The Project Gutenberg EBook of Post-scriptum de ma vie, by Victor Hugo

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.

Title: Post-scriptum de ma vie

Author: Victor Hugo

Release Date: November 14, 2020 [EBook #63768]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POST-SCRIPTUM DE MA VIE ***




Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)












_OEUVRES POSTHUMES DE VICTOR HUGO_


POST-SCRIPTUM DE MA VIE




DROITS RSERVS POUR TOUS PAYS Y COMPRIS LA SUDE ET LA NORVGE




  VICTOR HUGO

  Post-scriptum
  de ma vie


  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR
  3, rue Auber, 3

  1901




Des manuscrits indits laisss par Victor Hugo, il ne reste  publier
que deux volumes, le prsent livre de prose et un volume de vers.

Les derniers manuscrits de prose se composent d'assez forts cahiers de
grand format et de nombreuses feuilles volantes.

Les cahiers portent ce titre mlancolique: POST-SCRIPTUM DE MA VIE. Ils
datent de l'exil, et des annes o la sant de Victor Hugo subissait une
crise assez grave. Il y a deux parts  faire de ces pages, la part
littraire et la part philosophique: dans la premire, les ides sur
l'art, la posie et les potes; dans la seconde, les hautes mditations
sur l'me et la destine, sur la cration et Dieu.

Les feuilles volantes portent ce titre modeste: TAS DE PIERRES. Ces
pierres, ce sont des penses; des penses mles et varies sur toutes
sortes de matires: morale, histoire, politique, les sentiments,
l'amour, les femmes, etc., etc. A ce tas de penses l'auteur avait dj
puis pour beaucoup de ses livres, mais il en restait un bon nombre, et
des meilleures. Pour mnager l'attention du lecteur, on les a espaces,
selon les sujets, entre les morceaux plus dvelopps.

L'ensemble donne ainsi une sorte de testament de la pense du pote, la
somme de son exprience et de sa sagesse, le dernier mot de sa critique
littraire et de sa philosophie religieuse.


Le volume de posie paratra en fvrier 1902, au moment du Centenaire de
Victor Hugo, sous le titre: DERNIRE GERBE.




L'Esprit




Tas de pierres

I


O crivains, mes contemporains, vous ns avec le sicle, et vous plus
jeunes, avenir vivant de la France, je vous salue et je vous aime.

Les crivains et les potes de ce sicle ont cet avantage tonnant
qu'ils ne procdent d'aucune cole antique, d'aucune seconde main,
d'aucun modle. Ils n'ont pas d'anctres, et ils ne relvent pas plus de
Dante que d'Homre, pas plus de Shakespeare que d'Eschyle. Les potes du
dix-neuvime sicle, les crivains du dix-neuvime sicle, sont les fils
de la Rvolution franaise.

Ce volcan a deux cratres, 89 et 93. De l deux courants de lave. Ce
double courant, on le retrouve aussi dans les ides.

Tout l'art contemporain rsulte directement et sans intermdiaire de
cette gense formidable. Aucun pote antrieur au dix-neuvime sicle,
si grand qu'il soit, n'est le gnrateur du dix-neuvime sicle. Nous
n'avons pas un homme dans nos racines, mais nous avons l'humanit.

Si vous voulez absolument rattacher la littrature de ce sicle  des
hommes antrieurs  notre poque, cherchez ces hommes, non dans la
littrature, mais dans l'histoire, et allez droit  Danton, par exemple.
Mais ce mouvement vient de plus haut que les hommes. Il vient des ides.
Il est la Rvolution mme.

                                   *

J'aime tous les hommes qui pensent, mme ceux qui pensent autrement que
moi. Penser, c'est dj tre utile, c'est toujours et en tout cas faire
effort vers Dieu.

Les dissentiments des penseurs sont peut-tre utiles. Qui sait? au fond,
tous vont au mme but, mais par des voies diffrentes. Il est peut-tre
bon que les routes soient diverses pour que le genre humain ait plus
d'claireurs. A force de battre le buisson des ides, les philosophes,
mme les plus lointains et les plus perdus, finissent par faire lever
des vrits.

J'crivais cela un jour  un rveur, rveur autrement que moi, qui
voulait m'entraner dans sa croyance, et j'ajoutais:--Je vous suivrai du
regard dans votre route, mais sans quitter la mienne.

                                   *

J'appartiens  Dieu comme esprit et  l'humanit comme force. Pourtant
l'excs de gnralisation mne  s'abstraire en posie, et  se
dnationaliser en politique.

On finit par ne plus adhrer  sa vie et par ne plus tenir  sa patrie.

Double cueil que je tche d'viter. Je cherche l'idal, mais en
touchant toujours du bout du pied le rel. Je ne veux ni perdre terre
comme pote, ni perdre France comme citoyen.

                                   *

L'art existe de plein droit, aussi naturellement que la nature.

L'art, c'est la cration propre  l'homme. L'art est le produit
ncessaire et fatal d'une intelligence limite, comme la nature est le
produit ncessaire et fatal d'une intelligence infinie. L'art est 
l'homme ce que la nature est  Dieu.

                                   *

La posie contient la philosophie comme l'me contient la raison.

                                   *

La logique est la gomtrie de l'intelligence. Il faut de la logique
dans la pense. Mais on ne fait pas plus de la pense avec la logique
qu'on ne fait un paysage avec la gomtrie.

                                   *

L'intelligence est l'pouse, l'imagination est la matresse, la mmoire
est la servante.

                                   *

Quand l'homme de guerre a fini sa besogne de hros, il rentre dans sa
maison et pend son pe au clou. Il n'en va pas de mme pour les
penseurs. Les ides ne s'accrochent pas au clou comme les pes. Quand
le philosophe, quand le pote, se repose, ses ides continuent de
combattre. Elles s'en vont en libert, comme des folles sublimes, tout
briser dans les mauvaises mes et remuer le monde.

                                   *

L'intelligence et le coeur sont deux rgions sympathiques et parallles;
l'une ne s'largit pas sans que l'autre s'agrandisse; l'une ne se hausse
pas sans que l'autre s'lve.

Dans le domaine de l'art, il n'y a pas de lumire sans chaleur.

                                   *

L'art a pour rsultat, lors mme qu'il ne l'a pas pour objet apparent,
l'amlioration de l'homme.

Un bien immense et rel, quoiqu'il chappe souvent aux esprits
superficiels, unit le beau, d'un ct au vrai, de l'autre  l'honnte.

Les chefs-d'oeuvre, parfois mme sans que la volont de leurs auteurs y
ait part ( infirmit du gnie!), dgagent continuellement,
mystrieusement, divinement, et rpandent, pour ainsi dire, dans l'air
autour d'eux, une moralit pntrante et saine.

Celui qui passe auprs d'eux et qui respire leur atmosphre s'en
imprgne  son insu. Il n'a voulu que devenir plus intelligent, il
devient meilleur.

                                   *

La civilisation s'exhale de l'art comme le parfum de la fleur.

                                   *

Voulez-vous vous rendre compte de la puissance civilisatrice de l'art,
de l'art pur, mme sans mlange d'intention humaine et sociale? Cherchez
dans les bagnes un homme qui sache ce que c'est que Mozart, Virgile et
Raphal, qui cite Horace de mmoire, qui s'meuve de l'_Orphe_ et du
_Freyschtz_, qui contemple un clocher de cathdrale ou une statue de
Jean Goujon, cherchez cet homme dans tous les bagnes de tous les pays
civiliss, vous ne le trouverez pas. tre sensible  l'art, c'est tre
incapable de crime.

                                   *

Les lettrs, les rudits, les savants, montent  des chelles; les
potes et les artistes sont des oiseaux.

                                   *

Voulez-vous voir d'un seul coup d'oeil, dans une sorte d'abrg clair,
frappant, profond et vrai, qui donne la solution en mme temps que le
problme, la figure de beaucoup de questions, et entre autres de la
question littraire de ce sicle? regardez un chne au printemps: tronc
sculaire, vieilles racines, vieilles branches; feuilles vertes,
fraches et nouvelles. La tradition et la nouveaut, la tradition
produisant la nouveaut, la nouveaut surgissant de la tradition. Tout
est l.

                                   *

L'homme, mme le plus vulgaire et le plus _positif_, comme on dit de nos
jours, a besoin de rverie. Ne ft-ce qu'un instant. Ne ft-ce qu'un
clair. Il lui en faut. Mais toutes les mes n'ont pas le don
merveilleux de rver spontanment. Ce qui fait que la musique plat tant
au commun des hommes, c'est que c'est de la rverie toute faite. Les
esprits d'lite aiment la musique, mais ils aiment encore mieux faire
leur rverie eux-mmes.

                                   *

Plus la pense tombe de haut, plus elle est sujette  s'vaporer en
rverie.

                                   *

Une voix crie au pote: Sois le pote de l'avenir, sois l'homme de la
gnration qui vient aprs la ntre, tudie les lois et les abus et
proccupe-toi de la socit. Une autre voix lui dit: Sois le pote du
prsent pour toutes les gnrations futures, sois l'homme perptuel,
contemple les arbres et les toiles et proccupe-toi de la nature.

Laquelle couter?--Toutes les deux.

Sois le pote de la nature, tu seras le pote des hommes.

                                   *

Fixez votre regard sur l'oeuvre des potes complets, voici ce que vous
trouvez: dans le dtail, dans la forme, une prcision svre, et dans le
fond, une grandeur trange et presque illimite et qu'on ne peut
contempler sans y dcouvrir  chaque instant de nouveaux horizons pleins
du rayonnement mystrieux de l'infini. Cela est la vraie posie, qui se
compose du beau et de l'idal et qui les combine. Fusion d'lments
presque contraires que le gnie seul peut accomplir! Le beau veut des
contours; l'idal veut de l'infini.




Utilit du Beau


Un homme a, par don de nature ou par dveloppement d'ducation, le
sentiment du Beau. Supposez-le en prsence d'un chef-d'oeuvre, mme d'un
de ces chefs-d'oeuvre qui semblent inutiles, c'est--dire qui sont crs
sans souci direct de l'humain, du juste et de l'honnte, dgags de
toute proccupation de conscience et de faits, sans autre but que le
beau; c'est une statue, c'est un tableau, c'est une symphonie, c'est un
difice, c'est un pome. En apparence, cela ne sert  rien;  quoi bon
une Vnus?  quoi bon une flche d'glise?  quoi bon une ode sur le
printemps ou l'aurore? Mettez cet homme devant cette oeuvre. Que se
passe-t-il en lui? Le Beau est l. L'homme regarde, l'homme coute; peu
 peu, il fait plus que regarder, il voit; il fait plus qu'couter, il
entend. Le mystre de l'art commence  oprer; toute cette oeuvre d'art
est une bouche de chaleur vitale; l'homme se sent dilat. La lueur de
l'absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne  travers cette chose,
lueur sacre et presque formidable  force d'tre pure. L'homme
s'absorbe de plus en plus dans cette oeuvre; il la trouve belle; il la
sent s'introduire en lui. Le beau est vrai de droit. L'homme, soumis 
l'action du chef-d'oeuvre, palpite, et son coeur ressemble  l'oiseau
qui, sous la fascination, augmente son battement d'ailes.

Qui dit belle oeuvre dit oeuvre profonde; il a le vertige de cette
merveille entr'ouverte. Les doubles fonds du Beau sont innombrables.
Sans que cet homme, soumis  l'preuve de l'admiration, s'en rende bien
clairement compte peut-tre, cette religion qui sort de toute
perfection, la quantit de rvlation qui est dans le beau, l'ternel
affirm par l'immortel, la constatation ravissante du triomphe de
l'homme dans l'art, le magnifique spectacle en face de la cration
divine d'une cration humaine, mulation inoue avec la nature, l'audace
qu'a cette chose d'tre un chef-d'oeuvre  ct du soleil, l'ineffable
fusion de tous les lments de l'art, la ligne, le son, la couleur,
l'ide, en une sorte de rhythme sacr, d'accord avec le mystre musical
du ciel, tous ces phnomnes le pressent obscurment et accomplissent, 
son insu mme, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation
fconde. Une inexprimable pntration du beau lui entre par tous les
pores.

Il creuse et sonde de plus en plus l'oeuvre tudie; il se dclare que
c'est une victoire pour une intelligence de comprendre cela, et que tous
peut-tre n'en sont pas capables ni dignes; il y a de l'exception dans
l'admiration, une espce de fiert amliorante le gagne; il se sent lu;
il lui semble que ce pome l'a choisi. Il est possd du chef-d'oeuvre.
Par degrs, lentement,  mesure qu'il contemple ou  mesure qu'il lit,
d'chelon en chelon, montant toujours, il assiste, stupfait,  sa
croissance intrieure; il voit, il comprend, il accepte, il songe, il
pense, il s'attendrit, il veut. Il ferme les yeux pour mieux voir, il
mdite ce qu'il a contempl, il s'absorbe dans l'intuition, et tout 
coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans trouble, sans brume,
sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire, l'blouissant spectre
solaire de l'idal apparat; et voil cet homme qui a un autre coeur.

Quelque chose en lui se redresse et quelque chose se penche; la
contemplation est devenue blouissement, la mditation est devenue
piti. Il semble que cet esprit ait renouvel sa provision d'infini. Il
se sent meilleur. Il dborde de misricorde et de mansutude. S'il tait
juge, il absoudrait; s'il tait prtre, il teindrait l'enfer. Le
chef-d'oeuvre, inconscient, a donn  cet homme toutes sortes de
conseils srieux et doux. Une mystrieuse impulsion dans le sens du bien
lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mlodie qui ressemble  une
vocalise de fauvette, de cette strophe o il n'y a que des fleurs et de
la rose. La bont a jailli de la beaut. Il y a de ces tranges effets
de source qui tiennent  la communication des profondeurs entre elles.

Lady Montagu, aprs avoir vu au Trippenhaus d'Amsterdam l'Amalthe de
Jordans, s'criait: _Je voudrais avoir l un pauvre pour lui vider ma
bourse dans les mains!_

tre grand et inutile, cela ne se peut. L'art, dans les questions de
progrs et de civilisation, voudrait garder la neutralit, qu'il ne
pourrait. L'humanit ne peut tre en travail sans tre aide par sa
force principale, la pense. L'art contient l'ide de libert, _arts
libraux_; les lettres contiennent l'ide d'humanit, _humaniores
litter_. L'amlioration humaine et terrestre est une rsultante de
l'art, inconscient parfois, plus souvent conscient. Les moeurs
s'adoucissent, les coeurs se rapprochent, les bras embrassent, les
nergies s'entresecourent, la compassion germe, la sympathie clate, la
fraternit se rvle, parce qu'on lit, parce qu'on pense, parce qu'on
admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort larme. Aimer est au
sommet de tout.

L'art meut. De l sa puissance civilisatrice. Les mus sont les bons,
les mus sont les grands. Tout martyr a t mu; c'est par l'motion
qu'il est devenu impassible. Les grandes fermets viennent des pleurs.
Le hros songe  la patrie, et ses yeux se mouillent. Caton commence par
l'attendrissement.

Insistons sur cette vrit ignore et surprenante: l'art,  la seule
condition d'tre fidle  sa loi, le beau, civilise les hommes par sa
puissance propre, mme sans intention, mme contre son intention.


Certes, si jamais un esprit, au milieu des misres terrestres, en face
des catastrophes et des attentats, en prsence de toutes ces choses que
nous nommons droit, honneur, vrit, dvouement, devoir, a reprsent la
volont absolue d'indiffrence, c'est Horace. Cette vaste rage de
Juvnal contre le mal, cette cume du lion juste, cherchez-la dans
Horace; vous trouverez le sourire. Horace, c'est le neutre; il veut
l'tre du moins. Un esprit qui se veut eunuque, quel froid terrible!
S'il a une foi, elle est contraire au progrs. C'est l'indiffrent
implacable. La satit, voil le fond de sa srnit. Horace fait sa
digestion. Il a le contentement accabl du repu. Il a bien soup chez
Mcne, ne lui en demandez pas plus; ou il vient de faire une partie de
paume avec Virgile, chassieux comme lui. On s'est fort diverti. Quant
aux temps prsents ou passs, quant au _fas_ et au _nefas_, quant au
bien et au mal, quant au faux et au vrai, il n'en a cure. Sa philosophie
se borne  l'acceptation bienveillante du fait, quel qu'il soit.
L'iniquit qui donne de bons dners, est son amie; il est le commensal
n du crime russi. Prendre l'horreur publique au srieux, fi donc! Cela
nuancerait d'une teinte fonce son style qui veut rester transparent;
son hexamtre, si libre devant la prosodie, est esclave devant Csar;
cette danse s'achve  plat ventre. Ses ptres ont cette surface de
sagesse qu'a eue La Fontaine plus tard: Le sage dit selon le temps:
Vive le roi! vive la ligue! Ses satires n'exercent sur les lois et les
moeurs aucune surveillance; l'affreux spectacle permanent des Esquilies
obtient de lui en passant un vers insouciant. Ses odes mentionnent les
dieux, font cho presque machinalement  l'ode sacerdotale grecque, et
mettent en quilibre Jupiter et Csar; et quant  l'amour, le _puer_
auquel elles s'adressent volontiers est frre du Bathylle d'Anacron et
du Corydon de Virgile. Ajoutez,  chaque instant, l'obscnit toute
crue. Voil le pote. Qu'est-ce que l'homme? un poltron qui a jet son
bouclier dans la bataille, un sophiste des apptits, n'ayant qu'un but,
la jouissance, un douteur ne croyant qu' la possession de l'heure, un
enfant du peuple en domesticit chez le Tyran, un badin du lendemain de
la rpublique morte, un Romain qui a derrire lui Rome tue par Octave
et qui ne retourne mme pas la tte pour regarder le cadavre sacr de sa
mre. C'est l Horace...

Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lche vous
enflammera, ce corrompu vous assainira; et de la lecture de cet homme
qui n'est pas bon, vous sortirez meilleur.

Pourquoi? c'est qu'Horace, c'est beau.

Et qu' travers le mal, qui est  la surface, le beau, qui est au fond,
agit.

_Forma_, la beaut. Le beau, c'est la forme. Preuve trange et
inattendue que la forme, c'est le fond. Confondre forme avec surface est
absurde. La forme est essentielle et absolue; elle vient des entrailles
mmes de l'ide. Elle est le Beau; et tout ce qui est le beau manifeste
le vrai.

L'motion de lire Horace est exquise. C'est une jouissance toute
littraire, et singulirement profonde. On s'absorbe dans ce rare
langage; chaque dtail a une saveur  part. Une forte quantit de bon
sens est malheureusement conciliable avec l'abaissement moral; tout ce
bon sens-l est dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli,
comme il raisonne juste! Mais c'est ici qu'on apprend  distinguer
justesse de justice. Du reste, il n'est pas bon, nous venons de le dire,
mais il n'est pas mchant. tre mchant, c'est un effort; Horace ne fait
pas d'effort.

Son style se place entre le lecteur et lui, d'abord comme un voile, puis
comme une clart, puis comme une forme d'autre chose qui n'est plus
Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d'Horace se fait. Le
ct mprisable se drobe sous le ct aimable. La turpitude attnue
devient bagatelle: _Nescio quid meditans nugarum_. Cette philosophie
lche dans ce style souple est douce  voir flotter comme la ceinture
dfaite de Vnus; nul moyen de faire la grosse voix contre cet
enchantement. Ce vers Phryn montre sa gorge, et il n'y a plus l de
juges; il y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur
est-elle malsaine? Loin de l. L'extase littraire est essentiellement
honnte. Il est impossible de la mal prendre et de s'en mal trouver. Une
certaine chastet se dgage de toute posie vraie. Peu  peu le bon sens
d'Horace perd la mauvaise odeur de son origine, ce style pur le filtre,
et l'on ne sent plus que l'ascendant de cette raison. Horace est limpide
et net. Le lecteur est tout  la joie de voir si clair dans un esprit, 
travers une paisseur de deux mille ans. Horace est un compos de raison
qui peut tre divine et de sensualit qui peut tre bestiale; ce
compos, espce d'tre mixte fort humain d'ailleurs, discute dans
l'pitre, rit dans la satire, chante dans l'ode, se condense dans le
vers, y produit on ne sait quelle lumire, et s'y transfigure en
sagesse.

C'est de la sagesse d'oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller 
l'aube, faire le nid et l'amour. Cette sagesse, qui, avant d'tre celle
d'Horace, tait celle de Salomon, devient bonne dans cette posie, tant
cette posie est saine. Dans cette posie il y a du parfum, il y a du
baiser, il y a du rayon.

Toutes les rvoltes contre la pdanterie sont l: prosodie disloque,
csure ddaigne, mots coups en deux; mais, dans cette licence, que de
science! Tel hmistiche est une joie, et l'on se rcrie. Le contact de
ce vers fin et fort est tout ducation pour la pense; c'est une volupt
de manier ces hexamtres avec les doigts de lumire de l'esprit; on
devient dlicat  toucher ce divin style; et le plus barbare en sort
civilis. Louis XVIII, philosophe relatif, disait: C'est Horace qui m'a
rendu libral.

On mdite ces ressources infinies de lgret et de force. Le vers,
familier, se tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et
n'a qu'un souci: tre beau. Quoi de plus charmant qu'un moineau-franc
tout  l'arrangement de ses plumes! Horace arrive  cette
toute-puissance qu'a la gentillesse des enfants; il s'impose indolemment
et insolemment; il a la pleine libert de la grce; le despotisme de
l'lgance est en lui.

C'est le railleur, qui,  volont, est le lyrique; et quand il lui plat
d'tre lyrique, il devient, cette aventure-l lui arrive, presque grand.
Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d'Horace font vaguement
songer  des vases d'albtre. Telle strophe semble porte par deux bras
blancs au-dessus d'une tte lumineuse. C'est ainsi que de certains
versets de la Bible semblent revenir de la fontaine.

Tel est Horace. D'autres ont des dons plus augustes, le flamboiement
terrible, la foudre aux serres, la vertu fire et planante, l'offensive
aux mchants, les colres du sublime, tous les glaives qu'on peut tirer
de ce fourreau, l'indignation, les grands espaces, les grands essors,
une rverbration de Cocyte ou d'Apocalypse; Horace, lui, rgne par le
charme serein. Il a ce qu'on pourrait nommer la blancheur du style.

Chose merveilleuse, et ce sont l les tonnements croissants de l'art
contempl, oui, l'on peut affirmer que les ides dans Horace, ce qu'on
nomme le fond, ce n'est que la surface, et que le vrai fond c'est la
forme, cette forme ternelle qui, dans le mystre insondable du Beau, se
rattache  l'absolu.


Voulez-vous un autre exemple? Prenez Virgile.

Qu'y a-t-il de plus misrable comme ide que ceci: Octave-Auguste admis
parmi les astres, et les toiles se rangeant pour lui faire place.
Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte? C'est l'ide, c'est le fond,
n'est-ce pas? Et c'est plat et honteux. Voici la forme:

    Tuque adeo, quem mox qu sint habitura deorum
    Concilia, incertum est; urbesne invisere, Csar,
    Terrarumque velis curam et te maximus orbis
    Auctorem frugum tempestatumque potentem
    Accipiat, cingens materna tempora myrto;
    An deus immensi venias maris, ac tua naut
    Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
    Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis;
    Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
    Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
    Panditur: ipse tibi jam brachia contrahit ardens
    Scorpius, et coeli justa plus parte relinquit:
    Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
    Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
    Quamvis Elysios miretur Grcia campos,
    Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
    Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
    Ignarosque vi mecum miseratus agrestes,
    Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.

Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier effet?
J'oublie Auguste, j'oublie mme Virgile; le lche tyran et le chanteur
lche s'effacent; comme Horace tout  l'heure, le pote s'clipse dans
sa posie; j'entre en vision; le prodigieux ciel s'ouvre au-dessus de
moi, j'y plonge, j'y plane, je m'y prcipite, je vois la rgion
incorruptible et inaccessible, l'immanence splendide, les mystrieux
astres, cette voie lacte, ce zodiaque amenant chaque mois au znith un
archipel de soleils, ce scorpion qui contracte ses bras normes, la
profondeur, l'azur; et, par l'ide, par ce que vous nommez le fond,
j'tais dans le petit, et par le style, par ce que vous nommez la forme,
me voil dans l'immense.

Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond?

Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un pote; le pote
esclave du courtisan, hlas! comme l'me de la bte dans la machine
humaine. Le courtisan a eu une ide vile, il l'a confie au pote,
l'aigle avec un ver de terre dans le bec n'en vole pas moins au soleil,
et de l'ide basse le pote a fait une page sublime.

O saintet involontaire de l'art! splendeur propre  l'esprit de
l'homme! Beaut du beau!

Tous les dveloppements qu'on donne  une vrit convergent, et c'est
pourquoi nous sommes ramens ici  une observation dj faite  propos
d'Horace: il y a dans cette page superbe une surface et un fond; la
surface, c'est ce que vous appelez l'ide premire, c'est la louange
courtisane  Auguste; le fond, c'est la forme. Par la vertu du grand
style, la surface, la flatterie au matre, immonde corce du sublime, se
brise et s'ouvre, et par la dchirure, le fond toil de l'art,
l'ternel beau, apparat.

Idal et Beaut sont identiques; idal correspond  ide et beaut 
forme; donc ide et fond sont congnres.

Nous voici arrivs, la logique le voulant,  une vrit presque
dangereuse: l'art civilise par sa puissance propre. L'oeuvre,
participant de l'influence gnrale du beau, a une action indpendante,
au besoin, de la volont de l'ouvrier et, mme  travers le vice de
l'artiste, la vertu de l'art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise;
Horace, impur, civilise; Aristophane, inique et cynique, civilise.


En ralit, si l'on veut s'lever, pour regarder l'art,  cette hauteur
qui rsume tout et o les distinctions comme les collines s'effacent, en
ralit, il n'y a ni fond ni forme. Il y a, et c'est l tout, le
puissant jaillissement de la pense apportant l'expression avec elle, le
jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule,
l'ruption immdiate et souveraine de l'ide arme du style.
L'expression sort comme l'ide, d'autorit; non moins essentielle que
l'ide, elle fait avec elle sa rencontre mystrieuse dans les
profondeurs, l'ide s'incarne, l'expression s'idalise, et elles
arrivent toutes les deux si pntres l'une de l'autre que leur
accouplement est devenu adhrence. L'ide, c'est le style; le style,
c'est l'ide. Essayez d'arracher le mot, c'est la pense que vous
emportez. L'expression sur la pense est ce qu'il faut qu'elle soit,
vtement de lumire  ce corps d'esprit. Le gnie, dans cette gsine
sacre qui est l'inspiration, pense le mot en mme temps que l'ide. De
l ces profonds sens inhrents au mot; de l ce qu'on appelle le mot de
gnie.

C'est une erreur de croire qu'une ide peut tre rendue de plusieurs
faons diffrentes. Tout en maintenant, bien entendu, au pote
souverain, le droit magnifique de dveloppement, cette haute facult,
qui tient  l'habitation des sommets, de mettre en lumire autour de la
pense centrale toutes les ides circonvoisines, tout en maintenant
cette facult et ce droit, qui sont l'essence mme de la posie, nous
affirmons ceci: une ide n'a qu'une expression. C'est cette
expression-l que le gnie trouve. Comment la trouve-t-il? d'en haut.
Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec
certitude. Instinct d'aigle.

Pour lui, crateur, l'ide avec l'expression, le fond avec la forme,
c'est l'unit. L'ide sans le mot serait une abstraction; le mot sans
l'ide serait un bruit; leur jonction est leur vie. Le pote ne peut les
concevoir distincts. L'Alphe ide et l'Arthuse expression; l'Arve
jaune et le Rhne bleu coulant cte  cte des lieues entires sans se
confondre; non, certes, rien de pareil. Il n'y a point, dans le miracle
de l'ide faite style, deux phnomnes, quelque chose comme un
embrassement de jumeaux, si troit qu'il soit. Non. C'est la fusion o
la fonte n'a pas laiss de veine, c'est le mlange  sa plus haute
puissance, c'est l'amalgame  ne plus reconnatre l'un de l'autre, c'est
l'intimit leve  l'identit.

Ceux qui tentent de dfaire brin  brin cette torsion divine, les
vivisecteurs de la critique, n'ont mme pas la satisfaction que donne la
table de dissection  l'anatomiste; voir des entrailles ici, de la
cervelle l, des claboussures de sang, une tte dans un panier; d'un
ct le fond, de l'autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite,
s'ils sont de bonne foi et s'ils ont le grand sens critique, 
l'indivisible,  l'indissoluble, au congnial,  l'absolu. Ils disent:
fond et forme sont le mme fait de vie.

Le beau est un.

Le beau est me.




Tas de pierres

II


La douleur est diverse comme l'homme. On souffre comme on peut.

                                   *

On croit des autres ce qu'on ferait soi-mme.

                                   *

Le bonheur n'avertit de rien.

                                   *

Le boeuf souffre, le char se plaint.

                                   *

L'orgueil est lion, l'gosme est tigre, la vanit est chatte.

                                   *

La vraie force est celle qui a pour devise: Rien de force.

                                   *

Qui n'est pas capable d'tre pauvre n'est pas capable d'tre libre.

                                   *

Le mal. Dfiez-vous de ceux qui s'en rjouissent encore plus peut-tre
que de ceux qui le font.

                                   *

On dit de moi que je suis un homme bizarre et que j'ai le got du
singulier. C'est vrai, toutes les fois que je songe  ces mots: libert,
grandeur, dignit, honneur, je prfre le singulier au pluriel.

                                   *

Dans certains cas, il y a de la grandeur  se laisser tromper et de la
honte  se dfier. Jaloux, notez ceci: celui qui trompe a en remords
tout ce que celui qui est tromp a en confiance.

                                   *

Je ne sais s'il ne faut pas aimer encore mieux les normits que les
petitesses.

                                   *

Beaucoup d'amis sont comme le cadran solaire: ils ne marquent que les
heures o le soleil vous luit.

                                   *

L'lphant n'est gure plus puissant contre la fourmi que la fourmi
contre l'lphant.

                                   *

--Tu vois ce mur-l?

--Oui, mon gnral.

--De quelle couleur est-il?

--Blanc, mon gnral.

--Je te dis qu'il est noir. De quelle couleur est-il?

--Noir, mon gnral.

--Tu es un bon soldat.

                                   *

Delatouche disait  Charles Nodier:--En 1830, je crois avoir tu un
Suisse.--Bien, lui dit Nodier, mais croyez-vous que le Suisse croie
avoir t tu?

                                   *

Eh mon Dieu! la beaut est diverse. Selon la nature et selon l'art. Si
c'est une femme, que la chair soit du marbre, si c'est une statue, que
le marbre soit de la chair.

                                   *

Les mchants envient et hassent; c'est leur manire d'admirer.

                                   *

L'envie a l'blouissement douloureux.

                                   *

Il y a des gens qui font des crimes pour faire des affaires. Ils ont
l'art trange et hideux d'extraire d'un tas de combinaisons atroces la
fortune, la bonne vie bourgeoise, tout le plat bien-tre d'un Prudhomme
enrichi. Chose odieuse et bizarre! prendre des charbons dans l'enfer
pour se faire cuire une soupe aux choux!

                                   *

Le savant sait qu'il ignore.

                                   *

En poussant l'aiguille du cadran vous ne ferez pas avancer l'heure.

                                   *

Se laisser calomnier est une des forces de l'honnte homme.

                                   *

L'homme de valeur qui reste modeste, c'est l'or argent.

                                   *

L'oisivet est le plus lourd des accablements.

                                   *

Plein d'ennui, c'est--dire vide.

On dit quelquefois: Il s'est tu, ennuy qu'il tait de vivre. Il
faudrait dire plutt: Il s'est tu, ennuy qu'il tait de ne pas vivre.

                                   *

Ne rien faire est le bonheur des enfants et le malheur des vieillards.

                                   *

L'honnte homme cherche  se rendre utile, l'intrigant  se rendre
ncessaire.

                                   *

Avant de s'agrandir au dehors, il faut s'affermir au dedans.

                                   *

Pour tre parfaitement heureux il ne suffit pas d'avoir le bonheur, il
faut encore le mriter.

                                   *

Croire, crotre.

                                   *

On peut avoir des raisons de se plaindre et n'avoir pas raison de se
plaindre.

                                   *

La sottise dit, la vrit fait.

                                   *

L'esprit d'une bte, c'est de ne pas tre un sot.

                                   *

La vertu a un voile, le vice a un masque.

                                   *

Ne vous donnez pas pour but d'tre quelque chose, mais d'tre quelqu'un.

                                   *

On voit les qualits de loin et les dfauts de prs.

                                   *

Aprs avoir entendu les paroles, ne creusez pas trop les consciences.
Vous trouveriez souvent au fond de la svrit l'envie, au fond de
l'indulgence la corruption.

                                   *

Il y a du prvu dans la vertu, non dans l'hrosme. La vertu a une
espce de prosodie; l'hrosme est tout de cration immdiate et
spontane.




Le Got


Nous n'avons, certes, nulle intention de nier ni de chagriner le got
relatif, qui joue un rle utile dans les rhtoriques et les prosodies;
mais, sans vouloir ter son pain  M. Quicherat, on peut songer 
Eschyle et  Isae. Qu'il nous soit donc permis de le dire, il y a un
got suprieur et absolu qui ne se rdige pas en formules, et qui est
tout  la fois la loi latente et la loi patente de l'art. Ce got-l, le
vrai, l'unique, est peu connu de ceux qui font profession de
l'enseigner.

Ce got-l, c'est le grand arcane. C'est ce got suprieur qui, 
l'inexprimable stupeur de Vitruve, augmente et diminue, selon on ne sait
quelle progression mystrieuse, dans la colonnade du Parthnon, le
diamtre des colonnes et l'espacement des entre-colonnements; grosse
faute partout ailleurs, beaut l. C'est ce got suprieur qui, peu
soucieux d'tre sobre, consacre,  chaque instant, dans l'_Iliade_,
six, huit, dix vers  la description minutieuse d'une blessure. C'est
lui qui, effront, fait mettre Messaline toute nue par Juvnal. C'est
lui qui, sentant que la nef va s'crouler, faisant de ncessit vertu et
tirant une beaut d'une infirmit, ajoute aux cathdrales ces sublimes
arcs-boutants, si stupidement critiqus, lesquels semblent les arches
obliques d'un pont de la terre au ciel. C'est lui qui conseille  Rubens
d'ajouter, contrairement  toute vraisemblance, convenons-en, au
dbarquement de Marie de Mdicis  Marseille, ces tritons soufflant dans
des buccins et ces naades ruisselantes qui mouillent le tableau. C'est
lui qui, dans la _Pche miraculeuse_ du Vatican, o Jsus n'est qu'au
second plan, met sur le premier plan des oies montrant leur croupion
signes Raphal. C'est lui qui, au milieu du _Printemps_ de Jordans, o
se dresse debout une ve qui est aussi une Hb, asseoit le satyre 
terre, dirige trangement ce regard sauvage, et rvle par l'clair de
l'oeil d'un faune le mystre ineffable qui est dans la chair. C'est lui
qui, dans le plafond magnifique de Jules Romain, _la Descente des
chevaux du Soleil_, fait voir Apollon par-dessous, montrant l'humanit
de la divinit. C'est lui qui, ayant  mettre No en bas-relief, sculpte
audacieusement le dtail biblique en plein portail de Bourges. C'est lui
qui contourne de certains torses de Michel-Ange selon une ligne
impossible, arrivant  la sublimit par le tourment. C'est lui qui fait
faire  Priape aux Esquilies ce que raconte Horace et qui, dans le
dsert, fait manger  Ezchiel ce que raconte l'criture.

Le calembour quand il est d'Eschyle, la grimace quand elle est de Goya,
la bosse quand sope la porte, le pou quand Murillo l'crase, la puce
quand elle pique Voltaire, la mchoire d'ne quand Samson l'empoigne,
l'hystrie quand le Cantique des Cantiques l'empourpre et l'tale, Goton
au lavoir quand il plat  Rembrandt de la nommer Suzanne au bain,
l'oeil crev quand c'est celui d'OEdipe, l'oeil arrach quand c'est
celui de Glocester, la femme qui aboie quand c'est Hcube, le ronflement
quand il vient des Eumnides, le soufflet quand le Cid le venge, le
crachat quand Jsus le reoit, les grossirets quand Homre les dit,
les sauvageries quand Shakespeare les fait, l'argot quand Villon le
parle, la guenille quand Irus la trane, les coups de bton quand Scapin
les donne, la charogne quand le vautour et Salvator Rosa la rongent, le
ventre quand Agrippine le dcouvre, le lupanar quand Rgnier nous y
mne, l'entremetteuse quand Plaute l'emploie, la seringue quand elle
poursuit Pourceaugnac, les latrines quand Tacite y noie Nron et quand
Rabelais en barbouille la thocratie, font partie de ce got suprme. La
carogne de Molire, la catin de Beaumarchais et la putain de Shakespeare
en sont.

De certaines familiarits, des tutoiements altiers, des insolences, si
vous voulez, qui ne peuvent venir que de la grandeur, ne se rencontrent
que dans les oeuvres souveraines, et en sont le signe. Une fiente
d'aigle rvle un sommet.


Les rhtoriques ignorent assez habituellement la valeur des mots
qu'elles prononcent. _Sel attique. Got classique._ Cherchez le sel
attique dans Aristophane; cherchez le got classique dans Homre. Homre
ne se fait pas attendre; ds le premier chant de l'_Iliade_, les gros
mots pleuvent. _OEil de chien! Coeur de cerf!_ C'est Achille qui parle 
Agamemnon. Quant  Aristophane, ouvrez seulement _Lysistrata_. Est-ce
donc que le got manque  Aristophane? Est-ce donc que le got manque 
Homre? Le got y est partout au contraire, mais le grand got, le got
incorruptible, manifestation du beau. Il est dans ce qui choque, il est
dans ce qui irrite, invulnrable mme dans la mle des mots orduriers
et obscnes, comme un dieu qu'il est. Lisez Plaute. Lisez Horace. tre
le beau, l est toute la question. Selon que la beaut, cette lumire,
est absente ou prsente, les mmes mots font Vad ignoble et Aristophane
splendide.

Cependant, constatons-le, ou si l'on veut, avouons-le, devant ce grand
got, aisment admis du lecteur, le spectateur et l'auditeur se
hrissent volontiers. tre acadmique, tre parlementaire, cela
plat aux hommes runis et enferms. Dmosthne et Aristophane taient
souvent hus; on leur faisait la guerre aux mots. De leur vivant,
Shakespeare, Molire et Beaumarchais taient siffls pour leurs reliefs
et leurs saillies. _Mauvais got!_ disait-on. Ceci est une loi de tous
les auditoires, snats ou thtres. Une chose semble refuse aux hommes
assembls, c'est l'imagination, immense don solitaire.

Certains critiques--sont-ce des critiques?--prennent des sens qui leur
manquent pour des perfections que n'a pas autrui. Quand Stendhal (le
mme qui prfrait les mmoires du marchal Gouvion-Saint-Cyr  Homre
et qui tous les matins lisait une page du Code pour s'enseigner les
secrets du style), quand Stendhal raille Chateaubriand pour cette belle
expression, d'un vague si prcis: la cime indtermine des forts,
l'honnte Stendhal n'a pas conscience que le sentiment de la nature lui
fait dfaut, et ressemble  un sourd qui, voyant chanter la Malibran,
s'crierait:--Qu'est-ce que cette grimace?


Ce got suprieur, que nous venons, non de dfinir, mais de
caractriser, c'est la rgle du gnie, inaccessible  tout ce qui n'est
pas lui, hauteur qui embrasse tout et reste vierge, Yungfrau.

Il y a le got d'en bas et le got d'en haut. Le got selon l'abb de
Bernis et le got selon Pindare. L'admirable, c'est que, de rhtorique
en rhtorique, on est venu  qualifier le got selon Bernis _bon got_
et le got selon Pindare _mauvais got_.

Ce grand got, le got d'en haut, n'est autre chose que l'acception de
chaque phnomne matriel ou moral pris en soi avec ce droit d'ajouter
qui fait partie de la souverainet intellectuelle; c'est on ne sait quel
mlange de dmesur et de proportionn qui reste exact mme dans les
plus prodigieux grossissements; c'est la volont svre du vrai qui
conserve  l'infusoire toute sa petitesse et au condor toute son
envergure; c'est l'absolu qui exige de chaque chose qu'elle ait sa
ralit avant de l'introduire dans l'idal, toute fcondation tant  ce
prix.

Tout ce que nous venons d'numrer (et bien d'autres dtails que nous
pourrions rappeler) vous dplat dans les grandes oeuvres de l'esprit
humain. Eh bien, ce qui vous choque, essayez de le retrancher, et vous
verrez. Le trou se fera. O vous croirez avoir t le dfaut, apparatra
la lacune, c'est--dire le dfaut vrai. Vous aurez chang l'Achille
d'Homre pour l'Achille de Racine. Mystre donc que ce got rfractaire
aux rgles et aux mthodes, et respectez-le. Il n'a point de dfinition
possible. Il a tous les droits, ayant toutes les puissances.

C'est lui qui, aprs avoir fait les dieux, sentant qu'il faut une
satisfaction de plus  l'infini, fait les monstres. C'est ce souverain
got, omnipotent comme le gnie mme dont il est le sens, qui partage
l'orient en deux, donnant  la moiti caucasienne pour point de dpart
l'Idal et  la moiti thibtaine pour point de dpart le Chimrique. De
l deux posies immenses. Ici Apollon, l le Dragon. Le groupe du
Pythien, ce symbole de la cration mme, jette dans l'esprit humain deux
ombres, chacune  l'image de l'une de ces deux figures, et, de cette
ombre double qui se bifurque, naissent dans l'art deux mondes. Ces deux
mondes appartiennent au got suprme, et marquent ses deux ples. A
l'une des extrmits de ce got il y a la Grce,  l'autre la Chine.

Ayons prsente  l'esprit cette vaste varit une de l'art, rendons-nous
compte des tempraments mls aux gnies, des climats mls aux
tempraments, et des sicles mls aux climats, et en prsence des
grandes oeuvres, rflchissons, et ne voyons pas tourdiment un dfaut
l o il y a souvent une marque inattendue de puissance. Je conviens que
de certaines beauts font ombre et tonnent; mais est-ce que le nuage
n'est pas beau quelquefois? Quand il tudie un gnie, le penseur, 
l'arrive d'un dtail flottant, trange et pars, ne s'effare pas plus
que d'un passage de fume sur le ciel.


Quand donc comprendra-t-on que les potes sont des entits, que leurs
facults, combines selon un logarithme spcial pour chaque esprit, sont
des concordances, qu'au fond de tous ces tres on sent le mme tre,
l'Inconnu, qu'il y a dans ces hommes de l'lment, que ce qu'ils font
ils ont  le faire, _bien rugi, lion!_ qu'ils sont ncessaires et
climatriques, qu'il vente, pleut et tonne dans leur oeuvre comme dans
la nature, et qu' de certains moments la terre tremble dans leur gnie?


Certaines oeuvres sont ce qu'on pourrait appeler les excs du beau.
Elles font plus qu'clairer, elles foudroient. tant donnes les
paresses et les lchets de l'esprit humain, cette foudre est bonne.

En ce sens, la littrature antique proteste contre la littrature
classique et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont
d'accord avec les nouveaux.

Un jour, Branger, ce franais coup de gaulois, ne sachant ni le latin
ni le grec, le plus littraire des illettrs, vit un Homre sur la table
de Jouffroy. C'tait au plus fort du mouvement de 1830, mouvement
compliqu de rsistance. Branger, rencontrant Homre, fut curieux. Un
chansonnier, qui voit passer un colosse, n'est pas fch de lui taper
sur l'paule.--Lisez-moi donc un peu de a, dit Branger  Jouffroy.
Jouffroy contait qu'alors il ouvrit l'_Iliade_ au hasard, et se mit 
lire  voix haute, traduisant littralement du grec en franais.
Branger coutait. Tout  coup, il interrompit Jouffroy et
s'cria:--Mais il n'y a pas a!--Si fait, rpondit Jouffroy. Je traduis
 la lettre. Jouffroy tait prcisment tomb sur ces insultes d'Achille
 Agamemnon que nous citions tout  l'heure. Quand le passage fut fini,
Branger, avec son sourire  deux tranchants dont la moquerie restait
indcise, dit: Homre est romantique!

Branger croyait faire une niche; une niche  tout le monde, et
particulirement  Homre. Il disait une vrit. _Romantique_, traduisez
_primitif_.

Ce que Branger disait d'Homre, on peut le dire d'Ezchiel, on peut le
dire de Plaute, on peut le dire de Tertullien, on peut le dire du
_Romancero_, on peut le dire des _Niebelungen_.

Ajoutons ceci: un gnie primitif, ce n'est pas ncessairement un esprit
de ce que nous appelons  tort les _temps primitifs_. C'est un esprit
qui, en quelque sicle que ce soit et  quelque civilisation qu'il
appartienne, jaillit directement de la nature et de l'humanit.
Quiconque boit  la grande source, est primitif; quiconque vous y fait
boire est primitif. Quiconque a l'me et la donne est primitif.
Beaumarchais est primitif autant qu'Aristophane. Diderot est primitif
autant qu'Hsiode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et
sans transition du vaste fond humain. Il n'y a l aucun reflet; ce sont
des crations immdiates; c'est de la vie prise dans la vie.


Cet aspect de la nature qu'on nomme socit inspire tout aussi bien les
crations primitives que cet autre aspect de la nature appel barbarie.
Don Quichotte est aussi primitif qu'Ajax. L'un dfie les dieux, l'autre
les moulins; tous deux sont hommes. Nature, humanit, voil les eaux
vives. L'poque n'y fait rien. On peut tre un esprit primitif  une
poque secondaire comme le seizime sicle, tmoin Rabelais, et  une
poque tertiaire comme le dix-septime, tmoin Molire.

_Primitif_ a la mme porte qu'_original_, avec une nuance de plus. Le
pote primitif, en communication intime avec l'homme et la nature, ne
relve de personne. A quoi bon copier des livres,  quoi bon copier des
potes,  quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de
l'norme richesse du possible, quand tout l'imaginable vous est livr,
quand on a devant soi et  soi tout le sombre chaos des types, et qu'on
se sent dans la poitrine la voix qui peut crier _Fiat lux!_


Le pote primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez
pas prendre aux illusions d'optique, Virgile n'est point le guide de
Dante; c'est Dante qui entrane Virgile; et o le mne-t-il? chez Satan.
C'est  peine si Virgile tout seul est capable d'aller chez Pluton.

Le pote original est distinct du pote primitif, en ce qu'il peut
avoir, lui, des guides et des modles. Le pote original imite
quelquefois; le pote primitif jamais. La Fontaine est original,
Cervantes est primitif. A l'originalit, de certaines qualits de style
suffisent; c'est l'ide mre qui fait l'crivain primitif. Hamilton est
original, Apule est primitif. Tous les esprits primitifs sont
originaux; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon
l'occasion, le mme pote peut tre tantt original, tantt primitif.
Molire, primitif dans le _Misanthrope_, n'est qu'original dans
_Amphitryon_.

L'originalit a d'ailleurs, elle aussi, tous les droits; mme le droit 
une certaine petitesse, mme le droit  une certaine fausset. Marivaux
existe. Il ne s'agit que de s'entendre, et nous n'excluons, certes,
aucun possible. La draperie est un got, le chiffon en est un autre.

Ce dernier got, le chiffon, peut-il faire partie de l'art? Non, dans
les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. O la
langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or la langue de l'art, que
Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du
style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tte d'un sphinx qui
est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimre et
vaut la tunique aux mille plis de la Cythre Anadyomne. En vrit, il
n'y a point de rgles. Rien tant donn, ptrissez-y l'art, et voici une
ode d'Horace ou d'Anacron.

Une manire d'crire qu'on a tout seul, un certain pli magistralement
imprim  tout le style, une faon  soi de toucher et de manier une
ide, il n'en faut pas plus pour faire des artistes souverains; tmoin
Horace.

Cependant, insistons-y, le pote qui voit dans l'art plus que l'art, le
pote qui dans la posie voit l'homme, le pote qui civilise  bon
escient, le pote, matre parce qu'il est serviteur, c'est celui-l que
nous saluons. En toute chose, nous prfrons celui qui peut s'crier:
j'ai voulu!


Ceci soit dit sans mconnatre, certes, la toute-puissance virtuelle et
intrinsque de la beaut, mme indiffrente.

Si d'aussi chtifs dtails valaient la peine d'tre nots, ce serait
peut-tre ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et
les purilits malsaines d'une cole de critique contemporaine, morte
aujourd'hui, et dont il ne reste plus un seul reprsentant, le propre du
faux tant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette cole, qui
a fleuri un moment, d'attaquer ce que, dans un argot bizarre, elle
nommait la forme. La forme, _forma_, la beaut. Quel trange mot
d'ordre! Plus tard, ce fut l'attaque  la grandeur. Faire grand devint
un dfaut! Quand le beau est un tort, c'est le signe des poques
bourgeoises; quand le grand est un crime, c'est le signe des rgnes
petits.

La logomachie tait curieuse. Cette cole avait rendu ce dcret: Le
style exclut la pense. L'image tue l'ide. Le beau est strile.
L'organe de la conception, de la fcondation lui manque. Vnus ne peut
faire d'enfants.

Or, c'est le contraire qui est vrai. La beaut, tant l'harmonie, est
par cela mme la fcondit. La forme et le fond sont aussi indivisibles
que la chair et le sang. Le sang, c'est de la chair coulante; la forme,
c'est le fond fluide, entrant dans tous les mots et les empourprant. Pas
de fond, pas de forme. La forme est la rsultante. S'il n'y a point de
fond, de quoi la forme est-elle la forme?

Nous objectera-t-on que nous avons dit tout  l'heure: _Rien_ tant
donn, etc...; mais _Rien_ n'avait l qu'un sens relatif, et une
bagatelle d'Horace, c'est quelquefois le fond mme de la vie humaine.

Le beau est l'panouissement du vrai (_la splendeur_, a dit Platon).
Fouillez les tymologies, arrivez  la racine des vocables, _image_ et
_ide_ sont le mme mot. Il y a entre ce que vous nommez forme et ce que
vous nommez fond identit absolue, l'une tant l'extrieur de l'autre,
la forme tant le fond, rendu visible.

Si cette cole du pass avait raison, si l'image excluait l'ide,
Homre, Eschyle, Dante, Shakespeare, qui ne parlent que par images,
seraient vides. La Bible qui, comme Bossuet le constate, est toute en
figures, serait creuse. Ces chefs-d'oeuvre de l'esprit humain seraient
de la forme. De pense point. Voil o mne un faux point de dpart.


De loi en loi, de dduction en dduction, nous arrivons  ceci: Carte
blanche, coudes franches, cbles coups, portes toutes grandes
ouvertes, allez. Qu'est-ce que l'Ocan? C'est une permission.

Permission redoutable, sans nul doute. Permission de se noyer, mais
permission de dcouvrir un monde.

Aucun rumb de vent, aucune puissance, aucune souverainet, aucune
latitude, aucune aventure, aucune russite, ne sont refuss au gnie. La
mer donne permission  la nage,  la rame,  la voile,  la vapeur, 
l'aube,  l'hlice. L'atmosphre donne permission aux ailes et aux
aroscaphes, aux condors et aux hippogriffes. Le gnie, c'est
l'omni-facult.

En posie, il procde par une continuit prodigieuse d'Iliades, sans
qu'on puisse imaginer o s'arrtera cette srie d'Homres dont Rabelais
et Shakespeare font partie. En architecture, tantt il lui plat de
sublimer la cabane, et il fait le temple; tantt il lui plat
d'humaniser la montagne, et, s'il la veut simple, il fait la pyramide,
et, s'il la veut touffue, il fait la cathdrale; aussi riche avec la
ligne droite qu'avec les mille angles briss de la fort, galement
matre de la symtrie  laquelle il ajoute l'immensit, et du chaos
auquel il impose l'quilibre.

Quant au mystre, il en dispose. A un certain moment sacr de l'anne,
prolongez vers le znith la ligne de Chops, et vous arriverez,
stupfait,  l'toile du dragon; regardez les flches de Chartres,
d'Anvers, de Strasbourg, les portails d'Amiens et de Reims, la nef de
Cologne, et vous sentirez l'abme. Les initis seuls, et les forts,
savent quelle algbre il y a sous la musique; le gnie sait tout, et ce
qu'il ne sait pas, il le devine, et ce qu'il ne devine pas, il
l'invente, et ce qu'il n'invente pas, il le cre; et il invente vrai, et
il cre viable. Il possde  fond la mathmatique de l'art; il est 
l'aise dans des confusions d'astres et de ciels; le nombre n'a rien 
lui enseigner; il en extrait, avec la mme facilit, le binme pour le
calcul et le rhythme pour l'imagination; il a, dans sa bote d'outils,
employant le fer o les autres n'ont que le plomb, et l'acier o les
autres n'ont que le fer, et le diamant o les autres n'ont que l'acier,
et l'toile o les autres n'ont que le diamant, il a la grande
correction, la grande rgularit, la grande syntaxe, la grande mthode,
et nul comme lui n'a la manire de s'en servir. Et il complique toute
cette sagesse d'on ne sait quelle folie divine, et c'est l le gnie.


C'est une chose profonde que la critique, et dfendue aux mdiocres. Le
grand critique est un grand philosophe; les enthousiasmes de l'art
tudi ne sont donns qu'aux intelligences suprieures; savoir admirer
est une haute puissance.

Quiconque a le fcond souci des questions littraires, si inpuisables,
puisqu'elles touchent au logos mme, quiconque creuse la mtaphysique de
l'art, quiconque vit en familiarit avec les phnomnes de l'esprit, est
invinciblement amen  se faire cette question surprenante qui
entr'ouvre le plus profond arcane de la posie:

Pourquoi les parfaits ne sont-ils pas les grands?

Pourquoi Virgile est-il infrieur  Homre? Pourquoi Anacron est-il
infrieur  Pindare? Pourquoi Mnandre est-il infrieur  Aristophane?
Pourquoi Sophocle est-il infrieur  Eschyle? Pourquoi Lysippe est-il
infrieur  Phidias? Pourquoi David est-il infrieur  Isae? Pourquoi
Thucydide est-il infrieur  Hrodote? Pourquoi Cicron est-il infrieur
 Dmosthne? Pourquoi Tite-Live est-il infrieur  Tacite? Pourquoi
Trence est-il infrieur  Plaute? Pourquoi Ptrarque est-il infrieur 
Dante? Pourquoi Vignole est-il infrieur  Piranse? Pourquoi Van Dyck
est-il infrieur  Rembrandt? Pourquoi Boileau est-il infrieur 
Rgnier? Pourquoi Racine est-il infrieur  Corneille? Pourquoi Raphal
est-il infrieur  Michel-Ange?

Ceci, nous le rptons, est une question profonde.

Pourquoi tout le ct du dix-neuvime sicle qu'admirent les rhtoriques
n'est-il que nant devant Molire? Pourquoi toute l'cole puriste
anglaise, Pope, Dryden, Addison, etc., acharne sur Shakespeare, ne
fait-elle que l'effet d'une mle de vermines dans la crinire du lion?

Pourquoi?

C'est qu'il n'y a point de parfaits. La perfection est affirme, mais
non prouve. La perfection n'est pas humaine.

Il y a des grands.

L'homme peut tre grand.

Si les grands ont l'excs, les parfaits ont le dfaut. _Deest aliquid._

Or le dfaut supprime la perfection et l'excs ne supprime pas la
grandeur. Loin de l, il la constate. Le ciel est trop.


Racine, Boileau, Pope, Raphal, Ptrarque, Trence, Tite-Live, Cicron,
Thucydide, Anacron, Virgile reprsentent ce qu'on est convenu d'appeler
le got.

Quant  ceux-ci: Shakespeare, Molire, Corneille, Michel-Ange, Dante,
Tacite, Plaute, Aristophane, Dmosthne, Pindare, Isae, Eschyle,
Homre, si pour rsumer tous ces noms, on cherche un mot, on n'en trouve
qu'un: Gnie.

Du reste, disons-le en passant, tre employs  la formation d'un got
scholastique purement local, se prtendant catholique, c'est--dire
universel, avec autant de raison que le dogme romain, tre choisis,
pluchs, expurgs et dpouills pour la composition d'une rgle
d'cole, d'un procd classique promulgu une fois pour toutes, d'un
code mathmatique de la posie, d'un cahier d'expressions, d'une formule
d'inspiration ayant la mine bourrue d'une pnalit, c'est l, certes,
une injure que ne mritaient pas d'illustres esprits tels qu'Anacron,
Virgile, Horace, Trence, Cicron et Ptrarque, trs originaux, en
dfinitive.


L'antagonisme suppos du got et du gnie est une des niaiseries de
l'cole. Pas d'invention plus grotesque que celle prise aux cheveux de
la muse par la muse. Uranie et Calliope en viennent aux coiffes. Non,
rien de tel dans l'art. Tout y est harmonie, mme la dissonance.

Le got, comme le gnie, est essentiellement divin. Le gnie, c'est la
conqute; le got, c'est le choix. La griffe toute-puissante commence
par tout prendre, puis l'oeil flamboyant fait le triage. Ce triage dans
la proie, c'est le got. Chaque gnie le fait  sa guise. Les piques
mmes diffrent entre eux d'humeur. Le triage d'Homre n'est pas le
triage de Rabelais. Quelquefois, ce que l'un rejette, l'autre le garde.
Ils savent tous les deux ce qu'ils font, mais ils ne peuvent jurer de
rien ni l'un ni l'autre, l'idal qui est l'infini est au-dessus d'eux,
et il pourra fort bien arriver un jour, si l'clair hroque et la
foudre cynique se mlent, qu'un mot de Rabelais devienne un mot
d'Homre, et alors ce sera Cambronne qui le prononcera.

L'art a, comme la flamme, une puissance de sublimation. Jetez dans
l'art, comme dans la flamme, les poisons, les ordures, les rouilles, les
oxydes, l'arsenic, le vert-de-gris, faites passer ces incandescences 
travers le prisme ou  travers la posie, vous aurez des spectres
splendides, et le laid deviendra le grand, et le mal deviendra le beau.

Chose surprenante et ravissante  affirmer, le mal entrera dans le beau
et s'y transfigurera. Car le beau n'est autre chose que la sainte
lumire du bon.

Dans le got, comme dans le gnie, il y a de l'infini. Le got, ce
pourquoi mystrieux, cette raison de chaque mot employ, cette
prfrence obscure et souveraine, qui, au fond du cerveau, rend des lois
propres  chaque esprit, cette seconde conscience, donne aux seuls
potes, et aussi lumineuse que l'autre, cette intuition imprieuse de la
limite invisible, fait partie, comme l'inspiration mme, de la
redoutable puissance inconnue. Tous les souffles viennent de la bouche
unique.

Le gnie et le got ont une unit qui est l'absolu, et une rencontre qui
est la beaut.




Tas de pierres

III


Dsormais, ceux de nos potes qui auront le pressentiment de l'avenir
rserv  notre langue,  notre civilisation,  notre initiative, ne
consulteront plus seulement le gnie franais, mais le gnie europen.

                                   *

Le style, c'est le fond du sujet sans cesse appel  la surface.

                                   *

La nature procde par contrastes.

C'est par les oppositions qu'elle fait saillir les objets. C'est par
leurs contraires qu'elle fait sentir les choses, le jour par la nuit, le
chaud par le froid, etc.; toute clart fait ombre. De l le relief, le
contour, la proportion, le rapport, la ralit. La cration, la vie, le
destin, ne sont pour l'homme qu'un immense clair-obscur.

Le pote, ce philosophe du concret et ce peintre de l'abstrait, le
pote, ce penseur suprme, doit faire comme la nature. Procder par
contrastes. Soit qu'il peigne l'me humaine, soit qu'il peigne le monde
extrieur, il doit opposer partout l'ombre  la lumire, le vrai
invisible au rel visible, l'esprit  la matire, la matire  l'esprit;
rendre le tout, qui est la cration, sensible  la partie, qui est
l'homme, aussi bien par le choc brusque des diffrences que par la
rencontre harmonieuse des nuances. Cette confrontation perptuelle des
choses avec leurs contraires, pour la posie comme pour la cration,
c'est la vie.

                                   *

Quand nous disons: c'est de la posie, vous dites: ce n'est que de la
couleur. Pauvres gens! le soleil aussi n'est qu'un coloriste.

                                   *

Il y a un rapport intime entre les langues et les climats. Le soleil
produit les voyelles comme il produit les fleurs; le nord se hrisse de
consonnes comme de glaces et de rochers. L'quilibre des consonnes et
des voyelles s'tablit dans les langues intermdiaires, lesquelles
naissent des climats temprs.

C'est l une des causes de la domination de l'idiome franais. Un idiome
du Nord, l'allemand, par exemple, ne pourrait devenir la langue
universelle; il contient trop de consonnes que ne pourraient mcher les
molles bouches du Midi. Un idiome mridional, l'italien, je suppose, ne
pourrait non plus s'adapter  toutes les nations; ses nombreuses
voyelles,  peine soutenues dans l'intrieur des mots, s'vanouiraient
dans les rudes prononciations du Nord. Le franais, au contraire, appuy
sur les consonnes sans en tre hriss, adouci par les voyelles sans en
tre affadi, est compos de telle sorte que toutes les langues humaines
peuvent l'admettre. Aussi ai-je pu dire, et puis-je rpter ici, que ce
n'est pas seulement la France qui parle franais, c'est la civilisation.


En examinant la langue au point de vue musical, et en rflchissant 
ces mystrieuses raisons des choses que contiennent les tymologies des
mots, on arrive  ceci que chaque mot, pris en lui-mme, est comme un
petit orchestre dans lequel la voyelle est la voix, _vox_, et la
consonne l'instrument, l'accompagnement, _sonat cum_.

Dtail frappant et qui montre de quelle faon vive une vrit une fois
trouve fait sortir de l'ombre toutes les autres, la musique
instrumentale est propre aux pays  consonnes, c'est--dire au Nord, et
la musique vocale aux pays  voyelles, c'est--dire au Midi.
L'Allemagne, terre de l'harmonie, a des symphonistes; l'Italie, terre de
la mlodie, a des chanteurs. Ainsi, le Nord, la consonne, l'instrument,
l'harmonie; quatre faits qui s'engendrent logiquement et ncessairement
l'un l'autre, et auxquels rpondent quatre autres faits parallles: le
Midi, la voyelle, le chant, la mlodie.

Que sort-il de la mer, de la fort, de l'ouragan? une harmonie. Et de
l'oiseau? une mlodie.

                                   *

On n'est jamais trop concis. La concision est de la molle. Il y a dans
Tacite de l'obscurit sacre.

                                   *

Concision dans le style, prcision dans la pense, dcision dans la vie.

                                   *

Accepter dans l'occasion le mot cru, rejeter le mot sale. viter ces
deux cueils: le mot impropre, le mot malpropre.

                                   *

_Ruisselant de pierreries_, cette mtaphore que j'ai mise dans les
_Orientales_ a t immdiatement adopte. Aujourd'hui elle fait partie
du style courant et banal,  tel point que je suis tent de l'effacer
des _Orientales_. Je me rappelle l'effet qu'elle fit sur les peintres.
Louis Boulanger,  qui je lus _Lazzara_, en fit sur-le-champ un tableau.

Cette vulgarisation immdiate est propre  toutes les mtaphores
nergiques. Toutes les images vraies et vives deviennent populaires en
entrant dans la circulation universelle. Ainsi: courir _ventre  terre_,
tre _enflamm_ de colre, rire  _ventre dboutonn_, tirer _ boulet
rouge_ (mdire), _tre  couteaux tirs_, _pendre ses jambes  son cou_,
etc.; autant d'admirables mtaphores autrefois; autant de lieux communs
aujourd'hui.

                                   *

16 avril 1863.

Je n'ai lu qu'aujourd'hui le travail de Lamartine sur _les Misrables_.
Cela pourrait s'appeler: _Essai de morsure par un cygne_.

                                 -----

La prose et le vers ne sont que des matires dont se sert le pote,
fondeur et ciseleur, pour faire les figures de ses ides. Le vers, c'est
le marbre; la prose, c'est l'airain.

Matires admirables, cire pour l'artiste crateur, granit pour la
postrit; aussi prcieuses d'ailleurs l'une que l'autre devant la
pense; le mtal de Corinthe vaut la pierre de Carrare. Tacite vaut
Virgile.

Cependant le vers a plus de chance de dure que la prose, parce qu'il se
vulgarise plus difficilement et qu'il ne se dissout jamais en monnaie.
On ne peut faire des sous avec une figure de marbre; on en peut faire
avec une statue de bronze.

Il y a des sujets qui peuvent tre indiffremment traits en prose ou en
vers, taills dans le bloc ou couls dans la fournaise. Ce sont ceux o
se mlangent dans une proportion quelconque l'humain et le divin,
l'idal et le rel. Il y a d'autres ides qui exigent imprieusement le
marbre blanc, transparent et rveur du vers. La beaut pure veut le
vers. Une Vnus en bronze serait une ngresse.

La posie dramatique admet la prose; la posie lyrique l'exclut.

                                 -----

Le thtre est le point frontire de la civilisation et de l'art; c'est
le lieu d'intersection de la socit des hommes avec ses vices, ses
prjugs, ses aveuglements, ses tendances, ses instincts, son autorit,
ses lois et ses moeurs, et de la pense humaine avec ses liberts, ses
fantaisies, ses aspirations, son magntisme, ses entranements et ses
enseignements.

Au thtre, le pote et la multitude se regardent; quelquefois ils se
touchent, quelquefois ils s'affrontent, quelquefois ils se mlent:
mlange fcond. D'un ct une foule, de l'autre un esprit. Ce quelque
chose de la foule qui entre dans un esprit, ce quelque chose d'un esprit
qui entre dans la foule, c'est l'art dramatique tout entier.

                                   *

Gnie lyrique: tre soi. Gnie dramatique: tre les autres.

                                   *

Potes dramatiques, mettez plutt les hommes historiques que les faits
historiques sur la scne. Vous tes souvent forcs de faire les
vnements faux, vous pouvez toujours faire les hommes vrais. crivez le
drame, non suivant, mais selon l'histoire.

                                   *

De braves gens vomissent sur Shakespeare. On vomit bien sur l'Ocan. Au
fait, le haut drame est comme la haute mer: il fait frissonner de joie
les uns et soulve la nause des autres; il a l'odeur et le roulis de
l'abme; il vous donne le mal de mer. Qu'est-ce que cela prouve contre
le drame et contre l'Ocan?

                                   *

Il n'y a pas de monologue dans le rle de Tartuffe; Iago est tout en
monologues. Et puis, faites des thories!

                                   *

Scnario de _Brnice_:

    ACTE I

    _Titus._

    ACTE II

    _Reginam Berenicem._

    ACTE III

    _Invitus._

    ACTE IV

    _Invitam._

    ACTE V

    _Dimisit._

                                   *

Il y a toujours dans les oeuvres de l'esprit, surtout dans celles qui
exigent un certain arrangement et une certaine construction, les pomes
dramatiques par exemple, des parties qui sont destines  vieillir et
qui vieillissent. Ce sont ces formes, toujours passagres et
ncessairement un peu convenues, qui tiennent plus particulirement au
got rgnant,  la mode du jour,  l'esprit du temps, influences utiles
qui datent une oeuvre, et auxquelles le vrai gnie ne peut, ni ne doit,
ni ne veut se drober entirement.

On peut donc dire de toutes les productions de l'esprit humain, mme des
plus sublimes, qu'elles _vieillissent_. Seulement, quand il n'y a dans
un ouvrage ni style, ni pense, cela devient vieux; quand il y a posie,
philosophie, beau langage, observation de l'homme, tude de la nature,
inspiration et grandeur, cela devient antique.

                                   *

Le thtre n'est pas le pays du rel: il y a des arbres de carton, des
palais de toile, un ciel de haillons, des diamants de verre, de l'or
clinquant, du fard sur la pche, du rouge sur la joue, un soleil qui
sort de dessous terre.

Le thtre est le pays du vrai: il y a des coeurs humains sur la scne,
des coeurs humains dans la coulisse, des coeurs humains dans la salle.




Les grands hommes




I

Le jubil de Shakespeare

--AVRIL 1864--


La tombe finit toujours par avoir raison. Tout rcemment, une occasion
s'est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprme et de
liquider le pass: la date illustre de la naissance du pote de
Stratford, le 23 avril, est revenue pour la trois centime fois.

Au bout de trois cents ans, le genre humain a quelque chose  dire  un
esprit longtemps insult. Il a sembl que Shakespeare se prsentait au
seuil de la France; Paris s'est lev, les potes, les artistes, les
historiens ont tendu la main  ce fantme, autour duquel les potes
apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens Jules
Csar; le sauvage ivre, l'arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est
apparu, et l'on n'a vu que de la lumire; la moquerie de deux sicles
s'est acheve en blouissement, et la France a dit: Sois le bien venu,
gnie! La gloire a pris acte.

On a senti dans l'ombre quelque chose comme l'adhsion de nos morts
augustes; on a cru voir Molire sourire, on a cru voir Corneille saluer.
Des vieilles haines, des vieilles injustices, rien, pas une
protestation, pas un murmure, enthousiasme unanime; et,  cette heure,
les apprciateurs dfinitifs du fond des choses, ceux qui doublent leur
aversion des despotes d'amour pour les intelligences, ceux qui, voulant
que justice soit faite, veulent aussi que justice soit rendue, les
contemplateurs, les solitaires pensifs occups de l'idal, les songeurs,
admirent, mus, l'apaisement qui s'est fait autour de cette majestueuse
entre.

                                 -----

Shakespeare, c'est le sauvage ivre? Oui, sauvage! c'est l'habitant de la
fort vierge; oui, ivre! c'est le buveur d'idal. C'est le gant sous
les branchages immenses; c'est celui qui tient la grande coupe d'or et
qui a dans les yeux la flamme de toute cette lumire qu'il boit.
Shakespeare, comme Eschyle, comme Job, comme Isae, est un de ces
omnipotents de la pense et de la posie, qui, adquats, pour ainsi
dire, au Tout mystrieux, ont la profondeur mme de la cration, et qui,
comme la cration, traduisent et trahissent extrieurement cette
profondeur par une profusion de formes et d'images, jetant au dehors les
tnbres en fleurs, en feuillages et en sources vives.

                                 -----

Ces hommes ont l'originalit, c'est--dire l'immense don du point de
dpart personnel. De l leur toute-puissance.

Virgile part d'Homre; observez la dgradation croissante des reflets:
Racine part de Virgile, Voltaire part de Racine, Chnier (Marie-Joseph)
part de Voltaire, Luce de Lancival part de Chnier, Zro part de Luce de
Lancival. De lune en lune on arrive  l'effacement. La progression
dcroissante est le plus dangereux des engrenages. Qui s'y engage est
perdu. Nul laminoir ne produit un tel aplatissement.

Exemple: regardez Hector  son point de dpart dans Homre, et voyez-le,
dans Luce de Lancival,  son point d'arrive.

La progression dcroissante a t nomme en France cole classique.

De l une littrature aux ples couleurs.

Vers 1804, la posie toussait.

Au commencement de ce sicle, sous l'empire qui a fini  Waterloo, cette
littrature a dit son dernier mot. A cette poque elle est arrive  sa
perfection. Nos pres ont vu son apoge, c'est--dire son agonie.

                                 -----

Les esprits originaux, les potes directs et immdiats, n'ont jamais de
ces chloroses; la pleur maladive de l'imitation leur est inconnue. Ils
n'ont pas dans les veines la posie d'autrui. Leur sang est  eux. Pour
eux, produire est un mode de vivre. Ils crent parce qu'ils sont. Ils
respirent, et voil un chef-d'oeuvre.

L'identit de leur style avec eux-mmes est entire. Pour le vrai
critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre
dtail. Ce mot, c'est Eschyle; ce mot, c'est Juvnal; ce mot, c'est
Dante. _Unsex_... toute lady Macbeth est dans ce mot, propre 
Shakespeare. Pas une ide dans le pote, comme pas une feuille dans
l'arbre qui n'ait en lui sa racine. On ne voit pas l'origine; cela est
sous terre, mais cela est. L'ide sort du cerveau exprime, c'est--dire
amalgame avec le verbe, analysable, mais concrte, mlange du sicle
et du pote, simple en apparence, composite en ralit. Sortie ainsi de
la source profonde, chaque ide du pote, une avec le mot, rsume dans
son microcosme l'lment entier du pote. Une goutte, c'est toute l'eau.
De sorte que chaque dtail de style, chaque terme, chaque vocable,
chaque acception, chaque extension, chaque construction, chaque
tournure, souvent la ponctuation mme, est mtaphysique.

                                 -----

Le mot, nous l'avons dit ailleurs, est la chair de l'ide, mais cette
chair vit. Si, comme la vieille cole de critique qui sparait le fond
de la forme, vous sparez le mot de l'ide, c'est de la mort que vous
faites. Comme dans la mort, l'ide, c'est--dire l'me, disparat. Votre
guerre au mot est l'attaque  l'ide. Le style indivisible caractrise
l'crivain suprme. L'crivain comme Tacite, le pote comme Shakespeare,
met son organisation, son intuition, sa passion, son acquis, sa
souffrance, son illusion, sa destine, son entit, dans chaque ligne de
son livre, dans chaque soupir de son pome, dans chaque cri de son
drame. Le parti-pris imprieux de la conscience et on ne sait quoi
d'absolu qui ressemble au devoir, se manifeste dans le style. crire,
c'est faire; l'crivain commet une action. L'ide exprime est une
responsabilit accepte. C'est pourquoi l'crivain est intime avec le
style. Il ne livre rien au hasard. Responsabilit entrane solidarit.

Le dtail s'ajuste  l'ensemble et est lui-mme un ensemble. Tout est
comprhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est
un clair, tel mot est une ordure. Et la larme brle, et la fleur songe,
et l'clair rit, et l'ordure illumine. Fumier et sublimit s'accouplent;
tout un pome le prouve: Job.

                                 -----

Les chefs-d'oeuvre sont des formations mystrieuses; l'infini s'y
scrte  et l; telle expression qui vous tonne est au milieu de
toutes ces motions humaines, de toutes ces palpitations relles, de
tout ce pathtique vivant, un brusque panouissement de l'inconnu. Le
style a quelque chose de prexistant. Il reste toujours de son espce.
Il jaillit de tout l'crivain, de la racine de ses cheveux aussi bien
que des profondeurs de son intelligence. Tout le gnie, son ct
terrestre comme son ct cosmique, son humanit comme sa divinit, le
pote comme le prophte, sont dans le style. Le style est me et sang;
il provient de ce lieu profond de l'homme o l'organisme aime; le style
est entrailles.

Il est incontestablement fatal, et en mme temps rien n'est plus libre.
C'est l son prodige. Aucune entrave, aucune gne, aucune frontire. Il
est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple,
des difficults de la rime; pourquoi pas aussi des empchements de la
syntaxe? Ces prtendues difficults sont les formes ncessaires du
langage, soit en vers, soit en prose, s'engendrant d'elles-mmes, et
sans combinaison pralable. Elles ont leurs analogues dans les faits
extrieurs; l'cho est la rime de la nature.

Nous connaissons un pote qui de sa vie n'a ouvert Richelet, qui,
enfant, a compos des vers, d'abord informes, puis de moins en moins
inexacts, puis enfin corrects, qui a trouv, pas  pas, tout seul, l'une
aprs l'autre, toutes les lois, la csure, la rime fminine alterne,
etc., et duquel la prosodie est sortie toute faite, instinctivement.

                                 -----

Le style a une chane, l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical dont nous
parlions tout  l'heure, qui le rattache  l'crivain. A cette attache
prs, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine
libert tous les alambics de la grammaire. Il est essentiel; son
principe, qui est l'crivain mme, lui est incorpor, et il n'en perd
pas un atome dans tous les appareils de filtrage d'o il sort phrase
pour la prose ou vers pour la posie.

Dans l'intrieur mme du rhythme gnral, qu'il accepte, il a son
rhythme  lui, qu'il impose. De l, au point de vue absolu, cette
surprenante lasticit du style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil
chaste jusqu' l'obscne sublime, depuis Ptrarque jusqu' Rabelais.

Quelquefois Ptrarque et Rabelais sont dans le mme homme, la gamme du
style va de Romo  Falstaff; l'univers tient dans l'intervalle, les
hommes, les anges, les fes; la fosse apparat ayant  l'une de ses
extrmits son travailleur et  l'autre son habitant, le fossoyeur et le
spectre; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, _buttock of
the night_; la sorcire se dresse, eumnide canaille, caricature
dessine sur la vague muraille du rve avec le charbon de l'enfer, et,
pench sur ce monde voulu par lui, contemplant sa prmditation, le
vaste pote regarde, coute, ajoute, sanglote, ricane, aime et songe.

                                 -----

Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalit de l'insondable.
L'insondable, c'est l'inpuisable. Plus la pense est profonde, plus
l'expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de
l'abme est inoue; le feu central fait le volcan, le volcan produit la
lave, la lave engendre l'oxyde, l'oxyde cherche, rencontre et fconde la
racine, la racine cre la fleur; de sorte que la rose vient de la
flamme. De mme l'image vient de l'ide. Le travail de l'abme se fait
dans le cerveau du gnie. L'ide, abstraction dans le pote, est
blouissement et ralit dans le pome. Quelle ombre que le dedans de la
terre! Quel fourmillement que la surface! Sans cette ombre, vous
n'auriez pas ce fourmillement. Cette vgtation d'images et de formes a
des racines dans tous les mystres. Ces fleurs prouvent la profondeur.

                                 -----

Shakespeare, comme tous les potes de cet ordre, a la personnalit
absolue. Il a une faon  lui d'imaginer, une faon  lui de crer, une
faon  lui de produire. Imagination, cration, production, trois
phnomnes concentriques amalgams dans le gnie. Le gnie est la sphre
de ces rayonnements. L'imagination invente, la cration organise, la
production ralise. La production, c'est l'entre de la matire dans
l'ide, lui donnant corps, la rendant palpable et visible, la dotant de
la forme, du son et de la couleur, lui fabriquant une bouche pour
parler, des pieds pour marcher et des ailes pour s'envoler, en un mot,
faisant l'ide extrieure au pote en mme temps qu'elle lui reste
intrieure et adhrente par l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical qui
rattache les crations au crateur.

Chez tous les grands potes, le phnomne de l'inspiration est le mme,
mais la diversit des appareils crbraux le varie  l'infini.

L'ide jaillit du cerveau: conception; l'ide se fait type: gestation;
le type se fait homme: enfantement; l'homme se fait passion et action:
oeuvre.

L'ide dans le type, le type dans l'homme, l'homme dans l'action, tel
est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez
Cervantes, le phnomne, lequel se rsume en cette concrtion: la vie
dans le drame.

Tout est voulu dans le chef-d'oeuvre. Shakespeare veut son sujet,
celui-l et pas un autre, Shakespeare veut son dveloppement,
Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions,
Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action,
Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanit. Il la cre
ressemblante  l'humanit--et  lui. De face, c'est l'Homme; de profil,
c'est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molire,
mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.




II

La Fontaine


La Fontaine vit de la vie contemplative et visionnaire jusqu' s'oublier
lui-mme et se perdre dans le grand tout. On peut presque dire qu'il
vgte plutt qu'il ne vit. Il est l, dans le taillis, dans la
clairire, le pied dans les mousses, la tte sous les feuilles, l'esprit
dans le mystre, absorb dans l'ensemble de ce qui est, identifi  la
solitude. Il rve, il regarde, il coute, il scrute le nid d'oiseau, il
observe le brin d'herbe, il pie le trou de taupes, il entend les
langages inconnus du loup, du renard, de la belette, de la fourmi, du
moucheron. Il n'existe plus pour lui-mme; il n'a plus conscience de son
tre  part, son moi s'efface. Il tait l ce matin, il sera l ce soir;
comme ce frne, comme ce bouleau. Un nuage passe, il ne le voit pas; une
pluie tombe, il ne la sent pas. Ses pieds ont pris racine parmi les
racines de la fort; la grande sve universelle les traverse et lui
monte au cerveau, et presque  son insu y devient pense comme elle
devient gland dans le chne et mre dans la ronce. Il la sent monter; il
se sent vivre de cette grande vie gale et forte; il entre en
communication avec la nature; il est en quilibre avec la cration. Et
que fait-il? Il travaille. Il travaille comme la cration mme, du
travail direct de Dieu. Il fait sa fleur et son fruit, fable et
moralit, posie et philosophie; posie trange compose de tous les
sens que la nature prsente au rveur, trange philosophie qui sort des
choses pour aller aux hommes.

La Fontaine, c'est un arbre de plus dans le bois, le fablier.




III

Voltaire


Voltaire n'est prcisment ni un grand pote, ni un grand philosophe.
C'est un grand reprsentant de tout.

Voltaire a fait dans son temps la fonction de toutes les tribunes et de
toutes les presses du ntre. Il a t le journaliste, l'avocat et le
dput perptuel de son poque. Sa grandeur est d'avoir t le magasin
d'ides de tout un sicle.

Toutes les fois qu'un homme est dans des conditions d'intelligence
telles que tous ses contemporains viennent  lui comme  un rservoir,
comme  une source, les grands et les petits, les princes et les
goujats, l'un avec son amphore, l'autre avec sa cruche, l'autre avec sa
marmite, chacun avec le cerveau qu'il a, cet homme est grand. Critiquez,
analysez, blmez, raillez  votre aise, indignez-vous, dclarez chose
trouble, mle et impure ce dont il a rempli tous ces vases, toutes ces
ttes, n'importe, cet homme est grand. Vous pourrez avoir raison contre
lui dans le dtail;  coup sr il a raison contre vous dans l'ensemble.




IV

Beaumarchais


Une des choses qui me charment et m'tonnent le plus dans Beaumarchais,
c'est que son esprit ait conserv tant de grce en talant tant
d'impudeur. J'avoue, quant  moi, qu'il m'agre plutt par la grce que
par l'impudeur, quoique cette impudeur, mle aux premires hardiesses
d'une rvolution commenante, ressemble parfois  l'effronterie
magistrale et formidable du gnie. Au point de vue historique,
Beaumarchais est cynique comme Mirabeau; au point de vue littraire, il
est cynique comme Aristophane.

Mais, je le rpte, quoi qu'il y ait de puissance, et mme de beaut,
dans l'impudeur de Beaumarchais, je prfre sa grce. En d'autres
termes, j'admire Figaro, mais j'aime Suzanne.

Et d'abord Suzanne, quel nom spirituel! quel nom bien trouv! quel nom
bien choisi! J'ai toujours su particulirement gr  Beaumarchais de
l'invention de ce nom. Et je me sers  dessein de ce mot, _invention_.
On ne remarque pas assez que le pote de gnie seul sait superposer 
ses crations des noms qui leur ressemblent et qui les expriment. Un nom
doit tre une figure. Le pote qui ne sait pas cela ne sait rien.

Suzanne donc, Suzanne me plat. Voyez comme ce nom se dcompose bien. Il
a trois aspects: Suzanne, Suzette, Suzon.

Suzanne, c'est la belle au cou de cygne, aux bras nus, aux dents
tincelantes, peut-tre fille, peut-tre femme, on ne sait pas au juste,
un peu soubrette, un peu matresse, ravissante crature encore arrte
au seuil de la vie, tantt hardie, tantt timide, qui fait rougir un
comte et qu'un page fait rougir. Suzette, c'est la jolie espigle qui
va, qui vient, qui rve, qui coute, qui attend, qui hoche sa tte comme
l'oiseau, qui ouvre sa pense comme la fleur son calice, la fiance  la
guimpe blanche, l'ingnue pleine d'esprit, l'innocente pleine de
curiosit. Suzon, c'est la bonne enfant, le franc regard, la franche
parole, le beau front insolent, la belle gorge dcouverte, qui ne craint
pas un vieillard, qui ne craint pas un homme, qui ne craint pas mme un
adolescent, qui est si gaie qu'on devine qu'elle a souffert, qui est si
indiffrente qu'on devine qu'elle a aim. Suzette n'a pas d'amant,
Suzanne en a un, Suzon en a deux. Qui sait? trois peut-tre. Suzette
soupire, Suzanne sourit, Suzon rit aux clats. Suzette est charmante,
Suzanne est sduisante, Suzon est apptissante. Suzette est tout prs de
l'ange, Suzon est tout prs du diable; Suzanne est entre les deux.

Que cela est beau! que cela est joli! que cela est profond! Dans cette
femme il y a trois femmes et dans ces trois femmes il y a toute la
femme. Suzanne est plus qu'un personnage, c'est une trilogie.

Quand Beaumarchais le pote a besoin d'veiller l'une des trois ides
qui sont dans sa cration, il emploie un de ces trois noms, et, selon
qu'on l'appelle Suzette, Suzanne ou Suzon, la belle fille que les
spectateurs ont sous les yeux se modifie  l'instant mme comme sous la
baguette d'un magicien, comme sous un rayon de lumire inattendu, et lui
apparat colore ainsi que l'a voulu le pote.

Voil ce que c'est qu'un nom bien choisi.




V

Du gnie


Vous tes  la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un
livre, le premier livre venu, vous vous mettez  lire ce livre comme
vous liriez le journal officiel de la prfecture ou la feuille
d'affiches du chef-lieu, pensant  autre chose, distrait, un peu
billant. Tout  coup vous vous sentez saisi, votre pense semble ne
plus tre  vous, votre distraction s'est dissipe, une sorte
d'absorption, presque une sujtion, lui succde, vous n'tes plus matre
de vous lever et de vous en aller. Quelqu'un vous tient. Qui donc? ce
livre.

Un livre est quelqu'un. Ne vous y fiez pas.

Un livre est un engrenage. Prenez garde  ces lignes noires sur du
papier blanc; ce sont des forces; elles se combinent, se composent, se
dcomposent, entrent l'une dans l'autre, pivotent l'une sur l'autre, se
dvident, se nouent, s'accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle
ligne serre et presse, telle ligne entrane, telle ligne subjugue. Les
ides sont un rouage. Vous vous sentez tir par le livre. Il ne vous
lchera qu'aprs avoir donn une faon  votre esprit. Quelquefois les
lecteurs sortent du livre tout  fait transforms. Homre et la Bible
font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins, et les
plus dlicats, et les plus simples, et les plus grands subissent ce
charme. Shakespeare tait gris par Belleforest. La Fontaine allait
partout criant: Avez-vous lu Baruch? Corneille, plus grand que Lucain,
est fascin par Lucain. Dante est bloui de Virgile, moindre que lui.


Entre tous, les grands livres sont irrsistibles. On peut ne pas se
laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on
peut lire les Vdas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir
voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. L est leur force.
_Je te salue et je te combats, parce que tu es roi_, disait un grec 
Xercs.

On admire prs de soi. L'admiration des mdiocres caractrise les
envieux. L'admiration des grands potes est le signe des grands
critiques. Pour dcouvrir au del de tous les horizons les hauteurs
absolues, il faut tre soi-mme sur une hauteur.

Ce que nous disons l est tellement vrai qu'il est impossible d'admirer
un chef-d'oeuvre sans prouver en mme temps une certaine estime de soi.
On se sait gr de comprendre cela. Il y a dans l'admiration on ne sait
quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l'intelligence.
L'enthousiasme est un cordial. Comprendre c'est approcher. Ouvrir un
beau livre, s'y plaire, s'y plonger, s'y perdre, y croire, quelle fte!
On a toutes les surprises de l'inattendu dans le vrai. Des rvlations
d'idal se succdent coup sur coup.


Mais qu'est-ce donc que le beau?

Ne dfinissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un
fil en quatre, ne cherchez pas midi  quatorze heures, ne soyez pas
votre propre ennemi  force d'hsitation, de raideur et de scrupule.
Quoi de plus bte qu'un pdant? Allez devant vous, dites-vous que Dieu
est inpuisable, dites-vous que l'art est illimit, dites-vous que la
posie ne tient dans aucun art potique, pas plus que la mer dans aucun
vase, cruche ou amphore; soyez tout bonnement un honnte homme ayant la
grandeur d'admirer, laissez-vous prendre par le pote, ne chicanez pas
la coupe sur l'ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez,
vivez, croissez!


L'clair de l'immense, quelque chose qui resplendit et qui est
brusquement surhumain, voil le gnie. De certains coups d'aile
suprmes. Vous tenez le livre, vous l'avez sous les yeux, tout  coup il
semble que la page se dchire du haut en bas comme le voile du temple.
Par ce trou, l'infini apparat. Une strophe suffit, un vers suffit, un
mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Franoise
dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Promthe enchan, les
Sept chefs devant Thbes, Hamlet dans le cimetire, Job sur son fumier.
Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les toiles.


Il y a de certains hommes mystrieux qui ne peuvent faire autrement que
d'tre grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le
petit public, et qu'il faut se garder de confondre avec le peuple, leur
en veulent presque  cause de cela. Les nains blment le colosse. Sa
grandeur c'est sa faute. Qu'est-ce qu'il a donc, celui-l,  tre grand?
S'appeler Michel Cervantes, Franois Rabelais ou Pierre Corneille, ne
pas tre le premier grimaud venu, exister  part, jeter toute cette
ombre et tenir toute cette place; que tel mandarin, que tel doctrinaire
fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas  la hanche,
qu'est-ce que cela veut dire? Cela ne se fait pas. C'est insupportable.

Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet? ils ne le savent point
eux-mmes. Celui-l le sait qui les a envoys. Leur stature fait partie
de leur fonction.

Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu'ils emportent sous
leur sourcil. Ils ont vu l'Ocan comme Homre, le Caucase comme Eschyle,
la douleur comme Job, Babylone comme Jrmie, Rome comme Juvnal,
l'enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l'homme comme Shakespeare,
Pan comme Lucrce, Jehovah comme Isae. Ils ont, ivres de rve et
d'intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de
l'abme, travers le rayon trange de l'idal, et ils en sont  jamais
pntrs. Cette lueur se dgage de leurs visages, sombres pourtant comme
tout ce qui est plein d'inconnu. Ils ont sur la face une ple sueur de
lumire. L'me leur sort par les pores. Quelle me? Dieu.

Remplis qu'ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de
civilisation, prophtes de progrs, ils entr'ouvrent leur coeur, et ils
rpandent une vaste clart humaine. Cette clart est de la parole, car
le verbe, c'est le jour.--_O Dieu_, criait Jrme dans le dsert, _je
vous coute autant des yeux que des oreilles!_--Un enseignement, un
conseil, un point d'appui moral, une esprance, voil leur don; puis
leur flanc bant et saignant se referme, cette plaie qui s'est faite
bouche et qui a parl rapproche ses lvres et rentre dans le silence, et
ce qui s'ouvre maintenant, c'est leur aile.

Plus de piti, plus de larmes. blouissement. Ils laissent l'humanit
derrire eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu'on
appelle l'espace, faire une excursion dans l'inconnu, aller  la
dcouverte du ct de l'idal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur
fait l'azur? que leur importe les tnbres? Ils s'en vont, ils tournent
aux choses terrestres leur dos formidable, ils dveloppent brusquement
leur envergure dmesure, ils deviennent on ne sait quels monstres,
spectres peut-tre, peut-tre archanges, et ils s'enfoncent dans
l'infini terrible, avec un immense bruit d'aigles envols.

Puis tout  coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient.
Ce sont des hommes.


Ces apparitions et ces disparitions, ces dparts et ces retours, ces
occultations brusques et ces subites prsences blouissantes, le
lecteur, absorb, illumin et aveugl par le livre, les sent plus qu'il
ne les voit. Il est au pouvoir d'un pote, possession troublante, il a
vaguement conscience du va-et-vient norme de ce gnie; il le sent
tantt loin, tantt prs de lui; et ces alternatives, qui font
successivement pour lui lecteur l'obscurit et la lumire, se marquent
dans son esprit par ces mots:--Je ne comprends plus.--Je comprends.

Quand Dante, quittant l'enfer, entre et monte dans le paradis, le
refroidissement qu'prouvent les lecteurs n'est pas autre chose que
l'augmentation de distance entre Dante et eux. C'est la comte qui
s'loigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au
fond, plus loin de l'homme, plus prs de l'absolu.


Schlegel, un jour, considrant tous ces gnies, a pos cette question
qui chez lui n'est qu'un lan d'enthousiasme et qui, chez Fourier ou
Saint-Simon, serait le cri d'un systme:--_Sont-ce vraiment des hommes,
ces hommes-ci?_

Oui, ce sont des hommes; c'est leur misre et c'est leur gloire. Ils ont
faim et soif; ils sont sujets du sang, du climat, du temprament, de la
fivre, de la femme, de la souffrance, du plaisir; ils ont, comme tous
les hommes, des penchants, des entranements, des chutes, des
assouvissements, des passions, des piges; ils ont, comme tous les
hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi
des maladies. Ils ont leur bte.

La matire pse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur
esprit tourne autour de l'absolu, leur corps tourne autour du besoin, de
l'apptit, de la faute. La chair a ses volonts, ses instincts, ses
convoitises, ses prtentions au bien-tre; c'est une sorte de personne
infrieure qui tire de son ct, fait ses affaires dans son coin, a son
moi  part dans la maison, pourvoit  ses caprices ou  ses ncessits,
parfois comme une voleuse, et  la grande confusion de l'esprit auquel
elle drobe ce qui est  lui. L'me de Corneille fait _Cinna_; la bte
de Corneille ddie _Cinna_ au financier Montauron.

Chez de certains, sans rien leur ter de leur grandeur, l'humanit
s'affirme par l'infirmit. Le rayon archanglesque est dans le cerveau;
la nuit brutale est dans la prunelle. Homre est aveugle; Milton est
aveugle. Camons borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une
ironie. sope bossu a l'air d'un Voltaire dont Dieu a fait l'esprit en
laissant Frron faire le corps. L'infirmit ou la difformit inflige 
ces bien-aims augustes de la pense fait l'effet d'un contrepoids
sinistre, d'une compensation peu avouable l-haut, d'une concession
faite aux jalousies, dont il semble que le Crateur doit avoir honte.
C'est peut-tre avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de
ses tnbres, la matire regarde Tyrte et Byron planer comme gnies et
boiter comme hommes.




Tas de pierres

IV


La Providence s'crit souvent en toutes lettres dans la destine des
grands hommes.

                                   *

Gnie: le surhumain de l'homme.

                                   *

Les grands potes et les grands philosophes ont, comme les esprits
vulgaires, leurs parties confuses, douteuses, et en apparence
inexplicables. Seulement, chez les esprits mdiocres, les parties vagues
ne sont en effet que brume, ombre et obscurit, tandis que, chez les
grands penseurs, ce sont des amas de choses resplendissantes et sublimes
trop lointaines et trop entasses. C'est la diffrence d'une nue  une
nbuleuse.

                                   *

Ronces, pines, pierres, cailloux, escarpements, fondrires,
inconvnients et conditions des grandes renommes.

Ce qui ferait la laideur d'un jardin fait la beaut d'une montagne.

                                   *

Qui a le gnie a tous les talents. Pour savoir faire quelque chose, il
faut savoir faire tout. Les qualits sont l'envers l'une de l'autre: la
grce est l'autre ct de la force; l'ombre est le ct oppos de la
lumire.

Pas de gnie s'il n'a les deux ples; on n'est sphre qu' cette
condition; on n'est astre que si l'on est sphre.

                                   *

Un grand artiste, c'est un grand homme dans un grand enfant.

                                   *

Les petitesses d'un grand homme paraissent plus petites par leur
disproportion avec le reste.

                                   *

Donner de l'ombrage. Mot qui s'applique galement aux grands arbres et
aux grands hommes.

                                   *

Qui gloire a guerre a.

                                   *

La haine, en tourmentant les grands hommes, fait la mme chose que le
vent qui tourmente les drapeaux, elle les dploie.

                                   *

Conditions du gnie: attaquable, inexpugnable.

                                   *

Les hommes de gnie n'ont jamais que le lendemain, mais ils l'ont
toujours.

Perdre la partie et gagner la revanche, en d'autres termes, avoir tort
le premier jour et raison le second, voil l'histoire de tous les grands
apporteurs de vrit.

                                   *

Il arrive souvent que les hommes de gnie ont, en dehors des religions
formules, une religion  eux, laquelle mme semble parfois la ngation
des autres.

Les grands esprits, comme les mondes, paraissent se soutenir et se
mouvoir dans le vide; mais en ralit ils subissent, selon des courbes
immenses, selon les donnes mmes de l'infini, une loi de gravitation
mystrieuse autour du centre des centres. C'est mme sur ces
majestueuses exceptions, soleils et gnies, qu'on peut tudier  nu la
grande loi d'quilibre universel qui rgit aussi bien le monde moral que
le monde physique.

                                   *

Un puits profond rflchissait les cieux constells et les splendeurs de
l'espace infini. Un enfant passe, se penche et jette une pierre dans le
puits. Cette pierre brise le miroir et y efface les toiles.

Tel est le penseur. Il lui suffit du souci le plus vulgaire de la vie,
ramass  terre et jet dans son esprit par le premier passant venu,
pour le troubler dans la contemplation des choses ternelles. Mais ce
trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fond du puits, le
souci tombe au fond de l'me, et le mystrieux miroir se remet 
reflter le ciel.

                                 -----

La France et le monde viennent d'avoir, sans compter le dix-neuvime
sicle, trois cycles successifs de lumire, et quant  moi, je n'ai
jamais accept cette appellation de grand sicle donne au moindre des
trois.

                                   *

Luther, aprs avoir sap  sa base la grande unit catholique, essaya
vainement de fonder  son tour et de laisser aprs lui une unit
religieuse.

Calvin rgne  Genve, Zwingle  Zurich dans les montagnes de l'Albis,
le frre Martin  Marbourg, Bucer  Strasbourg, Acolampade au pied du
Hauenstein de Ble, Mlanchton  l'universit de Wittenberg.

Ce phnomne, au reste, se reproduit, presque avec les mmes
circonstances, dans l'histoire de toutes les philosophies et de toutes
les religions. Il vient un moment o la pense mre, l'auguste pice
d'or marque  la royale face du matre, disparat. Un tas de petites
ides de cuivre ou de plomb, frappes  l'effigie d'une foule de petits
hommes, se mettent  circuler parmi la multitude. On avait une
philosophie, on a des systmes; on avait un sequin d'or, on a de la
monnaie.

Est-ce un bien? Est-ce un mal? Faut-il nous plaindre de ce que le faux
se mle ainsi fatalement toujours au vrai dans une certaine proportion?
Le mensonge est-il ncessaire  la vrit, pour le rendre propre aux
usages humains, comme l'alliage au mtal?

Je pose ces questions. Les rsolve qui pourra.

                                   *

Trois est le nombre parfait.

L'unit est au nombre trois ce que le diamtre est au cercle. Trois est
parmi les nombres ce que le cercle est parmi les figures.

Le nombre trois est le seul qui ait un centre. Les autres nombres sont
des ellipses et ont deux foyers.

De cette perfection du nombre trois nat la curieuse loi que voici,
applicable au seul nombre trois:--Additionnez les chiffres composant un
multiple quelconque du nombre trois, le total sera toujours divisible
par trois.

                                   *

La force des peuples barbares tient  leur jeunesse et disparat avec
elle.

La force des peuples civiliss tient  leur intelligence, et se
dveloppe avec elle.

Il n'y a pas d'exemple d'un peuple barbare  la fois vieux et puissant.
Il se civilise ou il meurt.

Dans le premier cas, il est la Russie; dans le second cas, il est la
Turquie.

                                   *

On gte l'Orient. Il n'y a plus de Grand-Turc. Le srail est en acajou.
L'idal des pachas est de ressembler  nos caporaux. Le mufti s'courte
et devient bonasse. Abd-el-Kader, qui crivait comme Job, crit comme
Prudhomme. La pelisse fait place au paletot. Alger va avoir une rue de
Rivoli, Delhi a un Strand; l'Afrique se francise, l'Inde s'anglaise.
Vous verrez que, de proche en proche, sous prtexte de civilisation,
l'Europe finira par casser la Chine.

                                   *

Une rpublique comme les tats-Unis d'Amrique, faite d'un seul
principe, accepte avec calme les luttes et les chocs de la pense sous
toutes ses formes les plus grandioses et les plus farouches. Toutes les
liberts de l'esprit humain peuvent sans pril y faire leurs bonds
formidables. Les taureaux sont vastes, les lphants sont normes, les
lions sont gigantesques, mais le cirque est de granit.

                                   *

John Brown.

Le despotisme qui tue un librateur, se dfend; la libert qui tue un
librateur, se suicide.

                                   *

Ce sicle accomplit l'office de cantonnier pour les socits futures.
Nous faisons la route, d'autres feront le voyage.

                                   *

Nous voyons le temps pass au tlescope et le temps prsent au
microscope. De l les normits apparentes du temps prsent.

                                   *

1850.

Dans ce temps o l'on ne fait que changer d'abme, voici toute ma
politique: je m'attelle en avant dans les montes et en arrire dans les
descentes.

Cela fait dire aux esprits superficiels que je varie.

                                   *

1850.

Le penseur militant ne doit pas plus s'bahir d'tre tour  tour
populaire et impopulaire que le marin d'tre tour  tour sec et mouill.

Avoir le vrai pour toile, le droit pour boussole, faire le voyage,
sauver le vaisseau, entrer au port, arriver au but, voil l'unique
question.

                                   *

1850.

J'aime tre populaire, c'est le bonheur; mais je veux tre utile, c'est
le devoir.

Inutile et populaire ou impopulaire et utile? mon choix serait vite
fait. Souffre, mais sers.

                                   *

1852.

Je n'cris que d'une main, mais je combats des deux.

                                   *

1860.

L'exil commence par tre un ple-mle et finit par tre un choix. Qui y
reste est meilleur. L'exil tamise.

                                   *

Guernesey. 1861.

Quand j'tais pair de France sous la monarchie ou reprsentant du peuple
sous la rpublique, si quelqu'un m'et prdit qu'un jour viendrait, o,
moi Victor Hugo, je serais frapp par un statut de la chambre toile du
temps de Charles Ier, et qu'un autre jour viendrait o je paierais,
comme tenancier fodal, le droit de poulage  la reine d'Angleterre,
j'eusse souri de ces rves. Ces rves sont arrivs. L'impossible n'est
pas. Les petites comme les grandes destines doivent s'attendre  tout.
Prvoyez l'imprvu.

                                   *

1862.

Les rvolutions comme les volcans ont leurs journes de flamme et leurs
annes de fume.

Nous sommes maintenant dans la fume.

                                   *

1862.

Oh! ces hommes de tous les rgimes, de toutes les intrigues, de toutes
les servitudes, de tous les despotismes! Ils ont une tache, ces hommes,
partout o la patrie a une cicatrice!

                                   *

1863.

_Gaudet equis canibusque._ Horace le disait il y a deux mille ans, de
tout temps la jeunesse a aim les chevaux. Seulement la faon a chang.
Nos pres, les jeunes gens d'autrefois, aimaient les chevaux comme des
chevaliers. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment les chevaux comme des
palefreniers.

                                   *

1869.

Le despotisme est un crime long.




_Promontorium Somnii_


I

Ce promontoire du Songe! il est dans Shakespeare. Il est dans tous les
grands potes.

Dans le monde mystrieux de l'art, il y a la cime du rve. A cette cime
du rve est appuye l'chelle de Jacob. Jacob couch au pied de
l'chelle, c'est le pote, ce dormeur qui a les yeux de l'me ouverts.
En haut, ce firmament, c'est l'idal. Les formes blanches ou
tnbreuses, ailes ou comme enleves par une toile qu'elles ont au
front, qui gravissent l'chelle, ce sont les propres crations du pote
qu'il voit dans la pnombre de son cerveau faisant leur ascension vers
la lumire.

Cette cime du rve est un des sommets qui dominent l'horizon de l'art.
Toute une posie singulire et spciale en dcoule. D'un ct le
fantastique; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le
fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les ocanides
d'Eschyle, les chrubins de Jrmie, les mnades d'Horace, les larves de
Dante, les andryades de Cervantes, les dmons de Milton et les matassins
de Molire.

Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un gnie,
Apule jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une oeuvre entire, et
alors cela est redoutable, c'est l'Apocalypse. Les vertiges habitent
cette hauteur. Elle a un prcipice, la folie. Un des versants est
farouche, l'autre est radieux. Sur l'un est Jean de Patmos, sur l'autre
Rabelais. Car il y a la tragdie rve et il y a la comdie songe.

Melpomne, aux sourcils rapprochs, a beau pleurer et rugir sur les
rois; Thalie, grce autant que muse, a beau bafouer le peuple; elles ont
beau, l'une et l'autre, sembler humaines et tre humaines: la clart du
surhumain apparat dans les yeux stellaires de ces deux masques.

De l dans la posie une sorte de monde  part. C'est le monde qui n'est
pas et qui est. Niez donc la ralit de Caliban. Contestez donc
l'existence du petit Poucet. Tchez donc,  moins que vous ne soyez
Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tchez
donc de ne pas vous intresser  l'_Homme sans ombre_. Dites  Titania:
Tu n'es pas! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car
c'est vous, bourgeois, qui n'tes pas.

Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rve est sous
le crne de tout pote comme la montagne sous le ciel. C'est un vague
royaume plein du mouvement inexprimable de la chimre. L on vit de la
vie trange de la nue. Il y a dans tout de l'errant et du flottant. La
forme dnoue ondule mle  l'ide. L'me est presque chair, le corps
est presque esprit. On pousse la ralit jusqu' dire, le cas chant,
le mot de Cambronne, et l'on s'y appelle crment Bottom; un fantme crie
 l'autre: Tais-toi, fils de putain! Et l'on est impalpable au point
de fondre comme Ariel dans le parfum d'une fleur.

C'est l'impossible qui se dresse et qui dit: Prsent. L'tre commenc
homme s'achve abstraction. Tout  l'heure il avait du sang dans les
veines; maintenant il a de la lumire, maintenant il a de la nuit,
maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage.
Du rel rong et disparaissant sort un fantme comme du tison une fume.

Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, clair d'un crpuscule.

Quant  la quantit de comdie qui peut se mler au rve, qui ne l'a
prouv? on rit endormi.


L'assoupissement du corps est-il un rveil des facults inconnues, et
nous met-il en relation avec les tres dous de ces facults, lesquels
ne sont point perceptibles  notre organisme quand la bte le complique,
c'est--dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie
terrestre? Les phnomnes du sommeil mettent-ils la partie invisible de
l'homme en communication avec la partie invisible de la nature? Dans cet
tat, les tres, dits intermdiaires, dialoguent-ils avec nous?
jouent-ils avec nous? jouent-ils de nous? Ce n'est pas ici le lieu
d'aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l'ignorance
d'une certaine science. Nous nous bornons  dire que ceux qui observent
sur eux-mmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.

Le problme de la chair au repos a de tout temps sollicit et tourment
les mtaphysiciens srieux. L'assoupissement a des parties
transparentes; une vague tude est possible dans ce nuage, et la fouille
du sommeil tente les chercheurs. C'est une sorte de pche aux perles
dans l'ocan inconnu. Ce qu'on peut extraire du sommeil tudi
proccupait particulirement un grave et sagace esprit contemporain,
Jouffroy. Branger, son ami, riait et lui disait: Vous voulez saisir
l'insaisissable. En effet, on ne peut rien fixer, et par consquent
rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences
persistantes finissent par se coordonner, et frappent,  travers la
brume de l'assoupissement, l'attention des observateurs du sommeil. Tout
demeure hypothse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractre
conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait
quoi de formidable; le voici: il existe une hilarit des tnbres. Un
rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.

Le Malin est dans la nuit, disait la crdulit nave du moyen ge,
donnant  ce mot malin son double sens.


L'art s'empare de cette gat spulcrale. Toute la comdie italienne est
un cauchemar qui clate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia,
Pantalon, Scaramouche, sont des btes vaguement incorpores  des
hommes; la guitare de Sganarelle est faite du mme bois que la bire du
Commandeur; l'enfer se dguise en farce; Polichinelle, c'est le vice
deux fois difforme, _peccatum bigibbosum_, comme parle le bas latin de
Glaber Radulphus; le spectre blanc coud des manches  son suaire et
devient Pierrot; le dmon caill,  face noire, devient Arlequin;
l'me, c'est Colombine.

L'homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la
danse sans le savoir. C'est  l'heure o il est le plus gai qu'il est le
plus funbre. Un bal en carnaval, c'est une fte aux fantmes. Le domino
est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face
morte promene dans les joies! L'homme rit sous cette mort. La ronde du
sabbat semble s'tre abattue  l'Opra, et l'archet de Musard pourrait
tre fait d'un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve.
_Stryga vel masca._ C'est peut-tre Rigolboche, c'est peut-tre Canidie.
Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces
voiles blancs et noirs traverseraient un cimetire sans le troubler. Un
dbardeur tutoie peut-tre un vampire. Qui sait si cette cohue obscne
n'a pas, en venant ici, laiss derrire elle des fosses vides? Il n'est
pas bien sr que ce sergent de ville qui passe ne mne pas un squelette
au poste. Sont-ce des ivrognes? Sont-ce des ombres? Le mardi gras
descend de la Courtille,  moins qu'il ne revienne de Josaphat.


Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d'esprit,
momentanment ou partiellement draisonnable, n'est point un fait rare,
ni chez les individus, ni chez les nations.

Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation
crbrale particulire. Le pouvoir absolu enivre comme le gnie, mais il
a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de gnie et
le tyran sont l'un et l'autre pleins d'un dmon; ils sont tous deux
souverains; mais, dans l'homme de gnie, la raison tant gale  la
puissance, l'esprit reste en quilibre.

Dans le tyran, l'omnipotence tant habituellement accompagne de la
toute-btise, et d'ailleurs purement matrielle, la cervelle misrable
bascule  chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci: Louis XV
enseignant le catchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.

Souvent l'tat de rve gagne les hommes graves, les savants, les
thologiens, les remueurs d'in-folios. Je ne sais plus quel bonhomme
docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude
Binet, racontait ses rendez-vous d'amour avec une princesse du sang
royal morte depuis cent cinquante ans. David Parens, oracle de la
Sapience  Heidelberg, rve qu'un chat lui gratigne le visage, et le
mentionne dans son journal du 26 dcembre 1617, avec cette note:
_Somnium sine dubio ominosum_. Et il part de l pour dire: A quoi bon
fortifier Heidelberg? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant
dans son ventre. Pomponace tait devenu chimrique au point de ne
presque plus savoir comment on s'y prend pour dormir, boire, manger et
cracher; il disait lui-mme de lui-mme: _insomnis et insanus_.
Scioppius n'tait videmment pas sain d'esprit quand, par crainte des
jsuites, il prenait un faux nez  chaque livre qu'il crivait,
s'appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius, A
Fano Sancti Benedicti, Junipre d'Ancne, Grosippe et Grobinius.

Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d'insanit que les
hommes graves. L'glise damne les sauterelles. On conserve dans les
pouilles de la cathdrale de Laon un mandement de l'vque de 1120
contre les charanons. En 1516, l'official de Troyes rend cet arrt:
Parties oues, faisant droit sur la requeste des habitants de
Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, 
dfaut de ce faire, les dclarons maudites et excommunies. Le
Parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcire, rve et
extravague. La Sorbonne, faisant dfense et inhibition de gurir les
maladies au quinquina, corce sclrate, est compltement folle.

Les multitudes, ainsi que nous venons de l'indiquer, ne sont point
exemptes de ces contagions. Les peuples, mme libres, ont leurs tics
comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse,
copiant le noeud de cravate de Brummel, n'est-il pas en tat de rve
tout autant que Charles-Quint montant des pendules, ou Domitien
dcapitant des mouches? Est-il un rve plus absurde que celui d'Origne?
Celui-l, certes, ne semble pas contagieux. Il l'est. La religion des
eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l'y trouverez. Les
orignistes s'appellent _Skopzi_; ils sont trente mille; et, en
attendant le jour o le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre
en branle la grosse cloche du Kremlin  Moscou, ils se mutilent
stoquement, somnambules au point de n'tre plus hommes.

Une science tout entire peut tomber en somnambulisme. La mdecine est
particulirement sujette  cet accident. Le moyen ge a t pour elle
une longue clipse, et l'on pourrait presque dire que jusqu'au
dix-huitime sicle la mdecine a rv. Le bol d'Armnie, la thriaque,
l'lectuaire de Sennert contre les maladies du coeur, forg de
trente-deux substances, parmi lesquelles l'or, le corail, l'ambre, le
saphir, l'meraude et la perle, la fameuse poudre panace faite avec des
nombrils de singes du golfe Persique, tous ces remdes semblent des
cauchemars. De ralit, point. On damne, de par la Bible, Harvey, le
_circulator_ du sang, comme Galile, le _circulator_ des plantes.
L'hygine tait formidable. En une seule anne, Bouvart, mdecin de
Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze mdecines et
deux cent douze clystres. Les facults guerroyaient; le diagnostic
combattait la drogue; saint Cme attaquait saint Luc; les mdecins se
dclaraient homriques et les apothicaires bibliques; les premiers se
disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds
entendaient remonter jusqu'au prophte qui inventa pour Ezchias le
cataplasme de figues sches; Fleurant prenait pour anctre Isae. Le
tournoi mdical pour et contre l'antimoine rendait fous furieux
Renaudot, Gunaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier,
et Guillemeaut, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les
malades avaient la fivre et les mdecins le dlire.

Quelquefois une poque est maniaque. La Renaissance a donn  l'Europe
pendant trois sicles la folie paenne. Thagne et Charicle et les
pastorales de Longus crrent une sorte de civilisation mythologique,
galante et bergre. La Fontaine crit:

    Depuis que la cour d'Amathonte
    S'est enfuie  Bois-le-Vicomte...

Apollon gardeur de moutons tait le type auquel le cardinal de Richelieu
s'efforait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe
gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries
du Lignon. On poussait la bergerie jusqu' la bergerade. On n'tait plus
en France, mais en Arcadie. On crivait _le Berger extravagant_.
Ronsard, pris d'une femme de la cour, changeait Estre en Astre. Les
tritons et les nrides, Rubens l'atteste, dbarquaient Marie de Mdicis
 Marseille, et Mercure assistait  son sacre dans l'glise de
Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bti un mont Ida
dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaill et faisait
tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se dguisait de bonne
foi en soleil. Le marchal de Saxe  Chambord avait un rgiment de
uhlans exquis et fantasque; habits couleur limace, culottes vertes,
bottes hongroises, turbans  crinires, piques  banderoles, avec une
compagnie colonelle de ngres vtus de blanc sur des chevaux blancs, et
en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des botes de sapin
sur de petits chariots, et en tte une musique chinoise; le comte de
Saxe passait la revue de ce rgiment joujou, en grand costume de
marchal-gnral, et suivi d'une pleine gondole de desses  peu prs
nues, Junons, Minerves, Hbs, Vnus, Flores, etc., qui taient des
filles entretenues par lui dans son chteau des Pipes, prs Crteil, et
dans sa petite maison de la rue du Battoir. lisabeth d'Angleterre,
avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pdante tait
digne d'tre payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets
de pied en satyres;  Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle
les Jeux et les Ris, qui taient ses pages. Elle ne se faisait point
sacrer par Mercure, n'tant pas catholique comme Marie de Mdicis, mais
elle ne hassait pas d'tre conduite  sa chambre  coucher par ce dieu
orn du caduce et des talonnires d'ailes. A Norwich, un beau jour, les
aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une
flche d'or aux cinquante ans de Sa Majest. Leicester lui donna une
fte  Kenilworth. Il y avait un tang; occasion de mythologie. Laneham
et sir Nicholas Lestrange taient l et le racontent. Arion sur le dos
d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirne, sortirent des
roseaux et chantrent  lisabeth des vers de Leicester. Tout  coup,
Arion, troubl par la reine ou enrou par l'tang, s'arrta court,
dchira son habit mythologique et cria: Je ne suis pas Arion, je suis
l'honnte Henry Goldingham. lisabeth, desse, rit. Elle redevenait
relle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la
tte  Marie Stuart, plus belle qu'elle.

Un crivain tellement mystrieux qu'il est presque sinistre, positif
cependant et pratique jusqu' l'horreur, poussant l'obissance  la
ralit jusqu' l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant
du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble tre, lui
aussi, en proie au rve. Les lignes qu'on va lire sont de lui:

Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attest par toute
l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arriv de grand
malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait t prdit par
quelques devins ou annonc par des rvlations, des prodiges ou autres
signes clestes. Il seroit fort  dsirer que la cause en ft discute
par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles,
avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphre
tant, comme l'ont cru certains philosophes, habite par une foule
d'esprits qui prvoient les choses futures par les lois mmes de leur
nature, ces intelligences, qui ont piti des hommes, les avertissent par
ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes.
Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours aprs ces annonces
on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires. (Machiavel,
_Discours sur Tite-Live_, 1, 56.)

Ainsi le machiavlisme se complique de la foi aux prsages. Machiavel,
devin, et rencontr sans rire Machiavel, augure.


Cette tendance de l'homme  verser dans l'impossible et l'imaginaire est
la source du _Credo quia absurdum_. Elle cre dans la religion
l'idoltrie et dans la posie la chimre. L'idoltrie est mauvaise. La
chimre peut tre belle.

Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable
encore en Allemagne, appartient au rve. La musique est belle en Italie;
en Allemagne, elle est sublime. Cela tient  ce que l'Italie rve la
volupt et l'Allemagne l'amour. De l le sourire de Cimarosa et le
sanglot immense de Glck. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici 
elle seule la suprmatie absolue d'un art, toutes les autres nations
tant forces au partage des autres arts. Le grand pote n'est pas grec,
car s'il y a Eschyle, il y a Isae; il n'est pas hbreu, car s'il y a
Isae, il y a Juvnal; il n'est pas latin, car s'il y a Juvnal, il y a
Dante; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare; il
n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes; il n'est
pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molire; il n'est pas
franais, car s'il y a Molire, il y a tous ceux que nous venons
d'numrer. Le grand musicien est allemand.

Le grand allemand moderne, ce n'est pas Goethe, c'est Beethoven.


Nous venons de nommer Molire. Si quelque chose pouvait dmontrer la
puissance du rve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molire.

Le prophte, le jour o les montagnes se mirent  sauter comme des
bliers, rsista  l'effarement du prodige jusqu' l'instant o il vit
le mont Ararat lui-mme entrer en danse. Eh bien, Molire aussi, de mme
que tous les autres potes, entre en rve.

Molire est Poquelin, comme Voltaire est Arouet; Molire est le produit
du pilier des Halles, il est lve de Gassendi, il est l'essayeur d'une
traduction de Lucrce, il est sceptique, il est le critique perptuel de
son propre enthousiasme; il est Alceste, mais il est Philinte; Molire
est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire,
pouss le raisonnement jusqu'au point o le raisonnement fait vanouir
la comdie; Molire est homme de gnie valet de chambre tapissier...
N'importe, ce dsillusionn, ce philosophe qui fait le lit d'un roi,
est,  ses heures, chimrique. La lune, comme dit Othello, vient de
passer trop prs de la terre. C'est fait, Molire est atteint, comme un
simple Shakespeare. Brusquement, tout  coup, Molire est ivre. Il est
ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragdie  l'abattoir et
la comdie au trteau. Abattoir sublime; trteau splendide. Molire,
subitement perdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme
Horace, il dit: Ohe! _Dicit Horatius: Ohe!_ Ce sage devient fou; et
voil le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la
parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif; Boileau,
glac d'horreur, ne reconnat plus Molire; les intermdes font
irruption, la farce fait clater la comdie; la bouche du mascaron
Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les
sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les
procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants,
les turcs btonnants, les lutins faisant des sauts prilleux, le muphti
et le dervis, les matamores parlant patois, et l'ours, et Moron sur
l'arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure
dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrs;
le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la rplique aux
rvrences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idal, le
latin sorbonesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de
chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothose des
apothicaires flamboie; et toute cette folie,  Molire, ajoute  ta
sagesse!

Si cela arrive  Molire, cela arrivera  tous.

Le pote est le fils de la Muse; il en est aussi l'enfant. Mais cette
enfance ressemble  celle du Nazaren au temple. Elle enseigne. Les
docteurs l'coutent; elle a le doigt lev.

Une signification srieuse et forte se dgage de ces lupercales de
l'art. C'est le vice accentu, c'est le ridicule barbouill de lui-mme,
c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La
grimace souligne la figure. C'est la physionomie pousse au noir. Qui
n'tait que poltron est lche, qui n'tait que pdant est idiot, qui
n'tait que bte est sot, qui n'tait que vil est abject. Toute une
philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le dfaut marqu par l'excs.
Il semble que la farce dlie Molire. Ses cris les plus hardis, c'est l
qu'il les jette; ses conseils les plus profonds, c'est l peut-tre
qu'il les donne. Cela n'empche pas le duc de Saint-Aignan de s'indigner
du _Bourgeois gentilhomme_, et de profiter du silence du roi pour crier:
Molire baisse. Molire n'y est plus. _Balachon_, _Balaba_, que veut
dire cela? Molire est en dlire!

Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon
sens, tait le mme qui, en 1664, aux ftes de Versailles, marchal de
camp, arm  la grecque, coiff d'un casque  plumes incarnates avec
dragon, vtu d'une cuirasse de toile d'argent  petites cailles d'or,
bas de soie pareils, reprsentait Guidon le sauvage.


Oui, loin d'tre un dfaut, comme le croient les critiques de surface,
cette quantit de rve inhrente au pote est un don suprme. Il faut
qu'il y ait dans le pote un philosophe, et autre chose. Qui n'a pas
cette quantit cleste de songe n'est qu'un philosophe.

Ce _quid divinum_, Voltaire l'a eu dans ses Contes; L seulement il est
pote. Remarque frappante, dans ses Contes Voltaire rve, il pense
d'autant plus. Il sort du rel et entre dans le vrai. Cette gorge de
chimre, bue par sa raison, la transfigure, et cette raison devient
divination. Voltaire dans ses Contes entrevoit presque, et entrevoit
avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du
dix-huitime sicle; catastrophe qui, historien, l'pouvanterait. Il
invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied;
il s'envole. Le voil en plein azur de suppositions et d'hypothses. La
pense toile tait jusque-l reste ferme. C'est l'ouverture de la
desse. _Patuit dea._

Dans toutes les autres oeuvres de ce grand Arouet, l'inquitude du
matre lui tire la manche, la ncessit de plaire aux puissances cre un
contre-courant  la bonne volont; _Trajan est-il content?_ Cette
courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet
dconseille le titan. A Versailles, il est gentilhomme ordinaire; 
Potsdam, il a sa clef derrire le dos. De l force platitudes en
prsence du fait. La sphre imaginaire rend ses coudes franches  cet
esprit. Candide est sincre; Micromgas prend ses aises. Quand d'une
enjambe on est dans Sirius, on est libre. Voltaire dans l'histoire
n'est qu' peu prs un philosophe; dans le conte, c'est presque un
aptre.


Potes, voici la loi mystrieuse: Aller au del. Laissez les sots la
traduire par _extravagare_. Allez au del, extravaguez, soit, comme
Homre, comme Ezchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque,
comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jrme,
comme Tertullien, comme Ptrarque, comme Alighieri, comme Cervantes,
comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Rgnier,
comme Agrippa d'Aubign, comme Molire, comme Voltaire. Extravaguez avec
ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages.
_Quos vult AUGERE Juppiter dementat_.

Ce que les pdants nomment caprice, les imbciles draison, les
ignorants hallucination, ce qui s'appelait jadis fureur sacre, ce qui
s'appelle aujourd'hui, selon que c'est l'un ou l'autre versant du rve,
mlancolie ou fantaisie, cet tat singulier de l'esprit qui, persistant
chez tous les potes, a maintenu, comme des ralits, des abstractions
symboliques, la lyre, la muse, le trpied, sans cesse invoques ou
voques, cette ouverture trange aux souffles inconnus, est ncessaire
 la vie profonde de l'art. L'art respire volontiers l'air irrespirable.
Supprimer cela, c'est fermer la communication avec l'infini. La pense
du pote doit tre de plain-pied avec l'horizon extra-humain.

Silne, au dire d'picure, tait un sage tellement pensif qu'il semblait
perdu. Il s'abrutissait d'infini. Il mditait si avant dans les choses
qu'il allait hors de la vie et qu'on l'et dit pris de vin. Ce vin tait
la rverie terrible.

Le pote complet se compose de ces trois visions: Humanit, Nature,
Surnaturalisme. Pour l'Humanit et la Nature, la Vision est observation;
pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.

Une prcaution est ncessaire: s'emplir de science humaine. Soyez homme
avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d'humanit.
Lestez votre raison de ralit, et jetez-vous  la mer ensuite.

La mer, c'est l'inspiration.

A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce
souffle, l'inconnu. Souffle qui est une volont. _Flat ubi vult._

Ce sont l les grands effluves. Les divers ordres de faits qui se
rattachent  l'inspiration dbordent de toute part la rgion du rve et
les crations de la posie imaginaire. Ce majestueux phnomne
psychique, l'inspiration, gouverne l'art tout entier, la tragdie comme
la comdie, la chanson comme l'ode, le psaume comme la satire, l'pope
comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu'un dtail de
ce vaste ensemble.


Donc songez, potes; songez, artistes; songez, philosophes; penseurs,
soyez rveurs. Rverie, c'est fcondation. L'inhrence du rve  l'homme
explique tout un ct de l'histoire et cre tout un ct de l'art.
Platon rve l'Atlantide, Dante le Paradis, Milton l'den, Thomas Morus
la Cit Utopia, Campanella la Cit du Soleil, Hall le Mundus Alter,
Cervantes Barataria, Fnelon Salente.

Seulement n'oubliez pas ceci: il faut que le songeur soit plus fort que
le songe. Autrement danger. Tout rve est une lutte. Le possible
n'aborde pas le rel sans on ne sait quelle mystrieuse colre. Un
cerveau peut tre rong par une chimre.

Qui n'a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible? Le
hanneton de mai, pauvre larve informe, a vol, volet, bourdonn; il a
fait des rencontres, il s'est heurt aux murs, aux arbres, aux hommes,
il a brout  toutes les branches o il a trouv de la verdure, il a
cogn  toutes les vitres o il a vu de la lumire, il n'a pas t la
vie, il a t le ttonnement essayant de vivre. Un beau soir il tombe,
il a huit jours, il est centenaire. Il se tranait dans l'air, il se
trane  terre; il rampe puis dans les touffes et dans les mousses,
les cailloux l'arrtent, un grain de sable l'emptre, le moindre pillet
de gramine lui fait obstacle. Tout  coup, au dtour d'un brin d'herbe,
un monstre fond sur lui. C'est une bte qui tait l embusque, un
ncrophore, la jardinire, un scarabe splendide et agile, vert,
pourpre, flamme et or, une pierrerie arme qui court et qui a des
griffes. C'est un insecte de guerre casqu, cuirass, peronn,
caparaonn; le chevalier brigand de l'herbe. Rien n'est formidable
comme de le voir sortir de l'ombre, brusque, inattendu, extraordinaire.
Il se prcipite sur ce passant. Ce vieillard n'a plus de force, ses
ailes sont mortes, il ne peut chapper. Alors c'est terrible. Le
scarabe froce lui ouvre le ventre, y plonge sa tte, puis son corselet
de cuivre, fouille et creuse, disparat plus qu' mi-corps dans ce
misrable tre et le dvore sur place, vivant. La proie s'agite, se
dbat, s'efforce avec dsespoir, s'accroche aux herbes, tire, tche de
fuir, et trane le monstre qui la mange.

Ainsi est l'homme pris par une dmence. Il y a des songeurs qui sont ce
pauvre insecte qui n'a point su voler et qui ne peut pas marcher; le
rve, blouissant et pouvantable, se jette sur eux et les vide et les
dvore et les dtruit.

La rverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter,
soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est
un acte grave. Pindare plane, Lucrce plonge. Lucrce est le plus
risqu. L'asphyxie est plus redoutable que la chute. De l plus
d'inquitude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les
lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c'est l la spirale vertigineuse.
Y pntrer trop avant effare le songeur.

Du reste toutes les rgions du rve veulent tre abordes avec
prcaution. Ces empitements sur l'ombre ne sont pas sans danger. La
rverie a ses morts, les fous. On rencontre  et l dans ces obscurits
des cadavres d'intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs
de l'me humaine sont des mineurs trs exposs. Des sinistres arrivent
dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou.


II

Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projete sur
l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans
l'Olympe, la cime du rve apparat. La chimre propre  la pense de
l'homme n'a jamais t plastique  ce point. Le songe mythologique est
presque palpable par la dtermination de la forme.

L'empreinte laisse par l'Olympe au cerveau humain est telle,
qu'aujourd'hui encore, aprs deux mille ans d'empitement chrtien sur
les imaginations, nous avons, grce  l'utile ducation classique
grecque et latine, peu d'effort  faire pour apercevoir distinctement au
fond du ciel l'ternelle montagne ayant  son sommet la fte de la
toute-puissance. L sourient en plein azur les douze passions de
l'homme, desses.

Un excs de frquentation de la mythologie en a fait la surface banale;
toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens nigmatique se
rvle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans
son attention pour le mythe; mais ce mythe multiple n'en est pas moins
une puissante cration de la sagacit humaine, et quiconque a mdit sur
l'unit intime des religions prendra toujours fort au srieux ce
symbolisme payen auquel ont travaill, selon le compte d'Hermodore dans
ses _Disciplines_, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus
tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, pre de Muse, jusqu'
Posidonius, matre de Cicron.

Les fictions sont des couvertures de faits. L'allgorie extravague,
attentivement coute par la logique. La mythologie, insense et
dlirante en apparence, est un rcipient de ralit. Histoire,
gographie, gomtrie, mathmatique, nautique, astronomie, physique,
morale, tout est dans ce rservoir, et toute cette science est visible 
travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais
presque, rien n'est pathtique, comme de voir de cette Source o fume et
bruit le bouillonnement des rves, sortir ces deux grands courants de
raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique; Thals
aboutissant  Thophraste, Pythagore aboutissant  picure.

Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre,
que le paganisme. Le mrite du christianisme, c'est d'tre humain du
beau ct. Le paganisme ne choisit pas; il s'approprie troitement 
l'humanit,  l'humanit toute, et telle qu'elle est. C'est l la
qualit et le dfaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez
l'homme.

Quoi qu'il en soit, pour qui tudie curieusement la mythologie
polythiste dans les potes et les philosophes, il y a la sensation
d'une dcouverte; cette chose rpute banale reprend vie et fracheur;
l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout
saisissant, le dtail lgendaire est souvent imprvu.

Nous avons perdu la familiarit de tous ces dieux-l. Mais on peut se
rendre compte par la pense de ce qu'tait la superposition de la
thogonie payenne  la civilisation antique. Une lumire trange tombait
de l'Olympe sur l'homme, sur la bte, sur l'arbre, sur la chose, sur la
vie, sur la destine. Cette apothose tait au-dessus de toutes les
ttes. Elle tait ravissante et inquitante, jetant parfois un rayon
tragique.


Soyez payen et tchez de vivre tranquille; impossible. L'ubiquit divine
vous harcle. Elle accable le panthiste par l'immanence; elle obsde le
polythiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se
dmasque, se remasque; c'est une perptuelle poursuite  faire, et rien
n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la
nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est
prote.

Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie; non, c'est une
nape. Qu'est ceci? c'est une colline; non, c'est une orade. Qu'est
ceci? c'est une pierre; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer
en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre; non, c'est Priape.
Qu'est ceci? c'est de l'eau; non, c'est une femme. Prenez garde  l'eau.
Elle est perfide comme Vnus. L'ocan a la nride et l'tang a la
limniade. Si vous naviguez, Posidon vous guette; mfiez-vous du
Brise-Vaisseaux. Egon est sous l'cume. Redoutez de rencontrer les sept
les Vulcaines; vous ne sortiriez pas de leurs dtroits. Vous n'auriez
d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la
main gauche pour Tardipes, qui sont le mme dieu, Vulcain. Ce boiteux
vous veut manchot. vitez aussi les les Echinades; c'est l que Neptune
Ypus cache les filles qu'il enlve, et il n'aime point les curieux.
Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des prsages
qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre quipage un
matelot telmessien, car  Telmesse tout le monde nat devin.

Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempte vaut mieux; il est gard
par le dieu Palmon qui tient une clef dans sa main droite. Attention:
je crois que ce paquet d'algues  vau-l'eau est un Glaucus; les Glaucus
sont trois, et fort mchants. Faites un sacrifice  Elpis, la desse
Esprance, et aux Muses couronnes des ailes hideuses arraches aux
sirnes; craignez les rynnides, soeurs anes des eumnides; et le soir
ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir ador
les sept toiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise
que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir 
travers la brume marine le feu de Lynce sur la tour de Lyrcos et le feu
d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne
touchez pas  cette outre; elle contient peut-tre un gant. Une outre
creve donne passage  un ouragan. Surtout ne confondez pas Tthys avec
Thtis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mre des
Vents. Tchez d'tre en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et
roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudmonia, la
desse de Lucullus. Si Dmogorgon, le vieillard du centre de la terre,
est pris d'un accs de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez
bien naufrager. Brlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux
soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux
blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des
syrtes, des acrocraunes, des cueils, des dogues aboyant sous l'onde.
Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne  Bonus Eventus,
le mari de l'Eau, et  Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus
obtiendra peut-tre de l'Eau qu'elle vous lche et Rubigus obtiendra de
Flore qu'elle vous reoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de
bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement cras sa torche sur
la tte, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces
bons vins du mont Tmolus, si vous tes assez riche pour avoir dans votre
navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or
et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moiti que celle de
Jupiter, si vous tes dvot  la Gorgone et prt  baiser son bras de
chair pour viter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez
timidement salu, en passant, les autels ddis aux dieux d'en haut et
les fosses ddies aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais
insult les junons des femmes, vous avez chance de dbarquer. Vous tes
 terre.

Bon. Une question: avez-vous, en abordant le rivage, pens aux six
couples des dieux Consentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe
vous aura probablement dnonc. Crs sera furieuse. Elle ameutera les
Atlantes contre vous. Attendez-vous  des malheurs. Vous allez entendre
bourdonner  vos oreilles Mellona, la desse abeille. C'est fait. Elle
vous a piqu. Furoncle. Mndme en est mort. Bubona, la desse
bouvire, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera
de vous ramener chez vous; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous
d'affaire comme vous pourrez, saluez  haute voix Ops, Idea,
Brecynthia, Dindymne, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la
marjolaine et un voile de pourpre jaune  Hymenus, battez du tambour en
l'honneur des dix Dactyles; vous pouvez tre un peu rassur maintenant.
Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe; elle vous ferait poisson.
Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est
le temple de Leucotho; il est ferm aux femmes esclaves; abstenez-vous
aussi de celui-ci et passez vite, c'est un temple Opertum, les hommes
n'y entrent point. Dtournez-vous de ce taillis, il est sacr, il y a l
des Mnades, vous pourriez tre mordu par leur lynx. Ayez peur de ces
feuilles o il y a de la clart, c'est le corymbe de Dione. Tiens,
votre cheval rue et vous renverse  terre, je le crois bien, et c'est
tout simple, vous avez oubli que Neptune s'appelle Hippius, et vous
n'avez jet aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leon vous
profite. Pressez la mamelle de la premire nourrice que vous
rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de
chaque ville o il est n un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape
est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Prote est de Tentyris en
gypte; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silne est de
Male, et, pour peu que vous ayez lu Hrodote, vous n'ignorez pas que
Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous
confi votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter
Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver
votre champ. Mercure a si bien vol au roi Othrus la montagne Phrygos
qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre
Anticyres; il n'y en a plus que trois; Mercure en a drob une. Et la
consquence de cela, c'est qu'on ne peut plus gurir qu'une folie sur
quatre. C'est Mercure qui a escamot le grand chemin qui menait 
Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec
prudence. Que rencontrez-vous l? un paysan qui fume sa terre et un
paysan qui moud son bl. Point. Ce sont deux gnies. L'un est Pilumnus,
dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous
sur vos gardes, la desse Anna Perinna est debout derrire ces ptres
qui purifient leurs troupeaux avec de la fume de soufre. Vnrez ce tas
de fumier, c'est peut-tre Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe; vous voici devant votre maison. La porte est ferme.
Avez-vous la clef? Esprons que la gche et le pne n'ont pas t
brouills par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la desse
serrurire des trusques. La clef joue, la porte tourne;  merveille,
entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pnate. En a-t-on eu
bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il
aime l'ombre, mais abhorre la poussire. Lui a-t-on bien pendu au cou la
bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux
plus qu' votre pre. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la
maison et le dieu mane dans le spulcre. Malheur  qui nglige ces deux
amis! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi.
Ayez prsent  l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave.
_Dis_, _Ads_, _Orcus_, _Februus_; quatre noms inquitants. Le lieu
infrieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. L est
l'horreur. Caron signifie Colre. Il y a, dans cette obscurit,
l'Achron, c'est--dire l'angoisse, le Cocyte, c'est--dire la larme, le
Styx, c'est--dire le silence, le Lth, c'est--dire l'oubli. Les
olympiens sont svres. Aristandre de Telmesse a visit l'enfer et y a
vu l'me d'Hsiode lie  un poteau de bronze et grinant des dents, et
l'me d'Homre pendue  un arbre. Homre et Hsiode sont l pour avoir
dit trop de choses des dieux. Le cinquime des sept Xnophons, l'auteur
du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer; il a constat
les supplices infligs aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril
vis--vis des femmes, et ce rcit a rendu ce philosophe respectable chez
les Crotoniates.

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence,
elle a bien suivi les recommandations du pnate, qui sont:--Ne nettoyez
pas votre chaise avec de l'huile.--N'ayez point d'image grave sur votre
anneau.--Ne vous asseyez pas sur le boisseau.--Enfouissez les traces de
la marmite dans les cendres.--Ayez toujours vos couvertures
plies.--Gardez-vous de lcher de l'eau le visage tourn vers le
soleil.--A cette heure, saluez votre voisin; il faut le mnager, il a
peut-tre un lare plus puissant que le vtre. Les dmons attachs 
chaque homme sont de force ingale; le gnie d'Antoine craignait celui
d'Auguste. En parlant  ce voisin, efforcez-vous de pntrer sa pense,
et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tche de faire une fentre au
coeur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades
sont  considrer. Proccupez-vous de Lucas, dieu des branchages; c'est
une personne trange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux
voleurs; n'y allez pas sans vous recommander  la nymphe Nica, amie de
Bacchus, et  la nymphe Yptim, matresse de Mercure. Qu'Yptim ou Nica
ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter; et, quant  cho,
ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces
prcautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le
soir, en rentrant chez vous, vitez le marais d' ct, et n'coutez pas
les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet ne est dieu.

Cet -peu-prs donne quelque ide de la vie fort essouffle du payen. Le
polythisme, c'est le rve veill poursuivant l'homme.


Croyait-on donc  tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chass
d'Athnes pour avoir t surpris comme il employait les incantations de
Muse  tcher de faire engloutir par la mer les les voisines de
Lemnos. Il se rfugia en Perse et se vengea de son expulsion en
dchanant Xercs sur la Grce. De l l'attaque de l'Asie  l'Europe.

Ainsi, c'est de la foi aux chimres qu'est venue cette vaste catastrophe
o la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchanement,
sans ce tratre fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce hros, Lonidas.

Ah! ces chimres, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'tonne de votre
tonnement? c'est Horace.

    Somnia, terrores magicos, miracula, sagas,
    Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Et Virgile ajoute: _Non temnere divos_.

Les grands olympiens, supplis  propos, venaient volontiers en aide aux
petits peuples; ces forts secouraient ces faibles; c'est grce 
Belus-Apollon que les thiopiens battirent Cambyse, et c'est grce 
Mgal, qui n'est autre que Junon, que les Massagtes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux hassent d'tre importuns. Il est dangereux, dit
Hrodote, de souhaiter beaucoup de choses. On est pour ou contre ces
dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de
Jupiter par dvotion  Saturne. Ce mme Eschyle ne parle pas sans
anxit des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul oeil et qu'une
seule dent, dont elles se servent l'une aprs l'autre. Le magicien
Aceratos pouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucphale par
Pgase, cheval qui dsaronne les bellrophons, et qui d'une ruade va
aux astres, seule curie digne de lui. Tout voyageur prudent qui
traverse la Libye se botte trs haut de peur des serpents, et se met son
manteau sur la tte  cause des gouttes de sang qui tombent de la tte
coupe de Mduse, laquelle va et vient dans ce ciel. _De terra anguis,
de coelo sanguis._ Euryloque, ce philosophe si colre qu'il poursuivait
son cuisinier dans la rue, une broche fumante et charge de viandes  la
main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il tait, priait le
dieu Orphe Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon
lui-mme, au dire de Stobe et de Sextus Empiricus, croyait fort  tous
ces dieux-l; il tait grand-prtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hcatombe le
jour o il dcouvrit le carr de l'hypothnuse. Dmocrite, voyant son
agonie concider avec des jours fris, se faisait approcher un pain
chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les ftes de Crs.
Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq  Esculape.

Toute cette chimre est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde,
en heurtant un de ces dieux, d'en fcher plusieurs. Il y a des parents
dans ce cauchemar; ces monstres vivent en famille dans ces tnbres. Les
gorgones sont tantes de Polyphme et soeurs du serpent des Hesprides.
Et que de sens mystrieux  ces allgories! Ce mot, nymphe, vient-il du
grec _lymph_, eau, ou du phnicien _nphas_, me? Le mystre est
contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'tudie s'y amalgame. Les
philosophes en viennent  participer de la vie mythologique. Hercule
ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phrcyde. Pythagore,
s'tant un jour dshabill par hasard devant ses trois cents disciples
qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse
d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve
l'appelle  haute voix par son nom: Pythagore! Crats l'Ouvreur de
portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperoit un trou
dans la terre, ft-ce le trou d'un ver, et  qui l'interroge, il dit:
_Ils sont l!_ Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air
d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu dsert, parler  voix
haute de peur que quelqu'un ne vous rponde. Toute chose est effrayante
 cause de la prsence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle
qu'on prend la fuite dans les bois.


On le voit, derrire la mythologie, lieu commun des rhtoriques de
Demoustier et de Chompr, il y en a une autre,  peu prs indite. Elle
est  et l, dans Apule, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans
Philostrate, dans Longus, dans Hsychius, dans le _Lexicon Grcum
Iliadis et Odysse_, d'Apollonius d'Alexandrie, dans la _Thogonie_ et
le _Bouclier d'Hercule_ d'Hsiode, dans tienne de Bysance, tout mutil
qu'il est, mme dans Suidas, lu d'une certaine faon, enfin dans
Lactance, qui en rfutant le paganisme le raconte, l'explique et
l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.

Toute cette fantasmagorie du polythisme, tudie aux origines mmes,
reprend sa figure relle. Ces dieux si connus et si uss semblent
autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circ vulgaire des
opras et des cantates devient cette trange magicienne des marins,
Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connat les Teleboes, ces
peuples qui occuprent ce guerroyeur malavis d'Amphitryon pendant que
Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisrent Capre
destine  Tibre; mais pour avoir quelque ide du demi-dieu Taphius,
qui donna son nom  leur le Taphos, et de sa mre Hippotho, concubine
de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache
proverbiale de Tnedos consacre dans le temple de Delphes et insigne
bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les crevisses du
ruisseau Asserina dont l'caille tait en fer de hache. Ainsi encore, si
l'on poursuit les desses jusque dans les _Alexipharmaques_ de Nicandre,
une Vnus assez inattendue se rvle. Vnus, l, se dispute avec le lys;
cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vnus qui,
jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que
Nicolas Richelet appelle la vergogne d'un ne. _Virgam asini._ Une
vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparatre ici.


III

L'Homme a besoin du rve.

A la chimre antique a succd la chimre gothique.

Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque dcor de
l'impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les
mmes. On tombe d'un chimrique dans l'autre. Les ttes ailes qui
taient Cupidons sont chrubins.

Il y a toujours  l'horizon, sur la terre et en mme temps hors de la
terre, un mont; c'tait l'Olympe, c'est le Golgotha. L'allongement d'une
immense ombre de montagne sur un fond mystrieux, rien n'est plus
sinistre. Comme ce sommet est une ide, ce n'est pas seulement une
hauteur, c'est une domination.

Les spulcres qui sont au pied du mont et qui ont laiss sortir leurs
fantmes, sont rests ouverts. Des clarts  forme humaine errent. Les
apparences crpusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La
diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des
chteaux, des villes aigus, des collines contrefaites, des rochers avec
anachortes, des rivires en serpents, des prairies, d'normes roses. La
mandragore semble un oeil veill. Des paons font la roue regards par
des femmes nues qui sont peut-tre des mes. Le cerf qui a le crucifix
entre les cornes boit dans un lac,  l'cart. L'ange du jugement est
debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant des
portes. L'oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et
charmant. On entend les fleurs chanter.

Entrent en scne les psylles, les nages, les alungles, les
dmonocphales, les dives, les solipdes, les aspioles, les monocles,
les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les
salamandres, les ungulques, les serpentes, les garoux, les voultes, les
troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur
un seul pied, les autres voyant d'un seul oeil, les autres, hommes 
sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes; et les
phalles, invoqus des vierges striles, et les tarasques toutes
couvertes de conferves, et les dres, dents grinantes dans une
phosphorescence. La Wili, dlicate, fluide et froce, arrte le
chevalier qui passe, et lui promet une chemise blanchie avec du clair
du lune. Salomon, qui a ador Chamos, idole des Amorrhens, est salu
par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les wapoma rdent; ce sont des
hommes qui ont la tte dans la poitrine et les yeux sous les clavicules.
Au fond, dans le ciel livide, on aperoit des comtes.

Qu'on nous permette ce mot: _chimrisme_. Il pourrait servir de nom
commun  toutes les thogonies. Les diverses thogonies sont, sans
exception, idoltrie par un coin et philosophie par l'autre. Toute leur
philosophie, qui contient leur vrit, peut se rsumer par le mot
Religion; et toute leur idoltrie qui contient leur politique, peut se
rsumer par le mot Chimrisme.

Cela dit, continuons.

Dans le chimrisme gothique, l'homme se bestialise. La bte, dont il se
rapproche, fait un pas de son ct; elle prend quelque chose d'humain
qui inquite. Le loup est le sire Isengrin, le hibou est le docteur
Sapiens.

La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont
Reventon. Elle est l dans son repaire cach par les folles avoines.
Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de
soie  son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme
un tigre. Elle a une porte qu'elle ferme avec un verrou. Le soir, elle
ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne
tubulaire. Malheur  qui passe! Ceux qu'elle a piqus se cherchent, se
trouvent, se prennent par la main et se mettent  danser la ronde qui ne
s'arrte pas; les pieds s'y usent; les pieds uss, on danse sur les
tibias; les tibias s'usent, on danse sur les genoux; les genoux s'usent,
on danse sur les fmurs; les fmurs s'usent, on danse sur le torse
devenu moignon; le torse s'use, et les danseurs finissent par n'tre
plus que des ttes sautelant et se tenant par les mains, avec des
tronons de ctes autour du cou imitant des pattes, et l'on dirait
d'normes tarentules; de sorte que l'araigne les a faits araignes.

Cette ronde de ttes use la terre, y creuse un cercle horrible, et
disparat. Dans les Pyrnes, ces cercles s'appellent oules (_olla_,
marmite). Il y a l'oule de Has. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand'chose  la fantasmagorie gothique. L'homme ne
sera adulte que le jour o son cerveau pourra contenir dans sa plnitude
et dans sa simplicit la notion divine. Le Dieu morcel de l'antiquit
est encore le seul que puisse comprendre le moyen-ge. Le Christ a fait
 peine diversion au ftichisme. Un paganisme chrtien pullule sur
l'vangile. La dfroque olympique est utilise. Saint-Michel prend 
Apollon sa pique. Python est baptis Satan. La troisime vertu
thologale, la Charit, hrite des six mamelles de Cyble. Je souponne
l'honnte dieu Bonus Eventus de se perptuer sournoisement sous le nom
de saint Bonaventure. La providence, jadis parpille en lares et en
pnates, s'miette de nouveau, et la voil encore une fois toute petite.
Elle est fe du logis, follet de l'alcve, grillon du foyer. Elle
descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle
guette et prend sous les pieds des hommes cette espce de souris, les
diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L'agape devient
church-ale; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tomb dmon, le
faune est pass lutin, le cyclope est raccourci gnme.

Le propre de la superstition, c'est qu'elle reprend de bouture.
L'idoltrie engendre l'idoltrie; un ftiche se greffe sur l'autre. Le
fond commun de l'erreur humaine ne se laisse point puiser par une
premire chimre. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une premire fois
comme Jupiter, une deuxime fois comme saint Pierre. Allez le voir, il
est encore  cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange; les
bonnes femmes catholiques lui ont us son orteil d'airain avec des
baisers. On lui a seulement chang sa foudre en trousseau de clefs.

J'tais tout enfant quand ma mre, visitant Rome, me le montra. Un
grenadier de l'arme d'alors, en faction, gardait la statue; arme
goguenarde et voltairienne celle-l, et qui ne gagnait point de petites
batailles. En voyant l'homme de bronze assis et barbu, je demandai:
Qu'est-ce que c'est que a?--C'est un saint, rpondit ma mre.--_Non_,
dit le soldat, _c'est Jupin-Jupiter-Tremblement, le bon Dieu du
diable_.

La disparition de ralit n'est pas moindre au moyen-ge que dans
l'antiquit. Le christianisme,  force de saints, est un polythisme.
Nulle copie pourtant du pass; nulle servilit;  peine une vague
ressemblance  et l. Dans ces logarithmes de l'imagination, un terme
de plus suffit pour tout changer. C'est un nouveau monde inou. De ces
mondes inous, il y en a autant qu'il y a de sortes de crdulit
humaine. Aucun ne dpasse la lgende gothique. En haut le mirage, en bas
le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent ple-mle
l'horizon, la terre o il faudrait la mer, la mer o il faudrait la
terre. C'est la gographie du cauchemar. L'histoire ne s'y superpose
qu'en se dformant. Londres s'appelle Troynevant. Tamerlan devient
Tamburlaine. Saint-Magloire est le mme que Saint-Malo qui est le mme
que Saint-Maclou qui est le mme que Macclean qui est le mme que
Meg-Lin qui est le mme que Linus. L'Angleterre est fille d'Iule
petit-fils d'Ascagne. Il y a un lord Ucalgon n dans ce palais de Troie
qui, brlant tout prs, a fait hter le pas  ne.

Passent, glissent, flottent et chevauchent des tres indistincts faits
de la substance du songe, un peu nuage, un peu coeur, Robin-Goodfellow,
la dame blanche, la dame noire et la dame rouge; Famo, roi des Vendes;
Will o' the Wisp le Hobby-Horse, Adonis et Amadis; le moine-bourru, le
lord de Misrule, Palmerin d'Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes
ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la
belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant 
Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant  Pierre de Provence, et
la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant
 je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En
face de Gaudisse est Galafre, amiral d'Anfalerne; Ivoirin, autre amiral,
va et vient. Tous Sarrasins.

Sur la lisire de la fort voisine, l'cureuil, menuisier de la reine
Mab, cause avec le ciron, carrossier des fes. Dans le ravin chemine,
tran par trente jougs de boeufs, l'arbre de mai, tout charg de
fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de
Bordeaux s'entend jusque dans le royaume des gnies, non moins puissante
que la trompe de Triton qui mettait en fuite les gants. Sainte Marthe a
le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes 
Aix-la-Chapelle. La fe Vaucluse, vtue d'eau claire, donne des
distractions  saint Trophime btissant l'glise d'Arles. Quatre
guerrires combattent l'idole Borvo-Tomona qui a donn son nom  la
maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tte
templire qui, tour  tour, comme ces sources alternativement froides et
chaudes, rend des oracles et crache des blasphmes. Le fadet crie: Ho!
ho! Tronc-le-Nain rde autour de la Table-ronde, o s'accoude Isae le
Triste, fils de Tristan et d'Yseult. Le Vice dit: Je me nomme
Ambidexter.

Deux nuits magiques, la Midsummer et la Christmas, flamboient aux deux
extrmits de l'anne. Qui veut livrer bataille aux esprits n'a qu'
aller ramasser, pass minuit,  la Midsummer, la graine de fougre qui
rend invisible. Cette graine sort de terre  l'heure mme o est n
saint Jean. Toute paysanne qui va  la fontaine broyant du lupin de la
Nol entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes
filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu'elles
rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui,
mis le soir sous l'oreiller, leur fera voir en rve le mari futur.

Des pes fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibur, mlent 
tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entre  Babylone.
Charlemagne dsire les quatre grosses dents machelires de l'amiral
Gaudisse. Le roi d'Hyrcanie donne un souper  quelques soudans de ses
amis. Agrapardo, prince et gant de Nubie, tche d'effaroucher les anges
qui apportent la maison de la sainte Vierge  Lorette. Pendant ce
temps-l, Astolphe va dans la lune.

La lune elle-mme, telle qu'elle est, et si trange, et si
invraisemblable, et si inquitante qu'elle a troubl bien des sages
depuis Platon jusqu' Fourier, elle ne leur suffit pas,  ces
visionnaires de la vision gothique. La lune n'est pas seulement Diane,
elle est Titania. Le clair de lune est ferie. Allez  jeun sous le
porche d'une glise, au clair de lune de la Midsummer, vous verrez les
esprits de ceux qui doivent mourir dans l'anne traverser le cimetire.
Les disputes nocturnes des dmons lunaires troublent les rves des
hommes endormis.

Tenez-vous  avoir de longues oreilles? frottez-vous le crne au lever
de la lune avec de la semence d'non, _cum semine aselli_, et vous
obtiendrez le succs voulu, vous aurez une tte d'ne.

La lune, pour Chaucer, c'est Cinthya aux pieds noirs et aux cornes
blanches. Tout le monde sait qu'on voit dans la lune un homme suivi
d'un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera chang en
loup-garou. Pourquoi? C'est que cet homme est Can. Dante ne dit pas: la
lune dcline; il dit (_Enfer, chant XX_): _Dj Can avec son fardeau
d'pines touche la mer sous Sville._


Ce sont l les songes. _Promontorium somnii._

Songes debout. Car, insistons-y, dormir n'est pas une formalit
ncessaire. _Les bestions qu'on voit pendant le sommeil_, pour employer
l'expression d'un vieux livre, l'homme les voit volontiers hors du
sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais
chrtien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps  prendre
des dmons entre deux brosses qu'il appliquait l'une contre l'autre
brusquement.

Pas un chalier fermant un champ qui,  minuit, ne soit enfourch par un
esprit. Le sabbat danse en rond sous les toiles dans les vergers, et le
matin les vachres se montrent des cheveux de corrigans accrochs aux
branches basses des pommiers. Le vent du crpuscule ploie et courbe dans
les nnuphars les femmes dhanches et ondoyantes des tangs. Il y a des
prs fes brouts des chvres le jour et des capricornes la nuit. Les
landes et les bruyres ne sont pas bien sres de n'avoir pas vu souvent,
au bruit lointain d'une cloche de matines, se lever et marcher, pour
aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces
cromlechs, blocs monstrueux o s'adosse ds l'aube le ptre pensif qui
regarde en l'air, comme si ses ides cherchaient des vtements dans les
casaques dcousues des nuages.


Hlas, le moyen ge est lugubre. Ce pauvre paysan fodal, ne lui
marchandez pas son rve. C'est  peu prs tout ce qu'il possde. Son
champ n'est pas  lui, son toit n'est pas  lui, sa vache n'est pas 
lui, sa famille n'est pas  lui, son souffle n'est pas  lui, son me
n'est pas  lui. Le seigneur a la carcasse, le prtre a l'me. Le serf
vgte entre eux deux, une moiti dans un enfer, une moiti dans
l'autre. Il a sous ses pieds nus la fatalit qui pour lui s'appelle la
glbe. Il est forc de marcher dessus et elle s'attache  ses talons,
tantt boue, tantt cendre. Il est terre  demi. Il rampe, trane,
pousse, porte, geint, obit, pleure. Il est vtu d'une loque; il a une
corde autour des reins qui,  la moindre infraction, lui monte au cou;
son matre ne le rencontre qu' coups de bton; ses enfants sont des
petits, sa femme, hideuse d'infortune, est  peine une femelle; il vit
dans le dnment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fivre,
dans la ftidit, dans l'abjection, dans le fumier; il est, dans son
bouge, compagnon d'intelligence des poules, et d'ordure, du porc; il est
mouill de pluie l'hiver et de sueur l't; il fait du pain blanc et
mange du pain noir; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs
peuvent vouloir, le respect, la corve, la dme, sa femme. Si sa femme
est vieille ou trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet
possible. Il a plus de joug sur la tte que le boeuf; s'il cueille, il
est maraudeur; s'il chasse, il est braconnier; s'il respire, il est
hardi; s'il regarde, il est insolent; s'il parie, estrapadez-moi ce
coquin! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le
matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin  la nuit tombe,
las, triste, humble, et il se couche. Quel est son lit? un peu de
paille. Quel est son oreiller? une bche. Une bonne bche ronde, dit
Harrison. A _good round log_. Le voil qui dort, ce ver de terre. C'est
bien le moins qu'il ait la visite de l'infini.


Quels dmes! Quels portiques! Quelles colonnes! Que d'toiles! Ce palais
de l'impossible, les hommes voudront toujours l'habiter. Il est
splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il
s'croule le plus souvent avant qu'on y aborde, quelquefois  l'instant
o l'on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois aprs qu'on s'y est
install, et qu'on y a vcu, bu, mang, chant, ri, fait l'amour, et
qu'on y a pass plusieurs nuits. Ces vanouissements successifs de tous
les songes ne dconcertent aucune esprance. Nous vivons de questions
faites au monde imaginaire. Notre destine entire est une rponse
attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rveries et part
pour la Californie des songes. Allez donc lui dire: Vous rvez! C'est
vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute.

Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre ide. Nul
passant sur cette terre qui n'ait sa fantaisie, son caprice, sa passion,
sa tmrit, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bnfice, son
ascension ou sa descente, sa loterie intrieure. Celui-l fait sa
fouille obscure. Celui-ci btit sa btisse secrte. Tous suivent une
piste. Jamais d'hsitation. Confiance absolue. Rien n'est comparable 
l'aplomb de l'illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et
moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantme portant son ambition
en quilibre sur son front. Csar reconstruisant la royaut  Rome,
Napolon chafaudant le systme continental, Alexandre de Russie
combinant la Sainte-Alliance, sont des Perrettes qui ont sur la tte
leur pot au lait, la couronne du monde. L'histoire en ramasse les
morceaux casss, ici au pied de la statue de Pompe, l  Sainte-Hlne,
l  Taganrog. Ces calculs terrestres avortent  cause de la
complication inconnue. Parfois l'ide prmdite n'clt pas, mais autre
chose nat, meilleur ou pire. Ce Jules-Csar, qui rve les rois, produit
les empereurs plus normes que les rois. On couve un pervier, la coque
du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux esprances
contraires, une est viable. Annibal rve Rome anantie, Caton rve
Carthage dtruite; duel sombre de deux ides dans le mystre; le rve
romain combat le rve punique, et le tue.

L'homme est aux petites-maisons dans les chimres. Chacun fait sa
campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou
brlera, mon pauvre garon. N'importe. On va en avant. Bonaparte ne
devine pas plus Rostopchine que Csar n'a devin Casca, et l'un passe le
Nimen comme l'autre a pass le Rubicon. Ayez piti d'eux, et de vous
aussi. Vous tes eux.

Le bras de l'homme crot et grandit dans le rve. Une chose qu'on n'a
jamais mesure, c'est la longueur de l'esprance. Laquelle des deux
mains est la plus trange  voir s'tendre, et laquelle des deux
chimres est la plus inoue: l'empereur du haut de son trne aux
Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d'une prison saisissant
l'empereur?

L'impraticable appelle l'inaccessible, c'est l qu'on veut aller; la
Yungfrau, c'est l'pouse qu'il nous faut; le fer rouge, c'est l qu'on
veut mordre, pour peu qu'on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe
Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit
dfendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle cre volupt pour les
grands coeurs! _Vitam impendere vero._ Il y a d'ailleurs des
rcompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l'Amrique.

Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l'arolithe. D'o
tombes-tu, morceau de l'inconnu? Qui t'a form? Qui t'a brl? Quelle
rencontre as-tu faite? Quel est ton secret? O allais-tu? Tomber de
l-haut, quel admirable sort! Tu n'tais qu'une pierre, tu es un
prodige. tre prcipit du znith, c'est la gloire. Les chutes du ciel
mettent en apptit les audaces, Phaton est un encouragement, et si
Icare n'existait pas, Pilate des Rosiers l'inventerait.

Regardez les grands voyageurs. De quel ct se dirigent-ils le plus
volontiers? Vers l'Afrique. L'Afrique, quel rve norme! Les sources du
Nil, le lac Nagan, les montagnes de la Lune, le grand dsert, Darfour,
Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres,
le squelette de Carthage au premier plan, le fantme de Tombouctou au
fond, _Africa Portentosa_. Ce songe les attire l'un aprs l'autre. Tous
y meurent, et tous y vont. Aller l d'o personne n'est revenu, quelle
tentation et quel enthousiasme! Ces curiosits d'abmes sont un des
lments du progrs. Les fiers esprits les ont toujours eues. La
prudence dconseille les penseurs, mais ils se dfient de la quantit de
lchet qui est dans la prudence. Les Grecs ont beau crer une Minerve
aptre et faire dominer Athnes par la sagesse sans ailes, cela
n'empche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans
l'ombre la cigu, de rver le Dieu inconnu.


Rves, rves, rves. Les uns grands, les autres chtifs. L'habitation du
songe est une facult de l'homme. L'empyre, l'lyse, l'den, le
portique ouvert l-haut sur les profonds astres du rve, les statues de
lumire debout sur les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain,
c'est l la contemplation prfre. L'homme est chez lui dans les nues.
Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des
constellations sous ses pieds. Il dcroche tranquillement et manie l'une
aprs l'autre toutes les pourpres de l'idal, et se choisit des habits
dans ce vestiaire. tre bas situ n'te rien  la hardiesse du songe.
Peau d'ne veut une robe de soleil.

Du reste, les idals sont divers. L'idal peut tre imbcile. Il y a des
tres pour rver un paradis de soupe au lard. Votre idal n'est autre
chose que votre proportion.

Non, personne n'est hors du rve. De l, son immensit. Qui que nous
soyons, nous avons ce plafond sur notre tte. Ce plafond est fait de
tout, de chaume, de pltras, de marbre, de fume, de ruine, de fort,
d'toiles. C'est  travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette
ralit, l'infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait
penser le bien ou le mal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, point de
fatalit, ici; sa pression sur nous dpend de nous, car c'est nous qui
le faisons. A me basse, ciel bas. Comme on fait son rve, on fait sa
vie. Notre conscience est l'architecte de notre songe.

Le grand songe s'appelle devoir. Il est aussi la grande vrit.

Les hommes, presque tous un peu pareils au bourgeois Jourdain, de
Molire, font du rve sans le savoir. L'agent de change ne se doute
gure qu'il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres
est un enregistrement de fantasmagories; prime-fin-report est grimoire
tout comme l'Etteila; le grand Albert pourrait tre coulissier, et les
femmes qui jouent  la bourse sont les mmes qui tirent les cartes.
Allez le soir chez elles; leur bordereau reu, elles font une russite.
Dpendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du
tlgraphe lectrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse,
c'est tre en plein somnambulisme; pour savoir si l'on sera opulent ou
indigent demain, lire le _Moniteur_ ou consulter la dame de pique, c'est
la mme chose.

Pas de vivant qui n'ait son compartiment dans le casier de l'imaginaire.
Pas de cervelle qui ne puisse tre tiquete d'un songe; celle-ci
ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance,
celle-ci vanit, toutes bonheur. Le bon dner indfini est un rve que
le porte-monnaie refuse au pauvre et l'estomac au riche. Vnus  jamais,
fait mauvais mnage avec la colonne vertbrale. Les mchantes ailes de
Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte; voyez Henri Heine. Toutes
les mains tendues, aucun lot saisi.

L'esprance tant conforme  l'intelligence, la forme du bonheur rv,
varie. Pour l'usurier, c'est une bonne balance fausse; pour le chasseur,
c'est un pige  loups bien recouvert; pour le jureur de serments, c'est
un auditeur naf. L'envieux habite en esprance l'Eldorado du mal
d'autrui. Et, j'y insiste, de ralisation, peu ou point. Fussiez-vous
avou ou notaire, vous ne vous droberez point  ceci qui est la loi:
les jours de l'homme sont une srie de proies lches pour l'ombre. Les
religions, du haut de leurs chaires, s'accusent, les unes les autres, de
faux paradis. Tu radotes, Brahma! Tu en as menti, Mahomet! Tu escroques
les mes, Luther! Foule de cerveaux, cohue de chimres.

Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logs dans une
vision, le joueur dans la martingale, l'avare dans des piles d'or sans
fin, le soldat dans la croix d'honneur, la vieille fille dans un mari,
le thaumaturge dans le miracle, le prtre dans la tiare, le savant dans
un creuset, l'ignorant dans la superstition.

Et o es-tu toi-mme, philosophe? dans l'utopie.


Puisqu'il n'est donn  qui que ce soit d'chapper au rve,
acceptons-le. Tchons seulement d'avoir le bon. Les hommes hassent,
brutalisent, frappent, mentent; regardez la premire civilisation venue,
l'antique comme la moderne, regardez quelque sicle que ce soit, le
vtre comme les autres, vous ne voyez qu'imposteurs, batailleurs,
conqurants, brigands, tueurs, bourreaux, mchants, hypocrites; tout
cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs
assouvissements dans leur nue sanglante. Laissez aux choses violentes
et aux forces aveugles leur inutile furie d'ouragan. Les passions de
l'homme en tempte, quelle piti! et pour quel but! Des simulacres
poursuivant des chimres!

Laissez-leur leur rve,  ces fantmes. Vous, partagez votre pain avec
les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous,
souriez aux mres nourrices sur le seuil des chaumires, promenez-vous
sans malveillance dans la nature, n'crasez point sans savoir pourquoi
la fleur de l'herbe, faites grce aux nids d'oiseaux, penchez-vous de
loin sur les peuples et de prs sur les pauvres. Levez-vous pour le
travail, couchez-vous dans la prire, endormez-vous du ct de
l'inconnu, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, esprez, vivez,
soyez comme celui qui a un arrosoir  la main; seulement que votre
arrosoir soit de bonnes oeuvres et de bonnes paroles; ne vous dcouragez
jamais, soyez mage et soyez pre, et si vous avez des champs,
cultivez-les, et si vous avez des fils, levez-les, et si vous avez des
ennemis, bnissez-les, avec cette douce autorit secrte que donne 
l'me la patiente attente des aurores ternelles.




Tas de pierres

V


Changez vos opinions, gardez vos principes; changez vos feuilles, gardez
vos racines.

                                   *

Il y a deux faons de n'tre d'aucun parti: comme les femmes et les
enfants, parce qu'on n'en a examin aucun; comme les penseurs et les
sages, parce qu'on les a examins tous.

                                   *

Une raction: barque qui remonte le courant, mais qui n'empche pas le
fleuve de descendre.

                                   *

Les vrais grands ministres sont ceux qui travaillent aux vnements de
leur sicle en hommes qui sauraient au besoin travailler  ses ides.

                                   *

La stagnation, qui est identique  la mort et  la nuit, ne se mprend
pas sur les ennemis qu'elle a. Elle dnonce, perscute et, si elle le
peut, touffe tout mouvement, car tout mouvement est vie et toute vie
est lumire. Les hommes de l'ombre et de l'immobilit appelaient par
haine et drision Harvey _circulator_, ce qui est la mme chose que
rvolutionnaire.

Harvey n'avait pas plus invent la circulation du sang que Luther
n'avait invent la libert de la conscience. Harvey est un Luther.
Luther est un Harvey. Ils ont constat la ralit, voil tout. Les
hommes sont ainsi faits, ou dfaits, que quiconque parmi eux constate la
loi de Dieu est un novateur et que quiconque l'applique est un
rvolutionnaire.

                                   *

Avec l'ge et d'anne en anne, on dpouille le vieil homme,
c'est--dire le jeune homme; certains aspects se modifient, ce qu'il y a
de transitoire dans les opinions s'croule avec ce qu'il y a de passager
dans les vnements, et la surface de l'esprit change comme la surface
du visage; l'existence humaine est faite de dpouillements successifs et
les choses de la vie, comme les ondes de l'ocan, se composent et se
dcomposent sans cesse. Mais, au milieu de ces changements et de ces
altrations invitables, il faut que l'essentiel demeure; il est bien
que le fond de l'homme se maintienne, il sied qu'une certaine identit
ne se dmente jamais. Quelque chose peut flotter et quelque chose doit
persister. Devenir autre en restant le mme; tout le problme est l.

                                   *

La jeunesse a de belles vertus; elle est sincre, fidle, honnte, pure,
croyante, dvoue, loyale, gnreuse, reconnaissante. Efforcez-vous de
garder en prenant de l'ge les vertus de la jeunesse, lors mme que vous
en aurez perdu les illusions; devenez hommes et restez jeunes.

C'est selon cette loi que se dveloppent les bonnes natures et que se
forment les grands coeurs. L'enthousiasme est le fond de la vraie
sagesse.

L'homme sage mrit et ne vieillit pas.

                                   *

Un abme est l, tout prs de nous.

Nous, potes, nous rvons au bord. Soit. Vous, hommes d'tat, vous y
dormez.

                                   *

La vraie formule socialiste:

Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme
matriel plus heureux.

Bont d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur.

                                   *

La logique d'une ide vraie est tellement puissante que, ds qu'elle
s'introduit dans les affaires humaines, dans la religion, dans la
politique, dans la lgislation, elle rduit tous les vnements  n'tre
plus que des syllogismes chargs, les uns de la dmontrer, les autres de
la complter.

                                 -----

Le penseur, quand bon lui semble, peut se dployer orateur.

                                   *

L'loquence qui convient aux assembles ne doit se composer que de
moyennes. Une loquence compose d'extrmes peut remuer une foule ou un
individu, ce qui, dans beaucoup de cas, est la mme chose. Cette sorte
d'loquence pourra agir une fois sur une assemble comme chose nouvelle,
trange et de haut got, ou momentanment propre  une circonstance
donne; mais, la seconde fois, elle fatiguera; la troisime fois, elle
paratra ridicule.

Pour dominer habituellement une grande assemble, il faut un calcul ml
 l'inspiration; il faut prendre, chaque fois qu'on parle, la rsultante
d'une des fractions de l'assemble et constituer sa parole sur cette
rsultante, et alors on s'appuie, non sur sa seule force isole, mais
sur toutes les forces de cette fraction; ou, mieux encore, ce qui est
plus difficile, prendre la rsultante de toute l'assemble, parler dans
la moyenne de la pense de chacun, et alors on a pour levier toute la
force de l'assemble elle-mme. On remue quelque chose dans chaque
esprit. Par moments, on touche le fond de tous.

Ce fond, on peut le toucher galement, mais par occasion et non 
volont, avec la seule puissance du sentiment individuel et de la
conscience convaincue, mais alors on n'est pas un orateur, on est un
homme; ce qui est plus rare d'ailleurs.

C'est du reste une erreur... gnreuse de croire qu'on peut dominer une
assemble avec les ides du dehors. On ne remue une assemble qu'avec ce
qui est dans l'assemble. Il est pourtant, quelquefois, beau d'essayer.

                                 -----

La Rvolution, c'est le changement d'ge du genre humain. Dites-en ce
que vous voudrez, du bien ou du mal, le fait vous domine. C'est la
grande crise de la virilit universelle.

                                   *

La Rvolution est le couteau avec lequel la civilisation a coup son
lien.

                                   *

Dans la Rvolution tout le monde est victime et personne n'est coupable.

                                   *

Robespierre fut l'effrayant correcteur d'preuves de la Rvolution. Il y
mit son _deleatur_. Cet immense exemplaire du progrs, revu par lui,
garde encore la lueur de sa prunelle sinistre.

                                   *

Voltaire, c'est la mine; Mirabeau, c'est l'explosion.

                                   *

Les rvolutions, formidables liquidations de l'histoire; crations
gnsiques de lois, de codes, de faits, de moeurs, de progrs, de
prodiges; normes mouvements de peuples et d'ides qui mlent tous les
hommes dans une mme convulsion joyeuse, qui dgagent la libert
lectrique, qui font trembler les deux mondes du mme tremblement, qui
tirent d'un seul clair deux coups de tonnerre, l'un en Europe, l'autre
en Amrique; qui, en renversant la monarchie en France, jettent bas la
tyrannie dans l'univers; qui clairent, illuminent, chauffent, brlent,
foudroient, qui font sortir d'un seul gigantesque croulement le radieux
avnement du genre humain, qui font natre l'aurore du spulcre,
accouplent les extrmes stupfaits, agonisent et vagissent, maudissent
et chantent, hassent et adorent, rsolvent tout en hrosme, en joie et
en amour, envoient expirer tous les grincements de la vieille serrure du
despotisme dans l'humble cabinet de travail de Mount-Vernon, et
finissent par faire de la clef de la Bastille le presse-papier de
Washington.

                                   *

Soit, la Rvolution s'appelle la Terreur. Louis XV s'appelle l'Horreur.

                                   *

Pas un nuage, le ciel est pur, le soleil rayonne, le paysage n'est que
lumire; ils pavoisent leurs barques, ils chantent, ils se laissent
gaiement aller au courant de l'eau; le fleuve, magnifique et
inpuisable, s'largit de plus en plus; il est grand comme une mer, il
est calme comme un lac, il charrie des les de fleurs, il rflchit le
ciel o il n'y a pas une ombre. O vont-ils? Ils ne le savent pas; mais
tout est beau, superbe et charmant.

Ils entendent au loin, devant eux, dans les profondeurs de l'horizon
inconnu, un bruit sourd et profond.

O vont-ils? Qu'importe! Ils vont o va le fleuve. Ils savent bien
qu'ils aborderont quelque part. Ils drivent. Ils s'enivrent du chant
des oiseaux, du parfum des fleurs qu'ils voient partout et qu'ils
cueillent en passant, de la rapidit de l'eau, de la splendeur du ciel,
de leur propre joie.

Le bruit qui est  l'horizon se rapproche; il y a quelques heures, les
souffles du vent le couvraient parfois; maintenant, on l'entend
toujours.

Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus
vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des
ombres, cela leur parat tre toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils
oublient qu'il y a une nuit.

Le bruit se rapproche de moment en moment; il ressemble au roulement
d'un chariot. Ils commencent  se dire entre eux: Quel est ce bruit?

Le fleuve est plein de dtours. Cependant un coin du ciel devient
brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fume se dgage d'un
point de l'horizon et fait une grande nue. Cette nue, qui semble
monter de la terre, est tantt  droite, tantt  gauche. Est-ce elle
qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourn? Ils ne savent,
mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.

Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se dplace avec la nue
qu'ils voient. O est la nue, l est le bruit.

Ils drivent, ils chantent, ils rient; ils ont une grande attente, mais
dans cette attente il n'y a que de l'esprance. Il y a parmi eux des
savants, des rveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les
richesses, des philosophes, des sages.

Tout  coup, ciel! le fleuve a tourn; la nue est devant eux, le bruit
est devant eux. La nue est formidable; ce n'est plus une nue, c'est le
tourbillon de vingt trombes mles et tordues par l'ouragan, c'est la
fume d'un volcan qui aurait deux lieues de cratre. Le bruit est
effrayant; le tonnerre ressemble  ce bruit comme l'aboiement d'un chien
ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la
surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre.
Qu'y a-t-il donc l, devant eux,  quelques pas? Un gouffre.

Un gouffre! ils rament en arrire, ils veulent remonter. Il est trop
tard. Ce courant-l ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le
fleuve lui-mme est vivant; qu'ils se sont tromps; que ce qu'ils
prenaient pour un fleuve, c'tait un peuple; que ce qu'ils prenaient
pour des flots, c'taient des hommes; qu'ils ont cru voguer sur une eau
inerte, cumant  peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des mes,
mes profondes, obscures, violentes, froisses, tumultueuses, pleines de
haine et de colre. Il est trop tard! il est trop tard! Le prcipice est
l. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces mes, ce peuple, arbres
dracins, granits sculaires, rochers arrachs  la rive, navires
dors, chaloupes pavoises, les de fleurs, tout se hte, tout penche,
tout se heurte et se mle, tout s'croule.

Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus
grand et plus terrible. Toute une humanit qui s'engloutit  la fois le
mme jour,  la mme heure, dans le mme abme! Toute une socit avec
ses lois, ses moeurs, sa religion, ses croyances, ses prjugs, ses
arts, son luxe, son pass, son histoire, qui rencontre une rupture du
sol et qui sombre comme une barque de pcheur! Ce sont l de ces choses
voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et
d'vnements, cette masse norme venue de si loin et avec tant de calme,
arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparat. Ce
n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe;
c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'cume, un ternel
et lamentable gmissement. Tous les dogues de l'abme hurlent dans les
tnbres. Cependant le soleil brille, la vrit ne se dcourage pas et
rayonne toujours, et cette effrayante nue, pleine de clameurs et de
tempte, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.

Quelque chose survit-il  cela? Une telle calamit, un pareil
croulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un
peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?

Non.

Tout a sombr, rien ne s'est perdu.

Tout s'est englouti, rien n'a pri.

Tout s'est abm, rien n'est mort.

Tout a disparu, tout reparat.

Faites quelques pas, vivez quelques annes, regardez: Voici le fleuve
plus large, voici le peuple plus grand.

Le bruit formidable qui avertit et qui conseille, on l'entend toujours;
mais il n'est plus devant, il est derrire. Il y a cent ans on
l'entendait dans l'avenir; aujourd'hui, on l'entend dans le pass.

Et les gnrations en marche reviennent parfois sur leurs pas pour voir
ce que c'est que ce bruit; et les sicles se penchent rveurs sur cette
chute d'une socit et d'une monarchie, sur cette immense cataracte de
la civilisation qu'on appelle la Rvolution Franaise.

  17 fvrier 1844.




L'me




Tas de pierres

VI


Les instincts sont les yeux mystrieux de l'me.

                                   *

L'me a des illusions comme l'oiseau a des ailes; c'est ce qui la
soutient.

                                   *

Dans la question de l'immortalit de l'me on voit le pourquoi, on ne
voit pas le comment.

                                   *

Le penseur demande au nouveau-n: D'o viens-tu?--et au moribond: O
vas-tu?

Tout ce qu'il sait, c'est que le nouveau-n pleure et que le moribond
tremble.

                                   *

Le monde matriel repose sur l'quilibre, le monde moral sur l'quit.

                                   *

L'quilibre est la loi suprme et mystrieuse du grand Tout.

Le monde matriel en est la dmonstration visible.

De toute ncessit, le monde moral en est la confirmation invisible.

Sans quoi, ces deux mondes mmes, ces deux mondes dont la runion
embrasse tout, ne seraient pas en quilibre.

                                   *

Le squelette de l'animal n'est pas beaucoup plus signifiant que la
premire pierre venue; le squelette de l'homme est effrayant.

C'est que la rflexion horrible, ce n'est pas: ceci a vcu, mais: ceci a
pens.

                                   *

Ce que l'animal sait, il ignore qu'il le sait. L'homme sait qu'il
ignore.

                                   *

Quand le sentiment de l'infini entre  haute dose dans un homme, il en
fait un dieu ou un monstre, Jsus-Christ ou Torquemada.

                                   *

La conscience, c'est Dieu prsent dans l'homme.

                                   *

La prire est un auguste aveu d'ignorance.

                                   *

Ma prire:

Dieu! accordez-moi en lumire et en amour tout le possible de votre
infini!

                                 -----

Quelle est la plus haute facult de l'me?

Est-ce que ce n'est pas le gnie?

Non, c'est la bont.

                                   *

La raison du meilleur est toujours la plus forte.

                                   *

Quand il n'y a rien sous la mamelle gauche, il ne peut y avoir rien de
complet dans la tte. Le gnie, c'est un grand coeur.

                                   *

Fils, frre, pre, amant, ami. Il y a place pour toutes les affections
dans le coeur comme pour toutes les toiles dans le ciel.

                                   *

Il y a une chose qu'il faut n'aimer ni  faire ni  donner, c'est de la
peine.

                                   *

Ne rire jamais de ceux qui souffrent; souffrir quelquefois de ceux qui
rient.

                                   *

On dit: C'est un vieillard; il s'est teint. Et l'on trouve tout simple
qu'il soit parti. Demandez  ses enfants si c'est tout simple. Ce grand
ge, qui semble aux indiffrents une sorte de circonstance attnuante 
la mort, fait  ceux qui aiment l'effet contraire. La longueur de la
possession leur parat crer presque un droit; et la vie n'a plus pour
nous sa figure vraie quand elle perd ces tres qui en ont toujours t 
nos yeux la lumire.

                                   *

Toutes les fois qu'au fond de sa conscience, on se sent le droit de
pardonner, c'est qu'on en a le devoir.

                                   *

Je sais quelque chose de plus beau peut-tre que l'innocence, c'est
l'indulgence.

                                   *

Est-ce que je n'ai pas tout le premier besoin d'indulgence, moi qui
parle? Tenez, toutes les fautes que l'amour peut faire commettre,
except les fautes dshonorantes, je les ai commises.

                                 -----

On aime de la grandeur de son coeur.

                                   *

L'amour est un immense gosme qui a tous les dsintressements.

                                   *

O mon ange, pourvu que tu aies tout, le reste me suffit.

                                   *

Ils disent qu'aimer, c'est l'aveuglement du coeur; moi je dis que ne pas
aimer, c'en est la ccit.

                                 -----

Chose trange, aprs dix-huit sicles de progrs, la libert de l'esprit
est proclame; la libert du coeur ne l'est pas.

Pourtant aimer n'est pas un moins grand droit de l'homme que penser.

L'adultre n'est autre chose qu'une hrsie. Si la libert de conscience
a droit d'exister, c'est en amour.

                                   *

A l'heure qu'il est, au point o en sont les lois et les moeurs de
l'occident, le mariage porte  faux. Il a gnralement pour base
l'intrt, et non l'amour.

C'est le plus souvent un contrat, ce n'est pas un mystre; c'est une
prostitution, ce n'est pas une clbration; c'est un esclavage, ce n'est
pas un panouissement.

De l cette rvolte de l'amour qu'on qualifie adultre.

Aujourd'hui, quel qu'ait t le travail des ides sociales depuis toutes
nos rvolutions, tout cet ensemble de faits qui s'enchanent et se
commandent, mariage, adultre, prostitution, est encore vu  faux jour.

On voit le mariage o il n'est pas, on voit l'adultre o il n'est pas,
on voit la prostitution o elle n'est pas.

Dans nombre de cas, ce qu'on appelle mariage est l'adultre et ce qu'on
appelle adultre est le mariage.

Faites le mariage vrai, faites-le sortir de la nature et du coeur, et
ces deux faits, adultre et prostitution, qui sont, l'un la protestation
du coeur, l'autre la protestation de la nature, s'vanouissent.

Dans l'tat actuel, l'union irrsistible de deux coeurs est perscute
par la loi; or qu'est-ce que cette union, sinon le mariage? tandis que
la loi protge la livraison d'une femme  un homme moyennant vente
lgale et intrts combins; or qu'est-ce que la consommation de cette
vente, sinon l'adultre et la prostitution?

                                   *

Le pome de la femme traverse l'histoire de l'homme. Il a  et l des
espces de chants sublimes. Les deux plus beaux de ces chants, c'est
Marie, mre de Dieu, et Jeanne d'Arc, mre du Peuple. Deux vierges qui
enfantent, l'une le Christ, l'autre la France.

                                   *

Tous les potes ont une femme qui a fait,  leur insu, la moiti de
leurs ouvrages. Molire heureux n'et pas crit _le Misanthrope_.
Molire a fait Climne, la Bjart a fait Alceste.

                                   *

La femme nue, c'est le ciel bleu. Nuages et vtements font obstacle  la
contemplation. La beaut et l'infini veulent tre regards sans voiles.

Au fond, c'est la mme extase: l'ide de l'infini se dgage du beau
comme l'ide du beau se dgage de l'infini. La beaut, ce n'est pas
autre chose que l'infini contenu dans un contour.

                                   *

Aucune grce extrieure n'est complte si la beaut intrieure ne la
vivifie. La beaut de l'me se rpand comme une lumire mystrieuse sur
la beaut du corps.

                                   *

On aime une femme comme on dcouvre un monde, en y pensant toujours.

                                   *

La nature a fait un caillou et une femelle. Le lapidaire fait le diamant
et l'amant fait la femme.

                                   *

Dans notre socit comme elle est faite, la femme doit tenir l'homme
attach  elle par un fil; mais il faut que le fil soit long, qu'il se
dvide presque indfiniment entre les doigts intelligents de la femme,
et que l'homme ne le sente jamais. Il le casserait. Il arrive parfois
que l'homme, allant et venant un peu au hasard, mle  son insu le fil
aux vnements compliqus de la vie et l'y embrouille. La femme alors
vient sans bruit derrire lui, et, sans qu'il s'en aperoive, dtache
dlicatement le fil de la broussaille. Mystrieuse et difficile
opration que les femmes seules savent faire et qui s'appelle sauver le
bonheur.

                                   *

Dans une femme complte il doit y avoir une reine et une servante.

                                   *

Le coeur de la femme s'attache par ce qu'il donne; le coeur de l'homme
se dtache par ce qu'il reoit.

                                   *

La femme est ainsi faite qu'on devine dj la jeune mre dans la petite
fille et qu'on sent encore la petite fille dans la jeune mre. Le
premier enfant continue la dernire poupe.

                                   *

Sans la vanit, sans la coquetterie, sans la curiosit, sans la chute en
un mot, la femme n'est pas la femme. Il y a dans sa grce beaucoup de sa
faiblesse.

                                   *

Quand une femme vous parle, regardez ce que disent ses yeux.

                                   *

On pourrait mettre sur beaucoup de femmes maries l'inscription connue:
Il y a des piges dans cette proprit.

                                   *

Il y a une foule de sottises que l'homme fait par paresse et une foule
de folies que la femme fait par dsoeuvrement.

                                   *

Trop souvent l'histoire des faiblesses des femmes est aussi l'histoire
des lchets des hommes.

                                   *

Pas d'injures  ces malheureuses que vous coudoyez le soir dans la rue.
Souvenez-vous que la plupart ont t livres  la prostitution par la
faim et se sont laisses tomber dans le ruisseau pour ne pas se jeter 
la rivire.

                                   *

Il faut savoir souvent obir  la femme pour avoir le droit de lui
commander quelquefois.

                                   *

Pour qu'une femme soit compltement prise, il faudrait presque
l'impossible, il faudrait ces trois choses: tre un homme, un grand
homme et un gentilhomme; satisfaire sa dignit, contenter son orgueil,
flatter sa vanit!

                                   *

Il y a dans George Sand une chose rare et charmante, la bonhomie de la
femme.

                                   *

La femme a une puissance singulire qui se compose de la ralit de la
force et de l'apparence de la faiblesse.

                                   *

O femmes! tres composs de toutes nos douleurs, de toutes nos joies, de
ce qu'il y a de plus tressaillant en nous! ves vritablement faites de
nos flancs! c'est pour nous rendre fous, heureux, dsesprs, c'est pour
faire sortir la flamme de nos paroles, les vers de notre coeur, la
dmence de nos actions, que Dieu a vers sur vos beaux profils l'ombre
des cils et le feu des prunelles!




De la Vie et de la Mort


Qu'est la mort pour l'homme?

Est-ce seulement la fin de quelque chose? Est-ce la fin de tout?

Deux questions que le penseur se pose sans cesse; car de leur solution
dpendent les autres questions morales.


Si la mort est la fin de tout, il en faudra tirer cette conclusion: Il y
a de la lumire dans le monde matriel, il n'y en a pas dans le monde
moral. Le soleil, en se levant chaque matin, nous dit: Je suis un
symbole; je suis la figure d'un autre soleil qui, de mme que j'claire
aujourd'hui vos visages, clairera un jour vos mes.--Eh bien, le soleil
ment! il faut accepter comme vraie cette chose horrible devant laquelle
l'antiquit a recul: _solem falsum_.

                                 -----

L'homme est une crature profondment distincte de la brute, en ceci que
la brute est toujours et fatalement innocente, tandis que l'homme peut
faire le mal et le bien. La brute est passive, l'homme est libre.

Qu'est-ce qui le fait libre? C'est l'me.

Donc l'me est.

Tous ces mots: amour, loyaut, pudeur, dvouement, foi, devoir,
conscience, probit, honneur, vertu, ne sont plus des mots, ce sont les
faits propres  l'me; ce sont les facults qui rsultent de sa libert.
Aux facults rayonnantes rpondent les facults tnbreuses: haine,
vice, lchet, turpitude, gosme, mchancet, mensonge, cruaut, crime.
Entre le mal et le bien, l'homme peut choisir; il est libre.

Or, qui dit libre, dit responsable.

Responsable en cette vie? videmment non; car rien de plus dmontr que
la prosprit possible et frquente des mchants et l'infortune
immrite des bons pendant leur passage sur la terre. Combien d'hommes
justes n'ont eu que misre et angoisse jusqu' leur dernier jour!
combien d'hommes criminels ont vcu jusqu' la plus extrme vieillesse
dans la jouissance paisible et sereine de tous les biens de ce monde, y
compris la considration et le respect de tous.

L'homme alors est-il responsable aprs la vie? videmment oui, puisqu'il
ne l'est pas dans la vie.

Donc quelque chose de lui survit pour subir cette responsabilit: l'me.

La libert de l'me implique son immortalit.

Donc la mort n'est pas la fin de tout. Elle n'est que la fin d'une chose
et le commencement d'une autre. A la mort, l'homme finit, l'me
commence.

                                 -----

J'en atteste quiconque a regard le visage mort d'un tre aim avec
cette anxit trange qu'est l'esprance mle au dsespoir; je vous
atteste, vous tous qui avez travers cette heure funbre, la dernire de
la joie, la premire du deuil, n'est-ce pas qu'on sent bien qu'il y a
encore l quelqu'un? que tout n'est pas fini? que quelque chose est
possible encore?

On sent autour de cette tte le frmissement des ailes qui viennent de
se dployer. Une palpitation confuse et inoue flotte dans l'air autour
de ce coeur qui ne bat plus. Cette bouche ouverte semble appeler ce qui
vient de s'en aller, et on dirait qu'elle laisse tomber des paroles
obscures dans le monde invisible.

Cette stupeur, ce n'est pas le contact du nant, c'est la secousse que
donne le choc de cette vie contre l'autre.

                                 -----

Je suis une me. Je sens bien que ce que je rendrai  la tombe, ce n'est
pas moi. Ce qui est moi ira ailleurs.

Terre, tu n'es pas mon abme!

                                 -----

Plus j'y songe, plus cette vrit m'apparat: l'homme n'est autre chose
qu'un captif.

Le prisonnier escalade pniblement les murs de son cachot, grimpe de
saillie en saillie, met le pied partout o une pierre manque, et monte
jusqu'au soupirail. L, il regarde, il distingue au loin la campagne, la
fort, les bls, les collines, les maisons, les villes, les tres
vivants, les routes o il a dj march et o il marchera sans doute
encore; il aspire l'air libre, il voit la lumire.

De mme l'homme.

L'astronomie, la chimie, la gologie, la mesure des temps, la mesure des
soleils, toutes ces dcouvertes, toutes ces chappes sur l'extrieur,
toutes ces surprises faites  l'ternit, cette constatation de l'infini
qui existe, qui est l, dehors, blouissant l'intelligence de son
rayonnement prodigieux, toutes ces choses dont il semble que nous
n'ayons pas le sens, art, science, posie, rverie, calcul, algbre,
c'est le regard  travers les barreaux de la prison.

Le prisonnier ne doute pas de retrouver, le jour o les portes
s'ouvriront, les champs, les bois, les plaines, la terre o est sa vraie
vie, la libert. Il voit tout cela, il sait bien que cela est l.

Comment l'homme peut-il douter de retrouver l'ternit  sa sortie!

                                 -----

Certains penseurs repoussent ces questions:--Aurons-nous un corps dans
l'autre vie? mangera-t-on? dormira-t-on?--Ces questions n'ont rien qui
me rpugne. Pourquoi n'aurait-on pas un corps, corps subtil et
thr, dont notre corps humain ne serait qu'une bauche
grossire?--Mangera-t-on? pourquoi ne vivrait-on pas, par exemple, de la
vie des fleurs, qui n'ont pas d'heures pour manger, mais qui
acquirent et perdent sans cesse, double travail qui constitue la
vie?--Dormira-t-on? notre existence, compose d'heures de connaissance
coupes par des heures de sommeil, n'est qu'une ombre informe de cette
existence suprieure o la rverie reposerait de la pense, o l'extase
reposerait de la contemplation.

Qui empche de se figurer cette vie cleste?

                                 -----

L'me a soif de l'absolu, mais c'est l une soif de l'me qui ne doit
pas tre une soif de l'homme. L'homme dans le temps et dans l'espace,
c'est--dire vivant de cette vie momentane qui n'est que le fantme de
la vie, l'homme appartient au relatif. Qui dit limite, dit rapport et
proportion. Contentons-nous donc du relatif, puisque nous sommes
limits. Ne cherchons pas l'absolu ici-bas. Nous le trouverons ailleurs.
L'absolu n'est pas de ce monde. Il est trop lourd pour cette terre; il
la ferait sortir de son orbite si jamais il venait  peser sur elle.

                                 -----

Il y a deux lois, la loi des globes et la loi de l'espace. La loi des
globes, c'est la mort; la limite exige la destruction. La loi de
l'espace, c'est l'ternit, l'infini permet l'expansion.

Entre les deux mondes, entre les deux lois, il y a un pont, la
transformation.

chapper  la gravitation, c'est chapper  la limite; chapper  la
limite, c'est chapper  la mort.

L'ambition du vivant des globes doit donc tre de devenir un vivant de
l'espace.

                                 -----

L'homme est une frontire. tre double, il marque la limite des deux
mondes. En de de lui est la cration matrielle; au del de lui le
mystre.

Natre, c'est entrer dans le monde visible; mourir, c'est entrer dans le
monde invisible.

Oh! de ces deux mondes, lequel est l'ombre? lequel est la lumire?

Chose trange  dire, le monde lumineux, c'est le monde invisible; le
monde lumineux, c'est celui que nous ne voyons pas. Nos yeux de chair ne
voient que la nuit.

Oui, la matire, c'est la nuit.

Fixons du moins les yeux de l'me sur cet immense mystre qui nous
attend.

L'homme est sur le bord d'un abme. Vous tremblez pour le somnambule qui
se promne sans le savoir sur la crte d'un toit; et vous ne tremblez
pas pour l'homme qui marche, en pensant  autre chose, le long de la
mort!

Malheur  qui vit l'oeil ouvert sur le monde matriel et le dos tourn
au monde inconnu!

                                 -----

La mort est un changement de vtements.

Ame! vous tiez vtue d'ombre, vous allez tre vtue de lumire!

Catholiques, vous voudriez emporter votre corps dans l'autre vie! C'est
comme si vous souhaitiez aller dans une fte avec un vieil habit tach.

                                 -----

Une montagne des Andes rsume en zones distinctes, sur sa pente de
quelques lieues, tous les climats de la terre, depuis le tropique
jusqu'au ple; de mme une nation comme la France rsume dans son
histoire, comme sur un versant immense, chelon par chelon, couche par
couche, nuance par nuance, tous les ges de la vie de l'humanit, depuis
Teutats qui est le sauvagisme jusqu' Voltaire qui est la civilisation.

Qu'y a-t-il au-dessus du ple? qu'y a-t-il au-dessus du sommet? le ciel.

Qu'y a-t-il au-dessus de la civilisation? L'harmonie.

Le bleu. La mort.

C'est dans le tombeau que l'homme fait le dernier progrs.

                                 -----

A mesure que l'homme avance dans la vie, il arrive  une sorte de
possession des ides et des objets qui n'est autre chose qu'une profonde
habitude de vivre. Il devient  lui-mme sa propre tradition; il
s'attache troitement par la mmoire  ce qu'il a vu,  ce qu'il a fait,
 ce qu'il a senti,  ce qu'il a souffert, aux temps o il tait enfant,
aux temps o il tait jeune, aux temps o il tait homme,  ses jeux, 
ses amours,  ses travaux; il se tourne avec charme vers tout ce qui
compose son unit, vers les illusions, vers les affections, vers les
passions, vers les joies, vers les douleurs surtout. Chaque jour qu'il a
travers est un chanon, et pour lui, homme, vivre, c'est tre toute la
chane. Il sent qu'il y a en lui de l'indivisible. tre, c'est tre la
somme de tout ce qu'il a t, voil ce qu'il comprend par-dessus tout.
Prenez-le, et faites-lui une offre quelconque de vie nouvelle et de
jeunesse,  la condition de ne plus connatre ce qu'il a connu et de ne
plus aimer ce qu'il a aim, il prfrera mourir. Il est plus facile de
renoncer  l'avenir qu'au pass.

tre, pour la crature intelligente, c'est comparer perptuellement ce
qu'on a t avec ce qu'on est.

De l, la puissance indomptable du moi.

L'homme ne comprend et n'accepte l'immortalit qu' la condition de se
souvenir.

                                 -----

Si la vie n'est pas indfinie, distincte et adhrente, emmaille dans
une sorte de chane sans fin qui traverse sans se rompre le phnomne
mort, relie l'tre  l'tre et cre l'unit dans le multiple; si cette
persistance du moi  travers les milieux inconnus de l'existence n'est
pas, il n'y a point de solidarit, et le premier des principes
dmocratiques s'vanouit.

La brivet du moi supprime tout lien, extrieur, suprieur, antrieur
et ultrieur.

Matrialisme, c'est, logiquement et fatalement, gosme.

                                 -----

Sur chaque globe il y a un tre qui le dborde et qui est son point de
jonction, son trait d'union, son pont avec les autres sphres. L'homme
est cet tre sur la terre.

A la mort, l'homme devient sidral.

                                 -----

La mort, c'est la revanche de l'me.

La vie, c'est la puissance qu'a le corps de maintenir l'me sur la terre
par l'alourdissement; la mort, c'est la puissance qu'a l'me d'enlever
le corps hors de la terre par l'limination. Dans la vie terrestre,
l'me perd ce qui rayonne; dans la vie extra-terrestre, le corps perd ce
qui pse.

                                 -----

S'il n'y avait pas une autre vie, Dieu ne serait pas un honnte homme.

                                 -----

La mort, dsolation du coeur, est le triomphe de l'me.

Notre vie rve l'utopie, notre mort obtient l'idal.

La mort n'est pas injuste. Elle est une continuation.

Habituons-nous  regarder sans pouvante ce mystrieux prolongement de
l'homme dans l'ternit. Tchons de l'apercevoir le plus loin que nous
pouvons dans le spulcre.

Penchons-nous au bord de la vie et contemplons cette obscurit sacre.
Nous en serons meilleurs. La mort est sainte, et elle est saine. Tout ce
qu'on peut en voir est de bon conseil.

Mon regard plonge le plus possible dans cette ombre, o je vois,  une
profondeur qui serait effrayante si elle n'tait sublime, blanchir
l'immense point du jour ternel.

                                 -----

O sont les abmes? o sont les escarpements? Pourquoi nous
contentons-nous des aspects plats de cette terre et de cette vie? Il
doit y avoir quelque part des trous effrayants, dchirures de l'infini,
avec d'normes toiles au fond, et des lueurs inoues.

                                 -----

La contemplation nous rvle l'infini; la mditation nous rvle
l'ternit.

La notion de l'infini nous arrive du monde extrieur; la notion de
l'ternit se dgage pour nous du monde intrieur.

Or, infini et ternel ce sont l les deux aspects de Dieu.

Pour voir Dieu sous le premier aspect, nous regardons dans la cration.
Pour le voir sous le deuxime aspect, nous regardons dans notre me.

                                 -----

Dieu est ternel. L'me est immortelle.

Ne confondez pas l'ternit avec l'immortalit. Expliquez-vous ce que
c'est que l'immortalit.

La cration est une ascension perptuelle, de la brute vers l'homme, de
l'homme vers Dieu. Dpouiller de plus en plus la matire, revtir de
plus en plus l'esprit, telle est la loi. A chaque fois qu'on meurt, on
gagne plus de vie.

Les mes passent d'une sphre  l'autre, deviennent de plus en plus
lumire, se rapprochent sans cesse de Dieu.

Quoi! les mes se rapprochent de Dieu sans cesse, toujours, par une
srie non interrompue de transformations, d'un mouvement perptuel et
continu? Mais alors il viendra un jour, une heure, o  force de se
rapprocher de Dieu, elles l'atteindront et se fondront en lui; alors
elles perdront leur moi, en d'autres termes, elles mourront.

coutez:

Le jour o l'asymptote rencontrera l'hyperbole, l'me rencontrera Dieu.

Le point de jonction est dans l'infini.

Se rapprocher toujours, n'atteindre jamais, c'est la loi de l'asymptote,
c'est la loi de l'me.

C'est cette ascension sans fin, c'est cette perptuelle poursuite de
Dieu, qui pour l'me est son immortalit.

                                 -----

Il n'est pas un tre humain marchant sous la lumire du soleil que ne
trouve et n'atteigne son rayon.

Dans l'immensit de la cration infinie, il n'est pas un tre humain
auquel n'aboutisse un rayon de Dieu.

Par ce rayon toute me partielle est en communication directe avec l'me
centrale.

De l l'efficacit de cette invocation, la prire.

                                 -----

Un homme dort. Il fait un rve. Il rve qu'il est bte fauve, lion,
loup, et il lui arrive toutes les aventures des bois. A son rveil, il
se retrouve. Le rve s'est vanoui. Il est aprs ce qu'il tait avant.
Il est homme et non lion.

Le lendemain il fait un autre rve. Il est oiseau ou serpent. Il
s'veille et se retrouve homme.

Ainsi de la vie. Ainsi de toutes les vies terrestres que nous pourrons
tre condamns  traverser. Les vies plantaires sont des sommeils. Les
vies peuvent n'avoir aucun lien entre elles, pas plus que les rves de
nos nuits.

Le moi qui persiste aprs le rveil, c'est le moi antrieur et extrieur
au rve. Le moi qui persiste aprs la mort, c'est le moi antrieur et
extrieur  la vie.

Le dormeur qui s'veille se retrouve homme. Le vivant qui meurt se
retrouve esprit.

                                 -----

Une ide m'a travers l'esprit. Serait-ce une lueur?

Deux hommes parlent de la vie future. L'un l'affirme, l'autre la nie.
L'un dit:--La mort n'est pas; mon moi persistera: je sens en moi
l'immortalit; je m'appelle me. L'autre dit:--Il n'y a rien aprs la
mort; mon moi sera mang des vers; je mourrai tout entier; je ne sens
pas en moi de lendemain; je m'appelle cendre.--Au nom de quoi parlent
ces deux hommes? Au nom du sens intime. L'affirmation de l'un et la
ngation de l'autre n'ont d'autre source que l'intuition. Le sens
intime, l'innit mme, la grande voix sacre, qui chuchote
mystrieusement  l'oreille de toute me. Dans le cas prsent, cette
voix se contredit;  l'oreille de l'un elle dit: _immortalit_; 
l'oreille de l'autre, elle dit: _nant_; elle rvle  la premire
conscience le contraire de ce qu'elle dclare  la seconde. Serait-il
possible que ces hommes disent vrai tous les deux?

Dante vient d'crire deux vers. Pendant qu'il songe accoud, le premier
vers dit au second: Sais-tu, frre? nous sommes immortels! je sens en
moi la dure ternelle; nous venons d'clore pour la gloire; j'ai la
conscience que je traverserai les sicles.--Le deuxime rpond: Quel
rve! je sens que je ne traverserai pas un jour; j'ai en moi la mort; je
ne suis pas.

En ce moment, Dante sort de sa rverie, prend sa plume, relit ses deux
vers, et efface le second.

Tous les deux avaient raison.

Y aurait-il des bauches d'me qui se sentent bauches, des embryons de
moi destins  la refonte, des tres essays, qui disparatront dans le
nant et qui en ont conscience?

Y aurait-il des hommes que Dieu rature?

                                 -----

Quoi! vous affirmez carrment que ce que vous ne voyez pas n'est pas!
Ainsi, l'oeil humain, voil la certitude; ainsi, hors de la chambre
optique qui clignote sous le crne de l'homme, rien n'est prouv! La
logique est la trs humble servante de la prunelle! Dfense 
l'intuition de concevoir ou d'admettre quoi que ce soit qui n'est pas
dclar par les sens! A ce compte, un sourd-muet aveugle et paralytique
qui baucherait dans ses tnbres ce bgaiement: Rien n'existe! aurait
raison!

De votre infirmit vous faites le vide; vous prenez votre limite pour la
limite de la cration; vous appliquez votre brivet  l'univers!

Mais cette cration invisible, qui vous dit qu'un jour vous ne la verrez
pas?

Si vous aviez un autre organisme, est-ce que vous n'auriez pas d'autres
perceptions? Si vous aviez seulement un sens de plus, croyez-vous qu'un
nouvel aspect de la vie universelle ne vous serait pas rvl? Les
organismes inconnus des existences ultrieures vous attendent et
pourront vous faire toucher l'impalpable et voir l'incomprhensible.

Il y a une chose qui vous arrive tous les jours; vous ne direz pas que
vous n'tes point familier avec ce fait-l. Vous avez dormi, c'est le
matin, vous ouvrez les yeux, vos contrevents ferms laissent pntrer
une clart crpusculaire dans votre alcve, vous ne voyez rien autour de
vous que vos quatre murs et l'atmosphre vide. Tout  coup un rayon du
soleil levant passe aux fentes du volet, et vous apercevez un monde.
Vous distinguez, dans cette blancheur subitement survenue, des myriades
d'objets en suspension, allant et venant, tournoyant, montant,
descendant, entrant dans la lueur, plongeant dans l'obscurit, et dont
vous ne souponniez pas l'existence; vous voyez l'immensit des grains
de poussire; cet air que vous croyiez vide tait peupl. Voil de
l'invisible devenu visible.

Un jour, vous vous rveillerez dans un autre lit, vous vivrez de cette
grande vie qu'on appelle la mort, vous regarderez, et vous verrez
l'ombre; et tout  coup le soleil levant de l'infini apparatra
splendide au-dessus de l'horizon, et un rayon de lumire, de la vraie
lumire, traversera de part en part  perte de vue les profondeurs;
alors vous serez stupfait, vous verrez dans cette bande de clart, tout
 la fois, brusquement, ple-mle, ensemble, volant, tourbillonnant,
fuyant, planant, des millions d'tres inconnus, les uns clestes, les
autres infernaux, ces invisibles que vous niez aujourd'hui, et vous
sentirez des ailes s'ouvrir  vos paules, et vous serez un de ces tres
vous-mme.




Rveries sur Dieu


Dieu s'enferme; mais le penseur coute aux portes.

                                 -----

Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit,
quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but
dsintress, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce
qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans
son coeur les battements du coeur mme de l'humanit, quiconque se sent
frre du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du
souffrant, de l'ignorant, du dshrit, de l'esclave, du serf, du ngre,
du forat, du damn, quiconque souhaite la lumire  l'aveugle et la
pense  l'opprim, quiconque est misrable des misres d'autrui,
quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et
saigne de leur plaie, quiconque prfre son propre sacrifice au
sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a
l'blouissement du beau, quiconque coute une harmonie, quiconque
contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clart, une femme,
quiconque admire un gnie, quiconque s'meut d'une toile, quiconque dit
en soi-mme: ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'crase pas une
mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour,
quiconque reconnat qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite,
quiconque agit en conscience, quiconque a un idal et s'y dvoue,
celui-l, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.

Quiconque dit: conscience, vertu, bont, amour, raison, lumire,
justice, vrit, aperoit, qu'il le sache ou non, un des mystrieux
profils de cette face sublime: Dieu.

Ceci ne se concevrait point: voir le rayon et nier le soleil. L'athe
est identique  l'aveugle.

--Mais, dit l'athe, je vois le soleil et je ne vois pas Dieu.

C'est que vous ouvrez l'oeil de chair et que vous n'ouvrez pas l'oeil
d'esprit.

Une me peut tre opre de l'athisme comme une prunelle de la
cataracte. Il y a de puissants athes intelligents et justes; c'est avec
la notion de l'idal qu'on peut les gurir, et, quoi qu'ils disent, au
fond ils ne demandent pas mieux. L'athisme est sans joie. Nul n'est
dans la nuit volontairement.

                                 -----

La nature m'a dclar que Dieu existe.

                                 -----

Quoi! l'homme, cet atome, ce grain de poussire, cette chose prissable,
chtive, infirme et vile, l'homme aurait ce qui manquerait  cet immense
et profond univers o l'infini rayonne dans tous les sens! la crature
pleine de misres serait mieux partage que la cration pleine de
soleils! nous aurions une me et le monde n'en aurait pas!

L'homme serait un oeil ouvert au milieu de l'univers aveugle! le seul
oeil ouvert!

Et pour voir quoi? le nant!

                                 -----

On ne peut pas dire:--Dieu est honnte, Dieu est vertueux, Dieu est
chaste, Dieu est sincre.

Mais on peut dire:--Dieu est juste, Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu
est vrai.

Pourquoi?

Parce que: honntet, vertu, chastet, sincrit, c'est le relatif.

Et que: justice, bont, grandeur, vrit, c'est l'absolu.

Pourquoi ne peut-on pas dire de Dieu qu'il est vertueux?

Parce qu'il est parfait.

Un tre qui ne peut avoir aucune qualit relative et qui a toutes les
qualits intrinsques existe ncessairement.

Dieu se dmontre par son absolu.

                                 -----

La cration est mue par deux espces de moteurs, tous deux invisibles:
les mes et les forces.

Les forces sont mathmatiques, les mes sont libres. Les forces, tant
algbriques, ne peuvent avoir d'cart; l'aberration des mes est
possible. Il y a t pourvu; la libert a un rgulateur, la conscience.

La conscience n'est autre chose qu'une sorte d'intuition de la gomtrie
mystrieuse de l'ordre moral.

Quant  l'tre qu'on nomme Dieu, et qu'on peut aussi appeler Centre, il
participe des deux natures dont il est le point d'intersection.

Il est l'Ame-Force.

                                 -----

L'ide de Dieu, c'est de la lumire solaire. Le judasme, le sabisme,
le bouddhisme, le polythisme, le manichisme, le mahomtisme, le
christianisme, sont de la lumire lunaire. Mose, Bouddha, Zoroastre,
Orphe, Confucius, Mans, Mahomet, Jsus, sont des espces de plantes
tournant autour de l'astre et rflchissant sa lueur.

Les religions, lunes de Dieu, clairent l'homme dans la nuit; de l ces
fantmes, ces illusions, ces mensonges d'optique, ces terreurs, ces
apparences, ces visions, qui remplissent l'horizon des peuples chez
lesquels il ne fait que clair de religion.

Le spectre qui sort de cette douteuse clart s'appelle superstition.

Tout rayon qui vient directement du soleil porte  son extrmit la
figure du soleil, et, quelle que soit la forme de l'ouverture par
laquelle il arrive jusqu' nous, que cette ouverture soit carre,
polygone ou triangulaire, il n'accepte pas cette forme et imprime
invariablement sur la surface o il s'arrte une image circulaire. Ainsi
toute lumire qui vient directement de Dieu imprime  notre esprit,
quelque forme qu'ait notre cerveau, l'ide exacte de Dieu, et lui en
laisse l'empreinte vraie.

En mme temps, de mme que les rayons de lune perdent la figure du
soleil et ne nous apportent, au lieu de son image, que l'aspect
quelconque de l'ouverture par laquelle ils passent, l'ide de Dieu,
rflchie par les religions et venant d'elles, perd, pour ainsi parler,
la forme de Dieu et prend toutes les configurations plus ou moins
misrables du cerveau humain.

                                 -----

En politique, au-dessus des partis, je mets la patrie; en religion,
au-dessus des dogmes, je mets Dieu. Si j'tais sr que cette grave
parole sera gravement coute et gravement comprise, je dirais que je
suis de toutes les religions comme je suis de tous les partis. Ici
_comme_ signifie _de mme manire_. Je crois au Dieu de tous les hommes,
je crois  l'amour de tous les coeurs, je crois  la vrit de toutes
les mes.

Penseurs, songez-y, voil la foi, la grande foi, la vraie foi, la foi
qui seule aujourd'hui peut civiliser les gnrations rvolutionnaires.

Ce rayon-l ne s'aperoit que des hauteurs. Vous tes faits pour
atteindre aux hauteurs et pour contempler le rayon. Vous avez des ailes,
puisque vous rvez; vous avez des yeux, puisque vous pensez.

                                 -----

Je crois  Dieu direct.

La foule a les yeux faibles, c'est son affaire. Les dogmes et les
pratiques sont des lunettes qui font voir l'toile aux vues courtes.
Moi, je vois Dieu  l'oeil nu. Distinctement. Je laisse le dogme, la
pratique et le symbole aux intelligences myopes. La lunette est
prcieuse, l'oeil est plus prcieux encore. La foi  travers le dogme
est bonne; la foi immdiate est meilleure.

Je respecte la messe du dimanche  ma paroisse, j'y assiste rarement;
c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rveur et attentif,  cette
autre messe ternelle que Dieu clbre nuit et jour pour l'homme dans la
nature, sa grande glise.

                                 -----

Une religion est une traduction.

Ces hommes qu'on appelle les rvlateurs fixent leur regard sur quelque
chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.

Il y a l-haut une lumire, ils la voient.

Ils dirigent un miroir de ce ct. Ce miroir est plus ou moins trouble,
plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoy.

Ce miroir est la conscience mme des rvlateurs.

Les vnements, les despotismes, les rois, les capitaines, les matres,
font quelquefois beaucoup de poussire dessus.

Ce rvlateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un
enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain;
mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou
l'opacit, elle en a la puret ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou
le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la mme couleur et la
mme densit. De l, selon la surface propre  chaque milieu et  chaque
miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague,
comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre,
comme pour Torquemada.

De l, chez tant de peuples, toutes ces rverbrations farouches de
Dieu, les idoltries. De l, tout ce faux projet par le vrai.

Quelquefois le cerveau du rvlateur est prisme autant que miroir, et il
irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce
cerveau est tnbres, et il rflchit l'tre sur fond noir; alors vous
avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une
rgion, un point donn, o Dieu se reflte Dmon. Le contre-sens du
traducteur va jusque-l.

Le strabisme d'une me peut crer des religions terribles. Plus d'un
temple louche vers Satan.

Qui accuser? L'objet rvl? Non. Il s'offre. Le rvlateur? Non. Il
tche.

Accusons l'impuissance terrestre, l'insuffisance humaine, le milieu
rgnant, le moment donn. Tel sicle, telle erreur. Telle socit, tel
mensonge. La chimre est proportionnelle  l'ignorance. De mauvaise foi,
point. Nous parlons des fondateurs de religions, et non des exploiteurs.
Mahomet qui a russi, Swedenborg qui a avort, taient des visionnaires
trs convaincus. Il n'y a point d'imposteurs. Il y a des ttonnements
modelant la vrit, des essayeurs souvent sans pierre de touche, des
guetteurs plus ou moins lointains, des bouches obscures parlant aux
multitudes troubles, des songe-creux endoctrinant les ignorants, des
crpuscules blanchissant les brouillards, des myopes conduisant les
aveugles.

En somme, toutes les religions sont mauvaises et toutes sont bonnes.

Cassez-les toutes; dans la mise en poussire de cet immense miroir
bris, dans ces innombrables morceaux balays en tas, vous verrez
resplendir l'toile unique. De tous ces portraits de la Vrit,
difformes jusqu'au mensonge, une fois que vous les aurez jets  terre,
l'image auguste se dgagera. De toutes les religions dtruites sort
l'indestructible. C'est que, nous l'avons dit, toutes les religions sont
des versions. Sous toutes leurs paisseurs, il y a le texte.

Toutes les bibles piles gouttent l'infini.

L'idole mise au creuset donne Dieu. Jupiter est une traduction, Brahma
est une traduction, Vitziliputli est une traduction, F est une
traduction, Odin est une traduction, Allah est une traduction, lohim
est une traduction.

Un jour la Rvolution, fille du dix-huitime sicle et mre du
dix-neuvime, indigne, rejette tous ces noms, abat tous ces autels,
extermine tous ces symboles, anantit Dieu sous toutes ces formes, puis
se recueille, cherche ce qu'il y a au fond de l'ombre, relve la tte,
et dit: l'tre suprme.

Les religions sont des -peu-prs de l'absolu. Une religion est un
masque. Mais que prouve le masque? le visage. Le masque peut tre hideux
autant que le visage est sublime; il n'en est pas moins fait dessus. Les
rvlateurs travaillent sur l'ternit vive. Ils tchent de l'extraire 
votre usage; ils vous en donnent toute la quantit qu'ils peuvent.
Prenez-vous en  vous-mme s'ils ne vous la donnent pas plus pure et
plus abondante. Une religion est une traduction de Dieu mesure  la
quantit d'me qui est en vous.

                                 -----

Vous n'avez pas la force d'tre religieux? Allons, soyez dvot!

                                 -----

Les religions font une chose utile: rapetisser Dieu jusqu' l'homme. La
philosophie rplique par une chose ncessaire: grandir l'homme jusqu'
Dieu.

La vraie philosophie dtourne des religions et pousse  la religion.

Est-ce que la nature ne vous fournit pas assez de mystre que vous en
faites de votre ct avec le dogme?

En fait d'incomprhensible, contentez-vous du ncessaire.

                                 -----

Toute lumire directe porte, je l'ai dit,  son extrmit la forme du
foyer dont elle mane; au bout du rayon solaire il y a l'image du
soleil; au bout du rayon divin il y a l'image de Dieu.

Le rayon solaire, en traversant le prisme, se dcompose en trois
couleurs: le bleu, le jaune, le rouge. Le rayon divin, en traversant la
chambre obscure du cerveau, se dcompose en trois notions: le juste, le
vrai, le beau.

C'est ce spectre lumineux de la triple notion divine, toujours rayonnant
sous le crne humain, qu'on appelle la conscience.

On appelle le rayon solaire la lumire blanche; on peut donner le mme
nom  la conscience.

Donc la conscience, c'est le spectre solaire intrieur. Le soleil
claire le corps, Dieu claire l'esprit.

Au fond de tout cerveau humain il y a comme une lune de Dieu.

tre le bout du rayon dont l'idal est l'autre bout; chanter  voix
basse  la vie prsente le chant mystrieux de la vie future; faire
effort pour introduire l'esprit dans la chair, la vertu dans la parole,
Dieu dans l'homme, tel est le sublime office de cette splendeur aile,
la conscience.


Le travail de l'homme, la fonction divine de sa libert, le but de sa
vie, c'est de construire sur la terre  l'tat d'oeuvres relles, les
trois notions idales, c'est de faire chair le vrai, le beau et le
juste, c'est en un mot de laisser aprs sa mort debout derrire lui sa
conscience faite action. Le progrs humain vit de cette triple
manifestation sans cesse renouvele. Celui qui emploie sa conscience,
dpense son me et puise sa vie pour btir le vrai s'appelle Voltaire;
celui qui btit le beau s'appelle Shakespeare; celui qui btit le juste
s'appelle Jsus.

Il n'est pas un gnie qui n'ait travaill, il n'est pas un grand homme
qui n'ait apport sa conscience, son me, sa pierre,  l'un de ces trois
piliers du fronton infini qu'on nomme Vrit, Beaut, Justice.
Quelques-uns ont travaill  deux. Celui qui travaillerait aux trois,
celui-l approcherait de Dieu.

Mettre sa conscience hors de soi, la transformer lentement et jour 
jour en ralits extrieures, actions ou travaux; natre avec les ides,
mourir avec les oeuvres; en un mot btir l'idal, le construire dans
l'art et tre le pote, le construire dans la science et tre le
philosophe, le construire dans la vie et tre le juste, tel est le but
de la destine humaine.




Un athe


Au commencement de 1852, j'tais  Bruxelles. Un jour, quelqu'un poussa
ma porte et entra. C'tait un homme jeune, au sourire franc,  l'oeil
sincre et vif, vtu avec une certaine recherche lgante, montrant
beaucoup de linge trs blanc, ayant un gilet de velours  boutons
cisels, des gants paille, une fleur  la boutonnire, et un jonc  la
main. A la question que je lui adressai, il me rpondit:--Je suis
prtre.

--Ou plutt, reprit-il, je l'ai t. Je ne le suis plus. J'ai quitt le
faux pour le vrai. Aujourd'hui, monsieur, je suis ce que vous tes, un
proscrit.

Je priai ce proscrit de s'asseoir.

--Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causmes. Il me raconta sa vie. On l'avait lev de telle sorte,
qu'un matin,  vingt-cinq ans, il s'tait trouv prtre. Cela l'avait
rveill. Le songe d'une longue ducation mystique s'tait comme dissip
pour Anatole Leray le jour o il avait vu, brusquement, en pleine
jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit,
la prtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa premire messe lui
avait fait l'effet de sa dernire heure. En descendant de l'autel, il
s'tait apparu  lui-mme comme un spectre. Il tait rest bant, l'oeil
fix sur la terreur de la vie impossible.

Il avait vingt-cinq ans; il sentait toute la cration dans ses veines;
il tait, de par la volont de la ralit, plein de la sve universelle;
et il tait forc de se dclarer que, pour lui dsormais, cette
fermentation des instincts n'tait plus qu'un bouillonnement de fautes.
Bref, il n'avait pas la vocation; et il s'effrayait de le reconnatre si
tard.

Cette rsistance du prtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui
pendant plusieurs annes; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le
coeur  ce qu'on lui avait impos comme devoir; il fut svre, fidle et
honnte envers l'autel; enfin, aprs bien des souffrances, il sortit de
la lutte vaincu. C'est--dire vainqueur. L'homme triompha du prtre.
Anatole Leray cda  la jeunesse,  la vie,  la sainte et irrsistible
nature. Ce sont l les expressions mme dont il se servait en expliquant
le fait. Et, loyalement, aimant mieux tre appel apostat par Rome
qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'glise.

A qui sort de ce lieu svre, une seule porte est ouverte, la
dmocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'tre
homme d'glise, il tait enfant du peuple. Anatole Leray tait d'une
pauvre famille paysanne de Bretagne. Il tait donc rentr dans le peuple
tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'ocan. Il s'y trouvait
bien.

Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de navet loquente
et forte. Sa retombe dans le peuple l'avait mri. Il y avait en lui un
penseur politique. Il avait crit dans plusieurs journaux. C'tait un
rvolutionnaire tout frmissant de conviction.

De l'expos de sa vie, il passa au rcit de ses ides. Je l'coutais.

A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait  une
explosion.

Ce qu'on va lire est une reproduction de ses ides, sans doute en
d'autres termes; mais,  cela prs, rigoureusement exacte; peut-tre non
littrale, mais,  coup sr, fidle.

--Tenez, monsieur, s'cria-t-il, que tout ceci serve au moins de leon.
Dsormais la dmocratie doit aviser. Il faut refaire l'homme, et
recommencer le peuple dans les enfants. C'est dans l'ducation qu'il
faut montrer la logique de la Rvolution.

--Je suis de cet avis, lui dis-je.

Il s'anima.

--Pour moi, monsieur, l'ducation entire est dans ceci: extirper de
l'esprit humain toute espce de surnaturel.

--Qu'entendez-vous par l? lui demandai-je.

--J'entends par l que l'homme est perdu par ces fantasmagories
religieuses. Les superstitions sont l'touffement de l'avenir. Tant que
les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez
pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous
voiles et se noie dans les chimres sacres et fait eau de toutes parts.
Cramponnons-nous aux ralits immdiates. Deux et deux font quatre; pas
de salut hors de l. tablissons la philosophie sur le fait. Que rien ne
soit admis qui ne soit humainement vrifiable. N'acceptons que le
visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes
dix doigts. Guerre au merveilleux! Que le peuple ne croie  rien qu'
lui-mme. Mettons dans le berceau ce qu'on y voit, le germe; mettons
dans le tombeau ce qui y est, le nant. Chassons tous ces songes d'tres
en de de la terre, et de vie au del de la vie. Supprimons le ciel. Il
n'y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le
ciel, c'est a. Raisonnons net et ferme. Mort aux rves! Qui ne veut pas
du fruit coupe l'arbre. Otons tout prtexte aux religions.

--Quelles sont donc vos opinions religieuses? lui dis-je.

Il me rpondit:

--J'ai t lev au sminaire.

--Eh bien?

--Je suis athe.

--Si c'est une consquence que vous prtendez tirer, observai-je, je ne
saurais l'admettre. Pour avoir gard des chvres on n'est pas Giotto; un
collge de jsuites n'a pas pour produit ncessaire Voltaire. Du reste,
je vous coute. Continuez.

--Mais, reprit-il, j'ai tout dit. Se dgager des hypothses. Sortir de
la prison des chimres et en faire vader le genre humain, ce vieux
captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voil.

--Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothses qui
deviennent superstitions et des chimres o l'on voudrait murer la
raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la mme
pense. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d'accord. Prcisez.

--Eh bien, rpondit-il, suppression complte de ce que les
spiritualistes appellent l'idal. L'idal est du surnaturalisme. Otons
le surnaturalisme du monde, c'est--dire chassons Dieu; tons le
surnaturalisme de l'homme, c'est--dire chassons l'me. Pas d'ternel et
pas d'immortel. Donnons ces vrits pour fondement  l'ducation. Tout
est l. J'ai fini.

--Vous avez  peine commenc, repris-je. A votre sens donc, qu'est-ce
que le monde?

--Pure matire.

--Et l'homme?

--Pure matire.

--Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matire et la matire?

--Je serais insens. La matire est gale  la matire. C'est l la
grande base de l'galit.

--Mais, rpliquai-je, les organismes?...

--Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance,
fatals et aveugles en eux-mmes, engendrent ces mirages qui font une
sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence,
puis conscience, puis me, chelons de l'chelle qui monte  Dieu. Cette
chelle est applique  l'chafaudage de toutes les religions. Il s'agit
de la jeter bas. Il faut en briser tous les chelons, l'chelon Dieu,
l'chelon me, l'chelon conscience, l'chelon intelligence. Et mme
l'chelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux,
c'est--dire si l'on prtend conclure des diversits de l'organisme une
supriorit quelconque d'une forme de la matire sur l'autre! A bas
l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'vanouissent ne sont
autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome; l'atome
indivisible et inconscient. Un atome qui serait suprieur aux autres,
serait Dieu. Qui dit matire dit galit. La matire est adquate 
elle-mme.

Je le regardai fixement.

--Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui
roule, sont les gaux de l'homme?

Il eut un moment d'hsitation, puis rpondit avec une loyaut qui
semblait en lui plus forte que sa volont mme:

--Vous tes dur; mais le syllogisme est vrai.

--Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous
raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne
dois pas en abuser. Je renonce donc  ces durets du syllogisme extrme.
Restons dans l'homme; suivons-y vos prmisses: point d'me, point de
Dieu, point de surnaturalisme, point d'idal; la matire gale 
elle-mme. Et je vous dclare que je vais me borner  l'un des
innombrables cts de la question.

--Je vous coute, reprit-il  son tour.

Et je lui demandai:

--Quel est,  votre sens, le but de l'homme sur la terre?

--Le bonheur.

--Pour moi, lui dis-je, c'est le devoir. Mais ce n'est pas de ma pense
qu'il s'agit, c'est de la vtre. J'carte toutes les raisons
sentimentales.--Dans la balance de l'galit de la matire, de combien
le bonheur d'un homme dpasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur
d'un autre homme?

--De zro.

--Avant d'aller plus loin, me concdez-vous ceci qu'en logique,  toute
action il faut une raison dterminante?

--Cela est incontestable.

--Je reprends. Donc, si une occasion se prsente o le bonheur d'un
homme pourra tre immol au bonheur d'un autre homme, quelle sera, dans
les plateaux o se pseront les deux bonheurs, la quantit de pesanteur
excdante qui pourra dterminer le sacrifice de l'un  l'autre?

--Zro.

--Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matriel,
qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n'a jamais aucune raison
pour se sacrifier  un autre homme?

Toute oscillation paraissait avoir cess dans son esprit. Il me rpondit
avec calme:

--Aucune.

--Et par consquent, rpliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au
bonheur du genre humain?

Ici Anatole Leray eut un tressaillement.

--Ah! s'cria-t-il, s'il s'agit du genre humain, c'est diffrent.

--Pourquoi? lui dis-je. Le total d'une addition de zros, c'est zro.

Il garda un moment le silence, puis me jeta avec quelque effort cette
adhsion:

--Au fait, la vrit est la vrit. Vous tes toujours dur; mais votre
syllogisme est juste.

Je poursuivis:

--Je ne juge pas votre principe; je dduis seulement ce qu'il contient.
Et c'est par vous que je fais faire, pas  pas, cette dduction. Vous
tes bon logicien, cela me suffit. Donc l'homme est matire; il sort du
nant, il rentre dans le nant; il a un jour et pas de lendemain. Ce
jour-l seulement est  lui; toute sa raison, tout son bon sens, toute
sa philosophie, ce doit tre d'en user et de le faire durer le plus
possible. L'unique morale, c'est l'hygine. Le but de la vie, c'est le
bonheur. Le but de la vie, c'est de jouir. Le but de la vie, c'est de
vivre. Il y a  ceci des corollaires sans nombre; je ne veux pas les
tirer en ce moment. Je me borne  vous demander si c'est bien l votre
pense.

--C'est bien l ma pense.

--Et  ce compte, et  votre sens, un homme jeune et bien portant qui
donne sa vie pour un ou plusieurs autres hommes, ses gaux, ses
semblables, ses identiques, atomes et matire comme lui, qu'est-ce que
cet homme?

--Une dupe.


Nous nous quittmes froidement.


Anatole Leray partit de Bruxelles, passa en Angleterre, puis s'embarqua
pour l'Australie. La traverse dura cinq mois. Le jour o le paquebot
arriva en vue de la terre, une tempte s'leva. Le navire fit cte. Les
passagers et les hommes de l'quipage purent atterrir presque tous dans
les embarcations ou  la nage; Anatole Leray tait de ceux qui avaient
russi  se sauver. Cependant, dans ce tumulte lugubre d'un naufrage o
le ple-mle des pouvantes rpond au chaos des vagues et o chacun ne
pense qu' soi, une barque  moiti brise tait reste dans la
tourmente, paraissant et disparaissant sous les flots, et trois femmes
s'y cramponnaient dsesprment. La mer tait encore furieuse; aucun
nageur, mme parmi les plus hardis matelots, n'osait se risquer. Tous en
avaient assez de regarder le redoutable ruissellement de l'ocan couler
de leurs habits et s'goutter  terre autour d'eux. Anatole Leray se
jeta dans cette cume. Il lutta, et eut le bonheur de ramener une femme
au rivage. Il se jeta une seconde fois, et en ramena une autre. Il tait
puis de fatigue, dchir, sanglant. On lui criait: Assez!
assez!--Comment! dit-il, il y en a encore une.--Et il se prcipita une
troisime fois dans la mer.

Il ne reparut pas.




Choses de l'Infini


1864.

I

Les mes passent l'ternit  parcourir l'immensit.

Voil ce que disaient, il y a deux mille ans, les Druides. Avaient-ils
dj une sorte de divination de la pluralit des mondes? Ils levaient la
tte, ils contemplaient les toiles, et ils faisaient ce prodigieux
rve. De ces toiles cependant ils ne connaissaient alors que ce que
voyaient leurs yeux. Aujourd'hui nous avons un peu plus cart le voile
d'Isis, et notre imagination peut entrevoir, avec un peu moins
d'obscurit et beaucoup plus d'pouvante, ce que serait,  travers les
mondes, le vertigineux voyage sans fin.

                                 -----

A deux cents millions de lieues de nous, dans cette ombre, il y a un
globe. Ce globe est quinze cents fois plus gros que la Terre, et, pour
traner la Terre, il faudrait dix milliards d'attelages chacun de dix
milliards de chevaux. Ce globe, c'est Jupiter. Nous le voyons, il ne
nous voit pas; notre globe est trop petit. Jupiter est couvert de
nuages; notre crpuscule est son plein midi. Il a une anne de douze
ans, un jour de cinq heures, une nuit de cinq heures, une seule saison,
son axe tant  peine inclin, et quatre satellites. Ces satellites sont
parfois tous les quatre sur son horizon; quand l'un est croissant,
l'autre est pleine lune. La prodigieuse vitesse de sa rotation use
rapidement la vie. volution trop prcipite des organismes sur
eux-mmes, rptition trop frquente des actes vitaux, frottement
fatigant du mcanisme, sommeils courts; on meurt vite dans Jupiter. A
partir de Jupiter, et pour toutes les rgions au del, les toiles sont
visibles le jour.

Cent soixante millions de lieues plus loin, il y a un autre tre norme.
Celui-l est seulement huit cents fois plus grand que la Terre. Ce
vivant des tnbres est au carcan dans un cercle de feu. Le cercle est
double. Le premier cercle, le grand, a soixante et onze mille lieues de
diamtre; le deuxime cercle, le petit, n'a que soixante mille lieues.
Ce monstre est un monde. Nous l'appelons Saturne. Sa vitesse de rotation
est telle qu'elle a aplati ses ples d'un dixime. Pour les habitants
des anneaux de Saturne l'anne dure trente annes et est alternativement
blanche et noire, c'est--dire qu' un jour de trente ans succde une
nuit de trente ans. L'tre qui, sur l'anneau de Saturne, a vu un jour et
une nuit serait sur la Terre un vieillard. Saturne a huit lunes. Ici,
l'obscurit va s'paississant. Le crpuscule de Jupiter est le plein
midi de Saturne. Saturne, dans l'espace livide o il roule, encombre de
son globe, de ses anneaux, et des huit orbites de ses huit plantes,
deux mille six cents milliards de lieues carres.

Quatre cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe. Aprs
le monde de Saturne, le monde d'Uranus. Uranus, comme Saturne, a huit
lunes. Ces huit lunes, au rebours de toutes les plantes connues, se
meuvent d'orient en occident. L'obscurit grandit. La lumire,
vingt-deux fois moindre dans Jupiter que sur la Terre, est dix-sept fois
moindre dans Uranus que dans Jupiter. Uranus a quatorze mille lieues de
diamtre. Notre sicle est son anne.

Cinq cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe, Oceanus.
L'obscurit devient terrible. Oceanus a neuf cents fois moins de lumire
et de chaleur que la Terre. Impossible de se figurer cette glace et
cette ombre. Doublez la grosseur de l'toile du soir, vous aurez le
Soleil vu d'Oceanus. Oceanus est trente fois plus loin du Soleil que
nous. Or notre distance du Soleil est ceci: la section d'un cheveu
reprsente le diamtre de la Terre vue du centre du Soleil. Oceanus est
grand cent fois comme la Terre. Il a une seule lune. Son anne dure cent
soixante-quatre ans; ses saisons durent quarante ans. Oceanus fait
autour de l'toile que nous appelons Soleil un cercle de sept milliards
de lieues.

                                 -----

Est-ce fini?

Fini! quel est ce mot?

Amliorez votre tlescope, et vous verrez!

Ces effrayantes plantes obscures, chelonnes, au del d'Oceanus, les
unes derrire les autres, dans les profondeurs impossibles, vous les
rvez? vous les constaterez.

D'ailleurs qu'importent les plantes? Pourquoi y perdre le temps? N'y
a-t-il pas autre chose? A ct de la plante, point lumineux mouvant,
n'y a-t-il pas un point lumineux immobile? C'est l'toile. Allez-y.

Quelle est la plus proche?

C'est l'toile Alpha du Centaure.

Allez  celle-l.

Si l'ouragan des Indes, qui emporte des forts et rase des villes,
doublait sa vitesse, laquelle est d'une lieue par minute, il lui
faudrait,  raison de cent vingt lieues par heure, trente jours pour
aller de la terre  la lune. La lumire vient de la lune en une seconde.
Il faut  la lumire, qui fait quatre millions deux cent mille lieues
par minute, trois ans et huit mois pour venir de l'toile Alpha du
Centaure. Il lui faut vingt-deux ans pour venir de Sirius, notre autre
voisin.

Tels sont ces prcipices que nous appelons l'espace.

                                 -----

Qu'est-ce qu'une toile?

C'est un lieu de prcipitation. L'infini y jette sans cesse on ne sait
quel combustible inconnu. La matire subtile tombe de toutes parts  ce
foyer, creuset des forces.

Autant d'toiles, autant d'aimants. Ces attractions terribles se
partagent l'abme.

Tout centre appelle. Une fois saisis par ces aimants, les mondes restent
 jamais leurs prisonniers.

Notre toile, le Soleil, a pris Vnus, Mercure, la Terre, Mars, Jupiter,
Saturne, Uranus, Oceanus.

Chaque toile est ainsi un soleil. Autour de chaque soleil il y a une
cration. Notre monde solaire, avec toutes ses plantes, est
imperceptible dans le monde stellaire. Notre Soleil, treize cent
soixante mille fois plus gros que la Terre, n'est qu'une toile atome.

                                 -----

Imagine-t-on des fleuves de plantes? Cela existe. Ces fleuves tournent
autour de l'toile dite Soleil. Le plus remarquable, c'est le grand
courant d'astres situ  moiti chemin entre Mars et Jupiter. Le premier
de ces astres, Crs, fut dcouvert en janvier 1801; le dernier,
Alcmne, en novembre 1864. Il y en a aujourd'hui quatre-vingt-deux. Leur
nombre est probablement illimit.

Ces ruissellements circulaires de mondes tlescopiques sont de
vritables anneaux, entrant peut-tre les uns dans les autres et faisant
dans les tendues on ne sait quelle surprenante chane cosmique.


Une autre chane se composerait des gigantesques orbites elliptiques des
comtes.

Veut-on se figurer quelle serait cette chane?

La comte de 1680, une des proccupations de Newton, ne revient qu'au
bout de quatre-vingt-huit sicles; elle plonge dans l'espace 
trente-deux milliards de lieues.

Cette ellipse longue de trente-deux milliards de lieues ne serait qu'un
chanon de la chane comtaire.

Ces prodigieux fils relieraient dans l'espace incommensurable les
crations.

La plupart des comtes semblent tre, et sont probablement, des nuages
igns de matire cosmique. Quelques-unes pourtant ont videmment des
noyaux solides. Ainsi, entre autres, la comte  six chevelures de 1744,
observe par Chezeau; ainsi la comte de 1680. Newton calcula que le
globe flamboyant, noyau de cette comte, mettrait cinq cents sicles 
se refroidir.

Pas plus que la science d'hier, la science d'aujourd'hui n'a dit sur les
comtes le dernier mot.

La science dit le premier mot sur tout, le dernier mot sur rien.

L'astronomie, cette micrographie d'en haut, est la plus magnifique des
sciences parce qu'elle se complique d'une certaine quantit de
divination. L'hypothse est un de ses devoirs.

Dans toutes les sciences, auprs de la partie claire, il y a le coin
tnbreux. L'astronomie seule n'a pas d'ombre, ou, pour mieux dire,
l'ombre qu'elle a est blouissante. Chez elle, le prouv est vident, le
conjectural est splendide. L'astronomie a son ct clair et son ct
lumineux; par le ct clair elle trempe dans l'algbre, par le ct
lumineux dans la posie.

                                 -----

Essayer d'entrevoir l'invisible, d'exprimer l'inexprimable? quelle
tentation! quelle chimre!

Autour de l'homme chtivement limit rayonnent, nous ne disons pas
quatre infinis,--l'infini ne se scinde pas,--mais quatre aspects de
l'infini: deux dans la dure, l'ternit future et l'ternit passe;
deux dans l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit.

Mais l'ternit passe, quel mot! L'absurde et l'vident, l'impossible
et le rel, amalgams et indivisiblement mls pour composer
l'inconcevable!


Et sous quelle forme l'imaginer, ce monstrueux ensemble universel?

Tout ce qu'on peut dire, c'est que la forme sphrique parat tre celle
des mondes et que la forme sphrique est, en effet, celle qui n'a ni
commencement ni fin.


II

Nous avons parl d'toiles immobiles, c'est une erreur. L'immobilit
n'est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir tinceler la
fixit, on se trompe. Cette fixit bouge. Cette immuabilit change.

Il est certain que, fixe pour nous, notre soleil, avec son groupe de
plantes, doit faire quelque tour immense autour de quelque autre
immense soleil.

Puis, des toiles s'enflamment ou plissent. Sirius, blanc aujourd'hui,
tait rouge autrefois.

Arcturus, Procyon, Vga, Sirius, Altar, ont des mouvements propres,
constats. Mira avance et recule, Algol avance et recule. Une toile du
Blier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s'loigne.
La neuvime et la dixime du Taureau s'en sont alles.

D'autres toiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en
a vu une, Honorius en a vu une, Albumazar, qui crivait au neuvime
sicle le livre _De la Rvolution des annes_, en a vu une; Charles IX a
eu la sienne en 1572; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une toile
dans le Renard a eu plusieurs alles et venues et, aprs une longue
hsitation, est partie. Le Nord lui-mme n'est pas imperturbable. Il
change de flambeau. L'astre rgulateur est relev comme un soldat de
garde. L'toile polaire d'Homre n'est pas la ntre.

Il existe des toiles doubles, des toiles triples, des toiles
quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge, tournant l'un
sur l'autre et se poursuivant avec une vitesse de quatre-vingts millions
de lieues par seconde, voil Aldebaran.

Comment font-ils pour subsister, ces globes anims de vitesses
dsagrgeantes? Quelle est leur adhsion molculaire? Comment une telle
force centrifuge peut-elle tre vaincue? La lumire est lente  ct de
ces emportements terribles.

Ces gigantesques mouvements d'astres s'accomplissent au fond d'un tel
abme et sont  tel point annuls pour nous par la distance qu'ils sont
masqus souvent par l'paisseur du fil de platine traversant le champ de
la lunette, fil mille fois plus fin qu'un fil d'araigne.


L'ombre apparat comme l'unit.

Dans cette unit qu'y a-t-il?

L'homme a sond, d'abord avec la prunelle, puis avec le tlescope, puis
avec l'esprit.

Cette unit, qu'est-ce?

C'est la noirceur, c'est la simplicit pouvantable, c'est l'immanence
morte du gouffre, c'est le dsert, c'est l'absence... Non. C'est la
fourmilire des prodiges. C'est la Prsence.

Chacune des trois sondes de l'homme a rapport quelque chose. L'oeil a
vu six mille toiles, le tlescope a vu cent millions de soleils,
l'esprit a vu Dieu.

Qui, Dieu?

Dieu.

Au Dieu Inconnu de saint Paul, l'Aropage opposait le Dieu
Inconnaissable.

Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable.

                                 -----

Reprsentez-vous des millions de soleils comme le ntre, avec toutes
leurs lgions de plantes, enfoncs au-dessus de nos ttes  une
distance telle que ce n'est plus qu'une vague blancheur, un blmissement
indistinct, on ne sait quel inexprimable crasement d'toiles; nous
nommons cela la Voie lacte.

Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations
du zodiaque, et tous les univers du znith et du nadir, nous faisons
partie d'un prodigieux disque d'toiles dont la voie lacte est le bord.
Il y a l un paississement de soleils qui fait une grande tache livide
dans l'infini.

Et aprs la plante, et aprs l'toile, et aprs la voie lacte, qu'y
a-t-il?

Il y a la nbuleuse.

Qu'est-ce que la nbuleuse?

On voit  et l dans le ciel des pleurs, des taches presque
insaisissables, quelque chose qui est de la lumire sans cesser d'tre
de l'ombre, d'indicibles apparences o il y a du spectre. Ce sont les
nbuleuses.

Le soleil, c'est nous; les plantes, c'est nous; les constellations,
c'est nous; l'toile polaire, qui est  soixante-seize millions de
lieues, c'est nous; la voie lacte, c'est nous.

La nbuleuse, ce n'est plus nous.

Telle toile, dont la lumire ne nous parvient qu'en cent mille annes,
est notre compatriote cleste. Elle habite le mme firmament que nous;
elle est mle  notre disque stellaire; elle est de la maison.

La nbuleuse, c'est l'trangre. Nos comtes ne vont pas l. Elles
seraient inquites  cette distance et craindraient de ne plus savoir o
retrouver nos soleils.

Notre lumire y va; car la lumire sacre, c'est le lien universel.

Peut-tre aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux
espaces, des relais de comtes transatlantiques ignores.

La nbuleuse est un autre disque stellaire, compos, lui aussi, de ses
milliards de soleils, et faisant une voie lacte dans un firmament
inconnu.

Herschel a compt plus de deux mille nbuleuses.

Notre voie lacte est la cabane; les nbuleuses sont la ville.

Au del du monde des plantes, il y a le monde des toiles; au del du
monde des toiles, il y a le monde des nbuleuses.

Les lunes sont les satellites d'une plante; les plantes sont les
satellites d'une toile; les toiles sont les satellites d'une
nbuleuse; les nbuleuses sont les satellites du Centre Ignor.

Autant la distance d'une toile  l'autre surpasse la distance des
plantes entre elles, autant la distance d'une nbuleuse  l'autre
dpasse la distance des toiles entre elles. Pour exprimer en chiffres
la distance des plantes, on prend pour unit la lieue de quatre mille
mtres; pour exprimer la distance des toiles, on prend pour unit notre
rayon solaire de trente-huit millions de lieues; pour exprimer la
distance des nbuleuses, il faut prendre pour unit le rayon stellaire,
c'est--dire au minimum sept mille milliards de lieues. La distance du
soleil  la nbuleuse la plus voisine est  la distance de la terre au
soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues  une lieue.
Plus d'angles  calculer, plus de parallaxe  rver; ici la gomtrie
arrive  l'pouvante.

On sent l'accablement de la cration inconnue.

Disons-le, mme  cette profondeur, le tlescope a pu saisir des formes.
Messier, du haut de la logette de l'htel de Cluny, a constat dans la
vingt-septime nbuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers
d'une ellipse. La nbuleuse d'Hercule figure une ponge dont chaque trou
serait une toile. La nbuleuse des Chiens de chasse, espce de
chevelure de flamme, tourne en spirale autour d'un noyau blouissant.
L'ternit d'un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion
effrayante.

Qui sait o l'observation humaine s'arrtera? De Francoeur  Flammarion,
le tlescope a mont de soixante-quinze millions d'toiles  cent
millions.

Parce que, dans la voie lacte proprement dite, nous n'avons encore
compt que dix-huit millions de soleils, ce n'est pas une raison pour
nous dcourager.

                                 -----

Le jour o nos lunettes auraient reu un suprme perfectionnement qui
n'a rien d'impossible, la profondeur incommensurable tant partout
peuple d'astres  des loignements divers, tous ces points lumineux,
devant le regard du tlescope, se serreraient sans interstice les uns
contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface,
et le ciel de la nuit nous apparatrait comme un immense plafond d'or.

                                 -----

Le ciel offre cet effrayant phnomne: toujours la lumire, jamais la
certitude.

Les distances dmesures des astres font que le ciel,  parler
rigoureusement, est toujours  l'tat d'illusion. Le ciel que nous
voyons n'est pas prsent, il est pass. L'Aujourd'hui du ciel nous est
inconnu; nous n'avons devant les yeux qu'Hier, et un Hier qui pour
certains astres recule  des milliers d'annes. La Chvre, que nous
admirons tous les soirs, tait peut-tre teinte sept cents ans avant la
bataille de Marengo; les toiles que le tlescope de trois mtres
aperoit maintenant n'existaient peut-tre plus au temps de Charlemagne,
et les toiles que le tlescope de six mtres observe en ce moment,
taient peut-tre dj vanouies au moment de la guerre de Troie. A
l'heure o nous sommes, qui peut certifier qu'il y ait encore une seule
toile dans le ciel?

Les dernires toiles tant situes  la distance infinie, et la
distance infinie ne s'puisant pas, leur lumire, mme aprs que l'astre
aurait disparu, nous arrivera toujours, et s'il advenait que toutes les
toiles s'teignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous
verrions pendant l'ternit ces profondes toiles mortes.

                                 -----

Est-ce tout?

Jamais.

Quel vhicule voulez-vous?

La locomotive fait quinze lieues  l'heure. L'ouragan fait soixante
lieues  l'heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues  l'heure.

La locomotive se trane. L'ouragan boite. Le boulet de canon est une
tortue.

Enfourchez le rayon de lumire.

C'est une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon,
quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l'ouragan et
dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive.

Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde.

Partez.

Allez, sur le rayon de lumire, en huit minutes de la Terre au Soleil,
allez en quatre heures du Soleil  Oceanus, allez en trois ans et huit
mois d'Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure 
l'toile polaire, allez en seize mille huit cents ans de l'toile
polaire  la Voie lacte, allez en cinq millions d'annes de la Voie
lacte  la nbuleuse des Chiens de chasse, vous n'aurez point encore
fait un pas.

Les apparitions d'univers recommenceront.

L'insondable restera devant vous, tout entier.

Au del du visible l'invisible, au del de l'invisible l'inconnu.

Partout, partout, partout, au znith, au nadir, en avant, en arrire,
au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, le formidable Infini noir.

                                 -----

Et tout ceci ne serait encore qu'un des deux aspects de la vision
sublime.

A ct de l'infini de l'espace, il y a l'infini de la dure.

Songe-t-on qu'avec des existences probables de milliards et de milliards
de sicles, ces myriades d'toiles et de soleils, soumises pourtant aux
lois universelles de la naissance et de la mort, ont sans doute un
commencement et une fin, mais se transforment, se remplacent et se
renouvellent sans cesse, sans trve, sans terme, toujours, toujours,
toujours...

                                 -----

De ces prodigieuses hauteurs, oserons-nous maintenant faire un retour
sur nous-mmes?

Imperceptibles sur notre imperceptible globe pendant la seconde qui est
notre vie, ne sommes-nous pas, en prsence de cet crasant Infini, bien
infimes et bien misrables?

Non, puisque nous le comprenons.


III

Oui, savant, j'entrevois l'incomprhensible; ignorant, je le sens, ce
qui est plus formidable encore. Devant cette normit, devant ce
prcipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse? Ignorant, j'y
tombe; savant, je m'y croule.

Il ne faut pas s'imaginer que l'infini puisse peser sur le cerveau de
l'homme sans s'y imprimer. Entre le croyant et l'athe, il n'y a pas
d'autre diffrence que celle de l'impression en relief  l'impression en
creux. L'athe croit plus qu'il ne l'imagine. Nier est, au fond, une
forme irrite de l'affirmation. La brche prouve le mur.

Dans tous les cas, nier n'est pas dtruire. Les brches que l'athisme
fait  l'infini ressemblent aux blessures qu'une bombe ferait  la mer.
Tout se referme et continue. L'immanent persiste.

Et c'est de l'immanent, toujours prsent, toujours tangible, toujours
inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort
l'agenouillement humain. Un frmissement vertigineux est ml 
l'univers. De telles choses que nous venons de dire ne peuvent pas
exister sans dgager une sorte d'horreur sacre, visible  l'esprit
humain, et qui est comme l'ombre de la ralit redoutable. L'homme
devant l'immanent sent sa petitesse, et sa brivet, et sa nuit, et le
tremblement misrable de son rayon visuel.

Qu'y a-t-il donc l derrire?

Rien, dites-vous.

Rien?

Quoi! moi, ver de terre, j'ai une intelligence, et cette immensit n'en
a pas! Oh! pardonne-leur, Gouffre!

Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez
au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce
vertige, cette obsession, cette urgence, l'infini!

Plus de mesure possible; le mme fourmillement et la mme gense
partout, dans la sphre cleste et dans la bulle d'eau; les trois mille
espces d'phmres, pour un seul rosier, constates par Bonnet de
Genve, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues
de diamtre, les dix-sept mille facettes de l'oeil de la mouche, les
trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement 
raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent
sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette
chelle sidrale inutilement applique aux astres fixes, le diamtre de
notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant  crer un
cart qui puisse troubler la parallle des toiles et servir de base 
leur triangulation, le bolide et la comte, le volvoce et le vibrion,
Vnus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable
bruit pareil au frlement de la soie qui, au ple, accompagne les
aurores borales, les nbuleuses, ces nues de l'abme, les moisissures,
ces forts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les
hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de
Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'ternelle vie  jamais
visible en haut et en bas...--tez-moi de l-dessous si vous ne voulez
pas que je prie!

                                 -----

Que voulez-vous que je rponde  l'affirmation mystrieuse qui sort de
ces blouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela
tant sur moi?

La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il
y a des lumires dans cette nuit; qu'est-ce que ces lumires font l?
Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles clairent,
car elles ressemblent  des flambeaux; elles regardent, car elles
ressemblent  des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est
de la lueur parse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.

L'ensemble de ces choses est inou de chimre et crasant de ralit. Un
fou ne le rverait pas, un gnie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une
unit. C'est l'unit. Et je sens que j'en suis.

Comment puis-je me tirer de l? que puis-je rpondre  ces normes
levers de constellations?

Toute lumire a une bouche, et parle; et ce qu'elle dit, je le vois. Et
le ciel est plein de lumires. Les forces s'accouplent et se fcondent;
tout est  la fois levier et point d'appui, les dsagrgations sont des
germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se
baisent, ce qui a l'air d'un rve est de la gomtrie, les prodiges
convergent, la loi qui rgit les plantes et leurs satellites se
retrouve parmi les molcules infinitsimales, le soleil se confronte
avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre; c'tait hier, ce
sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?

Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques
au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans
mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matriel! Dans le moi de ma chair,
dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi
de ma fange! Vous voulez que je dise  tout cela qui est: Je n'en suis
pas! Vous voulez que je refuse mon adhsion  l'indivisible! Vous voulez
que je refuse ma chute  la gravitation! Vous voulez que je ne regarde
pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que
de la prodigieuse inquitude cosmique je ne tire que ma propre
ptrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne
remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intrieur ne
tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du
znith et du nadir, du tlescope et du microscope, de la constellation
et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me
contente de ces deux certitudes: je suis n et je mourrai! certitudes
qui sont elles-mmes deux gouffres.

Non, cela ne se peut. Le pancras n'est pas l'unique affaire. La manire
dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas
tre le point d'arrive de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre
chose. La manifestation universelle et sidrale est l.

De l l'effarement. De l les mains tendues vers l'nigme. De l l'oeil
hagard des asctes. Le genre humain ne peut s'empcher d'adresser des
questions  l'obscurit et d'en attendre des rponses. Quelle est la
destine? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde?
Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il aprs? Qu'est-ce
que le monde? De quelle nature est le prodigieux tre en qui se ralise
au fond de l'absolu l'identit inoue de la ncessit et de la volont?

Toutes ces questions se rsolvent en prosternement, et les plus forts
esprits chancellent sous la pression des hypothses.

Simples, tchez de penser; penseurs, tchez de prier.




Contemplation suprme


I

Comme l'antique Jupiter d'gine  trois yeux, le pote a un triple
regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation
s'applique plus spcialement  l'humanit, l'imagination  la nature,
l'intuition au surnaturalisme.

Par l'observation, le pote est philosophe, et peut tre lgislateur;
par l'imagination, il est mage, et crateur; par l'intuition, il est
prtre, et peut tre rvlateur.

Rvlateur de faits, il est prophte; rvlateur d'ides, il est aptre.
Dans le premier cas, Isae; dans le second cas, saint Paul.


Cette triple puissance inhrente au gnie, c'est--dire  l'intelligence
humaine sublime, l'homme, par la plus naturelle des illusions
d'optique, l'a transfre  Dieu. De l la trimourti, qui a prcd le
triagme, qui a prcd la triade, qui a prcd la trinit. De l
l'immmorial et universel triangle mystique ador  Delphes,  Saropta,
 Teglath-Phalazar, grav dans la grande syringe, sculpt il y a quatre
mille ans au fond de l'Inde dans ces effrayants dedans de montagnes
creuss en pagodes, et qu'on retrouve  Palanqu aprs l'avoir constat
 Bnars. Mais les fondateurs de religions ont err, l'analogie n'est
pas toujours la logique, le gnie peut tre trinit sans que Dieu ait 
subir cette limitation. Bossuet se trompe, l'homme seul est grand; Dieu
n'est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible.
Dieu est sans mesure. Trinit,  quel propos? L'infini n'est pas trois.
Premier, second, troisime, l'illimit ne connat pas cela. L'absolu
n'est pas plus born par le nombre que par l'tendue. Intelligence,
puissance, amour; intuition, imagination, observation; ce n'est pas
Dieu, c'est l'homme. Dieu est cela et le reste. Dieu a une quantit
infinie de facults infinies. Vous tes trange de compter Dieu sur vos
doigts.

Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit  la
Trinit ne croit pas en Dieu.

Quelle ide pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous
que puisse avoir de Dieu l'homme, le prtre, qui, comme le jsuite
Sollier, par exemple, crit: Il n'y a au-dessus d'Ignace de Loyola que
les papes comme saint Pierre, les impratrices comme Marie mre de
Jsus, et quelques monarques comme Dieu le Pre et Dieu le Fils!


Chose inoue, c'est au dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le
profond miroir sombre est au fond de l'homme. L est le clair-obscur
terrible. La chose rflchie par l'me est plus vertigineuse que vue
directement. C'est plus que l'image, c'est le simulacre, et dans le
simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqu de l'Ombre, c'est pour
le rel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit,
nous y apercevons  une distance d'abme, dans un cercle troit, le
monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en mme temps qu'humain,
vrai en mme temps que divin. Notre conscience semble aposte dans cette
obscurit pour donner l'explication.

C'est l ce qu'on nomme l'intuition.


Humanit, Nature, Surnaturalisme. A proprement parler, ces trois ordres
de faits sont trois aspects divers du mme phnomne. L'humanit dont
nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous
enferme en attendant qu'il nous dlivre, sont trois sphres
concentriques ayant la mme me, Dieu.

Ces trois sphres, car c'est l le vaste amalgame, se pntrent et se
confondent, et sont l'unit. Un prodige entre dans l'autre. Une de ces
sphres n'a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon
de l'autre sphre. Nous les distinguons, parce que notre comprhension,
tant successive, a besoin de division. Tout  la fois ne nous est pas
possible. L'incommensurable synthse cosmique nous surcharge et nous
accable.

Les plus hauts gnies, les intelligences encyclopdiques aussi bien que
les esprits piques, Aristote aussi bien qu'Homre, Bacon aussi bien que
Shakespeare, dtaillent l'ensemble pour le faire comprendre, et ont
recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est
d'ailleurs le procd mme de la nature, qui emploie la nuit  nous
faire mieux sentir le jour. Hobbes disait: La dissection fait le
chirurgien, l'analyse fait le philosophe; l'antithse est le grand
organe de la synthse; c'est l'antithse qui fait la lumire.

De l notre distinction entre humanit, nature et surnaturalisme; mais,
en ralit, ce sont trois identits, et ce qui est de l'une est de
l'autre. Qu'est-ce que l'humanit? C'est la partie de la nature insre
dans notre organisme. Et qu'est-ce que le surnaturalisme? C'est la
partie de la nature qui chappe  nos organes. Le surnaturalisme, c'est
la nature trop loin.

Entre l'observation qui regarde l'homme et l'intuition qui regarde le
surnaturalisme, il y a la mme diffrence qu'entre scruter et sonder.

Mais expliquer la nature, ce n'est point la limiter; classification et
ngation, c'est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non.
L'idoltrie est la force centripte; le nihilisme est la force
centrifuge. L'quilibre entre ces deux forces, c'est la philosophie.

Chose bizarre, l'idoltrie et le nihilisme s'entendent sur un point, la
limitation de la nature.


Les religions,  l'poque peu avance du genre humain o nous sommes,
sont encore en bas ge. Qu'on ne s'y trompe pas, croire est une science
en mme temps qu'une soif. On croit d'instinct, puis on croit de
logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour
les religions, comme pour tout le reste, l'enfance de l'art. Et ce mot
est pris ici en bonne part. A l'heure o nous sommes, les religions
ignorent. Elles ont cr Dieu. Ne leur apportez pas de lumire nouvelle;
leur Dieu est bcl. Elles n'en veulent pas d'autre. Toute religion est
l'abb Vertot. C'est trop tard, mon Dieu est fait.

De l, un rsultat singulier. Dans les religions ce qui fait dfaut,
c'est l'essence mme de la foi, c'est le sentiment de l'infini. Ce qui
manque aux religions, c'est la religion. L'illimit est toute la
religion. La foi, c'est l'indfini dans l'infini. Or, insistons-y, dans
l'humanit telle qu'elle est encore, le caractre des religions, c'est
l'absence d'infini.

Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une
cit. Il s'appelle Olympe, il s'appelle Sion. Le ciel a des tours, le
ciel a des dmes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le
ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confi par
Brhma  Bhwany, par Allah  Aboubekre, et par Jhovah  saint Pierre.
Dmogorgon prend sur les volcans Acrocraunes une poigne de boue
enflamme et la jette en l'air; cela fait les astres. Le ciel est une
montagne, le ciel est en cristal; la terre est le centre de l'univers;
Josu arrte le soleil, Circ fait reculer la lune; la Voie lacte est
une tache de gouttes de lait; les toiles tomberont.

Quant  cet tre, l'ternel, l'Incr, le Parfait, le Puissant,
l'Immanent, le Permanent, l'Absolu, il est vieux avec une barbe blanche,
il est jeune avec un nimbe; il est pre, il est fils, il est homme, il
est animal; boeuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs
colombe, ailleurs lphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles; on
a vu sa face. Quant aux facults, on les lui concde infinies, mais,
comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois,
reprenant dans le chiffre l'infinitude qu'on accorde dans l'tendue, et
sans s'apercevoir que si l'tre absolu a un nom, ce n'est pas Trinit,
c'est Infinit. Cet tre est irritable, il est passionn, il est jaloux,
il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche; il
habite un lieu, il est ici et non l. Il est le Dieu des armes; il est
le Dieu des Anglais, et non des Franais; il est le Dieu des Franais et
non des Autrichiens. Il a une mre. Il existe des rois qui promettent 
Notre-Dame d'Embrun une tiare en vermeil de peur qu'elle ne soit en
colre de la robe de brocart d'or qu'ils ont offerte  Notre-Dame de
Tours. Il a une forme; on le sculpte, on le peint, on le dore, on
l'enrichit de diamants. On l'avale et on le boit. On l'entoure d'une
frontire de dogmes. Chaque culte le met dans un livre; dfense  lui
d'tre ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son tui, le
Koran est son fourreau, la Bible est sa bote. Il a des fermoirs. Les
prtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d'y toucher. De
temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.

Voil o en est l'illimit. Toutes les religions, anciennes ou
actuelles, s'efforcent de finir Dieu.

Pourquoi?

C'est qu'un Dieu fini, c'est un dieu commode. Le rayonnant en tous sens
n'est point facile  manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

Dieu, incomprhensible au savant, est inintelligible  l'ignorant.
L'infini ayant un moi, voil qui n'est pas peu de chose  imaginer. Il y
a dans cette notion mtaphysique excs de pesanteur pour l'intelligence
humaine. Faciliter la foi, c'est le travail des religions; cela
s'obtient aux dpens de l'idal. Administrer Dieu, tel est le problme 
rsoudre. Le paganisme divise Dieu en dits, le christianisme le divise
en sacrements. Les religions, c'est Dieu donn  l'homme par bouches.

L'Ame-Univers, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse  la
grosse foule ignorante, et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de
marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce
qu'on voit. (Fausse vrit qui est  la fois le point de dpart de
l'idoltrie et le point de dpart de l'athisme.) Fabriquez donc une
statue quelconque; une fois la statue faite idole, une fois le pidestal
fait autel, donnez l'exemple, prosternez-vous. Il ne vous reste plus
qu'un travail  excuter et qu'un progrs  accomplir, c'est de
persuader  cette honnte masse d'hommes que cette pierre ou ce cuivre,
c'est l'ternel et l'Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il
suffit de l'effarer; un miracle ou deux font la besogne.

Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschut, rien hors du Koran,
rien hors de la Gense, rien hors des docteurs, rien hors des prophtes,
rien hors des vanglistes; et, si Dieu dborde, on le rognera.

C'est au nom de Mose que Bellarmin foudroyait Galile, et ce grand
vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galile, le vieillard de la
vrit, le mage du ciel, tait rduit  rpter  genoux, mot  mot,
aprs l'inquisiteur, cette formule de honte: _Corde sincero et fide non
ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hereses._ Le
mensonge mettait  la science le bonnet d'ne.

Galile se courba devant l'orthodoxie; Campanella non. L'inquisition mit
Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l'appliqua  la question
sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel
tait son attentat? Avoir affirm que le nombre des toiles est infini.
Ainsi les religions en viennent  ceci que, devant elles, l'infini est
un crime.

Aux yeux du nihilisme, l'infini n'est pas criminel; il est ridicule. On
a entendu tout rcemment en pleine Acadmie savante, cette parole
caractristique: Arrtons-nous, car nous tomberions dans les purilits
de l'infini. Et cette autre: Ceci n'est pas srieux, c'est de la
religion.


Donc, voil la science, du moins une certaine science acadmique et
officielle, aussi myope que l'idoltrie. La science d'tat donne la
rplique  la religion d'tat. Elle recule, elle aussi, devant l'infini.
Ces rapetissements n'ont rien qui dplaise au matre. L o il y a des
snats, cette science en est. Faire l'univers substance et bloc, faire
du grand Tout une simple aggrgation de molcules sans mlange d'aucun
ingrdient moral, et par consquent aboutir  ceci que la force est le
droit, ce qui entrane cette autre consquence que la jouissance est le
devoir, raccourcir l'homme  la bte, le diminuer de toute la hauteur de
l'me retranche, en faire une chose comme une autre, cela supprime net
bien des dclamations sur la dignit humaine, la libert humaine,
l'inviolabilit humaine, l'esprit humain, etc., et rend tout ce tas de
matire plus maniable. L'autorit d'en bas, la fausse, gagne tout ce que
perd l'autorit d'en haut, la vraie. Plus d'infini, partant plus
d'idal; plus d'idal, partant plus de progrs; plus de progrs, partant
plus de mouvement. Immobilit donc. Statu quo, tang; c'est l l'ordre.

Il y a de la putrfaction dans cet ordre-l.

L'homme veut tre eau courante. Chose merveilleuse, la libert, c'est la
sant. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une
volont, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez
ftides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est
miasmatique. Se dlivrer, c'est se dsinfecter. Aller en avant est un
assainissement. Il n'y en a pas moins des gens qui poussent le got de
la tranquillit jusqu' admirer une civilisation  surface de marais.

L'me dans l'homme est une inquitude.

L'infini hors de l'homme est un appel.

L'infini s'ouvre, l'me entre. Entrer, c'est marcher; entrer, c'est
voler; entrer, c'est planer. Qu'est cela? C'est du dsordre. Demandez 
la cage ce qu'elle pense de l'aile. La cage rpondra: l'aile, c'est la
rbellion.

Oter l'me, c'est couper l'aile. Oter l'infini, c'est supprimer le
champ. La tranquillit est rtablie.

S'il n'y a pas dans l'homme autre chose que dans la bte, prononcez donc
sans rire ces mots: Droits de l'homme et du citoyen. Ces mots: Droit du
boeuf, droit de l'ne, droit de l'hutre, rendront le mme son.

C'est un peu ce que souhaitent les despotes.

La science acadmique, la science d'tat, leur rend ce service, et le
leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se
trompe. C'est bassesse de vue, non de coeur. Aussi essayons-nous de
l'clairer.


Cette science prend la petitesse pour l'exactitude. Elle est de
temprament timide, elle a l'effroi facile, elle ne va pas volontiers 
la dcouverte. L'infini, quel voyage  entreprendre! Ds que le 8 se
renverse elle s'arrte court. Passe pour l'algbre, mais la science
entire n'est pas l'algbre. Toute question veut tre sonde. Pourquoi
refuser l'examen?

Un jour, en 1827,  l'poque o l'on parlait beaucoup de l'homme
fossile de la fort de Fontainebleau, tant chez Cuvier au Jardin des
plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue:

--Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l'homme fossile?

--Qu'il n'existe pas.

--tes-vous all le voir?

--Non.

--Irez-vous?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'existe pas.

--Mais si, par hasard, il existait?

--Il ne peut exister.

Ce qu'on appelait en 1827 l'homme fossile, n'tait en effet qu'un grs
bizarrement contourn en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il
avait tort. L'homme fossile existe. Trente-six ans aprs ma conversation
avec Cuvier, en 1863, dans la carrire du Moulin-Quignon, prs
Abbeville,  trente mtres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau
qui domine la valle de la Somme, de l'paisseur d'un banc de sable noir
argileux du diluvium infrieur, reposant immdiatement sur la craie
blanche,  quatre mtres trente-deux centimtres de la surface du sol,
tout prs de la craie, on a extrait un os fossile de mchoire humaine
portant encore une dent, obliquement implante d'avant en arrire, ce
qui caractrise le prognatisme des races infrieures, et ce qui fait 
la Gense le dplaisir de confirmer l'hypothse de plusieurs Adams.
L'homme fossile est aujourd'hui sorti de l'ombre, quoique cela lui ft
dfendu par l'autorit comptente. Le dluge a eu la fantaisie d'tre
dsagrable  M. Cuvier, conseiller d'tat. Je plains les affirmateurs
contre l'inconnu. Il leur arrive de ces aventures.


C'est la science acadmique et officielle qui, pour avoir plus tt fait,
pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous
nos sens et qui, par consquent, dconcerte l'observation, a invent le
mot _surnaturalisme_.

Ce mot, nous l'adoptons, nous. Il est utile pour distinguer. Nous nous
en sommes dj servi et nous nous en servirons encore; mais, 
proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour
toutes, ce mot est vide.

Il n'y a pas de surnaturalisme. Il n'y a que la nature.

La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de
la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous
ne percevons pas. Pan a un ct visible et un ct invisible. Parce que
sur ce ct invisible, vous jetterez ddaigneusement ce mot
_surnaturalisme_, cet invisible existera-t-il moins? _X_ reste _X_.
L'Inconnu est  l'preuve de votre vocabulaire. Nier n'est pas dtruire.
Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est
infinitsimal. Le prodigieux tre multiple se drobe presque tout de
suite au court regard terrestre; mais pourquoi ne pas le poursuivre un
peu?

Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie,
convulsionnaires, seconde vue, tables tournantes ou parlantes,
invisibles frappeurs, enterrs de l'Inde, mangeurs de feu, charmeurs de
serpents, etc., si faciles  railler, veulent tre examines au point de
vue de la ralit. Il y a l peut-tre une certaine quantit de
phnomne entrevu.


Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s'y logeront,
et les imbciles aussi. Pas de milieu: la science, ou l'ignorance. Si la
science ne veut pas de ces faits, l'ignorance les prendra. Vous avez
refus d'agrandir l'esprit humain, vous augmentez la btise humaine. O
Laplace se rcuse, Cagliostro parat.

De quel droit, d'ailleurs, dites-vous  un fait: Va-t'en. De quel droit
chassez-vous un phnomne? De quel droit dites-vous  l'inattendu: je ne
t'examinerai pas? De quel droit raturez-vous une des donnes du
problme? De quel droit mettez-vous la nature  la porte? _Huc usque
recurret._ La science peut commettre des iniquits. Fermer les yeux
c'est une mauvaise action. Le tlescope a une fonction; le microscope a
des devoirs. L'alambic doit tre intgre, le creuset chauffe pour tout
le monde. Il faut que le chiffre soit honnte homme. Un dni
d'exprimentation est un dni de justice.

Et savez-vous ce qui arrive? L'absurde se greffe sur le vrai, c'est
votre faute; vous avez manqu  vos deux lois, bienveillance et
surveillance; vous crez l'empirisme. Ce qui et t astronomie sera
astrologie; ce qui et t chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se
rapetisse, Herms grandit.

Vous riez de Cardan quand il dit: Une comte prs de Saturne annonce la
peste, prs de Jupiter la mort du pape, prs de Mars la guerre, prs de
la lune l'inondation, prs de Vnus la mort du roi. Eh bien, c'est vous
qui avez fait Cardan chimrique. Sans les perscutions de ce Scaliger
que David Pareus appelle _Eriticus superciliosissimus_, sans
l'emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement cr la
thorie des quations du troisime degr, Cardan qui a trouv la loi du
cube, Cardan, gal au moins  Tartaglia et dont les dix tomes in-folio
sont plus gros encore de vrit que d'illusion, serait peut-tre le plus
grand des astronomes et des gomtres.

Thaumaturgie, pierre philosophale, transmutation, or potable, baquet de
Mesmer, toute cette fausse science ne demandait pas mieux peut-tre que
d'tre la vraie. Vous n'avez pas voulu voir le visage de l'Inconnu; vous
verrez son masque. Magie noire et blanche, sorcellerie, chiromancie,
cartomancie, ncromancie, tout cela n'est pas autre chose que de la
science dvoye, tombe en chimre par dfaut de responsabilit. Ce
qu'on rejette injustement hors de la pense se rfugie dans le rve.


De ce qu'un fait vous semble trange, vous concluez qu'il n'est pas.
C'est hardi: les mandarins seuls ont de ces vaillances-l. Mais toute la
science commence par tre trange. La science est successive. Elle va
d'une merveille  l'autre. Elle monte  l'chelle. La science
d'aujourd'hui semblerait extravagante  la science d'autrefois. Ptolome
croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft, venant conter
au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l'oeil de la
mouche; voyez-vous la mine qu'Aristote ferait  Leuwenhock.

On a vite fait de dire: c'est puril; ce n'est pas srieux. Ce qui est
puril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'Inconnu,
on supprime l'Inconnu.

Ce qui n'est pas srieux, c'est la science ricanant de l'infini. On en
est venu  vouloir tout voir et tout palper, comme l'idoltrie; nous
avons dj not cette concidence singulire. On tient pour suspectes
l'induction et l'intuition; l'induction, le grand organe de la logique;
l'intuition, le grand organe de la conscience. N'admettre que le
palpable et le visible, cela se qualifie observation. C'est limination,
et rien autre chose. Et, qui sait? limination du rel?


Peines perdues d'ailleurs. Vous avez beau paissir sur la science
possible l'ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime
du troisime dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le
hasard, ce doigt indicateur de la Providence, s'en mle. Une pomme tombe
devant Newton, une marmite bout devant Papin, une feuille de papier en
flamme s'envole devant Montgolfier. Par intervalles, une dcouverte
clate, comme un coup de mine dans les profondeurs de la science, et
tout un pan de prjugs et d'illusions s'croule, et le roc vif de la
vrit est brusquement mis  nu.

Surnaturalisme! Et l'on croit avoir tout dit. Il est curieux de se
retourner et de jeter un regard en arrire. L'lectricit a longtemps
fait partie du surnaturalisme. Il a fallu les expriences multiplies de
Clairaut pour la faire admettre et inscrire sur les registres de
l'tat-civil de la science correcte. L'lectricit a aujourd'hui pignon
sur rue et rente des professeurs. Le galvanisme a fait le mme stage; il
a t tout d'abord bafou et trait d'_enfantillage_, comme le
constatent les cinq mmoires adresss par Galvani  Spallanzani; il
n'est admis que depuis peu. La pile de Volta a t fort raille. Le
magntisme n'est encore qu' demi entr; une moiti est dans la science
officielle, et l'autre dans le surnaturalisme. Le bateau  vapeur tait
puril en 1816. Le tlgraphe lectrique a commenc par n'tre pas
srieux.

Disons-le,--car nulle faveur dans ces pages sincres et nous ne sommes
au service que de la vrit,--de nos jours, un certain esprit
scientifique n'est pas moins troit que l'esprit religieux. L'erreur
fait peau neuve, mais reste l'erreur; elle tait ftichisme, elle
devient idoltrie; elle tait athisme, elle devient nihilisme. Que de
progrs encore  accomplir! Les deux ornires, l'ornire erreur et
l'ornire imposture, sont d'accord pour faire verser la vrit.

Somme toute, qu'on le sache, science et religion sont deux mots
identiques; les savants ne s'en doutent pas, les religieux non plus. Ces
deux mots expriment les deux versants du mme fait, qui est l'infini. La
Religion-Science, c'est l'avenir de l'me humaine.

Une des routes pour y arriver est l'intuition.

Nous ne dveloppons pas. Le temps nous manque dans ces pages rapides.
Notre but actuel est littraire, et non scientifique. Passons.


II

Premier degr, deuxime degr, troisime degr. Observation,
imagination, intuition. Humanit, nature, surnaturalisme. Ce sont l les
trois horizons. L'un complte et corrige l'autre; leur coordination est
l'ensemble cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est
l'esprit cubique. Il est le gnie.

L'observation donne Sedaine. L'observation, plus l'imagination, donne
Molire. L'observation, plus l'imagination, plus l'intuition, donne
Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d'Elseneur et pour voir le
fantme, il faut l'intuition.

Ces trois facults s'augmentent en se combinant. L'observation de
Molire est plus profonde que l'observation de Sedaine, parce que
Molire a, de plus que Sedaine, l'imagination. L'observation et
l'imagination de Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut
que l'observation et l'imagination de Molire, parce que Shakespeare a,
de plus que Molire, l'intuition.

Comparez Shakespeare et Molire par leurs crations analogues, comparez
Shylock  Harpagon et Richard III  Tartuffe, et voyez quelle
philosophie plus haute et plus gnrale! C'est que Shakespeare vit la
vie tout entire. Il est au znith. Rien n'chappe  cet oeil culminant.
Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est tragdie
en mme temps que comdie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne.

Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la
statue du commandeur en prsence du spectre de Hamlet. Molire ne croit
pas  sa statue, Shakespeare croit  son spectre. Shakespeare a
l'intuition qui manque  Molire. La statue du commandeur, ce
chef-d'oeuvre de la terreur espagnole, est une cration bien autrement
neuve et sinistre que le fantme d'Elseneur; elle s'vanouit dans
Molire. Derrire l'effrayant soupeur de marbre, on voit le sourire de
Poquelin; le pote, ironique  son prodige, le vide et le dtruit;
c'tait un spectre, c'est un mannequin. Une des plus formidables
inventions tragiques qui soient au thtre, avorte, et il y a  cette
table du Festin de Pierre, si peu d'horreur et si peu d'enfer qu'on
prendrait volontiers un tabouret entre Don Juan et la statue.

Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus. Pourquoi? parce qu'il ne
ment pas; parce qu'il est tout le premier saisi par sa cration. Il est
son propre prisonnier. Il frissonne de son fantme et il vous en fait
frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable, cette
figure noire qui est l debout avec son bton de commandement. Ce
spectre est de chair et d'os; chair de nuit et os de spulcre. Toute la
nature est convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face ple 
demi cache sous l'horizon, ose  peine le regarder.

Mettez au contraire Shakespeare  ct d'Eschyle, l'approche est
redoutable, mme pour Shakespeare. C'est lion contre lion. Vous
confrontez deux gaux. Oreste n'a pas moins de vie funbre que Hamlet.
Et si Shakespeare essaye de terrifier Eschyle avec les sorcires,
Eschyle lui montre du doigt les Eumnides.


Chose admirable, pour que le gnie soit complet, il faut qu'il soit de
bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de l'nide; sa Vnus est copie
sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dpays dans son enfer
machin par un autre que lui, il est bien plus sr de Csar que de
Jupiter; Auguste, Mcne, Marcellus, voil les vrais et solides
Apollons; il entend malice aux difications profitables; sa muse
s'appelle Dix-mille-Sesterces. Aussi Virgile est-il par moments tout
prs d'avoir beaucoup d'esprit comme Ovide, lequel du reste n'en est pas
moins chass de la cour.

Homre, lui, est naf; la beaut de ses pomes, c'est la certitude. Ils
en sont pleins; ils en dbordent. Homre croit aux hros, aux monstres,
 la pomme, aux carquois de rayons lanant la peste, au partage des
dieux  cause de Troie,  Vnus qui est pour,  Pallas qui est contre;
tout ce fabuleux Empyre qui est en lui le fascine et le subjugue. Il en
radote. Il en rabche. Cela fait sourire Horace. _Bonus Homerus._ Homre
est dupe de l'Iliade. De l sa grandeur.

Cette bonne foi sublime, l'intuition la donne. Intuition, invention.
L'intuition ne domine pas moins le gomtre inventeur que le pote.
L'intuition, c'est la puissance. Elle fait l'homme d'airain. C'tait par
intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre
infini des toiles. L'glise, qui hait les astres, gnants pour les
dogmes, voulut l'en faire dmordre. En vain. L'intuition fut plus forte
que la torture.


Aux trois facults signales plus haut, et dont nous avons indiqu
d'abord l'accouplement, puis le groupe, correspondent trois familles
d'esprits: les moralistes, limits  l'homme; les philosophes, qui
combinent l'homme avec le monde sensible; les gnies, qui voient tout.

Pour comprendre ce qui manque  Molire, il faut lire Shakespeare. Pour
comprendre ce qui manque  Sedaine,  l'abb Prvost,  Marivaux, 
Lesage,  La Bruyre, il faut lire Molire.

En art comme en toute chose, une certaine nuance--un abme--spare
l'excellence de la grandeur. A la Trippenhausen d'Amsterdam, vous voyez
en entrant un vaste tableau d'un matre dont le nom m'chappe, c'est
excellent. Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit,
c'est Rembrandt. Vous poussez un cri. Le grand est l. L'excellent
s'vanouit. Vous ne pouvez mme plus regarder l'autre peinture. Le grand
dans les arts ne s'obtient qu'au prix d'une certaine aventure. L'idal
conquis est un prix d'audace. Qui ne risque rien n'a rien. Le gnie est
un hros.

En avant! c'tait le mot de Jason et de Colomb. _Arcana natur detecta_,
c'tait le cri de ce profond chercheur Leuwenhock accus par ses
contemporains de _manquer de got dans ses dcouvertes_. Leuwenhock
cherchait le germe dans l'ordre visible comme nous cherchons la cause
dans l'ordre invisible. Il allongeait le microscope avec l'hypothse,
croyant  l'observation, croyant aussi  l'intuition. De l ses
trouvailles, de l aussi ses ennemis. La supposition, c'est--dire
l'ascension  l'tage invisible, tente les grands esprits calculateurs
comme les grands esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul
remuer cet incommensurable monde, le possible. A la condition, il est
vrai, d'avoir ce point d'appui, le fait. Kepler disait: _l'hypothse est
mon bras droit_.

Sans l'intuition, ni haute science, ni haute posie. Uranie, la muse
double, voit en mme temps l'exact et l'idal. Elle a une main sur
Archimde et l'autre sur Homre.

Les vues partielles n'ont qu'une exactitude de petitesse. Le microscope
est grand parce qu'il cherche le germe. Le tlescope est grand parce
qu'il cherche le centre. Tout ce qui n'est pas cela est nomenclature,
curiosit vaine, art chtif, science naine, poussire. Tendons toujours
 la synthse.

Pour bien voir l'homme, il faut regarder la nature; pour bien voir la
nature et l'homme, il faut contempler l'infini. Rien n'est le dtail,
tout est l'ensemble. A qui n'interroge pas tout, rien ne se rvle.


III

Prcisons encore; et en mme temps, donnons aux ides esquisses ici
leur extension complte.

L'ide de Nature rsume tout. Du plus ou moins de densit de cette ide
dmesure rsulte la philosophie entire.

Serrez cette ide au plus prs, faites-la immdiate et palpable,
rduisez-la au moindre volume possible en lui conservant d'ailleurs tout
ce qui la compose, amnagez-la, en un mot,  l'tat concret, vous avez
l'homme; dilatez-la, vous percevez Dieu. L'humanit tant un microcosme,
on conoit l'erreur de ceux qui, comme Fichte, s'en contentent, et qui
voient le monde en elle. L'homme est Dieu en petit format.

Mais prendre pour Dieu l'homme, c'est la mme mprise que prendre pour
univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si prs de votre
prunelle qu'il vous clipse l'infini.

Les choses sont les pores par o sort Dieu. L'univers le transpire.
Toutes les profondeurs le font paratre  toutes les surfaces. Quiconque
mdite voit le crateur perler sur la cration. La religion est la
mystrieuse sueur de l'infini. La nature scrte la notion de Dieu.
Contempler est une rvlation; souffrir en est une autre. Dieu tombe
goutte  goutte du ciel, et larme  larme de nos yeux.

A quoi bon Tout s'Il n'tait pas l comme fin?

Fin, c'est--dire but.

On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.

L'existence terrestre n'est autre chose que la lente croissance de
l'tre humain vers cet panouissement de l'me que nous appelons la
mort. C'est dans le spulcre que la fleur de la vie s'ouvre.


La destine est une rsultante vidente de la nature. Maintenant comment
cela se fait-il? par quelle combinaison? par quel va-et-vient, par
quelle dcomposition de forces, par quel mlange d'effluves, par quelle
alchimie norme? Comment l'vnement fuse-t-il  travers l'lment?
Comment l'harmonie universelle peut-elle avoir des contre-coups, et
qu'est-ce que ce contre-coup, le sort? Une providence est visible; elle
a pour manifestation l'quilibre, que le philosophe appelle d'un plus
grand nom: quit. Une fatalit aussi est visible; elle a pour
manifestation la ncessit. quit et Ncessit; ce sont les deux
mystrieux visages de l'inconnu.

Mais qu'est-ce que cette chose qu'on nomme le hasard? Le hasard n'est
point providence, car il semble rompre l'quilibre; il n'est point
fatalit, car il n'est pas empreint de ncessit. Qu'est-il donc? Est-il
l'une et l'autre? est-il le remous de l'une et de l'autre? Nul ne
pourrait le dire.

Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'une loi. La nature n'est pas
une chose et la destine n'en est pas une autre. Il n'y a pas une loi
extrieure et une loi intrieure. Le phnomne universel se rfracte
d'un milieu dans l'autre. De l les apparences diverses; de l les
diffrents systmes de faits, tous concordants dans le relatif, tous
identiques dans l'absolu. L'unit d'essence entrane l'unit de
substance, l'unit de substance entrane l'unit de loi. Voici le vrai
nom de l'tre: Tout Un.


Le labyrinthe de l'immanence universelle a un rseau double, l'abstrait,
le concret; mais ce rseau double est en perptuelle transfusion;
l'abstraction se concrte, la ralit s'abstrait, le palpable devient
invisible, l'invisible devient palpable, ce qu'on ne peut que penser
nat de ce qu'on touche et de ce qu'on voit, ce qui vgte se complique
de ce qui arrive, l'incident s'enchevtre au permanent; il y a de la
destine dans l'arbre, il y a de la sve dans la passion; il est
possible que la lumire pense. Le monde est une pile de Volta et en mme
temps est un esprit; le Nil et l'Ens s'abordent et s'accouplent; de
l'immatriel au matriel la fcondation est possible; ce sont les deux
sexes de l'infini; il n'y a pas de frontires; tout s'amalgame et
s'aime; flux et reflux du prodige dans le prodige; mystre, normit,
vie.

O destine!  cration!


La mre pleure, l'enfant crie, la bte fauve gmit ou rugit, ce qui est
gmir, l'arbre frissonne, l'herbe frmit, la nue gronde, le mont
tressaille, la fort murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la
mer sanglote, l'oiseau chante. On nat, c'est pour souffrir; on vit,
c'est pour souffrir; on aime, c'est pour souffrir; on travaille, c'est
pour souffrir; on est beau, c'est pour souffrir; on est juste, c'est
pour souffrir; on est grand, c'est pour souffrir. La volont aboutit 
un ajournement, l'utopie; la science aboutit  un doute, l'hypothse. On
gravit ce qu'on ne franchira pas, on commence ce qu'on n'achvera pas,
on croit ce qu'on ne prouvera pas, on btit ce qu'on n'habitera pas; on
plante de l'ombrage pour autrui. Le progrs est une srie de Chanaans
toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rve; ceux qui les ont
nis y entrent. De jouissance, point, et pour personne. La tyrannie est
lourde aux tyrans; la bont est amre aux bons. L'ingratitude, quel fond
de calice! Aucune chose ne s'ajuste  nous; on n'entre jamais tout 
fait dans la place o l'on est; on ne reconnat son moule dans aucun des
creux de la vie; on a toujours du trop ou du moins; toute patrie est un
exil, tout exil est une patrie; Ailleurs semble toujours prfrable 
Ici; nos plus grandes plnitudes sont le vide.

Une seule srnit est possible, celle de la conscience. Il y a du nuage
sur tout le reste. Obscurit majestueuse!

Et pourquoi s'tonner et se plaindre, et que demandez-vous, mourir tant
d  l'homme!

Qu'est-ce qu'il vous faut donc?


Ce qui est certain,--et quelle esprance qu'une telle certitude!--ce qui
est certain, c'est qu'un phnomne grandiose, la libert, commence dans
l'homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la philosophie
et pour rserver les possibilits obscures, disons que c'est dans
l'homme seulement que ce phnomne commence  tre visible. L'homme seul
sur la terre apparat libre. Tout ce qui n'est pas l'homme, que ce soit
la chose ou la bte, est fatal. Ceci est du moins l'apparence
incontestable.

Ouvrons une parenthse:

(La pntration d'une autre loi, situe plus avant dans les profondeurs
et expliquant l'apparence fatale de la bte et de la chose, n'est donne
qu' l'intuition. Cette loi,  laquelle du reste personnellement nous
croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linaments n'est
scientifiquement fix. Le nom d'hypothse est un commencement
d'acceptation que la science ne consent mme pas  lui donner, tant
cette loi est encore engage dans la chimre. Existe-t-elle? question.
Les plus hardis se bornent  dire: il y a quelque chose l.)

Nous fermons la parenthse, nous ne voulons pas que notre raisonnement
perde pied un seul instant, et nous dclarons nous en tenir ici aux
faits perceptibles  tous; nous raisonnons sur le palpable et le
visible; nous restons dans les donnes de l'exprimentation
philosophique universellement admise.

Cela pos, qu'est-ce que l'homme sur la terre a de plus que les autres
tres?

La facult de faire le bien ou le mal.

A lui commence cette facult, et par consquent, cette notion: le bien
et le mal.

Le bien et le mal, quelle ouverture sur l'inconnu!

Rvlation de la loi morale.

Pouvoir faire le bien ou le mal, qu'est-ce? C'est la libert. Et
qu'est-ce encore? C'est la responsabilit. Libert ici, responsabilit
ailleurs,  dcouverte splendide!

La libert, c'est l'me!

Libert implique rsurrection; car rsurrection, c'est responsabilit.
Pour accomplir sa loi, c'est--dire pour devenir de libert
responsabilit, il faut absolument qu'aprs la vie ce phnomne, qui est
l'homme mme, persiste. Donc, et irrsistiblement, voil la survivance
de l'me au corps dmontre.

Ce sont l les tnbres sacres.

La loi morale est le fil trouv dans le labyrinthe.

Je sens de la chaleur, j'avance, c'est le bien; je sens du froid, je
recule, c'est le mal. L'affinit de Dieu avec mon me se manifeste par
une ineffable caresse obscure quand je m'approche de lui. Je pense, je
le sens prs de moi; je cre, je le sens plus prs; j'aime, je le sens
plus prs; je me dvoue, je le sens plus prs encore.

Ceci n'est ni de l'observation, car je ne vois ni ne touche rien; ni de
l'imagination, car la vertu serait imaginaire alors; c'est de
l'intuition.

Toutes les racines de la loi morale sont dans ce que j'ai appel le
surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n'est pas seulement fermer
les yeux  l'infini, c'est couper toutes les vertus de l'homme par le
pied. L'hrosme est une affirmation religieuse. Quiconque se dvoue
prouve l'ternit. Aucune chose finie n'a en elle l'explication du
sacrifice.

Celui qui crit ces lignes l'a dj dit quelque part, l'idal sur la
terre, l'infini hors de la terre, c'est l le double but qui est en mme
temps le but unique, car l'un mne l'homme au progrs et l'autre mne
l'me  Dieu.


On peut,  coup sr, tre un esprit ironique et tranquille, ne croire 
rien, et quitter cette vie d'une faon fire. Ptrone, homme de plaisir,
fait tout ce qu'il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un
bain tide, relit l'ordre de Nron, rcite quelques vers d'amour, puis
prend un couteau et se coupe les quatre veines; cela fait, il regarde
son sang couler, carte la coupure d'une veine avec ses doigts, puis
l'autre, les bouche, les rouvre, tantt c'est le bras droit, tantt
c'est le bras gauche, et il dit en riant  ses amis: _Amant alterna
camn_. Certes, c'est l une attitude superbe devant l'ombre; mais
c'est plutt bien faire sa sortie que bien mourir.

Bien mourir, c'est mourir comme Lonidas pour la patrie, comme Socrate
pour la raison, comme Jsus pour la fraternit. Socrate meurt par
intelligence et Jsus par amour; il n'est rien de plus grand et de plus
doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle! L'me,
momentanment arrte ici-bas dans l'homme, mais consciente d'une
destine solidaire avec l'univers, leur doit ce contentement de pouvoir
associer l'ide de beaut  l'ide de mort, vague preuve d'avenir qui
satisfait l'me confusment.


Que ces mditations-l soient abstruses, qui le nie? Mais pas de noble
esprit qui n'en soit tent. Ce qu'il y a d'abme en nous est appel par
ce qu'il y a d'abme hors de nous. Ces paisseurs plaisent 
l'intelligence; selon que l'esprit qui songe est plus ou moins grand, le
rayon visuel de la pense s'y enfonce  des profondeurs diverses.
L'essai de comprendre, c'est l toute la philosophie. La cration est un
palimpseste  travers lequel on dchiffre Dieu. Le grand obscur se
drobe, mais veut tre poursuivi. L'nigme, cette Galathe formidable,
fuit sous les prodigieux branchages de la vie universelle, mais elle
vous regarde et dsire tre vue.

Ce sublime dsir de l'impntrable: tre pntr, fait clore en vous la
prire.

Peu  peu l'horizon s'lve, et la mditation devient contemplation;
puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne sait quel
tourbillon d'hypothtique et de rel, ce qui peut tre compliquant ce
qui est, notre invention du possible nous faisant  nous-mme illusion,
nos propres conceptions mles  l'obscurit, nos conjectures, nos rves
et nos aspirations prenant forme, tout cela chimrique sans doute, tout
cela vrai peut-tre, des apparitions d'mes dans des clairs, des
passages rapides de linceuls, de doux visages aims s'bauchant dans des
transparences inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le
prodigieux songe de l'immanence entrevue, quel vertige! Les apocalypses
viennent de l.

Vous pouvez retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez
pas au pote. Depuis Job jusqu' Voltaire, tout pote a sa part de
vision. Une certaine grandeur sidrale est attache  cette folie. Dans
cette dmence auguste, il y a de la rvlation. tre ce visionnaire
possible, et cependant rester le sage, c'est  cette facult surhumaine
qu'on reconnat les suprmes esprits.

Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument retrouver le
pote en personne dans les types de ses drames et qui le rendent
responsable de tout ce que disent ses personnages; ce qui serait rduire
 un moi lyrique et monocorde le moi multiple et indfini de l'auteur
dramatique; mais, sans faire le pote solidaire de ses crations,
ivrogne  cause de Falstaff, hypocrite  cause de Tartuffe, intrigant 
cause de Figaro, fratricide  cause de Can, sans canoniser Corneille 
cause de Polyeucte, sans idaliser Schiller  cause de Posa et sans
caricaturer Homre  cause de Thersite, tout en rejetant cette faon
commode et purile de prendre un homme en flagrant dlit dans son
oeuvre, nous pensons qu'on peut parfois voir, par chappes, dans de
certaines figures prfres, des lueurs de l'me mme du pote. On peut
 de certains moments dire: Ceci est une tincelle de Plaute; ceci est
un clair d'Eschyle. L'auteur s'incarne un peu plus dans tel personnage
que dans tous les autres. Il est vident, par exemple, que Hamlet est
une prdilection pour Shakespeare de mme qu'Alceste est une
prdilection pour Molire; et l'on peut affirmer que c'est Shakespeare
qui parle quand Hamlet dit:--Horatio, il y a sur la terre et dans le
ciel plus de choses que votre philosophie n'en a rv.

La vaste anxit de ce qui peut tre, telle est la perptuelle obsession
du pote. Ce qui peut tre dans la nature, ce qui peut tre dans la
destine; prodigieuse nuit.

Le soir, au crpuscule, du haut d'une falaise,  l'approche
refroidissante de la mare qui monte, l'oeil gar dans tous ces plis de
l'obissance au vent, en bas l'onde, en haut la nue, le fouet de
l'cume dans le visage, pendant que les golands effarouchs par les
ouvertures des vagues battent de l'aile, pendant que les flots accourent
pleins du hurlement touff des naufrages, regarder l'ocan, qu'est-ce
auprs de ceci: regarder le possible!


Je pense par instants avec une joie profonde qu'avant douze ou quinze
ans d'ici, au plus tard, je saurai ce que c'est que cette ombre, le
tombeau, et j'ai une sorte de certitude que mon espoir de clart ne sera
pas tromp.

O vous que j'aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers
l'attente suprme, ne vous attristez pas de cette impatience, car j'ai
la foi que c'est dans l'infini qu'est le grand rendez-vous. Je vous y
retrouverai sublimes et vous m'y reverrez meilleur. Et nous nous y
aimerons comme sur la terre, et en mme temps comme au ciel, avec le
redoublement mystrieux de l'immensit.

La vie n'est qu'une occasion de rencontre; c'est aprs la vie qu'est la
jonction. Les corps n'ont que l'embrassement, les mes ont l'treinte.
Vous figurez-vous,  mes bien-aims, ce divin baiser de l'azur quand il
n'y a plus dans le moi que de la lumire! La manire dont s'aiment les
transfigurs fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur
accouplement est rayon. Qui sait si tous nos chauffements clestes pour
le devoir et la vertu ne nous viennent pas ineffablement de leur clart,
s'ils ne nous rendent pas ce service de nous faire bons en tant
heureux, et s'ils n'ont pas pour loi sublime d'tre utiles parce qu'ils
sont aims?

Tchons d'tre un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu' ce que la grande
heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entrav
d'imperfections et qui ai tant  faire pour arriver  la bont, ne nous
reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres,
dpensons-nous pour la probit, prodiguons-nous pour la justice,
ruinons-nous pour la vrit, sans compter ce que nous perdons, car ce
que nous perdons, nous le gagnons. Point de relche. Faisons selon nos
forces, et au del de nos forces. O y a-t-il un devoir? o y a-t-il une
lutte? o y a-t-il un exil? o y a-t-il une douleur? Courons-y. Aimer,
c'est donner; aimons. Soyons de profondes bonnes volonts. Songeons 
cet immense bien qui nous attend, la mort.




Table


                          Pages.

L'ESPRIT

  Tas de pierres.--I.          5
  Utilit du beau             13
  Tas de pierres.--II.        27
  Le Got                     35
  Tas de pierres.--III.       53

  Les grands hommes:
      I. Shakespeare          63
     II. La Fontaine          73
    III. Voltaire             75
     IV. Beaumarchais         76
      V. Du gnie             79

  Tas de pierres.--IV.        87
  _Promontorium somnii_       97
  Tas de pierres.--V.        149

L'AME

  Tas de pierres.--VI.       163
  De la vie et de la mort    175
  Rveries sur Dieu          191
  Un athe                   203
  Choses de l'infini         213
  Contemplation suprme      235




4767.--Lib.-Imp. runies, MOTTEROZ, Dr, 7, rue Saint-Benot, Paris.






End of the Project Gutenberg EBook of Post-scriptum de ma vie, by Victor Hugo

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POST-SCRIPTUM DE MA VIE ***

***** This file should be named 63768-8.txt or 63768-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/6/3/7/6/63768/

Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
produced from images generously made available by The
Internet Archive/Canadian Libraries)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

