The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
rvolutionnaire, by Charles Monselet

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Title: Histoire anecdotique du tribunal rvolutionnaire

Author: Charles Monselet

Release Date: September 27, 2020 [EBook #63319]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  CHARLES MONSELET.

  HISTOIRE ANECDOTIQUE
  DU
  TRIBUNAL
  RVOLUTIONNAIRE

  (17 aot.-29 novembre 1792).

  AVIS. En raison de la nouvelle lgislation, relative  la proprit
  littraire, l'auteur se rserve le droit de traduction de cet ouvrage.

  PARIS
  D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-DITEURS,
  7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7.

  1853




PARIS.--IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLON CHAIX ET Cie, RUE BERGRE, 20.




HISTOIRE

DU

TRIBUNAL RVOLUTIONNAIRE




INTRODUCTION.


I.

Un pote allemand a fait une ballade pleine d'aspects fantastiques et
terrifiants, sur la grande revue que l'empereur, mort, vient passer 
minuit dans les Champs-Elyses. C'est d'abord un tambour qui se lve de
terre et dont les baguettes, frappant sur une peau diaphane, vont
rveiller  la sourdine les soldats de la garde. Le _tractrac_ nocturne
retentit entre les arbres grles et envelopps de vapeur; il se
prolonge, s'teint et revient plus imprieux, passant plusieurs fois par
les mmes places. A cette voix de la guerre, des masses confuses
surgissent et s'branlent, des ombres se dgagent; on entrevoit, sous
les suaires dchirs, des paulettes ples, des galons d'argent terni,
des uniformes dcolors. Le vent passe avec effroi. Derrire lui, un
escadron vaguement clair par un rayon de la lune roule sa vague
blanchtre; les plumets frissonnent, quelques pes reluisent comme un
courant d'eau aperu par hasard; on entend un sourd pitinement de
chevaux; les crinires s'chevlent et fouettent l'air glac. Le tambour
bat toujours. Un son de trompette, clair et vibrant, traverse l'espace
et enlve quelques voiles  ce tableau trange qui se meut dans le
brouillard du minuit d'automne. Sous les plis d'un glorieux haillon
tricolore, perc, frang, surmont d'un aigle d'or, s'avance une fort
de bonnets d'ours, lgion silencieuse, hommes graves et tristes, mes
d'enfant auxquelles les turbulences d'une guerre continue ont pargn
les passions vulgaires. Ils s'avancent, ces gants aux yeux encore
endormis; ils ont cet air stoque que donne seul le tte--tte
perptuel avec le canon; sur la poitrine de quelques-uns tincelle
l'toile de la Lgion-d'Honneur. Devant eux marchent pesamment, la hache
 l'paule, ces sapeurs en tablier de peau qui faisaient tomber les
portes des villes.

Le ciel jette une clart avare sur ce ple-mle, qui bientt se
dveloppe, s'accrot  l'infini et remplit, inonde les Champs-Elyses.
Rien n'est bien prcis, mais tout est indiqu. Le noir des canons
s'accuse dans un des cts nuageux de cette grande toile; la canne 
pomme du tambour-major trace en l'air des lignes bizarres mais
triomphantes;--on dirait du magicien de la victoire;--les croupes des
chevaux cabrs s'talent  deux pouces du sol. Peu  peu, un
tressaillement gnral, semblable  une menace de tempte, circule 
travers les rangs noys de cette foule militaire; un commandement
retentit: _Portez armes!_ et l'on entend une vaste secousse mtallique,
un bruit pareil  celui que ferait un norme sac d'argent tombant de
trs haut. Puis, la vision s'immobilise. On sent qu'il va se passer
quelque chose de grand; les yeux, les oreilles, les esprits sont dans
l'attente; personne n'ose respirer. Tout  coup, du fond des
Champs-Elyses, l-bas o le regard se perd, nat une clameur faite de
mille voix, qui se rapproche, s'tend, court et galope,--escortant un
tourbillon de gnraux empanachs et de mamelucks mystrieux,  la tte
desquels apparat le fantme imprial. Il ne fait que passer, rapide et
muet; et cette grande figure, un moment sortie du tombeau, illumine
cette sombre arme qui, comme une trane de poudre, n'attendait que le
contact de la mche pour clater en flammes soudaines!

Cette ballade clbre, avec laquelle a lutt puissamment le crayon de
Raffet, ce tnbreux chef-d'oeuvre d'un tranger, cette page audacieuse
de l'histoire de la nuit et de la mort, suscite toujours en moi
invitablement une autre ballade,--galement fantastique, mais violente,
plore, terrible. Ce pendant de la grande revue des Champs-Elyses,
c'est la grande revue des trpasss de la place Louis XV, des victimes
du Tribunal rvolutionnaire.

Cela commence galement par un tambour,--le tambour de Santerre. Il bat
le rappel sur la place dserte, que dcore une statue grossire et mal
faonne comme les idoles des peuples barbares: c'est la statue de la
Libert, qui demeura si longtemps spectatrice des crimes commis en son
nom. Autour d'elle, comme dans une vase obscure, rampe, s'agite une
multitude d'hommes et de femmes; ce sont les habitus de la tragdie
nationale qui se joue tous les jours  cet endroit. Des guinguettes
installes dans des fosss, des cabarets en planches, des bouquetires
en jupes blanches  raies rouges, des marchands de chansons hisss sur
des chaises et vendant leurs couplets, des enfants que leurs bonnes ont
amens l par curiosit, rompent la hideuse physionomie de cette place.
Il n'est pas encore nuit, il est cette heure crpusculaire du dix
thermidor, heure solennelle qui vit le dnouement de la Terreur; une
bande rouge brille  l'horizon. Aprs la statue de la Libert, l'autre
monument de la place c'est l'chafaud.--L'chafaud et la Libert!
L'chafaud, cet abominable et honteux argument des rvolutionnaires; la
Libert, cette chimre sublime! Tous les deux se rencontrant, comme pour
se nier l'un par l'autre.

Sur la plate-forme de l'chafaud, attendent Sanson et ses aides.

Alors, on voit arriver--lentement--cette procession de charrettes
fatales dont les roues ont si longtemps et si impunment trac parmi
nous leur sillon d'pouvante. Elles arrivent une  une, au bruit du
tambour de Santerre, persistant comme un remords. Ce sont de lourdes et
ignobles charrettes tranes par des chevaux de somme crotts jusqu'au
poitrail, et escortes par des gendarmes, le sabre nu. Elles contiennent
chacune dix  douze victimes, garrottes, debout, la tte dcouverte,
figures sublimes et ples, vieillards dont la poitrine tale encore des
lambeaux de dentelle, jeunes gens chevels dont le regard semble
invoquer Dieu, hommes calmes qui pensent  la France. Toutes ces
victimes descendent  quelques pas de l'arbre de la libert, beau
peuplier bruissant et doux qui rpand la fracheur sur la foule, et
elles s'acheminent vers l'escalier rouge. Devant elles, marche le roi.
Puis viennent les gnraux, cicatriss, imposants, Luckner, Broglie,
Beauharnais, d'Estaing, Dillon. Ensuite, voici le tour des noms augustes
et rvrs: l'octognaire Fnelon, digne petit neveu de l'archevque de
Cambrai; le jeune fils de Buffon, qui crie vainement au peuple le nom de
son pre; l'illustre Malesherbes, qui sourit  la mort et dont les
cheveux blancs feront reculer le bourreau. Voici Lavoisier qui
n'achvera pas son problme, parce que le pays n'a plus besoin de
savants; Cazotte et Sombreuil, ces deux pres que leurs filles n'ont pu
sauver qu'une fois; d'Esprmnil et Linguet, deux hommes de talent, deux
antagonistes que le trpas va rconcilier. Voici Adam Lux, l'amoureux
d'une morte, et Andr Chnier dont la voix harmonieuse laisse chapper
un potique regret!

Ainsi se vident les charrettes. Il en vient par vingt, par cent. Le
dfil des femmes est ouvert par la reine; Madame Elisabeth l'accompagne
en priant. A leur suite, ttes charmantes ou fires, j'aperois ces
cratures si dignes de piti, dont le Tribunal rvolutionnaire ne
respecta ni l'ge ni le sexe. Mme Lavergne qui, cache dans l'auditoire
au moment de la condamnation de son mari, cria: _Vive le roi!_ pour
obtenir la permission de marcher avec lui au supplice; Mme de Gouges,
qui rclama pour les femmes le droit de monter  la tribune,
puisqu'elles avaient le droit de monter  l'chafaud; la jeune Ccile
Renault, qui n'tait qu'une enfant et  qui l'on ne pardonna pas une
parole tourdie; les deux Sainte-Amaranthe, la mre et la fille,
coupables d'avoir vu, dans un souper, chanceler la raison du dictateur.
Celle-ci, dont les paules blanches comme l'albtre, se dgagent de la
chemise rouge des assassins dont on les a revtues, c'est Mlle Corday
d'Armans, qui sent dans ses veines bouillonner le sang hroque de
l'auteur du _Cid_;--cette femme si intressante, c'est Lucile
Desmoulins; cette autre, si vnrable, c'est la marchale de
Mouchy;--Mme Roland dploie une fermet romaine que ne laissaient pas
souponner ses grces un peu mignardes. Entendez-vous ces chants
religieux, presque clestes? Ce sont les carmlites de Royal-Lieu; elles
chantent le _Salve Regina_ avec la mme tranquillit que si elles
taient encore dans le couvent. En face de ce sublime concert, devant
ces ttes asctiques et inspires qui couronnent l'odieux tombereau, la
populace s'carte avec un sentiment de respect...

Le cortge monte  l'chafaud. Mais l'escalier infme s'est transform
en chelle de lumire; vainement ses pieds plongent dans la boue, au
milieu des convulsions et des hurlements d'une foule en dlire,--les
chelons suprieurs percent le firmament assombri et vont s'appuyer sur
le trne du Trs-Haut. C'est l'Echelle de Jacob tendue aux martyrs d'une
poque de rage populaire et de reprsailles amonceles. Longue,
magnifique, triomphale est cette ascension! Le ciel, sillonn de raies
flamboyantes, laisse tomber comme une pluie mystique, par ses abmes
entr'ouverts, les mille soupirs d'allgresse et d'amour clos sur les
harpes des anges, tandis que d'une voix divine s'exhale l'vanglique
appel:--Venez  moi, vous tous, les opprims et les martyrs!


II.

On se souvient de ces mots d'un prsident au parlement, renouvels de
Rabelais: Si j'tais accus d'avoir vol les tours de Notre-Dame, je ne
me fierais pas  la justice, et je prendrais la fuite. Qu'et-il dit et
pens ce magistrat, s'il et assist aux dbats du Tribunal
rvolutionnaire?

Assez d'autres jusqu' prsent ont dit au peuple: Tu es grand, tu es
magnanime, tu es gnreux, tu as tous les nobles et tous les sublimes
instincts; tu es la voix de Dieu! Peut-tre convient-il aujourd'hui plus
qu' toute autre heure, de dire au peuple: Tu es injuste, tu es cruel,
tu es gar, tu n'coutes que ta haine ou ta misre, l'esprit de Dieu
s'est retir de toi!

Peut-tre convient-il, surtout  cette poque o les rvolutionnaires de
maintenant semblent vouloir imiter les rvolutionnaires de jadis, de
remettre sous les yeux des fils le tableau des crimes de leurs pres, et
de tenir le langage suivant aux Pangloss dmocratiques qui trouvent que
tout est pour le mieux dans la plus mauvaise des rpubliques
possibles:--Lorsque vous etes le pouvoir entre les mains, voici ce que
vous ftes du pouvoir; voici les rsultats de deux annes de rgime
populaire; voici par quels moyens vous prtendtes faire refleurir
l'galit et la fraternit, et comment,  la place de de ces deux fleurs
idales, vous ne vtes sortir de terre que l'ortie monstrueuse et
ensanglante de l'anarchie!

Le Tribunal rvolutionnaire--oeuvre du peuple de ce temps-l--n'a pas eu
encore son historien. Si pourtant une institution se dtache du fond
sinistre de la Rvolution et se dresse terrible, n'est-ce pas celle-ci,
 coup sr? Parodie de la justice, masque de l'iniquit!--De cette
histoire, on connat  peine quelques pisodes, les principaux, les
vulgaires; on croit que c'est assez et que le reste importe peu, ou bien
que c'est toujours la mme chose. On se trompe: ce qui n'est pas connu
est le plus effrayant.

De bonnes mes s'imaginent encore que le Tribunal n'a moissonn que des
nobles, des savants, des prtres, c'est--dire le plus pur du sang
franais. Qu'elles sont loin de la vrit! Le Tribunal, pour qui tout
tait bon, a surtout rpandu le sang du peuple, on ne saurait trop le
rpter. Des marchands, des boutiquiers, des ouvriers ont fourni leur
contingent norme  cette immense hcatombe.--Au jour du 9 thermidor,
deux mille _paysans_ (deux mille!) attendaient dans les prisons leur
tour d'chafaud!

Rien n'est plus beau qu'un tribunal rvolutionnaire! s'criait le
montagnard Forestier; rien n'est plus majestueux que cette foule
d'accuss qui y passent en revue avec une rapidit incroyable, et que
ces jurs qui font _feu de file_. Un tribunal rvolutionnaire est une
puissance bien au-dessus de la Convention.

Le montagnard Forestier avait raison,--car ce fut le Tribunal
rvolutionnaire qui tua la Convention nationale; le Tribunal
rvolutionnaire tua ceux-l mmes qui l'avaient fond; le Tribunal
rvolutionnaire et tu tout le monde, si on ne l'et tu lui-mme,  la
fin.

Ce que nous allons entreprendre, c'est quelque chose d'assez semblable
au voyage de Dante Alighieri dans la spirale larmoyante de l'Enfer. Les
mmes motions, sinon les mmes drames, nous attendent dans les cercles
que nous allons parcourir. Ce sont presque aussi les mmes
personnages,--depuis Ugolin rongeant le crne de ses enfants jusqu'
Paolo et Francesca, ces deux beaux visages penchs sur un pome, et dont
la mort a confondu les souffrances comme l'amour avait confondu les
flicits. Tous les rprouvs se ressemblent, qu'ils soient de Florence
ou de Paris; et les jurs du Tribunal rvolutionnaire valent les damns
du pote.

Le Tribunal reprsente les coulisses de la rvolution. Nul hros de ce
thtre ne peut sortir par un autre chemin: il faut invitablement que,
sa tirade finie et ses crimes consomms, le tratre rentre par ces
issues rpugnantes et mystrieuses. L, comme dans les coulisses
vritables, on assiste  ce dpouillement du prestige qui fait le
comdien, on voit le fard sur sa joue en sueur, on voit ses rides, on
voit ses faux cheveux,--et, comme il n'est plus sous les yeux du public,
on voit son ridicule, sa petitesse, sa colre, son gosme. Ainsi
verrons-nous successivement tous les tyrans dcouronns et  bout de
leur rle, venir taler leur abattement et leur nullit sur les bancs
incessamment encombrs du Tribunal rvolutionnaire.

Ne vas pas en Afrique pour chercher des monstres; contente-toi de
voyager chez un peuple en rvolution, disent les vers dors de
Pythagore.--O potique philosophe! Jamais vrit plus vraie ne s'envola
de tes lvres rveuses. O sublime poursuivant de l'idal, jamais ton
regard dessill n'a plong plus avant dans les gouffres de la ralit!
Toi qui prtendais lire dans la nature comme dans un livre ouvert, et
qui, plus puissant crateur qu'Homre, nous rvla un monde entier,--le
monde de la mtempsycose!--Souvent je suis tent d'embrasser ton autel,
 Pythagore! et de croire, en effet, qu'une seule et mme me, froide,
perfide, atroce, a anim les corps de Catilina, de Cromwell et de
Robespierre!

Pour voir des monstres--pour en voir beaucoup, et surtout pour les voir
bien en face,--il faut convenir que le Tribunal rvolutionnaire est le
point de vue le plus favorable qu'on puisse adopter. De l, en effet,
nous dcouvrons tous les personnages actifs de cette re
tragique--tous!--Nous assistons  leurs manoeuvres tortueuses, nous
pntrons les rapports terribles qui lient les membres de la Convention
aux membres des comits, les membres des comits aux membres des clubs,
les membres des clubs aux juges et aux jurs du Tribunal. Nous tenons
les divers fils de cet cheveau, fait, comme le dsirait Diderot, des
entrailles des prtres et des grands. Nous voyons le doigt cach qui
ordonne et le bras public qui frappe, Nron et Narcisse, les volonts et
les instruments. Nous voyons les hypocrites de vertu et d'humanit
_broyer du rouge_, selon l'expression du peintre David; les prtendus
incorruptibles s'adoucir en prsence de l'or, et les faux Scipions jeter
un regard de luxure--non de piti--sur les jeunes femmes qui se roulent
 leurs genoux en demandant la grce d'un pre ou d'un mari. Devant nous
enfin se droule le tableau de ce que les soi-disant sauveurs de la
patrie appelaient en soupirant des _ncessits_.

Car c'est un des traits principaux du caractre de ces hommes--de s'tre
cru ncessaires, indispensables, providentiels presque!

Qu'taient-ils donc sous Louis XVI, ces rgnrateurs d'une socit aux
abois, ces glorieux prdestins, ces utopistes hautains, ces amants
fougueux de la libert? Qu'taient-ils, ces Catons cravats de
mousseline, ces Brutus  la poitrine nue, ces rvolts sublimes, ces
assassins inspirs? Sans doute, alors que les bosquets de Trianon
s'emplissaient de musique et de danse, ils passaient ddaigneux et
fiers, n'osant regarder ce luxe en face, dans la crainte de sentir
arriver  leurs lvres le charbon brlant de la maldiction. Sans doute
qu'au milieu de tant de vices et de tant de sophismes, de tant d'amour
frivole et de tant d'esprit passionn, ils vivaient, ces philosophes
austres,  l'abri de quelque portique ignor, tout entiers  l'tude et
 la rflexion. Ils ne pactisaient pas avec les gens de la cour et
portaient gravement sur leur front pli le signe de leur domination
future?

Sans doute aussi que leur jeunesse, comme celle de presque tous les
hros et de presque tous les bienfaiteurs du genre humain, avait t
prophtiquement sillonne par ces actions d'clat, par ces traits de
vertu, par ces hrosmes prmaturs, par ces clairs de raison ou de
gnie, qui sont l'aube des intelligences suprieures, destines 
rayonner sur le monde. Sans doute qu'ils taient entrs dans la
Rvolution promise, avec tout un pass srieux, pur, clatant, digne
d'admiration ou tout au moins digne d'estime?...

Erreur!--Voulez-vous les voir sous Louis XVI? voulez-vous connatre ce
qu'ils pensaient, ce qu'ils disaient, ce qu'ils faisaient sur le seuil
de cette Rvolution, quelques jours seulement avant la prise de la
Bastille?

L'un, le premier, le plus grand, celui qui, pendant quelques heures, a
tenu la France dans sa main crispe, est enferm dans une chambre du
donjon de Vincennes. Il crit. Ne vous penchez pas sur son paule, ne
regardez pas les feuilles qu'il salit de ses caprices infmes, car 
cette vue votre front s'empourprerait de honte et de terreur. Croyez
plutt que cet homme est un fou. Le livre qu'il compose est _ddi 
monsieur Satan_, voil tout ce qu'il est possible d'en dire; et ce livre
n'est pas le premier:--deux ou trois romans innommables sont dj sortis
de cette plume de satyre; il les a jets, comme une vengeance, du fond
de sa prison, sur la socit corrompue de Paris. Sa vie n'est qu'un
tissu de folies criminelles; et ses passions dmuseles ont sem la
rage,--c'est--dire la dmoralisation,--partout o elles se sont
abattues. Il rsume en lui l'ignominie et l'audace. C'est Mirabeau.
Mirabeau! ce grand remueur d'ides et de verres, ce faux gentilhomme et
ce faux marchand de draps, cet orateur dont toute l'loquence enflamme
n'a point purifi l'me, cet homme enfin  qui la France et rougi de
devoir son salut. Regardez-le bien, dans ce donjon qu'il souille de ses
pomes impudiques; voil celui qui sera le Titan de la Rvolution!

Un autre, maigre, ple, en lunettes vertes, cumule les fonctions de juge
au tribunal criminel de Saint-Vaast avec celles de membre de la socit
potique des _Rosati_. Il prononce des arrts de mort et fait la cour 
Mlle Anas Deshorties, une riche hritire, qu'il chante sous le nom
d'Ophlie dans des madrigaux  l'eau de senteur. Il lve aussi des
oiseaux, car c'est un homme simple et sensible; on raconte dans le pays
mille traits touchants de son enfance, celui-ci, entre autres, que
j'extrais d'une brochure trs-curieuse parue l'an dernier  Arras: Ses
petites soeurs lui faisaient sans cesse la demande d'un de ses pigeons,
mais il ne voulait point entendre parler de cela, tant il craignait
qu'on les rendt malheureux, faute de soins ncessaires. Un jour
pourtant, un jour on redoubla d'instances, on supplia  mains jointes,
on alla mme jusqu'aux larmes, et Maximilien, attendri, cda. Il leur
donna son pigeon favori, aprs toutefois leur avoir fait jurer
solennellement d'en avoir bien soin, de ne jamais le laisser manquer de
rien, surtout! Mais, hlas!  douleur amre! Le pauvre pigeon, oubli
peu de temps aprs, dans un jardin, prit dans une nuit d'orage.
Maximilien apprend l'affreuse nouvelle; il court chez les petites
filles, les accable de ses reproches amers, et, le visage inond de
pleurs, il fait serment de ne plus jamais rien leur confier, jamais!
N'est-ce pas que cela est trs-touchant? Cet enfant, ce pote amoureux,
ce juge au tribunal criminel, (le seul rvolutionnaire toutefois de qui
les antcdents soient  peu prs irrprochables) vous l'avez dj
devin, c'est Robespierre.

Celui-ci, qui fera de la politique par amputation, comme il fait de la
chirurgie, c'est le mdecin des curies du comte d'Artois. Il est alors
partisan de la cour, et estime que ceux qui le font vivre mritent de
vivre. Barbouilleur de volumes illisibles et remplis de morgue, il
s'attire une verte critique de Voltaire, o se trouve cette phrase:
Quand on n'a rien de nouveau  dire, on ne doit pas prodiguer le mpris
pour les autres et l'estime pour soi-mme  un point qui rvolte tous
les lecteurs. Ce personnage hargneux, qui sera tour  tour le Thersite
et l'Ajax de la Rvolution, et  qui ne manquera aucun genre
d'humiliation ni aucun genre de triomphe, ce pamphltaire de souterrain,
que sa mort fera comparer  Snque, et dont le plus lgant comdien du
dix-huitime sicle, Mol, reproduira les traits sur le thtre; ce
mdecin des chevaux, grossier et malpropre, c'est Jean-Paul Marat.
Passons vite.

Cet autre est jeune et beau; il porte sa tte comme un Saint-Sacrement,
pour nous servir d'une clbre et sacrilge expression. Son nom est fait
de deux mots significatifs: Saint-Just. En attendant que la Rvolution
vienne le prendre et l'lever sur le beau pavois immonde, d'o il se
verra ador, presque divinis et compar au Christ,--Saint-Just rime un
pome impur, calqu sur la _Pucelle_, et dans lequel,  travers toutes
les obscnits du sujet, sont rpandues mille insultes contre les
auteurs d'alors. Voil  quelle oeuvre s'occupe l'adolescent candide
dont on a voulu faire un philosophe platonicien, l'ange de la rverie et
de la mlancolie!

Entrons dans un de ces tripots du boulevard o se pressent des hommes
sans titre et des femmes sans nom, cume du peuple et de la basse
bourgeoisie. Deux individus viennent d'arriver, se tenant par le bras;
leur figure enflamme trahit l'intemprance; l'un a les cheveux
bouriffs et la voix rauque, le geste emport, la dmarche d'un _croc_;
l'autre, plus sombre, a une physionomie moins intelligente, mais tout
aussi laide. Ce sont deux hommes de loi ruins. Ils s'asseyent  une
table et causent, entre deux verres de liqueur, de leurs plaisirs
dissolus, de leurs amours obscurs, des parties gastronomiques o ils se
sont trouvs. Bruyant et riant de tout, surtout de ses dettes, le
premier remplit le tripot des clats de sa voix, tandis que le second
roule entre ses doigts un papier et promne autour de lui un regard
hsitant.--Parbleu! se dcide-t-il  dire, il faut que je te lise des
vers que je viens de composer.--Des vers? de toi, Fouquier?--De
moi-mme.--Sans doute en l'honneur d'Adeline ou de la friponne
Forest?--Non, en l'honneur de Louis XVI.--Voyons, dit le gros homme 
tte bouriffe.

Alors celui qui a nom Fouquier commence la lecture des trs-authentiques
et trs-mdiocres vers que voici:

    D'une profonde paix nous gotions les douceurs,
        Mme au milieu des fureurs de la guerre:
    LOUIS sut en tout temps la donner  nos coeurs...
        En l'accordant  la fire Angleterre,
            LOUIS admet ses ennemis
            Au rang de ses enfants chris.
            Sous l'autorit paternelle
            De ce prince, ami de la paix,
        _La France a pris une splendeur nouvelle
        Et notre amour gale ses bienfaits!_

--Bravo! s'crie le gros homme; il faut envoyer cela  quelque journal.

--C'est ce que j'ai fait ce matin, rpond Fouquier avec modestie; je les
ai adresss aux _Petites-Affiches_.

Puis les deux amis recommencent  boire. Avez-vous reconnu, dans ces
deux dbauchs, Georges Danton, le dieu de la canaille, et
Fouquier-Tinville, l'accusateur public du Tribunal rvolutionnaire?

Ouvrons maintenant les _Mmoires de Bachaumont_, au dix-septime volume,
et dans les quelques lignes suivantes cherchons les traits du
rvolutionnaire fervent  qui l'on devra la proclamation improvise de
la rpublique: Dimanche dernier, M. le prince de Cond et M. le duc de
Bourbon, escorts par la brigade de marchausse, arrivrent  Rouen
vers le soir. Ils descendirent  l'archevch o il y eut grand souper;
ensuite ils se rendirent  la Comdie, qui ne commena qu' dix heures.
Une foule immense les attendait: on admira leur bont, leur affabilit
et surtout leur patience d'entendre les plats loges dont les rgala le
sieur Collot-d'Herbois, premier acteur de ce spectacle. C'est un des
grands malheurs des princes que d'tre obligs de faire bonne contenance
 toutes les fadeurs qu'on leur dbite!--Et n'est-ce pas aussi un des
grands malheurs des rpubliques que d'tre gouvernes par ces histrions
vindicatifs qui rendent un coup de canon pour un coup de sifflet, et
dont le patriotisme n'est qu'une vengeance?

Un autre encore, qui sera surnomm l'_Anacron de la guillotine_ et qui,
les deux mains dans un manchon, votera la mort du roi,--c'est ce jeune
homme qui sollicite la faveur d'tre prsent  madame de Genlis; c'est
cet enthousiaste et pastoral admirateur des _Veilles du Chteau_, ce
doux et sensible Pyrnen. Il est auteur d'un excellent ouvrage
intitul: _Eloge de Louis XII, pre du peuple_, suivi de l'_Eloge du
gouvernement monarchique_.--Pourtant, c'est ce mme homme qui projettera
de faire construire une guillotine  sept fentres, et qui, dans sa
voluptueuse petite maison de Clichy, entre la belle Demahy et l'lgante
Bonnefoi, au ptillement du Champagne dans le cristal, profrera ces
mots d'une voix nonchalante: Le vaisseau de la rvolution ne peut
arriver au port que sur une mer de sang. C'est Barre,  qui le ciel
fera de longs jours et de longs remords.

Voyez-vous, dans le jardin du Luxembourg, ce garon  figure laide et
brune, qui se promne sentimentalement avec deux femmes, la mre et la
fille? Il est amoureux et ambitieux. On l'appelle Camille Desmoulins, il
se baptisera lui-mme plus tard _procureur-gnral de la lanterne_.
Camille Desmoulins venait me voir avant la rvolution, a dit M. Beffroy
de Reigny; c'tait alors un petit avocat tranant sa nullit dans les
ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait
jamais, et me dchirait  belles dents quand je ne pouvais pas lui en
prter. Lui aussi, devant ses juges se comparera  Jsus; car tous ces
hommes de la Rvolution ont la rage impie de s'assimiler  l'homme-Dieu!

Faut-il descendre plus bas encore? Faut-il poursuivre cette nomenclature
d'obscnes aventuriers, d'hypocrites, de libertins, de charlatans?
Faut-il tirer de leur fange ces domestiques voleurs, ces bouchers
stupides, ces prtres dfroqus, ces ivrognes--qui seront les gnraux,
les reprsentants, les chefs de la RPUBLIQUE IMMORTELLE!--Non, restons
dans le milieu supportable, avec les hommes possibles et raisonnants,
mme les plus sanguinaires; ne nous arrtons pas aux brutes qui
remplissent les marcages de la Terreur.

Notre intention a t de faire connatre les antcdents des principaux
fondateurs de l'Etat populaire, le pire des Etats, selon l'expression du
grand Corneille. Eh bien! croit-on qu'il se trouvt alors un seul
rpublicain parmi tous ces gens, si bien occups, les uns  flagorner le
roi ou la royaut, les autres  prendre leur part des dissipations de
l'poque? Nous ne le croyons pas; mais peut-tre nous trompons-nous, car
rien n'est difficile  mettre en dfaut comme un rpublicain; nous n'en
donnerons qu'un exemple. La Harpe, ainsi que tant d'autres, avait
adress des vers  Louis XVI, lors de son avnement au trne; le crime
n'est pas grand sans doute, mais La Harpe avait compt sans la
Rpublique. Lorsque l'homme du _Cours de littrature_ fut devenu ce
triste sans-culotte que l'on sait, il chercha  expliquer dans le
_Mercure_ cette inadvertance potique, et voici comment il s'y prit:
Tout le bien que je demandais au roi tait _videmment_ la satire de
son prdcesseur. La phrase est prcieuse et mrite d'tre conserve.

Mais revenons au Tribunal rvolutionnaire.

Le Tribunal rvolutionnaire fut le grand moyen des hommes de cette
poque. Il fut un instrument, mme aux mains des plus petits,--car, 
partir de son installation, la dnonciation fut de toutes parts 
l'ordre du jour. Grce  la dnonciation, les rpublicains les plus
infimes purent tremper dans la besogne gnrale et prendre, eux aussi,
leur part de vengeance et de crimes. L'chafaud eut ses pourvoyeurs
parmi les plus basses et les plus obscures cratures du royaume.--Ce
systme de dnonciation, suprieurement organis, et sur lequel tait
base la dpopulation presque totale de la France, nous a fourni un des
chapitres les plus importants de cet ouvrage.

Dans cette priode funeste o le temps s'est pass  user les
institutions et les hommes, le Tribunal rvolutionnaire ne pouvait
manquer de finir par tre,  son tour, rpudi de tous les partis. La
rprobation que s'taient renvoye mutuellement les ouvriers de cette
oeuvre rejaillit sur l'oeuvre elle-mme.--Je demande pardon  Dieu et
aux hommes d'avoir fait instituer cet infme Tribunal! Ainsi s'exprima
Danton, accus par Fouquier-Tinville, son compagnon de dbauche et son
ami.

Mais il n'y avait plus alors ni amiti, ni liens du sang. Il n'y avait
que la dnonciation  outrance. Marat dnonait Barnave; la Convention
tout entire dnonait Marat; Louvet dnonait Robespierre; Robespierre
dnonait Hbert; Saint-Just dnonait Camille Desmoulins, Tallien
dnonait Saint-Just. Ils se dnonaient tous successivement, et chacun
d'eux portait sur les autres des jugements que la postrit ratifiera.
Mais comment s'arrangent donc avec la logique et avec leur conscience,
ceux qui les admirent en masse et qui les logent indistinctement dans le
mme Panthon? N'est-ce pas faire outrage  la mmoire de Robespierre,
par exemple, que de le placer  ct de Danton qu'il dvoua  la
mort,--et n'est-ce pas se moquer de Danton que de le vanter  l'gal de
Robespierre, qu'il regardait comme un coquin?

Le Tribunal, qui avait vcu par la dnonciation, mourut par la
dnonciation. On retourna l'arme contre ceux qui l'avaient forge. Et
ainsi s'exaua le voeu manifest  la tribune par le jeune
Boyer-Fonfrde, lors du dcret de formation:--Puisse votre pouvantable
Tribunal, comme le taureau de Phalaris, tre le supplice de ceux-l
mmes qui le destinent aux autres!

Nous avons tch d'crire cette histoire d'un intrt si douloureux;
nous l'avons crite uniquement parce qu'elle ne l'avait pas encore t,
du moins sous la forme du livre. Toutefois, nous avons eu le soin d'en
retrancher ou d'en abrger considrablement les pisodes suffisamment
connus. Quant aux procs tout--fait clbres, tels que ceux des
Girondins, nous avons cru devoir seulement les indiquer, la matire en
ayant t puise par tous les crivains, nos prdcesseurs.

L'Histoire du Tribunal rvolutionnaire se divise naturellement en trois
parties:

Le Tribunal criminel du 17 aot 1792;

Le Tribunal criminel extraordinaire du 10 mars 1793, ou _Tribunal
rvolutionnaire_ proprement dit;

Le Tribunal rvolutionnaire, aprs le 9 thermidor.

A ces trois parties se rattache troitement, tout un ct pisodique,
ordonn par la philosophie de l'histoire et indispensable  la
comprhension des vnements si rapides d'alors. C'est le tableau de
Paris  ces diverses dates, c'est la physionomie des prisons, ce sont
les ftes populaires, c'est tout ce qui explique et commente.




PREMIRE PARTIE.

TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.




CHAPITRE PREMIER.




I.

LE PEUPLE AUX TUILERIES.


Le mode de dcollation sera uniforme dans tout l'empire. Le corps du
criminel sera couch sur le ventre entre deux poteaux barrs par le haut
d'une traverse, d'o l'on fera tomber sur le col une hache convexe, au
moyen d'une dclique; le dos de l'instrument sera assez fort et assez
lourd pour agir efficacement, comme le mouton qui sert  enfoncer les
pilotis et dont la force augmente en raison de la hauteur d'o il
tombe.

Cet arrt fut rendu le 20 mars 1792, par l'Assemble lgislative.

La machine invente, il ne s'agissait plus que de la faire aller. Les
rvolutionnaires se chargrent de cette besogne. Deux fois la populace
des faubourgs, dans cette anne lugubre, envahit la demeure de nos rois.
La premire fois,--c'tait le 20 juin; la seconde fois,--c'tait le 10
aot.--On sait que cette journe fut l'aurore de la Rpublique
franaise!

Plus de quatre mille hommes perdirent la vie; les Tuileries furent
envahies, et le roi n'chappa  la mort qu'en venant se rfugier au
milieu de l'Assemble lgislative,--o il entendit prononcer sa propre
dchance, prface d'un supplice qui devait coter  la France tant de
jours de sang, de dshonneur, de famine, de guerre au dehors et
d'anarchie au dedans.

Les relations des faits gnraux et particuliers qui se sont passs le
10 aot ne manquent pas. Les organisateurs de cette journe, qui a t
appele _sainte_, ont plusieurs fois droul eux-mmes  la tribune le
plan de cette conjuration, destine  abattre la monarchie. Comme
d'habitude, le peuple des faubourgs a t exalt pour son hrosme et
pour sa grandeur;--c'est la rgle, et il faudra s'accoutumer tout le
long de cet ouvrage  rencontrer un battement de mains derrire chaque
assassinat.--Quel tait pourtant le courage du peuple en cette
circonstance? C'tait le courage de cent mille brigands arms jusqu'aux
dents, organiss, commands, instruits depuis plusieurs semaines,
tranant trente canons, contre une poigne de gardes-suisses, sans
munitions, sans ordres et sans chefs.

Louis XVI, voulant _pargner au peuple un grand crime_, abandonna les
Tuileries, avant qu'un seul coup de fusil et t chang. Une fois la
famille royale partie et le chteau rempli seulement de femmes et de
vieux gentilshommes,--que voulait le peuple? Pourquoi tenait-il tant 
entrer dans ce chteau o il n'y avait plus pour lui de rle  jouer?
Ici ses intentions commencent  n'tre plus du ressort de la politique,
et l'amour de la patrie, qui n'est plus servi par aucun prtexte, va
s'effacer insensiblement du coeur des patriotes pour y cder la place 
l'amour du pillage. Si quelque chose, en effet, dconcerta le peuple, ce
fut le dpart du roi, qui enlevait tout motif  l'attaque du chteau et
rendait inutile ce vaste dploiement de forces. A ce moment, une
hsitation visible se manifesta parmi les assaillants. Fallait-il s'en
aller? Fallait-il rester?--Pendant une demi-heure, on crut dans le
palais que tout tait termin et que les faubourgs allaient oprer leur
retraite. Il n'y avait plus aucun ordre dans la grande galerie, raconte
Peltier; chacun quittait son rang, on se promenait dans les salles, on
allait djeuner; et les Suisses restaient ple-mle dans les
appartements et sur les escaliers, ce qui faisait ressembler le chteau
plutt  un foyer de spectacle qu' un corps-de-garde.

Vint l'heure cependant o le peuple se dcida. Il se dcida  prendre le
chteau, sans prtexte, uniquement pour le prendre. Il enfona d'abord
les portes de la cour royale. On le laissa faire. Mais lorsqu'il voulut
s'avancer au pied du grand escalier, il fut reu par cette fameuse
dcharge qui fait encore pousser des cris de douleur aux historiens
populaires. La place du Carrousel fut nettoye en un clin d'oeil.

On sait le reste. On sait quelle hroque dfense opposrent, durant
trois heures, les gardes-suisses cerns de toutes parts:--sept cents
contre cent mille. Mais ce qu'on ne sait pas assez peut-tre, ce sont
les pouvantables traitements qu'ils eurent  subir de la population
parisienne. Les assaillants les harponnaient  travers les grilles;--la
hampe de leurs piques tenait au bois par une douille ayant deux crochets
de fer;--ils lanaient ces piques contre les Suisses, les tiraient hors
des rangs et les gorgeaient  l'aise. Ces cruauts lassrent un
canonnier, dont le nom est rest inconnu, et  qui l'on avait t la
mche allume qu'il tenait  la main. Il venait d'esquiver le crochet
d'une pique, ou tout au moins en avait t quitte pour un pan de chair
et d'uniforme arrachs. Indign, il se jette sur l'afft de son canon,
il tire un briquet de sa poche, il le bat sur la lumire. La pice part.
Il sera tu!... mais son coup a port et fait tomber une foule de
sclrats.

Le palais fut forc entre midi et une heure; les insurgs,--ayant  leur
tte le bataillon des Marseillais, command par Fournier, dit
l'Amricain,--se rurent sous le vestibule, o la premire personne
qu'ils rencontrrent fut le marquis de Chemetteau, qui reut un coup de
maillet de fer dans la poitrine. En quelques instants, le grand
escalier, la chapelle, tous les corridors, la salle du trne, celle du
conseil furent inonds d'une multitude hurlante, qui assomma tous ceux
qu'elle trouva sur son passage: suisses, gentilshommes, domestiques.
Des traits de gnrosit eussent t perdus pour _les mes cadavreuses
de la cour_, dit un historien du temps; il ne leur fallait que des
exemples de terreur; le peuple leur en donna: il ne fit grce  aucun
des habitus du chteau.

Ceux qui,  la rvolution de 1848, ont pntr dans les Tuileries,
peuvent se former une ide de l'invasion du 10 aot, et des dvastations
dshonorantes qui furent commises par les _vainqueurs_. On trouve folle
la colre de Xerxs faisant battre de verges la mer qui vient
d'engloutir ses vaisseaux; mais n'est-elle pas aussi folle, la conduite
de la populace, s'en prenant  l'art des torts rels ou supposs de la
monarchie, et sacrifiant  sa fureur les marbres admirs, les peintures
prcieuses, les grands vases cisels avec splendeur? Ainsi se
venge-t-elle pourtant; et c'est piti de la voir fracasser avec les
crosses de ses fusils les hautes glaces vnitiennes, mettre ses
baonnettes dans les tapisseries des Gobelins, percer de ses piques les
tableaux d'Italie, dfoncer les meubles sculpts et plonger dedans ses
mains rouges pour en retirer du linge miraculeux, aussitt mis en
lambeaux. Telle fut l'_attitude_ du peuple, alors qu'il eut pntr dans
ce palais, au fronton duquel il devait inscrire en se retirant le
quolibet infme: _Magasin de sire  frotter_. Il ravagea tout, brisa
hommes et choses. Il vola aussi, car la fte fut complte. Un de ceux
que nous retrouverons juge au Tribunal rvolutionnaire, Jean-Marie
Villain d'Aubigni, s'empara pour sa part de cent mille livres, et s'en
alla tranquillement aprs. La Providence se chargea de la punition de
quelques autres: un homme et deux femmes qui avaient aval des diamants
pour mieux les soustraire aux recherches (car il faut dire que la moiti
des voleurs fouillait l'autre), expirrent dans la nuit, les entrailles
coupes.

Throigne de Mricourt, les mains teintes encore du sang du journaliste
Suleau,  l'assassinat duquel elle avait aid le matin,--Throigne de
Mricourt cette amazone trange en qui semble se personnifier le gnie
sanglant de la Rvolution, exhortait le peuple au massacre des derniers
serviteurs de Louis XVI. Elle se cramponnait d'une main  la rampe de
l'escalier, et de l'autre brandissait au-dessus de sa tte un sabre d'o
pleuvaient des gouttes rouges. Une autre femme l'escortait: Anglique
Voyer, qui illustrera son nom dans les nuits de Septembre. Ces deux
furies mutilrent plusieurs cadavres et ne cessrent jusqu'au soir de
prsider  ces scnes d'gorgement et de confusion.--Dans une autre
partie du chteau, une horde de poissardes dansait sur le corps des
Suisses, au son d'un violon que l'on avait trouv et que raclait un
mauvais musicien de guinguette. Quelques-unes chantaient ce couplet
d'une dgotante chanson alors en vogue parmi la canaille:

    Nous te traiterons, gros Louis,
              Biribi,
      A la faon de Barbari,
            Mon ami!

Le vin que l'on avait dcouvert dans les corps-de-garde et dans les
caves du palais, ne fut pas pargn; il coula  l'gal du sang, ce qui
n'est pas peu dire. Puis, lorsqu'on eut bien tu et bien bu, on mit le
feu aux Tuileries, comme pour effacer toute trace de dgradations. On
mit le feu  la caserne des Suisses, le feu au logement de M. de
Choiseul, le feu  l'htel de M. de Laborde, le feu partout! Le
Carrousel entier tait transform en une fournaise ardente,--et c'est
miracle aujourd'hui si le palais de la monarchie, tant de fois menac,
existe encore... Dieu ne veut pas qu'il disparaisse!

Je ne voulais pas raconter cette journe si connue, et voil que je me
surprends  en rappeler quelques pisodes. C'est que l'histoire emporte
et ne s'arrte jamais, pareille  ces coursiers qui ne s'apercevant plus
du mors, insensibles  l'peron qui dchire leurs flancs, galopent
toujours droit devant eux, et finissent par oublier compltement le
cavalier qui les monte.

Un trait cependant nous est indispensable pour achever ce rcit et pour
y servir en mme temps de moralit.--Un enfant naquit ce jour-l, au
milieu des balles, dans la nue rouge du canon, alors que la mitraille,
ce balai sanglant, cherchait  repousser une tourbe criminelle. Cet
enfant, qui doit exister quelque part aujourd'hui, fut port en triomphe
 la Commune de Paris, qui lui donna solennellement le nom de VICTOIRE
DU PEUPLE.




II.

LE PEUPLE A L'ASSEMBLE


Barre, dans ses _Mmoires_ patelins, publis en 1842, un an aprs sa
mort, emploie un terme curieux pour dsigner les massacres dont nous
venons de remettre sous les yeux du lecteur une rapide esquisse. Il dit
Les _mlancoliques_ vnements du 10 aot.

Le lendemain de ces _mlancoliques_ vnements, qui tait un samedi, un
membre de l'Assemble lgislative, Lacroix, parut  la tribune. Ce
Lacroix tait un homme de haute taille, large d'paules et bien camp.
Lorsque, en 1793, sur la dnonciation de Saint-Just, il fut incarcr au
Luxembourg avec Danton et Camille Desmoulins, il essuya une
mortification assez vive de la part d'un prisonnier, accouru comme les
autres pour voir quelle contenance sait garder un Montagnard abattu. Le
prisonnier en question tait M. de Laroche du Maine.--Parbleu!
s'cria-t-il tout haut en dsignant Lacroix, voil de quoi faire un beau
cocher.

Inutile de dire que nous dsapprouvons ce mot ddaigneux. Voici
comment--pour en revenir au lendemain du 10 aot--Lacroix parla  la
tribune:

Je demande, dit-il, qu'il soit form dans le jour une Cour martiale
pour juger tous les Suisses encore vivants, quel que soit leur grade;
et, pour calmer les inquitudes du peuple, en l'assurant que justice lui
sera faite, je demande que cette Cour martiale soit tenue de les juger
sans dsemparer, et qu'elle soit nomme par le commandant-gnral
provisoire de la garde nationale.

Cette proposition fut adopte.

La journe du samedi se passa, puis celle du dimanche. Emporte dans le
tourbillon de cette sance permanente qui devait durer quarante jours,
l'Assemble lgislative ne songeait dj plus  la Cour martiale dont
elle avait autoris la formation. Elle _dcrtait, dcrtait,
dcrtait_. Mais la nouvelle Commune de Paris tait l, derrire elle,
qui ramassait ses dcrets et qui s'tait charge d'avoir de la mmoire
pour deux.

En consquence, la Commune de Paris jugea  propos d'envoyer, le lundi,
deux de ses commissaires  la barre de l'Assemble. Ils rappelrent aux
dputs qu'on avait institu l'avant-veille une Cour martiale pour juger
les officiers et les soldats suisses.--Les dputs s'entre-regardrent
et convinrent du fait, aprs quelque hsitation.--Alors, joignant le
conseil  l'avertissement, les deux commissaires, qui taient pourvus
d'insidieuses instructions, firent observer qu'il serait possible de
donner  ce tribunal une telle organisation, qu'il jugerait tous ceux
qui voudraient cooprer  la guerre civile.

L'Assemble frona le sourcil.

On pourrait, ajoutrent-ils, prendre pour le jury d'accusation
quarante-huit jurs dans les quarante-huit sections de Paris, et
quarante-huit autres jurs parmi les fdrs des dpartements. Il serait
pris autant de jurs pour le jury de jugement. Cette haute-cour serait
prside par quatre grands jurs, pris dans l'Assemble nationale, et
deux grands procurateurs y seraient pareillement pris.

La Commune de Paris avait, comme on le voit, son plan trac  l'avance
et ses dispositions arrtes. Elle voulait que le Tribunal ft son
oeuvre, elle le voulait fortement. C'tait la pierre d'assise de son
difice rvolutionnaire.--L'Assemble, qui se croyait encore
toute-puissante, n'eut pas l'air de comprendre; elle renvoya simplement
ce projet d'organisation  l'examen du Comit de sret gnrale, et
elle congdia schement les deux commissaires.

Ce n'tait pas l'affaire de la Commune, qui tenait  jouer le rle de
l'pe de Brennus dans la balance. Pourtant, en cette premire occasion,
elle insista avant de violenter; elle se fit tenace avant de se faire
imprieuse. Le lendemain mardi,  six heures et demie du soir, elle
dpcha une dputation qui vint demander le mode d'aprs lequel la Cour
martiale devait juger les Suisses ET AUTRES COUPABLES du 10 aot.

_Et autres coupables!_ C'tait dj un renchrissement sur le dcret du
11, qui ne mettait en jugement que les Suisses.

_Et autres coupables!_ La Commune ajoutait cela comme une chose
naturelle, sous-entendue, convenue...

Presse si vivement, l'Assemble lgislative ordonna que la commission
extraordinaire prsenterait,--sance tenante,--un projet de dcret  cet
gard. On pouvait croire de la sorte que la Commune se tiendrait pour
satisfaite, du moins pendant quelques instants. Erreur! Tout tait
soigneusement organis, ce jour-l, pour djouer les faux-fuyants et
empcher les ambages.--A huit heures, plusieurs fdrs des
quatre-vingt-trois dpartements se prsentrent  leur tour et
rclamrent l'excution du dcret, ordonnant la formation d'une Cour
martiale pour venger le sang de leurs frres.

La Commune n'avait fait que _demander_; les fdrs _rclamaient_!

La menace n'tait pas loin. Elle arriva. Une heure ne s'tait pas
coule qu'une seconde dputation de la Commune tait introduite  la
barre, et s'exprimait en ces termes arrogants et prcis:

Le conseil-gnral de la Commune nous dpute vers vous pour vous
demander le dcret sur la Cour martiale; S'IL N'EST PAS RENDU, NOTRE
MISSION EST DE L'ATTENDRE.

Un murmure gnral couvrit ces paroles. Les dputs ne purent contenir
l'expression de leur mcontentement.

--Les commissaires de la Commune, rpondit M. Gaston, ignorent sans
doute les mesures que l'Assemble a prises relativement  la formation
de cette Cour martiale. Les mots: _Notre mission est de l'attendre_ sont
une espce d'ordre indirect. Les commissaires devraient mieux mesurer
leurs termes et se souvenir qu'ils parlent aux reprsentants d'une
grande nation.

Ce blme inflig, l'Assemble interrogea, au nom de la commission
extraordinaire, Hrault de Schelles, charg du rapport.

Hrault de Schelles, rappelons-le en quelques mots, tait le neveu de
Mme la duchesse Jules de Polignac, par qui il avait t prsent peu
d'annes auparavant  la reine Marie-Antoinette. C'tait un fort bel
homme, connu par ses bonnes fortunes et par son luxe tout
aristocratique; c'tait aussi un lettr: ses ennemis rptaient tout bas
de petits vers anti-rpublicains tombs jadis de sa poche dans les
alles de Versailles.--A l'poque dont nous parlons, il passait pour
tre dans les bonnes grces de Mme de Sainte-Amaranthe.

Se conformant au ton de l'Assemble lgislative, fort indispose par les
tyrannies de la nouvelle Commune, Hrault de Schelles rpondit
vasivement que des difficults nombreuses s'taient leves sur la
formation de cette Cour, et que, dans tous les cas, le rapport de la
commission ne pourrait tre prsent avant le lendemain midi.

Thuriot, prenant ensuite la parole, crut qu'il n'tait pas ncessaire de
biaiser plus longtemps, et, profitant du mcontentement unanime, il
s'expliqua avec franchise:

--Cet objet, dit-il, ne regarde point une Cour martiale; c'est aux
tribunaux ordinaires qu'il faut le renvoyer; car, d'aprs le silence du
code pnal, la Cour martiale serait oblige ou d'absoudre ou de se
dclarer incomptente. _Je demande que vous rapportiez le dcret pour la
formation d'une Cour martiale_, que vous renvoyiez l'affaire aux
tribunaux ordinaires; et, comme il y a plusieurs jurs qui n'ont pas la
confiance des citoyens, que vous autorisiez les sections  nommer
chacune deux jurs d'accusation et deux jurs de jugement.

Ces propositions furent adoptes.

La Commune comprit qu'elle avait t trop loin, mais elle ne regarda pas
cependant la partie comme perdue. Elle se retira pour aviser de nouveau
aux moyens de forcer le vouloir de l'Assemble lgislative.




III.

ROBESPIERRE.


Il y avait alors au sein de la Commune un homme qui ne possdait ni
l'loquence de Barnave, ni l'audace de Danton, ni l'esprit de Camille
Desmoulins, ni l'inflexibilit de Marat; un homme d'un air commun,
d'une figure grise et inanime, rgulirement coiff, proprement habill
comme le rgisseur d'une bonne maison ou comme un notaire de village
soigneux de sa personne[1]. C'tait Robespierre. Il imposait, par une
sorte de raison calcule et par une effronterie calme. On lui croyait
des ides, et il laissait croire: Cet homme, que ses qualits ngatives
firent toujours porter en avant par ses collgues, et que son ambition
fit rester au premier poste, fut prcisment celui sur lequel la Commune
jeta ses vues pour aller branler l'Assemble lgislative.

  [1] _Mmoires d'Outre-Tombe_, par Chteaubriand.

Robespierre, qui n'avait que la bravoure des serpents et qui s'tait
prudemment tenu  l'cart pendant le combat du 10 aot, consentit 
aller arracher une sentence de mort contre ces royalistes qu'il n'avait
pas os coucher en joue.

Le mercredi soir, il se mit en route,  la tte d'une dputation de la
Commune. L'Assemble venait d'tre merveilleusement dispose 
l'entendre par une trange motion de Duquesnoy, dont les dernires
paroles retentissaient encore:

--Je demande, avait dit ce reprsentant, que tous les particuliers
connus par leur incivisme soient mis en tat d'arrestation et gards
jusqu' la fin de la guerre!

Robespierre entra au moment o l'Assemble passait  l'ordre du jour.

On devina tout de suite ce qui l'amenait.

Il s'exprima ainsi:

--Si la tranquillit publique et surtout la libert tiennent  la
punition des coupables, vous devez en dsirer la promptitude, vous devez
en assurer les moyens. Depuis le 10, la juste vengeance du peuple n'a
pas encore t satisfaite. Je ne sais quels obstacles invincibles
semblent s'y opposer. Le dcret que vous avez rendu nous semble
insuffisant; et m'arrtant au prambule, je trouve qu'il ne contient
point, qu'il n'explique point la nature, l'tendue des crimes que le
peuple doit punir. Il n'y est parl encore que des crimes commis dans la
journe du 10 aot, et c'est trop restreindre la vengeance du peuple;
car ces crimes remontent bien au-del. Les plus coupables des
conspirateurs n'ont point paru dans la journe du 10, et d'aprs la loi,
il serait impossible de les punir. Ces hommes qui se sont couverts du
masque du patriotisme pour tuer le patriotisme; ces hommes qui
affectaient le langage des lois pour renverser toutes les lois; ce
Lafayette, qui n'tait peut-tre pas  Paris, mais qui pouvait y tre;
ils chapperaient donc  la vengeance nationale! Ne confondons plus les
temps. Voyons les principes, voyons la ncessit publique; voyons les
efforts que le peuple a faits pour tre libre. Il faut au peuple un
gouvernement digne de lui; il lui faut de nouveaux juges, crs pour les
circonstances; car si vous redonniez les juges anciens, vous rtabliriez
des juges prvaricateurs, et nous rentrerions dans ce chaos qui a failli
perdre la nation. Le peuple vous environne de sa confiance. Conservez-la
cette confiance, et ne repoussez point la gloire de sauver la libert
pour prolonger, sans fruit pour vous-mmes, aux dpens de l'galit, au
mpris de la justice, un tat d'orgueil et d'iniquit. Le peuple se
repose, mais il ne dort pas. Il veut la punition des coupables, il a
raison. Vous ne devez pas lui donner des lois contraires  son voeu
unanime. Nous vous prions de nous dbarrasser des autorits constitues
en qui nous n'avons point de confiance, d'effacer ce double degr de
juridiction, qui, en tablissant des lenteurs, assure l'impunit; nous
demandons que les coupables soient jugs par des commissaires pris dans
chaque section, souverainement et en dernier ressort.

Il y eut quelques applaudissements  la fin de ce discours hardi; on ne
s'arrta pas  ce que deux ou trois phrases pouvaient avoir
d'agressif;--surtout en passant par l'organe dsagrable de
Robespierre;--et l'on admit la dputation aux honneurs de la sance.

Ensuite, sur la proposition de l'ex-capucin Chabot,--qui, en abjurant sa
religion, avait abjur galement toute humanit,--l'Assemble dcrta en
principe qu'une Cour populaire jugerait les coupables, et elle renvoya
pour le mode d'excution  la Commission extraordinaire, en l'obligeant
 faire son rapport sance tenante.

La Commune crut triompher cette fois.

Il tait une heure du matin lorsque Brissot parut  la tribune, tenant
en main le rapport attendu avec tant d'impatience.

Robespierre souriait.

Les reprsentants, subissant l'influence de l'heure avance, ne
prtaient plus qu'une attention confuse aux dbats expirants.

Mais quel ne fut pas l'tonnement universel lorsque Brissot,
mconnaissant le voeu de la dputation et le dcret de l'Assemble
elle-mme, exposa les inconvnients qui rsulteraient de la cration du
nouveau tribunal suprme demand par les commissaires de la Commune.
Selon lui, le tribunal criminel ordinaire,  qui l'Assemble nationale
avait renvoy la connaissance du complot du 10 aot, offrait toutes les
garanties dsirables et toute la clrit que des hommes justes peuvent
dsirer. Brissot rsuma les motifs de ce rapport dans un projet
d'adresse aux citoyens de Paris qui devait contrebalancer les influences
des membres exalts de la Commune, et dont la rdaction fait autant
d'honneur  son coeur qu' son jugement.

On y remarque ce passage, plein de modration et de bon sens:

Citoyens, vos ennemis sont vaincus: les uns ont expi leurs crimes,
d'autres sont dans les fers. Sans doute, il faut pour ceux-ci donner un
grand exemple de svrit, mais encore le donner avec fruit. Il faut
bien se garder de les frapper avec le glaive du despotisme... Sans
doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles
appartiennent au despotisme seul; lui seul peut les employer, parce
qu'il ne craint pas de se dshonorer par des cruauts; mais un peuple
libre veut et doit tre juste jusque dans ses vengeances. On vous dit
que les tyrans rigent des commissions et des chambres ardentes; et
c'est prcisment parce qu'ils se conduisent ainsi que vous devez
abhorrer ces formes arbitraires.

Soit lassitude, soit conviction, l'Assemble adopta unanimement ce
projet d'adresse,--au grand dsappointement de Robespierre et de sa
cohorte, qui durent s'en tenir aux honneurs de la sance. Toutefois,
comme elle ne voulait pas les mcontenter absolument et qu'elle
reconnaissait d'ailleurs que plusieurs membres du tribunal criminel
ordinaire taient suspects au peuple, elle dcrta, avant de se sparer,
la formation d'un nouveau jury et ordonna que les sections nommeraient
chacune quatre jurs.

Ainsi se termina,  deux heures du matin, cette sance haletante o
l'opinitret de la Commune dut cder encore une fois devant les
scrupules rveills de la partie honnte de l'Assemble lgislative.




IV.

THOPHILE MANDAR.--INTIMIDATION.--JOURNE DU 17.--LA COMMUNE L'EMPORTE.


L'adresse rdige par Brissot fut imprime le lendemain jeudi et
affiche immdiatement dans toutes les sections. Elle ne fit qu'irriter
ceux qui dsiraient faire croire  l'effervescence du peuple, au
courroux du peuple,  sa soif de vengeance! Des missaires de la Commune
se rpandirent dans les principaux quartiers et firent courir le bruit
qu'on voulait acquitter les Suisses; ils dterminrent de la sorte
quelques rumeurs isoles, dont on se promit de tirer parti.--Au nombre
de ces orateurs de carrefour, qui joignaient une exaltation brutale 
une grande vigueur de poumons, on remarquait Thophile Mandar, petit
homme de bizarre tournure, de bizarre figure et de bizarre esprit. A
ceux qui le plaisantaient sur l'exiguit de sa taille, il avait
l'habitude de rpondre firement, et en se redressant: Il n'y a rien de
si petit que l'tincelle! Thophile Mandar exerait beaucoup
d'influence sur les Jacobins des faubourgs par son nergique et
originale faconde; il tait en outre vice-prsident de la section du
Temple. Toutes ces considrations le firent distinguer de la Commune; et
Robespierre ayant, par suite de son insuccs de la veille, refus
nettement de se reprsenter  la barre, on dcida de lui substituer
Thophile Mandar. C'tait substituer la flamme  la fume, le coup  la
menace. L'orateur populaire n'tait ni un homme de demi-mesure, ni un
homme de demi-langage. Le vendredi, 17,  dix heures du matin, il
pntra seul dans l'enceinte de l'Assemble, vtu plus pittoresquement
que proprement; et, de sa voix de tonnerre qu'on s'tonnait d'entendre
sortir d'un si faible corps, il profra les paroles suivantes:

--Je viens vous annoncer que ce soir,  minuit, le tocsin sonnera, la
gnrale battra! Le peuple est las de n'tre pas veng. Craignez qu'il
ne se fasse justice lui-mme! _Je demande_ que, sans dsemparer, vous
dcrtiez qu'il soit nomm un citoyen par chaque section pour former un
tribunal criminel. _Je demande_ qu'au chteau des Tuileries soit tabli
ce tribunal.

Chacune de ces phrases, courte et hautaine, avait retenti comme un coup
de feu. Les reprsentants en demeurrent troubls. Quand il eut fini, il
distribua gravement plusieurs copies de son discours; car j'ai oubli de
dire que Thophile Mandar tait une manire d'homme de lettres;--et,
comme tous les hommes de lettres, il tenait beaucoup  ses phrases.

Par exemple, il n'obtint pas les honneurs de la sance.

Choudieu le rprimanda mme trs-ddaigneusement et
trs-catgoriquement:

--Il y a une proclamation faite, dit-il; elle est suffisante. Tous ceux
qui viennent CRIER ici ne sont pas les amis du peuple. Si l'on ne veut
pas obir aux dcrets de l'Assemble nationale, elle n'a pas besoin d'en
faire. _On veut tablir un tribunal inquisitorial_; je m'y oppose de
toutes mes forces; je m'opposerai toujours  un tribunal qui disposerait
arbitrairement de la vie des citoyens!

La question se posait ouvertement. L'antagonisme entre l'Assemble et la
Commune apparaissait  nu. Celle-ci voulait peser sur celle-l; elle
avait commenc par dire: _Je demande_; elle finissait par dire: _Je
veux!_ L'Assemble laissa clater sa colre et le ressentiment de son
amour-propre froiss grossirement, et ce fut sur la tte de Thophile
Mandar que l'orale fondit tout entier.

Thuriot monta  la tribune aprs Choudieu, et se montra plus explicite
encore:

--Il ne faut pas que quelques hommes viennent substituer ici leur
volont particulire  la volont gnrale. Puisque dans ce moment on
cherche  vous persuader qu'il se prpare un mouvement, une nouvelle
insurrection; puisque dans ce moment o l'on devrait sentir que le
besoin le plus pressant est celui de la runion, on essaie encore
d'agiter le peuple, je demande que le corps lgislatif se montre dcid
 mourir plutt qu' souffrir la moindre atteinte  la loi, et dcrte
qu'il sera envoy des commissaires dans les sections pour les rappeler
au respect. Il ne faut pas de magistrats qui cdent  la premire
impulsion du peuple lorsqu'on le trompe. J'aime la libert, j'aime la
Rvolution; _mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux
me poignarder!_ La Rvolution n'est pas seulement pour la France, nous
en sommes comptables  l'humanit. Il faut qu'un jour tous les peuples
puissent bnir la Rvolution franaise!

Ah! c'taient l de belles dispositions! c'taient l de nobles
principes! Les derniers efforts de ces hommes pour rsister au courant
de sang qui va bientt les entraner, l'accent gnreux et sincre de
quelques-uns, leur lutte dsespre, patiente, contre les Jacobins
grondants et croissants, leur rpugnance et leur lenteur  punir, enfin
les sentiments d'ordre moral qui les animent encore, ont un caractre de
dignit qu'on ne peut pas mconnatre. On les excuse quelquefois, on les
plaint presque toujours.

Aussi dsappoint que Robespierre, et charg plus que lui de
l'indignation des reprsentants, Thophile Mandar, le bouc missaire, se
retira, ne rapportant qu'un chec de plus  ceux qui l'avaient envoy.

Pourtant, ses paroles germaient dans l'Assemble; elles taient la
preuve dsolante des rsolutions implacables de la Commune; et, aux
manifestations obstines de ce nouveau pouvoir, d'autant plus despotique
qu'il s'autorisait du peuple, il tait facile de prvoir qu'on ne
pourrait pas rsister toujours. Ces rflexions absorbrent une partie de
la sance et ragirent sur les travaux de la Commission extraordinaire.
Aussi lorsque, le mme jour, une dputation des citoyens nomms pour
former les jurys d'accusation et de jugement parut  la barre,
trouva-t-elle l'Assemble fatalement dispose  l'couter, comme de
guerre lasse.

Voici en quels termes s'exprima le chef de cette nouvelle dputation:

--Je suis envoy par le jury d'accusation, dont je suis membre, pour
venir clairer votre religion, car _vous paraissez tre dans les
tnbres_ sur ce qui se passe  Paris. Un trs-petit nombre des juges du
tribunal criminel jouit de la confiance du peuple, et ceux-l ne sont
presque pas connus. Si _avant deux ou trois heures_ le directeur du jury
n'est pas nomm, si les jurs ne sont pas en tat d'agir, _de grands
malheurs se promneront dans Paris_. Nous vous invitons  ne pas vous
traner sur les traces de l'ancienne jurisprudence. C'est  force de
mnagements que vous avez mis le peuple dans la ncessit de se lever,
car, lgislateurs, C'EST PAR SA SEULE NERGIE que le peuple s'est sauv.
Levez-vous, reprsentants, soyez grands comme le peuple pour mriter sa
confiance!

Il y a une variante de ce discours dans le _Patriote franais_; nous la
donnons ici, pour montrer combien, dans ces temps de troubles, les
comptes-rendus des sances variaient selon l'esprit des journaux et la
conscience des rdacteurs: Si le tyran et t vainqueur, dj DOUZE
CENTS chafauds auraient t dresss dans la capitale, et plus de trois
mille citoyens auraient pay de leurs ttes le crime norme, aux yeux
des despotes, d'avoir os devenir libres; et le peuple franais,
victorieux de la plus horrible conspiration, vainqueur de la plus noire
trahison, n'est pas encore veng! Les principes de la justice sont-ils
donc diffrents pour un peuple souverain et pour un peuple esclave? Nous
n'avons pos les armes que parce que vous nous avez promis justice; vous
nous la rendrez!

La progression tait rgulirement observe, rigoureusement suivie.
Maintenant ce n'taient plus les jurs qui taient suspects, c'taient
les juges qui gnaient. Ruse aise  concevoir! prtexte insidieux! Sous
mille dtours et mille dguisements, revenait sans cesse l'inexorable
question de l'tablissement d'un tribunal spcial, extraordinaire,
suprme!

A la fin, l'Assemble se sentit au bout de son courage et de sa
volont...

Elle ne put tenir plus longtemps contre le flot envahissant de ces
ptitionnaires froces.

Elle annona, en soupirant, que la dputation allait tre satisfaite; et
bientt, en effet, la Commission extraordinaire,--pousse, elle aussi,
jusque dans ses derniers retranchements,--proposa, par l'organe
d'Hrault de Schelles, un projet de dcret dont voici les principales
bases:

Il sera procd  la formation d'un corps lectoral pour nommer les
membres d'un Tribunal criminel destin  juger les crimes commis dans la
journe du 10 aot courant, et autres crimes y relatifs, circonstances
et dpendances.

Ce tribunal, qui prononcera en dernier ressort, sans recours au
tribunal de cassation, sera divis en deux sections composes chacune de
quatre juges, quatre supplants, un accusateur public, deux greffiers,
quatre commis-greffiers et d'un commissaire national, nomm par le
pouvoir excutif provisoire.

Les deux juges qui auront t lus les premiers, prsideront chacun une
des sections.

Le costume et le traitement des membres composant le tribunal cr par
le prsent dcret seront les mmes que ceux attribus aux membres du
Tribunal criminel du dpartement de Paris, etc., etc.

Il n'y avait plus moyen d'luder.

L'Assemble lgislative adopta ce projet de dcret, sans discussion.
Thuriot lui-mme, Thuriot qui s'en tait montr l'adversaire le plus
chaleureux, demeura muet. Toute protestation et t strile en ce
moment; son silence confessa l'ascendant de la Commune.

Quoi qu'il en soit, Robespierre ne lui pardonna jamais son opposition
d'un instant; et, aprs le 9 thermidor, on trouva dans ses papiers la
note suivante, crite de sa main: Thuriot ne fut jamais qu'un partisan
d'Orlans; son silence depuis la chute de Danton et depuis son expulsion
des Jacobins, contraste avec son bavardage ternel avant cette poque.
Il se borne  intriguer sourdement et  s'agiter beaucoup  la Montagne,
lorsque le Comit de salut public propose une mesure fatale aux
factions. C'est lui qui, le premier, fit une tentative pour arrter le
mouvement rvolutionnaire, en prchant l'indulgence sous le nom de
morale, lorsqu'on porta les premiers coups  l'aristocratie.




CHAPITRE II.




I.

NUIT DU 17 AU 18.--ON NOMME LES MEMBRES DU TRIBUNAL.--ROBESPIERRE REFUSE
LA PRSIDENCE.


Il nous a paru ncessaire de dbrouiller, un peu minutieusement
peut-tre, l'origine de ce tribunal, de bien faire connatre ses
fondateurs, de porter la lumire dans les causes secrtes qui ont amen
sa cration, de n'omettre aucune des instances barbares qui l'ont
dtermine. Les Suisses n'taient qu'un prtexte, l'attentat du 10 aot
n'tait qu'un moyen.--Livrez-nous l'chafaud, donnez-nous la clef des
prisons! voil ce que demandait la Commune en demandant l'tablissement
d'un tribunal populaire. Les dputs le savaient bien; aussi firent-ils
la sourde oreille autant que cela leur fut possible; puis  bout de
rsistance, ils se lavrent les mains,  la manire politique de Ponce
Pilate.

A dater de ce jour vont commencer ces fatales proscriptions, ces
aveugles reprsailles, ces assouvissements populaires dont le rcit
attend toujours et attendra longtemps un Tacite. De ce pouvoir tomb
dans la rue et cass en miettes, les ignorants, les criminels, les
ambitieux, les sages et les fous, tout le monde enfin va se partager les
morceaux. Une moiti de Paris va dnoncer l'autre, enfermer l'autre,
tuer l'autre!

La Commune ne perdit pas une seconde. A peine le dcret de l'Assemble
eut-il t rendu, que les quarante-huit sections dsignrent des
lecteurs pour procder au choix des membres du nouveau tribunal. Dans
la nuit du 17 au 18, ces lecteurs se rassemblrent  l'Htel-de-Ville
et nommrent les juges et les quatre-vingt-seize jurs (deux par
section.)

Le premier nom qui sortit fut celui de Robespierre.

C'tait justice!

Voici les autres noms, dont le _Moniteur_ publia le lendemain la liste
incomplte et mal orthographie:

JUGES.--MM. Robespierre, Osselin, Mathieu, Pepin-Dgrouhette, Laveaux,
d'Aubigni, Coffinhal-Dubail. (Il manque un juge.)

ACCUSATEURS PUBLICS.--Lullier, Ral.

MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Leroi, Blandin, Bottot (et non Bolleaux),
Lohier, Loyseau, Caillre de l'Etang, Perdrix.

SUPPLANTS.--Desvieux, Boucher-Ren, Jaillant, Maire, Dumouchel, Jurie,
Mulot (et non Multot), Andrieux.

GREFFIERS.--Brusl, Hardy (et non Gardy), Bourdon, Mollard.

C'taient tous des membres de la Commune, ou des gens dvous corps et
me au parti anarchiste. La plupart, tels que Lullier, Desvieux, Ppin,
Bourdon, etc., avaient mme fait partie des dputations envoyes 
l'Assemble. On pouvait donc compter sur eux,  bon droit.

Cette liste fut accueillie avec faveur par les sections, presque
entirement jacobinises.

Ensuite le conseil-gnral de la Commune qui, depuis le 10 aot, s'tait
lui aussi dclar en permanence, dclara que, la place du Carrousel
tant le lieu o _le crime_ avait t commis, la place du Carrousel
serait le thtre de l'expiation.

Sur la proposition de la section de Montreuil, une garde compose de
citoyens et de gendarmes fut affecte au nouveau tribunal[2].

  [2] Voir les _Procs-Verbaux de la Commune de Paris_.

On prit encore d'autres dispositions, et l'on se spara, aprs avoir
dcid que l'installation aurait lieu le lendemain, 18 aot, au
Palais-de-Justice.

Dans cet intervalle, Robespierre se sentit atteint de scrupules
singuliers; il refusa l'honneur de la prsidence auquel l'appelait cet
article du dcret: Les deux juges qui auront t lus les premiers
prsideront chacun une des sections. Ce rle lui parut sans doute trop
subalterne; celui d'instigateur lui convenait mieux, quant  prsent. Il
n'en voulait pas d'autre.

Ce refus ayant t diversement interprt, il se vit oblig de publier
une lettre explicative. Nous la reproduisons:

Certaines personnes ont voulu jeter des nuages sur le refus que j'ai
fait de la place de prsident du tribunal destin  juger les
conspirateurs. Je dois compte au public de mes motifs.

J'ai combattu, depuis l'origine de la Rvolution, la plus grande partie
de ces criminels de lse-nation; j'ai dnonc la plupart d'entre eux;
j'ai prdit tous leurs attentats, lorsqu'on croyait encore  leur
civisme; je ne pouvais tre le juge de ceux dont j'ai t l'adversaire,
et j'ai d me souvenir que s'ils taient les ennemis de la patrie, ils
s'taient aussi dclars les miens. Cette maxime, bonne dans toutes les
circonstances, est surtout applicable  celle-ci. La justice du peuple
doit porter un caractre digne de lui; il faut qu'elle soit imposante
autant que PROMPTE et TERRIBLE.

L'exercice de ces nouvelles fonctions tait incompatible avec celui de
reprsentant de la Commune, qui m'avait t confi; il fallait opter: je
suis rest au poste o j'tais, convaincu que c'tait l o je devais
actuellement servir ma patrie.

Sign ROBESPIERRE.

La liste du _Moniteur_ se trouva ds lors modifie. Cette liste, envoye
 la hte et o les noms sont presque tous estropis (nous leur avons
restitu leur orthographe), est d'ailleurs, comme nous l'avons dit,
trs-incomplte; entre autres, un nom des plus importants y est omis,
celui du directeur du jury d'accusation:--Fouquier-Tinville.




II.

INSTALLATION AU PALAIS-DE-JUSTICE.


L'installation du _Tribunal criminel du dix-sept aot_--ainsi fut-il
nomm du jour de sa cration--se fit au Palais-de-Justice, dans la
grand'chambre du parlement, au milieu d'une foule assez considrable,
que l'on avait, la veille, prvenue et convoque. Le grand escalier
tait principalement couvert de ces agitateurs  gages, que nous
retrouverons partout dans le courant de cette histoire, au pied de
l'chafaud comme sur les degrs de l'autel de l'Etre-Suprme, dans
les tribunes de la Convention et dans la nef souille de
Notre-Dame,--ternel ramas de ces hommes _perdus de dettes et de
crimes_, dont parle Corneille, qui poussent au char de toute rvolution.
Dans l'affreuse langue d'alors, on appelait cette multitude: la
_huaille_. Son patriotisme ne se manifestait, en effet, que par des
hues; son enthousiasme procdait par vocifrations. Elle se croyait le
peuple, comme se croit l'eau la vase qui monte des tangs battus.

On voulait donner et l'on donna une certaine pompe  cette crmonie; on
emprunta mme des formes antiques. Chaque membre du Tribunal fut tenu de
monter sur une espce d'estrade, et l, de profrer ces mots, en
s'adressant  la foule:--Peuple! je suis un tel, de telle section,
demeurant dans telle section, exerant telle profession; avez-vous
quelque reproche  me faire? Jugez-moi avant que j'aie le droit de juger
les autres.

Aprs une minute d'attente, si personne n'levait la voix, il descendait
et faisait place  un autre.

Il n'y eut de rclamation contre aucun membre.

Etait-ce donc  dire que tous ces hommes fussent galement purs,
galement honorables? Leur pass tait-il si compltement  l'abri de
tout reproche? Quoi! pas une objection, pas une observation partie du
sein de cet auditoire? Qui le stupfiait de la sorte? Ah! c'tait sans
doute l'impudence de quelques-uns de ces jurs, qui, banqueroutiers,
voleurs, intrigants, osaient faire retentir dans l'enceinte de la
justice leur nom fltri par la loi et dire en face au peuple:--Jugez-moi
avant que je juge les autres!

Eh bien! ce que le peuple gar ou tremblant n'eut pas le courage de
faire, nous le ferons, nous, et nous arracherons leur masque  ces
magistrats de hasard; nous dirons leurs titres  l'estime et au respect;
nous les ferons descendre, couverts de honte, de l'estrade o l'audace
les a hisss!

Cette premire formalit accomplie, les juges, les jurs, les
accusateurs publics prtrent, en prsence des reprsentants de la
Commune, le serment d'tre fidles  la nation et de maintenir
l'excution des lois ou de mourir  leur poste.

A leur tour, les juges reurent le mme serment des commissaires
nationaux et des greffiers.

Puis, on se mit  l'oeuvre.

Les accuss ne manquaient pas, il n'y avait qu' choisir. Les cachots
regorgeaient, grce aux visites domiciliaires, aux mandats d'arrt du
Comit de surveillance et aux dnonciations particulires. Des princes,
des princesses, des journalistes, des ouvriers, des prtres, des
militaires! La moisson promettait d'tre grasse, elle le fut.

Lorsqu'on eut employ la plus grande partie de la journe  des
dispositions gnrales[3] indispensables, on convint d'instruire
l'affaire de M. Collenot d'Angremont, convaincu d'embauchage pour le
compte de Louis XVI.

  [3] Le jury spcial d'accusation dsirant apporter  ses oprations
    toute la clrit dont ses fonctions se trouvent susceptibles, a
    nomm pour demander en son nom dans les bureaux de la mairie et dans
    ceux de la maison-commune tous les papiers et pices dont il a
    besoin pour acclrer l'importante mission dont il est charg, MM.
    Petit fils et Garnier. FAIT AU TRIBUNAL, SANCE TENANTE, l'an IVe de
    la libert et Ier de l'galit. (_Procs-verbaux de la Commune._)

Mais avant de suivre le Tribunal du 17 aot dans ses premiers travaux,
examinons, ainsi que nous l'avons promis, les antcdents des membres
qui le composent;--et, avant qu'ils ne la rendent aux autres,
rendons-leur  eux-mmes la justice qui leur est due.




III.

UN SYBARITE DE LA DMOCRATIE.--NICOLAS OSSELIN.


Les augures, en s'envisageant les uns les autres, se riaient au nez. Il
devrait en tre de mme des hommes de loi; on peut m'en croire, car je
l'ai t longtemps. Ainsi s'exprimait effrontment  la tribune, le 22
septembre 1792, cet Osselin qui avait abandonn la place de prsident de
la premire section du Tribunal pour celle de dput  la Convention.

Pourtant ce n'tait pas un souvenir  venir voquer. Nicolas Osselin
avait t un triste et honteux homme de loi avant la Rvolution. Les
scandales de sa jeunesse l'avaient empch, en 1783, d'tre admis dans
la compagnie des notaires de Paris. Comme il avait trait d'une charge,
il plaida lui-mme contre eux et perdit. C'tait le fils d'un bourgeois
ais; il possdait le ton de la bonne compagnie et joignait  un visage
agrable une grande lgance de costume et de manires. Il composait des
vers galants, et l'une de ses romances: _Te bien aimer,  ma tendre
Zlie!_ qui fit longtemps les dlices des boudoirs, est peut-tre encore
vivante dans le souvenir de quelques octognaires. On peut donc supposer
qu'il ne tenait pas extraordinairement  tre notaire; cependant il
tenait  tre quelque chose, et son ambition ne se trouvait pas
satisfaite par des succs de salon ou par des triomphes de coulisses.

En 1789, il figura parmi les lecteurs de Paris; puis devint membre de
la municipalit, dont Bailly tait le maire. Osselin se conduisit avec
mesure dans les premires luttes de ce pouvoir nouveau contre les
exigences d'un peuple naissant  la libert. Mais les vnements, 
cette poque, emportaient les hommes ou les brisaient. Jeune, ardent,
Osselin bondit avec les flots du torrent et adopta sans rserve les
thories dmocratiques; ennemi furieux de la cour, il combattit
nanmoins les excs populaires. Le propre de ces organisations extrmes
est de se brouiller avec tous les partis. C'est ainsi que, lorsque La
Fayette voulut donner sa dmission de commandant des gardes nationales,
Osselin, dans un lan d'enthousiasme, alla jusqu' prier  genoux le
gnral de conserver son commandement,--dmarche peu digne, que censura
Bailly lui-mme, et dont Marat se servit plus tard pour dominer Osselin
et pour le pousser dans les exagrations dj trop naturelles  ce
caractre faible et mobile[4].

  [4] _Histoire des Prisons de l'Europe._

Bailleul, dans son _Almanach des Bizarreries humaines_ ou recueil
d'anecdotes sur la Rvolution, dpeint Osselin comme un pauvre homme,
un brouillon avec une activit de singe et toute l'intrigue d'un
rvolutionnaire. Il avait nanmoins un peu de cette facult qu'on
appelle de l'esprit  Paris, et qui consiste  donner  des riens une
tournure plaisante. Quand il avait attrap un bon mot, ou ce qu'il
croyait en tre un, il en riait le premier  gorge dploye et sans
fin.

Osselin tait administrateur des domaines lorsque le voeu des lecteurs
l'appela au nouveau tribunal criminel. Il avait activement figur parmi
les moteurs de l'insurrection du 10 aot et, prcdemment, en juillet,
il avait pris la dfense de Manuel et de Ption, lors de leur
destitution successive. Tous ces services mritaient une rcompense; le
refus de Robespierre le laissa prsident de la premire section du
Tribunal,--poste qu'il ne conserva que pendant plusieurs semaines,
c'est--dire jusqu'au jour o il alla siger  la Convention nationale.
Il avait alors trente-neuf ans, et il habitait un coquet appartement
dans une ancienne maison de la rue de Bourbon, au faubourg
Saint-Germain.

Pendant son court passage au Tribunal du 17 aot, Osselin,--tout le
monde s'accorde  le reconnatre,--fit preuve de modration et
s'acquitta de ses fonctions de prsident avec une conscience qui
mcontenta plusieurs fois la Commune et le peuple. C'est que ce n'tait
pas au fond un mchant homme. Hlas! c'tait pis, peut-tre. Sous une
aveugle imptuosit, il cachait une faiblesse de caractre des plus
dangereuses...




IV.

MATHIEU.--PEPIN-DGROUHETTE.--LAVEAUX.--D'AUBIGNI.--COFFINHAL-DUBAIL.


Ce Mathieu ne fit que passer  travers le Tribunal du 17 aot, comme
Osselin. Au bout de quelques sances, on ne retrouve plus son nom.

Pierre-Athanase Pepin-Dgrouhette, espce de cul-de-jatte, avait t
renferm  Bictre pendant quatorze ans, puis valet  l'Htel-Dieu, puis
postulant aux justices subalternes de Montmartre et de La Villette. La
fille d'un portier l'avait recueilli; il l'avait pouse et associe 
sa misre. Ces quelques lignes de biographie, dues  la plume bien
informe d'un contemporain (l'avocat Maton de La Varenne, qui refusa
d'tre le dfenseur de Fouquier-Tinville, aprs avoir t celui de tous
les voleurs du royaume), ne contiennent rien de charg.
Pepin-Dgrouhette tait un homme mprisable de tous points; il joignait
la corruption de l'me  la bassesse du visage. _Son immoralit n'tait
un problme pour personne_, selon l'expression d'un tmoin dans le
procs des prisons. Aprs la cassation du Tribunal, o il avait remplac
Osselin  la prsidence de la premire section, il fut arrt comme
prvenu de s'tre enrichi dans ses fonctions par des voies illicites; et
il n'chappa aux charges terribles qui pesaient sur lui qu'en
remplissant  Saint-Lazare le rle odieux de _mouton_ ou
dlateur,--ainsi que nous le verrons plus tard.

A ct de cet tre abject, nous sommes heureux de pouvoir reposer notre
vue sur un homme intelligent, le plus instruit du parti jacobin, un des
collaborateurs de Mirabeau dans son travail de la _Monarchie
prussienne_, le clbre lexicographe Laveaux. Celui-l au moins n'a pas
de taches avilissantes sur son pass; c'est un rvolutionnaire ardent,
mais agissant par conviction, rarement par intrigue. Ami de
Frdric-le-Grand, qui lui avait donn une chaire de littrature
franaise  Berlin, Laveaux avait crit une trentaine de volumes de
toute sorte, lorsque la Rvolution franaise fit explosion. Il crut
qu'il devait ses lumires  son pays et il revint en France, o jusqu'au
mois de mai 1792 il rdigea le _Courrier de Strasbourg_, pour lequel il
essuya quelques perscutions. Il tait  Paris lors de la journe du 10
aot; li avec les principaux chefs de la dmocratie, il ne fut pas
oubli par eux lors de la formation du nouveau Tribunal criminel. Il fut
nomm prsident de la deuxime section, et la sagesse de sa conduite
rpondit  ce qu'on tait en droit d'attendre de son savoir et de son
exprience. Laveaux avait quarante-trois ans; il avait pris,  Ble, les
ordres dans l'glise rforme. C'est l'auteur du grand dictionnaire qui
porte son nom.

Nous retombons maintenant dans l'ignorance et dans la fange. D'Aubigni,
fils d'un ancien notaire de Blrancourt, dans le dpartement de l'Aisne,
est un portrait qui rpugne au pinceau autant que le portrait de
Pepin-Dgrouhette.

Il n'appert pas, en effet, que Jean-Louis-Marie Vilain d'Aubigni fut un
homme d'une probit exacte, d'une rputation immacule. Sa mmoire nous
arrive toute noircie  travers les nuages de la Rvolution. Ancien
procureur au parlement de Paris, puis agent d'affaires, on le voit
poindre aprs la prise de la Bastille et aux vnements des 5 et 6
octobre, o il figure comme simple garde national. Un an plus tard, il
se fait recevoir membre de la socit des _Amis de la Constitution_,
sant aux Jacobins de la rue Saint-Honor. A partir de cette poque il
_joue un rle_, selon une expression d'alors, et il apparat comme un
des plus fougueux champions de la dmocratie.

La journe du 10 aot le vit se multiplier aux alentours du chteau et
dans le chteau mme. Il sentait l'or et le convoitait. Peltier veut
qu'il ait t un des instigateurs de la mort du journaliste Suleau, ce
jeune homme que sa belle mine, l'clat de ses armes et la fracheur de
son uniforme avaient fait arrter  huit heures et demie du matin sur la
terrasse des Feuillants. Un factieux, nomm d'Aubigni, chass depuis de
la municipalit nouvelle pour ses vols, accabla Suleau de reproches et
d'invectives; il le fit dpouiller de son bonnet de grenadier, de son
sabre et de sa giberne. Suleau protesta contre cette violence de la
manire la plus nergique. Sur ces entrefaites arrive Throigne de
Mricourt; elle lui saute au collet et aide  l'entraner; il se dbat
comme un lion contre vingt furieux, mais vainement! Mis hors d'tat de
dfense, on le saisit, on le taille en pices[5].

  [5] _Dernier tableau de Paris ou Rcit de la rvolution du 10 aot_,
    par J. Peltier.

Dans un mmoire justificatif qu'il rpandit lors de sa dportation,
Vilain d'Aubigni a prtendu avoir sauv la vie  une foule de personnes
dans la journe du 10 aot, notamment  la compagnie colonnelle des
Suisses tout entire, ainsi qu' l'tat-major de ce rgiment. Cette
assertion, qui ne repose sur aucune espce de tmoignage, me parat
combattue par un passage d'un autre de ses mmoires, publi, celui-l,
en l'an II, et dans lequel Vilain d'Aubigni s'exprime d'une manire bien
diffrente: Roland et ses complices, dit-il, ne peuvent me pardonner
d'avoir, dans la nuit et la matine de l'immortelle journe du 10 aot,
dtruit leur espoir, en livrant  une MORT PROMPTE ET TERRIBLE les
principaux chefs qu'ils avaient chargs de l'excution de leur
conjuration.

Quoiqu'il en soit, ce fut d'Aubigni qui, en sa qualit de commissaire de
la section des Tuileries, inventoria, aprs l'invasion du chteau, les
objets prcieux qui s'y trouvaient. Cet inventaire fut long. Il fit
main-basse sur quelques sacs;--on a prtendu, on a mme imprim que sa
femme, craignant les perquisitions, avait,  son insu, rapport  la
Commune cent mille livres dont il s'tait empar. D'Aubigni eut  subir
divers interrogatoires  cet gard, il se dfendit mal; mais comme il
tait l'ami de Danton et que Danton tait tout-puissant  cette poque,
on ferma les yeux. Sur ces entrefaites, il fut appel par les lecteurs
 faire partie du Tribunal du 17 aot.--Quel juge!

Le dernier qui se prsente sous notre plume, ce n'est pas un voleur,
c'est un bourreau, c'est Coffinhal. Une haute stature, des yeux noirs,
d'pais sourcils, un teint jaune, la voix d'un butor, tel est le
portrait de cet Auvergnat, d'abord mdecin, ensuite procureur au
Chatelet, puis rvolutionnaire par temprament. Il avait ajout  son
nom celui de Dubail, pour se distinguer de ses deux frres, Coffinhal et
Coffinhal Dunoyer. Il avait trente-huit ans. Il figure assez sur les
premiers plans de cette histoire pour que nous soyons dispens d'en
parler davantage en ce moment.




V.

LES DEUX ACCUSATEURS PUBLICS.--RAL, LULLIER.


Il n'est personne qui ne se souvienne d'avoir remarqu dans le monde un
vieillard plus que septuagnaire, d'une taille moyenne, mais bien prise,
d'une toilette modeste, mais propre et soigne, d'une tournure encore
virile et quelque fois smillante, qui ne rappelait en rien la caducit
de l'ge et les orages de la vie; d'une figure peu rgulire, mais qui
avait t agrable, et qui l'tait encore  force d'expression; coiff
de beaux cheveux blancs qu'on envierait  vingt ans, et arm d'un regard
bleu, lucide et transparent o n'avait jamais cess de briller le feu
d'une ardente jeunesse.

Quand le dner tirait  sa fin, et que la conversation devenait
tout--coup gnrale autour d'une table splendidement servie, dont j'ai
vu faire les honneurs par une des plus aimables et des plus jolies
femmes de Paris (Mme Coste), une voix souple et ferme, sonore et bien
accentue, s'levait d'ordinaire, dominait toutes les autres, et
finissait par captiver l'attention des plus distraits. C'est ce que
n'tait plus une causerie vague et souvent insipide pour ceux mmes qui
en font les frais; c'tait une narration spirituelle, anime, riche sans
digression, pleine sans verbiage, rudite sans pdantisme, et polie sans
affterie, dont l'attrait paraissait d'autant plus piquant aux couteurs
que l'historien avait presque toujours t un des principaux personnages
des scnes qu'il racontait. Or, ce n'tait pas l de ces scnes
vulgaires auxquelles la vanit seule d'un homme prvenu de son
importance peut supposer quelque intrt, parce qu'il imagine sottement
que le reflet de son nom couvrira la pauvret de son rcit. C'tait du
grave, du grandiose, du terrible. Tous les acteurs imposants de la
Rvolution y jouaient leur rle, depuis les despotes sanguinaires
qu'avait faits la populace, jusqu'au grand homme que ses soldats avaient
fait empereur; et voil pourquoi, lorsque cet homme avait fini de
parler, on gardait quelque temps le silence, comme pour l'entendre
encore.

Cet homme, ce vieillard, c'tait le comte Ral.

En puisant dans ses souvenirs, Charles Nodier en a rapport cette vive
peinture, que nos lecteurs nous remercieront sans doute d'avoir mise
sous leurs yeux. Nous ajouterons peu de chose  ces traits fermement et
spirituellement arrts. Ral, pour qui l'on devait crer un jour le
titre d'_Historiographe de la Rpublique franaise_, est, comme Laveaux,
un de ces hommes qu'on aime  rencontrer (justement parce qu'ils ne sont
pas  leur place) parmi les brutes et les sclrats qui dbordent en
temps de rvolution. Ils font un vilain mtier, mais au moins ils ont
les mains nettes; et en dehors de la politique ce sont des gens
distingus, rudits,  demi-passionns et  demi-habiles, de ceux-l qui
se sauvent toujours en suivant simplement le courant des affaires. Aussi
la fortune rapide de ce Pierre-Franois Ral, fils d'un garde-chasse,
ensuite petit procureur au Chatelet, puis accusateur public au Tribunal
du 17 aot, et successivement substitut de Chaumette, commissaire du
gouvernement au dpartement de Paris, conseiller d'Etat, prfet de
police sous l'Empire et comte par-dessus tout, cette fortune-l,
disons-nous, ne doit pas tonner.

Son collgue Lullier, avec moins d'importance relle, s'agita davantage,
mais il ne russit qu' tre odieux. Favori de la Commune, il fut, en
dcembre, le comptiteur de Chambon pour la place de maire de Paris.
Nous le verrons, dans les hideuses journes de septembre, continuer  la
Force le rle qui lui avait t confi au Tribunal du 17 aot et
dsigner aux sabres des gorgeurs la tte blonde et charmante de la
princesse de Lamballe.




VI.

LEROI.--BOTTOT.--LOHIER.--LOYSEAU.--CAILLRE DE
L'TANG.--BOUCHER-REN.--MAIRE, ETC.


Ceux-ci reprsentent le jury d'accusation et quelques supplants. Le
premier est un ci-devant marquis,--le marquis de Montflabert,--maire de
Coulommiers. Il a renonc  son titre et mme  son nom pour s'affubler
du sobriquet de _Dix-Aot_. On a trouv d'autant plus piquant d'en faire
un jur qu'il est sourd, et par consquent moins susceptible qu'un autre
de se laisser influencer par les dpositions des tmoins.--Il mourra sur
l'chafaud.

Bottot est jeune; il essaiera de provoquer l'acquittement de quelques
prvenus;--il sera destitu.

L'picier Lohier est un des serviles comparses de la Commune. On sera
content de lui au Tribunal du 17 aot, on le conservera au Tribunal
rvolutionnaire.

Loyseau tait chirurgien-barbier dans un village de la Beauce avant la
Rvolution. Dans ses nouvelles attributions, il se montrera tellement
svre qu'on le croira digne d'aller siger parmi les juges de Louis
XVI, et qu'il se trouvera un dpartement pour l'envoyer  la Convention
nationale.

Caillre de l'Etang, avocat, homme instruit.

Boucher-Ren exercera les fonctions de maire de Paris, par intrim,
aprs la dmission de Ption.

Maire, de la section des Arcis, passera au tribunal du 10 mars et n'y
sera pas suivi par une rputation de clmence.

Je laisse de ct plusieurs noms, tout--fait enfouis dans l'ombre, tels
que Jaillant, Jurie, Dumouchel (ne pas confondre avec l'ex-recteur de
l'Universit, vque constitutionnel, etc.), Blandin, Andrieux (non pas
le littrateur), et d'autres encore, pour qui l'oubli est un bienfait et
le ddain une grce.

Cette brigade d'accusation tait commande par l'homme oubli dans le
_Moniteur_, par Fouquier-Tinville, ancien procureur au Chatelet et
_assassin en premire instance_.




VII.

FOUQUIER-TINVILLE.


Mais alors Fouquier-Tinville n'en tait qu' ses premires armes. Il
dbutait au Tribunal du 17 aot. Que dis-je? C'tait un nouvel poux; il
venait tout rcemment de convoler en secondes noces avec une jeune fille
NOBLE, de petite taille, mais de trs-jolie figure,--car l'accusateur
public tait sensible aux charmes de la physionomie. Il aimait aussi la
bonne chre et il avait le mot pour rire  l'occasion. Il avait
surtout, dit Desessarts, un got de prdilection pour les danseuses de
spectacles, auxquelles il sacrifia sans rserve sa fortune.--C'tait du
temps de sa premire femme que ce _got de prdilection_ lui tait venu;
cette femme se plaignait quelquefois de lui voir dissiper ainsi son
patrimoine. Cela donna du mcontentement  Fouquier-Tinville. Mais, par
bonheur, cette femme mourut bientt, lui laissant sa libert et trois
enfants.

Ce fut alors que Fouquier-Tinville s'prit de la petite aristocrate en
question. J'ignore si elle lui apporta de la fortune; il en avait
besoin; car, aprs avoir vendu sa charge, il ne lui tait rest que des
dettes.--C'tait la mode, chez quelques sans-culottes, d'pouser des
filles de famille noble; on ne sait pas pourquoi. Le plus ftide d'entre
tous, le capucin Chabot, ne se maria-t-il pas, en plein 93, avec une
Autrichienne riche de 700,000 livres? Dclamez donc contre les titres et
contre l'argent!

Toutes les rhabilitations ont t tentes,--mme celle de
Fouquier-Tinville. Empressons-nous toutefois de dclarer que ce n'est
pas parmi ses contemporains qu'il s'est trouv un crivain pour une
pareille tche. Quelques-uns ont pu lui accorder l'habilet, la
connaissance profonde des affaires, le courage mme,--mais aucun, aucun
entendez-vous, ne lui a accord le coeur d'un homme. Ses complices se
reculaient souvent d'auprs de lui et le regardaient avec une admiration
effraye. Le _dpopulateur_! ainsi l'appelait-on au Comit de salut
public; et Collot-d'Herbois,--Collot-d'Herbois que le sang ne devait pas
pouvanter, cependant!--l'a fltri par une monstrueuse et loquente
parole, en disant de lui: IL A DMORALIS LE SUPPLICE!

Le masque de Fouquier-Tinville est suffisamment connu par les gravures
qui en ont t faites, et mieux encore par le portrait _crit_ de
Mercier, dans le _Nouveau Paris_ de l'an VI. Lorsqu'il fut nomm
directeur du jury d'accusation, Fouquier tait g de quarante-cinq ans
 peu prs. Il avait la tte ronde, les cheveux trs-noirs et unis, le
front troit, le visage plein et grl, quelque chose de dur et
d'effront dans l'expression. Son regard, quand il le rendait fixe,
faisait baisser tous les yeux; au moment de parler, il plissait le front
et fronait les sourcils,--qu'il avait nanmoins plus ouverts que ne le
veulent les mlodrames;--sa voix tait haute, imprieuse. Simplement
retors et bourru au commencement de ses terribles fonctions, il devint
dans la suite expditif et insolent. L'odeur du sang le grisa, comme
grise l'odeur de la poudre. Mais son ivresse tait farouche, sans piti;
il avait l'air de poursuivre une vengeance personnelle. Ainsi devait
tre Tristan, le sinistre _compre_ de Louis XI.

Fouquier-Tinville tait grand et robuste.

J'ai vu souvent son criture;--elle est ferme, assure, lisible, droite,
ni trop grasse ni trop maigre,--une criture de procureur.

Appartenant, ainsi que Coffinhal,  une famille nombreuse, il prit le
nom de Tinville, pour se distinguer aussi, lui, de ses frres, dont l'un
tait fermier et l'autre avocat. Il tait n  Hrouel, prs
de Saint-Quentin. Un des parents de Fouquier-Tinville, M.
Fouquier-d'Hrouel, a fait partie dans ces derniers temps de l'Assemble
lgislative.--Ajoutons, pour en terminer avec ces renseignements de
famille, que l'accusateur public tait un peu parent de Camille
Desmoulins.




VIII.

DISPOSITIONS.


A peine install, le Tribunal se trouva arrt par quelques difficults
de dtail. Il nomma une dputation charge d'aller solliciter auprs de
l'Assemble la suppression d'une partie de ces formes qui ne tendent
qu' entraver la procdure sans la rendre plus lumineuse.--Le 19 au
matin, cette dputation ayant t admise  la barre, sa demande fut
immdiatement renvoye  la commission extraordinaire et convertie en
dcret.

Ds lors, la justice put avoir son cours.

Dans cet intervalle, le jury d'accusation avait commenc son oeuvre. On
avait bien song, en premier lieu,  instruire le procs du prince de
Poix; mais toutes les pices ncessaires n'tant pas recueillies, on se
rejeta sur un plus mince particulier, sur Collenot d'Angremont. Aprs
avoir reu les dpositions crites des tmoins et rdig l'acte
d'accusation, Fouquier-Tinville fit rassembler les huit citoyens formant
le tableau du jury d'accusation, et en prsence du commissaire national,
il s'exprima dans les termes usits:

--Citoyens, vous jurez et promettez d'examiner avec attention les pices
et les tmoins qui vous seront prsents et d'en garder le secret. Deux
motifs principaux rendent ici le secret ncessaire: nous ne sommes point
encore arrivs  cette partie publique de la procdure qui doit faire
juger si l'accus est coupable ou non; il ne s'agit, quant  prsent,
que de dcouvrir s'il y a lieu ou non  l'accusation. Le secret est donc
ncessaire pour ne point avertir les complices de prendre la fuite, et
pour que les parents et amis de l'accus ne soient point informs des
noms des tmoins, qu'ils auraient intrt  carter ou  sduire avant
qu'ils ne dposent par-devant le jury de jugement. Vous vous expliquerez
avec loyaut sur l'acte d'accusation qui va vous tre remis; vous ne
suivrez ni les mouvements de la haine et de la mchancet, ni ceux de la
crainte et de l'affection.

--Je le jure! rpondit chaque jur.

Ces dclarations faites, les tmoins furent introduits et dposrent de
nouveau, mais cette fois verbalement; puis les jurs, ayant en mains
toutes les pices, se retirrent dans une chambre particulire, pour
examiner l'acte d'accusation.

Aprs une assez longue dlibration, ils conclurent,  la majorit des
voix, qu'il y avait lieu  accusation contre Collenot d'Angremont.

Ces formalits,--qui constituent la tche du jury d'accusation,--se
rptrent pour tous les procs instruits par le Tribunal du 17 aot.
Nous avons cru devoir les indiquer rapidement; nous n'y reviendrons
plus.

Mais avant de faire pntrer le lecteur dans la salle de jugement, il
convient de rtablir la liste du _Moniteur_, afin qu'elle ne fasse plus
autorit dans l'histoire. Pendant les trois jours couls depuis
l'installation du Tribunal jusqu' sa premire sance, c'est--dire
depuis le 18 aot jusqu'au 21, il y avait eu des dmissions, des
mutations, des nominations nouvelles. Tel membre du jury d'accusation
tait devenu juge; tel autre avait t institu commissaire national.
C'tait une physionomie toute diffrente.

Enfin, au 20 aot, le Tribunal tait organis de la manire suivante:

PRSIDENT DE LA PREMIRE SECTION.--Charles-Nicolas Osselin.

PRSIDENT DE LA SECONDE SECTION.--Jean-Charles-Thibaut Laveaux.

JUGES.--Mathieu, Pepin-Dgrouhette, Vilain-d'Aubigni, Coffinhal-Dubail,
Desvieux, Maire.

COMMISSAIRE NATIONAL DE LA PREMIRE SECTION.--Bottot.

COMMISSAIRE NATIONAL DE LA SECONDE SECTION.--Legagneur.

ACCUSATEUR PUBLIC DE LA PREMIRE SECTION.--Lullier.

ACCUSATEUR PUBLIC DE LA SECONDE SECTION.--Ral.

MEMBRES DU JURY D'ACCUSATION.--Fouquier-Tinville, Leroi, Loyseau,
Caillre de l'Etang, Perdrix, Dobsen, Crevel, Lebois.

GREFFIERS.--Brusl, Hardy, Mchin, Georges.

COMMIS GREFFIERS.--Vivier, Montessuit, Masson, Binet, Bocquen, Laisn,
Laplace, Neirot.

HUISSIERS.--Trippier, Nicol, Dor, Heurtin, Tavernier l'an, Tavernier
le jeune, Nappier, Bissonnet.




CHAPITRE III.

PISODES DE LA VIE PRIVE D'ALORS.




I.

LES ROSES DE FRAGONARD.--LA FILLE DE CAZOTTE.


En ce temps-l il y avait, dans un des appartements les plus tristes de
Paris,--rue Gt-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante
ans qui s'appelait Nicolas Fragonard et qui avait t jadis un peintre 
la mode, comme Boucher son matre. Il avait vu poser devant lui, et dans
le jour qui lui syait le mieux, c'est--dire aux bougies, toute la
France galante, depuis la France de l'Opra jusqu' la France de
Trianon, les deux confins de la galanterie suprme. Il avait t peintre
de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grce, _plus belle
encore que la beaut_, selon le dire du pote; et il avait fait courir
tout le long, le long, le long des boudoirs ces guirlandes de petits
amours vtus  la mode de l'Olympe, qui glent et s'caillent
aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors
Nicolas Fragonard tait jeune et joyeux; c'tait surtout un garon de
bonne mine, portant le taffetas rose comme les Landre de la
Comdie-Italienne, plus galant que le dernier numro des _Veilles
d'Apollon_, baisant le bout des doigts  la faon des abbs poupins et
pirouettant comme un militaire de paravent.

Pendant trente ans et plus, Fragonard vcut de cette vie brillante et
douce que le rgne de Louis XV faisait  tous les artistes mondains. Il
fut un grand peintre aussi lui, dans le sens que le dix-huitime sicle
attachait  ce mot, grand peintre  la manire de Baudouin, de Lancret,
de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni
aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vrit,--pliade
ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'Art_. Que
n'a-t-il pas dpens de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
qu'il parcourut d'un pied si lger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent
sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachs aux ailes de
Cupidon! Tous les amateurs connaissent le _Chiffre d'amour_, le
_Sacrifice de la rose_, la _Fontaine_, sujets tendres, qui font  peine
rver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,
dans les soupers galants o on le conviait; et les allgories lui
taient fournies par ces Claudines d'hier, mtamorphoses en Eliantes du
jour par un coup de la baguette dore de quelques fermiers-gnraux.

Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la gloire et la richesse, ces
deux courtisanes qui s'prennent si rarement du mme homme. Il vcut
avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour nfaste o la Rvolution
vint faire la part mauvaise  tous ceux qui vivaient de posie peinte ou
crite, sculpte ou chante. La Rvolution les fit remonter, ceux-l,
dans les mansardes d'o ils taient descendus, en leur disant:--On n'a
que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses
politiques; restez l. Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le
peintre n'couta pas la Rvolution. Il crut que les Nymphes et les Jeux
taient ternels en France,  Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre
en t, dans ces htels gards par de si beaux suisses  galons, dans
ces cercles o le tournebroche de l'esprit tait incessamment mont,
dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces thtres toujours
remplis d'oisifs. Il crut  l'immortalit du luxe et de l'art, son
compre. Que dire enfin? Il crut aussi un peu  lui-mme et  son
talent; c'tait une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait
t aussi longtemps  la mode que Fragonard. Il continua donc  jeter de
tous les cts ces petits tableaux coquets, ces dessins lavs au bistre,
ces scnes d'enchanteresse perdition o l'amour joue le principal
rle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un
quart d'heure qui s'teindra au bout de cette svelte alle de peupliers,
soupirs qui voltigent sur les lvres  la faon des papillons, jeux de
l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprs de vos
petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais mme sans
vouloir les voir.

Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les
invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir
lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
gardes-du-corps de Versailles, aux journes des 5 et 6 octobre,
Fragonard chiffonnait la houppelande azure d'un Tircis, dansant sur
l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais dsespre!
car nul ne pensait plus  Fragonard. Son monde de marquises et de
petits-matres,  prsent tremblant et retir, n'avait plus le coeur aux
fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles taient passes
des bras de la noblesse aux bras du tiers-tat, qui n'entendait que bien
peu de chose aux lgances. Fragonard avait donc l'air de revenir du
dluge avec ses tableaux d'un autre ge; peu s'en fallut mme qu'on ne
le traitt de contre-rvolutionnaire.

Il se rsigna,  la fin; et quand il se vit bien et dment oubli, il
laissa de ct sa palette, comme font toutes les renommes chagrines qui
ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. L-dessus, la
Rvolution,--qui n'a rien fait  demi,--lui prit sa fortune, comme elle
lui avait pris sa gloire! Au lieu de rsister et de se faire emprisonner
pour la peine, il se retira, dsol et bourru, au milieu de quelques-uns
de ses tableaux, dont il se cra une compagnie, la seule qu'il pt
supporter. Ce fut ainsi que l'anne 1792 surprit le vieux Fragonard dans
une maison refrogne de la rue Gt-le-Coeur, o il se laissait aller
solitairement  la mort et  l'oubli.

--S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours
qu'il se hasardait  mettre les yeux  sa fentre; mais ils ont perdu le
grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
chapeaux amricains, des lvites de drap sombre, des souliers sans rouge
au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
rendra mes petites grisettes montes sur des mules hautes de six pouces,
et le corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles taient jolies, et
comme cela valait la peine alors d'tre peintre!

Fragonard se lamentait de la sorte ou  peu prs, lorsque le 16 aot, au
matin, comme il contemplait avec tristesse une trs-jolie gravure faite
d'aprs son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper  sa porte
d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frapp
ainsi  la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de
son coeur que tout n'tait pas compltement mort en lui. Il alla ouvrir
et vit entrer une jeune personne de seize  dix-sept ans environ; une
ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attach par un noeud
de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient
toute sa parure. Elle tait suivie d'une ngresse coiffe d'un
madras.--Monsieur Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu
surprise de l'aspect mlancolique de cette chambre.--C'est moi,
rpondit-il, bloui de cette apparition charmante; ou plutt c'tait
moi... Que voulez-vous  Fragonard, mon enfant, et qui tes-vous pour
vous tre souvenue de ce nom, au temps o nous sommes?

La jeune fille dtacha le mantelet qui couvrait ses paules. Ainsi
dgage, sa taille parut dans toute son idale perfection. Son teint
jetait de la lumire, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression
ardente et douce  la fois.--Je suis la fille de Cazotte, dit-elle, et
je dsire que vous fassiez mon portrait.

Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,
il lui tait arriv souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable
amoureux_, cet enjou Cazotte, dont le mrite n'est pas apprci
suffisamment. Il avait caus plusieurs fois avec lui, sur le coin de la
chemine,  l'heure o le potique rveur se plaisait  carter de la
meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi
pour tablir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
durable dans sa frivolit. Fragonard ne pensait jamais  Cazotte sans
ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prdictions
singulires que l'illumin des salons avait faites au peintre des
boudoirs--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui
tait bien l'oeil d'un illumin, en effet.

Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant
entrer dans sa pauvre cellule, il avait t tent de la prendre tout
d'abord pour le spectre ador de Mme de Pompadour  quinze ans. Il la
fit asseoir, et lui dit d'un accent mu:

--Soyez bien venue, vous, la fte de mes pauvres yeux; soyez bien venue,
vous qui me rapportez l'clat et la suavit d'un temps que je pleure
tous les jours avec gosme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
attendais pas! Je croyais toute esprance ensevelie pour moi. Savez-vous
que voil deux annes que je vis dans cette solitude de la rue
Gt-le-Coeur, la rue bien nomme! Soyez bnie, vous qui me revenez avec
mes rubans bleus sur votre tte, avec mes roses sur vos joues, avec mes
paillettes dans votre regard, avec tout mon bonheur et toute ma
renomme! Vous tes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!

Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle
tait venue pour son portrait:--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne
l'ai-je pas dj fait cent fois! Ne le voil-t-il pas l et l, puis
encore l (il montrait ses toiles accroches au mur): ici Colinette et
plus loin Cydalise; ici Hb et  ct Lda? N'tes-vous pas l'idal que
j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que
je fasse votre portrait? le voil tout fait, emportez-le, jamais je n'ai
fait mieux.

Et Fragonard, mont sur une chaise, atteignait un merveilleux petit
tableau o une jeune fille tait reprsente attachant un billet doux au
cou d'un _chien fidle_.

Mlle Cazotte, souriant de son dlire, essaya de lui faire comprendre
qu'elle dsirait tre peinte dans une attitude plus conforme  ses
projets, car c'tait  son pre qu'elle destinait ce portrait,  son
pre de qui les vnements politiques pouvaient un jour la sparer.
Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua
douloureusement la tte.

--Hlas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie
pour un homme d'inspiration gracieuse et lgre que cette vie de guerre
civile, allez! Toujours la fusillade qui vient branler les vitres de
vos fentres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,
n'ai-je pas eu la tte brise par l'cho des mitraillades de la place du
Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chre demoiselle, que j'ai oubli
mon mtier; avec l'ge et avec la rvolution, ma main est devenue
tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.

--Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un
sourire.

--Vous le voulez donc bien?

--C'est pour mon pre.

--Eh bien! rpondit-il avec effort, revenez demain; nous essaierons.

Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il
avait achet une toile de petite dimension sur laquelle il commena 
tracer ses premires lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
adorable modle, il s'aperut que peu  peu ce visage, d'une expression
si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquitude secrte,
que ce front limpide s'altrait graduellement, que ce regard radieux se
couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda avec une
sollicitude que son ge autorisait, d'o venait cette proccupation
chagrine. Mlle Cazotte lui apprit que son pre tait compromis dans les
vnements du 10 aot et que sa correspondance tout entire avait t
dcouverte dans les papiers du secrtaire de l'intendant de la
liste-civile. Heureusement que Cazotte tait en ce moment loign de
Paris: il habitait auprs d'Epernay un petit village dont il tait le
maire; peut-tre y demeurerait-il inaperu et  l'abri des
perquisitions.

--Aussitt mon portrait achev, dit-elle, ma mre et moi, ainsi que
cette bonne ngresse qui nous a accompagnes, nous retournerons le
rejoindre, car il doit tre bien inquiet!

Fragonard l'avait coute avec attention, et en frmissant. Il savait
que l'orage rvolutionnaire franchirait les provinces et il craignait
que la justice du peuple ne regardt pas aux cheveux blancs avant de
s'abattre sur une tte proscrite. Nanmoins, il se garda bien de
communiquer ses craintes  la jeune fille; il essaya, au contraire, de
la rassurer.--Mais le portrait n'avana gure ce jour-l.

Il n'avana gure non plus le 18. Mlle Cazotte, instruite du dcret qui
ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut pouvante dans
la maison de la rue Gt-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues;
elle essaya de poser cependant. La mme dsolation opprimait Fragonard.

--Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le
plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grce,
faites trve  votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
vous? j'en smerai autant qu'il vous plaira. Mais, par piti! ne me
faites pas peindre ces pleurs!

A travers ces souffrances partages, le portrait s'acheva cependant.
Mlle Cazotte tait reprsente assise sous un berceau de roses. Les
roses avaient toujours enivr Fragonard. Lors de la dernire sance,
Mlle Cazotte vint chez lui, accompagne de sa mre, une crole qui avait
t parfaitement jolie et qui l'tait encore quoiqu'elle et de grands
enfants. Elle avait cette grce nglige des femmes de la Martinique, et
cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'tranger
se remarquait aussi dans ses vtements; sa tte tait entoure d'une
mousseline des Indes, dispose avec un got infini. La mre et la fille
remercirent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'tait jamais senti
si mu; et, le soir mme, elles reprenaient la route de la Champagne.

--Pourvu qu'elles arrivent  temps! soupira Fragonard.

Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un
ton de voix singulier:

--Elles taient bien rouges, les roses que j'ai amonceles autour de
cette enfant!




II.

LA MAISON DE CAZOTTE, A PIERRY.--CORRESPONDANCE.--ARRESTATIONS.


Jacques Cazotte tait maire de Pierry, petit village de vignobles  une
demi-lieue d'Epernay. Il habitait une grande maison, compose d'un
rez-de-chausse et de mansardes, et flanque de deux ailes qui
n'existent plus. On entrait par une vaste cour entoure d'arbres et
coupe par de nombreuses plate-bandes toutes couvertes de plantes de la
Martinique apportes et multiplies par Mme Cazotte. En haut d'un perron
trs lev, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un
juchoir.--Tel tait l'aspect extrieur de cette maison, devenue
aujourd'hui, aprs plusieurs possesseurs intermdiaires, la proprit de
M. Aubryet, pre d'un de nos littrateurs les plus spirituels. Les
jardins et le parc qui en dpendent, quoique encore trs beaux
assurment, n'ont plus l'norme tendue d'autrefois.

La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de
Pierry.

En attendant le retour de sa femme et de sa fille qu'il avait envoyes 
Paris pour s'enqurir de la ralit des prils qu'il courait, Jacques
Cazotte, rest seul avec son fils Scvole,--qui, je crois, existe encore
et est retir  Versailles,--passait les jours dans la lecture des
livres saints. C'tait alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de
taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondment
religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde;
et son langage, tremp aux plus pures sources de l'esprit franais,
charmait les gens de qualit et les gens de science qui le frquentaient
d'habitude. Clbre par ses visions, plus clbre par ses romans, et
entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un
chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosit, la
tendresse, l'admiration, c'est--dire tout ce qu'un homme peut envier
pour couronner le dclin de ses ans. C'et t un heureux vieillard, si,
en face des dsastres de son pays, il et pu conserver ce rare et
prcieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est
que le partage de l'gosme ou de la philosophie,--deux termes synonymes
en temps de rvolution. Par malheur, ou plutt par bonheur (c'est comme
on veut l'entendre), Cazotte avait une me impressionnable, gnralement
imbue de l'amour de la patrie, vibrant  toutes ses gloires et  toutes
ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir
s'avancer les faucheurs rvolutionnaires sans essayer de les combattre;
et de sa plume colore, toujours jeune, emporte et brillante, il avait
aid au succs du journal de son ami Pouteau, intitul: _les Folies du
mois, journal  deux liards_. Pouteau tait secrtaire de M. Arnaud de
Laporte, intendant de la Liste-civile. Il recevait les articles que
Cazotte lui envoyait de Pierry.

Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations 
cette poque, n'aurait pas suffi  compromettre le maire de Pierry, si,
aprs la journe du 10 aot, les papiers de la Liste-civile n'eussent
t inventoris, et si la correspondance tout entire de Cazotte ne ft
tombe, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis
politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter  sa fille
Elisabeth,--lettres d'ailleurs excessivement remarquables par la forme
et dont quelques-unes ont t publies dans les journaux
d'alors,--contenaient l'expression sans voile de ses sentiments
royalistes. O Paris! s'criait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on
pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des
portions de gaz fix que le soleil dore des plus brillantes couleurs du
prisme. Voil ton image. Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et
disait: Nous ne serons malheureusement dlivrs de cette vermine que
par la vapeur de la poudre  canon.

Cazotte ignorait cette importante et funeste dcouverte. Sa fille et sa
femme, lorsqu'elles furent de retour  Pierry, tchrent de la lui
cacher; mais  leurs embrassements mls de larmes,  leurs transes
continuelles, surtout  leurs instances pour l'engager  fuir, 
s'expatrier, comme faisaient dsesprment les derniers serviteurs de la
royaut, il devina une partie du danger qui le menaait.

Mais lui, m par cette obstination douce des vieillards, il rsista 
toutes les prires, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en
France,  son poste comme un soldat,  son autel comme un prtre.

Un jour cependant que son fils Scvole s'tait joint  sa fille et  sa
femme pour le supplier de se rendre  leurs voeux, il parut un instant
branl. Ses yeux se promenrent avec attendrissement sur ces trois
fronts baigns de larmes; ses bras entourrent ces trois ttes leves
vers lui; son coeur se prit  battre comme  l'heure des grandes
dcisions. Il allait cder peut-tre, lorsque, tout  coup, s'arrachant
 leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabes, et, comme saisi
d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assure et haute ce passage
o le vieil Elazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui
veulent le soustraire  la mort:--Mais lui, considrant ce que
demandaient de lui un ge et une vieillesse si vnrables, et ces
cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui tait si
naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait mene depuis sa
jeunesse, il rpondit: En mourant avec courage, je paratrai plus digne
de la vieillesse o je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple
de courage et de patience, au lieu de chercher  conserver un petit
nombre de jours qui ne valent plus la peine d'tre prservs.--La
famille de Cazotte baissa la tte, car il lui semblait tre en prsence
du vieil Elazar lui-mme; et  partir de ce jour, il ne fut plus
question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur rgle de
conduite des exemples de l'Ecriture.

Mais la vie n'tait pas heureuse  Pierry. Si petit que ft ce village,
si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
gographiques, il renfermait nanmoins assez de mcontents et d'exalts
pour fournir un contingent  la rvolte populaire. Cazotte tait
bienfaisant, mais il tait riche ou du moins ais; il tait honnte
homme, mais il aimait le roi et il allait  la messe; ces torts
prvalurent aux yeux de ses administrs, on ne considra ni son ge ni
les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre, on ne considra
que l'INTRT GNRAL, un des cinq ou six grands mots lastiques avec
lesquels se justifient toutes les ingratitudes et tous les forfaits.
Dnonc  Paris, dnonc  Pierry, Cazotte ne pouvait viter son sort.
Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.

Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est rest inconnu, fut
envoy  Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
commissaire d'Epernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
perroquet tait sur son bton; la ngresse travaillait auprs d'une
fentre;--un petit chien bichon tait couch auprs d'elle. L'agent
pntra jusque dans le salon o taient runis Jacques Cazotte, sa
femme, son fils et sa fille.

--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.

--Oui, monsieur, rpondit celui-ci.

Et apercevant le commissaire d'Epernay, qui cherchait  dissimuler sa
prsence derrire les gendarmes, il le salua d'un sourire.

--C'est bien; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrt.

--Monsieur s'cria Elisabeth, c'tait moi qui crivais pour mon pre!

--Eh bien! repartit l'agent tonn, je vous arrte avec lui.

C'tait l tout ce que demandait la noble fille. La mre sollicita la
mme faveur, elle lui fut refuse; l'agent de la Commune n'tait pas
venu pour faire tant d'heureux!

On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour tait
encombre de gens du village qui venaient avec une curiosit bte chez
les uns, cruelle chez les autres, assister  l'arrestation de leur
maire.

Aprs que les scells eurent t mis partout, Cazotte, qui avait runi
Elisabeth, Scvole et sa femme dans une suprme et douloureuse treinte,
ordonna  Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux  la
voiture. On partit de Pierry  midi environ, et l'on arriva le lendemain
 Paris par la barrire Saint-Martin. Conduits immdiatement 
l'Htel-de-Ville, o se tenaient les sances permanentes du comit de
surveillance, le pre et la fille, aprs avoir subi un interrogatoire
pralable, furent envoys  la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, pour y
attendre que leur procs ft instruit.

Ce n'tait pas seulement  Pierry, dans la Champagne, que s'exeraient
ces arrestations; c'tait sur tous les points de la France. Nous avons
voulu, par cette scne dtache du livre de la vie intime, montrer
comment cela se passait ordinairement. Le comit de surveillance s'tait
ht d'envelopper Paris et la province dans un vaste rseau de
proscription. C'est ainsi que Beaumarchais avait t arrach  ses
filles, l'abb Sicard  ses lves; c'est ainsi que des missaires
nombreux parcouraient les campagnes et _recrutaient_ pour le compte du
nouveau Tribunal.




CHAPITRE IV.




I.

PREMIRE AUDIENCE.--PREMIRE CONDAMNATION A MORT.--PREMIRE EXCUTION.


L'affaire Collenot fut porte le 20 aot au jury de jugement.
L'assemble tait nombreuse et impatiente. Osselin prsidait; de ses
cheveux arrangs avec art, de son linge aristocratique, de toute sa
personne enfin s'exhalaient des parfums que les sans-culottes ne
sentaient pas d'un bon nez.

L'entre de Collenot d'Angremont fut signale par les murmures de
l'auditoire. On s'attendait  ce qu'il serait condamn, quoiqu'on ne st
pas bien au juste quel tait son crime; on voulait sa mort quoiqu'on
ignort ce qu'il avait fait pour la mriter. Mais il fallait au peuple
une victime, n'importe laquelle,--et il aurait fait beau voir que
d'Angremont n'et pas t coupable!

En rsum, voici ce dont on l'accusait: il avait obi aux ordres et aux
instructions du ministre Terrier-Monciel, en levant une sorte d'escouade
de police, destine  surveiller les runions politiques et  prvenir
les mouvements rvolutionnaires. Cette bande d'espions avait des marques
distinctives: tous portaient une cocarde  flocons de rubans ples,
qu'ils avaient une manire convenue de placer sur leur chapeau ou  leur
bras; ils taient arms d'un bton de forme particulire, appel entre
eux _constitution_.

L'imbcile rdacteur des _Rvolutions de Paris_, Prudhomme, dans ce
style emphatique et atroce qu'on lui connat, s'exprime de la manire
suivante sur d'Angremont et sur ses affids: Collenot, dit d'Angremont,
tait petit-fils d'un gelier de Dijon; il devint l'ami, le confident de
Mdicis (Mdicis, c'est le surnom que Prudhomme a invent pour
Marie-Antoinette); son ministre consistait  enrler des sclrats
exercs au mtier de _brigands_, D'ASSASSINS, D'INCENDIAIRES. On en a
trouv une liste norme dans ses papiers; ce fait a t constat par le
jury d'accusation: cette bande de sicaires tait distribue en brigades,
et dissmine dans tous les quartiers de la capitale. Le jour, leur
consigne tait d'assister, soit aux sances de l'Assemble nationale,
soit  celles des Jacobins, soit  ces sances populaires qui se
trouvaient au milieu des places publiques, et qu'on qualifiait du nom de
groupes. Ils y prchaient le royalisme et l'_idoltrie_, ils y
dclamaient contre les patriotes; et lorsque quelqu'un mettait
librement son opinion, l'ordre tait de lui susciter une querelle,
d'appeler la force publique, de le faire conduire au corps-de-garde,
d'o il tait transfr au bureau central des juges de paix: l, les
soldats de d'Angremont se faisaient reconnatre  certains signaux; le
juge-de-paix les relchait et le patriote _tait prcipit dans les
cachots_...--La nuit, ces mmes sclrats avaient la permission _de
voler et d'assassiner_ en dtail; la plupart des vols et des meurtres
qui ont t commis pendant l'hiver ne proviennent que d'eux; et s'ils
n'ont pas t punis, c'est que les juges de paix taient pays pour les
soustraire  la loi.

Ces exagrations, bien qu'elles portent en elles-mmes leur ridicule,
furent cependant produites au Tribunal;--mais de ces vols, de ces
meurtres, on ne fournit aucune preuve.

D'Angremont ne chercha pas d'ailleurs  attnuer ce que sa situation
avait de fcheux et de contre-rvolutionnaire. Il convint qu'il tait un
excellent et fidle royaliste, et qu'il avait de bons motifs de l'tre,
ayant toujours reu des bienfaits de la cour. Il avait t matre de
langues de Marie-Antoinette lorsqu'elle n'tait que dauphine[6]. Plus
tard, il fut employ dans les bureaux de l'Htel-de-Ville par Joly,
ex-ministre de la justice, alors administrateur; et ce fut sur ces
entrefaites que Terrier-Monciel le chargea d'organiser l'escouade en
question.

  [6] Il avait aussi compos une _Grammaire franaise_, dont l'Assemble
    constituante avait agr l'hommage.

J'avoue que je cherche en vain l-dedans matire  culpabilit. Si
toutefois la reconnaissance et le dvouement sont des crimes, certes,
Collenot d'Angremont tait criminel, bien criminel!

Les papiers trouvs chez lui prouvrent qu'il se faisait rendre compte
tous les soirs, par ses agents, des vnements de la journe, et qu'il
en rdigeait ensuite trois notes: une pour Louis XVI, une pour
Terrier-Monciel et la dernire pour M. de Lieutaud, lieutenant de la
garde du roi. Collenot d'Angremont tait, sinon le chef, du moins
l'instituteur et le payeur de cette bande, divise en dix brigades;--les
brigadiers recevaient 10 livres par jour; les sous-brigadiers, 5 livres;
chaque homme, 2 livres 10 sols.

Un grand nombre de tmoins furent entendus: ils dposrent de faits
insignifiants. En somme, c'tait une affaire de police particulire, 
laquelle on donnait l'importance d'un complot.

La mauvaise foi de Prudhomme est insigne dans son expos que nous avons
transcrit. Il attribue  la bande de d'Angremont la plupart des vols et
des assassinats qui ont eu lieu pendant l'hiver. Or, la bande de
d'Angremont n'existait pas pendant l'hiver, non, plus que pendant le
printemps; elle comptait  peine UNE SEMAINE D'EXISTENCE au 10 aot.
Voici les termes prcis de l'acte d'accusation: Louis-David Collenot,
dit d'Angremont, ci-devant secrtaire de l'administration de la garde
nationale,  la maison commune, convaincu d'embauchage et d'avoir fait
une leve d'hommes solds et forms par brigades, _depuis le premier
aot jusqu'au huit_, sans ordre d'aucune autorit constitue; et d'avoir
eu l'intention de former un complot tendant  troubler l'Etat dans une
guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres.

Il est difficile, on en conviendra, de croire  une grande quantit de
vols et de meurtres de la part de ces brigades, surtout dans le court
espace _du premier au huit aot_.

Mais le Tribunal avait son sige fait.

La liste des tmoins tant puise, le dfenseur officieux de Collenot
d'Angremont eut la parole. Ce dfenseur (M. Julienne), dont le journal
de Gorsas lui-mme constata les efforts et les grands talents, se
retrancha judicieusement dans l'incomptence du Tribunal pour juger le
dlit de son client, lequel, ayant t arrt le 8 aot, ne devait pas
et ne pouvait pas, dit-il, tre jug par un jury dsign pour se
prononcer sur les attentats du 10. On ne l'couta pas.

Aprs une sance de trente-deux heures, sans dsemparer, le jury dclara
que Collenot d'Angremont tait coupable de conspiration contre l'Etat.
Le commissaire appliqua la loi, et le Tribunal pronona la peine de
mort, conformment aux art. 2 et 3 de la sect. 2 du tit. 1er de la
seconde partie du Code pnal.

--Victime de la loi, dit Osselin, aprs le prononc du jugement, que ne
peux-tu scruter les coeurs de tes juges, tu les trouverais pntrs.
Marche  la mort avec courage; un sincre repentir est tout ce que la
nation rclame.

D'Angremont ne fit qu'un pas du tribunal  l'chafaud. Pendant le
trajet, le peuple le fora d'ter la redingote nationale dont il tait
revtu. L'excution eut lieu le soir de l'arrt, le 21 aot  dix
heures, aux flambeaux sur la place du Carrousel, rcemment baptise
place de la Runion. Ce spectacle fut sinistre et menaant. La foule
tait immense, mais muette. C'tait la premire fois qu'elle voyait
appliquer la guillotine aux chtiments politiques;  partir de cette
nuit-l, le couperet allait avoir une opinion. Le rgne du bourreau
tait inaugur.

Afin de ne pas garer notre reconnaissance, empressons-nous de dire que
c'est  Manuel que nous devons une partie de ces dispositions
sanguinaires. Aprs avoir install le Tribunal criminel, il s'tait
empress, le jour mme, d'aller installer la guillotine en face des
Tuileries.

Pendant trois jours, le peuple avait pu voir l'effrayante machine,
debout, et attendant une victime. Lorsque la tte du pauvre Collenot
d'Angremont fut tombe, le bourreau,--Charles-Henri Sanson, un homme de
cinquante ans, grand, avec une physionomie souriante,--fit mine de
vouloir dmolir et remporter son chafaud. Mais ce n'tait pas le compte
de la Commune de Paris. Manuel, qui avait assist  l'excution,
congdia le bourreau d'un signe; la guillotine fut dclare _en
permanence_, comme l'Assemble nationale.

Manuel trouvait sans doute qu'elle remplaait avec avantage,--en tant
que monument,--les statues dont il avait, quelques jours auparavant,
ordonn la destruction.

Cet acte avait, par malheur, une autre signification, plus atroce, plus
calcule. La guillotine en permanence, cela voulait dire aux membres du
Tribunal:--On compte sur vous!

  Ce Collenot est sans doute le mme dont il est parl dans le tome
  XXIII des _Mmoires secrets_: 27 juin 1783. Tout devient ressource et
  moyen de fortune entre les mains d'un intrigant. C'est ainsi qu'un
  aventurier, nomm Collenot, fils d'un bourreau, aprs avoir t
  recruteur, s'est transform en homme de lettres, en instituteur de la
  jeunesse, et, profitant de l'engouement gnral pour les _Muses_, a
  tent d'en tablir un; puis, ne pouvant russir, a voulu s'associer 
  celui de Paris, dans l'espoir de s'y pousser au premier rang par ses
  cabales, et de faire plus facilement des dupes. Il a d'abord t
  soutenu dans ce projet par l'abb Cordier de Saint-Firmin; mais cet
  honnte agent ayant reconnu l'indignit du candidat, bien loin de
  travailler  son admission, s'est efforc de lui ter toute envie de
  russir en le dmasquant aux yeux de ses confrres. Le sieur Collenot,
  furieux, a soutenu que c'tait une diffamation, et a traduit en
  justice et au criminel l'abb Cordier de Saint-Firmin, etc., etc.
  (Voir pages 31, 32, 33.)




II.

ARNAUD DE LAPORTE.--UNE FEMME ASSOMME.


Il y avait un brave homme dans le royaume, un homme que les pauvres
bnissaient et que les Jacobins eux-mmes taient forcs d'estimer; sa
vie prive offrait l'exemple de toutes les vertus; sa vie publique tait
 l'abri de tout reproche; il tait probe, franc, serviable, digne.
C'tait M. de Laporte. Il n'avait qu'un tort,--tort irrmissible aux
yeux du Tribunal,--il tait intendant de la Liste-civile. On trouva que
cela tait assez pour l'envoyer  la mort.

Le 22, entre neuf et dix heures du matin, il fut amen devant les juges.
Interrog par le prsident, il dclara se nommer Arnaud de Laporte et
demeurer au pavillon de l'Infante, dans le chteau des Tuileries.

Il entendit ensuite la lecture de l'acte d'accusation, par lequel il
tait convaincu d'avoir abus des sommes immenses qui lui taient
confies en les employant pour fomenter un germe de guerre civile, et
amener par l le retour du despotisme.

Ces _sommes immenses_ se rsumrent, dans l'instruction,  quelques
centaines de francs pour frais d'affiches;  la subvention des _Folies
du mois_, journal  deux liards, qui paraissait depuis six mois
seulement, et  l'impression de quelques pamphlets royalistes. Pas
davantage.

M. de Laporte embarrassa beaucoup le Tribunal par la nettet et la
justesse de ses rponses. Son procs dura prs de quarante heures.
N'tait l'chafaud qu'on n'osait faire chmer, on l'et renvoy
certainement des fins de l'accusation. Il s'attacha surtout  dtruire
la force des preuves contenues dans diffrentes lettres surprises chez
lui, en faisant observer qu'elles taient adresses  son secrtaire, et
qu'il ne pouvait pas rpondre des faits particuliers. Cependant, les
mmoires d'impressions de diffrents libelles et la reconnaissance de
l'imprimeur Valade, pour les sommes qui lui ont t dlivres, ne
laissant aucun doute sur l'existence des CRIMES dont M. Laporte est
accus, le jury de jugement dclare qu'il croit  l'existence d'une
conjuration.

Son dfenseur officieux, M. Julienne, tenta vainement d'intresser
l'auditoire en faveur d'une existence toute de vertus et de bienfaits.
L'auditoire resta inflexible, comme il l'tait rest pour Collenot
d'Angremont.

M. de Laporte parut trs-mu en entendant prononcer l'arrt qui le
condamnait  avoir la tte tranche. Il avait espr jusque l dans
l'quit de ces hommes. Lorsqu'il fut revenu un peu  lui, il se tourna
vers le peuple, et pronona, d'un accent pntr, les paroles suivantes:

--Citoyens, puisse ma mort ramener le calme dans ma patrie et mettre un
terme aux dissensions intestines! Puisse l'arrt qui m'te la vie tre
le dernier jugement de ce tribunal!

Un murmure unanime et dsapprobateur couvrit cette dernire phrase.

--Monsieur Laporte, dit Osselin, le tribunal pardonne  votre situation;
il respecte le malheur; mais il croit devoir vous observer que votre
jugement est prononc par des hommes justes, qui auraient voulu vous
absoudre.

Des hommes justes, Pepin-Dgrouhette, d'Aubigni et Coffinhal!...

De l'aveu de tous les journaux, M. de Laporte montra ensuite beaucoup de
fermet jusqu'au moment de son supplice, qui eut lieu le 24, dans la
soire. Il eut la douleur de voir _assommer_ une femme qui, comble de
ses bienfaits, suivait la charrette en s'criant:--Voil le plus honnte
homme du monde! Il ne put contenir ses larmes. Ameut contre lui, le
peuple criait, en le menaant:--Toutes tes cratures priront de mme!

Arriv au pied de la guillotine, o il avait t accompagn par le cur
de Saint-Eustache, il recueillit ses forces et monta, sans tre soutenu,
le fatal escalier. Ses derniers regards se dirigrent vers les
Tuileries.

La nouvelle de cette mort affecta vivement Louis XVI et la Reine, qui
s'taient habitus  considrer Laporte plutt comme un ami que comme un
serviteur. Condorcet eut, dans son journal, quelques paroles de piti
pour cette tte vnrable, et il essaya  cette occasion de tourner les
esprits vers la clmence.--Striles efforts!




III.

TROISIME EXCUTION.--LE JOURNALISTE DE ROZOY.


De Rozoy est le premier homme de lettres que l'on ait condamn  mort
pour ses crits. Il ouvre la marche des nombreux journalistes billonns
par un gouvernement soi-disant libre et qui voulait toutes les
liberts,--except cependant la libert de la presse, la libert de la
parole, la libert de l'opinion et quelques autres liberts.

De Rozoy, tour  tour rdacteur de l'_Ami du Roi_ et de la _Gazette de
Paris_, avait mrit le surnom de _Stentor de la royaut_. La vhmence
de son style, l'clat ardent de sa conviction, la tmrit de sa
polmique, avaient fait de lui le premier champion de la cour. Les
Jacobins le hassaient et le redoutaient d'autant plus qu'il leur avait
drob leurs propres armes afin de mieux les combattre, c'est--dire
leurs formes acerbes, leurs propos violents et leur tactique de
dconsidration personnelle. Il attaquait corps  corps ses adversaires,
et, aprs une lutte sanglante, il ne leur laissait pas mme un haillon
d'honneur ou de probit pour se couvrir. C'tait un matre journaliste,
d'ailleurs, qui regardait la dignit comme frivole en ce temps de guerre
civile, et qui ne voulait pas laisser aux feuilles des sans-culottes le
privilge de l'impertinence. Il jugeait que l'heure des civilits de
Fontenoy tait passe, et que, dans l'troit dfil o s'tait place la
monarchie, le meilleur parti pour elle tait de chercher  se frayer un
passage, l'pe  la main!

Aussi la _Gazette de Paris_, surtout vers les derniers temps, tait-elle
devenue d'une lecture trs-irritante pour les _patriotes_, qui ne se
faisaient pas faute d'imputer au roi lui-mme les paroles souvent
imprudentes--il faut en convenir--de De Rozoy. La verte faon avec
laquelle il traitait le peuple occasionnait des soubresauts au parti
rvolutionnaire. Oh! la vile race, s'criait-il en parlant de la
population parisienne, que celle dont on peut tout faire en la
nourrissant de papier, en l'amusant avec une cocarde, en lui donnant des
ftes o l'on crie: _Vivent les brigands!_

De Rozoy ne traitait gure mieux l'Assemble; on en jugera par cette
fable d'un trs-bel et d'un trs-fier accent, o il parle des _sclrats
du Mange_:


L'AIGLE ET LES CHARBONS DE FEU.

        Un aigle, un jour, du haut des cieux,
    Aperoit sur l'autel du plus puissant des dieux
        Maintes victimes Immoles;
    Il s'lance, et de chairs dj demi-brles,
      Pour rgaler ses petits jouvenceaux,
    L'imprudent en son nid emporte des morceaux.
      Mais, par hasard, une braise enflamme
    Tient  l'un des dbris, et son feu dvorant
      Brle le nid et la race emplume:
    Aigle et petits, tout meurt, et tous en expirant
    Maudissent, mais trop tard, le larcin sacrilge.

      Tremblez, tremblez, sclrats du Mange!
        Des biens drobs au clerg
    Je vois sortir un feu qui ne pourra s'teindre;
      Monstres, le ciel enfin sera veng:
        Sa foudre est prte  vous atteindre!

Les premiers Paris de De Rozoy portent frquemment ce titre: _Honneur
franais_; il y rgne un souffle chevaleresque trs-lev. On sent que
le publiciste tient haut la tte et qu'il est dvou  sa cause corps et
me. Il est franc jusqu'aux extrmes limites. Il appelle ouvertement
l'tranger au secours de Louis XVI,--comme dans son numro du 6 juin, o
il adresse  ses abonns l'avis suivant: Un nouvel ordre de choses va
bientt commencer: des souverains quittent leur capitale pour venir
dlivrer le monarque, rduit  se voir prisonnier dans la sienne. Vers
la fin de ce mois, les nouvelles vont donc tre du plus grand intrt.
Je suis autoris  annoncer que, ds que l'arme des princes sera entre
en campagne, je recevrai trs-exactement le bulletin de toutes ses
oprations; quand elles seront d'un intrt pressant, ce bulletin _sera
crit sur culasse d'un canon_, plutt que de faire languir mon
impatience, qui n'est que celle de mes lecteurs rflchie sur moi.

La _Gazette de Paris_, en effet, _rflchissait_ fidlement les
esprances et les inquitudes du parti royaliste. C'est pourquoi le
numro du 9 aot,--qui fut le dernier,--renfermait l'expression la plus
complte du dsespoir et du dcouragement.

Voici comment s'exprimait De Rozoy:

Au moment o j'cris, toutes les hordes, soit celles qui dlibrent,
soit celles qui gorgent, crivent, discutent, calomnient, aiguisent des
poignards, distribuent des cartouches, donnent des consignes, se
heurtent, se croisent, augmentent le tarif des dlations, des crimes,
des libelles et des poisons. J'entends quelques tres, tourments par
cette petite curiosit qui s'alimente par des rcits, me demander des
_nouvelles_. Hommes trop futiles, ne sentez-vous pas que les dangers du
roi doivent vous faire oublier toute autre chose!

Au moment o j'cris, le jacobite et fanatique Condorcet fait le
rapport sur la question de la dchance. Si les factieux osent prononcer
la dchance, ils oseront juger le roi, et s'ils le jugent, il est
mort!--Mort!--Hlas! qui me rpond de mon roi?... Lches et insouciants
Parisiens, c'tait pour vous que le vainqueur de Coutras et d'Ivry
disait: Si nous gagnons, vous serez des ntres.

Les dernires lignes du dernier numro de la _Gazette de Paris_ taient
celles-ci: Quels forfaits nouveaux le jour qui va suivre doit-il
clairer?

Ces forfaits, nous les connaissons; ce sont ces _mlancoliques
vnements_ dont parle Barre.

Aussitt le triomphe du peuple assur, une bande de garnements, conduits
par Gorsas et quelques autres journalistes dmagogues, se rua vers les
bureaux de la _Gazette de Paris_. On brisa les presses, on saccagea la
maison. On et tu le journaliste comme on venait de tuer le journal;
mais de Rozoy s'tait rfugi  Auteuil. Gorsas et ses autres confrres,
mus par un esprit de concurrence bien plutt que par un sentiment de
patriotisme, durent se contenter d'craser la plume, n'ayant pu broyer
le bras.

Mais de Rozoy ne devait pas leur chapper longtemps. Il fut arrt peu
de jours aprs  Auteuil, dans la maison de campagne o il s'tait
rfugi, et on l'envoya grossir le nombre des prisonniers de
l'Abbaye-Saint-Germain.--Jourgniac de Saint-Mard, dans son _Agonie de
trente-huit heures_, a donn quelques dtails sur l'arrive et le sjour
de De Rozoy dans cette prison:

Le 23 aot, dit-il, vers cinq heures du soir, on nous donna pour
compagnon d'infortune M. de Rozoy, rdacteur de la _Gazette de Paris_.
Aussitt qu'il m'entendit nommer, il me dit, aprs les compliments
d'usage:--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous trouver!... je vous
connais de rputation depuis longtemps... Permettez  un malheureux,
dont la dernire heure s'avance, d'pancher son coeur dans le vtre.--Je
l'embrassai. Il me fit ensuite lire une lettre qu'il venait de recevoir
et par laquelle une de ses amies lui mandait: Mon ami, prparez-vous 
la mort; vous tes condamn  l'avance... Je m'arrache l'me, mais vous
savez ce que je vous ai promis. Adieu.

Pendant la lecture de cette lettre, continue Saint-Mard, je vis couler
des larmes de ses yeux; il la baisa plusieurs fois et je lui entendis
dire  demi-voix:--Hlas! elle en souffrira bien plus que moi!--Il se
coucha ensuite sur son lit; et, dgots de parler des moyens qu'on
avait employs pour nous accuser et pour nous arrter, nous nous
endormmes. Ds la pointe du jour, de Rozoy composa un mmoire pour sa
justification, qui, quoiqu'crit avec nergie et fort de choses, ne
produisit cependant aucun effet favorable.

La _Chronique de Paris_ insinue que lorsqu'on vint le chercher pour le
conduire au tribunal, de Rozoy manifesta une frayeur qu'il ne put cler,
et, que pour ne pas tre entendu des gendarmes, il fit en latin cette
question aux prisonniers qu'il quittait:--_Credis ne de morte agere?_
(Croyez-vous que cette affaire pourra me mener  la mort?) La rponse
ambigu qu'il reut, ajoute la _Chronique_, lui fit percer le nuage de
l'avenir. Laporte tait mort avec fermet; il voulut, sinon l'imiter, au
moins _singer ses derniers moments_.

Les principaux chefs d'accusation ports contre lui taient--qu'il avait
tenu un registre sur lequel les personnes qui dsiraient, comme lui, le
rtablissement de l'ancien rgime pouvaient se faire inscrire  toute
heure;--qu'il avait provoqu une convocation arme tendant  immoler les
patriotes,--et qu'il avait publi la _Gazette de Paris_, journal connu
par ses opinions _liberticides_.

Selon Gorsas, les dbats furent longs, embarrasss et fastidieux: Ne
pouvant luder la loi qui lui avait t lue, de Rozoy chercha  y
chapper par ses rponses mtaphysiques qui firent faire d'tranges
voyages au prsident, qui, par complaisance, paraissait dispos  le
suivre d'un ple  l'autre, si l'un des juges ne l'et circonscrit dans
une sphre plus troite, et ne l'et ramen au point des questions en
l'interpelant de rpondre catgoriquement et sans dtours par
l'affirmative ou la ngative.

On fit ensuite lecture  de Rozoy de plusieurs lettres  lui adresses
et prouvant suffisamment ses relations avec les migrs et les
contre-rvolutionnaires; une entr'autres, signe par quelques habitants
de Rennes, le flicitait de son rare courage  dfendre la bonne cause:
--Continuez, y tait-il dit,  tenir une liste exacte des factieux qui
bouleversent l'empire; il n'est pas loin ce jour o le soleil de la
justice doit luire sur la France; tenez aussi registre des opprims qui
marchent toujours, guids par le panache du bon Henri.

Interpel par le prsident de s'expliquer sur l'existence de ces
registres:--Je ne suis point responsable, rpondit de Rozoy, des
diverses prsomptions dont se sont investis  mon gard tels ou tels
individus. Etant sur le point de perdre la vie, je n'ai rien 
dissimuler; et, si j'avais eu jamais une liste de proscription, je le
dclarerais avec franchise, ne voulant pas emporter en mourant la haine
de mes concitoyens.

Convaincu toutefois qu'il n'y avait plus d'espoir pour lui, il
interrompit la lecture des pices et demanda  prononcer un discours
qu'il avait trac sur le papier. Sa voix tait calme et haute. Il
s'adressa tout--tour au peuple, au tribunal et aux jurs. Aprs avoir
combattu les principaux chefs d'accusation, il termina ainsi:

--Les uns veulent une monarchie, les autres la constitution anglaise,
d'autres la rpublique. Il ne me convient pas, en ce moment que je
n'appartiens plus  la terre, de juger les opinions des diffrents
partis. Il me suffira de dire que, connaissant les dangers qui
pourraient rsulter d'une autre forme de gouvernement, j'ai pris
l'olivier  la main afin de prvenir autant que possible l'effusion du
sang franais... On m'accuse d'avoir provoqu une convocation arme pour
venir interposer son autorit conciliatrice. C'est vrai. Mais je l'ai
fait dans l'intention d'arrter le cours de l'anarchie et d'touffer les
haines.

Aprs une courte et insultante rplique de l'accusateur, le dfenseur de
De Rozoy fut entendu.

Par une concidence singulire, ce dfenseur s'appelait Leroi.

Il parla avec beaucoup d'loquence; mais  quoi sert l'loquence contre
la conviction? Le moment terrible approcha. Le jury tait aux
opinions... De Rozoy, malgr les divers sentiments qui l'agitaient,
conserva tout son sang-froid. Il entendit sans motion l'arrt qui le
condamnait  la peine de mort. Aprs avoir prononc cet arrt, le
prsident lui tmoigna ses regrets qu'il n'et pas employ ses talents
pour la cause de la libert. Le commissaire national lui tint un langage
 peu prs semblable. De Rozoy ne rpondit rien. Seulement, en se
retirant, il salua le Tribunal.

Lorsque le greffier se rendit  la Conciergerie pour lui lire sa
sentence, il l'couta tranquillement. Ensuite, il crivit deux lettres,
l'une au Tribunal o il s'offrait pour l'exprience de la transfusion du
sang, et demandait qu'on ft passer le sien dans les veines d'un
vieillard. De cette faon, disait-il, mon trpas pourra tre utile au
genre humain. On comprend que cette proposition fut repousse par les
juges. L'autre lettre, adresse  madame ***, celle qui l'avait averti
de la condamnation probable, se terminait par ces mots: --Il et t
beau, pour un royaliste comme moi, de mourir hier, le jour de la
Saint-Louis[7]!

  [7] Cette dame ne survcut pas au trpas de De Rozoy; elle mourut de
    douleur quelques jours aprs.

Il fut conduit au supplice le 26 vers neuf heures du soir. Un journal a
prtendu qu'il tait  demi-mort lorsqu'il reut l'accolade de l'acier.
C'est une erreur. La vrit est qu'en sortant de prison, il trbucha et
se donna un coup si violent  la tte qu'il tomba en faiblesse. On fut
oblig de le monter dans la charrette. Mais, pendant le trajet, il
reprit ses sens, et, tant arriv au pied de l'chafaud, il s'y lana
avec la plus grande rapidit.

Les gazettes, contre lesquelles il s'tait dchan pendant sa vie, se
dchanrent contre lui aprs sa mort. Mille outrages furent vomis sur
son tombeau. On fouilla son pass, sa jeunesse, mme son enfance; on
l'accusa d'avoir vol une montre, de s'tre fait le proxnte de quelque
hauts ecclsiastiques, et d'avoir emprunt jusqu' son nom et son titre.
On railla mme sa mort et on essaya sans pudeur de diminuer son
courage:--_Courage factice, sans doute_, dit le _Moniteur_;--_fermet
feinte_, ajoute Gorsas. Tout ce qu'il y avait de rage et de basse
rancune contenues dans l'me des journalistes s'exhala au pied de cet
chafaud, pour se mler aux maldictions stupides d'un peuple gar.

Dj trois victimes, mortes au nom de la libert!

Ah! qu'il avait bien raison, de Rozoy, de s'crier quelques jours avant
sa mise en accusation: Quoi! vous annoncez une libert qui doit faire
le bonheur du monde, et, pour forcer d'y croire, vous tes rduits 
forger des chanes,  multiplier des cachots pour ceux  qui la
conscience, ce premier bienfait de la divinit, dit malgr vous que
cette libert n'est qu'une illusion et peut-tre qu'un poison funeste!
Vous m'annoncez _avant tout_ la libert; et ce que je vois dj, moi,
_avant tout_, ce sont des milliers de victimes entasses dans des
prisons, au nom de ce que vous nommez libert. Ah! tigres, n'esprez pas
me sduire! Vous avez chang ma patrie, mais vous ne changerez pas mon
coeur; il est comme la nature: elle saura survivre aux ruines dont vous
l'avez couverte, comme survivront dans mon coeur tant d'objets ou sacrs
ou chris, dont votre orgueil ou votre lchet ne pouvait pardonner,
soit au gnie, soit  la bienfaisance, l'ensemble aussi durable que
glorieux!

De Rozoy tait petit et marqu de la petite vrole.




IV.

PREMIER ACQUITTEMENT.


Un juge avait manqu au procs de De Rozoy. Vilain d'Aubigni, qu'une
dnonciation rcente venait de signaler comme un des dilapidateurs du
Garde-Meuble, s'tait drob par la fuite  la clameur publique. Il fut
remplac par le nomm Jaillant.

Aprs avoir fait tomber trois ttes, le Tribunal crut avoir acquis le
droit de dployer un peu d'humanit. Le premier coquin qui lui fut
amen, il l'acquitta.

Ce coquin tait le sieur d'Ossonville, qui cumulait les fonctions de
limonadier avec celles d'officier de paix de la section de
Bonne-Nouvelle. Accus de complicit avec Collenot d'Angremont, sur les
listes duquel son nom se trouvait inscrit en premire ligne, et prvenu
d'enrlements contre-rvolutionnaires, il comparut le 26. Sa dfense fut
marque au sceau de la bassesse et de la duplicit. Il convint
qu'effectivement il avait eu communication verbale du plan de
d'Angremont, et qu'il l'avait cru d'abord utile au bien public, parce
qu'il pensait que ce plan manait du maire et de la municipalit; mais
que, dtromp plus tard, il avait feint, en sa qualit d'officier de
paix, d'tre tout entier  d'Angremont pour mieux pntrer ses projets.

--Mon intention, dit-il, n'tait point de le servir rellement, mais
bien d'obtenir sa confiance par des services apparents, _afin de me
rendre son dnonciateur_.

En prsence d'un pareil drle, les juges se trouvrent  leur aise; ils
commenaient  se lasser de ne voir, depuis quelques jours, que des
hommes ouverts, distingus et justes. Ils se montrrent remplis de
prvenance pour cet espion de bas tage, ils l'coutrent avec bont,
l'approuvrent en de certains moments, et l'excusrent dans d'autres.
Evidemment il y avait eu mprise dans son arrestation; sa place n'tait
pas parmi ceux dont on voulait se dbarrasser,--l'erreur tait
grossire, palpable!

On l'acquitta avec empressement.

Ce fut,  cette occasion, une fte dans l'auditoire et sur les bancs des
jurs. Le peuple se livra  d'enthousiastes dmonstrations, et si ce
n'et t l'heure avance,--il tait trois heures du matin,--on aurait
certainement promen d'Ossonville en triomphe dans les rues de Paris.

La Rpublique utilisa plus tard les petits talents de cet honnte
citoyen; il devint agent _secret_ du comit de sret gnrale, et se
fit remarquer par d'importantes captures; il arrta un peu tout le
monde, ses protecteurs comme ses ennemis: il mit la main sur le collet
d'Henriot, de Villate, de Babeuf, d'Amar, etc., jusqu'au jour o il fut
lui-mme arrt et incarcr dans la prison qui lui convenait le
mieux-- la Bourbe.

D'Ossonville s'est toujours montr fier du lustre clatant rpandu sur
son _innocence_ par le Tribunal criminel. Dans un mmoire justificatif,
adress  _ses concitoyens_ et publi dans l'an IV, il voque avec
orgueil ce souvenir: Comme officier de paix au 10 aot, crit-il, j'ai
t traduit devant le tribunal institu  cette poque pour juger les
faits relatifs  cette journe; j'ai t acquitt _aux acclamations du
peuple_, et certes ce TRIBUNAL EN VALANT BIEN UN AUTRE![8]

  [8] _D'Ossonville  ses concitoyens, en rponse aux mille et une
    calomnies dbites et imprimes contre lui._ Imprimerie de Laurent
    an, rue d'Argenteuil, 211.

On nous permettra de ne pas tre entirement de l'avis de M. l'agent
secret.

Du reste, d'Ossonville n'avait gure de motifs de se vanter de son
acquittement. Le premier enthousiasme vapor, il y eut une sorte de
raction contre lui, ce qui ne surprendra personne. Il avait sem la
dlation, il ne rcolta que le mpris. Deux mois aprs son procs,
quelques honntes gens--il y en avait encore--demandrent son renvoi de
la section Bonne-Nouvelle, allguant qu'il _affectait de se montrer dans
son caf pour braver les patriotes_. Aprs une longue et mre discussion
en assemble gnrale, on arrta  l'unanimit que d'Ossonville et sa
famille seraient tenus sous huit jours de sortir de la section, afin
d'viter les malheurs qui pourraient rsulter de son odieuse conduite.
Tels sont les termes du procs-verbal.

Snart, autre agent secret du Comit de sret gnrale, a consacr dans
ses _Mmoires_ posthumes un long pangyrique  Jean-Baptiste
d'Ossonville. Ce petit service de confrre  confrre paratra tout
naturel lorsqu'on saura que d'Ossonville avait t investi, par
testament, de la proprit des _Mmoires_ de Snart. Il les vendit, en
1823,  M. Alexis Dumesnil, qui les publia l'anne suivante.




V.

PISODE.--POMPE FUNBRE EN L'HONNEUR DES CITOYENS MORTS LE 10 AOUT.


Nous avons dit que le procs de d'Ossonville s'tait termin vers les
trois heures du matin. On tait alors au dimanche 27, jour fix pour la
pompe funbre ordonne en l'honneur des citoyens tus au chteau des
Tuileries. Le Tribunal criminel avait t convoqu pour cette solennit,
o il devait occuper la premire place; en consquence, il suspendit ses
travaux et se rendit  la Maison commune, d'o le cortge se mit en
route.

Une gravure des _Rvolutions de Paris_ (n 164) a conserv la
physionomie de cette fte nationale, qui ne produisit pas l'impression
de terreur qu'on en attendait. Le sarcophage des victimes tait tran
lentement par des boeufs,  la manire antique, et suivi d'un groupe de
fdrs, tenant leurs sabres nus, entrelacs de branches de chne.
Venait ensuite la statue de la loi, arme d'un glaive;--puis le Tribunal
du 17 aot, en tte de tous les tribunaux, dont la bannire portait
cette inscription: _Si les tyrans ont des assassins, le peuple a des
lois vengeresses._

Une pyramide revtue de serge noire couvrait le grand bassin des
Tuileries; des parfums brlaient sur des trpieds. Une tribune aux
harangues tait place entre l'amphithtre, occup par les dputs et
les magistrats, et l'orchestre, rempli d'un grand nombre de musiciens
sous le commandement de Gossec. Aprs une marche funbre, composition
belle et savante, Chnier monta  cette tribune et y pronona un
discours trs-applaudi, dont le peuple lui-mme vota immdiatement
l'impression.

Nanmoins, les journaux ne furent pas contents de cette fte; ils ne
furent pas contents surtout de l'attitude du peuple: Cette crmonie
lugubre, et dont le sujet devait tour  tour inspirer le recueillement
de la tristesse et une sainte indignation contre les auteurs du massacre
dont on clbrait la commmoration, ne produisit pas gnralement cet
effet sur la foule des spectateurs. Dans le cortge, le crpe tait 
tous les bras, mais le deuil n'tait point sur tous les visages. Un air
de dissipation, et mme une joie bruyante, contrastaient d'une manire
beaucoup trop marque avec les symboles de la douleur et en dtruisaient
l'illusion.

Pour complter les documents relatifs  cette Pompe funbre, nous devons
citer une pice trs-singulire, extraite des registres de la section
Poissonnire. Le cur de Saint-Laurent avait crit  la section, en
l'invitant  un service qui devait tre clbr pour le repos des mes
des malheureux morts  la journe du 10 aot. Voici la rponse que la
section fit au cur, par l'organe de son prsident:

Il a t fait lecture d'une lettre de M. le cur de Saint-Laurent, qui
invite l'assemble  assister  un service pour nos frres morts le 10
aot dernier. L'assemble, persuade qu'il est temps enfin de parler le
langage de la raison, a arrt qu'il lui serait fait la rponse
suivante:

Les martyrs de la libert, nos braves frres morts pour la patrie le 10
aot, n'ont pas besoin, monsieur, d'tre excuss ni recommands auprs
d'un Dieu juste, bon et clment. Le sang qu'ils ont vers pour la patrie
efface toutes leurs fautes et leur donne _des droits_ aux bienfaits de
la Divinit.

Quoi! nous! nous irions prier Dieu de ne point condamner nos frres au
supplice du feu? Ce serait l'outrager, le calomnier; ce serait lui dire
qu'il est le plus froce, le plus absurde, le plus ridicule de tous les
tres.

Dieu est juste, monsieur; par consquent, nos frres jouissent d'un
bonheur parfait, que rien ne pourra troubler. Les mauvais citoyens
peuvent seuls en douter.

Montrez-nous sur vos autels les glorieuses victimes de la libert,
couronnes de fleurs, occupant la place de saint Crpin et de saint
Cucufin. Substituez les chants de la libert aux _absurdes_ cantiques
attribus  ce froce David,  ce monstre couronn, le Nron des
Hbreux, alors nous nous runirons  vous, et nous clbrerons ensemble
le Dieu qui grava dans le coeur de l'homme l'instinct et l'amour de la
libert.

DEV..., _prsident_.

TAB..., _secrtaire_.

L'abandon du culte suit toujours la dpravation du peuple. Ce que la
libert a de plus press  faire, c'est de dtruire la religion et de
mettre l'homme en demeure de n'obir qu' sa seule raison,--la raison
humaine! Cette lettre, crite  ct d'un exemplaire du _Dictionnaire
philosophique_, n'est que le prlude des profanations de Notre-Dame et
de Saint-Etienne-du-Mont, des danses  l'glise Saint-Eustache et des
dners dans le choeur de St-Gervais.




VI.

ENCORE VILAIN D'AUBIGNI.--PROCS DE M. DE MONTMORIN.--MURMURES DU
PEUPLE.


Rentrs au Palais-de-Justice, les membres du Tribunal apprirent que
Vilain d'Aubigni, ayant eu l'impudence de se montrer  Paris, en plein
jour, avait t arrt et conduit immdiatement  la Force. Nous
reverrons plusieurs fois ce misrable, et toujours il se prsentera 
nous charg du poids de quelque nouvelle inculpation de vol.

L'instruction du procs de M. de Montmorin, parent du ministre de ce
nom, commena le 28 et se termina le 31. M. de Montmorin, comme les
autres, tait accus d'avoir coopr  la conjuration du 10 aot; on
avait trouv dans ses papiers un plan crit entirement de sa main. Il
parut devant la premire section du Tribunal, prside par Osselin, et
dtourna avec une habilet extrme la plupart des charges qui pesaient
sur lui. C'tait un homme de cour et un homme d'esprit. Il avait aussi
beaucoup de fortune, ce qui, d'aprs les bruits qui coururent, ne fut
pas tout--fait indiffrent  quelques juges.

Il importe, en effet, que l'on sache que la corruption ne resta pas
trangre  ce procs, afin d'expliquer l'trange indulgence dont se
sentit soudainement atteint le Tribunal pour un _ci-devant_ aussi
prononc que M. de Montmorin. On a parl de dix mille livres en or
comptes  Pepin-Dgrouhette. Le commissaire national Bottot,--ceci est
plus vident,--fut arrt quelques jours aprs sous la prvention
d'avoir influenc et provoqu le jugement qui a acquitt le sieur
Montmorin.

Les termes de ce jugement sont drisoires et trahissent l'embarras des
fripons qui le rdigrent: Louis-Victoire-Hippolyte-Luce de Montmorin,
natif de Fontainebleau, g d'environ trente ans, prvenu d'avoir crit
un projet de contre-rvolution dont l'effet a clat le 10 aot,
convaincu d'en tre l'auteur, _mais de ne pas l'avoir fait mchamment et
 dessein de nuire_, est acquitt de l'accusation porte contre lui,
avec ordre d'tre mis sur-le-champ en libert, et son crou ray de tous
les registres o il se trouverait.

Pouvait-on montrer plus d'effronterie et de sottise! Convaincu d'avoir
conspir, _mais de ne pas l'avoir fait mchamment et  dessein de
nuire_!...

Cet arrt fut rendu dans la nuit du 31 aot.

Le peuple, qui n'avait pas reu d'argent, lui, ne comprit pas la
conduite du Tribunal, et fit entendre de violents murmures.

--Vous l'acquittez aujourd'hui, s'cria un citoyen, et dans quinze jours
il nous fera gorger!

--Oui! oui!

--A mort le Montmorin!  mort!

L'indignation tait  son comble, et il en ft rsult de funestes
effets, si Osselin, prenant la parole, n'et fait valoir l'empire des
lois. Il rtablit  peu prs le calme en dclarant qu'il se chargeait de
conduire lui-mme M. de Montmorin dans les prisons de la Conciergerie et
de le faire crouer de nouveau, _au nom du peuple_, en attendant qu'on
vrifit son procs.

A cette condition seulement, le peuple consentait  se retirer.

Mais le coup tait frapp, et,  partir de ce jour, le tribunal du 17
aot ne fit plus que dchoir dans l'opinion publique.

Un motif qui avait contribu puissamment  l'irritation du peuple, c'est
qu'au moment o l'on dchargeait M. de Montmorin de toute inculpation,
le bruit se rpandait dans l'auditoire de l'vasion du prince de Poix,
vasion favorise, disait-on, moyennant une forte somme, par les soins
de Marat et de Sergent.

Pareillement,  la mme heure, Manuel recevait de Beaumarchais une
ranon de trente mille livres, et celui-ci sortait de l'Abbaye, o il
avait t enferm depuis quelques jours.

Ainsi, de tous cts, l'or domptait les rpublicains, relchait leurs
principes, suspendait leurs haines. Quelques millions de plus, et l'on
aurait eu raison de la Terreur! Mais la France n'tait pas assez riche
pour se racheter du fer des assassins.




VII.

LE CHARRETIER DE VAUGIRARD.


Ce mme Manuel, ouvrant une croise de l'Htel-de-Ville, aperut sur
l'chafaud dress place de Grve un malheureux qui subissait la peine de
l'exposition. Cet homme que la foule invectivait, comme c'est
l'habitude, tait condamn  douze ans de gne, pour je ne sais quel
dlit. Il tait mal embouch: c'tait un charretier de Vaugirard.
Exaspr par les cris de la multitude, il rpondit par des injures aux
injures qu'on lui adressait; il cria:--Vive le roi! vive la reine! vive
Lafayette! au diable la nation!

Pierre Manuel vit un contre-rvolutionnaire dans ce charretier. Il
accourut avec colre et en appela  la vindicte de la loi; il prsenta
cet homme comme un missaire du despotisme qui cherchait  fomenter une
sdition et  rallumer la guerre civile. Il le fit dlier et il obtint
de le conduire lui-mme  la Conciergerie; puis il fit prvenir le
Tribunal qu'il reviendrait  cinq heures pour lui dnoncer un _grand
attentat_.

A cinq heures, en effet,--et pendant qu'on jugeait Backmann, le
major-gnral des Suisses,--Manuel arriva, suivi d'un grand concours de
peuple et assist de plusieurs tmoins. Il remit le charretier de
Vaugirard entre les mains des juges, en leur confiant le soin de le
punir.

L'affaire ne fut pas longue. Le Tribunal, enchant de pouvoir prendre
une revanche de sa mansutude des jours prcdents, condamna  mort,
sance tenante, le charretier Jean Julien.--Vous tiez condamn  un
esclavage de dix ans, lui dit Osselin; un esclavage de dix ans, pour un
Franais, est une mort continuelle. Et le lendemain matin, 2 septembre,
le pauvre diable fut envoy sur la place du Carrousel, o il expia son
prtendu crime.

Un homme pour lequel je n'ai pas assez de boue quand je rencontre son
nom sous ma plume,--Prudhomme,--a essay de rattacher cette excution
aux massacres de septembre. Il _inventa_ une rvlation de ce Jean
Julien, et expliqua de la sorte,  sa manire, les actes horribles de
souverainet populaire qui ensanglantrent pendant trois jours les
prisons. Nous donnons ce monument de folie stupide, qui fait lever les
paules quand il ne soulve pas le coeur d'indignation.

Voici, dit Prudhomme, la conspiration que ce criminel, prt  tre
supplici, rvla, comme pour se venger par des menaces qui n'taient
que trop fondes. Vers le milieu de la nuit,  un signal convenu, toutes
les prisons de Paris _devaient s'ouvrir_  la fois; les prvenus taient
arms, en sortant, avec les fusils et autres instruments meurtriers que
nous avons laiss le temps aux aristocrates de cacher; les cachots de la
Force taient garnis de munitions  cet effet. Le chteau de Bictre,
_aussi malfaisant que celui des Tuileries_, vomissait  la mme heure
tout ce qu'il renferme dans ses galbanums de plus dtermins brigands.
On n'oubliait pas non plus de relaxer les prtres, _presque tous chargs
d'or_, et dposs  Saint-Lazare, au sminaire de Saint-Firmin,  celui
de Saint-Sulpice, au couvent des Carmes-Dchausss et ailleurs.

Ces _hordes de dmons_ en libert, grossies de tous les aristocrates
tapis au fond de leurs htels, commenaient par s'emparer des postes
principaux et de leurs canons, faisaient main-basse sur les sentinelles
et les patrouilles, et _mettaient le feu dans cinq  six quartiers  la
fois_, pour faire une diversion ncessaire au grand projet de dlivrer
Louis XVI et sa famille. La Lamballe, la Tourzel, et autres femmes
incarcres eussent t rendues aussitt  leur bonne matresse. Une
arme de royalistes _qu'on aurait vus sortir de dessous les pavs_ et
protg l'vasion rapide du prince et sa jonction,  Verdun ou Longwy,
avec Brunswick, Frdric et Franois.

L'esprit reste confondu en prsence de telles normits!

L'ignoble pamphltaire part ensuite de l pour expliquer et justifier la
conduite du peuple en ces circonstances; il le fait en lignes
blasphmatrices que nous devons transcrire, malgr la juste rpugnance
que nous en avons: Le peuple, qui, comme Dieu, voit tout, est prsent
partout, et _sans la permission duquel rien n'arrive ici-bas_, n'eut pas
plutt connaissance de cette conspiration, qu'il prit le parti extrme,
MAIS SEUL CONVENABLE, de prvenir les horreurs qu'on lui prparait et de
se montrer sans misricorde envers des gens qui n'en eussent point eu
pour lui.

Jean Julien condamn,--on revint au procs de Backmann, qui
s'instruisait devant la deuxime section du Tribunal.




VIII.

BACKMANN, MAJOR-GNRAL DES SUISSES.--ON VOIT COMMENCER LES MASSACRES DE
SEPTEMBRE.


Il est  remarquer que ce Tribunal populaire, institu _surtout_ pour
juger les Suisses, n'en avait encore jug aucun depuis son installation;
Backmann fut le premier qui vint s'asseoir sur ses bancs; ce fut aussi
le dernier; on trouva plus commode et plus expditif d'gorger ceux qui
restaient,--dans ces pouvantables journes des 2, 3, 4 et 5 septembre
o nous allons entrer.

Interrog sur ses nom, prnoms, ge et lieu de domicile, il
rpondit:--Je m'appelle Jacques-Joseph-Antoine Lger-Backmann; je suis
n en Suisse, dans le canton de Glaris; je suis g de cinquante-neuf
ans; je sers depuis mon jeune ge, et je demeure ordinairement  Paris,
rue Verte, faubourg Saint-Honor.

LE PRSIDENT.--Vous allez entendre la lecture de l'acte d'accusation
dress contre vous.

Ral se leva alors, et de cette voix un peu aigre qu'on lui connaissait,
il accusa Backmann d'avoir us de son influence auprs de ses soldats
pour les engager  tirer sur le peuple, et particulirement sur les
citoyens arms de piques. Il le reprsenta comme un homme ayant toujours
manifest des principes contraires  la Rvolution, et il ajouta,--car
l'accusation d'avoir repouss la force par la force et t
ridicule,--qu'on le _souponnait violemment_ (textuel) d'avoir ordonn
le feu qui avait t excut dans les escaliers du chteau.

En terminant, Ral annona que Backmann et les autres Suisses qui
taient entre les mains de la justice, avaient fait une protestation par
laquelle ils dclinaient la juridiction du Tribunal, prtendant qu'ils
ne devaient tre jugs que par leur nation.--Cette difficult occupa les
juges pendant quelques instants.--Le commissaire national tait d'avis
de passer outre; mais Julienne, dfenseur officieux, fit observer avec
raison qu'il tait de la loyaut du peuple franais d'en rfrer 
l'Assemble nationale, attendu, dit-il, qu'en ce moment les Franais
qui voyagent en Suisse sont peut-tre retenus comme otages et le seront
sans doute jusqu'au moment o l'on aura appris le rsultat de ce qui se
passe  Paris.

Le Tribunal se ft probablement rendu  cette excellente observation,
sans une lettre de Danton qui arriva sur ces entrefaites,--lettre
autocratique et portant en substance: Qu'il y avait lieu de croire que
le peuple, dont les droits avaient t si longtemps mconnus, ne serait
plus dans le cas de se faire justice lui-mme, devant l'attendre de ses
reprsentants et de ses juges. C'tait de la menace et de la
compression; cela voulait dire: Htez-vous, sinon nous ferons faire
votre besogne par le peuple! cela annonait enfin les massacres de
septembre.

Cette lettre dcida le Tribunal, qui, pour la forme seulement, se retira
en la chambre du conseil pour dlibrer, et conclut en se dclarant
comptent.

L'interrogatoire fut insignifiant, et il ne fut pas difficile  Backmann
d'y rpondre d'une manire prcise et sense.

--Depuis quelque temps, dit le prsident, les Suisses, accoutums
autrefois  une discipline exacte, paraissaient abandonns  eux-mmes;
ils frquentaient les cabarets de la rue St-Nicaise et de la rue de
Rohan, se tenant ordinairement sous le bras et pris de boisson, au grand
scandale des citoyens voisins.

--J'ai fait, rpondit Backmann, tout ce qui dpendait de moi pour
maintenir l'ordre; il y avait des ttes qui n'taient pas saines, ce
n'est pas ma faute.

LE PRSIDENT.--N'avez-vous pas, dans la nuit du 9 au 10, fait verser de
la poudre  canon dans l'eau-de-vie qui fut distribue  vos soldats?

BACKMANN.--C'est une calomnie et une absurdit.

Depuis quelques heures, un bruit inusit se faisait entendre autour du
Tribunal. Les juges n'en paraissaient pas mus. Ce bruit croissait 
chaque instant et laissait deviner une foule furieuse. Les juges
demeuraient assis sur leurs siges; seul, l'auditoire avait vid la
salle ds les premires rumeurs. Bientt des cris dchirants partirent
de la cour et des prisons de la Conciergerie. Les juges devinrent un peu
plus ples, mais l'interrogatoire continua; il continua pendant une
heure de cet horrible tumulte fait de supplications, de blasphmes, de
portes enfonces, de sanglots et de rles. Une telle scne ne manquait
pas de majest sinistre. Tout--coup, un grand nombre de gens arms se
prcipitent dans l'enceinte du Tribunal.--C'est le jour des vengeances
du peuple! s'crient-ils; livrez-nous l'accus! livrez-nous Backmann!

C'tait le jour des vengeances du peuple, en effet. Le peuple venait de
massacrer une vingtaine de dtenus, dont les cadavres gisaient dans la
cour du Palais-de-Justice; maintenant, c'tait dans la salle mme du
tribunal qu'il venait rclamer sa proie. On a toujours suppos avec
raison que cette dmarche avait t conseille par les ordonnateurs de
Septembre, qui craignaient sans doute que les juges n'eussent pas le
courage de condamner Backmann.

L'apparition de ces hommes inonds de sang jeta l'effroi dans l'me des
soldats suisses, qu'on avait fait sortir de la Conciergerie pour dposer
dans le procs de leur major. Ils se tapirent dans tous les coins, se
blottirent sous les bancs, derrire les juges et les jurs. Backmann
seul conserva le plus grand sang-froid: aucune altration ne parut sur
son visage; il devait cependant tre fatigu, car depuis trente-six
heures que durait l'audience il n'avait pris aucun repos. Il descendit
avec calme de son fauteuil et s'avana jusqu' la barre, comme pour dire
aux assassins qui le rclamaient:--Me voil! vous pouvez me frapper. Ce
courage les impressionna. Le prsident profita de ce moment d'hsitation
pour les exhorter  respecter la loi et l'accus plac sous son glaive.
La foule l'couta en silence, et lorsqu'il eut fini, elle sortit sans
insister[9].

  [9] Voir  la fin du volume le rcit de l'accusation Ral.

Backmann remonta sur son fauteuil, les Suisses relevrent la tte et
puis le corps, l'ordre se rtablit autant qu'il pouvait se rtablir.
Mais le major s'aperut bientt que cet incident avait eu l'effet qu'on
avait dsir, celui d'acclrer la procdure et de forcer par la terreur
le jury  sacrifier une nouvelle victime. Dclar coupable sur tous les
points, Backmann entendit prononcer sa sentence au bruit des massacres
qui recommenaient au dehors. La charrette de l'excuteur l'attendait 
la porte. Il ne sortit du Tribunal que pour aller  l'chafaud.--Ma mort
sera venge! dit-il en s'adressant au peuple. Backmann tait envelopp
de son grand manteau rouge, brod d'or.

Cette htive besogne termine, les membres du Tribunal se sparrent en
dsordre; leur office devenait tout  fait inutile, du moins pour le
moment. Il tait petit jour, et c'tait l'aurore du 3 septembre qui
venait de luire. D'ailleurs, aux guichets des principales prisons,
d'autres tribunaux venaient de s'installer, et ceux-ci s'appelaient les
_Tribunaux souverains du peuple_!




CHAPITRE V.




I.

TRIBUNAUX SOUVERAINS DU PEUPLE.


Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se
dressent, semblables  des poteaux, comme pour indiquer les
trbuchements de la civilisation et qui justifient presque les omissions
du pre Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent  ces dates
particulires devant lesquelles la peinture, le roman et le thtre
reculent pouvants. Tragdie ignoble, dont les actes ne se passent que
dans des cachots  peine clairs par la torche et par l'acier,
l'_expdition des prisons_, comme on l'a appele honntement, est, avec
la Saint-Barthlemy, une de nos plus grandes hontes nationales.
Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale
(et de ceux-l il n'en est que trop, par malheur!) ont plusieurs fois
tent de prsenter ces massacres sous un ct supportable,
comprhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu' la
simple attnuation de tels crimes. L o l'humanit disparat, le
patriotisme n'est plus qu'un excrable mot.

Nous avons moins  nous occuper de ces massacres que des tribunaux qui
les ordonnrent et qui les sanctionnrent. On sait que la prison de
l'Abbaye-Saint-Germain, situe encore aujourd'hui rue Sainte-Marguerite,
fut la premire par laquelle on commena. Aprs avoir gorg--sans
jugement--dans la cour dite abbatiale une vingtaine de prtres, la
multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'tablir au greffe de
l'Abbaye un _Tribunal du Peuple_, charg de donner une apparence de
justice  ces sinistres reprsailles. L'ancien huissier Maillard fut lu
prsident par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard
autour de lui. Deux d'entre eux taient en tablier et en veste.
Quelques-uns des noms de ces juges ont t conservs: le fruitier
Rativeau, Bernier, l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier.
Ils s'assirent  une table sur laquelle on fit apporter, en outre du
registre d'crou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre
pour tout le monde. C'tait le 2 septembre au soir.

Cent trente victimes environ furent livres aux massacreurs par ce
tribunal drisoire; quelques dtenus furent rclams par leur section;
d'autres surent exciter la compassion des juges ou rveiller en eux
quelques sentiments d'humanit. C'est  ces ressuscits que nous devons
de connatre la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les
semblants de formes judiciaires qui furent employes  l'gard de
quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Mard, particulirement, a trac un
vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut  subir; son _Agonie de
trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'ditions, est
trop connue pour que nous en dtachions quelques passages; il faut
d'ailleurs la lire tout entire en songeant qu'elle fut publie peu de
temps aprs les journes de septembre, et qu'elle reut l'approbation de
Marat. La relation de l'abb Sicard et celle de la marquise de
Fausse-Lendry jettent galement d'horribles lueurs sur ces vnements.
Nous n'indiquons l et nous ne voulons indiquer que les rcits des
tmoins oculaires, car ce n'est qu'aux tmoins oculaires qu'il convient
de se fier en ces monstrueuses circonstances.

Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages  une narration
trs mouvante de Mme d'Hautefeuille (Anna-Marie) rdige sur les
lettres de Mlle Cazotte elle-mme. On se rappelle les dtails de
l'arrestation de l'honnte et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu
la permission d'tre enferme, non avec lui, mais dans la mme prison;
elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsqu'arriva l'heure des
massacres et que le tribunal populaire se fut install au greffe, elle
se mit aux aguets, coutant avec anxit retentir un  un les noms des
dtenus.

Maillard venait de lire sur le registre d'crou le nom de Jacques
Cazotte.

--Jacques Cazotte!

A ce cri rpt deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a
retenti dans les clotres suprieurs.

Une jeune fille descend prcipitamment les marches de l'escalier, elle
traverse la foule comme un nageur intrpide fend les flots; elle pousse
les uns, elle glisse  travers les autres, se fraie un passage de gr,
de force ou d'adresse; elle arrive, ple, chevele, palpitante, au
moment o Maillard, aprs avoir rapidement parcouru l'crou, venait de
dire froidement:

--A la Force!

On sait que c'tait l'expression convenue pour dsigner les victimes
aux assommeurs.

La porte s'ouvrait dj. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont
l'entraner au dehors.

--Mon pre! mon pre! s'cria la jeune fille; c'est mon pre! Vous
n'arriverez  lui qu'aprs m'avoir perc le coeur.

Et, se prcipitant vers lui, de ses bras Elisabeth treint le vieillard
et le tient embrass, tandis que, sa belle tte tourne vers les
bourreaux, elle semble dfier leur frocit par un lan sublime.

Ce mouvement imprvu avait rendu les bourreaux immobiles; ils
coutaient avec surprise et curiosit.

--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.

Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait
dans ses bras, baisait ses longs cheveux rpandus autour d'elle, et puis
levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore
permis d'embrasser sa noble fille.

--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers
jours, adieu! Vis pour consoler ta mre; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.

--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai l, sur ton sein, si
je ne puis te sauver!

Et la jeune fille s'attachait plus troitement encore  lui, cherchant
 le couvrir de son corps.

--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enroue; emmenez-le.

--C'est un vieillard sans force et sans dfense, reprit la jeune fille;
voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non,
c'est impossible, pargnez mon pre, mon bon pre!

Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la
poigne en faisant ployer la lame; il semblait incertain.

Au dehors, les bourreaux s'taient arrts, plusieurs mme s'taient
approchs de la porte; ils coutaient cette enfant. Les accents de sa
voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel  des sentiments qui
vivaient encore en eux  leur insu, les subjuguait. Quand elle eut fini
de parler, haletante, puise, l'un dit:

--Mais a m'a l'air de braves gens, a; pourquoi leur faire du mal?

Ces mots oprrent une raction.

--Le peuple franais n'en veut qu'aux mchants et aux tratres; il
respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard,
un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.

--Mais j'ai lu l'crou, criait toujours Maillard; ce sont des
aristocrates endiabls, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!

--Allons donc! cette jeunesse, a ne s'occupe pas des affaires; c'est
une brave fille qui aime bien son vieux pre.

--Eh! non, s'cria Maillard; si on les coutait tous, on n'en finirait
pas; faites-la remonter et conduisez son pre _ la Force_.

--Non! non!

--Si!

Elisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante
discussion; elle se pressa de nouveau sur son pre, qui lui disait:

--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.

--Jamais! rpondit-elle.

(Les lettres de Mlle Cazotte nous apprennent qu'il s'coula plus de DEUX
HEURES dans ces terribles dbats...)

Alors l'homme au bonnet rouge, qui dsirait accorder les diffrents
avis:

--Ecoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du
civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez
avec moi: Vive la libert! l'galit ou la mort!

De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les gorgeurs
se dsaltraient chacun  leur tour.

Elisabeth prit le verre:

--Oui, je vais boire, dit-elle en dtournant les yeux.

Elle tendit sa main pour qu'on lui verst du vin, mais sans cesser
d'entourer son pre avec son autre bras, car elle craignait que cette
proposition ne ft une ruse pour l'loigner de lui.

--Allons, reprit l'homme, aprs avoir vers; vive la libert, l'galit
ou la mort!

--Vive la libert, l'galit ou la mort! rpta la pauvre enfant; et
portant le verre  ses lvres, elle le vida d'un seul trait.

Il y eut une acclamation gnrale; les hommes qui l'environnaient
s'crirent:

--Il faut les porter en triomphe! Ils mritent les honneurs du
triomphe!

Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies;
on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le pre et la
fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les
levant  la hauteur de leurs paules, les emportrent hors de la cour
de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.

--Place  la vieillesse et  la vertu! s'criait l'un.

--Honneur  l'innocence et la beaut!

Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter
Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux et le cortge se met
en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans
relche:

--Vive la nation!  bas les aristocrates, les prtres et les
conspirateurs!

Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thvenot, o tait venue loger Mme
Cazotte. Elisabeth, jusque l si courageuse et si forte, tomba vanouie
dans les bras de sa mre.

D'affreuses convulsions succdrent  cet vanouissement, et l'on dut
craindre pendant plusieurs jours pour sa vie...

M. Michelet, dans l'trange patois de son _Histoire de la Rvolution
franaise_ (t. IV), a racont diffremment cette touchante aventure: Il
y avait, dit-il,  l'Abbaye, une fille charmante, Mlle Cazotte, qui s'y
tait enferme avec son pre. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur
d'opras-comiques, _n'en tait pas moins_ trs-aristocrate, et il y
avait contre lui et ses fils des preuves crites trs-graves. Il n'y
avait pas beaucoup de chances qu'on pt le sauver. Maillard accorda  la
jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la
faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille
courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les
gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son pre parut, il ne
trouva plus personne qui voult le tuer.

Cette manire lche de raconter un des plus beaux traits de notre
histoire, et cette mauvaise grce  reconnatre l'hrosme chez les
royalistes, se retrouvent  chaque ligne dans l'historien des coles.

Une autre jeune demoiselle, non moins dvoue et non moins courageuse
qu'Elisabeth Cazotte, obtint galement la grce de son pre. C'tait
Mlle de Sombreuil, fille du gouverneur des Invalides. On a prtendu que
les bourreaux avaient mis  leur clmence une abominable condition, en
la forant de boire un verre de sang humain; on a mme ajout qu'il en
tait rest  Mlle de Sombreuil un tremblement convulsif jusqu' la fin
de ses jours. J'avoue que j'hsite  adopter cette fable monstrueuse,
que rien,--du moins  ma connaissance,--ne parat justifier; et je
prfre  tous gards m'en rapporter  la version d'un contemporain
habituellement bien renseign, qui a racont dans ses plus grands
dtails le dramatique pisode de Mlle de Sombreuil. Selon lui, c'est
autant au zle d'un simple particulier qu'aux supplications de sa fille
que le gouverneur des Invalides dut d'avoir la vie sauve. Ce particulier
s'appelait Grappin; et ce nom, dit Roussel, mrite de passer  la
postrit. Ce n'tait qu'un simple agriculteur de Bourgogne, mari et
pre d'une nombreuse famille; une spculation sur les vins l'avait
conduit  Paris, o il rsidait depuis quelques mois seulement.

M. Granier de Cassagnac, dans sa rcente _Histoire du Directoire_, croit
devoir ranger Grappin parmi les juges du tribunal de l'Abbaye. Grappin,
dit-il, domicili dans la section des Postes, fut envoy avec un homme
de coeur nomm Bachelard,  l'Abbaye, pendant les massacres, pour
rclamer deux prisonniers au nom de sa section. Arriv  l'Abbaye,
Grappin s'installa auprs de Maillard et jugea avec lui les prisonniers,
ainsi que le constate un certificat dlivr  Grappin par Maillard et
portant que Grappin l'avait aid pendant soixante-trois heures  faire
justice au nom du peuple. Ces lignes, empruntes par M. Granier de
Cassagnac  l'ouvrage de Maton de la Varenne, intitul: _Histoire
particulire des vnements qui se sont passs en France dans l'anne
1792_, etc., ne me semblent pas porter le cachet de la vrit. Ainsi, il
me parat vident que Maton de la Varenne a confondu Grappin avec les
sclrats de la horde de Maillard, tandis qu'au contraire il est prouv
que ce brave homme a sauv,  l'Abbaye, soixante  soixante-dix
personnes, parmi lesquelles M. Valroland, marchal-de-camp, deux juges
de paix et douze femmes. Ensuite, il n'est pas du tout dmontr que
Grappin ait sig au Tribunal souverain du peuple; les douze juges
taient installs et avaient dj prononc sur le sort de plusieurs
dtenus lorsqu'il arriva  la prison. Laissons raconter le fait par
Alexis Roussel: La section du _Contrat social_ avait nomm huit de ses
sectionnaires pour se transporter  l'Abbaye et rclamer deux
prisonniers. Grappin tait un des huit dputs. Arrivs  la prison, on
demande les deux dtenus; on ne les connat pas; on parcourt toutes les
chambres, tous les cachots; recherches inutiles! On les appelle par
leurs noms, personne ne rpond. Cependant on est certain qu'ils ont t
conduits  l'Abbaye et qu'ils n'en ont pas t retirs. Grappin allait
partir avec la dputation, lorsque le concierge lui dit de ne pas se
dsesprer et le conduit dans une salle chappe  ses perquisitions.
L, le concierge fait mettre tous les prisonniers en rang, et il
commenait l'appel, lorsqu'un jeune homme qui essayait de se sauver par
une chemine tombe cribl de coups de fusil. Le bruit de cette fusillade
met tout en rumeur et fait fuir le concierge, qui ferme la porte sur lui
et laisse Grappin confondu avec les nombreux prisonniers vous  la
mort.

Ce jeune homme qui essayait de se sauver par une chemine, c'tait M. de
Maussabr, que l'on avait arrt quelques jours auparavant chez Mme
Dubarry, o il s'tait cach derrire un lit. En apprenant cette
tentative d'vasion, Maillard avait ordonn, comme une chose toute
naturelle, que l'on tirt sur lui quelques coups de pistolet ou que l'on
allumt de la paille. Cet incident tait survenu pendant
l'interrogatoire de Jourgniac de Saint-Mard.--Voil donc l'alibi de
Grappin parfaitement pos jusque-l.

Bientt son uniforme de garde national, sur lequel pendait son sabre, le
fit reconnatre du guichetier. Ds qu'il se vit libre, il s'inquita de
ses collgues de la section; mais ils taient partis, emmenant avec eux
les deux individus qu'ils taient enfin parvenus  retrouver. Grappin,
n'ayant plus rien  faire, allait quitter l'Abbaye lorsqu'il rencontra
les assommeurs qui conduisaient devant le tribunal M. le comte de
Sombreuil et sa fille. Il s'arrta. L'aspect de cette jeune personne,
tenant son pre enlac et ne le quittant que pour s'humilier devant les
juges; la contenance digne du vieux militaire, tout cela l'mut
profondment. Il voulut rester spectateur de ce dbat.

L'interrogatoire fut court. Convaincu de conspiration, M. de Sombreuil
lut son arrt dans les yeux de Rativeau, Bernier, Poirier et consorts.
Sur un signe de Maillard, on se disposa  l'entraner hors de la _salle
d'audience_.--Prenez ma vie! s'criait mademoiselle de Sombreuil, mais
sauvez mon pre!--Les assommeurs faisaient la sourde oreille, et leurs
mains taches de sang continuaient de s'imprimer sur le collet du
vieillard, lorsque Grappin s'avance prs du tribunal et demande 
adresser une question  M. de Sombreuil; les juges s'tonnent, mais son
double caractre de garde national et de dlgu de section leur impose;
ils accdent  sa proposition.--Avez-vous quitt votre poste dans
la journe du 10 aot? demande Grappin au gouverneur des
Invalides.--Pourquoi aurais-je dsert l'htel confi  ma garde? rpond
celui-ci en relevant la tte; hlas! je n'ai contre moi que des
dnonciations surprises par mes ennemis  la crdulit d'un petit nombre
d'invalides.

Mlle de Sombreuil joignait ses mains vers Grappin comme vers un ange
apparu soudainement.

--Il importe, dit-il en s'adressant au tribunal, que ces faits soient
claircis; en consquence, je demande que l'excution soit suspendue et
que des commissaires soient envoys  l'htel des Invalides pour
s'assurer de la vrit. Les juges consultent du regard le prsident.
Maillard murmure; une quarantaine d'accuss ont dj trouv grce devant
lui pour divers motifs; les tueurs s'impatientent. Nanmoins, intimid
sans doute par le ferme accent de Grappin, il expdie l'ordre; on part.
Pendant ce temps, M. de Sombreuil est enferm avec sa fille dans un
cabinet, sous la garde de quelques hommes du peuple. Les commissaires
rapportent une lettre du major des invalides, qui confirme les
dclarations du gouverneur; pourtant Maillard ne la trouve pas
suffisante et dclare qu'il passe outre; dj le mot fatal: _A la
Force!_ a couru sur ses lvres et sur celles des juges.--Non! s'crie
Grappin, vous ne prononcerez pas un jugement inique; les vieux
dfenseurs de la patrie sont incapables de trahir la vrit! Ordonnez,
je pars avec quatre nouveaux commissaires que vous nommerez; nous irons
aux Invalides et nous en rapporterons des tmoignages dignes de
croyance.

Cette fois encore, le tribunal dut se rendre aux suggestions
chaleureuses de ce brave citoyen. Grappin se met en route  trois heures
et demie du matin; il arrive avec les quatre commissaires chez le major,
qui tait couch; il le rveille, il le force  se lever, il lui dit
qu'une minute de retard peut compromettre les jours de M. de Sombreuil.
Le major descend et fait battre le tambour; huit cents invalides sont
sous les armes. C'est encore Grappin qui va les haranguer:--Amis! leur
crie-t-il, que ceux qui ont des dnonciations  faire contre leur
gouverneur passent de ce ct; que ceux qui n'ont rien  dire passent de
l'autre. Dix  douze dnonciateurs s'branlent et en entranent jusqu'
cent cinquante. Grappin frmit. Heureusement une dispute vient 
s'lever entre les deux camps: ceux qui tiennent pour M. de Sombreuil
conspuent les autres; Grappin rappelle avec vivacit les services rendus
par le gouverneur, sa bravoure, sa loyaut, son attachement pour ses
frres d'armes. Aprs avoir convaincu les bourreaux de l'Abbaye, il
tait impossible que Grappin chout auprs de quelques vieux militaires
abuss. Bientt il a la satisfaction de voir le nombre des dnonciateurs
diminuer  chaque minute:--rsiste-t-on jamais  l'loquence d'un
honnte homme exalt par l'amour de la justice!--ceux qui restent
n'articulent que des accusations vagues, des ou-dire qui ne peuvent
tre d'aucun poids dans la balance du tribunal. Grappin remercie le
major et retourne  la prison avec les quatre commissaires, dont le
tmoignage lui est acquis.

Forc dans ses derniers retranchements, Maillard ne put refuser plus
longtemps l'acquittement de M. de Sombreuil. Ce fut Grappin lui-mme qui
alla annoncer sa dlivrance au vieillard, que les plus anxieuses
incertitudes dvoraient depuis plusieurs heures, et qui confondait ses
larmes avec celles de sa fille. Il les prit tous les deux par la main et
leur fit franchir le guichet funbre.--C'est un brave officier! C'est un
bon pre de famille! dit-il en les prsentant  la populace.

On pourrait croire qu'aprs cet acte de dvouement, Grappin se tint pour
satisfait. Point du tout. Pendant le court espace de temps qu'il avait
t par mgarde enferm avec les prisonniers, il avait promis  huit
d'entre eux d'aller engager leurs sections  les faire rclamer; il
rentra  l'Abbaye pour prendre leurs lettres et, montant en voiture, il
se rendit dans les sections indiques. Partout il eut le bonheur de
russir; des commissaires furent immdiatement envoys auprs de
Maillard pour rclamer leurs sectionnaires. Il tait temps: l'un d'eux,
M. Cahier, se trouvait en prsence du tribunal; il tait si certain de
sa mort qu'il avait donn dj sa montre  l'un des juges, et qu'il
s'criait avec des sanglots:--Adieu, ma femme! Adieu, mes enfants!

Nous ne voulons tenir compte que des faits principaux appartenant 
l'histoire et appuys du nom et du tmoignage des personnes qui ont
figur dans ces lugubres scnes. Nougaret et Roussel citent beaucoup
d'autres traits en faveur de Grappin; mais comme ces traits ne nous
semblent pas revtus d'un gal sceau d'authenticit, nous nous
abstiendrons de les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Nous estimons
d'ailleurs sa part assez belle, et nous le tenons d'autant mieux pour un
brave homme, qu'il ne connaissait aucun des individus qui lui durent la
vie; l'humanit fut son unique mobile.--Il est assez difficile, aprs
cela, de concilier toutes ces alles et venues avec les fonctions de
juge que lui attribuent Maton de la Varenne et l'auteur de l'_Histoire
du Directoire_. Venu  l'Abbaye bien aprs que Maillard eut fait choix
de ses douze acolytes, pourquoi lui et-on offert une place au tribunal;
et d'un autre ct, de quel besoin et t ce juge volant, toujours par
monts et par vaux, tout  l'heure aux Invalides et maintenant dans les
sections? De _ce qu'il a aid Maillard  faire la justice_, selon les
termes du certificat dlivr par celui-ci, faut-il conclure qu'il s'est
assis  ses cts et a rendu des arrts de mort? Le contraire a t
dmontr d'une faon victorieuse. Ranger Grappin parmi les juges de
l'Abbaye, c'est donc commettre une erreur doublement criante.

Il faut croire plutt que, comme tant d'autres, il se fit dlivrer cette
attestation afin d'avoir entre les mains une preuve de civisme  opposer
 ses ennemis. Les massacres de septembre avaient donn une grande
importance  Maillard, et pendant longtemps, un grand nombre de
personnes recherchrent sa protection. Mme il est permis de croire que
le remords tait entr dans l'me de l'ex-huissier, car jusqu' l'heure
de sa fin, arrive aprs la chute des chefs terroristes, il ne cessa
d'entourer de sa sollicitude une des personnes chappes malgr lui aux
mailles sanglantes de son tribunal, M. de Saint-Mard, dont le nom s'est
dj trouv sous notre plume.--Quoi qu'il en soit, le certificat de
Maillard n'empcha pas Grappin, aprs la loi des suspects, d'tre
incarcr  la Bourbe. La fatalit rpublicaine voulut qu'il y
rencontrt Mlle de Sombreuil et son pre; ils l'accueillirent avec les
plus grandes marques de reconnaissance. M. de Sombreuil avait l'habitude
de dire  sa fille en le dsignant:--Si cet honnte homme n'tait pas
mari, je ne voudrais pas que tu eusses d'autre poux.

Quittons le tribunal souverain de l'Abbaye pour le tribunal souverain de
la Force. L'un valut l'autre. Dans la soire du 2 septembre, Germain
Truchon, surnomm dans les rues de Paris la _Grande-Barbe_, se prsenta
chez le concierge et organisa, avec quelques officiers municipaux,
Michonis, Dangers, Monneuse, un tribunal en tout pareil  celui de
l'Abbaye-Saint-Germain. Les mmes formalits y furent suivies: on y
employa les mmes semblants d'humanit:  l'Abbaye on envoyait les gens
_ la Force_;  la Force on les envoya _ l'Abbaye_, ce qui signifiait 
la mort. Plus de cent cinquante personnes furent condamnes et
massacres; le sang coulait jusque dans la rue des Ballets. Au seuil de
la grande porte de la prison, le pied sur la borne, le pinceau en main,
on affirme que le clbre David retraait le dernier moment des victimes
et s'applaudissait d'une occasion si prcieuse de _surprendre  la
nature son secret_.--Ption essaya, dit-on, de faire cesser ce carnage:
s'tant rendu  la Force, il arracha de leur sige deux membres de la
Commune en charpe; mais  peine fut-il sorti que ces sclrats
rentrrent et continurent leurs fonctions.

Le 3, Hbert et Lullier vinrent se joindre aux complices de Truchon.
Lullier, l'accusateur, n'avait plus rien  faire au tribunal du 17 aot,
il cherchait de l'occupation. Ce fut devant ces deux sclrats que
comparut Mme de Lamballe. On sait  quels supplices ils dvourent cette
femme courageuse, qui pouvait se sauver en faisant le serment de har le
roi et la royaut, et qui aima mieux prir en criant: Vive Louis XVI!
Sur cette parole, raconte Rtif de la Bretonne, elle reut d'un faux
Marseillais (un Pimontais sold par l'Autriche pour augmenter le
dsordre parmi nous) le premier coup de sabre dans le ventre, monte
qu'elle tait sur un _aervas_ de mourants et de morts; elle fut
dchire, _ex-viscre_; sa tte fut scie, lave, frise et porte,
dit-on, au bout d'une pique, sous les fentres du Temple.

On se tromperait toutefois en supposant que personne n'chappa  cette
boucherie. Naturellement, le voleur d'Aubigni fut un de ceux qui eurent
la vie sauve. Le contraire eut tonn trop de monde. J'tais  la Force
lors de cette affreuse journe, dit-il dans le mmoire que nous avons
cit dj, et je devais tre gorg. Des ordres avaient t donns _ad
hoc_, et je ne dus mon salut qu' l'adresse et  la prvoyance d'un
gendarme. Les satellites qui devaient me massacrer tinrent le sabre
lev, pendant huit heures, sur le sein de la dame Bauls, femme du
concierge de cette prison. Quelques jours auparavant, Marat tait venu
visiter d'Aubigni dans sa chambre et lui avait promis de s'intresser 
son sort.

A Bictre, on se rendit avec sept canons trans  bras qui furent
rangs en batterie devant le chteau. Le libraire Louis-Ange Pitou, qui
s'est trouv ml  presque tous les vnements de la rvolution, et qui
a laiss des notes souvent prcieuses, donne les dtails suivants sur
cette expdition: Le chef des gorgeurs, qui conduisit la troupe 
Bictre, tait un parricide natif d'Angers, nomm Musquinet de la Pagne;
il avait t enferm pendant plusieurs annes dans les cachots
souterrains de cette prison. Le concierge, qui l'avait connu, voulant
faire une barrire de son corps aux prisonniers, fut la premire victime
de ce monstre.

Nous retrouverons plusieurs fois ce Musquinet, que l'on fera maire du
Havre en rcompense de ses exploits, et que le Tribunal rvolutionnaire
condamnera  mort en avril 1794.--A Bictre, comme  la Force et 
l'Abbaye, le registre des crous fut apport, et un tribunal s'installa,
au nom du peuple, dans la salle du greffe. Il y eut peu de gracis; on
poussa la barbarie jusqu' gorger une trentaine de petits malheureux
enferms par correction: des enfants! Tous les corps amoncels dans un
coin de la cour furent ports au cimetire par les excuteurs eux-mmes,
et brls dans des lits de chaux vive.

La Conciergerie eut galement ses juges, parmi lesquels il faut ranger
le journaliste Gorsas. On tua M. de Montmorin, qui en fut pour l'argent
jet  ses premiers juges; on tua aussi tout ce qui restait des Suisses,
ce qui diminua considrablement la future besogne du Tribunal du 17
aot, et ce qui aurait d mme la rendre compltement inutile.

On se contenta de l'appel nominal au couvent des Carmes de la rue de
Vaugirard, o la boucherie fut dirige par Maillard (pendant un
entr'acte de l'Abbaye) et par un de ses affids, Mamain. Il ne parat
point non plus qu'il y ait eu de juges au couvent Saint-Firmin, aux
Bernardins du quai Saint-Bernard,  la Salptrire, etc.

Que ceux qui dsirent avoir une ide des horreurs commises dans ces
derniers endroits, consultent l'dition originale de la _Semaine
nocturne_, par Rtif de la Bretonne, appendice aux _Nuits de Paris_;
plus tard, Rtif dut mettre des cartons  la _Semaine_, par ordre de
l'autorit suprieure. Ce fut lors de l'expdition des Bernardins que
cet auteur fut tmoin auditif d'un trait que j'ai sans doute seul
remarqu, crit-il. La bande des massacreurs passait tumultueusement
sous ses fentres en criant: Vive la nation! Un des tueurs, poussant
l'enthousiasme du crime jusqu'au vertige, s'cria: _Vive la
mort!_--Mieux que beaucoup de pages, ce mot affreux peint l'tat des
esprits dans les journes de septembre 1792.

Les massacres durrent quatre jours, au milieu de la premire cit de
l'Europe, sans que ses autorits eussent cherch  y mettre le moindre
obstacle, fait remarquer un crivain. Pendant que des monstres  figures
repoussantes, gorgs de vin et couverts de sang, faisaient une hcatombe
d'une portion du genre humain, l'Assemble Nationale rendait quelques
lois insignifiantes, le corps lectoral lisait ses dputs  la
Convention, les assembles de sections enrlaient pour l'arme, les
tribunaux dictaient leurs jugements, les employs travaillaient dans
leurs bureaux, les agioteurs taient au Perron, les oisifs au caf, les
promeneurs aux Tuileries, les curieux partout. A la Chausse-d'Antin, on
parlait des scnes horribles qui se passaient dans les prisons, comme
d'un vnement qui aurait eu lieu  Constantinople ou  Moscou. Voil
Paris.

On a plusieurs fois,  la Convention nationale, agit cette question, 
savoir si l'on ferait le procs aux septembriseurs ou si l'on passerait
l'ponge sur leurs crimes. Il y eut des dcrets pour et contre, selon
que chaque faction tait en force. En 1793, raconte Ange Pitou, la
Gironde ayant ordonn une enqute, un fdr de Marseille, nomm Nevoc,
ple et tremblant la fivre, monta  la tribune des Jacobins et tint ce
discours, que j'ai copi dans le temps, sous la dicte de l'orateur:--On
nous menace aujourd'hui pour avoir obi aux ordres du peuple; _oui, j'en
ai tu vingt, je ne le cache pas!_ Mais on m'a dit que je faisais bien;
vous me l'avez ordonn et je rclame votre appui.--Il s'adressait en ce
moment  Robespierre,  Billaud-Varenne,  Marat et  tous les
administrateurs. La socit se leva en masse et leur jura de les sauver
tous ou de prir. Ce ne fut pas tout; le 8 fvrier, la socit dite des
_Dfenseurs de la Rpublique_, compose en majeure partie des assassins
des prisons, osa se prsenter  la barre de la Convention, et par
l'organe d'un de ses membres, eut l'impudence de faire l'apologie de ces
meurtres. Aprs une faible opposition, on rapporta le dcret qui
ordonnait les poursuites.--L'enqute recommena en 1796, mais presque
tous les inculps furent absous.

Une seule anecdote servira de conclusion  ce chapitre des _Tribunaux
souverains du peuple_. On sait que la Convention tenait des sances le
soir, qui se prolongeaient parfois trs-avant dans la nuit. Dans une de
ces sances, il advint que Danton fut interpell et monta  la tribune.
Il tait deux heures du matin. Une partie de la salle se trouvait  peu
prs plonge dans les tnbres, la lumire tant venue  manquer. Seul,
clair par une lueur terne, Danton se dmenait  la tribune, et les
clats de sa parole parvenaient  peine  secouer la somnolence qui
s'tait empare de la majeure partie des dputs. Il rappelait avec
emphase les services qu'il avait rendus  la patrie, il numrait
longuement ses actes de justice et d'humanit; lorsque soudain, du point
le plus obscur de la salle, une voix articula sourdement et lentement
cet unique mot:--_Septembre!_ A la faveur de la clart qui le frappait
au visage, on vit Danton plir et se troubler. Un silence de mort se fit
dans cette assemble aux aspects si tranges et si lugubres; chacun,
rveill subitement, semblait se demander d'o sortait cette voix,
funeste comme le remords. Danton essaya de balbutier encore quelques
paroles, mais bientt, attr, il descendit de la tribune et regagna sa
place en chancelant.




II.

LE TRIBUNAL DU 17 AOUT REPARAIT.


Le Tribunal du 17 aot reut une telle secousse de ces vnements, que,
pendant quelque temps, il parut considrer son oeuvre comme acheve.

Il ne recommena gure  donner signe de vie que le 11 septembre. Il
parat qu'on ne regardait pas alors les massacres des prisons comme tout
 fait termins, si du moins l'on en juge par cette note insre au
_Moniteur_ dans le bulletin du 19 septembre: Les prisonniers de
Sainte-Plagie adressent  l'Assemble une ptition pour la supplier, en
attendant leur jugement, de veiller  leur sret. _Ils craignent 
chaque moment d'tre gorgs._

Nanmoins, le 11 septembre, le Tribunal se prsenta  la barre de
l'Assemble, annonant qu'un rassemblement considrable demandait le
jugement prompt de deux particuliers prvenus d'avoir enlev la caisse
de leur rgiment. Il offrit un projet qui, en garantissant la justice
aux accuss, devait calmer l'irritation du peuple. Cette proposition du
Tribunal fut convertie en motion et dcrte en ces termes:

L'Assemble nationale, aprs avoir dcrt l'urgence, dcrte ce qui
suit:

Le Tribunal criminel tabli par la loi du 17 aot dernier connatra
provisoirement, jusqu' ce qu'il ait t autrement ordonn, et dans les
formes prescrites par la loi du 19 du mme mois, de tous les crimes
commis dans l'tendue du dpartement de Paris.

Il sera nomm par chaque canton des districts du Bourg-de-l'Egalit et
de Saint-Denis, deux jurs d'accusation et deux jurs de jugement, dont
il sera form une liste spare, et ils ne seront convoqus que pour le
jugement des dlits commis dans l'tendue desdits districts.

De ce jour, les pouvoirs du Tribunal se trouvrent considrablement
agrandis, et il put parcourir, en dehors de la politique, tous les
cercles de la criminalit. C'tait ce qu'il dsirait.

Les deux voleurs qui lui avaient servi de prtexte furent acquitts le
lendemain.

Le 13, il jugea un culottier.

Le 17, un garon parfumeur qui avait soustrait des cuillers d'argent.

Le 18 septembre, le Tribunal eut en pture l'importante affaire des
_Diamants de la couronne_; il s'en occupa si bien et si longtemps, qu'il
en eut pour jusqu'au moment o on vint le supprimer, c'est--dire
jusqu'au mois de dcembre. Pendant prs de trois mois, la premire
section ne s'occupa exclusivement que de ce procs scintillant, auquel
nous allons consacrer un chapitre dtaill.

L'autre section du Tribunal continua  instruire les _crimes_ politiques
et civils, et aussi les dlits correctionnels.




CHAPITRE VI.




I.

LES DIAMANTS DE LA COURONNE.


Les massacreurs de septembre, en exerant leur fureur dans les prisons
de Paris, avaient pargn toute la tourbe entrane par la misre ou par
la perversit. Les nobles et les prtres ayant eu le terrible privilge
d'assouvir la soif sanguinaire de ces bourreaux, on avait laiss passer
entre les rseaux de l'accusation politique un grand nombre de dtenus
ordinaires, considrs par les patriotes comme du menu fretin. D'aucuns
ont prtendu qu'ils avaient leur raison pour en agir de la sorte, car
les aristocrates seuls possdaient, sous le satin de leurs doublures,
des louis ou des montres.

N'ayant plus le pain de la prison, et jouissant d'une libert complte,
tant la police tait occupe alors  djouer exclusivement les attentats
contre-rvolutionnaires, ces fils adoptifs de la potence cherchaient
quelque grande occasion de signaler leur adresse et d'asseoir leur
fortune. Sous le calme des verrous, plusieurs hommes d'un vrai mrite en
ce genre s'taient rencontrs et lis d'amiti. Rendus  des loisirs
dangereux, ils discutrent ensemble l'opportunit de diverses
tentatives; ce groupe de malfaiteurs, protg par le dsordre politique,
comptait parmi ses fortes ttes deux meneurs inventifs et rsolus: l'un
Joseph Douligny, originaire de Brescia (Italie), g de vingt-trois ans;
l'autre Jean-Jacques Chambon, n  Saint-Germain-en-Laye, g de
vingt-six ans et ancien valet de la maison Rohan-Rochefort.

Un jour, ces deux amis bien dignes l'un de l'autre entendirent dans un
caf du faubourg Saint-Honor une conversation qui leur fit natre la
pense d'un vol gigantesque.

--Je vous le rpte, moi, disait un petit vieillard  deux habitus qui
mditaient avec lui chaque ligne d'une gazette; ce ministre Roland est
un pauvre homme, qui cache sous des dehors d'austrit un coeur
accessible aux plus sottes faiblesses; il tolre dans sa maison de
vritables scandales, et sous prtexte qu'il aime sa femme, il se croit
forc de protger les gens dont elle s'entoure. Il n'y a pas un poste
qui ne soit occup par un des favoris de la citoyenne Roland; jusqu'
cette place de conservateur du Garde-Meuble qui vient d'tre donne 
l'un de ces mendiants!

--Oh! oh! quelle colre! rpondit l'un des causeurs en souriant; on voit
bien que tu avais song  demander pour toi-mme cette petite position.

--Pour moi! reprit le vieillard mcontent; je n'ai jamais demand aucune
faveur, c'est pour cela que je suis indign contre le conservateur du
Garde-Meuble, un homme qui monte  cheval et qui apprend  danser! qui
n'est jamais, ni jour ni nuit, occup des devoirs de sa charge. Les
trsors qui lui sont confis peuvent devenir la proie de quelque filou
entreprenant; on n'aurait qu' escalader une fentre, et tout serait
dit.

--Tout beau! mais les surveillants?

--Ils imitent leur chef, et vont s'enivrer aux barrires...

Chambon et Douligny avaient cout;--et simultanment la mme cause
avait produit chez eux le mme effet; ils changrent un regard furtif,
et ce regard contenait  lui seul tout un projet d'une audace extrme.
Ils se levrent tranquilles comme des bourgeois qui vont porter le reste
de leur sucre  leurs enfants; mais  peine furent-ils dans la rue,
qu'ils se frottrent le nez. Les diplomates habiles entendent avant
qu'on leur ait parl, il en est de mme des voleurs mrites: ils se
dirigrent immdiatement vers la place de la Rvolution, afin de
reconnatre le monument contre lequel ils mditaient une attaque.

Particulirement rserv aux richesses inhrentes  la couronne de
France, telles que joyaux du vieux temps, cadeaux des nations
trangres, prsents des seigneurs du royaume, le Garde-Meuble contenait
des objets d'une valeur inapprciable; on les avait rangs dans trois
salles et symtriquement enferms dans des armoires; le public tait
admis  les visiter tous les mardis. On y voyait les armures des anciens
rois et paladins, notamment celles de Henri II, de Henri IV, de Louis
XIII, de Louis XIV, de Philippe de Valois, de Casimir de Pologne; et la
plus admirable par le fini du travail, celle que Franois Ier portait 
la bataille de Pavie.

A ct de ces souvenirs presque vivants de l'ancienne splendeur royale,
on remarquait, sombre et menaant, l'espadon que le pape Paul V portait
lorsqu'il fit la guerre aux Vnitiens; cette arme, longue de cinq pieds,
se montrait, orgueilleuse,  ct de deux bonnes petites pes du grand
Henri. Ainsi la fragile et grosse branche de sureau dpasse par la
taille et le poids les solides pousses d'aubpine. Deux canons
damasquins en argent, monts sur leur afft, reprsentaient la vanit
du roi de Siam.--Dpt plus prcieux encore, les diamants de la
couronne, contenus dans diffrentes caisses, taient placs dans les
armoires du Garde-Meuble. _Le Rgent_, _le Sanci_ et _le Hochet du
Dauphin_, formaient les trois astres principaux de ce groupe d'toiles.
Des tapisseries, des chefs-d'oeuvre d'art en or et en argent disposs
dans les salles reprsentaient galement une valeur de plusieurs
millions.

Douligny et Chambon n'ignoraient pas ces dtails: aussi furent-ils pris
de fivre en voyant qu'un tel vol n'tait pas impossible. Les poteaux
des lanternes s'levaient assez prs du mur et assez haut pour faciliter
l'escalade par l'une des fentres; il n'y avait pas le moindre
corps-de-garde duquel on et  se mfier; seulement cette quipe
ncessitait le concours de quelques amis. Le premier auquel ils firent
part de leur audacieux projet fut un nomm Claude-Melchior Cottet, dit
le _Petit-Chasseur_, qui les exhorta  runir l'lite de la bande,
c'est--dire neuf de leurs camarades connus pour leur adresse et leur
courage.

D'aprs l'interrogatoire de cet homme et d'aprs la dposition de
plusieurs tmoins au procs, il parat dmontr que le premier assaut
tent contre le Garde-Meuble, dans la nuit du 15 au 16 septembre, ne
rapporta aux douze associs qu'une parfaite connaissance des lieux. Ils
ne purent, vu leur petit nombre et le manque absolu de pinces et de
lanternes, pntrer par la voie qui leur avait sembl praticable; 
peine leur fut-il permis de s'introduire dans un pauvre petit cabinet o
ils drobrent des pierreries de faible valeur. La partie fut remise 
la nuit suivante; mais cette fois Douligny et Chambon dcidrent qu'il
fallait convoquer le ban et l'arrire-ban de leurs troupes. Afin de
procder par des ruses de haute cole, quelques fausses patrouilles de
gardes nationaux circulant autour du Garde-Meuble pendant que les
assaillants se glisseraient vers le trsor, ne leur parurent pas d'une
invention trop mesquine.

Il fut en outre convenu entre les douze coquins qu'on s'adjoindrait
vingt-cinq  trente filous du second ordre, auxquels on promettrait une
part du butin; mais afin de ne pas tre trahis, on convint de ne les
instruire que lorsqu'on serait sur le terrain. On leur ordonna de
s'habiller en gardes nationaux et de se pourvoir de fusils ou de sabres.
Le rendez-vous tait  l'entre des Champs-Elyses; l'heure tait celle
de minuit; chacun fut exact.

Chambon et Douligny arrivrent sur la place, formrent de ceux qui
taient revtus de l'uniforme une patrouille, charge de rder le long
des colonnades pour donner  croire aux passants que la police se
faisait exactement. Ils placrent ensuite  toutes les issues des
surveillants qui devaient donner l'alarme au moindre danger. Comme les
deux chefs traversaient la place aprs avoir pris toutes leurs
dispositions, ils trouvrent, prs du pidestal sur lequel avait t la
statue de Louis XV, un jeune homme de douze  quatorze ans, qui leur
inspira de l'inquitude. Ils l'abordrent, l'interrogrent, et le firent
consentir  rester en sentinelle  cet endroit et  pousser des cris
pour attirer vers lui les personnes qui lui paratraient suspectes. On
lui promit une rcompense, sans le mettre au fait de l'expdition.

Aprs toutes ces prcautions, Chambon grimpe le long des colonnades, en
s'aidant de la corde du rverbre; Douligny le suit, ainsi que plusieurs
autres. Avec un diamant, on coupe un carreau que l'on enlve et qui
donne la facilit d'ouvrir la croise par laquelle les voleurs
s'introduisent dans les appartements du Garde-Meuble. Une lanterne
sourde sert  les guider vers les armoires, que l'on ouvre avec les
fausses clefs et les rossignols. On s'empare des botes, des coffres, on
se les passe de main en main; ceux qui sont au pied de la colonnade
reoivent de ceux qui sont en haut. Tout--coup, le signal d'alerte se
fait entendre. Les voleurs qui sont sur la place s'enfuient; ceux qui
sont en haut se laissent glisser le long de la corde du rverbre.
Douligny manque la corde, tombe lourdement sur le pav et y reste
tendu. Une vritable patrouille, qui avait aperu la lumire que la
lanterne sourde rpandait dans les appartements, avait conu des
soupons. En s'approchant, elle entend tomber quelque chose, elle court,
trouve Douligny, le relve et s'assure de lui. Le commandant de la
patrouille, aprs avoir laiss la moiti de son monde en dehors, frappe
 la porte du Garde-Meuble, se fait ouvrir, et monte aux appartements
avec ce qu'il a de soldats. Chambon est saisi au moment o il va
s'esquiver; on le joint  son compagnon et l'on envoie chercher le
commissaire.

L'officier public interroge les voleurs, qui, se trouvant pris en
flagrant dlit et les poches pleines, avouent avec franchise, mais ne
dnoncent aucun de leurs compagnons. Au mme instant on ramasse sous la
colonnade le beau vase d'or appel _Prsent de la ville de Paris_.

La fausse patrouille,  laquelle la vritable cria _Qui vive?_ n'ayant
pas le mot d'ordre, crut prudent d'y rpondre par la fuite. Elle se
dispersa dans les Champs-Elyses et dans les rues qui y aboutissent. Du
nombre des voleurs qui avaient reu des botes de diamants, deux se
retirrent dans l'alle des Veuves, firent une excavation au fond d'un
foss, y enfouirent leur larcin, le recouvrirent de terre et de
feuilles, et se retirrent tranquillement chez eux. Plusieurs autres
allrent dposer leur part chez des recleurs. Le plus grand nombre se
runit sous le pont Louis XVI, et, aprs avoir pos un des leurs en
sentinelle au dessus du pont, ils s'assirent en rond. Le plus important
de la bande fit dposer au centre les coffres vols; il en ouvrit un, y
prit un diamant qu'il donna  son voisin de droite, en prit un autre
pour le suivant, et ainsi de suite. Il avait soin d'en mettre d'abord un
dans sa poche pour lui, et, aprs avoir fait le tour du cercle, d'en
dposer un autre pour le camarade qui tait en sentinelle. Lorsqu'un
coffre tait vid, on passait  un autre. Il tait en train de faire la
distribution du dernier, lorsque la sentinelle donna le signal de sauve
qui peut. Le distributeur jeta dans la Seine le reste des diamants 
distribuer, et chacun s'chappa. Plusieurs rpandirent, en fuyant, des
brillants qui furent trouvs et ramasss le lendemain par des
particuliers.

Averti des graves vnements de la nuit, et comprenant quelles
insinuations perfides ses ennemis en tireraient contre lui, le ministre
Roland se rendit  l'Assemble vers dix heures du matin et demanda la
parole pour une communication urgente.--Il a t commis, dit-il, cette
nuit, un grand attentat. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on s'en occupe.
On a vol au Garde-Meuble les diamants et d'autres effets prcieux. Deux
personnes ont t arrtes; leurs rponses dnotent des gens qui ont
reu de l'ducation et qui tenaient  ce qu'on appelait autrefois des
personnes au-dessus du commun. J'ai donn des ordres relativement  ce
vol.

Les dputs frmirent d'indignation; la Montagne fit entendre les
grondements de sa colre. Le ministre, en montrant derrire les
brouillards de Coblentz l'arme royaliste attendant les trsors du
Garde-Meuble pour s'habiller et se nourrir, vitait parfaitement qu'on
songet au dfaut de prcautions qui devait retomber sur lui. Quatre
dputs, Merlin, Thuriot, Laporte et Lapleigne, furent nomms pour tre
prsents  l'information.

La nouvelle de cet attentat remua tous les quartiers de Paris: le rappel
fut battu; le ministre de l'intrieur, le maire et le commandant gnral
se runirent et prirent des mesures pour garder les barrires; jamais on
n'avait fait tant d'honneur  de simples bandits; il est vrai que jamais
on n'avait vu un vol si considrable. Certaines rues taient
littralement semes de pierreries, de saphirs, d'meraudes, de topazes,
de perles fines. Quelques citoyens honntes rapportrent leurs
prcieuses trouvailles; mais d'autres patriotes fougueux, qui avaient
horreur de tout ce qui provenait de l'ancien tyran, enfouirent leur
pave dans leur paillasse ou au fond de leur commode, afin que leurs
yeux ne fussent pas souills par la vue d'un mtal impur.

Un pauvre homme, passant dans le faubourg St-Martin pour se rendre  son
travail, trouva un de ces diamants et se hta d'aller le restituer aux
employs du Garde-Meuble. Trois jeunes enfants furent admis  la barre
de l'Assemble pour y dposer des bijoux que le hasard avait
pareillement mis entre leurs mains. L'Assemble ordonna que leurs noms
seraient inscrits au procs-verbal. Des cassettes furent encore
retrouves au Gros-Caillou, rue Nationale et rue Florentin. Mais de ces
diffrents traits de probit le plus clatant est videmment celui-ci:
un commissaire monte chez la matresse d'un des voleurs; sur sa chemine
se trouvait un gobelet rempli d'eau-forte, dans lequel elle avait mis un
objet vol, afin d'en sparer l'alliage. Informe de l'arrive du
commissaire, n'ayant plus le temps de cacher le gobelet, elle le lance
par la fentre. Une vieille mendiante passe quelques minutes aprs; ses
yeux colls sur le pav rencontrent de petites toiles qui brillent dans
la boue; elle ramasse par curiosit ces tincelles inexplicables pour
elle, et,  quelques centaines de pas, elle entre chez un orfvre, qui
lui apprend que ce sont des diamants. Aussitt elle se rend au comit de
sa section, dpose sa trouvaille, demande un reu et va mendier son
pain.

Joseph Douligny et Chambon, pris en flagrant dlit et surabondamment
nantis de pices de conviction, n'essayrent pas, comme nous l'avons
dit, de nier leur culpabilit; les premiers interrogatoires que leur
firent subir les juges sous l'inspiration des immenses conjectures du
ministre Roland, durent singulirement flatter ces coquins (un d'eux,
Douligny, tait marqu de la lettre V, voleur); pendant quelques jours
ils esprrent pouvoir se dire martyrs d'une opinion et victimes de leur
courage. Il y a lieu de croire qu'ils eussent immdiatement nomm leurs
complices s'ils n'avaient tenu  prolonger l'erreur de la justice. Le
jugement rendu contre eux prouve jusqu' quel point on avait admis les
ides de connivence avec les royalistes; nous citons textuellement cet
arrt, qui fut rendu le 23 septembre, aprs une audience continue de
quarante-cinq heures:

Vu la dclaration du jury de jugement, portant: 1 qu'il a exist un
complot form par les ennemis de la patrie, tendant  enlever de vive
force et  main arme les bijoux, diamants et autres objets de prix
dposs au Garde-Meuble, pour les faire servir  l'entretien et au
secours des ennemis intrieurs et extrieurs conjurs contre elle; 2
que ce complot a t excut dans les journes et nuits des 15, 16 et 17
septembre prsent mois, et particulirement dans la nuit du dimanche 16
au lundi 17, par des hommes arms qui ont escalad le balcon du
rez-de-chausse et premier tage du Garde-Meuble, en ont forc les
croises, enfonc les portes des appartements et fractur les armoires,
d'o ils ont enlev et emport tous les diamants, pierres fines et
bijoux de prix qui y taient dposs, tandis qu'une troupe de trente 
quarante hommes, arms de sabres, poignards et pistolets, faisaient de
fausses patrouilles autour dudit Garde-Meuble, pour protger et
faciliter lesdits vols et enlvements, lesquels ne se sont disperss,
ainsi que ceux introduits dans l'intrieur, que lorsqu'ils ont aperu
une force publique considrable et que deux d'entre eux taient arrts;
3 que les nomms Joseph Douligny et J.-J. Chambon sont convaincus
d'avoir t auteurs, fauteurs, complices, adhrents desdits complots et
vols  main arme, et notamment d'avoir, dans la nuit du 16 au 17 de ce
mois, sous la protection desdites fausses patrouilles, escalad le
balcon dudit Garde-Meuble, d'en avoir bris et fractur les croises,
portes et armoires,  l'aide de limes, marteaux, vilebrequins et autres
outils, de s'tre introduits dans les appartements et d'y avoir pris une
grande quantit de bijoux d'or, de diamants et pierres prcieuses dont
ils ont t trouvs nantis au moment de l'arrestation; 4 et enfin que,
mchamment et  dessein de nuire  la nation, lesdits J. Douligny et
J.-J. Chambon se sont rendus coupables de tous lesdits dlits, le
Tribunal, aprs avoir entendu le commissaire national, condamne lesdits
Douligny et Chambon  la peine de mort.

Sous le coup de cette sentence, leur caractre se produisit  nu:
troubls, pales, ils dclarrent qu'ils feraient des rvlations
compltes, si on voulait leur accorder la vie sauve pour rcompense. Le
Tribunal ne sut comment rpondre  cette proposition; le prsident leur
dit que la Convention seule pouvait statuer sur leur demande.

Pendant ce temps, la police, aux aguets, tait parvenue  retrouver,
trs-incompltes encore, quelques traces des coupables qu'elle
cherchait. Un citoyen du nom de Duplain avait dpos au comit de sa
section que, le 16 septembre au soir, dans un caf de la rue de Rohan,
il avait entendu deux hommes se quereller au sujet d'un vol de diamants:
l'un reprochait  l'autre sa pusillanimit qui les avait privs d'une
capture importante; il se consolait nanmoins, esprant, la nuit
suivante, ritrer leur prouesse de manire  n'avoir plus rien 
dsirer. A cette dclaration, le citoyen Duplain ajouta le signalement
de l'un des deux hommes, celui qu'il avait pu le mieux voir. On mit des
agents en embuscade dans la rue de Rohan, et, le quatrime jour, on y
arrta un personnage dont l'extrieur et la physionomie se rapportaient
au signalement donn. Amen au comit de surveillance, cet homme dclara
se nommer Badarel et tre natif de Turin; il nia les propos qu'on lui
imputait, se rcriant sur des doutes aussi injurieux; mais ayant t
fouill, il fut trouv dtenteur de plusieurs pierres. Alors il avoua
que le 15 septembre, deux individus, qu'il ne connaissait pas, l'avaient
engag  se rendre la nuit avec eux sur la place Louis XV, lui disant
qu'il y allait de sa fortune; ils exigrent simplement qu'il ft le guet
pendant un quart d'heure. Ces messieurs taient si honntes qu'il avait
cru servir des amoureux et non des voleurs. Ils taient bientt revenus
auprs de lui, et l'avaient accompagn jusque dans sa chambre, rue de la
Mortellerie, prs l'htel de Sens. L, que s'tait-il pass tandis qu'il
avait t chercher des rafrachissements, il l'ignorait; mais le
lendemain quand il fut seul chez lui, il aperut des diamants sur la
chemine, et il fut port  croire qu'il avait t pendant quelques
heures le compagnon de deux nababs dguiss.

Cette histoire, richement brode comme on voit, n'abusa pas un instant
les juges instructeurs. Ils mirent Badarel en prsence de Douligny et de
Chambon; ceux-ci, dsireux d'appuyer leur demande en grce sur des
faits, ne firent aucune difficult de reconnatre Badarel.

--Mon pauvre vieux, dit Douligny, devant le prsident du Tribunal
criminel il n'y a plus  vouloir rester blanc comme un agneau; nous
sommes pris, nous n'avons d'espoir qu'en la clmence des magistrats, et
cette clmence est subordonne  nos aveux,  notre sincrit. Tu es
dans un trs-mauvais cas; veux-tu obtenir ta grce d'avance? tu n'as
qu' te rendre avec le citoyen prsident sous cet arbre des
Champs-Elyses au pied duquel tu as enfoui cette grande cassette. Ds
que tu l'auras restitue, tu seras sr de ne plus avoir affaire  des
juges, mais  de vrais amis.

Badarel essaya bien d'envoyer Douligny  tous les diables et de prouver
qu'il ne le connaissait pas, mais sa rsistance ne put tre de longue
dure. Douligny l'exhorta si bien, lui fit de telles promesses, qu'enfin
ce malheureux consentit  se rendre aux Champs-Elyses avec le
prsident.

Ce transport de justice eut des rsultats considrables; les fouilles
opres d'aprs les indications de Badarel firent dcouvrir 1,200,000
francs de diamants. La procdure recommena avec plus d'acharnement; les
dpositions de Douligny et de Chambon furent juges si utiles pour
clairer les recherches et confondre les accuss, que le prsident du
Tribunal criminel se rendit en personne  la barre de la Convention et y
parla en ces termes:--Je crois de mon devoir de prvenir la Convention
que, depuis vendredi, 21, la premire section du Tribunal s'est occupe
sans dsemparer de l'interrogatoire de deux voleurs du Garde-Meuble.
Pendant quarante-huit heures ils n'ont voulu donner aucun renseignement;
mais hier, lorsque la peine de mort a t prononce contre eux, ils
m'ont fait dire qu'ils avaient  faire des dclarations importantes; ils
m'ont demand ma parole d'honneur que, pour prix de ces aveux, leur
grce leur serait accorde. Je n'ai pas cru devoir prendre sur moi une
pareille promesse; mais je leur ai dit que s'ils me disaient la vrit,
je porterais leur demande auprs de la Convention nationale; alors le
nomm Douligny m'a rvl toute la trame du complot; il a t confront
avec un de ses co-accuss non jug; il l'a forc de dclarer l'endroit
o taient cachs plusieurs des effets vols. Je me suis transport aux
Champs-Elyses, dans l'alle des Veuves; l le co-accus m'a dcouvert
les endroits o il y avait des objets trs prcieux. N'est-il pas
important de garder ces deux condamns pour les confronter encore avec
les autres complices? Mais le peuple demande leurs ttes. Que la
Convention rende un dcret, qu'elle le rende tout de suite; le peuple la
respecte, il se tiendra toujours dans la plus complte soumission aux
ordres de l'assemble.

Ordonner la mort de Douligny et de Chambon, c'et t tuer deux poules
aux oeufs d'or; chacune de leurs dclarations ou plutt de leurs
dnonciations produisait quelques nouvelles dcouvertes. La Convention
dcida qu'il fallait garder ces deux voleurs pour traquer les autres.

L'un des premiers complices dont ils rvlrent le nom fut le malheureux
juif Louis Lyre; il n'avait pas aid  commettre le vol, mais il avait
achet  vil prix une grande quantit de bijoux. Ce malheureux parlait
un franais ml d'italien qui fit beaucoup rire les juges. Ayant
intgralement pay ses petites acquisitions, disait-il, il ne comprenait
pas qu'on lui rclamt encore quelque chose. Aprs s'tre gay de son
galimatias, le Tribunal le condamna  la peine de mort. On le conduisit
au supplice le 13 octobre,  dix heures. Ne concevant pas qu'une
spculation heureuse ft considre comme un crime, il marcha  la mort
avec le courage que donne la paix de la conscience. Mont dans la
voiture, seul avec l'excuteur, il criait d'une voix trs haute et trs
libre:--Fife la nazion! Il voulut parler au peuple; la cavalerie essaya
de s'y opposer, mais alors la canaille qui accompagnait les victimes 
l'chafaud tait souveraine; elle accorda la parole au juif.

--Messious, dit-il, ze mours innozent, ze ne zouis point volour, ze
pardonne  la loi et  mes zouzes.

Mais vu qu'il se faisait tard, le bourreau le pria de se hter.

En mesurant leurs dnonciations, et en ne les faisant que peu  peu,
Douligny et Chambon esprrent chapper  la mort, protgs qu'ils
taient maintenant par la Convention. Conformment  ces calculs, ils
jetrent quelques jours aprs une nouvelle proie  la justice. Ce fut
cette fois leur ami Claude-Melchior Cottet, dit le _Petit-Chasseur_.
Arrt et conduit  la Conciergerie, ce dernier fut convaincu d'avoir
t le sergent recruteur des fausses patrouilles. Dans la nuit du 15 au
16 septembre, il s'tait rendu en costume de garde national chez le
nomm Retour, chez Gallois, dit _Matelot_, et chez Meyran; il leur avait
remis des pistolets destins  protger l'entreprise. On lui prouva, en
outre, qu'il avait vendu pour 30,000 livres de perles fines. Un tmoin,
un nomm Joseph Picard, lequel ne tarda pas  changer son rle de tmoin
contre celui d'accus, vint dposer qu'tant encore au lit, un matin, le
personnage connu sous le nom de _Petit-Chasseur_ s'tait rendu chez lui,
afin d'acheter une paire de bottes. Le march conclu avec la femme
Picard, l'acheteur l'avait engage  aller chercher du vin et  lui
rapporter en mme temps pour six sous d'eau-forte. Cette commission
faite, Picard avait vu le _Petit-Chasseur_ glisser quelque chose dans
cette eau-forte; mais les commissaires venant au mme instant pour
l'arrter, il jeta le tout dans la rue. Alors il fut facile de
reconnatre que c'taient des diamants.

Ecras par les preuves et par les dpositions, Melchior Cottet fut
condamn  la peine de mort. Voyant par quels moyens Douligny et Chambon
avaient obtenu un sursis illimit, il imagina d'avoir recours aux mmes
ruses, et, en effet, il livra le nom de quelques complices. Mais on
reconnut bientt qu'il n'avait qu'un but: retarder le jour de son
excution. On refusa de prter davantage l'oreille  ses dclarations
interminables. Arriv au lieu du supplice, il gagna encore deux heures
par une dernire supercherie. Il demanda  se rendre au Garde-Meuble
avec un magistrat, disant qu'il y allait de la fortune de la nation.
Mont dans les salles, il y resta plus d'une heure et demie  parler de
complots imaginaires dont il connaissait, disait-il, tous les secrets.
Mais  la fin la foule impatiente refusa d'attendre plus longtemps le
spectacle qui avait t promis  sa curiosit sanguinaire. En descendant
du Garde-Meuble, le _Petit-Chasseur_ eut beau crier: --Citoyens, je ne
suis pas coupable; intercdez pour moi, intercdez pour moi!--nul ne
fut accessible  la piti, et la loi reut son application.

Grce aux renseignements fournis par Douligny et Chambon, on arrta
successivement leurs principaux complices, qui furent condamns  la
peine capitale; des femmes et mme un enfant, Alexandre, dit le
_Petit-Cardinal_, se virent impliqus dans cette affaire, qui prit peu 
peu une telle dimension, que le dput Thuriot, l'un des membres de la
commission de surveillance, proposa  la Convention d'autoriser le
dplacement du chef du jury afin que ce dernier allt dans les endroits
de la France qu'il croirait ncessaires, dcernt des mandats d'amener
et ft des visites domiciliaires. Cette proposition fut rejete, parce
qu'elle n'assurait pas au procs une marche assez rapide.

S'il faut en croire les rvlations de Sergent, consignes dans une
lettre date de Nice-en-Pimont, du 5 juin 1834, et adresse  la _Revue
rtrospective_, ce serait  lui qu'on devrait la dcouverte des
principaux diamants de la couronne. Il raconte que pendant les dbats du
Tribunal criminel, alors qu'il tait administrateur de la police, une
multresse, habitue de la tribune publique des Jacobins, vint le
trouver dans son cabinet.--Que direz-vous, si je vous fais trouver les
diamants? Je le puis, en amenant un homme qui a une rvlation  vous
faire. Je voulais le conduire au comit des recherches de l'assemble
lgislative, mais il ne veut faire qu' vous sa dposition; car il vous
a, dit-il, une grande obligation, et c'est par reconnaissance qu'il veut
que ce soit  vous que la patrie doive d'tre rentre dans la possession
de ces richesses.--Amenez-le trs-promptement.

Une heure aprs, on introduisit dans un des salons du maire, o Sergent
se trouvait seul, un quidam vtu proprement en garde national; il tait
conduit par la multresse.--Voil celui dont je vous ai parl, dit-elle,
et elle s'loigna.--Monsieur l'administrateur, dit cet homme d'une voix
basse, je puis vous faire reprendre tous les diamants de la couronne;
mais il me faut votre parole que vous ne me perdrez pas.--Quoi! lorsque
vous allez rendre un service aussi important, que devez-vous craindre?
ne mritez-vous pas au contraire une rcompense?--Je ne puis en avoir
d'autre que celle de ma vie. Dans cette affaire, mon nom ne peut tre
prononc sans risquer de la perdre.--Parlez, dit Sergent surpris, je
vous promets toute ma discrtion.--Vous ne me reconnaissez pas,
monsieur?--Non, je ne vous ai pas vu, je crois, avant cet
entretien.--Ah! monsieur l'administrateur, donnez-moi votre parole de
magistrat que vous ne me livrerez point!--Quel mystre! Rvlez, si vous
savez quelque chose de ce vol; seriez-vous complice? Je vous
sauverai...--Non, monsieur, reprit cet homme, je suis ***, le prisonnier
que vous avez visit  la Conciergerie vers la fin du mois d'aot, et
que vous avez eu la bont de faire raser sur sa demande; vous savez que
j'tais condamn  mort pour fabrication de faux assignats, et que
j'attendais alors, quoique sans espoir, l'issue de mon pourvoi en
cassation. Les juges populaires de septembre m'ont mis en libert, mais
le Tribunal peut me faire reprendre.--Eh bien! soyez tranquille, dit
Sergent; voyons, que savez-vous des diamants?

Le quidam entra dans les dtails les plus tendus. Une nuit qu'il
feignait de dormir, il avait entendu auprs de lui des gens s'entretenir
en argot du vol fameux. Il ignorait leurs noms, mais il avait appris que
les diamants taient cachs dans deux mortaises d'une grosse poutre de
la charpente du grenier d'une maison de la rue de ...--Envoyez-y
promptement, ajouta-t-il; ils ne doivent pas tre encore enlevs; mais,
je vous supplie, ne parlez pas de moi dans vos bureaux.

Le rcit contenu dans la lettre de Sergent est plein de trouble et de
confusion, surtout  l'endroit des dates; nous avons d souvent
l'lucider. A cette poque de 1834, Sergent, trs-avanc en ge, ne
commandait plus  sa mmoire; et d'ailleurs il n'tait proccup, comme
Barre, que du soin de sa rhabilitation. Cependant sa version concide
tout--fait avec le rapport de Vouland, consign dans le _Moniteur_ du
11 dcembre: --Votre comit de sret gnrale, dit Vouland, ne cesse
de faire des recherches sur les auteurs et complices du vol du
Garde-Meuble; il a dcouvert hier le plus prcieux des effets vols:
c'est le diamant connu sous le nom de _Pitt_ ou _Rgent_, qui, dans le
dernier inventaire de 1791, fut apprci douze millions. Pour le cacher,
on avait pratiqu, dans une pice de charpente d'un grenier, un trou
d'un pouce et demi de diamtre. Le voleur et le rceleur sont arrts;
le diamant, port au Comit de sret gnrale, doit servir de pice de
conviction contre les voleurs. Je vous propose, au nom du comit, de
dcrter que ce diamant sera transport  la trsorerie nationale, et
que les commissaires de cet tablissement seront tenus de le venir
recevoir sance tenante. Ces propositions furent dcrtes. Quant 
l'homme dont parle Sergent, il fut seulement prsent  Ption, qui le
fit partir pour l'arme, o, sur la recommandation du ministre de la
guerre, il entra avec un grade dans un rgiment de la ligne. Que
devint-il? Nous l'ignorons. Seulement, plus tard, dans un compte-rendu
du Tribunal en date du 26 mars 1795, ayant trait  un procs de faux
assignats, on trouve parmi les accuss un nomm Durand, dsign comme
tant celui aux indications duquel on doit la dcouverte du _Rgent_.
Est-ce l'homme de Sergent? On peut le supposer.

Le sort de ce _Rgent_ fut assez singulier: au mois d'avril 1796, on
l'envoya en Prusse pour servir de cautionnement  un prt de cinq
millions. Retir ensuite des mains des banquiers, il orna la garde de
l'pe consulaire de Bonaparte.

Mais retournons  la procdure du Tribunal criminel. Le ministre de
l'intrieur s'occupa, lui aussi, avec une grande nergie de ce prtendu
complot; il dut bientt s'apercevoir que l'esprit politique y tait
compltement tranger, car il devenait de plus en plus vident que les
acteurs de ce drame nocturne taient presque tous des malfaiteurs
d'antcdents connus, et qu'ils avaient immdiatement cherch  raliser
 leur profit leur part du vol. Le ministre recevait lui-mme les
citoyens qui avaient des communications  lui faire  ce sujet. Un
joaillier du nom de Gervais vint lui apprendre qu'un homme d'allure
suspecte lui avait offert de lui vendre une bonne partie de diamants. On
comprend avec quel empressement M. Roland pria Gervais de ne pas
effaroucher ce mystrieux client; une somme de 15,000 livres, prise sur
les fonds secrets, fut remise au joaillier, afin qu'il allcht par
quelques avances le vendeur. Les prvisions se ralisrent. Moyennant
quelques centaines de louis, le voleur apporta pour plus de deux cent
mille livres de joyaux. Le marchand se montra de plus en plus satisfait,
jusqu' l'heure o il n'eut plus rien  attendre de ce superbe filou;
alors la comdie fut termine et notre homme mis entre les mains de la
justice. Grce  l'habilet avec laquelle M. Roland avait dirig cette
opration par l'intermdiaire de Gervais, cette seule capture valut au
trsor un remboursement qu'on valua  500,000 livres. Le jour que l'on
vint dissoudre le Tribunal, c'est--dire le 29 novembre 1792, il
s'occupait encore de juger un voleur du Garde-Meuble. On ne permit pas
d'achever l'instruction. Le prsident fit venir les deux principaux
coupables, Chambon et Douligny; et il leur annona que le Tribunal
cessant ses fonctions, il tait  craindre pour eux que le sursis qu'ils
avaient obtenu ne ft plus d'aucune force. Il leur conseilla de se
pouvoir en cassation ou de s'adresser  la Convention nationale.
Singulire preuve de la vrit de cet axiome: _Qui a terme ne doit
rien!_ Joseph Douligny et Jean-Jacques Chambon, traduits devant de
nouveaux juges, en furent quittes pour quelques annes de fers. Encore
a-t-on prtendu que dans un des mouvements de la rvolution, ces
misrables trouvrent le moyen de s'chapper des prisons.

Quelques jours avant la dissolution du Tribunal du 17 aot, Thomas
Payne, comparant Louis XVI  Chambon et  Douligny, s'tait exprim de
la sorte au sein de la Convention:--Il s'est form entre les brigands
couronns de l'Europe une conspiration qui menace non-seulement la
libert franaise, mais encore celle de toutes les nations: tout porte 
croire que Louis XVI fait partie de cette conspiration; vous avez cet
homme en votre pouvoir, et c'est jusqu' prsent le _seul de sa bande_
dont on se soit assur. _Je considre Louis XVI sous le mme point de
vue que les deux premiers voleurs arrts dans l'affaire du
Garde-Meuble_: leur procs vous a fait dcouvrir la troupe  laquelle
ils appartenaient.--Quelle impudence et quelle folie!

Pendant longtemps on s'obstina encore  voir dans le vol des diamants un
complot politique,  en juger par la teneur d'une sentence du Tribunal
rvolutionnaire, prononce le 12 prairial, an II, qui condamne  mort le
sieur Duvivier, g de soixante ans, ancien commis au bureau de
l'extraordinaire, pour avoir aid ou facilit le vol fait, en 1792, au
Garde-Meuble, afin de fournir des secours aux ennemis coaliss de la
France[10]. Ce ne fut gure qu'en l'an V qu'on revint un peu de cette
prvention. Par dcision du conseil des Anciens, prise dans la sance du
29 pluvise, six mille livres d'indemnit furent accordes  la
citoyenne Corbin, premire dnonciatrice des voleurs du Garde-Meuble. Il
y a tout lieu de supposer que cette femme Corbin est la multresse dont
il est question dans le rcit de Sergent. Les recherches de la
commission, ajoute le _Moniteur_, ont mis  mme de juger que, quoi
qu'en ait dit autrefois le ministre Roland, le vol du Garde-Meuble
n'tait li  aucune combinaison politique, et qu'il fut le rsultat des
mditations criminelles des sclrats  qui le 2 septembre rendit la
libert. C'est ce que nous avons pos en commenant.

  [10] Cette procdure s'ternisa pendant tout le cours de la
    Rvolution. La veille du jour o l'on arrta Baboeuf, on avait
    condamn aux fers quatre voleurs du Garde-Meuble.

Quoi qu'il en soit,  cette date, l'affaire de ce vol homrique tait
loin d'tre termine. Mme aujourd'hui elle ne l'est pas encore. La
soustraction des diamants a t value  TRENTE-SIX MILLIONS. En 1814,
il en fut restitu pour 5 millions; l'histoire de cette restitution est
mme des plus intressantes. Il y avait autrefois au Garde-Meuble un
employ subalterne du nom de Charlot, qui tait charg de nettoyer les
bijoux. Aprs le vol de la nuit du 16 septembre, un de ses amis, un
sans-culotte, vint lui remettre une bote en le priant de la garder
jusqu' ce qu'il vnt la reprendre lui-mme. Peu de temps aprs, Charlot
fut renvoy, ainsi que toutes les personnes qui faisaient partie de
l'administration du Garde-Meuble sous l'ancienne cour. Il emporta le
dpt du sans-culotte, qui ne reparut plus. Lass de l'attendre et
finissant par concevoir des soupons, il finit un jour par forcer la
serrure du petit coffre. Un flot de lumire lui sauta aux yeux, et il
reconnut plusieurs diamants de la couronne. L'embarras de ce pauvre
diable fut aussi grand qu'on peut le concevoir; les rapporter,
n'tait-ce pas s'exposer  tre pris lui-mme pour le voleur, ou tout au
moins n'tait-ce pas risquer plusieurs mois, plusieurs annes de prison
prventive? Dans cette conjoncture, il ne dcida rien, ou plutt il
dcida qu'il attendrait les vnements; il cacha les diamants et les
garda.

Charlot se retira  Abbeville, sa ville natale; ses moyens d'existence
taient si borns, que Mme Cordonnier, sa soeur, marchande orfvre prs
le march au bl, lui donna asile; mais le drglement de Charlot et son
penchant  l'ivrognerie obligrent sa soeur  le renvoyer. Il alla alors
occuper une trs petite chambre dans un grenier, o il vcut, pour ainsi
dire, des secours que lui accordaient plusieurs personnes de sa
connaissance. Parmi celles qui l'obligeaient le plus frquemment tait
un M. Delattre-Dumontville, qui, quoique fort peu ais lui-mme, lui
prtait souvent de petites sommes. Charlot se trouvait donc dans le plus
complet dnment, bien qu'il ft riche comme pas un ngociant
d'Abbeville; et il souffrait les horreurs de la faim et du froid  ct
d'une cassette renfermant cinq millions de diamants. Il est vrai que ces
diamants, Charlot ne pouvait en trafiquer sans s'exposer  tre reconnu
comme un des spoliateurs du Garde-Meuble; d'un autre ct, les
communications avec l'Angleterre taient interdites.

La profonde misre de ce millionnaire s'accrut au point qu'il en tomba
mortellement malade. Sentant sa fin trs-prochaine, il dit un jour 
Dumontville, qui n'avait pas cess de lui tmoigner beaucoup
d'intrt:--Ouvre le tiroir de cette table; il y a dedans une petite
bote qui me fut confie il y a bien longtemps; prends-la, et si je
meurs fais-en l'usage que tu voudras. Dumontville s'en alla avec la
bote qui tait ferme par un papier cachet; le lendemain, lorsqu'il
voulut monter au grenier de Charlot pour savoir de ses nouvelles, on lui
apprit qu'il venait d'expirer. Rien n'empchait plus Dumontville de
briser le papier cachet: il fut bloui, aveugl. Mais, aussi embarrass
que Charlot, il n'osa pendant longtemps parler  personne de son trsor;
son seul plaisir tait, dans un beau jour, aprs avoir verrouill sa
porte, de prendre les diamants dans sa main et de les mouvoir au soleil
pour jouir de leur clat. Il finit cependant, aprs bien des hsitations
et des rticences, par s'ouvrir  un de ses parents, M. Delattre, ancien
membre de l'Assemble lgislative et qui avait t charg autrefois de
faire le recensement des objets vols au Garde-Meuble; il apprit de lui
que les susdits diamants taient la proprit de l'Etat. Effray de sa
dcouverte, Dumontville jugea opportun de garder le silence, comme avait
fait autrefois Charlot.

Ce ne fut que lors de la Restauration qu'il se hasarda  solliciter une
audience de M. le comte de Blacas, ministre de Louis XVIII, et  lui
remettre la prcieuse cassette. M. le comte de Blacas exalta vivement sa
loyaut, sa fidlit et le patriotisme pur qui l'avait guid  conserver
intact ce trsor national pour ne le dposer qu'entre les mains de ses
lgitimes possesseurs. Quelques mois aprs cette entrevue, Dumontville
(il n'tait alors qu'un modeste employ des droits-runis) reut le
titre de chevalier de la Lgion-d'Honneur et le brevet d'une pension de
six mille francs.

Cette aventure, qui est raconte longuement par l'abb de Montgaillard,
reprsente, jusqu' prsent du moins, le dernier chapitre de cette
procdure romanesque des Diamants de la Couronne. Je dis _jusqu'
prsent_, car de nos jours plusieurs gens se bercent encore (le
croirait-on?) de l'espoir de retrouver quelques-uns de ces cailloux
miraculeux; bien des plongeons ont t faits dans la Seine sous le pont
Louis XVI,  l'endroit o l'on assure que les voleurs ont jet une
partie de leur blouissant butin; bien des poutres ont t dranges
dans les greniers des faubourgs. Mais ne peut-on pas comparer ces
obstins chercheurs d'or  ces pauvres croyants sans cesse proccups
des millions de Nicolas Flamel, enterrs on ne sait o, ou bien encore 
ces maniaques qui dcousent les vieux fauteuils pour dcouvrir les
trsors des migrs?




II.

JUGEMENTS RENDUS PAR LA SECONDE SECTION.--NICOLAS ROUSSEL.


Il faut maintenant revenir sur nos pas, c'est--dire nous reporter au
lendemain du vol du Garde-Meuble, au 18 septembre. Ce jour-l, la
seconde section du Tribunal criminel commena  instruire le procs de
Nicolas Roussel, ancien contrleur ambulant des barrires. Mais, avant
l'ouverture de l'audience, le commissaire national donna lecture au
peuple de la loi relative  la sret des prisonniers; cette lecture fut
suivie d'un discours du prsident Laveaux, dans lequel il rappela les
devoirs de l'humanit et invoqua loquemment le respect d 
l'infortune. Le public, saisi d'un bon et beau mouvement, cria tout
d'une voix:--Nous jurons de respecter les accuss!

Aprs les dsordres qui avaient signal les procs de Montmorin et de
Backmann, ce n'tait pas une prcaution inutile.

Nicolas Roussel, un malheureux demeurant rue Mouffetard, comparut
ensuite devant les jurs; il avoua qu'il avait fait partie
pendant quelques jours des brigades contre-rvolutionnaires de
Collenot-d'Angremont et qu'il recevait cinquante sous par jour pour
aller prcher le royalisme dans les cafs et dans les groupes. Cela
mritait bien la mort. Le 19 septembre, cet _aptre du machiavlisme et
de la tyrannie_, comme l'appelle un journal, fut conduit  la guillotine
 deux heures de l'aprs-midi.

Dans la mme journe, l'Assemble dcrta que la Commune serait tenue de
choisir pour les excutions une autre place que celle qui allait devenir
la place du palais de la Convention.

Pour ne laisser chapper aucun des documents qui se rattachent 
l'histoire du Tribunal du 17 aot, citons un fait qui concerne
directement un des ex-membres de ce tribunal. Voici ce qu'on lit dans le
_Moniteur_ du 20 septembre: Le ministre de l'intrieur adresse un
reproche  l'Assemble touchant le peu de force et le peu d'exactitude
que l'on met  la prservation des biens nationaux; il se plaint qu'on
rpte avec scandale que le _voleur d'Aubigni_ aspire  tre employ
dans une commission; il assure qu' l'avenir il ne signera aucune
commission sans en connatre  fond le sujet.




CHAPITRE VII.

CAZOTTE.--SON DERNIER MARTYRE.


Encore Cazotte! Encore ce vieillard de soixante-quatorze ans, traqu
pour un paquet de lettres confidentielles!--Eh quoi! la Commune cherche
 dtourner d'elle tout soupon de participation aux crimes de
Septembre, et voil qu'elle se montre plus froce cent fois que les
gorgeurs eux-mmes: elle fait arrter de nouveau et emprisonner un
septuagnaire devant lequel leurs haches rougies s'taient abaisses. Le
peuple avait acquitt Cazotte; la Commune le reprit, et le Tribunal du
17 aot le reut des mains de la Commune, donnant ainsi
l'exemple de la violation d'un principe respect de tous les
jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans piti, que les deux
heures d'angoisse suprme subies par Jacques Cazotte devant l'abject
tribunal de Maillard n'taient pas suffisantes pour expier ses fautes
relles ou prtendues? Il y a dans cet acharnement aprs un homme en
cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique 
peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu' une nation
dborde ayant totalement perdu le sens humain.

--Respect  la vieillesse et  l'innocence! s'taient cris, en
prsence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait
croire que c'tait aussi la devise de la Commune; lorsqu'un ordre sign
Ption, Panis et Sergent, expdi le 13 septembre, vint arrter pour la
seconde fois Jacques Cazotte, mis hors de l'Abbaye, sans avoir subi son
jugement.

Cazotte n'en montra point de surprise. Malgr sa rcente dlivrance
(dlivrance presque triomphale, on s'en souvient), il avait gard un
pressentiment de sa fin prochaine; tmoin le trait suivant:

Aprs sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le fliciter en foule; M.
de Saint-Charles fut du nombre.

--Eh bien! vous voil sauv, dit-il en l'abordant.

--Je ne crois pas, rpondit Cazotte.

--Comment cela?

--Je serai guillotin sous trs-peu de jours.

--Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air
profondment affect du vieillard.

--Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'chafaud.

Et comme on le pressait de questions, il ajouta:

--Un moment avant votre arrive, il m'a sembl voir un gendarme qui est
venu me chercher de la part de Ption; j'ai t oblig de le suivre.
J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire  la Conciergerie et de
l au Tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,
que j'ai mis ordre  mes affaires: voici des papiers importants pour ma
femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.

Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rveries
et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuad que sa raison
avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il
revint, quelques jours aprs, ce fut pour apprendre son arrestation.

Cette fois encore, mais non sans peine, Elisabeth obtint de suivre son
pre jusqu'au Tribunal, qui commena son audience le matin du 24 pour ne
la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, compose en
partie de femmes, remplissait l'espace rserv au public; on remarquait
aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuy auprs
de Maillard et de ses acolytes la mise en libert de Jacques Cazotte.
Celui-ci avait pour dfenseur le clbre Julienne, que nous avons vu et
que nous verrons figurer plusieurs fois dans nos rcits. Julienne s'est
fait beaucoup connatre sous la Rvolution; d'importantes causes lui ont
t confies. Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire
biographique publi en 1807, ni le talent de Dmosthnes, ni celui de
Cicron, ni mme celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le
sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un
peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le
grise. N'importe; malgr ses dfauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a
dit pour arracher  la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il
obtiendra un rang distingu parmi les gens de lettres.

--Du courage! dit Julienne  Cazotte au moment de l'ouverture de
l'audience.

Cazotte hocha la tte et rpondit, mais de faon qu'Elisabeth ne pt
l'entendre:

--Je m'attends  la mort, et je me suis confess il y a trois jours. Je
ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.

On l'interrogea sur son nom, sur son ge et sur ses qualits. Aprs
quoi, son dfenseur dposa sur le bureau une protestation contre la
comptence du Tribunal. Cette protestation tait fonde sur ce que
Jacques Cazotte ayant t acquitt et mis en libert le 2 septembre par
le peuple souverain, on ne pouvait sans porter atteinte  la
souverainet de ce mme peuple procder contre Jacques Cazotte  un
jugement sur des faits pour lesquels il avait t arrt et ensuite
largi. C'tait de toute vidence. Il fallait respecter les arrts des
juges populaires ou poursuivre ces mmes juges, si on ne voulait pas
reconnatre leur autorit. Peuple, tu fais ton devoir! Ces paroles
fameuses de Billaud-Varennes et la prsence de tant de membres de la
Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles
pas les Tribunaux souverains? Cependant la Commune tait la premire
aujourd'hui  infirmer les actes de ses reprsentants; et quels actes
encore: les actes de clmence! Elle ne blmait pas les bourreaux pour
avoir tu, elle les blmait pour avoir fait grce.

Le Tribunal crut devoir ne pas s'arrter  cette protestation et ordonna
qu'il serait pass  la lecture de l'acte d'accusation, dat du 1er
septembre, dress par Fouquier-Tinville et sign par Perdrix,
commissaire national. Aprs l'acte d'accusation, il fut donn
connaissance  haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque
lettre tait suivie d'un interrogatoire par le prsident Laveaux.

Cazotte rpondait avec simplicit et avec prcision.

La faiblesse de son organe ayant excit les rclamations des jurs et de
l'accusateur public, le Tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle
ferait disposer un sige, afin que Cazotte pt tre mieux entendu. Au
bout d'un quart d'heure environ, il fut plac tout auprs des jurs,
ayant  sa droite sa fille, et  sa gauche son dfenseur.

On le questionna beaucoup sur la secte des Illumins,  laquelle il
avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'tait comme
visionnaire qu'on lui faisait son procs_. Quelques auteurs ont insinu
que Laveaux, qui l'interrogeait, tait lui-mme un Illumin de la secte
des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient t changs
entre eux ds les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne parat
gure fond; car Laveaux posa  Cazotte des questions tellement
indiscrtes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frre
d'ordre,-- moins toutefois qu'elles ne tendissent  drouter les
profanes. Mais encore une fois, cela me semble trange. C'est ainsi
qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initi dans la secte
des Martinistes.

--Ceux qui m'ont initi, rpondit Cazotte, ne sont plus en France; ce
sont des gens qui sjournent peu, tant continuellement en voyage pour
faire les rceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reu
tait il y a cinq ans en Angleterre.

Lorsqu'on arriva  la question religieuse, Cazotte tablit qu'il allait
rgulirement  la messe du cur constitutionnel de Pierry.

--Il est singulier, dit le prsident, que vous alliez  la messe d'un
prtre auquel vous ne croyez pas.

--Je le fais pour l'exemple, rpondit Cazotte, et en ma qualit de maire
de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le cur constitutionnel;
mais Judas tait  la suite de Jsus-Christ et faisait bien des miracles
comme les autres aptres.

Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut
celui-ci:

--Qu'entendez-vous, demanda le prsident, par ces mots: _fanatisme_ et
_brigandages_, souvent rpts dans vos lettres?

--J'entends par fanatisme l'exaltation qui rgne dans tous les partis.
Il y a fanatisme dans la libert quand on passe par-dessus toute
considration humaine.

Ces paroles valent un code.

On lui demanda encore des choses singulires; par exemple, _ce qu'il
pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution?_

--Je le regarde, rpondit-il, comme ayant t forc dans tout ce qu'il a
fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne
suis pas juge du roi.

--Il est bien vident, dit le prsident, que vous tiez en
correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que
dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez vous
dire quel tait le nom de cet officier-gnral qui, entre autres, vous
avait si bien instruit?

--Me croyez-vous assez lche pour tre le dnonciateur de quelqu'un?
Duss-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne
consentirai  une pareille infamie!

Aprs quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient
quelquefois les rponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les
regards suppliants de la jeune fille, dit  Cazotte:

--Vous tes peut-tre fatigu; le Tribunal est prt  vous accorder le
temps ncessaire pour prendre du repos ou quelque rafrachissement.

--Merci, rpliqua Cazotte; je suis trs-sensible  l'attention du
Tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les dbats, grce  la
fivre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
plus tt le procs sera termin, plus tt j'en serai quitte... ainsi que
messieurs les jurs et les juges.

Le procs continua donc.

Une de ses parentes se trouvait dsigne dans la correspondance avec
Pouteau; le prsident l'interpella de dclarer le nom de cette parente.

--Dans l'tat o je me trouve, rpondit le vieillard, je serais bien
fch d'y entraner ma famille.

--Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos
lettres: Voil une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre
les pouces au maire Ption et le force  dcouvrir les fabricants de
piques et ceux qui les soldent?

--Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait 
Paris cent mille piques. Je ne vis l-dedans qu'un projet de tourner ces
armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le
maintien de la tranquillit publique; ces craintes m'taient transmises
par un ami dont les intentions ne m'taient pas suspectes. Il se peut
que j'aie t mal inform, mais ce n'est pas ma faute.

Lorsque la liste des lettres fut puise,--il y en avait une
trentaine,--et que les dbats furent clos, l'accusateur Real se leva. Il
parla longuement de la bont, de la franchise et de l'nergie du peuple
depuis la Rvolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la
perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accus,
et, s'adressant  lui:--Pourquoi faut-il que j'aie  vous trouver
coupable aprs soixante-douze annes de loyaut et de vertu? Pourquoi
faut-il que les deux annes qui les ont suivies aient t employes 
mditer des projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient  rtablir
le despotisme et la tyrannie, en renversant la libert de votre pays? La
vie que vous meniez  Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y
tait retir) retraait les moeurs patriarcales; chri des habitants que
vous aviez vus natre, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi
faut-il que vous ayez conspir contre la libert de votre pays? Il ne
suffit pas d'avoir t bon fils, bon poux et bon pre, il faut surtout
tre bon citoyen.

Pendant ce discours, qui dura une heure entire, raconte Desessarts,
les yeux de Cazotte ne cessrent pas un instant d'tre fixs sur
l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelques signes
d'agitation et de trouble: l'impassibilit la plus profonde y tait
peinte. Il n'en tait pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient
recevoir toutes les impressions du discours de Ral, et s'aggraver ou
s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle
entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulrent de
ses yeux. Son pre lui adressa quelques mots  voix basse qui parurent
la calmer.

Ce fut alors que Julienne commena sa dfense; il fut loquent et
sensible, il mut l'auditoire par l'expos touchant de la vie prive de
l'accus; il retraa l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si
un homme  qui il ne restait plus que quelques jours  exister auprs de
ses semblables, n'tait pas digne de trouver grce aux yeux de la
justice aprs avoir pass par des preuves si cruelles; si celui dont
les cheveux blancs avaient pu flchir des assassins ne devait pas
trouver quelque indulgence auprs des magistrats qu'inspirait
l'humanit?

Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemble; Jacques Cazotte
fut peut-tre le seul dont elle ne put russir  entamer le sang-froid
presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de
l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la dlibration des
jurs, le prsident demanda  Cazotte s'il n'avait rien  ajouter.
Cazotte argua en peu de mots des mmes moyens prsents par la
dfense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut tre jug deux fois pour
le mme fait; j'ai t acquitt par jugement du peuple.

C'tait l'heure o le sort du malheureux vieillard allait tre dcid.
On fit retirer Elisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans
une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son pre
viendrait bientt l'y rejoindre. Hlas! elle l'avait vu pour la dernire
fois. Reconnu coupable sur la dclaration des jurs, aprs vingt-sept
heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamn  la peine de mort. En
entendant cet arrt qui prenait sa tte et confisquait ses biens
(d'aprs la loi du 30 aot), il se retourna machinalement comme pour
bien s'assurer que sa fille n'tait pas l;--ce fut le seul moment o
l'on remarqua en lui quelque inquitude;--mais ne la voyant point, la
srnit reparut sur son front.

--Je sais, murmura-t-il, que dans l'tat des choses, je mrite la mort.
La loi est svre, mais je la trouve juste.

La parole appartenait au prsident Laveaux; il en usa pour prononcer la
plus trange et la plus emphatique des exhortations. Jean-Jacques
Rousseau, dans ses mauvaises heures, ne se ft pas exprim autrement.

--Faible jouet de la vieillesse! s'cria-t-il, victime infortune des
prjugs, d'une vie passe dans l'esclavage! Toi dont le coeur ne fut
pas assez grand pour sentir le prix d'une libert sainte, mais qui as
prouv, par ta scurit dans les dbats, que tu savais sacrifier jusqu'
ton existence pour le soutien de ton opinion, coute les dernires
paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton me le baume
prcieux des consolations; puissent-elles, en te dterminant  plaindre
le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stocit
qui doit prsider  tes derniers instants, et te pntrer du respect que
la loi nous impose  nous-mmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs
t'ont condamn; mais au moins leur jugement fut pur comme leur
conscience; au moins aucun intrt personnel ne vint troubler leur
dcision par le souvenir dchirant du remords; va, reprends ton courage,
rassemble tes forces; envisage sans crainte le trpas; songe qu'il n'a
pas droit de t'tonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un
homme tel que toi.

A ces mots: _Envisage sans crainte le trpas_, Cazotte, sur qui ce
discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le
ciel et sourit avec batitude.

Laveaux continua:

--Mais, avant de te sparer de la vie, avant de payer  la loi le tribut
de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le
sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler  grands cris l'ennemi...
que dis-je?... l'esclave salari. Vois ton ancienne patrie opposer aux
attaques de ses vils dtracteurs autant de courage que tu lui as suppos
de lchet. Si la loi et pu prvoir qu'elle aurait  prononcer contre
un coupable tel que toi, par considration pour tes vieux ans, elle ne
t'et pas impos d'autre peine; mais rassure-toi si elle est svre
quand elle poursuit, quand elle a prononc le glaive tombe bientt de
ses mains. Elle gmit mme sur la perte de ceux qui voulaient la
dchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en gnral, elle le fait
particulirement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux
blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta
condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,
vieillard malheureux,  profiter du moment qui te spare encore de la
mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un
regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrtien,
philosophe, _initi_; sache mourir en homme, sache mourir en chrtien;
c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.

Cette allocution amphigourique et empreinte jusqu' l'exagration du
faux esprit sentimental du temps, laissa le public frapp de stupeur.

On tait dans la soire du 25 septembre.

Cazotte fut reconduit  la Conciergerie, o bientt l'excuteur se
prsenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et
flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus prs
de la tte qu'il vous sera possible et de les remettre  ma fille.

Ensuite il passa une heure avec un prtre.

Puis il demanda une plume et de l'encre, et il crivit ces mots: Ma
femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais
souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.

Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands dtails (numro du
30 septembre) de l'excution, commence son rcit en ces termes
officiellement indigns: Le glaive vient encore d'abattre une tte
conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord
de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel tait
aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour
la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une
correspondance avec les migrs et des relations avec le secrtaire
d'Arnaud de Laporte, intendant de la Liste civile! Aprs cette froide
raillerie, le journal-girouette est forc d'ajouter que l'inaltrable
sang-froid qu'il a conserv jusque sur l'chafaud, ses cheveux blancs,
et plus encore les larmes de sa fille qui ne l'a point quitt, ont
intress la sensibilit de ceux qui les ont vus.

Il parat que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrta deux fois avant
de sortir du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards vers le
peuple dont elle tait remplie, et qu'il semblait vouloir lui parler.
Mme  un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut rompu tout
 coup par ce seul cri unanime:--Vive la nation! On ne peut gure que
deviner les motifs de cette circonstance, crit le _Moniteur_; peut-tre
que M. Cazotte, qui avait prouv combien la vieillesse et le respect
qu'elle inspire ont de pouvoir sur la piti du peuple, nourrissait
l'espoir de l'intresser de nouveau en sa faveur et de pouvoir chapper
 la mort. Mais cette fois, le peuple partagea l'impassibilit de la loi
et ne fit aucun mouvement pour arrter l'excution de l'arrt qu'elle
venait de prononcer.

Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment
ses yeux levs vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant
l'chafaud, et c'est l sans doute ce qui fit penser  quelques
personnes qu'il tait tomb en enfance. Cette erreur n'a pas besoin
d'tre combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son
habituelle srnit. Avant de livrer sa tte  l'excuteur, il s'adressa
 la foule de la place du Carrousel, et d'un ton de voix qu'il s'effora
d'lever: --Je meurs comme j'ai vcu, cria-t-il, fidle  Dieu et  mon
roi!

Ainsi fut guillotin,  sept heures du soir, celui que le _Patriote
franais_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure 
laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!

Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complment de
cette douloureuse trilogie dont nous avons droul les actes en
Champagne, au fond des cachots et devant le Tribunal du 17 aot, que
cette seule condamnation suffirait pour fltrir ternellement. Elisabeth
Cazotte, entrane hors de la Conciergerie par des amis de son pre,
vcut longtemps dans les larmes et dans l'isolement.

En 1800, elle pousa M. de Plas qu'elle avait autrefois connu  Epernay.
Mais le bonheur ne devait pas longtemps couronner de son aurole le
front de cette noble femme. Un an aprs ce mariage, elle mourut dans les
douleurs de l'enfantement, laissant une mmoire bnie.




CHAPITRE VIII.

PIERRE BARDOL.


La minute du jugement de Cazotte avait t signe par Coffinhal,
Jaillant et Naulin. Ce Naulin, tout nouvellement entr dans le cadre des
juges, tait un des affids de Robespierre.

Du 26 septembre au 10 octobre, la seconde section du Tribunal
n'instruisit que des procs insignifiants: vols d'effets, rixes de
cabarets. Une seule condamnation  mort fut prononce contre un tailleur
convaincu d'assassinat. Trois inculps politiques furent acquitts: le
premier tait le commissaire national Bottot, suspect d'humanit dans
l'affaire de M. de Montmorin[11]. Le second tait M. Gurin de Sercilly,
ci-devant lieutenant-criminel du bailliage de Melun, accus d'avoir
accompagn le roi  l'Assemble lgislative, dans la journe du 10 aot.
Enfin, le troisime tait M. de Louvatire, que l'on prtendait avoir vu
ceint de l'charpe municipale.--Echapp  la svrit du Tribunal du 17
aot, Louvatire succomba plus tard sous la barbarie du Tribunal
rvolutionnaire.

  [11] A propos de cette affaire, il parut quelque temps aprs un dcret
    qui supprima les commissaires nationaux, et un second qui attribua
    leurs fonctions aux accusateurs publics.

Le 10 octobre, une dramatique affaire criminelle se produisit. Une
semaine environ aprs les massacres de septembre, le cadavre d'un homme
assassin avait t trouv au Cours-la-Reine. Ce cadavre tait celui de
l'abb Baduel.

L'abb Antoine Baduel, ex-suprieur de la maison et communaut de
Sainte-Barbe, brave prtre, simple de caractre, n'ayant pas adopt la
schismatique _constitution du clerg_, se trouvait expos aux fureurs
des rvolutionnaires. Les crimes commis contre les nobles et les
ecclsiastiques rests fidles au roi ou au pape, mirent le comble  son
dgot. Il rsolut de quitter Paris et de se rfugier auprs de Pie VI.

Mais pour faire les premiers pas hors de la ville, il fallait un
passeport, les routes tant infestes de commissaires et de gardes
nationaux qui arrtaient les diligences et fouillaient les voyageurs,
comme s'ils eussent reu des leons de Cartouche ou de Mandrin, ces
clbres inspecteurs.

Des amitis puissantes, par exemple celles de sans-culottes connus de
leur section pour avoir donn des preuves de patriotisme, soit en
massacrant des royalistes, soit en dnonant leurs complots, pouvaient
seules obtenir le prcieux sauf-conduit; mais Antoine Baduel n'avait
aucune relation avec ces lugubres favoris de la Commune. Ses intimes
taient disperss au souffle de l'ouragan politique ou dj moissonns
par la faucille de Sanson. Il ne devait plus fonder d'espoir que sur
deux personnages: son neveu Baduel, et son cousin par alliance Pierre
Bardol.

Le premier tait clerc d'avou. Il avait  peine vingt-cinq ans et
tremblait sans cesse comme un octognaire, car la peur de la guillotine
lui faisait apprhender une mort trs-prochaine. Quand un de ses
camarades lui frappait sur l'paule dans la rue, o il marchait les yeux
colls sur le pav, il poussait un hoquet en levant la tte et
tressaillait de tout son corps. Cet inquiet personnage tait arriv de
son pays juste au moment o clatait la Rvolution. Il n'osait pas s'en
retourner, car sa fuite aurait pu le signaler comme indiffrent, sinon
comme hostile.

Le second, rou campagnard dgrossi  Paris (on verra en quel sens), se
disait marchand de grains; mais en ralit son commerce n'tait qu'un
prtexte  emprunts et  piperies. Cependant on le voyait affili  des
patriotes si redoutables que personne n'osait divulguer ses dloyauts.
L'abb Baduel n'ignorait pas sa jactance politique, et il n'avait pour
lui qu'une mdiocre estime: aussi fut-ce au clerc d'avou qu'il
s'adressa d'abord.

Un soir, par une pluie battante, comme celui-ci lisait dans sa chambre
les terribles nouvelles du jour, composes de quelques dtails sur la
marche de l'arme aux frontires et surtout d'une liste de gens arrts
par le comit de surveillance, deux petits coups mystrieusement frapps
 sa porte lui firent tomber sa feuille des mains. Il prit une cocarde
aux couleurs nationales et se mit  la frotter pieusement, occupation 
laquelle il se livrait toujours ds que quelqu'un venait le voir.

                   *       *       *       *       *

Un homme recouvert d'un manteau entra. C'tait l'abb Baduel. Le clerc
faillit s'vanouir en le reconnaissant. Un prtre non asserment, mis
hors la loi, se prsenter  pareille heure chez un paisible citoyen,
c'tait vouer  l'chafaud deux victimes au lieu d'une! Le pauvre oncle
attribua l'motion du jeune Baduel  un tout autre sentiment.

--Tu me croyais mort, s'cria-t-il; non, mon cher enfant, les monstres
n'ont pas encore bu mon sang! me voici, j'ai pu enfin parvenir jusqu'
toi.

--Plus bas, mon Dieu plus bas! je vous en supplie, ou nous sommes
perdus!

L'abb raconta comment, depuis quinze jours, il couchait  la grce de
Dieu, tantt dans une curie, tantt dans une glise... Mais ce qui
l'avait tourment le plus, c'tait le dsir de tranquilliser son neveu,
dont il connaissait le caractre sensible et dvou. Enfin, s'tant
procur  prix d'or des habits bourgeois, il s'aventurait ce soir-l
dans les rues avant l'heure des patrouilles, et il accourait chez ce
cher enfant, afin de le prier de lui rendre plusieurs services de la
plus haute importance. D'abord il lui demandait asile.

Le clerc d'avou montra sa couchette, troite comme un cercueil. Il
l'avait ainsi achete en prvision d'une telle importunit. Tenace dans
ses ides, l'abb dclara se contenter d'une chaise. Aux objections de
rhume, de courbature et d'insomnie, il rpondit que ces maux taient des
douceurs comparativement  ceux qu'il avait endurs depuis un mois.

Du reste, Antoine Baduel ne comptait pas prolonger longtemps son sjour
 Paris. Son dpart dpendait de son neveu, car il le chargeait de lui
avoir un passeport. A ce mot, il s'en fallut de peu que le jeune homme
ne crt  une inconcevable raillerie. Lui qui n'osait pas approcher d'un
bureau de diligences pour voir seulement arriver et partir les voitures
de sa province, lui qui ne levait pas les yeux sur les passants afin de
ne pas prouver les glaciales sensations que lui causait un regard
douteux, il irait solliciter un exploit de la municipalit, appeler sur
lui l'attention de la police; autant valait se placer de suite dans la
charrette du bourreau!

--Mon oncle, dit-il, je prfre vous avouer la vrit: moi aussi je suis
enray par la vue du sang qui inonde les rues; moi aussi je dsirerais
abandonner cette ville, et j'accepterais un passeport avec joie, si je
ne craignais que ce papier ne devnt une preuve de mon manque de
confiance en ce gouvernement paternel!

L'abb tait loin de s'attendre  un pareil langage, car son neveu
n'avait aucun motif de crainte. Sa fortune, plus que modeste, ne pouvait
tenter un dnonciateur, et sa profession n'tait pas de celles qui
soulevaient les haines du peuple. Reconnaissant une poltronnerie dont le
raisonnement n'et pas triomph, il se tut, et, ouvrant sa valise, il en
retira ses rasoirs et sa savonnette, afin de se faire la barbe.

Mais des pas retentirent dans l'escalier. Baduel, sur un signe de son
neveu, n'eut que le temps de se glisser derrire un rideau.--Bardol se
prsenta aux yeux gars du jeune clerc.

Mieux valait que ce ft lui qu'un tranger, mais cependant il tait sage
de lui cacher autant que possible la prsence d'un prtre banni sous ce
toit dj suspect.

Bardol salua  peine son cousin, aveugl qu'il fut par le scintillement
d'un ncessaire en caille, mont en or. Ce bijou dpendant du bagage de
l'oncle, excita chez Bardol une admiration inquitante. Il ne revenait
pas de ce qu'un clerc d'avou possdt un objet si merveilleusement
travaill. Il vit au fond une bourse assez ronde, pleine de louis, plus
un portefeuille en satin blanc brod d'or, passablement enfl
d'assignats. L'examen minutieux de ces richesses lui inspira un soupon
qui prouvait jusqu' un certain point sa mauvaise nature: il demanda 
Baduel s'il n'tait pas redevable de ce butin  quelque quipe contre
un chteau. Puis, sur sa rponse tremblante et ngative, remarquant la
valise sous la table:

--Oh! fit-il, a sent bien l'aristocrate ici!

Sans songer qu'il s'exposait  compromettre son neveu, l'abb Baduel
laissa tomber le rideau et s'avana, disant d'une voix calme:

--Bonsoir, Bardol.

Ce dernier sourit et tendit la main au prtre, dclarant qu'il n'tait
nullement ce qu'on paraissait croire, et qu'on avait tort de se mfier
de lui. Il n'allait au club de la section et ne se mnageait des
connivences avec les plus forcens patriotes qu'afin de mieux tre 
mme de protger ses amis et surtout ses parents. On s'tait trop ht
de le juger; il demandait au moins qu'on lui donnt occasion d'agir: et
pour commencer, si l'abb, son cousin, avait besoin d'un homme de coeur,
il se mettait entirement  sa disposition.

Dans la situation o il se trouvait, Baduel ne pouvait gure choisir ses
protecteurs. Bardol tait d'un caractre entreprenant; il ne paraissait
pas pouvant par la tourmente rvolutionnaire; ses relations avec
l'lite des sans-culottes laissaient prsumer qu'il lui serait facile
d'obtenir un passeport. Le bon prtre accepta ces offres, et mme il lui
fit entendre que s'il avait un logement moins exigu que celui de son
neveu, il en prendrait volontiers sa part. Bardol se montra combl de
joie par cette dernire preuve de confiance, et, aprs avoir vant la
largeur de son lit et le bon air de sa table, il pria Baduel d'achever
promptement sa barbe.

La tournure que prenait cette affaire rassura un peu le clerc d'avou.
Il commena  trembler moins fortement, et mme enhardi par l'exemple de
Bardol qui d'un seul coup gagnait dans l'esprit de l'oncle tout ce qu'il
perdait, lui, il essaya de lutter de prvenance et d'audace, rappelant
que c'tait  lui d'abord que l'hospitalit avait t demande et disant
que quant au passeport, s'il ne pouvait rien tenter par son crdit
personnel, il n'tait pas impossible que son patron l'avou ne hasardt
une dmarche.

L'abb se hta de rpondre qu'il ne repoussait pas la main de l'un parce
qu'il prenait le bras de l'autre. Le neveu n'en demandait pas davantage;
il tenait  n'tre pas effac compltement; car il songeait  une petite
fortune qu'Antoine Baduel, un jour ou l'autre, ne saurait  qui laisser.

Bardol emmena son hte, toujours cach sous les plis du manteau et
charg de la valise. Il lui servit  souper et lui facilita un sommeil
si tranquille que le bonhomme remercia Dieu d'avoir mis une oasis dans
le dsert de sa vie proscrite.

Mais manger et dormir n'avanaient pas d'une ligne ses projets. Il fit
voir  Bardol les louis groups dans la bourse en soie verte et les
assignats du portefeuille blanc, lui expliquant qu'il n'avait consenti 
se charger de ces biens terrestres que pour se rendre  Rome, o il
comptait servir la messe de sa saintet Pie VI.

Cet obligeant Bardol regardait la bourse et le portefeuille avec des
yeux effrayants; peut-tre tait-il tellement imbu de principes
rpublicains que l'or, ce fumier des aristocraties, soulevait de sourdes
rumeurs en son me austre.

Enfin, aprs huit jours d'attente, il dit  l'abb que le soir mme il
aurait srement un passeport; donc, Antoine Baduel partirait le
lendemain. Le clerc d'avou se trouvait l quand cette bonne nouvelle
fut apporte. Ils sortirent tous trois afin d'aller arrter une place
aux voitures de Rouen; mais sur les sages objections de Bardol, ils le
laissrent entrer seul au bureau des messageries. Il revint en disant:

--Vous partez demain,  cinq heures du matin.

Et il prit cong d'eux sous prtexte que ses affaires l'appelaient.

L'abb fit ses prparatifs avec bonheur. Son neveu, voulant reconqurir
une amiti, compromise peut-tre par des craintes gostes, se signala
en ce moment dcisif par des soins touchants. Il remplit auprs de lui
l'office de perruquier et lui mit les cheveux en queue afin de
dissimuler davantage sa qualit de prtre. Aprs quoi il lui dit de
dormir en parfaite tranquillit, se chargeant de revenir  quatre heures
le rveiller, ainsi que Bardol, qui n'tait pas encore de retour,
quoique la soire ft fort avance.

En effet,  l'heure dite, le neveu arriva, mais Bardol n'tait pas
rentr. Ils l'attendirent en proie  une impatience cruelle. Son
insistance  demander un passeport l'avait-elle compromis? Etait-il
arrt et crou dj dans l'une de ces prisons d'o l'on ne sortait que
pour aller  la mort? Le jour parut verdtre aux fentres de la chambre.
L'abb priait, le clerc rflchissait aux terribles consquences que
pouvait avoir l'arrestation de Bardol; on ne manquerait pas de le mler
 cette affaire, et il tait fort possible qu'il payt de sa tte les
faibles preuves de dvouement donnes  un prtre.

A dix heures, le cousin si anxieusement attendu se montra. Il avait,
disait-il, pass la nuit en pourparlers et en dmarches pour obtenir le
passeport. Il tait certain de l'avoir le lendemain,  trois heures du
matin. Ce contretemps ne retardait que d'un jour le dpart de l'abb.
Bardol s'engagea  obtenir des contrleurs des messageries un transport
au lendemain de la place arrte.

Personne ne suspecta la vracit de ces dtours. Seulement le clerc
d'avou se promit bien de se dgager le plus tt possible de sa
dangereuse situation. Cependant la physionomie de Bardol n'tait pas
celle d'un homme qui a couru toute la nuit: il s'en fallait de beaucoup.

Il fut convenu que l'abb et lui partiraient  pied, avant le jour, car
il tait prudent, disait-il, d'viter les patrouilles et d'aller
attendre la voiture en dehors de la ville. En traversant le quartier
Montmartre, il devait frapper chez un de ses amis, grand citoyen, trop
soucieux des affaires publiques pour dormir aprs deux heures du matin,
et cependant assez complaisant pour aventurer un passeport moyennant une
faible indemnit.

Ces ruses et ces mensonges n'avaient qu'un but; dcider l'abb  se
rendre de nuit dans les Champs-Elyses, o Bardol prmditait de
l'assassiner. Il conseilla au neveu de renoncer au plaisir de les
accompagner, sous prtexte qu' pareille heure, par ces temps de
mfiance extraordinaire, il fallait le moins possible troubler le
silence des rues. Ce dernier ne demandait qu'un semblant de raison pour
s'abstenir de cette sombre promenade; il embrassa l'abb,--lequel
l'engagea aussi  se rsigner et lui donna navement deux assignats de
cinq livres afin de le consoler d'une peine qu'il n'prouvait certes
pas.

La nuit tait noire, et les rverbres balancs au vent trouaient 
peine la masse des tnbres en rpandant leur rougetre lueur. On ne
rencontrait plus, comme autrefois, ces viveurs attards qui, au sortir
de chez les danseuses, s'en allaient cassant les vitres et rossant le
guet. Les hros de ces joyeux scandales taient la plupart couchs
maintenant sur un grabat d'exil ou sur la paille des prisons. S'il s'en
trouvait un seul dans ces mmes rues, il se faufilait, ple et dguis
en savetier peut-tre, il cherchait la barrire, et ce n'tait pas pour
y surprendre Tonton ou Joujou endormie dans sa dlicieuse folie de
Boulogne; c'tait afin d'chapper aux brigands philanthropes qui ne
voulaient plus qu'on portt le rouge au talon, mais au cou.

Bardol et l'abb Baduel disparurent au sein de cet ocan de tnbres...

Le lendemain, ds les premires clarts du jour, des ouvriers de la
pompe  feu de Chaillot, se rendant  leur travail, aperurent une masse
noire tendue sur le bord d'un foss, sous une contre-alle des
Champs-Elyses, vis--vis le bac des Invalides.

Ils s'approchrent et reconnurent le cadavre d'un homme de cinquante
ans, frapp de trois coups de couteau  la poitrine et, sans doute afin
qu'il ne ft pas reconnu, la tte crase avec un marteau qu'on retrouva
 quelque distance. Le meurtrier avait d songer  enfouir son crime
dans la Seine, ainsi que le prouvait une corde attache aux pieds de la
victime; mais troubl probablement par les voitures des marachers, il
s'tait enfui sans avoir pu prendre toutes ses prcautions.

Les commissaires de la section des Champs-Elyses ayant examin cette
tte meurtrie, dclarrent que c'tait celle d'un abb, ainsi que
l'attestaient des vestiges de tonsure. Bientt des chos bavards
s'emparrent de la nouvelle et la promenrent par les rues de Paris.

Pierre Bardol sucrait son caf au lait sur une charmante petite table
d'acajou, dans la chambre de la citoyenne Elonore, qui, en dshabill
blanc, donnait des gimblettes  son carlin. Il devisait joyeusement sur
l'inconstance des femmes et sur la versatilit de toutes choses
humaines. De la poche de son habit tomba un petit portefeuille en satin
blanc brod d'or, et ce petit portefeuille s'entr'ouvrant, il en sortit
des assignats qui s'parpillrent comme un jeu de cartes sur le parquet.

--Oh! dit Elonore, je ne vous connaissais pas un portefeuille si riche!

--Vous l'avez vu en ma possession il y a plus d'un an, ma chre.
Seulement je ne m'en sers pas tous les jours, craignant de l'user. Il
m'a t donn par une religieuse de mon pays, qui l'avait brod  mon
intention.

--Mais ce n'est pas elle qui l'a si abondamment garni d'assignats?

--Me prenez-vous pour un gueux? dit Bardol en retirant de sa poche une
bourse en soie verte au fond de laquelle sonnrent des louis; ne
m'avez-vous jamais vu non plus sans ma belle bourse?

En ce moment le jockey de Mlle Elonore--cette demoiselle avait un
jockey--entra pour demander s'il ne fallait pas promener le carlin.

--Dieu! s'cria le Crsus-Bardol, votre jockey est pitoyablement
habill! Qu'il vienne donc chez moi, je lui donnerai des nippes, 
passer pour un ci-devant...

Mlle Elonore accepta pour son valet et son valet accepta pour lui-mme
avec empressement. Bardol acheva de savourer son caf au lait, aprs
quoi s'tant mir dans une glace afin d'arranger le noeud de sa cravate,
il se rcria sur le nglig de sa barbe. Cela ne l'empcha point de
baiser la main de la citoyenne, quand il sortit de chez elle avec le
jockey, maigre personnage qui avait nom Louis Charmet.

Passant rue Bourbon-Villeneuve devant la boutique d'un perruquier, il
dit au jeune drle d'y entrer avec lui.--Le barbier et son aide
prodiguaient les grces de leur savonnette  deux clients, tandis que
d'autres attendaient leur tour en s'entretenant des nouvelles. C'taient
de bons commerants du quartier, trs-effrays au fond de l'me, car les
affaires languissaient horriblement depuis que l'esprit rvolutionnaire
tourmentait la nation; mais ils s'efforaient tous de paratre fort
gais, afin que leur tristesse ne ft pas interprte comme l'expression
de leur pense politique. On devenait si bien suspect alors pour s'tre
montr sans un sourire sur ses lvres ou sans une parole de colre,
suivant que les ennemis du peuple taient crass ou pargns! Ceux qui
ne pouvaient s'adonner  une gat factice, en taient rduits  une
fausse fureur, continuellement excite par les prtendues menes de la
raction. Annonait-on que deux ou trois royalistes venaient d'tre
excuts, ils juraient et levaient le poing en demandant pourquoi on
n'en avait pas guillotin soixante-douze; racontait-on les dtails d'une
victoire remporte par l'arme des frontires, les gnraux taient des
sclrats qui trouvaient moyen de trahir, mme en accomplissant tous
leurs devoirs. Parmi ces pauvres bourgeois obligs de jouer le rle de
furieux, il y en avait chez qui l'habitude devenait si bien une seconde
nature, que leur femme et leurs enfants taient tout surpris de voir un
beau jour cette comdie transforme en ralit. L'honnte homme,  force
de hurler avec les loups, devenait loup lui-mme, et il dvorait aussi
frocement que les autres.

De ces fausses fureurs opposes  de faux contentements naissaient
souvent des querelles qui ensanglantaient les rues et les boutiques. En
ce moment, c'taient des rieurs qui bavardaient chez le perruquier.

--Avez-vous entendu raconter, disait un grand bent  tte de veau, la
pnurie de la famille Capet au Temple?

--Elle est dans la pnurie; oh! c'est trs-bien! c'est trs-drle!
firent deux ou trois voix.

--Ces gens-l, n'ayant pas eu le temps de faire leurs paquets aux
Tuileries, ne possdent ni linge ni souliers; et, d'aprs ce qu'on dit,
le tyran a la mme chemise depuis quinze jours, encore n'est-ce pas 
lui.

--Ah! ah! hi! hi!

On et jur un troupeau de dindons se mettant  glousser en choeur.
Bardol et le diaphane Louis Charmet ne manquaient point de faire leur
partie dans ce concert.

Puis, comme cela devenait fade, on se mit  parler des mines piteuses
des derniers condamns  mort. Tandis que cette agrable causerie
gayait la boutique, les barbes  faire succdaient aux barbes faites.
Le tour de Bardol tant arriv, il se plaa sur le fauteuil et livra son
menton  l'inondation pralable d'une mousse blanche.

Un nouveau bavard ayant pris rang dans le cercle, se frotta les mains en
disant d'un air guilleret:

--On a assassin un abb cette nuit, un abb dguis; bien certainement
c'tait un _inserment_.

--Oh! qu'on a bien fait d'viter cette besogne  Sanson, dit un boucher
au tablier sanglant.

--Mais on l'a assassin pour le voler, on a reconnu qu'il avait t
fouill; ses poches taient retournes  l'envers, et sur le sable se
trouvait l'empreinte d'une valise.

Le boucher n'osa pas dire ce qu'il pensait peut-tre: que tuer un
conspirateur pour le voler ensuite, c'tait agir selon les bons
principes.

Bardol, qui avait entendu des deux oreilles, fit un mouvement sur son
fauteuil et pria le barbier de ne pas appuyer la main sur sa gorge, car
il suffoquait.

--En quel endroit a-t-on commis ce meurtre? demanda le garon de
boutique.

Aux Champs-Elyses, rpondit le colporteur de nouvelles en se frottant
toujours les mains.

--Et aucune patrouille n'est accourue aux cris de l'abb?

--Les patrouilles ont  surveiller l'intrieur de la ville; elles ne
vont pas jusqu'aux promenades dsertes. Nanmoins, on est sur les traces
de l'assassin.

Ces derniers mots firent tressaillir Bardol comme si on lui et mis de
la glace dans le dos.

--Qu'as-tu donc, citoyen? lui demanda le barbier, impatient.

--Ta serviette m'trangle, tu l'as trop serre autour de mon cou.

--Allons... tiens... a va-t-il mieux? respire donc! on dirait que tu
t'vanouis!

--Ta serviette me gne moins; rase-moi.

Le perruquier poursuivit son oeuvre, mais arrt  tout moment par
l'agitation de Bardol, il s'cria en ricanant:

--Ah! comme on te coupera le cou avant qu'il soit peu!

--A moi! fit celui-ci, devenant livide.

--Oui,  toi.

--Mais pourquoi?

--Dam! parce que, quand on te rase, tu remues sans cesse. Oh! oh! voyez
donc comme je lui ai fait peur au moyen de ma petite allusion! ajouta le
barbier en riant aux clats.

--Apprends que je n'ai jamais eu peur, dit Bardol.

--C'est pour cela que tu trembles; enfin, laisse-moi au moins achever ta
joue gauche.

Ce ne fut pas sans attaquer lgrement l'piderme qu'il put terminer son
opration.

Les clients parlaient toujours de l'abb assassin, et, si cette
conversation mettait Bardol  la torture, elle intressait le jeune
jockey Louis Charmet. En ce temps-l, on tait tellement accoutum 
entendre raconter des crimes politiques, qu'un assassinat commis la nuit
sur la personne d'un abb dguis offrait une diversion d'un puissant
intrt. Enfin, Bardol s'lana hors de cette maudite boutique, et Louis
Charmet le suivit.

Le grand air dissipa son motion si compltement, qu'il se prit  rire
de ses frayeurs, se disant que, malgr les bavardages qu'il venait
d'entendre, personne ne savait ni le nom du prtre, ni celui de son
meurtrier. Il lui avait cras le visage de faon  le dfigurer, et, du
reste, un trs-petit nombre de citoyens de Paris connaissaient
l'ex-suprieur de la communaut de Sainte-Barbe. La police n'avait aucun
intrt  rechercher l'identit de la victime; un prtre non asserment
(le dguisement de celui-ci indiquait sa situation vis--vis de la loi)
tait vou naturellement au massacre. Bardol se rassura donc, subissant
 son insu cette loi providentielle qui veut que le criminel se confie 
une fausse scurit, comme le serpent repu s'endort sur le bord du
chemin. Mais sa srnit ne fut pas de longue dure.

Rentrant chez lui avec le jockey de Mlle Elonore, il dit  ce jeune
homme de s'asseoir, tandis qu'il faisait un paquet de vieilles hardes.
Ce Louis Charmet, curieux comme un chien de race, examinait tout dans la
chambre. Il aperut une valise sous un rideau; il s'en approcha.

--Vous avez une valise, vous, comme l'abb assassin, fit-il observer.

Bardol, troubl, feignit de n'avoir pas entendu. Louis Charmet regarda
cet objet, le tourna et le retourna, jusqu' ce que Bardol lui dt
enfin:

--Ne te gne pas, mon garon, tu es sans doute chez toi, ici?

--C'est que je remarquais des grains de sable sur votre valise.

--Tu es un bltre, tu ne sais ce que tu dis, murmura Bardol en se
dtournant.

Louis Charmet n'avait encore aucun soupon; mais il se formait dans son
intelligence de vagues conjectures, qu'un rien pouvait changer en
certitudes.

En ce moment le cousin, clerc d'avou, entra discrtement et sans voir
le jockey, qui avait fini par s'asseoir humblement dans un coin obscur:

--Eh bien! Bardol, dit-il  voix basse, avez-vous trouv la voiture  la
barrire, cette nuit?

Le diable se plaisait  inquiter ce coquin. Etait-ce le feu infernal
qui le brlait dj? A chaque instant on lui causait des sensations de
damn. Il ne put imposer silence au clerc, car le regard du jockey
pesait sur lui.

--Tout s'est fort bien pass, hasarda-t-il, esprant en finir par ce
mot.

--La valise pesait beaucoup, n'est-ce pas? elle a d te fatiguer
normment?

--Pas tant... que tu crois... balbutia-t-il.

--Il est vrai qu'en passant dans les Champs-Elyses, vous avez pu vous
reposer tous deux. Il ne s'y trouvait personne  pareille heure?

Le clerc remarqua enfin le bouleversement de Bardol, dont les yeux
demeuraient fixs sur le coin de la chambre o stationnaient deux
oreilles trangres. Machinalement il dirigea son regard timide vers le
point indiqu. En apercevant le jockey, il eut un frmissement, comme
s'il et vu la guillotine tendant vers lui ses bras rouges. Ce
frmissement fut interprt par Louis Charmet dans le sens des faits et
des paroles qui venaient de le frapper. Il crut,  compter de ce moment,
que Bardol tait l'assassin de l'abb, d'autant qu'il tait certain que
la valise dcouverte sous un rideau avait t porte aux Champs-Elyses
pendant la nuit.

Le jeune Baduel attribua  sa lgret l'effroi de Bardol. Il crut avoir
dnonc son oncle, son cousin, s'tre livr lui-mme. La terre lui
manquait sous les pieds.

--Tiens! Voici tes hardes, va-t'en; dit Bardol  Louis Charmet en lui
jetant un paquet.

Le jockey, aprs l'avoir remerci, mit les objets sous son bras et
partit. Mais afin de s'acquitter immdiatement, sans doute, il parla au
concierge et lui adressa plusieurs questions trs-prcises, auxquelles
ce dernier rpondit, d'une manire satisfaisante, il faut croire, car
Louis Charmet s'esquiva promptement pour aller raconter ses grandes
dcouvertes  la citoyenne Elonore...

--Ah! Seigneur, qu'ai-je fait? Je suis donc sourd et aveugle! Quoi, je
ne m'apercevais pas de tes signes, mon cher Bardol! nous sommes perdus,
n'est-ce pas? ce petit sclrat va nous dnoncer comme ayant protg une
vasion nocturne; mon oncle, toi et moi, nous allons tre condamns 
mort. Oh! je savais bien que mes jours finiraient ainsi!

Telles taient les lamentations de Baduel neveu, rest seul avec Bardol.

--Tu es une brute! Il lui rpondit ce dernier.

--Je serai cause de votre malheur et du mien. J'en suis au dsespoir.
Mais aussi, pourquoi introduire chez toi des gens de cette espce, sans
me prvenir, sans me les montrer? Je suis myope, tu sais bien que je
suis myope!--Tiens! Bardol, notre oncle a donc oubli sa tabatire en
or!... la voici sur cette table.

--Oh! fit Bardol, c'est vrai; ce pauvre homme, comment a-t-il pu
l'oublier?

--Et ces ciseaux? Ce sont ceux avec lesquels il se faisait les ongles.
Il les a laisss sur la chemine.

--C'est bien extraordinaire, dit Bardol, ramassant ces objets et se
mordant les lvres.

--Encore ses lunettes? s'cria le clerc, tonn... Mais que signifie?...

--Il tait si inquiet... Il n'avait pas la tte  lui quand nous avons
quitt cette chambre.

--Cette valise n'est-elle pas la sienne? dit le clerc d'avou,
continuant ses perquisitions. Bardol, explique-moi ce mystre. Notre
oncle est-il parti, oui ou non?

--Il est parti, certainement; mais il m'a pri de lui garder ses
bagages, que je dois lui expdier par une prochaine occasion.

Ces tranges explications, faites d'une voix mal assure, plongrent
Baduel dans un ocan de doutes. Rduit  des suppositions, il s'y perdit
compltement; et son pouvante, dj grande, atteignit bientt une force
incommensurable. Il demeura muet pendant un instant; puis, sans dire un
mot d'adieu  son cousin, il partit, esprant par une fuite prompte
chapper aux vertiges qui s'emparaient de lui.--Dans la rue, il entendit
crier les nouvelles; des gosiers fls, avins, rauques, hurlaient 
assourdir les passant: Voici les dtails d'un assassinat commis cette
nuit aux Champs-Elyses sur la personne d'un abb! Ces paroles
rptes, commentes par des groupes d'oisifs et de beaux parleurs, lui
laissrent entrevoir la vrit sanglante. Il courait ahuri, chancelant,
comme s'il et t coupable de ce crime.

Cependant Louis Charmet ayant communiqu ses impressions  la citoyenne
Elonore, celle-ci en fit part  un des agents de police avec lesquels
elle tait en relation. Aussitt on se transporta au domicile de Pierre
Bardol et on l'arrta. Il eut beau dire aux commissaires qu'ils taient
les instruments innocents d'une trame royaliste dirige contre lui; il
eut beau invoquer sa vie de commerant irrprochable et l'amiti des
patriotes les plus ardents de sa section, on l'croua  la Conciergerie.

La justice eut bientt instruit son affaire; il s'assit sur le terrible
banc le 10 octobre.

Le Tribunal, sans se l'avouer, tait heureux d'avoir  juger un
vritable criminel. L'accusateur public et le prsident avaient djeun
avec plus d'apptit ce jour-l. Et ils marmottaient certain bon discours
qu'ils brlaient de prononcer depuis un mois, et qu'ils avaient retenu
captif au fond de leur mmoire, faute d'une occasion. Enfin on pouvait
le hasarder en cette circonstance.

Bardol parut vert et jaune, tant il ressentait vivement la puissance de
ses ennemis politiques en ce moment. Son cousin Baduel,--cit en qualit
de tmoin, ainsi que la citoyenne Elonore, Louis Charmet et
d'autres,--avait une mine tout aussi pendable, car la peur rongeait son
me innocente, et nul ne ressemble autant  un coupable que l'homme qui
craint d'tre interrog.

L'acte d'accusation, formul absolument comme notre rcit, sauf nos
observations personnelles, souleva  la fois le mpris et l'indignation
de Bardol. Il demanda la parole, afin que les juges connussent bien
l'homme qu'on avait l'audace de traner devant eux. Nous citons
textuellement:--Je suis un citoyen des plus irrprochables,
s'cria-t-il avec animation, et l'un des plus chauds partisans de la
Rvolution. Mes antcdents sont dignes d'loges; j'ai pour amis et pour
protecteurs des sommits politiques prtes  rpondre de ma vie et de
mes opinions. Plusieurs fois M. de Lafayette, pendant son sjour 
Saint-Flour, o je demeurais alors, m'a fait l'honneur de s'asseoir  ma
table. En 1790, j'ai t dlgu par mes concitoyens  la fte de la
fdration. A Paris, comme en Auvergne, M. de Lafayette m'invita 
manger sa soupe trs-souvent. Et savez-vous comment il me recevait, ce
ci-devant gnral? Il quittait tout le monde, il interrompait sa
conversation avec des ministres, afin de venir me prendre la main. Et il
n'y avait pas que lui qui m'estimt,  sa table. Je fis connaissance de
M. l'abb Fauchet et de M. l'abb Verron, le dput. Le premier, quand
il fut nomm vque du Calvados, n'ayant pas un rouge liard pour se
rendre  son poste, m'emprunta deux mille cus; le second me doit six
cents livres, et encore je ne compte ni  l'un ni  l'autre les
intrts! Voil qui je suis, citoyens. Et c'est moi qu'on a charg d'un
crime abominable. Cette odieuse imputation ne vous prouvera que l'audace
de mes ennemis, qui me perscutent parce que je ne transige pas avec le
royalisme et la contre-rvolution. Qu'ils se prsentent, les sclrats;
ce sont eux que vous condamnerez!...

Le commissaire national interrompit ce discours en disant qu'il fallait
couter l'accusation avant la dfense. Bardol, essouffl, reprit place
sur son banc.

L'infortun clerc, Baduel, fut interrog le premier. Il s'vanouit deux
fois. On attribua sa faiblesse  son attachement pour son oncle et 
l'horreur que lui inspirait le crime. Le prsident en prit occasion de
lui dire en langage  fleurs: Continue, jeune homme,  fermer ton me
aux mauvais penchants et  frmir de terreur ds que le gnie du mal
accomplit ses forfaits, mme loin de toi! Les deux assignats de cinq
livres que lui avait donns son oncle furent confronts avec ceux que
contenait le portefeuille en satin blanc saisi sur Bardol. On reconnut
par leur numro et leur lettre qu'ils taient de la mme srie. Quant 
la tabatire en or et aux autres objets, Pierre Bardol persista  dire
que l'abb les avait oublis chez lui.

Louis Charmet et la citoyenne Elonore n'clairrent pas moins la
religion des juges. Mais ce furent les tmoins  dcharge, cits  la
requte de Bardol, qui finirent de l'accabler trs-involontairement.

Un certain Goutier, homme de loi,--le bourreau se disait homme de loi,
alors,--leva la voix afin de vanter les vertus et le civisme de son ami
Bardol. Le commissaire national, convaincu de la mauvaise foi de ce
pangyriste, requit qu'il ft transfr en la chambre du conseil, afin
d'y tre fouill en prsence du citoyen Dubail-Coffinhal, l'un des juges
du tribunal, et du citoyen Gobert, le dfenseur.

Cette inspection, minutieusement opre, procura la saisie de diverses
lettres crites de la main de l'accus; et adresses  ses tmoins, afin
de leur apprendre en quels termes ils devaient dposer.

Une dernire circonstance assna le dernier coup sur la tte encore
audacieuse de ce malheureux. Une montre en or, portant le nom de
Sauvage, horloger, avait t trouve sur lui; on supposa qu'elle
appartenait  l'abb Baduel. Il jura l'avoir achete depuis deux ans 
un juif tranger. Mais le registre de Sauvage ayant t vrifi, on y
lut,  une date peu recule, la mention de vente de cette montre au
directeur de Sainte-Barbe.

Il n'eut plus la force de parler; ses lvres n'articulaient pas; une
pleur livide lui couvrait le visage.

L'accusateur public se leva, et de sa voix la plus retentissante, il
rsuma tous les tmoignages, toutes les preuves. Il termina son
rquisitoire par ces mots:

--S'il est des hommes qui ne veulent pas croire  une Providence,
qu'ils viennent  la terrible cole qui s'ouvre ici sous nos yeux,
qu'ils tudient tous les faits de cette affaire, qu'ils voient tous les
ressorts de l'esprit humain tendus pour consommer le crime, le coupable
russir, et se dclarer ensuite par les indices les plus grossiers. A
peine l'assassinat est-il commis, en effet, que l'assassin agit,
poursuivi par les remords, sentant pour ainsi dire son supplice
commencer, l'oeil inquiet, l'esprit bourrel, ne fait plus qu'enfanter
mille projets qui se croisent, qui se dtruisent ( faconde insipide!);
il ne peut obtenir de repos; ce signe de rprobation qui marqua le
premier coupable semble empreint sur son front, comme l'agitation et
l'garement sont dans son coeur. Ce bruit qui se rpand dans la ville,
cette nouvelle du meurtre qui le poursuit partout, qui retentit sans
cesse  ses oreilles, lui donne un esprit de vertige; un enfant
l'accompagne, il ne fait que lui parler de cet homme assassin qui a les
pieds lis d'une corde; il en parle sans cesse, la consternation est
peinte sur son visage, etc., etc.

Les questions ayant t poses, et les jurs ayant dclar Bardol
convaincu d'avoir assassin Baduel, le Tribunal le condamna  la peine
de mort.

En proie  un affaissement horrible, haletant comme un moribond, il
n'chappa point au pathos du prsident.

--Homme (_homme_ est superbe!) dsormais effac par la loi du nombre
des vivants, chez un peuple libre, dont la loyaut fut toujours le
partage, mme avant qu'il et bris ses fers, tu as oubli les douceurs
de l'hospitalit, tu as mpris les liens du sang, tu as mconnu les
droits sacrs de l'amiti; que dis-je?... tu as donn la mort  ton
alli,  l'tre faible qui s'tait mis sous ta protection. Ecoute sans
plir la peine de ton crime; veux-tu mriter _les regrets_ de tes pairs
qui t'ont jug, de la loi qui t'a condamn? Veux-tu exciter la
compassion dans l'me de tes juges? _Couronne ton trpas_ par une action
noble et gnreuse. Tu ne penses pas, sans doute, que l'opinion publique
te croie seul l'auteur et l'instrument de la mort du sieur Baduel; eh
bien! _lve-toi  la hauteur du rpublicain_: rends avant de mourir un
dernier service  ta patrie, fais-lui connatre tes complices. En
emportant leurs noms au tombeau, tu laisses  ton pays des monstres
qu'il doit vomir; en faisant une dnonciation salutaire, tu marqueras ta
mort par un acte de patriotisme; ton me, dgage d'un poids qui doit
l'accabler, s'lvera  sa vritable hauteur; elle ne s'occupera plus, 
l'instant de se sparer de ton corps, de l'appareil du supplice, mais
elle se confondra _dans les douces jouissances du bonheur qui suit
toujours un acte de vertu_!

Ses complices?... Bardol ne sut ce qu'on voulait lui dire; il regarda
stupidement ses juges et ne rpondit rien. Quelques heures aprs, revtu
de la chemise rouge des assassins, on le conduisit  l'chafaud, et l,
_un vent d'acier lui spara l'me du corps_, selon l'nergique
expression d'un vieux chroniqueur.




CHAPITRE IX.

PISODE DES TREIZE MIGRS.

UNE COMMISSION MILITAIRE.--LA TRIPLE ALLIANCE.--COSTUME DU BOURREAU.


L'pisode des treize migrs offre des cts tout--fait touchants, et
l'on se demande le motif d'un tel dploiement de barbarie envers des
jeunes gens dont quelques-uns avaient  peine vingt annes. Ce motif, il
faut le chercher dans la ncessit o l'on se croyait tre de frapper
l'esprit public par des images de rpression nationale. Les treize
migrs dont nous parlons avaient t pris sur les frontires, les armes
 la main; la loi tait formelle: ils auraient d tre fusills 
l'endroit mme de leur arrestation.--Nanmoins on les dirigea sur Paris,
o ils arrivrent le 19 octobre, un vendredi. On affecta de les
transfrer en plein jour  la Conciergerie, au milieu d'un nombreux et
inutile cortge d'charpes municipales. Voulait-on renouveler la scne
des fiacres du Pont-Neuf, qui avait commenc les massacres des prisons?
Nous serions tent de le croire. Une certaine agitation se manifesta, en
effet, parmi le peuple qui, pendant toute la journe et mme pendant une
partie de la nuit, ne cessa d'entourer la Conciergerie, en rclamant la
prompte mise en jugement des prisonniers, au nombre desquels on faisait
perfidement circuler le nom du prince de Lambesc. Ces ruses n'eurent pas
toutefois les rsultats qu'on en attendait. Un dcret de la Convention
nationale du lendemain nomma une commission charge de prononcer
immdiatement  l'gard des treize prvenus d'migration.

Cette commission militaire, compose de cinq membres et prside par le
gnral Berruyer, commandant de toutes les troupes du dpartement de
Paris, s'assembla en audience publique au Palais-de-justice, dans la
salle du jury d'accusation. Il n'y eut aucun murmure de la part des
spectateurs lorsque furent amens les treize migrs.--C'taient comme
nous l'avons dit, de trs-jeunes gens, d'heureuse physionomie, presque
tous gentilshommes et revtus encore de l'uniforme sous lequel ils
avaient t arrts. L'instruction a rvl qu'ils s'taient rendus sans
rsistance, et que quelques-uns d'entre eux s'taient mme jets
volontairement dans les postes franais. Le premier que l'on interrogea,
Dammartin-Fontenoy, rpondit avec une grande douceur aux questions
souvent bizarres qui lui furent poses par le gnral Berruyer:

--Quel ge avez-vous?

--Prs de vingt-cinq ans.

--O serviez-vous avant de quitter la France?

--Dans un rgiment provincial que j'ai quitt en 1783; puis dans un
rgiment d'infanterie que j'ai quitt en 1785.

--Pourquoi avez-vous abandonn votre patrie dans un moment o vous
pouviez la servir utilement?

--Je n'tais plus dans le service depuis sept ans; il y en avait trois
que je voyageais: j'tais all en Allemagne, o je comptais m'tablir,
et j'y tais effectivement fix depuis deux ans.

--Vous saviez qu'il y avait eu une rvolution en France?

--Je le savais, mais je ne la connaissais pas; _d'ailleurs, il y en a eu
quatre_.

Ce mot ne parut pas produire une impression favorable sur les cinq
commissaires, parmi lesquels figuraient un gendarme et un canonnier,
Antoine Marly et Claude Sableau.

Le prsident continua avec humeur:

--Quelles armes aviez-vous lorsque vous avez t arrt?

--Aucune, rpondit Dammartin; quand j'ai vu la vedette  dix pas de moi,
j'ai jet mon sabre.

--Quel grade aviez-vous?

--Je n'en avais aucun; j'tais simple hussard. Notre corps marchait sans
hostilit parce que tout Franais sous les ordres des princes ne devait
pas agir.

L'interrogatoire se poursuivit de la sorte, sans d'autre particularit
qu'une apostrophe au moins singulire du commandant Berruyer. Impatient
de l'air calme du jeune Dammartin et de la prcision de ses rponses, le
gnral-prsident s'cria tout  coup:

--Parlez haut! vous tes ici devant la Rpublique, _car le peuple de
Paris forme TOUTE la rpublique_!

Dammartin ne rpliqua pas. Aprs une courte dlibration, les cinq
commissaires prononcrent contre lui la peine de mort. Il couta sa
sentence avec cette attention d'un homme qui coute une chose qui le
concerne peu ou point.

Celui qui lui succda, un ci-devant capitaine au rgiment d'Esterhazy,
g de vingt-sept ans, ne fit pas moins bonne contenance. Il convint
qu'il tait sorti de France au mois de juin dernier, mais il ajouta pour
sa justification qu'il y avait t provoqu par son pre, lequel l'avait
appel sur la terre autrichienne sous prtexte de lui rendre compte des
biens de sa mre. --L, dit-il, mon pre qui occupe un haut rang dans
l'arme trangre, me fora, le pistolet sur la gorge,  quitter la
cocarde. Je rsistai; il me fit transfrer  Luxembourg et jeter dans
une prison, d'o je ne sortis qu'aprs avoir donn ma parole de
m'attacher au rgiment de Berchiny. Je n'ai jamais servi que comme
volontaire, et je n'ai assist ni  la prise de Longwy, ni  celle de
Verdun. J'ai continuellement cherch tous les moyens de m'chapper,
jusqu'au jour o, de mon propre mouvement, je me suis rendu, avec un
domestique et un camarade,  un brigadier de chasseurs.

Bien que racont avec un accent de sincrit qui ne pouvait tre
suspect, ce drame de famille, dont les guerres politiques ont offert de
nombreux exemples, laissa froide la Commission militaire.

--Citoyens, dit le gnral Berruyer, d'aprs les moyens de dfense et
les rponses aux interrogatoires faits  Joseph-Alexandre Dumesnil,
accus d'migration; et aussi d'aprs l'art. 3 du titre Ier de la
seconde partie du Code pnal; et l'art. 1er du dcret de la Convention
nationale en date du 9 de ce mois, mon opinion est que ledit Dumesnil
soit puni de mort.

Alexandre Dumesnil fit place  un tout jeune homme, presque un enfant,
doux, rsign, qui dclara s'appeler Miranbel de Saint-Remy, et tre g
de dix-neuf ans seulement. Il avait quitt son pays par suite des
menaces de ses voisins, qui voulaient incendier sa maison,--mais la
Commission ne regarda pas cela comme une excuse,--et depuis deux mois il
tait garde du corps de MONSIEUR. Remarquons  ce sujet une factie que
crut devoir se permettre le prsident:

--Vous avez, dit-il  l'accus, gard MONSIEUR; il aurait bien mieux
valu nous l'amener.

On conviendra que le moment tait mal choisi pour se permettre un jeu de
mots, quelque soldatesque qu'il ft. Le jeune Miranbel crut un instant
que c'tait l un pronostic de clmence; il se trompait: lorsque le
gnral et les quatre commissaires eurent suffisamment ri de leur
spirituel -propos, ils le condamnrent  la mort d'une voix unanime.
L'enfant, comme ses deux prdcesseurs, entendit son arrt avec
courage.--Un autre de vingt-un ans, Maurice Santon; un autre encore de
vingt ans et demi, Jean Bon; les deux frres Godefroy, l'un
garde-du-corps, et l'autre officier de marine; le sieur Gauthier de la
Touche, conseiller au parlement de Bordeaux, et enfin le sieur
Saint-Hillier subirent le mme sort. Ils montrrent tous une assurance
digne des serviteurs du roi.

L'interrogatoire de Saint-Hillier fut signal par un quiproquo qui
aurait t plaisant en toute autre circonstance, et que l'adresse de
l'accus fit ressortir. On avait trouv sur lui un mmoire portant ce
titre: _Compte pay par la triple alliance_, et dans lequel on avait
naturellement vu une pice de conviction. La triple alliance! cela tait
vident, ce ne pouvait tre que l'alliance du duc de Brunswick, de
Frdric et de Franois. Les juges triomphaient. Mais Saint-Hillier, qui
avait souri pendant cette explication, essaya de les dsabuser par un
rcit que le tour ais de son langage sut rendre intressant:

--J'tais  Versailles, dit-il, lors des vnements du 6 octobre 1789,
quand le peuple, conduit par une bande de femmes, vint y chercher son
roi, pour le ramener en triomphe  Paris. Je me trouvais  l'infirmerie
des gardes-du-corps, lorsqu'on m'avertit des dangers qui nous
menaaient; quoique souffrant, je m'vadai par dessus les murs, en
compagnie de deux de mes camarades, malades comme moi; nous courmes les
plus grands prils et nous risqumes de perdre vingt fois la vie dans le
hasardeux chemin que nous avions adopt. Enfin, nous descendmes dans un
couvent de religieuses; ces courageuses filles s'empressrent de nous
offrir une hospitalit dont nous avions doublement besoin,  titre de
fuyards d'abord et  titre de malades ensuite. Nous demeurmes deux
jours dans cette sainte maison, au bout desquels nous rsolmes de
gagner Paris. Mes deux compagnons de voyage n'avaient point d'argent,
mais on conoit que l'aventure dont nous venions d'tre les hros avait
resserr les liens de notre connaissance. Consquemment je m'instituai
le banquier de la compagnie, et ce fut moi qui subvins aux dpenses de
la route ainsi qu'au sjour dans la capitale. Toutefois, par un
sentiment de dlicatesse, mes deux amis exigrent que je tinsse une note
exacte de ces dpenses; voil l'origine et l'histoire de ce papier
trouv sur moi, et intitul: _Compte pay par la triple alliance_,--la
triple alliance tait un sobriquet dont, en badinant, nous avions
affubl notre association.

Les membres de la Commission militaire avaient cout Saint-Hillier avec
une incrdulit visible. Si ingnieuse que ft cette narration, rien ne
leur en garantissait la vracit. Ils tournrent et retournrent encore
entre leurs mains le mmoire souponn, puis ils finirent par condamner
Saint-Hillier comme ils avaient condamn les autres.--Sur ces treize
migrs, on en acquitta cependant quatre. Il est vrai que c'taient
quatre domestiques. Ces pauvres diables avourent qu'ils n'avaient suivi
leurs matres  Coblentz que dans l'espoir d'tre pays des gages qui
leur taient dus. Ces domestiques devaient tre de la famille de
Sganarelle qui s'criait en voyant l'enfer engloutir Don Juan:--Ah! mes
gages! mes gages! Ainsi durent-ils s'crier  leur tour, en voyant les
neuf migrs monter  l'chafaud.

L'excution se fit sur la place de Grve, le mardi de bon matin, en face
de la grande porte de l'Htel-de-Ville, au-dessus de laquelle flottait
l'immense drapeau orn de cette inscription: _Citoyens, la patrie est en
danger_. Les neuf jeunes gens montrent et se rangrent  la fois sur
l'chafaud; ils conservrent le mme calme que pendant les dbats et
leurs regards se portrent avec curiosit sur les croises d'alentour.
Neuf fois, le panier-cercueil disparut dans la trappe pratique sur un
des cts de la plate-forme.--Une gravure, qui retrace cette scne, nous
montre le costume de l'excuteur et de ses aides, costume encore dcent:
chapeau rond, habit et culotte courte. Bientt, on les verra adopter les
modes du peuple: le bonnet rouge  large cocarde, la carmagnole et le
pantalon ray.




CHAPITRE X.




I.

MEUTE DE LA PLACE DE GRVE.--DLIVRANCE D'UN CONDAMN.


Sur cette mme place de Grve, deux jours aprs l'excution des neuf
migrs, le Tribunal du 17 aot envoyait un jeune gendarme de vingt-huit
ans, condamn  dix annes de fers et  quatre heures de carcan. Dotel
avait t convaincu de meurtre sur un soldat casern  la Courtille,
mais Dotel avait t provoqu, injuri; la fureur seule arma son bras,
et il fut homicide sans tre assassin. Une foule nombreuse assistait 
son exposition; c'tait pour la plupart les habitus de la salle
d'audience, en qui s'tait veille quelque compassion. On trouvait
gnralement l'arrt du Tribunal trop rigoureux; on s'empressait autour
de Dotel et on le plaignait d'autant plus que sa figure contracte
exprimait une vive douleur. Au bout de trois heures, il appela un
gendarme et lui demanda  tre dtach pour quelques besoins (texte du
_Moniteur_). Le gendarme fit la sourde oreille, ce qui excita les
murmures de plusieurs hommes du peuple. Dotel insista.

--Bah! lui rpondit le gendarme, vous n'avez pas plus de trois quarts
d'heures  rester expos.

Cependant le motif de ses supplications se rpandait parmi les
assistants, qui s'apitoyaient sur ce pauvre diable et s'irritaient de la
duret des gendarmes. Il tait vident que Dotel se trouvait en proie
aux plus atroces souffrances.

--Dtachez-le! dtachez-le! disait-on de toutes parts.

Les gardes ne bougrent pas.

Alors, il se fit un mouvement dans la foule. Un gros d'hommes, les uns
en bourgeois et les autres en uniforme, se dirigea vers l'chafaud, en
criant:

--Sa libert! sa libert! Nous l'aurons de force!

Au milieu du tumulte, un gendarme lana son cheval au galop pour aller
requrir du renfort au corps-de-garde de la rserve. Pendant ce
temps-l, on tait mont sur l'chafaud.

--Des couteaux pour couper les cordes! nous n'avons pas le temps de les
dnouer, disait un dragon d'environ cinq pieds six pouces, couvert de
son casque et vtu d'un habit vert  boutons  la hussarde.

Un autre militaire, qui est rest inconnu, s'exprimait chaleureusement
en ces termes:

--Si Dotel tait un voleur, je ne m'opposerais pas  son chtiment; mais
c'est un brave garon, je le connais, et il faut qu'il soit dlivr!

La prsence de ces soldats a fait croire  un coup de main prmdit.
C'est possible; toutefois on n'en a jamais eu d'autres preuves.

On ne rsiste pas  la foule. Aprs avoir reu quelques horions, les
gendarmes comprirent que ce qu'ils avaient de mieux  faire, c'tait de
se retirer au secrtariat de la Maison Commune et d'y dresser leur
dclaration. Immdiatement aprs leur dpart, la potence fut branle,
le tabouret jet  bas, l'criteau dchir, et Dotel emmen par le
peuple au bruit des cris accoutums de: Vive la nation!

Cette audacieuse infraction aux lois fit quelque sensation dans Paris.
Le corps municipal chargea le procureur de la commune de poursuivre
devant les tribunaux la rparation de ce dlit, et arrta que la
Convention nationale serait tenue au courant des dmarches opres  ce
sujet.

Je ne sache pas cependant que Dotel soit jamais retomb sous les serres
de la justice; il est supposable qu'il aura russi  gagner la
frontire. On n'a jamais pareillement entendu reparler de ses prtendus
complices.




II.

LE VALET DE CHAMBRE DU ROI ET LA SENTINELLE DU TEMPLE.--DOUBLE
ARRESTATION.


Personne n'ignore le dvouement du valet de chambre Clry et les soins
affectueux dont il environna Louis XVI pendant sa dtention dans
l'ignoble prison du Temple. Son _Journal_, publi  Londres et rpandu 
un nombre infini d'ditions, figure au premier rang dans toutes les
bibliothques rvolutionnaires.

Un soir, vers les six heures,--c'tait le 5 octobre,--Clry, aprs avoir
accompagn la reine dans son appartement, remontait chez le roi avec
deux officiers municipaux, lorsque la sentinelle place  la porte du
grand corps-de-garde, l'arrta tout--coup par le bras.

--Comment vous portez-vous, monsieur Clry? lui demanda-t-elle.

Clry, un peu surpris, s'inclina poliment et fit mine de passer outre.

--J'aurais bien dsir vous entretenir quelques minutes, ajouta
mystrieusement la sentinelle.

--Monsieur, parlez haut, dit Clry effray; il ne m'est pas permis de
parler bas  personne.

--On m'a assur qu'on avait mis le roi au cachot depuis quelques jours
et que vous tiez avec lui.

--Vous voyez bien le contraire, rpliqua Clry.

Et il s'empressa de quitter l'importune sentinelle, car chaque jour de
nouveaux imprudents semblaient prendre  tche de compromettre la sret
de la famille royale par une indiscrte sollicitude. En outre de cette
considration, Clry se tenait perptuellement sur ses gardes, craignant
avec raison qu'on ne lui tendt des piges.

Un des municipaux qui l'escortaient prta l'oreille  ces quelques mots,
mais il n'y trouva rien qui dt veiller ses inquitudes. Le second, au
contraire, soutint qu'il avait entendu le froissement d'un billet. Clry
et le factionnaire, confronts le lendemain, nirent le fait, et l'on se
contenta pour le moment de condamner ce dernier  vingt-quatre heures de
prison.

Cependant cet pisode, rapport  la municipalit, y produisit quelque
agitation; on y voulut voir les traces d'un complot, et l'on dfra
Alexandre-Franois Breton,--qui tait le factionnaire en question,--au
Tribunal du 17 aot, afin que son procs y ft instruit. C'tait un
jeune homme de vingt-six ans, qui fut reconnu pour avoir appartenu  la
reine, alors qu'elle habitait Versailles, ce qui parut de bon augure aux
dnicheurs de conspirations.

Quant  Clry, il ignorait tous ces dtails, et il croyait cet incident
vid depuis longtemps, lorsque, le 26 octobre, pendant le dner de la
famille royale, on vint l'arrter au Temple, en grand appareil, pour le
conduire devant le Tribunal. Il sortit entre six gendarmes qui avaient
le sabre  la main, et suivi d'un municipal, d'un greffier et d'un
huissier, tous trois en costume. Je passai, raconte Clry,  ct du
roi et de sa famille, qui taient debout et consterns de la manire
dont on m'enlevait. La populace rassemble dans la cour du Temple
m'accabla d'injures, en demandant ma tte. Un officier de la garde
nationale dit qu'il tait ncessaire de me conserver la vie, jusqu' ce
que j'eusse rvl les secrets dont j'tais seul dpositaire; et les
mmes vocifrations se firent entendre pendant ma route.

Arriv au palais de justice, Clry fut mis au secret, et il y resta
plusieurs heures occup, mais en vain,  rechercher quels pouvaient tre
les motifs de son arrestation. Enfin,  huit heures, il parut devant ses
juges. Tout lui fut expliqu lorsqu'il aperut sur le fauteuil des
accuss le jeune factionnaire souponn de lui avoir remis une lettre
trois semaines auparavant. Les dbats furent assez obscurs. Clry
objecta avec justesse que, puisqu'on avait cru entendre le froissement
d'un papier, il tait tout naturel de le fouiller sur-le-champ, au lieu
d'attendre dix-huit heures pour le dnoncer au conseil du Temple.
Alexandre Breton abonda dans ce sens. Vu le manque de preuves, ils
furent tous les deux acquitts.

Le prsident chargea quatre municipaux, prsents au jugement, de
reconduire Clry au Temple. Il tait minuit. On arriva au moment o
Louis XVI venait de se coucher. Nanmoins, il fut permis au zl valet
de chambre de lui annoncer cet heureux retour.




III.

DCADENCE DU TRIBUNAL.--IL CHERCHE A SE JUSTIFIER.


Vers cette poque, le tribunal commena  baisser ostensiblement dans
l'opinion publique. Il avait t trouv trop doux avant les journes de
septembre; il fut trouv trop cruel aprs. Dans la sance du 26 octobre,
un membre de la Convention nationale, dont le nom est en blanc au
_Moniteur_, demanda hardiment la suppression du Tribunal du 17 aot,
qu'il qualifia de _tribunal de sang_, en se fondant sur ce que les juges
avaient rcemment condamn  mort une femme prvenue de complicit dans
l'affaire du Garde-Meuble, bien que le Code pnal ne portt pas cette
peine pour les vols et les recels. La proposition fut ajourne au
lendemain; mais le lendemain, le Tribunal criminel se rendit en corps 
la barre de la Convention, o il s'exprima de la sorte, par la bouche de
son prsident Mathieu:

--Le Tribunal criminel a eu connaissance de la proposition qui a t
faite hier  son gard; ce n'est point la suppression qui l'affecte, car
_il sait que les causes qui ont dtermin sa cration n'existant plus_,
la Convention pourrait l'ordonner; mais ce sont les motifs qui ont
appuy cette demande.

On interrompit M. Mathieu, et plusieurs membres rclamrent l'ordre du
jour, qui fut adopt. M. Mathieu ne se dcouragea pas; il revint le 28
et ritra ses plaintes, auxquelles le prsident de la Convention
rpondit par ces mots:

--Le plus grand malheur dont puissent tre accabls les hommes chargs
de prononcer sur la vie de leurs semblables, est sans doute le soupon
d'arbitraire et de prvarication. La Convention examinera votre
ptition. En attendant, elle vous accorde les honneurs de la sance.

Les honneurs de la sance taient devenus chose bien banale et bien
insignifiante.

--Cependant, objecta Lanjuinais, il ne me parat pas que le Tribunal ait
rpondu  l'inculpation qui lui a t faite par un de nos collgues
d'avoir condamn  mort pour reclement.

Ces insinuations branlrent beaucoup le crdit du Tribunal. Mal cout
 la Convention, il porta ses rcriminations au club des Jacobins.
Lullier fut l'orateur.

--Citoyens, dit-il, depuis longtemps le zle du Tribunal criminel
dplat  une espce d'hommes ennemis de la rpublique; depuis longtemps
on le calomnie; on l'a trait de _tribunal de sang_. Ce matin, nous nous
sommes encore prsents  la Convention; je ne sais par quelle fatalit
le prsident a pu se mprendre, _mais il est aussi sclrat que celui
qui nous a calomnis hier_! Il a dit  la Convention:--Le Tribunal
criminel, inquiet sur sa position et craignant d'tre destitu, propose
d'tre entendu. On voit toute la perfidie de ces expressions. Le
Tribunal ne sollicite pas sa conservation; mais il veut, en descendant
du sige, rester et paratre aussi pur que lorsqu'il y est mont par le
voeu du peuple (Applaudissements).

Nanmoins, les hommes du 17 aot avaient reu un coup dont ils ne
devaient pas se relever. Aprs avoir inutilement fatigu la Convention,
ils publirent des mmoires qu'ils rpandirent  foison dans le public.
Les membres du jury d'accusation se justifirent, en particulier, dans
une brochure de seize pages, devenue excessivement rare, et que nous
avons pu nous procurer. Le Tribunal du 17 aot, disent-ils dans cette
brochure, n'a calcul ni ses dangers, ni la courte dure de son
existence; il n'a vu que les droits du peuple et les moyens de maintenir
sa libert par des exemples de juste svrit. Il a fait ce qu'il a pu,
il l'a fait avec un zle aussi infatigable que dsintress. Quoi qu'on
puisse dire contre le Tribunal du 17 aot, on ne lui enlvera pas le
mrite d'avoir CALM PARIS (c'est une prtention singulire!), veng les
atteintes portes  la libert, et d'y avoir employ tous les moments de
chaque jour et une grande partie des nuits. Il s'est tellement livr 
cette partie du service public, qu'il serait impossible aux plus fortes
sants de soutenir plus d'un petit nombre d'annes le pnible effort
d'un pareil travail.

Une des autres objections dont on se servait pour attaquer le Tribunal,
c'tait, ainsi que nous l'avons vu, d'avoir prononc la peine de mort
contre les principaux voleurs du Garde-Meuble. La rponse est
insuffisante et embarrasse: On se plaint de ce que le Tribunal a
condamn  la mort des hommes contre lesquels la loi ne prononce que
vingt ans de fers; le tribunal _a d regarder_ les voleurs du
Garde-Meuble comme des instruments de conspiration; il _a d penser_ que
les ennemis de notre Rvolution avaient convoit cette ressource pour
les soulager dans leur dtresse. Ils ont vu, en outre, dans
l'attroupement de ces voleurs et de leurs complices, runis en forme de
patrouille arme et en uniforme, avec le mot d'ordre de la garde
nationale, une circonstance tellement aggravante, qu'elle a
ncessairement chang la nature du dlit. Ces caractres de conspiration
et d'usurpation de la force publique ont d dterminer l'application
d'une peine au-dessus de celle du vol fait avec effraction. Nous tions
au centre des mouvements de la plus grande rvolution que nous ayons
faite; il fallait proportionner les peines aux circonstances dont nous
tions environns, et au besoin que nous avions de remonter aux causes
de ce vol, si extraordinaire, que l'on disait qu'il devait tre suivi du
vol du Trsor national et de l'enlvement des bijoux, vases et effets
prcieux des glises de Reims et Saint-Denis.

                   *       *       *       *       *

Au fond, le Tribunal a t dans ce procs plus svre qu'il ne fallait
l'tre. Il se disculpe mal et cherche  s'appuyer sur la raison
politique, qui ne le regardait pas. Il n'est pas mieux inspir lorsqu'il
s'excuse de s'tre attribu la police correctionnelle. Personne ne s'en
occupait, dit-il; o donc est la prvarication  avoir fait ce dont
personne ne voulait se charger, et  l'avoir fait non-seulement d'une
manire irrprochable, mais encore avec un esprit de justice et
d'intrt public digne d'un meilleur traitement? Voil des arguments au
moins bizarres.

Cette brochure est signe: Loyseau, Fouquier-Tinville, Dobsen, Caillre
de Ltang, Crevel, Lebois, Guillaume Sermaize, _ci-devant Leroi_[12] et
Perdrix.

  [12] Leroi,--le marquis de Montflabert,--Dix aot--et Guillaume
    Sermaize ne sont qu'une mme personne et qu'un seul coquin. Aprs la
    suppression du Tribunal, et le 2 dcembre, lorsque la Municipalit
    du 10 aot fut remplace par une autre sous le nom de Municipalit
    provisoire, Sermaize fit partie des nouveaux commissaires chargs de
    surveiller ou plutt de tyranniser les augustes prisonniers du
    Temple. Il s'acquitta de cet emploi  la satisfaction des
    sans-culottes. Entre autres devoirs, il mit scrupuleusement 
    excution l'arrt de la Commune qui ordonnait d'enlever  Louis XVI
    tous les instruments tranchants qui se trouveraient en sa
    possession. Aprs une premire perquisition opre par ses
    collgues, Sermaize voulut en oprer lui-mme une seconde, plus
    minutieuse: il se fit conduire dans l'appartement de Sa Majest. Le
    roi tait assis prs de la chemine, les pincettes  la main;
    Sermaize lui demanda, de la part du Conseil,  voir ce qui restait
    dans son ncessaire; le roi le tira de sa poche et l'ouvrit: il y
    avait un tournevis, un tire-bourre et un petit briquet. Sermaize se
    les fit remettre.--Et ces pincettes que je tiens en main, ne
    sont-elles pas aussi un instrument tranchant? lui dit le roi en lui
    tournant le dos.




IV.

LE TRIBUNAL REDOUTABLE.


Il y avait alors, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, un thtre
obscur ayant nom: Thtre du Marais, et dans l'entreprise duquel
Beaumarchais tait, dit-on, fortement intress. Le thtre du Marais,
bien que le fond de son rpertoire repost sur les pices de
Beaumarchais lui-mme, faisait cependant quelquefois des excursions dans
le domaine de l'actualit politique: il avait dj donn une tragdie de
Souriguire, intitule: _Artmidor ou le roi citoyen_, tragdie
franchement monarchique, o Louis XVI tait peint sous les plus
favorables couleurs. Il crut pouvoir persvrer dans cette voie et,
quelque temps aprs, il reprsenta, sous le titre du _Tribunal
redoutable_, ou _suite de Robert, chef de brigands_, un drame qui eut le
pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrire-ban des sans-culottes.

On attribue cette pice  Lamartellire, mais les principes n'en
peuvent appartenir qu' Beaumarchais, disent les _Rvolutions de
Paris_.

Au premier acte, le rideau se levait sur une sance du tribunal, prsid
par le brigand Robert; premier grief, allusion irritante, sinon mal
fonde. Au troisime acte, on voyait une tour dessine sur le modle de
celle du Temple, et dans laquelle gmissait une intressante princesse.
Du reste, la contexture de la pice n'avait pas d'autre rapport que cela
avec les vnements  l'ordre du jour; ce qui n'empcha pas Prudhomme de
dnoncer le _Tribunal redoutable_ comme anti-rvolutionnaire et
constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se
sert sont trop rjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs:
Cet ouvrage, dit-il, est bard de maximes sur les vertus d'un bon roi;
il n'est pas de sentences sur le bonheur de possder un monarque
vertueux qui ne soient pilles dans le ci-devant beau livre de
_Tlmaque_; aujourd'hui si vieilli, depuis que la journe du 10 aot a
prouv que tous les rois, indistinctement, sont des flaux sur la
terre. Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme  l'auteur
du _Mariage de Figaro_, mais son nom seul le fait entrer en convulsions;
il est furieux de ses succs, il est particulirement jaloux de sa
fortune; _sangsue gorge_, _spculateur vorace_, _vampire_, telles sont
les moindres pithtes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend
que Beaumarchais est dcrt d'accusation, il laisse exhaler des cris de
joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-tre
manqu de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s'assurer
de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernires
limites, lorsqu'aprs avoir annonc qu'il ne s'en tait fallu que de six
heures que Beaumarchais ne subt  l'Abbaye le sort de tant de victimes,
il s'crie: Que de gens se rconcilieraient avec une providence
prsidant aux choses de ce bas monde, s'ils voyaient Caron de
Beaumarchais n'chapper  la justice du peuple que pour tomber sous le
glaive de la loi!

Vous tes trop libraire, monsieur Prudhomme.

Mais revenons au _Tribunal redoutable_. A la troisime reprsentation de
cette pice, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine,
se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon
ses habitudes. Hu par les spectateurs en masse, il s'cria en homme du
10 aot:--Le premier qui m'attaque trouvera la mort! Il se rendit
ensuite auprs du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais
ne souillrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, il
se faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le _faubourg de Gloire_ tout
entier, pour briser les banquettes du thtre. L'affaire alla jusqu'au
club des Jacobins; et le comit de surveillance fit  son tour mander le
directeur pour l'avertir qu'il aurait  rpondre des vnements s'il se
hasardait  rejouer le _Tribunal redoutable_,--ce qui quivalait  une
interdiction absolue.

Ce n'tait pas chose aise que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui
avait le mieux tenu tte  la noblesse et au Parlement. Plac devant
l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu' moiti. Le _Tribunal
redoutable_ disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre
jours ensuite,  _Robert le rpublicain_, qui tait absolument la mme
pice,  quelques changements prs. La rage de Prudhomme s'exhala sur
tous les tons. Le thtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple
de ce que la cupidit et l'opinitret ont de plus frappant. Le lecteur
se rappelle sans doute ce que nous avons dit sur le _Tribunal
redoutable_; eh bien! malgr nos rclamations et celles d'un parterre
intgre, ce thtre n'a pas voulu perdre ses frais de costumes et de
dcorations. Renonant au systme liberticide qui avait prsid  la
conception de cet ouvrage, il a fait refaire  neuf tout l'difice, ou
pour mieux dire l'a repltr. L'auteur, pour justifier le titre de
rpublicain donn  son Robert, lui fait fonder une rpublique dont il
est le chef; comme si pour changer de titre, l'Etat n'en tait pas moins
rgi par le pouvoir toujours arbitraire d'un seul.

Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou rpublicain, _Robert_, malgr les
fureurs des journaux, n'en attira pas moins le public;--et le courroux
de Gonchon, satisfait par cette concession apparente, s'apaisa, comme
sous une tide brise du Midi s'apaise une mer agite.




V.

M. DE SAINTE-FOY.--BARRE, TMOIN.


Un procs sur lequel les papiers du temps restent muets et qui ne se
trouve pas consign dans le _Bulletin_ de R. J. B. Clment, non plus que
dans son _Rpertoire_ (abrg du _Bulletin_), c'est le procs de M. de
Sainte-Foy, vieillard accus d'avoir tremp dans les conspirations de la
cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la
dernire quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de
peine; sa correspondance avec le gnral Dumouriez le justifiait de
point en point, mais cette correspondance n'tait point entre les mains
des jurs: elle avait t envoye par Dumouriez lui-mme au prsident de
la Convention,--c'tait alors Barre,--qui l'avait gare. M. de
Sainte-Foy,  bout de protestations et de moyens de dfense, dut
invoquer le tmoignage de Barre, qui reut une assignation pour aller
dposer devant les juges.

Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de prsident, en
annonant  la Convention le motif lgitime de mon absence; elle y
applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice  midi. Le jugement de M. de
Sainte-Foy tait dj commenc; chaque jour on appelait et on entendait
des tmoins. Je fus interrog par le prsident, M. Par; aprs les
premires formules usites, il me demanda si je connaissais l'accus. Je
me retourne et je le vois pour la premire fois. C'tait un vieillard
d'une belle figure; sa physionomie fine et grave tait imposante, son
front chauve; l'assurance de l'homme innocent tait dans sa pose. Je
rpondis:--Je viens de le voir pour la premire fois.--Que savez-vous
relativement  la part que l'accus a pu prendre aux vnements du 10
aot?--Tout ce que je sais se rduit  la connaissance que mes fonctions
de prsident de la Convention nationale m'ont donne de quelques
lettres.

Barre rapporta, autant que sa mmoire trs-bonne put le servir, le
contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient premptoirement la
parfaite innocence de M. de Sainte-Foy.

Quand j'eus tabli, ajoute-t-il, l'existence et le contenu de cette
correspondance, je fus interrog de nouveau par deux jurs qui
semblaient faire natre des doutes et des prsomptions sur ce que
j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il parat cependant
que mes rponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience.
L'accus, reconnaissant, me remercia d'une manire si sensible et si
noble, que je ne l'oublierai jamais. _Oh! que la sensibilit d'un
innocent accus qui se voit appuy et dfendu est touchante!_--C'est un
spectacle que Barre aurait pu se procurer plus souvent.

M. de Sainte-Foy fut acquitt.

Par, dont le nom vient d'tre crit, tait avant la Rvolution, premier
clerc de Danton; il suivit son matre dans sa fortune. D'abord employ
comme commissaire dans le dpartement de la Seine, il devint ensuite
secrtaire du conseil excutif provisoire; puis, lorsque Danton fut
appel au ministre de la justice, Par se trouva port tout
naturellement au nouveau Tribunal criminel.--Un an plus tard, il devait
remplacer pendant quelque temps Garat  l'intrieur.--C'tait un bel
homme, doux, et dont la physionomie annonait l'honntet.




VI.

SUPPRESSION DU TRIBUNAL CRIMINEL DU 17 AOUT.


Une fois la perte du Tribunal rsolue, on lana un dcret qui dclara
ses jugements sujets  cassation. De plus, le ministre de la justice
demanda que ledit Tribunal ft tenu de laisser dans le libre exercice de
ses fonctions le Tribunal de police correctionnelle, des pouvoirs duquel
il s'tait momentanment empar. Les juges firent la sourde oreille et
continurent  instruire des procs de toute espce.

Un de leurs derniers jugements condamna  douze ans de fer et  six
heures d'exposition un ex-commissaire de la butte des Moulins, Stvenot,
convaincu d'avoir procd  d'illgales visites domiciliaires dans le
but de s'approprier des valeurs d'argent. Cet adroit fripon, arguant
d'ordres prtendus, requrait la force arme pour commettre des
arrestations arbitraires.

Il importe peu de signaler les autres arrts qui n'atteignirent que des
voleurs ordinaires ou des individus coupables d'avoir tenu
d'_incendiaires_ propos. De vrais criminels politiques, il n'en est
aucune trace; et je me demande ce que sont devenus, aprs la dissolution
de ce Tribunal, les dtenus _srieux_, tels que ce brigand dont le
journal de Gorsas fait mention  la date du 9 novembre: P. Laroche,
natif de Saint-Flour, dtenu avant le 10 aot, vient d'tre arrt comme
prvenu de s'tre transport il y a deux jours  la Force. L, aprs
avoir mis en vidence un gros bton qui lui avait servi, dit-il, les 2,
3, 4, et 5 septembre, il ajouta qu'il lui servirait encore, car il
fallait recommencer de plus belle. Il prvint ensuite un guichetier,
nomm P. Sciffron, de se mfier, qu'on devait assassiner sous peu tous
les concierges des prisons et les prisonniers; mais qu'il pouvait tre
tranquille, et qu'il se chargeait de lui et mme de l'installer
concierge. Le directeur du jury d'accusation est charg, d'aprs les
pices, de poursuivre cette affaire.

C'et t embarrasser singulirement Lullier que de le forcer  charger
un semblable bandit, son collgue dans les nuits de massacre. Et le
Tribunal du 17 aot s'occupait des dlits de police correctionnelle afin
de n'avoir pas  s'occuper des assassinats de septembre. L-dedans aussi
faut-il peut-tre chercher une autre cause  sa suppression.

Toutefois est-il que, malgr le voeu presque unanime des dputs, son
agonie se prolongea encore une semaine; en voici le bulletin:

Le 23, dcret qui ajourne la proposition de supprimer le Tribunal
criminel;

Le 24, dcret qui ajourne au lendemain le rapport sur le Tribunal
criminel;

Enfin, rapport par Garan de Coulon, suivi d'un dcret  la date du 29,
portant suppression du Tribunal pour le lendemain 1er dcembre.

Immdiatement, c'est--dire le 29, vers onze heures du matin, le
ministre envoya au Tribunal une expdition de ce dcret. On essaya bien
de demander une prorogation, sous le prtexte d'une cause intressante
dont les dbats devaient commencer le 30 et qui tait susceptible de
durer peut-tre quarante-huit ou cinquante heures. A cet effet,
Desvieux, accompagn de plusieurs gendarmes, jaloux, dit le _Bulletin_
de Clment, de tmoigner leur gratitude et leur civisme, fut dput
vers la Convention. Mais la Convention, impatiente, passa  l'ordre du
jour. Desvieux revint au Palais-de-Justice avec ses gendarmes
consterns. Il tait huit heures du soir. Sur-le-champ, le Tribunal
criminel du 17 aot dclara que ses fonctions taient finies. Toutefois,
il ne voulut pas se sparer sans protester un peu amrement contre le
dcret de suppression; et Lullier, demandant la parole, pronona le
discours suivant:

Citoyens, nomm par le peuple, ce Tribunal en a eu la force et
l'nergie.

Toutes les autorits ont paru devant nous, sans aucune acception
particulire, parce que nous n'avons connu que l'galit. Mais un
caractre de justice aussi prononc, en nous faisant redouter de cette
classe d'hommes farouches qui tendent sans cesse  la suprmatie et qui
n'usent de la puissance du peuple que pour l'asservir; ce caractre,
dis-je, devait faire de tous ces hommes des ennemis cruels pour le
Tribunal. En effet, vous avez vu la calomnie verser sur nous ses poisons
subtils et dangereux; mais vous tiez l; vous avez applaudi  nos
travaux, et, fiers de vos suffrages, nous avons mpris la calomnie.

Aujourd'hui, citoyens, le Tribunal est supprim; mais, toujours dignes
de vous, toujours dignes de nous-mmes, nous ddaignons de regarder en
arrire la main qui nous a frapps. La loi a parl, nous suspendons nos
fonctions; c'est  vous de juger de quelle manire nous les avons
remplies[13].

  [13] Voici un portrait de Lullier, qui fut publi au moment de sa
    candidature  la mairie: Lullier a t cordonnier, tabli rue du
    Petit-Lion. Sa qualit ne serait pas  considrer, mais elle indique
    l'habitude du travail des mains et l'loignement de celui de
    l'esprit; il est sans ducation, il n'a fait aucune tude; il est
    ignorant, vindicatif, violent, emport  l'excs. Aprs des
    garements de jeunesse, il s'est fait homme de loi en 1789. Dans les
    mois de juillet et d'aot, il s'est donn de grands mouvements dans
    la section du Bon-Conseil, et il a t nomm accusateur public d'une
    section du Tribunal du 17 aot; il suffit de l'entendre parler pour
    juger de son ignorance. Il parat s'abandonner au vin... Voil le
    maire propos par Robespierre aux Jacobins; ce sera Robespierre qui
    sera maire pour Lullier.

    (_Patriote franais._)

                   *       *       *       *       *

Ainsi tomba, aprs un exercice de trois mois, ce Tribunal rig par
Robespierre et par la Commune; il servit  prparer le vritable
Tribunal rvolutionnaire, le Tribunal du 10 mars; il servit  essayer
les hommes sur lesquels pouvaient compter les terroristes; et ses actes,
encore masqus d'un semblant de justice, furent le prlude du grand
systme de reprsailles rvolutionnaires qui devait, quatre mois plus
tard, commencer  embrasser la France tout entire.


FIN.




NOTES

DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA.


INTRODUCTION. Page 6. _Cazotte et Sombreuil, ces deux pres que leurs
filles n'ont pu sauver qu'une fois._ Ce n'est pas sur la place de la
Rvolution, c'est sur la place de la Runion (du Carrousel) que Cazotte
a t excut. Le dsir de grouper les victimes les plus fameuses dans
ce tableau-vision m'a fait commettre volontairement cette erreur, qui
n'existe pas du reste dans le rcit circonstanci que j'ai fait de la
mort de Cazotte. Voir page 236 et suivantes.


Page 10. _Les Rvolutionnaires de maintenant semblent vouloir imiter les
Rvolutionnaires de jadis._ Cette introduction et une partie de
l'_Histoire du Tribunal rvolutionnaire_ ont t crites et imprimes
avant le 2 dcembre 1851. Destin  se produire dans des circonstances
difficiles, ce livre se ressent peut-tre, en de certains passages, de
la passion alors courageuse qui l'a inspir.


Page 16. _Une brochure trs curieuse parue l'an dernier  Arras._ C'est
une Notice sur la vie et les crits de Robespierre, par M. J. Lodieu,
ancien sous-commissaire national en 1848.


Page 52. Thophile Mandar est mort  Paris, le 2 mai 1823. Il avait t
revtu, en 1793, du titre de commissaire national du Conseil excutif de
la Rpublique franaise. La Convention lui accorda une gratification de
1,500 francs. Malgr son exaltation, cet homme n'tait pas entirement
dpourvu de bon sens et d'humanit. On trouve  la suite de son pome en
prose intitul _le Gnie des sicles_, un discours prononc en septembre
1792 contre les journes des 2, 3 et 4.

Thophile Mandar a laiss en manuscrit deux ouvrages: _la Gloire et son
Frre_, et _le Phare des Rois_, pome en seize chants; c'est dans _le
Phare des Rois_ que se trouve le chant du _Crime_, qui en fit dfendre
l'impression en 1809. M. A. Maliol parle ainsi de cet ouvrage:
Quelqu'un qui en a entendu lire des fragments, assure qu'on y remarque
parfois des penses fortes, exprimes avec concision, mais qu'on y
trouve aussi de l'incohrence et des incorrections frquentes. On
prtend que Napolon, ayant lu des passages de ce pome, dsira voir
l'auteur et finit par lui tmoigner qu'il ne reconnaissait pas en lui
l'_homme du manuscrit_. Cela n'aurait gure t poli de la part de
Napolon.

En 1814, l'empereur Alexandre, qui alors accueillait volontiers les
hommes que leurs opinions librales avait rendus ennemis du gouvernement
napolonien, permit que l'auteur du _Phare des Rois_ lui ft prsent.

Sur la fin de ses jours, Thophile Mandar tait tomb dans l'indigence.

Je trouve dans un pamphlet, publi en l'an VIII et attribu  Rosny (de
Versailles) ce portrait assez dur: Voil un de ces hommes qui ont le
plus  se plaindre de l'ingratitude de leur sicle; de ces aigles qui,
tandis qu'ils planent dans les nues, ne songent pas que leur pourpoint
est trou, que leurs souliers sont dchirs, leur chemise sale, que leur
femme souffre et que leurs enfants meurent de faim. Thophile Mandar fut
un des trois premiers membres du Comit religieux, un des trois
fondateurs de la secte tho-philanthropique, avec les citoyens Hay et
Chemin le libraire. Ce fervent aptre d'une religion naturelle et
tolrante a donn la _Thorie des insurrections_, ouvrage qui, dans les
circonstances o il a paru (1793), et pu faire beaucoup de mal, s'il
et t aperu et si les insurrecteurs savaient lire. Joignons  cet
ouvrage _le Lendemain des Conqutes_ et _de la Souverainet du Peuple_.
Ce dernier ouvrage n'est qu'une traduction de l'anglais.


Page 57. _Vous nous avez promis justice, vous nous la rendrez._ Une
autre version vient s'ajouter  celle du _Patriote Franais_ et  celle
du _Moniteur_. Suivant l'_Auditeur national_ (numro du samedi, 18 aot,
page 4), l'orateur aurait dit, en s'adressant  l'_Assemble_: Vous
tiez assis quand le peuple tait debout, et il semble que vous vous
soyez borns  considrer son attitude. Ressouvenez-vous de cette
vrit: quand l'colier est plus grand que le matre, tant pis pour le
matre!


Page 58. _Les costumes des membres du Tribunal seront les mmes_ que
ceux des autres membres des Tribunaux. C'est ce costume _ la gnral_
sur lequel s'gaie Fournel dans son _Histoire du Barreau de Paris
pendant la Rvolution_, et dont s'taient tant moqus les _Actes des
Aptres_, deux ans auparavant. Les juges avaient un grand chapeau 
panache, ce qui donna lieu aux vers suivants:

    Du mot panache, chenapan
      Est l'exact anagramme.
    Tout vieux qu'est ce mot gallican,
      Comme il fait pigramme!
    Que les panaches de ce temps
    Ressemblent bien aux chenapans!

(_Actes des Aptres_, t. 16, p. 81, dit. in-12.)


Page 73. _Ce Mathieu ne fit que passer  travers le Tribunal; au bout de
quelques sances on ne retrouve plus son nom._ Il y a ici une erreur.
Nous reverrons M. Mathieu plusieurs fois, et surtout dans les dernires
sances de novembre.


Page 74. Quelques extraits de l'_Histoire du Tribunal rvolutionnaire_
ayant paru dans les journaux, il m'est arriv une rclamation de M.
Maton de la Varenne, fils de l'historien de ce nom. M. Maton de la
Varenne redoutant pour la mmoire de son pre les interprtations que
l'on pouvait faire de cette qualification d'_avocat des voleurs_, je me
suis empress de dclarer  M. de la Varenne, dont je comprenais les
justes susceptibilits, que j'avais voulu simplement dsigner par cette
expression un de nos plus excellents criminalistes, honnte homme au
premier degr et auteur d'crits anti-rvolutionnaires fort estims,
fort consults surtout.

Cette circonstance m'a mis  mme d'apprendre que M. Maton de la Varenne
pre a laiss de prcieux et volumineux manuscrits. L'_Histoire
particulire des vnements qui se sont passs dans l'anne 1792_, etc.,
ne serait qu'un fragment chapp  cette collection. La Bibliothque
royale est impardonnable de ne pas avoir acquis depuis longtemps ces
pices importantes, amasses par le courageux avocat au pril de ses
jours, et dont la plupart comblent bien des lacunes indiques par
Deschiens.


Page 78. Des deux frres de Coffinhal, l'un devint procureur du roi;
l'autre fut fait baron de l'Empire, matre des requtes et conseiller 
la Cour de cassation. Louis XVIII l'autorisa  ne porter que le nom de
M. le baron Dunoyer.


Page 89. Il faut remarquer, en passant, que les mots les plus
caractristiques de la Rvolution partent tous de Collot-d'Herbois. Je
m'occupe depuis longtemps d'une tude assez vaste sur ce personnage.


Page 92. _La demande fut renvoye  la Commission et convertie en
dcret._ Voici la teneur de ce dcret, propos par Hrault et adopt
immdiatement:

1 L'accus aura pendant douze heures seulement en communication la
liste des tmoins.

2 L'interrogatoire secret est supprim; l'accus paratra seulement
devant le prsident, ou le juge commis par lui, en prsence de
l'accusateur public et du greffier, pour dclarer s'il a fait choix d'un
conseil ou en recevoir un d'office.

3 L'accus confrera avec son conseil  l'instant mme o il aura t
entendu.

4 La loi relative aux rcusations motives ou non motives aura lieu
dans son intgrit; mais les rcusations ne pourront avoir lieu que dans
le dlai de trois heures.

5 Les membres du jury qui ont fait leur service dans une affaire, ne
pourront tre employs dans la suivante; leurs noms ne seront placs
dans l'urne que pour le tirage subsquent.

6 Le dlai de trois jours entre le jugement et l'excution n'tant
accord que pour donner le temps au condamn de se pourvoir en
cassation, et cette facult tant supprime par la loi du 17 aot, le
dlai entre le jugement et l'excution n'aura pas lieu.

En outre, le surlendemain, et sur la demande du Tribunal, le Conseil
gnral de la Commune dcida que les dfenseurs officieux des criminels
de lse-nation ne pourraient tre admis qu'avec un certificat de probit
dlivr par leur section, et que les confrences entre l'accus et le
dfenseur seraient publiques.--De quoi se mlait le Conseil gnral de
la Commune?

Cet arrt fut affich et envoy aux prisonniers.


Page 121. _La guillotine fut dclare en permanence._ Cependant on
retirait le couteau tous les soirs.


Page 150. A l'Assemble nationale, des citoyens vinrent rclamer contre
le jugement qui acquittait M. de Montmorin. Ils furent renvoys au
ministre de la justice. Ils se rendirent chez lui, raconte le _Courrier
des 85 dpartements_; M. Danton leur remit un ordre provisoire pour ne
point relaxer M. de Montmorin; munis de cette pice, ils revinrent au
greffe. Enfin, un d'eux, dont on ne peut faire trop l'loge, est mont
sur un banc dans le couloir du Tribunal; il a rendu compte  ses
concitoyens de ce qui avait t fait, et aprs avoir lu la note du
ministre de la justice dont ils connaissaient le patriotisme, il les a
invits, au milieu des plus vifs applaudissements,  attendre dans le
calme une dcision lgale. Son voeu a obtenu le succs qu'il mritait.
(Tome XII, page 8.)

Quoi qu'il en soit, le lendemain encore, le peuple n'tait pas bien
remis de son motion: il se porta  la Conciergerie, et parut croire 
une vasion de M. de Montmorin. Il fallut que des commissaires,
autoriss par le Tribunal, vinssent rassurer la foule, pour qu'elle se
retirt paisiblement. C'tait le 1er septembre.


Page 160. _Voir  la fin du volume le rcit de l'accusation Ral._ (Note
au bas de la page.) D'abord, c'est _l'accusateur_ et non _l'accusation_
qu'il faut lire.

En 1795, Ral fit paratre un journal qu'il intitula: _Journal de
l'opposition_; le deuxime numro contient un long article  propos de
l'organisation du Tribunal rvolutionnaire. Sur la question des
dlibrations  haute voix, il cite les faits relatifs au procs de
Backmann:

J'tais accusateur public au Tribunal du 17 aot; c'est le premier
Tribunal rvolutionnaire qui ait t tabli. Le 2 septembre 1792,
_excidat!_ j'tais sur le sige; Mathieu prsidait. Le Tribunal jugeait
Backmann, major des Suisses. L'instruction durait depuis trois jours et
deux nuits. Un coup de canon fait tressaillir tout l'auditoire: c'tait
le canon d'alarme. Nous continuons tranquillement l'instruction. Elle
tait termine; les jurs se rendaient dans la chambre des
dlibrations, lorsque des cris affreux, etc., etc.

Backmann se rfugie au fond de la salle; nous le couvrons de nos corps.
Nous voulons parler  ces furieux; c'est en vain que nous approchons
d'eux; les cris: A bas! nous empchent d'entendre. _Nous remontons_
avec prcipitation sur nos siges; l, debout, couverts, la main tendue,
nous renouvelons le serment de mourir  notre poste. Ce mouvement, cette
action nous obtiennent le silence de l'tonnement; nous en profitons
pour faire entendre  ces furieux que les jurs dlibrent dans ce
moment sur le sort de l'accus, qu'ils doivent attendre avec respect
leur dcision, et que dans tous les cas, nous prirons plutt que de
souffrir qu'il soit fait la moindre violence  l'accus. Chose trange!
on nous coute...

Les jurs disent qu'ils sont prts  donner leur dclaration. Ils sont
obligs d'aller aux voix en prsence les uns des autres, dans la salle
des dlibrations qui restait libre. Dj une boule blanche tait en
faveur de l'accus; trois sur douze pouvaient l'acquitter. Un autre jur
se prsente, et, aprs avoir dclar le fait constant, saisit une boule
blanche pour prononcer sur la question intentionnelle. Quelques-uns des
jures frmissent.--Que faites-vous? lui dit-on; quand mme un troisime
jur serait de votre avis, vous ne sauveriez pas l'accus; il serait mis
en pices, et vous feriez gorger avec lui les juges et les jurs!

Les rflexions, les bruits affreux qu'on rpandait, les hurlements
qu'on entendait, le firent hsiter un instant; mais bientt:--Je n'ai
qu'une conscience, dit-il, et je sais mourir. Puis, aprs avoir mis la
boule blanche:--S'il s'en trouve un troisime, ajouta-t-il avec motion,
soyez tranquilles, j'irai dclarer au peuple que c'est moi qui ai sauv
l'accus!

J'aurais bien quelque envie de dire ici comment le Tribunal empcha les
septembriseurs de sabrer le condamn; comment Backmann remerciait bien
navement, bien sincrement le Tribunal de ce qu'il le faisait
guillotiner; mais tout cela me mnerait trop loin.


Page 179. Le lendemain des massacres de Septembre, on crivit sur la
porte de l'Abbaye la strophe suivante:

    Toi que l'avenir fera natre,
    Fille du Temps, Postrit,
    Toi qui seule un jour dois connatre
    L'impartiale vrit;
    A ton tribunal redoutable
    Tu dmasqueras le coupable,
    Tu feras briller la vertu.
    Mais quand tu verras tant de crimes,
    Tant de bourreaux, tant de victimes,
    Postrit, que diras-tu?

L'auteur de ces vers tait un pauvre cordonnier, nomm Franois.

(_Arabesques populaires._ Paris, 1832.)


Page 171. _J'avoue que j'hsite  adopter cette version monstrueuse._
Une lettre, date de Saint-Germain et signe de M. le baron de
Saint-Pregnan, insiste sur la triste pisode du verre de sang bu par
Mlle de Sombreuil, pisode que pour l'honneur de l'humanit j'avais
essay de rvoquer en doute. M. de Saint-Pregnan a eu l'obligeance de me
transmettre sur cette horrible scne des dtails qui devront faire
autorit. Vous semblez douter, crit M. de Saint-Pregnan, que Mlle de
Sombreuil ait bu du sang, au 2 septembre, pour racheter la vie de son
digne pre des mains des bourreaux. J'ai beaucoup connu Mlle de
Sombreuil, alors qu'elle tait marie  M. le comte de Villelume. Aprs
le baptme du duc de Bordeaux o j'tais dput, je partis avec elle
pour Avignon, o M. de Villelume commandait l'Htel des Invalides; au
moment o nous changions de chevaux dans une petite ville de Bourgogne,
le sous-prfet du lieu se prsente  notre voiture, et, aprs le
compliment d'usage, il offre  Mme de Villelume, qu'il connaissait,
trois ou quatre bouteilles de vin blanc. A peine en route, je lui fais
cette demande:--Pourquoi ne vous a-t-on offert que du vin blanc dans un
pays o le vin rouge est si bon?--C'est, me rpondit-elle, parce que
quand je fus force de boire du sang pour sauver mon pre, il tait ml
avec du vin rouge, et que depuis lors je ne puis en boire.--Cette
rponse me parut si simple qu'il ne fut plus question de ce fait le
reste du voyage, ni dans aucune occasion pendant que j'ai t de la
socit habituelle de Mme la comtesse de Villelume-Sombreuil.

Le respectable signataire de cette lettre, qui fixe un point historique
jusqu' prsent incertain, a t maire d'Avignon sous l'Empire, sous la
Restauration et sous Louis-Philippe. Il en remplissait encore les
fonctions en 1835.

La posie a clbr sous plusieurs formes le dvouement de Mlle de
Sombreuil.--Citons un beau vers de Legouv:

    Faut-il qu'au meurtre, en vain, son pre ait chapp?
    _Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frapp!_

Mais soit qu'il ne crt point au verre de sang, soit qu'il dsesprt de
rendre une pareille image en termes supportables, Legouv se tait sur
cette circonstance.--Dans ses premires odes, M. Victor Hugo n'a pas
recul devant cette difficult:

    S'lanant au travers des armes:
    Mes amis, respectez ses jours!
    --Crois-tu nous flchir par tes larmes?
    --Oh! je vous bnirai toujours!
    C'est sa fille qui vous implore;
    Rendez-le moi qu'il vive encore!
    --Vois-tu le fer dj lev?
    Crains d'irriter notre colre;
    Et, si tu veux sauver ton pre,
    Bois ce sang...--Mon pre est sauv!

Rendue  la libert aprs le 9 thermidor, Mlle de Sombreuil reut de la
Convention nationale un faible secours de mille francs. Plus tard, elle
quitta la France et pousa  l'tranger M. le comte de Villelume  qui
sa main avait t promise par son pre. Mme de Villelume-Sombreuil a
termin ses jours  Avignon, en 1823, laissant un fils capitaine dans
les chasseurs de la garde.


Page 238. Au nombre des lettres que j'ai reues et qui me sont
prcieuses  plusieurs titres, j'en dois mentionner une de M. Cazotte
fils. Cette lettre se termine par ces mots:

En conservant au vnrable Cazotte et  son hroque fille leur
touchant caractre, M. Monselet s'est acquis des droits  la gratitude
du fils an de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est entoure.
_Sign_: Jacques-Scvole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.

De tels tmoignages sont la meilleure rcompense de l'crivain, auquel
ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience; et
c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils la
sympathie qu'il a voue aux pres.


IMPRIMERIE CENTRALE DE NAPOLON CHAIX ET Cie, RUE BERGRE, 20.




TABLE.


                                                                  PAGES.
  INTRODUCTION                                                         1

  Chap. 1er.
    I. Le peuple aux Tuileries                                        29
    II. Le peuple  l'Assemble                                       37
    III. Robespierre                                                  45
    IV. Thophile Mandar.--Intimidation. Journe du 17.--La
      Commune l'emporte                                               51

  Chap. 2.
    I. Nuit du 17 au 18.--On nomme les membres du
      Tribunal.--Robespierre refuse la prsidence                     59
    II. Installation au Palais de justice                             65
    III. Un sybarite de la dmocratie.--Nicolas Osselin               69
    IV. Mathieu.--Pepin Dgrouhette.--Laveaux.--D'Aubigni.
      --Coffinhal.--Dubail                                            73
    V. Les deux accusateurs publics.--Ral, Lullier                   79
    VI. Leroi.--Bottot.--Lohier.--Loyseau.--Caillre de
      l'Etang.--Boucher-Ren.--Maire, etc.                            83
    VII. Fouquier-Tinville                                            87
    VIII. Dispositions                                                91

  Chap. 3. Episodes de la vie prive d'alors
    I. Les roses de Fragonard.--La fille de Cazotte                   95
    II. La maison de Cazotte,  Pierry.--Correspondance.
      --Arrestations                                                 107

  Chap. 4.
    I. Premire audience.--Premire condamnation  mort.
      --Premire excution                                           115
    II. Arnaud de Laporte.--Une femme assomme                       123
    III. Troisime excution.--Le journaliste de Rozoy               127
    IV. Premier acquittement                                         139
    V. Episode.--Pompe funbre en l'honneur des citoyens morts
      le 10 aot                                                     144
    VI. Encore Vilain d'Aubigni.--Procs de M. de Montmorin.
      --Murmures du peuple                                           148
    VII. Le charretier de Vaugirard                                  152
    VIII. Backmann, major gnral des Suisses.--On voit commencer
      les massacres de Septembre                                     156

  Chap. 5.
    I. Tribunaux souverains du peuple                                162
    II. Le Tribunal du 17 aot reparat                              186

  Chap. 6.
    I. Les diamants de la couronne                                   189
    II. Jugements rendus par la seconde section.--Nicolas Roussel    219

  Chap. 7. Cazotte.--Son dernier martyre                             223

  Chap. 8. Pierre Bardol                                             239

  Chap. 9. Episode des treize migrs.--Une commission
    militaire.--La triple alliance.--Costume du bourreau             269

  Chap. 10.
    I. Emeute de la place de Grve.--Dlivrance d'un condamn        279
    II.--Le valet de chambre du roi et la sentinelle du Temple.
      --Double arrestation                                           283
    III. Dcadence du Tribunal.--Il cherche  se justifier           286
    IV.--Le _Tribunal redoutable_                                    293
    V. M. de Sainte-Foy.--Barre, tmoin                             299
    VI. Suppression du Tribunal criminel du 17 aot                  303

  NOTES, DOCUMENTS JUSTIFICATIFS ET ERRATA                           309


FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique du tribunal
rvolutionnaire, by Charles Monselet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***

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