The Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les
canards, by Ren Boylesve

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Title: La marchande de petits pains pour les canards

Author: Ren Boylesve

Release Date: November 6, 2020 [EBook #63647]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS ***




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  REN BOYLESVE

  LA MARCHANDE
  DE PETITS PAINS
  POUR LES CANARDS

  NEUVIME DITION

  PARIS
  CALMANN-LVY, DITEURS
  3, RUE AUBER, 3




DU MME AUTEUR


  LE MDECIN DES DAMES DE NANS      1 vol.
  LES BAINS DE BADE                  1  --
  LA LEON D'AMOUR DANS UN PARC      1  --
  SAINTE-MARIE-DES-FLEURS            1  --
  LE PARFUM DES ILES BORROMES       1  --
  MADEMOISELLE CLOQUE                1  --
  LA BECQUE                         1  --
  L'ENFANT A LA BALUSTRADE           1  --
  LE BEL AVENIR                      1  --
  MON AMOUR                          1  --
  LE MEILLEUR AMI                    1  --
  LA JEUNE FILLE BIEN LEVE         1  --
  MADELEINE JEUNE FEMME              1  --


Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays.


Copyright, 1913, by CALMANN-LVY.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY.




  Il a t tir de cet ouvrage
  SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
  et
  DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
  tous numrots.




A

FERNAND VANDREM




LA

MARCHANDE DE PETITS PAINS

POUR LES CANARDS


Un abb saute prcipitamment dans une des barques amarres au petit
embarcadre du Lac, et le voil qui se met  manier les avirons avec une
remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot
ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'le en ramant 
tour de bras. La scne a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes
semblent s'inquiter. J'avise une marchande de petits pains qui se
trouve l:

--Qu'est-ce qu'il y a donc?

--Oh! dit-elle... c'est monsieur l'abb qui se fait du mauvais sang,
rapport aux enfants qui sont alls dans l'le,  la buvette.
D'ordinaire, ils m'achtent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec
un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus
moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin... Celui qu'est
encore jeune, il peut courir aprs... Mais quand une fois l'ge est
venu...

Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abb; mais c'est d'elle-mme
qu'elle m'entretient dj. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me
dit:

--Je ne peux plus tenir sur les jambes;  soixante-cinq ans, si c'est
pas malheureux! ma mre qu'en a quatre-vingt-sept,  l'heure qu'il est,
et qui va et qui vient, droite comme les fts de sapins!... Autrefois,
je courais aprs le client: faut le lanciner; il a besoin de a;
autrement il ne s'arrte pas pour demander... Et en plus de a, point
d'estomac dans notre famille: c'est peut-tre d'avoir t nourris au
pain tremp dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un pre qui gagnait
ses douze sous  la journe... Comment a se fait-il que nous soyons
encore huit de vivants?... Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur
connat peut-tre bien, tout prs le chteau  monsieur le comte Baudru
qu'est dput  prsent... mme que monsieur Baudru a fait placer un de
mes frres dans un grand restaurant comme plongeur... Ah! dame, c'est
bien la moindre des choses: on vote pour lui... On s'en est donn du
mal, la dernire fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau,
qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-l... Ah! malheur! ont-ils
bu! ont-ils saliv!... Lequel des deux qu'tait le meilleur? Baudru?
Plateau? Aprs a, voil ce qu'il ne faut pas nous demander  nous
autres, le pauvre monde... On vote pour celui-l qu'on croit qui
russira, pas vrai?... Des petits pains tout chauds, madame,
mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?...
Faites excuse, monsieur, faut que je me dplace, voil le garde qui
s'approche  grands pas...

Elle trottine derrire une institutrice qui pousse devant elle trois
fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entre du sentier
conduisant  l'embarcadre. Un homme y est dj, avec un panier tout
pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les
sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout
le rendement possible. Je la rattrape:

--Hein? Il y a de la concurrence?...

--Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamit de voir l
un homme valide venir faire le commerce o l'on a dj tant de peine 
tirer une malheureuse pice de quarante sous, trois francs, les jours de
beau temps encore--et a n'est pas tous les jours!--C'est les
protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!... qui vivra verra...
Le plus fort tuera le plus faible... Monsieur le comte Baudru est bien
puissant... Oh! si seulement on tait moins craintif!... Mais j'aperois
le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gr mal gr, c'est
le rglement... Mes pauvres jambes!... et quand on pense que ces
messieurs,  l'hpital, m'ont dit: Dame, ma bonne femme, arrangez-vous
pour rester assise, ou c'est la mort... C'est des varices internes, je
demande bien pardon du mot  monsieur, qui m'ont tenue couche tout
l'hiver... Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon
dernier quart d'heure venu?

--Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise?

--C'est a qu'il me faudrait, monsieur voit juste... Pardi, il m'arrive
bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en
guise de sige; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu' huit heures
du soir  faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche 
coco de l'autre... tre assise, oui... J'ai bien un papier sign du
mdecin-chef... En le prsentant au brigadier... Le brigadier n'est pas
un mauvais homme; il me cause bien, en passant, sans duret... Je l'ai
l, sur moi, mon papier...

--Eh bien! prsentez-le: le brigadier vous fera asseoir!

--C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir l si je dois
mourir de rester debout... Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne...
D'autres fois je me dis: voil ma mre qui a quatre-vingt-sept ans; si
je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lchet de
s'asseoir  l'ge que j'ai?...

Le concurrent mle a dj d circuler avec toute sa marchandise; ma
bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec
rapidit. Je mange une gaufrette pour me donner un prtexte  continuer
la causerie qui m'intresse: videmment la marchande a une raison de ne
pas demander la faveur d'tre assise. Elle me dit:

--Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir l! C'est la bonne
place...

--Fichtre!... vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la
meilleure place, tandis que les autres marchandes, mme aux mauvais
endroits, on les pourchasse!...

L'ide d'une ingalit ne la choque aucunement. Elle me dit:

--Si mon frre, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur
Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-tre moi aussi me faire
recommander de monsieur Baudru... Il a le bras long,  ce qu'ils disent.

--Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'tre assise, et  la
meilleure place!

--Si j'tais seulement recommande au brigadier avant que je fasse ma
demande, il y a tout  esprer... Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous
mes frres ont vot pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet
 demander,  cette heure; mais il est craintif... Il a pourtant fait
crire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans
rponse... Ah! a n'est pas qu'on soit dans l'inquitude: monsieur
Baudru est un honnte homme; il nous doit a. Il ne lsinera pas: on l'a
nomm.

--Que dsire donc votre frre cadet?

--tre plac dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi
bien qu'un autre?

--Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment?

--Il attend... Pardi, il aurait bien trouv du travail au pays; mais,
tabli l-bas, a n'est pas un bon moyen pour obtenir ici... Voil de a
bientt un an, depuis l'lection de monsieur Baudru, tout juste, que le
malheureux garon est sans place. O est-ce qu'il tait auparavant? Il
tait au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis  pied sous
prtexte qu'il s'tait trop occup de politique... Jugez a, monsieur:
faut-il lire un dput? faut-il point? et si c'est pas les bons qui
s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?...

--Aux ennemis du pays!... vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le
connais, savez-vous; c'est un ancien camarade  moi...

--C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connatriez monsieur
Plateau! On a dit de lui tant de mal!

--Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils
sont peut-tre de vos clients; lui-mme, souvent les accompagne; il a d
vous parler en passant; il n'est pas fier.

Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relve ses
lunettes sur son front; abandonne  terre son panier, sa cruche  coco.
Si monsieur Plateau avait t lu, elle aurait pu lui parler tous les
jours!... parler  son dput!... Sa cervelle chavire.

--Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: o voulez-vous qu'il
aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le
mauvais?

--Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre dput, soit mauvais; je
dis que je connais Plateau, qu'il passe ici tous les jours.

--Oui, oui; vous ne dites pas... vous dites... C'est entendu!...
N'empche que nous autres, avec monsieur Baudru, voil prs de douze
mois qu'on attend, le bec dans l'eau, aprs une place pour mon frre
cadet!...

--Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut
disposer ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne qui
relve de la Ville?

--De la Ville, c'est bien a; mais,  en croire les on-dit, chez nous,
monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps...

--C'est beaucoup dire!

--Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le coeur net, puisque je vois bien que
vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la
franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu dire aussi contre
monsieur Baudru... allez!... Il y a un cocher de remise, nomm Grincet,
qui ne s'en prive pas... Voyons! c'est-il vrai, oui ou non: il y en a
qui vont jusqu' soutenir qu'il n'est pas rpublicain!...

Elle prononce le mot rpublicain d'une voix assourdie et comme s'il
s'agissait d'un terme fatidique, surtout propre  ouvrir toutes les
portes. Je me tais. Elle reprend, trs anxieuse:

--Il y en a qui disent qu'il est rpublicain, d'autres qui soutiennent
qu'il ne l'tait que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le
pauvre monde,  qui croire l-dedans?

--Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu'est en ralit monsieur
Baudru: sans voter avec le gouvernement...

--Il ne vote pas avec!... Il n'est pas du ct du gouvernement!... Voil
bien ce que je m'tais laiss dire!... Et comment tre prvenus de a,
nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux  lire
l'imprim, et mon frre qui n'achte point de journal de peur d'tre vu
par un mouchard en train de lire celui qu'il ne faut pas!...

Elle se relve; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes,
se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifre:

--C'est donc a, qu'il ne fait rien pour nous: pardi! il n'est pas du
ct du manche!... Ah! Grincet avait raison de dire  mon frre cadet:
Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!...

Et elle ajoute:

--Alors, pourquoi qu'ils l'ont lu, s'il n'est pas puissant?...

Deux fillettes ont puis  mme le panier pendant que la marchande
parlait; la frulein demande un ferre de gogo; la bonne femme les
comble de politesses, de saluts, de mots sucrs, veut leur faire
accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le march. Quand elles
sont parties, elle me dit:

--a ne serait pas les demoiselles  monsieur Plateau, par hasard?

--Non.

L'abb revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mmes les
avirons, cette fois, plus adroitement que leur prcepteur. La marchande
sur ses mauvaises jambes se prcipite vers l'embarcadre en mme temps
que deux de ses collgues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en
virant, ont t tmoins du match des marchandes, jettent quatre sous
dans le panier de celle qui est arrive bonne premire.

Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins;
contre le miroir tincelant du lac, je vois la silhouette affaisse de
ma vieille, qui me parat agrandie de tout ce qu'elle signifie  mes
yeux, depuis le dernier quart d'heure coul: confiance perdue, espoir
insens, candeur du pauvre monde.




LE GARDIEN DES CHANTIERS


Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me dcider  allumer la
lampe, je n'avais qu' mettre le nez  la fentre: j'tais sr de voir
poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers
et son chien. Il ne passe  cette heure-l presque personne, et le
bonhomme et son chien, rguliers comme la chute du jour, avanant
doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, taient devenus pour
moi comme une personnification du soir qui vient  pas de loup, on ne
sait pas d'o.

Je savais bien o ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble
tait en construction. Le gardien arrive au moment o les ouvriers vont
quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte
mobile, facile  enlever d'un coup d'paule, mais qui constitue, en
vertu d'une fiction, l'inviolable clture, et communique  toute
vellit d'entre incongrue la qualit d'effraction. Le gardien est muni
d'un revolver, et il doit possder un chien capable d'annoncer et de
rprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confi 
leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de
propritaires. Ce sont de pauvres bougres gnralement incapables de
travail et  qui des certificats de bonne vie et moeurs ont procur
l'avantage de passer les nuits  la fracheur des moellons et des
pltres, moyennant une rtribution de trois francs.

La construction avait commenc  l'automne. Les jours tant assez longs
encore, je voyais mon bonhomme assis derrire sa palissade 
claire-voie,  ct de son fidle chien; et aussi longtemps qu'une lueur
crpusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses.
J'avais envie de faire sa connaissance.

Un soir, je me permis de couper sa lecture:

--Eh bien, mes compliments!... vous avez de bons yeux...

Le chien bondit, hrissa son chine et m'assourdit de ses aboiements.
C'tait un braque  poil roux, jeune, un assez beau chien; son matre
l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et mme avec une tendresse
touchante, le nom de Baladin. Je rptai, moi aussi: Baladin!...
Allons, tout beau, Baladin!

--Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin?

Le vieux parut me savoir gr de lui parler de son compagnon. Dans ce
premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux
ans et demi, de bonne garde,--j'en avais bien la preuve!--et amical,
avec cela, friand, par exemple! Il fallait l'avoir  l'oeil en passant
devant chez les restaurateurs. Il le tenait d'une fruitire de la rue
Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans
un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant;
mais le lait que le cabot lui avait cot, pour remplacer la mre,
c'tait un prix! Il l'avait pay, son chien, en somme, disait-il, et, 
cause de cela, il le sentait mieux  lui.

La seconde fois, ce fut  ce brave animal que je m'adressai tout
d'abord:

--Ah! ah! bonsoir, Baladin!... Comment vas-tu, mon vieux Baladin?

Et je dis au gardien:

--C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien on n'est pas seul...

Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit:

--Sans lui, c'est la vrit, la vie me serait moins gentille.

Je ne pus me retenir de sourire  cette pithte de gentille accole 
la vie d'un misreux de soixante-dix ans rduit  veiller la nuit dans
les pltras. Mais il sortait de l'hpital, o il avait bien cru laisser
sa peau, et la lumire du jour, et la belle toile, comme il disait,
et qu'il devait, en effet, connatre, l'invitaient  prendre tout en
beau. Il avait redout, en outre, d'tre oblig d'aller garder un
chantier  Saint-Denis, o les vols sont frquents, o il avait d faire
feu, une nuit. Ce n'est pas pour moi que je crains, disait-il; et,
regardant son chien avec amour: Voil de a huit ans, ils m'en ont
trangl un, nomm Finaud. Au contraire, il apprciait Passy,
tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines
qu'il y veillait, sa sant s'tait rtablie.

--Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?

Non, non! Il habitait Mnilmontant; il faisait le trajet  pied, deux
fois par jour, avec Baladin. La distance tait pour lui peu de chose; il
s'agissait de partir  temps. Il est vrai, ajoutait-il, qu'il y a la
chaussure... Mais jusqu'ici, pour tre juste, je n'en ai pas manqu.

--Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit
fricot...

Il attendait pour cela que la nuit ft venue; il allumait des
brindilles qui l'clairaient bien suffisamment en rchauffant sa
soupe, mais il utilisait le jour, jusqu' la dernire lueur, pour la
lecture. Il s'instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux.
Sa logeuse lui donnait _L'Humanit_; une certaine comtesse, dont il
avait gard l'htel lui faisait remettre _La Croix_ par son concierge;
la contradiction entre les ides de ces feuilles lui chappait, ou il ne
faisait allusion  ce dsaccord qu'avec un certain ddain; dans les
journaux, quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, et il
leur prfrait de beaucoup les fascicules d'une publication sur
l'astronomie. L'astronomie tait son affaire; voil un sujet qui lui
plaisait. a n'est pas mesquin, disait-il, et puis a porte l'homme 
penser... Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du
peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours
s'courtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps  sa lecture.
J'avais remarqu qu'il possdait une petite lampe:

--Par conomie, me dit-il, je n'allume que contraint et forc;
d'ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d'air...

Ce bon vieux me gagnait tout  fait. Pour n'avoir pas l'air mu, je lui
adressai une question banale:

--Comment vous appelez-vous?

--Loriot, Henri-Thodore-Auguste...

Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitt la main  la poche
intrieure de sa veste, afin d'exhiber ses papiers. Je protestai: je
ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait
mon voisin. Mais il n'tait pas homme  interrompre un geste commenc;
je dus lire.

--Tiens! vous tes mdaill militaire?

Il secoua la tte:

--Oh! oh!... Solferino, a ne me rajeunit pas!

Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'paule  la porte
mobile, car il n'tait pas  l'aise pour me parler  travers la
claire-voie, et il s'avana dans la rue encore obscure, jusque sous le
quinquet allum qui signalait le chantier. Il avait une figure assez
fine, des cheveux blancs et drus, coups ras, un oeil intelligent, avec
je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me dconcertait un peu. Deux
choses me gnaient en lui, qui n'en faisaient peut-tre qu'une: ce
regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'ide
de quelque toile  l'clat brouill par un tumulte atmosphrique, et
l'obstination  me parler la tte dcouverte, avec une dfrence
exagre. J'avais remarqu aussi qu'il cirait les chaussures du matre
compagnon et se montrait serviable aux maons mme. Le moindre goujat le
traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas
pass sa vie dans une situation infrieure.

En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait t
entrepreneur, concessionnaire de la Ville. C'tait un temps, disait-il,
o l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais
o il y avait plus d'honneur dans les traits... Un moment tait venu
o plus de malice tait ncessaire; il confessait son dfaut: il
manquait de mfiance; il ne se tenait pas sur le qui vive! On avait d
l'triller ferme. Il disait tout  coup: mes malheurs, sans les
spcifier davantage. C'tait un temps, disait-il encore, o l'on ne se
relevait pas aussi effrontment qu'aujourd'hui...

Son besoin de se confier tait vident, mais il avait une peur de chien
battu qu'on abust de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de ses
malheurs avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur
lui perlait au front, au moment o il pronona ce mot, et il regardait
autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il et craint que
Baladin lui-mme n'allt aboyer le dshonneur de son matre.

Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il
tranait depuis l'vnement son existence comme un galrien marqu au
fer; il acceptait le mpris des hommes et trouvait que la vie tait
encore gentille de permettre  un failli non rhabilit de contempler,
la nuit, les toiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de
chaussures, le trajet de Mnilmontant  Passy, en compagnie d'un chien
amical.

                                   *

                                 *   *

Un soir d'hiver, le pre Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas 
l'heure. De ma fentre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche;
l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me
manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maons quittaient le
chantier; je vis le matre compagnon faire comme moi, les mains en
lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosit me
prit, un peu d'inquitude aussi, et je descendis dans la rue, simulant
la flnerie, pour avoir le droit de dire au matre compagnon:

--Le gardien est en retard...

--Sacr vieux tranard! dit le matre compagnon, en voil un qui ne se
soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!...

--Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui...

Le matre compagnon eut un sourire: il me jugeait original et un peu
rigolo parce que je m'intressais  son gardien de nuit. Il dit,
haussant l'paule:

--C'est quelqu'un qui lui aura jou encore une de ces bonnes farces,
histoire de plaisanter: le vieux est sans dfense...

--C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point
sot, ma foi: j'ai plaisir  bavarder avec lui...

Le matre compagnon se mit  se tordre, puis, soudain srieux, il me
regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.

Mais,  ce moment, nous vmes, sous le premier bec de gaz, notre pre
Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout
d'une ficelle quelque chose comme un paquet. Il tait hors d'haleine; il
n'avait point son Baladin avec lui: ce qu'il tirait tait un sale chien
barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas,
balbutiant des paroles d'excuses, tout en se prcipitant  l'intrieur
du btiment pour cirer les chaussures du matre compagnon. Celui-ci
l'arrta rudement:

--Inutile, j'ai fait votre ouvrage... Qu'est-ce qu'est donc arriv avec
votre chien?

Mais, sans attendre la rponse, le matre compagnon prenait sa course
vers la gare afin d'attraper son train.

Et le pauvre bonhomme demeurait l, tirant toujours par la corde
l'affreux barbet qui voulait s'enfuir, et tenant son chapeau  la main.

--Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort.

Le froid piquait, et le vieux avait tant trott dans sa journe que la
sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pntrai avec lui dans le
chantier pour qu'il se mt au moins  l'abri. Aussitt sous un toit, il
ta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l'motion, la
fatigue l'tranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence
excessive, comme son humilit vis--vis de tous. Je lui dis:

--On vous a vol votre chien?

--Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi...

--Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour vous prendre votre chien,
que diable!... Mais comment un chien de la force de Baladin ne s'est-il
pas dfendu?

--L'animal a son faible, comme l'homme: Baladin, monsieur, c'tait un
chien  se laisser sduire par la gourmandise...

--Les traiteurs, le long de votre trajet?... Mais ne pouvez-vous faire
une enqute dans les gargotes?

--Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin.

--Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris...

--Je n'accuse personne... Ah! si j'avais seulement vingt annes de
moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!...

--Pre Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!

Ah! le satan bonhomme, avec sa circonspection et sa servilit, qu'il
tait donc agaant aussi! Il dtourna la conversation et me parla du
barbet qu'il tait all acheter aux Batignolles, pour trois francs;
encore le chien avait-il la gale.

Sur le cas de Baladin, il dsirait ne pas s'tendre.

Cela, c'tait tout de mme un peu fort! tre aplati au point de se
laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien
Baladin! Ah! c'est  moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui
voulais revoir Baladin! Nous faillmes nous fcher. J'offrais au pre
Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son
chien. Et puis, sacr tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui,
Loriot, ne tenait pas plus que cela  son chien, c'est qu'il n'tait
qu'un rien du tout! Je le lui dis  la face. Mais le pre Loriot se
laissait maltraiter par moi comme par les maons: qu'il ne ft qu'un
rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait  le croire!...

Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on
traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de
roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussire ternir ses yeux
encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret
ineffaable, un deuil profond du coeur, minaient  la drobe le pauvre
vieux gardien. Il dprissait et fondait comme un bonhomme de neige.
Tout ce qui lui restait d'innocent et de puril se fanait. Jamais il
n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre
ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air taient
moins vifs sur la lumire de la petite lampe, car l'immeuble avanait,
mais les soins du barbet absorbaient les conomies du pre Loriot, et,
pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire...

                                   *

                                 *   *

Il disparut, lui aussi, comme Baladin.

Un soir, je vis apparatre, au bout de la rue, un autre vieux
dpenaill, et un autre chien; ils s'arrtrent au chantier,  ct de
chez moi. Me voil aussitt dans la rue. J'interroge le matre
compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du got pour le
pre Loriot.

--Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas ternel!

En rentrant chez lui, ce matin, le pre Loriot avait piqu son attaque.

Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient.
Et j'avais envie de dire: Le pauvre vieux!... le pauvre vieux!...

Le matre compagnon parlait:

--Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir  temps sur le
chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait t de faction, cette nuit?
C'est Bibi!

Et il riait bruyamment d'avoir chapp  une telle corve. Je voulus
tout de mme dire un mot du pre Loriot:

--Pour moi, le bonhomme s'est rong du regret de son chien... sans
compter que sous ce vol il y a un mystre...

Le matre compagnon haussa une paule et dit, ddaigneusement, en allant
prendre son train des Moulineaux:

--Celui-l qu'a vol le chien au pre Loriot... le pre Loriot savait
bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un
qu'avait sans cesse la menace  la bouche de rvler aux architques et
entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires...




MESDAMES DESBLOUZE


Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle
Radegonde de Saint-Quenain,  Poitiers, et je me souviens que, lorsque
j'tais lve des Pres, je passais mes jours de sortie chez madame de
Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait
tre ge de vingt  vingt-quatre ans quand j'en avais de douze  seize,
comme son frre Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de
la rue du Gervis-Vert,  droite, en venant de la rue d'Orlans, un peu
pass la tourelle  pignon... On descendait trois marches, et madame de
Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entre,
troite et longue, tait obscure, ne prenant jour qu' l'autre
extrmit, sur le jardin, par une porte  vitres de couleurs du plus
discordant assemblage. Raoul, aussitt dans ce couloir, s'adonnait  un
grand tapage, autant pour faire enrager sa soeur Radegonde et la voir,
par la porte entre-bille du salon, les mains sur les oreilles, le
pif en avant, disait-il, que pour annoncer notre prsence aux dames
Desblouze qui habitaient le second tage. Les dames Desblouze ne
rpondaient pas  ce vacarme, car elles taient d'une discrtion
extrme. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes
de terre, voire de petits cailloux contre les fentres du second,
jusqu' ce que se montrt, sinon madame Desblouze, la mre, du moins sa
fille Armande.

Armande apparaissait, derrire la vitre si c'tait l'hiver, ou en
s'accoudant  la barre d'appui, si la temprature le permettait; et,
invariablement, en mme temps que nous recevions son sourire de bon
accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lvres articuler:
Oh! les vilains!... oh! les vilains garons!...

                                   *

                                 *   *

Les dames Desblouze taient deux pauvres femmes trs malheureuses. Nous
savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un dsastre
financier qui venait de ruiner beaucoup d'honntes gens;  la suite de
quoi M. Desblouze tait mort. De plus, madame Desblouze se trouvait
afflige d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui ncessitait une
opration dont les frais plus que la chose elle-mme la terrorisaient.
La mre et la fille restaient presque sans ressources; un parent,
habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de faire
quelque chose pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du
mme ge  peu prs que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie
qu'elle, ne se mariait toujours pas.

Armande et sa mre ne recevaient pas tout  fait l'hospitalit de madame
de Saint-Quenain, mais elles taient loges chez elle  meilleur compte
que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isoles ni aussi
humilies qu'elles l'eussent t dans un appartement correspondant 
leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait  le rpter,
elles jouissaient de la vue sur le jardin.

Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce
qui n'tait gure, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de
hauts murs; ses alles, en ligne droite, taient garnies, comme celles
de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui
prservent de la boue et exasprent le pied des promeneurs; un cordon de
buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres taient spares des
plates-bandes par des touffes ou bouilles d'oseille o se dissimulait
une tortue nomme Amalazonte, charme de cet endroit.

Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses distractions
consistait  suivre, de sa fentre,  l'aide d'une lorgnette de thtre,
ancienne et sans emploi, les lents dplacements d'Amalazonte?... Au bout
du jardin tait une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de
Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient
dans cet enclos du haut de la cloche des Frres des coles chrtiennes
dont l'tablissement tait situ dans le voisinage, et le brusque clat
des rcrations,  intervalles rguliers, dchirait la quitude.

Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de cong, nous semblait
magnifique et l'asile de la gaiet et du bonheur.

Je me souviens qu'un jour,  peine franchie la porte du collge, dans la
vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit:

--Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abb
Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre  la maison...

--Ah!

Madame de Saint-Quenain prit une figure singulire o il y avait de la
joie secrte et du mystre.

--Ces demoiselles vont en soire, dit-elle, je dois les accompagner.

Tout ce que nous pmes tirer d'elle jusqu' mi-chemin, fut que la soire
avait lieu chez madame de Porcheton, que c'tait une runion tout
intime, mais que nanmoins ces demoiselles taient sens dessus dessous 
cause de leur toilette.

--Je vois a, dit Raoul, on va leur prsenter un type.

--Un type! s'cria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes
rien; en outre je te trouve indiscret.

--Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas
dcontenancer.

--Je ne te comprends pas.

--Je dis, maman: pour laquelle est-ce? Est-ce Radegonde qui aurait
enfin trouv une poire?

--Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit dplorable et un
langage qui me fait honte.

La vrit, nous la connmes aussitt arrivs  la maison. C'tait chez
madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fmes en
quatre enjambes. Tout le petit appartement n'tait qu'un atelier de
couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient
elles-mmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde
aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les
dames Desblouze taient  genoux, les lvres hrisses d'pingles
qu'elles piquaient  l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus
tendre, d'o mergeait une Radegonde mconnaissable et les bras nus. Ce
dtail, dont on s'aperut aussitt que nous fmes entrs, fit pousser
des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette
les bras de Radegonde o j'avais eu toutefois le temps de discerner une
peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de
Saint-Quenain tait passable. Elle ne dissimulait point une grande
agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup
plus de bruit que son frre.

Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui
se tramait, mais que le secret avait t dvoil par Suzanne de
Porcheton qui accompagnait sa mre lorsque l'entrevue s'tait dcide.
Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les
tenants et aboutissants, jusqu' l'ge, disait bravement Radegonde en
clatant de rire. C'tait une soire organise strictement pour elle.
Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas
une jeune fille qui puisse lui nuire;... d'ailleurs...

--Mais! fmes-nous, Raoul et moi, d'un seul lan, et Armande?...

Armande sourit mlancoliquement; sa mre hocha la tte et dit:

--Armande est garantie par le chiffre de sa dot... qu'on ne m'entendra
jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire dlicat, charmant, qui
rvlait combien elle avait d tre jolie, combien sa fille lui
ressemblait, et quelle devait tre,  toutes les deux, leur secrte
douleur.

Elle ajouta:

--C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger
qu'Armande accompagne son amie.

--Oh! dit aussitt Radegonde, je ne serais jamais alle  cette soire
sans Armande!

Raoul, esprit positif, s'informa:

--Mais, le type?...

--D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il
parat que c'est un monsieur tout  fait bien.

--Un prince?...

--Des princes, on t'en souhaite!... Il est d'excellente famille, et
gagne, dit-on, beaucoup d'argent.

--Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et
qu'il fait des affaires louches...

--Oh! tiens, tu es exasprant! et puis fais-moi le plaisir de descendre:
ce n'est pas la place des garons l o il y a une jeune fille qui
essaie!...

Elle pitinait; la serviette se dplaa, et nous revmes son bras grenu.

Ce fut une bien amusante journe. On tait un peu contraints en prsence
de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on
se rattrapait ds qu'elle avait le dos tourn. Raoul disait  sa soeur:

--Tu quittes la maison, comme de juste, et a se trouve joliment bien:
o est-ce que j'aurais log, moi, l'anne prochaine, quand je vais tre
tudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.

--Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque... Et d'abord, mon
bonhomme, rien n'affirme que tu seras tudiant l'an prochain: il y a un
examen  passer...

--Ni que, toi, tu seras marie, ma vieille: tu passes ton examen ce
soir!...

Le soir, nous tremblions que l'abb Dardennois ne vnt nous prendre
avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entirement pares. Elles
furent en avance, heureusement, car elles avaient pass tout le jour 
se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul tait assommant; il voulait
 toute force me faire dire laquelle des deux je prfrais. Et je me
souviens  ce propos que j'prouvais une impression singulire et qui
m'tonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je prfrais Armande,
qu'elle tait cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras
dont la peau tait si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient t
tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit
dcollet, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande
Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je
crois que j'ai partag ce soir-l le sentiment gnral,--celui de madame
de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supriorit
de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze
dpourvue de toute arrire-pense; celui d'Armande elle-mme, en extase
devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de
Clarisse, la cuisinire, qui joignait les mains d'attendrissement en
regardant sa jeune matresse.--Raoul, lui, tait de parti pris. Ma
conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain tait la plus belle.

Lorsque l'abb sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle et t le
diable.

                                   *

                                 *   *

Aussitt au collge, il va sans dire que nous n'emes aucun souci du
rsultat de la soire. Raoul,  cause de son temprament indisciplin,
tait condamn  l'internat le plus svre, tout comme les lves dont
les familles habitaient au loin. Pour qu'il vt sa mre dans le courant
du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de
Saint-Quenain ft appele parce que son fils avait commis quelque
insigne sottise, ou que lui-mme lui donnt l'alarme, sachant qu'elle ne
venait jamais au parloir sans tre munie d'une livre ou deux de
chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours
de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher
au collge. Et nous trouvmes la maison bouleverse.

Mesdames de Saint-Quenain faisaient des ttes longues et jaunes,
affreuses  voir; elles recommandrent  Raoul de leur pargner ses
habituels cris d'animaux.

--Mais pour avertir le second?...

--Il faut laisser le second en paix.

Oh! oh! cela tait dit sur un certain ton qui n'admettait aucune
rplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid
avec les dames Desblouze. vnement inou, presque invraisemblable.

Le souvenir de la soire nous revint. Mais, sur la soire, motus!
Impossible d'arracher l-dessus une parole ni  madame de Saint-Quenain,
ni  Radegonde.

Cependant Radegonde, c'tait trs apparent, enrageait de l'envie de
parler. Dans l'aprs-midi, au retour d'une promenade au jardin de
Blossac, aprs avoir chang avec madame de Porcheton,  la porte du
ptissier, quelques mots qui nous parurent d'une scheresse
inaccoutume, et pendant que madame de Saint-Quenain tait  la caisse,
Radegonde dit  son frre:

--Tu sais que l'histoire de la prsentation, c'tait une plaisanterie...

--Une plaisanterie?...

--Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta
tte...

Elle allongeait son pif, en disant cela, et elle faisait des yeux de
mouton coup de son troupeau. Elle n'tait pas belle, pour le moment,
Radegonde!

--Ah! tu as voulu te payer ma tte!... dit Raoul. Et ta toilette,
c'tait pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec
les Porcheton, c'est une plaisanterie?... Moi, dit-il, on ne me la fait
pas: je sais ce qui s'est pass.

--Tu sais?... comment?... par qui?...

--a y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille.

Elle n'tait pas difficile  prendre. Raoul me pina le bras pour avoir
un tmoin bien veill, et me dit:

--Regarde un peu la tte que va faire ma chre soeur.

Et, se penchant  son oreille et m'obligeant  entendre, il lui dit:

--Ce n'est pas toi qui as fait la conqute du monsieur, c'est Armande.

Radegonde devint rouge comme une brique. Son frre fit:

--Ksss!... Ksss!...

D'un mouvement instinctif et puril, cette grande fille allait se
rfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait
sa monnaie, et, l'opration acheve, nous poussa dehors.

Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre
tenue dans la rue ft dfectueuse, et elles prfraient suivre  trois
pas en arrire notre allure folle, plutt que de nous exposer 
commettre dans leur dos quelque excentricit. De temps en temps,
extnues, l'une ou l'autre nous criait halte.

Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses  faire rue du
Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques claires,
foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous
en casquette  bande de velours violet; nous saluions tous les prtres;
l'ide des vacances nous possdait et tournait pour nous la moindre
chose en sujet d'allgresse.

A la premire station, madame de Saint-Quenain, d'un ton  nous casser
les jambes:

--J'aurai un entretien avec vous, en rentrant.

Et cela mme nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa
soeur avait rapport dj, si vite! D'o il tirait prtexte  des
vengeances. La guerre avec Radegonde tait son jeu favori.

Aux gamins que nous tions, la vrit historique sur la soire, la
prsentation et la brouille mme n'importaient gure. Mais nous tions
trs intrigus d'avoir vu, pour un seul mot, cumer Radegonde.

Raoul regardait sa mre  la drobe, chemin faisant, afin d'augurer de
sa figure ce qui nous attendait en rentrant.

--Maman va clater, pour sr, me dit-il, elle est gonfle.

Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvmes presque nez 
nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrta court et dit
 madame de Saint-Quenain:

--J'allais vous demander quelques minutes d'entretien...

Raoul me pina le bras,  me faire crier; il tait aux anges; c'tait sa
mre qui,  notre place, allait y tre de son entretien!

Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt
minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement
du monde. Et elle la reconduisait non pas  la porte, mais au petit
escalier qui, prs de la porte, menait  l'appartement de madame
Desblouze. Et, ce qui tait plus fort encore, elle montait avec elle cet
escalier. Ah! a, toutes deux n'allaient-elles pas demander  madame
Desblouze aussi un entretien?

A l'issue de la double visite de madame de Porcheton  madame de
Saint-Quenain et  madame Desblouze, revirement complet, situation
retourne bout pour bout, visages dtendus, pas la plus petite
souvenance de l'entretien que l'on devait avoir avec nous,
autorisation de faire du bruit au dner, excellente humeur, et tout 
coup ce propos, qui clate aprs le potage:

--Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze et trouv
chaussure  son pied...

--Ah!

--Ah!

--Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais
ma meilleure amie...

--Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame
Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir cas sa fille, dit
madame de Saint-Quenain.

Et ce matin mme, au djeuner, il y avait interdiction sur les noms
d'Armande et de sa mre!... Que diable madame de Porcheton avait-elle
apport tantt avec elle?

Madame de Saint-Quenain commena un rcit:

--Il y avait  la soire des Porcheton un monsieur assez comme il faut 
qui mademoiselle Desblouze a su plaire... Quand je dis assez comme il
faut, je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentes s'il se
ft agi de Radegonde, car il n'est ni trs jeune ni sans dfaut; il a
trente-sept ans sonns, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame
de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est mari...

--Comment!... mari... mais alors?

--Entendons-nous: son mariage est sur le point d'tre annul en Cour de
Rome...

--J'aurais moins de rpugnance pour un veuf, dit Radegonde.

--Ma fille, il faut bien te garder de parler ddaigneusement de ce
parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre  ton amie Armande qui n'est
pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille
excellente, affirme madame de Porcheton--qui, il est vrai, n'tait pas
informe, il y a un mois, du mariage et de l'instance en
annulation!...--il gagne honorablement et largement sa vie, parat-il,
quoi qu'un peu trop lanc, pour mon got, dans les affaires; enfin il
fait preuve de sentiments dsintresss, puisque, parmi d'autres jeunes
filles infiniment plus mariables  tous points de vue que mademoiselle
Desblouze,--qui l'auraient conduit, c'est possible, mais enfin qu'il
et pu courir la chance d'obtenir en les demandant,--il demande
mademoiselle Desblouze.

--Et Armande, fmes-nous presque en mme temps, Raoul et moi, qu'est-ce
qu'elle dit de cela, la pauvre Armande?

--Armande est enchante de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mre.
Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'esprait pas pouvoir jamais
marier sa fille... C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame
de Porcheton chez elle... Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces
dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis--vis de nous, sur une
certaine rserve... N'ont-elles pas eu la navet de m'avouer qu'elles
craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon oeil!... Et
pourquoi? mon Dieu!

--Me voyez-vous jalouse, s'cria Radegonde, et  cause d'un homme dj
mari... qui sait?... bigame peut-tre!...

--Il n'est pas exact de dire un homme mari, ma fille, puisque encore
une fois, le mariage de cet homme est annul...

--En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut
pas se sparer de lui, a interjet appel... j'ai retenu les termes...

--Tu es cale! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intresse!

--Elle m'intresse  cause d'Armande, c'est bien naturel;
personnellement, tu penses que je ne m'en soucie gure!

--Depuis que tu sais que le prtendant est mari!... ou en instance de
tout ce que tu voudras... enfin avec un de ces fils  la patte qu'on
n'est jamais tout  fait sr de casser...

--Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta soeur.

--Pourquoi est-ce qu'elle se dfend d'tre jalouse?

--Parce qu'Armande et sa mre ont eu, je te l'ai dit, la navet de
laisser entendre qu'elles pouvaient nous mcontenter en coutant les
propositions de ce monsieur... Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur
en veux nullement...

Raoul se tut devant sa mre, mais Radegonde continuait  pester d'une
faon plus nave que celle de mesdames Desblouze; et son frre, sous
la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait Ksss! ksss!
selon son incurable manie de collgien.

Et dans la soire, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions
rien su de la rserve qu'elles avaient observe depuis un mois, nous
aurions eu de la peine  croire qu'il s'tait pass quelque chose entre
le rez-de-chausse et le second tage. Pourtant,  y regarder de prs,
il y avait de part et d'autre un empressement, une amnit, de plusieurs
degrs suprieurs  la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mre,
montraient une mine chiffonne, plie, fatigue, comme les petites
filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore
quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.

Mesdames de Saint-Quenain entamrent carrment l'loge du prtendant que
l'on appelait le jeune homme. Elles le trouvaient distingu,
intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore, et juraient qu'il
portait la bont sur sa figure. Armande avouait qu'elle le trouvait
bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui tait de l'homme qui avait
choisi sa fille et la voulait pouser pour elle-mme, sans fortune,
tait d'un optimisme perdu. Lorsque Armande disait sur un ton
d'angoisse: Mais, ce premier mariage?... sa mre nous stupfiait par
la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procdure
ecclsiastique; elle avait eu trois confrences avec M. l'abb
Dardennois, docteur en droit canon, tout frachement revenu de Rome,
qui, exprs pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P.
Pascalin, le bras droit de monseigneur disait-elle; elle se croyait
autorise  compter sur son influence pour l'issue du procs qui allait
se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas trs bien,  l'ge que
nous avions, les subtilits d'une affaire d'annulation en cour de Rome,
d'un jugement dj prononc, au dire du jeune homme, d'un appel
interjet par l'pouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant
moins qu'on en tenait les motifs  demi secrets. Qu'avait-elle fait,
l'pouse qui se cramponnait ainsi  son mari rcalcitrant? Nous ne
devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une erreur; ce
mariage avait t une erreur; c'tait une chose tablie; et la cause du
mari tait juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour
M. l'abb Dardennois.

Le bonheur de madame Desblouze tait touchant jusque pour nous,
vauriens. A sa faon de s'exprimer,  son optimisme bat,  son
exubrance si peu coutumire, on devinait de quel poids avait t pour
elle le grand souci des mres, la terreur de ne pas marier sa fille; et
l'on devinait non moins clairement le supplice endur, pendant quatre
semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obliges des
Saint-Quenain, en conflit tout  coup avec la susceptibilit jalouse et
l'amour-propre piqu de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure tait
d'une clart trop vidente: le jeune homme avait t destin 
Radegonde et le sort voulait qu'il et t sduit par Armande. Le jeune
homme devait tre un bon parti; et, jusqu'au jour o venait d'tre
rvle la sorte de tare du mariage  dissoudre, ni les Saint-Quenain
n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur
dsolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci,
jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour
Armande, la dtente presque trop rapide affolait de joie les pauvres
femmes.

Je me rappelle avoir entendu, ce soir-l, madame Desblouze confier 
madame de Saint-Quenain, comme le terme suprme de ses heureux espoirs:

--Et je pourrai me faire oprer  l'automne!...

Il et fallu tre bien cruel pour ne pas former des voeux en faveur du
dnouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui
ne faisions que nous amuser de toutes choses,  nous laisser prendre de
coeur  l'aventure d'Armande. Derrire madame et mademoiselle de
Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collge, par une assez
douce soire d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et
traduisant notre proccupation, de la faon la plus rudimentaire et la
plus gosse:

--L'pous'ra!

--... pous'ra pas!

--L'pous'ra!

--... pous'ra pas!

                                   *

                                 *   *

Le lendemain, qui tait le jour de l'An, nous fmes je ne sais combien
de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier
conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent tait  l'indulgence, et il
venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au
salon avec Radegonde.

Nous tions dans l'ombre du corridor,  chaque coup de sonnette, le
corps tapi dans une embrasure, le nez seul dpassant le plan de la
muraille, lorsque nous reconnmes la voix de madame de Porcheton qui
demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit
escalier. Nos deux ttes s'avancrent, mues par un mme ressort, et nous
vmes un monsieur qui entrait derrire madame de Porcheton et gravissait
la premire marche de l'escalier; c'tait le jeune homme, le
monsieur, le type, l'homme mari, le bigame, disait cet animal
de Raoul.

En un clin d'oeil, nous prmes connaissance du personnage. Il tait
grand; c'tait un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris,
nous autres,  seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une
jolie moustache; il avait incontestablement trs bon air.

Nous nous mmes  imaginer l'motion, l-haut, au second, aprs le coup
de sonnette, quand Armande le reconnatrait.

Nous attendmes, l'oreille au guet, que la visite ft termine. Elle fut
courte, tant, comme il convenait, toute de crmonie. Au premier bruit,
nous tions  notre poste d'observation. Une!... deux!... nos ttes se
penchrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette
fois nous vmes le monsieur en pleine lumire, car c'tait lui qui
ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme  la
main, il tait vtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton,
se couvrit et monta lestement les trois marches.

Nous tions disposs  le trouver trs chic.

Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait 
entrer dans le salon de sa mre pendant les visites. Quand Radegonde fut
tmoin de notre enthousiasme pour le jeune homme, elle riposta du bout
des lvres:

--... Le jeune homme!... le jeune homme d'une quarantaine
d'annes...

--Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appel le jeune homme, avant la
prsentation et en nous donnant son ge!

Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'loge du jeune homme,
qu'elle avait aperu, disait-elle,  une soire chez madame de
Porcheton. Le bruit se rpandit rapidement que mademoiselle Desblouze se
mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonait: Mademoiselle
Desblouze se marie, il tait rare qu'il ne se trouvt pas l un amateur
de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: Mademoiselle
Desblouze se marie..., si le mari se dmarie!... Cette phrase
remportait partout le succs d'une observation trs spirituelle.

                                   *

                                 *   *

Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de
notre division, et comme nous passions, trois par trois, en longue
file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant
de l'glise et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot
ft coul, pour traverser la rue. Je les saluai, en piquant mon fard
parce qu'autour de moi toutes les jeunes ttes avaient t attires,
comme par un aimant, vers la beaut d'Armande. Le mme phnomne avait
d se produire autour de Raoul. Le Pre de la Roquette, notre
surveillant, vint immdiatement s'enqurir du motif qui avait pu
susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que
je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.

--N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Pre, qui doit pouser un
monsieur dont le mariage?...

Le Pre, lui-mme, tait dj inform de ce qu'il y avait de particulier
dans le projet de mariage Desblouze!

                                   *

                                 *   *

A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de
coutume. tait-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades
l'avaient juge belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait
vraiment quelque chose de chang en elle. Elle semblait heureuse. Le
jeune homme que l'on appelait maintenant par son nom: monsieur
Claudion ou monsieur Pierre, venait, nous dit-on, tous les quinze
jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dt pour cela faire le voyage de la
Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: Elle a toutes les
chances, et par-dessus le march, elle est sre d'tre aime pour
elle-mme! M. Claudion plaisait  Armande, c'tait tellement apparent
que nous en tions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs
aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait
plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait  miracle, et,
bien qu'on ft encore dans l'incertitude quant  l'issue du procs, rien
n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme  ses dsirs.
Elle disait: Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage
sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous
accorder un sort privilgi; mais, patience! il nous permettra de
triompher des obstacles.

                                   *

                                 *   *

Je n'ai aucune mmoire d'une sortie  l'poque du Carnaval ni de la
Mi-Carme. Pour les vacances de Pques, je pris le train et passai la
dizaine de jours dans ma famille jusqu' la dernire minute autorise,
de sorte que je ne sus rien des vnements de la rue du Gervis-Vert,
bien qu'au Collge je visse Raoul tous les jours; mais nous tions ainsi
faits, que cette histoire qui nous intriguait ds que nous avions
pntr chez madame de Saint-Quenain, aussitt franchie la loge du Frre
portier, s'effaait devant nos innombrables petites proccupations de
collgiens. Ce ne fut gure que dans la premire semaine de mai, que
nous nous retrouvmes plongs tout  coup au coeur de l'aventure. Les
histoires, comme les chats, sont attaches aux lieux, aux habitations;
on les quitte, on les retrouve. Ds que j'apercevais le pignon de la rue
du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze.

--J'espre, nous dit ce jour-l madame de Saint-Quenain, que nous allons
en avoir fini bientt avec ce roman...

L'humeur n'tait pas trs bonne, au rez-de-chausse. On y sentait une
lassitude d'entendre perptuellement parler mariage, amour, projet
d'avenir; de chez les dshrites du second, tombait sans rpit une
pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brves allusions,
madame de Saint-Quenain haussait les paules.

--Madame Desblouze est insense, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas
libre de tous liens, une mre n'accepte pas qu'il fasse la cour  sa
fille... Que le mariage vienne  manquer ou plutt que l'autre demeure
indissoluble--au point de vue religieux s'entend--la situation d'Armande
sera dlicate...

Radegonde enchrissait:

--Il lui restera une ressource: pouser un homme divorc.

--Tu es dure, lui fit observer son frre.

--Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouv cette solution, ce sont
des parents que madame Desblouze possde  Paris, et qui la lui ont
laiss entrevoir.

--Et que dit madame Desblouze de cette solution?

--Madame Desblouze est bien loin de songer  une telle extrmit; madame
Desblouze voit tout en rose.

--Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs
imaginables!...

Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur
entourage, c'tait ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un
beau jour les Desblouze voues pour tout le monde  l'infortune. Le
salut entrevu dans leur gele, ft-ce par la plus modeste ouverture,
elles s'taient prcipites, quittes  s'craser  l'troite issue. M.
l'abb Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation,
dfendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le
reconnatre, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de
trouver sa rcompense.

Aussitt aprs le djeuner, nous courmes au jardin o des lilas et des
cytises taient en fleurs et o il y avait aussi des coucous jaunes et
des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelmes  grands
cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une
si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour
et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois  ct de
sa mre. Raoul la menaa, si elle ne descendait pas au jardin, de lui
jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balanant au bout d'une
ficelle, comme un encensoir.

Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins
timores. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en
rgle ne fallait-il pas pour les dcider  mettre le pied au jardin! A
prsent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain.
Je pensais en les regardant et les coutant: Elles sont maintenant
comme des femmes ordinaires. Et ma pense de collgien contenait
l'merveillement de la mtamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux
qui cessent d'tre assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse,
peut-tre allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se
pressaient-elles trop, et par l il tait possible qu'elles fussent
inconsciemment irritantes, mais aprs avoir t si tristes, si abmes,
si dnues, et  tel point dpourvues de toute esprance, pouvait-il
leur venir  l'ide qu'un vnement heureux et d'ailleurs commun, part
dsobligeant aux yeux de quelqu'un?

On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal
garni encore par les pampres naissants, filtrait agrablement les rayons
du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus
feuillu; un homme bchant la terre, ternuait  grand bruit; toutes
sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts
murs, chez les Frres des coles chrtiennes, un choeur de voix
d'enfants s'exerant dj pour la clbration de la Fte-Dieu. C'tait
une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-mme, sous
la tonnelle, avec ces dames, parce que la grce d'Armande nous charmait.

Notre imagination de seize ans tait pleinement d'accord avec son
panouissement, avec ses esprances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne
parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions
qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et rpandant autour d'elle je ne
sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prtions l'oreille, comme des
enfants,  ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait
d'importance, sauf la beaut, l'allgresse d'Armande. Et cependant, les
choses qui se disaient devaient compter, hlas!

Madame de Saint-Quenain disait  madame Desblouze:

--Eh bien! ma chre amie, puisque je vous vois en si grande confiance
dans l'avenir et que vos projets consistent  suivre votre fille  La
Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voil un
grand garon, dit-elle en dsignant son fils, qui va, je l'espre, ne
pas trop tarder  entrer  la Facult de Droit; je devrai le loger chez
moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai  lui donner
qu'une pice vraiment exigu: quand puis-je compter sur votre
appartement?...

Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son
sourire ingnu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son
ivresse, au sortir de tous ses dsastres, tait telle, qu'elle en
oubliait de tmoigner quelque regret des trois petites pices qu'elle
allait quitter, et, ne voulant songer qu' une chose heureuse, elle ne
songeait pour le moment qu' la joie de pouvoir rpondre  madame de
Saint-Quenain en comblant le dsir exprim par elle.

Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots:

--C'est une chose entendue?

--C'est une chose entendue, rpondit madame Desblouze.

Et elle parla avec la mme tranquillit heureuse de l'opration qu'elle
devait aller se faire faire  la clinique du docteur Dumarais.

--Aprs cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus
jamais besoin d'appartement... ou bien je m'envole passer le temps de ma
convalescence auprs de mes chers enfants...

Le choeur, chez les Frres des coles chrtiennes, entonna le _Tantum
ergo_; et, par une habitude commune  nous tous, nous laissions
descendre et ondoyer sur nos ttes, en nous taisant respectueusement,
ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque
chose de cleste paraissait se mler  la nature en fleurs et  une
minute enchanteresse de pauvres mes humaines.

Nous entendmes sonner  la porte d'entre. Les deux jeunes filles,
simultanment, rajustrent leur coiffure. Presque aussitt Clarisse
parut. Elle marchait trs gauchement dans l'alle borde d'oseille, en
introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa
ceinture. Elle s'arrta, un instant infinitsimal, parce qu'elle avait
aperu la tortue, puis, en arrivant  la tonnelle, elle tira de sous son
tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'tait un tlgramme pour
madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper  autre
chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficult
coutumire, en le dchirant, le tlgramme; et pendant qu'elle lisait,
il n'y eut personne qui ne jett  la drobe, sur son visage, un regard
vif comme l'clair.

Elle le relut, et, comme il tait dchir, elle en rajusta les morceaux
bout  bout, ce qu'on fait quand on espre qu'un autre sens pourrait
rsulter d'une disposition des mots diffrente. Son visage n'avait rien
reflt d'extraordinaire. La bonne demeurait l; elle demanda s'il y
avait une rponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout  coup elle eut
l'air emptr comme un tre qui ne se trouve plus dans son lment; le
sang se retira de ses joues qui diminurent de volume. Madame de
Saint-Quenain s'cria: Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie? Armande se
prcipita sur le tlgramme, et, elle, en un instant, elle fut par
terre. Nous tions btes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais
vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions
l, ptrifis; nous n'osions pas non plus trop toucher  une jeune
fille, surtout  celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: Mais
relevez-la donc, grands dadais! Puis, par une contradiction singulire,
presque aussitt elle nous cria: Allons! allez-vous-en!...
allez-vous-en, tous les deux!... Nous nous en allmes, pendant que, je
le suppose, on dgrafait le corsage d'Armande.

Sur le sens du tlgramme, sans en avoir t informs, nous tions
fixs: tout espoir d'annulation tait perdu, c'tait clair.

Clarisse nous dpassa, courant  grandes enjambes vers la maison
chercher de l'eau de mlisse.

Nous nous rfugimes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais
la jeunesse est si dconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, 
saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tte haute et
disant  sa fille:

--L'ai-je prvu? l'ai-je assez rpt? Qu'est-ce que je n'ai cess de
dire sur ce fameux projet de mariage?

Je fis, pour ma part, des efforts pour arrter ma pense sur le malheur
effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les
pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute
ide de dsespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondment.
Nous entendmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux
que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument
avoir tout prophtis ds le premier jour, qui, si on l'avait coute,
etc., etc... Raoul tait sans verve du moment que les vnements ne
tournaient pas contre Radegonde.

Le soir, pourtant, un malaise nous prit  l'ide de rentrer au Collge
sans avoir salu nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions,
Raoul me fit observer:

--Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent  pleurer?

Alors nous allmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles taient
peut-tre  la fentre, nous pourrions leur dire adieu sans tre obligs
de parler.

La soire tait dlicieuse, les fentres au second taient ouvertes.
Nous ne vmes personne  la barre d'appui, mais, en coutant, il nous
vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa dcontenancs
et muets jusqu' la porte du Collge.

                                   *

                                 *   *

Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si
vite cette aventure, aussitt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fmes
privs de la sortie de juin parce qu'en pleine tude Raoul me lana un
billet qu'il venait de recevoir de sa soeur et dans lequel elle
s'empressait de l'informer que, malgr l'vnement, il pouvait compter
occuper ds la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y
avait des drames, crivait-elle; la famille riche, de Paris, qui
fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui mme s'tait
engage  constituer  Armande une petite dot de vingt mille francs en
cas de mariage, avait rdit, d'une faon mme un peu vive, son opinion
touchant le divorce et le mariage civil: ces institutions tant faites
pour qu'on en use et pouvant parfaitement sauver certaines dtresses
sans issue. Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement
rpondu que, si sa sant le lui permettait, toutes deux, avant l'automne
prochain, seraient tablies couturires.

C'est une bonne rponse, disait Radegonde, et le mot couturires doit
joliment faire bisquer les parents qui,  Paris, mnent grand train...
Mais, comme madame Desblouze et Armande sont rsolues  mettre leur
projet  excution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolrer dans la
maison un tablissement commercial: elles quitteront donc ds le mois
prochain.

C'est pour avoir lu ce billet, lentement, effrontment, en traversant
d'un bout  l'autre la salle d'tude et en montant le petit escalier
conduisant  la chaire du Pre de la Roquette, que je fus priv de
sortie et de revoir jamais Armande Desblouze. Au mois de juillet, autant
que je m'en souvienne, la distribution des prix fut avance parce que
notre Collge devait fermer ses portes en excution de l'article 7 d'un
fameux dcret, et, de mme que nos esprits de gamins, pris surtout de
vacances, demeuraient assez indiffrents  cette mesure gouvernementale,
ils n'accordrent pas grande attention  la tragique simplicit de
l'acte accompli par madame Desblouze et sa fille.




LA PAIX


A mare basse, ils regagnaient leur villa, par la plage. Dans leurs
oreilles,  tous les deux, bruissait l'cho du bacchanal de
l'aprs-midi: rires, mots, jeux de mots, mdisances, compliments,
caquetages, clats d'orchestre, cris d'enfants, rsultats des courses,
flons-flons, refrains ineptes, camions, omnibus d'htels, trompes et
sirnes d'automobiles. Lui, se plaignait que son tympan continut 
rsonner comme une conque marine, et dplorait que l'on vnt l't, sous
le prtexte de se reposer, se mler  un tintamarre plus assourdissant
que celui de Paris.

--Oh!... la paix!... soupira-t-il.

--La paix, dit son amie, on ne la gote nulle part, sinon le soir, quand
tout s'teint, quand tout s'endort...

--Et quand nous sommes nous-mmes endormis, avouez-le.

--Non, ne vous moquez pas: il y a chaque soir, quand la mer se retire,
ici, un silence et un calme extraordinaires... Attendez, cela va venir.

--Ah!... la paix!... la paix! rpta-t-il.

Le soir tombait. Ils marchaient sur le sable fin, le plus prs possible
de la mer; lui, afin d'avoir sous le pied un sol dur; elle, afin de
courir le risque de mouiller ses bottines. Un flot tal et sans cesse
droul  perte de vue, frangeait d'une mousse sensible au vent le bord
sinueux du rivage. Au loin, au loin, des groupes de pcheurs d'quilles
avaient l'air d'un cent d'pingles piques.

Ils marchrent durant quelque temps sans rien dire; lui, absorb par la
contemplation des minuscules paquets de sable que le bout de sa semelle,
 chaque pas, drobait au sol humide et lanait en avant, selon
d'amusantes trajectoires; elle, frlant l'cume phmre de la lame, et
ne manquant pas de pousser un cri puril, lorsque le jusant trompeur
mouillait soudain jusqu' la cheville, et, d'ailleurs, dtriorait
irrmdiablement les dlicates chaussures.

Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils remontrent vers les
dunes de sable o quelques villas s'allumaient, tandis que, de son ct,
la mer s'enfonait plus profondment vers le large. De longs nuages,
d'un ton de prunes violaces et meurtries, s'tirrent en fuseaux au
couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardes, venant sur la
grve, apparurent, mergeant soudain hors de l'ombre. La jeune femme
frissonna; son ami lui tendit la main; ils s'arrtrent. Le grsillement
des pas trangers sur le sable, derrire eux, diminua, s'teignit. Elle
dit tout  coup:

--Voil!... voil!...

--Quoi donc?

--La paix!... coutez.

Le silence, en effet, semblait tabli sur cette immense tendue de
sables dserts; la mer, au loin, avait  peine,  intervalles gaux, la
sonorit d'un ongle promen sur la soie; et quelque chose
d'inapprciable au premier abord rendait ce silence plus touchant;
quelque chose que l'on souponnait de n'tre pas le calme parfait,
contribuait  en donner plus compltement l'illusion.

--C'est la paix!... la paix!... rpta la jeune femme. Vous demandiez la
paix, mon ami, gotez-la!... Plus un mouvement, plus un son; tout est
fini; la terre repose... Dieu est bon: il accorde une trve aux actions
meurtrires des cratures; les combats du jour ont cess; l'homme,
l'animal, la terre, la mer, le ciel mme s'arrtent; tout est immobile;
le temps, selon l'expression du pote, a suspendu son vol...

--coutez! dit  son tour le jeune homme.

--J'coute. C'est le silence, c'est la srnit divine, c'est la paix!

--coutez! coutez!...

Ce qui contribuait  donner la parfaite illusion du silence tait un
bruit tnu, perceptible  peine, mais galement rpandu sur l'tendue
totale des grves. Il provenait de l'amas de coquilles, coques,
clovisses, palourdes, etc., abandonnes par la mer descendante et dont
le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d'une
discrtion infinie, faisant songer  des visites de trs vieilles gens
du fond des provinces, excessivement peu presss, excessivement polis,
et qui heurtent, d'un fin doigt osseux, la porte des maisons amies.

Parmi ces coques abandonnes par la mer, beaucoup vivaient encore et
semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme
une hutre qui bille, et la chair ple, issue de l'anfractuosit, en
rampant sur le sol, valait  l'animal un dplacement presque illusoire.
Dans ces alles et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le
toc-toc infinitsimal, par milliards de fois rpt sur ce rivage sans
fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que
nous nommons silence. Le silence, il tait fait des efforts tumultueux
et dsesprs de petits tres expulss de la mer maternelle par la mer
elle-mme, jets l sur un sable inhospitalier, qui se sche et o ils
expirent!...

Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune
femme prouva tout  coup la surprise d'un spectacle ferique.

--Venez voir, s'cria-t-elle, venez voir! Voici les ftes de la paix
clbres par les mollusques eux-mmes!

Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des
valves entr'ouvertes; de chaque coque encore vivante un jet d'eau
s'levait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en
demeurait insonore; un long fuseau orang fix au couchant illuminait et
colorait cette fte aquatique singulire o la jeune femme, spectatrice
extasie, voulait voir de grandes eaux  la manire de Versailles,
destines  clbrer chez le petit monde des coquillages le retour de la
paix du soir,--et qui n'taient que la faon, pour ces animaux,
d'exhaler leur dernier soupir, c'est--dire la dernire goutte d'eau
pompe au dernier pouce de sable humide.

--Venez voir, venez voir les ftes de la paix!

--Voyez plutt, dit l'ami, le drle de peuple qui court en gambadant 
vos ftes de la paix!

Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant,
pirouettant, dansant, dgringolait ple-mle la horde redoutable de ces
crustacs des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites
crevettes, et que l'on nomme vulgairement puces de mer sur les ctes
de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se rpandent le
soir,  mare basse, en foule dsordonne, cahotique, affame et
barbare, donnant de prs l'impression du crpitement de la grle. Ils
sont gras, dodus, alertes, revtus d'une armure lgre et pourvus d'une
agilit et d'une voracit prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est
mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce
qui est vivant: les toiles de mer raidies, les mduses glatineuses,
les algues marines, les crabes blesss, les semelles de bottes, les
chats, les chiens crevs et les vieux chapeaux que le flot a vomis.

La jeune femme et son compagnon en furent bientt environns; les puces
de mer bondissaient jusqu' leurs genoux, et par leur nombre, leur
grouillement et l'imptuosit de leurs sauts, embarrassaient la marche
des promeneurs comme un champ de seigle ou de bl. Et elles s'abattaient
sur les coquillages, tombant  l'improviste entre deux valves
entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui
clt la demeure du mollusque.

--Oh! fit la jeune femme, mes pauvres coques! et leurs fontaines
lumineuses! et leur belle fte nocturne!... Ces bandits-l ne vont faire
d'elles qu'une bouche!...

--Le repas est commenc, rpondit le jeune homme; voyez: les petits jets
d'eau s'affaissent un  un; la tourbe cruelle s'est rue au festin. Elle
dvore. coutez cet autre murmure qui rend plus dlicieux le silence et
le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage
universel!

Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le
mollusque servait sa propre chair  ses htes.

--Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!... Et d'un bout  l'autre de la
cte, c'est ainsi?...

--D'un bout  l'autre de la cte qui a l'air de s'endormir d'un sommeil
si doux!

--Allons-nous-en! allons-nous-en!

Ils remontrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournrent la
tte encore une fois vers l'immense grve unie, paisible, parfaitement
silencieuse, car dj,  cette distance, aucun mouvement, aucun murmure
n'tait plus perceptible. Et quelqu'un, venu doucement  leur rencontre,
dit, prs d'eux,  voix basse, et comme pour ne point troubler
l'admirable repos:

--La paix!...

Et tous les deux,  voix basse aussi, de peur de ternir la beaut d'une
illusion pacifique, mais d'un ton mieux averti, rptrent:

--La paix?...




GRENOUILLEAU


--J'ai dj compos mon menu, dit madame Bullion, pour le djeuner que
les Peaussier ont bien voulu accepter...

--Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire le comte et la
comtesse Peaussier, principalement devant les domestiques, qui ne
doivent pas manquer de leur fournir leur titre.

--J'aurai de la peine  m'y accoutumer; j'ai toujours dit les
Peaussier; toi-mme as toujours dit Peaussier en parlant de ton
ancien camarade...

--Donnons du comte aux Peaussier! La Rpublique fait bien la gentille
avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que
je rserve  leur vanit un plat de ma faon, et que, entre parenthses,
je te prie d'ajouter  ton menu!...

--Une bouillabaisse, je suis sre?...

--Non! Je fais djeuner le comte et la comtesse Peaussier cte  cte
avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme
Grenouilleau.

--Quelle singulire ide!

--C'est mon ide. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je
pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au
polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme
les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pntrer
dans une classe de la socit qui n'est pas la mienne et qui se ft
moque de moi; je tends, moi, loyalement, la main  une classe dite
infrieure...

--Et qui se moquera de toi comme si elle tait suprieure!

--Est-ce l toute l'objection que tu as  me prsenter?

--Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire l n'est pas une mauvaise
action... Je n'en vois pas la ncessit absolue; mais, en toutes vos
ides, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagration. En
tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans
l'hospitalit que tu offres  ce Grenouilleau;... car quelque chose me
dit que si tu fais djeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus
pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...

                                   *

                                 *   *

Grenouilleau arriva  la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant
pass vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non
compris le trajet de Corbeil  Paris. M. Bullion se fit conduire  la
gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau
connaissait le mcanicien, Pfister, et il dit au patron qui le
poussait  l'intrieur de la limousine:

--Si a ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter  ct de
Pfister... C'est un bon coup, a, par exemple, de tomber en plein pays
de connaissance!...

--Ah!... bon!... trs bien, mon garon. Si je t'ai fait venir, c'est
pour que tu sois  ton aise...

--Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!

Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui rpond par
monosyllabes, sans broncher la tte, attentif  sa direction. M.
Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubrance du voyageur, muet
sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intrieur, il lui frappe sur
l'paule:

--Pas fatigu, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...

Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigu; et il dit au
mcanicien:

--Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant
roupill.

A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit  sa chambre, madame
Bullion demande  son mari:

--Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...

--Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connat Pfister.

--As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitt aprs le
djeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie oblig de faire
toilette!...

--Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.

Cependant, Grenouilleau semblait tre long  sa toilette; on l'attendait
pour servir; on envoya frapper  sa porte; on n'obtint pas de rponse;
on le cherchait dans la maison: ne s'y tait-il pas gar? Mais non!
Grenouilleau tait descendu au garage, et il en racontait, en racontait,
 son ami Pfister! Il fallut l'arracher de l:

--Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?

--Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai
pas mang.

Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame
Bullion de voir ce garon se remettre si allgrement d'un long voyage.
On comprenait trs bien qu'il parlt peu, car il avait sans cesse la
bouche pleine.

On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-mme, et
le chauffeur tait assis  ct de lui sur le sige; Grenouilleau fut 
l'intrieur avec madame Bullion qui le comblait de prvenances et
l'interrogeait sur sa famille, son pass, son avenir. Elle dit d'abord
_Madame_ votre mre; puis, par un retour soudain  une plus exacte
mesure des valeurs, elle se reprit et dit: votre mre. Elle disait 
ce pauvre Grenouilleau: vos tudes! Elle s'informait de la date de la
premire communion; elle touchait  tous les points de repre
importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne
parlt des relations. Le pauvre Grenouilleau billait entre des
rponses ambigus  des questions qui l'effaraient et, parmi ces
rponses, un mot souvent rpt apprenait  madame Bullion que, dans sa
famille  lui, les dates qui comptaient surtout taient celles qui
correspondaient aux priodes o l'on tait entr dans la pure et 
celles o l'on en tait sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau billait
donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: Jeune
homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre... Et
elle ajoutait, comme pour elle-mme, par une longue habitude de
dorlotements, de petits soins: Monsieur Bullion et moi ne voyageons
jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat..., ce qui, par
exemple, amena le sourire sur les lvres de Grenouilleau.

On avait fait une premire halte  la Promenade des Anglais, et M.
Bullion, sous un palmier poudreux, dsignant Grenouilleau, confiait 
ses amis:

--Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je
vous prie de le croire!  qui je paye le voyage du Midi...

Et il leur glissait  l'oreille:

--Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier...

--Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...

--Un beau pays, oui, m'sieu...

Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays,
reluquant toute voiture au passage.

On lui disait: Ah! de la poussire, par exemple! Et Grenouilleau, que
la poussire ne gnait pas, avouait: Je cherche de l'oeil si, des fois,
je ne connatrais pas quelqu'un.

--Mais vous tes en bonne compagnie, j'imagine?...

--Pour a, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une
oreille  l'autre.

Et l'excursion en automobile continua jusqu' Cannes, o madame Bullion
avait une ou deux visites  faire. Mais, cette fois, dans la voiture,
Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et  fond, comme un
petit enfant. On n'osa seulement pas le rveiller pour lui montrer la
Croisette. Monsieur et madame Bullion allrent  leurs devoirs et dirent
au mcanicien: S'il s'veille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le
port; nous irons  pied vous rejoindre l.

Ils vinrent, en effet,  pied, les rejoindre l, une bonne heure aprs,
environ, et trouvrent la voiture devant un dbit de vins o
Grenouilleau et Pfister buvaient  la sant du mcanicien d'une famille
anglaise, un nomm Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant
le trajet du retour,  en biller elle-mme,  son tour,  en dormir
aussi,  la fin.

--Eh bien, mon garon, demanda-t-on  Grenouilleau, au dner, tes-vous
satisfait de votre premire journe dans le Midi?

Grenouilleau tait enchant. Il avait mme dj crit  son pre:
qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce
sacr Robiot tait l, gros, gras,  se prlasser en baladant des
Engliches!

Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce sacr Robiot qui, 
lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Mditerrane.

Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantt,
pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit  son mari que c'est une
manie bien bizarre de faire ainsi voyager le proltaire. Il mange, il
boit, il dort, il veut  toute force rencontrer ses pareils et ne
profite point de son dplacement.

En quoi madame Bullion se trompait.

Grenouilleau se couchait tt, mais il se leva de bonne heure. A neuf
heures du matin, quand ses htes en taient encore  prendre leur petit
djeuner, Grenouilleau remontait  la villa, revenant de la ville, qu'il
arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les mandres, tous les
coins: les marchs, les monuments, les promenades, les points de vue, et
jusqu' des curiosits que les Bullion eux-mmes et toute la classe
riche ou aise qui vient  Nice, chaque anne, ignore. Il avait caus
avec les marachers, les bouchers, les marchands de poisson, les
matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les
pauvres. Grenouilleau s'intressait  tout,  condition qu'on le laisst
faire  sa guise,  son heure, en compagnie des siens: le matin
appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances
sur le Midi qu'il confiait  son ami Pfister en le regardant faire son
automobile, et dont profita et s'merveilla M. Bullion, un moment, en
passant par l pour donner des ordres.

--Ah! ah! dit  sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le
savais bien que ce populo n'est pas si bte, et qu'en plus d'une
occasion mme il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arriv d'hier, et
qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je russisse  le faire
parler au djeuner, va en donner  rabattre au comte et  la comtesse
Peaussier. C'est trs curieux, trs curieux, ce que ce garon racontait
 Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous
n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de
seconde main... Je ferai raconter  Grenouilleau toute cette vie
matinale d'une grande ville, et ses impressions naves, qui sont si
justes, avec des expressions... non pas acadmiques--tant pis!--mais de
pote, oui, de pote, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte
et  la comtesse Peaussier: C'est un pauvre petit gars, le fils d'un
ouvrier, d'un simple ouvrier...

                                   *

                                 *   *

A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivrent
 la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modle.
C'taient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes taient l
dj, et, quoiqu'on n'et point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur
annona qu'il leur rservait une surprise. On attendit la surprise. Elle
ne se prsentait point. M. Bullion dit un mot  l'oreille d'un
domestique. Le domestique revint et dit un mot  l'oreille de son
matre. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avise et
qui s'impatientait, commanda qu'on allt voir au garage. L'anxit des
convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait
cent hypothses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors:

--Voil: j'aurai l'honneur de vous faire djeuner avec un pauvre petit
gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier,
d'un simple ouvrier...

--Mais bravo!... mais bravo!...

La surprise fut accueillie  merveille; et l'on parla, en attendant
Grenouilleau, de l'opportunit, voire de la ncessit, de se mler aux
gens du peuple; et l'on flicita chaleureusement M. Bullion de son
intressante initiative. Mais l'enfant du peuple,  qui une socit
lgante rservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas.
On dcida de se mettre  table. M. Bullion tait mcontent.

A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au matre
d'htel et l'interrogea premptoirement. Les convives, malgr eux,
taient suspendus  la moindre parole pouvant claircir le mystre.
Aussi l'on entendit distinctement la rponse du matre d'htel:

--Monsieur Grenouilleau est bien l... mais monsieur Grenouilleau a dit
qu'il prfrait manger  la cuisine.




L'INDIVIDU


Prouville-sur-Mer, 3 septembre.

Voici, chre amie, le petit vnement qui a, pendant trois jours,
boulevers la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis
l'hte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous
ai-je pas dit dj, dans une de mes lettres prcdentes, comment ces
maisons normandes, c'est--dire celle des Escroignard et celle des
Brodeau, se disposent, en face de nos dunes dsertes, aux environs de la
colossale construction des Vauvillier, qui a la prtention de
reconstituer un de ces magnifiques sjours d't que les riches Romains
se faisaient difier  Baa, sous les empereurs? Il y a, entre notre
villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ
dix-huit cents mtres carrs  vendre, aux trois quarts plant de jeunes
sapins. Les Brodeau, eux, plus loigns de la mer, sont situs derrire
ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches,
flanque de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule Buvette et
Bains de Prouville. Elle est habite par le baigneur,  la chemise de
flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand
souffle le vent d'ouest.

L'autre matin, en me faisant la barbe  la fentre, je remarque deux
gendarmes formant un groupe anim avec le baigneur, sa femme et le
douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuy sa bicyclette contre la
porte de la cabane; il tient un carnet  la main et prend des notes; son
camarade, ayant mis seulement pied  terre sans abandonner sa machine,
semble prt  bondir tantt dans une direction, tantt dans une autre,
selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois
bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de
drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras
nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un dlit a t commis dans nos
environs. Le bruit s'en est dj rpandu dans la villa, je le sens  des
sonneries,  des alles et venues nombreuses et fbriles dans les
corridors. Moi-mme, le menton savonneux, je me surprends  sonner la
femme de chambre: ah ! est-ce que nous aurions t cambriols, par
hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que madame a vu
les gendarmes, madame a fait rveiller monsieur, madame a une peur!...

En face de moi, prs de la cambuse, le brigadier continue  crire et
l'autre gendarme  faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers
le midi. Les trois tmoins ne sont plus du tout, mais plus du tout
d'accord; le douanier et le baigneur paraissent mme changer des propos
acerbes; les clats de leur voix parviennent, malheureusement
indistincts, jusqu'ici. Quant  la femme, d'abord incertaine ou
prudente, c'est elle,  prsent, la mieux renseigne, la plus
affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat
successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui,
lui seul, avec la rigidit d'un poteau indicateur, dans une direction
que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs
s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-tre
affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimuls sous les sapins du terrain 
vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi,
qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les
cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie monte, les
chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils
invitaient la police  svir!...

Je m'habille  la hte, je descends. Toute la villa est informe, du
moins de ce fait que les gendarmes sont l et qu'ils se renseignent, et
cela suffit  agiter matres et gens. Les plus paresseux des invits
sont debout et s'enquirent, chacun, au fond, charm qu'un vnement
vienne secouer la torpeur d'un sjour au bord de la mer, si monotone
aussitt que le fort de la saison est pass. Songez que, depuis plus
d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du _bridge_!...

Tout  coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes
de prs, lui; il a t interrog par le brigadier. O est-il, ce
concierge, o est-il? On apprend par lui que l'enqute est fonde sur
une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait
remarqu, toute la journe de la veille, un individu de fort mauvaise
mine se dissimulant sous les sapins du terrain  vendre. Le concierge,
en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme
du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre
gracieuse htesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le matre
d'htel dclara que ce n'tait pas d'aujourd'hui que le terrain en
question servait d'asile  toute une clique de propr'  rien. Eh bien,
voil qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent 
prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons
deux petites femmes ici, que vous connaissez, chre amie, qui sont
nerveuses  l'excs; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: Moi, je
sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit! Son mari, pas
assez amoureux, soupire: C'est moi! On fait des projets pour la nuit
prochaine, au cas o les gendarmes ne se seraient pas rendus matres de
l'individu.

Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au _golf_? Non,
Brodeau renonce au golf, et, en gnral,  tout divertissement tant que
l'imbcile municipalit n'aura pas balay la commune de la horde de
repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine  bref
dlai.

--Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh
bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs
propritaires dcids  boycotter un pays livr aux apaches...
Dfendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on
fasse main basse sur nos demeures...

Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer
au bouillant Brodeau:

--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous
t vol, pill, assassin, vous ou les vtres? Vos voisins l'ont-ils
t? Quelqu'un de la commune l'a-t-il t?... Un individu, oui, a t
signal dans le terrain  vendre. Aprs?

--Permettez, osai-je ajouter moi-mme,  l'appui de mon cher hte,
passons en revue, s'il vous plat, les forces que sont en mesure
d'opposer  cet individu les trois villas particulirement menaces:
chez vous, quatre hommes valides, plus un mcanicien, plus trois
domestiques mles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, mme, ce
matin, au petit djeuner, nous tions sept mles  table; il y en a
autant, parat-il,  l'office... Huit et sept, quinze, et sept,
vingt-deux. Vingt-deux hommes dj, monsieur Brodeau!... Si, maintenant,
nous mobilisons la maison de la baronne...

Mais la factie a paru du plus mauvais got. Ces messieurs taient fort
srieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se ft priv de son golf pour
venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'et obtenu de
lui le serment de l'accompagner chez qui de droit. Il s'agissait
d'amalgamer un bloc de propritaires en vue d'une protestation
collective, vhmente!

La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez
les Vauvillier, vint en personne, aprs djeuner,  la villa romaine--le
danger raccourcit les distances--et elle donna un corps  la vague
terreur dont toutes ces dames taient dj saisies: elle avait vu, elle,
l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragotant. L'individu
avait couch sous ses fentres; elle n'avait pas ferm l'oeil de la
nuit; elle tait harasse; elle excita la commisration tout  la ronde.

Madame Vauvillier, intimement trs flatte de recevoir la baronne,
essayait en vain de donner  l'entrevue un certain air de visite
mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la
dfense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout 
coup, ajustant son face--main, elle se dressa vers la baie ouverte sur
la mer et s'cria:

--Le voici!

Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussrent ensemble qu'un
cri. L'individu tait l-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.

Aussitt, une rflexion unanime, comme le cri d'effroi: Et la
gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plat? Elle
djeune!... Une si amre drision souleva les paules. Elle s'tait
transporte l le matin, la gendarmerie, en manire de promenade, 
bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes
quand il n'y avait qu' oprer une battue dans le bois de sapins!... Et
 prsent elle djeunait! elle s'adonnait  la sieste, peut-tre! et
l'individu, en flagrant dlit de vagabondage, est l, qui nous
nargue!... Ah!... la police et les autorits locales eurent un fichu
quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du
gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvrent
unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles dsignaient du doigt
le va-nu-pieds assis sur la dune, le propre--rien qui troublait trois
villas opulentes, gorges de personnel et d'invits. Il leur devait
sembler norme et nombreux, quoique seul et misrable. Madame Vauvillier
eut un mot:

--Voil nos matres!...

La baronne acquiesa par un soupir. Toutes deux se courbrent sous la
mme servitude.

Et, l'aprs-midi entire, l'individu demeura sur la dune, assis sur son
derrire ou tendu tout de son long,  demi enseveli par le sable, les
chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires,
longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Ina taient braqus
tantt sur lui, et tantt sur la route poudreuse, o les plus optimistes
guettaient encore le retour de la marchausse. Sous un fort
grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances,
tait, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot
trou, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reu l'eau du
dluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de
bridge dsempares, qui, pour la premire fois depuis leur sjour 
Prouville, regardaient enfin du ct de la mer. L'une d'elles ne se
plaignit-elle pas que l'individu lui gtt le paysage? alors que la
vrit tait qu'il le lui faisait dcouvrir;--car, enfin, qu'est-ce que
nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer 
jouer au bridge, au tennis, au golf ou  l'amour, comme  Paris, o nous
serions tout aussi bien?...

Vers le soir, la gendarmerie tant inactive, les trois villas, de plus
en plus nerveuses, se prparant  passer la nuit blanche, et l'individu
se prlassant impunment sur la dune, j'annonai  ces dames ma
rsolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea
comme  une expdition hroque:

--C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il
comprenne que, des trois villas, nous le gardons  vue...

J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui
sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un
tapis aux nuances roses et bleutres. Notre homme tait tendu sur la
pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma prsence ne
troubla point, semblait fix sur l'horizon, o des nuages magnifiques
prparaient une apothose au soleil couchant. La mer tait d'un calme
absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laisses par le
flot et singulirement enchevtres, refltaient le ciel en immenses
tessons de grs flamms ou en dbris d'maux anciens d'une richesse de
tons fabuleuse. De petits fleuves,  et l, sortant du sable, en
sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et
s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqus.
Auprs de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un
vent faible,  la lisire d'un champ de seigle ou de bl, provenait des
sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages
des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et
presque imperceptible, de la mer retire?...

Immobile et debout,  quelques pas du redoutable individu, je me
demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me
dit, avec une simplicit et une conviction touchantes:

--C'est beau...

--Ah! fis-je tonn, cela vous plat?

--a serait malheureux que a ne me plaise pas, dit-il; je viens de
Guerchy  pied pour voir  quoi que a ressemble...

--De Guerchy?...

--... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre
de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'l quarante ans que
a me dmangeait... Une ide, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre,
si j'avais attendu que j'aie fait des conomies, j'aurais bien crev
avant de la voir...

--De voir quoi?

--La mer.

--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...

--Peut-tre bien plus!... Une ide qui s'est loge l, comme la teigne,
dans le temps que j'tais moutard: Y a du beau, que je m'tais dit,
faudra voir!... J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et
l'argent m'ont manqu...

Et il riait dans sa barbe de trois semaines.

--Au moins, lui dis-je, tes-vous content de vous tre pass votre
fantaisie?

Il porta son regard vers le large, o les grands chuchotements de la
mer semblaient la voix du crpuscule admirable, et il dit:

--L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les
pays, et, en plus de a, la saison est pluvieuse; mais a ne fait rien,
je suis satisfait: c'est beau!...




CE BON MONSIEUR


Nous avons enterr aujourd'hui ce bon M. Mntrier, par un petit temps
gris et doux, pareil  sa vie mme. Sa disparition ne fera pas de bruit:
sa prsence en ce monde n'a eu  peu prs aucune importance. Il a vcu
de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une
excellente sant; il ne fut,  la vrit, ni bon, ni mauvais pour sa
famille et pour son entourage, tant de naissance indiffrent,
ngligent, et, disons-le, goste, mais sans excs. Je ne crois pas
qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il prouvait  jouer
aux cartes.

On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes  la main,
qu'autour de lui chacun s'panouissait, par contagion; et on lui sut gr
bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-l, que s'il et t
effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M.
Mntrier.

Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts
vers la fin du sicle, M. Mntrier ne sut pas dfendre la sienne et la
perdit. Ces dernires annes, ses enfants se cotisaient  grand'peine
pour lui payer une pension de douze cents francs,  Saumur, dans une
maison de retraite tenue par des religieuses.

Pour l'aller voir, vous tiriez,  la porte-cochre, un pied-de-biche au
poil gras, suspendu  une chanette, et mettant en branle une cloche
lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte
s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperu un tre
humain, tiez frapp par la propret d'un bout de jardin. Aprs quoi
paraissait un domestique mle, sans ge, form et us au service de la
vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et,
en vous adressant la parole, vous regardait  l'endroit des genoux.

--Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Mntrier... Attendez
donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti...

Il consultait une planchette perce de trous, o, sous le nom de chaque
pensionnaire, une cheville de bois tait enfonce pour indiquer la
prsence  la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout
d'un fil.

M. Mntrier ne sortait gure que pour aller entendre la musique
militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les
vpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait install, les
coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A
dfaut de partenaire, il faisait,  lui seul, des russites. La russite
tait un pis-aller, mais ne procurait point  M. Mntrier tout son
contentement, et les bonnes soeurs, la tte penche de ct, vous
confiaient que c'tait bien dommage.

--Il est si bon! disaient-elles.

Elles aussi le trouvaient bon, quand il prouvait du plaisir. Aussi,
s'employaient-elles de tout leur coeur  trouver des partenaires  M.
Mntrier. Ce n'tait pas toujours facile. Il n'y eut, toute une poque,
 la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas
songer  l'utiliser. Les autres pensionnaires taient des dames; or,
aucune d'elles ne jugeait dcent de s'enfermer avec un monsieur, ft-il
septuagnaire, et ft-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M.
Mntrier bien  plaindre: il ne faisait pas quatre bsigues par
semaine! Les soeurs prtendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur
Apolline, prpose  son service, soupirait, du creux de sa cornette:

--Oh!... s'il ne nous tait pas dfendu,  nous, de jouer aux cartes!...

On dnicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt
sous, de trois  six, mais non pas tous les jours, consentit  faire le
bsigue de ce bon M. Mntrier. A cet effet, la famille dut augmenter de
dix francs par mois la petite rente du vieux papa.

Cependant ces dames essayaient de driver l'esprit de M. Mntrier. Le
bonhomme se prtait  ce qu'on voulait, allait  la messe, au sermon, au
triduum,  la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait
soeur Apolline,  l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout
cela n'tait pour lui que maigre chre et ne le nourrissait pas.

Un beau jour, la famille fut avise qu'un ancien magistrat venait
d'entrer  la pension, qui avait les mmes gots que ce bon M.
Mntrier. Que l'on ne s'inquitt donc plus! le vieux papa aurait
dsormais son bsigue quotidien, et sans bourse dlier, en compagnie
d'un galant homme aimant le jeu pour lui-mme. L-dessus la famille se
disposait  retenir le petit supplment mensuel de dix francs; mais le
vieux papa crivit une lettre mue et mouvante. Il y peignait le sort
dplorable de la personne infortune qui, moyennant salaire, l'avait
tir pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si
brusquement,  la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute
escompte serait peut-tre un acte inhumain... On continua l'envoi du
subside mensuel. Ce bon M. Mntrier eut deux partenaires au lieu d'un.
Il faisait quotidiennement son bsigue avec l'ancien magistrat, et il
faisait dix fois par mois un bsigue supplmentaire avec la personne
infortune. Les dernires annes de M. Mntrier se prsentaient
souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.

Cependant un tlgramme alarmant prvenait l'autre jour ses amis. La
suprieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor
dall et frais, o ses pas mesurs faisaient crpiter un semis de sable.
Elle dit:

--Dieu a pris l'me du juste... Si vous voulez venir jusqu' la chapelle
ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a
l'air d'un saint...

Je la suivis. Elle continua, sur le mme ton:

--Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine
d'hutres; en portant quasi la dernire  sa bouche, il a eu un
hoquet... Soeur Apolline l'a trouv le nez sur la table.

Ce bon M. Mntrier tait couch sur son lit, la chair un peu flapie,
mais la bouche encore heureuse. On lui avait pos sur la poitrine un
crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames
priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me dsigna des yeux le
cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de
quelques minutes, je me sentis frl par quelqu'un de larmoyant, et je
vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit
paquet o il tait crit: Une pauvre mre de trois enfants, qui a de la
reconnaissance  M. Mntrier, sollicite de la famille la faveur de
conserver ces deux jeux complets en souvenir. Soeur Apolline se leva et
me dit: C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de
ce bon monsieur... Puis, elle me prsenta l'ancien magistrat. Elle
poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bgayait en
s'adressant  moi:

--Oh! monsieur! oh! monsieur!...

--Je sais, lui dis-je, que vous avez soign le pauvre dfunt comme un
ange...

Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus
belle.

--Oh! monsieur! fit-elle tout  coup et  voix haute, il faut que je le
dise  quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il tait si
bon! il tait si bon!...

On commenait  s'mouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'tait-il pass
entre soeur Apolline et feu M. Mntrier?... Elle confessa son crime:

--Je lui faisais sa partie de bsigue en cachette!

En vrit, M. Mntrier, qui fut toujours heureux, fut gt dans ses
derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantt, il
jouait le soir, avec la salarie, avec le magistrat, avec soeur
Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On
l'admirait et on l'aimait pour la facult qu'il avait d'tre heureux. On
disait derrire son convoi: Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!... Et
le souvenir de sa figure panouie tirait les larmes.




ROMANCE


Quand j'tais petit, ma grand'mre me menait souvent chez madame de
Grbauval, qui habitait prs de l'glise et de la rivire. On sonnait 
une porte  judas,  demi encadre par le cble tordu et retordu d'un
tronc de glycine; on disait bonjour  la vieille Annette; on traversait
une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande
pice aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac  priser et
de prunes aigres.

Madame de Grbauval avait les joues molles et des cheveux enrouls en
double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des
annes auparavant, mais en son jeune ge et pour avoir respir des
fleurs.

Le portrait en miniature de Clmence de Grbauval se trouvait sur la
chemine, et c'tait une figure si jolie que je ne m'tonnais point
qu'on la regrettt longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu
maman; nous n'tions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que
l'on parlt de souvenirs tristes.

Clmence de Grbauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien
lisss, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'bne, avec des
yeux inoubliables. J'allais rgulirement lui souhaiter le bonjour. Peu
 peu, j'en tais venu  oser l'embrasser, et je lui disais: Je t'aime,
Clmence de Grbauval! Madame de Grbauval en tait touche, et me
permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au
jardin.

C'tait dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il tait
condamn. Un homme de peine y pntrait une ou deux fois l'an, pour
laguer,  coups de serpe. Une porte pleine,  solides gonds,  gros
verrous, en fermait l'entre, au bout du corridor. En appliquant l'oeil
 une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignes,
avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois
que la plus grande tentation de ma vie a t de pntrer dans ce jardin
interdit.

Pourtant, j'tais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela
m'tait absolument indiffrent, parce que j'tais amoureux de Clmence
de Grbauval.

Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux
exemples. Un rien suffit  les rompre, de l vient qu'on n'en tient pas
compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse
et de distractions, peuvent conduire une passionnette trs loin.

Pour moi, je rsolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de
Clmence de Grbauval, afin d'aller la rejoindre l o elle tait.

Les prparatifs ne me causrent aucune motion. J'attendis froidement
que la bonne ft occupe au dehors, pour prendre une chaise  la
cuisine, la traner jusqu' la porte et dgager le verrou d'en haut. Une
aprs-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce
premier acte, et me reposai. Trois jours aprs, le verrou n'avait pas
t repouss dans sa gaine, tant on frquentait peu ce passage. Je tirai
le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'tais juste
assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit  battre
trs fort. La porte vint  moi, en dchirant les toiles d'araignes, et
des insectes plats tombrent et coururent.

Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin,
pour mourir. Je fus d'ailleurs compltement bloui par le soleil qui se
couchait juste en face, de l'autre bord de la rivire, et me rfugiai
sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma
grand'mre, et je sentis, je ne sais comment, le parfum lger d'iris que
rpandaient ses vtements: Que va-t-elle dire quand elle ne me verra
plus? Elle me rptait souvent: Mon pauvre petit, je n'ai que toi au
monde... Je me raisonnais: Voyons! elle comprendra trs bien que j'aie
eu besoin de rejoindre maman... Peut-tre me gronderait-elle si elle
savait que c'est pour Clmence de Grbauval?...

Le jardin n'tait pas grand. Il tait rempli d'herbes et de ronces, et
des fleurs  demi touffes, l'air trs malade, montraient un nez plot
au travers des vgtations folles. Ce sont ces fleurs-l!... me dis-je,
toutes sont mortelles peut-tre ou bien une seule: laquelle?... Je ne
me faisais point une autre ide de la mort que celle-ci: Je vais
partir, disparatre, et puis je verrai Clmence de Grbauval. Je
n'avais point peur.

Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons.
Rien encore. En m'avanant vers la balustrade qui fermait le jardin,
j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse
donnait  pic sur la rivire, et il y avait en bas, dans un bateau
entour d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui
pchait  la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les
laveuses taient plus loin, sur la droite, agenouilles, plies en Z et
battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons
d'meraude. Et, au del d'un abreuvoir tait le pont, par o grand'mre
s'en irait sans moi... O Clmence! Clmence! comme il faut que je
t'aime!... Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lisss,
surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne
ne m'avait souri... Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me
passer de toi, Clmence!...

J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est dsagrable, le coeur des
pavots dont j'esprais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me
barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mre s'en
allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grbauval elle-mme. Je
me jugeai trs mchant et trs dur.

Mais j'aimais Clmence au del de tout. Je me cachai, par prudence, en
m'corchant la figure et les mains, sous un fourr pais comme de la
bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver
billant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre
grand'mre passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et
voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la
mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais
j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:

--Je vous affirme qu'il n'est pas tomb un ftu: voyez donc l'eau! rien
n'a boug depuis deux heures.

Il sera rentr seul  la maison, dit grand'mre. Et elle se sauva.
Derrire elle on ferma les verrous. J'tais emprisonn dans le jardin.
Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu' mourir.

C'est alors que je m'aperus que j'tais srieusement corch. J'avais
une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dgringolait
le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus
remuer sans me blesser davantage. J'tais comme ficel par un fouillis
de ronces et d'glantiers pineux. Pour pntrer l, j'avais d faire un
bond  me crever les yeux. Ainsi, ma destine tait de perdre mon sang
goutte  goutte... J'avais rv mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort
et m'tendis sur mes pines, guettant le moment bni o apparatrait
Clmence de Grbauval.

L'_Anglus_ sonna, si prs qu'on pouvait croire que la maison,
tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait tre venue. Mais je ne
voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes
mains qui devaient tre maintenant tout gluants, comme les doigts
d'Annette quand elle prparait un civet. Les battoirs des laveuses se
taisaient, un  un; aprs le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois
cependant, sur la rivire endormie, un poisson sautait, et je distinguai
encore que M. Blandin fermait sa bote d'asticots et dposait sa ligne;
puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque  la
surface de l'eau. Et tout finit pour moi.

Je fus rveill par des aboiements de chien et des lumires. Quelqu'un
taillait et ventrait mon fourr,  grands coups de hache. Je criai: Je
suis l! je suis l! On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de
peine, puis Annette, madame de Grbauval et quantit de gens du
voisinage. Grand'mre venait de s'vanouir en entendant ma voix. Tous
avaient l'air stupide, et chacun me demandait: Mais enfin, qu'est-ce
que tu faisais l? Il me semblait que je revenais d'un grand voyage,
peut-tre du ciel, et je n'tais pas trop honteux de dranger tant de
monde, plutt content de ce que j'avais fait pour Clmence de Grbauval.

Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris.

(crit en 1896.)




GOTHON


C'est gentil  vous, ma chre Yvonne, de me demander des nouvelles de
Gothon. La pauvre vieille a quitt la maison de mes parents le quinze de
ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans;
voil quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle,
vous le savez, qui a lev maman; elle l'a suivie dans son mnage, elle
m'a vue natre, et elle a t la compagne de mon enfance, de mes annes
de jeune fille; je ne me suis loigne d'elle un peu, que depuis mon
mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'tais jamais
aperue que j'tais tant attache  elle. Je vais vous dire une chose,
Yvonne, qui peut-tre vous semblera bien prtentieuse, car cela a l'air
d'une pense: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer
autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous
pouvions les aimer.

coutez, ma chre amie, moi, j'ai t convaincue bien longtemps que
j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en
Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine
habitant Bziers,  qui je n'ai de ma vie adress trois paroles si ce
n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rdig
pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots,
allez! font beaucoup pour nos sentiments.

Eh bien! tandis que j'crivais des lettres vraiment exquises  mon oncle
le Roumain et  ma cousine de Bziers, j'envoyais aux cinq cents diables
la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de
l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez
connu: Mademoiselle ne pense pas, je prsume,  replacer son petit
caoutchouc entre les deux dents!... L'ai-je boude, la malheureuse, 
la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette mme voix d'oracle,
de me donner  manger: Mademoiselle a jur de se faire prir, je
prsume!... Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et
jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des
personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-billement de
la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour
dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans
avoir vu sa figure de pomme ride  mon chevet. Et, pas une fois,
entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu  l'esprit
que Gothon ft un tre d'un mrite particulier: ce que faisait Gothon
c'tait son mtier; elle tait paye pour cela... quarante-cinq francs
par mois, ma chre!

C'tait une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse pass cinq ou six
ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand
et d'anglais qu'elle possdait; elle faisait ma chambre, ma salle
d'tudes, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait
mes robes, m'accompagnait  la promenade, me conduisait deux fois la
semaine chez mes grands-parents  Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours
et chez le dentiste. Pendant bien des annes, nous avons pris tous nos
repas en tte  tte; en effet, les heures des cours ne me permettaient
pas souvent de djeuner avec mes parents, et, le soir, ils dnaient en
ville ou avaient  la maison des rceptions o je n'ai paru qu'
dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour
ainsi dire au vol, et papa point du tout!...

Papa venait m'embrasser quelquefois  la salle d'tudes, mais comme nous
n'y avions pas quinze degrs l'hiver, il partait vite et en se frottant
les mains. Gothon tait accoutume  avoir froid avec moi. Je savais
bien dans ce temps-l, dj, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais,
comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.

Je lui parlais comme  un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur,
c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas
boutonner, des cheveux qui taient trop secs pour tre peigns; un
problme qui ne marchait pas; une de ces damnes analyses logiques! et
c'tait la faute  Gothon, et je pitinais, et j'arrachais le col, et je
brisais le peigne, et je dchirais le cahier, et Gothon entendait de ma
bouche des choses que je n'oserais pas rpter! Elle les coutait avec
une expression de dignit froisse, de rsignation et aussi de piti qui
m'exasprait. Parfois elle croyait ncessaire de faire un rapport, et je
recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant
des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de
Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame,
si je l'avais fait disparatre!...

Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme;
on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas  la
hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: Puisqu'on la gronde, 
son ge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose. Mais cela la
rapprochait un peu de moi: nous tions grondes aussi bien l'une que
l'autre; en somme, loges  la mme enseigne. Ah! par exemple, quand je
la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais  elle et elle
m'appelait son cher baby. Ce sont ces moments-l qui, secrtement,
nous ont unies.

Quelque chose  quoi je n'avais jamais pens, ma chre Yvonne, c'est que
je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie o n'apparaisse,
comme un prolongement de moi-mme, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq
ans, on ne se recueille gure pour songer  ses mmoires, n'est-ce pas?
Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la premire
fois revenir en songerie sur mes jeunes annes; et ni la mort de mon
grand-pre, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-l. Vous
savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passes, qui ont eu
 elles seules plus d'importance que des annes entires. Est-ce que
vous n'avez pas prouv cela? Il semble, par exemple, que tel jour, 
telle heure, le monde ait pris  nos yeux une certaine couleur qu'il
n'avait point auparavant et qu'il a garde depuis... Il y a des minutes
o le premier sentiment nat dans notre coeur; la premire grande
motion! Ce n'est pas gnralement au beau milieu de la sauterie ou du
dner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous
sommes seules, chez nous, tout  coup, en tordant nos cheveux, en
essayant un corsage, en crivant un mot,  notre table;... et Gothon est
l avec sa tte de pomme de rainette de l'anne dernire, qui nous passe
un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furte,
qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est
li pour toujours dsormais au plus dlicat, au plus intime, au plus
profond de nos souvenirs...

Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme
toujours prsente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui
tait dans la maison un tre sans importance, qui, d'un mot, pouvait
tre renvoye, remplace sans que personne y prt garde, a pes d'un
plus grand poids sur ma direction particulire que tous les
reprsentants les plus autoriss de la morale! Je n'exagre pas; je vous
affirme que a a t ainsi. De mauvaises ttes comme les ntres--cela
est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous
adressent les autorits constitues. Mais si indpendantes que nous
veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre
morale prive, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce
soit la personne la plus loin d'tre prpose  cet office. Ah! si
quelqu'un m'avait dit que c'tait Gothon qui faonnait ma conscience!...
Eh bien! ma petite, en m'examinant  fond, je suis sre de ce fait, oui:
c'est le bon sens, un peu peuple mais si juste, de ma vieille bonne,
c'est son assentiment ou sa rprobation exprims par un soudain
tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manire de
s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirige
pendant une douzaine d'annes. Enfin il n'y a pas jusqu' mon mariage,
oui, qui n'ait dpendu de son flair et du dsir dsintress de bonheur
qu'elle formait pour moi, son baby. D'autres, autour de moi, et
quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient
s'empcher de considrer la fortune, la famille, les convenances, la
profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considre; de combien
de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler
qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe,
lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-l! Je croyais ne faire pas
grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'tais vexe de ce qu'elle ne
voult l-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle
m'a dit tout  coup: Mademoiselle choisira celui-ci, je prsume!... Je
ne pensais pas  celui-ci particulirement; j'ai mme oubli
l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque,
beaucoup plus tard, ma foi! j'ai pous prcisment celui-ci, que
j'avais cru choisir toute seule.

La voil partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la
maison o elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire aprs
fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin 
chapper  la servitude?... Non. J'ai reu l'autre jour une lettre
d'elle o elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logs chez
mes parents pendant mon absence: la noire va encore avoir des petits,
je prsume; quant au gros minou gris il est toujours triste du dpart de
madame. Et, tout  coup, elle emploie l'anglais, dear baby, ce qui
communique un caractre confidentiel  ce qui suit: Cher Baby, je suis
sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai
trop de douleurs pour tre bonne  grand'chose; les autres domestiques
sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui
a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bont de
madame... Sa lettre est rduite  la plus simple expression, comme le
sont les documents qui relatent les choses les plus mouvantes; c'est
l'nonc tout uni des faits; l'expression dear baby et ce sentiment
d'honneur qui consiste  n'tre pas une bouche inutile, laissent
transparatre ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut
quarante-huit ans et que veut tre encore celle qui signe: Votre
vieille servante. Gothon.




L'ATTENTE


Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dner
habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros rjoui de docteur
Boniface, le pauvre petit Grsidieux, l'oncle Anatole, dit le
Maladroit, le mnage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin,
votre serviteur.

Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait:
Ah! c'est vous? d'un air de dire: Ah! ce n'est que vous?

--Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?

Sans prendre le temps de me rpondre, la voil qui file et disparat
derrire une porte, en bousculant la femme de chambre.

Je serre les mains, au salon. Sourires. Bon dernier, comme
toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah!

La matresse de maison n'ayant pas reparu, je vais  la jeune Malat:

--Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense...

--Mais non, il n'est pas rentr; j'ai mme peur que maman ne
s'inquite...

Et oup! voil la jeune femme qui part rejoindre sa mre. Je me trouve
nez  nez avec Grsidieux, qui devait tre dans un pli de la robe: a
va, les affaires?... Il croit que je fais allusion  son flirt, mal
dissimul, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air
chagrin. Je me reprends: Non, je veux dire les affaires srieuses.
C'est un pauvre garon sans position, qui accable Augustin de demandes
d'emploi. a va trs bien, dit-il. Monsieur Augustin doit prcisment
me rapporter une rponse dfinitive ce soir.

--Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dner
avant de vous avoir trouv une situation!...

On rit; le pauvre Grsidieux se ratatine. Anatole profite de son succs
pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur lgant,
habitant le centre de Paris, traverse la chausse pour aller dner en
joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnire fleurie, etc. Il
est coup en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en
deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la
fentre du restaurant.

--Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!

--Ah! coutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils
eussent attendu le malheureux  dner jusqu' dix heures!...

Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut  tout prix
changer de conversation. Le mnage Bobet s'crie tout d'une voix:

--Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard!

Madame Augustin a sur les lvres un sourire un peu forc.

--Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre
si longtemps. Je commence  me demander ce que peut faire mon mari...

--Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures!

--Pardon! dit Anatole, huit heures quatre...

--La belle affaire!

--Mon mari ne dpasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son
bureau  sept heures moins le quart; c'est rgl comme papier  musique:
le temps de gagner le Mtro.

--Ah! le Mtro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre,
dans cette invention-l, mais Dieu sait quand et comment on en sort!...

--Anatole, dit madame Augustin, je suis sre que vous allez nous faire
peur.

--Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autoriss  affirmer qu'en
dfinitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu gard
 la quantit norme de vhicules en mouvement, la proportion des
victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire
insignifiante.

--a n'empche pas que...

--Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs crabouillements!
Qui est-ce qui a eu les jambes casses par un tramway, ici? Qui est-ce
qui a eu l'abdomen crev par une auto? Personne! Des accidents?
parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi
d'une belle noyade en Seine par dpit amoureux,  la bonne heure!...

--Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de
tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!

--Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquite de mon mari? Me
prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fche qu'il vous fasse
attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sre que vous avez
des crampes d'estomac?

Madame Bobet nie nergiquement; elle bille  en avoir les larmes aux
yeux.

--On se fait, bon gr mal gr, dit M. Bobet,  dner de plus en plus
tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la sant...

--Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un
petit gteau sec.

--Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dnerais
plus, et alors je souffrirais bien davantage!

--Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart!

Anatole consulte son chronomtre:

--Huit heures dix-neuf!...

--Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que
nous avons des amis  dner... Voulez-vous que nous nous mettions 
table?

--On dit que cela fait venir les retardataires.

--Accordons-lui au moins jusqu' la demie.

Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du rcit d'un
curieux choc opratoire dont il fut rcemment tmoin. Grsidieux est
retourn s'acoquiner derrire madame Malat et lui parle tout bas, sur le
ton d'une confidence amoureuse.

Huit heures et demie sonnent  la pendule. Tout le monde tourne la tte
vers le cadran.

--Bigre, fit le gendre, voil la demie.

--La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonne!

--Ah! vous tes agaant, vous, avec votre exactitude! rplique le gendre
qui commence  devenir nerveux.

Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:

--Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est
plus tourmente qu'elle n'en a l'air...

--Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tchons plutt de rassurer ta
pauvre mre...

Il embrasse sa nice. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre 
cet instant au salon, aperoit Anatole pench sur le front de la jeune
femme.

--Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est pass quelque
chose?...

On sent que cela se gte.

--Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je
commander de servir le potage?

Tous se consultent en apparence; chacun est du mme avis, qui est de se
mettre  table. Et puis on espre gagner plus d'entrain. La conversation
devenait difficile.

--coutez!... fait madame Augustin.

Elle a entendu une voiture s'arrter devant la maison.

--C'est lui, dit-elle.

--Vous avez l'oue fine! du diable si j'ai entendu un bruit.

Elle s'est prcipite au balcon. Elle crie:

--C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite  table, a lui apprendra!

--Ah! le gredin, c'est une ide! vite  table! vite  table!

--Vous l'avez vu? interroge le gendre.

--Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le
porche, le fiacre qui repartait...

--Ah! dit Anatole, il tait temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente
pas...

Madame Augustin respire, le sang lui remonte  la peau, ses yeux
revivent:

--Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commenait  me faire toc-toc...

--Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arriv!

Le silence du potage. Chacun se dmne. Dj plusieurs cuillres
reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini,
s'arrte tout  coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de
nouveau:

--L'escalier est haut! voyons maman.

--Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre tages!...

--Sans compter l'entresol!...

--Et quels tages!...

--Augustin s'essouffle facilement...

--Pensez aussi qu'il est fatigu, qu'il a d courir...

On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les
parcelles du temps n'ont paru si prcieuses.

Madame Augustin fait non, non de la tte. Elle a entendu, comme nous
tous, une porte se refermer  l'tage au-dessous. Ce n'est pas son mari
qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller  demi
pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la
table; et l'on entend,  la faveur du silence gnral, le petit trmolo
de la cuiller d'argent sur la faence.

--Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque
chose...

--Bast! fait Anatole.

--Comment? mais vous-mme disiez il n'y a qu'un instant...

--Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il
y a retard, retard anormal, allons jusqu' dclarer tout  fait
exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de
s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens senss. De son
bureau  la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, mtro,
fiacres ou mme  pied, donnons-lui une heure.

--Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrt en route...

--Donnons-lui une heure un quart! Soyons gnreux, donnons-lui une heure
vingt.

--Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'tre ici  sept
heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.

--Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur
d'admettre un instant mon calcul, mon beau-pre aurait du tre ici 
huit heures cinq, dernier dlai.

--Il en est neuf moins dix!

--Moins six, rectifie Anatole.

--Ah! sacrdi!  la fin, avec vos moins six! nous ne sommes pas en
train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, a fait quarante-cinq
minutes de retard!... Eh bien! voil!

--Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes!
Je vous dis et vous rpte qu'il n'est jamais de sa vie arriv plus tard
que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me
faites rire avec vos calculs! Ah! si j'tais  votre place, ce n'est pas
des calculs que je ferais.

--Vous feriez quoi?

--J'irais le chercher.

--Aller le chercher! reprend le gendre, mais o?

Grsidieux se lve de table:

--J'y cours, madame, vous avez raison...

--Mais o courez-vous? fait le gendre. O pensez-vous aller, mon pauvre
monsieur?

--Je ne sais pas...

--Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous dranger, monsieur
Grsidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi.

Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:

--On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce
qu'on sait?

--Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M.
Grsidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une dmarche pour lui ce
soir?

--Ah?

--Ah?

--Ah bah! mais il fallait donc le dire?

--Monsieur Augustin, dit Grsidieux, devait voir, en effet, le chef du
contentieux de la Compagnie du gaz...

--Entendez-vous, madame Augustin? voil l'explication: votre mari devait
aller  la Compagnie du gaz pour Grsidieux.

--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tt?

--On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant,
avec la sant, les affaires, on n'y attache pas d'importance.

--Mais, dit madame Augustin, monsieur Grsidieux, lui, il me semble,
devait bien savoir l'importance...

--Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert  aller
chercher... J'ai dj donn tant de mal  monsieur Augustin... Je
n'osais pas rappeler que j'tais peut-tre cause...

--Ah! aussi, vous avez des choses si graves  raconter  ma fille. Vous
auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en tait...

--Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est
inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce
qu'il sait, on met toute son application  ne pas faire allusion au
retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire
franchement: Vous savez, je me meurs d'inquitude. Surtout quand c'est
la vrit.

--Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vrit; il n'y a pas lieu de
se mourir d'inquitude, Augustin est  la Compagnie du gaz, c'est simple
comme bonjour!

--A la Compagnie du gaz,  neuf heures du soir!... et quand on a du
monde  dner chez soi!... observe tout  coup madame Augustin, mais
vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux
est comme les autres, il va dner, je suppose.

Chacun ne demande qu' draisonner pour pargner l'inquitude  madame
Augustin; mais elle, qui est inquite, ne draisonne pas. Cependant la
passion de conserver son mari la porte  faire retomber la
responsabilit du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument
Grsidieux dont elle niait elle-mme la valeur.

--Si Dieu veut qu'il soit arriv un malheur  mon mari, dit-elle, que
cela lui serve de leon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour
servir Pierre, pour servir Paul; la moiti de sa vie se passe en
sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit
pour lui-mme, ni pour sa famille...

--Le fait est... dit le gendre.

On dnait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps
s'coulait. Les uns,  un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres
s'efforaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'viter le triste
moment de la dconvenue: le taxi ne s'arrte pas, ou bien il s'arrte,
ce qui est pis encore.

Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrire lui. Elle
revint s'asseoir  sa place. Elle dit  son voisin:

--Il est all voir.

--O?

--En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y
peut plus tenir, vous comprenez.

--Je consentirais  ouvrir des portires jusqu' la fin de mes jours,
soupirait Grsidieux, plutt que d'avoir jamais demand une place 
monsieur votre pre.

Une demi-heure sonna. On crut reconnatre le son du timbre d'entre.
Tout le monde sursauta. C'tait la demie de neuf heures.

Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:

--A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux
pleurer ton pre... Il aurait les deux jambes broyes, qu'on l'aurait
ramen ici  l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez
bien.

--Mais, mort, on l'aurait ramen aussi, pour la mme raison!

--Vous croyez?

--Mais certainement.

--J'entends un fiacre, dit madame Augustin.

--Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une
auto...

--Je vous dis que j'ai entendu...

--Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'tat o elle est, mon
Dieu!

Madame Augustin ouvre la fentre. Il y a bien un fiacre qui s'loigne.
S'est-il arrt? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant
avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle 
manger au salon, du salon  la salle  manger, quelques-uns ne se
rsignent pas  se sparer de leur serviette. Le domestique vient
timidement: Et le rti, madame?

--Mais, coutez donc! mais coutez donc! crie en frappant du pied madame
Augustin.

Il semble qu'elle entende des choses que personne ne peroit. Nous
savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que
les uns se demandent maintenant: Ce n'est pas tout, mais comment a
va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici? D'autres examinent
la situation que va crer la mort d'Augustin, le changement aux
habitudes...

Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingu un rire de femme, trs
loign,  la cuisine; elle dit: Les coquines! Tout d'un coup, nous la
voyons se prcipiter  la porte de l'antichambre sans raison apparente;
mais elle n'a pas touch le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre,
cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le
temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les
quatre tages depuis qu'on a signal le fiacre. Nous sommes tous debout,
tous confiants, par un revirement soudain.

C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du dsir de
voir l, l, tout de suite, son mari.

C'est la concierge.

La figure de madame Augustin a compltement hbt la concierge qui
adopte aussitt la mme expression, par une habitude de servilit. A
nous voir tous l, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa
bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire
nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pice sur le parquet de
l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son mdecin, s'empare d'elle.

J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la
main:

--Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort?
Eh bien! dites-le?

--Mort? qui a?...

--Augustin!

--Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: Montez
d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel tat est ma
femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!

Je m'crie, malgr moi: L'imbcile! puis je hurle en me retournant
vers l'intrieur: Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre
mari est l, il monte!...

Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: Allez le
chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort! Pas plus que
les autres je ne songe  le faire... Nous crions tous: Il est l, il
est l! Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.

Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entre. La porte est
demeure ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hsite une
seconde entre le parti d'aller  lui ou d'aller vers sa femme demander
au docteur si elle est en tat d'embrasser son mari. Ceci est plus
prudent. Pendant que je pntre au salon, j'entends Augustin qui est sur
le palier et qui fait: Hem!... Hum!... Atch!... Hum!... une petite
tousserie familire, une faon gamine de demander: Peut-on entrer?
Vais-je tre battu?

Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crne rose qui
reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa
figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer
sous moi.

Il dit:

--Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.

Augustin qui, sans doute, avait adopt le parti de simuler
l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte,
faisait d'une voix de bambin innocent:

--Coucou! c'est moi!

On s'carte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.

Et voil.

Que l'issue de l'aventure et t seulement un peu moins tragique, le
retardataire n'chappait pas  la ncessit d'expliquer sa conduite. La
grandeur mme du malheur l'a soustrait  toute inquisition. Nous avons
tous respect son dsespoir sans songer  lui demander la cause d'un tel
retard, sans songer mme  lui demander, ne ft-ce que pour lui fournir
un alibi, s'il s'tait au moins occup du petit Grsidieux...




LE CLIENT


La saison a t si mauvaise! En passant devant la baraque qui
s'intitule: tablissement de bains, caf et liqueurs, j'ai voulu
interroger ce brave pre Pillon, qui fait  la fois le cabaretier et le
matre-baigneur, et dont la chemise de flanelle carlate, au pied de
quatre mts  pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la
clientle. Chaque jour, je le vois l, arpentant, les pieds nus mais le
pantalon sec, le chemin de planches qui mne  la plage; il va et il
vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les
oreilles et la queue noires, animal fidle, jeune, vigoureux, bien
dress, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble,
baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un
revient la tte basse, et l'autre la queue, et l'on amne un  un les
quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne  l'entour, la vitalit
de l'tablissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour
aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'
l'an prochain; il pleut; le chien lui-mme ne hasarderait pas son museau
au dehors; les drisses, nues, battent contre les mts et sifflent
lugubrement; il n'y a plus d'anim que le petit fourneau toujours
entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds
pour qui? Seigneur Dieu!

Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espce de
malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses 
la grande station voisine, le gousset trop plat pour pntrer au dbit
de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins  l'abri du vent.

                                   *

                                 *   *

--Mauvaise anne, pre Pillon?...

--Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a
pas compt huit jours de chaud!... Avec a qu'au jour d'aujourd'hui tout
le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait!
i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant
seulement; n'y a plus en fait de pitons que des galvaudeux...

Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars  mine
d'apache, qui tournillait aux environs de l'tablissement.

--Aprs une saison pareille, vous devez y tre de votre poche?...

--Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-l qui voudrait faire
le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent
vingt francs le prix de l'adjudication c't'anne-ci, rien que pour les
bains;-- prsent la patente pour le dbit; la jeune fille qu'on loue
pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas
quinze jours, le mauvais temps m'a bris un pieu: faut que je le fasse
restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne
peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de
soleil, c'est-il pas vrai?--cot: vingt francs!... Comptez avec a sur
vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains  douze sous, dix sous
par abonnement, pour tre  niveau de ses dbours... Des consommations?
c'est presque plus la peine d'en parler  l'heure qu'il est... On n'a
pas vers une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la
semaine... La vie est houleuse.

Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos
climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa
buvette taient bien placs, jadis,  deux kilomtres de la ville, 
quinze cents mtres d'un petit trou pas cher. De l'une et de l'autre
on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le pre Pillon
s'obstine  esprer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa
plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais
plus que lui dire, et je dtournai la conversation en lui parlant de son
beau chien-loup:

--La belle bte!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il
n'est pas si doux?

--La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait
nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de
l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents
francs!... J'aurais du regret de m'en dfaire. C'est de l'argent aussi
bien plac l comme dans l'armoire; il se dfend de lui-mme contre les
voleurs...

Il louchait encore du ct de l'apache, qui visiblement l'agaait. Je
lui demandai:

--Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?

Il haussa les paules en manire de drision:

--L'efflanqu, qu'on l'appelle... Des prop'  rien! a a vingt-cinq
ans, c'est bon qu' lzarder. O a mange-t-il? Allez enquter l-dessus
si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour
se faire offrir une consommation...

                                   *

                                 *   *

Pendant que je m'entretenais avec le pre Pillon, deux bicyclettes
avaient paru sur la route et caus des distractions au baigneur. Il
louchait vers l'efflanqu, mais il allongeait sa vue vers l'endroit o
grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espce de grosse
pelote boueuse en quoi il fut bientt possible de reconnatre un bull
anglais tachet de blanc comme les troupeaux de Normandie.

Le pre Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renonc, quoi qu'il en
dt,  esprer des clients. Pour lui pargner une dconvenue, je lui fis
observer combien la lame tait dure et la bise glaciale.

--Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient
s'arrter prendre un verre...

Et il ajouta presque aussitt, l'oeil anim:

--Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des
originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de
bain roul dessous le bras!...

La patronne, de l'intrieur, avait aperu, comme Pillon, le client
possible; elle tait sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans
la direction des cyclistes. Lui et elle changrent un signe, et le
baigneur me lcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du
bain de pieds.

La jeune fille se montra  son tour, apportant une petite table
qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz.
L'efflanqu se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les
deux femmes,  l'entre du dbit, nous faisions nombre; le baigneur
courant  pas prcipits sur les planches; Mouton, raidi, le poil dj
en brosse au seul flair du chien tranger; un peignoir suspendu,
brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre
pavillons claquant au haut des mts; notre air d'attente, sans compter
l'accueillant rtelier  bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait
pas une station anime, je vous le demande?...

Les deux Anglais--car c'tait bien deux Anglais--mirent pied  terre,
s'engagrent sur le chemin de planches, dposrent leurs machines au
rtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des
mares inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allrent consulter de prs,
pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air froce et mal
embouch, se jetait, sans prambule,  la gorge du docile Mouton. Puis
les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se
dirigrent vers les cabines et la mer.

Le pre Pillon,  leur passage, les salua trs poliment. Ils ne parurent
pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer
nous-mmes, et ils se plantrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le
plus g, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutt
gringalet, et le visage glabre;  leur droite huit cabines vacantes, 
leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fume de leurs pipes,
avec celle du fourneau  bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois
nues effiles et parallles.

                                   *

                                 *   *

L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'tre en train d'gorger Mouton.
Il fonait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front
des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule
dmesure d'o clatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut
comme un soldat la fureur grviste, sans riposter, brave  outrance,
attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets
tendus, le col gonfl, toute la mchoire dehors, tout le poil en
aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant,
de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un
coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal tait
vivant et sur ses gardes.

Plus promptement indign que nous d'une si lche provocation de la part
d'un chien bourgeois, l'apache ou l'efflanqu, sur ses jambes de
caoutchouc, avait couru instruire du fait le pre Pillon, et nous le
voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vocifrer contre les
propritaires du sale chien et fltrir l'inertie insense du baigneur.
Le pre Pillon demeurait sourd, indiffrent, mdus: les bras ballants,
la figure abtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un
instant  l'autre, allaient peut-tre prendre un bain ou une
consommation... Harcel par le jeune voyou, qui le traitait de couard,
de poltron, d'andouille, de crev, d'pluchure et de rsidu,
il se contenta de ramasser un morceau de fonte dtach du fourneau
dlabr, et, moyennant cet engin, de tenir son gneur  l'cart.

C'tait pourtant un gaillard que le pre Pillon; il portait sur sa
chemise rouge trois mdailles qu'il n'avait pas voles, et, d'ordinaire,
il n'tait pas homme  laisser entamer son bien.

En face de moi, la femme Pillon et la jeune fille contemplaient d'un
regard anxieux et terrifi la lutte, mais sans faire  l'infortun
Mouton la grce de ce commandement dont m'avait parl le baigneur, et
qui et permis  une si belle et si forte bte de terrasser l'agresseur.

Une patience si voulue, une abstention si concerte me serraient le
coeur.

                                   *

                                 *   *

Soudain les deux Anglais tournrent sur leurs talons et remontrent vers
l'tablissement. Pillon les salua de nouveau  leur passage, au grand
scandale de l'efflanqu qui, en des termes de la plus basse ordure,
lui faisait honte de sa servilit, et lui annonait qu'il allait s'en
mler, lui, de secourir Mouton malgr ses ganaches de patrons, et de
lui rgler son compte au sale cabot couleur de vache, et de leur z'y
faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang
de navet... Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates,
dpassait Pillon, faisait balle entre les deux trangers flegmatiques,
et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins tait nou
sur quelque matire dure, il s'avanait d'un pas rythm, et, au-dessus
du bull attach comme un taon au train de derrire du chien-loup, il
faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant  chaque tour
de la bote cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement
clater.

Les deux Anglais, croyant sans doute  quelque factie excessive,
tendirent chacun simultanment la main et firent:

--Stop!

Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais,
d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la jeune fille se rurent,
non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui
arrachant la casquette, l'autre lui dchirant bien maladroitement son
habit, enfin, le baigneur, d'une main sre, rompant le moulinet mortel.
Aprs quoi, tous, pre Pillon, mre Pillon et jeune fille regardrent
les Anglais. La jeune fille mme, disposa deux chaises prs de la table
qui portait le siphon d'eau de seltz.

Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.

Ils s'intressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le
bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant
de l'hroque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du
poil, commena de s'trangler, de chanter comme un gamin atteint de la
coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer.
L'apache, tout  coup apais, se mourait de rire, se tordait en
tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lvre et laissa
entendre un seul mot Up! Tous deux enfourchrent leur machine et
s'loignrent avec leur chien toussant, ternuant, vomissant, touffant,
dtalant quand mme.

Je ne pus me tenir de dire au baigneur:

--Et vous ne lchez pas  prsent votre chien  leurs trousses?

Mais Pillon, sublime en son espoir ttu, rpondit:

--Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!...

                                   *

                                 *   *

Il soulevait,  pinces, la peau de son bon chien bless et en examinait
attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dgarnis  et l,
ou piqus d'une tte d'pingle de rubis.

L'efflanqu avait t sa veste que la jeune fille s'apprtait 
raccommoder. En attendant, il s'tait install  la petite table; il
badinait avec le siphon, et, la patronne elle-mme, en rechignant sans
doute, mais par crainte peut-tre, par hbtude douloureuse, ou par une
rsignation dpite au sort le plus dsastreux, lui versait,  lui,
drisoire client! la consommation qu'il avait d, d'ailleurs, rclamer
imprieusement pour sa peine.




CE QUI NE SE PEUT PAS


--Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voil encore en
train de manigancer des projets!...

M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mtre repli sous
le bras, son carnet  la main et prenant des notes avec imptuosit.

--Chut! fit monsieur Bullion en dsignant du doigt les soupiraux de
l'office, je ne veux  aucun prix que les gens soient informs de ce que
je mdite.

--Je vous connais! Vous mditez quelque invention qui va nous coter les
yeux de la tte et qui ne sera apprcie de personne... Mais qu'est-ce
que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos
domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer
un jeu de boules?

--Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer
les gens qui m'entourent au progrs le plus lmentaire de l'hygine
moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos
domestiques les bienfaits des ablutions gnrales, de la douche
cossaise ou du tub bouillant,  la manire des Japonais, sans songer
que ces gens sont pourvus du mme systme physiologique que le ntre,
liminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est
dangereux de laisser se rsorber, enfin jalousent un bien-tre vident
qu'ils contribuent  nous procurer de leurs mains et qui cependant leur
demeure totalement tranger. J'ai rsolu de faire construire, au bout du
jardin, derrire la haie des trones, proche de la prise d'eau qui sert
 l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui
jusque dans les logements les plus modestes.

--C'est insens! dit madame Bullion.

--Pourquoi est-ce insens? Cela me semble,  moi, lmentaire.

--C'est insens, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas.

                                   *

                                 *   *

Aprs trois mois et demi de travaux--coups d'ailleurs par une grve
partielle du btiment, puis par une grve des plombiers--un beau
matin, le petit difice, au bout du jardin, derrire le rideau des
trones, se trouve enfin couvert, clos et garni intrieurement des
accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le
confort moderne.

M. Bullion, madame Bullion elle-mme oublient les vicissitudes sans
nombre que cette construction leur a causes. La salle de bains a si bon
air, et l'appareil, plus perfectionn, ma foi, que leur propre
chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidit, une telle
complaisance, que M. Bullion met un moment l'ide de s'en servir pour
son usage personnel.

--Mais, dit-il, ne renonons pas  nos intentions gnreuses; je vais
appeler Franois, Amlie et la cuisinire; je ne veux pas tarder plus
longtemps  jouir de leur heureuse surprise.

Ahuris, s'avancent les trois domestiques.

--Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!

Et il les pousse  l'intrieur.

--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de a, mes braves?

La femme de chambre, Amlie, et Honorine, la cuisinire, sont prudentes;
elles souponnent quelque pige et s'en rapportent  la dcision du
domestique mle.

Franois, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de
frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de
cuivre; il s'occupe, il exprimente, il se brle mme la main au filet
d'eau qui passe soudain du froid au tide et  la temprature
d'bullition, en rpandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir,
touche une  une les pices de la robinetterie, il remue du pied le
tapis de lige, fait sonner du doigt la tle de la baignoire que
supportent des griffes de flin, enfin, se retournant vers ses trois
serviteurs:

--Eh bien! je vous rpte: qu'est-ce que vous dites de a?

Franois, ayant mdit, prononce  tout hasard:

--Pour de l'ouvrage qui nous a cot  tous bien du tintouin, c'est de
l'ouvrage assez russi.

Les deux femmes acquiescent du regard. Franois a exprim leur opinion,
exactement. Et il reprend:

--Reste  savoir,  prsent,  qui que ces ustensiles-l vont servir: a
n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'bouillanter au
fond de leur jardin?

Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait
si la destination de cette mystrieuse salle de bains depuis longtemps
les taquine!

--Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon
garon! et voil prcisment la surprise que je vous rservais. Cette
salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous...
pour vous Franois, Amlie, Honorine... C'est  vous trois qu'elle fut
de tout temps destine!...

Franois n'a pas bronch; les deux femmes ensemble ont hoch la tte.
Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotiss,
mduss, le ruisselet brlant que vomit le col de cygne, la nappe
bouillante qui s'lve, et le doux nuage vaporeux qui attidit la pice
et tend sur les vitres un voile de bue.

--Arrtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas  cette heure-ci que vous
allez trenner l'appareil; mais j'entends que dsormais vous en usiez
selon vos besoins.

                                   *

                                 *   *

--Je les ai trouvs un peu froids, dit madame Bullion, quand les
domestiques se furent retirs.

--Ils sont terrasss par l'tonnement, dit monsieur Bullion.

                                   *

                                 *   *

Le lendemain, M. Bullion aborde Franois:

--Eh bien! et ce bain?

--Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur...

--Mais, la femme de chambre?... la cuisinire?...

--J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles...

--Ah!

Huit jours aprs, une couche de poussire ternit la baignoire o
personne ne s'est avis de rpandre seulement le contenu d'un verre
d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les
poings crisps, le sang  la tte:

--Sacr mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain?

Franois, qu'on peut voir attabl vis--vis des deux bonnes, prend le
temps d'avaler une rasade de vin rouge, puis il s'essuie du revers de la
main la lvre. Il regarde successivement Honorine, Amlie, comme pour se
munir de leur mandat:

--Le bain?... C'est ma foi vrai, monsieur, qu'on ne l'a pas encore
pris... C'est-il donc possible que monsieur tienne tant  une chose
pareille?...

--Comment! si c'est possible?... Ah! , mais vous tes fous!... Ah! ,
mais, est-ce que vous voudriez vous payer ma tte?... Si c'est possible
que j'y tienne tant?... Vous me demandez a,  moi, quand j'ai fait
btir pour vous, malheureux!... quand j'ai dpens pour vous plus d'un
billet de mille francs de ma poche!... Et puis, je ne suis pas l pour
couter vos rflexions: je mets  votre disposition une salle de bains
et je vous ordonne de vous baigner. Un point, c'est tout. Pas plus tard
que demain matin, si l'un de vous trois, pour commencer, n'est pas dans
l'eau, vous aurez vos huit jours! C'est compris?

                                   *

                                 *   *

M. Bullion s'est lev ds le petit jour pour veiller  l'excution de
ses ordres. Depuis six heures, il a l'oeil sur le jardin: il a lui-mme,
hier au soir, pass le rteau dans l'alle nouvellement sable qui
conduit au rideau de trones: le sable n'a reu encore l'empreinte
d'aucun pas humain. Franois fait l'escalier; on entend,  intervalles
rguliers, les chocs du balai-brosse contre les fers de la rampe. Ce
n'est donc pas Franois qui prend le bain, ni qui se dispose  le
prendre. M. Bullion sonne la femme de chambre. On va voir si Amlie est
disponible! M. Bullion sonne une seconde fois. La femme de chambre ne
monte pas. M. Bullion s'autorise de ce retard pour descendre un tage et
il se montre sur le palier.

--Eh bien! J'ai sonn Amlie...

--Monsieur a sonn Amlie, dit Franois, mais c'est que... Amlie est
dans le bain...

--Amlie est dans le bain! s'crie M. Bullion, suffoqu; je serais
curieux de savoir par o elle y est alle, par exemple! Ah! Amlie est
dans le bain!... Elle a des ailes, Amlie, sans doute, pour aller au
bain? Elle s'y transporte en aroplane!... Eh bien! moi, je vous
soutiens qu'Amlie n'est pas dans le bain.

--Je peux certifier  monsieur qu'Amlie est dans le bain; monsieur peut
demander  Honorine qui l'a vue dans le bain, elle, de ses yeux vue.
Monsieur veut-il voir son linge?

M. Bullion fonce tout d'un trait sur la cuisine o il pense se trouver
nez  nez avec Amlie. Point d'Amlie! mais la cuisinire, baubie,
terrorise, ouvrant des yeux comme des trous de fourneau, et applique,
de sa puissante corpulence, contre la porte d'une soupente obscure qui
sert  l'occasion de buanderie.

--Qu'est-ce que c'est que la figure que vous faites l? O est Amlie?
Qu'est-ce que vous cachez dans ce nid  rats?... Allons, sacrebleu,
laissez-moi passer!

Honorine, immobile comme une borne, mais dont l'effroi brise en secret
les jarrets, ne compte plus que sur la pesanteur de sa masse pour
obstruer l'entre de la soupente. M. Bullion, au comble de l'humeur, va
se colleter avec sa cuisinire, lorsque celle-ci, sur un signe du sage
Franois, adopte un parti hroque:

--Monsieur est le matre, dit-elle, mais monsieur n'entrera pas ici:
c'est ici qu'Amlie prend son bain!

Madame Bullion, attire par le bruit des voix, est entre sur ce
tragique aveu. C'est elle qui ouvre la porte de la soupente sans air ni
lumire, o une femme ne tient pas debout, et o Amlie, en effet, prend
honntement, chastement, aussi incommodment que possible, le bain
ordonn, dans le cuvier  lessive, qu'il a fallu une heure et quart pour
remplir  demi, bouillotte par bouillotte, d'une eau qui, de l'aveu des
deux femmes, refroidissait  mesure...

M. Bullion croit trangler ou mourir d'un coup de sang; il s'affaisse,
ananti, sur une chaise de la cuisine:

--Je vous fais construire de mes deniers... je vous installe une salle
de bains pareille  celle de madame,  la mienne;... je vous dis: C'est
 vous... profitez comme moi-mme du progrs... et... vous vous
baignez, pour m'obir, dans une caverne de voleurs, dans un trou de
taupe et dans un cuvier  lessive!... Ai-je le cauchemar? Suis-je dans
une maison d'alins?... M'expliquerez-vous?...

La cuisinire, d'un geste candide, dsespr et marqu d'une grandeur
qu'elle ignore, veut dire probablement qu'il y a des choses qui ne
s'expriment pas, qui ne s'exprimeront jamais entre les domestiques et
les matres.

Franois, plus disert, ayant roul sa langue, prend la parole encore une
fois pour les deux femmes et lui-mme:

--Sans doute qu'on ne demande pas mieux, tous les trois, que d'obir aux
ordres de monsieur et madame; pour tout ce qui est du service, monsieur
et madame le reconnatront, on ne se refuse pas  la besogne. A prsent,
pour ce qui est des bains, monsieur et madame sont tmoins qu'on pouvait
encore faire ce qui est faisable sans bruiter la chose et sans que le
voisinage en sache rien. Trois seilles d'eau dans un baquet, derrire
une porte, ni vu ni connu, la farce est joue... Tant qu' se baigner
dans une salle de bains pareille  celle de monsieur et madame, plus
belle  mon got, plus neuve en tout cas, et qui a fait du bruit dans le
quartier autant que la construction d'un htel de ville, nous autres,
des domestiques, non! On a beau mpriser le qu'en-dira-t-on, on ne peut
pas s'exposer de gaiet de coeur  tre montrs du doigt dans la rue, et
principalement deux honntes filles  se voir traiter chez les
fournisseurs comme des chanteuses qui ont soin de leur corps... Non!
monsieur et madame le comprendront: y a ce qui se peut, et y a aussi ce
qui ne se peut pas.




LE PAYSAGE ADMIRABLE


Il y avait,  la fin de l'hiver dernier, un pote et un peintre, jeunes
et peu fortuns, qui montaient  pied la route sinueuse du Mont-Boron.
C'est une belle voie qui s'lve doucement au sortir du port de Nice, en
dcouvrant, par intervalles, des jardins tags, des villas et la mer.
Les automobiles et les tramways y sont bien gnants, et l'interminable
chemin de potences qu'on nomme trolley, o sont supplicis tous ceux
qui aimaient vraiment cette cte, arrachait au peintre des soupirs et
des vocifrations; mais son compagnon, plus entran  dominer les
laideurs, lui disait qu'il faut, bon gr mal gr, accepter l'ide que,
de nos jours, tout est dvast, et s'merveiller comme d'un prodige,
lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque
beaut naturelle ou bien un vestige, oubli, des priodes o l'homme
avait encore le got d'orner la terre et de jouir de son embellissement.

Arrivs au point le plus lev de la route, aprs lequel elle se drobe
en s'enfonant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double
obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprs et de pins, qui les
aveuglait au moment mme o ils espraient embrasser toute la baie. Sur
l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement
assise sur le roc, la tte enfouie sous les fleurs, soutenait des
terrasses  balustres, entre lesquels dbordaient des touffes d'anthmis
et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses;
du haut en bas, des girofles poussaient en libert entre les moellons
dcrpis. Une mme ide arrta les deux jeunes gens: L-haut... quelle
vue!...

--La villa n'est peut-tre pas occupe!... jouons au milliardaire:
visitons!...

Ils s'exercrent  parler au concierge: La villa ne serait pas  louer,
par hasard?... Combien de pices, s'il vous plat?... Tout le confort
moderne, bien entendu?... Comment! point d'lectricit! oh! que c'est
incommode!... Puis, tout  fait en dernier lieu, ngligemment: Quel
prix?

Quinze mille!...

A vingt mille, nous ne bronchons pas mme!... Je me penche  ton
oreille et j'y glisse distinctement ces mots: Cher ami, retenez donc
l'adresse du notaire...

Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un
vritable artiste.

La villa tait  louer, le gardien en permit la visite, malgr le chien,
nettement hostile aux habits dfrachis. Elle se nommait _Golden
Terrace_; c'tait un petit palais de marbre,  l'italienne, avec une
colonnade, un toit plat, des salons  fresques pompiennes, une piscine;
mais le plus tonnant tait la vue, la vue plus admirable qu'ils ne
l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres dchiquetures du
petit bois de pins et de cyprs.

Le nez aux fentres, ils y demeuraient, bats, extasis, muets, se
communiquant leur plaisir par un coup d'oeil rapide ou par quelques
jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempraments les plus
dlicats voilent communment cette sorte de pudeur sacre qu'il y a  se
dclarer subjugu par le beau. C'est par l qu'ils se rendaient plus
suspects au gardien que par leur mise nglige ou leur inaptitude 
traiter une importante location. L'homme leur escamota la moiti des
appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux
ne voyaient que la merveille tale  leurs pieds: le jardin, ds cette
poque, fleuri et embaum, la balustrade surplombant la route, les cnes
des cyprs, le parasol des pins; au-dessous,  quatre-vingts mtres, 
pic, la mer. C'tait l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage
incurv s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux
pures lignes classiques, s'tagent en douze crans de tons dgrads
jusqu' l'Estrel lointain, taill dans l'opale.

En bas, la colline du Chteau, au dos velu, au granit corch, semblait
un gros monstre bless, assoupi, entre la ville rose et le long mle du
port. Il n'tait pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise
cette cte bienheureuse.

Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce ft de ce qu'ils
avaient combin avant d'entrer l, car ils n'avaient plus envie de
plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron,
d'o la vue, plus ramasse, donnait encore un plus pur plaisir  des
hommes de got, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'taient
venus l que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que
leur fonction  eux tait non pas de louer des palais, mais d'admirer la
beaut o elle se trouve.

Peut-tre le concierge leur et-il t indulgent, mais le chien, plus
intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et
ses bonds menaants, de leur faire entendre,  eux, qu'ils taient ici
dplacs. Cette vrit leur parut tout  coup si vidente, qu'aprs tre
demeurs un instant silencieux, le coin de l'oeil un peu humide, ils
s'esquivrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien
enfin satisfait.

Au dehors, sur la route, un peu calm, le pote soupira:

--Ceux qui habiteront l!...

Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais
pour exprimer la volupt imaginaire des tres heureux qui, durant des
semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.

                                   *

                                 *   *

Ceux qui habitrent l, ce furent des personnes qui arrivrent  fond de
train en automobile, et se rpandirent aussitt dans le jardin, les unes
y cherchant un tennis, les autres supputant, adosses  la balustrade,
et le chronomtre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour
parcourir le trajet de Toulon  Nice. Il y avait entre elles dsaccord
sur la dure d'une halte apprciable  Cannes, le temps de faire un
bridge chez la comtesse Paimboeuf.

La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin
de cette premire journe, entrecoupe par les lamentations des jeunes
filles qui se dsespraient qu'il n'y et pas de tennis  _Golden
Terrace_: Comment avait-on lou une villa sans tennis? En voil une
bicoque!... Eh bien, a allait tre gai, ici!... Leur frre, un jeune
homme de vingt ans, ras, robuste, avait dj saut de nouveau dans
l'auto, sous le prtexte d'aller avertir de son arrive quelques amis de
Monte-Carlo.

On faisait observer aux jeunes filles qu'elles taient invites au
tennis de la princesse Ignatieff,  Cimiez, que l'on aperoit d'ici, o
la voiture en dix minutes les dposerait chaque aprs-midi. La voiture!
sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la
ville?

Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux
jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le rcit d'un
pneu crev occupa tous les esprits durant quarante minutes; il
s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces
retardataires pour un goter  la Turbie: n'avait-on pas failli perdre
cette premire journe  demeurer  _Golden Terrace_ sans rien faire!...
Toute la compagnie ne revint qu' la nuit pour s'habiller et dner en
ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos,
 toutes sortes d'endroits renomms, o l'on mettait un instant pied 
terre pour acheter des cartes postales.

Et, pendant qu'ils n'taient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse
beaut s'coulaient sur leur terrasse incomparable.

Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle tait vautre devant
lui; l'aprs-midi, la ville ayant teint ses fumes paraissait
s'assoupir, et elle tirait, le long du rivage courb, son bras
paresseux, couleur de chair.

Vers deux heures, la mer, caresse par une brise trs douce, scintillait
comme un ciel constell. Une cume argente frangeait la rive jusqu'
l'embouchure du Var toute vaporise; et au del de cette blonde poudre
de lumire, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estrel tait suspendu
comme par un effet de mirage.

Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de
grandes bavures verdtres, somptueux lambeaux couleur d'meraude jets
l comme en l'attente de quelque prince de ferie: et l'on et pu voir
tout  coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicit antique,
une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides
des cyprs, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un
gros bateau gnois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand
espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage.

Peu  peu renaissaient les fumes de la ville, des milliers d'charpes
de gaze, inclines toutes au mme souffle du vent, quelques-unes
ondules, comme des serpentins lancs par les chemines d'un quartier en
fte. Elles se mlaient  la brume du soir, et, bientt, la mer, la
ville et les montagnes taient confondues en une vapeur d'un ton
d'ardoise; seulement,  la place de la mer, qui est la dernire 
renoncer aux jeux de la lumire, de vastes soieries pelure d'oignon et
des coules de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu' la
lanterne du mle, o le feu rouge s'allumait soudain, pendant
qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vnus.

Et les cloches se mettant  tinter, au moment o partout naissent les
lumires, rpandaient sur ce crpuscule agonisant un enchantement
presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la
mme clart lgre que celles qu'on entend  Florence, du haut de la
colline de Fiesole  la tombe du jour... L'harmonieuse courbe de la
baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soire.

L'air, plus tide, n'tait plus travers que par le vol des
chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des
grenouilles, trange et ferique accompagnement du repos de la nuit.

Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure
privilgie n'y taient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que
pour discuter des moyens de s'en loigner au plus vite.

Une seule fois, ils y passrent l'aprs-midi; ce fut pour un goter
magnifique servi dans le jardin: ce jour-l, ds le matin, on dressa des
tentes contre la balustrade, destines  abriter du vent les chapeaux et
la coiffure des dames, et  protger contre le soleil le champagne et
les ptisseries. Elles obstruaient la vue de la mer.

                                   *

                                 *   *

A la fin de la saison, le pote et le peintre repassrent par le mme
endroit, et tous les deux en mme temps levrent les yeux vers cette
villa o ils avaient fait une visite singulire. Mais ils regardaient la
terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pens  ce
palais,  ce paysage, et au bonheur quasi divin videmment assur aux
tres fortuns  qui le chien rservait un accueil favorable.

Le souvenir d'un tel den avait inspir  l'un d'eux un pome dont il
tait ravi, et l'autre songeait avec orgueil  l'esquisse qu'il avait
enleve, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route mme, au sortir
de la visite furtive de _Golden Terrace_.

D'une entrevue courte avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux
hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens,
avaient emport plus de flicit que ceux qui possdaient le rare
privilge d'y vivre, et, grce au plus rare et plus enviable privilge
de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense
motion, cr la miraculeuse fiction qui rpand l'illusion du bonheur et
du beau par le monde.




L'TOFFE A L'ENVERS

OU

L'INITI


C'tait une ide qui trottait par la tte de madame Petit, un got
baroque peut-tre, mais aprs tout lgitime: elle voulait avoir  son
salon des rideaux violets.

--Vous voyez bien: c'est une couleur qui s'impose, disait-elle  son
tapissier, Lespingl; d'abord, cette bergre bouton d'or en a plus envie
que moi; elle a besoin de violet, elle en rclame  grands cris; et puis
il y a ce canap que vous m'avez garni vous-mme avec la couleur
piscopale que portait ma vieille maman; est-ce qu'il n'a pas l'air de
pleurer, ce meuble isol?... a ne vous touche pas, Lespingl? Je vous
vois venir: vous vous tes fourr dans la caboche de ne pas me procurer
des rideaux violets!...

--N'y a pas plus d'opposition de ma part, dit Lespingl, au violet qu'
n'importe quelle autre couleur, madame Petit; c'est affaire de got; 
prsent, rapport  la facilit de mettre la main sur la nuance, je
prends la libert de faire mes rserves. Le violet est-il une couleur
d'ameublement? Non, madame Petit, il ne l'est pas... Faudra peut-tre se
rsigner  fureter dans les magasins anglais...

--Furetez, mon brave Lespingl, mais je vous avertis que j'en fais
autant de mon ct, car je suis rsolue  ne pas attendre six mois pour
avoir mes rideaux... Et vous m'entendez, je les veux violets, je les
aurai! et quand le diable serait de la partie, je-les-au-rai!

Lespingl ne se donna pas la peine de fureter dans les magasins anglais
ni dans les autres, parce qu'il tait par instinct rebelle  toute
tentative non conforme aux usages reus. Il attendit donc patiemment, en
vaquant  d'autres affaires, que madame Petit et chang de lubie ou se
ft convaincue par elle-mme de la difficult qu'il y a  se procurer
des rideaux violets.

Et elle s'en convainquit, en effet.

Que d'alles et venues! Que d'heures de voiture! Que de magasins, tant
anglais que franais ou que turcs, et tant d'ancien que d'ultra-moderne,
visits, retourns de fond en comble!

Tout  coup, au Bon March, mon Dieu! tout simplement, aprs avoir fait
tant de maisons exceptionnelles, madame Petit avise un rouleau demeur
paisible pendant qu'employs et chef de rayon suaient sang et eau 
descendre tout ce qui, de prs ou de loin, pouvait approcher du violet.
Madame Petit a prononc:

--Voici mon affaire!

Elle braque son face--main sur le rouleau. Le rouleau rpond exactement
 ce qu'elle cherche. Elle croit l'avoir dsign suffisamment.

Sans accorder aucune attention  son geste, le chef de rayon, ramassant
toute son autorit, croit pouvoir dire:

--Je vous conseillerais, madame, de porter votre choix sur les mauves...

Elle bondit:

--Comment! mais je vous ai dit, en vous dsignant ce rouleau: Voici mon
affaire!... le rouleau violet... l-haut... Est-ce qu'il ne vous crve
pas les yeux?

Un mme sourire mi-espigle, mi-compatissant erre sur les lvres du chef
de rayon et de l'employ. Mais, rompus aux excentricits comme 
l'humeur tourdie des femmes, tous deux ont promptement recouvr la
neutralit de leur tenue:

--Il va sans dire que c'est l'envers de l'toffe que vous apercevez,
madame... Il s'agit d'un article broch dont la face ne rappelle en
rien...

--Eh bien, descendez-moi l'article, je vous prie!

L'article broch, violet  l'envers, est  peine descendu que l'employ,
avec toute sa dextrit, le droule en un tour de main, afin d'en
exhiber la face.

--Mais non! Mais non! fait madame Petit en se levant et touchant du
doigt l'envers violet: voil mon affaire...

L'employ, deux autres employs voisins, inoccups et tmoins de la
scne, se regardent entre eux et regardent le chef de rayon. Le chef de
rayon prend une physionomie accable; une hbtude lui tombe comme un
poids sur la nuque; enfin, d'un mouvement lger de l'paule, il semble
rejeter--aprs tout, que diable!--la responsabilit de l'acte saugrenu
qu'il va accomplir, et se rsigner  satisfaire le caprice d'une femme
excentrique.

On mtre l'toffe. Madame Petit donne son adresse  la caisse. Autour
d'elle, dix employs chuchotent: C'est une toque qui vient d'acheter
vingt mtres d'un article sans l'avoir vu autrement qu' l'envers!

Madame Petit s'en revint  la maison, l'me meilleure et l'esprit
chantant, et elle fit aussitt avertir le tapissier Lespingl.

--Ah! vous voil, vous, Lespingl! Si je vous avais attendu pour me
dnicher mon toffe, je ne serais pas sur le point de vous commander mes
rideaux!... Enfin, passons. Je l'ai trouve, moi, l'toffe introuvable,
et la voici. Qu'est-ce que vous en dites?

--Faudrait au moins la voir, pour en dire, fit Lespingl, en
s'approchant de l'toffe, la main en avant.

--Non! non! D'ici, Lespingl!

Lespingl ne bougeait pas; il regardait non pas l'toffe, mais madame
Petit, et en dessous; et son oeil s'amenuisait pour un regard de
malignit, non pas, en vrit, pour juger mieux des couleurs. Il dit:

--Madame Petit veut me faire marcher, je vois a, rapport  ce que j'ai
mis de la ngligence  lui procurer les rideaux violets... Je ne suis
pas depuis quarante-deux ans dans le mtier sans avoir appris 
distinguer l'endroit d'avec l'envers d'une pice. Soit dit sans
arrire-pense, madame Petit, je ne suis pas homme  m'offenser de la
plaisanterie...

--Ah! , sapristi, Lespingl, est-ce que j'ai coutume de plaisanter
avec vous, moi, dites donc un peu?... Si je vous prie de venir regarder
cette toffe, telle qu'elle est,  l'envers--mais oui, pardieu! 
l'envers--c'est que j'entends l'employer  l'envers...

--A l'envers!... rpta Lespingl, sur un ton lamentable, et terroris
comme si on lui et propos de renier son pays, son pre et sa
profession...

--coutez-moi, Lespingl, dit madame Petit, je pourrais vous dire sans
prambule que j'ai le droit de faire faire chez moi ce que bon me
semble, et que si la fantaisie me prend d'employer une toffe  l'envers
pour mes rideaux, vous tes l pour l'excuter  dfaut de tout autre...
Mais ce n'est pas comme cela que j'agirai avec vous. Venez ici,
Lespingl, et dites-moi si jamais le plus beau damas--
l'endroit!...--consentirait  jouer avec les couleurs de mon salon une
symphonie pareille  celle qu'improvise ce chiffon broch en violet--
l'envers!

Le tapissier protesta aussitt; il tait tout  l'heure  cent lieues de
croire que madame Petit parlt srieusement de faire usage d'une toffe
 l'envers; c'tait un ouvrage qui ne s'tait jamais vu, assurment, de
mmoire d'homme du mtier, un travail ingrat et qui ne causerait pas de
fiert  celui qui l'excuterait, il le soutenait encore, mais puisque
madame Petit en avait pris la dcision ferme et rsolue, il tait l,
comme de juste,  son service.

Cependant, Lespingl, qui s'tait contraint et molest, dut, bon gr mal
gr, laisser en lui s'pancher la nature, et, tandis qu'il enveloppait
et ficelait l'toffe destine aux rideaux, tout en branlant la tte, il
donna libre cours  un rire innocent, inextinguible. Tantt il
considrait le paquet et tantt les fentres destines  recevoir
l'toffe  l'envers, et il riait de tout son coeur de brave homme soumis
 l'usage coutumier des choses.

Entre temps, l'ide lui poussa qu'ils taient tout de mme seuls de
mche, madame Petit et lui, pour accomplir un acte extraordinaire.

Le jour o il vint poser les rideaux  l'envers dans le petit salon, la
salle  manger tait encombre par les prparatifs d'un dner de
dix-sept couverts, et un extra, qui se joignait pour la circonstance
au matre d'htel, se laissait distraire involontairement par l'aspect
nettement inusit de la tenture qu'il voyait glisser et reglisser sur
les anneaux. Cet homme ne put longtemps s'interdire d'exprimer son
malaise, sous forme assez sarcastique, au tapissier, et, ce faisant, il
se frappait le front de l'index pour signifier qu'il y avait dans la
maison quelqu'un, videmment, d'un peu loufoque.

Lespingl le prit de trs haut; il leva aussitt la voix et le dbat,
changea avec le valet quelques propos de la plus vive aigreur, parmi
lesquels madame Petit, qui s'habillait de l'autre ct de la cloison,
put entendre les suivants, de la bouche de son tapissier:

--L'envers!... l'endroit!... c'est bon pour ton fond de culotte, mon
garon, et celui-l je te conseille de ne pas le retourner!... On n'est
pas assujetti, dans notre mtier,  aligner des couteaux avec des
fourchettes comme le premier larbin venu; nous autres, il faut voir de
loin, en clignant de l'oeil, comme les peintres de panoramas... Et, en
plus de a, dans les travaux d'art, sache a pour ta gouverne, jeune
homme, il ne faut pas que le commun vienne nous embarrasser avec son
qu'en dira-t-on...

Madame Petit entr'ouvrit la porte, pencha la tte. L'extra se dfila,
comme il convenait. Le tapissier changea alors avec sa cliente un
regard avis et fin, un sourire de haut got, o se trahissaient et
l'orgueil d'une rare complicit et la malice altire d'une initiation
privilgie. Lespingl, calm et ddaigneux, ajouta, dsignant la
valetaille:

--C'est routinier comme pre et mre!... La plus petite nouveaut--sauf
votre respect--les fait baver... On leur a dit: Le blanc est blanc, et
en voil pour jusqu' temps qu'on leur ferme les paupires avec le
doigt...




LA CONVERSATION


Marie de Genaude,  peine arrive  Paris, tlphona  son amie Lucile
Thcle afin de lui demander un rendez-vous.

--Comment! toi, chre amie, s'cria Lucile dans l'appareil, mais d'o me
parles-tu? d'Angoulme?

--Non! non! je suis au St-German-Palace... Oui, je viens un peu 
l'improviste, et pour longtemps peut-tre...

--Ton mari est nomm  Paris?

--Ah! bien, ouiche! Mon mari est  Angoulme et moi ici...

--Ho, ho! des histoires alors? Dpche-toi de venir me raconter a!

--C'est prcisment ce qui me dmange. Ah! j'ai bien besoin de tes
conseils... Quand peux-tu me recevoir?

--Attends, voyons... Mais, au fait, j'ai quelques personnes qui viennent
prendre le th chez moi  cinq heures, viens  quatre et j'aurai un bon
bout de temps pour couter tes aventures.

--Mais je n'ai pas d'aventures, je te prie de le croire!

--Tant pis, ma chre!... A tantt.

--A tantt.

                                   *

                                 *   *

A quatre heures prcises, une assez jolie femme, trs brune, de taille
leve et  qui il ne manquait presque rien pour tre lgante, se
prsentait chez Lucile Thcle. change de baisers entre les deux jeunes
femmes.

--Ah! peut-on tre si jolie en descendant du train, et sans rouge!...
Dis-moi: c'est ton monstre qui t'interdit d'en mettre, ou bien est-ce
que dans ta province?...

--Dans ma province a n'est pas encore obligatoire, voil tout; quant 
mon monstre, il a en tte d'autres objets que ces dtails, et ce n'est
pas lui pour le moment qui songe  m'interdire quoi que ce soit!

--Il ne t'interdit pas de le tromper, en tout cas, et il fait bien.

--Pourquoi dis-tu: il fait bien?

--Parce qu'il perdrait sa peine, je suppose. Une femme jeune et jolie,
comme tu l'es, a le droit d'tre choye, adule, caresse, aime.
Allons, allons! Marie, tu ne me feras pas croire que tu te maintiennes
en beaut et en forme, comme te voil, sans que l'amour y prte la
main...

--Ah! ma pauvre Lucile, je te jure...

--Oui, oui, par tlphone, tantt, c'tait bon; mais parce que c'tait
par tlphone; tu as conserv ta prudence en mme temps que ta beaut;
mais l, entre nous, voyons! ton mari te nglige, te trahit
probablement, c'est ce que je devine, et toi, tu laisses passer les
jours, les mois, les annes peut-tre, sans plus seulement connatre une
treinte passionne? Est-ce possible?

--Tu parles comme dans les romans, Lucile, mais dans la ralit, je
t'assure que vivre sans ce que tu dis est possible, trs possible, et je
ne suis pas la seule  en avoir fait l'exprience. Diable! comme tu y
vas! mais, ah! , voyons, toi, Lucile, suppose que, par hasard...

--Oh! moi, c'est bien diffrent, mon cas est peut-tre un peu singulier:
mon mari continue  m'adorer, depuis huit ans, et moi je ne conois pas
d'autre homme que lui.

--Eh bien! j'ai au moins ceci de commun avec toi, Lucile, c'est que je
n'ai jamais imagin, moi non plus, un autre homme que mon mari...

--Mais alors, tu l'aimes?

--Non, en vrit, non, je ne l'aime plus, et depuis beau temps dj. Si
je l'aimais je n'aurais pas fait toute seule ce voyage, pour venir
causer de mes petites affaires avec toi et consulter un avou.

--Tu ne l'aimes plus; en es-tu sre?

--Mais, ma pauvre amie, voici trois ans et demi qu'il ne s'est pas pass
a, entends-tu? a, entre lui et moi. Il se ruine et se lance dans
toutes sortes d'affaires plus ou moins louches, pour une affreuse petite
grue qui chante dans un beuglant. Je me serais passe d'amour, encore,
mais je tiens  sauver la fortune de mon enfant...

--Tu te serais passe d'amour!... Trois ans et demi, dis-tu!... Mais, ma
petite Marie, c'est fou, c'est inou, c'est criminel!...

--... Criminel?...

--Certainement! Cela quivaut  un suicide, tout le monde te le dira, et
tu es assez intelligente pour le comprendre:  un suicide!

--Tu exagres, Lucile, puisque, tout de mme, je vis.

--Tu appelles cela vivre! Peigner tes cheveux, soigner ton corps, faire
tes mains chaque jour sans songer que tu prpares le plaisir d'un homme
et le tien, regarder tes beaux yeux, ta bouche, avec la froide certitude
que ton miroir sera seul  te parler de ta bouche et de tes yeux,
aujourd'hui, demain, aprs-demain!... Et le soir mettre ton linge de
nuit, le sentir si lger, si fin sur ta peau lave, parfume!... Mais
ton lit ne te dit donc rien?... Tu t'y blottis sans jamais attendre?...
Et tu appelles cela vivre? Mais vivre, Marie, vois-tu bien, c'est aimer,
rien de plus, et l'amour est plus que la vie.

--Je ne te dis pas non. Tout cela est trs bien lorsque l'on a quelqu'un
en vue, lorsqu'on a le coeur bourr de l'ide de quelqu'un; mais
lorsqu'on ne pense  personne?...

--Ha, ha! tu es dlicieuse, Marion! Mais, dis-moi:  Angoulme, on ne
t'y fait pas penser?...

--Les gens que je vois?... Ma foi, non.

--Ma petite Marie, je ne te quitte plus. On a sonn, tant pis; fais-moi
le plaisir de rester assise, je te prsenterai  des amies  moi; tu es
jolie, elles t'apprcieront et je parie qu'elles sauront te distraire.

Deux jeunes femmes entrrent en mme temps, puis, coup sur coup, un trs
jeune homme, une femme d'un certain ge, un monsieur grisonnant,
d'autres femmes, plus remarquables par leur toilette que par leur
beaut; un parterre de chapeaux dvelopps outre mesure, mais la plupart
charmants et sur lesquels elles se complimentrent les unes les autres,
avant tout. Soudainement, le premier brouhaha apais, Lucile jeta  la
tte de ses invits la question dont elle tait toute mue:

--Que diriez-vous si l'on vous annonait la nouvelle suivante: une femme
jeune et jolie est demeure depuis trois ans et demi sans amour... et
par sans amour j'entends, et vous me comprenez: pas a! vous entendez
bien: pas a!...

Grands cris, rires, explosions d'tonnement, paroles de compassion.

--Je dirais, opina quelqu'un, qu'il s'agit d'une veuve inconsolable.

--Non, fit Lucile.

--D'une pauvre femme  qui ses convictions religieuses...

--Peuh!... ma foi non.

--Alors d'une naufrage, sur une le dserte!

--Pas le moins du monde.

--J'y suis: d'une malheureuse qui purge une condamnation pour vol
qualifi?

--Pas davantage.

--Alors c'est invraisemblable!

--Monstrueux!

--Immoral!

Et la causerie de s'engager, avec un feu qu'aucun autre objet ne saurait
attiser pareillement, sur l'ternel amour, sur la beaut de l'amour, sur
la bont de l'amour, sur la vertu de l'amour, sur la ncessit de
l'amour, et presque aussitt, d'ailleurs, de dgringoler aux privauts
de l'amour,  son usage,  ses dosages. Pas une femme prsente chez
Lucile Thcle, qui consentt  placer quoi que ce ft au monde au-dessus
de l'amour ni  passer pour n'tre pas initie  ses plus inquitants
mystres. L'une dclare le caractre imprieux de ses gots amoureux,
une autre avoue leur prcocit, une autre leur diversit; une quatrime
se lamente  propos des bornes que la nature, hlas! leur impose. Madame
de Genaude, un peu baubie, un peu intimide, inaccoutume  de telles
licences, confuse aussi et dpite d'tre la cause involontaire du
cynique dbat, y prend part,  l'tourdie, et, comme il arrive en des
cas pareils, ne tarde pas  renchrir sur la libert des propos qu'elle
entend. Puis elle s'tonne, se trouble, et, effraye d'elle-mme, elle
se retire toute rougissante.

                                   *

                                 *   *

A peu de temps de l, Lucile Thcle, qui prend plaisir  dgourdir un
peu les ides de son amie provinciale par de longs bavardages et des
promenades aux magasins ou au Bois, se prsente chez madame de Genaude 
l'improviste, au St-German-Palace. Toc, toc... On hsite  rpondre;
puis un pas lger et qui semble vouloir effacer sa trace sur la carpette
se laisse entendre  peine; on ouvre enfin, et Lucile voit  son amie un
visage trange qui plit et s'anime  l'excs et d'o sort un cri de
surprise, franchement hors de propos.

--Ah, ! Marie, mais qu'y a-t-il? Tu attendais quelqu'un?

--Oui, dit Marie.

--Je parie que c'est ton avou, et tu as peur que je fourre le nez dans
tes affaires?... Je n'aime pas ces gens-l, d'ailleurs, et je me sauve.

--Tu n'as pas l'air de te sauver du tout, dit Marie, et moi, je vais te
rassurer: ce n'est pas mon avou que j'attends.

--Ce n'est pas ton avou que tu attends!... Mais, en effet, tu fais une
drle de tte, ma parole!... Ah! que je suis bte: c'est ton mari qui
vient te cueillir?...

--Non.

--Comment! non?... Mais, ah! , dis-moi, Marie, sais-tu bien que si tu
appartenais  un autre genre de femmes, on croirait que tu attends un
amant!...

--Pourquoi dis-tu: Si tu appartenais  un autre genre de femmes? Je
suis une femme comme toutes les femmes; j'ai les mmes dsirs qu'elles,
les mmes besoins, les mmes droits...

--Non! mais, voil qu'elle se met  raisonner, Dieu me pardonne!...
Marie, Marie, est-ce que tu blagues? Est-ce que tu te paierais ma tte,
par hasard? Je ne marche pas, tu sais! Allons, tu ne peux pas avoir de
secrets pour moi; tout cela est une plaisanterie; dis-moi qui tu
attends.

--Mais, dit Marie, c'est tout simple: j'ai fait l'autre jour, chez mon
avou, prcisment, la connaissance d'un monsieur, un homme trs bien,
qui m'a aborde, la main tendue, me prenant pour une dame de ses amies
dont il m'a dit le nom. Je lui ai fait observer qu'il commettait une
erreur; il a t si poli, si comme il faut, je dirai mme si spirituel,
que je n'ai pas eu le courage de lui tenir rigueur de ce qu'en somme il
continuait  me parler... Nous nous sommes revus... Il m'a demand la
permission de me faire visite...

--Et tu lui as accord la permission, et il vient te faire visite ici,
 l'htel, dans ta chambre!

--Pourquoi pas?

--Mais tu es tout  fait innocente, ma pauvre petite: dans ta chambre,
l, au pied de ton lit?

--C'est toi, Lucile, qui trouves cela extraordinaire?

--Mais enfin, Marie, y songes-tu: dans un quart d'heure, cet homme que
tu ne connaissais pas il y a huit jours, va coucher avec toi, dans ce
lit!... Si je trouve cela extraordinaire? Mais je trouve cela inou,
colossal, ahurissant, et d'un cynisme  faire dresser les cheveux!

--Cependant, rappelle-toi, Lucile: c'est  peu prs les mmes
expressions que tu employais, que vous employiez tous, chez toi, la
semaine dernire, pour qualifier l'effroyable aventure d'une femme qui
n'avait pas d'aventure...

--Mais, es-tu bte!... Mais, tu ne comprends donc rien?... Mais tu ne
sais donc pas ce que parler veut dire?... Moi? mes amis et moi? mais
nous causions, malheureuse insense! nous causions, ni plus ni moins,
tout simplement. A toute heure du jour il s'en dit bien d'autres, ma
chre petite! Un esprit tant soit peu averti,  Paris, doit aussitt
faire la part de ce qui se dit et de ce qui se fait, de ce qu'il faut
retenir d'une conversation et de ce que nous avons dit parce que cela
nous a plu!...

--Comment! comment! Mais, cette blonde qui, chez toi, affirmait qu'il
n'y a pas  l'heure qu'il est,  Paris, de femme du monde qui n'ait fait
pis que Messaline?

--C'est une femme qui a la vie la plus bourgeoise et la plus rgulire.

--Soit, mais celle qui confessait n'avoir jamais vu un homme entrer dans
un salon ou dner  ct d'elle  table sans l'imaginer nu, ce qui
s'appelle nu?

--C'est une femme qui d'abord n'a aucune imagination, mais qui en
revanche a cinq enfants, presque toujours malades et au chevet de qui
elle prend la plupart de ses repas.

--Oh! oh! tu ne me feras pas croire que parmi les femmes qui mettaient
chez toi, l'autre jour, des thories d'une si haute dsinvolture, il ne
s'en trouve pas une qui ne les ait plus ou moins mises en actes!

--J'en compte deux, en tout et pour tout: l'une--cela est de notorit
publique--qui a un amant, qui en a eu d'autres avant lui, et qui
vraisemblablement en aura d'autres aprs lui...

--Laquelle tait-ce?

--Celle qui n'a pas parl.

--Et l'autre?

--L'autre est une cervele, tout prs de devenir une petite grue, et
que d'ailleurs je me promets bien de ne plus recevoir, tant donn les
dispositions qu'elle manifeste...

--Vraiment? et laquelle tait-ce?...

--Toi, ma belle.

--Merci... Enfin, et malgr tout ce que tu pourras m'objecter, je vois
bien que tu t'indignes parce que j'attends un monsieur qui n'est pas du
monde ou plutt de ton monde; mais suppose que l'un des deux qui se
trouvaient chez toi m'ait fait la cour, si je m'en rapporte  tes
discours qui sont exactement ceux de ces dames et ceux de ces messieurs,
quel mal y aurait-il eu de ma part  lui permettre d'entrer ici?...

--Aucun! en effet: le plus g des deux est un noceur fatigu, un
carquois sans flches!

--Oui, mais le jeune?

--Pis: pas mme un carquois! Pourquoi ris-tu?

--Je vous trouve comiques. Moi, quand je parle c'est pour dire ce que je
pense ou ce qui est. Quand je t'ai dit: Je n'ai pas d'aventure, c'est
que je n'en avais pas; aujourd'hui j'en ai une, sur tes propres
conseils, et je te dis: J'attends un monsieur.

--Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la
ncessit de parler, et tu apprendrais  discerner ce qu'il convient de
retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un
peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui
apprendrai,  celui-l,  abuser de la bonne foi d'une provinciale!




STANISLAS RONDACHE


Le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_
reut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte
portait: Administrateur du _Petit Eustasois_.

M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et dcent,
la mine honnte et cependant froisse, ouverte  la fois et cachottire;
au coup d'oeil press d'un rdacteur de grand quotidien, ce pouvait tre
quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait
implorer main-forte.

Stanislas Rondache,  peine assis, commena en ces termes:

--Monsieur le rdacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le
malheur qui s'est abattu sur la famille Poplit...

Le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_,
prvoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne
sauraient intresser en rien la rdaction d'un journal europen, se
leva, dit qu'il tait attendu chez M. le prsident du Conseil, exprima
ses regrets et remit  une autre occasion la visite de l'administrateur
du _Petit Eustasois_.

Puis il l'oublia compltement.

Un peu moins de trois mois aprs, Stanislas Rondache, administrateur du
_Petit Eustasois_, ayant inscrit sur sa carte: De court passage 
Paris, sollicitait de nouveau l'honneur d'tre introduit auprs de M.
le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_.
Celui-ci fit dire qu'il lui tait prsentement impossible de recevoir
qui que ce ft. Stanislas Rondache se retira.

Mais pour rapparatre  la suite d'un autre dlai de trois mois.

Et se voir conduire pareillement.

Cependant, avec une ponctualit mthodique, infatigable, Stanislas
Rondache venait solliciter chaque trimestre la faveur d'tre introduit
prs de M. le rdacteur en chef. Il tait connu au journal, les garons
clignaient de l'oeil  son entre, et se mordaient la langue en lui
rapportant la rponse vasive de M. le rdacteur en chef. Le secrtaire
de la rdaction et quelques-uns de ces messieurs entr'ouvraient une
porte pour apercevoir le visiteur trimestriel, toujours poli 
l'extrme, visiblement mu, anxieux, et pntr, jusqu'au comique, du
caractre auguste de la maison o il semblait quasi flatt d'tre admis,
ne ft-ce qu' l'antichambre.

Enfin, un jour faste, o les choses de l'Europe taient par hasard au
calme, et le rdacteur en chef d'humeur favorable, Stanislas Rondache
fut reu.

Il se montra en toutes faons identique  l'homme qu'on avait vu environ
deux ans auparavant  cette mme place, et reprit son discours jadis
trop tt coup:

--Comme j'ai eu l'honneur de vous l'exposer, lors de ma prcdente
visite, monsieur le rdacteur en chef, il y a donc eu un grand malheur
qui s'est abattu sur la famille Poplit, et par contre-coup sur le
_Petit Eustasois_; vous n'avez pas manqu de le remarquer, en jetant les
yeux sur les faits divers de l'poque...

Le rdacteur en chef, qui n'avait jamais jet les yeux ni sur cet obscur
vnement provincial ni mme sur le _Petit Eustasois_, garda un visage
d'une complte srnit, o ne se pouvait laisser dcouvrir la trace
d'un sentiment. Et, d'une telle froideur, Stanislas Rondache n'augura
rien de bon pour sa cause. Il reprit:

--Feu monsieur Poplit, propritaire grant et rdacteur  lui seul du
_Petit Eustasois_ avait fait emplette d'une automobile... oh! d'une
modeste 8 HP, qui n'tait pas, bien entendu, un engin de quoi narguer
ses ennemis politiques!... Enfin, toujours est-il que monsieur Poplit
s'en tait servi et qu'elle lui avait t d'un grand avantage pour la
campagne lectorale qui a eu comme rsultat la victoire de monsieur
Saintoux...

Le rdacteur en chef coutait ces faits et ces noms comme ceux d'une
aventure tombe de la lune, et leur totale insignifiance exagrait
l'aspect rigide de son visage.

--Monsieur Poplit monta un jour dans sa modeste 8 HP, pour se rendre 
Sarrazin...

--Sarrazin?... fit le rdacteur en chef.

--Sarrazin-le-Pied, chef-lieu de canton, entre Vilmoreau et
Bressy-sous-Thone: c'est la rsidence de monsieur Saintoux. Monsieur
Poplit avait quitt Saint-Eustas-le-Petit sur les quatre heures de
l'aprs-midi... Qu'est-ce qui est arriv? Monsieur, ce qui est arriv,
l'enqute ne l'a jamais tabli, et quant  venir ici la bouche remplie
d'insinuations, spcialement sur un fait divers du temps pass, que la
justice n'a pas clairci, Dieu m'en prserve! Toujours est-il, monsieur
le rdacteur en chef, qu'on a trouv  la tombe de la nuit l'automobile
renverse, rvrence parler, cul par-dessus tte,  cinq mtres de la
route dpartementale, dans la pice de terre de monsieur Alalonge, face
au poteau tlgraphique qu'elle avait heurt de la manivelle et du
capot. Le corps de M. Poplit gisait inanim sous les dcombres, la
poitrine perfore par la barre de direction.

Le rdacteur en chef se contenta de faire entendre sa respiration, sans
mme communiquer  sa physionomie le moindre signe de dtente.

--Par le dcs de monsieur Poplit, voil donc le _Petit Eustasois_ sans
direction, sans rdaction, on peut le dire, puisqu'il tait le seul et
unique chez nous  mettre la main  la plume.--Et moi? direz-vous; moi,
monsieur, je remplissais dans ce temps-l les modestes fonctions de
metteur en page, de correcteur et de typographe en chef runies.--Madame
Poplit, la veuve, qui se trouvait la plus grosse actionnaire, convoqua
d'urgence le conseil d'administration, avec l'ide bien arrte de
liquider. Les affaires du journal, il n'y a nulle honte  l'avouer,
n'taient pas ce qui s'appelle des affaires d'or.

Monsieur, j'tais occup  attendre ces messieurs du conseil
d'administration, dans notre salle de rdaction qui se trouve au premier
sur la rue du Vieux-Chenil, quand la bonne de madame Poplit monte
quatre  quatre et ouvre la porte en faisant une figure comme si elle
avait vu ressusciter un mort. C'tait pour m'annoncer qu'il y avait en
bas un archevque... Un archevque! ma pauvre fille, vous avez sans
doute la berlue: c'est quelqu'un de ces messieurs prtres qui vient
rapport au convoi...--Non, monsieur, il a une douillette d'un propre
comme il n'y a pas un chanoine de l'glise mtropolitaine qui en porte
une les jours de fte, et il tient une petite valise  la main: --Je
viens du chef-lieu, entre deux trains, qu'il m'a dit comme a, en
regardant dans les encoignures, veuillez avertir le reprsentant de la
direction du _Petit Eustasois_ que c'est de la part de monseigneur!...

Monsieur le rdacteur en chef, la personne qui nous faisait l'honneur
de venir du chef-lieu au _Petit Eustasois_, entre deux trains, tait bel
et bien monsieur le vicaire gnral, monsieur l'abb Barbeux, pour ne
pas le nommer, qui est mme  l'heure qu'il est vque _in partibus_.

Monsieur l'abb Barbeux venait nous recommander pour le journal un
rdacteur en chef qui tait tout prt  nous arriver de Paris, sortant
des hautes coles, un garon des plus distingus, et qui, ce qui ne gte
rien, nous apporterait avec lui, rien que pour dbuter, un petit
capital de cinquante mille francs.

C'tait une proposition honnte et qui valait d'tre prise en
considration. J'tais en train d'exprimer toute ma reconnaissance 
monsieur l'abb, quand voil de nouveau la bonne, nomme Nastasie, qui
remonte aussi prcipitamment que la premire fois pour me dire qu'il y
avait en bas--ah! il ne s'agissait plus d'un archevque, pour le
coup!--cinq messieurs, dont quatre ensemble et qui avaient bien l'air de
former un mme corps, assez mal mis d'ailleurs, mais jeunes et de mine
dcide, disait-elle; ils avaient inscrit sur la feuille de demande
d'audience et sans autre motif de la visite, ces seules initiales,--au
nombre de trois quoiqu'ils fussent quatre:--C. G. T. Ce monsieur
comprendra, avaient-ils dit.--C'est bien, c'est bien! dis-je  la
bonne, chacun son tour! priez votre monde d'attendre.--C'est que,
monsieur, me dit-elle, il y en a un que je ne peux tout de mme pas
faire attendre avec n'importe qui: c'est un monsieur qui est arriv dans
une auto d'au moins soixante chevaux! Et elle me tend la carte du comte
de Couandrailles, ni plus, ni moins, qui,  la suite de son mariage avec
une richissime Amricaine, est tabli  prsent au chteau de
Rochemaure. Je ne crains pas de me rencontrer avec monsieur le comte,
me dit trs poliment le vicaire gnral, le comte de Couandrailles est
un ami de l'vch...--Eh! mon Dieu, monsieur l'abb, si en ce cas
monsieur le comte voulait bien vous remmener dans son automobile, nous
aurions peut-tre un peu plus le temps de causer, vous verriez madame
Poplit et ces messieurs du conseil d'administration!

Nastasie, dpche aussitt, pour faire entrer le comte de
Couandrailles, remontait en disant que ce monsieur avait engag
amicalement la conversation avec les quatre qui se faisaient appeler C.
G. T., qu'il avait l'air de s'entendre avec eux et qu'il refusait d'tre
introduit en passe-droit, tant arriv en dernier. C'est  moi de me
retirer, dit le vicaire gnral, et il ajouta, afin de donner un tour un
peu plus dvot  la conversation qui avait roul plutt sur des
chiffres: Pour une fois, les premiers seront les premiers et les
derniers seront...

--Les _deniers_!... comme partout, s'cria en se dridant un instant le
rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_.

--Eh bien! monsieur le rdacteur en chef, c'est ce qui vous trompe! Et
a n'est pas les deniers comme vous dites si bien, par un jeu de mots
qui ne m'chappe pas, non a n'est pas les deniers qui l'ont emport,
bien qu'on soit venu nous en offrir, et de plusieurs cts  la fois,
comme vous l'avez dj parfaitement devin. Ah! qui est-ce qui aurait
cru qu'une chtive feuille politique qui ne faisait seulement pas ses
affaires, exciterait de pareilles convoitises, et aux quatre coins de
l'horizon politique, c'est le cas de le dire, car, monsieur, c'tait
bien une dlgation du parti ouvrier qui tait en bas, reprsente par
les citoyens bouche  bouche avec monsieur le comte de Couandrailles,
lequel venait, lui, de la part des comits monarchistes. Monsieur le
comte les a tous emmens le soir--si a peut vous amuser de l'apprendre,
monsieur--oui, tous, y compris le vicaire gnral, dans sa grande
limousine;--entre nous, il y avait deux C. G. T., sur le devant, un 
ct du chauffeur et le second quasiment sur le marchepied, en
lapin...--Il a pu les emmener tous sans s'offenser les uns les autres,
attendu qu'aucun n'avait russi dans sa mission!

Ah! il y a eu une chaude sance du conseil d'administration, ce
jour-l, monsieur! mais  l'unanimit moins deux voix, le conseil s'est
prononc pour l'adoption d'un parti qui me vaut prcisment l'honneur de
vous entretenir aujourd'hui, car j'y arrive,  mon but, monsieur le
rdacteur en chef, j'y arrive; a a t long, et je vous en fais bien
mes excuses, mais de ces prliminaires, comme vous l'allez voir, et
quand j'aurais eu l ma bonne paire de ciseaux, je ne pouvais rien
couper.

J'arrive au but, monsieur le rdacteur en chef, et a n'est pas sans
trembler un peu, car ce que j'ai  vous dire ressemble  s'y
mprendre...  une confession!

Le rdacteur en chef, dans l'impossibilit de souponner o son visiteur
en voulait venir, commenait  s'impatienter; il redressa tout  coup la
tte.

--Premier aveu: monsieur le rdacteur en chef, je ne m'appelle pas
Stanislas Rondache!...

Non; puisque du vivant de monsieur Poplit, la mme signature s'talait
en caractres gras au sommaire du _Petit Eustasois_: c'tait le
pseudonyme adopt par feu monsieur Poplit en personne--mais il est bien
possible que vous ayez nglig ce dtail.--Non, je ne m'appelle pas
Stanislas Rondache, mais simplement et tout bonnement Joseph Ploux. Si
je m'introduis jusqu' vous sous l'gide d'un nom honorablement connu
dans la rgion, c'est que j'y ai t autoris, et ds cette mmorable
sance du conseil d'administration... J'y ai t autoris, quoique sans
grande instruction et ne me donnant pas pour plus malin que je ne suis,
voici comment:

Dans le moment mme de la plus chaude discussion, et quand il
s'agissait de savoir ce qu'il adviendrait de notre infortun quotidien
et si on ne le vendrait pas  gauche ou bien  droite, et comme ces
messieurs qui ne sont pas millionnaires, tant s'en faut, se trouvaient
tiraills dans leurs intrts et dans leur conscience, madame Poplit,
propritaire du local et de tout le matriel d'imprimerie, s'est leve:
Mon pauvre mari, dit-elle, m'a confi souvent que quand il tait dans
l'embarras pour la rdaction de son journal, il avait pour principe de
ne pas s'arracher les cheveux: _On prend son bien o on le trouve_;
voil quelle tait sa devise,  ce pauvre ami, et il y a principalement
les grandes feuilles parisiennes qui sont excellemment rdiges et qui,
cependant, ne parviennent pas  la connaissance du dixime de nos
populations lisantes; a n'est-il pas un grand dommage, messieurs, je
vous le demande, que tant de savoir et tant de talent soient plus qu'aux
trois quarts perdus? L-dessus, il y a quelqu'un du conseil, monsieur
Sabl, un qui ne mche pas ce qu'il a  faire entendre, qui demande la
parole: C'est trs exact, dit-il, je connaissais l'usage adopt par
notre regrett directeur dans la confection de son journal, et,  mon
avis, pour la meilleure ducation de notre petit public, feu Poplit y
mettait encore beaucoup trop du sien! Voil l'ide qui court comme le
feu le long de la mche, monsieur, et tout  coup deux ou trois de ces
messieurs qui clatent d'une seule voix: Nous n'avons besoin de
personne!... Mprisons les capitaux trangers!... Gardons jalousement
notre indpendance!... Conformons-nous  la tradition transmise par
notre regrett directeur!... Et madame Poplit elle-mme qui prononce:
Il y a, pour cette besogne, un homme tout trouv... Monsieur, soit dit
sans ostentation ni jactance, c'est mon nom qui sort  cette minute de
sa poitrine... C'est donc moi qui assume  cette heure la lourde
responsabilit de perptuer les us et coutumes traditionnels de feu
monsieur Poplit. On m'a adjoint seulement un ouvrier typographe...

Et je vous laisse  penser, monsieur, que si feu monsieur Poplit y
mettait encore trop du sien, a n'est pas en cela que j'ai pu, moi, tel
que vous me connaissez, tre tent de l'imiter, car le maniement de la
plume n'est pas mon fait...

Monsieur le rdacteur en chef, je ne viens pas ici dans l'intention de
me faire valoir, tant s'en faut, et je suppose que mon portrait
personnel, tel que je vous l'ai peint, est bien petit vis--vis de celui
de notre regrett directeur-fondateur. C'est en me retranchant derrire
ces prliminaires qu'il me sera permis de vous dire que si jamais feu
monsieur Poplit a eu un tort ou commis une erreur, a n'a pu tre que
de disperser les emprunts qu'il faisait  l'excellente presse
parisienne; il empruntait ici et il empruntait l; hier c'tait du
rouge, et aujourd'hui du blanc. Je vous confie ceci  voix basse; mais
il y avait des mal intentionns qui ne se sont pas fait faute d'appeler
notre journal l'Arlequin ou le Pot Pourri. Dans mon petit coin,
monsieur, moi, je m'tais aperu que de tous les quotidiens que la
capitale nous expdie  Saint-Eustas-le-Petit, le _Journal des Affaires
politiques et trangres_ tait premirement le plus instructif--a tout
le monde en tombera d'accord--et secondement celui qui nous garantissait
le mieux contre le risque d'veiller les susceptibilits de l'opinion,
toujours chatouilleuse, comme on sait. Ce n'est pas un journal anodin,
mais c'est un journal qui sait se tenir  gale distance des extrmes,
et a une tenue, comme on dit, que c'est  croire quand on le lit, que
l'on assiste  une conversation d'ambassadeurs. On a beau dire que tout
s'altre, la province a conserv le sens du comme il faut. Il y a bien
d'autres qualits qui dsignaient votre estimable journal  notre
attention particulire, et vous n'attendez pas qu'une parole aussi
malaise que la mienne vous en fasse l'numration... Bref, pour faire
honneur  la situation inattendue et brillante, j'ose le dire, qui
m'tait accorde  l'improviste, et dans la louable intention d'tre
utile  tous en prenant mon bien, comme disait le patron, l o il se
trouvait, ds ce jour-l, monsieur, j'ai mis  large contribution le
_Journal des Affaires politiques et trangres_, lui et pas un autre, je
viens vous en faire ici le loyal aveu... J'tais venu ds les premiers
temps dans l'intention de vous informer de ce qui se passait, prfrant
prendre les devants, bien entendu, que non pas d'encourir votre blme;
et si vos occupations, monsieur le rdacteur en chef, vous avaient
permis de m'couter lors de ma premire visite, j'aurais eu, ma foi,
plus de coeur  m'acquitter depuis vingt-deux mois de ma besogne
quotidienne, car rien de tel que d'tre d'accord avec qui vous fournit
le boire et le manger... Mais  quelque chose malheur est bon: si
j'avais eu l'honneur d'tre entendu, et le soulagement de m'tre
expliqu, aussitt les dbuts de ma petite pratique, il y a une chose
que je n'aurais pas pu vous apprendre, une chose qui va peut-tre bien
me charger davantage  vos yeux et que je ne vais pourtant pas pouvoir
vous confier sans une certaine fiert, monsieur le rdacteur en chef:
c'est le succs de notre procd, c'est la prosprit du _Petit
Eustasois_ depuis le jour qu'il n'est  peu prs aliment que par les
miettes qui tombent de votre table!... Quoique je ne vous copie pas, ce
qui s'appelle copier, vous m'entendez bien, le public rgional sait
distinguer, mme  travers les pices mal cousues d'un remaniement, il
sait distinguer ce qui vient des matres de la plume et de la pense, et
il y rend hommage; vous y serez sensible, monsieur le rdacteur en chef,
quand je vous dirai qu'en un an et dix mois le tirage du _Petit
Eustasois_ a quintupl. Oh! ce n'est pas le pactole, parce que le
chiffre que nous multiplions par cinq n'tait pas bien gros; mais le
branle est donn, nous allons, nous allons! Sans contredit, nous voil
dans la main le conseil gnral et les prochaines lections
lgislatives... Il va sans dire que si vous aviez jamais quelque intrt
dans le dpartement, nous vous serions dvous  vous et aux vtres
comme le chien ne l'est pas  son matre...

Voil, monsieur le rdacteur en chef, ce que, sans vouloir rien
demander spcialement au langage des clricaux, j'ai appel ma
confession; elle est complte, elle part d'une me dpourvue de malice,
mais--il y a un mais, vous vous en doutez bien!--mais je ne peux tout
de mme pas y joindre le ferme propos de ne plus recommencer,  moins
que, malgr ma dmarche accomplie, vous ne m'en donniez l'ordre formel,
ce qui serait d'un coeur dur...

Stanislas Rondache ayant prononc ces mots, un peu  bout de souffle, se
sentait la gorge sche, et son anxit avait t croissant parce que
vis--vis tant de rondeur, de bonhomie et de fondamentale innocence, le
rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et trangres_
conservait un oeil volontairement sans expression, un visage glac, et,
dans l'esprance de l'attendrir par un argument de suprme ressource,
Stanislas Rondache, ou plutt Joseph Ploux, ajouta encore:

--Je dois vous dire aussi, monsieur le rdacteur en chef, afin que vous
soyez bien inform de nos moeurs et que vous ayez tout  fait prsent 
l'esprit notre petit tableau de famille provinciale, que pour cimenter
notre prosprit, madame Poplit et moi avons form le projet d'une
union matrimoniale... Les premiers bans sont publis de dimanche dernier
 l'glise Saint-Pacme...

Mais le rdacteur en chef du _Journal des Affaires politiques et
trangres_ ne dtendit pas, ft-ce devant ce tableau, un seul trait de
son visage impassible. Il se leva. Stanislas Rondache dut l'imiter; ses
jambes flageolaient, et tout son sant lui semblait tre paralys. Le
rdacteur en chef parisien vit plir son pauvre petit confrre de
province. Et il se demandait: Quelle pnitence pourrais-je bien
infliger  ce brave homme qui, tout de mme, a outrepass les
droits?...

Stanislas Rondache se croyait perdu. Il dit, sur un ton dsespr:

--Mais enfin, monsieur le rdacteur en chef, l'essentiel de toute cette
malheureuse affaire, vous le connaissiez depuis vingt-deux mois par le
service du journal qui vous a t fait rgulirement, sans
cachotterie?...

Alors le rdacteur en chef rsolut de le frapper dans son amour-propre
qui apparemment tait grand. Stanislas Rondache s'imaginait que le
_Petit Eustasois_, parce qu'il arrivait  Paris, y tait lu: le
rdacteur en chef dit flegmatiquement en faisant un pas vers la porte:

--Toute cette malheureuse affaire? Mais nous l'ignorions compltement!

Et voyant que Stanislas Rondache s'anantissait, il changea soudainement
d'attitude. Il prit sa figure d'homme du monde, indulgent, spirituel,
dtach de bien des choses, sensible au trait bien lanc, et estimant
au-dessus de tout la faon la plus lgante de trancher une difficult:

--Allons! allons! mon cher confrre, dit-il, en tendant la main avec
cordialit  Stanislas Rondache, si vous voulez qu' l'avenir nous
parcourions quelques colonnes du _Petit Eustasois_, citez-nous donc une
fois au moins! les agences nous enverront la coupure... et nous vous
tiendrons quitte.




PATATRAS!


Les Champenoy formaient un mnage uni depuis une dizaine d'annes,
amoureux encore, modle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres
excellents exemples, celui de ne s'tre pas spar une nuit. Quand Louis
Champenoy accomplissait ses priodes d'instruction militaire? eh bien!
Huguette Champenoy l'accompagnait  Nancy,  Compigne ou en tout autre
lieu de garnison o le lieutenant de rserve venait coucher  l'htel de
l'peron d'Or ou de l'cu blanc. Huguette, au grand scandale de
quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants
aux domestiques,  la gouvernante, et suivait son mari.

Trs bien. Mais voil que cette anne, ds le mois de juillet, arrivent
des chaleurs torrides, nfastes aux enfants, nfastes  la maman
elle-mme. Par la plus fcheuse concidence, Louis est retenu  Paris
par ses affaires jusqu'au 10 aot irrvocablement. Que faire? Oh! oh!
Huguette, quant  elle, et attendu le 10 aot! quitte  vivre  la
cave, dans les glises, dans le mtro ou dans les galeries des Antiques,
si fraches, au muse du Louvre. Mais les parents appellent leur fille 
grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne;
Huguette elle-mme se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la
premire fois, on se sparera; on se sparera jusqu'au 10 aot!

--Mais comment feras-tu, mon chri? Tu n'y songes pas parce que a ne
t'est jamais arriv. Et ton bain, le matin!... Et ton linge!... sans
femme de chambre... dsordonn comme tu l'es!... Te vois-tu seul 
table, mon pauvre amour?...

--Je m'arrangerai, que veux-tu!

--coute, je ne veux pas que tu dnes seul, entends-tu?... Tu te feras
inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les
Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les
informer que tu es sans femme, sans enfants...

C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il
s'arrangera. Mais la vrit est qu'il redoute beaucoup d'avoir  passer
trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout 
l'ide de vivre priv des soins de son Huguette. Dix annes vous crent
une habitude. Il conduit sa petite famille  la gare Montparnasse, pour
le moins aussi attrist que sa femme.

Aussi, de retour  la maison, suit-il aussitt les conseils qu'Huguette
lui a donns. Il s'arrange. Il expdie des bleus aux de Brize, aux
Caveau.

Elle avait pens trs juste, la chre Huguette: le moyen de s'arranger
se trouve avoir beaucoup de succs.

Des rendez-vous sont pris; des dners fixs chez ceux-ci, chez ceux-l,
 Bellevue,  Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller
en bande voir une petite revue  Montmartre, dont il se dit tout le mal
possible, qui, parat-il, est d'une audace folle et o Huguette, un peu
bourgeoise, ne voulait pas aller. Les mnages amoureux aiment  se
coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par
exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre
Champenoy sera clibataire, du samedi aprs-midi au dimanche soir,
excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher  Blois ou 
Saint-Quentin, enfin Dieu sait o! Le mnage des Champenoy est charmant,
c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas  quitter
ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux
personnes aussi aisment qu'une. Joignez  cela que Champenoy est cent
fois plus agrable quand par hasard on le voit sans sa femme!

Enfin, tout un petit programme est dress aussitt aprs le dpart
d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre
quotidienne, ni les dtails ni mme les points principaux  la chre
absente. Il se contente de lui dire: Je m'arrange; ce n'est pas drle
assurment, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se
met en quatre pour me consoler... Patientons, ma chrie; ne compte pas
les jours, ce ne serait pas une faon de les faire tomber plus vite...

Qu'Huguette comptt les jours ou bien non, la huitaine n'tait pas
coule qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne  son mari la
dpche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance aprs minuit, au
retour d'une gaie soire chez les de Brize, employe  comploter pour le
lendemain samedi la premire randonne en auto:

  _Chri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse;
  brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te
  revoir, baisers._

  HUGUETTE.

A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, veill depuis cinq heures et
demie pour avoir pris le temps d'crire et d'envoyer des bleus aux
Caveau et aux de Brize--des bleus dont la rdaction fut nerveuse et
reprise  plusieurs coups (adieu, partie rve! etc... Mais il ne
s'agissait tout de mme pas d'avoir l'air dpit du retour d'Huguette),
Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une
minutes de retard  l'arrive du train qui lui ramenait Huguette
n'amlioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette--qui
avait pass la nuit en chemin de fer--ce fut Huguette qui eut la mine
joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit  son mari:

--Mais, mon chri, qu'as-tu? Quelle tte tu fais?... Tu n'es donc pas
content de me revoir?...

--Content!... Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce
retour, ces trois cents kilomtres dj battus, il y a moins de huit
jours...

--Moins de huit jours!... On voit que tu n'as pas trouv le temps long,
toi!...

--Enfin, que veux-tu? C'est inquitant, c'est bouleversant! Que t'est-il
arriv? Qu'y a-t-il?

--Gros bte! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me
passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laiss les petits en bonnes mains
pour quinze jours, et me voil!

--Et te voil!...

--Ah! , mais, ma parole, on jurerait que je te drange!...

--Que tu me dranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas  ce que tu
dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu
as toute ta tte, tout ton bon sens, malgr cette folle escapade...

--Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empche que tu ne reprends
pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constat en
t'apercevant par la portire du compartiment: je tombe mal, j'ai t
sotte de revenir, a y est: je-te-d-ran-ge!

Pleurs, gmissements dans le taxi-auto qui ramne  la maison le mnage
Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifie; aussitt
chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement,
aux objets qui tranent,  ce je ne sais quoi qui marque partout son
absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle
ramasse des bandes de journaux jetes hors du panier  papiers, et parmi
elles un fragment de l'criture de Louis, un commencement de lettre,
abandonn, barr, chiffonn, jet l; elle y dchiffre la date du jour:
c'est de ce matin mme et cela porte ces seuls mots:

  _Chers amis,_

  _Patatras!_

--Patatras! Tu as crit  tes amis: Patatras! C'tait pour leur
annoncer mon retour!...

--Je n'ai pas crit patatras!  mes amis, puisque ce mot est biff,
chiffonn, et mis au panier...

--Patatras! a t ta premire pense, la bonne!...

--coute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseill...

--... De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je
reviens, et tu cris: Patatras!

--Guette, comprends, je t'en prie...

--Je comprends trs bien patatras! Tout le monde comprendrait comme
moi patatras! Ce patatras explique tout. Je comprends que pendant
dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il
y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends
que mon absence n'a pas dur une semaine, et que lorsque je t'annonce
mon retour inopin, tu cris  tes amis: Patatras!




LES QUINQUETON


I

J'ai bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d'annes, du temps
que j'allais, tout petit, voir mes grands-parents  Vendme. M.
Quinqueton habitait une maison de trs simple apparence, rue Rochambeau,
et tait juge de paix. Je me souviens particulirement, dans cette
maison, d'immenses placards qu'ouvrait une certaine bonne  tout faire,
nomme madame Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de
ces placards contenait un portrait  l'huile, dpourvu de cadre et
reprsentant un homme blond avec une barbiche et un oeil inspir. On
disait que c'tait le portrait du pote. On ne lui faisait point
d'honneur; le pote tait un frre de M. Quinqueton, mort  Paris
pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-tre ne tenait-on
pas  le savoir.

M. Quinqueton avait un fils appel Prosper, qui mangeait avec moi la
confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais o
passait un de ces innombrables petits cours d'eau qui baignent si
gracieusement les pieds de Vendme. Ce ruisseau sortait d'une vote
obscure et grillage retenant au passage la paille, le foin et des
objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand
on pouvait, en papier de journal quand on tait press; nous les
lancions  une extrmit du jardin et allions les recueillir  l'autre,
mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l'effectuais en
courant au plus court, tandis que Prosper, qui prtendait s'embarquer
pour des contres lointaines, perdait un temps prcieux  expdier des
tlgrammes,  se procurer des sommes folles au guichet d'une banque
imaginaire,  faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il
s'arrtait au premier poirier, qui reprsentait pour lui la mer Rouge,
et tombait extnu sur un banc rustique, qui n'tait ni plus ni moins
que la station au nom splendide de Seringapatam. Vous pensez bien que
j'tais arriv depuis longtemps et que j'avais dcharg mes vaisseaux
quand Prosper en tait encore  faire des embarras  Seringapatam!...

--Qu'est-ce que c'est, Seringapatam? demandais-je  Prosper. Es-tu sr,
au moins, que a soit sur un fleuve navigable?

--Seringapatam! s'criait-il, en se gonflant tout entier; et la faon
dont il magnifiait ce mot impliquait rponse  tout.

M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C'tait un doux homme,
veuf, trs confiant et trs bon. Il ne voulait nous contrarier ni l'un
ni l'autre, et cherchait un terrain d'entente avec l'exprience que
pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il tait d'une grande
impartialit, ce qui agaait galement les deux plaideurs, dont l'un
voulait surtout que l'autre et tort.

--Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arriv le premier?

--C'est vous, Francis.

--Mais, papa! rpliquait Prosper, c'est idiot. Il court sur ses deux
jambes, il saute par-dessus le banc et il est arriv!

--Qui est-ce qui t'empche d'en faire autant?

--Ah! bien, alors, si on ne peut plus s'amuser!...

Mon enfant, me disait monsieur Quinqueton, vous n'avez donc pas de
plaisir  naviguer sur les ocans,  pntrer dans les Indes?

--Mais, sacristi, monsieur! il n'y a pas d'ocans ni d'Indes, puisqu'il
n'y a qu'un poirier et un banc.

--Il n'y a pas d'ocans ni d'Indes! s'criait Prosper; mais, mon pauvre
vieux, regarde donc comme je suis fatigu!...

En effet, il suait  grosses gouttes,  force d'avoir pitin. M.
Quinqueton appelait madame Pacaud, afin qu'elle ponget le front du
voyageur. Et madame Pacaud, la serviette  la main, disait avec
admiration:

--Parlez-moi d'un enfant aussi intrpide!

M. Quinqueton venait quelquefois dner chez mes grands-parents. On le
taquinait parce qu'il n'entendait pas malice et parce qu'il faisait
volontiers talage de ses proprits du Saumurois. M. Potu, notamment,
un ami commun, qui avait la prtention qu'on ne lui en ft point
accroire, emptrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec
exactitude en quoi consistaient ses proprits du Saumurois. J'en
tirais prtexte  faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie
de transports maritimes:

--Tu te donnes un mal insens pour aller jusqu' Seringapatam, lui
disais-je; pourquoi ne t'arrtes-tu seulement pas dans tes proprits du
Saumurois?

--Pourquoi je ne m'arrte pas dans mes proprits du Saumurois?

--Oui. C'est parce que tu n'en as pas!

Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l'an dans le
Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaait 
Vendme mme un vin blanc rput nectar. Peut-tre tait-il capable
d'exagrer l'importance des proprits, mais c'tait pour donner plus
de valeur  son cru.

--Alors, disais-je  Prosper, tu y as t, toi, dans les proprits du
Saumurois?

--Si j'y ai t!...

--Fais voir combien c'est grand.

Nous tions sur une promenade publique que l'on nomme  Vendme la
Montagne parce qu'elle est situe sur une minence d'o l'on domine
agrablement la ville et les environs.

Prosper embrassait l'horizon du regard et faisait la girouette avec son
bras tendu.

--C'est plus grand que tout a!

--Oh! mais tu es archimillionnaire?

--Pourquoi?

--Parce que ton pre dit que c'est tout vignes. a doit rapporter. Papa
en a, lui, trois carrs grands comme le toit de la sous-prfecture; il
en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!... Et puis,
coute-moi, mon vieux, ce que tu me dis l, a n'est pas possible, parce
que la vigne, c'est sur des coteaux, c'est pench: il peut y en avoir
long, mais il n'y en a jamais si large que a.

--Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu'elles sont.
Tu es assommant.


II

Plus tard, lorsque le got de jouer et de nous quereller fut pass, et
alors que nous tions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de
suffisance, en tenue de collgiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M.
Quinqueton tout en feu. Il tait des premiers  faire renouveler par des
cpages amricains ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots
cpages amricains retentissaient aux dners, comme autrefois les
proprits du Saumurois. M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton
 cause de sa confiance aveugle en ces racines trangres dont les
journaux disaient merveilles, mais qui n'avaient, en somme, jamais
encore port de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zle
jusqu' dvaster lui-mme ses vieux plants de vignes inattaqus, sous le
prtexte qu'ils ne sauraient manquer d'tre phylloxrs l'an prochain,
et que mieux valait faire ds aujourd'hui peau neuve.

Le fait donna raison  l'initiative de M. Quinqueton, puisque ses
compatriotes durent l'imiter peu  peu; mais il reste  savoir si M.
Quinqueton se lana dans cette entreprise avec la hardiesse du sage,
c'est--dire muni d'informations contrles, appuy sur des formules, ou
bien avec la tmrit d'un homme pris de ressources paradoxales et
crdule aux panaces. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, 
prudente distance, il est vrai, n'eurent qu' s'en louer, M. Quinqueton
jouit  Vendme du prestige de l'initiateur heureux, sans que l'on st
d'ailleurs nettement ce qui tait rsult des oprations pratiques dans
ses proprits du Saumurois.

A cette poque-l, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux
potaches:

--Eh bien! jeune homme,  quoi nous destinons-nous?

Et il me regardait entre les deux yeux, de l'air d'un profond penseur.
Je n'avais pas eu le temps de rpondre, qu'il disait:

--Prosper, lui, oh!... oh!...

--Ah! ah!... Et qu'est-ce qu'il veut faire, Prosper?

--Je n'en suis pas embarrass. C'est un garon qui fera son chemin!

Je rptais  Prosper:

--Dis donc! ton pre prtend que tu feras ton chemin.

--Eh bien?

--Quel chemin?

--Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais,
d'abord, le chemin qu'il me plaira.

--Tu as de la chance!

--Je suis fils unique, n'est-ce pas?

--a, c'est exact. Et ton pre ne mendie pas son pain.

--Et je compte me la couler douce.

--Est-ce que tu resteras  Vendme?

--Cette farce!... Tu ne m'as pas regard!...

--Et o est-ce que tu iras?

--Mais  Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu
l'heure?

L'exhibition tait-elle prmdite? Il tirait de son gousset un
chronomtre.

--Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...

--Moi, papa est un amour.


III

J'avais perdu de vue depuis bien des annes M. Quinqueton et son fils,
par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous loigna de Vendme,
et j'avais oubli, je l'avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa,
lorsqu'un de ces hasards que l'on s'obstine  dire extraordinaires, et
qui sont ce qu'il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler les
proprits du Saumurois.

Je venais de me marier, et prsentais ma femme  de vieux amis que nous
avons  Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France.
Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues o Jeanne d'Arc
a pass et qu'ornent encore des pignons et des fentres en ogive par o,
un jour, des yeux ont vu monter au chteau le cortge qui ouvrait la
plus pure des popes, ses petites rues vous donnent le got des
vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effrite ou le
bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps couls. Bon
sens, simplicit et belle humeur, c'est ce que nous chantent toutes ces
chres vieilleries franaises; elles disent aussi la soumission au
ralisme de la vie, le fin sourire aux billeveses. Charmantes gens aux
veines de qui coule le sang du trs avis Rabelais! Figures claircies
par l'incomparable vin! Palais flatts par la saveur du pain de seigle
et du fromage de chvre, et dont la vote retentit des plus gentilles et
des plus rjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et
vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans
une pice obscure d'une maison penche sur le ct, dans la rue
Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en
chantant, c'est vous, qui nous avez arrach le cri: Restons dans ce
pays!

Une demi-heure aprs, nous montions en voiture, suivions la route qui
longe la Vienne jusqu' son confluent avec la Loire,  Montsoreau, et
nous arrtions l, sur la pente du coteau o tournent les ailes de
moulins  vent, non loin des ruines du chteau clbre, en face d'un
fleuve de sable et d'eaux languides, pour visiter une maison du temps
d'Henri IV: _Les Girouettes_,  vendre ou  louer, avec clos et
cellier.

La maison nous ravit; le prix qu'on en demandait tait modeste. Nous
revnmes le lendemain  Montsoreau pour voir matre Camus, le notaire.
Il nous numra les joignants: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); 
l'est, Arnault (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et  l'ouest,
Quinqueton (Pierre-Prosper).

--Quinqueton, Pierre-Prosper?

--Oui, monsieur.

--N'est-ce pas monsieur Quinqueton, de Vendme?

--Lui-mme, le juge de paix.

--C'est bien cela... Ah! par exemple! c'est comique... Ce bon monsieur
Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas  lui! Mais, en effet, nous
sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?

Le notaire pina les lvres pour comprimer un sourire  ma question
familire.

--Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.

--Ah! pardon! vous n'tes peut-tre pas le notaire de monsieur
Quinqueton?

--Si fait; mais monsieur Quinqueton ne m'entretient pas de sa sant.

--Il ne vient donc pas ici?

Le notaire se tourna vers son matre clerc:

--Depuis combien d'annes le sieur Quinqueton n'a-t-il pas comparu?

Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les
yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mmoire.

--Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton
(Pierre-Prosper)--affaire Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prt sur
hypothque... 88... 89? 89, c'est l'anne de l'Exposition. Je le vois
encore ici. a fait sept ans.

--Il n'est pas venu ici depuis sept ans!

--Exactement.

--Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?

--Deux fois par an, ponctuellement.

--C'est curieux! Et depuis ce prt...

--Cet emprunt. Le prteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.

--Ah! fis-je, surpris et inquiet tout  coup, le prteur est Ballureau
dit Cudasne?... Je vous demande pardon, matre Camus! J'ai beaucoup
connu monsieur Quinqueton, vous comprenez!

--Passons-nous aux servitudes de l'immeuble dit _les Girouettes_?

--Mais certainement, matre Camus.


IV

Ce lger mystre touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l'acquisition
des _Girouettes_. Je m'informai de lui dans le pays. Beaucoup de
cultivateurs l'avaient vu autrefois.

--Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!

--Il a ici un beau domaine?

--Eh! pardi! c'est selon...

--Mais le vin de votre coteau est renomm; il se vend cher...

--Cher? c'est comme on l'entend; les annes sont tratres... Et son
fils  m'sieu Quinqueton, il doit tre dgourdi,  cette heure?...

C'tait  moi de rpondre. J'interrogeais un autre:

--M'sieu Quinqueton? un homme qui avait le coeur sur la main;... de
l'amour-propre, par exemple!

--Il a du bien?

--Il en a.

--Mais il parat qu'il n'y met plus les pieds?

--a, c'est la pure vrit.

--Comment expliquez-vous?...

--Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J'avons seulement pas t
deux ans  l'cole...

A un autre!

--M'sieu Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera:
il aurait retourn le pays comme une descente de lit! En a-t-il arrach!
en a-t-il plant!... Et des btiments! et des pressoirs, en veux-tu en
voil! sous prtexte que l'amricain allait dcupler la rcolte!

--Et le rsultat de l'amricain a t trompeur?

--Il a t trompeur et il ne l'a pas t...

--Mais dans le cas de monsieur Quinqueton?

--Eh! pardi, le cas de monsieur Quinqueton est pareil aux autres,
allez...

--Le pays n'est pas endett?

--Endett? c'est-il donc qu'il l'est, endett, m'sieu Quinqueton, que
vous voulez dire?

--Ce n'est pas moi qui le prtends.

--C'est des on-dit! rapport  ce qu'il se cache. On ne le voit plus. Il
tait faraud! Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garon? Oh! son
garon! Quand il parlait de lui, on voyait l'eau qui lui montait  la
vue; il vous regardait au travers d'une onde, parole d'honneur! Tenez!
quand il disait comme a: C'est le meilleur sujet du lyce de Vendme!
y a pas  dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.

--Dites-moi, les affaires de monsieur Quinqueton sont mauvaises?

--Oh! oh! c'est selon...

--On m'a dit que son bien tait hypothqu.

--Oh! alors, si on vous l'a dit, vous en savez autant que ceux-l qui
vous l'ont dit... Et moi, donc,  cette heure, voil que j'en sais aussi
long comme vous...

Je fus pris du remords de n'avoir pas conserv de relations avec ce
pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage?
Aussitt mon retour  Paris, j'envoyai une lettre de faire part au juge
de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat des _Girouettes_, ce
qui et t l'aveu que je connaissais ses dboires.

Je reus de M. Quinqueton sa carte accompagne d'un nigmatique
assemblage de mots dont l'un tait pour le moins trange. Sous le nom de
M. Quinqueton et sa fonction: juge de paix, une main ferme avait
crit:

  _Heureux et fier de tout ce qui peut lui rappeler TRISTAN DE
  MLISANDE, adresse ses compliments au jeune couple._

Je me livrai  des supputations afin d'tablir approximativement l'ge
que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient
 lui donner la soixantaine. Il fallait carter l'hypothse de la
snilit. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou  la suite de la
mvente des vins succdant aux frais considrables de la rfection des
vignobles? Cependant sa carte portait juge de paix, et, d'ailleurs, un
notaire aussi mticuleux que matre Camus ne m'et point dit juge de
paix si M. Quinqueton et t rvoqu ou dmissionnaire.

Tristan de Mlisande! En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir
rappel un Tristan de Mlisande  ce bon M. Quinqueton? Jamais ces
syllabes euphoniques et manifestement trangres  tout tat civil
n'avaient frapp mes oreilles. Qui tait Tristan de Mlisande? Quel
rapport pouvais-je bien possder avec Tristan de Mlisande? Enfin, en
vertu de quel sortilge ma lettre de faire part tait-elle doue du
pouvoir d'voquer un Tristan de Mlisande?... Je demandai  ma femme si
elle n'avait point dans sa famille quelque Tristan de Mlisande... Elle
n'en avait point, mais elle eut une inspiration:

--C'est un nom plus beau que nature, dit-elle; c'est quelque pseudonyme;
le fils de votre monsieur Quinqueton doit crire...

--Bravo! a y est!... Tristan de Mlisande enveloppe d'arabesques
gracieuses l'humble ralit de Prosper Quinqueton! Ce mlodieux
pseudonyme et un mtier d'imagination sont la consquence logique des
embarquements pour le banc de bois, qui tait la cit asiatique de
Seringapatam!

Cependant je reus une lettre qui tait, elle, la consquence logique de
l'acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa
en suspens notre dernire hypothse.

Elle tait signe tout bonnement: Prosper Quinqueton, et ne faisait
aucune allusion  Tristan de Mlisande. Prosper m'appelait: Mon vieux
Francis, me complimentait de l'heureux vnement que son papa venait de
lui apprendre, puis s'gayait au souvenir de nos jeunes annes et
m'appelait sa vieille branche, puis m'entretenait d'une large
entreprise de vulgarisation qu'il avait faite rcemment, qui lui avait
cot les yeux de la tte, puis s'assombrissait et confessait qu'il
avait quelques petits trous  combler par-ci par-l, puis entonnait un
hymne en l'honneur de l'esprit positif et ordonn qu'il m'avait toujours
connu et qui ne saurait manquer de me valoir une brillante situation,
puis me priait de lui envoyer cent francs.

En post-scriptum: Motus  papa!

Mon Dieu! il y avait mille manires plus dlicates de rpondre  ma
lettre de faire part. Mais, prcisment, pour que Prosper les et toutes
ngliges et et choisi celle-ci, il fallait qu'il y ft contraint par
la ncessit. Ma femme, qui s'intressait  son voisin de campagne, fut
touche; peut-tre aussi tenait-elle  claircir l'nigme du Tristan de
Mlisande. Nous dlibrmes: enverrai-je le secours demand, ou irai-je
moi-mme  l'adresse indique par Prosper: 53, rue Hgsippe-Moreau?
Voyons!... Prosper devait avoir pass trente-cinq ans... garon...
Paris... embarras d'argent prolongs, sans doute, depuis le premier
emprunt de son pre--affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau
(Jacques), dit Cudasne:--j'allais tomber dans un faux mnage, sous les
toits, avec enfants, c'tait probable. Peut-tre Prosper prfrait-il
que je ne connusse pas de si prs sa misre... Lui-mme, sachant mon
adresse  Paris, n'tait pas venu, honteux sans doute d'tre mis comme
un pauvre.

--Allez toujours jusque chez le concierge, aprs tout!

--Et puis, qui est-ce qui m'empcherait de demander: Vous n'auriez pas
ici, par hasard, un monsieur Tristan de...

Je cours rue Hgsippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une
forte odeur d'ail se dgage de la loge, mais il y a un essuie-pieds 
l'entre, un tapis  l'escalier.

Je prparais mon: Vous n'auriez pas ici, par hasard, un monsieur
Tristan de... mais un instinct plus profond que nos volonts guide nos
paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:

--Monsieur Prosper Quinqueton, s'il vous plat?

Une voix du Midi, joyeuse, rsonna.

--H!  l'entresol-_e_ donc-_que_!

--A l'entresol! Ah! trs bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous
que je puisse le dranger?

--H! pourquoi donc-_que_?

--C'est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu'il est seul?

--_M_ oui!

Croyant  une occasion de causer, la concierge avait quitt son fourneau
aux vapeurs odorantes, et sa face rjouie s'offrait  mon service. Je
crus devoir en profiter pour glisser une question:

--Et monsieur Tristan de Mlisande?...

La face de la concierge s'arrondit comme une lune; dans cette lune, une
autre s'ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu' la luette.
Et il sortit de l, comme un jet d'air comprim:

--_C_ le m__me!

Je fis l'tonn. La concierge riait de tout son coeur; quand elle put
articuler  nouveau, elle dit:

--C__ d__ fan_n_tsies!

Je pressai,  l'entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle
une sonnerie lectrique. Un pas d'homme se fit entendre. Mon coeur
palpitait un peu, je l'avoue,  l'ide de retrouver tout  coup mon
camarade Prosper, que je n'avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la
vrit j'avais aussi une crainte, que venaient de m'inspirer la maison
d'aspect confortable, le tapis, le bouton lectrique, l'entresol au lieu
de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un
intrigant ayant tent de me refaire, circonstance dsobligeante.

Je vis un homme que je reconnus aussitt, non qu'il me rappelt le jeune
Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il tait grand comme son
papa et d'aspect doux et dbonnaire; il avait deux ou trois fils blancs
dans la moustache, la figure longue, mais agrable; il tait dcor des
palmes acadmiques.

Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s'cria, me
prit les mains, fut rellement mu, presque aux larmes. Il m'appelait:
mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux! ah! sacr bougre! Il me
scrutait le poil et l'habit. Ah! mon pauvre ami!... Mais c'est que tu
n'as pas chang, non!

--Cependant tu ne me reconnaissais pas.

--Depuis le temps!

--Comment va ton pre?

--Papa? trs bien. Ah! dame! il se dcrpit un peu, on n'est plus de la
classe!...

--Et toi?

--Eh bien!... moi...

--Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta situation?

Il eut la physionomie d'un aveugle  qui l'on parle de la lumire. Je
compris qu'il n'avait jamais eu de situation.

--Voil, dit-il. Mon pre m'a toujours fait une petite pension, mme
convenable. Je reconnais que j'ai t des privilgis du sort. Il m'a
dit, en m'envoyant  Paris: J'ai confiance en toi; travaille, tu
arriveras. Je ne veux pas t'influencer; suis tes gots. coute-moi bien;
je sais ce que c'est que la vie: un garon ne russit pas du jour au
lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que,
Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t'aider; mais il
ne faut pas compter sur la fortune... Va, dbrouille-toi, en attendant,
avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garon, je vais te
confier une chose: le jour o tu viendras dire  ton bonhomme de pre:
Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de ct,--eh bien!
ce jour-l, je serai content de toi.

--Et qu'as-tu fait, une fois  Paris?

--Mon cher, le temps passe avec une rapidit vertigineuse!

--On a  peine le loisir de prendre la rsolution de travailler!...

--Tu ne crois pas si bien dire! J'allais tous les mois  Vendme. Dans
le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demand: Ah !
qu'est-ce que j'ai fait depuis mon dernier voyage? Ce que j'avais fait?
Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voil le dtail. Aller et retour
Vendme galent trois jours, au bas mot, et  la condition encore qu'il
n'y et pas une petite occasion de rester l-bas, pour un dner, pour un
mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire
plaisir  mon pauvre papa. Retour  Paris: la journe passe avec les
camarades qu'on a lchs depuis trois, quatre ou cinq jours, c'est bien
le moins! le soir, petite noce invitable si l'on veut se conserver
quelques relations amicales. Lendemain: grasse matine, cela va sans
dire; puis rflexion sur ce que l'on fera. Bonne rsolution: j'crirai
demain  Un Tel et  Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre
auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et un Tel; cot:
deux, trois, quatre journes. Puis attendu rendez-vous d'Un Tel et d'Un
Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l'intervalle. La
guigne! rendez-vous tombs mme jour, mme heure. L'un d'eux rat:
c'tait le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que
trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport 
la quantit des citoyens qui sont dans la pure; ajoute cafs
obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui
m'obligent  retourner  Vendme toucher ma pension, en fraudant de
quarante-huit heures... Et voil!...

--Les mois s'coulent...

--Et les annes!... un ouragan qui passe!

--Tout de mme, tu t'aiguillais bien, je suppose, vers une direction
dtermine?

--Mon cher, il y a une carrire qui mne  tout. Autrefois, on disait
que c'tait le droit; aujourd'hui c'est le journalisme.

--Tristan de Mlisande!...

--Tu as vu mon pseudonyme?

--Heu... heu...

--Tu m'obligerais, si tu l'as vu, en me disant dans quel endroit... Oh!
ce n'est pas pour moi! C'est pour mon pre. Quand un journal parle de
moi, je le lui envoie avec le passage soulign au crayon bleu; il est si
heureux! Ne ris pas, c'est une douce manie  lui. Mon nom imprim le
flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c'est
 Vendme que je suis clbre!... Mais, au fait, qui t'a dit que
Tristan...?

--C'est ton pre... un mot sur une carte.

--Tu vois! il ne peut pas se tenir d'apprendre  tout le monde que son
fils a un nom dans la presse. Je m'aperois que c'est par sa carte
seulement que tu connais mon pseudonyme.

--Je lis si peu!

--Ah! mon pauvre vieux, qu'on a de mal  se rpandre!... Ils sont l un
tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c'est le canon
qu'il faudrait pour les dloger!

--Et qu'est-ce qu'a publi ce Tristan de Mlisande?

--Publier! te voil bien! Mais publier, te dis-je, est impossible.
Publier est un monopole. Ils m'amusent avec leur publier. Publier,
c'est avoir un journal, un diteur. Si j'avais publi, mon cher, je
serais clbre: j'ai l, dans la caboche, la matire  faire pter votre
civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu
veux que j'inscrive ton nom comme membre fondateur, en premire page?...
Publier!... non, mon vieux, non, tant qu'un monsieur qui dtient la
place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n'est
pas crev, et qu'on ne s'est pas assis dans son fauteuil en jouant des
poings...

--Des poings! Mais encore faut-il avoir manifest quelque part une
certaine comptence?...

--Tu retarderas toujours, toi. Du toupet! entends-tu? du toupet et
encore du toupet! a dit Danton, si je ne me trompe. En voil un lascar
qui connaissait les moeurs de la Rpublique! J'ajouterai: et des
relations, ce qui facilite la monte  l'assaut.

--Tu t'es fait des relations?

--Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre pre Quinqueton en tait
tout baba. Il est venu ici, il faut te dire, pendant l'Exposition. Le
nombre de personnes auxquelles je l'ai prsent, fabuleux! Des
directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des
cabots, et des actrices, des danseuses clbres, des gens du monde,
mme. Il en tait fourbu, rendu, vann. Il me disait: Prosper, je
n'aurais pas cru a, je te l'avoue. J'ai pass ma vie  Vendme au
milieu de gens distingus, mais je n'avais pas compt que je serrerais
la main  tant d'illustrations. Je l'avais fait habiller, coiffer,
chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit
tant pour cent: il tait superbe. Tous les soirs au thtre,  l'oeil,
comme de juste, et aux rptitions gnrales; et des coups de chapeau,
et des clins d'oeil, et des poignes de mains!... Qui est-ce?--C'est Un
Tel!--Tu le connais?--Comme ma poche! Un merveillement; un rve. Le
bouquet: au quatorze juillet, pendant qu'il tait l, j'ai eu les
palmes.

--Le couronnement d'une carrire, pour beaucoup.

--Alors, devant cela, qu'est-ce que tu veux qu'il dise, papa?

--Pauvre papa!

--Non! point pauvre papa; il a chant, au contraire, comme le
vieillard Simon, son _Nunc dimittis_, et s'en est all  Vendme, o il
repasse en sa mmoire ces brillants jours de fte.

--Prosper, je te sais gr de ta franchise, mais enfin tu me permettras
bien,  dfaut de reproches, de te dire que tu es rest le petit garon
avec qui j'ai jou: tu te montais la tte, tu la montais  ton pre, 
madame Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que
tu y tais all.

--Tout est illusion.

--Non! pas ton tat prsent.

--Mon tat prsent? Mais ne va pas t'imaginer!... Mon cher, je suis tout
simplement  la veille d'obtenir la plus belle situation. Il va se crer
 Paris...

--Ah! ce n'est pas cr!

--Toi aussi, tu es bien rest le mme!... Eh bien! non, ce n'est pas
cr. Mais il n'y a pas que ce qui est cr qui mrite considration; il
y a ce qui sera cr demain. Toutes les grandes entreprises sont fondes
sur la confiance en un tat de choses qui n'est pas, mais qui sera par
le fait mme qu'on se met en branle. Donc il va se crer  Paris un
journal destin  amener une vritable rvolution dans la presse, un
journal...

--Passons.

--Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l'autorit,
bref, l'assiette au beurre, change de mains... Une gnration chasse
l'autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fond par
des hommes de mon ge, des camarades, des amis. Nous avons intress 
la chose des capitalistes connus, srs, en dehors des bandes interlopes;
ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs mme, que, pour
la plupart et entre parenthses, nous tutoyons... Et,  ce propos,
puisque te voil, tu me permettras de te donner une preuve d'amiti en
te laissant cette petite feuille o tu verras les avantages rservs aux
souscripteurs...

--Je te remercie, Prosper.

--Nous n'acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette
grande, immense affaire, ma place est assure, taille  ma mesure, et,
tu m'entends bien, je me considre comme _y tant dj assis_, et les
pieds dans ma chancelire...

--Sinon les coudes au guichet de la caisse!...

--Tu es dur. videmment je n'en suis pas  passer  la caisse; et c'est
ce qui te prouve le srieux de l'affaire; il ne s'agit pas pour ces
messieurs de nourrir la basse pgre du journalisme et de se laisser
assiger par tous les claquedents de la littrature. La tenue sous
laquelle se prsente l'entreprise nous oblige, cela se conoit,  une
certaine dcence dans la manire de manifester nos apptits. Je n'ai pas
pu frapper  cette porte avant d'en avoir acquis rgulirement tous les
droits, sans quoi je n'aurais pas pris la libert de solliciter de ta
vieille amiti la petite avance...

--N'en parlons pas.

--Si, si! je te dois mme des explications. Je te dirai qu'il m'est
interdit de m'adresser  mon pre. coute-moi; c'est une petite
histoire. Papa m'avait donn dix ans au maximum pour me dbrouiller 
Paris. Ce n'est pas lui qui m'aurait jamais fait observer que la dizaine
tait coule; mais, tout de mme, il est propritaire, il a de l'ordre
dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le
jour o je lui confierai: Je gagne ma vie. Alors, voil! Un jour que
nous nous promenions, bras dessus, bras dessous,  Vendme... c'tait
aprs l'Exposition... mon pauvre papa tait si glorieux d'exhiber  la
ville et  la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de
compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu
connais, une des curiosits de la ville, je ne sais quelle mouche m'a
piqu; spontanment, sans la moindre prmditation, je me dis tout 
coup: Il faut que je fasse un grand plaisir  papa. Instantanment, je
lui presse le bras, je me penche  son oreille, et je lui susurre la
phrase que j'avais sur la langue depuis dix ans: Papa, je gagne ma vie,
etc. Mon cher, il n'a pas souffl mot, tant a l'a estomaqu. Mais
aprs quatre pas, voil qu'il se retourne vers la porte monumentale, et
il prononce avec un brin d'emphase qui sent son cru: Cette porte, mon
fils, sera notre arc de triomphe!... Le coup avait port. Puis il m'a
dit, plus simplement, une minute aprs, en me serrant la main: Tu es un
honnte garon. Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n'ai pas regrett
mon mouvement.

--En effet, tu es un honnte garon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

--D'expdients de toutes sortes... J'ai toujours eu une belle criture;
je passe une partie de la nuit en copies... J'ai t typographe... J'ai
t contrleur dans un petit thtre... J'ai eu un emploi aux Pompes...
Mon ruban m'est avantageux.

--Tu as d perdre bien des amis?

--Je m'en suis fait d'autres: il y a une certaine commisration, chez
les gens de lettres, pour les pauvres bougres...

--Mais tes amis influents?

--Toutes les fois que j'ai obtenu un semblant de secours ou de place,
c'est  de presque aussi gueux que moi que je l'ai d.

--Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...

--Si mon pre venait  Paris!... Qu'il soit tmoin de ma dchance, non!
non! J'aime mieux m'imposer des sacrifices et sauvegarder les
apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne
sais ce qui le retient. Mon petit entresol est un de ces _leitmotiv_
qu'il emploie volontiers, tu te souviens; il le connat; il se le
reprsente. Et qui as-tu reu, l, dans ce fauteuil Voltaire? parle,
mon garon!... Je dois citer un nom; j'en cite un, ou deux, ou
davantage!

--Tu continues  aller  Vendme comme par le pass?

--C'est mon bonheur et c'est mon supplice. Lorsque j'ai eu un emploi, la
difficult tait de m'absenter, et j'en ai perdu plusieurs pour avoir
manqu du courage de me priver de Vendme. Vendme est cause que je
meurs de faim; mais Vendme me donne  manger quand j'y vais. Y
demeurer, toutefois, m'est interdit, sous peine de culbuter le chteau
de cartes o ma rputation est assise. Te l'avouerai-je? Tu vas te
moquer de moi, mais tant pis! J'ai du plaisir, l-bas,  vivre au milieu
du songe que Vendme se fait de moi-mme. L je comprends, jusque pour
l'homme sans mrite, la bonne odeur de l'encens; et quelque chose de mes
intimes convoitises en est satisfait. C'est peut-tre odieux, ce que je
t'avoue l, ou ridicule; mais je n'en suis pas  a prs...

--Et qui voit-on encore  Vendme?

--Les Potu, toujours. Ils ont mari leur fille ane, la belle.

--Autant que je m'en souvienne, le pre Potu n'tait pas un bonhomme 
s'en laisser conter?

--Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t'assure. La seconde fille
est fort intelligente...

--Et dans les proprits du Saumurois, y vas-tu?

--Mon pre, depuis longtemps, semble s'en dsintresser.

--Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as t si sincre
avec moi, dis-moi, mais l, sans mnagements, puis-je m'employer 
chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?

--Que tu es drle! Mais, mes embarras sont tout momentans! La solution
pratique, elle est toute trouve: c'est celle dont j'ai eu l'honneur de
t'entretenir. Avant trois mois, le journal tirera  quatre cent mille
exemplaires, et tu seras rembours du prt que j'ai sollicit de ta
complaisance... Que dis-je? rembours au centuple! Si tu veux bien
abandonner un instant tes instincts de misonisme et de provincialisme
arrir, et profiter de l'avantage tout amical que je t'offre de couvrir
la premire mission...

--Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d'y songer. Mais,
dis-moi, ton pre n'est pas engag dans l'affaire du journal?

--Papa est un terrien: il ne croit qu' la vigne et au bl. Mais je ne
dsespre pas de le convertir  l'vidence. Ah! il est clair que si
j'apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon pre;
que si je t'amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler
dans le gteau, ma situation au journal serait taye d'autant!...

--Eh bien! adieu, Prosper.

--Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...


V

Prosper fut invit  venir  la maison, tout  son aise et sans
crmonie. Il ne vint jamais. Il m'crivit qu'une affaire de la plus
haute importance l'appelait prcisment  Vendme. Une autre fois, c'est
un emploi qui l'enchanait. En compensation, il m'envoyait la revue
qu'il dirigeait, sous les auspices du plus haut patronage. Des noms
pompeux s'talaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et
Prosper me faisait part, obligeamment, d'une innovation qu'il venait
d'introduire: c'tait d'adjoindre aux membres fondateurs une srie de
membres bienfaiteurs qui, moyennant un versement de cent francs,
auraient droit  avoir leur nom inscrit en premire page.

Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner,
moi aussi, dans mes proprits du Saumurois.

_Les Girouettes_ se trouvrent amnages au mois d'aot, non pas d'une
manire trs confortable, car c'tait une bien vieille bicoque, mais de
manire  y jouir paisiblement d'un air pur et d'une vue large et
simple; c'est le propre caractre du pays.

Les pices taient dalles de briques, les chemines taient de taille 
rtir un veau  la broche, les solives apparentes et grossires, le
plafond si lev que des toiles d'araignes rsistaient aux ttes de
loup les mieux emmanches. Mais nous avions de grandes fentres 
meneaux avec des sculptures naves et des nids d'hirondelles, des
lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des
girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats
dans la nuit.

Au pied d'une terrasse aux balustres noircis par les pluies sculaires,
les toitures d'ardoises et les chemines du village, presses, cahotes,
brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dgringolent un chemin
creux, s'en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa
paresse tale, lchait de longs bonbons de sable rose entre les
peupliers disproportionns de ses deux rives, portant ici un bateau
plat, plus spacieux que la place de l'glise, et l-bas un autre
semblable, rduit aux dimensions d'un sabot. A droite, au loin, c'est la
Vienne aimable, qui arrive de Chinon  travers les prairies, sous les
saules; en face, la Valle d'Anjou plane et feuillue, que l't avanc
couvre d'or;  gauche, les coteaux qui portent le vin.

Quelles journes! quels soirs dlicats passs  respirer l'odeur des
pches d'espalier d'un verger situ au-dessous de notre terrasse, ou
bien  regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!

Une saveur paysanne se mlait par instants  l'arome des fruits mrs, et
aussi des bribes presque insaisissables de la fume des fours o l'on
cuit le pain.

Quand nous montions  nos chambres, nous n'tions pas las de regarder la
calme campagne. Un moulin  vent aux ailes  demi dchires, norme
insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous
nommions ce moulin, entre nous, l'Hypothque. Le terme barbare,
l'tranget de l'objet et l'horreur de la chose signifie nous
rappelaient la situation quivoque de mon vieil ami de Vendme. Comme un
dragon ail, l'Hypothque se tenait immobile  l'entre du trsor,
mais frmissant au plus lger souffle; et quand ses longues antennes
bougeaient, la lune tant basse, le compas de leur ombre au loin, entre
les lignes rigides des chalas, avait l'ouverture d'un pas d'homme.

--Ce pauvre monsieur Quinqueton!... L'Hypothque le mangera!

Septembre vint; les raisins mrirent; on commena  parler des
vendanges. Des chariots passaient frquemment sur la route, accompagns
d'une trange mlope sur deux ou trois notes graves: ils transportaient
des fts vides. Le village retentit bientt de coups de maillet sur des
caisses sonores, curieux prlude des ftes de Bacchus; sous chaque
hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l'air du
pays fut imprgn d'odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce
et sucre; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de
l'acidit des cuves bouillantes et de la saveur pre et tratresse du
vin nouveau.

Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.

On s'en inquita. Le maire dut faire protger la rcolte.

Or, un soir, une ombre fut signale dans le clos Quinqueton. Il tait
dix heures environ, la lune tait  son dclin, mais les toiles
brillaient. On distinguait une forme humaine qui avanait entre les
ceps, d'un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure
aux temps rguliers, comme et fait quelqu'un comptant les pieds de
vigne. C'tait une femme. La clart incertaine, trompant sa marche, la
faisait enfoncer tout  coup, ou culbuter contre une motte de terre.
Elle disparut derrire un groupe de pchers en plein vent. Nous fmes
trs intrigus. Qui tait cette femme?

C'tait madame Pacaud; je l'appris ds le matin par un mot du notaire,
qui me mandait en mme temps, en ma qualit de mitoyen, que la
vendange Quinqueton allait tre vendue debout et la terre par autorit
de justice.

C'tait fait! la grande bte au clair de lune, l'Hypothque... elle
mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!...

Au soleil du matin, je vis, par ma fentre, madame Pacaud dans les
vignes. Elle n'tait dj plus trs jeune, vingt ans auparavant; elle
n'avait pas chang beaucoup;  la lorgnette, je la reconnaissais bien.

J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui
dis:

--Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.

Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l'embarras de sa figure. Tout
un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d'tre berne, l'examen
attentif de ma personne, l'envie de se donner le plaisir de me
reconnatre, de parler des temps anciens, la curiosit de savoir comment
j'tais l, puis le rappel de quelque ncessit suprieure qui lui
interdisait sans doute de parler.

--Je ne veux point vous gner, madame Pacaud; j'avais seulement
l'intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des
nouvelles de monsieur Quinqueton...

--Il va bien.

--C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je
l'ai vu  Paris.

--Nous savons a, monsieur Prosper nous l'a dit. Ah! bien! si je pensais
me trouver nez  nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!...

Elle tait mue, madame Pacaud. Ma prsence inopine, mais plus encore
le poids crasant du silence qu'elle tait tenue d'observer, la
suffoquaient. C'tait une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux
traits ordonns,  la figure honnte. Elle portait la coiffe de Vendme
et tait vtue avec une extrme propret.

--Eh! mon Dieu! voil comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde
est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin  trois enjambes
de chez moi?...

--A trois enjambes? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son
effroi.

--J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez l.

--Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!...

--Venez djeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres
de proprit.

Je sentais bien que par l je la poussais dans ses derniers
retranchements. tant propritaire voisin, j'tais destin  apprendre
la vente, et sur l'heure. Il tait vain dsormais d'essayer de me taire
la dtresse de son matre. La fin du drame se joua dans son regard
affol; puis la joie de parler noya un moment sa douleur mme.

Son premier cri fut:

--Vous ne direz rien  monsieur Prosper!

--Je vous le promets, madame Pacaud.

--Eh bien! c'est des mentis, tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et
d'abord monsieur Quinqueton ne va pas bien.

--Sa sant?

--Sa sant, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.

--Ah!

--Faut tre juste, c'est de sa faute!

--Comment! de sa faute?

--Si monsieur n'avait pas t si cachottier, le malheur ne serait pas
arriv.

--Expliquez-vous!

--Oh! je vois que je vas tre oblige de vous en dire davantage. Une
fois qu'on a commenc, c'est comme  confesse, il n'y a pas, il faut
fureter dans les coins jusqu' ce qu'on ait dclar le plus petit
pch... Monsieur Francis, nous avons pass par des histoires, allez!...
Monsieur Quinqueton est ruin!

Aprs ce mot, ses bras, ses traits et l'animation de son regard
tombrent: elle ressemblait  une femme qui voit descendre le cercueil
de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:

--Je m'aperois que je commence par la fin!... C'est parce que c'est le
principal et que ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais dit
encore  personne. Vous ne le rpterez pas  monsieur Prosper, au
moins!...

--Comment! Prosper ne sait pas?...

--Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait.

--Bah!

--Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous
le dire: a n'est pas de ce que ses affaires taient perdues, non! C'est
de ce que j'ai dcouvert le pot aux roses.

--Cependant, il me semble qu'il est de toute ncessit que Prosper, qui
peut compter sur l'hritage de son pre... qui peut l'escompter, mme...

--Ne parlez pas de a, monsieur! Oh! je vois dj que j'ai eu la langue
trop longue. Alors, je vas donc tre oblige de vous en dire encore plus
pour vous empcher de parler...

--Soyez convaincue, madame Pacaud, que c'est dans l'intrt de Prosper,
uniquement, que je me place, intrt que je crois connatre mieux que
personne, attendu que...

--Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que
personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie
bien: vous n'avez pas entendu parler d'un mariage que ce pauvre monsieur
faisait mijoter depuis des annes... Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon
Dieu! puisque j'ai tant fait que d'tre bavarde, avez-vous entendu
parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce qu'on appelle une beaut,
non; ce n'est pas comme sa soeur qui a pous un hussard; mais son pre
a un chteau du ct de Lavardin, et il dit comme a qu'il veut un
gendre qui ne soit pas de la nouveaut pour lui. Soi-disant que le
hussard, qu'on ne connaissait ni d've ni d'Adam, leur aurait caus des
surprises... Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui
serait comme qui dirait promise,  cette heure,  monsieur Prosper.

--Prosper ne m'a pas parl.

--Il est discret! L'occasion o je m'en suis aperue, a t pour sa
dcoration: il n'en avait souffl mot  me qui vive, monsieur, non, pas
mme  son pre!... a devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on
pense que monsieur Foureau, le principal du collge, qui ptitionne
depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas
encore!... Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher
mignon! On dit qu'il est savant. Combien que a lui rapporte, jusqu'au
jour d'aujourd'hui, par exemple, a n'est pas  moi de vous l'apprendre;
mais il faut tenir compte de l'honneur. A prsent, pour le reste, une
fois mari  mademoiselle Potu!...

--Une fois mari  mademoiselle Potu! Voyons, voyons! raisonnons un
peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille  Prosper, le pre
de mademoiselle Potu a peut-tre pu faire fonds sur la fortune prsume
de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde  Vendme
connat comme possdant des proprits dans le Saumurois...

--J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, a n'est pas a qui
lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crsus.

--Cela n'est pas une raison!

--Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous
ne voudriez pas les sparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon coeur
qui se fend.

--Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez prcisment, il n'y a
qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton
serait sans influence sur la dcision du papa Potu. J'en reviens  mes
moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne,  l'heure
prsente, est d'avertir Prosper.

--Vous voulez tuer son pre; c'est votre ide bien arrte! Monsieur
Quinqueton n'a pas voulu dire  son fils qu'il tait oblig de
s'endetter pour la chose de ces maudits cpages amricains. Demandez-lui
pourquoi il ne l'a pas dit  son fils! A son fils? Mais c'tait pour lui
payer sa pension  Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il
aurait mieux aim engager les balances de la justice--c'est sa manire
de parler que je vous rapporte--plutt que d'enrayer l'avancement de son
fils.

--L'avancement de son fils?...

--Vous n'tes pas sans savoir que monsieur Prosper a  Paris une haute
situation. C'est un garon qui ne pouvait pas faire autrement que d'tre
distingu par ses chefs. Monsieur a t  Paris pendant l'Exposition;
son fils l'a reu chez lui comme on ne reoit pas un vque! C'est les
propres paroles de monsieur. Voil des choses qu'on n'oublie pas. Donc,
monsieur Prosper, ces derniers temps, tait en passe d'obtenir quelque
chose comme un gros avancement... Ah! dame! dans une corbeille de
mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'oeil qu'une truelle 
poisson!... Mais voil!... coutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui
tes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a
rien, comme dit l'autre. Il parat donc que, moyennant une dizaine de
mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les
paules aux camarades. Ah! aujourd'hui,  ce qu'on dit, c'est l'assaut:
l'honneur et la victoire  celui qui arrive le premier. Dix mille
francs! c'est que a ne trane pas dans les bas de laine, un lingot de
ce calibre-l. Enfin, monsieur a dit comme a: Prosper a t honnte et
loyal avec moi: il m'a averti le jour o il s'est trouv en tat de
gagner sa vie, et, depuis ce temps-l, il ne m'a plus gure demand
qu'une centaine de francs par-ci par-l; aujourd'hui il s'agit de lui
donner un coup de main: c'est pour son tablissement dfinitif; il me
rendra le bienfait au centuple, et dj il me promet six pour cent de
mon argent.--Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur
Prosper ne va pas nous sortir de l avec la Lgion d'honneur? Ha! ha!
est-ce qu'il a fait tambouriner  l'avance pour son ruban violet? Non.
Eh bien!...--Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper
aura ses dix mille francs.

Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su o c'tait que ce
pauvre monsieur les prenait!...--Dieu de Dieu! est-il bien possible
qu'un homme vivant soit ferm comme la tombe! Il les prenait, ces dix
mille francs, sur l'argent qu'il avait de ct pour payer les intrts 
ses prteurs! et savez-vous ce que c'tait, ces dix mille francs?
c'tait le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en tait-il
arriv l? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le
dire: c'tait de peur que a ne fasse jaser  Vendme avant que monsieur
Prosper soit tout  fait tabli!

--Avant que Prosper soit tout  fait tabli!...

--C'est d'un bon pre de famille, monsieur Francis!

--Mais, aprs?... aprs?... lorsque Prosper et t tout  fait tabli?

--Aprs? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en tat de
lui avancer  son tour.

--Oh!

--Monsieur Prosper lui avait affirm qu'il se ferait dans les vingt
mille avant un an au bas mot, et peut-tre cinquante, peut-tre cent
mille!... Ajoutez  a la dot de mademoiselle Potu: tout s'arrange et
finit bien, comme dans les pices de thtre.

--Oh!

--a va donc tre  moi, monsieur Francis, de vous faire une petite
question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper  Paris, c'est-il
votre avis qu'il sera bientt en tat d'aider son pre?

--... D'aider son pre?

--Voyons! c'est-il vrai qu'il y a  Paris des positions qui rapportent
des cent mille?

--Il y a de tout,  Paris, madame Pacaud.

--Oui, mais l, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme  s'avancer
 ces grades-l?

--Tout est possible, madame Pacaud.

--Oh! je vois bien, allez, que vous n'y croyez point!


VI

Madame Pacaud faillit tomber du haut du songe que Vendme se faisait de
Prosper. Plus que l'accident de son vieux matre et sa ruine, cette
chute de rve menaait de la dmoraliser.

J'emmenai madame Pacaud djeuner aux _Girouettes_. Nous essayions de la
distraire pour qu'au moins elle manget.

--Mon estomac est tordu comme un linge  essorer, monsieur, madame; vous
n'y feriez pas passer un grain de millet  nourrir les oiseaux.

Elle tait tiraille par la crainte que mon peu de confiance
correspondt  la ralit, et par le dsir--plus fort que tout--que ses
chimres ne fussent pas blesses. Et, dans son for intrieur, elle me
boudait un peu, parce que j'avais molest ses chimres.

--Madame Pacaud, lui dis-je, avertissez Prosper!

--a ne se peut pas!

--Alors, que monsieur Quinqueton lui-mme l'avertisse!

--Il aimerait mieux se faire prir!

--Donc, que Prosper reste dans l'ignorance.

--a ne se peut pas non plus, s'il faut aider  prsent son pre!

--Avertissez Prosper.

--Non.

--Allez au diable, ma chre madame Pacaud!

Nous faillmes nous fcher. Je crus cependant devoir intervenir.

--coutez!

D'un bond, elle fut debout.

--Oh! tout beau!... tout beau!... Je n'ai pas trouv le moyen d'aplanir
les difficults. J'examine simplement ce qu'il est en mon pouvoir de
faire; et ce que je pourrai, je le ferai. Entendez-moi bien: il n'est
pas admissible que Prosper ne soit pas inform de la fcheuse sant de
son pre.

--Mais, monsieur...

--Cela est inadmissible, madame Pacaud. Il faut que vous criviez sur
l'heure  Prosper quelque chose comme cela: Monsieur Prosper, votre
papa va bien pour le moment; mais nous avons eu des inquitudes pour sa
sant la semaine passe; vous devriez bien venir le voir.

--Mais, monsieur!...

--Il viendra. Pour viter tout dsordre, taisez-vous sur les causes
morales qui ont altr la sant de monsieur Quinqueton...

--Monsieur Francis, laissez-moi parler!

--Parlez, madame Pacaud.

--Eh bien! il faut que je vous dise pourquoi c'est que je n'ai pas tout
de suite envoy une dpche  monsieur Prosper: je n'aurais pas pu tenir
ma langue de lui tout raconter.

--Enfin, vous ne lui avez pas envoy la dpche et vous n'avez rien
racont.

--Sans doute, monsieur Francis, mais quand il arrivera...

--Laissez-moi parler  mon tour: quand il arrivera, je serai l, ou je
serai sur le point d'arriver par le premier train: vous pourrez bien
tenir votre langue une heure!

--Vous viendrez  Vendme, monsieur Francis? Vous ferez a pour nous?

--Vendme est sur le chemin de Paris; nous pensions quitter la campagne
ces jours-ci, et je serai heureux de revoir monsieur Quinqueton. Mais ce
n'est pas cela: il est indispensable que quelqu'un ici surveille la
vente des vendanges et s'occupe de la vente des terres; vous ne pouvez,
madame Pacaud, laisser plus longtemps seul monsieur Quinqueton; vous
retournerez  Vendme et direz  votre matre que je m'acquitterai du
soin de ses affaires du Saumurois, et que je lui en rendrai compte avec
toute la discrtion que l'on ne serait peut-tre pas en droit d'attendre
d'un homme d'affaires salari. Ma prsence  Vendme sera d'ailleurs
moins suspecte que toute autre. Quant  Prosper, eh bien, nous
dciderons avec monsieur Quinqueton s'il convient ou non de lui parler.

--Je vas vous embrasser, monsieur Francis! il le faut. Madame, bien sr,
n'en sera point jalouse? Et dire que j'ai failli ne point vous adresser
la parole ce matin!... Ah mais! c'est qu'un peu de plus, vous ne
m'auriez pas fait desserrer les dents!


VII

Une huitaine de jours aprs, je prenais tristement le train pour
Vendme. Je n'avais point de fort bonnes nouvelles  donner  monsieur
Quinqueton: les oprations de la vente taient dplorables; toutefois,
j'avais obtenu de quelques cranciers de surseoir  l'alination d'une
partie du domaine, ce qui permettrait au propritaire de s'en dfaire
plus avantageusement  l'amiable; mais, tous comptes faits
approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties
par hypothque. Ah! s'il pouvait tre temps encore de sauver les dix
mille francs confis  Prosper!...

Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendme,
d'apercevoir Prosper, tout jovial, l'oeil anim, la joue heureuse et
venant au-devant de moi les deux bras tendus! N'avait-il pas encore vu
l'tat de son pre? Il en ignorait, en tout cas, la cause.

--C'est gentil  toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son
patelin!... c'est gentil!...

--Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d'accourir au-devant de moi 
la gare.

--Tu serais arriv une heure plus tt, nos trains se croisaient: j'ai eu
tout juste le temps d'embrasser mon pre. Hein! quel coup!

--Comment va-t-il?

--Trs bien! Il est sauv. D'abord je lui ai remont le moral. Ne se
faisait-il pas du mauvais sang!...

--C'est que, sans doute, il avait ses raisons...

--Tu sais le mystre qu'il me tenait cach?

--J'arrive du Saumurois... Mais toi, Prosper?...

--Madame Pacaud m'a tout dit.

--Ah! parfait.

--J'ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais
pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de pre tait tout tremblant:
Mon garon, j'attendais que tu fusses de taille  faire fi de cent
arpents de vigne... Alors j'ai dit: Papa, vous avez bien fait!

--En effet!... si tu es de taille!

--Cette btise! Tu n'as donc pas vu le lancement de l'_Intgral_?

--Ah! c'est le fameux journal?

--Affaire magnifique, mon ami!... dpasse toutes prvisions!... Nous
pouvons vivre deux ans sans raliser un rouge liard de bnfices. En
attendant, nous pntrons dans le plus petit hameau; tu as d voir notre
feuille  la campagne;  Vendme, elle est entre toutes les mains; je
vais avoir l'honneur de te montrer mon portrait sur les murs!... Que je
te dise: madame Pacaud, hier soir,  la brune, a lacr une affiche pour
apporter triomphalement mon effigie  la maison.

--C'est la gloire.

--Pour qui n'exagre pas, c'est l'aisance, ou, si tu prfres, une
prosprit honorable... Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez.

--Qui a?... moi?...

--Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis  mme d'avoir part au
magot? La confiance t'a manqu: tant pis pour toi!... Oh! je ne t'en
veux pas; d'ailleurs, tu t'es montr avec moi d'une correction dont je
te saurai gr.

--Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-tre indiscrte;
mais je sais que ton pre t'a confi dernirement une certaine somme.
L'as-tu tout entire employe?

--Parbleu!

--Ae! ae!

--Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?... Tu peux
parler, Francis.

--Il s'agit des cranciers de ton pre... La vente ne couvrira pas...
Enfin, on calcule qu'il restera bien sept  huit mille francs impays.

--Baste! je me mets dans la manche du dput de l-bas!... Comment
s'appelle-t-il?... Il n'y a qu' ouvrir le Bottin... Et je fais fermer
la bouche  tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd'hui la
seule puissance. Si mon bonhomme de pre tait plus ingambe et plus
jeune, et si des liens--dont j'aurai  te faire part--ne nous retenaient
 Vendme, je l'aurais, en quinze jours, fait nommer o il m'et plu.

--Ta position au journal est solide, cela va sans dire?

--Je suis assis sur les dix mille francs de papa.

--Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j'espre?

--coute, enfant: deux chroniques de tte, par mois, signes Tristan de
Mlisande,  dix louis l'une: c'est dj de quoi caler les joues d'un
tre humain, mme pubre? A l'office des annonces, maintenant, et pour
dbuter seulement--en six mois on estime que le chiffre d'affaires
centuplera--la ration m'est double. Mais, que vois-je?... Ne te
pmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas interdit de faire passer au
rez-de-chausse un feuilleton bcl en douze nuits ou command dans les
prisons.

--Le traitement d'un prfet.

--De premire classe.

--... Mais, il est vrai, rvocable...

--J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, toutefois, dans nos
botes, est, je l'avoue, de s'imposer...

--J'approuve ta prudence.

En passant le long d'un grand mur bariol d'affiches, Prosper me dit:

--Regarde.

Et, de la canne, il m'indiquait un mdaillon entre vingt autres ingaux
et agglomrs comme les yeux d'un bouillon. Le mdaillon, de taille
moyenne, contenait des traits que j'eus du mal  reconnatre, mais une
banderole portait le nom de Tristan de Mlisande.

--Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas.

Nous arrivmes  la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous
ouvrir. Elle semblait fort tranquillise; elle regardait Prosper comme
au temps o elle admirait son intrpidit; par contre, il me parut
qu'elle ne m'envisageait pas d'un bon oeil. tait-ce qu'elle avait honte
de n'avoir pu tenir sa langue?

--Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?

--Mais... tout va trs bien! me dit-elle.

Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de nombreuses paroles: elle
me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son
voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d'une heure,
avait retourn les visages comme un gant et vaporis dans la maison
l'optimisme et l'esprance.

On me conduisit  M. Quinqueton, qui tait assis dans un fauteuil, un
peu hbt par les crises rcentes, et comparable, si j'ose dire, aprs
extraction de son secret,  une rcente accouche. Mais sa molle joue et
sa paupire pudique, froisses par le coup brutal, taient ranimes en
dessous par un nouvel lixir.

J'avais dessein de l'entretenir des oprations effectues, en partie par
mes soins, dans le Saumurois; mais, en vrit, il semblait assez peu
curieux de les connatre, en prsumant le rsultat mauvais, tandis que,
dcidment, la journe tait  la dtente et presque  la joie. Je me
fis l'effet d'un trouble-fte et me demandai, un moment, pourquoi et
comment j'tais l. Boud par madame Pacaud, qui m'avait fait venir,
porteur de faits prcis qui jamais n'agrrent  M. Quinqueton, et
continuant  jouer vis--vis de Prosper le rle ingrat de confident
sceptique: quel parti meilleur me restait-il  adopter que celui de
prendre le premier train?

J'avisai M. Quinqueton que, rassur sur sa sant, je ne comptais faire 
Vendme qu'un court sjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un mme
sourire, ce sourire de complicit heureuse des enfants qui cachent un
petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fte;
et ils dodelinrent de la tte: non, non! on ne s'en va pas comme cela.

M. Quinqueton m'attira  lui.

--Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la
connaissance de quelqu'un.

Et Prosper eut un large rire.

--Ah! ah! fis-je, il y a du mystre!

--Il y a du mystre.

Je dus me frotter les mains, simulant la gaiet de celui  qui l'on en
annonce une bien bonne.

--Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prtend qu'il n'y a
point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-tre juste de
soutenir aussi que nos misres reoivent parfois une certaine
compensation. Pour ma part, j'ai t secou, ces derniers temps, comme
on ne secoue pas un vieux prunier... eh! eh! la comparaison n'est pas
mauvaise: il ne reste pas un seul fruit  l'arbre. Si ce n'tait que
moi, mon Dieu,  mon ge on n'a ni coquetterie ni grand apptit; mais
mon dnuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le
confier, caressait un joli projet de mariage.

Je m'inclinai.

--Misre de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amre quand
il m'a fallu avouer au pre de la jeune fille que mes proprits du
Saumurois ne pseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids
d'un de mes cheveux blancs... Entre nous, on peut confesser sa
faiblesse: j'aurais eu moins de dpit  voir vendre, devant ma porte, ma
paillasse et mon bois de lit.

On reconnaissait bien l le M. Quinqueton faraud qui n'avait pas remis
le pied dans le Saumurois du jour o il y et t expos  rencontrer un
crancier.

--Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore t prononce qui pt
engager les deux familles: chacun a sa fiert... Oh! oh! c'est qu'il
s'agit d'un contrat qui fera date dans l'tude du notaire! L'avenir
glorieux de Prosper, voil le coup de fouet que j'attendais pour oser la
demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que
c'est ma fausse position, prcisment, qui nous a fait tomber la poire
dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle tait mre. Ah mais!
c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.--Sacrdi,
mon cher Quinqueton, m'a dit le pre de la jeune fille... Faut-il vous
le nommer? Non. Je prfre vous laisser la surprise de la voir entrer
ici, car nous l'attendons. C'est un homme carr en affaires et qui n'y
va pas par quatre chemins. Mon cher Quinqueton, m'a dit
monsieur...--Ah! le bout de la langue me dmange...--voici cinq ans et
trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'tat de votre fortune et
que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de
fils. Il le savait, monsieur!... Je n'attendais que votre confidence,
m'a dit monsieur... mettons monsieur X... pour vous parler  coeur
ouvert. Comment ai-je appris vos petites misres? Par ma police, donc!
Et pourquoi est-ce que j'ai lanc ma police  vos trousses? Tiens! 
cause de l'intrt que je vous porte, sacrdi! et  cause d'un certain
sentiment qui unit nos enfants.--Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc
vrai, Potu, vous y pensez donc?... Tant pis! le nom m'a chapp!--Si
j'y pense! et vous, vieux gredin?--Oh! moi... Mais mes
vignobles?...--Je donne deux cent mille francs  ma fille, c'est-il
assez pour deux personnes?--Bont du ciel!--Ne me remerciez pas, me
dit Potu, ma fille n'est pas taille pour pouser un marquis...
Attrape a, Prosper! D'ailleurs, dit-il, je suis moi-mme plus
autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne
dans le creux de la main.

--Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement
mes mesures!

--Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.

Je ne disais rien de tout cela.

--Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va
s'emballer!...

M. Quinqueton reprit:

--Que Potu vienne pour la premire fois faire allusion  un mariage
entre nos enfants le jour o je lui annonce mon infortune, a, c'est le
fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine mme o
Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de
demander, pour la premire fois et le front haut, la main d'une
hritire, voil ce que j'appelle une rencontre providentielle.

Madame Pacaud ouvrit la porte prcipitamment et nous lana:

--Voil monsieur Potu!

Elle avait la figure panouie, arrondie en galette; elle avait du nom de
M. Potu plein la bouche.

M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui
semble largir l'espace devant un personnage important. D'instinct, je
les imitai. A nous trois, nous tions la foule qui s'carte devant les
pas d'un potentat.

La physionomie de M. Potu contrastait singulirement avec celle que
venait de m'voquer le juge de paix; ou, du moins, si elle tait d'un
homme,  n'en pas douter, carr en affaires, c'tait un de ses angles
tranchants qu'il poussait brutalement dans le bel espace largi devant
lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos
bouches en coeur.

--Bonjour, Potu!

--Bonjour, monsieur Potu!

--Bonjour.

A sa faon de dire bonjour, on connaissait que cet homme avait des
chiens, qu'il montait  cheval et qu'il aimait, le matin, faire le tour
de ses communs, la cravache  la main, en se fouettant les mollets. Je
jugeai dcent de me retirer. On me prsenta; il ne me reconnut pas.

--Charm, monsieur, dit-il. Vous n'tes pas de trop. Je regrette de ne
pouvoir dire sur la place publique ce que j'ai  dire.

Il n'accepta point de sige. Il se promena pesamment dans la pice. Il
avait le menton ras, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous la
peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des
favoris d'un blanc immacul, un ventre bedonnant sur des jarrets
d'acier.

Il se tourna soudain vers Prosper et dit:

--Mais vous tes fou, mon garon!

Les Quinqueton s'affaissrent. Une demi-minute s'coula. M. Potu dit:

--Sacrdi!

Puis on sentit qu'il allait parler; mais il prfrait encore recourir 
son juron, qu'il rpta avec des intonations nergiques signifiant sa
colre et le regret qu'il avait de ce qui arrivait.

--Sacrdi de sacrdi de sacrdi!...

C'tait le mot qui ouvrait l'cluse; le flot s'pancha.

M. Potu croisa les bras et s'adressa  Prosper:

--Alors, vous tes srieusement journaliste?

Prosper tomba des nues, se releva, eut une tincelle de rvolte, voulut
parler. On le coupa.

--Et vous talez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un
cabotin, une chanteuse de beuglant?... Et vous croyez que a nous amuse,
et que a nous honore, hein? et vous venez nous coller a en face de ma
grille, de faon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans
me heurter  ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a
pass devant le jury sous l'inculpation d'attentat aux moeurs! Et vous
allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j'ai
lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur m'a mis de force dans la
main, o vous refaites le plan de l'Europe et celui de la socit, o
vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de la Femme, du Capital et
du Salariat, avec l'assurance d'un pilier de taverne et l'ignorance de
mon garon d'curie! Et vous tes pay pour a!

--Mais, monsieur!... fit Prosper.

--Vous voudriez bien me le faire croire!

--Je le prouverai.

--Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me
prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai doubl la
fortune de mon pre en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez
que je m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en
bouteille?... Est-ce que vous croyez que je m'intresse  vous dans
l'espoir de vous voir russir dans le journalisme? Ah! la bonne farce!
Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!... Vous ne pouvez pas
russir dans le journalisme, parce que l comme ailleurs, et quoi qu'on
dise, une certaine comptence est ncessaire. Qu'avez-vous fait pour
vous prparer  parler au public,  le diriger,  l'instruire? N'essayez
pas de me donner le change: vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon
fiston, un matre d'cole en sait plus que vous; et il ne fait la classe
qu' des marmots. Vous n'avez pas ouvert un livre; vous n'avez pas
cherch  frquenter les hommes de valeur; vous n'avez pas tent un
effort pour rflchir... Taisez-vous! Je vous connais, peut-tre! Vous
tes un ne bt, un ne. Qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez
attendu qu'il se trouve quelque part une place vacante. Qu'est-ce que je
dis? Vous l'avez achete, cette place,  beaux deniers comptants, le
fond du sac de votre malheureux pre. Vous l'avez paye le prix d'une
charge de greffier  la justice de paix! Voil de quoi vous vous
enorgueillissez! Voil de quoi vous faites part aux trente-six mille
communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des
hommes clbres; aujourd'hui, on se rend clbre en publiant son
portrait. Sacrdi de sacrdi de sacrdi!

Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopins du tonnerre, tantt
tendait le dos ou bien tait redress par une dernire goutte de sve
orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop
courts intervalles des clats de la foudre. Prosper tait corch dans
sa vanit, cartel par l'envie de sauter  la gorge de M. Potu et par
le dsir, ancien comme une habitude, d'tre un jour uni  mademoiselle
Potu.

--Imbcile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer  ronger vos
feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation tait
excellente, mon garon! On vous passait la littrature: d'abord personne
ne sait ce que c'est; et a vous donne du luisant prs des dames! Enfin,
a n'est pas compromettant!...

--Mais, manger, monsieur! parvint  faire entendre Prosper.

--Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n'est pas
moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui
permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos
proprits du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon
brave ami, leur couper les vivres  quinze ans. Voil un dadais qui ne
fichait rien, parce qu'il comptait sur son pre; voil un bonhomme qui
se ruinait en escomptant l'avenir de son fils! Sacrdi de sacrdi!

--Potu! soupira le juge de paix, ratatin dans son fauteuil, ne croyez
pas...

--Ne croyez pas! Mais il y a beau temps que je sais tout a!... Oh!
oh! ce n'est pas  moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies pour des
lanternes! Puisque je vous dis que la situation tait excellente!... Eh!
pardieu! j'tais l. J'avais tout prvu. a me faisait plaisir,  moi,
de voir se raliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en
buvant de l'eau; je guettais le moment o vous toucheriez la vase.
Alors, un coup de filet; hop! Ma fille tait de connivence:  nous deux,
nous oprions le sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et j'aime 
en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris
date. Pan! Qu'est-ce qui arrive? Ce cornichon-l qui, avant de sombrer,
s'avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah!
mais, c'est que je n'y vois plus goutte! Tirez-vous de l-dedans, mon
bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien  la nage pour pcher un
malandrin qui est en train de se noyer discrtement, proprement; mais je
ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tte de la
hauteur du clocher au beau milieu de la rivire, au roulement du
tambour, devant les populations assembles!

--Je ne vous demande pas la charit, dit Prosper; ni mon pre ni moi ne
vous avons tendu la main.

--Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq
jours, aveugle, qu'on a flanqu dans le canal, et vous criez!...

--La plaisanterie n'est pas de mise. Vous prtendez m'excuter au yeux
de mon pre, et chez nous; c'est une violation de domicile, un
assassinat moral!

--A quinzaine la chronique, Tristan de Mlisande!...

--J'appartiens  la presse, au public! Je ne souffrirai pas!...

Voici la vanit qui remontait  l'piderme de Prosper. Je jugeai que,
pour plastronner devant moi, il tait fort capable de compromettre son
avenir et celui de son pre. Soustrait aux regards de la galerie, un
homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine,
o je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit d'une manire maussade:

--C'est de votre faute, aussi! me dit-elle.

--S'il vous plat?

--Vous voyez tout en noir!... Je m'en suis bien aperue, dans le
Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: Tout
va se gter.

--Oserai-je rappeler  votre bonne mmoire, madame Pacaud, les raisons
qui dcidrent mon voyage  Vendme, et qui ne sont pas de pur agrment?

--Je n'ai pas la malhonntet de vous reprocher d'tre venu  Vendme;
mais n'empche qu'avant que vous ayez t vous installer l-bas tout ras
les proprits de monsieur, on a vcu ici tranquille comme Baptiste...

--Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j'ai le mauvais
oeil?

--Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute.

J'allai prendre l'air dans le petit jardin. Presque rien n'y tait
chang. Le cours d'eau qui avait port nos bateaux sortait de sa vote
obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le
poirier avait disparu, mais le banc de bois tait l. Je m'y assis et
regardai l'eau. Quel miroir pour trente ans couls!

Seringapatam!... J'entends encore Prosper poumon, pitinant,
transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient
lui ponger le front, tandis que son pre, secrtement bloui, descend
le pas de son cabinet, et tandis que je suis  dcharger prosaquement
mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne
croyaient-ils pas qu'effectivement Prosper revenait du bout du monde?
Quant  Prosper lui-mme, il n'en doutait pas. Serait-ce donc, par
hasard, une force relle que cette trange facult de produire
indfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait.

La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint  moi.
Je lui dis:

--Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps...

Prosper sourit, se contentant de hausser une paule.

--Je t'avais dit  Paris, Prosper: Le pre Potu m'a l'air d'un bonhomme
qui ne s'en laisse pas conter.

--Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit;
mais lorsque la ralit sera l, il faudra bien qu'il la touche.

--Aprs ce qu'il t'a dit, tu esprerais?...

--Je n'espre pas: je suis certain. Quelle tte tu as, mon bon Francis!

J'allai prendre cong de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient
suffi  panser les contusions reues au cours de l'algarade Potu. M.
Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l'esprance.
Barbiche  part et cheveux blonds, il ressemblait tonnamment au
portrait du pote inspir, jadis enclos dans un placard aux confitures.
Nous devismes un petit quart d'heure. Quant  lui parler de ses
affaires du Saumurois, ce pourquoi j'tais venu, la seule pense, triste
et mesquine, m'en parut ridicule, tant elle tait en dsaccord avec la
grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.

Madame Pacaud, rassrne aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et
d'un oeil malin et satisfait:

--Vous voyez bien! dit-elle.

Prosper vint me reconduire  la gare. Au bas de mon compartiment, il me
dit, d'un ton gnreux:

--Et s'il vous prend la fantaisie,  ta femme ou  toi, d'avoir des
places de thtre, n'allez pas vous gner, au moins!...


FIN




TABLE


  LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS      1
  LE GARDIEN DE CHANTIERS                           13
  MESDAMES DESBLOUZE                                29
  LA PAIX                                           71
  GRENOUILLEAU                                      81
  L'INDIVIDU                                        93
  CE BON MONSIEUR                                  107
  ROMANCE                                          115
  GOTHON                                           123
  L'ATTENTE                                        133
  LE CLIENT                                        153
  CE QUI NE SE PEUT PAS                            167
  LE PAYSAGE ADMIRABLE                             179
  L'TOFFE A L'ENVERS OU L'INITI                  191
  LA CONVERSATION                                  201
  STANISLAS RONDACHE                               217
  PATATRAS!                                        237
  LES QUINQUETON                                   247


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--3560-8-13.




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    L'Entraneuse                                      1
  ANATOLE FRANCE
    Les Dieux ont soif                                 1
  FERNAND GAVARRY
    L'Ultimatum                                        1
  MAXIME GORKI
    Une Tragique Enfance                               1
  PAUL LACOUR
    Le Frelon                                          1
  TIENNE LAMY
    Tmoins de Jours passs (2e srie)                 1
  PIERRE LOTI
    Turquie agonisante                                 1
  KARIN MICHAELIS
    La Jeune Madame Jonna                              1
  CHARLES NICOLLE
    Le Ptissier de Bellone                            1
  MILE NOLLY
    Gens de Guerre au Maroc                            1
  HENRI DE NOUSSANNE
    L'Aroplane sur la Cathdrale                      1
  JULES SAGERET
    L'Amour menteur                                    1
  MARCELLE TINAYRE
    Madeleine au Miroir                                1
  LON DE TINSEAU
    Le Duc Rollon                                      1
  PIERRE DE TRVIRES
    Le Fouet                                           1
  PAULINE VALMY
    La Chasse  l'Amour                                1
  JEAN-LOUIS VAUDOYER
    Posies                                            1
  REN WALTZ
    Vers les Humbles                                   1
  Mrs. WILFRID WARD
    Les Mains pleines                                  1
  COLETTE YVER
    Les Sables mouvants                                1





End of the Project Gutenberg EBook of La marchande de petits pains pour les
canards, by Ren Boylesve

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARCHANDE DE PETITS PAINS ***

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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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