seroit une honte et un reproche éternel si nous leur estions inférieurs en ce point, où ils peuvent estre surmontez avec tant d’avantage et de facilité. Finalement, comme la qualité des livres augmente de beaucoup l’estime d’une Bibliothèque envers ceux qui ont le moyen et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il advouer que la seule quantité d’iceux la met en lustre et en crédit, tant envers les estrangers et passans, que beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ny la commodité de la fueilleter aussi curieusement en particulier, comme il leur est facile de juger promptement par le grand nombre de ses volumes qu’il y en doit avoir une infinité de bons, signalez et remarquables. Toutesfois pour ne laisser cette quantité infinie ne la définissant point, et aussi pour ne jetter les curieux hors d’espérance de pouvoir accomplir et venir à bout de cette belle entreprise, il me semble qu’il est à propos de faire comme les Médecins, qui ordonnent la quantité des drogues suivant la qualité d’icelles, et de dire que l’on ne peut manquer de recueillir tous ceux qui auront les qualitez et conditions requises pour estre mis dans une Bibliothèque. Ce que pour connoistre il se faut servir de plusieurs diorismes et précautions, qui peuvent estre beaucoup plus facilement pratiquées à la rencontre des occasions par ceux qui ont une grande routine des livres, et qui jugent sainement et sans passion de toutes choses, que déduites et couchées par escrit, veu qu’elles sont presque infinies, et que, pour le confesser ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent les opinions communes, et tiennent du Paradoxe.

[10] Lib. 22. lib. 1. De tranquil. c. 9. — L. 12. Antiq. Jud. cap. 2. — L. 6. Noct. Attic. cap. ult. — Enneade 6. lib. 7. — Lib. 17. Antrop. Alexand. ab Alexand. — Lib. 2. cap. 30. Zonaras. Plutarch. in Syll.

[11] Pers. sat. 5.

[12] Lib. 2. epist. 2.

[13] Epist. 118.

[14] Senec. ep. 118.

CHAPITRE IV
De quelle qualité et condition ils doivent estre.

Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo, Tostat, Salmeron, pour la Positive ; de sainct Thomas, Occham, Durand, Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la Scholastique ; des Cours Civil et Canon ; Balde, Barthole, Cujas, Alciat, du Moulin, pour le Droict ; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase, Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine ; Ptolomée, Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie ; Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique ; Diophante, Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour l’Arithmétique ; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes : et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de spécifier et nommer précisément.

Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin, Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien ; et aussi leurs meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra trouver : ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue, comme les peintures en leur propre jour : pour ne rien dire de la nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute.

Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc.

En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée : ce qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs.

Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu, comme Sanchez qui a traicté amplement de Matrimonio, de Sainctes et du Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier de volucri arborea, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil : ce qui se doit entendre de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict, Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la profession que l’on suit soit préférée aux autres.

En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité (sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes, Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus ; et finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé.

Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont tout changé l’Astronomie ; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et Crollius la Médecine ; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et non jamais préveues : je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun,

Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum :

et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions, lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de tous intérests,

Nullius addictus jurare in verba magistri,

elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration, qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres et de mérite.

On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation, avec les redites, des autres : comme l’on voit par effet que Reuchlin qui a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique, ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en escrire depuis eux.

De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires,

Rara juvant, primis sic major gratia pomis,
Hybernæ pretium sic meruere rosæ.

Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques, et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum, Tagliacotius de la façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale, Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles, et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y amusent ; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux, comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses ; et ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition.

Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence, qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et les principaux poincts de la Philosophie et Théologie : il y a bien de l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M. de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un Thalmud ou un Alcoran qui vomissent mille blasphèmes contre Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant ce qui est dit par le Psalmiste, Salutem ex inimicis nostris, et de manu omnium qui oderunt nos, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes ; et pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée : je croy qu’il n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque (sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques, tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze, Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius, Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres de moindre conséquence, quos fama obscura recondit.

Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels que sont le Thalmud, les Conciles, la Bibliothèque des Pères, Thesaurus Criticus, Scriptores Germanici, Turcici, Hispanici, Gallici, Catalogus testium veritatis, Monarchia Imperii, Opus magnum de balneis, Authores Gyneciorum, De morbo Neapolitano, Rhetores antiqui, Grammatici veteres, Oratores Græciæ, Flores Doctorum, Corpus Poetarum, tous ceux qui contiennent de semblables recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques : d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher une infinité de livres grandement rares et curieux ; secondement, parce qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque ; tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux ; et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne, estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils contiennent.

Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents, qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun,

quorumque ex ore profuso,
Omnis posteritas latices in dogmata ducit,

et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments, papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et mesprisez : aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise, Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont beaucoup plus rudes et grossiers : d’autant que tout ainsi que l’on ne peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne doit espérer aucune utilité ou profit manifeste.

Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires, Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage, estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces mentionnés ; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens, et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme : joint que n’estant permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, ut etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum est appareat[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent.

[15] Seneca, epist. 8.

Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres, et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive, dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy, pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans, desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois par Symmaque de semblables narrations, Sine argumento rerum loquacitas morosa displicet[17].

[16] 17. aphorism. sect. 1.

[17] Lib. 10. epist. 51.

Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité, semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté dans ses œuvres,

laudator temporis acti,
Præsentis censor, castigatorque futuri[18] :

la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens, ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après l’avoir remaschée tout le temps de leur vie : d’où ce n’est point chose extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses graces et libéralitez à nostre préjudice : certes, je ne croy pas qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité,

Sumpserunt artes hac tempestate decorem,
Nullaque non melior quam prius ipsa fuit :

ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du sien, Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam parit, hominis est culpa, non temporis. D’où l’on peut inférer que ce seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle, Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux Interprètes d’Aristote ; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le Code et le Digeste ; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo, auprès de celle de S. Thomas ; Clavius, Maurolic et Viette, auprès d’Euclide et Archimède ; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et Plutarque ; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et d’Avicenne ; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron ; Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live ; et Corneille, Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez : veu que si le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort peu qui les surpassent.

[18] In arte Poet.

La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part ; le dire de Sénèque estant très-véritable, Non est facile inter magna non desipere[19], et ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, M. Tullii oratio fertur optima quæ maxima, ne pouvant estre appliqué à ces livres monstrueux et Gigantins : comme en effet il est presque impossible que l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination ; ou au contraire ce qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer, polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion,

rudis indigestaque moles,
Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,
Non bene junctarum discordia semina rerum[20].

Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara, l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et celles d’une infinité de Philosophes et Médecins ; tant est véritable ce qu’a fort bien dit S. Thomas, Nusquam ars magis quam in minimis tota est, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de ses petites Elégies,

Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,
Quam quos nulla satis Bibliotheca capit.

[19] 6. Quæstion. nat. cap. 18.

[20] Ovid. 1. Metamorph.

Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir quand elles sont recueillies et ramassées en un volume : et tel négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes. Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens, parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon droict comme Virgile des abeilles,

Ingentes animos angusto in corpore versant[21] :

il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes.

[21] Georgic.

La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza, Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes, Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement. Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes, et que la plupart des Pères estoient Platoniciens : ce qui dura jusques à ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes : en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle, Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie ; les autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte Calphurne,

Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis
Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim[22].

De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius, Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot : que nous faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus, Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant,

Decerpunt flores, et summa cacumina captant[23].

Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator, qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques ? Et quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne ? Certes, il me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse.

[22] Eclog. 7.

[23] Lib. 16. de Subtil. Exercitat. 324. 340.

Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse, Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez : comme s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer facilement à un besoin : ou que ce ne fust pas une chose misérable et digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire. Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,

tanta est penuria mentis ubique,
In nugas tam prona via est ![25]

C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus estimez et les moins communs ; j’estime, Monseigneur, sous le respect de vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques ; que non pas de toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit tousjours faire des Autographes ; ou de ces deux sortes de Manuscripts que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les autres.

[24] Lib. de ratione corrigendi veteres auct.

[25] Palingen. lib. 3. Zodiaci.

[26] In Præfat. Gram. Græc.

[27] L. 17. de variet. in Bibliot.

[28] Lib. de ratione corrigendi veteres autores.

J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la République de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue, quoy que l’Autheur ne soit pas estimé ; et en pratiquer ainsi une infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire eu esgard à leur propre usage et nature.

CHAPITRE V
Par quels moyens on les peut recouvrer.

Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle qualité il les convient prendre et choisir ; celuy qui suit maintenant doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct, est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune façon. Tolerabilius enim est, faciliusque, dit Sénèque, non acquirere quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit quam quos deseruit. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre et dépérir faute d’en avoir le soin : suivant quoy Ovide et les plus sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de bien conserver que d’acquérir,

Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri.

Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres : comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent, parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en sorte,

Ut quæ non prosunt singula, multa juvent :

Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.

Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de dresser une Bibliothèque : car cette chose estant commune et divulguée, il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible : comme il est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes, que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare, et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence. Succedentibus, dit-il, prosperis, Regiæ majestatis consecuti notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum sæcularium Bibliothecas[29] : et un peu après, Præstabatur nobis aditus facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere perscrutandas ; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi ; tunc nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia, et cistulæ solvebantur, etc. A quoy il adjouste encore les divers voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues, Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs charges : mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut décédé ; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées, descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription, Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana.

[29] Philobiblion, cap. 8.

Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes, pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique[30] ; et ce, d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et vestement : de manière qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez, réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de superfluité.

[30] De tranquill.

Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres, celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne ; celle de Lescurial par la grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze ; l’Ambroisienne de Milan par nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et de la ruine de celle de Pinelli ; celle de Leyde par plus de deux cens Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son testament ; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père, laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu.

Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier, est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que d’empescher,

Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis :

combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si on les prenoit en divers endroits et pièces après autres ; pourveu néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville,

Quo primum nata est tempore, magna fuit :

estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, libros faciendi non erit finis ; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le temps de leur vie ; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir atteindre en fait de Bibliothèque.

Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis estrangers et marchands forains ; il seroit bien à propos de pratiquer le mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre.

Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus, qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il convient apporter à cette difficulté est de considérer que les Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et autres foibles considérations, comme sont le Froissard que certains marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le Bocace des Nobles malheureux qui en estoit estimé cent, le Missel et la Bible de Guinart, les Heures que l’on dit bien souvent n’avoir point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les Tite-Live et autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et registres de leur Faculté.

J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres, soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte de n’avoir pas bien rencontré ; la liberté de leurs discours, le peu d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat, Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques, tesmoin le Traicté des Druides de M. Marsille, l’Histoire et le Traicté des Magistrats François de M. Grangier, la Géographie de M. Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la France.

Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque. Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par l’exemple de Pogius, qui trouva le Quintilian sur le comptoir d’un Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par celuy de Papire Masson qui rencontra l’Agobardus chez un Relieur qui en vouloit endosser ses livres, et de l’Asconius qui nous a esté donné par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le prescrire comme une règle générale et nécessaire.

CHAPITRE VI
La disposition du lieu où on les doit garder.

Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns : et à dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté.

Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun dire,

Carmina secessum scribentis et otia quærunt,

nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune disgrace ou incommodité manifeste.

Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine pourriture qui s’attache insensiblement aux livres ; et que les greniers et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes, neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites : sinon le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des autres saisons qui seront plus humides.

Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à observer : la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque (quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement, sinon celles qui donneront jour à quelque table ; d’autant que par ce moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs, espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres : où au contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres, parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en recevoir de nouvelles ; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, Austri auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes, parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits, offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et conservent assez bien les livres et papiers.

CHAPITRE VII
L’ordre qu’il convient leur donner.

Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder les livres dans une Bibliothèque : car il n’y a point de doute que sans icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict, puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison, s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature, quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit[31], gouverner, entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et maintenir nostre corps ; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine sur la fin de sa Bibliothèque Françoise, ou les caprices que Jules Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du Psalmiste, Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me, pour distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et précautions ; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce dire de Cicéron, Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert[32]. C’est pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine, Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque : comme en Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets, Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous : en suitte les Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques, Docteurs meslez, Historiens ; et finalement les Hérétiques. En Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle, Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella, Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier, Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres ; et faire ainsi de toutes les Facultez : avec ces cautions qu’il faut observer soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet, estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis ; et qu’au pis aller il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux où finit chaque Faculté : mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les autres chacun en leurs places ; d’autant que par ce moyen ils s’en porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce se trouve sous le nom de son Autheur : d’autant que pour éviter les incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées jusques aux plus précises et particulières de leurs parties.

[31] Aristot. 8. Politic.

[32] 2. De Orat.

Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et estimée : joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point. Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées, lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie, suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et les opinions des autres.

CHAPITRE VIII
L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.

Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de Typotius, Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine lenocinio[33], de dire quelques mots en passant de la monstre extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque, puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que suivant le dire du mesme Autheur, Omnis apparatus bellicus, omnes machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem comparata sunt. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de frais et despences inutiles ; c’est que les anciens y ont encore esté moins retenus que nous : car si nous voulons en premier lieu considérer quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques, Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans prodigalité.

[33] Lib. De fama.

[34] Apud Lipsum, Syntag. de Biblioth. cap. 9. et 10.

Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver ; si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques fleurons, avec le nom des Autheurs : pourquoy faire on aura recours au Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des volumes.

Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,

Et Curios jam dimidios, humeroque minorem
Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem ;

nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.

Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais sur des tablettes qui cachent toutes les murailles ; et qu’au lieu de telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres, et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.

Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le lieu ; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables, tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes, papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux qui négligent d’en faire provision.

CHAPITRE IX
Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque.

Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin et usage principal : car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la Nature, perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini ostenderet : scias illam spectari voluisse, non tantum aspici[35]. C’est pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,

Vile latens virtus : quid enim demersa tenebris
Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,
Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36] ?

Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres ; jusques là mesmes que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres ; et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on puisse entrer librement et sans difficulté ; toutes les autres, comme celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican ; des Médicis, et de Pierre Victor à Florence ; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à Padoue ; des Jacobins à Boulogne ; des Augustins à Crémone ; du Cardinal Siripand à Naples ; du Duc Fédéric à Urbain ; de Nunnesius à Barcelonne ; de Ximénès à Complute ; de Renzovius à Bradenberk ; des Foulcres à Ausbourg ; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T… à Paris, qui sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire, extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en icelle.

[35] Seneca de vita beata, cap. 32.

[36] Claudian. de 4. Consul. Honorii.

Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus, Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois la charge de celle d’Alexandrie ; Varro et Hyginus qui ont gouverné celle du Mont Palatin à Rome ; Leidrat et Agobard celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne ; Petrus Diaconus celle du Mont Cassin ; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican ; Sabellius celle de Venise ; Vuolphius de Basle ; Gruterus de Heidelberc ; Douza et Paulus Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé ; comme après Budé, Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la diligence extrême qu’il y apporte.

Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie ; et dans l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes ; afin de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides ; veu principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit et de l’usage que l’on en tire : et que pour ce qui est particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel il disoit en ses Épistres,

Odisti claves et grata sigilla pudico :
Paucis ostendi gemis, et communia laudas.

Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté : secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir, chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils auroient besoin : tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de volumes ; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté : ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé : et ceux qui auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant, Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé, et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté, faisant voir sous le titre de Bibliotheca Memmiana, ce qu’il y a si long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes, la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé sur l’ignorance de tous les hommes : sous le voile de laquelle je vous supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.

Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at tu,
Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37].

[37] Virg. Eclog. 7.

FIN.

TABLE
DES
POINCTS PRINCIPAUX
QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS

 
PAGES.
Chapitre I. — On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy
Chapitre II. — La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une Bibliothèque
Chapitre III. — La quantité de Livres qu’il y faut mettre
Chapitre IV. — De quelle qualité et condition ils doivent estre
Chapitre V. — Par quels moyens on les peut recouvrer
Chapitre VI. — La disposition du lieu où on les doit garder
Chapitre VII. — L’ordre qu’il convient leur donner
Chapitre VIII. — L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter
Chapitre IX. — Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque

ACHEVÉ DIMPRIMER
CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE
RUE DU DRAGON, 31
A PARIS
Le 10 Septembre 1876

PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE
Papier de Hollande, titres en rouge et noir

SINISTRARI (R. P.). De la Démonialité et des animaux Incubes et Succubes ; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard.
5 fr.
ULRICH DE HUTTEN. Julius, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape Jules II à la porte du Paradis (1515) ; traduction nouvelle par Edmond Thion, texte Latin en regard.
3 fr. 50
LUTHER. La Conférence entre Luther et le Diable au sujet de la messe, racontée par Luther lui-même ; traduction nouvelle par Isidore Liseux, texte Latin en regard.
4 fr.
THÉODORE DE BÈZE. Épître de Maître Benoît Passavant au Président Lizet, traduite pour la première fois du Latin macaronique de Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard.
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PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain : De la vie de ceux qui sont allez demourer à Genève : faict en forme de Dialogue (1556).
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LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE, leur nombre, celuy des Religieux et Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (Opuscule anonyme du XVIIe siècle).
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REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS, pour les induire à vivre en paix à l’advenir (1576).
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LA MOTHE LE VAYER. Hexaméron rustique, avec la clef des personnages.
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LA MOTHE LE VAYER. Soliloques sceptiques.
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POGGE. Les Bains de Bade au XVe siècle.
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HENRI ESTIENNE. La Foire de Francfort [Exposition universelle et permanente au XVIe siècle] ; traduit pour la première fois par Isidore Liseux, texte Latin en regard.
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JOACHIM DU BELLAY. Divers Jeux rustiques.
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JOACHIM DU BELLAY. Les Regrets.
3 fr. 50
VIVANT DENON. Point de Lendemain. Conte dédié à la Reine ; avec ornements typographiques de Marillier.
4 fr.

Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens et modernes (envoi franco sur demande).

Paris. — Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.

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