*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 *** ANDRÉ THEURIET CONTES TENDRES PARIS ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON Tous droits réservés. A LA MÊME LIBRAIRIE OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET Dans la collection des «_Auteurs célèbres_» LE MARIAGE DE GÉRARD Un volume in-16 à 60 centimes. LUCILE DÉSENCLOS UNE ONDINE Un volume in-16 à 60 centimes. ÉMILE COLIN.--Imp. de Lagny. CONTES TENDRES VIEUX VAGABOND La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu, si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi, au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon. A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux, crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques, laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée, mais sans rien de farouche ni de haineux. Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le vagabond et son bon cœur s’était ému: --Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre homme qui est là-bas. Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il s’approcha, le verre en main. --Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé, ma brave dame, et à celle de la compagnie. Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il devint loquace et nous narra son histoire. Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années, les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils gîtaient. --Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois; mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain, et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher, en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de même, je vis au grand air et je suis mon maître... L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne expression de bête de somme éreintée. C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_ n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit prochaine. Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui montaient de la Bièvre... * * * * * Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides et inquiets de chien perdu: --C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit, chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim, c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre; mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au sec!... Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui procurât promptement un abri. Il me remercia. --Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au sec, être au sec, voilà tout ce que je demande! Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs. J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent. --C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs, et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue... Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!... CLAUDINE C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont l’altitude est seulement de cinq cents mètres. Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la _bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances positivistes du siècle. --Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!... Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique d’hypothèse négligeable!... Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même perfide sentier. * * * * * Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus, transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou. Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois fuselé. --Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte? Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous désirions. --Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge. --Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays. Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de rire. --Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y reposerez à votre contentement. En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles. --Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine Lachenal. * * * * * Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste, craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité. --Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?... --Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement. --Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble à vos bontés en me prêtant un châle. Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit: --Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez! Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille. --Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant je vais vous offrir un verre de vin blanc. --Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon; je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain. Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un bol de lait chaud. Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison. --Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous passons ainsi notre temps très gaiement. Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux. * * * * * Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au _Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure. Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire: --Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se reposer. Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous montrer notre chambre. --Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!... * * * * * Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré. --Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour vous... En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout frais cueillis. Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau: --Bon voyage! --Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!... --Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la matière et ne s’attachent qu’aux apparences. Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur... Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba bientôt la jeune et robuste silhouette. PERSÉVÉRANCE D’AMOUR Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les commandes affluèrent. Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village, face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour portraiturer les maîtres du logis. Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses _fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme. Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude. Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste, finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre. Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux. Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses années de misère. Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades. Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah! j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela durerait toujours. Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art. De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes. Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à Yves et l’acheva. Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts, habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés. Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste. Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont les yeux luisaient doucement. --Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin. --Mariannic! s’écria-t-il stupéfait. Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie, l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit asseoir. Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique. --Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!... Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit: --Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous demander. Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa disposition... En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis affectant un air dégagé: --Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça... Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux du bon temps jadis. Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé. Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de cette évocation amèrement délicieuse. --Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas? --Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui, nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?... Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée. Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle, n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement; mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre, attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de ville le trouva mort quelques heures après. A MA FENÊTRE J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses au-dessus du clocher de l’église voisine. Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et, au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue, car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste pudiquement effarouché. Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à l’Hôtel de Ville. * * * * * Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte. Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner. * * * * * J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée, écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui ont passé des examens peuvent le deviner. Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des examens. * * * * * Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau, et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce _surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du retour, toute une humble et lamentable tragédie... Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement l’argent qui lui restait. Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête. J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de la rue ensoleillée. Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la pauvre institutrice en robe noire. AMES DE LYCÉENS L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.--La Compagnie d’Orléans, qui a gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.--Les potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls, les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches, avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude maternelle ne soupçonnait pas même l’existence! A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient, quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence, et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses. Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires, surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée brumeuse d’octobre. Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux _Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait tout entier dans la caisse du cirque. Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait. Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le _Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me souffla dans l’oreille: --Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi... Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi, jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes: --Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux arrêts... Allez! Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu: «Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi, à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.» J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver la colère de notre bilieux principal. Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre. Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda: --Où est Vital? --Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses excuses. Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix contristée: --Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé... En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur rose. --Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte; tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse... Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur sur les lèvres, je murmurai: --Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous embrasser! --Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire. En même temps elle me tendit ses joues. Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre extrémité de l’équerre... J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_. --Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras. --Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une taloche. Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés. La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche... J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de la foire du Lion de Belfort. UN FILS DE VEUVE La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras. Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours. * * * * * Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques, mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats, tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande, s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres... * * * * * Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette et le tira brusquement. Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria: --O cher enfant, c’est donc toi enfin! Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura sourdement: --Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui... * * * * * --Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais, mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue. Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception. Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent dans ses yeux. --Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans quelque ville inconnue?... Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et recommença à lui conter l’histoire d’Aristide. --Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!... Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier. Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine bleue. Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!... Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit bleu» ne reviendrait plus. PREMIER RENDEZ-VOUS Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire, Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit, il laissait à Laurence une entière liberté. Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard sévèrement indigné. Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair féminine. Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en fit l’humiliante expérience. Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne, elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit, et cela leur donna une semaine de délices. Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs qu’on lui avait accordées»: _Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit, Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._ Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant. Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait, en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où Roger l’attendrait sur la route. Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse, elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée poudreuse. Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa passionnément contre son cœur. --Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content? --Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie. Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil, ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte. Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse. Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter. Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et, tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença de s’effarer. --Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger. --Un petit quart d’heure seulement, répondit-il. Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales, torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon. --Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé. Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement, revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres. Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne. --Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il. Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée: --Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!... En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures. Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis, il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit gaillardement le trot. Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser les mains, elle le repoussa d’un geste irrité: --Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!... Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres: --Grand merci!... Adieu! Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant et cahotant dans la pluie. Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut un billet ainsi conçu: «Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en donc là et croyez à tous mes regrets. »L.» Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue Aumont de Suize. LA CHASUBLE --Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu savais d’où elle vient et comment je l’ai eue. De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un goût très pur, représentant les instruments de la Passion. --Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus fleurie de toute l’Espagne. J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table. C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un vers l’autre. * * * * * Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air, bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges, là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous grisaient délicieusement. Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des yeux allumés: --_Quanto_ (combien)? --Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme à la prunelle de ses yeux. Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que comprendront tous les collectionneurs de bibelots. * * * * * Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier, la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille, sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un de ses anciens paroissiens: --_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans la maison de Dieu? --Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir que pour aller à l’église. --Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme qui a le mariage en vue? --Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour entrer en ménage. --Combien te faudrait-il? --Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_. --Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la jeune fille et toi? --Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à Dieu. --Tais-toi, misérable pécheur! Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout pensif... * * * * * Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil, et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse: --Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il. Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta: --J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents pesetas, mais pas un cuarto de moins. C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et le marché fut conclu séance tenante. Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes affectueusement congé l’un de l’autre. A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une exclamation: --Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement pour obliger son prochain!... Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande d’oranges. J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu: «L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.» UNE JOUEUSE Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé. Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot, mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord, à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche, certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de donner cours à un impétueux flux de paroles. La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée: --Nous arriverons à huit heures moins un quart. Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné, pour devenir plus familière, elle ajouta: --Vous habitez Nice, madame? A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant hautainement dans son encoignure. Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité, reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à brûle-pourpoint: --Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice? --Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des respectables et prudes dames du compartiment. --Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo? --Non. --Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie? L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif. --Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première. De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui, vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!... Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse lâchée. --Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner, d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!... avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille! Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux mailles d’argent gonflées de pièces d’or. Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande, certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et prendre un malin plaisir à exciter les convoitises. Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient lestement sauter la bourse pleine. --Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs... Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé, tout de même! ajoutait-elle en riant. Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec ostentation son or. --Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler avant de rentrer chez elle! Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze. Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi, elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour la galerie que pour lui: --Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine! Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle en revenait sans cesse à sa première idée: --Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous! Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père» dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu... légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes, tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle, j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un père pour de vrai... Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation... --Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit rien de bon... Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue. LA MAISON DU BORD DE L’EAU Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau», parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne, leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel, en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût trouver au bord du lac. * * * * * Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont. Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais, à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles; les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie. * * * * * Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au tournant de la route d’Annecy. Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée. Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont. Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner. N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement la maison fut sens dessus dessous. Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno. Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour procéder à leur toilette, parurent métamorphosées. Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau». Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse. Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard. --Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des candélabres. Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon en désordre... * * * * * Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac. Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus. PENSÉES D’AUTOMNE Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes, semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas, un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec trois cercueils béants où grimacent des squelettes. Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19 janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon. Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème. * * * * * Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère, comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison, ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation, l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?... C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison. Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que, depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà l’homme.» Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais, en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît; mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres. * * * * * Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers. Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année, reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.» J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois, s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source d’éternelle joie: A thing of beauty is a joy for ever. Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset, d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue. Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de Baudelaire. Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière, apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies, les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres. LA SAINT-SYLVESTRE Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires, coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine. --Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de _fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!... --Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle. S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût, au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau, puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final. --Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de lettres pour moi? --Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté. --Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le chemin de mon domicile... * * * * * Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire. Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles. --Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs de vieillards. La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il me cria: --Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous vous essoufflerez en pure perte! Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année fleurissait dans sa verte nouveauté. * * * * * A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline. --Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations! quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est que précisément je ne sais plus oser! * * * * * Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte de sa propriétaire. L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des marrons. --Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me faire une petite place à côté de vous? Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait de très près. Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui dit en avançant une chaise: --Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec nous... Ils se marieront après la Chandeleur! PLUIE EN MONTAGNE 18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien, retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil. Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes. * * * * * Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure, en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur leur bâton et enveloppées dans leur waterproof. Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du _Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes, mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir entendu le discours de l’ex-pharmacien. * * * * * Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite. Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette. Il court à travers les sapins et herborise gravement. A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et, sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_ de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard, nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs, que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me couvre de confusion. * * * * * Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier. Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant, en agitant une fleur jaune entre ses doigts: --Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami: inutile d’aller plus loin! Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate; pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe, malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des _composées_. --Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de gauche. --Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez! En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec tranquillité et réplique: --Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_. --Hein! Qu’en savez-vous? --Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_. J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il a failli en avoir une attaque d’apoplexie... THÉATRE D’AMATEURS En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits. * * * * * Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes, nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de femme, la _duègne_, affreuse compagnonne Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne. Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent. * * * * * Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate mélancolie en débitant ces vers: Buvons! Tous tes doublons Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!... D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour les empêcher de se prendre aux cheveux. * * * * * Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler, quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse: Le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites! Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la _souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil, tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume, évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs. Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs. LE CONTE DES ROIS MAGES Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la première maison du village, pour y demander l’hospitalité. Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort chichement avec sa femme et ses quatre marmots. Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie. Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper et à coucher. --Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle. Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de vous arranger. Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant Melchior. Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était le plus généreux des trois, dit à Fleuriot: --Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre hospitalité. --Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même. --Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un souvenir qui vaudra mieux. Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la grimace, il continua: --Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens. * * * * * Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte dans sa main: --Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet; néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se sont pas moqués de nous. Alors il s’écria: --Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de venaison et une bonne bouteille de vin! Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe blanche, le pain, le vin et le pâté demandés. Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s’en tint pas là, comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête. Il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et ses enfants, de l’argent de poche, une table abondamment servie, et, comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir aussitôt, il devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu’il remplit de meubles précieux et de tapisseries; et le jour où la construction et l’ameublement furent achevés, il donna une grande fête pour inaugurer sa nouvelle demeure. Autour d’une table richement servie, étincelante d’argenterie et de lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin ne fût pas troublé, il avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour consigne d’écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des environs. Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités s’en donnaient à cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à ventre déboutonné... * * * * * Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé leurs présents au pied de l’enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt, ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar: --Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas mésusé de ta petite flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa promesse d’être doux envers le pauvre monde. --Voyons, répondit laconiquement Balthazar. Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et, apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs trousses, de sorte qu’ils détalèrent au plus vite, non sans avoir les jambes fort endommagées. --Je m’en étais douté! maugréa le sceptique Gaspard, qui avait été mordu au mollet. --C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l’emportera pas en paradis!... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!... Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. On était arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les grelots d’une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants, caparaçonnés d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et, voyant qu’il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu’on les fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en pompeux appareil, couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries. Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et, avec force salutations, les pria de prendre place à table. --Merci! dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui reçoit si mal les pauvres gens. --Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses! cria Melchior de sa grosse voix. --Ah! tu lâches tes chiens sur les mendiants! ajouta Gaspard en se tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas encore!... Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d’œil, la table, les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron se retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine, avec sa femme et ses enfants en haillons. --Heureusement il me reste ma flûte! songea-t-il. Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu avec les trois Rois mages. * * * * * Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des Rois, de mettre soigneusement de côté la part des pauvres. LE MARCHAND DE CRESSON J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant, au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et, sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus, enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique. --Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant l’odelette de Ronsard: Quand ce beau printemps je vois, J’aperçois Rajeunir la terre et l’onde, Il me semble que le jour Et l’amour Comme enfants naissent au monde... Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus consolante. Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée, exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire qu’avril était revenu pour tout de bon. * * * * * A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson, la santé du corps!_» --Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques. Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais rien, et pourtant j’avais assez!» * * * * * ... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme: elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de la vérité: Quand je l’ai comprise et sentie, J’en étais déjà dégoûté. Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir. * * * * * ... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans les blés verts. A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du corps!» --Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de faire en l’administrant à mes concitoyens! MARCOUSSIS Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice. Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe finement sur le ciel son élégante silhouette. Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village. Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain depuis longtemps évanoui. Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de Gounod, devenue si rapidement populaire: Viens, enfant, la terre s’éveille... La neige des pommiers Parfume les sentiers...... Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure, et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866, la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode; Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de _Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore vibrer les beaux vers: La note est comme une aile au pied du vers posée; Comme l’aile du vent fait trembler la rosée, Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais. Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de _Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps, il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et reprenait son éloquente causerie... Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes, bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art, ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une verve grisante des mélodies illuminées de soleil. Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles et dans la gorge de Cernay!... Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé, le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers de l’Isle-Adam!... De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté. Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que donnent l’amour de l’Art et de la Poésie. FRONTIÈRE D’ITALIE Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise, personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas,--gens charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse.--La route monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret,--la _Trattoria Garibaldi_,--chante et rit parmi les treilles; tandis qu’en face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco, dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un bois d’oliviers et semble un décor d’opéra. Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade.--Ces Liguriens de la côte sont des violents et des passionnés; quand la colère leur monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la vie.--Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent, bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays. A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne. On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition est des plus brusques: le chemin est sillonné d’ornières; les rares villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs décrépits; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés; dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de magnifiques horizons de mer ou de montagne.--Des jardins de citronniers, tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin; des bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers, des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un charme pénétrant: la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en allés. Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers. On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera; puis Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats. La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation, une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté, des _bersagliers_ vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité. On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu, de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_. Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant, puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le pan de ciel bleu encadré par la porte murale. Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente des différences notables qui existent actuellement entre les deux nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton, comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner. Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles s’harmonisaient et chantaient exquisement. Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond, par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime éblouissante des Alpes neigeuses. Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères humaines. Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de plumes de coq. NOUVELLE NEIGE ET VIEUX SOUVENIRS Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac. Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de _Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient d’écrire _pro domo suâ_. * * * * * Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur, rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et, le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de «l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint. * * * * * Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés, devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration. C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre d’Espagne et la bataille de Leipzig. J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot, ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre; la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours. Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte superstitieuse. * * * * * Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le _petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air, il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands yeux ahuris. Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai, en désignant la relique: --Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur? --Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!... Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son gousset: «--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du côté de la batterie. »--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de mes yeux. Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon: «--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour boire une bouteille.» ... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec moi! * * * * * Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de 1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment. MORALE EN ACTION L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue, semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans plusieurs ménages de notre connaissance... Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac. --Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!... --C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt». --Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé... Voici comment, ajouta-t-elle: * * * * * Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger, excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert (le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience et me contait son affaire. --Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante... Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain, qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en dites-vous? Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu. --Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous allez en rester là! En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête. --Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise. Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en vaut pas la chandelle... Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et ne me répondait que par des faux-fuyants: «Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»; bref, un tas de turlutaines... --A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre votre beau projet à exécution? --Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne soyons pas dérangés. --Bonne chance! grommelai-je entre mes dents. Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le dernier... * * * * * Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter les douceurs du tête-à-tête. --Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches? --Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder. Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court, n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de perfides remerciements et nous partîmes. Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et confus, mais converti... Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les consolateurs ne manquent pas. L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce... --Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore. LA PETITE NORINE Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui, après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante, disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_ devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et elle chantait très gaillardement la chansonnette. * * * * * Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les _gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard, j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir, rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret qu’elles ne veulent pas laisser deviner. * * * * * Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent, en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles, jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes, évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour, comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.» * * * * * Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue; pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là, perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne semblait avoir honte d’elle-même. --Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à Paris... Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis. --Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre, j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond, j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi, il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en détail... C’est trop laid... Adieu! Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui obéir, car elle mourut de consomption le lendemain. Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris boulevardier. Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs d’être oubliés après-demain. PAQUES-FLEURIES Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance... D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques; c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_, comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est revenu!» * * * * * Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises, mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein gosier dans les branches rougissantes. Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus saillants du terroir barrois. * * * * * Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par Ronsard pour la circonstance: Je nourris tout, toutes choses j’embrasse, Et ma vertu par toutes choses passe; Je serre tout, je tiens tout en mes mains, Et, tout ainsi que de tout je suis maître, Pour commander au monde, j’ay fait naître Ce jeune roy, le plus grand des humains. On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté. Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les rondes épaules des coteaux. * * * * * Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement, chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux. * * * * * Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées de bourgeons naissants! LE MOINE QUÊTEUR Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants. Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.» Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha dans le foin. * * * * * Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et, ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive. * * * * * Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors. Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.» Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc, butor!» Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et au grand galop!...» La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper, celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon. MONTREURS D’OURS Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui, comme disait Baudelaire: Promènent sur le ciel des yeux appesantis Par le morne regret des chimères absentes. C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre. Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme, le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face. Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place, une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone, rappelant les chants arabes. Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de dix mois. Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de quelques mots français. Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour attraper une lippée du gâteau. Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde; ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles. Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes, nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des pieds de l’âne. Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine, nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac posé à terre et geignait doucement... Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin. Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum de la vie est fait. DANS L’ENGADINE Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres: «Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise, des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets rouges. Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets. Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule. Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux. Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur austère impassibilité. A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode. La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement. Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas. Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de lecture. Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et, pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café. En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse, et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention: le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la troupe. Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et, tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et «la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et, s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle, on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et, bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un rayon de soleil. Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains: _Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans, ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à cheminer en chantant vers le terme du voyage. Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger, modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris. Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant, nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table d’hôte de Pontresina. FIN TABLE Vieux vagabond 5 Claudine 15 Persévérance d’amour 28 A ma fenêtre 44 Ames de lycéens 53 Un fils de veuve 64 Premier rendez-vous 73 La chasuble 85 Une joueuse 94 La maison du bord de l’eau 107 Pensées d’automne 117 La Saint-Sylvestre 127 Pluie en montagne 136 Théâtre d’amateurs 146 Le conte des Rois Mages 154 Le marchand de cresson 163 Marcoussis 171 Frontière d’Italie 177 Nouvelle neige et vieux souvenirs 189 Morale en action 199 La petite Norine 208 Pâques-Fleuries 217 Le moine quêteur 226 Montreurs d’ours 234 Dans l’Engadine 240 ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77748 ***