The Project Gutenberg EBook of La Vie d'un Simple, by mile Guillaumin

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Title: La Vie d'un Simple
       (Mmoires d'un Mtayer)

Author: mile Guillaumin

Release Date: November 5, 2020 [EBook #63646]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  La
  Vie d'un Simple
  (Mmoires d'un Mtayer)

  Ouvrage couronn par l'Acadmie franaise

  Par
  mile Guillaumin


  Paris
  Nelson, diteurs
  25, rue Denfert-Rochereau

  Londres, dimbourg et New-York




IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN




_L'auteur a cru devoir apporter quelques modifications de dtail  cette
oeuvre de jeunesse. Il s'en excuse auprs des lecteurs anciens de la
Vie d'un Simple qui les jugeraient dplaces; il croit que beaucoup
les estimeront raisonnables; il espre que le livre en sera plus
apprci des lecteurs nouveaux._

_L'auteur tient  dclarer d'autre part que ce rcit n'est aucunement la
biographie d'un membre de sa famille, comme il est dit dans
l'introduction, d'ailleurs excellente, de M. Edward Garnett, en tte de
l'dition anglaise: The Life of a Simple Man (Selwyn et Blount,
London, 1919)._




L'auteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et
de reproduction pour tous les pays, y compris la Sude et la Norvge.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la
librairie) en fvrier 1904.




_A LA MMOIRE DES PAYSANS D'HIER_

_et, en particulier,_

_A LA MMOIRE DES VIEILLARDS FAMILIERS DE MON ENFANCE_

_dont les souvenirs touchants, caustiques ou douloureux s'amalgament 
mes premires impressions et observations_

_CE LIVRE EST DDI_

_E. G._

_Fvrier 1922._




AUX LECTEURS


Le pre Tiennon est mon voisin: c'est un bon vieux tout courb par l'ge
qui ne saurait marcher sans son gros bton de noisetier. Il a un collier
de barbe claire trs blanche, les yeux un peu rouges, une verrue au bord
du nez; la peau de son visage est blanche aussi comme sa barbe, d'un
blanc graveleux, dartreux. Il porte toujours--sauf pendant les grosses
chaleurs--une blouse de cotonnade serre  la taille par une ceinture de
cuir, un pantalon d'toffe bleue, une casquette de laine dont il rabat
les bords sur ses oreilles, un foulard de coton mal nou, et des sabots
de htre cercls d'un lien de tle.

Je rencontre souvent le pre Tiennon dans le chemin de terre qui relie 
la route nationale la ferme o il vit et celle o j'habite, et  chaque
fois nous causons. Les vieillards aiment bien qu'on leur prte
attention; ils ont frquemment de ce ct des dboires... Or, pour peu
que j'aie des loisirs, je suis pour le pre Tiennon un auditeur
complaisant. Ayant vcu longtemps, il se souvient de beaucoup de choses
et il les raconte de faon pittoresque, risquant des opinions
personnelles parfois fort justes et souvent peu banales. Ainsi m'a-t-il
cont toute sa vie par tranches. Pauvre vie monotone de paysan,
semblable  beaucoup d'autres... Le pre Tiennon a eu ses heures de
joie, ses jours de peine; il a travaill beaucoup; il a souffert des
lments et des hommes, et aussi de l'intraitable fatalit; il lui est
arriv d'tre goste et de ne valoir pas cher; il lui est arriv d'tre
humain et bon,--ainsi qu' vous, lecteurs, et qu' moi-mme...

Je me suis dit: On connat si peu les paysans; si je runissais pour en
faire un livre les rcits du pre Tiennon? Un beau jour, je lui ai fait
part de cette ide; il m'a rpondu avec un sourire tonn:

--A quoi a t'avancera-t-il, mon pauvre garon?

--Mais  montrer aux Messieurs de Moulins, de Paris et d'ailleurs ce
qu'est au juste une vie de mtayer:--ils ne le savent pas, allez!--et
puis  leur prouver que les paysans sont moins btes qu'ils croient: car
il y a dans votre faon de raconter une dose de cette philosophie dont
ils font grand cas.

--Fais-le donc si a t'amuse... Mais tu ne peux rapporter les choses
comme je les dis; je parle trop mal; les Messieurs de Paris ne
comprendraient pas...

--C'est juste; je vais tcher d'crire de faon  ce qu'ils comprennent
sans trop d'effort, mais en respectant votre pense--de telle sorte que
le rcit soit bien de vous quand mme.

--Allons, c'est entendu: commence quand tu voudras.

Le pauvre vieux est venu me trouver souvent, par acquit de conscience,
pour me rapporter des choses qu'il avait oublies, ou bien d'autres
qu'il s'tait jur de ne jamais dvoiler.

--Puisque je raconte ma vie par ton intermdiaire, je dois tout dire,
vois-tu, le bon et le mauvais. C'est une confession gnrale!

Il a donc eu  coeur de me satisfaire. Et j'ai tent d'en faire autant
pour lui. Peut-tre ai-je mis quand mme, de-ci, de-l, plus de moi
qu'il n'et fallu... Cependant j'ai lu au pre Tiennon les chapitres un
 un, procdant  mesure aux retouches qu'il m'indiquait, changeant le
sens des penses que je n'avais pas bien saisies de prime abord.

Quand tout a t termin, je lui ai fait de l'ensemble une nouvelle
lecture; il a trouv bien conforme  la vrit cette histoire de sa vie;
il a paru content: lecteurs, puissiez-vous l'tre aussi!

MILE GUILLAUMIN.




LA VIE D'UN SIMPLE




I


Je m'appelle tienne Bertin, mais on m'a toujours nomm Tiennon.
C'est dans une ferme de la commune d'Agonges, tout prs de
Bourbon-l'Archambault, que j'ai vu le jour au mois de janvier 1823. Mon
pre tait mtayer dans cette ferme en communaut avec son frre an,
mon oncle Antoine, dit Toinot. Mon pre se nommait Gilbert et on
l'appelait Brot, car c'tait la coutume, en ce temps-l, de dformer
tous les noms.

Les deux frres ne s'entendaient pas trs bien. L'oncle Toinot, soldat
sous Napolon, avait fait la campagne de Russie et en tait revenu avec
les pieds gels et des douleurs par tout le corps. Sensible aux
changements de temprature malgr les annes coules, il s'arrtait
souvent de travailler plusieurs jours durant. D'ailleurs, mme en bonne
sant, il prfrait aller aux foires, ou bien porter les socs au
marchal, ou encore se promener dans les champs, son gouyard sur
l'paule, sous couleur de rparer les brches des haies, que de
s'atteler aux besognes suivies. Son sjour  l'arme le dportant du
travail, lui avait donn du got pour la flnerie et pour la dpense.
Avec sa rasade d'eau-de-vie au rveil, sa pipe de terre toujours
allume, ses frais d'auberge, il tait de force  utiliser pour son seul
agrment tous les bnfices de l'exploitation...

Si je raconte ces choses, ce n'est pas que j'aie eu la connaissance de
les pouvoir apprcier par moi-mme, mais je les ai entendu rapporter
bien souvent chez nous.

                   *       *       *       *       *

Dcid  la rupture, mon pre prit en mtayage  Meillers, sur la
lisire de la fort de Gros-Bois, un domaine appel le Garibier,--gr
par un fermier de Bourbon, M. Fauconnet.

A l'poque du dmnagement, il y eut des discussions pnibles au sujet
du partage des outils, du mobilier, du linge et des ustensiles de
mnage. Ma grand'mre venant avec nous, cela compliquait encore les
choses. Ma tante chicanait sur son droit d'emporter ceci ou cela, lui
arrachait des mains draps et torchons. Mon pre, d'un caractre trs
calme, cherchait  viter les disputes. Maman, au contraire, imptueuse
et vive, soutenait ma grand'mre sans cesse aux prises avec les autres.
Cela m'effrayait de les voir crier si fort et lever les poings d'un
geste de menace--comme prts  se frapper...

Le jour de Saint-Martin, on me hissa pour le trajet au fate d'un char
attel de deux gros boeufs rouge fonc, de la race de Salers ou de
Mauriac, entre une cage  scher les fromages, pour l'instant garnie de
poules, et une corbeille d'osier o s'empilait de la vaisselle. Les
chemins taient partout dfoncs et boueux, trs mauvais. Des lambeaux
de terre gluante se collaient aux roues qui, s'levant un peu dans le
mouvement de rotation, retombaient sur le sol avec un bruit mat.

En traversant Bourbon, j'ouvris bien grands les yeux pour voir les
belles maisons de la ville, les hautes tours grises du vieux chteau. Et
je m'intressai  la besogne d'une quipe d'ouvriers travaillant 
l'empierrage de la grand'route de Moulins qu'on tait en train de
construire. Cela n'allait pas sans fatigue. Toujours est-il qu'aprs un
moment, quand notre cortge eut regagn la pleine campagne, je
m'endormis sans qu'on y prt garde, adoss  la cage  poules et berc
par le roulis continuel de la voiture. Seulement un cahot trop brusque
fit se renverser la cage qui dgringola jusqu' terre o, bien entendu,
je la suivis en vitesse... Les volailles se mirent  piailler et moi 
crier. Je n'avais aucun mal--la patouille, tapis doux et mol, ayant
amorti ma chute. Mais je fus long  consoler, parat-il,  cause de la
surprise de ce rveil dsagrable. Et cela me valut de faire  pied le
reste du trajet, moins une petite sance  califourchon sur le dos de
mon frre Baptiste, qui tait mon parrain.

A l'arrive, ma mre me fit tendre dans un coin de la chambre  four,
sur un amas de hardes, et je trouvai dans un nouveau sommeil, trs
paisible cette fois, le vrai remde aux motions de la route.

                   *       *       *       *       *

Longtemps aprs, ma soeur Catherine me vint qurir pour m'amener dans la
grande pice. Les meubles taient tous en place au long des murs, et
l'horloge sonna les douze coups de minuit. Les bouviers du voisinage qui
nous avaient dmnags, attabls l, s'entretenaient bruyamment, riaient
et chantaient. Mon pre leur offrit  boire avec insistance; les verres,
choqus fort, tintaient; il y eut du vin rpandu qui souilla de rouge la
blancheur de la nappe...

On me servit  manger un reste de viande, de la galette et de la
brioche; puis un vieillard inconnu me fit faire des galopades sur ses
genoux:--ainsi participai-je  la joie gnrale.

Mais le lendemain, j'entendis maman dire  mon pre, d'un ton navr, que
a revenait joliment coteux de faire la Saint-Martin. Et lui appuya:

--Je crois bien... Heureusement que ce n'est pas une chose qu'on
recommence souvent.

Ma mre conclut:

--On serait vite puis, s'il fallait recommencer souvent...

                   *       *       *       *       *

J'approchais d'avoir cinq ans: ces quelques pisodes du dmnagement
sont lis  mes plus vieux souvenirs.




II


Notre ferme possdait en bordure du bois toute une zone vierge encore
des fouilles de l'araire o croissaient  profusion bruyres, gents,
ronces et fougres, et o de grosses pierres grises saillaient du sol
par endroits. Cette partie du domaine, dnomme la Breure[1], servait de
pture aux brebis quasi toute l'anne. Ma soeur Catherine tait la
bergre et je l'accompagnais trs souvent. Aussi, la Breure me fut-elle
bientt familire. On y rencontrait toutes sortes de btes; les oiseaux
y pullulaient comme les reptiles, et les animaux de la fort y faisaient
parfois des apparitions. C'est ainsi que j'aperus un jour toute une
famille de gros cochons noirs traverser au galop le bas de notre
pture:--des sangliers, au dire de ma soeur. Une autre fois, ce fut un
couple de chevreuils occups  brouter les petites branches vertes de la
bouchure, comme faisaient nos chvres; je courus dans leur direction et
ils dtalrent prestement.

  [1] Ce terme--dformation locale du mot bruyre--s'appliquait  la
    plupart des terrains incultes.

La fort reclait aussi des loups. Un de nos agneaux, vers la fin de
l'hiver, disparut sans laisser de trace. La Catherine, seule ce jour-l,
ne s'tait aperue de rien. A tort ou  raison, on accusa de ce rapt
mystrieux un loup. Ma soeur ne voulut plus aller seule  la Breure
parce qu'elle s'effrayait  l'ide de voir rapparatre le mchant
fauve. Je fus ds lors constamment avec elle, et je dois dire que nous
n'tions pas plus rassurs l'un que l'autre... Cependant nous n'emes
pas l'occasion de faire la diffrence entre un loup en chair et en os et
le monstre que nous imaginions...

Bien moins rares taient les lapins: nous en voyions dtaler plusieurs
tous les jours. Souvent notre chien Mdor se mettait  leur poursuite et
il lui arrivait parfois d'en saisir un. Mais il ne s'avisait pas de nous
le montrer; il se dissimulait derrire la bouchure d'un champ voisin, ou
dans le mystre du bois pour s'en repatre sans risque d'tre drang;
il revenait ensuite tout penaud nous trouver, avec du poil et du sang
dans sa barbiche grise; il baissait la tte et remuait la queue ayant
l'air de demander pardon.

Bien excusable,  vrai dire, le pauvre toutou, de se montrer vorace
quand le hasard lui fournissait un supplment de nourriture. Maintenant
on traite les chiens comme des personnes; on leur donne de la bonne
soupe et du bon pain. Mais  cette poque on leur permettait seulement
de barboter dans l'auge contenant la pte des cochons,--pte toujours
fort peu riche en farine. Comme complment, on faisait scher au four 
leur intention une provision de ces acres petites pommes que produisent
les sauvageons des haies et qu'on appelle ici des _croyes_.

On les jugeait d'ailleurs capables de vivre de leur chasse. Quand Mdor,
au retour des champs, paraissait affam, quand,  l'heure des repas, il
rdait autour de la table qumandant des crotes, mon pre questionnait
la Catherine:

--_Ol a donc pas rata?_

Ce qui voulait dire:

--Il n'a donc pas fait la chasse aux rats?

Et sur la rponse ngative de ma soeur:

--_Vou un feignant: si ol avait vu faim, ol aurait ben rata..._ (C'est
un fainant: s'il avait eu faim, il aurait bien rat.)

Et il reprenait:

--_Enfin dounnes-y une croye._

La Catherine, dans la chambre  four attenante  la maison, tirait d'une
vieille _boutasse_ poussireuse une ou deux de ces petites pommes
recroquevilles et les offrait au pauvre Mdor qui s'en allait les
dchiqueter dans la cour, sur les plants de jonc o il avait coutume de
dormir. A ce rgime, il tait efflanqu et de poil rude, on peut le
croire; il et t facile de lui compter toutes les ctes.

                   *       *       *       *       *

Notre nourriture,  nous, n'tait gure plus fameuse,  la vrit. Nous
mangions du pain de seigle moulu brut, du pain couleur de suie et
graveleux comme s'il et contenu une bonne dose de gros sable de
rivire; on le tenait pour plus nourrissant avec toute l'corce...

La farine des quelques mesures de froment qu'on faisait moudre aussi
tait rserve pour les ptisseries _tourtons_ et galettes qu'on cuisait
avec le pain. Cependant on ptrissait d'habitude avec cette farine-l
une _ribate_ d'odeur agrable--mie blanche et crote dore--rserve
pour la soupe de ma petite soeur Marinette, et pour ma grand'mre les
jours o sa maladie d'estomac la faisait trop souffrir. Ma mre,
parfois, m'en taillait un petit morceau que je dvorais avec autant de
plaisir que j'eusse pu faire du meilleur des gteaux. Rgal d'ailleurs
bien rare,--car la pauvre femme s'en montrait chiche de sa bonne miche
de froment!

La soupe tait notre pitance principale: soupe  l'oignon le matin et le
soir, et, dans le jour, soupe aux pommes de terre, aux haricots ou  la
citrouille, avec gros comme rien de beurre. Avec cela des beignets
indigestes et pteux d'o les dents s'arrachaient difficilement, des
pommes de terre sous la cendre et des haricots cuits  l'eau,  peine
blanchis d'un peu de lait. On se rgalait les jours de cuisson  cause
du _tourton_ et de la galette; mais ces hors-d'oeuvre duraient peu.
Quant au lard, on le rservait pour la saison d't, pour les grandes
occasions... Ah! les bonnes choses n'abondaient gure!




III


Comme ptre dans la Breure je commenai  me rendre utile. Le troisime
t d'aprs notre installation au Garibier, la Catherine, ayant dpass
ses douze ans, dut remplacer la servante que ma mre avait occupe
jusqu'alors; elle lcha les brebis pour les besognes d'intrieur et les
travaux des champs. J'avais sept ans; on me confia la garde du troupeau.

Avant cinq heures, maman me tirait du lit et je partais, les yeux gros
de sommeil.

Un petit chemin tortueux et encaiss conduisait  la pture. Il y avait
de chaque ct des bouchures normes sur de hautes leves avec une ligne
de chnes ttards et d'ormeaux aux racines noires dbordantes,  la
ramure trs feuillue. Cela faisait cette rue creuse toujours assombrie
et un peu mystrieuse--si bien qu'une crainte mal dfinie m'treignait
en la parcourant. Il m'arrivait d'appeler Mdor, consciencieusement
occup  harceler les brebis, pour l'obliger  marcher tout prs de moi,
et je mettais ma main sur son dos pour lui demander protection.

A la Breure, en prsence du large horizon, je respirais plus  l'aise.
Vers le levant, vers le midi, la vue s'tendait par del une valle
fertile de grande importance jusqu'au coteau dnud, au gazon roussi,
qui prcdait le bois de Messarges. Quelques champs cultivs se voyaient
au nord. Et au couchant rgnait la fort, peuple l de grands sapins
aux troncs suintants de rsine qui m'envoyaient leur senteur cre.

Mais la Breure elle-mme tait suffisamment vaste--et magnifique par
beau temps  l'heure matinale o j'y arrivais. La rose, sous la caresse
du soleil, diamantait les grands gents, les fougres denteles, les
bruyres grises, les touffes de pquerettes blanches ddaignes des
brebis et masquait d'une bue uniforme l'herbe fine des clairires.
Cependant que des bouchures, des buissons et de la fort s'levaient
sans fin des trilles, vocalises, ppiements et roucoulements, tout le
concert enchanteur des aurores d't.

Pieds nus dans des sabots plus ou moins fendills et informes, jambes
nues jusqu'aux genoux, je sillonnais mon domaine en sifflotant, 
l'unisson des oiseaux. La rose des arbustes mouillait ma blouse et ma
culotte, dgoulinait sur mes jambes grles. Mais le soleil avait vite
fait d'effacer les traces de cette aspersion. Je craignais davantage les
ronces rampant tratreusement au bas du sol, sous le couvert des
bruyres; souvent j'tais arrt, griff cruellement par quelqu'une de
ces mchantes; j'avais toujours le bas des jambes ceintur de piqres,
soit vives, soit  demi guries.

J'apportais dans ma poche un morceau de pain dur avec un peu de fromage
et je cassais la crote assis sur une de ces pierres grises qui
montraient leur nez entre les plantes fleuries. A ce moment, un petit
agneau  tte noire, trs familier, ne manquait jamais de s'approcher
pour attraper quelques bouches de mon pain. Mais un second prit
l'habitude de venir aussi, puis un troisime, puis d'autres encore--et
ils auraient mang sans peine toutes mes provisions, si j'avais voulu
les croire... Sans compter que Mdor, s'il n'tait pas  la poursuite de
quelque gibier, venait aussi; mme il bousculait les pauvres
agnelets--sans leur faire de mal, d'ailleurs--afin d'tre seul  me
solliciter de ses bons grands yeux suppliants. Je lui jetais au loin de
tout petits morceaux, et les bleurs profitaient vite de l'instant o il
s'cartait  leur recherche pour venir happer dans ma main leur part de
la distribution...

Cela m'amusait, et beaucoup d'autres pisodes de moindre importance. Je
regardais voler les tourterelles, dtaler les lapins; je faisais le tour
du terrain en suivant les bouchures pour trouver des nids; je saisissais
dans l'herbe un grillon noir ou une sauterelle verte que je martyrisais
sans piti; ou bien, plaant sur ma main l'une de ces petites bestioles
au dos rouge tachet de noir que les Messieurs nomment les btes  bon
Dieu et qu'on appelle ici des marivoles, je lui chantais ce refrain
appris de la Catherine:

    Marivole, vole vole;
    Ton mari est  l'cole,
    Qui t'achte une belle robe...

Et c'tait en effet pour la pauvrette le meilleur parti que de s'envoler
au plus vite;  demeurer, elle risquait fort d'tre mise en piteux tat.

Tout de mme je trouvais parfois le temps bien long! J'avais ordre de ne
rentrer qu'entre huit et neuf heures, quand les moutons,  cause de la
chaleur, se mettent  _groumer_, c'est--dire se tassent, tte baisse,
dans quelque coin ombreux. Rentrant trop tt, j'tais grond et mme
battu par ma mre qui ne riait jamais et donnait plus volontiers une
taloche qu'une caresse. Je restais donc jusqu'au moment o l'ombre du
frne,  droite de l'entre, s'allongeant perpendiculairement sur la
claie m'annonait huit heures. Mais attendre jusque-l--et, le soir,
attendre dans cette mme solitude la nuit tombante, quel dur calvaire!
Des fois, pris de peur et de chagrin, je me mettais  pleurer,  pleurer
sans motif, longtemps... Un froufroutement subit dans le bois, la fuite
d'une souris dans l'herbe, un cri d'oiseau non entendu encore, il n'en
fallait pas davantage aux heures d'ennui pour me tirer des larmes.

                   *       *       *       *       *

Ma premire grande terreur ne survint pourtant qu'aprs plusieurs
semaines. C'tait au cours d'une chaude aprs-midi o des bourdonnements
endormeurs d'insectes bruissaient dans l'atmosphre lourde. Dambulant,
les yeux ensommeills, j'aperus soudain au bord du foss qui longeait
le bois un grand reptile noir gros comme un manche de fourche et presque
aussi long,--une couleuvre sans doute. Mais, n'ayant jamais vu que
quelques lzards et quelques orvets, ayant entendu parler des vipres
comme de mauvaises btes particulirement dangereuses, je me crus en
prsence d'une norme vipre noire. Je battis en retraite d'abord, puis
revins  petits pas prudents avec le dsir de la voir encore: elle avait
disparu.

Un quart d'heure aprs, ayant oubli dj cet incident, j'tais assis 
quelque distance, en train de taillader avec mon couteau une branche de
gent, quand je revis la vipre noire qui rampait dans les bruyres,
venant de mon ct trs vite. Instinctivement, je me pris  courir dans
la direction des moutons. Hlas! j'avais compt sans les ronces
tranantes... Avant que j'aie parcouru vingt mtres, il s'en tait
trouv une pour m'entraver et me faire tomber. Affol, sanglotant,
tremblant, je n'eus pas tout d'abord la force de bouger. Et voil que je
sens un attouchement singulier sur mes jambes nues, et qu'au derrire de
la tte quelque chose de frais m'effleure... Je crus que la vipre
noire, m'ayant rejoint, s'tirait sur mon corps! Sous le coup de
l'angoisse immense, je me levai d'un bond. Il n'y avait autour de moi
nul agresseur reptilien ou autre, mais seulement deux tres amis venus
pour m'affirmer leur sympathie: le bon Mdor m'avait lch les jambes et
le petit agneau  tte noire avait pos son museau sur ma nuque. Je me
remis un peu de ma grosse motion, mais rentrai tout de mme  la nuit
tombante avec des traces de larmes, un visage encore convuls par les
sanglots. Pour le coup, ma mre me coupa une tranche de la _ribate_ de
froment et me gratifia de quelques poires Saint-Jean qu'elle avait
trouves sous le poirier de la chnevire. Je n'en eus pas moins une
nuit agite avec dlire et cauchemars--mes parents durent se lever 
plusieurs reprises pour me calmer.

Le lendemain j'eus licence de longuement dormir;--comme les foins
taient en passe d'tre finis, ma grand'mre me remplaa auprs des
moutons.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours aprs, le seigle mr, il me fallut repartir--au-devant
d'une nouvelle frayeur peut-tre plus vive encore.

J'assemblais en bouquet des pquerettes blanches et des bruyres roses,
quand un jappement avertisseur de Mdor me fit lever la tte. Sortait du
bois et s'avanait de mon ct un grand gaillard  barbe noire portant
sur son paule un tonnelet au bout d'un bton.

De par l'isolement de notre ferme, j'avais rarement l'occasion de voir
des trangers, sauf pourtant ceux des fermes voisines: les Simon de
Suippire, les Parnire de la Bourdrie, et, quelquefois, les Lafont de
l'Errain. En voyant venir ce grand noir qui n'tait ni de Suippire, ni
de la Bourdrie, ni de l'Errain, je restai fig de stupeur.

Il m'appela:

--Petit! (il prononait _pequi_). Eh, _pequi_, viens voir un peu l!...

Je songe aux histoires de malfaiteurs et de brigands entendues aux
veilles d'hiver. Sans rpondre ni attendre plus, je me mets  courir du
ct de la barrire. Et me voici dans la rue creuse trottant toujours
vers la maison. Cependant l'homme  barbe noire de crier derrire moi:

--Pourquoi te sauves-tu, _pequi_? Je ne veux pas te faire de mal.

Il me suit toujours et, rien qu'en marchant de son pas naturel, il me
gagne de vitesse. Quand je me hasarde  jeter en arrire un coup d'oeil
craintif je le vois qui approche. Et quand je dbouche dans la cour il
est vraiment sur mes talons. N'importe, je me crois sauv,--de par mon
refuge  la maison. Surprise! la porte est ferme  cl... Trop las pour
courir encore, je me blottis dans l'embrasure, poussant des cris comme
si l'on m'gorgeait. L'homme des bois se fait trs doux:

--Pourquoi pleures-tu? Je ne suis pas mchant, va! Au contraire, j'aime
bien les _pequis_ enfants.

Il me tapote les joues, et, en dpit de mes larmes, je remarque qu'il a
les mains racornies, la figure maigre et de bons yeux limpides sous
d'pais sourcils noirs. Il rpte sa phrase du dbut:

--Je ne veux pas te faire de mal...

Et me demande:

--O sont donc tes parents?

Il n'a pas l'accent du pays; il prononce textuellement: O _chont_ donc
tes parents? alors qu'un de par chez nous nous aurait dit: _L vo
donc qu' sont?..._ a me parat bizarre.

Je ne rponds pas, bien entendu; je continue  crier comme un sauvage,
tonn pourtant qu'au lieu de me saisir et de m'emporter il me parle
doucement avec des caresses.

Arrive enfin ma grand'mre qui tait alle conduire les vaches dans une
pture loigne; elle se hte, inquite de ces cris, et, pour la suivre,
ma petite soeur Marinette remue plus que de raison ses jambes trop
courtes. Alors, l'homme de s'avancer  sa rencontre, s'excusant de
m'avoir fait peur involontairement, donnant des explications. Il tait
un scieur de long auvergnat en quipe dans la fort. Leur chantier,
install de la veille dans une vente assez rapproche de notre Breure,
nous nous trouvions voisins et on l'avait dlgu pour aller qurir de
l'eau. Ma grand'mre lui indiqua la fontaine, commune aux deux domaines
du Garibier et de Suippire, qui se trouvait dans le pr des Simon, au
del de notre pr de la maison, ou _Chaumat_. Il alla sans tarder y
remplir son tonnelet, et au retour il remercia encore. Mais je refusai
de reprendre avec lui le chemin de la pture. Mme, ma grand'mre, pour
me dcider  partir ensuite, dut m'accompagner jusqu' moiti de la rue
creuse en me faisant constater que l'Auvergnat avait rellement disparu.

Pourtant, cet homme-l finit par gagner ma confiance. Je le revis ds le
lendemain, et, bien que sa prsence me caust un mouvement instinctif de
frayeur, loin de chercher  m'esquiver, je soulevai mon vieux chapeau
pour le saluer. Alors il me donna quelques jolies branches de fraisier
garnies de petites fraises qu'il avait coupes dans le bois  mon
intention. Le jour d'aprs, quand je le vis apparatre avec son
tonnelet, je courus  sa rencontre et l'accompagnai au travers de la
Breure, puis dans la rue creuse, jusqu' mi-chemin de chez nous. Et
pendant toute une semaine il en fut ainsi.

Un matin, il me proposa de le suivre jusqu' son chantier. Ma mre
m'avait bien dfendu de pntrer dans la fort  cause des mauvaises
btes et je lui obissais  peu prs, surtout depuis l'histoire de la
couleuvre. Nanmoins je consentis tout de suite, l'Auvergnat m'ayant
promis d'autres fraises et aussi des copeaux dans lesquels je pourrais
dcouper  l'aise des bonshommes, des boeufs, des chariots, des araires:
or, je passais  cela le meilleur de mon temps...

Il nous fallut traverser d'abord la zone des sapins; le sol tait jonch
de leurs fines aiguilles sches auxquelles se mlaient quelques pommes
de l'anne prcdente dont les cailles s'ouvraient, grimaantes. Aprs,
ce furent des chnes et des bouleaux de forte taille--quelques-uns
cercls de rouge, marqus pour la mort. Puis vint un sous-bois assez
pais o la marche tait difficile; pourtant, vu ma taille, je me
faufilais sans trop de peine dans les traces de mon compagnon qui,
d'ailleurs, allait lentement. Mais une branche, qu'il avait carte pour
le passage et qu'il lcha trop vite, revint me fouetter le visage et me
fit grand mal. J'eus le courage de n'en rien laisser paratre. On a son
amour-propre en prsence des trangers!

Pour arriver jusqu'au chantier, il nous fallut bien vingt minutes. Trois
hommes travaillaient l, au milieu d'un abatis de chnes gants. Ils
avaient de longues barbes et de longs cheveux, et ils manoeuvraient de
leurs longs bras de longues cognes. Des planches taient dbites dj,
et des poutres et des solives. Sur un chevalet, une bille norme
s'talait, maintenue avec de grosses chanes. Quatre bidons noirs
trnaient cte  cte sur un reste de cendre grise. Une marmite, veuve
de son couvercle, gisait  proximit de la loge faite de branches et
de mottes, dont le toit touchait le sol. Et le soleil projetait sa
grande lumire sur cet espace soustrait au mystre environnant. Des
moucherons, que pourchassaient msanges et hirondelles, s'y battaient
par essaims nombreux.

Les travailleurs, interrompant l'quarrissage, me taquinrent avec
amiti et s'installrent pour manger, le bidon sur les genoux. L'un
d'eux, plantant dans la pte paisse la cuiller qui n'oscilla pas, me
dit en riant:

--_Choupe de chieur, tu vois, pequi? Cha tient au corps au moins, chette
choupe-l; elle est plus bonne que chelle de chez vous..._

Quand ils eurent tous les quatre vid leur bidon, le plus g, qui avait
un collier de barbe grise, souleva les copeaux et mit  dcouvert une
manire de plat, ferm par le dessus de la marmite, qui contenait un
gros morceau de lard rance dont il fit le partage. Ils engloutirent ce
lard, chacun taillant du couteau,  grosses bouches, dans sa portion
tale sur une tranche de pain; puis,  tour de rle, ils se
rafrachirent, maintenant  la force des bras le tonnelet au-dessus de
leur bouche--et l'on entendait l'eau glouglouter dans leur gorge.

L-dessus, le plus jeune, aprs s'tre essuy du revers de sa manche,
dclara d'un air convaincu:

--Le roi Louis-Philippe n'a peut-tre pas djeun aussi bien _comme
moi_...

La veille au soir, une rparation d'outils l'ayant conduit  Bourbon, il
avait entendu parler d'une rvolution  Paris:--l'ancien roi chass ou
en fuite, remplac par un autre qui s'appelait Louis-Philippe et qui
acceptait,  la place du drapeau blanc aux fleurs de lys, le drapeau aux
trois couleurs.

Le chef de chantier, le scieur  barbe grise, avait son opinion:

--Puisqu'on a tant fait que de changer, c'est le _pequi_ Napolon qu'on
aurait d faire venir.

Mais un autre de riposter, ironique:

--Oui, pour qu'il fasse tuer du monde et dvaster des pays comme faisait
son pre!

--C'est une bonne Rpublique que j'aurais voulu, moi, reprit le
jeune,--une bonne Rpublique pour embter les curs et les bourgeois!

--Allons voir aux fraises! me dit mon ami.

Nous nous cartmes un peu dans la clairire entre les gants tendus,
et je pus me rgaler  profusion des petits fruits vermeils. J'aimais
mieux a que d'entendre les autres parler du drapeau et du roi!

Je restai encore aprs qu'ils eurent repris le travail, me roulant dans
l'amas de sciure, faisant une provision de copeaux de choix et
m'intressant au mouvement de la grande scie que manoeuvraient le
vieillard napolonien juch sur la bille et le jeune homme rpublicain
au-dessous. Enfin, timidement, je fis part de mon dsir de m'en aller.

Mon ami barbu me reconduisit jusqu' la zone des sapins, et posa en me
quittant son museau rche sur chacune de mes joues.

                   *       *       *       *       *

Sitt parvenu  la lisire du bois, je cherchai des yeux le troupeau.
Cela fut cause que je ne pris pas garde au foss qui limitait notre
terrain, et que je roulai au fond sur un lit de broussailles d'o je me
relevai tout meurtri, tout saignant, la blouse dchire. Pour la
deuxime fois de la matine, je me montrai stoque en ne pleurant pas.

J'tais d'ailleurs bien trop proccup de mes moutons pour m'attendrir
sur moi-mme. Je pris ma course au travers de la Breure, comptant les
dcouvrir en train de _groumer_ dans quelque coin,--mais rien! Alors,
suivant les bouchures, j'avisai vers le bas, du ct de la valle, une
brche accdant  un champ de trfle dont on avait fauch la premire
coupe et qu'on laissait repousser pour la graine. Je m'y prcipitai et
pus voir brebis et agneaux en train de se bourrer de trfle vert, malgr
la chaleur.

Et de crier Mdor qui m'avait abandonn dans la fort pour suivre je ne
sais quelle piste:--pas de Mdor! Et d'essayer tout seul de les
rassembler, de les pousser vers la haie:--j'y parvins aprs mille
peines; mais au lieu de s'engager dans la brche, ils se glissrent de
chaque ct, s'parpillrent de nouveau dans le trfle. Une deuxime,
une troisime tentative chourent de mme.

Dsespr, je m'en fus tout pleurant vers la maison pour chercher du
secours. Ma grand'mre tait seule, en train de dorloter ma petite soeur
Marinette qui, chtive et souffrante, geignait sans discontinuer. Elle
commena par grogner de ce que j'amenais les moutons trop tard. Quand je
lui eus avou, en sanglotant, qu'ils taient dans le trfle, elle leva
les bras au ciel, avec une lamentation pitoyable:

--_Ah! l, l, l! Vou-tu possib', mon Dieu! Sainte Mre de Dieu!... O
vont tous gonfler!... O vont tous t' pardus!... Qui que j'vons faire,
mon Dieu? Qui que j'vons dev'nir?..._

Elle traversa la cour, escalada le tertre qui dominait la grande mare
entoure de saules et se mit  brailler d'une voix dchirante:

--Ah! Brot!... Aaah! Brot!

Au quatrime appel, mon pre rpondit de mme par un Aaah! prolong.
Ma grand'mre lui cria de venir bien vite, m'enjoignit d'attendre pour
lui donner des explications et se sauva par la rue creuse, en direction
de la Breure, portant la Marinette dans ses bras.

Mon pre arriva bientt, tout essouffl, tout retourn; et, renseign,
il repartit en courant avec un juron de dpit.

Je le suivis de loin, inquiet et pleurnichant. Les moutons sortis du
trfle s'en venaient d'un air las, le ventre ballonn, la tte basse,
les oreilles pendantes. Derrire, ma grand'mre et mon pre se
lamentaient de compagnie, disant qu'ils taient tous gonfls, que pas un
n'en rchapperait. Ma grand'mre proposait d'aller chercher, 
Saint-Aubin, Fanchi Dumoussier qui savait la prire; mon pre
inclinait  demander au voisin Parnire, qui s'y entendait un peu, de
venir percer les plus malades. Il se tourmentait aussi de la ncessit
de faire prvenir  Bourbon M. Fauconnet, le matre.

Depuis un moment dj, je cheminais en silence  ct d'eux lorsqu'ils
s'avisrent de me regarder. Le sang des gratignures du foss, dlay
par les larmes, me faisait le visage souill; et ma blouse et ma culotte
offraient de trop visibles accrocs. Ma grand'mre et mon pre, se
mprenant sur les causes de ces avaries, crurent que j'tais cause de la
frasque du troupeau pour avoir le premier franchi la bouchure. Mais je
leur contai sans mentir l'emploi de ma matine. Ma grand'mre, ne m'en
jugeant pas moins trs coupable, engageait mon pre  me corriger ferme.
Lui, toujours pacifique, rpondit que a ne ramnerait rien... A la
maison pourtant, ma mre jugea ncessaire de m'administrer plusieurs
claques et une bonne fesse qui me firent sauver au fond de la
chnevire, dans un grand foss bord de pruniers, o je boudai et
pleurai tout mon sol. Longtemps aprs, mon parrain me vint chercher
pour manger, affirmant que je ne serais plus ni battu, ni attrap. Il me
dit que Parnire avait perc les dix btes les plus malades et que deux
taient dj creves. On comptait pouvoir sauver les autres. Une
troisime mourut cependant, et un petit par surcrot.

De cette affaire, mon ami l'Auvergnat paya les pots casss... Quand il
revint avec son tonnelet, ma grand'mre et maman se prirent 
l'invectiver, l'accusant d'tre cause de ce grand malheur qui allait
nous mettre tous sur la paille et lui dfendant de reprendre de l'eau 
notre fontaine. Le pauvre homme, assez dconcert, s'excusa trs
humblement, tendit les bras avec de grands gestes comme pour prendre le
ciel  tmoin de sa complte innocence--et s'loigna, jugeant toute
explication inutile devant la fureur exaspre de ces femmes... Il alla
qurir l'eau, dornavant,  la source de Fontibier, au del de
Suippire,  trois bons quarts d'heure de son chantier. Je ne le revis
jamais plus.

Les orages me causrent aussi cet t-l des ennuis srieux. J'avais
l'ordre de rentrer ds qu'il viendrait  tonner fort, parce qu'il est
mauvais de laisser mouiller les moutons. Or, le temps s'assombrit un
matin du ct de Souvigny; bientt des clairs en zigzag coururent dans
ce noir et des grondements en partirent. Je dcidai de rallier la
maison. Prs d'arriver, entendant moins le tonnerre, j'eus bien le
pressentiment d'une btise, mais non point le courage de retourner.
Maman me demande d'une voix dure pourquoi je reviens si tt? Et, comme
je lui parle de l'orage, elle se met  hausser les paules, disant que
je ne suis qu'un _bourri_ de ne pas savoir encore que les orages ne sont
jamais pour nous lorsqu'ils prennent naissance du ct du soleil levant.
Deux claques bien senties me font entrer dans la tte cette vrit
lmentaire...

Qui a t pris, se mfie... Quand survint un autre orage, je jugeai
prudent de ne pas m'emballer, bien qu'il se ft form sur Bourbon et
qu'il gagnt sur Saint-Aubin en redoublant de violence. Je partis
seulement quand commencrent  tomber de grosses gouttes espaces. Dans
le chemin creux, la pluie augmenta soudain, creva en une averse de
dluge, avec accompagnement de grlons. Les moutons, sous la tourmente,
refusaient d'avancer. Et moi, ruisselant, transperc, meurtri, je
commenais  me dsoler tout de bon... Mais j'aperus venir mon pre, un
vieux sac en plerine sur les paules et s'abritant sous un grand
parapluie de toile bleue. Il me demanda si j'tais devenu fou pour ne
pas rentrer par un temps pareil, assurant qu'une telle sauce sur le
troupeau pourrait bien nous valoir encore des pertes...

A la maison, ma mre, aprs qu'elle m'eut fait revtir des habits secs,
me tarabusta de nouveau.

Ayant t battu pour venir quand il ne fallait pas et battu pour ne pas
venir quand il fallait, les ciels d'orage me semblrent par la suite
doublement gros de menaces...




IV


Songeant qu' sept ans m'advenaient ces aventures, comparant mon enfance
 celle des petits d'aujourd'hui qu'on dorlote et qu'on choie, et qu'on
n'oblige  aucun travail srieux avant douze ou treize ans, je ne puis
m'empcher de dire qu'ils ont joliment de la chance! En ai-je fait, moi,
des sances de plein air pendant qu'eux font leurs sances d'cole! Du
temps que j'tais berger j'esquivais les trs mauvais jours,--on
n'envoie pas les brebis dehors quand il pleut ou neige. Mais  neuf ans
on me confia les cochons et, alors, qu'il pleuve ou vente, que le soleil
darde ou que la bise cingle, par la neige ou par le gel, il me fallait
aller aux champs. Oh! ces factions d'hiver, alors que les haies
dpouilles ne donnent plus d'abri, que les doigts gourds et crevasss
font mal et que le froid, montant des pieds de marbre, vous treint,
quoi qu'on fasse, en une progression mchante,--ces factions d'hiver,
quel mauvais souvenir j'en ai conserv!

Il y avait toujours deux truies mres qu'on appelait les _vieilles
gamelles_, et des nourrains plus ou moins, selon les circonstances ou la
russite des portes--une quinzaine en moyenne. Tout cela s'agitait,
grognait, fouillait le sol. Les truies taient surtout difficiles 
garder lorsqu'elles avaient  l'table des porcelets tout jeunes. Elles
peraient au travers des bouchures avec une facilit tonnante et il
fallait veiller ferme, ruser avec elles pour les retenir une heure ou
deux. Au moins, dans ces moments-l, s'en allaient-elles tout droit vers
la maison! Mais non plus tard, quand les petits devenus forts les
suivaient... Maraudeuses  l'excs, elles arrivaient des fois  pntrer
dans un champ de crales o il n'tait pas commode de les dcouvrir. Je
reus encore de bonnes taloches les rares fois o je ne sus pas
prserver de leurs ravages les bls ou les orges.

Aprs les crales, les fruits. Mes btes connaissaient dans un rayon de
plusieurs kilomtres tous les poiriers sauvageons grands producteurs:
impossible d'empcher leur quotidienne promenade circulaire pour manger
les fruits tombs! En cette priode d'arrire-saison, il fallait
cependant protger les semailles nouvelles et les pommes de terre non
encore arraches!

Parfois les familles se divisaient, chaque bande de petits suivant sa
mre. Ou bien les jeunes, trop inexpriments, restaient en panne, les
uns ici, les autres ailleurs;  de certains jours de guigne je ne
pouvais arriver  les rassembler tous. Souvent il me fallait,  la
nuite, repartir au diable  la recherche des manquants.

J'avais aussi des embtements quant  la tenue du domicile particulier
de ces messieurs. Ils logeaient, toujours  l'troit, en des rduits
adosss au pignon de la maison, d'un nettoyage difficile  cause des
pavs disjoints. Ma grand'mre, qui avait la manie d'inspecter partout,
ne trouvait jamais que ce ft assez propre et poussait les autres  me
faire des observations. Il m'arriva d'tre gifl pour avoir mis  des
gorets nouveau-ns de la paille trop raide. Il n'en fallait pas
davantage, au dire de mes parents, pour leur faire tomber la queue 
tous.

                   *       *       *       *       *

Ces petites misres ont suffi  rendre trs lgers mes regrets de ce
temps-l...

Mais ce fut  une foire d'hiver,  Bourbon, o j'tais all avec mon
pre conduire une bande de nourrains, que m'advint le plus triste
pisode de ma carrire de porcher.




V


Mon parrain s'tant fait l'entorse, mon frre Louis devait le suppler
pour le pansage; ma soeur Catherine, d'autre part, tait trs enrhume.
C'est ainsi qu'on en arriva  me dsigner pour cette foire--ce qui ne me
fit pas dplaisir, bien au contraire. Depuis que nous tions au
Garibier, je n'avais jamais revu cette ville de Bourbon dont il ne me
restait qu'un souvenir assez confus: c'tait une fte que d'y retourner!

Combien dur cependant de sortir du lit  trois heures! Ma mre m'attifa
tout sommeillant et voulut me faire manger la soupe. Mais non! du sable
toujours me brouillait les yeux; ma tte trop lourde s'inclinait sur mon
paule ou s'appuyait sur la table.

Prvoyant qu'avant peu je regretterais ma somnolence du matin, la bonne
femme bourra mes poches d'un morceau de pain et de quelques pommes:

--Pour quand tu auras faim, petit!

Elle m'enveloppa le cou dans un gros cache-nez de laine et me couvrit
les paules d'un vieux chle gris effrang.

--a me fait de la peine de te voir partir par un temps pareil; tu vas
avoir bien froid, mon pauvre Tiennon!

Elle me montrait, ce matin-l, une tendresse inaccoutume; une douceur
attriste passait dans son regard et dans sa voix; j'eus conscience de
son amour de mre que sa duret habituelle dissimulait trop.

A quatre heures, elle nous aida  dmarrer hors de la cour les nourrains
tonns,--puis s'en retourna, nous ayant souhait bonne vente... Et ce
fut pour mon pre et moi, dans le grand gel de cette fin de nuit, le
long trajet par les chemins ptrifis, biscornus qui se passa, somme
toute, sans trop d'ennui ni de souffrance.

                   *       *       *       *       *

Un peu aprs sept heures, nous voici installs au champ de foire, en
bonne place, le long d'un mur. Mon pre tire d'un petit sac de toile
bise, apport exprs, des poignes de seigle, qu'il jette aux cochons
pour leur faire prendre patience. Bientt, nanmoins, ils se mettent 
grogner  cause du froid; leurs poils se hrissent; il devient difficile
de les faire tenir en place...

Moi aussi, j'ai bien froid! Succdant  l'activit de la marche, le
calme de ce foirail est vraiment cruel; les frissons me gagnent; mes
dents claquent; mes pieds s'engourdissent, si douloureux! Puis, j'ai
l'estomac qui crie famine. Mais mes pauvres mains sont tellement raidies
qu'il me faut les rchauffer  la chaleur de mon corps avant que de
pouvoir sortir de ma poche les provisions...

Mon pre a de la peine  s'en tirer, lui aussi. Il bat la semelle
constamment, se frotte les mains avec rage ou bien, avec de grands
mouvements de bras, fait le geste de s'treindre.

Cependant la foire allait son train, assez peu importante d'ailleurs, si
bien que les habitus disaient: C'est une foire morte! Autour de nous,
d'autres cochons--nourrains et petits laitons blancs--grognaient d'avoir
trop froid, comme les ntres. Plus loin, les cent Bilos protgs par
leur graisse digraient, affals sur le sol durci, ou se levaient avec
une plainte encolre quand un marchand les frappait de son fouet pour
les examiner. A l'autre extrmit de l'enclos, les moutons paraissaient
malheureux et malades sous le givre qui recouvrait leur toison. On ne
voyait pas les bovins assembls dans une autre partie du champ de foire
qu'un mur sparait de celle o nous tions, mais on entendait leurs
beuglements ennuys et plaintifs.

Les paysans, en sabots de bois, pantalons d'toffe bleue, grosses
blouses et casquettes, grelottaient de compagnie et se livraient, comme
mon pre,  des mimiques diverses pour vaincre le froid. En dehors de
ceux-l, quelques gros fermiers en peaux de chvre et quelques marchands
en longs cabans gris ou bleus circulaient sans relche, ayant hte de
terminer leurs affaires pour aller djeuner dans quelque salle d'auberge
bien chauffe. Les oisifs, ceux qui vont aux foires pour tuer le temps,
taient prudemment rests chez eux.

M. Fauconnet, notre matre, apparat par intermittence... C'est un homme
d'une quarantaine d'annes, aux larges paules,  la figure rase, un
peu grimaante; de bonne humeur, il sourit volontiers d'un sourire
bnin, sans franchise; mais quand quelque chose lui dplat, son visage
se plisse et devient dur. Il est furieux aujourd'hui  cause de la
ncessit de vendre  bas prix si l'on veut vendre. Il bougonne parce
que trois de nos cochons sont trop infrieurs, disant qu'on aurait mieux
fait de les laisser  la maison, que la bande se trouve dpareille de
leur prsence.

J'ai toujours froid et commence  trouver le temps long. Mon pre me
propose bien d'aller faire une tourne en ville, mais je crains de
m'garer--et tous ces gens inconnus qui circulent m'effraient un peu...

Plusieurs tentatives de vente ayant chou, nous nous disposons 
repartir, lorsque, sur les dix heures, M. Fauconnet revient en compagnie
d'un marchand trs loquace; ils arrivent  s'entendre--sauf pourtant
pour les trois petits que le matre veut nous faire ramener pour qu'ils
profitent davantage, se souciant peu des peines qui en rsulteront
pour nous.

Deux grandes heures d'attente sur la route de Moulins o nous devons
oprer livraison des cochons vendus. Station longue et sans charme,
malgr le froid moins rude en ce milieu du jour. Le moment venu, des
gens de bonne volont, qui attendaient comme nous pour livrer leurs
btes, nous aident  effectuer le triage de nos rebuts.

Aprs la solde des autres--en pices d'or que mon pre a la prcaution
de faire sonner une  une sur la chausse humide--nous retraversons la
ville, prenant  ct de la rivire de Burge une rue montueuse et
grossirement pave qui dbouche dans le haut quartier, sur la place de
l'glise:--c'est de l que partait le chemin de Meillers.

                   *       *       *       *       *

Sur cette place de l'glise, au carrefour de la route d'Autry, mon pre
me laisse seul pour aller remettre de suite, selon l'usage,  M.
Fauconnet l'argent de la vente. J'tais bien un peu inquiet de le voir
partir; mais il m'avait promis de n'tre pas longtemps et de rapporter
du pain blanc et du chocolat pour mon goter; de plus, il voulait
demander  M. Vernier, un fermier de Meillers qu'il comptait rencontrer
chez notre matre, de me ramener en croupe sur son cheval.

Je jette aux trois gorets le grain qui reste au fond du sachet de toile.
Ils s'y intressent peu et ne tardent pas  me causer du dsagrment.
L'un se sauve dans le chemin de Meillers qu'il reconnat sans nul doute,
tandis qu'un autre redescend en courant vers la ville. Fort  propos, un
homme qui s'en retournait de la foire me vient en aide pour les
rassembler. Ils sont tranquilles un moment, pas longtemps. Bientt les
voici repris  courir de ct et d'autre en grognant, et j'ai mille
peines  ne pas les chapper. Aux rares instants o ils sont sages, je
porte mes regards sur l'entre de la ruelle par o mon pre s'en est
all, avec l'espoir toujours du de le voir rapparatre. Et, de plus
en plus, l'ennui, le froid, la faim me torturent...

                   *       *       *       *       *

Il y avait longtemps, longtemps que j'tais l, quand j'entendis sonner
trois heures  l'horloge municipale--tour de la Sainte-Chapelle. Cette
tour et les trois autres, plus loignes, qui sont les derniers vestiges
de l'ancien chteau, patines par les sicles, apparaissaient plus
sombres encore sous le ciel gris, noyes et presque indistinctes dans la
grande brume du soir givreux. Au-dessous, la ville silencieuse,
invisible presque, semblait anantie par l'effet d'une mystrieuse
catastrophe.

Et cette place, avec ses arbres squelettiques, ses arbustes buissonneux
chargs de paillettes blanches, son carr de gazon nu qui craquait sous
les pas, son bassin rectangulaire dont les glissades des gamins avaient
meurtri la glace terne, cadrait assez avec la tristesse gnrale. Au
fond l'glise, aux massives portes fermes, paraissait hostile  la
prire et  l'espoir. A droite, dans un jardin aux murs levs, un petit
chteau tout neuf flanqu de deux tours carres prenait dans la
grisaille un air rbarbatif et hargneux de prison. En bordure du chemin
de Meillers, face  l'glise, une belle maison  un tage montrait une
faade inquitante de par l'assaut de vilains reptiles noirs--rosiers et
glycines--bien jolis sans doute  la belle saison. Des chaumires
basses accoles, et prcdes d'une ligne uniforme d'troits
jardinets, contrastaient avec ces immeubles cossus. Maisons de
pauvres:--journaliers, vieillards ou veuves,--moins une, vers le milieu,
dont le locataire tait savetier, ainsi que l'attestait la grosse botte
suspendue au-dessus de la porte. Ct de la ville, la maison d'angle de
la rue pave servait  la fois d'picerie et d'auberge; des pains de
savon s'apercevaient derrire les vitres de l'imposte; une branche de
genvrier se balanait au mur.

Comme l'glise, toutes ces habitations restaient closes; elles
contenaient sans doute des foyers flambants, des poles chauds auprs
desquels les gens pouvaient se rire de l'hostilit du dehors.
L'hostilit du dehors, j'tais tout seul  en souffrir avec mes trois
cochons...

Voici s'ouvrir la grille qui accde au jardin du chteau; deux prtres
en sortent qui s'inclinent profondment devant la dame encapuchonne qui
les a accompagns jusque-l. Ils me jettent en passant un regard
indiffrent et pntrent dans la maison aux reptiles noirs,--le
presbytre sans doute.

La porte d'une des chaumires crie sur ses gonds. Une grande femme
bouriffe parat dans l'embrasure, jette dans son jardinet l'eau d'une
casserole. Son gamin, de mon ge  peu prs, profite de cet instant pour
s'esquiver et se mettre  patiner sur le bassin. Aprs cinq ou six
glissades, il va cogner  la porte du cordonnier en criant par trois
fois le nom d'Andr. Cet Andr, plus petit, finit par apparatre, et
tous les deux glissent un long moment de compagnie, tantt debout et se
suivant, tantt accroupis et se tenant par la main. Mais la grande femme
bouriffe, ayant ouvert sa porte  nouveau, leur enjoint de rentrer
d'un ton qui les dtermine  ne pas se le faire rpter. Et me voici
seul encore sur la place.

De loin en loin, des cultivateurs passaient; ils s'en allaient marchant
vite, ayant hte de regagner leur logis. Et s'en allaient aussi quelques
fermiers  cheval, emmitoufls dans leurs manteaux et leurs cache-nez.
L'un d'eux, qui avait un gros cheval blanc, s'arrte en m'apercevant:

--D'o donc es-tu, mon p'tit gas?

--De Meillers, M'sieu, fis-je en balbutiant, les dents claquantes.

--Tu n'es pas le petit Bertin, du Garibier?

--Si, M'sieu.

--Et ton pre n'est pas venu te rejoindre?

--Non, M'sieu.

--Voil qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce, pardi!...
Eh bien, mon garon, je devais te ramener; mais dans ces conditions,
rien  faire; tu ne peux pas laisser tes cochons... Donne-toi du
mouvement, surtout, ne te laisse pas engourdir!

Aprs ces judicieux conseils, M. Vernier peronne son cheval, disparat
bientt dans le brouillard. Et je reste navr de ce qu'il m'a dit au
sujet de mon pre:

--_Voil qui est fort, par exemple!... Il se sera mis en noce..._

Cette chose,  laquelle je n'avais pas encore pens, me semblait
maintenant trs vraisemblable. Mon pre, lorsqu'il allait  la messe, 
Meillers, rentrait d'habitude tout de suite aprs. Mais, les jours de
foire, il lui arrivait d'tre moins sage et souvent j'tais couch avant
son retour. Au lendemain, maussade, ma mre le disputait, tout en le
plaignant d'avoir la tte trop faible, pas assez d'nergie pour rsister
aux entranements de hasard...

                   *       *       *       *       *

Ds quatre heures, la nuit vint: elle tombait du grand ciel bas et noir;
elle montait de la brume flottant au-dessus du sol et soudain paissie.
Je tremble de froid, de faim et de peur. N'ayant rien mang de la
journe que mon croton dur et mes pommes, je me sens dfaillir. Des
grondements remuent mes entrailles; des voiles sombres me brouillent les
yeux; le faible poids de mon corps pse lourdement sur mes jambes
molles. Un regret me vient de ne pas m'tre plus tt hasard  partir
seul, bien que le chemin ne me ft gure familier. Mais  prsent que
s'entnbrait la campagne, j'aurais prfr geler sur place que de me
mettre en route. Les cochons, comme moi fatigus, dorment au fond du
foss; j'en profite pour m'asseoir auprs d'eux, refoulant mon chagrin.

Cinq heures: c'est la nuit tout  fait. Une voiture de bohmiens
s'loigne de la ville par le chemin de chez nous. Deux hommes encadrent
le malheureux cheval qu'ils frappent  grand coups de bton. Derrire,
trois adolescents aux loques dpenailles baragouinent en une langue
inconnue. Cependant que de l'intrieur du vhicule s'levaient des
lamentations, des cris d'enfants battus, des voix de mgres exaspres.
J'avais entendu dire que ces gens  rputation quivoque volaient des
enfants pour les torturer, en faire des mendigots exciteurs de piti. Et
mon sang de se glacer davantage, et mon coeur de se mettre  battre plus
que de raison! Mais le groupe dfila sans paratre me voir.

Ils ne me virent pas non plus, les deux couples d'amoureux qui
suivirent. Ils s'en venaient sans doute de danser dans quelque auberge.
Les filles avaient mis leurs capes de travers en leur grande hte de
partir, vu l'heure tardive; les garons les serraient par la taille en
une treinte que le froid rendait bien excusable.

Le sacristain sonna l'Angelus du soir. Le presbytre, les chaumines
ayant clos leurs volets ne laissaient entrevoir que de minces filets de
lumire. Il gelait ferme; la brume se dissipait en partie, et c'tait
maintenant comme un vague crpuscule qui faisait mystrieux et bizarres
les objets environnants. Je souffrais moins, mais des voiles sombres
brouillaient mes yeux plus frquemment, et dans mes oreilles tintaient
des sons de cloches, comme si l'Angelus et sonn sans fin...

Les cochons veills me donnaient  prsent bien du mal  garder--et le
froid cependant me gagnait les os...

Des jeunes gens, en un groupe bruyant, montaient de la ville.

L'un, trs grand, marchait en tte, faisant des moulinets avec son
bton; bras dessus, bras dessous, trois autres suivaient, titubant et se
bousculant; les deux derniers qui s'taient attards  allumer leurs
pipes gambadaient  dix mtres. Celui d'en avant chantait d'une voix
forte, brusque et saccade, un refrain d'ivrogne:

    A boire,  boire,  boire,
    Nous quitt'rons-nous sans boire?

Interrogation  laquelle les trois du milieu rpondirent par un Non!
formidable. Et tous reprirent, chacun sur un ton diffrent, avec des
gestes drles:

    Les gas d'Bourbon sont pas si fous
    De se quitter sans boire un coup!

Ce dernier mot dgnrait au bis en un Ouou prolong qui battait son
plein quand ils me dpassrent--sans souponner ma prsence dans l'ombre
noire du grand mur, au plus creux du foss.

Quel bon parfum de cuisine m'arrive du chteau, une dlicieuse odeur de
viande en train de cuire dans le beurre grsillant! Cela rveille les
facults de mon estomac vide. J'ai envie de franchir le mur, de crier,
de hurler ma misre et ma faim, de demander une toute petite part de ces
bonnes choses. Pour chapper  la tentation je me rapproche du
presbytre. Mais l aussi je perois un bruit de cuillers et un parfum
de soupe qui, pour tre moins pntrant que celui venu de l'orgueilleuse
btisse neuve, ne m'en parat pas moins suave. Eh oui, partout dans les
maisons chaudes, c'tait le repas du soir... Ils dnaient, les bourgeois
et les prtres, et aussi les petites gens des chaumires dont la soupe,
pour tre sans odeur, devait quand mme tre si douce  l'estomac!

Seul restait sur le chemin, sous le givre et le gel, un petit paysan
attif d'un chle gris qui gardait trois cochons rebuts;--un petit
paysan morfondu par une faction solitaire de cinq heures et qui n'avait
mang dans toute la journe qu'un morceau de pain et trois pommes;--et
ce petit paysan, c'tait moi! Ils m'avaient tous vu, ceux du chteau et
ceux du presbytre, et les mnagres des chaumines, et leurs petits qui
taient de mon ge; ils m'avaient tous vu, mais sans daigner me faire
l'aumne d'une parole de sympathie, sans supposer que je pouvais
souffrir... Et pas un n'avait la pense de venir voir si j'tais encore
l dans la nuit.

Sept heures sonnent  la Sainte-Chapelle; je compte tristement les coups
de timbre frappant l'airain qui, dans le silence de ce nocturne cadre
d'hiver, me semblent lugubres comme un glas... Accroupi dans le foss,
je sens mes yeux se fermer, une invincible somnolence m'envahir. Mes
sensations s'attnuent et ma pense... Quelques souvenirs pourtant
hantent mon cerveau quasi mort. Ils se rapportent  ceux de chez nous, y
compris le chien Mdor,  la fort,  la Breure,--aux lieux et aux tres
qui ont tenu une place dans ma vie d'enfant et qu'il me semble avoir
quitts depuis si longtemps... Cela ne me donne ni regret ni
attendrissement; cela tient plutt du rve. Je ne suis pas bien certain
d'avoir vcu cette vie passe; j'ai la conviction que je ne la vivrai
plus. Je glisse vers la mort et suis sans force et sans volont pour
rsister  l'engourdissement final...

                   *       *       *       *       *

Et voil que je fus tir de ma torpeur par un bruit de pas connus.
M'tant frott les yeux, je vis mon pre qui arrivait, toussant,
crachant, marchant un peu de travers;--mais rellement c'tait lui!
J'oubliai d'un coup, dans le grand bonheur de le retrouver, tout le long
martyre de cette journe et je fus me jeter dans ses bras. Il parut
d'abord tonn de ma prsence ici. Puis le souvenir lui revint, et il
m'treignit en un dbordant enthousiasme d'amour paternel, selon
l'habitude chre aux ivrognes d'exagrer leurs impressions. Il pleura,
mon pauvre pre, de m'avoir laiss si longtemps seul. Il voulait
absolument aller faire l'emplette de quelques provisions, mais je me
contentai du croton de pain, reste de son djeuner d'auberge, qu'il
retrouva au fond de sa poche. Puisqu'il tait l, lui, mon protecteur et
mon guide, je ne craignais plus rien et me sentais le courage de marcher
jusque chez nous, l'estomac vide.

Le retour fut long, silencieux, pnible. Mes yeux se fermaient, et mon
pre, dont je ne lchais pas la main, me tranait presque. Il avait 
fouailler toujours les cochons qui lambinaient. Un moment il dut
s'arrter, s'accoter, le front dans la main,  une clture de pierres
sches. Des hoquets de plus en plus rapprochs le secourent; il devait
souffrir atrocement... Il finit par vomir et put repartir un peu
soulag.

                   *       *       *       *       *

Onze heures pass quand nous fmes rendus. J'entrai de suite  la
maison, laissant mon pre s'occuper des cochons.

Au coin de l'tre o s'teignaient les dernires braises, maman veillait
toujours en tricotant. Toute la soire elle avait prt l'oreille aux
bruits du dehors, sentant grandir son inquitude  mesure qu'avanait
l'heure. Elle me demanda pourquoi nous nous tions tant attards. Et
quand je lui eus fait le rcit de la journe, elle se prit  me plaindre
et  me dorloter--en mme temps qu'elle foudroyait de son plus mauvais
regard mon pre qui venait d'entrer et qui se couchait sans un mot. Je
dnai d'un reste de soupe et d'un oeuf cuit sous la cendre. Ce rgal me
rconforta, mais tout de mme je ne pus gure dormir... Il me fallut
prs d'une semaine pour me remettre de cette journe et du gros rhume
gagn pendant ma trop longue faction. Mais il fallut  mon pre et 
maman bien plus de temps encore pour en revenir  leurs relations
normales.




VI


Vint le moment o je dus aller au catchisme; ce fut mon premier contact
avec la socit. La socit, pour la circonstance, tait reprsente par
un vieux cur  la mine rose et aux cheveux blancs, et par cinq gamins 
peu prs aussi sauvages que moi. Le seul Jules Vassenat, fils du
buraliste-aubergiste, semblait moins emprunt--qui allait apprendre 
lire  l'cole de Noyant, le gros bourg voisin.

Le catchisme des garons se faisait  huit heures du matin. Comme il y
avait une bonne lieue du Garibier  l'glise, il me fallait partir aux
mois d'hiver avant qu'il fasse jour. Par les temps de gel je m'en tirais
bien, sauf qu'il m'arrivait souvent de buter dans les chemins cahoteux
et mme de m'taler... Mais par les temps humides la boue, pntrant
dans mes sabots, crottait mes chausses de laine, ce qui me rendait
trs mal  l'aise pendant la sance. Sans compter que le cur se fchait
de me voir si patouill... D'un caractre trs emportant il s'emballait
 fond quand nous n'tions pas sages, quand nous rpondions de travers 
ses questions.

--Sac  papier! jurait-il. Voleur de grain!

Et de nous donner sur la tte de grands coups du plat de son livre...

Mais ses colres ne duraient pas; il en arrivait vite  nous dire des
_goguenettes_, ou anecdotes drlatiques, et  rire avec nous. Il avait
mme des attentions dlicates comme de nous partager la brioche qu'il
avait eue en cadeau  l'occasion d'un mariage, de nous distribuer des
drages au lendemain d'un baptme et de nous gratifier d'une orange
chacun le 31 dcembre, en nous recommandant de ne pas aller l'embter le
lendemain pour la bonne anne. Au demeurant un excellent homme,
familier avec tout le monde, jovial et sans malice--ayant son
franc-parler mme avec les riches... Nullement un lche-pieds, comme
j'en ai tant vu depuis...

                   *       *       *       *       *

Je ne pouvais gure rentrer du catchisme avant dix heures, mais il
tait souvent plus tard,--en raison de mes parties avec un camarade,
Jean Boulois, du Parizet, qui s'en venait un bout de chemin avec moi.

Nous passions non loin du village sur la chausse d'un grand tang,
juste  ct du moulin, et nous arrtions  chaque fois pour voir
tourner la roue motrice, et our le grincement des meules, le tic-tac du
mcanisme. Nous trouvions amusant aussi de voir partir les garons avec
leurs gros chevaux portant  dos la farine des clients; ils ramenaient
de mme le grain  moudre. Nulle carriole encore en raison de l'absence
de routes.

L'ingnieux Boulois avait toujours  me proposer des distractions
nouvelles. Il m'entrana le long d'un ruisseau o croissaient des
arbustes dont les fruits, semblables  des grains de corail, nous
servirent  faire des colliers. Il m'apprit  faire des ptards de
sureau et des _merlassires_ pour prendre les oiseaux en temps de neige.
Nous cherchmes des prunelles qui sont mangeables une fois geles.
Ainsi, nos trajets de retour duraient longtemps; je finis par ne plus
arriver qu' onze heures au lieu de dix; et j'affirmais  maman que le
cur nous gardait de plus en plus tard.

--Allons, mange vite la soupe, faisait-elle; tes cochons s'impatientent
 l'table; il y a deux heures qu'ils devraient tre aux champs!

Je repartais alors dans la Breure ou dans quelque jachre pour une bien
longue sance de garde; la solitude me pesait plus qu'avant.

Mais n'eus-je pas l'imprudence de ne rentrer qu' midi certain jour?
Cela mit tout le monde en veil. Le dimanche suivant ma mre s'en fut
trouver le cur qui lui dit que nous tions toujours libres  neuf
heures. Elle me tana d'importance, et je dus m'attendre dornavant 
tre _saboul_ si je rentrais pass dix heures et quart!

                   *       *       *       *       *

Aprs la deuxime anne de catchisme, en mai 1835, le bon cur blanc me
fit faire la communion. tant camarade avec mon ami Boulois, je fus
aprs la messe avec mon pre, ma mre et mon parrain, djeuner au
Parizet. La maison tait bonne et le repas copieux: il y avait une soupe
au jambon, du lapin, du poulet, de la miche de froment toute frache, et
de la galette et de la brioche; il y avait du vin--j'en bus bien un
verre entier--et du caf, que je ne connaissais pas encore. J'abusai un
peu de toutes ces bonnes choses... Durant les vpres, je me sentis
l'estomac lourd et, rentr chez nous, je souffris bien le soir et la
nuit... J'ai pu me convaincre souvent depuis que tout plaisir se
paie--d'une ranon parfois trs amre.




VII


Il y eut au mois de novembre de cette mme anne la noce de mes deux
frres.

Baptiste, l'an, qui tait mon parrain, touchait  ses vingt-cinq ans.
Le cadet, Louis, en avait vingt-deux. Pour les sauver du service, mes
parents les avaient assurs  un marchand d'hommes avant le tirage au
sort.

Le service, d'une dure de huit ans, semblait alors une pouvantable
calamit. Ma mre disait souvent,  propos de mes frres, qu'elle
prfrerait les voir mourir que partir soldats. C'est que les partants,
assez rares, victimes du sort et de la misre, gagnaient  pied leur
garnison lointaine et ne reparaissaient qu' l'expiration de leur cong,
aprs un nombre infini de dplacements et d'aventures... Or, dans nos
campagnes, on n'avait pas la moindre notion de l'extrieur. Au del des
limites du canton, au del des distances connues, c'taient des pays
mystrieux qu'on imaginait pleins de dangers et peupls de barbares.
Sans compter que subsistait le souvenir des grandes guerres de l'Empire,
o tant d'hommes taient rests!

En s'assurant avant le tirage, a cotait cinq cents francs  peu
prs--alors que, si l'on s'exposait  tre pris, on ne s'en tirait pas 
moins de mille ou onze cents francs. Maman,  force d'conomies, rognant
sur le sel, sur le beurre et sur tout, accumulant patiemment gros sous
et petites pices, tait arrive  rassembler les mille francs
ncessaires  l'assurance pralable de ses deux ans. Rsultat dont
elle se montrait heureuse et fire...

                   *       *       *       *       *

Mes frres pousaient les deux soeurs, les filles de Cognet, du Rondet.
Le Louis avait une autre bonne amie qu'il prfrait  la Claudine
Cognet. Mais notre mre, dont il subissait l'influence, lui avait fait
entendre qu'tant sans doute appel  vivre toujours avec son frre il
valait mieux qu'ils eussent les deux soeurs pour femmes: ce serait dans
la communaut une garantie de concorde. Et lui d'acquiescer, aprs un
temps d'hsitation--au grand dsespoir de la pauvre dlaisse...

Comme j'tais trop jeune pour faire partie du cortge au titre de
garon je demeurai au Garibier le jour de la noce, avec ma grand'mre
et la Marinette. Il me fallut mme garder les cochons comme de coutume,
mais je les ramenai de bonne heure sachant bien que, dans le
remue-mnage gnral, on ne s'en apercevrait pas.

Le dner se prparait sous la direction d'une cuisinire de Bourbon
qu'aidaient ma mre, rentre sitt la fin de la crmonie, la mre Simon
de Suippire, et la servante de la Bourdrie. Tout tait sens dessus
dessous. On avait mont les lits au grenier. Deux grandes tables
improvises avec des planches et des trteaux occupaient deux cts de
la pice. Les volailles qu'on avait sacrifies la veille et les
quartiers de viande amens par un boucher de Bourbon mijotaient en
plusieurs terrines, cuisaient en une grande chaudire ou rtissaient au
four. Je me rgalai avec des abatis et de la brioche apptissante
fleurant le beurre frais.

Ceux de la noce arrivrent comme il faisait nuit. Ils avaient bu et
dans pendant cinq heures au bourg, chez Vassenat, l'aubergiste,--au
point de fatiguer les deux musiciens: un grand vieux trs maigre qui
manoeuvrait avec conviction le tourniquet d'une vielle, et un joufflu au
nez cass qui jouait de la musette. Le djeuner du matin, pris
htivement au Rondet, avant le dpart pour Meillers, paraissait  tous
vraiment lointain. Si bien que le dner commena presque aussitt.

Les tables se trouvant tre insuffisantes, on installa au coin de la
chemine les gamins dont j'tais. Il y avait les deux plus jeunes
enfants de l'oncle Toinot, trois ou quatre petits de la parent de mes
belles-soeurs et enfin des voisins: les deux gas de Suippire, le
Bastien et la Thrse de la Bourdrie. Plac  ct de la Thrse,
j'admirais ses joues fraches et les quelques mches de ses cheveux
blonds que n'emprisonnait pas son bonnet d'indienne. Mais je ne lui
faisais gure d'avances, cet envahissement d'trangers me faisant plus
sauvage encore que de coutume. Mes compagnons n'taient d'ailleurs pas
plus loquaces. Nous n'en faisions pas moins honneur aux plats. Ma mre
vint s'installer  notre groupe pour nous surveiller--avec grand'raison,
car nous nous serions certainement rendus malades.

Aux grandes tables, par contre, les conversations allaient s'animant.
Tout le monde parlait fort, et plus fort que tous l'oncle Toinot qui
plaait son drame de guerre rserv aux grandes occasions--il s'agissait
d'un Russe occis par lui:

C'tait peu avant la Brsina, un jour qu'il faisait rudement froid,
sacr bon sang! Voil qu'on nous envoie une vingtaine en reconnaissance
pour fouiller un petit bois de sapins sur la gauche de la colonne. On ne
voyait rien; on ne s'attendait  rien--quand tout  coup, d'une espce
de ravin, des Cosaques surgissent, en veux-tu en voil, qui nous
canardent en criant comme des sauvages et tchent  nous cerner... Alors
nous faisons jouer la baonnette--et pas pour de rire, je vous en
rponds! Le chef de ces salauds avait une sale tte; j'aurais bien voulu
lui mettre les tripes au vent... Mais comme je le _z'yeutais_,
j'aperois un grand _gargan_ avec une barbe  poux, qui me guettait
aussi crosse leve... J'vite le choc par un saut de ct; je lui fiche
un coup de tte dans le ventre si violent qu'il chancelle et s'abat dans
la neige. Alors, voyant ma baonnette viser sa poitrine, il me fixe de
ses deux grands yeux blancs pouvants que je n'oublierai jamais:

--_Francis bono!... Francis bono!..._ suppliait-il.

a voulait dire: Bon Franais! Et le regard ajoutait: Ne me tue
pas!

Mais avec la misre qu'on avait par ce froid du diable et rien 
bouffer que des morceaux de cheval mort, tout crus, quand on en
pouvait attraper, on se foutait bien de la piti! Je n'eus qu'une pense
froce: Oh a, mon vieux cochon, tu peux chialler... Tu ne m'aurais
pas mnag, toi, si je ne t'avais pas vu  temps! Et v'lan! ma
baonnette le traverse comme un pain de beurre!

Un frisson d'horreur courut autour de la table, un instant silencieuse.
Tous les regards se portrent sur cet homme qui avait tu un homme! Lui
jouissait de son triomphe. Il but coup sur coup deux verres de vin et se
mit  chanter des chansons de l'arme trs malhonntes qui faisaient
rougir les filles et nous intriguaient, nous, les enfants. Si bien que
ma grand'mre lui reprocha de n'tre pas convenable. Mais il tait trop
heureux d'accaparer l'attention pour tenir compte de ses avis.

                   *       *       *       *       *

La porte extrieure s'ouvrit sous une pousse brusque. Une dizaine
d'individus drlement attifs entrrent  la file et se mirent  crier,
 gesticuler,  faire des contorsions et des grimaces. Ils avaient
d'normes nez postiches dans des figures enfarines, et des costumes
htroclites, partie hommes et partie femmes. Quelques-uns, avec du noir
de charbon, s'taient fait des moustaches et des rayures par tout le
visage. Cinquante bouches profrrent la mme exclamation:

--Les masques!... Voil les masques!...

C'tait la coutume de cette poque:  tous les dners de noce, les
jeunes gens du voisinage se prsentaient ainsi dguiss, sous le
prtexte d'amuser les invits.

Ils continuaient  faire les fous, embrassant les filles qu'ils
blanchissaient de farine et noircissaient de charbon. On leur offrit du
vin et de la brioche. Et, aprs qu'ils eurent bu et mang, dans l'troit
espace libre ils dansrent avec des hurlements de sauvages, des
entrechats formidables.

Mais les convives commenaient  s'ennuyer  table. Mon pre alluma la
lanterne; au travers de la cour boueuse, tout le monde le suivit jusqu'
la grange o, vite, un bal s'improvisa. Dans un coin, sur un entassement
de bottes de paille, s'installrent le vieux maigre avec sa vielle et le
joufflu au nez cass avec sa musette. La lanterne, accroche trs haut,
donnait une clart bien pauvre, et les danseurs, dans la demi-obscurit,
avaient un air inquitant de spectres. Peu leur importait d'ailleurs:
masques et convives tournaient  qui mieux mieux ou s'agitaient en
cadence dans les multiples figures de la bourre. Adosss au tas de
gerbes, les vieux regardaient en causant. Nous, les gamins, nous
courions de-ci, de-l, nous poursuivant, nous chamaillant. A un moment
o nous tions sages, mon parrain et sa femme nous taquinrent.

--Il faut danser, les petits; c'est une bonne occasion pour apprendre.

Et comme nous baissions la tte sans rpondre, mon parrain reprit:

--Allons, Tiennon, attrape la Thrse et fais-la tourner...

Il y mit de l'insistance, et malgr notre confusion il nous fallut
partir. La tte nous vira bien un peu; nous donnions dans les grands qui
nous rejetaient  droite et  gauche; mais nous allmes jusqu'au bout
quand mme. Et quand ce fut fini, voyant les autres embrasser leurs
danseuses, je mis deux gros baisers sur les joues roses de la
Thrse,--ce dont mon parrain nous taquina fort. Mais ce premier essai
m'avait donn de l'audace et je me mlai ensuite  presque toutes les
danses.

La lanterne ayant us son combustible s'teignit soudain; dans la grange
entnbre, ce furent des cris d'effroi et de gaiet, des bousculades et
des rires--coups d'exclamations ironiques.

--Baptiste, gare ta femme!

--Louis, je te vole la Claudine!

--Pauvres jeunes maris, o en sont-ils?

La premire surprise passe les chuchotements, les bruits d'embrassade
se multiplirent; des baisers anonymes autant qu'audacieux provoquaient
des cris effarouchs, des fuites perdues, des supplications, des
soupirs.

Sur l'ordre des maris, je fus  la maison qurir de la lumire. Les
vieux qui, depuis un moment avaient quitt le bal, y taient attabls 
nouveau buvant, chantant, s'empiffrant de volaille rtie. L'oncle
Toinot, tout  fait ivre, dormait comme un sonneur.

La grange claire  nouveau, le bal reprit pour se continuer jusqu'
deux heures du matin. Seulement les jeunes maris avaient fil plus tt
pour gagner dans la nuit Suippire o ils devaient coucher. Quelques-uns
des convives loigns reurent aussi l'hospitalit chez les voisins. Les
autres demeurrent chez nous: les femmes et les enfants au grenier,--o
chacun des lits avait t ddoubl par les soins de ma mre--les hommes
au fenil, o on avait dispos  leur intention des couvertures usages,
des sacs.

                   *       *       *       *       *

Les jeunes garons tinrent  rester debout par bravade. Aprs avoir bu
et mang  satit ils se rpandirent dans la cour et firent mille
sottises--comme de dmonter l'araire, de bousculer le char  boeufs dans
la mare, d'enlever des jougs les liens de cuir et de s'en servir pour
lier Mdor sur la brouette qu'ils suspendirent aux branches hautes d'un
poirier. Si lamentablement gmit le pauvre chien que mon pre dut se
lever pour le dlivrer, non sans peine. Cependant que les hros
clturaient leurs exploits en plaant sur le chemin des maris de grands
btons fourchus dont je ne compris pas  ce moment le sens. Au jour,
rentrs  la maison, ils harcelrent ma mre dj leve pour obtenir de
la soupe frite. Tout cela entrait dans la tradition du moment, un peu
modifie depuis quant aux dtails,--le fond restant le mme.

Le cortge se reforma vers neuf heures pour aller chercher les maris,
et il y eut de beaux rires  leurs dpens quand on passa  proximit des
emblmes. Mais je ne fus pas tmoin de la scne, ayant d aller garder
les cochons comme si de rien n'tait.

Quand je revins, le djeuner s'achevait dans une gaiet un peu factice.
La fatigue se lisait sur les figures tires aux gros yeux somnolents.
Les plus enrags obtinrent cependant une nouvelle sauterie dans la
grange--courte et sans entrain, d'ailleurs. Et les invits se retirrent
avant la nuit, emportant des restes de galette et de brioche offerts par
ma mre...

                   *       *       *       *       *

Il y eut bien du mal ensuite pour remettre toutes choses en place...




VIII


Aprs ce double mariage, il se trouva que notre mnage fut trs fort,
surtout en femmes. Ma grand'mre, ma mre, la Catherine, mes deux
belles-soeurs, cela les faisait cinq, toutes capables de travailler. Il
y avait en plus ma petite soeur Marinette qui touchait  ses dix ans:
mais la pauvre gamine tait innocente. On mettait cela sur le compte
d'une mauvaise fivre qu'elle avait eue toute jeunette-- la suite de
quoi elle s'tait leve chtive et malingre, gne dans son
dveloppement, au physique aussi bien qu'au moral. Toujours est-il que
ses yeux, trop fixes, ne dcelaient nulle lueur d'intelligence et
qu'elle avait de la peine  saisir les moindres choses. Elle ne tenait
gure de conversation qu'avec Mdor et les chats avec lesquels elle se
plaisait  jouer. Les reproches la laissaient indiffrente; les
vnements les plus graves ne l'meuvaient point; mais elle riait
parfois sans motif, longuement. Sa comprhension devait rester toujours
celle d'un enfant en bas ge...

                   *       *       *       *       *

Je commenais alors  me familiariser avec toutes les besognes. En fin
d'hiver et au commencement du printemps, alors qu'on labourait les
jachres  ensemencer en octobre, je devins toucheur de boeufs ou
_boiron_. J'amenais d'ailleurs les cochons qui, s'occupant  chercher
les vers dans le sillon en cours, demeuraient  peu prs sages.

Nos quatre boeufs s'appelaient _Noiraud_, _Rougeaud_, _Blanchon_ et
_Mouton_. Les deux premiers appartenaient  cette race d'Auvergne dont
j'ai dj parl; il y en avait un couple au moins dans chaque ferme--les
boeufs blancs du pays n'tant pas assez robustes, disait-on, pour faire
tout le travail. Ils se comportaient bien, les _Maurias_, ayant la
robustesse et l'exprience de l'ge. Les blancs, jeunes encore, avaient
besoin d'tre tenus de prs...

La marche tait fatigante, sur cette terre remue dont mes sabots
s'emplissaient vite. Quand je m'ennuyais trop  toucher je demandais 
mon parrain de me laisser tenir un peu le manche de l'araire. Mais, en
dpit de toute ma bonne volont, le manque d'habitude, le manque de
force, ou bien un faux mouvement des boeufs, taient cause que je
laissais quelquefois dvier l'outil. Alors mon parrain, assez emportant
et trs pointilleux sous le rapport du travail, me le reprenait vite, me
disant bon  rien. Pourtant, la chose lui arrivait bien,  lui aussi;
mais il prtextait alors mon insuffisance  conduire et parfois me
giflait. Ainsi compris-je  ce moment pourquoi les faibles ont toujours
tort et qu'il est triste de travailler sous la direction des autres.

Je comptais souvent le nombre des sillons labours au cours de
l'attele, supputant par comparaison au travail des jours prcdents
quand viendrait l'heure de nous en aller... En arrivant  la bouchure o
s'ouvrait la barrire, ou claie du champ, j'piais  la drobe la
physionomie de l'an--presque toujours impntrable; et je devais
retourner les boeufs, faire un long tour encore, au bout duquel
m'attendait une nouvelle dception plus profonde de toute la croissance
de mon espoir. D'ailleurs, le plus souvent, mon parrain attendait pour
partir qu'on appelt de la maison,--car il n'avait pas de montre, et par
les temps sans soleil, rien ne pouvait le rgler que la besogne
accomplie ou le degr de faim qu'accusait son estomac.

A cause de l'loignement des villages, nous entendions mme rarement la
sonnerie de l'Angelus de midi qui, se plaant juste au milieu de la
tche quotidienne, aurait pu nous donner une indication.

                   *       *       *       *       *

S'il faisait beau, les sances se passaient avec un moindre ennui; mais
aux mauvais jours, vraiment, a n'en finissait plus... Il me souvient
d'une priode o nous labourions dans notre champ des Chtaigniers, le
plus loign de la ferme. Le vent fort tirait de Souvigny, c'est--dire
du nord-est, et il passait des bourrasques, des averses froides, des
giboules de grsil et mme de neige. Ces fouailles traversaient mes
vtements, m'enveloppaient d'un suaire glac; mes mains se teintaient de
violet...

Un jour que nous tions douchs plus que de raison des frissons me
secourent qui n'taient pas seulement dus au froid. J'avais le front
brlant, l'estomac lourd et de continuelles envies de biller. Je me
plaignis  mon parrain, parlant de m'en aller. Mais il n'y voulut pas
consentir. Cependant une averse plus violente nous ayant immobiliss un
instant dans le creux d'un vieux chne, il prit la peine de m'examiner.
Me voyant soudain trs ple et soudain d'un pourpre de mauvais aloi:

--Va-t'en bien vite, me dit-il; tu as la fivre!

Mes jambes flageolaient, molles et fatigues; j'eus de la peine  gagner
la maison. On me fit tout de suite coucher. Le lendemain,  la suite
d'une bonne sue, j'avais par tout le corps une ruption de petits
boutons rouges. Il me souvient que ma mre me recommandait sans cesse de
rester bien couvert sous peine des pires catastrophes...

Aprs une quinzaine, quand je pus repartir dans les champs, la rougeole
passe, avril rayonnait. Il y avait du soleil, de la verdure, des
oiseaux chanteurs. Les bouchures se paraient de jeunes feuilles et les
cerisiers s'panouissaient en une dlicieuse floraison blanche. La
nature en joie semblait fter ma gurison. Je trouvai du bonheur 
circuler,  vivre.

                   *       *       *       *       *

L'hiver d'aprs mes quinze ans, ayant cess tout  fait de garder les
cochons, je dus agir en homme. On me mit  battre au flau et 
participer au nettoyage des tables.

Les annes prcdentes, allant aux champs dans la neige, j'enviais les
batteurs en grange. Mais quand je dus faire le mtier  mon tour, je
m'aperus que ce n'tait pas tout rose non plus, que, si l'on conservait
les pieds secs, on se fatiguait joliment les bras et qu'on avalait par
trop de poussire.

Le battage,  cette poque o tout s'cossait au flau, durait depuis la
Toussaint jusqu'au Carnaval, et mme jusqu' la Mi-Carme, sans
interruption presque,--sauf quelques journes chaque mois, quand la
lune tait bonne, pour couper les bouchures, brancher les arbres. Dans
la journe, on battait seulement entre les deux pansages; mais on se
reprenait  la veille. Mon dbut concidant avec une abondante rcolte,
nous travaillions chaque soir jusqu' dix heures  la lueur d'une
lanterne. Je ne connais pas de besogne plus nervante... Manoeuvrer le
flau sans arrt du mme train rgulier, pour conserver l'harmonie
oblige de la cadence, ne pouvoir disposer d'une seconde pour se
moucher, pour enlever la poussire qui vous picote le visage et la
nuque--quand on est encore malhabile et non habitu  l'effort soutenu,
c'est  devenir enrag! Mais quel plaisir les jours o l'on vannait,
quand le gros tas de mlange gris, diminuant peu  peu, s'engouffrait en
entier dans le tarare, et que je plongeais mes mains dans l'amas de
grain propre d'une belle couleur d'or...

                   *       *       *       *       *

Bien dures aussi les sances de nettoyage des tables, le samedi matin!
C'est avec le cadet que je faisais ce travail. Nous avions une grosse
civire, ou _bayard_ de chne, que je trouvais dj lourde sans qu'elle
ft charge. Munis chacun d'un _bigot_[2], nous piquions avec force dans
la couche paisse de fumier d'o montait une bue chaude, et nous
entassions des _bigoches_ monstres. Le Louis excitait mon amour-propre:

  [2] Fourche recourbe en forme de crochet.

--Nous en mettons encore un peu, hein? C'est l que nous allons voir si
tu es un homme!

Tenant  me montrer homme, je consentais  laisser grossir le chargement
tant et si bien qu'il m'en craquait dans les reins lorsqu'on
soulevait... Au bout d'un moment j'tais en nage et suffocant; les nerfs
fatigus, dtendus, ne pouvaient plus serrer suffisamment les poignes
du _bayard_ qui, souvent, m'chappait dans le parcours de l'table  la
_pelote_ de fumier de la cour. On avait beau se modrer ensuite:  tout
propos survenait un nouvel avatar... Alors mon pre--ou mon parrain--de
venir me remplacer. Et je m'clipsais mcontent, froiss, rageur.

                   *       *       *       *       *

J'ai remarqu depuis que tous les dbutants connaissent ces ennuis-l.
Quand on commence  travailler, on a tout de suite le dsir de faire
aussi bien que les grands; mais on manque de force, d'adresse et
d'exprience. Les autres font sonner bien haut leur supriorit,
consquence de leur ge; et l'on souffre de leurs railleries sans
indulgence.




IX


M. Fauconnet venait chez nous tous les quinze jours  peu prs,  cheval
ou en voiture, selon l'tat des chemins. L'une des femmes se prcipitant
pour tenir sa monture; une autre appelant bien vite mon pre qui
s'empressait d'accourir, tant loin soit-il, pour lui montrer les
rcoltes et les btes, lui donner toutes explications sur les affaires
du moment.

M. Fauconnet tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, hommes et femmes.
Dans ses moments de grosse jovialit, il allait jusqu' dcoiffer ma
grand'mre qui portait ces chapeaux en trois parties--un cne et deux
volutes renverss--dits _chapeaux  la bourbonnaise_ que commenaient 
ddaigner les jeunes.

--Eh bien, tu te maintiens, petite mre? Mais oui, tu as encore bonne
mine; tu vivras au moins jusqu' quatre-vingt-dix ans! Avec ces
chapeaux-l, toutes les femmes devenaient vieilles; elles font mal de
les changer; les nouveaux sont trop plats; ils ne gardent pas du soleil.

A ma mre il disait:

--Ta volaille marche, cette anne, Jeannette? Je constate que les
poulets ne manquent pas; j'en vois plein la cour. Surtout, ne leur fais
pas manger la farine des cochons et ne leur laisse pas gaspiller le
grain dans les champs...

Il tapotait le ventre de mes belles-soeurs, leur demandant si _a
n'allait pas venir_; et,  l'poque o elles taient enceintes, il
constatait complaisamment que _a viendrait bientt_. Il prenait par le
menton ma soeur Catherine, disant qu'il la voulait engager comme bonne.

--Et toi, brigand d'Auvergne, tu deviens aussi long qu'une grande
perche! me disait-il.

Il m'appelait brigand d'Auvergne en souvenir du jour o j'avais laiss
pntrer les moutons dans le trfle pour m'tre all promener dans la
fort avec le scieur de long auvergnat.

Les mauvaises annes, mon pre lui adressait force plaintes--pour
demander finalement une diminution de charges. A quoi il rpondait:

--Tu te fais toujours du mauvais sang, Brot; tu ne viendras pas vieux,
mon ami! Une rduction... Mais tu n'y penses pas! Quand tu ne gagnes
rien, moi je ne gagne rien non plus, vieux farceur. Et quand a va bien,
est-ce que je t'augmente?

Lorsqu'il s'agissait,  la Saint-Martin, de rgler les comptes de
l'anne, on s'efforait de se rappeler  quelle foire on avait vendu des
btes et  quel prix. Mais personne ne sachant faire un chiffre, il
tait difficile de se remmorer tout cela de tte, et plus encore de
faire les totaux, de dterminer quelle somme exacte restait comme
bnfice. Attentifs, graves, les yeux brillants, mes parents et mes
frres s'escrimaient de compagnie:

--A une foire de Bourbon, en hiver, sept cochons  vingt-trois francs...

--a fait cent soixante et un francs! disait le Louis, trs habile.

Ma mre ne s'en rapportait pas  lui du premier coup:

--Tu dis cent soixante et un... Est-ce bien a?... Voyons: sept fois
vingt-trois... prenons d'abord sept pices de vingt francs qui font...
qui font... les cinq font cent, les deux quarante, cent quarante francs;
il reste sept pices de trois francs: vingt et un; cent quarante et
vingt et un font bien cent soixante et un. C'est juste. Aprs?

Mon pre ayant eu le temps de songer reprenait:

--Nous en avons vendu d'autres le Mercredi des Cendres, au Montet. Il y
en avait cinq--des gros; nous les vendions trente-huit francs dix sous,
je crois bien.

Alors on se remettait  dcomposer:

--Cinq pices de trente francs, cinq pices de huit francs, cinq pices
de dix sous...

Cela durait des soirs et des soirs. Lorsqu'on touchait au but il fallait
souvent, par oubli des premiers chiffres, tout recommencer. On finissait
pourtant par se mettre d'accord--sans tre bien certain, d'ailleurs, du
rsultat admis.

Cependant, M. Fauconnet, au jour du rglement, avait vite tranch la
question, lui. Il disait, son papier  la main:

--Les achats se montent  tant, les ventes  tant; il te revient tant,
Brot...

Les mauvaises annes c'tait une somme insignifiante; il y eut mme
dficit  deux ou trois reprises. Jamais on ne touchait plus de deux ou
trois cents francs.

--Mais, Monsieur, je pensais avoir davantage, se hasardait parfois mon
pre.

--Comment, davantage? Est-ce que tu me prends pour un voleur, Brot?
S'il en est ainsi je vais te prier de chercher un autre matre qui ne te
vole pas.

Et l'audacieux, trs humblement:

--Je ne veux pas dire a, Monsieur Fauconnet, bien sr que non!

--A la bonne heure, parce que, tu sais, les _laboureux_ ne manquent pas:
aprs toi, un autre!

Si la diffrence s'accusait trop considrable, Fauconnet avouait un
report au compte prochain des ventes du mois d'octobre. Cela lui
laissait pour l'anne entire la jouissance de cet argent dont la moiti
nous revenait de plein droit, sance tenante. Mais, bien entendu, il
fallait accepter de bonne grce cette combinaison fantaisiste autant
qu'illgale, sous peine d'tre mis  la porte...




X


L'argent, comme bien on pense, tait rare  la maison et, jusqu'
dix-sept ans, je n'eus jamais mme une pauvre pice de vingt sous dans
ma poche. Pourtant, les jours de sortie, il me prenait des envies
d'entrer  l'auberge, de voir du nouveau.

Nous allions  la messe  tour de rle, car il n'y avait que deux
garnitures d'habits propres pour nous quatre. Mes frres rservaient
pour les jours de fte, pour les crmonies possibles, leurs habits de
noce:--cette garniture-l, utilise toute la vie aux grandes occasions,
servait encore  l'homme pour sa toilette funbre. Mon pre et mon frre
Louis allaient au bourg de compagnie; le dimanche suivant c'tait notre
tour,  mon parrain et  moi.

Or, mes camarades de catchisme commenaient  aller boire bouteille
chez Vassenat et a m'ennuyait de n'avoir pas d'argent pour les
accompagner. Le second dimanche avant le Carnaval, qu'on appelait le
dimanche des garons, je me risquai  en demander.

--Qu'en veux-tu faire? Si jeune que a, mon Dieu! gmit mon pre.

Ma mre, intervenant, jura qu'il n'y aurait plus moyen de suffire si je
voulais me mettre dj  manger de l'argent. Je finis pourtant par
obtenir quarante sous.

L-dessus, je pars la tte haute, content comme un roi, faisant bouffer
ma blouse avec orgueil. Aprs la messe j'aborde franchement Boulois, du
Parizet, et j'offre de payer un litre. Il allait depuis longtemps chez
Vassenat, lui, et il connaissait tous les habitus. Nous nous trouvons
bientt cinq ou six attabls ensemble. Et, non sans tonnement,
j'entends les autres rappeler d'anciennes dbauches et passer une revue
des filles du pays en faisant sur chacune des commentaires dsobligeants
ou ironiques.

A la suite de la salle d'auberge, il y avait une salle de danse o
prludrent bientt le vieux maigre avec sa vielle, et le joufflu au nez
cass avec sa musette. Je m'y rends avec les camarades.

Les filles entraient par une porte latrale donnant sur une ruelle.
Par-dessus leurs grosses robes de bure, elles avaient des petits chles
gris ou bruns croiss sur la poitrine et tombant en pointe derrire le
dos. Leurs bonnets de lingerie blanche taient recouverts de chapeaux de
paille ronds garnis de velours noir, avec des brides flottantes. Thrse
Parnire est l, belle _gasille_ de seize ans toujours blonde et
frache, trs dveloppe. Familier avec elle plus qu'avec aucune autre,
je la demande pour danser; elle ne dit pas non. Je tiens ma place; je me
lance comme un ancien...

Cela dure jusqu'au moment o s'esquivent les dernires filles. Alors
c'est dj presque la nuit. Nous avons trs faim; nous demandons du pain
et du fromage. Le temps de vider deux nouveaux litres et tout est
englouti... On s'offre le caf, puis la goutte. Jamais je n'avais bu
autant... Je vois comme en un rve l'agitation de la salle, les groupes
qui, autour des tables, lvent leurs verres et _font du potin_.
Lorsqu'on se lve enfin pour partir, je ne me sens pas bien stable. Mais
Boulois a la bonne ide de me saisir par le bras--et quand nous nous
quittons,  proximit du Parizet, je puis me tirer d'affaire seul, l'air
m'ayant remis d'aplomb...

Chez nous, je pntre avec fracas dans la cuisine entnbre, tout le
monde couch ds huit heures.

Je bute dans un banc qui s'affale  grand bruit et me prends 
monologuer:

--Eh bien, quoi, on dort dj? C'est pas une vie! Pas sommeil, moi!

Les deux petits de mon parrain et les trois de mon frre Louis
s'veillent en criant. Maman se lve ainsi que ma belle-soeur Claudine:
je cherche  les embrasser.

--Il est sol! dclarent-elles de compagnie.

La mre me prpare  manger en gmissant, parce que j'avais dpens si
btement ce pauvre argent qui donne tant de peine  gagner. La Claudine
donne le sein  son petit dernier, puis le remet dans son berceau et,
tout en le berant, chante pour l'apaiser:

         Dodo, le petit, dodo...
    Le petit mignon voudrait bien dormir:
    Son petit sommeil ne peut pas venir.
         Dodo, le petit, dodo...

Mais ni les reproches de ma mre, ni ses regrets, ni la mlope de ma
belle-soeur, ni les cris de l'enfant, ne peuvent m'mouvoir. Je fais le
pantin plus que de raison; je tiens tout le monde veill pendant une
grande heure... Aprs quoi, m'tant couch, je dormis profondment
jusqu'au matin.

Au travail, le lendemain, mes frres se gaussrent  cause de ma triste
mine et parce qu'il me fallut aller boire au foss--tellement j'avais la
bouche chaude.

Je n'eus pas l'occasion de recommencer de sitt. A Pques, on m'octroya
vingt sous seulement. Il me fallut attendre la fte patronale, en juin,
pour attraper une autre pice de quarante sous.

                   *       *       *       *       *

Heureusement, on savait  cette poque s'amuser sans argent--en
organisant  la belle saison des bals champtres, qu'on appelait les
vijons et, en hiver, des veilles.

Les vijons se tenaient le dimanche soir  quelque carrefour ombreux et
gazonn. Jeunes filles et jeunes garons s'y rendaient en bande--et
aussi des gens maris, des vieillards, des enfants. Si l'on pouvait
avoir un _berlironneur_ quelconque, on dansait jusqu' satit,--les
vieux mme y allant de leur bourre. A dfaut de musiciens, les plus
dvous chantaient ou sifflotaient des airs, et a marchait tout de
mme.

Il y avait aussi la ressource des petits jeux. On formait en se tenant
la main un grand cercle au milieu duquel une victime aux yeux bands
devait trouver qui lui faisait face, qui lui donnait une tape, ou autre
chose dans le mme got. On assemblait force gages, rachets par des
pnitences plus ou moins baroques--et l'on riait bien.

Les hommes srieux  qui ces plaisirs-l semblaient trop enfantins
s'adonnaient aux quilles ou aux neuf trous sur des pistes voisines.

Les amoureux, par exemple, ne pouvaient gure s'isoler... Avec tout ce
monde, la chose et t remarque et commente sans bienveillance. Tout
se passait sagement  ces runions de grand jour.

Les veilles d'hiver donnaient souvent plus de libert. On se runissait
tel dimanche dans telle ferme et le dimanche suivant dans telle autre.
Et l'on dansait, et l'on jouait, et l'on riait--de mme qu'aux vijons...
Au dpart, aprs la pole de chtaignes offerte par ceux de la maison,
on avait parfois la chance de servir de guide, dans l'obscurit, 
l'lue de son coeur, ce qui tait tout  fait charmant.

                   *       *       *       *       *

Ainsi m'arriva-t-il d'tre le conducteur de Thrse Parnire, la
voisine de la Bourdrie. Depuis ma premire sortie chez Vassenat, pour ne
pas dire depuis la noce de mes frres, je me sentais attir vers elle.
Aux vijons et aux veilles, j'tais son danseur attitr et, par des
pressions de mains et des regards tendres, je lui montrais assez mes
sentiments. Mais  nos rencontres, en dehors de ces runions, je ne
trouvais rien  lui dire que des banalits sur la temprature et le
mauvais tat des chemins; et pourtant Dieu sait si mon coeur battait
vite!

Ce dimanche-l, il y avait veille  Suippire et je m'y tais rendu
seul de chez nous;--la Catherine, souffrante, n'avait pas voulu
m'accompagner et mes frres sortaient rarement depuis leur mariage.
Thrse et son frre Bastien y reprsentaient la Bourdrie. Je prvoyais
qu'au moment de partir Bastien voudrait suivre la plus jeune des Lafond,
de l'Errain, sa bonne amie de longue date. Je lui dis en confidence
qu'il serait embarrass  cause de sa soeur.

--Eh bien, reconduis-la donc! s'empressa-t-il.

Et moi d'avouer que j'en avais le trs grand dsir. Il rpondit en
riant:

--Tu n'as qu' le lui proposer, badaud, elle sera bien contente.

Ainsi encourag, comme nous dansions une polka, je glissai en douce  la
Thrse:

--Me veux-tu pour compagnon, ce soir?

--Mais avec plaisir. Autant toi qu'un autre...

Selon l'usage, la veille se termina vers minuit. Tous les invits
sortirent ensemble, et, dans la cour, on se divisa par maisonne ou par
groupements sympathiques. Je rejoignis Thrse qui,  dessein,
s'loignait de son frre, et nous pntrmes dans un grand champ qu'il
fallait traverser pour gagner la Bourdrie. Nuit profonde. Le vent
d'ouest soufflait fort. La bruine tombe dans le jour avait rendu le sol
glissant. Nous allions avec prcaution, bras enlacs, et nous retenant
mutuellement quand nos sabots drapaient.

Je gardais le silence, trs mu par la nouveaut de la scne. Thrse
dit:

--Ah! vrai, il fait aussi noir que dans le cul d'un four. On aurait
presque peur...

--Oh bien, quand on est deux..., fis-je timidement.

Et, sur sa joue frache, je posai mes lvres d'un geste brusque.

Il me sembla que mon audace ne l'avait point trop surprise. Mais, comme
je tentais de l'immobiliser:

--Finis donc, va, grand bte! dit-elle d'un ton plus condescendant que
fch.

--Il y a bien longtemps, Thrse, que je souhaitais une occasion comme
a pour te proposer de devenir ton bon ami...

--Tu en seras bien avanc... Tu ne veux pas te marier encore, je pense?

--Peut-tre sans bien tarder, va...

Enserrant plus fort sa taille, pressant sa main davantage, d'un
mouvement brusque je l'obligeai quand mme  faire halte.

--Tu voudras, dis?

--Quoi?

--Te marier avec moi?

Et sans lui donner le temps de me rpondre, je l'embrassai de nouveau,
longuement, goulment. Mes lvres cherchrent ses lvres...

Elle avait renvers la tte d'un geste instinctif: je la sentis
tressaillir.

--Finis, je t'en prie! reprit-elle d'une voix plus faible, quasi
suppliante.

Mais elle ne put viter ma caresse; nos lvres se scellrent en un
baiser dlicieux.

Tout prs, avec un air de nous narguer, une chouette ulula sans fin.
Nous repartmes  pas plus vifs, troubls de cette premire
manifestation d'amour et pniblement impressionns par les cris de
mauvais augure de l'oiseau nocturne.

La bruine s'tait remise  tomber, dense et froide. Elle humectait la
cape de bure de ma compagne; elle dgoulinait sur ma grosse blouse de
cotonnade; et sur nos mains unies, chaudes de fivre, elle mettait son
contact glac...

Il faisait tellement noir que nous emes de la peine  trouver
l'chalier pour franchir la bouchure,  l'extrmit du champ. Je le
passai le premier, et, dans le pr en contre-bas o il donnait accs, je
reus Thrse dans mes bras,  proximit du pieu crochu qui servait
d'chelon pour monter ou descendre. Je pensais m'autoriser de ce service
pour une nouvelle treinte, mais elle se dgagea si vite que je n'eus
mme pas le temps de l'embrasser. Tout au long du pr humide, nous
allmes trs sagement, presque silencieusement. Un bout de mauvais
chemin ensuite o il nous fallut passer  la file sur une range de
grosses pierres assez loignes l'une de l'autre. Je voulus aller le
premier--malgr que le sentier ne me ft gure familier. Mais je manquai
l'une des pierres et plongeai dans la patouille jusqu' mi-jambe. Je me
tirai de l tout penaud, le pantalon cuirass, ruisselant, la jambe
transie--cependant que ma compagne, sans souci des flaques qui l'avaient
clabousse, riait de l'aventure.

Dans la cour, nous nous rapprochmes bien entendu. Je la pressai tout
contre moi en une treinte passionne et lui pris, sans qu'elle s'en
fcht, un long baiser d'amant.

Je regagnai, fivreux, le Garibier. Une exubrance de vie me soulevait.
Par cette nuit d'hiver sombre, venteuse et pluvieuse, j'avais du ciel
bleu plein le coeur...

                   *       *       *       *       *

Thrse fut donc dornavant ma bonne amie attitre. Je n'eus pas crainte
d'afficher mes prfrences pour elle aux autres veilles de cet
hiver-l, aux vijons de l't suivant, non plus qu'au bal de l'auberge
Vassenat, les jours de fte. J'allais mme la trouver dans les ptures,
les dimanches o il n'y avait pas prtexte  rassemblement, et nous
passions de longues heures seul  seule, au long des grosses bouchures
parfumes et discrtes, complices des amoureux. Nos relations se
bornrent pourtant  des mignardises innocentes, aux baisers et
effusions de lvres du premier soir. Jeunes et nafs tous deux, la
timidit, la pudeur, la crainte des suites nous empchrent d'aller
jusqu' la consommation de l'amour. J'avais d'ailleurs l'intention bien
arrte d'en faire ma femme.




XI


M. Fauconnet,  la suite d'une scne violente avec mes parents leur
donna cong.

Mon pre proposait de vendre une truie avec ses petits parce qu'il n'y
avait gure de nourriture cette anne-l. Le matre la voulait garder.

--Nous achterons du son, fit-il.

Mot fatal! On avait cru s'apercevoir que le rglement de la dernire
Saint-Martin comportait aux dpenses beaucoup plus de son qu'il n'y en
avait eu d'achet. Deux boeufs gras, vendus en dehors de la prsence de
mon pre, semblaient d'autre part d'un bon march drisoire. Ma mre
avait jur souvent que Fauconnet n'emporterait pas cela en terre. Elle
profita donc de ce qu'il parlait de son pour dire qu'il n'aurait pas 
porter aux dpenses celui qu'il se proposait d'acheter, attendu qu'il en
avait compt au moins mille livres de trop l'anne prcdente.

--Dites tout de suite que vous me prenez pour un voleur! fit-il, selon
sa coutume.

Alors mon pre, sortant de sa passivit ordinaire, fut comme un mouton
enrag:

--Eh bien oui, l, vous tes un voleur!

Et de parler des boeufs gras; et de citer d'autres choses plus anciennes
en s'efforant  des preuves.

--Oui, oui, vous tes un voleur! Si vous aviez agi honntement j'aurais
peut-tre trois ou quatre mille francs devant moi alors que je n'ai pas
le sou. Oui, vous tes un voleur!

Fauconnet, malgr son toupet, blmit. Son visage glabre eut des
plissements plus accentus. Furieux, il se prit  menacer:

--Vous viendrez raconter cela devant les juges, mes agneaux! Je vais
vous attaquer pour injures et pour atteintes  l'honneur; vous ne savez
pas ce qui vous pend au nez, soyez srs... En attendant, Brot, cherche
un autre domaine, vieux malin!

Il sortit en vitesse, alla qurir lui-mme son cheval  l'table, cria
de nouveau en partant:

--Avant peu vous saurez comment je m'appelle! Au revoir!

                   *       *       *       *       *

En osant cela, mes parents savaient aller au devant d'un cong certain:
cette consquence prvue les laissa donc indiffrents. Mais ils
s'effrayrent de la menace d'un procs, et leurs apprhensions taient
partages par tous. Car, devant les juges, avec les meilleures raisons,
les malheureux se trouvent avoir tort. Le matre, nanti de papiers,
prsenterait des comptes qui auraient l'air d'tre justes.
Qu'importerait notre seule bonne foi maladroitement exprime? Il aurait
gain de cause...

--Mon Dieu! mon Dieu! les hommes de loi vont tout nous prendre, ils
feront vendre aux enchres le mobilier et les instruments! gmissait ma
grand'mre dix fois par jour.

Terreurs vaines cependant. Fauconnet se garda de porter plainte. Au
fond, malgr la supriorit de sa situation, lui aussi avait peut-tre
peur des juges!

Il s'en tint  nous faire toutes les misres possibles, exigeant que les
conditions du bail fussent suivies  la lettre, nous privant de la
pture des trfles, de faon qu'il nous fallut acheter du foin et que
notre cheptel se trouva quand mme en mauvais tat pour l'estimation de
Saint-Martin. Il agit de telle sorte que mon pre fut redevable  la
sortie d'une somme qu'il ne put fournir. Le matre, alors, de frapper
d'une saisie la rcolte en terre qu'il garda toute--profitant seul par
ce moyen de notre travail de la dernire anne...

                   *       *       *       *       *

Quand je le vis par la suite mettre ses fils dans les grandes coles,
faire de l'an un mdecin, du second un avocat, et du troisime un
officier; quand je le vis plus tard acheter,  Agonges, un chteau et
quatre fermes, vieillir et mourir dans la peau d'un gros propritaire
terrien, je compris mieux encore combien l'pithte de voleur lui
avait t justement applique.

Car il tait d'origine trs pauvre, fils d'un garde particulier et
petit-fils d'un mtayer comme nous.




XII


Aprs bien des dmarches, mon pre finit par trouver un autre endroit,
comme on dit. C'tait  Saint-Menoux,  proximit du bourg, en direction
de Bourbon. Cette ferme, dnomme la Billette, venait d'tre achete par
un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cd son fonds,
vint s'installer presque en mme temps que nous dans la maison de
matre,--une grande btisse carre  un tage dans un jardin
spacieux--qu'un mur sparait de notre cour.

Sous bien des rapports nous tions mieux qu'au Garibier. Les btiments
n'taient qu' deux cents mtres de la grand'route que bordaient
plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des pitons,
des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de l-bas...
Rien  dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientt
gnant, presque insupportable, ce fut la prsence constante du matre.

                   *       *       *       *       *

M. Boutry n'tait pas un mchant homme, et je mettrais ma main au feu
qu'avec lui les comptes furent toujours sincres. Seulement, mticuleux
et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au srieux son rle
de propritaire-grant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les
thories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Thories si
contraires aux habituelles faons de faire et souvent si absurdes que
nous lui clations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique mme
et par ses gestes il prtait  rire. Petit, vif et remuant, des lunettes
abritant ses yeux bouffis, crne chauve et barbe rche, il venait en
sautillant nous relancer dans les tables ou dans les champs.

--Voyez, il serait prfrable de labourer  telle poque et de telle
faon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration 
vos boeufs!

Ainsi de tout.

Je me rappelle d'un jour o il vint nous trouver, mon parrain et moi,
alors que nous retournions un vieux trfle. Il pouvait tre dix heures
du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.

--Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry trs affair, quand il fait chaud
comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au
maximum. Si l'on prolonge au del de cette limite, il peut en rsulter
des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un trait
d'agriculture trs bien fait.

Il passa sur le dos des btes sa petite main d'apothicaire fine et
blanche.

--Voyez, ils sont dj en sueur; leurs flancs battent; de la mousse
cumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient  tirer la langue... Il
va falloir les dteler, Baptiste.

Mon parrain haussa les paules.

--Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne
les gardions que trois heures  chaque attele. Par les temps de
chaleur, bien sr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue,
ce n'est qu'un mauvais moment  passer; nous aussi nous avons chaud!

--vitez d'exagrer; cela pourrait tre dangereux, vous dis-je.

--Nous les lcherons  midi, soyez tranquille! fit l'an narquois.

--Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.

M. Boutry partit trs mcontent, comprenant qu'on se moquait...

La politesse, la dfrence nous faisaient plutt dfaut, comme on voit.
Pourtant, au Garibier, avant la rupture, chacun se montrait empress 
l'gard de Fauconnet. Mais Fauconnet ne venait que deux fois par mois;
puis, connaissant la vie rurale, il faisait montre comme grant de
capacits incontestables; enfin il savait parler en matre. Tandis que
Boutry, exprimant d'un air de prire les ides de ses livres, nous
semblait ridicule; et puis, dame, il tait toujours l...

                   *       *       *       *       *

De par les conditions du bail, nous tions astreints pour le service
particulier du bourgeois  pas mal de petites besognes: car il n'avait
pas de domestique mle. Nous devions soigner son cheval, nettoyer sa
voiture, atteler et dteler quand il allait en route, faire son jardin,
casser son bois. Il et aim, je pense, que nous prvenions ses dsirs,
que nous nous prtions au moins de bonne grce  l'accomplissement de
ces multiples corves. Mais au lieu de cela, mon pre, trs incapable de
dissimuler, grognait  tous les ordres:

--_Oh M'sieu, a va t'y nous r'tarder! Tant d'travail que presse chez
nous!... J'aurions dj pein d'en voir le bout._

Presque toujours ma mre renchrissait, ou bien mes frres. Alors le
matre:

--Mais il n'y en a pas pour longtemps, mes amis. C'est l'affaire d'un
tout petit moment... Vous m'aurez vite fait a, mon brave Brot.

--_Pus longtemps qu'ou pensez, allez, M'sieu... C'est bien ennuyant,
j'vous en rponds!_

Lui, gn de ces dolances, se faisait trs humble pour venir nous
dranger--comme s'il et demand une faveur  des indiffrents.

                   *       *       *       *       *

Mme Boutry, maigre pimbche sur le retour, tait loin d'tre aussi
accommodante. D'un ton sec et ddaigneux elle disait  ma mre:

--Jeannette, vous m'enverrez quelqu'un demain pour la lessive.

Ou bien:

--Je compte sur Catherine dimanche pour aider  la bonne; j'aurai du
monde.

Cela n'admettait pas de rplique.

Et mfiante  l'excs. Les volailles, les fruits tant  moiti au mme
titre que le reste, elle comptait frquemment les poussins et venait
chez nous  l'heure des repas pour inspecter la table d'un regard
souponneux. Les jours de march, elle se trouvait l comme par hasard
au dpart de ma mre, craignant sans doute que les paniers ne
contiennent des denres soustraites  la communaut. L'enrage fureteuse
voulait connatre le pourquoi et le comment des moindres choses.

Un soir, la Claudine,  propos de prunes soustraites au gros prunier du
bas de la cour, lui fit une rponse un peu vive:

--Ma foi, Madame, j'ai autre chose  faire que de rester l pour les
garder.

Un autre jour, nouvelle algarade  propos de deux poulets disparus,
probablement enlevs par la buse.

--Je trouve que cela arrive souvent: vous devriez les veiller mieux.

--Nous louerons une servante pour a! rpondit ma belle-soeur
ironiquement.

                   *       *       *       *       *

M. Boutry et sa femme avaient encore cette manie de nous donner  tout
propos des conseils d'hygine. S'ils nous voyaient en sueur  la suite
d'un travail pnible:

--Ne restez pas ainsi. Allez tout de suite vous changer. Massez-vous les
uns les autres pour que la circulation du sang ne se ralentisse pas.
Surtout, vitez les courants d'air!

Excellents avis sans doute, mais en t on a autre chose  faire que de
se changer et de se masser rciproquement  chaque fois qu'on est en
sueur. Et puis ces oprations seraient  recommencer trop souvent!

Quand les gamins couraient dehors tte nue, nouvelle occasion
d'intervenir.

--Mais faites donc attention! Ces enfants vont prendre mal! Ne les
laissez pas au soleil sans coiffure...

Ils n'eussent pas voulu les voir sortir au crpuscule, ni par les temps
humides, en raison de la faiblesse de leurs poumons--et tout 
l'avenant. Ce sont l prescriptions bonnes pour les enfants des
riches--qui s'en portent souvent plus mal--mais auxquelles les petits
des travailleurs n'ont point coutume d'tre soumis.

Quand quelqu'un, petit ou grand, souffrait de la moindre indisposition
il aurait fallu sans plus attendre lui faire avaler quelque drogue--ou
mme aller qurir le mdecin.

--Ils se figurent pourtant que leurs remdes empchent de mourir! disait
mon pre. C'est des btises, plus on s'en fourre dans le corps, plus mal
on se porte. Quant aux mdecins, s'il fallait recourir  eux aussitt
qu'on sent du mal a coterait cher. Et pour ce qu'ils y connaissent! On
voit bien que le bourgeois tait pharmacien: a s'accorde ensemble, les
marchands de purges et les mdecins, pour rouler le pauvre monde...

Et ma mre, quand elle venait de subir un cours d'hygine:

--En voil des embarras! Si on voulait les croire, il faudrait se
fourrer dans une bote  coton!

                   *       *       *       *       *

Ds la premire anne, nos relations avec les matres n'allrent donc
pas sans tiraillements.

Pourtant, au point de vue des affaires, a marchait bien. M. Boutry
laissait une grande libert  mon pre pour les ventes et les achats. A
la Saint-Martin il y eut  toucher un joli bnfice, ce qui nous permit
de joindre les deux bouts,--en dpit de la saisie de notre part de
rcolte au Garibier.




XIII


Les premiers mois de notre installation  la Billette j'tais rest
fidle  Thrse Parnire et, malgr la distance, j'allais la voir
presque tous les dimanches.

Je prenais les coursires, cheminant par monts et par vaux, au travers
des cultures et des prs, suivant quelquefois un bout d'impossible rue
creuse, empruntant mme un coin de fort.

A vingt minutes  peu prs de la Bourdrie, j'avais  franchir un grand
terrain vague, sourceux et spongieux, travers d'un seul sentier potable
qui cotyait vers le milieu une mare  l'eau verdtre entoure d'ormeaux
ttards. Deux ranges de vieux chnes jamais lagus se prolongeaient 
la suite, en direction de la fort toute proche.

Certes, il n'tait gure agrable de passer seul, la nuit, en cet
endroit--d'ailleurs appel le rendez-vous des sorciers. Le bruit du
vent dans les feuilles y semblait plus mystrieux et les cris des hiboux
plus lugubres.

Lors, m'en retournant de veiller chez ma belle par une nuit de fin
d'hiver, sans lune, je vis soudain surgir d'entre les arbres une forme
blanche qui se mit  faire des cabrioles... Une autre suivit, puis une
troisime... La terreur me faisait claquer les dents. Nanmoins
j'assurai dans ma main mon bon gourdin d'pine noire et continuai
d'avancer, bien rsolu  en user contre les fantmes s'ils voulaient
m'embter.

Ayant sautill quelques instants en silence, ils se camprent tous de
front dans le sentier et se mirent  crier,  hurler sans fin, en
agitant leurs grands bras blancs. Quand je fus  cinq pas d'eux:

--Attendez-moi, les gas! formulai-je, avec une nergie un peu force.

Loin de se dtourner, ils m'entourrent en criant de plus belle, en
agitant plus fort leurs grands bras menaants. D'un geste furieux,
dsespr, mon gourdin fendit l'air, s'abattit sur le travers d'un des
trois tres qui s'affaissa avec un long cri plaintif,--trs humain cette
fois. Cependant que les autres s'enfuyaient en vitesse.

--Tu m'as tu, cochon, tu m'as tu! profra le fantme gmissant.

Je droulai les dfroques dont s'tait affubl le malheureux et reconnus
le petit Barret, de Fontivier, un garon de deux ans plus jeune que moi
avec qui j'avais toujours eu de bons rapports.

--C'est dans les reins, reprit-il. Tu m'as cass les reins, je ne peux
pas me remuer.

Ses compagnons taient les deux Simon, de Suippire, des amis d'enfance
aussi. Je les appelai l'un aprs l'autre--en vain. Barret eut un spasme
et vomit du sang; je crus qu'il allait passer... J'avais bien envie de
le laisser crever tout seul l, dans la nuit, non par vengeance, mais
par gosme et faute de savoir comment le secourir. Mais  la lueur
d'une allumette, je distinguai ses traits dcomposs, ses yeux
suppliants, le sang rouge qui sortait encore de sa bouche. Une piti
infinie en mme temps qu'un chagrin profond m'envahirent. Je descendis
jusqu' l'extrme bord de la mare dans laquelle je mouillai l'un des
torchons qui avaient servi  sa toilette de fantme; j'humectai son
front, ses tempes, le creux de ses mains; je nettoyai sa bouche. Il
parut se remettre un peu.

--Reconduis-moi, je t'en prie, dit-il. Ne m'abandonne pas...

--Tu n'aurais pourtant que ce que tu mrites! fis-je, d'un ton de
justicier.

--Oh! Tiennon, tu t'es bien assez veng... Je te jure que je n'avais pas
l'intention de te faire du mal. Je voulais seulement t'effrayer pour que
tu ne reviennes plus voir la Thrse, que j'aimais  en perdre la
raison... Mais tu peux tre tranquille, va: c'est toi qui l'auras; je
suis foutu!

L'ayant rassur de mon mieux, avec de grandes prcautions je le mis sur
ses jambes. Appuy sur moi, il put se tenir et faire quelques pas; mais
le heurt de son pied contre un caillou le fit crier de douleur.

--Asseyons-nous; je ne peux pas aller plus loin! dit-il en sanglotant.

Nous avions bien fait dix mtres!

Je l'tablis  califourchon sur mon dos et marchai doucement, avec bien
des prcautions pour me rendre compte o je posais les pieds. Mais les
secousses invitables lui causaient des souffrances accrues et il
gmissait  fendre l'me. Je continuais quand mme, m'efforant 
l'indiffrence.

Vint un moment o l'treinte de ses bras parut mollir, o son corps pesa
davantage d'tre inerte. Extnu pour mon compte je l'tendis sur le
sol: il semblait ne plus remuer. Je fus retremper le chiffon dans le
creux d'un foss et le bassinai de nouveau: il geignit sans plus rien
dire.

Je le repris comme la premire fois et continuai d'avancer. Il eut des
hoquets qui pouvaient tre d'agonie... Le sang venant de nouveau, je me
flicitai de ce que le linceul du fantme martyr, pass en travers sur
mon cou, prservt mes effets. Anxieux, les nerfs tendus  l'extrme, je
marchais vite  prsent malgr la charge lourde, et le noir, et les
obstacles du mauvais chemin,--sans plus m'affecter des gmissements du
malheureux.

Aprs une grande heure je parvins  la cour de Fontivier et, tchant
d'apaiser les chiens qui aboyaient avec fureur, je dposai le moribond
sous la petite fentre de la maison, tendu sur les dfroques de sa
mascarade.

Un grand coup de bton dans la porte et je me sauvai par un sentier de
chvre qui, en arrire des btiments, dvalait parmi les cultures. Les
chiens me poursuivirent un peu avec des jappements toujours fchs, mais
je fus bientt hors de leur atteinte. Et quand me parvinrent, dans le
silence de la nuit, les exclamations provoques par la lugubre
dcouverte, je n'avais plus  craindre d'tre rejoint.

                   *       *       *       *       *

Le pauvre Barret ne s'tait pas tromp. Mon bton d'pine avait d lui
casser quelque chose dans la colonne vertbrale. Il tranailla plusieurs
mois et, finalement, mourut... Jamais, au cours de sa lente agonie, il
ne consentit  s'expliquer sur le drame. Aux questions sur qui l'avait
frapp:

--C'est quelqu'un qui en avait le droit; c'est bien fait pour moi!
rpondait-il sans plus.

Et il interdit  ses parents de porter plainte. Les deux comparses
s'abstinrent de confidences qui eussent provoqu l'aveu de leur triste
rle. J'avais moi-mme tout intrt  ne rien dire. Les parents de
Barret, s'ils eurent des doutes, hsitrent  les divulguer. La justice
ne fut pas informe, et aprs les mille suppositions du dbut, on ne
parla plus de cette affaire qui resta pour tout le monde mystrieuse et
inexplicable.

Sans doute je n'avais rien  regretter... Mais c'est tout de mme
ennuyeux de se dire qu'on a caus la mort d'un homme--fors le cas o
c'est une action trs mritoire: mon oncle Toinot tait si fier d'avoir
tu un Russe! Souvent me sont revenus  la pense les dtails de cette
triste nuit. Je ne dirai pas que ce souvenir a empoisonn ma vie, mais
il m'a longtemps harcel, troubl...

Aprs l'vnement, je ne tardai pas  rompre avec la Thrse. Ses
parents m'ayant mis en demeure de l'pouser tout de suite ou de ne plus
la frquenter, je cessai mes visites. Et c'est bien ce qu'ils
espraient.

Six mois aprs, elle devint la femme de l'an des Simon, de l'un des
lches qui accompagnaient le petit Barret au rendez-vous des sorciers.
La noce eut lieu la semaine mme o on l'enterra. La vie a de bien
cruelles ironies...




XIV


Il se passa chez nous, pendant notre seconde anne de sjour  la
Billette, deux vnements familiaux trs graves: la mort de ma
grand'mre et le dpart de ma soeur Catherine.

Ma grand'mre avait plus de quatre-vingts ans. Un jour de mai, elle fut
prise d'une attaque alors qu'elle gardait les oisons. Mon pre la trouva
affale au bord d'un foss, le ct gauche inerte, la langue pteuse. On
la transporta sur son lit d'o elle ne bougea plus. Elle articulait
obstinment des sons incomprhensibles qui devaient tre des phrases et
se mettait en colre parce que nous ne pouvions la comprendre. Il
fallait toujours quelqu'un  ct d'elle pour lui donner satisfaction
dans la mesure du possible, la faire manger ou boire lorsqu'elle en
avait envie et ainsi de suite. Vraisemblablement elle souffrait
beaucoup. Et nul mieux  esprer!

Bien souvent j'entendais prononcer  ma mre ou  l'une de mes
belles-soeurs des phrases comme celle-ci:

--Savoir si a va durer longtemps?

A quoi une autre rpondait:

--Ce n'est pas  souhaiter!

Encore que je n'eusse pas, pour la vieille femme plutt dure  mon
enfance, une affection bien profonde, j'tais quand mme pein de ces
dialogues o perait le dsir de sa mort. Quand nous tions  table, je
portais machinalement mon regard sur son lit; une angoisse m'treignait
de la contempler immobile et le teint cireux sous sa coiffe antique, ou
bien remuant les lvres pour des articulations informes, pnibles.
Souvent j'abrgeais le repas, emportant un morceau de pain pour manger
dehors, parce qu'en sa prsence a me devenait impossible.

Je trouve qu'un des bons avantages des fortuns est d'avoir des
appartements de plusieurs pices,--chaque mnage, sinon chaque personne,
ayant sa chambre propre, son intimit distincte. Au moins, ils peuvent
tre malades tranquillement. Tandis que, dans l'unique pice des
maisonnes pauvres, c'est tous les spectacles mls, la misre de chacun
s'talant aux yeux de tous sans possibilit contraire.

C'est ainsi qu' ct de ma grand'mre se mourant, mes petits neveux
clamaient leur joie d'tre au monde, l'assommaient de leurs jeux
bruyants, de leurs cris. La vie allait son train coutumier, indiffrente
 l'agonie d'une vieille femme paralyse!

                   *       *       *       *       *

Elle passa fin octobre,  la suite d'une seconde attaque, aprs une
journe seulement de souffrances plus vives.

Sitt qu'elle fut morte, on arrta l'horloge et on jeta dehors l'eau du
seau de la bassie o son me avait d se baigner avant que de s'lever
vers les rgions clestes.

Je fus vivement impressionn par ce premier deuil. Terreur de la mort
vue de prs, sentiment complexe o se mlaient la curiosit, la piti,
le dgot... A plusieurs reprises, je contemplai longuement, dans sa
rigidit dernire, cette crature qui avait tenu une si grande place
dans le rayon familier de mon existence.

Au reste, cette mort ne changea rien aux coutumes journalires de la
maisonne; les repas eurent lieu aux mmes heures, en face de ce lit
dont les rideaux tirs masquaient un cadavre. Seule, mettait une note de
mystre la bougie qui brlait  proximit, sur une petite table, prs du
bol d'eau bnite o trempait une branche de buis. On s'abstint pourtant
de faire l'attele quotidienne de labour. Mon frre Louis s'en fut 
Agonges prvenir l'oncle Toinot et sa famille. Mon parrain alla dclarer
le dcs  la mairie et s'entendre avec le cur pour l'heure de
l'enterrement. Je fus charg, moi, de recruter des porteurs dans le
voisinage.

Rentr du bourg, mon parrain travailla  la mise au point d'un araire
neuf, et il me fallut lui aider. La besogne termine, il dit, l'air
satisfait:

--Il y a assez longtemps qu'il tait en chantier, cet _ariau_! J'avais
bien besoin d'une journe comme a...

Ce sentiment de tranquille gosme me peina un peu. On s'attendrt
aisment quand on est jeune. Plus tard,--mme  l'ge qu'avait alors mon
parrain,--je fus bien aussi pratique que lui.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, nous tions une trentaine  suivre, dans l'pais
brouillard froid, le char  boeufs qui portait la bire. A l'entre du
bourg, on la dposa sur deux chaises empruntes dans une maison. Il
fallut attendre l un grand quart d'heure. Le cur enfin venu rcita
quelques prires--et l'on se mit en route vers l'glise, la bire porte
maintenant par quatre hommes, avec des btons qu'ils passaient dans une
serviette suspendue  leur cou.

De la mme faon, aprs la crmonie, on parvint au cimetire. L, au
moment de l'aspersion finale, ma mre et mes belles-soeurs de pleurer,
de sangloter sans fin,--ce qui ne fut pas sans me causer une surprise
profonde tant donn leur crainte si souvent manifeste de voir la
disparue durer trop longtemps. Je compris que ces sanglots ne
survenaient que pour la forme, _parce qu'il tait d'usage d'en faire
entendre  ce moment_.

Pour moi, les quelques larmes qui brouillrent mes yeux au moment de la
descente du cercueil dans la fosse eurent au moins le mrite d'tre
sincres.

Quand tout fut termin, les parents d'Agonges vinrent djeuner chez
nous. On avait fait quelques prparatifs, achet du vin et un morceau de
viande pour la soupe; ma mre ajouta une omelette. Le repas dura
longtemps et, vers la fin, l'oncle Toinot redit une fois de plus dans
quelles conditions il avait tu son Russe! C'est que tous les
rassemblements se terminent  peu prs de la mme manire, qu'ils soient
motivs par un mariage, un baptme, un deuil ou par tel autre vnement
de moindre importance. Pourvu qu'il y ait un repas avec de l'extra, un
repas donnant l'occasion de demeurer plusieurs heures  table, on en
arrive fatalement  mettre des souvenirs o chacun se donne le beau
rle et en tourne d'autres en ridicule,  raconter des histoires
comiques ou oses... Hbleries, grivoiseries, mdisances, mensonges et
sottises!

De ce repas funbre, seules, les chansons furent bannies.

                   *       *       *       *       *

Peu de temps aprs la mort de ma grand'mre ma soeur Catherine nous
quitta donc pour aller servir  Moulins chez une parente de Mme Boutry.

La Catherine avait alors vingt-quatre ans. De physionomie sympathique,
elle avait plu tout de suite  la dame qui la demandait frquemment pour
venir en aide  la bonne. Ma soeur prit got  ce qu'elle faisait et
voyait faire dans cette maison; elle adopta bientt les manires polies
et soumises qu'il faut pour servir les riches; elle en vint mme 
prendre une certaine familiarit respectueuse avec les Boutry qui lui
tmoignaient de la bont.

Elle aimait un garon de Meillers, Andr Gaussin,  ce moment au
service,  qui elle avait jur d'tre fidle. Depuis quatre ans dj
elle tenait sa promesse, sortant peu, ne se laissant pas courtiser...
Gaussin lui crivait trois fois par an: au premier janvier, dans le
cours du printemps,  la fin de l't. La Catherine attendait avec
impatience ces lettres qui, cependant, lui valaient beaucoup
d'ennuis,--car elle ne savait  qui s'adresser pour les faire lire, ni
pour faire crire les rponses. Or, aprs quelques mois, les
propritaires, mis au fait de son roman, s'taient chargs de tout. Et,
jugeant qu'elle avait des dispositions pour le service, ils eurent cette
pense de la caser en ville. Gaussin, servant comme ordonnance, se
trouvait dress dj. Ils pourraient, une fois maris, se placer
ensemble et gagner beaucoup.

La Catherine s'habitua peu  peu  cette ide qui, de prime abord,
l'avait effraye par crainte de l'inconnu. Elle s'y habitua d'autant
mieux que les belles-soeurs lui reprochaient de dlaisser le travail de
la ferme pour celui des matres. C'est ainsi qu'elle partit pour
Moulins, courant novembre--passant outre  l'opposition de nos parents,
mais approuve par son fianc enthousiaste.




XV


Le bourg de Saint-Menoux s'tendait en longueur, assez important, et
possdait une demi-douzaine d'auberges dont l'une avec billard et
l'autre avec jeu de quilles,--sans compter que l'on dansait  deux
endroits aux grands jours.

Depuis ma rupture avec Thrse je sortais assez rgulirement chaque
quinzaine, non sans demander  chaque fois une pice de quarante sous 
mes parents... Ils ne me l'accordaient jamais sans me faire une morale
que j'coutais tte basse, nerveux et agac. Des fois ils ne me
donnaient que vingt sous, ou mme rien du tout. Alors, furieux, je
parlais de les laisser en plan et d'aller me louer ailleurs...

Nous tions cinq ou six de la classe prochaine  nous frquenter et nous
avions pris got au jeu. Nous faisions de longues parties de quilles ou
de neuf trous. Il nous arrivait les jours de gain de boire force litres,
de rentrer tard et passablement mchs. Dans ces moments nous n'tions
pas d'humeur accommodante--surtout  l'gard de ceux du bourg.

Ceux du bourg, c'taient les jeunes ouvriers des diffrents corps
d'tat: forgerons, tailleurs, menuisiers, maons, etc. Il y avait entre
eux et nous un vieux levain de haine chronique. Ils nous appelaient
ddaigneusement _les laboureux_ ou les _bounhoummes_. Nous les
dnommions, nous, _les faiseux d'embarras_,  cause de leur air de se
ficher du monde, parce qu'ils s'exprimaient en meilleur franais et
sortaient souvent en veste de drap, sans blouse. Ils avaient leur
auberge attitre comme nous avions la ntre, et on ne s'aventurait gure
les uns chez les autres sans qu'une dispute s'ensuivt.

Ce dimanche de dcembre, trois des gas du bourg ayant bu du vin blanc le
matin, se trouvrent tre dj en train sitt aprs la messe. Ils
vinrent pour jouer aux neuf trous. L'un de notre groupe dit:

--Pas de bourgeois avec nous!

--Soyez tranquilles, _bounhoummes_, nous avons de l'argent pour nos
mises! repartit l'un d'eux.

tant  jeun je me sentais un peu timide avec ces gas-l, qui, mme sans
avoir bu, avaient plus de blague que nous. J'osai nanmoins:

--Il ne faut pas que a vous embte, les _bounhoummes_, les _laboureux_
ont autant d'argent que vous pouvez en avoir.

J'avais bien trente sous!

L'un de mes intimes, le grand Gustave Aubert, assez brutal et colreux,
les cingla d'une apostrophe plus grossire. Ils ripostrent. On en
arriva finalement  s'engueuler ferme de part et d'autre; et, comme nous
tions les plus nombreux, nous les chassmes de la cour o tait le jeu.

La partie recommena aprs leur dpart et notre groupe fut favoris:
Aubert gagna, moi aussi, un autre encore. Ce fut une occasion de noce...

Vers huit heures du soir, ayant bien dn, le diable nous tenta de
pntrer dans l'auberge o ceux du bourg taient runis autour du
billard. Sensation. Nous nous observmes mutuellement. Enfin, l'un de
ceux que nous avions expulss le matin, un petit cordonnier brun, lana
d'une voix forte:

--Les porchers ne sont pas admis ici!

--Rpte voir, feignant! rpte voir que _j'sons_ des porchers! riposta
Aubert, roulant des yeux furieux.

--Oui, oui, reprit l'autre, vous tes des porchers! des _pantes_! des
tas de _sacrs bounhoummes_!

Un de ses camarades, mettant la main devant son nez, beugla:

--Misre! a sent la bouse de vache!

Et un troisime:

--Ce n'est pas tonnant; ils se lavent les jambes une fois par an; ils
gardent une couche de bouse l'hiver pour se tenir chaud!

La partie de billard interrompue, ils taient dix  prsent  nous
entourer,  nous huer. Nous nous efforcions de faire bonne figure en
leur retournant leurs insultes grossies le plus possible. Aubert, fier
de sa force, rageait:

--Venez donc le dire dehors, sacrs feignants que vous tes, bourgeois
manqus, arsouilles!

Le patron intervint, prchant le calme, nous suppliant de sortir, nous,
campagnards, derniers arrivants. Mais cela ne faisait pas notre affaire.

--Pourquoi sortir? Nous avons le droit d'tre l aussi bien qu'eux!

Avec des mnagements, le bistro cependant nous poussait dehors peu 
peu. Les autres intervinrent:

--A la porte, les _bounhoummes_. A la porte!

Et, sans nous frapper, ils nous bousculrent...

--Ah, c'est comme a! fit Aubert. Eh bien, vous allez voir!

Et d'assner un grand coup de poing sur la tte du petit cordonnier brun
qui, dans le clan oppos, se dmenait le plus.

Alors la mle devint gnrale. Les coups de poing, les coups de pied
pleuvaient, en mme temps que fusaient les injures. Et l'aubergiste par
une pression obstine nous rapprochait du seuil, amis et ennemis...
Quand les derniers furent  proximit, il donna une pousse brusque, si
bien que deux ou trois dgringolrent,--et ferma sa porte en vitesse.

Dans la rue, que balayait un vent glacial prcurseur de neige, la lutte
continuait acharne, furieuse. On entendait:

--Tiens, attrape a, _bounhoumme_!

--V'l pour toi, bouif!

--Cochon! il m'a cass deux dents!

--Le nez me saigne, laisse-moi! me dit un maon  qui je venais
d'appliquer un formidable gnon.

Aubert serrait  l'touffer un ouvrier marchal qui, impuissant, le
mordait au bras et  la figure; un charron vint dlivrer le marchal et,
combinant leurs efforts, ils renversrent mon grand copain. Lui, aveugl
de rage et de colre, tira son couteau, en porta un coup sur la main de
l'un, laboura la joue de l'autre. Il y eut des cris de fureur:

--Un _bounhoumme_ qui se sert de son couteau!

--Oui, fit Aubert relev, nu-tte, les yeux hors de l'orbite, les dents
grinantes, la main leve brandissant le couteau saignant,--si d'autres
ont envie d'en avoir autant, qu'ils s'approchent!

Le garde champtre arrivait, et des curieux avec des lanternes.

--Voyez, il y en a un qui saigne comme un boeuf!

--Tas de sauvages! Ils ont l'air fin de s'abmer comme a!

Des hommes sparant ceux qui luttaient encore nous retinrent loigns.
Car tellement nous tions furieux tous que nous continuions  nous
invectiver et cherchions derechef  nous prcipiter les uns sur les
autres. Le garde champtre inscrivit nos noms sur son carnet. On soigna
les blesss. Nos antagonistes furent emmens par leurs parents ou leurs
patrons. Le pre du marchal qui avait reu le coup de couteau  la joue
jeta, en s'loignant:

--On va laisser les _laboureux_ tranquilles; ils se battront ensemble
s'ils veulent.

--Les _laboureux_ vous valent bien! hurla Aubert.

Et il voulut courir sus  leur groupe. Notre aubergiste et quelques
voisins qui l'accompagnaient nous incitrent  la modration. Je n'tais
moi-mme ni ivre, ni encolr au point de ne plus rien comprendre. Je
dis:

--C'est assez, Gustave, il vaut mieux s'en aller...

Et nous partmes, en effet, pas trs loin d'ailleurs, car l'ide nous
vint de boire un caf froid, histoire de se calmer les sangs, comme on
dit... Quelques consommateurs qui se trouvaient l s'entretenaient de la
rixe:

--Ils en sauront long! il y a des coups de couteau!

--a sera peut-tre de la prison!

--Rien d'impossible.

Aubert, toujours trs nerv, donnait de grands coups de poing sur la
table, disant qu'il se foutait de la justice.

--S'il faut aller en prison, on ira, voil tout. Et a ne m'empchera
pas de me battre encore quand on m'insultera. Ce que je ne veux pas,
c'est passer pour feignant, non, jamais! Les gas du bourg voulaient nous
flanquer une _trifouille_:--eh bien, c'est eux qui la tiennent... Ils
ne pourront pas dire que les _laboureux_ sont des lches!

Et nous d'assurer avec lui que nous ne regrettions rien, que,
d'ailleurs, toutes les bonnes raisons taient de notre ct. Au fond,
nous tions dj trs inquiets.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, les gendarmes de Souvigny poussrent jusqu' la Billette
pour m'interroger. Les apercevant, mes petits neveux, qui jouaient dans
la cour, se rfugirent dans la grange o nous battions au flau, se
blottirent derrire un tas de paille et n'en bougrent plus.

Mes parents ne furent qu' demi surpris;-- cause de mes vtements
souills, de ma figure meurtrie, j'avais d avouer ma participation 
une dispute.

Les gendarmes m'ayant pos seulement quelques questions sommaires, me
convoqurent  la mairie de Saint-Menoux pour deux heures de
l'aprs-midi.

A l'heure et au lieu indiqus nous nous trouvmes runis tous, artisans
et campagnards. Le marchal frapp par Aubert portait un bandeau sur la
joue; un autre avait le bras en charpe; plusieurs boitaient; des
gnons, des bleus, des meurtrissures se voyaient encore sur tous les
visages comme de convaincantes, sinon glorieuses cicatrices.

Le marchal des logis, chef de la brigade de Souvigny, menait l'enqute.
Ses traits accentus, son air froid, sa longue moustache noire lui
donnaient un air rude en rapport avec ses fonctions. Il nous interrogea
sparment en commenant par les blesss. Un gendarme crayonnait 
mesure les rponses. Ah! notre morgue du dimanche tait loin! Nous nous
regardions, amis et ennemis, sans haine, avec seulement le regret de
cette btise aux si vilaines suites... Gustave Aubert, questionn plus
longuement parce que seul  s'tre servi d'un couteau, ne rpondait que
par monosyllabes,--affal, tremblant, pitoyable. Les plus malins
lorsqu'ils ont un verre dans le nez sont souvent les plus lches, les
plus couards aux heures difficiles.

Je dois dire que ceux du bourg s'en tirrent mieux que nous 
l'interrogatoire--parce que moins impressionns, s'exprimant avec plus
d'aisance. Et il en fut de mme  l'audience la semaine suivante. Les
campagnards, habitus au travail solitaire en pleine nature, font
toujours pitre figure en prsence des gens de loi et de tous les
Messieurs en gnral...

                   *       *       *       *       *

On peut croire qu'aprs cela j'eus de tristes jours  la maison, avec
des reproches  n'en plus finir sur les ennuis, les frais, le dshonneur
que j'allais causer.

--Ce n'est pas une petite affaire, Seigneur de Dieu, disait ma mre, tu
vas peut-tre aller en prison! Tu seras marqu sur le papier rouge!
Quelle misre d'lever des enfants qui vous causent un tel mauvais sang!

Mon pre se lamentait presque autant; les autres tmoignaient aussi de
l'inquitude et, certes, je n'tais gure tranquille moi-mme.

Quand M. Boutry eut connaissance de l'aventure, il me fit souventes fois
la morale, disant que c'tait indigne d'un sicle de civilisation que de
voir se battre ainsi, sans motif, des jeunes gens d'une mme commune.

Il intervint nanmoins auprs du marchal des logis, auprs du maire;
et, ne pouvant nous viter la correctionnelle, il s'occupa de nous
chercher un avocat,--le mme pour tous les belligrants.

--Ce procs doit avoir pour consquence une rconciliation gnrale et
durable.

Il n'tait gure prophte, ce bon M. Boutry! Soixante annes ont pass
depuis lors et l'antagonisme, pour tre moins violent, subsiste encore,
 Saint-Menoux et ailleurs, entre les garons du village et ceux des
fermes.

                   *       *       *       *       *

Le jour de l'audience, nous nous rendmes  Moulins  pied, en deux
groupes,--ceux du bourg les premiers, nous ensuite,-- une demi-heure
d'intervalle. Il me souvient que je fus bien tonn en passant sur le
pont de l'Allier. Je n'avais jamais vu que l'troite Burge, de Bourbon,
les tout petits ruisseaux de nos prs, et ne croyais pas qu'il pt y
avoir des rivires aussi larges... Ceux de mes compagnons qui venaient
au chef-lieu pour la premire fois partagrent mon tonnement.

En ville, nous allions lentement, regardant les magasins, en badauds qui
n'ont jamais rien vu. Il avait plu le jour prcdent et le ciel menaait
encore; nos sabots glissaient sur les trottoirs humides. J'avais
conscience que, pour les citadins, nous devions former un groupe
ridicule. En effet, les employs de bureau, les demoiselles de magasin
qui s'en allaient djeuner nous jetaient des regards curieux, nuancs
d'ironie.

Un homme chargeait sur un tombereau des tas de boue; je lui demandai
s'il connaissait l'endroit o l'on juge.

--Le Palais de justice? fit-il, un peu tonn, c'est rue de Paris, un
grand btiment en briques rouges avec une cour au milieu. Vous en tes
encore loin; il vous faut aller d'abord jusqu' la place d'Allier et l
vous demanderez  nouveau.

Il nous indiqua le chemin pour arriver  cette place d'Allier que nous
ne fmes pas longtemps  trouver. Et l nous apermes, en contemplation
devant l'talage d'un bazar, nos compatriotes ennemis, les gas du bourg.
Ma foi on tait hors de son atmosphre habituelle, on n'tait plus chez
soi; on n'tait plus soi; la rancune s'en trouva tout de suite attnue.
Ils se tournrent de notre ct; nous changemes des sourires.

--Eh bien, on y va?

Le petit cordonnier brun rpondit:

--Nous vous attendions... Seulement, on commenait  craindre que vous
n'ayez mang le mot d'ordre.

Et de nous diriger de compagnie vers le grand btiment de briques
rouges...

On nous fit entrer dans une salle carre, blanchie  la chaux et garnie
de bancs, o il nous fallut attendre une bonne heure, sous la
surveillance de deux gendarmes, en compagnie de six roulants et de trois
braconniers.

Notre tour vint enfin d'tre appels, aprs tous les autres, et nous
pntrmes  la file dans la salle du tribunal. Dans le fond, sur une
sorte d'estrade surleve, les trois juges, en robe noire, taient
assis. Au mur, derrire eux, un grand Christ dominait la scne. L'homme
du milieu nous interrogea,--un gros rougeaud  figure rase dont les
yeux clignotaient sous le verre des lunettes. Nous avions tous des
allures de btes prises au pige; nous rpondmes d'un ton si humble
qu'il dut se demander si nous tions bien les mmes fous furieux qui
s'taient tant cogns quinze jours auparavant...

Aprs l'interrogatoire, un autre magistrat en robe, un jeune aux pais
favoris noirs, qui sigeait sur une petite estrade place  gauche de
celle des juges et un peu en avant, fltrit notre abominable conduite,
nous traita de brutes sanguinaires,--conseillant au tribunal de nous
appliquer toutes les rigueurs du Code. Mais ce fut, aprs, le tour de
notre avocat, un petit barbu qui avait l'air de se ficher du monde. Il
qualifia de gaminerie sans consquence notre lutte pique, assura que
nous tions tous de braves et inoffensifs petits jeunes gens dont le
seul tort avait t de boire un verre de trop certain soir--et supplia
les trois hommes du fond de ne pas nous mettre en prison.

Ceux-ci, aprs change de quelques mots  voix basse, se rangrent  son
avis. Aubert, en raison des coups de couteau, copa de vingt-cinq francs
d'amende; les autres s'en tirrent avec seize francs.

Ayant tous ensemble cass la crote dans un caboulot de la place du
March, nous reprmes le chemin de Saint-Menoux. Cette tape du retour
se passa bien, sauf que plusieurs avaient les pieds meurtris et que tout
le monde tait trs fatigu. Le petit cordonnier essaya pourtant  deux
ou trois reprises de se payer nos ttes; mais ses amis n'eurent pas
l'air de le soutenir, et les rapports restrent cordiaux entre les deux
groupes runis.

On fut heureux chez nous de ce que je m'en tirais sans prison; mais la
solde de l'amende et des frais parut norme, et des chos reprocheurs me
blessrent longtemps...

                   *       *       *       *       *

Le tirage au sort approchant, mes parents me prirent  part un beau jour
pour m'annoncer que je n'avais pas  compter sur un remplaant. Et de me
dtailler leurs raisons: le dmnagement, la mort de ma grand'mre,
occasions de dpenses considrables; les sept enfants de mes frres
constituaient une lourde charge pour la maisonne; la canaillerie de
Fauconnet avait caus bien du tort; je faisais depuis longtemps de
grands frais d'auberge; enfin, ce maudit procs cotait cher. Impossible
de runir les cinq cents francs ncessaires pour m'assurer au marchand
d'hommes, ou  la cagnotte mutuelle qui existait  Saint-Menoux[3].
Cette rvlation m'abasourdit, car j'avais toujours espr jouir du mme
rgime que mes frres.

  [3] Dans les gros villages les parents des conscrits versaient
    pralablement une somme convenue, qui servait  acheter des
    remplaants  ceux que le sort dsignait pour partir.

--Si la chance me favorise au tirage, je ne moisirai plus longtemps  la
maison! annonai-je.

Mes vieux, comprenant que j'avais quelque droit d'tre mcontent, ne
poussrent pas plus avant...

Mon numro 68 me sauva,--le contingent arrt  59. Je passai encore 
la Billette le reste de l'hiver et tout le printemps. Mais, quand arriva
l'poque de la Saint-Jean, j'annonai de nouveau mon intention de me
placer ailleurs.

--Pourquoi faire la mauvaise tte? Pourquoi t'en aller, Tiennon? fit ma
mre navre.

--Qu'irais-tu faire autre part, du moment qu'il y a ici de quoi
t'occuper? ajouta mon pre.

--C'est bien que vous comptiez pouvoir vous passer de moi, puisque vous
vouliez me laisser partir soldat, rpondis-je malignement. J'ai
travaill pour rien durant toute ma jeunesse; il me faut songer  gagner
de l'argent.

Ma mre reprit:

--Ton entretien prlev sur ton gage, tu n'auras gure de reste. Tu
n'auras pas autant pour t'amuser que nous te donnions ici.

Tous me supplirent de rester: mon parrain, mon frre Louis, mes
belles-soeurs, et jusqu' cette pauvre innocente de Marinette qui
m'aimait beaucoup. Les petits mme se cramponnaient  moi.

--Tonton, t'en va pas, dis!

J'avais la larme  l'oeil en dnouant l'treinte de leurs menottes, mais
ma dcision n'en fut pas branle.

D'ailleurs, un peu plus tt, un peu plus tard la situation imposait ma
sortie. Nous devenions trop nombreux pour ne former qu'un seul groupe
communautaire.

                   *       *       *       *       *

J'allai donc  la foire de Souvigny, avec un pi de froment sur mon
chapeau, et m'engageai  l'anne dans un domaine d'Autry,  Fontbonnet,
pour la somme de quatre-vingt-dix francs. C'tait,  l'poque, le prix
des bons domestiques.

Le matin de Saint-Jean, je fis un ballot de mes effets, je pris ma
faucille et ma faux, et quittai pour jamais le toit familial, un peu mu
de la tristesse de mes parents et de l'inconnu qui m'attendait...




XVI


Il est ncessaire de changer pour apprcier justement les bons cts de
sa vie ancienne; dans la monotonie de l'existence journalire, les
meilleures choses semblent tellement naturelles qu'on ne conoit pas
qu'elles puissent ne plus tre; seuls, les ennuis frappent qu'on
s'imagine tre moindres ailleurs. Le changement de milieu fait ressortir
les avantages qu'on n'apprciait pas et il montre que les embtements se
retrouvent partout, sous une forme ou sous une autre.

Je fus  mme de constater cela les premires semaines de mon sjour 
Fontbonnet, et il y eut des heures o je regrettai ma famille. Je finis
pourtant par m'habituer et mme par me trouver mieux que chez nous, en
raison de l'indpendance absolue dont je jouissais aux heures libres.
Mais n'ayant pas la ressource de demander de l'argent pour sortir,
j'abandonnai les camarades. Rien de tel que le vide du gousset pour
inciter  la sagesse!

J'employai mes dimanches d't  flnocher dans la campagne et dans la
fort,--car le domaine ctoyait le point terminus de Gros-Bois. Il y
avait par l une maison forestire o rsidait un garde dj vieux, le
pre Giraud, avec qui je ne tardai pas  me lier. J'eus l'occasion de
lui aider  couper de l'herbe pour ses vaches dans les clairires de la
fort,  moissonner un carr de bl au bas de son jardin,  rentrer des
fagots et des bches. Il avait toujours de quoi m'occuper quelques
heures chaque dimanche. Souvent, le travail fini, il offrait un verre de
vin et je restais avec lui une bonne partie de la journe.

Le pre Giraud avait un fils, soldat en Afrique, dont il me parlait
souvent, une fille marie  un verrier de Souvigny, et une seconde fille
encore  la maison,--brune aux yeux sombres, au teint bistr,  l'air
froid et distant comme sa mre. J'tais peu familier avec les deux
femmes. Au surplus Victoire Giraud me semblait tre d'une situation trop
suprieure  la mienne pour que je me permette de lever les yeux sur
elle.

                   *       *       *       *       *

Je tmoignais de l'amiti par contre  la servante qui tait avec moi 
Fontbonnet,--maigriote  l'air ingnu, nantie des plus belles dents du
monde et du sourire le plus enchanteur. Elle travaillait bien et n'avait
pas mauvais caractre. J'aurais peut-tre pu prendre  son endroit des
ides pour le bon motif si elle et t de famille honorable. Mais sa
mre, bonne  tout faire chez un commerant veuf, avait eu trois enfants
et jamais de mari. La pauvre Suzanne rougissait jusqu'aux oreilles
lorsqu'on faisait allusion  ses origines.

Pour moi, domestique de par ma seule volont, c'et t dchoir que de
me marier avec une servante. Seules, les filles de mtayers taient de
mon rang! A plus forte raison, ne pouvais-je pouser une
btarde:--c'tait  l'poque bien plus mal port qu' prsent, et ma
mre aurait fait joli...

Si donc je ne m'arrtais pas  l'ide du mariage avec Suzanne, je rvais
fort d'en faire ma matresse...

A Saint-Menoux, Aubert et la plupart de ceux avec qui j'avais fait de
bonnes parties l'anne d'avant affirmaient mordre  volont au fruit
dfendu. Ils citaient mme les filles qu'ils avaient eues--et, 
beaucoup de celles qu'ils nommaient ainsi, on aurait donn le bon Dieu
sans confession tellement elles paraissaient rserves et sages. A
chaque fois qu'on revenait sur ce chapitre je m'efforais de participer
 la conversation, du ton le plus enjou, comme quelqu'un qui connat a
depuis longtemps. En assaisonnant  point quelques phrases des autres et
en posant au blas on peut toujours faire illusion... Au rsum, j'tais
bien neuf et naf encore, et j'avais un grand dsir de ne l'tre plus...

Je m'efforai donc d'amadouer Suzanne par des petits services d'ami,
comme de lui viter les plus mauvaises besognes aux champs--et,  la
maison, d'aller  sa place qurir l'eau et le bois quand il m'tait
possible. Elle ne tarda gure  rpondre  ces attentions par un intrt
croissant. Je ne marquais pas trop mal, d'ailleurs:--de taille
moyenne, robuste, le visage ouvert, la parole assez facile... Ma foi, le
hasard nous ayant mis en prsence un soir,  la brune, dans l'table aux
vaches, je lui servis des douceurs et l'embrassai avec autant d'effusion
que la Thrse, jadis... Elle en parut si heureuse que je crus la sentir
dfaillir dans mes bras. Cependant le pas du matre circulant aux
alentours dnoua notre treinte...

Mais un dimanche que nous tions seuls  la maison, je me remis  lui
conter fleurette et, aprs des prambules peut-tre trop courts, je
tentai de glisser ma main sous ses jupes... Surprise! je n'eus plus
devant moi qu'une petite bte furieuse. De toute la force de son bras
nerveux, deux fois de suite, elle me souffleta... Puis, s'tant mise en
dfense derrire le dos d'une chaise, elle dit, la voix sifflante:

--Salaud, va! C'est pour a que vous me flattiez; vous vouliez vous
amuser de moi... J'ai autant d'honneur que n'importe laquelle, vous le
saurez... Et si jamais vous vous ravisez de me toucher, je prviens tout
de suite la bourgeoise!

--Mchante!... Mchante!... fis-je btement, non sans caresser d'un
geste machinal ma joue cuisante.

--C'est bien de votre faute si je vous ai fait mal, reprit-elle, un peu
radoucie. a vous apprendra  me respecter!

Je sortis assez penaud et n'essayai plus jamais de revenir  l'assaut de
cette vertu trop farouche. Un rveil de conscience me montra d'ailleurs
combien ce serait de ma part une action mauvaise que de risquer, pour
quelques instants de satisfaction, de causer le malheur de sa vie. Je me
sentis coupable et mprisable, et m'efforai de regagner la confiance de
Suzanne en continuant  me montrer prvenant, bon camarade, sans plus me
permettre la moindre privaut. Ce vouloir intime, autant que sa
riposte nergique, dtermina ma nouvelle attitude.

                   *       *       *       *       *

A la ferme voisine de Giverny une autre servante dj vieillotte, aux
allures indolentes et aux cheveux blond filasse passait pour avoir eu
beaucoup d'aventures. De la Billette mme, j'avais entendu parler de
cette Hlne facile. Ici c'tait bien autre chose! Au travail, entre
hommes on s'entretenait tous les jours d'elle. On rapportait pour
s'gayer aux heures de fatigue toutes les histoires scabreuses qui
couraient sur son compte.

--Elle n'en refuse que deux, disait le matre, celui qui ne veut pas et
celui qui ne peut pas...

Je souhaitais fort la connatre mieux.

Un jour, comme nous tions en train de djeuner, elle vint justement 
Fontbonnet pour rclamer trois taureaux depuis la veille chapps du
pturage. Elle s'assit sans faon, causa de tout avec assurance et
rpondit du tac au tac aux blagues du matre et de ses fils. Le hasard
voulut qu'elle sortt en mme temps que moi et, dehors, seul  seule, je
lui servis quelques btises choisies parmi les plus raides que je
connusse. Ce dont elle ne fut pas trouble le moins du monde; je crois
bien qu'au contraire ce fut moi qui rougis de ses reparties.

La connaissance me sembla suffisamment faite et, le diable me poussant,
je m'en fus rder le dimanche suivant aux abords de Giverny. Dissimul
dans un carr de mas voisin de la cour, je vis bientt Hlne qui s'en
revenait de traire. Elle ressortit au bout d'un moment, ayant fait un
brin de toilette, pour dtacher les vaches et les dmarrer vers la
pture. Cinq minutes plus tard, les btiments n'tant plus en vue, je me
trouvai comme par hasard sur son passage.

--Tiens, vous tes par l? fit-elle, l'air tonn.

--Oui, je me promne pour ma sant.

--Eh bien, si vous voulez venir m'aider  garder les vaches?

--J'allais vous le proposer.

Nous dvalmes cte  cte par un chemin ombreux et solitaire jusqu' un
pr de bas-fond que bordait un petit taillis. Un peu mu de me trouver
seul avec cette dispensatrice d'amour je ruminais pniblement des
phrases de circonstance plus ou moins stupides. Elle jouait avec sa
trique, gaie, trs  l'aise, faisant tous les frais de la conversation.
Je fus ennuy de dcouvrir  l'autre extrmit du pr une chaumire de
journalier prs de laquelle jouaient des enfants. Ma compagne, qui dut
en avoir conscience, proposa:

--Voulez-vous que nous allions au taillis, ramasser des noisettes?

--Mais comment donc!

Quand nous y emes pntr, je devins entreprenant. Le bras pass autour
de la taille d'Hlne, je dis qu'il ferait bon se coucher au-dessous de
ces arceaux de verdure, sur le fin gazon.

--Vous tes fatigu? Je vous prviens que, moi, je ne suis pas venue ici
pour me coucher.

Aprs cette ironie, ayant par un demi-tour preste chapp  mon
treinte, elle se mit  courber les branches de noisetier et  dtacher
les touffes de noisettes qu'elle glissait  mesure dans la poche de son
tablier.

Cela m'tonnait qu'elle et l'air de mettre des formes  une chose qui
devait lui sembler trs banale et, perplexe, je repoussais l'instant
d'agir. A mon observation que les noisetiers se faisaient rares elle
rpondit:

--Allons dans le fond, nous en trouverons davantage.

Elle glissait au travers des branches avec une agilit surprenante,
tant donn ses formes lourdes; j'avais quelque peine  la suivre. Nous
marchions depuis quelques instants dans la voie fraye qui coupait en
deux le taillis, quand nous nous trouvmes en prsence d'un homme 
forte barbe noire, trapu, vigoureux, jeune encore. Elle ne parut pas
surprise. J'eus l'intuition d'tre jou. L'homme dit, mi-srieux,
mi-rieur:

--Tiens, vous avez donc pris un commis pour vous aider aux noisettes,
Hlne?

Je dus rougir autant que la Suzanne de chez nous; j'essayai nanmoins de
m'en tirer par une bravade.

--A deux, on fait toujours mieux, dis-je.

--Oui, mais  trois on fait moins bien, blanc-bec!

Et le voil qui me tombe dessus  coups de poing en ricanant.

--Tiens, attrape a... tiens... Et puis a encore... C'est pour
t'apprendre  venir rder o tu n'as pas affaire, gamin!...

Certes, en toute autre circonstance, je ne me serais pas laiss rosser
sans rien dire. Mais la surprise fut telle que, sans demander mon reste,
je dtalai comme un livre, poursuivi jusqu'au bout du taillis par les
quolibets des deux autres.

Et je jurai, mais trop tard, qu'on ne me reprendrait plus auprs des
jupes de la grosse Hlne.

                   *       *       *       *       *

Les quipes amoureuses de ma jeunesse se rduisent  peu de chose,
comme on voit, et je n'ai pas lieu d'en tre bien fier. Mais a ne m'a
pas empch de faire le malin plus tard, comme tous les autres, de
parler d'un air entendu des bons tours de l'poque o j'tais garon,
d'affirmer mme:

--Pour les femmes, grand Dieu! je n'avais que l'embarras du choix!

Au vrai, mon pouse lgitime eut les prmices de ma virilit...




XVII


Pour la fte de Meillers, au printemps suivant, je fus voir mon camarade
de communion, Boulois, du Parizet. Son jeune frre tant mort, il
restait fils unique, et fier de sa belle situation,--car ses parents
avaient quelques avances. Tout en causant, comme je parlais du pre
Giraud, le garde, il me demanda si je connaissais sa fille. Et de
m'avouer qu'un parent lui avait montr la Victoire pour l'assemble de
Saint-Marc,  Souvigny, en lui disant qu'elle ferait bien son affaire.
Il me questionna sur son caractre, ses habitudes. Et, finalement, me
chargea de la pressentir pour savoir si elle consentirait  se marier
avec un garon de la campagne.

--Si elle a l'air de dire oui, tu lui parleras de moi! conclut-il.

                   *       *       *       *       *

Je rflchis toute la semaine  cette mission dlicate, ennuyeuse. Et
pour la remplir, je me rendis le dimanche suivant  la maison
forestire. Le hasard me favorisa; Victoire et sa mre taient alles 
la messe du matin et, sitt leur rentre, le pre Giraud partit pour
celle de dix heures. Je sortis avec lui, faisant le simulacre de m'en
retourner  Fontbonnet, et m'efforant  un air trs naturel. Mais je
revins au moment propice, une heure plus tard. Victoire demeurait seule
 la maison, sa mre ayant conduit pturer les vaches dans une clairire
lointaine. Tout de suite je lui confiai que j'avais dsir la voir en
dehors de la prsence de ses parents pour lui demander si un paysan lui
plairait comme mari.

--C'est un de mes amis qui aurait des vues sur vous...

--Ah! c'est un de vos amis...

Je crus discerner dans ces mots une nuance de
dsappointement,--cependant qu'un regard profond de ses grands yeux
noirs me pntrait jusqu' l'me.

--Eh bien, dame, il faudrait que je le voie, cet ami; sans le connatre
je ne peux rien dire.

--Il se fera connatre... Mais le mtier ne vous dplairait pas trop?

--Pourquoi me dplairait-il? Ne suis-je pas paysanne aussi...

L-dessus silence embarrass. Victoire, assise au coin de la chemine,
tisonnait le feu et ne dtournait plus les yeux de la flamme rose.
J'tais, moi, adoss  une vieille commode de chne, tout prs de la
porte d'entre; et le crpitement des branches qui flambaient, le
tic-tac de l'horloge, le chant d'un grillon dans le mur, le gloussement
d'une poule au dehors prenaient une importance extraordinaire. Soudain
l'ide qui me tarabustait depuis un instant se traduisit en mots:

--Eh bien, non! je ne veux pas mentir davantage... Ce n'est pas pour un
autre que je suis venu... Vous plairait-il, Victoire, de vous marier
avec moi?

Ses yeux se baissrent vers les larges pierres noires qui dallaient la
pice et je vis une lgre coloration animer ses joues au teint bistr.

--Vous ne me dplaisez pas; mais je ne peux vous donner de rponse
dfinitive sans parler  mes parents... Il doit y avoir bal dimanche 
Autry; je m'arrangerai pour y paratre et vous dirai si vous devez vous
prsenter ou non.

Je balbutiai un merci et me retirai tout aussitt sans mme avoir la
pense de me rapprocher d'elle, tellement j'tais troubl et tellement
son air froid et srieux continuait  m'en imposer.

Les jours d'aprs, je crus avoir rv... tait-il donc possible que
j'aie trahi ainsi la confiance de Boulois et demand pour mon compte
cette Victoire, pour qui je ne ressentais nulle spciale
attirance,--emball simplement par sa situation de fille aise? Que les
grands vnements de la vie tiennent donc  peu de chose!-- une
circonstance fortuite,  une disposition d'esprit passagre,  une
minute d'audace,  un moment d'inconscience!

Victoire, qui avait de l'amour pour moi, dut bien manoeuvrer, car elle
m'assura le dimanche au bal que je pouvais esprer, malgr que ses
parents faisaient beaucoup d'objections.

Quand je leur fis ma demande, le papa et la maman me dirent tout net
leur contrarit de ce que je n'aie rien du tout. Eux donnaient  leur
fille un lit, une armoire, un peu de linge et trois cents francs en
argent,--ce qui tait beau pour l'poque.

--Obtenez de votre pre une somme gale; il vous doit bien cela,
puisqu'il ne vous a pas rachet. A cette condition, nous consentirons au
mariage, car nous vous connaissons comme bon travailleur et brave
garon.

Cet accueil favorable des parents m'tonna presque autant que celui de
Victoire. J'en sus plus tard le pourquoi. Leur fils, le soldat
d'Afrique, leur avait caus mille dsagrments au cours d'une jeunesse
orageuse de commis en rouennerie. Leur gendre, le verrier, buveur et
brutal, ne leur procurait aucune satisfaction. Je bnficiais de ces
exemples amoindrissants pour le prestige des professions citadines.

Mon pre ayant touch de M. Boutry huit cents francs au compte de la
troisime anne, je n'eus pas trop de peine  obtenir la somme exige.
Je fus donc agr dfinitivement... On fit la noce  la Saint-Martin de
1845, deux mois avant mes vingt-trois ans.

Ma femme demeura chez ses parents et je continuai mon service 
Fontbonnet o j'tais engag pour une seconde anne. Chaque soir, aprs
journe faite, je rentrais  la maison forestire; chaque matin, au
petit jour, je regagnais mon poste. Le dimanche, je continuais  faire
les travaux, les corves pnibles du beau-pre, ce qui m'assurait les
bonnes grces de tous.

Victoire se montrait aimable; je n'avais ni responsabilit, ni
inquitude; ce fut l'un des moments heureux de ma vie.




XVIII


Ce ne pouvait tre l cependant qu'une situation provisoire. Nous tions
tous d'accord l-dessus et pour reconnatre qu'il convenait d'tablir au
plus tt notre chez nous.

Or, dans le courant de l'anne, j'appris qu'une locature tait vacante
 Bourbon, tout prs de la ville, en bordure d'un vaste communal
granitique et dnud qu'on appelait les Craux.

Je fus voir cette proprit qui me parut assez nous convenir et la louai
pour trois ans. Nous nous y installmes pour la Saint-Martin suivante,
juste un an aprs notre mariage.

Ah! nos pauvres six cents francs, comme ils furent vite employs!
L'achat de deux vaches de travail en usa la plus grande partie. Et, pour
nous munir d'une charrette, d'une herse, des objets de mnage
indispensables, d'une provision de combustible et de quelques mesures de
seigle, il fallut emprunter au pre Giraud. Victoire, qui avait t
habitue chez elle  un certain confort, souffrit plus que moi de nos
dbuts pnibles. Au surplus, son caractre froid et concentr
l'empchait de tmoigner sa satisfaction, alors qu'elle savait bien
quand mme faire valoir ses plaintes; j'eus souvent  lui dire qu'elle
tait porte en ce sens  une exagration fcheuse. Elle geignait:

--Il me faudrait une deuxime marmite... J'aurais besoin de vaisselle...
Je ne peux pas faire sans baquet mes savonnages...

On achetait, et il manquait toujours quelque chose. Elle ne tarda pas,
se trouvant enceinte, de se proccuper des langes et du berceau. Je
faisais de mon mieux pour l'encourager, la rconforter.

Nos tte--tte des veilles d'hiver surtout furent monotones. J'eus de
la peine  m'y faire, moi qui tais habitu  l'animation des maisonnes
nombreuses. Une activit utile jamais interrompue m'vita le supplice de
l'ennui; je faonnai un araire, puis une chelle et une brouette, et
enfin plusieurs _pluches_ ou rteaux  foin. Cela me conduisit jusqu'en
mars.

                   *       *       *       *       *

Au petit jour et le soir, vers quatre heures, Victoire s'en allait
vendre en ville le lait frais tir. Je lui portais sa cruche jusqu' la
place de l'glise, au point mme o j'avais tant souffert un jour de
foire tant gamin. Elle s'en allait ensuite de porte en porte, pour
servir les clients attitrs ou occasionnels. Au dbut, les vaches ayant
pas mal de lait, elle approchait de faire trente sous par jour. Mais les
froids amenrent une diminution sensible; elle n'arrivait plus  ses
vingt sous, bien qu'elle le vendt jusqu' la dernire goutte, sans mme
en conserver un peu pour blanchir notre soupe. Et la tourne,  cause
des doigts gourds et bleuis, cessait d'tre amusante.

Il y eut pis. Un matin de verglas, Victoire revint toute larmoyante et
les poches quasi-vides: elle avait gliss en descendant la rue pave 
la pente si raide--et le lait de mme avait gliss de la cruche
renverse... Cet accident m'inquita par ses suites possibles:--elle en
tait au septime mois de sa grossesse. Si bien que je pris la
rsolution de faire moi-mme la corve.

J'eus  essuyer les premiers jours force quolibets et railleries,--car
ce n'tait pas la coutume de voir les hommes vendre le lait. Des fois,
le soir, les gamins me suivaient en bande:

--V'l le marchand de lait!... V'l le marchand de lait!... Par ici,
Tiennon, par ici!

Je prfrais ne pas prendre au srieux les plaisanteries des mauvais
drles--non plus que celles des grands, d'ailleurs. Aprs deux semaines
la chose parut naturelle  tous et les clientes me flicitrent plus
d'une fois de ce que j'tais le modle des maris.

Je m'intressais chaque matin  l'veil de la ville. A mon arrive il
n'y avait d'activit apparente que dans les boutiques des marchaux et
les fournils des boulangers. La plupart des commerants dormaient encore
derrire leurs persiennes closes, de mme que les fonctionnaires et les
rentiers. Moi, qui turbinais depuis deux heures et plus, gris par
l'action et l'air vif du matin, je cognais avec un malin plaisir aux
devantures ou aux portes. Aprs un moment apparaissaient les mnagres,
boulottes ou trop maigres, rides, bouriffes, dentes, les seins
tombants, les yeux gros avec des cernures bleues et de la cire dans les
coins,--toutes ridicules. Le nglig de leur costume accusait frocement
leurs dformations et leurs tares. Beaucoup venaient pieds nus dans des
pantoufles cules, avec des jupes mal agrafes laissant voir la
chemise, des camisoles de nuit pelucheuses, dchires souvent, des
serre-tte ignobles, des bonnets crasseux. Elles profraient dans un
billement:

--Il fait bien froid ce matin, dites, Tiennon?

--Ma foi oui, Madame; il a gel rudement.

--Brrouou... Ce qu'il faisait bon au lit!

Je riais en dedans de voir ainsi, au naturel, ces belles dames de la
ville, dans le jour si bien peignes, si bien corsetes, si bien
_mistifrises_.

--Vrai, me disais-je, je ne me laisserai plus prendre aux apparences, oh
non!

Vain serment, hlas!

Sitt rentr de ma tourne du matin, je rendossais mes effets de
travail, faisais la litire des vaches et garnissais leur crche; puis,
ayant aval une cuelle de soupe  l'oignon et des pommes de terre sous
la cendre, je m'en allais chez le pre Viradon, un petit propritaire
voisin, o, moyennant huit sous par jour, je battais au flau de neuf
heures  trois heures. Au retour, nouvelle soupe avec un mijotage de
citrouille ou de haricots; puis le pansage, la traite, la tourne en
ville et maintes autres petites besognes qui m'occupaient jusqu' sept
heures; alors, je m'installais au coin du feu,  mes travaux
d'outillage,--m'efforant de prouver  ma femme que nos affaires
marchaient bien, que nous n'aurions pas de peine  nous en tirer...

                   *       *       *       *       *

J'avais demand  ma mre de venir en avril, au moment des couches de
Victoire. Mais une maladie de deux de mes petits neveux lui fut prtexte
 se drober. La mre Giraud, souffrante, ne put venir davantage. Il n'y
eut donc, en dehors de la sage-femme, que la vieille voisine Viradon
pour nous aider et nous conseiller un peu. Il me fallut soigner moi-mme
la maman et le poupon, tout en m'occupant de toutes les besognes du
mnage et de l'extrieur.

Or c'tait le temps des labours, et de semer les pommes de terre, et de
mettre en ordre le jardin. On peut croire que je n'avais pas  rester
les deux pieds dans le mme sabot! J'en vins  perdre, si l'on peut
dire, l'habitude de dormir--et ce n'est pas au cours de l't que je pus
me rattraper!

Car je fus travailler dans les fermes comme journalier. J'aurais bien eu
assez  faire chez nous, mais je craignais, ne gagnant rien au dehors,
de me trouver  court.

Quand je rentrais, vers dix heures du soir, il m'arrivait souvent de me
remettre  l'oeuvre, au clair de lune, dans notre potager. Le voisin
Viradon m'avait conseill de faire du jardinage parce que les lgumes se
vendent toujours bien  Bourbon, au moment de la saison thermale, quand
la ville se peuple d'trangers. Je restais donc souvent jusqu' minuit 
sarcler, bcher, arroser. A trois heures, je repartais au travail.
Victoire avait cess momentanment les tournes de lait, mais elle put
vendre quelques ttes de salade, quelques paniers de haricots dont le
produit suffit aux besoins courants du mnage.

                   *       *       *       *       *

A la Saint-Martin, nous emes la satisfaction de payer sans dlai le
propritaire et de rembourser au pre Giraud la moiti de la somme qu'il
nous avait avance.




XIX


Je manquais beaucoup d'exprience pour de certains travaux. C'est ainsi
qu'avant de me mettre  mon compte je n'avais jamais sem. L'emploi de
semeur dans les fermes tait tenu d'ordinaire par le matre ou par son
fils an:--chez nous, mon parrain avait succd  mon pre depuis
quelques annes. Je crois bien que cette coutume de ne pas varier les
rles existe encore un peu. Il y a toujours le bouvier, le jardinier, le
semeur. Le bouvier ne s'occupe jamais du jardin; le jardinier ne sait
gure labourer, ni soigner les boeufs. Et quand la sparation survient,
l'un et l'autre se trouvent embarrasss.

Je semai donc la premire fois ingalement et trop fort, et ma rcolte
en fut compromise. De plus, les voisins qui eurent l'occasion de voir
mon bl s'en gaussrent. Il y avait de quoi, mais j'en souffris dans mon
amour-propre.

                   *       *       *       *       *

A dire vrai, les bons semeurs mme n'obtinrent pas, cette anne-l, de
brillants rsultats. A la suite d'une priode hivernale de gels
nocturnes et de soleils chauds, suivie d'un printemps humide, la rcolte
de 1847 fut mauvaise entre toutes. Le froment atteignit huit francs le
double et le seigle six francs. A la campagne, il y eut grande misre
pour les pauvres gens; et c'tait bien pis encore dans les villes, 
Paris surtout.

Je savais cela par M. Perrier, un ancien matre d'cole devenu agent
d'assurances,--notre client pour le lait. M. Perrier lisait le journal
et,  chaque fois qu'il se passait quelque chose d'important, il en
faisait part  ma femme avec mission de me le rapporter.

C'est ainsi que j'eus connaissance de la rvolution de fvrier 1848.
Cela me fit souvenir qu'au temps o j'tais ptre dans la Breure du
Garibier, j'avais entendu dire par les scieurs de long quelque chose
d'analogue: Paris en rvolution, un roi chass et remplac par un autre
qui s'appelait Louis-Philippe, le drapeau tricolore  la place du
drapeau blanc.

tant all le lendemain faire la tourne de lait, j'en parlai  M.
Perrier qui m'expliqua qu'on venait prcisment de mettre  la porte ce
roi Louis-Philippe et que nous avions maintenant la Rpublique. Il
m'indiqua mme la diffrence entre les deux formes de gouvernement.

A la campagne, on ne s'inquite gure de ces choses-l. Que ce soit
Pierre ou Paul qui soit en tte, on n'en a pas moins  faire face aux
mmes besognes et  lutter contre des misres analogues. Pourtant ce
changement de rgime eut un certain retentissement.

Tout de suite je sus gr  la Rpublique de supprimer l'impt sur le
sel. On le payait auparavant cinq et six sous la livre, et on le
mnageait presque autant que le beurre. Aprs, il ne se vendit plus que
deux sous. Quelle canaillerie, de laisser subsister un impt norme sur
une matire de premire ncessit, dont le pauvre, pas plus que le
riche, ne pouvait se passer!

Le suffrage universel fut une autre innovation sans doute heureuse. Je
savais que les ouvriers des villes faisaient grand cas de cela et j'en
ai compris plus tard la raison. Mais,  ce moment, je ne trouvais pas
que le droit de vote ft une chose d'aussi grande importance que la
suppression de l'impt sur le sel!

Comme bien on pense, ces rformes ne faisaient pas plaisir aux riches.
Les crales augmentant toujours, on accusait les gros bourgeois d'en
accumuler des provisions considrables et de les faire jeter  la mer,
dans le but de provoquer la famine, en haine du gouvernement nouveau. A
tort ou  raison, je ne sais...

                   *       *       *       *       *

Il y eut bientt des lections pour nommer les dputs. Je reus
plusieurs papiers  cette occasion, et m'en fus trouver M. Perrier pour
me les faire lire. Les candidats rpublicains parlaient de libert, de
justice, de bonheur du peuple et promettaient la cration d'coles et de
routes, la diminution du temps de service, l'assistance aux infirmes et
aux vieillards pauvres. Les conservateurs voulaient la France unie et
prospre dans l'ordre et la paix; ils conseillaient de se mfier des
utopistes rvolutionnaires enclins  tout bouleverser,  faire table
rase de nos traditions sculaires et  nous conduire aux abmes. J'tais
loin de comprendre le sens exact de toutes ces belles phrases. Mais il
me parut cependant que les conservateurs usaient de grands mots assez
vides de sens, alors que leurs concurrents mettaient quelques bonnes
ides pratiques. Je confiai  M. Perrier ma manire de voir et il
m'approuva en plein:

--Dites-le bien  vos amis,  vos voisins, il n'y a que les rpublicains
qui aient le dsir de voir amliorer votre situation. Les autres sont de
gros bourgeois qui trouvent excellent l'ancien ordre de choses; ils ont
lieu d'tre contents de leur sort, et croyez que le sort des autres leur
importe peu.

J'en fus fortifi dans ma premire impression. Mais l'avant-veille du
scrutin, pendant que j'tais au travail, le cur vint  la maison.
Citant  la bourgeoise plusieurs individus assez mal cots qui criaient
bien fort: Vive la Rpublique! dans les rues de la ville les soirs de
beuverie, il montra tous les rpublicains taills sur ce modle et
conseilla de s'en dfier:

--Si ceux-l arrivent au pouvoir il n'y aura de scurit pour personne;
ils prendront le bien des honntes gens et vivront en rentiers  la
sueur du front des autres. Il faut voter pour les conservateurs,
reprsentants de l'ordre et des bons principes!

Je savais qu'effectivement les pas grand'chose de la ville affichaient
 tout propos leur amour de la Rpublique. Mais je rflchis que les
candidats ne devaient pas ressembler aux quelques criards et abrutis que
nous voyions ici. D'ailleurs, M. Perrier, brave homme, intelligent et
instruit, tait rpublicain--ainsi que plusieurs autres bons vivants que
je connaissais. Et l'illustre Fauconnet menait campagne en faveur des
conservateurs. Je dis  ma femme:

--coute, en fait que de bien, nous n'avons gure que nos deux
vaches;--crois-tu que quelqu'un songe  nous les enlever?... Et il n'y a
pas que des braves gens pour appuyer les favoris du cur:--Fauconnet,
qui est certainement le plus voleur de Bourbon, les soutient aussi...

--Tu ne saurais comparer M. Fauconnet aux soiffeurs et aux feignants qui
crient dans les rues?

--Oh non! je leur ferais injure, dis-je en riant; ils ne sont pas de sa
taille!

Mais ceux-ci, de toute vidence, faisaient grand tort aux rouges. J'ai
remarqu cent fois depuis que les pires ennemis des ides nouvelles sont
les gens  rputation douteuse qui prtendent  les soutenir. Les
meilleurs programmes se trouvent salis de ces contacts; les meilleurs
candidats en sont discrdits dans l'esprit de ceux qui, comme moi,
n'ont pas d'opinion bien nette et se basent un peu sur leur sympathie 
l'gard des reprsentants de chaque tendance.

Toute la journe du samedi, je fus tiraill de sentiments contraires. On
est bien embt, quand il s'agit de prendre une dcision pour des choses
qui vous dpassent, d'tre en butte ainsi aux suggestions des uns et des
autres... Le dimanche, je revins cependant  ma rsolution premire et
portai dans la bote le bulletin de la liste rpublicaine. Ainsi
tmoignai-je au gouvernement nouveau ma reconnaissance pour le sel 
deux sous!

                   *       *       *       *       *

Six mois plus tard, il y eut un autre vote pour nommer le prsident de
la Rpublique. Et tant de personnages influents, propritaires, gros
fermiers, rgisseurs et curs se chargrent d'affirmer partout l'unique
souci des rouges de favoriser les ouvriers des villes, qu'on en
causait entre cultivateurs, le dimanche, aprs la messe.

--Mon matre a dit que si un rpublicain tait nomm prsident, le bl
ne se vendrait que vingt sous la mesure...

--Le mien de mme. C'est la pure vrit, il parat... Les rpublicains
veulent que ceux des villes aient le pain pour rien.

--Ils feraient baisser la viande aussi, on peut en tre sr...

--On ne pourrait plus vivre en travaillant la terre...

Ces bruits nous mettaient en dfiance. Et, comme les camarades, je votai
pour Napolon.




XX


Aprs un sjour de six annes, mes parents avaient t obligs de
quitter la Billette, les relations tant devenues impossibles avec M. et
Mme Boutry. Ils s'en taient alls  l'autre extrmit de la commune de
Saint-Menoux, du ct de Montilly.

Mon pre ne vcut pas longtemps dans cette nouvelle ferme. Au mois de
janvier 1849, l'un de mes neveux me vint prvenir qu'il tait gravement
malade. J'y fus le lendemain et le trouvai trs amaigri, trs abattu,
avec une forte fivre qui, sous sa barbe longue, colorait ses joues
creuses.

--Mon pauvre garon, je suis perdu! me dit-il. C'est gal, je suis bien
aise de t'avoir revu avant de mourir...

Il me regarda longuement avec des yeux mouills; j'eus de la peine 
m'empcher de pleurer...

Trois jours aprs, par une triste aube neigeuse, il rendit l'me en
effet.

Je le regrettai sincrement; l'apprciant alors avec ma pleine raison je
voyais en lui un pauvre homme martyr de la vie. Son frre avait vcu 
ses dpens: ses matres l'avaient grug; sa femme l'avait malmen. Ses
rares moments de satisfaction taient lis aux sances d'auberge trop
prolonges,--o il se mettait dans son tort!

Ma soeur Catherine, marie  Gaussin et place  Paris avec son poux,
ne put assister  l'enterrement.

                   *       *       *       *       *

Une rvolution dans la maisonne fut la consquence de ce deuil. Ma
mre,  couteaux tirs avec le Louis et sa femme, chercha  indisposer
mon parrain contre eux, dans le but de rendre invitable la sparation
des deux mnages. Cependant les ans, qui s'entendaient assez bien,
jugrent meilleur de rester ensemble tant que leurs enfants ne seraient
pas levs. Alors la mre, toujours mchante et bute, dcida de partir
elle-mme. Elle loua  l'entre du bourg de Saint-Menoux, sur la route
d'Autry, une pauvre bicoque et y fut vivre selon la loi commune des
veuves sans ressources,--glanant et gagnant quelque argent  toutes
corves dsagrables et pnibles... Aussi longtemps qu'elle fut en tat
de travailler, elle laissa dormir dans un coin de son armoire les
quelques centaines de francs qui constituaient sa fortune.

La Marinette demeura au domaine avec mes frres; ils la gardrent un peu
par charit, mais aussi parce qu'elle leur rendait service. La pauvre
innocente avec son culte des btes s'acquittait trs bien du rle de
bergre, moins le dnombrement des moutons,  la rentre, qui n'tait
pas dans ses moyens. Elle savait filer et travailler aux champs. En
somme, elle gagnait  peu prs sa vie et, ne quittant jamais la
mtairie, elle cotait peu comme entretien...




XXI


Victoire, enceinte une seconde fois, me donna une petite fille.
Heureusement, les affaires n'allaient pas trop mal. Le pre Giraud tait
rembours, je payais rgulirement mon fermage et j'avais quelques
pices de cent sous devant moi. Ce succs me donnait du contentement,
partant, du courage. Je continuais, dans la mesure du possible, d'aller
besogner hors de chez moi. J'avais trouv pour la mauvaise saison un
emploi stable  la carrire du Pied de Fourche, derrire l'glise, 
l'est de la ville; j'y cassais de la pierre pour le compte d'un
entrepreneur de routes. Engag  la tche, je venais  ma convenance,
aprs le pansage du matin et rentrais  temps pour celui du soir.

Nous tions parfois jusqu' vingt casseurs  la file, travaillant chacun
 l'abri d'une claie de paille,  genoux sur un tabouret de chiffons.
Notre chantier,  hauteur du vieux chteau dress sur la colline d'en
face, dominait compltement la partie centrale de la ville tablie au
milieu, dans la valle troite. Nos regards plongeaient sur les toits de
la grand'rue, o des chemines de toutes formes se dressaient comme une
pousse de champignons, jectant leurs fumes paisibles ou tourmentes
par le vent,--plus accentues vers l'heure de midi. Cette grand'rue, de
l-haut, nous semblait un prcipice et nous tions tents de plaindre
ses habitants qui devaient manquer d'air.

A vrai dire, si nous avions, nous, la facult de respirer  l'aise, de
nous sentir caresss par les souffles sains de la campagne et de la
fort, nous mritions bien d'tre plaints aussi, car c'est un travail
peu rcratif que de casser la pierre. Nos jambes, toujours inertes et
plies, s'ankylosaient; nos mains s'corchaient au contact des petits
manches de houx de nos masses. Souvent la lassitude nous gagnait, et
l'ennui...

Mon voisin de droite tant priseur me lanait souvent sa tabatire dans
laquelle je prenais de toutes petites pinces, histoire de m'claircir
le cerveau... Mais  ce jeu, je pris got au tabac et finis par me
procurer aussi une queue-de-rat. La bourgeoise me disputait:

--Sommes-nous riches au point qu'il soit ncessaire que tu te fourres de
l'argent dans le nez? Et puis, d'ailleurs, c'est dgotant...

Mais ses observations furent impuissantes contre l'habitude dj prise.

Le travail  proximit de la ville m'entranait  d'autres dpenses que
je lui cachais soigneusement. Pour me rendre au Pied de Fourche, il me
fallait passer devant la porte de l'entrepreneur, tenancier d'un
caboulot tout prs. Il m'appelait le matin:

--Eh! Tiennon, viens donc tuer le ver!...

Tuer le ver, c'tait boire une goutte d'eau-de-vie. Il offrait sa
tourne, je ne pouvais moins faire que d'offrir la mienne: au total deux
gouttes bues et quatre sous dpenss.

Quand nous mangions, nouvelle attaque. Il se trouvait toujours quelqu'un
pour proposer:

--Si l'on misait pour avoir un litre... Sacr bon sang que le pain est
dur!

Trois sous chacun procuraient un litre  quatre. Ce verre de vin nous
donnait du coeur; mais trois sous a se connat sur une journe de
quinze  vingt sous!

Les dimanches de paie, il fallait encore boire. Je n'avais pas le
courage de refuser dans la crainte de passer pour chien et de me faire
remarquer. Mais ces dpenses anormales m'inquitaient...

Je compris alors que c'est une vraie calamit pour les ouvriers des
bourgs et des villes que d'avoir trop d'occasions. Quoique gagnant plus
que nous, ils ne sont pas plus riches, car ils en viennent  trouver
naturel de dpenser tous les jours une petite somme  l'auberge,--ce qui
va loin, en fin de compte. Il faut les plaindre plus que les blmer. Je
sentais qu' leur place je n'eusse pas agi diffremment. Mais je rsolus
de fuir la contagion, de chercher du travail ailleurs.

                   *       *       *       *       *

C'est ainsi que, dans l'hiver de 1850, je pris  dfricher, du ct de
Csar[4], une portion d'un terrain broussailleux qu'on mettait en
culture. Dans cette campagne perdue, ma seule dbauche tait de puiser
quelquefois dans la tabatire...

  [4] Hameau de la commune de Bourbon ainsi nomm parce que Csar,
    dit-on, eut son camp, au moment de la conqute des Gaules, sur le
    plateau o il est bti.

A ce chantier, un jour de mars au soleil dj chaud, je mis au jour dans
des racines de gents une vipre qui s'veillait de sa lthargie
hivernale. Je n'avais plus, comme dans mon enfance, une crainte exagre
des reptiles;--l'ayant regarde un instant s'agiter, je hlai M.
Raynaud, un boulanger de la ville, qui se trouvait l en train de faire
mettre en fagots des tas d'pines et de genvriers qu'il avait achets
pour son four.

--Venez voir une belle vipre, Monsieur Raynaud, elle est dj  moiti
dsengourdie.

Le boulanger s'approcha.

--Diable, pas rien qu' moiti; elle se tortille joliment...

Aprs qu'il l'eut contemple  loisir, il reprit, d'un ton mi-srieux,
mi-narquois:

--Vous devriez la porter toute vivante au pharmacien; il vous la
paierait au moins cent sous.

--Vous vous fichez de moi, Monsieur Raynaud?

--Ma foi non! Je vous assure que les pharmaciens s'en servent pour leurs
drogues et qu'ils achtent toutes celles qu'on leur porte.

Je jetais des regards questionneurs sur le groupe des bcherons, venus
voir aussi.

--Monsieur Raynaud a raison, dit l'un; je crois bien en effet que a
s'achte...

--Moi, c'est la premire fois que je l'entends dire, reprit un autre.

--Moi aussi, appuyai-je.

--Eh bien, essayez, reprit le boulanger; portez-la-lui vivante et vous
verrez qu'il vous la paiera cent sous et peut-tre plus.

--C'est qu'elle n'est pas commode  porter vivante...

Il avisa le bidon qui contenait la soupe de mon djeuner de midi ou
goter comme nous disons plutt nous, paysans.

--Mettez-la donc dans votre gamelle.

--C'est une ide... Si j'tais certain de la vendre cent sous, je
l'emporterais dedans, quitte  en acheter une neuve.

Lors M. Raynaud d'affirmer une troisime fois:

--Quand je vous dis que c'est la vrit!

Il n'tait pas encore l'heure du goter; je mangeai cependant ma soupe,
sans mme prendre le temps de la faire chauffer; puis,  l'aide d'un
bton de noisetier fendu, je me saisis du reptile et le glissai, non
sans peine, dans le bidon vide que je recouvris aussitt de son
couvercle. Le boulanger, les fagoteurs me regardaient faire en ricanant.

--Mon vieux, vous paierez  boire! jeta en s'loignant M. Raynaud, je
vous ai fait gagner votre journe. Surtout, dites bien au pharmacien que
vous venez de ma part.

Tout joyeux de l'aubaine, je quittai le chantier plus tt qu'
l'ordinaire et, passant chez nous pour mettre des effets propres, je
contai l'aventure  ma femme. Mais elle, loin de s'en rjouir, se prit 
s'indigner de la belle manire:

--Sors-moi bien vite a de la maison! Une mauvaise bte! Si elle
allait soulever le couvercle, se glisser sous les meubles...

Aprs un court silence:

--On t'a fait croire des btises, imbcile! Tu en seras pour la peine
d'acheter un bidon neuf, encore vingt-cinq ou trente sous. Je ne veux
plus revoir celui-ci, tu m'entends bien? Jette-le dans un foss, fais-en
ce que tu voudras, mais ne le rapporte pas.

A parler net, je commenais  craindre que la bourgeoise n'et raison.
J'affectais pourtant la certitude de revenir avec ma pice de cent sous.
Et dlibrment, je me rendis chez le pharmacien.

--Bonsoir, Monsieur Bardet.

--Bonsoir, mon ami, bonsoir. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--Monsieur Bardet, on m'a dit que vous achetiez les vipres
vivantes,--c'est M. Raynaud, le boulanger, qui m'a dit a,--j'en ai
trouv une au _dchiffre_ et je vous l'apporte.

--Mais oui, je les achte, M. Raynaud ne vous a pas menti.

Il apporta un grand bocal bleu.

--Tenez, il y en a trois ici; la vtre fera la quatrime. Et si vous en
trouvez d'autres, apportez-les-moi; je vous les prendrai toutes  cinq
sous la pice.

Je me sentis blmir.

--Combien, Monsieur Bardet?

--Cinq sous.

--M. Raynaud m'avait dit cent sous...

Le pharmacien sourit dans sa barbe grise:

--Raynaud est un peu farceur, vous ne le saviez donc pas? C'est cent
sous les vingt qu'il a voulu dire.

--Je me suis laiss jouer... Il va me falloir un autre bidon; j'aurai de
la perte. Ah! bien, vous pouvez croire que je regrette de vous l'avoir
apporte!...

M. Bardet parut mu de me voir si dpit.

--Qu'est-ce que vous voulez, a vous apprendra qu'il ne faut pas tout
croire. Mais vous auriez tort de sacrifier votre bidon... Tenez, je vais
vous donner une solution pour le dsinfecter, une cuillere de cette
poudre blanche que vous ferez dissoudre dans un litre d'eau bouillante.
Vous le nettoierez avec a et pourrez vous en servir en toute scurit;
il sera aussi propre qu'avant.

La poudre valait trois sous; j'eus dix centimes  empocher. Mais j'avais
compt sans la Victoire qui jura que le bidon ne servirait plus, menaa
de le briser elle-mme au lieu de le nettoyer. Il me fallut retourner le
soir chez le quincaillier o j'en achetai un du plus bas
prix:--vingt-cinq sous. Il tait loin de valoir l'ancien.

                   *       *       *       *       *

J'ai souvent fait rire les uns et les autres  mes dpens en racontant
cette aventure--que je me plus  agrmenter par la suite d'pisodes
imaginaires pour la rendre plus comique encore. Mais j'en gardai rancune
au boulanger Raynaud qui avait jug bon, au surplus, de se payer 
nouveau ma tte quand nous nous rencontrmes.

--Eh bien, Bertin, cette vipre?

--Eh bien, Monsieur Raynaud, je ne suis pas prt de vous croire. Vous
tes un rude menteur!

--Quoi, le pharmacien n'en a pas voulu?

--Si, seulement au lieu de cent sous, c'est cinq sous qu'il me l'a
paye.

--Cinq sous... Eh bien, oui, c'est le prix que je vous avais indiqu;
vous aviez mal compris.

Et il s'loigna en riant.




XXII


De temps  autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
et dont la figure glabre,  prsent ride et grimaante, avait une
expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant 
Meillers il s'arrtait des fois pour me parler--et, malgr mon vieux
levain de haine  son endroit, je faisais l'aimable...

Si bien que, son domestique tant tomb malade, il me vint qurir un
jour pour le remplacer. C'tait aprs les moissons, en aot;--point trop
press d'ouvrage je ne crus pas devoir me drober. Quand on a besoin de
gagner sa vie il faut bien aller travailler l o l'on trouve, mme chez
les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mpriser!

Lors je vis de prs, dans l'intimit quotidienne, ce fermier enrichi,--
la veille de devenir gros propritaire terrien. Il tait chez lui
grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et
la servante. Il promenait son dsoeuvrement de la cuisine  l'table et
au jardin, l'allure dbraille, fumant sa pipe, billant... J'ai pu me
rendre compte, pendant mon sjour dans cette maison, que l'oisivet
n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pnible, douloureux,
accablant, mais toujours intressant,--sinon passionnant,--est encore
contre l'ennui le meilleur des drivatifs. Le patron, tel un fauve en
cage, s'ennuyait de faon atroce. Comme distraction, il se versait du
vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...

Il passait rarement sans sortir la journe entire. Une fois en selle ou
en voiture, fier de son cheval bien pans et bon trotteur, de ses
harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier
riche, conscient de sa puissance, envi de tous, respect des marchands,
salu bas par les travailleurs.

Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la
chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils
an, le docteur, nouvellement tabli  Bourbon, et de quelques amis. Il
offrait  djeuner  cette occasion. Ce fut une ripaille  tout casser,
une vraie dbauche! J'tais charg du service de la table que je fis
assez maladroitement, en novice que rien n'a prpar  a: mais ma
maladresse mme fut apprcie puisqu'elle prta aux convives l'occasion
de rire. Or, toute occasion de rire tait tenue pour prcieuse...

Aprs qu'ils eurent bu et mang ferme, ils contrent des histoires
scabreuses, des rcits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la
btise et la soumission des mtayers, et se flattaient de faire avaler
aux propritaires des bourdes invraisemblables... Ils se considraient
comme des gens trs suprieurs, dominant le reste de l'humanit de tout
le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces
rubicondes.

Seul, le jeune docteur observait une certaine rserve. Ayant en ville,
prs de la source chaude, son logement particulier, il frquentait peu
la maison paternelle. Ses frres, loigns du pays, s'y montraient moins
encore.

--Ils n'ont pas les habitudes du pre; ce n'est plus le mme genre,
m'avait dit la servante.

J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes
suprieurs,--suprieurs  ce fermier campagnard qu'tait leur pre, et 
ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manire de voir et de
concevoir: chacun se croit trs fort, sans imaginer qu' ct on le
tient pour un imbcile...

                   *       *       *       *       *

Quand le domestique fut en tat de reprendre son service je pouvais
encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre
 la machine dans ses domaines de Bourbon. C'tait, dans la rgion, le
dbut des batteuses que les fermiers, aprs une assez longue priode
d'hsitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du flau, ils
fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se librrent bientt de
cette obligation trop coteuse pour laisser aux mtayers toute la charge
de la main-d'oeuvre.

On commena au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir.
Nous tions tous tonns et un peu effrays de nous voir au service de
ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants
et de courroies. Mais on travaillait  une allure modre, et
l'adaptation fut assez rapide.

Les femmes, par contre, se trouvrent embarrasses--qui jamais ne
s'taient vu tant de monde  nourrir. Maintenant l'habitude est prise;
elles achtent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au
feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et mme
des poulets. Mais bien trop pauvres, les mnagres d'il y a cinquante
ans pour songer  de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire
leur semblait peu digne d'tre servie  des trangers... Les mtayres
de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:

A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du
gteau non lev, ou _tourton_. Je me rgalai de ces ptisseries toutes
fraches et plus beurres qu'il n'est d'usage. Mais au goter, il n'y
eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de mme. D'un
repas  l'autre je trouvais a moins bon, et tous nous mangions avec un
moindre apptit.

Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la
soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut
dchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au
four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se
prparait  cuire. Aux trois repas de ce jour-l, on ne nous servit rien
de plus. La chaleur et la poussire nous assoiffant, il arriva que nous
prmes en dgot ces ptisseries lourdes qui achevaient d'altrer. Pour
mon compte je prfrai m'abstenir  midi et partis le soir sans me
mettre  table.

Changeant de ferme le jour d'aprs, nous esprions tous en la fin de
l'obsession. Mais point! Il y eut pt le matin et galette  midi, avec
un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en tait
trop! Tout le monde rclama du lait, mme vieux, mme crm,--du lait
n'importe comment. La bourgeoise consentit  faire le tour de la table
avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu
honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel
succs pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le
monde. Mais cette femme n'en tira nulle leon profitable; au repas
suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des invitables
galettes et des invitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais
tomber malade, je m'en fus dire  Fauconnet qu'il ne m'tait pas
possible de suivre plus longtemps la machine.

                   *       *       *       *       *

Les aliments de chez nous, la soupe  l'oignon, le pain de seigle et le
fromage de vache, me semblrent meilleurs aprs cette aventure...




XXIII


Les coqs  l'engrais chantrent un soir de dcembre qu'il y avait de la
neige et qu'il gelait ferme. C'tait en fin de veille, vers neuf
heures; nous nous prparions  _user les draps_.

--Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales btes? fit Victoire tout
de suite inquite.

Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs  partir du
coucher du soleil et jusqu' minuit,--priode du repos et du silence.

Cette infraction  la rgle aurait d cependant nous sembler naturelle
de la part de ces pauvres poulets  l'engrais qui, ne sortant jamais
d'un rduit entnbr, perdaient peu  peu le sentiment des heures. Mais
nous tions troubls--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en
pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver,
ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se
multiplirent: le coq des Viradon rpondit aux ntres, puis d'autres des
chaumires proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une
demi-heure un concert de modulations aigus, comme aux heures qui
prcdent l'aube.

La srnade termine, Victoire donna le sein  notre petit troisime qui
avait juste deux mois. Mais elle n'tait gure rassure et, bien que se
dfendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit.
Nous emes, cette nuit-l, un sommeil fivreux et il fut dcid que les
malencontreux poulets seraient vendus au plus tt.

                   *       *       *       *       *

Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous
vinrent frapper. En prenant de l'ge, je me suis libr d'une bonne
partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais  cause de
cela, j'ai toujours conserv la crainte des coqs qui chantent aprs le
coucher du soleil.

J'avais, dans un coin de mon table, une rserve de pommes de terre. La
meilleure de mes deux vaches s'tant dtache une nuit, avala goulment
un gros tubercule et s'trangla. Je la dcouvris, le matin, tendue sur
le dos, ballonne, rlante. Un boucher, prvenu, m'en offrit trente
francs; je comptais la vendre trois cents francs  la fin de l'hiver...

Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit
Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse.
Mais on dut repousser  des temps meilleurs ces dpenses anormales. Au
surplus il nous creva peu aprs un cochon qui pesait cent cinquante
livres. Et nous emes des ennuis de la vache achete en remplacement de
notre pauvre trangle.

                   *       *       *       *       *

A cause des enfants, Victoire avait cess tout  fait de porter le lait
en ville et s'tait mise  faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen
de transformer en beurre la crme qui provenait de cette nouvelle vache.
Nous passions des heures et des heures  la remuer dans la baratte ou
_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le
_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption
de six heures  minuit; je parvins  prendre une sue terrible, 
dfoncer  demi la baratte, mais non  faire du beurre...

Le pre Viradon, le lendemain, m'assura que c'tait un sort. Pareille
msaventure lui tant advenue dans sa jeunesse, un _dfaiseux de sorts_
lui avait donn les conseils suivants:

Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'glise et
poser l un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crme;
tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de
minuit, en tranant au bout d'une corde de six pieds de long les chanes
d'attache des vaches; au douzime tour, s'arrter net, faire quatre fois
le signe de la croix dans quatre directions opposes et partir au grand
galop, abandonnant le pot et rapportant les chanes.

Couper  chaque bte un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un
de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine
sainte avant le lever du soleil, les porter  la messe le jour de Pques
et les faire brler dans la chemine sans tre vu...

--J'ai fait cela et la russite a t complte, conclut Viradon. Mais le
_dfaiseux_ a d agir de son ct.

Le fou rire me prit, malgr mes embtements, en coutant le bonhomme
raconter d'un air convaincu les dtails bizarres de la crmonie. Il me
semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la
_fretintaille_ de ses chanes!

Le _dfaiseux_ tait mort; mais il avait laiss  son fils le secret de
son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours  lui. Je
n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidits.

Mais la bourgeoise alla conter nos peines au cur. Il vint le lendemain,
aspergea l'table avec de l'eau bnite et nous dit de n'avoir nulle
crainte des sorciers.

--a tient tout simplement  ce que votre vache a du lait de mauvaise
qualit et  ce qu'elle est dans un tat de gestation avance; amliorez
sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de
farineux et vous verrez que a ira mieux.

Grce  ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui
s'amliora tout naturellement quand,  la belle saison, nos vaches
fraches vlires furent pturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien
compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts.

                   *       *       *       *       *

Vers la fin de l'hiver nous emes une alerte plus grave encore; et cette
fois-ci, il fallut bien, en dsespoir de cause, aller trouver un
rebouteux.

Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge  caractre
grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque,
puis rlante. Victoire le porta d'abord  la sage-femme, puis au
mdecin, et a n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire.

Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux
de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du
canton et mme d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bbs dsesprs
par les docteurs. Au cours d'une veille, l'tat du petit parut
tellement s'aggraver que nous dcidmes de le lui porter sance tenante.

Sa mre l'emmitoufla dans un vieux chle au creux d'un oreiller et je le
pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas rsonnaient
dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste
promenade!

Nous emes enfin la satisfaction de frapper  la porte du gurisseur qui
vint ouvrir aprs un moment, en caleon et bonnet de coton. C'tait un
petit homme dj g,  cheveux grisonnants et figure ingrate. Il
marmonna des prires en faisant des signes sur le corps de notre enfant;
il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la
bouche par trois fois. Un chaleil fumeux clairait cette scne trange.
J'tais impressionn; Victoire pleurait toujours silencieusement. Aprs
qu'il eut fini, l'homme nous rassura:

--Il ira mieux demain; mais, par exemple, il tait temps de l'apporter,
vous savez... Ds qu'il sera dbarrass, pour hter sa gurison, vous
irez faire brler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge.

A notre demande de paiement, il rpondit:

--Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc o chacun
met ce qu'il veut.

Il dsignait sur la chemine une petite bote carre au couvercle perc
d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartmes en hte, inquiets
des deux ans que nous avions laisss dormant dans la maison ferme.

Le gurisseur ne nous avait pas tromps. Vers le matin, le bb vomit
des matires aqueuses qui ressemblaient  des crachats durcis et, tout
de suite soulag, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y
paraissait plus.

                   *       *       *       *       *

Je me suis souvent demand, sans pouvoir rpondre ni dans un sens ni
dans l'autre, si cette gurison fut d'effet naturel ou si les simagres
du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, trs
sceptiques, trs fortes ttes, ne craignent pas encore aujourd'hui
d'avoir recours  ces gurisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le
mal de dents, ou se faire _dire la prire_  l'occasion d'une entorse ou
d'une foulure. Et d'aucuns prtendent qu'ils en ont du soulagement.

Ceci tant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester
perplexe, galement loign de ceux qui affirment et de ceux qui se
moquent. J'en suis encore l.




XXIV


Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon
beau-pre m'ayant tir  part sur la place de la Mairie o je causais
avec d'autres, me proposa d'entrer comme mtayer dans un domaine de
Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulirement le
rgisseur, un ami d'enfance.

J'y songeais un peu,  prendre un domaine, ayant souvent rflchi qu'en
restant l il me faudrait placer mes petits ds qu'ils seraient en ge
de pouvoir garder les btes,--ventualit malgr tout pnible. J'aurais
prfr attendre encore quelques annes, mais il me parut sage de ne pas
manquer cette occasion.

                   *       *       *       *       *

Le dimanche suivant, nous nous en fmes donc voir cette ferme, le pre
Giraud et moi. Situe entre Bourbon et Franchesse,  deux cents mtres
du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dpendait de la
proprit de M. Gorlier, dit de la Buffre, du nom d'un petit chteau
tout voisin qu'habitait ce Monsieur  la belle saison.

La proprit comprenait cinq autres fermes: Baluftire, Praulire, le
Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui
s'appelait les Fouinats, et la maison du rgisseur  proximit du
chteau.

M. Parent, le rgisseur, tait un homme de taille moyenne, avec une
grosse tte, encadre d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux
saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air tonn; sa
lvre infrieure, grosse et lippue, tombait, dcouvrant ses dents
avaries et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit
visiter les btiments du domaine qui taient anciens et peu
confortables; il nous conduisit dans toutes les pices de terre et dans
tous les prs, et, quand nous fmes rentrs chez lui, il dicta les
conditions.

Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se
contenterait de la moiti; les intrts  cinq pour cent du reste
s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impt colonique annuel; pour
l'amortissement, on retiendrait une part des bnfices. J'aurais  faire
tous les charrois commands pour le chteau ou la proprit; et ma femme
donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de
beurre,--les dindes et les oies tant  moiti selon la rgle. Le matre
se rservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre  la
porte chaque anne, sous cette rserve que nous devions tre prvenus au
moins neuf mois d'avance.

M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagre, du
propritaire, qu'il appelait M. de la Buffre, ou, plus communment, M.
Frdric.

--M. Frdric ne veut pas que les mtayers s'adressent directement 
lui; c'est toujours  moi que vous devrez dire ou demander ce que vous
jugerez ncessaire. M. Frdric entend qu'on soit trs respectueux, non
seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce
qu'ils ont mal rpondu  Mlle Julie, la cuisinire, qu'il m'a fait
donner cong aux colons actuels de la Creuserie. M. Frdric ne veut pas
qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un  tirer au fusil ou 
tendre des lacets, ce serait le dpart certain. Lorsqu'il chasse, on
doit s'abstenir de le gner--mme si cela entrane une suspension de
travail. Il faudra tcher aussi que le beurre de votre redevance soit de
bonne qualit et les poulets bien gras, de faon  contenter Mlle Julie.

Sur une demande malicieuse de mon beau-pre, il nous avoua que Mlle
Julie n'tait pas seulement la cuisinire, mais encore la matresse de
M. Frdric,--d'ailleurs clibataire. Donc urgence  mnager cette
personne influente!

Je ne savais trop que penser de M. Frdric. Son rgisseur, tout en le
disant trs bon, le prsentait comme un vrai potentat autoritaire et
capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.

Je demandai  M. Parent huit jours de rflexion,  dessein surtout de
connatre l'opinion de la bourgeoise qui s'ingniait  jouer
l'indiffrence.

--Fais comme tu voudras, moi a m'est bien gal.

Elle tait trs en colre d'tre encore enceinte; a la rendait
inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manire
d'assentiment:

--Dame, si ce domaine te plat, prends-le, voil tout...

--Mais toi, te plat-il que je le prenne?

--Oh! moi, que ce soit l ou ailleurs...

Je l'aurais battue...

Je me dcidai nanmoins  donner une rponse favorable.

Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installmes  la Creuserie. Ma
belle-mre put heureusement nous venir en aide  cette occasion.
Victoire accouche avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit
garon qui n'avait pas vcu, se trouvait bien fatigue, bien faible
encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas
d'un dmnagement.




XXV


Notre maison avait deux pices d'gales dimensions qu'une porte
intrieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient
de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par
les intempries et fortement bardes de fer. Dans la cuisine, une sorte
de bton avait t fait jadis, dgrad maintenant sous l'effet du
balayage; il n'en restait qu'une arme de cailloux pointus montrant leur
nez d'un bout  l'autre de la pice. La chambre, moins favorise, s'en
tenait au sol primitif, affaiss au milieu, bossue sous les meubles,
sem de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un
plancher bas, dlabr, soutenu par de grosses solives trs rapproches,
et par une poutre norme taye d'un poteau vertical. Des grains de bl,
des grains d'avoine, s'chappant de la provision du grenier, passaient
frquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des
rserves sur les poutres. Un jour avare pntrait par d'troites
fentres  quatre petits carreaux; en hiver, quand la temprature ne
permettait pas de tenir ouvertes les portes extrieures, on avait peine
 y voir en plein midi.

Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses
besognes. Il y avait,  gauche de l'entre, la maie  ptrir et,
au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois o l'on plaait les
grosses miches de la fourne; il y avait,  droite, un coffre pour le
linge sale, un deuxime coffre, une vieille commode; au milieu trnait
la grande et massive table de chne que nous avions achete d'occasion,
flanque de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures
des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge  bote rouge
entre deux lits: le ntre, dans le coin le plus rapproch du foyer comme
il est d'usage, et, de l'autre ct, celui de la servante. A gauche,
dans le mur du pignon, la chemine saillait large et haute avec,
au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre tait moins
enfume, plus propre mais pourrie d'humidit,--les solives couvertes de
moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit
des gamins et celui des domestiques.

                   *       *       *       *       *

La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en clairait
que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la
grange et des tables tablies en avant,  une quinzaine de mtres tout
au plus. Dans l'intervalle, les gouts formaient une mare stagnante et
noirtre o baignaient les balles de froment depuis les battages
jusqu'aux geles d'hiver. On plaait  proximit le fumier des moutons
utilis pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet
espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des
cochons, et une vieille roue place horizontalement sur trois poteaux
pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au
repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et
des triques.

La ferme tant situe sur la partie montante du vallon,  bonne
altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit
de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithtre gant,
englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et
d'Ygrande. Aux parties suprieures de ses ondulations s'tendaient comme
toffes droules des champs verts, roux ou gristres; d'autres se
montraient  demi, juste de quoi se laisser deviner en guret, en chaume
ou en pture; et, dans les parties basses, il y avait des pices
entirement dissimules dont on ne distinguait que les arbres espacs de
loin en loin dans les bouchures. A l'extrmit d'un grand pr tout en
longueur se haussait le losange mystrieux d'un taillis dj vaste. Des
lignes de peupliers gants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de
loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres,
mergeaient les btiments crass d'une chaumire ou d'une ferme:
Baluftire, Praulire et le Plat-Mizot, disposs en triangle tout prs;
la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus
loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, trs
loigns, dont je ne savais rien,--et enfin,  l'autre extrmit du
vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de
maisons. Par del, on distinguait encore le grand ruban sombre de
Gros-Bois; et,  de certains jours trs clairs, au del bien d'autres
vallons, bien d'autres villages, au del de toutes distances connues, on
apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une
ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne.

En arrire de notre maison, une valle troite aux prairies fertiles
prcdait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec
son minuscule clocher carr.

                   *       *       *       *       *

Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par
bribes, ouats de brouillards. Je les vis ensuite dans leur dcor
hivernal, alors que les cultures sont nues, laves par les pluies ou
pailletes de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil
avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous
la neige, dguiss comme pour une mascarade. Je les vis s'veiller
frissonnants aux brises attidies d'avril, taler peu  peu toutes leurs
magnificences, fleurs blanches et verdures fraches. Je les vis au grand
soleil de l't, alors que les moissons mettent leur note blonde dans
les verdures accentues, paratre anantis comme quelqu'un qui a bien
sommeil. Je les vis  l'poque o les feuilles prennent ces tons roux
qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--prcdant de peu de
jours leur contact avec la terre d'o tout vient et o tout retourne...
Je les vis s'clairer gais et pimpants sous les aubes douces et
s'entnbrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis
enfin, comme dans un dcor de rve, baignant dans le vague mystrieux
des clarts lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je
pas dit:

Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition,
ncessit ou plaisir, pour satisfaire leurs gots ou parce qu'on les y
force; ils ont la facult de s'extasier devant des paysages offrant tous
les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mmes!
Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme
celui-ci,--et mme dans une seule des ondulations, dans un seul des
replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des ges, ont grandi,
aim, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donn de voir
de mon grenier, ou dans celles qui les ont prcdes sur l'tendue de
cette campagne fertile, sans tre jamais alls jusqu' l'un des points
o le ciel s'abaisse!

Cette pense me consolait de ne rien connatre moi-mme hors des deux
cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins  trouver du charme aux
dcors varis de mon paysage familier. J'prouvais mme une certaine
fiert d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les
habitants des parties basses.




XXVI


Vers l'poque de la Saint-Jean le propritaire vint s'installer en son
castel de la Buffre. Par un hasard sans doute calcul, il nous fit sa
premire visite le soir, alors que nous tions runis  la cuisine pour
le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai  leur
rencontre. M. Gorlier me toisa.

--C'est lui, le mtayer? demanda-t-il  son rgisseur.

--Oui, Monsieur Frdric, c'est lui.

--Il est bien jeune... La femme?

--C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.

--Ah!... Vous n'avez pas l'air trs robuste?

--C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix
craintive.

M. Frdric nous demanda notre ge,  ma femme et  moi, et nous
questionna sur nos origines. Nous tions fort troubls l'un et l'autre
en prsence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant
rabattu les oreilles. Il s'en fcha d'un ton amical.

--N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que
vous tiez anims d'excellentes intentions et que vous travailliez bien.
Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obir et
travailler, c'est votre rle; je ne vous demande pas autre chose. Par
exemple, ne m'embtez jamais pour les rparations; j'ai pour principe de
n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!

Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement
de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais paisse restait trs
noire, comme la chevelure, bien qu'il et dpass la soixantaine;--j'ai
su depuis que ce beau noir tait factice: il se teignait! Physionomie
maussade et ennuye malgr les apparences de bonne sant, les joues
roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les
plaisirs ont rarement l'air heureux.

M. Gorlier revint souvent nous voir, soit  la maison, soit aux champs.
Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux,
puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli
comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde
et, comme il n'avait pas la mmoire des noms, ou  dessein peut-tre, il
appliquait invariablement  chacun le qualificatif de Chose.

--Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-l? Mre Chose, nous vous
prendrons prochainement deux des poulets de la redevance...

Mlle Julie, la cuisinire-matresse, une dondon dj mre  la peau
blanche et aux formes apptissantes, vint chercher un soir ces deux
poulets-l, que ma femme engraissait  dessein depuis plusieurs
semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se dclarer satisfaite.

--Il faudra toujours nous les donner comme a, Victoire; ils semblent
parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.

--Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, je voudrais bien que ce soit mon
ventre qui lui serve de cimetire.

La grosse remarqua le mot.

--Comment avez-vous dit? reprit-elle.

Je craignis que cela ne lui ait dplu.

--Allons, rptez, voyons!

--Mademoiselle, j'ai dit qu' ce coq-l mon ventre servirait bien de
cimetire. C'est une blague du pays que j'ai cite en manire de
plaisanterie; il ne faut pas vous en fcher; je sais bien que les
poulets ne sont pas faits pour moi...

Mlle Julie partit d'un franc clat de rire:

--Je le retiendrai, ce mot-l, Tiennon, et je le servirai  d'autres
qu'il amusera, soyez sr. Jamais encore je ne l'avais entendu.

Elle le rapporta sans tarder  M. Frdric qui me dit,  sa premire
visite:

--Chose, tu as des expressions dlicieuses. Je vais avoir prochainement
mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tcheras de
trouver des choses drles comme celles que tu as dites  Mlle Julie,
l'autre jour,  propos des coqs.

Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'aot, il amena ces
deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir,  l'heure de
la soupe, s'asseyaient perpendiculairement  la table et nous disaient 
chaque fois:

--Causez, mes braves, ne faites pas attention  nous!

Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur rpondre quand ils
nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la
chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitt le repas fini; moi, il
me fallait demeurer jusqu' dix et quelquefois onze heures--et ma femme
et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait,  eux, de se
coucher tard, ils avaient la facult de se lever de mme! Mais que j'aie
dormi ou non il me fallait tre debout le lendemain  quatre heures,
comme de coutume. Et qu'avaient-ils  venir flnocher ainsi dans notre
maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes rponses naves et
maladroites? Quand j'nonais quelque formule particulirement amusante,
M. Decaumont tirait son carnet.

--Je note! je note! J'utiliserai a pour des scnes champtres dans mon
prochain roman!

Je me hasardai  demander un jour  Mlle Julie pourquoi M. Decaumont
crivait ainsi les choses baroques que je dbitais bien malgr moi. Elle
me dit que c'tait un grand homme, un homme clbre qui s'occupait 
faire des livres. Un grand homme! un homme clbre! ce petit gros 
figure de cur, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient
sur les paules!

--Ah! c'est fait comme a, un homme clbre? m'tonnai-je en toute
simplicit.

Et Mlle Julie riant de bon coeur:

--Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgr ses
capacits. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutt pour un fou
que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!

Eh bien, je ne trouvais pas trs loyale la faon d'agir de ce faiseur de
livres... Je lui en voulais d'inscrire mes rponses pour les publier,
pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire  leur tour.
tait-ce donc de ma faute si je parlais de faon peu correcte? Je
parlais comme on m'avait appris, voil tout. Lui, qui tait rest sans
doute jusqu' vingt ans dans les coles, avait pu acqurir la science
des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-l.
Et,  l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui
mes facults,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi ncessaire
que d'crire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu  l'oeuvre
avec moi, l'homme clbre,  labourer,  faucher ou  battre, je crois
bien qu' mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce
souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail
des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.




XXVII


Je n'tais pas le seul, d'ailleurs,  servir de cible aux rises du
matre et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftire, y contribuait
pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud
incitait de prime abord  la moquerie; il avait le nez camus, une grande
bouche dente qui s'ouvrait  tout propos pour un gros rire bruyant, et
avec a une drle de faon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui
parlait. De plus, naf comme pas un, se laissant monter le coup avec
une facilit tonnante. Enfin il avait encore cette particularit
d'aimer le lard  la folie. Or, M. Frdric, sous un prtexte ou sous un
autre, mandait souvent au chteau son mtayer et lui faisait servir une
norme tranche de lard. On le laissait seul  la cuisine et il se
rgalait, comme bien on pense. Aprs un bon quart d'heure, le bourgeois
le venait rejoindre.

--As-tu bien mang, Primaud?

--Oh! oui, Monsieur Frdric!

--Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le
laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force  l'engloutir.

Et il le lui mettait sur son assiette.

--C'est trop, Monsieur Frdric, j'ai le ventre plein, je ne peux
plus...

--Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif;
Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il
entrait  la maison ou venait me voir aux tables:

--Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.

--Ah! tant mieux! rpondais-je, c'est toujours a d'attrap... Je parie
que vous avez mang du lard  volont?

--Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frdric est venu
et qu'il m'en a servi lui-mme un gros morceau; de sa main, vous
comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du
vin...

Il faisait grand cas de cette attention dlicate--sans l'ide jamais de
voir l quelque chose de blessant pour sa dignit d'homme. Peut-tre
mme considrait-il comme marques de gloire les traces cireuses que
laissait, de chaque ct de sa bouche, le ruissellement graisseux du
lard. Il rentrait chez lui enchant.

                   *       *       *       *       *

Nous l'tions moins, les autres mtayers et moi. A son insu sans doute,
Primaud jouait le triste rle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui
tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de
la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'tait fait nommer
empereur, deux hommes de Franchesse, classs comme rouges, avaient t
expdis  Cayenne sur l'initiative de notre matre, disait-on,--et  la
suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le
bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se
renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux
gens de son pays!

Quant au voisin, bientt difi sur son compte, je ne lui dis plus que
ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir cach.

                   *       *       *       *       *

A cette poque dj, on appelait Primaud le _mangeux_ de lard. Il est
mort depuis longtemps; mais l'pithte lui a survcu, est devenue
lgendaire. Si bien qu' Franchesse, on dit encore  prsent de
quelqu'un qui raffole du lard: C'est un vrai Primaud!




XXVIII


Je trouvais du charme  ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme,
je me sentais un peu roi. Les responsabilits me pesaient souvent, mais
j'tais fier de m'asseoir au haut bout de la table,  ct de la miche
dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque
repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veille, la place du coin,
la place d'honneur!

En t, prsent ds le petit jour au travail, j'avais auparavant
distribu un peu de son aux moutons, prpar le repas des cochons;
j'tais pass voir les boeufs au pturage.

Je prenais la tte de l'quipe et puis dire, sans me vanter, que les
autres n'avaient pas  s'amuser pour me suivre.

Mon premier valet, un garon de vingt ans pass nomm Auguste,--nous
disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le
second tait un gamin d'une quinzaine d'annes, mi-ptre,
mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et
moissons. Ce fut, les premires annes, un certain pre Forichon, dj
g, ayant l'exprience de l'ouvrage, mais trs bavard et un peu
_tason_,--c'est--dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des
histoires  raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous
intresser, il cherchait  faire ralentir l'allure de la besogne, pour
prendre un peu de bon temps.

Un jour, d'accord avec le Guste, je rsolus d'aller plus vite encore que
de coutume, de faon  ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand
nous emes ainsi fauch trois andains, le pre Forichon dut avoir le
grand dsir d'une trve.

--Si nous allions de ce train-l jusqu' midi, fit-il, nous en
abatterions un sacr morceau!

--Si le matre veut, nous allons essayer, dit le Guste.

Et Forichon de reprendre:

--Une fois,  Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauch comme a
trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tte; il aiguise bien,
l'animal, et dame, il filait... Son beau-frre n'arrivait plus  le
suivre. Le grand s'tant permis de le plaisanter, les voil pris  se
fcher,--prts  se battre mme. D'ailleurs ils s'en voulaient dj
depuis longtemps. Moi, j'tais bien au courant des dessous de
l'affaire...

Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur
le manche de mon dard. Mais, sans lui prter attention, je continuai 
faucher du mme train anormal; et quand nous fmes au bout, le Guste et
moi, il se trouva un peu en retard.

--Sacre misre! fit-il, j'ai attrap une fourmilire qui a abm mon
taillant. J'ai fauch une fois dans un pr o il y en avait tellement
qu'on tait oblig de battre les _dailles_ au premier djeuner...

Il se retourna, parut tonn de voir que nous ne l'coutions plus, que
nous tions dj loin. D'un andain  l'autre, son retard s'accusa. Il y
avait un passage d'herbe dure, o l'obligation d'aiguiser souvent
forait  ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait
juste  la partie dfavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe
tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant 
conserver son gain de distance.

La servante ayant apport la soupe, il ne voulut pas venir manger sans
pralablement s'tre remis  niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant,
ruisselant, la chemise dtrempe, nous nous levions pour repartir. Alors
dpit, furieux, il fit mine de renoncer  djeuner pour venir prendre
son andain en mme temps que nous. Nous dmes l'attendre pour qu'il
consentt  manger--bien que le Guste et mchamment souhait le
contraire...

Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans tre guri de
sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois mme il rpta, faisant
allusion  l'incident:

--Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai
casse il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laiss, bien sr!

                   *       *       *       *       *

Mais les choses n'allaient pas toujours de cette faon. Souventes fois,
je les sentais tous allis, le Guste, Forichon, le gamin, la servante;
leurs visages durs exprimaient le mcontentement, l'hostilit: j'tais
le matre ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, aprs le repas
de midi, la fatigue, la fainantise les gagnaient; ils auraient voulu
faire la sieste. J'tais extnu, accabl autant qu'eux; moi aussi,
j'aurais aim me reposer! Mais je ragissais violemment et cherchais des
mots pour les entraner:

--Hardi! les gas! dpchons-nous d'aller charger; le temps est 
l'orage; notre foin va mouiller...

Ou bien je les prenais par l'amour-propre:

--Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftire, ceux de
Praulire sont plus avancs que nous, et pour arriver en mme temps que
ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre...

Ils se levaient  regret, profraient pour se soulager de gros
blasphmes:

--Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand mme pas faisable de travailler
par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui rsisteraient...

Forichon disait:

--Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire
que l!

Reprise l'oeuvre, je m'efforais de les remonter en leur racontant
quelques btises,--des histoires sales dont rougissait la servante. Eux
de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le
travail se faisait... tre gai, familier, ne pas se mnager soi-mme,
c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres.

Il nous arrivait, au cours de ces rudes sances de foin ou de moisson,
par les aprs-midi torrides, d'apercevoir M. Frdric et ses amis
installs dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de
boissons fraches.

--Ce qu'ils sont heureux, tout de mme, ces cochons-l! faisait le Guste
qui, en dehors de leur prsence immdiate, n'avait nul respect.

Les autres formulaient aussi des phrases irrvrencieuses que mprisait
mon silence. Mme je m'efforais de les calmer quand ils allaient trop
loin. Le pauvre _laboureux_, plac entre l'enclume et le marteau, doit
savoir tre diplomate  l'occasion!

                   *       *       *       *       *

Se dmener sans trve de l'aube au soir, se hter de finir un travail
pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou
six heures seulement d'un sommeil lger coup d'inquitudes, c'est un
rgime qui n'engraisse pas, mais d'o l'ennui est banni. Ce rgime tait
le mien six mois chaque anne. Car, aprs la rentre des rcoltes,
venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de
presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais 
me lever ds quatre heures.

Les labours taient particulirement durs en raison de la situation du
domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en cte
l'argile rouge dominait, ml de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient
bien  regret quand nous les allions qurir dans le Grand Pr, leur
pture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours
couchs sous le mme vieux chne  la ramure tendue,--masses blanches
dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de
grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.

--Allez, allez, rossards!

a les peinait beaucoup... Le pturage possdait une bonne source,
l'ombre des bouchures tait paisse et frache--et l'herbe si tendre! Il
m'en cotait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug,
les obliger  tirer,  plein effort, la charrue dans les gurets
montueux. J'prouvais parfois le besoin de m'en excuser:

--C'est embtant bien sr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes
vieux, je prfrerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc
de bon coeur!

                   *       *       *       *       *

Ils avaient, comme leur matre, du bon temps pendant les mois d'hiver.
Novembre venu, je ne me levais qu' cinq heures; je me couchais  huit.

Mais les inquitudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons.
A cette poque, la question du fourrage me proccupait surtout. Il
convenait de le mnager, le fourrage, sans rduire trop la ration des
btes  l'engrais, des vaches fraches vlires, des gnisses  vendre
au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la
distribution  toutes les btes et toisais souvent mon fenil, prenant
des points de repre, sacrifiant telle partie jusqu' telle fin de mois.
Les mauvaises annes, il me fallait mler  la ration quotidienne une
bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme
a diminuait vite, de la crainte d'tre  la misre en fin de saison...
C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage
pour nourrir le cheptel, le bnfice de l'anne est bien compromis!

Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller 
l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard
lorsqu'on est pris  causer avec les autres. Et les souvenirs souvent
voqus des faiblesses de mon pre, de cette rixe de Saint-Menoux qui
m'avait valu un procs, me donnaient de la dbauche une crainte
salutaire.

Ma seule passion tait la prise. Il me fallait dj, lors de notre
installation  la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en
vins progressivement  monter jusqu' dix sous. En labourant, quand
j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau
afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatire;--en
fauchant, aprs chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je
m'arrtais un instant pour souffler, ma main se glissait  la recherche
de la queue-de-rat, sans mme que ma volont y ft pour quelque chose.
Longs et tristes jours que ceux o la provision s'puisait! Il me
prenait des envies de chercher chicane  tout le monde; je ne trouvais
pas une bonne place...

Mais la satisfaction intime lie  mon oeuvre tait  coup sr le
meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prs
reverdissants; suivre passionnment dans toutes ses phases la croissance
des crales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient,
que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de
bons veaux; voir les gnisses se dvelopper normalement, devenir belles;
conserver les boeufs en bon tat en dpit de leurs fatigues, les tenir
bien propres, bien tondus, la queue peigne, de faon  tre fier d'eux
quand j'allais, en compagnie des autres mtayers, faire des charrois
pour le chteau; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre:
mon bonheur tait l! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le
rsultat pratique, le bnfice lgitime qui m'en devait revenir: non! Il
y avait dans l'affaire une part d'orgueil dsintress.

Quand ceux de Baluftire, de Praulire ou du Plat-Mizot venaient veiller
chez nous, la visite aux tables s'imposait et je jouissais de me sentir
jalous  cause du bon tat de mon cheptel.

De mme aux foires, si des trangers, remarquant mes btes parmi celles
des six domaines, m'en faisaient compliment. Je rpondais aux loges
avec une fausse modestie, de faon  me faire valoir davantage:

--Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'
la fin des semailles ils ont travaill! Quant aux dpenses, il est
difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents
livres de tourteaux.

--Allons, allons, vous ne les avez pas amens ainsi avec rien! faisaient
les autres, incrdules. De fait, souvent, je mentais un peu...

                   *       *       *       *       *

Ainsi s'affirma dans la contre ma rputation de bon bouvier. On m'avait
rapport ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en
prsence de deux ou trois gros bonnets:

--Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il
fait bien valoir et, pour les btes, c'est un soigneur comme il y en a
peu...

Hommage dont je n'tais pas mdiocrement fier, dont le souvenir, au
cours des pansages surtout, faisait se prcipiter sous ma blouse
graisseuse le tic-tac mu de mon coeur. L'impression des gnraux qu'on
encense aprs une guerre heureuse n'est sans doute pas trs diffrente.
Et ma satisfaction, aprs tout, n'tait-elle pas aussi lgitime que la
leur et moins propre  inspirer du remords ensuite--qui avait sa source
dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?

                   *       *       *       *       *

D'autres fois, durant les sances de travail aux champs, aux saisons
intermdiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise,
caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de
lointain, des armes d'infini, des souffles sains dispensateurs de
robustesse, je ressentais ce mme sentiment d'orgueil satisfait
confinant au plein bonheur. Ce m'tait une jouissance de vivre en
contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les
boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs
d'une mme pice, et les ouvriers d'industrie emprisonns dans des
ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la
terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de
mon royaume et je trouvais la vie belle.




XXIX


Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de nvralgies trs
douloureuses qui l'obligeaient  garder plusieurs jours de suite un
mouchoir en bandeau autour de la tte,--sous lequel s'amenuisait encore
son pauvre visage tir, minci, vieilli, aux yeux toujours cerns. Cela
n'tait pas pour amliorer son caractre taciturne et plutt difficile.
Elle vivait dans un tat d'agacement perptuel, broyant du noir,
s'exagrant le mauvais ct des choses. Et de se lamenter sans cesse sur
les ennuis en perspective.

--Il va falloir du pain jeudi; le mme jour nous aurons  battre le
beurre et  plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout!

Ou bien:

--Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de
linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est
ennuyeux!

Elle se lamentait de mme si l'un des enfants souffrait, si les rcoltes
s'annonaient mal, si les couves ne russissaient pas, si le jardin
manquait de lgumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas,
elle ne se mettait jamais  table--s'occupant  cuisiner,  surveiller,
 servir les petits.

--Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je
parfois.

--Oh! pour ce qu'il me faut!

Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par
comparaison j'avais quelque honte de mon apptit robuste. Les jours o
a la tenait dans l'estomac, elle _levait les gognes_[5] tout  fait,
disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais  se prparer un peu de
soupe meilleure, ou bien un oeuf  la coque. Mais elle prlevait
seulement une tasse de bouillon dans la soupire commune.

  [5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes,
    dgotes, malades.

Encore que la servante ft charge de toutes les grosses besognes, le
rle de Victoire restait trs charg. Les enfants, la basse-cour, les
repas, une bonne part du mnage, sans compter, quand le lait donnait, la
prparation du beurre et du fromage, il y avait l de quoi fatiguer une
plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti
de toutes ses denres vendues au march de Bourbon chaque samedi.
conome, elle rabrouait souvent la servante coupable de mnager trop peu
le savon, la lumire, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille
n'avait pas toutes ses aises.

Il arriva mme que notre maison ft un peu dcrie... On se plaignait de
mon activit au travail; on disait la bourgeoise mchante et intresse.
Les domestiques, garons et filles, y regardaient  deux fois pour se
louer chez nous. Nous tions obligs de les payer au prix fort.

Les petits avaient rarement  souffrir de la mauvaise humeur de leur
mre. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui
casser la tte, mais elle ne les battait jamais.

Pour mon compte, je n'avais gure le loisir de m'occuper d'eux; c'est 
peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter
sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne
furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caresss, cajols,
mignots comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochs... Et je
crois qu'ils nous aimaient vraiment...

                   *       *       *       *       *

Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire
s'efforait  l'amabilit. En dehors de la fte patronale, le fait se
produisait assez peu,--car on ne considrait pas comme tranger le pre
Giraud qui, retrait  Franchesse, faisait chez nous de frquentes
apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attrist; un
papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat
d'Afrique, qu'une mauvaise fivre avait tu, quelques mois avant
l'expiration de son deuxime cong,--c'est--dire de sa rentre en
France avec une place.

Les enfants de mon parrain et ceux de mon frre vinrent  tour de rle
nous prier  leurs noces. On faisait  chaque fois, selon l'usage,
quelques prparatifs pour les recevoir.

Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul  Saint-Menoux.
Je buvais sec dans ces occasions-l et tenais bien ma place  table. Il
m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout  fait, de
chanter, de danser comme les jeunes!

                   *       *       *       *       *

Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire
un tour au pays aprs dix ans d'absence. Ils se prsentrent chez nous,
un soir,  l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrme surprise.
J'eus de la peine  reconnatre la Catherine dans cette dame  chapeau
qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rase de larbin et ses
beaux habits de drap, ne rappelait gure le Gaussin d'autrefois. Leur
petit Georges tait poli, vif, enjou et gentil comme tout; il n'et
demand qu' prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre
Clmentine; mais eux, trop peu habitus  voir des trangers,
demeurrent  l'cart, sournois et taciturnes.

Je passai une bonne soire  causer,  _jarjoter_ comme on dit, avec ma
soeur et mon beau-frre. On les retint  coucher, mais ils partirent
dans la journe du lendemain. N'ayant qu'un cong de quinze jours, et
tenant  voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans
chaque maison.

Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait pous la
soeur ane de Victoire. C'tait un homme entre deux ges, assez
corpulent, teint blme et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque,
la poitrine use doublement par son travail de souffleur et par
l'alcool,--et l'ide de la mort le hantait souvent.

--Dans notre mtier, on est us  quarante ans; rares sont ceux qui
vivent jusqu' cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit
par la racine!

Mais il tenait  jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la
viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empchait pas de dpenser
beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou
l'apritif le soir--sans parler de grosses bombes les jours de paie,
les jours de fte. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y
avait des priodes o le boulanger, le boucher, l'picier ne voulaient
plus rien donner  crdit; alors, il entrait dans des colres
pouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus
vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'ge, avait
une expression craintive et rsigne qui faisait peine. Les enfants: de
petits maigriots, russ et sournois, prcocement vicieux.

Ma bourgeoise,  qui sa soeur avait fait souvent des confidences,
n'ignorait rien des dessous du mnage; elle mettait cependant les petits
plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire
son beau-frre. Nous ne sympathisions gure. Il affectait de mpriser la
culture. J'ignorais tout des choses de son mtier, et ses blagues 
l'emporte-pice me droutaient... D'o une gne pesante--et mon grand
contentement de le voir s'en aller.

Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que
de coutume,--en ranon de ses efforts antrieurs d'amabilit. Nous
gagnions tous  ce que les visites soient rares.




XXX


C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps 
perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme
l'tait la mienne le diable ne peut gure tenter!

La chose arriva cependant la cinquime anne de mon sjour  la
Creuserie,--tout  fait par hasard il est vrai.

Ma femme, en raison de son tat maladif, tait bien dtache des
plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'tre mal
reu. Et cela contribuait encore  refroidir nos relations. Nanmoins,
je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.

A la maison mme, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos
servantes, dont quelques-unes n'eussent pas t, je pense, aussi
farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces
conditions, l'histoire finit toujours par tre dcouverte; il en rsulte
des brouilles difficiles  raccommoder et c'est d'un exemple dplorable
pour les enfants.

                   *       *       *       *       *

Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafrachi les terres, je
profitai de la priode d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser
nos gurets. J'tais, ce matin-l, dans un champ assez loign de chez
nous,  droite du chemin de Bourbon  Franchesse,  proximit de la
petite locature des Fouinats.

Victoire m'ayant envoy  djeuner par la servante, j'arrtai mes boeufs
 l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumire dont j'apercevais
les murs en pis et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des
plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les
fermes; sa femme, une blonde assez apptissante, allait aussi en journe
quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.

Or, le soleil tait chaud et la soupe un peu sale... Aprs avoir mang,
la soif me prit et l'ide me vint, tout naturellement, d'aller demander
 boire  la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu
appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je dcrochai, par
mesure de prudence, la chane qui les attelait  la herse, et me htai
vers la maison.

La Marianne, vtue seulement d'un jupon court et d'une chemise,
procdait  sa toilette. Elle avait ramen en avant pour les peigner ses
cheveux dfaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me
semblrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une aurole, comme on
en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie
par le hle, avait des tons roses; ses paules nues taient rondes et
pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondits tentatrices,
au-dessus de l'chancrure de la chemise.

Je sentis ds l'abord courir une petite fivre dans mon organisme.

--Bonjour, Marianne; je vous drange? fis-je en entrant.

Elle tourna  demi la tte:

--Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drle de tenue...

--Vous tes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la libert de
vous mettre  l'aise... Je venais vous demander  boire.

--C'est bien facile.

Sans mme prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur
le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau,
derrire la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un
verre, et bus  la rgalade presque toute l'eau du pichet.

--Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison
dfaite,  moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez
vous.

--C'est peut-tre les deux, rpondis-je. Vous savez bien que le
changement...

Elle comprit l'allusion: ses joues se colorrent et son sourire se fit
moqueur.

--a dpend... Il y a des choses qui ont toujours le mme got!
fit-elle.

--Vous le savez par exprience? demandai-je malicieusement.

Et comme elle ne s'loignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le
flot d'or de ses cheveux dnous, alors que l'autre allait se perdre
dans la billure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!

La Marianne n'eut aucune rvolte; il me sembla mme qu'elle provoquait
mes caresses. Et nous allmes jusqu'au bout de la faute...

Je sortis plutt troubl, m'attendant presque au reproche ironique de la
nature entire. Mais le soleil brillait comme avant; mon guret avait la
mme teinte rougetre d'argile lav; les cailles chantaient de mme dans
les bls jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient
autour de moi comme si rien d'anormal ne s'tait pass... Et rentrant 
la ferme, mon attele faite, je ne constatai nul changement dans les
faons d'tre  mon gard de la bourgeoise, des enfants, des
domestiques,--non plus que de M. Parent, le rgisseur, qui vint dans
l'aprs-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravit de l'acte
irrmdiable.

                   *       *       *       *       *

Mes relations avec cette femme se continurent pendant dix-huit mois,
plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le
souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il
fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du ct des Fouinats,
soit  l'occasion d'un travail, soit pour visiter les btes au pturage.
Il y avait des priodes o, les bons prtextes difficiles  trouver, je
restais plusieurs semaines sans la voir.

Hlas! on a beau tre prudent:  la campagne il faut peu de chose pour
provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais
d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui
permettais de conduire ses chvres dans mes champs d'alentour, d'y
prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux
volontairement quand ses volailles causaient quelques dgts aux
emblavures. Les domestiques, les voisins s'intrigurent de cette
tolrance. Je dus tre guett; on s'aperut que je faisais des haltes 
la maison;--et de jaser...

M. Parent, l'anne suivante, donna cong aux gens de la locature qui
s'en allrent du ct de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont
Victoire ne sut jamais rien, j'imagine.

Son pre, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des
remontrances assez svres, accueillies en toute humilit...




XXXI


Quelques-uns des progrs du sicle arrivaient jusqu' nous, malgr que,
chacun dans leur sphre d'action, M. Gorlier, M. Parent, ma femme,
fissent tout leur possible pour se mettre en travers.

Les coles commenaient  se peupler. Les commerants du bourg, les plus
hupps des campagnards y envoyaient leurs enfants; il y avait aussi
quelques places gratuites pour les pauvres, dont bnficiaient surtout
les petits des mtayers du maire.

J'aurais bien voulu que mon Jean st lire et crire pour tre  mme
ensuite de tenir nos comptes. M. Gorlier tant conseiller municipal et
ami du maire, je me crus autoris  lui dire, un jour qu'il flicitait
le petit Jean sur sa bonne mine:

--Monsieur Frdric, il lui faudrait  prsent quelques annes d'cole.

Il tira coup sur coup trois bouffes de sa grande pipe en cume de mer
et rpondit:

--L'cole! l'cole!... Et pourquoi faire, sacre-bleu? Tu n'y es pas
all, toi,  l'cole; a ne t'empche pas de manger du pain! Mets donc
ton gamin de bonne heure au travail; il s'en portera mieux et toi aussi.

--Pourtant, Monsieur Frdric, a lui rendrait service de savoir un peu
lire, crire et compter. Pour qu'il soit moins bte que moi, je
tcherais de me priver de lui encore quelques annes, au moins pendant
l'hiver...

--Dis-moi un peu ce que tu aurais de plus si tu savais lire, crire et
compter? L'instruction, c'est bon pour ceux qui ont du temps  perdre.
Mais toi tu passes bien tes journes sans lire, n'est-ce pas? Tes
enfants feront de mme, voil tout... D'ailleurs, une anne d'cole
cote au moins vingt-cinq francs. Si tu envoies ton an en classe, tu
ne pourras gure te dispenser d'y envoyer les autres; il t'en faudra de
l'argent!

--Monsieur Frdric, vous pourriez peut-tre m'obtenir une place
gratuite...

--Une place gratuite! Le nombre en est trs limit des places gratuites;
il y a toujours dix demandes pour chacune. N'y compte pas, Chose, n'y
compte pas... Et je te rpte qu'il vaut mieux mettre ton gas  garder
les cochons que de l'envoyer  l'cole.

Le bourgeois bourrait sa pipe avec rage; sa voix, ses gestes accusaient
de l'impatience. Comprenant qu'il avait des griefs contre l'instruction,
craignant de le mcontenter en insistant, je m'en tins  cette unique
tentative. Et mes enfants n'allrent pas en classe.

Pour la culture, je n'tais pas de ceux qui aiment  se lancer dans les
nouveauts, dans les frais, sans savoir ce que seront les rsultats.
Mais pourquoi faire grise mine  ce que l'exprience dmontre
avantageux? Ds mon entre  la Creuserie, je m'tais muni de deux
bonnes charrues qui faisaient plus vite que l'araire du bien meilleur
travail et d'une herse aux dents de fer. J'aurais voulu dcider le
rgisseur  adopter la chaux, mais il reculait devant la dpense,  vrai
dire assez considrable. Sa grande proccupation tait de pouvoir verser
au propritaire une somme au moins quivalente  celle de l'anne
d'avant. C'est que M. Gorlier, quand il y avait baisse, savait fort bien
dire avec une moue de dpit:

--Bientt les revenus de mes proprits ne suffiront plus  payer
l'impt!...

Et, un jour que le sous-ordre trembleur osait aborder cette question de
la chaux:

--Si j'avais voulu m'occuper moi-mme de mes biens, il est clair que je
ne vous aurais pas pris comme rgisseur! Arrangez-vous  tirer des
domaines tout ce qu'ils peuvent donner, de faon  ce que les bnfices
aillent en augmentant. Ce n'est pas  moi  vous indiquer les moyens d'y
parvenir.

M. Parent restait donc perplexe, hsitant entre la crainte des dbours 
faire de suite et le dsir d'augmenter les rendements futurs. Mais la
crainte l'emportait et nous en restions l.

Or, le propritaire tant venu nous voir  la moisson me demanda si la
rcolte s'annonait bonne.

--Ni bonne, ni mauvaise, Monsieur Frdric, rpondis-je; elle serait
certainement bien meilleure si nous avions mis de la chaux.

--a donne de bons rsultats, cette chaux? questionna-t-il d'un air
indiffrent, tout en faisant des moulinets avec sa canne autour de la
tte d'un gros chardon.

--Oh! oui, Monsieur Frdric. On rentre souvent dans ses frais ds la
premire anne; les rcoltes d'avoine et de trfle qui viennent aprs le
bl sont bien meilleures,--et cela est bnfice clair. Les avantages
ensuite continuent  se faire sentir assez longtemps.

Il partit sans un mot; il s'en alla chez Primaud de Baluftire, chez
Moulin du Plat-Mizot et, successivement, dans tous les domaines.
L'unanimit des avis entrana son adhsion--et des ordres en
consquence.

Trois jours aprs, M. Parent nous annona qu'il s'entendait avec des
charretiers pour faire amener de la chaux dans nos gurets.

                   *       *       *       *       *

Par conomie aussi, Victoire tait oppose  toute rforme dans les
choses la concernant. En raison du perfectionnement des petits moulins
du pays, il tait devenu possible de faire sparer le son d'avec la
farine. Beaucoup commenaient  user de cette amlioration, et il y en
avait mme qui, remplaant le seigle par le froment, mangeaient du vrai
pain de bourgeois! De ces derniers, par exemple, on parlait avec un peu
d'ironie, prvoyant qu'ils couraient aux abmes.

Sans me risquer ainsi, tout en continuant  mettre dans chaque sac deux
mesures de froment et trois de seigle, j'aurais dsir faire sortir le
son. A chaque fois que j'envoyais du grain moudre, je reparlais de
l'affaire,--toujours dsapprouv par la bourgeoise:

--Il faut dj payer les domestiques assez cher, ce n'est pas la peine
de les nourrir au pain blanc!

En prsence de ce parti pris obstin, je m'avisai d'un stratagme. Le
meunier, de connivence avec moi, dit, en nous ramenant la provision,
qu'il en avait par mgarde retir le son, ainsi qu'il faisait  prsent,
pour presque tout le monde. Je le tanai d'un ton de mauvaise humeur,
l'invitant  faire attention  son ouvrage s'il tenait  nous conserver
comme clients. Mais nous avions de la farine pour un trimestre. Et
aprs, Victoire elle-mme n'osa pas proposer de revenir en arrire.

A partir de ce moment, nous emes toujours du bon pain,--d'autant
meilleur que je baissai progressivement la proportion de seigle, jusqu'
arriver  la supprimer tout  fait quand la moyenne de nos rcoltes de
bl eut augment, du fait de l'adoption de la chaux.

Beau jour vraiment que celui o je vis trner sur la table la miche
rserve de mon enfance! Les jeunes d'aujourd'hui trouvent des fois
mdiocre notre pain de bon froment pour peu qu'il soit un peu dur. Ah!
s'ils taient remis pour quelque temps au pain noir et graveleux
d'autrefois, ils apprendraient vite  l'apprcier!

                   *       *       *       *       *

Je cite comme caractristiques ces trois faits d'entrave aux ides
nouvelles, mais il s'en produisit bien d'autres, de la part de M.
Gorlier au point de vue de l'amlioration gnrale, de la part de M.
Parent pour les choses de la culture, et de la part de ma femme pour
celles de la cuisine.




XXXII


Il est des annes de grand dsastre qui jalonnent tristement la monotone
existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de
ma gnration. Et, pour ce qui me concerne, cette anne fut deux fois
maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamit
collective, une catastrophe particulire.

Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugus pour la
premire fois, dans une minute de malheur m'ayant renvers, me
pitinrent. Rsultat: une jambe casse, deux ctes dfonces, sans
compter les lsions et meurtrissures.

Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec
des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna  l'immobilit
pendant quarante jours.

Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade;
j'tais moulu, bris, car la fivre s'en mla les deux premires
semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous
les bruits mnagers, le pilonnement des sabots ferrs sur le cailloutis,
le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations
mme m'taient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'nervait,
pleurait. Le mdecin, qu'elle envoya qurir  plusieurs reprises, ne
venait qu' son heure,--tard dans l'aprs-midi ou le lendemain.

A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant
que d'tre secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvnients de
la vie paysanne, en notre pays de fermes isoles surtout.

D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, fru de politique, il
passait journellement plusieurs heures au caf. Rpublicain, il faisait
une opposition acharne aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de
Badinguet. C'est par lui que juraient tous les avancs de Bourbon; les
soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller
crier devant sa porte: Vive le docteur! Vive la Rpublique! Et cela
consternait son vieux pre retir dans son chteau d'Agonges.

Quand je fus plus tranquille et en tat de causer, M. Fauconnet
m'entretint des sujets qui lui taient chers. Il voulait l'impt sur le
capital, la suppression des armes permanentes, l'instruction gratuite.
Il me parlait de Victor Hugo, le grand exil, et plaignait les victimes
du coup d'tat de 51. Puis, de larder d'pigrammes le maire et les
adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des btises,
pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile 
quelqu'un d'un peu cal de leur faire de l'opposition. Mais bien que le
docteur et l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de
le prendre au srieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-mme
en bourgeois... Certes, il et plus fait pour le peuple en allant voir
ses malades rgulirement et en leur comptant ses visites moins cher
qu'en prorant chaque jour au caf!

En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intrt que les
discours du docteur. Me voit-on clou au lit juste au dbut des grands
travaux, oblig de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit
Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'tais
toujours  me demander comment les btes taient soignes, si l'on
faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que
s'attnuait le mal, croissait mon inquitude. Mais j'eus beau rager,
m'nerver, il me fallut bien attendre.

Quelle joie presque enfantine  l'heure o, mon pansement dfait, je pus
me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'tais
pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de
chne, je m'loignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos
champs, de constater que les rcoltes semblaient belles. Je pensais:

--Mon accident nous a cot cher; mais, grce  Dieu, l'anne s'annonce
bonne; nous pourrons tout de mme sortir avec honneur de cette mauvaise
passe.

Hlas! je comptais sans la grle qui, le 21 juin, nous vint ravager de
faon atroce! On eut au plein de ce jour d't une soudaine impression
de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les clairs sans fin
zbraient tous les points de l'horizon, et, aprs chaque zig-zag de feu,
tonnait la foudre en crescendo.

Et les grlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme
des oeufs de poule, dfonant les toitures et cassant les vitres. Puis
la mitraille dgnra en averse; notre maison fut inonde. Par toutes
les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois
elle dgoulinait du grenier par les interstices des planches; elle
tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle
ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la
chambre, les trous du sol taient autant de petites mares. Les femmes
interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les
meubles--bien tard!

Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des
btiments, les dbris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long
des murs. Du ct de l'ouest surtout, de grandes brches dans la toiture
laissaient voir les lattes grises du fatage dont beaucoup mme taient
brises. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement
prmatur des haies et des arbres. Les ptales d'glantine, les grappes
d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et
menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres
d'oiseaux aux plumes hrisses. Les crales n'avaient plus d'pis;
leurs tiges plus ou moins brises s'inclinaient en des attitudes de
souffrance. Les foins englus de boue, aplatis comme avec des maillets,
tendaient sur les prs, comme un empltre sale, leur uniforme masse
vaseuse. Les trfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs
feuilles cribles. Les lgumes du jardin n'existaient plus...

Le vallon entier avait pareillement souffert.

Il n'y eut gure que les ouvriers du btiment pour bnficier de cette
catastrophe. Demands partout en mme temps, maons et couvreurs,
pendant de longs mois, ne surent o donner de la tte. Les tuileries
puisrent d'un coup leurs rserves. Et la fabrication courante n'tant
pas en mesure de rpondre  ces besoins anormaux, plus d'un propritaire
dut avoir recours  l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci
par-l, des toitures dont un ct est de tuiles et l'autre ct
d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont l des souvenirs
de la grande grle de 61.

Pour recueillir les dbris informes et sans valeur presque qui tenaient
lieu de rcoltes, il fallut bien plus de temps qu' l'ordinaire. Le
foin, souill et poussireux, rendit les btes malades. Le peu de grain
qu'on put tirer des crales fut inutilisable autrement que pour faire
de la mauvaise farine  cochons.

Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage
et de la paille. Mes quatre sous d'conomie sautrent cette anne-l; je
fus mme oblig de qumander une avance d'argent au rgisseur pour payer
mes domestiques.




XXXIII


En raison du prjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa
tout l'automne et une partie de l'hiver  Franchesse. Il tait d'une
humeur impossible, sacrait  tout propos, et ne prenait mme plus la
peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsems talaient leur
blanc sale sur le cramoisi du visage.

Il partit nanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y
mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours aprs... On
prtendit que Mlle Julie s'tait approprie le magot du dfunt. En tout
cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les hritiers, elle ne
revint jamais plus.

                   *       *       *       *       *

La proprit chut  un neveu,--un certain M. Lavalle, officier
d'infanterie dans une ville du Nord qui,  la suite de cette aubaine,
donna sa dmission pour venir au cours de l't s'installer  la Buffre
avec sa famille.

Le dimanche qui suivit son arrive, il nous convoqua au chteau, le
rgisseur et tous les mtayers. Du chteau, je ne connaissais encore que
la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-l, dans une belle pice si
bien cire qu'on avait peine  se tenir debout. Le pre Moulin, du
Plat-Mizot, fut prs de s'taler. Cela nous mit en joie,--seulement nous
n'osions clater, de peur d'tre inconvenants... Nous nous tenions
debout et silencieux, lorgnant toutes les choses tonnantes runies dans
ce salon. Il y avait des fauteuils et canaps garnis d'une toffe crme
 fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table,
devant la chemine, s'appareillait aux fauteuils et je vis, aprs un
moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues
semblables. Sur la chemine en marbre rose une belle pendule jaune sous
globe et des flambeaux  six branches garnis de bougies roses se
rptaient, se prolongeaient  l'infini dans une grande glace 
l'encadrement voil de gaze. De chaque ct, en des jardinires
s'adaptant  de dlicats guridons, des plantes aux larges feuilles
vertes, semblables  celles qui croissaient aux abords de la source de
mon Grand Pr. Dans l'un des angles, sur une tagre en joli bois
dcoup, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes,
petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table,
tait une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je
ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette
belle pice ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun
objet qui rponde  un besoin rel. Je songeai  notre cuisine noire au
bton dgrad,  notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me
demandant s'il tait juste que les uns soient si bien et les autres si
mal!

Parut enfin M. Lavalle, quadragnaire plutt petit, blond, mince et
trs remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils  fleurs
bleues, prenant la peine de les aligner lui-mme, face  la
porte-fentre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le
_mangeux_ de lard, se partagrent un canap. Le propritaire s'assit en
face de nous, et aprs un temps d'observation, nous posa diffrentes
questions sur nos familles, nos terres, notre manire d'exploiter. Il se
dit dtermin  faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur
nous tous pour entrer dans ses vues.

--Il faut que, dans quelques annes, nous puissions briller dans les
concours! fit-il en terminant.

M. Parent, trs mu, agitant sa grosse tte et roulant ses gros yeux,
approuvait en bredouillant.

Le matre dut juger qu'il n'tait pas homme  rvolutionner la culture,
car il lui donna cong quelques jours aprs.

                   *       *       *       *       *

Le successeur, un jeune homme  figure ferme qui s'appelait M. Sbert,
avait fait des tudes dans une grande cole d'agriculture. Il prit ses
fonctions  la Saint-Martin,  l'poque mme o le propritaire quittait
le chteau pour aller passer l'hiver  Paris. Aprs examen de mon
cheptel, il dclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.

--Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches
ds qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de mme les gnisses, les
moutons, les cochons--et nous achterons d'autres btes, des btes de
race et slectionnes...

Dans les six domaines il dit la mme chose. Nous eussions compris qu'il
sacrifit les animaux infrieurs; mais nous trouvmes trange qu'il
voult tout faire vendre, les bons et les mauvais.

Chaque semaine, cet hiver-l, il nous fallut circuler nuitamment sur les
routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous
allions jusqu' Crilly, jusqu'au Montet-- des vingt ou trente
kilomtres. Randonnes fatigantes, ennuyeuses et coteuses. Et le
travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!

Cependant M. Sbert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait gure:

--Voici une bte convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes
btes ne sont jamais trop chres.

Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre
mtayers:

--Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent
des autres!

En avril, quand le propritaire revint, tous les cheptels taient
changs et n'en valaient pas mieux.

A sa premire visite M. Lavalle me demanda:

--Eh bien, tes-vous content de votre nouveau rgisseur, Bertin?

--Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter,
a ne peut pas gagner.

--Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec comptence. D'ici
deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.

Dans le temps que le propritaire resta  la Buffre, M. Sbert se borna
 nous faire vendre les btes qui prsentaient quelques dfectuosits.
Mais aprs son dpart recommena l'histoire de l'anne prcdente. Il
fallut de nouveau tout changer...

Au printemps suivant, devant l'unanimit de nos plaintes, le bourgeois
comprit enfin que son rgisseur l'avait roul--qui, de par les
stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les
ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette
clause expliquait son intrt  vendre et acheter sans relche. M.
Lavalle voulut lui donner cong tout aussitt; mais le sous-seing
portant engagement pour six annes, il demanda une indemnit de trente
mille francs, pour transiger ensuite  vingt mille. Le malin avait
certainement conomis au cours de ses deux annes de grance une somme
au moins gale, sinon suprieure...

Il s'en fut en Algrie, devint l-bas un gros propritaire sans doute
trs respect,--comme doit l'tre en tous pays le possesseur d'une
fortune honntement acquise!

Cette exprience coteuse eut l'avantage de dgoter le matre de ses
projets de culture savante. a ne lui disait plus rien de devenir le
Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifimes
d'ailleurs que les rcompenses n'allaient pas toujours aux vrais
mritants et que, pour les laurats mme, le rsultat se soldait en
tracas et en perte... Ds lors, M. Lavalle n'eut en vue que de tirer de
ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la
direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier charg des
comptes, un jeune homme de Franchesse, nomm Roubaud, qui savait lire et
crire. Nous emes, nous les mtayers, une libert plus grande, et les
choses n'en allrent que mieux.




XXXIV


Les deux enfants du matre, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez
nous avec leur pre, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic
tait de l'ge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or,
je fus tonn d'entendre un jour la cuisinire, et un autre jour le
cocher employer vis--vis ces gamins les termes Monsieur et
Mademoiselle. Je m'informai auprs du cocher qui m'assura ne pouvoir
se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait
de mme  l'gard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au
berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir
le cas chant. Un bel clat de rire accueillit la nouvelle:

--A ces deux crapauds-l Monsieur et Mademoiselle c'est trop fort!
fit la servante.

Ils taient en effet rudement insupportables, le Monsieur et la
Demoiselle. Accompagnant leur pre, ils se tenaient  peu prs
tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient dj le diable 
quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de
venir seuls. A la maison ils furetaient partout, drangeaient tout,
dcrochaient avec des btons les paniers pendus aux solives, montaient
avec leurs souliers boueux sur les bancs, mme sur la table cire.
Dehors, ils effarouchaient la volaille, sparaient les poussins de leur
mre, poursuivaient les canards jusqu' les extnuer. Ils ouvrirent une
fois les cabanes  lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la
clef des champs. Une autre fois, ils firent s'parpiller les moutons
qu'on eut mille peines  rassembler. Au jardin, ils couraient au travers
des carrs, sur les semis frais et les lgumes bins; ils secouaient des
prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en
particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus
consterns de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:

--Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas
gentil...

Elle souriait malicieusement:

--a m'amuse, moi, l...

Et continuait de plus belle.

Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit
Charles.

Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des
camarades auxquels il fallait dire Monsieur et Mademoiselle lui
semblait une corve bien plus qu'un plaisir.

N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gr de
leur fantaisie?

Ils l'emmenrent un jour dans le parc du chteau o M. Lavalle venait
de faire difier une balanoire  leur intention. Il dut les pousser
l'un aprs l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi
longtemps qu'ils en eurent le dsir. Puis ils le firent asseoir  son
tour sur la planchette et le poussrent tout de travers et violemment,
riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix
suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il
put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on
dit,--il fut oblig de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.

--Ah! ce qu'il est poltron tout de mme! firent les petits bourgeois,
enchants.

Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en
offrit  Charles:

--Prends donc, a te remettra...

Mais sa soeur intervint:

--Maman a dfendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un
petit garon comme toi; lui et ses parents sont les instruments dont
nous nous servons.

Il me passa par tout l'tre un malaise, un frmissement de colre et de
rvolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas  l'gard
de la mchante fillette, mais contre sa mre qui lui inculquait ainsi le
mpris des travailleurs. Je me pris  dtester ferme cette grande molle
aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journes,
au dire des domestiques,  demi couche sur un canap, en longues
flneries coupes de petites sances de piano.

--Les instruments te valent bien, poupe! pensais-je; sans eux tu
crverais de misre avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile
es-tu capable?

Une autre fois, les enfants s'amusaient  l'quipage,--Charles, faisant
naturellement le cheval, attach par le haut des bras avec de longues
ficelles dnommes guides dont Ludovic tenait les bouts par derrire,
cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.

--Hue! Hue donc!

Le cheval faisait le rond comme dans un mange autour du conducteur qui
ne bougeait gure. Vint un moment o, fatigu, il ne voulut plus
trotter.

--Hue! Hue donc! Veux-tu courir!...

Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hte  obir, le cingla d'un coup
de fouet qui lui zbra la figure. Charles se mit  pleurer
silencieusement, pour ne pas faire d'clat  cause de la proximit du
chteau. Ludovic s'approcha, remu de ses larmes:

--Elle t'a fait mal?

--Oui, Monsieur Ludovic.

--Ce n'est rien: il faut tamponner a avec de l'eau frache.

Il l'entrana jusqu' la cuisine o la bonne, avec une serviette
mouille, mit de la fracheur sur le sillage rouge et brlant de sa
joue.

La petite regardait, sans piti:

--C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.

Il se trouva que Mme Lavalle vint  ce moment donner des ordres pour le
dner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:

--Mathilde, c'est trs mal! Ludovic, il ne faut pas permettre  ta soeur
d'agir ainsi.

Et, s'adressant ensuite  Charles:

--Vois-tu, mon garon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il
ne faut pas la contrarier.

Elle lui fit donner par la cuisinire un biscuit avec un peu de vin,
puis les renvoya tous les trois:

--Allons, retournez jouer; et tchez de ne plus vous battre!

                   *       *       *       *       *

A la suite de cette aventure, Charles vita le plus possible ses deux
tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur
chapper. Un jour, gardant les vaches dans un pr humide, il s'tait
amus  faire une _grelottire_. C'est une sorte de petit panier ovale
qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux
avant de le boucher tout  fait--qui, remus, font ensuite un vague
bruit de grelots. Le frre et la soeur tant alls relancer mon gamin
jusque l-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles
refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet.
Et comme elle insistait, cherchant  le lui enlever, il la repoussa trs
en colre:

--Tu m'embtes,  la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te
dire Mademoiselle. Tu n'es qu'une _ch'tite mchante gatte_!

Alors elle se mit  geindre:

--Je le dirai  maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as
frappe, que tu m'as injurie, vilain paysan... Et vous quitterez la
ferme, tes parents et toi.

Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.

Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait  lancer des pierres sur
les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Aprs que sa soeur se
fut loigne, il revint auprs de Charles:

--Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire  maman; tu as eu
tort!

--a m'est gal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous
veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!

L-dessus il rassembla les vaches et revint  la maison, le laissant 
ses grenouilles.

M. Lavalle, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde
n'ayant pas manqu de tout rapporter, selon sa promesse:

--Dcidment, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens
de venir trouver Charles et je veillerai  ce qu'ils tiennent compte de
mes ordres.

Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mmes ennuis
s'ensuivirent...

Le dpart des matres pour Paris ne tarda plus gure, heureusement.

J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinire, que
Mme Lavalle avait t trs mcontente de l'affront fait  sa fille.
Pour un peu, elle et exig notre dpart que la bonne petite demandait 
hauts cris. Mais le mari avait refus de prendre au tragique cette
querelle d'enfants.

                   *       *       *       *       *

L'anne d'aprs, Charles, touchant  ses treize ans, commenait 
s'occuper rgulirement; ce me fut un prtexte pour dire aux petits
bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus
viter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient
continu  l'honorer sans aucun doute.




XXXV


Ma mre, vieillie et malheureuse, habitait toujours au bourg de
Saint-Menoux la mme bicoque et, bien que toute courbe par l'ge, elle
continuait  faire des journes autant que le lui permettaient ses
rhumatismes. Mais depuis plusieurs annes il lui devenait difficile, 
la mauvaise saison, de quitter le coin du feu.

Aux environs de Nol, quand nous avions tu le cochon, je lui portais
toujours un panier de lard frais avec un peu de boudin.

Lors de ma visite habituelle,  la fin de l'anne 65, je la trouvai
alite, la figure souffrante et change. Son rhumatisme l'immobilisait
depuis des semaines et personne ne s'occupait d'elle en dehors d'une
autre vieille journalire, sa voisine, qui lui apportait ses provisions
et lui aidait  faire son lit.

--Je vais pourtant finir l toute seule... On me trouvera morte un beau
matin!

Alors elle se mit  dblatrer contre mes frres et leurs femmes, puis
contre moi-mme. Toute la rancune amoncele en ce vieux coeur aigri
s'pancha en paroles amres. Il ne lui restait plus rien des petites
ressources qu'elle avait apportes en quittant la communaut; elle
prtendait avoir t gruge par mes frres,  ce moment. Soupon n sans
doute d'une suggestion de commre malveillante, grandi au cours de ses
longues rflexions solitaires, mu en certitude... Elle rptait 
satit ces mots vengeurs:

--Les garnements! la salet!

(La salet c'tait ma belle-soeur Claudine.)

Ses longues mains sches sorties des couvertures faisaient des gestes de
menace, et, parfois, elle se soulevait toute en une furieuse exaltation;
cette attitude, sa physionomie plus que jamais sombre et dure, l'envol
des mches grises chappes du serre-tte noir lui donnaient un air de
sorcire lanant l'anathme.

Je m'efforai de la ramener  un plus juste sentiment des choses et
j'entrepris d'allumer du feu, car il faisait trs froid.

--Ne fais pas tant brler de bois; tu vois qu'il ne m'en reste plus
gure! me dit-elle alors.

Chtive provision, en effet,--constitue de quelques morceaux pars au
coin de la chemine, de deux ou trois brouettes de grosses bches non
fendues entre l'armoire et le lit. Elle reprit:

--Je l'ai tellement mnag que j'ai laiss geler mes pommes de terre.
D'ailleurs, la maison est glaciale; il vient du vent par la trappe du
grenier.

Les pommes de terre, en tas sous la maie, dbordaient au travers de la
pice. Celles de dessus taient dures comme des cailloux, mais les
autres n'avaient pas de mal, et je le dis  ma mre.

Quand il y eut du feu, je lui aidai  se lever,  mettre la soupe en
train; puis je fendis le reste des grosses bches et me procurai dans un
domaine voisin deux bottes de paille pour empcher le froid de venir par
la trappe.

En mangeant, la pauvre femme se montra d'un peu meilleure humeur; elle
me parla de la Catherine, sa prfre, qui lui envoyait chaque anne, 
l'poque de la Saint-Martin, l'argent de son loyer; qui lui avait
apport lors de son voyage au pays toute une provision de bonnes choses:
du sucre, du caf, du chocolat, mme une bouteille de liqueur.

--Si je pouvais lui faire savoir comme je suis, gmit-elle, bien sr
elle m'enverrait un colis de friandises.

Incontinent, je fis crire par le matre d'cole une lettre  la
Catherine. Je commandai ensuite  un marchand une voiture de bois paye
d'avance. Enfin, donnant une pice  la vieille voisine, et sous
promesse de ddommagement rgulier, je la chargeai de veiller sur ma
mre de faon suivie.

A la rflexion, tout cela m'apparut encore insuffisant et je voulus voir
mes frres.

Ils s'taient quitts depuis dj longtemps. Mon parrain, qui habitait
Autry, vivotait pniblement, ayant eu des malheurs: pertes d'animaux,
maladies longues de deux de ses enfants. Le cadet Louis,  Montilly,
gagnait de l'argent; la Claudine s'en montrait fire et un peu
arrogante.

J'allai donc le lendemain les relancer l'un aprs l'autre et leur
exposer ce que je croyais tre notre commun devoir au sujet de notre
mre. Le cadet prit l'engagement de payer son pain. Mon parrain promit
de l'entretenir de lgumes et d'envoyer sa plus jeune fille pour avoir
soin d'elle quand son rhumatisme la tiendrait alite.

                   *       *       *       *       *

Je rentrai  la Creuserie le troisime jour--content de moi. Grce  mon
initiative la brave femme ne manqua pas du ncessaire au cours des trois
annes qui lui restaient  vivre. Et j'eus, de ce fait, la conscience
plus tranquille...




XXXVI


Nos enfants devenaient forts. Jean, l'an, avait du got et du courage
au travail; il labourait bien et commenait  me suppler pour les
pansages. Assez dpensier, par exemple! Rentrant souvent tard le
dimanche de Bourbon ou de Franchesse,--aprs avoir fait un bon repas
d'auberge. Ah! les rares pices de quarante sous que me donnait mon pre
dans ma jeunesse ne l'auraient pas men loin, lui, et il n'envisageait
gure l'ide de s'en contenter! Diffrence de temps; les affaires
allaient mieux; les gages des domestiques avaient doubl, tripl;
l'argent circulait davantage. On s'habillait avec plus de recherche.
Mais tait-ce raisonnable de dlaisser les simples amusements
d'autrefois: vijons, veilles, jeux avec des gages? L'auberge en venait
 tre le cadre oblig de tous les plaisirs.

Notre Jean, passionn pour le billard, dansait peu et restait timide
avec les filles. Nous avions  ce moment une servante dj vieillotte et
point jolie,--figure hommasse, large bouche et dents caries,--qui
s'appelait Amlie, nous disions la Mlie. J'avais cru m'apercevoir que
cette Mlie, en dpit de son ge et de son physique dsagrable, faisait
au garon des yeux en coulisse, des yeux d'amoureuse. Cependant je ne le
croyais pas assez bte pour rpondre  ces avances.

Un soir d'hiver, au cours de la veille, ils allrent ensemble prparer
la pte des cochons dans le hangar-buanderie adoss au pignon de la
grange. Aprs un moment, je voulus savoir s'ils ne profitaient pas de ce
tte--tte pour faire quelque btise. tant sorti sans faire crier la
porte, je traversai la cour et m'avanai tout doucement au long de la
grange jusqu'auprs du mur de branchage qui clturait la cabane. La
lanterne clairait faiblement l'intrieur, tout plein de la bue chaude
qui se dgageait des pommes de terre. Quand elles furent crases, je
pus voir cependant mon imbcile de gas s'approcher de la servante, et
frotter son museau contre le sien. a ne dura qu'un instant: ils se
lchrent pour continuer la sance. Il alla qurir de l'eau  la mare
pendant qu'elle versait sur l'amas pteux des pommes de terre une grande
vanette ou _paillasse_ de son et de farine; elle se mit ensuite 
dmler le tout avec l'eau qu'il apporta. Ceci termin ils
s'treignirent  nouveau, se suotrent les lvres encore un peu... a
n'alla pas plus loin.

Quand je les vis dcrocher la lanterne je m'esquivai rapidement, de
faon  tre rentr avant eux.

Le lendemain, au lever, je ne pus me tenir d'attraper le Jean dans la
grange et de lui passer une morale en rgle.

--Une vieille comme a, et laide comme elle est, tu devrais avoir
honte!... Ailleurs, fais ce que tu voudras, mais  la maison, tiens-toi
tranquille!

Un peu plus tard, en donnant aux cochons, je menaai la Mlie, toute
confuse, de la ficher  la porte sans explication, si jamais je
m'apercevais d'autre chose.

La leon dut tre profitable, car je ne les vis plus recommencer leurs
micmacs.

                   *       *       *       *       *

Charles, au physique, me ressemblait, mais il tenait plutt de sa mre
comme caractre. Un peu en dessous, comme on dit, ayant toujours l'air
d'avoir  se plaindre de son sort, de nous vouloir du mal  tous... A
l'aller et au retour du travail, il demeurait en arrire sous un
prtexte quelconque pour ne pas se mler au groupe commun. De mme le
dimanche, pour partir  la messe. Et quand il nous arrivait, l'hiver,
d'aller passer la veille  Baluftire,  Praulire ou au Plat-Mizot,
lui restait le plus souvent  la maison, quitte  s'absenter seul le
lendemain. Il semblait heureux d'agir au rebours des autres. Et pas
obligeant pour deux sous! N'tant pas bouvier, il ne voulait en aucune
circonstance s'occuper du pansage. On le voyait souventes fois
disparatre juste  l'heure de donner aux btes, malgr qu'il st bien
son frre parti et que j'tais seul pour tout faire. Cependant le
mtin, si mal plaisant chez nous, se montrait volontiers causeur
aimable avec les voisins.

Peut-tre ses embtements d'enfance avec les petits bourgeois
avaient-ils contribu  lui aigrir le caractre? Peut-tre aussi
prouvait-il un semblant de jalousie de la manire de suprmatie
qu'assurait au Jean son rle de bouvier? Car rien ne l'autorisait  nous
taxer d'injustice. Ds qu'il eut seize ans, je lui remis autant d'argent
qu' l'an pour ses menus plaisirs. Et Victoire leur achetait toujours
en mme temps des effets pareils.

                   *       *       *       *       *

Clmentine, la cadette, se montrait d'autant plus aimable que l'on tait
plus dispos  satisfaire ses caprices. Comme toutes les jeunes filles,
elle avait la manie de vouloir aller belle. Aucune ide  cette poque
du luxe d' prsent bien entendu, mais on s'loignait dj beaucoup de
la simplicit de ma jeunesse. C'tait le rgne des bonnets  dentelle
assez coteux d'achat et d'entretien. Et les robes commenaient  se
compliquer. Voil-t-il pas que les couturires de Bourbon, qui se
tenaient au courant des modes, imaginrent de faire adopter  leurs
clientes les robes  crinoline qui vous les faisaient grosses comme des
tonneaux!

Les filles de la ville en furent bientt toutes munies, et celles de la
campagne de suivre le mouvement! Clmentine insistait pour en avoir une;
mais j'opposai comme sa mre un _veto_ nergique.

--Ah, non par exemple! Je ne veux pas te voir habille comme une
comdienne[6]! En voil une ide de se rentrer dans un cercle!

  [6] Se dit communment dans le sens de bohmienne.

En vain tentais-je de ridiculiser cette crinoline qui lui tenait au
coeur: cent fois elle en reparla et, devant la persistance de notre
refus, elle fit la moue pendant plusieurs semaines.

Nous lui permettions de frquenter quelque peu les bals de la journe,
mais non de traner la nuit aux ftes,--mme en compagnie de ses frres
ou de la servante. Victoire ayant eu la faiblesse cependant de
l'accompagner deux ou trois fois, le soir, la petite s'autorisait de ces
prcdents:--lorsqu'il y avait quelque bal en perspective c'tait,
quinze jours  l'avance, le mme refrain:

--Dis, maman, nous irons... Je t'en prie, ma petite mre!

--Tu m'embtes, va! Nous verrons quand ce sera le jour.

Le jour venu, neuf fois sur dix la maman n'tait pas dispose--et
l'enfant, frmissante et colre, refoulait ses larmes  grand'peine. Le
lendemain, d'une humeur impossible, elle faisait sa besogne en
rechignant, sans souffler mot. J'ai souvenance d'une fourne de pain
gche  la suite d'une veille dansante au Plat-Mizot o sa mre
n'avait pu la conduire en raison d'une crise de nvralgie. Elle se
dfendit de l'avoir fait exprs, mais la nervosit bougonne y fut
certainement pour quelque chose.

Assez souvent, d'ailleurs, nous avions le contraste d'une Clmentine
laborieuse, aimante et douce. Ayant fait un temps d'apprentissage chez
une couturire de Franchesse, elle tait habile de ses mains,
confectionnait et repassait nos chemises et nos blouses. Avec cela,
empresse  boucler nos cravates quand nous allions en route,  nous
panser,  nous envelopper les doigts quand nous nous faisions des
corchures ou des coupures,--et quand,  la taille des bouchures nous
prenions des pines,  nous les enlever avec une pingle. Quelqu'un
venait-il  tousser, elle tait toujours la premire  faire de la
tisane, une infusion de tilleul, de guimauve ou de feuilles de ronce.
Elle en usait frquemment pour son compte aussi, n'tant pas d'un
temprament robuste. Quand il nous fallait l'amener dans les champs,
l't, bien qu'on s'effort  lui viter les postes trop durs, elle
devenait maigre que c'en tait piti.

A cause de sa faiblesse et de ses petites attentions des bons jours nous
lui pardonnions tout.




XXXVII


Vint 70, la grande guerre, encore une de ces annes qu'on n'oublie
pas...

La moisson s'tait faite de bonne heure; nous tions en train de rentrer
nos dernires gerbes quand, vers dix heures du matin, le 20 juillet, M.
Lavalle vint nous annoncer que le gouvernement de Badinguet avait
dclar la guerre  la Prusse. Et il me prit  part pour me dire que
notre an serait appel sans doute avant peu.

Vrai, cette confidence me glaa! Le garon, qui venait de finir ses
vingt-trois ans, tait en promesse avec la fille de Mathonat, de
Praulire; on devait faire les demandes le premier dimanche d'aot et
la noce en septembre. Aurait-on le toupet de nous l'arracher, malgr
l'argent que j'avais dbours pour le sauver du service?

Hlas! je sus bientt  quoi m'en tenir... Cinq ou six jours plus tard
il recevait sa convocation et, le 30 juillet, il dut se mettre en route.

J'ai toujours prsents  la mmoire les pisodes de cette matine, dont
le souvenir compte au nombre des plus douloureux de ma vie. Je nous
revois silencieux autour de la table, le Jean tout prt pour le dpart.
De sa visite  Praulire pour les adieux  sa promise, il tait revenu
tout ple et les yeux rouges. Pas de larmes pourtant: il essayait mme
de manger, mais chaque bouche paraissait lui dchirer la gorge. Et
personne ne montrait d'apptit. Sur la maie, Victoire et Clmentine
prparaient le petit ballot du conscrit, quelques effets, quelques
victuailles. On entendait  chaque instant leurs soupirs profonds...

--Je te mets trois paires de bas, dit ma femme d'une voix trange. Mais
pourras-tu les entrer dans tes souliers de soldat?

--Oh! ils sont grands, les souliers qu'on donne, rpondit-il avec
effort.

Je regardais machinalement la salire de bois couleur jus de tabac
accroche au mur  proximit de la chemine; des mouches circulaient sur
le couvercle. Le Jean tapotait du manche de son couteau le bord d'un
plat de grs contenant une omelette aux pommes de terre. Des souris
s'agitant sur la poutre firent choir du grain  demi moulu dont
l'omelette fut saupoudre. Un chat miaula, qumandeur auquel le
domestique jeta  mme le sol une cuillere de soupe. De la cour le
coq,--un beau sultan couleur feu,--vola sur _l'entrousse_[7] ferme et,
caquetant et gloussant, fit mine de vouloir descendre  l'intrieur pour
ramasser les miettes. Clmentine le chassa plutt brutalement. Victoire
reprit, de la mme voix rauque et saccade:

  [7] Petite barrire  claires-voies qui bouche jusqu' mi-hauteur
    l'embrasure des portes.

--Je te mets un morceau de jambon, deux oeufs durs, quatre fromages de
chvre... Pas de pain, tu en achteras en route.

De la tte il fit signe que oui; un grand silence pnible s'affirma...

Quand le paquet fut nou dfinitivement, Clmentine et sa mre
s'accoudrent sur la maie, la tte dans les mains, sans plus se retenir
de sangloter trs fort. Nous restions  table, nous, les quatre hommes,
tristes et embarrasss, en face des aliments presque intacts que
personne ne touchait plus. Cela devint si pesant que je prfrai
brusquer les choses. Le Jean devait se trouver  Bourbon avec cinq ou
six autres partants qu'il connaissait. Et malgr que rien ne presst, le
rendez-vous tant pour midi, je crus bon de lui dire:

--Allons, va, mon garon, il faut t'en aller; tu ferais attendre tes
compagnons...

--En effet, l'heure approche!

Il se leva et tout le monde en fit autant. La servante rentrait de
garder les moutons,--une petite de quinze ans que nous avions prise au
lieu et place de la Mlie; il l'embrassa.

--Au revoir, Francine.

Il embrassa de mme en disant au revoir le domestique et son frre
Charles. Et ses yeux se gonflaient; et ses cils s'humectaient.

--Au revoir, petite soeur!

--Pas dj! Je vais t'accompagner un bout de chemin...

Les deux femmes s'accrochrent  ses bras. Je marchais par derrire avec
le paquet. Un vent d'ouest assez fort soufflait, faisant se replier la
feuille des chnes, se tordre dans le haut les grands peupliers; il
avait plu les jours prcdents et, bien que le soleil se montrt, ce
n'tait pas encore le vrai beau temps. A Baluftire et plus loin, aux
abords de deux ou trois autres fermes, des lessives schaient, tachant
de blanc les haies vertes que l'loignement rendait sombres. On voyait
dans les champs des bovins en train de patre; un merle siffla; une
caille fit entendre quatre fois de suite son invite  la sagesse
crancire: _Paie tes dettes_!

Aprs que nous emes fait une centaine de mtres sur la route et comme
nous arrivions  un tournant:

--Allons, il nous faut le laisser aller! ordonnai-je d'un ton bref.

On s'arrta--et les femmes,  tour de rle, d'treindre le partant avec
des larmes, avec des cris.

--Oh! mon garon, mon pauvre garon, ils vont donc t'emmener, les
sclrats! Je ne te reverrai plus, plus jamais...

--Jean, mon bon frre, tu nous donneras de tes nouvelles. Ah! pourquoi
faut-il que nous ne sachions pas crire! Surtout ne te fais pas tuer,
dis, mon Jean!...

Lui, amolli tout  fait, pleurait  chaudes larmes aussi; et j'tais
prt d'en faire autant. Repoussant Victoire et Clmentine j'embrassai le
conscrit  mon tour.

--Allons, mon gas, il te faut nous quitter! Esprons que a ne sera pas
pour longtemps...

Et je lui remis le petit ballot. Alors, brusquement, aprs un dernier
adieu de la main, il partit  grands pas sans retourner la tte.
Cependant que j'entranais les femmes qui avaient des vellits de le
vouloir suivre.

--Pauvre petit, je ne le verrai plus! je ne le verrai plus! rptait
Victoire obstine.

Elle fut trois jours sans presque rien manger; je craignais de la voir
tomber malade. Pourtant, peu  peu, dans le train ordinaire des choses,
son grand chagrin se mua en tristesse latente. Et Clmentine bientt se
reprit  sourire.

                   *       *       *       *       *

On se remit donc au travail comme si de rien n'tait: on leva les
avoines; les machines  battre sifflrent et grincrent; on commena les
fumures, les labours. Il y eut pourtant un renouveau de chagrin au sujet
de Jean lorsqu'il nous apprit qu'on l'envoyait en Algrie, de l'autre
ct du grand ruisseau. Plus que jamais sa mre le crut perdu. Mais une
autre lettre nous rassura un peu, dans laquelle il disait avoir fait une
bonne traverse, et que ses camarades taient tous des gens de par ici.

M. Lavalle, reparti pour Paris avec sa famille, avait, disait-on,
repris son costume d'officier pour aller se battre.

                   *       *       *       *       *

Des vnements de la guerre on ne savait pas grand'chose, sinon que
c'tait loin d'aller bien pour la France.

Roubaud, le garde-rgisseur, recevait un journal, et nous allions
souvent le trouver pour avoir des nouvelles,--nous et beaucoup d'autres,
de tout un lointain voisinage.

Dans les premiers jours de septembre, le journal annona que Napolon
tant prisonnier,  la suite d'une grande bataille perdue, on avait
proclam la Rpublique  Paris. Les jours suivants l'affaire eut son
contre-coup dans nos petits pays. A Franchesse, le maire tait remplac
par Henri Clostre, le marchand de nouveauts, un rouge. A Bourbon, le
docteur Fauconnet ceignait cette charpe convoite depuis si
longtemps...

Cependant les Prussiens s'avanaient sur Paris. Et l'on parlait d'une
leve parmi les jeunes gens de dix-huit  vingt ans,--ce qui me touchait
beaucoup, Charles et le domestique se trouvant en passe d'tre appels.

De fait, cela prit corps rapidement. Nos deux jeunes, convoqus peu
aprs pour la visite, partirent dans les premiers jours d'octobre.

Je demeurais seul avec les femmes! Tout seul dans une ferme de soixante
hectares--jusqu'au jour o je pus raccrocher le vieux Forichon, que
j'engageai ensuite de semaine en semaine jusqu' la fin. Si bien qu'avec
l'aide de Clmentine et de Francine, souvent avec nous dans les champs,
je pus tout de mme faire mes emblavures.

Les mtayers des autres fermes taient tous dans le mme cas ou  peu
prs. Partout l'on voyait les femmes s'employer, s'extnuer  des
travaux d'hommes.

                   *       *       *       *       *

A la guerre, les choses allaient de mal en pis. On disait les grands
chefs vendus aux Prussiens et que l'un d'eux, nomm Bazaine, leur avait
livr une arme entire.

Ils s'avanaient toujours, les Prussiens; ils assigeaient Paris; ils se
rpandaient dans les dpartements. Le journal de Roubaud les annona
successivement en Bourgogne, en Nivernais, en Berri. Et sur leur passage
se multipliaient violences, incendies et pillages... Des bruits
alarmants faisaient croire  leur prsence toute proche:--on les annona
successivement  Moulins,  Souvigny, au Veurdre. Fausses nouvelles qui
contribuaient  grossir l'inquitude anxieuse de tous...

Des ides folles germaient dans les cervelles; les gens portaient dans
les fosss, les ravins, les chnes creux, leurs objets prcieux; un
vieil avare dissimula son argent sous des tas de fumier, dans un de ses
champs; un autre proposait de conduire en Auvergne, pour les cacher sous
un pont, toutes les jeunes filles du pays!

                   *       *       *       *       *

Dans certaines communes, on organisait des gardes nationales pour tenter
d'opposer une rsistance aux envahisseurs. C'est ainsi qu' Bourbon le
docteur Fauconnet runit un stock d'anciens fusils et convoqua deux fois
chaque semaine, pour faire l'exercice, tous les hommes valides de
dix-huit  soixante ans. Un vieux rat de cave, ancien sergent d'active,
eut le commandement de la milice avec le titre de capitaine; deux
ex-caporaux devinrent lieutenants; les anciens soldats furent chefs de
section ou d'escouade.

Aux premires sances, il y eut bien une centaine de prsents; on leur
apprit  marcher au pas et en ligne,  porter le fusil et  s'en servir.
A l'issue de l'exercice, la petite troupe traversait la ville en bon
ordre, entrane par le garde champtre tambourineur et le clairon des
pompiers, et encadre par une bande de gamins enthousiastes. Le docteur
exultait; il offrit plusieurs fois du vin,--un litre pour trois,--et du
pain blanc. Mais n'eut-il pas l'ide saugrenue de faire installer  la
mairie une garde permanente de dix hommes? Le sergent Colardon,
menuisier, chef de poste, s'esquiva le premier au bout de trois heures
parce qu'on le vint chercher pour faire un cercueil.

--Travail urgent! expliqua-t-il avec raison.

Les autres ne tardrent pas  faire de mme, abandonnant la mairie. Le
docteur, bless dans son amour-propre, demande au vieux capitaine de
punir les coupables avec svrit; mais le bonhomme lui rit au nez,
avouant son impuissance, et le poste permanent ne fut pas renouvel.

A l'exercice les rpondants se faisaient d'ailleurs de plus en plus
rares. De cinquante encore  la quatrime sance ils dgringolrent 
huit la fois suivante. Au sixime rassemblement M. Fauconnet trouva le
capitaine tout seul...

Telle fut l'histoire de la garde nationale de Bourbon--dont on s'amusa
longtemps par la suite.

                   *       *       *       *       *

A la terreur que causait la perspective de l'arrive des Prussiens,
vinrent s'ajouter des flaux malheureusement trs rels. D'abord un
froid prcoce, qui s'affirma de plus en plus rude. Puis survint une
pidmie de petite vrole qui fit bien des victimes. Chez nos voisins de
Praulire, le mal svit si violemment, qu'il causa la mort de Louise, la
fiance de notre Jean. Sa jeune soeur, dfigure, pleura sa beaut
perdue, regrettant de n'tre pas morte aussi.

Dans le moment que les Mathonat taient atteints, au point qu'il n'y
avait quasi personne en tat de soigner les autres, Victoire et
Clmentine parlrent d'aller leur faire visite et d'offrir leur
concours. Or, cette maladie passant pour trs contagieuse, je ne tenais
pas du tout  les laisser partir... Un peu enrhum je me prtendis
malade pour mon compte, faisant le _quetou_[8], ne mangeant pas,
simulant la fivre. Je forais la note hypocritement... Elles
s'apitoyrent sur moi, ne se rendirent  Praulire qu'aprs la mort de
Louise, quand la maladie fut en dcroissance. Et nous emes la chance de
rester indemnes.

  [8] Faire le _quetou_: tre maussade et triste.

                   *       *       *       *       *

Comme pour donner un sens de punition divine  tous ces maux, le ciel
souvent se tavelait de rouge, ou bien, sur un ct de l'horizon,
s'empourprait en entier, au point qu'on l'et dit voil d'un suaire de
sang. Phnomnes atmosphriques auxquels on n'aurait nullement pris
garde en temps ordinaire,--mais qui en ces jours de deuil, de dsastre
et de misre, achevaient de semer le trouble. Ce ciel rouge annonait de
meurtrires batailles; le sang des morts et des blesss le teignait
ainsi... La terreur allait croissant; on parlait de la fin du monde
comme d'une chose trs probable.

D'ailleurs, chaque dimanche, au prne, le cur avivait ces penses de
vengeance divine et d'horribles calamits; il se flicitait cet homme de
voir  ses paroissiennes des visages angoisss--et de ce qu'elles
avaient abandonn leurs trop belles toilettes des dernires annes.

--Votre orgueil a baiss! criait-il d'un air farouche, mais il baissera
encore plus; votre humiliation deviendra pire!...

Et devant l'imminence de flaux accrus tout le monde courbait la tte,
tristement.

                   *       *       *       *       *

De loin en loin nous arrivait quelque lettre de Jean ou de Charles.
L'an, sous le soleil d'Afrique, continuait  s'en tirer sans trop de
misres. Mais Charles,  l'arme de la Loire avec Bourbaki, souffrait
beaucoup du froid et souvent de la faim. Il se disait mal vtu et, pour
faire des tapes bien longues dans la neige, chauss de souliers 
semelles de carton. Dans la Cte-d'Or, ayant particip  un combat, il
faillit tre prisonnier. Puis il choua dans les montagnes du Jura o
l'hiver tait encore plus rigoureux que chez nous.

Quand le facteur apportait une lettre, Victoire et Clmentine couraient
vite chez Roubaud pour la faire lire. Mais lui, peu habile  l'criture
manuscrite, avait souvent bien de la peine  la dchiffrer,--d'autant
plus que c'tait gnralement sur une feuille de papier froisse et
macule qu'un camarade obligeant avait griffonn pour le Charles
quelques lignes au crayon... Chacune de ces lettres tmoignait des
circonstances o elle avait t faite, et du degr d'instruction de son
auteur. Il y en eut une longue certain jour pleine de dtails si
navrants que nous pleurmes tous. Plusieurs, oeuvres de mauvais
fumistes, contenaient des plaisanteries grossires, jusqu' des
insultes.

Roubaud ne tenait pas  se charger des rponses, prtextant ses trop
nombreuses occupations, mais plutt en raison de son manque d'habilet.
Clmentine s'en allait trouver, au bourg de Franchesse, la fille de
l'picire qui savait crire. Un jour de semaine--car, le dimanche, les
clients de l'picerie venaient en grand nombre pour le mme motif
harceler cette jeune fille.

L'ignorance sembla dure pendant ces mois-l, parce qu'on en fut gn
plus qu' l'ordinaire.

A ce pnible hiver succda un printemps troubl. La guerre avec
l'Allemagne avait pris fin, mais on se battait entre Franais: Paris en
rvolte luttait contre l'arme. Pendant que la nature, magnifiquement,
s'panouissait dans sa jeunesse annuelle, le sang coulait toujours!

Paris vaincu, les rvolts massacrs ou emprisonns par centaines, par
milliers, on nous rendit nos enfants. Tous revinrent, moins ceux des
dernires classes qu'on gardait pour leur temps de service,--et Charles
fut du nombre,--moins aussi, hlas! les morts trop nombreux et les
disparus dont on ne savait rien.

Aucune nouvelle n'tait parvenue depuis novembre d'un homme de
Saint-Plaisir que nous connaissions un peu, et le printemps ne le ramena
pas. Trois ou quatre ans plus tard, sa jeune veuve convolait  nouveau.
Mais voil qu'on lui dit, aprs, que des soldats de 70 arrivaient
encore,--des prisonniers condamns pour tentative d'vasion que l'on
renvoyait seulement  l'expiration de leur peine. Alors cette pauvre
femme vcut dans la terreur de voir revenir son premier poux. Il ne
reparut pas. Mais une lgende se forma tout de mme  son sujet. Des
gens prtendirent l'avoir rencontr  Bourbon--et qu'il s'tait
dtermin  disparatre sans aller chez lui pour ne pas crer de
difficults  celle qui, l'ayant cru mort, se trouvait nantie d'un
nouveau mari...




XXXVIII


Notre Jean rentra dans les premiers jours de juin,  temps pour les
foins. Il me parut que son sjour en Algrie l'avait rendu un peu
sans-souci. Dans la crainte qu'il en et trop de peine, on s'tait
abstenu de lui annoncer la mort de sa promise. Il accueillit cette
nouvelle, en arrivant, avec une belle indiffrence:

--Pauvre petite Louise, je ne m'attendais pas  a!

Il n'en perdit ni un repas ni une sortie. Et, moins d'un an aprs, pour
le carnaval de 1872, il pousa une fille de Couzon qui s'appelait
Rosalie.

Deux mois plus tard, au temps de Pques, ce fut le tour de Clmentine
qui s'unit  Franois Moulin, du Plat-Mizot, le sixime d'une famille de
neuf.

                   *       *       *       *       *

Belle-fille et gendre vinrent tous deux s'installer  la Creuserie, ce
qui nous permit de supprimer la servante et le domestique que nous
prenions d'habitude. Seulement, cela faisait trois mnages runis, et
quand il y a trois mnages dans la mme maison a ne marche jamais
longtemps sans anicroche.

Rosalie, petite blonde sans beaut, le cou dans les paules, la figure
pointille de taches de rousseur, tait une intrpide, nergique et
courageuse, parlant beaucoup, travaillant de mme. Clmentine,
naturellement moins robuste, eut tout de suite une grossesse pnible qui
la faisait langoureuse et sans apptit; elle se prparait quelques
petites douceurs, s'abstenait de laver. Et Rosalie de parler
ironiquement des dames  qui a fait mal de se mettre les mains dans
l'eau frache, et qui sont obliges de soigner avec des chatteries leur
petite sant.

Pour les fournes, alternativement, l'une s'occupait de la pte et
l'autre du four. Mais voil que le pain ayant t mal russi un jour que
Rosalie avait ptri, elle dit que c'tait par la faute de Clmentine qui
avait allum le four trop tard. A la suivante fourne, notre fille  son
tour se plaignit de ce que sa belle-soeur avait chauff sans mesure,--ce
qui faisait le pain trop surpris, trop brun. D'un commun accord elles
dcidrent que la mme ferait tout, de faon  viter de mettre l'autre
en cause. Cette combinaison favorisait Rosalie, plus forte, malgr que
Clmentine s'vertut  un travail consciencieux.

                   *       *       *       *       *

Nous venions de nous procurer, avec l'assentiment du matre, une
bourrique et une petite voiture. Au mois d'aot, l'inimiti s'accrut de
ce fait entre les deux jeunes mnages. Clmentine avait parl la
premire de prendre l'attelage pour aller avec son mari  la fte
patronale d'Ygrande,--chez un oncle de Moulin. Mais voil que le Jean et
sa femme voulurent aussi la bourrique et la voiture pour se rendre 
Augy, o habitait un frre de Rosalie, et o c'tait le mme jour la
fte. L-dessus discussion entre les deux femmes, Rosalie disant  ma
fille qu'une malade, une bonne  rien, n'avait pas besoin de se
promener. Moulin, survenant sur ces entrefaites, traita sa belle-soeur
de sale bte! a tournait  la vraie dispute et Victoire s'en
dsolait. Mais je mis le hol, dclarant que Clmentine aurait
l'quipage puisqu'elle l'avait demand la premire. Furieuse de cette
dcision, la bru me tourna les yeux plusieurs jours durant.

Et les deux belles-soeurs dornavant ne se parlrent plus gure que pour
se ridiculiser l'une l'autre, se dchirer  qui mieux mieux...

                   *       *       *       *       *

D'autre part, Moulin se rendait peu sympathique, de par sa manie
d'mettre des avis sur toutes choses. N'allait-il pas jusqu' me donner
des conseils pour le pansage des bestiaux,  moi qui passais pour un des
bons soigneurs du pays! je me contins le plus possible, mais Jean ne
tarda gure  lui laisser entendre qu'il nous ennuyait. Il en rsulta
une de ces tensions, si frquentes dans les communauts, qui rendent
pnible l'intimit quotidienne.




XXXIX


Victoire n'avait jamais pu prendre son parti de l'absence de Charles. Il
suffisait pour la chagriner d'un retard de nouvelles, de ruminations sur
sa vie,--des gardes nocturnes par les nuits froides aux marches pnibles
sous le soleil d't,--d'un rve mme plus ou moins saugrenu qui lui
faisait craindre les pires catastrophes...

La libration approchait pourtant. Mais des manoeuvres d'arme,
tardives, la firent reporter de la fin septembre au 20 octobre. La
nervosit de Victoire allait croissant  mesure que diminuait le nombre
des jours d'attente. Elle avait mis  l'engrais ses meilleurs poulets
dont elle voulait sacrifier un pour fter le retour de l'enfant. Devant
la grange, une treille, par moi plante au dbut de notre installation 
la Creuserie, tait en plein rapport  cette poque et portait cette
anne-l des raisins dors superbes. Un jour, en les regardant, la
bourgeoise songea:

--Tiens, lui qui les aimait tant... Si j'essayais de les conserver
jusqu' son retour!...

Et de nous dire au repas qui suivit:

--Vous savez, je dfends qu'on touche aux raisins de devant la grange;
ils sont sacrs, ceux-l: je les conserve pour mon Charles!

Tout le monde promit de les respecter; seulement, Moulin fit observer
qu'avant l'arrive du soldat les insectes les auraient sans doute
dtruits en entier. Victoire put constater par elle-mme que le gendre
parlait d'or. Parce qu'ils taient mieux exposs, plus sucrs que les
autres, frelons et gupes bourdonnaient alentour pendant toute la
journe, pompant le jus des plus belles graines. Des tiges restaient
presque nues, ne portant plus que les enveloppes flasques et dessches,
et les seuls grains durs ddaigns. A ce jeu le pauvre militaire
risquait fort de ne pas goter aux beaux raisins de la treille rserve.
L'amour maternel rend les femmes ingnieuses. La bourgeoise chercha dans
le tiroir aux chiffons, et, avec les morceaux d'une vieille toile assez
use pour ne pas empcher la pntration de l'air, assez rsistante pour
arrter les rapaces, elle confectionna des sachets garnis d'une coulisse
vers le haut, intriguant fort Clmentine et Rosalie, qui n'taient pas
dans la confidence... Quand une trentaine furent btis, elle adossa une
chelle au mur de la grange, grimpa jusqu' hauteur des raisins et
enferma les trente plus beaux dans les sachets protecteurs.

                   *       *       *       *       *

Vers le milieu d'octobre, la petite Marthe Sivat, une couturire du
bourg, vint chercher des poulets pour la noce de sa soeur.

--Tiens, c'est des raisins que vous avez l dedans? s'exclama-t-elle en
levant les yeux vers la treille. Vous avez joliment bien su les
conserver... Mais j'y songe: on m'a justement charg d'en acheter pour
les desserts du soir; voulez-vous me les vendre, Madame Bertin?

--Non, ma fille, non! Quand mme on m'en offrirait bien plus qu'ils ne
valent je ne les vendrais pas;--je les conserve pour mon Charles.

--Ah! il revient cette anne, votre fils? Alors vous avez raison, il
faut les lui garder, nous trouverons bien autre chose comme dessert de
noce.

Et, toute rieuse, sautillante et lgre, la petite Marthe s'en alla.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours aprs, nous emes la visite d'une pauvre femme dont le
mari tait souffrant.

--Il se plaint du ventre; il est fivreux et sans apptit, nous
expliqua-t-elle. Je lui ai apport hier un petit morceau de viande qu'il
n'a pas mang; les oeufs lui rpugnent; il a seulement envie de raisins.
Je vous en achterais bien quelques-uns...

Victoire, attendrie, lui en remit trois, disant qu'elle les lui donnait
pour son malade; mais elle ne se fit pas faute de rpter encore:

--Ils ne sont pas  vendre, voyez-vous... Mon Charles va rentrer du
rgiment; je les lui conserve.

                   *       *       *       *       *

Les Lavalle qui, au printemps, avaient mari Mlle Mathilde, taient
demeurs  Paris jusqu'en aot parce que M. Ludovic passait des examens.
Puis ils s'taient rendus en Savoie, dans une station thermale dont les
eaux devaient avoir cette vertu singulire de maigrir la femme et
d'engraisser le mari. Puis ils avaient sjourn chez des amis,--si bien
qu'ils ne vinrent  la Buffre que vers la mi-octobre.

La veille du jour o Charles devait rentrer, nous emes leur premire
visite. Contre son habitude, Mme Lavalle accompagnait son mari. Ayant
paissi en vieillissant, elle tait devenue plus nonchalante encore;
elle marchait  tout petits pas, avec un continuel balancement de sa
grosse personne:--on et dit l'une des vieilles tours de Bourbon en
balade. Lui restait toujours vif, fluet, le visage anguleux accusant une
grande mobilit d'expression--et sa redingote dansait sur son dos.

Aprs les salamalecs obsquieux des premires minutes, j'emmenai M.
Lavalle visiter les tables o s'imposaient de menues rparations.
Cependant que la dame, qui n'avait pas voulu s'asseoir  la maison, se
promenait lentement dans la cour en compagnie de Victoire. Le hasard
voulut qu'elle apert la treille et les petits sacs blancs, au travers
desquels transparaissaient les belles grappes.

--Quoi, Victoire, toujours des raisins! Savez-vous bien qu'ils
deviennent rares;--au chteau, nous n'en avons plus un seul... Ce sont
pourtant les fruits que je prfre... Mais pourquoi donc avez-vous pris
tant de prcautions pour les garder jusqu' prsent?

Alors ma femme, avec un sourire contraint:

--Madame, c'tait pour avoir le plaisir de vous les offrir!

--Oh! merci bien! Quelle dlicate attention! Il faudra me les apporter
ds ce soir.

Et la pauvre de crier:

--Rosalie, prenez vite l'chelle de la grange et le petit panier; vous
cueillerez ces raisins et vous les porterez  Madame.

                   *       *       *       *       *

Cependant,  la soupe du soir, notre bru revint sur l'incident:

--Ce n'tait pas la peine de si bien les conserver, les raisins; mon
beau-frre n'en profitera gure...

Pour une fois, Moulin fit chorus:

--C'est malheureux, on est encore aussi esclave que dans l'ancien temps!

Je gardais le silence, trop pntr moi-mme de la justesse de ces
observations... Il me semblait entendre encore les rponses catgoriques
de la bourgeoise  la petite Marthe Sivat et  la pauvre femme dont le
mari tait malade:

--Non, non, je ne veux pas les vendre! Je les conserve pour mon Charles!

Et il avait suffi d'un cri d'admiration de la dame pour qu'elle les lui
offrt, trs humblement...

--C'est bien vrai, pensais-je, que nous sommes encore esclaves.

Victoire devait bien ressentir un peu de regret, un peu de remords de
son acte; mais elle prouvait d'autre part une certaine satisfaction
d'avoir pu faire sa cour  la propritaire, de l'avoir bien dispose en
notre faveur en lui offrant un cadeau qui lui plt; et, sous le coup de
ses penses multiples, elle rpondit d'un ton conciliant:

--Ne parlez donc plus de a; ce n'est pas ma faute; il fallait bien que
je fasse plaisir  notre dame!




XL


Aprs vingt ans de sjour  la Creuserie, je n'tais gure plus riche
qu'au moment de mon installation; c'est tout juste si j'avais pu
rembourser les mille francs qu'il me restait devoir sur ma part de
cheptel. Priode prospre pourtant, durant laquelle certains chanceux
avaient gagn beaucoup. Mais les hsitations de M. Parent, l'anne 61,
les canailleries de Sbert m'avaient fait des dbuts trop difficiles. Et
au moment o, remis  flot, je me croyais en passe de russir, 'avait
t ce nouveau dsastre: la guerre!

Ayant bnfici depuis d'une srie de bonnes rcoltes, aprs la mort de
mes beaux-parents, en 1874, je me trouvai en possession de quatre mille
francs environ,--part d'hritage comprise.

Je me souciais peu de garder cet argent dans l'armoire; d'abord, il n'y
faisait pas les petits, et puis je craignais les voleurs, car souvent,
l't, nous laissions la maison seule. Le notaire de Bourbon ne
connaissant pour l'instant nul placement avantageux, j'en vins  songer
 M. Cerbony.

M. Cerbony, le grand brasseur d'affaires de la rgion! Fermier de trois
domaines, marchand de grains, de vins, d'engrais et de graines il
cumulait tous les commerces ruraux. Un sympathique, jeune encore, de
mine souriante, d'abord facile. Au contraire de la plupart des fermiers
gnraux qui sont arrogants et vaniteux, il donnait  tout le monde de
vigoureuses poignes de mains, parlait patois avec nous autres les
paysans, offrait facilement une tourne, les jours de foire. Sa maison,
 un tage, avec balcons et arabesques, ses magasins bien conditionns
attiraient l'attention. Il menait grand train, voyageait beaucoup,
passait pour trs riche, et pour faire tout ce commerce par plaisir plus
que par ncessit.

J'avais entendu dire que M. Cerbony prenait de l'argent un peu comme un
banquier, en donnant comme garantie un simple billet avec sa signature.
Ayant confiance en lui, je m'en fus le trouver un dimanche matin, aprs
la premire messe, sous prtexte de lui vendre mon petit lot d'avoine.
Le march conclu j'abordai l'autre affaire:

--Monsieur Cerbony, je dispose d'un peu d'argent que je voudrais placer;
voulez-vous le prendre?

--Mais, sans doute... Quelle somme avez-vous? fit-il, la bouche en
coeur.

--Dans les quatre mille francs, Monsieur.

--C'est bien peu... Je pourrais occuper dix mille  la fin du mois.
Voyez vos voisins, vos amis; faites-moi dix mille francs entre
plusieurs.

--Monsieur Cerbony, je ne connais personne qui... Si, pourtant: j'ai un
voisin qui doit avoir deux mille francs  peu prs.

C'tait Dumont, de la Jarry d'en bas; il m'avait dit a un jour que nous
coupions ensemble une bouchure mitoyenne.

--Alors, c'est entendu; vous m'apporterez ces six mille francs  la fin
du mois; je m'arrangerai pour le reste. Je tiens  vous faire plaisir,
vous tes un client... Vous savez que je paie cinq comme tout le monde.
Au revoir!

J'allai trouver le soir mme Dumont, de la Jarry, pour lui faire part de
la combinaison;  mon grand tonnement, il ne se montra pas
enthousiaste.

--Cerbony, Cerbony, dit-il, oui, c'est un homme qui fait beaucoup
d'affaires, mais il est tranger au pays et, en fin de compte, on ne
sait pas s'il est vraiment riche... Si a tournait mal?

--Mais, malheureux, il gagne de l'argent gros comme lui... Si j'avais
son gain d'une anne, je serais sr de vivre tranquille le reste de mes
jours.

--Taratata... S'il gagne beaucoup, il dpense de mme, vous le savez
comme moi. Tenez, Tiennon, je veux bien vous prter mes deux mille
francs, mais  condition de n'avoir affaire qu' vous; nous irons chez
le notaire qui fera un billet... Je ne vous demande que quatre francs
cinquante d'intrts; Cerbony vous paiera cinq; vous aurez dix sous du
cent pour vos peines.

Je fus sur le point, ma foi, de prendre l'argent de Dumont dans ces
conditions. Mais la bourgeoise et les garons, moins aveugls, m'en
dissuadrent.

A l'poque convenue, je portai donc mes quatre mille francs au brasseur
d'affaires, en m'excusant de ce que le voisin venait juste de prter
son argent ailleurs. Il regrettait beaucoup cette occasion
manque--ajoutai-je hypocritement.

Cerbony eut un mouvement de mauvaise humeur:

--Vous mriteriez que je vous envoie promener! Enfin, donnez tout de
mme ce que vous avez; mais c'est bien pour vous faire plaisir...

Il appuya sur ces mots, et son visage s'claira du cordial sourire
habituel pendant qu'il talait mes pices d'or et palpait mes billets.
J'tais content qu'il se montrt d'aussi bonne composition. Hlas! mon
enchantement dura peu...

                   *       *       *       *       *

Au 1er mars de l'anne suivante, c'est--dire trois mois aprs, comme
nous tions  charger du bois dans un de nos champs en bordure de la
route, le facteur de Franchesse, arrivant de prendre son courrier 
Bourbon, s'arrta pour nous causer:

--Vous ne savez pas la nouvelle?

--Et quoi donc?

--Cerbony, le fameux Cerbony, a pris le pays par pointe il y a trois
jours. Sa femme tait partie au commencement de fvrier avec beaucoup de
colis. Depuis, lui n'avait cess de faire des expditions; les
domestiques n'y comprenaient rien; la maison restait  peu prs vide et
le magasin aussi. Mardi, il s'est dfil de bonne heure et n'a pas
reparu. Et hier est arrive une lettre de lui pour le maire annonant
qu'il ne reviendrait plus--il est pass en Suisse! On dit que a va tre
un galimatias impossible; il devait  tout le monde!

Sur le char o j'empilais toutes longues les branches des arbres
lagus, une sorte d'blouissement me fit chanceler. Le Jean s'en
aperut et me lana un regard inquiet, cependant qu'il s'efforait de
dissimuler son trouble pour rpondre au facteur.

A Bourbon, o je me rendis le soir mme, chacun me confirma le dsastre.
Je m'abstins d'aller chez le notaire qui et probablement ri de mon
malheur, tant donn qu'il s'agissait d'argent plac en dehors de ses
offices. Mais je m'en fus trouver le greffier du juge de paix,--un homme
de bon conseil, bien connu des gens de la campagne--et lui exposai mon
affaire en larmoyant presque. Tout en essayant de me rconforter, il
dclara ne pouvoir m'tre utile.

--Il n'y a rien  faire pour le moment, voyez-vous; vous serez appel
comme les autres cranciers; vous n'aurez qu' donner vos pices au
syndic.

Chez nous, ce furent des lamentations sans fin de Victoire:

--Tant se donner de peine pour rserver quelques sous et tout perdre 
la fois, mon Dieu, que c'est malheureux!

Tout le monde tait triste et bien ennuy. Il n'y eut que Charles pour
se montrer philosophe, nous remonter.

--Que voulez-vous, il n'y faut plus penser; c'est perdu et puis voil...
Rien ne sera chang dans votre faon de vivre.

J'avais d'autre part la consolation de savoir trs nombreux les badauds
de mon espce. Je me flicitais surtout d'avoir suivi les conseils de ma
femme quant  l'argent de Dumont. Car l'honnte Cerbony, par principe,
tirait le plus possible de ses victimes. Un pauvre vieux jardinier avait
ainsi emprunt  une tierce personne plusieurs milliers de francs pour
arriver  fournir au Monsieur la somme exige. Dpouill de ses
conomies et incapable de rembourser son prteur, le vieillard, du
rocher o se dressent les tours du vieux chteau, se jeta une nuit dans
l'tang qui fait suite. Les laveuses au petit matin dcouvrirent son
cadavre que les remous avaient chou sur la rive.

                   *       *       *       *       *

Il me fallut faire des dmarches embtantes, aller plusieurs fois 
Moulins, m'associer avec d'autres victimes pour consulter un avou.
Aprs deux ans, quand tout fut rgl, on nous donna cinq pour cent.
J'avais bien dpens en dplacements et frais divers l'quivalent des
deux cents francs qui me revinrent.




XLI


Charles avait perdu au service ses faons bizarres; il tait  prsent
plutt gentil et serviable, et il s'exprimait bien mieux que nous. Les
premiers temps, il riait mme de ce que nous causions trop mal.

--Au fond, c'est bte de parler ainsi. Ds qu'on est en prsence
d'trangers, on se trouve gn; on se tait, ou l'on dit des bourdes qui
les font se ficher de nous... Je ne vois pas que ce soit une raison,
parce qu'on est paysan, de s'exprimer en dpit du bon sens...

Alors, la Rosalie:

--Ce serait drle si nous nous mettions  causer comme la dame du
chteau... On se ferait vite remarquer; tout le monde dirait: Entendez
ceux-l, comme ils cherchent  faire des embarras!

--Les seuls imbciles diraient a, et l'on devrait mpriser leurs
apprciations... Au fait, je ne demande pas qu'on adopte le genre de Mme
Lavalle; je voudrais seulement qu'on corche moins les mots, qu'on ne
dise plus, par exemple, _ol_, pour il--_nout'_, pour notre--_sou_, pour
lui--_bounne_, pour bonne--_ch'tit_, pour chtif ou mauvais, et ainsi de
suite.

Opinion sans doute fort raisonnable. Mais Charles, loin de nous habituer
 changer de langage, en arriva peu  peu, au contraire,  reprendre
quasi entirement son parler d'autrefois.

Il est difficile d'aller  rencontre des habitudes de son pays, de son
milieu; l'essayer est mme s'exposer  de gros ennuis.




XLII


Mon gendre et mes deux garons dans la force de l'ge, moi tenant encore
ma place, nous pouvions aisment faire valoir le domaine. Mais la guerre
subsistait entre les jeunes mnages--et Moulin fut oblig de partir.
L'intervention de ses parents et la mienne auprs de M. Lavalle lui
firent obtenir la petite locature des Fouinats qui se trouvait vacante.
Roubaud promit de l'employer au chteau, comme aide-jardinier et homme
de peine.

Le premier hiver, Clmentine, qui s'ennuyait dans sa petite maison,
venait souvent passer l'aprs-midi chez nous, avec ses bbs, et
rapportait une bouteille de lait,--quelquefois mme un panier garni de
fromages, de fruits, de galette.

Mais elle se trouvait enceinte pour la troisime fois et, aprs ses
nouvelles couches, elle dut interrompre ses visites. Alors sa mre de
lui porter  domicile quelques provisions. Mais un beau jour Rosalie
intervint, disant qu'elle en avait assez de se tuer pour les autres,
qu'elle allait partir  son tour si l'on continuait ainsi.

--Oh! a ne va pas loin, quelques demi-livres de beurre, quelques
fromages, un peu de lait, fit Victoire, doucement.

Mais l'autre riposta d'un ton aigre que c'tait bien malheureux de voir
la Clmentine jouir  volont de ces denres dont se privaient ceux qui
avaient la peine de les prparer.

--Nous aurons beau travailler, si tout ce que nous entrons par la porte
sort par la fentre, nous ne parviendrons pas mme  joindre les deux
bouts!

Cette opposition mchante de Rosalie, qui se reproduisit  toute
occasion par la suite, attrista beaucoup ma femme; elle en gmissait
quand nous tions seuls; nous nous en entretenions longuement la nuit.
Nos enfants, gags, n'avaient nulle part de matrise. Nous leur
reconnaissions volontiers pourtant un certain droit de contrle et de
critique. Ils concouraient  la prosprit de la maisonne familiale;
ils collaboraient  une oeuvre qu'ils continueraient pour leur compte
plus tard. Les entendre grogner nous semblait pnible.

Au reste, notre Charles ne se fchait pas, lui; il approuvait mme les
libralits faites  sa soeur--peu  l'aise, chtive et dcourage. Mais
l'an, stimul par sa bourgeoise, appuyait ses observations.

Il fallut donc en arriver  ne plus faire de prsents 
Clmentine--ouvertement du moins. Nous rusions. Je me chargeais souvent
de lui porter, dissimules sous ma blouse, quelque denre ou quelque
victuaille. Mais les yeux inquisiteurs de Rosalie furetaient partout.
Disposer des moindres choses en dehors d'elle n'allait jamais sans
difficults.

                   *       *       *       *       *

Bientt d'ailleurs, un vnement de plus grande importance vint relguer
au second plan ces misres de notre intrieur.




XLIII


Je puis dire sans orgueil que le domaine avait pris de la valeur, et
beaucoup, depuis que je le cultivais. Sans plus mnager mes peines que
s'il m'et appartenu, ou que si j'eusse t assur d'y passer toute ma
vie, j'avais pierr des pices entires, dfrich des coins
broussailleux, divis des bouchures trop larges, creus ou rpar des
abreuvoirs dans les champs. Le jardinier du chteau ayant consenti  me
donner quelques leons de greffage, tous les arbres sauvageons des haies
taient devenus, par mes soins, producteurs de bons fruits. J'avais eu 
coeur aussi de rendre praticable le chemin qui nous reliait  la route.
Les champs venaient d'tre chauls pour la seconde fois et donnaient de
belles rcoltes; les prs produisaient le double grce aux composts et
aux engrais; mon cheptel tait quasi toujours le meilleur des six
domaines.

Et les affaires continuant de n'aller pas trop mal, j'esprais me voir
bientt en possession d'une somme quivalente  celle que j'avais
perdue.

Mais voil que Roubaud, certain jour, vint tout penaud me dire:

--Le matre veut trois cents francs d'augmentation  partir de la
Saint-Martin prochaine.

Cette nouvelle m'abasourdit... J'avais accept sans trop rcriminer dix
ans auparavant une premire augmentation de deux cents francs, que
justifiait un peu la hausse du btail. Mais je ne voyais nul motif 
cette surcharge nouvelle qui et port  neuf cents francs le chiffre de
mon impt colonique annuel,--c'est--dire que le matre, outre sa moiti
des produits, voulait encore neuf cents francs sur ma part,
indpendamment des redevances en nature. Les cours n'taient pas
suprieurs  ceux de l'autre dcade. Les bnfices n'augmentaient qu'en
raison des frais faits en commun, et en proportion aussi de nos peines
et de nos sueurs.

Je fis serment par Dieu et par le diable que je n'accepterais aucune
augmentation.

--Rflchissez, dit Roubaud, vous n'tes pas tenu  donner aujourd'hui
une rponse dfinitive.

--C'est tout rflchi! repartis-je.

Et je renouvelai le serment: cette injustice me faisait trop mal au
coeur!

Pourtant, aprs en avoir dlibr avec ma femme et les garons, j'offris
un appoint de cent francs.

Roubaud transmit ma rponse au bourgeois qui se trouvait  Paris. Mais
lui, bien loin de vouloir transiger, signifia un jour que ceux des
mtayers qui n'avaient pas encore adhr aux conditions nouvelles aient
 se placer ailleurs. C'tait le cong dfinitif pour ceux du
Plat-Mizot, pour ceux de Praulire et pour nous.

Je n'aurais jamais cru que le maigre et remuant Lavalle cacht sous des
dehors affables une telle dose de perfidie. Roubaud, plus tard, me
rapporta de lui cette phrase:

--Les mtayers sont comme les domestiques: avec le temps ils prennent
trop de hardiesse; il est ncessaire de les changer de loin en loin...




XLIV


Je fus comme bris par une grande lassitude physique et morale. A tout
ge, il est des priodes de dpit o les misres journalires semblent
plus cuisantes, o tout concourt  attrister, o l'on est las de la vie
qu'on mne. Mais ces impressions, au temps du dclin, se font plus
amres... Je touchais  cinquante-cinq ans; mon visage perdait ses
derniers tons vermeils; les fils blancs se multipliaient dans mes
cheveux et ma barbe; je n'avais plus aux travaux pnibles la mme
rsistance.

Ah! le coup tait rude! J'avais pass dans cette ferme de la Creuserie
vingt-cinq annes de ma vie, les meilleures annes de ma pleine
maturit, et l'opinion m'identifiait  elle. Pour tous les voisins, pour
tous ceux qui me connaissaient bien, n'tais-je pas Tiennon, de la
Creuserie? et pour les autres le pre Bertin, de la Creuserie? A tous
mon nom semblait insparable, par effet de l'accoutumance, de celui du
domaine. Et n'tais-je pas li moi-mme  cette maison qui avait t si
longtemps ma maison?-- cette grange o j'avais entass une telle somme
de fourrage?-- ces tables o j'avais soign tant d'animaux?-- ces
champs dont je connaissais les moindres veines de terrain, les parties
d'argile rouge, d'argile noire ou d'argile jaune, les parties
caillouteuses et pierreuses, comme celles en terre franche et
profonde?-- ces prs avec tant de fatigues vingt-cinq fois tondus?--
ces bouchures,  ces arbres sous lesquels j'avais trouv un abri par les
temps pluvieux, un coin d'ombre par les temps de chaleur? Oui, tous les
fibres de mon organisme tenaient  cette terre et  ce vieux logis, d'o
un Monsieur me chassait sans autre motif que la cupidit, parce qu'il
tait le matre!

                   *       *       *       *       *

Des choses alors me passrent par la tte dont je ne m'tais point
souci jusque-l. Je me pris  rflchir sur la vie, que je trouvais
cruellement bte et triste pour les pauvres gens comme nous--vous aux
travaux forcs perptuels.

Voici venir les premiers beaux jours. Vite, semons les avoines, hersons
les bls, labourons et bchons!

Avril survient et la douceur; les bourgeons s'ouvrent, les oiseaux
piaillent, les pchers sont roses et les cerisiers blancs.--Vite aux
emblavures d'orge, de pommes de terre, de betteraves, vite au jardin!

Le beau mois de mai se montre souvent pluvieux et maussade, mais
les jeunes frondaisons vertes lui font toujours une parure
agrable.--Mettons la charrue dans les jachres; nettoyons les fosss,
sarclons et binons!

Juin, les haies piques d'glantines, les acacias chargs de grappes
blanches au parfum prenant, des fleurs et des nids partout.--Le rveil 
trois heures du matin pour faucher, la besogne si dure sous le soleil
qui monte, si terrible  midi, le plein effort jusqu' neuf ou dix
heures chaque soir, la fatigue se glissant comme un poison dans tous les
membres...

Juillet et ses jours de langueur chaude. Douceur des bonnes siestes sur
les canaps moelleux des salons clos... Joie de l'ombre frache dans les
parcs touffus, dans les prs o pointent les regains.--En grande hte,
achevons les foins, les crales blondissent... Vite, coupons le seigle
et le dpiquons: sa paille est ncessaire pour lier le bl qui nous
appelle... Hardi! au froment! Abattons  grands coups les tiges sches!
Serrons les javelles brlantes, piquantes de chardons ou
d'artes-boeufs, dressons en moyettes, puis en meules les gerbes
lourdes...

Aot non moins brlant, saison des vacances, saison du repos.--Les
avoines sont termines ou vont l'tre. Voici les batteuses en action. On
s'entr'aide entre voisins. C'est huit domaines que nous avons  battre.
Lorsqu'on revient tout crasseux de poussire, la tte bourdonnante et le
corps bris, vite  l'oeuvre interrompue! Attaquons la grosse pelote de
fumier; dcoupons-la en petits cubes gaux que nous alignerons
symtriquement sur les voitures, pour le transport aux champs durant que
les chemins sont secs.

Septembre: les vacances encore, les promenades, les bonnes parties de
chasse.--Tous nos gurets  mettre  planches, nos pommes de terre 
arracher, la grande tourmente toujours...

Octobre et ses brumes: les jours raccourcissent, allongez-les... Une
heure le matin, une heure le soir, c'est autant de gagn. Activons les
semailles. Profitons du temps favorable:--les pluies peuvent survenir.
Hardi les gas!

Ouf! voici novembre enfin. C'est l'hiver et le calme. Le calme, mais non
le repos. Il reste encore  retourner les chaumes,  mettre les prs en
ordre,  _rper_ et couper les bouchures. Voici d'ailleurs les animaux
tous  l'table. Debout  cinq heures quand mme! Allons dans la nuit au
pansage, nous serons prts plus tt pour le travail des champs d'o nous
rentrons faits comme la terre, carapacs jusqu'aux cuisses. La veille
convient trs bien pour couper les racines des boeufs et moutons gras,
pour cuire les pommes de terre des cochons. Hardi les gas! ne restons
pas inactifs au coin du feu: le bois est humide, la chemine fume, nous
serions capables de nous engourdir...

La neige seule nous vaut parfois des jours de demi-repos. C'est le
moment de prparer des claies neuves pour les champs, de confectionner
les rteaux  foin, d'emmancher les outils. On a mieux  faire l't que
de s'amuser  ces babioles.

                   *       *       *       *       *

Eh! oui, c'est cela, l'anne du cultivateur. A-t-il le droit de s'en
plaindre? Non, peut-tre. Les pauvres sont tous logs  la mme enseigne
et travaillent tous les jours que Dieu fait. Mais dans leurs boutiques,
dans leurs usines ou ateliers, les artisans et citadins n'ont pas 
compter avec les lments extrieurs,--ou seulement trs peu. Pour nous,
c'est le temps qui joue le plus grand rle et le temps se plat  nous
contrarier. Voici venir la pluie--et la pluie ne s'arrte pas; les
terrains se dtrempent; remuer le sol est une folie; l'herbe crot dans
les cultures qu'on ne peut nettoyer; les labours, les semailles restent
en retard et se font mal... Voici la scheresse qui tient bon des
semaines ou des mois; toute vgtation dcline; il faut aller bien loin
pour abreuver les btes--et si l'on s'obstine  vouloir labourer, on
reinte les boeufs, on se tue soi-mme, on risque  chaque minute de
casser la charrue... Une onde survient, insignifiante, mais qui gche
au temps des foins le programme de la journe... Voici un orage, et l'on
tremble de crainte... Voici la neige qui dure plusieurs semaines,
empchant les travaux extrieurs, causant un retard difficile 
rattraper... Voici une priode de geles sans neige, avec du soleil le
jour, qui dracine les crales d'hiver... Voici qu'il fait trop beau 
l'automne et que le gel ne vient pas supprimer les insectes qui font du
mal aux bls naissants;--mais il survient en mai, pour dtriorer nos
jeunes plantes et dtruire les bourgeons de nos vignes... Pour une
raison ou pour une autre, on a toujours des motifs de se lamenter.

Mais les rcoltes ne sont pas tout. Nous faisons de l'levage; sept
vaches chaque anne nous donnent des veaux. Ds qu'approche pour chacune
l'poque du vlage, il faut la veiller et, le moment venu, prendre soin
de la mre et du nouveau-n. Nous sommes de jour comme de nuit esclaves
de nos btes.

Et sur ces btes s'abattent toutes sortes de maladies, la diarrhe sur
les veaux, la phtisie sur les moutons, la fivre aphteuse sur le cheptel
entier. On va qurir vtrinaire ou gurisseur btard; on fait de son
mieux d'aprs sa propre exprience; on soigne ces animaux comme des
chrtiens. Et, malgr tout, il en crve!

A la foire o l'on vend, les prix sont en baisse comme par hasard--ou,
simplement, on se fait rouler par les marchands qui sont si malins!
Achte-t-on, au contraire?--le manque d'habitude fait qu'on paie au prix
fort et qu'on russit mal...

Fini le battage, parce qu'on est  court d'argent ou que le mauvais tat
du grenier ne permet pas de le conserver, on sacrifie au cours du moment
le petit lot de grain qu'on a en trop. Les propritaires, les gros
fermiers attendent davantage et bnficient souvent d'une plus-value
importante.

                   *       *       *       *       *

Et toujours il nous faut demeurer l, vtus d'habits crotts,
rapetasss, sems de poils de btes, dans les mmes vieilles maisons
laides et sombres, avec leurs entours d'ornires, de patouille et de
fumier,--prisonniers dans le mme cadre!

Il existe ailleurs des terrains diffrents des ntres, plus accidents
ou plus plats; il y a des rivires bien plus larges que celle de
Moulins; il y a des montagnes; il y a des mers. De tout cela nous ne
verrons jamais rien!

Et pas davantage nous ne connatrons les cits ni ne jouirons des
plaisirs qu'elles offrent. Ce n'est pas pour nous que leurs magasins se
mettent en frais d'talage; le pain blanc  crote dore n'est pas pour
nous, ni les beaux quartiers de viande, ni les produits si apptissants
que les charcutiers savent tirer du cochon, ni les brioches fines, ni
les gteaux tentateurs qui fleurent bon  la devanture des ptissiers.

Il y a des choses dont nous devrions profiter pourtant:--nos produits de
la basse-cour et de la laiterie, par exemple. Mais  nous la peine, aux
autres le plaisir! On porte  peu prs tout aux gens de la ville, comme
aussi ce qu'on a de mieux en lgumes et en fruits. Il faut bien qu'on
leur attrape un peu d'argent; assez cher ils nous comptent ce que nous
sommes forcs de leur demander: vtements et chaussure, picerie et
mercerie...

Sans compter que le mdecin nous compte cher ses visites:--nous sommes
si loin des centres!--comme le pharmacien ses remdes et le cur ses
prires,--et que le notaire, quand nous avons besoin de lui, nous
soutire une pice de vingt francs  propos de rien...

Tous ces gens-l, mon Dieu, c'est peut-tre leur droit; ils ont besoin
de gagner de l'argent pour vivre dcemment, pour user des douceurs dont
nous sommes sevrs, pour faire instruire leurs enfants;--ils entendent
que leurs mrites les placent au-dessus de notre mdiocrit! Le
percepteur nous demande aussi des impts toujours plus forts; c'est que
le gouvernement veut permettre  ses fonctionnaires une existence
honorable, une existence d'hommes,--les producteurs restant seuls des
plbiens, des croquants!

Par l-dessus, nous avons trop souvent affaire  des matres qui nous
exploitent,  des voleurs comme Fauconnet,  des imbciles comme Parent,
 des roublards comme Sbert,  des grippe-sous comme Lavalle. Et si
nous parvenons quand mme  quelques conomies, nous les prtons  des
crapules comme Cerbony qui se sauvent avec!

N'empche que nous sommes trs heureux... M. Lavalle me disait un
jour qu'un certain Virgile avait affirm cela dans les temps anciens et
que nous devions nous en rapporter  lui!

                   *       *       *       *       *

Pendant des semaines et des mois, je fus hant par ces penses justes
peut-tre, mais dcourageantes. Il n'est pas bon de trop rflchir  son
sort;--a ne change rien et a rend malheureux davantage.




XLV


Je traitai avec un propritaire de Saint-Aubin, M. Noris, pour son
domaine de Clermoux qui avait soixante-dix hectares.

M. Noris, grand vieillard  barbe et cheveux blancs, s'intitulait
agriculteur, c'est--dire qu'il grait lui-mme ses deux fermes. Il
habitait avec ses filles,  proximit du bourg de Saint-Aubin, une
grande vieille maison trs simple dont un rideau de lierre masquait
insuffisamment les lzardes des murs gris. Type de petit bourgeois
local, encrot dans ses habitudes, fru de manies ennuyeuses et
avaricieux en diable. Il lsinait sur tout, prfrait nous laisser
vendre les btes en mauvais tat plutt que de dpenser pour les mettre
en meilleur point. Il ne fallait pas non plus lui parler d'engrais.

--Non, non, vous m'embtez avec vos phosphates et vos nitrates, le
fumier doit suffire!

Et il secouait sa tte blanche avec un geste de terreur.

Rarement il se dcidait  vendre la marchandise  la premire foire. Il
ne voulait pas dmordre de son estimation pralable, toujours trop
leve. Nous ramenions nos btes pour les conduire quelques jours aprs
 une seconde foire o c'tait de mme. A la troisime, on vendait, de
guerre lasse, et souvent avec de la perte sur les prix de la premire.

M. Noris, d'autre part, se faisait tirer l'oreille pour les rglements
de fin d'anne. Les comptes de sa deuxime ferme n'avaient pas t mis 
jour depuis quinze ans. Quand les mtayers rclamaient de l'argent, il
leur remettait d'un ton rogue une somme toujours infrieure  celle
qu'ils demandaient... Une fois, mon prdcesseur  Clermoux ayant
insist, sur le champ de foire de Bourbon, pour obtenir cent cus, ce
seigneur de village n'avait rien trouv de mieux que de jeter,
d'parpiller  plaisir autour de lui une dizaine de pices de cent sous,
tout en marmottant de sa voix nasillarde:

--Tiens, en voil de l'argent! Tiens, en voil! Ramasse...

Et l'autre de les recueillir dans la boue,  la grande indignation des
braves gens,  la grande joie des imbciles.

Je tenais  viter de telles scnes et  rgler  la Saint-Martin,
rgulirement. Une ide de Charles me parut bonne  adopter. Je m'en fus
relancer le matre, chez lui, en temps utile.

--Monsieur Noris, je viens pour compter, j'ai absolument besoin
d'argent.

--Vous n'en avez gure  toucher, Bertin; les bnfices n'ont pas t
forts, cette anne.

--Vous me devez, je crois, dans les douze cents francs, Monsieur.

(Je savais qu'en ralit a n'allait pas  la moiti!)

--Jamais de la vie, jamais de la vie...

Et, tout sursautant, il se prcipita sur son livre de comptes:

--Je vous dois cinq cent trente-six francs, ni plus ni moins.

Feignant la surprise, puis la rflexion profonde, je finis par dire que
j'avais d oublier un achat de moutons et j'insistai tout de mme pour
avoir mon argent... Il me remit, tout maugrant, quatre billets de cent
francs. Je fus oblig de retenir le reste, au cours de l'hiver, sur une
vente de taureaux  moi solde par le marchand: il fit la grimace, mais
n'osa s'en fcher.

Chaque anne, par la suite, il fallut employer de nouvelles ruses pour
arriver  se faire payer.

Nous avions une grosse jument baie pour le rapport. Ordinairement, la
poulinire de ferme sert pour aller aux foires et faire les courses; on
l'emploie aussi aux travaux des champs. Mais la ntre tait exempte de
toute corve.

--Le travail dforme les juments, et leurs produits s'en ressentent,
disait M. Noris.

Le vrai, c'est qu'il ne voulait pas que ses mtayers aient la facult
d'aller en voiture; cela lui semblait un luxe dplac et tout  fait
superflu.

                   *       *       *       *       *

En dpit de son ge avanc, il gardait la passion de la chasse. Le
gibier abondait sur le domaine, les lapins surtout. Il aimait les voir
dtaler dans les sillons  l'approche de son grand lvrier, mais n'en
tuait pas beaucoup. Autour d'un bout de taillis enclav dans nos
cultures, ces rongeurs pullulaient au point d'abmer les
emblavures,--mais il tait bien inutile de s'en plaindre.

Les braconniers n'osaient gure s'aventurer par l,  cause du garde, un
sournois hirsute, qui veillait avec une vigilance outrancire. Il
suffisait qu'un tranger flneur traverst, les mains dans les poches,
un coin de la proprit pour qu'il ft apprhend par lui. Pas de procs
dans ce cas-l, mais le prtendu dlinquant devait se prsenter au
matre pour recevoir une semonce, et verser cent sous. S'il y avait
prsomption de chasse, le procs suivait son cours. La dcouverte d'un
lacet dans une bouchure mitoyenne cota quatre-vingts francs  notre
voisin Pinel, qui labourait de l'autre ct. Le brave Pinel m'a toujours
jur qu'il ignorait la prsence de ce collet et que, pour son compte, il
n'en tendait jamais...

                   *       *       *       *       *

Les rpublicains partageaient avec les braconniers la haine implacable
de M. Noris. Il souhaitait pour les uns et pour les autres des sanctions
exemplaires, des supplices raffins. Il et voulu les voir tous en
prison, aux travaux forcs, ou relgus dans des colonies lointaines.
Comme la destruction d'une niche de lapereaux, d'un nid de perdrix, ou
bien un coup de fusil tir dans ses terres, le mettaient dans une
exaspration furieuse, le mot seul de Rpublique l'agitait de grands
frissons nerveux. Souvent,  Bourbon, des gamins, soudoys par un
farceur, le suivaient en bande, criant: Vive la Rpublique! et
chantant des couplets de la _Marseillaise_...

A chaque fois il serrait les poings de rage impuissante, manquait en
devenir fou!

En 1877, souffrant d'une bronchite qui avait failli l'emporter, on tait
venu lui annoncer les rsultats d'une lection favorable aux
rpublicains. Alors, soulev sur sa couche, il avait exhal dans un
murmure haletant, la haine profonde de son coeur:

--Les brigands!... Il n'y a donc plus de place... ...  Cayenne!...

Pour retomber ensuite sur l'oreiller, inerte, vanoui.

Quatre ans plus tard, venant chez nous au cours d'une priode
lectorale, il avisa des programmes et des journaux envoys par le
docteur Fauconnet, candidat rpublicain:

--Ne gardez pas ici ces papiers diaboliques. Au feu, les mauvais crits!
Au feu, les mauvaises feuilles! Vous attireriez le malheur sur votre
famille en les conservant.

J'objectai que personne ne savait lire.

--Leur prsence seule est dangereuse! reprit-il.

Et il les jeta lui-mme dans la flamme du foyer. Puis, en se retirant:

--Le garde vous remettra le jour du vote,  la porte de la mairie, le
bulletin  utiliser. Ne vous en proccupez pas!

Les ouvriers, les commerants, les fournisseurs taient choisis en
dehors des rouges. Et il nous obligeait aussi  ne pas frquenter les
boutiques juges par lui subversives.

Il se vengeait  sa manire de la sale Rpublique...




XLVI


Les deux demoiselles veillaient spcialement  notre conduite
religieuse. Et il nous fut assez pnible de les satisfaire. Selon la
coutume de ma jeunesse, j'allais  la messe auparavant un dimanche sur
deux  peu prs. A chaque sortie dominicale, soit  Bourbon, soit 
Franchesse, j'assistais  l'office--dsapprouvant les fortes ttes qui
passent ce moment  l'auberge.

Mais j'tais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires
des curs! Leurs thories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer
et le Paradis, je prenais a pour des contes... Le vrai devoir de chacun
me semble tenir dans cette ligne de conduite trs simple: bien
travailler, se comporter honntement, s'efforcer de ne chagriner
personne, rendre service quand on le peut, en particulier  ceux qui
sont dans la misre ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis
croire qu'on ait quelque chose  craindre, ni l, ni ailleurs. J'avais
remarqu comme tout le monde qu'en l'attente de la vie ternelle dont
les curs parlent beaucoup sans en rien connatre, ils ne font point fi
des plaisirs de la terre,--spcialement de la bonne cuisine et du bon
vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...

Je me disais que, sur cette question du devenir de l'me, les plus
malins de la terre et le pape lui-mme n'en devaient pas savoir plus
qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de l-bas
pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement  la
mort--moins encore au salut ternel--et j'avais dlaiss compltement
la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus
d'une que a ne rendait pas meilleurs d'tre fidles  cette loi de
l'glise. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient
absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et
dsabuse, l'autre ptulante, hargneuse, autoritaire...

--Alors,  quoi bon? me disais-je.

                   *       *       *       *       *

Je croyais fermement par exemple,  l'existence d'un tre suprme qui
dirige tout, rgle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la
pluie, le gel et la grle. Et comme notre travail,  nous cultivateurs,
n'est propice que si la temprature veut bien le favoriser, je
m'efforais de complaire  ce matre des lments qui tient entre ses
mains une bonne part de nos intrts. Je ne manquais gure les
crmonies o le succs des cultures est en jeu, et je continuais
fidlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne.
J'allais toujours  la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis,
et j'en mettais ensuite des branchettes derrire toutes les portes,--
ct des petites croix d'osier qu'on fait bnir en mai, des aubpines
des Rogations et des bouquets o sont assembles les trois varits
d'herbe de Saint-Roch qui prservent les animaux des maladies.
J'assistais  la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de
la terre et, quelques jours aprs,  la messe de saint Athanase, le
prservateur de la grle. J'aspergeais d'eau bnite les fenils vides
avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs
de bl, je formais une croix avec la premire javelle. J'en traais
d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque
miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec
leur premier lait, aprs le vlage. Je ne trouvais pas drle de voir
allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon
chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir
un bout de prire.

Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces
pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais
je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un
vendredi soient des motifs  punition sans fin,--et il me semblait
excessif d'attribuer au cur dans la confession le pouvoir d'absoudre
tous les crimes!

                   *       *       *       *       *

Les garons partageaient ma manire de voir. L'an allait  la messe
comme moi,  peu prs rgulirement tous les quinze jours. Le Charles,
depuis son retour du rgiment, n'y allait gure qu'une fois par mois, et
encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!

Le lundi gras, pendant que nous tions aux champs, les femmes eurent la
visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.

--Victoire, votre jeune fils a manqu la messe hier.

--Il est all  Bourbon, Mesdemoiselles; il a d y assister l-bas.

--Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche  la
messe  Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite 
Bourbon ou ailleurs, s'il le juge  propos. Il ne saurait se soustraire
 ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit
connue. Et s'il persistait  dsobir, nous vous en rendrions
responsables, vous, ses parents...

Il fut forc de s'excuter, parbleu! Et mme d'aller, comme moi, 
confesse au temps de Pques. C'tait l'unique moyen d'tre tranquille;
car les demoiselles nous faisaient pier, je crois, par leur garde et
leurs domestiques.

Les blasphmes nous taient svrement interdits. Or, Charles, ds que
quelque chose ne lui allait pas, lchait un _Bon Dieu!_ ou un
_Tonnerre de Dieu!_ agrment de prambules divers. Je l'avais bien
engag  perdre cette habitude ou  se retenir en prsence des
mouchards. Dure contrainte! Il s'chappa un jour  lcher un gros juron
que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliqurent sans
tarder.

--Victoire, votre fils continue de profrer des blasphmes
pouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!

Elles allrent jusqu' me reprocher  moi-mme de dire aussi de vilains
mots pour m'avoir ou employer l'expression _Tonnerre m'enlve!_ Ma
foi, je leur rpondis carrment que ce terme m'tait aussi ncessaire
que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'viter
toujours. En effet, cela me venait aux lvres inconsciemment--comme 
Charles ses blasphmes, d'ailleurs.

                   *       *       *       *       *

Eh bien, quoique fourres sans cesse  l'glise, au confessionnal,  la
table sainte, quoique ayant une horreur exagre des vilains mots, elles
ne valaient tout de mme pas cher, les deux vieilles toupies!

L'hiver de 79-80 fut trs rude. On entendait la nuit craquer les arbres
torturs par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se
rfugiaient dans les tables et, sans chercher  ragir, se laissaient
capturer. Tous les matins on dcouvrait  proximit des btiments
quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid.
Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se
hasardaient, talonns par la faim,  venir picorer sur la _pelote_ de
fumier. On sentait une grande misre dans la nature.

Comme aussi, hlas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en
chmage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort
de s'attaquer  des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros
rable disparut ainsi. Les demoiselles Noris tant venues avec le garde
constater le larcin, il me fut donn d'entendre les objurgations
furieuses de Mlle Yvonne:

--Il faudra faire de frquentes tournes nocturnes et, s'il vous arrive
d'apercevoir quelqu'un de ces misrables, n'hsitez pas: tirez-lui
dessus!... Vous en avez le droit.

C'est que la charit de ces bigotes s'exerait surtout en mesquines
vengeances et basses perfidies  l'gard de ceux qui n'avaient pas la
chance de leur plaire!

Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux
passants du vendredi un croton sec,--les autres jours rien du tout...
C'est nous, mtayers, qui les nourrissions, les traneurs de bissacs!

Ah! malgr toutes leurs simagres, je ne donnerais pas cher de leur
place au Paradis,  ces deux numros-l!




XLVII


La femme de mon parrain tant morte, je dus recueillir ma soeur
Marinette que la bru de la dfunte ne se souciait pas du tout de garder.

--Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour;
d'ailleurs, tu es le seul  pouvoir t'en charger.

J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre
alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle tait  mme de rendre
des services. Mais je prfrai consentir  l'arrangement sans
protestations inutiles.

A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons diffrents, dclarrent
que nous avions bien assez de tracas et de besogne dj sans avoir 
nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la
subirent d'assez bonne grce lorsqu'elle fut l. Je n'eus pas admis
d'ailleurs qu'elles lui fissent des misres...

Dnue  prsent de toute lueur de raison, la Marinette prononait des
mots dpourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations
plaintives, prolonges qui effrayaient beaucoup les enfants et
contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un
rire strident et pnible. Elle ne se rendait utile d'aucune faon,--pas
mme comme autrefois pour la garde des btes.

Sa prsence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans
tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais,
qui criait souvent:--elle tait le mystre, l'ulcre de notre maisonne.

Je ne regrettai jamais ma dcision cependant. Il est des devoirs
lmentaires qu'il faut accepter, quelque pnibles qu'ils soient... Or,
mon parrain, assurant que j'tais le seul  pouvoir m'en charger,
n'exagrait pas. Bien que ma situation ne ft gure brillante j'avais
encore plus de ressources que mes deux ans...

                   *       *       *       *       *

Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre.
Le mauvais domaine qu'il cultivait  Autry appartenait  des matres,
qui, riches autrefois, auraient voulu le paratre encore. Le mari,
faible et quelconque, entran jadis  des spculations malheureuses,
tait un peu cause de leur dchance actuelle. Sa femme, ayant pris en
main le gouvernement du mnage, lui faisait expier ses fautes passes...
Priv de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures,
lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier  celle
du marchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui
disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:

--Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?

--Impossible, il faut que je rentre; on m'attend...

--Allons! venez tout de mme--c'est moi qui la paie.

Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevr chez lui de toute
satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libralits
mprisantes des tcherons aux mains calleuses...

Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait
communment--lsinait sur les plus petites choses, sur l'clairage et le
chauffage, sur le savon, le beurre, mme sur le poivre et le sel. Aux
repas, la mme bouteille de vin figurait sur la table durant toute une
semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisime et
ne pouvait esprer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affile
sortirent de la maison ronges d'anmie...

Agathe aurait voulu continuer cependant  faire bonne figure parmi les
hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir  dner,--mais alors la
maison tait sens dessus dessous pendant quinze jours.

Et il y avait ensuite une priode navrante,--o les matres eux-mmes se
condamnaient  la soupe  l'oignon, au pain de troisime, o la
bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin tait en tat
d'accommoder la salade...

Au cours d'une de ces mauvaises journes, M. Goudin tant all chez mon
parrain  l'heure du repas, on lui offrit de goter aux poires sches
cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards
de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.

De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur
restait, une grande voiture  capote qu'ils appelaient la victoria. De
loin en loin, l'ide venait  la dame de se rendre  Moulins pour des
emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le
luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prvenir le mtayer
qu'il et  amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite,
Baptiste, oblig au rle de cocher, grimpait sur le sige... La
cocasserie de l'quipage donnait lieu  des plaisanteries sans fin.
Qu'on se figure cette vieille bte au poil rude, d'un blanc sale,
souvent crotte de la boue des pacages, tranant lentement, lourdement,
l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots,
cras sur le sige, se servant du fouet comme d'un bton; et, dans le
fond, tals firement sur les coussins fans, ce couple de bourgeois
crve-la-faim!

Les Gouin, disait-on, collectionnaient dans leur grenier les peaux des
mtayers qu'ils avaient corchs. Rarement en effet les mmes
demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus 
l'ordinaire trs pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.

Mon parrain, certes, n'tait pas prcisment sur le chemin de la
fortune.

                   *       *       *       *       *

Faire fortune, c'est le rve de tous les travailleurs. Mon frre Louis,
un moment, crut l'avoir ralis... Deux ans aprs la guerre, se trouvant
 la tte d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tent
d'acheter  Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer
chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture  ressorts, d'une
peau de chvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier!
Sans compter sa partie de _mouche_,  gros jeu, tous les dimanches, et
les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en
fut trs fier. Quand nous nous rencontrions  Bourbon, il me regardait
de haut--comme gn de s'entretenir avec moi.

Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos  la
mode, des bonnets  double rang de dentelle et une chane d'or au cou.
Elle se payait des douceurs, du caf, du sucre par demi-pains. Victoire,
qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:

--La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si a tiendra
longtemps?

a ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propritaire avait pris
hypothque sur le bien pour l'argent non vers. Mon frre lui payait en
intrts une somme gale  la valeur d'affermage. Il s'tait endett par
ailleurs, du fait de rparations aux btiments. Conscient d'tre sur une
pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son quipage, se remit 
travailler. Trop tard! Le vendeur,  qui taient dues trois annes
d'intrts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste
de quoi se liquider auprs des autres cranciers.

Demeur sans ressources  l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en
fut rduit  se loger dans une chaumine,  travailler de ct et d'autre
comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour
de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.

La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre  laver les
lessives,--mme  recourir aux aumnes. Sa carrire s'acheva bien
tristement.




XLVIII


A Clermoux,  l'automne de 1880, nous emes la visite de Georges Gaussin
et de sa femme. Georges Gaussin, le fils de ma soeur Catherine, venait
de se marier et profitait de cette circonstance pour revoir sa famille
bourbonnaise;--il n'tait pas revenu depuis l'poque o ses parents
l'avaient amen tout gamin.

Parti au rgiment comme volontaire d'un an  sa sortie des coles, il
occupait depuis sa libration un emploi de comptable dans une grande
maison de commerce. On le disait fin comme l'ambre...

Georges et sa femme dcidrent de s'installer chez nous durant leur
sjour,--une de mes nices d'Autry leur ayant crit que c'tait moi qui
pouvais le mieux les recevoir. Quand nous parvint la lettre annonant
leur arrive, Rosalie s'exclama:

--Des Parisiens! Ce qu'ils vont en faire des embarras! a va parler
gras, mes amis...

Et Victoire, trs ennuye, de se demander comment les coucher, comment
les nourrir...

Aprs en avoir caus tous ensemble, nous dcidmes de donner  nos htes
le lit de la chambre o couchaient Charles et mon filleul, le petit
Tiennon, le fils de Jean et de Rosalie;--eux prendraient  la cuisine le
lit du ptre qui consentit  s'accommoder d'un gte au fenil, avec des
couvertures.

Le jour venu, Charles attela  notre charrette, que nous conservions
toujours bien qu'elle nous ft inutile ici, la bourrique d'un voisin de
bon service, et se rendit  la rencontre des Gaussin qui devaient
dbarquer  Bourbon par la diligence de Moulins.

Ils furent chez nous un peu avant la nuit. J'tais en train de conduire
les fumiers; d'une venelle perpendiculaire je dbouchai avec un char
vide presque en face d'eux, dans le grand chemin,  deux cents mtres de
la cour. Georges et sa femme, bras dessus, bras dessous, marchaient en
avant; Charles tenait la bourrique par la bride; une grosse malle, deux
valises, un carton  chapeaux encombraient la voiture.

Je criai Hol oh!  mes boeufs qui s'arrtrent. Charles me prsenta:

--C'est mon pre.

Les jeunes poux eurent une mme exclamation:

--Ah! c'est l'oncle! Bonsoir, mon oncle...

Et se prcipitrent pour m'embrasser.

--Pauvre oncle, nous sommes bien contents de vous voir!

--Moi aussi, mon neveu, moi aussi, ma nice, rpondis-je, un peu gn.

Ayant laiss glisser ma gaule  toucher les boeufs je me laissais
embrasser:

--Je ne suis pas dans une jolie tenue pour vous recevoir! m'excusai-je,
non sans confusion.

En effet mon pantalon de coutil dchir aux genoux, ma chemise de
cretonne  carreaux bleus, mon vieux feutre aux bords effrangs, mes
sabots uss, mousss, o dansaient mes pieds nus, ne constituaient pas
un accoutrement bien convenable,--d'autant que tout cela se ressentait
plus ou moins du contact du fumier... Et j'avais encore ce vendredi ma
barbe du dimanche, hirsute et piquante. Quelle devait tre sur mon
compte l'impression de cette petite Parisienne mignonne et bien
pomponne dont les cheveux noirs fleuraient bon? De la toucher cela me
faisait l'effet d'une profanation. Elle portait une robe bleue trs
simple, un grand chapeau de paille garni d'une touffe de pquerettes, et
de fines bottines vernies qui gmissaient  chaque pas.

--Elles sont trop dlicates pour nos chemins, vos bottines, nice.

--En effet, mon oncle. C'est qu'ils sont passablement cahoteux, vos
chemins; ils auraient grand besoin d'tre aplanis.

Elle souriait doucement, et ce sourire attnuait l'expression un peu
trop srieuse de son visage mince, aux joues ples, aux grands yeux
noirs trop profonds...

Georges, en dpit de ses trente ans, conservait une figure poupine
d'adolescent que ne parvenait pas  viriliser le soupon de moustache
blonde et la barbiche clairseme. Il tait en pantalon fantaisie noir et
blanc, jaquette noire et chapeau melon; une lavallire noire s'talait
dans l'chancrure de son gilet, faisant valoir la blancheur du faux-col
rigide.

Je hlai les boeufs pour les faire repartir et marchai  ct de Georges
qui reprit le bras de sa femme. Il me donna des nouvelles de ses
parents,--toujours dans la mme maison, au service d'une seule vieille
dame de soixante-quinze ans. Ils ne voulaient pas la quitter, esprant
qu'elle leur en tiendrait compte sur son testament.

--Alors, mon oncle, vous revenez des champs avec votre charrette? me dit
Georges, aprs un silence.

--Oui, Mons...

Je faillis bien dire Monsieur:--dame, il tait mis comme un bourgeois,
le neveu!

--Oui, mon neveu, nous en sommes  fumer nos gurets pour labourer
bientt.

--Ah! oui, le fumier... Le fumier sorti des tables, produit de la
fiente et de la litire?

--C'est cela mme! rpondis-je avec un sourire un peu moqueur.

Cette observation me semblait bte.

Alors la jeune femme de me questionner  son tour, si bien que je fus
amen  lui dire que c'tait l o nous allions semer le bl que je
conduisais ce fumier.

--Ah! l'horreur! fit-elle avec un petit cri, le bl avec quoi l'on fait
le pain, il vient comme a, dans le fumier?

--Ml au sol, dit Charles, le fumier ne se voit plus.

Georges reprit:

--Cela t'tonne, Berthe? La terre s'puiserait, vois-tu, si l'on cessait
de lui fournir des matires fertilisantes.

--Votre charrette est-elle douce, mon oncle? interrogea Berthe 
nouveau; celle du cousin ne l'est gure; je suis monte un peu sur la
route; j'ai eu mal au coeur d'avoir t trop secoue...

Nous arrivions dans la cour. La Victoire, le Jean, sa femme et le petit
s'avancrent  la rencontre des Parisiens: il y eut embrassade gnrale.
Georges et Berthe embrassrent mme la Marinette  qui l'on avait fait
mettre  dessein des effets propres; elle se laissa faire de mauvais
coeur, et reprit sa plaintive mlope coutumire qui parut impressionner
pniblement notre jolie nice.

La bourgeoise avait prpar  l'intention de nos htes une soupe au
lait, des haricots verts au beurre, un poulet rti et une salade 
l'huile de noix. Pour eux seulement:--faire de l'extra pour tout le
monde et t trop coteux. Elle les servit sur une petite table, dans
la chambre. Mais Berthe s'en fcha:

--Ah! non, nous ne voulons pas dner seuls; nous sommes venus pour tre
en famille!

Je lui dis que nous ne mangions, nous, qu' huit heures pass, lorsqu'on
ne pouvait plus besogner dehors, la nuit tout  fait venue...

--Par exemple, mon oncle, vous allez au moins rester nous tenir
compagnie, vous et le petit cousin.

Et de faire asseoir auprs d'elle le petit de Jean.

Victoire me dit, voyant qu'ils y tenaient:

--Eh bien oui, Tiennon, il te faut dner avec le neveu et la nice.

Je m'en fus donc changer de pantalon, de sabots, mettre une blouse
propre, et je pris place  ct d'eux. Ils dclarrent excellente la
soupe au lait et se rgalrent des haricots fins et tendres auxquels
Victoire n'avait pas mnag le beurre. Par contre, ils ne firent pas
grand mal au poulet--plus commun pour eux, peut-tre, que le lait et les
lgumes frais. Je remarquai qu'ils semblaient aux petits soins l'un pour
l'autre.

--Qu'en dis-tu, Georges?... N'est-ce pas, Georges? faisait-elle  tout
propos.

Et lui:

--Voyons, Berthe, tu vas te faire mal, ma chrie; tu abuses de ces
haricots...

Nous avions, comme dessert, de grosses prunes noires.

--C'est mauvais, ces fruits-l! N'en mange pas trop, petite...

Un peu niaises  mon avis, ces faons de faire. A la campagne, si l'on
se parlait comme a entre poux, tout le monde s'en amuserait. Au fond,
peut-tre bien qu'on s'aime autant qu'eux, mais on ne se prodigue jamais
de mots tendres.

Quand ma femme venait pour le service, Georges et Berthe lui
reprochaient encore doucement d'avoir prpar deux dners et lui
dfendaient de recommencer  l'avenir:--a leur tait bien gal de
manger un peu plus tard!

Charles avait apport de Bourbon, sur l'ordre de sa mre, une couronne
de pain blanc, notre pain de mnage, vieux de huit jours tant dj dur;
ils eurent nanmoins la fantaisie d'en user.

--Nous voulons devenir tout  fait campagnards, mon oncle! disaient-ils.

Et, de me demander ceci et cela, combien nous avions de moutons, combien
de vaches et comment on faisait pour traire.

--J'irai voir toutes les btes demain, fit Berthe. Voyons, vous vous
levez de bon matin,  six heures?

--Oh! ma nice,  six heures il y a dj deux heures que nous
travaillons.

--Sitt!... Ah! par exemple!... Eh bien, nous, mon oncle, nous sommes
des paresseux; Georges entre  neuf heures au bureau; nous nous levons 
huit, jamais avant. Mais ici, nous serons debout  l'aube, vous
verrez...

Le repas termin, il nous fallut revenir  la salle commune o les
autres commenaient  manger. Aprs qu'ils eurent aval la soupe, chacun
mietta selon la coutume un morceau de pain dans son assiette de terre
rouge et le trempa d'une grande louche de lait crm. La Parisienne en
fut trs tonne:

--Mais alors c'est une autre soupe... Vous mangez deux soupes  votre
dner?

Elle comprit  ce moment sans doute que ce second dner n'avait gure
retard la cuisinire...

Je leur proposai de faire un tour dehors  la fracheur, voyant que leur
prsence gnait les femmes pour la vaisselle. Les garons s'tant joints
 nous, nous fmes ensemble le tour du pr de la maison. Nuit plutt
maussade; ciel sombre et brise trop frache; la lune en faucille
clairait faiblement. Georges, ayant senti frissonner sa femme, rptait
 tout propos, bien qu'elle se dfendt d'avoir froid:

--Tu vas t'enrhumer, ma chrie, j'en suis sr; il ne faut pas nous
attarder.

Grce  Charles, qui leur tenait tte  peu prs, la conversation ne
languit pas; mais, pour mon compte, je dis fort peu de chose, me sentant
ridicule de parler si mal  ct d'eux qui parlaient si bien,--et aussi
parce que je n'osais leur poser de questions sur la ville, prvoyant
qu'elles seraient pour le moins aussi naves que les leurs sur la
campagne.

Quand nous fmes de retour  la maison, avant de leur souhaiter le
bonsoir, la bourgeoise demanda aux jeunes gens ce qu'ils prenaient le
matin.

--Ne faites rien de spcial pour nous, ma tante, nous mangerons la soupe
de tout le monde.

Ils ne se doutaient pas de l'importance de notre premier djeuner, le
repas de la pote au lard!

Bien entendu, Victoire, sans tenir compte de leur avis, leur prpara du
caf au lait.

Mais ils redirent tellement le matin qu'ils entendaient manger avec nous
et comme nous au goter, qu'il fallut bien leur donner satisfaction.

Pour la circonstance on se mit  table  midi, c'est--dire une grande
heure plus tt qu' l'ordinaire,--la jeune femme place entre Charles et
moi, son mari en face. Il y avait un menu exceptionnel: du vin d'abord,
puis une juteuse omelette aux oeufs purs, des biftecks, du fromage  la
crme saupoudr de sucre--et les poires d'un espalier du jardin qu'on
aurait vendues au moins vingt sous le quarteron au march de Bourbon!
Seulement, Rosalie avait imagin de mettre un plat  chaque bout de la
table: celui de l'autre extrmit n'tant qu'en apparence conforme au
ntre--omelette aux pommes de terre, morceaux de lard grills, fromage
peu crmeux et pas du tout sucr:--les seules poires taient semblables,
mais la bourgeoise fit de vilains yeux au petit ptre qui s'avisa d'en
prendre une.

--Tu dois pourtant en trouver assez dans les champs, lui glissa-t-elle 
mi-voix; les _btardes_ ne manquent pas,  cette saison...

Alors, ceux de la maison comprirent le rle somptuaire des belles
poires, et personne dornavant ne s'avisa d'y toucher.

Au repas du soir, on n'essaya mme plus de sauver les apparences. Il y
avait pour tout le monde soupe et lait froid comme de coutume--et pour
les Parisiens un potage au vermicelle avec une pure de pommes de terre
et un morceau de veau rti. Berthe, qui paraissait s'entendre  la
prparation de ces petits plats fins, aidait  Victoire et la
conseillait.

Les jours suivants, nos htes acceptrent sans protestations d'tre
mieux traits que nous. Ils eurent, je crois, un tonnement considrable
de ce que nous vivions si mal,--encore que notre ordinaire ft meilleur
que de coutume.

--Il ne faut pas cependant que nous leur fassions trop piti! avais-je
dit  ma femme.

Comme  Paris, Georges et Berthe s'offraient la grasse matine. On
fermait  leur intention les volets dlabrs de la fentre, et ils ne se
dnichaient qu'entre sept et huit heures.

--C'est le seul moment tranquille de la journe, affirmait Rosalie; on
ne les a pas sur le dos!

Aussitt leve, Berthe, en peignoir et pantoufles, courait de-ci de-l,
avec des exclamations et des tonnements de gamine. Elle faisait le tour
du jardin, entrait au poulailler pour dnicher les oeufs frais pondus,
prenait plaisir  voir manger les petits canards et les petits poussins.
Elle allait mme dans l'table  vaches au moment de la traite,
n'esquivant qu' grand'peine entre les pavs mal joints les trous pleins
de purin. Une fois, elle engagea dans le plus grand l'une de ses
pantoufles;--des gouttes odorantes tavelrent de taches brunes le bas de
son peignoir clair; et dans la proccupation de cet accident, elle
faillit tre atteinte par le jet d'une vache qui fientait. Elle avait
peur des veaux, poussait des cris perants lorsqu'on les dtachait pour
aller tter. Par la suite elle hsita mme  franchir le seuil de cet
endroit dangereux... A la maison, elle s'occupait  faire de la
tapisserie, de la dentelle,--trs habile  ces petits travaux
d'agrment.

Georges, aprs un baiser au front de sa femme, et un Au revoir! comme
pour une longue absence, nous rejoignait aux champs, et aprs quelques
tours  la charrue, s'en allait flnocher au bord des mares pour
capturer des grenouilles. En rentrant il ne manquait pas d'embrasser de
nouveau sa Berthe qui lui demandait, cline:

--T'es-tu promen beaucoup? Et ta pche? Voyons si tu as eu de la
russite, mon Geogeo.

Elle vrifiait alors le petit sac en filet contenant ses
grenouilles--qu'il corchait lui-mme, personne ne voulant s'en occuper.

Rosalie disait:

--Je ne sais pas comment on peut manger de la salet pareille; c'est
race de crapauds!

Les apprciations de notre bru, ses mots dpourvus d'hypocrisie,
amusaient beaucoup Georges et Berthe. Mais la Marinette les importunait
avec son regard fixe, son rire stupide, sa mlope plaintive, les gestes
de son poing maigre.

                   *       *       *       *       *

Le dimanche, Charles prit en location,  dessein de promener nos
Parisiens, le cheval et la voiture  ressorts de l'picier du bourg.
Aprs une grande tourne en fort, ils eurent la fantaisie de revoir
Bourbon o ils s'attardrent un peu. L'escalade des vieilles tours les
fatigua sans les amuser. Mais ils s'intressrent au moulin, au parc en
terrasse,  la fontaine d'eau chaude et  son grand bassin--o les
pauvres gens douloureux et infirmes venaient autrefois d'un lointain
rayon se baigner sans honte sous les regards de tous, la veille de la
Saint-Croix. Ils rentrrent  la tombe du jour, enchants de leur
aprs-midi.

Par contre la journe du mardi, pluvieuse, se trana bien monotone.
Georges, ne pouvant sortir, fuma cigarettes sur cigarettes, crivit des
lettres,--aprs que le ptre fut all au bourg acheter de l'encre, car
nous n'en avions pas. Sur le tard, la pluie ayant cess, il manifesta
l'intention de se risquer dehors, et Berthe voulut le suivre. Mais il y
avait trop d'eau et de boue pour qu'elle pt sortir avec ses bottines;
elle chaussa donc les sabots du dimanche de Rosalie; seulement les pieds
lui tournrent bientt, car elle ne savait pas du tout les porter; elle
revint, craignant une entorse. Et tout le soir, nerveuse, elle ne
chercha pas  masquer son dpit.

Ils demeurrent jusqu'au samedi, huit jours pleins, assez satisfaits, je
crois. Ils apprciaient surtout notre lait, notre beurre, nos fromages
baigns de crme. Mais cela devait les ennuyer un peu de voir que l'on
se mettait en frais pour leur cuisine. Et, sans doute, nous
plaignaient-ils de travailler tant, d'avoir si peu d'agrments, d'tre
si en retard pour bien des choses. Ils durent perdre beaucoup de leurs
illusions sur la campagne.

--Nice, dis-je  Berthe le matin du dpart, avouez que vous trouveriez
le temps long s'il vous fallait rester chez nous toujours?

--C'est vrai, mon oncle; j'aurais de la peine  devenir fermire. Pour
que je me trouve vraiment bien, il me faudrait une maison confortable,
un jardin aux alles propres avec des fleurs et des ombrages, et puis un
cheval et une voiture pour me promener.

--Moi, dit Georges, je passerais volontiers ici quelques mois d't, 
condition de disposer de mon temps pour pouvoir chasser, pcher, courir
les prs  ma guise, cultiver un jardin.

Je songeai par devers moi:

--Tous les gens des villes doivent tre ainsi: ils ne voient de la
campagne que les agrments qu'elle peut donner; ils rvent des prairies
et des arbres, des oiseaux et des fleurs, du laitage, des lgumes et des
fruits,--mais ils ne se font pas la moindre ide des misres du paysan.
Et nous sommes sans doute dans le mme cas: quand nous parlons des
avantages de la ville et des plaisirs qu'elle offre, nous ne pensons pas
 l'existence de l'ouvrier qui vit au jour le jour d'un travail souvent
dur et ingrat...

                   *       *       *       *       *

Ces jeunes parents s'taient montrs fort gentils, somme toute, mais
leur dpart nous apporta quand mme une impression de dtente heureuse.
C'est que, outre le drangement invitable, la cohabitation avec des
gens diffrents de caractre et de moeurs provoque toujours une
contrainte pnible. O il n'y a pas communion d'ides rgne le malaise.

Le ptre fut seul  s'affliger du dpart de nos htes. Je l'entendis qui
disait le soir  la servante:

--J'aurais bien voulu qu'ils restent plus longtemps, les Parisiens, on
mangeait mieux...




XLIX


Nous avions grand souci de notre Clmentine souffrante et misreuse.
Elle venait d'avoir un quatrime enfant, et Moulin s'tant brouill avec
le jardinier du chteau manquait de travail. Aussi devaient-ils deux
sacs de bl  nos successeurs de la Creuserie et des tissus au marchand
du bourg,--sans parler de leur loyer.

La pauvre fille n'allait mme plus  la messe,  cause des enfants que
leur pre ne voulait pas garder et parce qu'elle manquait d'effets
convenables.

Mais le pis tait son tat de sant toujours plus inquitant. L'une des
religieuses de Franchesse, qui s'entendait un peu aux maladies, la
disait atteinte d'anmie chronique:

--Il vous faudrait du repos, de la nourriture substantielle, du bon vin!

Conseil d'une assez cruelle ironie, vu la situation du mnage!

--Elle est maigre  faire piti et faible  ne pouvoir se tenir debout,
me dit Victoire en pleurant, un jour qu'elle rentrait de la voir, au
mois d'octobre 1880.

A la Toussaint je me rendis  mon tour aux Fouinats. Quel serrement de
coeur devant l'impression de misre du logis--qui me rappelait l'aspect
de celui de ma mre, aux dernires annes de sa vie! Clmentine, chtive
et sans vigueur, donnait  tter  son petit dernier qui s'acharnait
goulment  tirer ses seins flasques. Elle sourit avec effort en me
voyant entrer.

Misre de nous! Dans le temps que je lui demandais des nouvelles, le
souvenir me hantait d'une autre scne en cette mme chaumire, un matin
que j'tais venu demander  boire  sa locataire d'alors...

--a ne va pas trop bien, papa. Il me faudrait des bons soins que je ne
peux pas me donner.

Je remarquais son souffle court, ses phrases termines en une modulation
affaiblie, imperceptible presque, sa maigreur effrayante... Je la
rconfortai de mon mieux, lui remis quelque argent et proposai de lui
envoyer le mdecin. Mais elle s'en dfendit:

--Mais non, mais non, papa. La soeur m'a dj donn du fortifiant, c'est
tout ce qu'il faut... Je ne suis pas assez malade pour avoir recours au
mdecin. Et puis, c'est trop coteux pour nous...

C'est un raisonnement qu'on tient bien souvent dans nos pays. On se fait
de la tisane; on se traite soi-mme. Le docteur n'est mand que quand a
parat tout  fait grave. Et de voir passer son quipage dans nos vieux
chemins de campagne semble  beaucoup un indice de mort.

Ainsi en fut-il, hlas! pour notre Clmentine. Peu de jours aprs ma
visite, elle en vint  ne plus pouvoir se lever. Alors son mari s'en fut
qurir  Bourbon le docteur Picaud:--Fauconnet, conseiller gnral et
dput, avait cess d'exercer. M. Picaud la jugea trs malade--une
jaunisse s'tait greffe sur l'anmie--et donna l'ordre de lui enlever
tout de suite son bb que recueillit une soeur de Moulin. L'un de ses
frres prit l'an, dj fort. Nous nous chargemes, nous, de la
cadette, une petite fille de six ans, et du troisime, un gamin de
quatre ans. Rosalie comme toujours fit la grimace  l'arrive de ces
enfants, mais elle les eut vite pris en amiti et leur fut ensuite toute
dvoue.

Victoire demeura aux Fouinats pour soigner sa fille. Elle dut bientt se
rendre  l'vidence: aucun espoir  conserver! Le mal faisait d'un jour
 l'autre des progrs effrayants...

Clmentine mourut  la fin novembre par un triste temps de givre et de
brouillard,-- trente et un ans!

                   *       *       *       *       *

Ce deuil eut pour consquence de faire ajourner jusqu'au printemps le
mariage projet entre Charles et Madeleine, la bonne des Noris.




L


Depuis mon embauche lointaine chez son pre, depuis surtout qu'il tait
venu  la Creuserie pour ma jambe fracture, le docteur Fauconnet
m'avait toujours reconnu. Quand il me rencontrait  Bourbon,  l'poque
des vacances, il ne manquait pas de me parler de ce vieux chouan de
Noris mr pour le dpt, assurait-il.

M. Fauconnet avait le bras long--qu'il s'agisse d'obtenir une faveur, de
faire rformer un conscrit  la rvision, ou d'intervenir dans les
affaires de justice.

Aussi les qumandeurs, aux vacances, affluaient-ils au chteau
d'Agonges, qu'il habitait depuis la mort de son pre.

Enfin l'on devait  son influence la mise en train d'un petit chemin de
fer  voie troite de Moulins  Cosne, qui desservait Bourbon et
Saint-Aubin.

Mais l'ancien rpublicain intransigeant, si farouche dans son opposition
 l'Empire, tait devenu le bon bourgeois de gouvernement ayant la
crainte et le mpris des extrmes, du ct rouge comme du ct blanc.

Or, M. Noris tant mort, ses filles s'empressrent d'affermer les deux
domaines  un fermier gnral en vogue, qui nous donna cong.

Nous dcidmes, la Victoire et moi, de nous retirer dans une quelconque
locature, laissant les deux garons prendre une ferme  leur compte.

Justement, une du docteur se trouvait disponible: je m'employai  la
leur faire donner. A des conditions d'ailleurs svres,--car notre
dput, si fru du bonheur du peuple, corchait comme un vulgaire Gouin
les tenanciers de ses domaines.

Quelle grande marge il y a toujours entre les mots et les actes!

Pour moi je pus louer au Chat-huant ou Chavant de Saint-Aubin, un
petit bien  trois vaches, de la mme grandeur  peu prs que celui o
j'avais dbut jadis sur les Craux de Bourbon. Au prix fort; mais avec
les revenus de mes petites conomies--places par le notaire sur
hypothque srieuse--je comptais pouvoir joindre les deux bouts assez
tranquillement.




LI


Cela nous parut drle,  Victoire et  moi, de nous retrouver dans une
maison si troite--et si peu de monde! Marguerite, la petite de la
pauvre Clmentine, tait reste avec ses oncles. Mais nous avions gard
son frre Francis, qui commenait  aller en classe,--et aussi la
Marinette que je craignais de voir malheureuse ailleurs.

J'avais plus de loisirs et moins d'inquitudes qu' Clermoux, mais il
est souvent bien ennuyeux de se trouver seul pour tout faire. Je dus me
remettre  toutes les grosses besognes dont les garons me dchargeaient
quand nous tions ensemble.

Et j'eus souvent des heures lourdes de dcouragement et d'ennui. La
bourgeoise aussi, d'ailleurs, toujours pareillement faiblarde et
geignante.

                   *       *       *       *       *

Cependant notre petit Francis, en dehors des heures de classe, nous
tenait bien compagnie. Son activit d'enfant, expansive et bruyante,
animait notre triste intrieur de vieux...

Bon petit, au surplus: vif, remuant, veill, mais point colreux, ni
ttu, ni dsagrable. On le gtait: pour lui la soupe au chocolat, les
grandes tartines de beurre, les fruits--et toutes les indulgences.

Souvent, Francis me demandait des histoires; il se rappelait m'en avoir
entendu raconter  sa soeur et  son cousin, et il voulait les connatre
aussi.

Il s'agissait de ces vieux contes qu'on se transmet dans les fermes de
gnration en gnration: _la Montagne verte_, _le Chien blanc_, _le
Petit Poucet_, _le Sac d'or du Diable_, et aussi _la Bte  sept ttes_.
Je me faisais un peu prier par taquinerie, puis j'y allais de bonne
grce:

Il tait une fois une grosse _Bte  sept ttes_ qui voulait manger la
fille du Roi. Le Roi fit dire par tout son royaume qu'il donnerait sa
fille  qui tuerait la _Bte_,--mais personne n'osait tenter l'aventure.
Survint un jeune campagnard tout plein courageux qui, se portant
rsolument dans la fort, au devant de la _Bte  sept ttes_, russit 
la tuer. Il met dans sa poche les sept langues du monstre et s'en
retourne chez lui pour prendre des nouvelles de sa mre qu'il avait
laisse trs malade.

Cependant, un mchant bcheron avait assist de loin au meurtre de la
_Bte_. Voyant que le bon jeune homme ne se rend pas tout de suite au
palais, il s'en vient couper les sept ttes qu'il porte au Roi, se
donnant comme le triomphateur. Le Roi lui fait rendre de grands honneurs
et enjoint  sa fille de fixer la date du mariage. Mais celle-ci, qui
n'a pas confiance au mchant bcheron, ajourne tant qu'elle peut la
crmonie. Une dernire mise en demeure de son pre la contraint
pourtant, la mort dans l'me.

Au jour choisi, comme se formait le cortge, le bon jeune homme revint
de son village. Il fut tonn, pntrant dans la capitale, de voir
s'lever partout des arcs de verdure, sans parler des guirlandes,
drapeaux et banderoles. Un enfant, qu'il questionna, lui apprit que la
ville tait pavoise en raison du mariage de la fille du Roi avec le
meurtrier de la _Bte  sept ttes_. Vite il court jusqu'au palais, se
prsente au souverain prs de qui se tenaient les fiancs, et dit en
dsignant le bcheron:

--Celui-ci est un menteur, c'est moi qui ai tu la _Bte_.

L'homme des bois le prit de haut, rappelant qu'il avait apport les
sept ttes,--et le Roi menaa de faire pendre le bon jeune homme.

Mais, lui, sans s'mouvoir:

--Il a pu, Sire, vous apporter les ttes, mais non pas les langues, car
les langues, les voici...

Dficelant un paquet qu'il portait  la main il en tire une espce de
bocal o, dans l'alcool, mijotaient les sept langues. Et le Roi
d'envoyer qurir les ttes, de se convaincre que les langues manquaient
en effet, et que celles du bocal s'y adaptaient bien. Alors il fit
pendre le mchant bcheron et donna sa fille au bon jeune homme.

Francis tait tout oreilles; aprs celui-l il en voulait un
autre,--jusqu' puisement de mon rpertoire. Les monstres, les diables,
les fes dfilaient  la douzaine, et aussi les princes et les
princesses de rve,--les princesses aux robes couleur d'argent, couleur
d'or, et couleur d'azur, anciennes chambrires ou gardeuses de dindons!
Il y avait des bergers  qui la fe, leur marraine, donnait le pouvoir
d'abattre en une nuit toute une grande fort et, le lendemain, d'difier
un palais mirifique--grce  quoi ils devenaient aussi des seigneurs de
haute puissance, des rois ou des princes.

A la fin, le petit ne manquait pas de me demander plein d'explications
que je trouvais plutt embarrassantes. Il avait l'air de croire  ces
btises; il voulait savoir le pourquoi et le comment de chaque
pisode. J'aimais autant qu'il prt got aux devinettes.

--Voyons, petit, qu'est-ce qu'on jette blanc et qui retombe jaune?

Il rflchissait:

--Peux pas trouver, grand-pre...

--C'est un oeuf, gros bte!

--Ah! oui... Autre chose, je t'en prie...

--Je veux bien... _Lattottrouya_, qu'est-ce que a veut dire?

Silence embarrass; j'tais oblig de lui expliquer en dcomposant:

--Latte te, trou il y a... Ote une des lattes de _l'entrousse_, a
fera bien un trou... Qu'est-ce qui marche sans faire ombre?

De celle-l, il se souvenait:

--Le son des cloches, grand-pre.

--Qu'est-ce qui fait chaque matin le tour de la maison et va ensuite se
cacher dans un petit coin?

--C'est le balai.

--Qu'est-ce qui a un oeil au bout de la queue?

--La pole  frire.

--Qu'est-ce qui ne veut ni boire, ni laisser boire?

--La ronce.

--Dans un grand champ noir sont de petites vaches rouges...

Il ne me laissait pas achever:

--Le four quand on le chauffe; les braises sont les petites vaches
rouges.

--Il y en a quatre qui regardent le ciel, quatre qui abattent la rose,
quatre qui portent  djeuner; et tout a ne fait qu'une. C'est quoi?

Nouveau silence.

--Je ne sais pas, grand-pre.

--C'est une vache,--non pas une de celles du four, une vache pour de
vrai:--ses cornes et ses oreilles regardent le ciel; ses quatre pieds
abattent la rose; ses quatre mamelles, qui sont pleines de lait,
portent  djeuner... Voil...

--Autre chose, grand-pre.

--_Grainsmouti? Habiscouti?--Grainsmoudra! Habiscoudra!_

--Comprends pas...

--C'est pourtant facile. Il s'agit d'un tailleur et d'un meunier qui se
sont donn mutuellement de la besogne. Le tailleur demande au meunier si
son grain se moud: Grain se moud-il? Le meunier riposte en lui
demandant si son habit se coud: Habit se coud-il? Et ils s'empressent
de rpondre, l'un que le grain se moudra, l'autre que l'habit se coudra.

Quand Francis en vint  s'escrimer sur des problmes, je l'intriguai
beaucoup en lui demandant le nombre des moutons de la bergre.

--Trouve-moi, petit, la solution de celui-ci: Un Monsieur passant  ct
d'une bergre lui demande combien elle a de moutons. Elle rpond: Si
j'en avais autant, plus la moiti d'autant, plus le quart d'autant, plus
un, cela m'en ferait cent. Combien en avait-elle?

Il chercha longtemps, mais en vain; je fus oblig de lui dire le nombre
des moutons:--trente-six.

                   *       *       *       *       *

Quand je voulais le faire bien rire, je lui racontais les tours du pre
Bergeon. Ce pre Bergeon, dfunt depuis pas mal de lustres, avait laiss
une solide rputation de farceur et de menteur. Et l'on citait encore
ses hbleries de choix.

--Allons, Francis, ouvre tes oreille...

Une fois, Bergeon avait perdu sa truie. Trois jours entiers il battit
le canton sans parvenir  retrouver la fugitive. Mais voil que, rentr
chez lui, il crut percevoir des grognements du ct du jardin. Rien ne
se montrait cependant. Enfin, parcourant un carr de haricots o rampait
un plant de citrouille, il dcouvrit sa bte  l'intrieur d'un norme
giraumon avec une niche de huit petits cochons roses et blancs,--et il
y avait encore de la place de reste!

Un matin d'aot, circulant dans son champ de pommes de terre, il avait
t trs intrigu de voir le sol se soulever par endroits. Il crut
d'abord aux volutions d'une bande de taupes. Mais point! Ces
soulvements de terrain taient simplement le fait des tubercules en
passe de grossir avec une rapidit phnomnale!

Plus extraordinaires encore les incidents de chasse.

Un jour d'hiver, ayant tir des tourneaux sur un alisier, Bergeon en
avait tu tant et tant qu'il les rapportait  pleins sacs et qu'il en
tombait encore de l'arbre au bout d'une semaine!

Une autre fois, passant sur le bord d'un tang, il aperut des canards
sauvages qui s'battaient tranquillement  la surface de l'eau calme. Il
eut l'ide--n'ayant pas son fusil--de leur lancer un bouchon attach 
une longue ficelle, dont il retint l'autre extrmit. Les canards sont
voraces et digrent vite:--l'un se prcipite sur le bouchon qu'il avale,
et relche par derrire cinq minutes aprs; un autre aussitt
l'engloutit  son tour et ainsi, de bec en bec, le bouchon passa par le
corps de vingt-quatre canards qui,  cause de la ficelle, se trouvent
empals. Le malin n'eut qu' les tirer hors de l'eau et  les emporter.

Cependant Francis finit par connatre aussi bien que moi toutes ces
balivernes, et je ne fus plus  mme de l'intresser. Lui, alors, se mit
 me parler de ses choses d'cole, des rois et des reines, de Jeanne
d'Arc, de Bayard, de Richelieu, de Robespierre, de croisades, de guerres
et de massacres. Il grenait comme un chapelet tous les vnements des
sicles... Je n'tais plus d'ge  retenir a; et quand il me demandait
ensuite l'poque d'un rgne ou les exploits d'un grand homme, j'nonais
des bourdes normes, confondant des faits survenus  mille ans
d'intervalle! De mme pour la gographie: je brouillais au hasard les
noms des pays, des fleuves, des dpartements et des villes--ce qui
l'amusait fort.

J'tais parfois un peu dpit de me voir faire la leon par ce mioche,
mais bien heureux pourtant qu'il et du got pour son travail de classe.
Quand j'allais aux foires de Bourbon, je ne manquais pas de rapporter un
journal qu'il lisait tout haut le soir--pour son plaisir et pour le
mien--malgr qu'il y et pas mal de choses que nous ne comprenions ni
l'un ni l'autre. Mais la Marinette interrompait assez souvent la lecture
par une crise de rire ou de lamentation, au grand dsappointement du
petit...

Plus tard, il acheta lui-mme chaque dimanche, chez le
tailleur-buraliste de Saint-Aubin, une manire de journal avec des
histoires et des gravures colories. On y voyait des ttes d'hommes
clbres, des gnraux empanachs, des soldats avec le sac et le fusil,
des accidents et des crimes. Francis placarda sur les espaces libres de
la muraille celles de ces illustrations qu'il prfrait.

                   *       *       *       *       *

C'tait l'poque de ses dbuts au travail manuel. L je retrouvais ma
supriorit, et faisais de mon mieux pour le conseiller, le guider...




LII


Un dimanche, j'eus l'ide de me rendre  Meillers, de revoir cette ferme
du Garibier o je m'tais lev, et que j'avais quitte depuis prs de
cinquante ans.

Le chemin d'arrive longeant le coin de bois o croissaient les sapins 
senteur rsineuse n'avait pas chang d'aspect. Dans la cour deux chiens
se prcipitrent en aboyant, ainsi que notre Mdor autrefois quand
venaient des trangers. L'ancienne grange, basse et comme crase,
n'existait plus; il y avait  prsent une grande btisse avec de hauts
murs bien crpis, des portes et fentres peintes en brun, et les tuiles
de la couverture conservaient encore le rouge de leur teinte neuve. La
maison, par contre, quoique trs vieille dj de mon temps, tait encore
debout, telle quelle, non restaure.

Les fermiers gnraux s'efforcent  obtenir des propritaires un bon
logement pour les btes dont ils ont la moiti, alors que le logement
des mtayers leur importe peu. C'est dans l'ordre...

A l'usage des gens, on avait fait pourtant quelque chose de trs utile:
un puits tout prs de la porte d'entre.

Il y avait toujours les mmes plantes de jonc dans la cour et la mare
entoure de saules tait reste pareille, sauf l'avantage d'un glacis de
pierres en avant pour que les btes puissent aller boire plus aisment.
Les saules vieillis laissaient chapper de leurs troncs branlants des
dbris poussireux. Deux ou trois manquaient  l'appel...

Je ne connaissais pas les habitants actuels de la ferme et n'avais nul
motif d'aller jusqu' la maison. Je ne fis donc que passer, en observant
 droite et  gauche ces lieux familiers, et m'loignai par le chemin de
la Breure.

C'tait bien la mme rue creuse, resserre par endroits, encaisse entre
ses hautes bouchures dont septembre jaunissait les feuilles; les mmes
chnes trnaient sur les leves avec leurs racines dbordantes et leurs
ramures touffues,--moins quelques-uns, coups, dont les souches se
voyaient encore. Des ornires trop profondes avaient t
niveles--d'ailleurs remplaces par d'autres. Maigre changement...

Mais au bout je ne retrouvai plus ma Breure familire, dfriche,
transforme en culture honnte--o, seules, quelques pierres grises
continuant  montrer leur nez rappelaient l'ancien tat de choses. Je
parcourus sans motion ce terrain trop civilis, me bornant 
l'gratigner de loin en loin, du bout de mon bton ou de la pointe de
mon sabot pour juger de sa nature, et s'il semblait tre de bon rapport.
Par exemple, je reconnus l'horizon si souvent contempl, la valle
fertile et, au del, le coteau dnud que prcdait la fort de
Messarges. Et si nombreux me revenaient mes souvenirs de ptre qu'un
instant j'oubliai le reste de mon existence pour me retrouver l'enfant
de jadis, vierge d'impressions, qu'un rien amusait ou chagrinait...

Je parcourus une partie des champs du domaine que je retrouvai pareils,
 part beaucoup d'arbres abattus, quelques coins broussailleux
dfrichs. Je passai dans le pr de Suippire,  ct de la fontaine o
nous prenions l'eau jadis, maintenant abandonne; les boeufs au pturage
y venant boire faisaient draper dans son lit la terre des bords. Encore
un peu de temps et il n'y aurait plus l qu'un bourbier quelconque,
qu'on finirait par assainir avec un drainage.

Je longeai un grand foss marcageux, patrie des grenouilles vertes, o
je venais autrefois cueillir des _janettes_ au printemps; le mme filet
d'eau claire coulait au fond sur la mme vase grise.

Je suivis le chemin de Fontivier par o j'avais rapport sur mon dos
Barret frapp  mort:--cette vocation m'attrista...

En fin de compte, aprs une tourne de trois heures, je rejoignis par
Suippire la petite route de Meillers.

                   *       *       *       *       *

Pass le bourg, comme j'allais reprendre  la chausse de l'tang, prs
du moulin, le chemin de Saint-Aubin, je me trouvai nez  nez avec mon
camarade Boulois, du Parizet, qui s'en revenait de la messe. Ce pauvre
Boulois m'en avait voulu ferme d'avoir abus de sa confiance en pousant
Victoire qu'il convoitait. Ah! ses regards furibonds les jours de foire,
quand le hasard nous mettait en prsence. Alors que moi, gn un peu, je
cherchais  l'viter... Cette rencontre inopine nous stupfia l'un et
l'autre. Boulois me regardait sans colre.

--Tiens, te voil par l! dit-il en s'arrtant.

--Oui, j'ai voulu revoir mon ancien pays.

--Ah!

Un instant d'hsitation sur l'attitude  prendre,--puis, il me tendit la
main:

--Et comment a va-t-il, mon vieux?

--a va tout doucement, merci... Et toi-mme?

--Moi, a va comme les vieux, une fois bien, une fois mal, plus souvent
mal que bien... Tiennon, reprit-il aprs un court silence, je te
pardonne la crasse que tu m'as faite. Il y a assez longtemps que je te
boude; nous pouvons bien redevenir amis...

--C'tait mal de ma part, je l'ai bien compris, va. Mais tu sais que je
n'avais aucune situation...

--Oui, ce mariage t'a rendu un fier service; tu aurais peut-tre t
oblig sans cela de rester toute ta vie journalier, ce qui n'est pas
gai, ma foi non! De mon ct, je me suis mari avec une autre dont je
n'ai pas eu  me plaindre. N'en parlons donc plus...

Et nous voil pris  causer,  passer en revue nos existences. Lui
n'avait jamais quitt le Parizet. A la mort de son pre, la direction du
domaine lui chut naturellement. Il avait bien travaill, lev cinq
enfants, fait de srieuses parties de cartes et bu quelques forts coups.
Le propritaire, un de ces bons riches comme il s'en voit trop peu,
venait de faire construire  son intention une chambre neuve o il
comptait vieillir et mourir,--son an, bien entendu, prenant la ferme 
son compte.

Nous avions, certes, une foule de choses  nous dire, et pourtant, au
bout d'un petit quart d'heure de conversation, nous nous trouvmes pris
de court. Dans le gouffre du pass o s'accumulent sans relche nos
sensations de l'heure prsente, les plus rcentes recouvrent
indfiniment les autres qui, avec le temps, s'annihilent--et il est
difficile de retrouver quelque chose de net.

Le moulin tait au repos. Je me pris  regarder la haute chemine de
briques qui profilait dans le ciel clair son embouchure noircie. Boulois
contemplait l'tang vaste que la brise lgre agitait de remous
paisibles et cependant cruels--puisqu'ils semblaient dissquer,
martyriser le soleil en train de s'y baigner... Tout  coup, rompant
notre commune rverie:

--Tiennon, me dit-il, viens donc manger la soupe avec moi...

Il insista si fort que je finis par accepter...

Quand nous arrivmes au Parizet, vers trois heures, il n'y avait que les
femmes en train de rper des coings pour faire de la liqueur.

--Bourgeoise, j'amne mon camarade de communion; c'est un peu grce 
lui que je me suis mari avec toi, tu le sais; il faut lui en savoir
gr... Nous avons faim; donne-nous  manger et  boire.

C'tait une grosse femme courte qu'un asthme gnait; elle eut un sourire
bonasse:

--Je n'ai pas grand'chose; vous venez trop tard; il y a deux heures que
nous avons mang.

Elle apporta un reste de soupe grasse tenue chaude sur la cendre du
foyer, cuisina des oeufs et tira du buffet un fromage de chvre intact.
Boulois me versait  boire  toute minute et sa main tremblait d'motion
heureuse:

--Mais bois donc... Prends donc  manger... T'en souviens-tu du temps o
nous allions au catchisme?

Notre repas se prolongea; il fallut goter des liqueurs de trois sortes.
Les vocations du pass nous revenaient mieux et nous trouvions toujours
quoi dire...

Pour lui faire plaisir je dus aller voir le jardin, puis les btes, si
bien que je ne partis qu' la nuit.

Chez nous, la Victoire, inquite de ma longue absence, me fit une scne
en arrivant,--sans parvenir  me troubler. J'tais content de ma journe
et tout heureux de cette rconciliation. Puis, d'avoir bu un petit coup,
cela contribuait aussi  me donner des ides roses, si bien que je me
sentais lger comme un jeune homme et dispos  la joie.

Les malheurs, hlas! suivent de prs les bons jours. Dans le courant de
la semaine nous arriva une lettre de Paris, annonant le dcs de ma
soeur Catherine. Elle tait reste en fonctions jusqu' la fin. Avant la
vieille matresse dont elle escomptait une part de succession, la mort
l'avait frappe...




LIII


Le chemin de fer  voie troite dont Fauconnet nous avait dots passait
juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol,  cent
mtres de chez nous, notre chemin d'arrive. Son tablissement avait
donn lieu  des rcriminations sans nombre. Des expropris, bien
qu'ayant touch dix fois la valeur de leur terrain, gmissaient sur le
grand dommage  eux caus. D'autres se plaignaient du trac aux courbes
fantasques dont personne ne pouvait dmontrer la ncessit. On disait
que l'entrepreneur, certain d'un joli bnfice, avait fait augmenter 
dessein le nombre des kilomtres, que le docteur Fauconnet et les autres
Messieurs du Conseil Gnral s'taient laiss rouler... Quand il y eut
des lections, leurs adversaires ne manqurent pas de les attraper  ce
propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prtendre  contenter
tout le monde. Mais il est de rgle de critiquer ceux qui mnent la
barque.

                   *       *       *       *       *

Malgr ses courbes, et en dpit des criailleries auxquelles il avait
donn lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses
sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous
craignions pour nos btes  cause de cette traverse du chemin,--sans
compter qu'au pturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade
et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces
inventions enrages destines  enlever toute tranquillit au pauvre
monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagrait dans
le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chvres, de
cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforais  l'optimisme. De
fait, nous n'emes jamais d'crass qu'un trio d'oisons nigauds...

Mais c'est surtout  la Marinette que le train portait ombrage. Elle
tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui
montrait le poing jusqu' ce qu'il et disparu,--prcipitant son
monologue inepte.

Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--forms en
majeure partie de voitures dcouvertes garnies de chaux  l'aller et de
charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les
jours de foire  Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des
portires les ttes inquites des bovins apeurs... Les trains rguliers
de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures,
souvent mme une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec
une sage lenteur au travers des champs, des prs et des bois sa longue
voiture brune... J'en vins  connatre tous les hommes  blouse bleue
tache de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi
les autres, ceux  casquette dore, tunique noire  boutons jaunes, qui
se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins 
connatre mme une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les
habitus, bourgeois, gros fermiers, commerants et curs. En dehors des
jours de foire on n'y voyait gure de paysans, ni d'ouvriers. Il faut
avoir pour se promener des loisirs et des moyens.

--Ceux-l sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent  bien
passer leur temps aux dpens du travailleur et qui, par-dessus le
march, se fichent de lui...

Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portire,
semblaient avoir au passage des sourires d'ironie  l'adresse du vieux
paysan laborieux que j'tais...




LIV


Quand expira, en 1890, mon bail de six annes, j'hsitai beaucoup  le
renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids.
La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, tait plus caduque encore. Et
notre Francis, qui touchait  ses treize ans, pouvait dornavant se
tirer d'affaire seul. Je me dcidai cependant  un nouvel engagement
d'gale dure-- cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener
chez mes enfants, maintenant dshabitus de sa prsence,--alors qu'elle
devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que
nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle ft toujours assure
du ncessaire et bien traite.

                   *       *       *       *       *

Il n'en devait pas aller ainsi, hlas! Ma pauvre femme s'teignit
brusquement l't d'aprs,--et j'eus le grand chagrin de me dire que
c'tait un peu par ma faute!

Le voisin qui m'aidait habituellement  rentrer mes gerbes se trouva
tre absent un jour o la pluie menaait. Je fis venir Victoire, qui ne
s'en souciait gure, pour entasser sur la voiture le peu de bl que nous
avions li la veille. Elle eut trs chaud, puis grelotta sous l'averse
trop tt survenue; la nuit elle se mit  vomir du sang; deux jours aprs
elle tait morte...

                   *       *       *       *       *

Je dus prendre  gage pour les soins de mon intrieur une veuve ge,
trs sourde et gure entendue  la laiterie,--si bien qu'il me fallut
les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du
beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui
joua cent tours dsagrables. Elle teignait le feu, renversait la
marmite, dissimulait les objets usuels du mnage et riait de la voir
embarrasse... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous
quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai  la maison
plusieurs jours d'affile pour surveiller la pauvre innocente. Quand
elle se disposait  faire quelque sottise, je lui serrais les poignets
avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle
aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis  la
servante de prparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et
satisfaite, la Marinette cessa peu  peu ses tracasseries.

                   *       *       *       *       *

Mais il surgit de nouvelles inquitudes. Pour donner  mes enfants les
droits de leur mre je fus oblig de faire rentrer mon hypothque. Je
me revis gauche et gn dans le bureau du notaire; j'affrontai les
haussements d'paules ddaigneux du premier clerc, un grand belltre
trs pommad, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses
explications, avait toujours l'air de vouloir lcher ce qu'il pensait si
fort:

--Quel imbcile tout de mme!

Aprs que tout fut rgl il me resta deux mille francs. Longtemps je
conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la cl du meuble
restant cache dans un trou du mur de l'table. Quand la servante
voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en
m'accusant d'tre mfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille
francs chez le banquier de Bourbon.

Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes
dont l'une tait sourde et l'autre idiote.

Francis, plac dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le
dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais
elles devinrent de moins en moins frquentes  mesure qu'il grandit, car
il se mit  sortir davantage:--la compagnie des jeunes garons de son
ge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-pre et de
son triste entourage.

                   *       *       *       *       *

Je pris le train un jour et me rendis  Saint-Menoux o tait revenu mon
parrain, maintenant plus qu'octognaire. Un chancre lui rongeait la
figure. 'avait t d'abord une dmangeaison au ct gauche du nez,
pass du naturel au pourpre, puis au violtre,--o une plaie s'tait
forme ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'toupe, apparaissait
comme un tal de chair vive d'o suintait de l'eau rousse--et l'oeil
allait tre pris...

Le malheureux, tortur sans rpit, avait de longues nuits d'insomnie. Et
il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dgot. On
lui trempait sa soupe dans une cuelle spciale rarement lave; il
mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher.

La servante ayant refus un jour de savonner les linges de son
pansement, sa belle-fille, en se mettant  ce travail rebut, marmonnait
assez haut pour qu'il entendt:

--Mais il ne crvera donc jamais, ce vieux dgotant!

La gorge serre, la voix sourde,  la fois rageuse et pleurarde, il me
rapportait cela.

--J'ai souvent le dsir de me tuer! Je songe  me pendre  un arbre, 
une poutre de la grange ou bien  me jeter  l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le
courage, ou peut-tre la lchet, de ne pas le faire. Mais je ne rponds
pas de l'avenir: la rsignation a ses limites, misre de Dieu!

Que dire pour le remonter? Le dsespoir ancr dans son coeur n'tait-il
pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?




LV


Aprs un sjour de dix ans, mes enfants quittrent le domaine de M.
Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le
docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'tait plus
dput,--son rpublicanisme ayant paru trop dteint. Car l'ancien rouge
sang de boeuf tournait au rose ple, outrant le got de l'ordre et la
haine des avancs. Il imitait quasi M. Noris. Le cri de Vive la
Sociale! le mettait dans une colre folle.

La dernire anne que mes garons furent chez lui, ils eurent la machine
un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de rvolte passait sur
les batteurs extnus. Le docteur tant venu vers trois heures de
l'aprs-midi, au moment le plus pnible, un jeune domestique juch sur
une meule lana pour le narguer un farouche Vive la Sociale! et
d'autres y rpondirent. M. Fauconnet regarda les criards  tour de rle,
avec l'intention de se fcher. Mais voyant qu'ils taient trop, que sa
puissance tait impuissante  rprimer cette irrvrence, il refrna sa
colre, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolrer
ce cri.

C'est ainsi qu'agissent tous les dtenteurs d'autorit quand ils ne sont
plus les matres de la situation: ils se dchargent sur leurs infrieurs
qui n'en peuvent mais...

Le docteur partit, laissant les travailleurs  leur misre et  leur
malice.

Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut
pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux
verre de vin  ceux des batteurs qui taient venus avec le bouvier pour
monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allrent fort
mcontents, non sans formuler des Vive la Sociale! trs appuys.

Et ils revinrent aprs souper dans la nuit chaude, avec des camarades.
Une heure durant,  bouche que veux-tu, ils profrrent autour du
chteau le cri prohib qu'ils faisaient alterner avec celui, plus
dlictueux encore, de: A bas les bourgeois!

                   *       *       *       *       *

Mes garons se replacrent sur le territoire de Bourbon, en direction de
Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.

Le matre, un certain M. Duverdon, fermier gnral jeune encore et
entreprenant, passait pour trs fort en affaires. A l'poque de la
Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un
rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matire de bail: une clause
portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de
vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bnficier
de tout le lait des mres. Le reste tait  l'avenant. Duverdon,
roublard nouveau jeu, enlevait aux mtayers les quelques avantages par
eux conservs jusqu'alors.

--Et vous avez accept tout cela sans regimber? dis-je  Charles le jour
qu'il m'annona que le bail tait sign.

--Que veux-tu, si nous n'avions pas accept, nous, dix autres taient
prts  le faire, et, dans la rgion, il nous et t difficile de
trouver un autre domaine vacant...




LVI


En 1893, le jour de Pques, tant arriv au bourg un peu tt pour la
grand'messe, je me pris  causer sur la place avec le pre Daumier, un
vieux de mon ge. Des jeunes filles nous frlrent, fraches et jolies,
en leurs lgantes toilettes neuves.

Je dis  Daumier:

--Si elles revenaient, les femmes d'autrefois, celles qui sont mortes il
y a cinquante ans, croyez-vous qu'elles ne seraient pas tonnes de voir
ces toilettes-l?

--Elles se croiraient dans un autre monde, mon vieux. Dame, Saint-Aubin
suit  prsent la mode de Paris! Mais qui sait si on ne reculera pas
aprs avoir tant avanc?

--Oh! non allez! L'lan est donn, il se maintiendra quoi qu'il arrive;
les chapeaux  la bourbonnaise, comme les bonnets  dentelle, ne se
reverront plus.

--Savoir si c'est un bien?

--Consquence des temps, que voulez-vous! a fait aller le commerce.

Les cloches carillonnaient joyeusement l'appel  la messe. Belle fte
printanire en vrit: ciel clair, soleil rayonnant tempr par des
souffles de brise frache... Des merles sifflaient gaiement tout prs,
dans une grande prairie d'un vert tendre que les primevres nuanaient
de jaune par endroits. Devant nous, les vieux ormeaux de la place
laissaient clater leurs bourgeons grossis. Les lointains carillons des
cloches de Bourbon et des cloches d'Ygrande se mlaient aux vibrations
grles des ntres.

De grandes affiches vertes, jaunes et rouges tapissaient le mur de
l'glise, le tronc des ormeaux,--spares par des banderoles longues,
colles de biais:

--Voyez, fit Daumier, voyez s'il y en a... Ceux qui savent lire ont de
quoi se distraire! C'est qu'on va voter pour les dputs bientt; il
parat mme qu'un des candidats va parler ici aprs la messe.

--Ah! lequel donc?

--C'est Renaud, le socialiste.

Un de mes voisins vint nous rejoindre qui nous dit de ne pas compter sur
Renaud: un de ses amis parcourant en son nom les petites communes.

--N'importe! Irons-nous l'entendre, Bertin? fit Daumier.

--Ma foi, si vous voulez...

                   *       *       *       *       *

A la sortie de la messe, nous fmes donc nous attabler  l'auberge o
l'orateur devait faire sa runion. La salle s'emplit en dix minutes et
le bistro dut installer dehors des tables improvises. Celui qu'on
attendait n'arriva gure avant deux heures. A son entre tous les
regards convergrent sur ce petit brun au teint maladif ainsi que sur
une bte curieuse. Au fond de la salle, on lui rserva une table troite
derrire laquelle il se mit  parler dans le brouhaha des conversations
persistantes. Ce fut d'abord pnible, il cherchait ses mots; puis il
prit de l'assurance; ses yeux brillrent et sa voix s'affermit. Il
peignit la misre des travailleurs  qui l'on ne sait que faire des
promesses; il attaqua les bourgeois, les curs--complices pour berner le
peuple.

A sa gauche un bonhomme sol se levait frquemment et criait, la face
congestionne:

--C'est pas vrai; t'es un franc-maon! A bas les francs-maons!

A chaque interruption de l'ivrogne, des rires clataient au long des
tables; les rumeurs se croisaient suivies d'un bourdonnement long 
s'teindre: L'orateur, aprs un temps d'arrt, s'efforait  reconqurir
l'attention. Sa tirade finale, assez ampoule, mais lance avec force,
avec chaleur, ramena le silence complet.

--Journaliers, mtayers, petits fermiers, crass de travail et que tout
le monde gruge, quatre rvolutions en moins d'un sicle ne vous ont pas
librs:--vous restez ignorants, raills, misrables. La vraie
rvolution fera le peuple souverain. Travaillez sans relche  la
mriter, mes amis! Cessez de vous faire, reprsenter par des bourgeois:
monarchistes ou rpublicains ils se chicanent pour la galerie, mais
s'entendent pour vous mieux duper. Signifiez-leur que vous avez assez
d'eux! Faites-vous reprsenter par un homme de votre classe: votez tous
pour le citoyen Renaud!--Puis voyez  vous entendre,  vous grouper pour
faire valoir vos droits! Ainsi vous serez forts et l'aube nouvelle
finira par luire... Un jour viendra o, cultivateurs, vous aurez vos
champs, comme les mineurs auront leurs mines et les ouvriers d'industrie
leurs usines. Alors il n'y aura plus d'intermdiaires parasites, plus de
matres ni de serfs--mais seulement la grande collectivit humaine
mettant en rapport les richesses de la nature. A vous, camarades, de
hter la venue des temps nouveaux!

--C'est un _partageux_! nona  mi-voix un assistant  barbe blanche.

--C'est un nomm Laronde, fit un autre; je connais son pre qui est le
cousin de mon beau-frre; il est _laboureux_  Couleuvre, son pre; mais
lui l'a laiss, tant trop feignant sans doute pour travailler la
terre...

--En tout cas, il a une bonne lame!

Laronde ayant cess de parler, pongeait son visage couvert de sueur.
Des jeunes gens l'applaudissaient, criant: Vive la Sociale! A bas les
bourgeois! Au milieu de la salle, debout et gesticulant, l'ivrogne
dblatrait toujours contre les francs-maons. Quelques mtayers peureux
filrent, craignant de se compromettre dans cette assemble
rvolutionnaire. Daumier dit:

--On ne devrait pas tolrer de tels discours; a met la zizanie dans le
monde en faisant croire des choses qui ne peuvent pas arriver.

--Qu'en savez-vous, si a n'arrivera pas? rpondis-je. Pensez donc 
tous les changements que nous avons vus dans le cours de notre vie, 
tout le bien-tre qu'il y a en plus maintenant...

--On n'en est ni plus heureux, ni plus riche; on a cela, on voudrait
autre chose; et le bien-tre ne fait pas devenir vieux.

--Devenir vieux n'est pas tout; il faut accorder une part aux
satisfactions de l'existence, que diable!

Laronde traversa la salle, saluant  droite et  gauche en souriant. Et,
dvisag par des groupes de femmes qui attendaient dehors pour le voir,
il renfourcha sa bcane, fila sur Ygrande o il devait parler dans le
cours de l'aprs-midi.

                   *       *       *       *       *

Aprs son dpart on se reprit  discuter, les uns l'approuvant, les
autres le blmant.

Un matre-carrier, beau parleur, ayant entendu mes rponses  Daumier,
s'approcha:

--Bien sr, dit-il, on continuera vers le progrs, de par les
dcouvertes nouvelles qui faciliteront le travail. Mais de la science
seule, il faut attendre le mieux. La politique est impuissante et nulle.
Jamais les dputs ne feront vraiment des lois pour le peuple. Les gros
bourgeois qu'on ddaigne un peu dans les lections n'en conservent pas
moins toute leur influence, croyez-le bien... Quant  Renaud,  Laronde
et  leurs pareils, ce sont des ambitieux qui voudraient prendre la
place des autres pour faire les bourgeois  leur tour. Au fond, il n'y a
de vrai sur ce chapitre que l'_te-toi de l que je m'y mette!_

Plusieurs approuvrent bruyamment Mais un commerant protesta--qui en
tenait pour M. Gouget, le dput sortant:

--Il ne faut rien exagrer... La politique a son importance. Ne
devons-nous pas  la Rpublique l'cole gratuite et la diminution du
temps de service? S'il y avait une majorit de bons rpublicains comme
M. Gouget, nous aurions bientt l'impt sur le revenu, des retraites
pour les vieux travailleurs--et l'tat romprait d'avec l'glise. Ce
programme, le programme de tous les bons rpublicains, M. Gouget l'a
toujours soutenu de ses votes. Mais beaucoup lui retirent leur confiance
sous prtexte qu'on ne voit jamais aboutir les rformes qu'il prne.
Comme s'il tait seul!

Et voil-t-il pas que je me risquai  parler aussi!

--Pour moi, il y aura toujours des forts et des faibles, des malins et
des grugs... Il s'en trouvera toujours pour vivre du travail des
autres... Ceux qui font mtier de politicailler sont souvent des
ambitieux ou des farceurs. Mais, n'ayant rien  craindre puisque nos
rentes sont au bout de nos bras, nous pouvons nous risquer  voter pour
les avancs--quand a ne serait que pour embter les bourgeois qui
nous en ont tant fait!

Alors le carrier:

--Vous avez foi au partage, pre Bertin; vous voudriez jouir de votre
locature sans payer de fermage... Oui, mais si l'on vous envoyait  tel
ou tel endroit (il me citait de mauvais petits biens fcheusement
situs) qu'est-ce que vous diriez? Le partage n'est pas commode  faire,
allez!

--On ne peut changer des choses qui ont toujours exist, dit le pre
Daumier.

--Non, je ne suis pas _partageux_! Mais je vois bien la commune
propritaire de ses terrains au lieu et place de quelques Messieurs de
Paris ou d'ailleurs. La commune louerait  de bonnes conditions aux
paysans et emploirait les revenus en amliorations et embellissements
dont tout le monde profiterait.

Quant  votre objection, pre Daumier, elle ne tient pas debout, vous
savez... Dfunt ma grand'mre se rappelait du temps o les curs
passaient dans les champs pour la dme, o les seigneurs avaient tous
les droits. Vous pouvez croire qu' l'poque, pas mal de gens tenaient
pour impossible de voir supprimer ces choses-l. Et l'on s'est tonn
aprs coup qu'elles aient pu durer si longtemps! Pensez-vous qu'
prsent, si les fermiers gnraux de notre centre, par exemple, venaient
 disparatre, nous ne pourrions plus vivre? a nous serait au contraire
un grand soulagement de n'avoir plus ces ventrus  nourrir sans rien
faire...

--Bien dit! fit le carrier en se levant pour aller rejoindre un client
qui lui faisait signe.

--Bravo! pre Tiennon. Vive la Sociale! s'exclamrent trois jeunes gens
qui m'avaient entendu.

Et ils offrirent le caf. Mais je me sentais un peu tourdi par le bruit
de la salle, par la chaleur et la fume. Je regardai la pendule.

--Non, mes amis, non; il est temps que j'aille panser mes vaches.

Daumier intervint:

--Allons, buvons le caf avec ces jeunes gas, vieux socio.

--Merci! La tte me fait un peu mal; je dirais sans doute des neries.
C'est toujours ce qui arrive quand on reste au caf longtemps. Au
revoir!

Et leur ayant serr la main  tous je partis, laissant le pre Daumier
qui prit sa cuite. C'est la seule fois de ma vie qu'il m'arriva de
tant causer politique.

                   *       *       *       *       *

Les lections furent vite oublies, et les discussions et les rves
auxquels elles avaient donn lieu, en prsence du grand dsastre qu'on
eut  subir cette anne-l... Tout le printemps, tout l't sans pluie;
un soleil constant qui brlait les plantes jusqu'en leurs racines; une
rcolte de foin drisoire; une rcolte de crales mdiocre; les ptures
dessches; les mares vides; les animaux se vendant pour rien:--quelle
misre! Je fus oblig d'aller au bois rteler des feuilles sches dont
j'amassai une provision pour la litire, et d'acheter des fourrages du
Midi qu'un ngociant faisait venir  Saint-Aubin par wagons. Je compris,
cette anne-l, que le chemin de fer pouvait tout de mme rendre des
services aux paysans!




LVII


Au cours de ces grandes chaleurs de 1893, la mort--qu'il avait tant
souhaite--dlivra enfin mon pauvre martyr de frre...

En novembre de cette mme anne, ma vieille servante entra au service
d'un cur, esprant y tre plus tranquille que chez nous.

J'en engageai une autre, une grande bringue, bbte et mchante, qui
ronchonnait  tout propos et bousculait ma soeur  la moindre frasque.
Plus tard, je dcouvris qu'elle prlevait la dme sur la vente de mes
denres au march de Saint-Hilaire, et qu'elle buvait  mes dpens des
tasses de caf, des bols de vin sucr. Je la conservai quand mme,
prfrant tout supporter que de changer encore, et sachant que je
n'arriverais jamais  trouver la mnagre idale.

                   *       *       *       *       *

Nous fmes pris par la grippe, la Marinette et moi, au cours de l'hiver
tardif et rude de 1895;--Madeleine, la femme de Charles, dut venir de
Puy-Brot pour nous soigner. Cette maladie emporta la malheureuse
innocente, d'ailleurs trs affaiblie depuis un certain temps. Et, pour
moi aussi, je crus que 'allait tre la fin, tellement je me sentais
sans force, min par la fivre, puis par une toux caverneuse qui
m'arrachait l'estomac. Je guris pourtant, pniblement  vrai dire,
aprs tre rest tranard et courbatur pendant plusieurs mois,--et ne
retrouvant plus qu'une petite part de la vigueur que j'avais conserve
jusque-l.

Alors j'aspirai au jour o, mon bail fini, je pourrais retourner avec
mes enfants.

                   *       *       *       *       *

Durant cette priode, mes ides tournrent souvent au lugubre. Je me
voyais rester l tout seul, comme un vieil arbre oubli dans un taillis
au milieu de la pousse des jeunes. Un  un, ceux que j'avais connus
s'en taient tous alls... Morte, ma grand'mre en chle brun et chapeau
bourbonnais.--Mort, l'oncle Toinot qui avait servi sous le grand
empereur et tu un Russe.--Morts, mon pre et ma mre,--lui bon
et faible, elle souvent dure et mauvaise d'avoir t trop
malheureuse.--Morts, le pre et la mre Giraud, mes beaux-parents, et
leur fils, le soldat d'Afrique, et leur gendre, le verrier, qui parlait
toujours de tirer le pissenlit par la racine...--Morts, mes deux frres
et mes deux soeurs.--Morte, la Victoire, bonne compagne de ma vie, dont
les dfauts ne m'apparaissaient  la fin que trs peu sensibles,
comme devaient lui apparatre les miens, sous l'effet de
l'accoutumance.--Morte, ma petite Clmentine, douce et mutine.--Morte,
ma nice Berthe, dlicate fleur de Paris, des suites d'une couche
pnible.--Morts, Fauconnet pre et fils, Boutry, Gorlier, Parent,
Lavalle, Noris.--Morts, tous ceux qui avaient jou un rle dans ma vie,
y compris Thrse, ma premire amoureuse. Je les revoyais souvent; ils
dfilaient de compagnie dans mes rves de la nuit, dans mes souvenirs de
la journe. La nuit, ils revivaient pour moi; mais le jour, il me
semblait  de certains moments marcher entre une range de spectres...

Et pourtant, pas plus qu'autrefois, l'ide de la mort ne m'effrayait
pour moi-mme. Ah! mes premires motions funbres  la Billette, lors
du dcs de ma grand'mre! Mon serrement de coeur  l'entre de la
grande bote longue o on devait la mettre, et ma tristesse poignante,
sincre, en entendant tomber les pelletes de terre sur le cercueil
descendu dans la fosse! J'avais trop vu de scnes semblables depuis; et
mon coeur  prsent restait dur et ferm. A chaque nouveau convoi
s'accroissait mon indiffrence. Et pourtant mon tour approchait d'tre
couch dans une caisse semblable qu'on descendrait aussi, avec des
cbles, au fond d'un trou bant--et sur laquelle on jetterait par
pelletes le gros tas de terre rest au bord, comme la barrire infinie
qui spare la mort de la vie! Mais cette pense mme ne me faisait pas
mu...

                   *       *       *       *       *

Je m'intressais d'ailleurs  toutes les floraisons d'nergie panouies
derrire moi. Mes fils taient les hommes srieux, les hommes
vieillissants de l'heure actuelle. Mes petits-fils reprsentaient
l'avenir; ils avaient l'air de croire que a ne finirait jamais...
Pourtant, l'enfance, derrire eux, gazouillait, croissait...




LVIII


Il y a cinq ans dj que je suis revenu avec mes enfants. Ils ne me sont
pas mauvais. Rosalie mme a pour moi des tendresses qui m'tonnent.
Madeleine est toute dvoue, toute aimante et laisse gouverner sa
belle-soeur. L'harmonie rgne dans la maisonne et j'en suis bien aise.
Mais une sparation prochaine n'en est pas moins imminente; ils vont
tre trop nombreux pour rester ensemble.

C'est qu'il y a un troisime mnage. Mon filleul, le fils de Jean et de
Rosalie, rentr du rgiment depuis trois ans, s'est mari  la
Saint-Martin dernire. J'ai une petite-bru; j'aurai bientt, je pense,
un arrire-petit-fils. Et Charles a deux filles qui sont d'ge  se
marier aussi. Il devient urgent que mes deux garons aient chacun leur
ferme. Duverdon, qui tient  eux, a promis d'ailleurs de placer le
sortant dans un autre de ses domaines.

                   *       *       *       *       *

Moi, je suis le vieux!

Je rends des petits services aux uns et aux autres. Les brus me disent:

--Mon pre, si a ne vous ennuyait pas, vous devriez bien...

Et, pour les contenter, je casse du bois pour la cuisine, je donne 
manger aux lapins, je surveille les oies.

En t, les jours de presse, mes garons aussi me demandent souvent de
faire une chose ou l'autre. Et je conduis aux champs les vaches ou les
moutons, je garde mme les cochons tout comme il y a soixante-dix ans.
Je finis par o j'ai commenc:--la vieillesse et l'enfance ont des
analogies...

Quand on fait les foins, je fane encore et je ratle. Et lorsqu'on
charge, je prche la prudence et les charrois moins gros; je donne des
conseils qu'on ne suit pas toujours. Les jeunes veulent oser, risquer le
tout pour le tout, faire les malins... Mais funeste  la tmrit est
l'exprience que l'ge donne. Et je suis le vieux!

Mes forces, de plus en plus, vont dclinant; j'ai les membres raidis; on
dirait que le sang n'y circule pas. L'hiver, Rosalie met chaque soir
dans mon lit une brique chaude enveloppe d'un chiffon,--faute de quoi
je ne pourrais ni me rchauffer, ni dormir. Je me courbe en arc de
cercle; je regarde la pointe de mes sabots; le sol, que j'ai tant remu,
me fascine  prsent, semble se hausser vers moi avec un air de me dire
qu'il aura bientt son tour. Je vois gros et je tremble un peu; j'ai du
mal  me raser sans entailles; il m'arrive, quand je vais  la messe, de
ne plus reconnatre des personnes que je connais trs bien.--Jusqu' mon
petit Francis que je ne remettais pas lorsqu'il est venu me voir au
retour du service!--Je suis dur d'oreilles en tout temps et trs sourd
par priodes durant l'hiver. Lorsqu'on s'adresse  moi, il m'arrive de
mal comprendre, de rpondre de travers, ce qui fait rire tout le monde 
mes dpens. Quand j'ai mang, si je reste assis, je m'endors--et la
nuit, au contraire, les longues insomnies sont frquentes. J'ai des
absences de mmoire impossibles; je conserve trs bien le souvenir des
pisodes saillants de ma jeunesse, et les choses de la veille
m'chappent. Ma pense, j'imagine, est  ce point fatigue des
vnements qui l'ont proccupe pendant trois quarts de sicle qu'elle
n'a plus la force de se porter sur des sujets neufs. Le rsultat est que
j'aime trop parler de ces choses d'autrefois qui n'intressent plus
personne, et que j'ai sur les nouvelles des navets qui font rire. Cela
me rend un peu ridicule. Sur la physionomie de mes petits-enfants, je
lis souvent cette phrase du langage d'aujourd'hui:

--Ce qu'il est rasant tout de mme, le vieux...

Oui, je suis le vieux! Il faut bien que je le reconnaisse de bonne
grce. Mes organes ont fait leur temps; ils aspirent au grand repos!

                   *       *       *       *       *

Et puis, vraiment, on voit des choses trop tonnantes. Dans ma jeunesse,
tout le beau monde allait  cheval parce que les voitures ne pouvaient
circuler dans les mauvais chemins. A prsent, il circule des voitures
qui n'ont pas besoin de chevaux... Dans un de nos champs qui borde la
grand'route, j'ai gard les cochons cet t. Souvent il m'arrivait
d'entendre dans le lointain un bruit criard, disgracieux, trs vite
rapproch:--l'automobile passait avec ses voyageurs accoutrs en
sauvages, enlunetts comme des casseurs de pierres, laissant derrire
elle un nuage de poussire et de fume, une mauvaise odeur de ptrole...

Un jour, la petite servante d'un domaine voisin conduisait son troupeau
de vaches dans une pture dont les claies donnaient sur la route. Et
voil que survint  grand train, du ct de Bourbon, l'une de ces
voitures devant laquelle se prirent  courir les btes. Le conducteur
ayant donn de la trompe les effraya davantage. Deux s'engagrent dans
un chemin latral  gauche; deux autres, franchissant la bouchure,
pntrrent dans un champ d'avoine, cependant que les trois dernires
continuaient leur course folle. Je rejoignis sur la route la pauvre
gamine plore, qui me dit les apercevoir encore  l'extrmit d'une
longue cte,  deux kilomtres au moins, fuyant toujours dans les mmes
conditions. Vite je l'envoyai prvenir ses matres. Un homme partit  la
recherche des trois vaches coureuses--qui revint longtemps aprs, n'en
ramenant que deux. L'autre tait creve de fatigue au bord d'un foss;
il avait d aller qurir un boucher d'Ygrande pour la faire enlever.

Il me souvient d'avoir dit, en racontant la chose chez nous:

--Ah! on avait bien tort de se plaindre du chemin de fer; le chemin de
fer a sa route  lui et il ne passe qu' de certaines heures; avec de la
prudence, on peut l'viter. Mais ces automobiles sont de vrais
instruments du diable qui envahissent nos routes, nous inquitent et
nous font du mal.

Je dis cela, mais non sans penser, aprs coup, que je n'avais pas  me
mettre en peine de ces choses... Homme d'une autre poque, aeul  tte
branlante, ce n'tait pas  moi d'avoir une opinion. Les jeunes
s'habitueront au passage de ces vhicules nouveaux, mais ils en voudront
plus encore aux riches de causer ainsi, par inconscience ou plaisir, du
dsagrment tous les jours, des accidents quelquefois. Au reste, les
animaux eux-mmes s'habitueront...

                   *       *       *       *       *

Moi, que m'importe! Je ne demande qu'une chose, c'est de rester jusqu'au
bout  peu prs valide. Tant que je rendrai des services  mes enfants,
ils me supporteront aisment. Ils me seront encore humains, je n'en
doute pas, si j'en arrive  n'tre bon  rien. Mais j'apprhende de
devenir paralytique ou aveugle, ou de tomber dans l'inconscience, ou
encore de souffrir longtemps de quelque maladie de langueur. Cette ide
me causerait trop de peine de savoir que je suis un vieil objet
encombrant qu'on voudrait bien voir disparatre... Que la mort
survienne, elle ne m'effraie pas! Je songe  elle sans amertume et sans
crainte. La mort! la mort! mais non l'horrible dchance venant troubler
le labeur des jeunes, des bien portants, la vie ordinaire d'une
maisonne. Qu'elle me frappe  l'oeuvre encore, afin qu'on puisse dire:

--Le pre Tiennon a cass sa pipe; il tait bien vieux, bien us, mais
point  charge. Jusqu'au bout il a travaill.

Mais je redoute comme oraison funbre ceci:

--Le pre Bertin est mort. Pauvre vieux! C'est un grand dbarras pour
lui et un grand bonheur pour sa famille.

De la vie, je n'ai plus rien  esprer, mais j'ai encore  craindre. Que
cette calamit dernire me soit vite: c'est l mon unique souhait!

Ygrande (Allier), 1901-1902.


FIN


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    L'Illustre Maurin.
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  ANGELL, NORMAN.
    La Grande Illusion.

  AUGIER, MILE.
    Le Gendre de M. Poirier et autres Comdies.

  AVENEL, LE Vte G. D'.
    Les Franais de mon temps.

  BALZAC, HONOR DE.
    Eugnie Grandet.
    La Peau de Chagrin, Le Cur de Tours, etc.
    Les Chouans.

  BARDOUX, A.
    La Comtesse Pauline de Beaumont.

  BARRS, MAURICE.
    Colette Baudoche.
    Le Roman de l'nergie Nationale:
      * Les Dracins.
      ** L'Appel au Soldat.
      *** Leurs Figures.

  BASHKIRTSEFF, MARIE.
    Journal.

  BAZIN, REN.
    De toute son me.
    Le Guide de l'Empereur.
    Madame Corentine.

  BENTLEY, E. C.
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    La Croise des Chemins.
    La Robe de Laine.
    L'cran bris.
    Les Roquevillard.
    Les Derniers Jours du Fort de Vaux.
    Les Captifs dlivrs.

  BOURGET, PAUL.
    Le Disciple.
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  BOYLESVE, REN.
    L'Enfant  la Balustrade.

  BRADA.
    Retour du Flot.

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    L'nigme des Sables.

  CLARETIE, JULES.
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    Le Petit Jacques.
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  CONSCIENCE, HENRI.
    Le Gentilhomme pauvre.

  COULEVAIN, PIERRE DE.
    ve Victorieuse.

  CROCKETT, S. R.
    La Capote lilas.

  DAUDET, ALPHONSE.
    Contes du Lundi.
    Lettres de mon Moulin.
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  DICKENS, CHARLES.
    Aventures de Monsieur Pickwick (3 vol.).

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    La Tulipe noire.
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  FABRE, FERDINAND.
    Monsieur Jean.

  FEUILLET, OCTAVE.
    Histoire de Sibylle.
    Un Mariage dans le Monde.

  FLAUBERT, GUSTAVE.
    L'ducation sentimentale.
    Trois Contes.

  FRANCE, ANATOLE.
    Jocaste et Le Chat maigre.
    Pierre Nozire.

  St FRANOIS DE SALES.
    Introduction  la Vie dvote

  FRAPI, LON.
    L'colire.

  FROMENTIN, EUGNE.
    Dominique.
    Les Matres d'Autrefois.

  GAUTIER, THOPHILE.
    Le Capitaine Fracasse (2 vol.).
    Le Roman de la Momie.
    Un Trio de Romans.

  GONCOURT, EDMOND DE.
    Les Frres Zemganno.

  GRVILLE, HENRY.
    Suzanne Normis.

  GYP.
    Bijou.
    Le Mariage de Chiffon.

  HANOTAUX, GABRIEL.
    La France en 1614.

  HAY, IAN.
    Les Premiers Cent Mille.

  JEAN DE LA BRTE.
    Mon Oncle et mon Cur.

  KARR, ALPHONSE.
    Voyage autour de mon Jardin.

  KIPLING, RUDYARD.
    Simples Contes des Collines.

  LABICHE, EUGNE.
    Le Voyage de M. Perrichon, etc.

  LA BRUYRE, JEAN DE.
    Caractres.

  LAMARTINE.
    Genevive.

  LANG, ANDREW.
    La Pucelle de France.

  LE BRAZ, ANATOLE.
    Pques d'Islande.

  LEMATRE, JULES.
    Les Rois.

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    Jacquou le Croquant.

  LVY, ARTHUR.
    Napolon Intime.
    Napolon et la Paix.

  LOTI, PIERRE.
    Figures et Choses qui passaient.
    Jrusalem.

  LYTTON, BULWER.
    Les Derniers Jours de Pompi.

  MAETERLINCK, MAURICE.
    Morceaux choisis.

  MASON, A. E. W.
    L'Eau vive.

  MREJKOWSKY.
    Le Roman de Lonard de Vinci.

  MRIME, PROSPER.
    Chronique du Rgne de Charles IX.

  MERRIMAN, H. SETON.
    La Simiacine.
    Les Vautours.

  MICHELET, JULES.
    La Convention.
    Du 18 Brumaire  Waterloo.

  MIGNET.
    La Rvolution Franaise. (2 vol.)

  NOLHAC, PIERRE DE.
    Marie-Antoinette Dauphine.
    La Reine Marie-Antoinette.

  NOLLY, MILE.
    Hin le Maboul.

  ORCZY, LA BARONNE.
    Le Mouron Rouge.

  PLADAN.
    Les Amants de Pise.

  POE, EDGAR ALLAN (trad. BAUDELAIRE).
    Histoires Extraordinaires.
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  RENAN, ERNEST.
    Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse.
    Vie de Jsus.

  ROD, EDOUARD.
    L'Ombre s'tend sur la Montagne.

  SAINT-PIERRE, B. DE.
    Paul et Virginie.

  SAINT-SIMON.
    La Cour de Louis XIV.

  SAND, GEORGE.
    Jeanne.
    Mauprat.

  SANDEAU, JULES.
    Mademoiselle de La Seiglire.

  SARCEY, FRANCISQUE.
    Le Sige de Paris.

  SCHULTZ, JEANNE.
    Jean de Kerdren.
    La Main de Ste-Modestine.

  SCOTT, SIR WALTER.
    Ivanhoe.

  SGUR, Cte PH. DE.
    Mmoires d'un Aide de Camp de Napolon: De 1800  1812.
    La Campagne de Russie.
    Du Rhin  Fontainebleau.

  SGUR, LE MARQUIS DE.
    Julie de Lespinasse.

  SIENKIEWICZ, HENRYK.
    Quo Vadis?

  SOUVESTRE, MILE.
    Un Philosophe sous les toits.

  STENDHAL.
    La Chartreuse de Parme.

  THEURIET, ANDR.
    La Chanoinesse.

  TILLIER, CLAUDE.
    Mon Oncle Benjamin.

  TINAYRE, MARCELLE.
    Hell.
    L'Ombre de l'Amour.

  TINSEAU, LON DE.
    Un Nid dans les Ruines.

  TOLSTO, LON.
    Anna Karnine (2 vol.).
    Hadji Mourad.
    Le Faux Coupon.
    Le Pre Serge.

  TOURGUNEFF, IVAN.
    Fume.
    Une Niche de Gentilshommes.

  VANDAL, LE COMTE A.
    L'Avnement de Bonaparte (2 vol.).

  VIGNY, ALFRED DE.
    Cinq-Mars.
    Servitude et Grandeur Militaires.
    Posies.
    Stello.
    Chatterton, etc.
    Journal d'un Pote.

  VOG, LE Vte E.-M. DE.
    Jean d'Agrve.
    Le Matre de la Mer.
    Les Morts qui parlent.
    Nouvelles Orientales.

  WENDELL, BARRETT.
    La France d'Aujourd'hui.

  YVER, COLETTE.
    Comment s'en vont les Reines.

  ZOLA, MILE.
    Le Rve.

  ANTHOLOGIE DES POTES LYRIQUES FRANAIS.
  L'IMITATION DE JSUS-CHRIST.




Les Classiques franais

DITION LUTETIA


DESCARTES.--Discours de la Mthode, Mditations mtaphysiques, Trait
des Passions. Introduction par MILE FAGUET (_de l'Acadmie franaise_).

NODIER.--Jean Sbogar et autres Nouvelles. Introduction par MILE FAGUET.

P.-L. COURIER.--Lettres et Pamphlets. Introduction par MILE FAGUET.

MONTESQUIEU.--Lettres Persanes, Grandeur et Dcadence des Romains.
Introduction par MILE FAGUET.

ANDR CHNIER.--Posies. Introduction par MILE FAGUET.

LESAGE.--Gil Blas. Introduction par MILE FAGUET. (Deux volumes.)

BEAUMARCHAIS.--Thtre choisi. Introduction par MILE FAGUET.

  Le Barbier de Sville, Le Mariage de Figaro, La Mre coupable,
  Mlanges, Vers et Chansons.

AMYOT.--Les Vies des Hommes illustres de Plutarque. Introduction par
MILE FAGUET.

  Tome Ier. Vies parallles de Theseus et Romulus, Lycurgus et Numa
  Pompilius, Solon et Publicola. Glossaire.

  Tome II. Vies parallles de Themistocles et Furius Camillus, Pericles
  et Fabius Maximus, Alcibiades et Coriolanus. Glossaire.

RACINE.--Thtre. Introduction par MILE FAGUET. (Deux volumes.)

  Tome Ier. La Thbade, Alexandre le Grand, Andromaque, Les Plaideurs,
  Britannicus, Brnice.

  Tome II. Bajazet, Mithridate, Iphignie en Aulide, Phdre, Esther,
  Athalie.

CORNEILLE.--Thtre choisi. Introduction par MILE FAGUET. (Deux
volumes.)

  Tome Ier. La Galerie du Palais, La Place Royale, L'Illusion, Le Cid,
  Horace, Cinna.

  Tome II. Polyeucte, Pompe, Le Menteur, Rodogune, Don Sanche d'Aragon,
  Nicomde.

LA FONTAINE.--Fables et ptres. Introduction par MILE FAGUET.

MADAME DE LA FAYETTE.--La Princesse de Clves. Introduction par l'Abb
J. CALVET.

CHATEAUBRIAND.--Atala, Ren, Le dernier Abencrage. Introduction par
MILE FAGUET.

PERRAULT, etc.--Choix de Contes de Fes. Introduction par Madame
FLIX-FAURE GOYAU.

MADAME DE STAL.--Corinne, ou l'Italie. Introduction par MILE FAGUET.
(Deux volumes.)

ROUSSEAU.--mile, ou de l'ducation. Introduction par MILE FAGUET.
(Deux volumes.)

PASCAL.--Penses. Introduction par MILE FAGUET.

MONTAIGNE.--Essais. Introduction par MILE FAGUET. (Trois volumes.)

ALFRED DE MUSSET.--Posies. Introduction par MILE FAGUET.

MADAME DE SVIGN.--Lettres choisies. Introduction par MILE FAGUET.




OEUVRES COMPLTES

DE

VICTOR HUGO


     1-4. Les Misrables. Tomes I-IV.
       5. Les Contemplations.
       6. Napolon-le-Petit.
       7. Ruy Blas, Les Burgraves.
       8. Han d'Islande.
   9, 10. Le Rhin. Tomes I, II.
   11-13. La Lgende des Sicles. Tomes I-III.
      14. Marie Tudor. La Esmeralda, Angelo.
      15. Les Feuilles d'Automne, Les Chants du Crpuscule.
  16, 17. Notre-Dame de Paris. Tomes I, II.
      18. Dieu, La Fin de Satan.
      19. Le Roi s'amuse, Lucrce Borgia.
      20. Histoire d'un Crime.
      21. L'Art d'tre Grand-Pre.
      22. Burg-Jargal, Le Dernier Jour d'un Condamn, Claude Gueux.
      23. Les Chtiments.
      24. France et Belgique, Alpes et Pyrnes.
  25, 26. L'Homme qui Rit. Tomes I, II.
      27. Les Voix intrieures, Les Rayons et les Ombres.
      28. Thtre en Libert, Amy Robsart.
      29. Actes et Paroles, I. Avant l'Exil.
      30. Les Quatre Vents de l'Esprit.
      31. Actes et Paroles, II. Pendant l'Exil.
      32. Lettres  la Fiance.
  33, 34. Actes et Paroles, III. Depuis l'Exil.
      35. Les Chansons des Rues et des Bois.
      36. Cromwell.
      37. Le Pape, La Piti suprme, Religions et Religion, L'ne.
      38. Quatrevingt-Treize.
  39, 40. Toute la Lyre. Tomes I, II.
      41. Torquemada, Les Jumeaux.
      42. William Shakespeare.
      43. Odes et Ballades, Les Orientales.
      44. Littrature et Philosophie mles, Paris.
  45, 46. Les Travailleurs de la Mer. Tomes I, II.
      47. L'Anne terrible, Les Annes funestes.
      48. Choses vues (les deux sries).
      49. Hernani, Marion de Lorme.
  50, 51. Victor Hugo racont par un tmoin de sa vie. Tomes I, II.




LES CLASSIQUES FRANAIS

DITION LUTETIA

OEUVRES COMPLTES DE

MOLIRE

EN SIX VOLUMES ILLUSTRS

Avec une Notice sur Molire et une introduction  chaque pice par MILE
FAGUET, de l'Acadmie franaise


Tome Ier: Notice sur Molire, La Jalousie du Barbouill, Le Mdecin
volant, L'tourdi, Le Dpit amoureux, Les Prcieuses ridicules,
Sganarelle, Don Garcie de Navarre.

Tome II: L'cole des Maris, Les Fcheux, L'cole des Femmes, La Critique
de l'cole des Femmes, L'Impromptu de Versailles, Le Mariage forc, Les
Plaisirs de l'le enchante, La Princesse d'lide.

Tome III: Le Tartuffe, Don Juan, L'Amour mdecin, Le Misanthrope, Le
Mdecin malgr lui.

Tome IV: Mlicerte, Pastorale comique, Le Sicilien, Amphitryon, George
Dandin, L'Avare, Relation de la Fte de Versailles.

Tome V: Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques, Le Bourgeois
Gentilhomme, Psych.

Tome VI: Les Fourberies de Scapin, La Comtesse d'Escarbagnas, Les Femmes
savantes, Le Malade imaginaire, Posies diverses, La Gloire du Dme du
Val-de-Grce.


NELSON, DITEURS

25, rue Denfert-Rochereau, Paris






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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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