Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas

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Title: Les Quarante-Cinq -- Tome 1

Author: Alexandre Dumas

Posting Date: March 24, 2015 [EBook #7770]
Release Date: March, 2005
First Posted: May 15, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ -- TOME 1 ***




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LES QUARANTE-CINQ
PREMIRE PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




[Illustration]




I

LA PORTE SAINT-ANTOINE

_Etiamsi omnes!_


Le 26 octobre de l'an 1585, les barrires de la porte Saint-Antoine se
trouvaient encore, contre toutes les habitudes, fermes  dix heures et
demie du matin.

A dix heures trois quarts, une garde de vingt Suisses, qu'on reconnaissait
 leur uniforme pour tre des Suisses des petits cantons, c'est--dire des
meilleurs amis du roi Henri III, alors rgnant, dboucha de la rue de la
Mortellerie et s'avana vers la rue Saint-Antoine qui s'ouvrit devant eux
et se referma derrire eux: une fois hors de cette porte, ils allrent se
ranger le long des haies qui,  l'extrieur de la barrire, bordaient les
enclos pars de chaque ct de la route, et, par sa seule apparition,
refoula bon nombre de paysans et de petits bourgeois venant de Montreuil,
de Vincennes ou de Saint-Maur pour entrer en ville avant midi, entre
qu'ils n'avaient pu oprer la porte se trouvant ferme, comme nous l'avons
dit.

S'il est vrai que la foule amne naturellement le dsordre avec elle, on
et pu croire que, par l'envoi de cette garde, M. le prvt voulait
prvenir le dsordre qui pouvait avoir lieu  la porte Saint-Antoine.

En effet, la foule tait grande; il arrivait par les trois routes
convergentes, et cela  chaque instant, des moines des couvents de la
banlieue, des femmes assises de ct sur les bts de leurs nes, des
paysans dans des charrettes, lesquelles venaient s'agglomrer  cette
masse dj considrable que la fermeture inaccoutume des portes arrtait
 la barrire, et tous, par leurs questions plus ou moins pressantes,
formaient une espce de rumeur faisant basse continue, tandis que parfois
quelques voix, sortant du diapason gnral, montaient jusqu' l'octave de
la menace ou de la plainte.

On pouvait encore remarquer, outre cette masse d'arrivants qui voulaient
entrer dans la ville, quelques groupes particuliers qui semblaient en tre
sortis. Ceux-l, au lieu de plonger leur regard dans Paris par les
interstices des barrires, ceux-l dvoraient l'horizon, born par le
couvent des Jacobins, le prieur de Vincennes et la croix Faubin, comme
si, par quelqu'une de ces trois routes formant ventail, il devait leur
arriver quelque Messie.

Les derniers groupes ne ressemblaient pas mal aux tranquilles lots qui
s'lvent au milieu de la Seine, tandis qu'autour d'eux, l'eau, en
tourbillonnant et en se jouant, dtache, soit une parcelle de gazon, soit
quelque vieux tronc de saule qui finit par s'en aller en courant aprs
avoir hsit quelque temps sur les remous.

Ces groupes, sur lesquels nous revenons avec insistance parce qu'ils
mritent toute notre attention, taient forms, pour la plupart, par des
bourgeois de Paris fort hermtiquement calfeutrs dans leurs chausses et
leurs pourpoints; car, nous avions oubli de le dire, le temps tait
froid, la bise agaante, et de gros nuages, roulant prs de terre,
semblaient vouloir arracher aux arbres les dernires feuilles jaunissantes
qui s'y balanaient encore tristement.

Trois de ces bourgeois causaient ensemble, ou plutt deux causaient et le
troisime coutait.

Exprimons mieux notre pense et disons: le troisime ne paraissait pas
mme couter, tant tait grande l'attention qu'il mettait  regarder vers
Vincennes.

Occupons-nous d'abord de ce dernier.

C'tait un homme qui devait tre de haute taille lorsqu'il se tenait
debout; mais en ce moment, ses longues jambes, dont il semblait ne savoir
que faire lorsqu'il ne les employait pas  leur active destination,
taient replies sous lui, tandis que ses bras, non moins longs
proportionnellement que ses jambes, se croisaient sur son pourpoint.
Adoss  la haie, convenablement tay sur les buissons lastiques, il
tenait, avec une obstination qui ressemblait  la prudence d'un homme qui
dsire n'tre point reconnu, son visage, cach derrire sa large main,
risquant seulement un oeil dont le regard perant dardait entre le mdium
et l'annulaire carts  la distance strictement ncessaire pour le
passage du rayon visuel.

A ct de ce singulier personnage, un petit homme, grimp sur une butte,
causait avec un gros homme qui trbuchait  la pente de cette mme butte,
et se raccrochait  chaque trbuchement aux boutons du pourpoint de son
interlocuteur.

C'taient les deux autres bourgeois, formant, avec ce personnage assis, le
nombre cabalistique trois, que nous avons annonc dans un des paragraphes
prcdents.

-- Oui, matre Miton, disait le petit homme au gros; oui, je le dis et je
le rpte, qu'il y aura cent mille personnes autour de l'chafaud de
Salcde, cent mille au moins. Voyez, sans compter ceux qui sont dj sur
la place de Grve, ou qui se rendent  cette place des diffrents
quartiers de Paris, -- voyez, que de gens ici, et ce n'est qu'une porte.
-- Jugez donc, puisqu'en comptant bien, nous en trouverions seize, des
portes.

-- Cent mille, c'est beaucoup, compre Friard, rpondit le gros homme;
beaucoup, croyez-moi, suivront mon exemple, et n'iront pas voir carteler
ce malheureux Salcde, dans la crainte d'un hourvari, et ils auront
raison.

-- Matre Miton, matre Miton, prenez garde, rpondit le petit homme, vous
parlez l comme un politique. Il n'y aura rien, absolument rien, je vous
en rponds.

Puis, voyant que son interlocuteur secouait la tte d'un air de doute:

-- N'est-ce pas, monsieur? continua-t-il en se retournant vers l'homme aux
longs bras et aux longues jambes, qui, au lieu de continuer  regarder du
ct de Vincennes, venait, sans ter sa main de dessus son visage, venait,
disons-nous, de faire un quart de conversion et de choisir la barrire
pour point de mire de son attention.

-- Plat-il? demanda celui-ci, comme s'il n'et entendu que
l'interpellation qui lui tait adresse et non les paroles prcdant cette
interpellation qui avaient t adresses au second bourgeois.

-- Je dis qu'il n'y aura rien en Grve aujourd'hui.

-- Je crois que vous vous trompez, et qu'il y aura l'cartlement de
Salcde, rpondit tranquillement l'homme aux longs bras.

-- Oui, sans doute; mais j'ajoute qu'il n'y aura aucun bruit  propos de
cet cartlement.

-- Il y aura le bruit des coups de fouet que l'on donnera aux chevaux.

-- Vous ne m'entendez pas. Par bruit j'entends meute; or, je dis qu'il
n'y aura aucune meute en Grve: s'il avait d y avoir meute, le roi
n'aurait pas fait dcorer une loge  l'Htel-de-Ville pour assister au
supplice avec les deux reines et une partie de la cour.

-- Est-ce que les rois savent jamais quand il doit y avoir des meutes?
dit en haussant les paules, avec un air de souveraine piti, l'homme aux
longs bras et aux longues jambes.

-- Oh! oh! fit matre Miton en se penchant  l'oreille de son
interlocuteur, voil un homme qui parle d'un singulier ton: le connaissez-
vous, compre?

-- Non, rpondit le petit homme.

-- Eh bien, pourquoi lui parlez-vous donc alors?

-- Je lui parle pour lui parler.

-- Et vous avez tort; vous voyez bien qu'il n'est point d'un naturel
causeur.

-- Il me semble cependant, reprit le compre Friard assez haut pour tre
entendu de l'homme aux longs bras, qu'un des grands bonheurs de la vie est
d'changer sa pense.

-- Avec ceux qu'on connat, trs bien, rpondit matre Miton, mais non
avec ceux que l'on ne connat pas.

-- Tous les hommes ne sont-ils pas frres? comme dit le cur de Saint-Leu,
ajouta le compre Friard d'un ton persuasif.

-- C'est--dire qu'ils l'taient primitivement; mais, dans des temps comme
les ntres, la parent s'est singulirement relche, compre Friard.
Causez donc avec moi, si vous tenez absolument  causer, et laissez cet
tranger  ses proccupations.

-- C'est que je vous connais depuis longtemps, vous, comme vous dites, et
je sais d'avance ce que vous me rpondrez, tandis qu'au contraire peut-
tre cet inconnu aurait-il quelque chose de nouveau  me dire.

-- Chut! il vous coute.

-- Tant mieux, s'il nous coute; peut-tre me rpondra-t-il. Ainsi donc,
monsieur, continua le compre Friard en se tournant vers l'inconnu, vous
pensez qu'il y aura du bruit en Grve?

-- Moi, je n'ai pas dit un mot de cela.

-- Je ne prtends pas que vous l'ayez dit, continua Friard d'un ton qu'il
essayait de rendre fin; je prtends que vous le pensez, voil tout.

-- Et sur quoi appuyez-vous cette certitude? seriez-vous sorcier, monsieur
Friard?

-- Tiens! il me connat! s'cria le bourgeois au comble de l'tonnement,
et d'o me connat-il?

-- Ne vous ai-je pas nomm deux ou trois fois, compre? dit Miton en
haussant les paules comme un homme honteux devant un tranger du peu
d'intelligence de son interlocuteur.

-- Ah! c'est vrai, reprit Friard, faisant un effort pour comprendre, et
comprenant, grce  cet effort; c'est, sur ma parole, vrai; eh bien!
puisqu'il me connat, il va me rpondre. Eh bien! monsieur, continua-t-il
en se retournant vers l'inconnu, je pense que vous pensez qu'il y aura du
bruit en Grve, attendu que si vous ne le pensiez pas vous y seriez, et
qu'au contraire vous tes ici... ha!

Ce ha! prouvait que le compre Friard avait atteint, dans sa dduction,
les bornes les plus loignes de sa logique et de son esprit.

-- Mais vous, monsieur Friard, puisque vous pensez le contraire de ce que
vous pensez que je pense, rpondit l'inconnu, en appuyant sur mots
prononcs dj par son interrogateur et rpts par lui, pourquoi n'y
tes-vous pas, en Grve? Il me semble cependant que le spectacle est assez
rjouissant pour que les amis du roi s'y foulent. Aprs cela, peut-tre me
rpondrez-vous que vous n'tes pas des amis du roi, mais de ceux de M. de
Guise, et que vous attendez ici les Lorrains qui, dit-on, doivent faire
invasion dans Paris pour dlivrer M. de Salcde.

-- Non, monsieur, rpondit vivement le petit homme, visiblement effray de
ce que supposait l'inconnu; non, monsieur, j'attends ma femme,
mademoiselle Nicole Friard, qui est alle reporter vingt-quatre nappes au
prieur des Jacobins, ayant l'honneur d'tre blanchisseuse particulire de
don Modeste Gorenflot, abb dudit prieur des Jacobins. Mais pour en
revenir au hourvari dont parlait le compre Miton, et auquel je ne crois
pas ni vous non plus,  ce que vous dites du moins...

-- Compre, compre! s'cria Miton, regardez donc ce qui se passe.

Matre Friard suivit la direction indique par le doigt de son compagnon,
et vit qu'outre les barrires dont la fermeture proccupait dj si
srieusement les esprits, on fermait encore la porte.

Cette porte ferme, une partie des Suisses vint s'tablir en avant du
foss.

-- Comment! comment! s'cria Friard plissant, ce n'est point assez de la
barrire, et voil qu'on ferme la porte, maintenant!

-- Eh bien! que vous disais-je? rpondit Miton, plissant  son tour.

-- C'est drle, n'est-ce pas? fit l'inconnu en riant.

Et, en riant, il dcouvrit, entre la barbe de ses moustaches et celle de
son menton, une double range de dents blanches et aigus qui paraissaient
merveilleusement aiguises par l'habitude de s'en servir au moins quatre
fois par jour.

A la vue de cette nouvelle prcaution prise, un long murmure d'tonnement
et quelques cris d'effroi s'levrent de la foule compacte qui encombrait
les abords de la barrire.

-- Faites faire le cercle! cria la voix imprative d'un officier.

La manoeuvre fut opre  l'instant mme, mais non sans encombre: les gens
 cheval et les gens en charrette, forcs de rtrograder, crasrent a et
l quelques pieds et enfoncrent  droite et  gauche quelques ctes dans
la foule.

Les femmes criaient, les hommes juraient; ceux qui pouvaient fuir fuyaient
en se renversant les uns sur les autres.

-- Les Lorrains! les Lorrains! cria une voix au milieu de tout ce tumulte.

Le cri le plus terrible, emprunt au ple vocabulaire de la peur, n'et
pas produit un effet plus prompt et plus dcisif que ce cri:

-- Les Lorrains!!!

-- Eh bien! voyez-vous? voyez-vous? s'cria Miton tremblant, les Lorrains,
les Lorrains, fuyons!

-- Fuir, et o cela? demanda Friard.

-- Dans cet enclos, s'cria Miton en se dchirant les mains pour saisir
les pines de cette haie sur laquelle tait moelleusement assis l'inconnu.

-- Dans cet enclos, dit Friard; cela vous est plus ais  dire qu' faire,
matre Miton. Je ne vois pas de trou pour entrer dans cet enclos, et vous
n'avez pas la prtention de franchir cette haie qui est plus haute que
moi.

-- Je tcherai, dit Miton, je tcherai. Et il fit de nouveaux efforts.

-- Ah! prenez donc garde, ma bonne femme! cria Friard du ton de dtresse
d'un homme qui commence  perdre la tte, votre ne me marche sur les
talons. Ouf! monsieur le cavalier, faites donc attention, votre cheval va
ruer. Tudieu! charretier, mon ami, vous me fourrez le brancard de votre
charrette dans les ctes.

Pendant que matre Miton se cramponnait aux branches de la haie pour
passer par-dessus, et que le compre Friard cherchait vainement une
ouverture pour se glisser par-dessous, l'inconnu s'tait lev, avait
purement et simplement ouvert le compas de ses longues jambes, et d'un
simple mouvement, pareil  celui que fait un cavalier pour se mettre en
selle, il avait enjamb la haie sans qu'une seule branche effleurt son
haut-de-chausse.

Matre Miton l'imita en dchirant le sien en trois endroits, mais il n'en
fut point ainsi du compre Friard, qui, ne pouvant passer ni par-dessous
ni par-dessus, et, de plus en plus menac d'tre cras par la foule,
poussait des cris dchirants, lorsque l'inconnu allongea son grand bras,
le saisit  la fois par sa fraise et par le collet de son pourpoint, et,
l'enlevant, le transporta de l'autre ct de la haie avec la mme facilit
qu'il et fait d'un enfant.

[Illustration: Risquant seulement un oeil, le regard perant dardait entre
le mdium et l'annulaire. -- PAGE 2.]

-- Oh! oh! oh! s'cria matre Miton, rjoui de ce spectacle et suivant des
yeux l'ascension et la descente de son ami matre Friard, vous avez l'air
de l'enseigne du Grand-Absalon.

-- Ouf! s'cria Friard en touchant le sol, que j'aie l'air de tout ce que
vous voudrez, me voil de l'autre ct de la haie, et grce  monsieur.
Puis, se redressant pour regarder l'inconnu  la poitrine duquel il
atteignait  peine: Ah! monsieur, continua-t-il, que d'actions de grces!
Monsieur, vous tes un vritable Hercule, parole d'honneur, foi de Jean
Friard. Votre nom, monsieur, le nom de mon sauveur, le nom de mon... ami?

Et le brave homme pronona en effet ce dernier mot avec l'effusion d'un
coeur profondment reconnaissant.

-- Je m'appelle Briquet, monsieur, rpondit l'inconnu, Robert Briquet,
pour vous servir.

-- Et vous m'avez dj considrablement servi, monsieur Robert Briquet,
j'ose le dire; oh! ma femme vous bnira; Mais,  propos, ma pauvre femme!
 mon Dieu, mon Dieu! elle va tre touffe dans cette foule. Ah! maudits
Suisses qui ne sont bons qu' faire craser les gens!

Le compre Friard achevait  peine cette apostrophe, qu'il sentit tomber
sur son paule une main lourde comme celle d'une statue de pierre.

Il se retourna pour voir quel tait l'audacieux qui prenait avec lui une
pareille libert.

Cette main tait celle d'un Suisse.

-- Foulez-fous qu'on vous assomme, mon bedit ami? dit le robuste soldat.

-- Ah! nous sommes cerns! s'cria Friard.

-- Sauve qui peut! ajouta Miton.

Et tous deux, grce  la haie franchie, ayant l'espace devant eux,
gagnrent le large, poursuivis par le regard railleur et le rire
silencieux de l'homme aux longs bras et aux longues jambes qui, les ayant
perdus de vue, s'approcha du Suisse qu'on venait de placer l en vedette.

-- La main est bonne, compagnon, dit-il,  ce qu'il parat?

-- Mais foui, moussieu, pas mauvaise, pas mauvaise.

-- Tant mieux, car c'est chose importante, surtout si les Lorrains
venaient comme on le dit.

-- Ils ne fiennent bas.

-- Non?

-- Bas di tout.

-- D'o vient donc alors que l'on ferme cette porte! Je ne comprends pas.

-- Fous bas besoin di gombrendre, rpliqua le Suisse en riant aux clats
de sa plaisanterie.

-- C'tre chuste, mon gamarate, trs chuste, dit Robert Briquet, merci.

Et Robert Briquet s'loigna du Suisse pour se rapprocher d'un autre
groupe, tandis que le digne Helvtien, cessant de rire, murmurait:

-- Bei Gott!... Ich glaube er spottet meiner. -- Was ist das fr ein Mann,
der sich erlaubt einen Schweizer seiner koeniglichen Majestaet
auszulachen?

Ce qui, traduit en franais, voulait dire:

-- Vrai Dieu! je crois que c'est lui qui se moque de moi. Qu'est-ce que
c'est donc que cet homme qui ose se moquer d'un Suisse de Sa Majest?




II

CE QUI SE PASSAIT A L'EXTRIEUR DE LA PORTE SAINT-ANTOINE


Un de ces groupes tait form d'un nombre considrable de citoyens surpris
hors de la ville par cette fermeture inattendue des portes. Ces citadins
entouraient quatre ou cinq cavaliers d'une tournure fort martiale et que
la clture de ces portes gnait fort,  ce qu'il parat, car ils criaient
de tous leurs poumons:

-- La porte! la porte!

Lesquels cris, rpts par tous les assistants avec des recrudescences
d'emportement, occasionnaient dans ces moments-l un bruit d'enfer.

Robert Briquet s'avana vers ce groupe, et se mit  crier plus haut
qu'aucun de ceux qui le composaient:

-- La porte! la porte!

Il en rsulta qu'un des cavaliers, charm de cette puissance vocale, se
retourna de son ct, le salua et lui dit:

-- N'est-ce pas honteux, monsieur, qu'on ferme une porte de ville en plein
jour, comme si les Espagnols ou les Anglais assigeaient Paris?

Robert Briquet regarda avec attention celui qui lui adressait la parole et
qui tait un homme de quarante  quarante-cinq ans.

Cet homme, en outre, paraissait tre le chef de trois ou quatre autres
cavaliers qui l'entouraient.

Cet examen donna sans doute confiance  Robert Briquet, car aussitt il
s'inclina  son tour et rpondit:

-- Ah! monsieur, vous avez raison, dix fois raison, vingt fois raison;
mais, ajouta-t-il, sans tre trop curieux, oserais-je vous demander quel
motif vous souponnez  cette mesure?

-- Pardieu! dit un assistant, la crainte qu'ils ont qu'on ne leur mange
leur Salcde.

-- Cap de Bious! dit une voix, triste mangeaille.

Robert Briquet se retourna du ct o venait cette voix dont l'accent lui
indiquait un Gascon renforc, et il aperut un jeune homme de vingt ou
vingt-cinq ans, qui appuyait sa main sur la croupe du cheval de celui qui
lui avait paru le chef des autres.

Le jeune homme tait nu-tte; sans doute il avait perdu son chapeau dans
la bagarre.

Matre Briquet paraissait un observateur; mais, en gnral, ses
observations taient courtes; aussi dtourna-t-il rapidement son regard du
Gascon, qui sans doute lui parut sans importance, pour le ramener sur le
cavalier.

-- Mais, dit-il, puisqu'on annonce que ce Salcde appartient  M. de
Guise, ce n'est dj point un si mauvais ragot.

-- Bah! on dit cela? reprit le Gascon curieux ouvrant de grandes oreilles.

-- Oui, sans doute, on dit cela, on dit cela, rpondit le cavalier en
haussant les paules; mais, par le temps qui court, on dit tant de
sornettes.

-- Ah! ainsi, hasarda Briquet avec son oeil interrogateur et son sourire
narquois, ainsi, vous croyez, monsieur, que Salcde n'est point  M. de
Guise?

-- Non-seulement je le crois, mais j'en suis sr, rpondit le cavalier.
Puis comme il vit que Robert Briquet, en se rapprochant de lui, faisait un
mouvement qui voulait dire: Ah bah! et sur quoi appuyez-vous cette
certitude? il continua:

-- Sans doute, si Salcde et t au _duc_, le duc ne l'et pas laiss
prendre, ou tout au moins ne l'et pas laiss amener ainsi de Bruxelles 
Paris, pieds et poings lis, sans faire au moins en sa faveur une
tentative d'enlvement.

-- Une tentative d'enlvement, reprit Briquet, c'tait bien hasardeux; car
enfin, qu'elle russt ou qu'elle chout, du moment o elle venait de la
part de M. de Guise, M. de Guise avouait qu'il avait conspir contre le
duc d'Anjou.

-- M. de Guise, reprit schement le cavalier, n'et point t retenu far
cette considration, j'en suis sr, et, du moment o il n'a ni rclam ni
dfendu Salcde, c'est que Salcde n'est point  lui.

-- Cependant, excusez si j'insiste, continua Briquet; mais ce n'est pas
moi qui invente; il parat certain que Salcde a parl.

-- O cela? devant les juges?

-- Non, pas devant les juges, monsieur,  la torture.

-- N'est-ce donc pas la mme chose? demanda matre Robert Briquet, d'un
air qu'il essayait inutilement de rendre naf.

-- Non, certes, ce n'est pas la mme chose, il s'en faut: d'ailleurs on
prtend qu'il a parl soit; mais on ne rpte point ce qu'il a dit.

-- Vous m'excuserez encore, monsieur, reprit Robert Briquet: on le rpte
et trs longuement mme.

-- Et qu'a-t-il dit? voyons! demanda avec impatience le cavalier; parlez,
vous qui tes si bien instruit.

-- Je ne me vante pas d'tre bien instruit, monsieur, puisque je cherche
au contraire  m'instruire prs de vous, rpondit Briquet.

-- Voyons! entendons-nous! dit le cavalier avec impatience; vous avez
prtendu qu'on rptait les paroles de Salcde; ses paroles, quelles sont-
elles? dites.

-- Je ne puis rpondre, monsieur, que ce soient ses propres paroles, dit
Robert Briquet qui paraissait prendre plaisir  pousser le cavalier.

[Illustration: Le Gascon avait le regard clair et les cheveux jaunes et
crpus. -- PAGE 10.]

-- Mais enfin, quelles sont celles qu'on lui prte?

-- On prtend qu'il a avou qu'il conspirait pour M. de Guise.

-- Contre le roi de France sans doute? toujours mme chanson!

-- Non pas contre Sa Majest le roi de France, mais bien contre Son
Altesse monseigneur le duc d'Anjou.

-- S'il a avou cela....

-- Eh bien? demanda Robert Briquet.

-- Eh bien! c'est un misrable, dit le cavalier en fronant le sourcil.

-- Oui, dit tout bas Robert Briquet; mais s'il a fait ce qu'il a avou,
c'est un brave homme. Ah! monsieur, les brodequins, l'estrapade et le
coquemar font dire bien des choses aux honntes gens.

-- Hlas! vous dites l une grande vrit, monsieur, dit le cavalier en se
radoucissant et en poussant un soupir.

-- Bah! interrompit le Gascon qui, en allongeant la tte dans la direction
de chaque interlocuteur, avait tout entendu, bah! brodequins, estrapade,
coquemar, belle misre que tout cela! Si ce Salcde a parl, c'est un
coquin, et son patron un autre.

-- Oh! oh! fit le cavalier ne pouvant rprimer un soubresaut d'impatience,
-- vous chantez bien haut, monsieur le Gascon.

-- Moi?

-- Oui, vous.

-- Je chante sur le ton qu'il me plat, cap de Bious! tant pis pour ceux 
qui mon chant ne plat pas.

Le cavalier fit un mouvement de colre.

-- Du calme! dit une voix douce en mme temps qu'imprative, dont Robert
Briquet chercha vainement  reconnatre le propritaire.

Le cavalier parut faire un effort sur lui-mme; cependant il n'eut pas la
puissance de se contenir tout  fait.

-- Et connaissez-vous bien ceux dont vous parlez, monsieur? demanda-t-il
au Gascon.

-- Si je connais Salcde?

-- Oui.

-- Pas le moins du monde.

-- Et le duc de Guise?

-- Pas davantage.

-- Et le duc d'Alenon?

-- Encore moins.

-- Savez-vous que M. de Salcde est un brave?

-- Tant mieux; il mourra bravement alors.

-- Et que M. de Guise, quand il veut conspirer, conspire lui-mme?

-- Cap de Bious! que me fait cela?

-- Et que M. le duc d'Anjou, autrefois M. d'Alenon, a fait tuer ou laiss
tuer quiconque s'est intress  lui, -- La Mole, -- Coconas, -- Bussy et
le reste?

-- Je m'en moque.

-- Comment! vous vous en moquez?

-- Mayneville! Mayneville! murmura la mme voix.

-- Sans doute, je m'en moque. Je ne sais qu'une chose, moi, sang-dieu!
j'ai affaire  Paris aujourd'hui mme, ce matin, et  cause de cet enrag
de Salcde, on me ferme les portes au nez. Cap de Bious! ce Salcde est un
bltre, et encore tous ceux qui avec lui sont cause que les portes sont
fermes au lieu d'tre ouvertes.

-- Oh! oh! voici un rude Gascon, murmura Robert Briquet, et nous allons
voir sans doute quelque chose de curieux.

Mais cette chose curieuse  laquelle s'attendait le bourgeois n'arrivait
aucunement. Le cavalier,  qui cette dernire apostrophe avait fait monter
le sang au visage, baissa le nez, se tut et avala sa colre.

-- Au fait, vous avez raison, dit-il, foin de tous ceux qui nous empchent
d'entrer  Paris!

-- Oh! oh! se dit Robert Briquet, qui n'avait perdu ni les nuances du
visage du cavalier, ni les deux appels qui avaient t faits  sa
patience: ah! ah! il parat que je verrai une chose plus curieuse encore
que celle  laquelle je m'attendais.

Comme il faisait cette rflexion, un son de trompe retentit, et presque
aussitt les Suisses, fendant toute cette foule avec leurs hallebardes,
comme s'ils dcoupaient un gigantesque pt de mauviettes, sparrent les
groupes en deux morceaux compactes qui s'allrent aligner de chaque ct
du chemin, en laissant le milieu vide.

Dans ce milieu, l'officier dont nous avons parl, et  la garde duquel la
porte paraissait confie, passa avec son cheval, allant et revenant; puis,
aprs un moment d'examen qui ressemblait  un dfi, il ordonna aux trompes
de sonner.

Ce qui fut excut  l'instant mme, et fit rgner dans toutes les masses
un silence qu'on et cru impossible aprs tant d'agitation et de vacarme.

Alors le crieur, avec sa tunique fleurdelise, portant sur sa poitrine un
cusson aux armes de Paris, s'avana, un papier  la main, et lut de cette
voix nasillarde toute particulire aux lecteurs:

     Savoir faisons  notre bon peuple de Paris et des environs que les
    portes seront closes d'ici  une heure de releve, et que nul ne
    pntrera dans la ville avant cette heure, et cela par la volont du
    roi et par la vigilance de M. le prvt de Paris. 

Le crieur s'arrta pour reprendre haleine. Aussitt l'assistance profita
de cette pause pour tmoigner son tonnement et son mcontentement par une
longue hue, que le crieur, il faut lui rendre cette justice, soutint sais
sourciller.

L'officier fit un signe impratif avec la main, et aussitt le silence se
rtablit.

Le crieur continua sans trouble et sans hsitation, comme si l'habitude
l'avait cuirass contre ces manifestations  l'une desquelles il venait
d'tre en butte.

     Seront excepts de cette mesure ceux qui se prsenteront porteurs
    d'un signe de reconnaissance, ou qui seront bien et dment appels par
    lettres et mandats.

    Donn en l'htel de la prvt de Paris, sur l'ordre exprs de Sa
    Majest, le 26 octobre de l'an de grce 1585. 

-- Trompes, sonnez!

Les trompes poussrent aussitt leurs rauques aboiements.

A peine le crieur eut-il cess de parler que, derrire la haie des Suisses
et des soldats, la foule se mit  onduler comme un serpent dont les
anneaux se gonflent et se tordent.

-- Que signifie cela? se demandait-on chez les plus paisibles; sans doute
encore quelque complot!

-- Oh! oh! c'est pour nous empcher d'entrer  Paris, sans nul doute, que
la chose a t combine ainsi, dit en parlant  voix basse  ses
compagnons le cavalier qui avait support avec une si trange patience les
rebuffades du Gascon: ces Suisses, ce crieur, ces verrous, ces troupes,
c'est pour nous; sur mon me j'en suis fier.

-- Place! place! vous autres, cria l'officier qui commandait le
dtachement. Mille diables! vous voyez bien que vous empchez de passer
ceux qui ont le droit de se faire ouvrir les portes.

-- Cap de Bious! j'en sais un qui passera quand tous les bourgeois de la
terre seraient entre lui et la barrire, dit, en jouant des coudes, ce
Gascon qui, par ses rudes rpliques, s'tait attir l'admiration de matre
Robert Briquet.

Et, en effet, il fut en un instant dans l'espace vide qui s'tait form,
grce aux Suisses, entre les deux haies des spectateurs.

Qu'on juge si les yeux se portrent avec empressement et curiosit sur un
homme, favoris  ce point d'entrer quand il tait enjoint de demeurer
dehors.

Mais le Gascon s'inquita peu de tous ces regards d'envie; il se campa
firement en faisant saillir  travers son maigre pourpoint vert tous les
muscles de son corps, qui semblaient autant de cordes tendues par une
manivelle intrieure. Ses poignets secs et osseux dpassaient de trois
bons pouces ses manches rpes; il avait le regard clair, les cheveux
jaunes et crpus, soit de nature, soit de hasard, car la poussire entrait
pour un bon dixime dans leur couleur. Ses pieds, grands et souples,
s'emmanchaient  des chevilles nerveuses et sches comme celles d'un daim.
A l'une de ses mains,  une seule, il avait pass un gant de peau brod,
tout surpris de se voir destin  protger cette autre peau plus rude que
la sienne; de son autre main il agitait une baguette de coudrier.

Il regarda un instant autour de lui; puis, pensant que l'officier dont
nous avons parl tait la personne la plus considrable de cette troupe,
il marcha droit  lui.

Celui-ci le considra quelque temps avant de lui parler.

Le Gascon sans se dmonter le moins du monde en fit autant.

-- Mais vous avez perdu votre chapeau, ce me semble? lui dit-il.

-- Oui, monsieur.

-- Est-ce dans la foule?

-- Non, je venais de recevoir une lettre de ma matresse. Je la lisais,
cap de Bious! prs de la rivire,  un quart de lieue d'ici, quand tout 
coup un coup de vent m'enlve lettre et chapeau. Je courus aprs la
lettre, quoique le bouton de mon chapeau ft un seul diamant. Je rattrapai
ma lettre; mais quand je revins au chapeau, le vent l'avait emport dans
la rivire, et la rivire dans Paris! -- il fera la fortune de quelque
pauvre diable; tant mieux!

-- De sorte que vous tes nu-tte?

-- Ne trouve-t-on pas de chapeaux  Paris, cap de Bious! j'en achterai un
plus magnifique, et j'y mettrai un diamant deux fois gros comme le
premier.

L'officier haussa imperceptiblement les paules; mais, si imperceptible
que ft ce mouvement, il n'chappa point au Gascon.

-- S'il vous plait? fit-il.

-- Vous avez une carte? demanda l'officier.

-- Certes que j'en ai une, et plutt deux qu'une.

-- Une seule suffira si elle est en rgle.

-- Mais je ne me trompe pas, continua le Gascon en ouvrant des yeux
normes; eh! non, cap de Bious! je ne me trompe pas; j'ai le plaisir de
parler  M. de Loignac?

-- C'est possible, monsieur, rpondit schement l'officier, visiblement
peu charm de cette reconnaissance.

-- A monsieur de Loignac, mon compatriote?

-- Je ne dis pas non.

-- Mon cousin?

-- C'est bon, votre carte?

-- La voici.

Le Gascon tira de son gant la moiti d'une carte dcoupe avec art.

-- Suivez-moi, dit Loignac sans regarder la carte, vous et vos compagnons,
si vous en avez; nous allons vrifier les laisser-passer.

Et il alla prendre poste prs de la porte.

Le Gascon  tte nue le suivit.

Cinq autres individus suivirent le Gascon  tte nue.

Le premier tait couvert d'une magnifique cuirasse si merveilleusement
travaille qu'on eut cru qu'elle sortait des mains de Benvenuto Cellini.
Cependant, comme le patron sur lequel cette cuirasse avait t faite avait
un peu pass de mode, cette magnificence veilla plutt le rire que
l'admiration.

Il est vrai qu'aucune autre partie du costume de l'individu porteur de
cette cuirasse ne rpondait  la splendeur presque royale du prospectus.

Le second qui embota le pas tait suivi d'un gros laquais grisonnant et
maigre, et hl comme il l'tait, semblait le prcurseur de don Quichotte
comme son serviteur pouvait passer pour le prcurseur de Sancho.

Le troisime parut portant un enfant de dix mois entre ses bras, suivi
d'une femme qui se cramponnait  sa ceinture de cuir, tandis que deux
autres enfants, l'un de quatre ans, l'autre de cinq, se cramponnaient  la
robe de la femme.

Le quatrime apparut boitant et attach  une longue pe.

Enfin, pour clore la marche, un jeune homme d'une belle mine s'avana sur
un cheval noir, poudreux, mais d'une belle race.

Celui-l, prs des autres, avait l'air d'un roi.

Forc de marcher assez doucement pour ne pas dpasser ses collgues, peut-
tre d'ailleurs intrieurement satisfait de ne point marcher trop prs
d'eux, ce jeune homme demeura un instant sur les limites de la haie forme
par le peuple.

En ce moment il se sentit tirer par le fourreau de son pe, et se pencha
en arrire.

Celui qui attirait son attention par cet attouchement tait un jeune homme
aux cheveux noirs,  l'oeil tincelant, petit, fluet, gracieux, et les
mains gantes.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda le cavalier.

-- Monsieur, une grce.

-- Parlez, mais parlez vite, je vous prie: vous voyez que l'on m'attend.

-- J'ai besoin d'entrer en ville, monsieur, besoin imprieux, comprenez-
vous? -- De votre ct, vous tes seul, et avez besoin d'un page qui fasse
encore honneur  votre bonne mine.

-- Eh bien?

-- Eh bien, donnant donnant: faites-moi entrer, je serai votre page.

-- Merci, dit le cavalier; mais je ne veux tre servi par personne.

-- Pas mme par moi? demanda le jeune homme avec un si trange sourire que
le cavalier sentit se fondre l'enveloppe de glace o il avait tent
d'enfermer son coeur.

-- Je voulais dire que je ne pouvais pas tre servi.

-- Oui, je sais que vous n'tes pas riche, monsieur Ernauton de
Carmainges, dit le jeune page.

Le cavalier tressaillit; mais, sans faire attention  ce tressaillement,
l'enfant continua:

-- Aussi ne parlerons-nous pas de gages, et c'est vous au contraire, si
vous m'accordez ce que je vous demande, qui serez pay, et cela au
centuple des services que vous m'aurez rendus; laissez-moi donc vous
servir, je vous prie en songeant que celui qui vous prie, a ordonn
quelquefois.

Le jeune homme lui serra la main, ce qui tait bien familier pour un page;
puis se retournant vers le groupe de cavaliers que nous connaissons dj:

-- Je passe, moi, dit-il, c'est le plus important; vous Mayneville, tchez
d'en faire autant par quelque moyen que ce soit.

-- Ce n'est pas tout que vous passiez, rpondit le gentilhomme; il faut
qu'il vous voie.

-- Oh! soyez tranquille, du moment o j'aurai franchi cette porte, il me
verra.

-- N'oubliez pas le signe convenu.

-- Deux doigts sur la bouche, n'est-ce pas?

-- Oui, maintenant que Dieu vous aide.

-- Eh bien, fit le matre du cheval noir, -- mons le page, nous dcidons-
nous?

-- Me voici, matre, rpondit le jeune homme, et il sauta lgrement en
croupe derrire son compagnon qui alla rejoindre les cinq autres lus
occups  exhiber leurs cartes et  justifier de leurs droits.

-- Ventre de biche! dit Robert Briquet qui les avait suivis des yeux, --
voil tout un arrivage de Gascons, ou le diable m'emporte!




III

LA REVUE


Cet examen que devaient passer nos six privilgis que nous avons vus
sortir des rangs du populaire pour se rapprocher de la porte, n'tait ni
bien long, ni bien compliqu.

Il s'agissait de tirer une moiti de carte de sa poche et de la prsenter
 l'officier, lequel la comparait  une autre moiti, et si, en la
rapprochant, ces deux moitis s'embotaient en faisant un tout, les droits
du porteur de la carte taient tablis.

Le Gascon  tte nue s'tait approch le premier. Ce fut en consquence
par lui que la revue commena.

-- Votre nom? demanda l'officier.

-- Mon nom, monsieur l'officier? il est crit sur cette carte sur laquelle
vous verrez encore autre chose.

-- N'importe! votre nom? rpta l'officier avec impatience; ne savez-vous
pas votre nom?

-- Si fait, je le sais; cap de Bious! et je l'aurais oubli que vous
pourriez me le dire, puisque nous sommes compatriotes et mme cousins.

-- Votre nom? mille diables! Croyez-vous que j'aie du temps  perdre en
reconnaissances?

-- C'est bon. Je me nomme Perducas de Pincornay.

-- Perducas de Pincornay? reprit M. de Loignac,  qui nous donnerons
dsormais le nom dont l'avait salu son compatriote. Puis jetant les yeux
sur la carte:

-- Perducas de Pincornay, 26 octobre 1585,  midi prcis.

-- Porte Saint-Antoine, ajouta le Gascon en allongeant son doigt noir et
sec sur la carte:

-- Trs bien! en rgle: entrez, fit M. de Loignac pour couper court  tout
dialogue ultrieur entre lui et son compatriote;  vous maintenant, dit-il
au second.

L'homme  la cuirasse s'approcha.

-- Votre carte? demanda Loignac.

-- Eh quoi? monsieur de Loignac, s'cria celui-ci, ne reconnaissez-vous
pas le fils de l'un de vos amis d'enfance que vous avez fait sauter vingt
fois sur vos genoux?

-- Non.

-- Pertinax de Montcrabeau, reprit le jeune homme avec tonnement; vous ne
le reconnaissez pas?

-- Quand je suis de service, je ne reconnais personne, monsieur. Votre
carte.

Le jeune homme  la cuirasse tendit sa carte.

-- Pertinax de Montcrabeau, 26 octobre, midi prcis, porte Saint-Antoine.
Passez.

Le jeune homme passa, et, un peu tourdi de la rception, alla rejoindre
Perducas, qui attendait l'ouverture de la porte.

Le troisime Gascon s'approcha; c'tait le Gascon  la femme et aux
enfants.

-- Votre carte? demanda Loignac.

Sa main obissante plonge aussitt dans une petite gibecire de peau de
chvre qu'il portait au ct droit.

Mais ce fut inutilement: embarrass qu'il tait par l'enfant qu'il portait
dans ses bras, il ne trouvait point le papier qu'on lui demandait.

-- Que diable faites-vous de cet enfant, monsieur? vous voyez bien qu'il
vous gne.

-- C'est mon fils, monsieur de Loignac.

-- Eh bien! dposez votre fils  terre.

Le Gascon obit; l'enfant se mit  hurler.

-- Ah a! vous tes donc mari? demanda Loignac.

-- Oui, monsieur l'officier.

-- A vingt ans?

-- On se marie jeune chez nous, vous le savez bien, monsieur de Loignac,
vous qui vous tes mari  dix-huit.

-- Bon! fit Loignac, en voil encore un qui me connat.

La femme s'tait approche pendant ce temps, et les enfants, pendus  sa
robe, l'avaient suivie.

-- Et pourquoi ne serait-il point mari? demanda-t-elle en se redressant
et en cartant de son front hl ses cheveux noirs que la poussire du
chemin y fixait comme une pte; est-ce que c'est pass de mode de se
marier  Paris? Oui, monsieur, il est mari, et voici encore deux autres
enfants qui l'appellent leur pre.

-- Oui, mais qui ne sont que les fils de ma femme, monsieur de Loignac,
comme aussi ce grand garon qui tient derrire; avancez, Militor, et
saluez monsieur de Loignac, notre compatriote.

Un garon de seize  dix-sept ans, vigoureux, agile et ressemblant  un
faucon par son oeil rond et son nez crochu, s'approcha les deux mains
passes dans sa ceinture de buffle; il tait vtu d'une bonne casaque de
laine tricote, portait sur ses jambes musculeuses un haut-de-chausse en
peau de chamois, et une moustache naissante ombrageait sa lvre  la fois
insolente et sensuelle.

-- C'est Militor, mon beau-fils, monsieur de Loignac, le fils an de ma
femme, qui est une Chavantrade, parente des Loignac, Militor de
Chavantrade, pour vous servir. Saluez donc, Militor.

Puis se baissant vers l'enfant qui se roulait en criant sur la route:

-- Tais-toi, Scipion, tais-toi, petit, ajouta-t-il tout en cherchant sa
carte dans toutes ses poches.

Pendant ce temps, Militor, pour obir  l'injonction de son pre,
s'inclinait lgrement et sans sortir ses mains de sa ceinture.

-- Pour l'amour de Dieu, monsieur, votre carte! s'cria Loignac,
impatient.

-- Venez a et m'aidez, Lardille, dit  sa femme le Gascon tout
rougissant.

Lardille dtacha l'une aprs l'autre les deux mains cramponnes  sa robe,
et fouilla elle-mme dans la gibecire et dans les poches de son mari.

-- Rien! dit-elle, il faut que nous l'ayons perdue.

-- Alors, je vous fais arrter, dit Loignac.

Le Gascon devint ple.

-- Je m'appelle Eustache de Miradoux, dit-il, et je me recommanderai de M.
de Sainte-Maline, mon parent.

-- Ah! vous tes parent de Sainte-Maline, dit Loignac un peu radouci. Il
est vrai que, si on les coutait, ils sont parents de tout le monde! eh
bien, cherchez encore, et surtout cherchez fructueusement.

-- Voyez, Lardille, voyez dans les hardes de vos enfants, dit Eustache,
tremblant de dpit et d'inquitude.

Lardille s'agenouilla devant un petit paquet de modestes effets, qu'elle
retourna en murmurant.

Le jeune Scipion continuait de s'gosiller; il est vrai que ses frres de
mre, voyant qu'on ne s'occupait pas d'eux, s'amusaient  lui entonner du
sable dans la bouche.

Militor ne bougeait pas; on et dit que les misres de la vie de famille
passaient au-dessous ou au-dessus de ce grand garon sans l'atteindre.

-- Eh! fit tout  coup monsieur de Loignac; que vois-je l-bas, sur la
manche de ce dadais, dans une enveloppe de peau?

-- Oui, oui, c'est cela! s'cria Eustache triomphant; c'est une ide de
Lardille, je me le rappelle maintenant; elle a cousu cette carte sur
Militor.

-- Pour qu'il portt quelque chose, dit ironiquement de Loignac. Fi! le
grand veau! qui ne tient mme pas ses bras ballants, dans la crainte de
porter ses bras.

Les lvres de Militor blmirent de colre, tandis que son visage se
marbrait de rouge sur le nez, le menton et les sourcils.

-- Un veau n'a pas de bras; grommela-t-il avec de mchants yeux, il a des
pattes comme certaines gens de ma connaissance.

-- La paix! dit Eustache; vous voyez bien, Militor, que monsieur de
Loignac nous fait l'honneur de plaisanter avec nous.

-- Non, pardioux! je ne plaisante pas, rpliqua Loignac, et je veux au
contraire que ce grand drle prenne mes paroles comme je les dis. S'il
tait mon beau-fils, je lui ferais porter mre, frre, paquet, et,
corbleu! je monterais dessus le tout, quitte  lui allonger les oreilles
pour lui prouver qu'il n'est qu'un ne.

Militor perdit toute contenance, Eustache parut inquiet; mais sous cette
inquitude perait je ne sais quelle joie de cette humiliation inflige 
son beau-fils.

Lardille, pour trancher toute difficult et sauver son premier-n des
sarcasmes de M. de Loignac, offrit  l'officier la carte, dbarrasse de
son enveloppe de peau.

M. de Loignac la prit et lut.

-- Eustache de Miradoux, 26 octobre, midi prcis, porte Saint-Antoine.

-- Allez donc, dit-il, et voyez si vous n'oubliez pas quelqu'un de vos
marmots, beaux ou laids.

Eustache de Miradoux reprit le jeune Scipion entre ses bras, Lardille
s'empoigna de nouveau  sa ceinture, les deux enfants saisirent derechef
la robe de leur mre, et cette grappe de famille, suivie du silencieux
Militor, alla se ranger prs de ceux qui attendaient aprs l'examen subi.

-- La peste! murmura Loignac entre ses dents, en regardant Eustache de
Miradoux et les siens faire leur volution, la peste de soldats que M.
d'pernon aura l.

Puis se retournant:

-- Allons,  vous! dit-il.

Ces paroles s'adressaient au quatrime postulant.

Il tait seul et fort raide, runissant le pouce et le mdium pour donner
des chiquenaudes  son pourpoint gris de fer et en chasser la poussire;
sa moustache, qui paraissait faite de poils de chat, ses yeux verts et
tincelants, ses sourcils dont l'arcade formait un demi-cercle saillant
au-dessus de deux pommettes saillantes, ses lvres minces enfin
imprimaient  sa physionomie ce type de dfiance et de parcimonieuse
rserve auquel on reconnat l'homme qui cache aussi bien le fond de sa
bourse que le fond de son coeur.

-- Chalabre, 26 octobre, midi prcis, porte Saint-Antoine. C'est bon,
allez! dit Loignac.

-- Il y aura des frais de route allous au voyage, je prsume, fit
observer doucement le Gascon.

-- Je ne suis pas trsorier, Monsieur, dit schement Loignac, je ne suis
encore que portier, passez.

Chalabre passa.

Derrire Chalabre venait un cavalier jeune et blond, qui, en tirant sa
carte, laissa tomber de sa poche un cl et plusieurs tarots.

Il dclara s'appeler Saint-Capautel, et sa dclaration tant confirme par
sa carte qui se trouva tre en rgle, il suivit Chalabre.

Restait le sixime qui, sur l'injonction du page improvis, tait descendu
de cheval et qui exhiba  M. de Loignac une carte sur laquelle on lisait:

    Ernauton de Carmainges, 26 octobre, midi prcis, porte Saint-
    Antoine.

Tandis que M. de Loignac lisait, le page, descendu de son ct, s'occupait
 cacher sa tte en rattachant la gourmette parfaitement attache du
cheval de son faux matre.

-- Le page est  vous, monsieur? demanda Loignac  Ernauton en lui
dsignant du doigt le jeune homme.

-- Vous voyez, monsieur le capitaine, dit Ernauton qui ne voulait mentir
ni trahir, vous voyez qu'il bride mon cheval.

-- Passez, fit Loignac en examinant avec attention M. de Carmainges dont
la figure et la tournure paraissaient lui mieux convenir que celles de
tous les autres.

-- En voil un supportable au moins, murmura-t-il.

Ernauton remonta  cheval; le page, sans affectation, mais sans lenteur,
l'avait prcd et se trouvait dj ml au groupe de ses devanciers.

-- Ouvrez la porte, dit Loignac, et laissez passer ces six personnes et
les gens de leur suite.

-- Allons, vite, vite, mon matre, dit le page, en selle, et partons.

Ernauton cda encore une fois  l'ascendant qu'exerait sur lui cette
bizarre crature, et la porte tant ouverte, il piqua son cheval et
s'enfona, guid par les indications du page, jusque dans le coeur du
faubourg Saint-Antoine.

Loignac fit derrire les six lus refermer la porte, au grand
mcontentement de la foule qui, la formalit remplie, croyait qu'elle
allait passer  son tour, et qui, voyant son attente trompe, tmoigna
bruyamment son improbation.

Matre Miton qui avait, aprs une course effrne  travers champs, repris
peu  peu courage et qui, tout en sondant le terrain  chaque pas, avait
fini par revenir  la place d'o il tait parti, matre Miton hasarda
quelques plaintes sur la faon arbitraire dont la soldatesque interceptait
les communications.

Le compre Friard, qui avait russi  retrouver sa femme et qui, protg
par elle, paraissait ne plus rien craindre, le compre Friard contait 
son auguste moiti les nouvelles du jour, enrichies de commentaires de sa
faon.

Enfin les cavaliers, dont l'un avait t nomm Mayneville par le petit
page, tenaient conseil pour savoir s'ils ne devaient pas tourner le mur
d'enceinte, dans l'esprance assez bien fonde d'y trouver une brche,
d'entrer dans Paris sans avoir besoin de se prsenter plus longtemps  la
porte Saint-Antoine ou  aucune autre.

Robert Briquet, en philosophe qui analyse, et en savant qui extrait la
quintessence, Robert Briquet, disons-nous, s'aperut que tout ce dnoment
de la scne que nous venons de raconter allait se faire prs de la porte,
et que les conversations particulires des cavaliers, des bourgeois et des
paysans ne lui apprendraient plus rien.

Il s'approcha donc le plus qu'il put d'une petite baraque qui servait de
loge au portier et qui tait claire par deux fentres, l'une s'ouvrant
sur Paris, l'autre sur la campagne.

A peine tait-il install  ce nouveau poste qu'un homme, accourant de
l'intrieur de Paris au grand galop de son cheval, sauta  bas de sa
monture, et, entrant dans la loge, apparut  la fentre.

-- Ah! ah! fit Loignac.

-- Me voici, monsieur de Loignac, dit cet homme.

-- Bien, d'o venez-vous?

-- De la porte Saint-Victor.

-- Votre bordereau?

-- Cinq.

-- Les cartes?

-- Les voici.

Loignac prit les cartes, les vrifia, et crivit sur une ardoise qui
paraissait avoir t prpare  cet effet, le chiffre 5.

Le messager partit.

Cinq minutes ne s'taient point coules que deux autres messagers
arrivaient.

Loignac les interrogea successivement; et toujours  travers son guichet.

    L'un venait de la porte Bourdelle, et apportait le chiffre 4.

    L'autre de la porte du Temple, et annonait le chiffre 6.

Loignac crivit avec soin ces chiffres sur son ardoise.

Ces messagers disparurent comme les premiers et furent successivement
remplacs par quatre autres, lesquels arrivaient:

    Le premier, de la porte Saint-Denis, avec le chiffre 5;

    Le second, de la porte Saint-Jacques, avec le chiffre 3;

    Le troisime, de la porte Saint-Honor, avec le chiffre 8;

    Le quatrime, de la porte Montmartre, avec le chiffre 4.

    Un dernier apparut enfin, venant de la porte Bussy, et apportant le
    chiffre 4.

Alors Loignac aligna avec attention, et tout bas, les lieux et les
chiffres suivants:

  Porte Saint-Victor          5
  Porte Bourdelle             4
  Porte du Temple             6
  Porte Saint-Denis           5
  Porte Saint-Jacques         3
  Porte Saint-Honor          8
  Porte Montmartre            4
  Porte Bussy                 4
  Enfin porte Saint-Antoine   6
                             __
  Total, quarante-cinq, ci   45

-- C'est bien.

-- Maintenant, cria Loignac d'une voix forte, ouvrez les portes, et entre
qui veut!

Les portes s'ouvrirent.

Aussitt chevaux, mules, femmes, enfants, charrettes, se rurent dans
Paris, au risque de s'touffer dans l'tranglement des deux piliers du
pont-levis.

En un quart d'heure s'coula, par cette vaste artre qu'on appelait la rue
Saint-Antoine, tout l'amas du flot populaire qui, depuis le matin,
sjournait autour de cette digue momentane.

Les bruits s'loignrent peu  peu.

M. de Loignac remonta  cheval avec ses gens. Robert Briquet, demeur le
dernier, aprs avoir t le premier, enjamba flegmatiquement la chane du
pont en disant:

-- Tous ces gens-l voulaient voir quelque chose, et ils n'ont rien vu,
mme dans leurs affaires; moi je ne voulais rien voir, et je suis le seul
qui ait vu quelque chose. C'est engageant, continuons; mais  quoi bon
continuer? j'en sais, pardieu! bien assez. Cela me sera-t-il bien
avantageux de voir dchirer M. de Salcde en quatre morceaux? Non,
pardieu! D'ailleurs j'ai renonc  la politique.

Allons dner; le soleil marquerait midi s'il y avait du soleil; il est
temps.

Il dit, et rentra dans Paris avec son tranquille et malicieux sourire.




IV

LA LOGE EN GRVE DE S.M. LE ROI HENRI III


Si nous suivions maintenant jusqu' la place de Grve, o elle aboutit,
cette voie populeuse du quartier Saint-Antoine, nous retrouverions dans la
foule beaucoup de nos connaissances; mais tandis que tous ces pauvres
citadins, moins sages que Robert Briquet, s'en vont, heurts, coudoys,
meurtris, les uns derrire les autres, nous prfrons, grce au privilge
que nous donnent nos ailes d'historien, nous transporter sur la place
elle-mme, et quand nous aurons embrass tout le spectacle d'un coup
d'oeil, nous retourner un instant vers le pass, afin d'approfondir la
cause aprs avoir contempl l'effet.

[Illustration: Sous un auvent de la place, quatre vigoureux chevaux du
Perche, aux crins blancs, aux pieds chevelus, battaient le pav et se
mordaient les uns les autres. -- PAGE 18.]

 On peut dire que matre Friard avait raison en portant  cent mille
hommes au moins le chiffre des spectateurs qui devaient s'entasser sur la
place de Grve et aux environs pour jouir du spectacle qui s'y prparait.
Paris tout entier s'tait donn rendez-vous  l'Htel-de-Ville, et Paris
est fort exact; Paris ne manque pas une fte, et c'est une fte, et mme
une fte extraordinaire, que la mort d'un homme, lorsqu'il a su soulever
tant de passions, que les uns le maudissent et que les autres le louent,
tandis que le plus grand nombre le plaint.

Le spectateur qui russissait  dboucher sur la place soit par le quai,
prs du cabaret de l'Image Notre Dame, soit par le porche mme de la place
Beaudoyer, apercevait tout d'abord, au milieu de la Grve, les archers du
lieutenant de robe courte, Tanchon, et bon nombre de Suisses et de chevau-
lgers entourant un petit chafaud lev de quatre pieds environ.

Cet chafaud, si bas qu'il n'tait visible que pour ceux qui
l'entouraient, ou pour ceux qui avaient le bonheur d'avoir place a quelque
fentre, attendait le patient dont les moines s'taient empars depuis le
matin, et que, suivant l'nergique expression du peuple, ses chevaux
attendaient pour lui faire faire le grand voyage.

En effet, sous un auvent de la premire maison aprs la rue du Mouton, sur
la place, quatre vigoureux chevaux du Perche, aux crins blancs, aux pieds
chevelus, battaient le pav avec impatience et se mordaient les uns les
autres, en hennissant, au grand effroi des femmes qui avaient choisi cette
place de leur bonne volont, ou qui avaient t pousses de ce ct par la
foule.

Ces chevaux taient neufs;  peine quelquefois, par hasard, avaient-ils,
dans les plaines herbeuses de leur pays natal, support sur leur large
chine l'enfant joufflu de quelque paysan attard au retour des champs,
lorsque le soleil se couche.

Mais aprs l'chafaud vide, aprs les chevaux hennissants, ce qui attirait
d'une faon plus constante les regards de la foule, c'tait la principale
fentre de l'Htel-de-Ville, tendue de velours rouge et or, et au balcon
de laquelle pendait un tapis de velours, orn de l'cusson royal.

C'est qu'en effet cette fentre tait la loge du roi.

Une heure et demie sonnait  Saint-Jean en Grve, lorsque cette fentre,
pareille  la bordure d'un tableau, s'emplit de personnages qui venaient
poser dans leur cadre.

Ce fut d'abord le roi Henri III, ple, presque chauve, quoiqu'il n'et 
cette poque que trente-quatre  trente-cinq ans; l'oeil enfonc dans son
orbite bistre, et la bouche toute frmissante de contractions nerveuses.

Il entra, morne, le regard fixe,  la fois majestueux et chancelant,
trange dans sa tenue, trange dans sa dmarche, ombre plutt que vivant,
spectre plutt que roi; mystre toujours incomprhensible et toujours
incompris pour ses sujets, qui, en le voyant paratre, ne savaient jamais
s'ils devaient crier: Vive le roi! ou prier pour son me.

Henri tait vtu d'un pourpoint noir passement de noir; il n'avait ni
ordre ni pierreries; un seul diamant brillait  son toquet, servant
d'agrafe  trois plumes courtes et frises. Il portait dans sa main gauche
un petit chien noir que sa belle-soeur, Marie Stuart, lui avait envoy de
sa prison, et sur la robe soyeuse duquel brillaient ses doigts fins et
blancs comme des doigts d'albtre.

Derrire lui venait Catherine de Mdicis, dj vote par l'ge, car la
reine-mre pouvait avoir  cette poque de soixante-six  soixante-sept
ans, mais pourtant encore la tte ferme et droite, lanant sous son
sourcil fronc par l'habitude un regard acr, et, malgr ce regard,
toujours mate et froide comme une statue de cire sous ses habits de deuil
ternel.

Sur la mme ligne apparaissait la figure mlancolique et douce de la reine
Louise de Lorraine, femme de Henri III, compagne insignifiante en
apparence, mais fidle en ralit, de sa vie bruyante et infortune.

La reine Catherine de Mdicis marchait  un triomphe.

La reine Louise assistait  un supplice.

Le roi Henri traitait l une affaire.

Triple nuance qui se lisait sur le front hautain de la premire, sur le
front rsign de la seconde, et sur le front nuageux et ennuy du
troisime.

Derrire les illustres personnages que le peuple admirait, si ples et si
muets, venaient deux beaux jeunes gens: l'un de vingt ans  peine, l'autre
de vingt-cinq ans au plus.

Ils se tenaient par le bras, malgr l'tiquette qui dfend devant les
rois, -- comme  l'glise devant Dieu, -- que les hommes paraissent
s'attacher  quelque chose.

Ils souriaient:

Le plus jeune avec une tristesse ineffable, l'an avec une grce
enchanteresse: ils taient beaux, ils taient grands, ils taient frres.

Le plus jeune s'appelait Henri de Joyeuse, comte de Bouchage; l'autre, le
duc Anne de Joyeuse. Rcemment encore il n'tait connu que sous le nom
d'Arques; mais le roi Henri, qui l'aimait par-dessus toutes choses,
l'avait fait, depuis un an, pair de France, en rigeant en duch-pairie la
vicomte de Joyeuse.

Le peuple n'avait pas pour ce favori la haine qu'il portait autrefois 
Maugiron,  Qulus et  Schomberg, haine dont d'pernon seul avait hrit.

Le peuple accueillit donc le prince et les deux frres par de discrtes,
mais flatteuses acclamations.

Henri salua la foule gravement et sans sourire, puis il baisa son chien
sur la tte.

Alors, se retournant vers les jeunes gens:

-- Adossez-vous  la tapisserie, Anne, dit-il  l'an; ne vous fatiguez
pas  demeurer debout: ce sera long peut-tre.

-- Je l'espre bien, interrompit Catherine, -- long et bon, sire.

-- Vous croyez donc que Salcde parlera, ma mre? demanda Henri.

-- Dieu donnera, je l'espre, cette confusion  nos ennemis. Je dis nos
ennemis, car ce sont vos ennemis aussi, ma fille, ajouta-t-elle en se
tournant vers la reine, qui plit et baissa son doux regard.

Le roi hocha la tte en signe de doute.

Puis, se retournant une seconde fois vers Joyeuse, et voyant que celui-ci
se tenait debout malgr son invitation:

-- Voyons, Anne, dit-il, faites ce que j'ai dit; adossez-vous au mur, ou
accoudez-vous sur mon fauteuil.

-- Votre Majest est en vrit trop bonne, dit le jeune duc, et je ne
profiterai de la permission que quand je serai vritablement fatigu.

-- En nous n'attendrons pas que vous le soyez, n'est-ce pas, mon frre?
dit tout bas Henri.

-- Sois tranquille, rpondit Anne des yeux plutt que de la voix.

-- Mon fils, dit Catherine, ne vois-je pas du tumulte l-bas, au coin du
quai?

-Quelle vue perante! ma mre; -- oui, en effet, je crois que vous avez
raison. Oh! les mauvais yeux que j'ai, moi, qui ne suis pas vieux
pourtant!

-- Sire, interrompit librement Joyeuse, ce tumulte vient du refoulement du
peuple sur la place par la compagnie des archers. C'est le condamn qui
arrive, bien certainement.

-- Comme c'est flatteur pour des rois, dit Catherine, de voir carteler un
homme qui a dans les veines une goutte de sang royal!

Et en disant ces paroles, son regard pesait sur Louise.

-- Oh! Madame, pardonnez-moi, pargnez-moi, dit la jeune reine avec un
dsespoir qu'elle essayait en vain de dissimuler; non, ce monstre n'est
point de ma famille, et vous n'avez point voulu dire qu'il en tait.

-- Certes, non, dit le roi; -- et je suis bien certain que ma mre n'a
point voulu dire cela.

-- Eh! mais, fit aigrement Catherine, il tient aux Lorrains, et les
Lorrains sont vtres, madame; je le pense, du moins. Ce Salcde vous
touche donc, et mme d'assez prs.

-- C'est--dire, interrompit Joyeuse avec une honnte indignation qui
tait le trait distinctif de son caractre, et qui se faisait jour en
toute circonstance contre celui qui l'avait excite, quel qu'il ft,
c'est--dire qu'il touche  M. de Guise peut-tre, mais point  la reine
de France.

-- Ah! vous tes l, monsieur de Joyeuse, dit Catherine avec une hauteur
indfinissable, et rendant une humiliation pour une contrarit. Ah! vous
tes l? Je ne vous avais point vu.

-- J'y suis, non-seulement de l'aveu, mais encore par l'ordre, du roi,
madame, rpondit Joyeuse en interrogeant Henri du regard. Ce n'est pas une
chose si rcrative que de voir carteler un homme, pour que je vienne 
un pareil spectacle si je n'y tais forc.

-- Joyeuse a raison, madame, dit Henri; il ne s'agit ici ni de Lorrains,
ni de Guise, ni surtout de la reine; il s'agit de voir sparer en quatre
morceaux M. de Salcde, c'est--dire un assassin qui voulait tuer mon
frre.

-- Je suis mal en fortune aujourd'hui, dit Catherine en pliant tout 
coup, ce qui tait sa tactique la plus habile, je fais pleurer ma fille,
et, Dieu me pardonne! je crois que je fais rire M. de Joyeuse.

-- Ah! madame, s'cria Louise en saisissant les mains de Catherine, est-il
possible que Votre Majest se mprenne  ma douleur?

-- Et  mon respect profond, ajouta Anne de Joyeuse, en s'inclinant sur le
bras du fauteuil royal.

-- C'est vrai, c'est vrai, rpliqua Catherine, enfonant un dernier trait
dans le coeur de sa belle-fille. Je devrais savoir combien il vous est
pnible, ma chre enfant, de voir dvoiler les complots de vos allis de
Lorraine; et, bien que vous n'y puissiez mais, vous ne souffrez pas moins
de cette parent.

-- Ah! quant  cela, ma mre, c'est un peu vrai, dit le roi, cherchant 
mettre tout le monde d'accord; car enfin, cette fois, nous savons  quoi
nous en tenir sur la participation de MM. de Guise  ce complot.

-- Mais, sire, interrompit plus hardiment qu'elle n'avait fait encore
Louise de Lorraine, -- Votre Majest sait bien qu'en devenant reine de
France, j'ai laiss mes parents tout en bas du trne.

-- Oh! s'cria Anne de Joyeuse, vous voyez que je ne me trompais pas,
sire; voici le patient qui parat sur la place. Corbleu! la vilaine
figure!

-- Il a peur, dit Catherine; il parlera.

-- S'il en a la force, dit le roi. Voyez donc, ma mre, sa tte vacille
comme celle d'un cadavre.

-- Je ne m'en ddis pas, sire, dit Joyeuse, il est affreux.

-- Comment voudriez-vous que ce ft beau, un homme dont la pense est si
laide? Ne vous ai-je point expliqu, Anne, les rapports secrets du
physique et du moral, comme Hippocrate et Galenus les comprenaient et les
ont expliqus eux-mmes?

-- Je ne dis pas non, sire; mais je ne suis pas un lve de votre force,
moi, et j'ai vu quelquefois de fort laids hommes tre de trs braves
soldats. N'est-ce pas, Henri?

Joyeuse se retourna vers son frre, comme pour appeler son approbation 
son aide; mais Henri regardait sans voir, coutait sans entendre; il tait
plong dans une profonde rverie; ce fut donc le roi qui rpondit pour
lui.

-- Eh! mon Dieu! mon cher Anne, s'cria-t-il, qui vous dit que celui-l ne
soit pas brave? Il l'est pardieu! comme un ours, comme un loup, comme un
serpent. Ne vous rappelez-vous pas ses faons? Il a brl, dans sa maison,
un gentilhomme normand, son ennemi. Il s'est battu dix fois, et a tu
trois de ses adversaires; il a t surpris faisant de la fausse monnaie,
et condamn  mort pour ce fait.

-- A telles enseignes, dit Catherine de Mdicis, qu'il a t graci par
l'intercession de M. le duc de Guise, votre cousin, ma fille.

Cette fois, Louise tait  bout de ses forces; elle se contenta de pousser
un soupir.

-- Allons, dit Joyeuse, voil une existence bien remplie, et qui va finir
bien vite.

-- J'espre, monsieur de Joyeuse, dit Catherine, qu'elle va, au contraire,
finir le plus lentement possible.

-- Madame, dit Joyeuse en secouant la tte, je vois l-bas sous cet auvent
de si bons chevaux et qui me paraissent si impatients d'tre obligs de
demeurer l  ne rien faire, que je ne crois pas  une bien longue
rsistance des muscles, tendons et cartilages de M. de Salcde.

-- Oui, si l'on ne prvoyait point le cas; mais mon fils est
misricordieux, ajouta la reine avec un de ces sourires qui
n'appartenaient qu' elle; il fera dire aux aides de tirer mollement.

-- Cependant, madame, objecta timidement la reine, je vous ai entendu dire
ce matin  madame de Mercoeur, il me semble cela du moins, que ce
malheureux ne subirait que deux tirades.

-- Oui-d, s'il se conduit bien, dit Catherine; en ce cas, il sera expdi
le plus couramment possible; mais vous entendez, ma fille, et je voudrais,
puisque vous vous intressez  lui, que vous puissiez le lui faire dire:
qu'il se conduise bien, cela le regarde.

-- C'est que, madame, dit la reine, Dieu ne m'ayant point, comme  vous,
donn la force, je n'ai pas grand coeur  voir souffrir.

-- Eh bien! vous ne regarderez point, ma fille.

Louise se tut.

Le roi n'avait rien entendu; il tait tout yeux, car on s'occupait
d'enlever le patient de la charrette qui l'avait apport, pour le dposer
sur le petit chafaud.

Pendant ce temps, les hallebardiers, les archers et les Suisses avaient
fait largir considrablement l'espace, en sorte que, tout autour de
l'chafaud, il rgnait un vide assez grand pour que tous les regards
distinguassent Salcde, malgr le peu d'lvation de son pidestal
funbre.

Salcde pouvait avoir trente-quatre  trente-cinq ans: il tait fort et
vigoureux; les traits ples de son visage, sur lequel perlaient quelques
gouttes de sueur et de sang, s'animaient quand il regardait autour de lui
d'une indfinissable expression, tantt d'espoir, tantt d'angoisse.

Il avait tout d'abord jet les yeux sur la loge royale; mais comme s'il
et compris qu'au lieu du salut c'tait la mort qui lui venait de l, son
regard ne s'y tait point arrt.

C'tait  la foule qu'il en voulait, c'tait dans le sein de cette
orageuse mer qu'il fouillait avec ses yeux ardents et avec son me
frmissante au bord de ses lvres.

La foule se taisait.

[Illustration: Salcde. -- PAGE 20.]

Salcde n'tait point un assassin vulgaire: Salcde tait d'abord de bonne
naissance, puisque Catherine de Mdicis, qui se connaissait d'autant mieux
en gnalogie qu'elle paraissait en faire fi, avait dcouvert une goutte
de sang royal dans ses veines; en outre, Salcde avait t un capitaine de
renom. Cette main, lie par une corde honteuse, avait vaillamment port
l'pe; cette tte livide sur laquelle se peignaient les terreurs de la
mort, terreurs que le patient et renfermes sans doute au plus profond de
son me, si l'espoir n'y avait tenu trop de place, cette tte livide avait
abrit de grands desseins.

Il rsultait de ce que nous venons de dire que, pour beaucoup de
spectateurs, Salcde tait un hros; pour beaucoup d'autres une victime;
quelques-uns le regardaient bien comme un assassin, mais la foule a grand
peine d'admettre dans ses mpris, au rang des criminels ordinaires, ceux-
l qui ont tent ces grands assassinats qu'en registr le livre de
l'histoire en mme temps que celui de la justice.

Aussi racontait-on dans la foule que Salcde tait n d'une race de
guerriers, que son pre avait combattu rudement M. le cardinal de
Lorraine, ce qui lui avait valu une mort glorieuse au milieu du massacre
de la Saint-Barthlemy, mais que plus tard le fils, oublieux de cette
mort, ou plutt sacrifiant sa haine  une certaine ambition pour laquelle
les populations ont toujours quelque sympathie, que ce fils, disons-nous,
avait pactis avec l'Espagne et avec les Guises pour anantir, dans les
Flandres, la souverainet naissante du duc d'Anjou, si fort ha des
Franais.

On citait ses relations avec Baza et Balouin, auteurs prsums du complot
qui avait failli coter la vie au duc Franois, frre de Henri III; on
citait l'adresse qu'avait dploye Salcde dans toute cette procdure pour
chapper  la roue, au gibet et au bcher sur lesquels fumait encore le
sang de ses complices; seul il avait, par des rvlations fausses et
pleines d'artifice, disaient les Lorrains, allchs ses juges,  tel point
que, pour en savoir plus, le duc d'Anjou, l'pargnant momentanment,
l'avait fait conduire en France, au lieu de le faire dcapiter  Anvers ou
 Bruxelles; il est vrai qu'il avait fini par en arriver au mme rsultat;
mais dans le voyage qui tait le but de ses rvlations, Salcde esprait
tre enlev par ses partisans; malheureusement pour lui il avait compt
sans M. de Bellivre, lequel, charg de ce dpt prcieux, avait fait si
bonne garde que ni Espagnols, ni Lorrains, ni ligueurs n'en avaient
approch d'une lieue.

A la prison, Salcde avait espr; Salcde avait espr  la torture; sur
la charrette, il avait espr encore; sur l'chafaud, il esprait
toujours. Ce n'est point qu'il manqut de courage ou de rsignation; mais
il tait de ces cratures vivaces qui se dfendent jusqu' leur dernier
souffle avec cette tnacit et cette vigueur que la force humaine
n'atteint pas toujours chez les esprits d'une valeur secondaire.

Le roi ne perdait pas plus que le peuple cette pense incessante de
Salcde.

Catherine, de son ct, tudiait avec anxit jusqu'au moindre mouvement
du malheureux jeune homme; mais elle tait trop loigne pour suivre la
direction de ses regards et remarquer leur jeu continuel.

A l'arrive du patient, il s'tait lev comme par enchantement, dans la
foule, des tages d'hommes, de femmes et d'enfants; chaque fois qu'il
apparaissait une tte nouvelle au-dessus de ce niveau mouvant, mais dj
tois par l'oeil vigilant de Salcde, il l'analysait tout entire dans un
examen d'une seconde qui suffisait comme un examen d'une heure  cette
organisation surexcite, en qui le temps, devenu si prcieux, dcuplait ou
plutt centuplait toutes les facults.

Puis ce coup d'oeil, cet clair lanc sur le visage inconnu et nouveau,
Salcde redevenait morne et tournait autre part son attention.

Cependant le bourreau avait commenc  s'emparer de lui, et il l'attachait
par le milieu du corps au centre de l'chafaud.

Dj mme, sur un signe de matre Tanchon, lieutenant de robe courte et
commandant l'excution, deux archers, perant la foule, taient alls
chercher les chevaux.

Dans une autre circonstance ou dans une autre intention, les archers
n'eussent pu faire un pas au milieu de cette masse compacte; mais la foule
savait ce qu'allaient faire les archers, et elle se serrait et elle
faisait passage, comme, sur un thtre encombr, on fait toujours place
aux acteurs chargs de rles importants.

En ce moment, il se fit quelque bruit  la porte de la loge royale, et
l'huissier, soulevant la tapisserie, prvint LL. MM. que le prsident
Brisson et quatre conseillers, dont l'un tait le rapporteur du procs,
dsiraient avoir l'honneur de converser un instant avec le roi au sujet de
l'excution.

-- C'est  merveille, dit le roi.

Puis se retournant vers Catherine:

-- Eh bien! ma mre, continua-t-il, vous allez tre satisfaite?

Catherine fit un lger signe de tte en tmoignage d'approbation.

-- Faites entrer ces messieurs, reprit le roi.

-- Sire, une grce, demanda Joyeuse.

-- Parle, Joyeuse, fit le roi, et pourvu que ce ne soit pas celle du
condamn....

-- Rassurez-vous, sire.

-- J'coute.

-- Sire, il y a une chose qui blesse particulirement la vue de mon frre
et surtout la mienne, ce sont les robes rouges et les robes noires; que
Votre Majest soit donc assez bonne pour nous permettre de nous retirer.

-- Comment! vous vous intressez si peu  mes affaires, monsieur de
Joyeuse, que vous demandez  vous retirer dans un pareil moment! s'cria
Henri.

-- N'en croyez rien, sire, tout ce qui touche Votre Majest est d'un
profond intrt pour moi; mais je suis d'une misrable organisation, et la
femme la plus faible est, sur ce point, plus forte que moi. Je ne puis
voir une excution que je n'en sois malade huit jours. Or, comme il n'y a
plus gure que moi qui rie  la cour depuis que mon frre, je ne sais pas
pourquoi, ne rit plus, jugez ce que va devenir ce pauvre Louvre, dj si
triste, si je m'avise, moi, de le rendre plus triste encore. Ainsi, par
grce, sire....

-- Tu veux me quitter, Anne? dit Henri avec un accent d'indfinissable
tristesse.

-- Peste, sire! vous tes exigeant: une excution en Grve, c'est la
vengeance et le spectacle  la fois, et quel spectacle! celui dont, tout
au contraire de moi; vous tes le plus curieux; la vengeance et le
spectacle ne vous suffisent pas, et il faut encore que vous jouissiez en
mme temps de la faiblesse de vos amis.

-- Reste, Joyeuse, reste; tu verras que c'est intressant.

-- Je n'en doute pas; je crains mme, comme je l'ai dit  Votre Majest,
que l'intrt ne soit port  un point o je ne puisse plus le soutenir;
ainsi vous permettez, n'est-ce pas, sire?

-- Allons, dit Henri III en soupirant, fais donc  ta fantaisie; ma
destine est de vivre seul.

Et le roi se retourna, le front pliss, vers sa mre, craignant qu'elle
n'et entendu le colloque qui venait d'avoir lieu entre lui et son favori.

Catherine avait l'oue aussi fine que la vue; mais lorsqu'elle ne voulait
pas entendre, nulle oreille n'tait plus dure que la sienne.

Pendant ce temps, Joyeuse s'tait pench  l'oreille de son frre et lui
avait dit:

-- Alerte, alerte, du Bouchage! tandis que ces conseillers vont entrer,
glisse-toi derrire leurs grandes robes, et esquivons-nous; le roi dit oui
maintenant, dans cinq minutes il dira non.

-- Merci, merci, mon frre, rpondit le jeune homme; j'tais comme vous,
j'avais hte de partir.

-- Allons, allons, voici les corbeaux qui paraissent, disparais, tendre
rossignol.

En effet, derrire MM. les conseillers, on vit fuir, comme deux ombres
rapides, les deux jeunes gens.

Sur eux retomba la tapisserie aux pans lourds.

Quand le roi tourna la tte, ils avaient dj disparu.

Henri poussa un soupir et baisa son petit chien.




V

LE SUPPLICE


Les conseillers se tenaient au fond de la loge du roi, debout et
silencieux, attendant que le roi leur adresst la parole.

Le roi se laissa attendre un instant, puis, se retournant de leur ct:

-- Eh bien! messieurs, -- quoi de nouveau? demanda-t-il. Bonjour, monsieur
le prsident Brisson.

-- Sire, rpondit le prsident avec sa dignit facile que l'on appelait 
la cour sa courtoisie de huguenot, -- nous venons supplier Votre Majest,
ainsi que l'a dsir M. de Thou, de mnager la vie du coupable. -- Il a
sans doute quelques rvlations  faire, et en lui promettant la vie on
les obtiendrait.

[Illustration: Quatre coups de fouet retentirent, et les quatre chevaux
s'lancrent dans des directions opposes. -- PAGE 27.]

-- Mais, dit le roi, ne les a-t-on pas obtenues, monsieur le prsident?

-- Oui, sire, -- en partie: -- est-ce suffisant pour Votre Majest?

-- Je sais ce que je sais, messire.

-- Votre Majest sait alors  quoi s'en tenir sur la participation de
l'Espagne dans cette affaire?

-- De l'Espagne? oui, monsieur le prsident, et mme de plusieurs autres
puissances.

-- Il serait important de constater cette participation, sire.

-- Aussi, interrompit Catherine, le roi a-t-il l'intention, monsieur le
prsident, de surseoir  l'excution, si le coupable signe une confession
analogue  ses dpositions devant le juge qui lui a fait infliger la
question.

Brisson interrogea le roi des yeux et du geste.

-- C'est mon intention, dit Henri, et je ne le cache pas plus longtemps;
vous pouvez vous en assurer, monsieur Brisson, en faisant parler au
patient par votre lieutenant de robe.

-- Votre Majest n'a rien de plus  recommander?

-- Rien. Mais pas de variation dans les aveux, ou je retire ma parole. --
Ils sont publics, ils doivent tre complets.

-- Oui, sire. -- Avec les noms des personnages compromis?

-- Avec les noms, tous les noms!

-- Mme lorsque ces noms seraient entachs, par l'aveu du patient, de
haute trahison et rvolte au premier chef?

-- Mme lorsque ces noms seraient ceux de mes plus proches parents! dit le
roi.

-- Il sera fait comme Votre Majest l'ordonne.

-- Je m'explique, monsieur Brisson; ainsi donc, pas de malentendu. On
apportera au condamn du papier et des plumes; il crira sa confession,
montrant par l publiquement qu'il s'en rfre  notre misricorde et se
met  notre merci. Aprs, nous verrons.

-- Mais je puis promettre?

-- Eh oui! promettez toujours.

-- Allez, messieurs, dit le prsident en congdiant les conseillers.

Et ayant salu respectueusement le roi, il sortit derrire eux.

-- Il parlera, sire, dit Louise de Lorraine toute tremblante; il parlera,
et Votre Majest fera grce. Voyez comme l'cume nage sur ses lvres.

-- Non, non, il cherche, dit Catherine; il cherche et pas autre chose. Que
cherche-t-il donc?

-- Parbleu! dit Henri III, ce n'est pas difficile  deviner; il cherche M.
le duc de Parme, M. le duc de Guise; il cherche monsieur mon frre, le roi
trs catholique. Oui, cherche! cherche! attends! crois-tu que la place de
Grve soit lieu plus commode pour les embuscades que la route des
Flandres? crois-tu que je n'aie pas ici cent Bellivre pour t'empcher de
descendre de l'chafaud o un seul t'a conduit?

Salcde avait vu les archers partir pour aller chercher les chevaux. Il
avait aperu le prsident et les conseillers dans la loge du roi, -- puis
il les avait vus disparatre: il comprit que le roi venait de donner
l'ordre du supplice.

Ce fut alors que parut sur sa bouche livide cette sanglante cume
remarque par la jeune reine: le malheureux, dans la mortelle impatience
qui le dvorait, se mordait les lvres jusqu'au sang.

-- Personne! personne! murmurait-il, pas un de ceux qui m'avaient promis
secours! Lches! lches! lches!...

Le lieutenant Tanchon s'approcha de l'chafaud, et s'adressant au
bourreau:

-- Prparez-vous, matre, dit-il.

L'excuteur fit un signe  l'autre bout de la place, et l'on vit les
chevaux, fendant la foule, laisser derrire eux un tumultueux sillage qui,
pareil  celui de la mer, se referma sur eux.

Ce sillage tait produit par les spectateurs que refoulait ou renversait
le passage rapide des chevaux; mais le mur dmoli se refermait aussitt,
et parfois les premiers devenaient les derniers, et rciproquement, -- car
les forts se lanaient dans l'espace vide.

On put voir alors au coin de la rue de la Vannerie, lorsque les chevaux y
passrent, un beau jeune homme de notre connaissance sauter au bas de la
borne sur laquelle il tait mont, pouss par un enfant qui paraissait
quinze  seize ans  peine, et qui paraissait fort ardent  ce terrible
spectacle.

C'tait le page mystrieux et le vicomte Ernauton de Carmainges.

-- Eh! vite, vite, glissa le page  l'oreille de son compagnon, jetez-vous
dans la troue, il n'y a pas un instant  perdre.

-- Mais nous serons touffs, rpondit Ernauton, -- vous tes fou, mon
petit ami.

-- Je veux voir, -- voir de prs, dit le page d'un ton si imprieux qu'il
tait facile de voir que cet ordre partait d'une bouche qui avait
l'habitude du commandement.

Ernauton obit.

-- Serrez les chevaux, serrez les chevaux, dit le page; ne les quittez pas
d'une semelle, ou nous n'arriverons pas.

-- Mais avant que nous arrivions, vous serez mis en morceaux.

-- Ne vous inquitez pas de moi. -- En avant! en avant!

-- Les chevaux vont ruer.

-- Empoignez la queue du dernier; jamais un cheval ne rue quand on le
tient de la sorte.

Ernauton subissait malgr lui l'influence trange de cet enfant; il obit,
s'accrocha aux crins du cheval, tandis que de son ct le page s'attachait
 sa ceinture.

Et au milieu de cette foule onduleuse comme une mer, pineuse comme un
buisson, laissant ici un pan de leur manteau, l un fragment de leur
pourpoint, plus loin la fraise de leur chemise, ils arrivrent en mme
temps que l'attelage  trois pas de l'chafaud sur lequel se tordait
Salcde, dans les convulsions du dsespoir.

-- Sommes-nous arrivs? murmura le jeune homme suffoquant et hors
d'haleine, quand il sentit Ernauton s'arrter.

-- Oui, rpondit le vicomte, -- heureusement, -- car j'tais au bout de
mes forces.

-- Je ne vois pas.

-- Passez devant moi.

-- Non, non, pas encore... Que fait-on?

-- Des noeuds coulants  l'extrmit des cordes.

-- Et lui, que fait-il?

-- Qui, lui?

-- Le patient.

-- Ses yeux tournent autour de lui comme ceux de l'autour qui guette.

Les chevaux taient assez prs de l'chafaud pour que les valets de
l'excuteur attachassent aux pieds et aux poings de Salcde les traits
fixs  leurs colliers.

Salcde poussa un rugissement quand il sentit autour de ses chevilles le
rugueux contact des cordes, qu'un noeud coulant serrait autour de sa
chair.

Il adressa alors un suprme, un indfinissable regard  toute cette
immense place dont il embrassa les cent mille spectateurs dans le cercle
de son rayon visuel.

-- Monsieur, lui dit poliment le lieutenant Tanchon, vous plat-il de
parler au peuple avant que nous ne procdions?

Et il s'approcha de l'oreille du patient pour ajouter tout bas:

-- Un bon aveu... pour la vie sauve.

Salcde le regarda jusqu'au fond de l'me.

Ce regard tait si loquent qu'il sembla arracher la vrit du coeur de
Tanchon et la fit remonter jusque dans ses yeux, o elle clata.

Salcde ne s'y trompa point; il comprit que le lieutenant tait sincre et
tiendrait ce qu'il promettait.

-- Vous voyez, continua Tanchon, on vous abandonne; plus d'autre espoir en
ce monde que celui que je vous offre.

-- Eh bien! dit Salcde avec un rauque soupir, faites faire silence, je
suis prt  parler.

-- C'est une confession crite et signe que le roi exige.

-- Alors dliez-moi les mains et donnez-moi une plume, je vais crire.

-- Votre confession?

-- Ma confession, soit.

Tanchon, transport de joie, n'eut qu'un signe  faire; le cas tait
prvu. Un archer tenait toutes choses prtes: il lui passa l'critoire,
les plumes, le papier, que Tanchon dposa sur le bois mme de l'chafaud.

En mme temps on lchait de trois pieds environ la corde qui tenait le
poignet droit de Salcde, et on le soulevait sur l'estrade pour qu'il pt
crire.

Salcde, assis enfin, commena par respirer avec force et par faire usage
de sa main pour essuyer ses lvres et relever ses cheveux qui tombaient
humides de sueur sur ses genoux.

-- Allons, allons, dit Tanchon, mettez-vous  votre aise, et crivez bien
tout.

-- Oh! n'ayez pas peur, rpondit Salcde en allongeant sa main vers la
plume; soyez tranquille, je n'oublierai pas ceux qui m'oublient, moi.

Et sur ce mot il hasarda un dernier coup d'oeil.

Sans doute le moment tait venu pour le page de se montrer; car,
saisissant la main d'Ernauton:

-- Monsieur, lui dit-il, par grce, prenez-moi dans vos bras et soulevez-
moi au-dessus des ttes qui m'empchent de voir.

-- Ah a! mais vous tes insatiable, jeune homme, en vrit.

-- Encore ce service, monsieur.

-- Vous abusez.

-- Il faut que je voie le condamn, entendez-vous? il faut que je le voie.

Puis, comme Ernauton ne rpondait pas assez vivement sans doute 
l'injonction:

-- Par piti, monsieur, par grce! dit-il, je vous en supplie!

L'enfant n'tait plus un tyran fantasque, mais un suppliant irrsistible.

Ernauton le souleva dans ses bras, non sans quelque tonnement de la
dlicatesse de ce corps qu'il serrait entre ses mains.

La tte du page domina donc les autres ttes.

Justement Salcde venait de saisir la plume en achevant sa revue
circulaire.

Il vit cette figure du jeune homme et demeura stupfait.

En ce moment les deux doigts du page s'appuyrent sur ses lvres. Une joie
indicible panouit aussitt le visage du patient; on et dit l'ivresse du
mauvais riche quand Lazare laisse tomber une goutte d'eau sur sa langue
aride.

Il venait de reconnatre le signal qu'il attendait avec impatience et qui
lui annonait du secours.

Salcde, aprs une contemplation de plusieurs secondes, s'empara du papier
que lui offrait Tanchon, inquiet de son hsitation, et il se mit  crire
avec une fbrile activit.

-- Il crit! il crit! murmura la foule.

-- Il crit! rpta la reine-mre avec une joie manifeste.

-- Il crit! dit le roi; par la mordieu! je lui ferai grce.

Tout  coup Salcde s'interrompit pour regarder encore le jeune homme.

Le jeune homme rpta le mme signe, et Salcde se remit  crire.

Puis, aprs un intervalle plus court, il s'interrompit encore pour
regarder de nouveau.

Cette fois le page fit signe des doigts et de la tte.

-- Avez-vous fini? dit Tanchon qui ne perdait pas de vue son papier.

-- Oui, fit machinalement Salcde.

-- Signez, alors.

Salcde signa sans jeter sur le papier ses yeux qui restaient rivs sur le
jeune homme. Tanchon avana la main vers la confession.

-- Au roi, au roi seul! dit Salcde.

Et il remit le papier au lieutenant de robe courte, mais avec hsitation,
et comme un soldat vaincu qui rend sa dernire arme.

-- Si vous avez bien avou tout, dit le lieutenant, vous tes sauf,
monsieur de Salcde.

Un sourire mlang d'ironie et d'inquitude se fit jour sur les lvres du
patient, qui semblait interroger impatiemment son interlocuteur
mystrieux.

Enfin Ernauton, fatigu, voulut dposer son gnant fardeau; il ouvrit les
bras: le page glissa jusqu' terre.

Avec lui disparut la vision qui avait soutenu le condamn.

Lorsque Salcde ne le vit plus, il le chercha des yeux; puis, comme gar:

-- Eh bien! cria-t-il, eh bien!

Personne ne lui rpondit.

-- Eh! vite, vite, htez-vous! dit-il; le roi tient le papier, il va lire!

Nul ne bougea.

Le roi dpliait vivement la confession.

-- Oh! mille dmons! cria Salcde, se serait-on jou de moi? Je l'ai
cependant bien reconnue. C'tait elle, c'tait elle!

A peine le roi eut-il parcouru les premires lignes qu'il parut saisi
d'indignation. Puis il plit et s'cria:

-- Oh! le misrable! -- oh! le mchant homme!

-- Qu'y a-t-il, mon fils? demanda Catherine,

-- Il y a qu'il se rtracte, ma mre; -- il y a qu'il prtend n'avoir
jamais rien avou.

-- Et ensuite?

-- Ensuite il dclare innocents et trangers  tous complots MM. de Guise.

-- Au fait, balbutia Catherine, si c'est vrai?

-- Il ment! s'cria le roi; il ment comme un paen!

-- Qu'en savez-vous, mon fils? M. de Guise sont peut-tre calomnis. --
Les juges ont peut-tre, dans leur trop grand zle, interprt faussement
les dpositions.

-- Eh! madame, s'cria Henri ne pouvant se matriser plus longtemps, --
j'ai tout entendu.

-- Vous, mon fils?

-- Oui, moi.

-- Et quand cela, s'il vous plat?

-- Quand le coupable a subi la gne, -- j'tais derrire un rideau; je
n'ai pas perdu une seule de ses paroles, et chacune de ses paroles
m'entrait dans la tte comme un clou sous le marteau.

-- Eh bien! faites-le parler avec la torture, puisque la torture il lui
faut; ordonnez que les chevaux tirent.

Henri, emport par la colre, leva la main.

Le lieutenant Tanchon rpta ce signe.

Dj les cordes avaient t rattaches aux quatre membres du patient:
quatre hommes sautrent sur les quatre chevaux; quatre coups de fouet
retentirent, et les quatre chevaux s'lancrent dans des directions
opposes.

Un horrible craquement et un horrible cri jaillirent  la fois du plancher
de l'chafaud. On vit les membres du malheureux Salcde bleuir, s'allonger
et s'injecter de sang; sa face n'tait plus celle d'une crature humaine,
c'tait le masque d'un dmon.

-- Ah! trahison! trahison! cria-t-il. Eh bien! je vais parler, je veux
parler, je veux tout dire! Ah! maudite duch...

La voix dominait les hennissements des chevaux et les rumeurs de la foule;
mais tout  coup elle s'teignit.

-- Arrtez! arrtez! cria Catherine.

Il tait trop tard. La tte de Salcde, nagure raidie par la souffrance
et la fureur, retomba tout  coup sur le plancher de l'chafaud.

-- Laissez-le parler, vocifra la reine-mre. Arrtez, mais arrtez donc!

L'oeil de Salcde tait dmesurment dilat, fixe, et plongeant
obstinment dans le groupe o tait apparu le page.

Tanchon en suivait habilement la direction.

Mais Salcde ne pouvait plus parler, il tait mort.

Tanchon donna tout bas quelques ordres  ses archers, qui se mirent 
fouiller la foule dans la direction indique par les regards dnonciateurs
de Salcde.

-- Je suis dcouverte, dit le jeune page  l'oreille d'Ernauton; par
piti, aidez-moi, secourez-moi, monsieur; ils viennent! ils viennent!

-- Mais que voulez-vous donc encore?

-- Fuir: ne voyez-vous point que c'est moi qu'ils cherchent?

-- Mais qui tes-vous donc?

-- Une femme... sauvez-moi! protgez-moi! Ernauton plit; mais la
gnrosit l'emporta sur l'tonnement et la crainte.

Il plaa devant lui sa protge, lui fraya un chemin  grands coups de
pommeau de dague et la poussa jusqu'au coin de la rue du Mouton, vers une
porte ouverte.

Le jeune page s'lana et disparut dans cette porte qui semblait
l'attendre et qui se referma derrire lui.

Il n'avait pas mme eu le temps de lui demander son nom ni o il le
retrouverait.

Mais en disparaissant, le jeune page, comme s'il et devin sa pense, lui
avait fait un signe plein de promesses.

Libre alors, Ernauton se retourna vers le centre de la place, et embrassa
d'un mme coup d'oeil l'chafaud et la loge royale.

Salcde tait tendu raide et livide sur l'chafaud.

Catherine tait debout, livide et frmissante dans la loge.

-- Mon fils, dit-elle enfin en essuyant la sueur de son front, mon fils,
vous ferez bien de changer votre matre des hautes oeuvres, c'est un
ligueur!

-- Et  quoi donc voyez-vous cela, ma mre? demanda Henri.

-- Regardez, regardez!

-- Eh bien! je regarde.

-- Salcde n'a souffert qu'une tirade, et il est mort.

-- Parce qu'il tait trop sensible  la douleur.

-- Non pas! non pas! fit Catherine avec un sourire de mpris arrach par
le peu de perspicacit de son fils, mais parce qu'il a t trangl par
dessous l'chafaud avec une corde fine, au moment o il allait accuser
ceux qui le laissent mourir. Faites visiter le cadavre par un savant
docteur, et vous trouverez, j'en suis sre, autour de son cou le cercle
que la corde y aura laiss.

-- Vous avez raison, dit Henri, dont les yeux tincelrent un instant, mon
cousin de Guise est mieux servi que moi.

-- Chut! chut! mon fils, dit Catherine, pas d'clat, on se moquerait de
nous; car cette fois encore c'est partie perdue.

-- Joyeuse a bien fait d'aller s'amuser autre part, dit le roi; on ne peut
plus compter sur rien en ce monde, mme sur les supplices. Partons,
mesdames, partons!




VI

LES DEUX JOYEUSE


Messieurs de Joyeuse, comme nous l'avons vu, s'taient drobs pendant
toute cette scne par les derrires de l'Htel-de-Ville, et laissant aux
quipages du roi leurs laquais qui les attendaient avec des chevaux, ils
marchaient cte  cte dans les rues de ce quartier populeux, qui ce jour-
l taient dsertes, tant la place de Grve avait t vorace de
spectateurs.

Une fois dehors ils avaient march se tenant par le bras, mais sans
s'adresser la parole.

Henri, si joyeux nagure, tait proccup et presque sombre.

Anne semblait inquiet et comme embarrass de ce silence de son frre.

Ce fut lui qui rompit le premier le silence.

-- Eh bien! Henri, demanda-t-il, o me conduis-tu?

-- Je ne vous conduis pas, mon frre, je marche devant moi, rpondit Henri
comme s'il se rveillait en sursaut.

-- Dsirez-vous aller quelque part, mon frre?

-- Et toi?

Henri sourit tristement.

-- Oh! moi, dit-il, peu m'importe o je vais.

-- Tu vas cependant quelque part chaque soir, dit Anne, car chaque soir tu
sors  la mme heure pour ne rentrer qu'assez avant dans la nuit, et
parfois pour ne pas rentrer du tout.

-- Me questionnez-vous, mon frre? demanda Henri avec une charmante
douceur mle d'un certain respect pour son an.

-- Moi te questionner? dit Anne, Dieu m'en prserve; les secrets sont 
ceux qui les gardent.

-- Quand vous le dsirerez, mon frre, rpliqua Henri, je n'aurai pas de
secrets pour vous; vous le savez bien.

-- Tu n'auras pas de secrets pour moi, Henri?

-- Jamais, mon frre; n'tes-vous pas  la fois mon seigneur et mon ami?

-- Dame! je pensais que tu en avais avec moi, qui ne suis qu'un pauvre
laque; je pensais que tu avais notre savant frre, ce pilier de la
thologie, ce flambeau de la religion, ce docte architecte de cas de
conscience de la cour, qui sera cardinal un jour, que tu te confiais 
lui, et que tu trouvais en lui  la fois confession, absolution, et qui
sait?... et conseil; car, dans notre famille, ajouta Anne en riant, on est
bon  tout, tu le sais: tmoin notre trs cher pre.

Henri du Bouchage saisit la main de son frre et la lui serra
affectueusement.

-- Vous tes pour moi plus que directeur, plus que confesseur, plus que
pre, mon cher Anne, dit-il, je vous rpte que vous tes mon ami.

-- Alors, mon ami, pourquoi de gai que tu tais, t'ai-je vu peu  peu
devenir triste, et pourquoi, au lieu de sortir le jour, ne sors-tu plus
maintenant que la nuit?

-- Mon frre, je ne suis pas triste, rpondit Henri en souriant.

-- Qu'es-tu donc?

-- Je suis amoureux.

-- Bon! et cette proccupation?

-- Vient de ce que je pense sans cesse  mon amour.

-- Et tu soupires en me disant cela?

-- Oui.

-- Tu soupires, toi, Henri, comte du Bouchage, toi le frre de Joyeuse,
toi que les mauvaises langues appellent le troisime roi de France. Tu
sais que M. de Guise est le second, si toutefois ce n'est pas le premier;
toi qui es riche, toi qui es beau, toi qui seras pair de France, comme
moi, et duc, comme moi,  la premire occasion que j'en trouverai; tu es
amoureux, tu penses et tu soupires; tu soupires, toi qui as pris pour
devise: _Hilariter_ (joyeusement).

-- Mon cher Anne, tous ces dons du pass ou toutes ces promesses de
l'avenir n'ont jamais compt pour moi au rang des choses qui devaient
faire mon bonheur. Je n'ai point d'ambition.

-- C'est--dire que tu n'en as plus.

-- Ou du moins que je ne poursuis pas les choses dont vous parlez.

-- En ce moment peut-tre; mais plus tard tu y reviendras.

-- Jamais, mon frre. Je ne dsire rien. Je ne veux rien.

-- Et tu as tort, mon frre. Quand on s'appelle Joyeuse, c'est--dire un
des plus beaux noms de France; quand on a son frre favori du roi, on
dsire tout, on veut tout, et l'on a tout.

Henri baissa mlancoliquement et secoua sa tte blonde.

-- Voyons, dit Anne, nous voici bien seuls, bien perdus. Le diable
m'emporte, nous avons pass l'eau, si bien que nous voil sur le pont de
la Tournelle, et cela, sans nous en tre aperus.

Je ne crois pas que sur cette grve isole, par cette bise froide, prs de
cette eau verte, personne vienne nous couter. As-tu quelque chose de
srieux  me dire, Henri?

-- Rien, rien, sinon que je suis amoureux, et vous le savez dj, mon
frre, puisque tout  l'heure je vous l'ai avou.

-- Mais, que diable! ce n'est point srieux cela, dit Anne en frappant du
pied. Moi aussi, par le pape! je suis amoureux.

-- Pas comme moi, mon frre.

-- Moi aussi, je pense quelquefois  ma matresse.

-- Oui, mais pas toujours.

-- Moi aussi, j'ai des contrarits, des chagrins mme.

-- Oui, mais vous avez aussi des joies, car on vous aime.

-- Oh! j'ai de grands obstacles aussi; on exige de moi de grands mystres.

-- Ou exige? vous avez dit: On exige, mon frre. Si votre matresse exige,
elle est  vous.

-- Sans doute qu'elle est  moi, c'est--dire  moi et  M. de Mayenne;
car, confidence pour confidence, Henri, j'ai justement la matresse de ce
paillard de Mayenne, une fille folle de moi, qui quitterait Mayenne 
l'instant mme, si elle n'avait peur que Mayenne ne la tut: c'est son
habitude de tuer les femmes, tu sais. Puis je dteste ces Guises, et cela
m'amuse... de m'amuser aux dpens de l'un d'eux. Eh bien! je te le dis, je
te le rpte, j'ai parfois des contraintes, des querelles, mais je n'en
deviens pas sombre comme un chartreux pour cela; je n'en ai pas les yeux
gros. Je continue de rire, sinon toujours, au moins de temps en temps.
Voyons, dis-moi qui tu aimes, Henri; ta matresse est-elle belle au moins?

-- Hlas! mon frre, ce n'est point ma matresse.

-- Est-elle belle?

-- Trop belle.

-- Son nom?

-- Je ne le sais pas.

-- Allons donc!

-- Sur l'honneur.

-- Mon ami, je commence  croire que c'est plus dangereux encore que je ne
le pensais. -- Ce n'est point de la tristesse, par le pape! c'est de la
folie.

-- Elle ne m'a parl qu'une seule fois, ou plutt elle n'a parl qu'une
seule fois devant moi, et depuis ce temps je n'ai pas mme entendu le son
de sa voix.

-- Et tu ne t'es pas inform?

-- A qui?

-- Comment!  qui? aux voisins.

-- Elle habite une maison  elle seule et personne ne la connat.

-- Ah a! mais est-ce une ombre?

-- C'est une femme, grande et belle comme une nymphe, srieuse et grave
comme l'ange Gabriel.

-- Comment l'as-tu connue? o l'as-tu rencontre? -- Un jour je
poursuivais une jeune fille au carrefour de la Gypecienne; j'entrai dans
le petit jardin qui attient  l'glise, il y a l un banc sous les arbres.
tes-vous jamais entr dans ce jardin, mon frre?

-- Jamais; n'importe, continue; il y a l un banc sous des arbres, aprs?

-- L'ombre commenait  s'paissir; je perdis de vue la jeune fille, et,
en la cherchant, j'arrivai  ce banc.

-- Va, va, j'coute.

-- Je venais d'entrevoir un vtement de femme de ce ct, j'tendis les
mains.

-- Pardon, monsieur, me dit tout  coup la voix d'un homme que je n'avais
pas aperu, pardon.

Et la main de cet homme m'carta doucement, mais avec fermet.

-- Il osa te toucher, Joyeuse.

-- coute, cet homme avait le visage cach dans une sorte de froc; je le
pris pour un religieux, puis il m'imposa par le ton affectueux et poli de
son avertissement, car en mme temps qu'il me parlait, il me dsignait du
doigt,  dix pas, cette femme dont le vtement blanc m'avait attir de ce
ct, et qui venait de s'agenouiller devant ce banc de pierre, comme si
c'et t un autel.

Je m'arrtai, mon frre. C'est vers le commencement de septembre que cette
aventure m'arriva: l'air tait tide; les violettes et les roses que font
pousser les fidles sur les tombes de l'enclos m'envoyaient leurs dlicats
parfums; la lune dchirait un nuage blanchtre derrire le clocheton de
l'glise, et les vitraux commenaient  s'argenter  leur fate, tandis
qu'ils se doraient en bas du reflet des cierges allums. Mon ami, soit
majest du lieu, soit dignit personnelle, cette femme  genoux
resplendissait pour moi dans les tnbres comme une statue de marbre et
comme si elle et t de marbre rellement. Elle m'imprima je ne sais quel
respect qui me fit froid au coeur.

Je la regardais avidement.

Elle se courba sur le banc, l'enveloppa de ses deux bras, y colla les
lvres, et aussitt je vis ses paules onduler sous l'effort de ses
soupirs et de ses sanglots; jamais vous n'avez ou de pareils accents, mon
frre; jamais fer acr n'a dchir si douloureusement un coeur!

Tout en pleurant, elle baisait la pierre avec une ivresse qui m'a perdu;
ses larmes m'ont attendri, ses baisers m'ont rendu fou.

-- Mais c'est elle, par le pape! qui tait folle, dit Joyeuse; est-ce que
l'on baise une pierre ainsi, est-ce que l'on sanglote ainsi pour rien?

-- Oh! c'tait une grande douleur qui la faisait sangloter, c'tait un
profond amour qui lui faisait baiser cette pierre; seulement, qui aimait-
elle? qui pleurait-elle? pour qui priait-elle? je ne sais.

-- Mais cet homme, tu ne l'as pas questionn?

-- Si fait.

-- Et que t'a-t-il rpondu?

-- Qu'elle avait perdu son mari.

-- Est-ce qu'on pleure un mari de cette faon-l? dit Joyeuse; voil,
pardieu! une belle rponse; et tu t'en es content?

-- Il l'a bien fallu, puisqu'il n'a pas voulu m'en faire d'autre.

-- Mais cet homme lui-mme, quel est-il?

-- Une sorte de serviteur qui habite avec elle.

-- Son nom?

-- Il a refus de me le dire.

-- Jeune? vieux?

-- Il peut avoir de vingt-huit  trente ans...

-- Voyons, aprs?... Elle n'est pas reste toute la nuit  prier et 
pleurer, n'est-ce pas?

-- Non: quand elle eut fini de pleurer, c'est--dire quand elle eut puis
ses larmes, quand elle eut us ses lvres sur le banc, elle se leva, mon
frre; il y avait dans cette femme un tel mystre de tristesse qu'au lieu
de m'avancer vers elle, comme j'eusse fait pour toute autre femme, je me
reculai; ce fut elle alors qui vint  moi ou plutt de mon ct, car, moi,
elle ne me voyait mme pas; alors un rayon de la lune frappa son visage,
et son visage m'apparut illumin, splendide: il avait repris sa morne
svrit; plus une contraction, plus un tressaillement, plus de pleurs,
seulement, le sillon humide qu'ils avaient trac. Ses yeux seuls
brillaient encore; sa bouche s'entr'ouvrait doucement pour respirer la vie
qui, un instant, avait paru prte  l'abandonner; elle fit quelques pas
avec une molle langueur, et pareille  ceux qui marchent en rve; l'homme
alors courut  elle et la guida, car elle semblait avoir oubli qu'elle
marchait sur la terre. Oh! mon frre, quelle effrayante beaut, quelle
surhumaine puissance! je n'ai jamais rien vu qui lui ressemblt sur la
terre; quelquefois seulement dans mes rves, quand le ciel s'ouvrait, il
en tait descendu des visions pareilles  cette ralit. -- Aprs, Henri,
aprs? demanda Anne, prenant malgr lui intrt  ce rcit dont il avait
d'abord eu l'intention de rire.

-- Oh! voil qui est bientt fini, mon frre; son serviteur lui dit
quelques mots tout bas, et alors elle baissa son voile. Il lui disait que
j'tais l sans doute; mais elle ne regarda mme pas de mon ct, elle
baissa son voile, et je ne la vis plus, mon frre; il me sembla que le
ciel venait de s'obscurcir, et que ce n'tait plus une crature vivante,
mais une ombre chappe  ces tombeaux, qui, parmi les hautes herbes,
glissait silencieusement devant moi.

Elle sortit de l'enclos; je la suivis.

De temps en temps l'homme se retournait et pouvait me voir, car je ne me
cachais pas, tout tourdi que je fusse: que veux-tu? j'avais encore les
anciennes habitudes vulgaires dans l'esprit, l'ancien levain grossier dans
le coeur.

-- Que veux-tu dire, Henri? demanda Anne; je ne comprends pas.

Le jeune homme sourit.

-- Je veux dire, mon frre, reprit-il, que ma jeunesse a t bruyante, que
j'ai cru aimer souvent, et que toutes les femmes, pour moi jusqu' ce
moment, ont t des femmes  qui je pouvais offrir mon amour.

-- Oh! oh! qu'est donc celle-l? fit Joyeuse en essayant de reprendre sa
gat quelque peu altre, malgr lui, par la confidence de son frre.
Prends garde, Henri, tu divagues, ce n'est donc pas une femme de chair et
d'os, celle-l?

-- Mon frre, dit le jeune homme en enfermant la main de Joyeuse dans une
fivreuse treinte, mon frre, dit-il si bas que son souffle arrivait 
peine  l'oreille de son an, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne sais
pas si c'est une crature de ce monde.

-- Par le pape! dit-il, tu me ferais peur, si un Joyeuse pouvait jamais
avoir peur.

Puis, essayant de reprendre sa gat:

-- Mais enfin, dit-il, toujours est-il qu'elle marche, qu'elle pleure et
qu'elle donne trs bien des baisers; toi-mme me l'as dit, et c'est, ce me
semble, d'un assez bon augure cela, cher ami. Mais ce n'est pas tout:
voyons, aprs, aprs?

-- Aprs, il y a peu de chose. Je la suivis donc, elle n'essaya point de
se drober  moi, de changer de chemin, de faire fausse route; elle ne
semblait mme point songer  cela.

-- Eh bien! o demeurait-elle?

-- Du ct de la Bastille, dans la rue de Lesdiguires;  sa porte, son
compagnon se retourna et me vit.

-- Tu lui fis alors quelque signe pour lui donner  entendre que tu
dsirais lui parler?

-- Je n'osai pas; c'est ridicule ce que je vais te dire, mais le serviteur
m'imposait presque autant que la matresse.

-- N'importe, tu entras dans la maison?

-- Non, mon frre.

-- En vrit, Henri, j'ai bien envie de te renier pour un Joyeuse; mais au
moins tu revins le lendemain?

-- Oui, mais inutilement, inutilement  la Gypecienne, inutilement  la
rue de Lesdiguires.

-- Elle avait disparu?

-- Comme une ombre qui se serait envole.

-- Mais enfin tu t'informas?

-- La rue a peu d'habitants, nul ne put me satisfaire; je guettais l'homme
pour le questionner, il ne reparut pas plus que la femme; cependant une
lumire, que je voyais briller le soir  travers les jalousies, me
consolait en m'indiquant qu'elle tait toujours l. J'usai de cent moyens
pour pntrer dans la maison: lettres, messages, fleurs, prsents, tout
choua. Un soir la lumire disparut  son tour et ne reparut plus; la
dame, fatigue de mes poursuites sans doute, avait quitt la rue de
Lesdiguires; nul ne savait sa nouvelle demeure.

-- Cependant tu l'as retrouve, cette belle sauvage?

-- Le hasard l'a permis; je suis injuste, mon frre, c'est la Providence
qui ne veut pas que l'on trane la vie. coutez: en vrit, c'est trange.
Je passais dans la rue de Bussy, il y a quinze jours,  minuit; vous
savez, mon frre, que les ordonnances pour le feu sont svrement
excutes; eh bien! non seulement je vis du feu aux vitres d'une maison,
mais encore un incendie vritable qui clatait au deuxime tage.

Je frappai vigoureusement  la porte, un homme parut  la fentre.

-- Vous avez le feu chez vous! lui criai-je.

-- Silence, par piti! me dit-il, silence, je suis occup  l'teindre.

-- Voulez-vous que j'appelle le guet?

-- Non, non au nom du ciel, n'appelez personne!

-- Mais cependant si l'on peut vous aider.

-- Le voulez-vous? alors venez, et vous me rendrez un service dont je vous
serai reconnaissant toute ma vie.

-- Et comment voulez-vous que je vienne?

-- Voici la clef de la porte.

Et il me jeta la clef par la fentre. Je montai rapidement les escaliers
et j'entrai dans la chambre thtre de l'incendie.

C'tait le plancher qui brlait: j'tais dans le laboratoire d'un
chimiste. En faisant je ne sais quelle exprience, une liqueur inflammable
s'tait rpandue  terre: de l l'incendie.

Quand j'entrai, il tait dj matre du feu, ce qui fit que je pus le
regarder.

C'tait un homme de vingt-huit  trente ans; du moins il me parut avoir
cet ge: une effroyable cicatrice lui labourait la moiti de la joue, une
autre lui sillonnait le crne; sa barbe touffue cachait le reste de son
visage.

-- Je vous remercie; mais, vous le voyez, tout est fini maintenant; si
vous tes aussi galant homme que vous en avez l'air, ayez la bont de vous
retirer, car ma matresse pourrait entrer d'un moment  l'autre, et elle
s'irriterait en voyant  cette heure un tranger chez moi, ou plutt chez
elle.

Le son de cette voix me frappa d'inertie et presque d'pouvante. J'ouvris
la bouche pour lui crier: Vous tes l'homme de la Gypecienne, l'homme de
la rue de Lesdiguires, l'homme de la dame inconnue; car vous vous
rappelez, mon frre, qu'il tait couvert d'un froc, que je n'avais pas vu
son visage, que j'avais entendu sa voix seulement. J'allais lui dire cela,
l'interroger, le supplier, quand tout  coup une porte s'ouvrit et une
femme entra.

-- Qu'y a-t-il donc, Rmy? demanda-t-elle en s'arrtant majestueusement
sur le seuil de la porte, et pourquoi ce bruit?

Oh! mon frre, c'tait elle, plus belle encore au feu mourant de
l'incendie qu'elle ne m'avait apparu aux rayons de la lune! c'tait elle,
c'tait cette femme dont le souvenir incessant me rongeait le coeur!

Au cri que je poussai, le serviteur me regarda plus attentivement  son
tour.

-- Merci, monsieur, me dit-il encore une fois, merci; mais, vous le voyez,
le feu est teint. Sortez, je vous en supplie, sortez.

-- Mon ami, lui dis-je, vous me congdiez bien durement.

-- Madame, dit le serviteur, c'est lui.

-- Qui, lui? demanda-t-elle.

-- Ce jeune cavalier que nous avons rencontr dans le jardin de la
Gypecienne, et qui nous a suivis rue de Lesdiguires.

Elle arrta alors son regard sur moi, et  ce regard je compris qu'elle me
voyait pour la premire fois.

-- Monsieur, dit-elle, par grce, loignez-vous!

J'hsitais, je voulais parler, prier; mais les paroles manquaient  mes
lvres; je restais immobile et muet, occup  la regarder,

-- Prenez garde, monsieur, dit le serviteur avec plus de tristesse que de
svrit, prenez garde, vous forceriez madame  fuir une seconde fois.

-- Oh! qu' Dieu ne plaise! rpondis-je en m'inclinant; mais, madame, je
ne vous offense point cependant.

Elle ne me rpondit point. Aussi insensible, aussi muette, aussi glace
que si elle ne m'et point entendu, elle se retourna, et je la vis
disparatre graduellement dans l'ombre, descendant les marches d'un
escalier sur lequel son pas ne retentissait pas plus que ne l'et fait le
pas d'un fantme.

-- Et voil tout? demanda Joyeuse.

-- Voil tout. Alors le serviteur me conduisit jusqu' la porte, en me
disant:

-- Oubliez, monsieur, au nom de Jsus et de la Vierge Marie, je vous en
supplie, oubliez!

Je m'enfuis, perdu, gar, stupide, serrant ma tte entre mes deux mains,
et me demandant si je ne devenais pas fou.

Depuis, je vais chaque soir dans cette rue, et voil pourquoi, en sortant
de l'Htel-de-Ville, mes pas se sont dirigs tout naturellement de ce
ct; chaque soir, disais-je, je vais dans cette rue, je me cache 
l'angle d'une maison qui est en face de la sienne, sous un petit balcon
dont l'ombre m'enveloppe entirement; une fois sur dix, je vois passer de
la lumire dans la chambre qu'elle habite: c'est l ma vie, c'est l mon
bonheur.

-- Quel bonheur! s'cria Joyeuse.

-- Hlas! je le perds si j'en dsire un autre.

-- Mais si tu te perds toi-mme avec cette rsignation?

-- Mon frre, dit Henri avec un triste sourire, que voulez-vous, je me
trouve heureux ainsi.

-- C'est impossible.

-- Que veux-tu, le bonheur est relatif; je sais qu'elle est l, qu'elle
vit l, qu'elle respire l; je la vois  travers la muraille, ou plutt il
me semble la voir; si elle quittait cette maison, si je passais encore
quinze jours comme ceux que je passai quand je l'eus perdue, mon frre, je
deviendrais fou ou je me ferais moine.

-- Non pas, mordieu! il y a dj bien assez d'un fou et d'un moine dans la
famille; restons-en l maintenant, mon cher ami.

-- Pas d'observations, Anne, pas de railleries; les observations seraient
inutiles, les railleries ne feraient rien.

-- Et qui te parle d'observations et de railleries?

-- A la bonne heure. Mais....

-- Laisse-moi seulement te dire une chose.

-- Laquelle?

-- C'est que tu t'y es pris comme un franc colier.

-- Je n'ai fait ni combinaisons ni calculs, je ne m'y suis pas pris, je me
suis abandonn  quelque chose de plus fort que moi. Quand un courant vous
emporte, mieux vaut suivre le courant que de lutter contre lui.

-- Et s'il conduit  quelque abme?

-- Il faut s'y engloutir, mon frre.

-- C'est ton avis?

-- Oui.

-- Ce n'est pas le mien, et  ta place...

-- Qu'eussiez-vous fait, Anne?

-- Assez, certainement, pour savoir son nom, son ge;  ta place....

-- Anne, Anne, vous ne la connaissez pas.

-- Non, mais je te connais. Comment, Henri, vous aviez cinquante mille
cus que je vous ai donns sur les cent mille dont le roi m'a fait cadeau
 sa fte....

-- Ils sont encore dans mon coffre, Anne: pas un ne manque.

-- Mordieu! tant pis; s'ils n'taient pas dans votre coffre, la femme
serait dans votre alcve.

-- Oh! mon frre.

-- Il n'y a pas de: oh! mon frre; un serviteur ordinaire se vend pour dix
cus, un bon pour cent, un excellent pour mille, un merveilleux pour trois
mille. Voyons maintenant, supposons le phnix des serviteurs; rvons le
dieu de la fidlit, et moyennant vingt mille cus, par le pape, il sera 
vous! Donc il vous restait cent trente mille livres pour payer le phnix
des serviteurs. Henri, mon ami, vous tes un niais.

-- Anne, dit Henri en soupirant, il y a des gens qui ne se vendent pas; il
y a des coeurs qu'un roi mme n'est pas assez riche pour acheter.

Joyeuse se calma.

-- Eh bien, je l'admets, dit-il; mais il n'en est pas qui ne se donnent.

-- A la bonne heure.

-- Eh bien! qu'avez-vous fait pour que le coeur de cette belle insensible
se donnt  vous?

-- J'ai la conviction, Anne, d'avoir fait tout ce que je pouvais faire.

-- Allons donc, comte du Bouchage, vous voyez une femme triste, enferme,
gmissante, et vous vous faites plus triste, plus reclus, plus gmissant,
c'est--dire plus assommant qu'elle-mme! En vrit, vous parliez des
faons vulgaires de l'amour, et vous tes banal comme un quartenier. Elle
est seule, faites-lui compagnie; elle est triste, soyez gai; elle
regrette, consolez-la, et remplacez.

-- Impossible, mon frre.

-- As-tu essay?

-- Pourquoi faire?

-- Dame! ne ft-ce que pour essayer. Tu es amoureux, dis-tu?

-- Je ne connais pas de mot pour exprimer mon amour.

-- Eh bien! dans quinze jours, tu auras ta matresse.

-- Mon frre!

-- Foi de Joyeuse. Tu n'as pas dsespr, je pense?

-- Non, car je n'ai jamais espr.

-- A quelle heure la vois-tu?

-- A quelle heure je la vois?

-- Sans doute.

-- Mais je vous ai dit que je ne la voyais pas, mon frre.

-- Jamais?

-- Jamais.

-- Pas mme  sa fentre?

-- Pas mme son ombre, vous dis-je.

-- Il faut que cela finisse. Voyons, a-t-elle un amant?

-- Je n'ai jamais vu un homme entrer dans sa maison, except ce Remy dont
je vous ai parl.

-- Comment est la maison?

-- Deux tages, petite porte sur un degr, terrasse au-dessus de la
deuxime fentre.

-- Mais par cette terrasse, ne peut-on entrer?

-- Elle est isole des autres maisons.

-- Et en face, qu'y a-t-il?

-- Une autre maison  peu prs pareille, quoique plus leve, ce me
semble.

-- Par qui est habite cette maison?

-- Par une espce de bourgeois.

-- De mchante ou de bonne humeur?

-- De bonne humeur, car parfois je l'entends rire tout seul.

-- Achte-lui sa maison.

-- Qui vous dit qu'elle soit  vendre?

-- Offre-lui-en le double de ce qu'elle vaut.

-- Et si la dame m'y voit?

-- Eh bien?

-- Elle disparatra encore, tandis qu'en dissimulant ma prsence, j'espre
qu'un jour ou l'autre je la reverrai.

-- Tu la reverras ce soir.

-- Moi?

-- Va te camper sous son balcon  huit heures.

-- J'y serai comme j'y suis chaque jour, mais sans plus d'espoir que les
autres jours.

-- A propos! l'adresse au juste?

-- Entre la porte Bussy et l'htel Saint-Denis, presque au coin de la rue
des Augustins,  vingt pas d'une grande htellerie ayant enseigne; _A
l'pe du fier Chevalier_.

-- Trs bien,  huit heures, ce soir.

-- Mais que ferez-vous?

-- Tu le verras, tu l'entendras. En attendant, retourne chez toi, endosse
tes plus beaux habits, prends tes plus riches joyaux, verse sur tes
cheveux tes plus fines essences; ce soir tu entres dans la place.

-- Dieu vous entende, mon frre!

-- Henri, quand Dieu est sourd, le diable ne l'est pas. Je te quitte, ma
matresse m'attend; non, je veux dire la matresse de M. de Mayenne. Par
le pape! celle-l n'est point une bgueule.

-- Mon frre!

-- Pardon, beau servant d'amour; je ne fais aucune comparaison entre ces
deux dames, sois-en bien persuad, quoique, d'aprs ce que tu me dis,
j'aime mieux la mienne, ou plutt la ntre. Mais elle m'attend, et je ne
veux pas la faire attendre. Adieu, Henri,  ce soir.

-- A ce soir, Anne.

Les deux frres se serrrent la main et se sparrent.

L'un, au bout de deux cents pas, souleva hardiment et laissa retomber avec
bruit le heurtoir d'une belle maison gothique sise au parvis Notre-Dame.

L'autre s'enfona silencieusement dans une des rues tortueuses qui
aboutissent au Palais.




VII


EN QUOI L'PE DU FIER CHEVALIER EUT RAISON SUR LE ROSIER D'AMOUR.


Pendant la conversation que nous venons de rapporter, la nuit tait venue,
enveloppant de son humide manteau de brumes la ville si bruyante deux
heures auparavant.

En outre, Salcde mort, les spectateurs avaient song  regagner leurs
gtes, et l'on ne voyait plus que des pelotons parpills dans les rues,
au lieu de cette chane non interrompue de curieux qui dans la journe
taient descendus ensemble vers un mme point.

Jusqu'aux quartiers les plus loigns de la Grve, il y avait des restes
de tressaillements bien faciles  comprendre aprs la longue agitation du
centre.

Ainsi du ct de la porte Bussy, par exemple, o nous devons nous
transporter  cette heure pour suivre quelques-uns des personnages que
nous avons mis en scne au commencement de cette histoire, et pour faire
connaissance avec des personnages nouveaux;  cette extrmit, disons-
nous, on entendait bruire, comme une ruche au coucher du soleil, certaine
maison teinte en rose et releve de peintures bleues et blanches, qui
s'appelait _la Maison de l'pe du fier Chevalier_, et qui cependant
n'tait qu'une htellerie de proportions gigantesques, rcemment installe
dans ce quartier neuf.

En ce temps-l Paris ne comptait pas une seule bonne htellerie qui n'et
sa triomphante enseigne. _L'pe du fier Chevalier_ tait une de ces
magnifiques exhibitions destines  rallier tous les gots,  rsumer
toutes les sympathies.

On voyait peint sur l'entablement le combat d'un archange ou d'un saint
contre un dragon, lanant, comme le monstre d'Hippolyte, des torrents de
flamme et de fume. Le peintre, anim d'un sentiment hroque et pieux
tout  la fois, avait mis dans les mains du fier chevalier, arm de toutes
pices, non pas une pe, mais une immense croix avec laquelle il
tranchait en deux, mieux qu'avec la lame la mieux acre, le malheureux
dragon dont les morceaux saignaient sur la terre.

On voyait au fond de l'enseigne, ou plutt du tableau, car l'enseigne
mritait bien certainement ce nom, on voyait des quantits de spectateurs
levant leurs bras en l'air, tandis que, dans le ciel, des anges tendaient
sur le casque du fier chevalier des lauriers et des palmes.

Enfin au premier plan, l'artiste, jaloux de prouver qu'il peignait tous
les genres, avait group des citrouilles, des raisins, des scarabes, des
lzards, un escargot sur une rose; enfin deux lapins, l'un blanc, l'autre
gris, lesquels, malgr la diffrence des couleurs, ce qui et pu indiquer
une diffrence d'opinions, se grattaient tous les deux le nez, en
rjouissance probablement de la mmorable victoire remporte par le fier
chevalier sur le dragon parabolique qui n'tait autre que Satan.

Assurment, ou le propritaire de l'enseigne tait d'un caractre bien
difficile, ou il devait tre satisfait de la conscience du peintre. En
effet, son artiste n'avait pas perdu une ligne de l'espace, et s'il et
fallu ajouter un ciron au tableau, la place et manqu.

Maintenant avouons une chose, et cet aveu, quoique pnible, est impos 
notre conscience d'historien: il ne rsultait pas de cette belle enseigne
que le cabaret s'emplit comme elle aux bons jours; au contraire, par des
raisons que nous allons expliquer tout  l'heure et que le public
comprendra, nous l'esprons, il y avait, nous ne dirons pas mme parfois,
mais presque toujours, de grands vides  l'htellerie du _Fier Chevalier_.

Cependant, comme on dirait de nos jours, la maison tait grande et
confortable; btie carrment, cramponne au sol par de larges bases, elle
tendait superbement, au-dessus de son enseigne, quatre tourelles
contenant chacune sa chambre octogone; le tout bti, il est vrai, en pans
de bois; mais coquet et mystrieux comme doit l'tre toute maison qui veut
plaire aux hommes et surtout aux femmes; mais l gisait le mal.

On ne peut pas plaire  tout le monde. Telle n'tait pas cependant la
conviction de dame Fournichon, htesse du _Fier Chevalier_. En consquence
de cette conviction, elle avait engag son poux  quitter une maison de
bains dans laquelle ils vgtaient, rue Saint-Honor, pour faire tourner
la broche et mettre le vin en perce au profit des amoureux du carrefour
Bussy, et mme des autres quartiers de Paris. Malheureusement pour les
prtentions de dame Fournichon, son htellerie tait situe un peu bien
voisinement du Pr-aux-Clercs, de sorte qu'il venait, attirs  la fois
par le voisinage et l'enseigne,  _l'pe du fier Chevalier_, tant de
couples prts  se battre, que les autres couples moins belliqueux
fuyaient comme peste la pauvre htellerie, dans la crainte du bruit et des
estocades. Ce sont gens paisibles et qui n'aiment point  tre drangs
que les amoureux, de sorte que, dans ces petites tourelles si galantes,
force tait de ne loger que des soudards, et que tous les Cupidons, peints
intrieurement sur les panneaux de bois par le peintre de l'enseigne,
avaient t orns de moustaches et d'autres appendices plus ou moins
dcents par le charbon des habitus.

Aussi, dame Fournichon prtendait-elle, non sans raison jusque-l, il faut
bien le dire, que l'enseigne avait port malheur  la maison, et elle
affirmait que si on avait voulu s'en rapporter  son exprience, et
peindre au-dessus de la porte, et au lieu de ce fier chevalier et de ce
hideux dragon qui repoussaient tout le monde, quelque chose de galant,
comme par exemple, le _Rosier d'Amour_, avec des coeurs enflamms au lieu
de roses, toutes les mes tendres eussent lu domicile dans son
htellerie.

Malheureusement, matre Fournichon, incapable d'avouer qu'il se repentait
de son ide et de l'influence que cette ide avait eue sur son enseigne,
ne tenait aucun compte des observations de sa mnagre, et rpondait en
haussant les paules que lui, ancien porte-hocqueton de M. Danville,
devait naturellement rechercher la clientle des gens de guerre; il
ajoutait qu'un retre, qui n'a  penser qu' boire, boit comme six
amoureux et que ne payt-il que la moiti de l'cot, on y gagne encore,
puisque les amoureux les plus prodigues ne paient jamais comme trois
retres.

D'ailleurs, concluait-il, le vin est plus moral que l'amour.

A ces paroles, dame Fournichon haussait  son tour des paules assez
dodues pour qu'on interprtt malignement ses ides en matire de
moralit.

Les choses en taient dans le mnage Fournichon  cet tat de schisme, et
les deux poux vgtaient au carrefour Bussy, comme ils avaient vgt rue
Saint-Honor, quand une circonstance imprvue vint changer la face des
choses et faire triompher les opinions de matre Fournichon,  la plus
grande gloire de cette digne enseigne, o chaque rgne de la nature avait
son reprsentant.

Un mois avant le supplice de Salcde,  la suite de quelques exercices
militaires qui avaient eu lieu dans le Pr-aux-Clercs, dame Fournichon et
son poux taient installs, selon leur habitude, chacun  une tourelle
angulaire de leur tablissement, oisifs, rveurs et froids, parce que
toutes les tables et toutes les chambres de l'htellerie du _Fier
Chevalier_ taient compltement vides.

Ce jour-l le _Rosier d'Amour_ n'avait pas donn de roses.

Ce jour-l, _l'pe du fier Chevalier_ avait frapp dans l'eau.

Les deux poux regardaient donc tristement la plaine d'o disparaissaient,
s'embarquant dans le bac de la tour de Nesle pour retourner au Louvre, les
soldats qu'un capitaine venait de faire manoeuvrer, et tout en les
regardant et en gmissant sur le despotisme militaire qui forait de
rentrer  leur corps de garde des soldats qui devaient naturellement tre
si altrs, ils virent ce capitaine mettre son cheval au trot et
s'avancer, avec un seul homme d'ordonnance, dans la direction de la porte
Bussy.

Cet officier tout emplum, tout fier sur son cheval blanc, et dont l'pe
au fourreau dor relevait un beau manteau de drap de Flandre, fut en dix
minutes en face de l'htellerie.

Mais comme ce n'tait pas  l'htellerie qu'il se rendait, il allait
passer outre, sans avoir mme admir l'enseigne, car il paraissait
soucieux et proccup, ce capitaine, quand matre Fournichon, dont le
coeur dfaillait  l'ide de ne pas trenner ce jour-l, se pencha hors de
sa tourelle en disant:

-- Vois donc, femme, le beau cheval!

Ce  quoi madame Fournichon, saisissant la rplique en htelire accorte,
ajouta:

-- Et le beau cavalier donc!

Le capitaine, qui ne paraissait pas insensible aux loges, de quelque part
qu'ils lui vinssent, leva la tte comme s'il se rveillait en sursaut. Il
vit l'hte, l'htesse et l'htellerie, arrta son cheval et appela son
ordonnance.

Puis, toujours en selle, il regarda fort attentivement la maison et le
quartier.

Fournichon avait dgringol quatre  quatre les marches de son escalier et
se tenait  la porte, son bonnet roul entre ses deux mains.

Le capitaine, ayant rflchi quelques instants, descendit de cheval.

-- N'y a-t-il personne ici? demanda-t-il.

-- Pour le moment, non, monsieur, rpondit l'hte humili.

Et il s'apprtait  ajouter:

-- Ce n'est cependant pas l'habitude de la maison.

Mais dame Fournichon, comme presque toutes les femmes, tait plus
perspicace que son mari; elle se hta, en consquence, de crier du haut de
sa fentre:

-- Si monsieur cherche la solitude, il sera parfaitement chez nous.

Le cavalier leva la tte, et voyant cette bonne figure, aprs avoir
entendu cette bonne rponse, il rpliqua:

-- Pour le moment, oui; c'est justement ce que je cherche, ma bonne femme.

Dame Fournichon se prcipita aussitt  la rencontre du voyageur, en se
disant:

-- Pour cette fois, c'est le _Rosier d'Amour_ qui trenne, et non _l'pe
du fier Chevalier_.

Le capitaine qui,  cette heure, attirait l'attention des deux poux, et
qui mrite d'attirer en mme temps celle du lecteur, ce capitaine tait un
homme de trente  trente-cinq ans, qui paraissait en avoir vingt-huit,
tant il avait soin de sa personne. Il tait grand, bien fait, d'une
physionomie expressive et fine; peut-tre, en l'examinant bien, et-on
trouv quelque affectation dans son grand air; affect ou non, son air
tait grand.

Il jeta aux mains de son compagnon la bride d'un magnifique cheval qui
battait d'un pied la terre, et lui dit:

-- Attends-moi ici, en promenant les chevaux.

Le soldat reut la bride et obit.

Une fois entr dans la grande salle de l'htellerie, il s'arrta, et
jetant un regard de satisfaction autour de lui.

-- Oh! oh! dit-il, une si grande salle et pas un buveur! trs bien!

Matre Fournichon le regardait avec tonnement, tandis que madame
Fournichon lui souriait avec intelligence.

-- Mais, continua le capitaine, il y a donc quelque chose dans votre
conduite ou dans votre maison qui loigne de chez vous les consommateurs?

-- Ni l'un ni l'autre, monsieur, Dieu merci, rpliqua madame Fournichon;
seulement le quartier est neuf, et, quant aux clients, nous choisissons.

-- Ah! fort bien, dit le capitaine.

Matre Fournichon daignait pendant ce temps approuver de la tte les
rponses de sa femme.

-- Par exemple, ajouta-t-elle avec un certain clignement d'yeux, qui
rvlait l'auteur du projet du _Rosier d'Amour_, par exemple, pour un
client comme Votre Seigneurie, on en laisserait volontiers aller douze.

-- C'est poli, ma belle htesse, merci.

-- Monsieur veut-il goter le vin? dit Fournichon de sa moins rauque voix.

-- Monsieur veut-il visiter les logis? dit madame Fournichon de sa voix la
plus douce.

-- L'un et l'autre, s'il vous plat, rpondit le capitaine.

Fournichon descendit au cellier, tandis que sa femme indiquait  son hte
l'escalier conduisant aux tourelles, sur lequel dj, retroussant son
jupon coquet, elle le prcdait, en faisant craquer  chaque marche un
vrai soulier de Parisienne.

-- Combien pouvez-vous loger de personnes ici? demanda le capitaine
lorsqu'il fut arriv au premier.

-- Trente personnes, dont dix matres.

-- Ce n'est point assez, belle htesse, rpondit le capitaine.

-- Pourquoi cela, monsieur?

-- J'avais un projet, n'en parlons plus.

-- Ah! monsieur, vous ne trouverez certainement pas mieux que l'htellerie
du _Rosier d'Amour_.

-- Comment! du _Rosier d'Amour_?

-- Du _Fier Chevalier_, je veux dire, et  moins d'avoir le Louvre et ses
dpendances...

L'tranger attacha sur elle un singulier regard.

-- Vous avez raison, dit-il, et  moins d'avoir le Louvre...

Puis  part:

-- Pourquoi pas, continua-t-il; ce serait plus commode et moins cher.

Vous dites donc, ma bonne dame, reprit-il tout haut, que vous pourriez 
demeure recevoir ici trente personnes?

-- Oui, sans doute.

-- Mais pour un jour?

-- Oh! pour un jour, quarante et mme quarante-cinq.

-- Quarante-cinq? parfandious! c'est juste mon compte.

-- Vraiment! voyez donc comme c'est heureux!

-- Et sans que cela fasse esclandre au dehors?

-- Quelquefois, le dimanche, nous avons ici quatre-vingts soldats.

-- Et pas de foule devant la maison, pas d'espion parmi les voisins?

-- Oh! mon Dieu, non; nous n'avons pour voisin qu'un digne bourgeois qui
ne se mle des affaires de personne, et pour voisine qu'une dame qui vit
si retire que depuis trois semaines qu'elle habite le quartier, je ne
l'ai pas encore vue; tous les autres sont de petites gens.

-- Voil qui me convient  merveille.

-- Oh! tant mieux, fit madame Fournichon.

-- Et d'ici en un mois, continua le capitaine, retenez bien ceci, madame,
d'ici en un mois...

-- Le 26 octobre alors?

-- Prcisment, le 26 octobre.

-- Eh bien?

-- Eh bien, le 26 octobre, je loue votre htellerie.

-- Tout entire?

-- Tout entire. Je veux faire une surprise  quelques compatriotes,
officiers, ou tout au moins gens d'pe pour la plupart, qui viennent 
Paris chercher fortune; d'ici l ils auront reu avis de descendre chez
vous.

-- Et comment auront-ils reu cet avis, si c'est une surprise que vous
leur faites? demanda imprudemment madame Fournichon.

-- Ah! rpondit le capitaine, visiblement contrari par la question; ah!
si vous tes curieuse ou indiscrte, parfandious!...

-- Non, non, monsieur, se hta de dire madame Fournichon effraye.

Fournichon avait entendu; aux mots: officiers ou gens d'pe, son coeur
avait battu d'aise.

Il accourut.

-- Monsieur, s'cria-t-il, vous serez le matre ici, le despote de la
maison, et sans questions, mon Dieu! Tous vos amis seront les bienvenus.

-- Je n'ai pas dit mes amis, mon brave, dit le capitaine avec hauteur;
j'ai dit mes compatriotes.

-- Oui, oui, les compatriotes de Sa Seigneurie; c'est moi que me trompais.

Dame Fournichon tourna le dos avec humeur: les roses d'amour venaient de
se changer en buissons de hallebardes.

-- Vous leur donnerez  souper, continua le capitaine.

-- Trs bien.

-- Vous les ferez mme coucher au besoin, si je n'avais pu encore prparer
leurs logements.

-- A merveille.

-- En un mot, vous vous mettrez  leur entire discrtion, sans le moindre
interrogatoire.

-- C'est dit.

-- Voil trente livres d'arrhes.

-- C'est march fait, monseigneur; vos compatriotes seront traits en
rois, et si vous voulez vous en assurer en gotant le vin....

-- Je ne bois jamais; merci.

Le capitaine s'approcha de la fentre et appela le gardien des chevaux.

Matre Fournichon pendant ce temps avait fait une rflexion.

-- Monseigneur, dit-il (depuis la rception des trois pistoles si
gnreusement payes  l'avance, matre Fournichon appelait l'tranger
monseigneur), monseigneur, comment reconnatre-je ces messieurs?

-- C'est vrai, parfandious! j'oubliais; donnez-moi de la cire, du papier
et de la lumire.

Dame Fournichon apporta tout.

Le capitaine appuya sur la cire bouillante le chaton d'une bague qu'il
portait  la main gauche.

-- Tenez, dit-il, vous voyez cette figure?

-- Une belle femme, ma foi.

-- Oui, c'est une Cloptre; eh bien! chacun de mes compatriotes vous
apportera une empreinte pareille; vous hbergerez donc le porteur de cette
empreinte; c'est entendu, n'est-ce pas?

-- Combien de temps?

-- Je ne sais point encore; vous recevrez mes ordres  ce sujet.

-- Nous les attendrons.

Le beau capitaine descendit l'escalier, se remit en selle et partit au
trot de son cheval.

En attendant son retour, les poux Fournichon empochrent leurs trente
livres d'arrhes,  la grande joie de l'hte qui ne cessait de rpter:

-- Des gens d'pe! allons, dcidment l'enseigne n'a pas tort, et c'est
par l'pe que nous ferons fortune.

Et il se mit  fourbir toutes ses casseroles, en attendant le fameux 26
octobre.




VIII

SILHOUETTE DE GASCON


Dire que dame Fournichon fut absolument aussi discrte que le lui avait
recommand l'tranger, nous ne l'oserions pas. D'ailleurs elle se croyait
sans doute dgage de toute obligation envers lui, par l'avantage qu'il
avait donn  matre Fournichon  l'endroit de _l'pe du fier Chevalier_;
mais comme il lui restait encore plus  deviner qu'on ne lui en avait dit,
elle commena, pour tablir ses suppositions sur une base solide, par
chercher quel tait le cavalier inconnu qui payait si gnreusement
l'hospitalit  ses compatriotes. Aussi ne manqua-t-elle point
d'interroger le premier soldat qu'elle vit passer sur le nom du capitaine
qui avait pass la revue.

Le soldat, qui probablement tait d'un caractre plus discret que son
interlocutrice, lui demanda d'abord, avant de rpondre,  quel propos elle
faisait cette question.

-- Parce qu'il sort d'ici, rpondit madame Fournichon, qu'il a caus avec
nous, et qu'on est bien aise de savoir  qui l'on parle.

Le soldat se mit  rire.

-- Le capitaine qui commandait la revue ne serait pas entr  _l'pe du
Fier Chevalier_, madame Fournichon, dit-il.

-- Et pourquoi cela? demanda l'htesse; il est donc trop grand seigneur
pour cela?

-- Peut-tre.

-- Eh bien, si je vous disais que ce n'est pas pour lui qu'il est entr 
l'htellerie du _Fier Chevalier_?

-- Et pour qui donc?

-- Pour ses amis.

-- Le capitaine qui commandait la revue ne logerait pas ses amis  _l'pe
du fier Chevalier_, j'en rponds.

-- Peste! comme vous y allez, mon brave homme! Et quel est donc ce
monsieur qui est trop grand seigneur pour loger ses amis au meilleur htel
de Paris?

-- Vous voulez parler de celui qui commandait la revue, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Eh bien! ma bonne femme, celui qui commandait la revue est purement et
simplement M. le duc Nogaret de Lavalette d'pernon, pair de France,
colonel gnral de l'infanterie du roi, et un peu plus roi que Sa Majest
elle-mme. Eh bien! qu'en dites-vous, de celui-l?

-- Que si c'est lui qui est venu, il m'a fait honneur.

-- L'avez-vous entendu dire parfandious?

-- Eh! eh! fit la dame Fournichon, qui avait vu bien des choses
extraordinaires dans sa vie, et  qui le mot parfandious n'tait pas tout
 fait inconnu.

Maintenant on peut juger si le 26 octobre tait attendu avec impatience.

Le 25 au soir, un homme entra, portant un sac assez lourd, qu'il dposa
sur le buffet de Fournichon.

-- C'est le prix du repas command pour demain, dit-il.

-- A combien par tte? demandrent ensemble les deux poux.

-- A six livres.

-- Les compatriotes du capitaine ne feront-ils donc ici qu'un seul repas?

-- Un seul.

-- Le capitaine leur a donc trouv un logement?

-- Il parat.

[Illustration: Un homme entra portant un sac assez lourd. -- PAGE 40.]

Et le messager sortit malgr les questions du _Rosier_ et de _l'pe_, et
sans vouloir davantage rpondre  aucune d'elles.

Enfin le jour tant dsir se leva sur les cuisines du _Fier Chevalier_.

Midi et demi venait de sonner aux Augustins, quand des cavaliers
s'arrtrent  la porte de l'htellerie, descendirent de cheval et
entrrent.

Ceux-l taient venus par la porte Bussy et se trouvaient naturellement
les premiers arrivs, d'abord parce qu'ils avaient des chevaux, ensuite
parce que l'htellerie de _l'pe_ tait  cent pas  peine de la porte
Bussy.

Un d'eux mme, qui paraissait leur chef, tant par sa bonne mine que par
son luxe, tait venu avec deux laquais bien monts.

Chacun d'eux exhiba son cachet  l'image de Cloptre et fut reu par les
deux poux avec toutes sortes de prvenances, surtout le jeune homme aux
deux laquais.

Cependant,  l'exception de ce dernier, les nouveaux arrivants ne
s'installrent que timidement et avec une certaine inquitude; on voyait
que quelque chose de grave les proccupait, surtout lorsque machinalement
ils portaient leur main  leur poche.

Les uns demandrent  se reposer, les autres  parcourir la ville avant le
souper; le jeune homme aux deux laquais s'informa s'il n'y avait rien de
nouveau  voir dans Paris.

-- Ma foi, dit dame Fournichon, sensible  la bonne mine du cavalier, si
vous ne craignez pas la foule et si vous ne vous effrayez pas de demeurer
sur vos jambes quatre heures de suite, vous pouvez vous distraire en
allant voir M. de Salcde, un Espagnol, qui a conspir.

-- Tiens, dit le jeune homme, c'est vrai; j'ai entendu parler de cette
affaire; j'y vais, pardioux!

Et il sortit avec ses deux laquais.

Vers deux heures arrivrent par groupes de quatre et cinq une douzaine de
voyageurs nouveaux.

Quelques-uns d'entre eux arrivrent isols.

Il y en eut mme un qui entra en voisin, sans chapeau, une badine  la
main; il jurait contre Paris, o les voleurs sont si audacieux que son
chapeau lui avait t pris du ct de la Grve, en traversant un groupe,
et si adroits qu'il n'avait jamais pu voir qui le lui avait pris.

Au reste, c'tait sa faute; il n'aurait pas d entrer dans Paris avec un
chapeau orn d'une si magnifique agrafe.

Vers quatre heures il y avait dj quarante compatriotes du capitaine
installs dans l'htellerie des Fournichon.

-- Est-ce trange? dit l'hte  sa femme, ils sont tous Gascons.

-- Que trouves-tu d'trange  cela? rpondit la dame; le capitaine n'a-t-
il pas dit que c'taient des compatriotes qu'il recevait?

-- Eh bien?

-- Puisqu'il est Gascon lui-mme, ses compatriotes doivent tre Gascons.

-- Tiens, c'est vrai, dit l'hte.

-- Est-ce que M. d'pernon n'est pas de Toulouse?

-- C'est vrai, c'est vrai; tu tiens donc toujours pour M. d'pernon?

-- Est-ce qu'il n'a pas lch trois fois le fameux parfandious?

-- Il a lch le fameux parfandious? demanda Fournichon inquiet; qu'est-ce
que cet animal-l?

-- Imbcile! c'est son juron favori.

-- Ah! c'est juste.

-- Ne vous tonnez donc que d'une chose, c'est de n'avoir que quarante
Gascons, quand vous devriez en avoir quarante-cinq.

Mais, vers cinq heures, les cinq autres Gascons arrivrent, et les
convives de _l'pe_ se trouvrent au grand complet.

Jamais surprise pareille n'avait panoui des visages de Gascons: ce furent
pendant une heure des sandioux, des mordioux, des cap de Bious, des lans
enfin de joie si bruyante, qu'il sembla aux poux Fournichon que toute la
Saintonge, que tout le Poitou, tout l'Aunis et tout le Languedoc avaient
fait irruption dans leur grande salle.

Quelques-uns se connaissaient: ainsi Eustache de Miradoux vint embrasser
le cavalier aux deux laquais, et lui prsenta Lardille, Militor et
Scipion.

-- Et par quel hasard es-tu  Paris? demanda celui-ci.

-- Mais toi-mme, mon cher Sainte-Maline?

-- J'ai une charge dans l'arme, et toi?

-- Moi, je viens pour affaire de succession.

-- Ah! ah! tu tranes donc toujours aprs toi la vieille Lardille?

-- Elle a voulu me suivre.

-- Ne pouvais-tu partir secrtement, au lieu de t'embarrasser de tout ce
monde qu'elle trane aprs ses jupes?

-- Impossible, c'est elle qui a ouvert la lettre du procureur.

-- Ah! tu as reu la nouvelle de cette succession par une lettre? demanda
Sainte-Maline.

-- Oui, rpondit Miradoux.

Puis se htant de changer la conversation:

-- N'est-ce pas singulier, dit-il, que cette htellerie soit pleine, et ne
soit pleine que de compatriotes?

-- Non, ce n'est point singulier; l'enseigne est apptissante pour des
gens d'honneur, interrompit notre ancienne connaissance Perducas de
Pincorney, en se mlant  la conversation.

-- Ah! ah! c'est vous, compagnon, dit Sainte-Maline, vous ne m'avez
toujours pas expliqu ce que vous alliez me raconter vers la place de
Grve, lorsque cette grande foule nous a spars?

-- Et qu'allais-je vous expliquer? demanda Pincorney en rougissant quelque
peu.

-- Comment, entre Angoulme et Angers, je vous ai rencontr sur la route,
comme je vous vois aujourd'hui,  pied, une badine  la main et sans
chapeau.

-- Cela vous proccupe, monsieur?

-- Ma foi, oui, dit Sainte-Maline; il y a loin de Poitiers ici, et vous
venez de plus loin que de Poitiers.

-- Je venais de Saint-Andr de Cubsac.

-- Voyez-vous; et comme cela, sans chapeau?

-- C'est bien simple.

-- Je ne trouve pas.

-- Si fait, et vous allez comprendre. Mon pre a deux chevaux magnifiques,
auxquels il tient de telle faon qu'il est capable de me dshriter aprs
le malheur qui m'est arriv.

-- Et quel malheur vous est-il arriv?

-- Je promenais l'un des deux, le plus beau, quand tout  coup un coup
d'arquebuse part  dix pas de moi, mon cheval s'effarouche, s'emporte et
prend la route de la Dordogne.

-- O il s'lance?

-- Parfaitement.

-- Avec vous?

-- Non; par bonheur, j'avais eu le temps de me glisser  terre; sans cela
je me noyais avec lui.

-- Ah! ah! la pauvre bte s'est donc noye?

-- Pardioux! vous connaissez la Dordogne, une demi-lieue de large.

-- Et alors?

-- Alors, je rsolus de ne pas rentrer  la maison, et de me soustraire le
plus loin possible  la colre paternelle.

-- Mais votre chapeau?

-- Attendez donc, que diable! mon chapeau, il tait tomb.

-- Comme vous?

-- Moi, je n'tais pas tomb; je m'tais laiss glisser  terre; un
Pincorney ne tombe pas de cheval: les Pincorney sont cuyers au maillot.

-- C'est connu, dit Sainte-Maline; mais votre chapeau?

-- Ah! voil, mon chapeau?

-- Oui.

-- Mon chapeau tait donc tomb; je me mis  sa recherche, car c'tait ma
seule ressource, tant sorti sans argent.

-- Et comment votre chapeau pouvait-il vous tre une ressource? insista
Sainte-Maline, dcid  pousser Pincorney  bout.

-- Sandioux! et une grande! Il faut vous dire que la plume de ce chapeau
tait retenue par une agrafe en diamant que S.M. l'empereur Charles V
donna  mon grand-pre, lorsqu'en se rendant d'Espagne en Flandre il
s'arrta dans notre chteau.

-- Ah! ah! et vous avez vendu l'agrafe et le chapeau avec. Alors, mon cher
ami, vous devez tre le plus riche de nous tous, et vous auriez bien d,
avec l'argent de votre agrafe, acheter un second gant; vous avez des mains
dpareilles: l'une est blanche comme une main de femme, l'autre est noire
comme une main de ngre.

-- Attendez donc: au moment o je me retournais pour chercher mon chapeau,
je vois un corbeau norme qui fond dessus.

-- Sur votre chapeau?

-- Ou plutt sur mon diamant; vous savez que cet animal drobe tout ce qui
brille: il fond donc sur mon diamant et me le drobe.

-- Votre diamant?

-- Oui, monsieur. Je le suis des yeux d'abord; puis ensuite, en courant,
je crie: Arrtez! arrtez! au voleur! La peste! au bout de cinq minutes il
tait disparu, et jamais plus je n'en ai entendu parler.

-- De sorte qu'accabl par cette double perte....

-- Je n'ai plus os rentrer dans la maison paternelle, et je me suis
dcid  venir chercher fortune  Paris.

-- Bon! dit un troisime, le vent s'est donc chang en corbeau? Je vous ai
entendu, ce me semble, raconter  M. de Loignac qu'occup  lire une
lettre de votre matresse, le vent vous avait emport lettre et chapeau,
et qu'en vritable Amadis, vous aviez couru aprs la lettre, laissant
aller le chapeau o bon lui semblait?

-- Monsieur, dit Sainte-Maline, j'ai l'honneur de connatre M. d'Aubign,
qui, quoique fort brave soldat, manie assez bien la plume; narrez-lui,
quand vous le rencontrerez, l'histoire de votre chapeau, et il fera un
charmant conte l-dessus.

Quelques rires  demi touffs se firent entendre.

-- Eh! eh! messieurs, dit le Gascon irritable, rirait-on de moi par
hasard?

Chacun se retourna pour rire plus  l'aise.

Perducas jeta un regard inquisiteur autour de lui et vit prs de la
chemine un jeune homme qui cachait sa tte dans ses mains; il crut que
celui-l n'en agissait ainsi que pour se mieux cacher.

Il alla  lui.

-- Eh! monsieur, dit-il, si vous riez, riez au moins en face, que l'on
voie votre visage.

Et il frappa sur l'paule du jeune homme, qui releva un front grave et
svre.

Le jeune homme n'tait autre que notre ami Ernauton de Carmainges, encore
tout tourdi de son aventure de la Grve.

-- Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur, lui dit-il, et
surtout, si vous me touchez encore, de ne me toucher que de la main o
vous avez un gant; vous voyez bien que je ne m'occupe pas de vous.

-- A la bonne heure, grommela Pincorney, si vous ne vous occupez pas de
moi, je n'ai rien  dire.

-- Ah! monsieur, fit Eustache de Miradoux  Carmainges, avec les plus
conciliantes intentions, vous n'tes pas gracieux pour notre compatriote.

-- Et de quoi diable vous mlez-vous, monsieur? reprit Ernauton de plus en
plus contrari.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Miradoux en saluant, cela ne me regarde
point.

Et il tourna les talons pour aller rejoindre Lardille, assise dans un coin
de la grande chemine; mais quelqu'un lui barra le passage.

C'tait Militor, avec ses deux mains dans sa ceinture et son rire narquois
sur les lvres.

-- Dites donc, beau-papa? fit le vaurien.

-- Aprs?

-- Qu'en dites-vous?

-- De quoi?

-- De la faon dont ce gentilhomme vous a riv votre clou?

-- Heim!

-- Il vous a secou de la belle faon.

-- Ah! tu as remarqu cela, toi? dit Eustache essayant de tourner Militor.

Mais celui-ci fit chouer la manoeuvre en se portant  gauche et en se
retrouvant de nouveau devant lui.

-- Non-seulement moi, continua Militor, mais encore tout le monde; voyez
comme chacun rit autour de nous.

Le fait est qu'on riait, mais pas plus de cela que d'autre chose.

Eustache devint rouge comme un charbon.

-- Allons, allons, beau-papa, ne laissez pas refroidir l'affaire, dit
Militor.

Eustache se dressa sur ses ergots et s'approcha de Carmainges.

-- On prtend, monsieur, lui dit-il, que vous avez voulu m'tre
particulirement dsagrable?

-- Quand cela?

-- Tout  l'heure.

-- A vous?

-- A moi.

-- Et qui prtend cela?

-- Monsieur, dit Eustache en montrant Militor.

-- Alors, monsieur, rpondit Carmainges en appuyant ironiquement sur la
qualification, alors _monsieur_ est un tourneau.

-- Oh! oh! fit Militor furieux.

-- Et je l'engage, continua Carmainges,  ne point venir donner du bec sur
moi, ou sinon je me rappellerai les conseils de M. de Loignac.

-- M. de Loignac n'a point dit que je fusse un tourneau, monsieur.

-- Non, il a dit que vous tiez un ne: prfrez-vous cela? Bien peu
m'importe  moi; si vous tes un ne, je vous sanglerai; si vous tes un
tourneau, je vous plumerai.

-- Monsieur, dit Eustache, c'est mon beau-fils; traitez-le mieux, je vous
prie, par gard pour moi.

-- Ah! voil comme vous me dfendez, beau-papa! s'cria Militor exaspr;
s'il en est ainsi, je me dfendrai mieux tout seul.

-- A l'cole, les enfants! dit Ernauton,  l'cole!

-- A l'cole! s'cria Militor en s'avanant, le poing lev, sur M. de
Carmainges; j'ai dix-sept ans, entendez-vous, monsieur?

-- Et moi, j'en ai vingt-cinq, dit Ernauton; voil pourquoi je vais vous
corriger selon vos mrites.

Et le saisissant par le collet et par la ceinture, il le souleva de terre
et le jeta, comme il et fait d'un paquet, par la fentre du rez-de-
chausse, dans la rue, et cela tandis que Lardille poussait des cris 
faire crouler les murs.

[Illustration: Il le souleva de terre et le jeta. -- PAGE 44.]

-- Maintenant, ajouta tranquillement Ernauton, beau-pre, belle-mre,
beau-fils et toutes les familles du monde, j'en fais de la chair  pt,
si l'on veut me dranger encore.

-- Ma foi, dit Miradoux, je trouve qu'il a raison, moi: pourquoi l'agacer,
ce gentilhomme?

-- Ah! lche! lche! qui laisse battre son fils! s'cria Lardille en
s'avanant vers Eustache et en secouant ses cheveux pars.

-- L, l, l, fit Eustache, du calme, cela lui fera le caractre.

-- Ah a! dites donc, on jette donc des hommes par la fentre ici? dit un
officier en entrant: que diable! quand on se livre  ces sortes de
plaisanteries, on devrait crier au moins: Gare l-dessous!

-- Monsieur de Loignac! s'crirent une vingtaine de voix.

-- Monsieur de Loignac! rptrent les quarante-cinq.

Et  ce nom, connu par toute la Gascogne, chacun se leva et se tut.




IX

M. DE LOIGNAC


Derrire M. de Loignac entra  son tour Militor, moulu de sa chute et
cramoisi de colre.

-- Serviteur, messieurs, dit Loignac; nous menons grand bruit, ce me
semble. -- Ah! ah! matre Militor a encore fait le hargneux,  ce qu'il
parat, et son nez en souffre.

-- On me paiera mes coups, grommela Militor en montrant le poing 
Carmainges.

-- Servez, matre Fournichon, cria Loignac, et que chacun soit doux avec
son voisin, si c'est possible. Il s'agit,  partir de ce moment, de
s'aimer comme des frres.

-- Hum! fit Sainte-Maline.

-- La charit est rare, dit Chalabre en tendant sa serviette sur son
pourpoint gris de fer, de manire  ce que, quelle que ft l'abondance des
sauces, il ne lui arrivt aucun accident.

-- Et s'aimer de si prs, c'est difficile, ajouta Ernauton: il est vrai
que nous ne sommes pas ensemble pour longtemps.

-- Voyez, s'cria Pincorney qui avait encore les railleries de Sainte-
Maline sur le coeur, on se moque de moi parce que je n'ai point de
chapeau, et l'on ne dit rien  M. de Montcrabeau, qui va dner avec une
cuirasse du temps de l'empereur Pertinax dont il descend selon toute
probabilit... Ce que c'est que la dfensive!

Montcrabeau, piqu au jeu, se redressa, et avec une voix de fausset:

-- Messieurs, dit-il, je l'te: avis  ceux qui aiment mieux me voir avec
des armes offensives qu'avec des armes dfensives.

Et il dlaa majestueusement sa cuirasse en faisant signe  son laquais,
gros grison d'une cinquantaine d'annes, de s'approcher de lui.

-- Allons, la paix! la paix! fit M. de Loignac, et mettons-nous  table.

-- Dbarrassez-moi de cette cuirasse, je vous prie, dit Pertinax  son
laquais.

Le gros homme la lui prit des mains.

-- Et moi, lui dit-il tout bas, ne vais-je point dner aussi? Fais-moi
donc servir quelque chose, Pertinax, je meurs de faim.

Cette interpellation, si trangement familire qu'elle ft, n'excita aucun
tonnement chez celui auquel elle tait adresse.

-- J'y ferai mon possible, dit-il; mais, pour plus grande certitude,
enqurez-vous de votre ct.

-- Hum! fit le laquais d'un ton maussade, voil qui n'est point rassurant.

-- Ne vous reste-t-il absolument rien? demanda Pertinax.

-- Nous avons mang notre dernier cu  Sens.

-- Dame! voyez  faire argent de quelque chose.

Il achevait  peine, quand on entendit crier dans la rue, puis sur le
seuil de l'htellerie:

-- Marchand de vieux fer! qui vend son fer et sa ferraille?

A ce cri, madame Fournichon courut vers la porte, tandis que Fournichon
transportait majestueusement les premiers plats sur la table.

Si l'on en juge d'aprs l'accueil qui lui fut fait, la cuisine de
Fournichon tait exquise.

Fournichon, ne pouvant faire face  tous les compliments qui lui taient
adresss, voulut admettre sa femme  leur partage.

Il la chercha des yeux, mais inutilement: elle avait disparu.

Il l'appela.

-- Que fait-elle donc? demanda-t-il  un marmiton en voyant qu'elle ne
venait pas.

-- Ah! matre, un march d'or, rpondit celui-ci. Elle vend toute votre
vieille ferraille pour de l'argent neuf.

-- J'espre qu'il n'est pas question de ma cuirasse de guerre ni de mon
armet de bataille! s'cria Fournichon en s'lanant vers la porte.

-- Et non, et non, dit Loignac, puisque l'achat des armes est dfendu par
ordonnance du roi.

-- N'importe, dit Fournichon. Et il courut vers la porte.

Madame Fournichon rentrait triomphante.

-- Eh bien, qu'avez-vous? dit-elle en regardant son mari tout effar.

-- J'ai qu'on me prvient que vous vendez mes armes.

-- Aprs?

-- C'est que je ne veux pas qu'on les vende, moi!

-- Bah! puisque nous sommes en paix, mieux valent deux casseroles neuves
qu'une vieille cuirasse.

-- Ce doit cependant tre un assez pauvre commerce que celui du vieux fer,
depuis cet dit du roi dont parlait tout  l'heure M. de Loignac! dit
Chalabre.

-- Au contraire, monsieur, dit dame Fournichon, et depuis longtemps se
mme marchand-l me tentait avec ses offres. Ma foi, aujourd'hui je n'ai
pu y rsister, et retrouvant l'occasion, je l'ai saisie. Dix cus,
monsieur, sont dix cus, et une vieille cuirasse n'est jamais qu'une
vieille cuirasse.

-- Comment! dix cus! fit Chalabre; si cher que cela? diable!

Et il devint pensif.

-- Dix cus! rpta Pertinax en jetant un coup d'oeil loquent sur son
laquais; entendez-vous, monsieur Samuel?

Mais M. Samuel n'tait dj plus l.

-- Ah a! mais, dit M. de Loignac, ce marchand-l risque la corde, ce me
semble?

-- Oh! c'est un brave homme, bien doux et bien arrangeant, reprit madame
Fournichon.

-- Mais que fait-il de toute cette ferraille?

-- Il la revend au poids.

-- Au poids! fit Loignac, et vous dites qu'il vous a donn dix cus? de
quoi?

-- D'une vieille cuirasse et d'une vieille salade.

-- En supposant qu'elles pesassent vingt livres  elle deux, c'est un
demi-cu la livre. Parfandious! comme dit quelqu'un de ma connaissance,
ceci cache un mystre!

-- Que ne puis-je tenir ce brave homme de marchand en mon chteau! dit
Chalabre dont les yeux s'allumrent, je lui en vendrais trois milliers
pesant, de heaumes, de brassards et de cuirasses.

-- Comment! vous vendriez les armures de vos anctres? dit Sainte-Maline
d'un ton railleur.

-- Ah! monsieur, dit Eustache de Miradoux, vous auriez tort; ce sont des
reliques sacres.

-- Bah! dit Chalabre;  l'heure qu'il est, mes anctres sont des reliques
eux-mmes, et n'ont plus besoin que de messes.

Le repas allait s'chauffant, grce au vin de Bourgogne dont les pices de
Fournichon acclraient la consommation.

Les voix montaient  un diapason suprieur, les assiettes sonnaient, les
cerveaux s'emplissaient de vapeurs au travers desquelles chaque Gascon
voyait tout en rose, except Militor qui songeait  sa chute, et
Carmainges qui songeait  son page.

-- Voil beaucoup de gens joyeux, dit Loignac  son voisin, qui justement
tait Ernauton, et ils ne savent pas pourquoi.

-- Ni moi non plus, rpondit Carmainges. Il est vrai que, pour mon compte,
je fais exception, et ne suis pas le moins du monde en joie.

-- Vous avez tort, quant  vous, monsieur, reprit Loignac; car vous tes
de ceux pour qui Paris est une mine d'or, un paradis d'honneurs, un monde
de flicits.

Ernauton secoua la tte.

-- Eh bien, voyons!

-- Ne me raillez pas, monsieur de Loignac, dit Ernauton; et vous qui
paraissez tenir tous les fils qui font mouvoir la plupart de nous, faites-
moi du moins cette grce de ne point traiter le vicomte Ernauton de
Carmainges en comdien de bois.

-- Je vous ferai encore d'autres grces que celle-l, monsieur le vicomte,
dit Loignac en s'inclinant avec politesse; je vous ai distingu au premier
coup d'oeil entre tous, vous dont l'oeil est fier et doux, et cet autre
jeune homme l-bas dont l'oeil est sournois et sombre.

-- Vous l'appelez?

-- M. de Sainte-Maline.

[Illustration: Ernauton de Carmainges. -- PAGE 48.]

-- Et la cause de cette distinction, monsieur, si cette demande n'est pas
toutefois une trop grande curiosit de ma part?

-- C'est que je vous connais, voil tout.

-- Moi, fit Ernauton surpris; moi, vous me connaissez?

-- Vous et lui, lui et tous ceux qui sont ici.

-- C'est trange.

-- Oui, mais c'est ncessaire.

-- Pourquoi est-ce ncessaire?

-- Parce qu'un chef doit connatre ses soldats.

-- Et que tous ces hommes....

-- Seront mes soldats demain.

-- Mais je croyais que M. d'pernon....

-- Chut! Ne prononcez pas ce nom-l ici, ou plutt ici ne prononcez aucun
nom; ouvrez les oreilles et fermez la bouche, et puisque j'ai promis de
vous faire toutes grces, prenez d'abord ce conseil comme un acompte.

-- Merci, monsieur, dit Ernauton.

Loignac essuya sa moustache, et se levant:

-- Messieurs, dit-il, puisque le hasard runit ici quarante-cinq
compatriotes, vidons un verre de ce vin d'Espagne  la prosprit de tous
les assistants.

Cette proposition souleva des applaudissements frntiques.

-- Ils sont ivres pour la plupart, dit Loignac  Ernauton: ce serait un
bon moment pour faire raconter  chacun son histoire, mais le temps nous
manque.

Puis haussant la voix:

-- Hol! matre Fournichon, dit-il, faites sortir d'ici tout ce qui est
femmes, enfants et laquais.

Lardille se leva en maugrant; elle n'avait point achev son dessert.

Militor ne bougea point.

-- M'a-t-on entendu l-bas? dit Loignac avec un coup d'oeil qui ne
souffrait pas de rplique... Allons, allons,  la cuisine, monsieur
Militor!

Au bout de quelques instants, il ne restait plus dans la salle que les
quarante-cinq convives et M. de Loignac.

-- Messieurs, dit ce dernier, chacun de vous sait qui l'a fait venir 
Paris, ou du moins s'en doute. Bon, bon, ne criez pas son nom; vous le
savez, cela suffit. Vous savez aussi que vous tes venus pour lui obir.

Un murmure d'assentiment s'leva de toutes les parties de la salle;
seulement, comme chacun savait uniquement la chose qui le concernait et
ignorait que son voisin ft venu, mu par la mme puissance que lui, tous
se regardrent avec tonnement.

-- C'est bien, dit Loignac; vous vous regarderez plus tard, messieurs.
Soyez tranquilles, vous avez le temps de faire connaissance. Vous tes
donc venus pour obir  cet homme, reconnaissez-vous cela?

-- Oui! oui! crirent les quarante-cinq, nous le reconnaissons.

-- Eh bien, pour commencer, continua Loignac, vous allez partir sans bruit
de cette htellerie pour venir habiter le logement qu'on vous a dsign.

-- A tous? demanda Sainte-Maline.

-- A tous.

-- Nous sommes tous mands, nous sommes tous gaux ici, continua Perducas
dont les jambes taient si incertaines qu'il lui fallut, pour maintenir
son centre de gravit, passer un bras autour du cou de Chalabre.

-- Prenez donc garde, dit celui-ci, vous froissez mon pourpoint.

-- Oui, tous gaux, reprit Loignac, devant la volont du matre.

-- Oh! oh! monsieur, dit en rougissant Carmainges, pardon, mais on ne
m'avait pas dit que M. d'pernon s'appellerait mon matre.

-- Attendez.

-- Ce n'est point cela que j'avais compris.

-- Mais attendez donc, maudite tte!

Il se fit de la part du plus grand nombre un silence curieux, et de la
part de quelques autres un silence impatient.

-- Je ne vous ai pas dit encore qui serait votre matre, messieurs...

-- Oui, dit Sainte-Maline; mais vous avez dit que nous en aurions un.

-- Tout le monde a un matre! s'cria Loignac; mais si votre air est trop
fier pour s'arrter o vous venez de dire, cherchez plus haut; non-
seulement je ne vous le dfends pas, mais je vous y autorise.

-- Le roi, murmura Carmainges.

-- Silence, dit Loignac, vous tes venus ici pour obir, obissez donc; en
attendant voici un ordre que vous allez me faire le plaisir de lire 
haute voix, monsieur Ernauton.

Ernauton dplia lentement le parchemin que lui tendait M. de Loignac, et
lut  haute voix:

     Ordre  M. de Loignac d'aller prendre, pour les commander, les
    quarante-cinq gentilshommes que j'ai mands  Paris, avec
    l'assentiment de Sa Majest.

    NOGARET DE LA VALETTE,

    Duc d'pernon. 

Ivres ou rassis, tous s'inclinrent: il n'y eut d'ingalits que dans
l'quilibre, lorsqu'il fallut se relever.

-- Ainsi, vous m'avez entendu, dit M. de Loignac: il s'agit de me suivre 
l'instant mme. Vos quipages et vos gens demeureront ici, chez matre
Fournichon qui en aura soin, et o je les ferai reprendre plus tard; mais,
pour le prsent, htez-vous, les bateaux attendent.

-- Les bateaux? rptrent tous les Gascons; nous allons donc nous
embarquer?

Et ils changrent entre eux des regards affams de curiosit.

-- Sans doute, dit Loignac, que vous allez vous embarquer. Pour aller au
Louvre, ne faut-il point passer l'eau?

-- Au Louvre, au Louvre! murmurrent les Gascons joyeux; cap de Bious!
nous allons au Louvre!

Loignac quitta la table, fit passer devant lui les quarante-cinq, en les
comptant comme des moutons, et les conduisit par les rues jusqu' la tour
de Nesle.

L se trouvaient trois grandes barques qui prirent chacune quinze
passagers  bord et s'loignrent du rivage.

-- Que diable allons-nous faire au Louvre? se demandrent les plus
intrpides, dgriss par l'air froid de la rivire, et fort mesquinement
couverts pour la plupart.

-- Si j'avais ma cuirasse au moins! murmura Pertinax de Moncrabeau.




X

L'HOMME AUX CUIRASSES


Pertinax avait bien raison de regretter sa cuirasse absente, car  cette
heure justement, par l'intermdiaire de ce singulier laquais que nous
avons vu parler si familirement  son matre, il venait de s'en dfaire 
tout jamais.

En effet, sur ces mots magiques prononcs par madame Fournichon: dix cus,
le valet de Pertinax avait couru aprs le marchand.

Comme il faisait dj nuit et que sans doute le marchand de ferraille
tait press, ce dernier avait dj fait une trentaine de pas lorsque
Samuel sortit de l'htel.

Celui-ci fut donc oblig d'appeler le marchand de ferraille.

Celui-ci s'arrta avec crainte et jeta un coup d'oeil perant sur l'homme
qui venait  lui; mais le voyant charg de marchandises, il s'arrta.

-- Que voulez-vous, mon ami? lui dit-il.

-- Eh! pardieu! dit le laquais d'un air fin, ce que je veux, c'est faire
affaire avec vous.

-- Eh bien, alors faisons vite.

-- Vous tes press?

-- Oui.

-- Oh! vous me donnerez bien le temps de souffler, que diable!

-- Sans doute, mais soufflez vite, on m'attend.

Il tait vident que le marchand conservait une certaine dfiance 
l'endroit du laquais.

-- Quand vous aurez vu ce que je vous apporte, dit ce dernier, comme vous
me paraissez amateur, vous prendrez votre temps.

-- Et que m'apportez-vous?

-- Une magnifique pice, un ouvrage dont.... Mais vous ne m'coutez pas.

-- Non, je regarde.

-- Quoi?

-- Vous ne savez donc pas, mon ami, dit l'homme aux cuirasses, que le
commerce des armes est dfendu par un dit du roi?

Et il jetait autour de lui des regards inquiets.

Le laquais jugea qu'il tait bon de paratre ignorer.

-- Je ne sais rien, moi, dit-il; j'arrive de Mont-de-Marsan.

-- Ah! c'est diffrent alors, dit l'homme aux cuirasses, que cette rponse
parut rassurer un peu; mais quoique vous-arriviez de Mont-de-Marsan,
continua-t-il, vous savez cependant dj que j'achte des armes?

-- Oui, je le sais.

-- Et qui vous a dit cela?

-- Sangdioux! nul n'a eu besoin de me le dire, et vous l'avez cri assez
fort tout  l'heure.

-- O cela?

-- A la porte de l'htellerie de _l'pe du fier Chevalier_.

-- Vous y tiez donc?

-- Oui.

-- Avec qui?

-- Avec une foule d'amis.

-- Avec une foule d'amis? Il n'y a jamais personne d'ordinaire  cette
htellerie.

-- Alors, vous avez d la trouver bien change?

-- En effet. Mais d'o venaient tous ces amis?

-- De Gascogne, comme moi.

-- tes-vous au roi de Navarre?

-- Allons donc! nous sommes Franais de coeur et de sang.

-- Oui, mais huguenots?

-- Catholiques comme notre saint pre le pape, Dieu merci, dit Samuel en
tant son bonnet; mais ce n'est point de cela qu'il s'agit, il s'agit de
cette cuirasse.

-- Rapprochons-nous un peu des murs, s'il vous plat; nous sommes par trop
 dcouvert en pleine rue.

Et ils remontrent de quelques pas jusqu' une maison de bourgeoise
apparence, aux vitraux de laquelle on n'apercevait aucune lumire.

Cette maison avait sa porte sous une sorte d'auvent formant balcon. Un
banc de pierre accompagnait sa faade, dont il faisait le seul ornement.

C'tait en mme temps l'utile et l'agrable, car il servait d'triers aux
passants pour monter sur leurs mules ou sur leurs chevaux.

-- Voyons cette cuirasse, dit le marchand, quand ils furent arrivs sous
l'auvent.

-- Tenez.

-- Attendez; on remue, je crois, dans la maison.

-- Non, c'est en face.

Le marchand se retourna.

En effet, en face il y avait une maison  deux tages, dont le second
s'clairait parfois fugitivement.

-- Faisons vite, dit le marchand en palpant la cuirasse.

-- Hein! comme elle est lourde! dit Samuel.

-- Vieille, massive, hors de mode.

-- Objet d'art.

-- Six cus, voulez-vous?

-- Comment! six cus! et vous en avez donn dix l-bas pour un vieux
dbris de corselet!

-- Six cus, oui ou non, rpta le marchand.

-- Mais considrez donc les ciselures?

-- Pour revendre au poids, qu'importent les ciselures?

-- Oh! oh! vous marchandez ici, dit Samuel, et l-bas vous avez donn tout
ce qu'on a voulu.

-- Je mettrai un cu de plus, dit le marchand avec impatience.

-- Il y a pour quatorze cus, rien que de dorures.

-- Allons, faisons vite, dit le marchand, ou ne faisons pas.

-- Bon, dit Samuel, vous tes un drle de marchand: vous vous cachez pour
faire votre commerce; vous tes en contravention avec les dits du roi, et
vous marchandez les honntes gens.

-- Voyons, voyons, ne criez pas comme cela.

-- Oh! je n'ai pas peur, dit Samuel en haussant la voix; je ne fais pas un
commerce illicite, et rien ne m'oblige  me cacher.

-- Voyons, voyons, prenez dix cus et taisez-vous.

-- Dix cus? Je vous dis que l'or seul le vaut; ah! vous voulez vous
sauver?

-- Mais non; quel enrag!

-- Ah! c'est que si vous vous sauvez, voyez-vous, je crie  la garde, moi!

En disant ces mots, Samuel avait tellement hauss la voix qu'autant et
valu qu'il et effectu sa menace sans la faire.

A ce bruit, une petite fentre s'tait ouverte au balcon de la maison
contre laquelle le march se faisait; et le grincement qu'avait produit
cette fentre en s'ouvrant, le marchand l'avait entendu avec terreur.

-- Allons, allons, dit-il, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez; voil quinze cus, et allez-vous-en.

-- A la bonne heure, dit Samuel en empochant les quinze cus.

-- C'est bien heureux.

-- Mais ces quinze cus sont pour mon matre, continua Samuel, et il me
faut bien aussi quelque chose pour moi.

Le marchand jeta les yeux autour de lui en tirant  demi sa dague du
fourreau. videmment il avait l'intention de faire  la peau de Samuel un
accroc qui l'et dispens  tout jamais de racheter une cuirasse pour
remplacer celle qu'il venait de vendre; mais Samuel avait l'oeil alerte
comme un moineau qui vendange, et il recula en disant:

-- Oui, oui, bon marchand, je vois ta dague; mais je vois encore autre
chose: cette figure au balcon qui te voit aussi.

Le marchand, blme de frayeur, regarda dans la direction indique par
Samuel, et vit en effet au balcon une longue et fantastique crature,
enveloppe dans une robe de chambre en fourrures de peaux de chat: cet
argus n'avait perdu ni une syllabe ni un geste de la dernire scne.

-- Allons, allons, vous faites de moi ce que vous voulez, dit le marchand
avec un rire pareil  celui du chacal qui montre ses dents, voil un cus
en plus. Et que le diable vous trangle! ajouta-t-il tout bas. -- Merci,
dit Samuel; bon ngoce!

Et saluant l'homme aux cuirasses, il disparut en ricanant.

Le marchand, demeur seul dans la rue, se mit  ramasser la cuirasse de
Pertinax et  l'enchsser dans celle de Fournichon.

Le bourgeois regardait toujours, puis quand il vit le marchand bien
empch:

-- Il parat, monsieur, lui dit-il, que vous achetez des armures?

-- Mais non, monsieur, rpondit le malheureux marchand; c'est par hasard
et parce que l'occasion s'en est prsente ainsi.

-- Alors, le hasard me sert  merveille.

-- En quoi, monsieur? demanda le marchand.

-- Imaginez-vous que j'ai justement l,  la porte de ma main, un tas de
vieilles ferrailles qui me gnent.

-- Je ne vous dis pas non; mais pour le moment, vous le voyez, j'en ai
tout ce que j'en puis porter.

-- Je vais toujours vous les montrer.

-- Inutile, je n'ai plus d'argent.

-- Qu' cela ne tienne, je vous ferai crdit; vous m'avez l'air d'un
parfait honnte homme.

-- Merci, mais on m'attend. -- C'est trange comme il me semble que je
vous connais! fit le bourgeois.

-- Moi? dit le marchand essayant inutilement de rprimer un frisson.

-- Regardez donc cette salade, dit le bourgeois amenant avec son long pied
l'objet annonc, car il ne voulait point quitter la fentre de peur que le
marchand ne se drobt.

Et il dposa la salade dans la main du marchand.

-- Vous me connaissez, dit celui-ci, c'est--dire que vous croyez me
connatre?

-- C'est--dire que je vous connais. N'tes-vous point...

Le bourgeois sembla chercher; le marchand resta immobile et attendant.

-- N'tes-vous pas Nicolas?

La figure du marchand se dcomposa, on voyait le casque trembler dans sa
main.

-- Nicolas? rpta-t-il.

-- Nicolas Truchou, marchand quincaillier, rue de la Cossonnerie.

-- Non, non, rpliqua le marchand qui sourit et respira en homme quatre
fois heureux.

-- N'importe, vous avez une bonne figure; il s'agit donc de m'acheter
l'armure complte, cuirasse, brassards et pe.

-- Faites attention que c'est commerce dfendu, monsieur.

-- Je le sais, votre vendeur vous l'a cri assez haut tout  l'heure.

-- Vous avez entendu?

-- Parfaitement; vous avez mme t large en affaire: c'est ce qui m'a
donn l'ide de me mettre en relations avec vous; mais, soyez tranquille,
je n'abuserai pas, moi; je sais ce que c'est que le commerce: j'ai t
ngociant aussi.

-- Ah! et que vendiez-vous?

-- Ce que je vendais?

-- Oui.

-- De la faveur.

-- Bon commerce, monsieur.

-- Aussi j'y ai fait fortune, et vous me voyez bourgeois.

-- Je vous en fais mon compliment.

-- Il en rsulte que j'aime mes aises, et que je vends toute ma ferraille
parce qu'elle me gne.

-- Je comprends cela.

-- Il y a encore l les cuissards; ah! et puis les gants.

-- Mais je n'ai pas besoin de tout cela.

-- Ni moi non plus.

-- Je prendrai seulement la cuirasse.

-- Vous n'achetez donc que des cuirasses?

-- Oui.

-- C'est drle, car enfin vous achetez pour revendre au poids; vous l'avez
dit du moins, et du fer est du fer.

-- C'est vrai, mais, voyez-vous, de prfrence...

-- Comme il vous plaira: achetez la cuirasse, ou plutt, vous avez raison,
allez, n'achetez rien du tout.

-- Que voulez-vous dire?

-- Je veux dire que, dans des temps comme ceux o nous vivons, chacun a
besoin de ses armes.

-- Quoi! en pleine paix?

-- Mon cher ami, si nous tions en pleine paix, il ne se ferait pas un tel
commerce de cuirasses, ventre de biche! Ce n'est point  moi qu'on dit de
ces choses-l.

-- Monsieur?

-- Et si clandestin surtout.

Le marchand fit un mouvement pour s'loigner.

-- Mais, en vrit, plus je vous regarde, dit le bourgeois, plus je suis
sr que je vous connais; non, vous n'tes pas Nicolas Truchou, mais je
vous connais tout de mme.

-- Silence.

-- Et si vous achetez des cuirasses.

-- Eh bien?

-- Eh bien, je suis sr que c'est pour accomplir une oeuvre agrable 
Dieu.

-- Taisez-vous!

-- Vous m'enchantez, dit le bourgeois en tendant par le balcon un immense
bras dont la main alla s'emmancher  la main du marchand.

-- Mais qui diable tes-vous? demanda celui-ci qui sentit sa main prise
comme dans un tau.

-- Je suis Robert Briquet, surnomm la terreur du schisme, ami de l'Union,
et catholique enrag; maintenant je vous reconnais positivement.

Le marchand devint blme.

-- Vous tes Nicolas.... Grimbelot, corroyeur  la Vache sans os.

-- Non, vous vous trompez. Adieu, matre Robert Briquet; enchant d'avoir
fait votre connaissance.

Et le marchand tourna le dos au balcon.

-- Comment, vous vous en allez?

-- Vous le voyez bien.

-- Sans me prendre ma ferraille?

-- Je n'ai pas d'argent sur moi, je vous l'ai dit.

-- Mon valet vous suivra.

-- Impossible.

-- Alors, comment faire?

-- Dame! restons comme nous sommes.

-- Ventre de biche! je m'en garderais bien, j'ai trop grande envie de
cultiver votre connaissance.

-- Et moi de fuir la vtre, rpliqua le marchand qui, cette fois, se
rsignant  abandonner ses cuirasses et  tout perdre plutt que d'tre
reconnu, prit ses jambes  son cou et s'enfuit.

Mais Robert Briquet n'tait pas homme  se laisser battre ainsi; il
enfourcha son balcon, descendit dans la rue sans avoir presque besoin de
sauter, et en cinq ou six enjambes il atteignit le marchand.

-- tes-vous fou, mon ami? dit-il en posant sa large main sur l'paule du
pauvre diable; si j'tais votre ennemi, si je voulais vous faire arrter,
je n'aurais qu' crier: le guet passe  cette heure dans la rue des
Augustins; mais non, vous tes mon ami, ou le diable m'emporte! et la
preuve, c'est que maintenant je me rappelle positivement votre nom.

Cette fois le marchand se mit  rire.

Robert Briquet se plaa en face de lui.

-- Vous vous nommez Nicolas Poulain, dit-il, vous tes lieutenant de la
prvt de Paris; je me souvenais bien qu'il y avait du Nicolas l-
dessous.

-- Je suis perdu! balbutia le marchand.

-- Au contraire, vous tes sauv; ventre de biche! vous ne ferez jamais
pour la bonne cause ce que j'ai intention de faire, moi.

Nicolas Poulain laissa chapper un gmissement.

-- Voyons, voyons, du courage, dit Robert Briquet; remettez-vous; vous
avez trouv un frre, frre Briquet; prenez une cuirasse, je prendrai les
deux autres: je vous fais cadeau de mes brassards, de mes cuissards et de
mes gants par dessus le march; allons, en route, et vive l'Union!

-- Vous m'accompagnez?

-- Je vous aide  porter ces armes qui doivent vaincre les Philistins:
montrez-moi la route, je vous suis.

Il y eut dans l'me du malheureux lieutenant de la prvt un clair de
soupon bien naturel, mais qui s'vanouit aussitt qu'il eut brill.

-- S'il voulait me perdre, se murmura-t-il  lui-mme, et-il avou qu'il
me connaissait?

Puis tout haut:

-- Allons, puisque vous le voulez absolument, venez avec moi, dit-il.

-- A la vie,  la mort! cria Robert Briquet en serrant d'une main la main
de son alli, tandis que de l'autre il levait triomphalement en l'air sa
charge de ferraille.

Tous deux se mirent en route.

Aprs vingt minutes de marche, Nicolas Poulain arriva dans le Marais; il
tait tout en sueur, tant  cause de la rapidit de la marche que du feu
de leur conversation politique.

-- Quelle recrue j'ai faite! murmura Nicolas Poulain en s'arrtant  peu
de distance de l'htel de Guise.

-- Je me doutais que mon armure allait de ce ct, pensa Briquet.

-- Ami, dit Nicolas Poulain en se retournant avec un geste tragique vers
Briquet, tout confit en airs innocents, avant d'entrer dans le repaire du
lion, je vous laisse une dernire minute de rflexion; il est temps de
vous retirer si vous n'tes pas fort de votre conscience.

-- Bah! dit Briquet, j'en ai vu bien d'autres: _Et non intremuit medulla
mea_, dclama-t-il; ah! pardon, vous ne savez peut-tre pas le latin?

-- Vous le savez, vous?

-- Comme vous voyez.

-- Lettr, hardi, vigoureux, riche, quelle trouvaille! se dit Poulain;
allons, entrons.

Et il conduisit Briquet  la gigantesque porte de l'htel de Guise, qui
s'ouvrit au troisime coup du heurtoir de bronze.

La cour tait pleine de gardes et d'hommes envelopps de manteaux qui la
parcouraient comme des fantmes.

Il n'y avait pas une seule lumire dans l'htel.

Huit chevaux sells et brids attendaient dans un coin.

Le bruit du marteau fit retourner la plupart de ces hommes, lesquels
formrent une espce de haie pour recevoir les nouveaux venus.

Alors Nicolas Poulain, se penchant  l'oreille d'une sorte de concierge
qui tenait le guichet entrebill, lui dclina son nom.

-- Et j'amne un bon compagnon, ajouta-t-il.

-- Passez, messires, dit le concierge.

-- Portez ceci aux magasins, fit alors Poulain en remettant  un garde les
trois cuirasses, plus la ferraille de Robert Briquet.

-- Bon! il y a un magasin, se dit celui-ci; de mieux en mieux: pest! quel
organisateur vous faites, messire prvt?

-- Oui, oui, l'on a du jugement, rpondit Poulain en souriant avec
orgueil; mais venez que je vous prsente.

-- Prenez garde, dit le bourgeois, je suis excessivement timide. Qu'on me
tolre, c'est tout ce que je veux; quand j'aurai fait mes preuves, je me
prsenterai tout seul, comme dit le Grec, par mes faits.

-- Comme il vous plaira, rpondit le lieutenant de la prvt; attendez-
moi donc ici.

Et il alla serrer la main de la plupart des promeneurs.

-- Qu'attendons-nous donc encore? demanda une voix.

-- Le matre, rpondit une autre voix.

En ce moment, un homme de haute taille venait d'entrer dans l'htel; il
avait entendu les derniers mots changs entre les mystrieux promeneurs.

-- Messieurs, dit-il, je viens en son nom.

-- Ah! c'est monsieur de Mayneville! s'cria Poulain.

-- Eh! mais me voil en pays de connaissance, se dit Briquet  lui-mme,
et en tudiant une grimace qui le dfigura compltement.

-- Messieurs, nous voil au complet; dlibrons, reprit la voix qui
s'tait fait entendre la premire.

-- Ah! bon, dit Briquet, et de deux; celui-ci c'est mon procureur, matre
Marteau.

Et il changea de grimace avec une facilit qui prouvait combien les tudes
physionomiques lui taient familires.

-- Montons, messieurs, fit Poulain.

M. de Mayneville passa le premier, Nicolas Poulain le suivit; les hommes 
manteaux vinrent aprs Nicolas Poulain, et Robert Briquet aprs les hommes
 manteaux.

Tous montrent les degrs d'un escalier extrieur aboutissant  une vote.

Robert Briquet montait comme les autres, tout en murmurant:

-- Mais le page, ou donc est ce diable de page?




XI

ENCORE LA LIGUE


Au moment o Robert Briquet montait l'escalier  la suite de tout le
monde, en se donnant un air assez dcent de conspirateur, il s'aperut que
Nicolas Poulain, aprs avoir parl  plusieurs de ses mystrieux
collgues, attendait  la porte de la vote.

-- Ce doit tre pour moi, se dit Briquet.

En effet, le lieutenant de la prvt arrta son nouvel ami au moment mme
o il allait franchir le redoutable seuil.

-- Vous ne m'en voudrez point, lui dit-il: mais la plupart de nos amis ne
vous connaissent point et dsirent prendre des informations sur vous avant
de vous admettre au conseil.

-- C'est trop juste, rpliqua Briquet, et vous savez que ma modestie
naturelle avait dj prvu cette objection.

-- Je vous rends justice, rpliqua Poulain, vous tes un homme accompli.

-- Je me retire donc, poursuivit Briquet, bien heureux d'avoir vu en un
soir tant de braves dfenseurs de l'Union catholique.

-- Voulez-vous que je vous reconduise? demanda Poulain.

-- Non, merci, ce n'est point la peine.

-- C'est que l'on peut vous faire des difficults  la porte; cependant
d'un autre ct, on m'attend.

-- N'avez-vous pas un mot d'ordre pour sortir? Je ne vous reconnatrais
point l, matre Nicolas; ce ne serait pas prudent.

-- Si fait.

-- Et bien! donnez-le-moi.

-- Au fait! puisque vous tes entr....

-- Et que nous sommes amis.

-- Soit; vous n'avez qu' dire: _Parme et Lorraine_.

-- Et le portier m'ouvrira?

-- A l'instant mme.

-- Trs bien, merci. Allez  vos affaires, je retourne aux miennes.

Nicolas Poulain se spara de son compagnon et alla rejoindre ses
collgues.

Briquet fit quelques pas comme s'il allait redescendre dans la cour, mais
arriv  la premire marche de l'escalier, il s'arrta pour explorer les
localits.

Le rsultat de ses observations fut que la vote s'allongeait
paralllement au mur extrieur, qu'elle abritait par un large auvent. Il
tait vident que cette vote aboutissait  quelque salle basse, propre 
cette mystrieuse runion  laquelle Briquet n'avait pas eu l'honneur
d'tre admis.

Ce qui le confirma dans cette supposition, qui devint bientt une
certitude, c'est qu'il vit apparatre une lumire  une fentre grille,
perce dans ce mur, et dfendue par une espce d'entonnoir en bois, comme
on en met aujourd'hui aux fentres des prisons ou des couvents, pour
intercepter la vue du dehors et ne laisser que l'air et l'aspect du ciel.

Briquet pensa bien que cette fentre tait celle de la salle des runions,
et que si l'on pouvait arriver jusqu' elle, l'endroit serait favorable 
l'observation, et que, plac  cet observatoire, l'oeil pouvait facilement
suppler aux autres sens.

Seulement la difficult tait d'arriver  cet observatoire et d'y prendre
place pour voir sans tre vu.

Briquet regarda autour de lui.

Il y avait dans la cour les pages avec leurs chevaux, les soldats avec
leurs hallebardes, et le portier avec ses clefs; en somme, tous gens
alertes et clairvoyants.

Par bonheur, la cour tait fort grande et la nuit fort noire.

D'ailleurs, pages et soldats, ayant vu disparatre les affids sous la
vote, ne s'occupaient plus de rien, et le portier, sachant les portes
bien closes et l'impossibilit o l'on tait de sortir sans le mot de
passe, ne s'occupait plus que de prparer son lit pour la nuit et de
soigner un beau coquemar de vin pic qui tidissait devant le feu.

Il y a dans la curiosit des stimulants aussi nergiques que dans les
lans de toute passion. Ce dsir de savoir est si grand qu'il a dvor la
vie de plus d'un curieux.

Briquet avait t trop bien renseign jusque-l pour ne point dsirer de
complter ses renseignements. Il jeta un second regard autour de lui, et,
fascin par la lumire que renvoyait cette fentre sur les barreaux de
fer, il crut voir dans ce signal d'appel, et dans ces barreaux si
reluisants, quelque provocation pour ses robustes poignets.

En consquence, rsolu d'atteindre son entonnoir, Briquet se glissa le
long de la corniche qui, du perron qu'elle semblait continuer comme
ornement, aboutissait  cette fentre, et suivit le mur comme aurait pu le
faire un chat ou un singe marchant appuy des mains et des pieds aux
ornements sculpts dans la muraille mme.

Si les pages et les soldats eussent pu distinguer dans l'ombre cette
silhouette fantastique glissant sur le milieu du mur sans support
apparent, ils n'eussent certes pas manqu de crier  la magie, et plus
d'un, parmi les plus braves, et senti hrisser ses cheveux.

Mais Robert Briquet, ne leur laissa point le temps de voir ses
sorcelleries.

En quatre enjambes, il toucha les barreaux, s'y cramponna, se tapit entre
ces barreaux et l'entonnoir, de telle faon que du dehors il ne pt tre
aperu, et que du dedans il ft  peu prs masqu par le grillage.

Briquet ne s'tait pas tromp, et il fut ddommag amplement de ses peines
et de son audace, lorsqu'une fois il en fut arriv l.

En effet, son regard embrassait une grande salle claire par une lampe de
fer  quatre becs, et remplie d'armures de toute espce, parmi lesquelles,
en cherchant bien, il et pu certainement reconnatre ses brassards et son
gorgerin.

Ce qu'il y avait l de piques, d'estocs, de hallebardes et de mousquets
rangs en pile ou en faisceaux, et suffi  armer quatre bons rgiments.

Briquet donna cependant moins d'attention  la superbe ordonnance de ces
armes qu' l'assemble charge de les mettre en usage ou de les
distribuer. Ses yeux ardents peraient la vitre paisse et enduite d'une
couche grasse de fume et de poussire, pour deviner les visages de
connaissance sous les visires ou les capuchons.

-- Oh! oh! dit-il, voici matre Cruc, notre rvolutionnaire; voici notre
petit Brigard, l'picier au coin de la rue des Lombards; voici matre
Leclerc, qui se fait appeler Bussy, et qui, n'et certes pas os commettre
un tel sacrilge du temps que le vrai Bussy vivait. Il faudra quelque jour
que je demande  cet ancien matre, en fait d'armes, s'il connat la botte
secrte dont un certain David de ma connaissance est mort  Lyon. Peste!
la bourgeoisie est grandement reprsente, mais la noblesse... ah! M. de
Mayneville; Dieu me pardonne! il serre la main de Nicolas Poulain: c'est
touchant, on fraternise. Ah! ah! ce M. de Mayneville est donc orateur? il
se pose, ce me semble, pour prononcer une harangue; il a le geste agrable
et roule des yeux persuasifs.

[Illustration: Maintenant je me rappelle positivement votre nom. -- PAGE
53.]

Et, en effet, M. de Mayneville avait commenc un discours.

Robert Briquet secouait la tte, tandis que M. de Mayneville parlait, non
pas qu'il pt entendre un seul mot de la harangue; mais il interprtait
ses gestes et ceux de l'assemble.

-- Il ne semble gure persuader son auditoire. Cruc lui fait la grimace,
Lachapelle-Marteau lui tourne le dos, et Bussy-Leclerc hausse les
paules. Allons, allons, monsieur de Mayneville, parlez, suez, soufflez,
soyez loquent, ventre de biche! Oh!  la bonne heure, voici les gens de
l'auditoire qui se raniment. Oh! oh! on se rapproche, on lui serre la
main, on jette en l'air les chapeaux; diable!

Briquet, comme nous l'avons dit, voyait et ne pouvait entendre; mais nous
qui assistons en esprit aux dlibrations de l'orageuse assemble, nous
allons dire au lecteur ce qui venait de s'y passer.

D'abord Cruc, Marteau et Bussy s'taient plaints  M. de Mayneville de
l'inaction du duc de Guise.

Marteau, en sa qualit de procureur, avait pris la parole.

-- Monsieur de Mayneville, avait-il dit, vous venez de la part du duc
Henri de Guise? -- Merci. -- Et nous vous acceptons comme ambassadeur;
mais la prsence du duc lui-mme nous est indispensable. Aprs la mort de
son glorieux pre,  l'ge de dix-huit ans, il a fait adopter  tous les
bons Franais le projet de l'Union et nous a enrls tous sous cette
bannire. Selon notre serment, nous avons expos nos personnes et sacrifi
notre fortune pour le triomphe de cette sainte cause; et voil que, malgr
nos sacrifices, rien ne progresse, rien ne se dcide. Prenez garde,
monsieur de Mayneville, les Parisiens se lasseront; or, Paris une fois
las, que fera-t-on en France? M. le duc devrait y songer.

Cet exorde obtint l'assentiment de tous les ligueurs, et Nicolas Poulain
surtout se distingua par son zle  l'applaudir.

M. de Mayneville rpondit avec simplicit.

-- Messieurs, si rien ne se dcide, c'est que rien n'est mr encore.
Examinez la situation, je vous prie. M. le duc et son frre, M. le
cardinal, sont  Nancy en observation: l'un met sur pied une arme
destine  contenir les huguenots de Flandre, que M. le duc d'Anjou veut
jeter sur nous pour nous occuper; l'autre expdie courrier sur courrier 
tout le clerg de France, et au pape, pour faire adopter l'Union. M. le
duc de Guise sait ce que vous ne savez pas, messieurs, c'est que cette
vieille alliance, mal rompue entre le duc d'Anjou et le Barnais, est
prte  se renouer. Il s'agit d'occuper l'Espagne du ct de la Navarre,
et de l'empcher de nous envoyer des armes et de l'argent. Or, M. le duc
veut tre, avant de rien faire et surtout avant de venir  Paris, en tat
de combattre l'hrsie et l'usurpation. Mais,  dfaut de M. de Guise,
nous avons M. de Mayenne qui se multiplie comme gnral et comme
conseiller, et que j'attends d'un moment  l'autre.

-- C'est--dire, interrompit Bussy, et ce fut  ce moment qu'il haussa les
paules, c'est--dire que vos princes sont partout o nous ne sommes pas,
et jamais o nous avons besoin qu'ils soient. Que fait madame de
Montpensier, par exemple?

-- Monsieur, madame de Montpensier est entre ce matin  Paris.

-- Et personne ne l'a vue?

-- Si fait, monsieur.

-- Et quelle est cette personne?

-- Salcde.

-- Oh! oh! fit toute l'assemble.

-- Mais, dit Cruc, elle s'est donc rendue invisible?

-- Pas tout  fait, mais insaisissable, je l'espre.

-- Et comment sait-on qu'elle est ici? demanda Nicolas Poulain; je ne
prsume pas que ce soit Salcde qui vous l'ait dit.

-- Je sais qu'elle est ici, rpondit Mayneville, parce que je l'ai
accompagne jusqu' la porte Saint-Antoine.

-- J'ai entendu dire qu'on avait ferm les portes, interrompit Marteau qui
convoitait l'occasion de placer un second discours.

-- Oui, monsieur, rpondit Mayneville avec son ternelle politesse dont
aucune attaque ne pouvait le faire sortir.

-- Comment se les est-elle fait ouvrir alors?

-- A sa faon.

-- Et elle a le pouvoir de se faire ouvrir les portes de Paris? dirent les
ligueurs, jaloux et souponneux comme sont toujours les petits lorsqu'ils
s'allient aux grands.

-- Messieurs, dit Mayneville, il se passait ce matin aux portes de Paris
une chose que vous paraissez ignorer ou du moins ne savoir que vaguement.
La consigne avait t donne de ne laisser franchir la barrire qu' ceux
qui seraient porteurs d'une carte d'admission: de qui devait tre signe
cette carte? je l'ignore. Or, devant nous,  la porte Saint-Antoine, cinq
ou six hommes dont quatre assez pauvrement vtus et d'assez mauvaise mine,
six hommes sont venus; ils taient porteurs de ces cartes obliges et nous
ont pass devant la face. Quelques-uns d'entre eux avaient l'insolente
bouffonnerie des gens qui se croient en pays conquis. -- Quels sont ces
hommes, quelles sont ces cartes? rpondez-nous, messieurs de Paris, vous
qui avez charge de ne rien ignorer touchant les affaires de votre ville.

Ainsi, Mayneville, d'accus, s'tait fait accusateur, ce qui est le grand
art de l'art oratoire.

-- Des cartes, des gens insolents, des admissions exceptionnelles aux
portes de Paris; oh! oh! que veut dire cela? demanda Nicolas Poulain tout
rveur.

-- Si vous ne savez pas ces choses, vous qui vivez ici, comment les
saurions-nous, nous qui vivons en Lorraine, passant tout notre temps 
courir sur les routes pour joindre les deux bouts de ce cercle qu'on
appelle l'Union?

-- Et ces gens, enfin, comment venaient-ils?

-- Les uns  pied, les autres  cheval; les uns seuls, d'autres avec des
laquais.

-- Sont-ce des gens du roi?

-- Trois ou quatre avaient l'air de mendiants.

-- Sont-ce des gens de guerre?

-- Ils n'avaient que deux pes  eux six.

-- Ce sont des trangers?

-- Je les suppose Gascons.

-- Oh! firent quelques voix avec un accent de mpris.

-- N'importe, dit Bussy, fussent-ils Turcs, ils doivent veiller notre
attention. On s'informera d'eux. Monsieur Poulain, c'est votre affaire.
Mais tout cela ne nous dit rien des affaires de la Ligue.

-- Il y a un nouveau plan, rpondit M. de Mayneville. Vous saurez demain
que Salcde, qui nous avait dj trahis et qui devait nous trahir encore,
non-seulement n'a point parl, mais encore s'est rtract sur l'chafaud;
et cela grce  la duchesse qui, entre  la suite d'un de ces porteurs de
cartes, a eu le courage de pntrer jusqu' l'chafaud, au risque d'tre
broye mille fois, et de se faire voir au patient, au risque d'tre
reconnue. C'est en ce moment que Salcde s'est arrt dans son effusion:
un instant aprs, notre brave bourreau l'arrtait dans son repentir.
Ainsi, messieurs, vous n'avez rien  craindre du ct de nos entreprises
de Flandre. Ce secret terrible s'en est all roulant dans une tombe.

Ce fut cette dernire phrase qui rapprocha les ligueurs de M. de
Mayneville.

Briquet devinait leur joie  leurs mouvements. Cette joie inquitait
beaucoup le digne bourgeois, qui parut prendre une rsolution soudaine.

Il se laissa glisser du haut de son entonnoir sur le pav de la cour, et
se dirigea vers la porte o, sur l'nonciation des deux mots: _Parme et
Lorraine_, le portier lui livra passage.

Une fois dans la rue, matre Robert Briquet respira si bruyamment que l'on
comprenait que depuis bien longtemps il retenait son souffle.

Le conciliabule durait toujours; l'histoire nous apprend ce qui s'y
passait.

M. de Mayneville apportait de la part des Guises, aux insurgs futurs de
Paris, tout le plan de l'insurrection.

Il ne s'agissait de rien moins que d'gorger les personnages importants de
la ville, connus pour tenir en faveur du roi, de parcourir les rues en
criant: _Vive la messe! mort aux politiques!_ et d'allumer ainsi une
Saint-Barthlemy nouvelle avec les vieux dbris de l'ancienne; seulement,
dans celle-ci, on confondait les catholiques mal pensants avec les
huguenots de toute espce.

En agissant ainsi on servait deux dieux, celui qui rgne au ciel et celui
qui allait rgner sur la France:

L'ternel et M. de Guise.




XII

LA CHAMBRE DE SA MAJEST HENRI III AU LOUVRE


Dans cette grande chambre du Louvre, o dj tant de fois nos lecteurs
sont entrs avec nous et o nous avons vu le pauvre roi Henri III dpenser
de si longues et de si cruelles heures, nous allons le retrouver encore
une fois, non plus roi, non plus matre, mais abattu, ple, inquiet et
livr sans rserve  la perscution de toutes les ombres que son souvenir
voque incessamment sous ces votes illustres.

Henri tait bien chang depuis cette mort fatale de ses amis que nous
avons raconte ailleurs: ce deuil avait pass sur sa tte comme un ouragan
dvastateur, et le pauvre roi, qui, se souvenant sans cesse qu'il tait un
homme, n'avait mis sa force et sa confiance que dans les affections
prives, s'tait vu dpouiller, par la mort jalouse, de toute confiance et
de toute force, anticipant ainsi sur le moment terrible o les rois vont 
Dieu, seuls, sans amis, sans garde et sans couronne.

Henri III avait t cruellement frapp: tout ce qu'il aimait tait
successivement tomb au tour de lui. Aprs Schomberg, Qulus et Maugiron
tus en duel par Livarot et Antraguet, Saint-Mgrin avait t assassin
par M. de Mayenne: les plaies taient restes vives et saignantes....
L'affection qu'il portait  ses nouveaux favoris, d'pernon et Joyeuse,
ressemblait  celle qu'un pre qui a perdu ses meilleurs enfants reporte
sur ceux qui lui restent: tout en connaissant parfaitement les dfauts de
ceux-ci, il les aime, il les mnage, il les garde pour ne donner sur eux
aucune prise  la mort.

Il avait combl de biens d'pernon, et cependant il n'aimait d'pernon que
par soubresauts et par caprice; en de certains moments mme il le
hassait. C'est alors que Catherine, cette impitoyable conseillre en qui
veillait toujours la pense, comme la lampe dans le tabernacle, c'est
alors que Catherine, incapable de folies mme dans sa jeunesse, prenait la
voix du peuple pour fronder les affections du roi.

Jamais elle ne lui et dit, quand il vidait le trsor pour riger en duch
la terre de Lavalette et l'agrandir royalement, jamais elle ne lui et
dit: Sire, hassez ces hommes qui ne vous aiment pas, ou, ce qui est bien
pis, qui ne vous aiment que pour eux. Mais voyait-elle le sourcil du roi
se froncer, l'entendait-elle, dans un moment de lassitude, accuser
d'pernon d'avarice ou de couardise, elle trouvait aussitt le mot
inflexible qui rsumait tous les griefs du peuple et de la royaut contre
d'pernon, et qui creusait un nouveau sillon dans la haine royale.

D'pernon, Gascon incomplet, avait pris, avec sa finesse et sa perversit
native, la mesure de la faiblesse royale; il savait cacher son ambition,
ambition vague, et dont le but lui tait encore inconnu  lui-mme;
seulement son avidit lui tenait lieu de boussole pour se diriger vers le
monde lointain et ignor que lui cachaient encore les horizons de
l'avenir, et c'tait d'aprs cette avidit seule qu'il se gouvernait.

[Illustration: Le duc d'pernon.]

Le trsor se trouvait-il par hasard un peu garni, on voyait surgir et
s'approcher d'pernon, le bras arrondi et le visage riant; le trsor
tait-il vide, il disparaissait, la lvre ddaigneuse et le sourcil
fronc, pour s'enfermer, soit dans son htel, soit dans quelqu'un de ses
chteaux, o il pleurait misre jusqu' ce qu'il et pris le pauvre roi
par la faiblesse du coeur et tir de lui quelque don nouveau.

Par lui le favoritisme avait t rig en mtier, mtier dont il
exploitait habilement tous les revenus possibles. D'abord il ne passait
pas au roi le moindre retard  payer aux chances; puis, lorsqu'il devint
plus tard courtisan et que les bises capricieuses de la faveur royale
furent revenues assez frquentes pour solidifier sa cervelle gasconne,
plus tard, disons-nous, il consentit  se donner une part du travail,
c'est--dire  cooprer  la rentre des fonds dont il voulait faire sa
proie.

Cette ncessit, il le sentait bien, l'entranait  devenir, de courtisan
paresseux, ce qui est le meilleur de tous les tats, courtisan actif, ce
qui est la pire de toutes les conditions. Il dplora bien amrement alors
les doux loisirs de Qulus, de Schomberg et de Maugiron, qui, eux,
n'avaient de leur vie parl affaires publiques ni prives, et qui
convertissaient si facilement la faveur en argent et l'argent en plaisirs;
mais les temps avaient chang: l'ge de fer avait succd  l'ge d'or;
l'argent ne venait plus comme autrefois: il fallait aller  l'argent,
fouiller, pour le prendre, dans les veines du peuple, comme dans une mine
 moiti tarie. D'pernon se rsigna et se lana en affam dans les
inextricables ronces de l'administration, dvastant a et l sur son
passage, et pressurant sans tenir compte des maldictions, chaque fois que
le bruit des cus d'or couvrait la voix des plaignants.

       *       *       *       *       *

L'esquisse rapide et bien incomplte que nous avons trace du caractre de
Joyeuse peut montrer au lecteur quelle diffrence il y avait entre les
deux favoris qui se partageaient, nous ne dirons pas l'amiti, mais cette
large portion d'influence que Henri laissait toujours prendre sur la
France et sur lui-mme  ceux qui l'entouraient. Joyeuse, tout
naturellement et sans y rflchir, avait suivi la trace et adopt la
tradition des Qulus, des Schomberg, des Maugiron et des Saint-Mgrin: il
aimait le roi et se faisait insoucieusement aimer par lui; seulement tous
ces bruits tranges qui avaient couru sur la merveilleuse amiti que le
roi portait aux prdcesseurs de Joyeuse, taient morts avec cette amiti;
aucune tache infme ne souillait cette affection presque paternelle de
Henri pour Joyeuse. D'une famille de gens illustres et honntes, Joyeuse
avait du moins en public le respect de la royaut, et sa familiarit ne
dpassait jamais certaines bornes. Dans le milieu de la vie morale,
Joyeuse tait un ami vritable d'Henri; mais ce milieu ne se prsentait
gure. Anne tait jeune, emport, amoureux, goste; c'tait peu pour lui
d'tre heureux par le roi et de faire remonter le bonheur vers sa source;
c'tait tout pour lui d'tre heureux de quelque faon qu'il le ft. Brave,
beau, riche, il brillait de ce triple reflet qui fait aux jeunes fronts
une aurole d'amour. La nature avait trop fait pour Joyeuse, et Henri
maudissait quelquefois la nature, qui lui avait laiss,  lui roi, si peu
de chose  faire pour son ami.

Henri connaissait bien ces deux hommes, et les aimait sans doute  cause
du contraste. Sous son enveloppe sceptique et superstitieuse, Henri
cachait un fonds de philosophie qui, sans Catherine, se ft dvelopp dans
un sens d'utilit remarquable.

Trahi souvent, Henri ne fut jamais tromp.

C'est donc avec cette parfaite intelligence du caractre de ses amis, avec
cette profonde connaissance de leurs dfauts et de leurs qualits,
qu'loign d'eux, isol, triste, dans cette chambre sombre, il pensait 
eux,  lui,  sa vie, et regardait dans l'ombre ces funbres horizons dj
dessins dans l'avenir pour beaucoup de regards moins clairvoyants que les
siens.

Cette affaire de Salcde l'avait fort assombri. Seul entre deux femmes
dans un pareil moment, Henri avait senti son dnment; la faiblesse de
Louise l'attristait; la force de Catherine l'pouvantait. Henri sentait
enfin en lui cette vague et ternelle terreur qu'prouvent les rois
marqus par la fatalit, pour qu'une race s'teigne en eux et avec eux.

S'apercevoir en effet que, quoique lev au-dessus de tous les hommes,
cette grandeur n'a par de base solide; sentir qu'on est la statue qu'on
encense, l'idole qu'on adore; mais que les prtres et le peuple, les
adorateurs et les ministres, vous inclinent ou vous relvent selon leur
intrt, vous font osciller selon leur caprice, c'est, pour un esprit
altier, la plus cruelle des disgrces. Henri le sentait vivement et
s'irritait de le sentir.

Et cependant, de temps en temps, il se reprenait  l'nergie de sa
jeunesse teinte en lui bien avant la fin de cette jeunesse.

-- Aprs tout, se disait-il, pourquoi m'inquiterais-je? Je n'ai plus de
guerres  subir; Guise est  Nancy, Henri  Pau; l'un est oblig de
renfermer son ambition en lui-mme, l'autre n'en a jamais eu.

Les esprits se calment; nul Franais n'a srieusement envisag cette
entreprise impossible de dtrner son roi; cette troisime couronne
promise par les ciseaux d'or de madame de Montpensier n'est qu'un propos
de femme blesse dans son amour-propre; ma mre seule rve toujours  son
fantme d'usurpation, sans pouvoir srieusement me montrer l'usurpateur;
mais moi, qui suis un homme, moi qui suis un cerveau jeune encore malgr
mes chagrins, je sais  quoi m'en tenir sur les prtendants qu'elle
redoute.

Je rendrai Henri de Navarre ridicule, Guise odieux, et je dissiperai,
l'pe  la main, les ligues trangres. Par la mordieu! je ne valais pas
mieux que je ne vaux aujourd'hui,  Jarnac et  Montcontour.

Oui, continuait Henri en laissant retomber sa tte sur sa poitrine; oui,
mais, en attendant, je m'ennuie, et c'est mortel de s'ennuyer. Eh! voil
mon seul, mon vritable conspirateur, l'ennui! et ma mre ne me parle
jamais de celui-l.

Voyez, s'il me viendra quelqu'un ce soir! Joyeuse avait tant promis d'tre
ici de bonne heure: il s'amuse, lui; mais comment diable fait-il pour
s'amuser? D'pernon? ah! celui-l, il ne s'amuse pas: il boude: il n'a pas
encore touch sa traite de vingt-cinq mille cus sur les pieds fourchus;
eh bien, ma foi! qu'il boude tout  son aise.

-- Sire, dit la voix de l'huissier, M. le duc d'pernon.

Tous ceux qui connaissent les ennuis de l'attente, les rcriminations
qu'elle suggre contre les personnes attendues, la facilit avec laquelle
se dissipe le nuage lorsque la personne parat, comprendront
l'empressement que mit le roi  ordonner que l'on avant un pliant pour
le duc.

-- Ah! bonsoir, duc, dit-il, je suis enchant de vous voir.

D'pernon s'inclina respectueusement.

-- Pourquoi donc n'tes-vous point venu voir carteler ce coquin
d'Espagnol; vous saviez bien que vous aviez une place dans ma loge,
puisque je vous l'avais fait dire?

-- Sire, je n'ai pas pu.

-- Vous n'avez pas pu?

-- Non, sire, j'avais affaire.

-- Ne dirait-on pas, en vrit, qu'il est mon ministre avec sa mine d'une
coude, et qu'il vient m'annoncer qu'un subside n'a pas t pay, dit
Henri en levant les paules.

-- Ma foi, sire, dit d'pernon prenant au bond la balle, Votre Majest est
dans le vrai; le subside n'a pas t pay, et je suis sans un cu.

-- Bon, fit Henri impatient.

-- Mais, reprit d'pernon, ce n'est point de cela qu'il s'agit, et je me
hte de le dire  Votre Majest, car elle pourrait croire que ce sont l
les affaires dont je me suis occup.

-- Voyons ces affaires, duc.

-- Votre Majest sait ce qui s'est pass au supplice de Salcde.

-- Parbleu, puisque j'y tais.

-- On a tent d'enlever le condamn.

-- Je n'ai pas vu cela.

-- C'est le bruit qui court par la ville cependant.

-- Bruit, sans cause et sans rsultat: on n'a pas remu.

-- Je crois que Votre Majest est dans l'erreur.

-- Et sur quoi bases-tu ta croyance?

-- Sur ce que Salcde a dmenti devant le peuple ce qu'il avait dit devant
les juges.

-- Ah! vous savez dj cela, vous?

-- Je tche de savoir tout ce qui intresse Votre Majest.

-- Merci, mais o voulez-vous en venir avec ce prambule?

-- A ceci: un homme qui meurt comme Salcde est mort en bien bon
serviteur, sire.

-- Eh bien! aprs?

-- Le matre qui a de tels serviteurs est bien heureux: voil tout.

-- Et tu veux dire que je n'ai pas de tels serviteurs, moi, ou plutt que
je n'en ai plus? Tu as raison, si c'est cela que tu veux dire.

-- Ce n'est pas cela que je veux dire. Votre Majest trouverait dans
l'occasion, et je puis en rpondre mieux que personne, des serviteurs
aussi fidles qu'en a trouv le matre de Salcde.

-- Le matre de Salcde, le matre de Salcde! nommez donc une fois les
choses par leur nom, vous tous qui m'entourez. Comment s'appelle-t-il ce
matre?

-- Votre Majest doit le savoir mieux que moi, elle qui s'occupe de
politique.

-- Je sais ce que je sais. Dites-moi ce que vous savez, vous.

-- Moi, je ne sais rien; seulement je me doute de beaucoup de choses.

-- Bon! dit Henri ennuy, vous venez ici pour m'effrayer et me dire des
choses dsagrables, n'est-ce pas? Merci, duc, je vous reconnais bien l.

-- Allons, voil que Votre Majest me maltraite, dit d'pernon.

-- C'est assez juste, je crois.

-- Non pas, sire. L'avertissement d'un homme dvou peut tomber  faux;
mais cet homme n'en fait pas moins son devoir en donnant cet
avertissement.

[Illustration: Son visage me revient assez. -- PAGE 69.]

-- Ce sont mes affaires.

-- Ah! du moment que Votre Majest le prend ainsi, vous avez raison, sire;
n'en parlons donc plus.

Ici, il se fit un silence que le roi rompit le premier.

-- Voyons, dit-il, ne m'assombris pas, duc. Je suis dj lugubre comme un
Pharaon d'gypte en sa pyramide. gaie-moi.

-- Ah! sire, la joie ne se commande point.

Le roi frappa la table de son poing avec colre.

-- Vous tes un entt, un mauvais ami, duc! s'cria-t-il. Hlas! hlas!
je ne croyais pas avoir tout perdu en perdant mes serviteurs d'autrefois.

-- Oserais-je faire remarquer  Votre Majest qu'elle n'encourage gure
les nouveaux?

Ici le roi fit une nouvelle pause pendant laquelle, pour toute rponse, il
regarda cet homme, dont il avait fait la haute fortune, avec une
expression des plus significatives.

D'pernon comprit.

-- Votre Majest me reproche ses bienfaits, dit-il du ton d'un Gascon
achev. Moi, je ne lui reproche pas mon dvoment.

Et le duc, qui ne s'tait pas encore assis, prit le pliant que le roi
avait fait prparer pour lui.

-- Lavalette, Lavalette, dit Henri avec tristesse, tu me navres le coeur,
toi qui as tant d'esprit, toi qui pourrais, par ta bonne humeur, me faire
gai et joyeux. Dieu m'est tmoin que je n'ai point entendu parler de
Qulus, si brave; de Schomberg, si bon; de Maugiron, si chatouilleux sur
le point de mon honneur. Non, il y avait mme en ce temps-l Bussy, Bussy,
qui n'tait point  moi si tu veux, mais que je me fusse acquis si je
n'avais craint de donner de l'ombrage aux autres; Bussy, qui est la cause
involontaire de leur mort, hlas! O en suis-je venu, que je regrette mme
mes ennemis! Certes, tous quatre taient de braves gens. Eh! mon Dieu! ne
te fche point de ce que je dis l. Que veux-tu, Lavalette, ce n'est point
ton temprament de donner  chaque heure du jour de grands coups de
rapire sur tout venant; mais enfin, cher ami, si tu n'es pas aventureux
et haut  la main, tu es factieux, fin, de bon conseil parfois. Tu
connais toutes mes affaires, comme cet autre ami plus humble avec lequel
je n'prouvai jamais un seul moment d'ennui.

-- De qui Votre Majest veut-elle parler? demanda le duc.

-- Tu devrais lui ressembler, d'pernon.

-- Mais encore faut-il que je sache qui Votre Majest regrette.

-- Oh! pauvre Chicot, o es-tu?

D'pernon se leva tout piqu.

-- Eh bien! que fais-tu? dit le roi.

-- Il parat, sire, que Votre Majest est en mmoire aujourd'hui; mais, en
vrit, ce n'est pas heureux pour tout le monde.

-- Et pourquoi cela?

-- C'est que Votre Majest, sans y songer peut-tre, me compare  messire
Chicot, et que je me sens assez peu flatt de la comparaison.

-- Tu as tort, d'pernon. Je ne puis comparer  Chicot qu'un homme que
j'aime et qui m'aime. C'tait un solide et ingnieux serviteur que celui-
l.

Et Henri poussa un profond soupir.

-- Ce n'est pas pour ressembler  matre Chicot, je prsume, que Votre
Majest m'ait fait duc et pair, dit d'pernon.

-- Allons, ne rcriminons pas, dit le roi avec un si malicieux sourire que
le Gascon, si fin et si impudent qu'il ft  la fois, se trouva plus mal 
l'aise devant ce sarcasme timide qu'il ne l'et t devant un reproche
flagrant.

-- Chicot m'aimait, continua Henri, et il me manque; voil tout ce que je
puis dire. Oh! quand je songe qu' cette mme place o tu es ont pass
tous ces jeunes hommes, beaux, braves et fidles; que l-bas, sur le
fauteuil o tu as pos ton chapeau, Chicot s'est endormi plus de cent
fois!

-- Peut-tre tait-ce fort spirituel, interrompit d'pernon; mais, en tout
cas, c'tait peu respectueux.

-- Hlas! continua Henri, ce cher ami n'a pas plus d'esprit que de corps
aujourd'hui.

Et il agita tristement son chapelet de ttes de mort, qui fit entendre un
cliquetis lugubre comme s'il et t fait d'ossements rels.

-- Eh! qu'est-il donc devenu, votre Chicot? demanda insoucieusement
d'pernon.

-- Il est mort! rpondit Henri, mort comme tout ce qui m'a aim!

-- Eh bien! sire, reprit le duc, je crois en vrit qu'il a bien fait de
mourir; il vieillissait, beaucoup moins cependant que ses plaisanteries,
et l'on m'a dit que la sobrit n'tait pas sa vertu favorite. De quoi est
mort le pauvre diable, sire, d'indigestion?

-- Chicot est mort de chagrin, mauvais coeur, rpliqua aigrement le roi.

-- Il l'aura dit pour vous faire rire une dernire fois.

-- Voil qui te trompe: c'est qu'il n'a pas mme voulu m'attrister par
l'annonce de sa maladie. C'est qu'il savait combien je regrette mes amis,
lui qui tant de fois m'a vu les pleurer.

-- Alors c'est son ombre qui est revenue.

-- Plt  Dieu que je le revisse, mme en ombre! Non, c'est son ami, le
digne prieur Gorenflot, qui m'a crit cette triste nouvelle.

-- Gorenflot! qu'est-ce que cela?

-- Un saint homme que j'ai fait prieur des Jacobins, et qui habite ce beau
couvent hors de la porte Saint-Antoine, en face de la croix Faubin, prs
de Bel-Esbat.

-- Fort bien! quelque mauvais prcheur  qui Votre Majest aura donn un
prieur de trente mille livres et  qui elle se garde bien de le
reprocher.

-- Vas-tu devenir impie  prsent?

-- Si cela pouvait dsennuyer Votre Majest, j'essaierais.

-- Veux-tu te taire, duc; tu offenses Dieu!

-- Chicot l'tait bien impie, lui, et il me semble qu'on lui pardonnait.

-- Chicot est venu dans un temps o je pouvais encore rire de quelque
chose.

-- Alors, Votre Majest a tort de le regretter.

-- Pourquoi cela?

-- Si elle ne peut plus rire de rien, Chicot, si gai qu'il ft, ne lui
serait pas d'un grand secours.

-- L'homme tait bon  tout, et ce n'est pas seulement  cause de son
esprit que je le regrette.

-- Et  cause de quoi? Ce n'est point  cause de son visage, je prsume,
car il tait fort laid, mons Chicot.

-- Il avait des conseils sages.

-- Allons! je vois que, s'il vivait, Votre Majest en ferait un garde des
sceaux, comme elle a fait un prieur de ce frocard.

-- Allez, duc, ne riez pas, je vous prie, de ceux qui m'ont tmoign de
l'affection et pour qui j'en ai eu moi-mme. Chicot, depuis qu'il est
mort, m'est sacr comme un ami srieux, et quand je n'ai point envie de
rire, j'entends que personne ne rie.

-- Oh! soit, sire; je n'ai pas plus envie de rire que Votre Majest. Ce
que j'en disais, c'est que tout  l'heure vous regrettiez Chicot pour sa
belle humeur; c'est que tout  l'heure vous me demandiez de vous gayer,
tandis que maintenant vous dsirez que je vous attriste... Parfandious!
Oh! pardon, sire, ce maudit juron m'chappe toujours.

-- Bien, bien, maintenant je suis refroidi; maintenant je suis au point o
tu voulais me voir quand tu as commenc la conversation par de sinistres
propos. Dis-moi donc tes mauvaises nouvelles, d'pernon; il y a toujours
chez le roi la force d'un homme.

-- Je n'en doute pas, sire.

-- Et c'est heureux, car, mal gard comme je le suis, si je ne me gardais
point moi-mme, je serais mort dix fois le jour.

-- Ce qui ne dplairait pas  certaines gens que je connais.

-- Contre ceux-l, duc, j'ai les hallebardes de mes Suisses.

-- C'est bien impuissant  atteindre de loin.

-- Contre ceux qu'il faut atteindre de loin, j'ai les mousquets de mes
arquebusiers.

-- C'est gnant pour frapper de prs: pour dfendre une poitrine royale,
ce qui vaut mieux que des hallebardes et des mousquets, ce sont de bonnes
poitrines.

-- Hlas! dit Henri, voil ce que j'avais autrefois, et dans ces poitrines
de nobles coeurs. Jamais on ne ft arriv  moi du temps de ces vivants
remparts qu'on appelait Qulus, Schomberg, Saint-Luc, Maugiron et Saint-
Mgrin.

-- Voil donc ce que Votre Majest regrette? demanda d'pernon, comptant
saisir sa revanche en prenant le roi en flagrant dlit d'gosme.

-- Je regrette les coeurs qui battaient dans ces poitrines, avant toutes
choses, dit Henri.

-- Sire, dit d'pernon, si j'osais, je ferais remarquer  Votre Majest
que je suis Gascon, c'est--dire prvoyant et industrieux; que je tche de
suppler par l'esprit aux qualits que m'a refuses la nature; en un mot,
que je fais tout ce que je puis, c'est--dire tout ce que je dois, et que
par consquent j'ai le droit de dire: Advienne que pourra!

-- Ah! voil comme tu t'en tires, toi; tu viens me faire grand talage des
dangers vrais ou faux que je cours, et quand tu es parvenu  m'effrayer,
tu te rsumes par ces mots: Advienne que pourra!... Bien oblig, duc.

-- Votre Majest veut donc bien croire un peu  des dangers?

-- Soit: j'y croirai si tu me prouves que tu peux les combattre.

-- Je crois que je le puis.

-- Tu le peux?

-- Oui, sire.

-- Je sais bien. Tu as tes ressources, tes petits moyens, renard que tu
es!

-- Pas si petits.

-- Voyons, alors.

-- Votre Majest consent-elle  se lever? -- Pourquoi faire?

-- Pour venir avec moi jusqu'aux anciens btiments du Louvre.

-- Du ct de la rue de l'Astruce?

-- Prcisment  l'endroit o l'on s'occupait de btir un garde-meubles,
projet qui a t abandonn depuis que Votre Majest ne veut plus d'autres
meubles que des prie-Dieu et des chapelets de ttes de mort.

-- A cette heure?

-- Dix heures sonnent  l'horloge du Louvre; ce n'est pas si tard, il me
semble.

-- Que verrai-je dans ces btiments?

-- Ah! dame! si je vous le dis, c'est le moyen que vous ne veniez pas.

-- C'est bien loin, duc.

-- Par les galeries, on y va en cinq minutes, sire.

-- D'pernon, d'pernon.

-- Eh bien, sire?

-- Si ce que tu veux me faire voir n'est pas trs curieux, prends garde.

-- Je vous rponds, sire, que ce sera curieux.

-- Allons donc, fit le roi en se soulevant avec un effort.

Le duc prit son manteau et prsenta au roi son pe; puis, prenant un
flambeau de cire, il se mit  prcder dans la galerie Sa Majest trs
chrtienne, qui le suivit d'un pas tranant.




XIII


LE DORTOIR

Quoiqu'il ne ft encore que dix heures, comme l'avait dit d'pernon, un
silence de mort envahissait dj le Louvre;  peine, tant le vent
soufflait avec rage, entendait-on le pas alourdi des sentinelles et le
grincement des ponts-levis.

En moins de cinq minutes, en effet, les deux promeneurs arrivrent aux
btiments de la rue de l'Astruce, qui avaient conserv ce nom, mme depuis
l'dification de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Le duc tira une clef de son aumnire, descendit quelques marches,
traversa une petite cour, ouvrit une porte cintre, enferme sous des
ronces jaunissantes, et dont le bas s'embarrassait encore dans de longues
herbes.

Il suivit pendant dix pas une route sombre, au bout de laquelle il se
trouva dans une cour intrieure que dominait  l'un de ses angles un
escalier de pierre.

Cet escalier aboutissait  une vaste chambre, ou plutt  un immense
corridor.

D'pernon avait aussi la clef de ce corridor.

Il en ouvrit doucement la porte, et fit remarquer  Henri l'trange
amnagement qui, cette porte ouverte, frappait tout d'abord les yeux.

Quarante-cinq lits le garnissaient: chacun de ces lits tait occup par un
dormeur.

Le roi regarda tous ces lits, tous ces dormeurs, puis se retournant du
ct du duc avec une curiosit inquite:

-- Eh bien! lui demanda-t-il, quels sont tous ces gens qui dorment?

-- Des gens qui dorment encore ce soir, mais qui ds demain ne dormiront
plus, qu' leur tour s'entend.

-- Et pourquoi ne dormiront-ils plus?

-- Pour que Votre Majest puisse dormir, elle.

-- Explique-toi; tous ces gens-l sont donc tes amis?

-- Choisis par moi, sire, tris comme le grain dans l'aire; des gardes
intrpides qui ne quitteront pas Votre Majest plus que son ombre, et qui,
gentilshommes tous, ayant le droit d'aller partout o Votre Majest ira,
ne laisseront personne approcher de vous  la longueur d'une pe.

-- C'est toi qui as invent cela, d'pernon?

-- Eh! mon Dieu, oui, moi tout seul, sire.

-- On en rira.

-- Non pas, on en aura peur.

-- Ils sont donc bien terribles, tes gentilshommes?

-- Sire, c'est une meute que vous lancerez sur tel gibier qu'il vous
plaira, et qui, ne connaissant que vous, n'ayant de relation qu'avec Votre
Majest, ne s'adresseront qu' vous pour avoir la lumire, la chaleur, la
vie.

-- Mais cela va me ruiner.

-- Est-ce qu'un roi se ruine jamais?

-- Je ne puis dj point payer les Suisses.

-- Regardez bien ces nouveaux venus, sire, et dites-moi s'ils vous
paraissent gens de grande dpense?

Le roi jeta un regard sur ce long dortoir qui prsentait un aspect assez
digne d'attention, mme pour un roi accoutum aux belles divisions
architecturales.

Cette salle longue tait coupe, dans toute sa longueur, par une cloison
sur laquelle le constructeur avait pris quarante-cinq alcves, places
comme autant de chapelles  ct les unes des autres, et donnant sur le
passage  l'une des extrmits duquel se tenaient le roi et d'pernon.

Une porte, perce dans chacune de ces alcves, donnait accs dans une
sorte de logement voisin.

Il rsultait de cette distribution ingnieuse que chaque gentilhomme avait
sa vie publique et sa vie prive.

Au public, il apparaissait par l'alcve.

En famille, il se cachait dans sa petite loge.

La porte de chacune de ces petites loges donnait sur un balcon, courant
dans toute la longueur du btiment.

Le roi ne comprit pas tout d'abord ces subtiles distinctions.

-- Pourquoi me les faites-vous voir tous ainsi dormant dans leurs lits?
demanda le roi.

-- Parce que, sire, j'ai pens qu'ainsi l'inspection serait plus facile 
faire pour Votre Majest; puis ces alcves, qui portent chacune un numro,
ont un avantage, c'est de transmettre ce numro  leur locataire: ainsi
chacun de ces locataires sera, selon le besoin, un homme ou un chiffre.

-- C'est assez bien imagin, dit le roi, surtout si nous seuls conservons
la clef de toute cette arithmtique. Mais les malheureux toufferont 
toujours vivre dans ce bouge.

-- Votre Majest va faire le tour avec moi si elle le dsire, et entrer
dans les loges de chacun d'eux.

-- Tudieu! quel garde-meubles tu viens de me faire, d'pernon! dit le roi,
jetant les yeux sur les chaises charges de la dfroque des dormeurs. Si
j'y renferme les loques de ces gaillards-l, Paris rira beaucoup.

-- Il est de fait, sire, rpondit le duc, que mes quarante-cinq ne sont
pas trs somptueusement vtus; mais, sire, s'ils eussent t tous ducs et
pairs...

-- Oui, je comprends, dit en souriant le roi, ils me coteraient plus cher
qu'ils ne vont me coter.

-- Eh bien, c'est cela mme, sire.

-- Combien me coteront-ils, voyons? Cela me dcidera peut-tre, car en
vrit, d'pernon, la mine n'est pas apptissante.

-- Sire, je sais bien qu'ils sont un peu maigris et hls par le soleil
qu'il fait dans nos provinces du sud, mais j'tais maigre et hl comme
eux lorsque je vins  Paris: ils engraisseront et blanchiront comme moi.

-- Hum! fit Henri, en jetant un regard oblique sur d'pernon.

Puis, aprs une pause:

-- Sais-tu qu'ils ronflent comme des chantres, tes gentilshommes? dit le
roi.

-- Sire, il ne faut pas les juger sur cet aperu, ils ont trs bien dn
ce soir, voyez-vous.

-- Tiens, en voici un qui rve tout haut, dit le roi en tendant l'oreille
avec curiosit.

-- Vraiment?

-- Oui, que dit-il donc? coute.

En effet, un des gentilshommes, la tte et les bras pendants hors du lit,
la bouche demi-close, soupirait quelques mots avec un mlancolique
sourire.

Le roi s'approcha de lui sur la pointe du pied.

-- Si vous tes une femme, disait-il, fuyez! fuyez!

-- Ah! ah! dit Henri, il est galant celui-l.

-- Qu'en dites-vous, sire?

-- Son visage me revient assez.

D'pernon approcha son flambeau.

-- Puis il a les mains blanches, et la barbe bien peigne. -- C'est le
sire Ernauton de Carmainges, un joli garon, et qui ira loin.

-- Il a laiss l-bas quelque amour bauch, pauvre diable!

-- Pour n'avoir plus d'autre amour que celui de son roi, sire; nous lui
tiendrons compte du sacrifice.

-- Oh! oh! voil une bizarre figure qui vient aprs ton sire... comment
donc l'appelles-tu dj?

-- Ernauton de Carmainges.

-- Ah! oui! peste! quelle chemise a le numro 34! on dirait d'un sac de
pnitent.

-- Celui-l c'est M. de Chalabre: s'il ruine Votre Majest, lui, ce ne
sera pas, je vous en rponds, sans s'enrichir un peu.

-- Et cet autre visage sombre, et qui n'a pas l'air de rver d'amour?

-- Quel numro, sire?

-- Numro 42.

-- Fine lame, coeur de bronze, homme de ressources, M. de Sainte-Maline,
sire.

-- Ah a! mais j'y rflchis; sais-tu que tu as eu l une ide, Lavalette?

-- Je le crois bien; jugez donc un peu, sire, quel effet vont produire ces
nouveaux chiens de garde, qui ne quitteront pas plus Votre Majest que
l'ombre le corps; ces molosses qu'on n'a jamais vus nulle part, et qui, 
la premire occasion, vont se montrer d'une faon qui nous fera honneur 
tous.

-- Oui, oui, tu as raison, c'est une ide. Mais attends donc.

-- Quoi?

-- Ils ne vont pas me suivre comme mon ombre dans cet quipage-l, je
prsume. Mon corps a bonne faon, et je ne veux pas que son ombre, ou
plutt que ses ombres le dshonorent.

-- Ah! nous en revenons, sire,  la question du chiffre.

-- Comptais-tu l'luder?

-- Non pas, au contraire, c'est en toutes choses la question fondamentale;
mais  l'endroit de ce chiffre, j'ai encore eu une ide.

-- D'pernon, d'pernon! dit le roi.

-- Que voulez-vous, sire, le dsir de plaire  Votre Majest double mon
imagination.

-- Allons, voyons, dis cette ide.

-- Eh bien, si cela dpendait de moi, chacun de ces gentilshommes
trouveraient demain matin, sur le tabouret qui porte ses guenilles, une
bourse de mille cus pour le paiement du premier semestre.

-- Mille cus pour le premier semestre, six mille livres par an? allons
donc! vous tes fou, duc; un rgiment tout entier ne coterait point cela.

-- Vous oubliez, sire, qu'ils sont destins  tre les ombres de Votre
Majest; et, vous l'avez dit vous-mme, vous dsirez que vos ombres soient
dcemment habilles. Chacun aura donc  prendre sur ses mille cus pour se
vtir et s'armer de manire  vous faire honneur; et sur le mot honneur,
laissez la longe un peu lche aux Gascons. Or, en mettant quinze cents
livres pour l'quipement, ce serait donc quatre mille cinq cents livres
pour la premire anne, trois mille pour la seconde et les autres.

-- C'est plus acceptable.

-- Et Votre Majest accepte?

-- Il n'y a qu'une difficult, duc. -- Laquelle?

-- Le manque d'argent.

-- Le manque d'argent?

-- Dame! tu dois savoir mieux que personne que ce n'est point une mauvaise
raison que je te donne l, toi qui n'as pas encore pu te faire payer ta
traite.

-- Sire, j'ai trouv un moyen.

-- De me faire avoir de l'argent?

-- Pour votre garde, oui, sire.

-- Quelque tour de pince-maille, pensa le roi en regardant d'pernon de
ct.

Puis tout haut:

-- Voyons ce moyen, dit-il.

-- On a enregistr, il y a eu six mois aujourd'hui mme, un dit sur les
droits de gibier et de poisson.

-- C'est possible.

-- Le paiement du premier semestre a donn soixante-cinq mille cus que le
trsorier de l'pargne a encaisss ce matin, lorsque je l'ai prvenu de
n'en rien faire, de sorte qu'au lieu de verser au trsor, il tient  la
disposition de Votre Majest l'argent de la taxe.

-- Je le destinais aux guerres.

-- Eh bien, justement, sire. La premire condition de la guerre, c'est
d'avoir des hommes; le premier intrt du royaume, c'est la dfense et la
sret du roi; en soldant la garde du roi, on remplit toutes ces
conditions.

-- La raison n'est pas mauvaise; mais,  ton compte, je ne vois que
quarante-cinq mille cus employs; il va donc m'en rester vingt mille pour
mes rgiments.

-- Pardon, sire, j'ai dispos, sauf le plaisir de Votre Majest, de ces
vingt mille cus.

-- Ah! tu en as dispos?

-- Oui, sire, ce sera un acompte sur ma traite.

-- J'en tais sr, dit le roi, tu me donnes une garde pour rentrer dans
ton argent.

-- Oh! par exemple, sire!

-- Mais pourquoi juste ce compte de quarante-cinq? demanda le roi, passant
 une autre ide.

-- Voil, sire. Le nombre trois est primordial et divin, de plus, il est
commode. Par exemple, quand un cavalier a trois chevaux, jamais il n'est 
pied: le second remplace le premier qui est las, et puis il en reste un
troisime pour suppler au second, en cas de blessure ou de maladie. Vous
aurez donc toujours trois fois quinze gentilshommes: quinze de service,
trente qui se reposeront. Chaque service durera douze heures; et pendant
ces douze heures vous en aurez toujours cinq  droite, cinq  gauche, deux
devant et trois derrire. Que l'on vienne un peu vous attaquer avec une
pareille garde.

-- Par la mordieu! c'est habilement combin, duc, et je te fais mon
compliment.

-- Regardez-les, sire; en vrit ils font bon effet.

-- Oui, habills ils ne seront pas mal.

-- Croyez-vous maintenant que j'aie le droit de parler des dangers qui
vous menacent, sire?

-- Je ne dis pas.

-- J'avais donc raison?

-- Soit.

-- Ce n'est pas M. de Joyeuse qui aurait eu cette ide-l.

-- D'pernon! d'pernon! il n'est point charitable de dire du mal des
absents.

-- Parfandious! vous dites bien du mal des prsents, sire.

-- Ah! Joyeuse m'accompagne toujours. Il tait avec moi  la Grve
aujourd'hui, lui, Joyeuse.

-- Eh bien! moi j'tais ici, sire, et Votre Majest voit que je ne perdais
pas mon temps.

-- Merci, Lavalette.

-- A propos, sire, fit d'pernon, aprs un silence d'un instant, j'avais
une chose  demander  Votre Majest.

-- Cela m'tonnait beaucoup, en effet, duc, que tu ne me demandasses rien.

-- Votre Majest est amre aujourd'hui, sire.

-- Eh! non, tu ne comprends pas, mon ami, dit le roi dont la raillerie
avait satisfait la vengeance, ou plutt tu me comprends mal: je disais
que, m'ayant rendu service, tu avais droit  me demander quelque chose;
demande donc.

-- C'est diffrent, sire. D'ailleurs, ce que je demande  Votre Majest,
c'est une charge.

-- Une charge! toi, colonel gnral de l'infanterie, tu veux encore une
charge; mais elle t'crasera.

-- Je suis fort comme Samson pour le service de Votre Majest; je
porterais le ciel et la terre.

-- Demande alors, dit le roi en soupirant.

-- Je dsire que Votre Majest me donne le commandement de ces quarante-
cinq gentilshommes.

-- Comment! dit le roi stupfait, tu veux marcher devant moi, derrire
moi? tu veux te dvouer  ce point, tu veux tre capitaine des gardes?

-- Non pas, non pas, sire.

-- A la bonne heure, que veux-tu donc alors? parle.

-- Je veux que ces gardes, mes compatriotes, comprennent mieux mon
commandement que celui de tout autre; mais je ne les prcderai ni ne les
suivrai: j'aurai un second moi-mme.

-- Il y a encore quelque chose l-dessous, pensa Henri en secouant la
tte; ce diable d'homme donne toujours pour avoir.

Puis tout haut:

-- Eh bien, soit, tu auras ton commandement.

-- Secret?

-- Oui. Mais qui donc sera officiellement le chef de mes quarante-cinq?

-- Le petit Loignac.

-- Ah! tant mieux.

-- Il agre  Votre Majest?

-- Parfaitement.

-- Est-ce arrt ainsi, sire?

-- Oui, mais....

-- Mais?

-- Quel rle joue-t-il prs de toi, ce Loignac?

-- Il est mon d'pernon, sire.

-- Il te cote cher alors, grommela le roi.

-- Votre Majest dit?

-- Je dis que j'accepte.

-- Sire, je vais chez le trsorier de l'pargne chercher les quarante-cinq
bourses.

-- Ce soir?

-- Ne faut-il pas que nos hommes les trouvent demain sur leurs chaises.

-- C'est juste. Va; moi, je rentre chez moi.

-- Content, sire?

-- Assez.

-- Bien gard dans tous les cas.

-- Oui, par des gens qui dorment les poings ferms.

-- Ils veilleront demain, sire.

D'pernon reconduisit Henri jusqu' la porte de la galerie et le quitta en
se disant:

-- Si je ne suis pas roi, j'ai des gardes comme un roi, et qui ne me
cotent rien, parfandious!




XIV

L'OMBRE DE CHICOT


Le roi, nous l'avons dit il n'y a qu'un instant, n'avait jamais de
dceptions sur le compte de ses amis. Il connaissait leurs dfauts et
leurs qualits, et il lisait, roi de la terre, aussi exactement au plus
profond de leur coeur que pouvait le faire le roi du ciel.

Il avait compris tout de suite o voulait en venir d'pernon; mais comme
il s'attendait  ne rien recevoir en change de ce qu'il donnerait, et
qu'il recevait quarante-cinq estafiers en change de soixante-cinq mille
cus, l'ide du Gascon lui parut une trouvaille.

Et puis c'tait une nouveaut. Un pauvre roi de France n'est pas toujours
grassement fourni de cette marchandise si rare mme pour des sujets, le
roi Henri III surtout qui, lorsqu'il avait fait ses processions, peign
ses chiens, align ses ttes de mort et pouss sa quantit voulue de
soupirs, n'avait plus rien  faire.

La garde institue par d'pernon plut donc au roi, surtout parce qu'on en
parlerait, et qu'il pourrait en consquence lire sur les physionomies
autre chose que ce qu'il y voyait tous les jours depuis qu'il tait revenu
de Pologne.

Peu  peu et  mesure qu'il se rapprochait de sa chambre o l'attendait
l'huissier, assez intrigu de cette excursion nocturne et insolite, Henri
se dveloppait  lui-mme les avantages de l'institution des quarante-
cinq, et, comme tous les esprits faibles ou affaiblis, il entrevoyait,
s'claircissant, les ides que d'pernon avait mises en lumire dans la
conversation qu'il venait d'avoir avec lui.

-- Au fait, pensa le roi, ces gens-l seront sans doute fort braves: il y
en aura, Dieu merci! pour tout le monde... et puis, c'est beau, un cortge
de quarante-cinq pes toujours prtes  sortir du fourreau!

Ce dernier chanon de sa pense se soudant au souvenir de ces autres pes
si dvoues qu'il regrettait si amrement tout haut et plus amrement
encore tout bas, amena Henri  une tristesse profonde dans laquelle il
tombait si souvent  l'poque o nous sommes parvenus, qu'on et pu dire
que c'tait son tat habituel. Les temps si durs, les hommes si mchants,
les couronnes si chancelantes au front des rois, lui imprimrent une
seconde fois cet immense besoin de mourir ou de s'gayer, pour sortir un
instant de cette maladie que dj,  cette poque, les Anglais, nos
matres en mlancolie, avaient baptise du nom de _spleen_.

Il chercha des yeux Joyeuse, puis ne l'apercevant nulle part, il le
demanda.

-- M. le duc n'est point encore revenu, dit l'huissier.

-- C'est bien. Appelez mes valets de chambre, et retirez-vous.

-- Sire, la chambre de Votre Majest est prte, et Sa Majest la reine a
fait demander les ordres du roi.

Henri fit la sourde oreille.

-- Doit-on faire dire  Sa Majest, hasarda l'huissier, de mettre le
chevet?

-- Non pas, dit Henri, non pas. J'ai mes dvotions, j'ai mes travaux; et
puis je suis souffrant, je dormirai seul.

L'huissier s'inclina.

-- A propos, dit Henri le rappelant, portez  la reine ces confitures
d'Orient qui font dormir.

Et il remit son drageoir  l'huissier.

Le roi entra dans sa chambre, que les valets avaient en effet prpare.

Une fois l, Henri jeta un coup d'oeil sur tous les accessoires si
recherchs, si minutieux de ces toilettes extravagantes qu'il faisait
nagure pour tre le plus bel homme de la chrtient, ne pouvant pas en
tre le plus grand roi.

Mais rien ne lui parlait plus en faveur de ce travail forc, auquel
autrefois il s'assujettissait si bravement. Tout ce qu'il y avait
autrefois de la femme dans cette organisation hermaphrodite avait disparu.
Henri tait comme ces vieilles coquettes qui ont chang leur miroir contre
un livre de messe: il avait presque horreur des objets qu'il avait le plus
chris.

Gants parfums et onctueux, masques de toile fine imprgns de ptes,
combinaisons chimiques pour friser les cheveux, noircir la barbe, rougir
l'oreille et faire briller les yeux, il ngligea tout cela encore comme il
le faisait dj depuis longtemps.

-- Mon lit, dit-il avec un soupir.

Deux serviteurs le dshabillrent, lui passrent un caleon de fine laine
de Frise, et, le soulevant avec prcaution, ils le glissrent entre ses
draps.

-- Le lecteur de Sa Majest! cria une voix.

Car Henri, l'homme aux longues et cruelles insomnies, se faisait
quelquefois endormir avec une lecture, et encore fallait-il maintenant du
polonais pour accomplir le miracle, tandis qu'autrefois, c'est--dire
primitivement, le franais lui suffisait.

-- Non, personne, dit Henri, ou qu'il lise des prires chez lui  mon
intention. Seulement, si M. de Joyeuse rentre, amenez-le-moi.

-- Mais s'il rentre tard, sire?

-- Hlas! dit Henri, il rentre toujours tard; mais  quelque heure qu'il
rentre, vous entendez, amenez-le.

Les serviteurs teignirent les cires, allumrent prs du feu une lampe
d'essences qui donnaient des flammes ples et bleutres, sorte de
rcration fantasmagorique dont le roi se montrait fort pris depuis le
retour de ses ides spulcrales, puis ils quittrent sur la pointe des
pieds sa chambre silencieuse.

Henri, brave en face d'un danger vritable, avait toutes les craintes,
toutes les faiblesses des enfants et des femmes. Il craignait les
apparitions, il avait peur des fantmes, et cependant ce sentiment
l'occupait. Ayant peur, il s'ennuyait moins. Semblable en cela  ce
prisonnier qui, ennuy de l'oisivet d'une longue dtention, rpondait 
ceux qui lui annonaient qu'il allait subir la question:

-- Bon, cela me fera toujours passer un instant.

Cependant, tout en suivant les reflets de sa lampe sur la muraille, tout
en sondant du regard les angles les plus obscurs de la chambre, tout en
essayant de saisir les moindres bruits qui eussent pu dnoncer la
mystrieuse entre d'une ombre, les yeux de Henri, fatigus du spectacle
de la journe et de la course du soir, se voilrent, et bientt il
s'endormit ou plutt s'engourdit dans ce calme et cette solitude.

Mais les repos de Henri n'taient pas longs. Min par cette fivre sourde
qui usait la vie en lui pendant le sommeil comme pendant la veille, il
crut entendre du bruit dans sa chambre et se rveilla.

-- Joyeuse, demanda-t-il, est-ce toi?

Personne ne rpondit.

Les flammes de la lampe bleue s'taient affaiblies; elles ne renvoyaient
plus au plafond de chne sculpt qu'un cercle blafard qui verdissait l'or
des caissons.

-- Seul! seul encore, murmura le roi. Ah! le prophte a raison: Majest
devrait toujours soupirer. Il et mieux fait de dire: Elle soupire
toujours.

Puis, aprs une pause d'un instant:

-- Mon Dieu! marmotta-t-il en forme de prire, donnez-moi la force d'tre
toujours seul pendant ma vie, comme seul je serai aprs ma mort!

-- Eh! eh! seul aprs ta mort, ce n'est pas sr, rpondit une voix
stridente qui vibra comme une percussion mtallique  quelques pas du lit;
et les vers, pour qui les prends-tu?

Le roi, effar, se souleva sur son sant, interrogeant avec anxit chaque
meuble de la chambre.

-- Oh! je connais cette voix, murmura-t-il.

-- C'est heureux, rpliqua la voix.

Une sueur froide passa sur le front du roi.

-- On dirait la voix de Chicot, soupira-t-il.

-- Tu brles, Henri, tu brles, rpondit la voix.

Alors Henri, jetant une jambe hors du lit, aperut  quelque distance de
la chemine, dans ce mme fauteuil qu'il avait dsign une heure
auparavant  d'pernon, une tte sur laquelle le feu attachait un de ces
reflets fauves qui seuls, dans les fonds de Rembrandt, illuminent un
personnage qu'au premier coup d'oeil on a peine  apercevoir.

Ce reflet descendait sur le bras du fauteuil o tait appuy le bras du
personnage, puis sur son genou osseux et saillant, puis sur un cou-de-pied
formant angle droit avec une jambe nerveuse, maigre et longue outre
mesure.

-- Que Dieu me protge! s'cria Henri, c'est l'ombre de Chicot!

-- Ah! mon pauvre Henriquet, dit la voix, tu es donc toujours aussi niais?

-- Qu'est-ce  dire?

-- Les ombres ne parlent pas, imbcile, puisqu'elles n'ont pas de corps,
et par consquent pas de langue, reprit la figure assise dans le fauteuil.

-- Tu es bien Chicot, alors? s'cria le roi ivre de joie.

-- Je ne veux rien dcider  cet gard; nous verrons plus tard ce que je
suis, nous verrons.

-- Comment, tu n'es donc pas mort, mon pauvre Chicot?

-- Allons, bon! voil que tu cries comme un aigle; si fait, au contraire,
je suis mort, cent fois mort.

-- Chicot, mon seul ami!

-- Au moins tu as cet avantage sur moi, de dire toujours la mme chose. Tu
n'es pas chang, peste!

-- Mais toi, toi, dit tristement le roi, es-tu chang, Chicot?

-- Je l'espre bien.

-- Chicot, mon ami, dit le roi en posant ses deux pieds sur le parquet,
pourquoi m'as-tu quitt, dis?

-- Parce que je suis mort.

-- Mais tu disais tout  l'heure que tu ne l'tais pas?

-- Et je le rpte.

-- Que veut dire cette contradiction?

-- Cette contradiction veut dire, Henri, que je suis mort pour les uns et
vivant pour les autres.

-- Et pour moi, qu'es-tu?

-- Pour toi je suis mort.

-- Pourquoi mort pour moi?

-- C'est facile  comprendre: coute bien.

-- Oui.

-- Tu n'es pas matre chez toi.

-- Comment!

-- Tu ne peux rien pour ceux qui te servent.

-- Mons Chicot!

-- Ne nous fchons pas, ou je me fche.

-- Oui, tu as raison, dit le roi tremblant que l'ombre de Chicot ne
s'vanout; parle, mon ami, parle.

-- Eh bien donc, j'avais une petite affaire  vider avec M. de Mayenne, tu
te le rappelles?

-- Parfaitement.

-- Je la vide: bien; je rosse ce capitaine sans pareil; trs bien; il me
fait chercher pour me pendre, et toi, sur qui je comptais pour me dfendre
contre ce hros, tu m'abandonnes; au lieu de l'achever, tu te raccommodes
avec lui. Qu'ai-je fait alors? je me suis dclar mort et enterr par
l'intermdiaire de mon ami Gorenflot; de sorte que depuis ce temps M. de
Mayenne, qui me cherchait, ne me cherche plus.

-- Affreux courage que tu as eu l, Chicot! ne savais-tu pas la douleur
que me causerait ta mort, dis?

-- Oui, c'est courageux, mais ce n'est pas affreux du tout. Je n'ai jamais
vcu si tranquille que depuis que tout le monde est persuad que je ne vis
plus.

-- Chicot! Chicot! mon ami, s'cria le roi, tu m'pouvantes, ma tte se
perd.

-- Ah bah! c'est d'aujourd'hui que tu t'aperois de cela, toi?

Je ne sais que croire.

-- Dame! il faut pourtant t'arrter  quelque chose: que crois-tu, voyons?

-- Eh bien! je crois que tu es mort et que tu reviens.

-- Alors je mens: tu es poli.

-- Tu me caches une partie de la vrit, du moins; mais tout  l'heure,
comme les spectres de l'antiquit, tu vas me dire des choses terribles.

-- Ah! quant  cela, je ne dis pas non. Apprte-toi donc, pauvre roi!

-- Oui, oui, continua Henri, avoue que tu es une ombre suscite par le
Seigneur.

-- J'avouerai tout ce que tu voudras.

-- Sans cela, enfin, comment serais-tu venu ici par ces corridors gards?
comment te trouverais-tu l, dans ma chambre, prs de moi? Le premier venu
entre donc au Louvre, maintenant? c'est donc comme cela qu'on garde le
roi?

Et Henri, s'abandonnant tout entier  la terreur imaginaire qui venait de
le saisir, se rejeta dans son lit, prt  se couvrir la tte avec ses
draps.

-- L, l, l, dit Chicot avec un accent qui cachait quelque piti et
beaucoup de sympathie, l, ne t'chauffe pas, tu n'as qu' me toucher pour
te convaincre.

-- Tu n'es donc pas un messager de vengeance?

-- Ventre de biche! est-ce que j'ai des cornes comme Satan ou une pe
flamboyante comme l'archange Michel?

-- Alors, comment es-tu entr?

-- Tu y reviens?

-- Sans doute.

-- Eh bien, comprends donc que j'ai toujours ma clef, celle que tu me
donnas et que je me pendis au cou pour faire enrager les gentilshommes de
ta chambre, qui n'avaient que le droit de se la pendre au derrire; eh
bien! avec cette clef on entre, et je suis entr.

-- Par la porte secrte, alors?

-- Eh! sans doute.

-- Mais pourquoi es-tu entr aujourd'hui plutt qu'hier?

-- Ah! c'est vrai, voil la question; eh bien! tu vas le savoir.

Henri abaissa ses draps, et avec le mme accent de navet qu'eut pris un
enfant:

-- Ne me dis rien de dsagrable, Chicot, reprit-il, je t'en prie; oh! si
tu savais quel plaisir me fait prouver ta voix!

-- Moi, je te dirai la vrit, voil tout: tant pis si la vrit est
dsagrable.

-- Ce n'est pas srieux, n'est-ce pas, dit le roi, ta crainte de M. de
Mayenne?

-- C'est trs srieux, au contraire. Tu comprends: M. de Mayenne m'a fait
donner cinquante coups de bton, j'ai pris ma belle et lui ai donn cent
coups de fourreau d'pe: suppose que deux coups de fourreau d'pe valent
un coup de bton, et nous sommes manche  manche; gare la belle! suppose
qu'un coup de fourreau d'pe vaille un coup de bton, ce peut tre l'avis
de M. de Mayenne; alors il me redoit cinquante coups de bton ou de
fourreau d'pe: or, je ne crains rien tant que les dbiteurs de ce genre,
et je ne fusse pas mme venu ici, quelque besoin que tu eusses de moi, si
je n'eusses pas su M. de Mayenne  Soissons.

-- Eh bien! Chicot, cela tant, puisque c'est pour moi que tu es revenu,
je te prends sous ma protection, et je veux....

-- Que veux-tu? prends garde, Henriquet, toutes les fois que tu prononces
les mots: je veux, tu es prt  dire quelque sottise.

-- Je veux que tu ressuscites, que tu sortes en plein jour.

-- L! je le disais bien.

-- Je te dfendrai.

-- Bon.

-- Chicot, je t'engage ma parole royale.

-- Bast! j'ai mieux que cela.

-- Qu'as-tu?

-- J'ai mon trou, et j'y reste.

-- Je te dfendrai, te dis-je! s'cria nergiquement le roi en se dressant
sur la marche de son lit.

-- Henri, dit Chicot, tu vas t'enrhumer; recouche-toi, je t'en supplie.

-- Tu as raison; mais c'est qu'aussi tu m'exaspres, dit le roi en se
rengainant entre ses draps. Comment, quand moi, Henri de Valois, roi de
France, je me trouve assez de Suisses, d'cossais, de gardes franaises et
de gentilshommes pour ma dfense, monsieur Chicot ne se trouve point
content et en sret?

-- coute, voyons: comment as tu dit cela? Tu as les Suisses....

-- Oui, commands par Tocquenot. -- Bien. Tu as les cossais....

-- Oui, commands par Larchant.

-- Trs bien. Tu as les gardes franaises....

-- Commands par Crillon.

-- A merveille. Et puis aprs?

-- Et puis aprs? Je ne sais si je devrais te dire cela.

-- Ne le dis pas: qui te le demande?

-- Et puis aprs, une nouveaut, Chicot.

-- Une nouveaut?

-- Oui, figure-toi quarante-cinq braves gentilshommes.

-- Quarante-cinq! comment dis-tu cela?

-- Quarante-cinq gentilshommes.

-- O les as-tu trouvs? ce n'est pas  Paris, en tout cas?

-- Non, mais ils y sont arrivs aujourd'hui,  Paris.

-- Oui-d! oui-d! dit Chicot, illumin d'une ide subite; je les connais
tes gentilshommes.

-- Vraiment!

-- Quarante-cinq gueux auxquels il ne manque que la besace.

-- Je ne dis pas.

-- Des figures  mourir de rire!

-- Chicot, il y a parmi eux des hommes superbes.

-- Des Gascons enfin, comme le colonel gnral de ton infanterie.

-- Et comme toi, Chicot.

-- Oh! mais moi, Henri, c'est bien diffrent; je ne suis plus Gascon
depuis que j'ai quitt la Gascogne.

-- Tandis qu'eux?...

-- C'est tout le contraire: ils n'taient pas Gascons en Gascogne, et ils
sont doubles Gascons ici.

-- N'importe, j'ai quarante-cinq redoutables pes.

-- Commandes par cette quarante-sixime redoutable pe qu'on appelle
d'pernon?

-- Pas prcisment.

-- Et par qui?

-- Par Loignac.

-- Peuh!

-- Ne vas-tu pas dprcier Loignac  prsent?

-- Je m'en garderais fort, c'est mon cousin au vingt-septime degr.

-- Vous tes tous parents, vous autres Gascons.

-- C'est tout le contraire de vous autres Valois, qui ne l'tes jamais.

-- Enfin, rpondras-tu?

-- A quoi?

-- A mes quarante-cinq.

-- Et c'est avec cela que tu comptes te dfendre?

-- Oui, par la mordieu! oui, s'cria Henri irrit.

Chicot, ou son ombre, car n'tant pas mieux renseign que le roi l-
dessus, nous sommes oblig de laisser nos lecteurs dans le doute; Chicot,
disons-nous, se laissa glisser dans le fauteuil, tout en appuyant ses
talons au rebord de ce mme fauteuil, de sorte que ses genoux formaient le
sommet d'un angle plus lev que sa tte.

-- Eh bien, moi, dit-il, j'ai plus de troupes que toi.

-- Des troupes? tu as des troupes? -- Tiens! pourquoi pas?

-- Et quelles troupes?

-- Tu vas voir. J'ai d'abord toute l'arme que MM. de Guise se font en
Lorraine.

-- Es-tu fou?

-- Non pas, une vraie arme, six mille hommes au moins.

-- Mais  quel propos, voyons, toi qui as si peur de M. de Mayenne, irais-
tu te faire dfendre prcisment par les soldats de M. de Guise?

-- Parce que je suis mort.

-- Encore cette plaisanterie!

-- Or, c'tait  Chicot que M. de Mayenne en voulait. J'ai donc profit de
cette mort pour changer de corps, de nom et de position sociale.

-- Alors tu n'es plus Chicot? dit le roi.

-- Non.

-- Qu'es-tu donc?

-- Je suis Robert Briquet, ancien ngociant et ligueur.

-- Toi, ligueur, Chicot?

-- Enrag; ce qui fait, vois-tu, qu' la condition de ne pas voir de trop
prs M. de Mayenne, j'ai pour ma dfense personnelle,  moi Briquet,
membre de la sainte Union, d'abord l'arme des Lorrains, ci, six mille
hommes; retiens bien les chiffres.

-- J'y suis.

-- Ensuite cent mille Parisiens  peu prs.

-- Fameux soldats!

-- Assez fameux pour te gner fort, mon prince. Donc, cent mille et six
mille, cent six mille; ensuite le parlement, le pape, les Espagnols, M. le
cardinal de Bourbon, les Flamands, Henri de Navarre, le duc d'Anjou.

-- Commences-tu  puiser la liste? dit Henri impatient.

-- Allons donc! il me reste encore trois sortes de gens.

-- Dis.

-- Lesquels t'en veulent beaucoup.

-- Dis.

-- Les catholiques d'abord.

-- Ah! oui, parce que je n'ai extermin qu'aux trois quarts les huguenots.

-- Puis les huguenots, parce que tu les as aux trois quarts extermins.

-- Ah! oui; et les troisimes? -- Que dis-tu des politiques, Henri?

-- Ah! oui, ceux qui ne veulent ni de moi, ni de mon frre, ni de M. de
Guise.

-- Mais qui veulent bien de ton beau-frre de Navarre.

-- Pourvu qu'il abjure.

-- Belle affaire! et comme la chose l'embarrasse, n'est-ce pas?

-- Ah a! mais les gens dont tu me parles l....

-- Eh bien?

-- C'est toute la France.

-- Justement: voil mes troupes,  moi, qui suis ligueur. Allons, allons!
additionne et compare.

-- Nous plaisantons, n'est-ce pas, Chicot? dit Henri, sentant certains
frissonnements courir dans ses veines.

-- Avec cela que c'est l'heure de plaisanter, quand tu es seul contre tout
le monde, mon pauvre Henriquet!

Henri prit un air de dignit tout  fait royal.

-- Seul je suis, dit-il; mais seul aussi je commande. Tu me fais voir une
arme, trs bien. Maintenant montre-moi un chef. Oh! tu vas me dsigner M.
de Guise; ne vois-tu pas que je le tiens  Nancy? M. de Mayenne? tu avoues
toi-mme qu'il est  Soissons; le duc d'Anjou? tu sais qu'il est 
Bruxelles; le roi de Navarre? il est  Pau; tandis que moi, je suis seul,
c'est vrai, mais libre chez moi et voyant venir l'ennemi comme, du milieu
d'une plaine, le chasseur voit sortir des bois environnants son gibier,
poil ou plume.

Chicot se gratta le nez. Le roi le crut vaincu.

-- Qu'as-tu  rpondre  cela? demanda Henri.

-- Que tu es toujours loquent, Henri; il te reste la langue: c'est en
vrit plus que je ne croyais, et je t'en fais mon bien sincre
compliment; mais je n'attaquerai qu'une chose dans ton discours.

-- Laquelle?

-- Oh! mon Dieu, rien, presque rien, une figure de rhtorique;
j'attaquerai ta comparaison.

-- En quoi?

-- En ce que tu prtends que tu es le chasseur attendant le gibier 
l'afft, tandis que je dis, moi, que tu es au contraire le gibier que le
chasseur traque jusque dans son gte.

-- Chicot!

-- Voyons, l'homme  l'embuscade, qui as-tu vu venir? dis.

-- Personne, pardieu!

-- Il est venu quelqu'un cependant.

-- Parmi ceux que je t'ai cits?

-- Non, pas prcisment, mais  peu prs.

-- Et qui est venu?

-- Une femme.

-- Ma soeur, Margot?

-- Non, la duchesse de Montpensier.

-- Elle!  Paris?

-- Eh! mon Dieu, oui.

-- Eh bien! quand cela serait, depuis quand ai-je peur des femmes?

-- C'est vrai, on ne doit avoir peur que des hommes. Attends un peu alors.
Elle vient en avant-coureur, entends-tu? elle vient annoncer l'arrive de
son frre.

-- L'arrive de M. de Guise?

-- Oui.

-- Et tu crois que cela m'embarrasse?

-- Oh! toi, tu n'es embarrass de rien.

-- Passe-moi l'encre et le papier.

-- Pourquoi faire? pour signer l'ordre  M. de Guise de rester  Nancy?

-- Justement. L'ide est bonne, puisqu'elle t'est venue en mme temps qu'
moi.

-- Excrable! au contraire.

-- Pourquoi?

-- Il n'aura pas plus tt reu cet ordre-l qu'il devinera que sa prsence
est urgente  Paris, et qu'il accourra.

Le roi sentit la colre lui monter au front. Il regarda Chicot de travers.

-- Si vous n'tes revenu que pour me faire des communications comme celle-
l, vous pouviez bien vous tenir o vous tiez.

-- Que veux-tu, Henri, les fantmes ne sont pas flatteurs.

-- Tu avoues donc que tu es un fantme?

-- Je ne l'ai jamais ni.

-- Chicot!

-- Allons! ne te fche pas, car de myope que tu es, tu deviendrais
aveugle. Voyons, ne m'as-tu pas dit que tu retenais ton frre en Flandre?

-- Oui, certes, et c'est d'une bonne politique, je le maintiens.

-- Maintenant, coute, ne nous fchons pas. Dans quel but penses-tu que M.
de Guise reste  Nancy?

-- Pour y organiser une arme.

-- Bien! du calme... A quoi destine-t-il cette arme?

-- Ah! Chicot, vous me fatiguez avec toutes ces questions.

-- Fatigue-toi, fatigue-toi, Henri! tu t'en reposeras mieux plus tard:
c'est moi qui te le promets. Nous disions donc qu'il destine cette arme?

-- A combattre les huguenots du nord.

-- Ou plutt  contrarier ton frre d'Anjou, qui s'est fait nommer duc de
Brabant, qui tche de se btir un petit trne en Flandre, et qui te
demande constamment des secours pour arriver  ce but.

-- Secours que je lui promets toujours et que je ne lui enverrai jamais,
bien entendu.

-- A la grande joie de M. le duc de Guise. Eh bien! Henri, un conseil?

-- Lequel?

-- Si tu feignais une bonne fois d'envoyer ces secours promis, si ce
secours s'avanait vers Bruxelles, ne dt-il aller qu' moiti chemin?

-- Ah! oui! s'cria Henri, je comprends; M. de Guise ne bougerait pas de
la frontire.

-- Et la promesse que nous a faite madame de Montpensier,  nous autres
ligueurs, que M. de Guise serait  Paris avant huit jours?

-- Cette promesse tomberait  l'eau.

-- C'est toi qui l'as dit, mon matre, fit Chicot en prenant toutes ses
aises. Voyons, que penses-tu du conseil, Henri?

-- Je le crois bon... cependant....

-- Quoi encore?

-- Tandis que ces deux messieurs seront occups l'un de l'autre, l-bas,
au nord....

-- Ah! oui, le midi, n'est-ce pas? tu as raison, Henri, c'est du midi que
viennent les orages.

-- Pendant ce temps-l, mon troisime flau ne se mettra-t-il pas en
branle? Tu sais ce qu'il fait, le Barnais?

-- Non, le diable m'emporte!

-- Il rclame.

-- Quoi?

-- Les villes qui forment la dot de sa femme.

-- Bah! voyez-vous l'insolent,  qui l'honneur d'tre alli  la maison de
France ne suffit pas, et qui se permet de rclamer ce qui lui appartient!

-- Cahors, par exemple, comme si c'tait d'un bon politique d'abandonner
une pareille ville  un ennemi.

-- Non, en effet, ce ne serait pas d'un bon politique; mais ce serait d'un
honnte homme, par exemple.

-- Monsieur Chicot!

-- Prenons que je n'ai rien dit; tu sais que je ne me mle pas de tes
affaires de famille.

-- Mais cela ne m'inquite pas: j'ai mon ide.

-- Bon!

-- Revenons donc au plus press.

-- A la Flandre?

-- J'y vais donc envoyer quelqu'un, en Flandre,  mon frre... Mais qui
enverrai-je?  qui puis-je me fier, mon Dieu! pour une mission de cette
importance?

-- Dame!...

-- Ah! j'y songe.

-- Moi aussi.

-- Vas-y, toi, Chicot.

-- Que j'aille en Flandre, moi?

-- Pourquoi pas?

-- Un mort aller en Flandre! allons donc!

-- Puisque tu n'es plus Chicot, puisque tu es Robert Briquet.

-- Bon! un bourgeois, un ligueur, un ami de M. de Guise, faisant les
fonctions d'ambassadeur prs de M. le duc d'Anjou.

-- C'est--dire que tu refuses?

-- Pardieu!

-- Que tu me dsobis?

-- Moi, te dsobir! Est-ce que je te dois obissance?

-- Tu ne me dois pas obissance, malheureux?

-- M'as-tu jamais rien donn qui m'engage avec toi? Le peu que j'ai me
vient d'hritage. Je suis gueux et obscur. Fais-moi duc et pair, rige en
marquisat ma terre de la Chicoterie; dote-moi de cinq cent mille cus, et
alors nous causerons ambassade.

Henri allait rpondre et trouver une de ces bonnes raisons comme en
trouvent toujours les rois quand on leur fait de semblables reproches,
lorsqu'on entendit grincer sur sa tringle la massive portire de velours.

-- M. le duc de Joyeuse! dit la voix de l'huissier.

-- Eh! ventre de biche! voil ton affaire! s'cria Chicot. Trouve-moi un
ambassadeur pour te reprsenter mieux que ne le fera messire Anne, je t'en
dfie!

-- Au fait, murmura Henri, dcidment ce diable d'homme est de meilleur
conseil que ne l'a jamais t aucun de mes ministres.

-- Ah! tu en conviens donc? dit Chicot.

Et il se renfona dans son fauteuil en prenant la forme d'une boule, de
sorte que le plus habile marin du royaume, accoutum  distinguer le
moindre point des lignes de l'horizon, n'et pu distinguer une saillie au-
del des sculptures du grand fauteuil dans lequel il tait enseveli.

M. de Joyeuse avait beau tre grand-amiral de France, il n'y voyait pas
plus qu'un autre.

Le roi poussa un cri de joie en apercevant son jeune favori, et lui tendit
la main.

-- Assieds-toi, Joyeuse, mon enfant, lui dit-il. Mon Dieu! que tu viens
tard.

-- Sire, rpondit Joyeuse, Votre Majest est bien obligeante de s'en
apercevoir.

Et le duc, s'approchant de l'estrade du lit, s'assit sur les coussins
fleurdeliss pars  cet effet sur les marches de cette estrade.




XV

DE LA DIFFICULT QU'A UN ROI DE TROUVER DE BONS AMBASSADEURS


Chicot, toujours invisible dans son fauteuil; Joyeuse,  demi couch sur
les coussins; Henri, moelleusement pelotonn dans son lit, la conversation
commena.

-- Eh bien! Joyeuse, demanda Henri, avez-vous bien vagabond par la ville?

-- Mais oui, sire, fort bien; merci, rpondit nonchalamment le duc.

-- Comme vous avez disparu vite l-bas  la Grve?

-- coutez, sire, franchement c'tait peu rcratif; et puis je n'aime pas
 voir souffrir les hommes.

-- Coeur misricordieux!

-Non, coeur goste... la souffrance d'autrui me prend sur les nerfs.

-- Tu sais ce qui s'est pass?

-- O cela, sire?

-- En Grve.

-- Ma foi, non.

-- Salcde a ni.

-- Ah!

-- Vous prenez cela bien indiffremment, Joyeuse.

-- Moi?

-- Oui.

-- Je vous avoue, sire, que je n'ajoutais pas grande importance  ce qu'il
pouvait dire; d'ailleurs, j'tais sr qu'il nierait.

-- Mais puisqu'il a avou.

-- Raison de plus. Les premiers aveux ont mis les Guises sur leur garde;
ils ont travaill pendant que Votre Majest restait tranquille: c'tait
forc, cela.

-- Comment! tu prvois de pareilles choses, et tu ne me les dis pas?

-- Est-ce que je suis ministre, moi, pour parler politique?

-- Laissons cela, Joyeuse.

-- Sire....

-- J'aurais besoin de ton frre.

-- Mon frre comme moi, sire, est tout au service de Votre Majest.

-- Je puis donc compter sur lui?

-- Sans doute.

-- Eh bien! je veux le charger d'une petite mission.

-- Hors de Paris?

-- Oui.

-- En ce cas, impossible, sire.

-- Comment cela?

-- Du Bouchage ne peut se dplacer en ce moment.

Henri se souleva sur son coude et regarda Joyeuse en ouvrant de grands
yeux.

-- Qu'est-ce  dire? fit-il.

Joyeuse supporta le regard interrogateur du roi avec la plus grande
srnit.

-- Sire, dit-il, c'est la chose du monde la plus facile  comprendre. Du
Bouchage est amoureux, seulement il avait mal entam les ngociations
amoureuses; il faisait fausse route, de sorte que le pauvre enfant
maigrissait, maigrissait....

-- En effet, dit le roi, je l'ai remarqu.

-- Et devenait sombre, sombre, mordieu! comme s'il et vcu  la cour de
Votre Majest.

Un certain grognement, parti du coin de la chemine, interrompit Joyeuse
qui regarda tout tonn autour de lui.

-- Ne fais pas attention, Anne, dit Henri en riant, c'est quelque chien
qui rve sur un fauteuil. Tu disais donc, mon ami, que ce pauvre du
Bouchage devenait triste.

-- Oui, sire, triste comme la mort: il parat qu'il a rencontr de par le
monde une femme d'humeur funbre; c'est terrible, ces rencontres-l.
Toutefois, avec ce genre de caractre, on russit tout aussi bien qu'avec
les femmes rieuses; le tout est de savoir s'y prendre.

-- Ah! tu n'aurais pas t embarrass, toi, libertin!

-- Allons! voil que vous m'appelez libertin parce que j'aime les femmes.

Henri poussa un soupir.

-- Tu dis donc que cette femme est d'un caractre funbre?

-- A ce que prtend du Bouchage, au moins: je ne la connais pas.

-- Et malgr cette tristesse, tu russirais, toi?

-- Parbleu! il ne s'agit que d'oprer par les contrastes; je ne connais de
difficults srieuses qu'avec les femmes d'un temprament mitoyen: celles-
l exigent, de la part de l'assigeant, un mlange de grces et de
svrit que peu de personnes russissent  combiner. Du Bouchage est donc
tomb sur une femme sombre, et il a un amour noir.

-- Pauvre garon! dit le roi.

-- Vous comprenez, sire, continua Joyeuse, qu'il ne m'a pas eu plus tt
fait sa confidence que je me suis occup de le gurir.

-- De sorte que....

-- De sorte qu' l'heure qu'il est, la cure commence.

-- Il est dj moins amoureux?

-- Non pas, sire; mais il a espoir que la femme devienne plus amoureuse,
ce qui est une faon plus agrable de gurir les gens que de leur ter
leur amour: donc,  partir de ce soir, au lieu de soupirer  l'unisson de
la dame, il va l'gayer par tous les moyens possibles; ce soir, par
exemple, j'envoie  sa matresse une trentaine de musiciens d'Italie qui
vont faire rage sous son balcon.

-- Fi! dit le roi, c'est commun.

-- Comment! c'est commun! trente musiciens qui n'ont pas leurs pareils
dans le monde entier!

-- Ah! ma foi, du diable si, quand j'tais amoureux de madame de Cond, on
m'et distrait avec de la musique.

-- Oui, mais vous tiez amoureux, vous, sire.

-- Comme un fou, dit le roi.

Un nouveau grognement se fit entendre, qui ressemblait fort  un
ricanement railleur.

-- Vous voyez bien que c'est toute autre chose, sire, dit Joyeuse en
essayant, mais inutilement, de voir d'o venait l'trange interruption. La
dame, au contraire, est indiffrente comme une statue, et froide comme un
glaon.

-- Et tu crois que la musique fondra le glaon, animera la statue?

-- Certainement que je le crois.

Le roi secoua la tte.

-- Dame, je ne dis pas, continua Joyeuse, qu'au premier coup d'archet la
dame ira se jeter dans les bras de du Bouchage: non; mais elle sera
frappe que l'on fasse tout ce bruit  son intention; peu  peu elle
s'accoutumera aux concerts, et si elle ne s'y accoutume pas, eh bien, il
nous restera la comdie, les bateleurs, les enchantements, la posie, les
chevaux, toutes les folies de la terre enfin, si bien que si la gat ne
lui revient pas,  cette belle dsole, il faudra bien au moins qu'elle
revienne  du Bouchage.

-- Je le lui souhaite, dit Henri; mais laissons du Bouchage, puisqu'il
serait si gnant pour lui de quitter Paris en ce moment; il n'est pas
indispensable pour moi que ce soit lui qui accomplisse cette mission; mais
j'espre que toi, qui donnes de si bons conseils, tu ne t'es pas fait
esclave, comme lui, de quelque belle passion?

-- Moi! s'cria Joyeuse, je n'ai jamais t si parfaitement libre de ma
vie.

-- C'est  merveille; ainsi tu n'as rien  faire?

-- Absolument rien, sire.

-- Mais je te croyais en sentiment avec une belle dame?

-- Ah! oui, la matresse de M. de Mayenne; une femme qui m'adorait.

-- Eh bien!

[Illustration: Le duc de Joyeuse.]

-- Eh bien, imaginez-vous que ce soir, aprs avoir fait la leon  du
Bouchage, je le quitte pour aller chez elle; j'arrive la tte chauffe
par les thories que je viens de dvelopper; je vous jure, sire, que je me
croyais presque aussi amoureux que Henri; voil que je trouve une femme
tremblante, effare; la premire ide qui m'arrive est que je drange
quelqu'un; j'essaie de la rassurer, inutile; je l'interroge, elle ne
rpond point: je veux l'embrasser, elle dtourne la tte, et comme je
fronais le sourcil, elle se fche, se lve, nous nous querellons et elle
m'avertit qu'elle ne sera plus jamais chez elle lorsque je m'y
prsenterai.

-- Pauvre Joyeuse, dit le roi en riant, et qu'as-tu fait?

-- Pardieu! sire, j'ai pris mon pe et mon manteau, j'ai fait un beau
salut et je suis sorti sans regarder en arrire.

-- Bravo, Joyeuse! c'est courageux! dit le roi.

-- D'autant plus courageux, sire, qu'il me semblait l'entendre soupirer,
la pauvre fille. -- Ne vas-tu pas te repentir de ton stocisme? dit Henri.

-- Non, sire; si je me repentais un seul instant j'y courrais bien vite,
vous comprenez... mais rien ne m'tera de l'ide que la pauvre femme me
quitte malgr elle.

-- Et cependant tu es parti?

-- Me voil.

-- Et tu n'y retourneras point?

-- Jamais... Si j'avais le ventre de M. de Mayenne, je ne dis pas; mais je
suis mince, j'ai le droit d'tre fier.

-- Mon ami, dit srieusement Henri, c'est bien heureux pour ton salut,
cette rupture-l.

-- Je ne dis pas non, sire; mais, en attendant, je vais m'ennuyer
cruellement pendant huit jours, n'ayant plus rien  faire, ne sachant plus
que devenir; aussi m'a-t-il pouss des ides de paresse dlicieuses; c'est
amusant de s'ennuyer, vrai... je n'en avais pas l'habitude, et je trouve
cela distingu.

-- Je crois bien que c'est distingu, dit le roi; j'ai mis la chose  la
mode.

-- Or, voil mon plan, sire; je l'ai fait tout en revenant du parvis
Notre-Dame au Louvre. Je me rendrai tous les jours ici en litire; Votre
Majest dira ses oraisons, moi je lirai des livres d'alchimie ou de
marine, ce qui vaudra encore mieux, puisque je suis marin. J'aurai de
petits chiens que je ferai jouer avec les vtres, ou plutt de petits
chats, c'est plus gracieux; ensuite nous mangerons de la crme et M.
d'pernon nous fera des contes. Je veux engraisser aussi, moi; puis, quand
la femme de du Bouchage sera de triste devenue gaie, nous en chercherons
une autre qui de gaie devienne triste; cela nous changera; mais, tout cela
sans bouger, sire: on n'est dcidment bien qu'assis, et trs bien couch.
Oh! les bons coussins, sire! on voit bien que les tapissiers de Votre
Majest travaillent pour un roi qui s'ennuie.

-- Fi donc! Anne, dit le roi.

-- Quoi! fi donc!

-- Un homme de ton ge et de ton rang devenir paresseux et gras; les
laides ides!

-- Je ne trouve pas, sire.

-- Je veux t'occuper  quelque chose, moi.

-- Si c'est ennuyeux, je le veux bien.

Un troisime grognement se fit entendre: on et dit que le chien riait des
paroles que venait de prononcer Joyeuse.

-- Voil un chien bien intelligent, dit Henri; il devine ce que je veux te
faire faire.

-- Que voulez-vous me faire faire, sire? voyons un peu cela.

-- Tu vas te botter.

Joyeuse fit un mouvement de terreur.

-- Oh! non, ne me demandez pas cela, sire; c'est contre toutes mes ides.

-- Tu vas monter  cheval.

Joyeuse fit un bond.

-- A cheval! non pas, je ne vais plus qu'en litire; Votre Majest n'a
donc pas entendu?

-- Voyons, Joyeuse, trve de raillerie, tu m'entends? tu vas te botter et
monter  cheval.

-- Non, sire, rpondit le duc avec le plus grand srieux, c'est
impossible.

-- Et pourquoi cela, impossible? demanda Henri avec colre.

-- Parce que... parce que... je suis amiral.

-- Eh bien?

-- Et que les amiraux ne montent pas  cheval.

-- Ah! c'est comme cela! fit Henri.

Joyeuse rpondit par un de ces signes de tte comme les enfants en font
lorsqu'ils sont assez obstins pour ne pas rpondre.

-- Eh bien! soit, monsieur l'amiral de France; vous n'irez pas  cheval:
vous avez raison, ce n'est pas l'tat d'un marin d'aller  cheval; mais
c'est l'tat d'un marin d'aller en bateau et en galre; vous vous rendrez
donc  l'instant mme  Rouen, en bateau;  Rouen, vous trouverez votre
galre amirale: vous la monterez immdiatement et vous ferez appareiller
pour Anvers.

-- Pour Anvers! s'cria Joyeuse, aussi dsespr que s'il et reu l'ordre
de partir pour Canton ou pour Valparaiso.

-- Je crois l'avoir dit, fit le roi d'un ton glacial qui tablissait sans
conteste son droit de chef et sa volont de souverain; je crois l'avoir
dit, et je ne veux pas le rpter.

Joyeuse, sans tmoigner la moindre rsistance, agrafa son manteau, remit
son pe sur son paule et prit sur un fauteuil son toquet de velours.

-- Que de peine pour se faire obir, vertubleu! continua de grommeler
Henri; si j'oublie quelquefois que je suis le matre, tout le monde,
except moi, devrait au moins s'en souvenir.

Joyeuse, muet et glac, s'inclina et mit, selon l'ordonnance, une main sur
la garde de son pe.

-- Les ordres, sire? dit-il d'un voix qui, par son accent de soumission,
changea immdiatement en cire fondante la volont du monarque.

-- Tu vas te rendre, lui dit-il,  Rouen o je dsire que tu t'embarques,
 moins que tu ne prfres aller par terre  Bruxelles.

Henri attendait un mot de Joyeuse; celui-ci se contenta d'un salut.

-- Aimes-tu mieux la route de terre? demanda Henri.

-- Je n'ai pas de prfrence quand il s'agit d'excuter un ordre, sire,
rpondit Joyeuse.

-- Allons, boude, va! boude, affreux caractre! s'cria Henri. Ah! les
rois n'ont pas d'amis!

-- Qui donne des ordres ne peut s'attendre qu' trouver des serviteurs,
rpondit Joyeuse avec solennit.

-- Monsieur, reprit le roi bless, vous irez donc  Rouen; vous monterez
votre galre, vous rallierez les garnisons de Caudebec, Harfleur et
Dieppe, que je ferai remplacer; vous en chargerez six navires que vous
mettrez au service de mon frre, lequel attend le secours que je lui ai
promis.

-- Ma commission, s'il vous plat, sire? dit Joyeuse.

-- Et depuis quand, rpondit le roi, n'agissez-vous plus en vertu de vos
pouvoirs d'amiral?

-- Je n'ai droit qu' obir, et autant que je le puis, sire, j'vite toute
responsabilit.

-- C'est bien, monsieur le duc; vous recevrez la commission  votre htel
au moment du dpart.

-- Et quand sera ce moment, sire?

-- Dans une heure.

Joyeuse s'inclina respectueusement et se dirigea vers la porte.

Le coeur du roi faillit se rompre.

-- Quoi! dit-il, pas mme la politesse d'un adieu! Monsieur l'amiral, vous
tes peu civil; c'est le reproche que l'on fait  messieurs les gens de
mer. Allons, peut-tre aurai-je plus de satisfaction de mon colonel
gnral d'infanterie.

-- Veuillez me pardonner, sire, balbutia Joyeuse, mais je suis encore plus
mauvais courtisan que mauvais marin, et je comprends que Votre Majest
regrette ce qu'elle a fait pour moi.

Et il sortit, en fermant la porte avec violence, derrire la tapisserie
qui se gonfla, repousse par le vent.

-- Voil donc comme m'aiment ceux pour lesquels j'ai tant fait! s'cria le
roi. Ah! Joyeuse! ingrat Joyeuse!

-- Eh bien! ne vas-tu pas le rappeler? dit Chicot en s'avanant vers le
lit. Quoi! parce que par hasard tu as eu un peu de volont, voil que tu
te repens.

-- coute donc, rpondit le roi, tu es charmant, toi! crois-tu qu'il soit
agrable d'aller au mois d'octobre recevoir la pluie et le vent sur la
mer? je voudrais bien t'y voir, goste!

-- Libre  toi, grand roi, libre  toi.

-- De te voir par vaux et par chemins.

-- Par vaux et par chemins; c'est en ce moment-ci mon dsir le plus vif
que de voyager.

-- Ainsi, si je t'envoyais quelque part, comme je viens d'envoyer Joyeuse,
tu accepterais?

-- Non-seulement j'accepterais, mais je postule, j'implore.

-- Une mission?

-- Une mission.

-- Tu irais en Navarre?

-- J'irais au diable, grand roi!

-- Railles-tu, bouffon?

-- Sire, je n'tais pas dj trop gai pendant ma vie, et je vous jure que
je suis bien plus triste depuis ma mort.

-- Mais tu refusais tout  l'heure de quitter Paris.

-- Mon gracieux souverain, j'avais tort, trs grand tort, et je me repens.

-- De sorte que tu dsires quitter Paris maintenant?

-- Tout de suite, illustre roi,  l'instant mme, grand monarque!

-- Je ne comprends plus, dit Henri.

-- Tu n'as donc pas entendu les paroles du grand-amiral de France?

-- Lesquelles?

-- Celles o il t'a annonc sa rupture avec la matresse de M. de Mayenne.

-- Oui; eh bien, aprs?

-- Si cette femme, amoureuse d'un charmant garon comme le duc, car il est
charmant, Joyeuse....

-- Sans doute.

-- Si cette femme le congdie en soupirant, c'est qu'elle a un motif.

-- Probablement; sans cela elle ne le congdierait pas.

-- Eh bien, ce motif, le sais-tu?

-- Non.

-- Tu ne le devines pas?

-- Non.

-- C'est que M. de Mayenne va revenir.

-- Oh! oh! fit le roi.

-- Tu comprends enfin, je t'en flicite.

-- Oui, je comprends; mais cependant....

-- Cependant?

-- Je ne trouve pas ta raison trs forte.

-- Donne-moi les tiennes, Henri, je ne demande pas mieux que de les
trouver excellentes, donne.

-- Pourquoi cette femme ne romprait-elle pas avec Mayenne, au lieu de
renvoyer Joyeuse? Crois-tu que Joyeuse ne lui en saurait pas assez de gr
pour conduire M. de Mayenne au Pr-aux-Clercs et lui trouer son gros
ventre? Il a l'pe mauvaise, notre Joyeuse.

-- Fort bien; mais M. de Mayenne a le poignard tratre, lui, si Joyeuse a
l'pe mauvaise. Rappelle-toi Saint-Mgrin. -- Henri poussa un soupir et
leva les yeux au ciel. -- La femme qui est vritablement amoureuse ne se
soucie pas qu'on lui tue son amant, elle prfre le quitter, gagner du
temps; elle prfre surtout ne pas se faire tuer elle-mme. On est
diablement brutal dans cette chre maison de Guise.

-- Ah! tu peux avoir raison.

-- C'est bien heureux.

-- Oui, et je commence  croire que Mayenne reviendra; mais toi, toi,
Chicot, tu n'es pas une femme peureuse ou amoureuse?

-- Moi, Henri, je suis un homme prudent, un homme qui ai un compte ouvert
avec M. de Mayenne, une partie engage: s'il me trouve, il voudra
recommencer encore; il est joueur  faire frmir, ce bon M. de Mayenne!

-- Eh bien?

-- Eh bien! il jouera si bien que je recevrai un coup de couteau.

-- Bah! je connais mon Chicot, il ne reoit pas sans rendre.

-- Tu as raison, je lui en rendrai dix dont il crvera.

-- Tant mieux, voil la partie finie.

-- Tant pis, morbleu! au contraire: tant pis, la famille poussera des cris
affreux, tu auras toute la Ligue sur les bras, et quelque beau matin tu me
diras: Chicot, mon ami, excuse-moi, mais je suis oblig de te faire rouer.

-- Je dirai cela?

-- Tu diras cela, et mme, ce qui est bien pis, tu le feras, grand roi.
J'aime donc mieux que cela tourne autrement, comprends-tu? Je ne suis pas
mal comme je suis, j'ai envie de m'y tenir. Vois-tu, toutes ces
progressions arithmtiques, appliques  la rancune, me paraissent
dangereuses; j'irai donc en Navarre, si tu veux bien m'y envoyer.

-- Sans doute, je le veux.

-- J'attends tes ordres, gracieux prince.

Et Chicot, prenant la mme pose que Joyeuse, attendit.

-- Mais, dit le roi, tu ne sais pas si la mission te conviendra.

-- Du moment o je te la demande.

-- C'est que, vois-tu, Chicot, dit Henri, j'ai certains projets de
brouille entre Margot et son mari.

-- Diviser pour rgner, dit Chicot; il y a dj cent ans que c'tait l'A B
C de la politique.

-- Ainsi tu n'as aucune rpugnance?

-- Est-ce que cela me regarde? rpondit Chicot; tu feras ce que tu
voudras, grand prince. Je suis ambassadeur, voil tout; tu n'as pas de
comptes  me rendre, et pourvu que je sois inviolable... oh! quant  cela,
tu comprends, j'y tiens.

-- Mais encore, dit Henri, faut-il que tu saches ce que tu diras  mon
beau-frre.

-- Moi, dire quelque chose! non, non, non!

-- Comment, non, non, non?

-- J'irai o tu voudras, mais je ne dirai rien du tout. Il y a un proverbe
l-dessus: trop gratter...

-- Alors, tu refuses donc?

-- Je refuse la parole, mais j'accepte la lettre.

Celui qui porte la parole a toujours quelque responsabilit; celui qui
prsente une lettre n'est jamais bouscul que de seconde main.

-- Eh bien! soit, je te donnerai une lettre; cela rentre dans ma
politique.

-- Vois un peu comme cela se trouve! donne.

-- Comment dis-tu cela?

-- Je dis: donne.

[Illustration: C'est dit:  demain. -- PAGE 86.]

Et Chicot tendit la main.

-- Ah! ne te figure pas qu'une lettre comme celle-l peut tre crite tout
de suite; il faut qu'elle soit combine, rflchie, pese.

-- Eh bien! pse, rflchis, combine. Je repasserai demain  la pointe du
jour, ou je l'enverrai prendre.

-- Pourquoi ne coucherais-tu pas ici?

-- Ici?

-- Oui, dans ton fauteuil.

-- Peste! c'est fini. Je ne coucherai plus au Louvre; un fantme qu'on
verrait dormir dans un fauteuil, quelle absurdit!

-- Mais enfin, s'cria le roi, je veux cependant que tu connaisses mes
intentions  l'gard de Margot et de son mari. Tu es Gascon; ma lettre va
faire du bruit  la cour de Navarre: on te questionnera; il faut que tu
puisses rpondre. Que diable! tu me reprsentes; je ne veux pas que tu
aies l'air d'un sot.

-- Mon Dieu! fit Chicot en haussant les paules, que tu as donc l'esprit
obtus, grand roi! Comment! tu te figures que je vais porter une lettre 
deux cent cinquante lieues sans savoir ce qu'il y a dedans!

Mais sois donc tranquille, ventre de biche! au premier coin de rue, sous
le premier arbre o je m'arrterai, je vais l'ouvrir, ta lettre. Comment!
tu envoies depuis dix ans des ambassadeurs dans toutes les parties du
monde, et tu ne les connais pas mieux que cela! Allons, mets-toi le corps
et l'me en repos, moi je retourne  ma solitude.

-- O est-elle, ta solitude?

-- Au cimetire des Grands-Innocents, grand prince.

Henri regarda Chicot avec cet tonnement qu'il n'avait pas encore pu,
depuis deux heures qu'il l'avait revu, chasser de son regard.

-- Tu ne t'attendais pas  tout, n'est-ce pas? dit Chicot, prenant son
feutre et son manteau: ce que c'est cependant que d'avoir des relations
avec des gens de l'autre monde! C'est dit:  demain, moi ou mon messager.

-- Soit, mais encore faut-il que ton messager ait un mot d'ordre, afin
qu'on sache qu'il vient de ta part, et que les portes lui soient ouvertes.

-- A merveille! si c'est moi, je viens de ma part, si c'est mon messager,
il vient de la part de l'_ombre_.

Et sur ces paroles, il disparut si lgrement que l'esprit superstitieux
de Henri douta si c'tait rellement un corps ou une ombre qui avait pass
par une porte sans la faire crier, sous cette tapisserie sans en agiter un
des plis.




XVI

COMMENT ET POUR QUELLE CAUSE CHICOT TAIT MORT


Chicot, vritable corps, n'en dplaise  ceux de nos lecteurs qui seraient
assez partisans du merveilleux pour croire que nous avons eu l'audace
d'introduire une ombre dans cette histoire, Chicot tait donc sorti aprs
avoir dit au roi, selon son habitude, sous forme de raillerie, toutes les
vrits qu'il avait  lui dire.

Voil ce qui tait arriv:

Aprs la mort des amis du roi, depuis les troubles et les conspirations
foments par les Guises, Chicot avait rflchi. Brave, comme on sait, et
insouciant, il faisait cependant le plus grand cas de la vie qui
l'amusait, comme il arrive  tous les hommes d'lite. Il n'y a gure que
les sots qui s'ennuient en ce monde et qui vont chercher la distraction
dans l'autre.

Le rsultat de cette rflexion que nous avons indique, fut que la
vengeance de M. de Mayenne lui parut plus redoutable que la protection du
roi n'tait efficace; et il se disait, avec cette philosophie pratique qui
le distinguait, qu'en ce monde rien ne dfait ce qui est matriellement
fait; qu'ainsi toutes les hallebardes et toutes les cours de justice du
roi de France ne raccommoderait pas, si peu visible qu'elle ft, certaine
ouverture que le couteau de M. de Mayenne aurait faite au pourpoint de
Chicot.

Il avait donc pris son parti en homme fatigu d'ailleurs du rle de
plaisant, qu' chaque minute il brlait de changer en rle srieux, et des
familiarits royales qui, par les temps qui couraient, le conduisaient
droit  sa perte.

Chicot avait donc commenc par mettre entre l'pe de M. de Mayenne et la
peau de Chicot la plus grande distance possible. A cet effet, il tait
parti pour Beaune, dans le triple but de quitter Paris, d'embrasser son
ami Gorenflot, et de goter ce fameux vin de 1550, dont il avait t si
chaleureusement question dans cette fameuse lettre qui termine notre rcit
de la _Dame de Monsoreau_.

Disons-le, la consolation avait t efficace: au bout de deux mois, Chicot
s'aperut qu'il engraissait  vue d'oeil et s'aperut aussi qu'en
engraissant il se rapprochait de Gorenflot, plus qu'il n'tait convenable
 un homme d'esprit. L'esprit l'emporta donc sur la matire. Aprs que
Chicot eut bu quelques centaines de bouteilles de ce fameux vin de 1550,
et dvor les vingt-deux volumes dont se composait la bibliothque du
prieur, et dans lesquels le prieur avait lu cet axiome latin: _Bonum
vinum laetificat cor hominis_, Chicot se sentit un grand poids  l'estomac
et un grand vide au cerveau.

-- Je me ferais bien moine, pensa-t-il; mais chez Gorenflot je serais trop
le matre, et dans une autre abbaye je ne le serais point assez; certes,
le froc me dguiserait  tout jamais aux yeux de M. de Mayenne; mais, de
par tous les diables! il y a d'autres moyens que les moyens vulgaires:
cherchons. J'ai lu dans un autre livre, il est vrai que celui-l n'est
point dans la bibliothque de Gorenflot: _Quaere et invenies_.

Chicot chercha donc, et voici ce qu'il trouva. Pour le temps, c'tait
assez neuf.

Il s'ouvrit  Gorenflot, et le pria d'crire au roi sous sa dicte.

Gorenflot crivit difficilement, c'est vrai, mais enfin il crivit que
Chicot s'tait retir au prieur, que le chagrin d'avoir t oblig de se
sparer de son matre, lorsque celui-ci s'tait rconcili avec M. de
Mayenne, avait altr sa sant, qu'il avait essay de lutter en se
distrayant, mais que la douleur avait t la plus forte, et qu'enfin il
avait succomb.

De son ct, Chicot avait crit lui-mme une lettre au roi. Cette lettre,
date de 1580, tait divise en cinq paragraphes.

Chacun de ces paragraphes tait cens crit  un jour de distance et selon
que la maladie faisait des progrs.

Le premier paragraphe tait crit et sign d'une main assez ferme.

Le second tait trac d'une main mal assure, et la signature, quoique
lisible encore, tait dj fort tremble.

Il avait crit _Chic_...  la fin du troisime.

_Chi_...  la fin du quatrime.

Enfin il y avait un _C_ avec un pt  la fin du cinquime.

Ce pt d'un mourant avait produit sur le roi le plus douloureux effet.

C'est ce qui explique pourquoi il avait cru Chicot fantme et ombre.

Nous citerions bien ici la lettre de Chicot, mais Chicot tait, comme on
dirait aujourd'hui, un homme fort excentrique, et comme le style est
l'homme, son style pistolaire surtout tait si excentrique que nous
n'osons reproduire ici cette lettre, quelque effet que nous devions en
attendre.

Mais on la retrouvera dans les Mmoires de l'toile. Elle est date de
1580, comme nous l'avons dit,  anne des grands cocuages,  ajouta
Chicot.

Au bas de cette lettre, et pour ne pas laisser se refroidir l'intrt de
Henri, Gorenflot ajoutait que, depuis la mort de son ami, le prieur de
Beaune lui tait devenu odieux, et qu'il aimait mieux Paris.

C'tait surtout ce post-scriptum que Chicot avait eu grand peine  tirer
du bout des doigts de Gorenflot. Gorenflot, au contraire, se trouvait
merveilleusement  Beaune, et Panurge aussi. Il faisait piteusement
observer  Chicot que le vin est toujours frelat quand on n'est point l
pour le choisir sur les lieux. Mais Chicot promit au digne prieur de venir
en personne tous les ans faire sa provision de romane, de volnay et de
chambertin, et comme, sur ce point et sur beaucoup d'autres, Gorenflot
reconnaissait la supriorit de Chicot, il finit par cder aux
sollicitations de son ami.

[Illustration: Alors attachant la proue  un pieu. -- PAGE 91.]

A son tour, en rponse  la lettre de Gorenflot et aux derniers adieux de
Chicot, le roi avait crit de sa propre main:

     Monsieur le prieur, vous donnerez une sainte et potique spulture
    au pauvre Chicot, que je regrette de toute mon me, car c'tait non-
    seulement un ami dvou, mais encore un assez bon gentilhomme,
    quoiqu'il n'ait jamais pu voir lui-mme dans sa gnalogie au-del de
    son trisaeul. Vous l'entourerez de fleurs, et ferez en sorte qu'il
    repose au soleil, qu'il aimait beaucoup, tant du midi. Quant  vous
    dont j'honore d'autant mieux la tristesse que je la partage, vous
    quitterez, ainsi que vous m'en tmoignez le dsir, votre prieur de
    Beaune. J'ai trop besoin  Paris d'hommes dvous et bons clercs pour
    vous tenir loign. En consquence, je vous nomme prieur des Jacobins,
    votre rsidence tant fixe prs la porte Saint-Antoine,  Paris,
    quartier que notre pauvre ami affectionnait tout particulirement.

    Votre affectionn HENRI, qui vous prie de ne pas l'oublier dans vos
    saintes prires. 

Qu'on juge si un pareil autographe, sorti tout entier d'une main royale,
fit ouvrir de grands yeux au prieur, s'il admira la puissance du gnie de
Chicot, et s'il se hta de prendre son vol vers les honneurs qui
l'attendaient.

Car l'ambition avait pouss autrefois dj, on se le rappelle, un de ces
tenaces surgeons dans le coeur de Gorenflot, dont le prnom avait toujours
t _Modeste_, et qui, depuis dj qu'il tait prieur de Beaune,
s'appelait dom Modeste Gorenflot.

Tout s'tait pass  la fois selon les dsirs du roi et de Chicot. Un
fagot d'pines, destin  reprsenter physiquement et allgoriquement le
cadavre, avait t enterr au soleil, au milieu des fleurs, sous un beau
cep de vigne; puis, une fois mort et enterr en effigie, Chicot avait aid
Gorenflot  faire son dmnagement.

Dom Modeste s'tait vu installer en grande pompe au prieur des Jacobins.
Chicot avait choisi la nuit pour se glisser dans Paris. Il avait achet,
prs de la porte Bussy, une petite maison qui lui avait cot trois cents
cus; et quand il voulait aller voir Gorenflot, il avait trois routes:
celle de la ville, qui tait plus courte; celle des bords de l'eau, qui
tait la plus potique; enfin celle qui longeait les murailles de Paris,
qui tait la plus sre.

Mais Chicot, qui tait un rveur, choisissait presque toujours celle de la
Seine; et comme, en ce temps, le fleuve n'tait pas encore encaiss dans
des murs de pierre, l'eau venait, comme dit le pote, lcher ses larges
rives, le long desquelles, plus d'une fois, les habitants de la Cit
purent voir la longue silhouette de Chicot se dessiner par les beaux
clairs de lune.

Une fois install, et ayant chang de nom, Chicot s'occupa  changer de
visage: il s'appelait Robert Briquet, comme nous le savons dj, et
marchait lgrement courb en avant; puis l'inquitude et le retour
successif de cinq ou six annes l'avaient rendu  peu prs chauve, si bien
que sa chevelure d'autrefois, crpue et noire, s'tait, comme la mer au
reflux, retire de son front vers la nuque.

En outre, comme nous l'avons dit, il avait travaill cet art si cher aux
mimes anciens, qui consiste  changer, par de savantes contractions, le
jeu naturel des muscles et le jeu habituel de la physionomie. Il tait
rsult de cette tude assidue que, vu au grand jour, Chicot tait,
lorsqu'il voulait s'en donner la peine, un Robert Briquet vritable,
c'est--dire un homme dont la bouche allait d'une oreille  l'autre, dont
le menton touchait le nez, et dont les yeux louchaient  faire frmir; le
tout sans grimaces, mais non sans charme pour les amateurs du changement,
puisque de fine, longue et anguleuse qu'elle tait, sa figure tait
devenue large, panouie, obtuse et confite.

Il n'y avait que ses longs bras et ses jambes immenses que Chicot ne put
raccourcir; mais, comme il tait fort industrieux, il avait, ainsi que
nous l'avons dit, courb son dos, ce qui lui faisait les bras presque
aussi longs que les jambes.

Il joignit  ces exercices physionomiques la prcaution de ne lier de
relations avec personne. En effet, si disloqu que ft Chicot, il ne
pouvait ternellement garder la mme posture. Comment alors paratre bossu
 midi, quand on avait t droit  dix heures, et quel prtexte  donner 
un ami qui vous voit tout  coup changer de figure, parce qu'en vous
promenant avec lui vous rencontrez par hasard un visage suspect.

Robert Briquet pratiqua donc la vie de reclus; elle convenait d'ailleurs 
ses gots; toute sa distraction tait d'aller rendre visite  Gorenflot,
et d'achever avec lui ce fameux vin de 1550, que le digne prieur s'tait
bien gard de laisser dans les caves de Beaune.

Mais les esprits vulgaires sont sujets au changement, comme les grands
esprits: Gorenflot changea, non pas physiquement.

Il vit en sa puissance, et  sa discrtion, celui qui jusque-l avait tenu
ses destines entre ses mains. Chicot venant dner au prieur lui parut un
Chicot esclave, et Gorenflot,  partir de ce moment, pensa trop de soi, et
pas assez de Chicot.

Chicot vit sans s'offenser le changement de son ami: ceux qu'il avait
prouvs prs du roi Henri l'avaient faonn  cette sorte de philosophie.
Il s'observa davantage, et ce fut tout. Au lieu d'aller tous les deux
jours au prieur, il n'y alla plus qu'une fois la semaine, puis tous les
quinze jours, enfin tous les mois. Gorenflot tait si gonfl qu'il ne s'en
aperut pas.

Chicot tait trop philosophe pour tre sensible; il rit sous cap de
l'ingratitude de Gorenflot et se gratta le nez et le menton, selon son
ordinaire.

-- L'eau et le temps, dit-il, sont les deux plus puissants dissolvants que
je connaisse: l'un fend la pierre, l'autre l'amour-propre. Attendons; et
il attendit.

Il tait dans cette attente lorsque arrivrent les vnements que nous
venons de raconter, et au milieu desquels il lui parut surgir quelques-uns
de ces vnements nouveaux qui prsagent les grandes catastrophes
politiques. Or comme son roi, qu'il aimait toujours, tout trpass qu'il
tait, lui parut, au milieu des vnements futurs, courir quelques dangers
analogues  ceux dont il l'avait dj prserv, il prit sur lui de lui
apparatre  l'tat de fantme, et, dans ce seul but, de lui prsager
l'avenir. Nous avons vu comment l'annonce de l'arrive prochaine de M. de
Mayenne, annonce enveloppe dans le renvoi de Joyeuse, et que Chicot, avec
son intelligence de singe, avait t chercher au fond de son enveloppe,
avait fait passer Chicot de l'tat de fantme  la condition de vivant, et
de la position de prophte  celle d'ambassadeur.

Maintenant que tout ce qui pourrait paratre obscur dans notre rcit est
expliqu, nous reprendrons, si nos lecteurs le veulent bien, Chicot  sa
sortie du Louvre, et nous le suivrons jusqu' sa petite maison du
carrefour Bussy.




XVII

LA SRNADE.


Pour aller du Louvre chez lui, Chicot n'avait pas longue route  faire.

Il descendit sur la berge, et commena  traverser la Seine sur un petit
bateau qu'il dirigeait seul, et que, de la rive de Nesle, il avait amen
et amarr au quai dsert du Louvre.

-- C'est trange, disait-il, en ramant et en regardant, tout en ramant,
les fentres du palais dont une seule, celle de la chambre du roi,
demeurait claire, malgr l'heure avance de la nuit; c'est trange,
aprs bien des annes, Henri est toujours le mme: d'autres ont grandi,
d'autres se sont abaisss, d'autres sont morts, lui a gagn quelques rides
au visage et au coeur, voil tout; c'est ternellement le mme esprit,
faible et distingu, fantasque et potique; c'est ternellement cette mme
me goste, demandant toujours plus qu'on ne peut lui donner, l'amiti 
l'indiffrence, l'amour  l'amiti, le dvoment  l'amour, et malheureux
roi, pauvre roi, triste, avec tout cela, plus qu'aucun homme de son
royaume. Il n'y a en vrit que moi, je crois, qui ai sond ce singulier
mlange de dbauche et de repentir, d'impit et de superstition, comme il
n'y a que moi aussi qui connaisse le Louvre, dans les corridors duquel
tant de favoris ont pass allant  la tombe,  l'exil ou  l'oubli; comme
il n'y a que moi qui manie sans danger et qui joue avec cette couronne qui
brle la pense de tant de gens, en attendant qu'elle leur brle les
doigts.

Chicot poussa un soupir plus philosophe que triste, et appuya
vigoureusement sur ses avirons.

-- A propos, dit-il tout  coup, le roi ne m'a point parl d'argent pour
le voyage: cette confiance m'honore en ce qu'elle me prouve que je suis
toujours son ami.

Et Chicot se mit  rire silencieusement, comme c'tait son habitude; puis,
d'un dernier coup d'aviron, il lana son bateau sur le sable fin o il
demeura engrav.

Alors, attachant la proue  un pieu par un noeud dont il avait le secret,
et qui, dans ces temps d'innocence, nous parlons par comparaison, tait
une sret suffisante, il se dirigea vers sa demeure, situe, comme on
sait,  deux portes de fusil  peine du bord de la rivire.

En entrant dans la rue des Augustins, il fut fort frapp et surtout fort
surpris d'entendre rsonner des instruments et des voix qui remplissaient
d'harmonie le quartier, si paisible d'ordinaire  ces heures avances.

-- On se marie donc par ici? pensa-t-il tout d'abord; ventre de biche! je
n'avais que cinq heures  dormir et je vais tre forc de veiller, moi qui
ne me marie pas.

En approchant, il vit une grande lueur danser sur les vitres des rares
maisons qui peuplaient sa rue; cette lueur tait produite par une douzaine
de flambeaux que portaient des pages et des valets de pied, tandis que
vingt-quatre musiciens, sous les ordres d'un Italien nergumne, faisaient
rage de leurs violes, psaltrions, cistres, rebecs, violons, trompettes et
tambours.

Cette arme de tapageurs tait place en bel ordre devant une maison que
Chicot, non sans surprise, reconnut tre la sienne.

Le gnral invisible qui avait dirig cette manoeuvre avait dispos
musiciens et pages de manire  ce que tous, le visage tourn vers la
maison de Robert Briquet, l'oeil attach sur les fentres, semblassent ne
respirer, ne vivre, ne s'animer que pour cette contemplation.

Chicot demeura un instant stupfait  regarder toute cette volution et 
couter tout ce tintamarre.

Puis frappant ses deux cuisses de ses mains osseuses:

-- Mais, dit-il, il y a mprise; il est impossible que ce soit pour moi
que l'on mne si grand bruit.

Alors, s'approchant davantage, il se mla aux curieux que la srnade
avait attirs, et regardant attentivement autour de lui, il s'assura que
toute la lumire des torches se refltait sur sa maison, comme toute
l'harmonie s'y engouffrait: nul dans cette foule ne s'occupait, ni de la
maison en face, ni des maisons voisines.

-- En vrit, se dit Chicot, c'est bien pour moi: est-ce que quelque
princesse inconnue serait tombe amoureuse de moi par hasard?

Cependant cette supposition, toute flatteuse qu'elle tait, ne parut point
convaincre Chicot.

Il se retourna vers la maison qui faisait face  la sienne.

Les deux seules fentres de cette maison, places au second, les seules
qui n'eussent point de volets, absorbaient par intervalles des clairs de
lumire; mais c'tait pour son plaisir  elle, pauvre maison, qui
paraissait prive de toute vue, veuve de tout visage humain.

-- Il faut qu'on dorme durement dans cette maison, dit Chicot, ventre de
biche! un pareil bacchanal rveillerait des morts!

Pendant toutes ces interrogations et toutes ces rponses que Chicot se
faisait  lui-mme, l'orchestre continuait ses symphonies comme s'il et
jou devant une assemble de rois et d'empereurs.

-- Pardon, mon ami, dit alors Chicot, s'adressant  un porte-flambeau,
mais pourriez-vous, s'il vous plat, me dire pour qui toute cette musique?

-- Pour le bourgeois qui habite l, rpondit le valet en dsignant 
Chicot la maison de Robert Briquet.

-- Pour moi, reprit Chicot, dcidment c'est pour moi.

Chicot pera la foule pour lire l'explication de l'nigme sur la manche et
sur la poitrine des pages; mais tout blason avait soigneusement disparu
sous une espce de tabart couleur de muraille.

-- A qui tes-vous, mon ami? demanda Chicot  un tambourin qui chauffait
ses doigts avec son haleine, n'ayant rien  tambouriner en ce moment-l.

-- Au bourgeois qui loge ici, rpondit l'instrumentiste, dsignant avec sa
baguette le logis de Robert Briquet.

-- Ah! ah! dit Chicot, non-seulement ils sont ici pour moi, mais ils sont
 moi. De mieux en mieux; enfin nous allons bien voir.

Et armant son visage de la plus complique grimace qu'il pt trouver, il
coudoya de droite et de gauche pages, laquais, musiciens, afin de gagner
la porte, manoeuvre  laquelle il parvint non sans difficult, et l,
visible et resplendissant dans le cercle form par les porte-flambeaux, il
tira sa clef de sa poche, ouvrit la porte, entra, repoussa la porte et
ferma les verrous.

Puis, montant  son balcon, il apporta sur la saillie une chaise de cuir,
s'y installa commodment, le menton appuy sur la rampe, et l sans
paratre remarquer les rires qui accueillaient son apparition:

-- Messieurs, dit-il, ne vous trompez-vous point, et vos trilles, cadences
et roulades, sont-elles bien  mon adresse?

-- Vous tes matre Robert Briquet? demanda le directeur de tout cet
orchestre.

-- En personne.

-- Eh bien! nous sommes tout  votre service, monsieur, rpliqua
l'Italien, avec un mouvement de bton qui souleva une nouvelle bourrasque
de mlodie.

-- Dcidment, c'est inintelligible, se dit Chicot en promenant ses yeux
actifs sur toute cette foule et sur les maisons du voisinage.

Tout ce que les maisons avaient d'habitants taient  leurs fentres, sur
le seuil de leurs maisons, ou mls aux groupes qui stationnaient devant
la porte.

Matre Fournichon, sa femme et toute la suite des quarante-cinq, femmes,
enfants et laquais, peuplaient les ouvertures de _l'pe du fier
Chevalier_.

Seule, la maison en face tait sombre, muette comme un tombeau.

Chicot cherchait toujours des yeux le mot de cette indchiffrable nigme,
quand tout  coup il crut voir, sous l'auvent mme de sa maison,  travers
les fentes du plancher du balcon, un peu au-dessous de ses pieds, un homme
tout envelopp d'un manteau de couleur sombre, portant chapeau noir, plume
rouge et longue pe, lequel, croyant n'tre point vu, regardait de toute
son me la maison en face, cette maison, dserte, muette et morte.

De temps en temps le chef d'orchestre quittait son poste pour aller parler
bas  cet homme.

Chicot devina bien vite que tout l'intrt de la scne tait l, et que ce
chapeau noir cachait une figure de gentilhomme.

Ds lors toute son attention fut pour ce personnage: le rle d'observateur
lui tait facile, sa position sur la rampe du balcon permettait  sa vue
de distinguer dans la rue et sous l'auvent; il russit donc  suivre
chaque mouvement du mystrieux inconnu dont la premire imprudence ne
pouvait manquer de lui dvoiler les traits.

Tout  coup, et tandis que Chicot tait tout absorb dans ces
observations, un cavalier, suivi de deux cuyers, parut  l'angle de la
rue, et chassa nergiquement,  coups de houssine, les curieux qui
s'obstinaient  faire galerie aux musiciens.

-- M. Joyeuse, murmura Chicot, qui reconnut dans le cavalier le grand-
amiral de France, bott et peronn par ordre du roi.

Les curieux disperss, l'orchestre se tut.

Probablement un signe du matre lui avait impos le silence.

Le cavalier s'approcha du gentilhomme cach sous l'auvent.

-- En bien! Henri, lui demanda-t-il, quoi de nouveau?

-- Rien, mon frre, rien.

-- Rien!

-- Non, elle n'a pas mme paru.

-- Ces drles n'ont donc point fait vacarme!

-- Ils ont assourdi tout le quartier.

-- Ils n'ont donc pas cri, comme on le leur avait recommand, qu'ils
jouaient en l'honneur de ce bourgeois?

-- Ils l'ont si bien cri qu'il est l en personne, sur son balcon,
coutant la srnade.

-- Et elle n'a point paru?

-- Ni elle ni personne.

-- L'ide tait ingnieuse, cependant, dit Joyeuse piqu, car enfin elle
pouvait, sans se compromettre, faire comme tous ces braves gens et
profiter de la musique donne  son voisin.

Henri secoua la tte.

-- Ah! l'on voit bien que vous ne la connaissez point, mon frre, dit-il.

-- Si fait, si fait, je la connais; c'est--dire que je connais toutes les
femmes, et comme elle est comprise dans le nombre, eh bien! ne nous
dcourageons pas.

-- Oh! mon Dieu, mon frre, vous me dites cela d'un ton tout dcourag.

-- Pas le moins du monde; seulement  partir d'aujourd'hui, il faut que
chaque soir le bourgeois ait sa srnade.

-- Mais elle va dmnager.

-- Pourquoi, si tu ne dis rien, si tu ne la dsignes pas, si tu restes
toujours cach? Le bourgeois a-t-il parl quand on lui a fait cette
galanterie?

-- Il a harangu l'orchestre. Eh! tenez, mon frre, le voil qui va parler
encore.

En effet, Briquet, dcid  tirer la chose au clair, se levait pour
interroger une seconde fois le chef de l'orchestre.

-- Taisez-vous, l-haut, et rentrez, cria Anne de mauvaise humeur; que
diable! puisque vous avez eu votre srnade, vous n'avez rien  dire,
tenez-vous donc en repos.

-- Ma srnade, ma srnade, rpondit Chicot de l'air le plus gracieux;
mais je veux savoir au moins  qui elle est adresse, ma srnade.

-- A votre fille, imbcile!

-- Pardon, monsieur, mais je n'ai pas de fille.

-- A votre femme alors.

-- Grce  Dieu! je ne suis pas mari.

-- Alors  vous,  vous en personne.

-- Oui,  toi, et si tu ne rentres pas.

Joyeuse, joignant l'effet  la menace, poussa son cheval vers le balcon de
Chicot, et cela, tout au travers des instrumentistes.

-- Ventre de biche! cria Chicot, si la musique est pour moi, qui donc
vient ici m'craser ma musique?

-- Vieux fou! grommela Joyeuse en levant la tte, si tu ne caches pas ta
laide figure dans ton nid de corbeau, les musiciens vont te casser leurs
instruments sur la nuque.

-- Laissez ce pauvre homme, mon frre, dit du Bouchage; le fait est qu'il
doit tre fort tonn.

-- Et pourquoi s'tonne-t-il, morbleu! D'ailleurs tu vois bien qu'en
faisant natre une querelle, nous attirerons quelqu'un  la fentre; donc,
rossons le bourgeois, brlons sa maison s'il le faut, mais, corbleu!
remuons-nous, remuons-nous!

-- Par piti, mon frre, dit Henri, n'extorquons pas l'attention de cette
femme, nous sommes vaincus; rsignons-nous.

Briquet n'avait pas perdu un mot de ce dernier dialogue qui avait
introduit un grand jour dans ses ides encore confuses; il faisait donc
mentalement ses prparatifs de dfense, connaissant l'humeur de celui qui
l'attaquait.

Mais Joyeuse, se rendant au raisonnement de Henri, n'insista point
davantage; il congdia pages, valets, musiciens et maestro.

Puis tirant son frre  part:

-- Tu me vois au dsespoir, dit-il, tout conspire contre nous.

-- Que veux-tu dire?

-- Le temps me manque pour t'aider.

-- En effet, tu es en costume de voyage, je n'avais point encore remarqu
cela.

-- Je pars cette nuit pour Anvers avec une mission du roi.

-- Quand donc te l'a-t-il donne?

-- Ce soir.

-- Mon Dieu!

-- Viens avec moi, je t'en supplie?

Henri laissa tomber ses bras.

-- Me l'ordonnez-vous, mon frre? demanda-t-il, plissant  l'ide de ce
dpart.

Anne fit un mouvement.

-- Si vous l'ordonnez, continua Henri, j'obirai.

-- Je te prie, du Bouchage, rien autre chose.

-- Merci, mon frre.

Joyeuse haussa les paules.

-- Tant que vous voudrez, Joyeuse; mais, voyez-vous, s'il me fallait
renoncer  passer les nuits dans cette rue, s'il me fallait cesser de
regarder cette fentre....

-- Eh bien?

-- Je mourrais.

-- Pauvre fou!

-- Mon coeur est l, voyez-vous, mon frre, dit Henri en tendant la main
vers la maison, ma vie est l; ne me demandez pas de vivre, si vous
m'arrachez le coeur de la poitrine.

Le duc croisa ses bras avec une colre mle de piti, mordit sa fine
moustache, et aprs avoir rflchi pendant quelques minutes de silence:

-- Si notre pre vous priait, Henri, dit-il, de vous laisser soigner par
Miron, qui est un philosophe en mme temps que mdecin....

-- Je rpondrais  notre pre que je ne suis point malade, que ma tte est
saine, et que Miron ne gurit pas du mal d'amour.

-- Il faut donc adopter votre faon de voir, Henri; mais pourquoi irais-je
m'inquiter? Cette femme est femme, vous tes persvrant, rien n'est donc
dsespr, et  mon retour je vous verrai plus allgre, plus jovial et
plus chantant que moi.

-- Oui, oui, mon bon frre, reprit le jeune homme en serrant les mains de
son ami; oui, je gurirai, oui, je serai heureux, oui, je serai allgre;
merci de votre amiti, merci! c'est mon bien le plus prcieux.

-- Aprs votre amour.

-- Avant ma vie.

Joyeuse, profondment touch malgr sa frivolit apparente, interrompit
brusquement son frre.

-- Partons-nous? dit-il; voil que les flambeaux sont teints, les
instruments au dos des musiciens, les pages en route.

-- Allez, allez, mon frre, je vous suis, dit du Bouchage en soupirant de
quitter la rue.

-- Je vous entends, dit Joyeuse; le dernier adieu  la fentre, c'est
juste. Alors adieu aussi pour moi, Henri.

Henri passa ses bras au cou de son frre, qui se penchait pour
l'embrasser.

-- Non, dit-il, je vous accompagnerai jusqu'aux portes; attendez-moi
seulement  cent pas d'ici. En croyant la rue solitaire, peut-tre se
montrera-t-elle.

Anne poussa son cheval vers l'escorte arrte  cent pas.

-- Allons, allons, dit-il, nous n'avons plus besoin de vous jusqu' nouvel
ordre; partez.

Les flambeaux disparurent, les conversations des musiciens et les rires
des pages s'teignirent, comme aussi les derniers gmissements arrachs
aux cordes des violes et des luths par le frlement d'une main gare.

Henri donna un dernier regard  la maison, envoya une dernire prire aux
fentres, et rejoignit lentement, et en se retournant sans cesse, son
frre, que prcdaient les deux cuyers.

Robert Briquet, voyant les deux jeunes gens partir avec les musiciens,
jugea que le dnoment de cette scne, si toutefois cette scne devait
avoir un dnoment, allait avoir lieu.

En consquence, il se retira bruyamment du balcon et ferma la fentre.

Quelques curieux obstins demeurrent encore fermes  leur poste; mais, au
bout de dix minutes, le plus persvrant avait disparu.

Pendant ce temps, Robert Briquet avait gagn le toit de sa maison, dentel
comme celui des maisons flamandes, et se cachant derrire une de ces
dentelures, il observait les fentres d'en face.

Sitt que le bruit eut cess dans la rue, qu'on n'entendit plus ni
instruments, ni pas, ni voix; sitt que tout enfin fut rentr dans l'ordre
accoutum, une des fentres suprieures de cette maison trange s'ouvrit
mystrieusement, et une tte prudente s'avana au dehors.

-- Plus rien, murmura une voix d'homme, par consquent plus de danger;
c'tait quelque mystification  l'adresse de notre voisin; vous pouvez
quitter votre cachette, madame, et redescendre chez vous.

A ces mots, l'homme referma la fentre, fit jaillir le feu d'une pierre,
et alluma une lampe qu'il tendit vers un bras allong pour la recevoir.

Chicot regardait de toutes les forces de sa prunelle.

Mais il n'eut pas plus tt aperu la ple et sublime figure de la femme
qui recevait cette lampe, il n'eut pas plus tt saisi le regard doux et
triste qui fut chang entre le serviteur et la matresse, qu'il plit
lui-mme et sentit comme un frisson glac courant dans ses veines.

La jeune femme,  peine avait-elle vingt-quatre ans, la jeune femme alors
descendit l'escalier: son serviteur la suivit.

-- Ah! murmura Chicot, passant la main sur son front pour en essuyer la
sueur, et comme si en mme temps il et voulu chasser une vision terrible,
ah! comte du Bouchage, brave, beau jeune homme, amoureux insens qui
parles maintenant de devenir joyeux, chantant et allgre, passe ta devise
 ton frre, car jamais plus tu ne diras: _hilariter_. [Note:
_Joyeusement_; la devise de Henri de Joyeuse, nous l'avons dj dit, tait
le mot latin _hilariter_.]

Puis il descendit  son tour dans sa chambre, le front assombri comme s'il
ft descendu dans quelque passe terrible, dans quelque abme sanglant, et
s'assit dans l'ombre, subjugu, lui, le dernier, mais le plus compltement
peut-tre, par l'incroyable influence de mlancolie qui rayonnait du
centre de cette maison.




XVIII


LA BOURSE DE CHICOT

Chicot passa toute la nuit  rver sur son fauteuil. Rver est le mot,
car, en vrit, ce furent moins des penses qui l'occuprent que des
rves.

Revenir au pass, voir s'clairer au feu d'un seul regard toute une poque
presque efface dj de la mmoire, ce n'est pas penser. Chicot habita
toute la nuit un monde dj laiss par lui bien en arrire, et peupl
d'ombres illustres ou gracieuses que le regard de la femme ple, semblable
 une lampe fidle, lui montrait dfilant une  une devant lui avec son
cortge de souvenirs heureux et terribles.

Chicot, qui regrettait tant son sommeil en revenant du Louvre, ne songea
pas mme  se coucher. Aussi quand l'aube vint argenter les vitraux de sa
fentre:

-- L'heure des fantmes est passe, dit-il, il s'agit de songer un peu aux
vivants.

Il se leva, ceignit sa longue pe, jeta sur ses paules un surtout de
laine lie de vin, d'un tissu impntrable aux plus fortes pluies, et, avec
la stoque fermet du sage, il examina d'un coup d'oeil le fond de sa
bourse et la semelle de ses souliers.

Ceux-ci parurent  Chicot dignes de commencer une campagne; celle-l
mritait une attention particulire.

Nous ferons donc une halte  notre rcit pour prendre le temps de la
dcrire  nos lecteurs.

Chicot, homme d'ingnieuse imagination, comme chacun sait, avait creus la
matresse poutre qui traversait sa maison de bout en bout, concourant
ainsi  la fois  l'ornement, car elle tait peinte de diverses couleurs,
et  la solidit, car elle avait dix-huit pouces au moins de diamtre.

Dans cette poutre, au moyen d'une concavit d'un pied et demi de long sur
six pouces de large, il s'tait fait un coffre-fort dont les flancs
contenaient mille cus d'or.

Or, voici le calcul que s'tait fait Chicot.

-- Je dpense par jour, avait-il dit, la vingtime partie d'un de ces
cus: j'ai donc l de quoi vivre vingt mille jours. Je ne les vivrai
jamais, mais je puis aller  la moiti; et puis,  mesure que je
vieillirai, mes besoins et par consquent mes dpenses s'augmenteront, car
encore faut-il que le bien-tre progresse en proportion de la diminution
de la vie. Tout cela me fait vingt-cinq ou trente bonnes annes  vivre.
Allons, c'est, Dieu merci! bien assez.

Chicot se trouvait donc, grce au calcul que nous venons de faire aprs
lui, un des plus riches rentiers de la ville de Paris, et cette
tranquillit sur son avenir lui donnait un certain orgueil.

Non pas que Chicot ft avare, longtemps mme il avait t prodigue; mais
la misre lui faisait horreur, car il savait qu'elle tombe comme un
manteau de plomb sur les paules, et qu'elle courbe les plus forts.

Ce matin donc, en ouvrant sa caisse pour faire ses comptes vis--vis de
lui-mme, il se dit:

-- Ventre de biche! le sicle est dur et les temps ne sont point  la
gnrosit. Je n'ai pas de dlicatesse  faire avec Henri, moi. Ces mille
cus d'or ne viennent pas mme de lui, mais d'un oncle qui m'en avait
promis six fois davantage: il est vrai que cet oncle tait garon. S'il
faisait nuit encore, j'irais prendre cent cus dans la poche du roi, mais
il est jour, et je n'ai plus de ressources qu'en moi-mme... et en
Gorenflot.

Cette ide de tirer de l'argent de Gorenflot fit sourire son digne ami.

-- Il ferait beau voir, continua-t-il, que matre Gorenflot, qui me doit
sa fortune, refust cent cus  son ami pour le service du roi qui l'a
nomm prieur des Jacobins.

Ah! continua-t-il en hochant la tte, ce n'est plus Gorenflot.

Oui, mais Robert Briquet est toujours Chicot.

Mais cette lettre du roi, cette fameuse ptre destine  incendier la
cour de Navarre, je devais l'aller chercher avant le jour, et voil que le
jour est venu. Bah! cet expdient, je l'aurai, et mme il frappera un
terrible coup sur le crne de Gorenflot, si sa cervelle me parat trop
dure  persuader.

En route, donc.

Chicot rajusta la planche qui fermait sa cachette, l'assura avec quatre
clous, la recouvrit de la dalle sur laquelle il sema la poussire
convenable  boucher des jointures, puis, prt au dpart, il regarda une
dernire fois cette petite chambre o, depuis bien des heureux jours, il
tait impntrable et gard comme le coeur dans la poitrine.

Puis il donna son coup d'oeil  la maison d'en face.

-- Au fait, se dit-il, ces diables de Joyeuse pourraient bien, une belle
nuit, mettre le feu  mon htel pour attirer un instant  sa fentre la
dame invisible. Eh! eh! mais s'ils brlaient ma maison, c'est qu'en mme
temps ils feraient un lingot de mes mille cus! En vrit, je crois que je
ferais prudemment d'enfouir la somme. Allons donc! eh bien! si messieurs
de Joyeuse brlent ma maison, le roi me la paiera.

Ainsi rassur, Chicot ferma sa porte dont il emporta la clef; puis comme
il sortait pour gagner le bord de la rivire:

-- Eh! eh! dit-il, ce Nicolas Poulain pourrait fort bien venir ici,
trouver mon absence suspecte, et... Ah a! mais ce matin je n'ai que des
ides de livre. En route, en route!

Comme Chicot fermait la porte de la rue, avec non moins de soin qu'il
avait ferm la porte de sa chambre, il aperut  sa fentre le serviteur
de la dame inconnue qui prenait l'air, esprant sans doute, vu le bon
matin, n'tre point aperu.

Cet homme, comme nous l'avons dj dit, tait compltement dfigur par
une blessure reue  la tempe gauche et qui s'tendait sur une partie de
la joue. L'un de ses sourcils, en outre, dplac par la violence du coup,
cachait presque entirement l'oeil gauche, renfonc dans son orbite.

Chose trange! avec ce front chauve et sa barbe grisonnante, il avait le
regard vif, et comme une fracheur de jeunesse sur la joue qui avait t
pargne.

A l'aspect de Robert Briquet qui descendait le seuil de sa porte, il se
couvrit la tte de son capuchon.

Il fit un mouvement pour rentrer, mais Chicot lui fit un signe pour qu'il
demeurt.

-- Voisin! lui cria Chicot, le tintamarre d'hier m'a dgot de ma maison;
je vais aller quelques semaines  ma mtairie: seriez-vous assez obligeant
pour donner de temps en temps un coup d'oeil de ce ct?

-- Oui, monsieur, rpondit l'inconnu, bien volontiers.

-- Et si vous aperceviez des larrons....

-- J'ai une bonne arquebuse, monsieur, soyez tranquille.

-- Merci. Toutefois j'aurais encore un service  vous demander, mon
voisin.

-- Parlez, je vous coute.

Chicot sembla mesurer de l'oeil la distance qui le sparait de son
interlocuteur.

-- C'est bien dlicat  vous crier de si loin, cher voisin, dit-il.

-- Je vais descendre alors, rpondit l'inconnu.

En effet, Chicot le vit disparatre, et comme pendant cette disparition il
s'tait rapproch de la maison, il entendit son pas s'approcher, puis la
porte s'ouvrit, et ils se trouvrent face  face.

Cette fois le serviteur avait compltement envelopp son visage dans son
capuchon.

-- Il fait bien froid, ce matin, dit-il, pour dissimuler ou excuser cette
mystrieuse prcaution.

[Illustration: En partant je laisse de l'argent chez moi. -- PAGE 97.]

-- Une bise glaciale, mon voisin, rpliqua Chicot, affectant de ne pas
regarder son interlocuteur pour le mettre plus  l'aise.

-- Je vous coute, monsieur.

-- Voici, reprit Chicot je pars.

-- Vous m'avez dj fait l'honneur de me le dire.

-- Je m'en souviens parfaitement; mais en partant je laisse de l'argent
chez moi.

-- Tant pis, monsieur, tant pis, emportez-le.

-- Non pas, l'homme est plus lourd et moins rsolu quand il cherche 
sauver sa bourse en mme temps que sa vie. Je laisse donc ici de l'argent
bien cach toutefois, si bien cach mme que je n'ai  redouter qu'une
mauvaise chance d'incendie. Si cela m'arrivait, veuillez, vous qui tes
mon voisin, surveiller la combustion de certaine grosse poutre dont vous
voyez l,  droite, le bout sculpt en forme de gargouille, surveillez,
dis-je, et cherchez dans les cendres.

-- En vrit, monsieur, dit l'inconnu avec un mcontentement visible, vous
me gnez fort. Cette confidence serait mieux faite  un ami qu' un homme
que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez connatre.

Tout en disant ces mots, son oeil brillant interrogeait la grimace
doucereuse de Chicot.

-- C'est vrai, rpondit celui-ci, je ne vous connais pas; mais je suis
trs confiant aux physionomies et je trouve que votre physionomie celle
est d'un honnte homme.

-- Voyez cependant, monsieur, de quelle responsabilit vous me chargez. Ne
se peut-il pas aussi que toute cette musique ennuie ma matresse comme
elle vous a ennuy vous-mme, et qu'alors nous dmnagions?

-- Eh bien, rpondit Chicot, alors tout est dit, et ce n'est point  vous
que je m'en prendrai, voisin.

-- Merci de la confiance que vous tmoignez  un pauvre inconnu, dit le
serviteur en s'inclinant; je tcherai de m'en montrer digne.

Et saluant Chicot, il se retira chez lui.

Chicot, de son ct, le salua affectueusement; puis voyant la porte
referme sur lui:

-- Pauvre jeune homme! murmura-t-il, voil pour cette fois un vrai
fantme; et cependant je l'ai vu si gai, si vivant, si beau!




XIX


LE PRIEUR DES JACOBINS


Le prieur dont le roi avait fait don  Gorenflot, pour rcompenser ses
loyaux services et surtout sa brillante faconde, tait situ  deux
portes de mousquet,  peu prs, de l'autre ct de la porte Saint-
Antoine.

C'tait alors un quartier fort noblement frquent, que le quartier de la
porte Saint-Antoine, le roi faisant de nombreuses visites au chteau de
Vincennes, que l'on appelait encore  cette poque _le bois de Vincennes_.

a et l sur la route du donjon, quelques petites maisons de grands
seigneurs, avec des jardins charmants et des cours magnifiques, faisaient
comme un apanage au chteau, et bon nombre de rendez-vous s'y donnaient,
dont, malgr la manie qu'avait alors le moindre bourgeois de s'occuper des
affaires de l'tat, nous oserons dire que la politique tait soigneusement
exclue.

Il rsultait de ces alles et venues de la cour, que la route, toute
proportion garde, avait alors l'importance qu'ont conquise aujourd'hui
les Champs-lyses.

C'tait, on en conviendra, une belle position pour le prieur qui se
levait firement,  droite du chemin de Vincennes.

Ce prieur se composait d'un quadrilatre de btiments, enfermant une
norme cour plante d'arbres, d'un jardin potager situ derrire les
btiments, et d'une foule de dpendances qui donnaient  ce prieur
l'tendue d'un village.

Deux cents religieux jacobins occupaient les dortoirs situs au fond de la
cour, paralllement  la route.

Sur le devant, quatre belles fentres, avec un seul balcon de fer rgnant
le long de ces quatre fentres, donnaient aux appartements du prieur
l'air, le jour et la vie.

Semblable  une ville que l'on prsume pouvoir tre assige, le prieur
trouvait en lui toutes ses ressources sur les territoires tributaires de
Charonne, de Montreuil et de Saint-Mand. Ses pturages engraissaient un
troupeau toujours complet de cinquante boeufs et de quatre-vingt-dix-neuf
moutons; les ordres religieux, soit tradition, soit loi crite, ne
pouvaient rien possder par cent.

Un palais particulier abritait aussi quatre-vingt-dix-neuf porcs d'une
espce particulire, qu'levait avec amour; et surtout avec amour-propre,
un charcutier choisi par dom Modeste lui-mme.

De ce choix honorable, le charcutier tait redevable aux exquises
saucisses, aux oreilles farcies et aux boudins  la ciboulette qu'il
fournissait autrefois  l'htellerie de la Corne-d'Abondance. Dom Modeste,
reconnaissant des bons repas qu'il avait faits autrefois chez matre
Bonhommet, acquittait ainsi les dettes de frre Gorenflot.

Il est inutile de parler des offices et de la cave. L'espalier du prieur,
expos au levant et au midi, donnait des pches, des abricots et des
raisins incomparables; en outre, des conserves de ces fruits et des ptes
sucres taient confectionnes par un certain frre Eusbe, auteur du
fameux rocher de confitures que l'Htel-de-Ville de Paris avait offert aux
deux reines, lors du dernier banquet de crmonie qui avait eu lieu.

Quant  la cave, Gorenflot l'avait monte lui-mme en dmontant toutes
celles de Bourgogne, car il avait cette prdilection inne chez tous les
vritables buveurs, lesquels prtendent, en gnral, que le vin de
Bourgogne est le seul qui soit vritablement du vin.

C'est au sein de ce prieur, vritable paradis de paresseux et de
gourmands, dans cet appartement somptueux du premier tage, dont le balcon
donne sur le grand chemin, que nous allons retrouver Gorenflot, orn d'un
menton de plus, et de cette sorte de gravit vnrable que l'habitude
constante du repos et du bien-tre donne aux physionomies les plus
vulgaires.

Dans sa robe blanche comme la neige, avec son collet noir qui rchauffe
ses larges paules, Gorenflot n'a plus autant de libert de geste que dans
sa robe grise de simple moine, mais il a plus de majest.

Sa main grasse comme une clanche s'appuie sur un in-quarto qu'elle couvre
compltement; ses deux gros pieds crasent un chauffe-doux, et ses bras
n'ont plus assez de longueur pour faire une ceinture  son ventre.

Sept heures et demie du matin viennent de sonner. Le prieur s'est lev le
dernier, profitant de la rgle qui donne au chef une heure de sommeil de
plus qu'aux autres moines; mais il continue tranquillement sa nuit dans un
grand fauteuil  oreilles, moelleux comme un dredon.

L'ameublement de la chambre o sommeille le digne abb est plus mondain
que religieux: une table  pieds tourns et couverte d'un riche tapis, des
tableaux de religion galante, singulier mlange d'amour et de dvotion,
qu'on ne trouve qu' cette poque-l dans l'art; des vases prcieux
d'glise ou de table sur des dressoirs; aux fentres, de grands rideaux de
brocart vnitien, plus splendides, malgr leur vtust, que les plus
chres toffes neuves; voil le dtail des richesses dont tait devenu
possesseur dom Modeste Gorenflot, et cela par la grce de Dieu, du roi, et
surtout de Chicot.

Donc le prieur dormait sur son fauteuil, tandis que le jour venait lui
faire sa visite quotidienne, et caressait de ses lueurs argentes les tons
purpurins et nacrs du visage du dormeur.

La porte de la chambre s'ouvrit doucement, et deux moines entrrent sans
rveiller le prieur.

Le premier tait un homme de trente  trente-cinq ans, maigre, blme, et
nerveusement cambr dans sa robe de jacobin: il portait la tte haute; son
regard, dcoch comme un trait de ses yeux de faucon, commandait avant
mme qu'il et parl, et cependant ce regard s'adoucissait par le jeu de
longues paupires blanches qui faisaient ressortir en s'abaissant le large
cercle de bistre dont ses yeux taient bords.

Mais quand au contraire brillait cette prunelle noire entre ces sourcils
pais et cet encadrement fauve de l'orbite, on et dit l'clair qui
jaillit des plis de deux nuages de cuivre.

Ce moine s'appelait frre Borrome: il tait depuis trois semaines
trsorier du couvent.

L'autre tait un jeune homme de dix-sept  dix-huit ans, aux yeux noirs et
vifs,  la mine hardie, au menton saillant, de petite taille, mais bien
prise, et qui, ayant retrouss ses larges manches, laissait voir avec une
sorte d'orgueil deux bras nerveux prompts  gesticuler.

-- Le prieur dort encore, frre Borrome, dit le plus jeune des deux
moines  l'autre; le rveillerons-nous?

-- Gardons-nous-en bien, frre Jacques, rpliqua le trsorier.

-- En vrit, c'est dommage d'avoir un prieur qui dorme si longtemps,
reprit le jeune frre, car on aurait pu essayer les armes ce matin. Avez-
vous remarqu quelles belles cuirasses et quelles belles arquebuses il y a
dans le nombre?

-- Silence, mon frre! vous allez tre entendu.

-- Quel malheur! reprit le petit moine en frappant du pied un coup qui fut
assourdi par l'pais tapis, quel malheur! il fait si beau aujourd'hui, la
cour est si sche! quel bel exercice on ferait, frre trsorier!

-- Il faut attendre, mon enfant, dit frre Borrome avec une feinte
soumission, dmentie par le feu de ses regards.

-- Mais que n'ordonnez-vous toujours que l'on distribue les armes?
rpliqua imptueusement Jacques en relevant ses manches retombes.

-- Moi, ordonner?

-- Oui, vous.

-- Je ne commande pas, vous le savez bien, mon frre, reprit Borrome avec
componction; ne voil-t-il pas le matre l?

-- Sur ce fauteuil... endormi... quand tout le monde veille, dit Jacques
d'un ton moins respectueux qu'impatient... le matre?

Et un regard de superbe intelligence sembla vouloir pntrer jusqu'au fond
du coeur de frre Borrome.

-- Respectons son rang et son sommeil, dit celui-ci en s'avanant au
milieu de la chambre, et cela si malheureusement, qu'il renversa un
escabeau sur le parquet.

Bien que le tapis et amorti le bruit du tabouret comme il avait amorti
celui du coup de talon de frre Jacques, dom Modeste,  ce bruit, fit un
bond et s'veilla.

-- Qui va l? s'cria-t-il de la voix tressaillante d'une sentinelle
endormie.

-- Seigneur prieur, dit frre Borrome, pardonnez si nous troublons votre
pieuse mditation; mais je viens prendre vos ordres.

-- Ah! bonjour, frre Borrome, fit Gorenflot avec un lger signe de tte.

Puis aprs un moment de rflexion, pendant lequel il tait vident qu'il
venait de tendre toutes les cordes de sa mmoire:

-- Quels ordres? demanda-t-il en clignant trois ou quatre fois des yeux.

-- Relativement aux armes et aux armures.

-- Aux armes? aux armures? demanda Gorenflot.

-- Sans doute, Votre Seigneurie a command d'apporter des armes et des
armures.

-- A qui cela?

-- A moi.

-- A vous?... J'ai command des armes, moi?

-- Sans aucun doute, seigneur prieur, dit Borrome d'une voix gale et
ferme.

-- Moi! rpta dom Modeste au comble de l'tonnement, moi! et quand cela?

-- Il y a huit jours.

-- Ah! s'il y a huit jours... Mais pourquoi faire, des armes?

-- Vous m'avez dit, seigneur, et je vais rpter vos propres paroles, vous
m'avez dit: Frre Borrome, il serait bon de se procurer des armes pour
armer nos moines et nos frres; les exercices gymnastiques dveloppent les
forces du corps, comme les pieuses exhortations dveloppent celles de
l'esprit.

-- J'ai dit cela? fit Gorenflot.

-- Oui, rvrend prieur, et moi, frre indigne et obissant, je me suis
ht d'accomplir vos ordres, et je me suis procur des armes de guerre.

-- Voil qui est trange, murmura Gorenflot, je ne me souviens de rien de
tout cela.

-- Vous avez mme ajout, rvrend prieur, ce texte latin: _Militat
spiritu, militat gladio_.

-- Oh! s'cria dom Modeste en ouvrant dmesurment les yeux, j'ai ajout
le texte?

[Illustration: Ah! vous voil, fit Gorenflot. -- PAGE 102.]

-- J'ai la mmoire fidle, rvrend prieur, rpondit Borrome en baissant
modestement ses paupires.

-- Si je l'ai dit, reprit Gorenflot en secouant doucement la tte de haut
en bas, c'est que j'ai eu mes raisons pour le dire, frre Borrome. En
effet, cela a toujours t mon opinion, qu'il fallait exercer le corps; et
quand j'tais simple moine, j'ai combattu de la parole et de l'pe:
_Militat... spiritus..._ Trs bien, frre Borrome; c'tait une
inspiration du Seigneur.

-- Je vais donc achever d'excuter vos ordres, rvrend prieur, dit
Borrome en se retirant avec frre Jacques, qui, tout frissonnant de joie,
le tirait par le bas de sa robe.

-- Allez, dit majestueusement Gorenflot.

-- Ah! seigneur prieur, reprit frre Borrome en rentrant quelques
secondes aprs sa disparition, j'oubliais....

-- Quoi?

-- Il y a au parloir un ami de Votre Seigneurie qui demande  vous parler.

-- Comment se nomme-t-il?

-- Matre Robert Briquet.

-- Matre Robert Briquet, reprit Gorenflot, ce n'est point un ami, frre
Borrome, c'est une simple connaissance.

-- Alors Votre Rvrence ne le recevra point?

-- Si fait, si fait, dit nonchalamment Gorenflot, cet homme me distrait;
faites-le monter.

Frre Borrome salua une seconde fois et sortit. Quant  frre Jacques, il
n'avait fait qu'un bond de l'appartement du prieur  la chambre o taient
dposes les armes.

Cinq minutes aprs, la porte se rouvrit et Chicot parut.




XX

LES DEUX AMIS


Dom Modeste ne quitta point la position batement incline qu'il avait
prise.

Chicot traversa la chambre pour venir  lui.

Seulement le prieur voulut bien pencher doucement sa tte pour indiquer au
nouveau venu qu'il l'apercevait.

Chicot ne parut pas un seul instant s'tonner de l'indiffrence du prieur;
il continua de marcher, puis, lorsqu'il fut  une distance
respectueusement mesure, il le salua.

-- Bonjour, monsieur le prieur, dit-il.

-- Ah! vous voil, fit Gorenflot, vous ressuscitez  ce qu'il parat?

-- Est-ce que vous m'avez cru mort, monsieur le prieur.

-- Dame! on ne vous voyait plus.

-- J'avais affaire.

-- Ah!

Chicot savait qu' moins d'tre chauff par deux ou trois bouteilles de
vieux bourgogne, Gorenflot tait avare de paroles. Or, comme selon toute
probabilit, vu l'heure peu avance de la journe, Gorenflot tait encore
 jeun, il prit un bon fauteuil et s'installa silencieusement au coin de
la chemine, en tendant ses pieds sur les chenets et en appuyant ses
reins au dossier moelleux.

-- Est-ce que vous djeunerez avec moi, monsieur Briquet? demanda dom
Modeste.

-- Peut-tre, seigneur prieur.

-- Il ne faudrait pas m'en vouloir, monsieur Briquet, s'il me devenait
impossible de vous donner tout le temps que je voudrais.

-- Eh! qui diable vous demande votre temps, monsieur le prieur? ventre de
biche! je ne vous demandais pas mme  djeuner, et c'est vous qui me
l'avez offert.

-- Assurment, monsieur Briquet, fit dom Modeste avec une inquitude que
justifiait le ton assez ferme de Chicot; oui, sans doute, je vous ai
offert, mais....

-- Mais vous avez cru que je n'accepterais pas?

-- Oh! non. Est-ce que c'est mon habitude d'tre politique, dites,
monsieur Briquet?

-- On prend toutes les habitudes que l'on veut prendre, quand on est un
homme de votre supriorit, monsieur le prieur, rpondit Chicot avec un de
ces sourires qui n'appartenaient qu' lui.

Dom Modeste regarda Chicot en clignant des yeux. Il lui tait impossible
de deviner si Chicot raillait ou parlait srieusement.

Chicot s'tait lev.

-- Pourquoi vous levez-vous, monsieur Briquet? demanda Gorenflot.

-- Parce que je m'en vais.

-- Et pourquoi vous en allez-vous, puisque vous aviez dit que vous
djeuneriez avec moi?

-- Je n'ai pas dit que je djeunerais avec vous, d'abord.

-- Pardon, je vous ai offert.

-- Et j'ai rpondu peut-tre: peut-tre ne veut pas dire oui.

-- Vous vous fchez?

Chicot se mit  rire.

-- Moi, me fcher, dit-il, et de quoi me fcherais-je? de ce que vous tes
impudent, ignare et grossier? Oh! cher seigneur prieur, je vous connais
depuis trop longtemps pour me fcher de vos petites imperfections.

Gorenflot, foudroy par cette nave sortie de son hte, demeura la bouche
ouverte et les bras tendus.

-- Adieu, monsieur le prieur, continua Chicot.

-- Oh! ne partez pas.

-- Mon voyage ne peut se retarder.

-- Vous voyagez?

-- J'ai une mission.

-- Et de qui?

-- Du roi.

Gorenflot roulait d'abmes en abmes.

-- Une mission, dit-il, une mission du roi! vous l'avez donc revu?

-- Sans doute.

-- Et comment vous a-t-il reu?

-- Avec enthousiasme; il a de la mmoire, lui, tout roi qu'il est.

-- Une mission du roi, balbutia Gorenflot, et moi impudent, moi ignare,
moi grossier....

Son coeur se dgonflait  mesure, comme fait un ballon qui perd son vent
par des piqres d'aiguille.

-- Adieu, rpta Chicot.

Gorenflot se souleva sur son fauteuil, et, de sa large main, arrta le
fugitif qui, avouons-le, se laissa facilement violenter.

-- Voyons, expliquons-nous, dit le prieur.

-- Sur quoi? demanda Chicot.

-- Sur votre susceptibilit d'aujourd'hui.

-- Moi, je suis aujourd'hui comme toujours.

-- Non.

-- Simple miroir des gens avec qui je suis.

-- Non.

-- Vous riez, je ris; vous boudez, je fais la grimace.

-- Non, non, non!

-- Si, si, si!

-- Eh bien, voyons, je l'avoue, j'tais proccup.

-- Vraiment!

-- Ne voulez-vous point tre indulgent pour un homme en proie aux plus
pnibles travaux? Ai-je ma tte  moi, mon Dieu! Ce prieur n'est-il pas
comme un gouvernement de province? Songez donc que je commande  deux
cents hommes, que je suis tout  la fois conome, architecte, intendant;
tout cela sans compter mes fonctions spirituelles.

-- Oh! c'est trop, en effet, pour un serviteur indigne de Dieu!

-- Oh! voil qui est ironique, dit Gorenflot; monsieur Briquet, auriez-
vous perdu votre charit chrtienne?

-- J'en avais donc?

-- Je crois aussi qu'il entre de l'envie dans votre fait: prenez-y garde,
l'envie est un pch capital.

-- De l'envie dans mon fait; et que puis-je envier, moi? je vous le
demande.

-- Hum! vous vous dites: le prieur dom Modeste Gorenflot monte
progressivement, il est sur la ligne ascendante.

-- Tandis que moi, je suis sur la ligne descendante, n'est-ce pas?
rpondit ironiquement Chicot.

-- C'est la faute de votre fausse position, monsieur Briquet.

-- Monsieur le prieur, souvenez-vous du texte de l'vangile.

-- Quel texte?

-- Celui qui s'lve sera abaiss, et celui qui s'abaisse sera lev.

-- Peuh! fit Gorenflot.

[Illustration: Vous avez l un magnifique armet, frre Borrome. -- PAGE
112.]

-- Allons, voil qu'il met en doute les textes saints, l'hrtique!
s'cria Chicot en joignant les deux mains.

-- Hrtique! rpta Gorenflot; ce sont les huguenots qui sont hrtiques.

-- Schismatique alors!

-- Voyons, que voulez-vous dire, monsieur Briquet? en vrit, vous
m'blouissez.

-- Rien, sinon que je pars pour un voyage et que je venais vous faire mes
adieux, donc. Adieu, seigneur dom Modeste.

-- Vous ne me quitterez pas ainsi.

-- Si fait, pardieu!

-- Vous?

-- Oui, moi.

-- Un ami?

-- Dans la grandeur on n'a plus d'amis.

-- Vous, Chicot?

-- Je ne suis plus Chicot, vous me l'avez reproch tout  l'heure.

-- Moi! quand cela?

-- Quand vous avez parl de ma fausse position.

-- Reproch! ah! quels mots vous avez aujourd'hui!

Et le prieur baissa sa grosse tte dont les trois mentons s'aplatirent en
un seul contre son cou de taureau.

Chicot l'observait du coin de l'oeil: il le vit lgrement plir.

-- Adieu, et sans rancune pour les vrits que je vous ai dites.

Et il fit un mouvement pour sortir.

-- Dites-moi tout ce que vous voudrez, monsieur Chicot, dit dom Modeste;
mais n'ayez plus de ces regards-l pour moi!

-- Ah! ah! il est un peu tard.

-- Jamais trop tard! eh! tenez, on ne part pas sans manger, que diable! ce
n'est pas sain, vous me l'avez dit vingt fois vous-mme! eh bien!
djeunons.

Chicot tait dcid  reprendre tous ses avantages d'un seul coup.

-- Ma foi, non! dit-il, on mange trop mal ici.

Gorenflot avait support les autres atteintes avec courage; il succomba
sous celle-ci.

-- On mange mal chez moi? balbutia-t-il perdu.

-- C'est mon avis du moins, dit Chicot.

-- Vous avez eu  vous plaindre de votre dernier dner?

-- J'en ai encore l'atroce saveur au palais; pouah!

-- Vous avez fait pouah! s'cria Gorenflot en levant les bras au ciel.

-- Oui, dit rsolument Chicot, j'ai fait pouah!

-- Mais  quel propos? parlez.

-- Les ctelettes de porc taient indignement brles.

-- Oh!

-- Les oreilles farcies ne croquaient pas sous la dent.

-- Oh!

-- Le chapon au riz ne sentait que l'eau.

-- Juste ciel!

-- La bisque n'tait pas dgraisse.

-- Misricorde!

-- On voyait sur les coulis une huile qui nage encore dans mon estomac.

-- Chicot! Chicot! soupira dom Modeste, du mme ton dont Csar expirant
dit  son assassin: Brutus! Brutus!...

-- Et puis vous n'avez pas de temps  me donner.

-- Moi?

-- Vous m'avez dit que vous aviez affaire: me l'avez-vous dit, oui ou non?
Il ne vous manquait plus que de devenir menteur.

-- Eh bien! cette affaire, on peut la remettre. C'est une solliciteuse 
revoir, voil tout.

-- Recevez-la donc.

-- Non! non! cher monsieur Chicot! quoiqu'elle m'ait envoy cent
bouteilles de vin de Sicile.

-- Cent bouteilles de vin de Sicile?

-- Je ne la recevrai pas, quoique ce soit probablement une trs grande
dame; je ne la recevrai pas: je ne veux recevoir que vous, cher monsieur
Chicot. Elle voulait devenir ma pnitente, cette grande dame qui envoie
les bouteilles de vin de Sicile par centaine; eh bien, si vous l'exigez,
je lui refuserai mes conseils spirituels; je lui ferai dire de prendre un
autre directeur.

-- Et vous ferez tout cela?...

-- Pour djeuner avec vous, cher monsieur Chicot! pour rparer mes torts
envers vous.

-- Vos torts viennent de votre froce orgueil, dom Modeste.

-- Je m'humilierai, mon ami.

-- De votre insolente paresse.

-- Chicot! Chicot!  partir du demain, je me mortifie en faisant faire
tous les jours l'exercice  mes moines.

-- A vos moines, l'exercice! fit Chicot en ouvrant les yeux; et quel
exercice, celui de la fourchette?

-- Non, celui des armes.

-- L'exercice des armes?

-- Oui, et cependant c'est fatigant de commander.

-- Vous, commander l'exercice aux Jacobins?

-- Je vais le commander du moins.

-- A partir de demain?

-- A partir d'aujourd'hui, si vous l'exigez.

-- Et qui donc a eu cette ide de faire faire l'exercice  des frocards?

-- Moi,  ce qu'il parat, dit Gorenflot.

-- Vous? impossible!

-- Si fait, j'en ai donn l'ordre  frre Borrome.

-- Qu'est-ce encore que frre Borrome?

-- Ah! c'est vrai, vous ne le connaissez pas.

-- Qu'est-il?

-- C'est le trsorier.

-- Comment as-tu un trsorier que je ne connaisse pas, bltre?

-- Il est ici depuis votre dernire visite.

-- Et d'o te vient ce trsorier?

-- M. le cardinal de Guise me l'a recommand.

-- En personne?

-- Par lettre, cher monsieur Chicot, par lettre.

-- Serait-ce cette figure de milan que j'ai vue en bas?

-- C'est cela mme.

-- Qui m'a annonc?

-- Oui.

-- Oh! oh! fit involontairement Chicot; et quelle qualit a-t-il, ce
trsorier si chaudement appuy par M. le cardinal de Guise?

-- Il compte comme Pythagore.

-- Et c'est avec lui que vous avez dcid ces exercices d'armes?

-- Oui, mon ami.

-- C'est--dire que c'est lui qui vous a propos d'armer vos moines,
n'est-ce pas?

-- Non, cher monsieur Chicot; l'ide est de moi, entirement de moi.

-- Et dans quel but?

-- Dans le but de les armer.

-- Pas d'orgueil, pcheur endurci, l'orgueil est un pch capital; ce
n'est point  vous qu'est venue cette ide.

-- A moi ou  lui, je ne sais plus bien si c'est  lui ou  moi que l'ide
est venue. Non, non, dcidment, c'est  moi; il parat mme qu' cette
occasion j'ai prononc un mot latin trs judicieux et trs brillant.

Chicot se rapprocha du prieur.

-- Un mot latin, vous, mon cher prieur! dit Chicot, et vous le rappelez-
vous, ce mot latin?

-- _Militat spiritu...._

-- _Militat spiritu, militat gladio._

-- C'est cela, c'est cela! s'cria dom Modeste avec enthousiasme.

-- Allons, allons, dit Chicot, il est impossible de s'excuser de meilleure
grce que vous ne le faites, dom Modeste; je vous pardonne.

-- Oh! fit Gorenflot avec attendrissement.

-- Vous tes toujours mon ami, mon vritable ami.

Gorenflot essuya une larme.

-- Mais djeunons, et je serai indulgent pour le djeuner.

-- coutez, dit Gorenflot avec enthousiasme, je vais faire dire au frre
cuisinier que si la chre n'est pas royale, je le fais fourrer au cachot.

-- Faites, faites, dit Chicot, vous tes le matre, mon cher prieur.

-- Et nous dcoifferons quelques-unes des bouteilles de la pnitente.

-- Je vous aiderai de mes lumires, mon ami.

-- Que je vous embrasse, Chicot!

-- Ne m'touffez pas, et causons.




XXI

LES CONVIVES


Gorenflot ne fut pas long  donner ses ordres.

Si le digne prieur tait bien sur la ligne ascendante, comme il le
prtendait, c'tait surtout en ce qui concernait les dtails d'un repas et
les progrs de la science culinaire.

Dom Modeste manda frre Eusbe, qui comparut, non pas devant son chef,
mais devant son juge. A la manire dont il avait t requis, il avait au
reste devin qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire  son endroit
chez le rvrend prieur.

-- Frre Eusbe, dit Gorenflot d'une voix svre, coutez ce que va vous
dire M. Robert Briquet, mon ami. Vous vous ngligez,  ce qu'il parat.
J'ai ou parler d'incorrections graves dans votre dernire bisque, et
d'une fatale ngligence  propos du croquant de vos oreilles. Prenez
garde, frre Eusbe, prenez garde, un seul pas fait dans la mauvaise voie
entrane tout le corps.

Le moine rougit et plit tour  tour, et balbutia une excuse qui ne fut
point admise.

-- Assez, dit Gorenflot.

Frre Eusbe se tut.

-- Qu'avez-vous aujourd'hui pour djeuner? demanda le rvrend prieur.

-- J'aurai des oeufs brouills aux crtes de coq.

-- Aprs?

-- Des champignons farcis.

-- Aprs?

-- Des crevisses au vin de Madre.

-- Menu pied que tout cela, menu pied; quelque chose qui fasse un fond,
voyons, dites vite.

-- J'aurai en outre un jambon aux pistaches.

-- Peuh! fit Chicot.

-- Pardon, interrompit timidement Eusbe; il est cuit dans du vin de Xrs
sec. Je l'ai piqu d'un boeuf attendri dans une marinade d'huile d'Aix, ce
qui fait qu'avec le gras du boeuf on mange le maigre du jambon, et avec le
gras du jambon le maigre du boeuf.

Gorenflot hasarda vers Chicot un regard accompagn d'un geste
d'approbation.

-- Bien cela, n'est-ce pas, dit-il, monsieur Robert?

Chicot fit un geste de demi-satisfaction.

-- Et aprs, demanda Gorenflot, qu'avez-vous encore?

-- On peut vous accommoder une anguille  la minute.

-- Foin de l'anguille, dit Chicot.

-- Je crois, monsieur Briquet, reprit Eusbe en s'enhardissant peu  peu,
je crois que vous pouvez goter de mes anguilles sans trop vous en
repentir.

-- Qu'ont-elles donc de rare, vos anguilles?

-- Je les nourris d'une faon particulire.

-- Oh! oh!

-- Oui, ajouta Gorenflot, il parat que les Romains ou les Grecs, je ne
sais plus trop, un peuple d'Italie enfin, nourrissaient des lamproies
comme fait Eusbe. Il a lu cela dans un auteur ancien nomm Sutone,
lequel a crit sur la cuisine.

-- Comment! frre Eusbe, s'cria Chicot, vous donnez des hommes  manger
 vos anguilles?

-- Non, monsieur, je hache menu les intestins et les foies des volailles
et du gibier, j'y ajoute un peu de viande de porc, je fais de tout cela
une espce de chair  saucisse que je jette  mes anguilles, qui, dans
l'eau douce et renouvele sur un gravier fin, deviennent grasses en un
mois, et, tout en engraissant, allongent considrablement. Celle que
j'offrirai au seigneur prieur aujourd'hui, par exemple, pse neuf livres.

-- C'est un serpent alors, dit Chicot.

-- Elle avalait d'une bouche un poulet de six jours.

-- Et comment l'avez-vous accommode? demanda Chicot.

-- Oui, comment l'avez-vous accommode? rpta le prieur.

-- Dpouille, rissole, passe au beurre d'anchois, roule dans une fine
chapelure, puis remise sur le gril, pendant dix secondes; aprs quoi
j'aurai l'honneur de vous la servir baignant dans une sauce pice de
piment et d'ail.

-- Mais la sauce?

-- Oui, la sauce elle-mme?

-- Simple sauce d'huile d'Aix, battue avec des citrons et de la moutarde.

-- Parfait, dit Chicot.

Frre Eusbe respira.

-- Maintenant il manque les confiteries, fit observer judicieusement
Gorenflot.

-- J'inventerai quelque mets capable d'agrer au seigneur prieur.

-- C'est bien, je m'en rapporte  vous, dit Gorenflot; montrez-vous digne
de ma confiance.

Eusbe salua.

-- Je puis donc me retirer? demanda-t-il.

Le prieur consulta Chicot.

-- Qu'il se retire, dit Chicot.

-- Retirez-vous et envoyez-moi le frre sommelier.

Eusbe salua et sortit.

Le frre sommelier succda au frre Eusbe et reut des ordres non moins
prcis et non moins dtaills.

Dix minutes aprs, devant la table couverte d'une fine nappe de lin, les
deux convives, ensevelis dans deux larges fauteuils tout garnis de
coussins, s'opposaient l'un  l'autre, fourchettes et couteaux en main,
comme deux duellistes.

La table, suffisamment grande pour six personnes, tait pourtant remplie,
tant le sommelier avait accumul les bouteilles de formes et d'tiquettes
diffrentes.

Eusbe, fidle au programme, venait d'envoyer des oeufs brouills, des
crevisses et des champignons qui parfumaient l'air d'une moelleuse vapeur
de truffe, de beurre frais comme la crme, de thym et de vin de Madre.

Chicot attaqua en homme affam. Le prieur, au contraire, en homme qui se
dfie de lui-mme, de son cuisinier et de son convive.

Mais, aprs quelques minutes, ce fut Gorenflot qui dvora, tandis que
Chicot observait.

On commena par le vin du Rhin, puis l'on passa au bourgogne de 1550; on
fit une excursion dans un ermitage dont on ignorait la date; on effleura
le saint-perey; enfin l'on passa au vin de la pnitente.

-- Qu'en dites-vous? demanda Gorenflot aprs en avoir got trois fois
sans oser se prononcer.

-- Velout, mais lger, fit Chicot; et comment s'appelle votre pnitente?

-- Je ne la connais pas, moi.

-- Ouais! vous ne savez pas son nom?

-- Non, ma foi, nous traitons par ambassadeur.

Chicot fit une pause pendant laquelle il ferma doucement les yeux comme
pour savourer une gorge de vin qu'il retenait dans sa bouche avant de
l'avaler, mais en ralit pour rflchir.

-- Ainsi donc, dit-il au bout de cinq minutes, c'est en face d'un gnral
d'arme que j'ai l'honneur de dner?

-- Oh! mon Dieu, oui!

-- Comment, vous soupirez en disant cela?

-- Ah! c'est bien fatigant, allez.

-- Sans doute, mais c'est honorable, mais c'est beau.

-- Superbe! seulement je n'ai plus de silence aux offices... et avant-hier
j'ai t oblig de supprimer un plat au souper.

-- Supprimer un plat... et pourquoi donc?

-- Parce que plusieurs de mes meilleurs soldats, je dois l'avouer, ont eu
l'audace de trouver insuffisant le plat de raisin de Bourgogne qu'on
donne en troisime le vendredi.

-- Voyez-vous cela!... insuffisant!... et quelle raison donnaient-ils de
cette insuffisance?

-- Ils prtendaient qu'ils avaient encore faim, et rclamaient quelque
chair maigre, comme sarcelle, homard, ou poisson de haut got. Comprenez-
vous ces dvorants?

-- Dame! s'ils font des exercices, ce n'est point tonnant qu'ils aient
faim, ces moines.

-- O serait donc le mrite? dit frre Modeste; bien manger et bien
travailler, c'est ce que peut faire tout le monde. Que diable! il faut
savoir offrir ses privations au Seigneur, continua le digne abb en
empilant un quartier de jambon et de boeuf sur une bouche dj
respectable de galantine dont frre Eusbe n'avait point parl, le mets
tant trop simple, non pour tre servi, mais pour figurer sur la carte.

-- Buvez, Modeste, buvez, dit Chicot, vous allez vous trangler, mon cher
ami; vous devenez cramoisi.

-- C'est d'indignation, rpliqua le prieur en vidant son verre qui
contenait une demi-pinte.

Chicot le laissa faire, puis lorsque Gorenflot eut repos son verre sur la
table:

-- Voyons, dit Chicot, achevons votre histoire, elle m'intresse vivement,
parole d'honneur. Vous leur avez donc retir un plat parce qu'ils
trouvaient qu'ils n'avaient pas assez  manger.

-- Tout juste.

-- C'est ingnieux.

-- Aussi la punition a-t-elle fait un rude effet; j'ai cru qu'on allait se
rvolter; les yeux brillaient, les dents claquaient. -- Ils avaient faim,
dit Chicot; ventre de biche! c'est bien naturel.

-- Ils avaient faim, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous le dites? vous le croyez?

-- J'en suis sr.

-- Eh bien! j'ai remarqu, ce soir-l, un fait bizarre et que je
recommanderai  l'analyse de la science; j'ai donc appel frre Borrome,
en le chargeant de mes instructions touchant cette privation d'un plat, 
laquelle j'ai ajout, voyant la rbellion, privation de vin.

-- Enfin? demanda Chicot.

-- Enfin, pour couronner l'oeuvre, j'ai command un nouvel exercice,
voulant terrasser l'hydre de la rvolte: les psaumes disent cela, vous
savez; attendez donc: _Cabis poriabis diagonem_, eh! vous ne connaissez
que cela, mordieu!

-- _Proculcabis draconem_, fit Chicot en versant  boire au prieur.

-- _Draconem_, c'est cela, bravo! A propos de dragon, mangez donc de cette
anguille, elle emporte la bouche, c'est merveilleux!

-- Merci, je ne puis plus respirer; mais racontez, racontez.

-- Quoi?

-- Votre fait bizarre.

-- Lequel? je ne m'en souviens plus.

-- Celui que vous vouliez recommander aux savants.

-- Ah! oui, j'y suis, trs bien.

-- J'coute.

-- Je prescris donc un exercice pour le soir; je m'attendais  voir mes
drles extnus, hves, suants, et j'avais prpar un sermon assez beau
sur ce texte: _Celui qui mange mon pain_.

-- Pain sec, dit Chicot.

-- Prcisment, pain sec, s'cria Gorenflot, en dilatant, par un rire
cyclopen, ses robustes mchoires. J'aurais jou sur le mot, et d'avance
j'en avais ri tout seul une heure, quand je me trouve au milieu de la cour
en prsence d'une troupe de gaillards anims, nerveux, bondissants comme
des sauterelles, et ceci est l'illusion sur laquelle je veux consulter les
savants.

-- Voyons l'illusion.

-- Et sentant le vin d'une lieue.

-- Le vin! Frre Borrome vous avait donc trahi?

-- Oh! je suis sr de Borrome, s'cria Gorenflot, c'est l'obissance
passive en personne: je dirais  frre Borrome de se brler  petit feu,
qu'il irait  l'instant mme chercher le gril et chaufferait les fagots.

-- Ce que c'est que d'tre mauvais physionomiste, dit Chicot en se
grattant le nez, il ne me fait pas du tout cet effet-l,  moi.

-- C'est possible, mais moi, je connais mon Borrome, vois-tu, comme je te
connais, mon cher Chicot, dit dom Modeste qui devenait tendre en devenant
ivre.

-- Et tu dis qu'ils sentaient le vin?

-- Borrome?

-- Non, tes moines.

-- Comme des futailles, sans compter qu'ils taient rouges comme des
crevisses; j'en ai fait l'observation  Borrome.

-- Bravo!

-- Ah! c'est que je ne m'endors pas, moi.

-- Et qu'a-t-il rpondu?

-- Attends, c'est fort subtil.

-- Je le crois.

-- Il a rpondu que l'apptence trs vive produit des effets pareils 
ceux de la satisfaction.

-- Oh! oh! fit Chicot; en effet, c'est fort subtil, comme tu dis, ventre
de biche! C'est un homme trs fort que ton Borrome; je ne m'tonne plus
s'il a le nez et les lvres si minces; et cela t'a convaincu?

-- Tout  fait, et tu vas tre convaincu toi-mme; mais voyons, approche-
toi un peu de moi, car je ne me remue plus sans tourdissement.

Chicot s'approcha. Gorenflot fit de sa large main un cornet acoustique
qu'il appliqua sur l'oreille de Chicot.

-- Eh bien? demanda Chicot.

-- Attends donc, je me rsume. Vous souvenez-vous du temps o nous tions
jeunes, Chicot?

-- Je m'en souviens.

-- Du temps o le sang brlait... o les dsirs immodestes?...

-- Prieur! prieur! fit le chaste Chicot.

-- C'est Borrome qui parle, et je maintiens qu'il a raison; l'apptence
ne produisait-elle point parfois les illusions de la ralit?

Chicot se mit  rire si violemment que la table, avec toutes les
bouteilles, trembla comme un plancher de navire.

-- Bien, bien, dit-il, je vais me mettre  l'cole de frre Borrome, et
quand il m'aura bien pntr de ses thories, je vous demanderai une
grce, mon rvrend.

-- Elle vous sera accorde, Chicot, comme tout ce que vous demanderez 
votre ami. Maintenant, dites, quelle est cette grce?

-- Vous me chargerez de l'conomat du prieur pendant huit jours
seulement.

-- Et que ferez-vous pendant ces huit jours?

-- Je nourrirai frre Borrome de ses thories; je lui servirai un plat,
un verre vide, en lui disant: Dsirez de toute la force de votre faim et
de votre soif une dinde aux champignons et une bouteille de chambertin;
mais prenez garde de vous griser avec ce chambertin, prenez garde d'avoir
une indigestion de cette dinde, cher frre philosophe.

-- Ainsi, dit Gorenflot, tu ne crois pas  l'apptence, paen?

-- C'est bien! c'est bien! je crois ce que je crois; mais brisons sur les
thories.

-- Soit, dit Gorenflot, brisons et parlons un peu de la ralit.

Et Gorenflot se versa un verre plein.

-- A ce bon temps dont tu parlais tout  l'heure, Chicot, dit-il,  nos
soupers  la _Corne-d'Abondance_!

-- Bravo! je croyais que tu avais oubli tout cela, rvrend.

-- Profane! tout cela dort sous la majest de ma position; mais, morbleu!
je suis toujours le mme.

Et Gorenflot se mit  entonner sa chanson favorite, malgr les chuts de
Chicot.

  Quand l'non est deslch,
  Quand le vin est dbouch,
  L'non dresse son oreille,
  Le vin sort de la bouteille;
  Mais rien n'est si vent
  Que le moine en pleine treille;
  Mais rien n'est si dbt
  Que le moine en libert.

-- Mais chut! donc, malheureux! dit Chicot; si frre Borrome entrait, il
croirait qu'il y a huit jours que vous n'avez ni bu ni mang.

-- Si frre Borrome entrait, il chanterait avec nous.

-- Je ne crois pas.

-- Et moi, je te dis....

-- De te taire et de rpondre  mes questions.

-- Parle alors.

-- Tu ne m'en donnes pas le temps, ivrogne!

-- Oh! ivrogne, moi!

-- Voyons, il rsulte de l'exercice des armes que ton couvent est chang
en une vritable caserne.

-- Oui, mon ami, c'est le mot, vritable caserne, caserne vritable; jeudi
dernier, est-ce jeudi? oui, c'est jeudi; attends donc, je ne sais plus si
c'est jeudi.

-- Jeudi ou vendredi, la date n'y fait rien.

-- C'est juste, le fait, voil tout, n'est-ce pas?

-- Eh bien! jeudi ou vendredi, dans le corridor, j'ai trouv deux novices
qui se battaient au sabre avec deux seconds qui se prparaient de leur
ct  en dcoudre.

-- Et qu'as-tu fait?

-- Je me suis fait apporter un fouet pour rosser les novices qui se sont
enfuis; mais Borrome....

-- Ah! ah! Borrome, encore Borrome.

-- Toujours.

-- Mais Borrome?...

-- Borrome les a rattraps et vous les a fustigs de telle faon qu'ils
sont encore au lit, les malheureux!

-- Je demande  voir leurs paules pour apprcier la vigueur du bras de
frre Borrome, fit Chicot.

-- Nous dranger pour voir d'autres paules que des paules de mouton,
jamais! Mangez donc de ces ptes d'abricot.

-- Non pas, morbleu! j'toufferais.

-- Buvez alors.

-- Non plus: j'ai  marcher, moi.

-- Eh bien! moi, crois-tu donc que je n'aie point  marcher? et cependant
je bois.

-- Oh! vous, c'est diffrent; et puis pour crier les commandements il vous
faut des poumons.

-- Alors, un verre, rien qu'un verre de cette liqueur digestive, dont
Eusbe a seul le secret.

-- D'accord.

-- Elle est si efficace, qu'eut-on dn de faon gloutonne, on se
trouverait ncessairement avoir faim deux heures aprs son dner.

-- Quelle recette pour les pauvres! Savez-vous que si j'tais roi, je
ferais trancher la tte  Eusbe; sa liqueur est capable d'affamer un
royaume. Oh! oh! qu'est-ce que cela?

-- C'est l'exercice qui commence, dit Gorenflot.

En effet, on venait d'entendre un grand bruit de voix et de ferraille
venant de la cour.

-- Sans le chef? dit Chicot. Oh! oh! voil des soldats assez mal
disciplins, ce me semble.

-- Sans moi? jamais! dit Gorenflot; d'ailleurs cela ne se peut pas,
comprends-tu? puisque c'est moi qui commande, puisque l'instructeur, c'est
moi; et, tiens, la preuve, c'est que j'entends frre Borrome qui vient
prendre mes ordres.

En effet, au moment mme, Borrome entrait, lanant  Chicot un regard
oblique et prompt comme la flche tratresse du Parthe.

-- Oh! oh! pensa Chicot, tu as eu tort de me lancer ce regard-l; il t'a
trahi.

-- Seigneur prieur, dit Borrome, on n'attend plus que vous pour commencer
la visite des armes et des cuirasses.

-- Des cuirasses! oh! oh! se dit tout bas Chicot, un instant, j'en suis,
j'en suis!

Et il se leva prcipitamment.

-- Vous assisterez  mes manoeuvres, dit Gorenflot en se soulevant  son
tour, comme ferait un bloc de marbre qui prendrait des jambes; votre bras,
mon ami; vous allez voir une belle instruction.

-- Le fait est que le seigneur prieur est un tacticien profond, dit
Borrome, sondant l'imperturbable physionomie de Chicot.

-- Dom Modeste est un homme suprieur en toutes choses, rpondit Chicot en
s'inclinant.

Puis tout bas,  lui-mme:

-- Oh! oh! murmura-t-il, jouons serr, mon aiglon, ou voil un milan qui
t'arracherait les plumes.




XXII

FRRE BORROME


Lorsque Chicot, soutenant le rvrend prieur, arriva par le grand escalier
dans la cour du prieur, le coup d'oeil fut exactement celui d'une immense
caserne en pleine activit.

Partag en deux bandes de cent hommes chacune, les moines, la hallebarde,
la pique ou le mousquet au pied, attendaient comme des soldats
l'apparition de leur commandant.

Cinquante  peu prs, parmi les plus forts et les plus zls, avaient
couvert leurs ttes de casques ou de salades: une ceinture attachait 
leurs reins une longue pe; il ne leur manquait absolument qu'un bouclier
de main pour ressembler aux anciens Mdes, ou des yeux retrousss pour
ressembler  des Chinois modernes.

D'autres talaient avec orgueil des cuirasses bombes, sur lesquelles ils
aimaient  faire bruir un gantelet de fer.

D'autres enfin, enferms dans des brassards et dans des cuissards,
s'exeraient  dvelopper leurs jointures prives d'lasticit par ces
carapaces partielles.

Frre Borrome prit un casque des mains d'un novice, et se le posa sur la
tte par un mouvement aussi prompt, aussi rgulier que l'et pu faire un
retre ou un lansquenet.

Tandis qu'il en attachait les brides, Chicot ne pouvait s'empcher de
regarder le casque; et tout en le regardant, sa bouche souriait; enfin,
tout en souriant, il tournait autour de Borrome, comme pour l'admirer sur
toutes ses faces.

Il fit plus, il s'approcha du trsorier, et passa la main sur une des
ingalits du heaume.

-- Vous avez l un magnifique armet, frre Borrome, dit-il; o l'avez-
vous donc achet, mon cher prieur?

Gorenflot ne put rpondre, parce qu'en ce moment on l'attachait dans une
cuirasse resplendissante, laquelle, bien que spacieuse  loger l'Hercule
Farnse, treignait douloureusement les ondulations luxuriantes de la
chair du digne prieur.

-- Ne bridez pas ainsi, mordieu! s'criait Gorenflot; ne serrez pas de
cette force, j'toufferais, je n'aurais plus de voix; assez! assez!

-- Vous demandiez, je crois, au rvrend prieur, dit Borrome, o il avait
achet mon casque?

-- Je demandais cela au rvrend prieur et non  vous, reprit Chicot,
parce que je prsume qu'en ce couvent, comme dans tous les autres, rien ne
se fait que sur l'ordre du suprieur.

-- Certainement, dit Gorenflot, rien ici ne se fait que par mon ordre. Que
demandez-vous, cher monsieur Briquet?

-- Je demande  frre Borrome s'il sait d'o vient ce casque.

-- Il faisait partie d'un lot d'armures que le rvrend prieur a achetes
hier pour armer le couvent.

-- Moi? fit Gorenflot.

-- Votre Seigneurie a command, elle se le rappelle, que l'on apportt ici
plusieurs casques et plusieurs cuirasses, et l'on a excut les ordres de
Votre Seigneurie.

-- C'est vrai, c'est vrai, dit Gorenflot.

-- Ventre de biche! dit Chicot, mon casque tait donc bien attach  son
matre, qu'aprs l'avoir conduit moi-mme  l'htel de Guise, il vienne
comme un chien perdu me retrouver au prieur des Jacobins!

En ce moment, sur un geste de frre Borrome, les lignes se faisaient
rgulires et le silence s'tablit dans les rangs.

Chicot s'assit sur un banc, afin d'assister  son aise aux manoeuvres.

Gorenflot se tint debout, d'aplomb sur ses jambes comme sur deux poteaux.

-- Attention! dit tout bas frre Borrome.

Dom Modeste tira un sabre gigantesque de son fourreau de fer, et, le
brandissant en l'air, il cria d'une voix de Stentor:

-- Attention!

-- Votre Rvrence se fatiguerait peut-tre  faire les commandements, dit
alors frre Borrome avec une douce prvenance. Votre Rvrence souffrait
ce matin: s'il lui plat mnager sa prcieuse sant, je commanderai
aujourd'hui l'exercice.

-- Je le veux bien, dit dom Modeste: en effet je suis souffrant,
j'touffe; allez.

Borrome s'inclina, et, en homme habitu  ces sortes de consentements, il
vint se placer au front de la troupe.

-- Quel serviteur complaisant! dit Chicot; c'est une perle que ce
gaillard-l.

-- Il est charmant! je te le disais bien, rpondit dom Modeste.

-- Je suis sr qu'il te fait la mme chose tous les jours, dit Chicot.

-- Oh! tous les jours. Il est soumis comme un esclave; je ne fais que lui
reprocher ses prvenances. L'humilit n'est pas la servitude, ajouta
sentencieusement Gorenflot.

-- En sorte que tu n'as vraiment rien  faire ici, et que tu peux dormir
sur les deux oreilles: frre Borrome veille pour toi.

-- Oh! mon Dieu, oui.

-- Voil ce que je voulais savoir, dit Chicot dont l'attention se porta
sur Borrome tout seul.

C'tait merveille que de voir, pareil  un cheval de guerre, se redresser
sous le harnais le trsorier des moines.

Son oeil dilat lanait des flammes, son bras vigoureux imprimait  l'pe
des secousses tellement savantes qu'on et dit un matre en fait d'armes
s'escrimant devant un peloton de soldats. Chaque fois que frre Borrome
faisait une dmonstration, Gorenflot la rptait en ajoutant:

-- Borrome a raison; mais je vous ai dj dit cela, moi; rappelez-vous
donc ma leon d'hier. Passez l'arme d'une main dans l'autre; soutenez la
pique, soutenez-la donc: le fer  la hauteur de l'oeil; de la tenue, par
saint Georges! du jarret; demi-tour  gauche est exactement la mme chose
que demi-tour  droite, except que c'est tout le contraire.

-- Ventre de biche! dit Chicot, tu es un habile dmonstrateur.

-- Oui, oui, fit Gorenflot en caressant son triple menton, j'entends assez
bien la manoeuvre.

-- Et tu as dans Borrome un excellent lve.

-- Il m'a compris, dit Gorenflot; il est on ne peut plus intelligent.

Les moines excutrent la course militaire, sorte de manoeuvre fort en
vogue  cette poque, les passes d'armes, les passes d'pe, les passes de
pique et les exercices  feu.

Lorsqu'on en fut  cette dernire preuve:

-- Tu vas voir mon petit Jacques, dit le prieur  Chicot.

-- Qu'est-ce que c'est que ton petit Jacques?

-- Un gentil garon que j'ai voulu attacher  ma personne, parce qu'il a
des dehors calmes et une main vigoureuse, et avec tout cela la vivacit du
salptre.

-- Ah! vraiment! Et o donc est-il, ce charmant enfant?

-- Attends, attends, je vais te le montrer; l, tiens, l-bas; celui qui
tient un mousquet  la main et qui s'apprte  tirer le premier.

-- Et il tire bien?

-- C'est--dire qu' cent pas le drle ne manque pas un noble  la rose.

-- Voil un gaillard qui doit vertement servir une messe; mais attends
donc,  ton tour.

-- Quoi donc?

-- Mais si, mais non.

-- Tu connais mon petit Jacques?

-- Moi, pas le moins du monde.

-- Mais tu croyais le connatre d'abord?

-- Oui, il me semblait l'avoir vu dans certaine glise, un jour, ou plutt
une nuit que j'tais renferm dans un confessionnal; mais non, je me
trompais, ce n'tait pas lui.

Cette fois, nous devons l'avouer, les paroles de Chicot n'taient pas
exactement d'accord avec la vrit. Chicot tait trop bon physionomiste,
quand il avait vu une figure une fois, pour oublier jamais cette figure.

Pendant qu'il tait, sans s'en douter, l'objet de l'attention du prieur et
de son ami, le petit Jacques, comme l'appelait Gorenflot, chargeait en
effet un mousquet pesant, long comme lui-mme, puis le mousquet charg, il
vint se camper firement  cent pas du but, et l, ramenant sa jambe
droite en arrire, avec une prcision toute militaire, il ajusta.

Le coup partit, et la balle alla se loger au milieu du but, au grand
applaudissement des moines.

-- Tudieu! c'est bien vis, dit Chicot, et sur ma parole, voil un joli
garon.

-- Merci, monsieur, rpondit Jacques, dont les joues ples se colorrent
d'une rougeur de plaisir.

-- Tu manies les armes habilement, mon enfant, reprit Chicot.

-- Mais, monsieur, j'tudie, fit Jacques.

Et sur ces mots, laissant son mousquet inutile, aprs la preuve d'adresse
qu'il avait donne, il prit une pique des mains de son voisin, et fit un
moulinet que Chicot trouva parfaitement excut.

Chicot renouvela ses compliments.

-- C'est surtout  l'pe qu'il excelle, dit dom Modeste. Ceux qui s'y
connaissent le jugent trs fort; il est vrai que le drle a des jarrets de
fer, des poignets d'acier, et qu'il gratte le fer depuis le matin jusqu'au
soir.

-- Ah! voyons cela, dit Chicot.

-- Vous voulez essayer sa force? dit Borrome.

-- Je voudrais en avoir la preuve, rpondit Chicot.

-- Ah! continua le trsorier, c'est qu'ici personne, except moi peut-
tre, n'est capable de lutter contre lui; tes-vous d'une certaine force,
vous?

-- Je ne suis qu'un pauvre bourgeois, dit Chicot en secouant la tte;
autrefois j'ai pouss ma brette comme un autre; mais aujourd'hui mes
jambes tremblent, mon bras vacille et ma tte n'est plus fort prsente.

-- Mais cependant vous pratiquez toujours? dit Borrome.

-- Un peu, rpondit Chicot en lanant  Gorenflot qui souriait un coup
d'oeil qui arracha aux lvres de celui-ci le nom de Nicolas David.

Mais Borrome ne vit point le sourire, Borrome n'entendit pas ce nom, et
avec un sourire plein de tranquillit, il ordonna que l'on apportt les
fleurets et les masques d'escrime.

Jacques, tout ptillant de joie sous son enveloppe froide et sombre,
releva sa robe jusqu'aux genoux et assura sa sandale sur le sable en
faisant un appel.

-- Dcidment, dit Chicot, comme n'tant ni moine ni soldat, il y a
quelque temps que je n'ai fait des armes, veuillez, je vous prie, frre
Borrome, vous qui n'tes que muscles et tendons, donner la leon  frre
Jacques. Y consentez-vous, cher prieur? demanda Chicot  dom Modeste.

-- Je l'ordonne! dclama le prieur, toujours enchant de placer ce mot.

Borrome ta son casque, Chicot se hta de tendre les deux mains, et le
casque, dpos entre les mains de Chicot, permit de nouveau  son ancien
matre de constater son identit; puis, tandis que notre bourgeois
accomplissait cet examen, le trsorier relevait sa robe dans sa ceinture
et se prparait.

Tous les moines, anims de l'esprit de corps, vinrent faire cercle autour
de l'lve et du professeur.

Gorenflot se pencha  l'oreille de son ami.

-- C'est aussi amusant que de chanter vpres, n'est-ce pas? dit-il
navement.

-- C'est ce que disent les chevau-lgers, rpondit Chicot avec la mme
navet.

Les deux combattants se mirent en garde; Borrome, sec et nerveux, avait
l'avantage de la taille; il avait en outre celui que donnent l'aplomb et
l'exprience.

Le feu montait par vives lueurs aux yeux de Jacques, et animait les
pommettes de ses joues d'une rougeur fbrile.

On voyait peu  peu tomber le masque religieux de Borrome, qui, le
fleuret  la main, emport par l'action si entranante de la lutte
d'adresse, se transformait en homme d'armes; il entremlait chaque coup
d'une exhortation, d'un conseil, d'un reproche; mais souvent la vigueur,
la promptitude, l'lan de Jacques triomphaient des qualits de son matre,
et frre Borrome recevait quelque bon coup en pleine poitrine.

Chicot dvorait ce spectacle des yeux, et comptait les coups de bouton.

Lorsque l'assaut fut fini, ou plutt lorsque les tireurs firent une
premire pause: -- Jacques a touch six fois, dit Chicot, frre Borrome,
neuf; c'est fort joli pour l'colier, mais ce n'est point assez pour le
matre.

Un clair inaperu  tout le monde, except  Chicot, passa dans les yeux
de Borrome, et vint rvler un nouveau trait de son caractre.

-- Bon! pensa Chicot, il est orgueilleux.

-- Monsieur, rpliqua Borrome d'une voix qu' grand'peine il parvint 
faire doucereuse, l'exercice des armes est bien rude pour tout le monde,
et surtout pour de pauvres moines comme nous.

-- N'importe, dit Chicot, dcid  pousser matre Borrome jusqu'en ses
derniers retranchements; le matre ne doit-pas avoir moins de la moiti en
avantage sur son lve.

-- Ah! monsieur Briquet, fit Borrome, tout ple et se mordant les lvres,
vous tes bien absolu, ce me semble.

-- Bon! il est colre, pensa Chicot, deux pchs mortels; on dit qu'un
seul suffit pour perdre un homme; j'ai beau jeu.

Puis tout haut:

-- Et si Jacques avait plus de calme, continua-t-il, je suis certain qu'il
ferait jeu gal.

-- Je ne crois pas, dit Borrome.

-- Eh bien! j'en suis sr, moi.

-- Monsieur Briquet, qui connat les armes, dit Borrome avec un ton amer,
devrait peut-tre essayer la force de Jacques par lui-mme; il s'en
rendrait mieux compte alors.

-- Oh! moi, je suis vieux, dit Chicot.

-- Oui, mais savant, dit Borrome.

-- Ah! tu railles, pensa Chicot; attends, attends. Mais, continua-t-il, il
y a une chose qui te de la valeur  mon observation.

-- Laquelle?

-- C'est que frre Borrome, en digne matre, a, j'en suis sr, laiss
toucher Jacques un peu par complaisance.

-- Ah! ah! fit Jacques  son tour en fronant le sourcil.

-- Non certes, rpondit Borrome en se contenant, mais exaspr au fond;
j'aime Jacques certainement, mais je ne le perds point avec ces sortes de
complaisances.

-- C'est tonnant, fit Chicot comme se parlant  lui-mme, je l'avais cru,
excusez-moi.

-- Mais enfin, vous qui parlez, dit Borrome, essayez donc, monsieur
Briquet.

-- Oh! ne m'intimidez pas, dit Chicot.

-- Soyez tranquille, monsieur, dit Borrome, on aura de l'indulgence pour
vous; on connat les lois de l'glise.

-- Paen! murmura Chicot.

-- Voyons, monsieur Briquet, une passe seulement.

-- Essaie, dit Gorenflot, essaie.

-- Je ne vous ferai point de mal, monsieur, dit Jacques prenant  son tour
le parti de son matre, et dsirant de son ct, donner son petit coup de
dent; j'ai la main trs douce.

-- Cher enfant! murmura Chicot en attachant sur le jeune moine un
inexprimable regard qui se termina par un silencieux sourire.

-- Voyons, dit-il, puisque tout le monde le veut....

-- Ah! bravo! firent les intresss avec l'apptit du triomphe.

-- Seulement, dit Chicot, je vous prviens que je n'accepte pas plus de
trois passes.

-- Comme il vous plaira, monsieur, fit Jacques.

Et se levant lentement du banc sur lequel il tait retourn s'asseoir,
Chicot serra son pourpoint, passa son gant d'arme, et assujettit son
masque avec l'agilit d'une tortue qui attrape des mouches.

-- Si celui-l arrive  la parade sur tes coups droits, souffla Borrome 
Jacques, je ne fais plus assaut avec toi, je t'en prviens.

Jacques fit un signe de tte, accompagn d'un sourire qui signifiait:

-- Soyez tranquille, matre.

Chicot, toujours avec la mme lenteur et la mme circonspection, se mit en
garde, allongeant ses grands bras et ses longues jambes, que, par un
miracle de prcision, il disposa de manire  en dissimuler l'norme
ressort et l'incalculable dveloppement.




XXIII

LA LEON


L'escrime n'tait point,  l'poque dont nous essayons, non-seulement de
raconter les vnements, mais encore de peindre les moeurs et les
habitudes, ce qu'elle est aujourd'hui. Les pes, tranchantes des deux
cts, faisaient que l'on frappait presque aussi souvent de taille que de
pointe; en outre, la main gauche, arme d'une dague, tait  la fois
dfensive et offensive: il en rsultait une foule de blessures, ou plutt
d'gratignures, qui taient dans un combat rel un puissant motif
d'excitation. Qulus, perdant son sang par dix-huit blessures, se tenait
debout encore, continuait de combattre, et ne ft pas tomb, si une dix-
neuvime blessure ne l'et couch dans le lit qu'il ne quitta plus que
pour le tombeau.

L'escrime, apporte d'Italie, mais encore dans l'enfance de l'art,
consistait donc  cette poque dans une foule d'volutions qui dplaaient
considrablement le tireur et devaient, sur un terrain choisi par le
hasard, rencontrer une foule d'obstacles dans les moindres accidents du
sol.

Il n'tait point rare de voir le tireur s'allonger, se raccourcir, sauter
 droite, sauter  gauche, appuyer une main  terre; l'agilit non-
seulement de la main, mais encore des jambes, mais de tout le corps,
devait tre une des premires conditions de l'art.

Chicot ne paraissait pas avoir appris l'escrime  cette cole; on et dit,
au contraire, qu'il avait pressenti l'art moderne, dont toute la
supriorit, et surtout toute la grce, est dans l'agilit des mains et la
presque immobilit du corps. Il se posa droit et ferme sur l'une et
l'autre jambe, avec un poignet souple et nerveux  la fois, avec une pe
qui semblait un jonc flexible et pliant, depuis la pointe jusqu' la
moiti de la lame, et qui tait d'un inflexible acier depuis la garde
jusqu'au milieu.

Aux premires passes, en voyant devant lui cet homme de bronze dont le
poignet seul semblait vivant, frre Jacques eut des impatiences de fer qui
ne produisirent sur Chicot d'autre effet que de faire dtendre son bras et
sa jambe au moindre jour qu'il apercevait dans le jeu de son adversaire,
et l'on comprend qu'avec cette habitude de frapper autant d'estoc que de
pointe, ces jours taient frquents. A chacun de ces jours, ce grand bras
s'allongeait donc de trois pieds, et poussait droit dans la poitrine du
frre un coup de bouton aussi mthodique que si un mcanisme l'et dirig,
et non un organe de chair incertain et ingal.

A chacun de ces coups de bouton, Jacques, rouge de colre et d'mulation,
faisait un bond en arrire.

Pendant dix minutes, l'enfant dploya toutes les ressources de son agilit
prodigieuse; il s'lanait comme un chat-tigre, il se repliait comme un
serpent, il se glissait sous la poitrine de Chicot, bondissait  droite et
 gauche; mais celui-ci, avec son air calme et son grand bras, saisissait
son temps, et, tout en cartant le fleuret de son adversaire, envoyait
toujours le terrible bouton  son adresse.

Frre Borrome plissait du refoulement de toutes les passions qui
l'avaient surexcit nagure.

Enfin Jacques se rua une dernire fois sur Chicot, qui, le voyant mal
d'aplomb sur ses jambes, lui prsenta un jour pour qu'il se fendt  fond.
Jacques n'y manqua point, et Chicot parant avec raideur, carta le pauvre
lve de la ligne d'quilibre,  tel point qu'il perdit contenance et
tomba.

Chicot, immobile comme un roc, tait rest  la mme place.

Frre Borrome se rongeait les doigts jusqu'au sang.

-- Vous ne nous aviez pas dit, monsieur, que vous tiez un pilier de salle
d'armes, dit-il.

-- Lui! s'cria Gorenflot bahi, mais triomphant par un sentiment d'amiti
facile  comprendre; lui, il ne sort jamais!

-- Moi, un pauvre bourgeois, dit Chicot; moi, Robert Briquet, un pilier de
salle d'armes, ah! monsieur le trsorier!

-- Mais enfin, monsieur, s'cria frre Borrome, pour manier une pe
comme vous le faites, il faut avoir normment exerc.

-- Eh! mon Dieu, oui, monsieur, rpondit Chicot avec bonhomie; j'ai en
effet tenu quelquefois l'pe; mais en la tenant j'ai toujours vu une
chose.

-- Laquelle?

-- C'est que, pour celui qui la tient, l'orgueil est un mauvais
conseiller, et la colre un mauvais aide; maintenant coutez, mon petit
frre Jacques, ajouta-t-il, vous avez un joli poignet, mais vous n'avez ni
jambes ni tte; vous tes vif, mais ne raisonnez pas. Il y a dans les
armes trois choses essentielles: la tte d'abord, puis la main et les
jambes; avec la premire on peut se dfendre, avec la premire et la
seconde on peut vaincre; mais en runissant les trois on vainc toujours.

-- Oh! monsieur, dit Jacques, faites donc assaut avec frre Borrome; ce
sera certainement bien beau  voir.

Chicot, ddaigneux, allait refuser la proposition; mais il rflchit que
peut-tre l'orgueilleux trsorier en prendrait-il davantage.

-- Soit, dit-il, et si frre Borrome y consent, je suis  ses ordres.

-- Non, monsieur, rpondit le trsorier, je serais battu; j'aime mieux
l'avouer que de faire preuve.

-- Oh! qu'il est modeste, qu'il est aimable! dit Gorenflot.

-- Tu te trompes, lui rpondit  l'oreille l'impitoyable Chicot, il est
fou de vanit;  son ge, si j'eusse trouv pareille occasion, j'eusse
demand  genoux la leon que Jacques vient de recevoir.

Cela dit, Chicot reprit son gros dos, ses jambes circonflexes, sa grimace
ternelle, et revint s'asseoir sur son banc.

Jacques le suivit; l'admiration l'emportait chez le jeune homme sur la
honte de la dfaite.

-- Donnez-moi donc des leons, monsieur Robert, disait-il; le seigneur
prieur le permettra: n'est-ce pas, Votre Rvrence?

-- Oui, mon enfant, rpondit Gorenflot; avec plaisir.

-- Je ne veux point marcher sur les brises de votre matre, mon ami, dit
Chicot; et il salua Borrome.

Borrome prit la parole.

-- Je ne suis pas le seul matre de Jacques, dit-il, je n'enseigne pas
seul les armes ici; n'ayant pas seul l'honneur, permettez que je n'aie pas
seul la dfaite.

-- Qui donc est son autre professeur? se hta de demander Chicot, voyant
chez Borrome la rougeur qui dcelait la crainte d'avoir commis une
imprudence.

-- Mais personne, reprit Borrome, personne.

-- Si fait! si fait, dit Chicot, j'ai parfaitement entendu. Quel est donc
votre autre matre, Jacques?

-- Eh! oui, oui, dit Gorenflot; un gros court que vous m'avez prsent,
Borrome, et qui vient ici quelquefois; une bonne figure, et qui boit
agrablement.

-- Je ne me rappelle plus son nom, dit Borrome.

Frre Eusbe, avec sa mine bate et son couteau pass dans sa ceinture,
s'avana niaisement.

-- Je le sais, moi, dit-il.

Borrome lui fit des signes multiplis qu'il ne vit pas.

-- C'est matre Bussy-Leclerc, continua-t-il, lequel a t professeur
d'armes  Bruxelles.

-- Ah! oui-d, fit Chicot, matre Bussy-Leclerc! une bonne lame, ma foi!

Et tout en disant cela avec toute la navet dont il tait capable, Chicot
attrapait au passage le coup d'oeil furibond que dardait Borrome sur le
malencontreux complaisant.

-- Tiens, je ne savais pas qu'il s'appelt Bussy-Leclerc. On avait oubli
de m'en informer, dit Gorenflot.

-- Je n'avais pas cru que le nom intresst le moins du monde Votre
Seigneurie, dit Borrome.

-- En effet, reprit Chicot, un matre d'armes ou un autre, pourvu qu'il
soit bon, n'importe.

-- En effet, n'importe, reprit Gorenflot, pourvu qu'il soit bon.

Et l-dessus il prit le chemin de l'escalier de son appartement, escort
de l'admiration gnrale.

L'exercice tait termin.

Au pied de l'escalier, Jacques ritra sa demande  Chicot, au grand
dplaisir de Borrome; mais Chicot rpondit:

-- Je ne sais pas dmontrer, mon ami; je me suis fait tout seul avec de la
rflexion et de la pratique; faites comme moi:  tout sain esprit le bien
profite.

Borrome commanda un mouvement qui tourna tous les moines vers les
btiments pour la rentre. Gorenflot s'appuya sur Chicot et monta
majestueusement l'escalier.

-- J'espre, dit-il avec orgueil, que voil une maison dvoue au service
du roi, et bonne  quelque chose, heim!

-- Peste! je le crois bien, dit Chicot; on en voit de belles, rvrend
prieur, lorsque l'on vient chez vous.

-- En un mois tout cela, en moins d'un mois mme.

-- Et fait par vous?

-- Fait par moi, par moi seul, comme vous voyez, dit Gorenflot en se
redressant.

-- C'est plus que je n'attendais, mon ami, et quand je reviendrai de ma
mission....

-- Ah! c'est vrai, cher ami! parlons donc de votre mission.

-- D'autant plus volontiers que j'ai un message, ou plutt un messager, 
envoyer au roi avant mon dpart.

-- Au roi, cher ami, un messager? vous correspondez donc avec le roi?

-- Directement.

-- Et il vous faut un messager, dites-vous?

-- Il me faut un messager.

-- Voulez-vous un de nos frres? Ce serait un honneur pour le couvent si
un de nos frres voyait le roi.

-- Assurment.

-- Je vais mettre deux de nos meilleures jambes  vos ordres. Mais contez-
moi, Chicot, comment le roi qui vous croyait mort....

-- Je vous l'ai dj dit, je n'tais qu'en lthargie... et au moment venu
j'ai ressuscit.

-- Et pour rentrer en faveur? demanda Gorenflot.

-- Plus que jamais, dit Chicot.

-- Alors, fit Gorenflot en s'arrtant, vous pourrez donc dire au roi tout
ce que nous faisons ici dans son intrt?

-- Je n'y manquerai pas, mon ami, je n'y manquerai pas, soyez tranquille.

-- Oh! cher Chicot, s'cria Gorenflot qui se voyait vque.

-- Mais d'abord, j'ai deux choses  vous demander.

-- Lesquelles?

-- La premire, de l'argent, que le roi vous rendra.

-- De l'argent! s'cria Gorenflot en se levant avec prcipitation, j'en ai
plein mes coffres.

-- Vous tes bien heureux, par ma foi, dit Chicot.

-- Voulez-vous mille cus?

-- Non pas, c'est beaucoup trop, cher ami, je suis modeste dans mes gots,
humble dans mes dsirs; mon titre d'ambassadeur ne m'enorgueillit pas, et
je le cache plutt que je ne m'en vante: cent cus me suffiront.

-- Les voil. Et la seconde chose?

-- Un cuyer.

-- Un cuyer?

-- Oui, pour m'accompagner; j'aime la socit, moi.

-- Ah! mon ami, si j'tais encore libre comme autrefois, dit Gorenflot en
poussant un soupir.

-- Oui, mais vous ne l'tes plus.

-- La grandeur m'enchane, murmura Gorenflot.

-- Hlas! dit Chicot, on ne peut pas tout faire  la fois; ne pouvant
avoir votre honorable compagnie, trs cher prieur, je me contenterai donc
de celle du petit frre Jacques.

-- Du petit frre Jacques?

-- Oui, il me plat, le gaillard.

-- Et tu as raison, Chicot, c'est un sujet rare et qui ira loin.

-- Je vais d'abord le mener  deux cent cinquante lieues, moi, si tu me
l'accordes.

-- Il est  toi, mon ami.

Le prieur frappa sur un timbre, au bruit duquel accourut un frre servant.

-- Qu'on fasse monter le frre Jacques et le frre charg des courses de
la ville.

Dix minutes aprs, tous deux parurent sur le seuil de la porte.

-- Jacques, dit Gorenflot, je vous donne une mission extraordinaire.

-- A moi, monsieur le prieur? demanda le jeune homme tonn.

-- Oui, vous allez accompagner M. Robert Briquet dans un grand voyage.

-- Oh! s'cria dans un enthousiasme nomade le jeune frre, moi en voyage
avec M. Briquet, moi au grand air, moi en libert! Ah! monsieur Robert
Briquet, nous ferons des armes tous les jours, n'est-ce pas?

-- Oui, mon enfant.

-- Et je pourrai emporter mon arquebuse?

-- Tu l'emporteras.

Jacques bondit et s'lana hors de la chambre avec des cris de joie.

-- Quant  la commission, dit Gorenflot, je vous prie de donner vos
ordres. Avancez, frre Panurge.

-- Panurge, dit Chicot  qui ce nom rappelait des souvenirs qui n'taient
pas exempts de douceur; Panurge!

-- Hlas! oui, fit Gorenflot, j'ai choisi ce frre qui s'appelle comme
l'autre, Panurge, pour lui faire faire les courses que l'autre faisait.

-- Il est-donc hors de service, notre ancien ami?

-- Il est mort, dit Gorenflot, il est mort.

-- Oh! fit Chicot avec commisration, le fait est qu'il devait se faire
vieux.

-- Dix-neuf ans, mon ami, il avait dix-neuf ans.

-- C'est un fait de longvit remarquable, dit Chicot; il n'y a que les
couvents pour offrir de pareils exemples.




XXIV

LA PNITENTE


Panurge, ainsi annonc par le prieur, se montra bientt.

Ce n'tait certes pas en raison de sa configuration morale ou physique
qu'il avait t admis  remplacer son dfunt homonyme, car jamais figure
plus intelligente n'avait t dshonore par l'application d'un nom d'ne.

C'tait  un renard que ressemblait frre Panurge, avec ses petits yeux,
son nez pointu et sa mchoire en avant.

Chicot le regarda un instant, et pendant cet instant, si court qu'il ft,
il parut avoir apprci  sa valeur le messager du couvent.

Panurge resta humblement prs de la porte.

-- Venez l, monsieur le courrier, dit Chicot; connaissez-vous le Louvre?

-- Mais oui, monsieur, rpondit Panurge.

-- Et dans le Louvre, connaissez-vous un certain Henri de Valois?

-- Le roi?

-- Je ne sais pas si c'est bien le roi, en effet, dit Chicot; mais enfin
on a l'habitude de le nommer ainsi.

-- C'est au roi que j'aurai affaire!

-- Justement: le connaissez-vous?

-- Beaucoup, monsieur Briquet.

-- Eh bien, vous demanderez  lui parler.

-- On me laissera arriver?

-- Jusqu' son valet de chambre, oui; votre habit est un passeport; Sa
Majest est fort religieuse, comme vous savez.

-- Et que dirai-je au valet de chambre de Sa Majest?

-- Vous direz que vous tes envoy par l'ombre.

-- Par quelle ombre?

-- La curiosit est un vilain dfaut, mon frre.

-- Pardon.

-- Vous direz donc que vous tes envoy par l'ombre.

-- Oui.

-- Et que vous attendez la lettre.

-- Quelle lettre?

-- Encore!

-- Ah! c'est vrai.

-- Mon rvrend, dit Chicot en se retournant vers Gorenflot, dcidment
j'aimais mieux l'autre Panurge.

-- Voil tout ce qu'il y a  faire? demanda le courrier.

-- Vous ajouterez que l'ombre attendra en suivant tout doucement la route
de Charenton.

-- C'est sur cette route que j'aurai  vous rejoindre, alors.

-- Parfaitement.

Panurge s'achemina vers la porte et souleva a portire pour sortir: il
sembla  Chicot qu'en accomplissant ce mouvement, frre Panurge avait
dmasqu un couteur.

Au reste, la portire retomba si rapidement que Chicot n'et pas pu
rpondre que ce qu'il prenait pour une ralit n'tait pas une vision.

L'esprit subtil de Chicot le conduisit bien vite  la presque certitude
que c'tait frre Borrome qui coutait.

-- Ah! tu coutes, pensa-t-il; tant mieux, en ce cas je vais parler pour
toi.

-- Ainsi, dit Gorenflot, vous voil honor d'une mission du roi, cher ami.

-- Confidentielle, oui.

-- Qui a rapport  la politique, je le prsume?

-- Et moi aussi.

-- Comment! vous ne savez pas de quelle mission vous tes charg?

-- Je sais que je porte une lettre, voil tout.

-- Un secret d'tat sans doute?

-- Je le crois.

-- Et vous ne vous doutez pas?...

-- Nous sommes assez seuls pour que je vous dise ce que je pense, n'est-ce
pas?

-- Dites; je suis un tombeau pour les secrets.

-- Eh bien, le roi s'est enfin dcid  secourir le duc d'Anjou.

-- En vrit?

-- Oui; M. de Joyeuse a d partir cette nuit pour cela.

-- Mais vous, mon ami?

-- Moi, je vais du ct de l'Espagne.

-- Et comment voyagez-vous?

-- Dame! comme nous faisions autrefois,  pied,  cheval, en chariot,
selon que cela se trouvera.

-- Jacques vous sera d'une bonne compagnie pour le voyage, et vous avez
bien fait de le demander, il comprend le latin, le petit drle!

-- J'avoue, quant  moi, qu'il me plat fort.

-- Cela suffirait pour que je vous le donnasse, mon ami; mais je crois, en
outre, qu'il vous serait un rude second, en cas de rencontre.

-- Merci, cher ami, maintenant je n'ai plus, je crois, qu' vous faire mes
adieux.

-- Adieu!

-- Que faites-vous?

-- Je m'apprte  vous donner ma bndiction.

-- Bah! entre nous, dit Chicot, inutile.

-- Vous avez raison, rpliqua Gorenflot, c'est bon pour des trangers.

Et les deux amis s'embrassrent tendrement.

-- Jacques! cria le prieur, Jacques!

Panurge montra son visage de fouine entre les deux portires.

-- Quoi! vous n'tes pas encore parti? s'cria Chicot.

[Illustration: Un homme prenait des mesures avec un long bton. -- PAGE
124.]

-- Pardon, monsieur.

-- Partez vite, dit Gorenflot, M. Briquet est press; o est Jacques?

Frre Borrome apparut  son tour, l'air doucereux et la bouche riante.

-- Frre Jacques? rpta le prieur.

-- Frre Jacques est parti, dit le trsorier.

-- Comment, parti! s'cria Chicot.

-- N'avez-vous pas dsir que quelqu'un allt au Louvre, monsieur?

-- Mais c'tait frre Panurge, dit Gorenflot.

-- Oh! sot que je suis! j'avais entendu Jacques, dit Borrome en se
frappant le front.

Chicot frona le sourcil; mais le regret de Borrome tait en apparence si
sincre qu'un reproche et paru cruel.

-- J'attendrai donc, dit-il, que Jacques soit revenu.

Borrome s'inclina en fronant le sourcil  son tour.

-- A propos, dit-il, j'oubliais d'annoncer au seigneur prieur, et j'tais
mme mont pour cela, que la dame inconnue vient d'arriver et qu'elle
dsire obtenir audience de Votre Rvrence.

Chicot ouvrit des oreilles immenses.

-- Seule? demanda Gorenflot.

-- Avec un cuyer.

-- Est-elle jeune? demanda Gorenflot.

Borrome baissa pudiquement les yeux.

-- Bon! il est hypocrite, pensa Chicot.

-- Elle parat encore jeune! dit Borrome.

-- Mon ami, dit Gorenflot se tournant du ct du faux Robert Briquet, tu
comprends?

-- Je comprends, dit Chicot, et je vous laisse; j'attendrai dans une
chambre voisine ou dans la cour.

-- C'est cela, mon cher ami.

-- Il y a loin d'ici au Louvre, monsieur, fit observer Borrome, et frre
Jacques peut tarder beaucoup, d'autant plus que la personne  laquelle
vous crivez hsitera peut-tre  confier une lettre d'importance  un
enfant.

-- Vous faites cette rflexion un peu tard, frre Borrome.

-- Dame! je ne savais pas; si l'on m'et confi....

-- C'est bien, c'est bien; je vais me mettre en route  petits pas vers
Charenton; l'envoy, quel qu'il soit, me rejoindra sur le chemin.

Et il se dirigea vers l'escalier.

-- Pas de ce ct, monsieur, s'il vous plat, dit vivement Borrome; la
dame inconnue monte par l, et elle dsire bien ne rencontrer personne.

-- Vous avez raison, dit Chicot en souriant, je prendrai par le petit
escalier.

Et il s'avana vers une porte de dgagement, donnant dans un petit
cabinet.

-- Et moi, dit Borrome, je vais avoir l'honneur d'introduire la pnitente
prs du rvrend prieur.

-- C'est cela, dit Gorenflot.

-- Vous savez le chemin? demanda Borrome avec inquitude.

-- A merveille.

Et Chicot sortit par le cabinet.

Aprs ce cabinet venait une chambre: l'escalier drob donnait sur le
palier de cette chambre.

Chicot avait dit vrai, il connaissait le chemin, mais il ne connaissait
plus la chambre.

En effet, elle tait bien change depuis sa dernire visite: de pacifique
elle s'tait faite belliqueuse; les parois des murailles taient tapisses
d'armes, les tables et les consoles taient charges de sabres, d'pes et
de pistolets; tous les angles contenaient un nid de mousquets et
d'arquebuses.

Chicot s'arrta un instant dans cette chambre; il prouvait le besoin de
rflchir.

-- On me cache Jacques, on me cache la dame, on me pousse par les petits
degrs pour laisser le grand escalier libre, cela veut dire que l'on veut
m'loigner du moinillon et me cacher la dame, c'est clair.

Je dois donc, en bonne stratgie, faire exactement le contraire de ce que
l'on dsire que je fasse.

En consquence, j'attendrai le retour de Jacques; et je me posterai de
manire  voir la dame mystrieuse.

Oh! oh! voici une belle chemise de mailles jete dans ce coin, fine et
d'une trempe exquise.

Il la souleva en l'admirant,

-- Justement j'en cherchais une, dit-il: lgre comme du lin, trop troite
de beaucoup pour le prieur; en vrit on dirait que c'est pour moi que
cette chemise a t faite: empruntons-la donc  dom Modeste; je la lui
rendrai  mon retour.

Et Chicot plia prestement la tunique qu'il glissa sous son pourpoint.

Il rattachait la dernire aiguillette quand frre Borrome parut sur le
seuil.

-- Oh! oh! murmura Chicot, encore toi; mais tu arrives trop tard, l'ami.

Et croisant ses grands bras derrire son dos et se renversant en arrire,
Chicot fit comme s'il admirait les trophes.

-- Monsieur Robert Briquet cherche quelque arme  sa convenance? demanda
Borrome.

-- Moi, cher ami, dit Chicot, et pourquoi faire, mon Dieu, une arme?

-- Dame! quand on s'en sert si bien.

-- Thorie, cher frre, thorie, voil tout: un pauvre bourgeois comme moi
peut tre adroit de ses bras et de ses jambes; mais ce qui lui manque, et
ce qui lui manquera toujours, c'est le coeur d'un soldat. Le fleuret
brille assez lgamment dans ma main; mais Jacques, croyez-le bien, me
ferait rompre d'ici  Charenton avec la pointe d'une pe.

-- Vraiment? fit Borrome  demi convaincu par l'air si simple et si
bonhomme de Chicot, lequel, disons-le, venait de se faire plus bossu, plus
tors et plus louche que jamais.

-- Et puis, le souffle me manque, continua Chicot: vous avez remarqu que
je ne puis pas rompre; les jambes sont excrables, voil surtout mon
dfaut.

-- Me permettrez-vous de vous faire observer, monsieur, que ce dfaut est
plus grand encore pour voyager que pour faire des armes?

-- Ah! vous savez que je voyage, rpondit ngligemment Chicot.

-- Panurge me la dit, rpliqua Borrome en rougissant.

-- Tiens, c'est drle, je ne croyais pas avoir parl de cela  Panurge;
mais n'importe, je n'ai pas de raison de me cacher. Oui, mon frre, je
fais un petit voyage; je vais dans mon pays o j'ai du bien.

-- Savez-vous, monsieur Briquet, que vous procurez un bien grand honneur
au frre Jacques?

-- Celui de m'accompagner?

-- D'abord, mais ensuite de voir le roi.

-- Ou son valet de chambre, car il est possible et mme probable que frre
Jacques ne verra pas autre chose.

-- Vous tes donc un familier du Louvre?

-- Oh! un des plus familiers, monsieur; c'est moi qui fournissais le roi
et les jeunes seigneurs de la cour de bas draps.

-- Le roi?

-- J'avais dj sa pratique qu'il n'tait encore que duc d'Anjou. A son
retour de Pologne, il s'est souvenu de moi et m'a fait fournisseur de la
cour.

-- C'est une belle connaissance que vous avez l, monsieur Briquet.

-- La connaissance de Sa Majest?

-- Oui.

-- Tout le monde ne dit pas cela, frre Borrome.

-- Oh! les ligueurs.

-- Tout le monde l'est peu ou prou aujourd'hui.

-- Vous l'tes peu, vous,  coup sr?

-- Moi, pourquoi cela?

-- Quand on connat personnellement le roi.

-- Eh! eh! j'ai ma politique comme les autres, fit Chicot.

-- Oui, mais votre politique est en harmonie avec celle du roi?

-- Ne vous y fiez pas; nous disputons souvent.

-- Si vous disputez, comment vous confie-t-il une mission?

-- Une commission, vous voulez dire?

-- Mission ou commission, peu importe; l'une ou l'autre implique
confiance.

-- Peuh! pourvu que je sache bien prendre mes mesures, voil tout ce qu'il
faut au roi.

-- Vos mesures!

-- Oui.

-- Mesures politiques, mesures de finances?

-- Non, mesures d'toffes.

-- Comment? fit Borrome stupfait.

-- Sans doute; vous allez comprendre.

-- J'coute.

-- Vous savez que le roi a fait un plerinage  Notre-Dame de Chartres.

-- Oui, pour obtenir un hritier.

-- Justement. Vous savez qu'il y a un moyen sr d'arriver au rsultat que
poursuit le roi.

-- Il parat, en tout cas, que le roi n'emploie pas ce moyen. -- Frre
Borrome! fit Chicot.

-- Quoi?

-- Vous savez parfaitement qu'il s'agit d'obtenir un hritier de la
couronne par miracle, et non autrement.

-- Et ce miracle, ou le demande?...

-- A Notre-Dame de Chartres.

-- Ah! oui, la chemise?

-- Allons donc! c'est cela. Le roi lui a pris sa chemise,  cette bonne
Notre-Dame, et l'a donne  la reine, de sorte qu'en change de cette
chemise, il veut lui donner une robe pareille  celle de la Notre-Dame de
Tolde, qui est, dit-on, la plus belle et la plus riche robe de vierge qui
existe au monde.

-- De sorte que vous allez....

-- A Tolde, cher frre Borrome,  Tolde, prendre mesure de cette robe
et en faire une pareille.

Borrome parut hsiter s'il devait croire ou ne pas croire Chicot sur
parole.

Aprs de mres rflexions, nous sommes autoriss  penser qu'il ne le crut
pas.

-- Vous jugez donc, continua Chicot, comme s'il ignorait entirement ce
qui se passait dans l'esprit du frre trsorier, vous jugez donc que la
compagnie des hommes d'glise m'et t fort agrable en pareille
circonstance. Mais le temps passe, et frre Jacques ne peut tarder
maintenant. Au surplus, je vais l'attendre dehors,  la Croix-Faubin, par
exemple.

-- Je crois que cela vaut mieux, dit Borrome.

-- Vous aurez donc la complaisance de le prvenir, aussitt son arrive?

-- Oui.

-- Et vous me l'enverrez?

-- Je n'y manquerai pas.

-- Merci, cher frre Borrome, enchant d'avoir fait votre connaissance!

Tous deux s'inclinrent: Chicot sortit par le petit escalier; derrire
lui, frre Borrome ferma la porte au verrou.

-- Allons, allons, dit Chicot, il est important,  ce qu'il parat, que je
ne voie pas la dame; il s'agit donc de la voir.

Et pour mettre ce projet  excution, Chicot sortit du prieur des
Jacobins le plus ostensiblement possible, causa un instant avec le frre
portier et s'achemina vers la Croix-Faubin en suivant le milieu de la
route.

Seulement, arriv  la Croix Faubin, il disparut  l'angle du mur d'une
ferme, et l, sentant qu'il pouvait dfier tous les argus du prieur,
eussent-ils des yeux de faucon comme Borrome, il se glissa le long des
btiments, suivit dans un foss une haie qui faisait retour, et gagna,
sans avoir t aperu, une charmille assez bien garnie qui s'tendait
juste en face du couvent.

Arriv  ce point, qui lui prsentait un centre d'observation tel qu'il le
pouvait dsirer, il s'assit ou plutt se coucha, et attendit que frre
Jacques rentrt au couvent et que la dame en sortt.




XXV

L'EMBUSCADE


Chicot, on le sait, n'tait pas long  prendre un parti. Il prit celui
d'attendre, et cela le plus commodment possible.

A travers l'paisseur de la charmille, il se fit une fentre pour ne point
laisser passer inaperus les allants et les venants qui pouvaient
l'intresser.

La route tait dserte. Au plus loin que la vue de Chicot pouvait
s'tendre, il n'apparaissait ni cavalier, ni curieux, ni paysan. Toute la
foule de la veille s'tait vanouie avec le spectacle qui l'avait cause.

Chicot ne vit donc rien qu'un homme assez mesquinement vtu, qui se
promenait transversalement sur la route, et prenait des mesures avec un
long bton pointu, sur le pav de Sa Majest le roi de France.

[Illustration: Cette femme, ah oui, c'est la duchesse. -- PAGE 126.]

Chicot n'avait absolument rien  faire. Il fut enchant d'avoir trouv ce
bonhomme pour lui servir de point de mire.

-- Que mesurait-il? pourquoi mesurait-il? voil quelles furent, pendant
une ou deux minutes, les plus srieuses rflexions de matre Robert
Briquet.

Il se rsolut  ne point le perdre de vue.

Malheureusement, au moment o, arriv au bout de sa mesure, l'homme allait
relever la tte, une plus importante dcouverte vint absorber toute son
attention, en le forant de lever les yeux vers un autre point.

La fentre du balcon de Gorenflot s'ouvrit  deux battants, et l'on vit
apparatre la respectable rotondit de dom Modeste, lequel, avec ses gros
yeux carquills, son sourire des jours de fte et ses plus galantes
faons, conduisait une dame presque ensevelie sous une mante de velours
garnie de fourrure.

-- Oh! oh! se dit Chicot, voici la pnitente. L'allure est jeune; voyons
un peu la tte: l, bien, tournez-vous encore un peu de ce ct; 
merveille! Il est vraiment singulier que je trouve des ressemblances 
toutes les figures que je vois. Fcheuse manie que j'ai l! bon. Voil
l'cuyer  prsent. Oh! oh! quant  lui, je ne me trompe pas, c'est bien
Mayneville. Oui, oui, la moustache retrousse, l'pe  coquille, c'est
lui-mme; mais raisonnons un peu: si je ne me trompe pas pour Mayneville,
ventre de biche! pourquoi me tromperais-je pour madame de Montpensier? car
cette femme, eh oui! morbleu! c'est la duchesse.

Chicot, on peut le croire, abandonna ds ce moment l'homme aux mesures,
pour ne pas perdre de vue les deux illustres personnages.

Au bout d'une seconde, il vit apparatre derrire eux la face ple de
Borrome, que Mayneville interrogea  plusieurs reprises.

-- C'est cela, dit-il, tout le monde en est; bravo! conspirons, c'est la
mode; mais, que diable! la duchesse veut-elle par hasard prendre pension
chez dom Modeste, elle qui a dj la maison de Bel-Esbat,  cent pas
d'ici?

En ce moment, l'attention de Chicot prouva un nouveau motif d'excitation.
Tandis que la duchesse causait avec Gorenflot, ou plutt le faisait
causer, M. de Mayneville fit un geste  quelqu'un du dehors.

Chicot, pourtant, n'avait vu personne, except l'homme aux mesures.

C'est qu'en effet c'tait  lui que ce geste tait adress; il en
rsultait que l'homme aux mesures ne mesurait plus.

Il s'tait arrt, en face du balcon, de profil et la face tourne du ct
de Paris.

Gorenflot continuait ses amabilits avec la pnitente.

M. de Mayneville glissa quelques mots  l'oreille de Borrome, et celui-ci
se mit  l'instant mme  gesticuler derrire le prieur, d'une faon
inintelligible pour Chicot, mais claire,  ce qu'il parat, pour l'homme
aux mesures, car il s'loigna, se posta dans un autre endroit o un
nouveau geste de Borrome et de Mayneville le cloua comme une statue.

Aprs quelques secondes d'immobilit, sur un nouveau signe fait par frre
Borrome, il se livra  un genre d'exercice qui proccupa d'autant plus
Chicot qu'il lui tait impossible d'en deviner le but. De l'endroit qu'il
occupait, l'homme aux mesures se mit  courir jusqu' la porte du prieur,
tandis que M. de Mayneville tenait sa montre  la main.

-- Diable! diable! murmura Chicot, tout cela me parat suspect; l'nigme
est bien pose; mais, si bien pose qu'elle soit, peut-tre en voyant le
visage de l'homme aux mesures, la devinerais-je.

En ce moment, comme si le dmon familier de Chicot et tenu  exaucer son
voeu, l'homme aux mesures se retourna, et Chicot reconnut en lui Nicolas
Poulain, lieutenant de la prvt, le mme  qui il avait vendu la veille
ses vieilles cuirasses.

-- Allons, fit-il, vive la Ligue! j'en ai assez vu maintenant pour deviner
le reste avec un peu de travail! eh bien! soit, on travaillera.

Aprs quelques pourparlers entre la duchesse, Gorenflot et Mayneville,
Borrome referma la fentre et le balcon demeura dsert.

La duchesse et son cuyer sortirent du prieur pour monter dans la litire
qui les attendait. Dom Modeste, qui les avait accompagns jusqu' la
porte, s'puisait en rvrences.

La duchesse tenait encore ouverts les rideaux de cette litire pour
rpondre aux compliments du prieur, lorsqu'un moine jacobin, sortant de
Paris par la porte Saint-Antoine, vint  la tte des chevaux qu'il regarda
curieusement, puis au ct de la litire dans laquelle il plongea son
regard.

Chicot reconnut dans ce moine le petit frre Jacques, revenu  grands pas
du Louvre, et demeur en extase devant madame de Montpensier.

-- Allons, allons, dit-il, j'ai de la chance. Si Jacques tait revenu plus
tt, je n'eusse pu voir la duchesse, forc que j'eusse t de courir  mon
rendez-vous de la Croix-Faubin. Maintenant, voici madame de Montpensier
partie aprs sa petite conspiration faite; c'est le tour de matre Nicolas
Poulain. Celui-l, je vais l'expdier en dix minutes.

En effet, la duchesse, aprs avoir pass devant Chicot sans le voir,
roulait vers Paris, et Nicolas Poulain s'apprtait  la suivre.

Comme la duchesse, il lui fallait passer devant la haie habite par
Chicot.

Chicot le vit venir, comme le chasseur voit venir la bte, s'apprtant 
la tirer quand elle serait  sa porte.

Quand Poulain fut  la porte de Chicot, Chicot tira.

-- Eh! l'homme de bien, dit-il de son trou, un regard par ici, s'il vous
plat.

Poulain tressaillit et tourna la tte du ct du foss.

-- Vous m'avez vu: trs bien! continua Chicot. Maintenant, n'ayez l'air de
rien, matre Nicolas... Poulain.

Le lieutenant de la prvt bondit comme un daim, au coup de fusil.

-- Qui tes-vous? demanda-t-il, et que dsirez-vous?

-- Qui je suis?

-- Oui.

-- Je suis un de vos amis, nouveau, mais intime; ce que je veux, ah! a
c'est un peu plus long  vous expliquer.

-- Mais enfin, que dsirez-vous? parlez.

-- Je dsire que vous veniez  moi.

-- A vous?

-- Oui, ici; que vous descendiez dans le foss.

-- Pourquoi faire?

-- Vous le saurez; descendez d'abord.

-- Mais....

-- Et que vous veniez vous asseoir le dos contre cette haie.

-- Enfin....

-- Sans regarder de mon ct, sans que vous ayez l'air de vous douter que
je suis l.

-- Monsieur....

-- C'est beaucoup exiger, je le sais bien; mais, que voulez-vous, matre
Robert Briquet a le droit d'tre exigeant.

-- Robert Briquet! s'cria Poulain excutant  l'instant mme la manoeuvre
commande.

-- L, bien, asseyez-vous, c'est cela... Ah! ah! il parat que nous
prenions nos petites dimensions sur la route de Vincennes?

-- Moi!

-- Sans aucun doute; aprs cela, qu'y a-t-il d'tonnant  ce qu'un
lieutenant de la prvt fasse l'office de voyer quand l'occasion s'en
prsente?

-- C'est vrai, dit Poulain un peu rassur, vous voyez, je mesurais.

D'autant mieux, continua Chicot, que vous opriez sous les yeux de trs
illustres personnages.

-- De trs illustres personnages? Je ne comprends pas.

-- Comment! vous ignoriez?...

-- Je ne sais ce que vous voulez dire.

-- Cette dame et ce monsieur qui taient sur le balcon, et qui viennent de
reprendre leur course vers Paris, vous ne savez point ce qu'ils taient?

-- Je vous jure.

-- Ah! comme c'est heureux pour moi d'avoir  vous apprendre une si riche
nouvelle! Figurez-vous, monsieur Poulain, que vous aviez pour admirateurs
dans vos fonctions de voyer, madame la duchesse de Montpensier et M. le
comte de Mayneville. Ne remuez pas, s'il vous plat.

-- Monsieur, dit Nicolas Poulain, essayant de lutter, ces propos, la faon
dont vous me les adressez....

-- Si vous bougez, mon cher monsieur Poulain, reprit Chicot, vous m'allez
pousser  quelque extrmit. Tenez-vous donc tranquille.

Poulain poussa un soupir.

-- L, bien, continua Chicot. Je vous disais donc que, venant de
travailler ainsi sous les yeux de ces personnages, et n'en ayant pas t
remarqu, c'est vous qui le prtendez ainsi; je disais donc, mon cher
monsieur, qu'il serait fort avantageux pour vous qu'un autre personnage
illustre, le roi, par exemple, vous remarqut.

-- Le roi?

-- Sa Majest, oui, monsieur Poulain; elle est fort porte, je vous
assure,  admirer tout travail et  rcompenser toute peine.

-- Ah! monsieur Briquet, par piti!

-- Je vous rpte, cher monsieur Poulain, que si vous remuez vous tes un
homme mort: demeurez donc calme pour viter cette disgrce.

-- Mais que voulez-vous donc de moi, au nom du ciel?

-- Votre bien, pas autre chose; ne vous ai-je pas dit que j'tais votre
ami?

-- Monsieur! s'cria Nicolas Poulain au dsespoir, je ne sais en vrit
quel tort je fais  Sa Majest,  vous, ni  qui que ce soit au monde!

[Illustration: Vous, mon ami, vous tes un lansquenet ou un gendarme. --
PAGE 130.]

-- Cher monsieur Poulain, vous vous expliquerez avec qui de droit; ce ne
sont point mes affaires; j'ai mes ides, voyez-vous, et j'y tiens; ces
ides sont que le roi ne saurait approuver que son lieutenant de la
prvt obisse, quand il fait fonctions de voyer, aux gestes et
indications de M. de Mayneville: qui sait, au reste, si le roi ne
trouverait pas mauvais que son lieutenant de la prvt ait omis de
consigner dans son rapport quotidien que madame de Montpensier et M. de
Mayneville sont entrs hier matin dans sa bonne ville de Paris? Rien que
cela, tenez, monsieur Poulain, vous brouillerait bien certainement avec Sa
Majest.

-- Monsieur Briquet, une omission n'est pas un crime, et certes Sa Majest
est trop claire....

-- Cher monsieur Poulain, vous vous faites, je crois, des chimres; je
vois plus clairement, moi, dans cette affaire-l.

-- Que voyez-vous?

-- Une belle et bonne potence.

-- Monsieur Briquet!

-- Attendez-donc, que diable! avec une corde neuve, quatre soldats aux
quatre points cardinaux, pas mal de Parisiens autour de la potence, et
certain lieutenant de la prvt de ma connaissance au bout de la corde.

Nicolas Poulain tremblait si fort que de ce tremblement il branlait toute
la charmille.

-- Monsieur! dit-il en joignant les mains.

-- Mais je suis votre ami, cher monsieur Poulain, continua Chicot, et, en
cette qualit d'ami, voil un conseil que je vous donne.

-- Un conseil?

-- Oui, bien facile  suivre, Dieu merci! Vous allez de ce pas, entendez-
vous bien? aller trouver....

-- Trouver... interrompit Nicolas plein d'angoisses, trouver qui?

-- Un moment que je rflchisse, interrompit Chicot, trouver... M.
d'pernon.

-- M. d'pernon, l'ami du roi?

-- Prcisment; vous le prendrez  part.

-- M. d'pernon?

-- Oui, et vous lui conterez toute l'affaire du tois de la route.

-- Est-ce folie, monsieur?

-- C'est sagesse, au contraire, suprme sagesse.

-- Je ne comprends pas.

-- C'est limpide, cependant. Si je vous dnonce purement et simplement
comme l'homme aux mesures et l'homme aux cuirasses, on vous branchera; si,
au contraire, vous vous excutez de bonne grce, on vous couvrira de
rcompenses et d'honneurs... Vous ne paraissez pas convaincu... A
merveille, cela va me donner la peine de retourner au Louvre; mais, ma
foi, j'irai quand mme; il n'est rien que je ne fasse pour vous.

Et Nicolas Poulain entendit le bruit que faisait Chicot en drangeant les
branches pour se lever.

-- Non, non, dit-il, restez ici; j'irai.

-- A la bonne heure; mais vous comprenez, cher monsieur Poulain, pas de
subterfuges, car demain, moi, j'enverrai une petite lettre au roi, dont
j'ai l'honneur, tel que vous me voyez, ou plutt tel que vous ne me voyez
pas, d'tre l'ami intime, de sorte que, pour n'tre pendu qu'aprs-demain,
vous serez pendu aussi haut et plus court.

-- Je pars, monsieur, dit le lieutenant atterr; mais vous abusez
trangement....

-- Moi?

-- Oh!

-- Eh! cher monsieur Poulain, levez-moi des autels; vous tiez un tratre
il y a cinq minutes, je fais de vous un sauveur de la patrie. A propos,
courez vite, cher monsieur Poulain, car je suis trs press de partir
d'ici; pourtant je ne le puis faire que quand vous serez parti. Htel.
d'pernon: n'oubliez pas.

Nicolas Poulain se leva, et, avec le visage d'un homme dsespr, s'lana
comme une flche dans la direction de la porte Saint-Antoine.

-- Ah! il tait temps, dit Chicot, car voil que l'on sort du prieur.

Mais ce n'est pas mon petit Jacques.

-- Eh! eh! dit Chicot, quel est ce drle, taill comme l'architecte
d'Alexandre voulait tailler le mont Athos? Ventre de biche! c'est un bien
gros chien pour accompagner un pauvre roquet comme moi!

En voyant cet missaire du prieur, Chicot se hta de courir vers la Croix-
Faubin, lieu du rendez-vous.

Comme il tait forc de s'y rendre par un chemin circulaire, la ligne
droite eut sur lui l'avantage de la rapidit, c'est--dire le moine gant,
qui coupait la route  grandes enjambes, arriva le premier  la croix.

Chicot, d'ailleurs, perdait un peu de temps  examiner, tout en marchant,
son homme, dont la physionomie ne lui revenait pas le moins du monde.

En effet, c'tait un vritable Philistin que ce moine. Dans la
prcipitation qu'il avait mise  venir trouver Chicot, sa robe de Jacobin
n'tait pas mme ferme, et l'on entrevoyait par une fente ses jambes
musculeuses, affubles d'un haut-de-chausse tout laque.

Son capuchon mal rabattu laissait voir une crinire sur laquelle n'avait
point encore pass le ciseau du prieur.

Eu outre, certaine expression des moins religieuses crispait les coins
profonds de sa bouche, et lorsqu'il voulait passer du sourire au rire, il
laissait apercevoir trois dents, lesquelles semblaient des palissades
plantes derrire le rempart de ses grosses lvres.

Des bras longs comme ceux de Chicot, mais plus gros, des paules capables
d'enlever les portes de Gaza, un grand couteau de cuisine pass dans la
corde de sa ceinture, telles taient, avec un sac roul comme un bouclier
autour de sa poitrine, les armes dfensives et offensives de ce Goliath
des Jacobins.

-- Dcidment, dit Chicot, il est fort laid, et s'il ne m'apporte pas une
excellente nouvelle, avec une tte comme celle-l, je trouverai qu'une
pareille crature est fort inutile sur la terre.

Le moine, voyant toujours approcher Chicot, le salua presque
militairement.

-- Que voulez-vous, mon ami? demanda Chicot.

-- Vous tes monsieur Robert Briquet?

-- En personne.

-- En ce cas, j'ai pour vous une lettre du rvrend prieur.

-- Donnez.

Chicot prit la lettre; elle tait conue en ces termes:

     Mon cher ami, j'ai bien rflchi depuis notre sparation, il m'est,
    en vrit, impossible de laisser aller aux loups dvorants du monde la
    brebis que le Seigneur m'a confie. J'entends parler, vous le
    comprenez bien, de notre petit Jacques Clment, qui tout  l'heure a
    t reu par le roi, et s'est parfaitement acquitt de votre message.

    Au lieu de Jacques, dont l'ge est encore tendre, et qui doit ses
    services au prieur, je vous envoie un bon et digne frre de notre
    communaut; ses moeurs sont douces et son humeur innocente: je suis
    sr que vous l'agrerez pour compagnon de route.... 

 -- Oui, oui, pensa Chicot en jetant de ct un regard sur le moine:
compte l-dessus.

     Je joins  cette lettre ma bndiction, que je regrette de ne vous
    avoir pas donne de vive voix.

    Adieu, cher ami. 

-- Voil une bien belle criture! dit Chicot lorsqu'il eut fini sa
lecture. Je gagerais que la lettre a t crite par le trsorier: il a une
main superbe.

-- C'est, en effet, frre Borrome qui a crit la lettre, rpondit le
Goliath.

-- Eh bien, en ce cas, mon ami, reprit Chicot en souriant agrablement au
grand moine, vous allez retourner au prieur.

-- Moi?

-- Oui, et vous direz  Sa Rvrence que j'ai chang d'avis, et que je
dsire voyager seul.

-- Comment! vous ne m'emmnerez pas, monsieur? fit le moine avec un
tonnement qui n'tait point exempt de menace.

-- Non, mon ami, non.

-- Et pourquoi cela, s'il vous plat?

-- Parce que j'ai  faire des conomies; les temps sont durs, et vous
devez manger normment.

Le gant montra ses trois dfenses.

-- Jacques mange tout autant que moi, dit-il.

-- Oui, mais Jacques tait un moine, fit Chicot.

-- Et moi, que suis-je donc?

-- Vous, mon ami, vous tes un lansquenet ou un gendarme, ce qui, entre
nous soit dit, pourrait scandaliser la Notre-Dame vers qui je suis dput.

-- Que parlez-vous donc de lansquenet et de gendarme? rpondit le moine.
Je suis un jacobin, moi; est-ce que ma robe n'est pas reconnaissable?

-- L'habit ne fait pas le moine, mon ami, rpliqua Chicot; mais le couteau
fait le soldat: dites cela au frre Borrome, s'il vous plat.

Et Chicot tira sa rvrence au gant qui reprit le chemin du prieur, en
grondant comme un chien qu'on chasse.

Quant  notre voyageur, il laissa disparatre celui qui devait tre son
compagnon, et lorsqu'il l'eut vu s'engouffrer dans la grande porte du
couvent, il alla se cacher derrire une haie, s'y dpouilla de son
pourpoint, et passa la fine chemise de mailles que nous connaissons sous
sa chemise de toile.

Sa toilette acheve, il coupa  travers champs pour rejoindre le chemin de
Charenton.




XXVI

LES GUISES


Le soir mme du jour o Chicot partait pour la Navarre, nous retrouverons
dans la grande chambre de l'htel de Guise o nous avons dj, dans nos
prcdents rcits, conduit plus d'une fois nos lecteurs; nous
retrouverons, disons-nous, dans la grande chambre de l'htel de Guise, ce
petit jeune homme  l'oeil vif, que nous avons vu entrer dans Paris en
croupe sur le cheval de Carmainges, et qui n'tait autre, nous le savons
dj, que la belle pnitente de dom Gorenflot.

Cette fois elle n'avait pris aucune prcaution pour dissimuler sa personne
ou son sexe. Madame de Montpensier, vtue d'une robe lgante, le col
vas, les cheveux tout constells d'toiles de pierreries, comme c'tait
la mode  cette poque, attendait avec impatience, debout dans l'embrasure
d'une fentre, quelqu'un qui tardait  venir.

L'ombre commenait  s'paissir, la duchesse ne distinguait plus qu'
grand'peine la porte de l'htel, sur laquelle ses yeux taient constamment
attachs.

Enfin le pas d'un cheval se fit entendre, et dix minutes aprs la voix de
l'huissier annonait mystrieusement chez la duchesse M. de Mayenne.

Madame de Montpensier se leva et courut au devant de son frre avec une
telle prcipitation, qu'elle oublia de marcher sur la pointe du pied
droit, comme c'tait son habitude lorsqu'elle tenait  ne pas boiter.

-- Seul, mon frre? dit-elle, vous tes seul?

-- Oui, ma soeur, dit le duc en s'asseyant aprs avoir bais la main de la
duchesse.

-- Mais, Henri, o donc est Henri? Savez-vous bien que tout le monde
l'attend ici?

-- Henri, ma soeur, n'a que faire encore  Paris, tandis qu'au contraire
il a encore fort  faire dans les villes de Flandre et de Picardie. Notre
travail est lent et souterrain; nous avons de l'ouvrage l-bas: pourquoi
quitterions-nous cet ouvrage pour venir  Paris, o tout est fait?

-- Oui, mais o tout se dfera si vous ne vous htez.

-- Bah!

-- Bah! tant que vous voudrez, mon frre. Je vous dis, moi, que les
bourgeois ne se contentent plus de toutes ces raisons, qu'ils veulent voir
leur duc Henri, que voil leur soif, leur dlire.

-- Ils le verront au bon moment. Mayneville ne leur a-t-il donc point
expliqu tout cela?

-- Sans contredit; niais vous le savez, sa voix ne vaut pas les vtres.

-- Au plus press, ma soeur. Et Salcde?

-- Mort.

-- Sans parler?

-- Sans souffler une parole.

-- Bien. Et l'armement?

-- Achev.

-- Paris?

-- Divis en seize quartiers.

-- Et chaque quartier a le chef que nous avons dsign?

-- Oui.

-- Vivons donc en repos. Pque-Dieu! c'est ce que je viens dire  nos bons
bourgeois.

-- Ils ne vous couteront pas.

-- Bah!

-- Je vous dis qu'ils sont endiabls.

-- Ma soeur, vous avez un peu trop l'habitude de juger la prcipitation
d'autrui d'aprs vos propres impatiences.

-- M'en ferez-vous un reproche srieux?

-- A Dieu ne plaise! mais ce que dit mon frre Henri doit tre excut.
Or, mon frre Henri veut qu'on ne se hte aucunement.

-- Que faire alors? demanda la duchesse avec impatience.

-- Quelque chose presse-t-il, ma soeur?

-- Tout, si l'on veut.

-- Par quoi commencer,  votre avis?

-- Par prendre le roi.

-- C'est votre ide fixe; je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, si l'on
pouvait la mettre  excution; mais projeter et faire sont deux: rappelez-
vous combien de fois nous avons chou dj.

-- Les temps sont changs; le roi n'a plus personne pour le dfendre.

-- Non, except les Suisses, les cossais, les gardes franaises.

-- Mon frre, quand vous voudrez, moi, moi qui vous parle, je vous le
montrerai sur une grande route, escort de deux laquais seulement.

-- On m'a dit cela cent fois, et je ne l'ai pas vu une seule.

-- Vous le verrez donc si vous restez seulement  Paris trois jours.

-- Encore un projet!

-- Un plan, voulez-vous dire.

-- Veuillez me le communiquer, en ce cas.

-- Oh! c'est une ide de femme, et par consquent elle vous fera rire.

-- A Dieu ne plaise que je blesse votre amour-propre d'auteur! Voyons le
plan.

-- Vous vous moquez de moi, Mayenne.

-- Non, je vous coute.

-- Eh bien! en quatre mots, voici....

En ce moment l'huissier souleva la tapisserie.

-- Plat-il  Leurs Altesses de recevoir M. de Mayneville? demanda-t-il.

-- Mon complice? dit la duchesse, qu'il entre.

M. de Mayneville entra en effet, et vint baiser la main du duc de Mayenne.

-- Un seul mot, monseigneur, dit-il; j'arrive du Louvre.

-- Eh bien! s'crirent  la fois Mayenne et la duchesse.

-- On se doute de votre arrive.

-- Comment cela?

-- Je causais avec le chef du poste de Saint-Germain-l'Auxerrois, deux
Gascons passrent.

-- Les connaissez-vous?

-- Non; ils taient tout flambants neufs. Cap de bious! dit l'un, vous
avez l un pourpoint qui est magnifique, mais qui, dans l'occasion, ne
vous rendrait pas les mmes services que votre cuirasse d'hier.

-- Bah! bah! si solide que soit l'pe de M. de Mayenne, dit l'autre,
gageons qu'elle n'entamera pas plus ce satin qu'elle n'et entam la
cuirasse.

Et l-dessus le Gascon se rpandit en bravades qui indiquaient que l'on
vous savait proche.

-- Et  qui appartiennent ces Gascons?

-- Je n'en sais rien.

-- Et ils se sont retirs?

-- Oh! pas ainsi, ils criaient haut; le nom de Votre Altesse fut entendu:
quelques passants s'arrtrent et demandrent si effectivement vous
arriviez. Ils allaient rpondre  la question, quand tout  coup un homme
s'approcha du Gascon et lui toucha l'paule: ou je me trompe bien,
monseigneur, ou cet homme, c'tait Loignac.

-- Aprs? demanda la duchesse.

-- A quelques mots dits tout bas, le Gascon ne rpondit que par un geste
de soumission, et suivit son interrupteur.

-- De sorte que?

-- De sorte que je n'ai pas pu en savoir davantage; mais, en attendant,
dfiez-vous.

-- Vous ne les avez pas suivis?

-- Si fait, mais de loin; je craignais d'tre reconnu comme gentilhomme de
Votre Altesse. Ils se sont dirigs du ct du Louvre, et ont disparu
derrire l'htel des Meubles. Mais aprs eux, toute une trane de voix
rptait: Mayenne! Mayenne!

-- J'ai un moyen tout simple de rpondre, dit le duc.

-- Lequel? demanda sa soeur.

-- C'est d'aller saluer le roi ce soir.

-- Saluer le roi?

-- Sans doute, je viens  Paris; je lui donne des nouvelles de ses bonnes
villes de Picardie, il n'y a rien  dire.

-- Le moyen est bon, dit Mayneville.

-- Il est imprudent, dit la duchesse.

-- Il est indispensable, ma soeur, si en effet on se doute de mon arrive
 Paris. C'tait d'ailleurs l'opinion de notre frre Henri, que je
descendisse tout bott devant le Louvre, pour prsenter au roi les
hommages de toute la famille. Une fois ce devoir accompli, je suis libre,
et je puis recevoir qui bon me semble.

-- Les membres du comit, par exemple; ils vous attendent.

-- Je les recevrai  l'htel Saint-Denis,  mon retour du Louvre, dit
Mayenne. Donc, Mayneville, qu'on me rende mon cheval tel qu'il est, sans
le bouchonner. Vous viendrez avec moi au Louvre. Vous, ma soeur, attendez-
nous, s'il vous plat.

-- Ici, mon frre?

-- Non,  l'htel Saint-Denis, o j'ai laiss mes quipages et o l'on me
croit couch. Nous y serons dans deux heures.




XXVII

AU LOUVRE


Ce jour-l aussi, jour de grandes aventures, le roi sortit de son cabinet
et fit appeler M. d'pernon.

Il pouvait tre midi.

Le duc s'empressa d'obir et de passer chez le roi.

Il trouva Sa Majest debout dans une premire chambre, considrant avec
attention un moine jacobin qui rougissait et baissait les yeux sous le
regard perant du roi.

Le roi prit d'pernon  part. -- Regarde donc, duc, dit-il en lui montrant
le jeune homme, la drle de figure de moine que voil.

-- De quoi s'tonne Votre Majest? dit d'pernon; je trouve la figure fort
ordinaire, moi.

-- Vraiment?

Et le roi se prit  rver.

-- Comment t'appelles-tu? lui dit-il.

-- Frre Jacques, sire.

-- Tu n'as pas d'autre nom?

-- Mon nom de famille, Clment.

-- Frre Jacques Clment? rpta le roi.

-- Votre Majest ne trouve-t-elle pas aussi quelque chose d'trange dans
le nom? dit en riant le duc.

Le roi ne rpondit point.

-- Tu as trs bien fait la commission, dit-il au moine sans cesser de le
regarder.

-- Quelle commission, sire? demanda le duc avec cette hardiesse qu'on lui
reprochait, et que lui donnait une familiarit de tous les jours.

-- Rien, dit Henri, un petit secret entre moi et quelqu'un que tu ne
connais pas, ou plutt que tu ne connais plus.

-- En vrit, sire, dit d'pernon, vous regardez trangement cet enfant,
et vous l'embarrassez.

-- C'est vrai, oui. Je ne sais pourquoi mes regards ne peuvent pas se
dfendre de lui; il me semble que je l'ai dj vu ou que je le verrai. Il
m'est apparu dans un rve, je crois. Allons, voil que je draisonne. Va-
t'en, petit moine, tu as fini ta mission. On enverra la lettre demande 
celui qui la demande; sois tranquille. D'pernon?

-- Sire?

-- Qu'on lui donne dix cus.

-- Merci, dit le moine.

-- On dirait que tu as dit merci du bout des dents! reprit d'pernon qui
ne comprenait point qu'un moine part mpriser dix cus.

-- Je dis merci du bout des dents, reprit le petit Jacques, parce que
j'aimerais bien mieux un de ces beaux couteaux d'Espagne qui sont l
appendus au mur.

-- Comment, tu n'aimes pas mieux l'argent pour aller courir les farceurs
de la foire Saint-Laurent, ou les clapiers de la rue Sainte-Marguerite?
demanda d'pernon.

-- J'ai fait voeu de pauvret et de chastet, rpliqua Jacques.

-- Donne-lui donc une de ces lames d'Espagne, et qu'il s'en aille,
Lavalette, dit le roi.

Le duc, en homme parcimonieux, choisit parmi les couteaux celui qui lui
paraissait le moins riche et le donna au petit moine.

C'tait un couteau catalan,  la lame large, effile, solidement emmanche
dans un morceau de belle corne cisele.

Jacques le prit, tout joyeux de possder une si belle arme, et se retira.

Jacques parti, le duc essaya de nouveau de questionner le roi.

-- Duc, interrompit le roi, as-tu, parmi tes quarante-cinq, deux ou trois
hommes qui sachent monter  cheval?

-- Douze au moins, sire, et tous seront cavaliers dans un mois.

-- Choisis-en deux de ta main, et qu'ils viennent me parler  l'instant
mme.

Le duc salua, sortit, et appela Loignac dans l'antichambre.

Loignac parut au bout de quelques secondes.

-- Loignac, dit le duc, envoyez-moi  l'instant mme deux cavaliers
solides; c'est pour accomplir une mission directe de Sa Majest.

Loignac traversa rapidement la galerie, arriva prs du btiment, que nous
nommerons dsormais le logis des Quarante-Cinq.

L, il ouvrit la porte et appela d'une voix de matre:

-- Monsieur de Carmainges! Monsieur de Biran!

-- M. de Biran est sorti, dit le factionnaire.

-- Comment! sorti sans permission?

-- Il tudie le quartier que monseigneur le duc d'pernon lui a recommand
ce matin.

-- Fort bien! Appelez M. de Sainte-Maline, alors.

Les deux noms retentirent sous les votes, et les deux lus apparurent
aussitt.

-- Messieurs, dit Loignac, suivez-moi chez M. le duc d'pernon.

Et il les conduisit au duc, lequel, congdiant Loignac, les conduisit 
son tour au roi.

Sur un geste de Sa Majest, le duc se retira et les deux jeunes gens
restrent.

C'tait la premire fois qu'ils se trouvaient devant le roi. Henri avait
un aspect fort imposant.

L'motion se trahissait chez eux de faon diffrente.

Sainte-Maline avait l'oeil brillant, le jarret tendu, la moustache
hrisse.

Carmainges, ple, mais tout aussi rsolu, bien que moins fier, n'osait,
arrter son regard sur Henri.

-- Vous tes de mes quarante-cinq, messieurs? dit le roi.

-- J'ai cet honneur, sire, rpliqua Sainte-Maline.

-- Et vous, monsieur?

-- J'ai cru que monsieur rpondait pour nous deux, sire; voil pourquoi ma
rponse s'est fait attendre; mais quant  tre au service de Votre
Majest, j'y suis autant que qui que ce soit au monde.

-- Bien. Vous allez monter  cheval et prendre la route de Tours: la
connaissez-vous?

-- Je demanderai, dit Sainte-Maline.

-- Je m'orienterai, dit Carmainges.

-- Pour vous mieux guider, passez par Charenton, d'abord.

-- Oui, sire.

-- Vous pousserez jusqu' ce que vous rencontriez un homme voyageant seul.

-- Votre Majest veut-elle nous donner son signalement? demanda Sainte-
Maline.

-- Une grande pe au ct ou au dos, de grands bras, de grandes jambes.

-- Pouvons-nous savoir son nom, sire? demanda Ernauton de Carmainges, que
l'exemple de son compagnon entranait, malgr les habitudes de
l'tiquette,  interroger le roi.

-- Il s'appelle l'Ombre, dit Henri.

-- Nous demanderons le nom de tous les voyageurs que nous rencontrerons,
sire.

-- Et nous fouillerons toutes les htelleries.

-- Une fois l'homme rencontr et reconnu, vous lui remettrez cette lettre.

Les deux jeunes gens tendaient la main ensemble.

Le roi demeura un instant embarrass.

-- Comment vous appelle-t-on? demanda-t-il  l'un d'eux.

-- Ernauton de Carmainges, rpondit-il.

-- Et vous?

-- Ren de Sainte-Maline.

-- Monsieur de Carmainges, vous porterez la lettre, et monsieur de Sainte-
Maline la remettra.

Ernauton prit le prcieux dpt qu'il s'apprta  serrer dans son
pourpoint.

Sainte-Maline arrta son bras au moment o la lettre allait disparatre,
et il en baisa respectueusement le scel.

Puis il remit la lettre  Ernauton.

Cette flatterie fit sourire Henri III.

-- Allons, allons, messieurs, dit-il, je vois que je serai bien servi.

-- Est-ce tout, sire? demanda Ernauton.

-- Oui, messieurs; seulement une dernire recommandation.

Les jeunes gens s'inclinrent et attendirent.

-- Cette lettre, messieurs, dit Henri, est plus prcieuse que la vie d'un
homme. Sur votre tte, ne la perdez pas, remettez-la secrtement 
l'Ombre, qui vous en donnera un reu que vous me rapporterez, et surtout
voyagez en gens qui voyagent pour leurs propres affaires. Allez.

Les deux jeunes gens sortirent du cabinet royal, Ernauton combl de joie;
Sainte-Maline gonfle de jalousie; l'un avec la flamme dans les yeux,
l'autre avec un avide regard qui brlait le pourpoint de son compagnon.

Monsieur d'pernon les attendait: il voulut questionner.

-- M. le duc, rpondit Ernauton, le roi ne nous a point autoriss 
parler.

Ils allrent  l'instant mme aux curies, o le piqueur du roi leur
dlivra deux chevaux de route, vigoureux et bien quips.

M. d'pernon les et suivis certainement pour en savoir davantage, s'il
n'et t prvenu, au moment o Carmainges et Sainte-Maline le quittaient,
qu'un homme voulait lui parler  l'instant mme et  tout prix.

-- Quel homme? demanda le duc avec impatience.

-- Le lieutenant de la prvt de l'le-de-France.

-- Eh! parfandious! s'cria-t-il, suis-je chevin, prvt ou chevalier du
guet?

-- Non, monseigneur, mais vous tes ami du roi, rpondit une humble voix 
sa gauche. Je vous en supplie,  ce titre coutez-moi donc!

Le duc se retourna.

Prs de lui, chapeau bas et oreilles basses, tait un pauvre solliciteur
qui passait  chaque seconde par une des nuances de l'arc-en-ciel.

-- Qui tes-vous? demanda brutalement le duc.

-- Nicolas Poulain, pour vous servir, monseigneur.

-- Et vous voulez me parler?

-- Je demande cette grce.

-- Je n'ai pas le temps.

-- Mme pour entendre un secret, monseigneur?

-- J'en coute cent tous les jours, monsieur: le vtre fera cent et un; ce
serait un de trop.

-- Mme si celui-l intressait la vie de Sa Majest? dit Nicolas Poulain
en se penchant  l'oreille de d'pernon.

-- Oh! oh! je vous coute; venez dans mon cabinet.

Nicolas Poulain essuya son front ruisselant de sueur, et suivit le duc.




XXVIII

LA RVLATION


Monsieur d'pernon, en traversant son antichambre, s'adressa  l'un des
gentilshommes qui s'y tenaient  demeure.

-- Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-il  un visage inconnu.

-- Pertinax de Montcrabeau, monseigneur, rpondit le gentilhomme.

-- Eh bien, monsieur de Montcrabeau, placez-vous  ma porte, et que
personne n'entre.

-- Oui, monsieur le duc.

-- Personne, vous entendez?

-- Parfaitement.

Et M. Pertinax, qui tait somptueusement vtu et qui faisait le beau dans
des bas oranges, avec un pourpoint de satin bleu, obit  l'ordre de
d'pernon. Il s'adossa en consquence au mur et prit position, les bras
croiss, le long de la tapisserie.

Nicolas Poulain suivit le duc qui passa dans son cabinet. Il vit la porte
s'ouvrir et se refermer, puis la portire retomber sur la porte, et il
commena srieusement  trembler.

-- Voyons votre conspiration, monsieur? dit schement le duc; mais, pour
Dieu, qu'elle soit bonne, car j'avais aujourd'hui une multitude de choses
agrables  faire, et si je perds mon temps  vous couter, gare  vous!

-- Eh! monsieur le duc, dit Nicolas Poulain, il s'agit tout simplement du
plus pouvantable des forfaits.

-- Alors, voyons le forfait.

-- Monsieur le duc....

-- On veut me tuer, n'est-ce pas? interrompit d'pernon en se raidissant
comme un Spartiate; eh bien! soit, ma vie est  Dieu et au roi: qu'on la
prenne.

-- Il ne s'agit pas de vous, monseigneur.

-- Ah! cela m'tonne.

-- Il s'agit du roi. On veut l'enlever, monsieur le duc.

-- Oh! encore cette vieille affaire d'enlvement! dit ddaigneusement
d'pernon.

-- Cette fois la chose est assez srieuse, monsieur le duc, si j'en crois
les apparences.

-- Et quel jour veut-on enlever Sa Majest?

-- Monseigneur, la premire fois que Sa Majest ira  Vincennes dans sa
litire.

-- Comment l'enlvera-t-on?

-- En tuant ses deux piqueurs.

-- Et qui fera le coup?

-- Madame de Montpensier.

D'pernon se mit  rire.

-- Cette pauvre duchesse, dit-il, que de choses on lui attribue!

-- Moins qu'elle n'en projette, monseigneur.

-- Et elle s'occupe de cela  Soissons?

-- Madame la duchesse est  Paris.

-- A Paris!

-- J'en puis rpondre  monseigneur.

-- Vous l'avez vue?

-- Oui.

-- C'est--dire que vous avez cru la voir.

-- J'ai eu l'honneur de lui parler.

-- L'honneur?

-- Je me trompe, monsieur le duc; le malheur.

-- Mais, mon cher lieutenant de la prvt, ce n'est point la duchesse qui
enlvera le roi?

[Illustration: Madame de Montpensier.]

-- Pardonnez-moi, monseigneur.

-- Elle-mme?

-- En personne, avec ses affids, bien entendu.

-- Et o se placera-t-elle pour prsider  cet enlvement?

-- A une fentre du prieur des Jacobins, qui est, comme vous le savez,
sur la route de Vincennes.

-- Que diable me contez-vous l?

-- La vrit, monseigneur. Toutes les mesures sont prises pour que la
litire soit arrte au moment o elle atteindra la faade du couvent.

-- Et qui a pris ces mesures?

-- Hlas!

-- Achevez donc, que diable!

-- Moi, monseigneur.

D'pernon fit un bond en arrire.

-- Vous? dit-il.

Poulain poussa un soupir.

-- Vous en tes, vous qui dnoncez? continua d'pernon.

-- Monseigneur, dit Poulain, un bon serviteur du roi doit tout risquer
pour son service.

-- En effet, mordieu! vous risquez la corde.

-- Je prfre la mort  l'avilissement ou  la mort du roi; voil pourquoi
je suis venu.

-- Ce sont de beaux sentiments, monsieur, et il vous faut de bien grandes
raisons pour les avoir.

-- J'ai pens, monseigneur, que vous tes l'ami du roi, que vous ne me
trahiriez point, et que vous tourneriez au profit de tous la rvlation
que je viens faire.

Le duc regarda longtemps Poulain, et scruta profondment les linaments de
cette figure ple.

-- Il doit y avoir autre chose encore, dit-il; la duchesse, toute rsolue
qu'elle soit, n'oserait pas tenter seule une pareille entreprise.

-- Elle attend son frre, rpondit Nicolas Poulain.

-- Le duc Henri! s'cria d'pernon avec la terreur qu'on prouverait 
l'approche du lion.

-- Non pas le duc Henri, monseigneur, le duc de Mayenne seulement.

-- Ah! fit d'pernon respirant; mais n'importe il faut aviser  tous ces
beaux projets.

-- Sans doute, monseigneur, fit Poulain, et c'est pour cela que je me suis
ht.

-- Si vous avez dit vrai, monsieur le lieutenant, vous serez rcompens.

-- Pourquoi mentirais-je, monseigneur? Quel est mon intrt, moi qui mange
le pain du roi? Lui dois-je, oui ou non, mes services? J'irai donc
jusqu'au roi, je vous en prviens, si vous ne me croyez pas, et je
mourrai, s'il le faut, pour prouver mon dire.

-- Non, parfandious! vous n'irez pas au roi; entendez-vous, matre
Nicolas? et c'est  moi seul que vous aurez affaire.

-- Soit, monseigneur; je n'ai dit cela que parce que vous paraissiez
hsiter.

-- Non, je n'hsite pas; et d'abord ce sont mille cus que je vous dois.

-- Monseigneur dsire donc que ce soit  lui seul?

-- Oui, j'ai de l'mulation, du zle, et je retiens le secret pour moi.
Vous me le cdez, n'est-ce pas?

-- Oui, monseigneur.

-- Avec garantie que c'est un vrai secret?

-- Oh! avec toute garantie.

-- Mille cus vous vont donc, sans compter l'avenir?

-- J'ai une famille, monseigneur.

-- Eh bien! mais, mille cus, parfandious!

-- Et si l'on savait en Lorraine que j'ai fait une pareille rvlation,
chaque parole que j'ai prononce me coterait une pinte de sang.

-- Pauvre cher homme!

-- Il faut donc qu'en cas de malheur ma famille puisse vivre.

-- Eh bien?

-- Eh bien! voil pourquoi j'accepte les mille cus.

-- Au diable l'explication! et que m'importe  moi pour quel motif vous
les acceptez, du moment o vous ne les refusez pas? Les mille cus sont
donc  vous.

-- Merci, monseigneur.

Et voyant le duc s'approcher d'un coffre o il plongea la main, Poulain
s'avana derrire lui.

Mais le duc se contenta de tirer du coffre un petit livre sur lequel il
crivit d'une gigantesque et effrayante criture:

 Trois mille livres  M. Nicolas Poulain. 

De sorte que l'on ne pouvait savoir s'il avait donn ces trois mille
livres, ou s'il les devait.

-- C'est comme si vous les teniez, dit-il.

Poulain, qui avait avanc la main et la jambe, retira sa jambe et sa main,
ce qui le fit saluer.

-- Ainsi, c'est convenu? dit le duc.

-- Qu'y a-t-il de convenu, monseigneur?

-- Vous continuerez  m'instruire?

Poulain hsita: c'tait un mtier d'espion qu'on lui imposait.

-- Eh bien! dit le duc, ce suprme dvoment est-il dj vanoui?

-- Non, monseigneur.

-- Je puis donc compter sur vous?

Poulain fit un effort.

-- Vous pouvez y compter, dit-il.

-- Et, moi seul, je sais tout cela?

-- Vous seul; oui, monseigneur.

-- Allez, mon ami, allez; parfandious! que M. de Mayenne se tienne bien.

Il pronona ces mots en soulevant la tapisserie pour donner passage 
Poulain; puis lorsqu'il eut vu celui-ci traverser l'antichambre et
disparatre, il repassa vivement chez le roi.

Le roi, fatigu d'avoir jou avec ses chiens, jouait au bilboquet.

D'pernon prit un air affair et soucieux, que le roi, proccup d'une si
importante besogne, ne remarqua mme point.

Cependant, comme le duc gardait un silence obstin, le roi leva la tte et
le regarda un instant.

-- Eh bien! dit-il, qu'avons-nous encore, Lavalette? voyons, es-tu mort?

-- Plt au ciel, sire! rpondit d'pernon, je ne verrais pas ce que je
vois.

-- Quoi? mon bilboquet?

-- Sire, dans les grands prils, un sujet peut s'alarmer de la scurit de
son matre.

-- Encore des prils? le diable noir t'emporte, duc!

Et, avec une dextrit remarquable, le roi enfila la boule d'ivoire par le
petit bout de son bilboquet.

-- Mais vous ignorez donc ce qui se passe? lui demanda le duc.

-- Ma foi, peut-tre, dit le roi.

-- Vos plus cruels ennemis vous entourent en ce moment, sire!

-- Bah! qui donc?

-- La duchesse de Montpensier, d'abord.

-- Ah! oui, c'est vrai; elle regardait hier rouer Salcde.

-- Comme Votre Majest dit cela!

-- Qu'est-ce que cela me fait,  moi?

-- Vous le saviez donc?

-- Tu vois bien que je le savais, puisque je te le dis.

-- Mais que M. de Mayenne arrivt, le saviez-vous aussi?

-- Depuis hier soir.

-- Eh quoi! ce secret!... fit le duc avec une dsagrable surprise.

-- Est-ce qu'il y a des secrets pour le roi, mon cher? dit ngligemment
Henri.

-- Mais qui a pu vous instruire?

-- Ne sais-tu pas que, nous autres princes, nous avons des rvlations?

-- Ou une police.

-- C'est la mme chose.

-- Ah! Votre Majest a sa police et n'en dit rien, reprit d'pernon piqu.

-- Parbleu! qui donc m'aimera, si je ne m'aime?

-- Vous me faites injure, sire!

-- Si tu es zl, mon cher Lavalette, ce qui est une grande qualit, tu es
lent, ce qui est un grand dfaut. Ta nouvelle et t trs bonne hier 
quatre heures, mais aujourd'hui....

-- Eh bien! sire, aujourd'hui?

-- Elle arrive un peu tard, conviens-en.

-- C'est encore trop tt, sire, puisque je ne vous trouve pas dispos 
m'entendre, dit d'pernon.

-- Moi, il y a une heure que je t'coute.

-- Quoi! vous tes menac, attaqu; l'on vous dresse des embches, et vous
ne vous remuez pas!

-- Pourquoi faire, puisque tu m'as donn une garde, et qu'hier tu as
prtendu que mon immortalit tait assure? Tu fronces les sourcils. Ah
a! mais tes quarante-cinq sont-ils retourns en Gascogne, ou ne valent-
ils plus rien? En est-il de ces messieurs comme des mulets? le jour o on
les essaie, c'est tout feu; les a-t-on achets, ils reculent.

-- C'est bien, Votre Majest verra ce qu'ils sont.

-- Je n'en serai point fch; est-ce bientt, duc, que je verrai cela?

-- Plus tt peut-tre que vous ne le pensez, sire.

-- Bon, tu vas me faire peur.

-- Vous verrez, vous verrez, sire. A propos, quand allez-vous  la
campagne?

-- Au bois?

-- Oui.

-- Samedi.

-- Dans trois jours alors?

-- Dans trois jours.

-- Il suffit, sire.

D'pernon salua le roi et sortit.

Dans l'antichambre, il s'aperut qu'il avait oubli de relever M. Pertinax
de sa faction; mais M. Pertinax s'tait relev lui-mme.




XXIX

DEUX AMIS


Maintenant, s'il plat au lecteur, nous suivrons les deux jeunes gens que
le roi, enchant d'avoir ses petits secrets  lui, envoyait de son ct au
messager Chicot.

A peine  cheval, Ernauton et Sainte-Maline, pour ne point se laisser
prendre le pas l'un sur l'autre, faillirent s'touffer en passant au
guichet.

En effet, les deux chevaux, allant de front, broyrent l'un contre l'autre
les genoux de leurs deux cavaliers.

Le visage de Sainte-Maline devint pourpre, celui d'Ernauton devint ple.

-- Vous me faites mal, monsieur! cria le premier, lorsqu'ils eurent
franchi la porte; voulez-vous donc m'craser?

-- Vous me faites mal aussi, dit Ernauton; seulement je ne me plains pas,
moi.

-- Vous voulez me donner une leon, je crois?

-- Je ne veux rien vous donner du tout.

-- Ah a! dit Sainte-Maline en poussant son cheval pour parler de plus
prs  son compagnon, rptez-moi un peu ce mot.

-- Pourquoi faire?

-- Parce que je ne le comprends pas.

-- Vous me cherchez querelle, n'est-ce pas? dit flegmatiquement Ernauton;
tant pis pour vous.

-- Et  quel propos vous chercherais-je querelle? est-ce que je vous
connais, moi? riposta ddaigneusement Sainte-Maline.

-- Vous me connaissez parfaitement, monsieur, dit Ernauton. D'abord, parce
que l-bas d'o nous venons, ma maison est  deux lieues de la vtre, et
que je suis connu dans le pays, tant de vieille souche; ensuite, parce
que vous tes furieux de me voir  Paris, quand vous croyiez y avoir t
mand seul; en dernier lieu, parce que le roi m'a donn sa lettre 
porter.

-- Eh bien! soit, s'cria Sainte-Maline blme de fureur, j'accepte tout
cela pour vrai. Mais il en rsulte une chose....

-- Laquelle?

-- C'est que je me trouve mal prs de vous.

-- Allez-vous-en si vous voulez; pardieu! ce n'est pas moi qui vous
retiens.

-- Vous faites semblant de ne me point comprendre.

-- Au contraire, monsieur, je vous comprends  merveille. Vous aimeriez
assez  me prendre la lettre pour la porter vous-mme, malheureusement il
faudrait me tuer pour cela.

-- Qui vous dit que je n'en ai pas envie?

-- Dsirer et faire sont deux.

-- Descendez avec moi jusqu'au bord de l'eau seulement, et vous verrez si,
pour moi, dsirer et faire sont plus d'un.

-- Mon cher monsieur, quand le roi me donne  porter une lettre....

-- Eh bien?

-- Eh bien, je la porte.

-- Je vous l'arracherai de force, fat que vous tes!

-- Vous ne me mettrez pas, je l'espre, dans la ncessit de vous casser
la tte comme  un chien sauvage?

-- Vous?

[Illustration: Sainte-Maline.]

-- Sans doute, j'ai un grand pistolet, et vous n'en avez pas.

-- Ah! tu me paieras cela! dit Sainte-Maline, en faisant faire un cart 
son cheval.

-- Je l'espre bien; aprs ma commission faite.

-- Schelme!

-- Pour ce moment observez-vous, je vous en supplie, monsieur de Sainte-
Maline! car nous avons l'honneur d'appartenir au roi, et nous donnerions
mauvaise opinion de la maison, en ameutant le peuple. Et puis, songez quel
triomphe pour les ennemis de Sa Majest, en voyant la discorde parmi les
dfenseurs du trne.

Sainte-Maline mordait ses gants; le sang coulait sous sa dent furibonde.

-- L, l, monsieur, dit Ernauton, gardez vos mains pour tenir l'pe
quand nous y serons.

-- Oh! j'en crverai! cria Sainte-Maline.

-- Alors ce sera une besogne toute faite pour moi, dit Ernauton.

On ne peut savoir o serait alle la rage toujours croissante de Sainte-
Maline, quand tout  coup Ernauton, en traversant la rue Saint-Antoine,
prs de Saint-Paul, vit une litire, poussa un cri de surprise et s'arrta
pour regarder une femme  demi voile.

-- Mon page d'hier! murmura-t-il.

La dame n'eut pas l'air de le reconnatre et passa sans sourciller, mais
en se rejetant cependant au fond de sa litire.

-- Cordieu! vous me faites attendre, je crois, dit Sainte-Maline, et cela
pour regarder des femmes!

-- Je vous demande pardon, monsieur, dit Ernauton en reprenant sa course.

Les jeunes gens,  partir de ce moment, suivirent au grand trot la rue du
Faubourg-Saint-Marceau: ils ne se parlaient plus, mme pour quereller.

Sainte-Maline paraissait assez calme extrieurement; mais, en ralit,
tous les muscles de son corps frmissaient encore de colre.

En outre, il avait reconnu, et cette dcouverte ne l'avait aucunement
adouci, comme on le comprendra facilement; en outre, il avait reconnu que,
tout bon cavalier qu'il tait, il ne pourrait dans aucun cas donn suivre
Ernauton, son cheval tant fort infrieur  celui de son compagnon, et
suant dj sans avoir couru.

Cela le proccupait fort; aussi, comme pour se rendre positivement compte
de ce que pourrait faire sa monture, la tourmentait-il de la houssine et
de l'peron.

Cette insistance amena une querelle entre son cheval et lui. Cela se
passait aux environs de la Bivre. La bte ne se mit point en frais
d'loquence, comme avait fait Ernauton; mais, se souvenant de son origine
(elle tait Normande), elle fit  son cavalier un procs que celui-ci
perdit.

Elle dbuta par un cart, puis se cabra, puis fit un saut de mouton et se
droba jusqu' la Bivre o elle se dbarrassa de son cavalier, en roulant
avec lui jusque dans la rivire, o ils se sparrent.

On et entendu d'une lieue les imprcations de Sainte-Maline, quoiqu'
moiti touffes par l'eau. Quand il fut parvenu  se mettre sur ses
jambes, les yeux lui sortaient de la tte, et quelques gouttes de sang,
coulant de son front corch, sillonnaient sa figure.

Moulu comme il l'tait, couvert de boue, tremp jusqu'aux os, tout
saignant et tout contusionn, Sainte-Maline comprenait l'impossibilit de
rattraper sa bte; l'essayer mme tait une tentative ridicule.

Ce fut alors que les paroles qu'il avait dites  Ernauton lui revinrent 
l'esprit: s'il n'avait pas voulu attendre son compagnon une seconde rue
Saint-Antoine, pourquoi son compagnon aurait-il l'obligeance de l'attendre
une ou deux heures sur la route?

Cette rflexion conduisit Sainte-Maline de la colre au plus violent
dsespoir, surtout lorsqu'il vit, du fond de son encaissement, le
silencieux Ernauton piquer des deux en obliquant par quelque chemin qu'il
jugeait sans doute le plus court.

Chez les hommes vritablement irascibles, le point culminant de la colre
est un clair de folie, quelques-uns n'arrivent qu'au dlire; d'autres
vont jusqu' la prostration totale des forces et de l'intelligence.

Sainte-Maline tira machinalement son poignard; un instant il eut l'ide de
se le planter jusqu' la garde dans la poitrine. Ce qu'il souffrit en ce
moment, nul ne pourrait le dire, pas mme lui. On meurt d'une pareille
crise, ou, si on la supporte, on y vieillit de dix ans.

Il remonta le talus de la rivire, s'aidant de ses mains et de ses genoux
jusqu' ce qu'il ft arriv au sommet: arriv l, son oeil gar
interrogea la route; on n'y voyait plus rien. A droite, Ernauton avait
disparu, se portant sans doute en avant; au fond, son propre cheval tait
disparu galement.

Tandis que Sainte-Maline roulait dans son esprit exaspr mille penses
sinistres contre les autres et contre lui-mme, le galop d'un cheval
retentit  son oreille, et il vit dboucher de cette route de droite,
choisie par Ernauton, un cheval et un cavalier.

Ce cavalier tenait un autre cheval en main.

C'tait le rsultat de la course de M. de Carmainges: il avait coup vers
la droite, sachant bien que, poursuivre un cheval, c'tait doubler son
activit par la peur.

Il avait donc fait un dtour et coup le passage au Bas-Normand, en
l'attendant en travers d'une rue troite.

A cette vue, le coeur de Sainte-Maline dborda de joie: il ressentit un
mouvement d'effusion et de reconnaissance qui donna une suave expression 
son regard, puis tout  coup son visage s'assombrit; il avait compris
toute la supriorit d'Ernauton sur lui, car il s'avouait qu' la place de
son compagnon, il n'et pas mme eu l'ide d'agir comme lui.

La noblesse du procd le terrassait: il la sentait pour la mesurer et en
souffrir.

Il balbutia un remercment auquel Ernauton ne fit pas attention, ressaisit
furieusement la bride de son cheval, et, malgr la douleur, se remit en
selle.

Ernauton, sans dire un seul mot, avait pris les devants au pas en
caressant son cheval.

Sainte-Maline, nous l'avons dit, tait excellent cavalier; l'accident dont
il avait t victime tait une surprise; au bout d'un instant de lutte
dans laquelle cette fois il eut l'avantage, redevenu matre de sa monture,
il lui fit prendre le trot.

-- Merci, monsieur, vint-il dire une seconde fois  Ernauton, aprs avoir
consult cent fois son orgueil et les convenances.

Ernauton se contenta de s'incliner de son ct, en touchant son chapeau de
la main.

La route parut longue  Sainte-Maline.

Vers deux heures et demie environ, ils aperurent un homme qui marchait,
escort d'un chien: il tait grand, avait une pe au ct; il n'tait pas
Chicot, mais il avait des bras et des jambes dignes de lui.

Sainte-Maline, encore tout fangeux, ne put se tenir; il vit qu'Ernauton
passait et ne prenait pas mme garde  cet homme. L'ide de trouver son
compagnon en faute passa comme un mchant clair dans l'esprit du Gascon;
il poussa vers l'homme et l'aborda.

-- Voyageur, demanda-t-il, n'attendez-vous point quelque chose?

Le voyageur regarda Sainte-Maline dont en ce moment, il faut l'avouer,
l'aspect n'tait point agrable. La figure dcompose par la colre
rcente, cette boue mal sche sur ses habits, ce sang mal sch sur ses
joues, de gros sourcils noirs froncs, une main fivreuse tendue vers
lui, avec un geste de menace bien plus que d'interrogation, tout cela
parut sinistre au piton.

-- Si j'attends quelque chose, dit-il, ce n'est pas quelqu'un: et si
j'attends quelqu'un,  coup sur ce quelqu'un n'est pas vous.

-- Vous tes fort impoli, mon matre, dit Sainte-Maline enchant de
trouver enfin une occasion de lcher la bride  sa colre, et furieux en
outre de voir qu'il venait, en se trompant, de fournir un nouveau triomphe
 son adversaire.

Et en mme temps qu'il parlait, il leva sa main arme de la houssine pour
frapper le voyageur; mais celui-ci leva son bton et en assna un coup sur
l'paule de Sainte-Maline, puis il siffla son chien qui bondit aux jarrets
du cheval et  la cuisse de l'homme, et emporta de chaque endroit un
lambeau de chair et un morceau d'toffe.

Le cheval, irrit par la douleur, prit une seconde fois sa course en
avant, il est vrai, mais sans pouvoir tre retenu par Sainte-Maline qui,
malgr tous ses efforts, demeura en selle.

Il passa ainsi emport devant Ernauton, qui le vit passer sans mme
sourire de sa msaventure.

Lorsqu'il eut russi  calmer son cheval, lorsque M. de Carmainges l'eut
rejoint, son orgueil commenait, non pas  diminuer, mais  entrer en
composition.

-- Allons! allons! dit-il en s'efforant de sourire, je suis dans mon jour
malheureux,  ce qu'il parat. Cet homme ressemblait fort cependant au
portrait que nous avait fait Sa Majest de celui  qui nous avons affaire.

Ernauton garda le silence.

-- Je vous parle, monsieur, dit Sainte-Maline exaspr par ce sang-froid
qu'il regardait avec raison comme une preuve de mpris, et qu'il voulait
faire cesser par quelque clat dfinitif, dt-il lui en coter la vie; je
vous parle, n'entendez-vous pas?

-- Celui que Sa Majest nous avait dsign, rpondit Ernauton, n'avait pas
de bton et n'avait pas de chien.

-- C'est vrai, rpondit Sainte-Maline, et si j'avais rflchi, j'aurais
une contusion de moins  l'paule, et deux crocs de moins sur la cuisse.
Il fait bon tre sage et calme,  ce que je vois.

Ernauton ne rpondit point; mais se haussant sur les triers et mettant la
main au-dessus de ses yeux en manire de garde-vue:

-- Voil l bas, dit-il, celui que nous cherchons et qui nous attend.

-- Peste! monsieur, dit sourdement Sainte-Maline, jaloux de ce nouvel
avantage de son compagnon, vous avez une bonne vue; moi je ne distingue
qu'un point noir, et encore est ce  peine.

[Illustration: Sainte-Maline serra convulsivement les poings. -- PAGE
147.]

Ernauton, sans rpondre, continua d'avancer; bientt Sainte-Maline put
voir et reconnatre  son tour l'homme dsign par le roi. Un mauvais
mouvement le prit, il poussa son cheval en avant pour arriver le premier.

Ernauton s'y attendait: il le regarda sans menace et sans intention
apparente: ce coup d'oeil fit rentrer Sainte-Maline en lui-mme, et il
remit son cheval au pas.




XXX

SAINTE-MALINE


Ernauton ne s'tait point tromp, l'homme dsign tait bien Chicot.

Il avait, de son ct, bonne vue et bonne oreille; il avait vu et entendu
les cavaliers de fort loin. Il s'tait dout que c'tait  lui qu'ils
avaient affaire, de sorte qu'il les attendait.

Quand il n'eut plus aucun doute  cet gard, et qu'il et vu que les deux
cavaliers se dirigeaient bien vers lui, il posa sans affectation sa main
sur la poigne de sa longue pe, comme pour prendre une attitude noble.

Ernauton et Sainte-Maline se regardrent tous deux une seconde, muets tous
deux.

-- A vous, monsieur, si vous le voulez bien, dit en s'inclinant Ernauton 
son adversaire; car, en cette circonstance, le mot adversaire est plus
convenable que celui de compagnon.

Sainte-Maline fut suffoqu; la surprise de cette courtoisie lui serrait la
gorge; il ne rpondit qu'en baissant la tte.

Ernauton vit qu'il gardait le silence, et prit alors la parole.

-- Monsieur, dit-il  Chicot, nous sommes, monsieur et moi, vos
serviteurs.

Chicot salua avec son plus gracieux sourire.

-- Serait-il indiscret, continua le jeune homme, de vous demander votre
nom?

-- Je m'appelle l'Ombre, monsieur, rpondit Chicot.

-- Oui, monsieur.

-- Vous serez assez bon, n'est-ce pas, pour nous dire ce que vous
attendez?

-- J'attends une lettre.

-- Vous comprenez notre curiosit, monsieur, et elle n'a rien d'offensant
pour vous.

Chicot s'inclina toujours, et avec un sourire de plus en plus gracieux.

-- De quel endroit attendez-vous cette lettre? continua Ernauton.

-- Du Louvre.

-- Scelle de quel sceau?

-- Du sceau royal.

Ernauton mit sa main dans sa poitrine.

-- Vous reconnatriez sans doute cette lettre? dit-il.

-- Oui, si je la voyais.

Ernauton tira la lettre de sa poitrine.

-- La voici, dit Chicot, et, pour plus grande sret, vous savez, n'est-ce
pas, que je dois vous donner quelque chose en change?

-- Un reu?

-- C'est cela.

-- Monsieur, reprit Ernauton, j'tais charg par le roi de vous porter
cette lettre; mais c'est monsieur que voici qui est charg de vous la
remettre.

Et il tendit la lettre  Sainte-Maline, qui la prit et la dposa aux mains
de Chicot.

-- Merci, messieurs, dit ce dernier.

-- Vous voyez, ajouta Ernauton, que nous avons fidlement rempli notre
mission. Il n'y a personne sur la route, personne ne nous a donc vus vous
parler ou vous donner la lettre.

-- C'est juste, monsieur, je le reconnais, et j'en ferai foi au besoin.
Maintenant  mon tour.

-- Le reu, dirent ensemble les deux jeunes gens.

-- Auquel des deux dois-je le remettre?

-- Le roi ne l'a point dit! s'cria Sainte-Maline en regardant son
compagnon d'un air menaant.

-- Faites le reu par duplicata, monsieur, reprit Ernauton, et donnez-en
un  chacun de nous; il y a loin d'ici au Louvre, et sur la route il peut
arriver malheur  moi ou  monsieur.

Et en disant ces mots, les yeux d'Ernauton s'illuminaient  leur tour d'un
clair.

-- Vous tes un homme sage, monsieur, dit Chicot  Ernauton.

Et il tira des tablettes de sa poche, en dchira deux pages, et sur
chacune d'elles il crivit:

     Reu des mains de M. Ren de Sainte-Maline la lettre apporte par M.
    Ernauton de Carmainges.

    L'OMBRE. 

-- Adieu, monsieur, dit Sainte-Maline en s'emparant de son reu.

-- Adieu, monsieur, et bon voyage, ajouta Ernauton: avez-vous autre chose
 transmettre au Louvre?

-- Absolument rien, messieurs; grand merci, dit Chicot.

Ernauton et Sainte-Maline tournrent la tte de leurs chevaux vers Paris,
et Chicot s'loigna d'un pas que le meilleur mulet et envi.

Lorsque Chicot eut disparu, Ernauton, qui avait fait cent pas  peine,
arrta court son cheval, et s'adressant  Sainte-Maline:

-- Maintenant, monsieur, dit-il, pied  terre, si vous le voulez bien.

-- Et pourquoi cela, monsieur? fit Sainte-Maline avec tonnement.

-- Notre tche est accomplie, et nous avons  causer. L'endroit me parat
excellent pour une conversation du genre de la ntre.

-- A votre aise, monsieur, dit Sainte-Maline en descendant de cheval comme
l'avait dj fait son compagnon.

Lorsqu'il eut mis pied  terre, Ernauton s'approcha et lui dit:

-- Vous savez, monsieur, que, sans appel de ma part et sans mesure de la
vtre, sans cause aucune enfin, vous m'avez, durant toute la route,
offens grivement. Il y a plus: vous avez voulu me faire mettre l'pe 
la main dans un moment inopportun, et j'ai refus. Mais  cette heure le
moment est devenu bon, et je suis votre homme.

Sainte-Maline couta ces mots d'un visage sombre et avec les sourcils
froncs; mais, chose trange! Sainte-Maline n'tait plus dans ce courant
de colre qui l'avait entran au-del de toutes les bornes, Sainte-Maline
ne voulait plus se battre; la rflexion lui avait rendu le bon sens; il
jugeait toute l'infriorit de sa position.

-- Monsieur, rpondit-il aprs un instant de silence, vous m'avez, quand
je vous insultais, rpondu par des services; je ne saurais donc maintenant
vous tenir le langage que je vous tenais tout  l'heure.

Ernauton frona le sourcil.

-- Non, monsieur, mais vous pensez encore maintenant ce que vous disiez
tantt.

-- Qui vous dit cela?

-- Parce que toutes vos paroles taient dictes par la haine et par
l'envie, et que, depuis deux heures que vous les avez prononces, cette
haine et cette envie ne peuvent tre teintes dans votre coeur.

Sainte-Maline rougit, mais ne rpondit point.

Ernauton attendit un instant et reprit:

-- Si le roi m'a prfr  vous, c'est parce que ma figure lui revient
plus que la vtre; si je ne me suis pas jet dans la Bivre, c'est que je
monte mieux  cheval que vous; si je n'ai pas accept votre dfi au moment
o il vous a plu de le faire, c'est que j'ai plus de sagesse; si je ne me
suis pas fait mordre par le chien de l'homme, c'est que j'ai plus de
sagacit; enfin si je vous somme  cette heure de me rendre raison et de
tirer l'pe, c'est que j'ai plus de rel honneur; si vous hsitez, je
vais dire plus de courage.

Sainte-Maline frissonnait, et ses yeux lanaient des clairs: toutes les
passions mauvaises que signalait Ernauton avaient tour  tour imprim
leurs stigmates sur sa figure livide; au dernier mot du jeune homme, il
tira son pe comme un furieux.

Ernauton avait dj la sienne  la main.

-- Tenez, monsieur, dit Sainte-Maline, retirez le dernier mot que vous
avez dit; il est de trop, vous l'avouerez, vous qui me connaissez
parfaitement, puisque, comme vous l'avez dit, nous demeurons  deux lieues
l'un de l'autre; retirez-le, vous devez avoir assez de mon humiliation; ne
me dshonorez pas.

-- Monsieur, dit Ernauton, comme je ne me mets jamais en colre, je ne dis
jamais que ce que je veux dire; par consquent je ne retirerai rien du
tout. Je suis susceptible aussi, moi, et nouveau  la cour, je ne veux
donc pas avoir  rougir chaque fois que je vous rencontrerai. Un coup
d'pe, s'il vous plat, monsieur, c'est pour ma satisfaction autant que
pour la vtre.

-- Oh! monsieur, je me suis battu onze fois, dit Sainte-Maline avec un
sombre sourire, et sur mes onze adversaires deux sont morts. Vous savez
encore cela, je prsume?

-- Et moi, monsieur, je ne me suis jamais battu, rpliqua Ernauton, car
l'occasion ne s'en est jamais prsente; je la trouve  ma guise, venant 
moi quand je n'allais pas  elle, et je la saisis aux cheveux. J'attends
votre bon plaisir, monsieur.

-- Tenez, dit Sainte-Maline en secouant la tte, nous sommes compatriotes,
nous sommes au service du roi, ne nous querellons plus, je vous tiens pour
un brave homme; je vous offrirais mme la main, si cela ne m'tait pas
presque impossible. Que voulez-vous, je me montre  vous comme je suis,
ulcr jusqu'au fond du coeur, ce n'est point ma faute. Je suis envieux,
que voulez-vous que j'y fasse? la nature m'a cr dans un mauvais jour. M.
de Chalabre, ou M. de Montcrabeau, ou M. de Pincorney ne m'eussent point
mis en colre, c'est votre mrite qui cause mon chagrin; consolez-vous-en,
puisque mon envie ne peut rien contre vous, et qu' mon grand regret votre
mrite vous reste. Ainsi nous en demeurons l, n'est-ce pas, monsieur? je
souffrirais trop, en vrit, quand vous diriez le motif de notre querelle.

-- Notre querelle, personne ne la saura, monsieur.

-- Personne?

-- Non, monsieur, attendu que si nous nous battons, je vous tuerai ou me
ferai tuer. Je ne suis pas de ceux qui font peu de cas de la vie; au
contraire, j'y tiens fort. J'ai vingt-trois ans; un beau nom, je ne suis
pas tout  fait pauvre; j'espre en moi et dans l'avenir, et soyez
tranquille, je me dfendrai comme un lion.

-- Eh bien! moi, tout au contraire de vous, monsieur, j'ai dj trente ans
et suis assez dgot de la vie, car je ne crois ni en l'avenir ni en moi;
mais tout dgot de la vie, tout incrdule au bonheur que je suis, j'aime
mieux ne pas me battre avec vous.

-- Alors, vous m'allez faire des excuses? dit Ernauton.

-- Non, j'en ai assez fait et assez dit. Si vous n'tes pas content, tant
mieux. Alors vous cesserez de m'tre suprieur.

-- Je vous rappellerai, monsieur, que l'on ne termine point ainsi une
querelle sans s'exposer  faire rire, quand on est Gascons l'un et
l'autre.

-- Voil prcisment ce que j'attends, dit Sainte-Maline.

-- Vous attendez?...

-- Un rieur. Oh! l'excellent moment que celui-l me fera passer.

-- Vous refusez donc le combat?

-- Je dsire ne pas me battre, avec vous, s'entend.

-- Aprs m'avoir provoqu?

-- J'en conviens.

-- Mais enfin, monsieur, si la patience m'chappe et que je vous charge 
grands coups d'pe?

Sainte-Maline serra convulsivement les poings.

-- Alors, dit-il, tant mieux, je jetterai mon pe  dix pas.

-- Prenez garde, monsieur, car en ce cas je ne vous frapperai pas de la
pointe.

-- Bien, car alors j'aurai une raison de vous har, et je vous harai
mortellement; puis un jour, un jour de faiblesse de votre part, je vous
rattraperai comme vous venez de le faire, et je vous tuerai dsespr.

Ernauton remit son pe au fourreau.

-- Vous tes un homme trange, dit-il, et je vous plains du plus profond
de mon coeur.

-- Vous me plaignez?

-- Oui, car vous devez horriblement souffrir.

-- Horriblement.

-- Vous ne devez jamais aimer?

-- Jamais.

-- Mais vous avez des passions, au moins?

-- Une seule.

-- La jalousie, vous me l'avez dit.

-- Oui, ce qui fait que je les ai toutes  un degr de honte et de malheur
indicible: j'adore une femme ds qu'elle aime un autre que moi; j'aime
l'or quand c'est une autre main qui le touche; je suis orgueilleux
toujours par comparaison; je bois pour chauffer en moi la colre, c'est
-dire pour la rendre aigu quand elle n'est pas chronique, c'est--dire
pour la faire clater et brler comme un tonnerre. Oh! oui, oui, vous
l'avez dit, monsieur de Carmainges, je suis malheureux.

-- Vous n'avez jamais essay de devenir bon? demanda Ernauton.

-- Je n'ai pas russi.

-- Qu'esprez-vous? que comptez-vous faire alors?

-- Que fait la plante vnneuse? elle a des fleurs comme les autres, et
certaines gens savent en tirer une utilit. Que font l'ours et l'oiseau de
proie? ils mordent, mais certains leveurs savent les dresser  la chasse;
voil ce que je suis et ce que je serai probablement entre les mains de M.
d'pernon et de M. de Loignac jusqu'au jour o l'on dira: Cette plante est
nuisible, arrachons-la; cette bte est enrage, tuons-la.

Ernauton s'tait calm peu  peu. Sainte-Maline n'tait plus pour lui un
objet de colre, mais d'tude; il ressentait presque de la piti pour cet
homme que les circonstances avaient entran  lui faire de si singuliers
aveux.

-- Une grande fortune, et vous pouvez la faire ayant de grandes qualits,
vous gurira, dit-il; dveloppez-vous dans le sens de vos instincts,
monsieur de Sainte-Maline, et vous russirez  la guerre ou dans
l'intrigue; alors, pouvant dominer, vous harez moins.

-- Si haut que je m'lve, si profondment que je prenne racine, il y aura
toujours au-dessus de moi des fortunes suprieures qui me blesseront; au-
dessous, des rires sardoniques qui me dchireront les oreilles.

-- Je vous plains, rpta Ernauton.

Et ce fut tout.

Ernauton alla  son cheval qu'il avait attach  un arbre, et, le
dtachant, il se remit en selle.

Sainte-Maline n'avait pas quitt la bride du sien.

Tous deux reprirent la route de Paris, l'un muet et sombre de ce qu'il
avait entendu, l'autre de ce qu'il avait dit.

Tout  coup Ernauton tendit la main  Sainte-Maline.

-- Voulez-vous que j'essaie de vous gurir, lui dit-il, voyons?

-- Pas un mot de plus, monsieur, dit Sainte-Maline; non, ne tentez pas
cela, vous y choueriez. Hassez-moi, au contraire; et ce sera le moyen
que je vous admire.

-Encore une fois, je vous plains, monsieur, dit Ernauton.

Une heure aprs, les deux cavaliers rentraient au Louvre et se dirigeaient
vers le logis des quarante-cinq.

Le roi tait sorti et ne devait rentrer que le soir.




XXXI

COMMENT M. DE LOIGNAC FIT UNE ALLOCUTION AUX QUARANTE-CINQ


Chacun des deux jeunes gens se mit  la fentre de son petit logis pour
guetter le retour du roi.

Chacun d'eux s'y tablit avec des ides bien diffrentes.

Sainte-Maline, tout  sa haine, tout  sa honte, tout  son ambition, le
sourcil fronc, le coeur ardent.

Ernauton, oublieux dj de ce qui s'tait pass et proccup d'une seule
chose, c'est--dire de ce que pouvait tre cette femme qu'il avait
introduite dans Paris sous un costume de page, et qu'il venait de
retrouver dans une riche litire.

Il y avait l ample matire  rflexion pour un coeur plus dispos aux
aventures amoureuses qu'aux calculs de l'ambition.

Aussi Ernauton s'ensevelit-il peu  peu dans ses rflexions, et cela si
profondment que ce ne fut qu'en levant la tte qu'il s'aperut que
Sainte-Maline n'tait plus l.

Un clair lui traversa l'esprit. Moins proccup que lui, Sainte-Maline
avait guett le retour du roi; le roi tait rentr, et Sainte-Maline tait
chez le roi.

Il se leva vivement, traversa la galerie et arriva chez le roi juste au
moment o Sainte-Maline en sortait.

-- Tenez, dit-il, radieux,  Ernauton, voici ce que le roi m'a donn.

Et il lui montra une chane d'or.

-- Je vous fais mon compliment, monsieur, dit Ernauton, sans que sa voix
traht la moindre motion.

Et il entra  son tour chez le roi.

Sainte-Maline s'attendait  quelque manifestation de jalousie de la part
de M. de Carmainges. Il demeura en consquence tout stupfait de ce calme,
attendant que Ernauton sortt  son tour.

Ernauton demeura dix minutes  peu prs chez Henri: ces dix minutes furent
des sicles pour Sainte-Maline.

Il sortit enfin: Sainte-Maline tait  la mme place; d'un regard rapide
il enveloppa son compagnon, puis son coeur se dilata. Ernauton ne
rapportait rien, rien de visible du moins.

-- Et  vous, demanda Sainte-Maline, poursuivant sa pense, quelle chose
le roi vous a-t-il donne, monsieur?

-- Sa main  baiser, rpondit Ernauton.

Sainte-Maline froissa sa chane entre ses mains, de manire qu'il en brisa
un anneau.

Tous deux s'acheminrent en silence vers le logis.

Au moment o ils entraient dans la salle, la trompette retentissait:  ce
signal d'appel, les quarante-cinq sortirent chacun de son logis, comme les
abeilles de leurs alvoles.

Chacun se demandait ce qui tait survenu de nouveau, tout en profitant de
cet instant de runion gnrale pour admirer le changement qui s'tait
opr dans la personne et les habits de ses compagnons.

La plupart avaient affich un grand luxe, de mauvais got peut-tre, mais
qui compensait l'lgance par l'clat.

D'ailleurs, ils avaient ce qu'avait cherch d'pernon, assez adroit
politique s'il tait mauvais soldat: les uns la jeunesse, les autres la
vigueur, d'autres l'exprience, et cela rectifiait chez tous au moins une
imperfection.

En somme, ils ressemblaient  un corps d'officiers en habits de ville, la
tournure militaire tant,  trs peu d'exception prs, celle qu'ils
avaient le plus ambitionne.

Ainsi, de longues pes, des perons sonnants, des moustaches aux
ambitieux crochets, des bottes et des gants de daim ou de buffle; le tout
bien dor, bien pommad ou bien enrubann, _pour paraistre_, comme on
disait alors, voil la tenue d'instinct adopte par le plus grand nombre.

Les plus discrets se reconnaissaient aux couleurs sombres; les plus
avares, aux draps solides; les fringants, aux dentelles et aux satins
roses ou blancs.

Perducas de Pincorney avait trouv, chez quelque juif, une chane de
cuivre dor, grosse comme une chane de prison.

Pertinax de Montcrabeau n'tait que faveurs et broderies; il avait achet
son costume d'un marchand de la rue des Haudriettes, lequel avait
recueilli un gentilhomme bless par des voleurs. Le gentilhomme avait fait
venir un autre vtement de chez lui, et, reconnaissant de l'hospitalit
reue, il avait laiss au marchand son habit, quelque peu souill de fange
et de sang; mais le marchand avait fait dtacher l'habit, qui tait
demeur fort prsentable: restaient bien deux trous, traces de deux coups
de poignard; mais Pertinax avait fait broder d'or ces deux endroits, ce
qui remplaait un dfaut par un ornement.

Eustache de Miradoux ne brillait pas; il lui avait fallu habiller
Lardille, Militor et les deux enfants. Lardille avait choisi un costume
aussi riche que les lois somptuaires permettaient aux femmes de le porter
 cette poque; Militor s'tait couvert de velours et de damas, s'tait
orn d'une chane d'argent, d'un toquet  plumes et de bas brods; de
sorte qu'il n'tait plus rest au pauvre Eustache qu'une somme  peine
suffisante pour n'tre pas dguenill.

M. de Chalabre avait conserv son pourpoint gris de fer, qu'un tailleur
avait rafrachi et doubl  neuf: quelques bandes de velours habilement
semes a et l donnaient un relief nouveau  ce vtement inusable. M. de
Chalabre prtendait qu'il n'avait pas demand mieux que de changer de
pourpoint; mais que, malgr les recherches les plus minutieuses, il lui
avait t impossible de trouver un drap mieux fait et plus avantageux.

Du reste, il avait fait la dpense d'un haut-de-chausse ponceau, de
bottes, manteau et chapeau; le tout harmonieux  l'oeil, comme cela arrive
toujours dans le vtement de l'avare.

Quant  ses armes, elles taient irrprochables; vieil homme de guerre, il
avait su trouver une excellente pe espagnole, une dague du bon faiseur
et un hausse-col parfait.

C'tait encore une conomie de cols gaudronns et de fraises.

Ces messieurs s'admiraient donc rciproquement quand M. de Loignac entra,
le sourcil fronc. Il fit former le cercle et se plaa au milieu de ce
cercle, avec une contenance qui n'annonait rien d'agrable.

Il est inutile de dire que tous les yeux se fixrent sur le chef.

-- Messieurs, demanda-t-il, tes-vous tous ici?

-- Tous, rpondirent quarante-cinq voix, avec un ensemble plein de
promesses pour les manoeuvres  venir.

-- Messieurs, continua Loignac, vous avez t mands ici pour servir de
garde particulire au roi; c'est un titre honorable, mais qui engage
beaucoup.

Loignac fit une pause qui fut occupe par un doux murmure de satisfaction.

-- Cependant plusieurs d'entre vous me paraissent n'avoir point
parfaitement compris leurs devoirs; je vais les leur rappeler.

Chacun tendit l'oreille: il tait vident que l'on tait ardent 
connatre ses devoirs, sinon empress  les accomplir.

-- Il ne faudrait pas vous figurer, messieurs, que le roi vous enrgimente
et vous paie pour agir en tourneaux, et distribuer a et l,  votre
caprice, des coups de bec et des coups d'ongle; la discipline est
d'urgence, quoiqu'elle demeure secrte, et vous tes une runion de
gentilshommes, lesquels doivent tre les premiers obissants et les
premiers dvous du royaume.

L'assemble ne soufflait pas; en effet, il tait facile de comprendre, 
la solennit de ce dbut, que la suite serait grave.

-- A partir d'aujourd'hui, vous vivez dans l'intimit du Louvre, c'est--
dire dans le laboratoire mme du gouvernement: si vous n'assistez pas 
toutes les dlibrations, souvent vous serez choisis pour en excuter la
teneur; vous tes donc dans le cas de ces officiers qui portent en eux,
non-seulement la responsabilit d'un secret, mais encore la puissance du
pouvoir excutant. Un second murmure de satisfaction courut dans les rangs
des Gascons: on voyait les ttes se redresser comme si l'orgueil et
grandi ces hommes de plusieurs pouces.

-- Supposez maintenant, continua Loignac, qu'un de ces officiers sur
lequel repose parfois la sret de l'tat ou la tranquillit de la
couronne, supposez, dis-je, qu'un officier trahisse le secret des
conseils, ou qu'un soldat charg d'une consigne ne l'excute pas, il y va
de la mort; vous savez cela?

-- Sans doute, rpondirent plusieurs voix.

-- Eh bien! messieurs, poursuivit Loignac avec un accent terrible, ici
mme, aujourd'hui, on a trahi un conseil du roi, et rendu impossible peut-
tre une mesure que Sa Majest voulait prendre.

La terreur commena de remplacer l'orgueil et l'admiration; les quarante-
cinq se regardrent les uns les autres avec dfiance et inquitude.

-- Deux de vous, messieurs, ont t surpris en pleine rue, caquetant comme
deux vieilles femmes, et jetant au brouillard des paroles si graves que
chacune d'elles maintenant peut aller frapper un homme et le tuer.

Sainte-Maline s'avana aussitt vers M. de Loignac et lui dit:

-- Monsieur, je crois avoir l'honneur de vous parler ici au nom de mes
camarades: il importe que vous ne laissiez point planer plus longtemps le
soupon sur tous les serviteurs du roi; parlez vite, s'il vous plat; que
nous sachions  quoi nous en tenir, et que les bons ne soient point
confondus avec les mauvais.

-- Ceci est facile, rpondit Loignac.

L'attention redoubla.

-- Le roi a reu avis aujourd'hui qu'un de ses ennemis, un de ceux
prcisment que vous tes appels  combattre, arrivait  Paris pour le
braver ou conspirer contre lui.

Le nom de cet ennemi a t prononc secrtement, mais entendu d'une
sentinelle, c'est--dire d'un homme qu'on et d regarder comme une
muraille, et qui, comme elle, et d tre sourd, muet et inbranlable;
cependant, ce mme homme, tantt, en pleine rue, a t rpter le nom de
cet ennemi du roi avec des fanfaronnades et des clats qui ont attir
l'attention des passants et soulev une sorte d'motion: je le sais, moi,
qui suivais le mme chemin que cet homme, et qui ai tout entendu de mes
oreilles; moi qui lui ai pos la main sur l'paule pour l'empcher de
continuer; car, au train dont il allait, il et, avec quelques paroles de
plus, compromis tant d'intrts sacrs que j'eusse t forc de le
poignarder sur la place, si  mon premier avertissement il ne ft demeur
muet.

On vit en ce moment Pertinax de Montcrabeau et Perducas de Pincorney plir
et se renverser presque dfaillants l'un sur l'autre.

Montcrabeau, tout en chancelant, essaya de balbutier quelques excuses.

Aussitt que, par leur trouble, les deux coupables se furent dnoncs,
tous les regards se tournrent vers eux.

-- Rien ne peut vous justifier, monsieur, dit Loignac  Montcrabeau; si
vous tiez ivre, vous devez tre puni d'avoir bu; si vous n'tiez que
vantard et orgueilleux, vous devez tre puni encore.

Il se fit un silence terrible. M. de Loignac avait, on se le rappelle, en
commenant, annonc une svrit qui promettait de sinistres rsultats.

-- En consquence, continua Loignac, monsieur de Montcrabeau et vous
aussi, monsieur de Pincorney, vous serez punis.

-- Pardon, monsieur, rpondit Pertinax; mais nous arrivons de province,
nous sommes nouveaux  la cour, et nous ignorons l'art de vivre dans la
politique.

-- Il ne fallait pas accepter cet honneur d'tre au service de Sa Majest,
sans peser les charges de ce service.

-- Nous serons  l'avenir muets comme des spulcres, nous vous le jurons.

-- Tout cela est bon, messieurs; mais rparerez-vous demain le mal que
vous avez fait aujourd'hui?

-- Nous tcherons.

-- Impossible, je vous dis, impossible!

-- Alors pour cette fois, monsieur, pardonnez-nous.

-- Vous vivez, reprit Loignac sans rpondre directement  la prire des
deux coupables, dans une apparente licence que je veux rprimer, moi, par
une stricte discipline: entendez-vous bien cela, messieurs? Ceux qui
trouveront la condition dure la quitteront; je ne suis pas embarrass de
volontaires qui les remplaceront.

Nul ne rpondit; mais beaucoup de fronts se plissrent.

-- En consquence, messieurs, reprit Loignac, il est bon que vous soyez
prvenus de cela: la justice se fera parmi nous secrtement,
expditivement, sans critures, sans procs; les tratres seront punis de
mort, et sur-le-champ. Il y a toutes sortes de prtextes  cela, et
personne n'aura rien  y voir. Supposons, par exemple, que M. de
Montcrabeau et M. de Pincorney, au lieu de causer amicalement dans la rue
de choses qu'ils eussent d oublier, eussent eu une dispute  propos de
choses dont ils avaient le droit de se souvenir; eh bien! cette dispute ne
peut-elle pas amener un duel entre M. de Pincorney et M. de Montcrabeau?
Dans un duel il arrive parfois qu'on se fend en mme temps et que l'on
s'enferre en se fendant; le lendemain de cette dispute, on trouve ces deux
messieurs morts au Pr-aux-Clercs, comme on a trouv MM. de Qulus, de
Schomberg et de Maugiron morts aux Tournelles: la chose a le
retentissement qu'un duel doit avoir, et voil tout.

Je ferai donc tuer, vous entendez bien cela, n'est-ce pas, messieurs? je
ferai donc tuer en duel ou autrement quiconque aura trahi le secret du
roi.

Montcrabeau dfaillit tout  fait et s'appuya sur son compagnon, dont la
pleur devenait de plus en plus livide, et dont les dents taient serres
 se rompre.

-- J'aurai, reprit Loignac, pour les fautes moins graves, de moins graves
punitions, la prison, par exemple, et j'en userai lorsqu'elle punira plus
svrement le coupable qu'elle ne privera le roi.

Aujourd'hui je fais grce de la vie  M. de Montcrabeau qui a parl, et 
M. de Pincorney qui a cout; je leur pardonne, dis-je, parce qu'ils ont
pu se tromper et qu'ils ignoraient; je ne les punis point de la prison,
parce que je puis avoir besoin d'eux ce soir ou demain: je leur garde en
consquence la troisime peine que je veux employer contre les
dlinquants, l'amende.

A ce mot amende, la figure de M. de Chalabre s'allongea comme un museau de
fouine.

-- Vous avez reu mille livres, messieurs, vous en rendrez cent; et cet
argent sera employ par moi  rcompenser, selon leurs mrites, ceux  qui
je n'aurai rien  reprocher.

-- Cent livres! murmura Pincorney; mais, cap de bious! je ne les ai plus,
je les ai employes  mes quipages.

-- Vous vendrez votre chane, dit Loignac.

-- Je veux bien l'abandonner au service du roi, rpondit Pincorney.

-- Non pas, monsieur; le roi n'achte point les effets de ses sujets pour
payer leurs amendes; vendez vous-mme et payez vous-mme. J'avais un mot 
ajouter, continua Loignac.

J'ai remarqu divers germes d'irritation entre divers membres de cette
compagnie: chaque fois qu'un diffrend s'lvera, je veux qu'on me le
soumette, et seul j'aurai le droit de juger de la gravit de ce diffrend
et d'ordonner le combat, si je trouve que le combat soit ncessaire. On se
tue beaucoup en duel de nos jours, c'est la mode; et je ne me soucie pas
que, pour suivre la mode, ma compagnie se trouve incessamment dgarnie et
insuffisante. Le premier combat, la premire provocation qui aura lieu
sans mon aveu, sera puni d'une rigoureuse prison, d'une amende trs forte,
ou mme d'une peine plus svre encore, si le cas amenait un grave dommage
pour le service.

Que ceux qui peuvent s'appliquer ces dispositions, se les appliquent;
allez, messieurs.

A propos, quinze d'entre vous se tiendront ce soir au pied de l'escalier
de Sa Majest quand elle recevra, et, au premier signe, se dissmineront,
si besoin est, dans les antichambres; quinze se tiendront en dehors, sans
mission ostensible, et se mlant  la suite des gens qui viendront au
Louvre; quinze autres enfin demeureront au logis.

-- Monsieur, dit Sainte-Maline en s'approchant, permettez-moi, non pas de
donner un avis, Dieu m'en garde! mais de demander un claircissement;
toute bonne troupe a besoin d'tre bien commande: comment agirons-nous
avec ensemble si nous n'avons pas de chef?

-- Et moi, que suis-je donc? demanda Loignac.

-- Monsieur, vous tes notre gnral, vous.

-- Non pas moi, monsieur, vous vous trompez, mais M. le duc d'pernon.

-- Vous tes donc notre brigadier? en ce cas ce n'est point assez,
monsieur, et il nous faudrait un officier par escouade de quinze.

-- C'est juste, rpondit Loignac, et je ne puis chaque jour me diviser en
trois; et cependant je ne veux entre vous d'autre supriorit que celle du
mrite.

-- Oh! quant  celle-l, monsieur, dussiez vous la nier, elle se fera bien
jour toute seule, et  l'oeuvre vous connatrez des diffrences, si dans
l'ensemble il n'en est pas.

-- J'instituerai donc des chefs volants, dit Loignac aprs avoir rv un
instant aux paroles de Sainte-Maline; avec le mot d'ordre je donnerai le
nom du chef: par ce moyen, chacun  son tour saura obir et commander;
mais je ne connais encore les capacits de personne: il faut que ces
capacits se dveloppent pour fixer mon choix. Je regarderai et je
jugerai.

Sainte-Maline s'inclina et rentra dans les rangs.

-- Or, vous entendez, reprit Loignac, je vous ai diviss par escouades de
quinze; vous connaissez vos numros: la premire  l'escalier, la seconde
dans la cour, la troisime au logis; cette dernire, demi-vtue et l'pe
au chevet, c'est--dire prte  marcher au premier signal. Maintenant,
allez, messieurs.

-- Monsieur de Montcrabeau et monsieur de Pincorney,  demain le paiement
de votre amende; je suis trsorier. Allez.

Tous sortirent: Ernauton de Carmainges resta seul.

-- Vous dsirez quelque chose, monsieur? demanda Loignac.

-- Oui, monsieur, dit Ernauton en s'inclinant; il me semble que vous avez
oubli de prciser ce que nous aurons  faire. tre au service du roi est
un glorieux mot sans doute, mais j'eusse bien dsir savoir jusqu'o
entrane ce service.

-- Cela, monsieur, rpliqua Loignac, constitue une question dlicate et 
laquelle je ne saurai catgoriquement rpondre.

-- Oserai-je vous demander pourquoi, monsieur?

Toutes ces paroles taient adresses  M. de Loignac avec une si exquise
politesse que, contre son habitude, M. de Loignac cherchait en vain une
rponse svre.

-- Parce que moi-mme j'ignore souvent le matin ce que j'aurai  faire le
soir.

-- Monsieur, dit Carmainges, vous tes si haut plac, relativement  nous,
que vous devez savoir beaucoup de choses que nous ignorons.

-- Faites comme j'ai fait, monsieur de Carmainges; apprenez ces choses
sans qu'on vous les dise: je ne vous en empche point.

-- J'en appelle  vos lumires, monsieur, dit Ernauton, parce qu'arriv 
la cour sans amiti ni haine, et n'tant guid par aucune passion, je
puis, sans valoir mieux, vous tre cependant plus utile qu'un autre.

-- Vous n'avez ni amitis ni haines?

-- Non, monsieur.

-- Vous aimez le roi cependant,  ce que je suppose, du moins?

-- Je le dois, et je le veux, monsieur de Loignac, comme serviteur, comme
sujet et comme gentilhomme.

-- Eh bien, c'est un des points cardinaux sur lesquels vous devez vous
rgler; si vous tes un habile homme, il doit vous servir  trouver celui
qui est  l'opposite.

-- Trs bien, monsieur, rpliqua Ernauton en s'inclinant, et me voil
fix; reste un point cependant qui m'inquite fort.

-- Lequel, monsieur?

-- L'obissance passive.

-- C'est la premire condition.

-- J'ai parfaitement entendu, monsieur. L'obissance passive est
quelquefois difficile pour des gens dlicats sur l'honneur.

-- Cela ne me regarde point, monsieur de Carmainges, dit Loignac.

-- Cependant, monsieur, lorsqu'un ordre vous dplat?

-- Je lis la signature de M. d'pernon, et cela me console.

-- Et M. d'pernon?

-- M. d'pernon lit la signature de Sa Majest, et se console comme moi.

-- Vous avez raison, monsieur, dit Ernauton, et je suis votre humble
serviteur.

Ernauton fit un pas pour se retirer; ce fut Loignac qui le retint.

-- Vous venez cependant d'veiller en moi certaines ides, fit-il, et je
vous dirai  vous des choses que je ne dirais point  d'autres, parce que
ces autres-l n'ont eu ni le courage ni la convenance de me parler comme
vous.

Ernauton s'inclina.

-- Monsieur, dit Loignac en se rapprochant du jeune homme, peut-tre
viendra-t-il ce soir quelqu'un de grand: ne le perdez pas de vue, et
suivez-le partout o il ira en sortant du Louvre.

-- Monsieur, permettez-moi de vous le dire, mais il me semble que c'est
espionner, cela?

-- Espionner! croyez-vous? fit froidement Loignac; c'est possible, mais
tenez....

Il tira de son pourpoint un papier qu'il tendit  Carmainges; celui-ci le
dploya et lut:

     Faites suivre ce soir M. de Mayenne, s'il osait par hasard se
    prsenter au Louvre. 

-- Sign? demanda Loignac.

-- Sign d'pernon, lut Carmainges.

-- Eh bien! monsieur?

-- C'est juste, rpliqua Ernauton en saluant profondment, je suivrai M.
de Mayenne.

Et il se retira.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE




TABLE DES MATIRES.


CHAPITRE
I.      La Porte Saint-Antoine
II.     Ce qui se passait  l'extrieur de la Porte Saint-Antoine
III.    La Revue
IV.     La Loge en Grve de S.M. le roi Henri III
V.      Le Supplice
VI.     Les Deux Joyeuse
VII.    En quoi l'pe du Fier-Chevalier eut raison sur le Rosier-d'Amour
VIII.   Silhouette de Gascon
IX.     M. de Loignac
X.      L'Homme aux cuirasses
XI.     Encore la Ligue
XII.    La Chambre de S.M. Henri III au Louvre
XIII.   Le Dortoir
XIV.    L'Ombre de Chicot
XV.     De la difficult qu'a un roi de trouver de bons ambassadeurs
XVI.    Comment et pour quelle cause Chicot tait mort
XVII.   La Srnade
XVIII.  La Bourse de Chicot
XIX.    Le Prieur des Jacobins
XX.     Les deux Amis
XXI.    Les Convives
XXII.   Frre Borrome
XXIII.  La Leon
XXIV.   La Pnitente
XXV.    L'Embuscade
XXVI.   Les Guises
XXVII.  Au Louvre
XXVIII. La Rvlation
XXIX.   Deux Amis
XXX.    Sainte-Maline
XXXI.   Comment M. de Loignac fit une allocution aux Quarante-Cinq










End of Project Gutenberg's Les Quarante-Cinq -- Tome 1, by Alexandre Dumas

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