The Project Gutenberg EBook of Le mariage de Chiffon, by Gyp

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Title: Le mariage de Chiffon

Author: Gyp

Release Date: November 13, 2020 [EBook #63734]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE CHIFFON ***




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  Le Mariage
  de Chiffon

  Par
  Gyp


  Nelson                      Calmann-Lvy
  diteurs                    diteurs
  189, rue Saint-Jacques      3, rue Auber
  Paris                       Paris




[Illustration]




GYP

(COMTESSE DE MARTEL DE JANVILLE)

ne en 1850


Premire dition du Mariage de Chiffon: 1894




A

MADAME MAURICE BARRS,

AFFECTUEUX SOUVENIR DE

GYP

Juin 1894.




LE MARIAGE DE CHIFFON




I


--Femme d'officier!... en voil un mtier!... j'aimerais autant tre
pion dans un lyce!...

La marquise de Bray haussa les paules:

--Quand tu sauras de quel officier il est question...

--Quand mme a serait M. de Trne, qu'on trouve si chic, je n'en
voudrais pas, ainsi...

--Tu n'en voudrais pas?... vraiment?... tu n'as pourtant pas le droit
d'tre difficile, car...

--... car ton pre n'a laiss que des dettes et tu n'as pas le sou...
Ah! je la connais, cette phrase-l!... tu me l'as rpte assez souvent
pour que je ne l'oublie pas, va!...

--Eh bien, alors?...

--Eh bien, j'ai beau n'avoir pas le sou..., je ne me marierai pas de
mauvais coeur...

--D'autant plus--dit timidement M. de Bray--que, sans tre riche, tu as
cependant une dot...

--Une dot?...--fit l'enfant tonne--une dot que toi tu me donnes,
alors?...

Ses tendres yeux d'un gris trs ple, qui riaient  travers des cils
bruns tonnamment longs et touffus, vinrent se poser affectueusement sur
son beau-pre.

Agace, madame de Bray reprit d'un ton sec:

--Inutile de lui apprendre ce qu'elle n'a pas besoin de savoir... et de
la rendre encore plus difficile...

--Comment, difficile?...--s'cria Coryse indigne,--difficile en
quoi?... j'ai eu seize ans il y a trois mois... et personne n'a encore
demand  m'pouser, que je sache?...

--Si!... quelqu'un te demande... et tu refuses avant mme de savoir
qui...

--Parce que je ne veux pas pouser un officier... a, jamais!... j'en
vois ici, des femmes d'officiers!... il n'en manque pas dans les quatre
rgiments... Eh bien, pour rien au monde, je ne voudrais tre  leur
place!... je n'ai pas un caractre  a... je ne suis pas assez polie...
je sens que si mon colonel avait une femme comme madame de Bassigny, par
exemple... rien ne pourrait me dcider  lui faire des visites, rien!...

Et se tournant vers le fond du salon, comme pour y chercher un appui,
elle demanda:

--N'est-ce pas, j'ai raison, oncle Marc?...

Sans laisser  l'oncle Marc le temps de rpondre, madame de Bray
dclara:

--Ceci ne regarde pas ton oncle... veux-tu, oui ou non, m'couter un
instant?...

Et, d'un ton solennel:

--Celui qui te fait l'honneur de te demander en mariage est le duc
d'Aubires...

Elle s'arrta, comptant sur l'tonnement de sa fille. En effet, le petit
visage chiffonn de Coryse exprimait une extrme stupeur. Madame de Bray
prit cette stupeur pour un saisissement joyeux et demanda, l'air
triomphant:

--Eh bien, qu'est-ce que tu dis de a?...

--Eh bien,--rpondit la petite qui se mit  rire,--je dis que j'en suis
baba!...

Et sans s'inquiter des regards menaants de sa mre, elle continua
paisiblement:

--Oui... il a au moins quarante ans, monsieur d'Aubires, puisqu'il est
colonel... il est plutt vilain... et j'entends dire  chaque instant
qu'il a trs peu de fortune...

La marquise toisa sa fille et, mprisante:

--Ah! c'est complet!... voil qu'elle veut aussi de l'argent!...

Coryse secoua sa tte trop blonde.

--Oh! pas du tout!... l'argent, a m'est gal!...  condition que je ne
sois pas duc... duchesse, je veux dire... c'est ridicule, un gros titre
avec une petite fortune... je ne dis pas que si j'en avais un de
naissance, j'irais, sous prtexte que je ne suis pas riche, l'enterrer
dans la cave... non!... il m'embterait, mon titre... mais enfin, je le
porterais tout de mme... puisque a ne serait pas ma faute...
d'ailleurs, c'est pas seulement  cause du titre que je dis non...

--C'est  cause de la carrire?...

--C'est surtout  cause du monsieur...

--Mais tu as rpt cent fois que monsieur d'Aubires tait charmant...
et que tu l'aimais beaucoup...

--Certainement, je l'aime beaucoup!... mais pas pour l'pouser!...
d'abord, je le trouve vieux... et puis, s'il me fallait passer tout mon
temps avec lui... j'ai pas ide que a serait trs drle...

La marquise lana sur son mari un regard charg de rancune, et rpondit:

--On ne se marie pas pour que a soit drle!...

--Ben, voil!... moi, justement... je ne me marierai que pour que a
soit comme a!...

--Cette enfant est folle!... Tenez!... j'aime mieux m'en aller!...

Et se levant, d'un mouvement qu'elle croyait trs noble et qui tait
trs ridicule, la marquise sortit  grands pas du salon.

Quand la porte se fut referme avec fracas, M. de Bray dit doucement:

--Tu as tort, ma petite Coryse, de...

Coryse, que la bruyante sortie de sa mre avait laisse trs calme,
blottie au fond de la vieille bergre de soie fane o elle
disparaissait toute, se dressa vivement:

--Pourquoi m'appelles-tu Coryse?... pourquoi ne dis-tu pas Chiffon?...
tu es donc fch aussi, toi?...

--Je ne suis pas fch du tout, mais...

--Si, tu es fch!... je le vois bien, va!... et d'abord, qu'est-ce que
tu voulais dire quand je t'ai coup?...

--Mais rien... je ne sais plus...

--Je sais, moi!... tu disais: Tu as tort de...... j'ai tort de
quoi?...

--De discuter comme tu le fais avec ta mre...

--Comment?... il faut que je me laisse marier malgr moi... sans me
dfendre?...

--Je ne dis pas a...

--Alors, qu'est-ce que tu dis?...

--Je dis que... que sans... sans...

--Tu vois bien!... tu bafouilles!...

--Mais...

--Tu bafouilles, a ne fait pas question!... et je te dfie bien de
sortir de ton explication... oui!... ou je ne me laisse pas faire et je
discute... ou je ne discute pas et je me laisse faire...

--Tu pourrais,  la rigueur, discuter... mais sur un autre ton, et
surtout dans d'autres termes... ton langage exaspre ta mre...

--Oui... je sais... elle aime le style noble!...

Tout ce qu'il y avait de tendresse et d'infinie bont dans les yeux de
l'enfant disparut, et elle ajouta d'une voix dure:

--Elle est si distingue... elle!...

M. de Bray dit d'un air dsol:

--Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine...

--Mon Dieu!... et moi qui voudrais ne t'en faire jamais, de la peine!...
je t'aime bien, va!...

--Moi aussi, je t'aime bien...

--Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer... me marier quand mme?...

--Mais je ne veux pas te...

--Si!... tu le veux!... et je n'ai que seize ans et demi!... je t'en
prie!... laisse-moi tranquille!... laisse-moi vivre ici encore...

Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts:

--... encore cinq ans... pas mme tout  fait cinq ans... aprs, je m'en
irai... je te le promets... je te le promets...

Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables 
des boules de verre, glissaient sans se dformer sur les joues fraches
de Coryse.

Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellement
_Chiffon_, tait une fillette solide et souple, beaucoup plus bb que
jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance,
et la peau transparente des tout petits,--cette peau sous laquelle
courent des lueurs roses.--Ses mouvements harmonieux et agiles, bien
qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien,
irritaient sa mre autant presque que son langage trop peu correct.

Trs infatue de sa personne, la marquise de Bray considrait en gnral
tous ceux avec qui les ncessits sociales l'obligeaient de vivre comme
de pauvres tres infrieurs et nuls, auxquels elle faisait le trs grand
honneur de descendre jusqu' eux. Elle avait pass sa vie  mpriser et
 tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte
d'Avesnes, d'abord, le pre de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir
au bout de deux ans, et sans s'tre gn, d'ailleurs, pour organiser au
dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, reste sans fortune,
tait alle s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui
adoraient l'enfant et l'avaient leve jusqu'au second mariage de sa
mre. Quant  madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante
de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps
 Paris ou chez des amis, ne pouvant--disait-elle--s'habituer  la vie
de province.

Ce fut au cours d'une de ses visites  Pont-sur-Sarthe qu'elle plut  M.
de Bray. Il tait assez riche et trs charmant. Elle commenait  mrir
et comprenait que sa beaut, toute de fracheur et d'clat, allait
disparatre tout  coup. Au lieu d'tre pour le marquis ce qu'elle avait
t pour beaucoup d'autres, elle l'amena trs doucement et trs
habilement au mariage. Se rsignant  rgner  Pont-sur-Sarthe,
puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle pousa M. de Bray en
criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dvouement, afin
d'assurer l'avenir de sa fille.

Et alors commena pour le pauvre mari l'existence pouvantable, faite de
criailleries et de silences, de scnes et de raccommodements, qu'avait
mene son prdcesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui
supportaient tout par amour pour leur petit Chiffon, dont ils
craignaient avant tout de se voir spars.

Mais c'tait  sa fille que madame de Bray rservait les pires
tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses ides
troites  certains points de vue et larges dmesurment  d'autres.
Entiche de noblesse,--et d'argent aussi, depuis qu'elle en
avait,--aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait
pas  la petite Coryse une simplicit et une rondeur qu'elle ne
comprenait point. N'ayant pas,  proprement parler, de type dtermin,
la marquise s'en tait cr un  beaucoup d'images diverses et banales.
Elle avait appris  parler au thtre et  penser dans les romans. Et
comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de
sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas trs bien,
et arrivait--lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple-- des
effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de
folle gaiet.

Trs vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans
relche  sa fille d'tre commune, et de n'avoir mme pas pour elle
cette distinction, apanage des Avesnes.

En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout
boulevers, ne pensa plus qu' la consoler de son mieux.

--Voyons, mon petit Chiffon... sois raisonnable... tout a
s'arrangera...

Elle rpondit, en secouant avec dcouragement sa tte bouriffe:

--a s'arrangera en pousant M. d'Aubires?... Eh!... je ne demanderais
pas mieux, va!... si je ne sentais pas que, en faisant a, je ferai une
action mauvaise et que je le rendrai malheureux... je l'pouserais tout
de suite... pour qu'on soit dbarrass de moi...

--C'est mal de me dire a!...

--Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis... et tu le sais bien?...

--Mais ta mre n'a pas plus que moi envie de te voir partir...

--Allons donc!... elle ne pense qu' a!... elle a si peur que je ne me
marie pas... et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!... pas pour
que je sois heureuse, qu'elle y tient!... oh! non!... a, c'est un
dtail!... mais c'est par vanit... pour avoir la satisfaction d'tre
jalouse par ceux-ci ou par ceux-l... pour pater les gens de
Pont-sur-Sarthe et pour embter ses amis... pas pour autre chose...

--Je suis tout  fait chagrin de t'entendre parler ainsi de ta mre...

--C'est plus fort que moi!... je ne peux pas m'empcher de dire ce que
je pense!...

--Prcisment, il ne faut pas le penser...

--Et comment veux-tu que je ne le pense pas?... comment veux-tu que je
croie qu'elle m'aime?... est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle
s'est jamais occupe de moi autrement que pour me gronder... ou gronder
ceux qu'elle accusait de me gter?... est-ce que, sans l'oncle et la
tante de Launay, et sans toi plus tard... j'aurais jamais t soigne et
caresse, moi?... Ah! si!... caresse, je l'tais!... deux fois par
an!... quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages... a
se passait sous la porte cochre... o j'tais cramponne aux jupes de
ma bonne... tremblante de la sentir rentre dans la maison si calme
quand elle n'tait pas l!... Oh! c'taient de vrais transports! Ma
Corysande!... ma fille bien-aime!... On aurait cru que nous jouions un
drame et qu'on venait de me retrouver au fond d'un souterrain!... et
elle me soulevait de terre!... et elle m'crasait  me couper la
respiration contre son corset!... tout a, c'tait pour les domestiques
et le cocher de l'omnibus qui dchargeait les bagages... mais, comme ils
la connaissaient bien, a ne les mettait pas dedans!... c'est gal!...
on leur offrait tout de mme rgulirement la petite scne de mlo...

Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un air bonhomme:

--Elle a toujours manqu de simplicit, tu sais...

--Tu exagres certaines imperfections...

--J'exagre?... mais tu ne peux pas penser ce que tu dis l!... toi qui
es si peu  la pose... si peu occup de l'effet que tu produis...

--Tu te plais  contrecarrer ta maman pour des riens...

--Ta maman!... prends donc garde!... si elle t'entendait!...

Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquitude, elle
s'cria:

--Tu as eu peur, hein?...

Et d'un ton solennel:

--... d'avoir oubli que maman est un mot bon pour le peuple... un mot
qu'il faut laisser aux concierges... les gens qui sont ns s'expriment
autrement...

--Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir  ce dtail... pourquoi ne
pas la satisfaire?...

--Mais je la satisfais!... mais je ne fais que a, sapristi!... en lui
parlant, je ne l'appelle pas... j'vite... mais en parlant d'elle, je
dis ma mre gros comme le bras... j'en ai plein la bouche... mais pas
plein le coeur!... Ah! c'est pas ma faute, va!... j'ai essay!... depuis
que tu as remplac mon pauvre papa, surtout!... tu as t si bon pour la
petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir... et je t'ai
tant aim quand je t'ai connu, que, pour te faire plaisir, j'aurais
voulu aimer ta femme... Ah! ouiche!... j'ai pas pu!...

--Mais c'est abominable, ce que tu dis l!...

--En quoi?... je lui suis attache comme il faut?... je serais dsole
s'il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du
bonheur... mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c'est
positif!...

Voyant la mine atterre de son beau-pre, elle reprit:

--Mais tu sais..., tout ce que je te dis l, je ne l'ai jamais dit 
personne qu' toi...

--C'est heureux!--balbutia le pauvre homme abasourdi.

--C'est vrai!... je n'ai confiance que dans toi...

Elle regarda, par-dessus son paule, le comte de Bray qui se balanait
silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta:

--Et aussi dans l'oncle Marc!... Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?...

L'oncle Marc, un grand garon long et lgant, rpondit d'une voix un
peu chantante:

--Parce que je n'ai rien  dire... avant, d'ailleurs, que j'aie parl,
ta mre m'a impos silence... par consquent...

--Je sais bien!... mais depuis qu'elle n'est plus l?...

--Depuis qu'elle n'est plus l, tu as dit des choses  peu prs justes,
mon pauvre Chiffon... et, comme je ne peux pas te donner raison, alors
je me tais...

--Tu es bon aussi, toi!...

--Oh! excellent!... mais laisse-moi donc tranquille, grande
bte!...--ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse,
qui lui grimpait sur les genoux comme un bb.

Elle demanda, surprise:

--Pourquoi me pousses-tu comme a?...

--Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-l!...
 ton ge?... est-ce que ce sont des manires, voyons?...

--Comment, des manires?... je ne peux plus monter sur les genoux de mon
oncle...  prsent?...

Et, d'un air rserv et drlet, elle conclut:

--Ah!... si tu n'tais pas mon oncle!...

--Eh bien, voil,--rpondit Marc de Bray d'un ton bourru,--c'est que,
prcisment, je ne le suis pas!...

--Oh!...--fit douloureusement la petite--Oh!... que tu es mchant de me
dire a!...

Et s'allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui
taient naturels, elle se mit  sangloter, le nez enfoui dans les
coussins du divan.

--Ah !...--demanda l'oncle Marc, agac--qu'est-ce qu'elle a donc
aujourd'hui, cette petite?... elle qui n'a pas la larme facile, elle
pleurniche tout le temps!... elle est insupportable!...

--Sois un peu indulgent, voyons,--dit M. de Bray,--elle est nerve de
cette histoire de mariage...

--Je comprends a!...

--Prends garde qu'elle ne t'entende... elle enverrait dfinitivement au
diable ce pauvre Aubires!...

--Eh bien?... tu ne vas pas laisser faire cette monstruosit, je
pense?...

--Sa mre y tient tellement...

--Elle est folle!... Aubires a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!...

--Si j'en crois les potins... la petite de Liron t'adore... et elle a
vingt ans de moins que toi?...

--En admettant que ce soit... elle m'adore aujourd'hui, mais demain?...

--Je te citerai aussi l'exemple de notre mre... qui avait vingt-cinq
ans de moins que son mari et qui l'a passionnment aim toujours...

--Je te rpondrai que ce sont de ces exemples qu'on ne trouve que dans
sa propre famille... heureusement!... En attendant, ce pauvre Chiffon
pleure, que a fait peine  voir...

Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute
secoue de sanglots, il dit affectueusement:

--Je te demande pardon, petit Chiffon, de t'avoir fait du chagrin...

Elle releva son visage boulevers et demanda:

--Pourquoi as-tu t si mchant?... pourquoi m'as-tu dit que tu n'es pas
mon oncle?...

--Mais parce que, bien que je t'aime autant que si je l'tais, je ne le
suis pas!... je suis le frre du mari de ta mre... je ne te suis
rien... je pourrais t'pouser... si je n'tais pas de l'ge de mon ami
d'Aubires, que tu envoies si gentiment promener...

--Oh!...--fit l'enfant stupfaite--tu es de l'ge de M. d'Aubires?...

Et elle ajouta en riant:

--Ben, tu es moins dchu que lui,--comme disent les gens de
Pont-sur-Sarthe...--Oui... l'autre jour, j'ai caus dans la rue avec un
bonhomme qui m'a dit a, pour m'expliquer que sa femme tait un peu
casse...

Le marquis demanda, inquiet:

--Tu as caus dans la rue avec un bonhomme?... quel bonhomme?...

--Un bonhomme que j'ai rencontr quand je revenais du cours avec le
vieux Jean... je pense que a doit tre un balayeur... ou un
chiffonnier...

--Si ta mre t'avait vue causer avec cet homme, elle...

--Elle aurait pouss des cris?... j'sais bien... mais elle ne m'a pas
vue...

Et, se retournant brusquement vers l'oncle Marc, elle demanda:

--Enfin, voyons?... que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas... voil
cinq ans que je t'appelle mon oncle et que j'crois que tu l'es... comme
je crois... quand on ne me met pas le nez dessus... que papa est papa,
s'pas?... alors tu peux bien me donner un conseil... faut-il ou ne
faut-il pas pouser M. d'Aubires?...

--C'est embarrassant, ce que tu me demandes l!...

--Enfin, si tu tais  ma place, qu'est-ce que tu ferais?...

--A ta place... mon Dieu!... je me tterais...

--Mais c'est prcisment parce que je me tte que...

--Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubires... je
rflchirais...

--Ah!... tu penses que de le voir souvent, a pourrait me faire changer
d'ide?... Ben, moi, je crois le contraire...

--Aubires a de l'esprit... il est bon, bien lev... il ne peut que
gagner  tre connu... sans tre riche, il a une gentille fortune... et
un nom historique...

--Ah! sapristi!... je le sais, qu'il est historique!... on l'a assez
rpt devant moi, qu'il l'est!... on l'a assez fait mousser!... mais
moi aussi, j'ai un nom historique!... alors, tu comprends... on ne gobe
pas beaucoup les choses qu'on a... c'est les choses qu'on n'a pas qu'on
voudrait!...

--Qu'est-ce que tu voudrais?...

Elle rflchit; puis, rsolument:

--Beaucoup d'amour... ou, si c'est trop difficile, beaucoup, beaucoup
d'argent!... il n'y aurait plus un seul pauvre  Pont-sur-Sarthe... vous
verriez a?... et puis, j'achterais des tableaux... et des beaux
chevaux... et j'aurais tous les soirs un concert... Ah! on ne
s'embterait pas chez moi, allez!...

--S'embterait... encore!... Ah! si ta mre t'entendait!...

--Oui... mais elle ne m'entend pas!

Un domestique ouvrit la porte:

--Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dner  monsieur le
marquis et  monsieur le comte... elle prie aussi mademoiselle d'aller
s'habiller...

--M'habiller?--s'cria Coryse tonne--il y a donc du monde?...

Puis se tournant en riant vers son beau-pre et son oncle:

--a doit tre M. d'Aubires!... et on veut vous indiquer la manire de
le faire briller... Allez!... trottez-vous vite!... moi, je vais mettre
ma vieille robe rose... elle est moins jolie et plus sale que
celle-ci... mais elle est du soir!...

Elle regarda M. de Bray,--qui sortait suivi de son frre,--et balbutia,
les yeux gros de nouvelles larmes prtes  couler:

--C'est gal!... c'est pas de veine que les deux seuls qui m'aiment ne
me soient justement rien de rien...

Et, comme son beau-pre se retournait pour rpondre, elle ajouta
vivement:

--Les deux seuls, c'est pas gentil ce que j'ai dit l!... j'oubliais
l'oncle Albert et la tante Mathilde qui m'aiment tant!... et qui me sont
vraiment quelque chose, ceux-l!...

Tout  coup, prise d'une ide subite, elle plongea, et, passant
rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la
porte, elle lui cria en riant:

--Au fait!... je dne chez eux ce soir!...

Elle enfla sa voix, continuant avec emphase:

--Tu le diras  ma mre, si elle l'a oubli...

Et elle disparut en courant dans l'escalier.




II


Chiffon avait bondi jusqu' sa chambre, plant de travers un chapeau sur
sa toison blonde et, entrant en bombe dans l'office, s'tait empare du
vieux Jean qui enfilait en jurant des gants de coton trop troits pour
ses grosses mains.

--Allons!... vite!... conduis-moi chez tante Mathilde!...

--Mais, mademoiselle, vous n'y pensez pas!... y a du monde  dner...
c'est moi que j'dois aller  la porte... et on va arriver...

--Tu as bien le temps!... tu seras tout de suite revenu... nous allons
courir...

--Ah! nous allons courir!...--murmura le vieux cocher--par une chaleur
pareille... a va tre gentil d'courir!...

Il achevait d'entrer ses gants, en enfonant ses doigts carts les uns
entre les autres, d'un mouvement gauche et rgulier. Coryse le prit par
le bras et le secoua brusquement:

--Allons!... dpche-toi!... tu vas me faire pincer!...

Le bonhomme resta les doigts ouverts en rayons, et demanda, l'air ahuri:

--Pincer?... vous avez donc pas la permission?...

--Je l'ai sans l'avoir... allons, viens!...

--J'parie qu'c'est pas vrai... qu'vous n'l'avez pas?...

--Si... je l'ai... de papa...

--C'est bien comme si qu'vous l'aviez pas, alors!... les permissions
d'mossieu l'marquis, c'est comme ses ordres... autant dire rien...

En traversant la salle  manger, elle s'arrta, tonne:

--Tiens!--dit-elle en voyant le couvert,--il y a donc plusieurs
personnes  dner?... je pensais qu'il n'y avait que M. d'Aubires... Eh
bien! o vas-tu?...

--Prendre ma casquette, qui est croche dans la sellerie... j'vous
attrape tout d'suite...

Il rejoignit Coryse, qui dj dtalait sur le cours  grandes enjambes,
et se mit  marcher  quelques pas derrire elle. Tout  coup, elle se
retourna, demandant:

--Tu le connais, M. d'Aubires... comment le trouves-tu?...

--J'le trouve un beau colonel...

--Ah!... Ben, mon pauv' Jean... on veut que je l'pouse!...

--Oh!...--fit le vieux cocher, avec un effarement si comique que la
petite se mit  rire en le regardant--oh! pas possible!... mais y serait
quasiment vot' papa!...

--C'est gal... on veut tout de mme... c'est madame la marquise qui
veut...

--Ah!--dit le bonhomme, qui connaissait les gots de sa
matresse,--c'est qu'il a un grand nom, mossieu l'duc d'Aubires!...

--Avance donc ici...  ct de moi?...--ordonna Coryse, que a gnait de
se retourner en marchant--tu me donnes le torticolis!...

--J'peux pas m'mettre  ct... Madame la marquise l'a 'xpressment
dfendu... Dans la rue... on marchera cinq pas derrire mademoiselle
quand on l'accompagnera..., qu'elle a dit...

--Aux autres... mais pas  toi qui es  moiti ma nourrice... voyons?...
est-ce qu'il peut y avoir une tiquette pour toi?... Tiens! nous voil
arrivs!...

Jean regarda le vieil htel de granit qui, en face d'eux, dressait sur
la place du Palais sa lourde silhouette grise, et murmura en poussant un
norme soupir:

--En v'l une bonne maison!... o qu'on tait bien... et des bons
matres!... c'est pas que j'veux rien dire d'mossieu l'marquis,
toujours!... qu'y a pas meilleur qu'lui... mais y' n'fait pas souvent
c'qu'y' veut!... tandis qu'mossieu et madame de Launay, y' faisaient
chacun c'qu'y' voulaient... mais c'tait toujours c'que voulait
l'autre...

--Tu regrettes, hein?... de les avoir quitts?...

--J'regrette pas... vu qu'j'ai quitt pour tre avec vous et qu'j'y
suis... mais quand vous serez marie  mossieu le duc d'Aubires... ou 
un autre... j'resterai pas longtemps... rapport  madame la marquise...

Et, comme Chiffon ne rpondait rien:

--J'ai tort de m'plaindre  vous d'a!... d'abord, pac' que c'est tout
d'mme vot' maman... et puis, pac' que vous tes pus  plaindre
qu'moi... qu'moi j'peux m'en aller si j'veux... et qu'vous, vous
n'pouvez pas?...

Et, aprs un silence, le bonhomme, qui suivait toujours sa petite ide,
demanda:

--Croyez-vous qu'y m'reprendront, mossieu et madame de Launay?... y'
savent bien qu'j'ai quitt qu'pour tre avec vous, mam'zelle Coryse...
et y' trouvent que d'puis qu'c'est pus moi, leurs chevaux sont pus si
beaux, ni si gras, ni si luisants et tout...

--Mais tu sais bien que tu resteras toujours avec moi, vieux Jean... et
que je t'emmnerai en m'en allant...

Elle venait de soulever le marteau de la porte cochre et d'enjamber
l'norme barre de traverse. Les yeux pleins de larmes, le cocher se
pencha vers elle, mu et joyeux:

--Comment?... vous voudriez encore pour vot' service d'un vieux homme
comme moi... qu'est pas beau, ni chic?...

--Oui... tu me plais comme te voil, Nourrice!... et c'est pourtant vrai
qu't'es pas joli!...

Laissant retomber le battant de la porte, elle lui cria:

--En attendant, file!... tu n'as que le temps!...

Et, riant, sans prendre garde  la mine terrifie du pauvre homme:

--Tu ne vas peut-tre pas tre trop bien reu  la maison, tu sais!...

L'entre de Chiffon dans la salle  manger des Launay, qui s'asseyaient
 table au mme instant, fut un vritable vnement. La tante Mathilde
et l'oncle Albert se levrent en poussant un cri ravi, et le domestique
se permit un grognement satisfait.

                   *       *       *       *       *

C'est que tout le monde adorait Chiffon dans la vieille maison o
s'tait coule sa premire enfance, et o elle revenait toujours avec
joie ds qu'elle pouvait s'chapper.

Elle avait dix ans quand sa mre, en se remariant, la reprit aux deux
vieillards habitus  la croire vraiment leur enfant. Ce fut pour eux un
dchirement terrible; terrible aussi pour la petite fille, que l'avenir
effrayait.

Gronde, secoue par sa mre ds l'ge o elle pouvait se souvenir;
soigne et caresse par le vieil oncle et la vieille tante ds qu'elle
les avait connus; puis cahote et tiraille entre les clineries et les
injures pendant les sjours de madame d'Avesnes  Pont-sur-Sarthe,
Coryse, foncirement gaie par temprament, mais triste par rflexion,
vivait dans une perptuelle inquitude.

Toute petite, assise dans son tout petit fauteuil sous les regards fixes
des portraits en armures et en corselets des Avesnes, entre les deux
vieux qui ne perdaient pas de l'oeil sa tte frise, dj l'enfant
pensait.

Elle pensait que c'tait bon de vivre et de rire; de se rouler sur le
tapis du grand salon ou sur le gazon du triste jardin qui lui semblait,
 elle, tout plein de soleil et de joie. Elle pensait que c'tait
amusant de causer avec les chiens, les chevaux, les oiseaux, les joujoux
et les fleurs. Mais tout cela ne devait pas durer. Un jour, demain
peut-tre, on entendrait vers le soir ouvrir la grande porte de la
vote; une grosse voiture tournerait dont elle connaissait bien le
bruit, et l'oncle Albert, courbant vers elle son grand corps, lui dirait
en l'embrassant, avec un peu d'embarras:

--Mon Chiffon, c'est ta petite mre qui arrive... tu vas descendre
au-devant d'elle avec Claudine...

On ne lui disait plus d'avance le retour de madame d'Avesnes. L'oncle et
la tante s'taient aperus que, ds qu'on l'avertissait, elle cessait de
dormir et de manger. Elle avait aussi de continuelles crises de larmes,
mais faisait bonne contenance au dernier moment, rsigne lorsqu'il le
fallait absolument.

Et elle songeait qu'obissant alors  l'oncle, elle prendrait dans sa
petite main un coin du tablier de Claudine et descendrait rsolument,
les yeux secs, faisant  peine une lippe, tandis que la Bretonne
touche lui dirait de sa grosse voix encourageante:

--Allons, mon pauv' Chiffon!... faut t'faire une raison!...

Alors, elle rpondrait d'une voix effare, qu'il lui semblait entendre:

--Toi surtout, fais attention  ne pas me tutoyer!... et appelle-moi
Mademoiselle... tu sais bien qu'elle veut... Oh!... mon Dieu!... fais
bien attention, dis?...

Certes, les scnes et les cris qui pleuvaient sur elle irritaient
Coryse, mais moins toutefois que les scnes et les cris destins aux
autres.

La vue de la tante Mathilde pleurant doucement dans sa chambre, ou d'un
domestique renvoy, tranant tout ple sa malle dans l'escalier, la
bouleversait au point de la faire rester toute une nuit, dans son petit
lit, les yeux grands ouverts et la mchoire tremblante.

Et c'tait tout cela qu'annonait la grosse voiture, dont elle croyait
toujours entendre le roulement, mme quand elle jouait; ou distinguer la
silhouette hrisse de bagages, mme quand elle regardait ce qu'elle
aimait tant  contempler immobile et attentive: l'eau, le feu, et les
fleurs.

Et toujours, pendant des annes, Chiffon avait vcu rieuse mais
proccupe; ne parvenant pas  oublier, au cours des huit ou dix bons
mois tranquilles, les quelques mauvais jours passs et  venir; courbant
d'avance son petit dos souple et fort, dans l'attente de quelque choc
effroyable qu'elle prvoyait.

L'annonce du mariage de sa mre qui, en lui-mme, la laissait fort
indiffrente, la terrifia quand elle sut qu'elle allait quitter le vieil
htel o elle avait grandi et les vieux parents qui l'avaient leve.
Elle connaissait de vue le marquis de Bray, qu'elle apercevait souvent 
cheval avec son frre Marc, et elle lui trouvait jusque-l l'air trs
chic et trs bon. Mais quand elle vit qu'il pousait sa mre, elle en
conclut qu'il devait lui ressembler et crut son dernier jour arriv.

Trs matresse d'elle-mme quand elle jugeait qu'il fallait tre telle,
elle ne laissa pas voir ses craintes et se contenta de protester
silencieusement. A madame d'Avesnes, qui lui annona avec de grandes
phrases que c'tait par amour maternel et dans l'intrt de son avenir
qu'elle se remariait, elle ne rpondit pas un mot. Et quand on la
chercha pour la prsenter  M. de Bray, venu faire une visite aux
Launay, elle alla se blottir au fond du jardin dans une boule
d'hortensias o elle demeura introuvable.

Ple, les lvres pinces, les yeux durs, elle assista dans la triste
cathdrale au mariage de sa mre, comprenant vaguement que l
disparaissait le dernier souvenir du pauvre papa qu'elle n'avait pas
connu et qui peut-tre l'et aime.

Et ce fut le coeur dsol et plein de rancune que la petite entra dans
sa nouvelle maison.

Tout de suite, M. de Bray aima Chiffon, mais, devinant ce qui se passait
en elle, il ne chercha pas  hter l'instant qui devait les rapprocher.
L'intraitable caractre de sa femme amena ce rapprochement.

Effarouchs du vacarme, des pleurs, des clats et des grands gestes de
la marquise, ces deux tres gais et bons cherchrent instinctivement
l'un chez l'autre un appui. Ils multiplirent, sans mme s'en rendre
compte, les occasions de se runir, et Chiffon en arriva  n'tre un peu
joyeuse et rassure que quand son beau-pre tait l.

Toujours l'enfant s'tait applique  cacher la terreur qu'elle avait de
sa mre. Elle se redressait au bruit des cris, affectant un calme
irritant et levant impertinemment le nez, alors qu'elle sentait pourtant
claquer ses dents et trembler ses petites jambes.

Mais un soir elle se trahit. Poursuivie  travers un corridor par madame
de Bray qui l'injuriait, elle enfourcha brusquement la rampe de
l'escalier et, glissant jusqu'au bas, se prcipita dans la bibliothque.
L, se croyant seule, elle se plaqua contre la porte, haletante,
angoisse, coutant si sa mre la cherchait.

Marc de Bray, qui habitait avec son frre, fumait enfonc dans un grand
fauteuil loin de la lampe. Il appela doucement la petite. Elle se
retourna, mcontente d'tre surprise dans ce moment de faiblesse et
d'abandon.

--Ah!--fit-elle d'un ton fch--vous tes l, vous?...

Marc rpondit, un peu goguenard:

--Mon Dieu, oui, mademoiselle Corysande!... je suis l!... je vous
gne?...

Chiffon ne mentait jamais. Elle vint  lui et, bourrue:

--Oui!... vous m'avez vue avoir peur... et je n'aime pas bien a!...

Il se mit  rire en regardant affectueusement l'enfant:

--Tu es vraiment un gentil Chiffon!... Si tu avais peur d'un revenant...
ou d'un coup de canon... je te dirais que c'est trs vilain pour un
descendant des Avesnes... mais de ta mre?... Ah!... mon pauv' petit!...
j'en ai bien peur, moi, un vieux barbu!... ainsi, juge si je te
comprends!...

--Ah!--murmura Coryse plus confiante--vous aussi?... vous n'avez pas
l'air...

--Je n'ai pas l'air quand elle est l... a lui ferait trop de
plaisir... mais aprs je me ddommage et je tremble tout mon sol!...
c'est vrai!... ce matin encore  djeuner, quand elle a attrap ce
malheureux Joseph, j'ai voulu ne rien dire... me contenir... et mon
gosier s'est contract sur un pruneau... je ne te dis que a!... tu as
bien vu que je me suis sauv pour aller touffer paisiblement dans le
vestibule...

Puis, devenu srieux:

--Vois-tu, Chiffon... tu devrais raconter  mon frre tes petites
affaires...

--Oh!...--fit Coryse, saisie.

--Oui... tu devrais lui avouer franchement tes tristesses et tes
peurs...

Elle rpondit, indiffrente:

--Qu'est-ce qu'il y pourrait?...

--Dame!... il est le matre, aprs tout!...

Les yeux de Chiffon s'ouvrirent tout grands:

--Lui?... pas possible!...

Marc de Bray clata de rire:

--Oui, je sais bien que a ne parat pas beaucoup!... ton beau-pre a
l'horreur des discussions et des scnes... il prfre cder toujours en
ce qui le concerne...

--Eh bien, alors?...

--Eh bien, alors... s'il s'agit de toi, c'est autre chose... en souvenir
de ton papa dont il tait l'ami, et pour toi-mme aussi... car il t'aime
beaucoup...

Voyant qu'elle faisait un mouvement, il appuya:

--Beaucoup... moi aussi, je t'aime bien, va, mon petit Chiffon... et si
nous ne t'avons jamais parl de cette affection, c'est qu'il n'est pas
trs facile d'aborder un petit hrisson qui se met en boule du plus loin
qu'il aperoit ceux qu'il ne veut pas voir...

Et comme son frre entrait, il lui cria:

--Tiens, Pierre... dis  Chiffon que nous sommes ses amis... et j'ai
ide que ce soir elle te croira...

De ce jour, une affection immense tait close dans le petit coeur si
ferm de l'enfant, et elle avait vcu plus tranquille.

                   *       *       *       *       *

--Comment se fait-il que tu sois venue ce soir, mon Chiffon?...--demanda
l'oncle Albert enchant;--je croyais que vous aviez du monde  dner?...

Elle cligna de l'oeil dans une grimace drle de gavroche.

--M. d'Aubires, hein?...--fit-elle, sautant  pieds joints dans la
question.

Et tout de suite, sans laisser le temps de rpondre:

--A ma place, vous l'pouseriez, dites... M. d'Aubires?...

--Mais... Chiffon!...--balbutia timidement la tante Mathilde, indiquant
du regard le domestique qui s'empressait d'ajouter un couvert.

--Bah!... qu'est-ce que a fait?... M. d'Aubires a d me demander vers
quatre heures... on me l'a dit  cinq... ce soir une partie de la ville
le saura... et demain ma mre l'apprendra au reste... a a l'air
grand... comme a, Pont-sur-Sarthe!... et on dit qu'il y a quatre-vingt
mille habitants!... ben, a n'empche pas qu'un potin a vite fait d'en
faire le tour... vous le saviez, vous, que M. d'Aubires veut
m'pouser?...

--Mais--dit M. de Launay--nous le savons par ta mre... qui est venue
nous le dire, et nous inviter  aller chez elle ce soir...

--Ah!... parfaitement!... on veut le prsenter  la famille... me forcer
 dire oui!...

La tante protesta:

--Mais on n'a pas  nous le prsenter... nous le connaissons depuis
qu'il est en garnison ici... et il y a dj longtemps...

--Il y a un an!... la premire fois que l'oncle Marc l'a amen dner, il
a dn  ct de moi... j'avais encore mes robes courtes... il m'a parl
tout le temps de rallye-paper et de chasse... ce que je me suis embte
pendant ce dner-l!...

--Chiffon!--fit madame de Launay d'un ton de reproche--un gros mot!...
encore!...

Elle s'tonna:

--Un gros mot!... o donc a?... Oh!... c'est embtant que vous
appelez un gros mot?... c'est vous qui tes si correcte que a, tante
Mathilde!...

--C'est toi qui ne l'es pas assez!... ta mre a raison quand elle te
reproche tes faons et ton langage... oui... tu as des manires de
garon et tu parles comme les enfants de la rue...

--Dame!... c'est les seuls qui m'amusaient  couter quand j'tais
petite... c'est pas ma faute si j'ai jamais pu trouver un mot  dire 
mes cousines de Lussy... ni aux petites demoiselles du gnral,--comme
disait Claudine,--qui arrivaient pour goter avec moi en robe de soie et
frises au petit fer!... j'avais beau me torturer l'imagination... je
restais les bras ballants en face d'elles, riant btement... et me
moquant moi-mme de moi... mais je n'y pouvais rien!... elles me
parlaient comme on m'a pourtant appris  parler... et je ne les
comprenais pas!... elles faisaient des liaisons!... et y a rien qui me
trouble comme a!... c'est si drle!... il me semble toujours qu'on joue
la comdie... n'est-ce pas, oncle Albert?... vous saisissez?...

--Oui... oui... je saisis... mais ne parle pas tant... et mange ton
boeuf qui va tre froid...

--Il sera bon tout de mme!... c'est si bon, le boeuf!... encore une
chose qu'on ne mange jamais  la maison!...

--Ta mre ne l'aime pas, je crois?...

--C'est pas qu'elle l'aime pas!... mais elle ne veut pas qu'on le
serve... elle dit que c'est un plat peuple... et tout ce qui est
peuple... que ce soit un plat ou autre chose...

--Oui... c'est bon!... mange!...

--En attendant, vous ne m'avez toujours pas donn de conseil?...

--Pourquoi faire?...

--Ben, pour M. d'Aubires...

--Mais dans ce cas, ma petite enfant,--dit l'oncle Albert,--tu ne dois
prendre conseil que de toi-mme... M. d'Aubires convient  ta mre...
c'est  toi de voir si,  toi, il te plat...

--Il me plat... il me plat... oui... certainement... jusqu'
prsent... mais jamais je ne l'ai regard  ce point de vue-l... et
dame!... je crois bien que si je l'y regarde...

La tante Mathilde insista:

--Il faut le revoir encore... le revoir plusieurs fois... a t'est
facile, puisqu'il vient constamment chez tes parents... alors tu
l'tudieras bien... et quand tu l'auras bien tudi...

--Qu'est-ce que je ferai, quand je l'aurai bien tudi?...

--Eh bien, tu verras ce que tu veux rpondre...

--Et je rpondrai: Zut!...

--Zut?...

Chiffon se mit  rire.

--Ah! que c'est donc drle, tante Mathilde, de vous entendre dire
zut!... vous n'y mettez pas l'intention du tout!...

--Pas l'intention?...

--Non!... zut!!! c'est un mot qui veut dire: Allez vous promener!...
ou quelque chose comme a... alors il faut l'envoyer plus
dlibrment... vous comprenez?...

--Tu penses bien que je ne vais pas,  mon ge, apprendre  dire zut?...

--Vous le diriez pourtant bien!... ordinairement vous tes pas pince
pour deux sous, vous, tante Mathilde!... et vous vous servez quelquefois
d'expressions... qui valent bien embtant, soit dit sans reproche!...

--J'ai tort!...

--Jamais!... c'est dans ces moments-l que je vous aime le mieux!... et
tenez!... c'est ce qui me plat de M. d'Aubires... c'est qu'il n'est
pas non plus  la pose... je suis bien sre que mes faons de dire ne le
choquent pas le moins du monde... la preuve...

--Et--demanda M. de Launay--quel est, au sujet de ce mariage, l'avis de
ton papa et de ton oncle?...

--Papa ne dit pas trop grand'chose... il se contente de faire l'loge de
M. d'Aubires... l'oncle Marc, lui, me dit de me tter... et puis, quand
ils croyaient que je ne les coutais pas... parce que je pleurais dans
un coin...

Ensemble les deux vieillards demandrent inquiets:

--Tu pleurais?...

--Dame! mettez-vous  ma place... si vous croyez que c'est rigolo!...
d'ailleurs, c'tait pas pour a que je pleurais... c'tait pour autre
chose!... enfin, pendant qu'ils croyaient que je ne les coutais pas...
ils numraient les gens de leur connaissance qui s'adorent malgr vingt
ou vingt-cinq ans de diffrence...

--Ont-ils parl de nous?...

--Non...

--Eh bien, Chiffon, j'ai eu hier quatre-vingt-un ans... et ta tante n'en
a que soixante...

--Ah!... tout de mme vous me faites l'effet d'tre trs bien comme vous
tes!...--rpondit Chiffon, qui s'accrocha au bras du vieil oncle pour
passer dans le salon.

--J'ai demand la voiture  huit heures et demie...--dit madame de
Launay;--je vais me prparer...

--La voiture!... par ce temps-l?... pour faire deux cents mtres?...

Et, illumine:

--C'est pas une ide de vous, a!... j'parie que c'est pas une ide de
vous?...

--C'est en effet ta mre qui...

--Qui vous a dit de venir en voiture... parce que vous avez des beaux
chevaux... et que, comme tout le monde s'en va ensemble, on voit a!...
c'est pour blouir M. d'Aubires... Oh! l! l!... toujours son pate et
ses embarras!...

Tandis que les Launay se prparaient  sortir, Chiffon, assise dans une
bergre  oreilles, regardait d'un oeil affectueux le grand salon o
elle avait tant jou jadis. Elle aimait le vieux meuble Empire  sphinx
de cuivre recouvert de velours d'Utrecht ray jaune serin; les petites
armoires basses, finissant au niveau du parquet, dissimules sous les
boiseries blanches, dans lesquelles elle serrait ses joujoux; et les
belles boiseries Louis XVI, si intactes et si riantes, avec leurs
satyres et leurs nymphes se lutinant  travers les bosquets, ce que
Claudine, sa bonne, dfinissait ainsi: Des hommes et des femmes qui se
chatouillent sur le mur; et la vieille pendule avec ses aigles; et les
urnes de Svres ennuyeuses et charmantes...

L, Chiffon revivait les bonnes heures de sa toute petite enfance, et
c'est d'un ton convaincu qu'elle dit  ses vieux amis qui l'appelaient
pour partir:

--Ah! il fait rudement bon ici!...

En arrivant  l'htel de Bray, elle grimpa en courant l'escalier devant
l'oncle et la tante, leur criant:

--Vous direz que je viens!... faut que je m'habille!... je me ferais
attraper si j'entrais comme a!... je vais m'introduire dans ma vieille
robe rose!...




III


En entrant dans le salon trs clair, Coryse s'arrta, examinant, dans
le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un
grand cercle. Elle resta un instant hsitante, se demandant qui elle
devait saluer d'abord. Puis elle marcha vers une vieille femme
silencieuse, au fin profil effac, et s'inclina dans un mouvement qui,
tant donnes ses allures habituelles, paraissait trs respectueux.

La comtesse de Jarville plaisait  Coryse pour plusieurs raisons. Elle
lui trouvait grand air en dpit de son attitude modeste, et elle la
croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray hassait
cette vieille femme, parente loigne de son mari, qui attristait son
salon avec ses robes fanes et son aspect de vieux portrait pli. Cette
haine seule et suffi pour la rendre sympathique  Chiffon.

--Corysande,--dit la marquise d'un ton bref,--viens donc dire bonjour 
madame de Bassigny!...

Madame de Bassigny tait la femme d'un colonel, et la bte noire de
Chiffon. Une femme trs riche et trs  la pose, qui se plaisait  vexer
et  humilier tous les mnages militaires de Pont-sur-Sarthe, et  faire
punir les officiers garons qui ngligeaient son jour.

La petite se retourna et rpondit avec une indiffrence presque
impertinente:

--Tout  l'heure... quand j'aurai salu madame de Jarville...

La marquise lana  sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubires
posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de
contentement.

Lui aussi dtestait la femme de son collgue des hussards, et il tait
ravi du manque d'empressement que lui tmoignait si dlibrment
Chiffon.

Cette femme maigre,--qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une
arte dans le dos,--mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et
potinire comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se
moquait des laides et des pauvres, lui faisait rellement horreur. Trop
franc pour dissimuler absolument cette rpulsion, M. d'Aubires s'en
tait tenu aux simples dmarches rglementaires de politesse.

D'abord, madame de Bassigny, trs dsireuse d'attirer chez elle ce
clibataire bien tourn, porteur d'un grand nom, s'tait montre
infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout  avoir le
salon le plus lgant et le mieux frquent de Pont-sur-Sarthe, et elle
comprit tout de suite que la prsence du duc d'Aubires tait
indispensable pour bien tablir la suprmatie de ce salon. Un duc est
une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province
il devient un grand personnage.

Ds l'arrive du colonel d'Aubires, on s'tait dit: C'est probablement
un duc de l'Empire, et on l'avait regard avec curiosit. Mais quand on
apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constat dans le d'Hozier
de la bibliothque que le titre des Aubires datait d'avant la revision
de 1667, la curiosit devint admiration. Et comme, avec sa petite
fortune, le duc faisait assez bonne figure; qu'il avait de beaux chevaux
qu'il montait bien; un phaton bien tenu et une petite maison pour lui
tout seul et pleine--disait-on--de jolis bibelots, dans le quartier
neuf, prs de la gare, il tait devenu le point de mire  la fois des
mres, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.

Mais, malgr toutes les amabilits dont l'accablrent le colonel et
madame de Bassigny, il resta crmonieux et rserv, se contentant
d'tre poli, sans plus.

Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le
duc d'Aubires dans son salon. Il tait trs li avec son beau-frre
Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillt
avec son habituel ddain un camarade aussi brillant.

Et, tandis que toutes les plus jolies femmes--y compris madame de Bray 
son dclin, mais encore apptissante,--lui faisaient  l'envi la cour,
le duc ne regarda, ne vit que la gamine  la fois svelte et rble,
rveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se
soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mre. Il
devina une partie des petites misres qui troublaient la vie de Chiffon,
l'oncle Marc lui apprit le reste; et, inconscient, il se mit tout
doucettement,  quarante-trois ans,  aimer l'enfant de quinze ans qui
lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.

Quand M. d'Aubires s'aperut de ce qui se passait dans son coeur trop
jeune, il pensa: Je suis fou!...

Puis,  force de rver  ce mariage qui lui semblait d'abord impossible,
il en arriva peu  peu  se dire: Pourquoi pas?...

Et il tait ce soir, le pauvre homme, craintif, angoiss, cherchant le
regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il
jugeait  prsent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.

Mais Chiffon vitait obstinment de tourner les yeux vers lui. Aprs
avoir sommairement salu madame de Bassigny, elle causait maintenant
avec un petit jeune homme grle et triqu, au front fuyant, au menton
raval, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du
pays, et l'un des lgants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette
conversation semblt, d'aprs l'air distrait et ennuy de Coryse,
totalement dnue d'intrt, M. d'Aubires, irrit de la voir occupe de
quelqu'un, se mit  prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en
pouvait mais.

Tout  coup, une grande jeune fille trs belle, Genevive de Lussy, une
cousine des Avesnes, s'cria:

--Chiffon!... pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantt?...

--Comment?--demanda madame de Bray stupfaite--comment?... elle n'est
pas alle au cours?...

Coryse, devenue trs rouge, avait brusquement plant l le petit
Barfleur; et, s'avanant vers sa mre:

--Non,--dit-elle,--je ne suis pas alle au cours... je suis reste dans
le jardin...

Elle se tourna vers M. de Bray, l'oeil suppliant, et ajouta:

--Il faisait si, si beau!...

--Et o tes-vous alle?...

Jusqu' l'ge de cinq ans, la marquise avait dit vous  sa fille, qui
lui disait galement vous. Elle n'admettait pas qu'il en ft autrement,
parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait
de la Rvolution. Il tait ignoble et nivelait les classes, etc... Et
puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait dclar
que le tutoiement rciproque tait plus tendre; que lui seul marquait
l'intimit, la confiance; qu' prsent, toutes les femmes du faubourg
Saint-Germain tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux.
Et, subitement, elle avait exig que Coryse la tutoyt. La pauvre
petite, qui et employ volontiers une appellation plus crmonieuse
encore que le vous, avait eu peine  se faire  ce tutoiement si loin
de son coeur et de ses lvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent.
Ds qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait vous 
Chiffon comme par le pass, et la petite, remise dans le ton,--comme
elle disait,--reprenait avec joie la tradition ancienne. Elle
rpondit:

--Je viens de vous le dire... je suis reste dans le jardin...

--A fainanter?...

--Non...

--Qu'est-ce que vous avez fait?...

--J'ai regard les fleurs...

--C'est bien ce que je disais!...

Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour
surveiller les tudes de sa fille et lui faire reprendre les leons
manques:

--De quoi s'est-on occup aujourd'hui au cours, Genevive?...

--Au cours?...--fit la jeune fille, qui chercha un instant  se
souvenir,--nous nous sommes occupes de la reproduction...

Et, au milieu d'un silence tonn, elle reprit:

--De la reproduction des plantes phanrogames...

L'oncle Marc haussa les paules en murmurant  demi-voix:

--Chiffon a bien raison d'tudier les fleurs elle-mme dans le jardin...
c'est sans inconvnient, au moins!...

Quant  la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanrogames ou
autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral
et protecteur, revenant au tutoiement:

--Tu as entendu, Coryse?...

La petite ne rpondit pas. Genevive reprit, s'adressant  elle:

--Mardi, c'est sur _Britannicus_, le cours...

--J'irai!...--s'cria Chiffon,--j'aime tant Racine!...

Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans
toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il
demanda, d'un air indiffrent et poli:

--Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?...

--Je ne sais pas...--fit Chiffon, indiffrente aussi.

Puis, aprs un instant de rflexion, elle dclara:

--C'est peut-tre parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille...

Marc de Bray se mit  rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers
lui:

--On dirait vraiment que vous cherchez  la rendre plus ridicule et plus
insupportable encore!...

--Moi!...--fit l'oncle Marc, ahuri.

--Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu'elle dit... et qui
avez l'air de trouver a drle!...

Elle allait continuer, levant dj la voix au milieu du silence. Trs
agace d'tre ainsi pluche, Chiffon, les yeux brillants et le nez en
l'air comme aux jours de bataille, proposa:

--Si on recausait comme avant... au lieu de s'occuper de moi?...

Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, tait ouverte. Sans
attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit
et descendit le perron, o l'attendait _Gribouille_, son meilleur ami,
un norme dogue court et trapu; bonasse avec un air froce.

La nuit tait claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines
d'humidit et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle
s'loigna de la maison, marchant vers l'extrmit du jardin. L'odeur
intense des ptunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprs de la
longue corbeille, qui apparaissait toute ple au milieu du gazon sombre,
elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur
les fleurs embaumes pour les mieux respirer. Mais elle pensa:

--Je leur ferais mal!...

Car Chiffon, persuade que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec
une dlicatesse infinie et d'attendrissantes prcautions.

Un bruit de pas dans l'alle fit grogner Gribouille; et, tout de suite,
elle devina que c'tait M. d'Aubires qui s'avanait dans l'obscurit.
Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon:

--C'est vous, mademoiselle Coryse?...

--Oui, monsieur...

D'une voix hsitante, il reprit:

--Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?...

--Mais oui...

--Est-ce que... est-ce qu'on vous a dit que... que...

Elle eut piti de son embarras.

--Oui... je sais que vous m'avez demande aujourd'hui en mariage...

Il murmura, le gosier serr:

--Eh bien?...

--Eh bien!... je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!...
a me surprend un peu... et mme beaucoup, si vous voulez que je vous
dise?...

--Pourquoi?... vous n'avez donc pas devin que je vous aime depuis trs
longtemps?...

Elle rpondit, sincre:

--Oh! quant  a, non, par exemple!...

--C'est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous
connais...

--a, c'est excessif!... je suis bien sre que le premier jour o vous
m'avez vue, j'ai pas d vous faire une impression bien agrable... Oh!
non!...

--Le premier jour?...

--Oui...  dner... le soir o j'tais  ct de vous... ce que j'ai d
vous paratre moule!... c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement
rase... avec vos chasses et vos rallye-papers... et tout le
tremblement...

--Mais...--balbutia le pauvre homme interdit--je ne savais de quoi vous
parler... et je...

--Soyez sr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parl
service... car il y avait encore a!...

--Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule...
ennuyeux?...

Elle protesta avec vivacit:

--Oh! non... pas du tout!... a! jamais!... et mme je vous aime
beaucoup... je suis trs contente quand je vous vois...

Joyeux, il demanda:

--Eh bien, mais alors...

--Quand je vous vois... accidentellement... mais si c'tait toujours,
toujours, tout le temps...

--Alors, vous ne voulez pas de moi?...

Chiffon avait envie,  cette question bien nette, de rpondre nettement
non. Comme a, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus
l-dessus. Mais elle devina tant d'inquitude dans la pauvre voix
trangle qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute
silhouette penche vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un
gros chagrin  cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle
rpondit:

--Non... je ne dis pas a encore... je suis trs flatte, trs
reconnaissante de votre affection... mais je suis si petite fille!...
j'ai si peu pens aux choses graves... laissez-moi rflchir...
voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non...
car, alors... je dirais non...

--J'attendrai votre dcision... mais permettez-moi de plaider un peu ma
cause?...

Et, voyant que Coryse revenait du ct de la maison, il la fit retourner
sur ses pas en lui prenant doucement le bras.

--Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes... c'est votre
mre qui m'a dit de venir vous rejoindre ici...

Avec conviction, Chiffon s'cria:

--Ah! je le pensais bien!...

Et en elle-mme elle ajouta:

--Elle ne peut pas me laisser tranquille!...

De sa belle voix grave, trs mue, M. d'Aubires reprit:

--Je vous parais vieux... mais je vous offre un coeur trs jeune... un
coeur qui n'a jamais t  personne...

--Oh!...--fit Coryse, effare,--vous n'tes pas arriv  votre ge sans
aimer quelqu'un... voyons?...

Il rpondit gravement:

--Aimer... ce que j'entends par aimer... jamais!...

--Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?...

--J'entends donner tout mon coeur et toute ma vie...

--Eh bien, n'est-ce pas toujours l ce qu'on appelle aimer?...

--Toujours... enfin... non... a dpend...--balbutia M. d'Aubires
embarrass.

--Tenez,--fit brusquement Chiffon,--j'aime autant vous dire que je ne
vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!...

--Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?...

--Ah!... voil!... c'est que c'est assez difficile  vous raconter...
Enfin, un jour... au printemps... j'tais  me promener  cheval, avec
l'oncle Marc, dans la fort de Crisville... et je vous ai aperu de
loin... avec une dame... je vous ai reconnu tout de suite... il n'y a
personne d'aussi grand que vous  Pont-sur-Sarthe... vous tiez 
pied... et il y avait un fiacre qui vous suivait... un des petits
fiacres ridicules de la station de la place du Palais... la dame...
c'tait une des dames dont personne ne parle... except ma mre et
madame de Bassigny, qui les appellent les donzelles... et qui font des
carts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frler... on croirait
que a brle... je vous demande pardon de dire a  propos de quelqu'un
que vous aimez...

--Moi!...--protesta le duc,  moiti riant,  moiti dsol.

--Ou que vous aimiez, du moins...

Et, imperturbable, Chiffon continua:

--Alors, je dis  l'oncle Marc: Tiens! M. d'Aubires... avec la dame
dont il ne faut pas parler!... Ah! c'est que j'ai oubli de vous
dire... Paul de Lussy, le frre de Genevive, celui qui fait son
droit... vous savez bien?... il avait fait aussi des btises  cause de
cette dame-l... et on voulait l'engager... alors, Georgette Guibray, la
fille de votre gnral, l'avait montre un jour, au Parc,  Genevive,
la dame... en lui disant: Vois-tu, c'est  cause de celle-l que ton
frre fait des sottises... Genevive me l'avait montre aussi, et
j'avais demand des explications  papa en djeunant... Ah!...
Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore a!... ma mre s'tait
leve... elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant Fille
honte!... moi, j'tais bleue... je comprenais pas du tout ce qu'il
pouvait bien y avoir... alors, aprs le djeuner, papa m'a emmene dans
le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de a... surtout
devant ma mre... et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des
cocottes... qui est un monde  part... et le soir, a a recommenc
avec ma mre quand j'allais me coucher... Sapristi!... c'est un des plus
beaux attrapages dont je me souvienne!... mais a vous ennuie peut-tre
que je vous raconte a?...

--Non... je voudrais seulement vous expliquer...

--Attendez que j'aie fini... donc je dis  l'oncle Marc: Voil M.
d'Aubires avec la dame dont on ne parle pas... et il me rpond: Tu ne
sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux
rien distinguer d'ici l-bas... Alors je lui offre de trotter pour
voir... mais il ne veut pas... et le premier sentier que nous
trouvons... crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus
regarder la route... et c'est tout pour cette fois-l...

--Je vais vous...

--C'est pas fini!... un mois aprs, j'tais avec le vieux Jean... je
vous revois avec la mme dame et presque  la mme place... Ah! je me
dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mre et madame de
Bassigny et que j'ai pas peur de me brler, je veux les regarder de
prs... et je trotte... Mam'zelle Coryse,--me dit Jean,--la route
devient bigrement grasse... les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien
sr!... m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par o qu'nous
venons... Je ne l'coute pas, vous pensez... mais,  ce moment-l, vous
remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de
Crisville... je dis  Jean: Je veux voir o ils vont... et il me
rpond: a, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas  faire!...

--Et aprs?...

--Aprs, je vous ai perdus  un carrefour... mais je vous ai retrouvs
tout de mme...  l'auberge de Crisville... votre fiacre mangeait
l'avoine, et vous tiez au premier  une fentre... avec la cocotte...
alors, j'ai pens...

--Vous avez pens?...

--Puisque M. d'Aubires se cache dans la fort et dans les auberges avec
une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut
absolument la voir quand mme... et s'il veut la voir quand mme, c'est
qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait... et mme plus!... car pour
risquer, lui... un colonel... un homme srieux et g...

Et comme le duc faisait un mouvement:

--Oui... en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous tes g,
s'pas?... eh bien, pour faire ce que--quand c'tait Paul--on appelait
dj des btises... il faut...

--Il faut s'ennuyer terriblement  Pont-sur-Sarthe... et chercher dans
n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer...
je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre,
mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre
de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'tre votre
mari... jamais, jusqu'au jour o je vous ai connue, je n'ai eu l'ide de
donner mon nom ni mon coeur  personne... et je vous offre, malgr mon
grand ge, un amour trs jeune et trs pur...

Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gard sous le sien, il
murmura:

--Laissez-moi esprer un peu... je vous en prie?...

--Si je ne vous rponds pas tout de suite oui...--dit franchement
Coryse--c'est que je veux n'pouser qu'un homme que j'aimerai ou que je
sentirai que je peux aimer plus que tous les autres... je dteste le
monde, moi!... j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je
n'ai, jusqu' prsent, aim vraiment que l'oncle et la tante de Launay,
papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs...
je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins trs
tendrement, trs srement...

M. d'Aubires s'tait arrt. Il prit les mains de l'enfant et les
appuyant contre ses lvres:

--Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer 
vous...

Il l'attirait  lui, et elle le laissait faire, mue par cette voix qui
tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie.

--Chiffon--balbutia-t-il--mon petit Chiffon!...

Elle s'appuyait  son paule, rvant, se demandant si elle ne pourrait
pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon.

Mais M. d'Aubires, boulevers au contact du petit corps souple qui
s'abandonnait si confiant; nerv par l'obscurit, gris par les parfums
qui montaient des fleurs  cette heure de la nuit, perdit compltement
la tte. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras,
couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dgagea
violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu  lui,
murmurait troubl, dsol de ce qu'il avait fait:

--Pardonnez-moi... je vous aime tant!...

Elle lui rpondit simplement, dj remise d'un effroi que, dans son
innocence, elle ne s'expliquait pas:

--Moi aussi, je vous demande pardon... mais c'est que, voyez-vous, je ne
peux pas souffrir qu'on m'embrasse...




IV


--Avez-vous vu Chiffon ce matin?...--demanda M. de Bray  la marquise
qui entrait, un peu avant le djeuner, dans la bibliothque o il
causait avec son frre.

--Non... et vous?...

--Moi, je l'ai rencontre vers neuf heures dans la rue des
Bndictins...--dit l'oncle Marc;--elle filait  toutes jambes, suivie
du vieux Jean...

La marquise s'cria, dj en colre:

--Comment!... elle est sortie!... sortie sans permission?...

--Elle allait probablement  la messe?... insinua M. de Bray,
conciliant.

--A la messe! elle n'y va jamais!... sauf le dimanche...

Marc, debout devant la fentre, annona:

--La voil qui rentre... elle est dans la cour avec Luce...

Luce tait la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray.
Elle entra dans la bibliothque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez
au vent, l'air indiffrent.

Sans mme dire bonjour  la jeune femme, la marquise, menaante, demanda
de cette voix de tte glapissante et aigu qui faisait toujours se
fermer  demi les yeux de Coryse:

--D'o viens-tu?...

--De Saint-Marcien...--rpondit la petite.

--Comment a?... toi qui ne vas jamais  la messe!...

--Aussi je n'ai pas t  la messe...

--Alors, qu'est-ce que tu es alle faire?...

--Voir l'abb Chtel...

--Pourquoi?...

--Parce que j'avais quelque chose  lui dire...

--Ah!...--fit madame de Bray inquite--et qu'est-ce qu'il t'a
rpondu?...

--Avant de dire ce qu'il m'a rpondu, il faudrait peut-tre dire ce que
je lui ai demand?...

Et, en riant, elle ajouta:

--Ce serait trop long!...

Le marquis s'adressa  madame de Givry:

--Alors, vous vous tes rencontres au confessionnal de l'abb
Chtel?...

--Non...--rpondit la jeune femme avec un peu d'embarras.--L'abb Chtel
n'est plus mon confesseur...

--Oh!--fit le marquis tonn--est-ce possible?... toi qui ne remuais pas
le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le
remuer!... toi qui parlais de lui continuellement... trop mme, soit dit
entre nous... qu'est-ce donc qu'il vous est arriv?...

Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune,
dnue de toute grce, tait renomme  Pont-sur-Sarthe pour sa pit
austre, troite et fatigante. Tolrante d'ailleurs, c'est--dire ne
s'occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et
vivent autrement qu'elle. Un peu agite, elle menait de front les bonnes
oeuvres et le monde qu'elle aimait passionnment, et qui--comme le
disait fort justement Marc de Bray--la payait d'une noire ingratitude.
Non pas qu'elle ft dsagrable ou inintelligente, mais elle dplaisait
par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et
de charme. Les femmes taient gnes par sa trs rigide et trs relle
vertu; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrce, et Luce n'tait
apprcie que dans sa famille, o tous l'aimaient pour ses belles
qualits et sa bont nave.

--Rpte un peu ce que tu viens de dire  Pierre?...--demanda l'oncle
Marc, jouant la stupeur.

Docilement, madame de Givry rpta:

--Je ne me confesse plus  lui...

--Vous tes brouills?...

--Nous ne sommes pas brouills... mais c'est lui qui n'a plus voulu...

--Depuis quand?...--interrogea Chiffon, trs surprise aussi.

--Depuis mon bal... le bal que j'ai donn au moment du Concours
hippique...

--Qu'est-ce que a pouvait bien lui faire, ton bal?...--dit
Marc.--Est-ce qu'il serait assez bte pour se mler de ces choses-l?...

--Oh!...--protesta Luce avec vivacit--ce n'est pas lui, le pauvre
abb!... c'est ma faute!... c'est moi qui suis alle, la veille du bal,
lui demander la permission de le donner...

--Eh bien?...

--Eh bien, il m'a dit: Mon enfant, ces choses-l ne me regardent pas du
tout!...

--C'est un homme de grand sens...

--J'ai insist, mais il n'a rien voulu entendre... il m'a dit: Ne venez
pas  moi, prtre, me demander la permission d'offrir chez vous un
divertissement que l'glise n'approuve pas... je ne dois pas vous
encourager dans cette voie...--Mais mon mari veut que nous donnions un
bal...--Eh bien, donnez votre bal... et puis vous viendrez me dire que
vous l'avez donn... et nous nous arrangerons...--Je ne veux pas qu'il y
ait de bal sans votre permission...--En vrit, mon enfant, vous me
placez dans une situation tout  fait ridicule!...

--Il avait raison, ce pauvre homme!--dit en riant Marc de Bray.

--C'est un encrot!...--dclara la marquise, qui n'admettait en fait de
prtres que les Jsuites.

Coryse s'cria, fche qu'on toucht au vieil abb qu'elle aimait
beaucoup.

--Encrot!... lui!... jamais de la vie!... mais c'est tout de mme pas
son mtier d'exciter les gens de Pont-sur-Sarthe  gigoter, voyons?...

Et, se tournant vers madame de Givry:

--Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien
dans tout a... tu vas tout le temps au bal... tu ne fais que a!... je
croyais que tu avais la permission, moi?...

--Mais je l'ai aussi...

--Eh bien, alors?...

--C'est justement ce que j'ai dit  l'abb Chtel... Mais puisque vous
me permettez d'aller au bal?... et il m'a rpondu: Mon enfant, a n'a
aucun rapport... un bal est un lieu o l'on est plus expos  pcher que
dans beaucoup d'autres...

--Ah!...--fit Chiffon, pensive.

--... Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en
quelque sorte l'closion du pch... vous tes, dans une certaine
mesure, complice ou responsable... Quand, au contraire, vous allez au
bal, je vous autorise en toute scurit  y aller, parce que je suis sr
que, non seulement vous ne pchez point, mais encore vous ne sauriez
tre pour personne une occasion de pch... a te fait rire?--continua
madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son
fauteuil,--mais moi, j'tais consterne!... toutes les invitations
taient parties... il n'y avait plus que deux jours!... je suis rentre,
et j'ai dit  Hubert et  maman que nous ne donnerions pas le bal, parce
que l'abb Chtel m'en avait refus la permission...

--Ils ont d faire des bonnes ttes?...--questionna Coryse, qui riait
aussi.

--Ah! je t'en rponds!... Maman m'a dit que j'tais folle d'aller parler
de a  l'abb... Hubert, lui, tait furieux!... il m'a cri: Eh bien,
soit!... nous ne donnerons pas ce bal... mais comme,  prsent que nous
ne sommes plus en deuil, je n'entends pas que nous recevions des
politesses sans les rendre, nous n'irons plus nulle part... vous
m'entendez bien... absolument nulle part!...  moi, a m'est gal,
j'excre le monde!... mais vous?... Moi, j'tais au dsespoir!... et
puis, le bon Dieu a eu piti de moi... il m'a inspir la pense d'aller
trouver le bon pre de Ragon...

--Ah!--fit Coryse, avec une grimace.

--Et le pre de Ragon a t charmant... il m'a dit, quand je lui ai
racont la dfense de l'abb Chtel...

--Allons, bon!--grommela Chiffon--v'l que c'est une dfense,  cette
heure!...

--Enfin, quand je lui ai eu expliqu pourquoi je venais le consulter, il
m'a rpondu: Que dit l'vangile, mon enfant?... que _la femme doit
obissance  son mari_... votre mari veut que vous donniez un bal...
donnez un bal... Dieu le voudra aussi...

Coryse protesta:

--En voil une ide, d'aller mler le bon Dieu  tout a!... je vous
demande un peu si c'est pas ridicule de dbattre ces choses-l sur son
dos!...

--J'tais ravie...--reprit madame de Givry--j'ai couru tout de suite
chez l'abb Chtel... et je lui ai racont que j'tais alle me
confesser au pre de Ragon... et que j'avais la permission... il m'a
demand: Alors, mon enfant, vous avez t satisfaite du pre de
Ragon?... Moi, je n'osais pas trop m'extasier sur le pre de Ragon, ni
dire tout le bien que j'en pense... j'avais peur de froisser l'abb
Chtel... j'ai seulement dit oui parce que je ne voulais pas mentir...
alors, il m'a supplie: Eh bien, retournez-y!... oui... j'en serai
enchant... car je n'ai jamais vu quelqu'un de plus embtant que vous 
confesser!... Il a dit _embtant_, croiriez-vous?...

--C'est de moi qu'il aura appris a!...--s'cria Coryse en riant--ce
pauvre abb!... il est si bon et si drle!...

--Tu sais, Luce...--conseilla Marc de Bray--tu feras bien de ne pas trop
raconter cette histoire-l...

--Pourquoi?...--demanda ingnument madame de Givry.

--Mais... parce que... tu te rendrais ridicule... et aussi
l'abb...--ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire  son vieux
confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de
se nuire  elle-mme.

La marquise s'cria:

--L'abb Chtel sort du peuple!... il ne sait rien comprendre!... il n'a
aucune dlicatesse... aucun sentiment des choses mondaines... et,
naturellement, c'est lui que Coryse est alle choisir pour confesseur...

--L'abb Chtel n'est pas mon confesseur...--rpondit Chiffon--ou du
moins il ne l'est plus...

--Et depuis quand, je vous prie?...

--Depuis trois ou quatre ans... depuis qu'on ne s'occupe plus de moi, et
que je sors seule avec Jean... depuis ma premire communion,  peu
prs...

--Ah!...--fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des
faits et gestes de sa fille--et cependant, vous tes continuellement
fourre chez lui... qu'allez-vous y faire... s'il n'est plus votre
confesseur?

--Il est mon confident... je l'aime beaucoup... je le crois sr et
droit... et je lui raconte mes petites affaires... celles que je crois
devoir raconter...

--Alors,--interrogea la marquise, vexe,-- qui vous confessez-vous, 
prsent?...

--A personne...

Et, comme sa mre faisait un mouvement:

--Ou  tout le monde, si vous voulez?... je vais tantt  l'un, tantt 
l'autre...  Saint-Marcien,  la Cathdrale,  la Chapelle Neuve, 
Notre-Dame-du-Lys... enfin, je fais le tour de toutes les paroisses...
et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j'ai de la
marge!... je me confesse  peu prs six fois par an... a peut aller
longtemps comme a... et puis, quand j'aurai fini, je recommencerai...

--Cette petite est folle!... absolument folle!...--dit d'un air
douloureux la marquise,--elle s'en va de droite et de gauche... au lieu
de se choisir un intelligent directeur...

--Un _directeur_!... Eh bien, c'est justement a que je ne veux
pas!...--dclara nettement Chiffon--je fais ce que je crois devoir
faire... mais je le fais comme je l'entends... il est prescrit de se
confesser... mais il n'est pas ordonn d'initier  sa vie... d'habituer
 ses penses et  ses fautes... quelqu'un qui vous connat et vous
rencontre hors de l'glise!... a m'est odieux... ces relations
extrieures et divines mles... en salade... je trouve a grotesque et
rpugnant...

--C'est absurde!...--fit la marquise--alors,  ce compte-l, on ne
consulterait pas non plus le mme mdecin... et on craindrait de le
rencontrer en dehors de ses visites...

--a n'a aucun rapport...

--C'est au contraire exactement la mme chose...  l'un on montre son
me...  l'autre son corps... c'est encore pis!...

--Eh bien, voil!... c'est que, moi, s'il fallait absolument montrer
l'un ou l'autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon me...

--Taisez-vous!...--cria madame de Bray, se dressant et tendant le bras
dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu'elle affectionnait
particulirement--taisez-vous!... vous tes une horrible crature!...
une fille sans pudeur!...

Coryse rpondit sans s'mouvoir:

--C'est--dire que je comprends diffremment la pud... non... c'est
drle!... je ne peux jamais me dcider  employer ce mot-l... a me
fait l'effet d'un vilain mot... enfin, je comprends d'autre faon la
modestie, probablement...

--Taisez-vous!... je vous adjure de vous taire!...

Adjure ayant amen un sourire blagueur sur la bonne figure franche de
l'oncle Marc, la fureur de sa belle-soeur se tourna contre lui:

--Ah! je vous conseille de rire!... Ah! a vous va bien!... vous qui
tes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!...

Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne rpondait
pas un mot, la marquise s'emporta plus fort:

--Oui... vous avez beau dire que non!... vous tes cause que je
n'obtiens rien de cette enfant... je sais bien qu'elle a une mauvaise
nature, mais...

--Je vais vous laisser djeuner--dit madame de Givry, presse de partir
avant la scne qu'elle prvoyait.

Et, timide, se tournant  demi vers Coryse,  qui, dans sa terreur de
madame de Bray, elle n'osait pas s'adresser directement, elle ajouta
avec douceur:

--Je suis dsole... c'est un peu ma faute... c'est moi qui ai parl de
l'abb Chtel et alors... c'est comme a que le... le reste est venu...

--Bah!...--rpondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mre,--le
reste vient toujours... il n'y a pas besoin de toi pour a!...

Elle allait s'esquiver, sortant derrire sa cousine, mais la marquise la
rappela d'une voix que la colre faisait glapir plus que jamais:

--Restez!... j'ai  vous parler...

Sans dire un mot, Chiffon revint s'asseoir.

--Eh bien?...--demanda madame de Bray--quelle rponse devons-nous faire
au duc d'Aubires?...

--Aucune... je lui rpondrai moi-mme...--fit tranquillement la petite.

--Enfin, je suis votre mre... et j'ai bien le droit, je pense, de
connatre cette rponse?...

--Parfaitement... je ne peux pas me dcider  pouser M. d'Aubires...
et j'en suis dsole... car je l'aime infiniment...

--Mais c'est de la dmence!... mais jamais vous ne retrouverez une
pareille situation...

--Je vous rpte que ce serait trs mal  moi de dire oui 
contre-coeur... j'ai beaucoup rflchi... je suis absolument dcide...

--C'est l'abb Chtel qui vous aura souffl a?...

--L'abb Chtel...  qui j'ai expliqu ce que je pense... m'approuve,
mais il ne m'a rien souffl... au contraire... il me conseillait
d'attendre encore avant de prendre une dtermination... jusqu'au moment
o je lui ai racont que...

La marquise depuis un instant rflchissait, n'coutant plus ce que
disait sa fille. Tout  coup, par un de ces tonnants revirements qui
lui taient habituels, elle se fit pathtique et tendre:

--Corysande!... ma fille chrie!... je n'ai que toi au monde!... tu es
mon seul amour!... ma seule joie!... je n'ai vcu que pour toi!...
depuis le jour o tu es ne, je n'ai jamais eu d'autre proccupation que
toi!...

Si habitue que ft Chiffon aux crises lyriques de sa mre, elle
prouvait toujours une vague surprise en prsence de ce formidable
aplomb qui, malgr elle, la dmontait et lui semblait trs comique. Elle
coutait, la bouche entr'ouverte, l'oeil luisant, les tempes souleves
par le petit battement prcurseur du fou rire. Elle baissa le nez,
craignant d'clater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l'air
narquois de l'oncle Marc, et ne rpondit rien.

La marquise reprit:

--Tu as toujours t profondment ingrate, je le sais... et je ne
tenterai pas de te changer... je n'espre donc pas que tu fasses quoi
que ce soit pour moi ni pour personne... mais c'est dans ton propre
intrt que je te supplie de rflchir... de ne pas prendre  la lgre
cette dtermination...

--Je ne la prends pas non plus  la lgre...--dit gravement Chiffon.

--Tu la prends sans consulter personne...

--Si... et tous ceux que j'ai consults me rpondent que je n'ai... dans
ce cas...  prendre conseil que de moi-mme...

La marquise joignit les mains, et, tragique:

--Je te conjure une dernire fois d'attendre avant de rpondre... de
voir des gens clairs...

D'un air indiffrent, elle continua:

--Le pre de Ragon, par exemple!...

--Patatras!... nous y voil!...--fit Coryse,  moiti riant,  moiti
fche,--tu penses qu'il trouvera une combinaison subtile... comme pour
le bal de Luce?...

--Veux-tu que je me trane  genoux devant toi, pour...

--Non, merci... je ne veux pas!... Eh! mon Dieu! c'est pas la peine de
faire tant d'histoires... je verrai le pre de Ragon quand tu
voudras!... a m'est bien gal!... seulement il tait plus facile pour
lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de
moi et de M. d'Aubires!...

--Promets-moi que tu iras aujourd'hui mme voir le pre de Ragon?...

--Je te le promets...

--Et que tu couteras ses conseils?...

--Je les couterai... mais a ne veut pas dire que je les suivrai...

--Qu'est-ce que tu lui as dit, hier soir?...

--A qui?...

--A M. d'Aubires?...

--Je lui ai dit la vrit... que je l'aimais beaucoup... mais pas pour
l'pouser... que cependant j'allais voir... rflchir...

--Et lui?...

--Quoi, lui?...

--Eh bien, qu'est-ce qu'il t'a dit?...

--Lui, il m'a embrasse... et ce que a m'a t dsagrable!...

--Parce que c'tait la premire fois... et que a t'a intimide...

--Moi!... a ne m'a pas intimide le moins du monde... a m'a fait un
effet pouvantable, voil tout!... et la preuve que a ne m'a pas
intimide... c'est que j'ai os lui dire que a me faisait cet
effet-l... ainsi...

--Oh! tu lui as dit...

--Ce pauvre Aubires!--murmura en riant l'oncle Marc.

Un domestique annona:

--Madame la marquise est servie...

Tout de suite aprs le djeuner, tandis que Coryse servait le caf,
madame de Bray sortit furtivement de la bibliothque.

--Ah!...--fit l'enfant, remarquant cette espce de fuite,--elle va faire
la leon au pre de Ragon!... c'est bien inutile!... d'abord... je l'ai
en horreur, le pre de Ragon... avec son air cauteleux... et ses
sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires...

Toujours bienveillant, le marquis conseilla:

--Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir
pourquoi...

--Mais je sais pourquoi!...

--Ah!... et c'est?...

--Parce que je ne l'estime pas...

L'oncle Marc et M. de Bray se mirent  rire. La faon dont Chiffon
dclarait qu'elle n'estimait pas cet homme trs intelligent et
tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de
Pont-sur-Sarthe, leur semblait tonnamment bouffonne.

La petite rougit.

--Vous vous moquez de moi?...--dit-elle--je le vois bien, allez!...
Estimer, c'est ridicule! c'est vieux jeu!... c'est pompier!...
n'empche que je ne connais pas d'autre mot pour exprimer ce que je
pense...

M. de Bray protesta:

--Mais non, mon petit Chiffon... personne ne se moque de toi!... et,
voyons, maintenant que nous sommes seuls... dis-nous ce que t'a racont
l'abb Chtel?... veux-tu?...

--C'est plutt moi qui lui ai racont quelque chose...

--Quoi?...

--Ben... l'affaire d'hier soir...

--La demande en mariage?...

--Non... quand M. d'Aubires m'a embrasse...

--Ah!... bon!... trs bien!... je ne savais pas que tu appelais a
l'_affaire_...

--Dame!... c'est important pour moi, a!... car au moment o M.
d'Aubires a fait cette chose-l... je penchais presque pour oui... un
peu plus et a y tait!... Ah! ouiche!... a a tout fichu par terre!...

--Mais pourquoi?...

--Mais parce que a m'a t horrible, je vous dis!... et comme je pense
qu'une femme est oblige de se laisser embrasser par son mari quand il
en a envie... je ne peux pas me dcider avec a en perspective... non...
je ne peux pas!...

--Et c'est a que tu as dit  l'abb?...--demanda Marc, qui s'amusait
beaucoup.

--Dame, oui!...

--Et comment lui as-tu dit a?...

--Je lui ai dit: Monsieur l'abb... M. d'Aubires me demande en
mariage, etc... A la maison, on veut que je dise oui...

--Permets...--interrompit vivement M. de Bray--je n'ai jamais voulu
que...

--Il a bien compris que c'est pas toi!... quand je dis on, il sait
bien de qui je parle... donc, je lui ai demand ce qu'il me conseillait,
et il m'a rpondu: Ma chre petite, puisque vos parents souhaitent ce
mariage, il ne vous reste plus qu' consulter votre coeur et votre
raison... ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez
rpondre... J'ai dit: Ma raison rpond _oui_ tout  fait... et mon
coeur oui presque... mais voil!... M. d'Aubires m'a embrasse sous les
arbres... dans le jardin... hier soir... Et alors, j'ai voulu expliquer
de mon mieux l'effet que a m'a fait... mais il m'a coupe tout de
suite, l'abb Chtel... a suffit, mon enfant!... a suffit... je n'ai
pas besoin d'en savoir davantage... Pourquoi ris-tu, oncle Marc?...

--Parce que tu es grotesque avec tes racontars  ce malheureux abb...
qui n'est pas du tout fait pour couter ce genre de choses...

--Mais au contraire... il est l pour a!... et je tenais  lui
expliquer le drle de phnomne qui s'est produit dans moi  ce
moment-l...

--Ah! tu as tenu  lui dire...

--Oui... je lui ai dit que jamais je n'ai prouv a... mme le 1er
janvier... o j'embrasse pourtant des gens joliment dgotants...

--Et pourquoi as-tu dit  l'abb Chtel que tu embrassais des gens
dgotants le 1er janvier?...--demanda M. de Bray, tonn.

--Mais parce que c'est vrai!... Madame de Clairville d'abord... qui
m'embrasse toujours au travers de son voile mouill... et le cousin la
Balue, donc!... crois-tu qu'il soit apptissant, dis, le cousin la
Balue?... il n'a pas de voile mouill, lui, mais il vous bave dessus...
a revient au mme!... Eh bien, malgr tout, je crois que j'aime encore
mieux a que M. d'Aubires hier soir...

--Tu n'es pas srieuse!...

--Pas srieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te
trompes joliment, toujours!... j'en ai gure envie, va!...

Et tout  coup elle demanda:

--Quelle heure est-il?...

--Deux heures...

--Comment!... dj!... faut que je file alors, puisque j'ai promis
d'aller voir le pre de Ragon!...

--Tu as bien le temps!... je crois qu'il n'est  son confessionnal qu'
quatre heures.

--Mais je n'y vais pas, moi,  son confessionnal!... je vais le demander
au parloir...  son confessionnal, j'en aurais pour longtemps, 
l'attendre... c'est l'heure des grenouilles de bnitier, quatre
heures... Ah! zut!...

Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothque, et on entendit
sa voix claire appeler le vieux Jean.

Devenu srieux, l'oncle Marc affirma:

--Que le Chiffon pouse Aubires ou un autre... quand il ne sera plus
l... il nous manquera rudement!...




V


Lorsque Chiffon arriva  la maison des Jsuites, il tait  peu prs
trois heures. Un orage s'annonait, qui assombrissait le ciel et rendait
l'air touffant.

--Reste dans le jardin si tu veux...--dit-elle au vieux Jean qui entrait
au parloir, en regardant autour de lui d'un air mfiant,--a sera plus
amusant pour toi...

Il rpondit, hsitant:

--Et si a pleut?...

--Ben, si a pleut, tu rentreras... qu'est-ce que tu as donc  marcher
comme a?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes...

--J'ai pas peur... mais j'suis tout d'mme pas  m'n'aise ici, mam'zelle
Coryse... y' m'semble qu'les murs coutent... et a me jette un froid...
pis... y a aussi c'sacr parquet...

--C'est a!... jure un peu!... a fera bon effet dans la maison...

--Mais c'est que j'glisse!... allons bon!... v'l qu'c'est les tapis,
maint'nant!...

--Dame!... si tu patines avec!...

Et poussant dehors le vieux domestique qui s'emptrait, glissant sur le
parquet luisant et sur les petits carrs de tapis pars dans la grande
pice, elle lui dit en riant:

--Voyons!... va-t'en!... tu finirais par faire un malheur...

Ds qu'il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu'elle
voyait pour la premire fois. De la neuve et coquette demeure que
venaient de construire les Jsuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne
connaissait que la chapelle, o elle venait malgr elle, amene par sa
mre  quelque salut lgant. Madame de Bray estimait,--avec raison,
d'ailleurs,--que les Jsuites sont non seulement des gens fort bons 
voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d'tre vu. Toute la
socit chic,--les jeunes gens y compris,--se pressait  ces saluts, o
chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix,
et la tribune de la chapelle des pres avait vu se mitonner bien des
mariages et s'baucher bien des flirts.

Coryse, d'abord mcontente d'tre trane  ces runions qui
l'ennuyaient, et qu'elle considrait comme trs profanes, avait fini par
s'intresser peu  peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses
yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalits religieuses ou
mondaines. Elle savait que tel pre, plus demand, tait jalous par
les autres pres, vexs de son succs; et aussi que telle pnitente,
lgante ou bien pose, avait ses entres  toute heure aux
confessionnaux, ouverts seulement aux heures rglementaires pour les
pnitentes plus modestes.

Et, en attendant le pre de Ragon,--le plus couru des pres
mondains,--qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste
maison riante, construite avec un confort anglais dissimul sous une
svrit aimable et voulue,  la triste et sale maison o s'empilaient
humblement le cur de la cathdrale et ses trois vicaires. Elle se
disait, avec son petit bon sens d'enfant, que, si les gens de la
socit de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l'une, les
pauvres connaissaient srement mieux le chemin de l'autre. Il lui
semblait que les grosses sommes apportes ici par les legs, les dons et
les qutes, n'en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres
aumnes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la
pauvre petite maison grise de l-bas!...

Chiffon excrait d'instinct ceux qui amassent. Ce mot, l'_pargne_,
qu'elle entendait autour d'elle prononcer avec le respect qu'il inspire
 la province, lui paraissait hassable et rpugnant, et elle pensait
que dans cette belle maison toute neuve on devait pargner beaucoup et
donner trs peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le
parloir, ces judas ouverts dans les murailles blanches, et ils lui
rappelaient des guichets de banque. Et les Jsuites qui, de temps 
autre, traversaient rapidement la longue pice  pas glissants et menus,
ressemblaient--trouvait-elle--bien plus  des employs qu' des
religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui
parlait de Dieu.

Au bout d'un certain temps, Coryse s'impatienta:

--Ah! mais!... je ne vais pas poser comme a indfiniment, moi!... il va
tre quatre heures!... il faut que j'aille au cours!...

Elle s'approcha de la fentre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi
sur un banc. D'abord correctement assis, raide comme autrefois sur son
sige, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l'orage, les
jambes allonges, le corps mou, la tte flchie. Et les pres qui de
temps en temps passaient se rendant  la chapelle, tournaient avec
surprise leurs faces affines, un peu inquitantes, vers le vieil homme
qui dormait sur le banc dans une pose vautre d'ivrogne. Leur
indignation muette gayait infiniment la petite, et elle ne s'ennuyait
plus du tout, lorsqu'une voix  la fois trs sche et trs douce lui fit
tourner la tte.

--C'est vous qui tes l, mon enfant?... mais je ne puis pas vous
recevoir  prsent...

--Ah!...--dit Chiffon--je croyais que ma mre vous avait demand si je
pouvais venir?...

Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulage:

--Mais si vous ne pouvez pas, je m'en vais...

Le pre de Ragon l'arrta d'un geste:

--Je ne peux pas vous recevoir ici...

--Je vous demande pardon, c'est ma mre qui...

--Oui... madame votre mre sait que je la reois quelquefois au
parloir... mais ce que je peux faire pour elle...  grand'peine... je ne
puis pas le faire pour vous...

Comme la petite ne rpondait rien, il reprit, toujours de la mme voix
nette et blanche:

--Madame votre mre m'a dit, mon enfant... que vous vouliez me consulter
sur une question trs grave?...

--Oh!... je veux!... c'est--dire... c'est elle qui veut...

--Eh bien, je vous entendrai tout  l'heure  mon confessionnal...

--Mais...--protesta Chiffon--je ne viens pas pour me confesser...

--Peu importe!... mes pnitentes m'attendent dj... je ne puis tarder
davantage...

Coryse, effare, entrevit l'attente prolonge dans la chapelle neuve,
effroyablement neuve, o les ors flamboyaient, faisant grincer les verts
crus des rinceaux; cette chapelle o l'oeil ne se reposait sur rien de
doux ni de tranquille; o l'on ne pouvait--au milieu des chuchotements
et des froufrous--se recueillir ni prier. Et la peur qu'elle avait de
cette attente lui suggra cette rflexion qui, pensait-elle, allait
peut-tre la dlivrer:

--Ah!... bon!... j'attendrai  la chapelle!... Oh! a n'est pas ennuyeux
d'attendre... toutes ces dames parlent si haut!...

Il faut croire que le pre de Ragon tait peu soucieux de livrer aux
moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu'elle appelait
si irrvrencieusement les grenouilles de bnitier, car subitement il
se ravisa, disant, comme s'il n'avait rien entendu:

--Voyons... puisque vous semblez le dsirer... je vais vous entendre
ici...

Et, changeant de voix, d'un ton teint et assourdi:

--Je vous coute, ma fille... qu'avez-vous  me dire?...

Elle rpondit dlibrment:

--Moi?... rien du tout!... je croyais que c'tait vous qui deviez me
dire quelque chose?...

Plus habitu  la dfense qu' l'attaque, le pre de Ragon hsita un
instant, puis, prenant son parti:

--Madame votre mre m'a appris que le duc d'Aubires vous demande en
mariage... et que vous semblez voir cette demande avec... je ne dirai
pas avec rpugnance...

--Oh! vous pouvez le dire, allez!...

Jamais le Jsuite n'avait adress  Chiffon, lorsqu'elle accompagnait
madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle
rpondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette libert de langage, 
laquelle ses visiteuses habituelles ne l'avaient point accoutum,
l'interloqua un peu.

Il y eut un silence.

--Eh bien?...--questionna simplement Coryse.

--Eh bien,--reprit le pre de Ragon, que dcidment cet interrogatoire
droutait--cette demande... qui serait flatteuse pour toute jeune fille
est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespre... vous n'avez
pas de fortune...

--Je sais a!...

--Le duc d'Aubires, lui, sans tre trs riche, trouve qu'il l'est assez
pour deux... il donne... en demandant votre main... un bel exemple de
dsintressement...

--Je sais a aussi!... et je suis trs reconnaissante  M. d'Aubires...
que j'aime beaucoup, d'ailleurs...

--Vous l'aimez?...

--De tout mon coeur... c'est certainement celui que j'aime le mieux de
ceux qui viennent  la maison...

--Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous...

--Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c'est
pourtant limpide!... j'aime M. d'Aubires comme j'aime madame de
Jarville, par exemple... ou l'abb Chtel... je les aime pour les
aimer... mais pas pour les pouser, sapristi!...

--Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c'est que le mariage...

--a, sr! que je l'ignore!... mais enfin, je m'en fais une ide... on
se fait toujours une ide des choses, s'pas?... eh bien, moi, en me
mariant... je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n'aime
M. d'Aubires et l'abb Chtel... et voil!...

--Oui... vous tes un peu sentimentale... comme toutes les jeunes
filles...

--Moi?...--s'cria Chiffon, indigne,--pas pour deux sous
sentimentale!...

Et rflchissant, un peu trouble malgr elle, elle rectifia:

--Except peut-tre pour les fleurs... et le ciel... et les rivires...
c'est vrai que j'aime assez  me coucher par terre et  rvasser devant
tout a... oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les
choses... et mme pour les btes, si vous voulez... mais pour les
gens?... ah! fichtre non!... j'suis pas sentimentale!...

Positivement stupfi par cette faon de parler, le pre de Ragon
demanda, avec un sourire de mpris aimable au coin de ses lvres trs
sinueuses et trs minces:

--Par qui donc tes-vous leve, ma chre enfant?...

Sans paratre voir l'ironie, elle rpondit:

--A prsent, c'est par papa et l'oncle Marc... et avant, par mon oncle
et ma tante de Launay...

Et, comme le Jsuite, rassemblant ses souvenirs, rptait: de
Launay?... Chiffon ajouta en riant:

--Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c'est pas
des gens  a!... c'est des bons vieux tranquilles et pas chics... pas
du tout dans le train... ils vont  leur paroisse!... Mais pardon...
vous disiez... quand je vous ai interrompu... que j'tais
sentimentale... c'est mme parce que vous disiez a que je vous ai
coup...

--Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins prises
d'un idal quelconque... idal qu'elles se forgent de toutes pices...
et qu'elles ne rencontrent jamais...

--Je ne suis prise d'aucun idal...

--C'est dj une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez
considrer librement et en pleine possession de vous-mme le bel avenir
qui s'ouvre devant vous si vous pousez le duc d'Aubires?...

--O a, le bel avenir?... moi qui justement n'ai jamais pu supporter
l'ide d'pouser un militaire!... oui... j'ai a en horreur, les
militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu... car les
soldats, c'est pas leur faute, les pauv's gens!... et ce que je les
plains, au contraire!... et ce que je les aime pour a!... j'peux pas en
rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire
quelque chose  la maison... ainsi...

Le pre de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que
madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille
n'tait pas comme tout le monde. Il reprit, exagrant encore son air
froid et sa correction parfaite:

--En vrit, mon enfant, vous parlez une langue singulire!...

Trs sincrement et gentiment, Coryse s'excusa:

--Oui... a, j'sais bien!... c'est trs vrai!... mais je ne peux pas
m'en empcher!... a m'est instinctif!... je vous demande pardon... je
comprends bien que a doit vous choquer... a choque dj l'abb Chtel,
ainsi...  plus forte raison, vous...

Et, le regardant, elle conclut:

--C'est que, voil!... vous tes un homme du monde, vous!... et moi
pas!...

--Enfin,--fit le Jsuite, qui se mit malgr lui  rire,--tes-vous
dispose, mon enfant,  rflchir avant de repousser ce mariage?... 
couter mes conseils?...

--Rflchir ne me servira  rien!... d'abord, quand je veux rflchir,
a m'endort!... et puis, plus je rflchirais, plus je dirais non... il
n'y a donc pas d'avantage  me faire rflchir... et quant  ce qui est
de suivre vos conseils... si vous voulez que je vous parle
franchement...

--Oui... parlez-moi franchement?

--Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos
conseils?... vous ne me connaissez pas... vous ne m'avez jamais tant
vue... tout en moi doit vous dplaire  crier...

Et, voyant que le Jsuite esquissait un geste vague de protestation:

--Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous dplais, et vous
n'avez aucune raison de vous intresser  moi... ce que vous me dites,
vous me le dites parce que ma mre vous a demand de me le dire... tout
btement...

--Je vous le dis parce que tel est mon avis...

--Soit!... mais c'est votre avis parce que ma mre vous a expliqu que,
sans fortune, je ne peux faire qu'un mauvais mariage... et que celui-l
est superbe... alors, sous prtexte que je ne suis pas riche, vous me
conseillez d'pouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer... ou du
moins aimer comme je veux aimer quelqu'un avec qui je passerai ma vie...

--Mon enfant, vous vous trompez... c'est parce que le duc d'Aubires est
un homme parfaitement honorable et bien n... parfaitement bon aussi,
que je vous conseille de l'pouser... je vous le conseillerais galement
si vous tiez trs riche...

--Allons donc!... jamais de la vie!... d'abord, si j'tais trs riche,
au lieu de me pousser  pouser M. d'Aubires, vous me garderiez pour...

Comme elle s'arrtait, le pre de Ragon demanda:

--Je vous garderais pour qui?...

--Pour un ancien lve  vous qui serait dans la dche... ou qui aurait
jou... ou n'importe quoi de ce genre-l!... oui!... j'ai toujours vu
que a se passe comme a  Pont-sur-Sarthe... depuis que je sais voir
quelque chose autour de moi... et je me suis rjouie de n'avoir pas
d'argent!... Oh!... pour a, vous savez aider les vtres!... vous n'tes
pas des lcheurs!...

Craignant d'avoir trop parl, Chiffon leva un oeil presque timide sur le
Jsuite. Sa belle figure distingue et srieuse s'tait au contraire
adoucie:

--Eh bien--dit-il en regardant la petite avec une certaine
bienveillance--il me semble que, d'aprs ce que je devine de vous, ceux
qui ne sont pas des lcheurs, comme vous dites... doivent vous
plaire?... vous devez aimer celui qui prte aux autres son appui?...

--Oui, si c'est un individu... non, si c'est une corporation...

Le pre de Ragon resta tonn, regardant Chiffon sans rien dire.

Depuis qu'il tait  Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans tait le
premier tre pensant qu'il rencontrait.

Voyant que l'enfant, prenant son silence pour un cong, allait se lever,
il demanda:

--Vous avez donc beaucoup lu?...

--Non... pas beaucoup...

--Alors, vous avez beaucoup rflchi  des choses srieuses?...

--Quelquefois...  cheval... oui, c'est surtout quand je me promne 
cheval que je pense  des choses... l, je ne peux pas m'endormir en
rflchissant... alors je rflchis... mais c'est involontaire...

--Et... le rsultat de ces rflexions c'est que vous n'aimez pas notre
ordre?...

--C'est que, voil!... a ne me fait pas du tout l'effet d'un ordre...
religieux, du moins... les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les
Oratoriens, etc., etc., j'appelle a des ordres... a s'occupe du bon
Dieu, a prche, a fait seulement ce que je comprends que fassent des
religieux... vous, vous me faites l'effet d'une association
quelconque... vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de
tout... enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait
bien que j'ai pas peur de grand'chose...

--Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien
et le salut de l'humanit...

--Son bien... sur la terre, a, j'en suis convaincue!... son salut?...
je ne crois pas que a vous intresse beaucoup... et puis, l'humanit,
pour vous, se rduit aux gens du monde... c'est comme pour ma mre... je
connais a!...

--Je vois que vous avez dcidment un parti pris contre nous... vous
avez tort, ma chre enfant...

--Oh!...--affirma poliment Chiffon--pas plus contre vous que contre les
francs-maons par exemple... ou les polytechniciens, qui continuent leur
monme  travers la vie... je hais en gnral les gens qui se massent
pour tomber les isols...

--Cette haine peut mener loin...

--Trs loin!... ainsi, toute petite... quand j'allais avec ma bonne
faire des commissions et que j'entendais les pauvres petits boutiquiers
des petites rues se plaindre... pleurer presque, en racontant que depuis
les grands magasins de la rue des Bndictins et de la place Carnot ils
ne faisaient plus d'affaires... quand je voyais peu  peu se fermer
plusieurs des boutiques d'autrefois... quand j'entendais raconter que
tel ou tel fournisseur tait en faillite... je rageais ferme, allez,
contre ces normes magasins qui crabouillent les tout petits... et bien
des fois, le soir, en faisant ma prire, j'ai cri de toutes mes forces
au bon Dieu qu'il aurait une riche ide s'il raflait tout a dans la
nuit...

--Mais c'tait une abominable pense...

--C'est bien possible!... je ne la dfends pas!... je l'avais, voil
tout!... je ne disais pas a  l'oncle Albert et  la tante Mathilde,
vous pensez?... avec eux a n'aurait pas pris... Oh, non!... aussi, je
n'ai jamais racont mes ides  personne dans ce temps-l...

--Et maintenant non plus, j'espre?...

--Oh! si!... maintenant je dis trs bien tout a  l'abb Chtel, ou 
l'oncle Marc...

--Ah! c'est vrai!--fit le Jsuite avec un sourire tendu--M. le vicomte
de Bray est socialiste... ou, du moins, il s'est prsent comme tel aux
dernires lections?...

--Non...--dit brusquement Chiffon, qui n'admettait pas qu'on toucht 
l'oncle Marc,--vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce
que vous appelez socialiste... ne s'est pas appuy l-dessus pour se
faire lire... il s'est prsent sans tiquette...

--Et il a chou...

C'tait le candidat protg par les pres qui avait pass. Chiffon
rpondit rageusement:

--Oui... il fallait trop d'argent pour tre lu...

Puis, se levant sans attendre l'invitation du Jsuite, qui s'oubliait 
couter ce drle de petit produit moderne, si diffrent de ce qu'il
connaissait jusque-l, elle ajouta, un peu narquoise:

--Mais je n'ose pas vous retenir plus longtemps!... vous tiez trs
press... et il y a toutes ces dames qui doivent trpigner  la
chapelle...

Le pre de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s'effaait pour le
laisser sortir le premier:

--Non...--dit-il en souriant, trs courtois--vous n'tes plus une petite
fille... et vous serez peut-tre bientt Madame la Duchesse...

--a m'tonnerait!...--rpondit Chiffon, en secouant ses cheveux
flottants qui ondulrent autour de ses hanches--je n'ai pas la tte de
l'emploi...

Le pre de Ragon demanda:

--Je ne vois personne  la porterie?... vous n'tes pas venue seule,
pourtant?...

--Oh! non!... je ne suis pas leve du tout  l'amricaine, moi!... j'ai
ma bonne!...

Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, gliss
presque jusqu' terre:

--Il n'est pas dcoratif, ma bonne!...

Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant
l'heure  la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant:

--Cinq heures et demie!... C'est moi qui les ai fait poser, les
grenouilles de bnitier!...




VI


On dnait quand madame de Bray entra dans la salle  manger. Depuis
longtemps on avait renonc  l'attendre: presque jamais elle n'arrivait
 l'heure; prtextant des courses, des visites, des pendules arrtes
et, au besoin, des accidents de voiture. Ds qu'elle se fut assise, elle
demanda d'un air tonnamment aimable  Coryse:

--Eh bien?... as-tu t contente du pre de Ragon?...

--Oh! trs contente!...--rpondit la petite avec insouciance.

Et, aprs un instant de rflexion, elle ajouta:

--Mais, je ne sais pas si, lui, il a t content de moi...

--Qu'est-ce que tu lui as dit?...--interrogea M. de Bray, vaguement
inquiet.

--Un tas de choses... la conversation a tourn...

--J'irai le voir demain matin...--fit la marquise, moins aimable,--et il
me dira ce qui s'est pass...

--Mais...--remarqua paisiblement Chiffon--je peux aussi bien vous le
dire... et d'abord, il ne s'est rien du tout pass...

--Ah!... c'est surprenant!...

--Et pourquoi donc est-ce surprenant?...

--Parce que tu as l'air embarrass...

--Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l'air embarrass?...

--Je n'en sais rien...

--Moi non plus!... on a voulu que j'aille causer avec le pre de
Ragon... j'y suis alle... nous avons caus... et voil!...

--Et... il n'y a rien eu de dsagrable?...

--Mais non... il est bien lev... trop mme!... moi aussi... pas trop,
mais enfin, assez... non!... je crois qu'il n'a rien approuv de ce que
je lui ai dit... et je suis sre que rien de ce qu'il m'a dit ne m'a
convaincue... mais,  part a, nous sommes comme avant...

--Alors...--demanda madame de Bray, profitant d'une sortie du
domestique,--tu n'es pas encore dcide  pouser le duc d'Aubires?...

--Je suis dcide  ne pas l'pouser...

Et, se tournant vers l'oncle Marc:

--Je vais lui rpondre ce soir, puisque tu m'as dit qu'il doit venir?...

--Non!...--s'cria la marquise, exaspre,--vous ne lui rpondrez pas ce
soir!... c'est de la folie de refuser ainsi sans rflchir!...

--Mais j'ai rflchi!... mais je ne fais que a... depuis hier, je
rflchis  m'en faire mourir!...

--Vous attendrez pour donner une rponse dfinitive au duc d'Aubires...

--J'attendrai quoi?... non... je ne veux pas lui faire croquer le marmot
plus longtemps... a a dj beaucoup trop dur...

--Je vous dfends de lui parler aujourd'hui!...--dit imprieusement la
marquise, en se levant.

Et, voyant qu'au lieu d'entrer dans le salon, Chiffon montait
l'escalier, elle demanda:

--Eh bien?... o allez-vous?...

--Dans ma chambre...

--Vous resterez ici...

La petite devint trs rouge et rpondit nettement:

--a m'est gal!... mais, si je reste, je parlerai  M. d'Aubires comme
je le dois... je lui dirai que je suis formellement dcide  ne
l'pouser jamais... jamais...

--Vous tes folle!...

--Il y a si longtemps que vous me le dites!...

--Le voil!...--cria tout  coup la marquise en faisant, d'un grand
geste, signe d'couter la sonnette de la grille.

--Ah!... tant mieux!...--soupira Chiffon--j'ai rudement envie de ne plus
avoir ce poids-l, moi!...

Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun
embarras:

--Monsieur d'Aubires, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir
avec moi dans le jardin, comme hier soir...

Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta trs bas:

--... Mais sans m'embrasser...

Il la suivit docilement; trs mu, clairvoyant malgr son amour, et
devinant ce qu'elle allait lui dire. Avant qu'elle et parl, il
questionna, d'une pauvre voix touchante:

--C'est pour me dire que vous ne voulez pas, n'est-ce pas?

--Oui...--balbutia Chiffon, trs peine de ce gros chagrin qu'elle
causait--j'ai beaucoup, beaucoup pens depuis hier soir... et j'ai
compris que je ne peux pas vous pouser... je vous aime bien, allez,
pourtant!... je vous aime de tout mon coeur... et je suis dsole de
vous dire ces choses... mais il vaut mieux les dire avant qu'aprs,
s'pas?...

Il ne rpondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le
devinait si malheureux qu'elle en fut tout attriste.

--Je vous en prie...--supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le
bras de M. d'Aubires...--ne vous faites pas tant de chagrin?... je n'en
vaux pas la peine, d'abord!... je suis colre, ignorante, mal leve...
tous les vices des Avesnes, comme dit ma mre!... et puis, je serais
incapable d'tre une femme de colonel, moi!... ni d'tre mondaine
d'aucune faon... je ne saurai jamais ni causer... ni recevoir... ni
faire bonne figure aux gens qui me dplaisent... ni persuader aux
imbciles que je leur trouve de l'esprit... je n'ai rien d'une femme...
je suis un sauvage... fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des
animaux...

Tout  coup, inquite, changeant de ton, elle s'cria:

--A propos d'animaux... o est Gribouille?... je ne l'ai pas vu depuis
le djeuner... si on me l'avait perdu?...

Et elle partit, courant  travers la grande pelouse, dans la direction
des curies. Au bout d'un instant, elle revint courant toujours, et
suivie de Gribouille qui lui sautait aux paules.

--Pardon...--fit-elle, tout essouffle,--pardon de vous avoir laiss
comme a!... mais c'est que j'ai eu si peur pour Gribouille!... c'est
gal!... je n'aurais pas d... au milieu d'une conversation srieuse...
Ben, voyez-vous... c'est tout moi, a!...

Comme le duc ne rpondait pas, elle demanda, fouillant du regard
l'obscurit:

--Est-ce que vous n'tes plus l?...

--Si...--balbutia-t-il, d'une voix enroue, si... je suis toujours l...

Il s'tait assis prs de l'alle sur une sorte de tertre. Chiffon
s'approcha de lui, comprenant qu'il pleurait.

--Comment!...--dit-elle violemment mue,--comment!... vous pleurez?...

La pense que cet homme, qui lui apparaissait comme un gant... presque
vieux, pouvait pleurer, ne lui tait jamais venue. Stupfaite et
bouleverse, elle s'assit prs de lui.

--Mon Dieu!...--fit-elle, prte  pleurer aussi--mon Dieu!... mon
Dieu!...

Elle ne trouvait pas autre chose  dire. Elle perdait la tte. Elle se
croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet tre si bon,
qui sanglotait doucement  ct d'elle.

L'ide que quelqu'un pouvait souffrir pour elle ou  cause d'elle tait
odieuse  Coryse. Elle prfrait mille fois souffrir elle-mme. Et, tout
de suite, elle se dit:

Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tte...
et puis aprs... s'il veut tout de mme, eh bien, je l'pouserai...

--coutez-moi...--dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si
profondment le duc,--coutez-moi bien... et comprenez-moi... si vous le
pouvez toutefois... car je ferai de mon mieux, mais a ne sera peut-tre
pas trs clair... c'est que c'est trs difficile  dire, tout a!... et
si nous tions au soleil au lieu d'tre dans le noir... si je voyais
votre tte et si vous voyiez la mienne... je n'oserais jamais,
jamais!... mais d'abord, je vous en prie... ne pleurez pas comme a...
a m'est horrible!...

Et, comme sans rien dire il continuait  pleurer, d'un mouvement
brusque, elle s'agenouilla devant lui:

--Je vous en prie?...

Elle passa ses bras autour du cou de M. d'Aubires, et, embrassant
affectueusement la pauvre joue mouille, elle rpta, d'une voix
infiniment suppliante:

--Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous
voudrez... tout...

Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et
tendre. Il la repoussa presque durement:

--Non... non... loignez-vous!...

D'abord tonne, Chiffon se releva, en murmurant tristement:

--Ah!... oui... je vois... vous faites comme moi hier...

Et, timidement, elle se rassit sans rien dire  ct du duc. Il reprit,
encore tout tremblant:

--Non... ne croyez pas a, ma chre petite Coryse... c'est que... vous
ne pouvez pas comprendre... je suis nerveux... malheureux... je ne sais
plus ce que je fais, ni ce que je dis... j'avais fait un si joli rve...
et je retombe de si haut...

Elle demanda, inquite:

--Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rve... ce n'est pas
ma faute, au moins?... je veux dire que ce n'est pas moi qui vous ai
laiss croire que j'avais envie de vous pouser?... que je n'ai pas
cherch  me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse...
s'pas?...

--Non, certes!...

--A la bonne heure!... c'est que si j'avais fait a... sans m'en douter,
bien entendu... j'en serais au dsespoir... c'est vrai... je trouve que
faire aux gens des mines, et des yeux, et tout a... pour leur persuader
qu'ils plaisent... ou qu'on dsire leur plaire... alors qu'on ne se
soucie pas du tout d'eux... c'est abominable... oui, abominable!...

Et, aprs un silence, elle ajouta:

--C'est ce que je vois faire tout le temps autour de moi... et c'est ce
que je ne ferai jamais...

--Vous disiez tout  l'heure--demanda le duc, qui se remettait peu 
peu,--que vous alliez m'expliquer pourquoi vous ne voulez pas tre ma
femme?...

--Oui... et a m'intimide de vous expliquer a!... je ne sais de la vie
que ce que j'en peux deviner, et ce n'est pas grand'chose... mais enfin
j'entends les conversations... on chuchote... on rapproche certains
noms... et, quand il y a des bals  la maison, je vois bien des petits
flirts... bien des petites incorrections... je ne parle pas des jeunes
filles... les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu'elles
veulent... a n'a aucun inconvnient, s'pas, puisqu'elles ne sont pas
maries?... non... je veux dire ces dames... il y en a qui trompent
leurs maris... et... tromper son mari, je ne sais pas au juste o a
commence ni o a finit, mais je trouve que c'est trs mal...

--Sans doute, c'est mal!...

--Eh bien, voil!... c'est que je suis sre que, si je vous pousais...
je vous tromperais...

--Mais...--balbutia M. d'Aubires, interloqu--pourquoi tes-vous sre
de a?...

--Sre... enfin autant qu'on peut l'tre de ces choses-l!...
voyez-vous, jusqu' prsent, je n'ai jamais rencontr personne de qui je
me sois dit: Celui-l, je l'pouserais bien!...

--Eh bien?...

--Eh bien, si, aprs que nous serons maris, j'allais me dire, un jour,
en voyant passer un monsieur quelconque: Tiens! je l'aurais bien
pous, celui-l!... pensez donc!... quel coup!... a serait
dsastreux!...

Malgr son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il rpondit
gravement:

--Ce que vous dites l est arriv  beaucoup de femmes...

--Et alors?...

--Alors, au lieu de laisser aller leur pense vers le nouveau venu,
elles se sont appuyes sur leur mari... et si c'tait un bon mari, ce
que je serai...

--a, j'en suis sre!...--dit Chiffon avec conviction--mais croyez-vous
que a suffit d'tre un bon mari, si on n'a pas une bonne femme?...

--Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme... honnte et
brave?...

--Je serais a... si je ne rencontrais pas...

--Quoi?...

--Le monsieur que je ne rencontrerai peut-tre jamais... mais qui n'est
 coup sr pas vous...

Et, comme M. d'Aubires faisait un mouvement, elle ajouta vivement:

--Oui... je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l'ai dj dit...
mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il
faut aimer son mari... et je suis certaine que le jour o je
rencontrerais celui que j'aimerais comme a... je me laisserais
aller!... oh! mais l, en plein!... vous voyez?... c'est sans gne
d'oser vous dire a?... mais a serait encore bien plus sans gne de
vous pouser sans vous le dire... Si, aprs que vous savez ce qui
m'empche de dire oui, vous voulez de moi tout de mme... au moins, vous
aurez t prvenu... vous ne pourrez rien me reprocher... quand je dis
rien me reprocher, c'est une manire de parler... parce que... au
fond... je me rends bien compte que a ne pourra pas vous faire
plaisir... mais enfin, je n'aurai pas t sournoise, ni dissimule...
comprenez-vous?...

--Je comprends--dit doucement M. d'Aubires--que vous seriez trs
malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous
voir malheureuse... il me faut renoncer  ce qui tait, depuis six mois
que j'y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon esprance... vous
m'avez trs dlicatement et trs pittoresquement fait comprendre que je
suis un vieux fou...

--Vous m'en voulez?...--demanda Coryse effare--je suis sre que vous
m'en voulez?

--Non... je vous jure que non...--marmotta le pauvre homme que l'motion
tranglait.

Il voulut se lever et resta enfonc dans le sol.

--Tiens!...--fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l'enfonait
davantage.

Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu'on s'en allait et
s'tait mis  danser devant lui en aboyant avec fureur.

Le duc voulut s'appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre
molle, tandis que son corps semblait y pntrer plus avant.

--Je ne sais pas o je suis!...--dit-il  Chiffon, qui, debout dans
l'alle, l'attendait--il me semble que je suis assis dans un trou... et
plus j'en veux sortir plus j'y tombe...

Elle tendit ses mains, il les prit et se releva d'une secousse. Mais
elle aussi, en s'approchant, avait senti le sol se dfoncer.

--Qu'est-ce qu'il y a donc?...--fit-elle en ttant la place que M.
d'Aubires venait de quitter.

Elle se redressa en riant:

--Ah!... c'est le cimetire des fleurs!... vous tiez assis dessus!...
et comme j'ai justement enterr ce matin... c'est tout mou...

Il questionna:

--Le cimetire de...

--Des fleurs... oui... ne parlez pas de a  la maison... on se
moquerait de moi... je sais bien que c'est bte... mais j'aime tant les
fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes...

En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetire o
elle enterrait ses fleurs fanes. Il lui tait impossible de les voir
traner dans la rue ou dans les ordures. L'ide qu'une fleur toucherait
quelque chose de sale, qu'elle serait froisse sous les pieds, trane
dans les jupes, ou balaye dans la poussire, lui tait insupportable.
En hiver, elle les brlait dans la grande chemine de sa chambre, aprs
avoir allum un norme brasier o elles se consumaient d'une flambe.
Mais en t, prive de cette ressource, elle les enterrait
consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les
gronderies de sa mre et les blagues de l'oncle Marc.

--Ne le dites pas, je vous en prie?...--rpta-t-elle, trs
inquite;--except Gribouille, personne ne le sait, personne... et a me
ferait si fort enrager si on se moquait de moi... pour cette chose-l
seulement que a me ferait enrager... parce que je trouve qu'on aurait
raison... c'est ridicule!...

--Vous pouvez tre sre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais
 qui que ce soit du cimetire des fleurs...

Et, tristement, il ajouta:

--Ce pauvre petit cimetire!... moi qui pourtant ne ressemble gure 
une fleur, j'y ai t enterr aussi ce soir... oui... tout  fait
enterr...

--Allons!... bon!...--s'cria Coryse--voil que vous allez encore
repenser  tout a!...

--Non... mais voulez-vous me laisser m'en aller par la petite grille?...
je prfre ne pas entrer dans la maison... avec mes yeux gros comme le
poing, je serais trs ridicule... d'ailleurs, je viendrai voir Marc
demain matin...

--Vous l'aimez bien, l'oncle Marc?...

--Beaucoup... c'est un camarade d'enfance...

--Vous tes du mme ge?...

--Il a trois ans de moins que moi...

--C'est la mme chose!...

--La mme chose... oui, vous avez raison...

Mais, en baisant une dernire fois la petite patte solide et souple de
Chiffon, M. d'Aubires se dit  part lui:

--Eh bien, non!... a n'est pas la mme chose... c'est trois ans de
moins!...

Rentre dans le salon, la petite regarda--comme si elle le voyait pour
la premire fois--l'oncle Marc, qui lisait prs d'une lampe. Et, au lieu
de rpondre  monsieur et  madame de Bray qui la questionnaient
anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa:

--C'est pas trois ans... c'est dix ans qu'il a l'air d'avoir de moins,
l'oncle Marc!...




VII


Le lendemain matin, Chiffon, couche au milieu de la pelouse, jouait
avec Gribouille en attendant l'heure de son cours, lorsque l'oncle Marc,
s'approchant d'elle, lui dit d'un ton bourru:

--Aubires est parti!...

Elle se dressa, d'un bond:

--Comment parti!... parti pour o?...

--Pour Paris... o il se va secouer un peu... il en a besoin, le pauvre
garon!...

--Ah!...--dit la petite--tu m'as fait une peur!... j'ai cru qu'il tait
parti pour toujours!...

--a t'aurait fait de la peine?...

--Je t'en rponds!...

--Le chagrin d'Aubires m'a dsol... mais, au fond,  prsent que tout
a est termin... je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que
tu as bien fait...

--A la bonne heure!... et papa?...

--Papa aussi...

--Alors, tout est pour le mieux!... tu montes  cheval, ce matin?...

--Non... j'ai des lettres  crire... c'est que, je ne t'ai pas dit...
j'ai une grande nouvelle  t'annoncer... la tante de Crisville est
morte!...

--Ah!...--fit-elle, indiffrente--a n'est pas ma tante,  moi... et je
ne la connaissais pas!... toi non plus, du reste... puisqu'elle ne
quittait plus le Midi...

--Je ne l'avais pas vue souvent... mais j'tais son filleul...

Et l'oncle Marc continua paisiblement:

--Je viens d'apprendre qu'elle m'a lgu toute sa fortune...

--Toute sa fortune!...--s'cria Coryse, tonne,--mais c'est elle qu'on
appelle la tante de Carabas!... c'est elle qui est si, si riche!...

--C'est elle qui tait si, si riche, la pauvre femme!...

Chiffon sauta au cou de l'oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le
mouvement, lui sautait aux jambes.

--Oh!... que je suis contente!!!... que je suis contente que a soit
toi!... a t'ira si bien,  toi, beaucoup d'argent!...

--Lche-moi donc!... tu m'trangles!--dit brusquement Marc de Bray,
cherchant  se dgager,--je t'ai dj rpt cent fois que tu es trop
grande pour te suspendre comme a en bb!... a ne se fait pas!...

--Pardon!... j'oublie toujours!... et qu'est-ce que tu vas en faire,
dis, de tout cet argent-l... pour commencer?...

--Pour commencer, je vais voyager...

--Oh!...--murmura l'enfant, toute saisie,--tu vas t'en aller... toi
aussi?...

Et, appuyant sa tte contre l'paule de l'oncle Marc, elle se mit 
pleurer silencieusement.

--Es-tu bte, voyons?...--fit-il avec impatience.

Elle rpondit, d'une voix inintelligible:

--Pardon!... c'est que, vois-tu, je suis nerve... je ne sais pas ce
que j'ai!... tout  l'heure, c'est M. d'Aubires qui m'aimait bien et
qui s'en va...  prsent, c'est toi...

Ses larmes redoublrent, et elle conclut:

--C'est que, des gens qui m'aiment... il n'en pleut pas, tu sais?...

--Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!... je ne
vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!... la France me
suffit... ailleurs, j'ai le spleen!...

--Pourquoi dis-tu le spleen?... au lieu de dire le mal du pays?... il
n'y a pas de honte  l'appeler comme a... je dteste qu'on parle
anglais!...

--Je vois avec plaisir que a va mieux, Chiffon!... ta petite nature
reprend le dessus... oui... gronde-moi tant que tu voudras, va!... mais
ris... c'est tout ce que je veux...

--C'est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?...
cette fois-ci, a ne sera plus le petit type  l'orgeat de la dernire
fois qui passera, hein?... en voil un argent qui arrive bien!... il y a
encore un mois avant les lections... tu as le temps de le tomber,
l'lve aux bons pres!... qui ment aux ouvriers... qui ment aux gens
du monde... qui ment tout le temps!... oui, tu le tomberas... et en
voil une chose qui me fera plaisir!...

L'oncle Marc demanda en riant:

--Est-ce par intrt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?...

--C'est les deux!... et la charit?... je pense que tu vas la faire en
grand,  cette heure?... toi qui t'en donnais dj des bosses quand tu
n'tais pas riche...

--Comment le sais-tu?...

--Je connais tes pauvres, donc!... et quand je vais chez eux, ils me
parlent de toi tout le temps... c'est d'ailleurs pour a que j'y vais,
chez eux... car, sans a, autant en choisir d'autres qui ne t'auraient
pas, s'pas?...

--Comment se fait-il que, s'ils te parlent de moi, ils ne me parlent
jamais de toi?...

--Parce que moi, je leur dfends!... je leur dis: S'il savait que je
viens chez vous... qu'il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez
plus... plus jamais... parce que lui, il se cache pour donner, comme un
autre pour voler... Est-ce vrai, a?...

--Quelle drle de petite fille tu fais!... si ta mre...

--Ah!...  propos!... est-ce qu'elle le sait?...

--Quoi?...

--Que tu hrites?...

--Oui...

Chiffon se mit  rire.

--Ben, elle a d faire un rude nez!... car, tout en ayant l'air de dire
que la tante de Carabas laisserait sa fortune  des bonnes oeuvres, elle
a toujours espr, dans son fin fond, que a serait papa et toi qui
l'auriez, la fortune!... et, comme il n'y a de vrai que la moiti de ce
qu'elle esprait... et que c'est pas la bonne moiti... elle doit tre
dans un tat...

Puis, revenant  ce qui l'intressait, elle demanda tristement:

--C'est maintenant que tu vas t'en aller, dis?...

--Pendant quelques jours... pour des affaires... mais je reviendrai bien
vite...

--Oui... reviens!... tu n'as que le temps pour les lections!... c'est
moi qui vais t'en faire, une propagande!... ah! le pauvre vieux Jean!...
il va falloir qu'il trotte  pied et  cheval!...

Et, comme le vicomte riait, elle reprit:

--Tu t'en moques, de ma propagande?... tu as tort!... je suis trs
populaire, moi, sans que a paraisse... trs...

Puis, passant  autre chose:

--Ce que je me rjouis de voir les ttes des gens qui ne t'aiment pas...
et il y en a beaucoup...

--Comment?... il y en a beaucoup?...

--Oh!  Pont-sur-Sarthe!... je ne parle pas de Paris... pendant les
trois mois que nous passons  Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si
on t'aime ou pas... tandis qu'ici, c'est tout diffrent... je vois ce
qui se passe...

--Et qu'est-ce que tu vois?...

--Que... except quelques amis... tout le monde te dteste...

--Je n'ai cependant rien fait pour a!...

--Si!... tu as fait tout ce qu'il faut!... tu vis tout seul, et, 
Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas a... ailleurs non plus, du
reste!...

--Mais... je ne vis pas tout seul...

--Si!... tu dis zut aux visites, aux dners, au cercle, aux bals, aux
matines, aux saluts des pres, aux garden-parties... zut aux jeudis de
madame de Bassigny... zut  tout ce qui t'embte... et tu as bien
raison, parbleu!... seulement, faut pas croire que c'est comme a qu'on
se fait aimer des imbciles...

--Oui... je suis un ours... j'ai tort...

--Pourquoi, tort?... qu'est-ce que a te fait?... d'autant plus que, 
prsent, quoi que tu fasses, on t'adorera tout de mme, va!... et ce
qu'on te demandera en mariage!... dis donc?... c'est pas un secret,
s'pas?...

--Quoi?...

--Ton hritage?...

--Non!... je ne vais pas crier sur les toits que j'hrite, mais je ne
suis pas fch qu'on le sache...

--Tiens!...--fit Chiffon, surprise,--toi qui es toujours si indiffrent
 l'effet que tu produis... pourquoi dsires-tu qu'on sache que tu
deviens riche?...

--Tout bonnement parce que je ne veux pas qu'on puisse croire... en me
voyant dpenser beaucoup d'argent pour mon lection... que je suis
soutenu par un comit quelconque... cette faon de faire de la politique
avec l'argent des autres m'coeure profondment... je la trouve tout 
fait salissante...

--Je ne vois pas trop quel comit pourrait te soutenir... puisque tu te
prsentes avec des ides  toi... sans te rattacher  aucun parti?...

--C'est vrai... mais on le dirait tout de mme...

--C'est gal!--dclara Coryse, dont les yeux luisaient drlement,--je
vais bien m'amuser ce matin!... quelle heure est-il?...

L'oncle Marc regarda sa montre:

--Neuf heures moins un quart...

--Alors, j'ai le temps en me dpchant...

De toutes ses forces elle appela:

--Jean!...

Le vieux cocher parut  la porte de l'curie, o il revenait toujours,
pouss par l'habitude, ds que sa petite matresse ne se servait pas de
lui.

--Habille-toi vite!... nous sortons tout de suite!... dpchons-nous...
il faut que je sois dans dix minutes  la place des Girondins...

La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs;
Coryse cria:

--Est-ce que madame la marquise est sortie?...

--Non, mademoiselle...

--Alors, tout va bien!...--murmura la petite--j'avais peur qu'elle ne
ft dj l-bas...

Et, envoyant un baiser  l'oncle Marc, elle disparut en riant.

                   *       *       *       *       *

Un quart d'heure plus tard, Chiffon sonnait  la grille des Jsuites.

--C'est bien  cette heure que le pre de Ragon dit sa messe, n'est-ce
pas?...--demanda-t-elle au frre portier qui lui ouvrait.

--Oui... mais il finit... il va tre neuf heures!...

Au lieu d'entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle
allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose ple; son
gai visage enfoui au fond d'une grande capeline de paille d'Italie
couverte de roses. Et, surveillant de l'oeil la porte de la petite
glise, elle pensait joyeusement:

--Lui... il ira d'abord  la sacristie... mais comme il n'y a pas
d'autre sortie, il faudra bien qu'il passe par ici... je ne peux pas le
manquer!... en attendant, toutes ces dames vont arriver... et je
placerai ma petite nouvelle  plusieurs... ce que a va tre amusant!...

Oubliant compltement o elle tait, elle esquissa un petit pas
guilleret,  la profonde stupfaction du frre portier, qui la regardait
de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de
Chiffon, fut lui-mme surpris de cet accs de gaiet. Il demanda, l'air
ahuri:

--Mais quoi qu'vous avez donc  'matin, mam'zelle Coryse?...

Elle s'arrta, un pied en l'air, et rpondit en riant:

--Je te raconterai a en route... en attendant, va dormir sur ton banc
d'hier, si tu veux?... seulement, tche de choisir une pose plus
gracieuse...

La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner
vivement la tte  Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de
la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serr, et un
pantalon  trs grands carreaux de beaucoup de nuances. La
cravate--norme--montait par derrire trs haut dans le cou, cachant
presque compltement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut 
Chiffon plus chtif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d'ailleurs,
et assez distingu en dpit de sa taille exigu et de ses vtements  la
mode de demain. La petite marchait dj au-devant de lui, prte  lui
dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans
s'arrter, avec une extrme correction, et, allant se poser  une
cinquantaine de mtres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la
messe.

--Il guette madame Delorme!...--pensa Chiffon, qui depuis longtemps
avait devin que madame Delorme, la trs jolie femme d'un notaire de
Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur  son gr.

En effet, madame Delorme parut peu aprs. Le jeune homme l'aborda d'un
air surpris, comme si jamais il n'avait d la rencontrer l. Chiffon se
dit:

--La messe ne doit pas tre finie... ils seront sortis un peu avant tout
le monde pour se parler...

Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le
petit tre mal venu qui lui arrivait  l'paule, elle pensa:

--Comme c'est drle, tout de mme!... M. Delorme est cent fois mieux!...
qu'est-ce qui peut lui plaire l dedans?... le petit Barfleur n'a ni
esprit, ni bont, ni gentillesse... il est vilain et sot... a ne peut
tre que le prestige des parchemins... car, quoi qu'on dise, il existe
encore pour ceux qui les dtestent, leur prestige!... Ah!... voil
madame Delorme qui s'en va la premire!... il la rejoindra dehors... et
ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc... comme
par hasard...

Elle suivit des yeux la jeune femme qui s'loignait en balanant sa
belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit:

--C'est agrable d'tre jolie!... j'aurais voulu tre jolie, moi!...

Madame de Bray avait tant rpt  Coryse qu'elle tait laide et
disgracieuse, que la petite, trs sincrement, le croyait.

Un murmure de voix interrompit ses rflexions. Madame de Bassigny
sortait de la chapelle, escorte de deux ou trois femmes de
Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour.

--Oh!... oh!...--pensa Coryse--je crois que c'est le cas de placer mon
petit boniment!...

Et elle marcha lentement vers le groupe, la tte baisse, semblant
profondment absorbe dans la contemplation d'un petit caillou qu'elle
faisait rouler en le poussant du bout de son pied.

--Ah!... voil mademoiselle Chiffon!...--cria madame de Bassigny--a va
bien, mademoiselle Chiffon?...

--Trs bien, madame...--rpondit Coryse qui, tout de suite, s'aperut
qu'on la regardait attentivement.

C'est qu'elle excitait beaucoup la curiosit en ce moment. L'histoire de
la demande en mariage, du refus, du dpart de M. d'Aubires,--rencontr
 huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre charg d'une
malle,--courait dj Pont-sur-Sarthe. Et, en venant  la messe, madame
de Bassigny l'avait raconte  ses compagnes, s'tonnant fort que cette
petite sans le sou refust un duc de vingt-cinq mille livres de rente.

On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait  la fois et
de la demande et du refus.

--Comment lui couler en douceur l'hritage de l'oncle Marc?...--se
rptait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dvisageait
prement--c'est pas facile!... faut que a ait l'air de venir
naturellement...

--Je suis doublement enchante de vous rencontrer, mademoiselle
Coryse--dit d'un air aimable madame de Bassigny--car je vais vous prier
de transmettre  madame votre mre une invitation que j'allais lui
adresser en rentrant... je veux lui demander de venir dner de jeudi en
quinze avec vous et M. de Bray... et aussi M. Marc... s'il y consent...
mais je n'espre pas qu'il nous fasse cet honneur...

Chiffon sauta sur l'occasion qui se prsentait, et, regardant
attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres
mouvements de sa physionomie, elle rpondit d'une voix claire:

--Mon oncle ne dne gure dehors... mais, dans tous les cas, il ne sera
pas l jeudi... parce qu'il part...

--Avec le duc d'Aubires?...--questionna mchamment la femme du colonel.

Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s'mouvoir:

--Non... tout seul... sa tante de Crisville est morte et...

--Ah!... elle est morte  Pau, probablement?...--interrompit madame de
Bassigny.

Et, se tournant vers une des femmes qui l'accompagnaient, elle proposa:

--Tenez!... vous qui voulez acheter un chteau?... Crisville va tre
certainement mis en vente... c'est trop haut perch pour y installer un
hpital ou un orphelinat...

A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de
Crisville laisserait sa fortune  des oeuvres de bienfaisance.

--Mais non!...--dit Chiffon d'un air innocent--je ne crois pas que mon
oncle vende Crisville... je crois qu'il l'habitera, au contraire...

Et ngligemment:

--C'est lui qui hrite de tout...

--Il... comment?... lui?... M. de Bray?...--balbutia madame de Bassigny
perdue--mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?...

--a n'est pas ma tante... et elle laisse plus que a!...--rectifia avec
aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de
la marquise de Carabas.

--Plus que a?...--rpta madame de Bassigny, abasourdie et vexe.

On sortait de la chapelle. Elle dit adieu  Coryse, et se porta
rapidement au-devant des arrivants, dsireuse de colporter la nouvelle.
De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir  mesure qu'elle
parlait.

--Ils sont atterrs--pensa-t-elle--j'ai bien fait de venir...

Tout  coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d'apercevoir le
pre de Ragon qui s'avanait de son pas harmonieux et rgulier.

--Il ne faut pas que je le laisse cueillir!...

Elle s'approcha rapidement, demandant d'un air poli:

--Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?...

Et, comme le Jsuite jetait un coup d'oeil inquiet sur les personnes
qui, elles aussi, semblaient l'attendre, elle affirma:

--Oh!... a ne sera pas long!... hier j'ai beaucoup trop bavard...

--Mais non, mon enfant... vous m'avez, au contraire, vivement surpris et
intress...

--Vous tes bien bon... mais moi, je sais que j'ai eu tort de parler de
mon oncle et de sa politique... et je veux vous demander de ne pas dire
 ma mre--qui viendra vous voir aujourd'hui--que j'ai parl de tout
a...

--Je vous assure--fit d'un ton sec le pre de Ragon impatient--que vous
exagrez infiniment l'importance de votre conversation...

--Non pas!... je vous ai laiss entendre... ou  peu prs... que mon
oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu'il
n'avait pas d'argent?...

--Oui!... Eh bien?...

--Eh bien, c'est que, justement... il se porte... parce qu'il en a...

--Ah!...--fit le Jsuite ennuy.

Et, oubliant les prceptes de discrtion et de prudence qui guidaient
habituellement ses moindres actes, il demanda carrment:

--Et comment en a-t-il?...

Chiffon rpondit d'un air dtach:

--Parce qu'il est le lgataire universel de sa tante de Crisville... qui
est morte hier...

Le pre de Ragon resta stupide, la bouche entr'ouverte, vritablement
ananti. La vieille madame de Crisville tait--avant que le mauvais tat
de sa sant l'et force  se fixer  Pau--une de ses pnitentes, et il
savait lui avoir dict par le menu des dispositions dernires o les
Jsuites n'taient pas oublis. Et cette vieille mourait loin de sa
volont, ngligeant de tenir les quasi-promesses obtenues  grand'peine,
et laissant sa fortune  qui?...  un socialiste honnte et dj dans
l'aisance;  un homme dangereux, qu'inconsciemment elle armait pour la
lutte contre tout ce qu'elle et d respecter et soutenir!

Enfin, il demanda, parlant  lui-mme plutt qu' Chiffon qui le
dvorait joyeusement des yeux:

--C'est une fortune norme?...

--norme!...--rpta la petite d'une voix flte.

--C'est la moiti du dpartement?...

Comme un cho, elle redit encore:

--La moiti du dpartement... au moins!...

Par une intuition rapide, le Jsuite eut l'ide que peut-tre Coryse se
moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plante  ses
pieds, toute souriante, dans une pose indiffrente et presque niaise qui
le rassura. Et il se dit soudain que le Chiffon, auquel jusqu'ici on
n'avait pas daign accorder la moindre attention, allait
vraisemblablement devenir une hritire. L'affection du vicomte de Bray
pour la belle-fille de son frre tait trs connue  Pont-sur-Sarthe. On
savait qu'il aimait la petite d'Avesnes, non seulement comme sa nice,
mais comme son enfant. Se faisant aussitt paternel, le pre de Ragon
dit  Coryse:

--Je suis heureux, tout  fait heureux, du bonheur que Dieu vous
envoie... car ici, je vois vraiment la main de Dieu!... hier, par un
excs de dlicatesse, par un scrupule... par une crainte de n'tre pas
une assez sainte pouse... vous repoussiez le duc d'Aubires qui
demandait votre main et vous acceptait sans fortune... aujourd'hui, le
Seigneur rcompense cette conduite en vous mettant  mme de choisir
selon votre coeur...

--Mais...--dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout o le Jsuite en
voulait venir--je ne vois pas pourquoi... parce que mon oncle hrite de
sa tante... je pourrai davantage choisir selon mon coeur?... en
admettant que mon coeur ait envie de choisir quelque chose...

--Il est bien clair pourtant--murmura le pre de Ragon, continuant 
s'adresser  lui-mme tout autant qu' Coryse--que le vicomte de Bray
donnera une belle dot  l'enfant qu'il considre presque comme sienne...
et que, vieux garon... sans proches parents...

Elle se mit  rire:

--Ah! parfaitement!... vous pensez que, du coup, me voil passe beau
parti?... et moi qui me disais dj tout  l'heure que la demande de M.
d'Aubires m'avait donn une plus-value... oui... je remarque que,
depuis a, on me regarde avec une respectueuse curiosit... qu'est-ce
que a va tre maintenant?... les honneurs!... l'argent!... tout pour
moi, alors!... a me changera!...

Tandis qu'elle parlait, le Jsuite, qui avait aperu le petit Barfleur
toujours plant sous son arbre, changeait avec lui d'affectueux
signaux.

--C'est Hugues de Barfleur--dit-il tout  coup, en indiquant le jeune
homme  Chiffon--un de mes anciens lves...

Elle rpondit sans enthousiasme:

--Je sais... je le connais...

--C'est un de nos fidles...--continua le pre de Ragon--il vient ici
chaque jour pour y entendre la sainte messe... c'est une belle me...
qui ne fait que ce qui est agrable  Dieu...

--Je ne sais pas...--s'cria la petite presque malgr elle--si a lui
est si agrable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici
avec madame Delorme... au bon Dieu?...

Le Jsuite eut un geste de protestation indigne et de surprise sincre.
Il ne s'tait jusqu' prsent dout de rien, mais l'inconvenante
rflexion de la petite d'Avesnes clairait d'un jour tout nouveau mille
dtails inaperus jusque-l. Dsireux et de dtourner les soupons et de
servir son ancien lve, il rpondit de sa voix la plus insinuante:

--Outre que, dans la bouche d'une jeune fille, de telles remarques sont
dplaces, vous manquez de perspicacit, mon enfant... Hugues de
Barfleur ne saurait tre occup de... la personne que vous dites... non
seulement parce que ses principes le dfendent contre ces sortes de
tentations... mais encore parce que j'ai tout lieu de le croire occup
ailleurs...

--Ah!...--fit distraitement Coryse.

--Oui!... le pauvre enfant a le coeur un peu pris!... il aime, je crois,
une jeune fille qui jusqu'ici n'a fait  lui aucune attention...

--Une jeune fille?...--questionna Chiffon tonne, cherchant qui cela
pouvait tre--une jeune fille?... je ne vois pas a du tout!...

Mais, subitement illumine, elle demanda en clatant de rire:

--Moi peut-tre?... Ah!... elle est bien bonne!!!...

Et, contemplant le Jsuite avec admiration:

--Ben!... on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!...

Le pre de Ragon la regarda, les lvres toujours souriantes, mais l'oeil
dur. Alors, elle s'excusa:

--Je vous demande pardon de rire comme a!... mais c'est que c'est si
drle!... de cette faon, l'argent qui va nuire  M. de Bernay
profiterait au moins  M. de Barfleur... a ne sortirait pas de la
maison... Ah!... y a pas  dire... c'est compris!...

--Mademoiselle d'Avesnes!...--dclara le Jsuite d'une voix
coupante--lorsqu'elle dit que vous tes une jeune fille mal leve,
madame votre mre a raison...

--Raison de le trouver... mais pas de le dire...--rpondit doucement
Chiffon.

S'inclinant devant le pre qui s'loignait, elle chercha des yeux le
vieux Jean. Elle l'aperut immobile sur son banc. Machinalement elle
arrondit les lvres, mais s'arrtant effare, elle pensa:

--Ah!... mon Dieu!... j'ai manqu le siffler comme je fais
quelquefois!... c'est a qui en aurait produit un, d'effet!...

                   *       *       *       *       *

En sortant de chez les Jsuites, elle se mit  courir presque, oubliant
le domestique qui, derrire elle, allongeait pniblement ses vieilles
jambes. Elle tenait  apprendre aussi la bonne nouvelle  l'abb Chtel,
bien sre qu' celui-l elle ferait vraiment plaisir.

Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec
sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva
au presbytre de Saint-Marcien.

Si le presbytre de la cathdrale n'tait pas fastueux, celui de
Saint-Marcien tait tout  fait pitoyable. Une petite masure, adosse 
la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la
masure, un misrable jardinet, mais pas du tout ce qu'on appelle un
jardin de cur. L'abb Chtel, qui adorait les fleurs, avait su
transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise
terre.

La servante tait au march. Ce fut l'abb qui ouvrit la porte  Coryse.
Il tenait d'une main un pot  confitures--pour l'instant rempli de
colle--et de l'autre un norme pinceau bouriff, dpouill d'une
notable portion de ses poils.

--Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi...--expliqua-t-il 
Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour--mais c'est que j'tais en
train de recoller le papier du parloir...

Et il montra les minces languettes qui, dtaches par l'humidit,
pendaient lamentablement le long de la muraille.

L'ameublement tait sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout
dfonc. Une admirable horloge de bois vermoulu, lgante et rare, et
une statue de la sainte Vierge en albtre, pose au mur, au-dessus d'un
petit socle surmont d'un vase.

--Je vous ai apport des roses pour votre sainte Vierge...--dit Chiffon,
en dposant les fleurs dans le petit vase,--seulement il faut vite leur
donner de l'eau...

--Oui... tout  l'heure...

--Non... tout de suite!... voyons!... par cette chaleur-l, a serait de
la barbarie de les faire attendre, monsieur l'abb!... et vous pensez
bien que c'est pas l'ide de la sainte Vierge que quelque chose souffre
pour elle... s'pas?...

--C'est juste!...--fit docilement le prtre qui alla remplir le vase 
un petit robinet plac dans le jardin.

En le regardant faire, Coryse se disait:

--Il est pas chic, celui-l!... ni distingu non plus!... avec sa bonne
figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l'air d'une tomate
dans du coton!... mais il me plat comme a... parce qu'il a une belle
me pour de bon, lui!... au lieu de s'occuper de tomber les amis des
humbles... et de marier les petits gommeux qui ont tout ratibois... il
s'occupe des pauvres et du bon Dieu!... en v'l un qui ignore les
potins!... et les intrigues!... et les flirts!... et tout le
tremblement!...

Et comme l'abb rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui
dbordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui
cria gaiement:

--Monsieur l'abb!... je suis contente!...

--Ah!...--fit-il, tout heureux--c'est pas comme hier matin, alors?...

Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les
arrangeait gauchement, avec d'infinies prcautions. Quand ce fut fait,
il vint s'asseoir en face de Coryse.

--Monsieur l'abb... depuis ce matin, l'oncle Marc est trs, trs
riche...

--Et comment a, mon enfant?...

--Dame!... il a pas dvalis un coche, vous pensez?... non... il a
hrit de madame de Crisville...

--Elle est donc morte?...

--... Turellement, monsieur l'abb!...

--Oh!... cette pauvre dame!... elle qui tait si gnreuse... si bonne
pour les malheureux!...

--L'oncle Marc sera aussi bon qu'elle, allez!... vous verrez tout ce que
nous attraperons pour vos pauvres...

--Dieu vous entende, mon enfant!...

--Mais...--fit-elle, mcontente,--on dirait que vous en doutez?...

--Je n'en doute pas prcisment... non... mais enfin... il n'y aurait
rien de surprenant  ce que M. Marc ft moins proccup que madame sa
tante des choses du ciel... il est jeune, il...

--Jeune!...--s'cria Chiffon tonne--jeune, l'oncle Marc?...

--Mais dame!... il n'est pas vieux...

--Je ne vous dis pas qu'il est croulant!... mais il est pas jeune non
plus... puisqu'il n'a que trois ans de moins que M. d'Aubires... qui
l'est, lui, vieux...

--Et,  ce propos, mon enfant...

--Oh!...--dit Coryse avec un soupir de soulagement--il est parti ce
matin!...

--Parti?...

--Pas pour toujours!... il reviendra... C'est gal, monsieur l'abb...
si j'avais su que vous ne seriez pas plus chaud que a... j'aurais pas
tran mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrs... je vous
aurais laiss apprendre la chose comme tout le monde...

--Mais, ma petite enfant, vous vous mprenez... je suis heureux... trs
sincrement heureux de ce qui arrive  monsieur votre oncle... et aussi
de la joie que a vous cause...

--A la bonne heure!... alors, je me sauve!... il va tre midi!...

Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l'abb
Chtel murmurait, en arrangeant une dernire fois ses roses aux pieds de
la petite sainte Vierge du parloir:

--Mon Dieu, protgez cette enfant qui vous aime!... Mon Dieu, donnez-lui
du bonheur!...




VIII


--Tu ne sais pas?...--dit Chiffon  l'oncle Marc, qui revenait aprs
quinze jours d'absence,--tout le monde est dchan contre toi... ta
lettre  tes lecteurs a rvolutionn Pont-sur-Sarthe... ce qu'on va te
faire des ttes!...

--Voil qui m'est gal!...

--Oui... je sais bien... mais moi, d'entendre tout le monde te taper
dessus comme a... j'en suis malade!...

--Qui, tout le monde?...

--Dame!... les habitus... tous les vieux embtants qui viennent  la
maison... j'sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont
bien autant, embtants!... et ma mre donc!... avant-hier elle est
rentre dans un tat... parce qu'elle avait lu ton machin qu'on
placardait sur les murs...

--Qu'est-ce qu'elle a dit?...

--Elle a fait une scne  papa!... Ah! mais l, une vraie!... une
belle!...

--Plus belle qu' l'ordinaire?...

--Encore plus!...

--Ce pauvre Pierre!...--dit le vicomte, en riant.

--Oh!... que tu es mchant de rire de a!... il est si bon!...

--C'est vrai qu'il est bon!... si c'tait moi...

--Ben, et moi donc!...

Elle rflchit un instant et conclut:

--a prouve qu'il est meilleur que nous deux... voil tout!...

--Dis donc, Chiffon--questionna l'oncle Marc,--elle sera gentille, la
petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-l?...

--Quelles conditions?...

--Tu me dis que ta mre est furieuse contre moi...

--Oh! quant  a!...

--Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple ngre...

--Que non!...

--Que si!... comme elle ne se gnait dj pas pour le faire... et qu'il
y a en plus mon lection...

--Oui... mais il y a aussi ta galette!...

--Tu dis?...

--Je dis que... s'il y a ton lection qui la vexe... il y a ta galette
qui l'enchante... elle respecte l'argent, tu sais?...

--Oh!...

--Il n'y a pas de oh!... c'est comme a!...

Aprs un silence, elle demanda:

--Tu as termin tes affaires?...

--A peu prs!...

--Et tu es riche?...

--Trs...

--Tant mieux!... c'est que M. de Bernay se remue ferme, va!... et il
faut prendre garde  lui... parce que, comme Charli ne passera pas...

--Qu'est-ce que tu en sais?...

--On me l'a dit...

--Qui a?...

--Les ouvriers des hauts fourneaux...

L'oncle Marc se mit  rire:

--Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?... ce
pauvre Aubires a raison... tu es vraiment une drle de petite bonne
femme!...

--Ah!... tu l'as vu, M. d'Aubires?...

--Oui...

--Est-ce qu'il va bientt revenir?...

--Il reviendra pour les courses...

On sonnait le djeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le
petit salon. L'air empress, le sourire fendu jusqu'aux oreilles, elle
s'avana en courant presque vers son beau-frre:

--Mon cher Marc!... on vient de me dire  l'instant que vous tes de
retour...

Et, sans lui laisser le temps de rpondre:

--Je suis ravie de vous revoir!... vous nous manquez tellement  tous
quand vous n'tes pas l... n'est-ce pas, Chiffon?...

Jamais la marquise n'tait aimable pour son beau-frre, et jamais elle
n'appelait sa fille Chiffon, sauf lorsque, devant quelque nouveau
venu, elle posait pour la tendresse cline. Marc la regarda, trs
surpris, et baissa aussitt les yeux en apercevant la mine narquoise de
Coryse, qui riait derrire sa mre.

--Avez-vous vu Pierre?...--dit madame de Bray.

--Oui... je l'ai vu en arrivant...

Elle demanda, souriante:

--Vous a-t-il prvenu du terrible effet qu'a produit ici votre lettre
aux lecteurs?...

--Ma foi, non!...

--Eh bien, mon pauvre Marc, vous n'avez pas ide du tapage--tapage peu
agrable--qui s'est fait autour de votre nom...

--Comme ce nom est aussi le vtre... je vous en demande pardon...

--Bah!...  la guerre comme  la guerre!... j'en ai pris mon parti 
prsent!... car, pour tre franche... au commencement, j'tais
consterne... absolument consterne...

Et, interpellant son mari qui entrait:

--N'est-ce pas?...  prsent, je suis console du scandale caus par les
affiches de Marc?... j'ai pris mon parti en brave?...

--Vous me l'avez dit, du moins...--rpondit sans conviction M. de Bray.

En passant dans la salle  manger, Chiffon murmura  l'oreille de
l'oncle Marc:

--Beau fixe, hein?... je te l'avais dit... la galette!...

--Coryse,--fit la marquise en s'asseyant,--je ne sais pas si j'ai pens
 te dire que nous dnons samedi chez les Barfleur...

--Non... mais tu ne me dis jamais quand vous dnez en ville...

--Tu es invite...

--a m'est gal... puisque je n'y vais pas!...

--Pourquoi n'irais-tu pas?...--demanda madame de Bray, avec un peu
d'embarras.

--Mais, parce que je ne vais jamais  ces dners-l... et qu'il a t
convenu qu'on ne me mnerait dans le monde que l'hiver qui suivrait mes
dix-huit ans... c'est--dire dans deux ans...

--a ne s'appelle pas aller dans le monde...

--Mais si!... c'est s'habiller... se montrer... s'ennuyer... c'est a
que j'appelle aller dans le monde, moi!...

--J'ai accept pour toi...

--Fallait pas... puisque tu m'as promis que jusqu' dix-huit ans...
except  la maison... je ne serais jamais oblige  ces corves-l...
je ne vois pas, d'ailleurs, pourquoi je dnerais chez les Barfleur
plutt que chez madame de Bassigny, qui m'avait invite pour ce soir...

Elle ajouta en riant:

--Parlant  ma personne, dans le jardin des Jsuites... Ah!... tu
sais!... elle t'a aussi invit, oncle Marc!... tout en me disant d'un
air dpit qu'elle n'esprait pas que tu lui ferais l'honneur
d'accepter...

--a prouve qu'elle a certains moments de lucidit... je n'irais en
aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd'hui, dans tous les
cas, je ne peux aller nulle part... puisque je suis en deuil...

Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mre. Une robe d'un
mauve si indcis qu'on ne savait pas trop si c'tait du mauve ou du
rose.

--Oh!...--fit la marquise--c'est un deuil de trois mois... et il y a
dj au moins quinze jours de passs!... Et,  ce propos, mon cher Marc,
je veux vous demander... a ne vous est pas dsagrable qu'il y ait ici
un bal le dimanche des courses?...

--Non, du tout... pourvu que je ne sois pas oblig d'y paratre...

--Mais... si vous n'y paraissez pas... a aura l'air d'un blme...

--Je ne sais pas de quoi a aura l'air, mais je n'irai pas au bal un
mois aprs la mort d'une tante dont j'hrite... a serait--sans parler
du manque de coeur--d'un mauvais got absolu...

La marquise rpondit, d'un ton pointu:

--Comme nous n'avons pas, nous, les mmes motifs de nous abstenir... et
que je tiens  donner ce bal pour Coryse...

--Pour moi!...--s'cria la petite, stupfaite--pour moi, qui dteste le
monde!... et qui ne sais seulement pas danser correctement!... un bal
pour moi!... ah! Seigneur!...

--C'est justement pour t'apprendre  te tenir dans le monde... et pour
que tu y prennes got...

Cette fois, Chiffon regimba tout  fait:

--Allons donc!... mais a ne mettra personne dedans... cette histoire de
bal donn pour moi!... on sait bien que je ne bosse pas gros dans la
maison!... et que ce qui s'y fait ne s'y fait pas pour moi!...

--Tu es une ingrate et une impertinente!...--s'cria madame de Bray,
d'une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils.

--Moi?... non!...--rpondit paisiblement la petite--mais je trouve qu'il
vaudrait bien mieux dire  l'oncle Marc... et mme  tout le monde... la
vrit...

--Et la vrit, c'est?...

--C'est que le bal est pour pater les naturels du pays en leur faisant
voir le prince...

Marc de Bray demanda, surpris:

--Quel prince, donc?...

--Ah!... c'est vrai!...--cria joyeusement Coryse--tu ne sais pas,
toi!... tu arrives!... Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince 
Pont-sur-Sarthe!... un vrai!... un pas en carton!... un qui sera
rgnant... si son papa n'est pas dgringol avant...

--Et il s'appelle?...

--Le comte d'Axen... quand il voyage...

--Ah! parfaitement!... et qu'est-ce qu'il fait ici, le comte d'Axen?...

La marquise allait rpondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps:

--On ne sait pas au juste... on dit qu'il y est pour assister aux
manoeuvres... ou pour se perfectionner dans le franais... qu'il parle
mieux que nous tous...

Le vicomte demanda, pour dire quelque chose:

--Comment est-il, le prince?...

--Il est charmant!...--rpondit vivement madame de Bray.

Vivement aussi, Chiffon riposta:

--a dpend des gots!... il est haut comme une botte... et noir...
noir... c'est--dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!...
seulement on l'appelle Monseigneur et Votre Altesse... alors, tu
comprends, c'est dlicieux!...

--On lui parle comme on doit lui parler...--interrompit M. de Bray, qui
voyait poindre l'orage et voulait arrter la discussion qui commenait.

--Mais je trouve a tout naturel...--dit Coryse--et je lui parle aussi
comme a... quand je lui rponds... seulement, il y a ceux que a amuse
et ceux que a n'amuse pas...

Et, regardant sa mre, elle ajouta:

--Moi... l'humilit... c'est pas mon affaire!...

Des nombreux petits cts du caractre de la marquise, celui qui entre
tous choquait dsagrablement Coryse tait son arrogance avec les
petits et sa platitude avec les grands. Souvent, aprs avoir
cras un domestique ou un ouvrier de la supriorit de son
intelligence,--supriorit que sa fille se refusait absolument 
reconnatre,--madame de Bray venait se plaindre de la stupidit de ceux
qu'elle appelait, avec une moue de dgot copie sur celle de madame
Favart, des mercenaires; Chiffon, alors, amuse et agace  la fois,
lui rpondait en riant:

--Eh! s'il avait les qualits que vous lui voulez... probable qu'il
serait ambassadeur au lieu d'tre domestique!...

La petite Coryse trouvait tout simple qu'on ft respectueux pour les
princes lorsque le hasard rapprochait d'eux mais elle ne comprenait pas
qu'on court aprs les occasions d'tre mis en leur prsence. Elle
hassait la gne, et n'aimait  vivre que seule ou avec ses gaux. Et
puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oubli qu'ils sont
princes, il est excessif d'tre oblig de faire un effort pour se
rappeler  leur place qu'ils le sont.

Depuis l'arrive du comte d'Axen  Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait
dans la joie, prodigieusement flatte d'avoir reu la visite de Son
Altesse. L'Altesse tait envoye par M. d'Aubires, qui, quelques
annes plus tt, avait t attach militaire dans le petit pays o
rgnait son pre. Et madame de Bray, oblige  Paris de courir de droite
et de gauche pour rencontrer quelques princes trs entours,--qui
n'accordaient qu'une mdiocre attention  son intrigante
personne,--totalement sevre  Pont-sur-Sarthe des formules et des
rvrences de cour o elle s'imaginait exceller, avait cru voir s'ouvrir
le ciel en dcachetant la lettre adresse  son mari, dans laquelle le
colonel annonait la venue du petit prince hritier.

Cette fois, les plus lgants salons Pontsarthais taient compltement
distancs: car le comte d'Axen ne connaissait  Pont-sur-Sarthe que les
quatre gnraux, le maire et le prfet. Et, sans piti pour madame de
Bassigny,--sa meilleure amie pourtant--qui tournait autour d'une demande
de prsentation, madame de Bray avait dit d'un air dtach: que c'tait
bien ennuyeux de ne pas pouvoir runir quelques amis avec Monseigneur,
mais qu'il refusait de faire aucune connaissance.

C'est qu'elle ne voulait pas parpiller l'Altesse qui lui tait tombe
si providentiellement dans la main!

A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes trs lgantes, et
quelques-unes trs jolies. Il tait  craindre que le petit prince, une
fois lanc, ne ft  l'htel de Bray de nombreuses infidlits. Ce fut
lui qui fora la marquise  sortir de sa rserve.

Un soir, o il tait venu faire une visite, il dit  M. de Bray:

--Je vous prierai de me mener... si cela est possible... au bal au
chteau de Barfleur...

La marquise bondit:

--Au bal...  quel bal?...

--Un bal qui sera probablement donn le dimanche des courses... ce soir,
en dnant au restaurant, j'en ai entendu parler... ce n'est pas encore
certain, mais...

--Mais--s'cria imptueusement madame de Bray--il ne peut pas y avoir de
bal chez les Barfleur, ce jour-l... puisque nous en donnons un,
nous!...

Jamais il n'avait t question de bal. Le marquis et Chiffon se
regardrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le
moins du monde gne par leur prsence. Elle continua, s'adressant  son
mari:

--N'est-ce pas... depuis longtemps nous avons choisi ce jour-l... on ne
peut pas nous le prendre?...

Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant
elle-mme le bal qui devait dissminer un peu la petite Altesse, elle
aurait l'honneur de montrer qu'elle l'avait connue avant tout le
monde.

                   *       *       *       *       *

Craignant de voir la conversation s'accentuer de fcheuse manire, le
marquis voulut une fois de plus rompre les chiens.

--Si Chiffon ne dne pas  Barfleur samedi, il faudrait
crire...--dit-il, en s'adressant timidement  sa femme.

La marquise rpondit d'un ton tranchant:

--Elle y dnera...

--Je ne peux pas y dner... mme quand je le voudrais...--expliqua
tranquillement la petite;--je n'ai pas de robe...

--Comment, pas de robe?... Et ta robe pompadour?... qu'est-ce que cela
signifie?...

--a signifie que j'ai eu... il y a deux ans... une robe du soir...
soi-disant... en mousseline de laine  petits bouquets... celle que tu
appelles ma robe pompadour...

--Eh bien, alors?...

--Eh bien, alors... comme j'ai allong de deux ttes depuis deux ans...
et qu'elle n'a pas allong comme moi, elle me vient au mollet... et
voil comment je n'ai pas de robe...

--On l'allongera...

--On l'a dj allonge trois fois... il n'y a plus mche...

--Comment n'as-tu jamais rien  te mettre?... c'est incroyable... tu
n'as pas une robe!...

--Si... j'en ai quatre...

--a n'est pas assez...

--Mais sapristi!...--cria Chiffon agace--c'est pas avec cinq louis par
mois pour ma toilette... en comptant mes souliers, mes gants, mes
chapeaux, mes amazones et tout... que je peux en avoir un jeu, de
robes!...

M. de Bray intervint:

--Fais faire ce que tu voudras... et tu m'apporteras la note.

--Merci, papa!... j'en ferai faire une petite blanche pour le bal du
Prince, alors...

La voix de la marquise s'leva, menaante et aigu:

--Je vous dfends de dire le bal du Prince!...

Et aprs un silence, elle ajouta:

--Alors, c'est entendu, tu viens  ce dner?

--Ah! mais non!...--protesta Chiffon--ah! mais non!...

Madame de Bray rflchit un instant:

--Dans ce cas... tu vas aller en te promenant  cheval  Barfleur...

--Quoi faire?...

--Dire toi-mme  madame de Barfleur que tu ne peux pas dner samedi...
que tu dnes chez ta tante de Launay ce jour-l... que je ne le savais
pas quand j'ai accept...

--Oui...--rpondit Coryse, en riant--c'est compris!... je vais faire un
petit racontar,  propos duquel tout le monde se coupera... vous, la
tante Mathilde, l'oncle Albert... enfin tout le monde...

Et, se levant de table:

--Vous me permettez?... faut que je m'habille... et, si je vais 
Barfleur et que je veuille tre revenue pour le cours... j'ai que le
temps de me trotter...

--Oui...--dit majestueusement la marquise--je te permets, pour cette
fois, de quitter la table avant la fin du djeuner... seulement ne
t'imagine pas que c'est un prcdent pour recommencer ...

--Mais...--s'cria Coryse, bourrue--mais a m'est bien gal d'tre 
table jusqu' la fin, moi!... je ne tiens ni  aller l-bas, ni, si j'y
vais,  tre rentre pour le cours!... et d'ailleurs je peux rester...
c'est bien plus simple!... on n'a qu' envoyer le vieux Jean porter une
lettre... Au fait...--questionna-t-elle, l'oeil rieur--pourquoi est-ce
moi qui y vais, l-bas?... c'est pas naturel que a soit moi!...

Et, brusquement, elle se rassit.

--Vous irez!...--ordonna la marquise, qui s'irritait peu  peu.

--Non... j'aime autant pas!... vous devez avoir quelque ide de derrire
la tte pour m'envoyer comme a en course...

Elle s'arrta un instant et acheva, en appuyant:

--... chez les Barfleur?...

--Mais non...--affirma madame de Bray, qui devint trs rouge.

Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses:

--Voyons, Chiffon... va donc!... puisque tu vois que ta maman le
dsire...

--Hum!...--fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied  son
beau-pre, en manire d'avertissement.

Il tait trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot maman,
lorsqu'il s'appliquait  elle, avait le don de l'exasprer. Furieuse,
elle s'adressa  son mari:

--En vrit...--commena-t-elle--vous...

--Hum!... hum!... hum!... hum!...--chantonna encore Chiffon en arpge.

La marquise se retourna vers elle:

--Sortez!... et faites immdiatement ce que je vous ai dit de faire...
vous m'avez entendue?...

--Oui...--rpondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur
affecte.

Et, en sortant, elle mchonna entre ses petites dents pointues, que la
colre serrait un peu:

--Oh!... si seulement M. d'Aubires tait pas si vieux!...




IX


En arrivant dans la cour du chteau de Barfleur--un grand chteau Louis
XV en briques et granit--Coryse aperut  une fentre du rez-de-chausse
la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et trs
occupe  couvrir des pots de confitures. Sa besogne l'absorbait
tellement qu'elle n'entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui
d'abord avait eu l'ide de s'approcher de la fentre et de dbiter sans
entrer son petit discours, rflchit que peut-tre a ne serait pas
suffisamment poli, et descendit de cheval aux curies, lorsqu'on lui eut
rpondu que madame la vicomtesse tait l.

On la fit entrer dans le billard, o elle attendit pendant un temps qui
lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande
pice nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait
rageusement:

--Ah !... est-ce qu'elle va achever de couvrir tous ses pots de
confitures avant de me recevoir... la mre Barfleur?...

Enfin, le domestique qui l'avait introduite reparut:

--Si mademoiselle d'Avesnes veut bien venir?... je cherchais madame la
vicomtesse dans le parc... et elle tait au salon...

Coryse pensa:

--Non... elle tait  l'office!... mais probablement elle ne trouve pas
chic qu'on le sache!...

Et elle trottina derrire le domestique,  travers une longue enfilade
de pices d'un aspect dsol.

--Brrr!...--fit-elle en frissonnant presque--c'est pas rigolo, ici!...
le pre de Ragon et la mre Barfleur se trompent s'ils croient que
j'pouserai _Deux liards de beurre_!... car je crois qu'ils le
croient!... ah!... non!... non!... non!...

Le duc d'Aubires,  son arrive dans le pays, avait demand  l'oncle
Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l'embrasure d'une
porte pendant un bal:

--Qu'est-ce que c'est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de
beurre?...

Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui tait
rest.

Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meubl
et confortable que le reste du chteau.

Assise prs de la fentre, sa longue taille mince serre dans une robe
de foulard grenat  pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire
attentivement _le Gaulois_. Tout de suite, la petite pensa:

--C'est pas tonnant que j'aie attendu comme a!... la robe des
confitures tait grise... elle est alle se glisser dans ses plus beaux
habits pour me recevoir... Mtin!... on se met en frais pour le
Chiffon... depuis que l'oncle Marc a hrit...

--Ma chre enfant...--fit la vicomtesse, en se levant  la vue de
Coryse--quel bon vent vous amne?...

Et, sans lui laisser le temps de rpondre:

--Est-elle mignonne dans son amazone!...

--Mignonne!...--murmura Chiffon, qui promena un oeil tonn sur ses
grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore
dgingande--c'est pas ce qu'on me dit  la maison, toujours!...

Madame de Barfleur ne se dmonta pas:

--Oui, mignonne!... mignonne et charmante!...

Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui
servait de cordon de sonnette.

--C'est mon pauvre Hugues qui serait dsol de manquer une si jolie
petite visite!... il est all voir ses chevaux dans les grands herbages
du bord de l'eau... je vais le faire avertir...

--C'est inutile, madame...--dit vivement Chiffon;--je suis oblige de
partir... j'ai un cours  quatre heures...

Le domestique entrait.

--Avertissez monsieur le vicomte...

--Je viens seulement--expliqua Coryse--pour vous dire que ma mre...
quand elle vous a rpondu que je viendrais avec elle samedi... a oubli
que je dne ce jour-l chez ma tante de Launay.

--Comment?...--s'cria madame de Barfleur--mais c'est impossible!...
nous ne pouvons pas nous passer de vous!... vous arrangerez a avec
votre tante... ou bien, moi, je l'arrangerai...

Chiffon ne rpondit pas. Elle coutait en souriant tinter la grosse
cloche qu'on agitait perdument pour appeler le jeune chtelain, et elle
pensait:

--Il lui faut un quart d'heure au moins pour remonter de la rivire...
et dans cinq minutes je me serai dfile...

--Je vous en prie... ma petite Coryse,--insista la vicomtesse--dites-moi
que vous trouverez un moyen de venir?... vous serez l'me et la joie de
ce dner...

--Moi!...--interrompit l'enfant bahie--moi?... mais quand je ne suis
pas  mon aise, je ne dis pas trois mots...

Madame de Barfleur demanda:

--Pourquoi ne seriez-vous pas  votre aise... ma chre petite?...

--Pardon!...--s'cria prcipitamment Chiffon, qui devint trs
rouge--j'ai gaff!... je veux dire que, n'importe comment... partout o
je ne suis pas seule... je ne suis pas  mon aise... parce que je me
dfie de moi... et vous voyez que j'ai raison...

--Non... vous tes une charmante jeune fille... trs simple... trs
franche...

--Oh! quant  a!...

Et, se levant, Coryse reprit:

--Je vais m'en aller... il faut que je rentre...

--Vous attendrez bien encore un instant... et d'abord, vous allez
goter?...

--Je vous remercie, madame... je suis dj en retard...

La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon tonne de cette politesse
exagre la priait de ne pas se dranger, elle rpondit:

--Si... je veux vous voir  cheval... mon fils m'a dit que vous y tes
adorable...

--V'lan!...--se dit la petite--dcidment, a y est!... ils sont tous
d'accord!...

Au moment o le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de
Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui
tendait Chiffon et, s'inclinant respectueusement, y appuya ses lvres.
Peu habitue  cette manire de faire, elle manqua clater de rire.
Puis, comparant les faons d'tre de la mre et du fils  ce qu'elles
taient quinze jours plus tt, un grand coeurement la prit, et elle
faillit penser tout haut: C'est des vilains types!...

Lorsque Coryse s'approcha de Josphine, la grande jument de pur sang
qu'elle montait toujours, le vicomte se prcipita, nouant ensemble ses
deux mains, et les tendit  Chiffon pour qu'elle y post son pied. Elle
toisa le frle jeune homme, qui courbait son misrable petit dos et son
cou mince, surmont d'une tte norme, et, considrant les bras frles,
qui laissaient vides et plissotes les manches grises  grands carreaux
de son costume trop anglais, elle se dit:

--Sr!... il va me lcher en route!...

Et, gentiment, de l'air le plus gracieux qu'elle put prendre pour faire
passer son refus, elle rpondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les
deux chevaux:

--Non... si vous vouliez plutt faire tenir un instant l'autre
cheval?... je suis trs maladroite... je ne sais monter qu'avec Jean...
avec vous, je tomberais...

Et, comme il insistait:

--Je vous en prie!... vous n'imaginez pas ce que je suis lourde... un
plomb!...

Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s'envola,
paraissant monter  un mtre au-dessus de la selle. Puis, saluant la
mre et le fils, elle s'loigna, son corps souple ondulant au grand pas
de Josphine.

                   *       *       *       *       *

Ds qu'elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la fort. Elle avait
hte de galoper dans les belles alles vertes et de secouer la colre
qui lui montait  la tte et au coeur.

On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?... comment!... il
n'y avait pas quinze jours qu'on la tourmentait pour pouser M.
d'Aubires;  prsent, on allait vouloir lui faire pouser le petit
Barfleur?... Et non seulement cette ide la tourmentait  cause de la
nouvelle lutte  soutenir, mais encore elle la blessait dans son
amour-propre.

De la demande de M. d'Aubires, qu'elle ne trouvait pourtant pas beau,
elle avait t reconnaissante et flatte; de celle de M. de Barfleur,
elle serait trs humilie.

D'abord, elle savait bien que, quand elle tait sans fortune, _Deux
liards de beurre_ ne lui avait jamais accord d'autre attention que
celle qu'un jeune homme bien lev doit  une jeune fille qu'il
rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce
garon mal venu, avec ses normes moustaches et ses jambes fluettes,
dmesurment arques par l'abus du cheval. Pour elle, le duc d'Aubires
tait le grand d'Aubires, tandis que le vicomte de Barfleur tait le
petit Barfleur. Et tout tait l!

Saine et solide, Chiffon avait l'instinctive horreur des chtifs et des
malsains.

Et, en suivant la grande piste gazonne qui la conduisait  la route de
Pont-sur-Sarthe, elle pensait:

--Il me dgote tout  fait, celui-l!... et, s'il lui prenait jamais
l'ide de m'embrasser comme a fait M. d'Aubires, je le giflerais des
deux mains... je ne pourrais pas m'en empcher... C'est gal!... a va
tre joliment ennuyeux, cette histoire-l!... si je refuse encore, ma
mre va me tomber dessus... pour bien faire, faudrait que le refus vnt
des Barfleur... Oh! cet animal de pre de Ragon!... c'est pourtant lui
qui a maniganc tout a!... j'avais raison d'avoir peur des Jsuites!...

Elle s'arrta devant la route blanche de soleil.

--a va tre atroce de descendre comme a jusqu' Pont-sur-Sarthe!... je
vais essayer de prendre le sentier derrire les hauts fourneaux... il
n'y a justement pas trop de boucan  cette heure-ci... j'espre que
Josphine consentira  passer...

Elle fit entrer la jument--qui dj piquait les oreilles, coutant le
bruit sourd qui arrivait d'en bas--dans un petit sentier qui descendait
presque  pic entre la fort et les forges. A un tournant du sentier,
elle aperut  une centaine de mtres au-dessous d'elle un cavalier
arrt, parlant  des ouvriers assis  terre en bordure du bois.

--Ah!...--dit-elle, se tournant vers le vieux Jean--a y est!... j'ai
rat le cours... voil les ouvriers qui gotent... il est quatre
heures!...

Et, clignant des yeux:

--Tiens!... on dirait que c'est le comte d'Axen?...

--Oui, mam'selle Coryse... c'est pour sr lui!...

Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais
bientt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui
montaient jusqu' elle:

--Oui...--disait le prince, dont elle reconnaissait l'accent
musical--oui, elle est tout  fait bien, cette profession de foi... et
si j'tais lecteur dans ce pays... je n'hsiterais pas  donner ma voix
 celui qui l'a crite...

Chiffon venait de tourner le coude du chemin.

--Ah!...--cria-t-elle--c'est vous, monsei...

Elle s'arrta, devinant vaguement qu'il prfrait ne pas tre nomm
ainsi, et il la remercia d'un signe en rpondant:

--Mon Dieu, oui, mademoiselle... c'est moi!...

--T'nez, monsieur...--dit en riant un des ouvriers--v'l un' petite
demoiselle qu'est d'vot' avis, allez!...

--Qu'est-ce que c'est?...--demanda Coryse.

--C'est c'monsieur qui dit comme vous, qu' not' place y voterait pour
M. d'Bray...

--Parbleu!...--fit Chiffon avec conviction-- moins que vous ne vouliez
faire renommer M. de Bernay?...

--Ah! non... c'ui-l, n'en faut plus!...

--Eh bien, alors?... puisque vous savez que Charli ne peut pas
passer?...

--Oui... c'est vrai!... mais moi, a m'gne qu'y soye vicomte, M.
d'Bray...

--Lui aussi, a le gne...--dit Chiffon--mais c'est pas sa faute!...

--Pourquoi signe-t-y son affiche Vicomte de Bray?...

--Dame!... puisque c'est son nom!... vous aimeriez mieux qu'il triche,
vous?... qu'il se prsente pour autre chose que ce qu'il est?...

Et, regardant tout  coup  terre les nombreuses bouteilles, les
saucissons et les fromages couchs sur l'herbe, Chiffon demanda:

--Sapristi!... ben, vous en faites un goter!...

Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d'Axen:

--C'est c'monsieur qui rgale... sans a!...

Et il ajouta:

--Rapport qu'on y a t'nu son ch'val pendant qu'y visitait les forges...

Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d'un oeil
attendri. Coryse s'en aperut et, le montrant  l'un des hommes:

--Si vous vouliez tre bien gentil... vous lui donneriez un verre de
quelque chose... parce qu'il a bien chaud!...

L'ouvrier s'lana sur une bouteille et, s'excusant:

--Si on n'l'a point fait... c'est qu'on n'osait pas... vu qu'les larbins
ordinairement... quand y a les matres...

--C'est pas mon larbin...--rpondit Chiffon en riant--c'est ma
nourrice... viens boire, nourrice!...

Le vieux Jean s'avana:

--C'est pas de refus...--dit-il d'un air ravi--car c'qu'y fait soif...
que vous aussi, mam'selle Coryse, vous d'vez avoir soif?...

--Si vous vouliez boire un verre... faudrait pas vous gner,
toujours?...--proposa l'ouvrier qui tenait la bouteille.

--Je veux bien...--dit Chiffon, tendant la main.

--... Tendez un' minute... pa' que... pour vous, faut que j'rince
l'verre...

Il courut  une fontaine place  l'entre des btiments et revint en
demandant:

--C'est-y d'la bire ou du vin, qu'vous voulez?...

--Du vin...

Elle avana son verre en disant d'une voix claire:

--A votre sant!...

Les ouvriers se levrent:

--C'est plutt  la sant d'monsieur qui rgale qu'on d'vrait
boire...--remarqua un des hommes, en dsignant le comte d'Axen.

--Et moi...--rpondit le prince--je propose de boire  la sant du
candidat!...

--C'est a!...--cria tourdiment Coryse-- la sant de l'oncle Marc!...

Un des ouvriers demanda:

--Alors... comme a... vous tes la nice  M. d'Bray?...

--Oui!...--fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa
distraction.

L'ouvrier reprit:

--Oh!... nous vous connaissions bien!... mais nous n'savions point vot'
nom!... c'est surtout les gosses, l-bas,  la cit, qui vous
connaissent...

Et, se tournant vers le comte d'Axen, il continua:

--Vu qu'mad'moiselle a toujours des pices pour eux dans ses poches,
quand elle passe  cheval... mme qu' Nol elle leur a apport une
pleine caisse de joujoux qu'a remplissait la voiture... qu'ils en ont
eu plus qu'ils en pouvaient casser...

Son petit oeil dur s'adoucit un peu, et il conclut:

--Si tous les riches taient comme mad'moiselle et monsieur... a irait
mieux que a n'va!... mais y en a qui veulent pas s'douter qu'y a d'la
misre... et des comme a, j'en connais!...

--Moi aussi!...--fit involontairement Chiffon, qui pensait  sa mre.

Puis, aussitt, elle demanda, s'adressant au comte d'Axen:

--Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei...
monsieur?...

--Oui... voulez-vous me permettre de faire un instant route avec
vous?...

--Mais oui...

Et, tout de suite, elle proposa:

--Seulement... il vaut mieux reprendre le sentier dans la fort...
celui-ci est trop plein de pierres roulantes...

Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l'ouvrier
qui expliquait:

--J'ai ide qu'ces deux p'tits-l, c'est des promis!...

Elle se tourna en riant vers le prince:

--C'est de nous qu'ils parlent, monseigneur!...

Il s'inclina courtoisement:

--Je regrette qu'ils se trompent...

--Vous regrettez?... c'est beau, la politesse!... voyez-vous la tte que
j'aurais en reine?... non, mais la voyez-vous?... Ah! Seigneur!...
qu'est-ce que vous feriez de moi?...

Et, aprs un instant, elle ajouta:

--Et qu'est-ce que je ferais de vous?...

Il se mit  rire:

--Quel ge avez-vous, mademoiselle Coryse?...

--J'ai eu seize ans au mois de mai... et vous, monseigneur?...

--Moi, j'aurai vingt-quatre ans dans huit jours...

Et, pris d'un scrupule, il demanda:

--Dites-moi?... la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune
homme?...

--Ah! mais non!...

--Eh bien, mais... alors...

--Vous!... oh! mais vous, vous tes un souverain... c'est pas un jeune
homme, un souverain!... a ne compte pas!...

Elle rougit, et reprit en bafouillant:

--C'est--dire... je veux dire que a compte trop... pour compter...

Et, voulant changer la conversation, elle questionna:

--Dites donc, monseigneur?... vous n'avez pas peur de vous faire
cueillir et reconduire  la frontire... en faisant comme a... vous...
un tranger... de la politique d'opposition?...

--Oh!... elle est bien anodine, ma politique d'opposition!... qui
consiste  dire  des ouvriers que, si j'tais eux, je voterais pour
votre oncle...

--C'est gal!...  votre place, je me mfierais!... tenez, je voudrais
que M. d'Aubires ft revenu... il vous dirait ce que vous devez faire
ou ne pas faire... parce que vous m'avez l'air un peu jeune, dans tout
a!...

--Vous vous intressez donc  moi?...--demanda le prince, qui riait de
tout son coeur.

--Je m'y intresse... sans m'y intresser...

--C'est dj quelque chose!... Eh bien, voyez comme on peut se
tromper?... j'aurais jur,--moi qui ai pourtant ce que vous appelez en
franais du flair,--que, non seulement vous ne vous intressiez pas 
moi, mais encore que je vous tais antipathique?...

--Et c'tait vrai!...--s'cria franchement Coryse--oui!... jusqu' tout
 l'heure... et puis, tout  l'heure, vous m'avez tout d'un coup fait
l'effet d'un brave garon...

--Alors, nous sommes amis?...

--Oui...

Et, se reprenant:

--Oui, monseigneur!... je vous demande pardon... je vous parle trs
mal...

--Mais non!...

--Mais si!... je ne dis pas assez souvent monseigneur... et je ne dis
jamais Votre Altesse...

--Ne vous proccupez pas de a!... et puisqu' prsent nous sommes amis,
voulez-vous me dire pourquoi nous ne l'tions pas?... c'est--dire
vous, car moi, je n'avais pas la mme rpulsion, je vous assure...

--Oui... je vais vous le dire... c'est que, d'instinct, je n'aime pas
beaucoup les trangers... et que je dteste les protestants... alors,
comme vous tes les deux, vous comprenez...

--Je comprends... et qu'est-ce que vous leur reprochez, aux
trangers?...

--Oh!... je ne leur reproche absolument que de n'tre pas Franais...

--Et aux protestants?...

--Un tas de choses!... je les trouve intrigants, faux, hypocrites... et
rats, donc!... naturellement, je reconnais des exceptions...

--Naturellement... moi, d'abord?...

Elle se mit  rire.

--Pas seulement vous!... d'autres encore... mais je parle de la masse
des protestants... et des protestants de France, bien entendu... puisque
ce sont les seuls que je connaisse...

--Moi... en voyant l'espce de rpulsion que je vous inspirais... je
m'tais imagin que vous me preniez pour un espion?...

--Oh!... monseigneur!... oh!... non!... a, pas!... d'abord, je vous
dirai... j'y crois pas tant que a, moi, aux espions... parce qu'on en
voit souvent o il n'y en a pas... c'est un peu comme les chiens enrags
que les sergents de ville tuent pour avoir une rcompense... et qui ne
sont pas plus enrags que moi, les pauv's btes!...

Et, revenant  ce qui l'intressait, Chiffon dclara:

--C'est gal... c'est rudement gentil  vous... de travailler 
l'lection de l'oncle Marc, toujours!...

--Ne m'ayez de cela aucune reconnaissance... car je vous avoue que la
conversation que vous avez entendue a t l'effet d'un pur hasard... ces
hommes avaient gard mon cheval pendant que je visitais les forges... je
ne savais pas au juste lequel l'avait tenu... et puis, je craignais, en
donnant une seule grosse pice, d'amener des batteries... alors, je suis
all  l'auberge qui est sur la grand'route et je leur ai fait apporter
 goter... ils m'ont offert  boire... et, en buvant avec eux, j'ai
caus des candidats dont les affiches taient placardes sur les
btiments des forges... vous voyez que ma propagande s'est borne  peu
de chose?...

--a sert tout de mme!... vous verrez comme il est gentil, l'oncle
Marc!... je suis sre que... maintenant qu'il est revenu... vous allez
trouver la maison bien moins embtante?

--Mais...--voulut protester le prince--jamais je n'ai...

Chiffon l'interrompit:

--Allons donc!... c'est pas  moi que vous ferez croire que vous ne vous
y embtiez pas!... et, comme a, monseigneur, a ne vous choque pas, la
proclamation socialiste de l'oncle Marc... puisqu'elle l'est, il parat,
socialiste?...

--Mais, moi aussi, je le suis!...

--Oh!...--fit la petite, saisie--ben, ne racontez pas trop a 
Pont-sur-Sarthe... a ne ferait pas bon effet!... Ah! vous tes
socialiste, monseigneur!... et, a ne vous gnera pas un peu pour
rgner, dites?...

--J'espre que non!... mais si a me gne je passerai la main... c'est
bien ainsi que l'on dit, n'est-ce pas?...

--Oui, monseigneur...

--a me sera facile!... j'ai six frres!... Et vous, mademoiselle
Coryse... vous veniez de faire une tourne lectorale, quand j'ai eu le
plaisir de vous rencontrer?...

--Non!... je venais de faire une commission chez les Barfleur!...

--Ah!... M. de Barfleur, c'est, n'est-ce pas, un petit monsieur trs
mince?...

--Oh! pour mince, il l'est!...

--Qui a le genre trs anglais?...

--Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe... oui...

--Et il a un beau chteau, ce monsieur?...

--Assez beau... mais c'est  sa mre, le chteau...

--Est-ce que sa mre est agrable?...

--Ah! mais non!... c'est une grande femme  la pose... et maigre!... et
majestueuse!... avec un faux air triste... l'air qu'il vient de lui
arriver des malheurs... moi, j'ai toujours envie, quand je lui parle, de
l'appeler Infortune princesse... et lui, le petit, on l'appelle dans
le pays _Deux liards de beurre_...

Comme le comte d'Axen riait, Chiffon expliqua:

--Je ne suis pas mchante ni moqueuse, vous savez?... non... mais je ne
peux pas les sentir, les Barfleur!...

--Il n'y a que la mre et le fils?...

--Ah! Dieu!... c'est bien assez comme a!...

--Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mre
le jour des courses?...

--Sr, vous les rencontrerez... mais qu'est-ce que a peut bien vous
faire?...

--Je suis curieux de voir... aprs la socit de Paris, que je connais
un peu... la socit de province...

--Ben, a vous fera une belle jambe!... si vous saviez ce que c'est
mesquin... et potinier... et rasant!... je sais bien que, comme vous
tes au-dessus de tout a...

--Mais je ne suis au-dessus de rien...

--En dehors, si vous voulez?... et, tenez, monseigneur... je crois qu'il
vaut peut-tre mieux tout de mme ne pas dire que nous nous sommes
promens tous les deux tout seuls?...

--Ah! vous craignez les potins?...

--Oh! pas du tout!... mais j'ai peur que ma mre m'enlve si elle
apprend a!...

--Alors, qu'est-ce que je dois faire?...

--Ne pas le dire... moi, je ne le dirai que si on me le demande... et,
comme on ne me le demandera pas...

--En effet, il est peu probable qu'on devine notre rencontre...

--Si par hasard on la devinait... nous dirions que oui.

--Nous dirions que oui.

--C'est entendu!... et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir
de la fort!... je vous demande encore pardon pour toutes mes
incorrections, monseigneur!...

Et elle ajouta en riant:

--Et je salue profondment Votre Altesse...

D'un large mouvement, le petit prince ta son chapeau, et rpondit en
riant aussi:

--Je vous salue profondment, mademoiselle Chiffon!...




X


Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit
Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prtexte de
commissions donnes par sa mre; et, un soir, en entrant dans le salon
au moment du dner, Coryse le trouva install entre M. et madame de
Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite
charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s'arrta
interdite.

--M. de Barfleur a bien voulu rester  dner avec nous...--dit la
marquise, qui semblait d'une humeur charmante;--nous le reconduirons ce
soir en nous promenant...

Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient
habituellement en voiture aprs le dner, emmenant Chiffon,  qui ces
promenades taient odieuses. Assise dans le landau en face de ses
parents, elle n'osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et
ennuye, telle qu'elle tait toujours en prsence de la marquise, dans
l'attente de la scne qu'elle redoutait.

Lorsque Marc de Bray entra  son tour, sa figure exprima,  la vue du
petit Barfleur, un si grand tonnement, que Coryse se mit  rire. Et,
tandis que sa mre passait au bras du vicomte dans la salle  manger,
elle dit  l'oncle Marc, qui semblait vraiment agac et mcontent:

--Tu ne t'attendais pas  celle-l, hein?...

Il rpondit, sans paratre remarquer les regards anxieux de son frre:

--Alors, il est de la maison,  prsent, _Deux liards de beurre_?...

--Pas encore!...--fit en riant Chiffon--mais il y tche!...

L'oncle Marc s'arrta court:

--Qu'est-ce que tu veux dire?...--demanda-t-il brusquement.

M. de Bray supplia  demi-voix, les poussant devant lui:

--Entrez donc, mes enfants... entrez donc!...

--Ah !--fit la marquise, d'un ton aigre, en indiquant le petit
Barfleur qui restait debout  ct de sa chaise--qu'est-ce qui vous
empche d'arriver?... M. de Barfleur est l, qui attend pour
s'asseoir...

Ds le commencement du dner, le vicomte, plac en face de Coryse, se
mit  la regarder d'un oeil extasi, avec une insistance de mauvais
got. La petite, tout  fait myope, ne s'en douta mme pas, mais Marc de
Bray remarqua cette affectation et en parut irrit. Son irritation
devint mme si visible que Chiffon, qui, de prs, y voyait trs bien,
demanda tout  coup:

--Qu'est-ce que tu as donc ce soir, l'oncle?... tu as l'air si
grinchu?...

Vex, il rpondit:

--Rien... c'est--dire, si... j'ai la migraine...

Mais, malgr cette prtendue migraine, il se mit  bavarder avec sa
nice, sans plus la laisser un instant tourner la tte d'un autre ct
que le sien.

Mcontente de cette attitude, qu'elle jugeait malsante envers son
protg, la marquise chercha plusieurs fois  ramener Chiffon  la
conversation gnrale, mais toujours elle se drobait. Alors, ne pouvant
rien obtenir par l'adresse, madame de Bray se dcida  briser les
vitres:

--Coryse!... tu as une tenue absolument dplace!... vous faites un
bruit... on ne s'entend pas!...

La petite se tut, sans mme achever la phrase commence, et ne desserra
plus les dents.

La marquise reprit:

--Mais je ne t'empche pas de parler... de rpondre  M. de Barfleur qui
dit que...

Chiffon rpliqua d'un ton doux et poli:

--M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses... et a,
c'est des choses que je dteste et auxquelles je ne comprends rien de
rien...

--Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?...--demanda le petit
Barfleur avec empressement.

Elle rpondit, du mme ton modeste et soumis:

--De rien, monsieur... je reste trs bien sans parler du tout...

--On ne l'aurait pas dit tout  l'heure!...--remarqua madame de Bray,
d'une voix aigu.

Coryse rpondit:

--C'est vrai... j'ai t bruyante... je te demande pardon...

Et, baissant le nez, regardant obstinment le fond de son assiette, elle
resta silencieuse jusqu' la fin du dner.

Lorsque, dans le billard, elle eut servi le caf, Chiffon alla s'asseoir
sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balana en
regardant les toiles, qui apparaissaient toutes ples dans le ciel
encore clair. Elle fut tire de sa torpeur par sa mre, qui revenait
avec son chapeau:

--Comment... tu n'es pas prte?... mais la voiture est avance!... tu es
d'une insouciance... d'une incurie...

--Bah!...--rpondit la petite qui ne bougea pas--partez toujours!... je
serai prte quand on reviendra chercher ce qu'on aura oubli...

L'oncle Marc clata franchement de rire, et M. de Bray dtourna la tte
pour cacher le sourire qui lui tirait les lvres malgr lui. La
marquise, devenue violette, demanda menaante  Chiffon:

--Qu'est-ce que vous dites?...

Elle rpta, sans s'mouvoir:

--Je dis que, tous les soirs, on revient  la maison chercher la chose
qu'on oublie...

Elle ajouta  demi-voix:

--Et ce soir on reviendra plutt deux fois qu'une...

Elle faisait ainsi allusion  une des petitesses d'esprit de sa mre.
Petitesses que la marquise ne croyait devines par personne, tant elle
avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient  elle.

Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui,  son avis, doit
blouir et fasciner le public, madame de Bray avait, en tourmentant
terriblement son mari, obtenu qu'il changet pour lui plaire ses
voitures et ses livres, trs jolies et trs simples tant qu'elles
avaient t choisies par lui. Le landau,-- caisse bleu barbeau balafre
d'normes armoiries en bosse, et  train rouge,--tait grotesque comme
voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que
lorsqu'elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet quipage
voyant. C'tait pour cela qu'elle obligeait Coryse  assister aux
promenades qui l'ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on
prenait la victoria; et la victoria tait de plus modeste allure. Quand
madame de Bray, assise dans une pose affecte au fond du landau criard,
aux harnais scintillants de plaques, de chanettes, d'anneaux et
d'armoiries, pouvait dfiler devant les restaurants de la place du
Palais  l'heure du vermouth ou du caf, sa joie tait  son comble.
A six heures et  huit heures, les tables qui couvraient le trottoir,
envahissant presque la chausse, regorgeaient de monde. Les officiers et
les lgants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous chez Gilbert,
le restaurant chic, ou au caf Prault. Et, au lieu de laisser prendre
au cocher une belle rue macadamise, un peu dserte, qui conduisait
directement hors de la ville, madame de Bray donnait l'ordre de passer
par la place, pave d'horribles petites pierres ardoises et glissantes.
Le plus souvent,  l'entre d'une des rues qui l'loignaient du quartier
prfr, elle tressaillait brusquement et faisait retourner  la
maison.

Chiffon le connaissait bien le: Ah! mon Dieu!... j'ai encore oubli mon
ombrelle!... ou: mon manteau, ou: mon manchon, ou: mon
mouchoir!... qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisime
fois, le landau devant les chers cafs.

Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu'elle
apercevait les visages curieux tourns vers la voiture, quand elle
entendait le choc des sabres et des perons des officiers qui se
levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mcontente, se disant:

--Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-l!...

Et elle rageait, elle si simple et si peu  l'pate, d'tre mle aux
petites manoeuvres qui ridiculisaient sa mre.

Le marquis et son frre avaient bien remarqu, eux aussi, ce que le
cocher et les domestiques appelaient le coup du faux dpart, mais ils
ne s'taient jamais communiqu leurs rflexions  ce sujet, et la
rponse de Chiffon les surprit et les amusa.

La marquise marcha sur sa fille, et, blme, la voix sifflante, demanda,
lui parlant de si prs que ses lvres touchaient le petit nez
impertinent de l'enfant:

--Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutt deux fois qu'une?...
pourquoi?...

--Parce que--rpondit Coryse, aprs s'tre assure que le petit
Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne
pouvait pas entendre--ce soir on a _Deux liards de beurre_  exhiber aux
populations...

Mais, tandis qu'elle s'expliquait, elle songea qu'elle allait tout 
l'heure passer devant tout le monde, assise  ct du vicomte dans le
landau bleu barbeau. Il n'en fallait pas plus  Pont-sur-Sarthe pour
faire croire  un mariage; et cela, Coryse voulait l'viter  tout prix.
Elle n'avait jusqu'ici jamais song  se compter pour quelque chose. A
ses propres yeux, elle restait toujours le chiffon, le gosse qu'on
ne prend pas au srieux. La demande de M. d'Aubires et les insinuations
du pre de Ragon lui avaient appris qu'elle tait maintenant une jeune
fille, que l'un aimait, et que le protg de l'autre allait faire
semblant d'aimer. Avant de laisser sa mre commencer une scne, Chiffon
ajouta:

--D'ailleurs, ne vous inquitez pas de moi... je ne sortirai pas... je
suis fatigue...

--a n'est pas vrai!... vous n'tes jamais fatigue!...

--Soit!... c'tait un prtexte... Eh bien... sans prtexte... je ne
sortirai pas ce soir...

--Vous sortirez...

--Je vous demande la permission de rester!...

--Allez mettre votre chapeau...

Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les
poignets.

L'enfant se dgagea d'une secousse, et dit doucement:

--C'est ridicule, vous savez... cette petite scne intime devant un
tranger...

La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa
figure convulse en physionomie souriante:

--Oh!... M. de Barfleur est presque de la maison!...

--Possible!...--riposta la petite, dsirant tablir nettement la
situation--mais il n'est pas presque de la famille... et un des
proverbes que vous citez le plus souvent dit qu'il faut laver son...

--C'est bon!... c'est bon!...

Et aprs un silence, tandis que le marquis et _Deux liards de beurre_,
leur pardessus sur le bras et leur canne  la main, attendaient le
signal du dpart, la marquise reprit, d'un air gracieux:

--Si j'insiste pour que tu nous accompagnes, c'est qu'il n'est pas
convenable que tu restes ainsi seule  la maison...

--J'y reste toujours!... d'ailleurs, je ne suis pas seule, puisque
l'oncle Marc est l...

--Mais ton oncle va probablement sortir...

Marc de Bray rpondit schement:

--Vous savez bien, ma chre belle-soeur, que je ne sors jamais le
soir...

--Alors, je vous confie Corysande...

Un peu nerveux, l'oncle Marc rpliqua en haussant les paules:

--Soyez sre que j'aurai bien soin d'elle... je l'empcherai de se salir
et de jouer avec la lumire...

Et, comme le petit Barfleur, inclin sur la main que lui tendait
machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nice par
le bras et la fit pirouetter sur elle-mme, en disant:

--Allons!... viens, Chiffon!...

                   *       *       *       *       *

Quand ils furent l'un en face de l'autre dans le petit salon, Coryse dit
gaiement  l'oncle Marc:

--Il y a eu du tirage, hein?... et pourtant je n'tais pas ncessaire ce
soir... puisqu'il y avait un troisime pour forcer  prendre le
landau...

Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s'installait sous
la lampe et dfaisait les bandes des journaux:

--Tu sais... si tu as  faire... te crois pas oblig de rester avec moi,
au moins?...

--J'allais justement te dire la mme chose...

--Oh!... moi!... que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c'est tout
comme!... seulement, toi, ordinairement... quand papa sort le soir... tu
travailles chez toi...

Il rpondit en riant:

--Oui... mais ces soirs-l... qui sont, en hiver, presque tous les
soirs... tu ne m'es pas aussi particulirement recommande
qu'aujourd'hui...

Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hrisse
d'animaux et de guerriers bizarres, qu'elle copiait sur les dessins des
tapisseries de Bayeux, et vint s'asseoir  ct de l'oncle Marc.

Au bout d'un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du
journal, la petite tte bouriffe et attentive penche sur les soies
diapres.

--Chiffon...--demanda-t-il tout  coup--quand, avant le dner, j'ai dit
en parlant de ce jeune gommeux: Ah !... il est donc de la maison, 
prsent?... tu m'as rpondu: Pas encore, mais il y tche...

--Oui...--fit la petite, qui leva le nez.

--Eh bien...--reprit Marc en hsitant un peu--je n'ai pas bien compris
ce que tu entendais dire par l?...

--J'entendais dire que _Deux liards de beurre_ voudrait bien
m'pouser...

Le vicomte sauta en l'air:

--C'est bien ce que j'avais cru deviner!... mais je ne pouvais pas...
je... et tu parles de a avec cette tranquillit?... t'pouser?... ce
grotesque?... mais ce serait fou!... ce serait monstrueux!...

--Aussi, tu peux tre tranquille... il ne m'pousera pas...--rpondit
Chiffon en riant.

--Ah!...--murmura l'oncle Marc, rassrn-- la bonne heure!...

Elle le regarda affectueusement:

--Tu es vraiment bon, toi... de t'inquiter de moi comme a!...

Elle resta un instant silencieuse, et reprit:

--C'est toi qui en es cause, pourtant... qu'il veut m'pouser...

--Moi?...

--Oui... ds qu'on a su que tu hritais... on a fait courir le bruit que
je serais trs riche... que tu me dotais... et que tu me laisserais
toute ta fortune...

--C'est vrai!...

--Mais tes enfants?...

--Mes enfants?... j'ai des enfants?...

--Non... mais quand tu seras mari...

--Je ne me marierai pas, mon Chiffon... j'aurais trop peur de tomber sur
une femme comme...

Il allait dire comme ta mre; il s'arrta et reprit:

--... comme j'en connais... non... je suis mfiant, et je resterai vieux
garon...

--Ah!... tant mieux!... alors, si tu veux...

--Si je veux?...

--J'irai vivre avec toi?... je tiendrai ta maison... je n'ai pas du tout
envie de me marier non plus, moi... mais, quand j'aurai vingt et un ans,
je ne resterai certainement pas ici...

Et, voyant que l'oncle Marc faisait un mouvement:

--Pas un jour... malgr le pauvre papa qui est si bon... et  qui je
manquerai beaucoup... je sais bien que, d'autre part, mon absence lui
aplanira bien des petites difficults d'existence... mais c'est gal, il
regrettera son Chiffon...

tonn, le vicomte demanda:

--Tu dis que tu t'en iras?... o a, t'en iras-tu?...

--J'ai toujours pens que je demanderais  la tante Mathilde et 
l'oncle Albert de me reprendre... mais, si tu voulais de moi, toi?... je
serais si, si heureuse!... je t'aime tant, si tu savais!... oui...
encore plus que papa, je t'aime... c'est peut-tre mal... mais je ne
peux pas m'en empcher...

Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et
tendre:

--Je t'adore, toi, vois-tu!...

Il murmura, un peu ple, en reculant son fauteuil:

--Je ne mrite pas d'tre ador, mon petit Chiffon...

--Que si!...

--Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d'oncle, tu te
marieras... tu auras un tas de mmes qui piailleront... et remplaceront
avantageusement Gribouille et le vieux Jean...

Elle rpondit, srieuse:

--Eh bien! veux-tu que je te dise?... je suis sre que je ne me marierai
pas... oui, sre... je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en
moi... mais enfin, personne ne me chante!...

--Personne?... qu'est-ce que tu en sais?... ce pauvre Aubires est
certainement un beau grand gars... intelligent et bon... mais il
commence  se dfrachir... quant  l'autre, c'est un petit monstre...

Coryse se mit  rire:

--Va-t'en dire a  madame Delorme!...

--Ah!... tu es au courant des potins, toi aussi?... Eh bien, ce que
madame Delorme--qui est du reste une simple bcasse--aime dans Barfleur,
c'est son nom... son titre... ses costumes anglais... ses chevaux et son
chteau...

--Je le pense bien!... mais enfin, c'est quelque chose... quelque chose
qu'une autre qu'elle pourra aimer aussi... tandis que moi, vois-tu... je
sens que je n'aimerai jamais personne...

Il demanda, inquiet:

--Alors... c'est peut-tre que tu aimes dj quelqu'un?...

--Jamais de la vie!...--s'cria Chiffon avec une telle conviction que
l'oncle Marc sourit, compltement rassur.

Elle reprit:

--Non... personne ne me plat!... pour l'pouser, s'entend... ainsi
tiens... Paul de Lussy, qu'on trouve si bien... et M. de Trne, qu'on
s'arrache... ben, je n'en voudrais pas!... je sais bien que c'est
ridicule, ce que je dis l... et que j'ai pas le droit de faire la
difficile avec ma tte...

--Avec ta tte?...--questionna Marc, surpris--qu'est-ce que tu veux
dire?...

--Dame!... que je suis laide!...

Il balbutia, stupfait:

--Laide?... laide, toi?...

Elle rpondit tristement:

--Oh! je le sais bien, va!... mme que a m'embte assez!...

--C'est ta mre qui t'a dit a?... mais tu es jolie... trs jolie,
entends-tu?...

--Tu me le dis pour me faire plaisir... ou mme tu le trouves... parce
que tu m'aimes bien...

--coute, Chiffon...--dit l'oncle Marc--je te rpte trs srieusement
que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une trs
jolie femme... penses-tu donc qu'Aubires qui a eu...

Comme il s'arrtait, Coryse demanda:

--Qui a eu quoi?...

--Je veux dire... penses-tu qu'Aubires, qui s'y connat, se serait
ainsi toqu de toi si tu n'tais pas jolie?... non... il faut que tu
saches rellement ce que tu es... et tu peux croire ton vieil oncle qui
te le dit, va!...

--Alors,--s'cria joyeusement la petite--le Chiffon est une jolie
femme?... une jolie femme!... Oh! que c'est drle!... et que je suis
contente que a soit comme a!... et que je te remercie de me l'avoir
dit!... mais a ne m'empchera pas de bien tenir ta maison, a... au
contraire...

Et, cline:

--Je t'en prie, oncle Marc!... je t'en prie?... dis-moi oui?... et,
jusque-l, ne t'en va pas?... ne me laisse plus ici sans toi?... si tu
savais ce que a m'a t horrible, ces quinze jours?... je ne peux pas
me passer de te voir!... je ne peux pas!...

Glissant de sa chaise basse, Coryse s'assit  terre comme un bb, et
appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tte qui,  la lumire ple
de la lampe, ressemblait  un nid de mousse argente, elle supplia
plaintivement, les yeux remplis de larmes:

--Ne t'en va plus?... dis?... ne t'en va plus?...

Comme d'un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le fora 
se rasseoir en l'entourant solidement de ses bras et demanda:

--Tu me renvoies?... pourquoi es-tu comme a avec moi... dis?... voil
bien des fois que a me frappe, va!... tu n'es plus le mme... dans le
temps... tu me prenais sur tes genoux... tu m'embrassais...

Il rpondit durement:

--Dans le temps, tu tais petite...  prsent tu n'es plus d'ge 
a...

Elle balbutia, tandis que deux normes larmes roulaient rapidement sur
ses joues roses:

--On est toujours d'ge  tre aime...

--Mais je t'aime... je t'aime bien...--reprit Marc de Bray trs
mu--seulement, je t'en prie... te-toi de l... va te rasseoir...

Tandis qu'il cherchait  la repousser, la sonnette de la grille tinta 
peine, tire par une main timide et hsitante. L'oncle Marc secoua
rudement Chiffon:

--Mais lve-toi donc, sapristi!... on ne se tient pas comme a,
voyons?... si c'tait une visite?...

Elle se releva et rpondit, dj redevenue rieuse:

--Une visite?... qui sonnerait comme a?... honteusement?... mais, on a
l'air de l'amoureux de la cuisinire... quand on sonne comme a!...

Le domestique entra:

--C'est monsieur le comte d'Axen...

--Madame la marquise est sortie!...--cria Coryse.

--Recevez!...--ordonna Marc, qui sembla comme soulag.

--Oh!...--fit Chiffon tonne--tu le reois?...

Et, d'un ton fch, elle ajouta:

--Nous tions si bien nous deux!...

Puis, tout  coup, regardant son oncle avec inquitude:

--Qu'est-ce que tu as?... tu es ple... ple... je ne t'ai jamais vu
comme a?...

--Je n'ai rien...--rpondit Marc, embarrass--c'est cette chaleur...
dans un instant ce sera fini...

Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le
suivait de son regard bleu devenu tout pensif.

--Monseigneur... ma belle-soeur est sortie... c'est ma nice qui va me
prsenter  Votre Altesse...

Et, comme la petite, cloue au sol, semblait  mille lieues de ce qui se
passait, il appela:

--Coryse!... tu n'as pas entendu?...

Elle accourut gaiement  eux.

--Oh!... tu peux dire Chiffon, va!... Monseigneur sait bien!...
Monseigneur, c'est l'oncle Marc!... pour qui vous faites de la
propagande dans le pays...

Et, s'adressant au vicomte, qui coutait surpris:

--Ah! c'est que tu ne sais pas!... c'est vrai!... je ne t'ai pas encore
vu tout seul depuis hier!... Eh bien... figure-toi que j'ai trouv... en
revenant de Barfleur... monseigneur en train d'expliquer aux ouvriers
des hauts fourneaux qu'il fallait voter pour toi... et ses explications,
il les arrosait, bien mieux!...

--Vraiment--commena Marc--je suis...

Chiffon l'interrompit:

--Oui... mais tu sais... faut pas dire  la maison que j'ai rencontr
monseigneur et que je me suis promene avec lui... dans la fort... car
je me suis promene avec lui...

Elle se tourna vers le prince et conclut:

--A l'oncle Marc... c'est pas la mme chose... on peut tout lui dire...
 lui!...

Voyant que le vicomte coutait, l'air srieux et le sourcil un peu
relev, ce qui tait chez lui un signe de mcontentement, elle ajouta
avec tristesse:

--Except aujourd'hui, pourtant!... aujourd'hui je ne sais pas ce qu'il
a... il n'est pas du tout dans son assiette...

--J'tais venu...--dit le prince--pour remercier madame de Bray de son
aimable lettre... elle m'a crit tantt...

--Encore!...--cria tourdiment Chiffon, qui pensa: Elle lui crit donc
deux fois par jour!...

--Elle voulait bien me proposer--continua le comte d'Axen--des
invitations pour son bal... si je dsirais y faire inviter quelqu'un...
et, pour cela... elle a pris la peine de me communiquer une liste que je
lui rapporte...

Il posa sur la table une enveloppe et, se levant:

--Maintenant, je ne veux pas vous dranger plus longtemps...

--Mais, monseigneur,--insista l'oncle Marc, avec une vivacit qui
surprit Coryse--si vous n'avez rien  faire ce soir... nous serions
ravis...

Chiffon sortit pour faire apporter le th; puis, elle alla coucher
Gribouille et voir si on avait bien arros ses fleurs. Quand au bout
d'un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses
les intressant tous deux, ne firent aucune attention  elle.

Lorsqu' onze heures le prince partit, Coryse demanda  l'oncle Marc qui
l'avait reconduit  la grille:

--Comment le trouves-tu?...

--Tout  fait intelligent et gentil...

Et, souponneux, il questionna:

--Ah a!... pourquoi m'avais-tu dit le contraire?...

--Quel contraire?...

--Eh bien, tu disais: Il est haut comme une botte... et noir...
noir!...

--Dame!... c'est vrai!... il est laid!... du moins,  mon avis...

--Ah!... et qui est-ce qui est beau...  ton avis?...

--Mon Dieu!... je ne sais pas trop!... Ben, toi, tiens!...

--Moi???...

--Oui... je ne te dis pas que tu as la beaut grecque... non... mais je
te trouve bien tout de mme comme tu es!... d'abord, je dteste les
gringalets... les chtifs... c'est comme aussi les petits jeunes gens...
je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!... un homme n'a l'air
d'un homme qu' trente-cinq ans...

--Bigre!... c'est fcheux pour ce pauvre Aubires que la limite ne soit
pas un peu plus recule!... Enfin, moi, je le trouve russi, ce petit
prince!...

--Moi aussi!... mais c'est seulement depuis que je me suis promene avec
lui, que je le trouve comme a...

L'oncle Marc releva de nouveau son sourcil:

--Ah!... parlons-en... de cette promenade!... dcidment, ta mre a
quelquefois raison!... tu te conduis comme une petite fille mal
leve... est-ce que...  ton ge... on s'en va courir dans les bois...
toute seule avec un jeune homme, voyons?...

--Oh!... un roi!...

--Qu'est-ce que a fiche!... c'est un homme, un roi!...

--Si on veut?... et puis... je n'tais pas toute seule...

--Oui... tu avais Jean, n'est-ce pas?... un vieil idiot!...

Tristement, la petite murmura:

--Que tu deviens mchant!... mon Dieu!... que tu deviens mchant!...

--Mchant?... parce que je n'applaudis pas  tes fantaisies?... parce
que je ne t'encourage pas  aller flirter dans la fort avec tous les
rastaquoures de passage?...

Elle murmura en riant:

--V'l qu'il est rastaquoure  prsent!... tout  l'heure il tait
russi!...

Le vicomte s'irrita tout  fait:

--C'est que j'en ai assez, vois-tu, de tes manires!... c'est peut-tre
vrai que je t'ai gte?... que j'ai ri de tes allures de poulain
chapp... qui maintenant ne sont plus drles!... que j'ai encourag tes
mauvais instincts?... mais, si c'est vrai... si je suis pour quelque
chose dans ce qui arrive aujourd'hui... je m'en repens, va!... et
rudement!...

Dans sa voix dure on sentait l'enrouement des larmes. Chiffon essaya de
prendre ses mains qu'il retira violemment.

Alors, toute droite en face de lui, atterre, en proie  une motion
intense qu'elle voulait cacher, elle balbutia faiblement:

--Mais, c'est pas possible!... on t'a chang en voyage, oncle Marc!...




XI


Le jour o avait lieu le dner des Barfleur, M. de Bray, pris d'un
pouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lvres et lui fermait
les yeux, dclara  sa femme qu'il ne pourrait pas sortir. Il avait la
fivre et allait se coucher jusqu'au lendemain. La marquise se rcria:

--C'est un tour affreux  jouer aux Barfleur!... on est quatorze...
madame de Barfleur me l'a dit...

--Eh bien?...

--Eh bien... on sera treize, naturellement!... ce n'est pas quand on est
averti deux heures avant le dner qu'on peut trouver un nouvel invit...
n'est-ce pas?...

--J'en suis dsol... mais je me sens trop malade pour aller l-bas...

Et il ajouta en riant:

--Vous croyez qu'tre treize  table fait mourir l'un des treize dans
l'anne?... moi, je suis sr que je mourrais, bien qu'on soit quatorze,
si je sortais dans l'tat o je suis...

--Si au moins Coryse voulait vous remplacer?...--proposa la marquise.

--a, jamais!...--cria la petite avec conviction.

M. de Bray insista:

--Mon petit Chiffon... a serait si gentil  toi!...

--Oh! non!... je t'en prie?...

Et, croyant avoir trouv un excellent prtexte pour rester, elle
expliqua:

--D'abord... il faut que je dne avec l'oncle Marc... sans a, il serait
tout seul... puisque tu vas te coucher...

L'oncle Marc, qui n'avait pas sembl jusque-l entendre ce qui se disait
autour de lui, protesta avec vivacit:

--Mais pas du tout!... ne t'occupe pas de moi!... en voil une ide!...
on croirait, ma parole, que j'ai besoin d'une bonne?...

--Non... mais tu dis toujours que a t'embte d'tre seul  table...

--Je n'ai jamais dit un mot de a!...

--Oh!...--fit Chiffon, abasourdie--c'est pas une fois... c'est cent que
tu l'as dit...

--Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!... et, tiens... si tu
voulais tre un bon Chiffon... tu irais  ce dner avec ta mre?... tu
irais pour me faire plaisir?...

L'enfant le regarda avec un tonnement profond, mfiant presque.

--Comment,--pensa-t-elle--aprs tout ce qu'il m'a dit il y a deux jours
du petit Barfleur... de cette ide de mariage... et de tout a,... voil
qu'il veut m'envoyer l-bas!... moi qui ne vais nulle part... pour que
j'aie l'air de courir aprs, donc?...

Et elle rpondit:

--Dans aucun cas... je ne peux aller  Barfleur ce soir...

--Pourquoi a?...--demanda madame de Bray.

--Je vous l'ai dj dit l'autre jour... je n'ai pas de robe...

--Mais celle que ton pre te donne?...

--Je l'ai commande pour demain... elle n'est pas faite...

--Eh bien... on va vite arranger ta robe pompadour...

--A prsent qu'on est habitu  me voir en robes longues depuis plus
d'un an... on sera un peu tonn... et il y aura de quoi...

Elle ajouta en riant:

--D'autant plus que, si on n'y met pas des sous-pieds avec des
ficelles...  ma robe pompadour... on verra mes genoux quand je
m'assoirai...

L'oncle Marc se leva:

--Va mettre ton chapeau... je t'emmne... et je te promets que tu auras
une robe pour tantt...

--Mais...--fit Coryse, rsistant encore--mais tu es donc enrag aussi
pour me faire aller l-bas?... enfin, j'irai... puisque tu le veux...

Et, sortant du salon, elle se dit en lanant un regard de reproche 
Marc qui vitait de la regarder:

--Il ne veut pas rester seul avec moi comme l'autre soir... mais
pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?...

Le vicomte emmena Chiffon chez la premire couturire de
Pont-sur-Sarthe; une couturire qu'elle ne connaissait que de nom, et
dont elle monta l'escalier avec respect.

Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se
faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-mme
n'employait pas la grande couturire. Totalement dnue de got;
incapable de discerner la grce d'une robe bien coupe de la laideur
d'une robe mal faite; ne comprenant que les diffrences des couleurs ou
des garnitures et s'inquitant uniquement des toffes, la toilette
fminine se rduisait pour elle  ce qui fait de l'effet ou n'en fait
pas. Quand elle avait dit, en parlant d'une robe ou d'un chiffonnage
quelconque: a ne fait aucun effet! peu importait que ce chiffonnage
ft dlicieux, il tait dclar quantit ngligeable et, en l'apercevant
quelque jour sur une femme bien mise, elle s'criait: C'est
tonnant!... madame X... qui dpense tant d'argent pour sa toilette!...
elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!... Pour elle, les
tailleurs et les couturires qui font payer cher leur faon, taient
des voleurs. Elle n'admettait que le prix commercial de l'toffe et la
quantit de mtres qu'il en fallait employer, et il et t parfaitement
inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.

De mme elle tait en art. Jamais--disait-elle--elle ne comprendrait
que, mme parmi les gens trs riches, il s'en trouvt d'assez fous pour
payer quinze mille francs un portrait, alors qu' ct on pouvait
l'avoir pour deux mille, et souvent mme plus embelli! Un roman, s'il
n'tait pas bourr de faits et d'intrigues, lui paraissait bien creux.
Et elle dclarait volontiers qu'elle ne comprenait pas qu'on pt aimer
Loti qui manque absolument d'imagination.

Donc madame de Bray achetait des toffes et faisait faire, chez des
ouvrires borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient
pouvantablement. Chiffon employait le mme systme et arrivait au mme
rsultat, sauf que les toffes taient mieux choisies et la forme trs
simple, toujours la mme, une sorte de blouse russe, vague, o se
devinait  peine son petit corps lgant.

Quand l'oncle Marc entra suivi de sa nice dans le salon de madame
Bertin, Coryse fut trs surprise de voir qu'il tait connu des
vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tte se mit  travailler.

Qu'est-ce qu'il avait bien pu venir faire chez une couturire, l'oncle
Marc?... et chez une couturire qui n'habillait pas madame de Bray, ni
Luce de Givry,--qui tait infiniment simple,--ni mme madame de
Bassigny,--qui craignait de rencontrer des cocottes?...

Et, en attendant madame Bertin occupe  un essayage, Chiffon demanda
curieusement:

--On te connat ici?... comment est-ce qu'on te connat?...

--Je suis venu... je... j'ai... j'ai dessin des costumes pour le bal
des Lussac... l'anne dernire... et...

Elle rectifia:

--Un costume... pas des!... oui... je me souviens trs bien,
maintenant... celui de madame de Liron, que tu as dessin...

--Celui-l... et d'autres...

--Non... celui-l et pas d'autres... a a fait assez de potin, va!...

--Ne parle pas si haut!...

--Il n'y a personne qui coute!...--fit Chiffon, indiquant les
demoiselles qui allaient et venaient  travers les salons.

Elle resta un instant absorbe et silencieuse, et murmura tout  coup,
comme si elle continuait une conversation commence avec elle-mme:

--Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!...

--Mais tais-toi!...--s'cria l'oncle Marc, regardant autour de lui d'un
air inquiet--tais-toi donc, sapristi!...

D'un ton fch, il ajouta:

--Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses o elles ne
comprennent rien... et o elles ne doivent rien comprendre...

--Je sais bien que je n'y dois rien comprendre... et je n'y comprends
d'ailleurs pas grand'chose... mais j'entends, n'est-ce pas?... et, 
moins qu'on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La
Balue...

--On n'entend que ce qu'on veut couter!...

--Ah! ma foi non!... je n'coute jamais et j'entends toujours!... et
quelquefois j'aimerais mieux pas!... ainsi... la fois de madame de
Liron, par exemple...

--Je te dfends de prononcer des noms!... il peut y avoir l un
domestique, une femme de chambre... n'importe qui de sa maison...

--Et tu penses qu'ils ne le savent pas... les gens de sa maison... ce
que fait leur dame?...

--Il est... dans tous les cas... inutile qu'ils l'entendent raconter par
toi...

--Et par toi, surtout... hein?...

Visiblement nerve, elle ajouta:

--Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps... de
madame de Liron?...

L'oncle Marc la regarda, stupfait:

--J'en parle?... c'est moi qui en parle, maintenant!...

La porte de l'un des salons d'essayage s'ouvrit, et la petite de Liron,
enveloppe d'un nuage de gaze rose, entra en tourbillon suivie de
madame Bertin:

--On me dit que vous tes l!... je ne veux pas vous laisser partir sans
vous dire bonjour!...

Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon:

--Bonjour, mademoiselle Coryse...

Puis, revenant  Marc:

--Vous venez vous faire faire une robe?...

Il rpondit, un peu hsitant et gn:

--Je viens pour ma nice...

La petite de Liron clata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre,
dont les dents manquaient d'clat:

--C'est vous qui faites la maman!... c'est touchant!...

Et, voyant l'air contraint du vicomte, elle s'empressa d'ajouter:

--Tous mes compliments, d'ailleurs!... votre fille est charmante!...

Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une
sorte d'avidit.

C'tait une trs jolie petite personne rondelette et capitonne de
fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours
mous. Elle avait de grands yeux chocolat trs clins, un nez correct,
une toute petite bouche,--charmante, lorsqu'elle ne s'ouvrait pas,--et
un teint superbe. Les paules sortaient blanches et grasses de la robe
dcollete  l'excs. Le haut des bras s'engorgeait un peu. L'oreille
plate et incolore s'attachait mal, trop renverse et trop loigne des
cheveux.

Telle quelle, Chiffon comprenait,--bien qu'elle n'aimt pas du tout ce
genre de femme,--que madame de Liron tait trs jolie et devait plaire
beaucoup.

Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit:

--Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j'espre?... il n'y
a que le rose qui aille  ces peaux-l!... et,  propos!... il serait au
moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?...

Il rpondit du bout des lvres:

--Tout  fait russie!...

--Eh bien...  la faon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment
pas!... c'est pour demain... pour le bal de votre belle-soeur... Ah!...
mais!... j'y pense!... nous dnons ensemble ce soir  Barfleur?...

--Non... je ne dne gure, moi, vous savez... et, pour l'instant, je
suis en deuil!...

--Tiens!... c'est vrai!... je ne vous ai pas vu depuis votre retour...

--Je ne suis revenu qu'avant-hier... et je ne peux pas faire encore de
visites...

--Je sais bien!...

Elle alla brusquement toucher une toffe dplie sur un fauteuil et en
passant devant le vicomte elle lui dit trs vite et trs bas:

--Mais vous auriez pu me voir autrement?...

L'oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant  deviner si elle
avait entendu.

Trs blanche, les lvres jointes, les yeux  terre, dans une immobilit
de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes
annonait seul la vie, et Marc pensa:

--Elle est justement partie dans son bleu... elle n'a rien remarqu...

Madame de Liron, se retournant aprs avoir examin l'toffe, demanda:

--Mais votre frre et votre belle-soeur dnent l-bas ce soir...
n'est-ce pas?...

--Mon frre est souffrant... ma belle-soeur ira avec ma nice...

--Oh!... oh!... a va tre... si je ne me trompe... le dbut dans le
monde de mademoiselle Coryse?... je suis ravie de dner avec elle ce
soir...

Chiffon s'inclina d'un air rogue, en pensant:

--Ben, c'est pas comme moi, alors!... depuis que je sais qu'elle y
sera... a me parat encore plus bassin!...

L'oncle Marc s'adressa  la couturire:

--Dites-moi... madame Bertin... quand pourrais-je vous parler?... je
suis trs press... il me faut une robe pour ma nice... et il me la
faut  cinq heures... or, comme il est une heure et demie...

--Mais...--s'cria la petite de Liron--je vous rends madame Bertin... je
n'ai plus besoin d'elle!...

Et elle rentra dans le salon.

--Eh bien,--demanda l'oncle Marc--qu'est-ce que vous allez pouvoir me
faire?...

--Vous faire?... vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu'on ne peut
pas vous faire une robe pour cinq heures?... nous pouvons seulement
essayer  mademoiselle d'Avesnes un de nos modles... et s'il s'en
trouve un qui lui aille  peu prs... l'arranger pour ce soir...

--Mais ils sont fans... vos modles?...

--Dame!... ils ont t essays par nos jeunes filles pour les faire voir
aux clientes... mais il y en a de trs frais...

Et regardant Coryse, elle proposa:

--Il y a justement une petite robe rose qui...

--Non!...--s'cria brusquement Chiffon--pas de rose!... je n'en veux
pas!...

Madame de Liron avait dit tout  l'heure  l'oncle Marc: Vous allez lui
faire faire quelque chose de rose, j'espre?... Cela seul suffisait
pour dterminer la petite  choisir n'importe quelle couleur, except
celle-l.

Madame Bertin demanda:

--Y a-t-il une nuance que vous prfrez, mademoiselle?...

--a m'est gal,--dit Chiffon--ce que vous voudrez, except rose...

Et elle ajouta:

--Pourtant... j'aime beaucoup le blanc...

Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche.
Madame Bertin ouvrit la porte d'un salon et, faisant passer Coryse:

--Si mademoiselle veut venir essayer?...

Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda:

--Vous n'entrez pas... monsieur le vicomte?...

L'oncle Marc suivit la couturire et s'assit dans un coin du salon
d'essayage, o dj Chiffon sortant de sa robe tale  ses pieds
apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le
jersey auquel elle attachait ses bas.

Jamais le vieil oncle de Launay, charg de diriger l'ducation physique
de l'enfant, n'avait permis qu'elle portt ni corset, ni jarretires, ni
bottines.

Il dclarait ces objets de toilette laids et malsains.
Rien--affirmait-il--ne dprime les formes et les chairs tant que les
corsets et les jarretires, et n'abme la cheville et le cou-de-pied
tant que les bottines. Il admettait,  la rigueur, le corset et la
bottine pour dissimuler des imperfections; la jarretire, jamais!
Chiffon avait donc pouss librement, et quand,  douze ans, sa mre en
la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, lui faire une
taille, la petite, incapable de supporter aucune gne, s'tait dbattue
avec une si extraordinaire violence qu'on avait d cder. Chiffon,
d'ailleurs, raisonnait son refus de se dformer exprs.

--Je veux--disait-elle--tre moi... avec la taille que le bon Dieu m'a
donne... et qui est ma taille  moi... je ne veux pas copier celle de
la voisine!... je ne dis pas que je suis mieux, mais je m'aime mieux
comme je suis!... au moins, j'ai pas l'air d'avoir aval une canne!...

Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait:

--Je trouve qu'une grosse poitrine et des grosses hanches avec une
taille fine... c'est horrible!... a a l'air d'un oreiller nou par le
milieu...

Quand Chiffon eut pass la petite robe trs simple, aux jupes
superposes et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage
fronc drapait bien son buste lgant et solide, madame Bertin s'cria:

--Elle va, cette robe!... il n'y a pas trois points  y faire!... du
reste, aux jolies tailles, tout va... et mademoiselle a une taille!...
n'est-ce pas, monsieur le vicomte?...

--Oui... certainement...--balbutia Marc, qui assistait tout saisi  la
transformation de Chiffon.

Dans cette robe lgante et bien faite, d'o sortaient ses jolies
paules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d'un
dessin trs pur, l'enfant apparaissait si absolument diffrente de ce
qu'elle tait d'habitude, que l'oncle Marc se dit,  la fois satisfait
et ennuy:

--Ils ne la reconnatront pas ce soir!...

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et madame de Liron passa sa
tte en disant:

--Vous n'avez pas besoin d'un bon conseil?...

--Non, merci!...--rpondit schement Marc, qui devint trs rouge.

La jeune femme venait d'apercevoir Coryse. En prsence de cet
invraisemblable changement, elle demeura ptrifie. Son joli visage
riant prit une expression d'effarement mauvais et, repoussant violemment
la porte, elle cria au vicomte:

--Ben... vous ne vous ennuyez pas, vous!...

Coryse ferma  demi ses yeux clairs et dit doucement:

--Elle est plutt bruyante... madame de Liron!...

Mais, en trottinant un quart d'heure plus tard dans la rue des Girondins
 ct de l'oncle Marc, Chiffon dclara, sans mme nommer la jeune
femme, bien sre qu'il pensait  elle:

--Tout de mme... elle ne se gne pas avec toi!...

Il rpondit d'un ton rogue:

--Elle ne se gne avec personne!...

La petite secoua la tte, faisant voler ses cheveux lgers, et murmura
srieuse:

--Oh!... c'est gal!... il y a une nuance!...




XII


Comme l'oncle Marc le prvoyait, on reconnut  peine Chiffon, et son
entre dans le salon des Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si
mfiante qu'elle ft d'elle-mme, elle se rendit compte de l'effet
qu'elle produisait; elle clata mme de rire au nez de madame de
Bassigny qui la contemplait, l'air vex et stupide.

--a l'embte que je sois gentille!...--pensa-t-elle.

Quant  la marquise, l'admiration inspire par sa fille la ravit
absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte,
elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte 
la grandir et  la mettre en vue. Le succs de Chiffon la flattait. Les
nez allongs de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la
rjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui,
trs entoure, recevait les compliments avec une raideur plus tonne
que timide.

Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquitude cette
transformation inattendue. Ils pensaient que si l'on voulait bien leur
donner Chiffon lorsqu'elle n'tait que riche, on la leur refuserait
peut-tre  prsent qu'elle tait jolie aussi. Et madame de Barfleur
agace de voir M. de Trne,--le beau hussard qu'on s'arrachait,--M. de
Bernay,--le dput sortant de la droite,--et le comte de Liron,--frre
du mari de madame de Liron, le plus gros parti du pays,--empresss
autour de la petite d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit
asseoir  ct d'elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obit
docilement. a lui tait gal d'tre ici o l, du moment qu'elle
n'avait, pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni personne
qu'elle aimt.

Il y avait bien ses cousins de Lussy, Genevive et son frre, mais
jamais Coryse ne s'tait lie beaucoup avec Genevive, une belle fille
trs dlure de deux ans plus ge qu'elle, et dj faite  toutes les
roueries et les coquetteries mondaines.

Enfin, madame de Barfleur coutant rouler une voiture sur le sable de la
cour, s'cria:

--Ah!... le voici!... je craignais qu'il ne ft pas revenu!...

Chiffon, qui attendait avec indiffrence l'arrive du dernier convive,
s'tonna fort de voir entrer le duc d'Aubires. Et sa joie fut si vive
en apercevant son grand ami, qu'elle se leva d'un bond et courut  lui
en disant:

--Ah! que je suis contente de vous voir!...

Le colonel s'tait arrt, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite
Coryse dans l'lgante personne qui lui faisait si bon accueil. Et
quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aime qui
lui souriait, il se rendit compte que c'tait bien le Chiffon qui
tait devant lui, son long visage srieux exprima un tonnement si
grand, que Coryse, devinant la cause de cet tonnement, s'cria:

--Comment!... vous non plus... vous ne me reconnaissez pas?...

Tout  coup, elle s'aperut qu'on la regardait curieusement, et elle
entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise:

--A la bonne heure!... elle ne boude pas ses prtendants vincs, votre
fille!...

Madame de Bray, agace de l'attitude de Chiffon, rpondit:

--Elle est ridiculement enfant pour son ge!...

Et Coryse pensa: Ben, cette fois-ci... elles ont raison de me bcher...
j'ai manqu de tact...

Le duc d'Aubires, lui, tait rest un peu mu et dcontenanc. Il
s'attendait si peu  trouver l Chiffon,--qui jamais n'allait nulle
part,--et il s'attendait si peu surtout  la voir presque femme, bien
habille, ne gardant de l'enfant que les longs cheveux flottants sur les
paules.

Mais,  mesure qu'il la regardait attentivement, il se sentait devenir
plus calme; plus rsign au renoncement que s'il l'et retrouve telle
qu'il l'avait vue pour la dernire fois.

S'il s'tait cru un instant tout prs du petit Chiffon sans fortune, il
se trouvait infiniment loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche.
Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d'un tre
aim jadis, il y avait trs, trs longtemps...

Il l'examinait avec une curiosit tonne, respectueuse presque; et peu
 peu il sentait s'attnuer la passion qui l'avait pouss vers le
Chiffon.

--Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?...--demanda aigrement
madame de Bassigny--est-ce que votre voyage vous a fatigu?...

--Mais non, madame... pourquoi?...

--Ah!... c'est que vous avez l'air tout chose!...

Il s'inclina:

--C'est probablement un air qui m'est naturel... mais la fatigue n'y est
pour rien...

Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas--quelque dsir qu'elle en
et--placer Coryse  ct de son fils, avait du moins voulu viter le
voisinage inquitant du beau Trne ou de M. de Bernay, tous deux 
marier et chasseurs de dots. Elle avait donc install la petite
d'Avesnes entre le duc d'Aubires qu'elle savait sans danger et M. de
Liron.

Pendant tout le dner, Chiffon ravie d'tre prs du colonel avait
gaiement caus de ce qui les intressait tous deux: de l'oncle Marc, de
Gribouille et de Josphine, et aussi de peinture et de choses d'art, M.
d'Aubires tant beaucoup plus cultiv et intelligent que la plupart des
gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient
bruyantes et que personne ne faisait attention  eux, Chiffon lui avait
racont tout bas la cour que lui faisaient les Barfleur, les
insinuations du pre de Ragon, et les petites manoeuvres contre
lesquelles il lui fallait lutter.

--Et--avait demand le duc--qu'est-ce que Marc dit de tout a?...

--Il trouve que c'est idiot, vous pensez?... et pourtant... c'est lui
qui a voulu que je dne ici ce soir... et qui m'a donn une robe pour y
venir... je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc... mais depuis quelque
temps il change... il n'est plus du tout le mme avec moi...

--Comment a?...

--Je ne peux pas trop vous expliquer... il est fantasque... il me
bouscule sans que je le mrite... c'est des riens... mais c'est quelque
chose tout de mme...

--J'irai le voir demain matin... je lui ai dit adieu si en courant le
jour de ma fugue...

--A propos de a...--demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux
clairs sur le duc--vous n'avez plus de chagrin, au moins?...

Il rpondit avec franchise:

--Plus de chagrin n'est pas le mot... mais enfin, je suis devenu bien
sage... et je vous remercie d'avoir t raisonnable pour nous deux...

--A la bonne heure!...

Et, aprs un instant, elle reprit:

--Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle Marc demain... c'est le
dimanche des courses, demain...

--Oui... mais c'est le matin que j'irai voir Marc...

--Vous savez que le soir il y a un bal  la maison?... en v'l encore
une scie!... ah!...  propos!... il est gentil tout plein, le petit
prince que vous avez envoy... je dis:  propos!... parce que c'est
pour lui qu'on donne le bal...

--Vous le trouvez gentil... mon petit prince?...

--Oui, maintenant!... j'ai commenc par le trouver rasant... mais nous
sommes devenus trs bons amis...

Aprs le dner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le caf avec
son fils, puis elle demanda:

--Vous permettez qu'on fume, mesdames?... de cette faon, nous
conserverons ces messieurs?...

Coryse, qui esprait que le fumoir allait la dbarrasser de _Deux liards
de beurre_,--dont les airs langoureux et les phrases voiles de mystre
l'agaaient profondment,--fit la grimace et alla s'asseoir dans un
coin,  l'cart, tandis que Genevive de Lussy, dj trs mondaine et
lance, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le
centre du groupe form par les hommes. Au bout de quelque temps, madame
de Bray fit signe  Chiffon d'approcher, et lui dit tout bas avec
colre:

--Mais ne reste donc pas pique ainsi dans un coin sans parler!... tu as
l'air d'une dinde!...

--De quoi voulez-vous que je parle?...

--Mais de n'importe quoi!... on se mle  la conversation!...

La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne
rien dire et, occupe jusque-l de ses tudes et de choses enfantines ou
intellectuelles, elle tait assez embarrasse de se mler  une
conversation purement mondaine.

Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de
placer un mot. Puis, elle y renona, et se mit  penser  autre chose,
malgr les regards furibonds de sa mre.

Tandis qu'elle rvassait  l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire
ses journaux, ou  Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua
qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une
discussion sur l'authenticit d'un portrait de Henri IV, accroch en
face de la place o elle tait assise, le petit Barfleur prit une norme
lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise,
s'effora d'clairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se
dtacha osseuse et nergique, semblant sortir de la vieille toile
sombre.

Et Chiffon, regardant cette tte laide et sympathique, s'cria d'un air
aimable:

--Sapristi!... en v'l un qui n'avait pas une bobine de protestant...
Henri IV!!!...

Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperut tout de suite, se rappela
que les Liron taient protestants. Voulant changer le cours des ides,
elle reprit:

--C'est  cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!...

Le petit Barfleur demanda, empress et gracieux:

--Comment?... un nom ridicule?...

--Ben, Corysande!... je m'appelle Corysande!... vous ne le saviez
pas?...

--Si, mademoiselle, si!... mais ce n'est pas un nom ridicule... c'est,
au contraire, un nom charmant...

--Oh! l l!... a dpend des gots!...

--Et, pourquoi est-ce  cause de Henri IV... qu'on vous a donn ce nom
que vous n'aimez pas?...

--C'est  cause de lui sans l'tre... c'est en souvenir de la belle
Corysande...

Et, voyant que _Deux liards de beurre_ ne comprenait pas, elle rpta:

--La belle Corysande?... vous savez bien?...

Il rpondit, sans conviction:

--Parfaitement!...

--Ah!... c'est que vous n'aviez pas l'air trs au courant?... Ben,
c'tait la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a t la
marraine d'une Avesnes... en 1589... et depuis ce temps-l... tous les
Avesnes ont appel leurs filles Corysande... c'est la tradition!...

--C'est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est
pour quelque chose dans...

--Quand je le disais!... que vous aviez pas l'air au
courant!...--s'cria Chiffon en riant--Henri IV est pour quelque chose
l dedans... parce que c'est  cause de la clbrit de la belle
Corysande qu'on a t flatt de l'avoir pour marraine... et qu'on a
tabli la tradition... et elle est clbre... la belle Corysande...
parce que Henri IV, s'pas?...

--Mais oui... mais oui!...--interrompit vivement madame de Barfleur, qui
craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand
jour.

Trs ignorante elle-mme, elle se rendait assez exactement compte du
danger, et possdait  un haut degr ce tact silencieux qu'ont
habituellement les femmes en pareil cas.

Le duc d'Aubires regarda les autres portraits, et demanda, montrant un
gnral de l'Empire:

--Qui est celui-ci?...

--a,--rpondit _Deux liards de beurre_, toisant avec indiffrence
l'anctre, un hercule trapu, appuy sur son sabre, dans la pose du
gnral Fournier-Sarlovze de Gros--a, c'est mon grand-pre...

--Oh!...--fit Chiffon, saisie--ben, il ne vous ressemble gure!...

Et, continuant  examiner le gnral de Barfleur avec un bienveillant
respect, elle ajouta:

--C'est pas tonnant que ces tres-l aient fait des grandes choses!...

--Il est seulement malheureux...--dclara sentencieusement _Deux liards
de beurre_--que ces grandes choses aient t faites pour la gloire de
Bonaparte...

--Pour la gloire de la France... vous voulez dire?...--rectifia Chiffon.

--Non!--reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de
conversation--a n'a servi qu' Bonaparte... et Bonaparte ne sera
jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur... un ennemi de la France...

--Aux yeux des gens du monde... vous voulez dire?--cria Chiffon, dont
les petites oreilles rougissaient violemment--un ennemi de la France?...
l'Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont os l'appeler
comme a!... ceux qui se rjouissaient de la voir envahie, la France!...
et pour arriver  un chic rsultat!... Louis XVIII!...

Le petit Barfleur dclara avec onction:

--Louis XVIII fut un grand roi!...

--Un grand roi!...--fit Coryse suffoque--un grand roi?... cette
baudruche!... au fait, a vous est bien gal, s'pas?... vous vous en
souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous dfendez le
roi comme vous allez  la messe... c'est affaire de chic, et comme vous
trouvez que c'est pas chic d'tre imprialiste... vu que les
imprialistes c'est tous des panns et des crnes... alors...

--Merci pour les imprialistes... mademoiselle Coryse!...--fit le duc
d'Aubires, qui s'inclina en riant.

Madame de Bray s'lana vers Chiffon et, menaante, elle lui dit tout
bas:

--Tais-toi!... tu es absolument ridicule!...

La petite rpondit avec sincrit:

--a ne m'tonne pas!... mais pourquoi s'amuse-t-on  me chiner mon
Empereur?... et puis... c'est toi qui m'as dit de parler... de dire
n'importe quoi... mais de parler...

Trs inquite de voir son rejeton s'embarquer dans une autre
conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano:

--Il y a trois danseuses... si la jeunesse faisait un tour de valse?...

D'un mme lan, le beau Trne, M. de Bernay et le comte de Liron se
prcipitrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproch
qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille.

En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps
souple et dit, se raidissant en arrire:

--Non... je...

Elle allait dire: je danse avec M. d'Aubires, et faire signe au duc
de venir  son secours, mais elle rflchit que a ne servirait  rien.
Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il
lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le matre de la
maison.

Et, comme _Deux liards de beurre_ s'tait arrt, interdit:

--Non... rien... allons-y!...

Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait  merveille, et
Chiffon prouva un vrai plaisir  se sentir enleve  travers l'immense
salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal
claire et o, disait-il, il y avait plus de place.

--Mais... les autres?...--fit Chiffon, regardant si Genevive de Lussy
et madame de Liron les suivaient.

Le vicomte s'arrta, se penchant  la porte pour appeler les valseurs.

--Ils viennent!...--dit-il.

Et, enlaant Coryse, il repartit de nouveau.

Mais ils restrent seuls dans la grande pice nue. Madame de Liron
n'aimait  valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui
connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'loigner de son oeil
maternel.

--On la trouve bien jolie... madame de Liron, n'est-ce pas?...--demanda
tout  coup Chiffon.

Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne
pouvait s'empcher de parler d'elle.

Le petit Barfleur rpondit distraitement:

--C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!...

--Ah!...--fit gravement Coryse.

--Mais vous, mademoiselle... comment la trouvez-vous?...

--Trop rondouillarde... et vous?...

--Moi!...--rpondit _Deux liards de beurre_, serrant un peu plus Coryse
contre son paule--moi... je ne la regarde pas... je ne vois que
vous!... c'est vous qui tes jolie!... si jolie!...

Trs bas, il ajouta:

--C'est vous que j'aime!...

Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon
valseur, elle s'abandonnait, franchement appuye au bras du petit
Barfleur.

Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent
qu'il s'efforait de rendre passionn:

--Je t'aime!!!...

Il lui parlait de si prs, qu' son souffle elle sentit voler ses
cheveux. Stupfaite, elle s'arrta court; et, reculant brusquement, elle
s'cria, l'air ahuri et indign:

--Ben! c'est raide!...




XIII


--Voulez-vous...--cria la marquise, se prcipitant dans la bibliothque
o fumaient M. de Bray et Marc--voulez-vous dire  Corysande qu'il faut
qu'elle vienne aux courses?... la voil qui dclare qu'elle ne veut pas
y aller!...

--Mais--dit Chiffon, qui entrait derrire sa mre--je ne vois pas du
tout pourquoi il faut que j'aille aux courses, moi?... on ne m'y a
jamais conduite les autres annes...

--Non... mais les autres annes... tu tais encore une enfant...

Le marquis se dcida  parler:

--Va donc, mon Chiffon!... toi qui aimes les chevaux...

--C'est justement parce que j'aime les chevaux que je n'aime pas les
courses... a ne m'amuse pas d'en voir un qui gigote avec une patte
casse... comme  Auteuil... il y a deux ans... le jour o tu m'y as
emmene...

--Mais il n'arrive pas fatalement un accident comme celui-l...

--Celui-l ou un autre... a m'est gal!... et puis, d'abord... c'est
pas seulement pour a que je ne veux pas aller aux courses...

--On ne doit pas dire: Je ne veux pas, fit observer M. de Bray.

Docilement, Chiffon rectifia:

--Que je voudrais ne pas aller aux courses...

--Ah!... et pourquoi est-ce?...

--Parce que a m'embte d'tre toujours au milieu d'un tas de gens!...
moi qui n'aime qu' tre seule et tranquille... avec mes animaux...

Elle regarda affectueusement son beau-pre et son oncle, et acheva:

--Ou avec vous deux... c'est vrai!... ce matin, la messe!... tout 
l'heure, les courses!... et ce soir, le bal!... c'est beaucoup pour un
jour, tout a!...

Madame de Bray s'cria, en levant les yeux au ciel:

--La messe!... elle met la messe dans le mme sac que le reste!...

Chiffon se hrissa:

--Oui, certainement!... quand c'est la messe comme ce matin... vous
n'avez pas voulu me laisser aller  Saint-Marcien... sous prtexte qu'on
avait besoin de Jean pour aider  la maison...  cause de ce soir...

--Eh bien?...

--Eh bien, vous m'avez emmene chez les Jsuites avec vous... et la
messe chez eux, c'est pas la messe!... c'est des cinq heures... qui
sont le matin!... on se dit bonjour... on s'attend dans le jardin  la
sortie... aujourd'hui, vous avez parl  plus de cinquante personnes!...

--Mais toi aussi, tu leur as parl... je ne vois pas de quoi tu te
plains?...

--Mais c'est justement de a que je me plains!... sapristi!...

--Je ne comprends pas l'ennui qu'il peut y avoir  rencontrer des gens
de la socit que...

--a dpend des gots!... moi, a m'horripile!... et quand je l'aurai
vue ce matin  la messe et ce soir au bal... j'en aurai ma claque, de
la socit!... sans compter que si on me force  aller aux courses...
quand je me serai ennuye toute la journe comme a en plein air... je
m'endormirai au milieu du salon ce soir...

--Cette petite est indcrottable!...--fit la marquise dcourage--il
faut renoncer  en rien obtenir!...

Et elle sortit avec fracas.

--Ouf!...--dit Chiffon qui vint s'allonger sur le divan comme un grand
chien--a y est tout de mme!...

--Je ne comprends pas...--commena M. de Bray--pourquoi tu ne veux pas
aller avec ta mre aux courses... tu...

--Comment, tu ne comprends pas?... Ben, vas-y donc un peu, toi, pour
voir... aux courses?...

--Moi, c'est diffrent!... j'ai un rhume affreux... je viens de me
lever... et c'est  peine si je serai prsentable tantt...

--Et moi... je suis encore abrutie de mon dner d'hier!...

L'oncle Marc demanda:

--Eh bien, au fait?... de quelle faon s'est-il pass... ton dner
d'hier?...

--De la faon embtante!... et encore, heureusement, M. d'Aubires tait
l... car, sans a...

--Ah!...--fit le marquis--Aubires est de retour?...

--Oui...--rpondit l'oncle Marc--et il est venu ce matin pendant que tu
tais sorti... il voulait te voir... et s'excuser de n'tre pas rentr
l'autre soir pour vous dire adieu  ta femme et  toi... aprs sa
promenade dans le jardin avec Chiffon... c'est qu'il n'tait pas en
train... le malheureux!...

Et il ajouta en riant:

--Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette
promenade?... ne cherche pas, va!... tu ne trouverais jamais!... elle
lui a dit bien gentiment: J'aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne
veux pas vous pouser... Eh bien... je ne veux pas... parce que je suis
sre que, si je vous pousais, je vous tromperais...

--Oh!--fit M. de Bray qui se mit  rire aussi.

Coryse haussa les paules.

--Alors, c'est drle, a!... il valait mieux lui laisser croire un tas
de choses... s'pas?...

--Dame!...--dit l'oncle Marc--je ne vois pas trop ce qu'il aurait pu
croire de pire...

Elle demanda, inquite:

--Est-ce qu'il m'en veut?...

--Lui!... Ah! grand Dieu! le pauvre garon!... il n'y songe mme pas!...

--A la bonne heure!... je me disais aussi: C'est pas possible qu'il
m'en veuille!... il a t trop gentil pendant le dner... car j'ai eu
la veine d'tre  ct de lui!...

--Alors... tout s'est bien pass?...

--Mais... ma mre ne vous a pas dit...

--Je n'ai vu ta mre qu'au djeuner... tu tais l... tu sais qu'on n'a
pas parl d'hier...

--Eh bien... j'ai un peu gaff tout de mme!... d'abord  propos de
Henri IV...

--A propos de Henri IV?...--questionna M. de Bray tonn.

--Oui... parce que... quand on regardait son portrait... j'ai dit qu'il
avait pas une bobine de protestant... alors, vous comprenez...  cause
des Liron... a n'a pas fait trs bon effet...

--Enfin!...--dit l'oncle Marc--si tu n'as fait que a!...

--Si!... j'ai encore fait autre chose... mais c'est la faute de ma
mre... elle m'a appele pour me dire de parler... de parler, mme si
j'avais rien  dire... alors... aussitt que j'ai trouv quelque
chose... vous pensez si j'ai saut dessus...

--Voyons la deuxime gaffe?...--demanda l'oncle Marc trs intress.

--C'est pas prcisment une gaffe... mais je me suis mise en colre...
et j'ai dit des choses que j'aurais pas d dire... a est venu  propos
de Napolon...

--Oh!...--fit M. de Bray effar--si on a attaqu Napolon...

--Oui... tu sais bien que c'est a qui me fait le plus grimper...

--Tu n'as pas t convenable?...

--Si... c'est--dire... si on veut...

Et elle dclara, aprs un silence:

--Dans tous les cas... je l'ai toujours t plus que le matre de la
maison... convenable!...

--Comment?...--demanda le marquis, tonn--mais M. de Barfleur est la
correction mme...

--Pas avec moi... toujours!...

--Qu'est-ce qu'il t'a fait?...

Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon rpondit, hrisse
encore:

--Il m'a tutoye!... si tu trouves a convenable?...

--Tutoye?...--fit Marc, mcontent--comment a... tutoye?...

--Dame!... comme on tutoie!... c'est arriv en valsant... il m'a emmene
dans la galerie... sous prtexte qu'il y avait plus de place... l,
qu'est-ce qu'il y a donc eu?... ah! oui!... il a commenc  me dire que
madame de Liron tait rondouillarde... c'est--dire... non... je
confonds... c'est moi qui ai dit a... lui, il me rptait que j'tais
jolie... qu'il n'y avait que moi de jolie...

Comme elle s'arrtait, l'oncle Marc questionna inquiet:

--Et puis?...

--Et puis... tout  coup... pan!... il s'est pench... et il m'a dit...

Imitant la voix concentre et de circonstance qu'avait prise  cet
instant le petit Barfleur, elle murmura:

--Je t'aime!!!...

L'intonation tait si drle que, malgr son mcontentement, l'oncle Marc
se mit  rire.

Coryse agace demanda, se tournant vers lui et vers son beau-pre:

--Vous trouvez a bien... vous?...

Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses,
rpondit d'une voix douce:

--Les Anglais tutoient Dieu!...

Chiffon rpliqua dlibrment:

--Parce que c'est des mufles!...

--Allons, bon!...--fit le marquis, contrari du peu de succs de son
objection--tu as vraiment une faon de parler...

--Il faut me pardonner... a m'est instinctif...

Et aprs un instant de rflexion, elle demanda:

--Est-ce que a va durer encore longtemps, cette plaisanterie-l?...

--Quelle plaisanterie?...

--Ben... le petit Barfleur?... c'est pas que je le fasse  la pose...
non!... mais enfin... je ne suis pas flatte qu'on croie que je peux
pouser _Deux liards de beurre_!...

Le marquis murmura timidement:

--Il est gentil!...

--Gentil...--dit la petite fche--gentil?... mais, c'est un
grotesque!... et l'air mal portant!... et habill ridiculement!... et
parfum!... oui, il se parfume... et  l'hliotrope blanc, encore!...
c'est complet!...

--Mon Dieu!... il est des circonstances o un homme peut se parfumer
lgrement sans que...

--Non!...--cria Chiffon qui se montait peu  peu--un homme n'a le droit
de sentir que le tabac!...

Et, s'adressant  l'oncle Marc:

--a te fait rire!... tu trouves a drle?... d'abord, toi... tu deviens
mchant comme tout pour moi... oui, mchant!... il y a dj longtemps
que a a commenc... mais depuis quelques jours a augmente... Tiens!...
c'est depuis le soir o cet affreux petit Barfleur a dn  la maison...

Comme le vicomte voulait protester, elle reprit trs nerve:

--Oh! je ne dis pas que tu n'es pas bon pour moi!... pour ce qui est,
par exemple, des cadeaux... tu m'as donn une robe... une trs belle...
c'est mme elle que je mettrai ce soir... parce qu'elle est bien plus
chic que celle de papa... oui... tu me donnes des choses... mais pour ce
qui est de m'aimer... c'est plus a!...

--Mais si...

--Mais non!... et d'abord... si tu m'aimais bien... est-ce que tu
voudrais me voir pouser un singe comme le petit Barfleur... voyons?...

--Mais je ne dis rien pour te...

--Tu ne dis rien pour... mais tu ne dis rien contre, non plus?... et je
n'en veux pas, du singe!... ni de lui ni d'un autre, d'ailleurs!...

Elle marcha sur l'oncle Marc, et continua amrement:

--C'est ta faute, d'abord... si on me tourmente... si on veut
m'pouser... oui!... c'est la faute de ton sale argent!... sans lui...
on me laisserait bien tranquille dans mon coin... comme avant...

Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit  sangloter
perdument.

--Laisse-la!...--dit Marc  M. de Bray, qui s'approchait de la petite et
voulait lui parler--elle a mal aux nerfs... allons-nous-en... et
laissons-la pleurer... a lui fera du bien...

Au moment de sortir de la bibliothque, le marquis se retourna et
regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura:

--Elle n'avait jamais eu de nerfs, cette enfant-l!... a n'est pas
naturel, tout a!... elle aimerait quelqu'un que je n'en serais pas
surpris?...

--Tu es fou!...--s'cria Marc avec une sorte d'effarement--qui
pourrait-elle aimer?...

Et, anxieux:

--Ce n'est pas Trne, au moins?... ce belltre qui battra sa femme et
jouera sa dot... ni Bernay?... elle excre les cafards... ni Liron?...
un imbcile!...

Comme son frre ne disait rien, il lui cria violemment:

--Alors?... qui?... qui?... qui?...

Sans s'mouvoir, M. de Bray rpondit:

--Mais... comment veux-tu que je le sache?...




XIV


--O donc est pass l'oncle Marc?...--demanda Chiffon en entrant le soir
dans le salon quelques minutes avant l'arrive des invits--je l'ai
cherch partout... il n'est nulle part...

--Tu sais bien qu'il se terre, ce soir...--dit le marquis--qu'est-ce que
tu lui veux?...

--Je veux lui montrer ma robe... il ne m'a vue dedans que le jour... et
dame!... le soir... je suis si tellement mieux!...

--Tu la lui montreras une autre fois... il est grincheux ce soir...

Et il ajouta en riant:

--Il parat que tout le monde a ses nerfs, aujourd'hui?...

--Oui...--dit Coryse-- dner, j'ai bien vu qu'il tait tout chose...
qu'est-ce qu'il a... que tu crois?...

--Il a un mauvais caractre...--dclara la marquise.

--Oh!...--protesta Chiffon avec vivacit--a, jamais!...

Puis, revenant  son ide:

--Je vais encore le chercher?...

--Mais non!...--fit madame de Bray, avec humeur--reste ici... on va
commencer  arriver...

La gaie frimousse de la petite s'assombrit:

--Ah! mon Dieu!... c'est vrai!... il est dix heures!... qui est-ce qui
va arriver les premiers?... j'parie que c'est les plus embtants de
tous!... Patatras!... quand je le disais!... c'est les Bassigny!...

C'tait en effet madame de Bassigny, trs serre dans une clatante robe
argente; suivie du colonel, sangl aussi dans un uniforme un peu
troit, qui remontait barrant le dos d'un grand pli  la hauteur des
paules. Madame de Bassigny sembla vexe d'arriver la premire. Elle ne
trouvait pas a chic, et rejeta cette faute d'lgance sur le colonel.

Puis, d'un ton pointu, elle demanda  Coryse si sa discussion politique
de la veille ne l'avait pas empche de dormir?... La petite rpondit
qu'elle avait un si excellent sommeil qu'elle dormait toujours, mme
aprs les plus embtantes soires... et les arrivants interrompirent la
conversation qui tournait  l'aigre.

Le petit Barfleur entra, coll aux jupes de sa mre et visiblement
inquiet des suites de sa dclaration. Il s'avouait que vraiment il
l'avait fait un peu trop  la passion, et n'tait pas rest dans la
note.

L'accueil indiffrent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien,
le rassura tout  fait et il reprit vite son bel aplomb; allant, venant,
caquetant  tort et  travers, et remplissant les salons de sa
papillonnante et minuscule personne.

L'entre du comte d'Axen lui fit l'effet d'une douche. Il commena par
l'examiner avec un grand respect, mu en quelque sorte par la prsence
d'un prince pour de bon; mais bientt, il oublia le prince et ne vit
plus que le rival.

La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et gure plus beau que lui,
diminuait considrablement son prestige.

Quand l'orchestre prluda, _Deux liards de beurre_ voulut s'lancer vers
Coryse, mais il arriva devant elle  l'instant mme o elle filait,
entrane par le comte d'Axen. Il constata avec dcouragement que le
prince valsait  trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de
son pays savent valser.

Et non seulement il aurait ce soir le succs de situation, de curiosit,
d'tiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succs
d'homme galement mrit. De cela, le petit Barfleur ne se consolait
point.

Il courut  madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son
beau-frre,--dlicieuse et clatante dans la robe rose entrevue chez la
couturire,--et lui demanda cette valse...

Mais la petite de Liron dsirait avant tout se faire voir au comte
d'Axen dans son bon jour, et elle savait que les petits hommes ne font
pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle rpondit, un peu agace
de cet empressement intempestif:

--Mais... tout  l'heure!... j'arrive... laissez-moi respirer!...

Puis, s'adressant au marquis:

--Alors... c'est srieux?... votre ours de frre n'est pas l?...

--Tout ce qu'il y a de plus srieux!...

--Et il ne paratra pas?...

--Et il ne paratra pas...

Elle leva les yeux au plafond:

--Il est l-haut?... au-dessus de ce vacarme?...

--Mais oui...

--Qu'est-ce que a lui fait... o il est?...--se demanda Coryse, qui
regardait la jeune femme toute frache sous son aurole de diamants.

Rien dans cette rondelette poupe, aux yeux polissons, aux lignes un peu
vulgaires, ne plaisait  Chiffon. Mais en voyant l'enthousiasme excit
par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque
douloureux pour comprendre cette admiration qu'elle ne s'expliquait
point:

--Parat qu'elle est bien jolie!...

Le duc d'Aubires s'approcha:

--A quoi pensez-vous... mademoiselle Chiffon?... vous avez l'air d'un
petit conspirateur?...

Coryse rougit:

--A rien...

--Tiens!... vous avez l'air proccup... je dirais sombre... si ce
vilain mot tout noir pouvait s'appliquer  vous...

Et, comme la petite trouble balbutiait une insignifiante rponse, il
demanda affectueusement:

--Est-ce que vous avez du chagrin?... est-ce que quelque chose ne va pas
comme vous voulez?...

--Mais non!... je n'ai pas de chagrin... ni rien...--dit vivement
Chiffon.

Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, sans qu'elle st
pourquoi, l'embarrassait, elle interrogea  son tour:

--L'lection de l'oncle Marc est sre... s'pas?...

--Je le crois!... mais il ne me parat pas s'en soucier beaucoup... de
son lection!... je l'ai vu ce matin... et il ne m'en a pas dit trois
mots... il a l'air d'oublier que c'est dimanche prochain... lui aussi...
il a l'air proccup!...

--Ah!...--fit la petite, inquite.

Et tout de suite elle pensa:

--C'est peut-tre  cause de madame de Liron... qu'il est proccup?...

Le colonel remarqua le regard vague de Coryse et la petite moue serre
de ses lvres:

--Vous voil encore partie bien loin d'ici... mademoiselle Chiffon?...
bien loin... dans le pays bleu...

Elle rpondit, sans bien savoir qu'elle parlait:

--Pas si bleu que a!...

Peu  peu, ils s'taient rapprochs des grandes baies ouvertes sur le
jardin. La nuit tait orageuse, une chaleur de plomb les enveloppait.

--On touffe, l dedans!...--fit Chiffon, en secouant ses cheveux
lourds.

Et elle sortit, suivie de M. d'Aubires.

--Tiens!...--s'cria le duc, le nez en l'air--le voil... cet animal de
Marc!... il va et vient paisiblement dans sa chambre... sans se douter
que nous le voyons d'en bas?...

Chiffon regarda, et vit la haute silhouette de l'oncle Marc qui se
dtachait trs sombre dans le cadre lumineux de la fentre.

--Tiens! oui!... le voil!...

Madame de Liron arrivait dans le jardin au bras de M. de Bray. Elle
aussi aperut le vicomte.

Elle s'cria gaiement:

--Une bonne farce... ce serait de monter lui dire bonsoir,  votre
frre!... qu'est-ce que vous en dites?...

--Mais...--rpondit le marquis, embarrass--je ne sais pas trop...

--Si!... faisons a... voulez-vous?... a sera trs drle!... montons
chez lui en farandole?...

Et, s'adressant au colonel:

--En tes-vous... monsieur d'Aubires?...

--Non, madame... je craindrais que mon ami Marc ne me mt  la porte?...

--Mais moi?...--demanda la jeune femme en souriant--est-ce qu'il me
mettrait  la porte aussi?...

Sans attendre la rponse, elle se tourna vers M. de Bray:

--Si je montais... dites?... tout doucement... par l'escalier de la
bibliothque... ce serait une bonne farce... hein?...

--Excellente!...--murmura Chiffon, d'un ton infiniment impertinent.

--Conduisez-moi... monsieur de Bray... voulez-vous?...

--Madame, moi... il faut que je m'occupe ici d'un tas de
choses...--expliqua le marquis, trs embarrass du rle que la jeune
femme voulait lui faire jouer--mais... Aubires que voici va vous
conduire...

--Jusqu' l'escalier...--dit en souriant le duc, qui arrondit son bras.

Coryse restait seule.

Le beau Trne, tout svelte dans son uniforme de hussard, descendit le
perron:

--Enfin je puis vous saluer... mademoiselle!...

Chiffon, qui se prcipitait pour suivre M. d'Aubires et madame de
Liron, s'arrta, mcontente d'tre gne dans son mouvement.

--Mais... vous m'avez salue dj!...--fit-elle schement.

Elle avait parl un peu haut. La silhouette un instant disparue de
l'oncle Marc vint au balcon et y demeura immobile.

--Je vous ai salue en entrant... mais je n'ai pas pu vous complimenter
sur votre jolie toilette...

Coryse ne rpondant rien, il reprit, d'un ton plein de mystre et de
sous-entendus btas:

--Aprs a... est-ce bien la toilette qui est jolie?... je ne voudrais
pas vous faire un banal compliment... mademoiselle... en vous rptant
ce qu'on a d vous dire cent fois depuis hier au soir... mais vous
tes...

--Charmante!...--interrompit Chiffon en riant--oui... c'est convenu,
a!...

Et, presse de filer, elle ajouta brusquement:

--... et si c'est tout ce que vous avez  me dire...

Interloqu, M. de Trne rpondit:

--Mais... je voudrais aussi vous supplier de m'accorder une valse?...

--Laquelle?...

--Celle que vous daignerez me donner?... la premire... si vous le
voulez bien?...

--La premire est au comte d'Axen...

--Encore!...

--Comment, encore?...--fit Coryse, agace--vous allez compter combien
de fois je danse avec celui-ci ou celui-l?...

Elle s'arrta court. Il lui semblait que l'oncle Marc se penchait
au-dessus d'eux les coutant. Mais elle n'osa pas, en regardant en
l'air, indiquer sa prsence.

Le beau Trne reprit:

--La seconde valse... alors?...

--Elle est  M. d'Aubires... voulez-vous la quatrime...  partir de
maintenant?...

Le comte d'Axen arrivait, courant presque:

--C'est ma valse... mademoiselle Chiffon!...

A la fentre, la grande ombre de l'oncle Marc s'agita inquite, et
Coryse pensa:

--Je parie que dans ce moment-ci... il a son sourcil fch?...

--Mademoiselle...--demanda M. de Trne--je voudrais avoir l'honneur
d'tre prsent  monseigneur le comte d'Axen?...

Chiffon, quittant  regret des yeux la fentre, se tourna vers le
prince:

--Permettez-vous... monseigneur?...

Et comme il s'inclinait, elle bafouilla trs vite:

--Monsieur de Trne...

--Je suis ravi de vous connatre... monsieur,--dit le comte d'Axen, en
tendant la main  l'officier;--nous allons... la semaine prochaine, tre
camarades de rgiment... je suis autoris  assister aux manoeuvres...
et je dois marcher avec vous...

Puis, saisissant Chiffon par la taille:

--Voulez-vous que nous valsions sur ce beau grand perron?... on y entend
trs bien la musique... et dans les salons on touffe!...

Elle se laissa faire, n'osant pas rsister, mais craignant, sans savoir
pourquoi, de dplaire  l'oncle Marc, toujours immobile  son balcon.

Lorsque le prince s'arrta, il dit  Coryse:

--Je regrette vivement de ne pas voir votre oncle ce soir...

--Il est chez lui...  cause de son deuil...--balbutia-t-elle, en
regardant furtivement du ct de la fentre.

--C'est un charmant homme... que j'aime infiniment!... nous nous sommes
beaucoup promens ensemble, ces derniers jours...  pied et  cheval...

--Tiens!...--pensa la petite, tonne--il ne me l'a pas dit... il ne m'a
jamais parl de lui depuis l'autre soir...

Le comte d'Axen reprit:

--M. de Bray a la plus belle intelligence que je connaisse... et une me
exquise...

--N'est-ce pas, monseigneur?...--cria Chiffon, qui avait envie de sauter
au cou du prince.

--Je serai bien content...--continua-t-il--si les manoeuvres finissent
de faon  me permettre de partir avec lui...

--Partir?...--demanda la petite angoisse--partir pour o?...

--Mais... il ne vous a pas dit...

--Si... si...--fit-elle, voulant savoir--il m'a dit...  peu prs...

--Eh bien, tout de suite aprs les lections, M. de Bray va voyager
pendant deux mois...

--Ah!...

--Il veut voir de prs bien des misres... se rendre compte de bien des
choses... en un mot... il veut et peut faire beaucoup de bien... Votre
oncle... mademoiselle Chiffon... est un de ces rares hommes qui passent
leur vie  faire de belles actions qu'ils cachent comme si c'taient des
crimes...

--Oui... je lui ai dj dit a!...--murmura Coryse, se tenant  quatre
pour ne pas pleurer.

La pense que l'oncle Marc allait partir la bouleversait toute. A son
retour, s'il tait lu, il s'en irait  Paris o les Bray ne
s'installaient qu'au printemps... elle ne le verrait plus!... plus du
tout!...

A ce moment, le vicomte, pench sur l'appui du balcon, se retourna
brusquement vers l'intrieur de sa chambre. videmment, quelqu'un venait
d'entrer chez lui.

--C'est elle!...--pensa Chiffon, dont le coeur battit trop vite.

Et, comme la valse finissait, elle salua le prince et se faufila 
travers les danseurs qui regagnaient leurs places.

En arrivant dans la bibliothque, elle grimpa le vieil escalier de chne
qui montait directement  l'appartement du vicomte, dcide  voir, 
couter,  savoir n'importe comment quelque chose de prcis. Mais, tout
 coup, elle s'arrta dcourage.

--Non!...--fit-elle--a serait vilain!... et puis... je sais tout ce que
je peux savoir!...

Un froufrou de tulle et de soie l'avertit que quelqu'un descendait
au-dessus d'elle. Dgringolant rapidement les marches, elle se blottit
derrire l'escalier.

Toute pimpante, madame de Liron passa  ct d'elle et rentra dans le
grand salon en criant, pour bien indiquer qu'elle ne cachait pas sa
visite:

--Ah!... mais!... c'est qu'il n'tait pas content, figurez-vous!...
c'est tout juste s'il ne s'est pas fch!...

--Elle ment!...--pensa Chiffon--il tait ravi... elle dit a pour pas
que a ait l'air...

Et, montant  son tour chez le vicomte, elle ouvrit la porte sans
frapper.

Assis devant son bureau, la tte appuye sur son bras repli, l'oncle
Marc ne l'entendit pas entrer. D'une voix blanche, trs mue, elle
demanda rageusement:

--Qu'est-ce qu'elle t'a fait?...

A la voix de sa nice, il se leva mcontent.

--Qu'est-ce que tu viens faire ici... toi?...

Lorsqu'elle vit le pauvre visage boulevers, qui se tournait menaant
vers elle, Chiffon ne sentit plus qu'une immense tendresse pour l'oncle
qu'elle aimait tant! Elle oublia tout, rptant, surprise et trouble
profondment:

--Tu pleures?... pourquoi pleures-tu?... mon Dieu!...

Et, timidement:

--A cause d'elle... s'pas?...

Le vicomte clata:

--Je ne sais pas qui tu appelles elle!... mais je te prie de retourner
 tes danses et  tes flirts!... va couter les compliments de cette
brute de Trne... et valser dans le jardin avec le comte d'Axen, puisque
a t'amuse... mais laisse-moi tranquille chez moi!...

Elle murmura:

--Tranquille?...  pleurer?...

--A pleurer si a m'amuse!...

Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette deux grandes malles
ouvertes. Affole, elle demanda:

--Tu pars donc plus tt?...

--Plus tt que quoi?... et d'abord... comment sais-tu que je pars?...

--C'est le comte d'Axen qui...

Il ricana:

--Ah!... vous parlez de moi quand vous tes ensemble?...

--Oui!... il m'a dit que tu vas voyager... faire du bien...

Et comme il ne rpondait pas, elle demanda, d'une voix tremble, qui
disait toutes ses pouvantes:

--Et moi?... qu'est-ce que je vais devenir?...

Sans la regarder, il rpondit d'un ton coupant:

--Dame!... tu ne penses pas que je peux t'emmener, n'est-ce pas?... ni
rester ici pour te servir de bonne?...

--Oh!...--fit douloureusement Chiffon, dont les yeux de pervenche se
voilrent de larmes--comme tu me parles... oncle Marc!... comme tu me
parles vilainement!...

--Pourquoi viens-tu me tourmenter comme a?...

Elle resta un moment sans rpondre; immobile au milieu de la chambre,
toute rose dans la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses
hanches, dessinant la ligne si pure de son petit corps jeune et
vigoureux. La nappe de cheveux blonds qui flottait autour d'elle,
envole au courant d'air de la fentre, lui donnait l'aspect d'une
petite fe, d'un petit tre bizarre et irrel. Et, malgr lui, Marc, qui
avait relev la tte, la regardait avec une expression d'immense
tendresse au fond de ses yeux rougis.

Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, aprs avoir longuement
rflchi:

--Alors, comme a... d'aprs ce que m'a dit le prince... tu t'en vas
d'ici pour faire des belles actions?...

Il haussa les paules. La petite reprit:

--Ben, moi... je pourrais t'en indiquer une  faire... et pas loin... de
belle action?...

Et, comme il ne rpondait pas, elle murmura dans un faible souffle:

--a serait de m'pouser?...

Devenu trs ple, le vicomte marcha vers elle:

--Qu'est-ce que tu as dit?...

--Tu as trs bien entendu...

Il rpliqua d'une voix rauque:

--Tu as la plaisanterie froce... et pas drle!...

--La plaisanterie!...--s'cria Chiffon effare--ah Dieu!... mais je
t'aime plus que tout!... et il y a des instants o il me semble que tu
m'aimes aussi plus que le reste... alors, je te dis: pouse-moi!

--Chiffon!...--fit doucement l'oncle Marc, qui attira la petite dans ses
bras--mon Chiffon!... Oh! oui, je t'aime, va!... je t'aime!... je
t'aime!... je t'aime!...

--Alors... tu veux bien?...

Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, toute frissonnante:

--Oh! que c'est bon... d'tre embrasse par toi!...

Puis, clatant de rire:

--Crois-tu qu'ils vont faire un nez... en bas... quand ils sauront
a?...

L'oncle Marc regardait Chiffon, hsitant encore  la croire  lui.
Pench sur son visage, il murmura dans un baiser:

--Ah! petit Chiffon!... si tu savais combien j'ai t malheureux!... et
dsespr!... et jaloux!...

--Jaloux?... oh! a!... fallait pas!...

Et se serrant perdument contre lui, elle balbutia, cline et tendre:

--... car a m'tonnerait rudement si je te trompais jamais... toi!...


FIN


IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN




  Nelson                      Calmann-Lvy
  diteurs                    diteurs
  189, rue Saint-Jacques      3, rue Auber
  Paris                       Paris






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