The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
(2/2), by Andr-Robert Andra de Nerciat

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Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2)
       Flicia ou mes fredaines

Author: Andr-Robert Andra de Nerciat

Editor: Guillaume Apollinaire

Release Date: September 28, 2020 [EBook #63329]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 ***




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  LES MAITRES DE L'AMOUR

  L'OEUVRE
  du Chevalier
  Andrea de Nerciat

  Deuxime Partie
  FLICIA OU MES FREDAINES

  _texte intgral d'aprs l'exemplaire de l'dition de Londres (Lige),
  1778, conserv  la Bibliothque de Cassel_

  INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
  PAR
  GUILLAUME APOLLINAIRE

  Ouvrage orn d'une Gravure hors texte

  PARIS
  BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
  4, RUE DE FURSTENBERG, 4

  MCMXXI




  ===Il a t tir de cet ouvrage===
  10 exemplaires sur Japon Imprial
  =============1  10===============
  25 exemplaires sur papier d'Arches
  ===========(11  35)==============


  Droits de reproduction rservs
  pour tous pays, y compris la
  Sude, la Norvge et le Danemark.




[Illustration: FRONTISPICE DE FLICIA _(dition Cazin)_]




INTRODUCTION


Mon Introduction au premier tome de l'_OEuvre du chevalier Andrea de
Nerciat_[1] contenait la premire biographie un peu tendue du charmant
crivain dijonnais, en mme temps qu'une bibliographie raisonne de ses
ouvrages. Depuis la publication de ce livre, quelques documents sont
venus ajouter des faits nouveaux propres  clairer l'existence d'un
crivain si peu connu; d'autres ont modifi mon opinion touchant
certains dtails d'une vie trs mouvemente. Je les consigne tous ici,
souhaitant qu'on me sache gr d'tudier cette figure smillante, frivole
et un peu quivoque, ce personnage singulier et dlicieux qui semble
danser un pas oubli,  travers les dernires annes du dix-huitime
sicle,  travers toute l'Europe,  travers Paris mme, au moment de la
Rvolution et jusqu'au seuil du XIXe sicle qu'il ne devait pas
connatre, ayant t lui-mme le reprsentant le plus caractristique de
ces Franais internationaux dont la grce civilisa les deux Mondes sous
les rgnes du Bien-Aim et de Louis XVI.

  [1] L'_OEuvre du chevalier Andrea de Nerciat_ contenant une oeuvre
    entire, des documents nouveaux et des pices indites concernant la
    vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothque des Curieux, MCMX, 1
    vol. in-8, 7 50.

                                   *

                                 *   *

La Note place  la page 15 de ma premire Introduction et relative 
l'arrive du chevalier Andr-Robert Andrea de Nerciat  Cassel, en 1780,
tait ainsi conue:

Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut
probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se
remaria en 1788.

Il y a un mystre que je n'ai pu pntrer touchant le mariage de
Nerciat. Peut-tre s'est-il mari deux fois, il est plus probable qu'il
avait enlev sa femme. tant sa matresse, elle lui donna un fils 
Cassel en 1782; peut-tre encore tait-il en Allemagne avec une
matresse qu'il y laissa. En tout cas, il se maria l'anne suivante,
1783,  Paris, en l'glise Saint-Eustache, et, pens-je, avec celle qui
avait t sa compagne en Allemagne.

                                   *

                                 *   *

Page 29, je citais un document manuscrit conserv  la _Landes
Bibliothek_ de Cassel et qui relate la naissance et le baptme d'un fils
du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, qui entra dans la carrire
diplomatique. Je mentionnais quelques notes ajoutes par lui  un
travail insr dans le _Recueil de voyages et de mmoires publi par la
Socit de Gographie_. Il y a aussi du mme Auguste Andrea de Nerciat
une brochure intitule: _Examen critique du voyage de M. le Colonel
Gaspard Drouville Dans les annes 1812 et 1813; Par M. Le baron de
NERCIAT_. Le texte commence sous cet Intitul. La brochure a seize
pages, et,  la fin on trouve: _Aug. Andrea, baron de Nerciat, Chevalier
Baron de l'Ordre du Soleil de Perse, de deuxime classe, ancien
Interprte de l'Ambassadeur Perse attach au Ministre des Affaires
trangres, membre de la Socit de Gographie et membre de la Socit
Asiatique_; puis on lit l'indication suivante: _De l'Imprimerie
d'Everat, rue du Cadran, n 16_.

                                   *

                                 *   *

L'auteur de _Flicia_ migra, ce semble, ds le dbut de la Rvolution.
Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi qu'en 1792 nous
trouvons Nerciat colonel dans l'arme prussienne, et le duc de Brunswick
le chargea d'une mission importante  Paris. Les historiens n'ont pas eu
connaissance de cet pisode intimement li  celui de la mort de Louis
XVI; on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat adresse
 Beuchot qui avait rdig une notice sur Nerciat pour la Biographie
Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot n'a pas fait usage des
renseignements contenus dans cette lettre qui se trouve actuellement 
la Bib. Nat. mss. _Nouv. acq. frses_, 5203. En voici le texte[2]:

  [2] Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva
    sans doute  Cassel avec Mlle Condamin de Chaussau, la mme jeune
    femme qu'il pousa l'anne suivante  Paris. Cet pisode romanesque
    ne dparerait point la vie de Chevalier, et son fils, n  Cassel,
    parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de
    _Flicia_, dit: _ma mre_.

  Paris, ce 6 dcembre 1821.

  MONSIEUR,

  J'ai rendu compte  ma mre de la note biographique que vous avez eu
  la bont de me communiquer hier. Une circonstance assez importante de
  la vie de mon pre, parat ne pas avoir t porte  votre
  connaissance. En 1792, le Duc de Brunswick, Gnralissime des Armes
  Prussiennes contre la France, reut l'ordre de sa cour d'envoyer un
  Officier  Paris pour tcher d'obtenir des garanties sur la vie de
  l'infortun Louis XVI que les Anarchistes avaient incarcr. Ce fut le
  Baron de Nerciat, alors Colonel, qui accepta cette honorable et dj
  prilleuse mission. Il ne put arriver qu'auprs du Ministre Lebrun,
  qui, au bout de trs peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour
  retourner auprs de Son Altesse Royale, avec des promesses qui
  devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques carts
  d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez  propos de
  consigner dans la notice qui concerne mon pre, cet acte de gnreux
  dvouement; et d'ajouter--que malgr des crits trop libres, il n'en
  fut pas moins le meilleur des poux et des pres, le plus solide ami,
  l'un des esprits les plus smillans, et l'un des hommes les plus
  aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs socits
  savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulirement, o plusieurs
  Princes protecteurs des Lettres l'honoraient de leur amiti; tout en
  n'ayant t que juste et vridique, vous vous serez acquis, Monsieur,
  les droits les plus sacrs  la reconnaissance de sa famille. Moins
  rempli d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-tre pas
  soumis ces observations.--Veuillez les considrer comme une humble
  prire que vous pouvez exaucer, l'article n'tant pas encore imprim.
  Les productions qui nous affligent furent d'ailleurs les essais de sa
  jeunesse.--C'est avec un profond respect que j'ai l'honneur d'tre
  Votre trs humble et trs obissant serviteur.

  Augte ANDRA DE NERCIAT.

On notera l'orthographe du nom de famille _Andra_, qui s'crit
indiffremment avec ou sans accent aigu sur l'_e_. Notons encore qu'
cette poque la veuve d'Andrea de Nerciat tait veuve en secondes noces
de M. de Guiraudet, Prfet de la Cte-d'Or.

                                   *

                                 *   *

On sait que Poulet-Malassis annona plusieurs fois la publication de la
correspondance de Nerciat avec divers gens de lettres comme
Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de la Reynire, Pelleport,
etc... Ces lettres appartenaient  M. Bgis, le bibliophile clbre pour
ses dmls avec la Bibliothque Nationale, et on ne sait ce qu'elles
sont devenues. La notice suivante, due  Paul Lacroix (le bibliophile
Jacob) et publie dans le _Bulletin du Bibliophile et du Bibliothcaire_
du libraire Techener, 16e srie (1863), page 310, concerne un petit
roman dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire.

L'auteur semble tre au courant des relations entre le marquis de Sade
et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice qui est curieuse:

  JAVOTTE, OU LA JOLIE VIELLEUSE PARVENUE, MANUSCRIT TROUV AU BOIS DE
  BOULOGNE, CHEZ LAGRANGE, RUE GEOFFROIS-LASNIER, N 6250, AN VIII;
  IN-12 DE 140 PP., FIG. GRAVE PAR BONIVET, D'APRS CHAILLOU, DEMI V.
  F., NON ROGN. (LG. REL. DE HARDY.)

  Voici encore un de ces petits romans rotiques du Directoire, que les
  bibliographes n'ont pas sauv du naufrage de tant de livres
  aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas mme mentionn dans les
  Bibliographies romancires de Marc et de Pigoreau. On peut donc
  annoncer, avant tout et  coup sr, qu'il est fort rare, nous l'avons
  lu avec plaisir et nous lui dlivrons volontiers une lettre de marque,
  pour qu'il fasse son chemin  travers l'ocan des livres et qu'il
  s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut tre
  amus et gay, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons quel
  est l'auteur de ces histoires gaillardes plutt que galantes. Ce
  devait tre un comdien, car il parle _ex professo_ de la condition
  des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement 
  la premire anecdote que raconte une belle aventurire nomme
  Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un
  dlicieux chteau situ sur les bords de la Seine. Ce chevalier de
  S*** ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire
  en voyant paratre le comte de N*** (Nerciat), envoy de Naples, parmi
  les hros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais livres,
  admire un tableau du clbre B*** (Boucher), reprsentant Lda et le
  cygne, et il dclare qu'on ne pouvait regarder sans jalousie le divin
  cygne qui la possdait.--Les louanges que vous donnez au pinceau,
  reprit le peintre, ne sont dues qu'au modle: ce tableau est d'aprs
  une jeune fille qui vient ici tous les jours pour un cu. Cette jeune
  fille tait une petite Savoyarde, qui se fit connatre  Paris en
  jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, avant de faire
  fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait avec accompagnement
  de guitare et dont le refrain tait:

      Donnez quelque chose  Javotte
        Pour sa marmotte en vie!

  Il y a des scnes trs plaisantes dans ce roman; une d'elles est
  reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui
  avait dans ce temps-l le monopole des vignettes pour l'ornement des
  _nouveauts_ qu'on vendait aux talages des galeries du Palais-Royal,
  entre _Justine_ et _Le Portier des Chartreux_.

  P. L.

                                   *

                                 *   *

J'ai trouv des renseignements touchant le lieu o fut imprime la bonne
dition de _Flicia_ (Londres, 1778), dont Nerciat donna un exemplaire 
la bibliothque de Cassel et dont il dit dans l'_Extrait_ qui ouvre le
roman de _Monrose_:

La moins mauvaise dition est celle en deux volumes, chacun de deux
parties et divises en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse
d'Allemagne.

On la reconnat au titre grav et plac dans un ovale de feuillage.

Allemagne signifie ici Lige, qui tait alors dans les Pays-Bas
autrichiens, o Nerciat avait t fort bien accueilli par le prince de
Ligne, et l'ouvrage fut imprim trs probablement aux dpens de
l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute dans la mme
officine ligeoise que furent imprims les _Contes Nouveaux_ (1777), la
1re dition (1792) de _Monrose_, la 1re dition (1798) des _Aphrodites_
et des _Contes saugrenus_... (1799).

                                   *

                                 *   *

A propos de ce dernier ouvrage, j'ai rform les erreurs o j'tais 
son endroit. Je n'ai pas vu l'dition originale de cet ouvrage. Elle est
orne de six eaux-fortes et elle est fort rare. Je donne plus loin la
description de la rimpression que j'ai lue et, aucun doute, le style
est de Nerciat. L'diteur Dur..ge qui fit faire la rimpression
possdait un exemplaire de l'dition originale qu'il vendit aprs la
rimpression. Il ne faut pas confondre ces contes de Nerciat avec un
ouvrage paru antrieurement: _Contes saugrenus_. _Bussora. M. D. C. C.
LXXXIX_. Il y en aurait deux ditions (1787 et 1789). J'en ai vu un
exemplaire de l'dition 1789 et une rimpression du XIXe sicle. Ce
livre n'a rien  voir avec l'ouvrage de Nerciat, qui, au demeurant,
parut plus de dix annes aprs. Ces contes, au nombre de neuf, ont t
attribus  Sylvain Marchal, auquel le chevalier de Nerciat aurait pris
un titre. Au demeurant, il n'y a peut-tre l qu'une concidence.
Nerciat pouvait ignorer qu'il y et des _Contes saugrenus_ antrieurs
aux siens. Les _Contes saugrenus_ de Nerciat ont t rimprims sous
l'intitul suivant:

_Andra de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). Ouvrage orn de
6 jolies illustrations (Paris 1891), rimpression conforme comme texte
et gravures  l'dition originale de 1799._

Gr. in-4 carr tir  300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations hors
texte, en couleurs, d'aprs celles de l'dition originale, couverture
rouge imprime.

                                   *

                                 *   *

J'ai encore trouv des renseignements concernant _L'Urne de Zoroastre ou
la Clef de la science des mages_, ouvrage inconnu des bibliophiles.
D'aprs les souvenirs de la veuve de Nerciat en 1821, ce livre, qui est
un petit trait de l'art cabalistique, a t imprim  Neuwied, en 1791.
Un exemplaire, envoy par l'auteur  sa famille, fut confi par M.
Ducaurroy, ami de la famille,  une personne dont la trace se perdit
vers 1813, 1814 ou 1815.

                                   *

                                 *   *

Les vers placs en tte de _Flicia_ sont reproduits de faon errone
dans la plupart des ditions. On les donne plus loin (comme le texte
entier de _Flicia_) d'aprs l'dition de 1778, la seule approuve par
l'auteur. J'ajoute qu'aprs la publication de _Flicia_, plusieurs geais
essayrent de se parer des plumes du paon, et Nerciat s'en plaint
vivement par une Note  l'_Avertissement de l'diteur_ qui se trouve
dans l'dition de 1792, bonne dition, imprime  Lige, chez Desoer,
comme celle de 1778. Voici cette note:

  L'auteur: non pas le Chevalier de B...ille, qui n'a pas plus fait
  _Monrose_ que _Flicia_, dont il a trouv bon de se vanter, mais le
  baron de N..., qui ne s'attribue les crits de personne, ne signe
  aucun Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs
  quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.

  G. A.




Essai touchant les diverses ditions de Flicia.


_Flicia ou mes Fredaines, avec l'pigraphe: La faute en est aux Dieux
qui me firent si folle. Londres, 1775._

4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signes)[3]. D'aprs ce
qu'en dit Nerciat dans _Monrose_, cette dition aurait paru en Belgique.

  [3] _Flicia_ a t traduit en anglais et publi dans le tome II de
    _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays,
    London, M. Smith.--S. d. (1842-1844), 3 vol. gr. in-4, 45 numros
    avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numro se vendait
    d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez
    libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du
    franais.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., 1776._

4 vol. in-18; 12 gravures.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL._

4 tomes in-18 souvent relis en 1 vol.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778._

4 vol. in-18, 12 grav. Cette dition est celle que Nerciat donna  la
Bibliothque de Cassel, o il tait sous-bibliothcaire. Et dans
l'_Extrait_ plac en tte de _Monrose_, l'auteur dit  propos de
_Flicia_ que la moins mauvaise dition est celle en deux volumes,
chacun de deux parties, et divise en chapitres, qui est sortie en 1778
d'une presse d'Allemagne. On la reconnat au titre grav et plac dans
un ovale de feuillage. A Lige, qui tait alors dans les Pays-Bas
autrichiens, et aux dpens du libraire Desoer.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782._

4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'aprs Eisen (non signes). Onze fig.
sont libres.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._

Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par
Borel, d'aprs Eisen (non signes), onze sont libres.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._

4 vol. petit in-18 avec les figures d'aprs Eisen. Les figures sont
retournes, sauf le frontispice, et la huitime (avec le clair de lune)
est couverte.


_Flicia ou mes Fredaines, orne de figures en taille-douce, etc., 
Londres.--(S. d.)_

4 parties relies souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier
fleuri) (figures libres).


_Flicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780._

2 vol. pet. in-8.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam._

4 parties en 2 tomes souvent relis en 1 vol. in-8, 2 ff. liminaires,
216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV._

2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.

Les vers

    Voici mon trs cher ouvrage,
    Etc.,

se lisent au verso du titre du tome deuxime. Contrefaons des ditions
Cazin.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786._

2 tomes pet. in-8.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792._

2 tomes pet. in-8.


_Flicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me firent si
folle. Tome premier. [Second. Troisime. Quatrime.] 1792._

In-8 VII, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: un
mdaillon avec une tte dore; sur les titres des autres tomes, une urne
avec une guirlande de fleurs. Cette dition (s. l.), qui est bonne, a
t faite d'aprs celle de 78 et sort de la mme imprimerie de Lige. Au
tome premier, _Avertissement de l'diteur_ et une note nouvelle dont il
a t parl dans notre introduction.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793._

2 tomes petit in-8.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dpens de la Socit
Typographique, 1794._

4 parties en 2 vol. in-18.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795._

2 tomes pet. in-8.


_Flicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands de
nouveauts, 1795._

4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795._

4 vol. in-18, avec les fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797._

4 vol. in-18, avec les fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798._

4 vol. in-18, avec les fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812._

(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834._

(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.


_Flicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, 1869._

(Bruxelles), Alphonse, Lcrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes en 2
vol. in-12, avec 24 fig. d'aprs Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869._

(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'aprs
celles d'Eisen.


_Flicia ou mes Fredaines, etc._

(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.




PRFACE DE L'AUTEUR


    Voici, mon trs cher ouvrage,
    Tout ce qui t'arrivera:
    Tu ne vaux rien, c'est dommage;
    N'importe, on t'achtera.
    Plus d'une femme t'aura,
    Jusqu'au bout avec courage.
          Lira:
    La plus catin (c'est l'usage),
    Au feu te condamnera;
    Mais la plus sage...
          Rira.




PREMIRE PARTIE


CHAPITRE PREMIER

chantillon de la pice.

Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes
anciens favoris, vous crivez vos aventures et vous vous proposez de les
publier!--Hlas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien
d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse gure  me
contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me
font plaisir.--Vous en avez donc beaucoup  composer votre
roman?--Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec
la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait dfiler son rgiment un
jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pse
les espces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.--C'est
beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en crivant?--De
m'amuser.--Et de scandaliser l'univers!--Les gens trop susceptibles
n'auront qu' ne pas me lire.--Ils y seront forcs, car votre petite
vie...--Courage, monsieur, dites-moi des injures... Mais vous avez beau
me blmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise
humeur...--Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?--Un petit prsent;
c'est  vous que je ddierai mon livre,  vous; bien entendu qu'il y
aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualits.--Le
tout serait noir... Mais je me rtracte, belle Flicia. Oui, j'avais
tort. Il est bien maladroit  moi de n'avoir pas senti d'abord toute
l'utilit d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.--A la bonne
heure, prsentement je suis contente de vous.--Et puis-je me flatter que
voudrez bien le ddier  quelque autre?...

Sa frayeur tait amusante: il me vint une ide qui me fit rire de bon
coeur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont
pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en tait un) rit donc
avec moi sans savoir encore  quoi je devais mes joyeuses convulsions;
il fallut ensuite le lui apprendre.--Je pensais, lui dis-je, que si
j'tais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de... vous
m'entendez? il y aurait moyen de ranonner tous les hommes de ma
connaissance, en les menaant, comme vous, d'une ddicace. Pour en tre
 l'abri, l'un serait tax  dix corves, l'autre  vingt, tel  plus,
tel  moins, selon mon caprice ou les facults de chacun. Ce serait,
comme tout  l'heure avec vous,  qui ne serait pas le mcne de mon
ouvrage. Hein! Vous sentez o cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je
pas une belle rcolte?--La spculation est admirable. Les pauvres gens!
Je vous connais, vous ne manquerez pas d'excuter l'heureux projet dont
votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous ranonns.--En
serez-vous fch, marquis?--Bien au contraire, et pour vous le prouver,
je vais me racheter sur-le-champ... Il le fit.--Mais, lui dis-je
ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon ide bizarre pt
me devenir bonne  quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni
jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore 
prendre les gens au collet.--Il s'en faut tout.--Eh bien donc si j'tais
vieille et laide, ceux  qui je serais dans le cas de ddier auraient
aussi vieilli, et je n'aurais plus  tirer que sur des infirmes la
plupart insolvables.--En effet, et  qui ddierez-vous donc.--A la
galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez
l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra
bien m'offrir.--De mieux en mieux. Voil ce qui s'appelle aller au
solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon
que je dpose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.

Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les
pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine 
retirer quelque faible rtribution de leurs ouvrages, aprs y avoir mis
la dernire main.


CHAPITRE II

Qui dit beaucoup en peu de mots.

Les romans ont coutume de dbuter par les portraits de leurs hros.
Comme, malgr la sincrit avec laquelle je me propose d'crire, ceci ne
laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme  l'usage et vais
donner aux lecteurs une ide de ma personne.

Trop modeste pour dire de moi-mme un bien infini, je laisse parler  ma
place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer.
Tous s'accordent  me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon
sicle. Cependant il peut y avoir de la prvention de leur part; je
consens d'galer, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est
prouv que des traits aussi rguliers que les miens et aussi gracieux en
mme temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la
taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grces d'une jolie
Franaise, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures
agaantes d'une beaut de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux
grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les
plus froids et captive les plus volages. On connat mes cheveux, uniques
pour la longueur, la couleur et la quantit; mon teint, ma fracheur ne
se dcrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel mail,
merveilleusement ranges; mais on redoute leurs morsures incurables. Les
connaisseurs les plus difficiles prtendent que c'est tout au plus si la
robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mmoire, avait la gorge aussi
ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le
reste  proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas 
m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard
heureux. Je serai peut-tre fonde  tirer plus de vanit de beaucoup
d'autres perfections que je ne dois qu' moi-mme. Par exemple, je peins
trs bien, je joue de plusieurs instruments, je chante  ravir, je danse
comme une grce, je monte  cheval  tonner et je manque rarement une
perdrix au vol. Mais est-ce encore  ces talents que je dois mon
bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionne par
l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise.


CHAPITRE III

Prliminaires indispensables.

Vnus naquit de l'cume des flots: moi, qui ressemble beaucoup  cette
desse par les charmes et les inclinations, je suis aussi ne en plein
ocan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mre
accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les
horreurs d'un combat naval. Nous devnmes la proie d'un vainqueur qui,
ds que nous emes pris terre en France, m'arracha du sein maternel,
pour me livrer  l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement
charitables o l'on reoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe
peu de savoir le nom du lieu qui vit lever mon enfance; je fais mme
grce de douze annes pires que le nant, pendant lesquelles je reus
une ducation superstitieuse, qui par bonheur n'altra point le bon sens
dont la nature m'avait fait don. Ennui perptuel, dpendance humiliante,
travail grossier, auquel ma dlicatesse ne s'accoutumait point; telles
taient alors mes disgrces. Cependant j'embellissais  vue d'oeil, en
dpit d'un sjour malsain et d'une trs mauvaise nourriture.

Quoique naturellement inaccessible  la mlancolie, je commenais
nanmoins  trouver cette existence insupportable, lorsque l'vnement
le plus heureux me procura tout  coup la libert. Voici comment:

Un jeune homme aimable, issu d'honntes bourgeois et perdument amoureux
de la fille d'un nouvel ennobli, s'tait fait aimer d'elle avec la mme
passion; il en rsultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont
assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des
familles, russit mal  ceux-ci. Ils avaient affaire  des gens
bizarres, hautains, dvots, qui ne convinrent point ensemble de la
ncessit de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au
dsespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin  Rome, o, cultivant avec
succs d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile
peintre. On lui avait mand que son amie tait morte en couches. En
effet, elle en avait eu de trs dangereuses, et les parents avaient
exprs rpandu le bruit de sa mort; mais elle s'tait tire d'affaire,
conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir
plus donner la vie.

Cependant les pre et mre de la demoiselle moururent, et bientt un
grand bent de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la
complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'tait
courageusement dfendue d'entrer en religion, devint hritire
universelle et reparut dans le monde. Le sort tait las de la
perscuter: il lui rendit presque en mme temps son amant, qu'elle
croyait perdu pour elle  jamais, ou peut-tre mort. Ils se revirent
avec transport et s'pousrent. Il ne manquait plus  leur bonheur que
de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait t conduit ds sa
naissance au mme hpital que moi; mais quand ils vinrent l'y rclamer,
il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beaut les intressa. Je
leur fis piti; ils me demandrent pour leur tenir lieu de cet enfant,
dont la strilit assure de la mre rendait la perte irrparable. Je ne
tenais  rien, on me relcha volontiers; je suivis les nouveaux poux,
qui s'attachrent sincrement  moi et me devinrent aussi chers que si
je leur eusse d la vie.


CHAPITRE IV

migration.

Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est dplac
dans une petite ville de province. Un peintre y est l'infrieur non
seulement de M. le juge, de M. l'cuyer qui vient y passer ses hivers,
mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat,
du notaire, du contrleur des actes, et mme du procureur. Il est rang,
en un mot,  ct du barbouilleur qui met en couleur les portes et les
volets des difices que le matre maon du lieu fait lever sans got et
 grands frais.

Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et
qu'il eut la singularit de ne point quitter, quoiqu'il ft devenu, par
son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis _mon oncle_, parce
qu'tant dj grande pour mon ge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa
femme vingt-quatre, ils trouvrent que je les vieillissais moins nice
que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientt  sa moiti d'aller fixer
leur rsidence  Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que,
quoiqu'elle mt beaucoup du sien dans les socits, elle ne laissait pas
d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle tait
fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre
ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'loigner
les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois
on se laissait apercevoir  dessein, aprs avoir fait dire qu'on n'tait
pas au logis. Et tout cela  cause de ce maudit enfant fait avant le
mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est
extrmement dlicat: il l'est aux dpens des connaissances, des grces,
des talents, du got et de la politesse, qui n'y sont pas,  beaucoup
prs, aussi perfectionns.

On fut prompt  tout disposer pour notre dplacement. Sylvino, quoique
peu vers dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une
forme passable. Nous partmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens
que nous pouvions nous-mmes en tre regretts.


CHAPITRE V

Pour lequel je demande grce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.

Presque toujours, un tranger qui vient de loin, tout seul, pour voir
Paris et s'en faire une juste ide en quelques mois de temps, soutient,
lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un sjour fort ennuyeux.
Je ne persuaderais pas aux gens de cette espce que, ds mon arrive,
tout ce qui s'offrit  ma vue me plut singulirement, que je m'habituai
sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que
les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais
enchants si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies
extravagances. Sylvino, plein de lumires et de got, et qui dsirait
que sa femme en acqut, nous faisait connatre tout ce qu'il y avait
d'intressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi
instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de
diffrents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en
voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps,
notre unique socit. Je dirai, par parenthse, pour ceux qui peuvent
l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et
bons  voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre
eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui
ennuient ne le font gure en parlant trop; qu'ils ont tous du gnie, et
que, passes par cette filire, leurs ides srieuses sont toutes
intressantes, bouffonnes, ptillantes et marques au bon coin.

N'ayant adopt dans ma solitude aucuns prjugs nuisibles au got qui
m'tait naturel, je me trouvai propre  tout ce qu'on l'on exigea de
moi: j'avais ds lors le bon sens de sentir l'utilit d'une bonne
ducation. On me donna mes matres; je m'appliquai beaucoup  l'tude de
l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin,  la danse, au
clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait
favorise des plus brillantes dispositions. Mes progrs rapides
enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir
fait un sort  l'aimable _Flicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de
me nommer; et s'il n'et tenu qu' moi, j'aurais conserv toute ma vie
un nom dont tout semblait concourir  justifier l'heureuse tymologie).


CHAPITRE VI

Vrit.--Conduite  la mode.--Travers du vieux temps.

Charmant amour! en dpit des romans, tu n'es pas fait pour rendre
continuellement heureux par le mme objet. Enfant, tu ne peux jamais
devenir homme; ton destin est de mourir et de renatre. Depuis une
infinit de sicles, l'exprience prouve que tes feux s'teignent aussi
facilement qu'ils s'allument et que si tu tends la dure de ton rgne
sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu' la
faveur de l'enttement, de l'indiffrence, souvent de l'ennui, du dgot
qui te succdent et  qui tu permets d'usurper ton nom.

C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'tait pas encore doute,
lorsqu'elle avait form les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en
tonner. Au couvent on peut croire  l'ternelle dure d'une passion. L
cette chimre vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein
des plaisirs, environne de distractions, agace par des hommes
aimables, Sylvina ne tarda pas  reconnatre qu'il faut quelquefois des
efforts violents pour demeurer fidle  l'objet qu'on croit adorer. Son
mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir
contre son penchant  l'inconstance. poux de sa bien-aime, il put
l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait prcdemment
nombre d'infidlits, et le got de la varit, seulement assoupi dans
son coeur, ne tarda pas  s'y rveiller. Des amies charmantes, peu
capables de rigueur ( Paris elles ne sont plus de mode), des modles
attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vt et
mditt les beauts, alarmrent bientt la jalouse tendresse de sa
petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait
ce que les gens  prjugs ont la sottise de nommer _des affronts_. Il
semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses pisodes,
qu'il prt  tche d'engager son pouse  s'en permettre. Mais il fallut
bien du temps  celle-ci pour se rsoudre  profiter de cette espce de
conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux mes sensibles
quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux,
tait devenue dvote; et, rendue au monde malgr l'inclination la plus
dcide pour les plaisirs de toute espce, elle s'occupait encore plus
de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de
gens excellent  s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur
accorder un certain degr de confiance. Celui de Sylvina tait consomm
dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tt ou tard les
pnitentes  son profit. Il loignait celle-ci de tout objet mondain,
afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux o le
temprament devait enfin se rvolter et jeter dans les bras d'un
corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment dtest tout le reste
des hommes. Le drle voyait bien. Une femme jolie, frache, tendre,
mcontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point
d'enfants; Sylvina, enfin, au point o le sournois se proposait de
l'amener, le friand morceau pour un saint homme!

--Prenez bien garde  vous, ma fille, lui rptait-il sans cesse. Le
monde est rempli d'cueils; Paris surtout, Paris est la capitale de
l'enfer. Une me pieuse est,  chaque pas, expose aux embches du
dmon. Elles y sont caches sous mille fleurs. Mfiez-vous de ces amours
perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidlits de votre coupable
poux... Que vous tes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir
tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de
la religion?--Non, par malheur, rpondit Sylvina, c'est  Rome mme que
l'aveugle s'est accoutum  la braver. Il mprise toutes pratiques
pieuses, quiconque y est adonn.--L'impie! l'athe! rpliquait le
cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer  ses
caresses; imaginez des prtextes pour refuser de communiquer avec ce
rprouv.--Hlas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et
votre me, malheureuse!


CHAPITRE VII

O l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina

A Paris, une fille de treize  quatorze ans reoit dj quelques marques
d'attention quand elle est jolie. A cet ge, si j'avais eu la clef des
propos flatteurs qu'on commenait  me tenir, j'y aurais aisment
reconnu l'hommage du dsir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce
qu'il me fallait apprendre, autant j'tais borne relativement  la
galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je rpondais bonnement que
_j'aimais aussi_; mais sans me douter des plus intressantes acceptions
d'_aimer_, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et
sans des hasards heureux qui m'clairrent tout  coup, j'aurais
peut-tre croupi longtemps dans ma dplorable ignorance.

Au bout d'un an, Sylvino fut oblig de retourner en province pour
quelques affaires d'intrt. Nous ne fmes pas plus tt seules que sa
femme se mit  vivre tout  fait diffremment de ce qu'elle avait
coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle
arbora les grands bonnets, les fichus pais, les robes srieuses; elle
s'loigna peu  peu de toutes les socits. Nous ne bougemes plus des
glises: comme je m'y ennuyais! M. Batin, prtre-docteur et confesseur
de ma tante, vint d'abord de temps en temps  la maison...; puis il vint
un peu plus souvent..., puis tous les jours..., puis il obtint qu'on
renvoyt tout le monde quand il tait l. J'tais aussi de trop; je me
retirais dans une pice voisine. Curieuse un jour de savoir  quoi
pouvaient s'occuper, avec tant de mystre, ma tante et le modeste
Batin, je vins heureusement  dtourner un petit morceau de fer qui
bouchait de mon ct le trou de la serrure, et je fus transporte de
voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse t dans la mme
chambre... Mais quelle fut ma surprise! Le vnrable docteur, aux genoux
de sa pnitente, avait le teint anim, l'oeil tincelant... en tout, une
physionomie absolument diffrente de celle que je lui avais connue
jusqu'alors. Je crus rver quand je le vis baiser avec passion une main
qu'on lui abandonnait  peu prs volontiers. Il demandait trs
instamment... je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait
fort vive, tait accompagne de gestes encore plus pressants; il
glissait une main hardie sous le fichu..., l'autre encore plus insolente
se fourra brusquement... plus bas.

--Monstre! s'cria tout  coup un homme qui sortit de l'alcve, furieux
et tirant l'pe; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop
indignement de sa crdulit. Tu vas prir, sclrat!

Un clair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de
se contraindre! la belle pnitente avait dj perdu l'usage de ses sens.
Le terrible trouble-fte tait un nomm Lambert, sculpteur, intime de
Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux  qui Batin
faisait dfendre la porte le plus svrement. Lambert, ce jour-l,
s'tait introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant
l'vanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme dlicat est plus
press de secourir sa matresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en
donnant des soins  son amie, ne laissait pas d'enjoindre au tratre, en
termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait
disputer la place: alors deux larges soufflets dtachs avec vigueur sur
ses joues poteles lui firent sentir la ncessit de ne point opposer
ses faibles raisons  qui en avait d'aussi convaincantes.

Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le
devanai dans l'escalier, pour jouir  mon aise de sa confusion; mais
inutilement, le drle avait dj repris son masque; il me salua
bnignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui
ft rien arriv.

De retour  mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina
pleurait, disait des injures; Lambert,  ses pieds, parlait avec motion
et tchait de flchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et
finit par un faible raccommodement. Lambert obtint  son tour de baiser
une main; aprs beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui
prsenter les deux joues. On tait ensemble couci-couci quand on se
spara.


CHAPITRE VIII

Qui tient un peu du prcdent, mais qu'on fera bien de lire.

Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tte que je ne pus
fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises
du tmraire Batin devaient aboutir  quelque chose; mais je me
tourmentai vainement pour deviner  quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir
 le voir souffleter; cependant il me fchait qu'il l'et t si tt. La
porte allait probablement lui tre interdite  son tour; et j'tais
dsole de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir
aux prises avec ma tante.

Pourtant,  force de donner la torture  mon esprit, j'avisai quelque
chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brlais de
savoir. Mon matre de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une
douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval,
avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes panchements
et ne doutai pas qu'il ne m'expliqut d'une manire satisfaisante quels
pouvaient avoir t les desseins du docteur. Le pis-aller tait de rire
ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.

Tout concourut  favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina,
tmoin ce jour-l de toutes mes leons, ne le fut prcisment point de
celle de Belval. Elle avait  crire,  Batin peut-tre. D'ailleurs
Belval, coquet personnage, faisait une espce de cour, qu'on tolrait,
malgr la dvotion; il pouvait en consquence n'tre pas suspect. Quoi
qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.

Aussitt qu' travers la serrure je la vis la plume  la main, j'entrai
en matire, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularits
qui se retraaient vivement  mon imagination. Cependant Belval,  qui
je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au
contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fcha.--Quoi donc,
monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous parat pas tout 
fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des
plus singulires.--Savez-vous qu'il tait  peindre aux genoux de ma
tante?--Oh! je le crois: ces animaux-l... sont trs gauches... oui!
cela devait tre fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien
bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un
bel effet.--Rien de plus original.--Il tait, dites-vous,  genoux?
Comme me voil?--Prcisment.--Mme votre tante assise?--Voil comme elle
tait (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... l?
sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation
n'est peut-tre pas ncessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus
innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous?

C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un clair, pris
la mme route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'tais pas
attendue  cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais
encore main d'homme n'avait approch... Je me prparais  quereller;
mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une
langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous
mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait tre suivi,
si la sonnette de ma tante!... Belval,  l'instant debout et rajust,
fut oblig de me pousser plusieurs fois pour me rappeler  moi-mme. Je
commenai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon
corps abandonn de ses esprits; un rouge fonc colorait mon visage.
Sylvina, qui survint aussitt, n'aida pas  me calmer; la contenance du
matre n'tait pas non plus fort assure... Ma tante envoya le lendemain
chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions
t souponns; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves
videntes, ou plus occupe de ses propres affaires que des miennes,
Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques
jours aprs, un nouveau matre  danser, mais si laid, si laid, qu'il
tait pour le coup sans consquence.


CHAPITRE IX

Peu intressant, mais qui n'est pas inutile.

Lambert, depuis son expdition, avait ses entres et Sylvina le voyait
tous les jours, mais ce n'tait pas,  beaucoup prs, avec cette
satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces
deux hommes n'taient pas  comparer. Batin avait la physionomie d'un
prtre, le maintien, les mouvements embarrasss d'un pdant, vermeil 
la vrit, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert tait
vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits taient au mieux, il
souriait agrablement, ses yeux ptillaient d'une vivacit tendre; en un
mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, tait
impardonnable de lui faire infidlit pour un Batin; mais bien traiter
Lambert, c'tait toute autre chose. Il devait prtendre  triompher des
bgueules les plus austres et les plus froides. Pouvait-il manquer
d'intresser enfin l'inflammable Sylvina?

On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais  dessein.
Plusieurs fois ma tante m'avait rappele; cependant elle se fit  mes
absences. Je la voyais s'humaniser par degrs avec Lambert, plus
dlicat, mais non moins empress que le directeur. De jour en jour les
situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de
temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout  coup Sylvina
d'abandonner son thtre ordinaire pour aller reprsenter dans un petit
cabinet, dont son ami venait de lui faire une espce de boudoir. Ce
dplacement me fit perdre ce qui manquait  mon instruction. J'essayai
vainement de voir mes gens dans leur nouveau rduit: j'en fus
inconsolable.

Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse
avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'tait plus la mme. Elle se
coiffait, se parait; sa physionomie n'tait plus sombre, elle avait
recouvr son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes;
bientt nous nous en passmes tout  fait. Nous recherchmes les
connaissances ngliges; il en cota bien des mensonges. Il fallut
supposer des indispositions continuelles: _demandez  ma nice_; et je
protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait t trs
malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reoit les
justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence.
Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a
plu de vivre quelque temps spars de la socit.

Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la
maison_. Ma tante n'avait jamais t d'aussi belle humeur ni d'un
commerce aussi facile.

Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes tats sont immenses, tes
sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens diffrents tous
ceux qui consentent  le devenir par toi; cependant, la plupart sont des
ingrats qui te maudissent, au lieu de te bnir! quel aveuglement!
Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se
comportait si bien  son gard qu'il ne doutait plus du bonheur d'tre
enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de
l'humeur. Batin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientt natre
une occasion dlicate... mais ce fut alors que l'admirable poux signala
son esprit... sa gnrosit... O Sylvino! que vous tiez un galant
homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traant votre
loge, inspirer  tous les cocus prsents et  venir le bon sens de vous
imiter.


CHAPITRE X

Plus vrai que vraisemblable.

Nous donnions  dner  deux artistes nouvellement arrivs d'Italie et 
l'ami Lambert. On tait de la plus grande gat. Ma tante et moi, devant
qui l'on oubliait un peu de se gner, riions aux larmes de milles
saillies trs vives qui chappaient  ces messieurs. Nous fmes
interrompues par l'arrive d'une lettre qu'apportait un commissionnaire:
elle tait pour mon oncle.

Mes amis, dit-il aprs avoir secou deux ou trois fois la tte en
lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame,
voyez. Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en
remettant le papier, tait de mauvais augure. Sylvina tremblait
d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal crit tomba de ses
mains; une pleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on
s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la
dlaant et livrant, tout mari qu'il tait, deux globes divins aux yeux
connaisseurs de ses confrres. L'un donnait un flacon, l'autre frappait
dans les mains; Lambert seul, par l'excs de l'intrt qu'il prenait 
cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec
malignit. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser
et quelques mots fort tendres de la part de son poux achevrent de la
rassurer. On se remit  table. La malade se rtablit en avalant quelques
rasades de Champagne; aprs quoi Sylvino, pour la tranquilliser et
mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: Tout ceci, messieurs,
doit vous paratre fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que
l'ami Lambert qui puisse se douter  peu prs de ce dont il s'agit;
voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en
suis pas tonn, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il
faut que pendant mon absence elle ait mcontent quelque adorateur; il
cherche maintenant  se venger en m'crivant des choses... assez graves
pour mettre martel en tte  certains poux. Mais des gens ainsi
susceptibles sont des htroclites honnis, et je suis bien loign
d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami trs amoureux
a beaucoup frquent ma femme; que, pour rpondre plus librement  cette
passion, elle s'est spare de toute socit, prive de tout plaisir;
qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le tratre (c'est ainsi qu'on le
dsigne) n'ait pouss les choses au dernier priode. On crie au
scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi,
messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis
importants?...--Je pense, dit l'un des trangers, que madame est
incapable d'avoir donn matire  d'indignes soupons...--Cela est
honnte, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je
pense de mme que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino,
je t'entends  merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise
ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton
impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme
pendant que tu tais l-bas; mais c'tait d'abord par ton ordre. Or
penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon
ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce
qu'il t'aura plu: ma femme de mme, c'est de quoi je me soucie peu et ne
m'en informe point. Achve ce que tu voulais nous dire. Achve.--Eh
bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous
les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur
quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, tant
ton ami au point o je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner
aucun sujet de plainte. Celui qui t'crit exagre; ses soupons n'ont
pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur;
je te suis entirement attach, et si je puis te conseiller dans une
affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta
vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant
de dshonneur; qui a pu mditer le projet excrable de troubler un
mnage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche l, mon cher
Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as devin. Ah! si
nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le
scandalis_, nous vous apprendrons  ne pas esprer qu'un honnte homme
prenne des partis violents d'aprs une dlation anonyme. Mais ma femme
va, sans doute, nous faire connatre l'imposteur.--Son criture le
trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse
voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hsiter qui il est? o le
trouver? Il faut qu'il soit chti, que tu sois venge! Tu connais
heureusement l'criture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de
recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant
pour en crire de l'espce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme
bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-tre! Ne serait-ce pas
pas par hasard le vnrable docteur Batin?--Lui-mme.--M. Batin, ton
directeur? s'crirent tour  tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous
me le paierez, disait celui-ci. Il a dj tant soit peu l'honneur de me
connatre, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un
jour le drle _usant de violence_, et comment,  la prire de Sylvina,
il l'avait mis  la porte avec deux soufflets. (C'tait ainsi qu'il
convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous
verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrce que le cagot
essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le
coquin! le malheureux!--Voil bien les prtres! Chacun disait son mot.
Ensuite il fut dcid d'une voix unanime que le sclrat devait tre
puni de sa double trahison, svrement et sans dlai.


CHAPITRE XI

Conjuration.

Il me vient une bonne ide, dit Sylvino. Je tiens le Batin, sur ma
parole; coutez, mes amis. Si ma femme lui crivait que je suis furieux,
que je viens de la traiter en poux sr de son dshonneur; qu'elle ne
peut souponner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce
garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que
quoique lui, directeur, se soit montr par trop fragile; qu'il soit la
cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu' cet gard elle
ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oubli;
qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux
tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrme o
elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Batin pour
ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien
secrtement, pour confrer ensemble et dterminer le parti qu'il
convient de prendre dans des conjonctures aussi fcheuses. Si ma femme,
dis-je, crivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait,
tte baisse, dans le panneau. Il serait enchant de voir que sa
pnitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-mme un
rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces
conseils dont elle paratrait avoir un besoin si pressant.--L'ide fut
gnralement applaudie.--Il faut, ma chre, ajouta Sylvino, que tu nous
secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intresse  te venger de
l'odieux Batin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire
du reste.--Je vous le livre, rpondit-elle; prissent  jamais tous ces
excrables cafards; me voil corrige pour la vie de leur accorder la
moindre confiance. Que j'tais malheureuse! mais c'est bien ma faute.
Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui dsapprouve jusqu'aux
plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je prcisment
choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que
ceci te rende plus sage  l'avenir.

Le projet d'crire  Batin fut excut sur-le-champ. Le ressentiment de
Sylvina tait fond: le dsir de se venger qui inspire toujours si bien
les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si sduisantes, que
le plus rus _porte-calotte_ n'et pu souponner qu'elles cachaient un
pige. Batin se prit comme un sot  celui-ci.

On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour tre conduit de l,
par ma tante elle-mme,  Chaillot, o nous avions une petite maison; il
accepta... Sa rponse tait si passionne qu'on le voyait assur
d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.

Elle fut exacte et trouva l'heureux Batin  l'endroit indiqu. Il tait
en habit de campagne; frais ras, un peu mieux coiff que de coutume;
car il n'tait pas de ces ecclsiastiques lgants qui souvent plus
recherchs dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffrent que
par des cheveux ronds et une tonsure. Batin, je l'ai dj dit, tait un
_prtre_: c'est assez le dfinir.

Bref, le voil dans un fiacre  ct de ma tante qui feint les plus vifs
empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques
jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain  Chaillot, s'il n'y a
rien de mieux  faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont
plus de bornes. Ses yeux tincellent du feu de la concupiscence; il est
au troisime ciel, il jouit dj de l'avant-got des plus parfaites
batitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoye et le
fortun directeur introduit bien mystrieusement dans notre maison.

Mais comment le pntrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant
qu'il tait si fort en faveur? Comment! elle tait, avant le dpart de
Sylvino, le thtre de ses escapades secrtes; et sa femme ne fut mise
dans la confidence qu' l'occasion de la conjuration projete contre
Batin. Si vous vous tiez dout d'un asile aussi propice, docteur, vous
auriez bien sollicit votre pnitente de vous le faire voir, et sans
doute vous vous seriez bien trouv du voyage? Comme tout change! Vous le
faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez  votre
chtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mrit.


CHAPITRE XII

Suite du prcdent.--Disgrce de Batin.

Pendant que d'un ct la convoitise et la haine faisaient chacune un
calcul, de l'autre, le mpris et la malignit, d'accord, prparaient
leurs batteries pour accabler le vieux Batin. Sylvino, Lambert, les
deux trangers et moi, qui voulus absolument tre des leurs, suivmes de
prs  Chaillot les acteurs principaux et entrmes par une porte de
derrire. Ils taient au rez-de-chausse; nous nous tablmes sans bruit
au premier.

Ma tante, sous prtexte de faire partout une visite exacte et de se
procurer de quoi faire un lger repas, vint auprs de nous et l'on se
concerta. Il fut dcid que Sylvina balotterait Batin pendant quelque
temps, ferait semblant d'couter ses conseils, feindrait pourtant des
scrupules et se montrerait enfin dispose  lui tout accorder. Elle
devait surtout l'engager  se coucher sans souper, les provisions que
l'on croyait trouver  la maison se trouvant consommes, et la prudence
exigeant qu'on ne sortt ni n'envoyt, de peur que la partie ne vnt 
tre dcouverte. Tout cela fut excut par Sylvina avec beaucoup
d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors domin par un seul apptit,
consentit d'assez bonne grce  jener. O pouvoir du dsir! Triompher de
la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurment le plus petit
de tes miracles.

Batin se crut enfin au comble de la flicit quand il reut la
ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se rservait
pourtant, par mnagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de
lumire dans l'endroit o se consommerait l'ouvrage de leur bonheur:
l'adultre, disait-elle, est plus hardi dans les tnbres; trop de honte
nuirait  ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se
mnager pour une fconde jouissance quelque surcrot de
volupt.--L'amoureux Batin se rendit et, plein de confiance, suivit 
ttons Sylvina dans une chambre haute.

Il est enfin dans ce lit fortun... Il brle, il est consum... Sa
pnitente combat encore, elle hsite de venir dans ses bras... Mais quel
revers!... Dieu!... O se cachera le couple Batin? Cinq personnes
paraissent tout  coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la
lumire  plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert
font briller leurs pes; la maison retentit de leurs imprcations!

--Je vous y prends donc, infme adultre, criait le mari! mettant la
pointe de son fer prs du sein de sa femme.--Venge-toi, criait  son
tour l'ami Lambert, je vais en mme temps te dlivrer du sclrat qui te
dshonore et me calomnie. O est-il? comble de l'horreur! au lit! dans
ton propre lit!--Arrte, mon ami, interrompt Sylvino, laissant chapper
sa femme qui commenait  perdre le srieux ncessaire  son rle;
arrte, je ne puis te cder le plaisir de verser le sang du perfide...

Il faudrait avoir t tmoin de la scne que j'essaie de dcrire pour
pouvoir s'en faire une ide  peu prs juste. Je manque d'expression
pour peindre l'effroi de Batin et la rvolution prodigieuse que
souffrirent  la fois son corps et son esprit. Historienne fidle, je ne
puis me dispenser d'avouer, duss-je causer quelque dgot, que le
malheureux docteur souilla trs physiquement la couche de Sylvino.
Cependant, on tait convenu que les trangers demanderaient grce et
dsarmeraient les amis irrits. Mais ils ouvrirent en mme temps un avis
fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'tait de le mettre hors
d'tat de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien,
prtendait pouvoir faire lestement l'opration, et mme sur l'heure,
ayant, par bonheur, sur lui les instruments ncessaires. A cette
condition, Lambert et Sylvino, consentant  ne plus tuer, arrachrent du
lit le sujet plus mort que vif et le portrent dans une autre pice,
sous prtexte de l'oprer. C'est l qu'il reut l'outrage le plus
pnible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant,
elle voulut bien intercder en sa faveur et,  sa prire,  laquelle la
mienne se joignit, comme nous en tions d'accord, la peine fut encore
commue: on arrta que le Batin serait tenu quitte de tout moyennant
une copieuse flagellation: cette sentence tait pour le coup en dernier
ressort. En consquence, _le suborneur de pnitentes_, _l'crivain
anonyme_, fut li par les pieds, les poings et les reins contre une
colonne du salon, nu et livrant  notre vengeance une vaste paire de
fesses. Nous traitmes mal cet embonpoint bni. On avait apport bonne
provision de verges; elles furent uses jusqu'au dernier brin sur le
rble du pcheur qui, menac du prtendu chirurgien, subit son excution
sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste
du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du
bonheur de la vie?

M. le docteur dment fustig, tout le monde parut apais. Ses vtements
lui furent rendus, sans oublier la chemise trs macule et qu'il fallut
rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu' la rue, chacun tenant un
flambeau et lui tmoignant les plus respectueux gards.


CHAPITRE XIII

Qui annonce quelque chose.

On voit assez que les gens avec qui je vivais n'taient pas fort svres
 mon gard et que je ne les gnais plus; ils me traitaient dj comme
une personne forme. Je surpassais, en effet, les esprances qu'ils
pouvaient avoir conues en m'adoptant; j'tais  but avec Sylvina, et
son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un pre, dont il me
tenait lieu. J'tais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je
supplais au reste, et l'accommodais aux bornes troites de mon
imparfaite thorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la
maison. Sylvina faisait par-ci par-l des heureux; aussi, tait-elle
d'une attention envers son mari!... d'une prvenance, d'une amnit pour
les matresses et les modles!... On ne peut le rpter assez: _heureux
les cocus._

Sylvino, que la fortune de sa femme mettait  mme de ne travailler que
pour la rputation, faisait peu de tableaux, mais ils taient tous
excellents; son genre tait l'histoire, et rarement il peignait le
portrait. Bien n d'ailleurs, ayant un esprit fcond et cultiv et
beaucoup d'usage du monde, il tait non seulement chri des femmes, mais
encore recherch des hommes. Il comptait mme au rang de ses amis
particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont ns pour aimer et tre
aims; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amiti, de n'inspirer
que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu borne et
mdiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter  l'agrment de la
maison. Elle tait gaie, toujours gale. Elle avait une de ces
physionomies singulires qui plaisent, pour ainsi dire, malgr qu'on en
ait, qui importunent, qui allument  tous moments des passions
nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut
avoir teintes. Son mari lui-mme avait quelquefois pour elle des
retours tonnants. Alors, elle se rservait entirement pour lui;
c'taient l des procds! Mais ses bouffes d'amour s'vanouissaient
bien vite, et chacun de son ct se dsennuyait de la monotonie de ces
retraites conjugales par de piquantes infidlits.

Il n'tait gure possible que l'air d'une maison o Vnus tait si
dvotement adore ne ft contagieux pour moi. Les amis, les
conversations, les vnements souponns, entrevus; des tableaux, des
esquisses libres, que j'piais soigneusement, tout aidait  la nature.
J'tais dj savante et rsigne  tout ce que mon bon gnie pourrait
exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre.
C'est le mot. Je commenai  sentir le nant de mon existence. Sylvina,
entoure d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus
aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que
des hommages, ou trop lgers de la part de ceux qui me regardaient
encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en
galanterie qui me dcochaient par-ci par-l quelque plate dclaration ou
quelque ptre ampoule. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer
les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne
cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensment au fait, et
commenant par o les autres me semblaient ne devoir finir d'un sicle.
Aussi, les fleurettes n'taient-elles honores de ma part d'aucune
attention. Quant aux critures, je les recevais par vanit; mais, ou je
n'y rpondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'tait pour persifler
cruellement les nigauds qui les avaient risques. Cependant, je ne
laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brle
d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte
qu'un seul moment de vrai bonheur, celui o l'entreprenant Belval...
Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'tais
fait une douce habitude du plaisir que son heureuse tmrit m'avait
fait connatre. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de
Belval m'tait indiffrente; je ne m'en reprsentais aucune qui satisft
le dsir indfini de ma voluptueuse imagination.


CHAPITRE XIV

vnement intressant.

Pendant une nuit brlante de la canicule il y eut un orage affreux de
tonnerre et de grle. Je n'avais pu fermer l'oeil; l'excs de la chaleur
m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempe de
sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me
ddommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me
procurer des jouissances, je ritrai plusieurs fois ce dlicieux
exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de
veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc... Dans un moment o je
revenais  peine  moi-mme, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui
faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si
singulire que je n'en pouvais changer sans donner matire  quelque
soupon. J'eus donc la prsence d'esprit de feindre de dormir et de
n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez
moi si matin: c'tait Sylvino lui-mme. Le premier mouvement qu'il fit
en me voyant peignit la plus dlicieuse surprise. J'tais dans l'tat o
les trois desses s'offrirent aux yeux de Pris, sur le dos, la tte
appuye contre le bras gauche, dont la main renverse couvrait  moiti
mon visage; mes jambes, l'une  peu prs tendue, l'autre carte, le
genou un peu pli, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la
main qui venait de le si bien fter gisait mollement  ct de la
cuisse... Aprs avoir contempl quelques moments de la porte cette
position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino
vient  mon lit avec beaucoup de prcaution et m'oblige pour le coup 
fermer tout  fait les yeux, ne voulant pas qu'il pt douter de mon
sommeil. Il vient tout prs de moi: _Qu'elle est belle!_ dit-il; et en
mme temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commenait 
cotonner. Je ne m'attendais pas  cette singulire caresse. Je
frissonnai, un mouvement plus prompt que la pense changea ma posture;
Sylvino se trouva forc de me parler.

--Ma chre Flicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fch
d'avoir troubl ton repos; mais j'tais venu pour savoir comment tu te
trouvais aprs ce terrible orage, et si tu n'en as pas t incommode.
Puis te voyant dans un dsordre qui t'exposait  prendre quelque
maladie, j'ai cru devoir m'approcher... Il faut te recouvrir.--En effet,
il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse
maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de
reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu' me passer
lui-mme une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis
larcins, dont je ne lui sus point mauvais gr. Certain feu brillait dans
ses yeux... Ah! s'il m'et aussi bien devine!... Mais il ne hasarda
qu'un baiser, un peu libre  la vrit pour un oncle; je le rendis, je
crois, un peu libralement pour une nice... Il s'en allait... Il
hsita... J'esprais... Il s'en alla tout de bon.


CHAPITRE XV

O j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers.
Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille  bien des femmes de
faire leur profit.

Vous me blmez, lecteurs; je le mrite peut-tre: mais qui de vous ne
sait pas que le temprament et la curiosit sont des ennemis bien
dangereux pour l'honneur prtendu des femmes! Par eux, la plus sage
n'est-elle pas quelquefois gare et jete dans les bras de l'homme le
moins fait pour plaire?

Combien d'aventures tonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien
que l'on ignore! Quant  moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute 
la nature, et brlant de connatre  fond ses secrets, je n'aurais pu
rsister aux entreprises de Sylvino; j'tais, au contraire, fche qu'il
n'et rien entrepris; mais on ne rgle pas sa destine: ce n'tait pas 
lui qu'il tait rserv de me dfaire de mon onreuse virginit.

Peu de jours aprs notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un
seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le
pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous
les pays de l'Europe o il pouvait y avoir des objets de curiosit pour
des artistes.

Sylvina eut l'air d'tre fort afflige: son mari la consola de son mieux
et la recommanda  ses connaissances. Quant  moi, il me prit un jour en
particulier; et voici  peu prs le discours qu'il me tint: Je te
quitte, ma chre Flicia, sans craindre que mon absence te devienne
prjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de
l'esprit et des talents, je te vois dj dans la carrire du bonheur:
c'est  toi de t'y maintenir. Tu seras adore des hommes. Il y en a
beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion
pour aucun. Le parfait amour est une chimre. Il n'y a de rel que
l'amiti, qui est de tous les temps, et le dsir, qui est du moment.
L'amour est l'un et l'autre runis dans un coeur pour le mme objet,
mais ils ne veulent jamais tre lis. Le dsir est ordinairement
inconstant et s'teint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le
retenir, le rallumer, l'amiti ne peut qu'en souffrir. Le dsir est
comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est  son point de
maturit. Une fois tomb de l'arbre, on ne l'y rattache plus.
Dfends-toi des sentiments violents; ils rendent  coup sr malheureux.
Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront natre
un luxe modr, les arts, et des gots rciproques que tu auras la
libert de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractre extrme
est maintenant tourn du ct du plaisir, ne te gnera pas; dj son
gale, tu te verras bientt au-dessus d'elle, par les avantages de ton
printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne
perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'
moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice tranger  ton coeur, et
contre lequel je n'ai rien  te dire. Fais de bons choix, ne t'engage
jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Prviens le
dgot; et, puisqu'en galanterie, pour n'tre pas malheureuse ou
ennuye, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, mnage-toi
des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre  te
causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux
de ceux dont l'clat de tes changements pourrait occasionner le malheur.
Je te parle comme il serait  souhaiter qu'on parlt de bonne heure 
tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces
principes. Les femmes semblent n'tre nes que pour aimer et tre
aimes: cependant jamais on ne leur dit les vrits qui sont du ressort
de leur tat. On exige d'elles des combats pnibles contre elles-mmes,
une rsistance ridicule envers nous: pendant ces dlais, les beaux jours
s'coulent, les roses se fltrissent. Ainsi, prudes  l'ge de la
galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumes de
regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une
vritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs.
Varie-les avec dlicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas
oublier d'amasser, pendant tes belles annes, des ressources pour les
annes striles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles 
suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prdis que
tu seras une des plus heureuses femmes de ton sicle. M'as-tu bien
compris?--A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui tmoignant par mes
caresses combien je gotais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je,
de trouver dans vos ides tant d'analogies avec celles qui me sont
naturelles... Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion
de nos ges et le prjug srieux de ses rapports avec moi, il aurait
brigu l'honneur d'tre le premier  qui je dusse la _premire leon_ du
plaisir de l'amour. Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorit et
l'obissance serait suspect. Mme ne partant pas, je me permettrais 
peine de profiter de la bonne volont que tu pourrais faire l'effort
d'avoir pour moi. Tu dois  l'amour le premier bouton de ton printemps.
Je faillis rpliquer: Je le dois  l'estime,  la reconnaissance et 
vous. Mais Sylvino ne sortait pas de son rle srieux; il m'en
imposait... Je ne dis rien.


CHAPITRE XVI

Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prlat  la mode.

Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de
leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence
dans leurs maisons, o vous tes entrs vous-mmes indigents, et peu
dignes de cesser jamais de l'tre, apprenez de l'quitable et dlicat
Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout  sa
femme.

Sylvino, sur le point de se sparer de la sienne, non seulement se
dpartit de toute son autorit et la mit  la tte des affaires
d'intrt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit prsent de mille
louis que son compagnon de voyage lui avanait pour le ddommager de son
dplacement. Cette libralit de l'Anglais, ce dsintressement de
l'artiste, n'tonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes
lecteurs.

Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus
grandes ressources; nous tions de la sorte tous  peu prs contents
quand la sparation se fit.

Le plus grand talent de ma tante tait de bien tenir une maison.
Cependant, malgr la prudente conomie avec laquelle la dpense se
faisait dans la ntre, le ton sur lequel nous dbutmes nous et bientt
ruines, si Sylvina ne se ft rsigne  faire entrer pour quelque chose
l'opulence et la libralit de certains amants dans la considration des
motifs qui dterminaient son choix en leur faveur.

Grce  la prodigalit d'un gros Amricain, qui fit pour elle des folies
excessives pendant trois mois, nous tions encore loignes de dchoir,
lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui
n'tait connu dans son diocse que de ses fermiers, mais qui l'tait 
Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes trs
particulirement. Un prlat aimable! Voil ce qui convient  une
mondaine qui veut bien donner dans l'glise: et  ce prix, en est-il qui
n'y donne pas! Mais des Batins! il faut sortir d'une province bien
barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!

Monseigneur tait d'une figure intressante, petit-matre  l'excs,
vif, aussi ptulant que lorsqu'il tait officier, toujours gai, content,
agrable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune
qu'il n'tait. En effet, amateur universel, posies, lettres,
spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout tait
de son ressort. La rputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait
procur sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre
l'ensorcela; la petite nice le ravit par les dlicieux accents de son
gosier, dj l'un des mieux exercs de la capitale. Bientt il devint
notre insparable.

Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami
Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son
rgne fini, il sut se mettre honntement  sa place. Plus rare, sans
ngligence, plus rserv, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina,
dont le retour tait pour le coup sincre, ni monseigneur, dont une
conduite moins circonspecte aurait srement veill la jalousie.
D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais  charge, partageait une grande
partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas
quelquefois aprs monseigneur.

Celui-ci, aprs avoir soutenu pendant une saison entire un got trs
vif et trs dispendieux pour la sduisante Sylvina, eut l'air de sortir
tout  coup  mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter
de n'avoir pas fait plus tt cette attention au joli rejeton qui
croissait  ct de l'arbre dont la culture avait fait jusque-l ses
dlices.


CHAPITRE XVII

Bonne volont de Sa Grandeur.--Contre-temps.

En honneur, petite Flicia, me dit le prlat un jour qu'il me trouva
seule, vous n'tes plus ici  votre place. Maintenant la belle tante
vous nuit; mais bientt, friponne, vous allez lui nuire  votre tour. Il
faut que je me mle un peu de cela, que je vous spare. Je suis l'homme
de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je
veux vous dpayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientt subir un exil de
quelques mois dans mon diocse; la ville,  ce qu'il m'a paru, manque de
ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert
passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en tre la premire chanteuse?
On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de
ce charmant minois, qui vaut  lui seul tous les talents du monde, mais
je me charge d'y suppler et de vous faire trouver, dans cette
_Sibrie_,  peu prs l'aisance et l'quivalent de vos plaisirs de
Paris... Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprtation de ma
bonne volont? Souponneriez-vous quel genre de reconnaissance je
dsirerais mriter de votre part? Parlez avec assurance, belle Flicia,
vous n'tes plus une enfant... Je ne vois rien qui puisse vous empcher
de bien traiter un ami solide... qui... ne vous prierait de rien que
d'agrable... de rien qui durt plus longtemps; que vous ne pourriez
vous-mme vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet
vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme
l-dessous... tout de mme que sous l'habit le plus galant de vos jolis
danseurs de l'Opra... Si... vous saviez... comment un homme est fait...
on pourrait... vous convaincre... qu'il n'y a entre les gens du monde et
nous... aucune diffrence.

Ce discours, un peu fort pour mon peu d'exprience, me mettait d'autant
plus mal  mon aise qu'il tait accompagn de gestes vifs et hardis...
Je savais confusment qu'il et t dcent d'opposer une belle
rsistance... Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un
rle qui ne m'tait pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains,
d'empcher certain genou de sparer les miens, je ne faisais que
dtacher, en foltrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrs...
Mais qui ne les aurait pas braves pour arriver aux beauts les plus
fraches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage 
merveille, et, loin de se fcher du petit mal que je pouvais lui faire,
il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'tablissait partout o
cela pouvait l'amuser. Bientt il fut si bien matre de ma petite
personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant,
de le dire  ma tante, aussitt qu'elle rentrerait.--Ah! ah! la tante
est admirable, dit-il, en clatant de rire... puis il prit un baiser
trs cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.

Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant
l'vnement mme? Avouons ingnument que Sa Grandeur me fit prouver
avec la dernire vivacit ce que j'avais d  Belval en pareille
occurrence. Les choses allrent mme cette fois-ci beaucoup plus loin.
Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct,
j'avais pris sur le bord de ma bergre la position la plus favorable,
monseigneur en profitait: dj quelque chose de trs ferme me causait un
certain mal... Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans
l'antichambre fit lcher prise  mon vainqueur, il eut  peine le temps
de se rajuster...

Ce n'tait pas moins que Sylvina elle-mme qui rentrait avec du monde et
qui, pour peu qu'elle et voulu prter aux apparences, se ft trs
aisment doute que nous n'tions pas  propos de rien, monseigneur et
moi, dans une aussi violente agitation.


CHAPITRE XVIII

Caprices amoureux.

Le prlat, dont le sourcil s'tait fronc trs fort au bruit des
fcheux, sut se contraindre  merveille quand il les vit paratre...
Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames?
dit-il  un charmant cavalier dont taient accompagnes Sylvina et Mme
d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le
jeune homme rpondit qu'tant connu particulirement de la dernire, il
avait t assez heureux pour faire connaissance ce jour mme avec
Sylvina, et qu' la suite d'une promenade on voulait bien lui donner 
souper. Le gentil vque, par biensance, pria qu'on lui permt d'tre
des ntres, comme s'il n'et pas t chez lui. Il fut toute la soire
d'un enjouement dlicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme
d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et  moi
nous fmes srieux, distraits; nous nous regardions... nous nous
cherchions sans savoir que nous dire... A table, placs l'un vis--vis
de l'autre, nous ne mangemes presque pas. Je sentais par-dessous des
pieds qui cherchaient  lier conversation avec les miens. Je souriais au
visage  qui ces pieds agaants appartenaient: ce visage me regardait
avec une expression passionne qui me mettait hors de moi... Ah!
monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau
des mortels, que vous tiez chang depuis que votre adorable neveu
m'tait apparu!

Qu'on se reprsente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits taient
parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint
aurait fait honneur  la plus jolie femme. Qu'on imagine un front
dessin par les Grces et merveilleusement accompagn d'une chevelure
unique, du plus beau chtain brun; une taille haute, svelte, pleine de
grces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes;
une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une ide
imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier
d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents!
Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin,
combien de ces beauts, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne
peuvent exprimer!

Ce mortel unique appartenait pour lors  l'heureuse d'Orville, qui,
quoique jeune, belle,  la mode, et faite,  tous gards, pour aimer 
but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant.
Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que
parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille cus, et qu'en
attendant des secours, que la famille rebute du dissipateur tardait 
lui faire parvenir, elle prvenait jusqu' ses moindres fantaisies.
Cependant elle ne manquait, ni de dlicatesse, ni de pntration, ni de
mange. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brlait
dj pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui
lanait  tous moments des oeillades passionnes, mditait galement
d'en faire la conqute. Pique au vif de tout cela, Mme d'Orville prit
le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le
chevalier ne faisant aucune attention  sa matresse, ni Sylvina 
monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prlat. Celui-ci, sur
qui la nouveaut avait tout pouvoir, rpondit avec le plus vif
empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus
violemment que, sans se jeter  sa tte, on se conduisait nanmoins de
manire  lui faire esprer d'tre bientt heureux.


CHAPITRE XIX

O l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe.

A combien de grands vnements notre situation peu commune aurait-elle
pu donner lieu, si nous avions t les uns ou les autres sujets  ces
transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent
plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionns par
le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme
trahie, justement irrite contre un ingrat, ne pouvait-elle pas
l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le
poison, et finir peut-tre par se poignarder! Un prlat offens par une
infidle que ses bonts n'avaient pu fixer, par un neveu tmraire qui
lui manquait d'gards, et par une enfant qui, aprs certaines
particularits, tait cense lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier
l'une, faire enfermer l'autre, sous prtexte de son inconduite, et se
procurer la dernire par mille moyens, surtout familiers aux gens de son
tat? Ma tante, indigne de la prfrence qu'on me donnait, ne
pouvait-elle pas me renvoyer, me rduire au cruel pis-aller de recourir
dans mon dsastre  monseigneur, qui avait  se plaindre de moi?
D'Aiglemont, enfin, me perdant, outr contre son oncle, obsd par
Sylvina, ou coffr, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les
plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela
n'arriva: monseigneur, avant de se sparer de sa nouvelle conqute,
savait  quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina,  qui le chevalier
s'tait offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir
bien s'en souvenir, c'est--dire de ne pas ngliger l'occasion qu'on lui
fournissait de revenir bientt  la maison. Cette disposition me
convenait tout  fait, je ne doutai pas qu' son retour l'aimable
chevalier ne trouvt le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque
tendre billet. A tout hasard, je me tenais prte  lui donner des
facilits et  supprimer autant qu'il dpendrait de moi des formalits
ennuyeuses.

Je rvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche pare
de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort
singulires. Elle taient faites prcisment comme un certain objet dont
monseigneur pendant sa harangue, avait rgal mes yeux et qu'il avait
fait toucher  mes mains, avant de l'employer  quelque chose de plus
consquent... Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure,
devinrent insensiblement de la grosseur du modle et, se prsentant tour
 tour  l'troite entre de la ruche, firent longtemps d'inutiles
efforts pour y pntrer. Cependant une abeille aux ailes violettes tait
sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge
argent, profitant du moment o la premire soulevait tant soit peu,
s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltig
quelques instants, l'abandonna tout de suite  l'essaim empress qui
s'en empara.


CHAPITRE XX

O le beau Chevalier se montre  son avantage.

Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'esprance de
Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain ds midi. Sylvina
tait encore au lit: je prenais dans ma chambre une leon de clavecin.

Dj savante, je touchai une sonate qui m'tait assez familire; mais la
prsence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis  tel
point l'attention que la pice exigeait, que je m'embrouillai et mis le
matre de fort mauvaise humeur. Il n'et pas t fch de briller par le
talent de son colire, aux yeux d'un homme qui passait pour un
excellent amateur de musique. Le matre jouait une partie de violon.
Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et
vous aiderez  mademoiselle  se remettre. A peine il tint le violon
que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du matre, rendit
des sons dlicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mlodie pure excite
dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entire
 la musique. Nous reprmes la sonate du commencement; jamais je n'avais
aussi bien touch: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une
expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me
mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance perdument aim, dans
ce moment il m'aurait pntr d'amour. Mon jeu faisait sur lui la mme
impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le dlire de son
me prtait de nouvelles beauts  son excution, de nouvelles grces 
sa figure.

Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientt debout et vint
nous trouver dans cet aimable dsordre qu'inventa la coquetterie pour
piquer les dsirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, chappe du
chignon, flottait sur un cou d'albtre. Un manteau de lin mal attach
laissait voir les trois quarts d'une gorge qu' seize ans elle ne
pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus taient sans
gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe... des
cuisses... de la plus sduisante proportion et laissait briller la jambe
la mieux tourne. Il fallait tre aussi jolie que je l'tais et avoir un
peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos
communs dsirs. D'Aiglemont lui prodigua des loges qu'elle mritait.
Mais tous les chos de ses compliments taient pour moi; des yeux, que
je n'ai vus qu' lui, me disaient le plus tendrement du monde: C'est 
vous, adorable Flicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre
tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon coeur.

Sa commission tait faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de
lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on tait
satisfait de la premire. On lui prodigua mille louanges dlicates sur
son talent pour la musique: le matre assurait que nous avions le
bonheur de connatre l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne
nous fallut pas d'autres prtextes pour prier notre nouvel ami de nous
donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se
lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner,
dans la parfaite intelligence de notre excution, une image de celle de
nos mes, qui brlaient de se confondre bientt aussi heureusement que
nos accords.

D'Aiglemont fut retenu  dner; il s'tait bien aperu que ma tante
n'avait pas moins de got pour lui que moi-mme; c'est pourquoi, soit
coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui
donner une sorte de prfrence. Je n'aurais su comment prendre la chose
si, de temps en temps, quelques regards drobs ne m'avaient assure que
tout ce qu'il disait de flatteur  ma rivale n'avait pour objet que de
lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais dj dans ma poche un
certain billet, et la possession de cet crit important me promettait
d'avance tout ce que je dsirais y trouver  l'ouverture.


CHAPITRE XXI

Arrangements.--Obstacles.--Alarmes.

Nous quittmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. L, le
coeur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le
cachet de la prcieuse lettre... Elle contenait en six lignes tout ce
que l'amour peut dicter de plus passionn. Il n'y manquait que ce
serment d'une ardeur ternelle que pour la premire fois de ma vie
j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un crit amoureux, ce qui
mit le comble  la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai
tout de suite ce qui suit: Que rpondrai-je  votre charmant billet que
mes yeux ne vous aient dj cent fois rpt? Oui, chevalier, j'accepte
avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver
assez tt  mon gr que je suis toute  vous. Cela fut remis sans que
ma tante s'en apert; et, presque aussitt, pendant un moment qu'elle
passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de
permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glisst dans ma
chambre et dans une armoire qu'il avait remarque, o je viendrais
aussitt aprs l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'tais
ensorcele.

Cependant une envie qui prit tout  coup Sylvina d'aller juger une pice
nouvelle faillit faire chouer notre charmant projet; mais l'ingnieux
d'Aiglemont fit natre un prtexte pour ne pas nous accompagner. Son
grand nglig n'tait pas une excuse, puisque Sylvina elle-mme ne
s'habillait pas et n'allait qu'en loge grille; mais il supposa tout de
suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement
faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment o la femme de
chambre passait une petite robe  Sylvina, il n'eut pas de peine 
s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'tait pas absolument
incommode. Je le suivis; cependant je rpugnais  l'emprisonner ainsi!
Je craignais qu'il ne manqut d'air et n'toufft. Mais il aimait trop
pour entrer dans mes vues timides; le dsir lui fit trouver mille
expressions propres  me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en
avais jamais reus ni donns furent l'heureux prlude des dlices que
nous nous mnagions pour la nuit... Je l'enfermai.

Je maudis de bien bon coeur l'ternit du spectacle. J'tais furieuse
que la pice et russi; il manquait  mon malheur que nous
trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir
souper chez elle, avec des gens fort du got de Sylvina. J'aurais
volontiers battu la fcheuse architricline. Nous la suivmes pourtant. A
minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un
brelan; mais moi, tournant  profit une sombre mlancolie, qu'on m'avait
reproche, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me
plaignis d'un mal de tte si violent que la bonne Sylvina ne joua point
et voulut bien me ramener.

J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, ds que
ma migraine viendrait  diminuer. On porte dans ma chambre une volaille,
du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me
dbarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes
verrous et vole  l'armoire... Mais quelle est ma douleur! Le chevalier
vanoui! d'une pleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le
croire sans vie!... Mon coeur se comprime; deux torrents coulent de mes
yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage
le feu du mien et mes larmes... Il revient enfin, reprenant  plusieurs
fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent
faiblement... Il me reconnat  peine... O suis-je? dit-il d'une voix
mourante... C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me
serre  son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers.
Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante,
inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un lger
repos et surtout les tmoignages passionns de mon amour achvent de le
ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage  la place
des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.


CHAPITRE XXII

Dont je ne sais comment Je me tirerai.

Prendrai-je ici sur moi de faire  mes lecteurs une friponnerie en
faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit
dont Ovide lui-mme peindrait difficilement les peines et les plaisirs?
Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale.
Je ne donnerai point  mon diteur l'embarras de dire qu'ici se trouve
une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter,
bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place
trs mal dfendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le
temprament, gouverneur, tait d'intelligence avec l'ennemi.

Quoique le moment auquel je touchais et t l'objet des plus impatients
dsirs, je ne sais quelle sombre inquitude s'empara tout  coup de moi.
D'Aiglemont se pressait pour me dshabiller. Comme il tait habile!
Qu'il m'eut bientt dbarrasse de tout ce qui pouvait le gner! Quelle
grle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'tais
immobile... Je n'prouvais encore ni peine ni plaisir. Les facults de
mon me me semblaient suspendues... J'existais dans un moment qui
n'tait pas encore et que je redoutais malgr moi... Je perdais la
jouissance d'une infinit de gradations que mon voluptueux amant
savourait avec le dernier transport... Il m'entrana doucement, je me
trouvai sur l'autel o Vnus attendait que je lui fusse immole. Dieu!
o puisait-il les loges passionns qu'il prodiguait  la moindre
beaut? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de
tant de baisers rveille mes sens engourdis. Je suis embrase... Mon me
cherche celle qui s'apprte  s'exhaler en moi. Une tendre fureur...
Mais quel obstacle s'lve? Des douleurs aigus troublent les plus
parfaites dlices! Les dsirs s'irritent... En vain, notre bonheur ne
peut s'achever... Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument
de mon martyre, je frmis, il me semble que nous avons entrepris une
chose impossible... Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable 
ces infortuns qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau
supplier mon vainqueur de m'achever... trois fois il veut m'obir...
trois fois je brave le plus affreux tourment... autant de fois il faut
renoncer  la consommation du sacrifice.

O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suais
sur tes beaux yeux o la tristesse clipsait, dans ce moment, le feu du
dsir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant
de conserver  jamais un trophe de ta plus chre victoire! et de quel
soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!... Je
l'aurais agr pour toute autre blessure, mais celle-ci... Tu m'appris
par la suite  vaincre un lger scrupule, et je dcouvris une source
fconde de volupts.

Cependant nous tions au dsespoir.--C'en est donc fait, te dis-je, cela
ne sera donc jamais?--Et je versais des larmes abondantes... Mais les
douleurs deviennent moins vives; aprs quelques moments de repos, je
t'invite moi-mme  de nouveaux efforts. J'avais prouv qu' tant de
souffrances se mlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me
prte le plus ferme courage.--Viens cher amant, m'criai-je, transport
d'une rage voluptueuse. Viens... Encore un essai; fais-moi mourir, s'il
le faut, mais soyons unis...--Alors un mouvement concert, dont l'amour
rgle la force et la prcision, brise les barrires... Tu parais expirer
de plaisir, j'expire de douleur.

Eh! des faiseurs d'pithalames, qui n'ont jamais donn les premires
leons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une
premire jouissance! Une pauvre fille marie sans amour, impitoyablement
laboure par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir
un cruel devoir, sera persifle le lendemain par des parents imbciles!
Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre... (tant pis du moins
pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on
savait, dis-je... on ne se permettrait pas, assurment, toutes ces
mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour
de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire  celle qui l'a perdu
que des compliments de condolance.


CHAPITRE XXIII

Suite du prcdent.

Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitt que le
relchement des douleurs me permit de parler, c'est donc  faire ce mal
affreux que tendaient les voeux d'un amant? Il me ferma la bouche par un
baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conqute venait
de lui coter des travaux si pnibles, il entreprit de me prouver que
dans ma position le plaisir succdait bientt aux souffrances. Je le
crus un instant; mais cette agrable illusion dura peu. Cependant
j'aimais trop l'heureux athlte pour le vouloir priver d'une seconde
couronne qu'il s'empressait de mriter. J'endurai jusqu'au bout ses
cruelles prouesses... La douceur de lui donner du plaisir me
ddommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup
souffrir. Bientt des efforts redoubls, des soupirs brlants, des
morsures passionnes, m'annoncrent que le chevalier touchait derechef
au moment du suprme bonheur... Un torrent de feu coula... me consuma...
Mais j'entrevis  peine l'clair du plaisir... Mon supplice finit enfin,
avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre
chevalier n'tait plus  craindre, il paraissait ananti; alors,
m'entrelaant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre
mon sein, je recueillis avec dlices jusqu'au moindre sanglot de sa
voluptueuse agonie. Dj tout ce que j'avais souffert tait oubli: je
jouissais rellement, sentant que je possdais celui qui m'tait si
cher, et qu'aprs avoir pay le bizarre tribut auquel la nature a voulu
soumettre notre sexe infortun, j'allais moissonner  mon aise dans le
vaste champ des volupts... Mes mains parcouraient avec admiration le
corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincrement toute celle
qu'il m'avait prodigue... Il revint bientt lui-mme; un entretien fort
tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous
livrer  des songes flatteurs, et Morphe prit plaisir  nous assoupir
dans l'heureuse attitude o Vnus nous avait laisss.

Deux fois cette bonne desse daigna, pendant que je dormais, me rendre
les biens qu'elle m'avait refuss pendant la sanglante crmonie de ma
conscration. Le chevalier, dont le repos avait peu dur, s'tait occup
de me mnager ces doux instants par de lgres titillations propres 
m'mouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientt, encourag
par le succs de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisime
fois heureux... Mais  peine essayait-il qu'un soupir de douleur annona
mon rveil; je me drobai, le grondant et l'accusant de barbarie!...
Mais, hlas! j'avais piti de lui. Je ne pouvais douter de l'excs de
ses dsirs... Ses soupirs me touchaient... Je sentais avec piti son
coeur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre
certaine partie rvolte brlait et s'agitait.--Chre Flicia, disait-il
avec une tristesse intressante, ne me reproche pas d'tre barbare... Tu
l'es plus que moi.--Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma
main, qui d'abord ne pensait qu' prvenir des entreprises dont je
m'effrayais, s'aperut bientt qu'elle devenait une espce de remde...
Elle se prta doucement  certain mouvement qui la remplissait... et fit
ainsi de plein gr d'elle-mme ce dont on et t trop dlicat pour la
prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle dcouverte.--Pardon, mon
cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et
s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me
sauver la vie. Je ne pus m'empcher de rire de l'importance que je
voyais attacher  un service qui m'avait si peu cot. Je m'en prvalus
nanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il
ne serait plus question de rien: nous dormmes. Quand je m'veillai, je
ne trouvai plus  mes cts mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier
mouvement avait cependant t d'tendre le bras, dispose pour lors  le
dfier. Quel effet du dsir! Quelle inconsquence! J'eus de l'humeur de
voir mon esprance trompe et d'tre ainsi la dupe de mes conventions,
sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'et point
quitte avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion.
J'eus recours  mon ancienne ressource; je fatiguai mes dsirs et me
rendormis.


CHAPITRE XXIV

Qui apprend aux gens  bonne fortune  ne rien oublier dans les maisons
o ils couchent.

On me laissa reposer jusqu' l'arrive d'un matre qui venait  dix
heures. Je vis sans inquitude que pendant mon sommeil on avait mis un
peu d'ordre dans mon appartement, enlev les restes de notre collation
et serr les hardes que j'avais laisses parses sur le parquet. Je pris
deux leons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas
assez la physionomie pour y dcouvrir des nuages. Nous dnmes encore
tte  tte, sans qu'elle me laisst rien souponner de ce qu'elle me
prparait. Mais aussitt qu'on eut desservi, sa colre clata. Je lui
vis un visage, des regards...--Petite malheureuse, me dit-elle,
s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi
ce que vous avez fait cette nuit.--Un coup de foudre n'aurait pas t
plus terrible pour moi. Je plis... je faillis  me trouver
mal.--Parlez sans dtour: je veux tre instruite; avouez sur-le-champ
votre quipe, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu o vous
aurez tout le temps de pleurer votre dtestable libertinage. Je
n'hsitai pas, aprs cette menace, qui peignit  l'instant  mon
imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de
Sylvina et les baignai de larmes.--Hlas! ma chre tante, dis-je,
pntre de douleur et pouvant  peine articuler, si vous savez de
quelle faute je puis tre coupable, pargnez-moi la honte de vous
l'avouer.--Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effronte; elle
n'est que trop vidente  mes yeux: c'est le nom de votre indigne
complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient
cette montre que j'ai trouve ce matin accroche au dossier d'un lit
croul et tout souill de votre infamie?... Serait-ce par hasard ce
petit gredin de Belval que je souponnais ds longtemps, et qui
enfin...--M. Belval, ma tante! (Malgr mon humiliation, je dis cela d'un
ton piqu, qui voulait presque dire: _M. Belval n'est pas mon
fait_...)--Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colre et
martyrisait mon bras).--Eh bien, ma tante...--Eh bien?--M. le
chevalier.--M. d'Aiglemont?--Oui, ma tante.--Les indignes! En mme
temps, je suis repousse d'un coup qui me jette presque  bas, la montre
est brise sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise
longue, o, la tte incline et les poings ferms contre les yeux, elle
demeure quelques minutes sans profrer une parole...

J'tais debout dans un coin, consterne, les yeux noys de larmes,  qui
je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait
m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres rflexions. La porte
s'ouvrit, on annona M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si prs
qu' peine son nom prononc je le vis prs de nous. S'il et fait
attention  mes regards, il y et lu sans peine que sa prsence et
surtout certain air de parfait contentement n'taient point  propos
dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'trange
distraction de ma tante qui, sans bouger de son sige et n'ayant qu'
peine tourn la tte avec une mine foudroyante, avait repris sa premire
attitude. A la fin, pntr d'tonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un
mouvement de tte, je conduisis les siens sur les dbris de la montre:
il fut au fait.--Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se
tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un
lieu o tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous tes de
trop? Venez-vous insulter  ma confiance abuse? Vous rjouir du
spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne
vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort
heureuse?--D'Aiglemont tait trop homme du monde pour rpondre  cette
sortie par rien de malhonnte; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts
galement difficiles  rparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son
tourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrit peut-tre pour
jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas
en entier sur ce qui m'tait relatif. Il la laissa donc s'exhaler en
reproches et joua tout au mieux l'humilit, le contrit... Cependant je
m'aperus qu'il reprenait par degrs de l'assurance, voyant que, tout en
grondant, on le contemplait avec des yeux... qui dj n'exprimaient plus
la colre. Il se surpassait ce jour-l: un habit riche et d'un got
exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soigne prtaient 
sa belle figure mille grces nouvelles... Il saisit habilement un jour
favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul
coupable, conta les particularits de l'armoire; mais de manire 
persuader que, s'il ne s'y ft pas trouv enferm au moment qu'il y
songeait le moins, il et su se procurer pendant notre absence un poste
bien plus propice  ses vritables dsirs. Il ajouta que, sans le besoin
que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait pri dans son
cachot, s'y tant vanoui; que je lui avais sauv la vie; qu'gar par
la reconnaissance, il avait msus de mon attendrissement pour parvenir
 certain but... que j'ignorais absolument, et dont je ne m'tais doute
que lorsqu'il n'tait plus temps de me dfendre ou d'appeler du secours.
Il ne tint ainsi qu' ma tante de se faire honneur de ce qui m'tait
arriv. Cette justification, la rare beaut de l'orateur, le dsir de se
tromper elle-mme dsarmaient insensiblement sa colre; elle oubliait de
retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers;
elle coutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de
vrit: _Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous tes la seule
cause de ma faute? C'tait vous que je mditais de surprendre; et je ne
suis dj que trop malheureux de n'avoir pas russi._


CHAPITRE XXV

O Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.

Pour que ma confusion ft complte, il ne me manquait plus que
monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point ferm
la porte aprs l'entre du chevalier; jamais on n'annonait son oncle,
qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut
pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser
malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en tre vu
lui-mme, il eut le temps de les considrer et de me faire un petit
signe d'intelligence. J'tais si trouble que je n'avais fait, en le
voyant paratre, aucun mouvement de civilit. Ce qui fit que les autres
ne le surent l que lorsqu'il prit la peine de leur parler.

--A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous
fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le
fripon ne s'y prend pas mal, sur mon me.--Except Sa Grandeur qui se
donnait carrire, tous les autres taient mduss. Mais je n'y
comprends rien, ajouta le prlat en prenant un fauteuil, dfinissez-moi
donc ce que veulent dire vos trois visages? Rpte-t-on ici quelque
tragdie? L, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon
neveu... Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son
rle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme
qu'aucun de vous n'est content! Sylvina eut bientt fait d'claicir le
mystre; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire
fort plaisante. Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son
espigle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous
la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait
autant.--Assurment.--Comment, monseigneur, se cacher dans une maison
honnte?...--J'en conviens, oui, cela est un peu colier.--Voyez
l'ingratitude, mon cher oncle! C'tait pour elle, pour elle seule, la
cruelle, que j'avais risqu cette dmarche.--Ah! madame, voil un
terrible argument contre votre colre.--Eh! fi donc, monsieur le
chevalier, quand un galant homme est reu chez une femme et qu'il a pour
elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?...--Mille
moyens! Mon neveu, vous avez votre grce... Mais quoi! maintenant la
pauvre Flicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes
enfants, que c'est  moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu
cette porte et faites-moi la grce de m'couter. Venez, belle Lucrce,
ajouta-t-il, m'appelant avec bont et me faisant asseoir sur ses genoux.
Il ne faut pas, mes amis, se dsesprer de ce qui est arriv. M.
d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son me, est
enchant de tout ceci. A bon compte il a vol ce que toutes les
jrmiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure.
L'heureux tourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une
fleur... digne d'tre la rcompense des soins les plus suivis, des plus
tendres assiduits. (Puis il plia tant soit peu ses saintes paules...)
Malgr mon embarras, je ne pus m'empcher de dcocher  Sa Grandeur
certaine oeillade qui voulait dire: _Monseigneur, je ne pensais pas que
votre systme ft que les premires faveurs doivent tre le prix des
soins suivis, des longues assiduits..._ Il continua:

Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre  votre aise. Vous
tes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas
de bon coeur quand il se prsente! Vous le savez? Eh bien, la petite est
pardonnable. La voil maintenant initie; pourquoi ne lui serait-il pas
permis d'exister pour elle-mme? Avec ses talents et sa charmante
figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef
de tous les trsors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de
l'loigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi,
croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut
ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et
laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse... L... De bon coeur...
Encore plus cordialement... A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas
mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait  le faire quand je
suis arriv? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous
qu'il aime, madame: au dsespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre
appartement, il a couch avec la petite. Ce malheur est bien fait pour
vous intresser! Vous devez  d'Aiglemont quelque ddommagement:
croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bonts pour lui;
faudra-t-il vous en prier bien fort?--Ah! mon oncle! Ah! madame,
s'criait le ptulant chevalier, embrassant tour  tour monseigneur et
Sylvina.--Un moment, mon neveu, laissez-moi finir... Puisque vous en
avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle
n'tait d'accord de rien; qu'aprs que vous l'avez viole sans nul gard
pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur,
puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour
la gouverner et la protger contre les retours d'humeur qu'on pourrait
lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plat, l'un et l'autre, que je
la prenne pour moi... Nous allons vivre comme deux couples de tendres
tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content,
et cet arrangement, au surplus, durera... ce qu'il pourra.


CHAPITRE XXVI

Suite du prcdent.--Monseigneur est rcompens.

Nous demeurmes stupfaits et muets quand sa Grandeur eut cess de
parler. Sylvina, au comble de l'tonnement, les yeux fixes et la bouche
bante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier
consultait tour  tour les visages pour deviner  quoi le sien devait se
dterminer. Ses yeux disaient  Sylvina: _Que je vais tre heureux!_ 
son oncle: _Vos bonts pour moi vont beaucoup trop loin_; et  moi:
_Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons_. J'arrtais 
mon tour des regards curieux sur la face riante de _monseigneur_; mais
je ne me trouvai plus pour lui cette prvention favorable,  qui,
l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le
chevalier avait achev. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le
neveu, l'oncle tait dchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus
qu'un homme ordinaire.

Il se fit un assez long silence... Ce fut encore monseigneur qui le
rompit.--Eh bien, dit-il,  quoi nous dcidons-nous? Voyons.--Mon cher
oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mrite 
souscrire aveuglment  vos propositions, j'adore madame.--Et malgr le
respect qu'il devait au grave caractre du mdiateur, il se permit
d'appuyer un baiser trs militaire sur la bouche de Sylvina,
qui:--_Doucement_, monsieur (s'tant cependant laiss faire), j'espre
que monseigneur ne prtend pas...--Vous voudrez bien observer, madame
que je ne _prtends rien_; je conseille...--Mais, enfin, que
penseriez-vous?...--Je penserais que le pendard est charmant; que sans
doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai
bientt folle de lui.--Mais, enfin, un cavalier du mrite de M. le
chevalier... n'est pas sans avoir des arrangements... et Mme
d'Orville...--Oh! pour celle-l, je vous garantis qu'elle n'aura
dsormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire;
elle a dj pour lui l'aversion la mieux conditionne...--Serait-il
possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacit de son
transport...--Bon, rpliqua le prlat avec un sourire malin, allez votre
chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au
mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: sparons-nous.--En
mme temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le
dos  l'autre couple, voici ce qu'il me dit  peu prs:

--Vous m'avez jou un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce
hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous tes
plu rciproquement et vous vous tes arrangs: allons, convenez-en. (Je
ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais
avouez que j'ai jou de malheur et que je me trouve un peu ls dans
toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me
ddommager? J'tais trs embarrasse. J'abrge: malgr ma rpugnance 
tromper sitt un amant ador, je me sentais d'ailleurs si redevable
envers monseigneur, pour m'avoir tire du pas le plus critique, que je
ne pus me rsoudre  le mortifier; je promis donc de lui donner, ds
qu'il en ferait natre l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance
qui pourraient lui faire plaisir.

Sentimenteurs dlicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette
faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne  mon tour
vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me
moquer.

Nous nous runmes et passmes ensemble le reste de la soire. Le souper
fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien
auprs de Sylvina de son nouveau rle, que j'en fus tant soit peu
jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur,  qui je me raccoutumai. Il
dut tre content.

Aprs souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en
acquittmes on ne peut mieux et lui fmes,  ce qu'il parut, le plus
grand plaisir. Cependant, il billait de temps en temps; Sylvina surtout
paraissait excde de musique et parla d'aller reposer. On tait chez
moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un
peu de tristesse et d'humeur.

Au bout d'une heure  peu prs, n'tant point encore endormie,
j'entendis ouvrir doucement ma porte, et  la faveur de ma lampe de
nuit, je vis que c'tait monseigneur, qui, s'tant introduit avec
beaucoup de mystre, refermait et repoussait les verrous. Son apparition
ne me fut point agrable. N'tant pas,  beaucoup prs, dans des
dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles
douleurs  souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y rsigner
avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes
engagements. Je me rassurai nanmoins tant soit peu quand je vis que le
prlat ne se dshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart
d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grce.
Sa bouche, ses jolies mains voyagrent sans obstacle. Il eut l'adresse
de rien exiger et peu  peu de tout obtenir. Dj, de lgers prludes
m'avaient mise en feu; mes yeux se fermrent, et loin de continuer 
craindre, je commenai tout de bon  dsirer. Monseigneur colla sa
bouche contre la mienne qui riposta sans faon  ses voluptueuses
morsures; dj je ne me possdais plus, une extase de plaisir prcda
l'effort que je redoutais, je le sentis  peine  travers les douceurs
dont j'tais enivre. Quand je repris connaissance, j'tais tout  fait
au pouvoir de l'amoureux prlat; je fus agrablement surprise de
n'prouver qu'une trs lgre douleur. Elle cda bientt  la sensation
la plus dlicieuse, qui, croissant par degrs, me mit hors de moi. Pour
lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser,
effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent,
quelque heureux qu'et t monseigneur, il ne pouvait l'avoir t plus
que moi.


CHAPITRE XXVII

Rflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire.

On se fait aisment un systme quand l'exprience vient de bonne heure 
l'appui des principes dont on inclinait  le composer. Me trouvant, ds
mon dbut,  mme de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino,
je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude  se prter 
tous les vnements qu'occasionne la multiplicit des ressorts qui
meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou
l'on en tait soi-mme froiss.

Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne dification de sa
maison, il ne dcouchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans
une rverie profonde et je me dis  moi-mme: O en serais-je
maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait
pas d'endurer le supplice de le savoir  l'heure mme dans les bras de
Sylvina? Et quel rle pitoyable n'aurais-je pas jou vis--vis de Sa
Grandeur si, aprs lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours,
j'avais fait aujourd'hui la bgueule, pour avoir vu depuis un beau
cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagn  me
dfendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que
j'aurais eu quelques arrangements dj bauchs avec son oncle? Suis-je
donc maintenant bien  plaindre? J'ai satisfait hier un dsir immense en
me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goter des vrais
plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agrments. La nature a trouv
son compte  ce partage, que condamnent  la vrit les prjugs et le
code rigoureux de la _dlicatesse_ sentimentale. Il y a donc
ncessairement un vice dans la rdaction des lois peu naturelles dont ce
code est compos. Puis je suivais dans l'avenir les deux chanes
d'vnements qui devaient rsulter de deux partis diffrents dont sans
doute j'avais choisi le meilleur. En rsistant, ce qui tait bien loin
de ma pense, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en
cdant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante
perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier,  monseigneur, 
Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-mme. En tout,
j'tais trs contente de moi... Des autres?...  peu prs; car je
n'tais pas assez philosophe pour surmonter tout  fait certaine
inquitude jalouse... Je me reprsentais trop vivement mon beau
chevalier dans les bras d'une rivale aimable... Passe encore si Sa
Grandeur me ft demeure... Elle m'et sans doute aide  chasser une
image qui m'obsdait, Le sommeil eut cependant piti de mes peines et
vint y mettre fin.


CHAPITRE XXVIII

Sacrifice.--Explication.--Plaisirs.

Je fus veille le plus agrablement du monde. Une voix qui me fit
tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: _Vous dormez, belle
Flicia?_ Des mains angliques pressaient avec amour deux demi-globes
naissants... En un mot, c'tait l'aimable chevalier qui, sortant de chez
ma tante, venait savoir o il en tait encore avec moi. J'eus beau
m'armer d'indiffrence, elle ne tint point contre le charme de ses
caresses; elles auraient triomph du ressentiment le plus rel. J'tais
bien loigne d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'tait,
en effet, devenu que par une fatale ncessit.--Que venez-vous chercher
ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paratre assez rsigne 
son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crt dispens de m'tre fort
attach. Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous fliciter d'en
avoir eu dans l'autre appartement de moins pnibles que ceux de la nuit
dernire?--Cher amour, me rpondit-il, touch jusqu'aux larmes, peux-tu
m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu
daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse tre
sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois
troubler sitt ma flicit? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina
et pu disposer d'un amant que tu venais d'agrer, qui ne vit que pour
toi, qui met tout son honneur  conserver tes prcieux sentiments? ma
Flicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidlit qu'un
sacrifice pnible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos
et de me mnager, dans cette maison, un accs, qu'autrement je ne
pouvais manquer de perdre. Ensuite, il me conta qu'aussitt que son
oncle s'tait retir, Sylvina lui avait fait, sans faon, l'aveu de sa
passion la plus vive; qu'en consquence, il n'y avait pas eu moyen
d'viter de passer la nuit avec elle. Qu' la vrit, par la fracheur
de ses caresses, elle mriterait un retour sincre de quiconque n'aurait
pas de l'amour pour Flicia; mais que sans les ressources infinies de
son heureux ge et l'essor de sa voluptueuse imagination si frachement
frappe des dlices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques
avec une femme qui s'attendait  des prodiges. Que cependant il avait eu
le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et
le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'tait beaucoup mnag,
tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas
accoutumer une femme, qui paraissait trs exigeante,  une certaine
tenue de complaisances qu'il ne se sentait en tat d'avoir que pour moi
seule. Tout cela tait fort honnte et sans doute vrai; d'avance, mon
amour avait justifi mon aimable infidle. Je fus transporte de voir
que je lui tais toujours aussi chre. Je rpondis  ses tendres
caresses avec une vivacit qui dissipa toutes ses alarmes. Je me htai
de lui faire place  mes cts, et bientt, puisant dans mes bras ce
dont il avait frustr sa nouvelle conqute, il me fit passer par tous
les degrs imaginables du plaisir. Nous nous sparmes accabls d'une
fatigue dlicieuse, aprs nous tre promis mutuellement de mettre 
profit les moindres moments pour nous livrer  de ravissantes folies
dont je connaissais dsormais tout le prix.


CHAPITRE XXIX

Galanterie de monseigneur.--Singulire conversation qui laisse les
choses au mme point.

J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincres
confidences au sujet de Sylvina et mrit sans doute que je lui en
fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les
femmes qui se piquent de l'tre le moins le sont toujours par quelque
endroit, et que la dissimulation est chez elles un dfaut privilgi,
qui s'y tient mme aprs qu'elles ont abjur, et beaucoup d'autres
petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'tait retir sans que je
lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'tais 
dlibrer si je l'en instruirais ou non, quand je reus de la part du
prlat une lettre accompagne d'un paquet assez lourd. C'tait, outre
une petite bonbonnire d'un got exquis, une montre magnifique. Il
m'avait, disait-il, vol la mienne, sur la foi de laquelle il tait
rentr chez lui deux heures plus tard qu' l'ordinaire, au grand
scandale de ses gens, accoutums  son invariable rgularit. Press du
remords de sa mchante action, il me faisait restitution, non pas  la
vrit de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui
prviendrait tous les contre-temps qui peuvent rsulter d'une horloge
qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et
un neveu mands  des heures diffrentes, mais dont, faute d'une bonne
montre, on aurait su rgler, avec assez de prcision, le dpart de l'un
et l'arrive de l'autre. La lettre tait d'un bout  l'autre
extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il
allait passer une quinzaine  la cour. J'tais prie de ne pas chagriner
pendant ce temps le cher neveu, malgr les sujets de plainte qu'il nous
avait donns. La montre tait un bijou du plus grand prix. L'mail
n'avait rien d'gal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de
brillants, l'ouvroir et le piston qui taient deux assez gros diamants,
et la chane o tenait encore une trs belle bague, donnaient  ce
prsent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie.
Je fus humilie de sentir que monseigneur avait en quelque faon voulu
payer ce qu'au contraire j'avais regard comme la rcompense d'un
service.

Je n'aurais su comment faire part  Sylvina du procd de monseigneur si
d'elle-mme elle n'et fait une dmarche qui me mit  mon aise et dans
le cas d'exhiber le cadeau.

--Flicia, me dit-elle, tu as donc secou le joug de la subordination
et tromp ma vigilance? Elle serait dsormais inutile. Tu vas vivre  ta
guise, tche de n'en pas msuser; entre nous, je suis fort aise de me
trouver dbarrasse d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais
inspire pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point lies
par le sang. Tu vas donc tre libre; mais je prsume assez bien de ton
coeur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutume  toi, prive
de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais
il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me dpartir
des droits que me donne mon attachement: mais jusque-l, vivons
ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons
de ct l'une et l'autre la dpendance et l'autorit. Je n'exige de toi
qu'une amiti sincre et beaucoup de confiance. Je vais te donner ds 
prsent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colre que je fis
clater hier contre toi n'tait d'abord que pour la forme et qu'elle ne
devint srieuse que lorsque tu m'appris que c'tait prcisment avec le
chevalier que tu t'tais oublie. Tu sauras que je l'aime autant qu'il
parat m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi.
Je craignais que cette partie, si fatale  mon coeur, n'et t
concerte entre vous et que tu ne m'eusses prvenue dans un coeur que je
brlais de m'attacher. Je te demande une grce, mon enfant, c'est de me
laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le
hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui tmoignes
dsormais que de l'indiffrence et si tu ne traverses pas les efforts
que je ferai pour le captiver.

Cette effusion de Sylvina ne me plut gure. Cependant je me tirai
d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son
bonheur avec le chevalier; que srement je n'aurais point d'autres vues
que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que
lui-mme n'en avait pour moi. Il est ais de se persuader ce que l'on
dsire. Sylvina, interprtant ce que je disais  son avantage, me fit
des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations
d'amiti. Je ne voulus point la dsabuser, de peur de la mortifier;
cependant j'avais le plaisir de lui dire nigmatiquement que j'tais
folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en
plus qu'il m'tait indiffrent. Son dernier mot fut que je devais
m'attacher  l'oncle, qui paraissait songer sincrement  moi.--Je
connais  fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont
l'me est aussi belle que sa figure est intressante.--Il est aussi trs
gnreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.--Je montrai
son cadeau. Sylvina fut merveille... Eh bien! ajouta-t-elle,
monseigneur est ton fait. Voil l'homme qu'il faut aimer et rendre
heureux.

On annona Mme d'Orville... Sylvina plit, l'autre se prsenta avec
l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait
sans faon nous demander  dner.


CHAPITRE XXX

O ceux qui s'intressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup
parl de lui.

D'o vient cette mine sombre, ma chre Sylvina? dit  celle-ci Mme
d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc?
Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant
de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la
gaiet; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premirement, je te cde de
toute mon me l'honneur d'tre ruine et trahie  ton tour par
l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur,
qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intrt, et que j'ai eu
peut-tre pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais
tu le mritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour tre
tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbcile
troupeau d'ouailles chrtiennes. Il est trop honnte pour qu'on le
trompe; cependant, j'y serais force, vu mon puisement actuel, et je
dois lui prfrer un prince russe qui vient de me faire faire les plus
sduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de
faire des faons et de m'arranger avec quelqu'un, moiti raison, moiti
caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as
pas mal pressur ne me convenait que pour la passade et, ne t'en
dplaise, ce n'est plus chose  faire. Maintenant, comment gouverne-t-on
ici feu mon chevalier? Car vous tes deux, mesdames! et la discrte
Flicia...--La discrte Flicia devenait du plus beau rouge et crevait
de dpit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta
sans mchancet sur les coups de sympathie, sur le singulier de
certaines rivalits, et convint, pour nous mettre  notre aise, que
d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain dfaut
d'aimer  faire contribuer les femmes, et t plus fait que personne
pour leur tourner la tte. Puis elle nous conta, fort en dtail, comment
ils s'taient connus et adors (si toutefois on pouvait se croire adore
d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait
fallu lui rendre la sant et la libert dont le mauvais tat de ses
affaires le privait galement depuis quelque temps. Je suis persuade,
ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, trs reconnaissant
au fond du coeur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat
pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-mme
que pour lui; peut-tre encore a-t-il assez de dlicatesse pour se
proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coter; mais en attendant,
il puise  pleines mains et sans considrer qu'un bienfait en vaut un
autre; il ne tient  rien; il est  la merci du premier caprice; il
enchane  son char autant de folles qu'il peut s'en prsenter, et, mes
enfants, sans cesse il s'en prsente. Consomm dans l'art perfide de
feindre les plus vives passions et second d'une constitution unique,
qui fait qu'il tient coup  des excs auxquels quatre hommes ordinaires
ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidit
son infatigable temprament; il sme, avec la dernire assurance, des
faussets dont il connat les effets srs; et trop enivr de ses succs
inous, il court aveuglment vers des prcipices invitables avec des
passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier,
ma chre Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse
qui le gardera moins longtemps que moi.

Je faisais en particulier mon profit de ce pangyrique, et je me disais
 moi-mme;--Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dpeindre, il
n'est pas malheureux pour moi d'tre aussi peu susceptible que je le
suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant
que je serai contente de lui, sauf  le prvenir un moment avant que je
n'aie  m'en plaindre.


CHAPITRE XXXI

Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit
de conciliation.

Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il
venait  la savoir avec nous, il ne voult pas entrer. Elle pria donc
Sylvina de faire dire, quand il paratrait, qu'il n'y avait aucune
personne trangre et qu'il tait attendu.

Notre hros arriva sur le soir; sa parure annonait le plus grand
dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprvue de Mme
d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beaut
plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois
desses rivales, qui le jetrent dans un trange embarras. Celui du
chevalier n'tait pas moins grand sans doute. S'il n'et t question
que de disposer d'une pomme, il se ft tir lestement d'affaire; il et
partag entre trois femmes, entre dix, et chacune l'et cru quitable
envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il
s'agissait de disposer de lui-mme; et comment ne pas mcontenter l'une
ou l'autre?

Mme d'Orville avait raison, le chevalier tait fourbe, fourbissime: nos
yeux pntrants cherchrent en vain  dmler  laquelle des trois il
donnait une vritable prfrence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme
d'Orville, lorsqu'elle lui dclara qu'elle venait de lui donner un
successeur; il protesta que c'tait de tout son coeur qu'il la voyait
passer  de nouveaux liens, non qu'il ne sentt vivement une aussi
grande perte, mais parce qu'il se trouvait forc d'avouer qu'il n'avait
pas assez mrit tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint trs
courageusement, auprs de Sylvina, le rle d'amant en titre; il tait
ais de voir que celle-ci ne doutait en aucune faon de la sincrit des
sentiments qu'on lui tmoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le
dmon mit en usage les dernires ressources de son grand talent de
sduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les
comprenais  merveille, mais je n'osais plus me fier  leur loquence.
Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transporte de
trouver dans un petit billet, adroitement gliss, qu'il sortait de chez
un peintre et que son portrait, que je lui avais demand, serait
parfaitement ressemblant; j'avais dout que cela ft possible. Il me
disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tte
 tte. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son
coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un
pour aimer. Je brlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans
m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu' jouir du prsent et 
rendre le moins dsavantageuses que je pourrais les prtentions de
Sylvina, avec qui j'enrageais nanmoins de partager; mais je me
consolais en esprant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du
chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait  Sylvina beaucoup
mieux qu' moi, la guriraient bientt et me vaudraient de garder le
chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu' elle.


CHAPITRE XXXII

Suite du prcdent.--Dpart pour la province.

Comment purent donc s'arranger des intrts de coeur aussi embrouills?
A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce prcieux objet de
tant d'amoureux dsirs? Il continua d'appartenir  toutes trois, ou
n'appartint  aucune; cela revient au mme. Il fora Mme d'Orville  lui
croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia
de ne point lui interdire sa maison et d'agrer l'hommage d'une amiti
qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne
voulait pas qu'il ft dit qu'on l'avait limin, avait encore obtenu des
faveurs malgr le trait qu'on venait de signer avec le prince russe.
D'un autre ct, Sylvina, qui ne put faire agrer  son nouvel amant
aucun don de consquence, ne fut plus aussi sre d'tre aime. Mais, 
bon compte, elle ne renona point  d'Aiglemont, qui ne demanda pas
mieux, afin de se conserver dans la maison un accs qu' moins de
certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina tait
d'ailleurs bonne  mnager  cause de l'oncle,  qui l'on avait
prcisment dans ce temps-l de fortes raisons pour bien faire sa cour.
Quant  moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me
tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'tais en effet la
favorite, et j'aurais t trs exigeante si je n'avais pas trouv qu'on
me le prouvait assez. Tel qu'un autre Ante, d'Aiglemont trouvait
toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en
beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de
moments imprvus, drobs, saisis; ce qui ajoutait encore  notre
bonheur.

Ainsi s'coulrent quelques semaines que monseigneur fut oblig de
passer  la cour. Il nous crivait souvent. Un jour, enfin, il me manda
que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de premire
chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me
conseillait de ne pas ngliger une occasion agrable de changer pour
quelque temps de sjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil,
de la ressource la plus ncessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami
Lambert  nous accompagner, tant pour tre charg l-bas de quelques
embellissements qu'on se proposait de faire  la cathdrale et au palais
piscopal que pour donner plus de considration  la maison que nous
tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le
charmant neveu. C'tait ce que celui-ci avait extrmement  coeur, non
seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il tait en son pouvoir
d'aimer, mais encore parce qu'il esprait de rentrer en grce avec sa
famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son
oncle, homme de plaisir  la vrit, mais dcent, et prs de qui
l'tourdi ne pouvait manquer de se former.

Ma tante et moi n'avions rien  refuser  Sa Grandeur, ni Lambert 
Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination.
Nous prommes donc  monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de
sa rsidence. Il partit. Nous le suivmes peu de jours aprs, et quoique
chacun de nous et pour la province une aversion dcide, comme nous
faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agrables,
nous ne laissmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le
fmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit prouver ni ennui
ni fatigue.


_Fin de la premire partie._




DEUXIME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

Dont on saura le contenu si l'on prend la peine de le lire.

--J'en suis fch, me dit le censeur dont il est fait mention au
commencement de cet ouvrage, et  qui j'en communiquai les deux
premires parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fch, cela
ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intresserez
personne? que vous vous peignez telle que vous tes, avec une franchise
qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point  voir une jeune
fille courir effrontment au-devant des moindres occasions, de raconter
les folies d'autrui et d'en faire elle-mme? Qu'il est reu que votre
sexe doit combattre, et tout au plus se rendre  la dernire extrmit?
Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour
soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a
cot de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent  la
jouissance un vritable prix?--Taisez-vous, mon cher marquis,
rpondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les
chres productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais ct, Je ne me
propose point d'intresser.--Tant pis.--Je ne qute pas non plus des
loges; ma conduite n'en mrite point: quand j'ai russi  me rendre
heureuse de moment en moment, j'ai tir tout le fruit que je pouvais
attendre de mon systme. Je ne cherche point  faire secte.--On croirait
que vous y visez.--Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en
ai de contemporaines; la postrit n'en manquera pas. tre plainte n'est
pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorise.--Il est
vrai.--Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas
 mon ge, et faite comme je suis, des ressources plus agrables, plus
sres que celles de mettre du noir sur le blanc?--Tout cela est bel et
bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'crire?--La peine! Je vous
ai dj dit que c'tait un plaisir pour moi. Je me plais  garantir de
l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion,
quelqu'un peut en tre amus, si quelque femme de mon caractre, mais
trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les
difficults; si quelque autre, attaque par des Batins, apprend  s'en
mfier et  les berner; si quelque mari, prt  se formaliser pour une
aigrette, rougit d'avoir donn quelque importance  cet accident et se
pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Cladon renonce _aux grands
sentiments_ et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour
modle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le systme;
si enfin quelque aimable bnficier apprend de mon prlat que, malgr
l'habit ecclsiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec
elles sans se compromettre dans l'esprit des honntes gens, ce seront
autant d'accessoires agrables  la satisfaction que je m'tais promise
de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les
dvots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains
dbauchs crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie gure. Quant aux
lecteurs avides de ces romans enchevtrs, qui ne peuvent souvent se
dnouer que par des miracles, qu'ils retournent  la Cllie et aux
ouvrages du mme genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces
gens-l s'amusent  lire des histoires vritables. On ne sut que me
rpondre: c'est que j'avais raison,


CHAPITRE II

O et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits.

Au dernier endroit o l'on prenait des chevaux, avant d'arriver  notre
destination, nous trouvmes quelqu'un d'apost de la part de
monseigneur, pour nous conduire  une maison de campagne peu loigne,
o Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire
connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service
dans notre nouveau sjour.

La maison o nous allions tait celle d'un vieux prsident, qui, toute
sa vie, avait fait profession de protger les arts et les artistes. Nous
jugemes le personnage au premier coup d'oeil, lorsqu'il se prsenta sur
le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait
galamment  Sylvina une main ride, le chevalier, Lambert et moi fmes
_chorus_ de nos regards, pour nous dire: _Voici d'abord un original._

Le chevalier m'aida  descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur,
qui lui dit mille choses honntes sur sa complaisance et sur les
avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en
rpondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des
regards tonns sur une faade bizarre et surcharge d'ornements du plus
mauvais got. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En
effet, l'on avait exprs dpens beaucoup d'argent et pris bien de la
peine pour construire un fort laid difice. Nous traversmes deux pices
o nous vmes beaucoup d'hommes, et parvnmes enfin  celle o les dames
nous attendaient. A notre aspect, Mme la prsidente fut assez heureuse
pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle
retomba lourdement dans sa bergre. Une grande demoiselle, que le
prsident nomma _ma fille lonore_, nous fit un compliment prcieux.
Monseigneur prsenta Lambert et dit le premier des choses passables; car
ni Mme la prsidente qui balbutiait, ni Mlle lonore qui dclamait, ni
M. son pre qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrasse, ni
le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques
spectateurs qui semblaient merveills de voir _des jolies femmes de
Paris_, n'avaient encore commenc de lier un entretien raisonnable.

Enfin, aprs que monseigneur eut prsent Lambert, ce fut le tour du
chevalier; Mme la prsidente lui fit un accueil infiniment gracieux et
minauda mme avec assez de succs. Quant  _ma fille lonore_, elle
eut, en lui parlant, les yeux baisss, les deux mains runies devant
elle sur un bout d'ouvrage, et les reins  moiti plis pour se rasseoir
aussitt que sa politesse de devoir serait expdie. J'aperus en mme
temps un grand sot qui, la bouche bante et les yeux trs ouverts sur
Mlle lonore, semblait s'appliquer  peser ses paroles. Quand elle fut
assise et le chevalier  sa place, cet homme respira; je conjecturai que
la rserve outre avec laquelle on venait de parler au chevalier avait
son objet, et que c'tait sans doute un sacrifice que Mlle lonore
venait de faire  l'couteur.

Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce dfaut, qui conduit  la
prolixit. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle
lonore. C'tait une belle fille; un peu brune  la vrit, mais
pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus
de la mdiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche ddaigneuse et
dplaisante, quoique rgulirement bien forme. La taille tait ce qu'on
avait de mieux, mais un maintien guind, thtral en diminuait
l'agrment. En tout, lonore tait une de ces femmes dont on dit:
_Pourquoi ne plat-elle pas?_

Je vais dire aussi quelle figure avait  peu prs M. le prsident. Cet
homme, que le feu d'un demi-gnie fort actif avait dessch, ressemblait
beaucoup  une momie habille  la franaise. De grands traits chargs
de gros yeux brusques, saillants, bords de fosss creux; une bouche
plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de
ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle,
mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant
dont cet honnte prsident tait verni de la tte aux pieds, on se ft
accoutum volontiers  sa pittoresque laideur.


CHAPITRE III

Ridicules.

Quoiqu'il ft presque nuit quand nous arrivmes (les jours tant alors
les plus courts de l'anne),  peine emes-nous respir un quart d'heure
que le prsident, press de faire admirer  Lambert sa belle maison,
trana cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres
assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises,
curies, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura prs d'une
heure; aprs quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut
coucher  la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le
souper, il fallut jouer.

Dans cette maison, chacun avait ses prtentions; Mme la prsidente, qui
se piquait d'tre une femme au-dessus des femmes, se mlait de tout ce
qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts
en gnral comme d'agrables futilits, dont elle ne concevait pas qu'on
pt s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le prsident.
Mais, en revanche, elle avait un got dcid pour les choses abstraites,
se mlait de mathmatiques et mme d'astronomie. Par une suite de ces
ides, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les checs, parce
qu'ils sont savants et srieux; tous les autres taient au-dessous
d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que
c'tait ordinairement M. le prsident lui-mme ou le grand garon que
j'ai vu _respirer_, qui faisait la grande partie de Mme la prsidente;
mais comme on aime  faire diversion quand l'occasion s'en prsente,
Lambert, qui  propos d'checs tait maladroitement convenu qu'il y
savait jouer, eut pour cette soire l'honneur et l'ennui d'tre prfr.
Deux visages obscurs firent, avec M. le prsident, un piquet _ cul
lev_. Je fus d'un vingt-un avec Mlle lonore, Sylvina, le chevalier et
l'homme qui respirait. Nous apprmes pendant la partie que celui-ci
s'appelait M. Caffardot et qu'il tait gentilhomme braconnier; car Mlle
lonore lui fit beaucoup de questions relatives  la chasse; _cet
amusement noble_, disait-elle, _ce dlassement des hros_, qui cependant
n'tait pour M. Caffardot que celui d'un imbcile. On vit clairement que
ce maussade personnage tait trs amoureux de Mlle lonore et que
celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu' lui, ne nous
adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement.
C'tait surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne
fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fire beaut,
tant que dura la partie.

Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets suranns, des
vins mdiocres, un fruit mal rang, tel tait le repas que le bon
prsident offrait, cependant assez agrablement pour qu'on lui st gr:
Mme la prsidente servait avec les grces dont son embonpoint la rendait
susceptible. lonore, assise prs du chevalier, avait l'air d'tre en
pnitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si
j'eusse t un basilic. Le prsident faisait assaut de connaissances
avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'tait le
premier qui parlait seul,  tort,  travers; architecture, sculpture,
peinture, musique surtout, tait son grand cheval de bataille: il avait
t l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un
chanteur distingu. C'tait  lui que Mlle lonore devait le talent du
chant qu'elle possdait au suprme degr.

Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur jur
et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu' demi; je sais
que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable,
et je m'en rapporte bien au got clair de monseigneur qui nous l'a
choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'lonore,
et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui
l'effat; elle a d'abord le mrite de ne se faire jamais prier.

Cette complaisante demoiselle, _qui ne se faisait jamais prier_, ne prit
pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter... _Eh quoi!
Pourquoi me refuser le plaisir de le voir?_ etc., ce superbe morceau
tant admir des partisans du _beau genre franais_, cette pierre de
touche du vrai talent du chant... Le premier cri d'lonore nous fit
faire  tous un mouvement sur nos siges. Le prsident, nous croyant
dj saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous
attendiez pas  des sons comme ceux-l?--Assurment, monsieur le
prsident, personne ne s'y attendait. Le rcit tranant tait encore
enrichi de stations, de dveloppements de voix, que le cher papa,
transport, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de
prolonger en appuyant un doigt sur la table... L'impression que me
faisait le fatal morceau, et surtout la manire de l'excuter, faillit
dix fois me faire quitter la place... Quel triomphe c'et t pour
l'inimitable cantatrice! J'y pensai  propos; autrement j'aurais pu
faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse...
Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante
occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de
souffrir d'un grand mal de tte. Sylvina se composait un peu mieux. Le
dtestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en
applaudissements; quant  moi, soulage enfin, j'eus autant que personne
l'air d'tre fort contente. Le prsident ne tarit plus sur la musique et
sur l'indulgence des gens  vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne
lui vint pas dans l'ide de me demander un chantillon du mien.

Aussi fatigus du bavardage du pre que nous venions d'tre excds du
chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des
billements dont nous sentions l'incivilit. Mme la prsidente, qui s'en
aperut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle
interrompit les belles choses que nous dbitait son poux et dit qu'il
tait temps de laisser aux voyageurs la libert de se retirer, attention
dont nous lui smes, pour plus d'une raison, un gr infini.


CHAPITRE IV

De Thrse et des confidences quelle me fit.

La maison de plaisance de M. le prsident pouvait tre un chef-d'oeuvre
d'architecture; mais elle tait si peu logeable qu'aprs un appartement
somptueusement mal dcor, qu'on donnait  Sylvina, il n'y avait plus
que celui de mademoiselle qui pt recevoir une femme  qui on voulait
faire quelques faons. M. le prsident, trouvant apparemment que j'en
valais la peine, dlogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna
d'tranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands vnements
drivent souvent des plus petites causes.

Comme une fille bien leve doit tre jour et nuit sous la garde de
quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cdait.
Notre femme de chambre devait occuper le second. Thrse, c'est ainsi
qu'elle se nommait. tait entre chez nous quelques jours avant notre
dpart: c'tait une grande fille bien faite, extrmement jolie, active
et d'agrable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de
monseigneur; elle tait de la ville o nous allions. Souhaitant de
revoir sa famille et sachant notre prochain dpart, elle s'tait fait
recommander par Sa Grandeur elle-mme; ce visage-l nous avait plu
d'abord. On voyait bien que Thrse n'tait pas une vestale, elle avait
mme l'air de quelque chose d'absolument diffrent; mais cela nous tait
gal. Elle coiffait suprieurement et faisait des chiffons avec beaucoup
de got et de propret.

--Que pensez-vous de nos htes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris
malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-l ne
ressemblent  rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de
venir exprs de Paris? Je trouvai la question singulire et n'y
rpondis qu'en souriant. Elle continua: Vous ne savez peut-tre pas,
mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois
ans dans cet hpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me
trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous rjouiraient 
coup sr... Mais pourrait-on se fier  mademoiselle? elle est si jeune,
et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton
chemin, Thrse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu
voudras, je brle dj de savoir  fond ce qui regarde ces originaux;
compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien
divertissantes  me conter de ces gens-l?--Mademoiselle, vous allez en
convenir.

Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a dj cinq
ans), j'tais encore fort jeune: M. le prsident m'avait tire d'une
boutique de modes, o j'tais apprentie. Ma matresse me persuada que je
serais fort heureuse; en effet, M. le prsident me combla d'amitis.
Bientt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de
l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes  la
fureur. On dit mme qu'il ne ddaigne pas les garons; il a toujours
quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra
pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-tre dans ce
que je vous dirai des choses...--Dis, ma chre Thrse, je suis trs
difficile  scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le
prsident tait comme un diable aprs moi et se faisait abhorrer, je
gagnais insensiblement les bonnes grces de Mlle lonore, et je lui
devins attache de si bon coeur que, malgr les perscutions de son
insupportable pre, je rsolus de demeurer uniquement  cause d'elle.
Nous devnmes  la longue trs bonnes amies; elle me confia les affaires
les plus secrtes et entre autres que, depuis prs d'un an, elle
soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon
de femme de charge, prpose pour veiller de prs sur Mlle lonore,
gnait extraordinairement leur amour. Je fus prie de m'y intresser.
Mais vous allez voir  quel point Mlle lonore a l'esprit faux. Ce
qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination
de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant mme
des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prter quelquefois
mon petit rduit. Cet amant devait pouser quelque jour; mais ce ne
pouvait tre qu'aprs la mort d'un oncle, qui n'avait encore que
cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmit; gaillard encore, du plus
militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes  son cher
neveu, s'il l'et souponn d'en conter pour le mariage  la fille d'un
prsident de province.

Sans vouloir dpriser Mlle lonore, je puis croire que je la vaux,
tout au moins pour la figure; j'tais plus jeune, car, entre nous soit
dit, elle a six bonnes annes de plus que moi et elle est parfois
quinteuse et maussade. Son officier, qui n'tait pas amoureux  en
perdre la tte, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait
souvent occasion de passer des heures entires tte  tte avec moi, qui
suis d'une humeur tout  fait oppose  celle de Mlle lonore. Il tait
joli, frais, entreprenant. Le prsident, me rabattant sans cesse les
oreilles du doux plaisir qu'on gote en faisant des heureux, fortifiait
en moi le dsir d'prouver, mais avec tout autre que lui, si c'tait en
effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de
s'apercevoir du bien que je commenais  lui vouloir; s'il n'osait
m'avouer qu'il me dsirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le
trahisse auprs de Mlle lonore. Qu'il tait novice! Il ne savait donc
pas que jamais une femme ne se joue  elle-mme un mauvais tour et ne
manque d'en jouer un  sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le
feu prit aux toupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave
infidlit possible  sa matresse. Nous nous en trouvmes si bien l'un
et l'autre que nous convnmes de nous occuper srieusement des moyens de
tromper ma rivale; ce qui n'tait pas absolument difficile, vu la
tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait
d'amour-propre.


CHAPITRE V

Suites des confidences de Thrse.

Il y a des femmes que l'indiffrence rebute et qui ont assez de
sentiment pour rompre aussitt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les
aime plus. Mais malgr toute sa dignit postiche, Mlle lonore n'est
pas de ces femmes-l. Il semblait que plus son officier la ddaignait,
plus elle s'acharnait aprs lui. Il est vrai que le fripon avait pouss
les choses un peu loin. La dot d'lonore n'tant pas un objet 
ddaigner, il avait tch de s'assurer la possession de sa conqute par
le seul moyen que lui laissait le caractre de l'oncle _antirobin_. En
un mot, il avait engross Mlle lonore. Mais une chose fort malhonnte
de la part de cet tourdi, c'est qu'il me mit dans le mme cas, moi qui
n'avais point de dot et qu'il aurait d mnager pour son propre intrt.
Ma matresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commenais  peine
 tre sre de mon fcheux tat que notre faiseur d'enfants fut oblig
de rejoindre son rgiment, qui s'embarquait pour l'Amrique. Il tait en
retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive
diligence lui valut une pleursie dont il mourut.

Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le
cachmes cependant rciproquement et songemes chacune de notre ct 
nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assure, c'tait de lcher
un peu la bride  M. le prsident, qui n'aurait pas manqu de donner
tte baisse dans le panneau. Mais ce vilain homme me rpugnait si fort
que je ne pus prendre sur moi de me donner  lui. Ce M. Caffardot avec
qui vous avez soup faisait depuis longtemps une cour respectueuse  ma
matresse. Il avait tch de me mettre dans ses intrts par des petits
prsents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre
arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce
d'amiti. Si ce grand flandrin-l n'tait pas si bte, et s'il n'avait
pas reu une ducation bigote, qui fait qu' son ge il est plus novice
qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux
que bien d'autres; il est assez bien bti, n'est-ce pas? Ses traits sont
passables, et cela parat avoir de la sant. Je crus celui-ci de
beaucoup prfrable  M. le prsident pour l'excution de mon projet.
J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part
du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agres; alors il et
bien fallu qu'il se charget de mon posthume; mais si Mlle lonore, qui
s'en proposait autant, ne put faire enfreindre  Caffardot son voeu
rigoureux de chastet, quoiqu'il ft trs pris et que par mes soins il
passt toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas
s'tonner de ce qu'il ne voulut jamais rpondre  mes agaceries. Vous
l'avouerai-je, mademoiselle, cette rsistance convertit en vritables
dsirs ce qui d'abord n'tait que dessein de convenance. Je fus pique
de me voir traite avec indiffrence par un sot, pour qui je faisais
beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de
m'envelopper en cet tat dans son manteau, sous prtexte du froid, mais
en effet pour lui faire sentir de bien prs la douce chaleur et la
fermet de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait
Mlle lonore de possder un cavalier aussi aimable.--Que faites-vous
donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je
une nuit que je le retenais sous prtexte de laisser un peu tourner la
lune, dont les rayons donnaient prcisment sur la porte par laquelle il
devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma
matresse?--Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de
jouir lgitimement de Mlle lonore, quand elle se livrerait  moi, ce
qui est trs loign de ses sentiments chrtiens, je ne voudrais
assurment pas profiter de sa faiblesse.--Mais si elle vous tenait des
propos bien tendres... qu'elle vous embrasst... comme cela, en vous
disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es
adorable...--Finissez donc, mademoiselle Thrse. Fi! embrasse-t-on
ainsi les garons?--Puis il crachait et essuyait ses lvres avec un air
d'humeur. Ma foi, mademoiselle, aprs cette premire dmarche, je
n'avais plus rien  mnager: faisant donc semblant de poursuivre un rle
de comdie et parlant toujours au nom d'lonore, je poussai l'garement
jusqu' dfaire deux boutons..., mais contre mon attente, trouvant l
quelque chose d'inanim, je vis chouer mes chres esprances.--En
vrit, mademoiselle Thrse, interrompis-je, vous tiez une grande
coquine.--Que voulez-vous, mademoiselle, rpliqua-t-elle sans trop se
dconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et
qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisment la tte. C'est
la misre qui fait voler sur les grands chemins.

Enfin donc, je ne vins  bout de rien: je vis l'instant o mon vilain
crierait  la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus
alors changer de rle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais
compte  Mlle lonore de sa fidlit, dont j'avais seulement voulu
m'assurer pour savoir si je pouvais me mler honntement de leur
intrigue. Mais le butor prit la chose tout  fait du mauvais ct: il ne
manqua pas de conter mon entreprise  Mlle lonore, qui, sous un
prtexte frivole, me fit mettre honteusement  la porte.

Pour me venger, j'appris par une lettre  M. le prsident tout ce que
je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot.
Mais il y a grande apparence que le pre, qui n'est pas fort dlicat sur
l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense,
dis-je, que ma lettre fora Mlle lonore de tout avouer  son cervel
de pre, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurt
secrte. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle lonore ft grosse;
sans quoi, je n'aurais pas manqu d'augmenter de cette grave
circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si
odieuse par mes mdisances que, menace d'tre renferme  la
sollicitation du prsident, et devant d'ailleurs songer  mes couches,
je m'en fus  Paris, o je savais qu'une jolie fille trouve aisment des
ressources et de l'appui contre les tentations des petits perscuteurs.


CHAPITRE VI

Mprise de M. Caffardot.

Quoique je ne hasse pas les mdisances, parce que pour l'ordinaire
elles amusent, nanmoins celles de Thrse me choqurent un peu; sa
hardiesse m'tonnait. Je lui demandai comment elle avait os venir dans
une maison o elle ne devait point tre  son aise, tandis qu'il et
dpendu d'elle de pousser jusqu' la ville, o, sachant ses raisons, on
lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.--Moi! mademoiselle,
rpondit-elle avec vivacit, j'aurais manqu cette occasion de voir et
d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir
t remarque et de penser qu'ils ignorent peut-tre encore qu'ils
donnent l'hospitalit, cette nuit,  leur plus mortelle ennemie. Je leur
en veux  tous. Soyez assure, mademoiselle, que je me vengerai tt ou
tard d'lonore, et surtout de ce plat imbcile de Caffardot: il passera
par mes mains, je vous le jure... et il s'en repentira. Ce singulier
entretien nous conduisit jusqu'au moment d'teindre les lumires: nous
nous mmes au lit.

Je commenais  m'endormir quand Thrse, debout, vint me tirer
doucement par le bras et me dit:--Voulez-vous, mademoiselle, tre tmoin
d'une bonne scne? Levez-vous, s'il vous plat; enveloppez-vous
chaudement et suivez-moi prs de la fentre: le tendre Caffardot est
dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans
doute sa chre lonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux
dpens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous couter.

Une espiglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le
ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de
froid me ft rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus
me placer. Thrse entr'ouvrit la croise, puis il y eut entre elle et
Caffardot l'entretien que je vais rapporter.

--Est-ce vous, adorable lonore?--Oui, mon cher Caffardot, c'est moi.
C'est votre amante qui vous dfend de lui donner jamais aux dpens de
votre sant des tmoignages d'un amour... dont elle a dj reu tant de
preuves, que son sensible coeur en est  jamais pntr de
reconnaissance.--Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!...
Mais, dites-moi, n'avons-nous rien  craindre de la part de votre femme
de chambre? Est-elle bien endormie?--Oui, mon cher ami, elle est dj
profondment ensevelie dans le nant du sommeil, et si je n'y suis pas
encore moi-mme, c'est que je pensais  l'amant que j'adore, et qu'un
doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'poque de
mon assoupissement...

Le galimatias de Thrse, imitation ncessaire  la vraisemblance du
rle qu'elle avait  soutenir, manqua de me faire clater. La fausse
lonore me serra la main: je me contraignis.

Elle ajouta:--Puis-je proposer  mon tendre ami de monter, au lieu de se
morfondre au jardin? J'ai peine moi-mme  supporter les injures d'une
bise irrite... Venez, mon cher tout, venez avec assurance...--Oh! mais,
mademoiselle!--Vous hsitez? cette retenue m'afflige  l'excs. Mon bon
ami peut-il, aprs tant de semblables entrevues, pousser plus loin que
moi-mme la crainte de me compromettre?--J'entends bien, mademoiselle...
Mais...--Serais-je digne d'un amant dlicat, si par quelque imprudence
j'exposais ma vertu, ma rputation  la moindre souillure?--Je ne dis
pas que cela soit, mademoiselle... Mais... c'est que voyez-vous... la
jeunesse... Et moi... au bout du compte... qui sens bien... car, je suis
de chair comme un autre, et... quand le diable tente!... Mais si vous
voulez absolument... Mais si vous permettiez...--Allez, amant sans
estime, je reconnais  vos indignes soupons le peu de fond que vous
faites sur l'honneur d'lonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent.
Elle retire sa foi, reprenez la vtre, et que toute liaison cesse entre
nous.

Aprs ce cong burlesque, donn avec la dignit ridicule d'une mauvaise
actrice de tragdie, la feinte lonore referma la croise, sans daigner
couter ce qu'on put lui rpliquer. Nous rmes comme des folles en
rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu' me rendormir.

Mais point du tout. Peu de moments aprs, Caffardot, inquiet de sa
disgrce, prit sur lui, malgr le danger qu'il pouvait courir, de venir
trouver la fausse lonore. Il frappa doucement.--L'entendez-vous,
mademoiselle, dit aussitt Thrse en se levant, mademoiseile, le
voil... Le laisserons-nous entrer... mademoiselle?... Je fus sourde.
En consquence, Thrse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal
graisse qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment
aprs, pour les mettre  leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se
passer, je fis semblant de ronfler  petit bruit.

Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien prparatoire o la
fausse lonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre
l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et
conserver toutefois les bonnes grces de sa matresse. La pudeur se
montrait d'un ct bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes.
Le rle de Thrse tait difficile. Caffardot ne demandait  la
vritable lonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un
obstacle. La mre du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait
fait avertir secrtement Mlle lonore que, si elle persistait  vouloir
pouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manire 
ne lui laisser de la vie l'esprance d'pouser qui que ce ft. lonore,
retenue par l, tchait de traner les choses en longueur, jusqu' ce
que la mre, qui tait infirme et vieille, pt mourir ou que les
principes du fils se relchassent enfin assez pour qu'il se trouvt
quelque jour dans le cas d'tre pris sur certain fait et forc
d'pouser. Mais la vieille s'obstinait  vivre, et Caffardot, de marbre,
ou soutenu de la grce, avait sauv jusqu'alors sa prcieuse innocence
des piges du diable et de Mlle lonore.

Thrse, au fait de toutes ces circonstances, tait oblige, pour ne se
point trahir, de rgler l-dessus ses paroles et ses actions.


CHAPITRE VII

Vengeance de Thrse.

Prparez-vous, ami lecteur,  voir ici quelque chose d'incroyable...
Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous
croirez si vous pouvez. Quant  moi, si je n'avais pas t tmoin,
j'aurais bien eu de la peine  me persuader la possibilit de ce que je
vais vous apprendre. _Le vrai peut quelquefois n'tre pas
vraisemblable._

Il y avait dj quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour
que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse
lonore avana ce dlicat et captieux raisonnement:--Cessez, dit-elle,
de vous plaindre du retard que j'apporte  votre bonheur, mon cher
Caffardot: il ne tient qu' moi, je vous l'avoue, d'engager mon pre 
couronner ds demain, de son consentement, le voeu qui lie dj nos
destines; mais l'extrme passion qui me possde ne s'accorde point avec
le froid dnouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus
aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le
vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse
pour trouver dans mon amant... ces lans passionns... qui m'lvent
quelquefois au-dessus de ces chimres qu'on nomme devoir, honneur,
vertu!--Ah! que dites-vous l, mademoiselle lonore! quel oubli de ce
que prescrit la sainte religion!--Eh! laisse un moment  part ta _sainte
religion_, mon coeur, et rponds  cette simple question: si tu avais
attaqu ma pudeur et que je t'eusse cd, me mpriserais-tu?...
Refuserais-tu de m'pouser?--Mais... non. Si j'avais promis... il
faudrait bien que je tinsse parole... le parjure est un grand pch.--Eh
bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai
jur, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement  toi que
lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des
preuves, lorsque je me serais assure qu'aprs avoir joui de ton
amante, tu sauras encore en connatre le prix, et que de mme, aprs
t'avoir possd, j'en conserverai le dsir, au point de souhaiter que
nous soyons l'un  l'autre le reste de nos jours. O en serions-nous,
dis-moi, si aprs quelques mois de mariage, dgots rciproquement,
nous venions  dtester nos liens? Or, si ce dgot peut natre de la
jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les
sacrements? Quelles dlices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour
toi ce qui, dit-on, dshonore une femme, je te vois rechercher avec le
mme empressement le bonheur de m'pouser! Quel rempart pour ma
tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable
envers le plus gnreux des amants!...

Cela tait trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut
qu'y rpondre... A quoi bon faire attendre plus longtemps le dnouement
imprvu de cette singulire scne? L'amour... la nature... l'imbcillit
elle-mme, runies contre les prjugs, remportrent sur eux un complet
avantage. Aprs plusieurs _si, mais, cependant_, le sot, que la fausse
lonore comblait de caresses perfides, chancela... s'oublia... partagea
le lit de la lubrique Thrse... On peut s'en rapporter pour le reste 
l'exprience et  l'avidit de cette actrice passionne.

L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion
excita d'abord une colre que j'eus peine  rprimer; mais bientt les
doux accents de ces ravissements m'intressrent, et je fus au-devant de
tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon
sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle
tait excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre
aux travaux de l'heureux proslyte allumait en moi mille feux.
Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait chapper quelques
_Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jsus!_ me divertissait au
possible. En un mot, j'unis mon intention  ce couple fortun, l'cho de
leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m'endormis au plus
doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l'tonnement que me
causait la dure de ces dbats. Voil les fruits de la sagesse; heureux
qui commence tard  jouir!


CHAPITRE VIII

De la culotte de M. Caffardot.

O dvots! que ce qui arriva de sinistre  M. Caffardot pour s'tre ainsi
laiss corrompre vous effraie et vous apprenne  rsister courageusement
aux pernicieuses impulsions de la chair. Le chtiment suit de prs le
crime. Les mortels privilgis qui entretiennent une correspondance
quotidienne avec le ciel en sont remarqus dans leurs moindres
peccadilles, tandis que les pcheurs endurcis, mconnus  la cour
cleste, se livrent sans trouble  leurs coupables excs. Mais aussi,
gare le jour des vengeances! c'est alors que ceux qui auront amass sur
leurs ttes des monceaux d'iniquits en verront avec effroi l'norme
liste offerte  leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au contraire,
qui auront t chtis ds cette vie et que cela aura beaucoup aids 
se repentir trouveront pour eux la fatale balance en quilibre et
monteront d'emble au sjour de l'ternelle flicit. Heureux, trop
heureux Caffardot,  qui la bont divine mnagea des punitions aussitt
qu'il eut failli!

Je venais de m'veiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants
fatigus dormaient  leur tour, j'en fus assure par le bruit distinct
de deux ronflements, dont le mle surtout annonait le plus profond
sommeil.--Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il
s'agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche
avec une trs jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont son
coeur est rempli; s'il fait, selon ses ides, une grande perte _pour
l'autre vie_, du moins il trouve la clef de ce qui fait l'unique bonheur
de celle-ci; o donc est sa disgrce? Mademoiselle Thrse, l'objet est
manqu. Le temprament a trahi la colre, et Caffardot a tout l'avantage
du stratagme que vous aviez imagin contre lui. Je pouvais ne pas
raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me trompais; je
raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je  mes
rflexions, si Thrse s'est oublie, rien ne m'oblige, moi, qui ne
gote point M. Caffardot,  le laisser jouir paisiblement de son
bonheur. Mnageons  cet idiot quelque sujet de se repentir de sa
faiblesse...--Cependant j'avais beau chercher dans ma tte, je n'y
trouvais rien qui rpondt  la malignit de mon intention... Lui donner
l'alarme d'tre surpris! Il en tait quitte pour s'vader; la fausse
lonore, qui n'tait point prvenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis
rien de mieux  faire que de dtourner quelque pice essentielle des
vtements du coupable. La culotte fut la premire chose qui me tomba
sous la main. Je m'en emparai, ayant pralablement t une bourse, une
montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps.
J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette
importante soustraction.

Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et
fus tirailler Thrse, que j'appelai plusieurs fois tout bas Mlle
lonore. Elle eut  son tour bientt veill Caffardot, qui, supposant
leur aventure dcouverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit
du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa
culotte, mais en vain, partit cependant, tranant avec assez de bruit
les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se
plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la
dugne d'lonore ne se mt  ses trousses. Ce ne pouvait tre qu'elle
qu'il venait d'entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver  sa
chre lonore? et comment ravoir sa culotte?

Thrse, de son ct, n'tait pas sans inquitude, elle m'avait manqu
trop essentiellement pour ne pas s'attendre  quelque rprimande svre
et peut-tre  recevoir son cong, mais heureusement pour elle, je
manquai de dignit dans cette occasion. Glissant donc lgrement sur les
reproches que mritait son audace et ne prenant pas mme le temps
d'couter ses excuses, je passai dj vite  la confidence de mon
espiglerie. Elle venait dj d'avoir un effet si plaisant que je ne
pouvais contenir mon envie de rire, loin qu'il me restt la moindre
humeur, Thrse, rassure, trouva le tour admirable; nous n'osions
cependant laisser clater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait
pas ses culottes, resterait jusqu' nouvel ordre dans le corridor.
L'ingnieuse soubrette eut bientt lev cet obstacle. Elle alla dire
tout bas par la serrure  son bon ami, qui en effet y avait l'oreille
colle, que la femme de chambre, qui s'tait trouve mal et n'avait
appel que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien,
qu'au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait
lui tre rendue par la porte,  cause du bruit qu'elle faisait au
moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, on la lui
jetterait par la fentre ds que la femme de chambre dormirait.

Ainsi dbarrasses du tmoin incommode, enchantes de le savoir cul nu
dans le jardin, o la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignmes
plus nos ris: puis nous tnmes conseil, rsolues de bien employer, pour
notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que
nous avions de son incontinence. Le rsultat de nos dlibrations fut
que Thrse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit
suspendre la culotte  la porte de la chambre o couchait la vritable
lonore. _Tel fut notre bon plaisir._ Thrse s'habilla tout  fait,
parce qu'il faisait trs froid: puis s'enfonant dans les tnbres du
corridor, elle alla bravement excuter notre risible arrt.


CHAPITRE IX

Rapport de Thrse et ce qu'elle fit pour prouver qu'elle ne mentait
pas.

La tmraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y
attendais, et j'tais dj fort inquite de son retard, quand je
l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle tait
avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Presse de la plus vive
curiosit, je lui fis cent questions. Mais, sans y rpondre et riant par
clats, la folle ne cessait de rpter: _Ah! la plaisante aventure! la
bonne folie! le drle de corps!_ Je perdais patience. A la fin pourtant,
j'appris que ces ris immodrs taient occasionns par la plus
singulire scne du monde, qui se passait  l'heure mme dans la chambre
d'lonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une
partie.--M. le chevalier, dit l'vapore, s'interrompant  chaque mot
pour clater de rire, M. le chevalier est l-haut... chez la divine
lonore,  qui il tient, je ne sais sous quel prtexte, les propos les
plus originaux. Je dfie l'homme le mieux ivre, le plus factieux
histrion, d'imaginer un amphigouri pareil  celui qu'il dbite. Il a
cependant pass la nuit avec la chre demoiselle, rien n'est plus
vident... Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couch ensemble,
mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui
diable ne rirait pas d'une dcouverte pareille?--Mais, interrompis-je,
tes-vous bien sre, Thrse...--Tout  fait sre, mademoiselle.--Que ce
soit le chevalier?--Ah! c'est bien lui-mme; peut-on mconnatre son
joli son de voix? il traite Mlle lonore d'pouse chrie, d'adorable
dit.--Vous extravaguez, ma mie Thrse, dis-je un peu pique, mais ne
pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre
vraisemblance.--Eh! parbleu, mademoiselle, rpliqua-t-elle en continuant
ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la
peine de vous lever et de me suivre, vous verrez...--Non, il y aurait un
autre moyen...

Je n'eus pas le temps d'achever. Thrse avait de l'esprit, elle devina
ce que j'hsitais  lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le
chevalier qui revint  sa place, riant aussi de tout son coeur.

Pique contre le volage adorateur, dj coupable de plusieurs
infidlits, quoique nous ne vcussions ensemble qu' peine depuis un
mois, je le laissai chercher  ttons mon lit, sans daigner le guider
d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout  coup
la moiti de ma colre quand je sentis les belles mains de l'inconstant
toucher mon sein et sa bouche anglique surprendre la mienne au moment
o je dlibrais si je voulais la dtourner. J'eus cependant le courage
de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laisst et retournt
vers son _pouse chrie, vers l'aimable dit_. Ce reproche ne le fcha
point; et sans perdre du temps  se justifier, il eut recours au remde
infaillible... Je m'apaisai.

Encore, mon cher amour (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde
fois)... mais je me repentis de cette prire indiscrte quand j'eus
touch quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilit de
me complaire.--Hlas! dit tristement le pauvre chevalier, voil le vrai
chtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni!
mais Vnus n'abandonne pas pour longtemps ses fidles adorateurs. Avant
que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de
m'arriver, je serai dsenchant; et tu es trop gnreuse pour me refuser
ma revanche. Un baiser de flamme fut le sr garant de ma bonne volont;
nous demeurmes voluptueusement groups; et ce fut dans l'attitude la
plus propre  oprer un prompt dsenchantement que le chevalier se mit 
me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.


CHAPITRE X

C'est le chevalier qui parle.

Le funeste prsident nous faisant visiter tous les recoins de sa
maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions t un dtachement
de marchausse, command pour y dterrer quelque malfaiteur, avait
annonc la pice o nous sommes maintenant comme l'appartement de sa
fille, et celle d'en haut, o je suis venu m'garer, comme l'une des
chambres qu'il donne aux trangers, en attendant que le premier soit en
tat. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre ct.
Ayant bien mis cette distribution dans ma tte, assur d'ailleurs que
Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et prsumant en
consquence que tu coucherais ncessairement dans une chambre o il n'y
aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au
bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier
des femmes, ds que j'ai prsum que tout le monde pouvait  peu prs
dormir. J'ai port la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouv la
clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai
fait, on s'est veill... J'hsitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit
trs distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle
d'lonore; alors il m'est venu l'ide la plus folle. La rpugnance de
passer pour Saint-Jean et la curiosit de voir quel micmac allait natre
de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rle de somnambule, et
sans rpondre  la voix, je me suis mis  dclamer assez bas.--Jardin
dlicieux o la divine Clo vient chaque matin disputer  la rose et au
jasmin le prix de la fracheur... Lieux enchants o le serment d'un
amour  l'preuve des sicles prcda le voeu que nous prononmes au
pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle
de Vaucluse! Cristal, o mon pouse chrie...--Ah , Saint-Jean, a
interrompu la voix, voil qui est trs bien, mais c'est assez de ces
gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point
de part  mon choix, il fut forc ds que je vis sa prunelle plus
clatante que l'toile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous
faites votre agrable! o donc avez-vous puis tant d'esprit?--Personne
n'en a comme elle. Phbus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre
d'un nuage ple ds qu'elle ouvre la bouche... Adorable pouse! divine
Clo...--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je  l'aimable fou, dont
le poids dlicieux gnait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le
soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, ds que Clo se met 
parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je
sens que tu es dsenchant;  la bonne heure; cependant, pour ta
pnitence, tu patienteras jusqu' ce que tu m'aies achev ton rcit,
nous verrons aprs; sois sage et conte.

--Mis au fait par l'apostrophe d'lonore  Saint-Jean, tu penses bien
que je me suis mis  mon aise. J'ai profit de la premire invitation,
qui est encore chappe  la belle, pour courir  son lit, disant:
Qu'entends-je? Elle est dj sous ce berceau de chvrefeuille! les sons
de sa voix mlodieuse ont frapp mon oreille!... Ah! chre pouse!...
C'est toi!... C'est elle-mme... Hlas! aprs une si longue absence...
tes bras se refusent  ceux d'un poux chri!... O amour,  hymne!
venez clairer de vos brillants flambeaux les yeux de Clo, qui
mconnaissent le plus tendre des poux.

Soit qu'lonore ait eu l'esprit assez prsent pour sentir tout le
parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un temprament dominant
ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-tre dangereuse,
elle n'a fait aucun effort pour m'empcher de partager son lit.
Cependant il n'tait plus possible qu'elle me prt pour Saint-Jean, dont
elle doit sans doute connatre la voix. Je ne dguisais point la mienne.
J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle
 mal sans tre assur de son parfait consentement, j'ai dbut, au lit,
par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes aprs, j'ai fait
semblant de ronfler. Bientt lonore s'est leve. Je m'apprtais 
m'esquiver, craignant qu'elle n'allt appeler du secours, mais prudente,
ennemie de l'clat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les
verrous, de peur sans doute qu'il ne vnt plus de monde qu'il ne lui en
fallait. Aprs cette sage prcaution, elle s'est recouche, et voici ce
que j'ai jug  propos d'ajouter  mes folies:--Cesse de t'abuser,
divine Clo. Quelle que soit la beaut de l'incomparable lonore, rien
ne peut combattre dans mon coeur ton image adore; en vain cette auguste
princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix...
Je ne disconviens pas que mes yeux blouis, mon oreille enchante... Tu
surprends ma rougeur, cleste Clo? pardonne, je suis coupable... Mais
que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins dtruisent une
illusion passagre... Permets-moi seulement de rpter une dernire fois
que si je n'tais l'amant et l'poux de Clo, je ne pourrais vivre que
pour lonore.

Aprs une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre
envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'tait pay deux fois
de ses loges et qu'lonore avait fait trs savamment la Clo.
Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait
tiraill doucement, afin de se dfaire de lui, s'il tait possible, sans
l'veiller; qu'il s'tait prt  tout, soutenant avec beaucoup de
vraisemblance le rle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attir vers
la porte. Thrse s'tait trouve l prcisment comme lonore ouvrait.
Le chevalier, par pure malice, avait recommenc ses monologues, sans
rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine
Clo. Thrse avait profit d'un moment favorable pour se glisser dans
la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis,
laissant le chevalier continuer sa comdie, elle tait revenue vers moi;
par bonheur, lorsqu'elle tait retourne, le somnambule n'avait pas
encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main
fminine s'emparait de lui dans les tnbres, s'tait laiss conduire.
Thrse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant  la porte de
la chambre, elle s'en tait alle, par discrtion, attendre le jour
quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison o elle
avait servi.


CHAPITRE XI

Aubades. Fcheux rveil d'lonore.

Le lecteur peut tre impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte
de Caffardot, si mchamment installe chez l'innocente lonore; je
supprime, pour le satisfaire, les dtails de ce qui put encore se passer
entre le somnambule et moi.

Nous fmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de
monde que l'on pourrait  l'appartement de la belle avant qu'il y ft
jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux,
devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce
grand coup de thtre, que d'veiller de bonne heure M. le prsident et
de lui proposer de surprendre agrablement les dames par de petites
aubades  leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le prsident de
la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goter
l'heureuse ide de cet _veil_ romanesque.

En consquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hte
avec son violon; la triste basse de viole fut tire de son tui
poudreux: on rpta quelques vaudevilles suranns et l'on se mit en
marche. Sylvina fut gratifie la premire d'une _forlane_, d'une
_gavotte_ et de deux _courantes_, le tout avec des sourdines, par
respect pour le sommeil de la grave prsidente, dont l'appartement tait
contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'tait aussitt leve,
vinrent  ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps
qu'il fallait pour ne point paratre prvenue. Je grossis bientt leur
bande avec Lambert, qui, se mlant aussi de musique et jouant
passablement de la flte, venait se joindre aux concertants. Bientt
toute la maison fut  notre suite, except la prsidente, lonore et
Caffardot; en un mot, nous tions trs nombreux quand nous nous
prsentmes  la porte de la chambre o reposait la tendre amante de
Saint-Jean, _la divine Clo_.

Arrivs sans bruit, nous dbutmes par le fameux air _des Sauvages_, sur
lequel je savais par bonheur un _amphigouri_, qui rpondait
merveilleusement  l'envie que j'avais de berner la chre lonore, et
non de la divertir. L'honnte prsident, admirateur de l'artiste  qui
l'on doit le sublime morceau que nous excutions, tait seul de bonne
foi: possdant cette pice  fond, il raclait littralement la basse
continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitt que l'air fut
achev, le chevalier ouvrit, criant  tue-tte: _Forts paisibles_; 
quoi le cher pre ne manqua pas de rpliquer par une partie du choeur.
Quant  moi, je continuais  chanter mes paroles burlesques, Lambert
s'poumonnait en soufflant dans sa flte; le tout faisait un charivari
qui m'aurait considrablement amuse si je n'avais pas eu la perspective
d'un amusement encore plus intressant.

Ce fut le prsident lui mme qui courut aux volets et fit jour. Les
chants cessrent subitement  l'aspect de la culotte; le chevalier et
moi joumes  ravir l'tonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa,
Sylvina parut stupfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs.
Le prsident tait  peindre, ayant pass tout  coup d'un enjouement,
un peu fou pour son ge,  la colre la plus terrible. Tous les yeux,
fixs  la fois sur la culotte, guidrent sur ce fatal objet ceux de la
malheureuse lonore. Sa confusion ne peut se dcrire. Nous nous htmes
de sortir  travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide
Thrse, se comportant  merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre
part  l'vnement. Le chevalier emmena le prsident demi-mort, ferma la
porte et s'empara de la clef, pour empcher ce pre irrit de revenir
sur ses pas faire quelque mauvais traitement  sa coupable fille.
Cependant la culotte tait demeure, et celui  qui elle manquait ne
passait pas lui-mme des instants moins cruels qu'lonore, que ce
trophe de libertinage venait de compromettre si publiquement.


CHAPITRE XII

Trait d'esprit et de charit de la part du chevalier.

D'Aiglemont tait un espigle, mais il avait le coeur excellent. Il ne
vit donc point sans motion le dsespoir de notre hte; et sur l'heure
il forma le projet de rparer, autant que cela se pourrait, le mal qui
rsultait de notre folle plaisanterie.--Ne vous affligez pas, monsieur,
dit-il au prsident, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je
gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgr les
apparences qui semblent dposer contre sa vertu. Laissant  part la
prvention o tout le monde doit tre en faveur d'une personne bien ne
et leve par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je
soutiens que cette culotte gare chez elle ne peut s'y trouver que par
quelque perfide manoeuvre de la part, sans doute, de celui  qui elle
appartient. Un homme  bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit,
n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a l-dessous
quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort
d'claicir ce mystre d'iniquit. Souffrez que j'entretienne un moment
en particulier Mlle lonore... mais non, soyez vous-mme tmoin de
notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientt vous serez
tranquillis et veng.

Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en
tais pas moins tonne de son effronterie, et je ne concevais pas
comment il osait se mler d'arranger une affaire o lui mme avait les
plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint  bout d'y conduire
heureusement sa difficile entreprise.

Les claircissements entre lui, le prsident, lonore et Caffardot se
passrent sans tmoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans
la voiture, lorsque nous emes pris cong de la ridicule famille. C'est
encore le chevalier qui va parler.

--Nous sommes retourns, le cher pre et moi, chez la malheureuse
lonore, que nous avons trouve en larmes.--Rassurez-vous,
mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuade
que monsieur votre pre est trop judicieux pour prendre le change: il ne
doute nullement de votre innocence, et de mme, loin de vous accuser le
moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un
sclrat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi
du soin de vous faire la rparation solennelle qui vous est due; mais
expliquez-vous, dcidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il
expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intrt  lui pour que
vous daigniez le sauver en l'levant au rang de votre poux?--Ni l'un ni
l'autre, monsieur, a rpondu l'indolente lonore, qui, m'ayant
attentivement regard pendant que je parlais, s'tait un peu rassure,
sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur,
une punition proportionne  la perfidie de Caffardot ne manquerait pas
d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, aprs l'indigne manire dont
il vient de se venger de n'avoir pu me sduire,  quel excs il pourrait
encore se porter, plus irrit? Qu'il vive!... Mais j'en jure devant mon
pre, devant vous, monsieur, de qui je reois dans ce moment des preuves
d'intrt qui me permettent de vous nommer notre vritable ami, je jure,
dis-je, que jamais l'infme Caffardot ne sera mon poux; hlas! je n'ai
qu'une faute  dplorer: c'est d'avoir cach trop longtemps  mes
tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile
hypocrite de la dvotion. Depuis plus d'une anne il ne cessait de me
tendre des piges. J'esprais toujours que, cdant enfin  ses propres
remords et corrig par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma
rsistance, il renoncerait enfin  ses damnables projets; mais je me
suis abuse!... et qu'il m'en cote cher aujourd'hui!--Nouveau torrent
de larmes... dlire de douleur.

Je voyais le bon papa prt  fondre en larmes; j'ai pens que les
miennes, ou du moins le semblant d'en rpandre, produirait un admirable
effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc dtourn la tte, et
tirant mon mouchoir, j'ai cach mon visage, riant d'aussi bon coeur que
les autres pouvaient me souponner de pleurer et pleuraient rellement
eux-mmes. Le sensible prsident serrait dans ses bras sa vertueuse
progniture; lonore jouait son rle avec beaucoup de majest. Je n'y
tenais plus; je me suis empar de la culotte, et sortant brusquement de
la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais
confondre Caffardot et le punir de sa lche imposture.--Arrtez-le, mon
pre, s'est crie la gnreuse lonore, courez, empchez le sang de
couler...--Mais je suis alerte; en deux sauts j'tais loin du prsident,
et je me suis rendu sans obstacle  la chambre du dvot suborneur.


CHAPITRE XIII

A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.

Sylvina et Lambert coutaient le chevalier avec beaucoup d'intrt; mais
si cette histoire pouvait les amuser, elle tait surtout dlicieuse pour
moi. Je jouissais seule de tout le comique du rle du chevalier et du
parfait ridicule du rle d'lonore. Je mourais d'envie de mettre les
autres un peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'oeil fin,
m'imposa silence et continua:--J'ai paru chez Caffardot avec un visage
triste et courrouc. Il tait au lit. Au bruit que j'ai fait en entrant,
il a dtourn ses rideaux; l'aspect de la terrible culotte l'a fait
frmir; une pleur mortelle a dfigur son visage, 'a t bien pis
quand le prsident est survenu, transport de fureur, faisant en
consquence des grimaces d'nergumne. J'avais discrtement attendu
celui-ci pour parler; immobile, je m'tais content d'exposer la culotte
aux yeux de l'accus, comme une autre tte de Mduse.

Aussitt, le prsident, dont la rage redoublait  la vue de l'auteur
prtendu de sa honte, a pris une canne et s'est mis  frapper de toute
sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgr les couvertures, devait
trs bien sentir les coups; je ne me suis point expos  cette premire
explosion, parce que je connais le coeur humain et que je sais que,
lorsqu'on s'est livr sans contrainte  ces sortes de transports, le
moment qui les suit est celui de la clmence et des accommodements.
Cependant, suffoqu de colre et las de battre, le prsident s'est jet
dans un fauteuil, dplorant avec beaucoup de galimatias _son malheur, sa
confiance abuse, sa fille perdue de rputation et prive sans doute
pour jamais de l'espoir d'un honorable tablissement._

--Pardonnez-moi, monsieur, s'est  son tour cri le chrtien Caffardot,
tombant du lit  genoux et se tranant dans cette posture jusqu'aux
pieds du pre outrag. Pardonnez: soyez assur qu'pouser Mlle lonore
a toujours t mon unique dsir et que si j'ai t assez faible pour
succomber  la tentation d'en jouir...--A la tentation d'en jouir,
malheureux! a ripost le pre redevenu furieux... Tu as encore l'audace
de m'insulter, sclrat, et de calomnier ma fille! tu en as
joui...--Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu'lonore
ait tout avou...--Alors un coup de bton, pour lequel le vieux
prsident a retrouv toute la vigueur de la premire jeunesse, a coup
la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu'il
sent qu'on l'crase; j'ai vu de mme notre reptile frmir et mesurer
d'un coup d'oeil plein de rage la figure dcrpite du pre d'lonore.
Cependant, afin de prvenir quelque acte de violence de la part du
sournois Caffardot, je me suis ml de la querelle et, me joignant au
prsident, j'ai trait l'autre de _garnement_: je l'ai menac d'appeler
des valets pour le lier et le conduire  la ville, o l'on saurait bien
le forcer  justifier une fille aussi estimable que celle qu'il osait
noircir par la plus excrable des calomnies.

Un dvot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent
au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre
terre, a offert  Dieu sa fatale disgrce et entonn le _Miserere_ d'un
ton que le prophte lui-mme avait sans doute  peine, quelque afflig
qu'il pt tre, quand il le composa. Mais je n'ai pas laiss le temps 
notre David d'achever sa ridicule prire; je l'ai fait habiller  la
hte; vous l'avez tous vu sortir de sa chambre, noy de honte, cras de
l'injustice de ses accusateurs, de la gravit des circonstances qui
concouraient  le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je
l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne  sa
gentilhommerie  pied; le prsident m'adore; je suis son ami, son
vengeur:  la ville, je dois tre sa plus intime socit; je suis charg
de vous faire  tous des excuses infinies et de vous prouver comment la
belle lonore est l'innocence mme. Je vous propose de le croire;
cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user de violence
pour tcher de vous en convaincre. Au reste, il n'y aura point de
procs,  moins que Caffardot ne juge  propos d'en intenter. Mais il
n'en fera rien. Except celui-ci, tout ce monde afflig nous rejoindra
demain  la ville; les gens ne manqueront pas d'y bruiter la fatale
histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout
ceci va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre l'ennui
de notre nouveau sjour.


CHAPITRE XIV

Conclusion des aventures prcdentes.

Voil qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cess de
parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous
venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se
trouvait-elle chez lonore? M. Caffardot l'y avait-il rellement
oublie aprs un tendre entretien? ou bien tait-il coupable du tour
infme de l'y avoir introduite  l'insu de la demoiselle, par quelque
motif de vengeance ou de passion?--C'est sur quoi l'on ne peut pas vous
donner des claircissements bien positifs, rpondit finement le
chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une nigme dont le
caractre indchiffrable du personnage rend la solution fort difficile.
Peut-tre avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des
gageures. Quoiqu'il y ait gros  parier qu'lonore n'est point
innocente, je veux bien nanmoins risquer dix louis, et je dis _qu'elle
n'a pas couch avec Caffardot_.--Monsieur le chevalier, interrompit
Lambert, je tiendrais vos dix louis s'il tait permis de parier  jeu
sr. Je n'ai pas laiss de m'instruire pendant cette fameuse nuit.
Apprenez  votre tour les dcouvertes que j'ai faites. Quelle diable de
raison que celle de ce M. le prsident!

Le vin frelat que nous avons bu  souper m'incommodait. J'ai eu besoin
de sortir de mon appartement, et  force d'aller et de venir, j'ai enfin
trouv ce que je cherchais....

Lambert descendu... Sylvina devenue rouge, cela donnait  penser quelque
chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions
tait la vrit; nous ne tmoignmes rien et le laissmes poursuivre.

J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans l'obscurit
quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de
prcaution le long des murs. Tout prs de moi, ce noctambule a ouvert
avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais,
devait tre celle de la chambre  coucher de Mme la prsidente. Je n'en
ai plus dout lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu' cette porte,
qu'on n'avait pas jug  propos de refermer. J'aime les scnes de nuit;
je me suis donc gliss dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre
galante htesse, a t tutoy familirement et reu sans faon dans le
lit. Je n'avais pas envie d'couter en chemise les peu intressants
bats de ce couple amoureux; mais j'ai pens qu'il serait aussi bon de
veiller l qu'ailleurs; et, retourn chez moi pour me chauffer et
endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l'intention de
recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu
les dlinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de
rcration. Moins adroit que la premire fois, j'ai touch tant soit peu
la porte qui s'en est plainte aigrement. La prsidente a dit avec
effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d'entendre?--Ce n'est rien,
lui a-t-on rpondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne prsidente
s'est un peu rassure...) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS
autres?--Continuez, mon cher Lambert rpliqua le chevalier, c'est ce nom
de Saint-Jean qui me divertit.--Saint-Jean ne m'a point tonn, riposta
Lambert. Eh! qui diable, autre qu'un valet bien pay, pourrait se
hasarder  fter les immenses appas dont nous parlons!...

Quand je m'introduisis, c'tait fait: un entretien familier remplissait
les moments de relche.--Je suis trs mcontente de toi, disait la
prsidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien,
un petit volage; ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand
je n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains
soupons...--Saint-Jean n'tait pas orateur. Il se dfendait mal; madame
s'est anime par degrs; et aprs avoir rcapitul tout ce qu'elle avait
fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble  ma surprise en
disant que si elle avait eu la bont de tolrer quelques infidlits en
faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la
honte et le dsespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle
croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes
d'intelligence; mais que si elle venait jamais  avoir des certitudes,
elle ferait prendre le suborneur et renfermer l'effronte pour le reste
de ses jours. Saint-Jean s'est _donn au diable_, que rien n'tait plus
faux que ce got prtendu pour Mlle lonore: coutez bien ceci, mes
amis:--C'est bien plutt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot
que madame devrait jeter ses soupons. On ne dirait pas que le grivois y
touche; mais il rde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout 
l'heure encore, au jardin... mais enfin... on verra. Si l'on ne marie
pas bientt ces deux amoureux, il arrivera srement quelque malheur...
Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?--Je ne
me ddis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.--Elle est
finie: l'envie de rire, le froid et certain bruit que la prsidente a
fait dans sa table de nuit m'ont chass de l'appartement; j'ai regagn
le mien... ou celui de Sylvina, consol de mon indigestion (en avait-il
une?) et de la perte de quelques heures de sommeil. (Nous le crmes
bien pay d'avoir veill.)

Nous rmes beaucoup de cette nouvelle scne; et raisonnant  perte de
vue sur tant d'vnements tonnants nous arrivmes sans nous tre
aperus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes
de la ville, pour nous conduire  notre logement. La situation, la
distribution et les meubles rpondaient  l'ide que nous devions avoir
du bon got et de l'amiti de notre protecteur. Quand nous fmes
installes, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que
nous le primes d'amener, le plus tt possible, auprs de nous.


CHAPITRE XV

O l'on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables.

Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux
leve que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province.
Mme Dupr, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitt que nous emes
mis pied  terre et nous invita de la meilleure grce du monde  prendre
chez elle un dner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prt.

Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, ne de parents
assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire  un vieux caissier,
autrefois amoureux de sa mre, et qui, devenu dvot et infirme, s'tait
retir de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnte
financier,  qui le grand nombre de ses confrres ne se pique pas de
ressembler, avait pous, par reconnaissance, la fille de son ancienne
amie et lui avait donn tout son bien. Les scrupules, l'ge, la maladie,
enfin toutes les raisons possibles ayant empch le dvot personnage de
vivre en mari avec sa jolie pouse, elle n'avait t que sa compagne; au
bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En consquence, Mme
Dupr portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et
d'un riche mobilier. La vieille mre, pour lors malade, et qui ne dnait
point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le
rez-de-chausse: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions
tre chez nous aussi isoles que bon nous semblerait, mais on nous
priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user  la
rigueur de cette facilit; ce que nous prommes de bien bon coeur, car
Mme Dupr nous avait tous charms ds le premier abord.

La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au
fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le
besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait
particulirement  Lambert, pendant ses rcits, et l'air de chercher 
lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait
pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme
Dupr le regardait dj comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un
parti. Le coeur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les
peines du mariage est ardent  convoler. J'ai dit que notre compagnon
tait de belle figure; le trait tait dcoch et le coeur de l'htesse
bless au plus vif. Lambert sentait lui-mme tout le prix d'une conqute
qui lui offrait  la fois l'agrable et l'utile. Nous achevmes de lui
prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnte
pour qu'un intrt de coquetterie pt balancer en elle le devoir d'une
sincre amiti, fut la premire  presser Lambert de faire assidment sa
cour. Monseigneur, que nous vmes le soir avec son neveu, fut enchant
du bonheur de notre ami. Quant  nous, aprs le tumulte du caprice, il
tait temps d'couter la raison. Elle assignait la tante  l'oncle, et
la nice au neveu; nous nous arrangemes en consquence et fmes tous
quatre fort contents.


CHAPITRE XVI

Comment l'objet de mon voyage est manqu.

Le prsident ne fut pas plus tt de retour avec sa famille que nous
emes sa visite. Il me prsenta M. Criardet, le matre de musique du
concert, artiste sexagnaire, dont la vaste perruque  la grenadire,
annonait l'antique talent. Ce grand personnage tait suivi d'un
_ex-enfant de choeur_ qui succombait sous le poids d'une douzaine
d'_in-folio_ de musique. C'taient tous les vieux opras franais et
d'admirables _cantates_ de diffrents matres. Je plis  la vue de ce
grimoire, dont il me fut prescrit de faire dsormais mon unique tude,
afin d'tre bientt en tat d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait
plus ici de ce qui pouvait m'tre familier: la musique italienne n'avait
aucun accs dans ce pays ennemi des innovations. Elle y tait traite de
_frdons_, de _papillotage_; on niait qu'elle _ft chantante_, qu'elle
_pt peindre, mouvoir_. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette
musique btarde,  la mode depuis quelques annes, qui prend aussi le
nom d'_italienne_  la faveur de quelques plumes arraches au paon et
dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revtir. Cette
svrit propre  garantir de la contagion du mauvais got m'aurait paru
raisonnable si la prvention des amateurs avait t fonde sur des
connaissances claires; mais comme elle ne l'tait que sur un respect
fanatique pour le genre prtendu national, je mprisai fort leur
enttement et j'eus un pressentiment sr du peu de succs qu'aurait mon
talent dans une ville o la musique franaise tait une espce de
religion.

En effet, accoutume  la musique mesure, phrase, aux roulades, aux
traits saillants et lgers, je ne vins point  bout de saisir les
beauts du genre tabli. J'tais sottement fidle  la mesure; je
n'avais pas assez de _timbre_, j'clatais de rire au milieu d'un _ah!_

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le prsident et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excdaient;
je les envoyais patre; un jour, enfin, monseigneur survint pendant
qu'on me perscutait pour me faire brailler _Ah! que ma voix me devient
chre_, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui
m'exposait  tant d'ennuis. Monseigneur, qui hassait la musique
franaise, et surtout les pdants, mit M. Criardet  la porte, lava la
tte au prsident, lui soutint que mon chant tait fait pour plaire
partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance
et du mauvais got, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que
je dbutasse au concert, dt-il payer le ddit de mon engagement, ou
faire venir  ses frais, pour me remplacer, quelque vtrane des choeurs
de l'Opra.


CHAPITRE XVII

Peu intressant, mais ncessaire.

Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique franaise,  qui
je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuy des
disgrces  son occasion, qu'elle reut un violent chec, dans cette
mme ville, regarde jusque-l comme le plus impntrable de ses
retranchements.

La comdie tait mauvaise, et par consquent peu suivie: il passa une
troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et
retournant dans leur pays, se trouvrent  manquer d'argent; le
directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria
d'abord _ l'horreur,  la profanation_; cependant, on voulut les
entendre, quelques-uns par curiosit, le plus grand nombre avec
l'intention de les trouver pitoyables et de les craser sous le poids
d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale
que beaucoup de spectateurs furent d'abord entrans par cette nouvelle
musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la
siffler perdit beaucoup de ses membres. On tait tonn de ne rien
perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue.
Tout tait peint; les chants sduisaient; une excution nette,
moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des
morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles
fugues dchurent de moiti. L'amour de la vrit me force  dire
qu'ayant mis en parallle les croquis de musique du rpertoire des
Italiens avec les tableaux surchargs de nos grands matres, quelques
personnes raisonnables osrent donner la prfrence aux premiers. Le
prsident tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il
s'tait donns pour empcher le schisme. Mlle lonore, qui cessait
d'tre aux yeux de ses concitoyens la premire chanteuse de l'univers,
fit de cette injustice le prtexte de ses mortels ennuis.

La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en
servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber  plat celui de
M. Criardet, si l'on se ft souci d'enrler tous les transfuges. Mais
il y avait un choix  faire. On se garda bien de s'associer une foule
d'imbciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des
intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon
sens, dont les connaissances et les voyages avaient pur le got et qui
ne ressemblaient en rien  leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que
ces honntes gens dchirs, tympaniss, has de la demi-bonne compagnie,
taient peu rpandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les
vains clabaudages de leurs dtracteurs, loin de les mettre en souci,
tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.

L'oncle et le neveu taient fort gots de cette coterie. Le suffrage
unanime dont elle honora mon talent, rpara bientt le tort que pouvait
m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du prsident. Je fus
accueillie partout, et en dpit des gens qui disaient avec ddain:
_Qu'est-ce que c'est que ces femmes-l? Fi! comment peut-on les voir?_
nous tions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.

Autant nous tions dtestes des femmes, autant le chevalier l'tait de
certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la
dvotion. Cependant, il tait impossible d'entamer ce prlat. Rigoureux
observateur des moindres biensances de son tat, exact  ses fonctions,
grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors
que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un
saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se
plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le
quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans
monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il tait en effet
l'homme ador.


CHAPITRE XVIII

Intrigues, conversation singulire.

Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'tions gens  nous priver
longtemps du doux plaisir d'tre infidles; on agaait la premire, elle
ne savait pas rsister. Monseigneur avait bien peu de temps  lui donner
pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument  Sylvina.
D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une
femme un peu passable dont il ne ft plus ou moins agac. Je n'clairais
point sa conduite tant qu'il parut  peu prs le mme  mon gard. Quant
 moi, j'tais excd des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offense
des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier
tait visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilit de
m'avoir autrement qu' force d'or. Cependant, ces grossiers spculateurs
taient bien loigns de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un
instinct indfinissable me faisait penser malgr moi-mme  lui donner
bientt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir
avec beaucoup de dlicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le
cas de profiter des bonnes fortunes qui lui taient offertes.

Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui
joignait  beaucoup d'autres talents ceux de chanter  ravir et d'tre
une excellente actrice. Argentine, sa soeur, moins habile peut-tre,
mais bien plus sduisante, faisait tout son possible pour avoir la
prfrence. De mon ct, je commenais  sentir un got trs vif pour le
jeune Gronimo Fiorelli, leur frre, qui ne leur tait infrieur ni par
la figure, ni par les talents.

Sylvina et moi devions donc tre ternellement en rivalit! Aussi
connaisseuse que moi, le mrite de Gronimo l'avait galement frappe;
sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune
homme tait dj dans ses filets. J'en eus un jour des preuves
accablantes. J'avais oubli quelque chose en sortant; je rentrai, et je
vis... ce qu'il est cruel de voir quand on aime... Cette fatale
dcouverte acheva d'clairer mon coeur. Le serpent de la jalousie le
mordit; mes jours furent empoisonns. Je devins triste, rveuse; je fis
mauvaise mine  mes amis,  monseigneur et presque au charmant
chevalier. J'tais impatiente de l'air de bonheur qu'avait tout le
monde, jusqu' Lambert et Mlle Dupr.

Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher  Sylvina l'aimable
Fiorelli. Sans cesse, il tait chez nous, mais on le gardait pour ainsi
dire  vue. Bientt, je fus sre que le soir, faisant semblant de se
retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je
n'avais pas aussi rgulirement le chevalier. Il imaginait mille
mensonges pour me drober la connaissance de ses perfidies. Tantt un
souper, tantt une partie de jeu pousse trop avant la nuit, tantt le
soin de sa sant, de la mienne, l'avait empch de se rendre auprs de
moi. Ses caresses taient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler
qu'il tait puis, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se
mnageait peut-tre avec moi pour briller ailleurs.

Thrse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui
concernait l'amour tait pour elle une affaire srieuse, dont elle tait
toujours prte  se mler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et
leur cause, et je fis bien. Je reus, en effet, de cette bonne fille
tous les secours dont je pouvais avoir besoin.

--Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible,
je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son
pouvoir que vous ne puissiez vous-mme bientt le possder. Vous piquez
ma gnrosit, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers
retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux
de madame. Mon sang recommenait  circuler; mon coeur se dilatait;
Thrse me rendait la vie. Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidit
dplace a pu empcher le jeune objet de votre amour de vous dclarer
tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficult de vous
intresser au dsir qu'il aurait d'y russir. Quoi qu'il en soit, M.
Gronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer  vous-mme,
il m'avait souvent sollicite de vous pressentir.

Je grondai Thrse d'avoir refus de rendre un service, qui, par
contre-coup, m'aurait beaucoup oblige; mais elle m'avoua franchement
que, trouvant aussi Gronimo fort  son gr et se croyant assez jolie
pour mriter quelque attention de sa part, elle n'avait travaill
jusque-l que pour elle-mme, essayant de persuader au modeste Italien
qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'tais idoltre.
Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thrse,
pour prouver  Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui
que ses voeux s'adressassent  vous?--Ah! si j'avais pu,
mademoiselle!--Comment? _Si vous l'aviez pu!_--Sans doute, ce n'est pas
un Caffardot, celui-ci! il et t plus traitable. Mais...--Mais!
achevez.--Je vous dirai tout, mademoiselle... Cependant, soyez
tranquille: je me sacrifie... et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?...
Non, cela n'est pas possible... vous l'aurez, ma chre matresse, je le
dois pour vous, pour lui, pour moi-mme... Puis elle s'chappa les yeux
noys de larmes, et me laissa fort tonne, et surtout trs satisfaite
de notre singulier entretien.


CHAPITRE XIX

Prompte ngociation de Thrse.--Entrevue.

La joie du captif qui voit compter l'argent de sa ranon et dtacher ses
fers; celle du marin, lorsque, menac du naufrage, il voit tout  coup
les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche  peine de ce que
l'importante promesse de Thrse venait de me faire prouver. J'tais
encore plonge dans une douce rverie; mon me s'garait avec dlices
dans les riantes perspectives de l'esprance, quand l'objet de ma
passion me fut annonc.

Sylvina n'tait point  la maison: le mal-tre dont je me plaignais
depuis quelques jours m'avait servi de prtexte pour ne pas
l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler  Thrse de mon
amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Gronimo, qui
d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris
que je serais bien aise de le recevoir, il s'tait ht de saisir une
occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empcher de
renatre.

Mon trouble fut extrme; l'Italien tait  peindre dans ce charmant
embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures;
contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intressante pour qui
l'occasionne qu'on en est flatt, dans ces moments prcieux 
l'amour-propre, de voir l'me de l'objet qu'on aime tout entire dans
ses yeux, et suffisant  peine  admirer. A peine mon nouvel amant
pouvait-il se soutenir: il trbucha, il s'assit maladroitement, demeura
muet... et si l'adroite Thrse n'et fray bientt une route  la
conversation, de longtemps notre malaise stupide n'et apparemment fini.
Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grce, vous
osez aimer, j'ai os parler en votre faveur, et je crois que nous
n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre tmrit. Je
vous laisse et vais me mettre aux aguets.

Aprs ces mots, si Thrse ne s'tait pas envole, j'aurais peut-tre
jug  propos de faire quelques faons; mais Gronimo, tombant  mes
genoux, m'ta tout  fait cette prsence d'esprit avec laquelle une
femme se dfend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite
qu'elle ne se l'tait propos. Assomme de l'indiscrtion de Thrse,
mue de la passion que me tmoignait mon amant, trahie par mes propres
feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si
dsirable que Gronimo, dans l'intressante posture d'un amant
suppliant: je ne tenais plus contre l'imptuosit de ses caresses,
contre l'loquence de ses expressions, qu'un organe agrable et l'accent
italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui ptillait dans ses
yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le dlire
pathtique de ses sens se communiquait aux miens; j'tais  mon tour
muette, immobile; mes mains, ma gorge taient abandonnes  ses baisers.
Le plaisir concentr dans mon me n'clatait au dehors que par la
rougeur de mon visage et les oscillations prcipites de mon sein. S'il
et os...

A ces premiers transports, il en succda de plus modrs; Fiorelli me
conta que, ds la premire fois qu'il m'avait vue, je l'avais embras du
plus violent amour: Je prissais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant
amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il
est vrai, par la naissance, par mille belles qualits; mais, divine
Flicia, me permettez-vous de me mettre  certains gards au-dessus de
mon illustre rival et de prtendre seul  la couronne que mrite le plus
sensible, le plus passionn de vos adorateurs? J'avais eu de lgres
inclinations avant de vous connatre; mais vous tes ma premire
passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!...
Que de voeux, que de projets dj forms!... mais surtout quel supplice
que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois
dans cette maison, la dlicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une
autre femme que celle dont on est pris! Que j'ai maudit souvent mon
toile qui me condamnait si tyranniquement  servir celle qui tait
prcisment le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous
l'avouerai-je? Un sombre dsespoir s'emparait dj de mon coeur et me
dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amiti peu
commune entre parents, savait seule  quel point j'tais  plaindre et
prenait piti de mon tat. Elle m'avait promis de mettre en usage tout
ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour dtourner
de votre amour ce mortel fortun qui forait le mien au silence. Mais la
jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait dj couch votre
chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans
cette ville  son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible
s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les
dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se
consume pour lui. J'avais donc  la fois et le mortel ennui d'aimer sans
esprance et la douleur de voir ma chre Argentine malheureuse pour
avoir voulu me servir...

Gronimo, que j'coutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer.
Mais Thrse, accourant, nous annona le retour de Sylvina, suivie de
notre htesse et de l'ami Lambert. Nous nous mmes au clavecin et
commenmes un duo de chant; Thrse, assise et travaillant auprs de
nous, avait l'air de ne nous avoir point quitts. Il et t bien
difficile  ma rivale, malgr toute sa pntration, de deviner qu'il
venait de se passer une scne si prjudiciable  son amour.


CHAPITRE XX

Qui prpare  des choses intressantes.

Monseigneur tait attentif  saisir les moindres occasions d'obliger ses
amis. Mon tat languissant lui causait de vives inquitudes; j'tais
depuis quelque temps si diffrente de ce qu'il m'avait toujours vue
qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menace de
quelque grande maladie. En consquence, voulant essayer de me distraire,
il m'avait mnag pour ce mme jour la surprise agrable de quelques
amusements qui devaient remplir la soire. D'Aiglemont avait reu de
Paris de la musique admirable, nouvelle et destine aux plaisirs des
petits comits. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier,
deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait
connaissance, et Gronimo, qui jouait suprieurement de la basse,
suffisaient pour l'excution. Ces pices devaient tre mles de
quelques ariettes, chantes par Argentine et Camille. Aprs ce petit
concert, nous soupions. Le projet tait de beaucoup rire et boire.

Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver
 la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les soeurs amenrent avec
elles une _signora_, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que
le nombre des femmes ft gal  celui des hommes. Nous devions tre en
tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre htesse et moi, monseigneur,
son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Gronimo.

La musique fut trouve dlicieuse. Les concertants se signalaient 
l'envi, anims du gnie de l'auteur et par la prsence des femmes. Les
Fiorelli briguaient avec prtention la gloire de se surpasser
mutuellement. Camille, malgr la supriorit de son art, avait peine 
l'emporter sur le naturel pathtique et le son de voix insinuant de sa
soeur. J'tais moi-mme pntre de leur chant, et j'avais la bonne foi
d'avouer au dedans de moi que j'tais encore bien loigne d'galer ces
sduisantes sirnes. Guides chacune par les mouvements de son caractre
et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait
Camille taient fiers, clatants, propres  dvelopper une voix tendue,
 faire briller un gosier exerc. Une nettet, une prcision unique dans
les passages de gorge, de la force de la mollesse tour  tour et 
propos, des tremblements d'un fini parfait, nous foraient  l'admirer.
Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets,
qui peignaient avec magie, soit les lans passionns d'une me amoureuse
vers l'objet dont elle tait remplie, soit les peines intressantes d'un
coeur dvor d'une jalousie secrte. Malheur aux insensibles  qui cette
inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle
tait elle-mme transporte, et qui lui aurait prfr les tours de
force de l'artificieuse Camille!

La musique nous avait mis de la plus agrable humeur. On voyait sur tous
les visages une nuance de dsir et de volupt. Le souper et t
charmant s'il n'et pas pris fantaisie au pre Fiorelli, suivi de
certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amene, de venir
subitement chercher leur monde, qui s'tait engag sans permission. Ce
contre-temps nous dsesprait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis
de retenir plutt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames;
et quoique ce parti ft dsagrable, il passa nanmoins  la pluralit
des voix. Mme Dupr, qui n'aimait pas les assembles nombreuses et
n'avait d'abord consenti que par complaisance  tre des ntres,
disparut au moment de se mettre  table; la partie se dtraquait
d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin
pour une emplette de marbres, dclarait aussi qu'il se retirerait 
minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires
et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre.


CHAPITRE XXI

Orgie.

Quand monseigneur se mettait d'une partie, on tait sr d'y trouver tout
ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prvu. En un
mot, tout tait excut: son gnie de ftes faisait surtout des prodiges
 l'occasion de l'impromptu dont il nous rgalait. La chre tait
exquise. Les vins les plus rares, et en quantit, dfiaient la soif et
la curiosit des convives. Les quatre saisons, mises  contribution pour
nos plaisirs, fournissaient  la fois  notre table des fleurs et des
fruits, tonns de s'y rencontrer.

Ce que la prsence incommode des deux Italiens nous tait de libert
tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon apptit sur les
services; on but  proportion. Le pre Fiorelli, sans ducation et
vorace, pturait, humait du vin avec indcence; son camarade, plus jeune
et trs plaisant, fut dlicieux pendant une partie du repas; mais
devenant d'une libert tmraire  mesure que les rasades s'accumulaient
dans son estomac, il donna bientt  la compagnie plus d'inquitude que
de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes,  l'exception
d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina
semblait se faire une gloire d'enchrir sur elles: le chevalier et ses
deux amis _trinquaient_ et se conduisaient comme des Suisses aux
Porcherons, chantant, criant, se dbraillant, jurant quelquefois, et
lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal  son aise la
signora, dont le mari sourcilleux tait prsent. Monseigneur, Gronimo
et moi, tous trois embarrasss, buvions avec modration; cependant, 
force de goter des vins et des liqueurs, nous emes  notre tour de
lgres fumes; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint
aussi  n'tre que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour tre plus que
grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire  son
appartement  l'heure convenue. Quant au pre Fiorelli et au bouffon,
ils poussrent les choses  la dernire extrmit. L'Italienne, voyant
son poux hors d'tat de veiller sur sa conduite, acheva de s'chauffer
la tte, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commena la
premire  donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.

Dj les mains avaient beaucoup trott, dj les bouches et les ttons
avaient essuy maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y
laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de
signes de vie qu'ils donnaient encore n'tait que pour demander  boire
et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de l tant qu'il y aurait une
goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de
pre et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout
le reste de la compagnie,  l'exception du chevalier qui venait de
disparatre, passa de la salle  manger au salon, dont les deux battants
demeurrent ouverts...

O pudeur! que tu es faible quand Vnus et Bacchus se livrent  la fois
la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur rsistes? Ou
n'es-tu pas plutt charme de ce que la puissance connue de leurs forces
justifie ton heureuse dfaite?

J'y pense encore avec tonnement. A peine emes-nous mis le pied dans le
salon que l'un de nos officiers, dfi par les regards lascifs de
Sylvina et perdant toute retenue, l'entrana vers l'ottomane et se mit 
fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientt
l'agresseur, enhardi par l'heureux succs de son dbut, s'oublia jusqu'
manquer tout  fait de respect  l'assemble. Sa partenaire, gare,
transporte, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement.
Dj l'Italienne marie suivait son exemple  deux pas de l, dans les
bras de l'autre officier, non moins effront que son camarade. Argentine
courait se cacher dans les rideaux des fentres pour ne pas voir ces
groupes obscnes; monseigneur l'y suivait par dcence et par
temprament. Tout le monde, occup de la sorte, oubliait mon nouvel
amant et moi, qui demeurions _mduss_ au milieu du salon... Un regard
expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans
celle du beau Fiorelli. Nous volmes  mon appartement, o je
m'enfermai, bien rsolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il
arrivt, qu'aprs avoir bien fait  mon aise, avec mditation, ce que je
venais de voir faire aux autres dans le dsir de la brutalit.


CHAPITRE XXII

Plaisirs d'une autre espce.

Il existait enfin ce fortun moment aprs lequel nous languissions l'un
et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez
seul en apprcier les charmes, lecteurs dlicats, pour qui de semblables
instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une ide juste,
multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupt ne
prsidrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vnales,
lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.

Qu'il tait intressant, ce cher Gronimo, les yeux tincelants des feux
du dsir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grces 
mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant 
peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite
eussent assez annonc que je n'avais plus rien  lui refuser: ses mains
semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils
taient consums. Sa bouche tenait la mienne ferme, comme s'il et
craint d'entendre rvoquer la permission qu'il avait de devenir heureux.
Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidit du trait qui vole  son
but; mille gradations dlicates nous y conduisaient lentement, la mche
brlait avec conomie; des plaisirs inexprimables suspendaient
l'explosion des flammes dont nous tions intrieurement embrass. Le
premier instant o nos mes se confondirent fut un clair. La foudre du
plaisir nous anantit...

Nous gotmes mieux, un moment aprs, les douceurs dont nous venions de
nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous joumes en nous possdant
et que nous pmes apprcier les expressions flatteuses dont nous nous
caressions rciproquement pendant que nos mes se prparaient  une
seconde runion. Le mme instant nous priva derechef de toutes les
facults de notre tre. Dj les plaies de nos coeurs taient guries.
Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse
de notre flicit le serment de nous aimer toujours...

Bientt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trsor dont
l'amour venait de le rendre matre. Lorsque, les yeux blouis du soleil,
on passe tout  coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun
objet; tel, revenu de son tourdissement, Fiorelli me parcourait avec
surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imagin, dans le dlire de la
premire jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient 
ses regards.

L'admiration fit renatre ses dsirs avec une nouvelle fureur. Il venait
de pousser les miens  l'excs par de voluptueux prludes. Nous nous
unmes avec les transports les plus passionns... Nos transports ne
peuvent se dcrire... Deux fois encore nous expirmes dans les bras l'un
de l'autre... L'puisement seul de nos esprits et pu mettre fin 
d'aussi ravissants bats, si quelqu'un qui frappait  ma porte  coups
redoubls ne nous et arrachs  notre bonheur: il fallut cesser...
rpondre... ouvrir...


CHAPITRE XXIII

Qui frappait, et des belles choses que je vis.

C'tait Thrse, fort effraye. Elle nous dit en entrant: Tout est
perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon
sens dans ce moment critique et ne prvient le malheur dont nous sommes
menacs. Une foule de gens amasss devant la maison depuis plusieurs
heures prtendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et
parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas
un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupr. C'est cet
enrag de M. d'Aiglemont qui s'est fourr chez elle: Dieu sait ce qu'il
y fait. On tait coll aux barreaux. Les uns prtendent que la pauvre
dame a t maltraite, d'autres ricanent et prsument qu'au contraire
elle a trs bien pass son temps: mme tapage en haut. Ce gros cochon de
Fiorelli (je demande pardon  monsieur) jure comme un diable aprs une
de ses filles, qui se refuse  certains caprices... Prs de l, l'on
entend rire, pleurer, crier, ronfler... On ne sait ce que tout cela veut
dire. Cependant nous sommes fort embarrasss. Les domestiques n'osent
rien prendre sur eux; les matres ne paraissent point. Il n'y a pas
moyen d'veiller M. Lambert  cause des sottises que M. le chevalier
fait  sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en
dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le
salon; engagez ces messieurs  faire plus d'attention  ce qui se passe
au dehors, et faites sentir  monseigneur de quelle consquence il est
pour lui-mme de n'tre point vu dans cette maison, si la multitude qui
l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.

Ce rapport nous alarma beaucoup: Gronimo, qui ne ressemblait  Mars que
dans les bras de Vnus, plissait et demeurait dans l'inaction. Plus
brave, j'allai prparer les moyens de nous dfendre. De retour au salon,
j'y trouvai monseigneur, suant  grosses gouttes et luttant
vigoureusement avec Argentine, qui se dfendait de mme, non moins
chauffe, et les cheveux pars. De l'or rpandu sur le parquet
tmoignait que le prlat avait essay d'acheter ce qu'il n'avait pu
obtenir ni de bonne amiti, ni par force. Ma prsence dlivra la
dlicate Argentine, qui vint aussitt se jeter dans mes bras. L'ottomane
tait occupe par la lubrique signora, qui y remplaait la non moins
lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqu d'officier, la dernire s'tait
retire tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre 
coucher.

L'Italienne dormait, un pied  terre, l'autre sur le sige du meuble;
son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiff des jupes
et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait
voir  dcouvert l'autre couple ronflant dans la posture o le plaisir
l'avait laiss. Plus loin, le pre Fiorelli, rappelant ce fameux
Sodomiste chapp au dsastre de sa patrie par une faveur particulire
d'en haut, bien due sans doute  ses rares vertus, martyrisait la pauvre
Camille, pour l'obliger  rendre quelque service  certain membre us
qu'il talait, et dont il esprait la rsurrection, brlant d'imiter en
tous points l'antique patriarche  qui nous venons de le comparer. Le
bouffon, de mme en rut, en plus bel tat que Fiorelli, et plus civil,
tait humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fcher de
bonnes taloches qu'il s'attirait par ses dclarations passionnes et les
efforts indcents dont il hasardait de les accompagner.


CHAPITRE XXIV

Comment se termina la partie de plaisir.

J'eus bien de la peine  ressusciter nos jeunes gens; cependant je les
arrachai d'auprs des femmes qui ne s'en aperurent point. Dj le
chevalier, arm d'un bton, avait ouvert et frappait de grands coups;
ses deux amis parurent  propos pour rompre un cercle dans lequel on
commenait  l'enfermer avec les plus mchantes intentions. Ce renfort
puissant effraya les assigeants, ils gagnrent au pied; les plus lestes
furent les moins battus.

Le vieux prsident, retard dans sa course par le poids norme de madame
son pouse, fut un des traneurs, et ce couple nous demeura pour otages.
On les avait reconnus et mnags: on les fit mme entrer en leur
tmoignant beaucoup d'gards. Mme la prsidente, pour lors en sret,
pensa qu'il n'tait pas hors de propos de s'vanouir; elle perdit
connaissance avec beaucoup de grce; le prsident marquait les plus
vives inquitudes au sujet de sa fille lonore, dont le conducteur
avait t l'un des rosss. Cependant on se renferma. Un officier se mit
en sentinelle devant la porte, dont personne n'osa plus approcher. La
lourde prsidente reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses
sens. On parla, on s'entendit. C'tait chez Mme Dupr; nous tions, le
prsident, la femme, le chevalier, un officier, Thrse et moi; le reste
de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientt les
deux soeurs nous rejoignirent; leur frre descendit le dernier, plus
mort que vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point,  cause du
prsident, et qui fit bien.

Nos prisonniers de guerre nous contrent que plusieurs amateurs, et
eux-mmes, nous sachant runis, s'attendaient  quelque musique aprs le
souper et s'taient ainsi rassembls, malgr la rigueur de la saison.
Cependant, au lieu d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme
affreux, et conformment au bon esprit de la province, on avait
clablaud, chacun avait hasard des conjectures et donn son avis: le
prsident, sans la moindre humeur, et de trs bonne foi, soutenait que
tout ceci ne manquerait pas d'occasionner un gros procs criminel. Mais
nos jeunes gens s'en moquaient et prtendaient que les citadins taient
trop heureux de s'tre tirs de la bagarre avec leurs bras et leurs
jambes. Les curieux taient, en effet, dans leur tort, ayant menac
d'enfoncer les portes.

Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux
coups de bton qui venaient de se distribuer. Les ntres ne s'taient
pas servis d'pes, quoique quelques combattants de l'autre parti
eussent courageusement les leurs en fuyant.

Ds que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le prsident et
madame se furent retirs, escorts d'un de nos officiers, on mit la
police dans l'intrieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des
valets, qui les portrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son
jaloux avec tant d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse,
demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur,
accompagn de son neveu, reprit le chemin du palais piscopal  pied, en
manteau bleu et en chapeau bord. Gronimo se chargea de ses soeurs. Mme
Dupr, trs mcontente,  ce qu'il paraissait, se barricada chez elle.
Je fis dshabiller et coucher Sylvina, qui n'tait pas encore tout 
fait quitte de ses vapeurs. Thrse vint ensuite rparer le dsordre de
mon lit; je m'y mis non sans ncessit, recevant de la part de ma rivale
subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincres.


CHAPITRE XXV

Mchants confondus.--Inconvnients de la charit, qui cependant ne
doivent pas rebuter les bons coeurs.

Le commandant tait de la bonne socit: toute la satisfaction qu'il
donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent  lui fut de
faire prier nos jeunes gens de venir s'expliquer avec eux en sa
prsence; mais les accusateurs, loin d'tre vengs, reurent au
contraire une svre rprimande, quand les accuss eurent assur qu'il
avait t question d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens
de la maison ne se plaignait, quoiqu'on ft venu de grand matin supplier
Me Dupr de porter ses plaintes en justice, pour peu qu'elle en et
sujet. Mais cette femme tait bonne; dans cette affaire, surtout, elle
devait pour elle-mme ne point sparer ses intrts des ntres:
d'ailleurs, elle nous aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du
mal. Elle avait donc fort mal reu les dputs de nos ennemis. En vain
le chef de la police bourgeoise, qui tait de la clique des sots, voulut
remuer de son ct; il ne vint  bout de rien. La haine et l'envie
n'eurent qu'une bruyante, mais inutile explosion. Et les dsoeuvrs, qui
attendent toujours l'vnement pour juger, se moqurent encore du parti
qui avait reu des coups.

Lambert tait parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre
aventure. Il y tait pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions.
Mme Dupr, qui monta d'abord aprs son dner, nous mit plus au fait.
Voici ce qui lui tait arriv:

Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, tait descendu. Sa
tte, comme l'on sait, n'tait pas bien nette. En revenant, le pied lui
manqua dans l'escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme
Dupr se couchait alors et quittait sa dernire jupe. Effraye de la
chute, elle ouvrit, et voyant que c'tait le chevalier, pour qui elle
avait beaucoup d'amiti, elle fut  son secours. Il avait une corchure
 la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du taffetas
d'Angleterre et reut, sans aucune mfiance, le dangereux bless dans
son appartement.

Elle en tait l de son histoire, quand le chevalier nous fut annonc.
La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mlange de honte, de
colre, et pourtant une nuance d'intrt. D'Aiglemont n'avait pas sa
srnit ordinaire. Sylvina, fatigue et se reprochant ses excs de la
veille, ne paraissait pas  son aise: moi seule, sans remords, dont les
autres ignoraient absolument l'escapade, j'tais calme et n'prouvais
rien qui pt troubler le plaisir qu'attendait impatiemment ma curiosit.

On gardait le silence: le chevalier le rompit  l'occasion des larmes
qui s'chappaient des beaux yeux de Mme Dupr, malgr les efforts qu'on
lui voyait faire pour les retenir.

--Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec attendrissement, et
lui serrant les mains, se peut-il que les misres qui se sont passes
cette nuit vous affligent et me forcent  des remords qui me dchirent
le coeur?--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m'avez outrage,
vous m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.--En vrit,
ma belle dame Dupr, c'est pousser trop loin la dlicatesse, et tout
cela ne mrite pas...--Chacun a sa faon de penser, monsieur! La
mienne--A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire,
daignez donc lever les yeux sur moi...--Perfide, laissez-moi, comptez
pour jamais sur mon mpris et ma haine. Il n'y a donc rien de sacr pour
vous, si vous ne savez respecter ni l'hospitalit, ni la faiblesse d'une
femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme,
qui est de vos amis?--J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le
fripon tait  genoux avec ces grces sduisantes que nous lui
connaissions si bien); trs charmante madame Dupr, je me suis conduit
bien indignement; mais que sert-il de dplorer un mal auquel il n'y a
plus de remde? Voulez-vous l'empirer? lui donner des suites
affreuses?--Comment, interrompit Sylvina, tmoignant un grand intrt,
il s'agit,  ce que je vois, de choses bien graves. (L'accus restait 
genoux, humblement contrit,  peindre.) Dispensez-moi, madame, rpondit
la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.--Je vais vous
pargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai t
assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la
premire fois de ma vie que cela m'est arriv... je...--Nous savons
tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit
involontairement et continua:--Eh bien donc, madame en cherchait: elle
avait tant  coeur de me procurer du soulagement qu'elle oubliait de
drober  mes regards une gorge admirable... des yeux charmants me
brlaient  travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus
galamment du monde; un corps parfait, habill d'une simple chemise et
d'un corset  peine attach!... des jambes... uniques et nues, dont je
voyais la moiti!... Je vous demande un peu quel homme et pu rsister 
tant de charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid et
le coeur navr, je n'y pense pas sans transport! Mme Dupr se
radoucissait en dpit d'elle-mme, disant cependant, par dcence:
Passez, passez, monsieur; ces loges ne peuvent me flatter; il m'en
cote trop cher d'avoir eu le malheur de vous paratre dsirable.--Je
poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur
ce que j'admirais une main trop hardie... Tant de fermet, un satin si
blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi... Je m'en
dteste... mais cette ivresse maudite... J'pargne la pudeur de madame
et vais en finir en deux mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle
n'tait point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique dj trop
libres, ne l'avaient encore que lgrement effraye... Je la saisis...
elle crie... Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je
ne me possde plus. Le lit se trouve l par malheur, madame y tombe dans
l'attitude la plus avantageuse pour moi... J'en profite: elle n'a plus
la force de crier, et...--Fort bien, dit Sylvina aprs avoir cout trs
attentivement cette confession intressante. Voulez-vous, mes amis,
continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupr ne
s'en fchera-t-elle pas?--Il faudra voir, madame, dit honteusement la
nouvelle Lucrce. Je m'en rapporterai entirement  Mme Sylvina, dit
l'intressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience,
ce qu'allait dire Sylvina, qui se prparait avec un air d'importance.
Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur aprs l'exode de
son discours. Je vais aussi reprendre haleine.


CHAPITRE XXVI

Suite du prcdent.--Aveu de Mme Dupr.--Raccommodement.

Ainsi parla Sylvina: Je vous avoue, tout net, ma chre dame Dupr, que
si je ne donne pas raison au chevalier d'aprs ce qu'il vient de
raconter, cela ne m'empche pas de dsapprouver beaucoup la manire dont
vous vous tes conduite vous-mme. Au fond, il n'y a de grave, dans
toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal  propos chapp.
Qu'en espriez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles
pu? De nos jeunes insenss? loin de se mler de rparer les torts du
chevalier, ils ne songeaient au contraire qu' en avoir eux-mmes
d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il et t cruel de mettre
pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'gorger.
Quant  votre rputation, si c'tait pour elle que vous craigniez, soyez
sre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous
l'avez fait,  souponner que vous tiez aux prises avec quelqu'un, ne
se ft-il pass rien de srieux, que vous ne l'eussiez t si vous aviez
fait sans bruit et de bonne amiti des folies avec un galant homme, qui
n'aurait point t les publier. Vous aimez Lambert: voil qui est mieux.
Ces liaisons de coeur peuvent tre fort respectables, mais l'occasion et
le temprament ont leurs droits, que toutes les prtentions du sentiment
ne peuvent altrer. D'ailleurs, vous ne devez rien  un homme qui n'est
pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti
pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mrite et ses
talents. C'est  lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il
venait  savoir ce qui vous est arriv; il se trouverait alors rduit 
la fcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous pousant avec
une tache avoue de vous-mme, ou de renoncer, par une dlicatesse mal
entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre
tat de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un
pucelage... Vous n'avez, il est vrai, que trop publi que vous tiez
dans le cas de faire ce prsent  un second mari...--Madame Dupr,
interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vrit... l... en
conscience. (La pauvre dame Dupr rougit excessivement.) _Primo_,
continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se
tromper en matire de pucelage. Pourtant... je sens que malgr toute
l'envie que j'ai de mnager madame, il me sera difficile de mettre, sans
impolitesse, certaine ide au jour... Entre nous, ma charmante dame
Dupr, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a sembl... et
je crois pouvoir assurer en homme d'honneur...--Ah! j'entends,
interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entirement de thse.
Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous
alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il
pousera; d'ici  son retour, madame aura fait ses rflexions et sera
console. _Pures misres!_ En effet, le chevalier avait raison de le
dire. Rendez-lui justice, belle dame. L, un peu de prjug? un peu de
sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voil d'o
viennent vos scrupules. On vous en gurira. Le futur est prcisment
l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce dmon-l vous a
fait. Vous tes encore au mme point; et ce n'est plus son escapade qui
doit vous embarrasser vis--vis de l'ami Lambert...

La jolie veuve, ainsi scrute, n'avait pas grand'chose  rpliquer. Elle
se vit force de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous
commencions de la souponner, car elle avait en effet voulu se faire
passer pour vierge.

--Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir rduite  vous avouer
une grande faute plutt que de vous laisser penser que je suis une
menteuse, une bgueule; ce qui me rendrait bien plus mprisable  vos
yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point  nier ce
que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner  entendre.
Hlas! j'en conviens, je n'tais plus hier ce que je me glorifiais
d'tre quand vous arrivtes ici. Mais... sachez que c'est M. Lambert...
et quand? l'avant-veille!... Il faut avoir bien du guignon, lui de
recevoir si tt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y
songeais si peu.

Les rflexions _sentimentales_ o se jetait la belle afflige nous
firent beaucoup rire: le chevalier tait redevenu smillant, caressant;
nous parvnmes  rassurer la dame, et obtnmes qu'elle embrasst sans
rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgr lui, dans son
vritable caractre, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on
avait cri pour la premire sottise, les autres n'avaient cependant
souffert aucune difficult; Mme Dupr convenait de tout, s'excusant sur
ce qu'elle avait perdu la tte. Nous savions par exprience combien il
tait difficile de la conserver avec notre Adonis.

La conversation se fixa sur la matire agite; Mme Dupr montrait, par
son attention, son sourire et ses questions ingnues, qu'elle avait les
plus heureuses dispositions de devenir bientt une femme de plaisir.
Aussi facile  consoler que prompte  s'affliger, elle ne voyait dj
plus dans ce fripon de chevalier, si dtestable un quart d'heure
auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne
pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses
extravagances.


CHAPITRE XXVII

Jalousie des soeurs Fiorelli.--Malheur dont Argentine et le chevalier
sont menacs.

Les lecteurs, accoutums  mon exactitude, m'accuseraient peut-tre d'en
manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient
eus les soeurs Fiorelli de se conduire si sagement  notre partie,
tandis que les autres acteurs s'taient livrs, chacun  sa manire, 
toute la fougue de leur temprament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent
bien rserves pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la
contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit
pieusement un devoir filial, s'expose  des perscutions, les endure
patiemment; Argentine ne cde ni aux vapeurs du vin, ni  l'loquence
persuasive, ni mme  l'art d'un prlat aimable et vigoureux; les scnes
lascives qui se succdent rapidement autour d'elle n'allument point ses
dsirs? Quelle invraisemblance!... Un moment.

Vous vous souvenez sans doute que Gronimo m'avait parl des vues que
ses soeurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir
de table, celui-ci s'clipsa, les rivales durent penser qu'il ne
tarderait pas  reparatre. Camille, en consquence, s'tait,  dessein,
empare du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle
serait vue la premire; il sentirait que c'tait pour lui seul qu'elle
se sparait ainsi de la tumultueuse assemble. Argentine avait fait
aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle tait en faveur, et
Camille perdait de son empire. La prsence d'un pre et la mauvaise
odeur de l'antichambre devaient empcher d'Aiglemont de s'y arrter: il
venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait
sans doute russi sans les obstacles qui retinrent le chevalier.
Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrt dans les
vues de dcence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on
commenait  se culbuter dans le salon. Elle s'tait, comme on sait,
modestement enveloppe dans les rideaux; un prlat ne devait pas tre
plus difficile  scandaliser qu'une cantatrice: il tait  prsumer
qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit o la dignit de son
caractre se trouvait si grivement compromise. Et point du tout!...
Voil comment ces dames, qui n'taient d'ailleurs rien moins
qu'intraitables, furent si sages ce jour-l.

Argentine et Camille, ayant des caractres fort opposs, ne vivaient
point bien ensemble: ce fut pis que jamais  l'occasion du beau
d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine;
Camille, absolument abandonne, s'aperut trop du bonheur de sa rivale,
car le chevalier n'tait pas homme  mettre du mystre dans ses amours.
Les Italiennes ne supportent pas avec autant de rsignation que nous
autres franaises l'affront humiliant de l'infidlit. Je n'avais eu
qu'un peu d'humeur de me voir supplante par ces trangers; mais Camille
se dsesprait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison.
Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les
intrigues de sa soeur ne prvalurent point. Bientt celle-ci, pousse au
dernier degr de la jalousie, ne respira plus que le dsir de se venger
d'un couple odieux.

Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme suranne, sans coeur,
sans moeurs, ancienne concubine du pre, sa digne mule dans les plus
crapuleuses dbauches, espce de dugne, protectrice de l'avide Camille,
dont elle arrangeait les parties, et tyran acharn de la dlicate
Argentine, qui ne voulait avoir que son coeur pour intendant de ses
plaisirs.

Ce fut dans le sein de ce monstre, dj coupable de plusieurs crimes,
que Camille rpandit ses fatales confidences. L'infernale dugne fut
enchante de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des
mpris dont Argentine, soutenue de Gronimo, ne cessait de l'accabler.
Cette forcene n'avait jamais eu d'humanit. Elle ne vit point d'autre
remde aux maux de sa pupille chrie que la mort de ceux qui les
occasionnaient. Elle conclut donc de se dfaire au plus tt d'Argentine
et du chevalier. Camille frmit d'abord; mais l'infme conseillre sut
si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions
o, se trouvant dj rivales, Argentine avait eu la prfrence, elle
prouva si bien que ce pourrait tre de mme  l'avenir, qu'enfin,
entrane par la Thysiphone, Camille souscrivit; la dugne se chargea de
lui procurer bientt le doux plaisir d'une sre et cruelle vengeance.


CHAPITRE XXVIII

Repentir de Camille.--Fin tragique de la dugne.

Le chevalier s'tait mis sur le pied de venir familirement et  toute
heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorise
de la dugne, qui gouvernait absolument le pre. Les soins du galant
ayant chang d'objet, on et bien dsir de l'liminer, mais sous quel
prtexte? On devait des gards  sa naissance,  son tat: il tait
homme  faire un mauvais traitement  qui se ft oppos  ses
assiduits; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup
souffert des entres libres du chevalier; elles devenaient dsormais
ncessaires  l'excution du fatal projet. La vengeresse tait toujours
pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver
occasion d'en faire usage.

Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne
heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitt  prendre du chocolat en
famille. La soeur et le frre unirent leurs invitations: d'Aiglemont
accepta.

Ce fut la rancuneuse Camille, dont on tait bien loign d'interprter
la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres ncessaires. Elle
alla trouver l'excrable dugne, qui se mit aussitt  l'ouvrage. On
convint d'apporter le chocolat tout vers dans quatre tasses: deux
blanches empoisonnes, dont Camille aurait soin de prsenter, l'une au
chevalier et l'autre  sa soeur; et deux colories, naturelles, dont une
serait pour le frre et l'autre pour Camille elle-mme. Le pre Fiorelli
tait dj depuis longtemps  la taverne. Le crime ainsi concert,
Camille rejoignit la compagnie...

Mais  peine fut-elle rentre qu'un frisson violent agita tous ses
membres; son visage devint ple, livide... elle s'vanouit. On
s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint...
--Ah! mes amis, que je suis heureuse, s'cria-t-elle avec une espce
de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, mes
chers amis, gardez-vous de goter du fatal breuvage qui va paratre...
il y va de tes jours, ma pauvre Argentine... et des vtres, cruels,
tendant en mme temps les mains  sa soeur et au charmant chevalier.

Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable
confidente l'avait excite au fatal projet, comment elle avait eu la
faiblesse de s'y prter. Sa confession tait mle des pithtes les
plus outrageantes pour elle-mme... On entendit enfin le pas de
l'excrable excutrice. Camille pria qu'on se contraignt. La dugne
parut avec un front assur, portant les quatre tasses sur un plateau.
Elle vanta beaucoup la qualit du chocolat et le talent qu'elle avait de
le prparer suprieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour
apporter des chauds, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la
tasse qui lui tait destine: on paraissait attendre, pour djeuner, que
la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, ft un peu
refroidie. Cependant Gronimo dit qu'il ne se sentait point d'apptit et
remit une des tasses colories sur le plateau. L'infme empoisonneuse,
trompe par la couleur, demanda cette tasse, et de l, forte, donna
d'elle-mme dans le pige qui venait de lui tre tendu. Pendant qu'elle
avait t dehors, on s'tait ht de substituer proprement au chocolat
naturel, qui tait en premier lieu dans la tasse colorie, celui que
devait avaler l'un des deux proscrits. Gronimo, cruel comme tous les
lches, ne put tre dissuad de venger ainsi sa chre Argentine. Le
chevalier, effray de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide
dugne. Gronimo avait prvu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le
chocolat, il la suivit, sous prtexte de se faire donner quelque chose
qu'il demandait, mais en effet pour empcher qu'elle ne partaget avec
quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui
voir avaler avec sensualit.

L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonaient presque
sur-le-champ; une servante effraye courut appeler des docteurs; mais ce
fut en vain: la dugne, vomissant mille imprcations, voulut noircir en
mourant la coupable et repentante Camille: la sclrate, heureusement,
ne savait pas un mot de franais: ses dpositions dcousues ne furent
comprises ni des mdecins, ni des spectateurs: il tait vident
qu'elle-mme avait prpar le chocolat. Celui qui existait encore, et
qu'on avait ml, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret
demeurait entre les intresss et ne pouvait se dcouvrir. La dugne
venait d'exhaler son me atroce quand le pre Fiorelli rentra. Le crime
de son amie fut regard comme un acte de dmence et n'eut aucune suite.


CHAPITRE XXIX

Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu.

D'Aiglemont vint nous voir aussitt qu'il sortit de la maison fatale. Le
rcit de son aventure nous glaa d'effroi. Que je sentis bien dans cette
occasion importante combien j'aimais ce charmant infidle! j'tais si
frappe du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'tait
bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour  tour,
je versais des larmes et je tmoignais une joie extravagante. Sylvina
n'tait pas moins affecte. Notre sensible htesse, malgr les griefs,
donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intrt.
D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses
empresses. Nous lui fmes jurer de ne plus frquenter les dangereuses
Italiennes. Ses regards passionns m'assuraient le plus loquemment du
monde que j'allais tre dornavant l'unique objet de ses hommages. Je
mritais en effet cette prfrence. Je valais assurment mieux que les
soeurs, quoiqu'elles fussent trs bien: j'avais la premire fracheur du
plus beau printemps; susceptible de les galer un jour dans leurs
talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon ducation
tait plus cultive, j'avais plus l'usage du monde, j'tais surtout plus
aise  vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'tre
autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa
soeur, quoique au premier coup d'oeil il ne ft peut-tre pas ais de
marquer entre nous une si grande diffrence.

Le chevalier, devenu sage, se borna donc  me faire la cour. Je n'aimais
plus Gronimo. Le moment o l'on se souvint qu'il avait montr de la
faiblesse avait t celui de ma gurison. Les femmes dtestent les
poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous sduire, les
braves leur sont toujours prfrs avec moiti moins d'agrments. A plus
forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien
rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'tait-il pas fait
pour en conserver?

Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de
notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait
l'imptuosit de son neveu, sa fragilit, sa confiance trop gnreuse,
n'tait pas sans inquitude. Il tremblait que l'aimable fou ne se
rapprocht des Italiennes ou que leur frre disgraci ne leur jout
quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de
la part des bourgeois qui avaient t si bien battus. Toute la ville en
voulait au chevalier; il tait surtout abhorr chez le prsident,
quoiqu'on ne parlt pas ouvertement des vritables griefs que cette
famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre
tranquillit, pria son neveu de se rendre promptement  la maison
paternelle et promit de le ramener  Paris sous peu, devant y retourner
lui-mme, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de
rente dont elle venait d'augmenter ses bnfices. Une courte absence fut
la seule condition que le meilleur des oncles mit  l'engagement qu'il
prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu
et de lui donner par an deux mille cus. Cette convention tait trop
avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprs de
moi; je fus la premire  solliciter son loignement. Il paraissait
dsespr de me quitter. Je n'tais pas moins afflige. Nos adieux
furent tristes et touchants. Il partit.

Ds lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en tait
l'me. Il en et fait natre dans un dsert. En vain, les deux
officiers, conservs par Sylvina sur un pied d'galit qui me donna
mauvaise opinion de leur dlicatesse, commenaient d'avoir quelque
lustre, n'tant plus clipss par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait
excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes
eurent beau me solliciter tous deux trs vivement, ils ne russirent
point, et ce fut  leur grand tonnement que je leur prfrai notre
charmant prlat, qui, mcontent des carts de Sylvina et plus pris de
moi que jamais,  ce qu'il disait, s'tait remis  me faire sa cour.


CHAPITRE XXX

Dnouement des grands vnements de cette seconde partie et leur
conclusion.

Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir 
le favoriser, mais je n'en tais pas amoureuse. Sylvina ne tenait  ses
officiers que par les besoins excessifs de son temprament. Nous nous
ennuyions  prir, depuis le dpart de d'Aiglemont. Nous n'avions donc
rien de mieux  faire que de retourner au plus tt  Paris.

Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre dpart au
lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupr, qui se concluait  peu
de jours de l, non sans ncessit; car, depuis que le futur tait _du
dernier bien_, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier),
elle ressentait tous les petits maux qui caractrisent une grossesse.
Ils se mariaient donc, nous en tions fort aises; mais c'tait pour nous
une raison de plus pour partir.

En mme temps, comme si le sort et pris  tche de ne pas nous laisser
emporter de cette ville mme un regret de curiosit, nous apprmes que
la sublime lonore, malgr ses serments, pousait enfin le seigneur de
la Caffardire, car,  l'occasion de son grand mariage, on obligeait
notre dvot d'ennoblir son nom, dont la rsonnance tait ci-devant par
trop roturire, pour un homme dont le grand-pre avait t secrtaire du
roi. M. de la Caffardire, donc, pousait, parce que la fconde lonore
se trouvait, de mme que la Dupr, dans un cas fcheux. L'pouseur,
malgr les remontrances de sa mre et les secrets importants qu'elle lui
avait enfin rvls, s'excutait par dfrence pour un confesseur
fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de rsignation
entire dans le fait du pauvre Caffardire, qu'il n'avait jamais pu
savoir si c'tait, en effet, dans les bras de sa chre lonore qu'il
avait souill son me, et que, pour surcrot, il se trouvait rduit 
expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure trs physique
dont il tait redevable...  qui?  Mlle Thrse. 'avait t le point
de vengeance de cette belle irrite. C'tait  cela que se portaient ces
mots mystrieux que j'ai cits au chapitre sixime de cette partie: _Il
passera par mes mains... et s'en repentira_. Cette dcouverte nous donna
aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement 
Gronimo. _Ah! si j'avais pu_, etc. On n'avait pas voulu traiter
celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait  se
plaindre; cependant, la pauvre Thrse demeurait  mme de bien faire du
mal  ses ennemis: ses amis taient au moins fort heureux qu'elle et
encore plus de probit que de temprament, mais elle pouvait droger.
Nous l'aimions, nous en tions parfaitement servies. La piti que son
tat nous inspirait ajoutait encore  l'empressement que nous avions de
nous rendre  la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord aprs
l'ennuyeuse quinzaine de Pques. Il consentit enfin  nous voir nous
loigner.

Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille
marques d'estime et de libralit aux nouveaux poux. Ils nous
accompagnrent avec les officiers de Sylvina jusqu' un chteau peu
distant, et qui dpendait de l'vch. Monseigneur, qui avait les
devants, nous y reut  merveille. Enfin, aprs trois jours consacrs 
fter l'hymen, nous nous sparmes, Sa Grandeur promettant de nous
rejoindre bientt, et le couple fortun de soutenir dans tous les temps
avec nous les liaisons d'une troite amiti.


_Fin de la seconde partie_




TROISIME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

Accident.--Fcheuse rencontre.

Pour se rendre du chteau de monseigneur  la premire station, il y
avait une lieue de mauvais terrain  traverser par des chemins
dtestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils
nous embourbrent  cent pas de la grande route. La berline tait
pesante. Les chevaux ne purent la dgager. Le laquais tait en avant.
Beaucoup d'humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois
femmes ne leur en imposaient gure. Nous ne fmes quittes de leurs
mauvais propos qu' l'occasion d'un dbat qui survint entre eux au sujet
d'un supplment de chevaux qu'il fallait que l'un des deux allt
chercher. Le moins brutal se mit enfin  la raison et partit.

Nous emes le malheur de voir arriver un moment aprs six sacripants, en
uniforme, avec lesquels tait un joli jeune homme, vtu bourgeoisement
et qui ne leur ressemblait en aucune faon. Cette troupe nous tait
adresse  bonne intention, par le postillon qui venait de se dtacher.
Tous ces drles, except le bel adolescent, paraissaient ivres, et
l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avanant nous donna la plus
mauvaise opinion de leur honntet. Nous ne leur faisions pas injure.

--Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait tre
le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas
d'un diable, continua-t-il en se tournant du ct de ses compagnons,
c'est une charrete de gibier! Heureusement, elles sont jolies.
Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons l-dessus comme il faut, et que
chacun de nous ait  m'imiter.--Je promets deux culbutes  chacune,
rpliqua l'un. Je suis, moi, homme  faire ma demi-douzaine, ripostait
un autre.--Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisime,
en se servant du mot propre, quant  moi, le cotillon me pue et je vais
au solide. Or , larronnesses, fichez-moi le camp de l-dedans; allons,
preste, ou l'on vous en fera dnicher de la bonne manire...

Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu
jusqu'au ventre.--Pas de a, interrompit l'un des drles, il ne sera pas
dit que je le fasse  des culs crotts, venez, mes princesses,
grimpez-moi dessus;  charge de revanche, sus, houp l...--La pauvre
Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la premire. Des
paules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent,
qui, remettant un court brle-gueule dans la corne de son chapeau, se
mit en devoir de lui appuyer un baiser enfum; elle jeta les hauts cris.
On lui dtacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre  faire
la cruelle.

Un autre retint Thrse par ses jupons, comme elle allait s'lancer par
la portire oppose; la beaut des appas que ce mouvement mit en
vidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et
dont j'ai dj fait mention ailleurs, runissait d'avance en sa faveur
les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je
la veux.--A moi.--A moi. Elle se laissa mettre  terre sans rsistance,
et, tournant  son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'tre
rgale, elle ne dit mot. Quant  moi, j'avais plus de colre que de
peur. Mon tour venait, j'avais tir tout doucement un couteau de ma
poche et me tapissant dans mon coin, je menaais de poignarder le
premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait
d'assurance fut fort au got de ces messieurs. Ils rirent et jugrent
que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu
toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer  ce qu'on visitt la
voiture et qu'on emportt de quoi se soutenir de nous; mais je refusai
de capituler, et, sautant adroitement au del de la boue, je me ruai sur
l'un des soldats que je blessai lgrement avec mon couteau. Pendant ce
temps-l, notre postillon qui avait hasard des reprsentations,
recevait des coups: on l'attachait  un arbre. Thrse qui s'enfonait
dans un taillis, y tait poursuivie par l'un des bandits. Sylvina,
prosterne, demandait grce; on la parcourait du haut en bas sans
l'couter. Celui que j'avais frapp me liait les mains et promettait de
me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait
de recevoir de ma faon...

Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-l que s'opposer de
son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une pe, qu'on
avait quitte pour commencer d'tre  son aise, et se mettant bravement
en garde, il menaa de charger tous ces gueux  la fois, rsolut de
prir plutt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalit; on
allait risposter cruellement  son dfi gnreux, lorsque deux hommes 
cheval, accourant  toute bride, firent tout  coup diversion.


CHAPITRE II

Dnouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et
du joli jeune homme.

Les cavaliers, voyant des pes nues, s'arrtrent court et dlibrrent
un moment s'ils s'avanceraient jusqu' nous. Cependant le plus
dtermin, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piqurent de
notre ct, le pistolet  la main. Nous connmes aussitt au langage et
 l'habillement de ces honntes gens qu'ils taient Anglais. L'aspect
des armes  feu ne laissa pas d'en imposer  nos ennemis, qui n'avaient
que des sabres et des btons. Nous courmes au-devant de nos dfenseurs
et nous nous retranchmes derrire leurs chevaux. Le beau jeune homme,
qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait
d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au
mme moment une chaise parut. C'tait celle du matre des courriers; il
les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'tait
dtourn comme eux, pour venir  notre secours.

Nous vmes  l'instant s'lancer hors de la voiture, encore roulante, un
trs bel homme, arm d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de
taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A
l'instant, tous les coquins,  l'exception de celui qui s'tait mis aux
trousses de Thrse, firent front et s'escrimrent. Le beau jeune homme,
 ct de notre nouveau protecteur, le secondait en hros. A peine
eut-on ferraill quelques minutes que les marauds furent hors de combat,
percs, balafrs et fracasss de quatre coups de pistolet que la
cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette dcharge ayant fait fuir
l'agresseur de Thrse, elle reparut sans coiffure, chevele, les
ttons  l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les
cordons taient coups.

Deux des malheureux taient sans vie. Les autres demandrent quartier,
on ddaigna de continuer  leur faire la guerre. Le brave Anglais eut
mme la gnrosit de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses
gens qui tait bon chirurgien.

Tandis que d'un ct l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos
chevaliers secouraient Sylvina qui s'tait vanouie pendant la bataille,
puis on ajouta pour un moment  notre voiture les chevaux de selle de
l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon
unissant leurs efforts, la berline fut tire du bourbier. Tout
commenait  tre en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin
qu'il avait lui-mme une blessure. Heureusement elle tait lgre. Il y
fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous remes le
beau jeune homme dans la ntre, o il y avait une place, et nous nous
remmes en route.

Bientt nous retrouvmes notre postillon et le laquais qui revenaient
accompagns d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un
noir. Nous demandmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon
nous dit que les soldats qu'il avait envoys venant de commettre
plusieurs excs dans le village, il avait prvu qu'ils ne manqueraient
pas de nous insulter, qu'en consquence, il amenait main-forte et la
justice en cas de malheur; mais ce secours ft venu trop tard sans
l'heureuse apparition des Anglais. Nous contmes ce que nous venions
d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la
troupe poussa jusqu'au lieu du dlit, aprs que l'homme noir eut reu
nos dpositions.

En effet, tout le monde tait en alarme dans le village o nous prmes
des chevaux. Les coquins avaient pill le cabaret, battu l'hte et mis
les servantes  mal. Le nombre en avait impos. Ils s'taient retirs
sans obstacles.

Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tt rpandu que
l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le cur
vint nous fliciter fort platement. Un petit gentilhomme dsol, qui
revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous perscuta pour nous
engager  mettre pied  terre chez lui. Nous refusmes. Il jurait, _foi
de capitaine de milice_, que s'il et t au chteau avec _la Fleur_ et
_Jacques_, ses fidles serviteurs, les choses ne se seraient pas passes
si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de
vingt bagarres de village o ce vaillant hobereau devait avoir fait des
prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire  merveille, feignant de ne pas
entendre le franais: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui
des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et
remerciements; j'avais de l'humeur. Thrse rechignait encore mieux,
honteuse du dsordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il
lui tait arriv quelque chose de particulier. Le jeune homme tait 
peindre, transport, rpondant de tous cts avec une gaiet vive,
dlicieuse; cependant nous ne savions ni qui il tait, ni ce que nous
ferions de lui. Il n'tait pas plus au fait de ce qui nous regardait;
mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir pass toute sa vie avec nous.

Enfin, les voitures furent atteles. L'Anglais fit un prsent au
cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de
l'intrt qu'il paraissait prendre  notre aventure. Nous partmes 
travers une hue de voeux et de bndictions.


CHAPITRE III

Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs.

Nous dsirions bien vivement de savoir qui tait ce charmant jouvenceau
que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-mme au-devant de
notre curiosit, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans
effronterie, il s'ouvrit  nous  peu prs dans ces termes:

--Vous trouvez sans doute bien trange, mesdames, que je me sois ainsi
faufil sans avoir l'honneur d'tre connu de vous; et quoique vous
m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de
croire que je ne ressemble en rien aux sclrats avec qui je me
trouvais. Je suis un infortun, sans ressources; je sais que je suis
gentilhomme, mais livr ds l'enfance  des mains mercenaires, sorti de
chez un misrable grammairien pour rentrer dans un collge, je n'ai
jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a pay pour moi
rgulirement une modique pension. J'ai t mal entretenu, mal enseign,
humili, battu; voil en raccourci, mesdames, le tableau de mon
existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant
que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu prcoce et je parais plus
form qu'on n'a coutume de l'tre  mon ge. En effet, il y a dj
quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens mme capable
de me faire un sort, venant de perdre par une dmarche hardie le peu de
ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose,
mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collge me l'a dit. Il a mes
papiers et sait, lui seul,  qui j'appartiens et comment je devrais
m'appeler.

L'intressant Monrose cessait de parler, mais nous voulmes absolument
savoir par quel hasard il s'tait trouv dans la compagnie de ces
soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.

--Mesdames, rpondit-il en rougissant, je me suis chapp de mon
collge, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais
rentrer. Je n'ai rien de plus  dire. Le secret de ma fuite est de
nature  ne pouvoir tre rvl. Notre impatience redoublait: nous
pressmes Monrose; il fit beaucoup de difficults, mais se rendant enfin
 nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs
fois de couleur:

--Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un tat plus malheureux que
celui d'un enfant loign de ses pre et mre et livr aux pdants. Ces
bourreaux,  l'aspect farouche, au coeur dur,  l'me vile, n'ont cess
de me perscuter; n fier, emport, j'ai eu plus  souffrir qu'un autre.
Ajouter  la fatigue et  l'ennui de mes exercices, retrancher de ma
nourriture et de mon sommeil, me priver des rcrations et de la socit
de mes camarades, ont t les injustices journalires de ces monstres
que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer  mon
tour et si la fatalit de mon toile ne m'avait pas fait trouver dans
leur attachement mme le plus insupportable supplice.

Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher  quelqu'un me fit
distinguer un de mes camarades,  qui de brillants succs dans les
tudes avaient mrit la faveur de tous nos suprieurs. Je me sentais
beaucoup d'estime et d'amiti pour Carvel, c'est ainsi que se nommait
l'colier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien
venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-l, n'avaient cess de me
dchirer. En effet, le dsir que je tmoignais de me lier avec Carvel
sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne
intelligence. Nous tions de la mme classe; je partageai bientt avec
lui les bonnes grces du rgent, et je crus un moment que j'allais
cesser d'tre malheureux; mais bientt certaines ouvertures de la part
de mon nouvel ami et certaines dmarches de celle du rgent
m'alarmrent. Je voyais un grand mystre, on me louait, on me caressait;
je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je dcouvris
bientt que Carvel devait une partie de sa faveur  des manires de
faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter...

Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre rgent tait l'intime
ami du principal, Carvel l'tait de tous deux. On fermait assez les yeux
sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher
souvent ensemble. Carvel, libertin et plus g que moi, devenait
familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et
auxquelles je prenais une sorte de got. Mais je vois, mesdames, que mon
ingnuit me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en
effet.)--Non, mon bel ami, rpondit Sylvina, vous nous intressez, vous
nous amusez, vous tes charmant. Poursuivez.--Insensiblement, il poussa
plus loin le zle de ses leons... Une nuit, enfin, il me vanta fort
loquemment l'excellence de certains plaisirs... Mais l'image seule me
causait d'abord une rpugnance affreuse... En vain, il voulut essayer de
me faire goter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fchai
tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous
convnmes qu'il ne serait plus question du dgotant article, quoiqu'il
assurt, pour se justifier et me sduire, que c'tait le principal et le
rgent eux-mmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves
personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui
permettre aussi.

Il est inutile, mesdames, d'allonger les dtails. Vous saurez que
Carvel n'agissait que par le conseil des suprieurs. Il leur tait vou,
il avait ordre de me dbaucher pour me faire servir ensuite  leurs
infmes plaisirs. Caresses, prires, menaces, violences, tout a t
tent depuis, par les sclrats, pour venir  leur but. Bientt diviss
par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imagin que je lui
prfrais son rival; et je n'ai cess d'tre la victime des fureurs de
l'un ou de l'autre. Je me suis brouill  mort avec le mprisable
Carvel... (Sylvina, ravie: Il est dlicieux.)

Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre 
l'heure du coucher, sous prtexte de faire avec moi la paix, m'a serr
dans ses bras et m'a pri d'oublier le pass. Je le promettais. Il m'a
combl de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat,
j'en ai got sans mfiance. Nous avons caus familirement plus d'une
heure... mais l'odieux principal, quittant tout  coup son visage
hypocrite, s'est ru sur moi comme un loup enrag et, mettant en usage
toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tent de
m'arracher ces prtendues faveurs...

Dj sa robe m'enveloppait la tte, et j'tais renvers sur le lit la
face contre les couvertes, pouvant  peine respirer. Une jambe passe
autour des miennes les tenait fortement arrtes; dj le monstre, de la
main qu'il avait libre, avait coup l'aiguillette de mon haut-de-chausse
et dcouvert... Mais, dans ce moment, le rgent furieux et qui
probablement tait depuis longtemps aux aguets, a jet la porte en
dedans, malgr les verrous, et m'a tir, non sans peine, des mains du
forcen, qui, dans l'garement de sa passion, ne pouvait lcher prise;
je me suis vad pendant que ces animaux froces s'accrochaient avec la
dernire fureur. Dans l'instant, toute la maison a t sur pied. Je
visais  m'chapper, j'ai eu ce bonheur  la faveur de la confusion
gnrale, les portes s'tant trouves par hasard ouvertes.

Je suis aussitt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que
vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dpenss  ma
premire halte. Aprs avoir fait ensuite une longue marche sans
reprendre haleine, j'ai rencontr ces soldats qui tenaient la mme route
que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont propos de servir. La
misre me pressait, je n'ai point hsit. Nous avions dj bu ensemble 
la sant du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.


CHAPITRE IV

Beau procd de Sylvina.

Sans doute il tait mal  nous de rire d'une histoire aussi malheureuse,
mais ce principal et ce rgent, entts pour l'amour de notre Ganimde,
nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos clats.
Le pauvre petit, dconcert, la larme  l'oeil, se taisait et n'osait
plus nous regarder; nous soutnmes toute l'tendue de notre
impertinence. J'allais tcher de la rparer quand Sylvina prit la
parole: Aimable et gnreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main
d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun
avec l'intrt dont vos aventures sont faites pour pntrer toutes les
mes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frapp, vos
aventures font natre de si bizarres ides que vous devez excuser s'il
se mle un peu d'envie de rire  beaucoup d'attendrissement. Nous vous
avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce
qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'et pas
manqu de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous
vous les devons, et j'espre de russir  vous convaincre bientt de
leur sincrit, aprs vous tre expos si bravement; pour nous, vous ne
pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir  notre tour,
bonnement, quelque chose. Rien ne vous empche de nous suivre  Paris.
Nous tcherons de vous y ddommager de l'infortune o vous avez vcu
jusqu' prsent. Elle n'tait pas faite pour vous; on peut prophtiser
hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vtre et d'aprs
les preuves que vous avez donnes d'une aussi belle me. Vous savez dj
que votre naissance est noble; je suis persuade qu'un jour, lorsque
vous connatrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la
fortune vous sont aussi rserves. En attendant que ces grands mystres
se dvoilent  vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous
jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera
toujours impossible de nous acquitter.

Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de
baisers plus loquents que les plus belles paroles. Nous n'tions pas
moins mues... Ce bel enfant, qui avait toutes les grces du corps,
toutes les qualits du coeur, tout l'esprit d'une personne faite qui en
a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrment que nous fmes
tonnes de nous trouver sitt rendues  l'endroit o nous tions
convenues de passer la nuit.


CHAPITRE V

Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il tait vaillant.

Jusque-l, nous avions  peine vu notre brave Anglais, qui paraissait
attacher trs peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne
bougeant de sa chaise, il avait vit de se trouver  porte de nos
remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture
et nous demanda la permission de souper avec nous.

Si cet homme gnreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se
donner un galant Franais, aprs une aventure aussi romanesque, ayant un
droit puissant  la reconnaissance de trs jolies femmes, il tait
peut-tre encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de
ce bienfaiteur tait de nous mettre  notre aise. Pas un mot qui pt
faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous
arrivait d'en laisser chapper quelque chose, il nous priait, en
souriant, de ne pas nous rappeler un moment dsagrable.--L'art du
bonheur, disait-il, consiste  chasser au plus tt de la mmoire ce qui
a fait de la peine et  conserver prcieusement le souvenir de ce qui a
fait plaisir.

Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et srieux, dploya
bientt, sans la moindre prtention, une loquence facile, intressante.
Philosophe, il n'avait que des principes modrs, consolants: ses yeux,
qui n'taient d'abord que majestueux, devenaient tendres ds qu'il
parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus
on le contemplait, plus on tait frapp de la symtrie parfaite de ses
traits et de la dignit de sa physionomie. Ag d'environ quarante ans,
il avait la fracheur et la vivacit du plus jeune homme. Sa voix,
quoique mle, tait douce; sa taille, aussi souple que noble, tait
dgage de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de
ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'couter,
d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit
qu'il se nommait.

Avec quelle bont, surtout, il traitait l'aimable Monrose!--Mon ami, lui
disait-il, en lui frappant amicalement sur l'paule, heureux les
guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrire, un seul
trait qui vaille celui que tu viens de donner au dbut de la tienne!
sois consquent, et tu seras le modle des hommes braves et
gnreux.--Le modeste Monrose rpondait de son mieux, par ses caresses,
 tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.

Cet Anglais, si diffrent en apparence des gens que nous avions coutume
de voir, nous aurait peut-tre beaucoup moins plu, malgr ses belles
qualits, si nous ne lui avions pas t aussi redevables. Il en imposait
surtout  Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et
de la crmonie. Quant  moi, je ne savais quel penchant m'entranait
vers sir Sydney; et lui-mme, malgr le partage  peu prs gal de ses
attentions, me paraissait profondment occup de moi: ses yeux y
revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les
voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite
tout  fait diffrente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne
le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il dtournait
la vue, pourvu qu'il y songet; car, lorsque le plaisir de me contempler
lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec
lui-mme de s'en abstenir, le fripon se dridait, son visage ptillait,
j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter  mon cou.

Nous devions arriver  Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant
ordonn au laquais, qui le servait  table, de repartir bientt, afin
d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en
offrmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se
contenta de prendre notre adresse, aprs avoir demand la permission de
nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de
meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de
donner  Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put
refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait  honneur que ce brave
enfant voult bien agrer cette lgre marque de son estime.


CHAPITRE VI

O l'on ne verra rien d'tonnant.

Le reste du voyage fut trs heureux. Mon coeur palpita lorsque nous
approchmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable 
celle du beau Monrose. Il dvorait des yeux les moindres objets, non
avec la stupide admiration des sots, mais avec ce dsir vif, si naturel
 un jeune homme plein de feu, qui sort pour la premire fois d'une
prison, o rien n'a jamais pu l'affecter agrablement. Nous arrivmes
enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec
celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements taient prpars;
on logea Monrose dans une pice qui donnait d'un ct dans la chambre 
coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor,  ct de la mienne.
Nous n'tions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui
pt trouver  redire  cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie
qu'il ait eu lieu.

Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il et appris de
son laquais, instruit par le ntre, que nous tions  peu prs de ces
femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous
emes tout lieu d'tre contentes de sa politesse. Nous devions aller au
spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent
de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au
Franais, que nous avions prfr: nous le primes d'accepter au retour
notre souper; ce qu'il fit.

Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser
qu'elle n'aurait pas t fche de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce
qui fortifia beaucoup mes soupons fut que je la vis s'tudier  ne
faire aucune attention  Monrose, qu'elle avait cependant
perptuellement caress le matin, au point de le faire asseoir sur elle
et de lui donner sans gne de ces baisers qui ne sont plus sans
consquence quand on est aussi form que l'tait notre nouvel ami. On
avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, rpter sans cesse qu'on
pourrait tre sa mre, Monrose tait trop aimable et Sylvina trop
sujette  s'enflammer pour que toute cette belle amiti ne me part pas
quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Gronimo, et je
disais en dedans de moi: Voici donc encore un larcin que Sylvina
voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est
mon lot,  moi. Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet
de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait
impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la
conduite de Sylvina. Elle tait femme  faire les dmarches les plus
hardies. Je rsolus de la prvenir et de me jeter plutt  la tte du
bel enfant que de ne pas l'avoir la premire, si la fatalit de mon
toile me condamnait  toujours partager.

Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant
plusieurs jours d'tre incommode pour se dispenser de sortir; autrement
j'aurais d rester  la maison avec Monrose qui, n'tant pas vtu,
n'aurait pu l'accompagner: c'tait prcisment ce tte--tte qu'elle
redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle
donna tous ses soins au beau jeune homme, l'quipa galamment, lui donna
des nippes et lui retint des matres. Il tait d'une beaut ravissante
dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il et
sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien ais et noble qui n'est pas
toujours le fruit assur d'une longue ducation.

Nous le tnmes auprs de nous, gard, pour ainsi dire,  vue, pendant
prs d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant
quelques promenades cartes; vitant surtout de rencontrer nos
connaissances, qui n'auraient pas manqu de venir nous voir et de nous
rejeter plus tt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des
socits. Le chevalier Sydney tait la seule personne que nous vissions.
Il devait tre bien tonn de notre retenue, sachant que nous tions des
femmes de plaisir. Il tait surtout bien loign d'imaginer qu'un enfant
pt tre la cause de notre rforme apparente.

Sydney commenait  nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le
captivaient, nous lui devenions ncessaires, il ne nous quittait presque
plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intrt triste qui
m'avait frappe ds le premier instant. Je ne pouvais douter de son
amour. Je voyais clairement que sans la diffrence des ges, il n'aurait
pas hsit de se dclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un
peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la rpugnance pour ce
respectable Anglais, je me sentais plutt prvenue en sa faveur.
J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanit que de
passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas  de grandes
ressources d'aucune espce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En
un mot, ni l'une ni l'autre de ces conqutes ne me semblait capable de
me ddommager du charmant d'Aiglemont; mais nous tions spars, et pour
l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon
parti. Je rsolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me
paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais trs bien calcul.


CHAPITRE VII

O l'on retrouve des gens de connaissance.

Cependant je ne m'tais encore arrange avec aucun des deux quand
monseigneur et son neveu vinrent, tout  coup, nous surprendre. Sa
Grandeur nous avait crit  l'occasion de notre malheureuse aventure;
depuis notre rponse, nous n'avions plus reu de ses nouvelles, et nous
tions bien loignes de le supposer sitt de retour  Paris. Nous
philosophions assez srieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables
gens tombrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnona, nous
lui fmes rpter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions
encore nous persuader d'avoir bien entendus.

La prsence de l'Anglais obligea monseigneur  paratre moins familier
qu'il n'et pu se le permettre si nous eussions t seules. D'Aiglemont
suivit son exemple, et l'entrevue se passa le plus dcemment du monde.
Ces messieurs eurent bientt fait connaissance, quand nous emes cont
aux derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos
librateurs, et  ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand
nous avions eu le malheur d'tre attaques. Monrose fut fort caress de
l'oncle et du neveu et se tira trs bien d'affaire. D'Aiglemont,
toujours prt  persifler, lui dit qu'il ne pouvait avoir oblig des
personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle
me  rendre des services. J'eus un secret dpit de me voir si justement
souponne, et cela m'affermit dans le projet de rcompenser le cher
Monrose. Mon air piqu fut, sans doute, remarqu de d'Aiglemont, que je
vis sourire malignement.

Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'tant conduit de manire 
ne pas laisser  Sylvina l'esprance de le prendre dans ses filets, elle
se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la
physionomie de l'Anglais que cette prfrence lui faisait plus de
plaisir que de peine. Le prlat, ayant dsormais  redouter la
concurrence de son neveu, n'esprait apparemment plus de continuer 
m'intresser. Il se trouvait flatt de l'emporter sur Sydney, qui
paraissait trs aimable. Quant  d'Aiglemont, bien sr de ne pas manquer
de femmes, il se souciait peut-tre assez peu d'tre bien ou mal trait
de ma part, et je ne m'aperus pas qu'il ft de grands efforts pour me
tmoigner le dsir d'tre encore ensemble sur le mme pied qu'en
province. Cette indiffrence ajoutait  mes griefs; et tout cela ne
laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose.


CHAPITRE VIII

Le bien vient quelquefois en dormant.

Il n'y avait pas de temps  perdre; je savais que si je laissais 
Sylvina celui de styler mon bel enfant, il tait perdu pour moi: voici
ce que l'amour m'inspira.

La nuit mme du jour o nous avions vu monseigneur et son neveu, je me
levai doucement et fus veiller Monrose, qui dormait le plus
paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je
l'avais entendu ronfler d'une manire effrayante et que j'accourais,
craignant qu'il n'toufft. La brusque interruption de son sommeil lui
causait, en effet, un peu d'agitation. Je prtendais que c'tait une
suite de l'tat o il venait de se trouver en dormant; j'avais pass mes
bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les
dmonstrations de la plus vive inquitude. L'adolescent me comblait de
remerciements; ses lvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux
globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une
admirable matresse!

Bientt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaaient autour de moi
et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.--Monrose,
dis-je alors, pntre d'une voluptueuse motion, si vous craigniez de
vous trouver mal une seconde fois... je resterais auprs de vous.
Seriez-vous scandalis? si... Mais vous m'inquitez... Je ne vous
abandonnerai pas dans un tat aussi critique...--Vous tes bien bonne,
ma belle demoiselle, rpondit-il, hors de lui, je me porte fort bien,
mais je voudrais tre malade pour avoir besoin de secours si
chers.--Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque
mauvais songe?--Non, en vrit, je songeais, au contraire... je n'ose
vous le dire, cela est trop bte...--Dites, dites, mon bon ami. Je veux
absolument savoir...--Eh bien!... je rvais que... vous tiez le pre
principal du collge, charmante, malgr la robe noire et le bonnet
carr... vous... me demandiez... ce que vous savez, mais avec tant de
grce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en
offenser, j'ai t au dsespoir de m'veiller... imaginez quelle a t
ma surprise en me trouvant dans vos bras.

Je n'avais ni robe ni bonnet carr, et mon but n'tait pas prcisment
le mme que celui du pre principal; du reste, Monrose avait song
l'exacte vrit. Je ris comme une folle et ne pus m'empcher de lui
donner plusieurs baisers. J'tais  moiti couche sur le lit, je me
glissai peu  peu sous la couverture et me trouvai enfin  ct du
charmant jouvenceau.

Je m'aperus d'abord qu'il tait bon  quelque chose. La qualit
rparait chez lui ce qu'il avait  dsirer pour la quantit. Monrose ne
fut pas tonn de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait
instruit mme au del des mystres du plaisir, mais il n'tait pas
encore fort avanc, je le connus au prompt mouvement que fit sa main
pour se retirer, quand elle sentit une conformation diffrente,
l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la
retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la
place.--Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec
transport, tu vois que je ne suis pas le pre principal.--Je n'y suis
plus, rpondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains
visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui taient
moins trangers, l'autre prenait plaisir  manier le satin de ma
gorge... Il haletait, consum de dsirs dont il ignorait encore l'objet
et le remde... Ses nouvelles dcouvertes l'avaient absolument
dsorient.

Je jouissais  mon aise de son dlicieux tonnement.--Eh bien, Monrose,
lui dis-je, il n'y a rien  craindre avec moi. Je ne te ferai point de
sottises.--Hlas non, rpondit-il en soupirant: mais si Carvel et t
vous, ou si vous tiez tout de bon le pre principal, je sens que je ne
pourrais rsister au dsir d'en faire et de m'en laisser faire, car je
sais que nous avons l'un et l'autre avantage.--Eh bien, dis-je au comble
de l'garement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de
tirer parti de ta volont, fais du moins ce que tu voudras.

Le pauvre Monrose fut encore plus embarrass; il n'avait qu'un objet;
encore en tait-il  la simple spculation. Je le dsesprais surtout
par une attitude aussi contraire  ses vues que favorables aux
miennes.--Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-tre se fera-t-il
quelque miracle en notre faveur.


CHAPITRE IX

Fin du noviciat de Monrose.

Il obit avec transport. J'tais aux cieux, sentant sur mon corps
embras le poids lger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne
savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serr contre mon sein,
le dvorant de mes baisers, suant avec dlire sa belle bouche et lui
prodiguant les aveux les plus passionns. L'aimable proslyte me laisait
faire, attendant en silence  quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me
possdais plus. J'allais... mais un obstacle s'leva. Le trouble du
pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaa
dans ma main... Ce terrible contre-temps poussa mes dsirs jusqu' la
fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connatre de
ressources... Le dsenchantement fut prompt, je me htai de le mettre 
profit. J'appliquai le remde aprs lequel je languissais. Le docile
Monrose reut la dernire leon. Je le pressai fortement contre moi par
ces coussins potels dont les charmes font oublier les vues honteuses de
la nature; des mouvements dlicieux achevrent d'clairer l'heureux
Monrose. Je sentis l'instant o Vnus recevait sa premire offrande. Le
plaisir nous anantit en mme temps.

Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je
la frustrai d'une fleur prcieuse qu'elle tait sur le point de cueillir
et que je me vengeai d'avoir partag d'Aiglemont et Fiorelli, des grces
dont je conservais un dpit, qui, peut-tre, et t jusqu' la haine,
sans les bonts infinies dont cette rivale me comblait depuis si
longtemps et dont j'tais pntre de reconnaissance. Je ne crains point
d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnatront: les hommes ne me
sauront pas mauvais gr d'une faon de penser qui prouve quelle
importance nous voulons bien attacher  leur conqute.

J'prouvais les plus dlicieuses sensations et m'tonnais de la
prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une
fille en femme  celui d'une femme qui reoit les prmices d'un candidat
d'amour. Je venais de goter avec Monrose des volupts ravissantes; et
quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passe la
premire fois avec moi!

Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait
troubler mon amoureuse mditation. Il demeurait dans la voluptueuse
situation o je l'avais plac. J'eus besoin de lui parler pour l'engager
 rompre le silence.--Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui
donnant un baiser...--Laissez-moi, rpondit-il, le temps de chercher des
expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de
sentir.--Monrose, es-tu fch, maintenant que je sois venue troubler ton
sommeil?--Ah! mademoiselle, s'cria-t-il avec mille caresses
passionnes, pourriez-vous me croire assez ingrat?...--Tout de bon? Tu
ne me voudras pas autant de mal qu' ton ami Carvel? qu'au pre
principal?--Quelle mchancet? vous me persiflez, et j'en meurs de
honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas
possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse,
fussent les mmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi
n'y sentais-je pas le mme attrait? Pourquoi, dans nos badinages
nocturnes, n'tait-ce souvent qu' force d'art que Carvel venait  bout
de faire clore, faiblement encore, ces dsirs que la premire de vos
caresses avait allums  l'excs. Je crois le bonheur qu'il me vantait
autant au-dessous de celui-ci qu'il est indiffrent pour la forme.

Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommenais insensiblement
 tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermrent la bouche. Il
s'y prenait dj mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour
vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus oblige de le remettre
sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut
l'tre de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon
exprience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que
lorsque je le vis toucher lui-mme au moment dcisif.

Ainsi les talents en amour n'taient pas moins prcoces chez l'aimable
Monrose que la bravoure et l'esprit. Aprs s'tre tir si bien de sa
nouvelle preuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurmes le
secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mt dans le cas d'tre
surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondment dans
le calme de la plus parfaite flicit.


CHAPITRE X

Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.

Les travaux de la nuit avaient un peu pli mon aimable lve. Ses yeux
battus peignaient la douce langueur de la volupt: il tait ravissant.
Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition,
afin de prvenir tout soupon jaloux de la part de Sylvine. En effet,
l'altration visible des couleurs de Monrose ne put lui chapper. Elle
en tmoignait la plus vive inquitude. J'en fis autant, et nous nous
tirmes d'affaire.

Je me reprochais nanmoins d'avoir initi sitt un enfant  qui les
lumires qu'il venait d'acqurir pouvaient devenir fatales. Il tait
ardent; je craignais pour lui le temprament d'une femme incapable de le
mnager,  qui pourtant il ne pouvait viter d'accorder des
complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-mme de sa
ruine, il donnerait bientt dans tous les excs dont ses charmes et son
mrite lui procureraient la facilit. Je m'affligeais en pensant que
cette belle plante allait se desscher et prir avant sa maturit; que,
pour avoir connu trop tt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions
et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait
avoir sur une crature aussi parfaite; afin donc d'arrter les progrs
d'un mal dont j'aurais t l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose
qu'il se soumt entirement  mes volonts. En consquence, je le
pressentis ds le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande
importance  ce qui s'est pass, voici ce que je lui dis, aprs l'avoir
prpar par quelques sophismes prliminaires:

--Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas prsid seul aux liens
qui viennent de se former entre nous et que tu ne rpugnes pas  penser
qu'une forte sympathie nous avait destins de tout temps l'un  l'autre,
tu as envers moi des devoirs  remplir dont tu n'es pas affranchi,
quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commenc par o
les autres ont coutume de se dnouer. L'une des premires lois de
l'amour est de ne se point partager. Tu es  moi; tu me dois le
sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera  moi
de te permettre ou dfendre  cet gard, ce que je jugerai  propos. Tu
dois de mme trouver bon que j'agre ou refuse  ma volont les dsirs
dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mriter les
faveurs du mien; tu goteras mieux celles que je pourrai t'accorder,
quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.

Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son me ingnue tait
pntre de cette premire ferveur qui rend incapable d'gosme et de
mfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements,
je ne m'en imposais aucuns, il pronona mille voeux  mes genoux, avec
l'enthousiasme de la passion et du respect.

Beauts qui pouvez tre jalouses d'une pure adoration, c'est  l'ge de
Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment
cet encens dlicat. Un moment, entendez-vous? Car bientt ces coeurs si
francs, si sensibles, participent  la contagion gnrale: alors vous
devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse
d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en
se moquant. Vous demeurez ronges de regrets et couvertes de ridicule.

Monrose tait de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'tre
adore. Cela ne m'a jamais flatte: j'ai toujours souhait court amour
et longue amiti. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se
proposent de tromper n'en ont pas d'aussi dlicates. Revenons  notre
sujet.

Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences  me faire. Il
ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne ft quelque forte
agacerie. Elle s'tait mise sur le pied de le caresser de la manire la
plus libre et de ne se gner avec lui, non plus que s'il et t du mme
sexe. Le pige favori tait de le faire appeler le matin, pour lire 
son chevet. Alors c'tait un bras, un tton qu'on laissait voir: puis,
l'on avait chaud, l'on se dcouvrait, ou bien il s'agissait de quelque
puce incommode; on employait l'officieux Monrose  lui donner la chasse.
C'tait ici, c'tait l, et l'insecte rus ne se trouvait jamais,
surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes
favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.

Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait
rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Aprs s'tre
fait longtemps poursuivre, la maligne bte s'tait fourre... o vous
savez... et le pauvre petit avait la simplicit de croire  ce lieu
commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... l... prcisment
l!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le
plus grand doigt pour livrer  la puce une guerre cruelle. Ce doigt,
guid sur un point trs sensible, fut mis en train et mrita bientt
d'tre applaudi de sa dextrit.--A merveille, disait Sylvine, en se
pmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu...
que la maudite bte ne revienne jamais.

J'tais tout uniment tmoin auriculaire de cette excellente scne. Me
mfiant des lectures, et voulant savoir o en tait Monrose, s'il me
trompait ou non, je m'tais glisse par le cabinet de toilette, dans ce
petit dgagement aveugle qu'il est maintenant  la mode de pratiquer
autour de presque tous les lits recherchs; invention qu'on ne peut
assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agrable et prvenir
de dangereux. L, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette
fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller clater de rire
quelque part; aprs quoi, craignant que les choses n'allassent plus
loin, vu la commodit de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de
faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur 
Sylvina, quoiqu'il ft dj plus tard que l'heure ordinaire de son
lever.


CHAPITRE XI

O l'on voit Sylvina attrape d'une singulire faon.

L'honntet de Monrose se montra dans son empressement  venir me faire
part de sa nouvelle aventure. Non seulement son rcit fut fidle; mais
il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'tait senti de violentes
tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu
supporter une preuve aussi difficile sans demander du soulagement.
J'avais diffr jusque-l de rendre heureux une seconde fois ce bel
enfant, quoiqu'il ne cesst de m'en solliciter. Je vis qu'il tait temps
de le favoriser et lui donner comme rcompense mrite, un rendez-vous
pour la nuit. Il fut si transport que je crus qu'il avait perdu
l'esprit.

Ce fut chez moi, pour lors, que se passrent nos voluptueux bats. Deux
fois je fis goter au passionn Monrose les suprmes dlices et fus
beaucoup plus souvent heureuse...

Nous employmes le reste du temps  combiner la conduite qu'il tiendrait
dornavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passt son envie;
je fus d'avis que ce ft plus tt que plus tard, et voici ce que je
prescrivis au bel enfant:

Le lendemain matin, il devait aller de lui-mme offrir ses services pour
une lecture. On acceptait srement. Pour lors, il lisait avec
distraction... il soupirait... on l'interrogeait... il tergiversait un
peu... Enfin il lui chappait une dclaration de dsir (d'amour ce
n'tait pas la peine), il se plaignait... On l'entendait  demi-mot...
On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le
soulager, il priait ingnument qu'on le lui apprt... et l'on ne
demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait
mal d'affaire; c'en tait probablement assez pour qu'on se dgott de
lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement  ce projet.
Ses intentions taient si franches qu'avant de me quitter il voulait
absolument se mettre hors d'tat de me laisser des doutes, mais je crus
qu'il fallait  tout hasard lui laisser du moins de quoi faire
contenance. Nous nous sparmes plus contents que jamais l'un de
l'autre. Je trouvai nanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants
qui se font en pareil cas mille protestations de fidlit, nous
concertassions prcisment le contraire, et que ce qui est rput pour
l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse  titre
de sacrifice.

Je ne manquai pas de me cacher au mme endroit que la veille: tout se
passa comme je l'avais prvu. Sylvina reut avec transport et la
dclaration et la requte. Elle pria Monrose de pousser les verrous et
l'ayant fait dshabiller, elle le reut dans son lit.

--Pauvre petit, dit-elle, sans doute  l'aspect de ce qu'elle allait
mettre  l'preuve, hlas! voil bien peu de chose! Tu veux donc manger
ton bl en herbe?... Voyons pourtant... baise-moi... viens prendre place
sur mon sein... Mais je ne vois pas la possibilit... Ne t'arrive-t-il
jamais d'tre autrement?... Je t'avoue que cela n'est pas flatteur...
Allons, essayons... Ma foi, mon ami, je commence  dsesprer...
Rassure-toi..., ta timidit te fait tort... Est-ce dans un moment o je
me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens...
que je suce cette belle bouche... Sens-tu mon me s'exhaler dans ce
baiser?... Non, je n'y renonce pas... Je veux que mes dsirs forcent la
nature  t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement... je
meurs si j'ai la honte de ne russir.

Tout cela voulait dire que M. Monrose n'tait encore bon  rien:
cependant un moment aprs, je reconnus que les choses commenaient 
prendre une meilleure tournure.--Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans
peine... passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.

Ds lors, je n'entendis plus que les mouvements passionns de la
lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. C'est
forcer nature, dit-elle, aprs l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que
vous n'tes pas encore propre  l'amour. Je rougis de ma complaisance,
dont j'espre qu'un secret inviolable teindra le souvenir; et je me
flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera
plus par un simple mouvement de curiosit. Laissez-moi, j'ai besoin d'un
peu de sommeil.

Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement o
j'tais retourne, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son
air humili redoubla mes clats. Ils le mirent au dsespoir. Cependant
sa tendresse pour moi, surmontant bientt la petite peine de
l'amour-propre, il rit lui-mme de son aventure; nous nous applaudmes
beaucoup d'avoir dtruit, par notre ingnieux stratagme, un obstacle
qui serait devenu fatal  nos plaisirs.


CHAPITRE XII

Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit.

Monrose, ci-devant soumis  des bourreaux, se trouvait trop heureux
d'obir  un objet aim qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait
rien sans mon attache, il n'avait pas une pense sans m'en faire part.
J'tais le centre de ses ides: tous ses dsirs se bornaient  vivre et
mourir avec moi; vou sans rserve  mes moindres volonts, je rglais
ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon me; mais je
respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il ft sage malgr lui; je
m'appliquai surtout  lui faire abjurer certaine ressource dont ce
vilain Carvel l'avait mis au fait et dont je craignais qu'il ne ft un
pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis
avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude
scholastique qu'il jura d'y renoncer  jamais. Je savais d'ailleurs
quels pouvaient tre ses besoins et j'avais soin qu'il ne ft pas
incommod.

Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai plus que des
moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne
comptais plus sur monseigneur. Quant  d'Aiglemont, je me rservais d'en
tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermdiaire entre
Sydney, un peu g pour moi, et Monrose trop jeune. J'avais besoin enfin
(je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient
jamais de pareille chose), j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je
ne sais pas ce que pouvait tre sir Sydney; Monrose devait valoir
quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre?

Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devnt de plus en plus
amoureux et que je dusse m'attendre  le voir bientt se dclarer, il
n'tait cependant pas gnant. Rien n'annonait qu'il ft enclin  la
jalousie. Le beau d'Aiglemont, qui venait frquemment  la maison, ne
lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne
l'inquitait pas plus. Il est vrai que le prlat se dclarait
ouvertement  Sylvina,  qui tout de bon il se montrait plus que jamais
amoureux et prodigue. J'eus pourtant, malgr tout, quelque tte--tte
impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d'escamoter de temps en temps
quelque chose  une rivale qui en a fait autant! Je trouvais rellement
mes passades avec Sa Grandeur dlicieuses, et j'avais eu pour le moins
autant de part que lui-mme  faire natre les occasions. Au reste, nous
n'tions plus sur le pied de nous appartenir rciproquement. Ce n'tait
pas mme avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique trs coquet, trs aimable,
n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conqutes aucune femme qui
me valt; et malgr l'indiffrence qu'il avait marque  son retour, il
reconnut bientt que ce qu'il pouvait faire de mieux tait de me
conserver. Nous nous trouvmes l'un et l'autre parfaitement bien.

Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le
bien et le mal qui peuvent en rsulter, que plusieurs gots agrables
qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme
de bonheur? Je laisse  dcider  d'autres cette importante question.
Quant  moi, je prtends qu'on joue plus agrablement quand on n'a pas
tout son argent sur une carte. Au surplus, qui russit a bien fait. J'ai
t heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour
moi si les grandes ont des dlices extraordinaires que je n'ai pas eu le
bonheur de connatre. Quand on est bien, on peut se passer du mieux.
Cela me parat sage.


CHAPITRE XIII

Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.

Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientt le voir dans une
superbe campagne qu'il venait de se procurer. La socit qu'il y
rassemblait tait compose de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions
fort li notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord
Kinston; d'une trs belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se
nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup
et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il
s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer
l tant ou si peu que bon nous semblerait.

Sydney nous avait prcds, accompagn de cuisiniers, d'officiers, de
musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer  nous faire
passer des jours agrables. Thrse, qui, ds notre retour  Paris,
avait commenc les remdes, se trouvait en tat de nous suivre; nous
l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui tre salutaire. Elle
tait devenue plus frache et plus jolie que jamais. Nos compagnes de
voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de mme que
trs peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux tre
un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour
indiqu.

Un guide nous attendait prs d'un monument remarquable qui touchait la
grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce
monument tait un groupe compos de deux statues de main de matre,
places sur un large pidestal et qui se tournaient le dos, l'une
regardant du ct par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord
pour une Diane, reprsentait la Dfiance. Elle tait debout, lance,
l'oeil furieux, menaant, prte  dcocher un trait ajust sur un arc; 
ct d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants.
On avait grav sur la table du pidestal: _Odi profanam vulgus_. L'autre
figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, tait
assise et reprsentait l'Amiti, tmoignant par son regard et son geste
le dplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa
campagne. Un pagneul plac sur les genoux de l'Amiti marquait par des
mouvements trs expressifs qu'il connaissait les gens et voulait
descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: _Redite cari_.

On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement
entretenue que l'alle d'un jardin, mais troite, tortueuse, souvent
partage en plusieurs branches qui se dtournaient, se croisaient, et
l'on se trouvait  quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait
d'abord que l'apparence d'un ancien chteau-fort. Mais  peine tait-on
en dedans des murs que tout changeait absolument de caractre aux yeux
des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en dcouvrait une seconde
beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne lgance.
Le principal, situ en face, avait un pristyle d'une architecture
simple et noble, les deux autres formant deux espces d'ailes
subordonnes et proportionnes dans leur genre  la richesse du milieu.

On trouvait au del de nouvelles beauts qui ne surprenaient pas moins
agrablement. Des jardins dignes du pays des fes conduisaient par une
pente douce jusqu' la Seine. L, d'une longue terrasse dont les murs
taient baigns, l'oeil s'garait  droite et  gauche dans les espaces
immenses le long du cours du fleuve. Au del de son lit, on jouissait
d'un paysage riant, dcor, par le hasard, de tout ce que la campagne
peut offrir de plus intressant.

Tel tait le sjour que nous allions habiter. Un homme de gnie, trs
opulent, avait employ jadis de grandes sommes  tirer parti d'un lieu
si favoris de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la
dernire main  l'excution des projets; celui-ci jouissait  peine du
fruit de ses travaux qu'une mort prmature l'avait enlev. Les
hritiers cdrent  sir Sydney une jouissance limite, moyennant une
somme proportionne  la rputation qu'ont MM. les Anglais d'tre
inpuisables.


CHAPITRE XIV

Plus aride encore que le prcdent.

Le pavillon principal avait au del d'un magnifique vestibule un salon
enchant de forme ovale, termin en coupole et dont une partie avanait
sur le jardin. De chaque ct, deux appartements de femmes, lgamment
dcors, et, plus haut, quatre appartements d'hommes mnags dans une
attique. La distribution tait telle que chacun, isol dans le haut,
pouvait nanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir
chez soi sans qu'on s'en apert: je dirai bientt comment cela se
pratiquait. On s'tait appliqu  favoriser dans ce dlicieux sjour la
libert, la misre et le plaisir, divinits bienfaisantes auxquelles il
tait consacr.

Nous tions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme
d'Orville logea Thrse qui devait galement la servir. Sylvine voulait
tre tout  fait libre chez elle,  cause de monseigneur. Sydney, ayant
aussi des vues, tait aussi bien aise que personne ne ft auprs de moi.
Monrose, qu'on regardait encore comme sans consquence, fut log prs de
la matresse du seigneur anglais,  la place de la femme de chambre qui
manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre
hte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai
mention ailleurs.

Je suis force d'entrer dans ces dtails minutieux, parce qu'ils
deviennent ncessaires  l'intelligence des faits dont je dois rendre
compte. Au surplus, le lecteur, averti dsormais que je dtaille trop,
est le matre de passer outre, lorsqu'il se verra menac de l'ennui que
pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualit.

Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatraux logaient tous
les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprs de
soi.


CHAPITRE XV

Qui en annonce d'autres plus intressants.

Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder,
pour babiller, Thrse dont les soins devaient tre partags entre
plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothque
dont chacun de nos appartements tait pourvu, le premier livre qui lui
tomberait sous la main. Ce fut prcisment _Thrse philosophe_. Cette
lecture m'eut bientt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma
solitude et du guignon de demeurer en proie aux dsirs, tandis que
j'avais sous le mme toit mon Monrose, mon prlat, mon chevalier et
Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais... je
prtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me dsesprait;
on et entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui
rgnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne
trompait que pour quelques instants mon ennui.

Je me trouvais rellement  plaindre, quand le doux murmure d'une harpe
se fit entendre si prs de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et
contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Aprs un charmant
prlude, une voix faible, mais touchante, mla ses accents  ceux de
l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacron, la
vive inquitude d'une passion encore ignore de son objet, et le souci
d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut
ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vnt de la pice voisine, j'y
allai avec un flambeau, mais je m'tais trompe. Ce fut avec aussi peu
de fruit que je parcourus successivement toutes les pices de
l'appartement. Je n'tais jamais plus prs des sons que lorsque je
revenais  mon lit: j'allai m'y mettre aprs m'tre assure  plusieurs
reprises de l'inutilit de mes recherches... Mais quel fut mon
tonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par
o s'tait-il introduit? Je le grondai et me couchai.

--Belle Flicia, me dit-il avec un respect timide, malgr la colre o
je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sre que je n'aurais pas
eu la tmrit de me rendre auprs de vous si je n'avais pas t certain
que vous ne dormiez pas.--Quoi donc! rpliquai-je avec un peu d'humeur,
vous tiez cach? L'on n'est donc pas en sret chez vous, sir Sydney?
Je me croyais seule; et cependant...--Pardonnez, aimable Flicia,
pardonnez  un homme qui vous adore une curiosit qui n'a rien
d'offensant pour vous. Le propritaire de cette maison peut pntrer
secrtement dans les appartements de tous ceux qu'il reoit; mais je
suis gnreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me
suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me dfendez, le
plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous
endormissiez, mais vous avez veill, et j'ai cru m'apercevoir...--Allez,
sir Sydney, dis-je en m'enfonant sous mes couvertures, vous tes un
homme affreux, vous m'avez fait un tour... que je ne vous pardonnerai de
ma vie.--Je mriterai mon pardon, belle Flicia, dit-il, s'agenouillant
prs du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport.
Cependant je ne me sentais gure dispose  lui pardonner d'avoir vu mes
folies; cette ide me donna autant de colre que de confusion.--Je m'y
suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton pein, si je me suis attir
votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai
le bonheur de vous connatre, n'avaient pour objet que de concilier
votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.--Mais, lui
dis-je, cette musique que je viens d'entendre!...--C'est moi,
rpondit-il, qui vous avais mnag ce moment de plaisir. Il y a sous
tous ces appartements une espce d'entresol ignor, dont mon vritable
logement fait partie, le reste est partag en plusieurs petits rduits
d'o l'on se rend  des espaces pratiqus dans l'paisseur des murs: de
l on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en
passe un  votre chevet. Ce tuyau, termin par un pavillon sous lequel
tait le musicien, que j'avais plac moi-mme, donne dans mon entresol
et finit tout prs de votre oreille,  la soupape que vous voyez. C'est
ce qui vous a fait croire que vous tiez si prs de l'instrument et de
la voix.

Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer  son
gr. Sir Sydney me mit de mme au fait du danger de certain trumeau
plac entre les deux croises et en face de mon lit. Derrire la glace,
il y avait, creus dans l'paisseur du mur, une niche commode o l'on
arrivait du bas; je dirai bientt comment. De ce poste l'on battait en
ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables,
dont une partie d'ornements du cadre tait crible. Il y avait dans
l'intrieur de la chambre, et  l'usage de la personne qui y demeurait,
de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible:  l'autre
face de la pice, un moyen  peu prs semblable ouvrait et fermait 
volont certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle
sir Sydney s'tait introduit. Je fus enchante du sacrifice qu'il me
faisait de ces ressources secrtes, et je lui fis grce en faveur de sa
bonne foi.


CHAPITRE XVI

Singulire conversation et comment elle se termina.

On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tt pardonn qu'on
se plat  nous offenser plus grivement. C'est ainsi qu'en usent avec
nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honntet.
Sydney, homme du monde et trs amoureux, n'avait garde de droger 
l'usage, et j'aurais sans doute trouv mauvais qu'il l'et fait. Voici
cependant comment, avant d'en venir l, nous nous pressentmes
rciproquement, semblables  deux matres d'escrime qui se font des
appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous,
belle Flicia, dit Sydney en me drobant un baiser, pour craindre que
vous veuillez me punir d'avoir hsit trop longtemps  vous dclarer mes
tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui
refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspir la loi. Tout
a d vous annoncer que je brlais d'amour pour vous. Mais vous vous tes
doute de ce qui me forait au silence?--Sir Sydney, lui rpondis-je,
une femme ne peut tre que trs flatte de se voir aime d'un homme tel
que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention  mon peu
de charmes, je crois connatre assez votre dlicatesse pour imaginer que
les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empcher de vous
dclarer. Fait pour tre aim pour vous-mme, vous avez craint sans
doute de ne pouvoir jamais tre assur si le retour que je pouvais vous
accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui
d'une inclination rciproque?--Plt  Dieu, Flicia, que je n'eusse eu
que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imagin
que de faibles services pussent mriter que vous vous fissiez violence
pour les rcompenser. D'autres motifs me foraient au silence... Pensez
donc, jeune et belle Flicia, que je touche  ma quarantime anne et
que vous sortez  peine de votre troisime lustre. Fait peut-tre pour
russir encore auprs de certaines femmes, il n y a que la classe o
vous tes dans laquelle il soit ridicule que je cherche  qui
m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre
cet enjouement qui rapproche tous les ges. Je suis Anglais, penseur et
malheureux, tout cela nuit  l'esprance d'intresser une jeune
Franaise, vive et ne pour des amours mieux assorties. Je ne puis
douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est  lui sans doute
qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble
qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien diffrentes. Je
vais prvenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels
nous pourrions nous engager et qui nous loigneraient de notre but.--Je
n'en ai point d'autres, chre Flicia, que de tcher de vous plaire, en
me conformant  tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir,
faites-moi la grce de m'couter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis
enchante. Me demandez-vous si je suis sensible  votre tendresse? Je
vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos
ges comme un obstacle au retour que vous tes fait pour vous promettre?
Non. Il n'est pas question d'ge quand on est ce que vous tes et que
l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aime?
Oui, sir, nous nous aimons commodment, comme vous et moi pourrions
bientt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais  certains
gards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis
d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun
sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons tre d'accord.
Je ne vous cache point que si votre faon de penser et d'aimer peut
s'accommoder de mon systme, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prte 
vous tmoigner combien votre conqute me flatte, combien vous tes
loign de me paratre disproportionn et peu fait pour aspirer au
faible bonheur de m'intresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez,
charmante philosophe, vous m'tonnez et vous m'enchantez galement par
des raisonnements auxquels on ne devrait gure s'attendre de la part
d'une Franaise de seize ans...--Voil, sir, une injure anglaise. Vous
semble-t-il donc que femme franaise et jeune soient des titres qui
excluent la facult de penser et de raisonner? Apprenez que partout
notre sexe penserait, et mme trs juste, si l'on n'y mettait la plupart
du temps obstacle, par une mauvaise ducation,  laquelle j'ai eu le
bonheur d'chapper. Mais c'est assez raisonn, mon cher Sydney,
retournez sur vous-mme et voyez s'il est possible que vous ne soyez
point aim d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve
toute l'estime qu'elle a pour vous en vous rvlant une faon de penser,
de votre aveu trs singulire, mais qui nous rend seul l'arbitre du
succs de votre amour.

En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intressais
et tout le plaisir qu'il avait de se voir si prs d'un but dont il
craignait modestement d'tre encore fort loign. Vous tes plus sage
que moi, rpliqua-t-il, aprs un moment de rflexion, vous avez devin
tout ce que je pensais; et dj je ne pense plus que comme vous. Telle
est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Flicia, vous
me rendez plus heureux que je ne le dsirais moi-mme. Sans vous,
j'allais peut-tre me prparer bien des tourments.

Lorsqu'aprs un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se
taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit
et fit voir une belle place  l'amoureux Sydney. La Philosophie,
contente de s'tre mle avec tant de succs d'une affaire de plaisir,
tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commena un nouveau
rle qui lui allait  merveille. S'il s'tait plaint de quelque perte du
ct du moral, il fallait que le physique n'en et souffert aucune; il
n'est pas possible d'imaginer des talents en amour suprieurs  ceux
dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et
si je ne me fusse oppose  de nouveaux efforts, il et encore t plus
loin, sans reprendre haleine.


CHAPITRE XVII

Peu diffrent de celui qu'on vient de lire.

--Voil, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je  sir Sydney, qui
tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma rsistance. Vous
voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule  moi de prtendre  la
dure d'un amour de cette espce. Il est bon  prendre quand on a le
bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas tre
long.--Encore de la philosophie, rpondit-il en riant.--Eh bien! sir,
prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous puisiez; vous ne
voulez pas que je philosophe? Dormons.

Notre rveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers,
parce que les dsirs de sir Sydney taient moins imptueux et que je me
trouvais dj plus  mon aise avec lui. Il se leva de bon matin,
m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait
pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me flicitais
d'tre aime de lui et que je ne serais pas la premire  rompre les
liens que nous venions de serrer.--Mais de l'amiti, sir Sydney; carte
blanche pour tout le reste, autrement je ne rpondrais pas de vous
tromper. J'avais, avant de vous connatre, des principes dont je me suis
parfaitement bien trouve, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande
qu'une grce, c'est de ne pas me mpriser quand vous me dsirerez
moins...--Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Flicia,
rpondit-il en me donnant mille baisers.--Il se retira comme il tait
venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.

La coterie joyeuse se runit de bonne heure et vint faire carillon  ma
porte. Je passai  la hte un dshabill, pour les suivre sous un
ombrage frais, o l'on avait fait partie de djeuner; aprs quoi nous
nous dispersmes: les uns furent  leur toilette, d'autres ailleurs.

J'allai m'garer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel
tait une fontaine rustiquement dcore et prs de laquelle un lit de
gazon offrait un thtre commode aux bats des amants. En approchant de
ce rduit enchant, on ne pouvait se dfendre d'prouver une vive
motion. Tous les sens  la fois y taient flatts. Un filet de fil
d'archal extrmement dli renfermant un espace fort tendu tenait
prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espce qui donnaient
l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le
chvrefeuille, prodigus avec l'apparence du dsordre, rpandaient leurs
parfums. Une eau limpide tombait  petit bruit dans un bassin qui
servait d'abreuvoir aux musiciens emplums. On marchait sur la fraise;
d'autres fruits attendaient,  et l, l'honneur d'tre cueillis par des
mains amoureuses et de rafrachir des palais desschs par les feux du
plaisir. J'tais merveille; l'incarnat du dsir se rpandait sur mon
visage et n'chappait point au pntrant Sydney... Notre bonheur n'eut
pour tmoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les drobaient
aux rayons curieux de l'astre du jour.

Il est des amants pour qui les dlices de la jouissance sont
immdiatement suivies de l'ennui et du besoin de se sparer. Nous
n'tions pas du nombre de ces tres infortuns. Nous trouvions l'un avec
l'autre de quoi nous garantir de cette scheresse si funeste  l'amour.
Sydney me conta les plus singulires aventures. Sa vie tait un roman
prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adore,
perdue, retrouve, et dont il ignorait enfin le destin, tait pour lui
la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni
par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagre pas
quand je dis que sir Sydney tait d'une beaut plus qu'humaine; son me
rpondait  sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grces
de son maintien et dans la douce fiert de ses regards. En un mot, dans
un autre genre, il galait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractre
bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne
concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que
j'tais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus
ressemblant  cette femme dont le souvenir l'obsdait.--Mais, hlas!
ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien  ce qu'on a aim
que peut-tre cette conformit n'existe-t-elle que dans mon imagination!
Quoi qu'il en soit, adorable Flicia, c'est vous qui dsormais me
tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre systme; trop
heureux de vous tre quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait
plu d'y attacher!

Nous nous oublimes longtemps; les doux panchements de nos mes
annonaient la dure future de notre attachement mutuel. On nous
demandait de tous cts quand nous repartmes; nous fmes agrablement
persifls. Mais Sydney, qui voulait drober pour un temps  ses htes la
connaissance d'un lieu si favorable  notre amour et qui avait paru me
plaire, ne dit pas d'o nous venions. La dlicieuse solitude tait
close; l'entre, peu remarquable  dessein, n'avait pas de quoi piquer
la curiosit. Je sus  Sydney un gr infini de ce qu'il ne parla pas du
labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions
qu'on peut leur tmoigner.


CHAPITRE XVIII

O le beau Monrose reparat.

La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer  faire
passer le temps agrablement. Voitures, chevaux de main, quipage de
chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, thtres, livres,
instruments, chre exquise; tout ce que les gens sensuels et
connaisseurs peuvent dsirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser
les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice.
Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de
la volupt; nous tions vraiment aux Champs-lyses.

Je n'tais pas la seule  qui Vnus et son fils eussent destin de
nouveaux prsents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les
premiers jours, avait paru un peu triste, commenait  se drider: il me
cherchait, et ne voulant pas le dsobliger je fis natre l'occasion de
me trouver en particulier avec lui.--Ma chre Flicia, me dit-il, vous
devenez inaccessible pour moi. J'ai tent plusieurs fois de me rendre
auprs de vous la nuit, mais vous tes toujours impitoyablement
barricade, cela est bien cruel!--Cher Monrose, rpondis-je avec un peu
de fausset, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement
que je le faisais  Paris. Nous tions chez nous, mais nous devons des
gards  un tranger qui nous reoit; il serait malhonnte...--Quel
conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses...
et je vous dirai que, si je pouvais vous tre infidle, je saurais bien
avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable
depuis que nous sommes ici, etc.

Nous tions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grce
d'adoucir ses peines!... j'avais le coeur trop bon pour le lui refuser.
Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affam. Cette fois je ne le
taxai point. Cette prcaution devenait inutile, puisqu'il
prenait fantaisie  quelque autre femme d'essayer du charmant
jouvenceau.--Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu
es ainsi recherch?--Devinez.--De Sylvina?--Non.--De notre ami
Dorville?--Point du tout.--Ce sera Mlle Thrse!--Encore moins. Mais ma
voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle
est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.

A la vrit, il ne m'tait pas venu dans l'ide de souponner cette
belle, qui, m'ayant l'air d'tre d'un gros temprament et fort
libertine, ne semblait pas devoir jeter son dvolu sur un enfant. Mais
en amour tout n'est-il pas caprice?

Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le
soir; et,  l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de
dormir que de caresser sa matresse; elle tait donc souvent expose 
coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se
mettaient pas encore assez  leur aise pour chercher  troquer, ne lui
proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, trs prs d'elle.
Il valait mieux que rien. On voulait le mettre  l'preuve; on se
flattait qu'il avait des prmices  donner, et les femmes sont  cet
gard  peu prs du mme got que les hommes, quoique cela soit fort
diffrent pour elles, comme je crois en avoir dj fait mention
ailleurs.

En un mot, Soligny avait dj fait beaucoup d'avance  Monrose. Le soir
on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il
rendait de bon coeur; on l'employait presque en manire de valet de
chambre. Ses appointements taient force de choses flatteuses, force
indcences qui le mettaient  de rudes preuves. Quelquefois c'tait son
tour d'tre servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait
de la plus grande beaut; on le voyait se mettre au lit; on le veillait
jusqu' ce qu'il et les yeux ferms. La porte de communication
demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il
s'veillait. Les choses en taient encore l quand je reus les
confidences de Monrose.--Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas msuser
de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je
ne conois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pnibles. Tu
deviendrais aux yeux de ta voisine un tre ridicule; peut-tre t'en
ferais-tu har, si tu ne rpondais pas  des avances aussi positives. Je
te permets donc de terminer avec elle; mais sois modr et n'oublie pas
de te mnager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs,
mais qui prends le plus tendre intrt  ta conservation.

Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon tait
ravi de la permission, et que si je la lui eusse refuse, il n'en et
sans doute t ni plus ni moins.


CHAPITRE XIX

Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.

Sydney ajouta bientt  mes plaisirs celui de me faire connatre les
moyens secrets qui le mettaient  mme de savoir tout ce qui se passait
chez ses htes. Jadis le seigneur Clophas-Landre-Prez-Zambulo vit de
fort belles choses,  l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait
de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le
cou, je devins matresse de pntrer partout, de tout voir. C'tait
vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte  sir Sydney
de la complaisance avec laquelle il me le procurait.

--Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun
d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la
femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est  propos que je
distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai.
Cependant, quand il n'y a ni pre, ni mre, ni maris, il n'est pas fort
ncessaire d'user de prcautions.

Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au
fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son
appartement  ceux de toutes les femmes sans tre vu ni rencontr?--Rien
de plus ais, me rpondit-il. De quatre points diffrents de chaque
antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un
entresol aveugle, mnag entre les deux tages. Alors on suit un
corridor serr, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et
matelass de toutes parts, qui conduit droit  une machine pareille 
celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout 
l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et
descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme
qui lui convient, elle est  mme d'interdire l'entre  ceux qui
pourraient survenir par les autres routes. De cette faon il est
impossible que rien ne se dcouvre. En vain une belle serait-elle
enferme  triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait
d'intelligence logerait-il  l'autre extrmit du pavillon, un jaloux ne
pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il
pt seulement lui venir un soupon. Quant  moi, tout m'est connu. J'ai
dans mon entresol des moyens tout semblables  ceux d'en haut, moins
compliqus seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez
juger de l'excellence de ces inventions.

En effet, rien de plus simple. Des portes dguises cachaient de petits
enfoncements o tait pratique une machine commode sur laquelle on se
plaait. Alors, la personne et le sige se trouvant  peu prs en
quilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans
l'paisseur du mur, on montait et redescendait sans peine  la faveur
d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six
pieds  monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les
trous des trumeaux dont j'ai parl. La mcanique de tous ces suspensoirs
tait faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue
s'ouvraient et se fermaient  coulisse et taient de mme parfaitement
finis.

Rien n'et t aussi perfide que ces machines ingnieuses si elles
n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner
les figures, de mme que le plan de toute la maison qui m'appartient
maintenant; mais, outre que mon architecte m'a pri de n'en rien faire,
de peur qu'on ne vnt  contrefaire ce qui lui a cot tant de peine 
imaginer, j'ai pens qu'il tait inutile de dvoiler ces secrets  des
gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas
intention d'crire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se
procurer ces superfluits recherches trouveront aisment des artistes
qui rempliront le mme objet, peut-tre mieux qu'il ne l'est chez moi.
(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore  sir Sydney.)


CHAPITRE XX

Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont.

Les heures de la premire soire o je fus en possession de mes
observatoires coulaient trop lentement  mou gr. Je mourais
d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce
qu'on aime  faire soi-mme ne laisse pas d'tre un grand plaisir.

Je commenai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny,
voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait
dj sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis
faire d'abord quantit de folies prliminaires qui me divertirent au
possible. Aprs quoi ils dansrent, nus, une allemande,  laquelle
Soligny, qui tait  l'Opra une des plus aimables prtresses de
Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait 
Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leons et ne
demandait pas mieux que de s'exercer. Il tait ravissant en tat de pure
nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse
de ses formes, des beauts de Soligny, dont le corps tait un vrai
chef-d'oeuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de
dvelopper quelque grce particulire, d'aiguillonner le dsir de
quelque baiser lascif, de varier  l'infini les simulacres de l'union 
laquelle aboutissent tous les prludes voluptueux. A certain signal de
mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de
Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre
la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces;
puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et
reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de
prs. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.

J'allai ensuite pier Mme Dorville, chez qui je fus charme de voir
aussi de la lumire. Je la croyais couche avec d'Aiglemont; mais je
vis,  mon grand tonnement, sur un fauteuil, la livre et le chapeau du
laquais de la dame. Les rideaux du lit taient ferms. Je ne pus rien
voir pour cette fois.

Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et
monseigneur o sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un
moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on
faisait chez Sylvina. Mais c'tait bien Sa Grandeur elle-mme qui lui
tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groups
voluptueusement et dcouverts  cause de la chaleur.

Je revins chez moi trs curieuse de savoir o pouvait tre d'Aiglemont.
Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions,
n'tait pas venu, comme  l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hsitai
point, et tirant  moi le suspensoir destin  la correspondance de mon
appartement  celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et
parvins  son antichambre. La porte de la chambre  coucher n'tait
point ferme. J'entrai  la faveur des tnbres. En ttonnant autour de
son lit, je mis la main sur la tte d'une femme qui s'veilla et fit un
cri dont le sommeil du chevalier fut  son tour interrompu. C'tait la
chaste Thrse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois:
Qui va l? Je me mis  rire; il se leva, chercha de son mieux le
joyeux lutin et passa si prs de moi, comme j'allais m'chapper, que je
me trouvai  porte de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat
de ma main; en mme temps je poussai la porte et, tournant la clef, je
les enfermai. Pendant que les pauvres gens taient, l'un fort surpris,
l'autre fort effraye, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis
au lit.


CHAPITRE XXI

Conversation moins obscne pour le lecteur que pour les interlocuteurs
eux-mmes.

La malice d'enfermer d'un ct le couple libertin n'ayant eu pour objet
que de favoriser ma retraite, Thrse put  son tour s'esquiver sans
peine par le dgagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup
question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre
d'avoir t lutin et claqu, on le traita de visionnaire. Il n'et tenu
qu' lui de faire appuyer sa narration par un tmoin, mais il n'en fit
rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait  croire qu'il
pouvait y avoir des revenants.--Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur.
J'ai prs de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre,
je n'hsiterai pas de l'appeler  mon secours.--Je ne suis pas non plus
fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux
femmes dans l'appartement.--Et moi donc, qui suis seule, interrompit
Sylvina, je n'oserai plus me coucher.--Monseigneur souriait, Sydney
faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne ft un de
mes tours. Je vins cependant  bout de le rassurer, ayant trouv le
moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le
chevalier, et comment il n'tait pas seul.--Vous verrez, mesdames,
disait d'Aiglemont, qu'on sera forc de faire venir ici garnison pour
vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous
fatiguer.--Non, pas moi, dit aussitt la Dorville; venez, venez,
chevalier, je vous prendrai volontiers.--Quant  moi, je m'en tiens 
mon petit voisin, rpliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgr
toute la bonne volont que je lui suppose, il serait possible qu'on
m'enlevt sans qu'il s'en apert. Cela tait dit pour le gros Kinston,
 qui il fallait donner  entendre en passant que le voisinage de
Monrose tait tout  fait sans consquence.--Mon tat, dit monseigneur,
m'empche de demander du service. On voit peu d'vques en
sentinelle.--Peste, rpliqua Sylvina, vous tes sans contredit la plus
sre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez
une arme. C'est vous, prlat, que je retiens pour me garder...

Tous ces propos taient fort rjouissants pour moi: je ne disais rien,
on m'agaa.--Notre espigle de Flicia, dit le chevalier, ne nous dit
pas si elle est sujette  la peur. Cependant, si messieurs les revenants
ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.--J'en serais
bien fche, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter
pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en
arrivt autant qu' d'Aiglemont.--A la bonne heure, rpliqua celui-ci,
mais, s'il vous arrive d'tre visite par le lutin, priez-le de ne pas
frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse
un diable de fort bonne humeur.--Vous faisiez peut-tre quelque sottise,
chevalier, si vous aviez mrit d'tre fess?--Je ne me rendis pas assez
matresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse  ce
qui venait de m'chapper, et commenant  me souponner d'tre le lutin,
il me fit du doigt une menace badine... Mais dj la conversation avait
chang de sujet. Nous ne poussmes pas la galanterie plus loin, nous
rservant _in petto_ de reprendre l'entretien en temps et lieu.


CHAPITRE XXII

Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du got de
tout le monde.

J'allais tous les jours au dlicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne
se rendait pas moins cher  mon esprit par les charmes du sien qu' mes
sens par la vivacit et la suite de ses transports amoureux. Plus nous
vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un  l'autre. Les rapports
croissaient, la disproportion des ges disparaissait; en un mot, nous
tions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que dsesprant,
avant de me connatre, de devenir jamais heureux, je le gurissais
nanmoins de la sombre mlancolie. Je lui prouvais, en effet, par des
raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les
situations les plus cruelles, ds qu'on a pu sauver du premier moment du
malheur sa raison et sa sant. Quant  la passion que sir Sydney me
tmoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en rptant sans
cesse que je ne pouvais agrer ni rendre un amour exclusif. Cependant,
malgr ma faon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand
ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait
d'arguments pour la combattre. Mais le systme de la pluralit des gots
n'est-il pas autant  l'avantage des hommes qu'au ntre? Heureusement il
devient  la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur,
entichs d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de
dpravs ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux proslytes
me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs dtracteurs ne
font que radoter: laissons-les blmer, gmir, et jouissons.

On se souvient que d'Aiglemont me souponnait d'tre le lutin qui
l'avait claqu la nuit. J'en convins quand nous nous trouvmes  porte
de nous claircir  cet gard. Mais je le mis au dsespoir en refusant
de lui apprendre comment j'tais venue  bout de pntrer dans son
appartement, dont il tait sr d'avoir bien ferm la premire pice.--Tu
ne m'aimes plus, Flicia, me disait-il tristement; te voil affuble
d'un amant qui pourrait tre ton pre et qui va gter ton esprit par le
srieux du sien. Si tu lches une fois la bride aux gots bizarres, tu
es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas  penser, crois-moi:
n'loigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des
sacrifices  un homme qui ne saurait lui-mme en faire assez pour
mriter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on loigne! et c'est
par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette
insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la mconnaissable
Flicia!--Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui rpondis-je; mais
il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par o je suis
venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une
bgueule, suivez-moi.

Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frapp que
je l'avais t moi-mme des beauts de ce lieu champtre; il y prouva
de mme que moi de combien les plaisirs de l'amour y taient plus
piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de
sacrifices  la bonne desse, nous trouvmes dans notre jouissance tous
les charmes de la nouveaut. Puis nous nous contmes rciproquement
comment nous nous arrangions depuis que nous tions chez sir Sydney. Je
ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui;
mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais
dj fait.--Quant  moi, dit le chevalier, malgr mes plaisirs varis
dont on jouit ici, je commenais  m'y dplaire, quand heureusement je
me suis avis que la jolie Thrse pouvait m'y faire passer des nuits
agrables. Mme Sylvina est si fort  mon oncle, elle a d'ailleurs une si
mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien  faire de ce
ct-l. J'avais donc dbut par traiter assez bien mon ancienne
connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour
lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle,
sans penser  rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui
rptait leur image: le drle rendait, portes ouvertes, un service
impromptu sur le pied du lit  son affame matresse; j'eus la constance
d'attendre jusqu' la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne
referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la
reconnaissante dame y et appuy le baiser le plus passionn. Mme
Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi.
Piqu de cette dcouverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la
bizarrerie des gots de cette belle me fora bientt  la retraite. Ce
qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est prcisment ce dont
elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantt elle veut
qu'on la traite comme un mignon, tantt qu'on lui fasse... ce que tu me
refusais si cruellement la premire nuit de nos folies... quelquefois sa
bouche est jalouse de l'offrande que...--Fi, la vilaine,
interrompis-je, dgote de cette image.--Vous avez raison, rpliqua le
chevalier, cela vous rvolte; cependant, apprenez, ma chre Flicia, que
la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des gots monstrueux
auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des
femmes trs ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de dlire,
des folies dont j'tais tonn moi-mme en m'y livrant avec dlices. Je
n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrgularits m'ont ravi, ni
l'enttement de soutenir qu'elles soient par elles-mmes de vritables
moyens de jouir. Tout cela gt dans l'imagination. C'est elle qui nous
entrane, qui vient aisment  bout de nous faire faire les choses qui
rpugnent le plus  la raison et mme  la nature; le caprice bouleverse
tout; mais ce dsordre tourne au profit du plaisir...

Il avait raison; je l'ai souvent prouv depuis. D'Aiglemont ajouta que,
s'il avait eu plus de got pour Soligny, ses prodigieux caprices ne
l'auraient point rebut et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y
prter, mais que, bientt obsd et trouvant d'ailleurs peu de
ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quitte pour la
gentille Thrse. Celle-ci tait, selon lui, le plus friand morceau dont
un vrai connaisseur pt goter. Sa fracheur, sa fermet, rtablies
depuis les remdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve;
sa jouissance avait mille dlices qu'il loua jusqu' me donner un peu
d'humeur. On sait que Thrse n'tait pas sotte; elle aimait le plaisir
 la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le
chevalier prtendait qu'il ne manquait  cette rare soubrette que
d'appartenir  quelque homme  la mode qui lui donnt de la clbrit.
Il se proposait de lui rendre ce service ds que nous serions de retour
 Paris.


CHAPITRE XXIII

Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi
par son toile.

J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et mme avec Monrose,
quelques entrevues secrtes, sans que sir Sydney s'en doutt le moins du
monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions
des lieux carts o nous ne pouvions tre surpris.

Sur ces entrefaites, sir Sydney reut de Paris des nouvelles
intressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa
matres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour.
Sa confiance en moi tait sans bornes; il m'abandonna en partant toutes
ses clefs et ne mit aucunes limites  l'usage que j'en pourrais faire.

Ds le mme soir, je reus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit
enfin comment et par o nos appartements communiquaient. Adieu les
plaisirs de Thrse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le
chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin  jouir
des tendres inquitudes de la pauvre fille qui passait une partie de la
nuit  rder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point
comment il pouvait dcoucher toutes les nuits sans que jamais elle le
vt sortir ni rentrer. Cependant elle prit  la fin son parti et ne rda
plus. Le chevalier fut enchant quand je lui dvoilai tous les mystres
des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de
possder une maison si commode; il regrettait de n'tre pas un grand
seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientt une semblable.

Nous nous promenions certain aprs-souper. Le gros Kinston parlait trs
en particulier  la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crmes
distinguer le nom de Monrose. Leur ton tait si srieux, ils
paraissaient si occups que nous souponnmes qu'il pouvait y avoir sur
le tapis des projets o le beau jeune homme tait pour quelque chose.
Nous fmes d'avis de veiller de prs milady Kinston. La niche aux
espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la
communication de son appartement et fut  mme de voir tout aussi bien
au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.

Soligny, selon l'usage, fut servie  sa toilette par le complaisant
Monrose,  qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris
beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exerc et trs
accoutum  se prter  tout ce que pouvait dsirer de lui sa lubrique
institutrice.

Nous le vmes la fter savamment dans une position inverse, qui
satisfaisait  la fois deux des gots dont le chevalier m'avait parl;
le couple paraissait s'en trouver  merveille. Soligny surtout semblait
ne pouvoir dmordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la
chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle dsempara; le
mignon se mit en posture de goter d'autres plaisirs. A l'incertitude
qu'il fit d'abord paratre, je jugeai qu'il s'tait enfin d'abord
familiaris avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire
agrer l'essai. Il semblait mme vouloir donner dans ce moment la
prfrence  la jonction prohibe; mais Soligny demanda d'tre servie
plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serr
fortement des bras et des jambes de sa belle et forc par cette position
 lever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous
doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect,
Monrose voulut se dgager, se croyant sur le point d'tre chti de sa
tmrit; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout
uniment  ce fessier sduisant, fait pour allumer les dsirs de tous les
amateurs et pour courir sans cesse les risques d'tre viol.

Mais en vain Soligny, runissant toutes ses forces et touffant presque
le beau Ganimde, faisait beau jeu  milord; en vain celui-ci, menaait,
promettant, priant, mlant les douceurs aux injures, en bel tat et bien
graiss. Entreprenant de se rembourser, et commenant  russir,
Monrose,  force de se dbattre, dbusqua le gros Kinston et le fit
choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant
s'accrocher aux deux autres, il les entrana sur lui et faillit en tre
moulu. Monrose se dgagea lestement, courut  sa chambre aussitt;
l'pe  la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny
se jeta vite entre eux deux, au pril de sa propre vie. Monrose fut,
pendant que milord s'vada, ple et bien hors d'tat de faire le
Jupiter. La trahison de Soligny tait manifeste. Elle lui fut reproche
avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre.
L'offens ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui.
Nous l'entendmes aussitt mettre les verrous et fermer la porte 
double tour.

Le chevalier me rejoignit. Nous allmes rire chez moi de cette
tragi-comdie et teindre dans nos voluptueux bats les feux dvorants
dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.

Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez
comment, une fois lanc dans la facile carrire du libertinage, on y
galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, nagure si tendre, si
rserv, le voil dj au niveau des plus grands dbauchs. Dj une
matresse dissolue est venue  bout de lui faire surmonter une
rpugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec
une femme qui a vcu, il y a quelque chose  gagner de l'autre faon
pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un
mot, si Monrose, agent de plein gr, ne devient pas patient avec autant
de rsignation que le seigneur Anselme au chteau du More, que s'en
faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et
qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient  bout de rien.


CHAPITRE XXIV

O l'on verra des choses intressantes.

Peu de jours aprs l'aventure que je viens de dcrire, nous apprmes
qu'il tait arriv de grands changements dans les affaires de sir
Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa
fortune. Son projet tait de nous donner encore un ou deux jours et de
se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que
le sjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette
terre en mon nom, persuad que je ne lui ferais pas le chagrin de
refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de
peu de consquence. Cependant, outre les btiments, les meubles, il y
avait encore d'assez gros revenus attachs  la terre. Je rpondis que,
n'acceptant ni la proprit ni les rentes, je ne refusais cependant pas
la jouissance du chteau, mais  condition que je serais libre d'en
disposer,  mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention
tait de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de
conserver dans sa famille un titre qui se serait teint aprs lui
mettait dans l'obligation de se marier.

Sur ces entrefaites, nous fmes une rencontre singulire, dont il tait
impossible que nous prvissions alors les consquences importantes. Que
le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons natre d'une
circonstance qui d'abord parat tout  fait indiffrente une chane
d'vnements qui donnent une nouvelle face  notre existence.

La nuit tait dj sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie
de chasse, et devions passer prs de ces statues dont on se souvient que
j'ai parl: tout  coup le cheval d'un piqueur, qui tait un peu en
avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du
chevalier, qui suivait de prs, en fit autant, et lui-mme fut effray,
entrevoyant contre le pidestal un homme tendu; nous arrivmes en mme
temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui taient  cheval 
ct de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on
dcouvrait tait un homme mort ou endormi: c'tait un infortun perc de
plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.

--Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos
soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation...--Un
sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crmes sans vie.

Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calche, la cdrent
et furent reus dans une autre fort spacieuse, o le gros milord tenait
compagnie  Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volrent au
chteau. Le dernier reparut bientt, suivi du laquais et du chirurgien
de Sydney,  qui Monrose avait donn son cheval. Ils apportaient de la
lumire, du linge, et trouvrent,  peu de distance du chteau, la
calche du bless dans laquelle il tait sans connaissance, entre les
bras de d'Aiglemont; les blessures furent visites sur-le-champ: elles
taient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.

Nous avions ramass l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'tait
frapp, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme,
dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lvres
tmoignait que le suicid avait ce bijou coll sur sa bouche quand nous
l'avions rencontr. Elle fut porte  l'excs lorsque sir Sydney, de
retour le lendemain, parut frapp comme d'un coup de foudre  la vue du
portrait. C'tait celui de cette femme dont il m'avait parl. Il avait
toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le
coup tout le monde  tmoin, et l'on fut, en effet, forc d'en convenir.
C'taient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie.
Cependant le malade demeurait au mme tat, prt  tout moment de rendre
l'me. Sydney ne pouvait diffrer son voyage. Il et bien dsir de
faire copier le prcieux portrait, mais sa dlicatesse ne lui permit pas
de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien pargner
pour tcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait
ncessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.

Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente  soigner notre
malheureux tranger. Il ne fut hors de pril et en tat de parler que
quinze jours aprs le dpart du nouveau lord.

Pendant ce temps d'alarmes et de piti, mon me demeura ferme aux
plaisirs. Je ne m'intressai pas plus  ceux des autres. Uniquement
occupe de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit
dserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa matresse. Monrose tait en
Angleterre. Une socit telle que la ntre, quoique fort de son got,
lui serait devenue funeste. J'avais pri Sydney de l'amener. Le pauvre
petit avait fait clater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-mme
ayant sollicit son exil, il avait t forc de s'loigner.


CHAPITRE XXV

Hors-d'oeuvre  peu de chose prs.

Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitt qu'il put
parler. Par quel miracle me trouv-je enfin parmi des tres sensibles,
moi qui depuis si longtemps... Je vis!... et c'est vous... vous que je
ne connais point, mais qui tes pour moi l'objet du plus trange
tonnement!--Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouv prs
de vous... certaine ressemblance...--Elle est frappante. Mais vous avez
un coeur compatissant et la cruelle de Kerlandec...--Un chirurgien
habile que Sydney avait envoy de Paris, et qui ne bougeait d'auprs du
bless, remarqua que cet entretien causait trop d'motion au malade. Il
me pria de m'loigner.--Je ne doute plus, Flicia, me dit le chevalier,
que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement  coeur
l'tat de notre infortun, je ne doute plus qu'aprs avoir guri cet
aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-mme. Vous voil
concentre dans la tristesse, hospitalire en forme, pntre de l'air
malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientt la douleur de
vous voir l'tre  votre tour. Quelque fivre opinitre, ou tout au
moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos
empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupt: quel oubli
de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de
bronze! De la sensibilit, ma chre Flicia; mais jusqu' l'oubli de
vous-mme exclusivement.

Il est vrai que les facults d'aimer, de jouir taient totalement
suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces
rvolutions sont de peu de dure et ne tirent point  consquence. Je
prouvai bientt au charmant chevalier que je ne prtendais pas
m'oublier. Et mme la sant de notre convalescent exigeant que je le
visse beaucoup moins, puisque je lui retraais si vivement ses malheurs,
je me rendis  la socit et me retrouvai bientt au courant de mes
habitudes. Mille plaisirs assaisonns de toutes les varits que nous
savions pouvoir seules loigner le dgot remplissaient nos heureux
moments.

Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'tait pas
le moins amusant de mes passe-temps. Il lui tait arriv des aventures
si plaisantes, il les contait avec tant d'agrments et de feu, que le
plaisir de l'couter ne manquait jamais de conduire  celui de raliser
ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup
mon ouvrage si cet aimable libertin avait daign jeter sur le papier son
histoire; mes lecteurs m'auraient su un gr infini de la leur avoir
transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'tre clbr, il a refus
cruellement de me donner un d'_Aiglemontana_. Bien loin de vouloir
crire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce
censeur dont j'ai dj parl deux fois, et qui voulait me dissuader
d'crire ma dix-huitime fredaine,  la fin cependant il me laisse
faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule.
D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'tre lui-mme le plus
entt. Mais finissons cette digression par le rcit d'une aventure
presque incroyable arrive  ce hros, et qui fera voir combien l'on
perd  n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va
parler.

Vous savez, ma chre Flicia, comment en dernier lieu j'ai eu le
courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire  mon
oncle. L'honnte ville qui m'a donn le jour a pour habitants des gens 
peu prs de la force de ceux que nous avons vus l-bas. Mmes prjugs,
mmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgr
l'talage pompeux des plus grands sentiments.

J'tais reu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir
de passable tait  peu prs  mes ordres, mais je ne voyais rien qui
pt m'amuser  certain point. Je rpugnais d'avoir  partager avec des
maris maussades,  corrompre d'imbciles Argus,  me contraindre avec
des mres et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais  rien, sinon
 la femme d'un quidam revtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui,
malgr ses avances, avait toutes les peines du monde  se faufiler avec
la soi-disant bonne compagnie: la dame tait trs jolie, frache,
parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui
devait son tat, elle affectait les manires aises, se parait, visait 
l'lgance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers
d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont
puis leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprme est
d'tre montrs au doigt, comme le hros de grandes aventures amoureuses,
d'tre canoniss par d'antiques femmes  passions, et rvrs des
apprentis Cladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule 
cet gard, et d'autant mieux dans son jour que, de son ct, l'poux
avait la manie de jouer le philosophe, de chrir le rare Sigisb, de
n'agir que par ses conseils. Souffler  ces deux messieurs une femme si
proccupe tait un bon tour  leur jouer pour que je ngligeasse de
faire natre les moyens. Je rpugnais cependant beaucoup  me mettre aux
petits soins auprs de ces bourgeois; je m'pouvantais des obstacles
qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me
servit.


CHAPITRE XXVI

Suite du prcdent.

Un de mes amis pressentit la dame sur le dsir que j'avais de lui faire
ma cour. La permission de me prsenter fut accorde et le jour pris:
c'tait celui de certaine assemble; nous devions nous rendre une heure
avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me
rencontrer. Cependant ce grand jour arriv, quelque affaire imprvue
retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas
m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame tait prvenue
et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piqut avec elle
d'une bien rigoureuse tiquette. Je pars donc. Il tait dj plus que
sombre, je trouve  la porte un valet endimanch, qui me dit que madame
est visible; l'escalier est faiblement clair: dans les deux premires
pices, point de lumire et personne; mais tout est ouvert; je vois plus
loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un
flambeau. C'est la matresse de la maison, elle-mme, se plaignant un
peu bourgeoisement de la ngligence et de la dsertion de ses gens,
ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!...--le
pied lui manque en mme temps sur le parquet trop soigneusement frott,
elle tombe  la renverse, la bougie s'teint. Je me prcipite, mais quel
singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux
m'empresser  secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une
fermet... ma charit s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on
retombe: les tnbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des
attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin,
potele, dure, conduit ma main sur le plus dlicieux bijou... je
l'agace... on crie tout bas:--Ah! monsieur!... quelle horreur!... si mes
gens... mon mari... si quelqu'un...--Je sentais dj la ncessit
d'abrger. Cependant, trahie par la nature, dj la belle donnait des
preuves non quivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je
pousse la tmrit jusqu'au bout, malgr l'incongruit du lieu; on
rsiste  peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur... Mais quelle
surprise! que ne peuvent pas le temprament et l'occasion? on me rend
mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai dj
toute ma raison! on n'a pas encore recouvr la sienne, c'est moi qui
seul commence  craindre que nous ne soyons surpris... Mais bientt on
me repousse violemment, on se drobe, le flambeau se retrouve, on fuit
en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y
conois plus rien. Cependant je ne perds pas la tte; je descends, et
retrouvant  son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir
trouv dans les appartements ni lumire, ni domestique pour annoncer. A
force d'appeler, de crier, il fait paratre un lourdaud, dont le visage
est enfarin et qui se tord les bras pour endosser  la hte une casaque
trop troite. Celui-ci me prcde une chandelle  la main. Pour lors, la
dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me
reoit l'oeil humide, le visage encore anim d'un incarnat expressif. Le
laquais, grond et menac d'tre mis  la porte, va tristement clairer
les pices dont l'obscurit venait de m'tre si favorable.

claircissements, reproches, sanglots, lamentations outres de la part
de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionns. Nous
nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du
raccommodement que tout ceci, regard comme non avenu, n'aura aucunes
suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le
mritant Sigisb...--Non madame, s'crie celui-ci, sortant d'un cabinet
de toilette o il s'tait cach par jalousie, effray de ma rputation,
et voulant savoir comment se passerait cette premire entrevue avec sa
matresse. Il n'avait rien pu voir, la pice o nous causions alors
sparant du cabinet celle o notre passade s'tait faite.--Non, dit-il,
ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai
point un obstacle... Perfide! monstre d'inconstance et de
libertinage!...--Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqu de la libert
qu'on prenait de s'emporter en ma prsence, songez  ce que vous devez 
madame et  moi, que ces vocifrations offensent...--Quoi, monsieur?
pensez-vous...--Vous imposer silence, monsieur.--A moi, monsieur!...

Cependant, confuse de son aventure, assomme de l'apparition subite du
Sigisb, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le
soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et,
avant d'tre vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival
outrag fit pour s'chapper  son tour; mais il me joignit presque
aussitt. Nous nous battmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid
le devoir d'un homme de coeur. Je le mnageais; il brisa son pe contre
la garde de la mienne, qui le blessa lgrement au bras. Je le
reconduisis chez lui. Nous nous rconcilimes. Il ne manquait  ce brave
garon que d'tre un peu plus homme du monde et de ne pas aimer  filer
si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort
malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment,
son cong touchant  sa fin. Il et bien dsir d'emporter dans son
coeur la pense de son amante aussi pure et le souvenir de son
demi-bonheur sans mlange de regrets; mais je vins  peu prs  bout de
lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au
contraire, s'estimer trop heureux, puisque dsormais il allait savoir 
quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relev de
ses serments, il ne tiendrait qu' lui de se mettre avec une nouvelle
matresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la
dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la
mort, s'il exigeait absolument qu'elle dshonort son aimable poux. Le
trop crdule amant n'avait pas os devenir heureux  pareil prix,
sottise de part et d'autre; voil  quoi aboutissent toutes ces belles
chimres. Une femme a du temprament; elle le nie  son amant, 
elle-mme. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle spare l'me des
sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se
rvoltent  la premire occasion. Un cumeur survient, qui moissonne
dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine  mettre en
valeur.

--Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais
vous vous mariez--Si jamais? Ce sera bientt, je vous jure. J'y suis
condamn par l'invalidit d'un bent d'an qui, vgtant dans les
drogues et tout  l'tude des anciens, me laissera probablement bientt
l'esprance d'un bel hritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera
pas une bgueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit
l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne
ne s'rige en matre chez moi, o je voudrai qu'elle seule et moi
commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous
le nom de joueurs, ni des ecclsiastiques sournois, ni des pdants
affams, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai  ses
plaisirs ni complaisance ni argent.

Le chevalier tait-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que
lui, ces gens qui crient sans cesse  leurs femmes honneur, vertu, vos
devoirs, mon autorit, valent-ils mieux? Dcidez, lecteur.


CHAPITRE XXVII

Qui traite de je ne sais quoi.

Milord Sydney m'crivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais
cependant fort occup de notre aventurier et du portrait. Il me priait
de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel
lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre
infortun. Enfin, qui il tait lui-mme? Il mandait au sujet de Monrose
les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre 
tout et plein de bonne volont, lui donnait toute la satisfaction
imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec
beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'esprer de son ge et de la
vivacit de ses passions.--Je sais, belle Flicia, m'ajoutait Sydney
dans une de ses lettres, que si j'ai t assez heureux pour amuser
quelques instants tes sens, ce rgne usurp sur ton printemps par mon
automne doit tre fini sans retour; mais l'estime et l'amiti, ces
sentiments dlicieux qui confondent tous les ges; ces fruits exquis que
n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre
nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.--Je vous
entends, milord, lui rpondis-je  peu prs. Vous aviez besoin d'aimer,
il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait... certaines
esprances vagues... rien de plus juste. Je vous rends  votre chimre;
puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus
sincrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la mme. Il
n'y a dans un coeur tendre qu'un espace imperceptible entre les
sentiments dont vous parlez et l'amour... Vous tes musicien, vous
entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments
borns, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis
monte  la convenance de tous les tons et forme prcisment pour les
transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles matres.
Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous
l'prouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire.
Adieu.

Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effronte? Que
m'importe. Je l'ai dj dit ailleurs, mon bonheur me venge du blme et
du mpris des rigoristes, et je vais prouver... Non, ce qui prouve mieux
que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon systme est
passablement bon, c'est que malgr ma lgret, je n'ai perdu aucun de
mes adorateurs. Ils sont toujours demeurs mes amis. Il est vrai que je
n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on
nomme passades.

Me voici maintenant leve, par l'amour et la volupt,  un certain rang
parmi les protges de Vnus; mes traits et ma taille touchent au
dernier degr de leur perfection, et mes talents  leur maturit. Je me
vois indpendante et si je veux y consentir, propritaire d'un bien
solide qui me met pour jamais  l'abri de certaines disgrces, dont la
seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme
qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils
peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de
plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et mme le mrite.
Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manires
nobles, et reoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets
de sa perfection, peut, aprs un revers de fortune ou de figure
(celui-ci entrane ncessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se
ressembler plus. L'esprit tarit, l'me se rtrcit, des sentiments vils
remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux.
crase enfin sous le poids de la misre et de la honte, on la voit
quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprs de quelque nouvelle
nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrire. Je suis
compatissante. Combien de fois mon coeur n'a-t-il pas saign de voir, 
l'issue d'une petite vrole, ou de quelque chose de pis, telle femme,
que tout Paris avait adore, devenir tout  coup mconnaissable, et,
dans le costume du plus bas peuple, servir quelque crature vulgaire,
recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'et pas
daign laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes
yeux s'y taient rarement arrts; les bonts de Sylvina et de son
poux, et la perspective de succder un jour  leur fortune
m'pargnrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne
laissais pas de sentir combien un sort assur devait tre agrable, et
sans un excs de dlicatesse, o, sans doute, il entrait beaucoup
d'amour-propre, j'aurais accept tout de bon les offres de milord
Sydney... Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent
levs... Je pense un peu tard que voil sans contredit un ennuyeux
chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.


CHAPITRE XXVIII

De l'tranger.--Son histoire.

A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de
notre infortun russit  peu prs.--Mais, nous dit le docteur, ses
blessures sont de nature  lui laisser pour la vie des incommodits
fcheuses; le sujet est d'ailleurs us par les passions et dtrior au
point que je ne rponds pas qu'il vive longtemps. Il sera mme plus
heureux pour lui de mourir bientt que de souffrir encore peut-tre un
an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il prisse.--Le
malade lui-mme ne faisait point de cas de la vie. On tait oblig de le
garder  vue, et ce n'avait t qu' force de prires et par le charme
de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnment que
j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui
prescrirait et de ne plus attenter  ses jours.--Il est cruel de vous
obir, me rpondait-il, soyez assure, madame, que vous ne me forceriez
point  vivre si je pouvais dsormais mourir sans tre mpris de
vous... de vous, l'tre le plus adorable, l'tre qui runit  tout ce
que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque,
un coeur gnreux et sensible!--Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle
est donc cette fameuse Kerlandec?--Vous voulez apprendre ma funeste
histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas,
par une communication dangereuse avec le plus infortun des hommes, la
paix dont votre me douce est faite pour jouir.--Je l'assurai que je
brlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais
ne serait pas une affliction pour moi si j'tais assez heureuse pour lui
procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis,
laissant chapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce
qui suit. C'est lui qui va parler.

Je me nomme le comte de... Paris m'a vu natre il y a vingt-six ans, et
je suis fils du marquis de... que le mauvais tat de sa fortune avait
oblig d'pouser la fille d'un banquier opulent. Mon pre tait un homme
de la vieille roche, un brave guerrier, revtu de dignits, abhorrant
les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'tre pauvre,
il avait fait la sottise de se msallier. Beaucoup de seigneurs qui en
font autant s'en trouvent bien. Mais mon pre, plus malheureux dans son
choix ou moins propre que les autres  se plier aux dsagrments que
peut entraner la msalliance, se trouvait dans le cas de dtester ses
engagements. Ma mre tait dissipatrice. Soutenue par des parents
insolents,  qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur
vile origine,  peine oublie, elle osait reprocher  son mari le
prtendu bonheur qu'il avait d'tre son poux. S'il portait des plaintes
 l'impertinente famille, il n'tait pas mieux reu; cependant, il
s'armait de patience. Les injures des gens qu'on mprise n'offensent pas
 certain point. D'ailleurs, ma mre tait belle; les travers, les
caprices, le peu de sensibilit de cette femme hautaine trouvaient grce
en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint
encore plus chre. A cette poque, mon pre pardonna tout.

Il tait le dernier mle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu
d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait
du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un hritier
prcieux. Tous les biens des parents de ma mre devaient un jour tre
runis sur ma tte; mais de si belles esprances furent bientt
dtruites. Mon grand-pre essuya d'normes banqueroutes qui altrrent
son crdit, quelques paiements retards effrayant ses correspondants, il
fut souponn, discut et ruin; tout cela fut trs prompt.

Ma mre tait  la campagne. Mon pre allait l'y rejoindre, dplorer
avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se
conformer  ce que les circonstances allaient dsormais exiger, il la
chrirait galement et ne la rendrait pas moins heureuse... Mais quel
dsespoir pour ce galant homme! Il tait minuit; il n'avait point
annonc son arrive... Il vole  l'appartement de sa femme... Elle
dormait dans les bras de son ngre. Mon pre, furieux, perce l'infidle
de plusieurs coups d'pe, l'Africain se prcipite, chappe  la mort,
donne l'alarme. Mon pre,  peine regard comme le matre, se voit
bientt environn de ses propres gens arms contre lui. Un seul valet de
chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son
courage, de servir le plus brave des matres, se joint  lui. Ils dfont
sans peine leurs lches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque
argent et les diamants de ma coupable mre.

Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse
tournure. Il ne fut pas fait mention du ngre surpris au lit: on accusa
mon pre de s'tre veng, par un infme assassinat, d'avoir vu chouer
de grandes vues d'intrt... Pardon, madame, souffrez que je
m'interrompe un moment... Mon imagination ne peut s'arrter sans horreur
sur tant d'injustices... Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la
vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes...--Hlas!
mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mle on ne peut moins de nos
misrables affaires, mais...--Il ne m'coutait pas. Sa tte tait
penche sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plong dans une
rverie profonde... Il se remit enfin et continua son intressante
narration.


CHAPITRE XXIX

Suite de l'histoire du comte.

On procda contre mon pre avec la dernire rigueur. Homme de grand
mrite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre
l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqu. Un honnte cur eut
piti de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne
ducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis
au bout de quelques annes ce charitable ecclsiastique. Mon pre tait
mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans
biens, sans appui, forc de saisir la premire occasion que le hasard
pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'tais encore
trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon cur m'avait
laiss quelques louis; je me rendis  Lorient, o je m'embarquai pour
les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.

Cependant, crivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je
me rendis ncessaire  bord, et m'tant acquitt de diverses fonctions
avec succs, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.

Je supprime des dtails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec
une assez bonne somme, form, instruit, et  mme de pousser ma fortune;
mais le destin devait s'y opposer: il me prparait, sous un tapis de
fleurs, un pige o je devais me prcipiter, pour tre  jamais
malheureux.

J'tais  Brest sur le point de me rendre  Paris, avec le projet d'y
placer mon argent, de faire rhabiliter, s'il tait possible, la mmoire
de mon pre et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de
flicit dans la satisfaction de l'honneur consol.

Je vis un jour, me promenant prs de la mer, plusieurs canots orns de
banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de
musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on
ctoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir
le dbarquement.

Parmi plusieurs femmes trs jolies, une surtout se faisait remarquer
par une beaut, par une taille, un maintien, des grces, une physionomie
qui lui donnaient l'air d'une divinit... Je fus frapp... Je m'informai
d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari
tait capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour trs
longtemps. Il venait de donner cette fte pour prendre cong d'un de ses
amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle,
dont on le disait ador.

Ador! Cette dernire circonstance m'accablait;  la sensation cruelle
qu'elle me fit prouver, je ne pus mconnatre la violence de l'amour et
de la jalousie. Il me vint aussitt  l'esprit de quitter Brest; mais
une funeste prdestination m'empcha de prendre ce parti raisonnable, je
rentrai chez moi l'me enivre. Un marin subalterne, avec qui j'tais
intimement li, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion
insense dont je venais de le faire confident.

Je n'avais encore rien aim. Tout ce qu'une imagination ardente peut
offrir de romanesque  un coeur neuf m'assaillait  la fois; dans mon
transport, je mettais au jour mes ides tout haut, devant mon ami. Il
venait de m'chapper que rien ne coterait, pourvu que je puisse vivre
et mourir prs de l'adorable Kerlandec.--Que ceux qui la servent sont
heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie...--Quoi, Robert,
interrompit mon ami (Robert tait le nom que j'avais pris pendant mes
voyages), quoi! tu ne rpugnerais pas  porter la livre de
Kerlandec?--Moi, mon cher! ah! plt  Dieu que je pusse me flatter d'un
si grand bonheur!...--D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais
de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme  faire cette
extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi
vite cette pe, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prpare  me
suivre. Je me suis embarqu deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut
quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te
trouves sans ressource, forc par des raisons d'intrt  ne pas
t'loigner du pays; je lui demanderai qu'il te reoive au nombre de ses
domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me
charge de tout. Que risqu-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu
de jours. C'est  toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et 
tirer parti de la diffrence qu'il y a de M. Robert  un laquais
ordinaire.

Je manquai d'touffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait
qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au del
de nos esprances. On avait rform le mme jour un laquais mutin, dont
M. de Kerlandec ne prvoyait pas que sa femme pt tre bien servie
pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un
maintien honnte; M. de Kerlandec lui-mme pressa sa femme de m'agrer.
Le lendemain, il partit.


CHAPITRE XXX

Continuation.

C'tait  Paris, chez son beau-pre, que Mme de Kerlandec devait
attendre le retour loign de son poux. Nous partmes de suite. J'tais
un domestique si zl, si attentif; heureux dans mon tat, je le
remplissais avec tant d'exactitude, que bientt ma belle matresse me
tmoigna combien elle tait contente de mes services. Elle daignait
quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je
m'nonais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de
l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcup  lire ou  cultiver
quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus
naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les
sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes
diffrentes l'objet dont il est occup?

Une anne se passa dans le plaisir (faible  la vrit, mais journalier
et suffisant  mon esprance), dans le plaisir de voir sans cesse celle
que j'aimais, de sentir qu'elle prenait  moi tout l'intrt auquel mon
tat pouvait me permettre de prtendre. Je faisais quelquefois des vers
passionns, o je chantais mon adorable matresse sous le nom d'Aminte.
Quoiqu'elle ft de sept ans plus ge que moi, qui en avais alors vingt
et un, elle mritait mille fois au del des louanges que je pouvais
donner  ses charmes,  sa fracheur. Ne dans ces lieux fortuns, o la
nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Gorgienne
en un mot, Aminte, tait un chef-d'oeuvre que notre climat tonn
semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux  votre oreille que
celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois
elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de
me transmettre les loges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les
cercles.

Notre maison tait le sjour de la paix et de l'innocence: les seuls
plaisirs d'Aminte taient la lecture, les spectacles, la socit d'un
petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait
prtendre au titre d'amant, moi-mme aveugle! moi, dont le coeur tait
sourdement min par les feux les plus terribles, je me croyais presque
raisonnable. Je supposais Aminte attache par le devoir  son mari, mais
d'ailleurs froide, inaccessible  l'amour. Je bornais donc mes plaisirs
 la contempler,  l'admirer, et croyais ne rien dsirer au del. Mais
que j'tais loign de me connatre!

Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'tais derrire sa
voiture; nous allions, d'autres quipages revenaient; un embarras arrte
la marche des deux files... Un cri d'tonnement part d'un carrosse qui
faisait face au ntre, il chappe en mme temps  ma matresse un cri
plus fort, elle s'vanouit. Un homme d'une beaut peu ordinaire se
prcipite  l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se
contraint et joint ses empressements aux miens,  ceux d'une foule
curieuse, dont nous sommes  l'instant entours. Les yeux d'Aminte se
rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-mme,
elle s'crie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez,
Madame, comment  Paris le moindre vnement attire sur-le-champ
l'attention d'une multitude de dsoeuvrs et celle de la police. Dj
nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la
presse, et ridiculement important se met  interroger. L'inconnu, sans
daigner lui rpondre, lui dcoche un regard fier. L'homme bleu,
dconcert, te son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte,
dclarant qu'elle connat cet tranger et le priant de la reconduire
chez elle, met fin  toutes les questions. La garde fait faire place 
notre voiture. Celle de l'inconnu suit  vide: nous quittons les
boulevards.

C'tait  mon tour d'tre agit. Aminte n'avait pas plus tt paru si
trouble que la fivre de la jalousie avait boulevers mon sang. Quel
tait cet homme? quelles relations si particulires pouvait-il avoir
avec ma matresse?... Il passa plus d'une heure  la maison.

Sur le soir je tombai malade. Une fivre inflammatoire mit bientt ma
vie en danger. Alors le dur beau-pre me renvoya de l'htel, malgr les
efforts que fit ma matresse pour obtenir qu'on m'y gardt. J'allais
tre transfr  l'hpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un
asile plus doux. Mon argent tait chez un banquier, j'amassais alors...
Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le
dessus, j'eus le malheur de me rtablir.

Le comte paraissait fatigu de parler. Quoique je prisse  ce qu'il me
racontait l'intrt le plus vif, je le priai nanmoins de remettre la
suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et
ds qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien repos, et
je le trouvai en tat de me continuer le rcit de ses aventures.


CHAPITRE XXXI

Toujours la mme histoire.

Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai cont jusqu'ici
n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!...
Armez-vous de courage.

Ds que je fus en tat de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais
j'tais remplac. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne
voulut m'en donner aucune:  la fin, on me dit que je devais bien savoir
pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laisst parler  Madame, il n'y eut
pas moyen. Je pris enfin la libert d'crire. Le beau-pre, entre les
mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse
que si j'osais dsormais paratre  la porte de l'htel, il me ferait
expirer sous le bton. J'avais trop de fiert pour souffrir patiemment
cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait
du sien par le choix des expressions. Je le rgalai lui-mme d'une ample
vole de coups de canne, accompagne de quelques apostrophes peu
respectueuses pour le matre,  qui j'avais intention qu'on les
rapportt. Il m'chappa que j'tais homme  chtier le vieillard
hautain, et que s'il savait qui j'tais, il n'oserait pas me faire
menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'tait sans doute commettre
une grande imprudence. Je donnais ds lors  penser que j'tais un homme
suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne
s'tait dj que trop trahi dans les transports de la fivre; je rendais
public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant dguis.
Je faillis d'tre arrt sur l'heure; mais heureusement pour moi,
quelques jeunes gens, tmoins de ma querelle avec le suisse et
satisfaits de la fermet que j'avais fait paratre embarrassrent le
guet et me firent jour. Je m'esquivai.

Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais os sortir, je
retirai mon argent et partis pour l'Italie, esprant d'amortir ma fatale
passion en m'loignant de son objet. Mais bientt, consum d'ennui, je
revins  Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'pier, la voir toutes
les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin
d'elle, je meurs mille fois par jour.

Je m'tablis dans un galetas, dont la fentre donnait d'un peu loin sur
le jardin de l'htel et sur l'appartement mme de Mme de Kerlandec. L,
ignor de l'univers, je passai les jours entiers  observer,  l'aide
d'un tlescope, les moindres mouvements de ma trop chre Aminte. Je
voyais souvent auprs d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre
avait t l'poque de son malheur. La jalousie me dvorait. Cent fois
j'avais t sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la
folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble
qu'on prenne  tche de le devenir. Ce n'tait pas assez pour moi d'tre
 peu prs sr que l'tranger tait du dernier bien avec Aminte, je
voulus savoir  quel point ce pouvait tre, et, ce qu'un sclrat ne
hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que
celui de mettre le comble  mon dsespoir. Je descendis, avec des peines
incroyables, de mon rduit sur d'autres maisons, d'o je parvins (non
sans avoir risqu vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je,
aux fenils de l'htel, et je m'y tins cach un jour entier. Puis, vers
la nuit, m'exposant  de nouveaux prils, je me glissai dans la chambre
 coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que
j'prouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, o autrefois
j'allais et venais librement, o j'avais souvent occup les loisirs de
la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y
exposais au dshonneur,  la mort.

J'tais  peine arrang sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se
fit dshabiller. Puis, ayant renvoy sa femme de chambre, elle feuilleta
des papiers, reut des lettres et enfin crivit. Bientt elle fut
interrompue. Un laquais effray venait l'avertir que le vieux beau-pre
avait dans ce moment un violent accs de certaine colique  laquelle il
tait fort sujet. Elle vole aussitt chez le vieillard. Je sors de mon
embuscade, au hasard d'tre surpris, je cours au secrtaire, je trouve
une lettre commence, je m'en saisis. Une bote est  ct. Dieu! que
vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou
enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en sparer la
peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers.
Il n'tait plus possible de demeurer, j'ouvre une croise, je me laisse
couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'chappai par la maison du
voisin. Qu'il me tardait d'tre chez moi pour y jouir tranquillement du
fruit de ma tmraire expdition! Le portrait tait d'une ressemblance
acheve. C'est celui que je possde encore. Le bracelet de cheveux tait
dans la bote. Je me rserve ces effets prcieux et les lettres; quant 
la bote et aux diamants, je les fis remettre ds le lendemain avec des
mesures si adroites que je n'ai jamais t dcouvert.

Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquitudes? Rien,
sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres taient anglaises, le
peu de franaises qui y taient mles m'apprenaient qu'Aminte et
l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance tait antrieure au
mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commence
exprimait la plus forte passion; les derniers mots taient:--Et demain
l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transport de
rage...

J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en
avait de signes, et s'il se souvenait du cachet. Il rpondit que la
plupart taient signes d'une S, que le cachet tait un chiffre S Z et
que son rival donnait partout  Mme de Kerlandec le nom de Zila.


CHAPITRE XXXII

Conclusion de l'histoire du malheureux comte.

Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mlancolie qu'au bout de
deux mois je ressemblais tout  fait  une momie. Je voyais la mort
arriver  grands pas, et j'en tais charm. Mais je ne supportais pas le
tourment de penser que je laisserais aprs moi mon rival, possdant
paisiblement l'objet de mon funeste amour.--Mais quoi! pensai-je tout 
coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que
quelqu'un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la mme
passion causera mon supplice! Oui, trop fortun rival, tu sentiras  ton
tour le poids du malheur, tu priras sous mes coups, si tu es aussi
heureux  te battre qu' faire l'amour, si tu me fais mourir une
dernire fois, du moins le soin de ta libert te forcera de fuir et tu
ne verras plus ton amante... Oui, ce parti est mon unique ressource. Je
suis tonn de n'y avoir pas pens plus tt.

En consquence, le mme soir je me mets en embuscade, j'attends mon
homme jusqu' deux heures, il quitte sa voiture  vingt pas et s'avance,
je vais au-devant de lui.--Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de
Kerlandec, lui dis-je en mettant l'pe  la main.--Il saute en arrire,
se dfend, me perce de part en part et s'vade.

Je fus ramass sur-le-champ par quelqu'un qui sortit de l'htel de
Kerlandec et qui peut-tre attendait le moment d'introduire mon heureux
ennemi. Je fus vu du beau-pre, d'Aminte elle-mme, le dsordre, le
dsespoir se rpandirent dans cette maison. Cependant le vieux
Kerlandec, malgr sa fureur, se conduisit assez bien.--J'en vois assez,
me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me dshonorait; les yeux
d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un pre. Mais, si vous avez
de l'honneur, aidez-nous  cacher notre honte; gardez le secret et
comptez sur moi, malgr mes mcontentements; rtablissez-vous et ne
craignez pas que jamais je me venge... Vous n'tiez qu'un extravagant,
un autre tait plus coupable...

J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant je m'applaudissais
secrtement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant
que du moins j'avais rompu la fatale intrigue. On me faisait esprer une
prompte gurison, je reprenais got  la vie. En effet, je me tirais
d'affaire en assez peu de temps.

Ds que je fus rtabli, je me remis  m'informer de Mme de Kerlandec;
mais j'appris que le lendemain de mon aventure, son beau-pre l'avait
emmene dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le
vieillard, qui le sut aussitt, craignant de ne pouvoir se dfaire assez
promptement de moi par la voie du ministre, prfra de me tromper, en
me faisant prvenir adroitement que sa belle-fille tait alle rejoindre
son mari; celui-ci tait pour lors  Saint-Domingue. Je m'embarquai sur
le premier btiment qui fut prt pour cette le. J'y trouvai M. de
Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J'piai son
dpart, et m'arrangeai pour repasser  bord du vaisseau qu'il montait,
il ne m'avait vu qu'un moment; j'tais fort chang, il ne me reconnut
point. Pendant la traverse, je trouvai le moyen de former quelque
liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait
 la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuad qu'elle et pour
lui les mmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument  moi, il
laissait souvent chapper qu'il n'tait pas heureux. Je me gardai bien
de compromettre dans son esprit celle qui m'tait si chre.

Nous arrivmes enfin  Bordeaux. Le lendemain du dbarquement, comme
nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fmes
accosts, dans une rue dtourne et peu passagre, par deux hommes, dont
l'un, que je reconnus aussitt, tait mon heureux rival. Ce fut lui qui
porta la parole; furieux et tirant en mme temps l'pe:--M. de
Kerlandec, dit-il, se remet sans doute o et comment nous nous sommes
vus il y a seize ans?--Kerlandec plit, son adversaire le chargea, le
combat fut terrible. Il fallut de mme me dfendre contre le compagnon
de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tu. Je
reus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de
s'esquiver sans tre vus.

Cependant quelqu'un survint; la justice se mla de cette affaire. Je ne
songeai point  prendre un autre nom que celui de Robert, que j'avais
coutume de porter. Je fus soign et dtenu. On fit part de la procdure
 Mme de Kerlandec, qui, sortie aprs la mort de son beau-pre d'un
couvent o celui-ci l'avait renferme, tait retourne chez elle 
Paris. Son tonnement fut extrme d'apprendre que je m'tais trouv avec
son poux  Bordeaux, et qu'on m'avait relev bless en mme temps que
lui mort. Elle manda que ce Robert lui tait suspect et que, si j'tais
le mme qu'une ridicule passion avait dj rendu coupable de plusieurs
actions violentes, je pourrais bien avoir suscit la fatale aventure 
son mari, ou m'tre battu moi-mme contre lui. J'eus beau faire serment
de la vrit, dsigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procda
contre moi. Cependant je guris, et l'on me transfra enfin  Paris pour
y tre confront. J'eus horreur de paratre en criminel devant une femme
 qui, moins malheureux, je n'aurais pas fait dshonneur comme poux.
Pendant la route, je sduisis mes conducteurs et m'chappai.

Depuis ce temps, errant, dvor de chagrins et d'inquitudes, j'ai
parcouru toute la France; j'allai enfin  Paris, voulant y mourir aprs
avoir vu une dernire fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour mme de mon
dernier acte de dsespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle
s'tait arrte dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes
sur le panneau de la voiture. J'entrai sans me faire voir. Je la vis 
mon aise, un peu dfaite, mais toujours la plus belle femme de
l'univers. Je ne sais o elle allait, je ne m'en suis pas mme inform.
Mon dernier dsir satisfait, je voulais mourir.

Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois  la vie
un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le
perscuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous rvler,
auriez-vous eu la cruelle bont de faire prendre soin d'un reste de
funestes jours?


_Fin de la troisime partie._




QUATRIME PARTIE


CHAPITRE PREMIER

Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu ne pas l'crire.

Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a chang de titre et qui, comme on
sait, tait ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement
des deux premires parties de cet ouvrage), d'Aiglemont se remit  me
chicaner quand il eut vu la troisime.--Madame, me dit-il, je n'avais
pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu de
l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop beau rle...--Et vous
n'tes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la
premire? (Il sourit.)--Je ne dis pas cela, mais enfin... il est
beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle mritait donc
mon indulgence, mais cette troisime! Convenez qu'elle est de ma
comptence et que je puis la censurer sans ingratitude?--A la bonne
heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? Voyons?--Bien des
choses.--Encore?--Vos descriptions, qu'on n'entendra point  moins
d'tre un peu mcanicien.--Eh bien, on s'imaginera lire un conte de
fes.--Cela est sans rplique.--Passez donc  vos autres observations et
faites vite; un auteur supporte impatiemment d'tre tenu sur la
sellette.--Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours
malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et
que, lorsqu'au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera
encore plus dplaisant.--Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un
air de roman  des mmoires, jusqu'ici trs vritables, je supprimasse
ou mutilasse des dtails essentiels?--Vous feriez bien, surtout s'ils
doivent paratre  tout le monde aussi...--Aussi ennuyeux qu' vous? Ne
vous gnez pas, marquis.--Ennuyeux, non, mais c'est que ce
comte...--Taisez-vous, d'Aiglemont, il y a plus de partialit que vous
ne pensez dans votre jugement... Vous n'aimtes jamais la personne du
comte, vous n'accordez pas plus de faveur  son histoire. Cependant je
fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vrit. J'ai dit, trs
schement peut-tre, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais
trs bien que son ton mlancolique doit nuire au peu d'agrment que des
folies d'un autre genre pouvaient avoir rpandu sur le reste de
l'ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis aprs
m'avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'me n'est pas
blesse ne continueront leur attention; je ne dsespre pas mme d'en
ramener encore quelques autres s'ils ont la patience de lire ce qui
suit. Ils me pardonneront l'aridit d'une demi-douzaine de chapitres en
faveur de la ncessit absolue... Car vous savez...--Oui, je sais que
vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mlancolique personnage;
que sans lui vous tiez, ainsi que vos parents et amis, condamns 
ignorer toute votre vie les choses qu'il vous importait le plus de
savoir.--Eh bien donc?--Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos
journaux pourront tre fort intressants, pour vous et vos
connaissances... Mais pour le public?... c'est une autre affaire, et je
n'en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de
faire une seconde dition.

Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassure par le sort d'une
multitude d'crits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien
et qui, faute d'tre aussi vrais, ne sont pas,  beaucoup prs, aussi
vraisemblables.


CHAPITRE II

Qui serait plus ennuyeux s'il tait plus long.

Je me htai de faire part  milord Sydney des aventures du comte, qu'il
avait tant d'impatience de savoir. J'avais prvu sa rponse, il tait en
effet ce rival heureux si constamment fatal  notre tranger. Il croyait
l'avoir tu  Paris et, comme leur combat s'tait pass de nuit, il ne
l'avait point reconnu  Bordeaux; il tait charm que le comte vct
encore: quant  M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui
avoir t la vie. Cet homme froce l'avait bien mrit. Sydney me
promettait de m'apprendre bientt comment.--Mais, ajoutait-il, quelle
est ma bizarrerie, chre Flicia! dfinissez-la-moi, si vous le pouvez.
Concevrez-vous qu'ayant conserv si longtemps pour Zila une passion,
aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-mme, je puisse me
trouver aujourd'hui presque indiffrent pour cette femme? J'entrevois
cependant qu'il ne serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle
deux enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'et ravie; elle
tait grosse du second quand ce forcen de Robert me chercha querelle.
Quelques mois plus tt, je me serais cru bien heureux de la savoir
libre!... Aprs avoir tmoign tant d'amour pour moi et tant de haine
pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d'avoir tu Kerlandec en
brave, quand moi-mme j'avais pardonn la faiblesse qu'elle avait eue
d'pouser celui... qui...

Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que milord Sydney
ne devait pas faire horreur  Mme de Kerlandec. Il tait fort excusable,
c'est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n'aimait plus
Zila, ou plutt il croyait ne plus l'aimer, et c'tait moi, disait-il,
qui l'avais guri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien
pargner pour dcouvrir, par moi-mme et avec l'aide du comte, ce
qu'tait devenue cette Indienne, ne pour avoir et pour occasionner de
si singulires aventures. Mais il me semblait cruel d'employer le pauvre
Robert  des recherches qui n'auraient pas manqu de rouvrir les plaies
de son coeur. Je promis donc  Sydney seulement de lui faire part des
dcouvertes que je devrais au hasard et aux dmarches involontaires de
notre infortun.

Celui-ci se soutenait, sans cependant gurir. D'Aiglemont me tenait
compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait
ses assiduits auprs de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions
les amis, nous nous dbarrassions poliment des importuns. La mauvaise
saison approchait. Nous retournmes  Paris et emmenmes le pauvre
comte,  qui nous fmes promettre de ne nous quitter que lorsqu'il
n'aurait plus rien  craindre des suites de ses blessures ni du mauvais
tat de ses affaires. Il fut facile  milord Sydney, qui tait trs ami
du ministre de sa nation, de terminer l'affaire de Bordeaux  l'avantage
du comte injustement accus. Quant aux injustices commises envers le
pre de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce
qui dpendrait d'eux pour qu'elles fussent un jour rpares; mais il s'y
trouvait alors de grandes difficults. Cependant l'esprance donnait un
peu de courage au convalescent; si sa sant ne devenait pas meilleure,
du moins elle n'empirait pas, c'tait le point essentiel; car il ne
paraissait pas qu'il lui ft dsormais possible de se rtablir.


CHAPITRE III

Qui traite de choses moins tristes.

Nous emes la visite de milord Kinston le lendemain de notre arrive. La
belle Soligny venait de le quitter pour suivre, au fond de la Gascogne,
un militaire haut de six pieds,  qui elle sacrifiait Paris, l'Opra, un
grand bien-tre dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses
effets, dont cet escogriffe avait dirig la vente, ne lui laissant que
ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des Pyrnes, le
titre de marquise qu'elle avait pris  la barrire.

Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il lui fallait une
femme, c'tait son habitude. Il prissait d'ennui s'il n'avait pas
quelqu'un qui l'amust et l'aidt  manger ses immenses revenus. Soligny
valait un trsor pour cet Anglais blas, et la perte qu'il faisait tait
difficile  rparer; je crus cependant lire sur la physionomie de
Sylvina qu'elle calculait avec elle-mme  quel point il lui serait
possible de ddommager milord. Il cherchait de son ct  trouver dans
mes yeux quelques dispositions... Mais je dus lui faire sentir que je
n'tais pas son fait; d'ailleurs honnte et intime ami de milord Sydney,
dont il n'ignorait ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un
moment de tentation et s'attacha plus srieusement  faire natre chez
Sylvina quelque envie de se charger de lui.--Je suis las des folles,
disait-il, elles ne me conviennent plus. Je voudrais une femme qui ne
ft ni trop, ni trop peu connue: l'ge n'y ferait rien. Je ne fais pas
toujours l'amour. J'aime la table; il est ennuyeux d'y tre longtemps
vis--vis d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense,
qu'on parle; nos morveuses ont rarement des ides et de la conversation.
Je ne trouverais pas mauvais qu'on et des amants, pourvu qu'ils fussent
aimables et bons  voir; on sait bien qu'une femme qui aime le plaisir
n'en aurait pas assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout
trs bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas jaloux, mais je
voudrais tre mnag. En un mot, je pense sur l'infidlit comme on
pensait sur le vol  Lacdmone. Au surplus, j'aime  rpandre l'or; je
mpriserais une matresse dont le gnie troit n'imaginerait pas mille
moyens d'en dpenser; je...--Mais, milord, vous dites l, sans vous en
apercevoir, que vous tes le plus aimable des hommes, et cela n'est pas
modeste.--Ah! parbleu, belle dame, rpliqua le gros Kinston souriant et
peint du vermillon du dsir, il ne tiendra qu' vous de me mettre 
l'preuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien  rabattre de ce que je
viens d'avancer... mais  propos, en supposant que cela pt s'arranger,
que dirait certain prlat?--Oh! rien du tout. Je vous l'assure. Je viens
de le tenir un peu longtemps en esclavage, il n'y demeurait que par bon
procd. Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui...--_Brava,
cara_: rendez-moi ce galant homme  la socit et souffrez que je le
remplace. Cela vaudra d'autant mieux que l'ami Sydney a d'excellentes
intentions pour la belle nice. Nous ferons maison anglaise: ce sera la
meilleure affaire de ce genre que j'aurai conclue de ma vie.--Sylvina ne
disait ni oui, ni non, mais il tait visible qu'elle pensait oui. Je vis
l'instant o le gros milord, qui la devinait aussi bien que moi, allait
bondir de joie; heureusement il n'en fit que la dmonstration: il prit
pour arrhes quelques baisers, puis gaillard, panoui, smillant, il nous
quitta, presque avec la lgret d'un Franais petit matre, en assurant
que nous ne tarderions pas  le revoir.

--Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.--Pas tant, pas
tant.--Comment, je vais m'affubler de ce gros amant...--Quoi! dj vous
vous repentez! Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous
vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout  l'heure que
des choses vagues.--D'accord, mais il est bien gros.--L'objection tait
plaisante, et j'en ris de bon coeur.

Cependant ils s'arrangrent d'autant plus facilement que, le mme jour,
monseigneur crivit de Versailles qu'aprs avoir fait encore quelque
temps sa cour, il irait en province avec son neveu, dont le frre
touchait  ses derniers moments; on n'attendait que la mort de celui-ci
pour marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche hritire. Il
allait lui mnager cet tablissement. La retraite de monseigneur mit en
pied le gros Kinston.

C'est ainsi que le destin manifeste ses volonts. Veut-il qu'un
vnement arrive? Il en fait natre d'autres afin de dterminer le choix
des aveugles humains, qui, sans cela, pourraient bien ne pas entrer dans
ses vues. C'est une belle chose que la prdestination.


CHAPITRE IV

Suite du prcdent.

Milord Kinston vint sur le soir, la tte pleine de mille beaux projets,
dont la moiti me concernait, tant sr, disait-il, de n'tre point
dsapprouv de milord Sydney. D'abord il tait d'avis que nous
quittassions notre logement, trop troit et que nous prissions un htel
entier. Il en avait dj un en vue. Puis nos meubles ne convenaient
plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmen de ma terre six
chevaux anglais parfaitement appareills, mais notre voiture de ville
tait trop simple et dj un peu ancienne: milord voulait que nous
eussions chacune la ntre et qu'elles fussent du dernier got. Il savait
o les prendre ds le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait
peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait
qu'on lui laisst le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce
que les fes peuvent oprer par leur baguette enchanteresse, milord en
venait  bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces
charmants projets causaient  Sylvina. Je les trouvais moi-mme fort de
mon got. Peut-on tre femme et ne pas aimer la magnificence?

Bientt nous joumes de tout ce que milord Kinston nous avait annonc.
Nous laissmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos
meubles, et fmes prendre possession de notre nouvel htel. Loin que
rien y manqut, nous fmes au contraire un peu honteuses de la
prodigalit de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de
nouveaux dons, de nouvelles superfluits. A peine nous laissait-il le
plaisir de les dsirer. Aid dans l'excution de ses ides de faste par
Mme Dorville, qui se mlait des emplettes autant par curiosit de femme
que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien.
J'pargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout
d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_
de l'aisance et de l'lgance, il aura une ide de notre situation. Tout
cela avait surtout un grand air de dcence, parce que nous n'avions
jamais t sur le ton de femmes du monde; que Sylvina tait connue
prcdemment pour avoir de la fortune, et que nous affections
d'ailleurs, dans la manire d'tre mises et de paratre en public, une
honntet qui nous sparait absolument de la classe des femmes
entretenues.

Milord Kinston, au got prs de quelques grossiers plaisirs, tait un
homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la
dignit, et surtout un usage consomm du monde. En un mot, dire que
milord Sydney, infiniment suprieur  tous gards, le trouvait digne
d'tre son ami, c'est faire assez son loge. Sylvina s'apprivoisait 
merveille avec lui, et c'tait si naturellement qu'elle le traitait on
ne peut mieux que j'tais tente de croire que, malgr son lard, il
tait parvenu  se faire adorer tout de bon. Voil ce que l'on gagne
avec des femmes accoutumes  la pluralit; si elles partagent leurs
inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sr d'tre rcompens de
ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces
fausses dlicates qui, ne ddaignant pas de ruiner l'amant utile, le
mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agrable.
Sylvina, toujours la mme, toujours coquette, et dispose  se livrer au
moindre caprice, trompant  tout moment son lourd Crsus, qui lui-mme
faisait natre les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que
nous vcussions dans des distractions perptuelles, Sylvina, dis-je,
savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des
Sylvina, mais les Kinston sont d'une raret dont gmit, avec raison, la
nombreuse arme des prtresses de Vnus.


CHAPITRE V

Malheur imprvu.

Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tt heureux qu'il se
plat  troubler notre flicit.

Nous jouissions paisiblement de l'tat le plus agrable, quand tout 
coup nos coeurs reurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre 
tous le fruit des bonts de nos gnreux Anglais.

Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous
parlait depuis quelque temps d'un de ses amis, homme d'un rare mrite,
grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait
bientt de retour  Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les
cavaliers qu'il nous avait fait connatre jusqu'alors. Nous attendions
assez tranquillement cet homme si vant.

Cependant un aprs-midi, comme nous sortions de table, on annona les
lords Kinston et Bentley.--Bentley? milord Bentley? rptons-nous toutes
deux en mme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley tait ce
seigneur anglais dont il est parl dans la premire partie de ces
mmoires, et qui avait emmen Sylvino en Italie. A l'aspect de Bentley,
nous sommes frappes comme d'un coup de foudre. Il recule, non moins
surpris, en nous reconnaissant; puis il dtourne la vue, et se penchant
sur l'paule de son ami, nous lui voyons rpandre un torrent de larmes.

Ah! milord, s'crie aussitt Sylvina, prvoyant comme moi que les
larmes du sensible Anglais annonaient quelque chose de funeste, milord,
qu'avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je
perdu?... Vous vous taisez!... Sylvino, mon cher poux, tu n'es donc
plus?

Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s'assit loin de
nous, Sylvina s'vanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans
un fcheux embarras. Mais c'tait uniquement sa faute;  la vrit,
Sylvina s'tait fait passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le ft
pas: cependant, s'il n'et pas fait, trs inutilement, un mystre de nos
noms  milord Bentley, et  nous de celui de son ami, il aurait prvenu
le coup dont nous tions tous assomms; j'eus  peine assez de force et
de prsence d'esprit pour le mettre au fait.

Sylvina, quoique lgre et livre absolument  ses plaisirs, avait
nanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait nglig
depuis longtemps de se rappeler  notre souvenir, et j'avoue, de bonne
foi que nous songions rarement  lui; mais nous lui avions de si grandes
obligations, il avait t si bon ami, si bon mari, que sa perte tait
pour nous le plus grand des malheurs.

Le pauvre homme avait fini misrablement. Voici ce que milord Bentley
nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier
voyage, avait allum la plus violente passion dans le coeur d'une jeune
Romaine de haute naissance et d'une grande beaut. Ravi de son bonheur,
mais peu amoureux lui-mme, il avait mis fin  sa brillante aventure;
cependant, colorant bientt son indiffrence de prtextes spcieux et
ayant effray son amante des dangers d'un amour si mal assorti, il
s'tait loign et n'avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune
correspondance. De retour  Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle
tait devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle
avait pous l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. L'amour-propre
de Sylvino rveilla ses dsirs. Il rechercha la dame, et fut assez
heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientt pris d'une
cantatrice, ses feux excits se ralentirent, il ne fut plus matre de sa
nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprs de la dame
en question; son infidlit fut souponne. En pareil cas les Italiennes
n'pargnent rien pour s'claircir et se venger. La cantatrice aimait
Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en
sortait, il fut assassin.

Ainsi prit l'aimable Sylvino, tour  tour heureux et malheureux par
l'amour. Croyez-moi, galants Franais, si vous avez assez de mrite pour
tourner des ttes femelles, demeurez dans votre heureux pays, o les
amours les plus srieuses ont rarement des dnoments tragiques. Surtout
n'allez pas exercer vos talents au del des Alpes. Que l'aventure du
pauvre Sylvino et tant d'autres dans le mme genre vous rendent
prudents. L-bas, l'infidlit peut coter la vie; ici, elle est la
source de mille plaisirs. A cet gard nous pouvons nous regarder comme
les vrais sages de l'univers.


CHAPITRE VI

Fin du rgne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.

Je n'aime point  manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre
de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de
Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut  la mort. La
fivre et les saignes l'ayant bientt puise et change, elle se
laissa dominer par une sombre mlancolie, dont rien ne put la distraire,
et qui ressuscita ses anciens prjugs. Au bout de quelque temps,
Kinston, rebut, fut porter ailleurs son hommage et ses trsors. Il ne
nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artmise reprit
enfin un peu de force et de beaut. Mais alors elle voulut absolument se
sparer de moi, et se jetant dans la Rforme avec le mme enthousiasme
qui l'avait fait donner prcdemment dans ces excs opposs, elle se
prpara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie
sous des vtements srieux et difformes, et devenue l'un des membres les
plus zls d'une confrrie de femelles voues au service des malades,
Sylvina gagna bientt une petite vrole confluente, qui mit de nouveaux
ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et
laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa
malignit.

Depuis qu'il avait plu  ma malheureuse amie de se sparer de moi, nous
nous tions trs peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la
perscution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager  renoncer au
monde, elle du peu de fruit de ses prdications, nous tions  peu prs
brouilles quand elle tomba malade de la petite vrole. Mais l'tat
fcheux o j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute
mon amiti. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup  lui
sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont
elle tait entoure regardaient sa situation douloureuse comme un effet
de la colre du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient trs mal:
tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prvoyais les
suites, j'tais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des
effets heureux qui devaient en rsulter, tant pour cette vie que pour
l'autre. Que j'existais dsagrablement alors! Ne quittant la pauvre
Sylvina qu' l'heure o je ne pouvais plus demeurer auprs d'elle, y
revenant ds le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule
empoisonne vis--vis des mdecins ignorants et pdants, des prtres
hypocrites et imprieux, des tourires acaritres et imbciles. Et toute
cette canaille semblait me ddaigner, quoique j'eusse l'attention de ne
point l'effaroucher par un extrieur mondain, que j'eusse la
complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne
scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livre; qu'enfin
je fusse toujours en grand nglig, sans diamants et sans rouge!

C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se
venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de
plaire ou manque d'agrments, de talents, de fortune ou sort mal form
des mains de ses instituteurs, et veut cependant tre compt pour
quelque chose; un tel tre, dis-je, se voit forc de s'enrler sous les
drapeaux _de la rforme_: ces _mcontents_, colorant leur mauvaise
humeur et leur mchancet du prtexte spcieux des intrts de la
religion, livrent une guerre perptuelle aux _heureux du sicle_. S'il
arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve
jet parmi ses ennemis, il est vraiment  plaindre. Batin en avait fait
l'preuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche  son parti. Si
l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait
l'intention avec si peu de mnagement, qu'il n'et souvent tenu qu' moi
d'engager des querelles srieuses. Mais je m'armai de patience et de
mpris; j'usurpais malgr la malice de mes agresseurs, toute l'autorit
dont j'avais besoin pour tre utile  mon amie. Elle ne fut pas plus tt
hors d'affaire que, reconnaissant toute l'tendue de sa sottise et tout
le prix de mon attachement, elle revint  moi et me pria d'oublier
toutes ses injustices. Elles taient pardonnes d'avance, je la rappelai
par degrs  la raison, en lui faisant des remontrances dont la
modration la faisait rougir de la dure importunit qu'elle avait mise
dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la
fatale dvotion; mais il tait arriv un malheur que je la flattais en
vain de voir un jour rpar. Elle tait dfigure. Cependant je la tirai
de son maudit couvent. On lui rendit  cette occasion tout ce qu'elle
m'avait prt. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le
prcipice, mais le naturel et mes instances prvalurent. Je la ramenai
chez moi. Nous vcmes mieux que jamais ensemble. Sa sant se rtablit.
Ses ides noires s'vanouirent peu  peu. Je plaai prs d'elle le
malheureux comte, toujours mourant, toujours mlancolique, mais assez
aimable. Il ne la quittait pas. Quant  moi, je recommenai de _vivre_
comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'crire et
d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les
lords Kinston et Bentley. J'tais de tous les plaisirs. En un mot,
j'avais atteint le plus haut degr de bonheur et de clbrit auquel une
femme de mon tat puisse prtendre. Ces deux avantages sont rarement
spars. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande
rputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce
qu'elles n'ont que des talents et des charmes?


CHAPITRE VII

Oh je recule un peu sur mes pas.

J'avais envie de drober  mes lecteurs la connaissance d'une aventure
qui m'humilia beaucoup dans le temps. C'tait pour cela que j'avais
tch de dtourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina;
et parvenue enfin  l'poque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au
del des vnements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais
j'ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de
faire cette petite tromperie, et je prviens les questions
embarrassantes qu'on pourrait me faire au sujet d'un vide dont on
s'apercevrait aisment.

J'ai dit que milord Kinston, pendant son rgne, exigeait que nous
fissions de nos moments une chane continuelle de plaisirs. Notre
inclination nous portant  ne point le dsobliger  cet gard, nous ne
manqumes pas de paratre avec le plus grand clat, pendant le carnaval,
aux bals publics et particuliers.

J'tais, une nuit,  celui de l'Opra, habille en sultane,
magnifiquement vtue et couverte de diamants. J'avais t mon masque et
je donnais le bras  milord Kinston. Pendant que nous nous promenions,
Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien
voulu nous sacrifier cette nuit, quoique _veiller_ ft une des choses
que le mdecin lui avait le plus svrement dfendues. Les masques,
attroups autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les
plus flatteuses pour l'amour-propre; je les savourais avec dlices, mais
je ne voulais pas paratre y prendre part, lors mme que l'on piquait ma
curiosit par des propos qui prouvaient que l'on tait de ma
connaissance.

Cependant, certain domino noir parvint,  force de me suivre, de
m'agacer, de me citer des particularits qui remontaient un peu loin, ce
masque, dis-je, russit enfin  m'intriguer. Il parlait avec agrment:
il montrait, outre de l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments
pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il tmoignait de grands
regrets: il avait eu des esprances, il n'en avait plus; il me voyait
souvent, je ne le voyais jamais; il pensait  moi jour et nuit, et
peut-tre y avait-il un sicle que je ne m'tais occupe de lui.
J'coutais, je cherchais  deviner qui pouvait tre ce cavalier si bien
au fait d'une infinit de choses qui me concernaient. Milord Kinston
s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraill par plusieurs de ces
femmes, qui ont toujours quelque chose  dire aux Anglais opulents, il
en avait congdi brusquement une demi-douzaine pour n'tre point
distrait d'entendre les folies de mon domino noir. Cependant  son tour
intrigu par une femme d'une taille distingue, qui s'obstinait 
l'agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me
laissa sous la garde du masque amoureux qui fit clater sa joie dans les
transports les plus passionns.

Bientt ma curiosit devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur
animait ses discours, se communiquait  mes sens et faisait des progrs
d'autant plus rapides que personne ne m'ayant encore paru digne de
remplacer le beau d'Aiglemont qui me ngligeait depuis quelque temps,
j'tais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J'prouvais
donc une charmante tentation, je prtais mille qualits au nouvel objet
de mon caprice, je n'tais plus matresse de mon imagination.
L'impression devenait de plus en plus profonde et j'avais du dpit de
sentir que ma physionomie, trop ponctuelle  exprimer les moindres
mouvements de mon me, devait me trahir aux yeux de mon pressant
agresseur, tandis que le masque le mettait  l'abri de rien perdre de
ses avantages. La foule nous gnait galement, nous en sortmes, et
placs  l'cart, notre entretien devint encore plus intressant. Je ne
voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opinitrement de se
dmasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de
m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tourne et d'assez
belles mains, dont une tait orne d'un gros brillant.

Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes... cet
air distrait, que caractrise si bien la violence des dsirs,
annonaient  mon cher masque combien il avait su me plaire et qu'il
pouvait devenir encore plus heureux. Il n'hsita pas  m'en proposer les
moyens.--Que risqu-je  l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant
aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqu-je? si vous
me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez  qui vous avez fait un
affront... que l'excs de la passion me rendrait mille fois plus
sensible; mais si je suis assez fortun... Ah! belle Flicia!...
quittons cette salle!... Osez.--Comment, vous n'y pensez pas! avec
qui?... Cruel! vous exigez de moi cet excs de complaisance et vous me
refusez... Je ne puis... O voulez-vous donc?... Non, je demeure... Vous
m'entranez!... Voil le comble de l'extravagance.--Nous sortions.

Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous servir de mon
carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver furtivement dans une
brouette, qui me conduirait jusqu' la premire place de voitures, et
que de l nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la
tte: je consentis  tout, ou plutt je n'eus pas la prsence d'esprit
de m'opposer  rien.


CHAPITRE VIII

Aventures nocturnes.

Nous emes bien de la peine  trouver une voiture. Celle qui nous chut
tait peut-tre la plus dsagrable de toutes celles de cette espce; le
cocher tait ivre, les chevaux se soutenaient  peine. Nous montmes
cependant, je fus fort tonne d'entendre ordonner qu'on nous conduist
au Marais. Alors je commenai  me repentir de mon tourderie. Le Marais
m'loignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne
s'aperussent de pas mon vasion. J'aurais d revenir, mais j'tais
apparemment ensorcele. Cependant les jurements et le fouet du cocher
avaient enfin dcid les chevaux: nous changions de place. Mon
ravisseur,  mes genoux, et redoublant ses serments, s'tait enfin
dmasqu. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace  notre sale
quipage, taient hausses, et la crainte de prendre du froid
l'emportait sur le dsir de voir les traits de mon nouvel amant  la
faveur de la lumire des rues. D'ailleurs, je n'tais plus  moi-mme.
Je laissais drober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes
encore plus secrets taient la proie du tmraire. La part que je
prenais  ses transports, mes rpliques involontaires  ses caresses
passionnes... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-mme
au-devant de ma dfaite... Il profita du dsir de l'illusion et du
temprament... nous fmes heureux.

Le moment de la premire jouissance ne fut qu'un clair. Une seconde, 
laquelle nous concourmes avec une gale vivacit, nous procura de
nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savours.

Cependant, grce  la faiblesse des chevaux et au verglas, nous tions
encore loin d'arriver; notre phaton se battait les flancs pour se
rchauffer, maudissait en termes nergiques l'heure indue, le mauvais
temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se
passer. Nous avions sans doute nglig, dans notre ivresse, de nous
contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affich nos
bats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur,
des expressions un peu cavalires, mon sducteur s'en offense, fait jour
par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci
rplique insolemment, l'autre se prcipite hors de la voiture et cingle
le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'pe. Je reconnus
alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce
mme Belval dont on se souvient que j'ai parl, ce petit matre de danse
qui...

Quelle mprise! J'avais compt sur une conqute moins vulgaire.
Cependant Belval, dont l'pe vient de se casser, reoit force coups de
fouet. J'ai le courage de m'lancer hors du carrosse et de l'arracher 
la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Dj
quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fentre. Une escouade
du guet s'avance et n'est plus qu' six pas. Une porte s'ouvre par
bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitt. Je devais ce
secours aussi salutaire qu'imprvu  un jeune homme de bonne mine, que
le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumire
et son pe. Il me prie de la meilleure grce du monde, de monter chez
lui, en attendant que la scne de la rue ft finie, et m'assure que je
ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre  l'abri
de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les
alguazils, aprs s'tre empars de Belval et du cocher, frapprent
violemment  la porte; mais mon librateur leur parle fort civilement du
balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame trs
honnte, qui ne doit pas souffrir des dmls d'un jeune homme emport
et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez
lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se
retire, conduisant les dlinquants chez un commissaire. Je demeure tte
 tte avec mon gnreux marquis: mon hte s'tant donn ce titre en se
nommant.


CHAPITRE IX

Comment tout allait mal cette nuit-l.

--Pourrais-je, belle dame, me dit-il, aprs qu'un peu de repos et
quelques rafrachissements eurent calm mes esprits, pourrais-je, sans
indiscrtion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si
tard et avec cette parure  la merci d'un cocher de place et d'un
polisson. Permettez-moi la libert de qualifier ainsi l'tourdi qui vous
accompagnait.

Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me
paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce
riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grces, tout
annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire.
Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon
laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont  la
porte du bal de l'Opra, o j'tais moi-mme, et o j'ai laiss ma
compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas
dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des dtails,
qui d'ailleurs seraient peu intressants pour vous; mais je vous prie,
en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupons sur mon compte
et...--Moi des soupons. Madame! Vous mprendriez-vous vous-mme, et
vous paratrai-je assez incivil?

Il parlait avec distraction, les yeux fixs sur une de mes oreilles; j'y
portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendmes
promptement, et  l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous
retrouvmes dans la boue ma girandole, mais brise: une roue avait pass
dessus. J'tais dsespre de tant de disgrces. Il ne fallait rien
moins que les attentions de notre hte pour faire diversion  mon dpit,
 ma colre. tre la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir t sur le
point de tomber entre les mains du guet, de paratre chez un
commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'tre servie
d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me
laisser souponner qu'il ft venu au bal  pied.

Cependant je me contraignais  cause de mon aimable marquis.--Belle
dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse  vous offrir, mais on prpare
mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai;
cependant j'tais un peu surprise de me voir traite avec tant de
respect et de dsintressement par un homme trs jeune, qui devait tre
sensible et qui paraissait se connatre en beaut.--Quelle diffrence,
disais-je en moi-mme, du marquis  ce petit faquin de Belval! Celui-ci,
prtendant audacieusement  mes faveurs sans aucun titre pour les
mriter, a brusqu l'vnement! il m'a eu presque malgr moi: du moins
il ne m'a pas laiss le temps de rflchir; et ce pauvre marquis n'ose
rien demander! il ne tmoigne pas mme le plus lger dsir, quand tout
est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunment faire semblant de
me prendre pour une de ces femmes  qui il sied mal de montrer de la
rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'tait
prcisment ce qui me mettait en sret... En sret! je dis mal;
j'avoue, de bonne foi, que j'tais fche d'y tre. Flicia, qui venait
de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit),
Flicia, souille par un petit coureur de cachet, tait trop humilie
dans ce moment pour qu'elle et os jouer la dignit vis--vis d'un
homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.

Cependant rien ne me fut propos. Le cabriolet fut prt, nous y
montmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne
trouvmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'taient fait
ramener de bonne heure. Nous nous retirmes  notre tour. J'indiquai ma
demeure au marquis, le priant de venir me voir le mme jour; je dsirais
bien vivement que son exactitude m'assurt qu'il faisait cas de ma
connaissance et qu'il dsirait la cultiver.


CHAPITRE X

De pis en pis.

Remise entre les mains de milord Kinston, je n'tais pas encore  la fin
de mes dplaisirs. Il n'avait t qu'un quart d'heure avec la femme dont
j'ai fait mention, puis, m'ayant cherche, et ne me retrouvant ni dans
la salle ni auprs de Sylvina, il avait fait part  celle-ci de ses
inquitudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait
Belval et qui nous avait vus partir, s'tait fait un plaisir malin de
leur raconter mon escapade, gayant son rcit de quelques pigrammes.
Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menac le masque
indiscret: celui-ci s'tait fch. Tout cela avait donn lieu  une
espce de scne dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me
gronda srieusement en me ramenant et me parla mme d'crire  milord
Sydney. Je fus d'abord un peu dconcerte; mais, retrouvant bientt ma
fiert naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me russit,
et milord crut devoir mettre fin  sa mercuriale. La mme fermet me
tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants
motifs de rcrimination. Je n'eus donc plus de reproches  essuyer que
de moi-mme; mais ils n'taient pas les moins cruels; et quoique je
fusse accable de lassitude, je ne pus fermer l'oeil.

A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux
marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un
style froid, qui me dplut excessivement, que des affaires
indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de
la journe, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il
viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dpit qui m'indisposa
davantage contre le tmraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son
billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel
nouveau sujet de douleur! Je suis au dsespoir, belle Flicia,
m'crivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mrite...
mais vous tiez si belle!... et j'tais si amoureux!... songez  votre
sant... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte
Paris, rsolu de mourir loin de vous, de mes maux invtrs et de mes
remords non moins funestes.

Ma rage ne peut se dcrire. J'effrayai tout le monde de mes transports
et de mes imprcations. Cependant, aprs le premier essai de mes
fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thrse dans ma
confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ou
vanter les talents et qui m'agrait d'autant plus qu'humain et tout 
son art, il ddaignait d'en imposer par ce verbiage effront, par ce
luxe ridicule  l'abri desquels nos charlatans  la mode signalent
impunment leur ignorance et leur cruaut.

L'Esculape accourut. Trs humblement je le mis au fait. Il ne chercha
point  me flatter; mais il m'ordonna des remdes, un rgime, insistant
surtout sur la ncessit d'tre sage. Ce fut bien  regret que je le
promis. Dans la premire fureur de mon got pour le marquis, j'avais
peine  satisfaire de chres esprances. Ce temps que j'allais perdre me
semblait une ternit...

Cependant l'honnte docteur ne tarda pas  me rassurer: il avait su
prvenir les accidents, je n'avais plus rien  craindre. Le marquis
venait de temps en temps chez moi; mais ds les premiers jours il
m'avait dsole en m'apprenant que, retenu  Paris par des affaires
importantes, il brlait de retourner en province, auprs d'une dame dont
il tait passionnment amoureux et qui lui accordait du retour. Il
n'avait donc pour moi qu'une amiti tendre, fonde surtout sur ce besoin
si pressant chez les personnes proccupes de parler de ce qui les
intresse. Je croyais avoir du plaisir  entendre mon ami m'entretenir
de ses amours; cependant, j'prouvais une secrte jalousie, et je me
remettais, au moment o je serais sre de ma sant,  mettre la fidlit
du marquis  de fortes preuves. En un mot, j'avais jur qu'il me
dlivrerait de mon importun caprice. Je touchais  ce but heureux, quand
nous apprmes la mort de Sylvino. Presque aussitt le marquis fit une
absence, qui ajouta beaucoup  mes chagrins; ensuite les maladies, les
extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des
jours bien maussades. La pauvre Thrse, qui m'aimait tendrement, tait,
pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris
surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thrse avec moi.
Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un
amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux
feux libertins de cette soubrette passionne, je trouvais un soulagement
bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon me, me faisaient
prouver le besoin. La nature ne renonce jamais  ses droits.

O vrit! quels pnibles sacrifices tu viens d'arracher  mon
amour-propre!


CHAPITRE XI

vnements intressants.

La saison tait belle: le comte se faisait quelquefois porter au
Luxembourg, dont notre htel tait voisin. Il en revint un jour, fort
agit, et mme avec de la fivre.--Je suis perdu, me dit-il, je viens de
revoir Mme de Kerlandec. C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai
reconnue, et je me suis fort tromp si elle ne m'a pas aussi reconnu.
J'ai fait remarquer  Dupuis cette beaut dangereuse; il a ordre de ne
point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa demeure
actuelle.

Je ne savais si je devais fliciter le comte ou le plaindre. Sa passion
se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu'en supposant
que Mme de Kerlandec pt enfin consentir  pouser cet infortun, il
perdrait nanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmits, sa
faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du
mariage.

Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait
toujours le mme htel et se fixait  Paris; elle tait de retour depuis
peu d'un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs
personnes auxquelles elle prenait le plus vif intrt, mais dont elle
n'avait rapport aucunes nouvelles.

L'missaire avait tir fort adroitement tous ces dtails du suisse,
vieux babillard, toujours prt  mettre le premier venu au fait de ce
qu'il pouvait savoir des affaires de ses matres.

Dupuis fut fort applaudi du succs de son premier message et n'eut ds
lors plus rien  faire qu' servir l'insatiable curiosit du comte.
Dupuis, afin d'tre  mme de mieux remplir son emploi, me demanda la
permission d'entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec,
fit dbaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par
le suisse, dont il s'tait concili la faveur en payant plusieurs fois
bouteille. Tout cela lui russit. Dupuis se disait sortant de chez
milady Sydney, chez qui l'on pourrait s'informer de ses moeurs et de sa
capacit.

Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosit de Mme de Kerlandec, elle
voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour
pouvoir le dpeindre  ne pas s'y mprendre. Il savait tout l'intrt
que ce seigneur prenait  moi, mais il savait en mme temps que je
n'tais point sa femme. Cependant il s'tait flatt que, dans cette
occasion importante, je ne le dmentirais pas. Je l'avais en effet
promis. Nous ne prvoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes consquences
que devait bientt avoir ce mensonge lger.

Dupuis rpondit en homme d'esprit  mille questions que lui fit la belle
veuve, mais il la mit au dsespoir en lui faisant un roman fort
vraisemblable, dont il n'y avait cependant de vrai que mon portrait et
le tendre attachement de milord Sydney.--C'est assez, mon ami, dit-elle,
outre d'apprendre que Sydney n'tait plus libre; c'en est assez,
j'crirai un mot  milady Sydney, et pour peu qu'elle me rende bon
compte de vous... ou plutt dites  mon cocher de se tenir prt et vous
me ferez conduire sur l'heure chez milady.

C'tait le matin. Je ne pouvais m'attendre  semblable visite. J'tais
sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reut Mme de Kerlandec.
Dupuis n'tait qu'un prtexte. La belle veuve brlait de s'assurer par
elle-mme si mes charmes taient aussi dangereux que Dupuis les lui
avait dpeints. Elle ne put cacher le dplaisir qu'elle avait de ne
point me rencontrer. L'entretien languissait; elle avait les yeux fixs,
avec un intrt frappant, sur deux portraits, dont l'un tait le mien,
peint avec la dernire vrit par Sylvino, peu de temps avant son
dpart, et l'autre celui de Monrose, aussi de la main d'un habile homme
et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de
Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits
paraissaient l'intresser, tait milady Sydney elle-mme, et l'autre
image celle d'un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup
d'attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques
moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda
pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'effora de la retenir
jusqu' ce qu'elle se ft un peu remise.--Vous voyez, madame, lui dit la
belle Gorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout.
Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indiffrentes
portent  mon coeur des atteintes mortelles. Puis tirant une bote de sa
poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme,
dont j'admirais la beaut, ne ressemble pas rgulirement  cette
miniature.--(Sylvina fut force d'en convenir). Eh bien, madame,
continua la veuve plore, ce cavalier fut mon poux. Il n'est plus;
j'ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort...

Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu' mon retour.
Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle rsista et se
retira suivie de Dupuis, admis  son service.


CHAPITRE XII

Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins.

C'tait la matine des aventures. S'il tait arriv  Sylvina celle de
la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu  mon tour celle de
rencontrer... qui? le vieux prsident et son grand imbcile de gendre,
M. de la Caffardire. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux
allait s'arrter prcisment devant ma porte comme je sortais. Mon
cocher rendait la main, mes chevaux s'lanaient avec feu; les
haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant tre
recules assez tt, la flche de mon carrosse les prit en flanc, toutes
deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessrent
point; cela n'empcha pas que mon cocher ne ft grand bruit, et si,
mettant les uns et les autres la tte aux portires, nous n'avions pas
fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs
aurait, sans doute, essuy quelques bons coups de fouet.

Je ne voulais point de mal au ridicule prsident. Il m'avait  la vrit
beaucoup ennuye; mais je rendais justice  sa bonhomie et je me
souvenais qu'il m'avait tmoign de l'attachement. Je lui souris donc et
lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard
il se trouvait  Paris et si prs de chez moi;--Nous venions, ma belle
dame, dit-il, en grimaant galamment, nous venions, la Caffardire et
moi, vous prsenter nos respectueux hommages, et vous donner des
nouvelles de vos amis: nous avons une infinit de choses  vous dire;
mais vous sortez et  moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous
recevoir.--Prsident (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour
Sylvina; quant  moi, je vous avoue sans faon que je sors pour des
affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez
rien de mieux  faire, trouvez-vous  deux heures au Palais-Royal, je
vous y joindrai et nous dnerons ensemble; Sylvina sera, sans doute,
aussi enchante que moi de vous revoir. Ils acceptrent. Je partis.
Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande alle.
Ils m'attendaient assis et entours d'une jeunesse dsoeuvre, qui se
divertissait de la manire remarquable dont ils taient accoutrs. Le
beau-pre avait, en dpit de la saison, un antique habit de drap pourpre
 paniers, orn d'une multitude de boutons et de boutonnires de
clinquant d'argent; cette parure devait avoir t dans son temps du plus
grand effet; la veste tait d'une riche toffe, or et argent, dont le
fond crasseux et les bouquets dbrochs trahissaient le grand ge; la
culotte, pareille  l'habit, tait un peu plus neuve; des bas rouls, de
vastes souliers, la perruque  la brigadire, le grand chapeau brod
d'argent, sous le bras; l'pe imperceptible et la longue canne  bec de
corbin compltaient le costume du bon prsident.

Le sieur de la Caffardire ne lui cdait pas l'honneur d'tre mis plus
bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il
tait coiff d'une fausse grecque, huppe, place de travers, et de deux
boucles emptes, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse,
dont le sac vide badinait  deux doigts d'une nuque allonge, tenait
diagonalement  quelques cheveux qui meublaient encore le derrire de la
tte. L'habit tait de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon
d'argent, mal festonn; la veste d'un trs beau bazin un peu sale, orne
d'une longue frange  graine d'pinards, battait sur les genoux; la
culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les
souliers plats, dcors d'une antique boucle d'argent, dont l'clat
blouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un
plumet crasseux. Quant  l'pe, elle rparait par son excessive
longueur l'extrme petitesse de celle du beau-pre. En un mot, ces
messieurs taient  montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi
d'avancer jusqu' eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma
connaissance que j'abordai, je leur dtachai le comte: celui-ci voulut
bien se charger d'amener mes htroclites hors du jardin. Ils avaient eu
l'imbcillit de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus
donc la honte de les y recevoir,  la vue de nombre d'honntes gens, qui
se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardire cassa la
glace de devant, en se plaant, son norme pe n'ayant pas trouv en
dedans l'espace qui lui tait ncessaire. J'tais furieuse; le prsident
gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot.
Enfin, nous arrivmes.

Sylvina reut amicalement nos trangers. Voici ce qui avait t l'objet
de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thrse avait fait un
don fatal au seigneur Caffardot. Il s'tait mis en consquence entre les
mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux  plus de
trois lieues  la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures
incurables_; aussi le mal de la Caffardire avait-il t promptement
guri. Mais peu de temps aprs le mariage, il s'tait dclar de
nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remdes. La Caffardire
l'avait communiqu  la tendre lonore; celle-ci  Saint-Jean,
Saint-Jean  Mme la prsidente, et Mme la prsidente (voyez la noirceur)
au pauvre prsident qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle,
mais qu'elle avait cru devoir reprendre  l'occasion de son
indisposition dont elle se trouvait afflige. Le bonhomme avait toujours
par-ci par-l quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de
lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En
un mot, toute la maison se trouvait infecte; on s'tait rendu  Paris
pour se faire gurir. Les matres avaient su  grands frais dans un
htel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonn dans la dtresse, n'avait
eu que Bictre pour asile. Le prsident et la Caffardire taient, comme
l'on voit, hors d'affaire. Le premier en tait quitte pour le reste de
ses dents et de ses facults viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni
gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne
jouissaient pas encore d'une bien bonne sant. Le mal faisait surtout de
grands ravages chez Mme la prsidente, comme on voit le feu prendre avec
fureur dans une vieille chemine o la suie s'est amasse pendant un
demi-sicle. Il fut parl de tous ces accidents sous les noms dcents de
goutte et de rhumatisme, mais nous tions bien au fait, nous ne prmes
pas le change. Nous fmes enchantes de ce que la situation fcheuse de
ces dames nous prservait du malheur de les recevoir souvent: nous
n'avions garde de le prvenir.

Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement
ensemble et s'amusaient  faire des enfants. Mais,  cet gard, on ne
nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des
nouvelles de ces poux que nous chrissions et qui nous taient
sincrement attachs.


CHAPITRE XIII

Qui n'est pas le moins intressant du livre.

Le comte tait dsespr de ce que nous ne nous tions pas trouvs  la
maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir
ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle prouverait en
retrouvant un homme d'autant plus fait pour intresser  la fin qu'elle
tait cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes
injustices  rparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour
se dcouvrir. Nous n'osions nous mler de son affaire,  cause de milord
Sydney, qui nous intressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir
des projets auxquels il tait  craindre que nos dmarches en faveur du
comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant mme de
consulter milord Sydney, nous lui mandmes que nous avions vu Mme de
Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney mari,
avait paru mortellement afflige. Nous parlions aussi du comte, nous
demandions quelle conduite il tait  propos de tenir avec cet homme
passionn. Milord Sydney rpondit qu'il se disposait  nous rejoindre
sous peu; il ajoutait: J'ai peine  vous dfinir, belle Flicia, ce qui
se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de
quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps  la belle
Zila... je ne vous l'ai point cach; faite pour tre adore par
vous-mme, vous ne m'aviez peut-tre charm que par une ressemblance
tonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais
avoir  me plaindre d'elle; je n'avais qu' me louer de vous; je m'tais
donc persuad qu'attach dsormais exclusivement  vous, je pourrais
revoir Zila sans amour et lui connatre sans jalousie de nouveaux
engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais:
heureusement votre propre systme vient  mon aide. Vous m'avez appris 
penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance force et
l'objet auquel on avait accord beaucoup d'amour n'tait point offens
quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amiti. La mienne
pour vous, belle Flicia, ne finira qu'avec ma vie.

Le reste de sa lettre, qui tait trs longue, contenait l'histoire de
ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zila, lorsqu'il en
devint amoureux en Gorgie, o elle tait ne. Il l'amenait en Europe,
sur une frgate anglaise, dont il tait,  l'ge de vingt-quatre ans,
dj commandant, tant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance
dans la marine. Nous tions alors en guerre avec l'Angleterre, La
frgate de Sydney se trouvant attaque par un vaisseau franais que
commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opinitre et longtemps
douteux. Zila, presque au terme d'une premire grossesse, et que
l'horreur de mourir oublie dans un endroit o Sydney voulait qu'elle se
retirt, empcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les
mourants. Car dj le commandant franais, en faveur de qui la victoire
se dcidait, s'tait lanc sur le btiment anglais, avec les plus
dtermins de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les
douleurs, la rare beaut de Zila ne laissa pas de frapper le dur
Kerlandec et de porter  son coeur une atteinte profonde. Il ordonna
qu'on transportt cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux,
s'opposant  cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le
temps aux siens de descendre Zila de la frgate, qui commenait 
s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernire ressource des
vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour  son bord, vit d'un
oeil tranquille la frgate s'engloutir, et avec elle le malheureux
Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au mme instant, une vague
culbuta la chaloupe; mais on eut la bont de retirer de la mer Zila,
qu'un brave matelot, qui avait veill jusqu'au dernier moment  sa
conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des
couvertures; on laissa prir sans secours tout le reste de l'quipage.

Aprs cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua  faire voile.
Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha  quelques dbris de la
frgate; il est rencontr le lendemain par un btiment hollandais, qui
le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chre Zila
puisse avoir vit la mort. Il retourne en Angleterre et y languit
longtemps. Quant  Zila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne
l'tait d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant,
se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnment pris de
sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'tait montr cruel
envers ses ennemis; Zila, d'un ct, sans appui, sans ressources pour
elle-mme et pour son enfant; de l'autre, sduite par les appts d'une
fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zila, dis-je,
cdant  tant de considrations, pouse en arrivant en France l'amoureux
Kerlandec.

On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de
nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche  Bordeaux, il punit
Kerlandec de son inhumanit.


CHAPITRE XIV

Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.

Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procur la
connaissance, l'insensible marquis enfin de retour  Paris, vint
aussitt nous voir. Il s'tait form des liaisons assez troites entre
le malheureux comte et lui: leurs familles taient de la mme province.
Le marquis devant y faire un voyage avait promis  son ami de lui rendre
l-bas tous les services qui dpendraient de lui. Le comte dsirait de
savoir ce qu'taient devenus des parents loigns qu'il esprait
d'intresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son
pre, s'ils souponnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lche
assassinat dont on l'avait accus. Le marquis n'ayant rien pargn pour
bien remplir la commission dont il s'tait charg, rapportait les
nouvelles les plus satisfaisantes. Le ngre sclrat qui avait caus le
dshonneur et la mort de ses matres tant lui-mme  son dernier moment
avait fait appeler ces parents en question et il leur avait dclar ses
crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant
obscurment  la campagne, s'taient contents de faire recevoir par
deux notaires les aveux du malheureux ngre et n'avaient pas jug 
propos de les rendre publics ni d'entreprendre  leurs frais de faire
rhabiliter la mmoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son
fils existt encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement
se rveillrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient
possder au devoir d'aider l'infortun rejeton  justifier son digne
pre.

La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annont sans
prcautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tnmes donc conseil et
fmes d'avis qu'il tait d'autant plus ncessaire de ne les lui
apprendre que par degrs, que l'excs de sa passion pour Mme de
Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste ds qu'il
se connatrait des titres suffisants pour prtendre  l'pouser.

Cependant, si le marquis avait fait  merveille les affaires du comte,
il avait en revanche tout  fait gt les siennes. Sa dame de province
n'aimait apparemment pas les inter-rgnes; elle avait pris, en attendant
qu'il revnt, un reprsentant, ne laissant pas de soutenir dans ses
lettres au marquis le rle de l'amante la plus fidle et d'entretenir de
la sorte l'amour dont il brlait de la meilleure foi du monde. Il
esprait de la surprendre agrablement en arrivant, sans l'avoir
prvenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et
voulut le prparer  la disgrce que la dcouverte d'un rival heureux
allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de
croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant
passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le
marquis, outr, fit un clat, blessa son rival et fit que le mari
dshonor relgua sa femme au couvent. Ces expditions faites et ses
affaires termines, il revenait  Paris, tchant d'effacer de son coeur
jusqu' la moindre trace de son malheureux amour.

Qu'il arrivait  propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait
du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut
mille fois plus aimable, tant devenu plus facile  captiver et surtout
m'ayant prouv,  l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'me belle et
le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel tat de libert ajoutait
beaucoup  ses grces naturelles. Un homme fort amoureux est
ordinairement tout entier  l'objet qu'il aime. Le peu d'intrt qu'il
prend au reste de la socit fait qu'il ne se donne point de peine de
chercher  lui plaire; isol, concentr dans son amour, il ne songe pas
 tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup 
ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'tait plus le
mme. Je m'abandonnais entirement au plaisir de l'aimer. Je vis avec
joie qu'il n'tait plus retenu de m'offrir son hommage que par la
crainte de m'avoir dplu prcdemment, quand ayant fait trs ouvertement
ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait
nglig  rpondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prvalant
de ce qu'il n'avait plus de matresse, je ne voulusse le dsesprer 
mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont
l'amour-propre serait offens. Mais que j'tais loigne de ce dessein!
Devinant les soupons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et
j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant
plus passionns qu'il avait rsist plus longtemps au besoin de leur
donner l'essor.


CHAPITRE XV

Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin ddommage.

Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux cts  ceux qui
m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi bien de taille et de figure
que d'Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n'tait ni aussi lger
que l'oncle et le neveu, ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que
mon jeune lve. Le marquis tait doux, tendre, sans amour-propre,
craignait toujours de dplaire, et ne faisant cependant rien qui ne ft
 propos; empress, capable des plus petits soins, et amusant; il
possdait encore mille talents agrables.

Cependant, quelque vif que ft mon got pour cet homme charmant, je ne
tardai pas  m'apercevoir qu'il me tmoignait beaucoup plus d'amour
qu'il n'tait  mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de
n'tre pas assez sensible; je remettais en question: s'il est plus
heureux d'aimer lgrement, de changer souvent de got et de plaisir, ou
de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facults de
son tre. J'avais t partisan du changement, je souhaitais maintenant
pouvoir me fixer; mais, rflchissant srieusement aux motifs secrets de
ce nouveau dsir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'tait lui-mme
qu'une modification de l'amour de la varit. Je me persuadai donc que,
ne pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans
m'attacher  rien, je ferais d'inutiles efforts pour rpondre  la
passion d'un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive.
Je me flattais, au reste, que puisqu'il s'tait assez facilement consol
de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en tre de mme
lorsque je ne serais plus matresse de lui demeurer attache. J'avais
fait toutes ces rflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis
dire avant de le devenir moi-mme.

La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait change  bien
d'autres gards: elle tait devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait
plus de s'tre livre, sans la moindre circonspection,  tous les carts
de son temprament; elle conservait un reste de pruderie, vestige
malheureux de sa sotte dvotion, fruit amer de sa disgrce prsente. En
consquence, je n'tais plus moi-mme aussi libre. Sa bgueulerie se
serait furieusement effarouche si je m'tais conduite sous ses yeux,
avec le marquis, comme j'avais fait autrefois avec d'Aiglemont et mes
autres amants. Mais cette gne, devenue d'autant plus ncessaire que la
prsence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des gards; ce
mystre, dis-je, ajoutait  nos plaisirs. Le marquis vivait
clandestinement avec moi. L'amie Thrse tait seule confidente de nos
amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il
rentrait aussitt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef,
et je le recevais dans mon lit.

J'aurais trop  dire si j'entreprenais de dcrire tous les charmes de
nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excs n'avait affaibli la
vigueur, dont aucun drglement du coeur n'avait altr la dlicatesse,
tait l'homme le plus fait pour combler les dsirs d'une femme
voluptueuse. Toujours propre  donner du plaisir, cet objet tait le
seul qu'il et en vue en jouissant. C'tait pour me procurer mille morts
dlicieuses qu'il mnageait avec art ce baume prcieux qui donne la vie.
Il en tait quelquefois avare, jusque dans les moments o, ne supportant
plus l'excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui
seul pouvait les teindre; je ne le trouvais dispos  mettre ainsi le
comble  notre flicit que lorsque l'amortissement de mes sens lui
annonait la fin prochaine de mes dsirs; alors l'ardeur des siens
savait les faire renatre; il me faisait goter de nouveaux
ravissements, dont j'aurais t prive, s'il et partag jusque-l tous
mes plaisirs.

Que les hommes aussi dlicats sont rares! le plus grand nombre, au
contraire, nous regardant comme des machines destines  les amuser un
moment, se htent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous
laissent en proie  des flammes dvorantes; d'autres, se piquant d'une
inutile vigueur, tirant vanit de leur force, nous fatiguent, mais
ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces
sylphes dlicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants
prludes, le moment de la jouissance, manquent tout  fait lorsqu'il est
temps enfin de raliser, ou finissent trs mal ce qu'ils ont trs bien
commenc. Ceux enfin qui, semblables  d'Aiglemont, ont  la vrit le
solide et l'agrable, mais font un mtier d'amuser toutes les femmes;
ces hommes _banaux_ ne valent point encore mon aimable marquis, dont
l'me appartenait tout entire  qui possdait la personne. J'avais tout
avec lui; j'tais assure qu'il ne sortait point de mes bras pour voler
dans ceux de la premire femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je
n'avais  craindre ni partage, ni indiscrtion. J'tais, en un mot,
parfaitement heureuse, et, pour la premire fois, sans doute, j'aimais
tout de bon.


CHAPITRE XVI

Ngociations de Dupuis.--Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec.

Cependant, l'intrigant Dupuis avait tch de servir le comte auprs de
Mme de Kerlandec. Ce domestique, dou d'un esprit liant, avait russi
sans peine  gagner la confiance de sa matresse. Affable, populaire,
ainsi que le comte me l'avait dpeinte, elle s'tait bientt accoutume
 causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui
avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait
donn lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas t oublie; il avait t
ncessairement question de Robert, Dupuis,  qui son rle tait dict,
fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms,
les poques... les circonstances, se trouve tout  coup--qu'il avait
connu ce M. Robert... N'tait-ce pas un homme de telle figure, de tel
maintien? de tel caractre? il avait fait ceci? il avait t l? C'tait
un fou passionnment amoureux de certaine belle... et cette belle,
c'tait donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que
l'homme en question. Cependant, ce mme Robert n'tait pas, comme madame
le disait, un homme de rien. Il tait trs bon gentilhomme, titr mme:
Dupuis en tait sr. Comment donc! ce M. Robert devait tre trs connu
dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se
faisait fort de lui en donner sous peu, de positives... En effet, le
seigneur avait t accus de la mort d'un officier de marine, du mari de
madame, par consquent. Mais c'tait pure calomnie. M. Robert s'tait
lav de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'tre
tu lui-mme, se battant en second pour ce mme officier, et contre qui?
contre le second du milord mme Sydney.

Ici, Dupuis avait t interrompu. On lui avait dit que l'affaire de
Bordeaux,  propos de laquelle on avait d'abord svi contre Robert,
s'tait trouve tout  coup termine par l'autorit du ministre. Mme de
Kerlandec avait ajout qu'informe par un avis secret de la cour que
Sydney s'avouait lui-mme l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle
avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vrit de
tous ces faits tait encore pour elle une nigme fort difficile 
rsoudre. Cependant, si c'tait en effet de la main de Sydney que
Kerlandec et pri, elle paraissait regarder cette mort comme un
chtiment mrit, et les accusations contre Robert, comme des
injustices qui mritaient la rparation la plus authentique et les plus
forts ddommagements. C'tait  ce point que Dupuis voulait amener sa
matresse.--Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de ddommager un
homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, aprs qu'elle aurait
attir sur lui les plus grands malheurs.--Et ce moyen, Dupuis,
serait...?--Ce serait, madame, d'pouser ce gentilhomme; il est fait,
soyez-en sre, pour prtendre  cet honneur, d'autant plus que milord
Sydney...--Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est mari pour achever
de me faire tout le mal qui dpendait de lui...

Dupuis s'tait troubl; il avait manqu d'effronterie pour soutenir avec
assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de
consquence pour lui. Mme de Kerlandec commena ds lors  se mfier de
ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle
dcouvrit bientt que je n'tais que la matresse de milord Sydney; que
Dupuis avait chez moi de frquentes habitudes, et que j'avais dans ma
maison certain tranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait,
pouvait bien tre ce Robert lui-mme... Elle se souvint d'avoir vu au
Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet,
avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui
l'avait suivie avec affectation jusqu' son carrosse, il lui sembla que
la livre de ce curieux tait la mienne. Ces soupons devinrent des
certitudes, lorsque, ayant congdi Dupuis, qu'elle faisait pier
soigneusement, elle s'assura qu'il tait rentr  mon service. Ds lors,
son inquitude et sa curiosit crrent  l'excs, et, brlant enfin
d'tre claircie, elle m'crivit la lettre suivante,  l'adresse de
milady Sydney, sous enveloppe  Mme Sylvina:

Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps,
un lger prtexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point.
Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me
faisaient dsirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris 
mon service le nomm Dupuis, qui quittait le vtre et qui vient d'y
rentrer; ce garon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady,
milord Sydney (avec qui mon trange destine me fit autrefois d'intimes
liaisons), et enfin un certain Robert,  qui je suis aussi dans le cas
de prendre beaucoup d'intrt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des
choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la
vrit de plusieurs faits dont vous tes immanquablement instruite. Je
me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si,
par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied,
que cela ne soit point un obstacle  notre entrevue. Je ne suis plus
faite pour avoir des prtentions, ds que vous avez des droits sacrs...
Mais... non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage.
Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant
de bonne foi que moi dans la confrence que nous aurons ensemble, nous
ne nous quitterons pas sans tre contentes l'une de l'autre. Comme je ne
crains pas d'avoir des tmoins quand nous nous entretiendrons, vous
pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reue chez vous. J'attends
votre rponse avec impatience, me prparant d'avance  vous apporter un
esprit d'accommodement, et d'aprs le bien infini qu'on m'a dit de vous,
milady, des dispositions sincres  beaucoup d'estime et d'attachement.
Je suis, etc.

Zila de Kerlandec.


CHAPITRE XVII

O l'on verra des gens bien embarrasss.

Je cherchais ce qu'il y avait  rpondre, quand le valet de chambre de
milord Sydney parut et m'annona que son matre, arriv depuis un
moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin
de le voir plus tt; je lui crivis donc par son missaire de venir sur
l'heure, ayant  lui communiquer des choses de la dernire importance.

Puis, rpondant  Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient
rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.

Cependant, je me trouvais dans un trange embarras. La peine que me
faisait prouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le
marquis m'tait cher... Comment allais-je me comporter?... que dire?...
Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants ft
satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais
j'aimais le marquis de toute mon me et je ne me sentais pas capable de
le sacrifier... Je n'eus pas besoin de rflchir longtemps pour me
dcider, je fus prte  rendre la terre, les bijoux, les quipages,
plutt que de renoncer  ma nouvelle conqute... Cependant, la dernire
lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne matresse,
il allait, sans doute, me laisser libre... Mais, alors, que devenait le
pauvre comte? me rendais-je contraire aux intrts de son amour?
Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartnt jamais?... Il
m'intressait; il mritait d'tre heureux, d'tre ddommag de tout ce
qu'il avait souffert pour cette beaut constamment fatale  ceux qui
l'avaient aime...

Le marquis avait eu la dlicatesse de ne me jamais faire de questions au
sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence  cet gard prouvait
qu'il me supposait une fortune indpendante, et qu'il ignorait que
quelqu'un ft les frais de mon excessive dpense. Il n'tait pas riche
lui-mme  proportion de sa naissance et de son tat de guidon d'un
corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et
dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: Marquis, ta
matresse ne peut plus disposer d'elle mme: elle appartient  quelqu'un
qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce
bien-tre dont tu me voyais jouir, si je te demeure attache; mais je
n'hsite pas: tout  l'amour, je donne la prfrence  ses faveurs sur
celle de la fortune. J'tais sre que de ces deux partis, l'un ou
l'autre affligerait galement mon cher marquis, sensible, gnreux: s'il
et possd tous les biens dont la noblesse de sa faon de penser le
rendait digne, il et mis son bonheur  faire pour moi les plus grands
sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilit de me rien offrir...

Il vint justement interrompre mes cruelles rflexions. A son aspect, je
ne pus retenir mes larmes.--Qu'est-ce donc, adorable Flicia? dit-il,
avec un transport ml d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur
imprvu?...--Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, tes-vous
prt  le partager?--Vous me glacez d'effroi! Nous allons tre
spars...

A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans
connaissance. Le comte, qui le savait auprs de moi, accourut avec son
empressement ordinaire; il fut tonn de l'tat violent o nous nous
trouvions: son amiti fut vivement alarme... Cependant, d'un regard
expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardt le
silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec
son ami d'une nouvelle fcheuse qu'il venait de recevoir. Cette
confidence quivoque fit diversion aux soupons que le comte aurait pu
former. Il plaignit le marquis et demanda d'tre instruit plus en
dtail; mais ce sujet fut encore loign par l'apparition de Sylvina,
qui, informe de l'arrive de milord, venait faire clater dans mon
appartement une indiscrte joie. Le comte frmit. Le marquis, me fixant
avec des yeux pntrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce
malheur, auquel je venais de le prparer, tait le retour de Sydney...
Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gne o il nous voyait
tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de
trahir nos secrets; mais j'tais sre qu'il reviendrait  l'heure
ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'tait fait sentir aussi
vivement.


CHAPITRE XVIII

Comment j'appris au comte ce que nous tions convenus de lui cacher
encore.--Ce qui nous arriva.--Ma premire entrevue avec milord Sydney.

--Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fmes plus que nous
trois, enfin je touche au moment fatal qui va dcider de ma vie ou de ma
mort! Il est de retour, ce funeste tranger, cet ternel obstacle  mon
bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour
lui, et si vous-mme, belle Flicia, vous, que milord Sydney devrait
prfrer  tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos
charmes et de votre esprit pour le dtourner de renouveler ses liaisons
avec Mme de Kerlandec, je suis sr que le seul bonheur, dont l'esprance
me donnait le courage de vivre, va m'chapper une dernire fois...

Les pleurs dont cette plainte pathtique tait accompagne firent couler
abondamment les ntres.--Cher comte, lui dis-je  mon tour, avec tout
l'intrt d'un coeur qui lui tait tendrement attach, le bonheur
chimrique de possder Mme de Kerlandec ne doit pas tre dans ce moment
le principal objet de vos dsirs: fermez votre me aux chagrins,  la
jalousie. C'est par une faveur bien prfrable  la conqute d'une femme
insensible que le sort veut aujourd'hui rparer toutes ses injustices 
votre gard. (Il m'coutait avec une attention avide.)--Quoi donc? quel
bonheur, dites-vous? Madame! ne diffrez plus... Mais, de quelle
esprance peut-on me flatter?... Que peut-il dsormais m'arriver
d'heureux  moi? Non, chre Flicia, je ne prends point le change; je ne
puis tre heureux que par...--Vous le serez, mon cher comte, par
l'vnement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre
la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis
vous prdire...--Achevez, mon impatience est au comble... htez-vous
d'annoncer ce bonheur  celui qui n'a peut-tre plus que quelques jours
 vivre...--Vous vivrez. Votre digne pre...--Mon pre?--Cet homme,
aussi vertueux que malheureux, est justifi par l'aveu mme de ceux qui
l'avaient calomni. Vous aurez la satisfaction de voir rendre  sa
mmoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-mme de votre
tat et de reprendre votre rang dans la socit...

Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La rvolution que
cette ouverture fit prouver au comte le priva subitement de l'usage de
ses sens; toute la maison tait occupe  le secourir. Je le fis
transporter  son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir  me
reprocher ma prcipitation; il tait impossible qu'il ne vt milord
Sydney, ou, du moins, qu'il ne le st chez moi dans quelques moments.
J'avais lieu de craindre les excs auxquels le comte tait sujet  se
laisser porter par ses passions; il pouvait se dtruire; il pouvait
attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur
nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son me
une source d'esprances et de consolation. Son trouble tait l'ouvrage
du premier moment. Celui qui devait lui succder allait tre heureux. Je
dtournais son imagination, ses ides, des objets funestes qui
commenaient  l'assaillir; je prvenais les dangereux effets de la
jalousie; je ne fus mme point dsapprouve de Sylvina. L'homme de
confiance du comte accourut et lui fit une lgre saigne qui fut
bientt suivie d'un sommeil assez calme.

Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les
expressions de la plus vive tendresse; mais j'y rpondis d'autant plus
froidement que je craignais d'avoir ensuite  rougir de ma perfidie si
je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empresses. En un
mot, je ne reus pas milord Sydney mme aussi bien que l'aurait permis,
sans mes rflexions, le sincre attachement que j'avais pour lui.

Cependant il n'avait pas t matre de dissimuler la surprise que lui
causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement
qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'chappa point 
celle-ci:--Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour
paratre sereine et mme assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi
vous ne m'auriez point reconnue?--Puis cette navet qui se concilie si
singulirement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit
ajouter:--Que cette petite folle est heureuse d'avoir pay ds son
enfance, et  si bon march, le tribut fatal qui m'a tout enlev!

Je fus un peu pique de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgr
l'amiti la plus sincre, une femme enlaidie ne pardonne point  celle
qui conserve de la beaut.


CHAPITRE XIX

Court, mais intressant.

Milord Sydney nous donna la soire: le ton amical qu'il eut avec moi
m'eut bientt rassure: je me remis  mon aise par degrs. Nous parlmes
librement de toutes nos affaires et mme de la dernire lettre qu'il
m'avait crite.--Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre
que ma franchise vous ait dplu. Je pense aussi, ma chre Flicia, que
vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zila, je cesse de
vous tre attach. J'ai beau l'aimer, j'viterais de la revoir si le
bonheur de vivre avec elle tait attach au chagrin de n'tre plus votre
ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met  mme de
soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton,
et...--Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous
demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernire corde.
Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait
qu' me faire participer au mpris dont le public accable les femmes qui
doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu cder par une
imprudente vanit de jeune fille au dsir de briller quelques moments;
mais cet clat, ce faste, n'est point essentiel  mon bonheur. Une vie
paisible, une socit choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans
fracas: voil tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez
fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche
superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me
faire passer agrablement le reste de mes jours...--D'ailleurs, milord,
interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulaget les
regrets jaloux, Flicia doit s'attendre  jouir un jour de ce qui
m'appartient: elle sera fort  son aise alors...

En un mot, il fut trs srieusement question d'intrt. Mais milord ne
voulut point entendre parler de rforme; et brisant sur un sujet qu'il
se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la
conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'emes
instruit de tout ce qui intressait le comte, il opina que cette
infortune ne pouvait tre un obstacle au dessein qu'il avait lui-mme
d'pouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont
il ignorait  la vrit le destin; il tait aim. Lord, opulent et de
belle figure, il jouissait d'une parfaite sant. Il s'agissait
d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.

A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais t
agite au commencement de sa visite. Mon coeur tait soulag de tout ce
qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le
marquis; je brlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir
s'opposer  notre bonheur n'avait t qu'un faible brouillard, aprs
lequel je revoyais enfin la lumire la plus pure: je ne fus pas
longtemps seule dans mon appartement. J'avais  peine commenc ma
toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des
yeux teints, dfait comme s'il et relev d'une longue maladie. Thrse
ne fut pas moins frappe que moi de la pleur du marquis. Cette nouvelle
preuve de son amour mit le comble  la satisfaction du mien. Mais si
j'avais pouss son chagrin  l'excs, que je sus bien rparer ma faute!
Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les
heures malheureuses qui venaient de s'couler! Il semblait renatre, en
coutant ce que je disais de propre  le rassurer et que j'accompagnais
des caresses les plus passionnes. Nous demeurmes plus d'un quart
d'heure troitement embrasss, rpandant en silence de dlicieuses
larmes. Thrse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux
moments furent bientt couronns par des plaisirs encore plus
ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma
vie.


CHAPITRE XX

Argent qui circule.--Thrse fait fortune. Par quel enchanement
d'aventures.

Je fus tonne le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille
louis. Thrse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui et fait
promettre, que cette somme avait t rapporte avec une balle de
colifichets charmants, dans lesquels tait gare une bote d'or du
dernier got, dcore du portrait de milord Sydney, o la ressemblance
tait saisie de la manire la plus frappante. Il tait cependant ordonn
 la confidente indiscrte de ne m'avouer que la balle, et de cacher
l'argent quelque part, o j'eusse pu le trouver sous ma main, en
cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je
rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des
dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de
l'infidlit la plus rflchie. Je fus au moment de lui renvoyer la
somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix.
J'eus cependant le bon sens de ne point cder  cette tentation bizarre,
et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas  d'aussi
dangereuses consquences et  laquelle je ne rsistai point. Ce fut de
faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystre, je le
savais  l'troit. Ses gens avaient eu l'indiscrtion de dire aux miens
que leur matre devait et ngligeait depuis quelque temps la plupart des
maisons qu'il frquentait prcdemment, faute de pouvoir continuer d'y
jouer: il perdait toujours. Ce fut le prtexte que je saisis, et,
contrefaisant avec art mon criture, qui lui tait connue, je lui mandai
qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur
socit supposait que c'tait la constance de son malheur au jeu qui
l'loignait ainsi, qu'en consquence, on le priait de reparatre et de
se servir de la somme jointe  la lettre comme d'une ressource dont on
partagerait par la suite le bon ou le mauvais succs, se rservant de se
faire connatre avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis
ne ft aucune dmarche pour dcouvrir qui pouvait lui rendre ce lger
service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au
plus solide attachement.

Le lendemain, cet amant dlicat, usant d'un stratagme imit du mien, et
auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je,
m'crivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que
nous fussions de moiti, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de
mille louis et qu'en consquence il me priait d'agrer les cinq cents
qui m'appartenaient. Cette tournure ingnieuse me mit d'autant plus dans
l'impossibilit de refuser qu'il avait pris toutes les mesures
ncessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge
galant.

Cependant, si le gros lot du marquis n'tait qu'une honnte imposture,
il n'en fut pas de mme quelques jours aprs d'un gros lot gagn par Mme
Thrse... Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont
elle avait fait part au sieur de la Caffardire; je veux dire qu'elle
gagna trs srieusement un terne  la loterie de l'cole militaire.
Voici comment:

O fortune! comme tout est ple-mle dans cette urne immense o tu puises
au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur
plus grand encore!... Comment... Mais y pens-je?  quoi bon ces
dclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons 
Thrse.

On se souvient sans doute que lorsque nous fmes attaques en partant de
chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient 
dtrousser, les autres  trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit
Thrse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au
premier coup d'oeil, l'air lascif de Thrse avait frapp singulirement
tous ces messieurs. Le plus pris fut apparemment le plus prompt  la
lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.

Thrse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui
demanda la vie.--La vie? rien de plus juste, rpondit celui-ci, mais 
votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grce qui n'est pas,
 beaucoup prs, d'une aussi grande importance.--Puis aussitt les mains
vont, les ttons sont brusqus; d'autres charmes...--Surtout, ne criez
pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon...--Pour Dieu, monsieur... vous
avez l'air d'un galant homme...--Oui, trs galant, mais
dpchons-nous...--Quoi! vous aurez le courage!...--Ah! pardieu, vous en
voyez la preuve; cela n'a pas peur.--Fi! cachez... finissez...
Qu'allez-vous faire?... (Les jupes gnaient; il coupait les
ceintures.)--L, cela ira mieux maintenant.--Grand Dieu! tuez-moi
plutt... Ah! ah! vous me blessez... malheureux... arrtez... ah!...
vous vous perdez... cessez... vous ne savez pas...--Ma foi, vogue la
galre.--Monsieur!... mon ami... ah!... j'en suis... j'en suis au
dsespoir... mais... quel enttement!... Eh bien... retirez-vous donc...
malheureux; ......tez...--Un moment...--Je me meurs.

Ne croyez pas, lecteur, que, semblable  ces crivains babillards, qui
vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits
arrivs il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les dtails de
la scne dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plat,
vous saurez comment j'ai pu tre instruite de ces particularits, si
bien faites pour se graver dans ma mmoire. En attendant, reprenons le
fil de notre aventure.


CHAPITRE XXI

Suite et conclusion des grands vnements arrivs  Thrse.

Thrse viole, abandonne de ses esprits, ou ne croyant pas ncessaire
de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de
plaisir. La facilit d'une seconde jouissance mit l'effront militaire
en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle
poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le
drle, comme elle avait eu la bont de le faire la premire fois, mais
qu'au contraire, elle se prta de tout son coeur  l'empoisonner et se
donna toute l'action qui pouvait contribuer  bien inoculer au dbauch
le venin dangereux qu'il osait braver. Tiens, sclrat, disait-elle en
le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure...
va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens,
si tu ne l'as pas...

Le bruit effrayant de la dcharge que firent les gens de Sydney frappa
dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second
impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se dbattait pour
s'chapper des bras de son empoisonneuse, qui, moiti frayeur, moiti
temprament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups
de pistolet et les cris des blesss signifiaient que nous avions reu du
secours, et que l'affaire tait des plus srieuses; le soldat de
Thrse, saisi subitement de cette pusillanimit  laquelle on est assez
ordinairement sujet aprs un combat amoureux, s'enfuit  travers le
bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Ds lors son parti fut pris.
Il n'alla plus au rgiment, et prenant une route dtourne, il courut se
cacher chez des parents qu'il avait dans un village loign d'une
demi-journe du lieu de la catastrophe.

Les bonnes gens,  qui le jeune homme confia qu'il se trouvait
malheureusement compromis dans une affaire o il y avait eu du monde de
tu (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours aprs, le bruit de cette
bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intress ses
parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprs de son pre.
Celui-ci tait un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le
polisson et mis la main sur une somme et se ft fait soldat aprs
l'avoir dissipe; c'tait bien pis lorsqu'il se trouvait englob dans
une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui tait un fermier
assez protg, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils,
et obtint son cong.

Pendant que tout se ngociait, l'infortun jeune homme voyait crotre de
jour en jour un vilain mal qui se dclarait  la fois sous toutes les
formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tt arrivs
que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son
pre, il repartit et vint  Paris: Bictre fut son refuge. Il se soumit
 la barbare charit qu'on y exerce envers les malheureux que Vnus a
tromps; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de gurir.
Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux
prsident, venu dans le mme lieu, pour la mme cause, drivant de la
mme source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire,
s'taient rpandus. Saint-Jean, retourn chez ses matres et les ayant
quelquefois suivis chez moi, s'tait quelquefois faufil avec mes
laquais. Bientt il fut assez li pour pouvoir prsenter un ami. M. Le
Franc, c'tait le nom du sien, fut amen et reconnu de Thrse, qu'il ne
retrouva pas sans en ressentir lui-mme une joie trs vive. Il tait
rest  ces deux tres une bonne opinion rciproque, qui faisait que,
malgr ce qui s'tait pass, ils se voulaient au fond de l'me une sorte
de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thrse avait mis beaucoup
d'honntet dans ses procds et que, d'aprs ce qu'elle lui avait dit,
il n'et tenu qu' lui d'tre moins imprudent. Elle lui avait paru
d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir
incomparable qu'il avait got dans les bras de cette lubrique
soubrette, il lui pardonnait gnreusement de l'avoir si mal accommod.
Thrse, de son ct, se rappelait certaine vigueur, certaine manire de
faire les choses... Les esprits ainsi disposs, la premire rencontre
dcida de leur sympathie: ils devinrent perdument amoureux l'un de
l'autre et s'arrangrent au mieux. Depuis que je vivais moi-mme avec le
marquis, Thrse favorisait trs rgulirement M. Le Franc. Un jour leur
bon gnie leur inspira de prendre de moiti un terne sec d'un louis  la
loterie de l'cole militaire; le billet russit et fit leur fortune. Peu
de temps aprs, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud
solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui tait un assez bon
plaisant, nous conta dans le plus grand dtail son aventure du bois,
dont Thrse, amie de la vrit, ne contredit pas la moindre
circonstance.


CHAPITRE XXII

Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.

Le lot suppos du marquis ayant amen fort naturellement l'histoire de
Thrse, j'ai parl de cette fille et me trouve au del de plusieurs
vnements sur lesquels il est maintenant ncessaire que je recule. Le
lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donn rendez-vous  Mme de
Kerlandec pour le troisime jour aprs l'arrive de milord Sydney. Ce
fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les
mille louis; le soir du mme jour que je fis passer cette somme au
marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de
Kerlandec, que le marquis me renvoya la moiti de l'argent. Cependant il
s'tait pass bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma
rponse.

Quoiqu'elle m'et annonc des dispositions  la conciliation et 
l'amiti, nous la vmes arriver agite, dcelant, par des mouvements
d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous
attendre  voir bientt clater. Nous tions dans le salon de compagnie;
milord Sydney, derrire le rideau d'une porte de glaces, tait  porte
de tout entendre,

--Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle
Kerlandec, aussitt que nous l'emes salue, nous avons  parler de
choses importantes: les moments sont prcieux. (Puis s'adressant 
moi):--Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord
Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez pous... Vous
rougissez, madame!... Fort bien. Je crois dj voir clair sur cet
article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui
suit: Madame, je me flicite... (je reus hier cette lettre, mesdames):
je me flicite d'avoir t enfin assez heureux pour dcouvrir ce
qu'tait devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et
d'un pre... (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit... coutez
maintenant, mesdames): Il s'chappa du collge pendant que tout y tait
en dsordre: c'tait un abominable homme que ce pre Principal!...
(Passons... Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en tat de
prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et pouss
d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle me, s'tait joint 
quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques
excs en route et furent, les uns tus, les autres disperss. L'affaire
s'tait engage  propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant
homme qui voyageait dlivra ces aventurires. Mais Monsieur votre fils
leur ayant plu, elles l'enlevrent et l'emmenrent  Paris. Il a vcu
quelque temps chez elles, o probablement il tait gard  vue: peu
aprs, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus
modr, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une
de nos colonies...

Je me levai furieuse.--Quel insolent a pu vous crire cette lettre,
madame? et vous-mme, quelle audace peut vous porter  nous faire la
lecture d'un crit o vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous
dsigner?--Mme de Kerlandec. un peu dconcerte: Parlons tranquillement,
s'il se peut, madame.--Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid
avec lequel vous prenez  tche de nous outrager; apprenez,
madame...--Entendons-nous, madame; est-ce  vous que l'aventure avec ces
soldats est arrive? est-ce  vous que mon fils...--Oui, madame, M.
Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui
l'avons emmen  Paris. Il venait de se prter  nous rendre service
d'une manire qui lui faisait tout l'honneur possible; il tait avec des
sclrats; nous l'arrachmes  cette dtestable compagnie, il nous
suivit de son plein gr...--Et qu'est devenu ce cher fils?...--Il est
heureux, madame, il est protg de milord Sydney.--Juste Ciel! mon fils
au pouvoir du meurtrier de son pre!--Elle s'vanouit.

--Quel coup mortel pour un coeur tel que le mien, dit milord Sydney
sortant du cabinet et joignant ses secours  ceux que nous prodiguions 
la mfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord,
elle fit un cri perant, et voulut s'chapper.--Cessez, cruelle Zila,
dit-il, la retenant et lui parlant avec une bont qui faisait briller
dans ce moment la tendresse et la gnrosit de son coeur, cessez de
m'insulter, en dtournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je
suis incapable...--Mon fils! O est mon cher fils?--Zila, votre fils
est en sret. Accourant  Paris avec un empressement dont vous tiez
l'objet, j'ai laiss ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le
reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-mme qu'il se trouvait
heureux de vivre avec moi.--Milord... je dois vous croire.--Vous
m'insulteriez si vous aviez des doutes.--Mais o suis-je? je ne vois
donc autour de moi que des personnes  qui j'ai donn des sujets de
plainte... Mesdames!...

--L'excrable homme! m'criai-je tout  coup, lisant involontairement le
nom de Batin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous
faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.--Qu'est-ce donc? dit
Sylvina trouble. Quel tonnement!...--L'infme Batin, ajoutai-je...

Mme de Kerlandec se hta de mettre le papier en morceaux; mais il
n'tait plus temps.--Apprenez, dis-je  mon tour  Mme de Kerlandec,
apprenez, madame, que le monstre qui vous crit...--Celui qui m'crit,
madame, est un honnte ecclsiastique qui fut rgent de mon fils dans le
collge...--Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux
miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.--Zila, lui dit milord, ce
sclrat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser
ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce rgent,
digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par
ses durets, par son abominable passion, par l'clat de son infme
jalousie.--Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle plore et nous tendant
les bras.

Elle nous pntrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mre dclamante
excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous
le pardonnions  son garement.


CHAPITRE XXIII

Conversation intressante.

Bientt les esprits furent plus calmes. Zila, retrouvant son fils et
son amant, renaissait. On voyait reparatre sur son adorable physionomie
la douceur qui en tait le caractre trs naturel. Le ton civil de
milord, l'amiti, la considration qu'il nous tmoignait l'assuraient
assez que nous n'tions pas de viles cratures. Autant elle avait pris 
tche de nous humilier, autant elle s'appliquait  nous flatter,  se
concilier notre attention.

On prit du th: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de
Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille claircissements  lui
demander, mille questions   lui faire; il rptait souvent  Zila
qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait
toute sa confiance et que nous tions incapables d'abuser des secrets
que leur entretien pourrait nous dcouvrir. Cependant, les femmes tant
naturellement dissimules et Mme de Kerlandec devant peut-tre  ses
malheurs d'tre plus dfiante qu'une autre, elle s'expliquait avec
contrainte. Sydney venait difficilement  bout de lui arracher ce qu'il
dsirait savoir; il s'agissait principalement des dtails relatifs au
temps qui s'tait coul entre le combat avec Robert  Paris et
l'affaire de Bordeaux, o M. de Kerlandec avait trouv la mort; Zila ne
paraissait pas conserver de cet poux un souvenir bien cher. Il avait
t plus amoureux qu'aimable, il n'et pas t regrett s'il et pri
sous des coups ports par une autre main. L'obstacle que sir Sydney
avait apport lui-mme  une runion autrefois si dsire paraissait
insurmontable selon les prjugs reus. Ce point dlicat fut agit.--Ma
chre Zila, disait milord, je prends  tmoin ces dames de la constance
du voeu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour
vous; mais je me crus, je l'avoue, effac de votre souvenir. Je
prfrais de craindre ce malheur  craindre que vous n'existiez plus.
Votre silence...--Sydney! pouvais-je imaginer moi-mme qu'aprs votre
combat avec ce forcen de Robert, que vous deviez souponner de n'avoir
pas os vous disputer ma conqute, sans avoir quelques droits...--Non,
Zila, je ne vous souponnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon
toile funeste, je vous respectai.--Mon pre me confina dans le fond de
la basse Bretagne. Vous savez en quel tat j'tais alors: nos malheurs
furent fatals  l'enfant que je portais. Il tait sans vie quand je le
mis au monde. Mon beau-pre m'ayant ensuite garde  vue jusqu' sa
mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand mme
bravant les prjugs les plus forts...--Eh! cruelle, lorsque vous
poustes ce tigre, qui s'tait fait  vos yeux un jouet de ma vie,
songetes-vous  les respecter ces prjugs fanatiques?...--J'en rougis,
Sydney... Mais... Vous avez t cruellement veng.--Ah! si du moins le
sort et laiss vivre le fruit infortun de nos premires amours? Ce
lien puissant et antrieur  de vains obstacles... Que vois-je, Zila?
vos yeux se mouillent... votre embarras... Ciel! quel nouvel aveu va me
dchirer le coeur ou me transporter de joie? Zila, quelque chose
d'intressant vous presse!... n'hsitez plus.--Sydney!--Ma chre
Zila!--Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre
fille ne vivait plus.--Dieu! quelle heureuse esprance! elle vit! en
quel lieu?--Modrez une joie que le mme instant va dtruire. J'avais
allait pendant la traverse ma fille, heureusement doue d'une
constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva
ds que nous fmes dbarqus, et bientt aprs il essaya de me persuader
que la petite tait morte  la campagne, chez d'honntes laboureurs qui
s'en taient chargs. Cependant le refus de me nommer ces villageois et
le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari ft
vritable. Je m'informai soigneusement auprs des domestiques et les
gagnai par des prsents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille;
il voulut bien m'en claircir,  condition que je me contenterais de ce
qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je
promis, je jurai. Il m'apprit que cette chre enfant avait t
transfre, par lui-mme, dans un hpital d'orphelins sans aveu, mais il
me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me
tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continut de servir
chez moi, soit qu'il changet de condition, il aurait soin de me donner,
au moins une fois l'anne, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait
point de vue. En effet, aussi exact  sa parole envers moi qu'envers M.
de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le
sjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze
annes conscutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'tait devenu
mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore
supposer que notre fille existait; mais pouse de M. de Kerlandec encore
vivant...


CHAPITRE XXIV

L'un des plus intressants de l'ouvrage.

Ce rcit ballottait continuellement Sydney entre l'esprance et la
crainte: nous coutions avec le plus vif intrt. Enfin, ajouta Mme de
Kerlandec, quelque temps aprs la mort d mon mari, j'eus le bonheur de
trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recel si longtemps
l'objet de ma tendresse et de mon inquitude. C'tait  P...

Elle nommait l'endroit o j'avais t nourrie: je tressaillis. Sylvina
fit de mme un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas
attention.--Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais,
admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus
ce sjour. C'tait depuis ce temps que mon ancien serviteur ne
m'crivait plus. Je dcouvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien
remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon
infortune. La conduite de ce confident tait un mlange singulier de
bassesse et d'honntet. Je fus au dsespoir. On me conta que l'enfant
que je rclamais s'tant montre difficile  lever, on l'avait cde 
d'honntes gens qui l'avaient demande pour en prendre soin.

Mon coeur se gonflait. Sylvina brlait de parler. Ses gestes, le jeu de
sa physionomie annonaient qu'elle avait quelque chose d'intressant 
mettre au jour... ma propre motion... Sydney en fut frapp.--Ah!
madame, vous la voyez, c'est Flicia, dit Sylvina au comble de la joie.
Ce fut moi qui, venant rclamer dans le mme hpital un enfant que je ne
trouvai plus... Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui dsirai de l'avoir
auprs de moi... Mon mari, ne voulant pas tre expos par la suite  des
recherches, donna le faux nom de Neuville...--Neuville, le voil
prcisment ce nom que je dtestais, comme celui du ravisseur de ce que
j'avais de plus prcieux... Ah! ma fille! Sydney! quelle flicit!

Un mouvement plus prompt que l'clair m'avait jete dans les bras de ma
charmante mre: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de
m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuys sur la table, eut
quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout 
coup de sa profonde mditation, il me prodigua les plus tendres
caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina,
la cause premire de mon bonheur. Mes chers parents ne lui tmoignaient
pas moins de reconnaissance que moi-mme; ils la nommaient leur
bienfaitrice, l'artisane de leur flicit.

Tous nos coeurs nageaient dans les dlices de la joie et de l'amour.
Toute la sensibilit de ma tendre mre ne suffisait pas au bonheur de
retrouver  la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que
j'avais excit sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des
rapports trop intimes. Cette corde dlicate ne fut point touche, elle
ne l'a jamais t depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de
Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son
valet de chambre, crivait  son jeune ami de venir en diligence
embrasser sa mre et sa soeur.

Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma
mre se doutait bien qu'il tait cet tranger qui demeurait avec nous.
Elle devait tre impatiente de savoir par quel hasard tonnant tous les
tres qui l'intressaient pouvaient se trouver ainsi runis. Cependant
ces claircissements furent diffrs. Ma mre, en nous quittant, nous
fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer
ensemble le jour entier. Mon pre la reconduisit.

Demeure seule avec Sylvina, nous raisonnmes  perte de vue sur la
bizarrerie de mes aventures.--Milord Sydney, ton pre!... Monrose ton
frre!... disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y
a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mls.--Flicia! tu te
repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis
de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de
les rparer... Crois-moi; voici des vnements qui font voir la main de
la Providence tendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs;
crains que bientt elle ne te frappe....

Je billais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin 
l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une mditation
dlicieuse, en attendant qu'un amant ador vnt couronner, par ses
charmants transports, le plus beau jour de ma vie.


CHAPITRE XXV

Indfinissable.

Je jouissais d'avance de la dlicieuse surprise que j'allais causer au
marquis en lui annonant ce qui m'tait arriv d'heureux. Il parut
enfin; mille baisers passionns furent le prlude des confidences
intressantes que j'avais  lui faire. La joie dont elles le
transportaient ne se dcrit point. Je ne risquais rien d'avancer que
bientt, sans doute, milord Sydney lgitimerait ma naissance, en
pousant sa chre Zila... Quoi! le meurtrier de son mari! s'crieront
ici nos sentimenteurs modernes!... Mais non, ils n'auront pas lu cet
ouvrage, fait pour les effrayer ds son dbut. De bons humains, beaucoup
moins dlicats, mais plus indulgents, qui auront support jusqu'ici la
lecture de ces folies, ne seront point rvolts de ce mariage. Zila, je
l'avoue, avait manqu pour la premire fois de dlicatesse, et peut-tre
d'honntet, en pousant celui qui, sous ses yeux, avait noy son amant;
mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins
autant que peut tre justifi le coeur d'une esclave, telle qu'elle
tait quand elle connut Sydney pour la premire fois, ayant perdu cet
amant, qu'elle regardait plutt comme un matre qui l'avait achete pour
ses plaisirs. Elle s'tait vue force de choisir entre deux extrmes, M.
de Kerlandec ou la misre et la mort. Depuis ce temps, l'ducation,
l'exprience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses
principes  l'unisson de nos moeurs; mais retrouvant un bien qu'on lui
avait inhumainement ravi, n'ayant jamais t attache  son poux qui
l'avait voulu priver de son enfant chri, devait-elle  la mmoire de
cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais
heureuse, quand l'occasion s'offrait de rparer toutes ses pertes, de
gurir toutes les plaies de son coeur? Il est des cas particuliers qui
font natre des exceptions aux lois gnrales, aux principes tablis.
Telle tait la position rciproque de Zila et de milord Sydney. Telle
tait (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle tait la
position de Sydney  mon gard. Qui pourra me prouver que nos liaisons,
effets naturels des circonstances, de la sympathie, du temprament,
fussent des crimes atroces, en accordant mme que les tres forms d'un
mme sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux noeuds qui me
liaient  mon pre,  mon frre? Mais laissons cette thse dlicate; je
ne prtends pas prouver que tout tait bien; tout tait du moins
rparable. Il tait donc inutile de se dsoler, de se juger avec
rigueur, de se rendre malheureuse  jamais. Quel bien en et-il rsult?

Le marquis pensait tout  fait de mme que moi sur cet article. Il se
trouvait enfin  mme de me parler sans contrainte au sujet de milord
Sydney.--Ma chre Flicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord
m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus
l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop
g pour toi, puisqu'il est en effet ton pre, est d'ailleurs trs
aimable, je le sais... Pouvais-je manquer de m'en informer?--N'y pensons
plus, mon cher.--Tu l'as aim?--Je ne m'en dfends pas. Peut-tre la
force du sang prpara-t-elle un penchant que le temprament
dtermina.--Et ton frre! ce beau Monrose?--Marquis, vous m'tonnez! Qui
peut vous en avoir tant appris?--Toi-mme; dans les premiers temps de
notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'crire un billet 
ct de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frre et ne
disais-tu pas: Bel amour, petit fripon! Dieu sait combien
d'infidlits tu me fais maintenant avec ces beauts d'Angleterre! Sois
sage. Si tu ne devais pas l'tre l-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas t
la peine de se priver de toi.--Nigaud! je disais cela pour m'assurer,
pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: Marquis de
glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur  dsesprer les
gens.--Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais...--Allons,
monsieur, soyez sage vous-mme, interrompis-je, sentant qu'il ne l'tait
gure. Non, je ne le veux pas... je vous boude... vous deviez du moins
faire semblant d'ignorer...

Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses
bras... Dj les miens le pressaient avec transport... le mme dsir...
il me faisait respirer son me... je lui rendais la mienne. Nous
n'tions plus... Nous ressuscitmes un moment... pour mourir de
nouveau... Dieux!... quelle nuit!... quel homme!... quel amour!...


CHAPITRE XXVI

Comment se passa la seconde entrevue avec ma mre et comment le docteur
Batin se trouva dans un trange embarras.

Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laiss que quelques
heures de sommeil, je m'veillai plus tt qu' l'ordinaire et me levai
tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mre, je fis  la hte
une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir tait
devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'tait pas encore
jour chez Zila, mais le suisse avait des ordres, je fus reue. Qu'elle
tait belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes  rouge, 
blanc,  pommades, et paru hideuse  ct de Zila! A mon ge, je lui
disputais  peine le prix de la fracheur! Quelles grces donnait  son
sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intrieurement!
Je prvenais son envie. Elle avait oubli, la veille, de me demander un
moment d'entretien particulier; elle tait sur le point de m'envoyer
chercher.

--Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d'albtre,
avec lequel elle m'attira pour me donner un baiser.--Viens, prends place
sur mon lit, chre petite, et causons, non pas comme mre et fille, mais
comme deux amies dsormais insparables.--Que cette familiarit me
plaisait! Cependant je ne pouvais pas me dfendre de certaine timidit.
Je craignais que ma mre, ayant peut-tre connaissance de ma vie
mondaine, ne voult me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma
libert, de mes habitudes. Naturellement indpendante, accoutume  ne
rien refuser,  ne penser,  n'agir que d'aprs moi-mme, je ne me
sentais pas capable de me soumettre  la gne... Cependant je me
trouvais sous puissance de pre et de mre! Qu'allaient-ils exiger de
moi? Mais cette inquitude fut de peu de dure.

Ma mre voulait d'abord savoir d'o nous connaissions Robert, et par
quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrg succinct des
malheurs du comte. Elle tait bien loigne, malgr les insinuations de
Dupuis, de le croire d'une naissance aussi distingue et mme de lui
supposer une me honnte: toutes les apparences avaient dpos contre
lui. Mon rcit la dsabusait. Elle donnait des larmes aux aventures
tragiques, o la violence de sa passion et le dsespoir avaient mis si
souvent en danger les jours de l'infortun Robert...

Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclsiastique qui
disait avoir les plus importantes nouvelles  communiquer.--Maman,
m'criai-je, si ce pouvait tre le docteur Batin!--Je n'en doute pas,
rpondit-elle.--C'est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis
avant-hier une lettre au portier...--Ah! c'est lui, c'est Batin,
dmes-nous  la fois; qu'on le fasse entrer.

Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n'tait
plus le mme; au lieu de l'habit ecclsiastique ordinaire qu'il avait
autrefois, il portait maintenant celui de prtre de l'Oratoire. C'est du
moins ce qu'il nous apprit, quand je lui fis demander par Zila ce que
signifiaient certain collet blanc et des manches troites. D'ailleurs le
maintien du drle tait encore plus hypocrite, ses yeux plus pnitents,
plus faux, ses reins plus souples, plus exercs aux courbettes. Il fut
un peu surpris de trouver une femme auprs de ma mre, qu'il esprait
entretenir seule. J'avais une calche dont la gaze abaisse me cachait
au cafard dfiant que je voyais s'efforcer de dmler mes traits;
peut-tre m'et-il reconnue, quoiqu'il y et dj longtemps que nous
n'eussions eu l'honneur de nous voir.--Quelles nouveauts intressantes
m'amnent si matin, monsieur le docteur? dit ma mre d'un ton sec, dont
l'oratorien parut interdit.--Tous m'excuserez, madame... Mais, d'aprs
ce que j'ai pris la libert de faire savoir  madame... si les choses...
que j'aurais peut-tre  y ajouter y ressemblaient... madame concevrait
sans doute la ncessit de ne pas diffrer notre entretien...--Non, non,
monsieur. Je dteste tous ces mystres. Madame est ma meilleure amie; je
n'ai rien de cach pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le
connat. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Batin rougit.)--Ce
que j'aurais  dire  madame ne regarde plus monsieur son fils...--Et de
quoi s'agit-il donc?--De milord Sydney, madame.--De milord Sydney?... Je
le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous
vous plaisez donc  nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon
fils parti pour les colonies? Il est retrouv, ce cher fils; je le
reverrai sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux
personnes honntes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le tratre
souriait ironiquement).--Dans ce cas, madame, je n'ai plus rien 
dire... je m'y perds... Puisque madame est mieux instruite que je ne le
suis moi-mme, il est inutile que je demeure.--Vous resterez, monsieur,
dis-je avec vivacit, me levant et le retenant par le bras, comme il
faisait un mouvement pour se retirer... Ma mre sonna.--Qu'il y ait
quelqu'un  ma porte, dit-elle, et qu'on reoive tout le monde... Nous
entendmes siffler; l'instant d'aprs, on annona Madame Sylvina et
milord Sydney.


CHAPITRE XXVII

Qui n'tonnera point ceux qui se connaissent en Batin.--Comment le mme
projet se formait en mme temps en deux endroits.

Un loup tomb dans un pige, entour de bergers et de chiens, dont les
abois lui annoncent une mort prochaine; un voleur pris sur le fait par
un commissaire, accompagn de ses sbires, n'est pas plus constern que
le fut l'indigne Batin, entendant prononcer des noms si foudroyants
pour lui. Je quittai ma calche et fus me jeter au col de milord Sydney,
en le nommant mon pre. Sylvina frmit  l'aspect de l'odieux oratorien.
Milord,  qui je venais de le prsenter, le couvrait d'un regard
d'indignation. On se plaa; le noir Batin, debout et tremblant,
s'attendait  quelque orage.

Ce fut mon pre qui porta la parole.--Vous mriteriez, homme de bien,
lui dit-il, que, vous faisant connatre de vos suprieurs, nous
attirassions sur vous des chtiments dignes de toutes vos noirceurs.
Vous vous jouez donc tour  tour de la religion et de la confiance des
hommes? Vous avez toutes les passions, elles font natre quelquefois des
vertus; chez vous, elles n'ont engendr que des vices abominables!
Laissez-nous; tchez de devenir honnte homme, et songez, surtout, que
si jamais vous nous donnez le moindre sujet de plainte... rien ne pourra
vous soustraire aux effets de notre ressentiment. Sortez!

Quoique le moine dt s'estimer trop heureux d'en tre quitte  si bon
march, l'orgueil, la fureur l'garrent. Non seulement il foula
cruellement la petite chienne de ma mre, en feignant une maladresse,
mais encore, il balbutia quelques injures, en traversant l'antichambre.
Un laquais, ayant distingu quelque chose, lui barra le passage et le
repoussa d'un coup de poing: mon pre, entendant du bruit, parut.
Batin, accus par plusieurs tmoins, se prosterne.--Qu'on le laisse
passer, dit mon pre, avec un sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes
mes, qu'il se retire et qu'on se garde de lui faire la moindre
violence. Allez, monsieur.

Batin fut oubli. Nous ne nous occupmes plus que de nous. Mon pre
insistait pour que sa chre Zila l'poust sans dlai.--Nous devons,
disait-il, assurer le sort de la chre Flicia. Nous ne sommes
d'ailleurs comptables de notre conduite qu' nous-mmes. Nous irons en
Angleterre. Monrose aura la fortune de son pre: j'y joindrai de quoi le
soutenir sur un pied convenable. Je suis sr qu'il saura se faire
honneur de nos bienfaits... Quant au comte... j'aurais un projet pour
lui; il doit la vie  Flicia, et par l'enchanement des circonstances,
il lui doit encore l'honneur. Qu'il l'pouse! Il est absolument sans
biens: je me charge d'y pourvoir et de terminer avantageusement toutes
ses affaires et de lui composer une fortune convenable  sa naissance.

Cette ide, qui plt beaucoup  ma mre et  Sylvina, me fit trembler au
premier moment: moi! m'engager... Cependant, devenir comtesse!... Ah!
que n'tait-ce plutt marquise!... Mais non, ce n'tait pas la mme
chose. Ce que le comte pouvait, ce qu'il devait peut-tre, le marquis ne
le pouvait pas. J'loignai bien vite une mauvaise pense... Cependant,
me marier au comte, n'tait-ce pas demeurer libre?... Il ne pouvait
vivre longtemps... Mais mourant ami ou mari, mes regrets n'taient-ils
pas les mmes? Toutes ces penses se prsentrent  la fois  mon
esprit; on me pressait de consentir que Sylvina, qui s'offrait, ft
auprs du comte les premires dmarches. Elle n'en eut pas la peine.
Voici ce qu'il nous crivait de son lit, tandis que nous nous occupions
du projet singulier d'en faire mon poux. De la part de l'infortun
comte de L...  tout ce qu'il a de cher au monde, runi chez Mme de
Kerlandec, et  milord Sydney, salut.

Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient jamais pu,
l'amiti, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent aujourd'hui. Je ne
prtends plus au bonheur inestimable de possder la belle Zila; le
Ciel, qui daigne me rendre ce que l'iniquit des hommes m'avait enlev,
m'apprend  restituer  chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney
soit heureux. Mais, mes amis, puis-je esprer de l'tre  mon tour
pendant le peu de jours qui me restent encore?... Serais-je digne de
donner mon nom  l'aimable Flicia, ma bienfaitrice,  qui tout ce que
je possde au monde et ma vie mme appartiennent plus qu' moi? Milord,
faites un fils de celui qui, tour  tour, voulut rpandre votre sang et
versa le sien  cause de vous. Flicia, fille de Zila, ne me ddaignez
pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus attach.
Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet de haine. Comblez mes
voeux, et je cesserai d'tre un objet de piti... Zila! milord Sydney!
je pourrai vous voir. Oui, je le sens... je vous attends avec
l'empressement et l'amour d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement
et qui, cessant de vous craindre, ne peut plus que vous chrir. Adieu.

Cette lettre exalte nous fit beaucoup de plaisir, mais un peu de peine
en mme temps. Le style du comte prouvait qu'il avait crit dans le
moment du choc de plusieurs sentiments difficiles  concilier. L'effet
que le physique pouvait en avoir ressenti nous donnait de l'inquitude.
Nous rpondmes et prommes pour le soir, pourvu que le chirurgien,
qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, juget le malade
en tat de supporter la rvolution que notre visite ne pouvait manquer
de lui occasionner.


CHAPITRE XXVIII

Espce d'pisode.

En effet, une heure aprs, on vint nous avertir qu'il tait inutile de
nous rendre chez le comte. Il avait de la fivre, le repos lui tait
ncessaire.

On m'apportait en mme temps une lettre du fameux d'Aiglemont. Les
lecteurs qui auront pris quelque intrt  cet aimable fou seront sans
doute charms d'en entendre parler encore une fois et d'apprendre ce
qu'il devint aprs s'tre spar de nous. Je vais copier sa lettre: je
trouve cela plus commode que d'en faire l'extrait:

Enfin donc, chre Flicia, je suis pris et trs pris (cela ne veut pas
dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je suis mari. Riche
hritier et marquis,  la bonne heure, mais mari! sentez-vous bien
toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s'entend
merveilleusement  manier les esprits, a su prouver  d'excellentes
ttes de ce pays-ci que l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait
pour femme certaine jeune personne qui doit runir un jour tous leurs
hritages. Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que
j'tais  l'enchre  Paris, et pour peu qu'on hsitt, on risquait de
me manquer. Imaginez, ma chre Flicia, toutes les angoisses auxquelles
un pauvre humain peut tre en butte; ds lors, je les prouve sans
exception. Prsent chez tous les parents,  la ville,  la campagne;
trouv par l'un aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-matre, par
celle-l fier et ddaigneux; jug par chacun au gr du caprice et des
intrts particuliers... Puis les hostilits sournoises des concurrents
cachs, les dlations anonymes, des claircissements, quelques-uns trs
vrais, d'autres outrs, sur ma manire de faire travailler l'argent;
puis, mes contremines, mes insinuations auprs des uns, mon courage
vis--vis des autres... On ferait un pome pique de tous mes combats,
de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut
d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir vu la future.

Je ne m'attendais pas  tant de charmes et d'agrments: leve dans un
couvent par une tante svre, et dvote (qui fait pnitence depuis dix
ans d'avoir constamment dplu par sa laideur et d'avoir incommod la
socit par beaucoup de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prtendue me
semblait devoir tre une petite bgueule sauvage et peu faite pour
m'intresser. Mais point du tout. Doue d'un caractre heureux, une
longue communication avec une htroclite ne l'a point gte. J'ai fait
comme Csar: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Le mariage a t
bientt conclu; 'a justement t le vilain esprit de la tante qui m'a
port bonheur. Elle tait si contraire  mes prtentions; elle voulait
qu'on me ft subir des examens si rigoureux, qu'on runt sur mon compte
tant d'instructions, que pour la narguer, on a brusqu les affaires, et
cela n'a pas t malheureux pour moi. La petite marquise a de l'esprit
et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais
surtout, elle a toutes les dispositions possibles  devenir bientt,
avec l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les femmes,
l'une des plus aimables et des plus propres  faire honneur  un poux 
ses risques et prils.

Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage.
Ma petite femme, toute prte  adorer le premier objet que se
prsenterait, n'a rien eu de plus press que de m'adorer, et je crois,
ne vous en dplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des
folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car,  certains
gards, je suis parfaitement bien tomb. Que j'aime une femme attache 
ses devoirs! Puisse ma chre moiti remplir ceux qui se succderont par
la suite, dans la carrire du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce
maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidlit... Je
vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante
qui la sert et deux ou trois parentes angliques, chez qui la premire
faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient
sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse
monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne
d'occuper les deux trompettes de la Renomme?

D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de
Sylvina. Je ne lui avais presque point crit; il ignorait une partie de
ce qui nous tait arriv. Il s'informait aussi du comte, dont il avait
toujours souhait la fin, craignant que ce personnage mlancolique ne me
gtt l'esprit, etc.

Monseigneur, qui avait joint quelque chose  la lettre de son neveu,
m'crivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les
peines du monde  marier son tourdi: lui, oncle, payait les dettes et
faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis  Mme
Dorville. Ce revenu venait bien  propos  celle-ci, qui avait au
suprme degr le dfaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier
l'agrable  l'utile. Le bienfaiteur le plus solide tait renvoy de
chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir
envie. Sans cette rente viagre, Dorville aurait pu mourir quelque jour
 l'hpital.


CHAPITRE XXIX

Conclusion.

Quel froid me saisit? Hymen, la lthargie de mon esprit est-elle un
effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'crire... Ah!
c'est que je viens de parler de toi... Vous billez aussi, lecteur; il
est temps que je finisse.

Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit
prudence, soit dlicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un
changement dans l'esprit d'un tre  deux pieds sans plumes, il supposa
tout  coup un voyage  faire dans ses terres, et partit, me livrant au
tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'crivit
souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurmes amis.

Monrose arriva bientt sur les ailes de l'amour filial et de l'amiti.
Il tait devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dpit de ce
qu'il tait mon frre. On peut juger de l'accueil que lui fit ma
charmante mre, par la connaissance que j'ai donne de la tendresse de
son coeur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien
voir qu'il avait du bon sens. Dou d'une vraie sensibilit, loin de
quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connatre de pre que
celui qui lui en montrait les sentiments et en exerait envers lui les
devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine
de cavalerie, en attendant mieux.

Bientt Sydney pousa sa chre Zila. Les lords Kinston et Bentley
furent avec nous les seuls tmoins du bonheur de ce couple aimable.

Le comte se rtablit un peu. Nous nous pousmes pour la forme
seulement; aucun des deux n'en dsirait davantage.

Le vieux prsident et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent
adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la
prsidente tait morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait.

Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaait encore, se mit en son
particulier et devint une espce de quitiste, moiti dvote, moite
galante; elle recevait des prtres, des femmes retires du monde, et
surtout beaucoup de ces clibataires obscurs qui s'accommodent
volontiers des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins et de
mrite.

Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon pre voulut bien
l'accompagner; ils russirent dans tout ce qui avait t l'objet de leur
voyage. De l le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui
firent aucun bien: il mourut peu de temps aprs son retour, mlant  ses
derniers soupirs le nom mille fois rpt de Mme Kerlandec. Sa manie,
jusque-l combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de
celle-ci.

Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'anne, un fils qui combla
les voeux du couple le plus digne des faveurs du destin.

J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d'un
certain temps je les quittai pour voyager. Je m'arrtai en Italie, o le
got des arts me fit trouver mille agrments. Peut-tre ferai-je la
folie de donner quelque jour au public l'histoire des aventures qui me
sont arrives dans ce charmant sjour. Mais si je n'cris plus, vous
saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme dou d'une assez
bonne tte et sentant comme une femme trs fragile, je consacre mes
jours aux tudes agrables, aux plaisirs d'une socit choisie, et mes
nuits aux dlices de la volupt, dont je me suis fait un art que j'ai
pouss plus loin qu'aucune femme. Constante en amiti, mais volage en
amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le malheur
de personne.

Si quelqu'un de ces gens svres qui aiment qu'on fasse une fin me
remontrait ici que, sortie d'un tat quivoque dans lequel j'tais
peut-tre excusable de me conduire mal, j'aurais d me rformer et vivre
plus honntement, je lui rpondrais que je n'y pensais pas dans le
temps, et que d'ailleurs j'aurais peut-tre fait des efforts inutiles.
Car un homme de gnie, qui connat le coeur humain, a dit pour ma
consolation et pour celle de beaucoup d'autres: N'est pas toujours
femme de bien qui veut.


_Fin de la quatrime et dernire partie._




TABLE


                                                                Pages
  Introduction                                                      1
  Essai bibliographique                                             7

PREMIRE PARTIE

  Chapitre I.--chantillon de la pice                             13
          II.--Qui dit beaucoup en peu de mots                     15
         III.--Prliminaires indispensables                        16
          IV.--migration                                          18
           V.--Pour lequel je demande grce aux lecteurs qu'il
               pourra ennuyer                                      19
          VI.--Vrit.--Conduite  la mode.--Travers du
               vieux temps                                         21
         VII.--O l'on fait connaissance avec le directeur et
               un ami de Sylvina                                   23
        VIII.--Qui tient un peu du prcdent, mais qu'on fera
               pourtant bien de lire                               25
          IX.--Peu intressant, mais qui n'est pas inutile         27
           X.--Plus vrai que vraisemblable                         29
          XI.--Conjuration                                         32
         XII.--Suite du prcdent.--Disgrce de Batin.            34
        XIII.--Qui annonce quelque chose                           37
         XIV.--vnement intressant                               39
          XV.--O j'avoue des choses dont notre sexe ne
               convient pas volontiers.--Singuliers discours
               de Sylvina, dont je conseille  bien des femmes
               de faire leur profit                                41
         XVI.--Bel exemple qui n'est pas assez suivi.--Croquis
               d'un prlat  la mode                               44
        XVII.--Bonne volont de Sa Grandeur.--Contretemps          46
       XVIII.--Caprices amoureux                                   48
         XIX.--O l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe            50
          XX.--O le beau chevalier se montre  son avantage       51
         XXI.--Arrangements.--Obstacles.--Alarmes.                 53
        XXII.--Dont je ne sais comment je me tirerai               56
       XXIII.--Suite du prcdent                                  58
        XXIV.--Qui apprend aux gens  bonne fortune  ne rien
               oublier dans les maisons o ils couchent            60
         XXV.--O Sa Grandeur fait briller un grand esprit de
               conciliation                                        63
        XXVI.--Suite du prcdent.--Monseigneur est rcompens     66
       XXVII.--Rflexions qu'on pourrait omettre de lire sans
               perdre le fil de l'histoire                         69
      XXVIII.--Surprise.--Explication.--Plaisirs                   71
        XXIX.--Galanterie de monseigneur.--Singulire
               conversation qui laisse les choses au mme point    72
         XXX.--O ceux qui s'intressent au beau chevalier
               verront qu'il est beaucoup parl de lui             75
        XXXI.--Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins
               que son oncle l'esprit de conciliation              77
       XXXII.--Suite du prcdent.--Dpart pour la province        79

SECONDE PARTIE

  Chapitre I.--Dont on saura le contenu, si l'on prend la peine
               de le lire                                          83
          II.--O et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits   85
         III.--Ridicules                                           87
          IV.--De Thrse et des confidences qu'elle me fit        90
           V.--Suite des confidences de Thrse                    93
          VI.--Mprise de M. Caffardot                             96
         VII.--Vengeance de Thrse                               100
        VIII.--De la culotte de M. Caffardot                      102
          IX.--Rapport de Thrse et ce qu'elle fit pour prouver
               qu'elle ne mentait pas                             105
           X.--C'est le chevalier qui parle                       107
          XI.--Aubades.--Fcheux rveil d'lonore                110
         XII.--Trait d'esprit et de charit de la part du
               chevalier                                          112
        XIII.--A quel prix Caffardot retrouve sa culotte          115
         XIV.--Conclusion des aventures prcdentes               117
          XV.--O l'on fait une nouvelle connaissance.--
               Arrangements raisonnables                          120
         XVI.--Comment l'objet de mon voyage est manqu           122
        XVII.--Peu intressant, mais ncessaire                   123
       XVIII.--Intrigues, conversation singulire                 125
         XIX.--Prompte ngociation de Thrse.--Entrevue          128
          XX.--Qui prpare  des choses intressantes             131
         XXI.--Orgie                                              133
        XXII.--Plaisirs d'une autre espce                        135
       XXIII.--Qui frappait.--Des belles choses que je vis        137
        XXIV.--Comment se termina la partie de plaisir            139
         XXV.--Mchants confondus.--Inconvnients de la charit,
               qui ne doivent cependant pas rebuter les bons
               coeurs                                             141
        XXVI.--Suite du prcdent.--Aveu de Mme Dupr.--
               Raccommodement                                     144
       XXVII.--Jalousie des soeurs Fiorelli; malheur dont
               Argentine et le chevalier sont menacs             147
      XXVIII.--Repentir de Camille.--Fin tragique de la dugne    149
        XXIX.--Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur
               et de son neveu                                    152
         XXX.--Dnouement des grands vnements de cette
               seconde partie et leur conclusion                  154

TROISIME PARTIE

  Chapitre I.--Accident.--Fcheuse rencontre                      157
          II.--Dnouement tragique de l'aventure du
               bourbier.--Bravoure d'un Anglais et d'un joli
               jeune homme                                        159
         III.--Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs      162
          IV.--Beau procd de Sylvina                            166
           V.--Comment l'Anglais se montre aussi aimable qu'il
               tait vaillant                                     168
          VI.--O l'on ne verra rien d'tonnant                   170
         VII.--O l'on retrouvera des gens de connaissance        173
        VIII.--Le bien vient quelquefois en dormant               174
          IX.--Fin du noviciat de Monrose                         176
           X.--Intrigues dont le beau Monrose est l'objet         179
          XI.--O l'on voit Sylvina attrape d'une singulire
               faon                                              182
         XII.--Qui contient des choses dont les coquettes
               pourront faire leur profit                         184
        XIII.--Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde     186
         XIV.--Plus aride encore que le prcdent                 189
          XV.--Qui en annonce d'autres plus intressants          190
         XVI.--Singulire conversation et comment elle se
               termina                                            192
        XVII.--Peu diffrent de celui qu'on vient de lire         195
       XVIII.--O le beau Monrose reparat                        198
         XIX.--Qu'on n'a pas pu rendre plus clair                 201
          XX.--Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez
               le chevalier d'Aiglemont                           203
         XXI.--Conversation moins obscure pour le lecteur que
               pour les interlocuteurs eux-mmes                  205
        XXII.--Dont la plus grande partie peint des caprices
               qui ne sont pas du got de tout le monde           207
       XXIII.--Absence de Sydney.--Comment le beau Monrose est
               de nouveau poursuivi par son toile                210
        XXIV.--O l'on verra des choses intressantes             213
         XXV.--Hors-d'oeuvre,  peu de chose prs                 216
        XXVI.--Suite du prcdent                                 219
       XXVII.--Qui traite de je ne sais quoi                      222
      XXVIII.--De l'tranger.--Son histoire                       225
        XXIX.--Suite de l'histoire du comte                       228
         XXX.--Continuation                                       230
        XXXI.--Toujours la mme histoire                          233
       XXXII.--Conclusion de l'histoire du malheureux comte       236

QUATRIME PARTIE

  Chapitre I.--Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais
               pu ne pas l'crire                                 241
          II.--Qui serait plus ennuyeux s'il tait plus long      243
         III.--Qui contient des choses moins tristes              245
          IV.--Suite du prcdent                                 247
           V.--Malheur imprvu                                    249
          VI.--Fin du rgne de Sylvina.--Le plus beau moment
               du mien                                            252
         VII.--O je recule un peu sur mes pas                    255
        VIII.--Aventures nocturnes                                257
          IX.--Comment tout allait mal cette nuit-l              260
           X.--De pis en pis                                      262
          XI.--vnements intressants                            264
         XII.--Comment on se retrouve au moment qu'on y pense
               le moins                                           267
        XIII.--Qui n'est pas le moins intressant du livre        271
         XIV.--Heureux changement dans les affaires du comte
               et dans les miennes                                278
          XV.--Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin
               ddommage                                         276
         XVI.--Ngociations de Dupuis et ce qui en arriva.
               Lettre de Mme de Kerlandec                         278
        XVII.--O l'on verra des gens bien embarrasss            281
       XVIII.--Comment j'appris au comte ce que nous tions
               convenus de lui cacher encore et ce qui nous
               arriva.--Ma premire visite avec milord Sydney     284
         XIX.--Court, mais intressant                            286
          XX.--Argent qui circule.--Thrse fait fortune.--Par
               quel enchanement d'aventures                      288
         XXI.--Suite et conclusion des grands vnements
               arrivs  Thrse                                  291
        XXII.--Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec            298
       XXIII.--Conversation intressante                          297
        XXIV.--L'un des plus intressants de l'ouvrage            299
         XXV.--Indfinissable                                     302
        XXVI.--Comment se passa la seconde entrevue avec ma
               mre et comment le docteur Batin se trouva
               dans un trange embarras                           304
       XXVII.--Qui n'tonnera point ceux qui se connaissent
               en Batins.--Comment le mme projet se formait
               en mme temps en deux endroits                     307
      XXVIII.--Espce d'pisode                                   309
        XXIX.--Conclusion                                         312






End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de
Nerciat (2/2), by Andr-Robert Andra de Nerciat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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