The Project Gutenberg EBook of Discours civiques de Danton
by Georges Jacques Danton

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Title: Discours civiques de Danton

Author: Georges Jacques Danton

Release Date: October, 2004  [EBook #6691]
[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
[This file was first posted on January 13, 2003]

Edition: 10

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DISCOURS CIVIQUES DE DANTON ***




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de France, http://gallica.bnf.fr



Discours Civiques

de

Danton

avec une introduction et des notes

par

Hector Fleischmann





TABLE DES MATIRES


INTRODUCTION

1792

I.       Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791)
II.      Sur les mesures rvolutionnaires (26 aot 1792)
III.     Sur la patrie en danger (2 septembre 1792)
IV.      Sur le rle de la Convention (21 septembre 1792)
V.       Sur le choix des juges (22 septembre 1792)
VI.      Justification civique (25 septembre 1792)
VII.     Contre Roland (29 octobre 1792)
VIII.    Pour la libert des opinions religieuses (7 novembre 1792)

1793

IX.      Procs de Louis XVI (janvier 1793)
X.       Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793)
XI.      Sur la runion de la Belgique  la France (31 janvier 1793)
XII.     Sur les secours  envoyer  Dumouriez (8 mars 1793)
XIII.    Sur la libration des prisonniers pour dettes (9 mars 1793)
XIV.     Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars
         1793)
XV.      Sur l'institution d'un tribunal rvolutionnaire (10 mars 1793)
XVI.     Sur la dmission de Beurnonville (11 mars 1793)
XVII.    Sur le gouvernement rvolutionnaire (27 mars 1793)
XVIII.   Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793)
XIX.     Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril
         1793)
XX.      Sur le Comit de Salut public (3 avril 1793)
XXI.     Sur le prix du pain (5 avril 1793)
XXII.    Sur le droit de ptition du peuple (10 avril 1793)
XXIII.   Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi
         (13 avril 1793)
XXIV.    Sur la tolrance des cultes 19 avril 1793)
XXV.     Sur un nouvel impt et de nouvelles leves (27 avril 1793)
XXVI.    Autre discours sur le droit de ptition du peuple (1er mai 1793)
XXVII.   Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vende (8 mai 1793)
XXVIII.  Sur une nouvelle loi pour protger la reprsentation nationale
         (24 mai 1793)
XXIX.    Pour le peuple de Paris (26 mai 1793)
XXX.     Contre la Commission des Douze (27 mai 1793)
XXXI.    Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793)
XXXII.   Sur la chute des Girondins (13 juin 1793)
XXXIII.  Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793)
XXXIV.   Discours pour que le Comit de Salut public soit rig en
         gouvernement provisoire, (ler aot 1793)
XXXV.    Sur les suspects (l2 aot 1793)
XXXVI.   Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 aot 1793)
XXXVII.  Sur les cranciers de la liste civile et les rquisitions
         dpartementales (14 aot 1793)
XXXVIII. Sur de nouvelles mesures rvolutionnaires (4 septembre 1793)
XXXIX.   Sur les secours  accorder aux prtres sans ressources (22
         novembre 1793)
XL.      Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de
         l'tranger (26 novembre 1793)
XLI.     Sur l'instruction publique (26 novembre 1793)
XLII.    Sur les arrts des reprsentants en mission en matire
         financire (1er dcembre 1793)
XLIII.   Dfense aux Jacobins (3 dcembre 1793)
XLIV.    Sur les mesures  prendre contre les suspects (7 dcembre 1793)
XLV.     Sur l'instruction publique (12 dcembre 1793)

1794

XLVI.    Sur l'galit des citoyens devant les mesures rvolutionnaires
         (23 Janvier 1794)
XLVII.   Pour le Pre Duchesne et Ronsin (2 fvrier 1794)
XLVIII.  Sur l'abolition de l'esclavage (6 fvrier 1794)
XLIX.    Sur les fonctionnaires publics soumis  l'examen du Comit de
         Salut public (9 mars 1794)
L.       Sur la dignit de la Convention (19 mars 1794)


MMOIRE, crit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de
         Danton, le conventionnel, pour dtruire les accusations de
         vnalit contre leur pre






INTRODUCTION


I


Voici le seul orateur populaire de la Rvolution.

De tous ceux qui,  la Constituante,  la Lgislative ou  la
Convention, ont occup la tribune et mrit le laurier de l'loquence,
Danton est le seul dont la parole trouva un cho dans la rue et dans
le coeur du peuple. C'est vritablement l'homme de la parole
rvolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'loquence
noblement ordonne d'un Mirabeau et les discours froids et lectriques
d'un Robespierre, soient davantage priss que les harangues hagardes
et tonnantes de Danton, c'est l un phnomne qui ne saurait rien
avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu
lguer  la postrit des discours qui demeurent le testament
politique d'une poque, c'est qu'ils furent rdigs pour cette
postrit qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste
quelquefois cette postrit, qui oublie en lui l'orateur pour le
meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui
aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident
rare. Ce n'est pas  cela qu'il prtend. Il ne sait point "prvoir la
gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de
la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de
Rvolution [Note: DOUARD FLEURY. Etudes rvolutionnaires: Camille
Desmoulins et Roch Mercandier (la presse rvolutionnaire), p. 47;
Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues
n'aspirent point  se survivre. Que sa parole soit utile et coute 
l'heure o il la prononce, c'est son seul dsir et il estime son
devoir accompli.

On conoit ce que cette thorie, admirable en pratique, d'abngation
et de courage civique, peut avoir de dfectueux pour la renomme
oratoire de l'homme qui en fait sa rgle de conduite, sa ligne
politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice
fait par Danton  sa patrie.

Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure
critique de son loquence. "Ses harangues sont contre toutes les
rgles de la rhtorique: ses mtaphores n'ont presque jamais rien de
grec ou de latin (quoiqu'il aimt  parler le latin). Il est moderne,
actuel" [Note: F.A. AULARD. tudes et leons sur la Rvolution
franaise, tome 1, p. 183; Paris, Flix Alcan, 1893.], dit M. Aulard
qui lui a consacr de profondes et judicieuses tudes. C'est l le
rsultat de son caractre politique, et c'est ainsi qu'il se trouve
chez Danton dsormais insparable de son loquence. Homme d'action
avant tout, il mprise quelque peu les longs discours inutiles.
Apathie dconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat,
nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout
de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien rgime, il ait d
prendre l'habitude de les couter en silence, quitte  foncer ensuite,
tte baisse, sur l'adversaire. Mais peut-tre est-ce de les avoir
trop souvent couts, ces beaux discours construits selon les mthodes
de la plus rigoureuse rhtorique, qu'il se rvle leur ennemi le jour
o la basoche le lche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi
l'meutier formidable ru  l'assaut des vieilles monarchies? Sans
doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la
chicane et des tergiversations, parce que, ml  la tourmente la plus
extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de
l'homme d'tat qu'il fut ds le premier jour, le besoin, l'obligation
d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne
compose point avec les vnements. Cela fait qu'au lendemain d'une
nuit dmente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve
ministre de la Justice.

Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il prpar  la
terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec
lui-mme et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il
appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre
sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice
par la grce du canon: cette journe sanglante devait finir, pour nous
deux surtout, par tre levs ou hisss ensemble. Il l'a dit 
l'Assemble nationale: Si j'eusse t vaincu, je serais
criminel." Lettre de Camille Desmoulins  son pre, 15 aot 1792.
Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publies d'aprs les
textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris,
Pasquelle, 1906.]

Cet homme-l n'est point l'homme de la mre rflexion, et de l ses
fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle
s'accorde avec l'idal politique que, ds les premiers jours, il s'est
propos d'atteindre.

Il n'a point, comme Mirabeau, le gnie de la facilit, cette abondance
mridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de
l'intelligence et de la rminiscence. Mirabeau, c'est un phnomne
d'assimilation, extraordinaire cho des penses d'autrui qu'il fond et
dnature magnifiquement au creuset de sa mmoire, une manire de
Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dpourvu.

Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matires. "Je
ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note:
Sance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq
minutes. Mirabeau et parl cinq heures. Il n'a point non plus, comme
Robespierre, ce don de l'axiome gomtrique, cette logique froide qui
tombe comme le couperet, tablit, ordonne, institue, promulgue et ne
discute pas. Quand cela coule des minces lvres de l'avocat d'Arras,
droit et rigide  la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il
s'est pench sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharn
sur la mtaphore, raturant, recommenant, en proie a toutes les affres
du style. Or, Danton n'crit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome
I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-tre. Il reconnat: "Je n'ai
point de correspondance." [Note: Sance de la Convention, du 21 aot
1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations rptes. Qui
n'crit point de lettres ne rdige point de discours. C'est chose
laisse  l'Incorruptible et  l'Ami du Peuple. Ce n'est point
davantage  Marat qu'on peut le comparer. L'loquence de celui-ci a
quelque chose de forcen et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat
rvolutionnaire et de charit, de vengeur et d'implorant  la fois. Ce
sont bien des plaintes o pass, suivant la saisissante expression de
M. Vellay, l'ombre dsespre de Cassandre. [Note: La Correspondance
de Marat, recueillie et publie par Charles Vellay, intr. xxii; Paris,
Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et  qui le comparer
sinon qu' lui?

Dans son style on entend marcher les vnements. Ils enflent son
loquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole
bat le rappel et bondit arme. Aussi, point de longs discours. Toute
colre tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont
point faites de ces passions extrmes. Si pourtant on les retrouve
dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se
chargent de ranimer une vigueur peut-tre flchissante, quand, 
Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer
qui l'attend, le sourire de son fils, la prsence de sa mre, l'amour
de sa femme, la beaut molle et onduleuse des vifs paysages champenois
qui portent alors  l'idylle et  l'glogue ce grand coeur aimant.
Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce
pav brlant du 14 juillet et du 10 aot, que l'amour du peuple et de
la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal,
c'est alors Ante. Il tonne  la tribune, il tonne aux Jacobins, il
tonne aux armes, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux
heurts et dchirs de ce tonnerre qu'il lgue  la postrit.

Ses discours sont des exemples, des leons d'honntet, de foi, de
civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance,
sur des sujets qui lui sont trangers, il a comme une excuse  faire.
"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Sance de
la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprme
excuse et le suprme devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui
priment tout. Entre ces deux ples son loquence bondit, sur chacun
d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au
moment o Paris et la France vivent dans une atmosphre qui sent la
poudre, la poussire des camps, il ne faut point tre surpris de
trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise
en prose. Sa mtaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient
guerrire et marque le pas avec les sections en marche, avec les
volontaires levs  l'appel de la patrie en danger. Elle devient
audacieuse, extrme, comme le jour o, dans l'enthousiasme de la
Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il dclare 
ses accusateurs: "Je me suis retranch dans la citadelle de la raison;
j'en sortirai avec le canon de la vrit et je pulvriserai les
sclrats qui ont voulu m'accuser." [Note: Sance de la Convention, du
1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'et point crit et dit. C'est
chez Danton un mpris de la froide et lgante sobrit, mais faut-il
conclure de l que c'tait simplement de l'ignorance? Cette absence
des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est
 la fivre des vnements,  la violence de la lutte qu'il faut
l'attribuer, dclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr
ROBINET. Danton, mm. sur sa vie prive, p. 67; Paris, 1884.] On peut
le croire. Mais pour quiconque considre Danton  l'action, cette
excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son loquence. Si
elle roule ces scories, ces clats de rudes rocs, c'est qu'il mprise
les rhteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le rpter,
parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez
lui. Il ne va point pour ce jusqu' la grossiret, cette grossiret
de jouisseur, de grand mangeur, de matrialiste, qu'on lui attribue si
volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette
grossiret", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand mme
cela et t, quand mme elles eussent eu cette violence et cette
exagration que demande le peuple  ses orateurs, en quoi
diminueraient-elles la mmoire du Conventionnel?" Je porte dans mon
caractre une bonne portion de gaiet franaise", a-t-il rpondu.
[Note: Sance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaiet
franaise, c'est celle-l mme du pays de Rabelais. Si Pantagruel est
grossier, Danton a cette grossiret-l.

Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle  des magistrats
ou a des lgislateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple,
franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bill  l'admirable
morceau de froid lyrisme et de noble loquence de Robespierre pour la
fte de l'tre Suprme? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal
rvolutionnaire, Vergniaud droula les plus harmonieuses priodes
classiques d'une dfense  la grande faon. Mais Danton n'eut  dire
que quelques mots,  sa manire, et la salle se dressa tout  coup
vers lui, contre la Convention. Il fallut le billon d'un dcret pour
museler le grand dogue qui allait rveiller la conscience populaire.

L seul fut l'art de Danton. La Rvolution venait d'en bas, il
descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, 
la place o elle l'avait trouv. Par l, il sut mieux tre l'cho des
dsirs, des besoins, le cri vivant de l'hrosme exaspr, le tonnerre
de la colre porte  son summum. Il fut la Rvolution tout entire,
avec ses haines franaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions.
Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta
aristocrate parmi les jacobins. Derrire la guillotine du 10 thermidor
s'rige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain.
Derrire la guillotine du 16 germinal se dresse la France blesse,
chevele et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De l
la popularit de Danton; de l l'hostilit haineuse o le peuple roula
le cadavre sacrifi par la canaille de thermidor  l'idal jacobin et
franais.




II


La Patrie! Point de discours o le mot ne revienne. La Patrie, la
France, la Rpublique; point de plus haut idal propos  ses efforts,
 son courage,  son civisme. Il aime son pays, non point avec cette
fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole  exploiter, il
l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre
o fut le berceau de la libert, il s'agenouille devant cette patrie
qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libration. C'est
bien ainsi qu'il se rvle comme imbu de l'esprit des encyclopdistes
[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le reprsentant
politique le plus accrdit de l'cole de l'Encyclopdie. [Note:
ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris,
Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie
la sainte libert est  ses yeux le premier peuple de l'univers. Il
est de ce peuple, lui. De l son orgueil, son amour, sa dvotion.
Jamais homme n'aima sa race avec autant de fiert et de fougue; jamais
citoyen ne consentit tant de sacrifices  son idal. En effet, Danton
n'avait pas comme un Fouch, un Lebon, un Tallien,  se tailler une
existence nouvelle dans le rgime nouveau; au contraire. Pourvu d'une
charge fructueuse, au sommet de ce Tiers tat qui tait alors autre
chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la
Rvolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence
laborieuse mais confortable, aise, paisible. Elle vint, cette
Rvolution attendue, espre, souhaite, elle vint et cet homme fut 
elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouv,
dmontr; il quitta ce foyer, et il fut  la chose publique. Nous
connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 aot.
Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit
jours aprs sa mort, pour lui donner le baiser suprme de l'adieu; et
pourtant, il laissa l sa femme pour se donner  la neuve Rpublique.
Il quitta tout, sa vieille mre (et il l'adorait, on le sait), son
foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des
volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abngation sans
exemple. Il sacrifiait sa mmoire, sa gloire, son nom, son honneur 
la Patrie. "Que m'importe d'tre appel buveur de sang, pourvu que la
patrie soit sauve!" Et il la sauvait. Il tait froce, oui,  la
tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux
mesures violentes, extrmes, au nom de son amour pour la France. Il
tait terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanit.

Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes prement
rvolutionnaires, cachait des penses d'ordre social et d'union entre
les patriotes". Qui, aujourd'hui, aprs les savants travaux de feu A.
Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour
servir  l'histoire de la Rvolution franaise; 1861, in-8.] et du Dr
Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son
idal, en effet, tait l'ordre, la concorde entre les rpublicains.
Jusque dans son dernier discours  la Convention, alors que dj 
l'horizon en droute montait l'aube radieuse et terrible du 16
germinal, alors encore il faisait appel  la concorde,  la
fraternit,  l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu natre, il ne
pouvait tre un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il
aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur
les ruines de la monarchie la cit nouvelle promise au labeur et 
l'effort de la race libre. tait-il propre  cette tche? L'ouvrier
de la premire heure aurait-il moins de mrite que celui de la
dernire? "C'tait un homme bien extraordinaire, fait pour tout",
disait de lui l'empereur exil, revenu au jacobinisme auquel il avait
d de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal
indit de Sainte-Hlne (1815-1818), avec prface et notes de MM. le
vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.]

La rorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but.
Qu'on lise ces discours, on y verra cette proccupation constante:
satisfaire les besoins de la Rpublique, les devancer, l'organiser.
Cela, certes, est indniable.

Ainsi que Carnot organisa la victoire, il mdita d'organiser la
Rpublique. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et
les moyens lui firent dfaut, et que, lass du trop grand effort
donn, son courage flchit. Le jour o il souhaita le repos fut la
veille de sa ruine.

Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a expos avec une sobre
nettet dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser
l'invasion trangre, crit-il, briser les dernires rsistances
rtrogrades et constituer un gouvernement rpublicain en le fondant
sur le concours de toutes les nuances du parti progressif,
indpendamment de toutes vues particulires, de tout systme
quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son
libre dveloppement intellectuel, moral et pratique entrav depuis si
longtemps par la coalition rtrograde; mettre au service de cette
oeuvre une nergie terrible, ncessaire pour conqurir notre
indpendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration
royaliste, et une opinitret comme on n'en avait pas encore vu 
tablir entre tous les rpublicains un accord troit sans lequel la
fondation de la rpublique tait impossible, tel tait le programme de
Danton  son entre au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi
l'application jusqu' son dernier jour,  travers des rsistances
inoues et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation
des moyens aux circonstances qui tonneront toujours des hommes dous
de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p.
56.]

Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils
taient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropris aux
circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en
prsence de telles circonstances. Terribles, elles durent tre
combattues terriblement.  la Terreur prussienne rpondit la Terreur
franaise. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est
l l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du
systme. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la
seule qui puisse tre donne, c'est la seule qui ait t combattue.

En effet, enlevez  la Terreur la justification des circonstances, et
c'est l un rgime de folie et de sauvagerie. Thme facile aux
dclarations ractionnaires, on ne s'arrte que l. C'est un argument
qui semble premptoire et sans rplique; le lieu commun qui autorise
les pires arguties et fait condamner, ple-mle, Danton, Robespierre,
Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette rprobation,
Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit  charger sa mmoire
de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les
mesures qu'il proposait.

Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postrit.

Or, il n'chappe  quiconque tudie avec son me, avec sa raison,
l'heure de cette crise, que c'est prcisment l qu'il importe de
chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects,
le tribunal rvolutionnaire, l'impt sur les grosses fortunes, la
Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la
France. Si quelque bien-tre et quelque libert sont notre partage
aujourd'hui dans le domaine politique et matriel, c'est  la Terreur
que nous les devons. La responsabilit tait terrible. Danton l'assuma
devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrire-pense,
car, on l'a avou, l'ombre de la trahison et de la lchet effrayait
cet homme. [Note: Mmoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.]
Il se rvla l'incarnation vibrante et vivante de la dfense nationale
 l'heure la plus tragique de la race franaise.

Cette dfense, la Terreur l'assura  l'intrieur et  l'extrieur. 
l'instant mme o elle triomphait de toutes rsistances, Danton
faiblit. Pour la premire fois il recula, il se sentit flchir sous
l'norme poids de cette responsabilit et il douta de lui-mme et de
la justice de la postrit. Et celui que Garat appelait un grand
seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de l
Rvolution franaise, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui
allait assurer une indfectible gloire. Et c'est l'heure que la
raction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir
sa ddaigneuse indulgence; c'est l'heure o elle est tente d'absoudre
Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clmence qui ne fut
chez lui que de la lassitude.




III


C'est contre cet outrageant loge de la clmence de Danton qu'il faut
dfendre sa mmoire. La raction honore en lui la victime de la piti
et de Robespierre. C'est pour avoir tent d'arrter la marche de la
Terreur qu'il succomba, rpte le thme habituel des apologistes
malgr eux.

Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que
Danton lui-mme, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle
fut aussi son devoir.

La Gironde abattue, Danton se trouva en prsence de deux partis runis
cependant par les mmes intrts: les Hbertistes  la Commune, les
Montagnards  la Convention. Entre eux point de place pour les
modrs, ce modr ft-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme
d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos
demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir
fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-tre aussi que la
Rvolution tait au terme de son volution, qu'elle tait dsormais
tablie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions
c'taient l en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour
du repos, par lassitude.

Il s'arrta alors qu'il et fallu continuer la rude marche, il
s'arrta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son
influence tait puissante encore; vers cette grande tte ravage et
illumine se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la
Montagne. De cette bouche loquente, pleine d'clats teints, de
foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de
Danton pouvait tre prise par les Dantonistes comme une rprobation;
un mot de fatigue pouvait tre interprt comme un ordre de recul.
Reculer, c'tait condamner la Terreur, la paralyser au moment de son
dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il
lui fallut choisir de la Rvolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce
devoir qu'on lui impute comme un crime.

Et pourtant! pourtant, oui, c'tait un crime, cet austre, atroce et
formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrs
rvolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait
rveill l'nergie guerrire de la France, cet homme avait, pour
appeler  la dfense du sol, trouv des mots qui avaient emport et
dchir le coeur du peuple, il avait t son incarnation, son cho, sa
bouche d'airain. Cet homme avait propos tout ce qui avait sauv la
Patrie et c'tait au nom de ces mmes mesures qu'il importait de le
frapper. Et il fut frapp.

Robespierre ne se rsigna point  l'atroce tche avec la joie sauvage,
la cruaut froide et la facilit dont on charge sa mmoire. Un de ceux
qui se dcidrent  abattre Danton sans discuter, Vadier, ce mme
Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier
reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre
l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait 
se dcider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en
avait pas compris la ncessit, nous venons de montrer que pour
l'inflexibilit de Robespierre la chose tait un devoir, mais parce
qu'il lui rpugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que
Danton avait port  la patrie. Cet aveu de Vadier fut consign par
Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, o, rapportant les
dtails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que
cela fut un assassinat mdit, prpar de longue main, lorsque deux
jours aprs cette sance o prsidait le crime, le reprsentant
Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet vnement, finit
par me dire: que Saint-Just, par son enttement, avait failli
occasionner la chute des membres des deux comits, car il voulait,
ajouta-t-il, que les accuss fussent prsents lorsqu'il aurait lu le
rapport  la Convention nationale; et telle tait son opinitret que,
voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le
feu, et nous planta l. Robespierre tait aussi de son avis; il
craignait qu'en faisant arrter pralablement ces dputs, celle
dmarche ne ft tt ou tard rprhensible; mais, comme la peur tait
un argument irrsistible auprs de lui, je me servis de cette arme
pour le combattre: Tu peux courir la chance d'tre guillotin, si tel
est ton plaisir; pour moi, je veux viter ce danger, en les faisant
arrter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le
parti que nous devons prendre; tout se rduit  ces mots: Si nous ne
les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mmes." [Note:
P.-A. Taschereau.--Fargues  Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris,
an III, p. 16.--Cit dans les Annales rvolutionnaires, n 1,
janvier-mars 1908, p. 101.]

L'hsitation de Robespierre vaincue, Danton tait perdu.

L'accusation contre Danton complta le crime. C'tait le complter,
l'aggraver, en effet, que d'lever contre lui le reproche de la
vnalit. De source girondine, le grief fut repris par les
Montagnards; et il a fallu attendre prs d'un sicle pour en laver la
mmoire outrage et blasphme de Danton. Mais le premier pas fait,
les autres ne cotrent gure et on sait jusqu'o Saint-Just alla. Ici
point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout  coup,
s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera,
dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relvera pas.
Fouquier-Tinville, dans son dernier mmoire justificatif, a clair
les dessous de cette terrible machination, il a dit d'o tait venu le
coup, on a reconnu la main... Hlas! la main qui,  Strasbourg et sur
le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammes des
proclamations jacobines!

Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, dchu, Saint-Just se tient
debout devant la tribune o Robespierre lance son dernier appel  la
raison franaise, dans le tumulte hurlant de la Convention dchane,
peut-tre, devinant l'expiation, Saint-Just se remmora-t-il les
suprmes paroles de Danton au Tribunal rvolutionnaire: "Et toi,
Saint-Just, tu rpondras  la postrit de la diffamation lance
contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent dfenseur!"
[Note: Bulletin du Tribunal rvolutionnaire, 4e partie, n 21.]

Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande
et un peu moins pure.




IV


L'improvisation, si elle nuisit  la puret littraire des discours de
Danton, eut encore d'autres dsavantages pour lui. Elle nous les
laissa incomplets, souvent dnaturs et altrs. Rares sont ceux-l
qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs
comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'crire leurs discours
et d'en corriger les preuves au Moniteur, Danton ddaignait de s'en
proccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la conscration de
l'avenir, et il avait  leur gard la manire de mpris et de ddain
dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces
discours sont  jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivs
par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent
entre elles des variantes que M. Aulard avait dj signales. Entre
les deux nous avions  choisir. C'est  celle du Moniteur que nous
nous sommes arrt. Outre son caractre officiel,--dnatur, nous le
savons bien, mais officiel quand mme,--elle offre au lecteur,
dsireux de restituer le discours donn  son ensemble, la facilit de
se retrouver plus aisment.

Tel discours publi ici, nous ne le dissimulons pas, prend un
caractre singulirement plus significatif lu dans le compte rendu
d'une sance. Mais cette qualit devenait un dfaut pour quelques
autres qu'elle privait de leur cohsion, de l'enchanement logique des
priodes. C'est pourquoi nous nous sommes dcid  supprimer,  moins
d'une ncessit imprieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la
lecture, telles les interruptions sans importance, tels les
applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manire modifi la
suite du discours.

Nous avons, au contraire, scrupuleusement respect tout ce qui avait
dcid l'orateur  rpondre sur-le-champ aux observations prsentes.
C'est le cas o nous nous sommes trouv pour la sance o Danton
s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres
encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du
conventionnel. Ce n'est pas  l'ensemble de son oeuvre oratoire que
nous avons prtendu ici, et d'ailleurs, il serait  coup sr
impossible de le reconstituer rigoureusement.

Ce choix, la matire mme des discours nous le facilita
singulirement. Tous les sujets de quelque importance furent discuts
et traits par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de
reproduire les discours o il exposa ses vues politiques, le plus
compltement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs
la mthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour runir quelques
discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il
avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et
de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour runir les
discours du ministre du 10 aot; mais, outre les erreurs de dates
assez srieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de rsumer ou de
donner la brve physionomie des sances o les discours publis furent
prononcs. Nous avons essay de combler cette lacune, d'clairer ainsi
certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru
utile de joindre  ce volume le mmoire justificatif rdig par les
fils Danton contre les accusations de vnalit portes contre leur
pre. Cette pice curieuse publie par le Dr. Robinet dans son mmoire
sur la vie prive du conventionnel mritait d'tre reproduite, tant 
cause de la haute mmoire qu'elle dfend, qu' cause de la
personnalit de ses signataires. C'est une rponse prcise, modre et
de noble ton, qui a le mrite de prouver, par des pices crites, et
authentiques, la probit de celui qui mourut, suivant le mot de M.
Aulard, pur de sang, pur d'argent.

Restitus ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton
apparatront comme de belles leons de civisme et de pur patriotisme.
Jamais amour pour la terre natale ne brla d'un feu plus gal, plus
haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persvrance et
plus de foi en le pays; jamais homme ne lgua  l'histoire une plus
vaste esprance dans les glorieuses destines de la Rvolution.





ANNE 1792




I

SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC

(Novembre 1791)


Nomm administrateur du dpartement de Paris le 31 janvier 1791,
Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette anne. Il ne
s'en dmit qu' la fin de novembre pour prendre le poste de substitut
du procureur de la Commune, auquel le Dix Aot devait l'arracher pour
le faire ministre. La vigueur dploye par lui dans ce poste prpara
les voies de la grande journe fatale  la Monarchie, et le discours
qu'il pronona, lors de son installation, le fit aisment prvoir.
C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans
cette harangue mrement rflchie et qui, si elle n'a pas toute la
flamme de ses clatantes improvisations de 93, se fait cependant
remarquer par une audace de pense assez rare, au dbut du grand
conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel,
qui la publia d'aprs le texte donn par Frron dans "L'Orateur du
Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en
novembre 1791 qu'il convient de la rtablir.

       * * * * *

Monsieur le Maire et Messieurs,

Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un
homme dont le nom doit tre  jamais clbre dans l'histoire de la
Rvolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du
Capitole  la roche Tarpienne; et moi, vers la mme poque  peu
prs, lorsqu'une sorte de plbiscite m'carta de l'enceinte de cette
assemble o m'appelait une section de la capitale, je rpondais 
ceux qui attribuaient  l'affaiblissement de l'nergie des citoyens ce
qui n'tait que l'effet d'une erreur phmre, qu'il n'y avait pas
loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggr aux premires
fonctions de la chose publique. L'vnement justifie aujourd'hui ma
pense; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois
ne fait rgner qu'autant qu'elle-mme, l'opinion indestructible, celle
qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette
opinion qui n'accorde point d'amnistie aux tratres, et dont le
tribunal suprme, casse les jugements des sots et les dcrets des
juges vendus  la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma
retraite, o j'allais cultiver cette mtairie qui, quoique obscure et
acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus,
n'en a pas moins t rige par mes dtracteurs en domaines immenses,
pays par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse.

Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le
voeu des amis de la libert et de la constitution; je le
dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment o la patrie est
menace de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut
avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avance. Je serais
entr silencieusement ici dans la carrire qui m'est ouverte, aprs
avoir ddaign pendant tout le cours de la Rvolution de repousser
aucune des calomnies sans nombre dont j'ai t assig, je ne me
permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma
juste rputation de mes actions et du temps, si les fonctions
dlgues auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entirement
ma position. Comme individu, je mprise les traits qu'on me lance, ils
ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je
dois, sinon rpondre  tout, parce qu'il est des choses dont il serait
absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps  corps avec
quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris,
ainsi que la France entire, se compose de trois classes; l'une
ennemie de toute libert, de toute galit, de toute constitution, et
digne de tous les maux dont elle a accabl, dont elle voudrait encore
accabler la nation; celle-l je ne veux point lui parler, je ne veux
que la combattre  outrance jusqu' la mort; la seconde est l'lite
des amis ardents, des cooprateurs, des plus fermes soutiens de notre
Rvolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne
dois non plus rien dire, elle m'a jug, je ne la tromperai jamais dans
son attente: la troisime, aussi nombreuse que bien intentionne, veut
galement la libert, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas
ses dfenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de prils,
mais elle condamne souvent leur nergie, qu'elle croit habituellement
ou dplace ou dangereuse; c'est  cette classe de citoyens que je
respecte, lors mme qu'elle prte une oreille trop facile aux
insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la
modration l'atrocit de leurs desseins; c'est, dis-je,  ces citoyens
que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connatre par
une profession de foi solennelle de mes principes politiques.

La nature m'a donn en partage les formes athltiques et la
physionomie pre de la libert. Exempt du malheur d'tre n d'une de
ces races privilgies suivant nos vieilles institutions, et par cela
mme presque toujours abtardies, j'ai conserv, en crant seul mon
existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
seul instant, soit dans ma vie prive, soit dans la profession que
j'avais embrasse, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
raison  la chaleur de l'me et  la fermet du caractre. Si, ds les
premiers jours de notre rgnration, j'ai prouv tous les
bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti  paratre exagr
pour n'tre jamais faible, si je me suis attir une premire
proscription pour avoir dit hautement ce qu'taient ces hommes qui
voulaient faire le procs  la Rvolution, pour avoir dfendu ceux
qu'on appelait les nergumnes de la libert, c'est que je vis ce
qu'on devait attendre des tratres qui protgeaient ouvertement les
serpents de l'aristocratie.

Si j'ai t toujours irrvocablement attach  la cause du peuple, si
je n'ai pas partag l'opinion d'une foule de citoyens, bien
intentionns sans doute, sur des hommes dent la vie politique me
semblait d'une versatilit bien dangereuse, si j'ai interpell face 
face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes
qui se croyaient les pivots de notre Rvolution; si j'ai voulu qu'ils
s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait
dcouvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours
t convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connatre ce
qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir
perptuellement en situation de passer, suivant le cours des
vnements, dans le parti qui offrirait  leur ambition les plus
hautes destines; c'est que j'ai cru encore qu'il tait digne de moi
de m'expliquer en prsence de ces mmes hommes, de leur dire ma pense
tout entire, lors mme que je prvoyais bien qu'ils se
ddommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs
cratures avec les plus noires couleurs, et en me prparant de
nouvelles perscutions.

Si, fort de ma cause, qui tait celle de la nation, j'ai prfr les
dangers d'une seconde proscription judiciaire, fonde non pas mme sur
ma participation chimrique a une ptition trop tragiquement clbre,
mais sur je ne sais quel conte misrable de pistolets emports en ma
prsence, de la chambre d'un militaire, dans une journe  jamais
mmorable, c'est que j'agis constamment d'aprs les lois ternelles de
la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui
deviennent impures, et d'associer mon nom  ceux qui ne craignent pas
d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord dfendu.

Voil quelle fut ma vie.

Voici, messieurs, ce qu'elle sera dsormais.

J'ai t nomm pour concourir au maintien de la Constitution, pour
faire excuter les lois jures par la nation; eh bien, je tiendrai mes
serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon
pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera
dfendre tout  la fois l'galit, la libert et le peuple. Celui qui
m'a prcd dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en
l'appelant au ministre le roi donnait une nouvelle preuve de son
attachement  la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut
aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien second les
intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prdcesseur et moi,
deux ternelles vrits! Les archives du monde attestent que jamais
peuple li  ses propres lois,  une royaut constitutionnelle, n'a
rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient
jamais leurs gouvernements que quand l'excs de l'oppression les y
contraint; la royaut constitutionnelle peut durer plus de sicles en
France que n'en a dur la royaut despotique.

Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systmes, qui
branlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui
tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent
plus srement  faire dsirer un autre gouvernement que tous les
philanthropes qui publient leurs ides sur la libert absolue. La
nation franaise est devenue plus fire sans cesser d'tre plus
gnreuse. Aprs avoir bris ses fers, elle a conserv la royaut sans
la craindre, et l'a pure sans la har. Que la royaut respecte un
peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point dtruit le
penchant  tre confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre
elle-mme  la vengeance des lois tous les conspirateurs sans
exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par
les rois des acomptes sur des contre-rvolutions chimriques,
auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des
partisans  crdit. Que la royaut se montre sincrement enfin l'amie
de la libert, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une dure
pareille  celle de la nation elle-mme, alors on verra que les
citoyens qui ne sont accuss d'tre au _del de la Constitution_ que
par ceux mmes qui sont videmment en de, que ces citoyens, quelle
que soit leur thorie arbitraire sur la libert, ne cherchent point a
rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idal,
renverser un ordre de choses fond sur l'galit, la justice et la
libert. Oui, messieurs, je dois le rpter, quelles qu'aient t mes
opinions individuelles lors de la rvision de la Constitution, _sur
les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jure,
j'appellerai  grands cris la mort sur le premier qui lverait un bras
sacrilge pour l'attaquer, ft-ce mon frre, mon ami, ft-ce mon
propre fils; tels sont mes sentiments.

La volont gnrale du peuple franais, manifeste aussi
solennellement que son adhsion a la Constitution, sera toujours ma
loi suprme. J'ai consacr ma vie tout entire  ce peuple qu'on
n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunment, et qui purgera
bientt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas  la ligue
qu'ils ont forme contre lui. Je prirai, s'il le faut, pour dfendre
sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mrite; ses
lumires et son courage l'ont tir de l'abjection du nant; ses
lumires et son courage le rendront ternel.




II

SUR LES MESURES RVOLUTIONNAIRES

(28 aot 1792)


Dans la sance du 28 aot de la Lgislative, Danton, ministre de la
Justice, monta  la tribune pour exposer les mesures rvolutionnaires
qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit
la proposition en motion que la Lgislative vota et qui, le lendemain,
fut mise  excution. Les barrires furent fermes  2 heures, et les
visites domiciliaires durrent jusqu' l'aube.

       * * * * *

Le pouvoir excutif provisoire m'a charg d'entretenir l'Assemble
nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je
motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre
rvolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris
que Longwy. Si les commissaires de l'Assemble n'avaient pas contrari
par erreur les oprations du pouvoir excutif, dj l'arme remise 
Kellermann se serait concerte avec celle de Dumouriez. Vous voyez que
nos dangers sont exagrs.

Il faut que l'arme se montr digne de la nation. C'est par une
convulsion que nous avons renvers le despotisme; c'est par une grande
convulsion nationale que nous ferons rtrograder les despotes.
Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simule de Lafayette, il
faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple
qu'il doit se prcipiter en masse sur les ennemis.

Telle est notre situation que tout ce qui peut matriellement servir a
notre salut doit y concourir. Le pouvoir excutif va nommer des
commissaires pour aller exercer dans les dpartements l'influence de
l'opinion. Il a pens que vous deviez en nommer aussi pour les
accompagner, afin que la runion des reprsentants des deux pouvoirs
produise un effet plus salutaire et plus prompt.

Nous vous proposons de dclarer que chaque municipalit sera autorise
 prendre l'lite des hommes bien quips qu'elle possde. On a
jusqu' ce moment ferm les portes de la capitale et on a eu raison;
il tait important de se saisir des tratres; mais, y en et-il 30.000
 arrter, il faut qu'ils soient arrts demain, et que demain Paris
communique avec la France entire. Nous demandons que vous nous
autorisiez  faire faire des visites domiciliaires.

Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en tat. Eh bien! il faut que
ceux qui sont arms volent aux frontires. Comment les peuples qui ont
conquis la libert l'ont-ils conserve? Ils ont vol  l'ennemi, ils
ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur
attendait l'arrive des ennemis? Le peuple franais a voulu tre
libre; il le sera. Bientt des forces nombreuses seront rendues ici.
On mettra a la disposition des municipalits tout ce qui sera
ncessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout
appartient  la patrie, quand la patrie est en danger.




III

SUR LA PATRIE EN DANGER

(2 septembre 1792)


Le matin du 2 septembre on apprit  Paris, aprs les premiers succs
de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun.
Une motion et une fureur extraordinaires s'emparrent de la capitale,
et tandis que Danton tonnait  la tribune, le peuple se vengeait, sur
les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble,
crit avec raison M. Aulard, que cette vhmente harangue peut tre
considre comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour
empcher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _tudes et Leons sur la
Rvolution franaise_, t. II, p. 54; Paris, Flix Alcan, 1898.] Elles
ne les empcha point, mais assura, du moins, la gloire  son auteur.

       * * * * *

Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir  lui
annoncer que la patrie va tre sauve. Tout s'meut, tout s'branle,
tout brle de combattre.

Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis.
Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui
proposerait de se rendre.

Une partie du peuple va se porter aux frontires, une autre va creuser
des retranchements, et la troisime, avec des piques, dfendra
l'intrieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les
commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manire solennelle,
l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la dfense de
la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez dclarez que
la capitale a bien mrit de la France entire. C'est en ce moment que
l'Assemble nationale va devenir un vritable comit de guerre. Nous
demandons que vous _concouriez avec nous_  diriger le mouvement
sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont
dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de
servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort.

Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour
diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoy des
courriers dans tous les dpartements pour avertir des dcrets que vous
aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal
d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les
vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de
l'audace, et la France est sauve [Note: Texte du Moniteur.--Celui du
_Journal des Dbats et de Dcrets_ offre quelques lgres variantes.].




IV

SUR LE ROLE DE LA CONVENTION

(21 septembre 1792)


Paris nomma, le 8 septembre, Danton reprsentant  la Convention
nationale. Ds longtemps son choix entre la fonction de ministre et
celle de dput tait fait. "Il n'hsitera pas un moment  quitter le
ministre pour tre reprsentant du peuple", crivait le 26 aot
Camille Desmoulins  son pre. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_,
recueillies et publies d'aprs les textes originaux, par M. Jules
Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la
deuxime sance de la Convention nationale, Danton donna sa dmission
du ministre. Il indiqua, en outre, dans son discours, le vritable
rle de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple
dont elle tait l'manation. Improvisation brve et nerveuse, inspire
des mmes sentiments qui dictrent celle sur les mesures
rvolutionnaires.

       * * * * *

Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de
la royaut.] que doit faire l'Assemble nationale, qu'il me soit
permis de rsigner dans son sein les fonctions qui m'avaient t
dlgues par l'Assemble lgislative. Je les ai reues au bruit du
canon, dont les citoyens de la capitale foudroyrent le despotisme.
Maintenant que la jonction des armes est faite, que la jonction des
reprsentants du peuple est opre, je ne dois plus reconnatre mes
fonctions premires; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et
c'est en cette qualit que je vais parler. On vous a propos des
serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carrire que
vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une dclaration
solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui prsideront
 vos travaux.

Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
nominativement accepte par la majorit des assembles primaires.
Voil ce que vous devez dclarer au peuple. Les vains fantmes de
dictature, les ides extravagantes de triumvirat, toutes ces
absurdits inventes pour effrayer le peuple disparaissent alors,
puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura t accept par
le peuple. Aprs cette dclaration, vous en devez faire une autre qui
n'est pas moins importante pour la libert et pour la tranquillit
publique. Jusqu'ici on a agit le peuple, parce qu'il fallait lui
donner l'veil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois
soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le
peuple l'a t en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent
tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien  dsirer. On a
paru croire, d'excellents citoyens ont pu prsumer que des amis
ardents de la libert pouvaient nuire  l'ordre social en exagrant
les principes eh bien, abjurons ici toute exagration; dclarons que
toutes les proprits territoriales, individuelles et industrielles
seront ternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons
tout  revoir, tout  recrer; que la dclaration des droits elle-mme
n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer  la rvision d'un peuple
vraiment libre.




V

SUR LE CHOIX DES JUGES

(22 septembre 1792)


Aprs tre intervenu dans le conflit entre la population d'Orlans et
ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la sance
du 22 septembre,  la discussion des rformes  oprer dans le systme
judiciaire. Ce discours est particulirement remarquable en ce sens
que c'est un des rares o l'avocat ait pass devant le citoyen, sans
toutefois l'oublier. La Convention dcida que les juges pourraient
tre choisis parmi toutes les classes des citoyens.

       * * * * *

Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre
judiciaire; mais je pense seulement que vous devez tendre la facult
des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une
aristocratie rvoltante; si le peuple est forc de choisir parmi ces
hommes, _il ne saura o reposer sa confiance_. Je pense que si l'on
pouvait, au contraire, tablir dans les lections un principe
d'exclusion, ce devrait tre contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se
sont arrog un privilge exclusif, qui a t une des grandes plaies du
genre humain. Que le peuple choisisse  son gr les hommes  talents
qui mriteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura
choisi  son gr. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger
contre des hommes entachs d'aristocratie que vous l'auriez forc de
choisir.

levez-vous  la hauteur des grandes considrations. Le peuple ne veut
point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la
facult de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un tat de juger
les hommes taient comme les prtres; les uns et les autres ont
ternellement tromp le peuple. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si
l'on dfend l'ancien rgime judiciaire, je prends l'engagement de
combattre en dtail, pied  pied, ceux qui se montreront les
sectateurs de ce rgime [Note: Quelques conventionnels s'tant, en cet
endroit, opposs  la proposition de Danton, il continua, dveloppant
ses arguments en faveur de la libre lection de tous les citoyens au
poste de juge.].

Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvnients  dcrter que le
peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les
hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je
rpondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux
observations de M. Chassey. Il lui est chapp un aveu bien prcieux;
il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu
arriver  ce tribunal une multitude de procs extrmement entortills,
et tous vicis par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il
convient que les praticiens sont dtestables, mme en forme, et que
cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous
a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliques, plus il faut
que les hommes chargs de les appliquer soient verss dans l'tude de
ces lois.

Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment verss dans l'tude
des lois sont extrmement rares, que ceux qui se sont glisss dans la
composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et mme
d'huissiers; eh bien, ces mmes hommes, loin d'avoir une connaissance
approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
loin d'tre utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal
interprt; je n'ai pas propos d'exclure les hommes de loi des
tribunaux, mais seulement de supprimer l'espce de privilge exclusif
qu'ils se sont arrog jusqu' prsent. Le peuple lira sans doute tous
les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux
connaissances, mais,  dfaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il
pas pouvoir lire d'autres citoyens? Le propinant, qui a appuy, en
partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-mme la ncessit
de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer
un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton,
pour rprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes
barbouills de la science de la justice.

En un mot, aprs avoir pes ces vrits, attachez-vous surtout 
celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du
nouvel ordre des choses, il a sign une ptition contre les socits
populaires, il a adress  l'ancien pouvoir excutif des ptitions
flagorneuses; il a sacrifi nos intrts  la cour, je ne puis lui
accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'taient pas
trs experts en mouvements politiques, ne prvoyaient pas la
Rvolution et la Rpublique naissante; ils correspondaient avec le
pouvoir excutif, ils lui envoyaient une foule de pices qui
prouvaient leur incivisme: et, par une fatalit bien singulire ces
pices envoyes  M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tomb entre
les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu
plus que jamais de la ncessit d'exclure cette classe d'hommes des
tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvnient grave, puisque le
peuple pourra rlire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa
confiance.




VI

JUSTIFICATION CIVIQUE

(25 septembre 1792)


Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de
Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec
Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant  la dictature, le grand
orateur civique se rveilla. On sait que Marat reconnut lui-mme qu'il
tait l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton,
disait-il, en "ont constamment improuv l'ide ". Il est  remarquer
que ce discours de Danton contient, en germe, le dcret du 1er avril
suivant qui dpouilla les dputs suspects de leur inviolabilit
[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois,
malgr sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathtique appel  la
concorde.

       * * * * *

C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
Rpublique franaise, que celui qui amne entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les reprsentants du peuple, sa tte
tombera aussitt qu'il sera dmasqu. On parle de dictature, de
triumvirat. Cette imputation ne doit pas tre une imputation vague et
indtermine; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi,
cette imputation dt-elle faire tomber la tte de mon meilleur ami. Ce
n'est pas la dputation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper; je ne chercherai pas non plus  justifier chacun de ses
membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai
donc que de moi.

Je suis prt  vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la
libert. Pendant la dure de mon ministre, j'ai employ toute la
vigueur de mon caractre, j'ai apport dans le conseil toute
l'activit et tout le zle d'un citoyen embras de l'amour de son
pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet gard, qu'il se
lve et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la dputation de
Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti rpublicain, ce
qu'taient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat.
Assez et trop longtemps l'on m'a accus d'tre l'auteur des crits de
cet homme. J'invoque le tmoignage du citoyen qui vous prside [Note:
Ption avait t, ds la premire sance, lu prsident par 235 voix.
(_Procs-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre
prsident, la lettre menaante qui m'a t adresse par ce citoyen; il
a t tmoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi  la
mairie. Mais j'attribue ces exagrations aux vexations que ce citoyen
a prouves. Je crois que les souterrains dans lesquels il a t
enferm, ont ulcr son me... Il est trs vrai que d'excellents
citoyens ont pu tre rpublicains par excs, il faut en convenir; mais
n'accusons pas pour quelques individus exagrs une dputation tout
entire. Quant  moi, je n'appartiens pas  Paris; je suis n dans un
dpartement vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient  tel ou tel
dpartement, il appartient  la France entire. Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'intrt public.

Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient dtruire la libert publique. Eh bien! portons-la, cette
loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
dclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais aprs
avoir pos ces bases qui garantissent le rgne de l'galit,
anantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prtend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparatre ces ides absurdes, en prononant la peine
de mort contre les auteurs. La France doit tre un tout indivisible.
Elle doit avoir unit de reprsentation. Les citoyens de Marseille
veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la
peine de mort contre quiconque voudrait dtruire l'unit en France, et
je propose de dcrter que la Convention nationale pose pour base du
gouvernement qu'elle va tablir l'unit de reprsentation et
d'excution. Ce ne sera pas sans frmir que les Autrichiens
apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis
sont morts.




VII

CONTRE ROLAND

(29 octobre 1792)


Danton mis en cause ds le 10 octobre par la Gironde au sujet de la
gestion des fonds du ministre, et ce malgr qu'il et rendu ses
comptes le 6, trouva l'occasion, dans la sance du 29 octobre,
d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui
le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait nergiquement  l'envoi de
cette pice hypocrite et mensongre aux dpartements, il dfendait
Robespierre. Il n'avait pas oubli l'accusation de Lasource et c'est
comme la seconde partie de son discours du 25 septembre prcdent
qu'il pronona le 29 octobre.

       * * * * *

J'ai peine  concevoir comment l'Assemble hsiterait  fixer
dcidment  un jour prochain la discussion que ncessite le rapport
du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes
les collgues; il est temps que nos collgues sachent ce qu'ils
doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans
l'Assemble un grand germe de dfiance entre ceux qui la composent....
Si j'ai dit une vrit que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer
les consquences. Eh bien, ces dfiances, il faut qu'elles cessent; et
s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice.
Je dclare  la Convention et  la nation entire que je n'aime point
l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'exprience de
son temprament: non seulement il est volcanique et acaritre, mais
insociable. Aprs un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi
aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver
que je tiens  une faction, qu'il me confonde  l'instant.... Si, au
contraire, il est vrai que ma pense soit  moi, que je sois fortement
dcid  mourir plutt que d'tre cause d'un dchirement ou d'une
tendance  un dchirement dans la Rpublique, je demande  noncer ma
pense tout entire sur notre situation politique actuelle.

Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment
d'humanit fasse gmir le ministre de l'Intrieur et tous les grands
citoyens sur les malheurs insparables d'une grande rvolution, sans
doute on a le droit de rclamer toute la rigueur de la justice
nationale contre ceux qui auraient videmment servi leurs passions
particulires au lieu de servir la Rvolution et la libert. Mais
comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les
circonstances qui ont amen les vnements dont il vous a entretenus
oublie les principes et les vrits qu'un autre ministre vous a
dvelopps sur ces mmes vnements. [Note: Danton entend dsigner
Garat qui tait prcdemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le
ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs insparables
de la Rvolution. Je ne ferai point d'autre rponse au ministre de
l'Intrieur. Si chacun de nous, si tout rpublicain a le droit
d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excit des troubles
rvolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulires, je
dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trne n'a t
fracass sans que ses clats blessassent quelques bons citoyens; que
jamais rvolution complte n'a t opre sans que cette vaste
dmolition de l'ordre de choses existant n'ait t funeste 
quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni  la cit de Paris, ni 
celles qui auraient pu prsenter les mmes dsastres, ce qui est
peut-tre l'effet de quelques vengeances particulires dont je ne nie
pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de
cette commotion gnrale, de cette fivre nationale qui a produit les
miracles dont s'tonnera la postrit. Je dis donc que le ministre a
cd  un sentiment que je respecte, mais que son amour passionn pour
l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de
faction et de grands complots d'tat, ce qui n'est peut-tre que la
runion de petites et misrables intrigues dans leur objet comme dans
leurs moyens. Pntrez-vous de cette vrit qu'il ne peut exister de
faction dans une rpublique; il y a des passions qui se cachent; il y
a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes
et particuliers qui puissent porter atteinte  la libert. Et o sont
donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurs, comme des prtendants
 la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons
runir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques
ressentiments et de quelques prtentions personnelles, plutt que de
nous effrayer par de vains et chimriques complots dont on serait bien
embarrass d'avoir  prouver l'existence. Je provoque donc une
explication franche sur les dfiances qui nous divisent, je demande
que la discussion sur le Mmoire du ministre soit ajourne  jour
fixe, parce que je dsire que les faits soient approfondis, et que la
Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent tre coupables.

J'observe que c'est avec raison qu'on a rclam contre l'envoi aux
dpartements de lettres qui inculpent indirectement les membres de
cette Assemble, et je dclare que tous ceux qui parlent de la faction
Robespierre sont  mes yeux ou des hommes prvenus ou de mauvais
citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la
laissent tablir avant de la juger. Je n'ai accus personne et je suis
prt  repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens
la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour
lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les
membres qui veulent accuser s'assurent de leurs matriaux et puissent
rassembler leurs pices, et pour que ceux qui se trouvent en tat de
les rfuter puissent prparer leurs dveloppements et repousser  leur
tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne
cherchent que la lumire, qui veulent connatre les choses et les
hommes, sauront bientt  qui ils doivent leur haine, ou la fraternit
qui seule peut donner  la Convention cette marche sublime qui
marquera sa carrire.




VIII

POUR LA LIBERT DES OPINIONS RELIGIEUSES

(7 novembre 1792)


Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le
civisme s'alliait avec la tolrance, intervint plusieurs fois dans les
discussions religieuses  la Convention. Dans le cas prsent, en
parlant en faveur des prtres, il parlait aussi en faveur de la
libert des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme,
clair et prvoyant, lui dictait cette intervention. Avec la
suppression brusque du culte il prvoyait des troubles, la guerre
civile, les mille maux que crent des citoyens violemment heurts dans
la libert de leur conscience. En outre, l'encyclopdiste rvlait l
ses thories les plus chres, en dclarant que "c'est un crime de
lse-nation que d'ter au peuple des hommes dans lesquels il peut
trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point
rendre hommage  la noblesse de cette pense.

       * * * * *

Je viens ajouter quelques ides  celles qu'a dveloppes le
propinant. Sans doute il est douloureux pour les reprsentants du
peuple de voir que leur caractre est plus indignement, plus
insolemment outrag par le peuple lui-mme que par ce Lafayette,
complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les
partisans du royalisme, les fanatiques et les sclrats qui,
malheureusement pour l'espce humaine, se trouvent dissmines sur tous
les points de la Rpublique, ne rendent la libert dplorable. Il y a
eu une violation infme, il faut la rprimer; il faut svir contr
ceux qui, prtextant la souverainet nationale, attaquent cette
souverainet et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus
bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France?
N'avez-vous pas dclar que la Constitution serait prsente 
l'acceptation du peuple? Mais il faut se dfier d'une ide jete dans
cette Assemble. On a dit qu'il ne fallait pas que les prtres fussent
salaris par le trsor public. On s'est appuy sur des ides
philosophiques qui me sont chres; car je ne connais d'autre bien que
celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la
libert. Mais l'homme maltrait de la fortune cherche des jouissances
ventuelles; quand il voit un homme riche se livrer  tous ses gots,
caresser tous ses dsirs, tandis que ses besoins  lui sont restreints
au plus troit ncessaire, alors il croit, et cette ide est
consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances
se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand
vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront
fait pntrer la lumire auprs des chaumires, alors il sera bon de
parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-l il est barbare,
c'est un crime de lse-nation que d'ter au peuple des hommes dans
lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais
donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour
persuader au peuple qu'elle ne veut rien dtruire, mais tout
perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle
veut la libert des opinions religieuses. Il est encore un objet qui
mrite l'attention et qui exige la prompte dcision de l'Assemble. Le
jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le
rpublicain est indign de ce que ce procs semble interminable; de
l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des
moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutum, vous
verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux
partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si
les millions mis  la disposition du ministre ne suffisent pas, il
faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de prcautions
sages, plus aussi doit clater votre justice contre les agitateurs.
Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des bls,
acclration du jugement du ci-devant roi, et dploiement des forces
nationales contre les sclrats qui voudraient amener la famine au
milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous
propose, et que je crois les seules utiles.





ANNE 1793




IX

PROCS DE LOUIS XVI

(Janvier 1793)


Aprs les succs de Dumouriez contre les forces prussiennes, la
majorit girondine du Conseil excutif dcida, sur les instances du
gnral, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er dcembre 1792, Danton
partit, avec Lacroix, rejoindre les armes, sur l'ordre de la
Convention. Le 14 janvier il revenait  Paris et, le surlendemain,
prenait part aux dbats du procs du Roi. Parlant sur la question du
jugement, il demanda qu'il ft rendu  la simple Majorit.

       * * * * *

On a prtendu que telle tait l'importance de cette question, qu'il ne
suffisait pas qu'on la vidt dans la forme ordinaire. Je demande
pourquoi, quand c'est par une simple majorit qu'on a prononc sur le
sort de la nation entire, quand on n'a pas mme pens  soulever
cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royaut, on veut
prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes
plus svres et plus solennelles. Nous prononons comme reprsentant
par provision la souverainet. Je demande si, quand une loi pnale est
porte contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
vous avez quelques scrupules  lui donner son excution immdiate? Je
demande si vous n'avez pas vot  la majorit absolue seulement la
rpublique, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu
des combats ne coule pas dfinitivement? Les complices de Louis
n'ont-ils pas subi immdiatement la peine sans aucun recours au peuple
et en vertu de l'arrt d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a t
l'me de ces complots mrite-t-il une exception? Vous tes envoys par
le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits,
mais comme reprsentants: vous ne pouvez dnaturer votre caractre; je
demande qu'on passe  l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy;
je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez dj pris
deux dlibrations  la simple majorit.

       * * * * *

Prsent lors de l'appel nominal sur la troisime question; "Quelle
peine Louis Capet, ci-devant roi des Franais, a-t-il encourue?", il
vota la mort, motivant en ces termes son opinion:

       * * * * *

Je ne suis point de cette foule d'hommes d'tat qui ignorent qu'on ne
compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois
qu' la tte, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de
l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran.

       * * * * *

Son intervention dans la sance du 17 janvier fut marque d'un
incident assez vif. Le prsident ayant annonc l'arrive d'une lettre
des dfenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en
faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et ds le premier mot
fut interrompu par Danton. Louvet s'cria, de sa place: "Tu n'es pas
encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs
clatrent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilge?
Je demande que le premier qui interrompra soit rappel  l'ordre." A
cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande
que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappel 
l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant  Garan-Coulon, il
ajouta: "Puisque Garan prtend avoir demand la parole avant moi, je
la lui cde." Garan ayant parl en faveur de l'audition des dfenseurs
du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'lever en
termes vigoureux et loquents contre la prtention du ministre
d'Espagne: Je consens  ce que les dfenseurs de Louis soient entendus
aprs que le dcret aura t prononc, persuad qu'ils n'ont rien de
nouveau  vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pices
capables de faire changer votre dtermination. Quant  l'Espagne, je
l'avouerai, je suis tonn de l'audace d'une puissance qui ne craint
pas de prtendre  exercer son influence sur votre dlibration. Si
tout le monde tait de mon avis, on voterait  l'instant, pour cela
seul, la guerre  l'Espagne. Quoi! on ne reconnat pas notre
Rpublique et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnat pas,
et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que
ses reprsentants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut
cet ambassadeur, mais que le prsident lui fasse une rponse digne du
peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de
Jemmapes ne dmentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils
retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurs
contre nous, les forces qui dj les ont fait vaincre. Dfiez-vous,
citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous
faire changer de dtermination; on ne ngligera aucun moyen; tantt,
pour obtenir des dlais, on prtextera un motif politique; tantt une
ngociation importante ou  entreprendre ou prte  terminer. Rejetez,
rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction
avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donn sa confiance
et qui jugerait ses reprsentants, si ses reprsentants l'avaient
trahi.

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait dj
prononc l'arrt condamnant par 366 voix Louis XVI  la peine de mort,
la Convention dcida de dlibrer sur la question: Y aura-t-il sursis,
oui ou non,  l'excution du dcret gui condamne Louis Capet? L'appel
nominal commenc, malgr la fatigue de l'Assemble,  huit heures et
demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310,
ce sursis fut rejet. Tallien avait demand  la Convention de dcider
sur-le-champ de la question du sursis. Danton tait intervenu aux
dbats dans ces termes:

On vous a parl d'humanit, mais on en a rclam les droits d'une
manire drisoire... Il ne faut pas dcrter, en sommeillant, les plus
chers intrts de la patrie. Je dclare que ce ne sera ni par la
lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra  entraner la
Convention nationale  statuer, dans la prcipitation d'une
dlibration irrflchie, sur une question  laquelle la vie d'un
homme et le salut public sont galement attachs. Vous avez appris le
danger des dlibrations soudaines; et certes, pour la question qui
nous occupe, vous avez besoin d'tre prpars par des mditations
profondment suivies. La question qui vous reste  rsoudre est une
des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion
importante  vous communiquer. Peut-tre ne sera-t-il pas sans
importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je
n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui
un sentiment qui n'est peut-tre que celui d'une curiosit atroce. Les
vritables amis du peuple sont  mes yeux ceux qui veulent prendre
toutes les mesures ncessaires pour que le sang du peuple ne coule
pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit
ramene aux vritables principes de la morale, de la justice et de la
raison. Je demande donc la question pralable sur la proposition de
Tallien; et que, si cette proposition tait mise aux voix, elle ne pt
l'tre que par l'appel nominal.




X

POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND

(21 janvier 1793)


Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au
Palais-Royal, un ancien garde du corps nomm Deparis, tua d'un coup de
sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa sance du 21, la
Convention dcida d'accorder  ce dernier les honneurs du Panthon,
tandis que, dsireux de frapper les contre-rvolutionnaires qu'ils
prsumaient tre les instigateurs de l'assassinat, plusieurs dputs
demandaient des visites domiciliaires pareilles  celles-l mmes que
Danton demanda le 28 aot 1892. S'associant  la premire proposition,
Danton s'leva contre la seconde. La Convention ordonna nanmoins la
mesure, qui fut excute dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans
ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel cho de la lutte
contre la Gironde. Elle allait bientt atteindre son paroxysme et
proscrire toute clmence. Mais une fois encore l'amour de la patrie
passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession
de foi patriotique ne fut mle  plus d'abngation.

       * * * * *

Ce qui honore le plus les Franais, c'est que dans des moments de
vengeance le peuple ait surtout respect ses reprsentants. Que
deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une
partie de cette assemble, l'homme qui a pri victime des assassins
n'tait pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la Rpublique; je
l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthon;
mais il a dj recueilli les palmes du martyre de la Libert. Le moyen
d'honorer sa mmoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas
sans avoir donn une Constitution  la Rpublique. Qu'il me sera doux
de vous prouver que je suis tranger  toutes les passions!

Je ne suis point l'accusateur de Ption;  mon sens il eut des torts.
Ption peut avoir t faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientt
la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux
attentats dont nous avons tous gmi, l'on aurait d vous dire
clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrter. Ils taient la
suite de cette rage rvolutionnaire qui animait tous les esprits. Les
hommes qui connaissent le mieux ces vnements terribles furent
convaincus que ces actes taient la suite ncessaire de la fureur d'un
peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me
connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas
employ tous les moyens de conserver la paix dans le conseil excutif.
Je prends  tmoin Brissot lui-mme. N'ai-je pas montr une extrme
dfrence pour un vieillard dont le caractre est opinitre, et qui
aurait d au contraire puiser tous les moyens de douceur pour
rtablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, rpute
sclrats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour
le bien de la Rpublique qu'il ne soit plus ministre; je dsire le
salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant
craint d'tre frapp d'un mandat dans des temps trop fameux, voit
partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une
espce d'autorit sur les autres communes. C'est l sa grande erreur.
Il a concouru  animer les dpartements contre Paris, qui est la ville
de tous. On a demand une force dpartementale pour environner la
Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tt sjourn dans
Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous
maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la
conviction que Roland a fait circuler des crits qui disent que Paris
veut dominer la Rpublique.

Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose  cette mesure dans son
plein, dans un moment o la nation s'lve avec force contre le bill
rendu contre les trangers; mais il vous faut un comit de sret
gnrale qui jouisse de la plnitude de votre confiance; lorsque les
deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot,
qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons.

Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre nergie,
toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre  l'Europe. Il
faut, pour pargner les sueurs et le sang de nos concitoyens,
dvelopper la prodigalit nationale. Vos armes ont fait des prodiges
dans un moment dplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront
bien secondes? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents
esclaves. Si on leur disait d'aller  Vienne, ils iraient  Vienne ou
 la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation,
levez-vous  sa hauteur, organisez le ministre, qu'il soit
immdiatement nomm par le peuple.

Un autre ministre est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe
ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse  ses fonctions, mais
qu'elles soient partages.

Quant  moi, je ne suis pas fait pour venger des passions
personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais,
an prix, de mon sang, rendre  la patrie le dfenseur qu'elle a perdu.




XI

SUR LA RUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE

(31 janvier 1793)


Les premiers succs de Dumouriez dans les Pays-Bas causrent un
enthousiasme indescriptible. La thorie girondine de la propagande
rvolutionnaire arme recevait sa sanction. Danton monta  la tribune
dans la sance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait
tirer la jeune Rpublique de l'annexion de la Belgique au moment o,
sur ce territoire, se livrait une guerre dcisive. Le soir mme,
Danton partait pour les frontires. On sait que c'est durant ce voyage
que mourut, le l0 fvrier 1793, sa premire femme Antoinette-Gabrielle
Charpentier.

       * * * * *

Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
du peuple belge, que je viens demander aussi la runion de la
Belgique. Je ne demande rien  votre enthousiasme, mais tout  votre
raison, mais tout aux intrts de la Rpublique Franaise. N'avez-vous
pas prjug cette runion quand vous avez dcrt une organisation
provisoire de la Belgique. Vous avez tout consomm par cela seul que
vous avez dit aux amis de la libert: organisez-vous comme nous.
C'tait dire: nous accepterons votre runion si vous la proposez. Eh
bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont
marques par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
 l'Ocan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrnes. On nous menace des rois!
Vous leur avez jet le gant, ce gant est la tte d'un roi, c'est le
signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plnitude de la
puissance nationale. Le jour o la Convention nommera des commissaires
pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle
aura tous les Franais. Quant  la Belgique, l'homme du peuple, le
cultivateur veulent la runion. Lorsque nous leur dclarmes qu'ils
avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait
que sur les ennemis du peuple, et ils demandrent l'exclusion de votre
dcret. Nous avons t obligs de donner la protection de la force
arme au receveur des contributions auquel le peuple demandait la
restitution des anciens impts. Sont-ils mrs, ces hommes-l? De cette
runion dpend le sort de la Rpublique dans la Belgique. Ce n'est que
parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette runion, que
votre dcret du 15 a prouv des oppositions. Mais prononcez-la et
alors vous ferez excuter les lois franaises, et alors les
aristocrates, nobles et prtres, purgeront la terre de la libert.
Cette purgation opre, nous aurons des hommes, des armes de plus. La
runion dcrte, vous trouverez dans les Belges des rpublicains
dignes de vous, qui feront mordre la poussire aux despotes. Je
conclus donc  la runion de la Belgique.




XII

SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ

(8 mars 1793)


La trahison de Dumouriez fut prcde des revers qui amenrent par la
suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'vacuation de la
Belgique par les armes franaises. Danton, au cours de sa mission,
eut l'occasion de voir et de juger les dplorables rsultats de la
campagne. Au moment o il revenait  Paris, avec Lacroix,
l'avant-garde de l'arme abandonnait Lige  l'ennemi. La Convention
dcrta les mesures proposes par Danton dans ce discours:

       * * * * *

Nous avons plusieurs fois fait l'exprience que tel est le caractre
franais, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou nergie.
Eh bien, ce moment est arriv. Oui, il faut dire  la France entire:
"Si vous ne volez pas au secours de vos frres de la Belgique, si
Dumouriez est envelopp en Hollande, si son arme tait oblige de
mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables
d'un pareil vnement? La fortune publique anantie, la mort de
600.000 Franais pourraient en tre la suite!"

Citoyens, vous n'avez pas une minute  perdre; je ne vous propose pas
en ce moment des mesures gnrales pour les dpartements, votre comit
de dfense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas
attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
excution sera ncessairement lente, et des rsultats tardifs ne sont
pas ceux qui conviennent  l'imminence du danger qui nous menace. Il
faut que Paris, cette cit clbre et tant calomnie, il faut que
cette cit qu'on aurait renverse pour servir nos ennemis qui
redoutent son brlant civisme contribue par son exemple  sauver la
patrie. Je dis que cette ville est encore appele  donner  la France
l'impulsion qui, l'anne dernire, a enfant nos triomphes. Comment se
fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois
avec maturit, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes
les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter dtruit cet
enthousiasme, et reste souvent sans succs. Vous voyez dj quels en
sont les misrables effets.

Tous les Franais veulent tre libres. Ils se sont constitus en
gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous
marcher quand la patrie rclame leur secours.

Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme
des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de
Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et
les engageront, au nom de la libert et de leurs serments,  voter la
dfense de la Belgique. La France entire sentira le contre-coup de
cette impulsion salutaire. Nos armes recevront de prompts renforts;
et, il faut le dire ici, les gnraux ne sont pas aussi rprhensibles
que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis
qu'au 1er fvrier l'arme de la Belgique recevrait un renfort de
30.000 hommes. Rien ne leur est arriv. Il y a trois mois qu' notre
premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position
militaire tait dtestable, et que, sans un renfort considrable,
s'ils taient attaqus au printemps, ils seraient peut-tre forcs
d'vacuer la Belgique entire. Htons-nous de rparer nos fautes. Que
ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'anne
dernire, le signal du rveil de la nation. Qu'une arme, conservant
l'Escaut, donne la main  Dumouriez, et les ennemis seront disperss.
Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des
magasins immenses qui nous appartiennent.

Dumouriez runit au gnie du gnral l'art d'chauffer et d'encourager
le soldat. Nous avons entendu l'arme battue le demander  grands
cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais
ce qui est certain, c'est qu'il est intress  la splendeur de la
Rpublique. S'il est second, si une arme lui prte la main, il saura
faire repentir nos ennemis de leurs premiers succs.

Je demande que des commissaires soient nomms  l'instant.




XIII

SUR LA LIBRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES

(9 mars 1793)


Ce fut une des mesures les plus humaines que celle rclame par Danton
dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du systme;
patriote, il en sentait tout l'absurde au moment o la dfense de la
Rpublique exigeait toutes les nergies, toutes les forces vives de la
nation. La Convention s'associa  l'unanimit  la gnreuse
proposition de l'ancien ministre.

       * * * * *

Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas
du. Oui, vos ennemis, les ennemis de la libert seront extermins,
parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes
d'tre les rgulateurs de l'nergie nationale. Vos commissaires, en se
dissminant sur toutes les parties de la Rpublique, vont rpter aux
Franais que la grande querelle qui s'est leve entre le despotisme
et la libert va tre enfin termine. Le peuple franais sera veng:
c'est  nous qu'il appartient de mettre le monde politique en
harmonie, de crer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais
avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander
la dclaration d'un principe trop longtemps mconnu, l'abolition d'une
erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la
misre. Si la mesure que je propose est adopte, bientt ce Pitt, le
Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abb Maury du
Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une
impulsion si contraire  la libert, seront anantis.

Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Franais s'arment pour la
dfense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime
n'a souills, qui a des bras, mais qui n'a pas de libert, c'est celle
des malheureux dtenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanit,
pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
hypothquer et sa personne et sa sret.

Je pourrais dmontrer que la dclaration du principe que je proclame
est favorable  la cupidit mme, car l'exprience prouve que celui
qui prtait ne prenait aucune garantie pcuniaire, parce qu'il pouvait
disposer de la personne de son dbiteur; mais qu'importent ces
considrations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une
grande nation. Les principes sont ternels, et tout Franais ne peut
tre priv de sa libert que pour avoir forfait  la socit.

Que les propritaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
se sont ports  des excs; mais la nation, toujours juste, respectera
les proprits. Respectez la misre, et la misre respectera
l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le
malheureux, qui a plus d'me que le riche, ne sera jamais coupable.

Je demande que la Convention nationale dclare que tout citoyen
franais, emprisonn pour dettes, sera mis en libert, parce qu'un tel
emprisonnement est contraire  la saine morale, aux droits de l'homme,
aux vrais principes de la libert.




XIV

SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER

(10 mars 1793)


L'motion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la
sance du 10 mars. L'ennemi occupait Lige et forait  la leve du
sige de Mastricht. Le dcouragement avait succde l'enthousiasme
des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton pronona 
cette occasion pour le plus admirable morceau d'loquence civique.
Jamais appel plus vibrant, plus lectrique ne fut lanc  la nation
par l'homme qui s'effaait devant le danger de la patrie. Le ddain
qu'il eut toujours pour sa dfense personnelle se manifeste une fois
encore ici: "Que m'importe d'tre appel buveur de sang!....
Conqurons la libert!" Vingt jours plus tard, la trahison de
Dumouriez tait chose faite.

       * * * * *

Les considrations gnrales qui vous ont t prsentes sont vraies;
mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des vnements
dsastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le
remde. Quand l'difice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons
qui enlvent les meubles, j'teins l'incendie. Je dis que vous devez
tre convaincus plus que jamais, par la lecture des dpches de
Dumouriez, que vous n'avez pas un instant  perdre pour sauver la
Rpublique.

Dumouriez avait conu un plan qui honore son gnie. Je dois lui rendre
mme une justice bien plus clatante que celle que je lui rendis
dernirement. Il y a trois mois qu'il a annonc au pouvoir excutif, 
votre comit de dfense gnrale, que, si nous n'avions pas assez
d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour dclarer
sur-le-champ la guerre  l'Angleterre, qui nous la faisait depuis
longtemps, nous doublerons les difficults de la campagne, en laissant
aux forces ennemies le temps de se dployer. Puisque l'on a mconnu ce
trait de gnie, il faut rparer nos fautes.

Dumouriez ne s'est pas dcourag; il est au milieu de la Hollande, il
y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui
faut que des Franais, et la France est remplie de citoyens.
Voulons-nous tre libres? Si nous ne le voulons plus, prissons, car
nous l'avions jur. Si nous le voulons, marchons tous pour dfendre
notre indpendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts.

Pitt sent bien qu'ayant tout  perdre, il n'a rien  pargner. Prenons
la Hollande, et Carthagne est dtruite, et l'Angleterre ne peut plus
vivre que pour la libert.... Que la Hollande soit conquise  la
libert, et l'aristocratie commerciale elle-mme, qui domine en ce
moment le peuple anglais, s'lvera contre le gouvernement qui l'aura
entrane dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle
renversera ce ministre stupide qui a cru que les talents de l'ancien
rgime pouvaient touffer le gnie de la libert qui plane sur la
France. Ce ministre renvers par l'intrt du commerce, le parti de
la libert se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez
vos devoirs, si vos commissaires partent  l'instant, si vous donnez
la main  l'tranger qui soupire aprs la destruction de toute espce
de tyrannie, la France est sauve et le monde est libre.

Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre nergie;
qu'ils partent ce soir, cette nuit mme; qu'ils disent  la classe
opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
sang; il le prodigue. Allons, misrables, prodiguez vos richesses.
Voyez, citoyens, les belles destines qui vous attendent. Quoi! vous
avez une nation entire pour levier, la raison pour point d'appui, et
vous n'avez pas encore boulevers le monde. Il faut pour cela du
caractre, et la vrit est qu'on en a manqu. Je mets de ct toutes
les passions, elles me sont toutes parfaitement trangres, except
celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand
l'ennemi tait aux portes de Paris, j'ai dit  ceux qui gouvernaient
alors: Vos discussions sont misrables, je ne connais que l'ennemi.

Vous qui me fatiguez de vos contestations particulires, au lieu de
vous occuper du salut de la Rpublique, je vous rpudie tous comme
tratres  la patrie. Je vous mets tous sur la mme ligne. Je leur
disais: Eh que m'importe ma rputation! que la France soit libre et
que mon nom soit fltri! Que m'importe d'tre appel buveur de sang!
Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanit, s'il le faut;
combattons, conqurons la libert.

On parait craindre que le dpart des commissaires affaiblisse l'un ou
l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre nergie
partout. Le plus beau ministre est d'annoncer au peuple que la dette
terrible qui pse sur lui sera dessche aux dpens de ses ennemis, ou
que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle;
le signe reprsentatif n'est plus en quilibre dans la circulation; la
journe de l'ouvrier est au-dessous du ncessaire; il faut un grand
moyen correctif. Conqurons la Hollande; ranimons en Angleterre le
parti rpublicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux 
la postrit. Remplissez ces grandes destines; point de dbats; point
de querelles, et la patrie est sauve.

       * * * * *

Danton, outre le discours sur le Tribunal rvolutionnaire que l'on
trouvera plus loin, intervint dans les dbats de cette sance pour
demander la comparution,  la barre de la Convention, du gnral
Stengel qui, n sujet palatin, se refusait  porter les armes contre
sa patrie et demandait  tre employ dans un autre poste.

       * * * * *

Je suis bien loign de croire Stengel rpublicain; je ne crois pas
qu'il doive commander nos armes. Mais je pense qu'avant de le
dcrter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que
vous l'entendiez vous-mmes  la barre. Il faut de la raison et de
l'inflexibilit; il faut que l'impunit, porte jusqu' prsent trop
loin, cesse; mais il ne faut pas porter de dcret d'accusation au
hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit charg de faire
traduire  la barre Stengel et Lanoue.

       * * * * *

La Convention dcrta que Stengel et Lanoue comparatraient  sa
barre.




XV

SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE

(10 mars 1793)


La conspiration de l'ennemi intrieur se combinant avec les dangers
extrieurs exigeait des mesures svres, terribles. Tandis que la
nation arme se portait aux frontires, il importait d'empcher, au
lendemain de possibles dsastres, le retour des vnements sanglants
qui avaient marqu les premiers jours de septembre, au lendemain de
l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la cration d'un
tribunal rvolutionnaire.

       * * * * *

Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous
les membres se remettent en place, un calme profond rgne dans toute
l'Assemble_.) Quoi, citoyens! au moment o notre position est telle,
que si Maranda tait battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
envelopp serait oblig de mettre bas les armes, vous pourriez vous
sparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique? Je sens  quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-rvolutionnaires; car c'est pour
eux que ce tribunal est ncessaire; c'est pour eux que ce tribunal
doit suppler au tribunal suprme de la vengeance du peuple. Les
ennemis de la libert lvent un front audacieux; partout confondus,
ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnte occup
dans ses foyers, l'artisan occup dans ses ateliers, ils ont la
stupidit de se croire en majorit: eh bien, arrachez-les vous-mmes 
la vengeance populaire, l'humanit vous l'ordonne.

Rien n'est plus difficile que de dfinir un crime politique; mais si
un homme du peuple, pour un crime particulier, en reoit  l'instant
le chtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique,
n'est-il pas ncessaire que des lois extraordinaires, prises hors du
corps social, pouvantent les rebelles et atteignent les coupables?
Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures
terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un
tribunal rvolutionnaire. L'histoire atteste cette vrit; et
puisqu'on a os, dans cette Assemble, rappeler ces journes
sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gmi, je dirai, moi, que
si un tribunal et alors exist, le peuple auquel on a si souvent, si
cruellement reproch ces journes, ne les aurait pas ensanglantes; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont t les tmoins
de ces terribles vnements, que nulle puissance humaine n'tait dans
le cas d'arrter le dbordement de la vengeance nationale. Profitons
des fautes de nos prdcesseurs.

Faisons ce que n'a pas fait l'Assemble lgislative; soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'tre; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pse sur la tte de tous ses ennemis.

Ce grand oeuvre termin, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministre que vous devez organiser;
car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et
celui de la marine, par exemple, dans un pays o tout peut tre cr,
parce que tous les lments s'y trouvent, avec toutes les qualits
d'un bon citoyen, n'a pas cr de marine; nos frgates ne sont pas
sorties et l'Angleterre enlve nos corsaires. Eh bien, le moment est
arriv, soyons prodigues d'hommes et d'argent; dployons tous les
moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces
moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact ncessaire et
habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'excution des mesures
que vous avez combines pour le salut de la Rpublique. Vous n'tes
pas un corps constitu, car vous pouvez tout constituer vous-mmes.
Prenez-y garde, citoyens, vous rpondez au peuple de nos armes, de
son sang, de ses assignats; car si ses dfaites attnuaient tellement
la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anantis
dans ses mains, qui pourrait arrter les effets de son ressentiment et
de sa vengeance? Si, ds le moment que je vous l'ai demand, vous
eussiez fait le dveloppement de forces ncessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repouss loin de nos frontires.

Je demande donc que le tribunal rvolutionnaire soit organis, sance
tenante, que le pouvoir excutif, dans la nouvelle organisation,
reoive les moyens d'action et d'nergie qui lui sont ncessaires. Je
ne demande pas que rien soit dsorganis, je ne propose que des moyens
d'amlioration.

Je demande que la Convention juge mes raisonnements et mprise les
qualifications injurieuses et fltrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitt que les mesures de sret gnrale seront prises,
vos commissaires partent  l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils sigent dans tel ou tel ct de cette salle. Qu'ils
se rpandent dans les dpartements, qu'ils y chauffent les citoyens,
qu'ils y raniment l'amour de la libert, et que, s'ils ont regret de
ne pas participer  des dcrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer 
des dcrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a t le
salut de la patrie.

Je me rsume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir excutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos
commissaires soient partis; que la France entire se lve, coure aux
armes, marche  l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la
Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruin; que les
amis de la libert triomphent de cette contre; que nos armes,
partout victorieuses, apportent aux peuples la dlivrance et le
bonheur; que le monde soit veng.




XVI

SUR LA DMISSION DE BEURNONVILLE

(11 mars 1793)


Nomm ministre de la Guerre le 4 fvrier 1793, Beurnonville donna sa
dmission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la
Convention voulurent lui demander les motifs de son dpart. Danton s'y
opposa, insistant dans son discours sur la cohsion et l'unit
rclames par le gouvernement rpublicain, faisant appel au civisme de
tous pour le salut public. On sait qu'envoy  la suite de sa
dmission auprs de Dumouriez, Beurnonville fut livr par lui aux
Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV.

       * * * * *

Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout
Franais qui aime son pays, et qui sait apprcier ceux qui ont
combattu vaillamment pour lui, je dois cette dclaration positive de
mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions
que la nature des choses et les circonstances exigent que la
Convention se rserve la facult de prendre partout, et mme dans son
sein, des ministres, je dclare en mme temps, et je le jure par la
patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministre,
tant que j'aurai l'honneur d'tre membre de la Convention nationale.
Je le dclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois
valoir un autre citoyen franais. Je le dclare avec le dsir ardent
que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes
collgues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose
funeste  la chose publique, si vous ne vous rserviez pas cette
facult. Aprs un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre
dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne
sent pas la ncessit d'une plus grande cohsion, de rapports plus
directs, d'un rapprochement plus immdiat, plus quotidien, entre les
agents du pouvoir excutif rvolutionnaire, charg de dfendre la
libert contre toute l'Europe, et vous qui tes chargs de la
direction suprme de la lgislation civile et de la dfense de l
Rpublique? Vous avez la nation  votre disposition, vous tes une
Convention nationale, vous n'tes pas un corps constitu, mais un
corps charg de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les
principes de notre Rpublique; vous n'en violerez donc aucun, rien ne
sera renvers, si, exerant toute la latitude de vos pouvoirs, vous
prenez le talent partout o il existe pour le placer partout o il
peut tre utile. Si je me rcuse dans les choix que vous pourrez
faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile  pousser,
 faire marcher la Rvolution; c'est que je me rserve encore la
facult de dnoncer les ministres qui, par malveillance et par
impritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien
tous dans la tte que presque tous, que tous, nous voulons le salut
public. Que les dfiances particulires ne nous arrtent pas dans
notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant  moi, je ne
calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais
par temprament. La haine est trangre  mon caractre.... Je n'en ai
pas besoin; ainsi je ne puis tre suspect, mme  ceux qui ont fait
profession de me har. Je vous rappelle  l'infinit de vos devoirs.
Je n'entends pas dsorganiser le ministre; je ne parle pas de la
ncessit de prendre des ministres dans votre sein, mais de la
ncessit de vous en rserver la facult.

---J'arrive  la discussion particulire qui s'est leve sur la
lettre de dmission envoye par le ministre de la Guerre.

On veut lui demander les motifs de sa dmission: certes, jamais on ne
pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les
ennemis, braverait l'erreur populaire avec le mme courage; il
mourrait  son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous
devons le proclamer. Mais la nature, varie dans ses faveurs,
distribue aux hommes diffrents genres de talents; tel est capable de
commander une arme, d'chauffer le soldat, de maintenir la discipline
qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, ncessaires dans les
circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui
donne sa dmission a d se consulter sous ces diffrents rapports; il
ne serait pas mme de la dignit de la Convention de lui faire les
questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore
vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les
formes familires qui, dans les places administratives, appellent la
confiance des hommes peu clairs; car le peuple est ombrageux, et
l'exprience de nos rvolutions lui a bien acquis le droit de craindre
pour sa libert.

Je ne doute pas que Beurnonville n'ait gr en bon citoyen; il doit
tre except de la rigueur de la loi qui dfend  tout ministre de
quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons
pas l'esprance de voir Beurnonville allant aux armes, y conduisant
des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes.




XVII

SUR LE GOUVERNEMENT RVOLUTIONNAIRE

(27 mars 1793)


Cr le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'tait pas
encore entr en activit. Danton s'leva avec force contre ce retard
et rappela dans son discours les devoirs assums par le gouvernement
rvolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention dcrtait que le
Tribunal entrerait en activit le mme jour et pour ce l'autorisait 
juger au nombre de dix jurs.

       * * * * *

Je dclare avoir recommand aux ministres d'excellents patriotes,
d'excellents rvolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ter 
un reprsentant du peuple sa pense. La loi ancienne qu'on veut
rappeler tait absurde; elle a t rvoque par la rvolution. Il faut
enfin que la Convention nationale soit un corps rvolutionnaire; il
faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle dclare la guerre aux
ennemis intrieurs. Quoi! la guerre civile est allume de toutes
parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal rvolutionnaire a
t cr qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est
pas encore en activit! Que dira donc ce peuple! car il est prt  se
lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des
passions misrables agitent nos reprsentants, et cependant les
contre-rvolutionnaires tuent la libert.

Je dois enfin vous dire la vrit, je vous la dirai sans mlange; que
m'importent toutes les chimres que l'on peut rpandre contre moi,
pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites
pas votre devoir. Vous dites que le peuple est gar; mais pourquoi
vous loignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra
la voix de la raison. La rvolution ne peut marcher, ne peut tre
consolide qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est 
vous de vous en servir. En vain dites-vous que les socits populaires
fourmillent de dnonciateurs absurdes, de dnonciateurs atroces. Eh
bien, que n'y allez-vous? Une nation en rvolution est comme l'airain
qui bout et se rgnre dans le creuset. La statue de la libert n'est
pas fondue. Ce mtal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau,
vous serez tous brls. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que
c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention dcrte que tout homme
du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la
paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les proprits ne seront
pas violes. Il faut dcrter encore que, dans les dpartements o la
rvolution s'est manifeste, quiconque a l'audace d'appeler cette
contre-rvolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut
le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre
quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je dclare que,
puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont
insults; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux
applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je
dclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la
libert, ne prira que de ma main, dusse-je aprs porter ma tte sur
l'chafaud, heureux d'avoir donn un exemple de vertu  ma patrie. Je
demande qu'on passe  l'ordre du jour sur la motion qui m'a donn lieu
de parler. Je demande que, dans toute la Rpublique, un citoyen ait
une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal
extraordinaire soit mis en activit. Je demande que la Convention
dclare au peuple franais,  l'Europe,  l'univers qu'elle est un
corps rvolutionnaire, qu'elle est rsolue de maintenir la libert,
d'touffer les serpents qui dchirent le sein de la patrie.

Montrez-vous rvolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la
libert n'est plus en pril. Les nations qui veulent tre grandes
doivent, comme les hros, tre leves  l'cole du malheur. Sans
doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous
et dit: "la tte du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi
sera chass du territoire de la Rpublique; 100.000 hommes seront 
Mayence; nous aurons une arme  Tournai", vous eussiez vu la libert
triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons
perdu un temps prcieux. Il faut le rparer. On a cru que la
rvolution tait faite. On a cri aux factieux. Eh bien, ce sont ces
factieux qui tombent sous le poignard des assassins.

Et toi, Lepeletier, quand tu prissais victime de ta haine pour les
tyrans, on criait aussi que tu tais un factieux. Il faut sortir de
cette lthargie politique. Marseille sait dj que Paris n'a jamais
voulu opprimer la Rpublique, n'a jamais voulu que la libert.
Marseille s'est dclare la montagne de la Rpublique. Elle se
gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la libert, et
les ennemis de la libert seront crass. Je ne veux pas rappeler de
fcheux dbats. Je ne veux pas faire l'historique des haines diriges
contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.

Je vous dirai que Roland crivait  Dumouriez (et c'est ce gnral qui
nous a montr la lettre,  Lacroix et  moi): "Il faut vous liguer
avec nous pour craser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez
si une imagination frappe au point de tracer de pareils tableaux a d
avoir une grande influence sur toute la Rpublique. Mais tirons le
rideau sur le pass. Il faut nous runir. C'est cette runion qui
devrait tablir la libert d'un ple  l'autre, aux deux tropiques et
sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades
particulires. Quant  moi, je fais serment de mourir pour dfendre
mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacr enflamme
toutes les mes. Il faut tuer les ennemis intrieurs pour triompher
des ennemis extrieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de
votre ignorance, si vous ne sauvez la Rpublique. La Rpublique, elle
est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrs; il
pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y
consumerait lui-mme. Que nos checs tournent  notre avantage! que le
Franais, en touchant la terre de son pays, comme le gant de la
fable, reprenne de nouvelles forces.

J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la ncessit vous
commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur
une tincelle de libert, ne s'loigne pas du peuple. Nous ne sommes
pas ses pres, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et
ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut tre uni.
Qu'on se rappelle l'poque mmorable et terrible du mois d'aot.
Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses
murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amen le
conseil excutif  se runir  la mairie avec tous les magistrats du
peuple. Le peuple vit notre runion, il la seconda, et l'ennemi a t
vaincu. Si on se runit, si on aime les socits populaires, si on y
assiste, malgr ce qu'il peut y avoir en elles de dfectueux, car il
n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force,
redeviendra victorieuse, et bientt les despotes se repentiront de ces
triomphes phmres qui n'auront t que plus funestes pour eux.




XVIII

JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE

(30 mars 1793)


Dans la sance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril,
n 91, qui rend compte de la sance du 30 mars ne donne pas le nom de
ce membre.] de la Convention demanda l'excution du dcret ordonnant 
Danton de rendre compte de l'tat de la Belgique au moment de son
dpart. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les
oprations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il
demanda aussitt la parole et pronona ce long discours o il se
justifia d'une faon clatante des reproches sournois et hypocrites
que Mme Roland rdita depuis dans son libelle.

       * * * * *

Citoyens, vous aviez, par un dcret, ordonn que, Camus et moi, seuls
des commissaires prs l'arme de la Belgique, qui se trouvent
actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions
vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les
lettres nouvelles parvenues  votre Comit de dfense gnrale, ont
rendu ce rapport moins important, quant  ce qui concerne la situation
des armes, puisque cette situation a chang; elles ont ncessit des
mesures provisoires que vous avez dcrtes. J'tais prt et je le
suis encore  m'expliquer amplement, et sur l'historique de la
Belgique, et sur les gnraux, et sur l'arme, et sur la conduite des
commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si
le salut de la patrie et celui de l'arme a oblig vos commissaires
d'tre en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir
toute espce de politique est arriv; il l'est d'autant plus que je
m'aperois qu'on a insinu dans l'Assemble que les malheurs de la
Belgique pouvaient avoir t plus ou moins amens par l'influence, les
fautes et mme les crimes de vos commissaires.

Eh bien, je prends  cette tribune l'engagement solennel de tout dire,
de tout rvler, de rpondre  tout. J'appellerai tous les
contradicteurs possibles d'un bout de la Rpublique  l'autre;
j'appellerai le Conseil excutif, les commissaires nationaux;
j'appellerai tous mes collgues en tmoignage. Et aprs cette vaste
explication, quand on aura bien sond l'abme dans lequel on a voulu
nous plonger, on reconnatra que ceux-l qui ont travaill la runion,
qui ont demand des renforts, qui se sont empresss de vous annoncer
nos checs pour hter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas
l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in
inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques dtails,
les comptes qui me sont demands; mais je puis annoncer  l'avance
qu'il y aura unanimit dans le tmoignage de vos commissaires sur les
principaux objets de ces rapports.

Je demande que la sance de demain soit consacre  un rapport
prliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup
de chefs  interroger. On verra si nous avons manqu d'amour pour le
peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout  coup priver l'arme des
talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont
cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons
pas au contraire sauv cette arme.

On verra, par exemple, que, si nous avions donn  cette fameuse
lettre qui a t lue partout, except dans cette enceinte, les suites
que nous aurions pu lui donner, ds qu'elle nous a t connue, on
verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans
notre conduite la prudence que nous dictaient les vnements, l'arme,
dnue de chefs, se serait replie sur nos frontires avec un tel
dsordre, que l'ennemi serait entr avec elle dans nos places fortes.

Je ne demande ni grce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce
moment de nouvelle rvolution, comme je l'ai fait au 10 aot. Et, 
cet gard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans
connatre les faits, mettant en avant des opinions dictes par la
prvention, me disent que je rende mes comptes, je dclare que j'ai
rendu les miens et que je suis prt  les rendre encore. Je demande
que le Conseil excutif soit consult sur toutes les parties de ma
conduite ministrielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant
ministre qui, par des rticences, a voulu jeter des soupons sur moi.

J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma rputation pour mieux
payer mon contingent  la Rpublique, en ne m'occupant que de la
servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications,
tous les genres d'accusation, car je suis rsolu  tout dire.

Ainsi prparez-vous  tre aussi francs jusque dans vos haines, et
francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions
pourront peut-tre tourner encore au profit de la chose publique. Nos
maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car
comment se fait-il qu'une portion des reprsentants du peuple traite
l'autre de conjurs? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les
faire massacrer? Il a t un temps pour les passions; elles sont
malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout
s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il
faut le dire, ne sait plus o reposer sa confiance; faites donc que
l'on sache si vous tes un compos de deux partis, une assemble
d'hommes travaills de soupons respectifs, ou si vous tendez tous au
salut de la patrie. Voulez-vous la runion? Concourez d'un commun
accord aux mesures svres et fermes que rclame le peuple indign des
trahisons dont il a t si longtemps victime. Instruisez, armez les
citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armes aux frontires, il
faut au sein de la Rpublique une colonne centrale qui fasse front aux
ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.

Non seulement je rpondrai catgoriquement aux inculpations qui m'ont
t et me seront faites ici, dans cette Assemble qui a l'univers pour
galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les oprations de la
Belgique, persuad que la connaissance approfondie du mal peut seule
nous en faire dcouvrir le remde. Ainsi, s'il est un seul d'entre
vous qui ait le moindre soupon sur ma conduite, comme ministre; s'il
en est un seul qui dsire des comptes itratifs, lorsque dj toutes
les pices sont dposes dans vos comits; s'il en est un seul qui ait
des soupons sur mon administration, relativement aux dpenses
secrtes de rvolution, qu'il monte demain  la tribune, que tout se
dcouvre, que tout soit mis  nu, et, libres de dfiances, nous
passerons ensuite  l'examen de notre situation politique [Note: A.
AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouv, pices en
mains, que, contrairement  l'assertion de la femme Roland et de
presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son
ministre dans la sance de la Convention du 6 octobre 1792.].

Ces dfiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si
difficiles  faire disparatre? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait
dans cette Assemble les conspirations qu'on se prte. Trop longtemps,
il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspir par les
prventions, a retard la marche de la Convention, et diminu son
nergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a t repousse
par tel ou tel cot, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas.
Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans
la crise la plus terrible; vous avez une arme entirement
dsorganise, et c'est la plus importante, car d'elle dpendait le
salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de
l'Angleterre et russi. Il faut connatre ceux qui peuvent avoir
tremp dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les ttes de
ceux qui ont influ, soit comme gnraux, soit comme reprsentants du
peuple sur le sort de cette arme, ces ttes doivent tomber les
premires.

D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le
serons facilement sur les rsultats. Interrogeons, entendons,
comparons, tirons la vrit du chaos; alors nous saurons distinguer ce
qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous
connatrons o a t la vritable politique nationale, l'amour de son
pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur,
parce qu'il a un temprament plus chaud et des formes plus robustes.
Non, la France ne sera pas r asservie, elle pourra tre embranle,
mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera
rentrer dans le nant tous les ennemis.

Je demande que demain le Conseil excutif nous fasse un rapport
prliminaire; je demande  m'expliquer ensuite, car le peuple doit
tre instruit de tout. Les nouvelles reues hier des armes
transpirent dj. C'est en soulevant petit  petit le voile, c'est en
renonant aux palliatifs que nous prviendrons l'explosion que
pourrait produire l'excs de mcontentement. Je demande que le Conseil
excutif, pices en main, nous rende compte de ses diffrents agents.
Que la vrit colore le civisme et le courage; que nous ayons encore
l'espoir de sauver la Rpublique, et de ramener  un centre commun
ceux qui se sont un moment laiss garer par leurs passions.

Citoyens, nous n'avons pas un instant  perdre. L'Europe entire
pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-l qui ont
prch plus persvramment la ncessit du recrutement qui s'opre
enfin pour le salut de la Rpublique; que ceux qui ont demand le
tribunal rvolutionnaire; que ceux qui ont provoqu l'envoi des
commissaires dans les dpartements pour y souffler l'esprit public,
sont prsents presque comme des conspirateurs. On se plaint de
misrables dtails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demand
ma tte? Ma tte!.... elle est encore l, elle y restera. Que chacun
emploie celle qu'il a reue de la nature, non pour servir de petites
passions, mais pour servir la Rpublique.

Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de
dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain
franchement sur ces soupons, sous peine d'tre rput calomniateur.
Cependant je vous en atteste tous, ds le commencement de la
Rvolution, j'ai t peint sous les couleurs les plus odieuses.

Je suis rest inbranlable, j'ai march  pas fermes vers la libert.
On verra qui touchera au terme o le peuple arrivera, aprs avoir
cras tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par
consquent une confiance rciproque, nous est ncessaire, je demande 
entrer, aprs le rapport du Conseil excutif, dans toutes explications
qu'on jugera.




XIX

SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE

(1er avril 1793)


La trahison de Dumouriez, dont les oprations avaient,  plusieurs
reprises, t dfendues par Danton, cra pour celui-ci une nouvelle
source d'accusations. Aprs un discours de Cambacrs, au nom du
Comit de dfense gnrale, une dfense de Sillery, rclamant l'examen
de ses papiers pour se disculper d'une complicit suppose avec
Dumouriez, et quelques mots de Fonfrde et de Robespierre, Penires
monta  la tribune pour dnoncer un fait que le Moniteur (n 93)
relate en ces termes:

PENIRES.--Quelques jours aprs l'arrive de Danton et de Delacroix de
la Belgique, une lettre crite par Dumouriez fut envoye au Comit de
dfense gnrale, sans avoir t lue  l'Assemble. (PLUSIEURS
MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apporte au Comit de
dfense gnrale, o Danton fut appel pour en entendre la lecture;
Brard, qui tait alors prsident, dit qu'il tait de son devoir d'en
donner connaissance  l'Assemble. Delacroix lui rpondit en ces
termes: "Quant  moi, si j'tais prsident, je ne balancerais pas un
moment  exposer ma responsabilit, et la lettre ne serait pas lue;
car si un dcret d'accusation devait tre port contre Dumouriez,
j'aimerais mieux que ma tte tombt que la sienne: Dumouriez est utile
 l'arme." Aprs cette explication, il fut arrt que le lendemain on
ferait renvoyer cette lettre au comit, sans en faire la lecture.
Aprs que ce renvoi fut dcrt, Danton nous dit qu'il repartirait
avec Delacroix et qu'il promettait de faire rtracter Dumouriez; et il
ajouta que, dans le cas o Dumouriez s'y refuserait, il demanderait
lui-mme le dcret d'accusation contre lui. Qu'est-il arriv? Danton,
de retour de la Belgique, ne se prsenta ni  l'Assemble ni au
comit. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire
rtracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demand
contre lui le dcret d'accusation.

       * * * * *

Brard ayant, en quelques mots, expliqu son rle en cet incident,
Danton monta  la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez,
sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs
reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le
texte du Moniteur (n 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de
la sance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la
dfense de Danton.


       * * * * *

Je commence par bien prciser l'interpellation faite, elle se rduit 
ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas  faire
crire a Dumouriez une lettre qui dtruisit l'effet de la premire,
vous demanderiez contre lui le dcret d'accusation. Cette lettre
n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?"

Voil la manire dont je suis interpell. Je vais donner les
claircissements qui me sont demands. D'abord, j'ai fait ce que
j'avais annonc: la Convention a reu une lettre par laquelle
Dumouriez demandait qu'il ne ft fait de rapport sur sa premire
qu'aprs que la Convention aurait entendu les renseignements que
devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit
pas, et, aprs avoir confr avec lui, nous acqumes la conviction
qu'il n'y avait plus rien  attendre de Dumouriez pour la Rpublique.

Arriv  Paris  neuf heures du soir, je ne vins pas au comit; mais
le lendemain j'ai dit que Dumouriez tait devenu tellement atroce,
qu'il avait dit que la Convention tait compose de trois cents
imbciles et de quatre cents brigands. J'ai demand que tout ft
dvoil; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvs ont d voir que mon avis
tait qu'il fallait arracher Dumouriez  son arme.

Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation
entire sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires  l'gard de
Dumouriez, et il est trange que ceux qui, constamment, ont t en
opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accuss comme ses
complices.

Qu'a voulu Dumouriez? tablir un systme financier dans la Belgique.
Qu'a voulu Dumouriez? Point de runion. Quels sont ceux qui ont fait
les runions? Vos commissaires. La runion du Hainaut, dit Dumouriez,
s'est faite  coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont
faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique;
c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut
et, par une fatalit inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protger
Dumouriez!

J'ai dit que Dumouriez avait conu un plan superbe d'invasion de la
Hollande: si ce plan et russi, il aurait peut-tre pargn bien des
crimes  Dumouriez; peut-tre l'aurait-il voulu faire tourner a son
profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas t moins abaisse et la
Hollande conquise.

Voil le systme de Dumouriez: Dumouriez se plaint des socits
populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientt Danton
n'aura plus de crdit que dans la banlieue de Paris.

UNE VOIX.--Ce sont les dcrets de l'Assemble, et non vous.

On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe  un autre fait plus
important: c'est que Dumouriez a dit  l'arme que si Danton et
Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrter. Citoyens, les faits
parlent d'eux-mmes; on voit facilement que la commission a fait son
devoir.

Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientt
connus. J'ai dj annonc que Dumouriez a t gar par les impulsions
qu'il a reues de Paris, et qu'il tait aigri par les crits qui
prsentaient les citoyens les plus nergiques comme des sclrats. La
plupart de ces crits sont sortis de cette enceinte; je demande que la
Convention nomme une commission pour dbrouiller ce chaos et pour
connatre les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons
combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez
ratifi tous les arrts que nous avons pris, il ne restera plus aucun
soupon sur notre conduite.

Citoyens, ce n'est point assez de dcouvrir d'o viennent nos maux; il
faut leur appliquer un remde immdiat. Vous avez, il est vrai,
ordonn un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que
l'Assemble doit nommer un comit de la guerre, charg de crer une
arme improvise. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur
complice vous l'a dvoil; je demande qu'il soit pris des mesures pour
qu'un camp de cinquante mille hommes soit form  vingt lieues de
Paris; ce camp fera chouer les projets de nos ennemis, et pourra au
besoin servir a complter les armes. Je demande aussi que mes
collgues dans la Belgique soient rappels sur-le-champ.

PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait.

Je demande enfin que le Conseil excutif rende un compte exact de nos
oprations dans la Belgique: l'Assemble acquerra les lumires qui lui
sont ncessaires, et elle verra que nous avons toujours t en
contradiction avec Dumouriez.

Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment o il
tait  la tte de son arme, on aurait rejet sur eux la
dsorganisation de cette arme. Vos commissaires, quoique investis
d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succs de leurs
oprations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armes, que
pour de simples secrtaires de commission; il aurait fallu que la
Convention donnt  ceux qu'elle charge de promulguer ses lois  la
tte des armes une sorte de dcoration moiti civile et moiti
militaire.

Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a
urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tte de son
arme? Si nous avions voulu employer la force, elle nous et manqu;
car quel gnral, au moment o Dumouriez excutait sa retraite, et
lorsqu'il tait entour d'une arme qui lui tait dvoue, et voulu
excuter nos ordres? Dumouriez tait constamment jour et nuit 
cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat:
ainsi il nous tait impossible de le faire arrter. Nous avons fait
notre devoir, et j'appelle sur ma tte toutes les dnonciations, sr
que ma tte loin de tomber sera la tte de Mduse qui fera trembler
tous les aristocrates.

LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter
contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre 
l'Assemble. Je ne sais point dguiser ce que je pense, ainsi je vais
dire franchement l'ide que la conduite de Delacroix et de Danton a
fait natre dans mon esprit.

Dumouriez a ourdi un plan de contre-rvolution; l'a-t-il ourdi seul,
oui ou non?

Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait os svir contre
Dumouriez, parce qu'au moment o il se battait, aucun officier gnral
n'aurait voulu excuter ses ordres. Je rponds  Danton qu'il est bien
tonnant qu'il n'ait os prendre aucune mesure contre Dumouriez,
tandis qu'il nous a dit que l'arme tait tellement rpublicaine, que,
malgr la confiance qu'elle avait dans son gnral, si elle lisait
dans un journal que Dumouriez a t dcrt d'accusation, elle
l'amnerait elle-mme  la barre de l'Assemble.

Danton vient de dire qu'il avait assur le comit que la Rpublique
n'avait rien  esprer de Dumouriez. J'observe  l'Assemble que
Dumouriez avait perdu la tte en politique, mais qu'il conservait tous
ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de
Dumouriez ft examine; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait
prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique
ft entirement effectue. Son opinion fut adopte.

Voil les faits, voici comme je raisonne.

MAURE.--Je demande  dire un fait, c'est qu'on a propos d'envoyer
Gensonn qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec
lui du salut de la patrie.

PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai.

LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de
form pour rtablir la royaut, et que Dumouriez tait  la tte de ce
plan. Que fallait-il faire pour le faire russir? Il fallait maintenir
Dumouriez  la tte de son arme. Danton est venu  la tribune, et a
fait le plus grand loge de Dumouriez. S'il y avait un plan de form
pour faire russir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il
fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de
la Belgique, a affect un patriotisme exagr dont jusqu' ce moment
il n'avait donn aucun exemple. (_De violents murmures se font
entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se dclara Montagnard.
L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont
vot l'appel au peuple et contre ceux qu'on dsigne sous le nom
d'hommes d'tat. L'avait-il fait jusqu'alors? Non.

Pour faire russir la conspiration trame par Dumouriez, il fallait
acqurir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrmits
du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient
pour prendre des mesures de sret gnrale; il assiste au comit, il
se tait.

DANTON.--Cela est faux!

PLUSIEURS VOIX.--C'est faux!

LASOURCE.--Ensuite Danton, interpell de rendre compte des motifs qui
lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manire
insignifiante. Comment se fait-il qu'aprs avoir rendu son compte
Danton reste  Paris? Avait-il donn sa dmission? Non. Si son
intention tait de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il
le dit, afin que l'Assemble le remplat; et dans le cas contraire,
il devait y retourner.

Pour faire russir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire?
Il fallait faire perdre  la Convention la confiance publique. Que
fait Danton? Danton parat  la tribune, et l il reproche 
l'Assemble d'tre au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle
insurrection; il dit que le peuple est prt  se lever, et cependant
le peuple tait tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sre pour
amener Dumouriez  ses fins que de ravaler la Convention et de faire
valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton.

Pour protger la conspiration, il fallait exagrer les dangers de la
patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en
parlant de revers, il en rsulterait deux choses: la premire, que les
mes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de
se voir trahi, se porterait  des mouvements qu'il est impossible de
retenir.

En criant sans cesse contre la faction des hommes d'tat, ne
semble-t-il pas qu'on se mnageait un mouvement, tandis que Dumouriez
se serait avanc  la tte de son arme?

Citoyens, voil les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos
commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une
commission ad hoc pour examiner les faits et dcouvrir les coupables.
Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la
conduite de Dumouriez, mal connue de son arme, pourrait produire
quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entire
sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le
fut jadis Lafayette, l'idole de la Rpublique. (_De violents murmures
et des cris_: Non, non! s'lvent dans toutes les parties de la
salle.) Pour les inquitudes que nos revers ont pu faire natre dans
l'me des Franais, il faut que la nation sache que, si l'arme a t
battue, c'est qu'elle a t trahie; il faut que la nation sache que,
tant que son gnral a voulu la libert, l'arme a march  des
triomphes.

Je termine par une observation: vous voyez maintenant  dcouvert le
projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des ttes, vous voyez
s'ils ne voulaient pas la royaut. Je sais bien que le peuple ne la
voulait pas, mais il tait tromp. On lui parle sans cesse de se
lever. Eh bien! peuple franais, lve-toi, suis le conseil de tes
perfides ennemis, forge-toi des chanes, car c'est la libert qu'on
veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.

Et vous, mes collgues, souvenez-vous que le sort de la libert est
entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu
assez longtemps le Capitole et le trne, il veut voir maintenant la
roche Tarpienne et l'chafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que
vous avez cr ne marche pas encore; je demande:

1 Qu'il rende compte tous les trois jours des procs qu'il a jugs et
de ceux qu'il instruit; de cette manire on saura s'il a fait justice.

2 Je demande que les citoyens galit et Sillery, qui sont inculps,
mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en tat
d'arrestation chez eux.

3 Je demande que la commission demande par Danton soit  l'instant
organise.

4 Que le procs-verbal qui vous a t lu soit imprim, envoy aux
dpartements et aux armes, qu'une adresse soit jointe a ce
procs-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une
adresse de l'Assemble nationale, il croit voir un oracle. Je demande
enfin, pour prouver  la nation que nous ne capitulerons jamais avec
un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la
mort  celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une
acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les
cris_: Oui, oui! se rptent  plusieurs reprises. L'assemble entire
est leve; tout les membres, dont l'attitude du serment, rptent
celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)

BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel.

Au comit de dfense gnrale, o l'on agita les moyens de sauver la
patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connat trs li avec Danton, qui,
dans une sance prcdente, avait fait son loge, Fabre d'glantine,
dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la Rpublique, mais
qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse
les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions taient
libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comit y demeurait
enseveli. Alors Fabre d'glantine  mots couverts proposa un roi. (_De
violents murmures se font entendre_.)

PLUSIEURS MEMBRES s'crient  la fois:--Cela n'est pas vrai!

DANTON.--C'est une sclratesse: vous avez pris la dfense du roi, et
vous voulez rejeter vos crimes sur nous.

BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la rponse
qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'lvent_.)

DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public.

Citoyens, je me suis recueilli; j'ai cout tout ce qui a t dit 
cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans
ce moment doit perdre la Rpublique. Le peuple vous a envoys pour
sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut loigner cette
explication; et moi aussi j'ai des soupons, mais ce n'est pas le
moment de les claircir.

Je demande que l'on nomme la commission propose par Lasource; qu'on
la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera
connatre au peuple franais.

DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalits, sans s'carter de la
proposition qui vient d'tre dcrte, de s'expliquer sur un fait
d'argent, sur cent mille cus qu'on annonce avoir t remis  Danton
et  Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue
relativement  la runion....

       * * * * *

La proposition de Delmas est adopte unanimement.

       * * * * *

PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi  la commission!

Cette proposition est dcrte.

Danton retourne  sa place; toute l'extrme gauche se lve, et
l'invite  retourner  la tribune pour tre entendu. (_Des
applaudissements s'lvent dans les tribunes et se prolongent pendant
quelques instants_.) Danton s'lance  la tribune. (_Les
applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie
de l'Assemble_.)_

Le prsident se couvre pour rtablir l'ordre et le silence. (_Le calme
renat_.)

LE PRSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de
m'couter en silence.

Diffrentes propositions ont t faites: on avait provoqu une
explication sur des faits qui inculpaient des membres de la
Convention. Delmas a demand la nomination d'une commission charge
d'examiner les faits et d'en rendre compte  l'Assemble. Cette
proposition a t adopte  l'unanimit. Danton s'y tait rendu,
maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte
l'Assemble.

TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit.

Un grand nombre de membres de l'autre ct rclament avec la mme
chaleur le maintien du dcret.--(_L'Assemble est longtemps agite_.)

LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je dclare qu'il
n'est entr dans mon procd aucune passion.

LE PRSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de
l'Assemble ne sera pas quivoque. Je vais le prendre.

L'Assemble, consulte, accorde la parole  Danton,  une trs grande
majorit.

DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis
du salut du peuple, citoyens qui tes placs  cette montagne (_se
tournant vers l'amphithtre de l'extrmit gauche_); vous avez mieux
jug que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que ft l'imptuosit de
mon caractre, je devais temprer les moyens que la nature m'a
dpartis; je devais employer dans les circonstances difficiles o m'a
plac ma mission la modration que m'ont paru commander les
vnements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le
reconnais devant la France entire. Nous, faits pour dnoncer ceux
qui, par impritie ou sclratesse, ont constamment voulu que le tyran
chappt au glaive de la loi.... (_Un trs grand nombre de membres se
lvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres
placs dans la partie droite.--Des rumeurs et des rcriminations
violentes s'lvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces
mmes hommes.... (_Les murmures continuent  la droite de la
tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me
rpondrez, vous me rpondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mmes
hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de
dnonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une
grande partie de l'Assemble couvrent sa voix_.)

GRANGENEUVE.--Je demande  faire une interpellation  Danton....

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye!

DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi  mon tour dans des
rapprochements, je vais rpondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que
soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou
la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'lvent
dans la partie de la salle  la droite de la tribune_.)

ALBITTE.--Nous avons tranquillement cout Lasource, soyez tranquilles
 votre tour.

DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est empar plusieurs fois dans
l'Assemble lgislative, ait voulu prparer, ce que j'aime  ne pas
croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler
pendant l'intervalle qui s'coulera entre sa dnonciation et le
rapport gnral qui doit vous tre fait sur cette affaire, je
n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit?
Qu' mon retour de la Belgique, je ne me suis pas prsent au Comit
de dfense gnrale; il en a menti: plusieurs de mes collgues m'ont
cru arriv vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que
j'tais parti le jour mme de l'arrt de la commission; je ne suis
arriv que le vendredi 29,  huit heures du soir. Fatigu de ma course
et du sjour que j'ai fait  l'arme, on ne pouvait exiger que je me
transportasse immdiatement au comit. Je sais que les soupons de
l'inculpation m'ont prcd. On a reprsent vos commissaires comme
les causes de la dsorganisation de l'arme. Nous, dsorganisateurs!
nous, qui avons ralli les soldats franais, nous, qui avons fait
dloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a
dit que nous tions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il et t
tmoin de notre conduite, vous aurait dit que nous tions faits pour
braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les
calomnies des ennemis de la libert.

J'en viens  la premire inculpation de Lasource. En arrivant, je
n'tais pas mme instruit qu'il dt y avoir comit ce jour-l. Me
fera-t-on un crime d'avoir t retenu quelques heures chez moi pour
rparer mes forces affaiblies par le voyage et par la ncessit de
manger? Ds le lendemain, je suis all au comit; et quand on vous a
dit que je n'y ai donn que de faibles dtails, on a encore menti.
J'adjure tous mes collgues qui taient prsents  cette sance: j'ai
dit que Dumouriez regardait la Convention comme un compos de trois
cents hommes stupides et de quatre cents sclrats. "Que peut faire
pour la Rpublique, ai-je ajout, un homme dont l'imagination est
frappe de pareilles ides? Arrachons-le  son arme." (_L'orateur se
tournant vers l'extrmit gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que
j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!)

II y a plus. Camus, qu'on ne souponnera pas d'tre mon partisan
individuel, a fait un rcit qui a coup le mien; et ici j'adjure
encore mes collgues. Il a fait un rapport dont les dtails se sont
trouvs presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est
vrai!)

Ainsi, il est rsult de ce que nous avons dit en commun un rapport
effectif au comit.

Lasource trouve trange que je sois rest  Paris, tandis que ma
mission me rappelait dans la Belgique; il cherche  faire croire  des
intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait rest 
l'arme, et l'autre  Paris, pour diriger  la fois les deux fils de
la conspiration.

Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais
partir qu'autant que j'aurais des mesures  porter avec moi; que
j'avais demand et dclar que je voulais rendre compte  la
Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma prsence ici
aucun rapport avec les vnements de la Belgique, aucun dlit, rien
qui puisse faire souponner une connivence. Lasource vous a dit:
"Danton et Delacroix ont proclam que, si un dcret d'accusation tait
port contre Dumouriez, il s'excuterait, et qu'il suffirait que le
dcret ft connu par les papiers publics pour que l'arme l'excutt
elle-mme. Comment donc ces mmes commissaires n'ont-ils pas fait
arrter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cit par Lasource;
mais avions-nous ce dcret d'accusation dont j'ai parl? Pouvions-nous
prendre la rsolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'tions 
l'arme que Delacroix et moi, lorsque la commission n'tait pas
rassemble? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle
qui a exig que Delacroix retournt vers l'tat-major, et qui a jug
qu'il y aurait du danger, pour la retraite mme de l'arme,  enlever
Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche,  moi individu,
ce qui est du fait de la commission? La correspondance des
commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez.
Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux
qui ont sign des taxes, quoiqu'il y et un dcret contraire. (_On
applaudit dans une grande partie de l'Assemble_.)

Je dois dire un fait qui s'est pass dans le Comit mme de dfense
gnrale. C'est que, lorsque je dclarai que je croyais du danger  ce
qu'on lt la lettre de Dumouriez, et  s'exposer d'engager un combat
au milieu d'une arme en retraite, en prsence de l'ennemi, je
proposai cependant des mesures pour que l'on parvnt  se saisir du
gnral, au moment o on pourrait le faire sans inconvnient. Je
demandai que les amis mme de Dumouriez, que Guadet, Gensonn se
rendissent  l'arme; que, pour lui ter toute dfiance, les
commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et
que par l il ft prouv en mme temps que, quelles que soient les
passions qui vous divisent, vous tes unanimes pour ne jamais
consentir  recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous
le gurirons momentanment, leur disais-je, ou nous le garrotterons.
Je demande si l'homme qui profrait ces paroles peut tre accus
d'avoir eu des _mnagements_ pour Dumouriez.

Quels sont ceux qui ont pris constamment des mnagements? Qu'on
consulte les canaux de l'opinion, qu'on examin ce qu'on
disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule
_Patriote-franais_. On y disait que Dumouriez tait _loin d'associer
ses lauriers aux cyprs du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on
excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pense de nous associer dans
les mmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la
responsabilit de l'enlvement de Dumouriez; mais je demande si l'on
ne m'a pas vu djouer constamment la politique de ce gnral, ses
projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la
Belgique; je les ai constamment mis  jour. Je le demande  Cambon; il
dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000
livres de dpenses qui ont t secrtement faites dans la Belgique.

Et aujourd'hui, parce que j'ai t trop sage et trop circonspect,
parce qu'on a eu l'art de rpandre que j'avais un parti, que je
voulais tre _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en rpondant 
mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des
dchirements dans cette assemble, on m'accuse de mpriser et d'avilir
la Convention.

Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherch 
relever sa dignit,  fortifier son autorit? N'ai-je pas parl de mes
ennemis mme avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie
droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse....

PLUSIEURS VOIX.--Tout  l'heure vous venez de prouver votre respect.

Tout  l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact;
mais pourquoi ai-je abandonn le systme du silence et de la
modration? parce qu'il est un terme  la prudence, parce que quand on
se sent attaqu par ceux-l mmes qui devraient s'applaudir de ma
circonspection, il est permis d'attaquer  son tour et de sortir des
limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de
l'Assemble._)

Mais comment se fait-il que l'on m'impute  crime la conduite d'un de
mes collgues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je
le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les
projets de ceux qui ont cherch  sauver le tyran. (_De violents
murmures s'lvent dans la partie droite.--Les plus vifs
applaudissements clatent dans une grande partie du ct oppos et
dans les tribunes._)

Quelques voix s'lvent pour demander que Danton soit rappel 
l'ordre.

DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspir chez Roland, et je connais le
nom des conspirateurs.

MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet.

DANTON.--Parce que Delacroix s'est cart du fdralisme et du systme
perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque aprs l'poque de la
mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention
quittt Paris, il fit sa profession de foi, en rpondant: "J'ai vu
qu'on a arm de prventions tous les dpartements contre Paris, je ne
suis pas des vtres." On a inculp Delacroix, parce que, patriote
courageux, sa manire de voter dans l'Assemble a toujours t
consquente  la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du
tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en
conjuration. Ne sont-ce pas l les consquences, les aperus jets en
avant par Lasource? (_Plusieurs voix  la droite de la tribune:_ Oui,
oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais rpondez!) Eh! que
voulez-vous que je rponde? J'ai d'abord rfut pleinement les dtails
de Lasource: j'ai dmontr que j'avais rendu au Comit de dfense
gnrale le compte que je lui devais, qu'il y avait identit entre mon
rapport et celui de Camus qui n'a t qu'un prolongement du mien; que,
si Dumouriez n'a pas t dj amen pieds et poings lis  la
Convention, ce mnagement n'est pas de mon fait. J'ai rpondu enfin
assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans
l'extrmit gauche_: Oui, oui!); et certes, bientt je tirerai la
lumire de ce chaos.

Les vrits s'amoncelleront et se drouleront devant vous. Je ne suis
pas en peine de ma justification.

Mais tout en applaudissant  cette commission que vous venez
d'instituer, je dirai qu'il est assez trange que ceux qui ont fait la
runion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage  ses talents
militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent tre
ceux contre lesquels cette commission parat tre principalement
dirige.

Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vrits, les
plus grandes probabilits morales restent seules pour les nations. Il
n'y a que ceux qui ont eu la stupidit, la lchet de vouloir mnager
un roi qui peuvent tre souponns de vouloir rtablir un trne; il
n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherch  exasprer
Dumouriez contre les socits populaires et contre la majorit de la
Convention; il n'y a que ceux qui ont prsent notre empressement 
venir demander des secours pour une arme dlabre comme une
pusillanimit; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir
Paris de son civisme, armer contre lui les dpartements.... (_Un grand
nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_:
Oui, oui, ils l'ont voulu!)

MARAT.--Et leurs petits soupers!

DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec
Dumouriez quand il tait  Paris.... (_On applaudit dans une grande
partie de la salle._)

MARAT.--Lasource!.... Lasource en tait.... Oh! je dnoncerai tous les
tratres.

DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De
vifs applaudissements s'lvent  l'extrmit gauche et dans les
tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien
de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai t en relation. Que
Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu 
l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tte.

MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonn.... C'est Gensonn qui tait
en relation intime avec Dumouriez.

GENSONN.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir
vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient.

DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point
parl de vous; je reviens  ce qui me concerne.

J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a t
oblig de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle
identit entre son systme politique et le mien: c'est  ceux qui ont
voulu le fdralisme....

PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les!

MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous
ne parviendrez pas  gorger la patrie!

DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je dsigne?

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui!

DANTON.--coutez!

MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--coutez!

DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?

LES MMES CRIS S'LVENT.--Oui, oui!

DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trve entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
lches qui, en voulant le sauver, nous ont calomnis dans la France.
(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lvent
simultanment, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_:
Nous sauverons la patrie!)

Eh! qui pourrait se dispenser de profrer ces vrits, quand, malgr
la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemble; quand vous
reprsentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des
ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de
calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice
individuellement, me prsentent  la France entire dans leur
correspondance comme voulant ruiner la libert de mon pays? Cent
projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas t successivement
prts? Mais jamais la calomnie n'a t consquente dans ses systmes,
elle s'est replie de cent faons sur mon compte, cent fois elle s'est
contredite. Des le commencement de la Rvolution, j'avais fait mon
devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomni, j'ai t de
quelque utilit  mon pays, lorsqu' la rvolution du 10 aot,
Dumouriez lui-mme reconnat que j'avais apport du courage dans le
conseil, et que je n'avais pas peu contribu  nos succs. Aujourd'hui
les homlies misrables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont t
le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je
vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excs de son dlire, et Garat
lui-mme m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tte, qu'il
ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prts  la
frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait
lui-mme port au ministre: _Je ne mourrai que de la main de Pache,
depuis qu'il se met  la tte des factieux de Paris...._ Eh bien!
quand Paris prira, il n'y aura plus de Rpublique. Paris est le
centre constitu et naturel de la France libre. C'est le centre des
lumires.

On nous accuse d'tre les factieux de Paris. Eh bien! nous avons
droul notre vie devant la nation, elle a t celle d'hommes qui ont
march d'un pas ferme vers la rvolution. Les projets criminels qu'on
m'impute, les pithtes de sclrats, tout a t prodigu contre nous,
et l'on espre maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs
applaudissements clatent dans l'extrmit gauche de la salle; ils
sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent
qu'elles soient rappeles au respect qu'elles doivent  l'Assemble._)
Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi  la
Montagne.... J'ai vu depuis la Rvolution, depuis que le peuple
franais a des reprsentants, j'ai vu se rpter les misrables
absurdits que je viens d'entendre dbiter ici. Je sais que le peuple
n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite
portion, que les Maury, les Cazals et tous les partisans du
despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.

Il fut un temps o vous vouliez une garde dpartementale. (_Quelques
murmures se font entendre._)

On voulait l'opposer aux citoyens gars par la faction de Paris. Eh
bien! vous avez reconnu que ces mmes citoyens des dpartements, que
vous appeliez ici, lorsqu'ils ont t  leur tour placs dans les
tribunes, n'ont pas manifest d'autres sentiments que le peuple de
Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On
applaudit dans les tribunes et dans une trs grande partis de
l'Assemble_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les
dpartements; peuple exerc aussi  discerner quels sont ceux qui
prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la
Montagne ne peut pas servir les projets d'Orlans. (_Mmes
applaudissements._) Le projet lche et stupide qu'on avait conu
d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos
commissaires, contre moi, parce que j'avais annonc que Dumouriez
avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de gnie en
acclrant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de
ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les
patriotes qu'on gorge.

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui.

MARAT.--Lepeletier et Lonard Bourdon.

DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours dus, le peuple ne
s'y mprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le
rsultat de cette commission. Je me suis justifi de l'inculpation de
n'avoir pas parl de Dumouriez. J'ai prouv que j'avais le projet
d'envoyer dans la Belgique une commission compose de tous les partis
pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez.

MARAT.--Oui, c'tait bon, envoyez-y Lasource?

DANTON.--J'ai prouv, puisqu'on me demande des preuves pour rpondre 
de simples aperus de Lasource que, si je suis rest  Paris, ce n'a
t en contravention  aucun de vos dcrets. J'ai prouv qu'il est
absurde de dire que le sjour prolong de Delacroix dans la Belgique
tait concert avec ma prsence ici, puisque l'un et l'autre nous
avons suivi les ordres de la totalit de la commission; que, si la
commission est coupable, il faut s'adresser  elle et la juger sur des
pices aprs l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation
individuelle  faire contre moi. J'ai prouv qu'il tait lche et
absurde de dire que moi, Danton, j'ai reu cent mille cus pour
travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource,
m'accuse d'avoir opr  coups de sabre la runion? Ce n'est pas moi
qui ai dirig les dpenses qu'a entranes l'excution du dcret du 13
dcembre. Ces dpenses ont t ncessites pour djouer les prtres
fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas  moi
qu'il faut en demander compte, c'est  Lebrun.

CAMBON.--Ces cent mille cus sont tout simplement les dpenses
indispensablement ncessaires pour l'excution du dcret du 15
dcembre.

DANTON.--Je prouverai subsquemment que je suis un rvolutionnaire
immuable, que je rsisterai  toutes les atteintes, et je vous prie,
citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en
accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entire
se lever en masse pour combattre les ennemis extrieurs, et en mme
temps pour adhrer aux mesures que vous avez dcrtes sur mes
propositions.

A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidit de croire que,
moi, je me sois coalis avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez
s'lve-t-il? Contre le tribunal rvolutionnaire: c'est moi qui ai
provoqu l'tablissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la
Convention. Quand on a propos, dans le mme objet, la convocation des
assembles primaires, ne m'y suis-je pas oppos? Si j'avais t
d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances
sur la Belgique? Aurais-je djou son projet de rtablissement des
trois tats? Les citoyens de Mons, de Lige, de Bruxelles, diront si
je n'ai pas t redoutable aux aristocrates, autant excr par eux
qu'ils mritent de l'tre: ils vous diront qui servait les projets de
Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers
publics, ou de ceux qui exagraient les troubles de Paris, et
publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.

Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir
dfendu Paris.

A qui Dumouriez dclare-t-il la guerre? aux socits populaires. Qui
de nous a dit que sans les socits populaires, sans le peuple en
masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures
concident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicit ne
serait-elle pas plutt de la part de ceux qui ont calomni  l'avance
les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._)
Qui a press l'envoi des commissaires? Qui a acclr le recrutement,
le compltement des armes. C'est moi! moi, je le dclare  toute la
France, qui ai le plus puissamment agi sur ce compltement. Ai-je,
moi, comme Dumouriez, calomni les soldats de la libert qui courent
en foule pour recueillir les dbris de nos armes? N'ai-je pas dit que
j'avais vu ces hommes intrpides porter aux armes le civisme qu'ils
avaient puis dans l'intrieur? N'ai-je pas dit que cette portion de
l'arme, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre trangre, ne
montrait plus la mme vigueur, reprendrait, comme le gant de la
fable, en posant le pied sur la terre de la libert, toute l'nergie
rpublicaine? Est-ce l le langage de celui qui aurait voulu tout
dsorganiser? N'ai-je pas montr la conduite d'un citoyen qui voulait
vous tenir en mesure contre toute l'Europe?

Qu'on cesse donc de reproduire des fantmes et des chimres qui ne
rsisteront pas  la lumire et aux explications.

Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activit,
qu'elle examine la conduite de chaque dput depuis l'ouverture de la
Convention. Je demande qu'elle ait caractre surtout pour examiner la
conduite de ceux qui, postrieurement au dcret pour l'indivisibilit
de la Rpublique, ont manoeuvr pour la dtruire; de ceux qui, aprs
la rejection de leur systme pour l'appel au peuple, nous ont
calomnis; et si, ce que je crois, il y a ici une majorit vraiment
rpublicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la
conduite de ceux qui ont empoisonn l'opinion publique dans tous les
dpartements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont t
assez audacieux pour notifier  une administration qu'elle devait
arrter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu
constituer des citoyens, des administrateurs, juges des dputs que
vous avez envoys dans les dpartements pour y rchauffer l'esprit
public et y acclrer le recrutement. On verra quels sont ceux qui,
aprs avoir t assez audacieux pour transiger avec la royaut, aprs
avoir dsespr, comme ils en sont convenus, de l'nergie populaire,
ont voulu sauver les dbris de la royaut! car on ne peut trop le
rpter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la mme eu
intention de donner de grandes esprances au royalisme.
(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemble._) Tout
s'claircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel
on cherche  insinuer qu'on n'a voulu dtruire un trne que pour en
tablir un autre. Quiconque auprs des rois est convaincu d'avoir
voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.

UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'lvent dans une partie
de l'Assemble._)

DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous tes bien sclrat
de me dire que je ressemble  Cromwell. Je vous cite devant la nation.
(_Un grand nombre de voix s'lvent simultanment pour demander que
l'interrupteur soit censur; d'autres, pour qu'il soit envoy 
l'Abbaye._)

Oui, je demande que le vil sclrat qui a eu l'impudeur de dire que je
suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit  l'Abbaye. (_On
applaudit._) Et si, en ddaignant d'insister sur la justice que j'ai
le droit de rclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que,
quand j'ai pos en principe que quiconque a frapp un roi  la tte,
devient l'objet de l'excration de tous les rois, j'ai tabli une
vrit qui ne pourrait tre conteste. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!)

Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait t l'ami
des rois?

UNE VOIX.--Il a t roi lui-mme!

DANTON.--Il a t craint, parce qu'il a t le plus fort. Ici ceux qui
ont frapp le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront
d'autant plus craints que la libert s'est engraisse du sang du
tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell
n'a t souffert par les rois que parce qu'il a travaill avec eux. Eh
bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la
partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui
vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemble presque unanime_: Non,
non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a
dict mon arrt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire
en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires,
ralliez-vous (_S'adressant  la mme partie de l'Assemble_), vous qui
avez prononc l'arrt du tyran contre les lches (_indignant du geste
les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'pargner (_Une
partie de l'Assemble applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple  se
runir en armes contre l'ennemi du dehors, et  craser celui du
dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilit de votre
caractre, tous les sclrats, tous les modrs (_L'orateur,
s'adressant toujours  la partie gauche, et indiquant quelquefois du
geste les membres du ct oppos_), tous ceux qui vous ont calomnis
dans les dpartements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs
applaudissements d'une grande partie de l'Assemble et ds tribunes._)
Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre
situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en
tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation
o je me trouve en ce moment, la ncessit o vous tes d'tre fermes,
et de dclarer la guerre  tous vos ennemis, quels qu'ils soient.
(_Mmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce
n'est pas vous, puisque vous aimez les socits populaires et le
peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements
recommencent._--Non, non!_s'crie-t-on avec force dans la grande
majorit de l'Assemble._) C'est  vous  en ter l'ide  ceux qui
ont machin pour conserver l'ancien tyran. Je marche  la Rpublique;
marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos dtracteurs
atteindra le but.

Aprs avoir dmontr que, loin d'avoir t jamais d'accord avec
Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la runion 
coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrter,
qu'il tait impossible  Delacroix et  moi, qui ne sommes pas la
commission, de l'arracher  son arme; aprs avoir rpondu  tout;
aprs avoir rempli cette tche de manire  satisfaire tout homme
sens et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous
venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous
ont calomnis, qui ont machin contre l'indivisibilit de la
Rpublique, mais de ceux encore qui ont cherch  sauver le tyran
(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemble et des
tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la
libert, et l'on verra si je redoute les accusateurs.

Je me suis retranch dans la citadelle de la raison; j'en sortirai
avec le canon de la vrit, et je pulvriserai les sclrats qui ont
voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements d'une trs grande partie de l'Assemble et des
citoyens. Plusieurs membres de l'extrmit gauche se prcipitent vers
lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._)




XX

SUR LE COMIT DE SALUT PUBLIC

(3 avril 1793)


Dans la sance permanente de la Convention, commence le mercredi 3
avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comit de dfense gnrale,
la cration d'un nouveau comit d'excution compos de neuf membres
chargs de remplir les fonctions qui taient attribues au Conseil
excutif, et de prendre toutes les mesures de dfense gnrale que
pouvaient ncessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le
principe, en fit renvoyer le projet de dcret au lendemain. Dans sa
sance du vendredi 5 avril, la Convention lut les neuf membres de ce
premier Comit de Salut public: Barre, Delmas, Brard, Cambon, Jean
Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98).

       * * * * *

Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre.

Quelle qu'ait t la divergence des opinions, il n'en est pas moins
vrai que la majorit de la Convention veut la Rpublique. Nous voulons
repousser et anantir la conjuration des rois; nous sentons que telle
est la nature des circonstances, telle est la grandeur du pril qui
nous menace, qu'il nous faut un dveloppement extraordinaire de forces
et de mesures de salut public; nous cherchons  tablir une agence
funeste pour les rois; nous sentons que, pour crer des armes,
trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la
main de la Convention, et qu'elle puisse anantir  volont; mais je
pense que ce plan doit tre mdit, approfondi. Je crois qu'une
Rpublique, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en
a pas moins le pouvoir et mme le devoir de crer une autorit
terrible. Telle est la violence de la tempte qui agite le vaisseau de
l'tat, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls
principes de l'art. cartons toute ide d'usurpation. Eh! qui donc
pourrait tre usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remport
quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des
Franais. Dj le dpartement o il est n demande sa tte.
Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut
de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura
port le nom de patriote, quelles qu'ai en t les nuances. Je demande
le renvoi du projet de dcret, et l'ajournement  demain.




XXI

SUR LE PRIX DU PAIN

(5 avril 1793)


Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention dcida, dans
sa sance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant
privilgi, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les
armes rvolutionnaires. Danton demanda la cration d'une garde
nationale paye par la nation, comme suite logique du prcdent
dcret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix
du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n 99), sont
adoptes au milieu des applaudissements de toute l'Assemble."

       * * * * *

Le dcret que vous venez de rendre annoncera  la nation et 
l'univers entier quel est le grand moyen d'terniser la Rpublique;
c'est d'appeler le peuple  sa dfense. Vous allez avoir une arme de
sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous
irez combattre les ennemis de l'extrieur, les aristocrates de
l'intrieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande
qu'il soit cr une garde du peuple qui sera salarie par la nation.
Nous serons bien dfendus, quand nous le serons par les sans-culottes.
J'ai une autre proposition  faire; il faut que dans toute la France
le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du
pauvre: ce qui excdera sera pay par le riche (_On applaudit_). Par
ce seul dcret, vous assurerez au peuple et son existence et sa
dignit; vous l'attacherez  la rvolution; vous acquerrez son estime
et son amour. Il dira: nos reprsentants nous ont donn du pain; ils
ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous
mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles
soient renvoyes au Comit pour vous en prsenter la rdaction.





XXII

SUR LE DROIT DE PTITION DU PEUPLE

(10 avril 1793)


Ce discours de Danton fut la rponse  une motion de Ption tendant 
traduire en tribunal rvolutionnaire le prsident et les secrtaires
de la Section de la Halle-aux-Bls. Cette section avait demand, par
une ptition rpandue dans Paris, le dcret d'accusation contre
Roland.

       * * * * *

C'est une vrit incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger
du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en
avez vous-mmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des
bouillonnements qui le conduisent  un dlire patriotique, lorsque
cette tribune semble continuellement tre une arne de gladiateurs?
N'ai-je pas t moi-mme, tout  l'heure, assig  cette tribune? Ne
m'a-t-on pas dit que je voulais tre dictateur?.... Je vais examiner
froidement le projet de dcret prsent par Ption; je n'y mettrai
aucune passion, moi; je conserverai mon immobilit, quels que soient
les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel
sera le dnouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux
la Rpublique, je prouverai que je marche constamment  ce but. La
proposition de Ption est insignifiante. On sait que dans plusieurs
dpartements on a demand tour  tour la tte des membres qui
sigeaient dans l'un ou l'autre des cts de la salle. N'a-t-on pas
aussi demand la mienne? Tous les jours il arrive des ptitions plus
ou moins exagres; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle 
Ption lui-mme. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les
orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa
monarchie pour arriver  la Rpublique, il dpasse son but par la
force de projection qu'il s'est donne. Que doit faire la
reprsentation nationale. Profiter de ces excs mmes. Dans la
premire Assemble constituante, Marat n'tait ni moins terrible aux
aristocrates, ni moins odieux aux modrs. Eh bien! Marat y trouva des
dfenseurs; il disait aussi que la majorit tait mauvaise, et elle
l'tait. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de mme de cette
assemble. Mais que devez-vous rpondre au peuple quand il vous dit
des vrits svres? Vous devez lui rpondre en sauvant la Rpublique.
Et depuis quand vous doit-on des loges? Etes-vous  la fin de votre
mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un tat vraiment
libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir.
Encore une fois, tout ce qui a rapport  la calomnie ne peut tre la
base d'une dlibration dans la Convention. Il existe des lois, des
tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y
poursuivent. Oui, je le dclare, vous seriez indignes de votre
mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands
objets: vaincre les ennemis, rtablir l'ordre dans l'intrieur, et
faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut;
elle sera d'autant plus belle qu'elle sera ne au milieu des orages de
la libert; ainsi un peuple de l'antiquit construisait ses murs, en
tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'pe pour repousser les
ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les
mettre en dlibration sur des calomnies, tandis que nous devons
concentrer leur nergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que
l'on ne vienne donc plus nous apporter des dnonciations exagres,
comme si l'on craignait la mort. Voil l'exemple que vous donnez! Vous
voulez svir contre le peuple, et vous tes plus virulents que lui! Je
demande la question pralable et le rapport du Comit de Salut public.




XXIII


SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI


(13 avril 1793)


Robespierre demanda, dans la sance du 13 avril, de dcrter la peine
de mort contre quiconque proposerait, de quelque manire que ce soit,
de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en
prsentant une autre rdaction que la Convention adopta dans la mme
sance, malgr l'opposition de Barbaroux.

       * * * * *

Il faut bien saisir le vritable objet de la motion qui vient d'tre
faite, et ne pas lui donner une tendue que n'a pas voulu lui
attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi pose: "La peine
de mort est dcrte contre quiconque proposerait  la Rpublique de
transiger avec des ennemis qui, pour prliminaire, ne reconnatraient
pas la souverainet du peuple." II est temps, citoyens, que la
Convention nationale fasse connatre  l'Europe que la France sait
allier  la politique les vertus rpublicaines. Vous avez rendu, dans
un moment d'enthousiasme, un dcret dont le motif tait beau sans
doute, puisque vous vous tes obligs  donner protection aux peuples
qui voudraient rsister  l'oppression de leurs tyrans. Ce dcret
semblerait vous engager  secourir quelques patriotes qui voudraient
faire une rvolution en Chine. Il faut, avant tout, songer  la
conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur
franaise. Que la Rpublique s'affermisse, et la France, par ses
lumires et son nergie, fera attraction sur tous les peuples.

Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgr les revers que
nous avons prouvs. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de
faire un nouveau scrutin puratoire de l'arme. L'ennemi va tre forc
de reconnatre que la nation veut absolument la libert, puisqu'un
gnral victorieux qui avait promis  nos ennemis de leur livrer et
son arme tout entire et une partie de la nation ne leur a port que
son _misrable individu_. Citoyens, c'est le gnie de la libert qui a
lanc le char de la rvolution. Le peuple tout entier le tire, et il
s'arrtera aux termes de la raison. Dcrtons que nous ne nous
mlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais dcrtons aussi
que la Rpublique vivra, et condamnons  mort celui qui proposerait
une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de
notre libert.




XXIV

SUR LA TOLRANCE DES CULTES

(19 avril 1793)


A propos de la discussion sur l'article IX de la Dclaration des
droits de l'homme [Note: Cet article tait ainsi conu: "Tout homme
est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n 111.)], lu
par Barre, dans la sance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole
aprs quelques mots de Vergniaud.

       * * * * *

Rien ne doit plus nous faire prjuger le salut de la patrie que la
disposition actuelle. Nous avons paru diviss entre nous, mais au
moment o nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes
d'accord.

Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'ternelles vrits.
L'Assemble constituante, embarrasse par un roi, par les prjugs qui
enchanaient encore la nation, par l'intolrance qui s'tait tablie,
n'a pu heurter de front les principes reus, et a fait encore beaucoup
pour la libert en consacrant celui de la tolrance. Aujourd'hui le
terrain de la libert est dblay, nous devons au peuple franais de
donner  son gouvernement des bases ternelles et pures! Oui! nous
leur dirons: Franais, vous avez la libert d'adorer la divinit qui
vous parat digne de vos hommages; la libert de culte que vos lois
peuvent avoir pour objet ne peut tre que la libert de la runion des
individus assembls pour rendre,  leur manire, hommage  la
divinit. Une telle libert ne peut tre atteinte que par des lois
rglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas
insrer dans une dclaration des droits une loi rglementaire. Le
droit de la libert du culte, droit sacr, sera protg par vos lois,
qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les
garantir. La raison humaine ne peut rtrograder; nous sommes trop
avancs pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la libert de son
culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette libert grav sur
la table de vos lois.

Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
agitent la Rpublique, c'est que la politique de nos ennemis l'a
toujours employe; mais regardez que partout le peuple, dgag des
impulsions de la malveillance, reconnat que quiconque veut
s'interposer entre lui et la divinit est un imposteur. Partout on a
demand la dportation des prtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
de mal prsumer de la raison nationale; gardez-vous d'insrer un
article qui contiendrait cette prsomption injuste; en passant 
l'ordre du jour, adoptez une espce de question pralable sur les
prtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la
postrit.

GENSONN.--Les principes dvelopps pour retirer l'article me
paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver
dans la Dclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre
particulier de la Constitution, destin  poser les bases
fondamentales de la libert civile.

_(On demande  aller aux voix.)_

DURAND-MAILLANE.--coutons tout le monde.

DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il ft entendu.




XXV

SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVES

(27 avril 1793)


Cambon ayant, dans la sance du 27 avril, donn connaissance de
l'heureux rsultat des mesures prises par les commissaires du
dpartement de l'Hrault, la Convention dcrta la mention honorable
au procs-verbal pour le mmoire lu par Cambon, et l'envoi aux
dpartements. Danton monta aussitt  la tribune pour demander
l'application  Paris et  la France entire de ces mmes mesures. Il
conclut en demandant une nouvelle leve de 20.000 hommes  envoyer en
Vende. "La proposition de Danton est dcrte  l'unanimit."
(_Moniteur_, n 119.)

       * * * * *

Vous venez de dcrter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour
le salut public le dpartement de l'Hrault. Ce dcret autorise la
Rpublique entire  adopter les mmes mesures; car votre dcret
ratifie celles qu'on vient de vous faire connatre. Si partout les
mmes mesures sont adoptes, la Rpublique est sauve; on ne traitera
plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la libert,
ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux
agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand
le temple de la libert sera assis, le peuple saura bien le dcorer.
Prisse plutt le sol de la France que de retourner sous un dur
esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares aprs
avoir fond la libert; nous l'embellirons. Les despotes nous
porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'tat est battu par la
tempte, ce qui est  chacun est  tous.

On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses
calomniateurs ne le prtendent, et le peuple en masse a plus de gnie
que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne
compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste
fort. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette ide
pourrait faire natre des soupons sur les mesures adoptes par le
dpartement de l'Hrault; sans doute, on empoisonnera ses intentions
et ses arrts; il a, dit-on, impos les riches; mais, citoyens,
imposer les riches, c'est les servir; c'est un vritable avantage pour
eux qu'un sacrifice considrable; plus le sacrifice sera grand sur
l'usufruit, plus le fonds de la proprit est garanti contre
l'envahissement des ennemis. C'est un appel  tout homme qui a les
moyens de sauver la Rpublique. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le
dpartement de l'Hrault, Paris et toute la France veulent le faire.

Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
richesses considrables; eh bien, par ce dcret, cette ponge va tre
presse. Et, par une singularit satisfaisante, il va se trouver que
le peuple fera la rvolution aux dpens de ses ennemis intrieurs. Ces
ennemis eux-mmes apprendront le prix de la libert; ils dsireront la
possder lorsqu'ils reconnatront qu'elle aura conserv leurs
jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son
contingent, il nous donnera les moyens d'touffer les troubles de la
Vende; car,  quelque prix que ce soit, il faut que nous touffions
ces troubles.  cela seul tient votre tranquillit extrieure. Dj
les dpartements du Nord ont appris aux despotes coaliss que votre
territoire ne pouvait tre entam; et bientt peut-tre vous
apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en
s'unissant contre vous, ils n'ont pas oubli leur vieille haine et
leurs prtentions respectives, et peut-tre, si le conseil excutif
et eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait
entirement dissoute.

Il faut donc diriger Paris sur la Vende; il faut que les hommes
requis dans cette ville pour former le camp de rserve se portent sur
la Vende. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme
les Autrichiens, commenceront  se retrancher eux-mmes, comme
eux-mmes  cette heure sont en quelque sorte assigs. Si le foyer
des discordes civiles est teint, on nous demandera la paix, et nous
la ferons honorablement.

Je demande que la Convention nationale dcrte que sur les forces
additionnelles au recrutement vot par les dpartements, 20.000 hommes
seront ports par le ministre de la guerre sur les dpartements de la
Vende, de la Mayenne et de la Loire.




XXVI

AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PTITION

(1er mai 1793)


Une dputation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, rclamer 
la barre de la Convention le _maximum_, un impt sur les riches et le
dpart des troupes de Paris aux frontires. Ayant expos ces mesures,
les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous
dclarons... que nous sommes en tat d'insurrection; dix mille hommes
sont  la porte de la salle...." (_Moniteur_, n 123). Boyer-Fonfrde
ayant, aprs un assez vif dbat, demand l'arrestation des
ptitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il tait dj
intervenu, prcdemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme,
adopta la proposition de Danton.

       * * * * *

Sans doute, la Convention nationale peut prouver un mouvement
d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la libert;
je suis loin de dsapprouver ce sentiment; je sais que la Convention
peut rpondre qu'elle a frapp le tyran, qu'elle a djou les projets
d'un ambitieux, qu'elle a cr un tribunal rvolutionnaire pour juger
les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'nergie franaise
contre les rvolts; voil ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas
par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une
ptition bonne en elle-mme. Je sais qu'on distingue la ptition du
dernier paragraphe, mais on aurait d considrer ce qu'tait la
plnitude du droit de ptition. Lorsqu'on rpte souvent ici que nous
sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime
de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptes, la nation a le
droit de s'insurger....

PLUSIEURS VOIX.--Les ptitionnaires ne sont pas la nation.

DANTON.--On conviendra sans doute que la volont gnrale ne peut se
composer en masse que de volonts individuelles. Si vous m'accordez
cela, je dis que tout Franais a le droit de dire que, si telle mesure
n'est pas adopte, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est
pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens garent le
peuple, ce n'est pas que j'approuve la ptition qui vous a t
prsente; mais j'examine le droit de ptition en lui-mme, et je dis
que cet asile devrait tre sacr, que personne ne devrait se permettre
d'insulter un ptitionnaire, et qu'un simple individu devrait tre
respect par les reprsentants du peuple comme le peuple tout entier.
_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette consquence de ce que
je viens de dire, que vous assuriez l'impunit  quiconque semblerait
tre un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait ncessaire 
l'intrt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime
d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digres, vous
devez vous respecter vous-mmes. Si la Convention sentait sa force,
elle dirait avec dignit et non avec passion,  ceux qui viennent lui
demander des comptes et lui dclarer qu'ils sont dans un tat
d'insurrection: "Voil ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui
croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice
est l pour vous frapper si vous tes coupables." Voil comme vous
devez leur rpondre. Les habitants du faubourg Saint-Antoine vous ont
dit qu'ils vous feraient un rempart de leur corps; aprs cette
dclaration, comment n'avez-vous pas rpondu aux ptitionnaires:
"Citoyens, vous avez t dans l'erreur", ou bien: "Si vous tes
coupables, la loi est l pour vous punir." Je demande l'ordre du jour,
et j'observe que, quand il sera notoire que la Convention a pass 
l'ordre du jour motiv sur l'explication qui lui a t donne, il n'y
aura pas de pusillanimit dans sa conduite; croyez qu'un pareil dcret
produira plus d'effet sur l'me des citoyens qu'un dcret de rigueur.
Je demande qu'en accordant les honneurs de la sance aux
ptitionnaires, l'Assemble passe  l'ordre du jour sur le tout.




XXVII

SUR L'ENVOI DE NOUVELLES TROUPES EN VENDE

(8 mai 1793)


Au moment o la guerre de Vende redoublait de violence, l'envoi de
nouvelles troupes fut dcid. A propos de leur dpart, Danton revint 
l'ide d'appliquer de nouveaux impts sur les riches demeurs  Paris.
L'inspiration de ce discours du 8 mai fut la mme que celle qui dicta
la harangue fougueuse du 27 avril; le conventionnel y suit strictement
la mme ligne de politique intrieure.

       * * * * *

C'est une vrit puise dans l'histoire et dans le coeur humain,
qu'une grande nation en rvolution, ou mme en guerre civile, n'en est
pas moins redoutable  ses ennemis. Ainsi donc, loin de nous effrayer
de notre situation, nous n'y devons voir que le dveloppement de
l'nergie nationale, que nous pouvons tourner encore au profit de la
libert. La France entire va s'branler. Douze mille hommes de troupe
de ligne, tirs de vos armes o ils seront aussitt remplacs par des
recrues, vont s'acheminer vers la Vende. Avec cette force va se
joindre la force parisienne. Eh bien, combinons avec ces moyens de
puissance les moyens politiques. C'est de faire connatre  ceux que
des tratres ont gars, que la nation ne veut pas verser leur sang,
mais qu'elle veut les clairer et les rendre  la patrie.

Les despotes ne sont pas toujours malhabiles dans leurs moyens. Dans
la Belgique, l'empereur traite les peuples avec la plus grande
douceur, et semble mme flatter ceux qui s'taient dclars contre lui
avec le plus d'nergie; pourquoi n'agirions-nous pas de mme pour
rendre des hommes  la libert? Il faut donc crer une commission
ayant pouvoir de faire grce  ceux des rebelles qui se soumettraient
volontairement avant l'action de la force arme.

Cette mesure prise, il faut faire marcher la force de Paris. Deux
choses se sont un moment opposes  son recrutement: les intrigues des
aristocrates et les inquitudes des patriotes eux-mmes. Ceux-ci n'ont
pas considr que Paris a une arrire-garde bien formidable; elle est
compose de 150.000 citoyens que leurs occupations quotidiennes ont
loigns jusqu'ici des affaires publiques, mais que vous devez engager
 se porter dans les sections, sauf  les indemniser de la perte de
temps qu'ils essuieront. Ce sont ces citoyens qui, dans un grand jour,
se dbordant sur nos ennemis, les feront disparatre de la terre de la
libert.

Que le riche paye, puisqu'il n'est pas digne, le plus souvent, de
combattre pour la libert; qu'il paye largement et que l'homme du
peuple marche dans la Vende.

Il y a telle section o se trouvent des groupes de capitalistes, il
n'est pas juste que ces citoyens profitent seuls de ce qui sortira de
ces ponges. Il faut que la Convention nationale nomme deux
commissaires par sections pour s'informer de l'tat du recrutement.
Dans les sections o le contingent est complet, ils annonceront que
l'on rpartira galement les contributions des riches. Dans les
sections qui, dans trois jours, n'auront point fourni leur contingent,
ils assembleront les citoyens et les feront tirer au sort.

Ce mode, je le sais, a des inconvnients, mais il en a moins encore
que tous les autres. Il est un dcret que vous avez rendu en principe
et dont je demande l'excution pratique. Vous avez ordonn la
formation d'une garde solde dans toutes les grandes villes. Cette
institution soulagera les citoyens que n'a pas favoriss la fortune.

Je demande qu'elle soit promptement organise, et j'annonce  la
Convention nationale qu'aprs avoir opr le recrutement de Paris, si
elle veut revenir  l'unit d'action, si elle veut mettre 
contribution les malheurs mme de la patrie, elle verra que les
machinations de nos ennemis pour soulever la France n'auront servi
qu' son triomphe. La force nationale va se dvelopper; si vous savez
diriger son nergie, la patrie sera sauve, et vous verrez les rois
coaliss vous proposer une paix honorable.




XXVIII

SUR UNE NOUVELLE LOI POUR PROTGER LA REPRSENTATION NATIONALE

(24 mai 1793)


[Note: Vermorel qui donne, p. 51, 58, quelques fragments de ce
discours lui attribue la date du 23 mai 1793. La rdition du Moniteur
(p. 467) donne en effet cette date: vendredi, 23 mai. Mais c'est l
une erreur certaine, car ce vendredi tait le 24 mai. La manchette de
ce numro (n 146) porte d'ailleurs: Dimanche 26 mai 1793.]

La chute de la Gironde tait proche. Sentant le terrain lui manquer
sous les pieds, elle fit proposer un dcret dont l'article 1er tait
ainsi rdig: "La Convention nationale met sous la sauvegarde spciale
des bons citoyens la fortune publique, la reprsentation nationale et
la ville de Paris." (_Moniteur_, n 145.) Ce dcret manait de la
Commission des Douze et avait t soutenu par Vige, Vergniaud et
Boyer-Fonfrde. Sans le combattre entirement, Danton s'opposa
cependant  son adoption immdiate. Le dcret fut adopt dans la mme
sance. C'tait un des suprmes triomphes de la Gironde.

       * * * * *

L'objet de cet article n'a rien de mauvais en soi. Sans doute la
reprsentation nationale a besoin d'tre sous la sauvegarde de la
nation. Mais comment se fait-il que vous soyez assez domins par les
circonstances pour dcrter aujourd'hui ce qui se trouve dans toutes
vos lois? Sans doute, l'aristocratie menace de renverser la libert,
mais quand les prils sont communs  tous, il est indigne de nous de
faire des lois pour nous seuls, lorsque nous trouvons notre sret
dans celles qui protgent tous les citoyens. Je dis donc que dcrter
ce qu'on vous propose, c'est dcrter la peur.

---Eh bien! j'ai peur, moi!....

DANTON.--Je ne m'oppose pas  ce que l'on prenne des mesures pour
rassurer chaque individu qui craint pour sa sret; je ne m'oppose pas
 ce que vous donniez une garde de crainte au citoyen qui tremble ici.
Mais la Convention nationale peut-elle annoncer  la Rpublique
qu'elle se laisse dominer par la peur. Remarquez bien jusqu' quel
point cette crainte est ridicule. Le comit vous annonce qu'il y a des
dispositions portant qu'on a voulu attenter  la reprsentation
nationale. On sait bien qu'il existe  Paris une multitude
d'aristocrates, d'agents soudoys par les puissances; mais les lois
ont pourvu  tout; on dit qu'elles ne s'excutent pas; mais une preuve
qu'elles s'excutent, c'est que la Convention nationale est intacte,
et que, si un de ses membres a pri, il tait du nombre de ceux qui ne
tremblent pas. Remarquez bien que l'esprit public des citoyens de
Paris qu'on a tant calomnis....

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Cela est faux! la preuve en est dans le
projet qu'on Propose!

DANTON.--Je ne dis pas que ce soit calomnier Paris que de proposer le
projet de dcret qui vous est prsent; mais on a calomni Paris, en
demandant une force dpartementale; car, dans une ville comme Paris,
o la population prsente une masse si imposante, la force des bons
citoyens est assez grande pour terrasser les ennemis de la libert. Je
dis que, si, dans la runion dont on a parl, il s'est trouv des
hommes assez pervers pour proposer de porter atteinte  la
reprsentation nationale, cette proposition a t vivement repousse,
et que si ces hommes sont saisis et peuvent tre livrs  la justice,
ils ne trouveront point ici de dfenseurs. On a cherch aussi 
inculper le maire de Paris, et  le rendre, pour ainsi dire, complice
de ces hommes vendus ou tratres; mais l'on n'a pas dit que, si le
maire de Paris n'tait pas venu vous instruire de ce qui s'tait
pass, c'est qu'il tait venu en rendre compte au Comit du Salut
public, qui devait vous en instruire. Ainsi donc, quand il est
dmontr que les propositions qui ont t faites ont t rejetes avec
horreur; quand Paris est prt  s'armer contre tous les tratres qu'il
renferme pour protger la Convention nationale, il est absurde de
crer une loi nouvelle; pour protger la reprsentation nationale, il
ne s'agit que de diriger l'action des lois existantes contre le vrai
coupable. Encore une fois, je ne combats pas le fond du projet, mais
je dis qu'il se trouve dans les lois prexistantes. Ne faisons donc
rien par peur; ne faisons rien pour nous-mmes; ne nous attachons
qu'aux considrations nationales; ne nous laissons point diriger par
les passions. Prenez garde qu'aprs avoir cr une commission pour
rechercher les complots qui se trament dans Paris, on ne vous demande
s'il ne conviendrait pas d'en crer aussi une pour rechercher les
crimes de ceux qui ont cherch  garer l'esprit des dpartements. Je
ne demande qu'une chose, c'est que les membres qui proposent ce projet
se dpouillent de toutes leurs haines. Il faut que les criminels
soient bien connus, et il est de votre sagesse d'attendre un rapport
prliminaire sur le tout.




XXIX

POUR LE PEUPLE DE PARIS

(26 mai 1793)


L'attitude du prsident Isnard donna lieu, dans la sance de la
Convention du 26 mai,  de violents incidents. Rpondant  une
dputation de la Commune, il pronona les mots, devenus fameux depuis:
"Si, par ces insurrections toujours renaissantes, il arrivait qu'on
portt atteinte  la reprsentation nationale, je vous le dclare au
nom de la France entire, Paris serait ananti! Bientt on chercherait
sur les rives de la Seine si Paris a exist." Danton, se levant, cria:
"Prsident, je demande la parole sur votre rponse!" Appuy par la
gauche, il allait la prendre quand Cambon monta  la tribune pour
donner lecture d'une lettre du gnral Lamorlire. A cette lecture
succda une dputation de la section des Gardes-Franaises, venant
prsenter son contingent. Cette fois la rponse du prsident fut
patriotique et modre. Aprs les honneurs de la sance, dcerns 
des ptitionnaires de la section de l'Unit, Danton monta  la tribune
pour protester du civisme du peuple de Paris et contre les parole
d'Isnard.

       * * * * *

Si le prsident et prsent l'olivier de la paix  la Commune avec
autant d'art qu'il a prsent le signal du combat aux guerriers qui
viennent de dfiler ici, j'aurais applaudi  sa rponse; mais je dois
examiner quel peut tre l'effet politique de son discours. Assez et
trop longtemps on a calomni Paris en masse. (_On applaudit dans la
partie gauche et dans les tribunes. Il s'lve de violents murmures
dans la partie droite_.)

PLUSIEURS VOIX.--Non, ce n'est pas Paris qu'on accuse, mais les
sclrats qui s'y trouvent.

DANTON.--Voulez-vous constater que je me suis tromp?

ON GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui!

DANTON.--Ce n'est pas pour disculper Paris que je me suis prsent 
cette tribune, il n'en a pas besoin. Mais c'est pour la Rpublique
entire. Il importe de dtruire auprs des dpartements les
impressions dfavorables que pourrait faire la rponse du prsident.
Quelle est cette imprcation du prsident contre Paris? Il est assez
trange qu'on vienne prsenter la dvastation que feraient de Paris
tous les dpartements, si cette ville se rendait coupable.... (Oui,
_s'crient un grand nombre de voix_, ils le feraient.--_On murmure
dans l'extrme gauche_.) Je me connais aussi, moi, en figures
oratoires. (_Murmures dans la partie droite_.) Il entre dans la
rponse du prsident un sentiment d'amertume. Pourquoi supposer qu'un
jour on cherchera vainement sur les rives de la Seine si Paris a
exist? Loin d'un prsident de pareils sentiments, il ne lui
appartient que de prsenter des ides consolantes. Il est bon que la
Rpublique sache que Paris ne dviera jamais des principes; qu'aprs
avoir dtruit le trne d'un tyran couvert de crimes, il ne le relvera
pas pour y asseoir un nouveau despote. Que l'on sache aussi que les
reprsentants du peuple marchent entre deux cueils; ceux qui servent
un parti lui apportent leurs vices comme leurs vertus. Si dans le
parti qui sert le peuple il se trouve des coupables, le peuple saura
les punir; mais faites attention  cette grande vrit, c'est que,
s'il fallait choisir entre deux excs, il vaudrait mieux se jeter du
ct de la libert que rebrousser vers l'esclavage. En reprenant ce
qu'il y a de blmable, il n'y a plus partout que des rpublicains.

Depuis quelque temps les patriotes sont opprims dans les sections. Je
connais l'insolence des ennemis du peuple; ils ne jouiront pas
longtemps de leur avantage; bientt les aristocrates, fidles aux
sentiments de fureur qui les animent, vexeraient tout ce qui a port
le caractre de la libert; mais le peuple dtromp les fera rentrer
dans le nant. Qu'avons-nous  faire, nous, lgislateurs, qui sommes
au centre des vnements? Rprimons tous les audacieux; mais
tournons-nous d'abord vers l'aristocrate, car il ne changera pas.

Vous, hommes ardents, qui servez le peuple, qui tes attachs  sa
cause, ne vous effrayez pas de voir arriver une sorte de modrantisme
perfide; unissez la prudence  l'nergie qui vous caractrise, tous
les ennemis du peuple seront crass.

Parmi les bons citoyens, il y en a de trop imptueux, mais pourquoi
leur faire un crime d'une nergie qu'ils emploient  servir le peuple?
S'il n'y avait pas eu des hommes ardents, si le peuple lui-mme
n'avait pas t violent, il n'y aurait pas eu de rvolution.

Je reviens  mon premier objet: je ne veux exasprer personne parce
que j'ai le sentiment de ma force en dfendant la raison. Sans faire
mon apologie, je dfie de me prouver un crime. Je demande que l'on
renvoie devant le tribunal rvolutionnaire ceux qui auront conspir
contre la Convention; et moi, je demande  y tre renvoy le premier,
si je suis trouv coupable. On a rpt souvent que je n'avais pas
rendu mes comptes. J'ai eu 400.000 livres  ma disposition pour des
dpenses secrtes; j'ai rendu compte de l'emploi que j'en ai fait; que
ceux qui m'ont fait des reproches les parcourent avant de me
calomnier. Une somme de 100.000 livres avait t remise entre mes
mains pour faire marcher la Rvolution. Cette somme devait tre
employe d'aprs l'avis du Conseil excutif; il connat l'emploi que
j'en ai fait; il a, lui, rendu ses comptes.

PLUSIEURS VOIX.--Ce n'est pas la question!

DANTON.--Je reviens  ce que souhaite la Convention; il faut runir
les Dpartements; il faut bien se garder de les aigrir contre Paris!
Quoi! cette cit immense, qui se renouvelle tous les jours, porterait
atteinte  la reprsentation nationale! Paris, qui a bris le premier
le sceptre de fer, violerait l'Arche sainte qui lui est confie! Non;
Paris aime la Rvolution; Paris, par les sacrifices qu'il a faits  la
libert, mrite les embrassements de tous les Franais. Ces sentiments
sont les vtres, eh bien! manifestez-les; faites imprimer la rponse
de votre prsident, en dclarant que Paris n'a jamais cess de bien
mriter de la Rpublique, puisque la municipalit.... (_Il s'lve de
violents murmures dans une grande partie de la salle_). Puisque la
majorit de Paris a bien mrit.... (_On applaudit dans toutes les
parties de la salle_), et cette majorit, c'est la presque totalit de
Paris. (_Mmes applaudissements_). Par cette dclaration, la nation
saura apprcier la proposition qui a t faite de transporter le sige
de la Convention dans une autre ville. Tous les dpartements auront de
Paris l'opinion qu'ils doivent en avoir, et qu'ils en ont rellement.
Paris, je le rpte, sera toujours digne d'tre le dpositaire de la
reprsentation gnrale. Mon esprit sent que, partout o vous irez,
vous y trouverez des passions, parce que vous y porterez les vtres.
Paris sera bien connu; le petit nombre de conspirateurs qu'il renferme
sera puni. Le peuple franais, quelles que soient vos opinions, se
sauvera lui-mme, s'il le faut, puisque tous les jours il remporte des
victoires sur les ennemis, malgr nos dissensions. Le masque arrach 
ceux qui jouent le patriotisme et qui servent de rempart aux
aristocrates, la France se lvera et terrassera ses ennemis.




XXX

CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE

(27 mai 1793)


L'arrestation d'Hbert, ordonne par la Commission des Douze, cra une
vive effervescence  la Commune. Dans la sance du lundi 27 mai, une
dputation de la section de la cit vint demander la traduction des
Douze devant le Tribunal Rvolutionnaire. Isnard, qui prsidait,
rpondit: "Citoyens, la Convention nationale pardonne  l'garement de
votre jeunesse...." Un indescriptible tumulte s'ensuivit.
Robespierre, Bourdon (de l'Oise), Henri Larivire, tentrent en vain
d'obtenir la parole. Le prsident s'tant couvert au milieu du
tumulte, Danton s'cria sur une observation de Delacroix
(d'Eure-et-Loir): "Je vous le dclare, tant d'impudence commence 
nous perdre; nous vous rsisterons! "Et toute l'extrme gauche cria
avec lui: "Nous vous rsisterons!" La droite demanda l'insertion de la
phrase de Danton au procs-verbal. "Oui, dit Danton, je la demande
moi-mme." Et il monta  la tribune:

       * * * * *

Je dclare  la Convention et  tout le peuple franais que si l'on
persiste  retenir dans les fers des citoyens qui ne sont que prsums
coupables, dont tout le crime est un excs de patriotisme; si l'on
refuse constamment la parole  ceux qui veulent les dfendre; je
dclare, dis-je, que, s'il y a ici cent bons citoyens, nous
rsisterons.

Je dclare en mon propre nom, et je signerai cette dclaration, que le
refus de la parole  Robespierre est une lche tyrannie. Je dclare 
la France entire que vous avez mis souvent en libert des gens plus
que suspects sur de simples rclamations, et que vous retenez dans les
fers des citoyens d'un civisme reconnu, qu'on les tient en charte
prive, sans vouloir faire aucun rapport....

PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--C'est faux, le rapporteur de la
Commission des Douze a demand la parole.

DANTON.--Tout membre de l'Assemble a le droit de parler sur et contre
la Commission des Douze. C'est un pralable d'autant plus ncessaire,
que cette Commission des Douze tourne les armes qu'on a mises dans ses
mains contre les meilleurs citoyens; cette commission est d'autant
plus funeste qu'elle arrache  leurs fonctions des magistrats du
peuple.

PLUSIEURS VOIX.--Et les commissaires envoys dans les dpartements!

DANTON.--Vos commissaires, vous les entendrez.... Si vous vous
obstinez  refuser la parole  un reprsentant du peuple qui veut
parler en faveur d'un patriote jet dans les fers, je dclare que je
proteste contre votre tyrannie, contre votre despotisme. Le peuple
franais jugera.

       * * * * *

Dans cette mme sance Danton reprit la parole aprs la dclaration du
ministre de l'Intrieur, protestant une fois encore de sa soif de
paix, de son dsir de concorde.

       * * * * *

Je demande que le ministre me rponde; je me flatte que de cette
grande lutte sortira la vrit, comme des clats de la foudre sort la
srnit de l'air; il faut que la nation sache quels sont ceux qui
veulent la tranquillit. Je ne connaissais pas le ministre de
l'Intrieur; je n'avais jamais eu de relation avec lui. Je le somme de
dclarer, et cette dclaration m'importe dans les circonstances o
nous nous trouvons, dans un moment o un dput (c'est Brissot) a fait
contre moi une sanglante diatribe; dans le moment o le produit d'une
charge que j'avais est travestie en une fortune immense.... (_Il
s'lve de violents murmures dans la partie droite_.) Il est bon que
l'on sache quelle est ma vie.

PLUSIEURS VOIX DANS LA PARTIE DROITE.--Ne nous parlez pas de vous, de
votre guerre avec Brissot.

DANTON.--C'est par ce que le Comit de Salut public a t accus de
favoriser les mouvements de Paris qu'il faut que je m'explique....

PLUSIEURS MEMBRES.--On ne dit pas cela.

DANTON.--Voil ces amis de l'ordre qui ne veulent pas entendre la
vrit, que l'on juge par l quels sont ceux qui veulent l'anarchie.
J'interpelle le ministre de l'Intrieur de dire si je n'ai pas t
plusieurs fois chez lui pour l'engager  calmer les troubles,  unir
les dpartements,  faire cesser les prventions qu'on leur avait
inspires contre Paris; j'interpelle le ministre de dire, si depuis la
rvolution, je ne l'ai pas invit  apaiser toutes les haines, si je
ne lui ai pas dit: "je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutt
que tel autre; mais que vous prchiez l'union." Il est des hommes qui
ne peuvent pas se dpouiller d'un ressentiment. Pour moi, la nature
m'a fait imptueux, mais exempt de haine. Je l'interpelle de dire s'il
n'a pas reconnu que les prtendus amis de l'ordre taient la cause de
toutes les divisions, s'il n'a pas reconnu que les citoyens les plus
exagrs sont les plus amis de l'ordre et de la paix. Que le ministre
rponde.




XXXI

AUTRE DISCOURS CONTRE LA COMMISSION DES DOUZE

(31 mai 1793)


Tandis que grondait le canon de l'insurrection de la journe fatale
pour la Gironde, Danton, intervenant dans la discussion sur l'meute
dnonce par Vergniaud, reprit son rquisitoire contre la Commission
des Douze et demanda sa suppression. Il interrompit le prsident
Mallarm, lui disant: "Faites donc justice, avant tout, de la
Commission!" Aprs un court dbat sur la question de priorit, il
monta  la tribune.

       * * * * *

J'ai demand la parole pour motiver la priorit en faveur de la motion
de Thuriot. [Note: "C'est l'anantissement de la Commission que je
sollicite," avait dit Thuriot (_Moniteur_, p. 152).] Il ne sera pas
difficile de faire voir que cette motion est d'un ordre suprieur 
celle mme demander le commandant  la barre. Il faut que Paris ait
justice de la Commission; elle n'existe pas comme la Convention. Vous
avez cr une Commission impolitique....

PLUSIEURS VOIX.--Nous ne savons pas cela....

DANTON.--Vous ne le savez pas? il faut donc vous le rappeler.

Oui, votre Commission a mrit l'indignation populaire. Rappelez-vous
mon discours  ce sujet, ce discours trop modr. Elle a jet dans les
fers des magistrats du peuple, par cela seul qu'ils avaient combattu,
dans des feuilles, cet esprit de modrantisme que la France veut tuer
pour sauver la Rpublique. Je ne prtends pas inculper ni disculper la
Commission, il faudra la juger sur un rapport et sur leur dfense.

Pourquoi avez-vous ordonn l'largissement de ces fonctionnaires
publics? Vous y avez t engags sur le rapport d'un homme que vous ne
respectez pas, d'un homme que la nature a cr doux, sans passions, le
ministre de l'Intrieur. Il s'est expliqu clairement, textuellement,
avec dveloppement, sur le compte d'un des magistrats du peuple. En
ordonnant de le relcher, vous avez t convaincus que la Commission
avait mal agi sous le rapport politique. C'est sous ce rapport que
j'en demande, non pas la cassation, car il faut un rapport, mais la
suppression.

Vous l'avez cre, non pour elle, mais pour vous. Si elle est
coupable, vous en ferez un exemple terrible qui effrayera tous ceux
qui ne respectent pas le peuple, mme dans son exagration
rvolutionnaire. Le canon a tonn, mais Paris n'a voulu donner qu'un
grand signal pour vous apporter ses reprsentations; si Paris, par une
convention trop solennelle, trop retentissante, n'a voulu qu'avertir
tous les citoyens de vous demander une justice clatante, Paris a
encore bien mrit de la patrie. Je dis donc que, si vous tes
lgislateurs politiques, loin de blmer cette explosion, vous la
tournerez au profit de la chose publique, d'abord en rformant vos
erreurs, en cassant votre Commission. Ce n'est qu' ceux qui ont reu
quelques talents politiques que je m'adresse, et non  ces hommes
stupides qui ne savent faire parler que leurs passions. Je leur dis:
"Considrez la grandeur de votre but, c'est de sauver le peuple de ses
ennemis, des aristocrates, de le sauver de sa propre colre." Sous le
rapport politique, la Commission a t assez dpourvue de sens pour
prendre de nouveaux arrts et de les notifier au maire de Paris, qui
a en la prudence de rpondre qu'il consulterait la Convention. Je
demande la suppression de la Commission, et le jugement de la conduite
particulire de ses membres. Vous les croyez irrprochables; moi je
crois qu'ils ont servi leurs ressentiments. Il faut que ce chaos
s'claircisse; mais il faut donner justice au peuple.

QUELQUES VOIX.--Quel peuple?

DANTON.--Quel peuple, dites-vous? ce peuple est immense, ce peuple est
la sentinelle avance de la Rpublique. Tous les dpartements hassent
fortement la tyrannie. Tous les dpartements excrent ce lche
modrantisme qui ramne la tyrannie. Tous les dpartements en un jour
de gloire pour Paris avoueront ce grand mouvement qui exterminera tous
les ennemis de la libert. Tous les dpartements applaudiront  votre
sagesse, quand vous aurez fait disparatre une Commission impolitique.
Je serai le premier  rendre une justice clatante  ces hommes
courageux qui ont fait retentir les airs.... (_Les tribunes
applaudissent_.)

Je vous engage, vous, reprsentants du peuple,  vous montrer
impassibles; faites tourner au profit de la patrie cette nergie que
de mauvais citoyens seuls pourraient prsenter comme funeste. Et si
quelques hommes, vraiment dangereux, n'importe  quel parti ils
appartiennent, voulaient prolonger un mouvement devenu inutile, quand
vous aurez fait justice, Paris lui-mme les fera rentrer dans le
nant; je demande froidement la suppression pure et simple de la
Commission sous le rapport politique seul, sans rien prjuger, ni
pour, ni contre; ensuite vous entendrez le commandant gnral, vous
prendrez connaissance de ce qui est relatif  ce grand mouvement, et
vous finirez par vous conduire en hommes qui ne s'effraient pas des
dangers.

PALLES.--Nous savons bien que ce n'est qu'un simulacre, les citoyens
courent sans savoir pourquoi.

DANTON.--Vous sentez que, s'il est vrai que ce ne soit qu'un
simulacre, quand il s'agit de la libert de quelques magistrats, le
peuple fera pour sa libert une insurrection entire. Je demande que,
pour mettre fin  tant de dbats fcheux, que, pour marcher  la
Constitution qui doit comprimer toutes les passions, vous mettiez aux
voix par l'appel nominal la rvocation de la Commission.




XXXII

SUR LA CHUTE DES GIRONDINS

(13 juin 1793_) [Note: Une autre erreur de Vermorel, p. 203, donne 
ce discours la date du 14 juin. Le n 167 du _Moniteur_, qui le
rapporte, spcifie qu'il fut prononc dans la sance du jeudi 13 juin,
dans la discussion sur les arrts des administrations de l'Eure et du
Calvados.]


Danton n'intervint dans la discussion des troubles du Calvados,  la
Convention, que pour rallier ses collgues au parti national. Aprs
avoir fait l'apologie de l'insurrection du 31 mai, il leur demanda de
s'expliquer "loyalement"  cet gard et de songer aux dangers de la
patrie.

       * * * * *

Nous touchons au moment de fonder vritablement la libert franaise,
en donnant  la France une Constitution rpublicaine. C'est au moment
d'une grande production que les corps politiques comme les corps
physiques paraissent toujours menacs d'une destruction prochaine.
Nous sommes entours d'orages, la foudre gronde. Eh bien, c'est du
milieu de ses clats que sortira l'ouvrage qui immortalisera la nation
franaise. Rappelez-vous, citoyens, ce qui s'est pass du temps de la
conspiration de Lafayette. Nous semblions tre dans la position dans
laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. Rappelez-vous ce qu'tait
alors Paris; les patriotes taient opprims, proscrits partout; nous
tions menacs des plus grands malheurs. C'est aujourd'hui la mme
position; il semble qu'il n'y ait de prils que pour ceux qui ont cr
la libert. Lafayette et sa faction furent bientt dmasqus:
aujourd'hui les nouveaux ennemis du peuple se sont trahis eux-mmes,
ils ont fui, ils ont chang de nom, de qualit, ils ont pris de faux
passeports. Ce Brissot, ce coryphe de la secte impie qui va tre
touffe, cet homme qui vantait son courage et son indigence en
m'accusant d'tre couvert d'or, n'est plus qu'un misrable qui ne peut
chapper au glaive des lois, et dont le peuple a dj fait justice en
l'arrtant comme un conspirateur. On dit que l'insurrection de Paris
cause des mouvements dans les dpartements; je le dclare  la face de
l'univers, ces vnements feront la gloire de cette superbe cit; je
le proclame  la face de la France, sans les canons du 31 mai, sans
l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la
loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai
appele, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que, s'il y avait
dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous
rsisterions  l'oppression, nous fonderions la libert sur des bases
inbranlables.

Rappelez-vous qu'on a dit que l'agitation qui rgne dans les
dpartements ne s'tait manifeste que depuis les vnements qui se
sont passs ici. Eh bien, il y a des pices qui constatent qu'avant le
31 mai les dpartements avaient envoy une circulaire pour faire une
fdration et se coaliser.

Que nous reste-t-il  faire? A nous identifier avec le peuple de
Paris, avec tous les bons citoyens,  faire le rcit de tout ce qui
s'est pass. On sait que moi, plus que tout autre, j'ai t menac des
baonnettes, qu'on les a appuyes sur ma poitrine; on sait que nous
avons couvert de nos corps ceux qui se croyaient en danger. Non, les
habitants de Paris n'en voulaient pas  la libert d'aucun
reprsentant du peuple; ils ont pris l'attitude qui leur convenait;
ils se sont mis en insurrection. Que les adresses envoyes des
dpartements pour calomnier Paris ne vous pouvantent pas; elles sont
l'ouvrage de quelques intrigants et non celui des citoyens des
dpartements: rappelez-vous qu'il en est venu de semblables contre
Paris en faveur du tyran. Paris est le centre o tout vient aboutir;
Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme
franais, et en brlera tous les ennemis. Je demande que vous vous
expliquiez loyalement sur l'insurrection qui a eu de si heureux
rsultats. Le peuple voit que ces hommes qu'on avait accuss de
vouloir se gorger du sang du peuple ont plus fait depuis huit jours
pour le bonheur du peuple que la Convention, tourmente par des
intrigants, n'en avait pu faire depuis son existence. Voil le
rsultat qu'il faut prsenter au peuple des dpartements: il est bon,
il applaudira  vos sages mesures. Les hommes criminels qui ont fui
ont rpandu des terreurs partout sur leur passage; ils ont tout
exagr, tout amplifi; mais le peuple dtromp ragira plus
fortement, et se vengera sur ceux qui l'ont tromp.

Quant  la question qui nous occupe, je crois qu'il faut prendre des
mesures gnrales pour tous les dpartements; il faut qu'il soit
accord vingt-quatre heures aux administrateurs qui auraient pu tre
gars, sans cependant donner une amnistie aux agitateurs. Il faut
que, dans les dpartements o les Communes patriotes luttent contre
des administrateurs aristocrates, ces administrateurs soient destitus
et remplacs par de vrais rpublicains. Je demande enfin que la
Convention dclare que, sans l'insurrection du 31 mai, il n'y aurait
plus de libert.

Citoyens, pas de faiblesse; faites cette dclaration solennelle au
peuple Franais; dites-lui qu'on veut encore le retour des nobles;
dites-lui que la horde sclrate vient de prouver qu'elle ne voulait
pas de constitution; dites-lui de prononcer entre la Montagne et cette
faction; dites aux citoyens franais: "Rentrez dans vos droits
imprescriptibles; serrez-vous autour de la Convention; prparez-vous 
accepter la constitution qu'elle va vous prsenter; cette
constitution qui, comme je l'ai dj dit, est une batterie qui fait un
feu  mitraille contre les ennemis de la libert, et qui les crasera
tous; prparez une force arme, mais que ce soit contre les ennemis de
la Vende. touffez la rbellion de cette partie de la France et vous
aurez la paix."

Le peuple, instruit sur cette dernire poque de la Rvolution, ne se
laissera plus surprendre. On n'entendra plus de calomnies contre une
ville qui a cr la libert, qui ne prira pas avec elle, mais qui
triomphera avec la libert, et passera avec elle  l'immortalit.




XXXIII

CONTRE LES ASSIGNATS ROYAUX

(31 juillet 1793)


Cambon, dans cette sance du 31 juillet, proposa  la Convention de
dmontiser les assignats royaux d'une valeur au-dessus de cent
livres, tout en gardant la valeur de ceux de cinquante livres. Sur
cette proposition, Bazire demanda la question pralable. Danton se
rangea  l'avis de Cambon, dont la Convention en cette mme sance
adopta le dcret.

       * * * * *

Je demande  parler contre l'ajournement.... Je combats la question
pralable demande par Bazire. Il y a plus de six mois que j'ai dit
ici qu'il y a trop de signes reprsentatifs en circulation; il faut
que ceux qui possdent immensment payent la dette nationale. Quels
sont ceux qui supportent la misre publique, qui versent leur sang
pour la libert, qui combattent l'aristocratie financire et
bourgeoise? ce sont ceux qui n'ont pas en leur pouvoir un assignat
royal de cent livres. Frappez, que vous importent les clameurs des
aristocrates; lorsque le bien sort en masse de la mesure que vous
prenez, vous obtenez la bndiction nationale. On a dit que cette loi
aurait un effet rtroactif, c'est ici une loi politique, et toutes les
lois politiques qui ont ras le despotisme n'ont-elles pas en un effet
rtroactif? Qui de vous peut les blmer?

On a dit que celui qui n'a qu'un assignat de cent livres sera grev,
parce qu'il sera oblig de vendre son assignat. Je rponds qu'il y
gagnera, car les denres baisseront; d'ailleurs, ce ne sont pas les
hommes de la Rvolution qui ont ces assignats. Soyez comme la nature,
elle voit la conservation de l'espce; ne regardez pas les individus.
Si le despotisme triomphait, il ferait disparatre tous les signes de
la libert. Eh bien, ne souillez pas les yeux des amis de la libert
de l'image du tyran dont la tte est tombe sous le glaive de la loi.
Les despotes de l'Europe diront: "Quelle est cette nation puissante
qui par un seul dcret amliore la fortune publique, soulage le
peuple, fait revivre le crdit national, et prpare de nouveaux moyens
de combattre les ennemis?" Cette mesure n'est pas nouvelle, Cambon l'a
longtemps mdite; il est de votre devoir de l'adopter; si vous ne
l'adoptez pas, la discussion qui vient d'avoir lieu produira des
inconvnients qui peuvent tre attachs  la loi, et n'en prsentera
aucun avantage. Je ne me connais pas grandement en finances, mais je
suis savant dans le bonheur de mon pays. Les riches frmissent de ce
dcret; mais je sais que ce qui est funeste  ces gens est avantageux
pour le peuple. Le renchrissement des denres vient de la trop grande
masse d'assignats en circulation; que l'ponge nationale puise cette
grande masse, l'quilibre se rtablira. Je demande que la proposition
de Cambon soit adopte.




XXXIV

DISCOURS POUR QUE LE COMIT DE SALUT PUBLIC SOIT RIG EN GOUVERNEMENT
PROVISOIRE

(1er aot 1793)


Ce discours est un des plus importants de la carrire politique de
Danton. C'est de lui que sortit la dictature jacobine et terroriste
qui souleva la France et lui assura la victoire. Danton, prsident
depuis le 25 juillet, descendit du fauteuil  la tribune pour le
prononcer aprs une motion violente de Couthon. Ce dernier, aprs
avoir dclar: "Le gouvernement anglais nous fait une guerre
d'assassins", demanda  la Convention d'infliger aux Franais plaant
des fonds  Londres une amende gale  celle de l'argent dpos, et
d'obliger les dposants, sous peine de la mme amende,  dclarer
leurs dpts dans le mois suivant la publication du dcret propos. Le
discours de Danton suivit aussitt cette motion.

       * * * * *

J'appuie d'autant plus ces propositions que le moment est arriv
d'tre politique. Sans doute un peuple rpublicain ne fait pas la
guerre  ses ennemis par la corruption, l'assassinat et le poison.
Mais le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail, c'est la
saine politique. Nous n'aurons de succs que lorsque la Convention, se
rappelant que l'tablissement du Comit de Salut public est une des
conqutes de la libert, donnera  cette institution l'nergie et le
dveloppement dont elle peut tre susceptible. Il a, en effet, rendu
assez de services pour qu'elle perfectionne ce genre de gouvernement.
N'en doutez pas, ce Cobourg qui s'avance sur votre territoire rend le
plus grand service  la Rpublique. Les mmes circonstances que
l'anne dernire se reproduisent aujourd'hui; les mmes dangers nous
menacent.... Mais le peuple n'est point us, puisqu'il a accept la
Constitution; j'en jure par l'enthousiasme sublime qu'elle vient de
produire. Il a, par cette acceptation, contract l'engagement de se
dborder tout entier contre les ennemis. Eh bien, soyons terribles,
faisons la guerre en lions. Pourquoi n'tablissons-nous pas un
gouvernement provisoire qui seconde, par de puissantes mesures,
l'nergie nationale? Je le dclare, je n'entrerai dans aucun comit
responsable. Je conserverai ma pense tout entire, et la facult de
stimuler sans cesse ceux qui gouvernent, mais je vous donne un
conseil, j'espre que vous en profiterez. Il nous faut les mmes
moyens qu'emploie Pitt,  l'exception de ceux du crime. Si vous
eussiez, il y a deux mois, clair les dpartements sur la situation
de Paris; si vous eussiez rpandu partout le tableau fidle de votre
conduite; si le ministre de l'Intrieur se ft montr grand et ferme,
et qu'il et fait pour la Rvolution ce que Roland a fait contre elle,
le fdralisme et l'intrigue n'auraient pas excit de mouvements dans
les dpartements. Mais rien ne se fait. Le gouvernement ne dispose
d'aucun moyen politique.

Il faut donc, en attendant que la Constitution soit en activit et
pour qu'elle puisse l'tre, que votre Comit de Salut public soit
rig en gouvernement provisoire; que les ministres ne soient que les
premiers agents de ce Comit de gouvernement.

Je sais qu'on objectera que les membres de la Convention ne doivent
pas tre responsables. J'ai dj dit que vous tes responsables de la
libert, et que si vous la sauvez, et alors seulement, vous obtiendrez
les bndictions du peuple. Il doit tre mis  la disposition de ce
Comit de gouvernement les fonds ncessaires pour les dpenses
politiques auxquelles nous obligent les perfidies de nos ennemis. La
raison peut tre servie  moindres frais que la perfidie; ce Comit
pourra enfin mettre  excution des mesures provisoires fortes, avant
leur publicit.

N'arrachons point en ce moment aux travaux de la campagne les bras
ncessaires  la rcolte. Prenons une premire mesure, c'est de faire
un inventaire rigoureux de tous les grains. Pitt n'a pas seulement
jou sur nos finances; il a accapar, il a export nos denres. Il
faudrait avant tout assurer tous les Franais que, si le ciel et la
terre nous ont si bien servis, nous n'aurons plus  craindre la
disette factice dans une anne d'abondance. Il faudra, aprs la
rcolte, que chaque commune fournisse un contingent d'hommes qui
s'enrleront d'autant plus volontiers que le terme de la campagne
approche. Chez un peuple qui veut tre libre, il faut que la nation
entire marche quand sa libert est menace. L'ennemi n'a encore vu
que l'avant-garde nationale. Qu'il sente enfin le poids des efforts
runis de cette superbe nation. Nous donnons au monde un exemple
qu'aucun peuple n'a donn encore. La nation franaise aura voulu
individuellement, et par crit, le gouvernement qu'elle a adopt; et
prisse un peuple qui ne saurait pas dfendre un gouvernement aussi
solennellement jur!

Remarquez que dans la Vende on fait la guerre avec plus d'nergie que
nous. On fait marcher de force les indiffrents. Nous qui stipulons
pour les gnrations futures; nous que l'univers contemple; nous qui,
mme en prissant tous, laisserions des noms illustres, comment se
fait-il que nous envisageons dans une froide inaction les dangers qui
nous menacent? Comment n'avons-nous pas dj entran sur les
frontires une masse immense de citoyens? Dj dans plusieurs
dpartements le peuple s'est indign de cette mollesse, et a demand
que le tocsin du rveil gnral ft sonn. Le peuple a plus d'nergie
que vous. La libert est toujours partie de sa base. Si vous vous
montrez dignes de lui, il vous suivra; et vos ennemis seront
extermins.

Je demande que la Convention rige en gouvernement provisoire son
Comit de Salut public; que les ministres ne soient que les premiers
commis de ce gouvernement provisoire; qu'il soit mis 50 millions  la
disposition de ce gouvernement, qui en rendra compte  la fin de sa
session, mais qui aura la facult de les employer tous en un jour,
s'il le juge utile.

Une immense prodigalit pour la cause de la libert est un placement 
usure. Soyons donc grands et politiques partout. Nous avons dans la
France une foule de tratres  dcouvrir et  djouer. Eh bien, un
gouvernement adroit aurait une foule d'agents: et remarquez que c'est
par ce moyen que vous avez dcouvert plusieurs correspondances
prcieuses. Ajoutez  la force des armes, au dveloppement de la force
nationale, tous les moyens additionnels que les bons esprits peuvent
vous suggrer. Il ne faut pas que l'orgueilleux ministre d'un despote
surpasse en gnie et en moyens ceux qui sont chargs de rgnrer le
monde.

Je demande, au nom de la postrit, car si vous ne tenez pas d'une
main ferme les rnes du gouvernement, vous affaiblissez plusieurs
gnrations par l'puisement de la population; enfin vous les
condamneriez  la servitude et  la misre; je demande, dis-je, que
vous adoptiez sans dlai ma proposition.

Aprs, vous prendrez une mesure pour inventorier toutes les moissons.
Vous ferez surveiller les transports, afin que rien ne puisse
s'couler par les ports ou par les frontires. Vous ferez faire aussi
l'inventaire des armes.  partir d'aujourd'hui vous mettrez  la
disposition du gouvernement 400 millions pour fondre des canons, faire
des fusils et des piques. Dans toutes les villes un peu considrables,
l'enclume ne doit tre frappe que pour la fabrication du fer que vous
devez tourner contre vos ennemis. Ds que la moisson sera finie, vous
prendrez dans chaque commune une force additionnelle, et vous verrez
que rien n'est dsespr. Au moins  prsent, vous tes purgs des
intrigants; vous n'tes plus gns dans votre marche; vous n'tes plus
tiraills par les factions; et nos ennemis ne peuvent plus se vanter,
comme Dumouriez, d'tres matres d'une partie de la Convention. Le
peuple a confiance en vous. Soyez grands et dignes de lui; car si
votre faiblesse vous empchait de le sauver, il se sauverait sans vous
et l'opprobre vous resterait.

       * * * * *

Aprs une courte intervention de Saint-Andr, de Cambon et de Barre,
Danton, rpondant  ce dernier offrant sa dmission de membre d'un
comit charg du maniement des fonds, dit:

       * * * * *

Ce n'est pas tre homme public que de craindre la calomnie. Lorsque
l'anne dernire, dans le conseil excutif, je pris seul sur ma
responsabilit les moyens ncessaires pour donner la grande impulsion,
pour faire marcher la nation sur les frontires; je me dis: qu'on me
calomnie, je le prvois, il ne m'importe; dt mon nom tre fltri, je
sauverai la libert. Aujourd'hui la question est de savoir s'il est
bon que le Comit de gouvernement ait des moyens de finances, des
agents, etc., etc. Je demande qu'il ait  sa disposition 50 millions,
avec cet amendement, que les fonds resteront  la trsorerie nationale
et n'en seront tirs que sur des arrts du Comit.

       * * * * *

Robespierre, Couthon, Lacroix et Thiriot prirent ensuite part  la
discussion, qui fut clture par cette dclaration de Danton:

       * * * * *

Je dclare que, puisqu'on a laiss  moi seul le poids de la
proposition que je n'ai faite qu'aprs avoir eu l'avis de plusieurs de
mes collgues, mme des membres du Comit de salut public, je dclare,
comme tant un de ceux qui ont toujours t les plus calomnis, que je
n'accepterai jamais de fonctions dans ce Comit; j'en jure par la
libert de ma patrie.




XXXV

SUR LES SUSPECTS

(12 aot 1793)


Les Assembles primaires envoyrent  la Convention nationale une
ptition que celle-ci accueillit dans sa sance du 12 aot.
L'arrestation des suspects y tait demande sur tout le territoire de
la Rpublique. Danton appuya la demande et proposa, en outre, de
confrer aux commissaires des assembles primaires le droit de mettre
en rquisition 400.000 hommes contre les ennemis du Nord.

       * * * * *

Les dputs des assembles primaires viennent d'exercer parmi nous
l'initiative de la terreur contre les ennemis de l'intrieur.
Rpondons  leurs voeux; non, pas d'amnistie  aucun tratre. L'homme
juste ne fait point de grce au mchant. Signalons la vengeance
populaire par le glaive de la loi sur les conspirateurs de
l'intrieur; mais sachons donc mettre  profit cette mmorable
journe. On vous a dit qu'il fallait se lever en masse; oui, sans
doute, mais il faut que ce soit avec ordre.

C'est une belle ide que celle que Barre vient de nous donner, quand
il vous a dit que les commissaires des assembles primaires devaient
tre des espces de reprsentants du peuple, chargs d'exciter
l'nergie des citoyens pour la dfense de la constitution. Si chacun
d'eux pousse  l'ennemi vingt hommes arms, et ils doivent tre  peu
prs huit mille commissaires, la patrie est sauve. Je demande qu'on
les investisse de la qualit ncessaire pour faire cet appel au
peuple; que, de concert avec les autorits constitues et les bons
citoyens, ils soient chargs de faire l'inventaire des grains, des
armes, la rquisition des hommes, et que le Comit de salut public
dirige ce sublime mouvement. C'est  coups de canon qu'il faut
signifier la constitution  nos ennemis. J'ai bien remarqu l'nergie
des hommes que les sections nationales nous ont envoys, j'ai la
conviction qu'ils vont tous jurer de donner, en retournant dans leurs
foyers, cette impulsion  leurs concitoyens.

Je demande donc qu'on mette en tat d'arrestation tous les hommes
vraiment suspects; mais que cette mesure s'excute avec plus
d'intelligence que jusqu' prsent, o, au lien de saisir les grands
sclrats, les vrais conspirateurs, on a arrt des hommes plus
qu'insignifiants. Ne demandez pas qu'on les mne  l'ennemi, ils
seraient dans nos armes plus dangereux qu'utiles. Enfermons-les, ils
seront nos otages. Je demande que la Convention nationale, qui doit
tre maintenant pntre de toute sa dignit, car elle vient d'tre
revtue de toute la force nationale, je demande qu'elle dcrte
qu'elle investit les commissaires des assembles primaires du droit de
dresser l'tat des armes, des subsistances, des munitions, et de
mettre en rquisition 400.000 hommes contre nos ennemis du Nord.




XXXVI

SUR L'INSTRUCTION GRATUITE ET OBLIGATOIRE

(13 aot 1793)


C'est dans ce discours qu'on a, fort heureusement, pris une des
pigraphes qui ornent la statue de Danton. C'est que jamais plus
nobles paroles et plus nobles penses ne furent exprimes dans la
grande tourmente rvolutionnaire. C'est  elles que la dmocratie
moderne doit l'instruction dont elle jouit.

       * * * * *

Citoyens, aprs la gloire de donner la libert  la France, aprs
celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de
prparer aux gnrations futures une ducation digne de la libert;
tel fut le but que Lepeletier se proposa. Il partit de ce principe que
tout ce qui est bon pour la socit doit tre adopt par ceux qui ont
pris part au contrat social. Or, s'il est bon d'clairer les hommes,
notre collgue, assassin par la tyrannie, mrita bien de l'humanit.
Mais que doit faire le lgislateur? Il doit concilier ce qui convient
aux principes et ce qui convient aux circonstances. On a dit contre le
plan que l'amour paternel s'oppose  son excution: sans doute il faut
respecter la nature mme dans ses carts. Mais, si nous ne dcrtons
pas l'ducation imprative, nous ne devons pas priver les enfants du
pauvre de l'ducation.

La plus grande objection est celle de la finance; mais j'ai dj dit
qu'il n'y a point de dpense relle l o est le bon emploi pour
l'intrt public, et j'ajoute ce principe, que l'enfant du peuple sera
lev aux dpens du superflu des hommes  fortunes scandaleuses. C'est
 vous, rpublicains clbres, que j'en appelle; mettez ici tout le
feu de votre imagination, mettez-y toute l'nergie de votre caractre,
c'est le peuple qu'il faut doter de l'ducation nationale. Quand vous
semez dans le vaste champ de la Rpublique, vous ne devez pas compter
le prix de cette semence. Aprs le pain, l'ducation est le premier
besoin du peuple. Je demande qu'on pose la question: sera-t-il form
aux dpens de la nation des tablissements o chaque citoyen aura la
facult d'envoyer ses enfants pour l'instruction publique?

Aprs une intervention de Charlier, Guyomard et Robespierre, Danton
continua:

C'est aux moines, cette espce misrable, c'est au sicle de Louis
XIV, o les hommes taient grands par leurs connaissances, que nous
devons le sicle de la philosophie, c'est--dire de la raison mise 
la porte du peuple; c'est aux jsuites, qui se sont perdus par leur
ambition politique, que nous devons ces lans sublimes qui font natre
l'admiration. La Rpublique tait dans les esprits vingt ans au moins
avant sa proclamation. Corneille faisait des ptres ddicatoires 
Montoron, mais Corneille avait fait le Cid, Cinna; Corneille avait
parl en Romain, et celui qui avait dit: "Pour tre plus qu'un roi, tu
te crois quelque chose", tait un vrai rpublicain.

Allons donc  l'instruction commune; tout se rtrcit dans l'ducation
domestique, tout s'agrandit dans l'ducation commune. On a fait une
objection en prsentant le tableau des affections paternelles; et moi
aussi, je suis pre, et plus que les aristocrates qui s'opposent 
l'ducation commune, car ils ne sont pas srs de leur paternit. Eh
bien, quand je considre ma personne relativement au bien gnral, je
me sens lev; mon fils ne m'appartient pas, il est  la Rpublique;
c'est  elle  lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.

On a dit qu'il rpugnerait aux coeurs des cultivateurs de faire le
sacrifice de leurs enfants. Eh bien, ne les contraignez pas,
laissez-leur-en la facult seulement. Qu'il y ait des classes o il
n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut. Il faut
que les institutions forment les moeurs. Si vous attendiez pour l'tat
une rgnration absolue, vous n'auriez jamais d'instruction. Il est
ncessaire que chaque homme puisse dvelopper les moyens moraux qu'il
a reus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes,
facultatives, et ne point vous arrter  toutes les considrations
secondaires. Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter
de l'instruction pour son fils. Je demande que, sauf les modifications
ncessaires, vous dcrtiez qu'il y aura des tablissements nationaux
o les enfants seront instruits, nourris et logs gratuitement, et des
classes o les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux
pourront les envoyer s'instruire.




XXXVII

SUR LES CRANCIERS DE LA LISTE CIVILE ET LES RQUISITIONS
DPARTEMENTALES

(14 aot 1793)


Mallarm, dans la sance du 14 aot, proposa  la Convention de payer
aux boulanger, boucher et autres employs de la liste civile ce qui
leur demeurait d. Il n'exceptait de cette mesure que les cranciers
ayant prt de l'argent "au ci-devant roi pour l'aider  touffer la
libert naissante". (_Moniteur_, n 227.) Danton s'opposa en ces
termes  la proposition de Mallarm:

       * * * * *

Il doit paratre tonnant  tout bon rpublicain que l'on propose de
payer les cranciers de la ci-devant liste civile, tandis que le
dcret qui accorde des indemnits aux femmes et enfants des citoyens
qui versent leur sang pour la patrie reste sans excution. Aucun homme
de bonne foi ne peut disconvenir que les cranciers de la liste civile
ne fussent les complices du tyran dans le projet qu'il avait form
d'craser le peuple franais. La distinction faite par Mallarm est
nulle pour des hommes clairvoyants. On sait qu'il y avait des
aristocrates qui prtaient des sommes d'argent au tyran, duquel ils
recevaient des reconnaissances portant qu'ils lui avaient fourni telle
quantit de telle ou telle marchandise. Je demande que la Convention
dcrte que la nation ne paiera aucun crancier du ci-devant roi. Je
demande aussi que la liste de ses cranciers soit imprime, afin que
le peuple les connaisse.

       * * * * * Les propositions de Danton furent adoptes. Barre
monta aussitt  la tribune et demanda, au nom du Comit de salut
public, d'tendre les devoirs des envoys des assembles primaires et
de les charger de faire un appel au peuple. Danton proposa de les
obliger, en outre,  de nouvelles rquisitions.

       * * * * *

En parlant  l'nergie nationale, en faisant appel au peuple, je crois
que vous avez pris une grande mesure, et le Comit de salut public a
fait un rapport digne de lui, en faisant le tableau des dangers que
court la patrie, et des ressources qu'elle a, en parlant des
sacrifices que devaient faire les riches, mais il ne nous a pas tout
dit. Si les tyrans mettaient notre libert en danger, nous les
surpasserions en audace, nous dvasterions le sol franais avant
qu'ils pussent le parcourir, et les riches, ces vils gostes,
seraient les premiers la proie de la fureur populaire. Vous qui
m'entendez, rptez ce langage  ces mmes riches de vos communes;
dites-leur: "Qu'esprez-vous, malheureux? Voyez ce que serait la
France si l'ennemi l'envahissait, prenez le systme le plus favorable.
Une rgence conduite par un imbcile, le gouvernement d'un mineur,
l'ambition des puissances trangres, le morcellement du territoire
dvoreraient vos biens; vous perdriez plus par l'esclavage que par
tous les sacrifices que vous pourriez faire pour soutenir la libert."

Il faut qu'au nom de la Convention nationale, qui a la foudre
populaire entre les mains, il faut que les envoys des assembles
primaires, l o l'enthousiasme ne produira pas ce qu'on a droit d'en
attendre, fassent des rquisitions  la premire classe. En runissant
la chaleur de l'apostolat de la libert  la rigueur de la loi, nous
obtiendrons pour rsultat une grande masse de forces. Je demande que
la Convention donne des pouvoirs plus positifs et plus tendus aux
commissaires des assembles primaires, et qu'ils puissent faire
marcher la premire classe en rquisition. Je demande qu'il soit nomm
des commissaires pris dans le sein de la Convention pour se concerter
avec les dlgus des assembles primaires, afin d'armer cette force
nationale, de pourvoir  sa subsistance, et de la diriger vers un mme
but. Les tyrans, en apprenant ce mouvement sublime, seront saisis
d'effroi, et la terreur que rpandra la marche de cette grande masse
nous en fera justice. Je demande que mes propositions soient mises aux
voix et adoptes.

       * * * * *

"Les propositions de Danton sont dcrtes au milieu des
applaudissements." (_Moniteur_, n 227.)




XXXVIII

SUR DE NOUVELLES MESURES RVOLUTIONNAIRES

(4 septembre 1793)


C'est, une nouvelle fois, le plus vif amour du peuple qui inspira ce
discours de Danton en rponse  la dnonciation de Bazire d'une
contre-rvolution sectionnaire. Grce  lui, une indemnit de deux
francs par jour fut accorde aux citoyens assistant aux assembles de
sections. Ce ne fut que par un dcret du 4 fructidor an II que cette
mesure fut abolie. Les propositions de Danton furent toutes trois
adoptes dans cette sance.

       * * * * *

Je pense comme plusieurs membres, notamment comme Billaud-Varennes,
qu'il faut savoir mettre  profit l'lan sublime de ce peuple qui se
presse autour de nous. Je sais que, quand le peuple prsente ses
besoins, qu'il offre de marcher contre ses ennemis, il ne faut prendre
d'autres mesures que celles qu'il prsente lui-mme, car c'est le
gnie national qui les a dictes. Je pense qu'il sera bon que le
comit fasse son rapport, qu'il calcule et qu'il propose les moyens
d'excution; mais je vois aussi qu'il n'y a aucun inconvnient 
dcrter  l'instant mme une arme rvolutionnaire. largissons, s'il
se peut, ces mesures.

Vous venez de proclamer  la face de la France qu'elle est encore en
vraie rvolution active; et bien, il faut la consommer, cette
rvolution. Ne vous effrayez point des mouvements que pourront tenter
les contre-rvolutionnaires de Paris. Sans doute ils voudraient
teindre le feu de la libert dans son foyer le plus ardent, mais la
masse immense des vrais patriotes, des sans-culottes, qui cent fois
ont terrass leurs ennemis, existe encore; elle est prte 
s'branler: sachez la diriger, et elle confondra encore et djouera
toutes les manoeuvres. Ce n'est pas assez d'une arme rvolutionnaire,
soyez rvolutionnaires vous-mmes. Songez que les hommes industrieux
qui vivent du prix de leurs sueurs ne peuvent aller dans les sections.
Dcrtez donc deux grandes assembles de sections par semaine, que
l'homme du peuple qui assistera  ces assembles politiques ait une
juste rtribution pour le temps qu'elles enlveront  son travail.

Il est bon encore que nous annoncions  tous nos ennemis que nous
voulons tre continuellement et compltement en mesure contre eux.
Vous avez dcrt 30 millions  la disposition du ministre de la
Guerre pour des fabrications d'armes; dcrtez que ces fabrications
extraordinaires ne cesseront que quand la nation aura donn  chaque
citoyen un fusil. Annonons la ferme rsolution d'avoir autant de
fusils et presque autant de canons que de sans-culottes. Que ce soit
la Rpublique qui mette le fusil dans la main du citoyen, du vrai
patriote; qu'elle lui dise: "La patrie te confie cette arme pour sa
dfense; tu la reprsenteras tous les mois et quand tu en seras requis
par l'autorit nationale." Qu'un fusil soit la chose la plus sacre
parmi nous; qu'on perde plutt la vie que son fusil. Je demande donc
que vous dcrtiez au moins cent millions pour faire des armes de
toute nature; car si nous avions eu des armes nous aurions tous
march. C'est le besoin d'armes qui nous enchane. Jamais la patrie en
danger ne manquera de citoyens.

Mais il reste  punir et l'ennemi intrieur que vous tenez, et celui
que vous avez  saisir. Il faut que le tribunal rvolutionnaire soit
divis en un assez grand nombre de sections pour que tous les jours un
aristocrate, un sclrat paie de sa tte ses forfaits.

1 Je demande donc qu'on mette aux voix d'abord la proposition de
Billaud.

2 Qu'on dcrte galement que les sections de Paris s'assembleront
extraordinairement les dimanches et les jeudis, et que tout citoyen
faisant partie de ces assembles, qui voudra, attendu ses besoins,
rclamer une indemnit, la recevra,  raison de 40 sols par assemble.

3 Qu'il soit dcrt par la Convention qu'elle met a la disposition
du ministre de la Guerre 100 millions pour des fabrications d'armes,
et notamment pour des fusils; que ces manufactures extraordinaires
reoivent tous les encouragements et les additions ncessaires, et
qu'elles ne cessent leurs travaux que quand la France aura donn 
chaque citoyen un fusil.

Je demande enfin qu'il soit fait un rapport sur le mode d'augmenter de
plus en plus l'action du tribunal rvolutionnaire. Que le peuple voie
tomber ses ennemis, qu'il voie que la Convention s'occupe de ses
besoins. Le peuple est grand, et il vous en donne en cet instant mme
une preuve remarquable: c'est que, quoi qu'il ait souffert de la
disette factice machine pour le mener  la contre-rvolution, il a
senti qu'il souffrait pour sa propre cause; et, sous le despotisme, il
aurait extermin tous les gouvernements.

Tel est le caractre du Franais clair par quatre annes de
rvolutions.

Hommage vous soit rendu, peuple sublime! A la grandeur vous joignez la
Persvrance; vous voulez la libert avec obstination; vous jenez
pour la libert, vous devez l'acqurir. Nous marcherons avec vous, vos
ennemis seront confondus, vous serez libres!




XXXIX

SUR LES SECOURS  ACCORDER AUX PRTRES SANS RESSOURCES

(22 novembre 1793)


Dans la sance de la Convention du 22 novembre fut discute la
question des secours  accorder aux prtres rfractaires. Danton, avec
une gnrosit gale  sa tolrance, proposa de secourir mme ceux qui
s'taient montrs rebelles  la loi, et ce en raison mme du vritable
esprit rvolutionnaire.

       * * * * *

Sachez, citoyens, que vos ennemis ont mis  profit pour vous perdre
jusqu' la philosophie qui vous dirige; ils ont cru qu'en accueillant
les prtres que la raison porte  abandonner leur tat, vous
perscuteriez ceux qui sont aveugls par le bandeau de l'erreur. Le
peuple est aussi juste qu'clair. L'Assemble ne veut salarier aucun
culte, mais elle excre la perscution et ne ferme point l'oreille aux
cris de l'humanit. Citoyens, accordez des secours  tous les prtres;
mais que ceux qui sont encore dans l'ge de prendre un tat ne
puissent prtendre aux secours de la nation aprs s'tre procur les
moyens de subsister. Si Pitt a pens que l'abolition du fanatisme
serait un obstacle  votre rentre en Belgique par la perscution que
vous ferez prouver aux prtres, qu'il soit dtromp, et qu'il
apprenne  respecter une nation gnreuse qu'il n'a cess de
calomnier. Citoyens, il faut concilier la politique avec la saine
raison: apprenez que si vous tez aux prtres les moyens de subsister,
vous les rduisez  l'alternative, ou de mourir de faim, ou de se
runir avec les rebelles de la Vende. Soyez persuads que tout
prtre, observant le cours de la raison, se htera d'allger le
fardeau de la Rpublique en devenant utile  lui-mme, et que ceux qui
voudront encore secouer les torches de la discorde seront arrts par
le peuple qui crase tous ses ennemis sous le char de la Rvolution.
Je demande l'conomie du sang des hommes; je demande que la Convention
soit juste envers ceux qui ne sont pas signals comme les ennemis du
peuple. Citoyens, n'y et-il qu'un seul prtre qui, priv de son tat,
se trouve sans ressources, vous lui devez de quoi vivre; soyez justes,
politiques, grands comme le peuple: au milieu de sa fureur vengeresse,
il ne s'carte jamais de la justice; il la veut. Proclamez-la en son
nom, et vous recevrez ses applaudissements.




XL

CONTRE LES MASCARADES ANTIRELIGIEUSES ET SUR LA CONSPIRATION DE
L'TRANGER

(26 novembre 1793)


Plusieurs des sances de la Convention avaient vu dfiler  la barre
des dputations venant offrir les dpouilles des glises, et des
ecclsiastiques venant dposer leurs lettres de prtrise. Danton
s'leva avec force contre ces _mascarades antireligieuses_, et,
rappelant les diffrents besoins et dsirs du peuple, demanda plus
d'activit dans les mesures rvolutionnaires et la lecture du rapport
sur la conspiration de l'tranger ourdie par le baron Jean de Batz.

       * * * * *

Il y a un dcret qui porte que les prtres qui abdiqueront iront
porter leur renonciation au comit. Je demande l'excution de ce
dcret, car je ne doute pas qu'ils ne viennent successivement abjurer
l'imposture. Il ne faut pas tant s'extasier sur la dmarche d'hommes
qui ne font que suivre le torrent. Nous ne voulons nous engouer pour
personne. Si nous n'avons pas honor le prtre de l'erreur et du
fanatisme, nous ne voulons pas non plus honorer le prtre de
l'incrdulit: nous voulons servir le peuple. Je demande qu'il n'y ait
plus de mascarades antireligieuses dans le sein de la Convention. Que
les individus qui voudront dposer sur l'autel de la patrie les
dpouilles de l'glise ne s'en fassent plus un jeu ni un trophe.
Notre mission n'est pas de recevoir sans cesse des dputations qui
rptent toujours les mmes mots. Il est un terme  tout, mme aux
flicitations. Je demande qu'on pose la barrire.

Il faut que les comits prparent un rapport sur ce qu'on appelle une
conspiration de l'tranger. Il faut nous prparer  donner du ton et
de l'nergie au gouvernement. Le peuple veut, et il a raison, que la
terreur soit  l'ordre du jour. Mais il veut que la terreur soit
reporte  son vrai but, c'est--dire contre les aristocrates, contre
les gostes, contre les conspirateurs, contre les tratres amis de
l'tranger. Le peuple ne veut pas que celui qui n'a pas reu de la
nature une grande force d'nergie, mais qui sert la patrie de tous ses
moyens, quelque faibles qu'ils soient, non, le peuple ne veut pas
qu'il tremble.

Un tyran, aprs avoir terrass la Ligue, disait  un des chefs qu'il
avait vaincus, en le faisant suer [Note: Et non "tuer" comme Vermorel,
p. 230, l'imprime.]: "Je ne veux pas d'autre vengeance de vous." Le
temps n'est pas venu o le peuple pourra se montrer clment. Le temps
de l'inflexibilit et des vengeances nationales n'est point pass; il
faut un nerf puissant, un nerf terrible au peuple. Ce nerf est le sien
propre, puisque, d'un souffle, il peut crer et dtruire ses
magistrats, ses reprsentants. Nous ne sommes, sous le rapport
politique, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses
applaudissements.

Le peuple veut, aprs avoir fond la Rpublique, que nous essayions
tous les moyens qui pourront donner plus de force et d'action au
gouvernement rpublicain.

Que chacun de vous mdite donc tous les jours ces grands objets. Il
faut que le Comit de salut public se dgage de beaucoup de dtails,
pour se livrer tout entier  ces importantes mditations. Donnons
enfin des rsultats au peuple. Depuis longtemps c'est le peuple qui
fait toutes les grandes choses. Certes, il est beau que ses
reprsentants s'humilient devant sa puissance souveraine. Mais il
serait plus beau qu'ils s'associassent  sa gloire, qu'ils prvinssent
et dirigeassent ses mouvements immortels. Je demande que le Comit de
salut public, runi  celui de sret gnrale, fasse un prompt
rapport sur la conspiration dnonce, et sur les moyens de donner une
action grande et forte au gouvernement provisoire.

       * * * * *

Fayau tant intervenu pour observer que, Danton ayant parl de
clmence, le moment tait peut-tre mal choisi pour montrer de
l'indulgence envers les ennemis de la patrie, Danton rpondit:

       * * * * *

Je demande  relever un fait. Il est faux que j'aie dit qu'il fallait
que le peuple se portt  l'indulgence; j'ai dit au contraire que le
temps de l'inflexibilit et des vengeances nationales n'tait point
pass. Je veux que la terreur soit  l'ordre du jour; je veux des
peines plus fortes, des chtiments plus effrayants contre les ennemis
de la libert, mais je veux qu'ils ne portent que sur eux seuls.

       * * * * *

Une nouvelle observation de Fayau reprocha  Danton d'avoir parl du
gouvernement rpublicain comme d'un essai. Danton conclut:

       * * * * *

Je ne conois pas qu'on puisse ainsi dnaturer mes ides. Il est
encore faux que j'aie parl d'un essai de gouvernement rpublicain. Et
moi aussi, je suis rpublicain, rpublicain imprissable. La
Constitution est dcrte et accepte. Je n'ai parl que du
gouvernement provisoire; j'ai voulu tourner l'attention de mes
collgues vers les lois de dtail ncessaires pour parvenir 
l'excution de cette Constitution rpublicaine.




XLI

SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE

(26 novembre 1793)


 plusieurs reprises Danton revint sur la question de l'instruction
publique. Dans cette mme sance de la Convention il demanda
l'institution de ftes publiques et nationales, notamment  l'tre
suprme, ide que Robespierre devait faire sienne quelques mois plus
tard.

       * * * * *

Dans ce moment o la superstition succombe pour faire place  la
raison, vous devez donner une centralit  l'instruction publique,
comme vous en avez donn une au gouvernement. Sans doute vous
dissminerez dans les dpartements des maisons o la jeunesse sera
instruite dans les grands principes de la raison et de la libert;
mais le peuple entier doit clbrer les grandes actions qui auront
honor notre rvolution. Il faut qu'il se runisse dans un vaste
temple, et je demande que les artistes les plus distingus concourent
pour l'lvation de cet difice, o,  un jour indiqu, seront
clbrs des jeux nationaux. Si la Grce eut ses jeux olympiques, la
France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des
ftes dans lesquelles il offrira l'encens  l'tre suprme, au matre
de la nature; car nous n'avons pas voulu anantir le rgne de la
superstition, pour tablir le rgne de l'athisme.

Citoyens, que le berceau de la libert soit encore le centre des ftes
nationales. Je demande que la Convention consacre le Champ-de-Mars aux
jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y lever un temple o les Franais
puissent se runir en grand nombre. Cette runion alimentera l'amour
sacr de la libert, et augmentera les ressorts de l'nergie
nationale; c'est par de tels tablissements que nous vaincrons
l'univers. Des enfants vous demandent d'organiser l'instruction
publique; c'est le pain de la raison, vous le leur devez; c'est la
raison, ce sont les lumires qui font la guerre aux vices. Notre
rvolution est fonde sur la justice, elle doit tre consolide par
les lumires. Donnons des armes  ceux qui peuvent les porter, de
l'instruction  la jeunesse, et des ftes nationales au peuple.




XLII

SUR LES ARRTS DES REPRSENTANTS EN MISSION EN MATIRE FINANCIRE

(1er dcembre 1793)


Dans la sance du 1er dcembre, la Convention dcrta sur certains
arrts rigoureux pris en matire financire, soit sur l'or, soit sur
les assignats, par des reprsentants en mission. Danton s'leva contre
l'arbitraire possible de pareilles manoeuvres.

       * * * * *

Cambon nous a fait une dclaration solennelle et qu'il faut rpter;
c'est que nous avons au trsor public de l'or, de quoi acqurir du
pain et des armes, autant que le commerce neutre pourra nous en
fournir. D'aprs cela, nous ne devons rien faire prcipitamment en
matire de finances. C'est toujours avec circonspection que nous
devons toucher  ce qui a sauv la Rpublique. Quelque intrt
qu'eussent tous nos ennemis  faire tomber l'assignat, il est rest,
parce que sa valeur a pour base le sol entier de la Rpublique. Nous
pourrons examiner  loisir, et mditer mrement la thorie du comit.
J'en ai raisonn avec Cambon. Je lui ai dvelopp des inconvnients
graves dont il est convenu avec moi. N'oublions jamais qu'en pareille
matire des rsultats faux compromettraient la libert.

Cambon nous a apport des faits. Des reprsentants du peuple ont rendu
des lois de mort pour l'argent. Nous ne saurions nous montrer assez
svres sur de pareilles mesures, et surtout  l'gard de nos
collgues. Maintenant que le fdralisme est bris, les mesures
rvolutionnaires doivent tre une consquence ncessaire de nos lois
positives. La Convention a senti l'utilit d'un supplment de mesures
rvolutionnaires; elle l'a dcrt: ds ce moment, tout homme qui se
fait ultra-rvolutionnaire donnera des rsultats aussi dangereux que
pourrait le faire le contre-rvolutionnaire dcid. Je dis donc que
nous devons manifester la plus vive indignation pour tout ce qui
excdera les bornes que je viens d'tablir.

Dclarons que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi  un
citoyen; dfendons contre toute atteinte ce principe: que la loi
n'mane que de la Convention, qui seule a reu du peuple la facult
lgislative; rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes
intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportes,
et que nul reprsentant du peuple ne prenne dsormais d'arrt qu'en
concordance avec nos dcrets rvolutionnaires, avec les principes de
la libert, et d'aprs les instructions qui lui seront transmises par
le Comit de salut public. Rappelons-nous que si c'est avec la pique
que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du gnie qu'on
peut lever et consolider l'difice de la socit. Le peuple nous
flicite chaque jour sur nos travaux; il nous a signifi de rester 
notre poste: c'est parce que nous avons fait notre devoir.
Rendons-nous de plus en plus dignes de la confiance dont il s'empresse
de nous investir; faisons seuls la loi et que nul ne nous la donne.
J'insiste sur le rappel et l'improbation des commissaires qui ont pris
l'arrt qui vous a t dnonc.

Enfin je demande que le Comit de salut public soit charg de notifier
 tous les reprsentants du peuple qui sont en commission, qu'ils ne
pourront prendre aucune mesure qu'en consquence de vos lois
rvolutionnaires et des instructions qui leur seront donnes.

       * * * * *

Fayau, ayant parl en faveur des mesures rvolutionnaires extrmes
ncessites dans certains dpartements, fit observer que le Comit de
salut public en pouvait juger, puisque les reprsentants en mission
lui communiquaient leurs arrts dans les vingt-quatre heures. Danton
rpondit, et, quoique admettant les motifs de Fayau, il en contesta
l'urgence tout en demandant une application rigoureuse des mesures
rvolutionnaires:

       * * * * *

Je suis d'accord sur l'action prolonge et ncessaire du mouvement et
de la force rvolutionnaires. Le Comit de salut public examinera
celles qui seront ncessaires et utiles; et s'il est utile d'ordonner
la remise de l'or et de l'argent, sous peine de mort, nous le
ratifierons, et le peuple le ratifiera avec nous; mais le principe que
j'ai pos n'en est pas moins constant: c'est au Comit de salut public
 diriger les mesures rvolutionnaires sans les resserrer; ainsi tout
commissaire peut arrter les individus, les imposer mme, telle est
mon intention. Non seulement je ne demande point le ralentissement des
mesures rvolutionnaires, mais je me propose d'en prsenter qui
frapperont et plus fort et plus juste; car, dans la Rpublique, il y a
un tas d'intrigants et de conspirateurs vritables qui ont chapp au
bras national, qui en a atteint de moins coupables qu'eux. Oui, nous
voulons marcher rvolutionnairement, dt le sol de la Rpublique
s'anantir; mais, aprs avoir donn tout  la vigueur, donnons
beaucoup  la sagesse; c'est de la constitution de ces deux lments
que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.

       * * * * *

Dans cette mme sance, un citoyen venu  la barre commena la lecture
d'une apologie rime de Jean-Paul Marat, que Danton interrompit avec
vhmence:

       * * * * *

Et moi aussi j'ai dfendu Marat contre ses ennemis, et moi aussi j'ai
apprci les vertus de ce rpublicain; mais, aprs avoir fait son
apothose patriotique, il est inutile d'entendre tous les jours son
loge funbre et des discours ampouls sur le mme sujet; il vous faut
des travaux et non pas des discours. Je demande que le ptitionnaire
dise clairement et sans emphase l'objet de sa ptition.




XLIII

DFENSE AUX JACOBINS

(3 dcembre 1793)


A la sance des Jacobins du 3 dcembre, un membre ayant demand que la
Convention ft invite  fournir des locaux aux socits populaires
n'en possdant point encore fut combattu par Danton. Coup (de l'Oise)
accusa Danton de modrantisme et lui fit le reproche de vouloir
paralyser la Rvolution. L'accus improvisa aussitt sa dfense:

       * * * * *

Coup a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai prtendu
proposer de rompre le nerf rvolutionnaire, puisque j'ai dit que la
Constitution devait dormir pendant que le peuple tait occup 
frapper ses ennemis. Les principes que j'ai noncs portent sur
l'indpendance des socits populaires de toute espce d'autorit.
C'est d'aprs ce motif que j'ai soutenu que les socits populaires ne
devaient avoir recours  personne pour solliciter des localits
(_sic_). J'ai entendu des rumeurs. Dj des dnonciations graves ont
t diriges contre moi; je demande enfin  me justifier aux yeux du
peuple, auquel il ne sera pas difficile de faire reconnatre mon
innocence et mon amour pour la libert. Je somme tous ceux, qui ont pu
concevoir contre moi des motifs de dfiance, de prciser leurs
accusations, car je veux y rpondre en public. J'ai prouv une forte
dfaveur en paraissant  la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui
caractrisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce mme
homme qui s'est trouv  vos cts dans les moments de crise? Ne
suis-je pas celui que vous avez souvent embrass comme votre ami, et
qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui  t accabl de
perscution? J'ai t un des plus intrpides dfenseurs de Marat.
J'voquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification. Vous
serez tonn, quand je vous ferai connatre ma conduite prive, de
voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vtres m'ont
prte se rduit  la petite portion de biens que j'ai toujours eue.
Je dfie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun
crime. Tous leurs efforts ne pourront m'branler. Je veux rester
debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa prsence. Je ne
dchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne dchirerez la
vtre, qui doivent immortaliser les fastes de la libert.

       * * * * *

Le _Moniteur_ ne donne pas la suite du discours de Danton, et la
rsume en ces mots: "L'orateur, aprs plusieurs morceaux violents
prononcs avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous
les traits, termine par demander qu'il soit nomm une commission de
douze membres chargs d'examiner les accusations diriges contre lui,
afin qu'il puisse y rpondre en prsence du peuple. Robespierre monta
ensuite  la tribune pour justifier Danton qui,  la fin de la sance,
reut l'accolade fraternelle, au milieu des applaudissements les plus
flatteurs".




XLIV

SUR LES MESURES A PRENDRE CONTRE LES SUSPECTS

(7 dcembre 1793)


Sur la proposition de Couthon, la Convention dcrta, le 7 dcembre,
que les comits rvolutionnaires prenant des mesures de sret contre
les suspects non compris dans la loi du 17 septembre 1793 motiveraient
ces mesures sur un registre particulier. Danton y ajouta une
proposition qui fut adopte.

       * * * * *

Il faut nous convaincre d'une vrit politique, c'est que, parmi les
personnes arrtes, il en est de trois classes, les unes qui mritent
la mort, un grand nombre dont la Rpublique doit s'assurer, et
quelques-unes sans doute qu'on peut relaxer sans danger pour elle.
Mais il vaudrait mieux, au lieu d'affaiblir le ressort rvolutionnaire,
lui donner plus de nerf et de vigueur. Avant que nous en venions  des
mesures combines, je demande un dcret rvolutionnaire que je crois
instant. J'ai eu, pendant ma convalescence, la preuve que des
aristocrates, des nobles extrmement riches, qui ont leurs fils chez
l'tranger, se trouvent seulement arrts comme suspects, et jouissent
d'une fortune qu'il est juste de faire servir  la dfense de la
libert qu'ils ont compromise. Je demande que vous dcrtiez que tout
individu qui a des fils migrs, et qui ne prouvera pas qu'il a t
ardent patriote, et qu'il a fait tout au monde pour empcher leur
migration, ne soit plus que pensionnaire de l'tat, et que tous ses
biens soient acquis  la Rpublique.




XLV

SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE

(12 dcembre 1793)


Ces observations de Danton, dans la sance du 12 dcembre, compltent
les prcdents discours sur l'instruction publique.

       * * * * *

Il est temps de rtablir ce grand principe qu'on semble mconnatre:
que les enfants appartiennent  la Rpublique avant d'appartenir 
leurs parents. Personne plus que moi ne respecte la nature. Mais
l'intrt social exige que l seulement doivent se runir les
affections. Qui me rpondra que les enfants, travaills par l'gosme
des pres, ne deviennent dangereux pour la Rpublique? Nous avons
assez fait pour les affections, nous devons dire aux parents: nous ne
vous arrachons pas vos enfants; mais vous ne pouvez les soustraire 
l'influence nationale.

Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la
raison Nationale? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet
isolement Perptuel? C'est dans les coles nationales que l'enfant
doit sucer le lait rpublicain. La Rpublique est une et indivisible.
L'instruction publique doit aussi se rapporter  ce centre d'unit. A
qui d'ailleurs accorderions-nous cette facult de s'isoler? C'est au
riche seul. Et que dira le pauvre, contre lequel peut-tre on lvera
des serpents? J'appuie donc l'amendement propos.





ANNE 1794




XLVI

SUR L'GALIT DES CITOYENS DEVANT LES MESURES RVOLUTIONNAIRES

(23 janvier 1794)


Les commissaires de la section Mucius Scvola avaient fait une
perquisition chez M. Duplessis, beau-pre de Camille Desmoulins. Ils
taient partis en emportant une partie de sa bibliothque. Camille
vint rclamer  la Convention contre cet acte d'arbitraire. Danton,
malgr son amiti, s'leva contre lui au nom de l'galit de tous les
citoyens, membres de la Convention ou non, devant les mesures de salut
public.

       * * * * *

Je m'oppose  l'espce de distinction, de privilge, qui semblerait
accord au beau-pre de Desmoulins. Je veux que la Convention ne
s'occupe que d'affaires gnrales. Si l'on veut un rapport pour ce
citoyen, il en faut aussi pour tous les autres. Je m'lve contre la
priorit de date qu'on cherche  lui donner  leur prjudice. Il
s'agit d'ailleurs de savoir si le Comit de sret gnrale n'est pas
tellement surcharg d'affaires qu'il trouve  peine le temps de
s'occuper de rclamations particulires.

Une rvolution ne peut se faire gomtriquement. Les bons citoyens qui
souffrent pour la libert doivent se consoler par ce grand et sublime
motif. Personne n'a plus que moi demand les comits rvolutionnaires;
c'est sur ma proposition qu'ils ont t tablis. Vous avez voulu crer
une espce de dictature patriotique des citoyens les plus dvous  la
libert, sur ceux qui se sont rendus suspects. Ils ont t levs dans
un moment o le fdralisme prdominait. Il a fallu, il faut encore
les maintenir dans toute leur force; mais prenons garde aux deux
cueils contre lesquels nous pourrions nous briser. Si nous faisions
trop pour la justice, nous donnerions peut-tre dans le modrantisme,
et prterions des armes  nos ennemis. Il faut que la justice soit
rendue de manire  ne point attnuer la svrit de nos mesures.

Lorsqu'une rvolution marche vers son terme quoiqu'elle ne soit pas
encore consolide, lorsque la Rpublique obtient des triomphes, que
ses ennemis sont battus, il se trouve une foule de patriotes tardifs
et de frache date; il s'lve des luttes de passions, des
prventions, des haines particulires, et souvent les vrais, les
constants patriotes sont crass par ces nouveaux venus. Mais enfin,
l o les rsultats sont pour la libert par des mesures gnrales,
gardons-nous de les accuser. Il vaudrait mieux outrer la libert et la
Rvolution, que de donner  nos ennemis la moindre esprance de
rtroaction. N'est-elle pas bien puissante, cette nation? N'a-t-elle
pas le droit comme la force d'ajouter  ses mesures contre les
aristocrates, et de dissiper les erreurs leves contre les ennemis de
la patrie? Au moment o la Convention peut, sans inconvnient pour la
chose publique, faire justice  un citoyen, elle violerait ses droits,
si elle ne s'empressait de le faire.

La rclamation de mon collgue est juste en elle-mme, mais elle
ferait natre un dcret indigne de nous. Si nous devions accorder une
priorit, elle appartiendrait aux citoyens qui ne trouvent pas, dans
leur fortune et dans leurs connaissances avec des membres de la
Convention, des esprances et des ressources au milieu de leur
malheur; ce serait aux malheureux, aux ncessiteux, qu'il faudrait
d'abord tendre les mains. Je demande que la Convention mdite les
moyens de rendre justice  toutes les victimes des mesures et
arrestations arbitraires, sans nuire  l'action du gouvernement
rvolutionnaire. Je me garderai bien d'en prescrire ici les moyens. Je
demande le renvoi de cette question  la mditation du Comit de
sret gnrale, qui se concertera avec le Comit de salut public;
qu'il soit fait un rapport  la Convention, et qu'il soit suivi d'une
discussion large et approfondie; car toutes les discussions de la
Convention ont eu pour rsultat le triomphe de la libert.

La Convention n'a eu de succs que parce qu'elle a t peuple; elle
restera Peuple; elle cherchera et suivra sans cesse l'opinion qui doit
dcrter toutes les lois que vous proclamez. En approfondissant ces
grandes questions, vous obtiendrez, je l'espre, des rsultats qui
satisferont la justice et l'humanit.




XLVII

POUR LE PRE DUCHESNE ET RONSIN

(2 fvrier 1794)


Dans la nuit du 19 dcembre 1793, Hbert et Ronsin avaient t
arrts. Le Comit de sret gnrale proposa  la Convention, le 2
fvrier, de dcrter leur mise en libert. Lecointre, Philippeaux et
Bourdon (de l'Oise) s'opposrent  cette mesure que Danton rclama en
ce discours:

       * * * * *

Ce devrait tre un principe incontestable parmi les patriotes que, par
provision, on ne traitt pas comme suspects des vtrans
rvolutionnaires qui, de l'aveu public, ont rendu des services
constants  la libert. Je sais que le caractre violent et imptueux
de Vincent et de Ronsin a pu leur donner des torts particuliers
vis--vis de tel ou tel individu; mais, de mme que dans toutes les
grandes affaires, je conserverai l'inaltrabilit de mon opinion, et
que j'accuserai mon meilleur ami si ma conscience me dit qu'il est
coupable, de mme je veux aujourd'hui dfendre Ronsin et Vincent
contre des prventions que je pourrais reprocher  quelques-uns de mes
collgues, et contre des faits noncs postrieurement  l'arrestation
de deux dtenus, ou bien antrieurement, mais alors peu soigneusement
conservs dans les circonstances dont on les a environns. Car enfin,
sur ces derniers, vous venez d'entendre l'explication de Levasseur;
quant aux autres, quelles probabilits les accompagnent? combien de
signataires en attestent la vrit? qui les garantit  celui qui a
sign la dnonciation? Lui-mme est-il tmoin et tmoin oculaire? Si
aucun des signataires n'a t le tmoin de ce qu'il a avanc, s'il n'a
que de simples soupons, je rpte qu'il est trs dangereux et trs
impolitique d'assigner comme suspect un homme qui a rendu de grands
services  la rvolution.

Je suppose que Ronsin et Vincent, s'abandonnant aussi  des
prventions individuelles, voulussent voir dans les erreurs o
Philippeaux a pu tomber, le plan form d'une contre-rvolution;
immuable, comme je le suis, je dclare que je n'examinerais que les
faits, et que je laisserais de ct le caractre qu'on aurait voulu
leur donner.

Ainsi donc, quand je considre que rien, en effet, n'est parvenu au
Comit de sret gnrale contre Vincent et Ronsin, que, d'un autre
ct, je vois une dnonciation signe d'un seul individu, qui
peut-tre ne dclare qu'un ou-dire, je rentre alors dans mes
fonctions de lgislateur; je me rappelle le principe que je posais
tout  l'heure, qui est qu'il faut tre bien sr des faits pour prter
des intentions contre-rvolutionnaires  des amis ardents de la
libert, ou pour donner  leurs erreurs un caractre de gravit qu'on
ne supporterait pas pour les siennes propres. Je dis alors qu'il faut
tre aussi prompt  dmler les intentions videntes d'un aristocrate
qu' rechercher le vritable dlit d'un patriote; je dis ce que je
disais  Fabre lui-mme lorsqu'il arracha  la Convention le dcret
d'arrestation contre Vincent et Ronsin: "vous prtendez que la
Convention a t grande lorsqu'elle a rendu ce dcret, et moi je
soutiens qu'elle a eu seulement une bonne intention et qu'il la
fallait bien clairer".

Ainsi je dfends Ronsin et Vincent contre des prventions, de mme que
je dfendrai Fabre et mes autres collgues, tant qu'on n'aura pas
port dans mon me une conviction contraire  celle que j'en ai.
L'exubrance de chaleur qui nous a mis  la hauteur des circonstances,
et qui nous a donn la force de dterminer les vnements et de les
faire tourner au profit de la libert, ne doit pas devenir profitable
aux ennemis de la libert! Mon plus cruel ennemi, s'il avait t utile
 la Rpublique, trouverait en moi un dfenseur ardent quand il serait
arrt, parce que je me dfierais d'autant plus de mes prventions
qu'il aurait t plus patriote.

Je crois Philippeaux profondment convaincu de ce qu'il avance, sans
que pour cela je partage son opinion; mais, ne voyant pas de danger
pour la libert dans l'largissement de deux citoyens qui, comme lui
et comme nous, veulent la Rpublique, je suis convaincu qu'il ne s'y
opposera pas; qu'il se contentera d'pier leur conduite et de saisir
les occasions de prouver ce qu'il avance;  plus forte raison la
Convention, ne voyant pas de danger dans la mesure que lui propose le
Comit de sret gnrale, doit se hter de l'adopter.

Si, quand il fallait tre lectris autant qu'il tait possible pour
oprer et maintenir la rvolution; si, quand il a fallu surpasser en
chaleur et en nergie tout ce que l'histoire rapporte de tous les
peuples de la terre; si, alors, j'avais vu un seul moment de douceur,
mme envers les patriotes, j'aurais dit: notre nergie baisse, notre
chaleur diminue. Ici, je vois que la Convention a toujours t ferme,
inexorable envers ceux qui ont t opposs  l'tablissement de la
libert; elle doit tre aujourd'hui bienveillante envers ceux qui
l'ont servie, et ne pas se dpartir de ce systme qu'elle ne soit
convaincue qu'il blesse la justice. Je crois qu'il importe  tous que
l'avis du Comit soit adopt; prparez-vous  tre plus que jamais
impassibles envers vos vieux ennemis, difficiles  accuser vos anciens
amis. Voil, je dclare, ma profession de foi, et j'invite mes
collgues  la faire dans leur coeur. Je jure de me dpouiller
ternellement de toute passion, lorsque j'aurai  prononcer sur les
opinions, sur les crits, sur les actions de ceux qui ont servi la
cause du peuple et de la libert. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier
qu'un premier tort conduit toujours  un plus grand. Faisons d'avance
cesser ce genre de division que nos ennemis, sans doute, cherchent 
jeter au milieu de nous; que l'acte de justice que vous allez faire
soit un germe d'esprance jet dans le coeur des citoyens qui, comme
Vincent et Ronsin, ont souffert un instant pour la cause commune, et
nous verrons natre pour la libert des jours aussi brillants et aussi
purs que vous lui en avez dj donn de victorieux.




XLVIII

SUR L'ABOLITION DE L'ESCLAVAGE

(6 fvrier 1794)


C'est en alliant l'humanit aux principes politiques que Danton
appuya, le 6 fvrier, l'abolition de l'esclavage.

Il voyait dans cette mesure gnreuse, digne du nouveau rgime, un des
moyens d'abattre l'Angleterre ennemie. "C'est aujourd'hui que
l'Anglais est mort", dit-il, persuad que la libert tait le meilleur
adversaire  opposer  la tyrannie.

       * * * * *

Reprsentants du peuple franais, jusqu'ici nous n'avions dcrt la
libert qu'en gostes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous
proclamons  la face de l'univers, et les gnrations futures
trouveront leur gloire dans ce dcret, nous proclamons la libert
universelle. Hier, lorsque le prsident donna le baiser fraternel aux
dputs de couleur, je vis le moment o la Convention devait dcrter
la libert de nos frres. La sance tait trop nombreuse. La
Convention vient de faire son devoir. Mais aprs avoir accord le
bienfait de la libert, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les
modrateurs. Renvoyons au Comit de salut public et des colonies, pour
combiner les moyens de rendre ce dcret utile  l'humanit, sans aucun
danger pour elle.

Nous avions dshonor noire gloire en tronquant nos travaux. Les
grands principes dvelopps par le vertueux Las Cases avaient t
mconnus. Nous travaillons pour les gnrations futures, lanons la
libert dans les colonies: c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort.
En jetant la libert dans le Nouveau Monde, elle y portera des fruits
abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses
complices voudront par des considrations politiques carter la
jouissance de ce bienfait, ils vont tre entrans dans le nant, la
France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son
nergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mmes de notre
gnrosit, mais nous ne l'entendrons point au del des bornes de la
sagesse. Nous abattrons les tyrans comme nous avons cras les hommes
perfides qui voulaient faire rtrograder la rvolution. Ne perdons
point notre nergie, lanons nos frgates, soyons srs des
bndictions de l'univers et de la postrit, et dcrtons le renvoi
des mesures  l'examen du Comit.




XLIX

SUR LES FONCTIONNAIRES PUBLICS SOUMIS A L'EXAMEN DU COMIT DE SALUT
PUBLIC

(9 mars 1794)


Bouchotte tait accus devant la Convention. Danton, intervenant aux
dbats, rclama l'examen de la conduite de tous les fonctionnaires
publics. L'homme qui seize jours plus tard devait mourir jetait un
suprme appel  la confiance en le Comit:

       * * * * *

La reprsentation nationale, appuye de la force du peuple, djouera
tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers, perdre la
libert est dj presque en totalit ananti. Le peuple et la
Convention veulent que tous les coupables soient punis de mort. Mais
la Convention doit prendre une marche digne d'elle. Prenez garde qu'en
marchant par saccade, on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui
s'taient couverts du masque du patriotisme pour assassiner le peuple.
Le dcret dont on vient de lire la rdaction n'est rien; il s'agit de
dire au Comit de salut public: examinez le complot dans toutes ses
ramifications; scrutez la conduite de tous les fonctionnaires publics;
voyez si leur mollesse ou leur ngligence a concouru, mme malgr eux,
 favoriser les conspirateurs. Un homme qui affectait l'empire de la
guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, 
mon opinion, dans le cas d'tre accus de s'tre au moins laiss
paralyser. Le Comit de salut public veille jour et nuit; que les
membres de la Convention s'unissent tous; que les rvolutionnaires qui
ont les premiers parl de Rpublique, face  face, avec Lafayette,
apportent ici leur tte et leurs bras pour servir la patrie. Nous
sommes tous responsables au peuple de sa libert. Franais, ne vous
effrayez pas, la libert doit bouillonner jusqu' ce que l'cume soit
sortie.

Nos comits sont l'avant-garde politique; les armes doivent vaincre
quand l'avant-garde est en surveillance. Jamais la Rpublique ne fut,
 mon sens, plus grande. Voici le nouveau temps marqu pour cette
sublime rvolution. Il fallait vaincre ceux qui singeaient le
patriotisme pour tuer la libert; nous les avons vaincus.

Je demande que le Comit de salut public se concerte avec celui de
sret gnrale pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires.
Il faut que chacun de nous se prononce. J'ai demand le premier le
gouvernement rvolutionnaire. On rejeta d'abord mon ide, on l'a
adopte ensuite; ce gouvernement rvolutionnaire a sauv la
Rpublique; ce gouvernement, c'est vous.

Union, vigilance, mditation, parmi les membres de la Convention.




L

SUR LA DIGNIT DE LA CONVENTION

(19 mars 1794)


Dans cette mme sance de la Convention, Pache vint, avec le conseil
gnral, protester de son dvouement au gouvernement. Ruhl, qui
prsidait, lui reprocha de venir "un peu tard faire cette
protestation". L'inscription de cette rponse au procs-verbal ayant
t demande par quelques membres, Danton protesta au nom de la
dignit de la Convention nationale. Ce fut son dernier discours.

       * * * * *

Je demande la parole sur cette proposition. La reprsentation
nationale doit toujours avoir une marche digne d'elle. Elle ne doit
pas avilir un corps entier, et frapper d'une prvention collective une
administration collective, parce que quelques individus de ce corps
peuvent tre coupables. Si nous ne rglons pas nos mouvements, nous
pouvons confondre des patriotes nergiques avec des sclrats qui
n'avaient que le masque de patriotisme. Je suis convaincu que la
grande majorit du conseil gnral de la Commune de Paris est digne de
toute la confiance du peuple et de ses reprsentants; qu'elle est
compose d'excellents patriotes, d'ardents rvolutionnaires.

J'aime  saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage
de mon estime. Le conseil gnral est venu dclarer qu'il fait cause
commune avec vous. Le prsident de la Convention a senti vivement sa
dignit; la rponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et
par l'intention dans laquelle elle est rdige, digne de la majest du
peuple que nous reprsentons. L'accent patriarcal et le ton solennel
dont il l'a prononce, donnaient  ces paroles un caractre plus
auguste encore. Cependant ne devons-nous pas craindre, dans ce moment,
que les malveillants n'abusent des expressions de Ruhl, dont
l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut srement pas
que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les
drapeaux du peuple et de la libert, remportent de notre sein la
moindre amertume? Au nom de la patrie, ne laissons pas aucune prise 
la dissension. Si jamais, quand nous serons vainqueurs, et dj la
victoire nous est assure, si jamais des passions particulires
pouvaient prvaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de
creuser un nouvel abme pour la libert, je voudrais m'y prcipiter
tout le premier. Mais loin de nous tout ressentiment....

Le temps est venu o l'on ne jugera plus que les actions. Les masques
tombent, les masques ne sduiront plus. On ne confondra plus ceux qui
veulent gorger les patriotes avec les vritables magistrats du
peuple, qui sont peuple eux-mmes. N'y et-il parmi tous les
magistrats qu'un seul homme qui et fait son devoir, il faudrait tout
souffrir plutt que de lui faire boire le calice d'amertume; mais ici
on ne doute pas du patriotisme de la plus grande majorit de la
Commune. Le prsident lui a fait une rponse o rgne une svre
justice; mais elle peut tre mal interprte. pargnons  la Commune
la douleur de croire qu'elle a t censure avec aigreur.

LE PRSIDENT.--Je vais rpondre  la tribune; viens, mon cher
collgue, occupe toi-mme le fauteuil.

DANTON.--Prsident, ne demande pas que je monte au fauteuil, tu
l'occupes dignement. Ma pense est pure; si mes expressions l'ont mal
rendue, pardonne-moi une inconsquence involontaire; je te
pardonnerais moi-mme une pareille erreur. Vois en moi un frre qui a
exprim librement son opinion.

_Ruhl descend de la tribune et se jette dans les bras de Danton. Cette
scne excite le plus vif enthousiasme dans l'Assemble_.





MMOIRE

CRIT EN MIL HUIT CENT QUARANTE-SIX PAR LES DEUX FILS DE DANTON, LE
CONVENTIONNEL, POUR DTRUIRE LES ACCUSATIONS DE VNALIT CONTRE LEUR
PRE




MMOIRE DES FILS DE DANTON


Rien au monde ne nous est plus cher que la mmoire de notre pre. Elle
a t, elle est encore tous les jours calomnie, outrage d'une
manire affreuse; aussi notre dsir le plus ardent a-t-il toujours t
de voir l'histoire lui rendre justice.

Georges-Jacques Danton, notre pre, se maria deux fois. Il pousa
d'abord, en juin 1787, Antoinette-Gabrielle Charpentier, qui mourut le
10 fvrier 1793. Dans le cours de la mme anne 1793, nous ne
pourrions pas indiquer l'poque prcise, il pousa en secondes noces
Mlle Sophie Gly, qui vivait encore il y a deux ans (nous ne savons
pas si elle est morte depuis). Notre pre, en mourant, ne laissa que
deux fils issus de son premier mariage. Nous sommes ns, l'un le 18
juin 1790, et l'autre le 17 fvrier 1792. Notre pre mourut le 5 avril
1794; nous n'avons donc pas pu avoir le bonheur de recevoir ses
enseignements, ses confidences, d'tre initis  ses penses,  ses
projets. Au moment de sa mort, tout chez lui a t saisi, confisqu,
et plus tard aucun de ses papiers,  l'exception de ses titres de
proprit, ne nous a t rendu. Nous avons t levs par M.
Franois-Jrme Charpentier, notre grand-pre maternel et notre
tuteur. Il ne parlait jamais sans attendrissement de Danton, son
gendre. M. Charpentier, qui habitait Paris, y mourut en 1804,  une
poque o, sans doute, il nous trouvait encore trop jeunes pour que
nous puissions bien apprcier ce qu'il aurait pu nous raconter de la
vie politique de notre pre, car il s'abstint de nous en parler. Du
reste, il avait environ quatre-vingts ans quand il mourut, et, dans
ses dernires annes, son esprit paraissait beaucoup plus occup de
son avenir dans un autre monde que de ce qui s'tait pass dans
celui-ci. Aprs la mort de notre grand-pre Charpentier, M. Victor
Charpentier, son fils, fut nomm notre tuteur. Il mourut en 1810.
Quoiqu'il habitt Paris, nous revnmes en 1805  Arcis, pour ne plus
le quitter. La fin de notre enfance et le commencement de notre
jeunesse s'y coulrent auprs de la mre de notre pre. Elle tait
affaiblie par l'ge, les infirmits et les chagrins. C'tait toujours
les yeux remplis de larmes qu'elle nous entretenait de son fils, des
innombrables tmoignages d'affection qu'il lui avait donns, des
tendres caresses dont il l'accablait. Elle fit de frquents voyages 
Paris; il aimait tant  la voir  ses cts! Il avait en elle une
confiance entire; elle en tait digne, et, s'il et eu des secrets,
elle les et connus, et nous les eussions connus par elle. Trs
souvent, elle nous parlait de la Rvolution; mais, en embrasser tout
l'ensemble d'un seul coup d'oeil, en apprcier les causes, en suivre
la marche, en juger les hommes et les vnements, en distinguer tous
les partis, deviner leur but, dmler les fils qui les faisaient agir,
tout cela n'tait pas chose facile, on en conviendra: aussi, quoique
la mre de Danton et beaucoup d'intelligence et d'esprit, on ne sera
pas surpris que, d'aprs ses rcits, nous n'ayons jamais connu la
Rvolution que d'une manire extrmement confuse.

Jusqu'ici nous n'avons parl que des choses qui se rapportent  nous;
cela, de notre part, peut paratre ridicule, mais cesse vritablement
de l'tre quand on considre qu'il nous a fallu entrer dans ces
explications pour faire comprendre comment il se fait que nous,
enfants de Danton, nous ne puissions pas donner le moindre
claircissement sur aucun des grands vnements dans lesquels il a
figur. Sa mre, d'accord avec tous ceux qui nous ont si souvent parl
de lui pour l'avoir connu, et que notre position sociale ne fera,
certes, pas suspecter de flatterie, sa mre nous l'a toujours dpeint
comme le plus honnte homme que l'on puisse rencontrer, comme l'homme
le plus aimant, le plus franc, le plus loyal, le plus dsintress, le
plus gnreux, le plus dvou  ses parents,  ses amis,  son pays
natal et  sa patrie. Quoi d'tonnant, nous dira-t-on? Dans la bouche
d'une mre, que prouve un pareil loge? Rien, sinon qu'elle adorait
son fils. On ajoutera: Est-ce que, pour juger un homme, la postrit
devra s'en rapporter aux dclarations de la mre et des fils de cet
homme? Non, sans doute, elle ne le devra pas, nous en convenons. Mais
aussi, pour juger ce mme homme, devra-t-elle s'en rapporter aux
dclarations de ses ennemis? Elle ne le devra pas davantage. Et
pourtant, que ferait-elle, si, pour juger Danton, elle ne consultait
que les Mmoires de ceux qu'il a toujours combattus?

Justifier la vie politique de notre pre, dfendre sa mmoire, c'est
pour nous un devoir sacr. Pourquoi ne l'avons-nous pas rempli? C'est
parce que nous n'avons eu en notre possession aucun document,
absolument aucun, et que nous ne pourrions mettre en avant que des
allgations sans preuves crites; mais nous allons rfuter une
accusation excessivement grave qui se rattache  sa vie prive. Nous
croyons qu'il nous sera facile de le faire victorieusement, car nos
principaux arguments auront pour base des actes authentiques.

Voici cette accusation. On a reproch  Danton d'avoir exploit la
Rvolution pour amasser scandaleusement une fortune norme. Nous
allons prouver d'une manire incontestable, que c'est  trs grand
tort qu'on lui a adress ce reproche. Pour atteindre ce but, nous
allons comparer l'tat de sa fortune au commencement de la Rvolution
avec l'tat de sa fortune au moment de sa mort.

Au moment o la Rvolution clata, notre pre tait avocat aux
conseils du roi. C'est un fait dont il n'est pas ncessaire de fournir
la preuve: ses ennemis eux-mmes ne le contestent pas. Nous ne pouvons
pas tablir d'une manire prcise et certaine ce qu'il possdait 
cette poque. Cependant nous disons que, s'il ne possdait rien autre
chose (ce qui n'est pas prouv), _il possdait au moins sa charge_, et
voici sur ce point notre raisonnement:

1 Quelques notes qui sont en notre possession nous prouvent que
Jacques Danton, notre grand-pre, dcd  Arcis, le 24 fvrier 1762,
laissa des immeubles sur le finage de Plancy et sur celui d'Arcis; il
est donc prsumable que notre pre, n le 26 octobre 1759, et par
consquent rest mineur en trs bas ge, a d possder un patrimoine
quelconque, si modique qu'on veuille le supposer.

2 Si, avant la Rvolution, on pouvait tre reu avocat quand on avait
vingt et un ans accomplis (ce que nous ignorons), notre pre aura pu
tre avocat vers 1780; en admettant qu'il fallt avoir vingt-cinq ans,
il aura pu tre avocat vers la fin de 1784. Il devint ensuite avocat
aux conseils du roi en 1787; il tait donc possible que, avant 1789,
il et dj fait quelques bnfices, tant comme avocat au Parlement,
que comme avocat aux conseils, et que, sur ces bnfices, il et fait
quelques conomies.

3 Il y a lieu de penser qu'en pousant notre mre, il reut une dot
quelconque. Eh bien, nous avons toujours cru qu'il paya sa charge aux
conseils du roi, tant avec cette dot qu'avec le peu d'conomies qu'il
pouvait avoir faites sur ce qu'il avait pu gagner d'abord comme avocat
au Parlement, ensuite comme avocat aux conseils, et qu'avec le peu de
patrimoine qu'il devait possder. Vous faites une supposition, nous
dira-t-on? C'est vrai, c'est une supposition, puisque nous n'apportons
pas les preuves de ce que nous venons d'avancer; mais si ses ennemis
ne veulent pas admettre avec nous que notre supposition soit une
ralit, il faudra que, de leur ct, ils supposent que notre pre
n'avait pas le moindre patrimoine, qu'il n'avait fait aucun bnfice,
tant en qualit d'avocat au Parlement qu'en qualit d'avocat aux
conseils; que, s'il avait fait des bnfices il n'avait pas fait
d'conomies; enfin qu'ils supposent que sa femme en l'pousant ne lui
a pas apport de dot. A moins qu'ils ne prouvent tout cela, ils feront
aussi une supposition. Or, nous le demandons  toutes les personnes
qui sont de bonne foi et sans prvention, notre supposition est-elle
plus vraisemblable que celle des ennemis de notre pre? Oui, sans
doute. Nous l'admettons donc comme un fait prouv, et nous disons:
Danton n'tait pas riche au commencement de la Rvolution, mais, s'il
ne possdait rien autre chose (ce qui n'est pas prouv), il possdait
au moins sa charge d'avocat aux conseils du roi. Maintenant Danton
est-il riche au moment de sa mort? c'est ce que nous allons examiner.

Nous allons tablir que ce qu'il possdait au moment de sa mort
n'tait que l'quivalent  peu prs de sa charge d'avocat aux
conseils. Nous n'avons jamais su s'il a t fait des actes de partage
de son patrimoine et de celui de ses femmes, ni si, au moment de la
confiscation de ses biens, il en a t dress inventaire, mais nous
savons trs bien et trs exactement ce que nous avons recueilli de sa
succession, et nous allons le dire, sans rester dans le vague sur
aucun point, car c'est ici que, comme nous l'avons annonc, nos
arguments vont tre bass sur des actes authentiques.

Nous ferons observer que l'tat que nous allons donner comprend sans
distinction ce qui vient de notre pre et de notre mre.

Une loi de fvrier 1791 ordonna que le prix des charges et offices
supprims serait rembours par l'tat aux titulaires. La charge que
Danton possdait tait de ce nombre. Nous n'avons jamais su, pas mme
approximativement, combien elle lui avait cot. Il en reut le
remboursement sans doute, car prcisment vers cette poque, il
commena  acheter des immeubles dont voici le dtail:

Le 24 mars 1791, il achte aux enchres, moyennant quarante-huit mille
deux cents livres, un bien national provenant du clerg, consistant en
une ferme appele Nuisement, situe sur le finage de Chassericourt,
canton de Chavanges, arrondissement d'Arcis, dpartement de l'Aube, 
sept lieues d'Arcis. Le titre de proprit de cette ferme n'est plus
entre nos mains, en voici la raison: afin de payer le prix
d'acquisition d'une filature de coton, nous avons vendu cette ferme 
M. Nicolas Marcher-Lavigne, par acte pass par-devant matre Jeannet,
notaire  Arcis, en date du vingt-trois juillet mil huit cent treize,
moyennant quarante-trois mille cinq cents francs, savoir trente mille
francs ports au contrat, et treize mille francs que nous avons reus
en billets. Nous avons remis le titre de proprit  l'acqureur.
Danton avait achet cette ferme la somme de quarante-huit mille deux
cents livres, ci...... 48.200 liv.

12 avril 91.--Il achte aux enchres du district d'Arcis, par
l'entremise de matre Jacques Jeannet-Boursier, son mandataire et son
cousin, moyennant quinze cent soixante quinze livres, qu'il paye le
vingt du mme mois, un bien national provenant du clerg consistant en
une pice de prs contenant un arpent quatre denres, situ sur le
finage du Chne, lieu dit Villieu, ci...... 1.575 liv.

12 avril 91.--Il achte encore aux enchres du district d'Arcis, par
l'entremise de matre Jeannet-Boursier, moyennant six mille sept cent
vingt-cinq livres, qu'il paya le lendemain, un bien national provenant
du clerg, consistant en une pice de pr et saussaie contenant huit
arpents, situ sur le finage de Torcy-le-Petit, lieu dit Lingl,
ci...... 6.725 liv.

13 avril 91.--Mademoiselle Marie-Madeleine Piot de Courcelles,
demeurant  Courcelles, par acte pass ce jour-l par-devant matre
Odin, notaire  Troyes, vend  Georges-Jacques Danton, administrateur
du dpartement de Paris, ce acceptant M. Jeannet-Boursier, moyennant
vingt-cinq mille trois cents livres qu'il paye comptant, un bien
patrimonial n'ayant absolument rien de seigneurial, malgr les
apparences qui pourraient rsulter du nom de la venderesse, et
consistant en une maison, cour, jardin, canal, enclos et dpendances,
situs  Arcis-sur-Aube, place du Grand-Pont, le tout contenant
environ neuf arpents, trois denres, quatorze carreaux, ci...... 25.300
liv.

Nota.--Voil la modeste proprit que les ennemis de Danton dcoraient
du nom pompeux de sa terre d'Arcis, par drision peut-tre, mais
plutt pour le dpopulariser et jeter sur lui de l'odieux en faisant
croire que, devenu tout  coup assez riche pour acheter et pour payer
la terre d'Arcis, Danton, le rpublicain, n'avait pas mieux demand
que de se substituer  son seigneur. La vrit est que la terre
d'Arcis (et il n'y en a qu'une, consistant en un chteau avec
dpendances considrables) n'a pas cess un instant depuis plus d'un
sicle d'appartenir  la famille de la Briffe, qui en possde
plusieurs. Depuis l'an 1840 seulement, cette famille a vendu les
dpendances et n'a gard que le chteau avec son parc.

28 octobre 91.--Il achte, non par un mandataire, mais par lui-mme,
de M. Bon-Jeannet, par acte pass par-devant matre Finot, notaire 
Arcis, moyennant deux mille deux cent cinquante livres qu'il paye
comptant, un bien patrimonial consistant en cinq petites pices de
bois, situes sur le finage d'Arcis et sur celui du Chne, et
contenant ensemble deux arpents, deux denres, ci...... 2.250 liv.

7 novembre 91.--Il achte de M. Gilbert-Lasnier, par acte pass
par-devant matre Finot, notaire  Arcis, moyennant deux cent quarante
livres qu'il paye comptant, une denre, vingt-cinq carreaux de jardin,
pour agrandir la proprit qu'il a acquise de mademoiselle Piot,
ci...... 240 liv.

Par le mme acte il achte aussi, moyennant quatre cent soixante
livres qu'il paye aussi comptant, deux denres de bois que plus tard
(le 3 avril 93), il donne en change d'une denre, soixante-quatre
carreaux de bois, qu'il runit  la proprit de mademoiselle Piot,
ci...... 460 liv.

8 novembre 91.--Il achte de M. Bouquet-Bon, par acte pass
par-devant matre Finot, notaire  Arcis, moyennant deux cent dix
livres qu'il ne paye que le 10 juin 1793, un jardin dont la contenance
n'est pas indique et qu'il runit  la proprit de mademoiselle
Piot, ci...... 210 liv.

Total du prix de toutes les acquisitions d'immeubles faites par Danton
en mil sept cent quatre-vingt onze: quatre-vingt-quatre mille neuf
cent soixante livres, ci...... 84.960 liv.

On doit remarquer qu'il est prsumable que la plus grande partie de
ces acquisitions a d tre paye en assignats, qui,  cette poque,
perdaient dj de leur valeur et dont, par consquent, la valeur
nominale tait suprieure  leur valeur relle en argent, d'o il
rsulterait que le prix rel en argent des immeubles ci-dessus
indiqus aurait t infrieur  84.960 livres.

Depuis cette dernire acquisition du 8 novembre 1791 jusqu' sa mort,
Danton ne fit plus aucune acquisition importante. Il acheta
successivement en 1792 et 1793 un nombre assez considrable de
parcelles trs peu tendues et dont nous croyons inutile de donner ici
le dtail qui, par sa longueur et par le peu d'importance de chaque
article, deviendrait fastidieux (nous pourrions le fournir s'il en
tait besoin). Il fit aussi des changes. Nous pensons qu'il suffit de
dire que, en ajoutant ces parcelles  ce que Danton avait achet en
1791, on trouve que les immeubles qui, au moment de sa mort,
dpendaient tant de sa succession que de celle de notre mre, et qui
nous sont parvenus, se composaient de ce qui suit, savoir:

1 De la ferme de Nuisement (vendue par nous le 23 juillet 1813);

2 De sa modeste et vieille maison d'Arcis, avec sa dpendance, le
tout contenant non plus 9 arpents, 3 denres, 14 carreaux (ou bien 4
hectares, 23 ares, 24 centiares) seulement, comme au 13 avril 1791,
poque o il en fit l'acquisition de mademoiselle Piot, mais par suite
des additions qu'il y avait faites, 17 arpents, 3 denres, 52 carreaux
(ou bien 786 ares, 23);

3 De 19 arpents, 7 denres, 41 carreaux (808 ares, 06) de pr et
saussaie;

4 De 8 arpents, 1 denre, 57 carreaux (369 ares, 96) de bois;

5 De 2 denres, 40 carreaux (14 ares, 07) de terre situe dans
l'enceinte d'Arcis.

Nous dclarons  qui voudra l'entendre et au besoin nous dclarons
_sous la foi du serment_, que nous n'avons recueilli de la succession
de Georges-Jacques Danton, notre pre, et d'Antoinette-Gabrielle
Charpentier, notre mre, rien, absolument rien autre chose que les
immeubles dont nous venons de donner l'tat, que quelques portraits de
famille et le buste en pltre de notre mre, lesquels, longtemps aprs
la mort de notre second tuteur, nous furent remis par son pouse, et
que quelques effets mobiliers qui ne mritent pas qu'on en fasse
l'numration ni la description; mais que nous n'en avons recueilli
aucune somme d'argent, aucune crance, en un mot rien de ce qu'on
appelle valeurs mobilires,  l'exception pourtant d'une rente de 100
francs 5 p. 100 dont MM. Defrance et Dtape, receveurs de rentes 
Paris, rue Chabannais, n 6, ont opr la vente pour nous le 18 juin
1825, rente qui avait t achete pour nous par l'un de nos tuteurs.

Nous n'avons recueilli que cela de la succession de notre pre et de
notre mre; il est donc vident qu'ils ne possdaient rien autre
chose, ni dans le dpartement de l'Aube, ni ailleurs.

Si nous possdons aujourd'hui quelques immeubles qui ne fassent pas
partie de l'tat qui prcde, c'est que nous les avons achets ou bien
que nous les avons eus en partage de la succession de Jeanne-Madeleine
Camut, notre grand'mre, dcde  Arcis au mois d'octobre 1813, veuve
en premires noces de Jacques Danton, notre grand-pre, et, en
secondes noces de Jean Recordain, qu'elle avait pous en 1770. Les
livres de l'enregistrement et les matrices cadastrales peuvent fournir
la preuve de ce que nous venons d'avancer.

On pourra nous faire une objection qui mrite une rponse; on pourra
nous dire: "Vous n'avez recueilli de la succession de votre pre et de
votre mre que les immeubles et les meubles dont vous venez de faire
la dclaration, mais cela ne prouve pas que la fortune de votre pre,
au moment de sa mort, ne se compost que de ces seuls objets; car sa
condamnation ayant entran la confiscation de tous ses biens sans
exception, la Rpublique a pu en vendre et en a peut-tre vendu pour
des sommes considrables. Vous n'avez peut-tre recueilli que ce
qu'elle n'a pas vendu."

Voici notre rponse:

Les meubles et les immeubles confisqus  la mort de notre pre dans
le dpartement de l'Aube et non vendus, furent remis en notre
possession par un arrt de l'administration de ce dpartement, en
date du 24 germinal an IV (13 avril 1796), arrt dont nous avons une
copie sous les yeux, arrt pris en consquence d'une ptition
prsente par notre tuteur, arrt bas sur la loi du 14 floral an
III (3 mai 1795), qui consacre le principe de la restitution des biens
des condamns par les tribunaux et les commissions rvolutionnaires,
bas sur la loi du 21 prairial an III (9 juin 1796), qui lve le
squestre sur ces biens et en rgle le mode de restitution; enfin,
arrt bas sur la loi du 13 thermidor an III (31 juillet 1795), dont
il ne rappelle pas les dispositions.

L'administration du dpartement de l'Aube, dans la mme dlibration,
arrte que le produit des meubles et des immeubles qui ont t vendus
et des intrts qui ont t perus depuis le 14 floral an III (3 mai
1795), montant  la somme de douze mille quatre cent cinq livres
quatre sous quatre deniers, sera restitu  notre tuteur, en bons au
porteur admissibles en payement de domaines nationaux provenant
d'migrs seulement. Nous ne savons pas si notre tuteur reut ces bons
au porteur; s'il les reut, quel usage il en fit; nous savons
seulement qu'il n'acheta pas de biens d'migrs. Il rsulte videmment
de cet arrt de l'administration du dpartement de l'Aube, que dans
ce dpartement le produit des meubles et immeubles provenant de Danton
et vendus au profit de la Rpublique, ne s'est pas lev au-dessus de
12,405 livres 4 sous 4 deniers. C'tait le total de l'tat de
rclamation prsent par notre tuteur dans sa ptition, et tout le
monde pensera, comme nous, qu'il n'aura pas manqu de faire valoir
tous nos droits. On peut remarquer que dans cet arrt il est dit que
ces 12.405 livres sont le montant du produit des meubles et des
immeubles vendus, et des intrts qui ont t perus depuis le 14
floral an III (3 mai 1795); ces 12.405 livres ne se composaient donc
pas en entier du prix des meubles et des immeubles vendus; les
_intrts_ perus y entraient donc pour quelque chose, sans que
nous sachions pour quelle somme. Nous avons entre les mains les
expditions de vingt procs-verbaux qui constatent que le 11 messidor
an II (29 juin 1794) il a t vendu, moyennant cinq mille sept cent
vingt-cinq livres, vingt pices de terre labourable contenant ensemble
environ onze arpents, deux denres (ou bien 506 ares, 70), situes sur
les finages d'Arcis, de la Villette, de Saint-tienne et de Torcy. En
a-t-il t vendu un plus grand nombre? Nous l'ignorons. Mais cela ne
fait que 5.725 livres, sur les 12.405 dont la restitution  notre
profit a t ordonne. De quoi se composaient les 6.680 restants?
tait-ce du prix de meubles et d'immeubles vendus, ou d'intrts
perus? Nous n'en savons rien, mais peu importe. Les 12.405 livres, si
on le veut, provenaient en entier du prix d'immeubles vendus;
admettons-le. Dans ce cas, pour avoir le total de ce que notre pre
possdait au moment de sa mort, il faudrait ajouter 12.405 livres  ce
que nous avons recueilli de sa succession. Mais, si d'un ct on doit
ajouter 12.405 livres, d'un autre ct on doit retrancher 16.065
livres qui restaient dues aux personnes qui ont vendu a notre pre les
immeubles dont nous avons hrit. Nous pourrions, s'il tait
ncessaire, fournir le dtail de ces 16.065 livres avec pices 
l'appui. Elles ont t payes plus tard par notre tuteur, et, pour les
payer, il n'aura pas manqu sans doute de faire emploi, autant qu'il
aura pu, des 12.405 livres de bons an porteur dont la restitution
avait t ordonne  notre profit, par l'arrt de l'administration du
dpartement de l'Aube, en date du 24 germinal an IV.

Il est donc tabli d'abord que, dans le dpartement de l'Aube, le prix
des meubles et des immeubles qui ont t vendus n'a pas pu s'lever
au-dessus de 12.405 livres; ensuite que notre pre, au moment de sa
mort, devait encore 16.065 livres sur le prix d'acquisition des
immeubles qu'il y possdait.

Voil pour ce qui concerne le dpartement de l'Aube. Notre tuteur
a-t-il eu  faire, pour notre compte, des rclamations dans quelques
autres dpartements? C'est possible, il est mme prsumable qu'il en a
eu  faire relativement  des objets mobiliers; il tait trop soigneux
de nos intrts pour que nous puissions croire qu'il ait nglig
quelque chose de ce qui s'y rattachait. Mais les sommes dont il a d
obtenir la restitution ont t sans doute peu considrables, car il
n'en est rien parvenu jusqu' nous dans la succession de notre pre.
D'un autre ct, s'il et possd des immeubles dans les dpartements
autres que celui de l'Aube, il ft arriv de deux choses l'une: 1 ou
bien ces immeubles n'eussent pas t vendus; alors nous les
possderions encore aujourd'hui, puisque,  l'exception de la ferme de
Nuisement, dont nous avons parl, nous n'avons jamais vendu
d'immeubles; eh bien, nous n'en possdons aucun hors du dpartement de
l'Aube; 2 ou bien ils eussent t vendus par la Rpublique  son
profit; dans ce cas, la Rpublique nous en et plus tard restitu le
prix, comme elle l'a fait pour ceux qui ont t vendus dans le
dpartement de l'Aube, et nous eussions retrouv ce prix dans la
succession de notre pre, soit en valeurs immobilires achetes par
nos tuteurs, pour emploi, soit en valeurs mobilires. Eh bien, nous
l'avons dclar prcdemment, nous n'avons presque rien recueilli en
valeurs mobilires; et, en immeubles, nous n'en avons recueilli aucun
qui n'ait t achet du vivant de notre pre, et qui ne fasse partie
de l'tat que nous avons fourni.

Nous croyons avoir rpondu compltement et victorieusement 
l'objection prcdemment faite.

Notre raisonnement tait donc logique quand nous disions: nous n'avons
recueilli que cela de la succession de notre pre et de notre mre, il
est donc vident qu'ils ne possdaient rien autre chose, ni dans le
dpartement de l'Aube, ni ailleurs. Toutefois, nous ferons remarquer
que, en raisonnant ainsi, nous avons fait abstraction et des 12.405
livres qu'il et fallu ajouter  leur avoir, et des 16.065 livres
qu'il et fallu retrancher pour tablir un compte rigoureusement
exact.

Nous avons prouv d'abord que, si Danton n'tait pas riche an
commencement de la Rvolution, il possdait au moins sa charge
d'avocat aux conseils du Roi; ensuite, par l'tat que nous avons
tabli de sa fortune au moment de sa mort, nous avons prouv qu'on
peut regarder ce qu'il possdait  ce moment comme tant  peu prs
l'quivalent de sa charge, dont il avait reu le remboursement. Si
nous avons prouv tout cela (comme nous n'en doutons pas); nous avons
prouv aussi que c'est  trs grand tort qu'on lui a reproch d'avoir
exploit la Rvolution pour amasser une fortune norme et scandaleuse.
Certes, on en conviendra, il a bien pu parvenir au degr d'_opulence_
qu'il avait atteint sans se rendre coupable des actes infmes, des
monstrueux et innombrables forfaits que les atroces calomnies de nos
ennemis et l'odieux et inique rapport de Saint-Just lui ont si
perfidement et si faussement imputs.

Maintenant nous allons citer quelques faits authentiques qui pourront
faire apprcier la bont de son coeur. Nous avons vu prcdemment que
ce fut en mars et en avril 1791 qu'il acheta la majeure partie, on
pourrait mme dire la presque totalit des immeubles qu'il possdait
quand il mourut.

Voici un des sentiments qui agitaient son coeur en mars et en avril
1791. Il dsirait augmenter la modeste aisance de sa mre, de sa bonne
mre qu'il adorait. Veut-on savoir ce qu'il s'empressa de faire  son
entre en jouissance de ces immeubles qu'il venait d'acheter? Jetons
un regard sur l'acte que nous tenons dans les mains. Il a t pass le
15 avril 1791 (deux jours aprs la vente faite  Danton par Mlle Piot)
par-devant Me Odin qui en a gard la minute, et Me tienne son
collgue, notaires  Troyes. Danton y fait donation entre vifs, pure,
simple et irrvocable,  sa mre, de six cents livres de rentes
annuelles et viagres, payables de six mois en six mois, dont les
premiers six mois payables au 15 octobre 1791. Sur cette rente de 600
livres, Danton veut qu'en cas de dcs de sa mre, 400 livres soient
rversibles sur M. Jean Recordain, son mari (M. Recordain tait un
homme fort ais lorsqu'il pousa la mre de Danton; il tait
extrmement bon; sa bont allait mme jusqu'a la faiblesse, puisque,
par sa complaisance pour de prtendus amis dont il avait endoss des
billets, il perdit une grande partie de ce qu'il avait apport en
mariage; nanmoins, c'tait un si excellent homme, il avait toujours
t si bon pour les enfants de Jacques Danton, qu'ils le regardaient
tous comme leur vritable pre; aussi Danton, son beau-fils, avait-il
pour lui beaucoup d'affection). Le vif dsir que ressent Danton de
donner aux donataires des marques certaines de son amiti pour eux,
est la seule cause de cette donation. Cette rente viagre est 
prendre sur la maison et sur ses dpendances, situes  Arcis, que
Danton vient d'acqurir le 13 avril 1791. Tel fut son premier acte de
prise de possession.

On remarquera que cette proprit, au moment o mademoiselle Piot la
vendit, tait loue par elle  plusieurs locataires qui lui payaient
ensemble la somme de 600 livres annuellement. Si Danton et t riche
et surtout aussi riche que ses ennemis ont voulu le faire croire, son
grand coeur ne se ft pas content de faire  sa mre une pension si
modique. Pour faire cette donation, Danton aurait pu attendre qu'il
vint  Arcis, mais il tait si press d'obir au sentiment d'amour
filial qu'il prouvait que, ds le 17 mars 1791, il avait donn  cet
effet une procuration spciale  M. Jeannet-Bourcier, qui excuta son
mandat deux jours aprs avoir achet pour Danton la proprit de
mademoiselle Piot. Aussitt que la maison tait devenue vacante et
disponible, Danton, qui aimait tant  tre entour de sa famille,
avait voulu que sa mre et son beau-pre vinssent l'habiter, ainsi que
M. Menuel, sa femme et leurs enfants. (M. Menuel avait pous la soeur
ane de Danton.)

Au 6 aot 1792, Danton tait  Arcis; on tait  la veille d'un grand
vnement qu'il prvoyait sans doute. Au Milieu des mille penses qui
doivent alors l'agiter, au milieu de l'inquitude que doivent lui
causer les prils auxquels il va s'exposer, quelle ide prdomine,
quelle crainte vient l'atteindre? Il pense  sa mre, il craint de
n'avoir pas suffisamment assur son sort et sa tranquillit; en voici
la preuve dans cet acte pass le 4 aot 1792 par-devant Me Pinot,
notaire  Arcis. Q'y lit-on? "Danton voulant donner  sa mre des
preuves des sentiments de respect et de tendresse qu'il a toujours eus
pour elle, il lui assure, sa vie durant, une habitation convenable et
commode, lui fait donation entre-vifs, pure, simple et irrvocable, de
l'usufruit de telles parts et portions qu'elle voudra choisir dans la
maison et dpendances situes a Arcis, rue des Ponts, qu'il a acquise
de mademoiselle Piot de Courcelles, et dans laquelle maison, sa mre
fait alors sa demeure, et de l'usufruit de trois denres de terrain 
prendre dans tel endroit du terrain qu'elle voudra choisir, pour jouir
desdits objets  compter du jour de la donation." Si M. Jean Recordain
survit  sa femme, donation lui est faite par le mme acte de
l'usufruit de la moiti des objets qu'aura choisis et dont aura joui
sa femme.

Nous n'avons pas connaissance que Danton ait jamais fait d'autres
dispositions en faveur de sa mre ni de son beau-pre. Nous le
rptons, si Danton et t riche, et surtout s'il et t aussi riche
que ses ennemis ont voulu le faire croire, son grand coeur ne se ft
pas content de faire  sa mre et  son beau-pre des dons si
modiques; nous sommes intimement persuads que sa gnrosit envers
eux et t en proportion de sa fortune.

Voici encore une pice, peu importante en elle-mme  la vrit, mais
qui honore Danton et qui prouve sa bont; c'est une ptition en date
du 30 thermidor an II (17 aot 1794), adresse aux citoyens
administrateurs du dpartement de Paris, par Marguerite Hariot (veuve
de Jacques Geoffroy, charpentier  Arcis), qui expose que, par acte
pass devant Me Finot, notaire  Arcis, le 11 dcembre 1791, Danton,
dont elle tait la nourrice, lui avait assur et constitu une rente
viagre de cent livres dont elle devait commencer  jouir  partir du
jour du dcs de Danton, ajoutant que, de son vivant, il ne bornerait
pas sa gnrosit  cette somme. Elle demande, en consquence, que les
administrateurs du dpartement de Paris ordonnent que cette rente
viagre lui soit paye  compter du jour du dcs et que le principal
en soit prlev sur ses biens confisqus au profit de la Rpublique.
Nous ne savons pas ce qui fut ordonn. Cette brave femme que notre
pre ne manquait jamais d'embrasser avec effusion et  plusieurs
reprises chaque fois qu'il venait  Arcis, ne lui survcut que pendant
peu d'annes.

La recherche que nous avons faite dans les papiers qui nous sont
rests de la succession de notre grand'mre Recordain, papiers dont
nous ne pouvons pas avoir la totalit, ne nous a fourni que ces trois
pices _authentiques_ qui tmoignent en faveur de la bont de Danton
dans sa vie prive. Quant aux traditions orales que nous avons pu
recueillir, elle sont en petit nombre et trop peu caractristiques
pour tre rapportes. Nous dirons seulement que Danton aimait beaucoup
la vie champtre et les plaisirs qu'elle peut procurer. Il ne venait 
Arcis que pour y jouir, au milieu de sa famille et de ses amis, du
repos, du calme et des amusements de la campagne. Il disait dans son
langage sans recherche,  madame Recordain, en l'embrassant: "Ma bonne
mre, quand aurai-je le bonheur de venir demeurer auprs de vous pour
n plus vous quitter, et n'ayant plus  penser qu' planter mes
choux?"

Nous ne savons pas s'il avait des ennemis ici, nous ne lui en avons
jamais connu aucun. On nous a trs souvent parl de lui avec loge;
mais nous n'avons jamais entendu prononcer un mot qui lui ft
injurieux, ni mme dfavorable, pas mme quand nous tions au collge;
l pourtant les enfants, incapables de juger la porte de ce qu'ils
disent, n'hsitent pas, dans une querelle occasionne par le motif le
plus frivole,  s'adresser les reproches les plus durs et les plus
outrageants. Nos condisciples n'avaient donc jamais entendu attaquer
la mmoire de notre pre. Il n'avait donc pas d'ennemis dans son pays.

Nous croyons ne pas devoir omettre une anecdote qui se rapporte  sa
vie politique. Nous la tenons d'un de nos amis qui l'a souvent entendu
raconter par son pre, M. Doulet, homme trs recommandable et trs
digne de foi, qui, sous l'Empire, fut longtemps maire de la ville
d'Arcis. Danton tait  Arcis dans le mois de novembre 1793. Un jour,
tandis qu'il se promenait dans son jardin avec M. Doulet, arrive vers
eux une troisime personne marchant  grands pas, tenant un papier 
la main (c'tait un journal) et qui, aussitt qu'elle fut  porte de
se faire entendre, s'crie: Bonne nouvelle! bonne nouvelle! et elle
s'approche.--Quelle nouvelle? dit Danton.--Tiens, lis! les Girondins
sont condamns et excuts, rpond la personne qui venait
d'arriver.--Et tu appelles cela une bonne nouvelle, malheureux?
s'crie Danton  son tour, Danton, dont les yeux s'emplissent aussitt
de larmes. La mort des Girondins une bonne nouvelle? Misrable!--Sans
doute, rpond son interlocuteur, n'tait-ce pas des factieux?--Des
factieux, dit Danton. Est-ce que nous ne sommes pas des factieux? Nous
mritons tous la mort autant que les Girondins; nous subirons tous,
les uns aprs les autres, le mme sort qu'eux. Ce fut ainsi que
Danton, le Montagnard, accueillit la personne qui vint annoncer la
mort des Girondins, auxquels tant d'autres, en sa place, n'eussent pas
manqu de garder rancune.

Avec une me comme la sienne, il est impossible de ne pas tre un
honnte homme, nos coeurs nous le disent, et jamais rien n'branlera
une de nos plus fermes et de nos plus douces croyances en ce monde,
celle de devoir la vie  un pre qui fut non seulement un homme
d'esprit, de gnie, d'un grand courage, grand orateur, grand citoyen,
aimant sincrement et passionnment son pays, mais qui fut avant tout
un homme probe. Que n'avons-nous son loquence pour faire passer dans
l'esprit de nos citoyens nos convictions, et pour leur faire partager
nos sentiments!

Mais la tche; qu' notre grand regret nous ne remplissons pas, parce
qu'elle est au-dessus de nos forces et de nos talents, d'autres plus
puissants et plus capables la rempliront. Mieux vaudrait mourir 
l'instant que d'en perdre l'esprance. Oui, Danton, un jour toutes ls
calomnies accumules sur toi par l'erreur, par l'envie, par la haine,
viendront expirer aux pieds de la vrit mise  nu par des orateurs,
par des crivains consciencieux, impartiaux, clairs, loquents. Oui,
un jour la France reconnatra que tous tes actes politiques ont pris
naissance dans de louables sentiments, dans ton ardent amour pour
elle, dans le plus violent dsir de son salut et du triomphe de la
libert! Oui, un jour la France apprciera toute l'immensit de ton
dvouement qui te porta _jusqu' vouloir lui faire le sacrifice de ta
mmoire_: sacrifice cent fois, mille fois plus grand que celui de la
vie! Dvouement sans exemple dans l'histoire! La France aujourd'hui si
belle, si florissante, te placera alors au rang qui t'appartient parmi
ses enfants gnreux, magnanimes, dont les efforts intrpides, inous,
sont parvenus  lui ouvrir, au milieu de difficults et de dangers
innombrables, un chemin  la libert,  la gloire, au bonheur. Un
jour, enfin, Danton, justice complte sera rendue  ta mmoire!
Puissent tes fils, avant de descendre dans la tombe, voir ce beau
jour, ce jour tant dsir!









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which is only about 4% of the present number of computer users.

Here is the briefest record of our progress (* means estimated):

eBooks Year Month

    1  1971 July
   10  1991 January
  100  1994 January
 1000  1997 August
 1500  1998 October
 2000  1999 December
 2500  2000 December
 3000  2001 November
 4000  2001 October/November
 6000  2002 December*
 9000  2003 November*
10000  2004 January*


The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.

We need your donations more than ever!

As of February, 2002, contributions are being solicited from people
and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
Virginia, Wisconsin, and Wyoming.

We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
that have responded.

As the requirements for other states are met, additions to this list
will be made and fund raising will begin in the additional states.
Please feel free to ask to check the status of your state.

In answer to various questions we have received on this:

We are constantly working on finishing the paperwork to legally
request donations in all 50 states.  If your state is not listed and
you would like to know if we have added it since the list you have,
just ask.

While we cannot solicit donations from people in states where we are
not yet registered, we know of no prohibition against accepting
donations from donors in these states who approach us with an offer to
donate.

International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
ways.

Donations by check or money order may be sent to:

Project Gutenberg Literary Archive Foundation
PMB 113
1739 University Ave.
Oxford, MS 38655-4109

Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
method other than by check or money order.

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
[Employee Identification Number] 64-622154.  Donations are
tax-deductible to the maximum extent permitted by law.  As fund-raising
requirements for other states are met, additions to this list will be
made and fund-raising will begin in the additional states.

We need your donations more than ever!

You can get up to date donation information online at:

http://www.gutenberg.net/donation.html


***

If you can't reach Project Gutenberg,
you can always email directly to:

Michael S. Hart <hart@pobox.com>

Prof. Hart will answer or forward your message.

We would prefer to send you information by email.


**The Legal Small Print**


(Three Pages)

***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
They tell us you might sue us if there is something wrong with
your copy of this eBook, even if you got it for free from
someone other than us, and even if what's wrong is not our
fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
disclaims most of our liability to you. It also tells you how
you may distribute copies of this eBook if you want to.

*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
sending a request within 30 days of receiving it to the person
you got it from. If you received this eBook on a physical
medium (such as a disk), you must return it with your request.

ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
through the Project Gutenberg Association (the "Project").
Among other things, this means that no one owns a United States copyright
on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
distribute it in the United States without permission and
without paying copyright royalties. Special rules, set forth
below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.

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things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
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following that you do or cause:  [1] distribution of this eBook,
[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
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You may distribute copies of this eBook electronically, or by
disk, book or any other medium if you either delete this
"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
or:

[1]  Only give exact copies of it.  Among other things, this
     requires that you do not remove, alter or modify the
     eBook or this "small print!" statement.  You may however,
     if you wish, distribute this eBook in machine readable
     binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
     including any form resulting from conversion by word
     processing or hypertext software, but only so long as
     *EITHER*:

     [*]  The eBook, when displayed, is clearly readable, and
          does *not* contain characters other than those
          intended by the author of the work, although tilde
          (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
          be used to convey punctuation intended by the
          author, and additional characters may be used to
          indicate hypertext links; OR

     [*]  The eBook may be readily converted by the reader at
          no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
          form by the program that displays the eBook (as is
          the case, for instance, with most word processors);
          OR

     [*]  You provide, or agree to also provide on request at
          no additional cost, fee or expense, a copy of the
          eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
          or other equivalent proprietary form).

[2]  Honor the eBook refund and replacement provisions of this
     "Small Print!" statement.

[3]  Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
     gross profits you derive calculated using the method you
     already use to calculate your applicable taxes.  If you
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     payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
     the 60 days following each date you prepare (or were
     legally required to prepare) your annual (or equivalent
     periodic) tax return.  Please contact us beforehand to
     let us know your plans and to work out the details.

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software or other items, please contact Michael Hart at:
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when distributed free of all fees.  Copyright (C) 2001, 2002 by
Michael S. Hart.  Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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they hardware or software or any other related product without
express permission.]

*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*

