
HENRI ARDEL
PARIS
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Published 4 April 1906.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
A TOI, CHÉRIE,
ce souvenir de Venise, connue et aimée ensemble.
H. A.
L’ABSENCE
— Jacqueline, mon amour, ma précieuse petite fiancée, ne pleurez pas ainsi ! Soyez brave, par pitié pour votre ami qui est à bout de courage, maintenant que les minutes près de vous sont comptées !
La violence de l’émotion cassait la voix de Pierre Chartrans, la faisait presque rude, malgré la douceur des mots.
Debout près de la jeune femme, devant la flambée claire du feu, il l’attira d’un geste qui l’enveloppait toute, très tendre ; et il écarta le menu chiffon de batiste où elle enfouissait son visage. Des lèvres, alors, il but les larmes qui mouillaient les paupières et dont la brûlure marbrait la peau fine, fleurant la violette. Sans un mot, sans un mouvement, elle resta blottie sur sa poitrine.
Et un silence tomba dans le salon où la lampe, voilée de rose, épandait une clarté souriante sur les tentures claires et les meubles laqués de blanc, sur la profusion des bibelots, dispersés parmi les fleurs et les plantes vertes, sur les tables, les étagères, même sur le piano à queue où demeurait, encore ouverte, la partition qu’elle avait, une dernière fois, feuilletée pour Pierre Chartrans.
Oh ! ce décor riant, contemplé dans l’angoisse d’une séparation qui durerait des mois et des mois !… De toute son âme d’homme passionnément épris, Chartrans en éprouva la poignante ironie. Pas même une heure, et il serait parti. Non plus pour revenir bien vite, comme il l’avait fait tant de fois depuis le jour d’avril où, visiteur correct, il avait osé s’aventurer, enfin, à aller présenter ses hommages à Mme Jacqueline Nozales, la délicieuse petite veuve du docteur Nozales… Mais parti pour mettre entre elle et lui des centaines et des centaines de lieues.
Comment avait-il accepté ce poste au loin, dans une région perdue d’Indo-Chine, hypnotisé par l’espoir d’obtenir ainsi l’avancement qui lui permettrait d’épouser Jacqueline Nozales ?… Sa résolution lui paraissait monstrueuse et folle, impossible à réaliser, à cette heure de l’adieu, où il sentait, dans ses bras, la jeune forme souple, alors qu’il avait, sous ses lèvres, le visage exquis dont ses yeux et sa bouche possédaient maintenant l’inguérissable soif.
Cependant, c’était pour elle qu’il partait, pour gagner la fortune qu’il n’avait pas à lui offrir… Une fortune encore bien indigne de cette créature de luxe, qui lui semblait un joyau si précieux qu’à peine il pouvait croire qu’elle dût lui appartenir jamais. Près d’elle, il ne se jugeait même pas un homme du monde lui qui, depuis sa jeunesse de boursier, sorti d’une humble famille bretonne, bataillait âprement pour s’ouvrir un chemin. Mais les éclatants succès d’examen qui l’avaient fait classer, en toutes les écoles où il passait, comme un sujet remarquable, lui avaient valu surtout, devenu homme, des postes difficiles ; non une position assez sûre pour qu’il lui fût possible d’épouser la femme qu’il avait souhaitée sienne du premier jour où il l’avait aperçue.
C’était dans la cohue d’une fête de charité, au ministère des colonies, où un ami l’avait entraîné, alors qu’il venait d’arriver à Paris, en congé, retour du Soudan. Et, tout de suite, il l’avait remarquée, encore qu’elle fût entourée de femmes jolies pour la plupart. Mais il avait été irrésistiblement attiré par la grâce capiteuse du corps onduleux et fin que trahissait la coupe hardie de la robe ; par le charme d’un visage très jeune, dont l’expression était moqueuse et câline, sous les cheveux sombres, moirés d’or, qui semblaient ombrer le velours de longs yeux tendres, rieurs comme la bouche caressante, où la lèvre supérieure saillait un peu, ainsi que chez les tout petits.
Habillée de blanc, coiffée d’une capeline printanière toute fleurie, elle avait l’air d’une gamine de vingt ans ; et, tout d’abord, il l’avait prise pour une jeune fille, très peu expert dans les nuances de la toilette féminine. Il avait demandé qui elle était ; et il avait appris que, depuis cinq années déjà, elle était veuve d’un médecin, le docteur Nozales, enlevé par la diphtérie qu’il avait prise à un enfant qu’il soignait. Elle l’avait pleuré très sincèrement, semblait-il. Mais les jours avaient passé. Et Jacqueline Nozales avait à peine vingt-sept ans.
Elle menait une existence de jolie femme très mondaine et très courtisée, sous la vague tutelle de son père, le conseiller à la Cour Paul Sourdis, qui l’adorait et, habitué de vieille date à faire toutes ses volontés, l’escortait partout où l’appelaient son caprice et son besoin d’incessantes et multiples distractions. Il n’avait pas de fortune. Elle non plus, son mari étant seulement « un garçon d’avenir » quand elle l’avait épousé. Or l’avenir lui avait été soudain enlevé. C’est pourquoi les bonnes âmes ne pardonnaient à Jacqueline Nozales ni son élégance ni ses brillantes relations et ne lui ménageaient point les suppositions malveillantes. Pourtant, personne n’aurait pu articuler contre elle une accusation précise ; même les femmes qui supportaient le plus mal son incontestable séduction, même les hommes qu’exaspérait sa coquetterie qui les attirait et les retenait, frémissants et charmés.
Tous ceux que Pierre Chartrans avait interrogés sur elle célébraient — plutôt librement — « la jolie petite Mme Nozales ». Mais nul n’avait pu lui attribuer un amant « reconnu », si flirt qu’elle fût. Et elle l’était, avec une franchise tranquille, impertinente et adorable !
Pierre s’était fait présenter dans un élan qu’il n’avait pu raisonner ensuite, conquis comme jamais, dans sa vie d’homme, il ne l’avait été. Et le soir de ce même jour, quand il essayait, en vain, de retrouver la maîtrise de lui-même et de fuir la vision tentatrice de Jacqueline Nozales, tout à coup, la pensée impérieuse s’était précisée dans son esprit que, si elle voulait bien le lui permettre, il ferait d’elle, non sa maîtresse comme les autres le souhaitaient, mais sa femme, afin qu’elle demeurât sienne à jamais.
Sa femme ! Cet être créé pour le luxe !… La première fois qu’il était entré chez elle, qu’il l’avait aperçue dans son salon aux soieries pâles, saturé par l’odeur forte des mimosas et des tubéreuses, où les visiteuses, les visiteurs — très nombreux — bavardaient, flirtaient, potinaient autour de la table à thé, sous la lumière voilée des lampes, il s’était senti écrasé de l’audace de son rêve.
Sa femme — à lui qui était condamné à vivre hors de France, — cette Parisienne adulée, qui avait l’air d’une précieuse petite divinité mondaine, sous la longue robe noire scintillante de jais, des roses glissées dans la haute ceinture qui enserrait sa taille menue. Très vive, de son pas glissant, elle allait d’un groupe à un autre, assise une seconde, puis debout à l’autre extrémité du salon pour offrir une tasse de thé, ou immobilisée un instant à bavarder, avec une drôlerie prime-sautière, sous la lampe-phare qui avivait l’éclat de sa peau blonde.
Causant peu, parce qu’il ne savait pas la langue des salons, Chartrans se sentait tel un voyageur débarqué sur une terre inconnue. Mais la seule vue de Jacqueline Nozales lui était une joie. De nouveau, il subissait, jusqu’à l’ivresse, le charme de sa forme harmonieuse, de son sourire changeant, de ses prunelles chaudes et caressantes, très vite moqueuses, sous les paupières longues qu’elle avait une manière à elle de soulever, comme un voile qui s’écarte pour laisser luire la lumière.
Avec une jouissance qui ne s’émoussait pas, il contemplait la tête fine dont la forme parfaite se dessinait sous la torsade des cheveux. Il suivait les jeux multiples de sa physionomie mobile qui, tour à tour, lui donnait un air de petite fille naïve ou malicieuse, et de femme brûlée par l’amour dont le baiser devait être affolant.
Sans doute, elle avait senti cet attrait violent qu’elle exerçait, une fois de plus ; et, peut-être, sa vanité féminine s’était trouvée satisfaite que l’adorateur nouveau fût un homme réputé de grande valeur, encore qu’il lui parût une façon de paysan du Danube.
Elle était restée à causer avec lui, après être venue lui offrir des sandwichs et du thé. Enfoncée dans une bergère, les plis étincelants de sa robe perlée ruisselant autour d’elle, sur le tapis où se découpait la pointe de son soulier verni, elle l’interrogeait sur ses séjours en Chine et en Afrique, d’un air très intéressé, levant vers lui de grands yeux veloutés dont la flamme l’éblouissait.
Ce qu’elle lui disait, il eût été bien incapable d’en apprécier la valeur. Il n’entendait que le chant de sa voix ; il ne voyait que la ligne capricieuse de la bouche humide où les dents luisaient… Ni ce jour-là, ni les autres qui avaient suivi, il n’avait tenté de juger Jacqueline Nozales, de démêler quelle personnalité de femme enfermait son enveloppe charmante. Elle était, tout à coup, entrée souverainement dans sa vie d’austère travailleur, et, avec une allégresse et une espérance divines, il s’était reconnu vaincu.
Tous les propos — légers, hardis, malveillants, ou insolemment flatteurs — qu’il avait entendu tenir sur cette jolie femme, trop seule, ces propos qui avaient parfois cinglé sa jalousie jusqu’à la torture, n’avaient pu arracher de son être l’impérieux désir qu’elle devînt sa femme.
Il était possible, en effet, comme beaucoup le répétaient, qu’elle fût fragile, imprudente, coquette… oh ! oui coquette ! dans un besoin d’être courtisée, recherchée, choyée, qui était peut-être un des secrets de son irrésistible charme… Oui, son esprit avait la mobilité d’une eau fuyante et la légèreté d’un chiffon de tulle… Oui, son cœur était un temple fermé où la seule idole adorée n’était peut-être qu’elle-même… Mais aussi, elle était spontanément bonne, généreuse jusqu’à la prodigalité, dévouée à ses amis, alors même que sa parole vive les égratignait sans scrupule, fussent-ils présents… Et puis, comme elle savait être câline et tendre quand elle voulait… Et désirable toujours ! à en faire perdre toute raison aux plus forts et aux plus sages…
Tout l’été, Pierre Chartrans s’était absorbé dans son rêve, qu’il n’osait lui faire connaître tant il s’épouvantait d’un refus — probable — qui pouvait l’éloigner d’elle, lui, le rude prolétaire, épris d’une patricienne. Pourtant, en ses minutes de sagesse, il s’effrayait, étant sans fortune, des besoins de luxe qu’il lui voyait. Elle était incapable de résister au désir de posséder un bibelot, une toilette, un bijou qui la tentait ; même n’eût-elle pas du tout les moyens d’en acquitter le prix… Et alors, pour payer sa dette — si la nécessité l’y contraignait — se livrant trop volontiers à toute sorte d’échanges, de ventes, de trafics, avec une de ces complaisantes marchandes, un peu louches, que trouve toujours une jolie femme, élégante et sans fortune.
Que de fois, Pierre avait bondi, en son for intérieur, de n’avoir pas qualité pour lui interdire de tels marchés, dont elle parlait sans façon devant lui. Car, d’instinct, confiante en la protection qu’il devait savoir donner, elle avait pris l’habitude de le traiter en confident et en ami.
D’ailleurs, elle ne s’agitait nullement de s’endetter, quitte à s’affoler tout à coup si ses embarras d’argent s’accentuaient outre mesure. Alors, elle appelait son père à son aide ; et lui, incapable de la gronder, — d’autant qu’à sa manière, il n’était pas plus sage qu’elle-même, — s’appliquait à parer aux plus difficiles éventualités. L’orage passé, elle n’y pensait jamais plus et s’en allait, insouciante, vers de nouveaux tracas.
Mais, en somme, elle eût fort aimé être délivrée à jamais de ces maussades soucis ; et, avec une franchise d’enfant terrible, elle déclarait bien haut qu’elle se remarierait très volontiers si le mariage devait lui épargner les ennuis d’argent.
C’est alors que Pierre, — qui avait entendu maintes fois ses propos à ce sujet, — s’était mis à faire agir toutes les influences, à assiéger les ministères pour obtenir un poste important qui lui permettrait d’offrir à la jeune femme la confortable sécurité qu’elle souhaitait.
Et ce qu’il avait reçu, c’était, sur la frontière de Chine, une difficile mission, très avantageuse quant aux résultats pécuniaires et aux conséquences honorifiques, mais en un tel pays perdu, si difficile à atteindre, qu’il n’eût pu songer à y emmener sa jeune femme. Accepter ce poste, faire ce sacrifice d’une année d’absence, c’était ensuite un avancement certain qui lui assurait, cette fois, une situation brillante. Mais partir encore ! Et partir sans elle !… Lui, d’ordinaire si résolu, sentait sa volonté devenir aussi incertaine qu’une volonté d’enfant.
Un soir que, l’été venu, à Trouville, il se trouvait seul près d’elle, sur la plage un peu désertée, après la grande semaine, enhardi soudain par la nuit, par la douceur de la trouver amicale et confiante, il avait laissé échapper l’aveu qui, depuis tant de mois, était sur ses lèvres.
En commençant, il n’osait pas la regarder. Puis, avec des yeux qui la suppliaient, il avait tourné la tête vers elle. Sous l’aveuglante clarté des lampadaires du Casino dont l’orchestre jouait une ardente valse tsigane, il l’avait vue aussi nettement qu’en plein jour. Toute droite dans les plis de son long manteau de drap blanc, ses mains, dont l’une était dégantée, jointes sur ses genoux, elle l’écoutait sans un mouvement, une mystérieuse expression dans ses prunelles arrêtées sur lui, tandis qu’il disait ce qu’il pouvait lui offrir.
Était-elle mécontente, satisfaite, anxieuse, ou simplement surprise ? Il se l’était demandé, angoissé, toute la nuit qui avait suivi son aveu, après qu’elle l’avait prié, avec un joli sourire, de lui donner le loisir de réfléchir à sa soudaine prière.
Obstinément, afin de pouvoir espérer, il cherchait à retrouver dans son souvenir l’expression du visage, si charmant sous le grand chapeau de tulle, mis pour la soirée du Casino. Elle l’avait remercié très affectueusement, avec de gentilles paroles qui n’étaient certes pas des mots d’amoureuse. Mais il n’avait jamais espéré que Jacqueline Nozales serait amoureuse de lui. Il souhaitait seulement qu’elle lui permît de l’adorer et d’écarter d’elle tout souci autant qu’il le pourrait humainement.
Et elle avait consenti. Même, elle lui avait offert, — très sincère, — de partir avec lui, à la fin de l’automne ; car elle avait l’humeur aventureuse, et l’imprévu d’une vie nouvelle, en pays exotique, la tentait fort. Mais lui, qui savait quelle serait cette vie, avait résisté courageusement à la tentation de l’emporter tout de suite, comme une proie sans prix.
Elle avait été la fiancée séduisante, fantasque, insaisissable, — de cœur et de pensée, — qu’il pressentait. Elle s’était laissé gâter et adorer avec une bonne grâce parfaite. Son humeur capricieuse, autant qu’un ciel d’avril, ne l’avait pas entraînée en de trop violentes lubies. Et, d’ailleurs, elle savait si bien se faire pardonner ses « mauvaises lunes », comme elle disait en souriant, avec une moue d’enfant confuse et câline.
Lui, n’avait jamais osé lui avouer qu’il était douloureusement jaloux des mille pensées et fantaisies qui absorbaient son esprit mobile ; des distractions dont elle se montrait friande et insatiable ; des hommes qu’elle recevait, qu’elle rencontrait dans le monde, qui lui formaient une véritable cour, soigneusement entretenue.
Avec épouvante, il avait vu arriver la date immuable de son départ, hanté par la tentation de démissionner et de rester en France, près d’elle. Mais alors, sans fortune comme elle, il la perdait. Et il avait accepté l’épreuve d’un départ solitaire dont elle se montrait désolée, se faisant, pour lui, affectueuse comme jamais elle ne l’avait été. En effet, il lui était très pénible de voir souffrir et très doux d’être aussi souverainement aimée.
Seulement, à distance, Chartrans n’avait pas imaginé que ce lui serait une pareille torture de la laisser derrière lui…
Toujours blottie dans ses bras, elle pleurait silencieusement. Sans parler, lui non plus, il caressait les cheveux, d’un geste presque machinal, écrasé par le sentiment des minutes qui s’écoulaient, les dernières avant la longue séparation.
Comme un condamné dont les heures sont comptées, il eut un regard vers la pendule. A peine vingt minutes encore ; puis, il lui faudrait dire l’horrible mot d’adieu, s’en aller seul au loin… Et pour tant de jours !
Elle murmura d’un ton de détresse :
— Oh ! Pierre, pourquoi partez-vous ?… Et sans m’emmener !… Pourquoi vous ai-je écouté, vous et père, quand vous avez décidé que je devais rester à Paris, alors que j’étais toute prête à vous suivre. Pierre, il fallait m’épouser tout de suite… Et personne alors n’aurait eu le droit de me retenir !
Il la sentit absolument sincère, et une reconnaissance passionnée tressaillit en lui. De ce même accent où semblait frémir l’écho d’un sanglot, il dit presque bas :
— Jacqueline, mon amour, ne me tentez pas ! Ayez pitié… Vous savez bien que ce que vous dites là était un rêve… J’y ai renoncé parce qu’il le fallait et par un sacrifice dont je m’étonne encore d’avoir eu le courage. Pourtant, ma chère aimée, je n’avais pas le droit de vous entraîner dans mon exil, de transplanter en pays sauvage ma précieuse petite fleur parisienne… pour mon seul bonheur !…
— Pour le mien aussi…
Il se pencha et mit un baiser profond sur la bouche qui venait de prononcer les douces paroles.
— Oh ! Line, comment vais-je faire pour vivre sans vous ? Il me semble que vous êtes devenue l’âme même de ma vie…
Plus étroitement, elle se serra contre lui, en qui le désir criait…
Mais il la voulait sienne comme sa femme, non comme un joujou de plaisir. Et de toute sa volonté, il se raidit, une dernière fois, contre la tentation qui grondait désespérément en lui…
Pourtant, il allait partir… Et s’il ne revenait pas ? Si elle lui échappait alors qu’il serait loin ? Il ne connaîtrait donc jamais l’ivresse du suprême baiser donné par elle ?… Quel insensé il avait été en se croyant sage ! Une soif furieuse d’elle le dévora… Il se courba vers le petit visage adoré. La pendule sonnait.
— Oh ! cinq minutes encore seulement, les dernières !… Jacqueline, voilà donc qu’il me faut vous dire adieu !…
Elle murmura, effrayée par l’expression d’angoisse qui contractait les traits de Chartrans :
— Pierre, si vous vous ennuyez trop de moi, vous m’appellerez et je viendrai.
— Vous viendrez ?… Vraiment ? Line.
— Oui, je viendrai tout de suite.
— O mon amour… mon amour !…
Il l’écarta un peu, l’enveloppant toute du regard.
— Line, il faut que j’emporte votre image pour la garder vivante en moi jusqu’au retour… Et dire que jamais plus je ne vous reverrai telle, absolument, que vous êtes aujourd’hui !… Quant je reviendrai ou quand vous m’arriverez, vous ne serez plus habillée ainsi !
Malgré son émoi, elle fut amusée par l’imprévu et la puérilité tendre de cette réflexion. Jamais elle n’eût imaginé que l’austère Chartrans pouvait penser à un si frivole détail. Et, une seconde, un sourire sécha ses larmes.
— Bien sûr, je ne serai plus habillée de même, sous peine d’avoir l’air d’une antiquité et de vous faire honte !
Un coup discret frappé à la porte les fit tressaillir.
— La voiture de monsieur est avancée, venait annoncer la femme de chambre.
— Allons, c’est l’heure, dit-il, la voix rauque.
Elle devint pâle. En vérité, elle s’était attachée à lui, de toute l’adoration qu’il avait pour elle, trouvant bon de sentir autour d’elle ce dévouement sans limites.
— Pierre, je veux aller vous conduire !
— Mais, mon aimée, vous serez seule, ensuite, pour revenir…
Il hésitait, ne songeant qu’à elle. Mais sourdement, comme il souhaitait qu’elle vînt !
— Cela ne fait rien du tout que je revienne seule !… Je vous assure que je ne ferai pas de scène à la gare.
Il n’avait plus le courage de refuser.
Elle sonna. La femme de chambre parut.
— Vite, ma veste de fourrure, ma toque, mes gants et mon manchon.
Debout devant la cheminée, elle arrangeait ses cheveux que les doigts de Pierre avaient froissés, poudrait d’une ombre légère son visage altéré par les larmes…
Que de fois Chartrans lui avait vu faire ces gestes familiers quand ils allaient sortir ensemble… Mais cette fois elle reviendrait seule.
Rentrerait-il jamais dans ce salon où d’autres que lui allaient continuer à venir, où elle recevrait des hommes qui arriveraient près d’elle, grisés par son charme, comme lui-même l’avait été, et qu’elle accueillerait — comme elle l’avait accueilli lui-même au printemps… Car tandis qu’il serait loin, sur cette frontière de Chine, elle continuerait sa vie de jolie femme, très courtisée, — ah ! oui, trop courtisée ! — des yeux d’hommes connaîtraient la grâce troublante de son jeune corps, de son regard, de son sourire…
Sous la flamme des bougies, il apercevait ses traits mobiles et charmants, ses beaux yeux d’amoureuse, sa bouche humide dont le frisson l’affolait quand il osait l’écraser sous son baiser. Et derrière elle, dans la glace, il vit sa propre figure, maigre et brune, violemment dessinée, sa rude silhouette de travailleur.
Une pensée déchira son cerveau, si nette ! affreuse en cet instant du départ :
— Je suis fou de partir et de la laisser ! Quand je reviendrai, dans un an, on me l’aura prise !
Et une telle angoisse le broya qu’il lui sembla qu’en son âme mourait toute énergie pour mettre entre eux des centaines de lieues.
Elle se tournait vers lui, son chapeau mis, emmitouflée dans la veste de fourrure, attachant ses gants.
— Pierre, je suis prête.
Sourdement, il dit :
— Allons… partons ! Il le faut ! Il le faut !
Son regard enveloppait une dernière fois la pièce souriante qui, depuis plusieurs mois, avait enfermé l’horizon de sa vie. Comme la lampe coiffée de rose, comme la belle flambée de bois l’éclairaient joyeusement ! D’un geste rapide, il enleva deux œillets parmi ceux qui se fanaient sur le piano, et les approcha des lèvres de la jeune femme.
— Line, mettez-y votre bouche que j’emporte quelque chose de vous…
Devant eux, la femme de chambre disparaissait avec les bagages.
Jacqueline eut un dernier coup d’œil vers la glace… Ses prunelles étincelaient sous le tulle de la voilette, et le duvet de la fourrure caressait harmonieusement l’éclat du teint. Décidément, elle était bien, malgré ses larmes. Il garderait d’elle une jolie image.
— Line, montez vite en voiture… Il fait froid.
Elle obéit. Et quand, après avoir jeté le nom de la gare, il s’assit à ses côtés, elle se serra contre lui, mettant la tête sur son épaule, comme elle avait aimé à le faire quand il la ramenait du théâtre, dans la nuit.
Lui, maintenant, avait l’impression de se mouvoir à travers un cauchemar… Et pourtant, si aigu, il gardait le sens de la réalité qui l’entraînait impitoyablement !… Avec une sorte de jalousie désespérée, il contemplait, à travers la vitre ternie par la buée, ces passants qui, eux, ne partaient pas, les bienheureux !… Oh ! rester ! pouvoir rester !…
Elle murmura :
— Pierre, vous ne parlez pas… A quoi pensez-vous ?
— A vous, mon amour. A cette chose monstrueuse que j’ai faite, en acceptant de partir. Il me semble que jamais je ne vais pouvoir m’arracher de vous !
Était-ce bien le Pierre Chartrans, de si forte volonté, qui parlait ainsi, la voix brisée par l’horreur de la séparation ?… Ah ! Jacqueline pouvait se dire aimée comme jamais, peut-être, elle ne l’avait été, et elle en tressaillit délicieusement… D’autant que, jusqu’à cette heure du départ, jamais Pierre n’avait osé trahir à ce point l’amour qu’il lui avait voué.
— Pierre, emmenez-moi ! pria-t-elle encore, câline.
— Chut, enfant. Ne dites pas de ces folies qui me sont un supplice… Vous emmener !… Ah ! pourquoi ne l’ai-je pas fait ? Jacqueline, à mon retour, n’est-ce pas, je vous retrouverai, comme aujourd’hui, ma fidèle petite fiancée. Promettez-le-moi, Line.
Très sincère, elle dit, du cœur autant que des lèvres :
— Mais oui, Pierre, je vous promets.
— Et vous m’écrirez, à chaque courrier, de longues, bien longues lettres qui m’apporteront votre vraie vous, la Jacqueline aimante que j’adore, qui est tout pour moi, vous entendez, tout…
— Oui, Pierre, j’écrirai… Mais là-bas, vous n’allez pas m’oublier, dites ?…
— Vous oublier… Vous ! qui êtes devenue ma seule raison d’être !… Chaque jour qui se lèvera me trouvera avec la pensée que je prépare notre réunion, ma bien-aimée ; que je suis loin de vous seulement pour gagner un peu de la fortune que je voudrais tant pouvoir vous offrir !… Jacqueline, rappelez-vous, je vous en supplie, que je pars pour l’amour de vous…
La voiture entrait dans la gare. Cette fois, c’était bien la fin. Il attira violemment la jeune femme dans ses bras. Elle était encore là, près de lui, à lui seul, quelques minutes. Il respirait son parfum, il sentait le frôlement de son corps et l’élan de son âme.
Il dit, d’une voix basse qui tremblait :
— Dans la gare, Line, il y aura du monde, je ne pourrai plus vous avoir à moi toute. Ici, pendant que nous sommes encore seuls, donnez-moi vos lèvres pour que j’en garde la saveur jusqu’à mon retour !
Elle lui offrit sa bouche. Dans la joie d’être ainsi aimée, son chagrin du départ s’engourdissait. Et lui, la baisa lentement, lourdement, comme s’il déposait sur les lèvres chaudes le sceau suprême de leurs fiançailles.
La voiture s’arrêta. L’heure du train était toute proche, car ils avaient beaucoup tardé à quitter le cher salon.
Et alors, ce fut la hâte des départs précipités, la préoccupation stupide et énervante des bagages, la recherche du wagon à travers le flot des voyageurs qui arpentaient le quai, sous la lumière crue des lampes électriques, le frôlement et le bruit des chariots chargés de malles… Des minutes de fièvre où, dans le souci des choses matérielles, l’émotion s’étouffait…
— En voiture, messieurs, en voiture !
L’employé avançait sur la longueur du train, fermant déjà les portières.
Pierre, qui était encore debout sur le quai, près de la jeune femme, sentit s’abattre sur lui le poids de l’inexorable.
Il arrêta sur Jacqueline un dernier regard qui la prenait toute ; il serrait si fort entre les siennes les deux petites mains gantées qu’il lui fit mal, écrasant les bagues sur la peau.
Très bas, il articula, la voix étouffée par son effort pour se maîtriser :
— Adieu, Line, quand je serai loin, soyez bonne et souvenez-vous que vous êtes tout mon bonheur… Si vous m’abandonnez, je vous jure que j’en mourrai… et ce n’est pas une phrase… Je sais que je ne pourrais plus supporter l’existence, vous ayant perdue !
Il parlait si simplement que les mots en prenaient une force et une solennité de serment. Elle tressaillit, et lui jeta, éperdue :
— Mais je ne vous trahirai pas ! Dès que vous m’appellerez, Pierre, j’irai vous rejoindre… Ou si vous ne voulez pas de moi là-bas, je vous attendrai et vous reviendrez vite !
— En voiture, messieurs, en voiture ! répétait l’employé derrière eux.
Pierre se pencha vers la jeune femme, sans souci des regards curieux qui l’observaient :
— Adieu, ma bien-aimée… Et merci d’avoir consenti à être à moi… Merci de vous promettre pour l’avenir…
— Monsieur, vous montez ? demanda, impatient, l’employé qui tenait la portière ouverte.
— Oui, je monte.
La portière retomba derrière lui. Déjà, le train s’ébranlait.
Il demeura devant la glace baissée, oublieux des autres voyageurs qui maugréaient, se voyant ainsi interdire toute communication dernière avec leurs semblables restés sur le quai. Pour Pierre, il n’existait plus au monde que la svelte forme noire qui, de seconde en seconde, devenait plus menue, plus incertaine, fantôme fuyant de la Jacqueline qui s’était promise à lui… Et le train s’enfonça dans la nuit.
Jacqueline, immobilisée sur le quai, étourdie, frissonnante, eut un geste instinctif d’appel quand elle vit disparaître le dernier wagon. Une meurtrissante impression de solitude l’écrasait. De ne plus sentir la brûlante caresse dont l’enveloppait l’amour de Pierre Chartrans, il lui semblait qu’une belle flamme venait de s’éteindre près d’elle que la nuit enveloppait.
Elle murmura, d’un accent d’enfant en détresse :
— Qu’est-ce que je vais faire toute seule, ce soir ?… Je n’aurais pas dû refuser d’aller aux Français avec les Marcilly. Cela m’aurait réconfortée !… Père n’est pas chez lui… Je vais m’ennuyer horriblement…
Et les yeux brillants de larmes, Jacqueline, mélancolique, regagna la voiture qui l’attendait.
Cinq semaines avaient passé, et le soleil luisait sur un froid matin de janvier.
Frileusement blottie sous sa couverture, la tête enfouie dans le duvet de l’oreiller, Jacqueline somnolait un peu encore, ses yeux mi-clos arrêtés avec complaisance sur la soie rosée de la robe de bal portée dans la nuit même, et qui gisait abandonnée sous le frisson des dentelles.
Cette robe réveillait confusément, en sa pensée, la vision charmante de sa propre image, telle que la lui avaient montrée, toute la soirée, les glaces où son regard cherchait la confirmation d’un très vif succès de femme, qu’elle savourait, ravie des admirations masculines et des jalousies féminines.
Dans son souvenir, erraient, imprécis, des mots, des regards qui lui en avaient offert l’hommage ; et, peu à peu, ils ressuscitaient, comme de caressants fantômes qui berçaient sa pensée, tandis qu’elle demeurait pelotonnée dans la chaleur du lit, les rideaux baissés prolongeant la nuit.
Mais le timbre de la pendule sonna dix coups. Elle releva un peu la tête, réveillée par le tintement clair ; et, soudain désireuse du grand jour, elle sonna. Sa femme de chambre apparut, apportant le thé servi et, sur le plateau, des lettres. Elle ouvrit les rideaux. Un rayon de soleil flamba dans la pièce et tomba sur une large enveloppe que striait une écriture masculine, nettement tracée.
Et Jacqueline, dont le regard avait instinctivement suivi le jet de lumière, vit la lettre. Une exclamation lui vint :
— Ah ! une lettre de Pierre !… C’est vrai, c’est le jour du courrier… Il doit être arrivé maintenant, j’imagine !…
Depuis son départ, elle avait eu de lui des dépêches, quelques lignes griffonnées dans les ports d’escale, mais pas encore une vraie lettre… Et une petite curiosité flottait en elle de savoir comment écrivait cet austère travailleur…
Pourtant, elle ne déchira pas tout de suite l’enveloppe. D’un geste machinal, ses doigts en effleuraient le papier ; mais sa pensée vagabondait autour de menus objets ; et, une seconde, elle fut uniquement préoccupée des mouvements de la femme de chambre qui soulevait, pour l’emporter, la robe couleur d’aurore. De nouveau, une bouffée de plaisir la fit tressaillir au souvenir de la soirée de la veille et, très sincère, elle pensa, aimablement :
— Ce pauvre Pierre ! il serait enchanté s’il savait à quel point sa petite Line était réussie, hier soir !…
Et la pensée ainsi ramenée vers Chartrans, son coude enfoncé dans l’oreiller, ses doigts glissés dans l’onde soyeuse de ses cheveux, elle se mit à lire, s’interrompant pour grignoter son pain rôti, les feuilles éparpillées sur son lit, qui portaient des dates différentes :
A bord du Laos.
« Jacqueline, ma bien-aimée, quand cette lettre vous parviendra que de jours se seront enfuis déjà depuis que je vous ai laissée derrière moi !… Il me semble qu’il doit y avoir un siècle que je vous ai vue dans cette gare, toute svelte, même sous vos fourrures, petite silhouette chérie que j’apercevais plus lointaine dans la lumière, d’instant en instant, alors que j’étais, moi, emporté dans la nuit… Et quand je regarde les dates, je vois qu’il y a de cela quinze jours à peine… Oh ! Jacqueline, comme j’ai soif de vous que ma pensée ne quitte pas !… Est-ce que vous ne la sentez pas un peu qui rôde jalousement et désespérément près de vous, qui vous appelle et vous supplie de ne pas oublier l’absent ?…
« Elle est plus audacieuse que je ne l’étais, moi si inhabile à vous dire tout ce que vous êtes devenue pour moi, mon amour. C’est que, voyez-vous, j’avais peur de votre cher sourire, très vite moqueur, de votre regard distrait qui m’eût, sans pitié, averti que nos pensées se devenaient étrangères, que c’était moi qui vous donnais cet air « absent » que je vous ai vu quand vous aviez des visiteurs importuns…
« Maintenant, dans ma solitude, j’aperçois seulement tout près de moi, — et ce m’est un réconfort !… — la Jacqueline tendre, sérieuse, confiante qui apprivoise ma sauvagerie… Alors, je deviens brave ; je n’ai plus peur, ma tant chérie, de vous laisser lire en moi, de vous découvrir le Chartrans nouveau que, seule, vous devez connaître… Jacqueline, vous ne me raillerez pas, n’est-ce pas, vous ne me trouverez pas ridiculement sentimental, si je vous avoue tout bas, — à vous, la première, — que, sous ma rude écorce de lutteur, bat un misérable cœur, affamé de tendresse, qui n’a jamais été rassasié, — jamais, vous entendez, ma chérie… Certains petits ont une enfance si heureuse et choyée qu’ils en ont l’âme illuminée pour toute leur vie, quelle que soit cette vie. Quand elle leur est dure et mauvaise, ils se réfugient dans leurs souvenirs comme dans un paradis où ils peuvent oublier le présent…
« Moi, je n’ai pas eu cela, mon amie. Mes parents, certes, m’aimaient, les pauvres gens !… Et ils se sont dévoués de telle sorte pour me permettre de m’instruire qu’ils ne pouvaient me donner une meilleure preuve de leur affection. Mais ils étaient absorbés par l’impitoyable labeur pour le pain quotidien. Ils peinaient sans relâche, la mère comme le père. Aussi, ils n’avaient point de loisirs pour les effusions auxquelles, instinctivement, rêvait tout bas le timide garçonnet que j’étais… Ma mère ne songeait guère, ne pouvait guère songer, accablée de multiples besognes, à faire son affection câline et berceuse, pour accueillir la jeune âme qui, tout bas, cherchait la sienne…
« Mes frères et sœurs ne paraissaient souhaiter rien de pareil, et ils se moquaient de moi quand je trahissais — malgré ma volonté — mes furieux désirs de tendresse. Du jour où il a été décidé qu’on ferait de moi un garçon « savant », j’ai été confié au curé de notre village, qui était un très brave homme, mais bien incapable, lui aussi, de satisfaire la malencontreuse avidité de mon cœur. Après, ç’a été le collège… Et puis, l’entrée dans la grande mêlée où il me fallait faire ma trouée, en ne comptant que sur moi… Vous comprenez, chérie, pourquoi j’ai si profondément enseveli en moi le Pierre rêveur et tendre, que tous l’ont ignoré. Moi-même, je le croyais mort, et je me souvenais de lui comme d’un jeune frère disparu, dont la pensée me demeurait précieuse parce que son cœur avait enfermé un merveilleux trésor d’idées, d’espoirs, de toutes les belles choses qui vivent seulement au cœur des jeunes…
« Mais vous êtes venue, ma Jacqueline, et vous l’avez ressuscité en écoutant ma prière… Et voici que je vous aime comme mon enfant, comme la plus précieuse des amies, comme ma femme, et… — vous me permettez bien de dire cela, n’est-ce pas, ma chérie… — comme la future mère des petits qui naîtront de mon amour… Ah ! je vous aime tant que vous ne pourrez pas m’oublier !…
« Avec l’espoir de vous rendre jalouse, madame, puisque les gens compétents affirment que la jalousie est la gardienne de l’amour, je vous confierai que nous avons à bord de très charmantes passagères, et que l’on s’amuse fort sur notre bâtiment. La mondaine que vous êtes jusqu’au bout des ongles, — quoi que vous en disiez, — tressaillirait de plaisir devant les réjouissances de toute sorte qu’organisent ces ingénieuses personnes, à cette fin de distraire la monotonie des jours tous pareils.
« Vous connaissez trop bien le sauvage qu’est votre futur mari, pour l’imaginer jouant un personnage quelconque au milieu des petites fêtes dont il est vaguement spectateur.
« Tout juste, il cause avec certains de ses compagnons de route, Français ou Anglais, parce que les circonstances l’ont mis en rapports avec eux ; il salue, correctement, les passagères dont les hasards de la vie de bord l’ont rapproché, et il trouve qu’aucune n’est comparable à la chère aimée qui, là-bas, à Paris, songe peut-être un brin à son ami. Je suis sûr, petite Line, que vous apercevez votre fiancé, dans quelque coin solitaire d’où son âme lui échappe, pour s’enfuir dans le cher salon rose où il vous trouve pelotonnée frileusement, au fond de votre bergère, parmi les coussins que vous affectionnez, les pieds sur les chenets, si près du feu que la flamme fait luire des éclairs sur le vernis de vos souliers, vos souliers de Cendrillon, tout menus…
« Jacqueline, comme nous sommes loin ! Vous avez l’hiver, et le soleil nous brûle sous un ciel immuablement bleu, dans une atmosphère d’intense clarté qui affole nos regards d’Européens… Vous croirez, sans peine, que cette température de feu nous fait fort apprécier les pankas ; — imaginez des panneaux rectangulaires recouverts d’une toile, qui fonctionnent dans les salons à la manière de gigantesques éventails.
« Après ces jours de lumière et de flamme, nous avons heureusement des nuits apaisantes, par un semblant de fraîcheur, par l’ombre qu’elles nous apportent… Mais quelle ombre, scintillante d’un monde prodigieux d’étoiles dont le reflet erre sur les eaux, devenues couleur d’ébène, que notre paquebot creuse de lourds sillons, dans un silence écrasant…
« Ah ! Jacqueline, si vous étiez près de moi à contempler ces nuits !
« Comme je sais que vous ne prisez pas la géographie, je ne m’aventurerai pas en descriptions sur les stations exotiques où les curieux, dont je suis, s’empressent de descendre dès que le bateau fait arrêt… Je ne vous infligerai pas la vision des côtes arabiques, ni même du massif du Sinaï, amas de sable et de roches sans verdure, mais que le soleil levant nuance, en grand artiste, de mauve et de rose devant les eaux cristallines de la mer Rouge. Quelle palette que cette phrase ! Riez-en, ma chérie. Mais, vous savez, je suis un homme d’action, pas du tout un styliste !
Mardi, 6 décembre.
« Nous venons de laisser derrière nous l’enchanteresse Ceylan. Volontiers, j’imagine que l’Éden biblique devait être comme cette île qui, au sortir de notre grise Europe, m’est apparue une terre de rêve, avec sa végétation d’une splendeur fantastique, ses étranges fleurs, sa verdure intense, ses senteurs violentes à faire défaillir nos organismes d’hommes du Nord. Pour un Breton tel que moi, qui ai vagabondé tout enfant parmi les pauvres landes d’ajoncs et de bruyères, cette flore paradisiaque était un éblouissement dont j’aurais joui jusqu’à l’ivresse si je vous avais eue à mes côtés, mon cher amour…
« En mon cœur, je vous y ai promenée ; et je crois que vous auriez goûté l’excursion que je vous y ai fait faire ainsi, jusqu’au Trouville de l’endroit, à Mount-Lavinia, par une route de féerie, sous les palmes hautes d’arbres merveilleux. Aux abords de Colombo, c’était un mouvement d’équipages de toute sorte qui vous aurait amusée, voitures attelées, pousse-pousse, bicyclettes qui défilaient, pêle-mêle avec les cavaliers… Une « avenue du Bois », d’un exotisme pittoresque ! Puis la foule des promeneurs est, peu à peu, devenue moins dense, à mesure que j’avançais dans cette avenue de songe, où les palmes s’irradiaient si proches qu’elles y créaient une obscurité verte, distillant des senteurs de serre, dans une atmosphère molle et brûlante, humide, énervante, chargée de l’arome de cette terre des épices. Le sol était vermillon. De larges orchidées ruisselaient en grappes. Notre Europe, une fois de plus, me semblait bien lointaine. Et cependant… cependant, tout à coup, devant une humble case de palmes tressées, j’ai aperçu une fillette qui travaillait… avec une machine à coudre ! Vous ne vous attendiez pas à cela, dites, madame, dans un pays où les femmes sont des bronzes vivants, aux traits délicats, aux yeux veloutés et longs ; où les hommes vont nus jusqu’à la ceinture, les cheveux tombant sur le dos ou relevés en chignon. Ainsi les voyiez-vous coiffés, à ce fameux Thé de Ceylan où vous alliez si volontiers luncher, lors de la grande foire du Centenaire. Vous rappelez-vous, Linette chérie ?
« A Mount-Lavinia, j’ai trouvé, sur la hauteur, le classique et splendide hôtel, digne de nos plages les plus chics, pour parler votre langage. Sur les terrasses, il y avait de corrects messieurs en smoking et de belles dames habillées à la mode de Paris — je crois ! — d’étoffes pâles, qui dégustaient des boissons glacées en flirtant, en regardant, par delà d’admirables massifs de cocotiers, les ondulations lourdes et lentes du flot… Des marchands indigènes circulaient pour offrir leurs richesses. J’y ai trouvé pour vous, mon aimée, quelques babioles qui m’ont semblé originales et que je vous prie de vouloir bien accepter avec d’autres menus bibelots, glanés déjà à votre intention, sur ma route ; ce sera mon petit cadeau de Noël, qui vous arrivera malheureusement un peu en retard, ce dont je vous prie d’excuser un voyageur qui doit compter avec la distance.
« Ah ! cette fête de Noël, qu’elle eût été douce à célébrer avec vous !… Quel joli réveillon nous aurions fait !… Et qu’elle me semblera lugubre à passer solitairement, perdu dans le monde hostile de ces Jaunes parmi lesquels me voici appelé à vivre de longs mois… Oui, j’ai pour la fête de Noël, en dehors de toute idée religieuse, une prédilection, tant elle est liée à mes plus beaux souvenirs d’enfant. Comme vous n’êtes pas très dévote, ce me semble, Linette, vous ne serez pas scandalisée si je vous avoue que la vie a balayé — et je le regrette fort — mes croyances juvéniles. Mais si mécréant que m’ait fait ma pensée d’homme, il me reste un souvenir attendri de mes ferveurs d’antan.
« J’ai été élevé dans la catholique Bretagne. Ma mère était une ardente chrétienne, pratiquant rigoureusement sa religion et s’appliquant à nous faire ce qu’elle était elle-même, la chère femme, qui nous jugeait à son image. Alors elle avait bien façonné ma petite âme, ainsi qu’elle le souhaitait ! Durant la messe de minuit, comme je contemplais l’autel avec mes yeux naïfs, attentif au mystère qui s’y accomplissait, l’oreille caressée par les chants, le cœur bouleversé de tendresse pour ce Dieu qu’on m’enseignait être rempli d’une infinie bonté à l’égard des enfants !… Et ensuite, le retour dans la nuit glacée avec une pensée pleine de rêve… Et le réveillon, combien modeste ! qui pour nous était une magnifique fête attendue depuis des semaines, où s’éclairaient tous les visages, même les chères figures, un peu rudes, qui aujourd’hui ne sont plus que poussière…
« O Jacqueline, mon aimée, puissiez-vous ne sentir jamais ce que c’est de songer à toutes ces choses mortes, quand on est seul, emporté au loin par la force des choses, humble épave humaine… Que nous sommes faibles, si énergique que soit notre vouloir ! Les circonstances, œuvre de l’incompréhensible puissance contre laquelle nous nous rebellons en vain, font de nous de misérables jouets, ironiquement ballottés…
« Jacqueline chérie, il faut que je vous dise au revoir, parce que je sens venir une de ces heures mauvaises où, dans le secret de l’âme, le courage défaille… Avant de vous connaître, il n’est personne au monde à qui j’aurais fait un pareil aveu… Line, c’est le regret de vous qui m’abat ce soir, tandis que je griffonne, devant le petit coin de ciel étoilé qui se découpe dans mon sabord, pour essayer de me rapprocher un peu de vous, en vous ouvrant ma pensée et mon cœur, tout pleins de votre chère image… Et voici qu’en regardant le grand nombre de feuillets que mon bavardage a noircis, je demeure confus, et j’hésite à vous envoyer ce copieux journal…
« Jamais une petite femme occupée comme vous l’êtes n’aura le temps de lire tant de pages ! Il me semble que je vous vois dans votre salon — si j’osais, je dirais… notre salon — éparpillant sur vos genoux toutes ces feuilles, avec une jolie moue d’effroi que je voudrais effacer sous mes baisers, et murmurant : « Que ce silencieux est donc bavard quand il écrit !… »
« Jacqueline, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi ! Lisez, quand vous n’aurez rien de mieux à faire, mon griffonnage de solitaire.
« Soyez-moi très bonne et très indulgente, en songeant que je vous adore, que mon seul avenir, mon seul bonheur, c’est vous ! Écrivez-moi très souvent, très longuement. Dites-moi ce que vous aimez, vous pensez, vous souhaitez ou regrettez, afin que nos vies morales se mêlent jusqu’à devenir une… Ah ! comme j’ai, de votre âme, des curiosités folles ! Comme j’en voudrais connaître même les nuances, les reflets…
« Adieu, Line. Je baise vos mains ainsi qu’un visiteur respectueux et correct. Je baise vos lèvres, pas respectueusement du tout, mais avec mon fervent amour, et vous supplie de ne pas m’oublier…
« A vous, tout entier,
votre Pierre. »
Jacqueline laissa retomber la dernière feuille et ferma les yeux, satisfaite. Vraiment, il était bien agréable d’être aimée ainsi ! Et elle eut un élan de gratitude vers celui qui lui donnait la charmante sensation d’être la divinité précieuse d’un véritable culte.
C’était, en somme, beaucoup de cette impression-là qui l’avait amenée à accepter un mariage — futur ! — avec Pierre Chartrans. Car elle ne s’illusionnait pas à son sujet. Il ne réalisait en rien le type masculin qui lui plaisait : un beau garçon très chic. Elle lui trouvait bien juste l’aspect d’un homme du monde, l’air rude et un peu fruste, le front barré d’un pli impérieux, de grands traits sévères, mais des yeux charmants de rêveur tendre et passionné, inattendus dans ce visage de lutteur… Peu causant… Facilement gauche dans un salon dès qu’il lui fallait opérer quelque évolution sous les regards…
Non, il ne lui avait pas plu du tout la première fois qu’elle l’avait vu ; et si elle avait accepté qu’il se présentât chez elle, c’est qu’elle avait tout de suite remarqué quelle triomphante impression elle avait faite sur lui, impression douce à son insatiable vanité.
Puis, elle avait entendu des gens qui s’y connaissaient le déclarer un « homme de haute valeur ». On lui avait raconté certains actes d’un courage presque téméraire, accomplis par ce sauvage garçon, en des circonstances périlleuses de sa vie au loin… Et alors, elle avait été très flattée de se sentir devenue toute-puissante sur un tel homme. Elle lui avait pardonné sa modeste origine, son inélégance, son humeur trop sérieuse ; et, de bonne grâce, elle s’était laissé aimer, sans penser qu’elle pût ainsi être conduite vers le mariage. Car Pierre Chartrans, destiné à repartir en de lointaines missions, ne lui semblait devoir être qu’un passant dans sa vie.
Aussi, elle avait été stupéfaite quand, tout à coup, à Trouville, il lui avait demandé de devenir sa femme ; stupéfaite et effarée, nullement séduite au premier abord. Puis, elle avait réfléchi ; et comme, en fin de compte, il ne s’agissait ni de mariage ni de départ immédiats, elle s’était décidée à consentir, certaine d’être infiniment gâtée par Chartrans, jouissant de penser que, grâce à sa protection, elle serait désormais délivrée des soucis matériels qui lui paraissaient odieux ; contente aussi de lui faire plaisir, car elle aimait à donner.
Et, peu à peu, elle avait été gagnée, dans la mesure où elle pouvait l’être, par la flamme qui brûlait splendidement, allumée pour elle seule. Jamais les brillants clubmen qui gravitaient, si nombreux, autour d’elle ne lui avaient offert un semblable culte. Combien, d’ailleurs, parmi eux, eussent pensé à un mariage avec une petite veuve sans fortune, toute séduisante leur parût-elle ? Ils la désiraient comme maîtresse, non comme épouse, elle le savait à merveille. Donc, les aventures ultra-conjugales ne la tentant pas — trop fertiles en mécomptes de toute sorte, — la sagesse commandait d’accepter les fiançailles offertes et d’attendre qu’un poste très avantageux, accordé à Pierre Chartrans, rendît leur mariage possible. Mais cela, c’était l’avenir… Et Jacqueline ne savait vivre que dans le présent.
Toujours allongée confortablement sous sa couverture, elle rêvassait à ce fiancé qui lui écrivait des lettres si différentes de celles qu’elle avait coutume de recevoir. Elle le cherchait en ces pays exotiques qui tentaient son humeur aventureuse et lui apparaissaient comme ces décors d’opéra où figurent des personnages habillés de pittoresques costumes, amusants pour l’œil. Et elle se voyait déjà dans cette foule bariolée, créée par son imagination, sur le modèle des foules de théâtre dans quelque pièce orientale… Elle pensait que ce serait très drôle de se promener ainsi, en curieuse, sous la robuste protection d’un important personnage qui l’adorerait et qu’elle aimerait… bien…
Elle pensa :
— Il va falloir que je lui réponde à ce cher garçon !
Dans son ardent désir d’une prompte réponse, il lui avait envoyé les jours de courrier. Elle constata que la première date marquée était si proche, qu’elle devait écrire le jour même pour voir partir sa lettre ; et elle eut une moue de perplexité.
— Aujourd’hui… c’est bien court ! J’ai des tas de courses et de visites… Sans compter, chez Adams, l’essayage de mon costume qui sera long… Je vais tout juste griffonner un mot à Pierre pour qu’il ne soit pas sans nouvelles… Par le prochain courrier, je lui enverrai le volume demandé. Maintenant, il ne me reste plus qu’à me lever bien vite.
Elle sonna de nouveau sa femme de chambre et attendit, sans impatience, sa lettre à demi glissée sous l’oreiller. Ses doigts erraient sur les feuilles où palpitait l’amour de son fiancé… Et son esprit était tout au costume de drap qu’elle allait essayer à trois heures, et dont la garniture n’était pas décidée.
Un après-midi, quelques jours plus tard.
— Jacqueline, êtes-vous prête ?
Et Mme de Croissy, très blonde sous sa toque faite de violettes veloutées, discrètement moulée par son costume tailleur, entra dans la chambre de son amie qu’elle venait chercher, afin qu’elles fissent ensemble des courses et une longue station, pour choix, chez leur couturier.
L’une comme l’autre, elles aimaient les chiffons seyants, les étoffes d’un coloris harmonieux, les robes qui sont, en leur espèce, de vrais chefs-d’œuvre. Mais chez Anne de Croissy, c’était pure jouissance artistique, souci délicat d’être vêtue joliment pour satisfaire son propre goût ; car elle était, à un point rare, étrangère à toute vanité féminine.
D’une distinction de vraie grande dame, haute et svelte de taille, elle portait, un peu rejetée en arrière, sa jolie tête aristocratique où pensaient deux grands yeux, d’une eau bleu sombre, aisément tristes comme la bouche expressive.
Jacqueline l’avait connue trois ans plus tôt, à Dieppe ; et, depuis lors, elles se voyaient beaucoup, bien qu’elles fussent très différentes, peut-être même parce qu’elles l’étaient.
Jacqueline amusait Mme de Croissy comme l’eût fait une poupée vivante. Cette créature élégante, mobile et spontanée, si inconsciente de son unique souci d’elle-même, douée d’une rare séduction, et à laquelle il ne fallait point abandonner son cœur, si l’on ne voulait fatalement souffrir par sa légèreté, cet être, délicieusement futile, lui paraissait distrayant à regarder vivre ; et elle l’observait en grande amie très sage, avec une curiosité indulgente où il entrait un peu de dédain, beaucoup de mélancolie et de désenchantement.
Toute jeune femme, Anne de Croissy avait perdu son premier-né. Elle n’avait plus jamais été mère et, sans le dire, elle ne s’en consolait pas. De plus, elle avait un mari très séduisant — qui n’usait guère de sa séduction pour elle seule — si charmante qu’elle fût. Elle le savait, et, trop fière pour se plaindre, elle en souffrait affreusement, car elle avait fait un mariage d’amour et ne pouvait l’oublier.
Mais de cela aussi, elle gardait le secret. Dédaigneuse des reproches, récriminations ou révoltes, aux yeux de tous, elle vivait avec son mari sur un pied de cordiale camaraderie… Lui, très galamment, voire même tendrement empressé, car il l’aimait fort, malgré ses fugues en terre étrangère… Elle, l’âme close, douloureuse sous une apparence de sceptique détachement, saupoudré d’amertume ; et, à travers sa vie mondaine, se mouvant en spectatrice très intelligente, finement ironique et sans illusions.
A la voix de son amie, Jacqueline avait surgi du cabinet de toilette où elle fourrageait dans le tiroir d’un chiffonnier. Les épaules nues sous le ruban du cache-corset, son jupon de soie fleurie découvrant les pieds encore chaussés des souliers d’appartement, elle évoquait la vision de quelque provocante Arlequine. Avec une moue de confusion, elle regardait Mme de Croissy :
— Comment, c’est vous déjà ? chérie. Je suis prête dans une minute. Je n’ai plus que ma robe et mes bottines à mettre… Puis mon chapeau… Et nous nous sauvons. Je suis fâchée de vous faire attendre, mais j’ai dû écrire une lettre pressée !
Et elle se pencha pour embrasser son amie.
Anne eut un sourire.
— Je sais… je comprends. Ne vous tourmentez pas, Line. Je me doutais bien que je vous attendrais… Cela ne me dérange pas ; je ne suis pas pressée…
— Annette, vous êtes un amour ! Chauffez-vous… Là, dans la bergère, au coin du feu, vous serez parfaitement. Il fait froid, n’est-ce pas ?
— Frais, tout au plus… Avec votre fourrure, vous auriez trop chaud…
Son buste souple, appuyé sur les coussins de la bergère, la veste détachée sur la blouse molle de soie blanche, Mme de Croissy suivait les mouvements de Jacqueline qui, dédaigneuse du secours d’une femme de chambre, achevait prestement de s’habiller. En quelques gestes précis et adroits, elle avait revêtu sa tenue de promeneuse, chiffonné autour de son cou la cravate de dentelle, piquée de menues épingles de perle que fermait une large médaille d’or vierge, ouvragée avec une finesse merveilleuse.
— Line, que vous êtes vive à vous habiller ! Je ne comprends pas que vous puissiez jamais être en retard !… Oh ! quelle broche originale, vous avez là ! Je ne vous la connaissais pas…
— C’est Pierre Chartrans qui vient de me l’envoyer.
— Votre fiancé…
— Oui, mon fiancé… enfin… mon fiancé en expectative, répéta distraitement Jacqueline occupée à soulever les ondulations moirées de sa nuque.
— Linette, il vous comble. Chaque bateau, à peu près, vous apporte une nouvelle gâterie.
Elle eut un sourire content.
— Oh ! c’est vrai qu’il est bien gentil pour moi ! Justement, si j’étais en retard, c’est que j’ai voulu lui écrire un mot pour le courrier, afin de le remercier de cette broche…
— Je vous assure, Jacqueline, qu’elle valait plus d’un mot, fit Mme de Croissy, imperceptiblement railleuse.
— Oh ! ma chère, que voulez-vous, je suis incapable d’écrire des volumes comme Pierre. Il est vrai que lui n’a rien d’autre à faire pour se distraire !
L’indéfinissable sourire, où il y avait tant de scepticisme et de tristesse, souleva un peu les lèvres de Mme de Croissy.
— Il vous écrit beaucoup ?
— Oh ! oui !… C’est étonnant comme les hommes écrivent quand ils s’y mettent ! Enfin, je sais bien qu’il doit s’ennuyer fortement là-bas. Regardez la grosseur de son dernier courrier… Là, dans l’enveloppe, sous ma boîte à poudre…
Anne devina ce que pouvaient enfermer les pages venues de si loin, car elle avait lu certaines lettres de Pierre Chartrans, sur l’invitation tendre de Jacqueline, très confiante avec elle ; facilement indiscrète, d’ailleurs, et peut-être point fâchée de se montrer en son personnage de divinité.
Alors, avec une instinctive pitié pour l’absent, elle demanda, et son accent avait cette ironie voilée que ne discernait pas Jacqueline…
— S’il vous écrit si longuement, petite Line, vous ne devez pas avoir le loisir de lire ses lettres ?
— Oh ! si, j’y arrive… Je m’y remets à plusieurs fois, voilà tout ! Je parcours l’ensemble, et puis je garde pour mes moments de liberté les passages où il fait des réflexions de philosophe et de voyageur et risque quelque description…
— Ces passages-là vous tentent moins que les autres, avouez-le, Linette.
— Que ceux où il me dit des choses douces ? fit-elle, rieuse. Bien sûr !… Je crois, Any, que vous sentiriez de même à ma place.
— Hum… hum… Que sait-on ? dit Mme de Croissy ; et sa bouche prit une étrange expression. Vous savez, moi, les paroles de romance, j’en suis revenue, et je trouve que les descriptions et réflexions ont une saveur très agréable…
— Elles me passent par-dessus la tête, déclara gaiement Jacqueline. Mais si les récits de voyage vous tentent, Any, je vais vous donner quelques pages de la lettre de Pierre… Vous serez servie à souhait… Tenez…
Elle prenait plusieurs feuillets et les tendait à Anne qui hésitait…
— Mais, Jacqueline, je ne voudrais pas être indiscrète… envers votre fiancé…
— Oh ! qu’est-ce que cela pourrait bien lui faire que vous lisiez ses lettres, si je vous les donne ?… D’ailleurs, je vous le répète, c’est un article de revue que je vous offre. Lisez, sans scrupule, si cela vous amuse, Anne chérie. Je mets mon chapeau pendant ce temps.
Elle se détournait. Mme de Croissy prit la lettre. Volontiers, comme une réparation, elle eût effleuré d’un baiser pieux les pauvres lignes venues follement, toutes pleines d’amour, se heurter à une âme close. Parce qu’elle avait souffert infiniment par le cœur, elle était compatissante et devinait beaucoup…
Elle lut, pendant que Jacqueline arrangeait ses cheveux, sous son chapeau.
Mardi… Sur le Song-Hoï.
« … J’ai donc laissé la côte derrière moi ; et me voici m’enfonçant en pays chinois sur la jonque qui doit me transporter jusqu’au point d’où, par étapes pédestres, je m’acheminerai vers le but terminal de mon voyage. Line aimée, vous ne me trouverez pas lâche, n’est-ce pas, si, bien bas, je vous confie que, de toute mon âme, je voudrais être déjà sur le chemin du retour, pouvoir me dire que chaque jour qui meurt me rapproche de vous…
« Parfois, de me voir si loin transplanté, il me prend la terreur d’avoir rêvé que vous vous étiez promise à moi, que mon cher avenir, c’était vous. Alors, ma Jacqueline, pour me prouver que ce bonheur inouï m’a été donné vraiment, je ressuscite les souvenirs précieux que vous m’avez mis dans l’âme. Et par la tension de toute ma volonté, par la grâce de mon amour qui illumine splendidement ma pensée, j’arrive, ma bien-aimée, à vous évoquer vivante, telle que vous étiez près de moi… Ne vous moquez pas… Je sais, à merveille, la couleur de toutes les robes que je vous ai vues, comme je me rappelle vos bijoux préférés, surtout cette bague d’opale qui semblait une goutte d’eau de mer sur votre doigt… Comme je me souviens de certains plis, de certaines lumières d’or roux dans vos cheveux bruns…
« Ah ! Jacqueline, comment vous êtes-vous ainsi emparée de moi !…
« Je vous écris sur ma jonque qui avance lentement dans un pays désolé, à travers des récifs si pressés que, par instants, je regarde, stupéfait, mes marins qui ont la prétention de faire passer notre bâtiment dans de minuscules couloirs, hérissés de rochers où l’eau bouillonne furieusement… Nous passons, cependant. Nous escaladons rapide sur rapide, avec l’aide de pauvres diables qui nous halent du haut des mamelons bordant les rives. A voir peiner ainsi ces misérables, il me prend une honte de mon inaction sur la jonque qui est, pour le moment, tout mon domaine… Un domaine où je me tiens bien juste debout. Dans le sens de la longueur, j’ai plus d’espace, grâce au ciel. Et puis, de quelle rutilante couleur est ma maison flottante, faite de poutres tant bien que mal équarries, mais sculptée, agrémentée de fleurs et oiseaux bizarres, de sentences écrites en caractères dorés !…
« Et ainsi, je vais…, je vais, regardant, notant comme un voyageur consciencieux, prenant force instantanés… Je rêvasse aussi et j’échafaude des plans d’avenir dont vous êtes la joie… Je gourmande mon équipage qui n’en peut mais, quand les lenteurs de la route m’exaspèrent… Ah ! que partout la vie se retrouve pareille à elle-même, obligeant les uns à peiner pour que l’effort soit épargné à d’autres !… Ils ne sont pas socialistes, mes rameurs jaunes, mes coolies… A les voir accepter, docilement, en toute simplicité, leur existence de bêtes de somme, il me prend des curiosités, — impossibles à satisfaire ! — de pénétrer le mystère de ces cerveaux, de ces âmes qui me demeureront incompréhensibles et fermées…
« J’ai le loisir de philosopher pendant toutes ces heures de long voyage. Mais dans quelques jours vont commencer les rudes pérégrinations pédestres ; et, à mon tour, je devrai, tout comme mes coolies, connaître les âpres chemins. Je crois que cette existence active sera meilleure à ma santé morale que les loisirs forcés dus à ma navigation…
« J’avais la tentation de glisser, dans le courrier que je vous envoie aujourd’hui, quelques photos prises au passage, pour que votre cher regard se pose sur des paysages contemplés avec votre souvenir, si vivant en moi que, sur cette terre inconnue, je voyais vraiment votre délicieuse silhouette de Parisienne.
« Et puis, en regardant ces images d’un pays morne, aride, où de rares cabanes s’échelonnent misérablement, j’ai pensé qu’elles ne valaient pas la peine de s’en aller vers vous… »
La voix de Jacqueline s’éleva très gaie :
— Any, comme vous avez l’air sérieux !… Elles vous amusent donc pour de bon, ces histoires d’explorateur ?… Heureusement, Pierre se doute bien que, moi, je ne les goûte guère, et il ne m’en sature pas. Il ne pense qu’à m’être agréable, il m’aime tant, le pauvre garçon.
Une expression pensive dans ses yeux d’eau bleue, Anne interrogea :
— Et vous, Jacqueline, vous l’aimez ?
Elle, qui mettait avec art sa voilette, dit, arrangeant un pli du tulle :
— Mais oui, je l’aime… naturellement !…
— Parce qu’il vous adore, n’est-ce pas ?
— Oh ! c’est vrai… J’adore être adorée !… Pour moi, c’est ça l’amour.
Les yeux de Mme de Croissy gardaient le même regard profond.
— Vous pensez ainsi, réellement, Linette ? Alors, je comprends pourquoi vous évoluez à travers les convoitises et les admirations — même très… expressives !… — comme une salamandre au milieu des flammes… C’est une grande force de savoir garder son cœur…
— Cela permet de beaucoup plus s’amuser dans la vie !
— Vous vous y amusez ?
— Mais… plutôt !… Évidemment, il y a des moments désagréables… Par exemple, quand on a trop vite dépensé son revenu !… Vous ne connaissez pas cela, vous, femme fortunée.
— J’ignore cet ennui-là, il est vrai… Mais j’en ai éprouvé tant d’autres !… Alors, Line, dites-moi, vous n’avez jamais adoré personne ?
— Adoré… comme dans les romans ?… à en perdre la tête ?… Eh bien, non… Je ne crois pas…
Soudain immobile, les reflets du foyer baignant son charmant visage, elle réfléchissait, les prunelles songeuses, — ces prunelles au regard si vite caressant, dont le seul souvenir bouleversait de désir Pierre Chartrans, là-bas, en Indo-Chine…
Lentement, d’un ton sage, elle continuait :
— Non, en vérité, il n’y a pas d’homme qui m’ait rendue stupidement amoureuse !… J’aimais bien mon mari… comme j’aime Pierre… Mais il était si raisonnable, si savant, que je n’avais aucune tentation de faire avec lui de jolies sottises !…
— Ah ! très bien, dit Anne amusée.
— Ce qui m’enchantait avec ce pauvre Robert, c’était justement de le voir, lui, un homme supérieur, comme tous disaient, amoureux fou de moi… Ah ! c’était charmant, ça… Je ne demande rien d’autre à Pierre qui, lui aussi, est couramment qualifié d’« homme supérieur »… Comment moi, qui suis si « inférieure », ai-je toujours ainsi la chance de plaire à des individus remarquables ?… C’est très drôle…
— Probablement, les individus remarquables, comme vous dites, aiment plus encore que les simples mortels, les femmes… vraiment femmes… Et vous l’êtes à souhait, petite… Seulement, prenez garde… Vous défiez le dieu Amour, il se vengera !
— Vous croyez que je m’éprendrai d’une passion malheureuse pour Pierre ?
Avec une moue incrédule et gamine, elle regardait son amie.
— Pour Pierre Chartrans ou pour un autre.
Tranquille, elle fit :
— Oh ! je ne crois pas… si la chose devait être, elle serait déjà arrivée. Maintenant, je suis une femme rassise,… à mon âge !…
Campée sur une chaise basse, devant le feu, elle boutonnait ses bottines, et sa jupe relevée découvrait une jambe de petite nymphe, sous le bas de soie et les vaporeux plissés du jupon à fleurs.
— Je réfléchis beaucoup sans en avoir l’air, vous savez, Any !… C’est pourquoi j’ai si bien compris que, dans une liaison, je trouverais, en somme, surtout des ennuis et des risques… Aussi… — j’espère que je ne vais pas vous scandaliser, ma chérie… — je reste dans les sentiers de la vertu, non par vertu, je l’avoue… mais tout bonnement parce que j’ai peur de patauger, de désagréable façon, dans les chemins d’à côté, que je regarde avec beaucoup de méfiance… Peut-être est-ce que nul beau cavalier n’a su encore me persuader qu’ils étaient enchanteurs !
— Peut-être… en effet…
— Sincèrement, je ne crois pas qu’il existe beaucoup d’hommes valant la peine que nous nous lancions, en leur honneur, dans les aventures… Seulement, je ne le dis pas, comme je le pense, à mes adorateurs ; histoire de les stimuler et de les tenir en main, je ne leur déclare pas qu’ils n’ont rien à espérer, d’autant que cela m’amuse follement de les voir tout frétillants d’une inutile attente… Le plus sage, voyez-vous, c’est bien d’épouser ce bon Pierre. Au moins, avec lui, je n’aurai plus qu’à me laisser vivre.
Le dernier bouton de ses bottines était attaché. Elle laissa retomber sa jupe et se mit debout, frappant le tapis de ses pieds menus pour les bien installer dans leur étui luisant.
Mme de Croissy interrogea encore :
— Line, une fois mariée, continuerez-vous à vous faire faire une cour « serrée » ?
— Oh ! mais… bien entendu !… Any, vous prétendez me connaître et vous m’adressez une pareille question ?… Je le confesse, j’ai besoin, autour de moi, d’êtres — d’êtres masculins — que je tienne en éveil, qui me désirent avec une ardeur… aiguë et me disent ainsi que je suis encore une petite bonne femme séduisante, malgré les années qui se succèdent… hélas !
— Et il ne vous suffirait pas que Pierre Chartrans fût seul à vous dire pareille chose ?
— Oh non ! pas du tout !… D’autant qu’il ne s’y connaît pas autrement. Il est, je vous l’ai dit, comme Robert l’était, un garçon plutôt austère, mais sentimental !!! Ah ! chérie, qu’il est donc sentimental !… d’une façon écrasante ! Chaque fois qu’après avoir lu une lettre de lui, j’attrape ma plume pour lui répondre, je me sens misérablement incapable de me montrer à la hauteur. Je vous assure, Anne, que c’est très difficile d’écrire des choses tendres à un homme qui est si loin et qu’on n’a pas vu depuis des semaines… Sans compter que mes lettres mettent un temps considérable à lui arriver… Je ne suis pas de force à faire du sentiment en conserve. Il me faut le présent !
— Ou mieux la présence… n’est-ce pas ? Linette… Comment un mariage avec un être si différent de vous ne vous effraie-t-il pas ?
— Chérie, je fais un placement de tout repos, je vous l’ai dit. C’est pourquoi je me suis décidée et j’ai décidé père, qui bondissait à la seule idée que je pouvais partir en Chine…
— Vous ne partirez pas ?
— Oh ! j’espère bien que si !… C’est un voyage qui m’amuserait tant !
— Mais il ne s’agit pas d’un voyage seulement…
— Oh ! si je m’ennuyais en Chine, Pierre me ramènerait…
— Je croyais que sa carrière était au loin.
— Bah ! il y a toujours moyen de s’arranger !
Sincèrement, elle n’en doutait pas, ayant des volontés d’enfant gâtée et de femme libre de suivre toujours son désir ou son caprice.
— Alors vous allez partir le rejoindre dès qu’il vous appellera ?…
Il y avait un doute dans la pensée comme dans la voix d’Anne de Croissy.
— Certainement, je partirai !… Mais ce ne sera pas encore tout de suite. Chartrans est dans un pays sauvage, sur la frontière de Chine, et il ne veut pas que j’y aille. Je vous avoue que, pour ma part, j’aime autant faire mes débuts dans une région plus civilisée. D’autant que, en ces conditions, père mettrait toute sorte d’entraves à mon départ. Il veut me garder à Paris, et, pour m’effrayer, il me dit qu’en Orient je m’ennuierai, que les Chinois m’assassineront, qu’il mourra en mon absence, etc., etc. ; des choses lamentables qui me fendent l’âme et font chavirer ma belle ardeur. Enfin, par bonheur, ce n’est pas encore le moment de me mettre en route… Alors, il est inutile de me préoccuper de l’avenir. Je verrai bien quand il faudra me décider pour de bon !
— Oui, vous verrez alors, dit Mme de Croissy d’un indéfinissable accent. Vous êtes prête ? Jacqueline.
— Toute prête. Nous allons choisir de jolies choses, n’est-ce pas ?… Quitte à m’endetter, je veux me faire faire quelque chose de très chic pour le bal de votre belle-sœur, Any. Ah ! que je prenne mon mot à Pierre afin de le mettre à la poste.
— Line, votre robe entraîne une carte.
Mme Nozales se pencha et releva le carton que balayait le frôlement soyeux de sa jupe.
— Ah ! c’est un groupe qu’un des camarades de Pierre a fait, et qu’il m’envoie pour que je connaisse sa maison. Voulez-vous voir ? Lui est le premier, à gauche.
Anne prit la photographie. Vaguement, elle regarda la demeure exotique ; elle contemplait la haute silhouette, robuste et carrée, le visage énergique qu’une ombre durcissait sous le casque de toile blanche. Mais il y avait un sourire très bon sur la bouche, et les yeux rêvaient…
— Vous ne le trouvez pas beau ? jeta alertement Jacqueline. Moi non plus… Enfin, il a de grandes qualités… Et puis, il est si épris qu’il en est touchant…
— C’est pour cela, Line, qu’il ne faudra pas lui faire de mal…
— Any, quelle idée !… Mais j’ai l’intention de ne lui faire que du bien… Je serai si charmante pour lui qu’il en perdra la tête de joie. Rendez-moi son portrait, il aura glissé de l’enveloppe quand, avant de m’habiller, j’ai encore lu un bout de sa lettre. Le reste sera pour ce soir quand je rentrerai.
Mme de Croissy lui tendit le carton. Vive, sans s’attarder à le regarder, elle le glissa avec la lettre, sous sa boîte à poudre. Puis, se tournant vers son amie, elle lança, très gaie :
— Chère, me voici toute à vous. Allons choisir de belles choses !
Le rideau s’abaissait sur le second acte d’Henry VIII.
Aussitôt les lustres flambèrent dans la salle qu’emplissait instantanément le brouhaha de l’entr’acte. Des portes battirent. A l’orchestre, la phalange des habits noirs s’ébranla et se clairsema. Les lorgnettes s’attachèrent aux loges qui, cependant, se disaient en grand nombre.
Mme de Croissy, ayant quitté sa place, s’assit dans le salon minuscule. Debout près d’elle, devant la glace, Jacqueline redressait un pli dans les dentelles de son corsage, très décolleté, qu’un ruban pailleté retenait sur des épaules justement célèbres. Autour d’elle se groupèrent tout de suite les hôtes masculins de la loge et les visiteurs que l’entr’acte amenait, pour présenter leurs hommages à Mme de Croissy et à son amie.
En revanche, Roger de Croissy avait disparu, sous couleur d’aller remplir des devoirs de politesse ; — en vérité, à cette fin d’une brève incursion au foyer des ballerines, où il était un familier.
D’un geste distrait, Mme de Croissy tourmentait les plumes de son éventail, et, sans doute, sa pensée était bien étrangère aux propos qui se croisaient autour d’elle, car elle eut un imperceptible tressaillement quand quelqu’un lui demanda :
— Irez-vous à la soirée musicale des de Monti ? madame. On en annonce des merveilles.
— Je sais… Mais je ne jouirai pas de ces merveilles, je serai à Venise à ce moment-là.
— Comment, à Venise ? s’exclama, stupéfaite, Jacqueline qui avait saisi au vol les paroles de son amie. Any, vous allez à Venise ?… C’est vrai ?…
Mme de Croissy sourit un peu.
— Très vrai ; depuis hier, la chose est décidée. Mon père, le collectionneur fanatique, désirait y aller voir je ne sais quels tableaux précieux qui vont être mis en vente ; et comme ma mère s’inquiétait qu’il partît seul, j’ai offert de l’accompagner, puisque sa mauvaise santé la retient elle-même à Paris.
— Votre mari part aussi ?
Elle n’eut pas plutôt dit cela, étourdiment, qu’elle le regretta. Un fugitif pli d’amertume avait, une seconde, souligné la bouche de Mme de Croissy.
— Roger est beaucoup trop parisien pour quitter l’asphalte des boulevards… Je l’y abandonne sans scrupule, sachant tout le charme qu’il y trouve.
— Vous resterez partie longtemps ?
— Une petite quinzaine au plus.
— Oh ! Anne, ma chère, que vous êtes heureuse ! Que je voudrais être à votre place !
— Elle est, en effet, très enviable, dit Mme de Croissy avec un petit rire bref. Jacqueline, si le voyage vous tente, venez avec nous. Je sais que Lili d’Entraigues et son mari, que les Armington sont en ce moment à Venise, nous ferons tous ensemble des parties en gondole tandis que mon père étudiera ses tableaux… Ce sera charmant !
— Anne, ne me tentez pas ! Je n’ai aucune force pour résister aux tentations !…
Tout bas, Roger de Croissy, qui rentrait et avait entendu, lui murmura :
— Je vous en supplie, prouvez-le-moi.
Les lèvres de Jacqueline eurent une malicieuse expression ; et elle riposta du même ton assourdi, protégée par le vol scintillant de son éventail :
— Mon cher ami, en ce qui vous concerne, je ne connais pas du tout la tentation. Il y a beau temps que je vous l’ai dit…
Il n’insista pas ; d’abord parce qu’ils étaient trop entourés ; et, ensuite, parce que l’expérience lui avait appris ce que le badinage de la réponse voilait de vérité.
Il trouvait Jacqueline Nozales savoureuse à souhait, et il le lui eût prouvé volontiers, car il ne se contentait pas des adorations platoniques. Mais sa grande connaissance des femmes lui avait bientôt révélé que Jacqueline ne goûtait que celles-là, à son endroit du moins. Depuis lors, ils étaient seulement bons amis, sur un pied de galante escarmouche ; elle, coquette ; lui, tenace en son désir, espérant toujours avoir son heure — parce qu’il ne croyait pas à la vertu de Mme Nozales.
Adossé au mur de la loge, il demanda à sa femme, près de qui Jacqueline s’était assise :
— Peut-on savoir à quel propos, Anne, vous prétendiez induire Mme Nozales en tentation ?
— Je lui disais qu’elle devrait venir en Italie avec moi. Ce serait une bonne œuvre. Elle m’empêcherait de me trouver bien seule quand mon père sera absorbé par les musées.
— Très bonne idée ! Accueillez-la, madame, si vous n’avez pas, comme moi, l’horreur des voyages.
— Tant d’horreur que cela ?… Alors, vous ne viendriez pas nous retrouver à Venise, pour y flâner en gondole ?…
Elle lui souriait, laissant luire ses dents entre les lèvres humides. Ainsi, elle était la séduction même. Pourtant, en toute sincérité, il lui était fort égal que Roger de Croissy vînt ou non en Italie.
Il se pencha vers elle, profitant de ce que sa femme causait :
— Si vous me demandez de venir, j’irai.
Mais elle secoua la tête. Sa bouche avait, de nouveau, cette expression caressante et railleuse qui avait affolé même des hommes très sages.
— Je ne vous le demande pas du tout. Je déteste que les gens fassent des sacrifices pour moi car alors ils deviennent insupportables, se croyant toute sorte de droits !
Sans cérémonie, elle se détourna et se remit à bavarder capricieusement. Mais une sonnerie retentissait. Les visiteurs prirent congé. Dans la loge, il resta seulement Paul Dalais, le sculpteur, un vieil ami d’Anne de Croissy, — son oncle, le baron de Vergnes, — tous deux ses invités, ce soir-là, et Roger de Croissy, qui s’assit derrière le fauteuil de Jacqueline. Dans un bruissement de soie, elle revenait prendre sa place, auprès de son amie, souple et svelte délicieusement, dans la gaine étincelante de sa robe de tulle, perlée en couleur d’émeraude.
L’orchestre préluda. De nouveau sonna le heurt des portes qui retombaient. Les habits noirs vinrent combler les vides dans les fauteuils désertés. Le rideau se relevait.
Jacqueline, distraitement, regarda la scène. Elle ne se souciait pas du tout des malheurs de Catherine d’Aragon, et la musique — ce soir-là — ne lui semblait bonne qu’à bercer sa songerie. Sa pensée se prit à vagabonder et, soudain, s’attacha à cette excursion à Venise qu’elle se mettait à désirer comme une enfant gâtée veut un jouet amusant. Au ton d’Anne de Croissy, elle avait deviné que la proposition, ainsi jetée par hasard, deviendrait sérieuse si elle le souhaitait… Et, tout à coup, elle le souhaitait avec une ardeur juvénile, parce que toute distraction avait pour elle un irrésistible attrait. Que Mme de Croissy lui reparlât de ce voyage, et elle partait ravie.
Une seule difficulté… La question financière. Tout de suite, elle y pensait, instruite par l’expérience. Son amie voyageait avec le luxe d’une femme très fortunée ; et c’est ainsi, d’ailleurs, qu’elle-même comprenait les pérégrinations… Seulement, il lui fallait les capitaux nécessaires à une petite fugue de ce genre…
D’un insensible mouvement des lèvres, elle marmotta, tandis qu’Henri VIII exhalait une déclaration passionnée :
— Bah ! si Any m’offre de partir, je trouverai bien moyen de pouvoir le faire…
Comme un battement d’aile, son éventail effleurait les corolles blanches des larges narcisses au cœur d’or qui se mouraient sur sa chair de fleur vivante. La tête un peu penchée, elle semblait absorbée toute par le charme de la musique, alors qu’elle se perdait en des calculs approximatifs que son imagination simplifiait pour la satisfaire.
— Je ne savais pas que vous aimiez si fort les opéras, madame, lui murmura Roger de Croissy, incliné un peu vers les épaules dont le parfum le grisait.
Elle tressaillit, arrachée à ses combinaisons ; et, l’air convaincu, elle riposta, tournant à demi la tête vers lui :
— C’est vrai, j’adore le Saint-Saëns.
Puis elle regarda de nouveau vers la scène, indifférente, semblait-il, à sa présence ; en réalité, ravie de le sentir, derrière elle, frémissant de l’obscur désir qu’elle savourait comme l’hommage le plus vrai offert à sa beauté de femme. Et elle parut aussi attentive à l’harmonie du poème musical que l’était sincèrement Anne de Croissy.
Celle-ci, immobile, les mains à demi jointes sur la soie blanche de sa robe, écoutait, avec des prunelles songeuses, tout son être vibrant sous la plainte de la musique qui chantait, maintenant, l’agonie d’une âme torturée. Le drame, joué là, en grande pompe, sur ces planches, est-ce qu’en l’intimité de son cœur, elle-même ne l’avait pas vécu ? Comme cette pauvre reine, — une femme, après tout, — elle avait connu l’angoisse de la trahison et de l’abandon. Elle aussi avait été dépouillée de ce qui était son bonheur par le caprice d’un homme que, dans le secret de son cœur, elle ne pouvait se guérir d’aimer. Mais cela, du moins, personne n’en savait rien… Pas même lui, puisque, par la grâce de sa fière volonté, elle arrivait à lui dérober complètement sa vie intérieure, à ne pas même lui laisser soupçonner qu’elle connaissait ses faciles et successives trahisons.
Avec une tension de pensée presque douloureuse, elle suivait le duel tragique chanté là, devant elle… Mais elle songeait, sceptique, que l’on ne meurt pas des déceptions d’amour, comme la reine délaissée allait en donner le spectacle. Une femme peut, avec un cœur désenchanté jusqu’au désespoir, remplir très correctement son personnage de mondaine, faire autant de visites qu’il est nécessaire, figurer en des fêtes de toute sorte, écouter un opéra qui éveille en elle un écho poignant sans que l’expression de son visage la trahisse. Elle peut supporter que, près d’elle, l’homme à qui tout son être appartient soit occupé d’une autre femme qu’il rêve de tenir défaillante sous son baiser…
Et, après tout, n’était-ce pas là ce que souhaitaient tous les hommes qui approchaient Jacqueline ?… Ce que pensait peut-être, en ce moment, le sculpteur qui, dans l’ombre de la loge, observait hardiment les lignes onduleuses et parfaites de son corps de femme, révélées par la robe souple…
Brusquement, Anne songea à l’absent, bien loin en Chine, au pauvre diable de fiancé dont le trésor était si peu gardé… Ah ! il méritait plus que la jolie créature qui savait si bien prendre les cœurs pour s’en faire des jouets !…
Encore une fois, Roger de Croissy se penchait vers elle, lui murmurant un mot qu’Anne ne pouvait entendre. Elle eut un sourd tressaillement, et ses doigts se crispèrent une seconde sur son éventail. Alors, irritée contre elle-même, elle fit un léger mouvement pour ne plus voir que la scène…
A l’entr’acte suivant, apparut le père de Jacqueline, qui venait pour la ramener. M. Sourdis était un homme d’une soixantaine d’années qui, veuf après de brèves années de mariage, — et fort charmeur, — avait discrètement, mais largement vécu en garçon. Ce qui ne l’avait pas empêché de devenir, avec le temps, un sage selon l’expérience, dont les femmes goûtaient la galante courtoisie et les hommes le commerce sûr. Mme de Croissy, aimait l’indulgence, — bien sceptique, — de sa bonté très vraie, la finesse humoristique de sa causerie, la tendresse dont il entourait sa fille.
Aussi son accueil eut-il pour lui une grâce amicale qu’elle ne prodiguait pas ; et, tout de suite, ils se mirent à causer. Soudain, elle demanda :
— Que diriez-vous de me voir entraîner Jacqueline à Venise pour une douzaine de jours ?
— Si je ne croyais que vous plaisantez, chère madame, je vous demanderais de ne pas tenter ma faible Jacqueline…
— Mais je ne plaisante pas du tout !
Elle lui expliquait les choses, paraissant charmée par ce voyage à Venise. Ce qu’elle ne disait pas, c’est que son départ lui serait une délivrance car, peut-être, il l’aiderait à oublier une nouvelle intrigue de son mari dont le hasard venait de lui apporter la révélation. En Italie, elle serait distraite d’elle-même ; et si Jacqueline l’accompagnait, elle échapperait à la redoutable solitude qui lui permettait de trop penser…
— Chère madame, tout cela me paraît charmant, mais pas très raisonnable pour Jacqueline…
— Oh ! père, ça ne fait rien, du moment que c’est amusant ! lança Jacqueline, si spontanément que tous se mirent à rire. Anne, nous recauserons de Venise, n’est-ce pas ?
— Entendu, dit la jeune femme, effleurant de son éventail la joue rosée de son amie.
L’imagination de Jacqueline était déjà si éprise de cette perspective de voyage que, rentrée chez elle, avec peine, elle put retrouver quelque attention pour lire son courrier d’Asie, arrivé le même soir. Sa pensée fuyait encore vers Venise, tandis que, dévêtue sous le long peignoir de laine blanche, appuyée aux coussins de sa chaise-longue devant la flambée du feu, elle parcourait les feuilles imprégnées de l’odeur des choses de Chine.
Mardi.
« Chérie, enfin vos lettres m’ont rejoint… Enfin !… Vous dirai-je combien de fois je les ai lues, relues, y cherchant, non pas seulement votre cœur, votre pensée, mais même votre parfum qui flottait encore, — bien fugitif, hélas, — sur le papier venu de si loin, pour apporter un instant à votre ami l’illusion bénie que vous étiez près de lui invisible, le réconfortant par vos affectueuses paroles, le mêlant à votre vie par vos chers récits…
« Il me semblait, parfois, vous entendre en les lisant, tant je devinais le son qu’aurait eu votre voix pour certaines phrases, tant je voyais le sourire ou la jolie moue qui les aurait accompagnées. Maintenant vos précieuses lignes, ma Jacqueline, sont glissées dans mon portefeuille avec votre image qui ne me quitte pas… Et consciencieusement, je m’installe dans mon home nouveau.
« Car me voici arrivé à destination. Mais après quelle laborieuse fin de voyage !… Nous avons grimpé, quelquefois à pic, puis redescendu des pentes vertigineuses à travers des rocs qui s’éboulaient… Et penser, Linette chérie, qu’un moment, j’ai songé à vous emmener !… J’ai successivement été grillé par un soleil implacable et transpercé par des averses qui semblaient ne devoir jamais s’arrêter… J’ai campé dans des auberges immondes… et encore, quand j’en trouvais… J’ai cheminé pédestrement par des routes pareilles à des bourbiers, tout comme les coolies qui portaient mes innombrables bagages : lit, tente, batterie de cuisine, baromètre, jumelles photographiques, etc., etc. Imaginez un déménagement en marche.
« Aussi, madame, vous n’auriez, sans doute, plus osé reconnaître votre fiancé dans le voyageur qu’avaient fait plusieurs jours d’une pareille existence. Je n’avais pas de miroir pour contempler mon image, mais je voyais mes compagnons de route… Ils avaient l’air de bandits…
« C’est pourquoi, quand, notre exode achevé, le moment est arrivé d’accomplir une entrée solennelle dans la ville, j’ai revêtu mon plus beau costume… Il était de flanelle blanche, de telle sorte que je vous aurais produit l’effet de quelque joueur de tennis. Mes camarades, également, avaient exhibé leur tenue d’Européens très civilisés… J’imagine qu’en dépit de nos efforts vous ne nous auriez pas trouvé l’air de gentlemen très chics. Mais les badauds chinois étaient moins difficiles que vous, madame, et ils se pressaient pour nous contempler, tout comme si nous eussions été des êtres rares. J’allais en tête, juché sur ma chaise que balançaient mes porteurs, et j’honorais de regards bienveillants et dignes cette foule qui avait l’air animée de sentiments parfaits à notre égard. Avec une bonne dose de candeur à notre actif, nous eussions pu croire que tous ces Jaunes étaient nos dévoués admirateurs et serviteurs… Seulement, il y a beau temps que je ne suis plus candide…
« Donc, suivi de la majestueuse file de mes caisses et bagages de toute sorte, je me suis acheminé vers le soi-disant palais qui m’était offert comme gîte par le vice-roi. Et ainsi, il m’a été donné de contempler sans retard la ville qui devient ma résidence. Ah ! cette ville !… Ma Linette, de quel œil de dégoût et de curiosité, vous la regarderiez !… Le fleuve la traverse, bordé de bouges qui émergent de marécages. De ces marécages, vous avez, tout à coup, la surprise de voir jaillir aussi la silhouette d’une pagode, de quelque somptueux palais ; car, en cette cité chinoise, chacun dresse sa demeure où il en a fantaisie ; des demeures aux façades ouvragées, sculptées, peintes d’éclatantes couleurs, chamarrées de dessins fantastiques.
« A l’intérieur de la ville, un dédale de rues. L’une d’elles est la grande rue, parce qu’elle renferme les plus beaux magasins de l’endroit. Là se débitent les comestibles chinois : biches de mer, cornes et jarrets de cerf, nids d’hirondelles… Après les rues, des ruelles hideuses, encombrées de détritus sans nom…
« Mon palais, puisque palais il y a, est digne de la ville où il se dresse. Heureusement mon mobilier était arrivé en même temps que moi, avec tout ce qu’il comporte de bibelots de première nécessité. De la sorte, j’ai pu avoir tout de suite mon nid européen dans ce logis exotique, lamentablement délabré. Mes camarades ont suivi mon exemple. Nous nous sommes comportés comme d’excellentes femmes de ménage ; nous avons installé, fait frotter, nettoyé, expulsé de notre mieux reptiles, rats, oiseaux, tous ayant fait leur domaine de cette demeure princière… Toutefois, ma chambre rappelle encore plus que de raison la sommaire installation des infortunés qui viennent de changer leur domicile. Le mobilier en est composé de façon comique. Mais, patience, tout cela va s’organiser ; je tiens à ce que mon home particulier s’embellisse autant que les moyens me le permettront, puisque ma chambre est une chapelle qui vous est consacrée, ma bien-aimée.
« En place d’honneur, j’y ai placé l’adorable portrait que Nadar a fait de vous, juste avant mon départ. Cette Jacqueline-là, c’est pourtant la brillante mondaine qui m’effarouche terriblement… Ce qui n’empêche que je suis très fier de vous voir si élégante et fine dans le satin de votre robe, sous le frôlement de vos dentelles, ayant un air de jeune souveraine, de par la jolie pose de votre tête, un brin rejetée en arrière, comme pour regarder le monde de plus haut, — ou pour tendre vos lèvres à votre ami… Chérie, vous me permettez cette illusion, dites ?…
« Et maintenant, ne vous moquez pas, parce que, sur ma table de travail, dans le petit paravent de cuir emporté de France, j’ai toute la série des Jacqueline que vous m’avez généreusement données ou que je vous ai volées sans scrupule… Une Jacqueline rieuse qui joue au tennis et ressemble à une gamine, avec sa robe un peu courte… Une autre, presque grave, en revanche, avec de beaux yeux qui rêvent, un livre sur les genoux, assise devant la mer… Un souvenir de Trouville, ce portrait-là, vous rappelez-vous ?… Et encore une coquette Jacqueline, en tenue de visite, qui sourit, la bouche moqueuse, enroulée dans son boa, sachant bien tout ce qu’elle fait désirer, et ne donne pas…
« Chère, quand je regarde cette Jacqueline-là — écoutez mon humble confession — je me sens devenir jaloux, atrocement jaloux, à en crier d’angoisse, de tous ces hommes qui vous voient ainsi, dans le monde, qui vivent près de vous, qui respirent votre beauté, votre grâce, votre parfum, qui vous trouvent, comme moi, l’incomparable petite fée dont tous rêvent de posséder l’amour… Ah ! Jacqueline, ne soyez pas trop coquette… Je ne dis pas, « ne soyez pas coquette !… » car alors vous ne seriez plus vous… Mais j’ai votre promesse… Vous demeurerez, pendant l’absence, ma fidèle et aimante fiancée ?… Ah ! cette promesse, elle est mon viatique pour résister à l’exil accepté pour vous.
« Jacqueline, répétez-moi dans vos lettres que vous êtes mienne ; et, je vous en supplie, faites-les très longues… Je suis tellement avide de tout ce qui vous touche ; de tout ce qui me permet d’oublier un peu, un instant, l’effroyable distance qui nous sépare… Surtout, ma tant aimée, — laissez-moi vous murmurer cela, en vous enfermant dans mes bras, — je suis avide des mots de tendresse qui me disent que vous m’accordez une place, — si petite soit-elle, — dans votre vie et aussi dans votre cœur… Jacqueline, ne me trouvez ni exigeant ni déraisonnable, je vous en supplie ; pensez seulement que je n’ai plus que vous en moi… C’est divin et effrayant ! L’avenir nous appartient si peu…
« Je mène maintenant une étrange vie en double : une part qui vous est consacrée toute, ma reine chérie ; l’autre, furieusement active, où je me montre, — j’en ai conscience, — autoritaire et rude, de volonté inflexible, un Chartrans que vous ne connaissez pas et qui, sûrement, paraît n’avoir d’autre souci que sa mission — tout ensemble une mission de diplomate et de dompteur, impassible et souple. Ah ! que mes camarades, que les fonctionnaires jaunes avec lesquels je fraie seraient effarés s’ils apercevaient le pauvre être frémissant d’amour qui vit sous mon masque austère…
« Je me suis tout de suite occupé des affaires sérieuses. Le vice-roi a été très suave, comme vous diriez, ma chérie, et m’a convié à un repas dont je vous donne, à titre de curiosité, le vague menu où fraternisaient des mets tels que : cervelles de poisson frites, ailerons de requin, pattes de canard, etc. J’en passe, apercevant, ma Linette, votre petite moue dégoûtée qui me donne, une fois de plus, la soif des chères lèvres si expressives…
« Oh ! Dieu, que vous êtes loin !… Je voudrais mes négociations déjà finies… Et je prévois que, au contraire, elles vont être si longues, hérissées de difficultés et de traîtrises !… Je les connais, les hommes d’Asie. Derrière leurs sourires, leurs saluts, leurs congratulations, il y a une haine sourde ; et, dans le secret de leur pensée, ils maudissent les étrangers qui viennent leur apporter des inventions qu’ils jugent volontiers infernales… Enfin, nous allons bien voir…
« A bavarder avec vous, mon amour, j’ai oublié l’heure ; et voici que l’on vient me réclamer pour affaires ! Afin que ma lettre parte sûrement par le courrier, je la ferme. Au revoir, ma Jacqueline, je vous envoie toute mon âme pour qu’elle veille sur vous et vous empêche d’oublier l’absent qui vous adore…
« Votre Chartrans. »
Comme il avait été convenu, Mme de Croissy et Jacqueline reparlèrent du voyage de Venise. Elles en parlèrent si bien que, trois semaines après leur soirée ensemble, à l’Opéra, Jacqueline roulait à travers la Suisse, en compagnie d’Anne de Croissy et de son père, le doux, aimable et rêveur M. de Balme.
Eu égard à l’exiguïté de ses revenus, c’était une vraie folie qu’elle faisait là. Mais elle n’en avait pas cure du tout. Afin de pouvoir s’offrir ce plaisir nouveau, elle avait eu, sans hésiter, recours aux combinaisons financières que réprouvait si énergiquement Pierre Chartrans. Une intermédiaire complaisante lui avait permis de mettre en gage de vieux bijoux de famille, précieux mais démodés, qu’elle ne portait point. Et sa bourse garnie de façon très suffisante, elle était partie avec une allégresse d’enfant.
Admirablement résistante à la fatigue, — quand elle faisait ce qui lui plaisait, — elle ne paraissait d’aucune façon lasse des nombreuses heures de voyage. Installée dans un angle du wagon, elle se laissait emporter, silencieuse ou causante, selon son caprice et les exigences de la politesse, son insatiable coquetterie la mettant en frais pour M. de Balme parce qu’elle savait qu’il la trouvait une exquise statuette vivante. Aussi, tandis qu’Anne, les yeux pensifs, regardait fuir le décor merveilleux du Saint-Gothard, elle, d’un air d’intérêt, écoutait — en avait l’air — les digressions du vieillard sur les paysages suisses et italiens. Ravi de son attention, de ses réparties drôles, de la grâce incomparable de sa bouche expressive, il la contemplait avec une jouissance candide dont elle accueillait volontiers l’hommage, et qu’elle s’appliquait de son mieux à entretenir.
Il lui semblait très amusant que le sage et correct M. de Balme se montrât si occupé d’elle, empressé tout comme un jeune homme. Et n’eût été qu’elle redoutait un peu Anne, elle eût trouvé piquant d’aviver son admiration au point de le réduire tout à fait à merci ; car c’était, chez elle, besoin instinctif de conquérir tous les hommes qui l’approchaient, quel que fût leur âge. Pourtant, son enthousiasme pour elle mis à part, elle trouvait plutôt dénué d’intérêt ce vieux gentilhomme cérémonieux en sa courtoisie, long en ses discours ; et les considérations qu’il développait pour elle, en une langue choisie, résonnaient à son oreille à peu près de même manière que le roulement du train sur les rails. Elle les entendait vaguement, distraite par le spectacle pittoresque de la route, les yeux charmés par la chute des cascatelles au flanc de la montagne, par la course bondissante des ruisselets d’eau opaline sur les pierres noyées d’écume au fond des ravins ; par la fragilité des chalets de bois, pareils à des jouets d’enfant, accrochés aux pentes gigantesques dont les sommets demeuraient ensevelis sous les neiges.
Dans ces hauteurs vierges, l’air encore devait être glacé. Mais, à leur pied, c’était déjà le printemps. Dans le creux des vallées, il y avait une éclosion de tendre verdure, de fleurs hâtives qui s’épanouissaient avec un charme fragile. Puis, à l’approche de la terre italienne, ce fut vraiment la splendeur fraîche du renouveau, les grappes de glycine ruisselant des terrasses, les panaches d’or des mimosas, l’apparition des premières roses, la floraison superbe des camélias. L’air était tiède, odorant d’une vague senteur qui émanait de la terre réchauffée, de la jeune verdure, des corolles entr’ouvertes, de l’eau bleue que pailletait le soleil.
— Voici Lugano ! s’exclama Jacqueline. Oh ! quel adorable pays !
— Oui… oui… Un vrai nid d’amoureux…, fit M. de Balme de sa manière paisible et douce.
Instinctivement, il se tournait vers Jacqueline qui, par la fenêtre ouverte, regardait vers le beau lac que la lumière irisait.
Avec une moue rieuse, elle riposta :
— Il ne faut pas parler d’amoureux à celles qui n’en ont point ; c’est cruel !…
— Comment qui n’en ont pas ? releva, un peu bas, Mme de Croissy qui avait entendu. Eh bien, et le pauvre Pierre ?
— Oh ! il est si loin !
— C’est vrai, bien loin, murmura Mme de Croissy avec un étrange sourire que Jacqueline ne remarqua pas.
A peine, d’ailleurs, elle avait entendu la réflexion de son amie, distraite par l’évidente attention qu’elle attirait chez deux voyageurs masculins qui venaient de monter dans le wagon.
Mais, tout de même, les paroles de Mme de Croissy avaient, pour un instant, ravivé dans sa pensée le souvenir du fiancé absent. Et, après le dîner, dans la gare de Milan, avant de reprendre le train pour Venise, elle griffonna à Pierre plusieurs cartes postales, enchantée à la seule idée de son étonnement quand il recevrait d’elle un mot venu d’Italie. Elle revint toute rieuse, si jolie, si jeune sous sa jupe courte de voyage et son canotier aux grandes ailes, que Anne qui, debout sur le quai, la regardait approcher, jeta à son père :
— Regardez cette fillette… Est-elle contente de voyager !
— Plus que contente, ravie ! enthousiasmée !… et bien reconnaissante que vous ayez eu cette charmante idée de m’emmener, dit-elle, effleurant d’un rapide baiser le visage de son amie.
— Ah ! Line ! que vous êtes restée enfant, fit Anne de cet accent d’ironie mélancolique qui lui était familier.
M. de Balme murmura doucement :
— Tant mieux !… tant mieux !… La jeunesse, c’est la lumière incomparable où se réchauffent les vieux !
Décidément, Jacqueline Nozales l’avait tout à fait séduit ; et il le laissait voir avec une candeur naïve, se dépensant pour elle en attentions délicates et incessantes dont elle était fort satisfaite. Toutes les formes de son culte lui étaient agréables.
Aussi fut-elle d’humeur charmante pendant les dernières heures du voyage, aussi dispose, semblait-il, qu’au départ de Lucerne, après une bonne nuit d’hôtel. Tour à tour, elle bavarda, sommeilla, lut un peu, arrangea ses cheveux ; et elle veloutait son visage d’un soupçon de poudre, quand une exclamation d’Anne la fit brusquement fermer la minuscule boîte d’or et se dresser, curieuse :
— Ah ! nous arrivons… Voici la lagune !…
Dans la nuit scintillante d’étoiles, sous la lueur argentée du clair de lune, l’eau sombre luisait, nappe mouvante et glauque, marbrée violemment d’ombres et de clartés. Et le train semblait fuir sur un immense miroir, s’en aller vers quelque ville de rêve dont les feux flambaient à l’horizon, comme les illuminations d’un soir de fête.
Des wagons, les voyageurs s’étaient répandus dans le couloir pour mieux jouir du spectacle de l’arrivée, Jacqueline une des premières. Mais elle fut soudain arrachée à sa contemplation, en entendant Mme de Croissy s’écrier près d’elle, d’un ton de surprise intense :
— Oh ! par exemple, vous ici ?… Mais depuis quand êtes-vous dans notre train ?
Jacqueline, intriguée, tourna la tête.
Mme de Croissy tendait la main à un beau grand garçon d’allure aristocratique qui portait une barbe blonde un peu longue, dont le visage avait une expression tout ensemble caressante, hardie et impérieuse.
M. de Balme, à son tour, s’exclamait :
— Comment, de Brye, c’est vous ?
L’inconnu riait, amusé, semblait-il, par l’imprévu de la rencontre.
— C’est moi-même ; mais je ne m’attendais pas à vous trouver en route. Anne, vous voyagez avec votre père ?
— Avec mon père et mon amie, à laquelle il faut que je vous présente, dit-elle, cherchant des yeux Jacqueline qui, discrète, avait de nouveau l’air tout occupée par la contemplation de la fantastique lagune.
— Jacqueline, mon cousin — un peu à la mode de Bretagne, — le comte Gérard de Brye, en rupture d’ambassade… Car, enfin, vous devriez être à Vienne… Gérard ?
— Nullement, ma belle cousine. J’ai un congé de trois mois, et j’en profite pour pérégriner un peu en Italie, avant de regagner Paris.
En un salut profond, il s’était incliné devant Jacqueline, se demandant à qui il était présenté !… Une jeune fille ? une femme ?… A coup sûr, à une bien jolie créature, modelée dans l’argile humaine pour le plaisir des yeux. Gérard de Brye était un connaisseur en grâce féminine.
— Mon amie, Mme Nozales, achevait Anne.
Une femme mariée !… Tant pis !… Mais où donc était le mari ?… Et comment la laissait-il ainsi se promener, sans lui, en Italie ?… Peut-être, après tout, était-elle libre de toute attache… Veuve ? ou divorcée ?
Ces idées flottèrent confusément en son esprit. Il ne s’y arrêta pas, certain d’apprendre bientôt si Mme Jacqueline Nozales était, ou non, en puissance maritale. En somme, l’important était qu’elle fût vraiment aussi séduisante que le laissait espérer la première impression, si leur commun séjour à Venise devait les réunir souvent.
Tout en causant, de façon très correcte, avec Mme de Croissy et avec son père, il suivait des yeux les mouvements de Jacqueline qui voletait dans le couloir du wagon « pour ne rien perdre, disait-elle, de la féerique entrée à Venise ».
Elle avait l’air fort indifférente à sa présence et ne se mêlait pas à la conversation. Mais quand elle se rapprochait, il sentait sa présence à l’indéfinissable parfum, violent et doux, dont semblaient imprégnés aussi bien ses cheveux que sa peau fraîche, que le sombre costume de voyage qui la moulait étroitement. Comme elle ne tournait pas la tête vers lui, il n’apercevait guère que la ligne délicate d’un profil très jeune. Mais si Anne l’appelait d’un mot, il voyait luire, sous les arabesques du voile brodé, de larges prunelles veloutées, dont le regard était chaud comme une caresse d’amour.
Avec une vivacité de gamine, elle lança joyeusement :
— Cette fois, nous arrivons pour de vrai !
Et elle eut un mouvement pour saisir, dans le filet, son sac de voyage.
Tout de suite, Gérard intervint :
— Voulez-vous me permettre, madame, de vous aider ?
Elle le remercia et le laissa faire sans cérémonie aucune, consciente d’être dans son rôle et lui dans le sien…
— Venezia !… Venezia !… criait un employé sur le quai.
Le train s’arrêta. Dans la cohue de l’arrivée, les porteurs se précipitèrent, se disputant les bagages des voyageurs que déversaient en foule les wagons.
Courtois, Gérard aidait les jeunes femmes à descendre. Puis, suivi de M. de Balme, il les fit habilement louvoyer à travers le flot qui descendait vers la sortie.
Et, la porte franchie, ce fut l’apparition merveilleuse du Grand Canal, dont les palais se dressaient en silhouettes majestueuses, leurs assises ensevelies sous le flot miroitant où errait le reflet du disque de lune, large et brillant, qui se découpait dans la coupole du ciel constellé.
Devant les marches de la gare, descendant sous l’eau, les gondoles pressées se heurtaient, longues, effilées, la plupart découvertes, car la nuit était tiède.
Jacqueline, immobile, regardait, prise tout entière par la jouissance des yeux, autant que par le charme de la belle nuit italienne, ayant un peu l’impression qu’elle rêvait et allait se réveiller tout à coup à Paris, sous les courtines de son lit Louis XVI.
— Vous n’étiez jamais venue à Venise ? madame.
C’était Gérard de Brye qui l’interrogeait, debout à ses côtés. Elle fut satisfaite que ce garçon très chic s’occupât d’elle avec un empressement qu’elle discernait fort bien.
— Non, c’est la première fois que je vois Venise. Cette arrivée est délicieuse. Ne trouvez-vous pas ?
— Oui, je n’en ai jamais vu de plus charmante que celle-ci…
Lui offrait-il un discret hommage ?… Ou bien faisait-il allusion à la splendeur de ce ciel de velours, à l’incomparable décor des vieilles demeures princières, baignées par la nuit claire et par l’eau de cristal noir qui frémissait sous l’arche des ponts ?
Elle n’eut pas le loisir de démêler la question, car Anne se rapprochait, pendant que les facchini chargeaient les bagages sur la gondole ; et Gérard, alors, demanda à la jeune femme :
— Vous descendez à l’hôtel Danieli ?
— Non… Mon père a de vieilles affections à Venise, et, fidèle à ses souvenirs, il nous emmène sur le Grand Canal, en face de Santa Maria della Salute, hôtel de Florence.
— Voulez-vous me permettre de venir vous y présenter mes hommages, demain ?
— Oui… Si vous passez vers les onze heures, nous pourrons aller faire un tour jusqu’à Saint-Marc… Cela vous convient-il, Jacqueline ? Onze heures, ce n’est pas trop tôt ?…
— Pas du tout !… Chérie, vous allez me faire passer, aux yeux de M. de Brye, pour une franche paresseuse… Et vous savez bien que je suis toujours prête à l’heure qu’on veut.
Les malles étaient placées et le portier de l’hôtel attendait que les voyageuses voulussent bien monter dans la gondole. M. de Balme, qui avait surveillé l’embarquement des bagages, se rapprocha. Son humeur souriante semblait tout à coup évanouie. Il paraissait impatient d’emmener les jeunes femmes, et sa voix en trahissait quelque chose quand il appela sa fille :
— Eh bien, Anne, est-ce que nous ne partons pas ?… Il est pourtant l’heure, grandement, de gagner l’hôtel…
— Nous voici, père. Vous venez ? Linette.
— Mais oui, chère, je vous attends.
Et, allègrement, Jacqueline descendit dans la gondole. Elle se sentait une âme joyeuse et un peu folle, avide souverainement de plaisir, comme si la subtile volupté que semblait distiller l’air odorant se fût déjà insinuée en elle.
Elle répondit par un léger signe de tête au salut de Gérard ; et, sans plus s’occuper de lui, elle s’assit dans le fauteuil bas de la gondole que lui offrait M. de Balme.
Alors l’embarcation glissa sous l’impulsion, lente et profonde, du gondolier, soulevant des remous moirés de lumière, dans les eaux obscures du Grand Canal, dont le frais clapotis rythmait la marche de l’embarcation. Avec l’éloignement de la gare, un silence étrange se faisait… Silence des palais endormis… Silence des canaux plus étroits où la gondole passait comme une barque de songe, éclairée parfois, une seconde, par la lueur de quelque fanal…
Et des jardins invisibles s’épandaient les senteurs printanières.
Sous le voile de la moustiquaire, Jacqueline dormit paisible, sans rêve, d’un vrai sommeil d’enfant.
Quand elle ouvrit les yeux, brusquement, parce qu’un rayon de soleil venait brûler ses paupières, elle eut un premier coup d’œil effaré sur cette chambre inconnue, ne comprenant pas où elle se trouvait. Mais la pièce était riante ; une admirable lumière y filtrait à travers le tulle des rideaux ; et les menus bibelots qu’elle avait, la veille au soir, tirés de son sac, lui donnèrent, tout à coup, l’impression d’être chez elle, dans un home nouveau où il allait être agréable de vivre…
Elle murmura, contente :
— Ah ! oui, c’est vrai… Je suis à Venise…
Alors, toute rose de la chaleur du lit, elle rejeta en arrière le flot sombre de ses cheveux ébouriffés par le sommeil ; et, les mains jointes sous la nuque, elle s’étira paresseusement, les membres reposés, jouissant de se sentir jeune, de se savoir jolie, d’avoir devant elle un avenir dont l’inconnu l’attirait, telle une tentation charmante.
Dans sa pensée, flottaient confusément les images de la veille, les souvenirs du long voyage, des attentions de son vieil admirateur, M. de Balme… Et aussi, il lui revenait en mémoire cette rencontre imprévue avec le cousin d’Anne de Croissy…
Sous la lumière vacillante du wagon, puis dans la clarté du clair de lune, il lui avait paru bien, ce Gérard de Brye… Un homme de race, vraiment… Dans les yeux, une expression d’impérieuse douceur qui lui allait très bien… Et puis, des dents superbes… Elle en avait remarqué l’éclair sous le voile fauve de la barbe.
Elle se rappela que, dans la matinée, il allait venir la chercher ainsi qu’Anne, et elle en fut aise, car son intuition de femme l’avertissait qu’elle avait fait sur lui une flatteuse impression. Alors, elle songea, tordant d’un geste machinal une boucle de ses cheveux :
— Je vais voir comment il est en plein jour. S’il en vaut la peine, ce serait peut-être distrayant un léger flirt avec lui à Venise…
La perspective la tenta ; et, très fort, elle désira que, pour ajouter au plaisir de son voyage, Gérard de Brye fût homme à la mettre en goût de conquête.
Mais une brise chaude souleva les rideaux ; et, par delà les lauriers-roses du jardin, elle eut soudain l’éblouissante vision du Grand Canal, scintillant d’aigrettes de lumière, devant Santa Maria della Salute qui épanouissait, au soleil matinal, la floraison de ses marbres.
D’un mouvement vif, elle écarta la moustiquaire et bondit hors du lit, avide de mieux voir. Enveloppée en hâte d’un peignoir, les pieds nus dans ses mules, elle courut à la fenêtre et regarda…
A perte de vue, arrondi en une courbe molle, bordé de palais aux façades colorées, sculptées, incrustées de porphyre et de serpentine, le Grand Canal s’allongeait, non plus mystérieux comme la nuit précédente, mais irisé par une prestigieuse lumière, veiné de lueurs où se confondaient, comme en la palette des maîtres coloristes, les verts sombres et les bleus de lapis, les jaunes violents mêlés aux reflets chauds de l’ocre et du vermillon. Les gondoles fuyaient, noires et fines, sur ce fleuve de lumière. Des grappes de fleurs illuminaient les balcons des vieilles demeures que semblait rajeunir la tendre verdure nouvelle ; et il n’y avait pas une ombre dans le ciel d’azur, poudré de soleil.
Une exclamation enthousiaste jaillit des lèvres de Jacqueline :
— Ah ! la belle Venise ! Quelle joie d’être ici !
Peut-être, après tout, elle eût été aussi ravie de se réveiller près de Pierre Chartrans, devant quelque paysage de Chine ; car toute nouveauté la charmait.
Elle fut très lente à s’habiller, parce qu’elle y apportait un souci coquet. Elle avait vite constaté que l’harmonieuse lumière de Venise lui était seyante à souhait ; et cela l’enchantait, sachant bien qu’elle allait être fort regardée par le vieux M. de Balme et par le beau Gérard de Brye. Aussi, elle mit un soin extrême à sa toilette. Fourrageant dans sa malle, elle en sortit ses innombrables blouses, afin de voir, parmi ses richesses, celle qui l’habillerait le mieux ce matin-là. Elle essaya, compara, hésita ; et, finalement, revêtit un souple corsage d’un rose safrané, qu’un col de vieille guipure fermait autour du cou. Puis, coiffée d’une capeline fleurie, impeccablement chaussée, juponnée de soie sous le drap sombre de sa robe, elle eut un coup d’œil satisfait vers l’image que lui renvoyait la glace.
— Allons, c’est bien, c’est bien !… murmura-t-elle, s’adressant un sourire d’approbation.
Sa montre marquait onze heures. Il était grand temps de faire son entrée. Déjà, la femme de chambre de Mme de Croissy était venue demander si elle était prête.
Avec l’agréable conscience qu’elle réalisait un petit chef-d’œuvre de grâce et d’élégance féminines, elle descendit l’escalier et apparut sur la terrasse enguirlandée de glycines, dont les marches trempaient dans l’eau étincelante.
Au bruissement soyeux qui accompagnait son pas, des Anglaises, penchées sur leur Bædeker, relevèrent la tête et regardèrent, comme le faisaient aussi quelques hommes qui fumaient ou lisaient les journaux du matin, nonchalamment allongés dans leur rocking-chair.
Une exclamation où vibrait un très perceptible accent de plaisir salua son entrée.
— Ah ! voici Mme Nozales.
Et Gérard de Brye s’inclina profondément, tandis que M. de Balme, qui étudiait le catalogue de l’Académie, repoussait le livre et se levait, en se découvrant.
Courtois comme au vieux temps, il se courba pour baiser la main dégantée qu’elle lui tendait, en mettant une grâce déférente dans l’aisance du geste.
Il la contemplait, un sourire de satisfaction dans les yeux autant que sur les lèvres.
— Savez-vous, madame, que je me trouve un vieux fou d’aller chercher la Beauté à l’Académie, alors que la Fortune la place tout près de moi ?…
— C’est vrai, cette petite est fraîche comme une aurore ! dit affectueusement Anne de Croissy qui apparaissait toute prête aussi pour la promenade, très élégante dans la correction sobre de son costume. On ne dirait jamais qu’elle vient de supporter deux jours de voyage !
— Chérie, j’ai si bien dormi depuis… Vous, pas ?…
— Non, pas très bien… J’ai fait de mauvais rêves…
Elle avait laissé tomber les mots d’un bizarre accent, ironique et presque douloureux. Mais, tout de suite, elle continua, changeant de ton :
— Puisque nous voilà tous réunis enfin, allons flâner. Gérard, vous nous accompagnez, n’est-ce pas ?… Père, vous allez à l’Académie ?… Partez-vous en même temps que nous ?
— Je pensais, en effet, me rendre à l’Académie… mais il est bien tard… J’ai bonne envie d’aller, comme vous, présenter mes devoirs à saint Marc.
Une lueur d’amusement passa dans les prunelles de Gérard. Voyant avec quelle complaisance le vieillard considérait Mme Nozales, il devinait fort bien que c’était pour le plaisir de l’avoir près de lui qu’il retardait sa première visite aux maîtres.
Or, c’était un plaisir que Gérard de Brye comprenait à merveille depuis qu’il venait de voir entrer la jeune femme. La veille, sous son voile, elle lui avait paru déjà fort jolie ; mais il avait surtout remarqué l’harmonie souple de la silhouette dessinée par la robe de voyage. Maintenant qu’il la voyait, nimbée par l’éclatante lumière de la terrasse, il éprouvait une jouissance aiguë qu’elle fût à ce point charmante.
Mais il aurait voulu, pour l’instant, être seul à s’en apercevoir ; et, de grand cœur, si la chose avait été en son pouvoir, il eût lancé l’innocent M. de Balme dans les profondeurs d’une gondole voguant vers l’Académie. Désir vain ! Sans soupçon de l’impatience qu’il éveillait, M. de Balme s’engageait paisiblement, à la suite de sa fille et de Jacqueline, dans l’étroite calle où l’ombre se dorait sous le reflet de soleil qui brûlait le faîte élevé des maisons, aux façades toutes proches.
— Alors, ce matin, nous n’allons pas en gondole ? demanda Jacqueline, se détournant avec une moue d’enfant déçue.
— Si vous le souhaitez, nous irons, dit aussitôt M. de Balme.
Mais elle sourit, reprenant un air sage :
— Ce sera pour tantôt… C’est que je suis volontiers paresseuse pour la marche… J’adore me faire promener… Et, depuis hier soir, la gondole me paraît l’idéal des moyens de locomotion…
— Eh bien, nous vous en ferons goûter autant qu’il vous plaira ! N’est-ce pas ? Anne.
La jeune femme cheminait en avant, la tête un peu penchée, comme si quelque souci pesait lourdement sur elle. A l’appel de son père, elle se retourna une seconde. Il y avait une songerie triste dans la profondeur de ses prunelles. Pourtant, elle répondit gaiement ; et la causerie devint générale, car la calle aboutissait à une large voie, bordée de brillants magasins, qui permettait enfin à Gérard de marcher près de Mme Nozales.
Elle bavardait avec une drôlerie spirituelle, une spontanéité de petite fille. Mais son regard, son sourire, ses propos étaient bien ceux d’une femme, d’une femme qui sait sa puissance et en use hardiment. Quelle créature était-elle ? Gérard se le demandait, envahi peu à peu par une curiosité contre laquelle il ne luttait pas. A coup sûr, amie de Mme de Croissy, elle appartenait au vrai monde. Mais elle donnait l’impression d’être de celles avec qui l’on peut oser beaucoup… Il savait maintenant qu’elle était veuve. De toute évidence, c’était une veuve bien consolée. Par la seule action — bienveillante — du temps ?… ou parce que le ou les consolateurs étaient venus ?… Séduisante comme elle l’était, la tentation avait sûrement rôdé autour d’elle… Et se pouvait-il qu’elle n’eût pas succombé… avec ce visage et ce corps d’amoureuse ?…
Sceptique par expérience, Gérard en doutait.
Il l’observait, l’esprit en éveil, les yeux charmés par la grâce caressante de son allure, de ses moindres gestes, de sa jolie tête, coiffée de fleurs, de son regard velouté entre les cils, de ses lèvres qui éveillaient les pensées folles… Bien d’autres, avant lui, avaient certainement tressailli du même désir qu’elle jetait soudain en tout son être, pareil à une petite flamme capable de devenir incendie.
Gérard de Brye n’était ni pire ni meilleur que la foule de ses frères, les hommes, de ceux qu’intéresse souverainement l’éternel féminin. Il avait, à son actif, bon nombre d’aventures dites sentimentales, encore que le sentiment n’y eût pas joué le rôle principal. Car il y avait en lui du conquérant, que toute belle proie attire, et il possédait la somme d’égoïsme masculin, la cruauté souriante et douce qui permettent à un homme de songer, avant tout, à sa personnelle jouissance. D’ailleurs, chevaleresque par nature, il s’attaquait à celles-là seules qu’il estimait capables de se défendre, et il conservait, singulièrement vif, le respect de la femme digne de ce respect, bien résolu à choisir telle la future comtesse de Brye, au jour où il renoncerait à sa liberté.
Mais ce jour ne lui semblait nullement venu ; et il jugeait pouvoir, sans scrupule, s’accorder encore quelque temps le plaisir de chasser, à sa fantaisie, par les chemins de traverse… Chasseur presque toujours heureux… Il avait pour lui le nom et la fortune, d’abord ; puis une parfaite éducation mondaine, la culture intellectuelle de ceux qui vivent dans un milieu social où se frôlent les « grands de la terre », les sommités littéraires et artistiques. Il n’avait point, en morale, de gênants préjugés et ne considérait point que, en matière d’amour surtout, des principes vertueux eussent à intervenir. Il savait être ensemble impérieux et tendre, capable de toutes les folies pour avoir une femme qui lui plaisait, pour l’avoir, non pour l’épouser ; car il était ambitieux et bien résolu à ne pas l’oublier quand sonnerait pour lui l’heure du mariage.
Tandis qu’il avançait auprès de Jacqueline Nozales, dont M. de Balme se faisait obstinément le guide, Gérard songeait, dépité, que c’eût été charmant de s’en aller avec elle seule, à travers la voluptueuse Venise, de l’emmener dans l’ombre d’une gondole où nul regard autre que le sien ne pourrait voir, sur le visage mobile, les jeux divins de la lumière et de la pensée. Avec quelle amusante vivacité dans l’impression elle découvrait l’antique Venise, neuve pour elle ! Il semblait que jamais elle ne dût se lasser de contempler les ruelles pittoresques dont un rai de soleil striait l’ombre, les canaux coupés par l’arche d’un pont qui se reflétait dans le glauque cristal de l’eau où les gondoles creusaient un sillage d’argent. Flâneuse, elle s’arrêtait devant les églises de marbre, hérissées de statues, qu’elle apercevait au passage ; s’extasiait à la vue des vieilles demeures gothiques, byzantines, des palais de la Renaissance, où la pierre découpée et fleuronnée avait des tons fauves, roussie par la brûlure des soleils ardents.
Soudain, ce fut la Piazzetta, blanche de lumière dans le décor superbe des Procuraties ; ayant pour fond Saint-Marc, dont les ors flambaient sous la clarté de feu tombée du ciel de midi, et le palais des Doges, devant lequel se dressaient, sur le jet des colonnes, la statue de la Fortune et le Lion symbolique, dominant l’étendue radieuse de la lagune.
D’un coup d’œil enchanté, Jacqueline enveloppait l’ensemble célèbre. Gérard rencontra son regard, où flottait un éblouissement, et il dit, en souriant :
— Venise vous plaît ? n’est-il pas vrai ? madame.
Elle eut un rire heureux :
— Je crois bien que je l’adore !
— Moi aussi… Alors, puisque nous sommes deux de ses fervents, il faudra me permettre de vous y montrer des coins et recoins incomparables que les profanes ignorent…
Entre les cils rapprochés, le regard de Jacqueline prit une expression qui, tout à coup, fit disparaître en elle la petite fille rieuse.
— Volontiers… Je suis très curieuse… Vous me montrerez tout ce qui peut m’intéresser.
— C’est chose convenue. J’accepte, et je recueille la bonne promesse…
Il ne devina pas qu’en cette minute elle commençait avec lui un jeu qui la tentait.
Le revoyant, elle avait pensé, satisfaite :
— Décidément, il est bien… Je ne m’étais pas trompée…
Et tandis qu’elle avait l’air intéressée par les savantes explications de M. de Balme, — dont elle n’entendait pas un mot, — elle pensait, devinant, avec sa clairvoyance de femme, l’impatience de Gérard :
— Ah ! Ah !… il paraît que nous lui plaisons, à ce beau monsieur… Et bien, soit, je vais m’amuser à le rendre amoureux… Ce sera le complément de mon voyage !
Elle n’eût pas pensé d’un cœur plus léger à gagner une partie de tennis.
Autour d’eux, une fillette rôdait, présentant des fleurs. Gérard prévint M. de Balme qui allait en choisir pour Jacqueline et pour sa fille.
— Voulez-vous, madame, me faire l’honneur d’accepter les premières fleurs que vous porterez à Venise ?
Elle remarqua qu’il avait choisi les roses s’harmonisant avec le ton de sa blouse, et elle l’en remercia, tout en glissant les fleurs dans la dentelle de sa cravate, près du cou.
M. de Balme semblait moins souriant, et il dit, le ton un peu bref :
— Est-ce que nous n’entrons pas à Saint-Marc ?
— Oui, père… Nous vous suivons… Oh ! les d’Entraigues !… Quelle bonne chance !
C’étaient, justement, les amis dont Anne avait parlé à Jacqueline, un couple jeune, sans enfants, qui voyageait volontiers en tous pays et avait des relations de haute volée dans toute l’Europe.
Jacqueline avait souvent rencontré Mme d’Entraigues chez Anne de Croissy. Gérard était un camarade de Philippe d’Entraigues. Alors, ce fut un échange d’exclamations joyeuses, de phrases entrecoupées ; puis des projets d’excursion subitement esquissés, après la correcte présentation des hommes qui accompagnaient les d’Entraigues, — relations cosmopolites retrouvées à Venise, deux Américains et un Russe. Tous bavardaient comme dans un salon, indifférents aux regards des touristes, des flâneurs vénitiens qui prenaient des sorbets aux tables du café Florian.
— Nous dînons ce soir au Lido ! dit Mme d’Entraigues… Venez-y aussi, Anne… Ce sera charmant !
Elle demandait cela avec une vivacité aimable. Elle était très gaie, fort intelligente, point jolie, d’un chic raffiné.
La partie s’organisa sans peine. Jacqueline en laissa le soin à Mme de Croissy, tout affairée à distribuer du grain aux pigeons qui voletaient sur la place lumineuse, et, familièrement, venaient rôder près des promeneurs. Les hommes faisaient cercle autour d’elle, tout de suite attirés par sa grâce capiteuse. Rieuse, rose sous le chapeau fleuri, elle avait repris son air de petite fille qui s’amuse et contemplait, en même temps que les pigeons, les Vénitiennes qui passaient abritant, sous l’éventail, leur tête nue, la jupe traînante, le châle attaché aux épaules, les cheveux tordus bas sur la nuque.
Mais Mme de Croissy prit congé de ses amis, devinant l’impatience de son père, qui considérait, d’un œil avide, les mosaïques étincelantes de Saint-Marc.
Entre ses dents, le vieillard murmura :
— Ah ! enfin !… enfin !…
Puis, plus haut, il appela, redevenu souriant :
— Madame Nozales !… permettez-moi de continuer à vous servir de cicerone.
Jacqueline n’en avait pas la moindre envie. Mais elle ne pouvait, sans impolitesse, se dérober. Avec une mine intéressée, Gérard près d’elle, Anne, l’heureuse Anne regardant à sa fantaisie, elle eut l’air de contempler les détails que M. de Balme lui indiquait copieusement sur la façade, avec une ferveur d’archéologue et d’artiste. En son for intérieur, elle envoyait au diable cet adorateur trop jaloux de sa présence, et se maudissait d’avoir eu la coquetterie de prétendre charmer un vieux monsieur dont elle se souciait comme du dernier bouton de son gant…
Heureusement pour elle, Anne entrait dans la basilique. Preste, elle se glissa à sa suite… Et si légère qu’elle fût, alors une admiration la fit tressaillir devant la magnificence de la vieille cathédrale, où la pénombre se colorait d’un mystérieux reflet de pourpre et d’or, étoilée par les cierges dont la flamme luisait autour des tabernacles.
— Oh ! Anne, c’est très beau ! murmura-t-elle à Mme de Croissy.
D’un doigt machinal, elle esquissa un signe de croix. Ses yeux enveloppaient, en une vision confuse et éblouie, les hautes figures hiératiques découpées sur la mosaïque d’or, les chapelles somptueusement décorées, les colonnes de marbre veiné, surchargées de figures, et les dalles dont le dessin s’écrasait sous le flot incessant des touristes qui circulaient, le guide en main, ou bien assis devant quelque œuvre d’art, l’étudiaient en une contemplation recueillie. Cette église-là ressemblait à un musée. Bien peu y venaient pour prier. Seules, quelques femmes du peuple étaient agenouillées devant les autels privilégiés où un prêtre disait une messe que de rares fidèles suivaient.
Comme si Mme de Croissy eût été dominée par un impérieux besoin de solitude, elle avait quitté Jacqueline et les deux hommes, et, lentement, suivant un songe intérieur, elle avançait dans la basilique. Mais le son d’une clochette, qui annonçait l’élévation de l’hostie, l’arrêta devant une chapelle. Correctement, elle inclina la tête ; ses lèvres n’articulèrent pas un mot de prière. Aux jours du passé, où l’épreuve s’était abattue sur elle, mère, femme, elle avait prié, supplié, avec une ardeur fervente et désespérée. Et nul secours n’était venu écarter d’elle le malheur. Elle avait perdu et son enfant et son mari. Alors, dans la tempête de douleur qui l’écrasait, sa foi religieuse avait sombré. Le ciel lui semblait désormais aussi vide que sa propre vie. Mais si elle se trompait, s’il existait une divinité mystérieuse qui jetait les pauvres êtres dans l’immense solitude du monde pour les y broyer dans la souffrance et rester sourde à leurs cris ; si une telle divinité existait, elle ne voulait plus rien lui demander, farouchement convaincue de l’inanité des supplications… Et c’était un abîme de désespérance que l’âme de cette jeune femme qui, dédaigneuse de se plaindre, savait, sans se trahir, vivre son existence de mondaine.
Encore une fois, la clochette tinta. Les têtes se relevèrent. Anne de Croissy eut un regard d’envie vers ces bienheureuses qui avaient un refuge pour toutes leurs détresses et se confiaient paisibles à un Père céleste qui prenait soin d’elles. Oh ! la douceur de cette illusion !… Au fond du regard de la jeune femme passa cette expression de tragique désolation qui, si souvent, y errait, quand elle était seule avec elle-même. Puis, elle reprit sa lente promenade. Elle avait l’air d’une touriste curieuse que les hommes remarquaient parce qu’elle était très jolie, et les femmes parce que sa robe l’habillait à merveille. Nul n’aurait pu soupçonner, voyant le calme de ses traits, la minute d’angoisse qu’elle venait de vivre.
D’un coup d’œil, elle chercha Jacqueline, et un sourire effleura sa bouche, car elle apercevait la jeune femme sous la seule escorte de Gérard.
Il lui avait murmuré :
— Voulez-vous me permettre de vous montrer…
Elle n’avait pas même écouté ce qu’il souhaitait lui faire voir… Une lueur de malice dans les prunelles, constatant que M. de Balme était absorbé dans l’étude d’une Vierge byzantine, elle avait suivi Gérard, avec une allégresse de gamine qui s’échappe…
Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent, à six heures, pour dîner au Lido, où les gondoles les avaient amenés, les femmes en robes du soir, tout comme s’il se fût agi d’une partie à Armenonville, leurs élégances parisiennes, inattendues dans le défilé des touristes et des promeneurs vénitiens que la belle soirée printanière amenait au Lido.
Pourtant, du large, une brise un peu forte soufflait. Jacqueline frileuse serra contre elle sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il paraissait blanc.
Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres verdissants, encore poudrés de fleurs, le décor banal des restaurants et des hôtels qui se pressaient fraternellement, envahis par une foule quelconque. Et ses lèvres se retroussaient avec une inconsciente moue de dédain que Gérard remarqua, amusé.
— Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du Lido ? madame, interrogea-t-il en souriant. Sans souci des regards sévères de M. de Balme et des intentions évidentes des autres hommes de leur groupe, il se faisait le cavalier de Mme Nozales.
— Mais je ne suis pas enthousiasmée du tout… Je me crois à Billancourt ou au Point du Jour… C’est plutôt laid ici… Et vulgaire !
Il se mit à rire franchement du ton désappointé dont elle avait parlé.
— Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses, madame, ni ces allées trop neuves, ni ces piteuses plantations… et venez voir la mer… Elle est là, toute proche… Vous la sentez, n’est-ce pas ?… Et vous l’entendez…
Sans plus s’occuper des autres qui attendaient poliment la fin du conciliabule entre M. de Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui seul, lui faisait traverser la terrasse, hérissée de petites tables, qui gardait l’entrée de la plage.
Ils descendirent l’escalier… Et, devant eux, alors, sous le ciel du crépuscule, apparut enfin l’horizon d’une pleine mer houleuse et frémissante, qui roulait vers le sable de longues et sinueuses vagues d’un bleu sombre, poudrées d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se dressait sur la mouvante solitude. Nul autre bruit que celui du flot heurtant nonchalamment la plage et les voix de quelques garçonnets, bruns comme de petits bronzes, qui jouaient pieds nus sur le sol humide, silhouettes fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon désert.
Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait l’air vif.
— Ah ! oui, c’est mieux ici ! marmotta-t-elle, insouciante du vent qui soulevait des cheveux légers autour de ses tempes.
Elle pensait que ce serait un joli début pour un flirt, cette flânerie solitaire sur une plage qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant, avec un beau garçon très chic, tout occupé d’elle.
Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par ses amies, elle se mit à marcher, droit devant elle, sur le sable où errait un reflet pourpre, longeant le flot qui montait en ondulations molles, avec un chant berceur…
Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre, tant elle était certaine qu’il le ferait. Aussi elle ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle une voix dont les sonorités lui étaient déjà familières :
— Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi ? madame.
Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua tranquillement :
— Je ne m’enfuis pas, je me promène… Je contemple l’Adriatique.
Elle avait dit cela avec une emphase drôle. Il se mit à rire.
— Et comme vous êtes infiniment bonne, vous m’autorisez bien à la contempler auprès de vous ?…
— Mon Dieu, si cela vous est agréable, je vous y autorise pleinement… Mais j’ai peur d’être une compagne fort peu récréative… Je crois que je vais avoir la contemplation silencieuse…
— Veuillez être certaine, madame, que je respecterai votre… recueillement pour peu que vous le désiriez…
— Je ne le désire pas du tout ! fit-elle avec un rire léger. Causons…
Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup d’œil en arrière, certaine maintenant de n’être pas rejointe. Presque lointaine, elle apercevait, un peu isolée, la silhouette haute et svelte d’Anne de Croissy qui semblait regarder l’ondoyant infini des eaux… Puis, devant la terrasse, le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues.
C’était parfait ainsi… Seulement, il faisait beaucoup de vent sur cette plage… Et, d’un geste vif, elle leva les bras pour fixer les petites mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le manteau, écarté une seconde, laissa voir le corps souple, autour duquel la brise enroulait le crêpe de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture, il y avait une grosse touffe de violettes et quelques-unes encore des roses que Gérard lui avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura, les lui montrant.
— Voyez, elles ne sont pas encore fanées et elles m’ont embaumée tout l’après-midi !
Elle détachait un pétale et le respirait ardemment, car elle adorait la senteur pénétrante des fleurs qui meurent ; mais la brise, soudain, l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il parut un frêle papillon.
Tout en parlant, elle avait levé la tête vers Gérard qui la regardait… Il avait cette expression que, tant de fois, elle avait vue luire dans les yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très contente. Le jeu s’engageait bien ; ce Gérard de Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que tant d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait vraiment devoir être un partenaire digne d’elle.
L’expression candide, elle interrogea, serrant autour d’elle les plis de son manteau :
— Peut-on demander pourquoi vous me regardez de cet air attentif ?…
— Je pensais… Mais peut-être vais-je vous offenser…
— Pourquoi donc ? Je ne suppose pas que vous ayez rien à me dire d’offensant.
— Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de vous croire infiniment bonne…
— Vraiment !… Et parce que ?…
Elle avait encore une mine innocente de fillette qui s’amuse, — un peu moqueuse, — mais comme son regard était celui d’une femme !
— Parce que vous vous plaisez, je le devine, même j’en suis convaincu, pour être franc…, à prendre le cœur de ceux qui vous approchent, à cette seule fin de vous en faire des joujoux…
— Je suis un monstre, alors ?
— Un monstre, parce que vous usez de la puissance de séduction qui vous a été donnée par la nature ?… je ne peux vraiment dire par le ciel…
— J’en use… j’en use… Qu’en savez-vous ? Depuis hier soir, seulement, vous me connaissez…
Elle le regardait entre les cils, rieuse, la bouche ironique et caressante.
Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même, il lui lança brusquement, avec une franchise hardie :
— C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous connaître… Et pourtant, je jurerais que vous êtes coquette… comme un démon !
— Non… tout simplement comme une femme !…
— Vous l’avouez ?
— Mais oui… Pourquoi pas ?… Je ne serais pas une vraie femme, si je n’étais pas coquette !
Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant bien son pouvoir dont elle jouissait passionnément. La mer, obscure maintenant, avait, à ses pieds, des frissons neigeux comme le soir, à Trouville, où Pierre Chartrans lui avait enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère. Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet homme qu’elle prétendait rendre amoureux d’elle… Et cela, sans le moindre scrupule, car elle le jugeait de taille à se défendre, et aussi à supporter sa défaite…
Serrée dans son collet de drap blanc que le vent moulait sur ses épaules, elle avait la silhouette d’une fine tanagra…
Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir la prendre.
— Pourquoi êtes-vous coquette ? madame.
— Parce que cela m’amuse.
— Alors, naturellement, vous aimez qu’on vous fasse la cour ?…
— J’adore cela ! bien entendu.
Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non, car dans son badinage espiègle et provocant semblait vibrer quelque secrète promesse.
Et il songea encore, cinglé par une curiosité impatiente :
— Quelle femme est-elle ?
Depuis le matin, il se l’était demandé bien des fois, car son souvenir était demeuré en lui comme ces parfums qui pénètrent subtilement.
Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait la ligne délicieuse de sa bouche, le velours sombre de ses yeux d’amoureuse… Et, d’une voix assourdie, il reprit :
— Alors, vous m’autorisez à vous faire la cour ?
— Oh ! certes, si cela vous tente… et si vous n’avez pas d’ambitions trop hautes… Vous voyez que je préviens mon monde de façon bien honnête !
Hardiment, il dit :
— Des ambitions, quel homme n’en a pas ? En tous cas, moi j’en ai toujours auprès des femmes créées pour faire oublier toute sagesse…
Jacqueline eut un imperceptible tressaillement. Elle venait d’avoir l’impression qu’une volonté allait chercher à dominer la sienne, la sienne fuyante comme l’onde ; et elle en éprouvait une sorte d’appréhension vague qui, d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle se reprit tout de suite ; et, railleuse, elle riposta, ses dents menues luisant entre ses lèvres que l’embrun mouillait :
— Ayez toutes les ambitions qu’il vous plaira… Peu m’importe… je suis très mauvaise joueuse… Je ne paye pas… Vous êtes averti… Si vous êtes exigeant, mieux vaut que vous demeuriez sur vos terres !
— Je suis averti… Et pour être aussi sincère que vous, je vous préviens que, loin de demeurer dans mes terres, je prétends pénétrer sur les vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à vous conquérir !
— Soit, fit-elle avec un singulier sourire. Comme il vous plaira…
Une seconde, leurs regards se croisèrent : regard de l’homme qui veut, regard de la femme qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste insouciant, elle souleva un peu ses épaules.
Pourtant, en cette minute, le souvenir de Pierre Chartrans passait — lointain — en sa pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de chercher « à la conquérir », comme il disait ?…
Il continuait :
— Et quand vous allez avoir retrouvé vos amis, vous ne m’enlèverez pas la permission donnée ?… Promettez…
— Je promets… pour tout le temps où le jeu… vous entendez, le jeu, m’amusera.
Son sourire avait cette grâce impertinente qui en avait ensorcelé bien d’autres. Gérard fit un mouvement pour saisir ses deux mains et l’attirer…
Mais il s’arrêta court… La voix de Mme de Croissy, apportée par le vent, arrivait jusqu’à eux, appelant :
— Jacqueline !… Il est tard… Il faut retourner.
Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui s’éveille ; tout au plaisir de son flirt, elle avait oublié qu’elle n’était pas seule au Lido avec Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le jeune homme avec une mine de confusion si drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi. Puis, philosophiquement, elle conclut :
— Je crois que je vais être grondée… Ce n’est pas poli du tout de planter là tout le monde pour faire un aparté. Mais tant pis !… A mon âge, je ne peux plus être traitée en bébé… Maintenant, je vais faire la femme correcte…
Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha rapidement de Mme de Croissy qui l’attendait, immobile, le visage pensif.
— Chère, nous voici ! cria-t-elle, gaiement. Et, sans le moindre embarras, elle acheva, arrivée près de son amie :
— Vous trouvez aussi que c’est autrement mieux ici qu’à l’arrivée au Lido ? n’est-ce pas, Any. M. de Brye et moi nous étions sous le charme…
Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche de Mme de Croissy. Mais elle ne releva pas l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer avec elle et Gérard, tout en se dirigeant vers l’escalier de la terrasse. Comme ils en approchaient tous trois, elle dit à son cousin, tout à coup :
— Gérard, vous seriez bien aimable de hâter un peu le pas pour annoncer que nous arrivons. Mon père va s’agiter si le dîner ne commence pas à l’heure dite.
Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent plus lentement, devenues silencieuses, chacune reprise par ses pensées.
— Jacqueline, est-ce que vous avez dit à Gérard que vous étiez fiancée ?
L’accent de Mme de Croissy avait, dans le silence de la plage, une sorte de gravité.
Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta :
— Que je suis fiancée ?
Puis elle eut un rire léger.
— Sûrement non, je ne le lui ai pas dit ! Il me considérerait aussitôt comme une châsse et ne s’occuperait plus de moi.
— Ah !… Et vous désirez qu’il s’occupe de vous ?
Drôlement, elle avoua sans façon.
— Oui, autant que possible… Vous savez bien que je suis une misérable coquette, et que cela m’amuse royalement de tourner les têtes masculines !… Et puis, votre beau cousin a un air si sûr de lui-même que ce serait un vrai régal de le rendre un brin amoureux pendant que nous sommes ensemble à Venise.
— Et s’il en souffre ?
De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans la paix du soir.
— Il n’en souffrira pas… Soyez sans crainte ! Quand nous ne nous verrons plus, il m’oubliera. Il est de force à résister à un caprice passager… A Vienne, il a dû en commettre et en voir bien d’autres ! Il vous a la mine d’un homme faisant volontiers des victimes, auquel il serait excellent de se trouver, à son tour, sur le gril, par aventure…
Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier. Anne mit la main sur l’épaule de Jacqueline. Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans le large ciel où le vent entraînait quelques nuées errantes.
— Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que Pierre Chartrans apprécierait votre nouvel amusement ?
La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules qui lui était familier :
— Bah ! il n’en saura rien… Il est là-bas, occupé de ses Chinois… Il a autre chose en tête que mes distractions !… Mais, d’ailleurs, il n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement, que, même mariée, je me ferai faire la cour !…
— Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement ?
— Puisqu’il saura que je suis son bien, et qu’avec les autres, ce n’est qu’un jeu…
— Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui aime et qui en a le spectacle.
Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée de son accent. Était-ce donc l’air de Venise qui la transformait et la faisait différente à ce point de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec quelque chose de triste, presque de douloureux dans le regard, désireuse de solitude.
Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne ; et, comme elle s’était mise à monter l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit, sans un mot, oublieuse déjà de ses paroles, sans remords à l’égard de son fiancé dont le souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction de voir si bien s’engager la partie avec Gérard de Brye.
Quand les deux jeunes femmes apparurent, elles furent accueillies par les joyeux reproches du groupe qui les attendait. M. de Balme, devenu indifférent aux courants d’air, était là, lui aussi, et il marmotta un expressif : « Enfin ! » quand Jacqueline apparut toute rose de la brûlure du vent.
Le dîner fut très gai, servi sous une véranda qui s’ouvrait sur l’étincelant panorama de Venise, scintillante des feux du soir. En sa qualité de doyen, M. de Balme présidait la table ; Jacqueline, ayant été invitée par lui à occuper sa gauche, n’avait pu se dérober à un honneur qui lui semblait bien dénué de charme. D’ailleurs, jugeant qu’il était sage de faire oublier sa promenade solitaire sur la plage avec Gérard de Brye, elle se prêtait à tous, sauf à lui, dont elle semblait totalement désintéressée. Elle causait avec les autres hommes, spirituellement amusante et charmeuse, ravie de se sentir frôlée par leurs vaines convoitises, contente d’être très en beauté. Elle venait encore de le constater dans la grande glace du vestiaire, tandis qu’elle arrangeait un peu ses cheveux, ébouriffés par la brise, ombrait ses joues d’un soupçon de poudre, son manteau enlevé par les soins de Gérard.
D’un air d’intérêt, elle écoutait les explications que, sur sa demande, lui donnait M. de Balme, au sujet des maîtres italiens qu’il devait, le lendemain, l’emmener voir à l’Académie. Et lui, tout à fait rasséréné, conférençait allègrement sur ses artistes favoris, disant des choses justes, subtiles et délicates, en phrases trop longues qui, d’ailleurs, semblaient captiver Jacqueline. A voir sa mine d’attention, on eût pu la croire préoccupée infiniment des problèmes artistiques soulevés par ce fervent adorateur des belles œuvres.
Gérard, assis à l’extrémité de la table, l’observait, agacé d’être placé loin d’elle, vexé aussi de lui voir une liberté d’esprit qui, de toute évidence, prouvait que les propos échangés entre eux sur la plage avaient été pour elle un simple badinage, auquel, déjà, elle ne pensait plus…
Et, brutalement, il songea, comme elle interrogeait M. de Balme sur les œuvres de Carpaccio, d’un ton raisonnable d’écolière, soigneuse de s’instruire :
— Quelle coquette ! Elle se fiche pas mal de Carpaccio et confrères… Mais il lui faut aussi tourner la tête de ce vieux fou, en flattant ses manies…
Une coquette, soit !… Mais combien adorable !… Il en revenait toujours à la regarder, presque exaspéré de la voir séduisante ainsi, toute rose sous la flamme des lampadaires, rose comme sa robe, rose comme les fleurs qu’elle déchiquetait des dents ou dont elle frôlait ses lèvres, en bavardant avec son autre voisin, un robuste Américain, qui la couvait d’un regard admiratif… Comment avait-elle pu, en un seul jour, s’être ainsi emparée de lui, tellement qu’elle seule existait pour lui, dans cette réunion où d’autres femmes cependant étaient jolies ; d’abord, sa cousine, Anne de Croissy, dont il goûtait les beaux yeux pensifs, la bouche à la Joconde, la grâce aristocratique ; puis les deux Américaines, amies de Mme d’Entraigues, sa voisine surtout, une blonde éblouissante, habillée à ravir, mais pas assez féminine, dépourvue de ce je ne sais quoi qui était ensorcelant chez Jacqueline Nozales.
Irrité contre lui-même, contre elle qui paraissait avoir tout à fait oublié son existence, il se jura de ne plus s’inquiéter d’elle, tout au moins jusqu’à la fin du dîner ; et il se lança résolument dans la conversation qu’Anne et Mme d’Entraigues dirigeaient avec un égal entrain, semblait-il. Mais un observateur clairvoyant eût trouvé factice cette animation de Mme de Croissy, toute gaie qu’elle se montrât, vive à la riposte, autant que Jacqueline, qui s’amusait royalement, et saupoudrait Gérard d’une très volontaire indifférence, afin de le mettre mieux en goût.
Pourtant, le dîner fini, elle pensa qu’elle devait s’humaniser un peu ; et comme tous sortaient pour jouir de la nuit douce, elle sut, par une habile manœuvre, se trouver près de lui à qui elle avait demandé son manteau.
Il l’aida à s’en envelopper. Alors, elle eut, pour le remercier, ce sourire dont elle gratifiait ses élus, voluptueux autant qu’une caresse. Et comme il demeurait près d’elle, dans l’ombre étoilée, elle interrogea, d’un ton de parfaite innocence, tout en remettant ses gants :
— Pourquoi paraissiez-vous furieux pendant le dîner ?… Qu’est-ce donc qui vous était arrivé ?
— Vous ne le soupçonnez pas ?
Elle se mit à rire ; et, avec son impertinente aisance, elle riposta :
— Je m’en doute bien un peu… Mais je ne comprends pas du tout de quoi vous vous plaignez… Je vous ai averti… Je suis mon bon plaisir…
Si la conscience ne lui était restée que des yeux pouvaient les observer, il l’eût, dans un sursaut de colère, saisie entre ses bras, pour clore, sous sa bouche, les lèvres moqueuses… Mais la vie mondaine l’avait bien discipliné ; et il murmura seulement d’un bizarre accent, absolu et suppliant :
— Je veux que vous soyez bonne pour moi !
— Je le serai peut-être demain… C’est possible…
Il fit un brusque mouvement. Elle le sentit frémissant comme elle souhaitait. Ses yeux, alors, flambèrent de plaisir ; et, changeant de ton, elle acheva, avec un sourire qui demandait grâce :
— J’avoue que j’ai été un peu taquine… Faisons la paix, voulez-vous ? Si vous me connaissiez plus, vous sauriez que je tourmente seulement mes amis… ou mes grands ennemis.
Il allait répondre ; mais elle aperçut M. de Balme qui approchait. Et, soucieuse de n’être plus accaparée par son vieil admirateur, laissant Gérard, elle revint vers le groupe qui s’était formé autour de Mme d’Entraigues et d’Anne de Croissy.
Celle-ci ne causait plus depuis qu’elle était assise dans l’ombre. Tous, pourtant, devisaient gaiement autour d’elle, charmés par la nuit tiède où vibrait la lointaine rumeur des chansons qui montaient des gondoles illuminées.
Ayant prétexté un mal de tête, elle demeurait silencieuse, immobile, les mains croisées sur ses genoux, d’un geste de lassitude. Jacqueline, tout à coup, se pencha vers elle, avec un baiser :
— Annette, ma chère, je crois bien que vous dormez !… Avouez…
Elle s’arrêta court. Ses lèvres venaient de sentir que le visage de Mme de Croissy était humide de larmes qui glissaient sous les paupières abaissées sans qu’elle fît, pour les essuyer, un mouvement qui l’aurait trahie.
Saisie, Jacqueline se redressa, trop femme du monde pour laisser soupçonner la détresse de son amie. Et elle se remit à causer.
Mais le mystérieux chagrin de la jeune femme la désorientait. Qu’avait-elle donc ?… Jamais, à Paris, Jacqueline ne l’avait vue ainsi. Et, intriguée, elle se demandait, avec le regret de se sentir impuissante à la consoler, car elle détestait voir souffrir :
— Que lui est-il arrivé ?… Nous sommes tous si gais ? Pourquoi ne s’amuse-t-elle pas comme nous ?…
Pour sa part, Jacqueline s’amusait si bien à créer autour d’elle la petite cour qui lui était indispensable, — comme l’air pour respirer, — qu’elle avait complètement oublié la tristesse de Mme de Croissy quand tous se séparèrent, au retour du Lido, les rendez-vous pris pour le lendemain. La jeune femme, d’ailleurs, les avait organisés avec une si parfaite liberté d’esprit, un tel entrain, que Jacqueline, de très bonne foi, eût affirmé qu’il y avait erreur, si on lui avait dit que Mme de Croissy avait un douloureux souci.
Les deux jeunes femmes, alors, regagnèrent l’hôtel sous la seule escorte de M. de Balme, qui avait péremptoirement décliné l’offre faite par Gérard de les accompagner. Même, le jeune homme dut se contenter d’un distrait serrement de main de Jacqueline qui, de nouveau, faisait généreusement à M. de Balme l’aumône de sa grâce et de son attention.
Très correct, il dit, portant à sa bouche les doigts qu’elle lui tendait :
— A demain, alors, madame.
Elle répéta :
— Oui, à demain ! Nous avons passé une bien agréable soirée, ne trouvez-vous pas ?… C’est exquis d’être à Venise !
Oui, exquis, à condition qu’elle ne se moquât pas de lui comme elle avait l’air de le faire… Et, encore une fois, un âpre désir gronda en lui de dompter sous des caresses cette impertinente et adorable créature.
Tentation irréalisable !… Il devait se borner à la voir s’éloigner auprès de M. de Balme, sa svelte silhouette découpée par le clair de lune sur les dalles de la Piazzetta. Et, nerveux, il s’en alla flâner au hasard, se jugeant stupide dans son soudain emballement pour une coquette.
Elle, pendant ce temps, prenait congé de M. de Balme sur la terrasse de l’hôtel, devant laquelle une gondole, pailletée de lumière, avait amené une « compagnie » de musiciens, qui chantaient tour à tour d’ardentes mélodies et des chansons folles comme des saltarelles.
— Alors, c’est entendu, chère madame, demain matin, j’aurai le plaisir de vous piloter à l’Académie.
— C’est chose entendue, puisque la société d’une profane telle que moi ne vous effraie pas…
Elle lui souriait comme elle eût souri à Gérard, à n’importe quel autre, parce qu’elle était la coquetterie même. Sur la terrasse, tous les regards masculins, plus ou moins discrètement, étaient braqués sur elle, mince sous le long manteau du soir qu’elle avait entr’ouvert. M. de Balme, lui aussi, la contemplait, comme une joie des yeux.
— Je suis bien sûr, madame, que vous n’êtes nullement une profane, quoi que vous en disiez… En tous cas, si vous voulez jouir plus pleinement des œuvres que nous allons voir, en les connaissant mieux, demandez à Anne de vous prêter, ce soir, le bouquin que je lui ai donné sur l’Académie de Venise. Ce vous sera une excellente initiation.
— Très bien, merci. En passant devant la chambre d’Anne, je vais lui emprunter le volume.
Elle s’en souciait autant que d’un fétu de paille. Mais elle se savait suivie par le regard du vieux gentilhomme. Et, ainsi qu’elle l’avait annoncé, elle se dirigea vers l’appartement de Mme de Croissy et frappa. Il lui parut que la voix d’Anne répondait d’entrer et elle entr’ouvrit la porte.
Mais, tout de suite, elle s’arrêta. La pièce était obscure. Seulement, avec la porte ouverte, était entré un jet de clair de lune qui tombait sur la jeune femme assise devant la fenêtre, la tête posée sur ses mains jointes. Au frémissement de ses épaules, on eût dit qu’elle sanglotait…
Jacqueline n’osait bouger, interdite et compatissante, prête à fuir, dans la crainte d’être indiscrète. Mais Mme de Croissy l’avait entendue. Elle redressa la tête et, dans la blanche clarté, Jacqueline vit son visage mouillé de larmes. Aussitôt, elle laissa retomber la porte derrière elle.
— Anne, ma chérie, qu’est-ce que vous avez ?…
Sans bouger, d’un accent bas et violent, Mme de Croissy articula, comme si les mots jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres :
— Je suis lâche, misérablement lâche… Je n’aurais pas dû venir à Venise… C’est là qu’il y a huit ans, je suis arrivée aussitôt après mon mariage… J’y ai passé mes premiers jours de femme… Et je me souviens de trop de bonheurs fous et menteurs… Aujourd’hui, Jacqueline, j’ai souffert comme dans les pires jours que j’ai traversés… Ah ! oui, c’en est une torture, de se souvenir des jours heureux quand on a le cœur broyé et qu’on regrette… à en mourir !
Jamais Jacqueline n’avait entendu de telles paroles sortir de la bouche de Mme de Croissy, ni elle ne l’avait vue s’abandonner ainsi. Elle eut conscience qu’en effet, la jeune femme venait de vivre des heures qui lui avaient été un calvaire. Elle était à bout de forces, incapable de se maîtriser plus longtemps, dans une détente de ses nerfs. Elle traversait un de ces moments de crise morale où l’âme ne peut plus étouffer le cri de sa souffrance et la clame sans souci d’être entendue.
Saisie, Jacqueline murmura :
— Oh ! Any, jamais je n’aurais cru que vous aimiez encore ainsi votre mari !
Du même accent, douloureux et martelé, la jeune femme reprit :
— Oui, je l’aime toujours… misérablement, malgré tout… malgré le mal qu’il m’a fait… Je l’aime, et pourtant je le connais bien tel qu’il est, égoïste, léger, insouciant jusqu’à la cruauté… Et cette clairvoyance, c’est cela seul qui me remonte un peu dans ma propre estime… Mais penser qu’il y a eu un temps,… quand j’étais jeune fille, où je déclarais — et j’étais bien sincère, allez — que je ne pourrais jamais aimer quelqu’un en qui je n’aurais pas confiance… Quel orgueil stupide !… Je sais le peu que vaut Roger, je sais qu’il m’a trompée sans pitié et pour qui, souvent !… Je sais qu’il me trompera encore, qu’il me déchirera encore le cœur, sans en avoir souci une seconde… Je sais tout cela… Et s’il arrivait ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui… Mon Dieu, oh ! mon Dieu, on ne peut donc se guérir d’aimer ?… Mais de quoi sont faits nos cœurs pour que tout notre désir ne puisse les rendre insensibles !
D’un geste d’angoisse, elle tordait ses doigts dont les bagues scintillaient dans la nuit. Peut-être ne pensait-elle pas même que ses paroles étaient entendues. Elles lui échappaient pareilles à une plainte désespérée que ses lèvres tremblantes articulaient tragiquement.
Jacqueline la contemplait, effarée par cette force de passion qui lui était inconnue.
Et entre elles il y eut un silence. Dans la douceur du beau soir lumineux vibraient les chansons amoureuses qui s’échappaient de la gondole arrêtée encore devant la terrasse. Une lueur argentée ruisselait sur les marches de la Salute, sur les eaux fuyantes du Grand Canal, sur les vieux palais dont les balcons fleuris épandaient, dans l’air tiède, la senteur du printemps…
Par la fenêtre large ouverte, Mme de Croissy voyait cette paix suprême des choses. Si bas, qu’à peine Jacqueline l’entendait, elle murmura passionnément :
— Oh ! être comme ces pierres, ne plus sentir, ne plus penser, ne plus me souvenir… surtout, ne plus aimer…
Indécise, Jacqueline dit doucement :
— Anne, vous croyez que vous seriez plus heureuse si vous n’aimiez plus votre mari ?
Mme de Croissy eut un geste machinal pour rejeter en arrière une ondulation de ses cheveux qui semblait lourde à son front.
— Heureuse ? Je ne peux plus l’être… J’ai trop souffert… Quand on a vécu les heures d’agonie que j’ai traversées, on en sort comparable à une pauvre plante déracinée qui se laisse emporter à tous les vents… Mais si je n’aimais plus mon mari, du moins, j’aurais la paix. Il ne pourrait plus me torturer avec ses abandons et ses retours fugitifs qui me donnent, ah ! si douloureux, le sentiment de tout ce que j’aurais pu posséder de bonheur, comme d’autres femmes… Ne plus l’aimer… Je sais bien, mon Dieu, que si je voulais me détacher de lui, j’y arriverais, car j’ai une rude volonté. Il deviendrait pour moi ce que sont les morts qui nous ont été très chers… Mais alors, ce serait si horrible, le vide absolu de ma vie ! Qu’est-ce qui me resterait, à moi qui suis seule dans l’existence… Et je ne prends pas la résolution qui nous séparerait… J’ai pitié de mon pauvre cœur qui a toujours soif de se donner, même pour être meurtri, repoussé, crucifié… Cet amour pour un être que j’en juge indigne, c’est un jouet que je lui donne afin de tromper son isolement… Ah ! quelle malheureuse je suis !…
Elle s’arrêta court ; et Jacqueline la vit soudain mordre violemment ses lèvres, coupables de livrer ainsi le secret de sa misère, d’ordinaire gardé avec une fierté jalouse. Personne au monde, surtout la créature frivole qu’était Jacqueline, n’aurait dû savoir pourtant que, dans le secret de son cœur, elle était auprès de cet homme comme une mendiante que la plus humble aumône fait tressaillir de joie… Elle avait dit bien vrai ; elle le jugeait avec une clairvoyance impitoyable ; et, à certaines heures, quand elle avait mesuré sa fragilité, elle avait pu se croire délivrée enfin du terrible mal d’aimer. Alors, elle avait respiré, comme dans l’allégresse d’une délivrance. Puis il revenait à elle, séduisant et tendre, inconscient du mal qu’il venait de lui faire ; et, vaincue, elle pardonnait, — sans oublier, — dédaigneuse de se plaindre, ayant appris la vanité des reproches, comme des promesses qu’il lui murmurait avec des baisers qui la berçaient, dans l’oubli de l’ivresse.
Ah ! être délivrée de cette horrible servitude ! Et tout ce qu’elle pouvait, c’était de cacher à tous et à lui combien elle était faible… Comme elle se méprisait de cette faiblesse dont rien ne triomphait… Ni les trahisons apprises, ni les froissements quotidiens, ni les occupations de toute sorte dont elle surchargeait sa vie, dans l’espoir d’être distraite de l’amour imprimé en elle, pareil à un stigmate… Si son enfant lui eût été laissé, peut-être alors elle aurait pu devenir seulement mère et oublier sa mortelle déception de femme… Mais comme elle venait de le dire à Jacqueline, elle se sentait seule au monde, malgré l’affection de son père et de sa mère, les sympathies, les amitiés vraies, rencontrées dans la cohue des relations indifférentes… Et elle était incapable de se reprendre à un nouvel amour, autant parce que son cœur ne lui appartenait pas que parce qu’elle était trop fière et trop loyale pour les mensonges de l’adultère.
Tous ses efforts arrivaient seulement à lui permettre d’offrir au monde et à son mari un masque tranquille de femme indifférente à une destinée dont elle s’accommodait en sage.
Vraiment, il avait fallu le supplice de cette journée dans l’ardente Venise, peuplée pour elle de fantômes chers, pour qu’elle fût brisée, un moment et se trahît ainsi…
Jacqueline murmura :
— Oh ! Anne, que j’ai de chagrin pour vous !… Je ne me doutais pas que vous étiez pareillement malheureuse !… Je vous croyais devenue bien étrangère à un mari qui ne méritait pas une femme telle que vous…
Amèrement, la jeune femme dit :
— On n’est jamais aimé comme l’on aime ! Retenez bien cela, Jacqueline… Et puis, maintenant, allez dormir, et oubliez tout ce que je viens de crier devant vous, bien vainement !…
Elle eut un soupir profond, les nerfs calmés par la violence même de son émotion. Elle se ressaisissait, irritée contre elle-même parce qu’elle avait eu la lâcheté de laisser échapper l’aveu de sa souffrance… Un silence tomba encore une seconde entre elles. Les chanteurs s’étaient tus. Dans la nuit s’entendait seulement le heurt des gondoles, amarrées en flottille sous les fenêtres, qui se choquaient, éveillant un bruit frais d’eau projetée en gouttelettes. Des moires de lumière ondulaient sur le canal, et du jardin montaient très fort des aromes de fleur.
Mme de Croissy se pencha sur Jacqueline et effleura des lèvres les cheveux de la jeune femme :
— Bonsoir, petite ; ne vous inquiétez pas de moi… Vous êtes arrivée à un moment où j’avais mal aux nerfs, et rien ne rend une femme plus stupide !… Demain, il n’y paraîtra plus et, de nouveau, je m’arrangerai en sage de ma destinée… Ce soir, ne me dites rien et laissez-moi… La solitude me fera du bien !…
Jacqueline n’insista pas. Anne de Croissy, farouchement désespérée, l’intimidait un peu. Elle se sentait « petite fille » devant un chagrin qui lui était bien étranger, et elle avait l’impression très forte que toutes les paroles qu’elle dirait seraient vaines…
Elle se coula tendrement contre son amie et l’embrassa :
— Bonsoir, Anne chérie… Je vous plains de tout mon cœur…
Puis, discrète, elle disparut.
Il y avait près d’une semaine que Jacqueline menait à Venise une existence qui était pour elle un enchantement.
Ravie de l’heure présente, elle ne regardait ni en arrière ni en avant, et n’avait d’autre souci que celui de bien exercer sa puissance de séduction. Or, comme elle y réussissait en perfection, le séjour à Venise avait pour elle un charme incomparable. Tout l’élément masculin figurant chez les d’Entraigues gravitait autour d’elle. Mais la vraie partie, la seule partie intéressante à gagner, se jouait entre elle et Gérard.
Ils s’étaient vus quotidiennement pendant ces six jours. Ensemble, ils avaient visité d’innombrables églises, où l’un et l’autre apportaient une pensée distraite des chefs-d’œuvre qu’ils venaient regarder vaguement… pour suivre Anne et Mme d’Entraigues. Ils avaient pénétré dans de vieilles demeures princières qui abritaient des collections sans prix, qui eussent ravi d’enthousiasme des amateurs.
Jacqueline, elle, leur accordait, selon son humeur, des admirations et des antipathies qu’elle ne se mettait guère en peine de justifier, mais exprimait avec une vivacité prime-sautière et originale, très séduisante. Gérard qui, en d’autres temps, avait joui profondément de tous ces trésors, les contemplait d’un œil indifférent, grisé littéralement par elle. Il en avait conscience et, furieux contre lui-même, il se disait bien, — quand il était loin d’elle :
— En quelle folie vais-je là me lancer ? Elle n’est qu’une coquette !… Je ferais mieux de partir…
Mais, tout de suite alors, une obscure volonté se cabrait en lui :
— Pourquoi partir ?… Elle n’est certes pas une enfant… Elle saura bien se dérober à moi, s’il lui convient… Je la veux… Elle se plaît à m’affoler, soit… Mais, quoiqu’elle se prétende mauvaise joueuse, il faudra bien qu’elle paye !
Il ne cherchait plus à comprendre comment elle était si vite arrivée à lui faire perdre toute sagesse. Chose certaine, pour qu’il jouît de Venise, il lui fallait sa présence. Le bercement de la gondole ne lui semblait charmeur que quand il y était assis devant elle, quand il pouvait suivre, sur la peau transparente, tous les reflets de la merveilleuse lumière. Les musées ne l’intéressaient plus que s’il y marchait près d’elle ou s’il la voyait avancer devant lui, de son allure glissante, son profil charmant levé vers les toiles célèbres qu’elle s’interrompait tout à coup de regarder, pour lui abandonner, une seconde, des prunelles câlines.
Par exemple, il n’eût pas deux fois supporté une promenade comme celle qu’il avait faite à l’Académie, un matin où il était venu la retrouver, alors qu’elle visitait les salles, conduite par M. de Balme. Sincèrement ou non, elle ne paraissait s’intéresser à rien d’autre qu’à la peinture, aux tableaux que son guide lui détaillait complaisamment.
Il avait reçu d’elle un rapide :
— Bonjour… Vous allez bien, ce matin ?…
Puis, elle avait paru résolue à vivre un moment dans la seule société des Titien, Véronèse, Bellini, de Carpaccio, dont la naïve sainte Ursule l’enthousiasmait.
Et lui, que brûlait une soif d’elle grandissante, s’était senti envahi par une haine contre ces artistes qui la lui enlevaient.
Une seconde, pourtant, elle était revenue à lui, et alors, elle lui avait glissé, une lueur malicieuse dans ses yeux, mais une expression candide sur ses lèvres tentatrices :
— Comme vous paraissez détaché de ce que vous voyez !… Je croyais que vous aimiez la peinture ?
Et, incapable de se maîtriser davantage, il avait laissé échapper :
— Je ne peux rien regarder quand vous êtes là !…
Elle avait eu un sourire qui le remerciait ; puis, avec une ironie caressante, elle avait riposté :
— Alors, il faudra revenir à l’Académie tantôt, sans nous… sans moi…
Il n’avait pas répondu… En lui criait le besoin de meurtrir, sous des baisers de maître, la bouche qui prononçait si aisément les paroles moqueuses…
Elle l’avait deviné dans les yeux qu’il attachait sur elle. Et, contente du désir violent qu’elle éveillait, elle était demeurée près de lui, un instant encore… Un instant seulement, car M. de Balme l’avait rappelée.
Dans l’après-midi, tandis que la promenade les rapprochait de nouveau, elle avait mis toute sa grâce à le dédommager de son indifférence du matin.
C’était pendant une excursion à Murano. Sur l’eau azurée, veinée d’orange, d’émeraude et de pourpre sombre, de violet aussi, les gondoles les avaient amenés vers la petite île, royaume du feu, où un maître verrier avait ciselé pour Jacqueline, dans la pâte incandescente, une amphore dont une chimère enlaçait le col.
Conduite par Gérard qui l’avait adroitement séparée des autres promeneurs, elle avait erré curieuse, dans le dédale des ruelles pittoresques, le long des quais étroits au pied desquels l’eau calme fuyait vers la grande lagune radieuse. Ensuite, ç’avait été l’inoubliable retour ; d’abord, sur les menus canaux de Murano que poudrait la poussière d’or du couchant ; après, sur l’étincelante lagune qui, sous le ciel en feu, semblait une immense nappe de métal en fusion, où des flammes errantes jaillissaient du frémissement des vagues… Puis l’apparition fantastique de Venise, découpée, en silhouettes aiguës et noires, sur un fond d’apothéose… Enfin l’entrée dans les canaux assombris par le crépuscule, entre les hautes demeures que baignait obscurément l’eau verdâtre, dont le faîte restait embrasé des lueurs qui flambaient en éclairs aux vitres des fenêtres fleuronnées.
Oh ! ce retour !… Jacqueline en avait joui avec une intensité violente ; surtout, peut-être, parce que le regard de Gérard, obstinément arrêté sur elle, lui révélait à quel point elle devenait toute-puissante sur lui !…
A ses côtés, elle avait Anne de Croissy, qui contemplait silencieusement la fête splendide du couchant.
Mais cette présence-là n’existait pas pour elle ; car elle était bien seule avec l’homme dont le désir flottait autour d’elle, l’enveloppant comme une caresse subtile qu’elle goûtait enchantée.
Impérieusement, il la souhaitait. Elle le devinait fort bien et en était très satisfaite, toute résolue à ne se point donner ; ravie de ce duel sentimental qui avivait son plaisir d’être à Venise.
Les propos qu’ils échangeaient, n’importe quelle oreille eût pu les recueillir ; mais une autre conversation se poursuivait obscurément entre leurs deux êtres qui se cherchaient ; et, de bien claire façon, Jacqueline entendait la pensée secrète de Gérard, alors qu’à haute voix, il causait, très correct, avec elle.
En vérité, jamais elle n’eût espéré réussir aussi vite la conquête d’un homme qui, de toute évidence, devait être habitué au succès. Et avec la même ardeur qu’elle apportait parfois à faire luire les braises de son foyer, l’hiver, elle s’employait de son mieux pour activer la flamme allumée en son honneur… Car elle adorait jouer avec le feu.
La veille, après la soirée passée avec les d’Entraigues, à écouter sur la terrasse les chanteurs des gondoles, Gérard lui avait dit, de ce ton qui exerçait sur elle une singulière attraction :
— Demain matin, vous me permettrez bien de vous promener seule, à mon tour, dans Venise ?
Par pure coquetterie, sans rien promettre, elle avait répondu :
— Peut-être, si je ne suis pas trop paresseuse et me trouve prête de bonne heure…
Bien aisément, elle n’avait pas été paresseuse, car elle ne l’était jamais quand il s’agissait de faire quelque chose qui lui plaisait. Et cela la tentait, de s’en aller errer à Venise sous l’escorte d’un homme qui avait pour elle un goût très fort.
Habillée de laine blanche, elle arrangeait devant la glace une ondulation de ses cheveux quand, à travers la porte, la voix d’une femme de chambre annonça :
— Le courrier de madame.
— Entrez. Donnez-le-moi.
Elle prit le paquet d’enveloppes et, du doigt, éparpilla les lettres pour reconnaître les écritures… Et, soudain, une ondée rose lui monta aux joues… Ces caractères rudes et tourmentés, ils avaient été tracés par Pierre Chartrans…
Presque saisie, elle regardait la lettre. Elle avait si complètement oublié, depuis son arrivée à Venise, celui qui, là-bas, en Chine, se considérait comme son fiancé !… C’était vrai, pourtant, qu’elle lui avait, un jour, promis de devenir sa femme, de s’en aller avec lui dans ces pays exotiques où il était appelé à vivre…
Et, en cette minute, elle avait l’impression bizarre, mais si nette, d’avoir fait ce jour-là une promesse illusoire qui, jamais, ne pourrait se réaliser. Le souvenir de Chartrans semblait lui être devenu étranger comme celui d’un passant aimable, avec qui elle n’avait plus rien de commun. Et l’impression fut si forte qu’elle en tressaillit toute. Elle se vit dans la glace, un peu pâle, maintenant, avec de larges prunelles qui regardaient dans l’invisible. Alors, d’instinct, elle secoua la tête comme pour se ressaisir et, tenant les lettres, elle alla s’asseoir sur le balcon que le store de toile protégeait contre l’intense clarté qui piquait d’aigrettes de flamme le cristal irisé des eaux.
Le ciel était couleur de turquoise. Le soleil mordait la coupole de la Salute et faisait étinceler l’audacieuse silhouette de la Fortune, devant le palais des Doges, où se heurtaient nettement les ombres et les lumières. Il enflammait les voiles fauves des barques, immobiles sur le satin miroitant de l’eau, et enveloppait du ruissellement de ses rayons les gondoles qui passaient d’une allure glissante, et soulevaient de petites vagues lumineuses.
A travers l’atmosphère fluide, blonde comme les chevelures de Véronèse, les lointains se dessinaient d’un trait, délicat et léger, qui semblait baigné de clarté.
Ah ! qu’il faisait beau !… Qu’il faisait bon ! Pourquoi ne pas se laisser vivre dans le seul présent qui était doux, se préoccuper de l’avenir, incertain et mobile… D’instinct, elle parcourut les lettres venues de Paris… Puis, enfin, d’un geste lent, elle déchira l’enveloppe qui enfermait celle de Chartrans. Les feuillets se dispersèrent sur ses genoux. Il y en avait un minuscule volume.
Elle songea :
— Il m’écrit bien longuement. Je ne sais si je vais avoir le temps de lire sa lettre avant que Gérard de Brye vienne me chercher…
Et elle prit la première feuille. Il écrivait :
« Chérie, je vous envoie, j’en ai peur, une bien monotone litanie d’amour ! Pardonnez-moi, je ne suis pas un écrivain, seulement un pauvre homme qui vous offre, tout frémissants, les mots jaillis pour vous de son cœur même. J’ai trouvé un trésor sans prix pour moi… Et j’ai si peur qu’il me soit enlevé…
« Vous voulez bien, quelquefois, ma Jacqueline, vous plaindre affectueusement que je vous donne peu de détails sur ma mission… C’est que je crains de vous importuner ! Ma vie actuelle est tissue de tracas, d’affaires, de négociations, de marches et contremarches d’explorateur, dont le récit vous rendrait mes lettres tout à fait insipides… Mon amour, j’aime mieux oublier ce monde de difficultés, à travers lequel il faut me tenir si ferme !… en venant à vous, comme à mon unique joie… en vous parlant de vous, pour me rapprocher un peu de vous… Ah ! que, douloureusement, je sens votre absence, dès que j’échappe aux soucis qui m’enserrent !
« Et cependant, je me réjouis, de toute mon âme, d’avoir eu la force de vous laisser en France, à l’abri de ce climat d’Asie qui serait pour vous bien éprouvant, à l’abri aussi des traîtrises auxquelles nous autres Européens sommes sans cesse exposés ici. De cela, j’ai encore eu la preuve ces jours-ci… Je vous le conterai peut-être tout à l’heure ; mais, en ce moment, il me faut une causerie intime avec ma précieuse petite fiancée ; car je me sens aujourd’hui une âme triste, une âme nostalgique qui crie vers la France et vers vous…
« C’est que… Line, laissez-moi vous avouer toute la vérité… c’est que, d’abord, le courrier ne m’a rien apporté de votre part… Ah ! je sais bien que, il y a quinze jours, j’ai eu de vous une brève causerie… Mais j’espérais… — stupidement, c’est vrai — que vous auriez la charité de la compléter par quelques bonnes lignes, au paquebot suivant, sachant quel bonheur est pour moi le moindre mot de souvenir venu de vous…
« En revanche, il m’est arrivé une caisse de livres. Je ne sais pourquoi, je me suis imaginé, à la première impression, — sans doute parce que j’aurais bien souhaité qu’il en fût ainsi, et tout bas je vous murmure cela, ma bien-aimée, — je me suis imaginé que c’était vous qui me les aviez fait adresser, qui aviez eu ce souci tendre de distraire votre ami en lui envoyant dans son exil des livres choisis par vos soins. Et cette pensée, dont l’invraisemblance, une seconde, ne m’a pas frappé, m’a fait absurdement tressaillir de joie…
« Hélas, tout de suite, un méchant démon est venu me rappeler que, avant de partir, j’avais recommandé à mon libraire de me faire parvenir, tous les mois, les nouveautés parues, afin que je ne devienne pas tout à fait un sauvage.
« Vous moquerez-vous de votre pauvre Pierre, si je vous avoue, mon amour, que de cette déception, dont j’étais la seule cause, il m’est resté une tristesse abominable, tout le jour… Et l’impression a dû m’en poursuivre jusqu’en mon sommeil pour me faire faire le rêve affreux dont le souvenir me hante.
« Comme toujours, ma Jacqueline, vous en étiez l’âme ; mais, pour la première fois, notre rencontre m’était une torture, car je ne sais quel sort impitoyable nous séparait. La vie vous arrachait à moi, malgré mes révoltes, mes supplications… Nous étions dans un jardin inconnu. Le ciel était lourd et gris. Des arbres, au feuillage terne, masquaient tout horizon. Comment, pourquoi étions-nous là, seuls tous deux, arrêtés au seuil d’une allée où l’herbe poussait drue, près d’une haute porte de parc ? Vous aviez cette robe noire scintillante que vous portiez la première fois où j’ai osé vous faire une visite, et qui vous donnait l’air d’une adorable déesse de la Nuit. Tout mon être criait vers vous. J’avais la soif de vos lèvres…
« Et vous me faisiez un grand salut de dame étrangère, avec ce sourire distrait que je vous ai vu dans votre salon, quand vous receviez l’adieu d’un visiteur indifférent. Dans vos yeux, mon amour, il n’y avait pas de colère, seulement le détachement complet… Et c’était horrible !… J’avais la sensation qu’avec vos mains délicates, vous me tordiez le cœur en souriant… Et la souffrance était atroce ! à me faire désirer mourir tout de suite, dans la minute même, pour ne plus rien sentir…
« Oh ! Jacqueline, si vous m’abandonniez, c’en serait fait de ma vie !… Je ne supporterais plus d’exister et j’arriverais bien à me faire tuer ici… Ce ne serait pas autrement difficile…
« Je vous le disais dès mon arrivée, ma chérie, que les Jaunes nous deviennent ennemis dès qu’ils croient pouvoir le faire impunément. Nous l’avons expérimenté, depuis ma dernière lettre, lors d’une incursion qu’il nous a fallu faire très avant dans une région perdue, pour nous rendre compte de la possibilité de communications à établir. Il est évident qu’un vent mauvais souffle contre nous, par rafales encore ; toutefois je ne serais pas étonné que, l’occasion s’offrant, ces rafales ne deviennent tempête, un instant du moins. Nous ferons face au danger… Mais quand j’entrevois ces perspectives, je suis bien heureux, ma Jacqueline, que vous soyez en France, bien en sûreté dans votre Paris ; car les obséquieuses protestations de notre vice-roi, ses sourires bridés ne me rassureraient pas du tout pour vous…
« Donc, notre troupe a été attaquée, à l’improviste, dans une façon de défilé sauvage, embroussaillé. Nous avons dû faire le coup de feu et votre futur mari, madame, s’est vu soudain transformé en chef de guerre !… J’ai évolué tant bien que mal dans ce pays mauvais où le danger était en embuscade. Puisqu’il fallait batailler, nous l’avons fait de façon à jeter en retraite nos assaillants, et, sur notre route déblayée ainsi, nous avons trouvé plusieurs cadavres que nos ennemis n’avaient pas emportés. En les regardant, toute mon ardeur belliqueuse est tombée… Que c’est donc frêle une vie, puisque le simple choc d’un petit morceau de métal la brise à jamais… Et cependant quel infini peut enfermer l’âme qui dirige cette vie…
« Je voudrais croire maintenant que c’est la traîtrise de l’attaque qui m’avait exaspéré à me rendre féroce pendant notre courte lutte. Tout comme un vieux troupier, je m’enivrais de l’odeur de la poudre et de la lutte. J’ai senti, pendant un moment, peut-être plus profondément encore que je ne l’avais déjà fait, quelle saveur le danger bravé donne à la vie…
« Ah ! mon amour, comme j’y tiens à la vie, désormais, et de quels rêves j’emplis l’avenir ! Ils sont si beaux que, parfois, ils me font peur. Leur splendeur peut-elle être emprisonnée dans une chétive existence humaine ?… O Jacqueline, penser que vous serez à moi ! L’autre jour, tandis que la mort rôdait sournoisement autour de nous, j’avais l’impression d’être… — un enfantillage, soit — d’être protégé par votre souvenir. Sur ma poitrine, dans le portefeuille qui ne me quitte pas, il y avait votre image, et puis votre dernière petite lettre… Oh ! oui, bien petite, pour l’immense soif de votre ami !
« Ma bien-aimée, pardonnez-moi mon exigence. Mais, dans mon exil, vos lettres sont mon unique bonheur. Je les lis et relis tant que, les yeux clos, la nuit, je puis me les réciter, quand je n’arrive pas à dormir, brisé par toute sorte de pensées, de regrets, de désirs qui crient vers vous…
« Si vous saviez comment et combien je les attends, parce que vous êtes bonne, vous les feriez bien longues, un volume, au lieu des quatre pauvres pages, vite remplies par votre grande écriture, qui sont une goutte d’eau pour ma soif… Vous ne m’y raconteriez pas seulement les incidents de votre vie de jolie mondaine — dont pourtant je voudrais savoir… tout — vous ne m’enverriez pas des récits que n’importe quel étranger pourrait lire… Vous sentiriez que, pour moi qui suis un exilé, aux prises avec une rude tâche, vos lettres sont le repos, la joie, l’espoir… Que je les souhaite comme un pauvre homme souhaite le soleil quand il a suivi, dans la nuit, un âpre chemin, durant des heures et des heures !…
« Jacqueline, agenouillé devant vous, le visage caché dans vos petites mains parfumées, je vous supplie de m’envoyer de votre pensée, de votre âme car j’en ai, je le confesse, des curiosités dévorantes… Ne me trouvez pas irrévérencieux, je vous en prie, mais je vous avoue que votre chère âme insaisissable m’apparaît tel un papillon de précieuse dentelle, léger, fuyant, aux ailes traversées d’arabesques capricieuses, si transparent que toutes les clartés le pénètrent… Clarté des lampes dans les salons où vous passez tant d’heures, clarté des lustres qui, les soirs de fête, illuminent votre jeune beauté.
« Line, j’ai peur, si vous saviez combien ! que mes doigts ne soient trop lourds pour ce délicat papillon… Jacqueline, vous m’aimez un peu, n’est-ce pas ?… Vous pensez à moi quelquefois au milieu de votre existence de Parisienne adulée, de cette existence qui me bouleverse de jalousie, moi qui suis prisonnier ici, loin de vous…
« Oui, Jacqueline, je suis jaloux à en crier de vous sentir là-bas, admirée, désirée par ces autres qui m’épouvantent. Il y a des instants où j’ai un regret si aigu d’être parti, où j’ai de vous une telle soif qu’il me semble que l’angoisse dont je suis torturé va me rendre fou.
« En ces minutes-là, où je vous adore trop et désespérément, mon amour, il ne faudrait pas qu’une occasion de revenir en France se présentât, je ne résisterais pas à la tentation, oubliant tout, pour revenir vers vous… »
Le dernier feuillet tomba des doigts de Jacqueline. Elle eut un geste machinal pour le maintenir sous ses mains croisées, afin que la brise ne l’emportât pas. Son regard, arrêté sur l’horizon radieux, rêvait avec cette expression que lui donnait une lecture intéressante.
De complexes impressions se heurtaient en elle ; impatience des tendres reproches, émoi fugitif éveillé par le récit du combat, remords vagues ; par-dessus tout, satisfaction d’être ainsi adorée…
L’absence estompait la silhouette et les traits plébéiens de Chartrans. Son imagination les façonnait à son gré ; et vraiment, après avoir lu cette lettre, elle le voyait, en son souvenir, pareil à un hardi héros de roman à qui il était flatteur d’inspirer une semblable passion. Aussi, elle pensa, très sincère :
— Il faudra que je lui écrive, il le mérite. Ce doit être le courrier, ces jours-ci…
Elle vérifiait sur son carnet. Et alors, elle eut une petite exclamation :
— Oh ! mon Dieu ! j’ai oublié la date. C’est aujourd’hui absolument que ma lettre doit partir !… Et cet après-midi je n’ai pas une minute. Pourvu que ce matin, j’aie le temps, avant que Gérard de Brye vienne me chercher…
Vive, elle rentra dans sa chambre et prit son buvard, car elle faisait toujours sans tarder ce à quoi elle était décidée ; et, très sage, elle s’installa à sa table, devant la porte-fenêtre grande ouverte. Elle n’était cruelle que par inadvertance. De volonté, elle était bonne, et d’instinct elle aimait à voir contents les êtres dont la vie frôlait la sienne, si elle n’avait pas à se plaindre d’eux…
Elle ouvrit son buvard. Mais elle ne se mit pas à écrire. Les coudes sur la table, le menton sur ses mains jointes, elle laissait son esprit errer capricieusement ; et, avec des yeux qui ne voyaient pas, elle considérait le rubis sanglant d’une de ses bagues…
Dans le cadre de la porte, la femme de chambre apparut :
— M. de Brye fait savoir à madame qu’il est à ses ordres.
Ainsi Gérard de Brye était là… Il la demandait…
En elle jaillit le désir impétueux de fermer le buvard, de descendre vers Gérard qui l’attendait. Mais elle se raidit ; et, la voix un peu dure, elle dit, obéissant à une mystérieuse contrainte qu’elle subissait, toute frémissante :
— Dites à M. de Brye que je le prie de m’excuser… Je ne pourrai sortir ce matin.
La femme de chambre disparut. Aussi nettement que si elle l’eût suivie, Jacqueline vit la contraction du visage de Gérard déçu. Elle sentit, à travers la distance, son regret aigu de la réponse qu’elle lui envoyait… Et, une fois encore, un obscur élan bondit en elle, une envie folle de le retrouver, de s’en aller marcher à ses côtés dans la ville lumineuse, en respirant le violent parfum d’amour qu’elle aimait.
Elle se leva machinalement et fit quelques pas sur le balcon où le store frémissait avec des battements d’ailes. Elle pensait :
— C’était amusant cette promenade, pourtant…
Ses yeux tombèrent sur les feuillets écrits par Chartrans, qu’elle apercevait sur la table. Alors, elle revint prendre sa place devant l’écritoire et saisit la plume.
Mais la femme de chambre reparaissait avec une enveloppe fermée.
— M. de Brye prie madame de lire cette lettre.
Elle déchira le papier. Il avait écrit, dans le salon de l’hôtel :
« Que vous ai-je fait ?… Pourquoi ne voulez-vous pas venir ?… Vous ai-je offensée en quelque chose ?… Je me torture l’esprit à chercher et je ne devine rien !… Soyez bonne… Rendez-moi heureux… Venez… ou dites-moi pourquoi vous vous êtes fâchée… que je puisse implorer mon pardon ! »
Elle tressaillit d’un plaisir intense, voyant combien il appelait sa présence. Pour l’en récompenser, ne pouvait-elle lui parler, lui apporter elle-même son sage refus ?…
Mais elle eut conscience que, si elle le voyait, s’il la suppliait de sortir, elle faiblirait. Et il ne fallait pas qu’elle faiblît !… Et puis, c’était sage et prudent de ne pas se prodiguer, d’aviver, par l’absence, ce besoin d’elle qu’elle sentait grandir en lui.
Elle murmura, un étrange sourire sur les lèvres :
— Tantôt, je le dédommagerai…
Et elle griffonna de sa haute écriture :
« Je ne suis pas fâchée du tout. Pourquoi le serais-je ?… J’ai seulement des lettres pressées à écrire. Nous vous verrons cet après-midi, n’est-ce pas, puisque nous allons visiter Burano et Torcello ?…
« Mille bonnes choses… Je vous assure que si la sagesse ne me commandait pas impérieusement le contraire, je m’en irais avec beaucoup de plaisir flâner, guidée par vous, dans l’adorable Venise.
« Au revoir, à tantôt.
« J. N. »
Elle cacheta et tendit le billet à la femme de chambre. Puis, très contente d’elle-même, elle reprit sa plume… Car, enfin, elle était restée pour écrire…
Mais sa pensée lui échappait, distraite, s’enfuyant vers Gérard, curieuse de ce qu’il pensait. Un regret énervant l’envahissait de n’être pas sortie avec lui… Certes, elle aussi était privée !…
Cependant, elle commençait sa lettre. Pêle-mêle, au hasard, elle y jetait les descriptions de Venise, des croquis drôles de silhouettes observées au passage, de doctes dissertations, réminiscences des discours de M. de Balme sur les œuvres vues dans les musées, un alerte récit des menus incidents du voyage, même de la rencontre avec Gérard de Brye, dont elle parla d’un ton détaché, disant que c’était « un gentil garçon, très aimable ».
Mais il fallait aussi des phrases de tendresse, comme une fiancée, nécessairement, doit en envoyer à son fiancé…
— Il m’aime tant !… Il faut que je lui dise des choses un peu gentilles !…
Hélas ! ces choses lui venaient mal, guindées, quelconques. Dans la contrariété qu’elle éprouvait de son vertueux refus, qui lui enlevait une agréable promenade, tout son attendrissement, son affectueux élan vers Chartrans s’évanouissaient…
Et, dépitée, les yeux pleins de larmes d’impatience, elle jeta la plume :
— Je ne peux pas !… Je ne suis pas du tout en train d’être sentimentale !…
Quand, appelée par la cloche du déjeuner, Jacqueline sortit de sa chambre, elle trouva Anne qui l’attendait, sur la terrasse.
Mme de Croissy venait de rentrer des Frari et se reposait, allongée dans un rocking-chair, son chapeau jeté près d’elle. Ses yeux rêvaient, et elle soulevait d’un doigt machinal l’ondulation blonde de ses cheveux, un peu froissés par le chapeau. Les lèvres entr’ouvertes, elle aspirait la brise chaude qui frôlait son visage.
Elle était dans une de ces minutes d’apaisement où l’être se laisse vivre, enveloppé par le charme et l’insensibilité des choses, oublieux de l’épreuve…
Mais au pas de Jacqueline sur les dalles, elle tressaillit et se redressa, rendue à elle-même. Un sourire amusé glissa sur sa bouche, parce que Jacqueline, habillée de blanc, avait l’air d’une toute jeune fille ; et, amicale, elle demanda :
— Eh bien, Line, avez-vous fait une bonne promenade ?
Mais Jacqueline dit d’un ton raisonnable :
— Je ne suis pas sortie. C’était le jour du courrier de Chine… J’ai écrit…
— Ah ! parfait…, approuva Mme de Croissy, stupéfaite de tant de sagesse.
Et parce qu’elle connaissait bien son amie, elle lui murmura, sceptique, tandis que toutes deux passaient à table :
— Line, vous êtes donc brouillée avec Gérard, votre chevalier servant ?
— Pas du tout ! marmotta la jeune femme avec une emphase mutine. Nous sommes toujours de parfaits amis ; mais vous comprenez, le devoir avant tout !
— Je comprends… Je comprends… Et je vous félicite !
Toutes deux se mirent à rire et s’assirent gaiement à table, auprès de M. de Balme, qui leur offrait à chacune des violettes, rapportées de sa promenade matinale. Jacqueline le remercia — comme elle savait le faire — et elle attacha joliment les fleurs à son corsage, pendant qu’Anne respirait le parfum de son bouquet.
Après le désarroi du premier soir, Mme de Croissy était redevenue tout à fait maîtresse d’elle-même. Ne parlant pas de son mari, ne faisant ni ne permettant une allusion aux aveux qui lui étaient échappés dans un instant de faiblesse, elle les avait facilement laissé oublier par l’esprit léger de Jacqueline. D’ailleurs, la jeune femme était tout occupée d’elle-même et de son flirt avec Gérard ; et, à peine, elle se souvenait qu’un soir, elle avait vu la fière Anne de Croissy se révolter désespérément contre le mal d’aimer. Il lui suffisait de l’avoir retrouvée ainsi qu’elle l’avait toujours connue, doucement ironique et indulgente, très délicate dans la politesse souriante qu’elle témoignait à ceux qui vivaient près d’elle.
Si elle se plaisait aux promenades solitaires dans Venise, pour bien voir à sa guise, disait-elle, du moins, elle ne fuyait plus la société de ses amis, comme le premier jour ; et, autant que Mme d’Entraigues, elle était l’âme de toutes les causeries, de toutes les excursions, jamais lasse de regarder, de visiter, jouissant de la beauté des choses et des horizons, ardemment intéressée par les œuvres d’art que Jacqueline apercevait à peine, à travers la fumée d’encens offerte généreusement à sa coquetterie par sa cour masculine.
De ses admirateurs, le seul qui l’occupât, — et il l’occupait fort, — c’était Gérard. Mais avec les autres, elle était la grâce même, parce qu’il lui fallait l’hommage de tous, même des indifférents. Si bien que le bon M. de Balme, tout à fait subjugué, vivait partagé entre le désir de l’accompagner dans les excursions quotidiennes et son amour des belles toiles qu’il était venu revoir à Venise.
L’évidente attention que Gérard témoignait à la jeune femme semblait lui déplaire très vivement. Aussi, ce matin-là, satisfait qu’elle l’eût déçu en ne sortant pas avec lui, il se montra d’humeur très souriante tout le temps du déjeuner, et, contre son habitude, ne se plaignit pas des courants d’air qu’amenait le jeu des ventilateurs dans la salle à manger. En revanche, il s’assombrit quand Anne, ayant regardé sa montre, s’écria, sa serviette jetée en hâte :
— Line, nous avons été trop longues à déjeuner ! Sauvons-nous pour ne pas manquer le bateau de Torcello. Les d’Entraigues nous y attendent.
Le ton un peu mécontent, M. de Balme s’exclama :
— Comment, Anne, vous voilà encore reparties ?… Je pensais que vous viendriez tantôt visiter avec moi la collection Zanielli !… Vous ne tenez pas en place à Venise… Ce n’était pas la peine d’y venir !
— Père, nous désirons connaître tout ce qui touche à Venise… même les petites îles qui l’avoisinent… Il ne faut pas nous en vouloir.
Pressée par l’heure, elle se levait de table et piquait alertement les épingles de son chapeau, debout auprès de Jacqueline qui arrangeait son voile avec soin, pensant que, là-bas, au bateau, sûrement, Gérard l’attendait…
Et si, pourtant, froissé de sa défection du matin, il ne venait pas ?… L’idée lui en traversa l’esprit, et un tressaillement secoua tous ses nerfs. Elle voulait qu’il vînt… Sinon, que signifiait pour elle cette excursion ?… Et une petite fièvre d’attente faisait battre son cœur très vite, alors que, aux côtés de Mme de Croissy, elle traversait la Piazzetta, blonde de soleil, et, de son pas vif de Parisienne, gagnait le quai des Esclavons, devant lequel fumaient les bateaux à vapeur.
Les voyageurs, nombreux, stationnaient devant les passerelles. Avidement, le regard de Jacqueline les effleura. Il y avait là des touristes de toute sorte : de lourdes Allemandes, des Anglaises garçonnières sous le canotier de paille ; et aussi des Italiens du peuple ; puis un groupe très élégant, celui des d’Entraigues et de leurs amis. Gérard n’était pas parmi eux. Jacqueline mordit sa lèvre, déçue à en pleurer.
Lili d’Entraigues les avait aperçues et accourait à elles, très gaie.
— Que vous arrivez tard ! J’ai vu le moment où vous manquiez le bateau ! Gérard de Brye ne tenait plus en place. Un peu plus, il vous faisait tambouriner !
Jacqueline ne l’écoutait plus. Un violent sursaut de plaisir avait fouetté ses joues d’un flot de sang, nul ne le remarqua dans la hâte du départ. D’ailleurs, elle ne se trahit pas autrement ; et elle garda l’air le plus correct du monde quand, sur le bateau, elle entendit, près d’elle, la voix de Gérard qui la saluait :
— M’est-il permis, madame, de vous présenter mes hommages ?
Elle lui tendit la main.
— C’est permis !… Comme vous êtes cérémonieux tantôt…
— Suis-je cérémonieux ? répéta-t-il, oubliant son irritation contre elle parce qu’elle lui souriait, espiègle et câline, — si joliment !…
— Très cérémonieux ! Est-ce que vous êtes fâché de ce que je ne suis pas sortie avec vous ce matin ?… Je ne pouvais pas, je vous assure…
Il s’inclina :
— Vous m’avez donné une très grosse déception.
— Que vous ne m’avez pas encore pardonnée ? avouez-le.
A son tour, il sourit, apaisé :
— Non, parce qu’elle était trop rude pour que je puisse l’accepter sans révolte.
— Alors, cet après-midi, il faudra que je sois très gentille pour que vous ne m’en vouliez plus ?… Faisons la paix sans attendre, dites ?… Puisque, sûrement, nous finirons par là, ne perdons pas du temps à demeurer brouillés !
De nouveau, elle lui offrait sa main qu’elle avait dégantée. Il appuya ses lèvres sur la peau fraîche, en un baiser très lent, sans souci de ceux qui les entouraient.
— Eh bien, eh bien, qu’est-ce que vous faites donc là, tous les deux ? lança joyeusement Lili d’Entraigues qui avait surpris le geste.
Jacqueline ne se troubla pas du tout.
— Nous scellons une réconciliation, expliqua-t-elle, la mine candide. Mais à l’ombre des cils, son regard brillait dans l’éclat d’une joie.
Tout à coup, l’ardent et impérieux désir s’emparait d’elle de jouir pleinement de cette journée splendide, de savourer la puissance de sa capiteuse beauté, et aussi le plaisir extrême que lui donnait l’attention de cet homme qui était là pour elle seule, elle le savait bien ! — qu’elle seule intéressait des femmes présentes. Sa lettre à Chartrans était partie. Elle se trouvait, à son égard, en parfaite tranquillité de conscience, estimant, en toute sincérité, qu’elle avait bien rempli ses devoirs envers lui. Sans scrupule, maintenant, elle pouvait s’amuser à sa fantaisie, se faire faire la cour qu’elle aimait, par un homme qui valait la peine qu’elle s’appliquât à le rendre épris.
Assise à l’avant du bateau, elle contemplait l’eau diaprée qui fuyait en ondulations profondes, soyeuses, limpides comme l’azur de ce ciel italien, tout vibrant de lumière. Avec des lèvres gourmandes, elle aspirait la brise venue du large qui lui battait le visage. Gérard lui parlait, debout devant elle ; et, dans ses yeux qui ne la quittaient point, luisait la flamme de son désir. Elle le voyait et trouvait charmant que ce fût ainsi !
Elle lui répondait, alertement, comme aux autres hommes, groupés autour d’elle. Mais une impatience l’énervait d’être seule avec lui, non plus entourée de toute une société amie qui les emprisonnait dans une causerie quelconque. Et puis, aussi, elle redoutait la clairvoyance d’Anne de Croissy, dont elle savait les yeux habiles à pénétrer tous les manèges de la coquetterie… C’était ennuyeux, décidément, que la jeune femme sût ses fiançailles avec Chartrans… Si discrète fût-elle, Jacqueline avait l’impression d’être observée par elle, et cela était un peu gênant pour les évolutions de son flirt.
Aussi quand le vapeur ayant fait une première escale à Burano, tous descendirent à terre, elle n’osa encore répondre à la prière qu’elle lisait dans les yeux de Gérard et s’isoler, comme elle le souhaitait tant !… pour aller errer avec lui dans les petites rues claires où le soleil incendiait la façade des maisons roses et blanches, bariolées par l’éclatant coloris des vêtements qui séchaient, suspendus aux fenêtres.
Alors, curieusement, pour se distraire de la tentation obsédante, elle se prit à regarder les ruelles pittoresques, les jardinets dont les arbres ressemblaient à de gigantesques bouquets… Au passage, des filles la dévisageaient, s’abritant de leur éventail contre la morsure du soleil. Des hommes sveltes, au visage fin, dardaient leurs yeux noirs sur les étrangères venues, sans nul doute, pour visiter l’école célèbre des dentellières.
Très justement célèbre ! Quand Jacqueline y pénétra, pour un moment, elle oublia tout à fait l’existence de Gérard, trop femme pour ne pas s’absorber dans la contemplation des dentelles de fées qui naissaient sous les doigts du petit monde des ouvrières.
A travers les rangs pressés des travailleuses, quelques-unes presque des fillettes encore, elle se prit à circuler dans la vaste salle blanche, où les stores tamisaient la vive lumière que versaient les larges fenêtres ouvertes.
Et son regard enthousiasmé s’attacha avec envie aux dessins incomparables que l’aiguille créait sur les coussins ; palmes nuancées par la richesse des points divers, lacis aériens sous des fleurs ouvragées merveilleusement, reliefs somptueux jetés sur la transparence ténue des réseaux, toute une flore jaillie sous des doigts d’artiste qui faisait rêver aux arabesques fantastiques que le givre dessine aux vitres glacées par l’hiver.
Ce fut bien juste si un atome de sagesse l’arrêta brusquement alors que, entraînée par l’exemple d’Anne de Croissy et de Mme d’Entraigues, elle s’apprêtait à acheter un admirable col, au point de Burano, qu’elle eût été tout à fait incapable de payer. La dette aurait été à lointaine échéance qu’elle l’eût peut-être acceptée sans hésitation. Mais il s’agissait d’un achat à solder sur l’heure. Et, mordant ses lèvres de dépit, elle sortit de la salle pour ne plus voir les dentelles tentatrices.
Jusqu’à Torcello, remontée sur le bateau, elle fut de méchante humeur, irritée de s’être heurtée à une stupide difficulté matérielle, comme elle disait ; et Lili d’Entraigues tomba fort mal, en lui demandant, sans soupçon du pourquoi de sa mine assombrie :
— Eh bien, Jacqueline, que pensez-vous des merveilles qui viennent de nous être montrées ?
— Je pense que je déteste voir de belles choses quand je ne peux les posséder !
Tous rirent de la franchise de l’aveu ; mais pendant que les propos se croisaient, Gérard lui murmura, avec une audace caressante :
— Et que dirai-je alors, moi, qui vis près de vous depuis une semaine ?… que vous avez promis de dédommager de votre abandon, ce matin, et qui ne vous ai pas eue encore une minute à moi, depuis que nous sommes partis !
— Ce sera pour Torcello… Ayez encore un peu de patience, fit-elle, oublieuse des dentelles, reprise par le charme qu’exerçait sur elle la présence de Gérard.
Le bateau approchait de la petite île dont, jadis, la fièvre avait chassé les habitants. A peu près seule dans le village ruiné par l’abandon, la curieuse église demeurait, attirant toujours, par une mosaïque célèbre, les artistes et les archéologues.
— Qu’est-ce que nous allons voir à Torcello ? confia Jacqueline à Gérard qui l’aidait à débarquer.
Il se mit à rire.
— Vous ne vous en êtes pas informée ?
— Pas du tout… En Italie, je me laisse conduire… J’ai confiance. C’est très drôle, je ne vois pas même de village. Il n’y a que de l’herbe, des arbres et du soleil !
Elle avait un air si naïvement saisi que, de nouveau, il sourit.
— Nous allons voir une fresque byzantine qui est admirable…
— Oui… Dans ce pays, elles le sont toutes… Et pourtant, il y en a !…
— Trop ?… trouvez-vous ?
— Beaucoup pour moi… Mais je pense que je ne serai pas obligée de regarder longtemps… J’aime mieux, décidément, la nature que l’art… Ne le dites pas, j’aurais l’air d’une mécréante ou d’une épicière… C’est une confidence que je vous fais !
— Je vous remercie de me rappeler ainsi que vous avez bien voulu m’accueillir dans le nombre de vos amis, au Lido… Vous vous rappelez ?…
Une indéfinissable expression flotta dans le regard de Jacqueline.
— Le soir où vous m’avez poliment exprimé le désir de me faire la cour !… Oui, je me rappelle… Mais ce soir-là me paraît maintenant si lointain !… Et cependant, il appartient au commencement de la semaine. Seulement, nous ne nous sommes guère quittés depuis huit jours… C’est pour cela que nous sommes aujourd’hui comme de vieilles connaissances. Les années de campagne comptent double !
Elle disait tout cela d’un accent drôle et joyeux, laissant, comme un bébé, son ombrelle traîner derrière elle. A son corsage se fanaient les violettes que M. de Balme lui avait offertes, qui l’enveloppaient d’une senteur fraîche… Souple dans son costume de serge blanche, coiffée d’une toque emplumée dont les ailes se dressaient en un jet audacieux, la peau dorée, les prunelles ardentes et tendres à travers le voile des cils, elle avait une grâce capiteuse dont Gérard se grisait.
Tous, maintenant, cheminaient dans la petite île désertée que le printemps fleurissait. A travers la dentelle des branches, baignées de verdure nouvelle, s’épandait le beau ciel limpide. Les rares maisons, au toit de tuiles rouges, avaient la gaîté d’un rire de fillette.
Lentement, Gérard et Jacqueline suivaient les groupes qui se dirigeaient vers l’église, sous le couvert des arbres. Quelques chaumières l’avoisinaient ; et aussi un humble musée, devant lequel jouaient des enfants, pieds nus dans la poussière, qui, à la vue des voyageurs, se précipitèrent avec une demande d’aumône.
Tout de suite, Jacqueline vida à peu près son porte-monnaie dans leurs mains, amusée de les voir bondir pour s’emparer des pièces de monnaie qu’elle leur lançait au hasard. Et, avec le même entrain, elle leur distribua des bonbons restés dans sa bonbonnière.
Les touristes, pendant ce temps, s’engouffraient dans la vieille petite église, enserrée par un cloître où le soleil allongeait l’ombre fuyante des colonnes.
— Ne voulez-vous pas que nous restions dehors ? puisque la fresque vous laisse froide, proposa insidieusement Gérard. Il fait si bon ici !
Elle en avait bien grande envie. Mais pour l’empêcher de succomber à la tentation, voici que Lili d’Entraigues l’appelait ; sans malice, semblait-il.
— Oh ! Jacqueline, venez donc voir. C’est très curieux !
Résignée, avec une moue d’enfant déçue, elle entra à son tour, totalement indifférente aux doctes enseignements de M. d’Entraigues sur le caractère très rare du cloître en rotonde.
Alors elle aperçut la gigantesque fresque en mosaïque qui enthousiasmait les artistes ; et, curieusement, elle s’arrêta comme Anne, comme Mme d’Entraigues, à considérer les scènes pittoresques qui évoquaient le dernier Jugement, à regarder les maigres personnages, profilés sur le fond d’or, en silhouettes somptueusement naïves, gauches et expressives.
Sa pensée fantasque s’amusa un instant des primitives créations des vieux maîtres. Puis, incapable de s’absorber dans une préoccupation purement artistique, elle se détourna et s’en fut errer à son gré dans le pourtour du chœur que cernaient deux petites chapelles. Une allégresse flottait en elle… Mais, confusément, elle pensait à des choses très diverses, aux dentelles de Burano, à sa lettre partie pour la Chine, à l’attitude significative de Gérard près d’elle… Vraiment, il commençait à être bien au point…
Un pas derrière elle… C’était lui. Elle savait bien qu’il viendrait vite la rejoindre !…
Arrêtée, elle avait l’air tout à la contemplation de la grande figure hiératique qui se dressait derrière l’un des autels. Par une étroite fenêtre ouverte, frémissait la brise printanière, dans les jeunes pousses qui caressaient la pierre de leurs délicates frondaisons.
Dans l’église, l’ombre flottait, enveloppante, striée par le jet de soleil qui trouait un vitrail.
Une hirondelle voletait sous la voûte.
Jacqueline tourna un peu la tête vers Gérard et dit à demi-voix :
— C’est charmant ici, n’est-ce pas ?
Mais lui, sans répondre, l’attira, la renversa un peu sur sa poitrine et appuya sa bouche sur les lèvres chaudes, comme un altéré boit à une source vive.
Elle, étourdie, ne se dérobait point, tressaillante sous le baiser. Mais ce ne fut qu’une seconde. Elle se reprit tout de suite, trop habituée aux flirts audacieux pour s’effarer, mais aussi trop prudente pour accepter un jeu compromettant. Elle se dégagea d’un geste volontaire et dit, la voix assourdie, mi-railleuse, mi-fâchée :
— Vraiment, je vous engage à ne pas vous gêner !
Comme s’il ne l’eût pas même entendue, il murmura seulement :
— Encore !
Et une seconde fois, avec la même avidité éperdue, la même résolution doucement impérieuse, il chercha les lèvres qu’il entr’ouvrit dans un baiser lent…
Cette fois, elle n’eut pas un mouvement pour l’écarter, vaincue, les cils battant un peu sur le regard qui devenait vague…
Mais un pas résonna sur les dalles, près d’eux… Il la laissa aller, sans un mot.
Elle non plus ne dit rien et se prit à marcher dans l’allée. Difficilement, elle eût démêlé ce qui se passait en elle.
La soudaine hardiesse de Gérard l’avait saisie. Mais elle ne s’en trouvait pas offensée… Jamais elle ne l’était, quand on lui prouvait qu’elle était séduisante. Et plus d’un déjà le lui avait prouvé…
Seulement, un frisson l’avait secouée de la nuque aux talons et lui laissait dans tout l’être une sorte de vertige. Ce n’était pourtant pas la première fois, depuis son veuvage, qu’un baiser d’homme lui brûlait la bouche… Mais jamais elle n’en avait éprouvé le désarroi qui faisait ses nerfs tout vibrants… Quelle conduite fallait-il tenir avec Gérard ?
Évidemment, elle ne voulait pas qu’il la crût une femme facile, ce qui n’était pas chic du tout… Mais comment se guinder dans une attitude irritée quand, en toute sincérité, elle ne se sentait contre lui nulle irritation ; même plus, quand le souhait obscur vivait en elle de goûter de nouveau la troublante caresse.
Toutes ces idées se heurtaient dans son cerveau, pendant que, ayant rejoint Anne, elle semblait écouter les savantes explications de M. d’Entraigues, qui se délectait devant l’originale beauté de la fresque. Mais, après quelques minutes, lasse d’entendre des mots auxquels sa pensée distraite ne donnait point de sens, elle murmura à son amie :
— Anne, je suis fatiguée de piétiner. Je vais un peu me reposer dehors…
Elle sortit vite, avec le souci de n’être pas suivie par quelque indifférent. Très convaincue, elle eût dit qu’elle souhaitait être seule ; et, avec délice, laissant le cloître derrière elle, elle vit, sous la jeune verdure, la place solitaire où les enfants jouaient toujours. Plus loin, devant le petit musée, des femmes travaillaient sous un bouquet d’arbres en fleurs ; et le soleil et l’ombre tachetaient bizarrement leurs robes claires.
Au hasard, elle fit quelques pas pour aller trouver un banc où elle attendrait… l’homme qui, déjà derrière elle, lui disait très doucement, comme s’il avait peur de la faire fuir :
— Pourquoi vous en allez-vous ainsi ? Il faut me pardonner si je vous ai offensée… C’est vous qui me faites déraisonner !
Elle tressaillit de l’accent dont il parlait, et, entre les cils, son regard fut affolant comme une volupté. Toutefois, elle dit d’un ton de femme raisonnable :
— Je vous pardonne à la condition que vous me promettiez d’être plus sage.
Mais, hardiment, il répliqua, les yeux arrêtés sur elle :
— Non, je ne promets pas… parce que je serais incapable de tenir ma promesse !
— Ah !… ah !… Alors, qu’est-ce que nous allons faire ?… Nous brouiller ?…
La bouche avait une expression malicieuse, d’une grâce provocante. Royalement, elle s’amusait.
— Ce qu’il faut faire ?… M’accepter tel que je suis… tel que vous m’avez fait… en me permettant de… de songer à vous seule…
Du bout de son ombrelle, elle tourmentait la pointe effilée de son soulier, et elle considérait l’herbe fleurie, à ses pieds.
Puis, posément, elle dit :
— Peut-être vaudrait-il mieux cesser le jeu…
— Pour moi ce n’est pas un jeu ! jeta-t-il presque violemment.
— Je vous ai prévenu que, pour moi, en revanche, ce n’était rien de plus… Si vous perdez la tête ainsi, mieux vaut que vous ne vous occupiez plus de moi…
Elle articulait ces choses d’un ton détaché ; et, cependant, en son cœur, la crainte bondissait qu’il ne la prît au mot et ne se détachât d’elle, alors que, résolument, elle voulait le garder, tout vibrant par elle et pour elle…
Mais dans les yeux qui rencontraient les siens, elle vit bien qu’elle n’avait rien à craindre de semblable. Au fond des prunelles de Gérard luisait la courte flamme qu’elle connaissait bien pour l’avoir vue en d’autres regards qui avaient appelé le sien…
— Je devrais, en effet, vous fuir parce que vous êtes la coquetterie même faite femme, martela-t-il avec une sorte d’emportement, brûlé de la soif, aiguë à en devenir douloureuse, de reprendre les lèvres chaudes qui avaient un parfum de fleur.
Mais elle répondit par un petit rire, joyeux et ironique :
— C’est justement parce que je suis coquette que je vous parais digne de quelque attention. Si j’étais une sage personne, détachée des hommages masculins, comme l’est Anne, ou bien une vertueuse matrone, dédaigneuse des hommes, vous auriez bien vite fait de me tirer votre chapeau et vous me considéreriez tout juste, de loin, comme de braves gens admiraient je ne sais quel saint juché sur une colonne…
Malgré lui, il se mit à rire de la drôlerie de son accent.
— Je ne crois pas que vous ayez la moindre ressemblance avec cet honorable saint… Heureusement pour vous… et pour ceux qui adorent votre beauté !…
— Je ne suis pas belle… C’est un trop majestueux qualificatif pour moi, murmura-t-elle, les paupières abaissées soudain sur l’éclat de son regard.
— Vous êtes mieux… vous êtes pire que belle… Vous avez le je ne sais quoi qui ensorcelle les pauvres hommes… Et vous le savez bien !… C’est pourquoi vous devez être compatissante !
— Je le suis, fit-elle d’un indéfinissable accent… Je le suis à mes heures… Maintenant…
Et elle eut un sourire espiègle :
— … Maintenant, je ne peux pas l’être… Voici Anne et les autres… Je dois me montrer seulement correcte… Allez et ne péchez plus !
Elle disait cela, jouant son personnage de femme indulgente et irréprochable ; mais sa pensée corrigeait :
— J’espère bien qu’il péchera encore !
Anne de Croissy connaissait trop bien la vie, son amie Jacqueline et son cousin Gérard de Brye, pour ne pas s’être aperçue que le flirt auquel tous deux se livraient prenait un caractère plus sérieux qu’il n’eût fallu.
Certes, maintes fois, elle avait vu Jacqueline ainsi courtisée de très près, et s’y prêter, sans en ressentir plus qu’une vive satisfaction de vanité féminine. Elle savait que sa coquette amie aimait, dans la vie comme aux cartes, les jeux téméraires mais était, selon son propre aveu, très mauvaise joueuse, ne payant pas les dettes sentimentales qu’elle contractait délibérément.
Aussi n’eût été la sympathie que lui avait inspirée Chartrans, Anne eût considéré d’un œil curieux et amusé les péripéties de l’aventure.
N’eût été aussi son impression que, cette fois, Jacqueline ne demeurait pas aussi indifférente qu’il était nécessaire à la cour pressante de Gérard. Était-ce l’influence de l’amoureuse Venise qui la troublait dans son rôle ordinaire de divinité adorée et insaisissable ?… Était-ce que l’adorateur, cette fois, avait eu la divination des mots qu’il fallait pour attirer cette âme fragile ?
Anne trouvait la jeune femme tout autre, presque trop jolie, ayant un éclat de fleur épanouie à quelque mystérieux soleil ; et puis, nerveuse, comme si une fièvre l’eût brûlée par instants, tour à tour gaie follement et absorbée par une songerie qui donnait à ses prunelles une profondeur inaccoutumée. Elle semblait devenue indifférente aux admirations masculines de son entourage, et assombrissait M. de Balme en ne prenant plus garde à lui qu’autant que la politesse l’exigeait.
Que se passait-il ?… Sûrement Gérard, même très épris, n’offrirait ni son nom ni sa fortune à Jacqueline, bien qu’il ignorât ses fiançailles. Mais il était ambitieux et n’épouserait jamais qu’une héritière qui serait en même temps une vraie jeune fille. Les femmes brûlées par la vie, si séduisantes fussent-elles, ne pouvaient être pour lui qu’une aventure. Et Anne, le sachant, n’acceptait pas que Jacqueline, la fiancée de Pierre Chartrans, à cette heure sous sa protection à Venise, servît de jouet à un homme qui ne ferait d’elle que sa maîtresse.
Ce souci la préoccupait de nouveau, alors que, sur le bateau qui allait à Chioggia, elle observait Jacqueline, assise à sa place favorite, à l’avant du vapeur. Fraîche autant qu’une enfant, le visage nimbé par les cheveux d’or sombre que la brise soulevait autour de son visage, elle avait un air d’heureuse insouciance en regardant fuir les petits villages tout blancs de soleil où, sur les murs, les vignes découpaient des ombres bleues. Elle paraissait très libre d’esprit… Pourtant, Anne ne se rassurait pas. Et Gérard, lui, où était-il ?… Correctement à l’autre extrémité du groupe, il causait. Mais Mme de Croissy, qui le connaissait bien, le devinait impatient, nerveux. Et elle pensa, un peu moqueuse :
— Nous l’exaspérons en l’empêchant d’être à son gré près de Jacqueline !
Ne se sachant pas observé, il regardait, en en effet, vers la jeune femme ; et, dans les yeux, il avait cette expression qui trahit chez l’homme la hantise d’une femme.
Nettement, Anne précisa :
— Il est temps que nous repartions !… Deux jours encore, et ils seront séparés ! Jusque-là, je vais essayer de garder cette petite dans mes parages… Il faut bien que je veille sur le trésor du pauvre Chartrans, pendant que j’en suis un peu responsable… Je crains bien que ce ne soit un grand malheur pour lui de s’être épris d’elle…
Lili d’Entraigues appelait :
— Anne, ma chère, nous approchons. Venez voir l’adorable coup d’œil ! Vous avez l’air plongée dans je ne sais quelles méditations solennelles !…
Mme de Croissy sourit et cessa de considérer la comédie humaine pour contempler le radieux spectacle. Sur la moire satinée des eaux bleues qui roulaient, vers la pleine mer, de longues vagues, frangées de neige et d’argent, se dressait la flottille des barques dont les larges voiles rousses découpaient leur rectangle sur l’azur violent du ciel sans ombre.
Le vapeur approchait lentement du quai que bordaient les petites maisons d’un blanc cru, où les fenêtres portaient la même décoration de vêtements aux couleurs vives qui bigarrait celles de Torcello.
Des groupes curieux s’étaient immobilisés au débarcadère, faits de mendiants, très beaux sous leurs guenilles, de pêcheurs bronzés, la pipe aux lèvres, de gamins flâneurs, de fillettes brunes et fines comme des statuettes d’argile, tous attentifs à la manœuvre coutumière du vapeur.
Dès que les touristes furent à terre, des guides d’occasion les assaillirent, s’offrant à les conduire dans le labyrinthe des rues aux arcades basses où s’épandait la fraîcheur de l’ombre. Un vieil homme, tanné par le soleil et la mer, s’attachait obstinément à Jacqueline, dont la vue paraissait le charmer, et marmottait, en un charabia italien et français, l’offre de « mener la signora ».
Elle riait, marchant un peu vite, pour trouver l’abri des arcades, quand, tout à coup, la voix de Gérard s’éleva près d’elle, rude et irritée, pour écarter l’importun qui, ahuri, laissa passer le couple.
Au fond des prunelles de Jacqueline, une flamme de joie avait lui. Mais elle la laissa s’éteindre entre les cils soudain rapprochés et dit, tranquillement :
— Comme vous avez l’air de méchante humeur ! Que vous est-il arrivé ?… Vous avez secoué ce pauvre diable…
— Je voudrais le précipiter dans la lagune, comme tous ceux qui se mettent entre vous et moi, fit-il avec une sorte de rudesse tendre. Comment aurais-je supporté de vous voir écouter ses bavardages idiots quand vous ne m’accordez même pas un misérable instant !
Un étrange sourire courut sur la bouche de Jacqueline.
— C’est par charité que je me fais rare !… pour vous habituer à la séparation, puisque nous partons dans deux jours…
— C’est vrai ?… Réellement, vous partez ?…
Une révolte grondait dans sa voix.
— Mais oui… M. de Balme l’a dit tantôt à déjeuner… Et c’est bien dommage de partir !…
Ardemment, il murmura, se refusant à l’idée de la perdre, sans avoir apaisé cette soif qu’elle lui avait donnée d’elle :
— Il ne faut pas partir… Laissez aller vos amis s’ils le veulent, et restez !…
Elle ne parut pas comprendre l’audacieuse prière que les mots si simples voilaient :
— Toute seule à Venise, ce serait triste… Mieux vaut jouir pleinement des derniers jours qui m’y sont donnés pour en emporter le meilleur des souvenirs. C’est la sagesse… Ne pensez-vous pas ?… Quand nous serons partis, j’espère que vous nous regretterez beaucoup…
— Voulez-vous la vérité, confessée humblement ? Quand vous serez partie, je n’aurai plus que le seul désir de filer vers Paris pour vous y retrouver…
Elle tressaillit tant il y avait dans son accent de sincérité, de passion et de volonté.
Sans rien voir autour d’elle, maintenant, elle se laissait conduire par lui, insouciante du pittoresque des rues étroites où, sous la voûte écrasée des arcades, des femmes travaillaient par groupes et, à leur passage, levaient la tête, puis riaient et chuchotaient, les jugeant des amoureux.
Elle trouvait exquis de le sentir à ses côtés, dévoré du désir d’elle…
Pourtant, elle répliqua, taquine, mordillant un pétale des roses de son corsage :
— Aurez-vous tant que cela l’envie de nous retrouver ?
— De vous retrouver, vous, Jacqueline.
— Oui, moi, c’est vrai !… Car Anne est seulement votre belle cousine et mon ami, M. de Balme, est de ceux que, pour l’instant, vous enverriez de bon cœur dans la lagune… Mais, tout de même, je crois que quand vous m’aurez bien poliment saluée dans mon train, vous direz : « Ouf !… Je vais enfin pouvoir jouir en paix de Venise ! »
— Sans avoir à souffrir sans cesse de votre impitoyable coquetterie, n’est-ce pas ?
Elle ouvrit de grands yeux candides et brûlants :
— Je vous fais souffrir ? moi ?… Vous vous l’imaginez !… Je me trouve, au contraire, très bonne pour vous, beaucoup trop bonne, trop faible !… Voyez, je vous ai, docilement, laissé m’emmener à votre fantaisie ; et nous avons perdu notre bande.
— Enfin ! tant mieux ! articula-t-il les dents serrées… Je vais donc enfin ! avoir, un instant, l’illusion que vous êtes à moi seul !
Au sortir d’une calle, toute sombre tant les murs en étaient proches, ils débouchaient sur une sorte de petite plage, devant l’étincelant horizon des eaux où les voiles fauves se dressaient comme de grandes flammes. A leurs pieds, le sable s’allongeait vers la haute mer en un infini d’or blond que faisait luire le soleil de feu.
Tous deux s’arrêtèrent frappés de cette éclatante beauté qui émanait des choses.
Chez lui, la sensation fut seulement un éclair. Cette beauté n’était qu’un cadre pour la créature vivante qui l’enivrait. Il la contemplait, rosée par le reflet de son ombrelle de soie rouge, les yeux mi-clos, les lèvres entr’ouvertes, mûre pour l’amour, dans la grâce voluptueuse de son corps charmant.
Son cœur… Qu’elle le refusât, soit… Ce qu’il voulait, c’était sa forme adorable et son baiser… Et un désir furieux criait en lui de l’étreindre là, tout de suite, dans ce ruissellement de lumière qui la nimbait, de sentir, comme à Torcello, sous ses lèvres, la bouche savoureuse dont il gardait l’inoubliable goût…
La voix altérée, il dit, presque bas :
— Jacqueline, vous le savez… — car bien d’autres déjà ont dû vous le dire… — que c’est un supplice, oui, un supplice !… de vivre près de vous, car vous êtes la tentation vivante !
— Eh bien, alors, je vous apporte l’occasion d’acquérir de grands mérites par la résistance à la tentation, fit-elle d’un accent de badinage. Mais elle lui abandonnait son regard où semblait errer l’écho de quelque mystérieuse, et peut-être inconsciente, promesse.
— Jacqueline, ne raillez pas !… Vous n’en avez pas le droit… puisque vous m’avez rendu fou… fou de vous !
— L’êtes-vous donc ?…
D’une voix étrange, elle prononça les mots ; ses paupières battaient un peu.
Une allégresse triomphante chantait en elle et lui donnait l’envie d’être douce infiniment à cet homme qui lui offrait l’hommage qu’elle goûtait par-dessus tout autre… Enfin, il venait de le lui faire, cet aveu qu’elle s’était juré d’entendre ! Que c’était délicieux de le voir épris ainsi, avec une ardeur violente qui la ravissait, dans une incomparable sensation de vertige… Délicieux qu’il le lui dît devant ce paysage de lumière où l’air semblait une chaude caresse d’amour… Délicieux d’entendre cet homme, habitué à vaincre, lui murmurer d’une voix qui suppliait :
— Jacqueline, dites, vous le savez bien que je vous aime…
Comme elle l’avait voulu, il prononçait les mots bien des fois entendus déjà, surtout depuis qu’elle était toute seule pour se garder dans la vie ; ces mots que sa pensée clairvoyante précisa… Il disait : « Je vous aime… » parce qu’il ne pouvait dire « Je vous veux ! »
Sûre de sa victoire, avec une tranquillité provocante, elle riposta — et de tout son être, semblait émaner la vie amoureuse :
— Vous m’aimez ?… Tant mieux !… J’aime qu’on m’aime… Je vous l’ai avoué déjà…
Une colère de mâle qui veut inutilement saisir une belle proie l’étreignit jusqu’à la souffrance.
Violemment, il saisit les deux petites mains gantées de blanc, sans souci des pêcheurs qui, derrière eux, tressaient des filets ; de la troupe d’enfants vautrés dans l’herbe qui les observaient en ricanant. Il était très pâle, les traits contractés, une impérieuse prière dans le regard.
— Jacqueline, encore une fois, ne raillez pas… Je ne peux pas le supporter ! Vous l’avez voulu… Vous m’avez ensorcelé… Êtes-vous satisfaite ?
Elle inclina la tête. Un bizarre sourire entr’ouvrait un peu sa bouche.
— Très satisfaite.
— Alors…
Il se pencha vers elle, la voix assourdie, et son accent était une caresse :
— Alors, Jacqueline… laissez-moi vous aimer ici… à Venise. Nous pourrions être si heureux !
Elle ne fit pas un mouvement. Elle n’était ni étonnée, ni irritée, bien accoutumée à de pareils aveux… Mais elle éprouvait une sorte d’éblouissement ; et, en tout son être, vibraient les mots dits par une voix que la passion faisait trembler… Jamais encore, Gérard n’avait éveillé en elle ce trouble qui la pénétrait divinement… Passé, avenir, tout s’abolissait en elle… Il n’y avait plus que le présent, un présent si charmeur qu’elle s’abandonnait à lui toute, sans pensée, sans volonté, le cœur palpitant…
Ce fut une onde enivrante qui passait sur elle, la laissant éperdue. Une ou deux fois, sur ses joues pâlies, les cils battirent très vite. Puis elle respira profondément ; et, alors, avec un rire bref, elle jeta :
— Vous dites des choses insensées ! Il ne faut pas jouer à ces jeux-là !… Puisque vous n’êtes pas plus sage, je vais rejoindre Anne, cela vaudra mieux.
— Jacqueline, je serai sage autant que vous le voulez… comme vous le voulez… restez… Je n’ai plus que deux jours, dites-vous, à vivre près de vous… Et je ne peux plus me passer de votre présence !…
Dans la pensée de Jacqueline, pourtant si légère, une réflexion jaillit. Il disait ne pouvoir plus se passer de sa présence… Mais il ne lui offrait pas son nom, acquérant ainsi le droit de vivre près d’elle… Cependant, il ignorait qu’à un autre, elle avait déjà promis toutes les années de son avenir… Ah ! qu’il était loin cet autre !…
Elle murmura les mots qui lui étaient doux :
— Vous m’aimez…
— Oui, Jacqueline… j’aime tout en vous… J’adore votre pensée fuyante, votre cœur que vous ne voulez pas me donner, votre beauté qui est maintenant la hantise de toutes mes minutes… Jacqueline… ce n’est pas une phrase vaine, mais la vérité même, la nuit comme le jour, je rêve de vous, je ne vois plus que vous… Il me faut vous, mon amour…
Il lui parlait presque bas, la voix haletante. Elle, immobile, les yeux sur les lointains lumineux, l’écoutait, toute droite, sans un mot… Combien, déjà, lui avaient murmuré la même amoureuse cantilène, sans lui donner l’envie de se laisser envelopper par les bras prêts à s’ouvrir, de livrer sa bouche dans le suprême baiser. Par quel sortilège, celui-ci créait-il, en elle, une femme nouvelle qui tressaillait au murmure troublant des paroles… En cette minute… ah ! de tout son être !… elle souhaitait s’abattre contre ce cœur qui criait vers elle et, les yeux clos, être emportée par cet homme pour qui elle était l’Unique, — un instant, du moins, — pour se donner à lui dans la fougue et la douceur des caresses qui font défaillir…
Elle eût été seule avec lui qu’il l’eût prise, sans qu’elle songeât même à se défendre, bouleversée par un vertige dont elle n’avait pas même conscience. Elle venait de sentir son maître ; et, vaincue pour la première fois, elle trouvait sa défaite exquise…
Instinctivement, elle entr’ouvrit les lèvres pour murmurer :
— Emmenez-moi… Emmenez-moi où vous voudrez…
Elle soulevait ses paupières alourdies… Et son regard tomba sur la silhouette grandissante d’Anne de Croissy qui approchait avec Mme d’Entraigues.
Un choc la secoua brutalement. Et alors, la pensée vague erra en son esprit qu’elle n’était plus libre de disposer d’elle-même, car il y avait quelque part, dans le monde, un être à qui elle appartenait déjà un peu…
Elle dit d’un ton rêveur :
— Ah ! voici Anne… Il faut être sage…
Et elle abaissa un peu son ombrelle pour dissimuler le trouble de sa physionomie. Ses lèvres tremblaient. De nouveau, elle aspira une profonde gorgée d’air, comme si le souffle lui eût manqué.
De loin, Mme de Croissy s’écriait :
— Eh bien, Jacqueline, qu’étiez-vous donc devenue ?… Je vous en prie, ne disparaissez pas ainsi sans nous le dire, afin que nous sachions où vous retrouver.
Jacqueline, si bouleversée qu’elle fût, sentit très bien qu’Anne était mécontente. Et comme elle n’avait pas la conscience nette, elle eut l’intuition que la sagesse lui commandait de n’amener aucune explication délicate. D’un ton d’enfant gâtée, elle dit drôlement :
— Anne, ne me grondez pas… Il n’y a pas de ma faute… Nous nous sommes un peu perdus, en allant de droite et de gauche, M. de Brye et moi. Quand je me suis retournée tout à coup, vous n’étiez plus derrière moi…
— Et vous l’avez beaucoup regretté, avouez-le ? lui glissa malicieusement Lili d’Entraigues.
— Pas du tout ! fit Jacqueline du même ton, avec une impertinente franchise. J’aime fort les tête-à-tête, vous savez…
— Cela dépend peut-être avec qui ?…
— Justement !
Une fièvre délicieuse faisait ses nerfs frémissants et avivait en elle cet éclat qui inquiétait Mme de Croissy. Elle avait conscience que la flamme venait de l’effleurer ; l’arrivée de ses amies l’en avait écartée, mais elle en sentait encore le rayonnement… Et, durant tout le reste de la promenade, pendant le retour à l’heure féerique du couchant, elle vécut en une sorte de rêve enchanté, caressée par l’ardente prière de Gérard dont elle entendait l’appel, soit qu’il la regardât ou lui dît même quelque parole banale, soit qu’il demeurât silencieux, aussi près d’elle que les impitoyables convenances le lui permettaient.
Du reste, elle-même se montra fort correcte, jugeant nécessaire de dépister les curiosités et, en même temps, ayant, pour la première fois, l’impression qu’il lui était fort utile de se trouver gardée par les présences étrangères qui la défendaient, bon gré mal gré, contre l’irréparable… Mais parce qu’elle se sentait protégée, elle jouissait, en tout son être, de voir Gérard si absolument à elle.
Sur la terrasse de l’hôtel, M. de Balme, lisant une revue artistique, attendait les promeneurs. Ses sourcils se contractèrent quand il aperçut Gérard derrière les jeunes femmes. Il répondit, froidement poli, à son salut, baisa le bout des doigts de Jacqueline, et tendit une lettre à sa fille.
— Anne, j’ai reçu tantôt ce mot de ta mère. Elle est un peu souffrante, je le devine, quoiqu’elle ne le dise pas. Est-ce que cela contrarierait beaucoup Mme Nozales si nous avancions d’un jour notre départ, et quittions Venise demain soir, au lieu d’après-demain ?
Jacqueline, accoudée à la balustrade, eut un tressaillement et se redressa. Gérard avait entendu comme elle et son visage s’était, une seconde, altéré. Ses yeux rencontrèrent les prunelles d’ombre veloutée et, très bas, il supplia, encore :
— Laissez-les partir… Restez…
Rester !… Rester à Venise… Y vivre un instant avec Gérard, caressée par sa passion… Oh ! la tentation !
Les lèvres de Jacqueline demeurèrent closes pour l’avouer… Mais Gérard en avait vu glisser l’éclair sur les traits mobiles. Et une lueur de triomphe passa dans son regard.
Secouant la tête, elle dit pourtant, avec une insouciance voulue, car M. de Balme et Anne se rapprochaient :
— Je suis une enfant sage… Je retourne avec ceux qui m’ont amenée !
— Cela vaudra mieux, en effet, dit un peu ironiquement M. de Balme. Alors, chère madame, vous voulez bien nous sacrifier un jour à Venise ?
— Oh ! de grand cœur, si Mme de Balme est souffrante.
Elle parlait en souriant ; mais un regret éperdu lui martelait le cœur à la seule idée de partir le lendemain.
Ce soir-là, quand elle rentra dans sa chambre, après l’heure passée sur la place Saint-Marc à déguster des sorbets, en écoutant des saltarelles, elle n’eut pas son geste coutumier pour faire jaillir la lumière sous le bouton électrique et constater ainsi, encore une fois, que Gérard avait pu la trouver aussi séduisante, qu’en sa coquetterie elle l’avait souhaité.
Sous le reflet de lune, elle apercevait, dans la psyché, sa forme mince, grandie par le manteau du soir, entr’ouvert sur les dentelles du corsage. Dans sa ceinture, des fleurs se fanaient, l’enveloppant d’un arome très fort. Rejetant son chapeau et son manteau, elle se rapprocha de la fenêtre large ouverte et regarda dans la nuit scintillante…
Était-il possible que, le lendemain, à cette même heure, elle dût se trouver déjà emportée loin de Venise, loin d’un homme dont la présence était, pour elle, une source de bonheur tel que jamais encore elle ne croyait en avoir connu de semblable ?…
Cela lui paraissait insensé, cruel à lui emplir la poitrine de sanglots. Ses mains se crispèrent si fort l’une contre l’autre que ses bagues la blessèrent… Qu’avait-elle donc ? Était-ce la volupté que semblait distiller Venise qui, peu à peu, l’avait envoûtée subtilement ?… Debout, dans le cadre de la fenêtre, elle ressuscitait les derniers jours vécus qui lui avaient été un enchantement… Elle se rappelait la première promenade avec Gérard, ce matin où, ravie, elle découvrait Venise… Puis, l’excursion à Torcello et le baiser qu’il avait jeté sur sa bouche, dans l’église fraîche, — comme un être que la soif dévore, boit éperdument, — tandis qu’elle considérait, d’un regard voilé, la campagne ivre de lumière et l’infini ciel bleu…
Et surtout, elle revivait tous les incidents de leur promenade à Chioggia, leur flânerie capricieuse à travers les petites rues, et l’aveu jailli des lèvres de Gérard devant la mer lumineuse… L’aveu qui l’avait enivrée, dont le seul souvenir la faisait tressaillir tout entière… Oui, ce devait être bon de ne pas s’enfermer dans un rôle de divinité qui se laisse adorer, mais d’être la créature qui se donne, corps et cœur, défaillante de bonheur.
Tout à coup, elle entrevoyait quelle puissance, redoutable et souveraine, était cet amour qui avait pu faire dire à une femme, fière comme Anne de Croissy, pensant à l’homme par qui elle avait été tant de fois trahie : « S’il arrivait, ici, ce soir, je lui ouvrirais les bras, folle de joie qu’il voulût bien me garder contre lui ! »
Le soir où Anne lui parlait ainsi, Jacqueline l’avait contemplée saisie… Et voici que, tout à coup, elle la comprenait si bien… Quel éclair l’avait donc illuminée ?… Pourquoi savourait-elle, comme une douceur sans prix, la certitude que, bien près d’elle, dans une des vieilles demeures que frôlait le souffle de la nuit, un homme existait dont tout l’être la souhaitait, l’appelait ?…
Pourquoi tressaillait-elle soudain d’une soif de caresses, d’un désir d’aimer et de se donner qui lui faisait sentir sa solitude comme une angoisse meurtrissante ? Pourquoi ce besoin de la présence d’un être nouveau en sa vie ?… Pourquoi ?… Qu’avait-elle donc ? Le regard fixe, elle regardait le jardin obscur d’où montait la pénétrante odeur du mimosa. Dans la nuit, vibrait encore la chanson lointaine d’une dernière troupe de chanteurs. Vers le ciel de velours, se dressait la Salute dans la blancheur de ses marbres, ainsi qu’elle l’avait aperçue pour la première fois, quand la gondole l’amenait sur les eaux sombres.
Elle murmura, instinctivement, les mains jointes, avec un geste d’appel :
— Gérard ! Gérard !
Ses lèvres articulaient le nom d’un accent si passionné qu’elle s’arrêta, saisie… Elle prenait conscience que si Gérard se fût trouvé là, près d’elle, lui répétant la prière qu’il lui murmurait à Chioggia, il eût fait d’elle tout ce qu’il rêvait…
Presque avec colère, elle mordit sa lèvre :
— Décidément, je crois qu’il est temps que je retourne à Paris ! Venise me fait déraisonner !…
Et, d’un geste nerveux, appuyant sur le commutateur, elle fit jaillir, dans la chambre, une éclatante lumière.
A Paris, la lettre de Chine attendait. Chartrans avait écrit :
« Demain ou après, ma Jacqueline, arrivera le courrier qui m’apportera de vos chères nouvelles ; et, pour calmer la fièvre de l’attente, je viens causer avec vous, petite chérie.
« Vite d’abord, que je vous parle d’un projet que les circonstances vont peut-être rendre réalisable. Je sais qu’à l’automne prochain, un poste très enviable va être disponible au Japon et, si je réussis, comme je l’espère, dans mon épineuse mission actuelle, je serai en bonne situation pour que, des négociations diplomatiques aidant, je sois nommé au poste en question… Alors, mon amour, je pourrai, sans égoïsme, vous demander de partager mon exil. Vous aurez, pour vous abriter, un vrai palais et toute une armée de serviteurs qui vous donneront, si vous le souhaitez, l’illusion d’être une jeune souveraine… Ne serait-ce pas bien ainsi ? ma Jacqueline. Je vous gâterai tant que vous ne pourrez plus, il me semble, regretter la France et tout ce que vous y aurez laissé. Votre père, alors, me pardonnera de vous avoir enlevée à lui pour quelque temps… Car nous tâcherions d’arriver à revenir le plus vite possible dans votre cher Paris…
« Que de projets, j’échafaude sur mon espoir, des projets si beaux que je n’ose encore croire leur réalisation possible !… Et pourtant…
« Quand l’impitoyable réalité ne me rappelle pas toutes les difficultés de l’heure présente, un peu menaçante pour nous autres Européens, égarés en tout petit nombre dans le pays jaune hostile, je songe déjà, les yeux ouverts, au logis où vous vivrez près de moi… Et dans ce cadre exotique, je vous vois apparaître, ma fée parisienne, si coquettement élégante, que je me demande comment j’ai l’audace de prétendre vous enlever aux admirations françaises, pour faire de vous mon trésor… Oh ! Jacqueline, comme vous serez, comme vous êtes mon bonheur !…
« J’en ai eu conscience, une fois de plus, à l’arrivée du dernier paquebot qui ne m’apportait pas, de vous, les lettres attendues. L’angoisse que j’ai alors éprouvée m’a fait mesurer ce que serait ma vie, si je ne vous avais plus !… Que ferais-je maintenant sans vous ?…
« Même malgré le supplice de toutes les minutes que j’éprouve de notre séparation, mon existence n’est pas comparable à ce qu’elle était quand je ne vous connaissais pas… Dans les heures mauvaises, où mon exil me rend lâche, je me réfugie, pour retrouver la vaillance, dans la vision d’un avenir dont vous êtes l’âme précieuse et adorée…
« Si, comme je l’espère, ma laborieuse mission, ici, s’achève à mon honneur, si j’obtiens le poste du Japon, alors, mon aimée, j’irai vous chercher vers l’époque où, l’année dernière, j’ai connu l’horreur de vous quitter. Nous nous marierons bien vite, dès mon retour, n’est-ce pas ?… Puis, aux premiers beaux jours, vous voudrez bien que je vous conduise dans mon pays de Bretagne… Je vous y montrerai notre humble maison de granit, enserrée dans le jardin, qui paraissait un monde au garçonnet que j’étais…
« Ma pauvre vieille maison !… D’autres, aujourd’hui, la possèdent puisque la mort a pris les parents et dispersé les enfants en tous les coins du monde. Mais, pour moi, malgré tout, elle demeure la maison ! Les arbres y ont, à mes yeux, un visage mystérieux et familier qui m’évoque un monde de souvenirs… Dans ces pièces, dans ces allées, sur ces pelouses où passent maintenant des inconnus, je vois errer les ombres chères de mes disparus et j’entends leurs voix… J’aperçois le petit être silencieux, tendre et volontaire que j’ai été… O ma maison, peuplée de fantômes !… J’ai soif de vous y sentir mienne, ma bien-aimée…
« Et aussi, je rêve de vous conduire par ces sentiers de falaise que mon enfance rêveuse a tant aimés ; où, en contemplant la mer, des heures et encore des heures, j’ai peut-être créé en moi l’âme aventureuse qui m’a déjà entraîné en tant de pays lointains…
« Ah ! vous voir dans nos landes balayées par le grand souffle du large qui mouille les lèvres de sa vapeur fraîche !… Regarder, vous tenant serrée contre moi, les eaux bondissantes sur nos roches déchiquetées… Vous amener dans la pauvre église où, même aujourd’hui que ma foi est morte, je n’entre pas sans un respect attendri, parce que les heures les plus pures de ma jeunesse y reposent en paix, comme des mortes bienheureuses… Et puis, respirer avec vous le printemps breton… Voir fleurir les chemins creux… Sentir l’odeur de la première verdure, de la terre réchauffée… Entendre les sonneries de cloche dans l’air plus tiède, sous le ciel éclairci… Ah ! Jacqueline, dites, vous l’aimerez un peu, ma sauvage et mystique Bretagne dont je suis si profondément le fils !…
« Mais que toutes ces minutes bénies sont encore loin ! Et que de jours à éprouver la torture de la séparation !
« Vous confesserai-je, tout bas, ma Jacqueline adorée, très bas… que la nuit surtout, quand je suis dévoré du regret de vous, à crier d’angoisse dans mon vieux palais solitaire, j’ose tout pour me rapprocher de vous… J’ai la vision décevante de vous, mon trésor, enfermé dans mes bras, sous le frôlement de mes baisers… Je respire l’inoubliable parfum de vos cheveux, de votre peau… Ce parfum qui semble émané de votre jeunesse, parfum d’œillet ou de verveine qui est votre secret, que je respirais comme la plus grisante des fleurs quand je vous avais près de moi, le soir, vous ramenant du théâtre dans quelque fiacre cahotant ; et encore, lorsque je me penchais vers vous, assise au piano, ou allongée dans votre bergère avec un air de lire le journal comme une personne raisonnable. Est-ce que vous lisiez pour de bon ? Jacqueline chérie… La politique, je crois, vous laisse dédaigneusement indifférente, et vous avez peur des atrocités quotidiennes que racontent, en abondance, les faits divers… Alors, qu’est-ce que vous lisiez ? madame… Je pense que, en toute vérité, vous vous montriez une malicieuse petite femme qui voulait un peu taquiner son ami en ne s’occupant pas un brin de lui, alors qu’elle le savait avide de toutes les minutes qui lui étaient accordées près d’elle…
« Ah ! ces minutes, déjà si lointaines, je les revis l’une après l’autre dans mon exil, comme j’essaie de vous suivre, dans votre vie, grâce à l’écho que m’en apportent vos brèves causeries. Line, cette fois-ci, elle sera longue, n’est-ce pas, votre lettre, car vous aurez pris en pitié ma prière… La dernière était si courte !… Vous aurez été bonne et vous aurez voulu dédommager votre ami…
« Quelques lignes de cette dernière causerie m’ont bien amusé. Se pourrait-il vraiment que vous me fissiez l’immense honneur d’être jalouse ?
« Vous ririez vous-même de votre supposition, ma chère aimée, si vous aperceviez les dames et demoiselles qui constituent ici l’élément féminin… Afin de vous convaincre que je n’ai pas ombre de mérite à demeurer sage comme un moine, je vous envoie quelques photos, dont les originaux sont les plus jolies femmes du pays, et je devine que vous vous demanderez aussitôt : « Comment peuvent être les laides ? »
« Jacqueline vous le savez bien qu’il n’y a plus au monde qu’une seule femme pour moi… »
Trois jours après l’excursion à Chioggia, Jacqueline arrivait à Paris, toute lasse du retour rapide fait d’une seule traite, l’esprit comme le corps, courbaturé.
La première chose qu’elle aperçut sur la cheminée, en reprenant possession de sa chambre, fut le courrier de Chine qui l’attendait. Alors gamine, elle marmotta, franche de tout remords :
— Ah ! mon pauvre Pierre !… Vous l’avez échappé belle, l’autre soir !…
Elle ne se pressa pas de lire la lettre… Elle avait tout le temps de le faire ! A l’avance, elle savait ce qu’enfermait l’enveloppe close : des détails sur une vie qui lui était étrangère, des mots de tendresse dont elle connaissait maintenant la saveur, et qui avaient toujours été impuissants à éveiller en elle le grand frisson qu’à Venise, elle avait senti naître en elle et l’affoler délicieusement.
Revenue à Paris, retrouvant son habituelle atmosphère, elle se rappelait, un peu effarée, le tourbillon de volupté et de passion où elle avait failli être emportée et auquel, seule, la force des circonstances l’avait arrachée.
— Tout de même, Venise m’avait fait perdre la raison ! pensa-t-elle avec un petit rire moqueur à l’adresse de la défaillante créature qu’elle avait été là-bas, dans la ville ensorcelante. Si Anne ne s’était pas mise à la traverse, je crois bien que j’aurais fait la grande sottise !
Ah ! oui, Mme de Croissy s’était mise carrément à la traverse, comme disait Jacqueline, ce dernier jour où, la tête perdue, n’entendant plus que la supplication passionnée de Gérard qui se refusait à la voir partir ainsi, elle était descendue de sa chambre pour sortir avec lui, comme la veille au soir, il lui en avait murmuré la prière. Elle devait le rejoindre devant Saint-Marc et en gondole, il l’emmènerait alors où il voudrait, revoir encore une fois, lui avait-il dit, les horizons de Venise qu’elle avait le plus aimés.
Mais, dans le vestibule, elle avait rencontré Anne qui, très calme, lui avait demandé :
— Vous sortez ?… Oh ! bien, je vais avec vous pour une dernière petite promenade.
Et Jacqueline sentait encore le sursaut de révolte qui l’avait alors secouée toute. Elle avait balbutié un prétexte, jeté au hasard, pour n’être pas accompagnée. Mais elle devinait bien qu’elle n’échapperait pas à la volonté d’Anne, qui savait parfaitement où elle allait et prétendait la retenir. Alors, dédaignant toute feinte, elle avait articulé, les dents serrées, parlant bas pour n’être pas entendue de ceux qui allaient et venaient autour d’elle :
— Anne, comprenez-vous bien que je ne veux pas être surveillée et que j’irai seule où il me plaît, et comme il me plaît !
— Et moi, je ne veux pas, qu’étant à Venise avec moi, sous la protection de mon père et sous la mienne, vous y deveniez la maîtresse de quelqu’un…
De quel accent, Anne avait parlé, si ferme et si méprisant !… Anne, qu’elle avait toujours crue un esprit très large, jamais scandalisé…
Aussi, elle avait eu un cri de colère :
— Anne !
Mais Mme de Croissy avait continué, tout comme si elle se fût adressée à une enfant rebelle qu’il fallait dompter :
— A Paris, vous agirez comme bon vous semblera ! Ainsi que vous le dites, vous êtes libre de faire ce qui vous convient, sans que j’aie rien à y voir. Mais ici, autant qu’il dépend de moi, j’essaierai de vous garder d’une vilaine action. Même involontairement, je ne veux pas être complice d’une trahison !
— D’une trahison ?…
Et, sans pitié, Anne avait précisé :
— Oui, d’une trahison envers votre fiancé. Vous n’êtes pas libre de disposer de vous. Il a emporté votre parole. Vous n’avez pas le droit de l’oublier…
Sa parole ! Comme Jacqueline s’en souciait peu… Chartrans l’avait suppliée de se laisser aimer. Elle avait cédé par raison, par faiblesse, par désir de lui être agréable… Mais s’il lui plaisait de faire un autre emploi de sa vie, elle n’hésiterait pas une seconde à se reprendre ; car elle estimait qu’avant d’être à nul autre, sa vie était à elle, précieux trésor dont, jalousement, elle voulait jouir à sa guise…
Tout de même, bien que, par orgueil, elle n’eût pas voulu renoncer à sortir, elle n’avait pas osé aller retrouver Gérard ; et elle avait marché avec Anne qui allait faire des achats, sans lui dire un seul mot, frémissante de colère et de regret.
Après le déjeuner, Gérard était venu, énervé par l’inutile attente, par la conscience qu’elle lui échappait. Mais elle n’était pas seule. Des visiteurs amis lui adressaient leurs adieux. Puis les d’Entraigues étaient arrivés pour une dernière flânerie, à travers la ville, organisée la veille ; et, tout juste, elle avait pu lui dire, en quelques mots, la scène du matin, n’osant se dérober à la promenade décidée.
Juste, une minute, lui et elle s’étaient trouvés seuls, au retour à l’hôtel, tandis que Anne était appelée pour donner un renseignement à son père. Aussitôt, comme à Torcello, il l’avait enlacée étroitement sur sa poitrine, leurs lèvres rapprochées dans un baiser où elle s’abandonnait…
Instant fugitif, car ils étaient, hélas ! dans un salon d’hôtel et M. de Balme, à son tour, entrait, pour entendre Gérard demander avec courtoisie :
— Me permettez-vous, madame, d’aller vous offrir, à Paris, mes hommages ?
Et elle, répondre, d’un ton poli de femme du monde :
— Vous serez très aimable de le faire…
Elle était certaine qu’il viendrait. Mais, chose bizarre, de retour à Paris elle ne souhaitait plus qu’il vînt ; comme si, se retrouvant dans son milieu, elle avait été soudain dégrisée et avait repris l’entière possession d’elle-même. Si elle avait été femme à démêler ce qui se passait en elle, sans trop de peine, elle se fût aperçue que, secrètement, elle avait peur de lui, près de qui elle s’était sentie faible comme jamais elle ne l’avait été près d’un homme… Maintenant qu’il était loin, elle redoutait qu’il l’entraînât… où elle jugeait prudent de ne pas s’aventurer, très clairvoyante sur les suites des promenades dans les chemins de traverse. Or, elle savait, à n’en pouvoir douter, que, loin de lui résister, elle céderait, enivrée, à son ardente volonté qui la dominait délicieusement. Donc c’était pour le mieux qu’il demeurât encore en Italie…
D’ailleurs, pour la ramener sur terre, se présentait, dès les premiers jours de son retour à Paris, la prosaïque question financière qui se montrait de nouveau très difficile à résoudre pour son budget. En effet, à Venise, elle avait, à son ordinaire, dépensé sans compter, tout comme si elle eût eu la fortune de Mme de Croissy. Aussi, une fois de plus, se trouvait-elle jetée dans les embarras d’argent qui lui étaient, en somme, assez familiers pour qu’elle en fût venue à les traiter avec désinvolture.
Elle emprunta, vendit, mit en gages et, finalement, recourut à son père qui, sans lui adresser la moindre observation, l’aida dans toute la mesure de ses propres ressources, fort limitées par de personnelles dépenses, très largement faites.
Mais ses soucis d’argent ne l’empêchaient pas, toutefois, de se commander d’exquises toilettes printanières et des chapeaux à l’avenant, qui seraient payés… dans l’avenir. Et toute à son choix de coquets chiffons, à la reprise d’une vie mondaine ultra-remplie, son temps partagé entre le soin de sa séduisante personne, des visites, des courses, les promenades aux deux Salons qui s’ouvraient, elle échappait vraiment à l’espèce d’envoûtement qu’avait exercé sur elle la passion de Gérard. Son séjour à Venise lui apparaissait, peu à peu, comme un chapitre de roman où elle avait joué le rôle de l’héroïne. Mais elle conservait, de Gérard, un souvenir frémissant, ravie de l’avoir vu si follement épris, mais troublée d’avoir failli se compromettre pour lui de façon irréparable.
Dans quel abîme de difficultés, elle se fût alors trouvée jetée !… Qu’aurait-elle dit à Chartrans ?
Anne avait joliment bien fait de la protéger malgré elle ! Aussi se montrait-elle, pour Mme de Croissy, prévenante et câline ; et si charmante aussi pour M. de Balme, que l’excellent homme ne voyait plus que par elle, la comblait de fleurs précieuses et la célébrait avec candeur.
Un jour qu’elle sortait de chez son amie — trois semaines après son retour — par un joli crépuscule rose, au seuil de la grand’porte, elle se trouva face à face avec un visiteur qui arrivait. Et, tout entière, un choc l’ébranla, Gérard était devant elle.
Lui aussi la reconnaissait et s’arrêtait court.
— Vous ! madame. Vous !…
Une joie éperdue bondissait dans sa voix, dans le regard dont il la contemplait, adorablement fine sous le foulard soyeux de la robe qui la dévêtait à ravir, toute rosée par la surprise, son tricorne de paille lui donnant une petite tête à la Watteau.
En elle, une allégresse s’était mise à chanter. Elle lui tendait la main, pensant qu’elle ne se rappelait pas qu’il fût si bien, le visage effilé par la barbe dorée, svelte et robuste, avec un grand air d’homme de race… Et, contente, elle interrogea alertement :
— Alors vous voilà donc à Paris ?
— Depuis avant-hier soir. Tantôt, j’ai passé chez vous… Mais vous étiez déjà sortie !
— Eh bien, il faudra revenir…
— Bientôt, n’est-ce pas ? Vous permettez ?
Elle eut un rire léger qui cachait son indéfinissable trouble. Est-ce que le charme allait encore opérer ?… En un jet brusque, remontèrent à sa pensée les souvenirs de Torcello et de Chioggia… Ah ! ces minutes de rêve… Elle répéta :
— Bientôt… Demain, si vous voulez… Je serai rentrée à six heures.
Elle s’arrêta un peu ; puis, elle finit, malicieuse :
— Mais vous savez qu’à Paris, je suis très austère. Je vous engage à venir, seulement si vous vous sentez capable de l’être aussi…
— Je serai… comme vous souhaitez que je sois…
Autant qu’elle, il se souvenait… Et surtout du baiser fou volé à la dernière heure, dans le cadre d’une fenêtre. Tant de fois, la vision l’avait hanté de la tête parfumée, abattue sur sa poitrine, dont les cils battaient sur un regard d’amoureuse, alors qu’il sentait l’abandon du corps svelte, que son baiser cherchait éperdument les cheveux, les paupières, les lèvres entr’ouvertes… Devant eux, s’épandait un ciel d’or, dont la lueur errait magnifiquement sur le mouvant miroir du Grand Canal.
Aujourd’hui, c’était Paris, le décor vert du Parc Monceau et, devant lui, une exquise femme du monde, très correcte, — mais combien séduisante toujours, — qui ne semblait plus se souvenir qu’il l’avait tenue frémissante dans ses bras, sous ses lèvres…
Lui, il ne pouvait l’oublier ; et, tandis que, non moins correct qu’elle-même, il prenait congé, sa fièvre, déjà rallumée, il pensait, avec une hardiesse résolue, comme à Venise :
— Je la veux !… Et je l’aurai !…
Le lendemain, elle rentra plus tôt que de coutume, souhaitant avoir tout le temps de revêtir une robe de maison bien seyante, rouge, faite d’une de ces étoffes molles qui s’enroulaient si bien autour de sa forme harmonieuse. Elle était très occupée à considérer son image d’un œil approbateur, quand elle entendit résonner le timbre, assourdi par l’épaisseur des tentures. Sans se presser, elle finit de se vaporiser de son parfum, de velouter la peau d’un soupçon de poudre et mordit un peu ses lèvres pour en aviver l’éclat ; puis, satisfaite de la charmante œuvre d’art qu’elle venait d’élaborer, elle se dirigea, de son pas glissant, vers le salon où Gérard l’attendait, impatient.
La voix rieuse, elle s’exclama :
— Bonjour !… C’est très bien de n’avoir pas oublié la visite annoncée !
Elle lui donnait à l’anglaise sa main où flambait l’éclair des bagues. Il la baisa et la garda entre les siennes, frémissante et tiède. Comme la veille au Parc Monceau, il l’enveloppait d’un regard qui la voulait toute…
Oh ! quelle vraie femme elle était, insaisissable, enjôleuse, et tellement désirable !… D’autant plus que, si libre d’allures, si provocante fût-elle, en somme, elle se gardait bien des suprêmes abandons…
Pourtant, à Venise, il l’avait vue faiblir, prête à descendre de son piédestal de divinité, pour devenir une simple femme, altérée d’amour… Si Anne de Croissy ne l’avait emmenée, il en avait la certitude, elle se fût donnée, sans scrupule ni remords, parce qu’elle était la créature de la minute présente, tout à fait désintéressée des lois austères qui emprisonnent d’autres femmes dans la vertu.
Et cette amoralité de petite faunesse très moderne lui donnait une saveur de candide perversité qui exaspérait le goût violent que Gérard avait pour elle.
Emprisonnant dans les siennes, la main qu’elle lui avait laissée, il dit, debout devant elle qui s’était assise dans sa bergère :
— Croyez-vous donc, sincèrement, que j’aurais pu oublier un instant dont je rêve, depuis la minute où je vous ai revue ?
— Seulement, depuis cette minute ?
Enfoncée dans les coussins de la bergère, elle le regardait, gamine, mais aussi avec une tendresse inconsciente dans les yeux, car elle le devinait repris tout entier par son charme. Elle sentait que, impérieusement, il la voulait toujours, et elle en éprouvait un plaisir intense.
— Moi qui espérais que vous aviez cruellement regretté mon départ d’Italie !
Repoussant le fauteuil qu’il s’était résigné à occuper devant elle, il revint vers elle et ses yeux sur les prunelles de velours il interrogea :
— Savez-vous pourquoi j’ai attendu trois semaines pour revenir à Paris ?
— Parce que vous vous plaisiez beaucoup à Venise, j’imagine, fit-elle, paisible, tourmentant la broderie d’un coussin.
— Parce que je voulais me guérir de vous… et vous oublier !… puisque je n’ai pas su m’ouvrir votre cœur !…
— Oh ! je vous trouve charmant !
— Merci bien ! fit-il avec une impatience rageuse.
— Ça ne vous suffit pas, glissa-t-elle, les yeux rieurs et innocents.
Audacieusement, il jeta :
— Non, il faudrait, pour me rendre heureux… me montrer que vous me trouvez « charmant », comme vous dites…
— Et je ne vous le montre pas ? Il me semblait que j’étais si gentille avec vous. Je vous ai tout de suite adopté pour mon ami… Nous avons flirté ensemble, et je pense bien que nous continuerons un agréable jeu, n’est-ce pas ?… quoique vous ayez désiré oublier ma chétive existence. Mais vous ne m’avez pas confié le motif de cette aimable résolution ?
— Je vous l’ai dit déjà à Chioggia, que c’était pour moi un supplice d’être près de vous un pauvre qui implore passionnément une aumône qu’on ne lui fait pas…
— Je comprends… et même je compatis… quoique… — rendez-moi cette justice, — je vous aie, à l’avance, prévenu de ce qui vous attendait… Mais, en effet, ce doit être très agaçant, pour un homme, de flamber en pure perte et de faire la cour à une femme, seulement pour l’amour de l’art… Pourtant…
Et elle eut un sourire délicieux :
— … Pourtant, aussitôt débarqué, vous êtes venu chez moi… par politesse !
— Dites, par faiblesse… Mais j’ai reconnu que je devais m’estimer très heureux de vous trouver sortie et ne pas recommencer l’épreuve… Et puis je vous ai rencontrée, et me voici…
— Furieux d’avoir capitulé avec votre sagesse, n’est-il pas vrai ?
— Jacqueline, ne raillez pas… Vous savez bien que je vous aime… misérablement !…
— Encore ?… Vraiment ?… Oh ! tant mieux ! Je vous l’ai déjà avoué… J’adore qu’on m’aime !… Vous m’aimez ?… C’est charmant !… Je vous en remercie beaucoup !
Elle le contemplait entre les cils ; et ses yeux avaient une expression de malice tendre, d’ironie, de joie aussi…
Il saisit violemment, ses deux poignets, comme jadis à Chioggia, et attira vers lui la moqueuse créature. Mais elle se déroba avant qu’il eût effleuré son visage. Maintenant qu’elle avait mesuré sa faiblesse près de lui, elle se tenait sur la défensive, résolue à s’offrir seulement le régal d’un flirt pimenté et très chaud… Mais ce lui était une jouissance incomparable de le voir ainsi altéré d’elle, prêt à toutes les folies pour la posséder. Et elle lui en savait un gré extrême. Afin qu’il demeurât en cette parfaite disposition, elle devait ne point se montrer trop généreuse à son égard, sans lui enlever tout espoir de triomphe. Et, se rejetant en arrière, elle déclara, toute rose du reflet pourpre de sa robe :
— Je vous ai dit que vous aviez la permission de venir seulement si vous vous sentiez de taille à vous comporter comme le plus vertueux des hommes. Autrement, il serait plus sage de ne plus nous voir.
Il eut un mouvement de colère, exaspéré de son accent de badinage. Il allait parler. Elle l’arrêta, le visage espiègle :
— Oh ! je vous devine !… Parce que là-bas, à Venise, je ne me suis pas montrée rigoureusement farouche, vous vous êtes imaginé… un tas de sottises sur mon compte… Mais ce n’étaient là que de petits épisodes de voyage !… A Paris… un point… c’est tout…
Aprement, il la contempla. Était-elle sincère ou jouait-elle une comédie provocante ?… De toute évidence, elle était très maîtresse d’elle-même, s’amusant en gamine un peu perverse qui sait sa puissance. Il comprit qu’elle s’était ressaisie et qu’il fallait la conquérir en l’enveloppant d’adorations ferventes qui l’amèneraient à lui. Soit. C’était une question de temps. Il était à Paris pour plusieurs mois. Il pouvait faire le sacrifice d’attendre un peu l’heure où cette fuyante et adorable créature se laisserait capturer, certain qu’elle ne prendrait pas sa défaite au tragique, peut-être parce qu’elle s’était déjà brûlée à d’autres flammes.
Et, doucement, il promit, car il la considérait comme la proie exquise que lui donneraient son adresse et sa volonté.
— Je serai aussi sage qu’il me sera possible. Mais il me faut vous voir beaucoup… tous les jours !
— Rien que cela !… Vous me compromettrez…
— Non, je serai prudent, je vous en donne ma parole… Mais je veux vous voir… Je veux…
— Le roi dit : « Nous voulons… », rappelez-vous…
— Jacqueline, promettez-moi que vous serez bonne…
— Ça dépend de ce que vous entendez par là… Enfin, nous avons des chances pour nous retrouver souvent dans le monde. Et puis, si cela vous tente, il y aura bien, de-ci de-là, des expositions où je vous demanderai de m’accompagner, car cela ne m’amuse pas de regarder seule… Vous êtes pour quelque temps à Paris ?
— Oui, j’ai même la forte tentation de m’y faire rappeler…
Sans savoir pourquoi, elle eut envie de lui crier, comme une enfant qui, soudain, entrevoit un danger :
— Non, ne restez pas à Paris…
Mais ce ne fut qu’un éclair d’instinctive prudence ; elle interrogea, seulement, d’un ton détaché :
— Pourquoi donc désirez-vous ne pas repartir ?
— Pourquoi ?… Parce que je ne puis plus me passer de vous… Parce qu’il me faut votre présence… Jacqueline…
— Vrai ? c’est pour moi ?
— Pour vous seule, mon amour…
D’un geste souverain, il l’attirait, et ses lèvres, cette fois, s’appesantirent follement sur les lèvres qui ne se refusaient plus.
— Jacqueline, comment peut-on mériter d’être aimé de vous !
Il lui murmurait ces mots très bas, de cet accent d’une impérieuse douceur qui brisait en elle toute volonté. Le même trouble qui la faisait défaillante à Chioggia l’envahissait, si délicieux que, d’instinct, elle redoutait de laisser échapper un mouvement qui romprait le charme.
Confusément, elle se demandait pourquoi ne pas s’abandonner à cet amour qui voulait l’entraîner dans un torrent où elle s’enivrerait comme les autres femmes… Être aimée par lui… Et l’aimer… Ce serait doux… si doux…
Qu’est-ce qui l’en empêchait ?…
Le nom de Chartrans flotta dans son souvenir…
Aussitôt, elle rejeta la tête en arrière, comme réveillée et, se raidissant, elle dit, la voix changée, d’un ton volontaire :
— Laissez-moi… Laissez-moi donc !
Il s’écarta, incertain de ce qu’elle pensait vraiment. Elle avait un peu pâli. Une étrange expression élargissait ses yeux… Irritation ?… Plaisir ?… Énervement ?
Il n’aurait pu préciser. Il savait seulement qu’elle était la tentation même, mince et blanche dans sa robe rouge, sous ses cheveux sombres, avec son regard qui songeait et sa bouche frémissante et grave…
Ils se contemplèrent, une seconde, en silence… Puis elle eut un sourire singulier :
— Eh bien, si c’est cela que vous appelez être sage !… Vous pouvez vous dispenser de revenir…
— Je serai sage une autre fois, fit-il, passant la main sur son visage altéré. Vous savez que l’heure du retour affole un peu… Ah ! voici quelqu’un !
Le timbre d’entrée vibrait. Ils s’écartèrent instinctivement. Tous deux reprirent une sage attitude de personnes qui causent en visite.
— C’est peut-être Anne, fit Jacqueline avec une moue malicieuse.
— Alors, je vais être chapitré, marmotta-t-il, anxieux et agacé.
Mais dans la pièce voisine le son d’une voix d’homme s’entendait.
Jacqueline se mit à rire :
— Vous ne serez pas chapitré… Ce n’est pas Anne… mais mon père qui vient dîner avec moi… C’est vrai, il est presque sept heures…
— Si tard ?…
Tous deux étaient assis de chaque côté de la cheminée quand, la portière soulevée, le conseiller apparut et s’arrêta, imperceptiblement, surpris par la vue de ce visiteur qu’il n’avait jamais rencontré chez sa fille.
Jacqueline, aussitôt, fit les présentations.
— Le comte de Brye, cousin d’Anne de Croissy, qui était en même temps que nous à Venise…
Le conseiller salua. Sous ses paupières fatiguées, son regard d’observateur se fixait sur ce beau grand garçon en qui, tout de suite, il devinait un nouvel adorateur de la jeune femme.
Puis Gérard se leva, puisqu’il lui fallait bien prendre congé ! Cérémonieux, il baisa les doigts de Jacqueline :
— Madame, je vous présente mes hommages.
Elle dit légèrement :
— Au revoir… Je pense que bientôt, chez Anne, nous aurons encore l’occasion de bavarder sur Venise… Alors, nous prendrons rendez-vous pour une promenade ensemble au Salon. Cela nous rappellera nos courses à l’Académie.
— J’en serai très heureux… Je conserve un si charmant souvenir de votre passage à Venise… Adieu, madame.
Leurs regards se croisèrent. Il sortit, et elle revint câlinement, avec un baiser, s’asseoir près de son père.
— Et maintenant, père, à nous deux !… Qu’est-ce que tu es devenu depuis deux jours que je ne t’ai vu ?
Adroite, elle le faisait causer, devinant la réflexion, concernant Gérard, qui flottait dans la pensée de M. Sourdis.
Pourtant ce ne fut pas de Gérard que, tout à coup, il lui parla.
— A propos, Jacqueline, j’ai reçu hier une lettre de Pierre Chartrans qui m’entretient longuement d’un projet dont il paraît enthousiasmé… Celui d’obtenir un poste au Japon, poste très brillant, paraît-il.
— Oui, je sais, fit Jacqueline, distraite. Il me l’a écrit aussi.
— Et tu n’as pas bondi d’horreur devant une telle proposition… qui est tout à fait inadmissible !
— Mais, mon père… Pourquoi ?… Cela m’amuserait d’aller au Japon. Il est évident que si j’épouse Chartrans, ce sera toujours pour partir puisque sa situation est à l’étranger.
— Jacqueline, tu ne parles pas sérieusement ! Dis-moi que tu ne laisseras pas ton pauvre vieux père en France pour t’en aller vivre au Japon !…
Elle eut vers lui un élan tendre, car elle lui était reconnaissante de l’adorer si absolument… Oui, c’eût été pour elle un déchirement de le laisser. Mais un départ avec Chartrans, devenu son mari, lui paraissait si incertain et lointain qu’elle ne s’en préoccupait guère…
Elle mit la tête sur l’épaule de son père, comme au temps où elle était petite fille.
— Bien entendu, père, je ne t’abandonnerai pas… Mais je n’ai pas la moindre intention de partir… Je laisse Chartrans faire des projets parce que ça l’occupe pendant qu’il est loin, retenu par sa mission. Quand il reviendra, je lui ferai comprendre que je ne peux pas quitter Paris… Mais, si je lui disais maintenant une chose pareille, il serait capable de reprendre le premier paquebot et de fondre ici comme une trombe… ce qui serait déplorable pour son avenir… Alors je ne le contredis pas du tout… Et j’ai, au contraire, l’air de tout approuver…
— Ma petite fille, vous êtes une grande diplomate ; me voici rassuré, fit le conseiller qui caressait tendrement les cheveux de la jeune femme. Mais ne crois-tu pas, ma Jacqueline, qu’il vaudrait mieux insinuer à ce bon Chartrans qu’il eût à chercher une fiancée mieux attirée par les pays exotiques ? Ce serait plus honnête, à coup sûr !…
Elle tressaillit un peu. Si elle se refusait à Chartrans, qui l’épouserait ?… Gérard ?…
Ses mains qui jouaient avec ses bagues se crispèrent une seconde. Devenir la femme de Gérard de Brye, c’eût été le rêve… Mais Mme de Croissy le lui avait dit, au premier jour, Gérard n’épouserait qu’une héritière et, sans doute, une fille de bonne noblesse comme lui. D’une jolie femme sans fortune et sans nom, il ne songeait qu’à faire sa maîtresse… Et, les sourcils un peu froncés, elle jeta, se redressant :
— Mais, père, je ne veux pas du tout renoncer à Chartrans.
Elle ne voulait pas renoncer au fiancé qui incarnait pour elle la sécurité de l’avenir… Mais, pas davantage, elle ne prétendait se priver du fervent adorateur qu’elle trouvait en Gérard de Brye.
Respectueux de sa promesse, il s’appliquait à ne pas la compromettre par d’évidentes assiduités. Mais, sans cesse, elle le retrouvait sur sa route, la frôlant de son désir qui, à toute heure, criait vers elle. Et cet effleurement lui était un délice. Dans tout son être de coquette et de femme, elle jouissait de sa prière inexprimée, du parfum d’amour qu’il lui offrait et dont elle s’enivrait subtilement.
L’attirance qu’il avait exercée sur elle à Venise renaissait et la conquérait peu à peu, en dépit des mille distractions que lui apportait sa vie mondaine. Partout, maintenant, où elle allait, il lui fallait la présence de Gérard, l’appel obstiné de son regard, la fièvre dont elle le sentait possédé quand il était près d’elle. Et sa vanité de femme était charmée qu’il fût, à ce point, occupé d’elle, lui, un garçon très chic, à qui les bonnes fortunes ne manquaient point, et pour qui elle était devenue la déité qui dispense des joies sans prix.
Elle se montrait avec lui coquette supérieurement et si séduisante ! malgré ses sautes d’humeur, destinées à le tenir en haleine. A certains jours, elle paraissait tout à fait désintéressée de sa présence, occupée de tous, sauf de lui à qui elle parlait, railleuse et insouciante, alors qu’il la voyait dépenser des trésors de grâce pour d’autres qui paraissaient lui plaire infiniment. Puis, quand elle le devinait exaspéré, prêt à la fuir pour échapper au supplice qu’elle lui infligeait, elle le retenait par des câlineries, des abandons de regard et de parole qui réveillaient chez lui l’espoir du triomphe. Elle savait, avec une adresse parfaite, s’isoler avec lui, sous un prétexte vraisemblable, se faire accompagner par lui partout où les convenances mondaines le permettaient, au gré de son caprice ; elle jouait avec la passion qu’elle lui inspirait, lui laissant toujours espérer ce que sa volonté refusait. Et pas une seconde, elle ne songeait à se demander quelle serait la conclusion de cette cour audacieuse.
Le souvenir du vague fiancé qu’elle avait un jour accepté par raison, et pour lui faire plaisir, semblait relégué, pour elle, dans le domaine des vieilles lunes. Il était par là-bas, quelque part, en Chine, fidèle et amoureux. Il ne reviendrait pas avant des mois, c’était parfait !… Quand il reparaîtrait, Gérard, lui, serait reparti et alors… alors elle verrait ce qu’elle aurait à faire. Chartrans, c’était l’avenir, et Gérard, le présent… Un présent tentateur… Et Jacqueline vivait toujours pour le présent.
L’idée ne l’effleurait même pas qu’on pût l’accuser d’être infidèle à Pierre Chartrans, en se laissant rechercher si jalousement par Gérard de Brye.
D’ailleurs, elle eût répondu que, sans nul doute, Chartrans avait, quoi qu’il en dît, de plus tangibles méfaits sur la conscience, commis en la société des petites femmes jaunes près desquelles il vivait. Elle n’en avait cure. Donc il ne pouvait être plus ombrageux qu’elle-même qui s’amusait sans malice ni intention méchante.
Mais personne ne lui faisait de semblables réflexions ; soit qu’elle eût réussi à se montrer assez prudente pour dépister les observateurs ; soit que ceux-ci eussent le bon goût de se montrer discrets. Son père, habitué à lui voir une légion d’adorateurs, la taquinait sur le nouveau venu enrégimenté dans la phalange ; mais il ne le tenait pas pour plus redoutable que bien d’autres qui avaient, en vain, espéré autour d’elle. Anne de Croissy était plus gênante. Elle avait l’esprit si clairvoyant !… Jacqueline ne l’ignorait pas, et elle se tenait sur ses gardes quoiqu’elle sût Mme de Croissy trop jalouse de sa propre liberté pour ne pas respecter celle d’autrui. Jamais la jeune femme ne lui avait fait allusion à la petite scène qui avait marqué leur dernier jour à Venise… Jamais, non plus, elle n’amenait le nom de Gérard dans leurs causeries… Mais, en revanche, il lui arrivait souvent de parler de Chartrans, de ses projets d’avenir auxquels Jacqueline était forcément mêlée ; et cela, d’un ton d’intérêt si vrai que Mme Nozales n’avait nul prétexte pour prendre en mauvaise part ses paroles.
De même, il lui avait bien fallu entendre, sans broncher, cette réflexion de Mme de Croissy, faite devant elle à une tierce personne :
— La famille de Gérard de Brye désire beaucoup le voir marié… Mais il est si difficile !… Il lui faut une vraie jeune fille… — et l’espèce s’en perd ! — qui soit aussi une héritière de bonne noblesse…
Jacqueline, bien qu’elle n’eût aucune visée matrimoniale sur Gérard de Brye, — elle était incapable des calculs nécessaires pour atteindre un tel but, — Jacqueline eût, volontiers, pilé Mme de Croissy pour lui apprendre à tenir de tels propos devant elle. Mais Anne disait ces choses d’une manière si détachée, comme un indifférent propos de salon, qu’il était impossible de ne pas l’écouter de même, du moins en apparence. Et Jacqueline, très maîtresse d’elle-même, mais les nerfs frémissants, avait remarqué avec aisance que « M. de Brye serait, sans doute, un très charmant mari… » Puis, elle s’était prise à parler des nouvelles modes de printemps.
— Sûrement, ce n’est pas ce soir encore qu’il songera à se mettre en quête de son héritière ! pensa-t-elle avec une lueur d’orgueil dans les yeux, tandis qu’elle rejetait le grand manteau de soirée que son père lui enlevait des épaules, dans le majestueux vestibule de l’hôtel de Croissy.
Il y avait brillante réception, demi-intime, chez Mme de Croissy ; et, si courroucée qu’elle eût été des réflexions intempestives de son amie, elle n’avait pas, une seconde, entrevu la possibilité de renoncer à une soirée où elle retrouverait Gérard… D’autant que c’était bien en son honneur qu’elle s’était fait faire la robe dont, tout de suite, les femmes détaillaient l’art exquis, le coloris rare, un ton très doux d’abricot, harmonisé avec le reflet roux des dentelles précieuses, — elle en était riche, — qui ourlaient la gaine de souple satin moulée sur elle, et sertissaient le corsage, généreusement décolleté sur la gorge rosée.
Arrivant fort tard, à son ordinaire, elle s’était dit que les salons seraient encombrés et qu’elle pourrait ainsi, tout naturellement, rester dans une embrasure de porte, ce qui serait parfait pour l’agrément de son flirt. De la sorte, Gérard la joindrait bien mieux, sans mettre en branle le carillon des potinages…
Mais ce soir-là, la destinée était contre elle, culbutant tous ses petits calculs. Dès qu’elle eut serré la main de Mme de Croissy, celle-ci lui découvrit une excellente place dans un groupe ami, au milieu duquel, bon gré, mal gré, elle se trouva prisonnière, pour écouter la saynète qui allait commencer. De loin, seulement, elle put apercevoir Gérard et répondre à son salut par un mouvement de son éventail. Mais elle remarqua qu’il trouvait moyen de s’adosser au mur de façon à ne pas la perdre de vue ; et comme elle se savait, ce soir-là, digne de toutes les contemplations, elle se résigna sans trop de peine à lui offrir seulement, pour l’heure, le plaisir des yeux, ravie d’avoir surpris dans son regard cette expression qui dit aux femmes qu’elles sont mieux que belles… Même, dans la satisfaction de sa vanité féminine, elle finit par s’amuser beaucoup de la petite scène que jouaient très spirituellement des artistes-amateurs ; et, un instant, elle oublia et la présence de Gérard et l’attention flatteuse qu’elle éveillait, de façon très évidente, chez les spectateurs masculins qui l’entouraient.
Mais ce ne fut, d’ailleurs, qu’une distraction passagère, et, d’un bond joyeux, sa pensée revint vers Gérard dès qu’un violoniste célèbre commença à jouer. Alors, les minutes lui devinrent interminables. Sous les plis soyeux de sa robe, son pied battait le sol furieusement et ses doigts frémissaient sur l’écaille de son éventail…
Après le violoncelliste, ce fut une chanteuse ; et Jacqueline eut la tentation folle de se déclarer soudainement souffrante pour avoir le droit de quitter sa place, et d’aller enfin s’amuser à sa guise.
Par bonheur, pour sa sagesse, la chanteuse ne dit que deux mélodies très courtes qu’elle écouta, bercée par la voix chaude de l’artiste, pensant qu’elle eût trouvé exquis d’entendre une telle musique dans la serre, Gérard près d’elle, lui disant qu’elle était l’idole dont il rêvait, et tout prêt à le lui prouver…
Puis, au bruit des applaudissements qui remerciaient l’artiste, elle se vit enfin rendue à la liberté… A une liberté relative, car M. de Croissy s’inclinait devant elle pour la conduire au buffet. Ce soir-là, elle lui semblait particulièrement exquise dans sa robe couleur de fruit, et il était fort désireux de l’accaparer un moment.
Elle, sûre que Gérard allait venir, se laissait faire avec une indifférence provocante, debout, toute svelte devant les ramures d’une lourde portière, sa jolie tête rieuse et sensuelle levée vers M. de Croissy, qui était de haute taille, la lumière ruisselant sur la gorge pâle qu’un petit souffle soulevait… Et, tout en dégustant une glace, elle fut coquette à souhait, très savamment, sans rien perdre de la correction de tenue dont elle était soucieuse dans le milieu d’Anne de Croissy.
— Me sera-t-il enfin permis, madame, d’arriver jusqu’à vous ? fit, près d’elle, la voix de Gérard.
Elle tourna un peu la tête vers lui et devina, à la contraction de ses traits, qu’il était énervé, jusqu’à la souffrance, de n’avoir pu l’approcher encore de toute la soirée. Elle en tressaillit de joie et il lui fut très cher. Mais, sans se trahir, elle lui jeta, d’un ton léger :
— Voyez, la persévérance conduit à tout puisque, enfin, vous m’avez rejointe !
Il lui murmura, penché vers elle, qui s’était reprise à mordiller sa glace :
— Soyez généreuse… Songez que depuis l’instant où je vous ai aperçue, j’attends cette minute… Pourquoi êtes-vous adorable ainsi ce soir ?… Pour achever de me faire perdre la raison ?…
Contente, elle eut aux lèvres un sourire caressant et lui abandonna, une seconde, son regard qui était lourd de volupté, sous les paupières abaissées un peu… Mais elle ne dit rien, sentant autour d’elle trop de curiosités dans les yeux, trop d’oreilles attentives. Roger de Croissy avait dû la quitter, rappelé par ses devoirs de maître de maison. Mais d’autres, tout prêts à prendre sa place, rôdaient autour d’elle, arrêtés par la présence de Gérard. Des amies lui parlaient, debout comme elle devant la table fleurie où tremblait la flamme des candélabres d’argent, sous la clarté des lampes électriques cachées dans les roses. Des groupes l’entouraient qui causaient, se cherchaient, même s’isolaient dans le cadre des fenêtres ouvertes sur la nuit d’été… Et ces derniers étaient certes, pour elle, les moins à craindre.
Alors de sa voix fraîche de petite fille, elle reprit, brisant un morceau de glace dont elle mouilla ses lèvres :
— Donnez-moi une idée de costume pour le bal des de Susienne… Je ne sais que choisir… Je voudrais quelque chose de vraiment original et aussi de très exact…
Un éclair flamba dans les prunelles de Gérard qui ne se détachaient point du visage charmant, de la gorge ennuagée de dentelles.
— Mais il me semble, madame, que vous ne demandez pas l’impossible… Si je ne craignais d’être indiscret, je mettrais à votre disposition plusieurs costumes féminins rapportés de mes pérégrinations lointaines qui, peut-être, pourraient vous satisfaire… Il vous serait tout au moins facile de les voir… Faites-moi, madame, l’honneur d’une visite, et je vous les montrerai avec les bouquins illustrés qui indiquent la manière de les porter.
Clairement, elle sentit si intense, son désir de la voir chez lui qu’elle tressaillit, attirée, tentée, mais consciente qu’elle ferait une folie en allant chez ce Gérard de Brye qui avait pris en sa vie une place dont elle s’effrayait un peu, quand elle y pensait, par hasard.
Elle se raidit contre l’obscure envie qu’elle avait d’accepter et dit, taquine, effleurant ses épaules du vol de son éventail :
— Oh ! merci !… Vous êtes bien gentil… Mais, après tout, je crois que j’ai une bonne idée… Ce n’est pas la peine que je vous dérange…
Sans se troubler, fort de sa volonté qui prétendait soumettre celle de Jacqueline, il riposta, l’enveloppant toute de son regard :
— Pourquoi dites-vous des choses que vous ne pensez pas ?
— Que je ne pense pas ?… Je mens, alors ?… Vous doutez-vous que vous êtes très malhonnête ?
— Je ne suis pas malhonnête… Je suis très flatté de vous faire peur…
Elle le considéra une seconde, étonnée et rieuse. Ses prunelles veloutées luisaient très larges.
— Vous me faites peur ?… Vous ?…
— Je le suppose, puisque vous ne voulez pas venir voir mes costumes. J’en ai un, de « princesse byzantine », qui est une merveille digne de vous.
Intéressée, elle cessa de s’éventer.
— Vraiment ?… Comment est-il ?… Expliquez-moi…
Il se prit à le lui décrire, de manière à exciter sa curiosité de femme et sa coquetterie. Et elle, qui n’avait rien d’une candide ingénue, l’écoutait sans deviner le piège, absorbée par la vision d’elle-même, vêtue comme une idole superbe, ne songeant plus du tout qu’il serait peut-être imprudent de sa part de s’en aller ainsi chez Gérard de Brye.
Tentée bien au delà de sa courte sagesse, elle dit, soudain résolue, avec une jolie mine affairée :
— Vous avez raison, il vaut mieux que je voie chez vous ce costume… Car, s’il ne me va pas, je regarderai les autres… Voulez-vous me le montrer… Voyons… quand ?… Ces jours-ci, j’ai une masse de choses à faire… Samedi, par exemple, vous conviendrait-il ?
Il s’inclina, son sourire de triomphe voilé par sa barbe blonde.
— J’aurai donc, madame, l’honneur de vous attendre samedi…
— A samedi, c’est cela… Vers quatre heures… Pour être honnête, je vous préviens que je suis très inexacte…
Elle s’arrêta un peu… Puis, drôlement, elle lança, et une indéfinissable expression retroussait sa lèvre :
— N’est-ce pas, je puis, sans péril, m’aventurer chez vous ?… C’est juré ?…
— Juré, fit-il, portant à ses lèvres la main qu’elle lui tendait, prête à partir.
L’idée du costume de « princesse byzantine » occupait si fort la coquetterie de Jacqueline que la pensée de l’aller voir chez Gérard en demeura pour elle tout à fait secondaire, pendant les premiers jours qui suivirent la soirée de Mme de Croissy.
Toutefois quand, le samedi venu, elle dut s’habiller pour sortir, elle mit un soin extrême à se faire aussi séduisante qu’elle savait pouvoir l’être. Habituée à toujours suivre son caprice, sans observation ni conseil à craindre, puisque nul n’avait droit de contrôle sur ses actions, — sauf son père qui onques n’avait usé de ce droit, — elle n’eut pas, à la réflexion, une seconde même d’hésitation sur l’à-propos de sa visite chez Gérard de Brye. Vaguement, elle se disait bien que, peut-être, elle aurait à le maintenir dans les limites de la sagesse. Mais elle ne doutait nullement de pouvoir y réussir, autant qu’il lui conviendrait. En somme, elle eût été fort déçue qu’il ne lui fît pas goûter la saveur du fruit défendu auquel, par prudence, elle préférait ne pas mordre tout à fait. Le mordiller suffisait à son plaisir.
Cette visite imprévue chez Gérard l’amusait beaucoup, par tout ce qu’elle en attendait et en redoutait, — un peu… très peu… Elle était enchantée de connaître le logis de cet homme qui lui semblait devenu sa chose, et elle n’avait cure du « qu’en dira-t-on ? »
Ce n’était, d’ailleurs, nullement la première fois qu’elle pénétrait ainsi chez un hôte masculin, — très galant, — sous couleur d’y aller voir quelque œuvre d’art, quelque collection curieuse… Et elle était toujours sortie victorieuse à son gré de telles équipées.
Aussi jugeait-elle tout à fait inutile de s’emprisonner sous des lois de prétendues convenances qui ne pouvaient intéresser une femme libre de la tutelle conjugale.
Les règles de conduite, les obligations, les devoirs, elle les abandonnait aux laides, aux vieilles dames et aux bonnes religieuses. Pour sa part, elle leur tirait sa révérence avec une paisible désinvolture, parce que l’adoration et l’indulgence de son père, l’absence de toute direction morale et aussi la nature, avaient fait d’elle une petite créature qui ne connaissait d’autre loi que son bon plaisir.
Pas une fois, l’idée ne l’effleura que son fiancé eût peut-être trouvé mauvais qu’elle s’en fût ainsi voir des costumes chez Gérard de Brye. Ce fiancé, perdu en un pays sauvage, était tellement séparé d’elle, sorti de sa vie !… En vérité, il y avait beau temps qu’il eût sombré tout à fait dans l’oubli, s’il ne lui avait si souvent écrit, se rappelant à elle de la sorte avec une fidélité obstinée…
Comme elle sortait, sa femme de chambre lui remit des lettres, — des lettres de Chine, justement. Elle pensa :
— Ah ! oui… C’était le jour… Je les lirai ce soir… Je suis déjà si en retard…
Elle glissa l’enveloppe dans sa poche ; et, vive, elle descendit l’escalier, contente parce qu’il faisait un adorable temps, illuminé de clarté blonde, qui sentait bon la verdure et les fleurs ; parce qu’elle se savait très jolie sous sa capeline fauve fleurie de capucines, et si bien habillée par sa robe de grosse toile, — d’un bleu pâle de lavande, ouvragée de broderies !…
Elle s’était trouvée très à son gré en inspectant une dernière fois son image avant de sortir, et les regards des passants, dans la rue, lui disaient qu’elle s’était bien jugée.
Aussi était-elle d’humeur charmante, remplie d’une tendre bienveillance pour toute l’humanité, quand elle sonna chez Gérard.
Comme elle attendait que la porte s’ouvrît, elle pensa, gamine :
— Ce n’est peut-être pas précisément raisonnable ce que je fais là !… Mais tant pis ! Ça m’amuse… J’espère que Gérard ne va pas se croire obligé d’être très sage comme un saint…
Sans un atome d’embarras, elle se fit introduire par le valet de chambre. Et, au seuil d’une longue pièce qui ressemblait à l’atelier d’un artiste, elle vit, venant à elle, Gérard, qui s’inclinait, ainsi que devant une souveraine.
Il se courba sur la main gantée qu’elle lui tendait et la baisa ; puis, un peu bas, la regardant avec une telle expression qu’elle tressaillit de plaisir, il dit :
— Merci d’être venue !
— C’est aimable à moi, n’est-ce pas ? fit-elle, rieuse. Ne me remerciez pas. Vous savez que je viens dans un but intéressé… Mes compliments sur votre hall… Il est bien joliment installé !
Son regard errait, avec un plaisir presque physique, sur les tapisseries, les soieries pâlissantes, les précieux bibelots d’art qui décoraient la pièce où les stores de guipure ancienne tamisaient le jour… Çà et là, des sièges bas, de forme accueillante, et de grands fauteuils gothiques dont les bois, sculptés avec une science naïve, semblaient sortis de quelque cathédrale. Au fond du hall, dans toute la longueur du panneau, un large divan, sur lequel s’empilaient des coussins, jetés capricieusement.
Et puis, partout, en des vases de toute sorte — cristaux opalins, grès flambés, Sèvres bleu de roi,… — il y avait des fleurs, comme Jacqueline aimait. Des roses en profusion, des iris d’un violet sombre, tigrés d’or ; et encore, des œillets couleur de soufre ; d’autres, pareils à des fleurs de sang ou d’un rose de corail pâle. Et de tous les calices, montait une senteur pénétrante qui semblait distiller dans l’air une ivresse joyeuse et légère.
En vérité, jamais Gérard de Brye n’avait plu davantage à Jacqueline que dans le cadre de cette pièce somptueuse qui flattait tous ses instincts de petit être de luxe. Ravie, elle songeait qu’il ressemblait à ces hardis cavaliers qu’elle avait vus sur les tableaux des maîtres, à Venise. Il avait leur allure patricienne, leur belle barbe fauve ; et, comme eux aussi, la bouche sensuelle et charmeuse, les traits impérieux, le regard ardent.
C’était vraiment parfait d’être courtisée par un homme comme celui-là !… Mais elle ne trahit pas cette impression, et dit seulement d’un ton aimable de dame en visite :
— Vous m’avez l’air de posséder de très belles choses… Montrez-moi votre musée… Et puis… après… le costume de la princesse byzantine…
— Voulez-vous le voir tout de suite ?
— Non… Ce sera le bouquet !…
Elle allait à travers la vaste pièce, au gré de sa fantaisie, regardait, interrogeait, écoutant à peine les explications que Gérard lui donnait, déçue et agacée de le voir si correct. Se rappelant Venise et certaines visites chez elle, à Paris, elle s’était attendue à des audaces qui lui donneraient une exquise sensation de vertige… Et il la recevait avec une courtoisie respectueuse comme il eût reçu quelque archiduchesse, l’honorant de sa visite… Or, Jacqueline préférait de beaucoup être tout simplement traitée en femme, en jolie femme…
Corps et âme, elle fut dominée par sa coquetterie ; et s’arrêtant devant la fenêtre ouverte où le soleil filtrait en poussière d’or à travers le store, elle interrogea, les yeux rieurs :
— Vous me trouvez très ennuyeuse, n’est-ce pas, avec mes curiosités ?… Vous aimeriez mieux que nous nous mettions à bavarder bien gentiment un petit moment avant de nous occuper du costume ?
Il dit, la voix un peu assourdie, et son regard était une caresse enveloppante :
— Je préfère ce que vous préférez… Je trouve si délicieux de vous savoir chez moi que j’en deviens superstitieux. Il me semble que si je vous murmure ma joie, vous allez disparaître, me laissant seulement votre parfum…
Elle lui sourit, contente, parce qu’elle le sentait absolument possédé par elle, comme elle voulait.
— Vous l’aimez, mon parfum ?… C’est moi qui l’ai fait faire, suivant certaines indications qui sont mon secret. Il tient en perfection sur la peau… Ne trouvez-vous pas ?
Preste, elle se dégantait et approchait du visage de Gérard sa main où brillaient les bagues.
Il prit les doigts et, un à un, les frôla lentement, d’un long effleurement des lèvres. Puis, sa bouche monta jusqu’au poignet, atteignit le bras, sous la manche qu’il soulevait, ayant détaché, en maître, les agrafes qui la fermaient.
Elle ne tentait pas de l’arrêter. Mais elle murmura, secouée d’un obscur frisson, très doux, envahie par une envie molle d’être blottie dans les bras de Gérard, de sentir ses baisers lui brûler le visage :
— Quel enfantillage !… Voyons, laissez mon bras… Et occupons-nous du costume de la « princesse ».
— Dans un instant, je vous en supplie. Laissez-moi encore vos mains, vos chères petites mains… Comme elles fleurent la jeunesse !… Ah ! leur caresse doit être incomparable… Elles sont délicates, tièdes comme le corps d’un oiseau… et merveilleusement vivantes !… C’est une ivresse de les sentir frémir sous ma bouche… Oh ! petite Jacqueline, ne me les enlevez pas si vite !…
Ses lèvres ne se détachaient point de la peau parfumée, si fine qu’elle laissait transparaître le réseau des veines.
Jacqueline ne bougeait pas. Son regard demeurait attaché sur une lourde pivoine rose dont les pétales s’effeuillaient sur la soie d’un tapis… Mais, tout à coup, d’un sursaut de volonté, elle retira sa main et répéta d’une voix un peu basse, dont le timbre était changé :
— Il est grand temps, je vous assure, de me montrer le costume… Je ne puis pourtant pas m’éterniser chez vous…
Sans une parole, cette fois, il obéit et tira le long tiroir d’un bahut. Le costume apparut fait de drap d’or, de soie brodée par les fées, pailleté de pierreries ; et, auprès, la coiffure emperlée comme celle d’une idole, arrachant à Jacqueline un cri d’admiration :
— Oh ! ce costume est une merveille !… Mais jamais je n’oserai accepter que vous me le prêtiez… Il est beaucoup trop beau !
— Vous le prêter… Est-ce que vous ne me permettriez pas de vous l’offrir, très respectueusement, comme un souvenir de notre séjour à Venise…
Elle avait une mine d’enfant séduite par un joujou splendide qu’on lui offre et qu’elle sait ne pouvoir accepter… Mais elle secoua la tête, raidie contre la tentation.
— Me l’offrir !… Sûrement non !… Mais si… si vraiment… enfin, si vous ne craignez pas qu’il risque d’être abîmé, je ne pourrais jamais en avoir un aussi magnifique… Et cette coiffure doit être tellement seyante !…
— Jugez-en, voulez-vous ? fit-il, la lui tendant.
Sans hésiter, elle rejeta son chapeau, souleva ses cheveux du geste qui lui était familier — que Pierre aimait tant — et, droite devant la glace, elle plaça l’étrange coiffure ourlée de perles.
Et ainsi, elle devint vraiment d’une beauté rare, ses traits charmants nimbés par l’or du bandeau où s’embrasaient les gemmes qui avivaient l’éclat sanglant des lèvres un peu entr’ouvertes, l’éclair des yeux de sombre velours dont l’expression était étrange.
Elle eut conscience de cette beauté… Et une joie aiguë la bouleversa, en même temps qu’une reconnaissance pour l’homme qui lui donnait cette joie…
Elle se tourna vers lui, cessant de regarder son visage, dont lui-même ne détachait plus les yeux.
— Est-ce bien ainsi ? interrogea-t-elle avec l’accent d’une fillette qui veut être approuvée.
— Presque très bien… Voulez-vous permettre à votre costumier de vous coiffer ? madame.
Docile, elle inclina la tête, rose de plaisir. Avec un soin délicat, il arrangea, de ses doigts qui frémissaient, l’espèce de tiare étincelante dressée sur les beaux cheveux souples, odorants comme la peau elle-même.
Puis il s’écarta et dit :
— Regardez-vous maintenant !
Et dans le coup d’œil dont il l’enveloppait, il y avait une admiration telle qu’un élan passionné lui jaillit du cœur, vers lui. Pour le remercier de la trouver si belle, elle avait envie de lui donner ses lèvres, d’être avec lui l’enfant câline et tendre qu’adorait son père, et aussi l’amoureuse qu’elle savait dormir en elle…
— Cela me va bien, il me semble ! s’exclama-t-elle, naïvement.
Et un sourire enchanté flottait sur sa bouche.
— Vous êtes délicieux de m’aider à me transformer en « princesse byzantine ». Je ne sais comment vous remercier…
Il eut un indéfinissable regard qu’elle ne remarqua pas, absorbée de nouveau dans la contemplation de sa triomphante image.
Puis, soudain, elle jeta avec un petit rire :
— Je dois être bien ridicule, avouez-le, avec cette coiffure orientale et ma robe parisienne !
— Elle ferait mieux sûrement avec le costume… Il faudrait essayer.
Il semblait très calme. Mais une lueur flambait au fond de ses prunelles et le son de sa voix était altéré, imperceptiblement.
— L’essayer ?… avec vous comme femme de chambre ? n’est-il pas vrai ?… lança-t-elle un peu moqueuse. Ses lèvres palpitaient.
Il répéta hardiment :
— Avec moi, si vous voulez bien m’accorder ce très grand honneur… J’en serais si fier et si heureux…
— Vous êtes fou !
Et, avec une sorte de fièvre, elle enlevait la coiffure princière. Ses doigts tremblaient… Elle avait la sensation que le regard de Gérard la brûlait… C’était exquis… Et un peu effrayant, tout de même ! Mais elle n’eût pas voulu le voir autre…
— Jacqueline, dites que je vous aime comme un fou… Et vous le savez bien ! Je vous l’ai avoué déjà à Torcello, à Chioggia… Line, il n’y a pas au monde de femme qui me paraisse comparable à vous ! Depuis tant et tant de jours, Jacqueline, ma Jacqueline, j’ai la soif de vos lèvres, de vos cheveux, de vous toute, mon amour… Laissez-vous adorer, petite Jacqueline chérie… Je vous en supplie… Je le veux !
D’un geste d’autorité souveraine, il l’avait enlacée… Et sa bouche, avec une ardeur violente et douce, dévorait le visage, s’alourdissait sur les lèvres qui s’entr’ouvraient et rendaient le baiser reçu…
Elle ne luttait pas, enivrée par la caresse qui la pénétrait comme un bonheur, soumise avec délice. Il n’y avait plus en elle ni souvenir, ni pensée, ni crainte ; seulement le besoin de demeurer encore et encore dans les bras, sur la poitrine de Gérard, de sentir le frisson de ses baisers… Elle murmura deux fois :
— Ah !… Ah !…
Puis, défaillante divinement, les paupières abaissées sur son regard voilé, sa volonté sombrée dans un océan où elle s’anéantissait, elle se laissa emporter comme une proie heureuse qui adore sa défaite…
— Eh bien, nous avons fait quelque chose de beau ! s’exclama-t-elle, une flamme rose aux joues, tandis que, revenue devant la glace, elle lissait de son mieux l’ondulation de ses cheveux, froissés par les mains impatientes de Gérard.
Elle se tournait vers lui, contrite un peu. Mais ses lèvres souriaient, toutes brûlantes.
Il mit un genou sur le fauteuil placé près d’elle et saisit la main qui tenait le menu peigne d’écaille.
— Mon amour, ne regrettez rien… Soyez généreuse, et pensez seulement que vous m’avez fait entrevoir le paradis.
— Celui de Mahomet, alors, lui lança-t-elle, avec une moue gamine.
Mais en elle, aussi, une allégresse faisait tressaillir les sens satisfaits… Ah ! oui, c’étaient des minutes de paradis qu’elle venait, comme lui, de passer.
Tout son être, fait pour l’amour et si longtemps solitaire, frémissait d’une vie nouvelle, enchantée, dont la lumière l’éblouissait.
— Il doit y avoir un temps infini que je suis ici !… Que va penser votre domestique !
— Il est sorti… Je lui avais donné une course à faire…
— Oh ! Gérard !… Gérard !… Vous… tu es un monstre de perversité… Maintenant, laissez-moi partir vite… vite… Gérard, tenez-vous tranquille !…
Il lui frôlait la nuque de ses lèvres avides qui remontaient prestement jusqu’à la bouche…
Elle s’abandonna une seconde. Puis, promenant sa houpette de poudre sur ses joues un peu trop roses, elle dit :
— Maintenant, c’est fini… Il faut être sage… Ah ! Gérard, quand vous ne serez plus près de moi pour me troubler la tête, quelle honte je vais avoir… Si on savait !…
— Mais on ne saura pas !… C’est notre beau secret, Line adorée…
Il était trop fier de sa victoire pour en détruire l’effet en retenant Jacqueline jusqu’à la minute où la griserie se dissiperait… Il l’accompagna au seuil de son logis, maîtrisant avec effort sa soif de la retenir encore, parce qu’elle était la tentation même, toute fraîche sous sa voilette, les yeux rieurs et tendres.
Mais elle avait ouvert la porte de l’escalier. Et, aussitôt, il reprit son attitude correcte de diplomate de haute volée car, sur l’escalier, quelqu’un descendait. Il la salua cérémonieusement, comme une visiteuse étrangère. Mais leurs yeux se rencontrèrent et ils eurent, au fond des prunelles, le même éclair… Puis elle se détourna, ayant dans l’oreille le murmure de ses derniers mots :
— A demain, mon amour…
Ce fut seulement quand elle se trouva toute seule, dans la voiture qui la ramenait par les Champs-Elysées, qu’elle reprit nettement conscience d’elle-même.
Alors un tressaillement la secoua toute au souvenir de ce qui venait de se passer, dont elle était étourdie et stupéfaite, elle qui, depuis tant d’années, se jouait dans le feu, ainsi qu’une petite salamandre. Comment celui-là avait-il été plus habile que les autres et su la prendre alors que, cependant, elle était si résolue à se garder pour un nouveau mariage qui lui assurerait la fortune dont elle ne pouvait se passer ?
Machinalement, elle regardait autour d’elle dans l’avenue que la voiture traversait, comme si elle eût dû voir tout changé par ce bouleversement subit de sa vie. Le ciel se moirait de rose sous la lueur du couchant qui flamboyait derrière l’Arc de Triomphe. Les voitures montaient vers le Bois. Les piétons flânaient sous les têtes feuillues des marronniers, dans les Champs-Élysées, où jouaient des tout-petits… C’était le décor familier à sa vue, le rayonnement des crépuscules d’été dont elle savait la lumière douce à sa jeune beauté.
Alors elle murmura, et une moue drôle soulevait sa lèvre :
— Qu’est-ce que j’ai fait là !… Dans quelle équipée me suis-je lancée ?
Elle était décidément très saisie de ce dénouement dont elle n’avait pas prévu la possibilité, saisie et un peu dépitée aussi d’être, sans l’avoir voulu, descendue de son piédestal. Mais elle n’éprouvait nulle envie de pleurer, de s’irriter ou de se condamner, trop accoutumée à voir vivre, autour d’elle, dans le monde, de pareilles aventures, pour prendre la sienne au tragique et considérer sa faiblesse comme une déchéance.
D’ailleurs, si, depuis son veuvage, elle était demeurée honnête femme, au sens courant du mot ; si, pour la première fois, en somme, malgré les apparences mises contre elle très souvent, elle venait de franchir le pas décisif, tant de flirts très osés l’avaient conduite fort loin dans les sentiers de traverse, que la dernière étape franchie n’était point pour la troubler autrement…
Elle avait un amant, soit… Et sans l’avoir cherché, par une surprise que… eh bien, en toute sincérité, qu’elle ne regrettait pas du tout ; car elle venait de passer des minutes charmantes… Gérard de Brye était beau garçon, très chic, très épris, et s’entendait en artiste à le lui prouver…
Elle-même s’estimait bien libre de disposer de sa précieuse personne, selon son propre agrément. La nature et le monde l’avaient dépourvue d’un gênant respect pour les préjugés et vieilles règles de la morale, et avaient fait d’elle une véritable Ève moderne, dominée par l’insatiable besoin de plaire, sceptique et curieuse — nullement prude — gourmande de sa propre jouissance, soucieuse par-dessus tout d’être adulée, choyée, adorée… Et Gérard avait si bien réussi à satisfaire ses instincts de petit animal féminin, dont la destinée semblait être d’affoler les hommes !…
Vraiment, de la scène qui venait de se passer, il ne lui restait qu’une lassitude délicieuse ; aux lèvres, un goût très fort de baisers, et, dans tout l’être, une soif de goûter largement à la vie qui s’ouvrait ainsi tout à coup devant elle.
Ce que serait l’avenir de cet amour, elle ne se le demandait même pas. L’enivrement de l’heure présente lui suffisait ; et il lui avait paru tellement exquis de s’abandonner au tourbillon où l’emportait Gérard, qu’elle s’étonnait naïvement d’avoir, tant d’années, vécu insouciante d’une pareille volupté.
Non certes, elle ne regrettait pas ce qu’avaient fait le hasard, la volonté de Gérard et sa propre défaillance. Incapable de calcul, elle n’était pas effleurée par l’idée que, séduit au point où l’était Gérard, elle eût pu, peut-être, le conduire au mariage, avec un peu d’adresse et de diplomatie… Et, chose étrange, pas davantage, dans le désarroi de sa pensée, elle ne songeait à Chartrans… Comme en un trou sans fond, il semblait que son souvenir se fût soudain abîmé, la délivrant de tout souci et de tout remords à son égard.
Une sorte de songe intérieur la berçait, mais aussi la grisait, tel un parfum capiteux, et les paroles de Gérard bruissaient à son oreille en un chant dont elle demeurait tressaillante.
Avec la même impression de se mouvoir dans un rêve enchanté, elle s’habilla pour dîner en ville, causa, rit, fut très coquette. De son cœur en fête, un rayonnement s’épandait sur sa chair dorée, illuminait ses yeux, errait sur sa bouche, lui donnant une séduction troublante qui faisait graviter tous les hommes vers elle et lui valait, de la part des femmes, des regards sans bienveillance.
Quand, à minuit, elle rentra chez elle, ramenée par son père, elle aperçut, posée sur son bureau, la lettre de Chine qui lui avait été remise quand elle partait de chez elle, et que sa femme de chambre avait sortie de sa poche, toujours close, mais froissée…
Alors elle eut un sursaut si violent qu’elle frissonna. Soudain, le vertige se dissipait. Elle se trouvait face à face avec les faits.
Chartrans !… Ah ! oui, Chartrans, qui la considérait comme sa fiancée… Qu’allait-elle faire avec lui ! Heureusement qu’il était là-bas, en Chine.
Elle rejeta son manteau et, soucieuse pour la première fois, depuis qu’elle avait quitté Gérard, elle s’enfonça dans sa bergère, ses doigts tourmentant l’enveloppe fermée. Avec une moue dépitée, elle mordillait ses lèvres et marmotta anxieuse :
— Comment vais-je m’en tirer avec lui ?… Je ne peux pourtant pas lui dire la vérité… Et je ne veux pas… oh ! non ! je ne veux pas être sa femme…
Un frisson de révolte l’ébranla. Maintenant qu’elle était toute à Gérard, cela lui paraissait une invraisemblable histoire qu’elle eût dû épouser ce Pierre Chartrans. De très bonne foi, elle pensait que, pour lui faire plaisir seulement, elle s’était, un moment, prêtée à son désir, lui avait promis ce qu’il souhaitait, afin de lui adoucir l’amertume du départ, comme on promet une friandise aux enfants pour les envoyer loin… Mais, vraiment, elle avait été trop généreuse. C’eût été insensé un tel mariage… Insensé… Et impossible, après ce qui venait de se passer !…
Si légère fût-elle, Jacqueline avait cependant assez de délicatesse pour juger, — à cette heure, du moins, — qu’elle ne pouvait devenir la femme de Pierre Chartrans, à son retour, après que, pendant son absence, elle avait trouvé charmant de devenir la maîtresse de Gérard de Brye… Même à cette époque à venir, leur liaison fût-elle finie.
Oui, certes, il fallait rompre avec Chartrans, accepté par raison. Et tout de suite, sans hésitation, elle s’y décidait, avec la cruauté inconsciente de ceux qui n’aiment pas… Ainsi qu’une enfant capricieuse rejette un jouet qui ne l’amuse plus…
Le difficile seulement était de faire accepter cette rupture à Chartrans…
Elle répéta encore, frappant le tapis d’un pied nerveux :
— Comment vais-je m’y prendre avec lui ?… Il avait l’air de tellement tenir à ce projet !… Pourtant, dans mes lettres, il aurait bien pu deviner que j’étais sans enthousiasme… Que m’écrit-il encore ?…
Ses doigts fébriles tordaient le papier, cherchant à pénétrer le mystère de ces feuilles qu’elle redoutait de lire… Ah ! pourquoi fallait-il qu’elle eût ce souci de Chartrans, alors qu’elle aurait voulu demeurer, ce soir, toute à Gérard, revivre l’heure inattendue et adorable qu’elle lui avait due !
D’un geste vif, tout à coup, elle déchira l’enveloppe et lut :
« Ma chère aimée, j’ai dû laisser partir sans lettre le dernier courrier parce que nous venons d’avoir à subir une nouvelle petite échauffourée, comme les journaux ont dû déjà vous l’apprendre…
Jacqueline secoua la tête. Vaguement, quand elle s’ennuyait trop fort, elle parcourait un journal, chapitre des faits divers ou feuilleton ; et nul ne lui avait parlé de ces événements sur la frontière de Chine… Sans doute, ils s’étaient déroulés pendant qu’elle était en Italie… Elle continua :
« Les mineurs de la région toute voisine de notre ville étaient en pleine révolte contre les mandarins ; et ils ont trouvé l’occasion bonne pour se ruer sur les établissements européens, que la police chinoise ne se mettait guère en peine de protéger. Des placards révolutionnaires avaient excité contre nous l’hostilité des Jaunes, tout au moins du peuple de vagabonds, de misérables, aux instincts de bandits, qui pullulent toujours dans les villes chinoises…
« Je ne suis pas autrement sûr que les mandarins n’aient pas trouvé parfait de déverser sur nous le mouvement commencé contre eux… Toujours est-il qu’il nous a, très vite, fallu voir que nous devions compter sur nous seuls pour nous défendre… Et nous nous sommes défendus… très crânement ! Nous avons pu sauver à peu près la mission catholique, dont les membres étaient venus se joindre à nous pour repousser les assaillants qui ressemblaient fort à des bêtes déchaînées.
« Enfin, nous en avons été quittes pour quelques magasins pillés et incendiés, pour quelques nuits d’énervante faction, dans l’attente d’une attaque ; pour des coups de feu échangés, avec une rage égale, entre les deux partis, et qui, hélas ! ont emporté trois d’entre nous et blessé plusieurs, plus ou moins grièvement…
« Ma Jacqueline chérie, tant chérie ! si moi seul avais été en jeu, je ne regretterais pas ce brutal incident qui m’a obligé à sortir de moi-même, à oublier un moment la déception qui m’avait encore une fois meurtri, parce qu’aucune lettre de France ne m’était venue de vous…
« Tous mes camarades, eux, en avaient de bonnes lettres !…
« Jacqueline, je sais que les ferventes mondaines comme vous ont une existence très remplie… Mais vos occupations, mon amour, sont-elles à ce point absorbantes que vous ne puissiez en distraire un instant, pour me faire la charité de quelques lignes de souvenir à chaque courrier, comme vous feriez l’aumône à un misérable ?…
« Que voulez-vous que j’imagine ?… Quand on aime, est-ce que les frivoles distractions qui vous prennent toute existent même ?… Est-ce qu’on trouve un plaisir comparable à celui de faire tressaillir de joie l’être qui est cher ?
« Ne dites pas que je suis exigeant… Vous le savez bien que c’est vrai, ce que j’écris là !… Ah ! vous seriez autre, si vous m’aimiez un peu… oui, un peu seulement, comme je vous aime, moi qui me ronge d’angoisse et de souffrance à la seule idée de tous les jours, de toutes les nuits surtout !… qu’il va me falloir encore passer, avant l’arrivée d’un autre courrier…
« Tout juste, Jacqueline, ma trop adorée Jacqueline, il me reste un fragile respect de la parole donnée pour demeurer ici encore quelque temps, pour résister à la tentation de revenir tout de suite en France, près de vous, y défendre mon trésor qui me semble menacé !… Par quoi ?… Par qui ?… Ah ! je n’ose y penser…
« Mais je suis à bout de résignation. Il me faut vous, mon bien précieux, mon espoir, ma joie… Le plus difficile de ma tâche est fait… Je vais, ces jours-ci, écrire au ministère pour demander mon rappel. J’ai peiné, lutté, souffert, en mon âme, comme nul être au monde ne peut le savoir… J’ai droit au retour… Je veux revenir ! »
Jacqueline laissa tomber la lettre… A coups précipités, son cœur haletait dans sa poitrine, sous les dentelles de sa robe de soirée… Oh ! non, il ne fallait pas que Chartrans revînt… Non !… Alors pour ne pas risquer de le voir reparaître, réclamant ses prétendus droits, il fallait ne rien brusquer, l’amener doucement à la rupture, écrire de moins en moins, et des lettres qui lui feraient pressentir l’impossibilité du mariage projeté…
Elle pensa, et ses yeux devenaient humides, un vague remords agitait son âme de dentelle, comme disait Chartrans, car elle n’était pas méchante… seulement un petit être égoïste et frivole.
— Je crois qu’il tenait beaucoup à moi ! C’est ennuyeux de lui faire de la peine… Mais, vraiment, je ne peux pas l’épouser… Il se consolera après le premier moment. Et, bien sûr, il rencontrera une autre femme qui lui conviendra bien mieux que moi… Tout s’arrangera ainsi !…
Comme elle le souhaitait beaucoup, elle n’hésitait pas à croire qu’elle voyait la vérité en la circonstance.
Mais, malgré son optimisme, elle demeurait hantée par le souvenir de Chartrans qui troublait le charme de son rêve imprévu.
La tête sur l’oreiller, elle sanglota, énervée, fiévreusement désireuse de la présence de Gérard, inquiète de savoir comment elle se délivrerait de l’amour de Chartrans. Elle s’endormit lasse de pleurer, brisée d’émotion.
Le lendemain, qui était un dimanche, elle se réveilla tard. Sous les stores baissés filtrait un beau soleil d’été. Confusément, toute rose sous le désordre de ses cheveux dénoués, elle pensa que la journée allait être chaude et qu’elle pourrait fort bien mettre sa robe de broderie blanche…
Elle n’éprouvait plus de tristesse. Au contraire, l’impression flottait en elle d’avoir fait un rêve très agréable dont elle ne se souvenait pas bien. L’effort qu’elle tenta pour se rappeler la réveilla tout à fait… Non elle n’avait pas rêvé… Heureusement !… Oh ! oui heureusement !…
Et elle laissa échapper un joyeux petit rire. Son prétendu rêve, c’était la réalité folle et charmante qui transformait lumineusement sa vie ! Dans sa pensée apparut le visage de Gérard tel que, la veille, elle l’avait vu, tandis qu’il l’emportait… Elle eut le ressouvenir des caresses dont il l’avait fait frissonner et elle songea, ravie :
— Je n’aurai pas à attendre trop longtemps pour le revoir… Il sera à la messe de onze heures… Nous nous retrouverons, à la sortie, avant que j’aille déjeuner chez père.
Bien que Jacqueline eût été élevée au couvent, ses croyances religieuses étaient fort rudimentaires, volontiers frondeuses, plutôt négatives, quoique, bien entendu, jamais elle n’eût réfléchi, une seconde même, aux questions théologiques dont elle n’avait cure, toujours bien trop absorbée par le présent pour s’inquiéter des choses de l’éternité.
Seulement, elle savait qu’une femme du vrai monde se déconsidère en ne fréquentant pas l’église, chaque dimanche. Aussi, à moins qu’une veillée tardive ne l’eût vraiment rendue trop paresseuse, vers le milieu de la messe de onze heures, souvent plus tard, rarement plus tôt, elle apparaissait à Saint-Philippe du Roule, sa paroisse, habillée avec un soin coquet comme doit l’être une femme quand elle sait devoir soutenir, à la sortie de la messe, l’examen de nombreux regards connaisseurs.
Car elle rencontrait là une foule de personnes amies — féminines et masculines — avec lesquelles il était amusant de papoter un moment, à la sortie, sous le porche, tandis que les coups d’œil, les saluts, les potins, les flirts faisaient allégrement leur chemin, qu’une haie de beaux messieurs, rangés sur le trottoir, devant les marches, inspectaient le flot des pimpantes chrétiennes qui, pour la plupart, éveillaient en eux des sentiments fort païens.
Mais, ce matin-là, Jacqueline était si fortement aiguillonnée par le désir de retrouver Gérard, qu’elle fut à peine en retard.
Toute rosée d’avoir marché vite par cette chaude matinée de juin, elle entra dans l’église, fraîche comme une petite fille sous sa fameuse robe de broderie blanche et l’ombre rousse de sa capeline enguirlandée de capucines.
L’église était pleine, car le Grand Prix n’avait pas encore accompli son œuvre de dispersion. Sous les hautes voûtes régnaient une chaude température et une senteur mêlée d’encens et de poudre de riz. La clarté qui trouait les pâles vitraux éclairait des nuques charmantes sous les chapeaux fleuris, de claires toilettes d’été qui étaient un régal pour les yeux, sur les jolis corps précieusement ornés.
Jacqueline passa, saluant en chemin force visages connus. L’affluence des fidèles rendait les chaises inoccupées un objet rare. Aussi eut-elle une moue, en se voyant menacée de rester debout. Mais dès qu’elle s’immobilisa, dépitée et indécise sur la conduite à tenir, un vieux monsieur très distingué s’empressa de lui offrir sa chaise. D’instinct, elle trouva, pour le remercier, un sourire coquet. Puis, très sage, ayant tout à fait un air de circonstance, elle s’assit et se mit à lire machinalement.
Mais ses yeux seuls parcouraient les prières rituelles dont le sens lui était tout à fait indifférent. Sa forme terrestre était bien là, dans cette église où quelques âmes priaient sincèrement ; mais son esprit vagabondait, tout à Gérard, hanté agréablement par des souvenirs de la veille qui lui faisaient relever la tête pour tâcher de découvrir, dans l’assemblée des fidèles, la belle barbe fauve dont l’effleurement était si doux…
Et elle pensa, agacée de ne pas apercevoir Gérard :
— J’aurais dû lui dire de m’attendre à la porte pour qu’il se place près de moi !
La sonnette tintait éperdument. Elle s’agenouilla, comme tout le monde, songeant :
— Je le retrouverai seulement à la sortie, comme nous étions convenus. C’est long !…
Et elle pencha la tête, considérant le cuir pâle de son livre, pareil à un carnet de visite. Aucune prière ne s’élevait de son cœur que n’agitait ni crainte ni remords, car elle ne concevait pas du tout l’idée d’un Dieu sévère qui pourrait lui demander compte de l’usage donné à sa juvénile beauté.
De par la cérémonie du baptême, elle avait été faite chrétienne quand elle était un bébé inconscient. Mais d’action, de pensée, d’âme, elle n’était, devenue femme, qu’une petite païenne qui avait pour dieu son plaisir et reléguait candidement dans le même domaine les mystères de la religion et les histoires fabuleuses qui avaient jadis stupéfié sa cervelle de fillette.
La dernière partie de la messe lui sembla interminable ; et, dès qu’elle vit quelques assistants se lever pour sortir, prestement, avec un semblant de signe de croix, comme une enfant ravie de recouvrer sa liberté, elle sortit une des premières.
Tout de suite, du haut des marches, au milieu d’un groupe masculin que dominait sa grande taille, elle aperçut Gérard dont le regard était arrêté sur les portes qu’ouvrait, larges, un invisible sacristain.
Il la vit aussitôt. Et une telle expression flamba dans ses yeux que, vraiment, si une forte éducation de femme du monde n’avait arrêté Jacqueline, d’un bond, elle eût été se jeter dans ses bras pour qu’il l’emportât comme la veille, ainsi qu’une précieuse petite chose…
Mais dressée par la civilisation, elle était incapable d’une conduite aussi folle. Très maîtresse d’elle-même, sans hâte, elle répondait aux saluts, serrait des mains amies, souriait en causant, sans perdre un des mouvements de Gérard qui louvoyait à travers la foule pour venir jusqu’à elle.
Non moins circonspect qu’elle-même, il dit, s’inclinant, avec un salut profond :
— Bonjour, chère madame. Vous allez bien, ce matin ?
Sa main enveloppait les doigts qu’elle lui donnait. L’étreinte qu’elle sentait frémissante la fit tressaillir toute, avivant son souvenir… Ce fut comme une onde merveilleuse qui passait sur elle et colorait, une seconde, son visage rayonnant.
— Que vous est-il donc arrivé ? ma petite. Vous avez la joie — ou l’amour — plein les yeux ! lui lança la comtesse Haudry qui, étant sur le retour, supportait mal l’éclat des jeunes femmes.
Mais Jacqueline ne se laissait jamais désarçonner. Rieuse, elle riposta, audacieusement :
— Dites plutôt que je suis grisée de soleil. Il fait si beau ! Jamais plus je n’ai trouvé qu’il peut être délicieux de vivre !
D’instinct, elle se détourna pour cacher la lumière trop vive de son regard ; et ses prunelles étincelantes rencontrèrent les yeux de Gérard qui ne la quittaient point, remplis d’une allégresse orgueilleuse et passionnée.
Sans crainte d’être entendue, elle lui demanda tranquillement :
— Je vais déjeuner chez mon père, rue de Bourgogne, m’accompagnez-vous un peu par les Champs-Élysées ?
— Oui, si je ne suis pas indiscret…
Taquine, elle fit :
— Vous craignez de l’être ?… Alors, prudemment, laissez-moi aller seule…
— Je vais vous dire, en route, ce que je pense d’un pareil conseil…
Ils descendirent les marches, l’un près de l’autre. Le flot des fidèles s’écoulait. Rendus à eux-mêmes, ils s’engagèrent sous la voûte ombreuse des marronniers de l’avenue d’Antin.
Jamais plus ardemment, peut-être, Jacqueline n’avait joui de se savoir jolie et désirable comme le lui murmurait le regard de Gérard tandis que, la voix assourdie, il lui disait, en termes délicats et ardents, le bonheur qu’elle lui avait donné.
Elle l’écoutait, de nouveau enivrée par les mots d’amour, par la soif d’elle dont elle le sentait brûlé ; et, à son tour, l’aimant de tout son être satisfait, tendre pour lui répondre…
Autour d’eux, dans les Champs-Élysées que midi faisait solitaires, s’épandait la splendeur de l’été qui dorait les branches, découpait l’ombre des marronniers sur le sable des allées et rosait le visage radieux de Jacqueline, si jeune dans la fraîcheur de sa robe blanche, sous son ombrelle claire.
— Line, je vous attendrai demain.
Elle secoua la tête, malicieusement ; et sa bouche, libre de toute voilette, était si attirante qu’il eut une exclamation :
— Jacqueline, mon amour, soyez généreuse… Ne souriez pas ainsi… Sans quoi, je serai incapable de résister à la tentation de prendre vos lèvres, sans souci des passants, là, tout de suite… Si vous croyez que ce n’est pas un vrai supplice de vous avoir ainsi près de moi, comme une dame étrangère…
— Quand vous pensez un tas de choses… intimes, n’est-ce pas ? Aussi bien, je vais vous dire adieu pour ne pas vous faire souffrir davantage !…
Au bord du trottoir, elle s’arrêtait. Elle lui tendait la main, car elle était presque devant la maison de son père et elle jugeait prudent de ne pas arriver sous l’escorte de Gérard. Un regret fou criait en elle de devoir lui dire adieu.
Tout à coup, il lui était devenu nécessaire comme l’air pour respirer…
Mais elle était trop coquette pour en rien témoigner.
Il insistait, une fièvre dans le regard.
— Line, je ne veux pas que vous partiez encore !
— Oh ! si… Il est déjà tard !
— Line, petite adorée, dites-moi que vous viendrez demain…
Une indéfinissable moue, moqueuse et tendre, soulevait ses lèvres.
— Je ne sais pas… Je vous enverrai un bleu si je puis… Au revoir, mon ami.
Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour un invisible baiser. Puis, vive, elle se détourna et traversa la rue sans se retourner, si violente envie qu’elle en eût, très sûre d’offrir à celui qui la contemplait une exquise silhouette de Parisienne très chic.
Toutefois, au moment de s’engouffrer sous la porte cochère, elle eut un mouvement de tête en arrière, craignant qu’il ne fût parti déjà…
Mais non, comme elle l’espérait, il était resté sur le trottoir, pour la voir s’éloigner. Alors, elle lui sourit, lui envoya un joli petit signe de tête avec un regard d’amoureuse, et disparut sous la haute porte devant laquelle stationnait un concierge galonné qui la dévisagea sournoisement.
Ce matin-là, elle fut, pour présider le déjeuner dominical offert par son père à des amis intimes, une adorable maîtresse de maison, prévenante, rieuse, spirituelle, avec des audaces drôles de langage qui lui donnaient une telle saveur, que ses vieux convives masculins en étaient, à la fois, tout épanouis et troublés par l’obscur regret de leur jeunesse enfuie. Elle fleurait l’amour qui illuminait sa chair, son regard, son sourire. Dans l’allégresse de sentir Gérard tout à elle, de savoir que l’heure délicieuse de la veille ressusciterait dès qu’elle le voudrait, elle en oubliait totalement son inquiétude au sujet de Chartrans.
Elle eut un sursaut brusque quand, les hôtes du conseiller partis, il lui dit tout à coup, venant s’asseoir près du fauteuil où elle rêvassait, le regard perdu dans le bleu intense du ciel d’été :
— Jacqueline, ma chérie, puisque nous voilà seuls, il faut que nous causions un peu sérieusement.
Elle se redressa, saisie… Pourtant, il était impossible que son père sût…
— Que nous causions de quoi ? père, interrogea-t-elle. Ses mains allongées sur le bras du fauteuil, elle se raidissait comme à l’approche d’un choc.
— De Chartrans. J’ai reçu une lettre de lui.
— Ah !…
Lui, non plus, Chartrans, ne pouvait pas savoir… Alors pourquoi écrivait-il à son père ?… Et elle répéta, observant le conseiller qui avait l’air un peu soucieux :
— Chartrans t’a écrit… à quel propos ? père.
— D’abord pour s’informer très longuement de toi qui, paraît-il, ne lui écris guère, ce dont il s’attriste et s’inquiète beaucoup.
— Je n’ai pas des loisirs comme lui, moi, fit-elle, impatiente.
— Cela, ma chérie, il n’en paraît pas du tout convaincu !… Bref, il voudrait hâter votre mariage ; et, dans ce but, il me prie, instamment, de faire au ministère certaines démarches qu’il m’indique dans le but d’avancer sa nomination très probable au Japon… Jacqueline, veux-tu vraiment ce mariage ?…
La tête renversée sur le dossier de son fauteuil, les yeux mi-clos, elle resta un instant silencieuse, effrayée peut-être des mots qu’elle allait dire. Puis, lentement, elle articula :
— Non, en somme, je n’y tiens pas. Je ne veux pas m’expatrier.
Le conseiller la considéra d’un œil attentif, étonné de cette déclaration très nette, toute différente de celle que la jeune femme lui avait fait entendre quelques semaines plus tôt… Mais, en définitive, une telle résolution répondait trop bien à son propre désir pour qu’il la combattît.
— Je crois, Line, que tu as raison. Évidemment, Chartrans est un garçon de valeur, et il s’est très bien conduit pendant les derniers troubles sur la frontière de Chine… Tu as lu ça dans les journaux ?
— Non, je ne regarde jamais les nouvelles exotiques… Chartrans m’a écrit, en effet, qu’il avait dû batailler contre des Chinois. Je n’en savais rien…
— Soit… Enfin, cela c’est maintenant le passé. Il faut nous occuper du présent. Pour ma part, je trouve que les avantages présentés par ce mariage ne peuvent vraiment contrebalancer l’inconvénient de perpétuels séjours au loin qui seraient inévitables. Seulement…
— Seulement ?… répéta-t-elle avec le même regard qui ne voyait rien autour d’elle. Un sentiment de délivrance la pénétrait en même temps qu’un regret de devoir être sans pitié pour Chartrans.
— Seulement, si tu es tout à fait décidée, mieux vaudrait, par délicatesse, — et par charité, — avertir ce garçon, qui m’a l’air d’avoir pris tout à fait au sérieux votre vague projet.
S’il le prenait au sérieux !… Jacqueline ôta et remit une de ses bagues, d’un geste nerveux.
— Bien entendu, père, il l’a pris au sérieux ! C’est pourquoi je ne peux pas, brusquement, lui dire que nous avions, c’est vrai, ébauché un projet irréalisable. Si je lui écrivais cela, il serait capable de laisser aussitôt son poste et de revenir par le premier paquebot… Et je ne saurais plus qu’en faire, alors… Il me supplierait… Je perdrais la tête et je serais capable de me laisser marier pour lui faire plaisir… ce qui serait une sottise que je n’aurais pas ensuite assez de jours pour regretter. Non, non, il ne faut pas lui envoyer tout de suite un refus bien clair. Je vais le préparer de mon mieux, bien gentiment, lui laisser entendre que j’hésite, etc… Comme cela, le temps passera, et j’aurai le loisir de m’arranger pour son retour.
— Pauvre diable ! fit le conseiller, d’autant plus compatissant qu’il était certain de n’avoir plus à redouter Chartrans. Il avait l’air de t’aimer sincèrement… Tâche de ne pas le faire trop souffrir. C’est dommage qu’il n’ait pas un poste à Paris… Alors, votre mariage aurait été possible.
Jacqueline ne répondit pas. L’idée d’appartenir à Pierre Chartrans lui paraissait maintenant monstrueuse. Pour elle, il n’était que l’étranger indifférent. Toute, elle était à l’autre qui avait su éveiller en elle l’amoureuse endormie…
Toujours nonchalamment allongée dans son fauteuil, elle songeait, respirant les roses couleur de sang qui se fanaient à son corsage, aux paroles qu’elle écrirait à Chartrans, en des lettres de plus en plus rares, qui dénoueraient, sans éclat, le lien qu’elle avait stupidement laissé attacher entre eux…
« Jacqueline, votre père se trompe, n’est-ce pas ? Vous êtes mienne toujours. Télégraphiez réponse. Je suis fou. »
Elle lut, puis relut le télégramme, les sourcils soudain froncés, mordant ses lèvres avec colère.
Oui, Chartrans était fou, fou d’avoir envoyé une telle dépêche, fou de s’obstiner à ne pas vouloir comprendre le pourquoi, depuis trois mois, de ses mots si brefs et si espacés, puis de son silence…
Le télégramme venait de lui être remis au moment où elle ôtait son chapeau, rentrant de faire quelques courses. Et maintenant, avec la grande épingle qu’elle tenait à la main, elle déchiquetait rageusement le papier, frémissante, irritée.
Ah ! quand donc enfin serait-elle délivrée de cet amoureux obsédant, qui ne voulait pas admettre la vérité !… Cependant, elle s’était bien appliquée à la lui faire entrevoir dans les rares billets envoyés depuis sa liaison avec Gérard, et aussi dans la lettre que son père avait accepté la mission de lui écrire, pour préparer l’annonce définitive de la rupture.
Parce qu’elle avait changé, il lui semblait que Chartrans devait, nécessairement, avoir subi une semblable évolution ; et elle ne lui pardonnait pas de demeurer attaché, avec cette immuable constance, à un projet qui lui était odieux à elle-même.
Et pourtant… pourtant, ainsi qu’elle le voulait, il avait dû pressentir la vérité, car ses lettres, implorant les nouvelles qu’elle ne lui envoyait plus, étaient tristes, angoissées, les dernières affolées et suppliantes, bien qu’alors la lettre de M. Sourdis ne lui fût pas encore parvenue.
Reprenant le télégramme lacéré, elle murmura, la bouche volontaire et méchante :
— Décidément, il faut en finir, tant pis ! Je suis à bout de ménagements. D’ailleurs, sa mission va être terminée. Je ne peux pas le laisser revenir sans qu’il sache que tout est rompu entre nous. Je lui écrirai demain matin.
Demain… Pas le soir même, parce que Gérard dînait avec elle ! C’était pour lui qu’elle était de passage à Paris, pendant cette première quinzaine de septembre où, leurs relations absentes, ils pouvaient se voir librement, sans avoir à redouter, de plus, la perspicacité du conseiller, encore aux eaux, et celle de Mme de Croissy, qui était en son château de Lorraine, pour les chasses.
Ainsi, Jacqueline pouvait aisément s’abandonner à un amour qui l’enivrait comme un philtre. Vraiment, Gérard en était venu à tenir en son cœur une place que nul autre n’avait encore possédée. Éprise de lui, presque autant que d’elle-même, elle l’aimait pour la passion qu’elle lui inspirait, pour la sincérité, les délicatesses, la fougue de son amour qu’elle savait supérieurement entretenir.
Car elle était bien la savoureuse maîtresse qu’il avait pressentie à Venise, caressante, coquette, avec des lubies dont les retours étaient délicieux ; gardant une discrète et fine élégance de femme du monde, même en ses abandons, lui offrant un corps adorable, des grâces de petite chatte câline et un esprit fantasque, drôle, riche d’imprévu.
Consciente de sa puissance, elle en usait avec un art incomparable, peu à peu envahie par l’éblouissante vision d’un mariage possible avec lui où elle pourrait bien l’amener, si elle savait l’enlacer suffisamment dans ces liens de la chair que l’ambitieuse volonté de l’homme ne pourrait plus rompre.
Et réellement, elle était en très bonne voie. La petite fugue où il l’avait entraînée en Hollande les avait singulièrement rapprochés. Exaspéré de la voir très mal, dans la grande foire de Trouville, où une légion de regards les observait, il avait supplié :
— Venez passer quelques jours dans un endroit où nous serons seuls un moment. Laissez-vous emmener, mon amour.
Et, sans grande hésitation, elle avait cédé, insouciante de l’imprudence d’une pareille équipée qui était une tentation bien trop forte pour sa sagesse.
Ce court voyage avait été un vrai rêve d’amoureux, mêlant leurs deux vies dans une intimité que Jacqueline avait su rendre exquise. Mais depuis lors, elle avivait le besoin d’elle dont elle voyait Gérard dévoré, en ne prodiguant pas le don de sa précieuse petite personne, plus souvent espéré qu’accordé.
Il arrivait de chez Anne de Croissy, et dans les lettres où il la suppliait de revenir quelques jours à Paris, elle l’avait senti tellement possédé par sa passion, qu’elle s’était fait une fête de leur brève rencontre, qui allait ressusciter un instant les jours charmants de Delft et de Harlem. Et voilà que la dépêche de Chartrans venait culbuter sa joie, l’agiter d’un souci dont elle ne pouvait se détacher…
Énervée, elle répéta encore, rejetant la dépêche froissée :
— Oui, il faut en finir, je vais aller au télégraphe et lui répondre tout de suite. Ce sera plus simple qu’une lettre.
Les joues en feu, la main tremblante, elle piqua dans son chapeau l’épingle qui venait de déchirer le papier… Humble chiffon qui, à travers la distance, lui avait apporté le cri désespéré d’un pauvre homme trahi.
Au passage, elle jeta à la femme de chambre, qui travaillait dans son cabinet de toilette, un rapide :
— Je reviens dans un moment.
Puis, vite, elle partit au télégraphe, petite nuée d’orage qui détenait la foudre.
Elle répétait, résolue et exaspérée :
— Il faut en finir… Il faut…
Cependant, entrée dans la salle maussade où, derrière les guichets, les employés accueillaient, sans empressement, les demandes du public, elle s’effara, au moment de rédiger la phrase précise qui ne laisserait plus de doutes à Chartrans… Comme si Pierre, recevant le mot qui lui ôtait tout espoir, allait aussitôt apparaître, réclamant en maître les droits qu’il se jugeait sur elle.
Et, lâchement, elle télégraphia :
« Soyez calme. Lettre suit. »
Elle fut si enchantée de cette rédaction vague que, brusquement, sa fièvre tomba et, allégée, elle se sentit toute joyeuse.
C’était parfait cette phrase qui lui faisait gagner du temps et n’expliquait rien…
Elle tendit le papier à l’employé avec un si charmant sourire qu’il en prit l’air aimable et eut des manières d’homme du monde pour lui rendre la monnaie. Elle le remercia d’un joli signe de tête et, les nerfs calmés, elle laissa retomber derrière elle, la lourde porte du bureau. Sans hâte, cette fois, elle se prit à marcher dans la rue que l’été faisait calme, comme une rue de province ; reprise toute par la pensée de Gérard qui la faisait frémir d’une attente heureuse.
Elle ne songeait même pas à la dépêche qui s’en allait très loin briser un cœur. Tout au plus, vaguement, elle se disait, ainsi que l’on pense à une corvée :
— Demain matin, il ne faut pas que j’oublie d’écrire à Chartrans cette malheureuse lettre !… Je lui annoncerai la chose bien doucement car, en définitive, c’est gentil à lui d’avoir tant tenu à moi. Mais, tout de même, il était devenu ennuyeux à se cramponner ainsi à son idée.
Elle sonna chez elle.
— M. de Brye est au salon qui attend madame.
Aussi rapidement qu’un souffle de tempête balaye des feuilles mortes, les mots chassèrent de son esprit toute pensée étrangère à l’aimé.
Debout dans le salon, il l’attendait, frémissant d’impatience.
— Enfin ! Line adorée, vous voilà !
Elle rejeta la porte derrière elle ; et, avec un cri d’allégresse, elle courut à lui :
— O mon Gérard, comme c’est délicieux de nous retrouver !
Mais après la capiteuse soirée, après la nuit calmante durant laquelle Jacqueline avait dormi d’un sommeil de fillette innocente, était venu le matin, l’heure où il fallait écrire… Et, sa toilette finie, toute fraîche et parfumée dans sa longue robe de maison, elle avait dû venir s’asseoir devant le bureau où elle avait griffonné tant de billets hâtifs au fiancé parti au loin, pour l’amour d’elle.
Si elle avait ouvert l’un de ses tiroirs, elle y eût encore retrouvé le portrait plébéien de Chartrans, et les pauvres lettres qui ne la touchaient pas parce que, pour un autre seulement, elle avait un cœur d’amante…
« Jacqueline, mon trésor, je ne vous sens plus mienne, qu’y a-t-il ?… Si je vous ai offensée, sans le savoir, en quelque chose, dites-le-moi et, avec tout mon amour, je vous supplierai de me pardonner et d’oublier… Pourquoi des lettres si froides et si courtes ?…
« Ah ! quel supplice de ne pas savoir ! Vous n’êtes pas méchante pourtant… Vous n’aimeriez pas faire souffrir… Je voudrais tant espérer que votre vie mondaine est la seule coupable… Mais je ne m’en convaincs pas… Le cœur de ceux qui aiment n’a pas de ces négligences, et sacrifie tout pour éviter une peine à l’aimé… »
Et encore :
« J’ai maintenant sans cesse, Jacqueline, l’horrible pensée que vous vous êtes reprise… Ah ! je sais bien que beaucoup d’autres étaient, bien plus que moi, dignes de vous, que je ne suis qu’une espèce de sauvage auprès d’une exquise créature comme vous… Mais ce sauvage vous adore tant que vous n’auriez pu être malheureuse près de lui ! »
Et ceci :
« Jacqueline, plus une lettre… Que se passe-t-il ?… Oh ! cette torture d’être loin, de ne pouvoir partir, être près de vous pour tenter de vous reconquérir !… Il me prend des terreurs folles que vous soyez malade, des rages de penser à toutes ces lieues qui nous séparent et tendent un impénétrable voile pour m’empêcher de t’apercevoir, mon amour unique…
« Jacqueline, vous m’avez promis, souvenez-vous, que, pendant l’absence, vous resteriez ma fiancée fidèle… A travers l’espace, entendez, je vous en supplie, mon cœur douloureux qui vous crie : « Par pitié, Line, écrivez !… »
Jacqueline n’ouvrit nul tiroir, ne chercha aucune lettre. Les coudes appuyés sur le cuir fauve du bureau, elle mordillait son porte-plume, la mine embarrassée, contemplant les nuées floconneuses qui erraient dans le ciel de septembre.
Il faisait un temps délicatement gris, et l’air était lourd qui entrait par la fenêtre et errait sur les bras, nus sous la dentelle des manches, arrêtées au coude.
Si frivole fût-elle, tout à coup, il lui venait le sentiment très net que sa lettre allait faire mal. Et comme elle détestait l’idée même de la souffrance d’autrui, elle s’effarait de devoir l’écrire et cherchait à en retarder encore l’instant.
Elle avait pris, machinalement, parmi les papiers empilés en désordre sur le petit bureau, un échantillon de soie, moirée d’or pâle et de rose. Elle l’examinait, l’œil distrait par les cassures satinées de l’étoffe. Puis, les doigts impatients, elle rejeta le chiffon et, lentement, commença à écrire, hésitant sur les mots à dire… — et pourtant si résolue !
« Mon ami,
« J’espérais que, avec les jours qui passent et nous permettent de mieux juger des choses, vous comprendriez, comme moi, que nous avions tous deux rêvé l’impossible, l’hiver dernier, en espérant mêler nos deux vies. A quoi bon tenter de nous illusionner davantage ? Je ne suis pas du tout la femme qui vous rendrait heureux, je le sais bien maintenant… Comme je sais aussi que votre amour dévoué ne me donnerait pas le bonheur…
« En vérité, mon ami, nous sommes trop différents l’un de l’autre pour que nous puissions atteindre à l’unisson indispensable pour que l’union soit une joie.
« Souvent, dans vos lettres, j’ai deviné que vous me trouviez bien « papillon », un papillon qui adore la lumière des salons et ne peut s’en passer, c’est la vérité. Et je sentais aussi que vous étiez trop sage, trop sérieux pour ma frivolité. Mieux vaut, ne pensez-vous pas, que nous ayons fait ces mutuelles découvertes avant que nous soyons irrévocablement liés l’un à l’autre, peut-être pour nous faire souffrir… Restons simplement amis, voulez-vous ?… Et ne me regrettez pas. Je vous assure que je n’en vaux pas la peine ! »
Elle s’arrêta, et eut un rire joyeux.
— Oh ! ça, ce n’est pas vrai ! Gérard protesterait ferme si je lui disais une chose pareille !
Dans son souvenir se dressait la vision patricienne de son amant, et un frisson de plaisir la fit tressaillir toute.
D’une voix tendre, elle murmura :
— O Gérard, mon Gérard, quel bonheur que vous m’ayez fait perdre la tête cet été !
Un instant encore, elle rêva, le menton appuyé sur ses deux mains jointes, le regard perdu dans le gris très doux du ciel lourd d’orage. La brise détacha quelques pétales d’une rose qui se mourait dans un vase de Venise, souvenir de Murano. Leur vol parfumé effleura les doigts de Jacqueline qui sortit brusquement de sa songerie.
— Ah ! ma lettre que j’oublie !… Il faut l’achever… Elle est assez longue… Que dire de plus, d’ailleurs ?…
Elle lut, relut, rêva encore, indécise, énervée ; puis elle pensa tout haut :
— Allons, maintenant, quelques phrases affectueuses, car vraiment Chartrans est un excellent garçon qui m’était bien attaché !… Mais je ne peux pourtant pas l’épouser, seulement pour lui faire plaisir !
Elle se pencha sur le bureau, et recommença à écrire :
« Je n’oublierai jamais, mon cher ami, tout ce que vous avez voulu être pour moi, afin de me rendre la vie très bonne et je vous en remercie de toute mon âme, mon âme de dentelle, comme vous disiez, un peu dédaigneusement, avouez-le. Je vous souhaite près d’une autre, mieux créée pour vous, tout le bonheur que je n’aurais pu, moi, vous donner, ayez-en, pour être sans regret, la certitude comme je l’ai moi-même ; et, avec mon adieu très mélancolique, recevez mon plus affectueux souvenir d’amie.
« Jacqueline Nozales. »
— Là ! c’est fini !…
Elle eut un soupir de satisfaction, tressaillante d’aise, ne songeant plus du tout que sa lettre était un message de douleur, tant elle était contente de l’avoir achevée. Elle s’en fût désolée… Mais elle l’eût envoyée tout de même… D’ailleurs, il le fallait bien !
Rapidement, pour la dernière fois, elle écrivit l’adresse, puis scella de son cachet, s’appliquant à faire un joli chiffre. Ensuite, elle sonna sa femme de chambre.
— Descendez cette lettre à la poste ; c’est pressé !
Et la fille disparue, son âme de dentelle allégée du pesant souci, elle eût volontiers sauté de joie, comme une écolière délivrée d’un devoir ennuyeux…
Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver de novembre finissant, aux jours brefs, aux gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.
Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous sa veste de fourrure, eut un tressaillement d’aise en songeant à son clair salon, où il allait faire bon sous la lueur amie des lampes, voilées de rose, devant la flambée du foyer, Gérard près d’elle… Gérard qui, ne pouvant se résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint son poste à Vienne… Gérard qu’elle avait si étroitement enserré du lien de ses caresses, que séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, il en oubliait ses orgueilleux projets d’avenir et rêvait de lui donner son nom, en dépit de l’opposition de sa famille.
Ah ! le beau songe ! Et comme elle s’appliquait à le rendre réalisable en affolant la volonté de Gérard, tout en se montrant, aux yeux du monde, d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à tort, il lui avait été déjà octroyé tant d’amants, qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye passait, en dépit des médisances, pour n’être pas plus vrai que les autres.
Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches de l’escalier, jouissant de la chaude atmosphère du vestibule qui la faisait toute rose dans ses fourrures, rose comme les œillets attachés sur le duvet sombre de la veste.
— Il n’est venu personne ? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui ouvrait.
Elle pensait à Gérard…
— Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. Elle voulait parler à madame, et a laissé un journal en disant que madame voie un article qu’elle a marqué d’une croix.
— Un article ? répéta Jacqueline étonnée. Où est ce journal ?
— Je l’ai mis sur la petite table du salon, avec le courrier de madame.
Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et ses yeux aperçurent le décor dont la vision avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à travers le crépuscule glacial… Une pièce coquette, fleurie, discrètement éclairée ; dans la cheminée, un feu clair d’où jaillissaient de hautes flammes capricieuses… L’air embaumé de la senteur pénétrante des mimosas et des violettes…
Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire accueillant de son home.
Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle :
— A quel propos Anne peut-elle m’apporter un journal à lire ?
Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un fauteuil, elle prenait le journal, les lettres…
Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, lui faisant oublier Mme de Croissy, et l’article, et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture de Chartrans…
Avec stupeur, elle contemplait les caractères si connus. Chartrans lui écrivait… Encore !… Pourquoi ?… Pourtant, il avait reçu sa lettre de rupture, partie depuis plus de deux mois… Qu’est-ce que cela signifiait ?… Elle n’était donc pas délivrée de lui ?…
D’un geste inconscient, elle passa la main sur son front, avec l’impression que sa pensée s’égarait. Ses prunelles dilatées ne quittaient pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée d’une appréhension folle…
Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout à coup, elle s’était décidée, ses doigts tremblants déchirèrent le papier. Haletante, elle lut :
19 octobre.
« En regardant les dates, je vois que depuis hier seulement, j’ai votre lettre, votre impitoyable lettre, madame… Il me semble pourtant qu’il y a un siècle déjà qu’elle est venue me retrancher du monde de ceux qui espèrent… C’est que, probablement, les heures d’agonie comptent double, triple, que sais-je ? A coup sûr, elles enlèvent la notion du temps…
« Je m’avoue maintenant que, depuis bien des semaines, ma foi était morte en un avenir dont j’avais fait mon unique raison d’être… Et cependant, contre toute évidence, j’espérais encore, je voulais espérer. J’étais insensé, n’est-ce pas ?
« Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, sans hésitation ni battement de cœur, comme on congédie un importun, avec des phrases polies et menteuses, vous m’avez écarté, vous qui étiez mon amour, ma pensée, mon âme… Et je me suis rappelé mon rêve, celui où vous me disiez adieu avec un sourire distrait d’étrangère…
« Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai fait, cette nuit, dans les minutes où je souffrais par trop, où mon impuissance me broyait… Maintenant, c’est fini…
« Vous m’avez fait tant de mal que personne au monde ne pourrait m’en faire davantage… D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer à souffrir.
« De toute ma volonté, je veux faire mon cœur insensible à jamais. Vous disparue de mon existence, c’est un vide tellement effroyable que je me demande pourquoi je le supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, ni désirs, ni espoir, rien que le néant… La Jacqueline que j’ai adorée est morte et son souvenir est le seul trésor qui me reste… Cette Jacqueline qui, il n’y a pas même un an, me disait adieu, avec des larmes plein les yeux et le serment d’être fidèle !
« C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je l’ai fait pour vous, pour vous seule…
« Peut-être, vous m’avez trahi… A quoi bon chercher à le savoir ?… Je n’étais qu’un pauvre à qui vous avez accordé un semblant d’aumône… Mais ce semblant lui a paru divin un moment…
« Je viens de mettre sous pli scellé, à votre adresse, vos lettres ; pas vos portraits, je les ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous les autres… Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, quand moi-même je disparaîtrai.
« Adieu, madame… Vous souvenez-vous que, dans une de mes premières lettres, je vous ai écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur qu’un moment vous aviez apporté dans mon existence de solitaire, toujours, je devrais vous être reconnaissant… Alors je vous remercie, madame, et je vous pardonne, en baisant une dernière fois vos tièdes petites mains dont le seul effleurement me fut une ivresse… Et je dis tout bas, comme l’on parle aux très chers, perdus à jamais, adieu, vous qui avez été ma vie même. »
« Pierre Chartrans. »
Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des larmes, de grosses larmes, ruisselaient sur ses joues, tombaient sur le papier…
Éperdument, elle répétait tout bas :
— Oh ! pourquoi m’écrit-il des choses si cruelles ?… Je ne pensais pas qu’il aurait tant de chagrin !… Qu’il me fait mal !… oh ! qu’il me fait mal !
Et l’impression jetée en elle par l’adieu de Chartrans lui était tellement intolérable que, sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce qu’une minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses genoux. Un trait de crayon bleu soulignait un passage :
Dépêches de Chine.
Des troubles ont encore une fois éclaté dans le Yunnan. Ils ont été fort sérieux ; et, malheureusement, nous avons à déplorer la mort d’un des nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, qui, après avoir lutté en héros pour la protection de nos nationaux, a succombé avec quelques braves.
Jacqueline se dressa avec un cri.
— Il est mort !… Oh !!!
Et une certitude entra en elle, terrible :
— Il s’est fait tuer !… Ah ! c’est épouvantable… Je ne savais pas… Oh ! non, je ne savais pas qu’il serait capable de cela !…
Écrasée d’horreur, elle restait les mains jointes sur le journal dont elle relisait désespérément les lignes… Elle comprenait bien que Anne, qui avait tout deviné, lui avait ainsi apporté le châtiment d’une trahison qu’elle ne pardonnait pas… Ah ! qu’elle était sévère, Anne, sans pitié — comme elle-même l’avait été. — Et que c’était affreux, Chartrans mort, mort à cause d’elle !… Maintenant, son visage caché dans ses mains, elle sanglotait, le cœur bouleversé de chagrin, de remords, de terreur devant la responsabilité entrevue…
Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle tressaillit. C’était Gérard ! Ah ! il ne fallait pas qu’il vît la lettre, qu’il sût… Elle lui dirait seulement qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un ami d’enfance… Fiévreusement, elle glissait le papier dans son corsage, essuyait les larmes qui lui brûlaient le visage… Il entrait… Alors, un cri lui jaillit des lèvres :
— O Gérard, mon aimé, console-moi… J’ai tant de chagrin !…
Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre entre ses bras.