Project Gutenberg's Nouveaux Contes des Collines, by Rudyard Kipling

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Title: Nouveaux Contes des Collines

Author: Rudyard Kipling

Release Date: September 29, 2020 [EBook #63341]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES DES COLLINES ***




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  Nouveaux
  Contes des Collines

  Par
  Rudyard Kipling


  Paris
  Nelson, diteurs
  189, rue Saint-Jacques
  Londres, dimbourg et New-York




TABLE


                                         Pages
  Lispeth                                    7
  La prise de Lungtungpen                   19
  Le handicap de la chane brise           33
  Hors du cercle                            45
  Dans l'erreur                             57
  Une escroquerie financire                67
  L'amendement Tods                         81
  La fille du rgiment                      93
  Dans l'orgueil de sa jeunesse            105
  Le Cochon                                119
  La droute des Hussards blancs           133
  Le cas de divorce Bronckhorst            153
  Venus Anno Domini                        165
  Le Bisara de Pooree                      175
  L'ami d'un ami                           187
  La Porte des Cent Chagrins               199
  L'accs de folie du soldat Ortheris      213
  L'histoire de Muhammad-Din               229
  Sur la foi d'une ressemblance            237
  Wressley, des Affaires trangres        249
  De vive voix                             261
  A classer pour s'y reporter              271




NOUVEAUX CONTES DES COLLINES




LISPETH

        Voyez, vous avez proscrit l'Amour! Quels sont ces Dieux auxquels
        vous voulez que je plaise? Trois Dieux en Un, ou un Dieu en
        Trois? Ah! que non pas! Moi je retourne  mes Dieux. Peut-tre
        me donneront-ils plus de bonheur que votre Christ froid et ses
        trinits embrouilles!

        (LE CONVERTI.)


C'tait la fille de Sonoo, un homme des Collines, et de Jadeh, sa femme.

Une anne, leur rcolte de mas manqua, et deux ours passrent la nuit
dans leur unique champ de pavots, juste au-dessus de la valle du
Sutlej, sur le versant de Kotgarh.

Aussi, la saison qui suivit, se firent-ils chrtiens et portrent-ils
leur petit enfant  la mission pour le faire baptiser.

Le chapelain de Kotgarh lui donna le nom d'Elisabeth, qui se prononce
Lispeth dans le _pahari_, dialecte des Collines.

Plus tard, le cholra svit dans la valle de Kotgarh. Il emporta Sonoo
et Jadeh.

Lispeth devint, prs de la femme de celui qui tait alors chapelain de
Kotgarh,  demi une servante,  demi une compagne.

Ceci se passait aprs le rgne des missionnaires moraves, mais avant que
Kotgarh et tout  fait oubli son titre de Matresse des Collines du
Nord.

Le christianisme porta-t-il chance  Lispeth? Ou bien les dieux de son
peuple auraient-ils fait autant pour elle en toute circonstance? Je
l'ignore.

Le fait est qu'elle devint trs jolie.

Quand une fille des Collines se mle d'tre jolie, elle vaut la peine
qu'on fasse cinquante milles en terrain difficile pour la contempler.

Lispeth avait le visage d'une Grecque, un de ces visages comme on en
peint si souvent et comme il est si rare d'en rencontrer.

Elle avait un teint ple, couleur d'ivoire.

Pour sa race, elle tait extrmement grande.

Elle avait aussi des yeux admirables et, si elle n'avait port ces
abominables robes d'toffe de couleur qu'affectionnent les missions, 
la rencontrer  l'improviste sur le versant des Collines on l'et prise
pour la Diane romaine partant en chasse.

Lispeth devint trs srieusement chrtienne. Elle n'abandonna pas cette
religion quand elle fut femme, comme le font tant de jeunes filles des
Collines.

Ses compatriotes la dtestaient parce que, disaient-ils, elle tait
devenue une _memsahib_[1] et qu'elle se lavait tous les jours.

  [1] Abrviation de Madam Sahib: une Europenne.

La femme du chapelain ne savait comment l'employer. De quelque manire
que l'on s'y prenne on ne peut pas demander  une majestueuse desse,
qui mesure cinq pieds dix pouces, avec ses chaussures, de nettoyer des
assiettes et des plats.

Elle jouait avec les enfants du chapelain et suivait les cours de
l'cole du dimanche. Elle lisait tous les livres que possdait le
chapelain, et devenait de jour en jour plus belle, comme les princesses
des contes de fes.

La femme du chapelain estimait que la jeune fille devait se placer 
Simla comme bonne d'enfants ou dans quelque poste distingu. Mais
Lispeth ne jugea pas utile d'entrer en place. Elle tait heureuse comme
elle tait.

Quand des voyageurs,--il n'y en avait pas beaucoup  cette
poque,--venaient  Kotgarh, Lispeth avait l'habitude de s'enfermer dans
sa chambre, de peur qu'ils ne l'emmenassent  Simla, ou quelque part
dans le monde inconnu.

Un jour, quelques mois aprs avoir atteint sa dix-septime anne,
Lispeth sortit pour aller se promener.

Elle ne se promenait pas  la manire des dames anglaises qui s'en vont
 un mille et demi de distance et se font ramener en voiture. Elle
couvrait entre vingt et trente milles dans ses petites excursions
hyginiques, de droite et de gauche, entre Kotgarh et Narkunda.

Ce jour-l, elle revint  la nuit tombe, descendant la pente en
casse-cou de Kotgarh, un lourd fardeau dans les bras.

La femme du chapelain somnolait dans le salon quand Lispeth entra toute
haletante et extnue sous le faix.

Elle dposa sa charge sur le canap et dit simplement:

--Voil mon mari! Je l'ai trouv sur la route de Bagi. Il s'est bless.
Nous allons le soigner, et, quand il sera rtabli, votre mari nous
unira.

C'tait la premire fois que Lispeth faisait allusion  ses intentions
matrimoniales.

La femme du chapelain poussa un cri d'horreur.

Cependant, il fallait avant tout s'occuper de l'homme qui tait tendu
sur le canap.

C'tait un jeune Anglais, et sa tte avait t entame jusqu' l'os par
quelque chose qui l'avait dchiquete.

Lispeth raconta qu'elle l'avait trouv en bas du _Khud_[2]. C'est pour
cela qu'elle l'avait apport  la maison. Il respirait difficilement et
tait sans connaissance.

  [2] chancrure, creux.

Il fut mis au lit et soign par le chapelain qui avait quelques
connaissances en mdecine, et Lispeth attendit derrire la porte, pour
le cas o l'on aurait besoin d'elle.

Elle exposa au chapelain que c'tait l l'homme qu'elle voulait pouser.

Le chapelain et sa femme la sermonnrent svrement sur l'inconvenance
de sa conduite.

Lispeth les couta paisiblement et rpta ce qu'elle avait dit tout
d'abord.

Il faut une forte dose de christianisme pour effacer les instincts
inciviliss de l'Oriental, et, en particulier, celui de tomber amoureux
 premire vue.

Lispeth, qui avait trouv l'homme qu'elle adorait, ne voyait pas la
ncessit de se taire sur son choix. Elle n'avait pas non plus
l'intention de se faire mettre  la porte.

Elle allait soigner cet Anglais jusqu' ce qu'il ft assez bien portant
pour l'pouser.

Tel tait son petit programme.

Aprs une quinzaine de fivre lgre et d'inflammation, l'Anglais
recouvra de la suite dans ses ides. Il remercia le chapelain et sa
femme, ainsi que Lispeth,--surtout Lispeth,--de leur bont.

Il voyageait dans l'Est, dit-il,--on ne parlait jamais de
globe-trotters  cette poque o la flotte de la _Peninsular and
Oriental_ tait encore dans son enfance,--et il tait venu de Dehra Dun
pour herboriser et chasser les papillons sur les collines de Simla.

Nul ne le connaissait  Simla. Nul ne savait rien  son sujet.

Il avait d, croyait-il, tomber de la falaise, tandis qu'il s'efforait
de dtacher une fougre sur un tronc d'arbre pourri, et ses coolies,
aprs avoir vol ses bagages, s'taient enfuis.

Il pensait redescendre  Simla quand il serait un peu plus fort. Il
n'avait plus envie de se livrer  de nouvelles ascensions.

Il ne se hta pourtant pas de partir. Il reprenait lentement ses forces.

Lispeth se refusa  recevoir les conseils du chapelain ou de sa femme.
Cette dernire parla donc  l'Anglais et lui dit ce qu'il y avait dans
le coeur de Lispeth.

Il rit beaucoup. Il trouva que c'tait trs joli, trs romanesque, une
parfaite idylle de l'Himalaya; mais, comme il tait fianc  une jeune
fille en Angleterre, il se figurait qu'il ne pouvait rien en advenir.
Certainement, il se conduirait avec discrtion. C'est ce qu'il fit.

Pourtant il trouva trs amusant de causer avec Lispeth, de se promener
avec Lispeth, de lui dire de gentilles choses, de lui donner des noms
caressants tout le temps qu'il demeura l,  reprendre ses forces avant
son dpart.

Pour lui, tout cela ne signifiait rien. Pour Lispeth, cela voulait tout
dire.

Elle fut trs heureuse durant cette quinzaine, car elle avait trouv un
homme  aimer.

Sauvage de naissance, elle ne prenait nul soin de cacher ses sentiments,
et cela amusait l'Anglais.

Quand il partit, Lispeth l'accompagna en haut de la colline jusqu'
Narkunda, toute bouleverse et trs malheureuse.

La femme du chapelain, qui tait bonne et qui dtestait tout ce qui
avait l'apparence du bruit ou du scandale,--et Lispeth chappait tout 
fait  son influence,--avait pri l'Anglais de dire  Lispeth qu'il
reviendrait l'pouser.

--Ce n'est qu'une enfant, voyez-vous, et au fond, je la crois paenne de
coeur, disait la femme du chapelain.

Donc, tout le long de la monte, longue de douze milles, l'Anglais, le
bras pass autour de la taille de Lispeth, assura la jeune fille qu'il
reviendrait l'pouser.

Lispeth lui fit plusieurs fois rpter sa promesse.

Elle pleura, debout sur la crte de Narkunda, jusqu' ce qu'elle l'et
perdu de vue sur le sentier de Muttioni.

Alors elle scha ses larmes et revint  Kotgarh.

Elle dit  la femme du chapelain:

--Il reviendra m'pouser. Il est all trouver ses parents pour le leur
annoncer.

La femme du chapelain la consola et lui dit:

--Il reviendra.

Au bout, de deux mois, Lispeth devint impatiente et on lui dit que
l'Anglais tait all au del des mers, en Angleterre.

Elle savait o tait l'Angleterre, parce qu'elle avait lu de petites
gographies lmentaires, mais naturellement, en vraie fille des
Collines, elle n'avait aucune ide de ce qu'tait la mer.

Il y avait chez le chapelain un vieux jeu de patience du globe, avec
lequel Lispeth avait jou quand elle n'tait qu'une enfant.

Elle le dnicha; le soir, elle en assemblait les morceaux et pleurait
tout bas en s'efforant d'imaginer o tait son Anglais.

Comme elle n'avait aucune ide ni des distances, ni des bateaux 
vapeur, ses notions taient un tant soit peu errones. Eussent-elles t
exactes, d'ailleurs, cela n'et pas fait la moindre diffrence, car
l'Anglais n'avait pas l'intention de revenir pouser une fille des
Collines.

Il l'avait tout  fait oublie, alors mme qu'il chassait encore les
papillons  Assam.

Plus tard, il crivit un livre sur l'Orient: le nom de Lispeth n'y est
mme pas mentionn.

Au bout de trois mois, Lispeth se mit  faire tous les jours le
plerinage de Narkunda pour voir si son Anglais venait le long de la
route.

Cela la rconfortait, et la femme du chapelain, la voyant gaie, pensa
qu'elle avait surmont sa folie barbare et tout  fait indlicate.

Un peu plus tard, les promenades cessrent de soutenir Lispeth qui
devint de trs mchante humeur.

La femme du chapelain crut le moment favorable pour lui faire connatre
le vritable tat des choses.

Elle lui dit que l'Anglais ne lui avait promis son amour que pour la
faire tenir tranquille, qu'il n'avait jamais eu d'intention srieuse et
qu'il tait mal et inconvenant de la part de Lispeth de songer 
pouser un Anglais, un homme d'une essence suprieure, qui, en outre,
tait fianc  une jeune fille de sa race.

Lispeth rpliqua que tout cela tait absolument impossible, parce qu'il
lui avait dit qu'il l'aimait, et que la femme du chapelain lui avait, de
ses propres lvres, assur que l'Anglais reviendrait.

--Comment avez-vous pu, lui et vous, ne pas dire la vrit? interrogea
Lispeth.

--Nous avons parl ainsi pour vous calmer, mon enfant, dit la femme du
chapelain.

--Alors vous m'avez menti, vous et lui, conclut Lispeth.

La femme du chapelain baissa la tte et ne dit rien.

Lispeth aussi se tut un moment.

Ensuite, elle descendit dans la valle et revint vtue comme une fille
des Collines, dans une robe horriblement sale, mais sans anneaux au nez
ni aux oreilles.

Elle avait tress ses cheveux en une longue natte, lie au bout avec du
fil noir, comme la portent les femmes des Collines.

--Je m'en vais avec les miens, dit-elle. Vous avez tu Lispeth. Il ne
reste plus que la fille de la vieille Jadeh, la fille d'un _pahari_ et
la servante de Tarka Devi. Vous autres, Anglais, vous tes tous des
menteurs!

Avant que la femme du chapelain n'et ressaisi ses esprits, accabls par
la nouvelle que Lispeth retournait aux dieux de sa mre, la jeune fille
avait disparu.

Elle ne revint jamais.

Elle se passionna pour ses compatriotes pouilleux, comme pour payer 
ceux de sa race l'arrir de l'existence qu'elle avait abandonne, et,
peu de temps aprs, elle pousa un bcheron qui la battit,  la manire
des _paharis_.

Sa beaut se fana bien vite.

--Il n'y a pas de loi qui puisse vous expliquer les caprices d'une
paenne, dit la femme du chapelain, et je crois que Lispeth, au fond, a
toujours t une infidle.

Si l'on songe qu'elle avait t reue dans le giron de l'glise
d'Angleterre  l'ge trs avanc de cinq semaines, ce jugement fait peu
d'honneur  la femme du chapelain.

Lispeth tait trs vieille quand elle mourut.

Elle possdait toujours parfaitement l'anglais, et, quand elle tait
assez ivre, on pouvait parfois l'amener  conter l'histoire de ses
premires amours.

Alors, il tait difficile de s'imaginer que cette crature ride, aux
yeux chassieux, qui ressemblait tant  un balai roussi, avait pu tre
Lispeth, de la mission de Kotgarh.




LA PRISE DE LUNGTUNGPEN

        Ainsi nous lchmes une belle vole, et nous mmes ces coquins
        en fuite; quand notre cartouchire fut vide, nous joumes de la
        crosse. Ah non! ne venez pas vous y frotter, quand Tommy
        s'escrime de la baonnette et de la crosse.

        (CHANSON DE CHAMBRE.)


Mon ami le soldat Mulvaney me conta ceci, assis sur un parapet de la
route qui mne  Dagshai, un jour que nous faisions ensemble la chasse
aux papillons.

Il avait ses thories  lui au sujet de l'arme et culottait  la
perfection les pipes en terre.

Il disait que le jeune soldat est celui dont on peut attendre le plus,
attendu qu'il est d'une innocence incroyable, comme l'enfant.

--Maintenant, coutez, dit Mulvaney, en s'tendant de tout son long sur
le mur, au soleil. Je suis un enfant de la chambre, comme si j'y tais
n.

L'arme, pour moi, c'est le boire et le manger, parce que je suis du
petit nombre de ceux qui ne peuvent plus en sortir. J'ai quatorze ans de
service, et la pipe en terre est devenue une partie de moi-mme.

Si j'avais pu, seulement pendant un mois, me retenir de trop boire, je
serais  cette heure lieutenant honoraire, un flau pour mes suprieurs,
une tte de turc pour mes gaux, et une maldiction pour moi-mme. Mais
les choses tant ce qu'elles sont, je suis le simple soldat Mulvaney,
qui ne touche pas la haute paye de bonne conduite, et qui a toujours la
ppie.

Toujours en exceptant mon petit ami Bobs Bahadur[3], j'en sais aussi
long sur l'arme que n'importe qui.

  [3] Lord Roberts, qui tait de petite taille.

Je plaai quelques mots...

--Wolseley[4]! qu'il aille au diable! Entre nous et ce filet 
papillons, c'est un pauvre radoteur, qui ne sait pas ce qu'il dit; il a
toujours un oeil qui guigne du ct de la reine et de la cour, pendant
que l'autre est fix sur sa sacre personne; il joue constamment
Csar... Csar et Alexandre runis en un seul homme.

  [4] Le marchal Sir Garnet Wolseley.

Mais Bobs, lui, est un petit homme plein de bon sens. Avec Bobs, et
quelques soldats de trois ans, je roulerais n'importe quelle arme de la
terre comme un torchon, et je la jetterais ensuite au rebut.

Je ne plaisante pas, foi de Mulvaney!

Ce sont les conscrits, les simples conscrits d'hier, ceux qui ne savent
pas ce que c'est qu'une balle, et qui ne s'en soucieraient gure, s'ils
le savaient, ce sont ceux-l qui font de la besogne.

On les bourre de viande de boeuf, jusqu' ce qu'ils crvent
positivement de bonne nourriture, et alors, si on ne les mne pas au
combat, ils se trouent la peau entre eux.

C'est comme a, aussi vrai que je vous le dis.

Il faudrait les mettre au rgime de la farinette et du riz bouilli
pendant les chaleurs, mais si on faisait a, il y aurait une mutinerie.

Avez-vous jamais entendu raconter comment le simple soldat Mulvaney
s'empara de la ville de Lungtungpen?

Je ne crois pas.

C'est le lieutenant qui en a eu tout l'honneur, mais c'est moi qui ai
fait le plan de l'opration.

Peu avant mon vacuation de Birmanie, nous nous reintions le
temprament, vingt jeunes soldats et moi, sous les ordres d'un certain
lieutenant Brazenose,  vouloir capturer des _dacoits_[5].

  [5] Brigands hindous ou birmans.

Ah! ceux-l, je n'ai jamais connu de diables aussi rous qu'eux. Pour
faire un _dacoit_, il faut un _dah_[6] et un _snider_[7].

  [6] pe courte.

  [7] Fusil en usage dans l'arme britannique avant l'adoption du
    Martini. C'est une arme pesante et sans mcanisme de rptition.

Sans a, c'est un cultivateur paisible, et c'est un crime de tirer
dessus.

Nous chassions, nous chassions; de temps en temps nous attrapions la
fivre et des lphants, mais jamais de _dacoits_. A la fin, on pina un
homme.

--Traitez-le avec douceur, dit le lieutenant.

Je l'emmenai donc dans la jungle, avec l'interprte birman et la
baguette de mon fusil.

Alors je dis  l'homme:

--Mon bon petit monsieur, asseyez-vous sur vos talons, et indiquez 
mon ami, que voici, o sont vos amis  vous, quand ils sont chez eux.

C'est de cette faon que je lui fis faire connaissance avec la baguette
de fusil.

Alors il se mit  babiller dans son patois, l'interprte intervenant
pour interprter, pendant que j'assistais le service des
renseignements au moyen de ma baguette de fusil, toutes les fois que
l'homme manquait de mmoire.

Bientt j'apprends que de l'autre ct de la rivire,  quelque neuf
milles dans l'intrieur, il y avait une ville qui,  ce moment mme,
fourmillait de _dahs_, d'arcs, de flches, de _dacoits_, d'lphants et
de fusils.

--Bon! que je dis, nous allons fermer ce bureau-ci.

Le soir, je vais trouver le lieutenant et je lui fais part de ce que
j'avais appris.

Jusqu' ce soir-l, je n'avais pas fait grand cas du lieutenant
Brazenose. Il tait tout bourr de livres et de thories, d'un tas de
choses qui ne servent  rien.

--Une ville, dites-vous? qu'il me fait. Selon les thories de la
guerre, nous devrions attendre des renforts.

--Diable! que je me dis. Alors, nous n'avons rien de mieux  faire que
de creuser nos tombes; les troupes les plus rapproches taient l-haut,
au beau milieu des marais, du ct de Mimbu.

--Pourtant, dit le lieutenant, c'est un cas spcial. Je ferai une
exception. Nous irons faire un tour  Lungtungpen, ce soir.

Les camarades taient littralement fous de joie quand je leur apportai
la nouvelle. Aussi les voyait-on aller et venir dans la jungle comme des
lapins.

Vers minuit, nous arrivons au bord de la rivire.

J'avais compltement oubli de parler de cette rivire  mon officier.

J'tais en avant, avec quatre camarades, et je pensais que le
lieutenant prouverait le besoin de faire des thories.

--Dshabillez-vous, que je dis. Dshabillez-vous jusqu' la ceinture,
et allez,  la nage, o la gloire vous appelle.

--Mais je ne sais pas nager, disent deux d'entre eux.

--Dire que j'ai vcu assez pour entendre conter cela par un gaillard
qui a t lev en pension! Prenez une pice de bois. Moi et Conolly,
que voici, nous vous transporterons sur l'autre bord, mes jeunes
demoiselles.

Nous prenons un vieux tronc d'arbre, et nous le poussons au large,
aprs avoir mis dessus nos quipements et nos carabines.

Il faisait noir comme dans un four;  peine venions-nous de nous
embarquer, que j'entends derrire moi le lieutenant qui appelait.

--Il y a un petit ruisseau par ici, mon lieutenant, que je dis, mais je
sens dj le fond.

Rien d'tonnant  cela, car j'tais  peine  un mtre du bord.

--Un ruisseau! mais c'est un vritable estuaire, fait le lieutenant. En
avant, enrag Irlandais! Mes amis, dshabillez-vous.

Je l'entendis rire. Les camarades trent leurs habits. Puis ils se
mirent  rouler une pice de bois dans l'eau pour y mettre leurs
quipements, pendant que Conolly et moi nous nagions dans l'eau tide,
en poussant notre bche; les autres venaient derrire nous.

La rivire avait plusieurs milles de largeur!

Ortheris, sur la bche qui formait l'arrire-garde, prtendait que nous
tions entrs par mgarde dans la Tamise, en aval de Sheerness.

--Occupe-toi de nager, petit polisson, que je lui dis, et ne te permets
pas ces mchantes plaisanteries au sujet de l'Iraouaddy.

--Silence, vous autres! dit le lieutenant de sa voix menue.

Alors nous continuons  nager dans la nuit noire, la poitrine sur nos
bches, pleins de confiance dans les saints et dans la bonne chance de
l'arme britannique.

Quelque temps aprs, nous reprenons pied. C'est un petit banc de sable,
sur lequel il y a un homme. Je mets mon talon sur son dos, il pousse un
cri et s'chappe.

--Maintenant nous voil propres, dit le lieutenant Brazenose. O diable
est Lungtungpen?

Il fallut attendre  peu prs une minute et demie.

Les camarades reprirent leurs carabines, et quelques-uns tchrent de
mettre leurs ceinturons. Naturellement, nous avancions baonnette au
canon.

Alors, nous vmes trs bien o tait Lungtungpen, car nous nous
trouvmes tout  coup devant la muraille dans l'obscurit, et toute la
ville tait hrisse de leurs sacrs _sniders_, comme la fourrure d'un
chat pendant une nuit de gele.

On tirait de tous les cts  la fois, mais a passait par-dessus nos
ttes, dans l'eau.

--Avez-vous tous vos carabines? dit Brazenose.

--Oui, rpondit Ortheris, j'ai pris celle de ce voleur de Mulvaney,
pour tout le prt arrir qu'il me doit; avec sa crosse qui n'en finit
pas, elle me donne mal au coeur.

--En avant! cria Brazenose, en tirant brusquement son sabre. En avant,
prenons la ville! Et que le Seigneur ait piti de nos mes!

Alors les camarades poussrent un hurlement pouvantable, et se
lancrent dans l'obscurit, cherchant la ville  ttons, se frottant les
yeux et se raidissant comme des matres de mange quand les herbes
piquaient leurs jambes nues.

Je tapai avec la crosse de mon fusil contre quelque chose en bambou qui
avait l'air moins rsistant.

Les autres arrivrent, et se mirent  taper  qui mieux mieux, tandis
que les fusils ptaradaient et que des cris froces, partant de
l'intrieur, nous dchiraient les oreilles.

A la fin, cette chose-l, quelle qu'elle ft, cda sous nos efforts, et
nous tombmes, vingt-six, l'un aprs l'autre, nus comme des nouveau-ns,
dans la ville de Lungtungpen.

Il y eut pendant un moment une sorte de mle furieuse, mais peut-tre,
en nous voyant tout blancs et tout mouills, les indignes nous
prirent-ils pour une nouvelle sorte de diables ou une nouvelle sorte de
_dacoits_.

Ils se mirent  courir comme si nous tions tout cela  la fois, et
nous bondmes sur eux, baonnette au canon, en riant comme des fous.

Il y avait des torches dans les rues, et je vis le petit Ortheris qui
se frottait l'paule toutes les fois qu'il dchargeait mon martini 
longue crosse, et Brazenose qui entrait dans la foule, sabre en main,
comme Diarmid[8]  la conqute du Collier d'Or,  cela prs qu'il
n'avait pas un fil sur lui.

  [8] Personnage fabuleux de la mythologie celtique irlandaise.

Nous dcouvrmes des lphants, sous le ventre desquels taient des
_dacoits_, de sorte que, de besogne en besogne, nous fmes occups
jusqu'au matin  nous rendre matres de la ville de Lungtungpen.

Alors on fit halte, on se remit en rang, pendant que les femmes
braillaient dans les maisons, et que le lieutenant Brazenose rougissait
comme une pivoine aux premires clarts du matin.

C'est la revue la plus indcente o je me sois jamais trouv:

Vingt-six soldats et un officier d'infanterie aligns pour l'appel, et
 eux tous ils n'avaient pas sur eux, en fait de vtements, de quoi
acheter un sifflet.

Huit d'entre nous portaient leurs ceinturons avec les cartouchires,
mais tous les autres taient partis avec une poigne de cartouches et la
peau que Dieu leur avait donne.

Ils taient aussi nus que Vnus.

--Numrotez-vous  partir de la droite, dit le lieutenant. Les numros
impairs sortiront des rangs pour s'habiller; les numros pairs feront
des patrouilles dans la ville jusqu' ce qu'ils soient relevs par le
dtachement qui ira s'habiller.

Permettez-moi de vous dire que faire des patrouilles dans une ville
sans avoir l'ombre d'un vtement, a vous donne une sensation toute
nouvelle.

Je fis ma part de patrouille pendant dix minutes, et, ma foi, je vous
avoue qu'au bout de ce temps-l, je rougis.

Ce que les femmes riaient!

Je n'ai jamais rougi, ni avant, ni aprs; mais  ce moment-l, j'tais
rouge de la tte aux pieds.

Quant  Ortheris, il ne fut pas de la patrouille. Il dit seulement:

--Les casernes de Portsmouth et la baignade du dimanche!

Alors il se coucha  terre et se roula de tous les cts en riant.

Quand nous fmes tous habills, on compta les morts: soixante-dix-sept
_dacoits_, sans parler des blesss.

Nous prmes cinq lphants, cent soixante-dix _sniders_, deux cents
_dahs_ et un tas d'autres outils de brigands.

Pas un de nous ne fut bless, sauf peut-tre le lieutenant, et encore
ne le fut-il que dans sa pudeur.

Le chef des _dacoits_, quand il vint se rendre, dit  l'interprte:

--Si les Anglais se battent comme cela tout nus, que diable ne
feraient-ils pas quand ils sont habills?

Alors Ortheris se mit  rouler les yeux,  faire craquer ses doigts, 
excuter une danse guerrire, pour faire impression sur le chef des
_dacoits_.

Ce dernier s'enfuit chez lui, et nous passmes le reste du jour 
promener le lieutenant sur nos paules, tout autour de la ville, et 
jouer avec les petits Birmans, des diablotins dodus, petits, bruns, et
jolis comme des amours.

Quand je fus vacu sur l'Inde pour cause de dysenterie, je dis au
lieutenant:

--Mon lieutenant, vous avez l'toffe d'un grand homme, mais permettez 
un vieux soldat de vous le dire, vous aimez trop  faire la thorie.

Il me serra la main en disant:

--Qu'on tire haut, qu'on tire bas, il n'y a pas moyen de vous
contenter, Mulvaney. Vous m'avez vu valser  Lungtungpen dans le costume
d'un Peau-Rouge sans sa peinture de guerre, et vous prtendez que j'aime
trop faire la thorie?

--Mon lieutenant, que je dis (car j'avais de l'affection pour ce
petit), je valserais d'un bout  l'autre de l'enfer avec vous, dans ce
costume-l, et tous les camarades aussi.

Puis, je descendis la rivire dans le bateau plat, en lui laissant ma
bndiction. Puissent les saints la porter o elle doit aller, car
c'tait un beau et crne gaillard, ce jeune officier!

Pour en finir, tout ce que je viens de vous dire fait voir comment on
peut tirer parti des soldats de trois ans.

Est-ce que cinquante vieux soldats auraient pris Lungtungpen dans
l'obscurit, comme a?

Non: ils auraient vu qu'on risquait d'attraper la fivre ou de
s'enrhumer, sans parler des coups de fusil: deux cents hommes auraient
t ncessaires.

Mais les hommes de trois ans, dans leur ignorance, n'en cherchent pas
si long; et l o il n'y a pas de crainte, il n'y a pas de danger.

Prenez-les jeunes, bourrez-les de nourriture, et, je vous le jure sur
l'honneur de ce grand homme de petit Bobs, mettez-les derrire un bon
officier, et, mme dshabills, ce ne seront pas seulement des _dacoits_
qu'ils crabouilleront, ce seront des arrrmes du continent.

Ils taient tout nus  la prise de Lungtungpen; et ils prendraient
Saint-Ptersbourg en caleon. Ils en seraient capables, ma parole!

Voici votre pipe, monsieur, fumez-y lentement du _honey dew_, aprs
avoir laiss vaporer le got du tabac de cantine. Mais c'est une
mauvaise ide (je vous en remercie tout de mme) d'avoir bourr ma
blague de votre _choosa_ coup  la mcanique. Le tabac de cantine,
c'est tout comme l'arme: a vous rend incapable de goter les
friandises.

Ce disant, Mulvaney reprit son filet  papillons et retourna  la
caserne.




LE HANDICAP DE LA CHANE BRISE

        Tant que le mors tiendra bon, tant que piquera l'peron, tant
        que la grande perche oscillera ou que rsonnera la cloche du
        dpart; tant qu'il y aura des chevaux  entraner,  faire
        courir, les femmes et le vin ne tiendront que la seconde place,
        pour moi, pour moi, tant qu'un maigre produit de trois ans aura
        un champ  fouler, une barrire  franchir.

        (CHANSON DU G. R.)


Il y a plus de faons de faire courir un cheval d'une manire
avantageuse pour votre carnet de courses qu'il n'y en a de lui faire
tenir la tte droite.

Certaines gens l'oublient.

Comprenez bien que les courses sont une institution dtestable, comme
d'ailleurs tout ce qui a pour rsultat une perte d'argent.

Dans ce pays-ci, outre cette dcadence naturelle, les courses ont cet
autre mrite de n'tre, pour les deux tiers, qu'une fiction qui n'est
jolie que sur le papier.

On se connat trop mutuellement, pour faire des affaires srieuses.

Comment tourmenter, perscuter, afficher un homme, alors que vous
courtisez sa femme et que vous habitez la mme station que lui?

Il vous dit:

--A lundi prochain. Je ne puis payer sance tenante.

Vous rpondez:

--C'est entendu, mon vieux.

Et vous vous estimez fort heureux si vous tirez neuf cents roupies d'une
crance de deux mille.

De quelque ct qu'on les considre, les courses de l'Inde sont une
institution immorale, et, chose pire encore, d'une immoralit coteuse.

Lorsqu'un homme a besoin de votre argent, il vaudrait mieux qu'il le
demandt, ou qu'il ft circuler une liste de souscription, au lieu de
jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, avec son _larrikin_[9]
d'Australie, son _brumby_[10] qui n'a pas plus de race que le valet
d'curie, ses deux _chumars_[11] en bonnets  broderies d'or, ses trois
ou quatre poneys d'_ekkas_[12] aux crinires aussi raides que celles
d'un sanglier, et sa demi-vertu de jument  la queue en bton, qu'on
qualifie d'arabe, parce qu'elle a une tache sur l'oeil.

  [9] Le _larrikin_ d'Australie, c'est le gavroche, un gavroche mtin
    d'apache qui fait un excellent jockey.

  [10] Cheval  demi sauvage.

  [11] Valets hindous de basse caste.

  [12] _Ekka_, voiture  un cheval.

Les courses mnent plus vite au _shroff_[13] qu'aucune autre chose.

  [13] Usurier.

Mais si vous tes dpourvu de conscience et de sentiments, si vous avez
de bons poignets, si vous connaissez quelque peu les allures; si vous
avez dix ans d'exprience des chevaux et plusieurs milliers de roupies
par mois, je crois que vous pourrez arriver de temps  autre  payer les
notes de votre marchal ferrant.

Avez-vous jamais connu _Shackles_ b. w. g. 15. 1-3/8? Vilain,
dgingand, avec des oreilles de mulet, le ventre aussi long qu'un
montant de porte, les nerfs aussi durs que du fil tlgraphique, c'tait
bien le plus trange animal qui et jamais pass sa tte dans une bride.

Il n'appartenait  aucune catgorie dfinie, car il faisait partie d'une
bande  l'oreille fendue qui avait t embarque sur le _Bucphale_ 
raison de quatre livres dix shillings par tte, pour complter le fret;
 Calcutta il avait t vendu tel quel, dpourvu de toute forme, pour
deux cent soixante-quinze roupies.

Les gens, qui perdaient de l'argent sur lui, le qualifiaient de
_brumby_. Mais si jamais cheval eut l'paule de _Harpon_ et le caractre
de _Gin_, ce fut _Shackles_.

Son parcours ordinaire tait de deux milles.

Il s'entranait lui-mme, se courait, se montait lui-mme; si son jockey
lui faisait l'affront de vouloir le diriger, il se fchait aussitt, et
d'un coup de reins, se dbarrassait de lui.

Il n'aimait pas qu'on lui donnt des ordres.

A la fin, il fut achet par un homme qui comprit que si jamais il y
avait une course  gagner, elle serait gagne par _Shackles_, allant 
sa faon, tant que son jockey se tiendrait tranquille.

Cet homme-l avait un jockey nomm Brunt, jeune homme de Perth, en
Australie occidentale, et, au moyen d'un fouet d'entraneur, il enseigna
 Brunt la chose qu'il est le plus malais d'apprendre  un jockey: se
tenir toujours immobile en selle.

Lorsque Brunt se fut bien pntr de cette vrit, _Shackles_ dvasta le
pays.

Aucun poids n'tait capable de le retarder sur sa distance ordinaire.

La renomme de _Shackles_ s'tendit depuis Adjmir, dans le sud, jusqu'
Chedputter, au nord.

Il n'y avait pas de cheval comparable  _Shackles_, tant qu'on le
laissait faire  sa tte. Mais il finit par tre battu, et l'histoire de
son chec ferait pleurer les anges.

A l'extrmit infrieure du champ de courses de Chedputter, juste avant
l'angle qui prcde la ligne droite, la piste passe tout prs de deux
vieux tertres de briques, qui servent de clture  un creux en forme de
chemine vase.

Le gros bout de cette chemine est  moins de six pieds des barrires
extrieures.

La particularit extraordinaire que prsente ce champ de courses rside
en ceci: si vous vous tenez  un certain endroit, situ  environ un
demi-mille en dedans de la piste, et que vous parliez d'une voix
ordinaire, votre voix pntre dans l'entonnoir entre les tas de briques
et y est rpte en cho, mais avec une intonation pleurarde.

Cette particularit fut dcouverte un matin par un homme qui faisait de
l'entranement avec un ami. Il marqua de deux briques l'endroit o il
fallait se placer pour parler, et garda le secret sur sa dcouverte.

Il n'est pas _un seul_ dtail d'une course qui ne doive tre retenu,
dans un pays o les rats sont capables de causer des ravages dans une
porte d'lphants, et o les propritaires qui font courir disposent
les obstacles au profit de leurs curies.

Cet homme faisait courir une jument leve  la campagne, une vraie
crature fe, longue,  grandes foules, trs haute, qui avait un
caractre de dmon, mais l'allure d'un sraphin qui plane, avec un pas
rasant, glissant.

Par un dlicat hommage  mistress Reiver[14], on avait donn  cette
jument le nom de: _Lady Regula Baddun_[15], ou, en abrg, _Regula
Baddun_.

  [14] Voir, dans les _Simples Contes des Collines_, la nouvelle
    intitule: _Le Sauvetage de Pluffles_.

  [15] _Baddun_, prononciation familire de _the bad one_: la mauvaise
    ou la mchante.

Brunt, le jockey de _Shackles_, tait un garon de trs bonne conduite,
mais dont les nerfs avaient t branls. Il avait dbut dans des
courses d'obstacles  Melbourne, o un certain nombre de propritaires
d'curies mritaient d'tre lynchs.

C'tait un des rares jockeys qui eussent chapp  cette terrible
boucherie de la Coupe de Maribyrnong, dont il vous souvient peut-tre.

Les murs taient des remparts  la faon coloniale: ils taient faits de
poteaux de jarrah[16] enfoncs par la pointe dans de la maonnerie, et
fortifis par des arcs-boutants aussi solides que des contreforts
d'glise. Une fois lanc, un cheval devait sauter ou tomber: il lui
tait impossible de tourner.

  [16] Sorte d'eucalyptus.

Dans la Coupe de Maribyrnong, douze chevaux taient serrs ensemble au
second mur. _Chapeau Rouge_, qui tenait la tte, tomba d'un ct, et
entrana la chute du _Gled_; le peloton arriva par derrire, de sorte
que l'espace entre les deux ailes ne fut bientt plus qu'une masse
sanglante qui s'agitait, ruait, criait.

Quatre jockeys furent emports morts, trois taient grivement blesss,
et Brunt tait de ce nombre.

Il racontait de temps  autre l'affaire de Maribyrnong, et, quand il
arrivait  l'instant o Whalley, montant _Chapeau Rouge_, dit, pendant
que la jument s'abattait sous lui: Dieu ait piti de moi! je suis
perdu! au moment mme o _Assieds-toi l_ et _Loutre Blanche_, tombant
sur le pauvre Whalley, l'crasrent, et o la poussire cacha une
infernale mle d'hommes et de chevaux, personne ne s'tonnait que Brunt
et renonc aux courses d'obstacles et, en mme temps,  l'Australie.

Le propritaire de _Regula Baddun_ savait cette histoire par coeur.

Brunt la racontait sans jamais y rien changer: il n'avait pas
d'ducation.

_Shackles_ vint une anne aux courses d'automne de Chedputter, et son
propritaire se promena partout, narguant les sportsmen de Chedputter,
en gnral, si bien qu'ils finirent par aller trouver en corps le
secrtaire honoraire, pour lui dire:

--Dsignez des handicapeurs, et organisez une course de faon qu'elle
dmolisse _Shackles_ et qu'elle donne une leon d'humilit  son
propritaire.

Les Districts s'insurgrent contre _Shackles_ et envoyrent ce qu'ils
avaient de mieux: le _Merle_ qu'on estimait capable de couvrir son mille
en une minute 53 secondes; _Ptard_, produit d'un haras, entran par un
rgiment de cavalerie qui se connaissait en entranement; _Gringalet_,
l'agneau du 75e; _Bobolink_, l'orgueil de Peshawar, et bon nombre
d'autres.

On donna  cette course-l le nom de Handicap de la chane brise, parce
qu'elle avait pour but de dmolir _Shackles_[17]. Les handicapeurs
accumulrent les poids, la caisse donna huit cents roupies, et la
distance fut le parcours de toute la piste pour tous les chevaux.

  [17] Il convient de rappeler ici que _shackle_, en anglais, veut dire
    _chane_.

Le propritaire de _Shackles_ dit:

--Vous pouvez arranger la course en ne tenant compte que de _Shackles_.
Tant que vous ne l'aurez pas enterr sous des couvertures pour le
surcharger, je ne m'inquite pas.

Le propritaire de _Regula Baddun_ dit:

--Je sacrifie ma jument pour faire marcher le _Merle_. La distance de
_Regula_ est de douze cents yards: alors elle se couchera et mourra. Le
_Merle_ en fera autant, car son jockey n'entend rien  une course
d'attente.

Mais c'tait l un mensonge, car _Regula_ avait t entrane pendant
deux mois  Dehra, et ses chances taient bonnes, toujours en supposant
que _Shackles_ se romprait un vaisseau _ou que Brunt ferait un mouvement
pendant la monte_.

Il y eut un bel lan pour les paris. On plaa huit mises de mille
roupies sur le Handicap de la chane brise, et le _Pionnier_, dans un
article, dclara qu'il y avait plusieurs favoris. Pour tout dire, les
divers groupes taient enthousiastes de leurs chevaux respectifs, car
les handicapeurs s'taient acquitts habilement de leur tche.

Le secrtaire honoraire s'tait enrou  parler dans le tapage. La fume
des cigares et le bruit des cornets  ds taient tels qu'on et dit la
fume et le bruit d'un feu de file.

Dix chevaux partirent bien en ligne et le propritaire de _Regula
Baddun_, au trot de son vieux cheval, gagna un endroit situ dans
l'intrieur du champ de courses, et o deux briques avaient t jetes.

Il se tourna de faon  faire face aux tas de briques  l'extrmit
infrieure du champ et attendit.

Les dtails de la course se trouvent dans le _Pionnier_.

A la fin du premier mille, _Shackles_ se dtacha du peloton, tout  fait
sur le ct, tout prt  contourner l'angle,  se rendre matre du mors,
et  filer droit, avant que les autres se fussent douts qu'il les avait
quitts.

Brunt tait en selle, immobile, parfaitement heureux, et prtant
l'oreille au _drum! drum! drum!_ que faisaient derrire lui les sabots,
sachant qu'au bout de vingt autres foules, _Shackles_ ferait une longue
inspiration et parcourrait le dernier demi-mille comme s'il et t le
Hollandais volant[18].

  [18] Vaisseau fantme qui, d'aprs une lgende maritime anglaise,
    hantait les parages du Cap de Bonne Esprance.

Comme Shackles raccourcissait le pas pour contourner l'angle,--il tait
alors juste au niveau des tas de briques,--Brunt entendit,  travers le
vent qui sifflait  ses oreilles, une voix lamentable, plore, qui
partait du dehors et disait:

--Dieu ait piti de moi, je suis perdu!

Dans le temps d'une seule foule, Brunt revit l'affreux ple-mle du
champ de courses de Maribyrnong, tressaillit violemment sur sa selle et
jeta un hurlement d'effroi.

Ce mouvement mit ses perons en contact avec les flancs de _Shackles_,
et ce cri blessa les sentiments de _Shackles_.

Il ne pouvait s'arrter court, mais il mit les quatre pieds  terre, fit
une glissade d'environ cinquante mtres; puis, d'un air trs grave et
trs pos, il se dbarrassa, par une ruade, de Brunt qui n'tait plus
qu'une loque tremblante, terrifie, pendant que _Regula Baddun_ venait
se placer, encolure contre encolure avec _Bobolink_, que tous deux
prenaient la piste droite et gagnaient d'une demi-tte. _Ptard_ tant
mauvais troisime.

Le propritaire de _Shackles_, dans la tribune, essayait de se persuader
que sa lorgnette le trompait.

Quant au propritaire de _Regula Baddun_, qui attendait  ct des deux
briques, il poussa un gros soupir de soulagement et regagna au trot la
tribune.

En engagements et en paris, il avait gagn environ quinze mille roupies.

Ce fut bien le Handicap de la chane brise. Il brisa les reins 
presque tous ceux qui y avaient pris part, et il faillit briser le coeur
du propritaire de _Shackles_.

Ce dernier alla interviewer Brunt.

Le jockey gisait livide, pantelant d'effroi,  l'endroit mme o il
avait fait la culbute. On et dit qu'il tait indiffrent au crime
d'avoir perdu la course. Tout ce qu'il savait, c'tait que Whalley
l'avait _appel_, que cet appel tait un _avertissement_, et dt-on le
couper en deux, il ne monterait jamais plus.

Ses nerfs taient branls pour toujours.

Il ne demandait  son matre qu'une chose: de lui donner une bonne
racle et de le laisser aller.

Il n'tait bon  rien, disait-il. Son matre lui donna cong et il s'en
retourna au paddock en se dissimulant, blanc comme pltre, les lvres
bleues, les genoux flageolants.

Dans le paddock, on l'injuria grossirement, mais Brunt ne s'en aperut
gure.

Il reprit ses vtements et sa canne et s'en alla sur la route, toujours
tremblant de frayeur, toujours rptant: Dieu ait piti de moi! je suis
perdu! et, autant que je sache et que je croie, il disait la vrit.

Vous savez maintenant comment fut couru et gagn le Handicap de la
chane brise. Naturellement vous n'en croirez rien! Vous prteriez foi
 n'importe quel conte ayant trait aux vises de la Russie sur l'Inde,
ou bien aux recommandations de la Commission montaire, mais ce petit
morceau de simple vrit vous parat beaucoup trop dur  avaler.




HORS DU CERCLE

        L'amour ne tient pas compte de la caste, non plus que le sommeil
        d'un lit cass. J'allai en qute de l'amour et je me perdis.

        (PROVERBE HINDOU.)


Il faut, quoi qu'il arrive, rester dans sa caste, sa race, son milieu.
Que les Blancs aillent aux Blancs, que les Noirs aillent aux Noirs!

Alors, si l'on a des ennuis, ils ne sortent pas du cours ordinaire des
vnements. Ils n'ont rien de soudain, d'trange, d'insouponn.

Ceci est l'histoire d'un homme qui franchit dlibrment les frontires
protectrices de la socit comme il faut de tous les jours, et qui en
fut cruellement chti.

Dans le premier cas, il sut trop de choses; dans le second, il en vit
trop. Il s'intressa de trop prs  la vie indigne, mais il ne
recommencera jamais plus.

Tout au coeur de la cit, derrire le _bustee_[19] de Jitha Megji, se
trouve la ruelle d'Amir Nath, qui se termine en impasse par un mur perc
d'une seule fentre grille.

  [19] Faubourg.

A l'extrmit de cette ruelle il y a une grande table  vaches, et les
murs qui donnent sur les deux cts de l'impasse n'ont aucune fentre.

Ni Suchet Singh, ni Gaur Chand n'approuvent que leurs femmes jettent un
coup d'oeil sur le monde extrieur.

Si Durga Charan avait t de leur opinion, il serait plus heureux
aujourd'hui, et la petite Bisesa serait en tat de ptrir son pain
elle-mme.

De sa chambre, elle pouvait regarder, par la fentre grille, dans
l'troite et sombre ruelle o le soleil ne pntrait jamais, o les
buffles se roulaient dans la boue bleue.

Elle tait veuve, ge d'environ quinze ans.

Nuit et jour elle priait les dieux de lui envoyer un amoureux, car elle
n'approuvait pas la vie solitaire.

Un jour, l'homme,--il se nommait Trjago,--vint dans l'impasse d'Amir
Nath, en se promenant sans but; aprs avoir dpass les buffles, il
trbucha contre un gros tas d'herbages pour les bestiaux.

Alors, il vit que la ruelle finissait en pige et il entendit un petit
rire derrire la fentre grille.

C'tait un joli petit rire; Trjago, sachant que pour tous les usages
pratiques, les antiques _Mille et une Nuits_ sont de bons guides,
s'avana vers la fentre et murmura cette strophe du _Chant d'amour de
Har Dyal_ qui commence ainsi:

  _Un homme peut-il se tenir debout devant la face nue du soleil, ou un
  amant en prsence de sa bien-aime?_

  _Si mes pieds se drobent sous moi,  coeur de mon coeur, dois-je tre
  blm, parce que la splendeur de ta beaut m'aveugle?_

Alors un lger tintement de bracelets fminins se fit entendre derrire
la grille, et une voix menue continua par le cinquime vers:

  _Hlas! hlas! la Lune peut-elle parler au Lotus de son amour, quand
  la porte des deux est ferme, et que se rassemblent les nuages chargs
  de pluie?_

  _On a pris ma bien-aime, et on l'a pousse vers le nord, avec les
  chevaux de bt._

  _Il y a des chanes de fer  ces pieds qui taient poss sur mon
  coeur._

  _Avertis les archers de se tenir prts..._

La voix se tut soudain, et Trjago sortit de l'impasse d'Amir Nath, en
se demandant qui avait bien pu trouver si exactement la suite du _Chant
d'amour d'Har Dyal_.

Le lendemain, comme il se rendait en voiture  son bureau, une vieille
femme lana un paquet dans son _dog-cart_.

Le paquet contenait la moiti d'une pendeloque de verre brise, une
fleur de _dhak_ rouge sang, une pince de _bhusa_ ou foin pour les
bestiaux, et onze cardamomes.

Ce paquet tait une lettre, non point une lettre grossirement
compromettante, mais une innocente, une inintelligible lettre d'amour.

Trjago en savait beaucoup trop long l-dessus, comme je l'ai dit.

Il serait prfrable qu'aucun Anglais ne st traduire les lettres
symboliques. Mais Trjago tala toutes ces futilits sur le couvercle de
son pupitre et se mit  les interprter.

Dans l'Inde entire, une pendeloque en verre brise signifie une veuve,
parce que,  la mort du mari, on brise les bracelets que sa femme porte
 son poignet.

Trjago comprit le sens de ce petit morceau de verre.

La fleur de _dhak_ s'interprte diversement: dsirer, venir,
crire, danger, suivant les objets dont elle est accompagne.

Une cardamome signifie jalousie, mais quand un objet quelconque est en
double dans une lettre d'amour, il perd son sens symbolique et ne
reprsente plus qu'un nombre indiquant le temps; s'il y est joint de
l'encens, du caill, du safran, c'est une indication de lieu.

Ds lors le message s'interprtait ainsi: Une veuve,--fleur de _dhak_,
et _bhusa_,-- onze heures.

La pince de _bhusa_ mit Trjago sur la piste.

Il sentit--cette sorte de lettre comporte une bonne dose
d'intuition--que le _bhusa_ tait une allusion au gros tas d'herbages 
bestiaux sur lequel il avait trbuch dans la ruelle d'Amir Nath, que le
message devait venir de la personne qu'il avait entendue derrire le
grillage, et qu'elle tait veuve.

En somme, le message tait ainsi conu:

Une veuve, dans la ruelle o se trouve le tas de _bhusa_, vous prie de
venir  onze heures.

Trjago jeta tous les dbris dans l'tre et se mit  rire.

Il savait qu'en Orient les hommes ne font point l'amour sous des
fentres  onze heures du matin, et que les femmes ne donnent pas leurs
rendez-vous une semaine  l'avance.

Aussi, cette mme nuit,  onze heures, alla-t-il dans la ruelle d'Amir
Nath, envelopp d'un _boorka_, manteau qui sert aux hommes comme aux
femmes.

Ds que les gongs de la cit eurent sonn l'heure, la petite voix
derrire le grillage reprit le _Chant d'amour de Har Dyal_, au passage
o la jeune fille _panthan_ implore le retour de Har Dyal.

Dans l'original, c'est une romance vraiment jolie; dans une traduction,
vous ne retrouverez pas son accent plaintif.

En voici une version approximative:

  _Seule, sur les toits, je me tourne vers le nord, et j'pie l'clair
  dans le ciel, l'clat de ta marche dans le nord. Reviens  moi, 
  bien-aim, ou je meurs!_

  _Au-dessous de moi s'tend le bazar endormi; bien loin, bien loin,
  s'allongent les chameaux fatigus, les chameaux et les captifs de ta
  razzia. Reviens  moi,  bien-aim, ou je meurs!_

  _La femme de mon pre est vieille, aigrie par les annes, et je suis
  la servante  tout faire dans la maison de mon pre; le chagrin est
  mon pain et les larmes sont ma boisson. Reviens  moi,  bien-aim, ou
  je meurs!_

Quand la chanteuse se tut, Trjago s'avana jusque sous le grillage et
murmura:

--Me voici.

Bisesa tait agrable  voir.

Cette nuit fut le dbut d'une foule de choses tranges et d'une vie en
partie double si complique, qu'aujourd'hui Trjago se demande s'il n'a
pas t le jouet d'un rve.

Bisesa,-- moins que ce ne ft la vieille servante qui avait jet la
lettre symbolique,--avait descell le lourd grillage d'entre les briques
du mur, de sorte que la fentre glissait en dedans, ne laissant plus
qu'une ouverture carre de simple maonnerie par o pouvait grimper un
homme de quelque agilit.

Pendant la journe, Trjago accomplissait sa monotone besogne de bureau,
ou bien il faisait sa toilette et rendait visite aux dames anglaises de
la station, en se demandant pendant combien de temps elles
consentiraient  le connatre, si elles apprenaient l'existence de la
pauvre petite Bisesa.

Le soir, quand la ville tait endormie, il partait couvert d'un _boorka_
malodorant. Il arpentait le quartier qui est derrire le _bustee_ de
Jitha Megji, tournait brusquement pour entrer dans l'impasse d'Amir
Nath, entre les bestiaux endormis et les murs nus. Et enfin, c'tait
Bisesa, et le bruit de la respiration profonde et rgulire des vieilles
femmes qui dormaient  la porte de la chambrette pauvrement meuble que
Durga Charan avait rserve  la fille de sa soeur.

Qui tait Durga Charan, et que faisait-il?

Trjago ne s'en informa jamais.

Comment ne fut-il point dcouvert et poignard? Il ne songea  se le
demander que quand sa folie fut passe, et que Bisesa...

Mais ceci viendra plus loin.

Bisesa avait un charme infini pour Trjago.

Elle tait aussi ignorante qu'un oiseau; les ides biscornues qu'elle se
faisait des choses du monde extrieur, d'aprs les rumeurs qui
arrivaient jusqu' sa chambre, amusaient Trjago presque autant que les
efforts qu'elle faisait, en zzayant, pour prononcer son nom de
Christophe.

La premire syllabe tait dj au-dessus de ses moyens.

Elle faisait de petits gestes drles et jolis avec ses mains roses,
comme si elle et voulu jeter ce nom.

Puis, s'agenouillant devant Trjago, elle lui demandait, exactement de
la mme faon qu'et fait une Anglaise, s'il tait bien sr de l'aimer.

Trjago jurait qu'il l'aimait plus que tout au monde.

Et c'tait vrai.

Aprs un mois de cette folie, les exigences de son autre vie obligrent
Trjago  tmoigner des attentions particulires  une dame de sa
connaissance.

Vous pouvez tre certain que n'importe quel fait de ce genre est relev
et discut, non seulement par les gens de votre propre race, mais encore
par cent cinquante indignes.

Trjago dut se promener avec cette dame et causer avec elle  la
musique.

Il dut faire avec elle une ou deux promenades en voiture. Il n'eut pas
un instant l'ide que cela pouvait avoir quelque influence sur sa vie
secrte, qui lui tait la plus chre.

Mais les nouvelles volrent de la faon mystrieuse que l'on connat, de
bouche en bouche, jusqu'au jour o la dugne de Bisesa l'apprit et en
parla  Bisesa.

La petite fut si trouble qu'elle fit tout de travers sa besogne
domestique, et qu'en consquence la femme de Durga Charan la battit.

Une semaine plus tard, Bisesa reprocha ce flirt  Trjago.

Elle n'entendait rien aux nuances et parlait  coeur ouvert.

Trjago en rit. Bisesa battit le sol de ses petits pieds, de ses pieds
menus, aussi lgers que des fleurs de soucis, et qui auraient tenu dans
une main d'homme.

La plus grande partie de ce qu'on a crit sur la passion et l'lan
impulsif chez la femme orientale est exagr et compil de seconde main;
pourtant il y a l un peu de vrit; quand un Anglais le dcouvre, cela
le stupfie autant que pourrait le faire une passion dans sa propre
existence.

Bisesa eut des crises de rage. Elle tempta, et finalement menaa de se
tuer si Trjago ne renonait pas sur-le-champ  la _memsahib_ qui tait
venue se mettre entre eux.

Trjago voulut s'expliquer, lui montrer qu'elle ne comprenait pas la
situation  un point de vue occidental.

Bisesa se redressa et dit simplement:

--Je ne la comprends pas. Tout ce que je sais, le voici: c'est qu'il
n'est pas bien que je vous aie aim plus que mon propre coeur, sahib.
Vous tes un Anglais. Je ne suis qu'une fille noire (elle tait plus
blonde que l'or en barre de la Monnaie) et la veuve d'un homme noir.

Alors elle sanglota et ajouta:

--Mais sur mon me et sur l'me de ma mre, je vous aime. Il ne vous
arrivera jamais malheur, quoi qu'il puisse advenir de moi.

Trjago raisonna la fillette, et fit de son mieux pour la calmer, mais
elle paraissait trouble au del des limites raisonnables.

La seule chose qui pt la satisfaire, c'tait la rupture de toutes
relations entre eux.

Il fallait qu'il la quittt sur-le-champ.

Il partit.

Comme il se laissait tomber par la fentre, elle lui baisa deux fois le
front et il s'en retourna chez lui tout rveur.

Une semaine, puis trois se passrent, sans qu'il entendt parler de
Bisesa.

Trjago, trouvant que la rupture avait dj trop dur, retourna pour la
cinquime fois  la ruelle d'Amir Nath, esprant que ses coups frapps
au grillage mobile amneraient une rponse.

Il ne fut pas du.

La lune tait nouvelle.

Un rayon de lumire tombait dans la ruelle d'Amir Nath et sur le
grillage qu'on retira ds que Trjago eut frapp. Du fond des tnbres,
Bisesa lui tendit ses bras qu'claira en plein le clair de lune:

Les deux mains avaient t tranches aux poignets et les moignons
taient presque cicatriss.

Puis, comme Bisesa penchait sa tte entre ses bras et sanglotait,
quelqu'un qui se trouvait dans la chambre poussa un grognement pareil 
celui d'une bte fauve, et une lame,--couteau, pe ou lance,--vola
comme un trait vers le _boorka_ de Trjago.

Le coup manqua le corps, mais entama un des muscles de l'aine, blessure
qui fit boiter Trjago lgrement pendant toute sa vie.

Le grillage fut remis en place, et aucun signe ne partit de la maison.

Il ne restait plus que la bande de lumire lunaire sur la haute muraille
et, en arrire, la noirceur des tnbres dans la ruelle d'Amir Nath.

Le premier souvenir de Trjago, quand il eut exhal sa fureur  grands
cris entre ces murs impitoyables, c'est qu'il se retrouva prs du fleuve
 la pointe du jour, qu'il jeta son _boorka_ et rentra tte nue chez
lui.

Quelle tragdie s'tait passe?

Bisesa avait-elle, dans un moment de dsespoir irraisonn, tout racont?
Ou bien l'intrigue avait-elle t dcouverte? Lui avait-on arrach des
aveux par la torture?

Durga Charan connaissait-il son nom?

Qu'advint-il de Bisesa?

Tout cela, Trjago l'ignore encore aujourd'hui.

Il tait arriv quelque chose d'horrible, et l'ide de ce qu'avait pu
tre cette chose-l revient de temps  autre  l'esprit de Trjago, la
nuit, et lui tient compagnie jusqu'au matin.

Une particularit de l'histoire, c'est que Trjago ne sait pas o se
trouve la faade de la maison de Durga Charan.

Peut-tre donne-t-elle sur une cour commune  deux ou trois autres
maisons; ou peut-tre se trouve-t-elle derrire une des portes du
quartier de Jitha Megji.

Trjago ne saurait le dire.

Il lui est impossible de retrouver Bisesa, la pauvre petite Bisesa. Il
l'a perdue dans cette cit o chaque maison est aussi garde, aussi
impntrable que la tombe, et l'ouverture grille qui donne sur la
ruelle d'Amir Nath a t mure.

Mais Trjago va rgulirement dans le monde et il y est regard comme un
homme trs respectable.

Il ne prsente aucun trait particulier, si ce n'est une certaine raideur
de la jambe droite, due  une foulure qu'il s'est faite en montant 
cheval.




DANS L'ERREUR

        On brlait un corps sur le sable; la lumire se rpandait fort
        loin. Elle servait de phare aux bateaux oscillants qui venaient
        de Zanzibar. Esprit du feu, en quelque lieu que s'lvent tes
        autels, tu es la lumire qui sert de guide  nos yeux.

        (CHANSON DE BATELIER  SALSETTE.)


On peut encore avoir quelque espoir quand un homme s'enivre en public,
d'une faon tapageuse, et cela plus souvent que de raison. Mais il faut
dsesprer de celui qui boit en se cachant, seul chez lui, de celui
qu'on ne voit jamais boire.

Voil la rgle.

Il doit donc y avoir une exception pour la confirmer.

Le cas de Moriarty tait cette exception.

Il tait ingnieur civil, et le gouvernement avait eu l'extrme
attention de le placer tout seul dans un lointain district, o il ne
pouvait causer qu'avec les indignes, et o il avait beaucoup de
besogne.

Il s'acquitta fort bien de sa tche pendant quatre annes de vie
solitaire, mais il contracta le vice de boire en secret, tout seul, de
sorte que, lorsqu'il revint du dsert, il avait l'air plus vieilli, plus
us, plus gar que ne l'et fait prsumer la vie funbre qu'il avait
mene.

Vous connaissez le dicton: un homme qui a pass plus d'un an seul, dans
la jungle, n'a plus, jusqu' la fin de ses jours, l'esprit tout  fait
sain.

Les gens mettaient les faons tranges et bourrues de Moriarty sur le
compte de la solitude, et selon eux, cela prouvait que le gouvernement
gtait l'avenir de ses meilleurs serviteurs.

Moriarty avait jet les bases de son excellente rputation en
construisant des ponts, des digues, des poutres en fer. Mais toutes les
nuits de la semaine, il savait qu'il ruinait cette rputation en
absorbant du Trois toiles, du Christopher, de petites rasades de
liqueurs et d'autres poisons de cette sorte.

Il avait une constitution saine et un cerveau vigoureux, sans quoi il
n'y aurait pas tenu et serait mort dans son district perdu, comme un
chameau malade.

C'est ce qu'avaient fait avant lui des gens qui lui taient suprieurs.

Le gouvernement l'envoya  Simla, aprs l'avoir rappel du district, et
il s'y rendit dans l'intention de solliciter un poste qui se trouvait
alors vacant.

Cette saison-l, mistress Reiver,--que vous n'avez peut-tre pas
oublie,--tait  l'apoge de sa puissance, et bien des hommes
subissaient son joug.

On a dj dit de mistress Reiver, dans un autre rcit, tout le mal qu'on
peut dire d'elle.

Moriarty tait d'une solide carrure, beau garon, trs tranquille, et il
mettait un empressement fbrile  plaire aux gens quand il n'tait point
absorb dans ses penses.

Il sursautait facilement  un bruit soudain, ou quand on lui adressait
la parole sans prambule;  dner, quand vous le regardiez boire son
verre d'eau, vous pouviez observer, dans sa main, un lger tremblement.
Mais on mettait tout cela sur le compte de la nervosit; le monotone, le
constant encore un peu et encore un peu, prononc dans sa chambre,
quand il s'y trouvait seul, tait ignor de tous: chose miraculeuse,
quand on sait  quel point tous les dtails de la vie prive sont ici du
domaine public.

Moriarty ne fut point englob dans le cercle qui entourait mistress
Reiver, car il n'et point t, l, dans son lment, mais il n'en subit
pas moins le pouvoir de cette dernire.

Il tomba  genoux devant elle et la regarda comme une desse.

Cela venait de ce que, tout frais sorti de la jungle, il tombait dans
une grande ville.

Il ne savait pas rduire les choses  leur juste proportion, ni les voir
telles qu'elles taient.

Mistress Reiver tant froide et dure, il la dclarait imposante, pleine
de dignit.

Comme elle n'avait pas de cervelle et ne savait pas causer avec esprit,
il la disait rserve et timide.

Timide, mistress Reiver!

Parce qu'elle ne mritait l'estime ni le respect de personne, il la
respectait de loin et lui reconnaissait toutes les vertus de la Bible,
et la plupart de celles qui se trouvent dans Shakespeare.

Ce gros homme, sombre, distrait, si nerveux quand il entendait un cheval
trotter derrire lui, tait devenu le satellite de mistress Reiver, et
il rougissait de plaisir quand elle lui disait un mot ou deux.

Son admiration tait rigoureusement platonique; les autres femmes
elles-mmes le voyaient et en convenaient.

Il ne sortait jamais dans Simla, de sorte qu'il n'entendait rien dire
contre son idole.

C'tait tout ce qu'il fallait.

Mistress Reiver ne lui accordait aucune attention particulire.

Elle ne voyait en lui qu'un nouvel admirateur  inscrire sur
l'interminable liste de ses conqutes.

Elle allait de temps  autre faire une promenade avec lui, rien que pour
montrer qu'il tait sa chose, et qu'elle pouvait le revendiquer.

Moriarty faisait sans doute presque tous les frais de la conversation,
car mistress Reiver n'avait pas grand'chose  dire  un homme d'un tel
niveau, et le peu qu'elle disait n'aurait pu tre de grand profit.

Ce  quoi croyait Moriarty, et cela pour de bonnes raisons, c'tait 
l'influence qu'exerait sur lui mistress Reiver. Convaincu de cela, il
entreprit srieusement de se dfaire du seul vice qu'il se connt.

Il dut prouver des sensations toutes particulires au cours de cette
lutte, mais il ne les a jamais dcrites.

Parfois, il s'abstenait pendant toute une semaine de tout ce qui n'tait
pas de l'eau. Puis, par un jour de pluie, quand personne ne l'avait
invit  dner, quand il avait un grand feu dans sa chambre et qu'il s'y
trouvait trs confortablement install, il restait chez lui, s'offrait
une nuit entire de petites rasades, tout en btissant des plans pour
s'amender, et finissait par se jeter sur son lit, compltement ivre.

Le lendemain matin, il avait mal aux cheveux.

Certain soir, la catastrophe se produisit.

Il avait l'esprit troubl par les efforts qu'il faisait pour se rendre
digne de l'amiti de mistress Reiver.

Les dix derniers jours s'taient fort mal passs et il reut tout
l'arrir de deux ans et neuf mois de petites rasades, sous la forme
d'un accs de _delirium tremens_ d'un caractre attnu.

La crise commena par de la dpression, des ides de suicide se
manifestant par sauts et par bonds, par de l'hystrie, pour finir par
des propos absolument dlirants.

A voir le pauvre Moriarty assis dans sa chaise devant le feu,  le voir
aller et venir par la chambre, dchiquetant un mouchoir en petits
morceaux, vous auriez cru qu'il pensait rellement  mistress Reiver
car, dans ses divagations, il parlait d'elle et de sa propre chute, tout
en entremlant quelques calculs de mcanique  l'cheveau de ses ides.

Il parlait, parlait, parlait, d'une voix sche, basse, s'adressant 
lui-mme, et rien ne pouvait l'arrter.

Il semblait se douter que quelque chose allait de travers.

A deux reprises, il fit un effort pour se matriser et pour parler
raisonnablement au docteur, mais aussitt son esprit se drobait  tout
contrle, et il reprenait son monologue  voix basse, recommenant
l'histoire de ses ennuis.

C'est chose terrible que d'entendre un gros homme babiller comme un
enfant sur toutes ces sortes de choses qu'un homme garde ordinairement
pour lui et renferme au plus profond de son coeur.

Moriarty exhiba ainsi le contenu de son me au profit de quiconque se
trouvait dans la pice, depuis dix heures et demie ce soir-l jusqu'
deux heures trois quarts le lendemain matin.

Par ce qu'il dbita, on put juger quelle norme influence mistress
Reiver exerait sur lui, et combien il se sentait profondment dchu.

On ne saurait videmment rapporter ici ce qu'il murmura, mais ce fut
chose instructive, car cela montrait combien il se trompait dans ses
valuations.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand la crise fut dissipe, et que ses rares amis se furent apitoys
sur l'accs de fivre de la jungle qui l'avait mis si bas, Moriarty fit
un grand serment  part lui, et recommena  sortir avec mistress Reiver
pour toute la dure de la saison, l'adorant d'une faon discrte et
respectueuse, comme un ange du ciel.

Plus tard, il s'adonna aux promenades  cheval sur de vrais chevaux et
non des rosses de louage.

C'tait une preuve certaine qu'il s'amendait, et vous pouviez fermer
bruyamment une porte derrire lui sans le faire bondir et lui couper la
respiration.

C'tait encore l un motif d'espoir.

Comment tint-il son serment, et combien cela lui cota-t-il dans les
premiers temps, personne ne le sait.

Il vint certainement  bout de la tche la plus ardue que puisse
s'imposer un homme qui a bu avec excs. En djeunant, il prenait son
brandy et soda et son vin, mais il ne buvait jamais seul, et ne buvait
jamais au point d'tre  la merci de ce qu'il avait bu.

Un jour, il conta l'histoire de sa grande preuve  un ami intime,
disant qu'il devait son salut  l'influence d'une pure et honnte
femme, d'un ange, pour tout dire.

Son auditeur, surpris d'entendre dire quelque chose d'logieux sur le
compte de mistress Reiver, clata de rire; ce rire lui cota l'amiti de
Moriarty.

Et Moriarty, qui aujourd'hui est mari avec une femme dix mille fois
meilleure que mistress Reiver,  une femme convaincue que nul homme au
monde n'est aussi bon, aussi intelligent que son mari,--Moriarty, donc,
mourra en dclarant sous serment que mistress Reiver l'a sauv de sa
perdition dans ce monde et dans l'autre.

Personne ne crut un seul instant qu'elle avait eu connaissance du vice
de Moriarty.

Si elle l'avait su, elle lui aurait brusquement tourn le dos, elle
l'aurait repouss avec mpris, et aurait fait part de sa dcouverte 
tous ses amis. Pas un de ceux qui la connaissaient n'avait le moindre
doute  ce sujet.

Moriarty la prit pour ce qu'elle ne fut jamais, et cette illusion le
sauva.

Le rsultat fut exactement le mme que si elle avait t en toute chose
telle qu'il se l'imaginait.

Mais il reste  savoir quelle part mistress Reiver pourra rclamer dans
le salut de Moriarty, lorsqu'elle sera appele elle-mme  rendre ses
comptes.




UNE ESCROQUERIE FINANCIRE

        Il buvait des liqueurs fortes et son langage tait grossier; il
        achetait des effets et vitait de les payer; il collait des
        chevaux aux jeunes nafs et il gagnait d'une faon suspecte aux
        concours athltiques. Puis, entre un vice et une folie, il se
        cachait pour faire de bonnes actions, et pour les cacher, il
        mentait.

        LE MESS.


Si Reggie Burke tait actuellement dans l'Inde, il serait fort mcontent
qu'on racontt cette histoire; mais il est  Hong-Kong, il ne la lira
point, et on ne risque rien  la redire.

Reggie Burke est l'auteur de cette grande escroquerie, dont fut victime
la banque du Sind et de Sialkote.

Il tait grant d'une succursale du Haut Pays.

C'tait un homme dou d'un grand sens pratique, et connaissant  fond le
mcanisme du prt aux indignes et des assurances.

Il savait mener de front les frivolits de l'existence et les devoirs de
sa profession et s'en tirait fort bien.

Reggie Burke montait tous les chevaux qui consentaient  se laisser
monter, dansait avec autant de grce qu'il montait, et on avait recours
 lui chaque fois qu'on organisait quelque divertissement  la Station.

Ainsi qu'il le disait lui-mme, ainsi que bon nombre de gens s'en
aperurent  leur grande surprise, il y avait deux Burke, galement 
votre service. D'abord Reggie Burke, de quatre  dix, prt  n'importe
quoi, depuis une partie sur le _gymkhana_[20] par temps chaud jusqu' un
pique-nique  cheval, et de dix  quatre, M. Reginald Burke, grant de
la succursale de la banque du Sind et de Sialkote.

  [20] Stade, terrain de sports.

Vous pouviez jouer au polo avec lui dans l'aprs-midi, et l'entendre
s'exprimer en termes nets sur le compte d'un mauvais joueur; vous
pouviez aussi aller le voir, le lendemain, pour ngocier un emprunt de
deux mille roupies sur une police d'assurance de cinq mille livres, dont
les primes dj payes s'lvent  quatre-vingts livres.

Il vous reconnaissait, mais vous aviez quelque peine  le reconnatre.

Les directeurs de la banque,--elle avait son sige central  Calcutta,
et les avis de son directeur gnral avaient du poids auprs du
gouvernement,--choisissaient leurs hommes avec soin.

Ils avaient soumis Reggie  une preuve,  un entranement des plus
svres. Ils avaient en lui autant de confiance qu'un directeur gnral
peut en tmoigner aux directeurs de ses succursales.

Vous verrez vous-mme si cette confiance tait mal place.

La succursale de Reggie tait situe dans une Station importante, et
comportait le personnel habituel: le grant, le comptable,--tous deux
Anglais,--un caissier, et une foule d'employs indignes, sans compter,
le soir, les patrouilleurs de la police devant la porte.

La besogne courante, pour cette banque situe dans un pays riche,
consiste en _hoondi_[21] et en prts de toutes sortes.

  [21] Lettres de change.

Un imbcile est incapable de s'assimiler ce genre d'affaires.

Un homme intelligent, qui ne frquenterait pas ses clients, qui ne
connatrait pas leurs affaires par le menu, serait pire qu'un imbcile.

Reggie tait un homme de figure jeune, ras de prs,  l'oeil vif; rien
ne pouvait lui troubler l'esprit, sinon un gallon du madre des
Artilleurs.

Un jour,  un grand dner, il annona incidemment que les directeurs lui
avaient expdi d'Angleterre une curiosit naturelle pour son service de
comptabilit.

Il avait parfaitement raison.

M. Silas Riley, comptable, tait un animal des plus curieux. C'tait un
naturel du Yorkshire, long, dgingand, osseux, tout ptri de ce sauvage
amour-propre qui ne fleurit que dans le meilleur des comts anglais.

Le terme d'arrogance serait trop doux pour exprimer l'attitude mentale
de M. Riley. Il avait mis sept ans  conqurir la fonction de caissier
dans une banque de Huddersfield, et toute son exprience se bornait aux
manufactures du nord.

Peut-tre aurait-il mieux russi du ct de Bombay, o l'on se contente
d'un demi pour cent de profit et o l'argent est bon march. Il ne
valait rien pour l'Inde Suprieure, pour une province  bl, o il faut
une forte tte et une certaine souplesse d'imagination pour arriver  un
bilan satisfaisant.

Riley avait l'esprit singulirement troit en affaires, et, nouveau venu
dans le pays, il ignorait totalement que la banque, dans l'Inde, diffre
absolument de ce qu'elle est dans la mtropole.

Comme la plupart des gens intelligents qui sont fils de leurs oeuvres,
il avait une grande simplicit de jugement et s'tait imagin, pour une
raison ou pour une autre, d'aprs les termes de courtoisie banale dont
on s'tait servi dans sa lettre d'engagement, que les directeurs
l'avaient choisi  cause de ses mrites particuliers et exceptionnels et
qu'ils faisaient grand cas de lui. Cette ide s'accrut, se cristallisa,
et, ds lors, il ne manqua rien  sa vanit naturelle d'homme du Nord.

En outre, il tait de sant dlicate, il souffrait de quelque faiblesse
de poitrine, ce qui le rendait peu patient.

Ne pensez-vous pas que Reggie avait bien raison de qualifier son nouveau
comptable de curiosit naturelle?

Les deux hommes se dplurent mutuellement ds l'abord. Dans l'opinion de
Riley, Reggie tait un fou et un cervel, qui s'adonnait  Dieu sait
quels dsordres dans des endroits suspects connus sous le nom de Mess,
et, d'ailleurs, absolument dpourvu de ce qu'il fallait pour exercer la
profession srieuse et solennelle de banquier.

Il ne pouvait se faire  l'air jeune de Reggie,  son expression qui
voulait dire: Allez au diable!. Il ne comprenait pas les amis de
Reggie, ces officiers bien btis et insouciants qui venaient  cheval,
le dimanche, faire de grands djeuners  la banque, et qui contaient des
histoires si lestes que lui, Riley, se levait et quittait la salle.

Riley ne cessait de montrer  Reggie comment il fallait que les affaires
fussent conduites, et Reggie dut, plus d'une fois, lui rappeler qu'une
exprience de sept annes, entre Huddersfield et Beverley n'tait gure
propre  mettre un homme en tat de diriger une grosse affaire dans le
Haut Pays.

Alors Riley boudait, il se reprsentait comme une des colonnes de la
banque, comme un favori des directeurs, et Reggie s'arrachait les
cheveux.

Lorsqu'un homme dans ce pays-ci ne peut plus compter sur ses subordonns
anglais, il passe de mauvais moments, car l'utilisation des indignes
est troitement limite.

En hiver, Riley souffrait de la poitrine pendant des semaines
conscutives, et sa besogne s'ajoutait  celle de Reggie, qui prfrait
encore cela aux continuels frottements rsultant de la prsence de
Riley.

Un des inspecteurs de la banque dcouvrit ces dfaillances au cours
d'une tourne et fit son rapport aux directeurs.

Or, Riley avait t impos  la banque par un membre du Parlement, qui
avait besoin du vote de Riley pre, et celui-ci, de son ct, tait
dsireux d'envoyer son fils dans un pays chaud  cause de ses poumons
malades.

Le membre du Parlement avait des capitaux dans la banque, mais un des
directeurs voulait donner de l'avancement  un de ses protgs; de sorte
que, le pre Riley tant mort, ce directeur fit comprendre  ses
collgues qu'un comptable qui tait malade six mois sur douze ferait
mieux de cder la place  un homme bien portant.

Si Riley avait connu le vritable motif de sa nomination, il se serait
conduit avec plus de mesure; comme il l'ignorait, ses accs de maladie
alternaient avec des priodes o il ne cessait de tourmenter, d'agacer
Reggie par son indiscrte intervention, par les mille petits moyens
qu'un subalterne infatu de lui-mme sait mettre en jeu.

Reggie, pour se soulager, lui lanait, ds qu'il tournait le dos, des
injures normes  faire dresser les cheveux, mais il ne le malmenait
jamais en face.

--Riley, disait-il, est un animal si fragile que la bonne moiti de son
outrecuidance vient de sa maladie de poitrine.

Vers la fin du mois d'avril, Riley tomba malade pour tout de bon.

Le mdecin l'ausculta et lui dit qu'il ne tarderait pas  se remettre.

Puis il prit Reggie  part et lui dit:

--Vous doutez-vous  quel point votre comptable est malade?

--Non, dit Reggie. S'il va mal, tant mieux, que le diable l'emporte! Il
est insupportable quand il va bien. Si vous pouvez le faire taire, avec
vos drogues, pendant les chaleurs, je vous autorise  emporter le
coffre-fort de la banque.

Mais le docteur ne riait pas.

--Mon cher, je ne plaisante pas, dit-il. Je lui donne encore trois mois
 passer au lit, et une semaine de plus pour y mourir. Sur mon honneur
et ma rputation, c'est tout le rpit qu'il peut obtenir dans ce monde.
Il est phtisique jusqu' la moelle.

La figure de Reggie devint aussitt celle de M. Reginald Burke, et il
rpondit:

--Qu'est-ce que je peux faire?

--Rien, dit le docteur. On peut le considrer en fait comme un homme
mort. Faites qu'il soit tranquille et gai. Dites-lui qu'il est en train
de se rtablir. Voil tout. Je le soignerai, naturellement, jusqu'au
bout.

Le docteur partit, et Reggie s'assit pour dpouiller le courrier du
soir.

La premire lettre qu'il y trouva venait des directeurs. Elle avait pour
but de l'informer que M. Riley devait cesser ses fonctions dans un dlai
d'un mois, aux termes des conventions. Elle avisait Reggie que la lettre
destine  Riley allait suivre et prvenait Reggie de l'arrive d'un
nouveau comptable, que Reggie connaissait et apprciait.

Reggie alluma un cigare et, avant qu'il et fini de le fumer, il avait
esquiss le plan d'une supercherie.

Il fit disparatre la lettre du directeur et alla voir Riley, qui tait
aussi grognon que d'habitude et qui se demandait avec beaucoup
d'inquitude comment la banque marcherait pendant sa maladie.

Il ne songea pas un instant au surcrot de besogne qui allait incomber 
Reggie. Il ne pensait qu'au retard qui en rsulterait pour son
avancement.

Alors Reggie l'assura que tout irait bien, et que lui, Reggie, viendrait
tous les jours le consulter sur la direction de la banque.

Riley fut un peu radouci, mais laissa entendre fort clairement qu'il ne
croyait gure  l'aptitude de Reggie pour les affaires.

Reggie se fit humble. Pourtant il avait dans son bureau des lettres des
directeurs, dont le meilleur grant de succursale se ft montr fier.

Les jours passrent dans la grande maison sombre, et la lettre de renvoi
destine  Riley arriva. Elle fut mise de ct par Reggie, qui, chaque
jour, portait les registres chez Riley et lui rendait compte de ce qui
avait t fait; Riley l'coutait en grognant.

Reggie faisait de son mieux pour montrer les choses sous un jour qui
plt  Riley, mais le comptable tait convaincu que la banque courait 
sa perte,  une dbcle, puisqu'il n'tait pas l.

En juin, comme le sjour au lit lui faisait perdre de son aplomb, il
demanda si son absence avait t remarque des directeurs, et Reggie lui
parla de lettres fort sympathiques, dans lesquelles on exprimait
l'espoir qu'il serait bientt en tat de reprendre un poste o il
rendait tant de services.

Il montra les lettres  Riley, mais Riley dit que l'on aurait d lui
crire directement.

Quelques jours aprs, Reggie ouvrit le courrier de Riley dans la
pnombre de la pice et lui donna, en gardant l'enveloppe, une lettre
des directeurs adresse  lui, Riley.

Celui-ci dit  Reggie qu'il lui saurait gr de ne pas mettre le nez dans
ses papiers personnels, et cela d'autant plus que M. Burke le savait
trop faible pour ouvrir ses propres lettres.

Reggie fit des excuses.

Alors l'humeur de Riley changea, et il fit  Reggie des observations sur
sa mauvaise conduite: ses chevaux, ses amis dangereux.

--Naturellement, monsieur Burke, tel que me voil, tendu sur le dos, je
ne puis pas vous maintenir dans le bon chemin, mais quand j'irai mieux,
_j'espre_ que vous prterez quelque attention  ce que je vous dis.

Reggie, qui avait renonc au polo, aux dners, au tennis, tout cela pour
s'occuper de Riley, rpondit qu'il se repentait. Il arrangea l'oreiller
sous la tte de Riley, l'entendit bougonner, rpliquer en phrases dures,
sches, entrecoupes, et ne trahit aucune impatience.

C'tait ainsi qu'il achevait une fatigante journe de bureau, o il
faisait double besogne, dans la deuxime quinzaine de juin.

Quand le nouveau comptable arriva, Reggie le mit au courant de la
situation. Il annona  Riley qu'il avait un hte chez lui.

Riley fut d'avis que M. Burke et d rflchir avant de recevoir ses
amis quivoques en un tel moment. En consquence, Reggie pria Carron,
le nouveau comptable, de coucher au Club.

L'arrive de Carron soulagea Reggie d'une partie du gros travail, et il
eut davantage de temps pour subir les exigences de Riley, pour
expliquer, adoucir, inventer, davantage de temps pour arranger et
rarranger dans son lit le malheureux, et pour fabriquer des lettres
flatteuses supposes venir de Calcutta.

A la fin du premier mois, Riley tmoigna le dsir d'envoyer quelque
argent  sa mre en Angleterre.

Reggie envoya le bon.

A la fin du second mois, Riley reut son salaire comme  l'ordinaire;
Reggie l'avait pay de sa poche, et il y avait joint une belle lettre
envoye  Riley par les directeurs.

Riley tait au plus bas, mais la flamme de sa vie vacillait trs
irrgulirement.

De temps  autre, il se montrait gai et plein de confiance dans
l'avenir. Il faisait des plans pour aller au pays voir sa mre.

Reggie, quand le travail du bureau tait termin, l'coutait avec
patience et l'encourageait.

A d'autres moments, Riley insistait pour que Reggie lui lt la Bible et
d'ennuyeux tracts mthodistes. Il tirait de ces tracts des allusions
morales qu'il dirigeait contre son grant. Mais il lui restait toujours
le temps de tracasser Reggie au sujet de la direction de la banque, et
de lui en montrer les cts faibles.

Cette vie renferme, dans une chambre de malade, et cette tension
constante dprimaient notablement Reggie, lui branlaient les nerfs; il
baissa mme de quarante points au billard; mais il fallait continuer 
faire marcher la banque et  s'occuper du malade, par une temprature de
46  l'ombre.

A la fin du troisime mois, Riley baissa rapidement, et commena  se
rendre compte qu'il tait trs malade. Mais la vanit qui le portait 
tourmenter Reggie l'empcha de croire au pire.

--Il a besoin de quelque espce de stimulant intellectuel, s'il doit
traner encore quelque temps, dit le docteur. Occupez-le, intressez-le
 la vie, pour peu que vous teniez  ce qu'il vive.

En consquence, et malgr toutes les lois des affaires et de la finance,
Riley reut des directeurs une augmentation de salaire de vingt-cinq
pour cent.

Le stimulant moral eut un effet merveilleux.

Riley tait heureux et gai, et, comme cela se voit souvent chez les
phtisiques, sa sant mentale tait d'autant meilleure que sa sant
physique devenait plus mauvaise.

Il languit tout un mois, grognon, taquin en ce qui concernait la banque,
parlant d'avenir, se faisant lire la Bible, sermonnant Reggie sur le
pch, et se demandant  quel moment lui, Riley, serait en tat de
sortir.

Mais  la fin de septembre, un soir o la chaleur tait implacable, il
se souleva sur son lit, un peu essouffl, et dit  Reggie d'une voix
rapide:

--Monsieur Burke, je suis sur le point de mourir. Je le sens en moi. Ma
poitrine est toute creuse, et je n'ai plus de quoi respirer. Autant que
je sache, je n'ai rien fait,--et il reprit inconsciemment l'accent de
son enfance,--rien fait qui pse lourdement sur ma conscience. Grce 
Dieu, j'ai t prserv des formes les plus grossires du pch; quant 
_vous_, monsieur Burke, je vous engage...

Alors sa voix s'teignit. Reggie se pencha sur lui.

--... Envoyez  ma mre mes appointements de septembre... fait de
grandes choses avec la banque, si j'avais t pargn... systme
erron... pas ma faute...

Alors il tourna sa figure du ct du mur et mourut.

Reggie lui ramena le drap sur le visage et sortit sous la vranda, ayant
en poche son dernier stimulant mental, une lettre o s'exprimait la
sympathie des directeurs, et dont il n'avait pas eu le temps de faire
usage.

--Si j'tais venu seulement dix minutes plus tt, pensait Reggie,
j'aurais pu lui donner assez de courage pour le faire durer un jour de
plus.




L'AMENDEMENT TODS

        Le monde a pos son joug pesant sur les vieilles gens  barbe
        blanche, qui s'vertuent  plaire au roi. La misricorde divine
        est sur les jeunes; la sagesse divine est dans la bouche des
        petits enfants, qui ne craignent rien du tout.

        LA PARABOLE DE CHAJJU BHAGAT.


Sachez donc que la maman de Tods tait une femme singulirement
charmante, et qu' Simla tout le monde connaissait Tods.

Bien des gens l'avaient sauv de la mort une fois ou l'autre. C'tait un
gaillard qui chappait sans cesse  la surveillance de son _ayah_[22] et
mettait tous les jours sa vie en pril en cherchant  savoir ce qui
adviendrait en tirant la queue  une mule d'artillerie de montagne.

  [22] Servante indigne.

C'tait un petit paen sans peur. Il avait environ six ans, et ce fut le
seul bb qui ait jamais troubl le calme sacr du Suprme Conseil
lgislatif.

Voici comment la chose arriva.

Le chevreau favori de Tods s'chappa, et s'enfuit vers la hauteur, par
la route de Boileaugunge, Tods courant aprs lui, et il finit par faire
irruption sur la pelouse de la rsidence du vice-roi.

Le Conseil tait en sance et, comme il faisait chaud, les fentres
taient ouvertes.

Le lancier rouge, de garde sous le porche, dit  Tods de s'en aller,
mais Tods connaissait personnellement le lancier rouge et la plupart des
membres du Conseil.

En outre, il tenait solidement le chevreau par le collier, et le
chevreau le tranait au milieu des plates-bandes de fleurs.

--Donnez le _Salaam_[23] de ma part au grand conseiller sahib et
dites-lui qu'il vienne m'aider  ramener _Moti_, dit Tods, tout
haletant.

  [23] Salut.

Le Conseil entendit le bruit par les fentres ouvertes, et quelques
instants aprs on eut le spectacle choquant d'un conseiller juridique et
d'un vice-gouverneur qui, sous la direction d'un commandant en chef et
d'un vice-roi, aidaient un petit garon trs sale,  la tignasse brune
tout bouriffe et vtu d'un costume marin,  maintenir un chevreau
plein de vivacit et fort indocile.

Ils le conduisirent par l'alle jusqu'au Mail; Tods rentra triomphant et
annona  sa maman que _tous_ les sahibs conseillers l'avaient aid 
reprendre _Moti_.

Sur quoi la maman de Tods le tana pour avoir mis le trouble dans
l'administration de l'Empire, mais le lendemain Tods rencontra le
conseiller juridique et lui dit en confidence que s'il avait jamais
besoin d'attraper une chvre, lui, Tods, l'aiderait de tout son pouvoir:

--Grand merci, Tods, rpondit le conseiller juridique.

Tods tait l'idole d'environ quatre-vingts porteurs de palanquins et
d'une quarantaine de Sas. Il les saluait tous d'un cordial: O frre!

Il ne lui tait jamais entr dans la tte qu'un tre humain ft capable
de dsobir  ses ordres, et il servait de tampon entre les domestiques
et la colre de sa maman.

Tods, ador de tous, depuis le blanchisseur jusqu'au valet des chiens,
tait la cheville ouvrire du logis. Mme Futteh-Khan, l'odieux vagabond
de Mussoorie, vitait d'encourir le mcontentement de Tods, craignant de
se faire ainsi regarder de travers par ses gaux.

Ainsi Tods tait considr dans le pays, depuis Boileaugunge jusqu'
Chota Simla, et gouvernait avec justice dans la mesure de ses lumires.

Naturellement, il parlait l'hindoustani, mais il avait aussi appris
maints curieux idiomes parallles, tels que le _chotee bolee_ des
femmes, et il s'entretenait gravement avec les boutiquiers comme avec
les coolies de la montagne.

Il tait prcoce pour son ge, et ses rapports avec les indignes lui
avaient appris quelques-unes des plus amres vrits de la vie, et
combien elle tait laide et sordide.

Il avait l'habitude, tout en mangeant son pain et en buvant son lait, de
dbiter des aphorismes srieux et solennels, traduits de la langue
courante en anglais, lesquels faisaient sursauter sa maman, qui se
promettait bien alors de renvoyer Tods en Angleterre l't suivant.

A l'poque mme o Tods tait  l'apoge de sa puissance, la lgislature
suprme fabriquait un projet de loi pour les rgions situes au pied des
montagnes. Il s'agissait de reviser un acte alors en vigueur, moins
important que le bill foncier du Punjab, mais qui n'en intressait pas
moins quelques centaines de mille mes.

Le conseiller juridique avait bti, rembourr, brod, amend ce projet
jusqu' ce qu'il part beau, sur le papier.

Alors le Conseil se mit  travailler ce qu'on appelait les dtails
secondaires, comme si le premier Anglais venu, lgifrant pour les
indignes, en savait assez long pour connatre quels sont les dtails
secondaires et quels sont les dtails essentiels, au point de vue
indigne, dans une dcision quelconque.

Le projet tait le chef-d'oeuvre du genre: Sauvegarder les intrts du
tenancier.

Un article prescrivait que la terre ne devait pas tre loue pendant une
priode de plus de cinq annes conscutives, parce que le propritaire,
s'il avait un tenancier li pour plus longtemps, pour vingt ans par
exemple, le pressurerait jusqu' ce qu'il en mourt.

Le but qu'on se proposait, c'tait de conserver une classe de
cultivateurs indpendants dans les rgions sous-montagneuses.

Du point de vue de l'ethnologie et de la politique, l'ide tait juste.
Le seul inconvnient de la chose tait de porter entirement  faux.

La vie d'un indigne, dans l'Inde, implique la vie de son fils.

En consquence, il est impossible de lgifrer pour une seule gnration
 la fois. Il faut tenir compte de la suivante, en se plaant au point
de vue indigne.

Et chose assez curieuse, l'indigne, ici ou l, mais surtout dans l'Inde
du nord, dteste qu'on le protge trop contre lui-mme.

Il y avait une fois un village Naga, o l'on mangeait les morts, mais o
l'on enterrait les mules de l'Intendance... mais ceci est une autre
histoire.

Pour bien des raisons qu'on dduira plus tard, les gens que le projet
intressait n'en voulaient gure.

Le membre indigne du Conseil en savait autant sur les habitants du
Punjab que sur Charing Cross.

Il avait dit,  Calcutta, que le projet tait entirement conforme aux
dsirs de cette classe nombreuse et importante, celle des cultivateurs,
etc., etc.

La connaissance qu'avait des indignes le conseiller juridique, tait
borne  celle des _Durbaris_ qui parlent anglais, et  celle de son
propre _chaprassis_[24] rouge.

  [24] Garon de bureau.

Quant aux pays du pied des montagnes, ils n'intressaient personne en
particulier.

Les sous-commissaires taient beaucoup trop passifs pour faire des
reprsentations, et la mesure dont il s'agissait ne portait que sur de
petits cultivateurs.

Nanmoins, le conseiller juridique souhaitait ardemment que son projet
ft bon, car c'tait un homme scrupuleux  l'extrme. Il n'ignorait pas
que nul ne peut savoir ce que pensent les indignes,  moins de se mler
avec eux, en se dpouillant de tout vernis. Et alors mme on n'y arrive
pas toujours. Mais il faisait de son mieux, selon ce qu'il savait. Le
projet fut prsent au Conseil pour recevoir le dernier coup de pinceau,
pendant que Tods, au cours de ses chevauches matinales, allait et
venait dans le bazar, jouait avec le singe du marchand Ditta Mull, et
coutait, comme un enfant peut couter, les propos divers au sujet de ce
nouvel exploit des _Lat Sahibs_.

Un jour, il y avait grand dner chez la maman de Tods, et le conseiller
juridique tait des convives.

Tods tait au lit, mais il resta veill jusqu' l'heure o il entendit
les clats de rire des hommes, qui prenaient le caf.

Alors il s'esquiva dans sa petite robe de chambre en flanelle rouge et
son costume de nuit, et vint se rfugier auprs de son pre, sachant
bien qu'on ne le renverrait pas.

--Vous voyez combien on est malheureux d'avoir de la famille, dit le
pre de Tods, en donnant  celui-ci trois prunes et de l'eau, dans un
verre o l'on avait bu du bordeaux, et en lui recommandant de se tenir
tranquille.

Tods sua lentement les prunes, car il savait qu'il lui faudrait partir
ds qu'il aurait fini, et dgusta l'eau rougie comme un homme du monde,
en coutant la conversation.

Bientt le conseiller juridique, parlant mtier  un chef de service,
mentionna son projet de loi, en le dsignant de tout son titre: Le
rglement revis _Ryotwary_ pour les rgions du pied des montagnes.

Tods saisit au vol le seul mot indigne, et enflant sa voix fluette,
dit:

--Oh! je sais tout a! Est-ce qu'il a t _murramutt_, conseiller
Sahib?

--Hein? quoi? dit le conseiller juridique.

--_Murramutt_... corrig, vous savez bien, arrang, pour faire plaisir
 Ditta Mull?

Le conseiller juridique quitta sa place pour en prendre une autre  ct
de Tods.

--Qu'est-ce que tu connais, en fait de _Ryotwary_, mon petit homme?
dit-il.

--Je ne suis pas un petit homme, je suis Tods, et je connais tout a.
Ditta Mull, et Choga Lall, et Amir Nath et... un tas d'autres amis m'en
parlent dans les bazars quand je cause avec eux.

--Ah! vraiment! Et qu'en disent-ils, Tods?

Tods rentra ses pieds sous sa robe de chambre de flanelle rouge et dit:

--Il faut que je cherche.

Le conseiller juridique attendit patiemment.

Alors Tods dit avec une compassion infinie:

--Vous ne parlez pas mon langage, n'est-ce pas, conseiller Sahib?

--Non, j'en suis fch, mais je ne le parle pas, dit le conseiller
juridique.

--Trs bien, dit Tods. Alors il faut que je pense en anglais.

Il resta une minute  classer ses ides et commena  parler avec
lenteur, traduisant mentalement de la langue parle en anglais, comme
font beaucoup d'enfants anglo-indiens.

Vous devez bien penser que le conseiller l'aida par des questions quand
il demeurait court, car Tods n'tait pas en mesure de prononcer tout
d'un trait le morceau d'loquence qui suit.

--Ditta Mull dit: Cette chose-l est un propos d'enfant, et a t mise
sur pied par des imbciles. Mais moi, je ne crois pas que vous soyez un
imbcile, reprit aussitt Tods, car vous avez rattrap ma chvre. Voil
ce qu'il dit, Ditta Mull: Je ne suis pas un sot, et pourquoi le
_Sirkar_[25] dit-il que je suis un enfant? Je puis bien voir si la terre
est bonne, et si le propritaire est bon. Si je suis un sot, c'est sur
ma tte que la faute retombe. Je prends ma terre pour cinq ans; j'ai mis
de l'argent de ct  cette intention; je prends aussi une femme, et il
me nat un petit garon. Ditta Mull n'a qu'une fille, mais il prtend
qu'il aura bientt un garon. Et il dit: A la fin des cinq ans, en
vertu de ce nouveau rglement foncier, il faut que je parte. Si je ne
pars pas, il faut que je paie de nouveaux sceaux et que je fasse mettre
d'autres timbres sur les papiers. Cela peut tomber au milieu de la
moisson. Aller une fois devant les tribunaux, c'est de la sagesse, mais
y aller une seconde fois, c'est de la folie. a, c'est parfaitement
vrai, expliqua gravement Tods, tous mes amis le pensent. Et Ditta Mull
dit: Toujours payer de nouvelles taxes, et donner encore de l'argent
aux avous, aux _chaprassis_ et aux tribunaux tous les cinq ans, sans
quoi le propritaire m'obligera  partir? Pourquoi m'en irais-je?
Suis-je donc un sot? Si je suis un sot, et qu'au bout de quarante ans je
ne connaisse pas la bonne terre, quand je la vois, alors que je meure!
Mais si le nouveau _bundobust_[26] parlait de _quinze ans_,  la bonne
heure, cela serait bon et juste. Mon petit garon est devenu un homme,
je suis fini, et il prend la terre ou une autre terre, en ne payant
qu'une fois l'impt du timbre sur les papiers. Il lui nat un petit
garon, qui est aussi un homme  la fin des quinze ans. Mais  quoi bon
de nouveaux papiers tous les cinq ans? a ne sert qu' causer des tracas
et encore des tracas. Nous autres qui prenons ces terres, nous ne sommes
pas des jeunes gens, mais des vieux; nous ne sommes pas des _jts_[27],
mais des commerants ayant un peu d'argent, et pendant quinze ans nous
serons tranquilles. Et nous ne sommes pas non plus des enfants pour que
le _Sirkar_ nous traite ainsi.

  [25] _Sirkar_: le chef, l'autorit suprme.

  [26] Rglement.

  [27] _Jts_: peuplade agricole du Punjab.

Tods s'arrta court, car tous les invits l'coutaient.

Le conseiller dit alors:

--Est-ce l tout?

--C'est tout ce dont je me souviens, dit Tods, mais vous devriez bien
aller voir le gros singe de Ditta Mull. Il ressemble tellement  un
conseiller Sahib.

--Tods, dit le pre, va te coucher.

Tods ramassa la trane de sa robe de nuit et s'en alla.

Le conseiller juridique laissa tomber sa main brusquement sur la table.

--Par Jupiter, fit-il, je trouve que le petit a raison. Le bail  court
terme, voil le point faible.

Il prit cong de bonne heure, en rflchissant  ce qu'avait dit Tods.

Il tait videmment impossible  un conseiller juridique d'aller jouer
avec le singe d'un marchand dans le but de s'clairer, mais il fit
mieux.

Il s'enquit, sans jamais oublier ce fait que l'indigne, le vrai,--non
pas l'hybride, l'indigne btard qui a pass par l'enseignement
universitaire,--s'effarouche aussi aisment qu'un poulain; et peu  peu,
avec bien des prcautions, il amena quelques-uns de ceux que la mesure
intressait de plus prs,  exposer leur manire de voir, qui concordait
avec le tmoignage de Tods.

Aussi le projet de loi fut-il modifi sur cet article.

Le conseiller tait fortement tent de croire que les membres indignes
du conseil ne reprsentent gure que les ordres dont leurs poitrines
sont chamarres, et cette pense le mettait mal  l'aise, mais il
l'carta comme anti-librale. Car c'tait un homme trs libral.

Au bout de quelque temps, la nouvelle se rpandit dans les bazars que
Tods avait obtenu la modification du bill relatif aux clauses de
fermage, et, si sa maman ne s'y tait oppose, Tods se serait rendu
malade, avec tous les paniers de fruits, de pistaches, de raisins de
Caboul, et d'amandes qui s'entassaient dans la vranda.

Jusqu' son dpart pour l'Angleterre, Tods fut de quelques degrs
au-dessus du vice-roi dans la considration populaire; mais sa petite
personnalit ne put jamais comprendre pourquoi.

Dans la bote o le conseiller juridique garde ses papiers personnels,
se trouve le brouillon de la loi rvise _Ryotwary_ relative aux rgions
du pied des montagnes, et en face de l'article vingt-deux se trouvent
les mots suivants, crits au crayon bleu et que le conseiller a signs:
Amendement Tods.




LA FILLE DU RGIMENT

        Jeanne Ardin tait la femme d'un sergent. La femme d'un sergent
        elle tait. Elle l'pousa  Aldershot et traversa la mer.

        (EN CHOEUR)

        Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin, Jeanne Ardin,
        Jeanne Ardin? Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin,
        la gloire de la compagnie?

        (VIEILLE CHANSON DE CHAMBRE.)


--Un gentleman qui ne connat pas le Cercle Circassien, ne devrait pas
se lever pour en prendre la dfense, soit dit sans offenser personne
ici.

Voil ce que disait miss Mac Kenna, et le sergent qui me faisait
vis--vis avait l'air d'en penser autant.

J'eus peur de miss Mac Kenna.

Elle avait six pieds de haut. Toute jaune de taches de rousseur, les
cheveux rouges, elle tait simplement vtue: souliers de satin blanc,
toilette de mousseline carlate, charpe vert pomme, gants de soie
noire, et des roses jaunes piques dans ses cheveux.

Aussi m'empressai-je de fuir miss Mac Kenna et d'aller trouver mon ami
le soldat Mulvaney qui tait assis  la cantine.

--Alors vous avez dans avec la petite Jhansi Mac Kenna, celle qui va se
marier avec le caporal Slane? Quand vous vous retrouverez  causer avec
vos beaux messieurs et vos belles dames, dites-leur que vous avez dans
avec Jhansi. Il y a l de quoi tre fier.

Mais je n'tais point fier: je fus humble.

Je voyais une histoire poindre dans les yeux du soldat Mulvaney; en
outre, s'il restait trop longtemps devant le comptoir, j'tais sr qu'il
se qualifierait de nouveau pour le peloton de punition.

Or, c'est chose embarrassante que de rencontrer un ami faisant
l'exercice avec chargement complet devant le corps de garde, surtout si
cela vous arrive pendant que vous vous promenez avec l'officier qui le
commande.

--Allons sur le terrain de manoeuvre, Mulvaney; il y fait plus frais, et
vous me parlerez de miss Mac Kenna. Qu'est-elle, qui est-elle, et
pourquoi l'appelle-t-on Jhansi?

--Voudriez-vous me faire croire que vous n'avez jamais entendu parler de
la fille du vieux Pummeloe? Et vous prtendez savoir un tas de choses!
Je vous rejoins dans une minute, aprs avoir allum ma pipe.

Nous sortmes sous la nuit toile.

Mulvaney s'assit sur un des ponts de l'artillerie, et commena son rcit
de la faon ordinaire, sa pipe entre les dents, ses grosses mains
jointes tombant entre ses genoux, et son bonnet de police bien ramen en
arrire.

--Quand mistress Mulvaney, c'est--dire quand mistress Mulvaney tait
miss Shadd, vous tiez beaucoup plus jeune qu'aujourd'hui, et l'arme
diffrait de l'arme actuelle sous bien des rapports.

Les gars n'ont  prsent aucune vocation pour le mariage, et c'est
pourquoi il y a dans l'arme si peu de ces femmes vraiment honntes, qui
sacrent, qui sont  la coule, qui ont le coeur tendre et la dmarche
d'un troupier, comme il y en avait tant quand j'tais caporal.

J'ai t cass depuis, mais a ne fait rien; j'ai t caporal
autrefois. En ce temps-l un homme vivait et mourait avec son rgiment;
et, comme la nature le veut, il se mariait  l'ge d'homme.

Depuis le temps o j'tais caporal, par la Mre cleste! le rgiment
s'est renouvel du premier homme jusqu'au dernier.

Mon adjudant, en ce temps-l, c'tait le vieux Mac Kenna, un homme
mari! Et sa femme,--sa premire, vu qu'il s'est mari trois fois, ce
vieux Mac Kenna,--c'tait Brigitte Mac Kenna, de Portarlington, comme
moi.

Je ne me souviens plus quel tait son nom de demoiselle, mais dans la
compagnie B, nous l'appelions la vieille Pummeloe,  cause de sa
figure, qui faisait une circonfrence parfaite. On aurait dit la grosse
caisse.

Or, cette femme,--Dieu berce son me en paradis!--cette femme n'en
finissait pas d'avoir des enfants, et quand Mac Kenna vit venir le
cinquime ou le sixime de ces braillards sur la liste d'appel, il jura
que dsormais il les numroterait. Mais la vieille Pummeloe le pria de
les baptiser d'aprs les noms des garnisons o ils naissaient. De sorte
qu'il y eut Colaba Mac Kenna, Muttra Mac Kenna et d'autres Mac Kenna 
peupler toute une prsidence, et a finit par la petite Jhansi, qui
danse l-bas.

Quand il ne naissait pas d'enfant, il en mourait, et si nos enfants
meurent aujourd'hui comme des moutons, en ce temps-l ils tombaient
aussi dru que les mouches,--moi j'ai perdu mon unique petite
Shadd,--mais ce n'est pas de cela que je veux parler. Il y a longtemps
de a, et mistress Mulvaney n'a pas eu d'autre enfant.

Mais je m'carte de mon sujet.

Par un t chaud en diable, il arriva un ordre d'un idiot quelconque
dont j'ai oubli le nom, qui envoyait le rgiment dans le Haut Pays.

Peut-tre voulait-on s'assurer que le nouveau chemin de fer tait
capable de transporter de la troupe.

On le savait! Sur mon me! on le savait avant que la chose ft faite.

La vieille Pummeloe venait justement d'enterrer Muttra Mac Kenna et,
comme la saison tait malsaine, il ne lui restait plus sur les bras que
la petite Jhansi Mac Kenna, qui avait quatre ans.

Perdre cinq enfants en quatorze mois! C'tait dur, hein?

Ainsi donc nous nous rendmes  notre nouvelle garnison par cette
chaleur terrible. Que la maldiction de saint Laurent consume l'individu
qui donna cet ordre!

Jamais je ne l'oublierai, ce mouvement.

On nous donna deux petits trains pour tout le rgiment, et nous tions
huit cent soixante-dix hommes.

Les compagnies A, B, C et D taient dans le second train, avec douze
femmes,--pas des dames d'officiers,--et treize enfants.

Nous avions  faire six cents milles, et, en ce temps-l, les chemins
de fer taient une nouveaut.

Quand nous emes pass une nuit dans le ventre du train, les hommes
touffaient dans leurs chemises, buvaient tout ce qui se trouvait  leur
porte, mangeaient de mauvais fruits quand ils en trouvaient, car nous
ne pouvions pas les en empcher,--j'tais alors caporal,--et le cholra
clata ds que l'aube parut.

Que les saints vous fassent la grce de ne jamais voir le cholra dans
un train de troupes! C'est comme si le jugement de Dieu tombait du ciel
tout nu!

Nous arrivons  un camp de repos, comme qui dirait Ludianny, mais qui
tait loin d'tre aussi confortable.

L'officier commandant envoie un tlgramme  l'autre bout de la ligne,
 trois cents milles de l, pour demander du secours. Et, ma foi, nous
en avions besoin, car tous les gens de notre suite avaient dcamp
jusqu'au dernier, pour sauver leur peau, ds l'arrt du train; au moment
o la dpche fut crite, il n'y avait plus  la station un seul ngre,
si ce n'est l'employ du tlgraphe; encore n'tait-il rest l que
parce qu'il tait attach  sa chaise par la peau de son cou de
moricaud.

La journe dbuta par du tapage dans les wagons, par le bruit que
faisaient les hommes en s'affalant sur le quai, avec armes et bagages,
comme ils se tenaient prts  rpondre  l'appel par compagnies, avant
de se rendre au camp.

Ce n'est point mon affaire de dcrire le cholra.

Peut-tre le mdecin-major aurait-il pu le faire, s'il n'tait pas
tomb sur le quai par la portire d'un wagon d'o nous enlevions les
morts.

Il mourut avec les autres.

Quelques camarades taient morts pendant la nuit. Nous en enlevmes
sept, et il y en avait vingt de malades  ce moment-l.

On installa comme on put les femmes, que la peur faisait crier.

Alors l'officier qui commandait, et dont j'ai oubli le nom, dit:

--Qu'on emmne les femmes sur cette hauteur o il y a des arbres. Elles
ne doivent pas rester au camp. Ce n'est pas leur place.

La vieille Pummeloe tait assise sur son rouleau de matelas, et tchait
de faire tenir tranquille la petite Jhansi:

--Allez l-haut, dit l'officier. Ne restez pas avec les hommes.

--Le diable m'emporte si j'y vais! dit la vieille Pummeloe.

La petite Jhansi, qui tait bien serre contre sa mre, piaille de son
ct:

--Le diable m'emporte si j'y vais! moi aussi.

La vieille Pummeloe se tourne du ct des femmes et leur dit:

--Est-ce que vous allez laisser mourir les gars, pendant que vous
faites un pique-nique, fainantes? qu'elle dit. C'est de l'eau qu'il
leur faut. Allons, un coup de main.

Aussitt, elle retrousse ses manches, et s'en va vers un puits qui se
trouvait derrire le camp de repos, la petite Jhansi trottinant derrire
elle, tenant en laisse un _lotah_[28], et les autres femmes suivant
comme des agneaux, avec des seaux de cheval et des rcipients de
cuisine.

  [28] Rcipient de forme sphrique.

Quand tout fut plein, la vieille Pummeloe revint au camp,--qui
ressemblait  un champ de bataille, moins la gloire,-- la tte de ce
rgiment de femmes.

--Mac Kenna, mon homme, dit-elle d'une voix telle qu'on aurait dit
l'appel  la grand'garde, dis donc aux gars de se tenir tranquilles, que
la vieille Pummeloe est l pour s'occuper d'eux, et qu'elle apporte 
boire pour rien.

Alors on l'acclama, et les cris qui partaient de tous les points de la
ligne couvraient presque le bruit que faisaient les pauvres diables dj
malades.

Comme vous voyez, notre rgiment comptait en ce temps-l beaucoup de
nouveaux arrivs, de recrues pas formes. Aussi ne savions-nous par quel
bout prendre la maladie, et nous n'tions bons  rien.

Les hommes allaient et venaient, tournant comme des moutons muets,
attendant que l'un d'eux tombt, et se disant alors  demi-voix:

--Qu'est-ce que c'est? Au nom de Dieu, qu'est-ce que c'est?

C'tait horrible.

Mais elles allaient et venaient toujours, la vieille Pummeloe et la
petite Jhansi,--du moins ce que nous pouvions voir de l'enfant qui
disparaissait sous le casque d'un mort, dont la jugulaire pendait sur
son petit ventre,--elles allaient et venaient avec de l'eau et le peu de
brandy qu'on avait.

De temps en temps, la vieille Pummeloe, les larmes coulant sur sa
grosse figure rouge, disait:

--Mes pauvres gars, mes pauvres morts, mes chris, mes gars chris!

Mais elle employait surtout son temps  donner du coeur aux hommes, 
les remonter, et la petite Jhansi disait  tous que dans la matine a
irait mieux.

C'tait une phrase qu'elle avait entendu dire par la vieille Pummeloe
alors que Muttra tait dvore par la fivre.

Dans la matine! Ce fut la matine ternelle  la porte de saint Pierre
pour vingt-sept beaux gaillards, et il y en avait encore vingt autres de
malades,  l'agonie, sous ce soleil ardent et cruel.

Mais, comme je l'ai dit, les femmes travaillrent comme des anges, les
hommes comme des diables, jusqu' ce qu'on nous et envoy deux mdecins
de l-haut; alors nous fmes sauvs.

Mais, bien peu de temps auparavant, comme la vieille Pummeloe tait 
genoux prs d'un gars de mon escouade, mon voisin de droite  la
chambre, et qu'elle lui disait ces paroles de l'glise qui n'ont jamais
manqu leur effet sur un homme, elle s'cria tout d'un coup:

--Soutenez-moi, les amis, je me sens trs mal!

C'tait l'effet du soleil, et non du cholra.

Elle avait oubli qu'elle n'avait sur la tte que son vieux bonnet
noir, et elle mourut, entre les bras de Mac Kenna, mon homme; les
camarades sanglotrent en l'enterrant.

Cette nuit-l, il souffla un grand vent, si fort, si imptueux, qu'il
aplatit les tentes. Mais, en mme temps, ce souffle balaya le flau, et
plus un seul cas ne se dclara pendant tout le temps qu'on passa 
attendre: dix jours en quarantaine.

Et vous pouvez m'en croire, la trace laisse par le cholra dans le
camp ressemblait  celle qu'un homme aurait faite en dcrivant quatre
fois le chiffre 8  travers les tentes.

On dit que c'est le Juif errant qui apporte le cholra avec lui.

Je le crois.

--Et voil comment, dit Mulvaney, qui ne se piquait pas de logique,
voil comment la petite Jhansi est ce qu'elle est.

Elle a t leve par la femme du sergent fourrier quand Mac Kenna
mourut, mais elle appartient  la compagnie B, et cette histoire que je
vous raconte, avec une juste apprciation de Jhansi Mac Kenna, je l'ai
fait entrer dans la tte de chaque homme qui arrive au rgiment.

Par ma foi, c'est bien moi qui ai dcid le caporal Slane  demander
Jhansi en mariage.

--Vraiment?

--Oui, j'ai fait a! Ce n'est pas une beaut, mais elle est la fille de
la vieille Pummeloe, et c'est mon devoir de veiller  son avenir.

Juste au moment o Slane allait passer caporal je lui dis:

--Slane, demain a serait de l'insubordination de ma part si je te
corrigeais, mais je le jure sur l'me de la vieille Pummeloe, qui est en
paradis, si tu ne me donnes pas ta parole de demander immdiatement la
main de Jhansi, je te plerai jusqu'aux os, cette nuit, avec un crochet
de laiton. C'est un dshonneur pour la compagnie B, que Jhansi soit
reste fille si longtemps!

Est-ce que j'admets qu'un homme n'ayant que trois ans de service se
permette de discuter avec moi, quand mon parti est pris? Non. Aussi
Slane est all la demander, et c'est un brave garon, Slane.

Un de ces jours, il entrera dans l'intendance, et il roulera en
_buggy_[29], sur... sur ses conomies.

  [29] Cabriolet dcouvert.

C'est ainsi que j'ai assur l'avenir de la fille de la vieille
Pummeloe; et maintenant retournez faire un tour de danse avec elle.

C'est ce que je fis.

J'prouvais du respect pour miss Jhansi Mac Kenna; et j'assistai, par la
suite,  son mariage.




DANS L'ORGUEIL DE SA JEUNESSE

        --Arrt dans la ligne droite quand la course tait  lui!
        Regardez comme il la coupe, barbet jusqu' la moelle!

        --Demandez, avant que le petit bonhomme ait t rprimand et
        blm, quel poids il portait et quelle tait sa surcharge?
        Peut-tre l'a-t-on trop vivement pouss au dpart! Peut-tre les
        couvertures de surcharge de la Destine lui ont-elles bris le
        coeur!

        (LE HANDICAP DE LA VIE.)


Quand je vous ai cont le tour que le Ver joua au lieutenant le plus
ancien, je vous ai promis un conte  peu prs semblable, mais d'o la
plaisanterie serait absente[30].

  [30] Voir, dans les _Simples Contes des Collines_, la nouvelle
    intitule: _Sa Femme lgitime_.

Le voici.

Dicky Hatt fut enlev dans sa premire, toute premire jeunesse,--non
point par la fille de sa propritaire, non point par une bonne, par une
serveuse de bar, non point par une cuisinire, mais par une jeune fille
d'un rang si voisin du sien, que seule une femme et pu dire qu'elle
tait d'un rien son infrieure.

Ceci se passa un mois avant son dpart pour l'Inde, et cinq jours aprs
son vingt et unime anniversaire.

La jeune personne avait dix-neuf ans, mais elle tait en avance de six
ans sur Dicky quant  l'exprience, et,  cette poque-l, deux fois
plus tourdie que lui.

A l'exception, naturellement, des chutes de cheval, il n'y a pas
d'accident qui soit plus frquent et plus fatal qu'un mariage devant
l'officier de l'tat civil.

La crmonie ne cote mme pas cinquante shillings, et elle ressemble
tonnamment  une visite au mont-de-pit. Une fois la dclaration de
rsidence faite, il ne faut que quatre minutes pour le reste des
dmarches: paiement des droits, attestations, etc. Puis l'officier de
l'tat civil passe le buvard sur les noms, et, tenant d'un air farouche
sa plume entre ses dents, prononce:

--Maintenant vous tes mari et femme.

Et le couple regagne la rue, avec la sensation qu'il y a, dans tout
cela, quelque chose d'horriblement illgal.

Mais la formalit est dfinitive. Elle peut mener l'homme  sa perte,
aussi srement que cette maldiction lance des grilles de l'autel:
Aussi longtemps que vous vivrez l'un et l'autre, pendant que les
demoiselles d'honneur rient au second rang, et que l'on chante _La voix
venue de l'den_  faire crouler le plafond.

C'est ainsi que fut pinc Dicky Hatt, et il en fut parfaitement
enchant, car il avait obtenu un emploi dans l'Inde, avec un traitement
magnifique, selon les ides du pays natal.

Le mariage devait rester secret pendant un an.

Alors mistress Dicky Hatt s'embarquerait, et le reste de leur existence
se passerait dans un nuage de gloire et d'or.

Tels taient les projets qu'ils esquissaient sous les becs de gaz de la
gare d'Addison Road.

Aprs un mois trop bref, ce fut Gravesend et le dpart de Dicky pour sa
nouvelle existence, tandis que la petite pleurait dans une chambre 
coucher-salon  trente shillings par semaine, dans une des rues qui
s'tendent derrire Montpelier Square, prs de la caserne de
Knightsbridge.

Mais le pays o l'on envoyait Dicky Hatt tait un rude pays, o les
hommes de vingt et un ans taient tenus pour de tout petits garons,
et o la vie tait chre.

Le salaire, qui paraissait si gros  six mille milles de distance,
n'alla pas bien loin, surtout quand Dicky en eut fait deux parts, dont
il envoya la plus grosse  Montpelier Square.

Cent trente-cinq roupies sur trois cent trente, ce n'est pas grand'chose
pour vivre, mais il tait absurde de supposer que mistress Hatt pt
subsister ternellement avec les vingt livres que Dicky Hatt avait
prleves sur son allocation d'quipement.

Dicky le voyait bien. Il envoya le subside, sans jamais oublier les sept
cents roupies qu'il faudrait payer, douze mois plus tard, pour la
traverse d'une dame, en premire classe.

Ajoutez  ces menus dtails les instincts naturels d'un tout jeune homme
qui commence une vie nouvelle, dans un pays nouveau pour lui, qui dsire
aller et venir, se donner du plaisir, la ncessit de s'attaquer
rsolument  un travail nouveau qui,  vrai dire, est capable d'absorber
 lui seul l'attention d'un tout jeune homme, et vous verrez que Dicky
tait handicap ds le dpart.

Il s'en aperut lui-mme pendant une ou deux reprises d'haleine, mais il
ne pressentit pas toute la beaut de son avenir.

A mesure que s'avanait la saison chaude, les entraves
s'appesantissaient sur lui, et entamaient les chairs.

D'abord, il arriva des lettres, de grandes lettres plies, de sept
pages, o sa femme lui disait combien il lui tardait de le voir, et
comment leur intrieur deviendrait le paradis terrestre ds qu'ils
seraient runis.

Puis, des camarades qui logeaient dans la mme maison que Dicky,
venaient taper bruyamment  la porte de sa chambrette nue, pour
l'inviter  venir voir un poney qui ferait parfaitement son affaire.

Dicky n'tait pas en mesure de se payer des poneys. Il lui fallut
l'expliquer.

Dicky n'avait pas les moyens de vivre plus longtemps dans cette maison,
si modeste qu'elle ft.

Il lui fallut s'en expliquer avant de s'installer dans une pice unique,
aux environs du bureau o il travaillait tout le jour.

Son installation se composait d'une toile cire verte pour couvrir la
table, d'une chaise, d'un _charpoy_[31], d'une photographie, d'un gros
verre trs pais pour se laver les dents, d'un filtre cotant sept
roupies huit annas; il prenait pension  trente-sept roupies par mois.

  [31] Lit-divan.

Cela, c'tait un prix exorbitant.

Il n'avait pas de _punkah_[32], car un _punkah_ cote quinze roupies par
mois, mais il dormait sur le toit du bureau, avec les lettres de sa
femme sous son oreiller.

  [32] Ventilateur oscillant.

De temps  autre, il recevait une invitation  dner o il bnficiait
du _punkah_ et, par surcrot, d'une boisson  la glace. Mais c'tait
rare, car les gens hsitaient  accueillir un jeune homme qui laissait
voir des instincts d'cossais marchand de chandelles et qui menait une
vie aussi sordide.

Dicky ne pouvait apporter sa quote-part  aucun amusement. Aussi n'en
connaissait-il d'autre que celui de feuilleter son trait de banque, et
de lire ce qu'il y trouvait au sujet des emprunts sur garanties.

Cela ne lui cotait rien.

Il envoyait ses subsides, disons-le en passant, par l'intermdiaire
d'une banque de Bombay, et la station ne savait rien de ses affaires
personnelles.

Chaque mois, il adressait  sa femme tout ce qu'il lui tait possible
d'conomiser, et cela pour une raison qui devait s'expliquer d'elle-mme
dans peu de temps, et qui exigerait encore davantage d'argent.

Vers ce moment-l, Dicky fut en proie  la crainte nerveuse, incessante,
qui assige les gens maris quand ils ont l'esprit inquiet.

Il n'avait aucune perspective d'obtenir une pension. Qu'arriverait-il
s'il venait  mourir subitement, sans avoir rien pu faire pour sa femme?

Cette pense finit par le hanter rgulirement pendant les nuits
silencieuses et brlantes qu'il passait sur le toit, et les mouvements
dsordonns de son coeur lui faisaient craindre de mourir subitement
d'une crise cardiaque.

Or, c'est l un tat d'esprit qu'un tout jeune homme n'a nul droit de
connatre. Ce sont des ennuis qui incombent aux hommes faits. Mais,
venant tout de mme, ils affolaient le pauvre Dicky Hatt, qui
transpirait faute d'un _punkah_.

Et il ne pouvait en parler  personne.

Dicky avait terriblement besoin d'argent, et, pour en avoir, il
travaillait comme un cheval.

Mais les gens dont il dpendait savaient qu'un jeune homme peut vivre
trs confortablement avec un revenu donn. Les salaires sont, dans
l'Inde, affaire d'ge et non de mrite, comme vous savez, et si ce
garon-l voulait bien faire l'ouvrage de deux jeunes employs, la
Science des affaires dfendait qu'on l'en empcht.

Mais la Science des affaires dfendait aussi de lui donner une
augmentation,  un ge aussi ridiculement prcoce.

Nanmoins, Dicky eut une certaine augmentation de salaire, considrable,
vu son ge, mais bien insuffisante pour entretenir une femme et un
enfant, trop faible certainement pour qu'il pt runir les sept cents
roupies qu'exigeait le voyage, ce voyage dont lui et mistress Hatt
avaient parl  la lgre autrefois.

Et il dut se tenir pour satisfait de son sort.

Quoi qu'il en soit, on et dit que tout son argent se volatilisait en
mandats pour l'Angleterre et en frais crasants de change. En mme
temps, le ton des lettres qu'il recevait du pays changeait, tournait 
la plainte.

Pourquoi Dicky ne voulait-il pas faire venir sa femme et son bb?
Certainement, il avait de beaux appointements, et c'tait bien mal d'en
jouir tout seul dans l'Inde. Mais ne voudrait-il, ne pourrait-il pas
grossir le prochain envoi?

Suivait une numration du trousseau de l'enfant, aussi longue qu'une
facture de Parsi.

Alors le coeur de Dicky, tout plein du dsir d'avoir sa femme et le
petit enfant qu'il n'avait jamais vu,--c'est encore l un dsir qui
devrait tre interdit  un tout jeune homme,--lui commandait d'envoyer
un peu plus d'argent.

Il crivait des lettres bizarres,  moiti viriles,  moiti enfantines,
o il disait que la vie n'avait, aprs tout, pas beaucoup de charmes, et
o il demandait si sa petite femme ne prendrait pas patience quelque
temps encore.

Mais la petite femme, tout en faisant bon accueil  l'argent,
s'impatientait d'attendre, et il y avait dans ses lettres je ne sais
quelle note dure et trange que Dicky n'arrivait pas  comprendre.

Et comment l'et-il compris, le pauvre petit?

Plus tard encore,--tout comme on l'avait cont  Dicky  propos d'un
autre blanc-bec qui s'tait couvert de ridicule comme on dit,--et dont
le mariage n'aurait pas seulement pour effet de dtruire toutes ses
chances d'avancement, mais encore celui de lui faire perdre son emploi
actuel,--il reut la nouvelle que son enfant, son cher enfant, son petit
enfant, tait mort. Et,  la suite, quarante lignes de pattes de
mouches, telles qu'en trace une main de femme affole, l'informaient que
cette mort aurait pu tre vite si certaines choses, toutes assez
coteuses, avaient t faites, et si la mre et le bb avaient t avec
Dicky.

Cette lettre frappa Dicky en plein coeur, car n'ayant pas officiellement
le droit d'tre pre, il lui tait interdit de laisser voir son chagrin.

Comment Dicky put-il continuer  vivre pendant les quatre mois qui
suivirent? quel espoir entretint-il en lui-mme pour se contraindre 
son labeur? c'est ce que nul ne saurait dire.

Il bchait sans trve. La traverse  sept cents roupies tait aussi
lointaine que jamais, et sa faon de vivre toujours la mme, sauf quand
il faisait les frais d'un filtre neuf.

Il avait  supporter la fatigue de son travail de bureau, son effort
incessant pour envoyer ses subsides, et la nouvelle de la mort de son
enfant, qui le touchait plus, peut-tre, qu'elle n'et mu un homme
fait; en outre, il tait proccup par les soucis journaliers de son
existence.

Des anciens  tte grise l'approuvaient d'conomiser, le louaient de se
refuser tout agrment, et lui rappelaient le vieux dicton ainsi conu:

    Si un jeune homme veut se distinguer dans son mtier,
    Il doit interdire aux jeunes filles l'entre de son coeur.

Dicky, s'imaginant qu'il avait pass par tous les ennuis qui peuvent
arriver  un homme, tait oblig de rire, d'tre de cet avis, pendant
que la dernire ligne de son carnet de banque, avec un zro pour
balance, tintait  son oreille jour et nuit.

Mais il eut un dernier chagrin  digrer avant la fin.

Il arriva une lettre de sa petite femme,--c'tait la suite naturelle des
autres, si Dicky s'en tait seulement dout,--et cette lettre finissait
par ce refrain: Partie avec un homme plus beau que vous.

C'tait une page assez curieuse, sans ponctuation, conue  peu prs en
ces termes: Elle n'tait nullement en humeur d'attendre ternellement.
Le bb tait mort et Dicky n'tait qu'un enfant. Il ne la reverrait
jamais plus. Et pourquoi n'avait-il pas agit son mouchoir de son ct
quand il avait quitt Gravesend? Elle prenait Dieu pour juge. Elle tait
une mchante femme, mais Dicky tait encore pire, car il se donnait du
plaisir dans l'Inde. Cet autre homme tait prt  baiser la terre
qu'elle foulait. Dicky lui pardonnerait-il jamais? En tout cas, elle ne
pardonnerait jamais  Dicky. Elle ne lui envoyait aucune adresse o il
pt crire.

Au lieu de remercier son toile de ce qu'il tait libre, Dicky dcouvrit
exactement quels sont les sentiments d'un mari tromp, encore une chose
qu'un jeune homme n'a aucun droit de connatre.

Son esprit se reporta vers sa femme.

Il la revit installe dans l'appartement  trente shillings de
Montpelier Square, alors que se levait l'aube du dernier jour qu'il
avait pass en Angleterre, et qu'elle pleurait au lit.

A ce souvenir, il se roula sur sa couche et se mordit les doigts.

Il ne s'arrta pas une minute  l'ide que s'il avait rencontr mistress
Hatt aprs ces deux annes, il aurait trouv qu'elle et lui avaient
compltement chang, et qu'ils taient deux tres tout  fait
diffrents.

Thoriquement, c'est ce qu'il et d faire.

Il passa une nuit plutt pnible aprs l'arrive du courrier
d'Angleterre.

Le lendemain, Dicky Hatt se sentit peu de disposition pour le travail.
Il se dit qu'il s'tait priv, sans le savoir, du plaisir de la
jeunesse.

Il tait  bout de forces.

Il avait got  tout ce qu'il y a de douloureux dans la vie, avant
d'avoir vingt-trois ans.

Son Honneur n'tait plus,--pense d'homme mr--; et maintenant il irait
au diable, lui aussi: c'tait,  prsent, l'enfant qui se manifestait.

Aussi posa-t-il sa tte sur la toile cire verte de sa table, et
pleura-t-il avant de donner sa dmission et de renoncer  tous les
avantages de son emploi.

C'est alors qu'arriva la rcompense de ses services. On lui donna trois
jours pour rflchir; son directeur, aprs avoir jou du tlgraphe, lui
dit que c'tait l une mesure tout  fait exceptionnelle, mais que,
tenant compte des aptitudes que M. Hatt avait montres  telle et telle
poque, en telle et telle circonstance, il tait en mesure de lui offrir
un emploi infiniment plus lev, d'abord  titre d'essai, puis, en temps
voulu,  titre dfinitif.

--Et combien rapporte cet emploi? demanda Dicky.

--Six cent cinquante roupies, dit le directeur, d'une voix lente,
s'attendant  voir le jeune homme succomber sous la reconnaissance et la
joie.

Enfin, cela y tait!

Les sept cents roupies, tout l'argent qu'il aurait fallu pour sauver la
femme et le bb, pour se permettre de faire connatre, d'avouer son
mariage, tout cela venait  cette heure!

Dicky partit d'un bruyant clat de rire, impossible  rprimer, d'un
rire mauvais, mtallique, interminable.

Quand il fut remis, il dit, d'un ton trs srieux:

--Je suis las de travailler; je suis vieux  prsent. Il est temps que
je prenne ma retraite, et je la prendrai.

--Ce garon-l est fou, dit le chef.

Je crois qu'il avait raison, mais Dicky Hatt n'est jamais revenu pour
trancher la question.




LE COCHON

        Va, guette le daim rouge sur la lande, monte  cheval, poursuis
        le renard, si tu peux. Mais pour avoir  la fois plaisir et
        profit, qu'on me donne la chasse  l'homme,--la chasse  l'tre
        humain, la poursuite de son me jusqu' sa perte,--la chasse 
        l'homme.

        (LE VIEUX SHIKARRI.)


La querelle commena, je crois,  propos d'un cheval rtif.

Pinecoffin l'avait vendu  Nafferton, que cet animal faillit tuer.

Il se peut que la brouille ait eu d'autres causes, mais le cheval fut
celle qu'on invoqua officiellement.

Nafferton fut trs en colre. Mais Pinecoffin en rit et dclara qu'il
n'avait nullement garanti le caractre du cheval.

Nafferton se mit  rire  son tour, tout en jurant qu'il ferait payer sa
chute  Pinecoffin, dt-il attendre cinq ans pour cela.

Or, un habitant de la valle de l'Aire, en amont de Skipton[33] n'oublie
jamais une injure, mais un homme du sud du Devon est aussi mou qu'un
marais de Dartmoor.

  [33] Dans le comt d'York.

Vous devinez, rien qu'aux noms, que Nafferton avait, de par sa
naissance, un avantage sur Pinecoffin.

C'tait un original, et ses notions de l'humour taient cruelles.

Il m'apprit une faon nouvelle et attrayante de _shikar_[34].

  [34] Sport.

Il pourchassa Pinecoffin de Mithan Kot jusqu' Jagadri, et de Gurgaon
jusqu' Abbottabad dans tout le Punjab, province vaste et d'une
scheresse remarquable en certains endroits.

Il disait qu'il n'entendait point permettre aux commissaires adjoints de
le rouler en lui vendant des chevaux de la campagne, mal dresss, qui ne
cessent de sauter et de hennir, et que, s'ils le faisaient, ils s'en
repentiraient toute leur vie.

Nombre de commissaires adjoints s'adonnent  quelque besogne
particulire, aprs avoir pass leur premier t dans le pays.

Les jeunes, qui ont bon estomac, esprent inscrire leur nom en grandes
lettres sur la frontire, et se disputent des postes perdus comme Bannu
et Kohat.

Les bilieux visent au secrtariat: cela ne vaut rien pour le foie.

D'autres sont mordus par la manie d'administrer un district, de
collectionner des monnaies ghaznvides ou de la posie persane.

D'autres, de race paysanne, sentent l'odeur de la terre, aprs les
pluies, leur entrer dans le sang et les inviter  dvelopper les
ressources de la province. Ces gens-l sont des enthousiastes.

Pinecoffin tait du nombre.

Il connaissait une foule de dtails sur les prix du gros btail, les
puits temporaires, les racleurs d'opium.

Il savait ce qui se produit quand vous brlez trop de dtritus sur une
terre use, dans l'espoir de lui rendre sa fertilit.

Tous les Pinecoffin ont une ascendance paysanne, de sorte qu'aprs tout
la terre ne faisait que reprendre les siens.

Malheureusement, trs malheureusement pour Pinecoffin, il tait dans le
service civil, tout en ayant des gots de fermier.

Nafferton le guettait et n'oubliait pas le cheval.

Nafferton disait:

--Je pourchasserai ce garon jusqu' ce qu'il tombe.

Je lui dis:

--Vous n'allez pas planter votre couteau dans un commissaire adjoint!

Nafferton me rpliqua que je n'entendais rien  l'administration de la
province.

Notre gouvernement est vraiment bizarre.

Il fournit  jet continu des renseignements sur l'agriculture et sur
toutes sortes de sujets; il procurera  un homme d'une respectabilit
relative une foule de statistiques conomiques, si celui-ci en parle
avec un air quelque peu comptent.

Vous intressez-vous aux lavages d'or dans les sables du Sutlej? Vous
n'avez qu' tirer un cordon; vous rveillerez ainsi une demi-douzaine de
bureaux; finalement la sonnerie retentira, par exemple, chez un ami que
vous avez dans les tlgraphes, et qui a jadis rdig quelques notes sur
les coutumes des laveurs d'or, alors qu'il tait employ aux travaux
publics dans la partie de l'Empire o il s'en trouve.

Il sera peut-tre enchant,  moins qu'il ne soit trs ennuy, en
recevant l'ordre de coucher par crit tout ce qu'il sait, pour votre
profit. Cela dpend de son temprament.

Plus vous avez d'importance, plus vous pouvez obtenir d'informations et
causer d'ennuis.

Nafferton n'tait pas un grand personnage, mais il avait la rputation
d'tre extrmement srieux.

Un homme srieux peut tirer grand parti du gouvernement.

Il y avait une fois un homme srieux qui faillit ruiner... mais l'Inde
entire connat cette histoire.

Je ne sais pas au juste ce que c'est que le srieux.

On peut en faire une contrefaon trs russie, en ngligeant sa tenue,
en allant et venant d'un air distrait, en emportant chez soi du travail
de son bureau, o l'on est rest jusqu' sept heures, en recevant le
dimanche une foule de gentlemen indignes.

C'est l une des manires d'tre srieux.

Nafferton chercha un endroit o planter un clou pour y suspendre son
srieux, et un cordon qui le mt en communication avec Pinecoffin.

Il trouva tout ce qu'il lui fallait sous les espces du Cochon.

Nafferton entreprit une enqute srieuse sur le cochon.

Il informa le gouvernement qu'il avait un plan, selon lequel une partie
trs importante de l'arme anglaise de l'Inde pourrait tre nourrie de
cochon d'une faon extrmement conomique.

Puis, il laissa entendre que Pinecoffin serait en mesure de lui fournir
les informations varies qui lui taient ncessaires pour mettre son
projet sur pied.

En consquence, l'administration crivit au dos de la lettre:

Donner  M. Pinecoffin les instructions ncessaires pour qu'il
fournisse  M. Nafferton tous les renseignements en son pouvoir.

Le gouvernement montre une grande propension  crire au verso des
lettres des choses qui, plus tard, causent des ennuis et du dsordre.

Nafferton n'avait pas le moindre motif de s'intresser au cochon, mais
il savait que Pinecoffin donnerait tte baisse dans le pige.

Pinecoffin fut enchant qu'on le consultt au sujet du cochon.

Le cochon ne joue pas,  vrai dire, un rle fort important dans
l'conomie agricole de l'Inde, mais Nafferton expliqua  Pinecoffin
qu'il y avait l un progrs  raliser, et il entra en correspondance
directe avec ce jeune homme.

Vous pensez peut-tre qu'on ne saurait aller bien loin en prenant le
cochon comme point de dpart.

Cela dpend uniquement de la faon dont vous vous mettez  la besogne.

Pinecoffin, appartenant au service civil et voulant traiter son sujet 
fond, commena par crire un essai sur le cochon primitif, la mythologie
du cochon, et le cochon dravidien.

Nafferton classa ces renseignements (vingt-sept feuilles de papier
ministre), et voulut savoir quelle tait la rpartition du cochon dans
le Punjab, et comment il supportait la saison des chaleurs dans la
Plaine.

Dsormais, veuillez vous rappeler que je me borne  marquer les traits
saillants de l'affaire: les matresses cordes, pour ainsi dire, du tissu
que Nafferton ourdit autour de Pinecoffin.

Pinecoffin fit une carte colorie de la population porcine et recueillit
des observations compares sur la longvit du cochon: _a_, dans les
rgions sous-montagneuses de l'Himalaya; _b_, dans le Rechna-Doab.

Nafferton classa ces renseignements et demanda quelle espce de gens
s'occupaient du cochon.

Cela eut pour consquence une dissertation ethnologique sur les
porchers, et fit produire  Pinecoffin de longues tables indiquant
combien il y avait de porchers par mille habitants dans le Derajat.

Nafferton classa ce nouveau dossier et expliqua que les chiffres dont il
avait besoin se rapportaient aux domaines d'en de du Sutlej, o il
avait appris que les cochons taient trs beaux, trs grands, et o il
se proposait d'tablir une porcherie modle.

A ce moment-l, le gouvernement avait totalement oubli les instructions
qu'il avait donnes  Pinecoffin.

Le gouvernement agissait comme ces gentlemen qui, dans le pome de
Keats, font tourner des roues bien graisses pour corcher d'autres
hommes. Mais Pinecoffin en tait encore  ses dbuts dans cette chasse
au cochon, o Nafferton savait bien qu'il se lancerait.

Il avait sur les bras assez d'ouvrage professionnel, mais il passait des
nuits  rduire le cochon en statistiques  cinq dcimales, pour
l'honneur de son administration. Il n'entendait pas passer pour un
ignorant sur un sujet aussi ais  traiter.

A ce moment, le gouvernement l'envoya en mission spciale  Kohat, pour
faire une enqute sur les grandes bches de sept pieds,  tranchant de
fer, employes dans ce district.

Des gens s'taient entre-tus avec cet outil pacifique, et le
gouvernement dsirait savoir si une modification dans la forme de
l'outil agricole ne pouvait tre tente,  titre d'essai temporaire, et
introduite parmi la population rurale, tout en vitant de choquer
inopportunment ou d'irriter mal  propos les sentiments religieux des
paysans. Avec ces bches et le cochon de Nafferton, Pinecoffin avait 
porter un fardeau assez lourd.

Nafferton se mit ds lors  chercher: _a_, la quantit de nourriture
qu'exigeait le cochon indigne, cela en vue de s'assurer si on ne
pourrait pas amliorer son aptitude  l'engraissement; _b_, la
possibilit d'acclimater le cochon exotique, tout en lui conservant ses
caractres distinctifs.

Pinecoffin rpondit  grand renfort d'arguments que le cochon exotique
serait absorb dans l'espce indigne et, pour le prouver, il cita des
statistiques sur l'levage du cheval.

Cette question annexe fut dbattue trs longuement par Pinecoffin, si
bien que Nafferton finit par convenir qu'il tait dans l'erreur et
revint  la premire question.

Lorsque Pinecoffin eut presque puis sa science  tudier les animaux
producteurs de viande, la fibrine, le glucose, et les lments azots
qui entrent dans le mas et la luzerne, Nafferton souleva la question
des frais.

A ce moment-l, Pinecoffin, qui avait t rappel de Kohat, avait
labor une thorie personnelle sur le cochon, et l'avait dveloppe en
trente-sept pages in-folio, que Nafferton classa soigneusement. Puis il
demanda de nouveaux dtails.

Tout cela avait pris dix mois.

Le zle de Pinecoffin pour le cochon thorique commenait  faiblir, une
fois ses propres vues exposes. Mais Nafferton le bombarda de lettres o
il lui prsentait le problme sous son aspect imprial, en ce sens
qu'il en rsulterait une sorte de contrle officiel du commerce du porc,
ce qui aurait pour effet de choquer la population musulmane de l'Inde
Suprieure.

Il devina que Pinecoffin aurait besoin de quelque vaste sujet  traiter
librement, aprs sa besogne de menus dtails, de petits points, de
fractions dcimales.

Pinecoffin traita cet aspect de la question de faon magistrale; il
prouva qu'on n'avait  redouter aucune bullition populaire due 
l'agitation des esprits.

Nafferton dclara que rien n'tait comparable  la perspicacit des
fonctionnaires du service civil en ces matires, et il l'attira dans un
sentier dtourn: Les bnfices que le gouvernement retirerait de la
vente des soies de cochon.

Il y a toute une littrature sur les soies de cochon et les brosses 
souliers; et les spcialits des marchands de couleurs admettent une
varit de soies dont vous n'avez nulle ide.

Quand Pinecoffin se fut un peu tonn de la rage d'information qui
s'tait empare de Nafferton, il lui envoya une monographie de cinquante
et une pages sur les produits tirs du cochon.

Cela le conduisit, sous la dlicate impulsion de Nafferton, droit aux
usines de Cawnpore,  l'industrie des peaux de cochon pour sellerie et,
de l,  la tannerie.

Pinecoffin crivit que la graine de grenadier tait la meilleure
substance qu'il y et pour traiter la peau de cochon, et donna 
entendre,--car les quatorze mois prcdents l'avaient fatigu,--que
Nafferton ferait bien d'lever ses cochons avant de songer  tanner leur
peau.

Nafferton revint  la deuxime section de sa cinquime question.

tait-il possible, et comment tait-il possible d'lever le porc
exotique pour qu'il fournt autant de viande qu'en Occident, tout en
gardant l'aspect hirsute qui caractrise son congnre d'Orient?

Pinecoffin fut abasourdi, car il avait oubli ce qu'il avait crit seize
mois auparavant, et il se figura qu'il s'agissait de remettre toute la
question sur le tapis.

Il tait trop bien pris dans ce pige affreux pour pouvoir battre en
retraite.

Dans un moment de faiblesse, il crivit:

Reportez-vous  ma premire lettre (laquelle traitait du cochon
dravidien).

En fait, Pinecoffin avait encore  traiter la question de
l'acclimatation, car il s'tait lanc dans une digression sur la fusion
des types.

Ce fut alors que Nafferton dmasqua rellement ses batteries!

Il se plaignit au gouvernement, en un langage digne, de la manire
chiche et mesquine dont on avait second ses efforts pour crer une
industrie hautement rmunratrice, et de la lgret avec laquelle ses
demandes de renseignements taient accueillies par un monsieur dont la
pseudo-rudition devrait aller au moins jusqu' connatre les
diffrences de premier ordre qui existent entre le cochon dravidien et
la varit dite race Berkshire du genre _sus_. Si je dois admettre que
la lettre  laquelle il me renvoie contient sa vraie manire de voir sur
l'acclimatation d'un animal prcieux, quoique malpropre peut-tre, je me
vois, malgr toute ma rpugnance, oblig de croire, etc., etc.

Il y avait un nouveau chef au bureau des observations.

Le malheureux Pinecoffin fut inform que les fonctionnaires taient
faits pour le pays et non le pays pour les fonctionnaires, et qu'il
ferait mieux de commencer  fournir des renseignements sur le cochon.

Pinecoffin rpondit maladroitement qu'il avait crit tout ce qu'on
pouvait crire sur le cochon, et qu'il avait droit  un cong.

Nafferton se procura une copie de cette lettre, et l'envoya, avec
l'essai sur le cochon dravidien,  un journal du Bas-Pays qui imprima le
tout.

L'essai tait d'un ton presque grandiose, mais si le rdacteur en chef
avait vu les monceaux de papiers couverts de l'criture de Pinecoffin,
qui taient entasss sur la table de Nafferton, il ne se serait pas
montr aussi railleur sur la nbuleuse prolixit et la suffisance
bavarde de la moderne bte  concours, et son absolue incapacit 
saisir les consquences pratiques d'une question pratique.

Bon nombre d'amis couprent ces remarques et les envoyrent 
Pinecoffin.

J'ai dj dit que Pinecoffin appartenait  une race molle.

Ce dernier coup l'effraya, le bouleversa.

Il n'y pouvait rien comprendre, mais il sentait qu'il avait t, de
quelque faon, honteusement bern par Nafferton.

Il se rendit compte qu'il s'tait envelopp sans ncessit d'une peau de
cochon, et qu'il lui tait impossible de regagner les bonnes grces du
gouvernement.

Tous les gens qu'il connaissait lui demandaient des nouvelles de sa
nbuleuse prolixit, de sa suffisance bavarde, et cela le rendait
extrmement malheureux.

Il prit le train et alla trouver Nafferton qu'il n'avait pas vu depuis
le dbut de l'affaire du cochon.

Il s'tait muni de la coupure du journal.

Il bafouilla pniblement, dit des gros mots, et ne tarda pas  exhaler
son dernier ressentiment dans une faible et aqueuse protestation:

--Vraiment, mon cher, ce n'est pas gentil. Nafferton lui tmoigna
beaucoup de sympathie.

--Je crains de vous avoir donn beaucoup de mal, n'est-ce pas?

--Ce n'est pas de cela que je me plains, gmit Pinecoffin, quoique je me
sois donn vraiment beaucoup de mal. Mais ce qui me fche, c'est d'avoir
t ridiculis dans un journal. Cela me restera comme une tare tant que
je serai dans l'administration. Et dire que j'ai fait de mon mieux dans
cette interminable histoire de cochon! 'a t bien mal de votre part,
sur mon me, bien mal.

--Je ne sais pas, dit Nafferton. Avez-vous jamais t roul en achetant
un cheval? Ce n'est pas l'argent que je regrette, quoiqu'il m'en ait
cot beaucoup, mais ce qui me peine, ce sont les taquineries qui en
rsultent, surtout quand elles viennent du blanc-bec qui vous a roul.
Mais je crois que nous voil quittes, maintenant.

Pinecoffin ne trouva rien  rpondre, si ce n'est d'autres gros mots.

Nafferton garda son sourire le plus suave et invita Pinecoffin  dner.




LA DROUTE DES HUSSARDS BLANCS

        Ce ne fut point sur le champ de bataille que nous jetmes
        l'pe, mais pendant la garde solitaire, dans les tnbres, prs
        du gu: les eaux lchaient la rive; le vent de la nuit
        soufflait. La terreur naquit tout arme et grandit, et nous
        tions en fuite avant mme de rien savoir de la panique
        nocturne.

        (BEONI BAR.)


Certaines gens soutiennent qu'un rgiment anglais est incapable de
courir.

C'est l une erreur.

J'ai vu quatre cent trente-sept sabres fuir  travers champs sous
l'empire d'une terreur abjecte. J'ai vu le meilleur rgiment qui ait
jamais mani les brides, ray de l'Annuaire de l'Arme pendant deux
bonnes heures.

Si vous rptez ce rcit aux Hussards blancs, il y a tout  parier
qu'ils vous battront froid.

C'est un incident dont ils ne sont pas fiers.

Vous pouvez reconnatre les Hussards blancs  leur chic, suprieur 
celui de tous les autres rgiments de cavalerie qui figurent sur les
contrles.

Si cette indication ne vous suffit pas, vous les reconnatrez  leur
vieux cognac. Il est au mess depuis soixante ans et vaut la peine qu'on
se drange pour le goter.

Demandez le vieux cognac de Mac Gaire, et tchez d'en avoir du vrai.

Si le sergent du mess juge que vous tes un profane, et que l'article
authentique ne sera pas dignement apprci, il vous traitera en
consquence. C'est un brave homme.

Mais quand vous serez au mess, gardez-vous de parler  vos htes de
marches forces ou de chevauches  grande distance. On est trs
susceptible au mess. Si l'on croit que vous vous moquez des Hussards, on
vous le dira.

S'il faut en croire les Hussards blancs, c'est la faute au colonel seul.
Il venait d'arriver, et il n'aurait jamais d prendre le commandement.
Il prtendait que le rgiment manquait d'allant et de chic.

Dire cela aux Hussards blancs, qui se jugeaient capables de cerner
n'importe quelle cavalerie, d'enfoncer n'importe quelle artillerie, de
balayer n'importe quelle infanterie du monde!

Cet affront fut la cause premire de tout le mal.

Puis, le colonel rforma le cheval-tambour... le cheval-tambour des
Hussards blancs!

Peut-tre vous demanderez-vous si c'tait l un crime inexprimable? Je
vais essayer de vous expliquer clairement la chose.

L'me du rgiment vit dans le cheval-tambour, qui porte les timbales
d'argent.

C'est presque toujours un grand cheval pie, import de la
Nouvelle-Galles du Sud. C'est l un point d'honneur, et un rgiment
dpensera tout l'argent qu'on voudra pour avoir un cheval pie.

Ce cheval n'est soumis  aucun des rglements sur la rforme. Son
travail est des plus faciles. Il ne manoeuvre qu'au pas. Donc, aussi
longtemps qu'il peut se tenir et garder sa belle prestance, son
bien-tre est assur.

Il en sait plus long que l'adjudant[35] sur le rgiment, et lors mme
qu'il le ferait exprs, il n'arriverait pas  se tromper.

  [35] Officier adjoint au chef de corps.

Le cheval-tambour des Hussards blancs n'avait que dix-huit ans. Il
suffisait parfaitement  sa tche. Il tait en tat de travailler au
moins six ans encore, et il avait dans son port autant de pompe, de
dignit qu'un tambour-major de la Garde royale.

Le rgiment l'avait pay dix-huit cents roupies.

Mais le colonel dit qu'il fallait s'en dfaire. On le rforma selon
toutes les rgles. On le remplaa par une bte d'un bai sale, aussi
laide qu'une mule, avec un cou de mouton, une queue pele comme celle
d'un rat, et des jarrets de vache.

Le tambour dtestait cet animal, et les meilleurs chevaux de la fanfare
dressaient les oreilles et montraient le blanc des yeux rien qu'en le
voyant; ils le regardaient comme un parvenu et non comme un gentleman.

J'imagine que les ides du colonel sur le chic s'tendaient  la fanfare
et qu'il entendait l'obliger  prendre part aux revues ordinaires.

Une fanfare de rgiment est chose sacre. Elle ne sort que pour les
revues passes par les officiers qui commandent en chef, et le chef de
musique est d'un degr au-dessus du colonel, au point de vue de
l'importance.

C'est un grand-prtre, et son hymne solennel est le _Keel Row_. Le Keel
Row est le trot de la cavalerie, et quiconque n'a point entendu cette
sonnerie clater en notes aigus par-dessus le bruit du rgiment qui
passe devant la base de salut, a encore quelque chose  apprendre et 
comprendre.

Lorsque le colonel rforma le cheval-tambour des Hussards blancs, il y
eut presque une rvolte.

Les officiers taient de mauvaise humeur, les hommes furieux, et les
musiciens juraient... comme de simples troupiers.

Le cheval-tambour devait tre vendu aux enchres... oui, aux enchres
publiques, et peut-tre serait-il achet par un Parsi, qui l'attellerait
 une charrette!

C'tait pire que d'taler toute la vie intrieure du rgiment devant le
monde entier, pire que de vendre l'argenterie du mess  un Juif...  un
Juif noir.

Le colonel tait un homme mesquin et brutal. Il savait ce que le
rgiment pensait de son acte et, quand les troupiers offrirent d'acheter
le cheval-tambour, il rpondit que leur offre tait contraire  la
discipline et aux rglements.

Mais un jeune lieutenant, Hogan-Yale, un Irlandais, acheta le
cheval-tambour pour cent soixante roupies  la vente, et le colonel
entra dans une grande colre.

Yale affecta le repentir. Il montra une soumission qui n'avait rien de
naturel; il n'avait fait cet achat, disait-il, que pour viter au cheval
d'tre maltrait et de crever de faim; il le tuerait d'un coup de fusil,
et tout serait fini.

Cela parut contenter le colonel, car il ne voulait plus entendre parler
du cheval-tambour. Il sentait qu'il avait fait une gaffe et,
naturellement, il lui tait impossible d'en convenir.

En attendant, la prsence du cheval-tambour tait pour lui une cause
d'irritation.

Yale s'offrit un verre du vieux cognac, trois cigares, et emmena son ami
Martyn. Ils quittrent le mess ensemble.

Yale et Martyn restrent en tte  tte pendant deux heures dans la
chambre de Yale, mais le bull terrier qui garde les embauchoirs de Yale
fut seul  savoir ce qu'ils se dirent.

Un cheval coiff et envelopp jusqu'aux oreilles sortit de l'curie de
Yale et fut conduit, malgr sa mauvaise volont, jusqu'au quartier des
employs civils.

Le groom de Yale l'accompagnait.

Deux hommes firent irruption dans le thtre du rgiment, et
s'emparrent de plusieurs pots de peintures et de quelques gros pinceaux
 brosser les dcors.

Puis la nuit tomba sur la caserne, et on entendit le bruit que faisait
un cheval en dmolissant son box  coups de pieds dans l'curie de Yale.

Yale avait un grand vieux cheval gallois blanc.

Le lendemain tait un jeudi.

Les hommes apprenant que Yale devait tuer le cheval-tambour dans la
soire, rsolurent de faire  l'animal des funrailles dignes du
rgiment, des funrailles plus belles que celles qu'on et faites au
colonel s'il tait mort ce jour-l.

Ils se procurrent un char  boeufs, une quantit de sacs, des tas et
des tas de roses, et le corps, bien couvert de sacs, fut transport 
l'endroit o l'on incinrait les victimes du charbon.

Les deux tiers du rgiment formrent le cortge. La fanfare n'y tait
pas, mais tous chantaient: _L'endroit o mourut le vieux cheval_, air
qu'ils jugeaient respectueux et de circonstance.

Quand le corps eut t descendu dans la fosse, alors que les hommes
commenaient  y jeter des brasses de roses, le sergent marchal
ferrant lcha un juron et dit tout haut:

--Mais a n'est pas plus le cheval-tambour que moi!

Les sergents-majors de troupe lui demandrent s'il n'avait pas laiss sa
raison  la cantine.

Le sergent marchal ferrant rpondit qu'il connaissait les pieds du
cheval-tambour aussi bien que les siens, mais il se tut quand il vit le
numro du rgiment marqu au fer rouge sur le sabot raidi et retourn de
la pauvre bte.

C'est ainsi qu'on ensevelit le cheval-tambour des Hussards blancs,
cependant que le sergent marchal ferrant grognait toujours.

La bche qui couvrait le corps tait barbouille de peinture noire en
maints endroits, et le sergent marchal attira l'attention sur ce
dtail, mais le sergent-major du cinquime escadron lui lana un bon
coup de pied dans les jambes et lui dit qu'il tait videmment ivre.

Le lundi qui suivit l'enterrement, le colonel chercha  prendre sa
revanche sur les Hussards blancs.

Par malheur, comme il tait temporairement commandant d'armes, il
ordonna une manoeuvre de brigade. Il dit qu'il ferait trimer le
rgiment pour son insolence, et il mit sa menace  excution.

Ce lundi-l fut une des journes les plus pnibles dont les Hussards
blancs aient gard le souvenir.

Ils furent lancs contre un ennemi fictif, ports en avant, ramens en
arrire, mis  pied, et manis scientifiquement de toutes les faons
possibles, dans un pays plein de poussire, o ils surent abondamment.

Le seul moment de distraction qu'ils eurent, ce fut le soir, lorsqu'ils
tombrent sur la batterie d'artillerie monte qu'ils chassrent pendant
deux milles.

Cela, c'tait une affaire personnelle.

Beaucoup d'hommes avaient engag des paris sur le rsultat, les
artilleurs prtendant qu'ils avaient d'aussi bonnes jambes que les
Hussards blancs.

Ils avaient tort.

Une marche force termina la manoeuvre, et, quand le rgiment regagna
ses lignes, tous les hommes taient couverts de boue depuis les perons
jusqu'aux jugulaires.

Les Hussards blancs possdent un grand privilge qui leur est propre, et
qu'ils ont gagn  Fontenoy, je crois.

Bon nombre de rgiments ont des droits spciaux, par exemple celui de
porter un col en petite tenue, ou un noeud de rubans entre les paules,
ou des roses rouges ou blanches au casque,  certains jours de l'anne.

Certains de ces droits se rapportent aux saints qui sont les patrons des
rgiments, ou bien  des exploits rgimentaires.

Tous ces privilges sont hautement apprcis, mais il n'en est aucun qui
soit plus envi que celui qu'ont les Hussards blancs de mener boire
leurs chevaux dans le camp, au son de la fanfare.

On ne joue qu'un morceau, qui est toujours le mme. Je n'en connais pas
le vritable nom, mais les Hussards blancs le dsignent par ces mots:
_Qu'on me ramne  Londres_.

L'air est trs joli.

Le rgiment aimerait mieux tre ray des contrles que de renoncer 
cette distinction.

Aprs la sonnerie de la dislocation, les officiers retournrent chez
eux pour prparer le pansage, et les hommes rentrrent au camp, au pas,
 volont. Cela signifie qu'ils dboutonnrent leurs vestes serres,
qu'ils mirent leur casque en arrire, et changrent des plaisanteries
ou des jurons, selon l'humeur de chacun, pendant que les plus soigneux
mettaient pied  terre et desserraient les sangles et les brides.

Un bon cavalier fait autant de cas de sa monture que de lui-mme et
croit, ou devrait croire, que les deux runis sont d'un effet
irrsistible, qu'on ait devant soi des femmes ou des hommes, des jeunes
filles ou des canons.

Alors l'officier d'ordonnance commanda:

--A l'abreuvoir!

Le rgiment se dirigea en flnant vers les abreuvoirs d'escadron, qui
taient derrire les curies, entre celles-ci et la caserne.

Il y avait l quatre abreuvoirs immenses, un par escadron, disposs en
chelon, de sorte que tout le rgiment pouvait, si l'on voulait, faire
boire ses chevaux en dix minutes. Mais cela prenait gnralement
dix-sept minutes, pendant que la fanfare jouait.

La fanfare se mit  jouer au moment o les escadrons dfilaient vers les
abreuvoirs, et o les hommes sortaient leurs pieds des triers et
plaisantaient entre eux.

A ce moment mme, le soleil se couchait dans un grand lit brlant de
nuages rouges, et l'on et dit que la route qui menait aux services
civils allait entrer tout droit dans l'oeil du soleil.

Il y avait sur cette route un petit point noir. Il grossit, grossit, et
finit par prendre la forme d'un cheval, avec une sorte de gril sur le
dos.

Le nuage rouge flamboyait  travers les barreaux du gril.

Quelques troupiers, abritant leurs yeux de leurs mains, dirent:

--Que diable cet animal a-t-il sur le dos?...

La minute d'aprs, ils entendirent un hennissement que tous les tres
vivants du rgiment,--chevaux et hommes,--reconnurent, et l'on vit,
piquant tout droit vers la fanfare, le cheval-tambour des Hussards
blancs, que l'on croyait mort.

Sur les deux cts de son garrot ballottaient  grand bruit les
timbales, voiles de crpe, et sur son dos se tenait trs raide, en
vritable cavalier, un squelette dont le crne tait nu.

La fanfare s'arrta. Un instant le silence se fit.

Alors un cavalier du cinquime escadron,--les hommes disent que c'tait
le sergent-major,--fit pivoter son cheval et poussa un cri.

Personne ne saurait expliquer ce qui se passa ensuite, mais il parat
qu'un homme au moins par escadron donna l'exemple de la panique, et que
les autres suivirent comme des moutons.

Les chevaux, qui avaient  peine mis leurs naseaux dans l'abreuvoir, se
dressrent, gambadrent, mais aussitt que la fanfare se tut,
c'est--dire quand le fantme du cheval-tambour fut  quelque deux cents
mtres de distance, les fers s'abattirent, et le bruit confus d'une
panique,--bruit bien diffrent du battement rgulier et sourd que
produit une manoeuvre sur le terrain, ou de celui qui rsulte du
dsordre des chevaux autour des abreuvoirs,--ne fit que mettre le comble
 la terreur.

Ils sentirent que leurs cavaliers avaient peur de quelque chose.

Lorsque des chevaux sentent cela, tout est fini, sauf le massacre.

Les escadrons, les uns aprs les autres, s'loignrent des abreuvoirs,
et coururent de tous cts, dans toutes les directions, comme du mercure
qu'on verse sur le sol.

C'tait un spectacle des plus extraordinaires, car hommes et btes
taient dans toutes les phases possibles du laisser-aller, et les
fourreaux des carabines, battant les flancs des chevaux, achevaient de
les exciter.

Les hommes temptaient, pestaient, cherchaient  s'carter de la
fanfare, qui tait poursuivie par le cheval-tambour, dont le cavalier
tait tomb en avant et semblait jouer des perons pour gagner un pari.

Le colonel tait all se rafrachir au mess.

La plupart des officiers l'avaient suivi, et le lieutenant de jour se
prparait  regagner le camp et  recevoir des sergents-majors les
rapports sur la conduite  l'abreuvoir.

Quand l'air de: _Qu'on me ramne  Londres_ s'arrta  la vingtime
mesure, tous les officiers qui se trouvaient au mess dirent:

--Que diable est-il donc arriv?

Une minute aprs, ils entendirent des bruits qui n'avaient rien de
militaire, et ils virent les Hussards blancs, qui fuyaient en dsordre 
travers la plaine.

Le colonel tait muet de rage, car il se figurait que tout le rgiment
s'tait soulev contre lui ou s'tait enivr comme un seul homme.

La fanfare, cohue dsordonne, passa, ayant sur ses talons le
cheval-tambour,--le cheval-tambour qui tait mort et enterr,--portant
sur son dos le squelette qu'il secouait  grand bruit.

Hogan-Yale chuchota  Martyn:

--De ce train-l, tous les fils de fer vont casser.

Et la fanfare, qui avait fait un crochet brusque, telle un livre,
reparut. Mais le reste du rgiment tait parti et parcourait au hasard
tout le pays, car l'obscurit tait venue, et chaque homme hurlait  son
voisin qu'il avait le cheval-tambour sur les talons.

En gnral, les chevaux de troupe sont traits avec trop de mnagement.
Quand l'occasion l'exige, ils peuvent rendre beaucoup, mme avec une
charge de cent vingt livres sur le dos, et les hommes s'en aperurent.

Combien de temps dura cette panique? Je ne saurais le dire.

Quand la lune se leva, les hommes virent qu'ils n'avaient rien 
craindre, et rentrrent deux par deux, trois par trois, par
demi-pelotons, en se cachant, et fort honteux d'eux-mmes.

Alors le cheval-tambour, vex de se voir ainsi accueilli par ses anciens
amis, s'arrta, fit demi-tour et s'en alla au trot devant l'escalier de
la vranda pour demander du pain.

Personne n'osa s'enfuir, mais personne n'osa s'avancer jusqu'au moment
o le colonel fit quelques pas et prit le pied du squelette.

La fanfare s'tait arrte  quelque distance. Alors elle se rapprocha
lentement.

Le colonel lana aux musiciens, collectivement et individuellement,
toutes les injures qui lui vinrent  l'esprit sur le moment, car il
avait mis la main sur la poitrine du cheval-tambour et avait reconnu
qu'il tait en chair et en os.

Puis, il frappa du poing sur les timbales et dcouvrit qu'elles taient
en papier d'argent et en bambou.

Ensuite, et  grand renfort de jurons, il essaya d'arracher le squelette
de la selle, mais il s'aperut qu'il tait fix avec du fil de fer sur
le troussequin.

C'tait un spectacle peu banal qu'offrait le colonel, les bras autour du
bassin du squelette et un genou dans le creux de l'estomac du
cheval-tambour.

Je dirais presque que la scne tait amusante.

Le colonel secoua l'objet une ou deux minutes et finit par le jeter 
terre, en disant  la fanfare:

--Venez par ici, capons! Voil ce qui vous fait peur!

Le squelette n'tait pas trs joli sous le crpuscule.

On et dit que le sergent-musicien le reconnaissait, car il se mit 
rire en dessous,  touffer.

--Faut-il l'emporter, mon colonel? demanda le sergent-musicien.

--Oui, emportez-le au diable, et allez-y tous!

Le sergent-musicien salua, ramassa le squelette, le mit en travers de sa
selle et partit vers les curies.

Alors le colonel commena  demander o tait le reste du rgiment, se
servant pour cela d'un langage singulier.

Il disloquerait le rgiment... il ferait passer tout le monde en conseil
de guerre... il ne commanderait jamais une cohue pareille, etc., etc.

A mesure que les hommes reparaissaient, son langage devenait plus
furieux, si bien qu'il finit par dpasser les limites extrmes de la
libert qu'on accorde  un colonel de cavalerie.

Martyn prit Hogan-Yale  part et lui suggra que, dans le cas o tout
viendrait  se dcouvrir, il serait forc de dmissionner.

Martyn tait le plus faible des deux.

Hogan-Yale frona les sourcils, et fit observer, tout d'abord, qu'il
tait le fils d'un lord, et, en second lieu, qu'il tait aussi innocent
que l'enfant qui vient de natre.

--D'aprs mes instructions, dit Yale avec un sourire d'une douceur
singulire, le cheval-tambour devait nous tre renvoy de la manire la
plus solennelle possible. Je vous le demande, est-ce ma faute  moi, si
un ami  tte de mulet le rexpdie d'une faon propre  troubler la
tranquillit d'esprit d'un rgiment de cavalerie de Sa Majest?

Martyn rpondit:

--Vous tes un grand homme, et vous passerez gnral un jour, mais je
sacrifierais volontiers les chances que je puis avoir de commander un
escadron pour tre sorti de cette affaire.

La Providence sauva Martyn et Hogan-Yale.

L'officier commandant en second emmena le colonel  part dans le petit
rduit ferm de rideaux o les lieutenants des Hussards blancs avaient
coutume de se runir pour jouer le soir au poker, et l, quand le
colonel eut jur  son aise, ils s'entretinrent  voix basse.

Je me figure que le commandant en second dut reprsenter l'alerte comme
une machination dont il serait impossible de dcouvrir l'auteur, et je
sais qu'il insista sur ce qu'il y aurait de fcheux, de honteux  faire
de cette chauffoure un sujet de rise pour le public.

--On nous surnommera les Fuyards nocturnes, dit le commandant en
second, qui avait vraiment une belle imagination; on nous appellera les
Chasseurs de fantmes, et, d'un bout  l'autre de l'Annuaire
militaire, on nous affublera de sobriquets. Toutes les explications du
monde ne suffiront pas  prouver aux profanes que les officiers taient
absents au dbut de la panique. Pour l'honneur du rgiment, et dans
votre propre intrt, laissez la chose tomber d'elle-mme.

Le colonel tait si puis par la colre qu'il se laissa apaiser plus
facilement qu'on ne s'y serait attendu. On l'amena tout doucement, par
degrs,  reconnatre qu'il tait d'une gale impossibilit de faire
passer tout le rgiment en conseil de guerre, et de svir contre les
jeunes officiers qui avaient pu tremper dans la farce.

--Mais la bte est vivante, s'cria le colonel. On ne l'a pas abattue du
tout! C'est une dsobissance absolument flagrante. J'ai connu un homme
qui a t cass pour moins que a, mille fois moins! On se fiche de moi,
je vous le dis, Mutman, on se fiche de moi!

Le commandant en second entreprit de nouveau de calmer le colonel, et il
en eut pour une demi-heure. Au bout de ce temps, le sergent-major du
rgiment vint au rapport.

La situation tait assez nouvelle pour lui, mais il n'tait pas homme 
se laisser dmonter par les circonstances.

Il salua et dit:

--Le rgiment est rentr, mon colonel.

Puis, afin de se rendre le colonel favorable, il ajouta:

--Tous les chevaux sont en bon tat.

Le colonel, en renclant, rpondit:

--Alors vous n'avez qu' faire coucher les hommes dans leurs berceaux,
prenez bien garde  ce que, pendant la nuit, ils ne se rveillent ni ne
pleurent.

Le sergent se retira.

Ce bon mot rendit au colonel sa bonne humeur; plus tard il se sentit
honteux du langage qu'il avait tenu.

Le commandant en second revint  la charge. Puis, tous deux s'engagrent
dans une conversation qui se prolongea fort avant dans la nuit.

Le surlendemain, il y eut une manoeuvre dirige par le commandant en
second. Le colonel harangua vigoureusement les Hussards blancs.

Il dit, en substance, que le cheval-tambour s'tant montr, malgr son
grand ge, capable de mettre en fuite tout le rgiment, il reprendrait
son poste d'honneur  la tte de la fanfare, mais que le rgiment
n'tait qu'une bande de brigands dpourvus de conscience.

Les Hussards blancs applaudirent par de grands cris, en lanant en l'air
tout ce qu'ils avaient sous la main, et, quand la manoeuvre fut finie,
ils crirent: Vive le colonel jusqu' extinction de voix.

Quant au lieutenant Hogan-Yale, qui souriait d'un air bnin, au dernier
rang, il n'eut aucune part des applaudissements.

Le commandant en second dit au colonel, d'un ton qui n'tait pas
officiel:

--Ces petites choses-l assurent la popularit, et ne portent pas la
moindre atteinte  la discipline.

--Mais j'ai rtract mon ordre! rpliqua le colonel.

--Peu importe! dit le commandant en second. Les Hussards blancs vous
suivront partout dsormais. Les rgiments sont tout comme les femmes.
Ils font n'importe quoi pour des babioles.

Une semaine aprs, Hogan reut une lettre extraordinaire de quelqu'un
qui signait: Secrtaire, socit Charit et Zle, 3709, E-C, dans
laquelle on le priait de restituer notre squelette, qui, comme nous
avons des raisons de le croire, est en votre possession.

--Quel est donc ce maniaque qui fait le commerce des os? demanda Hogan.

--Je vous demande pardon, dit le sergent-musicien, mais le squelette est
chez moi, et je le renverrai si vous voulez bien payer le port jusqu'au
quartier des employs civils. Il y a aussi un cercueil, mon lieutenant.

Hogan-Yale sourit, mit deux roupies dans la main du sergent-musicien, et
dit:

--crivez la date sur le crne, voulez-vous?

Si vous doutez de ce rcit et si vous connaissez la garnison, vous
pourrez voir cette date sur le squelette. Mais surtout, pas d'allusion 
ce sujet en prsence des Hussards blancs.

Si je connais cette histoire, c'est que c'est moi qui ai prpar le
cheval-tambour pour sa rsurrection. Et il n'a pu s'accommoder du
squelette.




LE CAS DE DIVORCE BRONCKHORST

        Pendant le jour, lorsqu'elle allait et venait autour de moi;
        pendant la nuit, lorsqu'elle dormait  mes cts, j'tais las,
        j'tais las de sa prsence. Chaque jour, chaque nuit ajoutait 
        mon antipathie: plt  Dieu qu'elle ft morte ou que ce ft moi!

        (CONFESSIONS.)


Il y avait dans l'arme un certain Bronckhorst, homme anguleux, d'ge
moyen, gris comme un blaireau, et qui, disaient certaines gens, avait un
peu de sang indigne dans les veines.

Nanmoins cela ne saurait se prouver.

Mistress Bronckhorst n'tait pas ce qu'on appelle une jeune femme, bien
qu'elle et quinze ans de moins que son mari.

C'tait une grande personne, ple, tranquille, avec de grosses paupires
tombant sur des yeux faibles et une chevelure qui avait des reflets
rouges ou jaunes suivant l'incidence des rayons lumineux.

Bronckhorst, quoi qu'il ft, manquait de grce. Il n'avait aucun gard
pour les jolis petits mensonges, publics ou secrets, qui rendent la vie
un peu moins dplaisante qu'elle n'est en ralit.

Ses faons  l'gard de sa femme taient grossires.

Il y a bien des choses, y compris les brutalits et les coups de poing,
qu'une femme peut endurer, mais il est rare qu'une femme puisse
supporter,--comme le supportait mistress Bronckhorst,--des annes et des
annes de moqueries brutales, sans aucun mnagement pour ses faiblesses,
ses migraines, ses lgers clats de gaiet, ses toilettes, ses bizarres
petites tentatives pour se rendre attrayante aux yeux de son mari, alors
qu'elle sait bien qu'elle n'est plus comme autrefois... et, chose pire
que toutes, sans aucun gard pour l'amour qu'elle reporte sur ses
enfants.

Cette sorte de plaisanterie lourde tait celle que Bronckhorst prfrait
entre toutes.

Je suppose qu'il en tait venu l peu  peu, sans intention mchante,
pendant la lune de miel, alors que les poux se sentent  court
d'expressions de tendresse, et qu'ils recourent  l'autre extrme pour
manifester leurs sentiments.

C'est un instinct du mme genre qui vous fait dire: Va-t'en d'ici,
vieille bte! quand un cheval favori vient frotter ses naseaux contre
votre plastron de chemise.

Malheureusement, quand arrive la raction conjugale, cette faon de
parler persiste et, la tendresse s'en tant vapore, la femme s'en
offense plus qu'elle ne le laisse voir.

Mais mistress Bronckhorst tait dvoue  son Teddy, comme elle
l'appelait.

Peut-tre faut-il voir, dans l'emploi de ce diminutif familier, la
raison qui la lui rendait antipathique.

Peut-tre,--et c'est le seul moyen d'expliquer la conduite infme qu'il
tint dans la suite,--peut-tre cda-t-il au singulier, au sauvage
sentiment qui parfois prend un homme  la gorge aprs vingt ans de
mariage, quand il voit assise en face de lui,  table, cette ternelle
figure de sa femme lgitime, et qu'il sait qu'aprs l'avoir vue ainsi
face  face il lui faudra toujours, toujours, la voir jusqu' ce que lui
ou elle disparaisse.

Tous les poux, toutes les pouses connaissent cette crise. En gnral,
elle ne dure que le temps de respirer trois fois, et elle doit tre une
survivance d'un ge o les hommes et les femmes valaient bien moins que
de nos jours.

C'est un sujet trop dplaisant pour qu'on le discute.

Un dner chez Bronckhorst tait une corve que peu de gens se
rsignaient  subir.

Bronckhorst se plaisait  tenir des propos qui mettaient sa femme sur
les pines.

Quand leur petit garon venait, au dessert, Bronckhorst ne manquait pas
de lui faire boire un grand demi-verre de vin, et, comme il fallait s'y
attendre, le pauvre petit commenait par faire du tapage, puis il se
sentait trs mal  l'aise et enfin on l'emportait hurlant.

Bronckhorst demandait alors si Teddy se conduisait ainsi habituellement,
et si mistress Bronckhorst ne pourrait pas consacrer un peu de ses
loisirs  apprendre  ce petit vaurien  se bien tenir.

Mistress Bronckhorst, qui aimait l'enfant plus qu'elle-mme, faisait
tout ce qu'elle pouvait pour ne pas pleurer; mais son nergie semblait
avoir t brise par le mariage.

En dernier lieu, Bronckhorst en tait venu  dire:

--Bon, bon, a va bien! Cela suffit! Au nom du ciel, tchez donc de vous
conduire comme une femme raisonnable. Allez au salon.

Mistress Bronckhorst s'en allait, tchant de tout couvrir d'un sourire,
et l'invit de cette soire-l en prouvait de la mauvaise humeur et de
la gne.

Aprs trois ans de cette joyeuse vie,--car mistress Bronckhorst n'avait
pas d'amies avec qui elle pt causer,--la station sursauta en apprenant
que Bronckhorst avait intent un procs _pour relations criminelles_ 
un homme nomm Biel qui avait,  vrai dire, tmoign des attentions 
mistress Bronckhorst toutes les fois qu'elle s'tait montre en public.

Le manque absolu de rserve dont Bronckhorst faisait preuve dans cette
affaire o il s'agissait de son dshonneur, nous fit pressentir que les
dpositions contre Biel ne porteraient sur des circonstances accessoires
et seraient bases sur des tmoignages d'indignes.

Il n'y avait point de lettres, mais Bronckhorst dclarait  qui voulait
l'entendre qu'il remuerait ciel et terre pour voir Biel surveiller la
fabrication des tapis dans la prison centrale.

Mistress Bronckhorst ne sortait pas de chez elle et laissait les mes
charitables dire ce qui leur plaisait.

Les avis taient partags.

Les deux tiers environ des habitants de la station conclurent sans
hsiter que Biel tait coupable. Mais il y avait une douzaine de gens
qui, le connaissant et l'aimant, le soutenaient.

Biel tait furieux et tonn. Il nia tout et fit le serment de corriger
Bronckhorst jusqu' ce qu'il ft presque mort.

Aucun jury, nous le savions, ne condamnerait un homme sur des
accusations criminelles portes par des indignes, dans un pays o l'on
peut acheter des tmoins pour tayer une accusation d'assassinat,--et
acqurir un cadavre par-dessus le march,--pour cinquante-quatre
roupies.

Mais Biel ne voulait pas se tirer d'affaire avec le bnfice du doute.
Il voulait que la lumire se ft entirement.

Comme il le dit un soir:

--Il peut prouver tout ce qu'il voudra par des tmoignages de
domestiques; moi, je n'ai que ma parole.

C'tait environ un mois avant la date de l'affaire et nous ne pouvions
pas faire grand'chose, si ce n'est de nous ranger du ct de Biel.

La seule chose dont nous tions certains, c'tait que les dpositions
des indignes seraient assez mchantes pour ternir la rputation de Biel
jusqu' la fin de sa carrire; car un indigne, quand il commet un faux
tmoignage, ne s'arrte pas  mi-chemin; il ne bronche sur aucun dtail.

Un homme heureusement inspir, qui se trouvait au bout de la table o
l'on causait de la chose, dit:

--Tenez, je ne crois pas que les hommes de loi soient bons 
grand'chose. Tlgraphiez donc  Strickland[36] pour le prier de
descendre ici et de nous tirer d'affaire.

  [36] Voir la nouvelle intitule: _Le Sas de Miss Youghal_, dans les
    _Simples Contes des Collines_.

Strickland tait  environ cent quatre-vingts milles plus haut, sur la
ligne.

Il avait pous depuis peu miss Youghal, mais il flaira dans la dpche
une chance de reprendre contact avec son ancien emploi de dtective,
dans lequel il se dlectait.

Il arriva ds le lendemain soir et se fit raconter notre histoire.

Il finit sa pipe et dit d'un ton d'oracle:

--Il faut nous attaquer aux dpositions. Oorya, porteur; Musalman, valet
qui sert  table; et la Methrani, _ayah_: telles sont, ce me semble, les
colonnes de l'accusation. Je me sens trs  l'aise dans cette affaire,
mais je crains que mon jargon ne soit un peu rouill.

Il se leva et se rendit dans la chambre  coucher de Biel, o l'on avait
mis sa malle, et referma la porte.

Une heure plus tard, nous l'entendmes dire:

--Je n'ai pas eu le courage de me dfaire de mes vieux costumes quand je
me suis mari. Celui-l fera-t-il l'affaire?

Il y avait dans le corridor un fakir dgotant qui faisait des
salutations.

--Maintenant prtez-moi cinquante roupies, dit Strickland, et donnez-moi
tous votre parole d'honneur que vous ne direz rien  ma femme.

On lui donna tout ce qu'il demandait, et il sortit pendant qu'on buvait
 sa sant.

Ce qu'il fit? Il est le seul  le savoir.

Un fakir ne cessa d'aller et venir autour de la rsidence de Bronckhorst
pendant douze jours. Puis, ce fut un _mehter_[37], et quand Biel
entendit parler de lui, il dit que Strickland tait un ange bien
emplum.

  [37] Balayeur.

Le _mehter_ fit-il la cour  Janki, la femme de chambre de mistress
Bronckhorst? C'est une question qui regarde uniquement Strickland.

Il revint au bout de trois semaines et dit tranquillement:

--Biel, vous avez dit la vrit. Par Jupiter! c'est un coup mont d'un
bout  l'autre; j'en suis tonn _moi-mme_. Cette brute de Bronckhorst
n'est pas digne de vivre.

Il y eut un tapage de cris, et Biel dit:

--Comment comptez-vous le prouver? Vous ne pouvez pas dire que vous tes
entr sous un dguisement dans la rsidence de Bronckhorst.

--Non, dit Strickland, dites  votre imbcile de dfenseur, quel qu'il
soit, de soulever quelque forte objection  propos d'invraisemblances
intrinsques, de contradictions dans les tmoignages. Il n'aura pas un
mot  dire, mais cela lui fera plaisir. C'est moi qui ferai marcher
toute l'affaire.

Biel tint sa langue, et les autres hommes attendirent pour voir ce qui
arriverait.

Ils avaient en Strickland la confiance que l'on a dans les hommes
calmes.

Lorsque l'affaire fut appele, la cour de justice tait bonde.
Strickland flna dans la vranda jusqu' ce qu'il rencontrt le
_khitmagar_[38] musulman.

  [38] Domestique qui sert  table.

Alors, il murmura  l'oreille de celui-ci une bndiction de fakir et
lui demanda de quelle faon tait morte sa seconde femme.

L'homme se retourna brusquement, et se voyant face  face avec
_Estreeken Sahib_, sa figure s'allongea.

Vous devez vous rappeler qu'avant son mariage, Strickland tait, comme
je vous l'ai cont, un personnage considrable parmi les indignes.

Strickland lana  demi-voix un juron populaire en langue courante, pour
bien faire voir qu'il tait au courant de tout ce qui se passait, et il
se rendit au tribunal arm d'un fouet d'entraneur en nerf de boeuf.

Le mahomtan tait le premier tmoin, et Strickland, plac derrire la
cour, le dominait du regard.

L'homme humecta ses lvres avec sa langue, et, dans la terreur abjecte
que lui inspirait _Estreeken Sahib_ le fakir, il rtracta un  un tous
les dtails de sa dposition, disant qu'il tait un pauvre diable et
prenant Dieu  tmoin qu'il avait oubli tout ce que Bronckhorst Sahib
lui avait recommand de dire.

Et il s'affaissa en larmoyant sous la triple influence de la peur que
lui inspiraient Strickland, le juge et Bronckhorst.

Alors la panique se mit parmi les tmoins.

Janki, l'_ayah_, minaudant chastement derrire son voile, devint livide,
et le porteur disparut de la cour. Il dit que sa maman tait mourante,
et qu'il ne faisait pas bon de prodiguer des mensonges en prsence
d'_Estreeken Sahib_.

Biel dit poliment  Bronckhorst:

--Il semble que vos tmoins ne rendent pas. N'auriez-vous point 
produire quelques lettres contrefaites?

Mais Bronckhorst se balanait de gauche  droite sur sa chaise, et il y
eut un silence pesant aprs que Biel eut t rappel  l'ordre.

Le conseil de Bronckhorst comprit ce que signifiait la mine de son
client, et, sans faire plus d'embarras, il jeta ses papiers sur la
petite table couverte de serge verte, en marmottant quelques mots pour
laisser entendre qu'il avait t renseign inexactement.

Toute la salle applaudit furieusement, comme font les soldats au
thtre, et le juge se mit  dire ce qu'il pensait.

Biel sortit de la salle, et Strickland laissa tomber dans la vranda une
cravache d'entraneur.

Dix minutes plus tard, Biel donnait une correction soigne 
Bronckhorst, derrire les prisons de la cour, sans bruit ni scandale.

Ce qui restait de Bronckhorst fut rapport chez lui en voiture.

Sa femme pleura sur lui, et le soigna de faon  lui rendre figure
humaine.

Plus tard, quand Biel eut abandonn son action reconventionnelle contre
Bronckhorst pour subornation de tmoins, mistress Bronckhorst dit, avec
son sourire languissant et mouill, qu'il y avait eu erreur, mais que la
faute n'en tait pas tout entire  son Teddy.

Elle attendrait que son Teddy lui revnt. Peut-tre tait-il las d'elle,
ou avait-elle pouss  bout sa patience? Nous consentirions sans doute 
ne plus la tenir en quarantaine, et les mres laisseraient leurs enfants
jouer encore avec le petit Teddy. Il tait si isol.

Alors mistress Bronckhorst fut invite par tout le monde,  la station,
jusqu'au jour o Bronckhorst fut en tat de reparatre en public.

Ce jour venu, il retourna en Angleterre et emmena sa femme.

D'aprs les dernires nouvelles, son Teddy lui tait revenu et ils
taient relativement heureux, bien que, naturellement, il ne puisse lui
pardonner la rosse qu'elle lui procura trs indirectement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais Biel se demande:

Pourquoi n'ai-je pas pouss  fond la plainte reconventionnelle contre
cette brute de Bronckhorst, et pourquoi ne l'ai-je pas fait arrter?

Mistress Strickland voudrait savoir:

Comment se fait-il que mon mari ait ramen de votre station un si joli
cheval d'Australie? Je connais _toutes_ ses affaires d'argent, et je
suis certaine qu'il ne l'a pas achet.

Moi, ce que je voudrais savoir, c'est comment des femmes telles que
mistress Bronckhorst en viennent  pouser des gens pareils 
Bronckhorst.

Et de ces trois casse-tte, le mien est le plus difficile  rsoudre.




VENUS ANNO DOMINI

        Et les annes se succdrent, comme c'est le devoir des annes;
        mais notre grande Diane tait toujours nouvelle, frache, comme
        en fleur, et blonde, et blanche, avec des yeux azurs, avec une
        chevelure dore; et tous, les venants et les partants, lui
        offraient l'hommage de leurs loges autant qu'elle le dsirait.

        (DIANE D'PHSE.)


Elle n'a rien de commun avec le n 18 qui se trouve dans le Braccio
Nuovo du Vatican, entre la Crs de Visconti et le Dieu du Nil.

C'tait une divinit exclusivement hindoue,--une divinit anglo-hindoue,
cela s'entend,--et nous l'appelions la _Venus Anno Domini_.

D'aprs une lgende qui avait cours dans le Haut-Pays, elle avait jadis
t jeune, mais il n'y avait pas d'homme vivant qui pt venir dclarer
hardiment que la lgende tait vraie.

Des gens arrivaient  cheval  Simla, s'en retournaient, se faisaient
une rputation, accomplissaient la tche de leur vie, et revenaient,
pour trouver la _Venus Anno Domini_ exactement telle qu'ils l'avaient
laisse.

Elle tait aussi immuable que les collines, pas tout  fait aussi verte,
pourtant.

Tout ce que peut se permettre une jeune fille de dix-huit ans en fait
d'quitation, de marche, de danse, de djeuners sur l'herbe, en un mot
d'exercice exagr, la _Venus Anno Domini_ le faisait, sans jamais
laisser voir de fatigue, ni trahir d'ennui.

Outre le don de l'ternelle jeunesse, elle avait dcouvert,  ce que
prtendaient les hommes, le secret de l'ternelle sant, et sa renomme
s'tait rpandue au loin dans le pays.

De simple femme, elle s'tait leve  la hauteur d'une Institution, en
ce sens qu'aucun jeune homme n'tait regard comme suffisamment form,
tant qu'il n'avait point,  un moment ou  un autre, port ses hommages
au sanctuaire de la _Venus Anno Domini_.

Elle tait unique, bien qu'il y et de nombreuses imitations.

Six ans,  ses yeux, avaient la mme dure que six mois pour les femmes
ordinaires, et dix ans laissaient sur elle des traces moins visibles
qu'une fivre d'une semaine sur une femme ordinaire.

Tout le monde l'adorait, et, de son ct, elle se montrait agrable et
courtoise presque pour tout le monde.

Elle s'tait fait de la jeunesse une telle habitude, qu'elle ne pouvait
plus s'en sparer. D'ailleurs, elle ne comprit jamais que ce renoncement
pt tre une ncessit, et elle choisissait sa socit prfre parmi
des jeunes gens.

Au nombre des adorateurs de la _Venus Anno Domini_ se trouvait le jeune
Gayerson.

On le nommait le trs jeune Gayerson, pour le distinguer de son pre,
que l'on appelait le jeune Gayerson, fonctionnaire civil du Bengale,
qui affectait les faons de la jeunesse et qui tait, d'ailleurs, jeune
de coeur.

Le trs jeune Gayerson ne se bornait pas, comme les autres jeunes
gens,  un culte paisible et de pure forme,  accepter une promenade 
cheval, une danse ou une conversation offertes par la _Venus Anno
Domini_, et  se montrer alors aussi humble, aussi reconnaissant qu'il
convenait.

Il tait exigeant.

Aussi la _Venus Anno Domini_ le tenait-elle  distance.

Il se tourmentait  propos d'elle, pour des riens,  se rendre malade.
Son dvouement et son srieux le faisaient paratre tantt timide,
tantt encombrant et rude, selon son humeur du jour,  ct de gens plus
gs qui avaient, avant lui, flchi le genou devant la _Venus Anno
Domini_.

Elle en tait fche pour lui.

Il lui rappelait un gamin qui, vingt-trois ans auparavant, avait
proclam son dvouement sans bornes pour elle, et pour lequel elle avait
prouv une sorte de faible pendant plus d'une semaine.

Mais le gamin tait parti. Il avait pous une autre femme, moins d'un
an aprs qu'il l'avait adore, et la _Venus Anno Domini_ avait
presque--je dis _presque_--entirement oubli son nom.

Le trs jeune Gayerson avait les mmes grands yeux bleus, la mme
faon de faire la moue de la lvre infrieure quand il tait anim ou
chagrin. Mais la _Venus Anno Domini_ ne l'en rappelait pas moins
svrement  l'ordre.

Trop de zle tait une chose qu'elle n'approuvait pas. Elle prfrait 
cela une tendresse modre et contenue.

Le trs jeune Gayerson tait fort malheureux et ne prenait nulle peine
pour cacher la souffrance.

Il appartenait  l'arme,  un rgiment de ligne, je crois, et sa figure
tait comme un miroir, son front un livre ouvert. En raison de son
innocence, ses frres d'armes lui faisaient la vie dure et aigrissaient
son caractre naturellement doux.

Le trs jeune Gayerson tait le seul  savoir quel ge le trs jeune
Gayerson attribuait  la _Venus Anno Domini_, et il ne faisait part de
ses ides  personne.

Peut-tre lui donnait-il vingt-cinq ans?

Peut-tre lui avait-elle dit qu'elle avait cet ge?

Le trs jeune Gayerson aurait franchi le Gugger dbord, rien que pour
porter un billet d'elle, et il croyait en elle aveuglment.

Tout le monde aimait ce jeune homme et tout le monde regrettait qu'il
ft ainsi tenu en esclavage par la _Venus Anno Domini_.

Du reste, chacun reconnaissait que ce n'tait pas sa faute,  elle, car
la _Venus Anno Domini_ diffrait de mistress Hauksbee et de mistress
Reiver en ceci qu'elle ne remuait pas mme un doigt pour attirer un
homme.

C'taient les hommes qui taient attirs vers elle, comme vers Ninon de
Lenclos.

On pouvait admirer et respecter mistress Hauksbee, avoir du mpris et de
l'aversion pour mistress Reiver, mais on tait forc d'adorer la _Venus
Anno Domini_.

Le papa du trs jeune Gayerson dirigeait une division ou une
perception ou quelque autre administration dans une partie du Bengale
qui est particulirement dsagrable, car elle fourmille de _Babous_[39]
qui publient des journaux, o ils dmontraient que le jeune Gayerson
tait un Nron, une Scylla, une Charybde; outre les Babous, il y
avait dans la rgion pas mal de dysenterie et de cholra pendant neuf
mois de l'anne.

  [39] Hindous  demi angliciss.

Le jeune Gayerson, qui avait environ quarante-cinq ans, gotait assez
les _Babous_, car ils le divertissaient, mais il trouvait que la
dysenterie n'avait rien de plaisant, et ds qu'il put s'chapper, il
alla, le plus vite possible,  Darjeeling.

Le jeune homme n'en fut pas trs enchant.

Il dit  la _Venus Anno Domini_ que son pre allait venir.

Elle rougit lgrement et rpliqua qu'elle serait enchante de faire sa
connaissance. Ensuite, elle jeta un long regard pensif sur le trs
jeune Gayerson, parce qu'elle tait trs, trs peine pour lui, et
qu'il tait un trs, trs grand sot.

--Ma fille va venir dans une quinzaine de jours, monsieur Gayerson,
dit-elle.

--Votre _quoi_? dit-il.

--Ma fille, dit la _Venus Anno Domini_. Elle est partie, il y a un an,
pour l'Angleterre et je dsire qu'elle voie un peu l'Inde. Elle a
dix-neuf ans, et c'est, je crois, une jolie jeune fille et trs sense.

Le trs jeune Gayerson, qui avait moins de vingt-deux ans, faillit
tomber de sa chaise en recevant cette tonnante nouvelle, car il
s'enttait  croire, contre toute vraisemblance,  la jeunesse de la
_Venus Anno Domini_.

Quant  elle, tournant le dos  la fentre tendue de rideaux, elle
piait en souriant l'effet de ses phrases.

Le papa du trs jeune Gayerson vint douze jours aprs, et il n'tait
pas depuis vingt-quatre heures  Simla que deux hommes, de vieux amis,
lui avaient appris comment le trs jeune Gayerson se conduisait.

Le jeune Gayerson en rit beaucoup. Il demanda qui pouvait tre la
_Venus Anno Domini_.

Cela prouve qu'il avait pass sa vie au Bengale, o l'on ne sait jamais
rien de ce qui se passe, except la cote de la Bourse.

Alors il dit:

--Les enfants seront toujours des enfants.

Et il causa de la chose avec son fils.

Le trs jeune Gayerson dit qu'il se sentait malheureux, misrable, et
le jeune Gayerson rpondit qu'il regrettait d'avoir contribu  donner
le jour  un sot.

Il donna  entendre que son fils ferait mieux d'abrger son cong et de
retourner o son service l'appelait.

Cela amena une rponse qui n'avait rien de filial.

Les rapports se tendirent, jusqu' ce que le jeune Gayerson propost
qu'ils rendissent ensemble visite  la _Venus Anno Domini_. Le trs
jeune Gayerson s'y rendit avec son papa, se sentant  la fois mcontent
et diminu.

La _Venus Anno Domini_ les reut gracieusement et le jeune Gayerson
dit:

--Par Jupiter! c'est Kitty!

Le trs jeune Gayerson aurait bien voulu avoir une explication, s'il
n'avait d essayer de causer avec une grande belle personne tranquille,
lgamment mise, que la _Venus Anno Domini_ lui prsenta comme sa fille.

Celle-ci tait tellement plus ge par ses faons, son apparence et son
air repos, que le trs jeune Gayerson en fut dsespr.

Bientt il entendit la _Venus Anno Domini_ qui disait:

--Savez-vous que votre fils est un de mes admirateurs les plus dvous?

--Cela ne m'tonne pas, dit le jeune Gayerson.

Et levant la voix:

--Il marche sur les traces de son pre. N'ai-je pas ador le sol que
vous fouliez, il y a longtemps de cela, Kitty, et depuis ce temps-l
vous n'avez pas chang? Comme cela semble trange!

Le trs jeune Gayerson ne souffla mot.

Pendant tout le reste de la visite, sa conversation avec la fille de la
_Venus Anno Domini_ fut fragmentaire et dcousue.

--Alors demain,  cinq heures, disait la _Venus Anno Domini_, et soyez
exact, je vous prie.

--A cinq heures prcises! dit le jeune Gayerson. Mon garon, vous
pouvez prter un cheval  votre vieux pre, je suppose? Je vais faire
une promenade  cheval demain dans l'aprs-midi.

--Certainement, dit le trs jeune Gayerson, je repars l-bas demain
matin. Mes poneys sont  vos ordres, monsieur.

La _Venus Anno Domini_ le regarda  travers la pnombre de la pice, et
ses grands yeux gris se mouillrent.

Elle se leva et lui tendit la main.

--Adieu, Tom, lui dit  demi-voix la _Venus Anno Domini_.




LE BISARA DE POOREE

        Petit poisson aveugle, tu as une sagesse merveilleuse; petit
        poisson aveugle, qui t'a arrach les yeux? Ouvre tes oreilles
        pendant que je murmure mon dsir; envoie-moi un amant, petit
        poisson aveugle!

        (LE CHARME DU BISARA.)


Certains des indignes disaient que l'objet venait de l'autre ct de
Kulu, o se trouve le saphir de neuf pouces.

D'autres soutenaient qu'il avait t fait dans le sanctuaire du diable,
 Ao-Chung, dans le Thibet, qu'il avait t drob par un _Kafir_,
auquel il avait t vol par un _Gurkha_, auquel un _Lahouli_ l'avait
vol  son tour; que de la mme faon il tait pass aux mains d'un
_khitmagar_, lequel, enfin, l'avait vendu  un Anglais.

De sorte que le Bisara avait perdu toute vertu.

Car pour qu'il agt dans toute sa force, le Bisara de Pooree devait tre
vol, au besoin avec effusion de sang, mais enfin vol.

Toutes ces histoires sur la faon dont il est venu dans l'Inde sont
fausses.

Il a t fabriqu, il y a des sicles,  Pooree. L'histoire de cette
fabrication remplirait  elle seule un petit volume. Il fut vol par une
des jeunes danseuses du temple de cet endroit, qui en avait besoin pour
son usage particulier.

Alors il passa de main en main, toujours dans la direction du nord,
jusqu' ce qu'il arrivt  Han-l, gardant toujours le nom de Bisara de
Pooree.

Sa forme tait celle d'une toute petite bote carre en argent, o huit
rubis balais taient incrusts extrieurement.

La bote, s'ouvrant au moyen d'un ressort, laisse voir un petit poisson
sans yeux, taill dans je ne sais quelle matire ligneuse d'une couleur
sombre, polie, et envelopp dans un morceau de drap d'or fan.

Tel est le Bisara de Pooree, et il vaudrait mieux prendre dans la main
le roi des cobras que de toucher au Bisara de Pooree.

Tous les genres de magie sont dmods, finis, except dans l'Inde, o
rien ne change en dpit de la luisante pellicule toute superficielle que
nous appelons civilisation.

Le premier venu,  qui vous demanderez quelles sont les vertus du Bisara
de Pooree, vous les indiquera,--toujours en supposant qu'il ait t vol
pour tout de bon.

C'est le seul charme amoureux, d'un effet rgulier, infaillible, qui
existe dans le pays,  une exception prs.

(L'autre charme est entre les mains d'un simple soldat de la cavalerie
du Nizam, dans un endroit nomm Tuprani, au nord de Hyderabad.)

C'est l un fait qu'il faut bien admettre; qu'un autre se charge de
l'explication.

Si le Bisara, au lieu d'tre vol, est donn ou achet ou trouv, il
retourne son pouvoir contre son possesseur en trois ans, et le mne  la
ruine et  la mort.

Voil un second fait dont vous chercherez l'explication quand vous en
aurez le temps.

D'ici l, vous pouvez en rire.

Pour le moment, le Bisara est en sret sur le cou d'un poney qui trane
un _ekka_,  l'intrieur du collier de grains de verre bleu qui loigne
le Mauvais OEil.

Si jamais le conducteur de l'_ekka_ le trouve, et qu'il le porte, ou le
donne  sa femme, je le plains.

En 1884, le Bisara appartenait  une vieille et trs sale coolie des
montagnes, une goitreuse de Theog.

J'arrivai  Simla, venant du nord, avant qu'il ne ft achet par le
valet de Churton. Ce valet le vendit, trois fois sa valeur en argent, 
Churton, qui collectionnait des curiosits.

Le valet ne savait pas mieux que le matre ce qu'il avait achet. Mais
quelqu'un jeta un coup d'oeil sur la collection de Churton--qui,
disons-le en passant, tait commissaire adjoint. L'homme renseign vit
l'objet et ne dit mot.

C'tait un Anglais, mais il savait croire. Cela prouve qu'il diffrait
des autres Anglais.

Il savait qu'il tait dangereux d'avoir affaire  la petite bote,
qu'elle ft active ou inactive, et que l'amour est un terrible prsent,
quand il vient sans qu'on le cherche.

Pack, Pack le pouilleux comme nous avons l'habitude de l'appeler,
tait  tous les points de vue un vilain petit homme, qui avait d se
glisser par erreur dans l'arme.

Il tait de trois pouces plus grand que son sabre, mais il s'en fallait
de moiti qu'il ft aussi solide, et le sabre tait un objet de
cinquante shillings, un article de camelote.

Personne ne l'aimait, et je suppose que ce fut son aspect ratatin et
son manque absolu de tout mrite qui le firent s'amouracher si
compltement de miss Hollis, qui tait bonne et douce, et avait cinq
pieds sept pouces dans ses souliers de tennis.

Il ne se borna pas  devenir tranquillement amoureux. Il apporta  cet
amour tout ce qu'il y avait d'nergie dans sa misrable petite nature.
S'il n'avait pas t aussi antipathique, il aurait inspir de la piti.

Il s'agita, se dmena, s'irrita, trottina dans tous les sens.

Il s'vertua  se rendre intressant aux grands yeux gris et calmes de
miss Hollis, et il choua.

Ce fut l un de ces cas comme on en rencontre parfois, mme dans ce pays
o nous nous marions d'aprs le Code, un de ces cas d'amour rellement
aveugle d'un seul ct, sans qu'on puisse entrevoir la moindre chance de
rcompense.

Miss Hollis regardait Pack comme une sorte de vermine qui courait sur la
route.

Il n'avait d'autre avenir que la solde de capitaine, et il n'avait pas
assez d'esprit pour gagner un anna de plus.

Chez un homme de grandes proportions, un amour comme le sien et t
touchant; chez un homme de grand coeur, il et t grandiose. Mais chez
un homme bti comme il l'tait, c'tait un flau, et pas davantage.

Vous croirez peut-tre ce qui prcde. Mais voici quelque chose que vous
ne croirez pas.

Churton et l'homme qui savait la vertu du Bisara lunchaient ensemble au
club de Simla.

Churton se plaignait de la vie en gnral.

Sa meilleure jument avait roul de son curie jusqu'au bas de la
montagne et s'tait bris les reins.

Ses dcisions avaient t casses par les cours suprieures plus souvent
que ne devait s'y attendre un commissaire adjoint ayant huit ans de
services.

Il savait ce que c'est que de souffrir du foie et de la fivre, et,
depuis plusieurs semaines, il se sentait mal dispos.

En somme, il tait dgot, dcourag.

La salle  manger du club de Simla est construite, comme tout l'Univers
le sait, en deux parties, spares par une arcade.

Entrez, tournez  gauche, et prenez la table prs de la fentre. Il vous
sera impossible de voir quelqu'un qui sera entr, qui aura tourn 
droite, et se sera plac  droite de l'arcade.

Et, chose curieuse, le moindre mot que vous direz pourra tre entendu,
non seulement par l'autre dneur, mais encore par les domestiques qui se
trouvent derrire la clture  jour, d'o ils apportent les plats.

Cela vaut la peine d'tre connu: une chambre  cho constitue un pige
contre lequel il est bon d'avoir t prvenu.

Soit pour plaisanter, soit dans l'espoir de se soulager, l'Homme qui
_savait_ conta  Churton l'histoire du Bisara de Pooree avec beaucoup
plus de dtails que je ne vous en ai donns ici, et termina par le vague
conseil donn  Churton de jeter la petite bote au bas de la cte, pour
voir si ses ennuis partiraient avec elle.

Pour des oreilles ordinaires, des oreilles anglaises, ce conte n'tait
qu'un trait intressant de folklore.

Churton rit, dit que son petit repas lui avait fait du bien et sortit.

Pack avait djeun tout seul de l'autre ct de l'arcade et tout
entendu.

Sa passion absurde pour miss Hollis l'avait rendu presque fou, et tout
Simla en avait ri.

Chose curieuse, quand un homme est anim par une haine ou un amour
draisonnable, il est prt  faire des choses draisonnables pour
satisfaire sa passion.

Ce sont des choses qu'il ne ferait pas, s'il n'avait en vue que l'argent
ou le pouvoir. Vous pouvez en tre certain.

Salomon n'aurait jamais lev d'autels  Astaroth, non plus qu'
d'autres dames aux noms bizarres, s'il n'y avait eu des troubles
quelconques dans son _zenana_[40], et l seulement. Mais ceci est une
autre histoire.

  [40] Gynce.

Voici les lments de l'affaire.

Le lendemain. Pack alla rendre visite  Churton, pendant son absence; il
laissa sa carte, et _vola_ le Bisara de Pooree sous la pendule qui
ornait la chemine. Il le vola comme un voleur qu'il tait,
naturellement.

Trois jours aprs, tout Simla reut une commotion lectrique en
apprenant que miss Hollis avait agr Pack, ce rat tout ratatin de
Pack.

Pouvez-vous exiger rien de plus probant?

Le Bisara de Pooree avait t vol et il avait opr comme il oprait
toujours quand on l'acqurait par des moyens coupables.

Il y a, dans l'existence d'un homme, trois ou quatre circonstances o il
a le droit d'intervenir dans les affaires d'autrui pour y jouer le rle
de la Providence.

L'Homme qui _savait_ sentait qu'il _avait_ ce droit, mais croire et agir
sont deux choses bien diffrentes.

La satisfaction insolente que montrait Pack en chevauchant  l'amble,
cte  cte avec miss Hollis, et le soulagement remarquable qu'prouva
Churton du ct de son foie, ds que le Bisara de Pooree eut disparu,
dcidrent l'Homme.

Il expliqua la chose  Churton qui en rit, parce qu'il n'en tait pas
encore arriv au point de croire que des gens qui figurent sur la liste
du personnel officiel se rendent coupables de vol, de menus vols tout au
moins. Mais ce miracle, l'acceptation de ce pouilleux de Pack par miss
Hollis, le dcida  faire quelques pas dans la voie du soupon.

Il dclara qu'il voulait seulement savoir ce qu'tait devenue sa bote
d'argent incruste de rubis.

Vous ne pouvez pas accuser de vol un homme qui figure sur la liste
officielle du personnel, et, si vous fouillez sa chambre, c'est vous qui
tes un voleur.

Churton, pouss par l'Homme qui _savait_, opta pour un cambriolage...

S'il ne trouvait rien dans la chambre de Pack... mais il vaut mieux ne
pas songer  ce qui serait arriv dans ce cas.

Pack alla danser  Benmore.

En ce temps-l, Benmore tait Benmore, et non pas un bureau. Sur
vingt-deux valses, Pack en dansa quinze avec miss Hollis.

Churton et l'Homme qui _savait_ se munirent de toutes les clefs qu'ils
purent trouver, et se rendirent  la chambre que Pack occupait dans
l'htel.

Pack en tenait pour le bon march: il n'avait pas mme achet de coffret
convenable pour y serrer ses papiers; il s'tait content d'une de ces
contrefaons indignes que vous avez pour deux roupies.

La premire clef venue l'ouvrait, et l, tout au fond, sous le contrat
d'assurance de Pack, tait le Bisara de Pooree.

Churton profra quelques injures  l'adresse de Pack, mit le Bisara de
Pooree dans sa poche, et alla au bal avec l'Homme.

Il arriva assez tt pour le souper et vit dans les yeux de miss Hollis
que c'tait le commencement de la fin.

Aprs le souper, elle eut une crise de nerfs et fut emmene par sa
maman.

Au bal, Churton, qui avait dans sa poche l'abominable Bisara, se fit une
entorse en descendant les marches qui menaient  l'ancien Skating-Rink,
et il fallut le ramener tout bougonnant chez lui en pousse-pousse.

Cet indice ne le porta pas davantage  croire aux vertus du Bisara de
Pooree, mais il chercha  rencontrer Pack, et lui dcerna quelques-unes
de ses injures les plus affreuses: celle de voleur tait la moindre.

Pack accueillit cette borde avec le sourire nerveux d'un tre qui
manque  la fois d'me et de corps pour se rvolter contre un affront,
et il s'en alla.

Il n'y eut pas de scandale public.

Une semaine plus tard, Pack reut de miss Hollis son cong dfinitif.

Elle avait commis, disait-elle, une mprise dans le placement de ses
affections.

En consquence, il partit pour Madras, o il ne saurait faire grand mal,
quand mme il vivrait assez longtemps pour passer colonel.

Churton insista auprs de l'Homme qui _savait_, pour lui faire accepter,
en cadeau, le Bisara de Pooree.

L'Homme le prit, alla aussitt sur la route charretire, y trouva un
poney d'_ekka_, qui avait un collier de verroterie bleue, fixa le Bisara
de Pooree en dedans, avec des cordons de souliers, et remercia le ciel
d'tre hors de danger.

Retenez bien ceci: au cas o vous trouveriez le Bisara de Pooree, vous
ne devez pas le dtruire. En ce moment-ci je n'ai pas le temps de vous
expliquer pourquoi, mais sa vertu rside dans le petit poisson de bois.
M. de Gubernatis ou Max Mller pourraient vous en dire plus long que moi
sur ce sujet.

Vous allez dire que cette histoire est fabrique de toutes pices.

Trs bien.

Si jamais vous trouvez une petite bote d'argent, de sept huitimes de
pouce de long sur trois quarts de pouce de large, sertie de rubis, dans
laquelle se trouve un petit poisson en bois brun, envelopp de drap
d'or, gardez-la. Gardez-la trois ans, et alors vous saurez par vous-mme
si mon histoire est vraie ou fausse.

Faites mieux encore: volez-la,  l'instar de Pack, et vous regretterez
de n'avoir pas commenc par vous suicider.




L'AMI D'UN AMI

        Pourquoi avez-vous gorg l'tranger?--Il m'a apport le
        dshonneur... J'ai sell ma jument Bijli, je l'ai plac sur
        elle. Je lui ai donn du riz et de la viande de chvre. Il m'a
        expos tout nu aux rires. Quand il fut sorti de ma tente, je le
        poursuivis d'un pas rapide, une pe  la main. Il tait gorg
        de vin capiteux. Sous les toiles il me railla. C'est pourquoi
        je l'ai tu.

        (HADRAMAUTI.)


Ce rcit doit tre cont en employant la premire personne: cela pour
plusieurs raisons.

L'homme que je me propose de dmasquer est Tranter, du pays de Bombay.
Je veux que Tranter soit blackboul  son Club, divorc d'avec sa femme,
chass de l'administration et jet en prison,  moins que je ne reoive
de lui des excuses crites. Je dsire mettre l'univers sur ses gardes
contre Tranter, du pays de Bombay.

Vous savez comment, dans l'Inde, on recommande  la lgre des gens que
l'on connat superficiellement.

C'est un procd qui offre de grands avantages, car si un homme vous
dplat, vous pouvez vous dfaire de lui en lui crivant une lettre
d'introduction, et en l'embarquant dans le train avec la lettre. C'est
la meilleure faon de traiter les gentlemen  titre temporaire ou, par
abrviation,  T.T.. Si vous les faites circuler, ils n'ont pas le
loisir de dire des insultes et des choses blessantes  l'adresse de la
socit anglo-indienne.

Un jour, vers la fin de la saison froide, je reus une lettre
prparatoire de Tranter, du pays de Bombay, qui m'avisait de la venue
d'un gentleman  T.T., un certain Jevon, et me disait, suivant la
formule ordinaire, que tout ce que je ferais pour tre agrable  Jevon
serait agrable  lui, Tranter.

Tout le monde sait que c'est le libell officiel de ce genre de
communications.

Deux jours aprs, Jevon arriva, porteur de sa lettre d'introduction, et
je fis de mon mieux pour lui.

C'tait un homme aux cheveux couleur filasse, au teint frais, et trs
anglais. Il n'avait pas, cependant, d'opinion spciale sur le
gouvernement de l'Inde.

Il n'insista pas non plus pour abattre des tigres sur le mail de la
station, ainsi que le font certains gentlemen  T.T.

Il ne nous traita pas de coloniaux; il ne dna point en chemise de
flanelle et complet de grosse laine, comme le font d'autres gentlemen 
T.T., qui sont dupes de l'illusion coloniale.

Il avait de bonnes manires. Il se montra trs reconnaissant du peu que
je fis pour lui, trs reconnaissant lorsque je lui procurai une
invitation pour le Bal Afghan et que je le prsentai  mistress Deemes,
pour qui je professais autant de respect que d'admiration, et qui
dansait comme l'ombre d'une feuille sous un vent lger.

J'attachais un grand prix  l'estime de mistress Deemes et, si j'avais
su ce qui se prparait, j'aurais cass le cou  Jevon avec une tringle 
rideaux plutt que de lui procurer cette invitation.

Mais je ne savais pas.

Il dna au Club, je crois, le soir du bal.

Je dnai chez moi.

Quand je vins au bal, le premier homme que je rencontrai me demanda si
j'avais vu Jevon.

--Non, dis-je, il est au Club. N'est-il donc pas venu?

--Pas venu! dit l'homme. Oh! si, il n'est que trop venu. Vous ferez bien
d'avoir l'oeil sur lui.

Je cherchai Jevon, et je le trouvai assis sur un banc, se souriant 
lui-mme et souriant  un programme.

Un rapide coup d'oeil me suffit. Cette soire-l, prcisment, avait t
pour lui une longue soire de soif: il avait trop bu!

Il respirait bruyamment par le nez. Ses yeux taient fort rouges, et il
paraissait trs satisfait du monde entier.

J'adressai au ciel une petite prire pour que la valse dissipt les
fumes du vin, et je m'occupai de remplir des programmes de danses, mais
j'tais mal  l'aise. Lorsque je vis Jevon se diriger vers mistress
Deemes pour la premire valse, je compris que toutes les valses portes
sur la carte ne suffiraient pas pour raffermir les jambes rebelles de
Jevon.

Le couple fit six tours. Je les ai compts.

Mistress Deemes lcha le bras de Jevon et vint  moi.

Je me garderai bien de rapporter ce que me dit mistress Deemes, parce
qu'elle tait de fort mauvaise humeur.

Je n'crirai pas non plus ce que je rpondis  mistress Deemes, parce
que je ne lui rpondis pas un mot.

Je me pris  regretter de n'avoir pas tu Jevon tout d'abord et de
n'avoir pas t pendu pour ce fait.

Mistress Deemes raya au crayon toutes les danses qu'elle m'avait
rserves, et s'en alla, me laissant l  rflchir sur la rponse que
j'aurais d faire,  savoir que c'tait mistress Deemes qui m'avait
demand de la prsenter  Jevon, parce qu'il dansait bien, et que je
n'avais nullement ourdi un savant complot pour lui causer un affront.

Mais je sentis que l'argument n'tait pas bon, et que je ferais mieux de
pourvoir  ce que les valses de Jevon ne me jetassent pas dans de
nouveaux ennuis.

Quant  lui, il avait disparu.

Toutes les trois danses, je partais pour lui faire la chasse. Cela gta
entirement le peu de plaisir que j'attendais de cette fte.

Juste avant le souper, je rattrapai Jevon; il se tenait devant le
buffet, les jambes largement cartes, et parlait  un chaperon, une
dame trs grasse et indigne:

--Si cette personne est de vos amis, comme on me l'a donn  entendre,
dit-elle, je vous engage  le conduire chez lui, car il n'est pas en
tat de paratre dans une socit respectable.

Alors je devinai que Dieu seul savait ce que Jevon avait commis et je
tchai de l'emmener.

Mais Jevon ne voulait pas. Il savait parfaitement ce qu'il avait 
faire. Il n'entendait pas recevoir des ordres d'un colonial, d'un meneur
de ngres. N'tais-je pas l'ami qui avait form son me d'enfant, qui
lui avait appris  acheter des cuivres de Bnars et  craindre Dieu? Et
nous avions encore pas mal de bons coups  boire ensemble, n'est-ce pas?
Et toutes les chamelles du monde, avec leurs toilettes de soie noire, ne
lui teraient pas de l'esprit que la bndictine est le meilleur des
apritifs. Et... et... Mais il tait mon hte.

Je le dposai dans un coin tranquille de la salle du buffet et allai
chercher un tai sur lequel je pusse compter.

Il y avait l un bon et serviable lieutenant. Que le ciel bnisse ce
lieutenant et en fasse un commandant en chef! Il entendit parler de mon
ennui. Il ne dansait pas, et il avait la tte aussi solide que des
poutres en bois de teck de cinq ans. Il promit de s'occuper de Jevon
jusqu' la fin du bal.

--Je suppose que cela vous est gal de savoir ce que je ferai de lui, me
dit-il.

--Si cela m'est gal? dis-je. Non! vous pouvez tuer cet animal, si a
vous fait plaisir.

Mais le lieutenant ne le tua point.

Il s'en alla du ct de la salle du buffet, et s'installa  ct de
Jevon, le faisant boire et lui rendant raison.

Je vis mes deux hommes attabls face  face et m'en allai plus rassur.

Quand retentit la sonnerie _Le roast-beef de la vieille Angleterre_,
j'appris quels avaient t les exploits de Jevon depuis la premire
danse jusqu'au moment o je l'avais retrouv au buffet.

Aprs que mistress Deemes se fut dbarrasse de lui, il parat qu'il
avait trouv le chemin de la galerie, et qu'il s'tait offert, soit 
diriger l'orchestre, soit  jouer de n'importe quel instrument, au choix
du chef d'orchestre.

Le chef d'orchestre ayant refus, Jevon dit qu'on ne savait pas
l'apprcier, et il exprima le dsir de trouver de la sympathie.

En consquence, il dgringola l'escalier, demeura avec quatre jeunes
personnes pendant la dure de quatre danses, et proposa le mariage 
trois d'entre elles.

Disons en passant que l'une tait marie.

Ensuite il alla dans la salle du whist, s'abattit de tout son long sur
la carpette qui tait devant le feu et y pleura, parce que, disait-il,
il tait tomb dans un tapis-franc et que sa maman lui avait toujours
recommand de fuir les mauvaises compagnies.

Il avait fait bien d'autres sottises et absorb environ trois litres de
liqueurs varies.

En outre, il parlait de moi dans les termes les plus scandaleux.

Toutes les femmes demandaient qu'on le mt  la porte, tous les hommes
taient prts  le chasser  coups de pied. Le pire, c'est qu'on disait
que c'tait ma faute.

Or, je vous le demande, comment diantre aurais-je pu me douter que ce
gentleman  T.T., joufflu et bon enfant, ferait de tels clats?

Comme il avait presque fait le tour du monde, son vocabulaire d'injures
tait cosmopolite, mais le japonais y prdominait. Il l'avait appris
dans une maison de th de bas tage,  Hakodat; cela ressemblait  un
sifflement.

Pendant que les hommes me racontaient, l'un aprs l'autre, la conduite
de Jevon et me demandaient son sang, je cherchais o il pouvait bien
tre. J'tais dcid  le sacrifier sance tenante  la socit.

Mais Jevon tait parti; bien loin, dans le fond de la salle du souper,
j'aperus mon cher, mon aimable lieutenant, l'air un peu anim, en train
de manger de la salade.

--O est Jevon? demandai-je.

--Au vestiaire. Il s'y tiendra jusqu' ce que ces dames soient parties.
Ne vous occupez pas de mon prisonnier.

Je n'avais aucune intention de m'en occuper. Mais je jetai un coup
d'oeil dans le vestiaire: mon hte tait confortablement couch sur des
tapis rouls, le col dboutonn et une compresse mouille sur la tte.

Je passai le reste de la soire  tenter de timides essais pour
expliquer les choses  mistress Deemes et  trois ou quatre autres
dames,  m'efforcer de laver mon honneur,--car je suis un homme
respectable,--des taches dont mon hte l'avait sali.

Le mot de diffamation tait insuffisant pour exprimer ce qu'il avait
dit.

Enfin, ce funeste bal se termina, sans pourtant que j'eusse reconquis la
bienveillance de mistress Deemes. Lorsque les dames furent parties,
comme quelqu'un, au second souper, rclamait des chansons, mon anglique
lieutenant dit au _kansamah_[41] d'apporter le _sahib_ qui tait au
vestiaire et de dbarrasser un bout de la table.

  [41] Matre d'htel.

Pendant ce temps, nous nous formmes en tribunal, en donnant la
prsidence au docteur.

Jevon fit son entre sur les paules de quatre hommes, et fut tendu sur
la table, tel un cadavre sur une table  dissection, o il ronfla
pendant que le docteur faisait un discours sur les inconvnients de
l'intemprance.

Puis, on se mit  la besogne.

On lui noircit toute la figure avec du bouchon brl. On lui couvrit
toute la chevelure de crme de meringues, tellement qu'elle ressemblait
 une perruque blanche.

Afin que tout cela restt en tat jusqu' siccit, un officier
d'artillerie, qui s'y entendait, enduisit de crme de meringues un grand
bonnet de papier bleu, provenant d'un ptard, et le fit descendre trs
bas sur le front.

Il s'agissait d'une punition, non point d'un divertissement, ne
l'oubliez pas.

On sortit de la glatine des ptards et on lui barbouilla le nez avec de
la glatine bleue, le menton avec de la jaune, les joues avec de la
verte, en appuyant sur chaque couleur jusqu' ce qu'elle adhrt aussi
solidement que la peau employe par les batteurs d'or.

On lui mit autour du cou une collerette dcoupe d'un jambon, et on y
fit un noeud par devant.

Il dodelinait de la tte comme un mandarin.

On colla de la glatine sur le dos de ses mains, dont la paume fut
barbouille avec du bouchon brl. On lui mit, autour des poignets, des
collerettes  ctelettes. Puis on lui attacha les poignets ensemble. On
cira avec de la colle les pointes de sa moustache. Il avait l'air tout 
fait martial.

On le retourna. On pingla  ses paules les pans de son habit de
soire, et on y mit une rosette en papier faite avec des papillottes de
ctelette.

On prit le drap rouge qui allait de la salle de bal  la salle du
souper, et on l'enroula autour de lui. Cela faisait soixante pieds
d'toffe rouge, sur six de large, et on le roula en un gros paquet, d'o
mergeait seule sa drle de tte.

Enfin, on ficela ce qui restait d'toffe au-dessous de ses pieds, avec
des cordes en fibre de cocotier qu'on serra autant qu'on put.

Nous tions si furieux que c'est  peine si nous avons ri.

Au moment mme o nous finissions, nous entendmes le roulement de chars
 boeufs, qui venaient reprendre des chaises et d'autres objets prts
pour le bal par la femme du gnral.

En consquence, nous hissmes Jevon, comme s'il et t un rouleau de
tapis, sur un des chars, et ceux-ci repartirent.

Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette histoire, c'est que je
n'ai jamais revu Jevon, gentleman  titre temporaire, ni entendu parler
de lui.

Il s'clipsa soudain.

Il ne fut pas dpos chez le gnral avec les tapis. Il disparut dans
les noires tnbres de la nuit finissante, et il fut englouti. Peut-tre
bien qu'il mourut et fut jet  la rivire.

Mais mort ou vif, je me demande comment il se dbarrassa de l'toffe
rouge et de la crme de meringues.

Je me demande galement si, quelque jour, mistress Deemes fera de
nouveau attention  moi et si je survivrai aux infmes histoires que
Jevon rpandit sur mes manires et mes habitudes, entre la premire et
la neuvime valse du Bal Afghan.

Ces choses-l sont plus collantes que la crme.

Voil pourquoi je veux trouver  tout prix Tranter, du pays de Bombay,
mort ou vif, mais de prfrence mort.




LA PORTE DES CENT CHAGRINS

        Si je peux monter au ciel pour un _pice_[42], pourquoi m'en
        vouloir?

        (PROVERBE DU FUMEUR D'OPIUM.)

  [42] Le quart d'un _anna_.


Ce conte-ci n'est pas de moi.

Mon ami, Gabral Misquitta, le sang-ml, me le conta d'un bout 
l'autre, entre le coucher de la lune et l'aube, six semaines avant sa
mort, et je le notai  mesure qu'il rpondait  mes questions, ainsi
qu'il suit:

Cette Porte est situe entre la ruelle du Chaudronnier et le quartier
des marchands de tuyaux de pipe, donc  une centaine de mtres,  vol
d'oiseau, de la mosque de Wazir Khan.

Je ne risque rien  donner tant d'indications, car je dfie qui que ce
soit de trouver cette Porte, mme celui qui croit bien connatre la
cit.

Vous pourriez passer cent fois par la ruelle o se trouve cette Porte,
sans tre plus avanc pour cela.

Nous appelions cette ruelle la ruelle de la Fume noire, mais
naturellement le nom que lui donnent les indignes est fort diffrent.

Un ne charg ne pourrait passer entre les murs, et juste avant cette
Porte, une maison, dont la faade fait ventre, oblige les passants 
marcher  la queue leu leu.

En fait, il n'y a pas de porte: c'est une maison.

Le vieux Fung-Tching en fit l'acquisition il y a cinq ans.

Il tait cordonnier  Calcutta.

On dit qu'il tua sa femme pendant un accs d'ivresse. C'est pourquoi il
renona au rhum de bazar et le remplaa par la Fume noire.

Plus tard, il remonta vers le nord et fit de la Porte une maison o vous
pouvez dguster votre fume dans la paix et la tranquillit.

Ne l'oubliez pas, c'tait une fumerie d'opium bien tenue, et non point
une de ces _chandoo-khanas_[43], o l'on touffe, o l'on sue, comme il
s'en trouve par toute la Cit.

  [43] Bouge o l'on fume l'opium.

Non, le vieux entendait parfaitement son affaire, et, pour un Chinois,
il tait trs propre.

C'tait un petit bonhomme borgne, dont la taille ne dpassait gure cinq
pieds, et qui n'avait plus de doigts mdians aux deux mains.

Il n'en tait pas moins l'homme le plus expert que j'aie jamais vu pour
rouler les pilules noires.

Il n'avait pas l'air d'tre affect par la Fume, et pourtant il en
absorbait une bonne dose le jour et la nuit.

Je l'ai frquent cinq ans. Pour fumer, je puis tenir tte  n'importe
qui, mais sous ce rapport je n'tais qu'un enfant  ct de Fung-Tching.

N'empche que le vieux tait trs prs de ses intrts, et c'est ce que
je ne puis comprendre.

J'ai entendu dire qu'il avait conomis une forte somme; mais maintenant
c'est son neveu qui a tout cela, et le vieux est retourn en Chine pour
y tre enterr.

Il tenait la grande chambre d'en haut,--rserve  ses meilleurs
clients,--aussi propre qu'une pingle neuve.

Dans un coin, on voyait le magot de Fung-Tching, presque aussi laid que
Fung-Tching lui-mme. Des btons brlaient continuellement devant son
nez, mais on ne les sentait pas quand les pipes taient bien en train.

En face du magot tait le cercueil de Fung-Tching: il y avait consacr
une bonne partie de ses conomies, et toutes les fois qu'un nouveau
client venait  la Porte, on le lui montrait. Ce cercueil tait laqu de
noir, avec des inscriptions en rouge et en or, et j'ai entendu dire que
Fung-Tching avait fait venir tout cela de Chine.

Je ne sais si c'tait vrai ou faux, mais je sais bien que, les soirs o
j'arrivais le premier, je ne manquais jamais d'tendre ma natte au pied
du cercueil.

C'tait un coin tranquille, voyez-vous, et il arrivait de temps en temps
de la ruelle, par la fentre, une sorte de brise.

A part les nattes, il n'y avait aucun meuble dans la pice, si ce n'est
le cercueil; le vieux magot tait si vieux et on le polissait si
souvent, qu'il avait fini par devenir vert, bleu et pourpre.

Fung-Tching ne nous a jamais dit pourquoi il appelait cet endroit la
Porte des Cent Chagrins.

C'est le seul Chinois qui,  ma connaissance, se soit servi de noms
d'une fantaisie lugubre. La plupart ont un air fleuri, comme vous le
voyez  Calcutta.

Nous en trouvions nous-mmes l'explication.

Il n'y a rien qui vous empoigne aussi fort, si vous tes un blanc, que
la Fume noire. Un homme jaune est fait autrement. C'est  peine si
l'opium lui fait du mal. Mais les blancs et les noirs en ptissent
beaucoup.

Bien sr, il y a des gens sur lesquels la Fume ne produit pas plus
d'effet que le tabac, dans les commencements. Ils piquent un petit
somme. On dirait qu'ils s'endorment naturellement, et, le lendemain, ils
sont tout prts  travailler.

J'tais de ceux-l au dbut. Mais j'ai continu sans interruption
pendant cinq ans, et maintenant il n'en est plus de mme.

J'avais une vieille tante, par l-bas, du ct d'Agra. Elle m'a laiss
quelque chose  sa mort, environ soixante roupies de rente par mois. Ce
n'est pas beaucoup.

Je puis me rappeler un temps,--il me semble qu'il y a de cela des
centaines d'annes,--o je gagnais mes trois cents roupies par mois,
sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de
charpente,  Calcutta.

Je n'y restai pas bien longtemps.

La Fume noire ne permet gure d'autre occupation, et bien que je n'en
souffre presque pas, en comparaison des autres, je ne pourrais, pour
rien au monde, faire ma journe maintenant.

Aprs tout, soixante roupies, c'est tout ce qu'il me faut.

Quand le vieux Fung-Tching vivait, c'tait lui, d'ordinaire, qui allait
toucher mon argent; il m'en rendait  peu prs la moiti pour vivre (je
mange fort peu) et il gardait le reste.

Je pouvais venir  la Porte  toute heure du jour ou de la nuit pour y
fumer et y dormir, si je voulais. Aussi je ne m'inquitais de rien.

Je sais bien que le vieux faisait un joli bnfice sur moi, mais cela
importe peu. Rien ne me touche beaucoup, et, en outre, l'argent tombait
rgulirement tous les mois.

Nous tions dix clients  la Porte, quand la maison fut ouverte: moi,
deux Babous employs dans un bureau du gouvernement, quelque part vers
Anarkulli, mais ils furent congdis et ne pouvaient pas payer;
(quiconque travaille le jour est incapable de faire de la Fume noire
d'une manire rgulire); un Chinois, neveu de Fung-Tching; une femme du
bazar qui avait gagn, je ne sais comment, une forte somme; un Anglais
fainant, un Mac je ne sais qui, dont j'ai oubli le nom (il fumait
normment, et on ne le voyait jamais payer--; on disait qu'il avait
sauv la vie  Fung-Tching dans un procs, alors qu'il tait avocat 
Calcutta); un autre Eurasien comme moi, de Madras; une femme de
demi-caste, et deux hommes qui disaient tre venus du Nord. Je crois que
c'taient des Persans ou des Afghans, ou quelque chose d'approchant.

Nous ne sommes plus que cinq, mais nous venons rgulirement.

Je ne sais ce que sont devenus les Babous; quant  la femme du bazar,
elle est morte aprs six mois de Porte, et je crois que Fung-Tching
s'est appropri ses pendeloques et son anneau de nez. Mais je n'en suis
pas certain.

L'Anglais, qui buvait autant qu'il fumait, a cess de venir.

Un des Persans a t tu dans une rixe, la nuit, prs du grand puits qui
se trouve  ct de la mosque, il y a longtemps de cela, et la police a
ferm le puits en disant qu'il en sortait du mauvais air. On a trouv
son cadavre au fond.

Ainsi, comme vous le voyez, il ne reste que moi, le Chinois, la femme de
demi-caste que nous appelons la _Memsahib_ (elle habitait ordinairement
avec Fung-Tching), l'autre Eurasien et un des Persans.

Aujourd'hui la Memsahib a l'air trs vieille.

Je crois que c'tait une jeune femme quand la Porte s'ouvrit, mais  ce
compte-l nous sommes tous vieux. Nous avons des centaines et des
centaines d'annes.

Il est bien difficile de se faire une ide du temps,  la Porte, et,
d'ailleurs, le temps ne m'importe gure.

Je reois mes soixante roupies rgulirement, chaque mois.

Il y a longtemps, bien longtemps, je gagnais mes trois cent cinquante
roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande
entreprise de charpente  Calcutta.

J'avais une femme de bonne condition. Mais elle est morte. On dit que
j'ai t cause de sa fin en m'adonnant  la Fume. Peut-tre est-ce
vrai, mais il y a si longtemps que cela n'a pas d'importance.

Dans les premiers temps o je venais  la Porte, j'avais parfois des
remords, mais tout cela est fini, pass depuis longtemps, et je touche
mes soixante roupies rgulirement, tous les mois, et je suis
parfaitement heureux.

Non pas d'un bonheur qui enivre, vous savez, mais toujours tranquille,
et content, et satisfait.

Comment m'y suis-je mis?

Cela a commenc  Calcutta.

J'en essayais de temps en temps  la maison, rien que pour voir quel
got cela avait. Je ne suis jamais all bien loin, mais je crois que ma
femme a d mourir vers ce temps-l.

En tout cas, je me trouvai ici, et je fis la connaissance de
Fung-Tching.

Je ne me souviens pas exactement comment cela arriva, mais il me parla
de la Porte, je pris l'habitude d'y venir et, d'une faon ou de l'autre,
je n'en suis jamais sorti depuis.

Remarquez bien ceci, pourtant: au temps de Fung-Tching, la Porte tait
un endroit respectable o l'on avait ses aises, et elle ne ressemblait
nullement  ces _chandoo-khanas_ o vont les ngres.

Non, elle tait propre et tranquille.

Certes, il y avait d'autres gens que nous dix et le patron, mais chacun
de nous avait sa natte, avec un coussin de tte capitonn en laine,
bariol de dragons noirs et rouges et d'autres figures, tout comme le
cercueil du coin.

Au bout de la troisime pipe, les dragons commenaient  remuer et  se
battre.

Je les ai regards pendant bien des nuits.

J'avais pris l'habitude de rgler ma Fume d'aprs eux, mais maintenant
il me faut une douzaine de pipes pour qu'ils bougent. En outre, ils sont
tout  fait abms et salis, comme les nattes, et le vieux Fung-Tching
est mort.

Il est mort, il y a une couple d'annes; il m'a donn la pipe dont je me
sers toujours maintenant, une pipe en argent, avec de drles de btes
qui montent et qui descendent le long du rcipient, sous le fourneau.

Auparavant,  ce que je crois, je me servais d'un gros tuyau de bambou,
avec un fourneau de cuivre, trs petit,  embouchure en jade vert.

Il tait un peu plus gros qu'une canne, et la Fume en tait douce, trs
douce. On et dit que le bambou aspirait la Fume.

L'argent ne la garde pas, et il faut le nettoyer de temps en temps;
c'est trs ennuyeux, mais je continue  y fumer en souvenir du vieux.

Il a d gagner beaucoup sur moi, mais il me donnait toujours des nattes
et des oreillers propres et la meilleure drogue qu'on pt trouver.

Quand il mourut, son neveu Tsing-Ling prit possession de la Porte, et il
l'appela le Temple des Trois Possessions; mais nous, les vieux, nous
continuons  l'appeler tout de mme la Porte des Cent Chagrins.

Le neveu fait les choses trs chichement, et je crois que la _Memsahib_
doit l'aider. Elle demeure avec lui, tout comme elle faisait avec le
vieux.

Ils reoivent un tas de gueux, des ngres, etc., et la Fume noire n'est
plus aussi bonne que dans le temps.

J'ai trouv plus d'une fois du son brl dans la pipe. Le vieux en
serait mort, si la chose tait arrive de son temps.

En outre, la chambre n'est jamais nettoye, toutes les nattes sont
dchires et effiloches aux bords.

Le cercueil est parti,--reparti en Chine,--avec le vieux et deux onces
d'opium dans l'intrieur, pour le cas o il en aurait besoin pendant le
voyage.

Le magot voit beaucoup moins de btons brler sous son nez que jadis.
C'est un mauvais signe, aussi sr que la Mort. Et puis, il est tout
brun, et personne ne s'occupe de lui.

C'est la _Memsahib_, je le sais, qui en est cause, car un jour que
Tsing-Ling voulait brler devant le magot du papier dor, elle dit que
c'tait de l'argent perdu, et que s'il employait un cierge qui brle
trs lentement, le magot ne s'apercevrait pas de la diffrence.

Aussi nous sommes-nous procur des cierges o il entre une grande
quantit de colle. Ils durent une demi-heure de plus, et leur fume
empeste; et la chambre pue assez par elle-mme.

Il n'y a pas de commerce possible s'ils se mettent sur ce pied-l. Le
magot ne peut pas souffrir a. Je le vois bien. Au milieu de la nuit il
prend toutes sortes de couleurs tranges,--bleu, vert, rouge,--comme il
faisait quand le vieux Fung-Tching vivait encore. Il roule les yeux et
trpigne comme un diable.

Je ne sais pourquoi je ne quitte pas cet endroit, pourquoi je ne vais
pas fumer tranquillement dans une petite chambre  moi, au bazar.

Il est bien probable que Tsing-Ling me tuerait, si je m'en allais.

Il touche mes soixante roupies; et puis, ce serait me donner bien du
mal. J'ai fini par m'attacher beaucoup  la Porte.

Ce n'est pas qu'elle soit bien attrayante.

Elle n'est plus ce qu'elle tait au temps du vieux, mais je ne pourrais
pas la quitter. J'en ai tant vu entrer et sortir. Et j'en ai tant vu
mourir ici sur les nattes, que j'aurais peur maintenant de mourir
dehors.

J'ai vu certaines choses que les gens trouvaient bien tranges, mais
rien ne vous parat trange quand vous tes habitu  la Fume noire, si
ce n'est la Fume noire elle-mme. Et quand cela serait, peu importe.

Fung-Tching se montrait trs difficile sur son monde, et il n'aurait
jamais reu un client capable de donner du tracas, par une mort
inopportune ou autrement. Mais le neveu fait beaucoup moins de faons.

Il dit partout qu'il tient une maison de premier ordre.

Il ne cherche pas  recruter discrtement sa clientle, et  la traiter
confortablement, comme faisait Fung-Tching.

C'est pourquoi la Porte commence  tre dj un peu plus connue qu'elle
ne l'tait, parmi les gens de couleur naturellement.

Le neveu n'oserait pas, pour cette raison, y amener un blanc, ni mme un
homme de sang ml.

Naturellement, il nous garde tous les trois, moi, la _Memsahib_ et
l'autre Eurasien. Nous sommes immeubles par destination. Mais il ne nous
ferait pas crdit d'une pipe, pour rien au monde.

Un de ces jours, je l'espre, je mourrai dans la Porte.

Le Persan et l'homme de Madras sont terriblement bas maintenant. Ils ont
pris un _boy_ pour leur allumer leur pipe. Cela, je le fais toujours
moi-mme.

Selon toute probabilit, je les verrai partir avant moi.

Je ne pense pas survivre  Tsing-Ling ou  la _Memsahib_. Les femmes
rsistent  la Fume noire plus longtemps que les hommes et Tsing-Ling
tient beaucoup du vieux, bien qu'il fume de la marchandise bon march.

La femme du bazar sut deux jours  l'avance quand elle partirait.
_Elle_, elle est morte sur une natte propre, avec un oreiller bien
rembourr, et le vieux a suspendu au-dessus du magot la pipe dont elle
se servait.

Il l'a toujours aime, j'imagine. Mais il lui a tout de mme pris ses
pendeloques.

J'aimerais  mourir comme la femme du bazar, sur une natte propre et
frache, avec une pipe de bon opium aux lvres.

Quand je sentirai que je m'en vais, je demanderai tout cela 
Tsing-Ling, et il pourra toucher mes soixante roupies par mois,
rgulirement, aussi longtemps qu'il voudra.

Puis je m'allongerai sur le dos, tranquillement, bien  l'aise. Je
regarderai les dragons noirs et rouges se livrer une dernire grande
bataille; et puis...

Bah! peu importe. Tout m'est gal. Je voudrais seulement que Tsing-Ling
ne mt pas de son dans la Fume noire.




L'ACCS DE FOLIE DU SOLDAT ORTHERIS

            Oh! o voudrais-je tre quand mon gosier sera sec?
            Oh! o voudrais-je tre quand voleront les balles?
            Oh! o voudrais-je tre  l'heure de mourir?
            Mais!
            Quelque part tout prs de mon copain.
            S'il a quelque chose  boire il m'en donnera,
            Si je meurs il me soutiendra la tte,
            Et quand je serai mort il crira  ceux de chez moi.
            Que Dieu nous donne un bon copain!

        (CHANSON DE CHAMBRE.)


Mes amis Mulvaney et Ortheris taient partis  la chasse pour un jour.

Learoyd tait encore  l'hpital  se remettre d'une fivre attrape en
Birmanie.

Ils m'envoyrent une invitation  les rejoindre, et ils furent
rellement peins en me voyant apporter de la bire, en quantit presque
suffisante pour contenter deux simples soldats d'infanterie... et
moi-mme.

--Ce n'est pas pour a que nous vous avons invit, monsieur: c'est pour
le plaisir de votre socit, dit Mulvaney d'un air boudeur.

Ortheris vint  mon aide en ces termes:

--Bah! Il ne s'en trouvera pas plus mal pour avoir apport du liquide
avec lui. Nous ne sommes pas des gens de la haute. Nous sommes de damns
Tommies, tu entends, mauvais Irlandais, et...  votre bonne sant!

Nous chassmes toute la matine et nous tumes deux chiens errants,
quatre perroquets verts au perchoir, un vautour prs du dfil o il
fait chaud, un serpent volant, une tortue de terre, et huit corbeaux.

Le gibier abondait.

Ensuite on s'installa pour le goter,--boeuf et boule de son, comme
disait Mulvaney,--au bord de la rivire, non sans tirer  la cible sur
les crocodiles, tout en coupant notre viande avec le seul couteau de
poche que nous possdions  nous trois.

Puis, on but toute la bire. On jeta les bouteilles  l'eau et on tira
dessus.

Cela fait, on desserra sa ceinture. On s'allongea sur le sable chaud et
on fuma.

Nous tions trop paresseux pour recommencer  chasser.

Ortheris poussa un gros soupir.

Il tait tendu sur le ventre, la tte entre les poings.

Alors, il se mit tranquillement  envoyer des jurons vers le ciel bleu.

--Qu'est-ce que a veut dire? dit Mulvaney. Est-ce que nous n'avons pas
assez bu?

--Je rvais  Tottenham Court Road, et  une particulire qui demeure
l. A quoi a mne-t-il d'tre soldat?

--Ortheris, mon fils, se hta de dire Mulvaney, il est plus que probable
que la bire t'a fait mal; je suis comme a quand mon foie commence  se
rouiller.

Ortheris, au lieu de relever l'interruption, continua lentement:

--Je suis un Tommy, un sacr Tommy,  huit _annas_ par jour, un voleur
de Tommy, avec un numro au lieu d'un nom convenable. A quoi suis-je
bon? Si j'tais rest l-bas, j'aurais pu pouser cette particulire, et
je tiendrais une petite boutique  Hammersmith High: Ortheris,
naturaliste, avec un renard empaill, comme celui qu'on voit dans la
vitrine des Laiteries d'Aylesbury, une petite bote d'yeux de verre
bleus et jaunes et une petite femme pour crier: Voyez magasin! chaque
fois que la sonnette se ferait entendre. Tandis qu'aujourd'hui je suis
tout simplement un Tommy, un sacr Tommy abandonn par Dieu et dbordant
de bire. Reposez... armes! Garde  vos! Repos! Garde  vos!... L'arme
sur l'paule gauche... gauche!... Pas de route... Marche! Halte!...
Front! Reposez... armes! Garde  vos! Char... gez! Et voil comment je
finirai.

Les commandements qu'il dbitait taient ceux du service pour les
funrailles.

--En voil assez! cria Mulvaney. Quand tu auras tir  blanc aussi
souvent que je l'ai fait, sur la tombe d'un homme qui valait mieux que
toi, tu n'auras plus l'ide de tourner ces commandements en ridicule.
C'est pire que de siffler la _Marche des morts_  la caserne. C'est que
tu es plein comme une bourrique et que le temps est frais, et voil
tout! voil tout! J'en ai honte pour toi: tu ne vaux pas mieux qu'un
paen, avec tes parties de chasse et tes yeux de verre. Ne vas-tu pas
bientt te taire?

Que pouvais-je faire? Pouvais-je dire  Ortheris quelque chose qu'il
ignort sur les cts agrables de sa vie? Je n'tais ni aumnier, ni
lieutenant; et Ortheris avait le droit de dire ce qu'il pensait.

--Laissez-le continuer, Mulvaney, dis-je. C'est la bire.

--Non, dit Mulvaney, ce n'est pas la bire; je sais ce qui va arriver.
Il a pass par l plus d'une fois, le petit, et c'est fcheux, trs
fcheux, car je l'aime bien.

Vraiment l'inquitude de Mulvaney me paraissait dplace; mais je savais
qu'il avait pour Ortheris des sentiments presque paternels.

--Laisse-moi parler, laisse-moi parler, dit Ortheris d'un air distrait.
Est-ce que tu peux faire taire un perroquet quand il fait trs chaud et
que les barreaux de sa cage brlent ses pauvres petites pattes rouges,
dis, Mulvaney?

--Des pattes rouges? Vas-tu me dire que tu as des pattes rouges dans tes
godillots, espce d'ne?

Et Mulvaney concentra ses forces pour lancer une terrible injure:

--Matresse d'cole! Des pattes rouges? Combien a-t-il fallu de
bouteilles de bire Bass avec l'tiquette, pour faire draisonner ce
pauvre enfant?

--a n'est pas de la Bass, dit Ortheris, c'est une sorte de bire encore
plus amre... C'est le mal du pays.

--Vous l'entendez! Et dire qu'il n'a pas quatre mois  attendre pour
retourner au pays sur le _Srapis_.

--Je m'en moque, a m'est gal. Est-ce que tu sais si je n'ai pas peur
de mourir avant d'avoir obtenu mes papiers?

Et il recommena, d'une voix monotone, les commandements du service des
funrailles.

Je n'avais jamais vu jusqu'alors cet aspect du caractre d'Ortheris,
mais il tait vident que Mulvaney, lui, le connaissait, et qu'il
prenait cela trs au srieux.

Pendant qu'Ortheris bavardait, sa tte pose sur son bras, Mulvaney me
dit  voix basse:

--a le prend toujours quand il a t trop malmen par les moutards dont
on fait des sergents aujourd'hui. a, et le dsoeuvrement. Je ne sais
que faire, je n'y comprends rien.

--Bah! cela importe peu, il n'y a qu' le laisser s'gosiller.

Ortheris se mit  chanter une parodie du _Rgiment de l'couvillon_,
pleine de charmantes allusions  la bataille, au carnage,  la mort
soudaine.

Tout en chantant, il regardait de l'autre ct de la rivire, avec une
expression de physionomie que je ne lui connaissais pas.

Mulvaney me poussa le coude pour solliciter mon attention.

--Vous trouvez que cela importe peu! Cela importe beaucoup, au
contraire. C'est une espce de crise qui le prend. Elle le tiendra toute
la nuit, et, au beau milieu de la nuit, il se lvera et ira au rtelier
chercher ses armes et ses effets.

Puis, il viendra me trouver, pour me dire:

--Je pars pour Bombay. Tu rpondras pour moi  l'appel du matin.

Alors, nous nous battrons tous les deux; a nous est dj arriv, lui
voulant s'en aller, et moi le retenir, et l'on nous punira l'un et
l'autre pour dsordre dans la caserne.

En pareil cas, je le cravache  coups de ceinturon, je lui casse la
tte, je lui parle, mais tout cela est inutile quand sa crise le prend.

Il est aussi doux qu'un enfant quand il a son bon sens.

Mais je sais bien ce qui va se passer cette nuit  la caserne. Dieu
veuille qu'il ne s'chappe pas avant que j'aie pu me lever pour
l'assommer. Voil  quoi je pense, nuit et jour.

La chose se prsentait sous un aspect assez dsagrable et qui
expliquait amplement l'inquitude de Mulvaney. Il me sembla qu'il
essayait de dissiper la crise par de bonnes paroles, car il cria dans la
direction de la berge, o le jeune homme tait tendu:

--coute-moi,  prsent, l'homme aux pattes rouges et aux yeux de verre.
Est-ce que tu as jamais travers l'Iraouaddy  la nage derrire moi,
comme un bon gars, ou bien est-ce que tu te tenais cach sous un lit,
comme tu as fait  Ahmed Kheyl?

C'tait  la fois une grossire insulte et un impudent mensonge.
Mulvaney esprait l'amener ainsi  se battre.

Mais Ortheris paraissait enferm dans une sorte de sommeil hypnotique.

Il rpondit avec lenteur, sans laisser percer la moindre irritation, de
la mme voix cadence avec laquelle il avait dbit les commandements du
service funraire:

--J'ai travers l'Iraouaddy  la nage, pendant la nuit, comme _tu le
sais_, pour prendre la ville de Lungtungpen, tout nu et sans peur. O
j'tais  Ahmed Kheyl, tu le sais aussi, et il y a, en outre, quatre
maudits Pathans qui le savent. Mais alors il y avait quelque chose 
faire, et je ne pensais pas  mourir.

Maintenant j'ai envie de revoir le pays, de revoir le pays. a n'est
pas ma mre qui me manque, puisque j'ai t lev par un oncle, mais
j'ai envie de revoir Londres, d'en entendre les bruits, d'en voir les
paysages, d'en flairer les mauvaises odeurs; il me faut les pelures
d'orange, et l'asphalte, et les ranges de becs de gaz sur le pont de
Vauxhall. Il me faut le chemin de fer qui mne  Box-Hill, avec ma
connaissance sur les genoux et une pipe en terre neuve entre les dents,
a et les lumires du Strand, o vous connaissez tout le monde, o le
flic qui vous ramasse est un vieil ami qui vous a dj ramass dans le
temps o vous n'tiez qu'un mchant moutard vagabondant entre le Temple
et les Arches sombres.

Plus de ces maudites factions  monter, plus de ce maudit astiquage,
plus de khaki. tre son propre matre, avec la libert d'emmener sa
particulire avec soi lorsque les sauveteurs s'exercent le dimanche 
repcher des cadavres de noys dans la Serpentine.

Et j'ai quitt tout a pour servir la Veuve[44] dans les pays
lointains, o l'on manque de femmes, o l'on ne trouve rien qui mrite
d'tre bu, o il n'y a rien  voir, rien  faire, rien  dire, rien 
tenter, rien  penser.

  [44] La reine Victoria.

Le Seigneur t'aime bien, Stanley Ortheris, mais tu es bien le plus
grand imbcile qu'il y ait dans tout le rgiment, y compris Mulvaney.

La Veuve reste au pays avec une couronne d'or sur la tte, et te voil,
toi, Stanley Ortheris, la proprit de la Veuve, pauvre idiot!

La voix s'leva quand il fut  la fin de sa tirade et il conclut par un
sextuple juron en anglais populacier.

Mulvaney ne dit rien, mais il me regarda, comme s'il esprait que je
pourrais calmer l'esprit troubl du pauvre Ortheris.

Je me rappelai avoir vu autrefois,  Rawal-Pindi, un homme que la
boisson avait presque rendu fou furieux, et qu'on rendit  la raison en
ayant l'air de le traiter comme un imbcile.

Je me dis que nous arriverions peut-tre  calmer Ortheris par ce
procd, bien qu'il ne ft pas ivre du tout.

Aussi commenai-je:

--A quoi a vous avance-t-il de bougonner et de dblatrer contre la
Veuve?

--Je n'ai pas fait a, dit Ortheris. Sur ma parole, je n'ai pas dit un
mot contre elle, et je n'en dirai pas un seul, quand mme je serais sur
le point de dserter.

Ce mot m'ouvrit la voie.

--Eh bien, vous y avez song en tout cas. A quoi bon jacasser et faire
des embarras? Est-ce que vous vous chapperiez, si vous en trouviez
l'occasion?

--Essayez un peu, dit Ortheris, en se redressant aussi vivement que s'il
et t piqu.

Mulvaney se leva avec la mme promptitude.

--Qu'est-ce que vous allez faire? dit-il.

--Aider Ortheris  gagner Bombay ou Karachi,  son choix. Vous n'aurez
qu' dire qu'il vous a quitt avant le goter, et qu'il a laiss son
fusil sur la berge.

--Raconter a, moi! dit lentement Mulvaney. Trs bien. Si Ortheris a
l'intention de dserter, s'il dserte maintenant, et si vous, monsieur,
qui avez t un ami pour moi et pour lui, vous voulez l'y aider, moi,
Trence Mulvaney, sur ma parole, que j'ai toujours tenue, je vous jure
de faire mon rapport comme cela. Mais...

Alors il se dirigea vers Ortheris et agita devant la figure de celui-ci
la crosse de son fusil de chasse.

--Tu auras grand besoin de tes poings, Stanley Ortheris, si jamais tu te
retrouves sur mon chemin.

--a m'est gal, dit Ortheris, j'en ai assez de cette vie de chien. Que
j'aie seulement une occasion! Ne te joue pas de moi. Laisse-moi partir.

--Dshabillez-vous, dis-je, et changez de vtements avec moi; ensuite je
vous dirai ce que vous avez  faire.

J'esprais que l'absurdit de cette proposition arrterait Ortheris,
mais il avait t ses bottes d'ordonnance et sa vareuse avant mme que
j'eusse enlev mon faux-col.

Mulvaney me saisit par le bras.

--Sa crise le tient, il est en pleine crise. Sur mon honneur, sur mon
me, nous allons nous rendre complices d'une simple dsertion, de
vingt-huit jours, comme on dit, monsieur, ou bien de cinquante-six. Mais
quelle honte! quelle honte affreuse pour lui et pour moi!

Je n'avais jamais vu Mulvaney aussi mu.

Mais Ortheris tait parfaitement calme; ds qu'il eut chang de
vtements avec moi, et que je fus quip en simple soldat d'infanterie,
il me dit:

--Eh bien, allons-y! Et aprs? Est-ce pour tout de bon? Comment sortir
de cet enfer?

Je lui dis que s'il voulait attendre deux ou trois heures au bord de la
rivire, je gagnerais la station  cheval et reviendrais avec cent
roupies.

Avec cette somme en poche, il se rendrait  pied  la gare secondaire la
plus voisine,  environ cinq milles, et prendrait un billet de premire
classe pour Karachi.

Comme on savait qu'il tait sans argent au moment de son dpart pour la
chasse, les autorits de son rgiment ne se hteraient pas de
tlgraphier le jour mme aux ports de mer; on le chercherait tout
d'abord dans les villages indignes situs sur la rivire.

En second lieu, on ne songerait pas  chercher un dserteur dans une
voiture de premire classe.

A Karachi, il achterait un complet blanc et s'embarquerait, s'il le
pouvait, sur un cargo.

Il m'interrompit.

Si je lui donnais le moyen de gagner Karachi, il se chargerait du reste.

Je lui ordonnai alors de m'attendre jusqu' la nuit,  l'endroit mme o
il se trouvait, pour que je pusse rentrer  la Station sans que mon
costume ft remarqu.

Dieu, dans sa sagesse, a fait le coeur du soldat anglais, qui est
souvent une brute mal lche, aussi tendre que le coeur d'un petit
enfant, pour qu'il puisse croire en ses officiers et les suivre jusque
dans les endroits o il ne fait pas bon, dans les endroits o a
chauffe.

Il ne montre pas le mme empressement  croire en un civil; mais s'il
croit en vous, sa confiance est aveugle, comme celle d'un chien.

J'ai t honor de l'amiti du simple soldat Ortheris,  diverses
reprises, pendant plus de trois ans, et nous nous sommes traits en
gaux. C'est pourquoi il tait convaincu que tout ce que je lui disais
tait vrai et que je ne parlais pas en l'air.

Mulvaney et moi, nous le laissmes couch dans les hautes herbes de la
rive, et nous nous loignmes, sans sortir de ces herbes, jusqu' ce que
j'eusse rejoint mon cheval.

La chemise me grattait horriblement.

Nous attendmes plus de deux heures que l'obscurit se ft et me permt
de partir  cheval.

Nous parlions d'Ortheris  voix basse, et nous coutions de toutes nos
oreilles pour saisir le moindre bruit venant de l'endroit o nous
l'avions laiss. Mais nous n'entendmes rien que le murmure du vent dans
les touffes d'herbe.

--Je lui ai cass la tte plus d'une fois, disait Mulvaney d'un air
grave. Je l'ai  moiti tu  coups de ceinturon, et je n'arrive pas 
chasser ces crises de sa faible cervelle. Non! Ce n'est pas une brute,
car il est raisonnable de sa nature. Qu'est-ce donc alors? Est-ce sa
race qui ne vaut rien? Est-ce parce qu'il n'a jamais reu d'ducation?
Vous qui savez tant de choses, rpondez-moi donc?

Mais je ne trouvai rien  rpondre.

Je me demandais si Ortheris tiendrait bon jusqu'au bout, sur la berge,
et s'il ne me faudrait pas l'aider  dserter, comme je lui en avais
donn ma parole.

Ds que la nuit fut venue et que, le coeur un peu gros, j'eus commenc 
seller mon cheval, j'entendis venir du ct de la rivire des appels
sauvages.

Les dmons avaient abandonn le soldat Ortheris, matricule 22639, de la
compagnie B.

La solitude, l'obscurit, l'attente, les avaient chasss, ainsi que je
l'avais espr.

Nous accourmes et nous le trouvmes en train de se rouler furieusement
sur l'herbe, ayant dpouill ses vtements, c'est--dire les miens.

Il nous appelait comme un fou.

Lorsque nous arrivmes prs de lui, il tait couvert de sueur et
tremblait comme un cheval effarouch.

Nous emes beaucoup de peine  le calmer.

Il se plaignait d'tre en tenue de civil et voulait se dfaire de mes
vtements en les arrachant.

Je lui enjoignis de se dshabiller, et nous fmes aussi rapidement que
possible un nouvel change d'habits.

Le rude frottement de sa chemise de grosse toile et le grincement de ses
bottes parurent le rappeler  lui-mme.

Il mit ses mains devant ses yeux et dit:

--Qu'est-il arriv? Je ne suis pas fou, je n'ai pas attrap de coup de
soleil; et pourtant je sais que je suis parti... que j'ai dit... que je
suis parti... que j'ai dit... que j'ai fait... Qu'est-ce donc que j'ai
fait?...

--Ce que tu as fait? dit Mulvaney. Tu t'es dshonor. Mais a ne fait
rien. Tu as dshonor la compagnie B, tu m'as dshonor, _moi_. Moi qui
t'ai appris  marcher droit, comme un homme, alors que tu n'tais qu'un
sale petit conscrit  l'chine de poisson, un petit pleurard, tout
comme, en ce moment, Stanley Ortheris.

Ortheris garda le silence un instant.

Puis il dboucla son ceinturon, qu'alourdissaient les insignes d'une
demi-douzaine d'autres rgiments qui avaient fait campagne avec le sien.
Il le tendit  Mulvaney.

--Je suis trop petit pour te moudre, Mulvaney, dit-il, et tu m'as dj
frapp, mais tu peux prendre a si tu veux pour me couper en deux.

Mulvaney se tourna vers moi:

--Permettez-moi de lui parler, monsieur.

Je les quittai, et en rentrant chez moi, je fis maintes rflexions sur
Ortheris en particulier, et, en gnral, sur mon ami le simple soldat
Thomas Atkins, pour qui j'ai beaucoup d'affection.

Mais je ne pus arriver  aucune conclusion.




L'HISTOIRE DE MUHAMMAD-DIN

        Quel est l'homme heureux? C'est celui qui voit chez lui, dans sa
        maison  lui, de petits enfants tout barbouills de poussire,
        roulant, tombant, pleurant.

        (MUNICHANDRA.)


La balle de polo tait une vieille balle tout corche, entaille,
tache. Elle tait pose sur la chemine, parmi les tuyaux de papier que
nettoyait pour moi Imam-Din le _khitmatgar_.

--Le Fils du Ciel tient-il  cette balle? dit Imam-Din d'un ton
respectueux.

Non, le Fils du Ciel n'y tenait pas d'une manire particulire. Mais
quel usage un khitmatgar pouvait-il faire d'une balle de polo?

--Si Votre Honneur le permettait... j'ai un petit enfant. Il a vu cette
balle, et il a envie de jouer avec. Ce n'est pas pour moi que je la
voudrais.

Jamais il ne serait venu  l'ide de qui que ce ft, que le vieil Imam,
homme d'un port imposant, et envie de s'amuser avec une balle de polo.

Il emporta cette vieillerie cabosse dans la vranda o aussitt clata
une tempte de cris joyeux, o se fit entendre un va-et-vient de petits
pieds, ainsi que le bruit sourd de la balle roulant sur le sol.

Il tait vident que le petit bonhomme avait attendu, au dehors, qu'on
le mt en possession de son trsor.

Mais comment avait-il fait pour voir la balle de polo?

Le lendemain, tant revenu du bureau une demi-heure plus tt que
d'ordinaire, j'aperus une petite crature dans la salle  manger, un
bb mignon, grassouillet, vtu d'une chemise grotesquement courte, car
elle ne descendait gure que jusqu' son ventre rebondi.

Il errait autour de la pice, le pouce dans la bouche, en se murmurant 
lui-mme et en faisant l'inventaire des tableaux.

Sans aucun doute, c'tait le petit enfant.

Certes, il n'avait rien  faire dans ma chambre, mais il tait si
absorb par ses dcouvertes qu'il ne m'entendit point passer le seuil.

J'entrai brusquement dans la pice, et son saisissement fut tel qu'il
faillit avoir une attaque de nerfs.

Il s'assit par terre, l'haleine coupe. Ses yeux s'ouvrirent tout grands
et sa bouche en fit autant.

Je devinai ce qui allait immanquablement arriver et je m'enfuis,
poursuivi par un long cri sec qui parvint jusqu' l'office bien plus
rapidement que n'y serait jamais arriv un de mes ordres.

Dix secondes ne s'taient pas coules, qu'Imam-Din tait  la salle 
manger.

Alors j'entendis des sanglots dsesprs, et je retrouvai Imam-Din en
train d'admonester le petit coupable, qui se faisait un mouchoir de
presque toute sa chemise.

--Ce petit, dit Imam-Din d'un ton de juge, est un polisson, un gros
polisson, et sa conduite mriterait la prison.

Nouveaux hurlements du coupable, suivis d'une longue tirade d'excuses
que m'adresse Imam-Din.

--Dites au bb que le sahib n'est pas fch, rpondis-je, et
emmenez-le.

Imam-Din transmit mon pardon au coupable qui, maintenant, avait ramen
toute sa chemise autour de son cou,  la faon d'une corde, et le
hurlement s'attnua en un sanglot.

Tous deux gagnrent la porte.

--Il se nomme Muhammad-Din, dit Imam-Din comme si le nom du coupable
tait un grief de plus; c'est un polisson.

Dlivr de tout danger imminent, Muhammad-Din se tourna vers moi, entre
les bras de son pre, et dit gravement:

--T'est vrai, tahib, te ze m'appelle Muhammad-Din, mais ze suis pas un
polisson, ze suis un homme.

C'est de ce jour que datent mes relations avec Muhammad-Din.

Il ne revint plus dans la salle  manger, mais sur le terrain neutre du
jardin, nous changions des saluts avec beaucoup de gravit, bien que la
conversation se rduist  deux formules: Bonjour, _tahib_, d'une part
et: Bonjour, Muhammad-Din, de l'autre.

Chaque jour,  mon retour du bureau, la petite chemise blanche et le
petit corps bouffi ne manquaient gure de surgir de l'ombre du treillage
couvert de plantes grimpantes o ils s'taient tapis: et, chaque jour,
j'arrtais mon cheval  cet endroit, pour que mon salut ne se perdt pas
dans l'espace ou ne ft pas prononc d'un ton trop cavalier.

Muhammad-Din n'avait jamais de compagnon.

Il passait son temps  trottiner dans la villa, entrant dans les fourrs
de ricins et en sortant, pour de mystrieux travaux.

Un jour, je tombai par hasard sur un ouvrage qu'il avait excut tout au
fond du jardin.

Il avait enterr  moiti la balle de polo et piqu en cercle, tout
autour, six fleurs de souci fanes. Autour de ce cercle, il en avait
trac un autre, rudimentaire, avec des morceaux de briques et des dbris
de porcelaine alterns; le tout tait clos d'une petite digue de terre.

Le _bhistie_[45] assis sur la margelle du puits, fit un plaidoyer en
faveur du petit architecte, en disant que ce n'tait l qu'un amusement
d'enfant et que cela ne gtait gure l'aspect de mon jardin.

  [45] Porteur d'eau.

Dieu m'est tmoin que je n'eus, ni  ce moment ni plus tard, l'ide de
toucher au travail de l'enfant; mais ce soir-l, au cours d'une
promenade dans le jardin, je me dirigeai de ce ct, sans le savoir, et,
avant mme que je m'en fusse aperu, mon pied avait parpill les
soucis, la digue de terre, et les fragments de soucoupes dans un
ple-mle irrparable.

Le lendemain, je trouvai Muhammad-Din pleurant sans bruit, tout seul,
sur le ravage que j'avais fait.

Quelqu'un avait eu la cruaut de lui dire que le sahib avait t trs
fch de voir abmer son jardin, et qu'il avait dmoli tout l'ouvrage en
lchant de gros mots.

Muhammad-Din passa une bonne heure  effacer toute trace de sa digue, 
faire disparatre les dbris de porcelaine, et ce fut d'une figure toute
larmoyante, toute contrarie, qu'il vint me dire: Bonjour, _tahib_,
quand je revins du bureau.

Une enqute sommaire eut ce rsultat: Imam-Din fut charg d'informer
Muhammad-Din qu'il lui tait permis, en vertu d'une faveur toute
particulire de ma part, de faire tout ce qu'il voudrait dans le jardin.

Cela remonta le coeur du petit, qui se remit aussitt  tracer sur le
sol le plan d'un difice qui devait clipser le grand ouvrage de la
balle de polo et des fleurs de souci.

Pendant quelques mois, cette drle de petite crature potele circula
dans son petit domaine parmi les fourrs de ricins et dans le sable,
s'occupant sans relche  construire des palais magnifiques avec des
fleurs fanes, tombes de leur tige, avec des galets polis par l'eau,
des bouts de verre cass, et des plumes arraches, je crois,  mes
poules, toujours tout seul, toujours se marmottant des histoires.

Un jour, une coquille marine aux bariolages de couleurs vives tomba
comme par hasard prs de son dernier difice.

Je comptais bien que Muhammad-Din ferait  cette occasion quelque chose
de splendide. Je ne fus pas du.

Il passa prs d'une heure  mditer, et les histoires qu'il se racontait
finirent par un chant joyeux.

Puis, il se remit  tracer un plan sur le sable.

Ce palais-l serait certainement un palais mirifique, car il avait deux
mtres de long sur un de large. Mais il ne fut point termin.

Le lendemain, pas de Muhammad-Din au dbouch de l'alle des voitures,
pas de Bonjour, tahib, pour me souhaiter la bienvenue.

Je m'tais accoutum  ce bonjour et me sentis inquiet.

Le lendemain, Imam-Din me dit que l'enfant avait un peu de fivre et
qu'il fallait de la quinine; je lui fournis la dose et fis venir un
docteur anglais.

--a n'a pas d'toffe, ces marmots, dit le docteur en quittant le
logement d'Imam-Din.

Une semaine plus tard, je fis une rencontre qu' tout prix j'eusse voulu
viter.

J'aperus Imam-Din sur la route qui mne au cimetire musulman. Il tait
accompagn d'un ami et portait dans ses bras tout ce qui restait du
petit Muhammad-Din, envelopp d'un linceul.




SUR LA FOI D'UNE RESSEMBLANCE

        Si votre miroir est cass, regardez-vous dans de l'eau
        tranquille, mais prenez garde d'y tomber.

        (PROVERBE HINDOU.)


A dfaut d'une affection paye de retour, une des choses les plus
avantageuses qu'un jeune homme puisse porter avec lui au dbut de sa
carrire, c'est une affection sans espoir.

Cela lui permet de se sentir un homme important, affair, blas,
cynique; et ds qu'il se sent le foie pris, ds qu'il souffre du manque
d'exercice, il peut rver tristement  son amour perdu et goter un trs
grand bonheur dans un tat d'me tendre et crpusculaire.

L'amourette de Hannasyde a t pour lui un bienfait d'en haut.

Elle datait de quatre ans et, depuis bien longtemps, la jeune personne
n'y songeait plus.

Elle s'tait marie.

Elle avait ses nouveaux soucis, en bon nombre.

Dans les commencements, elle avait dit  Hannasyde que bien qu'elle ne
pt jamais tre pour lui qu'une soeur, elle prendrait le plus grand
intrt  son bonheur futur.

Ce langage, d'une nouveaut si frappante, d'une si grande originalit,
fournit matire, pendant plus de deux ans, aux mditations de Hannasyde,
et sa vanit se chargea d'occuper les vingt-quatre mois qui suivirent.

Hannasyde tait un tout autre type que Phil Garron[46], mais il n'en
avait pas moins plusieurs traits communs avec ce personnage beaucoup
trop veinard.

  [46] Voir la nouvelle intitule: _Unie  un Incroyant_, dans les
    _Simples Contes des Collines_.

Il couva son amour sans espoir, comme on soigne une pipe bien culotte,
afin d'ajouter  son bien-tre, et cela lui fit passer heureusement une
saison  Simla.

Hannasyde n'tait point aimable. Il avait je ne sais quoi de cru dans
ses manires; et la brusquerie avec laquelle il aidait une dame  se
mettre en selle, n'tait gure propre  attirer vers lui le beau sexe,
quand bien mme il en et recherch les faveurs; mais il n'y songeait
point.

La blessure qu'il avait au coeur tait encore  vif.

Ensuite il eut des ennuis.

Tous ceux qui vont  Simla connaissent la descente qui va du tlgraphe
aux bureaux des travaux publics.

Hannasyde flnait un matin sur la hauteur, entre deux visites, quand un
pousse-pousse, passa  toute vitesse, et dans ce pousse-pousse se
trouvait une jeune fille qui tait le portrait vivant, trs vivant, de
celle qui l'avait rendu si agrablement malheureux.

Hannasyde s'appuya aux barrires, la respiration haletante.

Il voulut d'abord rattraper le vhicule, mais c'tait impossible.

Aussi s'en alla-t-il avec des battements de sang dans les tempes.

Pour bien des raisons, il tait impossible que la femme aperue dans le
pousse-pousse ft la jeune fille qu'il avait connue.

Ainsi qu'il l'apprit plus tard, c'tait la femme d'un monsieur de
Dindigul ou de Coimbatore, ou de je ne sais quel autre endroit perdu;
elle tait venue  Simla, tout au dbut de la saison, pour soigner sa
sant. A la fin de la saison, elle retournerait  Dindigul, ou ailleurs,
et selon toute probabilit, elle ne reviendrait jamais  Simla, son
sjour de montagne tant plutt Ootacamund.

Ce soir-l, Hannasyde, que rendait bourru et sauvage ce rveil de ses
sentiments d'autrefois, s'accorda une heure pour dlibrer en lui-mme.

Et voici  quel parti il s'arrta: c'est  vous de dcider jusqu' quel
point la sincrit de son ancien amour, et jusqu' quel point une envie
fort naturelle de se dplacer et de s'amuser contriburent  sa
dcision.

Selon toutes vraisemblances, jamais mistress Landys-Haggert ne se
retrouverait sur son chemin. Elle ressemblait extraordinairement  la
jeune fille qui prenait le plus grand intrt, etc. Voir la formule
ci-dessus.

Tout bien pes, il serait agrable de faire la connaissance de mistress
Landys-Haggert, et de se figurer, pendant un temps trs court, oh! trs
court! qu'il se retrouvait avec Alice Chisane.

Chacun a sa dose de folie plus ou moins forte, sur un point dtermin.

La monomanie spciale de Hannasyde tait son ancien amour, Alice
Chisane.

Il fit ses plans pour obtenir d'tre prsent  mistress Landys-Haggert,
et la prsentation marcha bien.

Il s'arrangea aussi pour voir cette dame le plus souvent possible.

Quand un homme dsire srieusement rencontrer quelqu'un, on ne saurait
croire combien Simla offre de facilits pour cela.

Il y a les _garden-parties_, les parties de tennis, les djeuners  la
campagne, les lunchs  Annandale, les concours de tir, les dners et les
bals, sans parler des promenades  cheval ou  pied, que l'on arrange en
particulier.

Hannasyde tait parti avec l'intention de rechercher une ressemblance,
et il finit par aller beaucoup plus loin.

Il voulait tre illusionn, il entendait tre illusionn, et il
s'illusionna  fond.

La dame n'avait pas seulement les traits, la tournure d'Alice. Elle
avait aussi sa voix, mme quand elle parlait  mi-voix.

Elle employait les mmes expressions, et ces petites manires que toute
femme possde, dans la dmarche, dans les gestes, taient absolument
identiques.

Mme port de tte, mme expression de fatigue dans les yeux aprs une
longue marche; mme faon de se pencher, de se contourner sur la selle
pour retenir un cheval qui tire sur la bride; et mme, chose tonnante
entre toutes, un jour que mistress Landys-Haggert fredonnait toute seule
dans une pice voisine, pendant que Hannasyde l'attendait pour une
promenade  cheval, elle chanta note pour note, avec le mme trmolo
guttural au second vers: _Pauvre crature errante!_ absolument comme
Alice Chisane le lui avait fredonn dans le demi-jour d'un salon
d'Angleterre.

Quant  la femme relle,--quant  l'me,--il n'y avait pas l'ombre d'une
ressemblance: mistress Landys-Haggert et Alice Chisane sortaient de
moules diffrents.

Mais Hannasyde ne dsirait savoir, et voir, et considrer qu'une chose:
cette troublante, cette affolante ressemblance du visage, de la voix,
des manires.

Il avait une grande envie de se tromper lui-mme sur ce point, et il y
russit parfaitement.

Un dvouement qui se montre, qui s'tale, est toujours agrable 
n'importe quelle femme, quel que soit l'homme qui le lui tmoigne. Mais
mistress Landys-Haggert, tant une mondaine, ne comprenait rien 
l'admiration de Hannasyde.

Il ne se drobait  aucune corve, lui ordinairement goste, pour
satisfaire, pour prvenir mme ses dsirs, quand c'tait possible.

Tout ce qu'elle lui disait de faire tait pour lui une loi.

Et il n'y avait pas moyen d'en douter, il aimait  tre en sa compagnie,
tant qu'elle causait avec lui et maintenait la conversation sur le
terrain des banalits.

Mais quand elle se hasardait  exprimer sa manire personnelle de voir,
 dire ses ennuis,  rendre ces petites nuances sociales qui sont le
condiment de la vie  Simla, Hannasyde n'tait ni charm, ni intress.

Il ne tenait pas  savoir quoi que ce ft de mistress Landys-Haggert, ni
ce qu'elle avait t jadis;--elle avait presque fait le tour du monde et
causait fort agrablement. Ce qu'il voulait, c'tait avoir l'image
d'Alice Chisane sous les yeux, et sa voix dans les oreilles. En dehors
de cela, tout ce qui lui rappelait une autre personnalit l'agaait, et
il ne le dissimulait pas.

Un soir, devant le nouvel htel des postes, mistress Landys-Haggert le
rencontra, et lui dclara brivement, sans ambages, sa faon de penser.

--Monsieur Hannasyde, lui dit-elle, aurez-vous l'amabilit de me dire
pourquoi vous vous tes nomm vous-mme mon _cavalier servant_? Je ne le
comprends pas, mais je suis parfaitement sre, de toute faon, que vous
ne vous souciez pas plus _de moi_ que d'un ftu.

Ceci parat venir  l'appui de la thorie d'aprs laquelle aucun homme
n'est capable de mentir  une femme, en actes ou en paroles, sans
qu'elle le dcouvre.

Hannasyde fut pris au dpourvu. Sa parade n'tait jamais bien efficace,
parce qu'il pensait toujours  lui-mme, et il bredouilla, avant de
s'tre rendu compte de ce qu'il disait, cette rponse peu opportune:

--Et je ne m'en soucie gure non plus.

La singularit de cette question et de cette rponse firent rire
mistress Landys-Haggert.

Alors tout se dcouvrit, et  la fin de la lumineuse explication que
donna Hannasyde, mistress Haggert dit, d'un ton o perait une lgre
raillerie:

--Alors, je joue le rle du mannequin que vous habillez avec les
haillons de votre amour en lambeaux, n'est-ce pas?

Hannasyde ne voyait gure ce qu'il avait  rpondre. Il s'en tira par
une phrase gnrale et un vague loge d'Alice Chisane, ce qui n'tait
pas trs satisfaisant.

Or, il faut dclarer ici, d'une manire catgorique, que mistress
Haggert n'prouvait pas mme l'ombre d'une ombre d'intrt  l'gard de
Hannasyde...

Seulement... seulement, il n'y a pas de femme qui supporte qu'on lui
fasse la cour  travers une autre..., surtout  travers une divinit qui
a quatre ans de moisissure.

Hannasyde ne croyait pas qu'il se ft exhib d'une faon tant soit peu
marque. Il tait heureux de trouver une me sympathique dans les
dserts de Simla.

Quand la saison finit, Hannasyde retourna  sa rsidence dans le
Bas-Pays, pendant que mistress Haggert rejoignait la sienne.

--C'tait en quelque sorte faire la cour  un fantme, se dit Hannasyde.
Cela n'a aucune importance maintenant, et je vais me mettre au travail.

Mais il dcouvrit qu'il ne cessait de penser au fantme Haggert-Chisane,
et il n'arrivait point  savoir laquelle des deux, Haggert ou Chisane,
entrait pour la plus grande part dans la composition du joli fantme...

Il sut  quoi s'en tenir un mois aprs.

Un des traits particuliers de ce pays si particulier, c'est la faon
dont un gouvernement sans coeur dplace les gens d'une extrmit de
l'Empire  l'autre. Vous n'tes jamais sr d'tre dbarrass d'un ami ou
d'un ennemi avant qu'_il_ ou qu'_elle_ ne meure.

Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.

Le ministre dont dpendait Haggert, l'avertit deux jours  l'avance
qu'il devait se rendre de Dindigul  la frontire, et il partit, semant
l'argent sur sa route, de Dindigul pour son nouveau poste.

En passant, il dposa mistress Haggert  Lucknow, o elle sjournerait
chez quelques amis, pour prendre part  un grand bal, au Chutter
Munzil[47]; elle le rejoindrait quand il aurait install leur nouvelle
demeure d'une manire un peu confortable.

  [47] Le grand Palais.

Lucknow tait la station de Hannasyde, et mistress Haggert y sjourna
une semaine.

Hannasyde vint l'y retrouver.

Comme le train arrivait en gare, il s'aperut qu'il avait pens  elle
pendant tout le dernier mois. Il fut aussi frapp du peu de sagesse avec
laquelle il se conduisait.

Pendant cette semaine passe  Lucknow, deux bals, un nombre indfini de
promenades  cheval faites ensemble, amenrent la crise dcisive.

Hannasyde se vit enferm dans ce cercle d'ides:

Il adorait Alice Chisane,--ou du moins il l'avait adore,--et il
admirait mistress Landys-Haggert parce qu'elle ressemblait  Alice
Chisane. Mais mistress Landys-Haggert ne ressemblait pas le moins du
monde  Alice Chisane, car elle tait mille fois plus adorable. Or,
Alice Chisane tait la femme d'un autre, et mistress Landys-Haggert
tait galement une femme marie, bonne et honnte pouse elle aussi.

En consquence, lui, Hannasyde, n'tait qu'un...

Arriv l, il se dit plusieurs injures, et il regretta de n'avoir pas
t plus sage en commenant.

Mistress Landys-Haggert vit-elle ce qui se passait en lui? Elle seule le
sait.

Il semblait s'intresser, sans arrire-pense,  tout ce qui la
touchait, sans que sa ressemblance avec Alice Chisane y ft pour quelque
chose, et il s'exprima une ou deux fois dans des termes tels que si
Alice Chisane et t encore sa fiance, elle et eu grand'peine  les
excuser, mme en tenant compte de la ressemblance.

Mais mistress Haggert ne prit point garde  ces remarques. Elle mit
beaucoup de temps  rappeler  Hannasyde quel charme et quel plaisir
elle lui avait fait prouver, grce  cette ressemblance avec le premier
objet de son affection. Hannasyde gmit sur sa selle, et dit: Oui,
c'est vrai, et il s'occupa ensuite, pour elle, des prparatifs du
dpart pour la frontire, tout en se sentant trs malheureux, trs 
plaindre.

Enfin, le dernier jour qu'elle devait passer  Lucknow arriva.

Hannasyde l'accompagna  la gare. Elle lui tmoigna sa gratitude pour
toute la bont, pour la peine qu'il s'tait donne, et eut un sourire
aussi sympathique que possible, tant donn qu'Alice Chisane tait
l'explication de cette complaisance.

Hannasyde s'emporta contre les coolies qui charriaient les bagages; il
bouscula les gens sur le quai du dpart, et il pria le ciel de faire
tomber la toiture sur lui et de l'craser.

Le train se mit lentement en marche.

Mistress Landys-Haggert vint  la portire pour lui dire adieu.

--Non, tout bien rflchi: _au revoir_, monsieur Hannasyde. Je dois
aller en Angleterre au printemps; peut-tre vous rencontrerai-je 
Londres?

Hannasyde lui serra la main et lui dit d'un ton o il y avait autant de
srieux que d'adoration:

--J'espre bien, grce au ciel, ne jamais vous revoir.

Et mistress Haggert comprit.




WRESSLEY, DES AFFAIRES TRANGRES

        Je m'engageai  fond, je tirai l'pe pour celle que j'aime,
        celle qui maintenant m'a tromp; j'gorgeai le brigand de
        Tarrant Moss et je rendis la libert  Dumeny.

        Et l'on me comble de louanges et d'or, et je ne cesse de gmir
        sur ma perte. Car j'ai frapp pour celle qui trompa mon amour et
        non point pour les hommes du Moss.

        (TARRANT MOSS.)


Un des nombreux flaux de la vie qu'on mne dans ce pays-ci, c'est
l'absence d'atmosphre, dans le sens o l'entendent les peintres.

Il n'y a pas de demi-teintes pour ainsi dire.

Les gens ont des couleurs nettes et crues, que rien n'adoucit, que rien
ne place sur des plans diffrents. Ils accomplissent leur besogne, et
ils en viennent  s'imaginer qu'il n'y a rien au monde que leur besogne,
qu'il n'y a rien au-dessus de leur besogne et qu'ils sont les pivots sur
lesquels tourne rellement l'administration.

Voici un exemple de cet tat d'me.

Un employ sang ml rglait des papiers dans un bureau de paie. Il me
dit:

--Savez-vous ce qui arriverait si je traais une ligne en plus ou en
moins sur cette feuille?

Il ajouta, d'un air de conspirateur:

--Cela dsorganiserait tout le service des paiements dans toute
l'tendue du cercle de la prsidence. Le croiriez-vous?...

Si les gens n'avaient pas cette illusion de l'importance norme de leurs
emplois particuliers, je suppose qu'ils s'associeraient pour se tuer.
Mais leur faiblesse est assommante, surtout quand leur auditeur sait
qu'il est sujet au mme travers.

Le secrtariat lui-mme croit bien faire en prescrivant  un
fonctionnaire du pouvoir excutif, dj surmen, de procder au
recensement des charanons du bl dans un district de cinq mille milles
carrs.

Il y avait jadis au _Foreign Office_ un homme... un homme qui y avait
atteint l'ge moyen, et qui, s'il faut en croire des employs que leur
jeunesse rendait irrespectueux, tait en mesure de rciter  rebours, en
dormant, les _Traits et Concessions_ d'Aitchison.

Quel parti tirait-il de ce trsor de science? C'est ce que le secrtaire
seul et pu dire. Quant  lui, naturellement, il se gardait bien d'en
parler.

Il se nommait Wressley, et c'tait, en ce temps-l, un mot de passe que
de dire: Wressley en sait plus sur les tats de l'Inde centrale,
qu'aucun homme vivant. Si vous ne disiez pas cela, vous passiez pour un
petit esprit.

De nos jours, un homme qui dclarerait connatre l'enchevtrement des
tribus, des deux cts de la frontire, serait d'une plus grande
utilit, mais au temps de Wressley l'attention tait surtout dirige
vers les tats de l'Inde centrale.

On les appelait des foyers, des facteurs. On leur donnait des noms
impossibles.

Et c'est l que se faisait sentir de tout son poids le flau de la vie
anglo-indienne.

Lorsque Wressley levait la voix et disait que tels et tels avaient
succd  tels et tels sur un trne, le Foreign Office se taisait, et
les chefs de service rptaient les deux ou trois derniers mots des
phrases de Wressley en y ajoutant des oui! oui! et ils avaient
conscience d'aider l'Empire  faire face  de graves contingences
politiques.

Dans les trs grosses entreprises, un ou deux hommes font la besogne,
tandis que les autres restent assis prs d'eux,  causer et attendre la
prochaine pluie de dcorations.

Wressley tait, dans la firme du _Foreign Office_, l'homme qui
travaille, et, pour le maintenir  la hauteur de sa tche et le
remonter, quand il donnait des signes de dfaillance, ses suprieurs
faisaient le plus grand cas de lui et disaient que c'tait un rude
gaillard.

Il n'avait pas besoin qu'on lui passt la main dans le dos, parce qu'il
tait solidement bti; mais le peu de caresses qu'il recevait le
confirmaient dans sa conviction que personne n'tait aussi
ncessairement, aussi imprieusement indispensable  la stabilit de
l'Inde, que Wressley des Affaires trangres.

Il y avait d'autres hommes capables, c'tait bien possible, mais, entre
tous les hommes, celui qu'on connaissait, que l'on honorait, en qui l'on
avait confiance, c'tait Wressley des Affaires trangres.

Nous avions, en ce temps-l, un vice-roi qui savait exactement comment
il faut s'y prendre pour calmer un gros personnage indocile, ou remonter
un pauvre hre que le collier blesse, afin que l'attelage soit bien
quilibr.

Il faisait sur Wressley l'impression que je viens de dfinir, et l'homme
le plus insensible peut se laisser dmonter par les loges d'un
vice-roi.

Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.

Toute l'Inde connaissait le nom et l'emploi de Wressley,--ils taient
inscrits dans l'_Annuaire Thacker et Spink_,--mais qui tait-il
personnellement? Que faisait-il? Quels taient ses mrites spciaux?
C'est  peine si cinquante personnes le savaient et s'en souciaient.

Sa besogne lui prenait tout son temps, et il n'avait pas de loisirs qui
lui permissent de cultiver d'autres connaissances que celle des dfunts
chefs radjpoutes, morts avec des taches d'_Ahir_[48] sur leurs
armoiries.

  [48] _Ahir_, caste infrieure de l'Inde centrale et septentrionale.

Wressley aurait fait un excellent fonctionnaire du Collge Hraldique,
s'il n'avait pas t employ dans le service civil du Bengale.

Un jour, en dehors de ses heures de bureau, Wressley prouva un grand
trouble. Il fut domin, abattu et laiss  terre, respirant  peine,
tout comme un petit colier.

Sans raison, sans prudence, sans symptmes prmonitoires, il s'prit
d'une frivole jeune fille  la chevelure d'or, qui galopait sans cesse
sur le Mail de Simla, monte sur un grand et indocile cheval
d'Australie; elle portait une casquette de jockey, en velours bleu,
enfonce presque jusqu'aux yeux.

Elle se nommait Venner, Tillie Venner, et elle tait exquise.

Elle conquit le coeur de Wressley en un temps de galop, et Wressley
dcouvrit qu'il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, et-il la
moiti des documents du Foreign Office dans ses cartons.

Alors tout Simla rit, car Wressley amoureux tait lgrement grotesque.

Il fit de son mieux pour inspirer  la jeune fille quelque intrt pour
lui, c'est--dire pour son oeuvre; miss Venner, de son ct, en vraie
femme qu'elle tait, fit de son mieux pour avoir l'air de s'intresser 
ce qu'elle appelait, derrire le dos de l'intress, les Wajahs[49] de
M. Wressley, car elle avait un joli zzaiement.

  [49] Rajahs.

Elle n'y entendait absolument rien, mais elle faisait semblant de
comprendre.

Cette erreur a caus le mariage de plus d'un homme jusqu' ce jour.

Nanmoins la Providence veillait sur M. Wressley.

Il fut normment frapp de l'intelligence de miss Venner. Il en aurait
t bien plus merveill encore, s'il avait entendu comment elle
racontait, en particulier et confidentiellement, les visites qu'il lui
faisait.

Il avait ses ides  lui sur la manire de faire la cour aux jeunes
filles. Selon lui, il fallait qu'un homme mt avec respect,  leurs
pieds, ce qu'il avait fait de mieux pendant toute sa carrire.

Ruskin, je crois, a dit cela quelque part, mais dans la vie ordinaire,
quelques baisers russissent mieux, et font gagner du temps.

Un mois environ aprs que miss Venner lui et pris son coeur, et qu'il
et, en consquence, dplorablement gch sa besogne, il conut la
premire ide de son livre sur le gouvernement indigne dans l'Inde
centrale, et cela le remplit de joie.

Tel qu'il l'esquissait, c'tait une grande oeuvre, une tude trs vaste
sur un sujet trs attrayant, et il fallait, pour le traiter, toutes les
connaissances spciales et laborieusement acquises par Wressley, des
Affaires trangres. C'tait un prsent digne d'une impratrice.

Il annona  miss Venner qu'il allait prendre un cong et qu'il
esprait,  son retour, lui apporter un prsent digne d'elle.

Attendrait-elle?

Certainement, elle attendrait.

Wressley touchait dix-sept cents roupies par mois. Elle attendrait bien
un an pour cela. Sa maman l'aiderait  patienter.

Wressley prit donc un cong d'un an et, en mme temps, tous les
documents qu'il put runir, ce qui reprsentait  peu prs la charge
d'un wagon de marchandises. Puis il se rendit dans l'Inde centrale, tout
plein de son sujet.

Il commena son livre dans le pays dont il allait parler.

A force d'crire des lettres officielles, il tait devenu un crivain
froid, et il avait d deviner qu'il lui fallait mettre la lumire
blanche de la couleur locale sur sa palette. C'est une couleur dont
l'emploi imprudent est dangereux pour les amateurs.

Dieu sait quelle peine il se donna!

Il prit ses rajahs, les analysa, retrouva leur ascendance jusque dans
les brouillards du pass, et plus haut encore, sans omettre leurs reines
et leurs concubines.

Il data, contre-data, fit des arbres gnalogiques, les dveloppa,
compara, nota, renota, tissa, enchevtra, fit des fiches, les classa,
les reclassa, calcula, dressa des tableaux chronologiques et les refit,
en travaillant dix heures par jour.

Comme il tait illumin par ce soudain et nouveau flambeau de l'amour,
il fit de ces ossements desschs de l'histoire, de ces rcits poudreux
de mchantes actions, une oeuvre o l'on trouvait de quoi rire, de quoi
pleurer,  son gr. Son coeur et son me taient au bout de sa plume, et
ils passrent dans ses crits.

Il fit preuve de sentiment, de pntration, d'humour et de style pendant
deux cent trente jours et autant de nuits, et son livre tait un Livre.

Il portait en lui-mme, pour ainsi dire, ses vastes connaissances
spciales, mais l'me des choses, ce qu'il y a de vraiment humain en
elles, la posie et la facult d'expression, voil qui tait en dehors
de toute connaissance spciale.

Cependant, je n'affirmerais pas qu'il et conscience de la facult qui
tait alors en lui et qu'il n'et pas perdu quelque peu de bonheur.

Il travaillait pour Tillie Venner, non pour lui-mme. Souvent les hommes
font leur oeuvre la meilleure avec un bandeau sur les yeux, pour l'amour
de quelqu'un d'autre.

Aussi, disons-le,--bien que cela n'ait rien  voir avec ce rcit,--dans
l'Inde, o tout le monde se connat, il peut vous arriver d'observer des
hommes qui sont pousss par la femme qui les mne. Elle les fait sortir
du rang et les envoie occuper isolment quelque position dominante.

Dans ce cas, un homme qui a du fond, une fois lanc, continue  aller de
l'avant; mais un homme de valeur ordinaire rentre dans le rang et on
n'entend plus parler de lui ds que la femme cesse de s'intresser  son
succs et d'y voir un hommage rendu  sa puissance.

Wressley porta  Simla le premier exemplaire de son ouvrage, et, tout
rougissant et bgayant, l'offrit  miss Venner. Elle en lut quelques
lignes. Je rapporte mot  mot son apprciation:

--Oh! votre livre: il n'y est question que de ces horribles Wajahs! Je
ne l'ai pas compris.

Wressley, des Affaires trangres, fut bris, assomm,--je n'exagre
rien,--par cette petite fille frivole.

Il ne put que dire d'une voix faible:

--Mais... mais c'est mon _magnum opus_, mon OEuvre, l'OEuvre de ma vie!

Miss Venner ne savait pas ce que signifiait _magnum opus_. Elle savait,
par contre, que le capitaine Kerrington avait gagn trois courses au
dernier _gymkhana_[50].

  [50] Ici: runion sportive.

Wressley n'insista pas auprs d'elle pour qu'elle l'attendt plus
longtemps. Il eut assez de bon sens pour ne point le faire.

Puis la raction se produisit, aprs une anne de tension. Wressley
retourna aux Affaires trangres, et  ses wajahs, redevint un
tcheron qui compilait, paperassait dans les journaux, crivait des
rapports, et dont le travail et t largement rmunr avec trois cents
roupies par mois.

Il s'en tint  l'apprciation de miss Venner. Cela prouve que
l'inspiration de ce livre n'tait que passagre et n'avait point sa
source en lui-mme.

Nanmoins, il n'avait nullement le droit de jeter dans un lac des
montagnes cinq ballots, qu'il avait rapports de Bombay,  grands frais,
du meilleur ouvrage qui ait jamais t crit sur l'histoire de l'Inde.

Lorsqu'il vendit son mobilier, avant de prendre sa retraite, quelques
annes plus tard, j'tais l, fouillant sur ses tagres; je tombai sur
l'unique exemplaire qui restt du _Gouvernement indigne dans l'Inde_,
l'exemplaire mme dont miss Venner avait dclar qu'elle n'y comprenait
rien.

Je le lus, assis sur ses malles, tant que le jour dura, et je lui en
offris le prix qu'il voulut.

Il lut quelques pages par-dessus mon paule. Aprs quoi, il se dit 
lui-mme, tristement:

--Aujourd'hui, je me demande comment diable j'ai fait pour crire
d'aussi bonnes choses.

Puis s'adressant  moi:

--Prenez-le, gardez-le. crivez, sur ses origines, quelqu'une de vos
histoires  un penny. Peut-tre... peut-tre... tout tait-il combin
d'avance pour que la chose fint ainsi.

Sachant ce qu'avait t jadis Wressley, des Affaires trangres, cela me
parut la chose la plus amre que j'aie jamais entendu dire  un homme
sur son oeuvre.




DE VIVE VOIX

        Lors mme,  ma bien-aime, que vous devriez mourir cette nuit,
        et, spectre, gmir et hanter mon seuil, jamais la Peur mortelle
        ne tuera l'Amour immortel. Je ne vous aimerai que davantage, si,
        sortant du sjour de la Mort, vous me donnez encore un moment de
        bonheur dans mon inexprimable souffrance.

        (MAISONS HANTES.)


Ce rcit devra tre expliqu par ceux qui savent comment sont faites les
mes, et pour qui les bornes du Possible n'existent plus.

J'ai vcu assez longtemps dans ce pays pour savoir qu'il vaut bien mieux
ne rien savoir, et je ne puis crire l'histoire en question que comme
elle est arrive.

Dumoise tait notre chirurgien civil  Meridki, et nous l'appelions le
Loir, parce que c'tait un petit homme rond et endormi.

Bon mdecin, il n'avait jamais de discussion avec personne, pas mme
avec notre sous-commissaire, qui avait les manires d'un batelier et
autant de tact qu'un cheval.

Il pousa une jeune personne aussi ronde, aussi endormie que lui.

C'tait une miss Hillardyce, fille de cette chiffe molle d'Hillardyce,
des Berars, qui pousa, par suite d'un malentendu, la fille de son chef.
Mais cela, c'est une autre histoire.

Dans l'Inde, la lune de miel dure rarement plus d'une semaine, mais rien
ne s'oppose  ce qu'un couple la fasse durer un an ou deux.

C'est un pays charmant pour deux poux qui sont tout entiers l'un 
autre. Ils peuvent vivre dans une solitude absolue, que rien ne vient
interrompre, et c'est justement ce que firent les Dumoise.

Ces deux petits tres se retirrent du monde aprs leur mariage, et ils
furent fort heureux. Naturellement, il leur fallut donner quelques
dners de temps  autre, mais ils n'tendirent point pour cela leur
cercle d'amis.

La station allait son train ordinaire, et les oubliait. C'est tout au
plus si l'on disait parfois que Dumoise tait le meilleur des hommes,
bien qu'un peu terne.

Un chirurgien civil qui n'a jamais de disputes, est chose rare et qu'on
apprcie en consquence.

Peu de gens peuvent se donner le luxe de jouer au Robinson, en quelque
lieu que ce soit, et moins qu'ailleurs dans l'Inde, o nous sommes en
petit nombre et o nous dpendons beaucoup les uns des autres pour une
foule de menus services.

Dumoise eut tort de s'isoler du monde pendant un an. Il reconnut son
erreur quand une pidmie de fivre typhode clata dans la station, en
pleine saison froide, et que sa femme fut atteinte.

C'tait un petit homme timide; il perdit cinq jours avant de reconnatre
que mistress Dumoise souffrait d'une maladie plus grave qu'une fivre
ordinaire, et trois autres jours se passrent avant qu'il prt sur lui
d'aller trouver mistress Shute, la femme de l'ingnieur, et de lui
conter avec embarras son inquitude.

Dans presque tous les mnages de l'Inde, on sait que les mdecins sont
d'un trs faible secours en cas de fivre typhode.

C'est entre la mort et les gardes-malades que se livre la bataille,
minute par minute, degr par degr.

Mistress Shute fut sur le point de gifler Dumoise pour ce retard qu'elle
qualifia de criminel, et elle partit aussitt soigner la pauvre petite.

Nous emes, cet hiver-l, sept cas de fivre typhode  la station, et,
comme le nombre des cas mortels est ordinairement d'un sur cinq, nous
tions  peu prs certains de subir une perte. Mais tout le monde fit de
son mieux.

Les femmes passrent leurs nuits au chevet des femmes. Les hommes en
firent autant pour soigner les clibataires atteints. Nous luttmes
pendant cinquante-six jours contre ces cas de fivre typhode, et nous
ramenmes triomphalement nos gens de la valle des Ombres. Mais alors
que nous pensions que tout tait fini, et que nous nous prparions 
organiser un bal pour clbrer cette victoire, la petite mistress
Dumoise eut une rechute.

Une semaine plus tard, elle tait morte, et la station suivait son
convoi.

Dumoise dfaillit au bord de la tombe, et il fallut l'emporter.

Veuf, Dumoise se trana jusque chez lui, et refusa toute consolation.

Il s'acquitta parfaitement de ses devoirs, mais nous nous rendions tous
compte qu'il avait besoin d'un cong, et ses collgues du service dont
il dpendait le lui dirent.

Dumoise fut trs reconnaissant de ce conseil,--en ce temps-l il tait
reconnaissant de n'importe quoi,--et il partit en excursion  Chini.

Chini est  une vingtaine d'tapes de Simla, au coeur des montagnes, et
le paysage semble fait exprs pour ceux qui ont des peines de coeur.

Vous traversez de vastes et silencieuses forts de dodars. Vous
cheminez parmi des rochers normes et silencieux, vous franchissez
d'normes et silencieuses collines, arrondies comme des seins de femme;
et le vent qui souffle  travers les hautes herbes, et la pluie qui
tombe  travers les dodars, disent: Chut! chut! chut!

C'est pourquoi l'on expdia le petit Dumoise  Chini, pour tuer son
chagrin  l'aide d'un grand appareil photographique et d'une carabine.

Il emmena aussi un vaurien de porteur, parce que cet homme avait t le
serviteur prfr de sa femme. C'tait un fainant et un voleur, mais
Dumoise avait en lui une confiance illimite.

A son retour de Chini, Dumoise passa par Bagi, en traversant la Rserve
forestire qui couvre un contrefort du mont Huttoo.

Certains, qui ont beaucoup voyag, disent que l'itinraire de Kotgarh 
Bagi est un des plus beaux de la cration. Il passe par de sombres et
humides forts et se termine brusquement sur des pentes dnudes et des
rochers noirs.

Le _dk-bungalow_[51] de Bagi est ouvert  tous les vents. Il est
glacial.

  [51] Abri pour les voyageurs, construit par les soins du gouvernement.

Peu de gens vont  Bagi. Ce fut peut-tre pour cette raison que Dumoise
y alla.

Il fit halte  sept heures du soir, et son porteur descendit la cte
jusqu'au village pour engager des coolies en vue de l'tape du
lendemain.

Le soleil tait couch et les vents de la nuit commenaient  murmurer
parmi les rochers.

Dumoise tait accoud sur le parapet de la vranda, attendant le retour
de son porteur.

L'homme revint presque aussitt, et d'un pas si prcipit que Dumoise se
figura qu'il avait d rencontrer un ours.

Il remontait la cte de toute la vitesse de ses jambes.

Mais il n'y avait point d'ours pour expliquer son pouvante.

Il courut  la vranda et s'abattit. Le sang jaillissait de son nez et
son visage tait d'un gris de fer.

Alors il dit d'une voix trangle:

--J'ai vu la Memsahib! J'ai vu la Memsahib!

--O cela? dit Dumoise.

--L-bas, en suivant la route qui mne au village. Elle tait vtue de
bleu; elle a lev la voilette de son chapeau et m'a dit: Ram Dass,
souhaite le bonjour au Sahib, et dis-lui que nous nous retrouverons dans
un mois  Nuddea. Alors je me suis sauv, car j'avais peur.

Que fit Dumoise? que dit-il? Je ne sais.

Ram Dass dclare qu'il ne dit rien, qu'il se promena toute la nuit sous
la vranda glaciale, attendant que la Memsahib montt la cte, et
tendant comme un fou les bras dans les tnbres.

Mais il ne vint point de Memsahib, et le lendemain il rentra  Simla;
toutes les heures il tourmentait de questions son porteur.

Tout ce que Ram Dass pouvait dire, c'est qu'il avait rencontr mistress
Dumoise, qu'elle avait soulev son voile, et l'avait charg du message
fidlement rapport  Dumoise.

Ram Dass s'en tint obstinment  cette assertion. Il ne savait o tait
situ Nuddea, et n'y avait point d'amis; certainement il n'irait jamais
 Nuddea, quand bien mme on doublerait ses gages.

Nuddea est dans le Bengale, et n'intresse en rien un docteur qui est de
service dans le Punjab. Et cette localit est  plus de douze cents
milles de Meridki.

Dumoise ne fit que traverser Simla et retourna  Meridki pour reprendre
son emploi des mains de celui qui l'avait remplac pendant son
excursion.

Il y avait quelques comptes de pharmacie  rgler, quelques ordres du
chirurgien en chef  noter, de sorte que cette rentre en fonctions prit
toute une journe.

Dans la soire, Dumoise raconta  son remplaant, qui tait un vieil ami
du temps o il tait clibataire, ce qui tait arriv  Bagi, et l'autre
rpondit que Ram Dass et pu tout aussi bien parler de Tuticorin[52]
pendant qu'il y tait.

  [52] Prsidence de Madras, aussi loigne de Meridki que Nuddea.

Au mme moment, un facteur du tlgraphe arriva avec une dpche de
Simla, qui enjoignait  Dumoise de ne pas reprendre son service 
Meridki, mais de se rendre en mission spciale  Nuddea.

Il y avait une mauvaise pidmie de cholra  Nuddea, et le gouvernement
du Bengale tant, comme toujours,  court de personnel, avait emprunt
un chirurgien  celui du Punjab.

Dumoise jeta la dpche sur la table, en disant:

--Eh bien?

L'autre mdecin ne dit rien.

C'tait tout ce qu'il pouvait dire.

Alors il se rappela que Dumoise avait travers Simla en revenant de
Bagi, et qu'ainsi il avait pu avoir vent de la nouvelle de son
dplacement.

Il essaya d'amener la question sur ce terrain, et d'exprimer son
soupon, mais Dumoise l'arrta par ces mots:

--Si j'avais dsir _cela_, je ne serais jamais revenu de Chini. J'y
passais mon temps  chasser. Je ne demande qu' vivre, car j'ai des
choses  faire... Mais je n'aurai pas de regrets.

L'autre s'inclina et aida, dans le demi-jour, Dumoise  refaire les
malles qu'il venait d'ouvrir.

Ram Dass entra, apportant une lampe.

--O va le Sahib? demanda-t-il.

--A Nuddea, dit doucement Dumoise.

Ram Dass saisit convulsivement les genoux et les bottes de Dumoise et le
conjura de ne point partir.

Ram Dass pleura et hurla si fort qu'il fallut le chasser de la pice.

Alors, il fit un paquet de ses hardes et revint demander un certificat.
Il ne voulait point aller  Nuddea pour y voir mourir son Sahib et
peut-tre, pour y mourir lui aussi.

Dumoise paya donc les gages de l'homme et se rendit seul  Nuddea.

L'autre docteur lui fit ses adieux, comme s'il avait parl  un condamn
 mort.

Onze jours plus tard, Dumoise avait rejoint sa Memsahib, et le
gouvernement du Bengale se vit oblig d'emprunter un autre docteur pour
tenir tte  l'pidmie de Nuddea.

Le premier mdecin import du Punjab est enseveli dans le _dk-bungalow_
de Chooadanga.




A CLASSER POUR S'Y REPORTER

  Chasse par le sabot de la Chvre Sauvage du Rocher o elle tait
  pose au Soleil, la Pierre tomba dans le Lac o s'teint la lumire du
  jour; c'est ainsi qu'elle tomba loin de l'clat du Soleil, et seule.

  Or, cette chute tait prvue, ordonne ds l'origine, ainsi que la
  Chvre, et l'Escarpement, et le Lac; mais la Pierre sait seulement que
  sa vie est maudite,  mesure qu'elle s'enfonce dans les profondeurs du
  Lac, et seule.

  O Toi qui as construit le Monde,  Toi qui as allum le Soleil,  Toi
  qui as mis les tnbres dans le Lac, sois juge du crime qu'a commis la
  Pierre qui a t prcipite par le sabot de la Chvre, loin de l'clat
  du Soleil,  mesure qu'elle s'enfonce dans le limon du Lac, en ce
  moment mme, en ce moment mme.

  (EXTRAIT DES PAPIERS INDITS DE MAC INTOSH JELLALUDIN.)


Dis, est-ce l'aube, fait-il sombre dans ton bosquet, toi vers qui
j'aspire, toi qui tends vers moi? Oh, que ce soit la nuit, que ce
soit...

En prononant ces mots, il tomba par-dessus un petit chameau qui dormait
dans le Sra, o habitent les marchands de chevaux et l'lite de la
canaille de l'Asie centrale; et comme il tait trs ivre, et que la nuit
tait noire, il ne put se relever qu'avec mon aide.

Ce fut ainsi que je fis connaissance avec Mac Intosh Jellaludin.

Quand un vagabond ivre chante la _Romance du Bosquet_, il doit mriter
qu'on le frquente.

Il quitta le dos du chameau et dit d'une langue un peu paisse:

--Je... je suis un brin mch... mais un plongeon  Loggerhead me
remettra d'aplomb. A propos, avez-vous parl  Symonds, au sujet de la
jument?

Or, Loggerhead tait  environ six mille milles de l, tout prs de la
Msopotamie, o il est dfendu de pcher, o le braconnage est
impossible. Quant  l'curie de Symonds, elle se trouve  un demi-mille
encore plus loin, de l'autre ct des paddocks.

Cela faisait un effet trange d'entendre ces noms d'autrefois, dans une
nuit de mai, parmi les chevaux et les chameaux du caravansrail du
sultan.

Mais l'individu parut reprendre quelque peu ses esprits et se dgriser
en mme temps.

Il s'appuya contre le chameau, et montra du doigt un coin du Sra o
brillait une lampe.

--C'est l que je demeure, dit-il, et je vous serais extrmement
reconnaissant si vous vouliez m'aider  diriger de ce ct mes pieds
rebelles,--car je suis encore plus sol que d'ordinaire,--je suis
extraordinairement blind. Mais ce n'est point la tte. Mon cerveau crie
avec nergie: Comment cela va-t-il? mais ma tte chevauche... plane
au-dessus du fumier, devrais-je dire, et elle matrise l'accs.

Je l'aidai  se diriger  travers les ranges de chevaux  l'attache, et
il se laissa aller sur le bord de la vranda qui rgne sur la faade des
btiments habits par les indignes.

--Merci! mille fois merci! lune, et vous, petites, petites toiles! Dire
qu'un homme peut-tre abominablement... C'est la faute  cette horrible
liqueur. Ovide exil n'en buvait pas de pire. a va mieux. C'tait gel.
Hlas! je n'avais pas de glace. Bonne nuit! Je vous prsenterais  ma
femme, si j'tais de sang-froid... ou si c'tait une femme civilise.

Une femme indigne sortit de l'obscurit de la pice et se mit 
injurier l'homme.

Je m'loignai.

C'tait le vagabond le plus intressant que j'eusse rencontr depuis
longtemps et, par la suite, il devint mon ami. C'tait un homme de haute
taille, bien bti, au teint clair, terriblement ravag par la boisson;
il semblait plus prs de cinquante ans que de trente-cinq, ce qui,
prtendait-il, tait son ge rel.

Dans l'Inde, quand un homme se met  dchoir, et que des amis ne le
renvoient point au pays ds que la chose est possible, il tombe trs
bas, au-dessous de tout tat respectable.

Si, par-dessus le march, il change de religion, comme le fit Mac
Intosh, il est perdu sans recours.

Dans la plupart des grandes villes, les indignes vous parleront de deux
ou trois Sahibs, gnralement de condition infrieure, qui se sont faits
Hindous ou Mahomtans, et qui vivent plus ou moins comme tels, mais il
est fort rare que vous arriviez  les connatre.

Ainsi que le disait souvent Mac Intosh:

--Si je change de religion selon les besoins de mon estomac, je
n'entends pas pour cela devenir le martyr des missionnaires, et je ne
tiens nullement  acqurir de la notorit.

Au dbut de nos relations, Mac Intosh me prvint:

--Rappelez-vous une chose. Je ne suis point un tre qui sollicite la
charit. Je ne demande ni votre argent, ni votre pain, ni vos vieux
habits. Je suis cet animal rare: un ivrogne qui se suffit  lui-mme. Si
cela vous va, je fumerai avec vous, parce que le tabac des bazars, je
dois l'avouer, ne convient pas  mon palais, et je vous emprunterai les
livres auxquels vous ne tenez pas beaucoup. Il est plus que probable que
je les vendrai pour acheter des bouteilles de ces liqueurs du pays, qui
sont une marchandise excrable. En retour, vous recevrez chez moi
l'hospitalit que comporte ma demeure. Il y a un _charpoy_[53] sur
lequel on peut s'asseoir  deux et il peut arriver de temps  autre
qu'il y ait de quoi manger, dans les assiettes. Pour la boisson,
malheureusement, vous en trouverez dans la maison  n'importe quelle
heure. Dans ces conditions, vous serez toujours bien accueilli dans mon
pauvre intrieur.

  [53] Lit-divan.

C'est ainsi que je fus admis  pntrer dans la demeure de Mac Intosh,
avec mon bon tabac.

Mais ce fut tout.

On ne peut, malheureusement, rendre visite en plein jour  un vagabond
dans le Sra.

Des amis qui y vont pour acheter des chevaux ne comprendraient pas cela.

En consquence, je ne pouvais voir Mac Intosh que la nuit.

Il en rit et me dit simplement:

--Vous avez parfaitement raison. Au temps o j'avais un rang un peu plus
lev que le vtre, j'aurais fait absolument comme vous. Grands dieux!
j'tais jadis (il parlait comme s'il tait tomb du grade de colonel) un
homme d'Oxford!

Cela m'expliqua pourquoi il avait parl des curies de Charley Symonds.

--Vous, dit avec lenteur Mac Intosh, vous n'avez pas eu l'avantage
d'tudier  Oxford, mais  en croire les apparences extrieures, vous
n'avez point une passion ardente pour les liqueurs fortes. A tout
prendre, je crois que vous tes encore le plus veinard de nous deux.
Cependant, je n'en suis pas certain. Vous tes,--pardonnez-moi de vous
dire cela, au moment mme o je fume votre excellent tabac,--vous tes
d'une ignorance cruelle sur bien des choses.

Nous tions assis cte  cte sur le bord de son lit, car il n'avait pas
de chaises. Nous regardions les chevaux qu'on menait boire avant la
nuit, pendant que la femme indigne prparait le dner.

Je n'tais gure dispos  me laisser protger par un vagabond, mais
provisoirement j'tais son hte, quoiqu'il n'et rien au monde que son
habit d'alpaga trs dpenaill et des pantalons de toile d'emballage.

Il retira sa pipe de sa bouche et reprit d'un ton trs sentencieux:

--Tout bien considr, je doute que vous soyez plus heureux que moi. Je
ne fais pas allusion  vos connaissances classiques extrmement bornes,
non plus qu' votre versification tourmente, mais  votre ignorance
grossire des choses qui sont plus  la porte de votre observation.
Ceci par exemple.

Et il me montra une femme qui nettoyait un samovar, tout prs du puits
qui se trouve au milieu du Sra.

Elle faisait jaillir l'eau par le robinet en jets rgulirement
cadencs.

--Il y a la manire de nettoyer un samovar. Si vous saviez pourquoi elle
fait cette besogne de cette faon particulire, vous comprendriez ce
qu'entendait ce moine espagnol, quand il disait:

    Je donne une ide claire de la Trinit
    En buvant de l'eau o il y a de la pulpe d'orange,
    En trois gorges je dois l'Aryen,
    Pendant qu'il avale la sienne d'un seul trait.

Sans compter bien d'autres choses qui sont actuellement caches  vos
yeux. En attendant, mistress Mac Intosh a prpar le dner. Venez et
mangeons  la faon des gens du pays,--de ce pays auquel, soit dit en
passant, vous ne comprenez rien.

La femme indigne mit la main dans le plat en mme temps que lui.

Elle avait tort.

La femme doit toujours attendre que son mari ait mang.

Mac Intosh Jellaludin s'excusa en disant:

--C'est un prjug anglais que je ne suis pas encore parvenu 
surmonter, et elle m'aime. Pourquoi? je ne l'ai jamais compris. Je me
suis associ avec elle  Jullundur, il y a trois ans, et elle est
toujours reste avec moi depuis. Je la crois honnte, et je la sais
experte en cuisine.

Tout en parlant, il caressa la tte de la femme qui roucoula doucement.
Elle n'tait pas jolie  voir.

Mac Intosh ne me confia jamais ce qu'il avait t avant sa dchance.

Quand il n'avait pas bu, c'tait un lettr et un gentleman.

Quand il tait ivre, le lettr restait et l'emportait sur le gentleman.

Il avait l'habitude de s'enivrer deux jours par semaine. Dans ces
occasions, la femme indigne le soignait, pendant qu'il dlirait dans
toutes les langues, except la sienne.

Un jour, pourtant, il se mit  dclamer _Atalante  Calydon_ et dbita
la pice d'un bout  l'autre, en marquant la mesure du vers avec un des
pieds du lit.

Mais, le plus souvent, il dlirait en grec ou en allemand.

L'esprit de cet homme tait une vritable hotte de chiffonnier, o
s'entassaient les haillons les plus inutiles.

Une fois, comme il revenait  l'tat de lucidit, il me dit que j'tais
le seul tre raisonnable de l'_Inferno_ o il tait descendu,--un
Virgile au pays des Ombres, selon lui, et que, pour m'indemniser de mon
tabac, il me donnerait, avant de mourir, de quoi crire un _Inferno_ qui
me rendrait plus grand que Dante.

Puis, il s'endormit sur une couverture de cheval et se rveilla
parfaitement calme.

--Mon cher, dit-il, quand vous tes arriv au dernier degr de la
dgradation, de petits incidents qui vous tracasseraient, dans une
sphre suprieure, vous laissent parfaitement indiffrent. La nuit
dernire, mon me tait parmi les dieux, mais je suis tout  fait
certain que mon corps bestial se vautrait ici-bas parmi les dbris de
lgumes.

--Vous tiez abominablement gris, si c'est cela que vous voulez dire.

--J'tais ivre, ignoblement ivre. Moi, le fils d'un homme que vous ne
pouvez pas approcher; moi, jadis membre d'un collge dont vous n'avez
pas mme vu l'arrire-cuisine, j'tais abominablement gris. Mais voyez
combien j'en suis peu affect. Cela n'est rien pour moi: c'est moins que
rien, car je ne sens mme pas la migraine qui devrait s'ensuivre. Eh
bien, dans un milieu suprieur, quel chtiment cruel ne m'et-on pas
rserv! Comme mon repentir serait amer! Croyez-moi, vous, mon ami, dont
l'ducation a t nglige, le plus haut est comme le plus bas, en
supposant toujours qu'il s'agisse des vritables extrmes.

Il se retourna sur la couverture, mit sa tte entre ses poings et
reprit:

--Sur l'Ame que j'ai perdue, sur la Conscience que j'ai tue, je vous
jure que je suis _incapable_ de sentir. Je suis comme les dieux,
connaissant le bien et le mal, mais inaccessible  l'un comme  l'autre.
Est-ce l un tat digne d'envie, ou non?

Quand un homme ne reoit plus l'avertissement du _mal aux cheveux_, il
faut qu'il soit bien malade.

Je rpondis  Mac Intosh, tendu sur sa couverture, les cheveux sur les
yeux, et ses lvres blmes, que je ne voyais pas grand avantage 
l'insensibilit.

--Je vous en supplie, ne dites pas cela! Je vous l'assure, c'est chose
trs bonne, trs enviable. Songez  mes consolations.

--En avez-vous tant que cela, Mac Intosh?

--Certainement; vos efforts pour tre sarcastique,--le sarcasme est, par
excellence, l'arme de l'homme cultiv,--sont enfantins. J'ai, tout
d'abord, mes connaissances, mon rudition classique et littraire,
brouille peut-tre par l'abus des boissons. Cela me rappelle que, la
nuit dernire, avant que mon me ft avec les dieux, j'ai vendu l'Horace
de Pickering que vous aviez eu l'obligeance de me prter. C'est Ditta
Mull, le marchand d'habits, qui l'a. J'en ai eu dix annas, et on peut le
ravoir pour une roupie. Mais enfin, elle est infiniment suprieure  la
vtre, cette rudition. En second lieu, l'affection ternelle de
mistress Mac Intosh, la meilleure des pouses. Troisimement, un
monument plus durable que le bronze, et que j'ai construit pendant mes
sept annes de dgradation.

Il s'arrta sur ces mots, et traversa la chambre d'un pas incertain pour
aller boire de l'eau.

Il tait trs agit, trs malade.

Il fit maintes allusions  son trsor,  certain objet d'un grand prix
qu'il possdait, mais je pris cela pour des divagations d'ivrogne.

Il tait aussi pauvre, aussi fier qu'on pouvait l'tre.

Ses manires n'avaient rien d'agrable, mais il en savait fort long sur
les indignes, parmi lesquels il avait pass sept ans de sa vie, et cela
valait la peine qu'on ft sa connaissance.

Il ne parlait gure de Strickland qu'en riant, le traitant d'ignorant,
d'homme qui ignorait l'Occident et l'Orient.

Il se vantait, tout d'abord, d'tre un homme d'Oxford, possdant des
dons rares et brillants. Cela tait peut-tre vrai, mais je n'tais pas
en mesure de contrler ses assertions.

En second lieu, il se vantait d'avoir le doigt sur le pouls de la vie
indigne, et c'tait vrai.

En tant qu'lve d'Oxford, il me paraissait fat: il talait toujours son
ducation. En tant que fakir mahomtan, en tant que Mac Intosh
Jellaludin, il tait exactement comme je le dsirais pour mon but.

Il fuma plusieurs livres de mon tabac et m'apprit plusieurs onces de
choses qui valaient la peine d'tre connues, mais il ne voulut jamais
accepter aucun de mes prsents: pas mme quand vint la saison froide, et
que sa pauvre poitrine dcharne se contracta sous le mince habit
d'alpaga.

Il se mit dans une grande colre, comme si je l'avais insult, et dit
qu'il n'entendait point aller  l'hpital.

Il avait vcu comme une bte, et il prtendait mourir comme un tre dou
de raison, comme un homme.

La maladie qui le tua rellement, fut la pneumonie, et le soir de sa
mort il m'envoya un papier sale o il me priait de venir le voir et de
l'aider  mourir...

La femme indigne pleurait  ct du lit.

Mac Intosh, envelopp dans une couverture de coton, tait trop faible
pour rejeter un manteau de fourrure qu'on tendit sur lui. Il montra une
grande activit intellectuelle, et ses yeux ptillaient.

Quand il eut injuri le docteur, qui tait venu avec moi, en termes si
grossiers que le vieillard s'en alla indign, il pesta pendant quelques
minutes contre moi, puis se calma.

Alors il dit  sa femme d'aller lui chercher Le Livre qui tait dans
un trou du mur.

Elle en tira un gros paquet, envelopp d'un jupon, et qui tait compos
de feuilles jaunies, toutes numrotes et couvertes d'une fine criture
convulsive.

Mac Intosh plongea sa main dans le tas, et le remua avec affection.

--Ceci, dit-il, c'est mon oeuvre, le livre de Mac Intosh Jellaludin, o
l'on apprend ce qu'il a vu, comment il a vcu, et ce qui advint  lui et
 d'autres; c'est aussi le rcit de la vie des pchs et de la mort de
la mre Maturin. Ce qu'est le livre de Mirza Murad Ali Beg par rapport 
tous les autres livres sur la vie des indignes, mon livre le sera par
rapport au livre de Mirza Murad Ali Beg.

C'tait l une affirmation bien audacieuse, pour quiconque connat le
livre de Mirza Murad Ali Beg.

Les papiers ne paraissaient pas avoir grande valeur, mais Mac Intosh les
maniait comme s'ils eussent t des billets de banque.

Alors il dit avec lenteur:

--Malgr les nombreuses lacunes de votre ducation, vous avez t bon
pour moi. Je parlerai de votre tabac, quand j'arriverai parmi les dieux.
Je vous suis redevable de bien des services. Mais je hais toute
obligation. C'est pour ce motif que je vous lgue prsentement ce
monument plus durable que l'airain,--mon livre,--dont certaines parties
sont encore  l'tat d'bauche imparfaite; mais les autres... comme
elles sont prcieuses! Je me demande si vous comprendrez... C'est un
prsent plus honorable que... Bah! o va donc s'garer mon cerveau? Vous
allez le mutiler horriblement. Vous en terez les perles que vous
appelez citations latines, philistin que vous tes, et vous
massacrerez le style pour le transformer en votre jargon sautillant.
Mais vous n'arriverez pas  le dfigurer entirement. Je vous le lgue.
Ethel!... Encore mon cerveau!... Mistress Mac Intosh, je vous prends 
tmoin que je lgue au _Sahib_ tous ces papiers. Ils ne vous serviraient
 rien, coeur de mon coeur. Et je vous les confie, reprit-il en
s'adressant  moi, afin que vous ne laissiez pas prir mon livre dans
son tat actuel. Il vous appartient, sans condition. C'est l'histoire de
Mac Intosh Jellaludin, qui n'est point l'histoire de Mac Intosh
Jellaludin, mais celle d'un homme plus grand que lui, et d'une femme
bien plus grande encore. coutez maintenant! Je ne suis ni fou ni ivre!
Ce livre vous rendra fameux.

Je dis merci quand la femme indigne me mit le paquet entre les mains.

--Mon seul enfant! dit Mac Intosh en souriant.

Il s'affaiblissait rapidement, mais il ne cessa de parler tant qu'il lui
resta du souffle.

J'attendis jusqu' la fin, sachant que, dans six cas sur dix, un mourant
demande sa mre.

Il se retourna sur le ct et dit:

--Racontez comment il est venu en votre possession. Personne ne vous
croira, mais du moins mon nom vivra. Vous traiterez mon livre
brutalement, je le sais. Il faut qu'une partie en disparaisse. Le public
est sot et bgueule. Je me suis fait son esclave jadis. Mais faites ces
amputations doucement, trs doucement. C'est une grande oeuvre, et je
l'ai paye de sept ans de damnation.

Il cessa de parler pour respirer dix  douze fois, puis il se mit 
marmotter une sorte de prire en grec.

La femme indigne pleurait amrement.

Enfin, il se souleva sur son lit et dit d'une voix forte et lente:

--Suis innocent, monsieur le Prsident.

Puis il se renversa et resta dans le coma jusqu' sa mort.

La femme indigne courut  travers le Sra, parmi les chevaux, en
poussant de grands cris et en se frappant les seins, car elle l'avait
aim.

Peut-tre la dernire phrase de Mac Intosh indiquait-elle par o il
avait pass, mais,  part le gros paquet de vieux papiers envelopp de
drap, il n'y avait rien dans la chambre qui pt m'indiquer ce qu'il
avait t.

Les papiers taient dans une confusion inextricable.

Strickland m'aida  les classer et dit que l'homme qui les avait crits
tait un menteur fieff ou un personnage des plus remarquables.

Il penchait pour la premire opinion.

Un de ces jours, vous serez en tat d'en juger par vous-mmes.

Le paquet avait besoin d'tre fortement expurg. Il tait plein
d'absurdits en grec, en tte des chapitres. Elles ont t entirement
supprimes.

Si jamais cela parat, certains se rappelleront la prsente histoire,
que l'on imprime afin qu'il soit bien tabli que le Livre de la Mre
Maturin a pour auteur Mac Intosh Jellaludin, et non point moi.


FIN




IMPRIMERIE NELSON, DIMBOURG, COSSE

PRINTED IN GREAT BRITAIN






End of Project Gutenberg's Nouveaux Contes des Collines, by Rudyard Kipling

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES DES COLLINES ***

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