The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
(1/2), by Andr-Robert Andra de Nerciat and Guillaume Apollinaire

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Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2)

Author: Andr-Robert Andra de Nerciat
        Guillaume Apollinaire

Release Date: September 26, 2020 [EBook #63305]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 1 ***




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  LES MAITRES DE L'AMOUR

  L'OEUVRE
  du Chevalier
  Andrea de Nerciat

  Le Doctorat impromptu
  Monrose, ou le Libertin de qualit.--Mon Noviciat
  Les Aphrodites.--Le Diable au corps, etc.

  Comprenant une OEuvre entire, des morceaux ignors,
  avec des documents nouveaux
  et des pices indites concernant la vie d'Andrea de Nerciat

  INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE, ANALYSES ET NOTES
  PAR
  GUILLAUME APOLLINAIRE

  _Ouvrage orn d'un portrait d'Andrea de Nerciat hors texte_

  PARIS
  BIBLIOTHQUE DES CURIEUX
  4, RUE DE FURSTENBERG, 4

  MCMXXVII




Droits de reproduction rservs pour tous pays, y compris la Sude, la
Norvge et le Danemark.




[Frontispice: ANDREA DE NERCIAT d'aprs la sanguine  Mr Br. de Paris]




L'OEUVRE

DU

CHEVALIER ANDREA DE NERCIAT




INTRODUCTION


Le chevalier Andrea de Nerciat est un personnage presqu'encore inconnu.
Ceux qui ont voulu s'occuper de sa vie ont t arrts jusqu'ici par
l'absence des documents et n'ont fait en somme que reproduire l'article
de Beuchot paru dans la _Biographie Michaud_. Ni M. Poulet-Malassis,
rdacteur de la _Notice bio-bibliographique_ signe B.-X. et qui parut
en tte de la rdition des _Contes nouveaux_ publie par cet diteur en
1867, ni M. Ad. Van Bever dans la notice qu'il a consacre  Nerciat
dans la deuxime srie des _Conteurs Libertins_ du XVIIIe sicle
(Sansot, 1905), ni Vital-Puissant, auteur et diteur,  Bruxelles, de la
_Bibliographie anecdotique et raisonne de tous les ouvrages d'Andrea de
Nerciat, par M. de C..., bibliophile anglais..._ (1876), n'ont donn de
dtails nouveaux sur l'existence d'un auteur dont M. Van Bever dit qu'il
est un des plus singuliers, par contre un des moins notoires parmi les
crivains rotiques du XVIIIe sicle.

Le mme auteur dplore le dfaut d'anecdotes pour rappeler sa mmoire
et ajoute que son bagage insuffisant  exprimer les traits de son
caractre, mriterait d'veiller la curiosit des historiens.

A dfaut d'anecdotes, Eugne Asse publia dans _Le Livre_ dirig par M.
Octave Uzanne un article trs courageux o il exposait clairement tout
ce que l'on connaissait de la vie du chevalier et faisait ressortir ses
mrites d'crivain. Enfin, M. Jean-Jacques Olivier[1] a donn des
indications prcieuses relativement  la reprsentation,  Cassel, d'un
opra-comique de Nerciat.

  [1] _La Cour du Landgrave Frdric II de Hesse-Cassel_, Paris, MCMV.

Il est juste d'ajouter qu'il doit exister, concernant le chevalier, des
documents dont je n'ai pas pu trouver de traces; mais sans doute
n'ont-ils pas t ignors de Monselet qui, dans _Les galanteries du
XVIIIe sicle_ (Paris, 1862) dit: L'auteur de _Flicia_ est le
chevalier de Nercyat (_sic_), de qui nous nous occuperons un jour.
Cependant, s'il s'est tendu sur l'oeuvre du chevalier, Monselet ne
s'est jamais,  ma connaissance, occup de sa biographie.

Ces documents ont t dans les mains de Poulet-Malassis, ou du moins on
les lui avait promis.

En 1864, Poulet-Malassis publie une rdition des _Aphrodites_ et insre
 la fin du second volume une sorte de catalogue annonant la
publication des _OEuvres compltes d'Andrea de Nerciat_, et il ajoute:
Le dernier ouvrage de la srie se composera d'une notice sur la vie
d'Andrea de Nerciat, rdige sur des documents entirement nouveaux, et
de correspondances indites de Nerciat avec plusieurs femmes et divers
gens de lettres, Beaumarchais, Rtif de la Bretonne, Grimod de la
Reynire, Pelleport (auteur des _Bohmiens_), etc., le volume sera orn
de fac-simile. On fait appel  l'obligeance des curieux qui
connatraient des portraits de Nerciat et qui pourraient ajouter 
l'ensemble dj extraordinaire des pices sus-mentionnes.

Mais le volume annonc ne parut pas. Ds 1867, le mme diteur,  la fin
de la notice qu'il avait rdige pour la rdition des _Contes
nouveaux_, ne mentionne mme plus les femmes et crit simplement qu'il
existe des correspondances de plusieurs gens de lettres du XVIIIe
sicle, Beaumarchais, Rtif de la Bretonne, Pelleport entre autres, avec
Andrea de Nerciat. Et Vital-Puissant[2], parlant de ces
correspondances, dit: Leur impression avait t annonce vers 1866 ou
1867, en pays tranger (Belgique), mais des renseignements certains nous
ont appris que tout cela tait rest  l'tat de projet, pour tre
ensuite dfinitivement abandonn.

  [2] _Loc. cit._

La famille d'Andrea de Nerciat tait originaire de Naples. Un aeul,
chevalier de Saint-Jean de Jrusalem, le frre Antoine Andrea perdit la
vie en Afrique o il combattait, le 17 aot 1619. La maison tait parse
 Naples, en Sicile, dans le Languedoc. Une branche s'tait tablie en
Bourgogne. J'ai trouv[3] un document concernant un certain Louis
Nercia, sous-lieutenant au rgiment de Bourgogne. C'est un reu de la
somme de 20 livres qui lui ont t donnes _par gratification_ et pour
lui donner moyen de se rendre  sa charge. Le reu est dat du 4 fvrier
1697 et sign Louis Nercia.

  [3] Bib. Nat. Mss. Pices originales 2096.

                                   *

                                 *   *

L'auteur de _Flicia_ tait le fils d'un trsorier au parlement de
Bourgogne. M. Maurice Tourneux a transcrit  Dijon et m'a communiqu
l'extrait baptistaire qui dissipe l'incertitude o l'on tait touchant
la date de naissance d'Andr-Robert Andrea de Nerciat n  Dijon 17
avril 1739, fils de Andrea, avocat au Parlement, et de Bernarde de
Marlot. Parrain Claude Andr Andrea, avocat payeur des gages du
Parlement, seigneur de Nerciat. Aprs avoir termin ses tudes, et sans
doute de bonnes tudes, car il tait fort cultiv, le chevalier voyagea
pour parfaire son instruction. Il parcourut l'Italie, l'Allemagne,
apprenant l'italien, puis l'allemand, et la carrire des armes lui
souriant, il alla prendre du service au Danemark.

La preuve de ce fait se trouve  la fin de la Ddicace place en tte de
la comdie: _Dorimon ou le marquis de Clairville_ (Strasbourg, 1778). Le
titre de cette pice ne porte aucune indication d'auteur et cependant,
c'est le premier et un des rares ouvrages que Nerciat ait signs. On lit
aprs l'ptre ddicatoire cette signature imprime: _le Cher De
Nerciat, ancien Capitaine d'Infanterie au service de Danemark et
ci-devant gendarme de la Garde de S. M. T. C._

A son retour en France, il resta militaire et entra dans la Maison du
Roi. La compagnie de gendarmes de la garde dont il faisait partie fut
comprise dans la rforme qu'opra le comte de Saint-Germain par
_Ordonnance du Roi pour rduire les deux compagnies des gendarmes et
chevau-lgers de la garde du 15 dcembre 1775_. Nerciat se retira avec
une pension et le grade de lieutenant-colonel, mais nanmoins il
regretta beaucoup cette rduction. Ses regrets, il les mit en vers[4]:

        Dieu des combats, je suivais tes timbales;
    Aux bandes que l'on vit  Fontenoy fatales,
        Foudres de guerre, ornements de la paix,
        Je m'tais joint, mais un orage pais
    De projets destructeurs menaa notre tte...
        Sur nous fondit la premire tempte...
        Au bien futur nous fmes immols...
    Quand du bien opr l'on chmera la fte,
        Vrais citoyens nous serons consols.

  [4] _Prologue de contes nouveaux_ (Lige, 1777).

Et il ajoutait en note: L'auteur servait dans les gendarmes de la
garde, lorsqu'on rduisit cette compagnie et celle des chevau-lgers au
quart, et les deux compagnies de mousquetaires  rien.

Nerciat a d peindre Monrose, le principal hros de ses romans, avec
quelques-unes des couleurs sous lesquelles l'auteur se voyait. Et par
endroits, il y a de l'auto-biographie dans ses ouvrages: Les tres bien
ns, dit-il, bien inspirs, se livrent volontiers avec enthousiasme  la
profession qu'ils ont embrasse. Monrose, militaire, crut devoir pier
les moindres occasions d'apprendre son mtier, et chercher par toute la
terre  s'y rendre recommandable. Et auparavant Nerciat dit que Monrose
fit partie de la compagnie des mousquetaires noirs et qu'il ne la quitta
que lors de leur suppression.

Jusqu'au licenciement, Nerciat avait men une vie assez mondaine et
probablement assez dissipe, frquentant aussi bien les mauvais lieux
que certains salons o l'on devait apprcier ses talents de musicien et
de pote compositeur de musique. Il allait chez le marquis de La Roche
du Maine, ce Luchet dont les ouvrages avaient eu du succs, et dont la
femme avait reu une nombreuse compagnie jusqu'au jour o ils avaient d
partir ruins par des mines dont s'occupait le marquis et dconsidrs 
la suite des farces normes des _mystificateurs_ qui avaient pris le
salon de la marquise pour thtre de leurs exploits.

Nerciat avait d pntrer dans ce milieu brillant et bruyant, prsent
par un de ses ans, Jean-Louis Barbot de Luchet, chevalier de
Saint-Louis, qui faisait partie des gendarmes de la garde depuis le 20
octobre 1745 et y demeura jusqu' la rforme. Selon toute vraisemblance,
c'tait un parent du marquis. Nerciat devait retrouver plus tard ce
dernier.

C'tait une poque o l'amour tait  la mode. Nous n'en avons plus ide
aujourd'hui o l'on a tant parl d'amour libre.

L'amour, l'amour physique apparaissait partout. Les philosophes, les
savants, les gens de lettres, tous les hommes, toutes les femmes s'en
souciaient. Il n'tait pas comme maintenant une statue de petit dieu nu
et malade  l'arc dband, un honteux objet de curiosit, un sujet
d'observations mdicales et rtrospectives. Il volait librement dans les
parcs ombreux o le dieu des jardins prenait ses aises.

Andrea de Nerciat aima l'amour et il en tudia passionnment le
physique, pntrant les mystres des socits d'amour, et les secrets de
cette maonnerie galante qui, sans savoir toujours qu'elle rpandait en
mme temps le got de la libert, propageait le culte de la chair en
Europe.

Nerciat menait une vie voluptueuse et sobre. Quoique n  Dijon, il boit
peu de vin. Ce contraste entre son got et ses origines est si frappant
qu'il le trouve digne d'tre chant et ce Bourguignon s'excuse auprs de
Bacchus[5]:

    Dieu que Jupin fit jaillir de sa cuisse,
        Je te dois hommage fal,
        Et pourrais, tant ton vassal
        Prs de toi trouver du service...
    De mon devoir je m'acquitterais mal;
    N'ayant pu me former en Allemagne, en Suisse,
        Souffre que du tendre Appollon
        Je prfre le violon
        A tes discordantes cymbales:
        Ce choix n'est ingrat, ni flon.

  [5] _Loc. cit._

Le galant chevalier avait consacr,  crire des ouvrages licencieux et
brillants, les loisirs que lui laissaient son service, l'amour et ses
occupations mondaines. Il avait crit les _Aphrodites_ qui ne devaient
paratre qu'en 1793, et le _Diable au corps_ qui ne devait paratre
qu'en 1803, aprs sa mort, et dont on venait de lui drober la premire
partie que l'on publia  son insu en Allemagne quelque temps aprs. On
venait de faire paratre malgr lui, mais en respectant son anonymat, un
ouvrage dont les premires ditions se sont vendues ouvertement et qui
est son chef-d'oeuvre: _Flicia ou mes Fredaines_. Le succs en tait
trs vif, mais l'dition tait fort incorrecte, au dire de l'auteur que
cela chagrinait infiniment.

En outre, le chevalier avait fait recevoir par le thtre de Versailles,
une comdie[6] en prose (dj mentionne) _Dorimon, ou le marquis de
Clairville_, qui fut joue le 18 dcembre 1775, trois jours aprs que le
roi et rendu la fatale ordonnance.

  [6] Elle tait tire d'une nouvelle, un roman, qu'il avait crit en
    pays tranger.

L'effet de cette reprsentation n'ayant pas t celui qu'esprait
Nerciat, il se remit  voyager pour complter encore son instruction. Il
alla en Suisse, retourna en Allemagne, crivant des petits vers et
composant de la musique lgre pour se consoler du licenciement qui
avait bris sa carrire, de sa dconvenue thtrale et des chagrins
d'amour auxquels il fait allusion dans le _Prologue_ dj cit:

    Brler encens  Paphos,  Cythre,
        Fut l'office de mon printemps;
        Mais hlas! ne dure longtemps
    De prtre de Vnus le galant ministre.
      Sage est celui qui n'attend de dplaire
      A la desse et qui prend son cong;
        Elle ne veut dans son clerg
        Que jeunes clercs, et les novices
      Sont revtus des meilleurs bnfices...
      J'eus, dans mon temps, un bon archevch...
    Par le destin jaloux il me fut arrach...
      En noirs cyprs mes myrtes se changrent...
      Prieurs ne me consolrent...
      Adieu Vnus, adieu, adieu charmant Amour
      Je suis de trop  votre aimable cour.

Quelle tait cette femme qu'il appelle indvotement _un bon archevch_?
Sans doute, celle qu'il a dpeinte sous les traits de Flicia, dont il
fera plus tard la principale dignitaire de l'ordre des Aphrodites.

Il faut ajouter que Nerciat ddia  une femme qu'il dissimulait sous les
initiales: M. L. D. D. sa comdie, lorsqu'il la fit paratre, et qu'un
des morceaux de ses _Contes nouveaux_ intitul: _Vrit_ est ddi 
_Mlle Anglique d'H..._

Il erra ainsi pendant toute l'anne 1776, ne trouvant o se fixer,
triste et ne sachant que faire. C'est en vain qu'il se montre dans une
allgorie[7] consol par la visite de Momus, le dieu plaisant:

  [7] Prologue des Contes Nouveaux.

        Ainsi parlais quand figure comique,
        A l'oeil perant, au sourire cynique,
          Brusquement s'offrit  mes yeux.

        Or, je lui dis: Etranger si joyeux,
        Qui cherchez-vous? Est-ce moi?--C'est vous-mme,
    Reconnaissez un dieu qui vous plaint et vous aime:
        Plus gai que vous, quoiqu'aussi rform[8].
          --Qui? Momus!--Vous m'avez nomm.--
    --Certes, votre visite est un honneur extrme...
        --Sans compliment, mon cher, coute-moi:
        Ne pense plus  ta Maison du Roi,
          Et quitte ce visage blme.
          Du Dieu l'influence suprme
        Agit soudain; mon coeur est dlivr,
        Et mon esprit follement enivr.

  [8] Il est vrai qu'on ne rit plus (note de Nerciat).

        Il ajouta: Tu ne veux donc au Parnasse
        Te prsenter? On n'y peut trouver place,
        Phoebus[9] en vain se laisse importuner;
        Je lui connais, aux htels de Mmoire,
          De Vrai Got, d'Estime et de Gloire,
          Vastes logements  donner:
        En obtenir, c'est une mer  boire;
          A ce ne faudra t'obstiner.

  [9] Phoebus. Apollon s'entend; car le vrai Phoebus est de nos jours
    singulirement accessible (note de Nerciat).

        Voici le fait: orner la double cime
          O rgne le dieu de la rime,
        Est cas soumis  de nouvelles lois,
        Au pied du mont tourne un immense abme
        Que sur un pont l'on passait autrefois:
        Ce pont rompit sous trop pesante arme
          D'crivains striles et froids,
          Cohorte  jamais diffame,
        On rparait: la foule envenime
          Des envieux et des rivaux
        Ne laissait faire, abattait les travaux:
        Lors toute voie  ces gens fut ferme,

          Grand nombre se prcipitaient,
        Dans le bourbier barbottaient, prissaient.
          Cependant lite estime
        Pour vrais talents, et d'Apollon aime,
          Visites de Pgase avait,
        Qui sur son dos, favoris recevait;
          Puis malgr l'effort du pygme
        Invectivant d'une voix enrhume,
        Pgase, fier, sous grand homme arrivai
          Au temple de la Renomme.
        L'usage plut; or, il est demeur.
          Le pont jamais ne sera rpar,
        De l'avenir ne te mets donc en peine
        Sans cabaler, obis  ta veine;
        Signale-toi: rien ne peut empcher
          Que le pre de l'Hippocrne[10],
        O que tu sois, ne te vienne chercher:
    Franchir sans lui l'espace, est entreprise vaine,
        De temps en temps je viendrai t'inspirer,
        Non traits amers, qui pourraient t'attirer
        De l'univers le mpris et la haine,
          Comme  Rufus[11],  Dfontaine[12],
    Insolents que Thmis fit bien de chtier;
        Non de ces traits que Frron, Chevrier[13]
          Versaient, dans leur noire migraine,
          Sur un mercenaire papier;
        Mais traits plaisants, tel qu'au bon Lafontaine
        Je les triais dans Boccace et la Reine[14];
        Tels qu'en offrais au dlicat Vergier[15].
        Causticit, de son impure haleine,
          Jamais ceux-ci n'osa souiller,
          Ni leur chefs-d'oeuvre barbouiller.

  [10] Pgase toujours (note de Nerciat).

  [11] _Rufus_. Rousseau, qui fut grand pote, grand brouillon:
    maintenant tout le monde est au fait de ses torts et des ses
    malheurs. La postrit ne connatra que ses talents vraiment
    admirables (note de Nerciat).

  [12] _Desfontaine_. Je me suis permis d'altrer, pour le besoin de la
    rime le nom d'un mchant qui a dfigur tant de rputations pour le
    seul besoin de faire du mal. Je renvoie, pour les dtails qui le
    concernent,  son ami Voltaire (note de Nerciat).

  [13] _Frron et Chevrier_. Loin de vouloir insulter  la mmoire de
    ces illustres morts, je crois au contraire aider  la justifier, en
    supposant que la haine et la mdisance taient chez eux plutt une
    maladie que des vices (note de Nerciat).

  [14] Dans les contes de la reine de Navarre, dans l'Arioste et
    ailleurs (note de Nerciat).

  [15] _Vergier_, auteur, entre autres, du charmant conte _du Rossignol_
    (note de Nerciat).

    Mieux te plairaient les jeux de Melpomne,
          Ceux de Thalie et d'Erato[16]?
          Tu viens trop tard, la lice est pleine.
    D'Euterpe[17] tu voudrais au chant de la Syrne
          Mler le brillant concerto?
          Un noble dlire t'entrane?...
          Prtends-tu disputer l'arne
          A Philidor,  Monsigny?...
    Redoute pour le moins, la lance de Grtry...
    Fais contes bleus, mon cher, ils donnent moins de peine.
          --Soit, dis-je au dieu des quolibets,
          Mais sur Alizons et Babets
    M'apprendrez-vous anecdotes certaines?
    --N'en faut douter: leurs piquantes fredaines,
          Et celles de Rabais-Coquets,
          Et celles d'Events Plumets,
    Dans mon recueil se trouvent par centaine;
          A ct de ces freluquets
        Figure aussi mainte dame hautaine,
    Du livre prcieux je te fais abandon.
          Tiens, prends.--Ajoutez  ce don,
          Dieu gnreux... (j'osais  peine)
        --Quoi?--Le burin du divin Lafontaine[18].
        --Hlas! mon cher, il me l'avait rendu;
          Mais, tourdi, je l'ai perdu:
          Sottise insigne et malheureuse,
        Puisqu'en dpit de travail assidu,
    Vulcain, ne retrouvant trempe si merveilleuse,
        S'est avou, sur ce point, confondu,
          Butin de qualit douteuse
          Est celui qu'_un tel_ a reu[19].
          Du dfaut l'on s'est aperu.
        Faute de mieux, celui-ci je te donne,
        S'il est chtif, seul n'as t du:
        Comme  plus d'un faudra qu'on te pardonne.

  [16] _Jeux de Melpomne, de Thalie, d'Erato_ tragdies, comdies,
    opras. Pour peu que des contes soient passables, ils tombent aussi
    dans les mains de lecteurs qui n'ont pas toujours prsents les
    dpartements des muses (note de Nerciat).

  [17] _D'Euterpe_, etc., _concerto_. Mettre des opras en musique (note
    de Nerciat).

  [18] La Fontaine qui me parat aussi divin dans son genre qu'Homre
    dans le sien (note de Nerciat).

  [19] _Qu'un tel a reu_. J'avais en vue quelqu'un dont le nom
    m'empchait de faire mon vers. Les inconvnients de mtre se font
    sentir ds les premiers pas (note de Nerciat).

Ces mauvais vers sentent un peu le dsenchantement. Nerciat se met au
courant de la littrature allemande; Il gote surtout les potes de
l'_Association anacrontique_: Gleim, Uz et particulirement le major
Christian Ewald de Kleist qui avait t tu en 1759, dont Uz avait
chant la mort et que le prince de Ligne invoquait en vers:

          Kleist, Horace des Germains
        Inspire-moi de l'Elyse,
        Puissent les vers qui passent par mes mains
        Se ressentir de ta tournure vise.

Nerciat l'appelle: Pote dlicieux, un des plus beaux gnies que
l'Allemagne ait produits.

Vers la fin de 1776, le chevalier parcourt Bruxelles, Namur, Louvain. Il
compose ses _Contes nouveaux_, ouvrage faible dont tout l'intrt rside
dans les dtails autobiographiques qui y sont consigns. Nerciat fait
alors connaissance avec le prince de Ligne qui agra la ddicace des
_contes nouveaux_. Ils parurent l'anne suivante, _A Lige_, lit-on sur
le titre, et le nom de l'auteur se trouve  la signature de l'Eptre
ddicatoire. Ces contes n'taient ni libres ni trs spirituels, mais
souvent trop longs et d'une lecture assez pnible. Nerciat avait perdu
sa grce et son charme, il s'ennuyait et ennuyait les autres. Son amiti
avec le prince de Ligne dut tre assez intime. Si l'on en croit une note
des _Contes nouveaux_, Nerciat pouvait se vanter de connatre les
secrets du Prince.

Celui-ci, cependant, n'a jamais,  ma connaissance, cit nommment
Nerciat, c'est tout au plus si dans cette oeuvre considrable, o les
beauts ne manquent pas et qui parut en 24 volumes  partir de 1795,
sous le titre de _Mlanges militaires, littraires et sentimentaires_,
j'ai trouv une note qui pourrait se rapporter  Nerciat. Il s'agit de
la _Noce interrompue_, comdie en trois actes, mle d'ariettes. Le
prince de Ligne dit: Je voudrais avoir la musique qui avait dj t
faite pour cette petite pice: mais je ne sais ce qu'elle est devenue,
pas plus que celui-ci qui l'avait compose. Ce que je sais, c'est que je
n'ai pas eu le temps de la faire excuter.

Ensuite Nerciat se remet  voyager et sans doute devint-il  cette
poque un agent secret comme Mirabeau, comme Dumouriez. On le retrouve
en 1778  Strasbourg o il fait paratre sa comdie de Versailles:
_Dorimon ou le marquis de Clairville_. Il visite les bords du Rhin et
fait rimprimer en Allemagne, pour sa satisfaction, _Flicia_, dont il
n'existait pas d'dition correcte. Ensuite on perd sa trace jusqu'en
1780.

                                   *

                                 *   *

En 1780, la cour du Landgrave de Hesse-Cassel brillait de son plus grand
clat. On n'y avait jamais connu une telle splendeur. Le _rococo_ y
triomphait et  la vrit, ce faste n'allait pas sans mesquinerie; il
sentait l'imitation. Il avait t import de France et les bons Hessois
ne voyaient pas tout ce luxe tranger d'un bon oeil. Le Landgrave
Frdric II tait mont sur le trne, en 1760, succdant  son pre
Guillaume VIII. Frdric avait prouv sa valeur en combattant  la tte
des troupes hessoises pendant la guerre de Succession d'Autriche.
Pendant la guerre de Sept Ans il avait pass au service de la Prusse et
en fvrier 1759, le Roi dont il devait devenir un homonyme l'avait nomm
gnral d'infanterie et vice-gouverneur de Magdebourg. Frdric de
Hesse-Cassel avait un caractre fantasque fait de mysticisme et de
scepticisme. Son got pour les pompes extrieures l'avait amen  se
convertir au catholicisme et, pour rassurer son pre alarm par cette
conversion, il signa sans difficult l'_Acte d'assurance_ o il
s'engageait  rserver aux protestants les fonctions de l'Etat et 
n'accorder aux catholiques que le libre exercice de leur culte. Il tait
dvot  ses heures, mais l'on dit aussi qu'il n'avait pass dans
l'Eglise Romaine que dans l'espoir d'obtenir la couronne de Pologne.

A sa cour, on ne parlait que le franais, on s'efforait d'avoir une
lgance franaise, on observait l'tiquette de Versailles, car le
Landgrave mprisait tout ce qui tait allemand et particulirement la
littrature allemande pour laquelle commenait alors l'poque des
chefs-d'oeuvre. La beaut des troupes de Hesse tait renomme. Frdric
II amassa un trsor de 60 millions de thalers en vendant des mercenaires
 l'Angleterre pendant la guerre d'Amrique.

Cette prosprit permit au landgrave de satisfaire ses gots fastueux.
Il fit venir de France un architecte, Simon-Louis Ry qui embellit
Cassel, abattant les remparts, dessinant des jardins  la Lentre.
Tischbein, peintre allemand, mais de talent si franais qu'on l'a
compar  Nattier, fut charg de la dcoration des appartements
princiers.

Le landgrave entretint aussi une troupe dramatique et lyrique qui jouait
les chefs-d'oeuvre classiques de la scne franaise, les opras et les
opras-comiques franais, car Frdric, contre le sentiment de
l'Allemagne du XVIIIe sicle, prfrait la musique franaise 
l'italienne, de mme qu'il mettait avant toutes les autres la
littrature franaise de son temps. La dvotion du Landgrave ne
l'empchait pas au demeurant de partager les ides des Encyclopdistes
et d'honorer Voltaire avec lequel il correspondait.

A cette poque, le philosophe de Ferney tait fort embarrass d'un de
ses admirateurs qui se trouvait dans une mauvaise situation.

Jean-Pierre-Louis Luchet, Marquis de La Roche du Maine, puis marquis de
Luchet, tait n  Saintes en 1774. Il avait pris du service dans un
rgiment de cavalerie et avait dmissionn pour pouser une Genevoise. A
Paris, il mena grand train et se tailla de beaux succs littraires.
Mais la marquise eut le tort d'admettre dans son salon les
_mystificateurs_ fameux pour avoir _turlupin_ ce bizarre et ridicule
Poinsinet qui finit par se noyer dans le Guadalquivir,  Cordoue: Notre
langue lui doit, disent les _Mmoires secrets_, de s'tre enrichie du
terme de _mystification_, terme gnralement adopt, quoi qu'en dise M.
de Voltaire, qui voudrait le proscrire on ne sait pourquoi.

Mais ces mystificateurs, parmi lesquels on comptait le comte d'Albanel,
l'avocat Coqueley de Chaussepire, les acteurs Prville et Bellecour, de
la Comdie-Franaise et un commis dans les fourrages qui tait connu
sous le nom de Lord Gor, firent d'autres victimes que Poinsinet et ils
mystifirent grossirement diffrentes personnes. Sur la plainte d'une
dame de qualit, la police intervint. Il y eut des menaces de prison.
Cette affaire finit par s'arranger, mais tout le monde tourna le dos aux
Luchet et toutes les portes se fermrent devant eux.

A cela vint s'ajouter la faillite du marquis qui s'occupait de mines. Il
dut fuir et aprs un sjour chez Voltaire, il s'en alla  Lausanne o il
fonda en 1775 les _Nouvelles de la Rpublique des Lettres_. Il engloutit
ainsi ce qui lui restait de fortune. C'est alors que Voltaire le
recommanda au landgrave de Hesse-Cassel qui l'accueillit.

Luchet tait un homme agrable et disert. Les Allemands, mme ses
ennemis, accordaient qu'il ft un connaisseur en beauts thtrales
comme presque tous les Franais de qualit. Sa rputation de
littrateur tait faite.

Il plut beaucoup  Frdric II qui ds le 1er juin 1776 crivait 
Voltaire: Plus je connais M. de Luchet, plus je l'estime. Quel charme
dans la conversation; quelles ides nettes! Il s'exprime avec la plus
grande facilit et prcision. Je l'ai fait directeur de mes spectacles
et l'on dirait qu'il est fait exprs pour cette place. C'est pour
Luchet l'poque des triomphes: il est successivement nomm conseiller
priv, directeur du Thtre-franais, surintendant de l'orchestre de la
cour, bibliothcaire du Musum de Cassel, secrtaire perptuel de la
Socit des Antiquits fonde  Cassel en 1777, historiographe du
Landgrave, vice-prsident du cercle du commerce  Cassel. Il tait dj
ou allait devenir membre de la Socit d'Agriculture de Berne, des
Acadmies de Marseille, de Turin, de Dijon, de Saint-Ptersbourg,
d'Erfuhrt, de celle des Arcades, de la Socit des Antiquaires de
Londres, de la Socit royale de Lunebourg, de l'Institut de Bologne,
etc. Tout-puissant  la cour du Landgrave, il y introduit des
compatriotes.

Comme intendant de la musique et des spectacles de la cour, le marquis
recrutait et dirigeait la troupe franaise, qui jouait  Cassel, et
suivait la cour dans ses dplacements d't,  Wabern,  Geismar, 
Weissenstein. Dans ces rsidences on jouait devant la cour seule.

M. de Luchet s'occupait de la mise en scne et c'est lui qui dsignait
les pices  reprsenter. Sachant que le Landgrave serait flatt que
l'on jout pour la premire fois  Cassel des oeuvres d'auteurs
franais, Luchet recherchait les pices nouvelles.

Vers la fin de 1779 il reut l'offre d'un opra-comique. Celui qui
l'offrait, et qui tait l'auteur des paroles et de la musique,
s'appelait le Chevalier Andrea de Nerciat. Le marquis de Luchet, qui
l'avait connu  Paris, brillant officier de la maison du Roi, se dit que
ce serait une bonne recrue pour la cour de Frdric, que ce
lieutenant-colonel franais, auteur et musicien, et lui rpond que
l'opra-comique est reu et que si l'auteur se trouve sans situation, il
n'a qu' venir  Cassel o on lui en trouvera une.

Le chevalier de Nerciat fut trs flatt. Il pensa qu'on utiliserait ses
talents comme sous-directeur des spectacles ou dans quelqu'autre
fonction du mme genre et se mit en route. Il arriva  Cassel dans les
premiers jours de fvrier 1780 et fut trs bien reu. Il se logea dans
la haute ville neuve[20]. On le nomma aussitt conseiller et
sous-bibliothcaire de S. A. S. le landgrave Frdric II. Nerciat
n'entendait rien  cette fonction, mais il accepta le poste, en
attendant mieux. Par reconnaissance, peu de jours aprs son arrive, il
donna lecture  la Socit d'Antiquits d'un discours dans lequel il
manifestait son tonnement devant les projets magnifiques d'un prince,
un des plus grands pour la protection qu'il accordait aux sciences et
aux arts, un des meilleurs pour le souci qu'il prenait du bien-tre de
ses sujets: c'tait un Titus, un Auguste, etc. Le discours eut le succs
qu'on en attendait et Nerciat devint un courtisan apprci dans la cour
frivole du landgrave.

  [20] Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme
    mourut probablement en couches en 1782. Quoi qu'il en soit, le
    chevalier se remaria en 1783.

Le marquis de Luchet y tenait la premire place. On l'appelait le roi
du pays. Il rgnait vritablement, dcidant de tout ce qui avait trait
au got,  l'lgance,  l'tiquette, et Frdric l'coutait avec
dfrence. Il y avait aussi le marquis de Trestondam, qui de 1772 
1780, figure sur les tats de la cour comme premier gentilhomme de
vnerie. Il tait glckiste et musicien de talent. Ses talents sur le
violon taient, parat-il, incomparables, il y joignait ceux de danser
le menuet  ravir et d'tre redoutable dans ses frquents duels. A
partir de 1781, il seconda Luchet comme sous-intendant de la musique. On
voyait aussi un _maestro_ nomm Fiorillo qui crivait des Opras lgers,
un chimiste du nom de Prizier qui cotait cher au Landgrave, un franais
officier au service de la Hesse, le marquis de Prville, des savants
comme Forster, Johann von Mller, Soemmering, Dohm, des artistes comme
Bttner et Nahl, et le chevalier Andrea de Nerciat qui parmi tous ces
courtisans dont les conservations roulaient sur l'art militaire,
l'Encyclopdie, le magntisme, la littrature ou la musique, racontait
avec grce ses voyages ou gravement _tenait des propos sur la
philosophie franaise_. Ce dernier trait est rapport par Lynker, un des
rares auteurs qui mentionnent Nerciat; et c'est d'ailleurs tout ce qu'il
en dit[21].

  [21] _Geschichte des Theaters und der Musik in Kassel bearbeitet von
    verstorbenen Hof-Theater-Sekretr W. Lynker_, etc. (Kassel, 1865).

On reprsenta l'ouvrage du Chevalier, _Constance ou l'heureuse
tmrit_, opra-comique en trois actes, au _Komoedienhaus_ de Cassel o
le Thtre-franais donnait ses reprsentations.

On peut supposer que le duc de Wurtemberg assistait au spectacle et que
c'est sur sa demande que Nerciat lui envoya le manuscrit de la partition
de _Constance_, qui est conserv  la bibliothque de Stuttgart. La cour
et la ville taient runies, le chef d'orchestre tait un franais nomm
Finet et l'Opra-comique eut un succs que n'encouragea pas le glckiste
marquis de Trestondam. Le sujet de _Constance ou l'heureuse tmrit_
n'offre rien de nouveau, dit M. Jean-Jacques Olivier[22]. C'est
l'ternelle histoire de l'ingnue promise  un barbon ridicule et qui,
seconde par une soubrette intrigante, parvient  force de ruses 
pouser son jeune amant. Mais le livret est coup avec adresse et les
couplets sont joliment tourns.

  [22] _Loc. cit._

Pour la partition, si elle contient des maladresses et des ngligences
de style, qui dnotent un travail d'amateur, elle renferme un grand
nombre de morceaux d'une heureuse inspiration, o ne manque ni la
couleur, ni la vivacit.

Ces paroles de l'Air de _Finette_ donneront une ide du livret de
_Constance_:

            Si je me donne un mari,
            Je ne le veux ni joli
            Ni galant, ni fait pour plaire,
            Un bent, c'est mon affaire,
            Il en est tant Dieu merci.
            Pour poux, vive une bte,
            Madame fait  sa tte,
            Elle gouverne monsieur
            Et d'un matre sans malice
            Fait, au gr de son caprice,
            Son trs humble serviteur.

Et voici encore celles-ci, de l'Air de _Madame Armand_:

          Se faire craindre d'un poux
          Est un mprisable avantage.
              D'une femme sage
              L'empire est plus doux;
            Pour la paix du mnage,
            De la part d'un jaloux.
            Elle sait avec courage
            Souffrir un lger outrage
            Les caresses, la douceur
            Ramnent un mari volage,
              Il fuit l'humeur;
            Beaut qui veut tre affable
            De l'homme le moins traitable
            Dsarme enfin la rigueur.

Certains livrets d'aujourd'hui ne valent pas celui de _l'heureuse
tmrit_.

La mme anne, Nerciat fit paratre le texte de son opra-comique, 
Cassel, mais la musique resta indite. Jusque-l le chevalier n'avait
gure t dans cette bibliothque dont il tait le Sous-Bibliothcaire.
Il n'avait pas eu le temps. Mais le Bibliothcaire en chef le rappela 
ses devoirs. Le marquis de Luchet avait en effet trouv en venant 
Cassel que les livres de la Bibliothque taient mal classs. Un de ses
amis lui avait fait une description de la Bibliothque du comte de
Clermont. Luchet s'enthousiasme pour le plan d'aprs lequel elle avait
t conue, et ayant adopt ce plan, il rdige un _Projet d'arrangement
de la Bibliothque dans le Musum Fridericianum prsent  Son Altesse
Srnissime Mgr le Landgrave, par son premier Bibliothcaire  Cassel ce
29 fvrier 1779_. Tout tait rang sous cinq dnominations ou facults:
Thologie, Jurisprudence, Sciences et Arts, Belles-Lettres, Histoire. Le
Landgrave adopte aussitt le projet et le marquis fait diligence pour
qu'il soit excut. Les livres sont envoys au relieur et au fur et 
mesure de leur retour, classs sur le nouveau plan dans le nouveau
catalogue. A cette poque la direction intrieure du Musum tait
confie  un certain Schminke qui s'opposa  tout changement et prfra
se dmettre de son poste plutt que de prter la main aux fantaisies de
Luchet. Outre les deux bibliothcaires, il y avait  la bibliothque un
_Bibliotheksskribent_. Luchet engage de nouveaux employs: un ancien
comdien franais, deux anciens valets, un inspecteur des lanternes
rvoqu et tomb dans la misre, un ci-devant ngociant dont le ngoce
n'avait pas russi, qui vivait d'critures, tenait des livres et 
l'occasion faisait des courses, et enfin un sous-officier du 1er
bataillon de la garde. Tout ce monde changeait les tiquettes sous la
direction du _Bibliotheksskribent_. Les savants de Cassel ne voyaient
pas d'un bon oeil ces modifications et le _Bibliotheksskribent_, homme
du mtier, tait le premier  protester dans la ville, disant que les
prcdents bibliothcaires taient fonds dans leur science et
n'auraient pas attendu messieurs de Luchet et Nerciat pour tablir une
classification nouvelle, utile aux savants et amateurs de lettres.
Cependant il n'osait enfreindre les ordres du marquis tout-puissant et
les excutait, se promettant de prendre sa revanche. Ce
_Bibliotheksskribent_ se nommait Friedrich Wilhelm Strieder. Il tait n
 Kinken le 12 mars 1739 et il mourut  Cassel le 13 octobre 1815. Il
avait d'abord servi dans les troupes hessoises et tait employ  la
Bibliothque depuis le 13 dcembre 1765. Aprs la mort du Landgrave
Frdric II et le dpart du marquis de Luchet, il fut nomm Premier
Bibliothcaire. Il hassait les Franais et c'est lui qui nous a
conserv le rcit de ces petits vnements[23].

  [23] _Grundlage zu einer Hessichen Gelehrten und Schriftsteller
    Geschichte seit der Reformation bis auf gegenwaertige Zeit..._
    (Cassel, 1788), tome 8.

A vrai dire, Strieder ne nous dit pas le rle qu'il a jou, mais qu'on
devine.

Inexperts, les nouveaux employs de la Bibliothque multiplirent les
erreurs. Un jour, le marquis de Luchet vint au _Musum_ et voulant
donner un exemple sur la faon de classer les livres, inscrivit
gravement dans le catalogue: _Commentaires de Saint-Paul sur quatre
ptres de saint Paul, Galates, Ephsiens, Philippiens, Colossiens,
Genve 1548_. En ralit, il s'agissait des commentaires de Calvin sur
les Eptres de Saint-Paul.

Le Chevalier de Nerciat vint aussi. Il apportait ses ouvrages imprims
pour en faire don  la Bibliothque. Ils y figurent toujours. Ce sont:
_Contes nouveaux_, _Dorimon ou le marquis de Clairville_, _Constance ou
l'heureuse tmrit_ et _Flicia ou mes fredaines_, dition de 1778,
sans indication de lieu, en quatre volumes.

Le chevalier de Nerciat ayant vu le buste du Landgrave qui se dressait
dans la Bibliothque, composa aussitt ces vers:

    Frdric  la gloire alliant les vertus,
    Du Sage et du Hros offre ici le modle,
    Dans ce marbre anim par un ciseau fidle
    Nous voyons Ptolme, Auguste avec Titus.

Le chevalier DE NERCIAT.

Avec l'approbation du marquis de Luchet, ce quatrain et la signature
furent gravs sur une plaque dore que l'on plaa sous le buste du
Landgrave.

Strieder dit  propos de Nerciat: Comme il a en qualit de
Bibliothcaire beaucoup plus travaill avec les pieds qu'avec la tte et
les mains, il n'a pas fait beaucoup de bvues  rparer. Ce qui
signifie sans doute que Nerciat se remuait beaucoup et ne faisait rien.
Au demeurant, il inscrivit dans le _Catalogum Histori litterari_ une
indication: _Friedr. Geo. August Loberthan. Versuch einer systematischen
Entwickelung der gantzen Lehr von der Gerichtsbarkeits, der weltlichen
sowohl als der kirchlichen, Halle 1775_, _8 reli neuf_. Son travail se
borna l. A partir de cette poque Nerciat commence  devenir mcontent
de son engagement, et un peu jaloux de son suprieur avec lequel il et
volontiers partag la surintendance des spectacles.

Luchet et le Landgrave tenaient pour la musique franaise, le marquis de
Trestondam tait glckiste et Nerciat n'aimait que la musique italienne.
De l, des propos aigres-doux entre Nerciat et Trestondam. Celui-ci
parvint  vincer le chevalier, et lorsqu'on nomma un sous-intendant de
la musique, Trestondam obtint ce poste que le marquis de Luchet avait
promis  Nerciat. Le chevalier manifesta son mcontentement, mais le
marquis de Luchet, qui commenait  le trouver encombrant et trop
exigeant, tait assez fin pour le tenir  l'occasion dans les limites de
la subordination, selon son engagement. Nerciat tait hsitant:
devait-il rester  Cassel comme _employ  la Bibliothque_, ainsi qu'il
disait, et attendre que le bon plaisir du landgrave ou plutt celui de
Luchet l'appelt  un poste plus en rapport avec ses gots, ou devait-il
chercher du service auprs d'un autre prince allemand?

C'est  cette poque que parut dans la _Gothaer gel. Zeitung_ un article
qui selon Strieder rendit clbre en Allemagne le marquis de Luchet et
la bibliothque de Cassel. Au _Musum_, dans les catalogues, les erreurs
se multipliaient et Strieder se gardait bien de les redresser. Nul doute
que ce soit lui qui ait rdig l'article paru dans la feuille de
_Gotha_. L'exploit _rostratique_ qui avait boulevers une vieille
bibliothque allemande tait svrement jug:

  J'ai encore vu la Bibliothque de Cassel dans l'ordre o elle tait
  primitivement. Tout y tait bien. On pensa l'amliorer en y changeant
  tout et l'on prsenta au Landgrave un plan sur lequel il paratrait
  qu'est arrange en France, une bibliothque qui m'est d'ailleurs
  inconnue.

  Le prince trouva le plan si bien expos qu'il y donna son consentement
  en ajoutant une somme suffisante  l'achvement d'un nouveau catalogue
  qui tait devenu ncessaire. Aussitt, on fit relier luxueusement en
  20 volumes un grand nombre de rames de papier et on y fit inscrire les
  livres d'aprs l'ordre dans lequel on les avait mis. Les copistes
  chargs d'indiquer au catalogue, brivement et clairement, les titres
  des ouvrages, n'avaient pas la moindre des connaissances ncessaires.
  Chaque volume du catalogue comporte encore des divisions par format et
  on y laisse des blancs en vue de l'accroissement de la Bibliothque.

  Cependant, les livres dont elle est dj pourvue sont inscrits  la
  suite les uns des autres, de telle faon qu'il ne serait pas possible
  d'y intercaler un volume  la place qui conviendrait, mais il faut
  porter  la suite toute nouvelle acquisition. D'aprs les
  renseignements que je vous donne sur le classement, vous pourrez
  raisonnablement juger que ce dfaut dans ce catalogue a de graves
  inconvnients.

  Par exemple,  l'Histoire naturelle on trouve, et non pas, comme on
  pourrait le croire, relis ensemble, les livres suivants: _Milii diss.
  de origine animalium, Genev 1705_, et _La vie du Pre Paul de l'ordre
  des Serviteurs de la Vierge, etc., Amsterdam, 1663, in-12_. A la
  Gnalogie et la Diplomatique on trouve cte  cte: _Constitution,
  hist., lois, charges, etc., acceptes des Francs-Maons, trad. de
  l'Anglais par J. Kuessen  la Haye, 1763, 4_ et _Idea de el Buon
  Pastor por Numez de Cepada en Lon 1682 4_. Une histoire orientale
  est perdue parmi les livres relatifs  la Hollande. Les _Ambassadeurs_
  par Wiquefort et les _Droits des gens_ par Vattel se trouvent dans les
  Sciences Economiques. _Le Mdecin du Cheval_ (Rossartz) par Winter a
  t rang parmi les ouvrages sur l'Art. A peine le croirait-on! Les
  cartouches et les pupitres, sur lesquels sont marques les diffrentes
  classes indiques par des lettres, donnent aussi la preuve des
  connaissances qui ont prsid  cette installation. J'ai copi
  quelques-unes de ces indications. _Historia Europana_, _Historia
  Exeuropana_, _Litter Diarii_, _Theologia Sermon..._

C'tait l'poque o Schloezer tait dans tout l'clat de sa renomme.
August Ludwig Schloezer n  Jaggdstad dans le Wurtemberg le 5 juillet
1738, mourut le 9 septembre 1809. Il s'immortalisa en liant l'Histoire
aux Sciences Politiques. Il professa  Saint-Ptersbourg et ensuite 
Goettingue: On a dit de lui qu'il avait mis la science en contact avec
la vie, qu'il avait t un journaliste d'avant les journaux, un voyageur
d'avant les voyages, un historien de la civilisation avant l'existence
d'une opposition politique. Il fonda les _Staatsanzeigen_.

En 1781, il faisait paratre le _Briefwechsel_. Il y releva l'histoire
de la _Gothaer gel. Zeitung_ sous le titre de _Bibliothque de Cassel_:

  Cassel, depuis longtemps l'ornement de toute notre patrie allemande,
  progressera encore d'anne en anne grce  la sollicitude de son
  Altesse. La bibliothque fameuse depuis le temps d'Arkenholz s'est
  sans cesse accrue et compte 40.000 volumes. Elle est une des plus
  importantes de l'Allemagne. Elle est conserve dans un difice qui
  manifeste un faste princier. Le choix des nouvelles acquisitions
  tmoigne des grandes connaissances du Prince. Mais dans le _Gothaer
  gel. Zeitung_ du 20 janvier 1781, il y a des nouvelles tonnantes au
  sujet de l'agencement intrieur de cette Bibliothque, ce qui
  naturellement est l'affaire de MM. les Bibliothcaires... [_Ici
  Schloezer cite les bvues mentionnes par la feuille de Gotha_].

  On ressent quelque chose de pnible  apprendre tout cela et  penser
  que le Prince protge les Arts et les Sciences et paye trs cher ses
  serviteurs. Il est tout  l'honneur de M. le Conseiller Schminke, que
  peu satisfait de pareilles installations, il ait abandonn la
  direction de la Bibliothque.

  Voil des nouvelles incroyables, mais elles sont imprimes dans la
  _Gothaschen Gelerten Zeitung_ qui notoirement est lue loin  la
  ronde. On demande patriotiquement: 1, au cas o ces informations ne
  seraient pas vraies, une prompte rectification, afin que la calomnie
  ne se rpande pas et ne passe pas la frontire allemande, ou 2, au
  cas o tout cela serait vrai, on exige les noms de ces messieurs qui
  ont propos et excut les dits nouveaux agencements. Car ce serait
  toujours consolant pour nous autres Allemands, si comme la lgende en
  court, ce n'taient pas des Allemands, mais des trangers ignorants
  [_ou_ manquant d'rudition: _ungelehrt_] ceux qui ont provoqu des
  plaisanteries publiques sur une capitale allemande qui possde, tout
  le monde le sait, un grand nombre d'Allemands rudits, auprs desquels
  ces trangers pourraient apprendre  dcliner et plus encore.

La _Goth. gel. Zeitung_ rpliqua aussitt:

  M. le professeur Schloezer a publi avec quelques commentaires dans le
  cahier 44 de son _Briefwechsel_ quelques passages relatifs 
  l'agencement et arrangement intrieur de la Bibliothque du Landgrave
   Cassel. Il se pose, en quelque sorte, en juge et avec un souci
  patriotique de l'honneur des Allemands il exige: 1 qu'au cas o ces
  informations ne seraient pas vraies, etc... [_Le rdacteur de Gotha
  cite ici l'article de Schloezer_].

  Le premier point est pour l'auteur de la lettre le plus intressant et
  l'amne  certifier qu'il n'a pas forg ces informations d'aprs les
  rcits d'un tiers, mais les a tirs  la source mme. Quelques heures
  qu'il passa dans la Bibliothque, il les employa seulement  se faire
  une ide de l'arrangement auquel il entendait quelque chose. Il nota
  ensuite dans une socit assez nombreuse, tout ce qui avait trait  la
  Bibliothque. On peut prsumer que M. le professeur Schloezer a
  lui-mme une connaissance assez prcise de cet arrangement de la
  Bibliothque et qu'il a quelque ide des auteurs, car pour ce qui
  concerne ceux-ci, il se rfre  un bruit qui court, que ce ne sont
  pas des Allemands, mais des trangers ignorants qui doivent porter le
  poids des moindres bvues commises non seulement dans l'agencement,
  mais aussi dans les inscriptions que l'on a laiss mettre sur les
  cartouches de la Bibliothque. La lettre suivante qui nous a t
  envoye par un des bibliothcaires pour tre rendue publique est une
  preuve que nous ne disons rien qui soit ignor. C'et t l'occasion
  d'un dmenti que nous n'aurions pas supprim. Aucune syllabe de cette
  lettre ne rfute les informations que nous avons donnes. Elle rpond
  aussi, pour ceux qui connaissent le personnel de la Bibliothque de
  Cassel,  la 2e question de M. le professeur Schloezer: _que sont ces
  messieurs qui ont propos et excut ces nouveaux agencements?_ Pour
  ce qui est de l'excution, l'auteur de la lettre[24] suivante s'y
  reconnat expressment:

  [24] En franais.

  La manire dont Vous Vous tes expliqu dans une de vos feuilles au
  sujet de la Bibliothque de Cassel a mis le rdacteur du journal
  littraire de Goettingue dans le cas de commettre une injustice que
  Vous voudrez bien sans doute rparer. Il qualifie collectivement
  d'ignorants trangers les Bibliothcaires de Cassel, comme si deux ou
  plusieurs trangers ignorants taient les auteurs solidaires des
  bvues que Vous aviez indiques, et que relve la correspondance de
  Goettingue avec des rflexions peu flatteuses pour les trangers
  assimils.

  Deux Franais  la vrit sont rattachs  la Bibliothque de Cassel,
  mais l'un est un chef, une espce de Primat des Sciences, lettres et
  Arts. Ce chef a seul _imagin_ la distribution actuelle; _divis_ les
  matires; plac les livres, et _compos les lgendes latines_ qui
  indiquent leur arrangement. Tout cela tait conu avant que l'autre
  Franais et mis le pied dans le nouveau Muse, o il n'a accept une
  place trs surbordonne qu'afin de ne pas manquer une occasion
  prcieuse de s'attacher  un Prince clair, bienfaisant, qui  cette
  poque n'avait pas besoin du nouvel tranger pour les choses
  auxquelles celui-ci pouvait tre propre.

  Je suis ce Franais et je vous proteste, Monsieur, qu'employ  la
  Bibliothque de faon  ne pas partager la gloire de mon Suprieur
  s'il en avait acquis, je ne veux pas plus partager ses disgrces. Bien
  ou mal, j'ai fait avec une muette subordination, mais avec toute la
  diligence possible, ce qu'on m'a command.

  Si Vous aviez su ces particularits, Monsieur, Vous m'auriez sans
  doute mis  part dans Vos remarques et le journaliste de Goettingue
  qui Vous a copi m'aurait aussi tir du pair. Vous tes trop
  quitable, Monsieur, pour ne pas faire usage pour ma justification de
  la lettre que j'ai l'honneur de Vous crire, et  laquelle je Vous
  prie de donner place dans Vos feuilles. J'ai l'honneur d'tre, etc...

  Le Chev. de NERCIAT

   Cassel

  le 6 mars 1781.

L'article de la _Goth. gelerte Zeitung_ et la lettre de Nerciat
n'taient pas tendres pour Luchet. Quelques jours auparavant, le 22
fvrier, le chevalier avait adress  Schloezer la lettre[25] que voici:

  [25] En franais.

  Monsieur,

  Un article du 44e cahier de Votre journal de cette anne copiant mot
   mot un article de celui de Gotha contre certaines bvues commises
  dans le nouvel arrangement de la Bibliothque de Cassel finit par une
  tirade trs patriotique o, traitant d'ignorants les sujets auxquels
  Monseigneur le Landgrave a confi les livres de Son Musum, Vous
  tmoignez le dsir de connatre ces Etrangers, apparemment pour leur
  faire le procs comme criminels de Lse littrature.

  Eh bien, Monsieur! Je suis l'un des coupables, que vous citez  votre
  tribunal, je n'attends pas qu'on me dnonce, et j'ose vous prsenter
  ma courte justification que je me flatte de voir bientt insre dans
  vos feuilles, ne doutant pas plus de votre quit, que d'une franchise
  dont votre diatribe me fournit la preuve la moins quivoque.

  Celui qui a l'honneur de Vous crire, Monsieur, est trs persuad
  que, pour tre un Bibliothcaire passable, il faut avoir pass une
  partie de sa vie parmi les livres, et s'tre fait du moins une routine
  qui dans une Bibliothque peut tenir lieu de savoir, ce qu'il serait
  possible de prouver, mais une simple lettre ne doit pas tre le cadre
  d'une discussion.

  Celui donc qui vous crit, Monsieur, franais  la vrit, sans que
  ce soit un prjug contre son tat d'homme de lettres, militaire
  pendant 20 ans, sous-bibliothcaire par hasard et sans vocation, sans
  prtentions dans une partie pour laquelle il ne s'tait pas offert, le
  chevalier de Nerciat enfin, pourrait n'avoir pas les qualits
  ncessaires  un Bibliothcaire, sans tre pour cela dans le cas de
  recevoir avec docilit la qualification d'ignare que vous avez la
  bont de lui dcerner. Avant sa mtamorphose imprvue, il avait
  produit quelques ouvrages d'imagination en vers et en prose, ses
  pices et sa musique avaient avantageusement occup quelques thtres.
  Comme _non omnia possumus omnes_, ce qu'il cite lui suffit pour
  rclamer contre le titre qu'il obtient sur parole dans Votre Journal.
  Si vous voulez bien considrer outre cela, Monsieur, qu'un
  sous-bibliothcaire qui se trouve sans trop savoir comment sous la
  discipline d'un Suprieur, se borne  l'excution servile de ce que ce
  Suprieur prescrit, vous conviendrez que vos coups ne devraient point
  frapper l'innocent instrument des erreurs manes de l'autorit; c'est
  ce dont auraient d vous prvenir les zls qui vous ont si
  minutieusement dtaill les bvues de la Bibliothque. Cette
  distinction aurait t d'autant plus juste que, selon les dispositions
  du nouvel tablissement, la gloire et l'utilit du succs devant
  retourner en entier au Suprieur, sans que le subalterne y et aucune
  part, celui-ci peut renoncer au bnfice des satires et vous prier,
  Monsieur, de mettre dsormais au singulier certaines pithtes, s'il
  vous plat d'honorer encore de votre attention les sujets ingaux que
  Mgr le landgrave emploie au service de sa Bibliothque. J'ai l'honneur
  d'tre avec un trs humble respect, Monsieur,

  Votre affectionn Serviteur

  le chevalier de Nerciat.

Immdiatement, le professeur Schloezer envoya la lettre[26] suivante au
susceptible Sous-Bibliothcaire:

  [26] En allemand.

  Trs noble Monsieur,

  Monsieur le trs honorable conseiller, je n'hsiterais pas un instant
   insrer mot  mot dans ma Correspondance, conformment  votre
  demande, l'crit dont vous m'avez honor le 22 courant, si d'une part
  il n'tait pas  craindre que cette lettre imprime mot pour mot ne
  caust  Cassel une trop grande sensation, dsagrable pour vous-mme;
  d'autre part, il rgne dans cet crit un malentendu au sujet d'un mot
  allemand qui vous a conduit  d'injustes consquences.

  _Ungelehrt_ ne signifie pas _ignorant_ ni _ignare_, mais il dsigne
  le manque de _ces_ connaissances _littraires_ qui sont indispensables
  aux Savants de profession, par exemple: connaissance de la langue
  latine, de la bibliographie, etc. Un capitaine, un _Banquier_ peut ne
  pas savoir dcliner _mensa_, mais plaise au ciel qu'on ne l'appelle
  pas pour cela un _ignorant_. Seulement, lorsque ces connaissances
  littraires manquent dans une charge qui suppose ncessairement un
  _homme de lettres_, alors ce dfaut deviendra blmable. Un _homme de
  lettres_ n'a pas besoin de connatre l'quitation et personne ne le
  blmera  cause de cela, comme on ferait s'il tait cuyer.

  L'affaire ayant t porte par la _Goth. gel. Zeitung_ devant le seul
  tribunal qui lui convnt, le tribunal du public (car devant quel
  tribunal de Cassel aurait-on pu la plaider?) deux cas seulement se
  prsentent.

  Ou bien, les dnonciations de la _Gothaer Zeitung_ ne sont pas
  vraies. En ce cas, je demanderais seulement une attestation de l'un de
  Messieurs les Bibliothcaires; elle serait aussitt imprime et les
  calomniateurs seraient entirement confondus.

  Ou bien, elle est vraie. Et il est alors prouv que l'artisan de cet
  agencement n'entend pas le latin, n'a pas de connaissances
  bibliographiques et que par consquent il n'aurait pas d s'occuper
  d'une bibliothque publique qui reoit chaque semaine tant de
  voyageurs.

  En consquence, je vous conseillerais de provoquer le silence sur ce
  qui tombe le plus sous les yeux, sur ce qui attire l'attention des
  connaisseurs et de m'envoyer, en vue de la publication,  moi ou 
  tout autre rdacteur d'une feuille mensuelle, un avis manuscrit qui
  nous informerait que:

  Sur les cartouches on ne lit point _Europana_ mais _Europa_, ni
  _Exeuropana_ mais _Asiat. Afric. Americ._ et ainsi de suite;

  Que Mosheim ne se trouve pas parmi les Pres de l'Eglise mais l ou
  l, etc.

  Ainsi tout serait bien fait. Chaque voyageur pourrait ensuite
  contrler lui-mme cet avis et l'odieuse enqute pour retrouver le
  premier auteur cesserait.

  Vous ne m'avez point demand en quoi cette affaire me regardait, ni
  pourquoi j'ai fait reproduire l'article de la _Gothaer Zeitung_, et
  cette question certes, vous ne me la ferez pas. Vous tes un Franais
  et l'une des plus nobles et des plus frquentes vertus nationales de
  cet aimable peuple, c'est le patriotisme.

  Lorsqu'il y a de cela six mois vous parliez presque chaque jour avec
  un voyageur qui venait de Paris et vous racontait avec des rires
  l'rection, en public, d'une statue qui contre toutes les rgles de
  l'Art-- Paris o l'on connat cet Art--due au ciseau d'un Allemand,
  avait t orne d'inscriptions franaises telles que le grand
  Duguesclin ne les aurait certes pas crites, votre patriotisme n'en
  fut-il pas excit et rchauff?

  Cassel est en petit, pour nous Allemands, ce qu'est en grand Paris
  pour les Franais. Cassel est notre orgueil. De plus, nous, habitants
  de Goettingue, avons un intrt tout spcial  cela. Cassel et
  Goettingue se servent mutuellement, et maint illustre voyageur ne
  viendrait pas dans notre rgion, si les deux villes n'taient d'aussi
  proches voisines.

  Pour les deux ouvrages imprims que vous avez bien voulu m'envoyer
  comme cadeau, je vous prsente mes remerciements les plus obligs.
  L'examen de ces deux ouvrages m'a confirm dans la haute ide que j'ai
  de vos talents dans ce beau compartiment de l'rudition et desquels la
  renomme avait dj fait impression sur moi.

  Pardonnez-moi si j'cris en allemand. A la vrit, j'entends le
  franais, mais je ne m'aventure pas  l'crire parce que je cours le
  danger de faire  chaque ligne une _Exeuropana_.

  Dans l'avenir, je saisirai avidement chaque occasion de vous donner
  des preuves effectives de la considration trs distingue avec
  laquelle j'ai l'honneur d'tre votre trs obissant serviteur.

  SCHLOEZER.

  Goettingue, le 26 fvrier 1781.

La politesse et l'ironie de cette rponse ne dcouragrent point Nerciat
et l'on a lu la lettre que, sans craindre le scandale, il crivit
ensuite au rdacteur de la _Goth. gel. Zeitung_.

Le marquis de Luchet fit semblant de ne rien savoir. Il carta tout
doucement Nerciat de la cour et le confina dans ses misrables fonctions
d'employ  la Bibliothque, mais le chevalier se garda bien depuis lors
de collaborer en quoi que ce ft au fameux catalogue.

Nerciat resta un an encore  Cassel. Son nom figure en 1781 et en 1782
dans le _Hochfuerstl. Hessen-Casselischen Staats- und Adress-Calender_
et il s'y trouve indiqu comme il suit: Rath und _Sous_-Bibliothecar,
Herr chevalier de Nerciat.

Cependant, Nerciat cherchait  se procurer une autre position. Il quitta
son poste de sous-bibliothcaire  Cassel en juin 1782 et entra au
service du Prince de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, qui en fit son
_Baudirector_, c'est--dire son directeur ou intendant des btiments.
Nerciat avait laiss  Cassel sa femme qui tait enceinte.

Parmi les manuscrits conservs  la _Landesbibliotek_ de Cassel on en
trouve un sous la cote: _Mscr. Hass. fol. 450_ qui contient un grand
nombre de renseignements de toutes sortes, rassembls par Rudolf de
Butlar, et concernant les familles nobles de la Hesse ou ayant sjourn
dans ce pays. Une page contient l'indication suivante:

  Monsieur le chevalier de Nerciat, Hesse-Rotenburg Oberbaudirektor

      Georg
      Philipp
      August
      Get. Oberneust.
      fr. Gem.
      9--15
         10
      1782

Ce qui signifie qu'un fils de M. le chevalier de Nerciat, surintendant
des btiments de la Hesse-Rotenburg, naquit  Cassel, le 9 octobre 1782,
et qu'il fut baptis le 15 octobre,  la paroisse franaise de la haute
ville neuve de Cassel, sous les noms de Georges-Philippe-Auguste.

Le chevalier de Nerciat eut deux fils qui furent boursiers de
l'Egalit. Dans les palmars on trouve, l'An VI: Louis-Philippe
Nerciat, n  Paris, accessit de version latine. Et l'An VII:
Auguste-Georges-Philippe Andrea, n  Hesse-Cassel, accessit de langues
anciennes et d'histoire naturelle. Auguste de Nerciat entra dans la
carrire diplomatique. J'ai trouv dans le tome 2e du _Recueil de
voyages et de mmoires publi par la Socit de Gographie_ (Paris,
1825) un _Extrait de la traduction faite par M. le baron de Nerciat d'un
mmoire de M. de Hammer, sur la Perse..._

Plusieurs des notes ajoutes  ce travail par le traducteur sont
signes: A. de N.

Le chevalier Andrea de Nerciat ne se plaisait pas beaucoup dans son
nouveau poste d'_Oberbaudirektor_. Sa femme venait sans doute de mourir
en couches  Cassel. Le chevalier revint  Paris en 1783 et se remaria
la mme anne en l'glise Saint-Eustache comme cela a t not
par Ravenel[27]: Nerciat (Andr-Robert Andrea de) pouse
Marie-Anne-Anglique Condamin de Chaussan. Reg. Saint-Eustache 1783. Il
conserva des rapports avec toutes les petites cours allemandes o il
avait des amis; il publiait de la musique et l'on trouve de lui une
_Romance_ (paroles et musique) parue en 1784 dans le _Choix de Musique
ddi  S. A. S. Monseigneur le duc des Deux-Ponts_:

  [27] Notes Ravenel: Bib. Nat. mss. fr. n. a. 5859.

          Tircis dont l'me dlicate
          Fut tendre au comble du malheur
          Prs de mourir pour une ingrate
          Nous peignait ainsi sa douleur.

        De deux beaux yeux connaissez-vous le prix?
          Venez admirer ceux d'Ismne,
        Mais craignez-vous les maux d'un coeur pris?
          Fuyez, fuyez mon inhumaine.
          Vous brleriez de mille feux
        Si par malheur, cette beaut cruelle
          Dardait sur vous une tincelle
              De ses beaux yeux.

        Tremblez pour vous! Je dfiais l'amour
          De ranimer un coeur de glace
        Je vis Ismne, hlas! depuis ce jour
          Je suis puni de mon audace.
          Il me sembla d'abord si doux
        Ce sentiment que soudain elle inspire;
          Bientt, il devint un martyre.
              Tremblez pour vous!

        Plaignez mon sort, je me consume en vain
          Le roc est plus tendre qu'Ismne,
        Aucun espoir, je sens que le chagrin
          Lentement au tombeau me trane.
          Viens me gurir, affreuse mort
        Et vous, amis qui savez ce qu'endure
          L'amant qui meurt de sa blessure,
              Plaignez mon sort.

Le chevalier de Nerciat avait quitt l'Allemagne sans regret, mais non
sans motion. Les Allemands, a-t-il crit dans _Monrose_, m'ont
passablement ennuy, tout en me forant  les beaucoup estimer.

Il ne songea pas avant son dpart  revoir le marquis de Luchet dont les
projets taient devenus grandioses.

Il s'tait fait imprimeur et libraire, rvant de faire de Cassel un
centre o la littrature franaise et l'allemande se rencontreraient
pour se vivifier mutuellement. On devait y traduire en franais des
livres allemands et en allemand les succs de la librairie franaise.
Ces ides commerciales ne laissaient pas de choquer un peu les habitants
de Cassel et l'on se moquait ouvertement du favori qui trouva un matin
attach  une persienne de sa maison une feuille de papier sur laquelle
on avait crit en franais: Monsieur le marquis de Luchet, Imprimeur,
Libraire, conseiller intime de S. A. S. Mgr de Landgrave, vend toutes
sortes de livres.

La librairie du marquis de Luchet dura du 18 novembre 1783 au 11
novembre 1785. Au commencement de 1785, la _Krieg und Domainen Kasse_
demanda au Landgrave la suppression des comdiens franais qui cotaient
cher  la couronne.

Frdric II allait se sparer  regret de sa chre troupe franaise,
lorsqu'en bon courtisan, Luchet prit  son compte, jusqu'en 1788,
l'entreprise du Thtre-Franais, moyennant une subvention de 3.000 cus
la premire anne et 4.000 les suivantes, plus les ddits  payer aux
artistes renvoys ayant la fin de leur engagement. A Cassel, le
Landgrave devait avoir une loge  sa disposition et dans les Rsidences,
la troupe devait jouer devant la cour seule.

Frdric II mourut le 31 octobre 1785, et presque aussitt aprs
l'avnement du landgrave Guillaume IX, on conseilla au marquis de Luchet
d'abandonner les postes qu'il occupait et de quitter la Hesse.

Il se dmit de ses fonctions le 10 fvrier 1786 et quitta Cassel le 3
avril  5 heures du matin.

La troupe franaise fut congdie et la population de Cassel approuva
par des manifestations le dpart des _sauteurs_ franais, c'est ainsi
que le peuple hessois appelait ces comdiens. Ceux dont l'engagement
n'tait pas termin reurent six mois de gages.

M. de Luchet passa au service du prince Henri de Prusse. Un roman du
marquis avait  ce moment un vritable succs. Il s'agit du _Vicomte de
Barjac ou Mmoires pour servir  l'histoire de ce sicle_, que l'on a
quelquefois attribu  Choderlos de Laclos.

Il n'y a pas lieu d'insister ici sur le reste de la carrire du Marquis
de Luchet, qui est connue.

                                   *

                                 *   *

A son retour en France, le chevalier Andrea de Nerciat reprit le mtier
des armes qui masquait sans doute celui d'agent secret. Il fit partie
des officiers qu'en 1787, le Roi envoya soutenir les patriotes
hollandais, insurgs contre le Stadhouder. Dguis en bourgeois, Nerciat
arriva secrtement par Gorcum  Utrecht.

Il revint bientt et il semble qu'il fut charg la mme anne d'une
mystrieuse mission diplomatique en Autriche. Il alla aussi en Bohme,
et fit imprimer  Prague deux comdies-proverbes: _Les rendez-vous
nocturnes ou l'aventure comique_ et _Les amants singuliers ou le mariage
par stratagme_. Il reut en 1788 la croix de Saint-Louis et fit
paratre la mme anne les _Galanteries du jeune chevalier de Faublas_.

Le roman de Louvet de Couvray venait de voir le jour et Nerciat voulut
profiter de la vogue d'un ouvrage o il reconnaissait l'influence de
_Flicia_. En 1788, il fit encore paratre _Le Doctorat impromptu_ dont
Monselet dit qu'il est crit avec lgret.

En 1789 parurent ses _Contes saugrenus_, en 1792 _Mon noviciat_ et
_Monrose_ dont il ne faut pas douter malgr Wolff[28] que ce soit un
ouvrage de Nerciat. Il semble que pendant la Rvolution, Nerciat joua un
rle assez louche, demeurant comme agent secret aux gages de la
Rpublique qu'il dtestait et trahissait peut-tre.

  [28] _Allgemeine geschichte des Romans..._ (Ina, 1850).

Quoi qu'il en soit, il se proccupait toujours de ses livres. Il laissa
paratre en 1793 les _Aphrodites_ et vendit le manuscrit du _Diable au
corps_ qui ne devait paratre qu'en 1803,  Mzires, aprs la mort de
l'auteur.

Cependant, le mtier d'crivain ne remplissait pas tous ses loisirs, et
tandis que ses fils taient boursiers de l'Egalit, le citoyen Nerciat
exerait la profession quivoque de policier.

Sabatier de Castres le mentionne dans sa lettre, au gnral
Bonaparte[29] date de Leipzig, 19 mai 1797:

  [29] _Catalogue... de deux cabinets connus_, 19 dcembre 1871, n 95
    (vendu 44 fr.).

    Cette lettre (moins ce passage et quelques autres) a t imprime
    dans _Lettres critiques, morales et politiques sur l'esprit, les
    erreurs et les travers de notre temps_. _Erfurt_, pet. in-12, VI-28
    p.

L'agent charg de surveiller Mme de Buonaparte est le baron de Nerciat
(Nercia) qui se donne tantt pour italien et tantt pour franais et qui
est auteur de quelques romans orduriers trs mal crits.

On retrouve ensuite Nerciat  Naples o il fut envoy, sans doute sur sa
demande et la mme anne,  cause de sa connaissance de l'allemand et de
l'italien, pour surveiller la cour. Il se prsenta comme un migr qui
n'avait quitt son pays que pour venir dans celui d'o sa famille tait
originaire. Il fut bien accueilli et la reine lui accorda une pension.
Il est toujours agent secret aux gages de la France, mais ses
prfrences qu'il ne parvient pas  dissimuler le portent  passer au
service de Naples[30]. Paris est bientt inform de cette trahison et le
13 nivse, an VI, Trouv, charg d'affaires  Naples, crit 
Talleyrand: Le citoyen Nerciat auquel j'ai envoy celle par laquelle
vous lui annoncez qu'il n'est plus port sur vos tats comme agent
secret est venu me remettre deux tableaux de chiffres ns 5 et 6 (Italie
germinal, an V) et m'a aussi apport la lettre que vous trouverez
ci-jointe. On peut supposer qu' partir de ce moment Nerciat rompit
dfinitivement avec la Rpublique. Il avait gagn la confiance royale et
en 1798, Marie Caroline le chargea d'une mission secrte, auprs du
Pape. Le chevalier de Nerciat arriva  Rome en fvrier, au moment o les
troupes franaises commandes par le gnral Berthier s'emparaient de la
ville.

  [30] M. Maurice Tourneux pense que Nerciat joua un rle important
    comme agent au service de Naples, sous le nom suppos de M. de
    Bressac. Ce Bressac a t mentionn par quelques historiens. Il se
    trouvait  Berlin en 1798 et il est question de lui dans plusieurs
    rapports conservs aux Archives des Affaires trangres. Gaillard
    crit de Berlin le 2 ventse, an VI: J'ai remis, il y a quelques
    jours, au cabinet de Berlin, la note concernant les dcorations de
    l'ancien rgime. Leur suppression totale ne souffrira aucune
    difficult, mais le ministre tient  ce que l'ordre qui mane du
    roi  ce sujet, ne porte que sur ses propres sujets et sur les
    trangers qui sont  son service ou qui jouissent dans ses Etats du
    droit d'asile sans qu'il puisse concerner en aucune manire les
    trangers... Je vous prie de faire dcider la cour de Naples le plus
    promptement qu'il sera possible et de demander qu'elle donne
    immdiatement l'ordre de se conformer  cette mesure,  un certain
    M. de Bressac ou Pressac qui se trouve  Berlin depuis quelque
    temps. C'est un Franais qui dit qu'il est depuis trs longtemps au
    service de Naples o il est chambellan du Roi. Il porte la croix de
    Saint Louis. On se rappelle de l'avoir dj vu ici autrefois, et on
    lui suppose des intentions, quoique je ne le voie en aucune autre
    liaison qu'avec les migrs, ce qui est assurment sans consquence.
    Je le regarde comme un de ces agents secrets qui aura intrigu 
    Naples pour se faire donner une mission quelconque  l'tranger et
    surtout de l'argent. Au reste il pourrait arriver qu'il ret de
    Naples l'ordre de quitter la croix et qu'il le dissimult. C'est un
    cas  prvoir et  prvenir et il faudrait pour cela que le ministre
    de Berlin pt avoir une connaissance officielle de l'ordre gnral
    que S. M. Sicilienne donnera  ce sujet.

    Une lettre de Parandier portant la mme date confirme le rapport de
    Caillard en exagrant l'importance de Bressac.

    Il est arriv ici depuis quelque temps un fameux aventurier nomm
    Bressac. Cet homme si connu  Naples par son immoralit, par ses
    basses intrigues en politique, par ses liaisons avec la reine, par
    son intimit avec son favori et par toutes sortes d'infamies, se dit
    actuellement brouill avec Acton, et oblig de voyager tant que son
    ennemi sera en faveur. Il est reu  la cour et dans les principales
    maisons avec une distinction particulire et affecte un luxe
    ridicule dans un pays o les fortunes bornes ne permettent pas de
    s'y livrer. Faufil partout, d'une activit inconcevable, ses
    jactances, ses manires intrigantes, dclent le but de son sjour
    ici. Quoi qu'il ne soit qu'un intrigant subalterne et le preneur
    dbout de la coalition, cependant son sjour ici ne laisse pas que
    de faire beaucoup de mal. Dans un pays o nous ne sommes pas aims,
    o toute espce de rapprochement n'est amen que par la peur de la
    puissance rpublicaine... tout ce qui tend  rveiller les passions,
    les haines,  entretenir les soupons et les dfiances ne saurait
    trop tre cart.

    Le 19 ventse an VI, Talleyrand rpond  Gaillard:

    ... J'ai fait crire  Naples relativement  M. de Bressac, qui se
    montre  Berlin avec la croix de Saint-Louis. Je suppose que c'est
    l'aventurier dont il est fait mention peu honorable dans les
    mmoires de Gorani. Quand je serai instruit des effets des dmarches
    qui auront lieu  Naples, je vous en instruirai.

    Enfin, le 18 germinal an VI, Trouv crit  Talleyrand:

    J'ai reu vos deux lettres 5 et 6 en date du 18 ventse, relatives
    aux dmarches touchant les dcorations de l'ancien rgime. Vous m'en
    prescrivez une relativement  M. de Bressac, je vais m'en acquitter
    avec d'autant plus d'empressement, que ce Bressac a dans toutes les
    occasions, dploy l'animosit la moins quivoque envers les
    Franais.

    Toutefois, ces extraits ne paraissent point dmontrer que Nerciat et
    ce Bressac, n'aient t qu'une seule personne. Au contraire, il y a
    lieu de croire qu'au moment o M. de Bressac se pavanait  Berlin,
    Nerciat se faisait arrter  Rome, et qu' la date o Trouv
    protestait  Naples contre la dcoration de Bressac, Nerciat tait
    dj enferm dans un cachot du castel Saint-Ange.

Nerciat fut aussitt arrt et incarcr au chteau Saint-Ange. On n'a
encore mis au jour aucun renseignement relatif  l'emprisonnement du
chevalier de Nerciat, et son nom mme a chapp  M. Rodocanachi qui a
consacr (Hachette, 1909 in-4) un important ouvrage  la vieille
citadelle romaine. La dtention du chevalier se prolongea au del de
l'vacuation de Rome par les Franais.

Il fut largi dans les premiers jours de l'anne 1800. Il tait tomb
gravement malade dans son cachot et avait perdu tous ses papiers parmi
lesquels se trouvaient, parat-il, les manuscrits de quelques ouvrages.
Aussitt libre, tout malade qu'il tait, il revint  Naples o il mourut
presqu'aussitt, dans les derniers jours du mois de janvier.

Psychologue subtil et raffin, esprit dgag de tous les prjugs,
crivain dlicieux, aux nologismes presque toujours heureux, personnage
quivoque et sduisant, le charmant auteur de _Flicia_ finissait en
mme temps que le XVIIIe sicle dont il est l'expression la plus
dlicate et la plus voluptueuse[31].

G. A.

  [31] Je tiens  remercier ici le savant M. Maurice Tourneux qui m'a
    fait le don prcieux de ses notes sur le chevalier de Nerciat. M. le
    docteur Lohmeyer, directeur de la _Landesbibliothek_ de Cassel et M.
    le docteur Sceffler, bibliothcaire  la _Landesbibliothek_ de
    Stuttgart, ont galement part  ma reconnaissance.




ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE SUR LES OEUVRES D'ANDREA DE NERCIAT


_Flicia, ou mes Fredaines_ avec l'pigraphe: _La faute en est aux Dieux
qui me firent si folle_. _Londres_, 1775.--4 vol. in-18; 12 gravures
libres par Borel (non signes)[32]. D'aprs ce qu'en dit Nerciat dans
_Monrose_, cette dition aurait paru en Belgique.

  [32] _Flicia_ a t traduit en anglais et publi dans le tome II, de
    _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays,
    London, M. Smith.--s. d. (1842-1844) 3 vol. gr. in-4, 45 numros,
    avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numro se vendait
    d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez
    libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du
    franais.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., 1776. 4 vol. in-18; 12 gravures.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Londres MDCCLXXVI_. 4 tomes in-18
souvent relis en 1 vol.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., Londres, 1778.--4 vol. in-18, 12
grav. cette dition est celle que Nerciat donna  la Bibliothque de
Cassel o il tait Sous-Bibliothcaire. Et dans l'_Extrait_ plac en
tte de _Monrose_, l'auteur dit  propos de _Flicia_ que la moins
mauvaise dition est celle en deux volumes, chacun de deux parties, et
divise en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse d'Allemagne.
On la reconnat au titre grav et plac dans un ovale de feuillage.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc. Londres, 1782.--4 vol. in-18; 12 fig.
par Borel d'aprs Eisen (non signes). Onze fig. sont libres.

_Flicia, ou mes Fredaines_; etc., MDCCLXXXIV.--(sans lieu
d'impression), Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par Borel d'aprs
Eisen (non signes). Onze sont libres.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., MDCCDXXXIV.--4 vol., petit in-18 avec
les figures d'aprs Eisen. Les figures sont retournes, sauf le
frontispice; et la huitime (avec le clair de lune) est couverte.

_Flicia, ou mes Fredaines, orn de figures en taille-douce_, etc., _A
Londres_.--(s. d.) 4 parties relies souvent en 4 vol. in-18. Vignette
sur le titre (panier fleuri) (Figures libres).

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., Amsterdam, 1780.--2 vol. pet. in-8.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_.--4 parties en 2 tomes
souvent relis en 1 vol. in-8. 2 ff. liminaires, 216. pp. et 2 ff.
liminaires, 256 pp.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam, MDCCLXXXV_.--Deux tomes
en 2 vol., in-18, 2 frontispices.

Les vers

    Voici mon trs cher ouvrage
    etc.

se lisent au verso du titre du tome deuxime.

Contrefaon des ditions Cazin.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1786, 2 tomes pet.
in-8.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Amsterdam_, 1792.--2 tomes pet.
in-8.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _A Amsterdam_, 1793.--2 tomes petit
in-8.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc. _A Amsterdam, Aux dpens de la Socit
Typographique_, 1794, 4 parties en 2 vol. in-18.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc. _Amsterdam_, 1795. 2 tomes pet. in-8.

_Flicia, ou mes Fredaines avec figures_. _Paris chez les marchands de
nouveauts_, 1795.--4 vol. Pet. in-12 avec les fig. d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris, an III_.--(1795) 4 vol. in-18
avec les fig. d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1797.--4 vol. in-18 avec les
fig. d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Paris_, 1798.--4 vol. in-18 avec les
fig. d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1812.--(Bruxelles) 4 vol.
in-18 avec 24 fig. d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., _Londres_, 1834.--(Bruxelles), 4 vol.
in-18 de 162, 179, 198 et 179 pp.

_Flicia, ou mes Fredaines par Andrea de Nerciat_, _Londres_,
1869.--(Bruxelles), Alphonse, Lcrivain et Briard qui imprimait, 4 tomes
en 2 vol. in-12, avec 24 figures, d'aprs Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc., (s. l.), 1869.--(Bruxelles)
Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'aprs celles d'Eisen.

_Flicia, ou mes Fredaines_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1890), 2
vol. in-16, 4 fig. dans le texte.

_Monrose, ou le libertin par fatalit, suite de Flicia_ [s. l.],
1792.--4 vol. in-18 et parfois in-8[33].

  [33] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Flicia_)
    renferme au tome III un abrg de _Monrose_.

_Monrose ou suite de Flicia par le mme auteur_ [s. l.] 1795.--4 vol.
in-18 avec 24 gravures libres attribues par Cohen  Quverdo.

_Monrose, ou suite de Flicia par le mme auteur_, _ Paris, an V_
(1797).--4 tomes in-12 avec les 24 grav. libres. Le 1er tome ou
_Premire Partie_ comprend 1 feuillet prliminaire X-179 pages et 1
feuillet pour la table; la _deuxime partie_ 1 feuillet prl. 202 p. et
1 f. pour la table.

Le titre rpt en tte du 1er chapitre de chaque partie porte: _Monrose
ou le libertin par fatalit_.

_Monrose, ou suite de Flicia par le mme auteur_, _Paris, an
huitime_.--vol. in-18 avec les fig. libres.

_Monrose, ou suite de Flicia par le mme auteur_, _ Paris_ chez le
Prieur, libraire quai Voltaire, n 12 an IX.--4 vol. in-16, 4 fig. non
signes.

_Monrose, ou le libertin par fatalit, par Andrea de Nerciat_,
1792-1871.--(Bruxelles, Lcrivain et Briard, imprim par Briard) 4 vol.
in-18, avec les grav. copies sur celles attribues  Quverdo.

_Les galanteries du jeune chevalier de Faublas ou les Folies
parisiennes_, par l'auteur de _Flicia_, Paris, 1788.--4 vol. in-12. Le
_Faublas_ de Louvet de Couvray sort manifestement de _Flicia_. Quoi
d'tonnant si Nerciat a voulu revendiquer un peu de cette paternit en
essayant de profiter d'une vogue o il avait part? Les sept premires
parties des _Amours de Faublas_ venaient de paratre en 1787-1788. Je
n'ai point eu entre les mains l'ouvrage de Nerciat, je ne sais donc
point si c'est comme l'insinue Vital-Puissant, une imitation de
l'ouvrage de Louvet, mais c'est peu probable. Nerciat a d, peut-tre
mme  l'instigation de son libraire, changer pour celui du chevalier de
Faublas, le nom du hros d'un ouvrage dj termin et prt  tre
publi.

_Mon noviciat ou les joies de Lolotte_ [avec pigraphe].

    _Pour tre heureux,  Lubriques mortels!
    Faut-il, hlas, un trne et des autels!_

_Foutromanie, Chant I_

[s. l.] 1792.--(Berlin), 2 vol. in-18, avec 2 grav. libres[34].

  [34] Ce roman a t traduit en allemand:

    _Mein Noviziat_ [qui forme le 3e vol.] _III Band des Priapische
    Romane Rom. bei Seraph Calszovulva_ 1791-97.--(Berlin).

    _Mein Noviziat_, etc.--Rimpression des Priapische Romane faite 
    Leipzig vers 1810. Voici le titre complet d'une rimpression faite 
    Leipzig vers 1860:

    _Priapische Romane III Band Dritte Abtheilung Boston Bei Reginald
    Chesterfield_ [avec une vignette reprsentant deux amours,
    remouleurs dont l'un repasse un... tandis que l'autre fait pipi sur
    la meule, un deuxime titre porte] _Mein Noviziat III Band Erste
    Abtheilung_. [Les autres vol. des _Priapische Romane_ contiennent le
    1er une adaptation du _Fanny Hill_ et le 2e une adaptation du
    Meursius.] _Mon Noviciat_ a aussi servi, parat-il, pour deux
    ouvrages anglais en lettres; _How to raise love or mutual amatory
    secret London 1848_--(Amrique) in-18 fig.

    _How to make love, or the Art of making love in more ways than one,
    exemplified in a series of most luscious adventures between two
    cousins, translated from the french_.--(s. l. n. d.) en 12 f. Il y a
    au moins une rdition in-12 rcente (vers 1860).

_Mon noviciat, ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_,
1792-1864.--Avec l'pigraphe (Bruxelles, 1886, Poulet-Malassis) 2
parties en 2 vol. in-18, 2 f. libres. A la fin du premier vol. on trouve
cette note: OEuvre d'Andrea de Nerciat avec figures sur acier (mme
format et mme typographie que _mon Noviciat_). Sous presse, _Le
Doctorat impromptu_, 1 vol. 2 fig. _Les Aphrodites_, 4 vol. 8 fig. En
prparation, _Le Diable au corps_, _Flicia, ou mes Fredaines_, _Monrose
ou suite de Flicia_, etc. Le dernier ouvrage sera prcd d'une notice
sur la vie d'Andrea de Nerciat rdige sur des documents nouveaux et des
correspondances inacheves de la plus grande curiosit. Cette notice
n'a pas paru. Il y a quelques exemplaires sur Chine avec deux tats
(noir et bistre) des figures.

_Mon noviciat ou les joies de Lolotte par Andrea de Nerciat_, _Paris.
Aux dpens de la compagnie_, 1890.--(Sans l'pigraphe, titre en rouge et
noir) 2 tomes en 2 vol. in-8 174-178 pp. (grav. libres).

_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir  l'histoire
du plaisir_. _Lampsaque_, 1793, 8 part. petit in-8 de 80 pp. 1 planche
chacune. Ces 8 parties se reliaient en 1 ou 2 vol. Les fig. sont libres.
Cohen les attribue  Freudenberg. L'ouvrage est bien imprim. Jusqu'ici
il n'a t signal que trois exemplaires de cette dition originale. Le
1er a appartenu  M. Bgis. La 6e figure qui manquait avait t
reproduite de l'original par le procd Pilinski; le deuxime exemplaire
tait complet, il a appartenu  M. Frdric Henkey, anglais rsidant 
Paris; un troisime exemplaire tait en Angleterre, il a t vendu 
Paris en 1860. Cette dition aurait t imprime  l'tranger pendant la
Rvolution[35].

  [35] _The Exquisite_ (voir la note au 1er article de _Flicia_)
    renferme la traduction du 1er numro des _Aphrodites_.

_Les Aphrodites ou Fragments thali-priapiques pour servir  l'histoire
du plaisir_. _Rimpression textuelle de l'dition unique et rarissime de
Lampsaque_, 1793. _Ble, imprimerie de Steuben frres_, 1864.--Avec
l'indication: tirage: 200 exemplaires numrots de 1  200, et un
_Avis de l'diteur_ intressant. 2 vol. in-12 (Bruxelles, Jules Gay,
imprim par Mertens) avec la reproduction des grav. originales. Ouvrage
recherch. Vital-Puissant, diteur belge fort mdiocre et qui ne vivait
qu'en contrefaisant les ditions de Gay et de Poulet-Malassis, rapporte
dans une note o l'injustice se mle  des dtails sans doute
vridiques: Cette dition est tellement mauvaise qu' la suite de
nombreux reproches reus de quantit d'amateurs  ce sujet, Jules Gay
fut oblig de la jeter en quelque sorte au panier. A cet effet, il
vendit les 80 ou 90 exemplaires qui restaient sur 200 au sieur
Jean-Pierre Blanche, son compatriote, Parisien, rfugi  Bruxelles, o
il avait tabli une petite librairie d'occasion en chambre, rue
Saint-Jean. Cette vente fut effectue au prix de quatre-vingts centimes
l'exemplaire, Jules Gay ayant pralablement enlev les titres et la
prface de l'ouvrage. Il va sans dire que J.-P. Blanche, l'acqureur,
s'empressa de faire rimprimer une prface quelconque et les titres
enlevs et qu'ainsi, il parvint peu  peu  couler entirement les
exemplaires en sa possession. Nous tenons ces renseignements certains
d'un libraire qui fut tmoin oculaire de cette affaire[36].

  [36] _Bibliographie anecdotique et raisonne de tous les ouvrages
    d'Andrea de Nerciat par M. de C... bibliophile anglais, dition
    orne du portrait indit de Nerciat grav d'aprs l'original
    appartenant  M. B... de Paris_, _Londres, Job-Alex. Hoogs,
    diteur-libraire Burlington Arcade et se trouve  Paris,  Bruxelles
    et  Stuttgart_ 1876. In-8 de 63 pp. et 1 p. de table des matires
    tir parat-il  150 exemplaires. Au verso du faux-titre on lit:
    _Printed By Edward Cox 314 Old Kest Road_ et  la fin du livre: _Hic
    liver impressus est in civitate londoniensi and expesas Vitalis
    potentis, belgici civis in urbe Luteti manentis. Anno Domini
    MDCCCLXXVI_. En ralit ce livre a t imprim  Bruxelles pour le
    compte de Vital-Puissant qui n'est pas seulement l'diteur de cet
    ouvrage, vritable pamphlet catalogue o il attaque des concurrents
    et vante ses produits--mais l'auteur mme. Les dernires pages du
    livre sont occupes par des notices sur des rimpressions faites
    pour le compte de Vital-Puissant. En frontispice, se trouve le
    portrait sur chine d'_Andrea de Nerciat d'aprs la sanguine  M. Br.
    de Paris_. Ce portrait imprim en rouge a t tir sur la planche
    qui a servi pour le mme portrait, qui se trouve en tte des _Contes
    nouveaux_ d'Andrea de Nerciat, dition de Poulet-Malassis (Voir ce
    qui est dit de cet ouvrage). Et sans doute cette _Bibliographie_ de
    Vital-Puissant n'est-elle qu'une nouvelle dition augmente de
    l'ouvrage suivant publi par le mme Vital-Puissant:
    _Eclaircissements historiques sur les Aphrodites et le Diable au
    corps du chevalier Andrea de Nerciat et sur leur auteur_, 1871
    in-18.

Ces exemplaires sont peut-tre ceux qui portent ce titre: _Les
Aphrodites_, etc., _Bruxelles, Schmidt_.

_Les Aphrodites_, etc., _par Andrea de Nerciat_ [avec cette pigraphe].
_Priape, soutiens mon haleine. Piron, ode  Priape_, 1793-1864.--8
numros en 4 vol. in-18, 8 fig. libres graves sur acier d'aprs celles
de l'dition originale, et 1 frontispice de Rops; j'en ai vu un
exemplaire avec 2 frontispices de Rops. (Bruxelles. Auguste
Poulet-Malassis, imprim par Briard.) A la fin du n 4, c'est--dire du
2e volume on trouve un catalogue annonant la publication des _OEuvres
compltes d'Andrea de Nerciat avec figures graves sur acier_. SOUS
PRESSE. _Le Diable au corps_, 4 vol. avec gravures d'aprs douze beaux
dessins attribus  Monnet, qui ornent un manuscrit de ce livre clbre
appartenant au duc d'A... Ce manuscrit en 2 volumes in-4, dat de 1798,
et, par consquent postrieur d'une dizaine d'annes  la date
d'achvement du livre que Nerciat avait termin suivant toute
probabilit avant 1788, est conforme,  quelques variantes prs, 
l'dition originale de 1803. Les dessins de Monnet prsentent cette
particularit que sans souci de l'anachronisme, cet artiste les a
composs avec les costumes et le mobilier du temps o on les lui a
demands. Les amateurs apprcieront d'autant plus cette particularit
que les gravures de l'dition originale du _Diable au corps_, publie
aprs la mort de Nerciat, sont informes, et qu'il n'existe pas de livres
rotiques bien excuts dont les figures reprsentent les modes du
Directoire. EN PRPARATION. _Le Doctorat impromptu_.--_La matine
libertine_.--_Flicia ou mes Fredaines_.--_Monrose ou suite de Flicia_,
etc., etc.--Le dernier ouvrage de la srie se composera d'une notice sur
la vie d'Andrea de Nerciat rdige sur des documents entirement
nouveaux, et de correspondances indites de Nerciat avec plusieurs
femmes et divers gens de lettres, Beaumarchais, Rtif de la Bretonne,
Grimod de la Reynire, Pelleport (auteur des _Bohmiens_), etc., le
volume sera orn de fac-simile. On fait appel  l'obligeance des curieux
qui connatraient des portraits de Nerciat--et qui pourraient ajouter 
l'ensemble dj extraordinaire de pices sus-mentionnes. Ce recueil
n'a jamais paru. Il y a quelques exemplaires sur chine avec deux tats
(noir et bistre) des figures.

_Les Aphrodites_, etc., _Lampsaque_ 1793.--(Belgique, vers 1872), 2 vol.
in-18, 360-376 pp. prcds d'une notice historico-bibliographique. 8
fig. d'aprs celles de l'd. orig. et 2 frontispices de Rops. C'est
probablement une contrefaon de l'd. de Poulet-Malassis, contrefaon
excute pour le compte de Vital-Puissant. Il parat qu'il n'en a t
tir que 50 exemplaires.

_Le Diable au corps..._ 1798.--Manuscrit en 2 vol. in-4. Il a appartenu
au duc d'Aumale. On y trouve quelques variantes avec le texte de
l'dition originale (1803). Il contient douze dessins libres attribus 
Monnet. Ce manuscrit et ces dessins ont servi  Poulet-Malassis pour son
dition de 1864 (Voir ce qui est dit  l'article des _Aphrodites_). Je
ne sais o est  prsent ce manuscrit. Est-il crit de la main de
Nerciat? C'est peu probable. Le chevalier, d'aprs ce qu'il dit dans sa
prface, aurait crit son ouvrage bien longtemps avant le lever
clatant de _Figaro_. _Le Barbier de Sville_ fut jou en 1775 et _le
Mariage de Figaro_ en 1784. Plus loin le chevalier prcise en indiquant
que le _Diable au corps_ tait crit avant 1776. Ces claircissements,
Nerciat les donne en manire de plainte contre des imprimeurs franais
tablis en Allemagne pour y faire une espce de contrebande littraire,
qui avaient publi la premire partie du _Diable au corps_ sous ce
titre:

_Les carts du temprament ou le catchisme de Figaro; esquisse
dramatique._

[Avec cette pigraphe:]

    _Et flon flon, ture lure, lure
    Chacun a son tour et son allure_

_A Londres_ 1785.--In-18 avec 4 grav. libres assez mal faites. Nerciat
dit que c'est une brochure nglige, pleine d'absurdits,
inintelligible en plusieurs endroits. Il ajoute: Je ne conois pas
trop bien quelle avait pu n'tre la spculation des diteurs, mais il
est clair qu'ils n'ont pas su lire, ou qu'ils se sont fait une tche de
tout gter. Pas le moindre cart, pas la moindre addition, le moindre
retranchement qui ne soit un contre-sens, une platitude, ou du moins une
faute contre le got, sans parler des innombrables difformits purement
typographiques. Quoi qu'il en soit, cette premire partie lui fut
drobe vraisemblablement en 1770 et c'est vers cette poque que Nerciat
termina son ouvrage. Cette dition fautive, mal intitule, vole 
l'auteur, fut contrefaite dans le pays mme o elle avait t publie,
et Nerciat ne parut pas avoir eu connaissance de cette contrefaon dont
le titre tait modifi. On s'tait enfin aperu que _Figaro_ n'avait pas
affaire dans cette fantaisie:

_Les carts du libertinage et du temprament, ou vie licencieuse de la
comtesse de Motte-en-feu, du Vicomte de Molengin, du Valet Pine-fort, de
la Conbanal, d'un ne et de plusieurs autres personnages_, _nouvelle
dition_. _A Conculix, chez l'abb Boujarron, bon bretteur_,
1793.--in-18 de 132 p. figures.

_Le Diable au corps, oeuvre posthume du trs recommandable
Docteur Cazzon, membre extraordinaire de la joyeuse Facult
Phallo-coiro-pygo-glottonomique_ 1803.--3 vol. in-8, 20 figures libres
avant la lettre et encadres, les figures sont bien excutes. Il en fut
tir 500 exemplaires de ce format et 500 exemplaires en format in-18,
mais en 6 volumes et les figures ne sont pas encadres. Elles portent
sur le titre et avant la date _avec figures_. Quelques exemplaires in-18
prsentent encore quelques diffrences et notamment la date est indique
ainsi: _MDCCCIII_. Cette dition avait t prpare par Nerciat, il en
crivit l'_Avertissement ncessaire_ en 1789. La Rvolution drangea ces
projets et l'ouvrage ne parut qu'en 1803, aprs la mort de son auteur.
L'imprimeur fut, parat-il, Frmont,  Mzires (Ardennes). La plus
grande partie de l'dition fut saisie lors de son entre  Paris, ce qui
explique que les exemplaires en soient si rares. On recherche surtout
les exemplaires in-8. La Bibliothque Nationale en possde un. On en a
signal un autre qui appartenait  M. Frdric Henkey, bibliophile
tabli  Paris, l'un des auteurs, dit-on, du charmant ouvrage libre:
_L'cole des biches_, et le mme qui possdait un des trois exemplaires
connus de l'd. orig. des _Aphrodites_. L'exemplaire du _Diable au
corps_ de M. Henkey tait parfait et contenait de plus de 20 dessins
excuts par un artiste inconnu, mais moins beaux que ceux de Monnet. Le
catalogue n 2 (1909) de la librairie Chrtien offre un exemplaire 
toutes marges dans un tat parfait au prix de 700 fr.

_Le Diable au corps_, etc... 1842.--(Allemagne--Stuttgart?) 6 vol. in-32
de XII 208, 204, 188, 194, 259 et 216 pp. avec tirage nouveau des
anciennes planches de l'd. originale. Mauvaise rimpression.

_Le Diable au corps_, etc., 1864 (Bruxelles, publi par A. Poulet dit
Malassis associ avec A. Lcrivain et Briard qui imprimait) 3 vol. in-12
avec 12 fig. d'aprs 12 dessins attribus  Monnet faisant partie d'un
manuscrit appartenant au duc d'Aumale et reproduit dans cette dition.
Il prsente quelques diffrences d'avec celle de 1803. Les dessins
reprsentent les costumes et le mobilier du temps o on les a commands
(V. plus haut ce qui concerne l'dition Poulet et Malassis des
_Aphrodites_ et les prcdents articles sur _Le Diable au corps_). Outre
la reproduction des douze dessins, cette dition contient en outre 4
frontispices par Flicien Rops. Il y aurait eu 5 exemplaires in-4 sur
papier verg fort de Hollande.

_Le Diable au corps_, etc., _Cazonn_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
etc., Genve (Bruxelles, Christiaens, vers 1865) 3 vol. petit in-12, 12
planches libres et mauvaises.

_Le Diable au corps_, etc., _Cazonn_ (_Andrea de Nerciat_), _membre_,
etc., Genve 1786.--(Bruxelles, vers 1872) 4 vol. in-18, 32 fig.
graves.

_Le Diable au corps_, etc., _Cazonn_ (_Andrea de Nerciat_), _Membre_,
etc., Genve 1786.--(1873, contrefaon allemande ou hollandaise de l'd.
prcdente) 4 vol. avec 36 mauvaises planches souvent colories
donnaient des indications errones relativement  leur placement, 32
fig. dont les contrefaons lithographies des figures de l'dition
prcdente et 4 qui servent de frontispice sont de mauvaises
_diableries_ excutes  la dtrempe et qui ont dj servi dans des
albums de charges obscnes.

_Le Diable au corps_, etc., _Mzires chez Frmont imprimeur-libraire_
1813-1876. (Bruxelles, Vital-Puissant). 4 vol. plus 1 vol. contenant la
bibliographie des ouvrages de Nerciat (c'est la _Bibliographie
anecdotique et raisonne_ qui a t dcrite plus haut, en note). En tout
5 vol. petit in-8 contenant 34 grav. sur chine, fac-simile des 20
gravures de l'dition originale, 12 gravures d'aprs les dessins de
Monnet et double preuve (1 rouge, 1 noire) du portrait de Nerciat
(c'est celui qui est en tte des _contes nouveaux_, d. Poulet-Malassis
et que Vital-Puissant avait reproduit en tte de la _Bibliographie
anecdotique et raisonne_. Voir les articles concernant ces deux
ouvrages.)

_Le Diable au corps_, etc., Cazonn (_Andrea de Nerciat_), membre, etc.,
orn de gravures, Genve 1786.--(Bruxelles, 1890). Le titre est imprim
en rouge et noir. 4 tomes in-8 en 4 vol. indiqus _tome premier_, etc.,
VIII, 152, 148, 177 et 248 pp. orn de 36 fig. plus 4 frontispices
lithographis.

_Le Doctorat impromptu_, 1788.--In-32, 120 pages avec 2 jolies gravures
libres. Livre rare. Lemonnyer dit que c'est un Cazin du meilleur
temps.

_Le Doctorat impromptu_, Londres 1788-1866.--(Bruxelles,
Poulet-Malassis) in-12 IV, 98 pages avec 2 gravures d'aprs celles de
l'dition originale. Papier verg.

_Le Doctorat impromptu..._--(Vers 1870) avec les deux gravures. Papier
vlin.

_Le Doctorat impromptu..._--(Bruxelles, Kistemaeckers, 1880), in-16, 2
fig. libres grav. sur acier, texte encadr, tir  64 exemplaires.

_Contes saugrenus, Bassora_ [Il y en aurait deux ditions] 1787 [et]
1789.--Lemonnyer doit les confondre ou peut-tre en a-t-il vu une, in-8
de 176 pages avec une fig. libre. L'dition dont il parle ne doit pas
contenir des contes de Nerciat, mais a sans doute paru sous le mme
titre que l'ouvrage du chevalier. Peut-tre ce recueil est-il de Sylvain
Marchal  qui on l'a attribu. D'aprs Lemonnyer, il contient neuf
contes en prose, assez spirituels, indvots et licencieux, que
Viollet-Leduc trouvait peu piquants: Voici le titre de ces contes:
_L'araigne, ou la bote en diamant_.--_Le Dluge ou le niveau
Nisach_.--_Rhodope_.--_Le mouvement perptuel_.--_Druyda, ou la Vertu
des femmes_.--_La Rsurrection_.--_Lison et Annette_.--_La Pyramide_,
conte gyptien.--_Rocoschen et Loulou_. Le nombre de ces contes et leurs
titres ne rpondent en rien  ceux d'une rimpression qui contient bien
des contes de Nerciat destins  animer et expliquer les gravures libres
qu'ils accompagnaient. Sans doute Lemonnyer qui dit que l'attribution
de ces contes  Nerciat est de pure fantaisie a-t-il eu entre les mains
l'dition de 1787. Ouvrages rares, surtout celui qui contient les contes
de Nerciat.

_Contes polissons_ (contes saugrenus) par Andrea de Nerciat. Ouvrage
orn de 6 jolies illustrations. Paris 1890.--Grand in-8 carr, 88
pages, couverture imprime. Rimpression conforme comme texte et
gravures  l'dition originale de 1789 (Voir l'article prcdent). Ces
contes paraissent bien tre de Nerciat, ils ont t crits d'aprs les
figures qu'ils accompagnent et ces figures sont fines. On reconnat
l'auteur de _Flicia_  de certaines grces de style qui lui sont
particulires et  d'heureux nologismes. Voici les titres de ces
contes: _Le mouvement de curiosit_.--_Le tmoin ridicule_.--_La petite
acadmicienne_.--_Les amours modernes_.--_Les Violateurs_.--_Les folies
amoureuses_. Cette dition aurait t tire  300 exemplaires. Elle a
t imprime  Paris, rue de Seine, pour le compte d'un libraire, nomm
Dur...e. Elle est bien excute. Elle a t publie, je crois,  25
francs, mais comme elle ne se vendait pas facilement, ce prix fut port
dans le catalogue publi par l'diteur en 1900  9 francs. Il ajoute que
cet ouvrage presqu'inconnu des amateurs, donne une ide bien exacte des
dbordements de la haute socit du sicle dernier. Ce livre doit
maintenant tre devenu rare, cependant les exemplaires sans les gravures
ne se payent pas plus de 6 francs. Les exemplaires avec les gravures ne
se rencontrent pas souvent: 25 francs dans le catalogue Lemallier (avril
1904) qui indique: La 1re dition de cet ouvrage est introuvable et
mme inconnue des bibliographes.

_Contes nouveaux_ [avec l'pigraphe].

    _Sine me, liber, ibis in urbem, ovidius_.

_A Lige MDCCLXXXII_.--in-8 ce recueil contient: _Eptre ddicatoire au
prince de Ligne_.--_La veille des Procureurs_.--_Le feu d'hymen_.--_La
rancune posthume_.--_Les amours modernes_.--_Le Superflu du
rgime_.--_La Duchesse_.--_Les preuves sans rplique_.--_L'me en
peine_.--_L'incertitude et la Barbe_.--_L'oracle imaginaire_.--_Le
manchot_.--_Les Bas_.--_Cphise_.--_Le souhait_.--_La femme accomplie_,
etc.

_Contes nouveaux par Andrea de Nerciat prcds d'une notice
bio-bibliographique orns d'un portrait indit de l'auteur_.--_Lige
MDCCLXXVII.--MDCCCLXVII_.--(Bruxelles, Poulet-Malassis 1867) in-12 de
VI, 118 pages. La notice est signe: _B.-X_, ce qui signifie Beuchot et
X. Cet X est Poulet-Malassis qui a reproduit la vie de Nerciat par
Beuchot dans la biographie Michaud et y a ajout quelques renseignements
surtout bibliographiques. Le portrait de Nerciat est _d'aprs la
sanguine  M. Br. de Paris_. Ce portrait est de pure fantaisie, il a t
excut par M. Bracquemond.

_Les conteurs libertins du XVIIIe sicle, recueil publi avec une
prface et des notices bio-bibliographiques par Ad. Van Bever_
(_Deuxime srie_). _E. Sansot_ et Cie. _MCMV_.--On a reproduit dans ce
recueil un conte extrait des _Contes nouveaux_: _Le Manchot_, et Van
Bever indique qu'on trouve deux autres versions fort plaisantes de ce
conte dans les _Anecdotes europennes_, 1785, t. II, p. 46: _Sire
Albonnet_ et p. 276  _La Comparaison nave_.

_Dorimon, ou le marquis de Clairville, Comdie, joue pour la premire
fois  Versailles, le 18 dcembre 1775, et termine d'aprs l'effet de
cette reprsentation_ [Avec l'pigraphe].

    _Forsan miseros meliora sequuntur... Virg._

A Strasbourg de l'imprimerie de Levrault, imprimeur de l'Intendance. Et
se vend chez Gay, Libraire sous les grandes Arcades. M. DCC. LXXVIII.
Avec permission.--in-8 de 96 pages. La ddicace est signe par le
chevalier de Nerciat.

_Les rendez-vous nocturnes_, ou l'aventure comique, comdie-proverbe,
par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schnfeld
1787.--in-8.

_Les amants singuliers_, ou le mariage par stratagme, comdie-proverbe,
par le chevalier de N...t, Prague, Jean-Ferdinand Le Noble de Schnfeld
1787. in-8.

_Constance ou l'Heureuse tmrit, comdie en trois actes mle
d'ariettes, scne et musique de M. le chevalier de Nerciat_. _Cassel, P.
O. Hampe_ 1780.--pet. in-4 de 87 pages.

_Partition de Constance ou l'Heureuse Tmrit, Comdie mle
d'Ariettes_. _Sujet, Dialogue et Musique de la composition de M. le
Chevalier de Nerciat, dition de 1781. Exemplaire offert  son Altesse
Srnissime, Monseigneur le duc de Wurtemberg par son trs respectueux
serviteur l'auteur_. Manuscrit de 183 pages; il se trouve  la
_Knigliche Landesbibliothek_ de Stuttgart (_Cod._ mus. _fol._ 6. 2.
R.). Il n'est pas absolument certain que le manuscrit ait t crit par
Nerciat lui-mme. Il se peut qu'il soit de la main d'un copiste. Les
manuscrits de Nerciat sont trs rares, et comme on n'a pas trace des
correspondances signales par Poulet-Malassis, il serait peut-tre
intressant de comparer l'criture du manuscrit de Stuttgart avec celle
du manuscrit du _Diable au corps_ date de 1798 (?) et ayant appartenu
au duc d'Aumale, si toutefois, ce manuscrit existe encore. Si l'criture
des deux manuscrits tait la mme, il serait  peu prs certain qu'ils
fussent de la main de Nerciat.

M. Jean-Jacques Olivier  la fin de son ouvrage:--_Les comdiens
franais dans les cours d'Allemagne au XVIIIe sicle, quatrime
srie.--La cour du Landgrave Frdric II de Hesse-Cassel,... Paris...,
MCMV_ a donn (paroles et musique) d'aprs le manuscrit de Stuttgart,
des _Fragments de Constance ou l'heureuse tmrit, comdie mle
d'Ariettes, sujet, dialogue et musique de la composition de M. le
chevalier de Nerciat_. Ce sont l'ouverture, les deux ariettes et le
quatuor.

_La surprise de l'amour_, ariette avec accompagnement de deux violons,
alto et basse.--Il ne faudrait pas confondre cette ariette de Nerciat
avec la comdie de Marivaux, qui porte le mme titre.

_Les Invalides de l'Amour_, ariette.--Le grand dictionnaire Larousse en
cite ces vers:

    Amis, il neige sur nos ttes;
     notre ge, plus de conqutes
    Renonons aux tendres dsirs;
    Abandonns d'un dieu volage,
    Quittons Cythre avec courage
    Et cherchons ailleurs des plaisirs.

    Choisissons un bonheur durable;
    Jamais ingrat, toujours affable,
    Bacchus nous invite  sa cour.
    Enrlons-nous dans sa milice,
    Ce dieu reoit  son service
    Les invalides de l'amour.

_Choix de musique ddi S. A. S. Monseigneur le duc des
Deux-Ponts_.--in-4. La publication de ce recueil a commenc le 15
juillet 1783. Cette anne se compose de 10 fascicules numrots de I  X
comprenant 34 morceaux de musique numrots de 1  34. L'anne 1784
comprend les fascicules XI  XXIV comprenant 41 morceaux numrots de 35
 75. On y trouve des morceaux de: Adam, Andreozzi, F.-H. Barthelmont,
Beaumesnil, Bianci, Blin de la Codre (2 morceaux), Clmenti, Couperin,
Fr. Devienne, Dezaides (Dezde), J. Fr. Edelman (2 morceaux), Mlle
Edelmann, Adlade Eichner, Ch. Gabr. Foignet, Fontaine de Fontenet, Fr.
G. Gossec, Grtry (2 morceaux), A. J. Gros, Jos. Hemerlein, M. George
Karr, Aut. Lachnith l'an (2 morceaux), Le noble, Martini, Christ.
Mayer, L. Mayer, Mengozzi, de Nerciat, Nittel, G. Paisiello, M. Piccini
(4 morceaux), Mlle Pouillard, Pouteau, H. J. Rigel (3 morceaux), L'abb
Rose, Mlle Roy, le baron Sigmund von Rumling (2 morceaux), Sacchini (2
morceaux), Pompo, Sales, Sivol, J. Fr. Tapray (2 morceaux), Toeschi,
Vogler (3 morceaux), William (2 morceaux) et 6 morceaux anonymes. _La
Romance_ de Nerciat _pour chant et Basse_ se trouve dans le fascicule
_n XVIII_ (anne 1784) elle forme le n 63 du recueil et comprend 4
pages en 2 feuillets. Au bas de la quatrime page se trouve
l'indication: _Par M. de Nerciat_. Cette _Romance_ est place  la fin
du fascicule o l'on trouve aussi un _Andante pour clavecin par M.
Edelmann, une Romance chant et Clavecin par M. Blin de la Codre, un
minuetto pour violon et clavecin par M. Tapray_[37].

  [37] Il existe aussi plusieurs quatuors pour instruments  cordes,
    composs par Andrea de Nerciat.

                   *       *       *       *       *

On a attribu et l'on attribue parfois encore au chevalier de Nerciat
les ouvrages suivants.

_La matine libertine ou les moments bien employs_, Cythre
1787.--in-18 de 144 pages. Il y a des exemplaires avec 3 gravures en
couleurs et des exemplaires avec 5 figures (un frontispice et les
gravures libres aux pages 37, 42, 94 et 132). Ces dialogues rotiques
sont certainement de Nerciat, cependant comme ils se trouvent sous leur
forme dfinitive au tome 1er des _OEuvres de la marquise de Palmarze_,
on les attribue gnralement  Mrard de Saint-Just qui a chang les
noms et le titre. Il est aujourd'hui dmontr que Mrard de Saint-Just
tait un plagiaire. _La matine libertine_ allonge et devenue _La
petite maison_ se trouve aussi au tome II du _Thtre Gaillard_ (d. de
1865).

_La matine libertine_, etc.--(Bruxelles, 1867) in-16 de 114 pages avec
trois figures libres. Vital-Puissant dit de cette dition dont le titre
reproduit le texte de celui de l'originale: La rimpression de la
_matine_ est l'oeuvre de feu Jean-Pierre Blanche (ex-contrematre de la
fabrique de M. Collas de Paris), rfugi franais qui avait tabli 
Bruxelles une petite librairie d'occasion. L'imprimeur est le sieur J.
Briard.

_La matine libertine_, etc. [s. d.] _Paris, chez les marchands de
nouveauts_.--(Bruxelles, Brancard, 1883). In-12 de 96 pages. Cette
dition porte en tte: _OEuvres rotiques d'Andrea de Nerciat, La
matine libertine_, etc.--(Bruxelles, Kistemaeckers), in-32 de 78 pages,
2 fig. libres, dition minuscule tire  64 exemplaires, faisant partie
de la collection des: _Documents pour servir  l'histoire de nos
moeurs_.

_L'Odalisque_, ou Histoire des amours de l'Eunuque Zulphicara, ouvrage
traduit du turc par Voltaire. Constantinople, chez Ibrahim Bectas, impr.
du Grand Vizir, 1779, petit in-8 de 85 pages.

Ce petit ouvrage peu intressant a t attribu  Andrea de Nerciat,
sans doute  cause du titre de la 2e dition (voir plus loin), mais
peut-tre en avait-on d'autres preuves, car les biographes n'avaient
point signal cette dition, ce qu'ils n'eussent point manqu de faire
s'ils l'avaient connue. On sait que Du Croisy (cit par Barbier)
attribue ce roman  Pigeon de Sainte-Paterne, bibliothcaire de l'abbaye
de Saint-Victor. Pour ce qui est du nom de Voltaire mis en tte de cette
production, on n'a pas besoin de montrer qu'il n'y est que par
supercherie. A cet gard, l'_Avis de l'diteur_ est assez amusant:

  Voltaire a compos cet ouvrage  quatre-vingt-deux ans. Le manuscrit
  nous a t remis par son secrtaire intime, ce qui nous autorise 
  assurer l'authenticit de ce que nous annonons. On verra qu'il nous
  aurait t facile de faire disparatre quelques expressions
  nergiques, mais une froide priphrase n'aurait pas aussi bien rendu
  l'expression du personnage. Au surplus nous pensons qu'il nous faut
  respecter un grand homme jusque dans les carts de son imagination.

La spculation sur le nom de Voltaire parat avoir russi, puisque cette
faible lucubration a t plusieurs fois rimprime. Par bonheur il n'y
a pas d'apparence que quelqu'un s'y soit laiss tromper. Il est
impossible, dit Monselet dans _Les Galanteries du XVIIIe sicle_, de se
laisser prendre  ce pige vulgaire: l'_Odalisque_ est un rcit
absolument dpourvu d'intrt. Zni est une petite fille que l'on lve
pour la couche du Sultan; un eunuque nomm Zulphicara, devient amoureux
d'elle; de l, des descriptions de srail, des scnes de jalousie. Ce
n'est pas autre chose que cela.

Sur la page du titre, au milieu d'un cadre de fleurs et d'oiseaux, un J,
un F et M majuscules sont entrelacs. Ce chiffre nous fait supposer que
l'diteur de l'_Odalisque_ pourrait bien tre Jean-Franois Mayeur
assez coutumier de ces indignes supercheries.

Goy n'tait pas de cet avis: Quant  l'opinion de M. Charles Monselet,
crivait-il dans la 2e dition de sa _Bibliographie_, qui attribue cet
ouvrage  Mayeur de Saint-Paul, elle est peu admissible; car Mayeur en
1779, n'avait que vingt et un ans, et il tait bien jeune pour commettre
une telle supercherie. Goy s'est tromp; en 1779 Mayeur crivait dj
et collaborait depuis longtemps aux _Mmoires secrets_.

Il n'est pas donc impossible qu'il ait crit l'_Odalisque_. Au reste, on
sait que les supercheries ne lui dplaisaient point. D'autre part,
Monselet avance seulement que Mayeur pourrait bien tre l'diteur de
l'_Odalisque_.

_L'Odalisque_, ouvrage rotique, lubrique et comique, traduit du
turc, par un membre extraordinaire de la joyeuse facult
phallo-coro-pygo-glottonomique  Stamboul, 1787.--In-12. C'est la
deuxime dition, elle parut, parat-il, en Allemagne. Faisant allusion
 ce titre modifi et copi en partie sur le titre du _Diable au corps_,
Vital-Puissant avance sans lgance: Nerciat aurait presque lev le
voile qui cachait sa paternit. On pourrait expliquer cela
diffremment. Cette seconde dition a sans doute t publie par les
mmes imprimeurs qui avaient publi en 1785 la 1re partie du _Diable au
corps_, drobe  Nerciat. Ils l'avaient intitule: _Les carts du
temprament ou le catchisme de Figaro_: quoi d'tonnant que continuant
leur contrebande littraire, ils aient modifi le titre de
l'_Odalisque_, l'amalgamant avec celui du _Diable au corps_ dont ils ne
s'taient pas servis!

_L'Odalisque, ouvrage traduit du turc par Voltaire,  Constantinople
chez Ibrahim Bectas, imprimeur du grand Vizir, auprs de la Mosque de
Sainte-Sophie avec privilge de sa Hautesse et du Muphti_, 1796, in-8
de 75 pages, avec 4 gravures libres aux pages 46, 57, 67 et 74. Sur le
verso du faux-titre on lit: On trouve des exemplaires de cet ouvrage, 
Paris chez le libraire cour Mandar, n 9. Je n'ai pas vu l'dition de
1779 de l'_Odalisque_, mais j'ai un exemplaire de celle-ci entre les
mains. On y remarque sur le titre la vignette avec les J. F. M.
entrelaces qui ont compromis, et peut-tre avec raison, Mayeur dans
cette affaire. Mais peut-tre ces initiales ne se trouvent-elles pas sur
la premire dition, mais seulement sur celle-ci.

_L'Odalisque..._ Constantinople, 1796.--In-32 de 75 pages avec 4
gravures libres.

_L'Odalisque..._ Paris, 1797--In-18 de 108 pages, avec 2 gravures libres
grossirement excutes.

La mme anne, une partie du mme ouvrage reparut sous le titre suivant.

_Zulphicara, histoire turque..._ Paris, 1797.--In-18 de 32 pages, avec
des figures libres.

_L'Odalisque_, etc.--(Allemagne vers 1850), cette rimpression reproduit
le titre de la deuxime dition et porte la mme date: 1787.

_L'Odalisque..._ (Bruxelles, Poulet-Malassis, 1863), in-18 de 92 pages
avec 4 figures libres graves sur acier.

_L'Odalisque..._ Constantinople, 1797.--(Bruxelles, vers 1865), in-18 de
80 pages.

_L'Odalisque_ ou Histoire des amours de l'eunuque Zulphicara; ouvrage
traduit du turc par Voltaire, Constantinople, chez Ibrahim Bectas,
imprimeur du grand Vizir, 1796 (Bruxelles 1868), in-18 de 94 pages avec
4 figures libres. Vital-Puissant dit: Cette dition bien imprime, sur
papier verg, a, sur toutes celles qui l'ont prcde, l'avantage d'tre
orne de 4 gravures indites, qui sont d'un drlatique plein d'humour.
Elle fut imprime par le sieur G. Briard  Bruxelles, pour le compte
d'un certain J. F. Deblaesere que l'on a vu exercer quantit de mtiers;
il fut, en effet, successivement, soldat, agent de police, bouquiniste,
voyageur de commerce, courtier pour guanos, marchand de tableaux,
directeur de rentes, marchand de lgumes, agent d'migration pour le
Kansas (Amrique), racoleur d'hommes pour les Indes Nerlandaises, et
enfin agent d'affaires quelconques, mtier qu'il exerait encore en l'an
de grce 1876.

_L'Odalisque_, ou les Mmoires de l'eunuque Zulphicara. Pice libre
attribue  Voltaire (Bruxelles). Brochure in-12, avec 4 gravures
libres.

_Le Vademecum des f...eurs_, par le Docteur Cazonn, membre de
l'Acadmie Lampsaque, au temple de Priape, 1775, in-12 ou in-8 de 36
pages avec un frontispice libre. Ce petit ouvrage en vers est attribu 
Nerciat par Vital-Puissant qui mentionne aussi une autre dition in-32
ou in-64 qu'on lui avait signale, mais qu'il n'a point vue.

_Le Vademecum_, etc.--(Bruxelles, Vital-Puissant, 1871), in-18 avec un
frontispice d'aprs celui de la 1re dition, tir  150 exemplaires.

_L'urne de Zoroastre ou la clef de la science des mages..._--in-8. Cet
ouvrage qui n'est pas mentionn par les bibliographies est attribu 
Nerciat par la _Biographie Didot_. On le trouve une fois, mentionn dans
un catalogue belge, mais il n'est accompagn d'aucune description. En
somme, c'est un livre inconnu. Vital-Puissant dit dans son jargon:
Est-ce une pice de thtre? Est-ce un roman? Aucune bibliographie ne
l'indique. Ce livre presqu'inconnu doit tre trs rare. Peut-tre est-il
une satire sur Mesmer ou Cagliostro, trs clbres  l'poque de
Nerciat, par leur charlatanisme et leurs dcouvertes prtendment
scientifiques.

                   *       *       *       *       *

On a en outre attribu  Nerciat des ouvrages dont manifestement il
n'est point l'auteur.

_L'Etourdi_, roman. Lampsaque 1784. Rimprim depuis et qui a t
attribu, faussement aussi d'ailleurs, au marquis de Sade. Peut-tre
est-il du chevalier de Neufville-Montador qui, alors, serait aussi
l'auteur de:

_L'Almanach de nuit_,  l'instar de celui de la marquise D. N. N. C.
contenant des anecdotes nocturnes... Aux Etoiles, chez Vesper, rue du
Croissant,  la Lune.--Nerciat n'est certainement pas l'auteur, et celui
de l'_Etourdi_ dit dans ce roman avoir publi un petit livre qu'on ne
trouve nulle part: _L'Almanach de nuit_, anne 1776.




LE DOCTORAT IMPROMPTU


N.-B.--_Toutes les notes qui se trouvent dans l'oeuvre du chevalier
Andrea de Nerciat sont suivies d'un (N.) lorsqu'elles sont de Nerciat
lui-mme._


AVIS DES DITEURS[38]

  [38] Cet _Avis_ se trouve dj dans la 1re dition du _Doctorat_, en
    1788.

Un valet d'auberge, charg de jeter dans la bote la premire de ces
lettres, et supposant, d'aprs le volume, qu'elle pouvait contenir
quelque chose de mystrieux, la porta chez un jeune homme attach, en
sous ordre,  l'un des bureaux ministriels, et qui logeait dans
l'htel. Ce commis, abusant de la circonstance, ouvrit le parquet; mais
au lieu de secrets d'Etat il n'y trouva que des folies, qu'il
transcrivit pour son amusement. Cette copie, qui a circul, nous est
parvenue, et c'est d'aprs elle que nous avons imprim.

Le lecteur nous pardonnera la libert que nous avons prise de jeter
par-ci par-l quelques notes. Celles qui tendent  l'instruire taient
du moins ncessaires, et ce n'est pas sans quelque peine que nous nous
en sommes procur les sujets. Quant  nos rflexions, si elles
prviennent celles du public, c'est que, premiers lecteurs, nous avons
d avoir avant lui les ides qui lui viendront, sans doute, en lisant
cette trange anecdote.

Il nous reste  rendre compte de ce qu'a d'quivoque la premire
planche, qui montre un abb dont il n'est nullement fait mention dans la
peinture du moment auquel cette estampe est applique. Mais qu'on lise
tout: on saura que des amants qui se croyaient seuls au monde 
l'instant de leur bonheur taient vus.


LETTRE D'ROSIE A JULIETTE[39]

  [39] Juliette tait une jeune dame qui vivait au couvent, en attendant
    l'issue d'un procs qu'on lui avait fait intenter  son mari pour
    cause d'impuissance. (N.)

Quand nous nous sommes spares, ma chre Juliette, je t'ai promis, et
de bien bonne foi, de ne te cacher ni mes faiblesses, ni la moindre de
leurs circonstances, si par malheur, je venais  me _pervertir_. C'est
ainsi que je nommais trs srieusement le parti d'abjurer peut-tre
certain systme _anti-masculin_ que tu m'as connu, dont j'tais
orgueilleuse et dont tu ne cessais de me railler. La haine active que
j'avais conue contre un sexe... selon moi si perfide, puisque trois de
ses individus m'avaient offense, cette haine, que je croyais immortelle
dans mon coeur, contrastant avec les dlices dont me faisaient jouir nos
tendresses fminines, je me persuadais que jamais _animal au menton
barbu_ ne viendrait  bout de m'arracher la moindre faveur... Que
j'tais folle! Trompe-t-on ainsi la nature!

Hlas Juliette, j'ai viol mon serment. J'ai cess de brler de cette
flamme que je nommais pure, parce qu'aucun _homme_ ne l'alimentait. J'ai
cess d'tre, comme nous disions, une _vestale mitige_[40]; et non
seulement _l'homme_, enfin, a profan mes _vierges appas_, mais du mme
saut dont je franchissais la barrire qu'il m'avait plu d'opposer  mes
mles dsirs, j'ai fait une culbute effrayante dans le gouffre du plus
blmable drglement...

  [40] Plaisantes vestales que des femmes qui, pour se passer d'hommes,
    ne laissent pas de donner le plus vif essor  leurs feux libertins!
    Mais il faut excuser de jeunes folles qui se sont exaltes dans un
    systme faux, et qui autant qu'elles peuvent, dcrient le travers
    par lequel elles croient se rendre heureuses. (N.)

Je crois te voir sourire avec malice et de mon cas fcheux et du ton
d'lgie sur lequel je t'en parle? Ris, mon enfant, tu fais bien:
moi-mme, quand j'y pense, je suis tente de rire aussi de ma
dconvenue; du moins, je ne saurais m'en affliger.

Tu conviendras que si quelque femme est excusable de penser faux, 
vingt ans, en matire de galanterie et de volupt, c'est sans contredit
celle qui, ne, comme moi, avec le germe des passions lascives, et doue
d'organes assez perfectionns, qui brlant ds les plus tendres ans d'un
feu secret, dont notre menteuse ducation prvient et dtourne mme la
connaissance, qui, en un mot, malheureuse trois fois de suite, par trois
amants mal choisis, attribuait au _genre masculin_ tout entier le mal
que quelques espces lui avaient occasionn seules. Le smillant
chevalier de Bruyancour (me disais-je),  qui j'avais vou les prmices
de ma sensibilit morale, m'a trahie lchement; je le surpris un jour
dans les bras de ma mre, et l'entendis plaisanter avec elle du got
trop vif qu'il avait su m'inspirer. Cette affreuse dcouverte m'avait
gurie; le besoin d'tre amoureusement occupe me pressait de distinguer
un jeune suppt de Thmis qui se dsolait, et dont je craignais de faire
le malheur... C'est lui qui m'a tyrannise. Hriss de fausses vertus;
imbu de la tristesse d'Young, des sophismes de Jean-Jacques; embrum des
sombres productions de d'Arnaud; admirateur studieux de tous les romans
et drames dclamateurs, larmoyants ou sanguinaires; jaloux, moins en
amant passionn qu'en mentor despotique, M. de Mlambert m'a fait
bientt regretter de n'avoir pas plutt t la dupe de son vent
prdcesseur que sa propre victime. Assige enfin par l'adroit et
diabolique abb Des Ecarts, j'ai eu le courage de rompre avec le
magistrat; et, ds lors, adoptant une morale tout  fait oppose, j'ai
mis sous les pieds tous les prjugs, mme ceux de rigueur. Dment
dgote pour lors, et des _agrables_ qui se partagent et se font des
trophes  nos dpens, et des _docteurs en sentiments_, dont l'aride
galanterie tend  coaguler le sang de la bouillante adolescence, me
voici toute  mon petit matre calotin... Mais le plus imprvu, le plus
sanglant des outrages m'attend o je crois trouver enfin le parfait
bonheur! Quand tout obstacle est aplani; quand je suis rsigne; quand
je brle de perdre toute espce de droits au respect de mon amant... M.
l'abb se trouve en dfaut! Apparemment frapp de quelque coup d'un sort
ennemi, cet intrpide fileur d'intrigues manque d'haleine au plus beau
moment de son rle! J'en suis, moi, pour mes frais de scne, et la toile
est tombe sans qu'il y ait eu de dnouement[41]. Dans quelle me, chre
Juliette, trois aventures conscutives aussi malheureuses
n'eussent-elles pas jet le trouble, la dfiance et le dgot!

  [41] Avec raison on trouverait invraisemblable qu'une jeune et jolie
    personne entirement livre  l'homme qu'elle chrit et qui a tch
    de la sduire, ne lui et rien inspir au moment de devenir heureux.
    Le fait est que M. l'abb, dans ce temps-l mme, tait cruellement
    incommod du bien qu'avait daign lui faire l'une de ses plus
    agrables connaissances. Un faible reste de probit s'tait oppos 
    ce qu'il empoisonnt, pour un instant de plaisir, la confiante et
    tendre Erosie.--Comment avons-nous su cela?--C'est que tout se sait
     Paris, aussi bien que dans le plus petit bourg de province. (N.)

Par une suite bien naturelle de tant de disgrces, je prends pour le
_monde_ une simple aversion;  cor et  cri, je demande le clotre; 
force d'importunits, j'obtiens enfin d'y tre confine. L, d'abord
dvote presque extatique, mais peu  peu, moins sublime; bientt,
dsabuse du ciel, et me rabaissant vers la terre, assez prs pour
observer que, mme dans la solitude des couvents, le plaisir a des
autels, je me hte de figurer avec ces _mondaines guimpes_ qui savent,
en dpit de la rgle et des voeux, se procurer  peu prs l'quivalent
des jouissances du sicle...

Mais  quoi bon, ma Juliette, te rappeler tous ces faits! Ne t'ai-je
pas mille et mille fois racont ce que tu n'avais point vu de mon roman
bizarre? Et tout le reste, n'en as-tu pas t la principale hrone,
jusqu'au triste moment de notre sparation? Quel plaisir n'ai-je pas 
me rappeler que, pendant les trois ans qui nous ont caches sous le mme
dme, nous n'avons eu qu'une me, qu'un secret, qu'un bonheur!
Tendrement aime, ardemment dsire de ton Erosie, toi seule as rempli
compltement le vide que mes infortunes galantes avaient ouvert dans mon
coeur. Tu tais mon bon gnie; tu me consolais; tu m'enchantais... Tu le
pourras encore, lorsqu' ton tour dgage de tes fers momentans[42], tu
reparatras sur le thtre du monde, o tes charmes et tes admirables
qualits te prsagent la plus belle carrire... Mais alors, seras-tu la
mme pour moi? Ton coeur ne sera-t-il pas de glace pour l'infidle
Erosie? Ne me mpriseras-tu pas d'avoir pu si brusquement devenir
inconsquente  mes plans et parjure aux serments qui nous avaient
lies? Non; tu seras indulgente. Ton me est douce; tes sentiments,
modrs en tout, ne te rendent pas, comme moi, susceptible de passer
inopinment d'un point extrme  l'extrme oppos. Je me souviens avec
plaisir que lorsqu'il tait question entre nous de l'excellence d'un
systme, dont tu suivais assez volontiers la pratique, sans tre fort
engoue de sa thorie, tu me disais avec une touchante ingnuit: Je
crois ma chre, que dans notre position, ce que nous nous permettons est
pour le mieux; mais, dans tout autre, pour mon compte du moins, je ne
rpondrais de rien. Les simulacres sont assez agrables o manque la
ralit; mais o l'on peut la trouver, peut-tre, ce qui la reprsente
le mieux, n'a-t-il que bien peu de mrite.

  [42] Le procs de Juliette allait tre jug. Il n'avait t suspendu
    pendant si longtemps, que parce qu'elle avait nglig de faire ce
    qui rend tout procs imperdable pour une jolie femme. (N.)

Quant  moi, ma chre amie, je n'ose prononcer. Il me convient de
flotter quelque temps encore entre mon ancienne erreur (si mon systme
en fut une) et la nouvelle (si c'en est une encore que de m'tre
rconcilie avec _l'homme_). Eh que sais-je, violente comme je suis dans
toutes mes affections, si, bientt, je ne me jetterai pas  corps perdu
dans le travers d'aimer, autant que je le hassais, un sexe dangereux,
aux atteintes duquel je me croyais  jamais inaccessible!... Lis mon
rcit, et juge-moi.

Puisqu'il ne suffit pas ici-bas d'tre jolie, grande, faite  peindre;
d'avoir de la naissance, de l'ducation, des talents; d'tre de plus
doue de ce caractre _harmonique_ qui peut contribuer au bonheur de ce
qui nous entoure; et puisqu'avec tous ces attributs, sans richesse, on
peut fort bien se trouver en butte  toutes sortes de disgrces, il
tait raisonnable que je me dcidasse  prendre un mari, quand un homme
honnte et riche se prsentait avec le dsir de m'avoir pour pouse. Tu
sais, parfaite amie, quels profonds et sages raisonnements je fis,
lorsque mon tuteur me proposa le plus que quadragnaire baron de
Roqueval. Tu me vis docile aux volonts suprieures[43], en dpit d'un
portrait qui, bien que flatt, comme le sont toutes ces effigies, ne
m'annonait qu'un homme laid et passablement dpourvu de tournure...--Eh
bien! te dis-je, il est du moins estimable et riche; et son tat
_d'homme de mer_ abrgera de neuf ou dix mois par an l'ennui de lui
faire face dans sa gentilhommire; il m'offre de notables avantages, un
douaire dcent... j'pouserai.--Mais il faudra traiter M. le baron en
mari!--Pourquoi pas! Ds que le coeur ne sera pour rien dans toute cette
affaire,  quoi va se rduire ma corve?...  remplir de temps en temps
une espce de formalit... que d'ailleurs il dpend toujours  peu prs
d'une femme de rendre insipide pour l'agent, et par consquent de plus
en plus rare! Non, l'hommage d'un mannequin tout  fait tranger  notre
me, est zro sur le registre du plaisir. Ainsi donc, mon mariage ne
rompra point mes voeux fminins; et pour tolrer des services absolument
sans importance, je ne me croirai nullement infidle  ma bien-aime
Juliette.

  [43] Erosie, par une clause assez bizarre du testament d'un de ses
    parents, ne devait hriter qu' condition qu'elle serait,  20 ans,
    marie  quelqu'un d'agr par le tuteur. (N.)

Tu le sais, je vis tout cela comme il le fallait voir, et, sans faire
la renchrie, je promis  l'empress baron l'honneur de ma main. Les
cadeaux parurent; le moment de quitter ma retraite (chre  cause de toi
seule, mais,  tous autres gards, fort maussade) arriva: je partis bien
afflige, non pas  cause de ce que j'allais trouver, mais  cause de ce
que je quittais. En un mot, je pris d'assez bonne grce le chemin de la
capitale.

Pourquoi ce pauvre diable de baron ne se trouva-t-il point pour m'y
recevoir? On ne croit pas universellement  la fatalit Cependant il est
trs vrai que certains vnements sont crits mille ans d'avance dans le
livre des destines et que toute l'adresse humaine ne viendrait pas 
bout d'effacer le moindre de ces dcrets... Encore une fois, pauvre
baron, pourquoi n'tiez-vous point chez vous lorsque j'y suis arrive?
Pourquoi votre mauvais gnie, afin que vous manquassiez de quarante
heures l'instant o j'aurais pu vous joindre, avait-il arrang je ne
sais quel incident qui, vous appelant  Brest, tandis que je cheminais
vers Paris, me mnageait l'occasion et tout le temps ncessaire pour que
vous reussiez d'avance... (ah bien innocemment de la part de mon coeur)
l'chec le plus redout par l'espce pousante!... Voici, ma Juliette,
comment tout cela s'est pass.

J'tais partie comme tu sais, sous la garde de cette fausse prude de
Batrix, mon ancienne gouvernante (devenue ma complaisante de bien des
manires au couvent), et de plus escorte par le brave Rud'homme, ancien
serviteur et compagnon des guerres de feu mon pre. Voyageant ainsi, je
ne pouvais qu'tre bien tranquille et quant  ma sret personnelle, et
quant aux soins qui rendent plus supportable la fatigue d'une longue
route. J'tais prvenue, par plus d'une lettre, que mon galant prtendu
viendrait au-devant de moi, de sa terre jusqu' Fontainebleau, o pour
lors la cour se trouvait.

Point du tout. A une demi-lieue de l, je vois s'avancer contre la
portire de ma diligence un ecclsiastique  cheval, qui venait de
parler  Rud'homme, quitant en avant.--Mademoiselle de... (mon nom, me
dit cet homme, avec assez de respect) voudra bien permettre que son trs
humble serviteur l'abb Cudard lui prsente l'hommage de M. le baron de
Roqueval, malheureusement absent par ordre et pour des devoirs
indispensables. Je suis charg de l'agrable commission de le suppler
auprs de mademoiselle, jusqu' son prochain retour.

Me voil fort embarrasse.--Mais, monsieur l'abb (balbutiai-je), je
suis fort sensible... Il faut bien... puisque je suis prive du plaisir
de trouver ici M. de Roqueval lui-mme, que je me conforme... Je ne
savais que dire, en vrit, car je n'tais pas moins embarrasse du
contre-temps qui me livrait  cet tre absolument tranger, que de
l'avide et gnante curiosit avec laquelle l'missaire tonsur (toujours
chapeau bas et pench sur l'encolure de son cheval) parcourait, tudiait
ma physionomie, et semblait vouloir marquer que ce rigoureux examen
faisait partie du devoir de son ambassade.

Je crus qu'il tait honnte de proposer au personnage de descendre de
cheval et d'entrer dans ma voiture. Il accepta l'offre avec
transport[44]. Batrix lui cda sa place de fond; il faillit s'y mettre;
cependant, par rflexion, il prfra le devant; bref, me voil face 
face de l'ambassadeur, nos jambes mles, et lui, s'inclinant assez,
soit impolitesse, soit effronterie, pour que son nez soit presque fourr
sous la dentelle de mon ample chapeau. Rud'homme conduit le cheval
dlaiss, nous cheminons au petit trot vers le gte.

  [44] Dfaut d'usage de part et d'autre; mais on sait que la voyageuse
    est une provinciale, et M. l'abb n'avait, comme on verra, nulle
    connaissance des belles manires. (N).

Naturellement, je devais tre curieuse de savoir ce que M. l'abb
pouvait tre de plus que l'missaire de mon honnte futur. Pendant le
trajet, cette curiosit fut satisfaite. M. l'abb Cudard venait
d'achever l'ducation scolastique du jeune fils d'un intime ami de M. de
Roqueval. Le matre et l'lve sortaient d'un collge de Paris. Conduire
l'adolescent  Fontainebleau, o le baron devait le prsenter au
ministre de la guerre,  l'occasion d'un emploi rcemment accord, tait
le dernier devoir que M. Cudard remplissait; et, dj, gratifi d'un
bnfice, il n'attendait plus que le retour de mon baron pour se retirer
d'auprs du jeune vicomte de Solange.

Je faillis demander pourquoi celui-ci n'tait point venu. N'est-ce pas,
Juliette, que c'et t bien indiscret  moi? Aussi me souvins-je 
propos que j'tais fort indiffrente sur le compte de tout tre
masculin; et je me dis _qu'il devait m'tre gal, qu'un blanc-bec et ou
n'et pas accompagn son pdagogue pour venir  ma rencontre_. D'aprs
cette rflexion, je n'aurais d tout imagin de me faire instruire de ce
qui pouvait regarder le petit vicomte; mais il plut  M. Cudard, sujet 
babiller, et (je m'en tais aperue ds son dbut) fort entrant, de me
parler uniquement de son lve.

--En vrit, Mademoiselle, il est charmant; sans doute, vous voudrez
bien permettre que j'aie l'honneur de vous le prsenter ce soir?
Autrement, le pauvre petit aurait le chagrin de souper seul dans sa
chambre.

--Comment donc, Monsieur l'abb! Certes, je ne souffrirais pas qu'
cause de moi...

--Vous le verrez, Mademoiselle. C'est un petit amour. Il est fait pour
avoir dans le grand monde les succs les plus distingus. Qu'il me
tardait de le voir sortir de ces maudits collges! J'y languissais par
intrt pour lui. On croit faire merveille en claquemurant de la sorte
ses enfants dans ces coles, o l'on suppose que l'instruction est
excellente et que les moeurs sont  l'abri de toute corruption! Eh bien!
Mademoiselle, c'est une erreur. D'abord, on n'y devient pas fort savant;
d'ailleurs,  quoi bon, pour un militaire, savoir le latin et le grec!
Mais, ce n'est pas tout: le grand inconvnient de ces maisons, c'est
qu'il y rgne des abus! C'est qu'il s'y passe des choses!... Pour peu,
voyez-vous, qu'un enfant ait de bonne heure des dispositions  se
sentir... pour peu que la nature ait pouss son premier cri... et mon
lve est bien prcoce...

--Mais, Monsieur l'abb, ces dtails sont assez indiffrents, ce me
semble,  l'objet de mon voyage?

--Vous avez raison, Mademoiselle, et je vous supplie de m'excuser. Mais,
c'est que chacun est toujours si rempli de son objet! et j'aime mon
petit bonhomme, je l'aime! Suffit, il tait temps qu'on nous ft changer
de thtre. Le monde, Mademoiselle, le monde est l'lment o doit
respirer, avant la naissance des passions, un gentilhomme qu'on a
dessein de pousser dans le militaire et de lancer  la cour. Un an de
plus de notre contagieuse solitude, et le plus aimable enfant...
peut-tre se perdait.

A travers ces extraordinaires confidences, qui avaient fait hausser
plus d'une fois les paules  la maligne Batrix, nous entrmes enfin
dans notre auberge.

J'avais  peine pris possession d'un appartement, assez commode et
presque lgant, que mon futur avait pris soin de m'y faire prparer,
qu'on entendit, dans le corridor, le bruit de quelqu'un qui courait en
foltrant avec des chiens.

--Le voici, le voici (s'crie aussitt l'abb, marquant le plus vif
intrt)! c'est M. le vicomte avec ses danois. Il a voulu voir la chasse
du roi: je n'ai pas cru devoir lui refuser cette petite satisfaction
pendant que mon obissance aux ordres de M. de Roqueval m'appelait
ailleurs.

En mme temps une voix encore enfantine, mais intressante, disait trs
haut  quelqu'un:

--Eh bien! a-t-on des nouvelles de M. Cudard! A-t-il trouv?

Comme soudain nous n'entendmes plus rien, je compris qu'on rpondait
tout bas  ses questions. Pour lors, aprs s'tre une seconde fois
assur de mon consentement, le mentor ouvre, et dit d'un ton magistral:

--Venez, venez, monsieur le vicomte; la respectable personne qui doit
faire le bonheur de votre digne patron, veut bien vous permettre de la
saluer. Allons, moins de timidit, venez, vous dis-je.

Figure-toi, chre Juliette, l'excs de mon tonnement, lorsqu'au lieu
d'un morveux tel que je me l'tais imagin et qu'annonait peut-tre
l'invitation de Cudard, je vis s'avancer avec grce un jouvenceau de la
meilleure tournure, trs grand pour son ge, svelte,  la physionomie
noble, et beau!... ma chre, beau comme Adonis. J'ai peut-tre le
malheur d'avoir quelque chose d'un peu repoussant pour les gens qui ne
me connaissent point, et c'est pourquoi sans doute le sourire du vicomte
fut coup sur-le-champ par l'air le plus compos; je vis ses longs et
beaux yeux noirs s'abaisser vers la terre. Il fit un temps d'arrt,
rougit et devint cleste... Ce ne fut qu'une minute plus tard qu'il put,
en hsitant, me faire un compliment, d'ailleurs fort honnte. Cudard,
dj trs familier, et qui avait le ton de l'ascendant, prit alors la
parole avec assurance et me dit:

--Il faut nous excuser, Mademoiselle. Nous sommes colier; nous n'avons
rien vu encore; ainsi, notre embarras est bien pardonnable.

--Pdant (manquai-je de lui rpliquer)! tu serais moins audacieux et
bien embarrass toi-mme si tu pouvais sentir le ridicule de ton rle;
va, ta mdiation est ici bien inutile.

En effet, le trouble du bel adolescent, sa gne respectueuse, les
grces que cette louable timidit prtait  sa charmante figure, avaient
bien plus d'loquence que les sottes excuses de l'abb! Je ne pus
m'empcher de couvrir celui-ci d'un regard peu flatteur pour sa vanit,
s'il et t saisi; mais cet homme, plus histrion qu'observateur, allait
de l'avant et parlait comme se croyant inaccessible  la critique.

Comme je n'tais pas assez fatigue pour ne pouvoir trouver de plaisir
 me promener, je tmoignai l'envie de parcourir les jardins du chteau.
Nous nous y rendmes donc aussitt que mes nouveaux compagnons eurent
quitt leur attirail de cheval, et que j'eus fait moi-mme un peu de
toilette.

Pendant cette promenade, je fus aussi parfaitement contente du petit
vicomte, que mcontente de l'excdant abb. Ce prsomptueux ne
s'tait-il pas donn les airs de me questionner de mille manires,
toujours en me priant beaucoup d'excuser!

Mais (disait-il) on ne peut voir mademoiselle sans prendre  tout ce
qui la concerne le plus vif intrt. Oui (essayant de me prendre
affectueusement la main), je voudrais avoir le bonheur de vous connatre
 fond, afin de pouvoir... vous devenir peut-tre fort utile. (Ma mine
aurait d l'embarrasser: il osa poursuivre.) Une jeune personne qui
prend pour poux un homme g doit,... sur bien des articles, tre de
bonne heure prpare.

--Je ne vous entends pas, Monsieur l'abb.

--C'est que... dans l'tat que vous allez embrasser, tout n'est pas
roses; il s'en faut beaucoup.

--J'avais imagin que les gens du vtre avaient assez peu de
connaissance de ce qui regarde l'ordre o je vais entrer?

--Prjug que cela, Mademoiselle. Les gens de mon tat ont des rapports
avec toutes les classes de la socit: nous tenons  tout. Nous sommes
si accoutums  voir!... et  bien voir!... (Et le sot ne voyait pas que
je le portais sur les paules!)

--Monsieur (lui ripostai-je), j'ai beaucoup de penchant  vous croire
homme trs capable, mais, toute ma vie, j'ai pris assez volontiers
conseil des circonstances... du moment, si vous voulez; et sans me
prparer  jamais rien, j'ai communment le bonheur de choisir avec
assez d'adresse le parti convenable... Je crus voir alors mon Cudard
sourire avec pigramme, et combiner quelque ide qui lui serait venue
sur-le-champ...

Pendant tout ce beau colloque, le pauvre petit vicomte n'avait pas dit
une parole. Il avait rv, Dieu sait  quoi; mais il y eut un moment de
silence, ce qui rendit trs remarquable un profond soupir que le pauvre
enfant exhala.--Bont divine (s'cria l'ex-gouverneur)!  qui donc en
avez-vous avec cette suffocation soudaine!--Moi! riposta Solange, je ne
suis point suffoqu... Je me trouve... parfaitement et n'ai t mieux de
ma vie.--Monsieur (interrompis-je), est peut-tre fatigu? (Je le
regarde avec amiti). La promenade le gne? On peut rentrer.--Oh! non,
non, Mademoiselle, demeurons, de grce: ce jardin est dlicieux! et la
soire si belle! Ah! quels yeux, quels yeux, Juliette, il avait en
exprimant ainsi son admiration! et je crus sentir en mme temps que le
bras dont j'enlaais le sien, se trouvait press contre son flanc... Je
devinai qu'il touffait pour le coup quelque nouveau soupir, ne voulant
pas donner plus de prise aux sottes annotations du pdagogue. Moi... (tu
peux m'en croire) sans coquetterie, mais... par espiglerie peut-tre,
et pour savoir si je pouvais avoir quelque part  l'agitation que
montrait mon petit promeneur, je fis la faute de lui sourire, avec un
mouvement involontaire de la main, qui, peut-tre, serra tant soit peu
l'une des siennes... Ah j'eus bientt lieu de me repentir de ces
apparences d'agaceries. Ne voil-t-il pas  l'instant mon Adonis qui
fixe sur mes yeux les siens brillants comme du phosphore! Il est sur le
point de s'arrter tout court. Je me vois menace... Je ne sais si ce
n'est point peut-tre d'tre embrasse  la vue de cent personnes, ou
Dieu sait quelle autre imprudence de jeune homme. Heureusement, M.
Cudard venait de s'arrter pour ramasser un papier fort sale qu'il avait
pris pour une trouvaille de consquence. Je le rappelai bien vite.

Cependant le coeur me battait! les veines du pauvre petit taient
gonfles! on les voyait serpenter sur son front enlumin... Je le
sentais tremblant, brlant... Je fus oblige (comme s'il y et dj de
l'intelligence entre nous) de lui faire, au moment o l'abb nous
rejoignait, un _chu_ imposant.

Et voil comment, en dpit qu'on en ait, peuvent natre des
malentendus. Qui, dans ce moment, nous voyant ainsi troubls, n'aurait
pas imagin qu'il y avait de part et d'autre un commencement de
galanterie?

Je me plaignis de la fracheur du soir et voulus retourner chez moi
tout de suite. Le doux et tendre adolescent nous suivit sans murmure.
L'abb gotait d'autant mieux ma rsolution subite, qu'avant de quitter
l'auberge, il avait oubli de demander le bulletin du souper; il se
reprochait cette ngligence en homme qui affichait une gourmandise...
d'abb, c'est tout dire.

Je redoutais fort l'instant o cet inspecteur, visitant la cuisine, me
laisserait probablement seule avec mon trop inflammable lve. Par
bonheur, Batrix, qui se trouva devant la porte et que je fis monter
avec moi, me sauva le dangereux tte--tte. Je renvoyai promptement mon
jeune homme, sous prtexte que je voulais me dshabiller; cependant ce
besoin n'tait pas le principal objet qui me faisait dsirer d'tre
seule. Je fus invisible jusqu'au moment de nous mettre 
table.--Victoire! future baronne (dit, en entrant, avec le souper,
l'emphatique et toujours bruyant Cudard: il tenait  la main deux
lettres). Voici pour le coup des nouvelles positives et dont vous allez
tre enchante. M. le baron m'crit, et voil, Mademoiselle, ce que j'ai
trouv de joint pour vous  son ptre. Ma foi! vive la sympathie! Ce
galant homme a su calculer  la minute votre voyage et celui de notre
paquet, afin que tout arrivt ensemble.--Je lus, sans partager  certain
point l'extase du sot commissionnaire. M. de Roqueval, aprs un dbut de
lieux communs galants, dont je ne me sentais nullement touche, et
d'excuses  propos d'une absence que je m'tais dj rsigne  souffrir
trs patiemment, s'annonait pour le lendemain ou le surlendemain au
plus tard. Je fis, comme le petit vicomte, un gros soupir, que
l'examinateur Cudard ne manqua pas de prendre, avec tout le discernement
possible, pour l'expression frappante du dsir que j'aurais dj
d'embrasser mon cher prtendu.

Pendant le court intervalle de temps que le petit amoureux avait pass
sans me voir, ses traits avaient dj souffert de l'altration, il avait
perdu la moiti de ses brillantes couleurs. Quand il fut  table,
quoiqu' mon ct, je lui vis l'air sombre et distrait: il ne me
regardait presque point. J'tais impatiente de cette conduite, et comme
je ne doutais pas qu'instruit avant moi-mme du rapprochement de M. de
Roqueval, Solange ne ft,  cause de cela, si tourment, je fus pique
de l'air que semblait se donner un tourdi de compter d'avance sur assez
d'intrt de ma part pour qu'il se crt en droit de se faire des chances
personnelles de ce qui pouvait me concerner. Dans ces dispositions, je
fis l'essai d'une manoeuvre qui me russit pourtant assez mal. Je crus,
en persiflant le petit boudeur, le rveiller et mettre fin  ma
maussaderie; mais, il avait un assez bon caractre pour me sourire, et
me dire mme des choses assez agrables, tandis que je le harcelais; il
n'en avait pas moins le _coeur gros_, et des larmes qu'il ne pouvait
retenir s'chapprent tout  coup avec tant d'abondance, que Cudard les
et infailliblement remarques, s'il n'et pas t profondment occup 
dvorer une volaille succulente, unique objet de sa gloutonne
attention... Cet accs d'apptit nous pargna ce que le mentor n'aurait
pas manqu de dire au sujet des vapeurs de l'lve... Je fus enchante
de ce que l'abb ne voyait d'un trouble dont enfin il aurait aussi bien
que moi devin la vritable cause.

Ce moment, ma chre Juliette, tait le premier o, depuis mes malheurs,
j'avais, en faveur d'un homme, prouv quelque mouvement de
compassion... disons plutt d'attendrissement... Je ne sais, mais si
j'avais t tte  tte avec mon petit afflig quand ses pleurs se
firent jour, je me serais peut-tre mise en grands frais pour lui donner
des consolations. Mes yeux apparemment lui en dirent quelque chose; car
aprs y avoir fix quelques instants les siens, il reprit visiblement sa
srnit naturelle, sa charmante humeur; et le plus attrayant coloris
reparut sur son visage.

Pendant ce temps-l, Cudard goinfrait, et buvait comme un Suisse:
bourgogne, bordeaux, champagne, il appela de tout; sous ces beaux noms,
on lui prsenta les drogues qu'on voulut; il les huma sensuellement et
en telle quantit, que le sage gouverneur tait ivre quand nous
quittmes la salle. La paix tait faite  la sourdine entre l'lve et
moi; Cudard eut l'insolence de me voler un quart de baiser; je lui
aurais arrach les yeux, si je n'avais imagin soudain que cette
vivacit m'autorisait sans doute  donner  mon tour un baiser tout
entier, et de la bien bonne espce au petit tmoin. L-dessus, nous
allmes tous essayer de dormir...

Je vais aussi, ma chre, te laisser respirer un moment et combiner
comment je pourrai te peindre (sans trop effaroucher ta pudeur) le reste
un peu bien fort de ma singulire aventure...

Je poursuis. On supposerait volontiers qu'une jeune personne qui
pendant cinq jours de suite a t cahote et n'a pas eu de trs bons
gtes, va s'endormir, lorsqu'enfin,  peu prs parvenue  sa destination
et passablement contente, elle se trouve tendue dans un excellent lit.
Cependant, je ne fus pas assez heureuse pour que les pavots de Morphe
vinssent  souhait engourdir mes paupires. Une chaleur dvorante
prcipitait la circulation de mon sang; aucune attitude ne me semblait
commode; sans rhume, j'prouvais une oppression...

Aprs m'tre longtemps agite dans mes draps, ta pense (que j'avais,
je te l'avoue, un peu repousse, comme si j'eusse eu honte de me voir
cite par elle au tribunal de la fidlit), ta chre pense, qui
m'obsdait, eut enfin audience.

J'avais de la lumire: je me levai pour courir  certaine cassette, o
tu sais que je conserve avec le plus tendre soin les trsors de notre
amour. J'apportai prs de mon lit ce meuble, et j'en tirai tes
lettres... dignes de Sapho: je les relus avec une tendresse... avec un
dsir!... Je portai tes beaux cheveux  ma bouche... Je mis autour de
mes hanches cette galante ceinture,  laquelle il te souvient qui pend
un mdaillon prcieux o, derrire ton portait, sont enchsses
certaines dpouilles... cher trophe de mon bonheur claustral. Oh! bien
sincrement et sans cajolerie, ma Juliette, je puis t'affirmer que ce
talisman de plaisir ne toucha point en vain au champ o les traces de
ton amoureuse moisson sont encore rcentes. Mille dlicieux souvenirs
m'enivraient, et, sans qu'il ft besoin de recourir  cette effigie
grossire[45] que j'ai voulu conserver, qui tant de fois nous servit
tour  tour  pulvriser dans le mortier de Cythre _le dsir de
l'homme_ que nous y voulions exterminer; ta cleste image, aide du plus
lger attouchement, me fit deux fois oublier mon tre dans le sein du
parfait bonheur. C'tait cette rparation de mes torts envers toi, cette
amende honorable qu'attendait Vnus, protectrice de tes intrts, pour
me permettre de fermer l'oeil.

  [45] N'en dplaise  la sublime Erosie, l'usage de ce qu'elle indique
    ici dment un peu sa prtention aux _vierges appas_. Une demoiselle,
    aprs avoir vcu du rgime dont elle nous fait l'aveu, peut valoir
    une veuve, au dire des connaisseurs. Les malins vont plus loin: ils
    donneraient volontiers,  deux amies aussi dlicates, aussi fires
    de _n'avoir jamais connu l'homme_, des brevets de catins. (N.)

J'eus une nuit dlicieuse.--A mon rveil (il tait dj grand jour), je
me mis  mditer sur tout ce qui s'tait pass le jour prcdent... On
m'avait fait du feu. Quelque peu de fume rendait ncessaire la
prcaution d'arer ma chambre! mais la croise tait trop prs du lit
pour qu'on pt l'ouvrir sans m'incommoder; on prfra donc laisser ma
porte entr'ouverte. Batrix allait tre occupe chez elle  mettre en
tat les chiffons que j'avais choisis pour ce jour-l. Calme et livre
ainsi  moi-mme, je me sentais exister bien agrablement.

Que j'tais folle (me disais-je avec gaiet)! J'ai failli, pour un
enfant, droger  mes principes!... car enfin... il m'avait intresse,
je ne puis le nier... C'est qu'en effet, il est bien beau! bien
aimable!... Quels traits! quelle tournure... et les grces qu'il a dans
son langage! dans ses manires! dans ses moindres mouvements!... Mais
cela n'a que seize ans.--En mme temps, mes regards se trouvaient, par
hasard, dirigs sur l'outil auxiliaire que tu connais, et qui avait le
nez hors de ma cassette... Devine l'ide bouffonne qui me survint...
C'est qu'il devait y avoir bien de la diffrence entre cette figure
toffe et le joujou naissant dont ce pauvre Solange devait tre pourvu.
Le ridicule de l'chantillon anim, plac par mon imagination  ct de
l'effigie, me fit sourire; et pour mieux m'amuser du parallle, je
saisis l'objet qui se trouvait  ma porte, au dfaut de celui qui n'y
tait pas... Ce que je tenais me parut plus fort qu' l'ordinaire...
impraticable mme, quoique nous l'ayons si souvent employ... Comme si
j'avais doute que ce ft le mme, je fis l'enfance de l'approcher du
seuil de son domaine... et je me dis: Un Solange figurerait l beaucoup
moins bien... D'ailleurs, il est homme; il n'aura jamais l'honneur d'en
approcher.

Etourdie j'avais totalement oubli que ma porte tait ouverte! Borne
par mon seul rideau, j'agissais comme si j'avais t seule au monde;
gne par mes couvertures, j'tais sortie tout  fait de mes toiles. Un
cart lascif prparait l'accs au joujou chri!... Dieux! mon baldaquin
s'entr'ouvre! C'est Solange, un gros bouquet  la main, et qui, lger
comme l'ombre, s'tait avanc jusque-l!

Un coup de foudre ne m'aurait pas mieux atterre. Je fais un cri sourd
et me hte de cacher ma turpitude, en m'enfonant dans mon lit.
L'indiscret non moins frapp, tombe la face sur moi... Nous gardons
d'abord un morne silence, je le romps enfin, furieuse, et, me retournant
avec brusquerie vers le tmraire visiteur:

--Osez-vous, monsieur, lui dis-je, vous arrter ici quand vous venez de
me causer une frayeur...

--Pardon, mille fois pardon, mademoiselle.

--Entra-t-on jamais chez une personne de mon sexe!...

--Hlas je vous supposais endormie... Je me flattais de vous voir un
instant  votre insu, et de pouvoir poser sur votre lit ces fleurs, qui,
lors de votre rveil, vous auraient appris...

--Quoi?

--Que la premire pense du tendre Solange avait t pour vous; car, 
quel autre que moi auriez-vous pu imputer cette lgre marque
d'attention?

--Sous toute autre forme, monsieur (rpliquais-je plus d' moiti
radoucie), votre attention m'aurait infiniment touche; mais...

Que pouvais-je ajouter de raisonnable, Juliette? J'aurais eu bonne
grce  faire la mchante!  quereller! J'allais tre, ma foi! la plus
embarrasse, si l'aimable enfant, tombant  mes genoux et portant  sa
bouche ma main dont il demeurait empar, ne s'tait mis loquemment en
frais de justification. Peine inutile, car j'tais bien loigne de lui
vouloir du mal, mais j'avais besoin qu'il entrt en scne, afin que je
fusse dispense de pousser plus loin un rle que je sentais ne pouvoir
soutenir avec vrit... Le prtendu criminel dit tout ce qu'il voulut;
je me tirai d'affaire avec un air de demi-colre que je n'avais point de
peine  laisser dgnrer par degrs en indulgence. Ma position exigeait
ce petit mange. Quelque coupable que pt tre, dans le fait, celui que
son intention et surtout son amour justifiaient si bien, sa cause
n'tait pas  beaucoup prs la plus mauvaise. Sans ma faute, quelle et
t la sienne! il s'agissait donc de dtruire l'impression que ce
qu'avait vu Solange (eut-il t plus enfant encore) ne pouvait manquer
de faire natre dans son esprit.

Cependant, au lieu de se prvaloir de sa dcouverte et de la prise
qu'elle lui donnait sur moi, le pauvre petit, toujours contrit, toujours
suppliant, couvrait ma main de baisers.

--Belle, mais perfide main (disait-il), je te caresse, et j'y ai bien du
plaisir... tu n'es pourtant que mon ennemie (ceci m'tonna).

--Que voulez-vous dire, Monsieur!

--Cruelle! eh! n'ai-je donc pas vu...

--Vous devenez fou, mon cher Solange.

--Vous flatteriez-vous d'abuser de votre ascendant au point!...

--Quoi! tout  l'heure, cette main adorable n'tait-elle pas arme d'un
formidable instrument et ne le dirigeait-elle pas?...

--Achevez de dire quelque impertinence!

--Je me tais, mais... je sais trop ce que l'exercice goste o je vous
ai surprise a de fatal pour un amant[46].

  [46] Si l'on continue de lire, on cessera d'tre tonn de voir notre
    enfant de seize ans parler et mme agir comme l'homme le plus form!
    Solange n'en tait pas (comme le fait le prouve) tout  fait  sa
    premire aventure. En dpit du collge et de l'abb, son ducation
    amoureuse tait dj bien avance. Paris est un sjour o les jeunes
    gens sont si prcoces! et pour peu qu'ils aient des dispositions 
    saisir les principes mondains, il y a de si bons professeurs! (N.)

Je commenais  n'tre plus  mon aise.

--Parlons un peu raison (dis-je, lui retirant ma main et m'levant
assise contre mes oreillers). En supposant qu'il y ait quelque chose de
rprhensible  ce dont votre indiscrtion, peu civile, vous a fait
tmoin, quel droit auriez-vous, s'il vous plat,  vous en formaliser?

--Aucun sans doute, mais si vous aviez un peu...

--De prudence, voulez-vous dire apparemment... ma porte aurait t
ferme, et vous n'auriez pas maintenant la cruelle satisfaction de
m'humilier.

--Vous humilier! moi, qui vous adore! moi qui suis votre esclave! oh!
non, non; je pourrais plutt me croire infiniment heureux d'avoir vu ce
qui s'est pass!... mais il aurait fallu pour cela... ou plutt vous ne
l'auriez pas fait si... (Il fixait ses regards sur les miens sans
continuer).

--Poursuivez; faites-vous mieux comprendre.

--Une femme un peu susceptible de compassion et qui aurait daign
rflchir  l'tat violent o je suis depuis que j'ai le bonheur ou le
malheur de vous connatre... si d'ailleurs elle n'et pas prouv pour
moi quelque rpugnance insurmontable, et que ses sens l'eussent
tourmente... (Au travers tout son petit tortillage, je le voyais trs
bien venir:  dessein donc de l'aider un peu).

--Cette femme! eh... bien!

--M'et donn la prfrence.

Et voil mon pauvre petit tout confus, repentant peut-tre d'avoir
laiss chapper cet aveu cavalier. Cependant, au lieu de me fcher,
comme pour la dcence j'aurais peut-tre d le faire, je fais la folie
de rire aux clats.

--Comment (ripostai-je d'un ton railleur),  seize ans! mais, mais, mon
ami, voil de ces propositions... qu'on ose tout au plus faire quand,
dcidment libertin, on a sous la main quelque femme d'une dissolution
connue... car, avant tout autre, il n'y a qu'une longue habitude ou des
sentiments rciproques bien avous qui puissent relever l'homme le plus
pris du respect qu'il doit  notre sexe.

--Ah! oui, je n'ai qu' me conformer  ces belles maximes! Une longue
habitude! des sentiments rciproques! Avons-nous le temps de voir se
former tout cela! Vous en parlez bien  votre aise! Indiffrente,
bravant l'amour, et devant vous marier aprs-demain vous ne vous souciez
gure de ce que va devenir le malheureux Solange. Ce M. de Roqueval, qui
revient pour votre bonheur, fera mon supplice, il me comblera, si vous
voulez, d'amiti,  cause de mon pre; il me conduira chez le ministre,
voil qui est fort bien; mais aprs cela, le bourreau qu'il est me fera
tmoin de son funeste mariage; le lendemain il me renverra dans ma
famille... Et cependant vous serez  jamais perdue pour le malheureux
que vous avez ensorcel... Ah! j'en mourrai... Non, non, Mademoiselle;
je ne survivrai point au moment affreux qui m'arrachera d'auprs de
vous!

Et voil les plus beaux yeux du monde changs en deux ruisseaux de
larmes... Mes mains en sont trempes. J'allais peut-tre dire quelque
chose de trop, quand le bel enfant continua. Si vous tiez de ces femmes
austres, sauvages, qui mconnaissent le charme de la volupt! Mais
aprs ce que j'ai vu!... barbare!... Pourquoi pas plutt moi! Pourquoi
pas, au lieu d'une idole difforme, un tre vivant qui se consume pour
vous?... Conois-tu, ma chre Juliette, qu'on puisse raisonner plus
juste? Et crois-tu qu'il m'et t dcent de faire la bgueule avec le
clairvoyant tmoin de ma luxurieuse manoeuvre!

--Mais, Solange (lui dis-je, me prtant  l'effort qu'il faisait pour
prendre un baiser), quand je serais assez faible... tu vois, mon bel
ami, que je le suis peut-tre plus que tu ne l'imaginais... Oui, je te
l'avoue, je n'ai pas un instant dout de t'avoir donn de l'amour. Tout
ce que tu m'as laiss voir de tendre, d'imptueux m'a flatte. Ton
imprudence mme d'tre venu ce matin, je t'en sais gr, je crois, en un
mot, que, pour faire une joyeuse folie, on ne pourrait choisir un tre
plus charmant et moins capable que toi de donner des sujets de repentir.
Mais, avec tout cela, mon cher, si je me livrais  ton penchant, au
mien; si nous venions  perdre la tte,  quoi cela me mnerait-il?

--Au bonheur, cleste amie, au parfait bonheur.

--Parfait bonheur immdiatement suivi de peines cruelles. Tu me le
faisais observer  l'instant. N'aurai-je pas dans vingt-quatre heures un
souverain matre, des devoirs sacrs?

--C'est donc  nous de reculer de vingt-quatre heures un malheur
invitable qui commence ds maintenant, si nous raisonnons en sophistes,
quand tout nous invite  jouir en amants.

Ah Juliette! c'est mon toile qui, pour confondre ma trop prsomptueuse
confiance en moi-mme, me suscitait cette trange aventure et voulait,
afin que je fusse compltement humilie, qu'un enfant triompht de ma
haine factice contre tout le sexe masculin. Ne trouves-tu pas que mon
norme prjug, vaincu d'emble par Solange, rappelle ce fanfaron de
Goliath que le petit David terrasse du premier coup?

Mais laissons ces purilits.

--Tu dois tre impatiente de voir comment va se terminer notre
singulire argumentation. Puisse, hlas! le dnouement ne pas te
dplaire, mon coeur. Voici l'instant o, comme souveraine de mes
inclinations, tu vas tre mortellement offense; mais j'aurai mon tour,
et tu peux d'avance compter sur le mme pardon, que tu ne me refuseras
pas sans doute.

Qui l'et cru d'un enfant! Au reste ce qu'il va faire est moins
difficile  l'ge le plus tendre, que ces tours de force d'un esprit
prmatur par lesquels mon petit sducteur m'a dtermine enfin 
combler ses amoureux dsirs.

Un baiser, de ceux qui signifient tout, qui donnent carte blanche pour
tout, mit fin  notre dbat sentimental. Tandis que nos bouches taient
colles, nos langues enlaces, des mains prvoyantes arrachaient ma
triple enveloppe. Dj, mes plus attrayantes richesses taient saisies,
incendies, et souffraient un doux pillage. Quel colier, grands dieux!
Quel parti ne sut-il pas tirer de ses premiers succs. Avec quelle
adresse n'escamota-t-il pas si bien les apprts du triomphe dcisif, que
je croyais le vainqueur bien loin encore de faire son entre, lorsque je
reconnus qu'il tait dj matre absolu de la forteresse... Mais, que
dis-je? Tandis que ma tte roulait peut-tre encore quelque sot projet
de rsistance, ah! sans doute, tout le reste de mon individu tait
d'intelligence avec l'ennemi pour que je fusse compltement subjugue;
car lorsque aprs un moment (de ceux qu'aucune plume ne peut dcrire, de
ceux que peu d'heureux peut-tre peuvent obtenir et qu'il faut avoir
connus pour pouvoir s'en faire une juste ide)... lors, dis-je, que je
revins  moi, je reconnus que, de tous mes membres, j'avais saisi,
treint, enchan le bel enfant, comme si j'avais essay de le faire
passer tout entier au-dedans de moi... Nous nous renvoyions
rciproquement nos mes du fond de nos poitrines, avec nos brlantes
haleines... O sexe trop fait pour nous, trop ncessaire  notre bonheur,
comme Solange te vengeait par la conversion d'Erosie et la dfaite de ta
plus intrpide antagoniste!

Cependant chre Juliette, comme j'ignore si j'aurai le temps, avant
l'arrive du baron, de finir la tche de ma confession dont tu ne sais
pas encore ce qui m'a rendue le plus coupable, je vais  bon compte
t'expdier ce que j'ai griffonn. Trouve bon qu'en finissant je te
demande humblement pardon, et t'assure que si les vapeurs de ma tte
exalte peuvent, en se dissipant, entraner aussi la passion chimrique
que tu m'avais inspire, du moins mon attachement parfait et rflchi
conservera dans mon coeur plus sage une existence inaltrable. Adieu,
Juliette, ton Erosie te couvre de baisers.

A Fontainebleau, le 3 novembre 17**


SECONDE LETTRE D'ROSIE A JULIETTE

Je venais, chre et tendre amie, d'envoyer  la poste le premier volume
de mes sottises, quand une seconde missive, adresse pour le coup
directement  moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient
sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!

Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, mme aussitt, en face
d'un _homme_  qui j'ai _manqu_ (car il faut bien en convenir,  moins
de prtendre  me mettre au-dessus de toutes les ides reues)... avec
un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-tre l'enfance ( vingt
ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu' son arrive il
ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai dcor son front!...
Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine
tout... et je le donnerais en cent...  toi-mme, qui sais dj la bonne
moiti de ma galante quipe. En vrit, mon coeur, si je n'avais qu'une
turpitude abominable  te raconter, je te ferais grce du reste de mon
aventure, mais quelques dtails, selon moi, si bons  savoir, se mlent
 ma propre scne, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en
faveur de ce got dcid que je te connais pour toute peinture lascive.

Aprs m'tre volontairement et bien dlicieusement donne  mon petit
sducteur, un retour vers la bgueulerie et t quelque chose de fort
ridicule; l'prouver ne m'tait pas possible; le feindre?...  quoi bon!
Cette plate fausset m'aurait assez mal russi sans doute. Heureuse,
parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'tre charmant avec
lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et
tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte,
nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu...

--Comment, petit dmon (dis-je  mon enfant gt), se peut-il qu' ton
ge, et sortant d'un triste collge, tu aies pu former un plan de _bonne
fortune_ si rus, si bien combin?

--Hlas ma chre vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prvu: tu
es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un dsir violent agit vite
et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie;
l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait
le reste...

--Il n'y a pas,  ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes,
et l'on a grand tort de plaisanter aux dpens de ces prtendus _timides_
qu'on croit ne savoir comment dclarer une premire passion, et que les
femmes, dit-on, quelquefois sont obliges de provoquer, pour qu'ils
aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mmes et
qu'elles ont rsolu de les y pousser.

--Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-l sont en grand nombre; on
commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de dcrire,
et tout comme un autre, j'ai pay ce tribut. Mais on est plus ou moins
chanceux dans la rencontre de la premire belle  qui l'on adresse son
voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le drober... Je
te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui
m'est relatif... mais prs de toi, je ne saurais m'occuper que de toi
seule... les moments sont courts... laisse-moi...

Il voulait...

--Non, non (lui dis-je), modre un instant ce transport, qui me flatte,
mais auquel je ne veux rpondre qu'aprs que tu m'auras fait confidence
de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant
ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leons dont tu
as si bien profit?

--La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu
veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu
se charger du tendre soin d'clairer mon inexprience, et de me donner
les doux prceptes dont je viens de faire une si heureuse application.
Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus
haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine  te faire
comprendre  propos de quoi cette fe bienfaisante m'apparut et voulut
bien prendre  moi quelque intrt.

  [47] Solange a tait fait pour trouver dans son propre coeur ce
    sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela,
    l'institutrice aimable (qu'il fera bientt connatre vaguement) lui
    avait recommand pour toujours la discrtion comme l'une des vertus
    les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus srs
    pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais
    cit ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hsite moins  le
    rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et
    qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chane vient  se
    rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui
    n'ont plus d'amour, tandis que le fat, dcri, mpris, trouve dans
    ses matresses dsenchantes autant d'ennemies qui souvent font pis
    que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on
    persuader de cette vrit l'essaim de ces avantageux, fatals aux
    amours, qui ne se plaisent qu' diffamer celles qu'ils ont pu
    sduire! (N.)

C'est maintenant l'ingnu Solange qui va t'entretenir, ma chre
Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grce des questions
parses que j'ai pu lui faire pendant son rcit.

--Ds l'ge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas prcisment 
propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une diffrence de
conformation. Certaines estampes immodestes que possdaient, dans le
plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus forms, et
qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnrent de ma part
mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de rpondre. Ds
lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente
amiti. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mmes, c'est--dire
bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de
notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques
palliatives de plus d'un genre. La premire, qui me fut enseigne au
bout de trs peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus
les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont
ravissantes. Pendant prs d'un an, j'en fis, quoique avec modration,
mes uniques dlices; mais je devenais grand garon; on me crut digne
enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne
volont de m'initier... j'en tais  peu prs l quand il arriva ce que
je vais dire.

Il y avait dans notre collge un garon de seize  dix-sept ans, sorti,
je crois, des Enfants Trouvs, et domestique dans notre pdantesque
solitude[48]. Ce balourd avait reu de la nature un embonpoint frais et
normal; sa tte ronde, moutonne, orne d'une fort de cheveux du plus
joli blond, n'aurait pas mal t sur les paules d'une grosse dondon de
la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait),
simple, sot, pourtant babillard, tait familier et si domin par
l'intrt et l'apptit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque
friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus draisonnables.
Tous nos pdagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu,
M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au
bouffon, cela faisait grand effet dans un sjour dnu d'amusements, et
puis encore le petit rustre croyait btement, ou feignait de croire que,
dans un collge, on se rend recommandable en affichant le dsir de
s'endoctriner. En consquence, il paraissait pier avec soin les
occasions o pendant nos rcrations et d'autres moments de loisir assez
rares le premier venu de nos pdants pouvait le faire lire, crire ou
rpter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de
savoir par coeur, bien qu'il n'y comprt pas une syllabe. Avec toute
l'_enfance_ de la maison, Claudin jouait un autre rle. Pour quelques
sous, pour une pomme, il endurait des _mystifications_, grimaait, ou
faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses _tours de
force_. J'tais espigle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour
sa gourmandise et son avarice, j'tais un de ses plus utiles chalands,
il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme
un espce de camarade.

  [48] Le tableau qui suit, au dfaut du coloris de la vraie volupt,
    que ne peuvent avoir les objets qu'il reprsentera, a du moins celui
    d'une confiance nave qui peut mriter aussi bien l'indulgence du
    lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de
    nature  fournir de srieuses rflexions aux parents qui confient
    leurs enfants  l'ducation vicieuse de certains collges. En
    considration du _but moral_ que nous avons cru dmler  travers
    l'incongruit de ces dtails pisodiques, toutes rflexions faites,
    nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans
    doute qu'en fait d'_rotisme_, les bornes entre le bon et le mauvais
    got ne sont point encore fixes? (N.)

Pourtant un jour:

--Claudin (lui dis-je avec quelque dfiance), en vrit, je ne conois
pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abb Cudard. Je
crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets...
Prends-y garde! si...

--Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets 
Messieurs vos prcepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers
eux, ils songent bien  me parler de leurs disciples, ma foi!

--Eh de quoi diantre peut te parler... par exemple, un Cudard, qui fait
profession de ne s'occuper que de moi? Il est insoutenable...

--Oh bien! il y a pourtant des moments o il n'y pense gure.

Bref de fil en aiguille, et moyennant un cu (grosse somme pour un
Claudin), j'arrachai par lambeaux, l'aveu complet d'une intimit... qui
me sembla d'abord incomprhensible, mais qu' force de questions et de
rponses, je fus enfin en tat de supposer praticable. Je ne te cacherai
pas, ma bonne amie (c'est toujours l'colier qui parle, et tu nous
coutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu'il s'tait pass parfois,
entre l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de lgres
scnes de polissonneries rciproques; mais, en honneur, j'tais  mille
lieues de l'infme Cudard, jusqu' cet instant, je n'en avais pas eu la
moindre ide. Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manire la
moins quivoque. Pour un cu de plus il ne tint qu' moi de passer des
connaissances de la thorie  celles de la pratique. Mais, soit pudeur,
soit dignit, soit aussi la crainte d'tre trahi auprs de Cudard, je
refusai net les bonts qui m'taient offertes.

Cependant ces singulires ouvertures m'avaient frapp, des images
imparfaites se retraaient sans cesse  ma vive imagination; un dsir
curieux m'obsdait.

J'avais pour ami particulier le jeune... disons de _Saint-Elme_,
toujours pour ne dsigner personne par son vritable nom[49]; cet ami,
de deux ans plus g que moi, cadet de trois enfants d'un pre assez dur
qui venait de se remarier, et tonsur pour jouir dj du revenu de
quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n'aurait eu aucunes dispositions
pour tre d'Eglise, si tout de bon il tait indispensable qu'un
ecclsiastique ft chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme,
au rebours, tait le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se
faisait quelque querelle par un excs de ptulance qui offusquait en lui
le meilleur naturel. Quant  l'orgueil et au dsir des richesses, ces
dfauts s'taient dvelopps dans son coeur ds la plus tendre enfance.
Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu'il
avait trs bien saisi qu'tant d'une maison assez considre et neveu
d'un prlat en crdit, il ne pouvait manquer d'tre quelque jour vque
ou gros abb commendataire.

  [49] Solange, enfant lger et ne pensant nullement, dans la position
    o nous le savons,  faire un discours acadmique, il faut qu'on lui
    pardonne son bavardage et ses enjambements, d'pisode en pisode.
    Ceci n'est point un roman fait  plaisir, mais une copie d'originaux
    auxquels nous aurions mauvaise grce  changer la moindre chose,
    l'ouvrage dt-il y gagner quelques degrs de perfection quant  sa
    forme. (N.)

Ce qui rsulta des consultations secrtes que je prfrai de prendre
auprs de Saint-Elme, sur les matires que Claudin m'avait dgrossies,
n'est pas fait pour se mler, dans l'imagination d'une amante adorable,
aux rcentes impressions de vraie volupt qu'elle vient de recevoir.
Regarde donc, chre me, la prtrition des confrences mystrieuses que
j'avoue d'avoir eues avec le dbauch Saint-Elme comme l'humiliante
expression du plus sincre repentir que j'ai de me les tre permises...

Je commenais, ma Juliette,  m'impatienter un peu, ne concevant pas
comment un Claudin, un Saint-Elme, tout  fait tranger  la mthode qui
venait de si bien russir  Solange auprs de moi, pourraient m'amener
cette Lindane que je brlais de connatre. J'en fis la question.

--Deux mots encore et nous en sommes  elle, rpondit le petit conteur,
puis il continua:

--L'extrme amiti que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient
bientt l'objet de l'animadversion de tout l'aropage scolastique. Nous
tions un peu ples, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou,
plus vraisemblablement,  qui le sieur Claudin avait dit ce qu'il
pouvait savoir de mes progrs dans la carrire du libertinage, le zl
Cudard trouva bon de m'observer... Un jour il me surprit composant avec
mes dsirs: il partit de l pour redoubler de vigilance et de svrit.
Ce ne fut pas assez de m'obsder le jour, il tendit jusque dans le
loisir des tnbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me
signifia bientt qu'avec l'agrment des suprieurs, il partagerait
dornavant ma couche. Le trait tait atterrant; car la nuit du moins je
me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au
vnal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par gosme
et de peur de se trouver englob dans mes disgrces, ne familiarisait
plus que furtivement avec moi; les occasions en taient des plus rares.
La nuit donc je me retraais de charmants souvenirs; ils m'agitaient et
je ne manquais gure d'apporter  ce voluptueux tourment un peu de
remde... Cudard, de moiti de mon lit, allait me rduire au dsespoir.

Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur ftide, ronflement
importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d'espace
dans un lit d'ailleurs assez troit!... Mais, ce maudit homme qui
m'avait si vivement chapitr sur mon petit vice impur, dont il avait
sans doute raison de chercher  me corriger, croiras-tu bien qu'il
n'tait pas plus sage que moi! que, ds qu'il se croyait pleinement
assur de mon sommeil, il se livrait  la mme turpitude! En un mot, que
plus d'une fois il prit lui-mme le soin d'exciter chez moi, croyant le
faire  mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austre
morale!

Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est qu'une nuit,
comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis
rveill par une atteinte criminelle qui ne tendait  rien moins qu' me
dshonorer[50] en me dchirant! Si dans quelques autres occasions
j'avais avec succs jou le dormeur pour ce qui pouvait m'tre agrable,
cette fois-ci, m'veillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas 
rien mnager:--Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en
changeant brusquement d'attitude; quel rve pnible faites-vous donc l!
Vous me pressiez  m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chre,
peins-toi ma disgrce et l'excs de colre o je me mis! La main que
j'opposais en parlant se trouve  l'instant, ainsi que la moiti de ma
place, souille d'un flux visqueux,  peine connu, et dont j'ignorais
surtout qu'aucun degr de plaisir pt faire couler une telle abondance.
J'tais furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire la
moindre attention, et feignant  son tour un sommeil lthargique, il se
mit  ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outr qu'ils ne
pouvaient faire illusion  personne.

  [50] Ici le jeune homme raisonne avec dlicatesse et discernement;
    mais ne lui en dplaise, pourquoi cette ide dcente ne lui
    vint-elle pas  l'esprit la premire fois que son ami Saint-Elme
    essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.)

Le lendemain je roulais dans ma tte comment je pourrais, sans me
compromettre  certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne,
et bien employer, pour nuire  Cudard, les dangereuses armes qu'il
venait de me donner contre lui. Mais, le mme jour, des nouvelles
intressantes, que reut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en
partie, firent diversion en m'occupant de projets beaucoup plus
agrables  mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon
luxurieux gouverneur.

C'tait au commencement du mois d'aot dernier; la belle-mre de
Saint-Elme, pour faire un peu la cour  son vieux mari, s'tait propos
de runir auprs d'eux  la campagne, pendant le reste de la belle
saison, les trois enfants du premier lit. Mais l'an, qui servait dans
un rgiment de cavalerie, refusait net; une soeur, qu'il conseillait,
refusait de mme; le seul Saint-Elme, qui n'avait pas de raisons de
fortune pour har provisoirement sa belle-mre, et qui, d'ailleurs,
s'ennuyait mortellement au collge, avait accept de grand coeur
l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous allons enfin en
parler!) Lindane savait  Saint-Elme tout le gr possible d'une
complaisance qui faisait le procs  la conduite dsobligeante du
capitaine et de sa soeur. Pour mieux marquer  l'abb toute sa
satisfaction, Lindane ajoutait  ses remerciements l'offre de bien
accueillir quelqu'un de ses camarades, que, pour qu'il s'amust mieux 
la campagne, elle le priait d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher
ami pouvait-il ne pas tomber sur moi?

Saint-Elme achevait sa philosophie; du collge, il tait dcid qu'on
le transplanterait tout de suite au sminaire de Saint-Sulpice: on ne
pouvait donc s'opposer  son dpart. Quant  moi, l'accompagner, surtout
avant la vacance des classes, tait quelque chose de fort difficile 
obtenir; mais de prudentes mesures ayant t prises avec le plus
impntrable secret, Saint-Elme fit que Lindane crivit  mon pre, qui
consentit. Cudard, que ce dplacement devait aussi soulager tant soit
peu de la gne de notre clture, fut enchant, quand,  l'improviste,
l'ordre paternel lui parvint pour qu'il me suivt chez les parents de
Saint-Elme. En dpit du danger qu'il y avait  me rapprocher trop de cet
ami, prtexte de tant de soins et de dfiance, Cudard fut le premier 
presser les prparatifs du voyage. On partit.

Cependant les geliers farouches auxquels nous chappions, nous
mnageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champtres
jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur,
certaine lettre adresse  son mari, n'et pas t la femme la plus
prudente et du meilleur naturel, mille dgots nous eussent assaillis
dans un sjour o nous tions venus chercher des dissipations et du
plaisir. Ces infernaux pdants n'avaient-ils pas eu l'indignit d'crire
que les migrants taient de petits vauriens corrompus, pris follement
l'un de l'autre, et plus que souponns d'entretenir ensemble un infme
commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L'crit de ces messieurs le
dsignait comme un adroit dbauch sur lequel il convenait d'avoir
l'oeil. Claudin apparemment l'avait un peu terni et fait passer pour...
tel que nous avons eu l'honneur de le connatre.

Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles
sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des coeurs honntes
et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne ddaigna pas
absolument l'avis des noirs dlateurs; mais ce fut pour nous sauver (au
lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l'envie) que Lindane y eut
gard.

La terre du marquis, pre de Saint-Elme, tait un dlicieux sjour.
Nous y vmes, l'abb et moi, tous deux pour la premire fois, Lindane,
petite personne, rgulirement jolie, mince, parfaitement bien faite,
d'une lgance recherche; poupe accomplie, en un mot, et qui cachait,
sans beaucoup d'efforts, trente ans bien compts, sous des dehors
tellement enfantins que mme  bout portant elle paraissait  peine
l'ane de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncs
au-dessus de deux grands yeux, blancheur blouissante, bouche de rose...
des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein
de douceur... tout cela donnait l'air de la plus frache jeunesse, et
personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De
qualit, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, au surplus, rendue
fort heureuse, elle s'tait remarie par raison au marquis sexagnaire,
nullement agrable, mais heureusement sans prtention, qui se prvalait
on ne peut moins de ses droits d'poux, et qui semblait avoir  coeur de
trouver dans sa femme plutt une agrable compagne qu'une obissante
esclave. Au bout de deux jours nous tions au fait de tous ces dtails,
et cela parce qu'aussitt arriv, l'attrayant Saint-Elme avait t
frapp par une grillarde de femme de chambre, aussi babillarde que
catin et parce que encore, moi-mme _entrepris_, pour mon bien, par la
trs singulire Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre
du mien, d'inconcevables progrs dans sa confiance.

  [51] Si parfois le petit conteur parle en homme form, nous trouvions
    ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans
    les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'exprience)
    la bvue d'en louer une autre! (N.)

Prvenue par nos cuistres de collge que le beau-fils et le petit
camarade taient deux grivois fort inflammables, elle avait
judicieusement conu que notre honteux _mignonisme_[52] tait uniquement
l'erreur d'un dsir extrme et prmatur qui, ne pouvant, dans un
collge, suivre sa vritable direction, s'en frayait une quelconque,
telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su
depuis) avait t galante et l'tait encore; mais aussi rserve dans sa
conduite que prudente, ou peut-tre heureuse dans ses choix, jamais sa
rputation n'avait souffert le moindre chec: on la citait, au
contraire, comme un modle de dcence ainsi que d'amabilit. Son mari
chassait tout le jour, buvait toute la soire et dormait toute la nuit.
Aucun parisien, pas mme quelque voisin  tournure supportable, n'avait
des habitudes au chteau...

  [52] Ce mot est forg sans doute: mais sommes forcs de le laisser, ne
    lui connaissant point de dcent synonyme. (N.)

Pourquoi n'aurait-on pas essay, dans des conjonctures aussi striles,
ce que pouvait valoir un marmot ingnu, tout neuf, pour le beau sexe, et
qui passait dj pour tre de l'toffe dont se font les _hommes de
plaisir_! Lindane avait donc rsolu, ds mon arrive, de me _convertir_,
et cela lui fut bien facile.

La troisime soire de notre sjour  la campagne, nous nous promenions
deux  deux dans le jardin, moi posment aux cts de Lindane, et l'abb
batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chre, je
lorgnais de l'oeil la petite marquise et la trouvais bien  mon gr; je
soupirais mme,  ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait
l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas.
Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais,
dlicieux. Nous y perdons bientt de vue mademoiselle Victoire,
pourchasse dans un dtour par le petit gipan l'abb...

  [53] Tous ces dtails ne devaient gure amuser Erosie, et nous
    supposons qu'ils ont contribu beaucoup  ce que le got trs vif
    qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort
    peu dur. (N.)

(Mais mes doigts fatigus ont peine  soutenir la plume, chre
Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et
Lindane trotter le long d'une alle termine par un cabinet rustique, 
la porte duquel je viendrai bientt les reprendre).

--Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fche de me reposer un
moment, d'ailleurs... j'ai quelque chose d'intressant  vous
communiquer... Ouvrez, s'il vous plat, le volet de cette petite fentre
et refermez-la... Bon, poussez la porte... Ecoutez-moi bien, mon petit
ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]...--Oh! par ma foi! je n'y
tiens plus; c'est assez babill! dit, en se montrant dans la chambre...
qui? le sclrat d'abb Cudard! et ce monstre aussitt s'enferme avec
nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma
fureur ne se dcrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon
petit complice. J'avoue qu'en coutant celui-ci, j'tais demeure hors
du lit, me prtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main
qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude
tait comme exprs choisie pour que l'insolent Cudard pt tout voir.
Pour comble de disgrce, Solange, couch tout de son long en face de
moi, m'empchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que
jeter sur mon visage ma chemise, remonte si haut et si bien engage
sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse
lice de nos rcentes prouesses...

  [54] Nous sommes fchs de ce que le rcit de Solange, qui commenait
     promettre quelque chose d'intressant, se trouve si bien
    interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de
    Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donns, la suite
    du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des
    aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas  publier ce
    supplment. (N.)

Solange, aprs un court moment de silence, allait s'emporter.--L, l!
mon fils, lui dit presque gament le funeste pdagogue, ne vous drangez
pas. Comme en mme temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois
qui tendait  pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux
soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais o,
nous firent soudain raison de cette audace.--Oui! dit alors Cudard
presque en colre, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user
avec moi de trop de mnagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves
enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et...--Dieux! que dites-vous,
barbare! interrompit Solange, frapp de la cruelle ide de mon malheur;
et voil le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais
toujours post de faon qu'il tait fort difficile pour moi d'y rentrer.
Au mme instant, un serrement de coeur m'avait saisie. Je me serais
trouve mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'taient fait
jour.--Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable
auteur de nos disgrces; vous n'avez qu' me lier la langue. Il faut
d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous
coute. Oui, belle demoiselle; j'tais l[55]... j'ai tout vu, trs bien
vu; grce  la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte
ouverte, j'ai joui compltement du plaisir de vous voir rendre heureux
ce petit garnement. Pesez, d'aprs cela, son intrt, le vtre, le mien
aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manires peuvent tre
le moyen de me porter  l'indulgence!--Vous l'entendez, mademoiselle! me
dit avec indignation le stupfait lve. Il frmissait de rage, mais
tait-il bien en tat d'en imposer  l'atroce gouverneur?--Crois,
malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et
lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effray,
crois que tu priras de cette main, si jamais un seul mot...--Brrr,
belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel
mal, s'il vous plat, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous tes l,
sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajust, j'aurais
dj cri, rassembl tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je
vous montre _in statu quo_. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en
piant votre entreprise libertine.

  [55] Revoyez la planche de la premire lettre. (N.)

--On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait votre mtier; mais
mademoiselle sera dshonore.

Cette dernire rflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour
toute rplique, fixa les yeux sur les miens, dcouverts depuis qu'enfin
j'tais venue  bout de me glisser dans le lit.--Que je suis
malheureuse! m'criai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange
craignt que je ne songeasse  quelque acte de violence contre
moi-mme.--Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point
d'clat, mes enfants.--Et voil mon coquin inclin sur le lit, les deux
poings sous le menton, consultant nos visages et balanant la
tte:--Ecoutez-moi. S'il est _avec l ciel des accommodements_[56] 
plus forte raison doit-on tre sr qu'on en fait aisment avec les
hommes (C'est  moi que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou
de porter pendant toute sa vie la cicatrice infme d'une blessure faite
 l'honneur, ou de se soumettre un moment  l'application du remde qui
peut oprer que cette blessure, aussitt gurie que faite, ne laisse
aucune trace! (Prvoyant  peu prs  quoi cet insolent dbut pourrait
aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange
allait aussi s'emporter.) Paix, paix, mes enfants... mais paix donc,
encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous
faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez trs bien
fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la premire
pierre; mais je ne ferai qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous
en assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi
dans toute cette aventure. Comme je n'ai que des propositions aimables 
vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez
pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, charmante
demoiselle, de me lier tant soit peu  vos fredaines, afin qu'en
conscience je sois rduit  n'en pas parler. (Solange alors:)--Comment
malheureuse! en ma prsence, tu pourrais oser!... C'est  mademoiselle
que j'ai l'honneur d'adresser la parole.--Laissons-le dire,
interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous dveloppe jusqu'au
bout toute la sclratesse de son me.--Ce ne sont pas l des douceurs,
je pense... mais comme j'ai l'esprit mieux fait qu'on le suppose,
passons, passons... Je disais que...--Si tu profres un mot de plus
(Solange en mme temps veut se prcipiter  bas du lit. Cudard le
retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans
une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est de celui qui ne perd
pas la tte qu'il est  propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq
minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute
votre vie; cinq minutes de bgueulerie et d'humeur livrent  la honte et
au regret pour le reste de vos jours...

  [56] Rien d'tonnant  voir un _tartuffe_ citer un trait de la morale
    d'un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)

Il semblait, Juliette, que la feinte ou vritable tranquillit du
maudit homme nous en impost: nous commencions  l'couter.

L'lve fut apostroph  son tour.--Monsieur, lui dit Cudard en
souriant, vous avez bien mdit de moi: je vous le pardonne cependant,
quel reproche avez-vous  me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous
avoir trop aim? Quant au reste, ai-je t brutal  votre gard? ai-je
nglig ce qui dpendait de mes soins? avez-vous, en un mot, t
perscut par moi, comme le sont, d'o nous sortons, la plupart de vos
camarades?

Le pauvre Solange a le coeur si bon, que cette tendre plainte de l'abb
faillit lui arracher des larmes.--Eh bien mon ami, continua le galant
orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu
dcouvrir, l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient,
que dj la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre
d'avoir dsir de jouer un rle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi
n'aurais-je pas t aussi heureux que le petit Saint-Elme!... Je vous
entends: mon ge... le srieux de nos rapports... Oui, je vois que vous
me contemplez, comme voulant et n'osant me dire: Ce visage tique! cette
barbe!... Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans
les tnbres, j'essayais...--Cessez, monsieur l'abb, de me rappeler des
horreurs...--Ma foi! mon cher, je n'en parle que parce que tout 
l'heure vous me prouviez qu'elles n'taient pas tout  fait sorties de
votre mmoire. Bref, revenons  nos moutons. Vous avez escamot fort
habilement les bonts de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui
plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car,
enfin, il faut bien qu'avant que nous nous sparions, un important
secret soit achet et pay (Moi pour lors:)--Puisque vous tes assez peu
dlicat, monsieur, pour mettre votre silence  prix, je vous sacrifie
volontiers tout ce que je possde: il y a dans ma bourse...  peu prs
cent louis; je suis fche de n'tre pas plus riche; prenez-les, je puis
encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur... tout, tout est
 vous!--Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner,  ce
que je vois, une petite femme bien conome, qui jette ainsi l'argent par
les fentres  propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n'y
pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime
beaucoup l'argent... parce qu'il en faut; mais,  Dieu ne plaise qu'il
vous en cote un cu pour acheter ma discrtion. Je vous l'accorde
_gratis_ mais, en revanche, vous allez m'honorer d'une petite faveur,
peu difficile, douce peut-tre  donner; sinon, desse (en grossissant
la voix, et le sourcil fronc), sinon duss-je tre honni, lapid,
moulu, tout se saura... Oh! tout, sans vous faire grce de la moindre
circonstance; j'en jure par le ciel et l'enfer!

Eh bien, Juliette, que penses-tu de la mchancet de cet indigne homme,
et te figures-tu l'excs de ma dtresse, aprs avoir entendu prononcer
ce serment affreux?

J'tais si profondment abme dans mes craintes, mes remords et ma
confusion, que je n'avais pas trop pris garde  Solange pendant toute
cette harangue. Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait
encore; je me taisais comme lui... Cudard, qui pour n'tre qu'un pdant,
ne manquait pas d'adresse (et l'on en a toujours, par instinct, pour
venir  bout de ce qu'on dsire avec passion [57]), Cudard entama
sur-le-champ une ouverture qui nous pntra d'tonnement.--Il est tout
simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l'un et l'autre de me
voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon
lve vous adore. (A Solange:) Vous tes ador de mademoiselle: eh bien!
mes enfants, soyez heureux. Que je sois mme le tmoin fortun des
nouvelles preuves qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur
aussi belle que parfaitement assortie... Ce que je dis vous surprend!...
Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis.
Pauvre petit! il croyait, peut-tre, en vrit, que je songeais  le
faire cocu,  doubler l'injure de ce parfait honnte homme de Roqueval!
(Ici je faillis m'vanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.)
Oh! non, non: _est modus in rebus_; je sais me mettre  ma place,
moi!... (Pour le coup, son discours devenait pour nous incomprhensible.
Solange, la bouche bante, pourtant un peu soulag, prtait une oreille
attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main,
vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espigleries de
collge? Sa premire matresse a, comme vous savez, t le charmant abb
de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): _Proh! Deum hominum
que decus_. Il et, parbleu! bien t la mienne aussi, si la chose et
t praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi
des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)... vous en
coterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pntrer
d'horreur. Moi, souponne de souscrire  pareille infamie! car j'en
voyais la proposition sur les lvres du diabolique abb... Cependant il
ne convenait pas qu'une personne de mon sexe et sur ce point l'air
d'entendre  demi-mot).--Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?--Vous
coupez, en vrit, la parole aux gens, avec votre air digne et
courrouc! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, ou de me traiter
sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je
l'exigerai sans quartier, si vous m'irritez  mon tour), ou, par
accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse... il
s'agit...--Eh bien! De faire, s'il vous plat, un moment avec moi le
petit Saint-Elme (j'tais furieuse, il ne me laisse pas le temps
d'clater). Par bont, par justice! ce que ces charmants tourdis ont
t l'un pour l'autre, daignez l'tre un moment pour moi. Ce que
l'aimable chanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter,
soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture,
je suis pour vous le grand Jupiter mme, arm de sa foudre vengeresse,
dont il ne tient qu' lui de vous craser... Imprudents! ne sentez-vous
donc pas que je puis vous perdre l'un et l'autre!--Le ton et le geste
s'accordant pour lors  cette dclamation terrible, Cudard devenait
d'une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me
jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassmes en sanglotant.--Un
moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abb; vous? ou
lui?...

  [57] Il nous parat vident que, dj de plus loin, Mlle Erosie fait
    de son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-tre se
    mnager  elle-mme la consolation d'imaginer que sa faute devient 
    peu prs graciable d'aprs les biais heureux qui en pallient la
    difformit. (N.)

En mme temps le drle eut l'adresse de marcher vers la porte, comme
voulant nous dire:--Je ne vous laisse qu'une minute pour vous dcider.
Refusez-vous? Je fais un clat et vous couvre d'ignominie. Il
ouvrait:--Arrtez! m'criai-je, nous n'avons pas encore dit _non_!
Crois, Juliette, que cela m'tait chapp bien involontairement, et sans
doute par fatalit... Il se rapprocha. J'eus beau le sermonner, lui
remontrer pathtiquement l'atrocit de son projet, l'imprudence effrne
de son vice, digne du feu...--D'accord, rpondait-il de sang-froid, et
secouant ngativement la tte; j'avoue que je ne suis pas un modle de
moeurs... Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous
valent bien  cet gard. Si, dans les retraites mme de la continence et
de la dvotion, elles n'galent pas nos excs, c'est que _ceci_ leur
manque!... (Devine le geste, et ce qu'il eut l'infamie de produire?)
Mais, ajouta-t-il en me mettant  deux doigts des yeux _l'outil_, qui
depuis l'entre de Solange tait errant sur le lit, avec _cela_
seulement elles savent faire d'assez belles sottises...

Cette satire tait d'autant plus accablante pour moi, qu'elle me
rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et
dans lesquels[58],  travers nos gaiets, nous cherchions  connatre,
au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir
les hommes  jouer le mauvais rle dans ce dsordre grossier, qui fait
pendant  celui, si dlicat, dont nous faisions nos dlices... Hlas
Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m'imposait la loi
de me taire; et, quand j'tais sur le point d'invectiver le plus
dmasqu des pervers, ma raison me disait:--Que te demande-t-il, fille
perdue? Rien que ce dont, sans aucun -propos, sans l'intervention de
quelque sducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination
obscne, tu voulus plus d'une fois goter le simulacre!

  [58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait
    des gens quand elle parlait de ses _vierges appas_. Quelle vierge!
    (N.)

Ce _vous ou lui_ n'avait pas moins accabl le pauvre Solange, qui
n'avait aussi qu'un peu de rpugnance peut-tre  opposer. Le faire,
c'et t choquer l'amour-propre d'un vainqueur... car l'abb l'tait,
en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous tions ses
prisonniers de guerre, et nous nous trouvions  la merci de sa fureur ou
de sa gnrosit.

Te l'avouerai-je, ma chre? un sentiment jaloux me fit craindre que,
pour me racheter, le plus tendre des amants ne voult, comme il s'y
disposait, s'excuter avec l'intraitable pdagogue. Non! m'criai-je,
aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne
anglique ne sera point souille par l'infamie de cet enrag! Qu'il
assouvisse sur une infortune, proscrite par le sort, sa luxure
dnature!... Viens, sclrat! j'en mourrai, mais...--Bast! interrompit
en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant!
Vous n'en mourrez pas plus que de la reprsentation; pas plus que
Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d'autres ne
sont morts de la ralit... Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait!
ignore-t-on ce qu'on doit aux dames de mnagements particuliers! Ne
craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infme Jean f...arine de
l'univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grce, vous
n'y trouvez pas vous-mme un certain plaisir!...

Mais c'est trop dployer  ta vive imagination, ma chre Juliette, les
dtails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on
t'a parl de quelque vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de
tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les
malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de mme,
enchants, sans doute, nous voil, Solange et moi, prpars  tout ce
qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plat que nous nous
arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude d'un
amant qui va moissonner des faveurs; et l'infernal demeure par derrire,
 genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espce d'oratoire...

  [59] Neutres veut apparemment dire ici, _qui ne sont ni masculins ni
    fminins ou qui sont communs  l'un et l'autre sexe_. (N.)

Tout le reste se brouilla pour moi... Ce fut, je crois, la propre main
du damnable abb qui guida vers le vrai sjour du plaisir l'aiguillon
brlant de l'amoureux lve... La magie _de la volupt frappant  la
fois  toutes les portes_, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus
un de ces rares moments... que les dvots fanatiques cherchent et
croient avoir trouvs quelquefois dans leurs contemplations clestes.
Ah! la mienne, infernale peut-tre, avait bien plus de ralit.

Ce fut probablement  travers cette tempte de sensations extrmes que
Cudard fut heureux  sa manire. Solange aussi fut assez heureux pour ne
plus songer  la honte d'un partage. Mais que les degrs de ravissement
furent ingaux pendant cette mmorable orgie! Je commenais  me
reconnatre, quoique encore agite des plus vives sensations de plaisir,
quand je m'aperus que Solange, teint, avait perdu son poste et tout
moyen de s'y rtablir... Que sommes-nous donc, nous autres femmes! O
peut nous garer l'emportement de ces _sens_, si ddaigns dans les
paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons
la prsomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette,
quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus
pique encore qu'afflige de la dsertion du petit invalide; assez
injuste pour me figurer qu'un enfant doit tre tout au moins  mon
unisson, je m'agite... Je m'emporte, je baise, je mords, j'excite...
inutilement! J'ai la noirceur enfin de lui reprocher sa trs pardonnable
faillite!

  [60] C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperoit qu'elle le
    maltraite. (N.)

Cudard, plus en rgle, me victimait encore; mais mes soubresauts
convulsifs me drobent... O mon coeur! quel oubli de toute pudeur! de
toute dlicatesse!

_Et l'autre aussi!_ m'criai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi
que chez une autre sybille, un dmon parlait ici pour moi. Jamais
autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se ft chapp certain mot
nergique que je n'avais profr de ma vie... Pas mme dans tes bras. A
qui la faute, aprs cela, si le plus corrompu des hommes a l'audace de
mditer de nouvelles horreurs! A peine le _cri de guerre_ a-t-il frapp
l'oreille de l'impudent, qu'il se croit en droit de diriger son javelot
immonde vers un but auquel il me semblait comme engag par ses propres
conventions  ne point faire insulte... Il l'ose pourtant: je le sens...
je le souffre! Une avantageuse diffrence, en fixant un instant ma
curiosit, me fait perdre celui qui pourrait me drober  la plus lche
surprise... Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et
promet  ma brlante soif un soulagement infaillible. Hlas! je suis
muette; je cde, je seconde... et Solange est trahi.

Nous ne nous arrtons gure en chemin, ma chre, quand une impulsion
violente nous a lances sur le rapide escarpement des erreurs. C'est peu
de faire  mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir
horreur de moi-mme, je veux me persuader que malgr le nouveau triomphe
de Cudard, tous mes voeux n'ont pas encore cess d'tre pour l'adorable
Solange. Je crois _sentimental_ et _pur_ le feu que je souffle dans ma
poitrine, et cependant je sens en mme temps trs bien qu'un feu
dtestable, dtest se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme
de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrte Pasipha ne pensait gure
sans doute  terminer avec son amant cornu, quand, agite peut-tre de
quelque passion dont l'heureux objet manquait  ses voeux, elle fit la
faute de s'exposer  quelque semblant d'accolade qui d'encore ou encore
devint une ralit monstrueuse.

Bref, tu vois que je payais cher ma curiosit, chre Juliette. Jusqu'au
bout je subis tout ce qu'il plut au garnement de me faire. Ah! mon me,
crois-moi, n'y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien
vritablement  l'aimable Solange. Le mcanisme avait seul favoris le
dtestable usurpateur.

Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en
dfaut tout systme sur la cause et les effets de l'amour et de la
volupt! Qui m'et dit, lorsque je reus ton dernier baiser, il y a si
peu de temps, que presque aussitt je serais radicalement gurie de mon
antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s'amuser 
prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d'incidents je
me trouverais _impromptu_ coiffe du bonnet de docteur.

Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon
aventure au lieu de m'en affliger; et si ma bgueule de raison veut
m'ennuyer de ses tristes reproches, que me rpondra-t-elle quand je lui
rpliquerai: _Sottise,  la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir._

O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu.
C'est lui! c'est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci... Beaucoup
d'indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d'amour.

Adieu.

A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.




MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALIT


_Monrose_ n'est que la suite du roman de _Flicia_ et encore une fois,
ainsi que le dit le titre du premier chapitre: _c'est Flicia qui
parle._ Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-mme, et ce chapitre est
fort intressant puisqu'il fait connatre le caractre et quelques
opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce
chapitre, le voici.

Je reviens  vous, chers lecteurs, puisque vous voultes bien m'couter
avec autant d'indulgence la premire fois que je m'avisai de vous
entretenir. Mais malgr l'espce d'engagement que j'avais pris avec
moi-mme de vous donner les suites de _mes Fredaines_, ce ne sera pas
cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir
sur la scne qu'en qualit d'accessoire: Monrose (dont vous vous
souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rle principal.

Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matriaux qu'il me
convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d'attente du
mien, au contraire, bien plutt, mes chers amis, serais-je dans le cas
de m'appliquer ce mauvais vers:

    Pour avoir trop  dire... je me tais.

Mais pendant plus de dix ans qui se sont couls depuis que j'ai cess
d'crire, tout ce que j'ai pu me permettre d'agrables folies ressemble
si bien  ce que vous connaissez dj, que j'ai cru devoir vous pargner
des redites. J'ai beaucoup voyag; mais que fait un nouvel auteur du
voyage? Rpter, s'il est vridique, ce qu'un autre, aussi bon
observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mmes objets
remarquables. J'ai lu aussi dans les coeurs plus  fond que du temps o
j'crivais pour la premire fois, mais mes notes n'ayant pas t toutes
gaies et  l'avantage de l'espce humaine, et mon esprit n'tant
d'ailleurs nullement enclin  la satire, j'ai fait voeu de ne rien
peindre de ce qui exigerait que je mlasse une trop forte dose de noir 
mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la
mdisance, m'lverais-je comme exprs: afin de vous donner de l'humeur
contre une infinit de choses qui souvent ont excit la mienne!

Les Franais ont cess de me plaire depuis que, de gaiet de coeur, ils
ont renonc  tre d'amusants originaux, pour devenir de sottes copies.
Les Anglais m'ont envapore; les Allemands m'ont passablement ennuye,
tout en me forant de les beaucoup estimer; les Italiens m'ont excde
de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C'est pour ne pas
dlayer tous ces travers sur mon papier: c'est en un mot, pour n'tre
mchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce 
vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec lesquels je
passe doucement ma vie, ne mrite que des loges. Or, l'loge n'est
point ce qu'on lit avec le plus d'apptit, non plus que la description
monotone d'un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces
oppositions dlicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu'il ait du
plaisir, ne s'embarrasse gure de ce qu'ont  souffrir les hros de la
scne.

                   *       *       *       *       *

Le deuxime chapitre intitul _Eclaircissements ncessaires_, n'est pas
moins intressant. Flicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps
o elle l'avait perdu de vue.

                   *       *       *       *       *

Monrose n'est point mon frre, quoique l'aient ainsi consacr de
nombreuses ditions qu'on a faites de _mes Fredaines_. Si la premire
qu'on fabriqua chez les Belges  mon insu, et que toutes les autres ont
plus ou moins incorrectement copie, n'avait par elle-mme t toute
autre chose que ce que j'avais crit, on saurait que Monrose, mon neveu
seulement, est le fils de Zela, devenue Mme de Kerlandec et depuis
encore, devenue Milady Sydney ma soeur, et nullement ma mre. Au surplus
l'occasion natra de rectifier, chemin faisant, des erreurs
gnalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de consquence pour le
lecteur. Mais il est  propos de lui dire, s'il n'a pas sous la main
quelque exemplaire de _mes Fredaines_, que ce fut moi qui lanai dans le
monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premires leons de
bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu'il en
revint  l'occasion du dbrouillement de nos intrts de famille,
qu'alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et
qu' leur suppression, Monrose  peine g de 16 ans, mais grand, et
assez form pour qu'on pt supposer qu'il en avait deux de plus, fut
pourvu d'une rforme de cavalerie.

Les tres bien ns, bien inspirs, se livrent volontiers avec
enthousiasme  la profession qu'ils ont embrasse. Monrose, militaire,
crut devoir pier les moindres occasions d'apprendre son mtier, et
chercher par toute la terre  s'y rendre recommandable. Il prit donc de
lui-mme le parti d'aller servir en Amrique o la France prodiguait son
or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prtendue
philosophique, dont l'exemple est devenu funeste  plus d'une contre de
l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions
mieux fait de ne point nous mler.

Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument
trangre  mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou prjudiciable 
l'Etat, cette migration militaire fournit  Monrose l'occasion d'une
heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire dtermin par des
convenances avantageuses, et assur de l'intrt particulier que
prendrait  lui certain officier gnral.

Il servit l-bas, comme il se pique de tout faire, c'est--dire 
merveille. Trop de zle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes
du devoir; un coup de baonnette et une forte contusion dont on
l'apostropha justement  deux chauffoures auxquelles il n'tait
nullement oblig de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de
saison; mais, comme il ne lui est rest de ces honorables blessures que
des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas priv son adorable
figure du moindre de ses agrments, il est aujourd'hui dmontr que mon
intrpide neveu fut trs bien inspir lorsqu'il s'exposa de la sorte.

Peut-tre avec le temps ft-il devenu clbre par ses exploits
belliqueux, mais la paix enchana son courage. Il revint en France, o
les myrtes du plaisir devaient bientt succder sur son front aux
lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut
aujourd'hui l'honneur d'tre l'historien de mon enfant gt; car
n'entendant rien  chanter des prouesses martiales, je me sens, au
contraire, autant de facilit que de vocation  clbrer celles qui sont
de mon ressort.

Est-il ncessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de
l-bas avec un petit aigle d'mail pendant au bout d'un ruban bleu de
ciel, liser de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette dcoration
militaire soit absolument trangre aux attributs galants d'un homme 
bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'tre plus dans le cas de
reparler des trophes de la guerre, que notre hros tait parti
d'Amrique avec des dpches secrtes qu'on lui avait confies, bien
moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux
accueillir  Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec
cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles ds
qu'ils sont ns franais; qu'on joignit aux loges un bienfait
considrable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortun Monrose
chevalier de Saint-Louis,  cause de ses actions d'clat et de ses
blessures. Il avait vingt-deux ans alors.

                   *       *       *       *       *

De nouveaux personnages ajouts  ceux que nous connaissons, dit
Monselet, recommencent une srie d'orgies, pourvue du mme genre
d'attrait que la premire. L'abb de Saint-Lubin, la baronne de
Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville,
placs pour ainsi dire sous le commandement de Flicia et de Monrose,
vont passer la saison d't dans une dlicieuse terre situe  quelques
lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosires, comme on le pense
bien; ils se contentent de jouer la comdie.--_Les fausses infidlits_,
par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent mme le
soir. Monrose raconte aussi  Flicia une srie d'aventures galantes
dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce rcit est de
Monrose; il est interrompu parfois par Flicia qui rapporte les
rflexions par lesquelles elle interrompait le rcit de Monrose, c'est
donc une sorte de dialogue o le principal rle est tenu par Monrose. On
a commenc un chapitre intitul:


NOUVELLES AVENTURES.--HERMAPHRODITE

Le lendemain tait un samedi. Ponctuel autant qu'amoureux je vole de
bonheur  Versailles,  l'auberge indique. Arriv le premier, je vois
bientt survenir Mme de Moisimont elle-mme, _in fiocchi_, sans hommes,
accompagne de la seule demoiselle Nicette; leur dessein tait
d'accrocher  l'issue du conseil, celle-ci le ministre de Paris;
celle-l le ministre des finances, leurs protecteurs respectifs. Elles y
russirent. Vers minuit, je les revis au Juste, o je m'tais ennuy
comme un mort  les attendre.

--Nos affaires sont faites et parfaites (me dit Mme de Moisimont avec
son enjouement ordinaire), ainsi nous pouvons souper sans souci; nous
veillerons ensuite  notre aise, car je n'ai gure envie d'assister au
brouhaha de demain...

A mesure qu'elle parlait, Mlle Nicette plissait, et l'on voyait le
voile du chagrin se dployer sur ce pittoresque visage. En effet, Mimi
n'avait pas dit tout cela sans dessein, et l'Italienne s'en trouvait
fort contrarie. Cette trangre qui venait pour la premire fois 
Versailles, n'avait cess de rpter dans la voiture, comme elle aurait
de plaisir  voir le lendemain le spectacle du lever, et  entendre la
musique de la messe, curiosit bien naturelle, surtout chez une
virtuose. Il y avait lieu de prsumer que Nicette jalouse, comme toutes
les femmes, de se montrer avantageusement dans une occasion aussi
solennelle, craindrait de compromettre sa fracheur dans une veille. Il
s'agissait donc de l'envoyer coucher de bonne heure, nous mnageant
ainsi non seulement le reste de la nuit, mais les heures encore que la
curieuse irait passer le matin  la galerie. Mais Nicette, qui ne
pensait pas sur toutes choses en femme, regimbait _in petto_ contre
l'ouverture faite par notre amie. Nous soupons.

Malgr le succs de l'audience du soir et quoique Mimi, non moins
ptillante que le Champagne, ait dj fait voler au plafond les bouchons
des deux bouteilles, Nicette ne peut tre distraite d'un srieux
rflchi. Nous lui demandons des vers, elle en improvise de trs fous
dans la bouche d'une femme, et qui n'ont aucunement l'air analogues  la
situation, ils ont cependant un sens, et bientt, je vais, chre
comtesse[61], vous donner le mot de l'nigme.

  [61] Flicia tait comtesse.

Au sortir de table, on passe quelque part o les dames se rendent
volontiers ensemble et sans suite. Au bout d'un temps un peu long pour
semblable crmonie, j'entends mes convives revenir fort vite, faisant
assez de bruit. La porte s'ouvre:--A mon secours, chevalier (me crie
fort gaiement Mimi, que Nicette, bien loigne d'tre gaie, s'efforait
de ramener en arrire), comment me mler de leur dispute?

On rentre cependant: Nicette ferme la porte d'un air boudeur; Mme de
Moisimont s'approchant de moi continue:--Je viens, ma foi, de l'chapper
belle. Cette Sapho voulait me donner du fil  retordre. Tubleu, comme il
va! Cette plainte amphibie, loin de m'instruire, contribuait 
m'embarrasser.--Eh bien, oui, madame (repart avec feu l'gare Nicette),
je l'avouerai donc, puisque vous venez de le trahir, cet amour que vous
devez tre fire d'inspirer  notre sexe!--Notre sexe, Nicette! il y
a bien quelque chose  redire l-dessus (Comme tout cela
m'tonnait!)--Vous tes bien franaise, madame, riposte l'agresseur. Une
Italienne  qui j'en aurais dit autant qu' vous, me mnagerait et ne me
ferait pas rougir devant un tranger.--Un tranger, encore vous n'avez
pas le sens commun, Nicette, le chevalier est mon amant, nous nous
aimons  la folie.

Je ne sais qui, de Nicette ou de moi, fut le plus assomm de cette
indiscrtion gratuite. La virtuose furieuse frappe du pied, tend avec
bruit ses bras levs contre la muraille, et s'y colle la face.
L'instant d'aprs, elle veut sortir brusquement, je m'y oppose,
craignant que, dans un premier mouvement, elle ne fasse la folie de
retourner  Paris, compromettre auprs de M. Moisimont son pouse
tourdie. Je saisis Nicette avec les mnagements qu'on doit  ses amies;
nous lui parlons raison, enfin elle parat entendre.

Vous tes bien bons, tous deux (dit-elle plus matresse d'elle-mme et
nous serrant les mains). Hlas; voil comme je suis, je ne sens rien 
demi, la nature en m'accordant deux sexes, m'a dparti double dose d'me
et trop de passion. Homme ou femme, j'en aurais trop de la moiti. Quand
un climat ardent m'a vu natre, quand je ne jouis de l'existence qu' de
bien extraordinaires conditions, il serait cruel d'exiger de moi que je
fusse  l'unisson de vos affections superficielles et vos badins
usages.--Chevalier (interrompt pour lors la folle Mimi), d'aprs son
propre aveu j'opine qu'on peut bien te mettre un peu plus dans la
confidence! Approche et juge par tes sens du prodige que tout  l'heure
on m'a fait voir.--S'il me touche... (coupe tragiquement Nicette avec
une expression menaante).

Je n'avais garde de me faire arracher les yeux.--Oh! bien (rpartit
Mimi dont le rle tait diffrent du mien), si le chevalier est un homme
dlicat  l'excs, je suis femme; et veux voir les choses de plus prs 
mes risques et prils. En mme temps, elle se jette bon jeu, bon argent,
aux jupes de Nicette. Soit amour, faiblesse, ou secret contentement
aprs une faible rsistance, cette crature quivoque laisse parvenir au
but une main,  qui ds lors il est permis de fourrager.

--Ce n'est point une plaisanterie! (me dit aprs deux minutes
l'intrpide visiteuse) elle a tout!--Tant mieux pour elle (rpondis-je
assez tranquillement). Peu content d'ailleurs d'une diversion qui me
semblait occuper trop mon amante, et retarder du moins l'heureux moment
o je devais partager son lit.--Eh bien, ma chre Nicette (continue ma
beaut) s'il est vrai que j'aie sur toi quelque empire et que tu
participes  la galanterie du sexe dont je ne suis pas, j'ai le droit de
te commander. A ton obissance, on te reconnatra. J'exige que tu fasses
voir au Chevalier ce que je viens de toucher. Songe que si tu refuses,
je tiens dsormais pour le plus insolent outrage cette exhibition de
pices que tu t'es permise au cabinet.

L'essentielle qualit de Nicette n'tait point la pudeur, l'occasion
tait belle de faire preuve d'amour. Elle se lve donc et livre sans
scrupule  mes regards, une conformation bizarre, de nature en effet 
drouter un observateur. Cette amphibie, fort exerce sans doute 
produire avantageusement des singularits qui n'taient pas le moins
adroit moyen de sa charlatanerie, serrait les cuisses avec quelque
affectation, cette pression donnait  certain hochet  peu prs imberbe
et sans grelots, l'air de sortir d'un bourrelet dont les lvres cartes
du haut, vu le volume du cylindre, se runissaient par le bas figurant
(comme  l'attribut naturel du beau sexe) le seuil magique du centre des
volupts.

J'espre qu'il va m'tre permis de toucher, mais non; Mimi seule aura
ce privilge. On lui prend ce doigt qui chez les neuf diximes des
femmes est particulirement au fait de semblable local. Nicette promne
 mes yeux ce doigt connaisseur, du haut en bas du sillon, et le fait
heurter avec quelque prtention contre l'angle infrieur. En mme temps
l'autre caractre, quoique d'une consistance alors douteuse, exprime par
quelques soulvements masculins, la part qu'il prend lui-mme 
l'honneur de cette visite.


EXCS DE FRANCHISE DE LA PART DU CONTEUR.

HOROSCOPE ACCOMPLI

Cher lecteur! vous avez, je gage, la mme pense que j'eus dans le
temps! Ne vous semble-t-il pas que Monrose, oubliant qu'il doit se
confesser seulement, improvise, pour s'amuser, une invraisemblable
folie? Patience; ne soyez pas trop lger  fixer votre jugement, et
daignez suivre avec moi le fil de cette vritable histoire. Voici ce que
Monrose y ajouta:

Croiriez-vous bien, chre comtesse, que je n'en suis pas encore au plus
tonnant de mon aventure? Il tait crit que toutes mes passions, non
moins sentimentales que fougueuses dans leur origine, dgnreraient
subitement, et toujours par la faute des femmes... Vous souriez?... Oui,
comtesse, je parle ici mme de vous, qui, si vous ne m'aviez en quelque
faon chass quand je voulais de si bonne foi...--Vous me cajolez,
fripon; je vois d'ici que vous allez avoir  faire passer quelque chose
de difficile et que vous vous recommandez  mon amour-propre! L'hameon
est dcouvert, ainsi tenez-vous ferme, et renoncez surtout  mettre si
cavalirement sur le compte des femmes les vicissitudes convulsives de
vos inclinations. Cette guerre de housard que vous n'avez pas cess de
faire au beau sexe, vous plaisait fort, et je vous aurais bien attrap,
si j'avais t femme  passer bail avec vous. Mais oubliez-moi dans ce
moment et parlons de vos sollicitudes de Versailles. Il poursuivit:

Nul doute que sans Nicette Mme de Moisimont ne m'et donn, selon sa
premire intention, une nuit franche et complte: mais un second aimant
commenait  l'attiser, et combattait un peu l'effet du mien. Si les
premires dispositions avaient pu s'accomplir, Nicette renvoye,  moins
qu'elle ne se ft retire de son propre mouvement, aurait occup la
chambre qui lui tait destine, j'aurais fait semblant de me retirer
dans la mienne, d'o je serais bientt revenu me jeter dans les bras de
l'adorable Mimi; mais les trois quarts de ce mystre taient inutiles
quand notre liaison venait d'tre imprudemment affiche. Si l'on
m'aimait  la folie, on tait bien tant soit peu sensible  la
dclaration qui s'tait faite dans le fatal cabinet. A quoi bon
maltraiter un tre bien pris, piquant par beaucoup de singularit,
dsirable et mis tourdiment en possession d'un dangereux secret?
faudra-t-il lui donner le crvecoeur de mditer dans une triste chambre
d'auberge, tout le bonheur dont une femme adore allait combler sans
doute un rival avec lequel il y avait des moyens d'accommodement? Non:
Mimi, coquette et brlante, n'tait pas capable d'un trait de duret qui
n'aurait abouti qu' retrancher quelque chose  ses propres jouissances.
Que dis-je! Il devrait entrer dans les ides de cette femme extravagante
que _mettre en commun l'aubaine d'une Nicette convenable  tous deux_,
c'tait faire en faveur de moi-mme preuve de gnrosit.

Voil, ma chre comtesse, tout ce qu'il me fallut extraire des propos
et de la conduite que tenait ma chre, inconstante et folle Mimi depuis
l'explosion des feux de Nicette, jusqu' l'instant du coucher, qui se
fit... comme vous le prvoyez dj, dans un mme lit, heureusement assez
vaste pour comporter notre singulier assemblage.

J'avoue qu'un peu piqu de certaines privauts, que ces dames s'taient
pralablement permises, je rsolus en secret de me venger  ma manire,
et de faire si bien les choses en faveur de Nicette elle-mme, que Mme
de Moisimont et peut-tre quelque dpit de m'avoir partag. Quant  la
passion de Nicette, ne la battais-je pas  plate couture avec une seule
moiti de mes moyens?

J'ai dit comment avait calcul Mimi, comment je calculais  mon tour;
plus tard je ferai connatre quels taient aussi les calculs de Nicette.

A peine l'avide Mimi se trouve-t-elle entre nous deux, que de droite et
de gauche, elle procde  l'inventaire de ses richesses. Ensuite,
prenant  l'hermaphrodite une main qu'elle attire chez moi... sur ce que
je ne puis mieux dsigner qu'en ne le nommant pas...--En conscience,
dit-elle, le tien aurait beau, comme nouveau venu, prtendre  l'honneur
du pas, tu conviendras que celui-ci n'est pas fait pour le lui cder.
Mimi parlait encore, que l'Italienne, rebelle  cette dcision, proteste
par le fait, s'lance et... peu s'en faut qu'on ne me frustre!... Ce
transport, flatteur sans doute pour celle qui en est l'objet, est trop 
mon dsavantage pour que je ne me hte pas d'en empcher la russite.
Par bonheur, Mimi, si vivement dispute, penche un peu pour moi: se
drobant avec souplesse, elle met l'entreprenante Nicette en dfaut; je
repousse avec mnagement cette tenace concurrence, le champ de bataille
me reste; je m'y tablis en vainqueur et savoure  longs traits les
dlices du triomphe.

Dieux! quelle femme que cette Moisimont! quel inconcevable alliage de
tendresse, de fougue, d'abandon et de dlire! Les moments heureux de la
veille ne m'avaient donn qu'un lger avant-got de tant de volupts.
Maintenant Mimi se livre sans rserve; elle donne l'essor  tous ses
feux; elle dploie toute la perfection de sa manire: ma fortune n'a
plus rien de terrestre, je plane dans l'lment du plaisir.

Mille glaives se plongeant dans mon sein n'auraient pu me faire sentir
les aiguillons de la douleur,  plus forte raison, hlas! une trahison,
revtissant la livre du badinage, pouvait-elle m'assaillir sans que je
fusse  temps sur mes gardes. Un accessoire, si peu ncessaire qu'il
faisait  peine pour moi l'effet d'une bougie allume, quand le soleil
de midi, un beau jour d't, darde ses rayons avec fureur, un... je ne
savais quel travail qui me semblait tre de la part de Nicette plutt un
procd galant qu'un sournois attentat...

--Quoi! m'criai-je! l'interrompant, cette fille, cette amante perdue
qu'outrage votre bonheur, elle... Serait-il bien possible que j'eusse
devin?...

--Vous pouvez tout conjoncturer. Oui, ma chre comtesse, pourquoi n'en
pas retrancher l'humiliant aveu! Cette fleur idale que ni Carvel, ni le
pre principal, ni le lord Kingston, ne purent m'arracher, une femme, ou
plutt un dmon ose essayer de la surprendre, et mon frntique bonheur,
mon dlire extatique lui permettrait d'y russir, si le seul hasard de
ma conformation n'y mettait un invincible obstacle! C'est ainsi que la
perfide Nicette mditait de se venger  la fois, et de celle qui me
prfre et de moi qu'elle voit prfr. Quelle humiliation intrieure,
lorsqu'enfin je rflchis! Que je me hais surtout lorsque je dois
m'avouer, que de peur de perdre la moindre douceur du crpuscule de ma
jouissance, je n'avais pas la vertu d'carter l'infme Nicette, et
demeurais sa conqute assez longtemps pour que Mme de Moisimont et
enfin le temps de s'apercevoir d'un travail qui pouvait aboutir  me
dshonorer.


DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS

S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que
venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jrmie et les
rflexions morales dont il avait bigarr son rcit. La tte plonge dans
ses mains, il se taisait, j'eus piti de lui. Sans doute, lui-dis-je, il
est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est
tach, s'il fut expos par derrire aux coups de l'ennemi; mais ici je
ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir
de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme...

--Et! plt  Dieu, s'crie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez,
chre comtesse, que nous marchions  grands pas vers l'issue du ddale
de la honte o ma franchise inconsidre m'a fait conduire votre
curiosit.

Oh la vilaine! ne put s'empcher de dire, quoiqu'en riant, la folle
Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de
votre amour prtendu! C'tait bien la peine d'en faire tant d'talage
dans ce cabinet! et je suis singulirement paye d'y avoir pris un peu
d'intrt. Quant  moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je
songeais  l'employer lorsque Mimi elle-mme m'y excite. Elle est
doublement intresse  me voir occuper la terrible Nicette, qui dj se
disposait  me succder. Je pare le coup encore une fois. Ce dmon qu'on
nomme Nicette est jet dans l'attitude qui convient  ma vengeance...
Alors ma ruse crature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner
tout  fait  ma discrtion, s'empare du trait, et se rend matresse de
le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux
levs jusqu' la hauteur du menton: je n'ai pas de peine  supposer
qu'apparemment la singularit de sa conformation exige cette position
gnante. Je me rsigne; l'ide d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le
piquant de notre double rapport, un art qui pour tre diffrent de celui
de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mrite; le dsir
encore de ramener compltement  moi la capricieuse amphibie qui, tandis
que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et
l'occupe encore d'une autre faon, tout cela souffle mes feux, et me
vaut de faire  Vnus le plus fastueux sacrifice.

Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu
devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en
activit, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est
une mprise abominable! je saute  bas du lit, je prends un flambeau,
j'accours... Dj l'enrage Nicette est dans les bras de mon infidle
amante. Je les dcouvre du haut en bas; je visite; elles vont leur
train, comme si elles taient seules au monde. J'ai tout le temps
d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'tre des deux sexes, la perfide
Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme
dgrad, que le sillon qui ci-devant m'avait tromp n'est qu'un
_impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation,
m'en voil convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer  Nicette
une ralit pour un semblant: le voyage et t le mme si un terrain
vierge ne se ft invinciblement refus chez moi  ce qu'avait permis
sans rsistance chez Nicette, une route... hlas! si fraye, que je ne
pouvais me dissimuler qu'elle ft publique.

Cependant, tandis que je me dsespre, ma volage amante subit avec
recueillement les transports du monstre; celui-ci tout  sa nouvelle
besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont
totalement oubli. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible
de rentrer dans ce lit, thtre du parjure et de la dpravation. Je
rallume le feu, je prends quelques vtements, et, plong dans une
bergre, je mdite sur ma honte complique. On me donne tout le temps
d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprs les impudiques aient jur
de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui
d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis
plus. Presqu'en mme temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?...
Je ne rponds point. Elle dtourne le rideau, me voit (Une troisime
fois et du ton de l'inquitude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me
voulez-vous? La scheresse de mon ton l'alarme, elle s'lance: accourant
o je suis, elle se prcipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce
bien le mme Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre
Mimi! (Je me lve furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore
davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme
trahit ma faiblesse. Je me sens avec dpit une bien singulire espce
d'attendrissement, puisque je bouillais en mme temps de rage. Je veux
sortir de cette chambre funeste; Mimi,  genoux, s'efforce de me
retenir... Mes pas l'entranent sur le tapis; elle est en larmes  son
tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son
procs; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre,
de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur
n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relve tremblante,
presqu'vanouie: hlas, le peu de force qui lui reste est pour me
presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur
laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma
bouche ne refust ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses
bras me retiennent, nos pleurs se mlent, mon coeur palpite vivement
sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppress me marque par
un soulvement prcipit, que l'me prouve la plus violente agitation
quand la bouche se condamne au silence...


RETRAITE DE NICETTE.--TONNANTE MORALE DE MIMI

Nicette avait trop de pntration pour ne pas saisir le sens de cette
singulire scne.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle
avec quelque dpit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre  vous plaindre
de moi. En mme temps, elle se lve. Mimi me faisait face; mais, avertie
par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main;
Nicette rpond avec transport  cette intention, en baisant cette main
qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne
nous quittons pas avec inimiti_. Trois fois Mimi la rassure, et
tmoigne qu'elle est elle-mme un peu rassure.--Et vous, Monsieur? (Ose
aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui
vois dans ce moment des yeux si doux, si magntiques, un prestige si
compltement fminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits
dcisifs, je gote encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je
ne baise point  la vrit la main du joli monstre; mais je lui exprime
du moins sans quivoque que je ne puis le dtester...--Demain, dit notre
fatale compagne, demain, si vous tes juste, vous pourrez me revoir; je
ne me ferai pas presser pour me rendre  vos ordres... soyez heureux...
(ses larmes coulent alors) et ne hassez pas la malheureuse Nicette. A
ces mots, prononcs avec sentiment, elle passe dans l'autre pice et
nous laisse...

--On est bien fou quand on aime! dit aprs un long silence Mme de
Moisimont, prs de qui je ne m'tais point encore recouch.--Madame,
rpliquai-je, je serais bien malheureux si cette rflexion me regardait
seul.--C'est  moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand
finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place?
ou bien songez-vous aussi  m'abandonner? J'tais bien contrari, je
l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour tre tout prt 
rentrer dans cette lice de dshonneur; mais il me semblait qu'on tait
bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure,
une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-tre moi-mme
autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant,
je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionne Mimi se
hte de m'en dlivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui
fixe le vtement que l'amour dteste le plus. Sduit enfin, renchant
par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voil dans ce
lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exil. J'y suis saisi,
press, accol, dvor.--Ah! (me dit-on alors  travers mille baisers)
que Mimi soit pulvrise par la foudre, si elle a cru un moment
t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement
matrielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette
fivre, ou cette dmence? Est-ce de l'amour  ta manire que tu as pens
m'exprimer en me dchirant le coeur? C'tait trop de questions  la
fois, pour que je pusse rpondre; on continua.

--Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant
que je pouvais m'abandonner  toi sans nous tre tudis davantage. Mais
coute: connais-moi tout entire; tu sais ce que je vaux pour le
plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore
par mes sentiments. Je n'avais rien aim jusqu'au moment de te voir. Mes
sots adorateurs de province: un histrion, que je mprisais en me servant
de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais
nullement cher ni prcieux; un Moisimont que je n'ai prfr pour m'unir
 lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de
caractre que ses comptiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir
si j'avais une me. L'histrion, l'poux, le premier venu... toi-mme, ne
t'en dplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous galement
bons pour moi, quant  l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette
chance seule, et non la supriorit de tes agrments, t'a tir pour moi
du pair, et me fait tre avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton
attente. Il faut te l'avouer, Monrose, ds ce fameux soir o je te vis 
la Chausse d'Antin, tu me plus... mais je dis  l'excs; oui tu me
tournas subitement la tte. C'tait  toi que je buvais coup sur coup
des rasades de Champagne.

Ce fut  toi que je projetai d'lever mon me dans cette passade, o je
n'entranai si cruellement ce bltre de Rosimont, qu'afin de me
procurer  la fois la jouissance d'empoisonner un tratre et de sceller
d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon
premier sentiment, premier vritable essor de mon me. Mon tat cruel,
la faveur o je te voyais ds le premier instant, auprs de ces
coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais
bientt j'appris ton accident; j'en bnis le ciel; je vis que ta course
dans la carrire du bonheur n'allait pas tre moins retarde que la
mienne; que nous allions nous traner du mme pas, et que j'arriverais
au but  peu prs en mme temps que toi. J'aurais dress volontiers un
autel  l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie
dvotement au mauvais principe...


SUITE, O MONROSE CONTINUE DE LAISSER PARLER MIMI.

Heureusement, poursuivit-elle, j'ai plus d'une passion. Non moins
ambitieuse que tendre et lascive, je saisis l'occasion qui s'offrait de
connatre plusieurs gens en place: mes _remdes_ ne m'interdisaient pas
absolument de sortir. Mille soins d'intrigue firent une propice
diversion  l'amour qui, s'il m'avait exclusivement occup, me serait
infailliblement devenu funeste. J'eus bientt pris la mesure de
quelques-uns de ces colosses qui se partagent le pouvoir et la
distribution des faveurs de la fortune, je dmlais qu'ils n'avaient
eux-mmes gure plus de hauteur relle que leurs reprsentants en
sous-ordre, qui s'efforcent de paratre des gants  leur tour.
J'observai que presque tous ces tres si respects, si redouts des
sots, taient _ mener par le nez_, tout comme le vulgaire, qu'ayant la
plupart, un ou plusieurs vices favoris, que certains les ayant tous, il
ne s'agissait, pour pcher ces normes poissons, que d'amorcer, pour
chacun, la ligne d'une manire convenable. Sre, grce  toi, de ne plus
prendre de _l'amour_ pour personne, et de porter dsormais
imperturbablement _mon coeur dans ma tte_, je me dis: _Poursuivons avec
acharnement la richesse et les honneurs._ Je jurai de t'aimer, je me
flattai que tt ou tard je t'attacherais  moi, je me rservai de goter
avec toi seul les volupts de l'me; quant  celles des sens isols, il
me semble que je pourrais fort bien les convertir en _monnaie courante_
pour acheter du crdit, des protections, de l'accs et des russites.
Oui, mon cher, telle est ma philosophie, que je crois ce systme trs
compatible avec une vritable et complte prfrence du coeur; car enfin
les bases uniques d'un pacte entre gens qui s'aiment, font la sympathie,
l'union d'intrt, la sre et brlante amiti, qui n'ont rien de commun
avec quelques _gestes_ absolument insignifiants, quand ils se passent
entre deux automates, si rien n'est comparable  leur magie, quand ils
rsultent de la sublime inspiration de deux amants...

Monrose respirait.--Voil la premire fois, lui dis-je, que j'ai vu
l'amour marcher comme le mne votre incomprhensible Moisimont. Elle
dbute dans le monde par un libertinage tout cru, qu'ensuite elle
dbrutalise un peu par quelque hypocrisie: de l son mariage. Puis elle
devient insensible, mais c'est pour se rserver tout de suite la
commodit d'tre sans reproche,  l'univers! Au reste, elle ne prtend 
rien moins qu' convaincre son amant, que son lot suprme diffre
infiniment de celui de ses rivaux, parce que ceux-ci, bien que puisant 
discrtion, tout comme lui, dans la caisse des revenus, n'ont toutefois
aucune part  la proprit du capital! L'tonnant, le merveilleux
par-dessus tout cela, c'est la mtaphysique, ou, pour entrer dans le
sens de la belle dame, c'est l'_pur platonisme de sa banalit_. Voil,
je le rpte, un caractre des plus neufs, et de nature  mettre en
dfaut la science des gens qui se croient habiles  dissquer le coeur
humain. Voyons pourtant  quoi doit aboutir cette ruption d'originale
philosophie. Monrose sourit et continua de faire prorer l'trange
mtaphysicienne.

Chevalier, ajouta Mimi, c'est d'aprs mes bizarres ides, que ds notre
premier _bec--bec_, je t'ai jet mes faveurs  la tte, comme l'aurait
pu faire une fille publique; c'est d'aprs mes ides, que rien ne
m'tonnait hier chez notre grand chanoine, n'y voyant que des actes
d'ivresse et des besoins satisfaits, en un mot, de l'argent jet par les
fentres; or, ne vaut-il pas mieux l'employer, cet argent,  quelque
chose d'utile? Moi-mme, je me proposais bien de me permettre quelques
jours de gaspillage avec toi: c'est sur ce pied que, renvoyant  mettre
plus tard un peu d'ordre dans nos affaires de coeur, je ne me suis fait
aucun scrupule d'associer Nicette  notre petit carnaval. D'honneur, je
t'ai vu, sans l'ombre de jalousie... N'achevez pas, interrompis-je d'un
baiser, ne me retracez pas ma funeste aventure.--Tu draisonnes, mon
cher. _Funeste!_ elle est charmante. Ne sois pas ingrat: ne t'ai-je pas
vu jouir? n'tais-je pas moi-mme heureuse de tes plaisirs? Oui, fripon,
je les partageais quand tu me voyais raccrocher, sur les lvres de
Nicette, ton me dont tu lui faisais part avec tant de vigueur. Il n'et
tenu qu' toi, plus juste, moins rigoriste, d'prouver  ton tour que
ces ricochets de volupt ne sont pas sans douceur. Il et fallu pour
cela supporter, comme je venais de le faire  ton gard, le nouveau
succs de Nicette, la voir sans humeur dans mes bras, et rendre ainsi sa
peu signifiante manoeuvre dlicieuse pour moi, ds qu'embrase de tes
baisers, j'aurais englouti deux mes  la fois: mais ton caprice jaloux
a tout gt, mon cher. Avoue cependant que nos imaginations du moins ont
eu une hermaphrodite... que ce n'est pas une chose ordinaire, et qu'il y
aurait bien de la sottise  nous affliger de notre dlicieux quiproquo?

J'aurais d vous dire, ma chre comtesse, qu' travers des bats trop
longs pour que Mimi n'et pas le temps de rflchir, elle s'tait mise
au fait de la conformation de notre hermaphrodite, pour qu'elle st
enfin tout aussi bien que moi que Nicette n'tait qu'un charmant giton.
Aprs s'tre justifie pour son compte, ou croyant du moins l'avoir
fait, voici ce qu'elle ajouta pour tcher de me remettre bien avec
moi-mme:--Que les hommes sont fous de se forger gratis de chimriques
anxits! O diable est-on all placer un tarif d'honneur, de vertu, de
honte, de repentir! Un tre singulirement conform te fait une sottise
dans un moment o tu ne pouvais t'y opposer, mais n'y russit point. Si
cet tre tait femme, il n'y aurait qu' rire de cette gaiet; ce n'est
pas une femme? tu l'ignorais: cependant ds que tu l'apprends, la
crainte d'un dshonneur commence d'exister! Mais tandis que durait
encore ton erreur, tu serres  ton tour dans tes bras l'tre charmant, 
titre de femme, l'illusion complte a pour toi mille dlices. Un maudit
scrupule te fait vrifier, aprs coup, qu'il y a dans ton calcul
quelques lignes d'erreur. Ici nat une prtendue fltrissure, et tu te
crois dans le cas du dsespoir! Dtestable subtilit, mon ami; funeste
abus du raisonnement. Pour moi, je trouve ton accident fort graciable.
Dt l'univers te huer, Mimi du moins t'absout de toute son me. Viens,
mon adorable chevalier, mes intentions sont bien franches; mais j'espre
te former assez pour que tu ne te dsespres point, si jamais il pouvait
aussi me prendre la capricieuse envie de t'attraper.

Dj Mimi s'vertuait  me donner une preuve brlante du parfait retour
de sa faveur mal entendue: querelle, pisode, tout tait rciproquement
oubli. C'tait la cleste Mimi de l'entresol toute entire dont
j'occupais pleinement et l'me et les sens. Chez moi, le sentiment
d'tre rellement aim, chez elle, la satisfaction d'avoir avec succs
dclar le secret de sa tendresse, tout concourait  combler notre
bonheur. Le reste de cette mmorable nuit fut pour nous un tissu serr
des plus inexprimables dlices.


IDES DONT ON JUGERA.--CROQUIS DE L'HISTOIRE DE NICETTE

Je me serais bien garde, cher lecteur, de vous rendre avec tout ce
dtail l'trange confidence de Monrose, si la manire dont elle
m'affecta moi-mme dans le temps ne m'avait pas avise que cette
aventure jette une grande lumire sur l'incertitude que mille fables
diverses nous laissent au sujet des hermaphrodites. On ne peut nier sans
doute qu'il dpendit du crateur de jeter par ci, par l, sur la terre,
des individus gratifis des deux natures; mais cette singularit ne
pouvant avoir aucun but qui ne ft contraire au systme gnral de la
cration, nous devons supposer que le grand tre n'a d jamais se
permettre d'oprer, comme exprs pour se dmentir, un inutile prodige...
Il y a beaucoup  parier, au contraire, que dans tous les temps, les
hommes, sujets aux mmes passions, aux mmes caprices, ont t avides de
la beaut sous quelle forme qu'elle s'offrt, et n'ont pas mieux demand
que de tomber sans y regarder de si prs, dans le pige des Nicettes.
Croyons que mille individus chants, clbrs en tant de lieux, et dont
quelques-uns ont obtenu l'honneur de l'apothose n'ont t de leur temps
ou que des victimes de cet art cruel qui conserve  l'adolescence
quelques formes fminines au prix de la virilit, ou que de tolrants
jouvenceaux qui, soit plies par l'esclavage, soit faonnes par la
dpravation de leur sicle, se sont rendus habiles  recevoir, comme la
nature les avait destins  donner; croyons que l'amour amphibie qui
convoite ces tres quivoques, leur a partout lev plus ou moins
furtivement des autels, et que de la _ncessit_ du _dsir_ de justifier
des _affections_, un culte partout proscrit par les lois, est ne la
palliative chimre de l'hermaphrodisme.

Par la suite, j'ai voulu voir cette mme Nicette, dont il serait temps
sans doute de s'occuper moins; mais j'aurai bientt fait, cher lecteur,
de te rpter ce qu'elle m'a cont de l'origine de sa double
_reprsentation_.

N d'une clbre cantatrice de Rome, et d'un monsignor, Nicetti, beau
comme un ange, avait atteint l'ge de douze ans. Ds lors prcoce en
tout genre, il tait galement domin par la passion des vers, de la
musique et des femmes. A Venise, un jour, le directeur de l'Opra le
surprend  dvirginer de bon courage un enfant de neuf ans, sa fille
unique, petit chef-d'oeuvre de beaut dans son genre et dont les
prmices n'taient assurment pas destins au gaspillage qu'exerait sur
elle l'amoureux Nicetti. L'homme atroce approche, saisit par derrire,
et tord avec fureur de pauvres petites amulettes, hlas! bien
innocentes, car elles n'taient pas encore assez mres pour mettre du
leur au crime qui se commettait: elles en deviennent les victimes.

Le petit malade est longtemps entre la vie et la mort. En vain malgr
l'intrt d'en faire un virtuose, a-t-on essay de lui conserver, s'il
est possible, ce qui fait nos plus chres joies; chaque jour le ravage
de l'inflammation exige le sacrifice de quelque parcelle. La macration
tait gnrale; l'enveloppe elle-mme ne pouvait tre sauve. Cependant
au bout de trois mois, l'habile homme qui dirigeait le plus difficile
pansement, observe que les chairs suprieures se disposent enfin  la
cicatrisation; mais trop prudent, il craindrait en la favorisant trop
tt, de renfermer peut-tre quelque principe destructeur: il retarde
donc; et jusqu' ce qu'il soit absolument sr de son fait, il
entretient, au moyen d'un anneau d'or de forme ovale allonge,
l'ouverture de l'ulcre fatal. Il rsulte de ce soin une double
cicatrisation: l'intrieur qui met le sceau  la gurison de l'infortun
Nicetti, et l'extrieur qui convertit en un bourrelet, model sur
l'anneau d'or les longs bourrelets de la balafre. De l cette parfaite
apparence d'une nature fminine au-dessous de la masculine. Celle-ci,
grce, soit  l'ge de l'opr, soit  quelque reste furtif de ce qui
recle l'lment de la vie, conserve du moins aprs cette cure, la
prcieuse facult de crotre avec le reste du corps, et le bien plus
cher privilge de cette intressante variation... Mais il est des choses
qu'on ne peut entirement dfinir. Bref, la maturit, l'exercice et
surtout l'excessive lubricit de l'individu perfectionnent par la suite
un don sauv par miracle. La nature, cette admirable mre, ddommage par
des affections particulires l'tre charmant qu'on a si tratreusement
dgrad. Elle veut qu'il attire les deux sexes, comme il en est attir
lui-mme. Mille aventures qui ne sont pas de notre sujet, enrichissent
les premires annes du dlectable Nicetti, jusqu' ce qu'enfin il lui
convienne d'tre Nicette, afin d'chapper, sous l'habit fminin et de
s'expatrier sans pril, lorsqu'au bout de six ans de maldictions
secrtes contre l'auteur de ses pertes, survient enfin la jouissance,
dlicieuse pour un Italien, de faire tomber le directeur froce sous
trois coups de poignard.

Mais revenons  Monrose. Il tait si honteux  la suite du plus
humiliant chapitre de sa confession, que je crus charitable de me mettre
en grands frais pour le consoler et le convaincre que le danger de ce
qu'il regardait scrupuleusement comme une tache, ne lui avait rien fait
perdre de mon estime. Parfaitement, et non moins agrablement rassur,
l'aimable ami ne me fit pas languir aprs la continuation de son
histoire.


PROJET DE MADAME DE MOISIMONT.--RETOUR A PARIS

Le lendemain, poursuivit-il, le djeuner nous runit. Les passions
taient respectivement amorties; nous pmes causer sans humeur et sans
dissimulation de tout ce qui s'tait pass la nuit.

Nicette nous avoua qu'en gnral, elle n'avait que des fantaisies du
moment, mais toujours ardentes, et qui la martyrisaient  la moindre
contrarit. Comme _demi-homme_ toute femme pourvue de quelques
agrments allumait chez elle un prompt dsir; comme vtissant le costume
fminin, elle se faisait un point d'honneur d'intresser tout homme 
peu prs aimable. Telle tait devenue la routine de ses sens qu'homme ou
femme, et soit jouant le premier rle ou le second elle avait toujours
un plaisir _physique_ (Je cite la figure dont elle se servit) _dans la
proportion du brillant d'un beau clair de lune, compar  la lumire du
soleil_. Quant  la facult de multiplier les jouissances, son
organisation, son habitude et sa sensibilit permettaient qu'elle n'y
mt aucune borne.

Vers l'heure du public, Nicette fut prte pour aller satisfaire son
avide curiosit. La toilette acheve, nous la vmes compltement belle,
et sduisante  nous tonner. Nicette avait su drober au beau sexe tout
son art  relever d'lgance et de grce, les charmes naturels.
Moi-mme, j'en conviens, je me pardonnais dans ce moment toutes mes
fautes, et regrettais qu'il manqut  notre Conculix (si diffrent de
celui de la Pucelle), une ralit qui m'aurait  l'instant dcid  ne
pas me priver d'une seule manire de l'avoir. Mimi riait sous cape,
s'apercevant trs bien de certain symptme plus qu'indulgent en faveur
de Nicette, et qui trahissait ma mentale infidlit.--Fripon! (dit-elle
ds que nous fmes seuls) ce sera, s'il vous plat, pour moi que Nicette
aura mis les fers au feu. Elle exigea tout de suite une rparation: je
la fis de grand courage; et comme je doublais:

--A la bonne heure, dit-elle, mais il faut donc que tu te reconnaisses
bien coupable!

Elle m'apprit ensuite que son projet tait de convertir en fermier
gnral, ou tout au moins en gros bonnet de la finance, son petit
prsident aux comptes de mari; leur fortune leur permettait de faire en
partie les fonds d'un cautionnement considrable. Quant au crdit pour
ce qui ne serait pas en leur pouvoir, on sait comment elle projetait de
se le procurer. En une seule semaine, elle avait accapar, et paya sans
doute, la voix de l'intendant de la ferme gnrale, et de cinq des plus
importants de la compagnie. Peu s'en tait fallu que la veille elle
n'et aussi li le ministre.--Mais il m'a tout promis, dit-elle, et je
le connais trop galant pour craindre qu'il me manque de parole.
J'objectai que je le voyais bien obsd de femmes, et qu'il faudrait
qu'il y et bien des places  donner, pour que toutes ces dames fussent
satisfaites.--Bon! rpliqua-t-elle, la plupart n'ont pas de plans, ou
n'en ont pas de raisonnables. Beaucoup n'aspirent qu' des bienfaits
passagers,  des pensions,  des sommes une fois payes, qu'elles
sollicitent de faon qu'on ne peut gure les leur refuser sans
ingratitude. D'autres n'entourent le ministre que par coquetterie; il en
est, mais celles-ci sont bien dupes, qui ambitionnent de le captiver
avant d'y rien mettre du leur. Trop rou pour ne pas les voir venir de
dix lieues, il fait volontiers ce qu'il faut pour qu'elles s'lancent
avec confiance dans la face du ridicule. Je ne l'ai vu que deux fois en
particulier, et dj nous avons plaisant de ces petites orgueilleuses.
Ne rien faire pour elles, est tout au moins la vengeance qu'il se croit
permis d'exercer contre ces insidieuses beauts si sres du pouvoir de
leurs charmes, et si jalouses de pouvoir mener quelque jour, au gr de
leur ambitieux caprice, un homme lger qu'on sait n'aimer rien au monde
que son goste libert.

Nicette reparut enivre de ses succs, enchante de tout ce qu'elle
venait de voir et d'entendre. Nous dnmes  la hte, Mimi jugea que
nous pouvions fort bien, comme gens qui s'taient rencontrs 
Versailles, ne faire pour le retour qu'une seule voiture. Il fallut donc
absolument que je montasse dans celle des dames, dplaant la femme de
chambre dont se chargeait Lebrun, conducteur hrditaire de mon
cabriolet.

                   *       *       *       *       *

A la fin de ces rcits tout pleins d'un charmant libertinage et o le
drame intervient parfois, o passent les personnages les plus divers de
toutes les nationalits europennes, o l'on pntre dans l'intimit
mme de la vie du XVIIe sicle,  la veille de la Rvolution, Monrose
finit par pouser la fille de lord Sydney. Cette jeune anglaise s'est
fait faire un enfant par le marquis d'Aiglemont, le premier amant de
Flicia et  cause de cela se fait scrupule d'pouser Monrose. Cet
pisode qui se trouve  la fin du roman donne bien le ton de la
philosophie indulgente de Nerciat et des doctrines de son poque en fait
de libertinage.

                   *       *       *       *       *

A la fin, d'Aiglemont, toujours singulier dans ses ides, rsolut
d'essayer un quitte ou double; il n'y avait plus aucun moyen raisonnable
 tenter pour arracher  miss Charlotte une sage rsolution.

--Madame (vint-il lui dire trs srieusement un beau matin) notre bon
pays de France n'est pas du tout le thtre o peuvent tre applaudis
des honntes gens ces partis romanesques, qui sont en grand prdicament
dans votre le philosophique, du moins si l'on en croit vos romans, que
les extravagants seuls prennent ici ici pour modles. Trop de
perfections vous distinguent, vous tenez  trop de personnes
considrables par leur tat et par leur fortune, et particulirement,
vous avez un oncle d'un trop grand mrite, pour qu'il vous soit possible
de soutenir, sans vous avilir, la gageure de ne point vous marier. J'ai
eu la fortune de vous faire un enfant! Eh bien, le cher Monrose en a
fait un  Mme d'Aiglemont, partant quitte. Un jour doit venir o vous
saurez encore mieux combien il y a d'_alliances_ entre tant de personnes
que vous voyez former notre aimable, et j'ose dire, heureuse socit:
vous serez alors trs aise de vous remettre  notre unisson. Votre
amant, celui dont il convient absolument que vous fassiez un poux, a
contract d'innombrables dettes; il est de votre honneur de les
acquitter. Voyez au surplus  quoi tiennent vos scrupules. En mme temps
il ouvre la porte d'un boudoir... Tandis que Charlotte est stupfaite de
voir l'heureux Monrose dans les bras de Mme d'Aiglemont, le Marquis la
surprend elle-mme, et... la faon d'une oreille est plus qu' moiti
faite avant que la belle Anglaise ait pu seulement respirer. Cependant
notre hros et la Marquise lui sourient et lui font ainsi comprendre que
le crime dont on la rend complice n'est pas de nature  faire tourner le
ciel.

--Eh bien, belle Charlotte, lui dit avec toute sa grce, Flore encore
embellie par le plaisir, pousez du moins  demi le cher Monrose, afin
de ne pas me voler tout net ce que vous usurpez maintenant... Cette
folie fut le coup de marteau sous lequel devait se briser le dur noyau
du prjug de Charlotte, l'amande n'en tait point amre, c'tait la
_tolrance_ sous un bon piderme du _got du plaisir_... Elle sourit:
l'oreille acheve, l'Anglaise vola dans les bras de sa ci-devant rivale,
lui jurant de s'assurer par un prompt hymen d'imprescriptibles droits 
sa prcieuse amiti mise  des conditions si douces...

                   *       *       *       *       *

Cette analyse et ces extraits donneront une juste ide du singulier
ouvrage que l'auteur apprcie en ces termes:

                   *       *       *       *       *

Je conviens avec vous, cher lecteur, que la marche de toutes ces
aventures n'est pas ordinaire.

Ce mlange singulier de vertu, de faiblesse, de sentiment, de caprice,
ces brusques transitions de la tristesse au plaisir, du plaisir au
remords, du courroux  l'attendrissement, tout cela est de nature  vous
ballotter peut-tre dsagrablement, si vous avez l'habitude et le got
de ces scnes uniformes o chaque acteur conserve son premier masque
d'un bout  l'autre de son rle. La plupart de mes personnages sont 
moiti purs et  moiti atteints d'une corruption dont il est bien
difficile de se garantir au sein des capitales, quand on y apporte des
passions et d'assez grands moyens de les satisfaire. De l, tant de
disparates. L'histoire de mes acteurs est celle des trois quarts des
mondains de tous les pays de l'Europe.

                   *       *       *       *       *

Nerciat a t souvent pill. Dans son autobiographie intitule:
_Illyrine ou recueil de l'inexprience_ (Paris, an VII) la Morency a
insr des passages qu'elle empruntait  _Monrose_ et sans prvenir le
lecteur. On trouvera notamment dans la lettre CXXI (Julie  Lise) un
morceau pris dans la premire partie de _Monrose_, au chapitre VI.

Monselet fait remarquer dans _Monrose_ un individu italien qui pourrait
bien avoir servi de modle  Balzac pour son ou sa _Zambinella_, dans le
petit roman de _Sarrazine_.




MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE


Ce roman n'est pas excellent. Le titre donne assez bien l'ide du sujet.
Il s'agit des premiers pas d'une jeune personne dans le libertinage. Le
premier extrait comprend le passage le plus intressant d'un rcit des
aventures de Flicit que celle-ci, femme de chambre de Lolotte, raconte
 sa matresse.


AVENTURES DE FLICIT

La suite de mon roman jusqu'au moment o j'eus l'honneur de connatre
Mme de Pinange n'a rien de fort intressant.

La Florinire tait le fils d'un anobli dont le pre avait fait dans le
commerce maritime une fortune considrable, que ce fils avait commenc
de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses
dispositions  rendre en trs peu de temps nulle. Celui-ci tait simple
et confiant jusqu' la prodigalit, brave sans mulation, car, officier,
il n'avait pu soutenir plus d'un an le rgime des garnisons, aprs
s'tre mis en frais d'estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui
avaient fait des faons pour le regarder comme leur camarade,  cause de
sa presque roture. Sans beaucoup d'esprit, dtestant l'tude, n'ayant
dans la tte ni histoire, ni fable, ni posie, ni thtre, et n'tant
mme jamais que trs imparfaitement au courant des intrts journaliers;
s'nonant d'une manire commune, mais joli garon; le meilleur enfant
du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant
encore. La Florinire, qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme
ni me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre de
l'ascendant sur moi, parce que j'tais ds lors plus fine que lui, et
que ds la premire occasion o je vins  bout de lui faire faire mes
volonts au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrvocablement
dcid.

Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ la ruse et
l'esprit de domination.

Nous menions une joyeuse vie, assidus  tous les petits spectacles (de
meilleurs ne m'auraient point alors intresse): La Florinire abhorrait
la tragdie; la comdie,  moins qu'elle ne ft bouffonne, le faisait
biller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses dlices. Fidles 
tous les Waux-halls, aux foires, enfin  toute fte publique; logs
chrement, car ds le lendemain de l'aventure d'Alidor nous avions
dmnag et le mme jour La Florinire avait touch trente mille livres;
regorgeant de libert, d'aisance et de facilits  nous divertir, nous
vcmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la
sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie
en hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires 
expdients, des agioteurs, des pupilles  affaires, des abbs parasites
(celui de Mlle de La Motte fut  son tour du nombre; je vous en parlerai
tout  l'heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes,
chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m'apporter
des bonbons ou des fleurs, mais qui n'en sortaient jamais sans avoir
puis quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62];
telles taient nos plus intimes ou plutt nos seules connaissances.

  [62] Qui ne connat le hros de la comdie du _Bourgeois gentilhomme_.
    (N.)

En un mot, ma chre matresse, le maladroit La Florinire prit comme
exprs tant de soins  me distraire de lui-mme qu'un beau jour je le
fis cocu avec mon matre  danser, une autre fois avec un fringant garde
du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en
rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et
de nouvelles rotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa
besogne du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce qu'il avait crit:
il m'apprit vraiment de jolies choses! Bientt, sans beaucoup de got
pour ceux qui m'arrachaient des faveurs, bientt par besoin du
temprament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque faon mon
aveugle amant, et plus d'une fois, lui prsent mais trompant habilement
ses regards, je fus ainsi tour  tour en moins d'un an, la conqute
d'une quarantaine de godeluraux, qu'au fond je mprisais si fort, que
j'osais  peine les saluer en public, et que j'avais la sueur froide
quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais deux ensemble les yeux fixs
sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scnes qui pouvaient
en rsulter.

A travers cette banalit, nous nous trouvmes enfin, mon cher
entreteneur et moi, poivrs d'importance. Il s'tait bien lui-mme rendu
par-ci par-l coupable de quelque petite infidlit, mais il y avait
cent  parier contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle
infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence 
toute preuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement 
la porte,  coups de pied au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir
mon jocrisse  mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la
poitrine, _mettant entre mes mains sa vie_, etc.

Aprs avoir longtemps feint de ne rien comprendre  son dsespoir, et
me l'tre fait bien humblement expliquer, je me montrai gnreuse. Le
pardon ne tenait  rien; en veut-on _ ce qu'on idoltre_! Il fallait
bien qu'il se crt idoltr, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute
la dignit convenable.

J'ai dit qu'il tait  mes pieds; je le relve, mais une assez grosse
bourse restait  terre, je l'avertis de cet oubli. Ne m'outrage pas,
chre Flicit! s'crie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais
pas rougir de la modicit du ddommagement que je t'offre. Plus conome,
j'aurais expi par un plus digne sacrifice l'irrparable outrage dont je
suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?--En peux-tu
douter?... Mais l, sincrement?

De toute mon me!--Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent
de larmes) adieu, adieu, Flicit! Maintenant je pars moins
malheureux...--Tu me quittes!--Oui, pour quelques mois. Rtablis ta
sant. Je ne pourrais prs de toi mettre ordre  la mienne; nous nous
crirons. J'apprenais alors, et commenais  pouvoir tracer quelques
lignes, bien entendu sans un mot d'orthographe. Je promis de
correspondre.

Je parlais encore quand La Florinire s'vada fermant et emportant la
clef, sans doute de peur que, courant aprs lui, je n'branlasse sa
rsolution courageuse; mais hlas! j'avoue que je me sentais rsigne 
supporter notre thtrale sparation, cependant je m'acquitte du
crmonial convenable, je trpigne des pieds et des poings contre
l'obstacle qui m'arrte. En mme temps j'entends derrire moi rire
quelqu'un  gorge dploye.

Je me retourne... C'est ce garnement d'abb, le greluchon de la coquine
de La Motte et l'un de nos plus assidus piqueurs d'assiette. La
Florinire l'avait cach dans ma garde-robe pour tre tmoin de nos
adieux, voulant, disait-il qu'aprs son dpart quelqu'un pt le purger
dans notre socit du soupon d'inconstance et de perfidie. Il ne
pouvait gure s'adresser plus mal pour choisir un juge en fait de
procds. L'abb, la plus vile de toutes les cratures de l'univers, les
ignorait et n'tait pas homme  remplir le moindre devoir d'amiti ou de
reconnaissance. Il est bon de vous dire que reu un peu tard parmi nous
et n'ayant peut-tre pas fait dans le temps grande attention  ma
figure, il ne m'avait jamais reconnue pour avoir t le tmoin de sa
bonne fortune et de sa basse escroquerie. Au contraire, aux petits soins
avec moi, plus d'une fois il m'avait aide  satisfaire quelques
caprices, et j'avais eu l'avantage de le payer pour ses commissions.

Il savait donc combien peu d'importance j'attachais  conserver ou
perdre un amant tel que La Florinire; il devait par consquent trouver
compltement ridicule la tragi-comdie qui venait de se passer. Aussi se
mit-il  la parodier d'une manire trs bouffonne dont je ne pus
m'empcher de rire.

Me serais-je doute qu'encourag par cet instant de familiarit, le
drle et os me saisir  bras le corps  l'improviste et me jeter sur
le pied du lit avec autant d'effronterie que si j'eusse t la
raccrocheuse de La Motte!

_Qui quitte sa place la perd_, dit l'insolent, dj matre de celle
dont La Florinire avait eu jusqu'alors la putative proprit. Je m'arme
d'un srieux foudroyant! Qu'osez-vous, monsieur?...

Te consoler, mon chou... C'est ainsi qu' Paris on sche les pleurs des
veuves. C'est moins l'insulte, que la tournure qui m'indigna contre ce
calotin, et me fit concevoir sur l'heure l'ide d'une vengeance aussi
mmorable que raffine, je veux dire d'empoisonner du moins l'audacieux,
si je n'ai pas sous la main un pistolet, un poignard pour lui arracher
la vie... Ah! ah! Flicit, m'criai-je, je tremble d'tre force  vous
har quand vous m'aurez achev votre horrible rcit.--Je suis vraie, je
n'en retrancherai pas une syllabe. Il n'y avait dj plus qu' laisser
entrer ce vil fameux. Le premier que j'eusse vu de ma vie. Est-ce tout
de bon? ai-je la mchancet de lui dire. Oubliez-vous ce qui s'est dit
entre La Florinire et moi? Pouvez-vous ignorer en quel tat...--Eh!
foutre! qu'est-ce que cela me fait  moi! Je crains peu la vrole avec
mon eau de Prval.--Soit! Il y est.

Ds lors, je le travaille, Dieu sait comment! Tant de talent l'tonne,
l'enflamme. Il f..., rf... tant que la nature s'y prte; plutt fatigu
que rassasi de ma jouissance, il invoque les secours de l'art. J'ai,
lui dis-je, d'admirables _diabolini_, mais je vous avoue que si je
prends la peine d'en aller chercher, je me ferai payer cher
l'intrt.--Ah! de ma vie, s'il le faut! A la bonne heure. J'apporte le
stimulant fatal, j'en donne une bonne dose, le ribaud gobe le tout avec
avidit. En attendant l'effet, je suis passionnment caresse; tout cela
me convient et tend  mon but. On y arrive enfin; j'use, j'abuse du
bienfait des diabolini, je mets mon homme sur les dents; enfin il
demande grce... Revenu de son ivresse, il prouve un froid, un
tremblement, un accablement mortel.

Pendant que tout cela se passait, le portier, conformment  l'ordre de
La Florinire, tait venu me dfermer, mais sans prendre la libert de
paratre. Je sonne et demande un fiacre.--Quoi! vous me renvoyez!--Sans
doute;  quoi seriez-vous bon? A me gner.--Mais si tard! dans l'tat o
je suis!--Je vous conseille de vous plaindre.

Je prends un livre en attendant le retour du pauvre diable de
domestique, qui n'a point trouv de fiacre et grogne de loin contre les
abbs qui veillent si longtemps chez sa matresse. Pour le coup, le trop
heureux calotin compte bien sur mon bon coeur; l'hospitalit ne peut lui
tre refuse. Point du tout, sans quartier, je le congdie, il lui
convient donc de s'en retourner  pied, par la pluie,  l'autre
extrmit de la ville. Il m'appelle _cruelle_; je lui ris au nez, et lui
reproche sa cruaut, aussi avre que son ingratitude envers un candide
ami qui l'a combl de biens. J'ai la malice d'ajouter: va, gredin! je
doute que ton eau de Prval puisse te garantir de la multiforme vrole
que j'ai mis tant d'importance et d'art  te donner. Et puisse ton
funeste exemple effrayer tous les ingrats de la sorte!

Ptrifi, le malheureux n'osa profrer une parole et passa la porte.
N'oubliez pas, monsieur l'abb, lui criai-je, de chanter dans
l'escalier: _Ah! je triom...om...omphe de son coeur!_...

Ce dernier outrage dchira pour lui le voile...

Quoi! vous, Flix?... Et il voulait rentrer... Moi qui ne voulais point
d'explications, je me renferme, en ordonnant au domestique de ne quitter
mon homme que lorsqu'il serait dans la rue.

Voil, dis-je  Flicit qui reprenait haleine, voil, ne vous en
dplaise, une horrible aventure; mais c'est un assassinat dans toutes
les rgles! Judith amputant le chef de l'hostile Holopherne n'eut pas le
coeur plus dur et plus perfide que vous.--Bon, un rebut de la calotte!
Qu'allait-il faire dans cette galre?--Et dis-moi, l'eut-il?--Ah! je
vous en rponds! soit qu'il comptt trop sur son merveilleux spcifique,
soit qu'il ne manqut de moyens pour se faire gurir, il laissa les
choses au point o je les avais mises. Je sus peu de temps aprs que
tous les accidents sans exceptions taient survenus  sa partie
peccante, et de plus un chancre au palais, dont certain nazillement et
une prononciation ridicule sont  coup sr l'indlbile certificat.
Bictre fut trop tard le refuge du malheureux; on n'y mnage pas les
martyrs de la vrole; ds les premiers jours une opration dplorable
dfigura ce fier modle des boute-joies. Il fut mme agit si on
n'abattrait pas un de ses ornements symtriques. J'appris tous ces
dtails d'un officier _frater_ dtach pour me prier d'aider de ma
bourse un insolent dont j'tais trop venge. En faveur de l'honntet du
messager, je donnai quelques louis, mais en exigeant que pour le moment
il n'accust au calotin qu'une aumne de douze livres.

Je reviens sur mes pas pour vous dire que ds le lendemain de cette
prouesse, j'entrai chez un parfait honnte homme de chirurgien,  qui je
donnai carte blanche pour travailler au rtablissement de ma sant; nous
convnmes de cinquantes louis; je les dposai chez un notaire,
l'Esculape devant n'en toucher que la moiti quand il dclarerait la
cure acheve, et le reste trois mois aprs que je serais convaincue de
ma parfaite gurison, s'en rapportant  moi du soin de ne pas le voler
en m'exposant derechef  l'horrible maladie.

La bourse que m'avait laisse mon gnreux ami contenait deux cents
louis en or, et dans la queue tait roule une lettre de change de la
mme somme, sur l'un des plus solides ngociants de Nantes. L'chance
n'tait pas fort loigne. Sur ce pied,  l'abri du besoin, et dsirant
d'employer le temps de ma retraite  m'instruire, car je voulais effacer
jusqu' la trace de mon ignorance savoyarde, je suppliai qu'on ne
brusqut point les remdes, et que surtout on garantt des atteintes du
mercure, mes dents, dont la beaut tait vante par-dessus tout ce que
je puis avoir de charmes.

Que Dieu vous garde, ma chre matresse, d'tre jamais dans le cas de
passer par la casserole de Saint-Cme!

Comme la plus belle femme cesse alors d'tre l'image d'une divinit!
Quelle humiliation! quelle diffrence d'taler ses charmes aux yeux d'un
f... plein d'ivresse ou bien  ceux d'un inanim docteur qui ne voit
dans tout cela qu'une machine immonde, dtraque, qu'il s'agit de
purifier et rparer! Quelle barbare nomenclature au lieu de ces jolis ou
joyeux noms qui dans le plaisir sont prodigus aux attrayants objets de
mille folies!

Trois mois  peu prs s'coulrent pour moi dans un affreux et honteux
tat de pnitence, de jene, de rgime, qui toutefois s'adoucissait
graduellement.

Au bout de ce temps, le chirurgien, dont j'avais fait un vritable ami,
me pressa d'aller passer la belle saison  la campagne, chez une soeur
d'assez bonne socit, avec laquelle j'avais fait connaissance pendant
ma maladie. Elle faisait sa demeure  sept heures de Paris. L'avis du
docteur avait bien un peu pour but de s'assurer de ma sagesse pendant la
seconde priode de mon rtablissement, en m'cartant ainsi de la
capitale. Quoi qu'il en soit, je fis trs bien de suivre son conseil.
Dans ce champtre sjour, o je me rendis encore faible et fltrie, je
retrouvai bientt les forces, l'apptit, le sommeil et les couleurs; mes
chairs dont l'affaissement me causait de vives alarmes se remplirent
derechef, et recouvrrent leur agaante fermet. Je reconnus enfin que
j'tais compltement rgnre. Mais avec cette belle sant, mes
facults physiques et mes gots lascifs taient aussi de retour.

Un jeune homme de fort bonne mine, un brave enfant de la nature, fils
d'un noble casanier qui vivait sans ambition dans ce village,
frquentait chez nous; il n'avait pas manqu de me rendre justice; il
tait amoureux  perdre la tte. Le premier objet plat l o il n'y a
rien de mieux. Je pris aussi du got pour ce mdecin adorateur. Il tait
complaisant, assez instruit pour un campagnard; il me faisait lire,
crire, et corrigeait l'orthographe des lettres par lesquelles je
rpondais aux siennes; commerce uniquement imagin pour mon instruction,
car nous avions la libert de nous voir sans cesse, et ce qui se disait
rciproquement avanait beaucoup mieux les affaires que ce qui tait
crit.

Il fallait conclure enfin quelque chose. J'tais obsde par mon
jouvenceau, je mourais aussi du besoin de rentrer dans la jouissance de
mes droits de nature. Cependant, ayant promis  mon Esculape d'tre
sage, jusqu' ce que je l'eusse entirement satisfait, et comme j'ai du
caractre, je tenais ferme et reculais de tout mon pouvoir l'poque d'un
complet abandon. Mais je ne me refusais pas  de petites caresses, et
mme pour mater les fougueux dsirs dont on me faisait hommage, souvent
ma main avait une complaisance qui ne fut, au surplus, jamais trop de
mon got: c'est, ce me semble, assassiner le plaisir que de rendre aux
hommes cet humiliant service. Bientt j'imaginai le biais de me donner
sans tromper le confiant docteur, et, non moins par vanit que par
caprice, j'abandonnai sans rserve  l'ardent Saint-Amand (ainsi se
nommait le jeune homme) mes arrire-charmes, sur lesquels il me semblait
que l'embargo de la Facult ne s'tait point tendu. Cette fortune tait
trop dlicieuse pour que le docile Saint-Amand ost dsormais paratre
refuser de s'y borner.

De l, ma chre matresse, l'habitude familire que j'ai contracte de
favoriser  la mode de Berlin ceux de mes galants qui peuvent avoir
cette fantaisie, et comme  peu de chose prs, j'y trouve aussi mon
compte, ce qui n'est peut-tre pas gnral chez les femmes qui se
permettent de semblables revirements, j'avoue que, comme vous savez[63]

            Il ne m'importe gure
    Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrire.

  [63] Citation de Dom Japhet d'Armnie de Scarron. (N.)

En un mot, je me trouve  cet gard dans le cas de mille femmes qui,
n'ayant jamais eu ou n'ayant plus de sensations extrmes  faire la
chose ordinaire, y trouvent nanmoins un plaisir de fantaisie, de
caprice, d'habitude, qui fait qu'elles ne sauraient s'en passer sur ce
pied. Ganymde aussi longtemps qu'il plut au docteur de retarder le
paiement du reste de son salaire, ds que je fus compltement acquitte,
je mis enfin le comble aux voeux de Saint-Amand. Ds la premire fois,
le tratre ou le maladroit, me fit un enfant, malheur dont sur-le-champ,
l'absence de certain tat que j'attendais, et dont je croyais avoir dj
senti les avant-coureurs, me donna la funeste certitude.

Il n'y a pas grand mal  cela, Mademoiselle, me dit avec un grand air
de bonne foi l'auteur de ma disgrce, je suis honnte homme, je vais
vous pouser. Fort bien, mais mineur, ayant un vilain pre, vaniteux,
brutal, avare peu riche et qui avait d'autres enfants, l'excution du
projet de Saint-Amand n'tait pas facile. Au premier mot qui fut dit,
dans la gentilhommire, _d'un enfant fait et d'une envie d'pouser_, il
y eut un tracas d'enfer; un cur bonasse qui voulut bien se mler de
cette affaire, y perdit son latin. Mon pouseur fut mis _ la tour_,
c'est--dire au premier tage d'un colombier, qui donnait un air de
chteau  la bicoque seigneuriale. Bientt je vis se prparer pour
moi-mme une petite perscution; je n'tais qu'accidentellement frue:
il ne s'agissait pas pour moi d'une fortune; j'avais les moyens de
m'loigner, je le fis, et vins  Paris pour me fixer chez une marchande
de modes.

Cette commre, comme la plupart de celles de son tat, indpendamment
de son commerce, gagnait beaucoup en faisant de sa maison, bien pourvue
de jolies ouvrires, un honnte bordel. J'y eus quelques aventures, ou
lucratives, ou de pur agrment; cette vogue ne dura que les quatre
premiers mois de ma grossesse peu sensible. Quand je devins plus ronde,
mes actions tombrent  plat; force fut de me rabattre philosophiquement
sur le travail des doigts et l'tude dont j'avais rellement contract
le got  la campagne. Vers le milieu de mon neuvime mois, je vins
reprendre chez l'honnte chirurgien mon ancien domicile.

J'accouchai au temps convenable, mais  travers tant de douleurs et de
dangers, que ds lors, je pris pour le respectable tat de mre une
horreur insurmontable. En dpit du talent et de l'humanit du docteur,
mon enfant, qui tait une fille, prit dans les difficults de ma
dlivrance. Heureusement, l'accoucheur n'tait pas de ces faux
raisonneurs qui, pour assurer la vie d'une crature  peine bauche que
mille chances peuvent empcher d'arriver  sa maturit, sont prts 
sacrifier sans scrupule celle que la nature a conduite avec bien de la
peine  son point de perfection. Je dois encore  ce bienfaisant mortel
tous les petits soins qui sauvent aux femmes les accidents et la
difformit.

Je veux, disait-il, que vous sortiez de mes mains sans la moindre trace
de cette premire campagne; mais pour Dieu! ne faites pas la folie de
recommencer:  chaque enfant il peut y aller de votre vie. Il tint
mieux sa parole que, du moins pour les prcautions, je n'ai tenu la
mienne. Mais grce au ciel, jamais depuis l'on ne m'a fait d'enfant.

Cependant mon argent s'coulait, car je m'tais abondamment quipe et
j'avais bien vcu, je voulus ngocier ma lettre de change; par malheur,
le solide ngociant de Nantes venait de faire banqueroute. Effraye de
l'instabilit des jouissances humaines, et pouvant, avec de l'conomie,
me soutenir encore quelque temps, j'achevai d'apprendre  coiffer, 
chiffonner, et pris aussi quelque teinture du talent d'ouvrire en
robes. Je n'avais plus entendu parler de Saint-Amand que pour apprendre
qu'on l'envoyait  l'le Bourbon, pour faire le triste mtier de
lieutenant d'infanterie. Je pris ds lors le parti de ne plus aimer
rien, puisque cela rendait si malheureux, et je ne favorisai plus que
ceux qu'un caprice du moment, ou quelque vue d'intrt qui en valt la
peine, ou le besoin de mes sens, me dictait d'agrer. De cette manire,
je fus encore passablement heureuse, et ne fis pas mal mes affaires. M.
de Pinange, votre pre...--Ah! oui; _mon amant!_ interrompis-je avec
transport: _dis mon tout, mon Dieu!_ (Elle haussait les paules et
levait les yeux au ciel) Eh bien! mon pre?--Votre pre se prit comme un
autre, dans mes filets, ou je tombai dans les siens, nous nous
arrangemes. Bientt il imagina qu'il serait plus commode pour tous deux
de nous runir dans un htel que d'tre en bonne fortune  mon troisime
tage, il trouva moyen de me faire entrer au service de madame.

Le meilleur moyen pour se dgoter bien vite, c'est d'avoir  tout
moment sous la main les facilits d'tre ensemble. Notre intrigue,
brlante dans mon taudis, devint  l'htel de Pinange d'une tideur
affadissante. M. le Marquis me ngligea. Fanfare sut en profiter...
Quelle chute! Allez-vous vous crier; un domestique succder  ce
sylphe,  cet enchanteur (Je soupirais  l'unisson de son loge). Oui,
Fanfare! il succda dlicieusement pour votre servante  son
incomparable matre, Fanfare! vous en conviendrez, est charmant, et n'a
rien de commun avec ses semblables qui, surtout ceux qu'on emploie tout
de bon  la chasse, sont ordinairement des ivrognes et des rustres; mais
si votre diabolique prvention en faveur de M. le Marquis vous rendait
trop injuste envers son successeur, j'en appellerais  Mme la Marquise,
non moins connaisseuse que vous sans doute, et qui sait  fond tout ce
que Fanfare peut valoir.

Je ne revenais pas de ma surprise. Quoi, Mme de Pinange aussi? Ma mre
donnait dans la domesticit!--A plein collier, mademoiselle. Eh! Mon
Dieu, c'est le ton maintenant, depuis que les seigneurs, les cavaliers,
les militaires, en un mot tout ce qui se piquait jadis de courtoisie, de
galanterie, de soins et de probit surtout, ont quitt les manires,
l'lgance, et se dispensent de tous ces procds auxquels notre sexe
est si sensible. Le domestique presque toujours bien de figure, seigneur
de sa personne, enorgueilli de l'attention qu'on peut lui tmoigner,
vaut bien mieux pour le plaisir, est plus sr et expose, soit pendant,
soit aprs une liaison,  bien moins de disgrces. En un mot, Fanfare
avait encore Mme la Marquise quand je me le donnai. Ce sont, au surplus,
de petits intrts de famille sur lesquels je vous demande le secret.
Je le promis. Voil, ma chre matresse, continua-t-elle, ma
confession... humble, pas trop, mais sincre et entire, aprs laquelle
il ne me reste de contrition que pour avoir fait sottement un enfant et
pour avoir eu la vrole.




LE DIABLE AU CORPS

OEUVRE POSTHUME

DU TRS RECOMMANDABLE DOCTEUR

CAZZONE

MEMBRE EXTRAORDINAIRE

DE LA JOYEUSE FACULT

PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE


_Le Diable au corps_ est un tableau des moeurs parisiennes un peu avant
la Rvolution et ce tableau, Nerciat l'a complt par un autre: _les
Aphrodites_, qui a lieu une quinzaine d'annes plus tard, pendant les
premires convulsions rvolutionnaires.

C'est sans aucun doute  propos du _Diable au corps_ et des _Aphrodites_
que Baudelaire crivit cette note qu'il avait l'intention de dvelopper
... La Rvolution a t faite par des voluptueux.

  NERCIAT (utilit de ses livres).

  Au moment o la Rvolution franaise clata, la noblesse franaise
  tait une race physiquement diminue (de Maistre).

  Les livres libertins commentent et expliquent la Rvolution.

  --Ne disons pas: _Autres moeurs que les ntres_, disons: _Moeurs plus
  en honneur qu'aujourd'hui_.

  Est-ce que la morale s'est releve? non, c'est que l'nergie du mal a
  baiss.--Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.

  La fouterie et la gloire de la fouterie taient-elles plus immorales
  que cette manire moderne d'_adorer_ et de mler le saint au profane?

  On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait tre
  bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.

  Mais on se damnait moins btement, on ne se pipait pas (_Charles
  Baudelaire, OEuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908_).

La plupart des personnages du _Diable au corps_ font partie de la secte
des _Aphrodites_ et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom.
Dans la _Prface_, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le
fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier
ce _singulier roman dramatique_.

Les acteurs sont: La marquise, _une superbe brune_, La comtesse de
Mottenfeu, _laideron piquante_, Philippine, _charmante blonde, soubrette
matoise_, Bricon, _colporteur-espion_, l'abb Boujaron, _prtre
napolitain, traits mles, physionomie de rprouv, vigueur monacale;
vices de toutes les nations, de tous les tats, vernis de mondanit
parisienne_.

Le Trfoncier, _prlat allemand, traits agrables, un peu fminin, gots
bizarres, libertinage d'officier, caprices de prlat_.

Hector, _tre privilgi que la nature a compos de tout ce qui plat
dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymde par derrire_; et
bien d'autres parmi lesquels figure mme un ne. Durant l'action du
_Diable au corps_, la marquise, qui est le principal de ces personnages,
devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente 
proportion de sa libert.

L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intrt de
la rsumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent
bien combien Nerciat possdait l'art du dialogue.

Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.


RVEIL

Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'veille et dtourne
son rideau. Mdore, son bichon, lui fait fte; elle se dcouvre et se
fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne.

PHILIPPINE.--Eh! bon Dieu! madame. Quel dmon vous rveille aujourd'hui
si matin? Il est  peine dix heures.

LA MARQUISE, _billant_.--Bonjour, Philippine... j'ai trs mal dormi, je
vais tre toute la journe d'une laideur affreuse et d'une humeur 
dsesprer les gens.

PHILIPPINE.--Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant  la laideur, je
suis caution du contraire: vous tes dj belle  ravir.

LA MARQUISE.--J'ai cependant trs mal repos.

PHILIPPINE.--Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir
pass une trs bonne nuit.

LA MARQUISE.--Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse.
Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.

PHILIPPINE.--Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore
vu cans, et que vous ramentes hier soir triomphante...

LA MARQUISE, _froidement_.--Quel temps fait-il?

PHILIPPINE.--Froid, mais le plus beau du monde.

LA MARQUISE.--Tant mieux: j'ai des courses  faire dans le voisinage du
Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours
d'alle.

PHILIPPINE.--Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez
lourde, de la part de M. Patineau, avec une ptre en grand papier.

LA MARQUISE.--De la part de Patineau! ceci devient intressant.
Voyons... (_souriant_) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au
poids.

PHILIPPINE.--De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers
gnraux!

LA MARQUISE.--Celui-ci ne sait pas donner  ses cadeaux des formes bien
galantes, mais il est tout rondement libral: c'est un bonhomme.

PHILIPPINE, _ part_.--Oui une bonne dupe... (_Haut._) Dfaisons ces
chiffons... (_Elle y travaille._) Cela est emmaillott comme le trsor
d'un plerin.

LA MARQUISE, _ayant lu_.--La lettre annonce trois cents louis, mais une
mortelle visite pour l'aprs-midi. Il faudra bien l'endurer... (_On
gratte  la porte_). Voyez ce que c'est.

PHILIPPINE.--C'est un de vos gens pour vous faire du feu.

LA MARQUISE.--Qu'il entre et se dpche.

_(Il y a du feu. Le domestique s'est retir. La marquise et Philippine
sont seules)._

LA MARQUISE.--O sont les autres billets?

PHILIPPINE.--Sur votre lit, madame.

LA MARQUISE.--C'est bon.

PHILIPPINE, _talant les louis_.--Voyez, madame, la belle collection de
mdailles!

LA MARQUISE, _avec ddain_.--Ote cela; compte, et serre la somme dans
mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis 
Dupeville; mets-les  part; quarante encore, pour des emplettes que je
me propose de faire chez la Couplet.

PHILIPPINE, _comptant_.--A propos, elle vint hier en personne; vous
l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prtendait tre
de la plus grande consquence pour vous, et je l'envoyai.

LA MARQUISE.--Oui, elle me dterra chez le grand mousquetaire, et je lui
donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prvoir que le bon
gnie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde
d'accepter une partie qui pourra me compromettre.

PHILIPPINE, _toujours comptant_.--Il n'y a qu' rompre, madame; j'irai
de votre part...

LA MARQUISE.--Il faut encore y rflchir, car il s'agit d'un jeune
prince tranger... S'il est jeune, Philippine... (_Elle sourit._)

PHILIPPINE, _comptant_.--Et peut-tre joli, par-dessus le march.
J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez  tout hasard les choses
comme elles sont. Il manque dix louis.

LA MARQUISE.--J'entends aussi  demi-mot, Philippine: cachez cet argent.
Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'crire; ne
parlez mme pas; il faut vous en tenir  la pantomine, car c'est o vous
excellez! tout le reste vous sied mal... Ah! voici du Molengin (_Sans
ouvrir le billet_). Sais-tu, ma fille, que malgr le mal infini qu'on
dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularit d'en tre un peu frue, et
qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise?

PHILIPPINE, _froidement_.--Je n'en crois rien, madame.

LA MARQUISE.--Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi
l'accs le plus facile. Il est beau, fait  peindre, caressant, fort
amusant. Les occasions naissent  tout moment pour lui...

PHILIPPINE.--Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis.

LA MARQUISE. Je n'y conois rien! tout le monde semble s'accorder  le
juger nul. Cela pique ma curiosit, je veux tre claircie...

PHILIPPINE.--M. de Molengin, madame, mrite bien sa rputation; vous
pouvez m'en croire... et pour cause.

LA MARQUISE, _avec intrt_.--Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue
qu' juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.

PHILIPPINE, _avec dpit_.--Mais il rate, madame, et c'est une infamie.

LA MARQUISE, _gaiement_.--Le dpit de Philippine est dlicieux! il t'a
rate, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut
qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arriv, je veux essayer une
fois de cette nouveaut.

PHILIPPINE.--Vous en serez dgote pour la vie, madame. Mais nous
perdons du temps  dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la
plus grande importance  vous communiquer et je vous prie de les
entendre.

LA MARQUISE.--De quoi s'agit-il?

PHILIPPINE.--Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas
ramen cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'tait que
passablement avin.

LA MARQUISE.--C'est monsieur mon mari qui gte comme cela les gens les
moins faits pour partager ses excs. Eh bien!

PHILIPPINE.--Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit  votre
appartement; et vous qui n'tiez pas seule...

LA MARQUISE.--Tu me fais trembler.

PHILIPPINE.--J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le
plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec
vous. J'tais heureusement  mon poste. J'ai bataill comme il fallait.
M. de Molengin, dont je n'ai pas trs bien conu les motifs, trouvait
que l'empressement de M. le Marquis tait la chose du monde la plus
juste. Je soutenais, moi, qu'il tait bien mal  monsieur de venir
troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un tat aussi peu
ragotant... car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en
temps chapper...

LA MARQUISE.--Fi! la description seule me fait mal au coeur!

PHILIPPINE.--Bref, je les ai dtourns de leur projet... mais il m'en a
cot bon.

LA MARQUISE.--Comment cela, ma bonne amie?

PHILIPPINE.--M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas
seul. Son ami disait,  son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de
s'en retourner  l'autre extrmit de Paris.

LA MARQUISE.--Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la
galanterie de coucher tous les deux avec moi?

PHILIPPINE.--C'est, je crois, ce dont vous tiez menace. M. le Marquis
sait  quel point son cher vicomte est sans consquence. D'ailleurs,
ivre comme il l'tait, il n'aurait pu s'opposer  rien. Vous les auriez
eus probablement  vos cts ou bien vous auriez t force de leur
cder la place.

LA MARQUISE.--C'est ce qui ne serait pas arriv! Une femme comme moi se
dplacer pour deux ivrognes? Mon lit est norme: on se serait arrang
comme on aurait pu; mais enfin un autre y tait... Aprs?

PHILIPPINE.--Si bien donc, madame, que ne pouvant pntrer chez vous, M.
le marquis a dit  M. le vicomte: Prenons notre parti, mon cher, et
couchons tous deux avec Philippine. M. de Molengin aussitt de se jeter
au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.

LA MARQUISE.--Cette scne de tendresse est touchante en vrit!

PHILIPPINE.--Quant  moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous
m'aviez ordonn d'entrer chez vous  cinq heures prcises afin de
conduire votre heureux coucheur, il n'tait que trois heures et quelques
minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je  moi-mme, je peux
manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me
suivront.

LA MARQUISE.--Trs bien combin. Comment t'es-tu tire de ce pas
difficile?

PHILIPPINE.--Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis
laiss suivre chez moi, n'ayant plus rien  faire chez vous jusqu'
l'heure indique. Aprs quelques petites faons que je croyais devoir 
la biensance, j'ai permis  ces messieurs de se coucher  mes cts.

LA MARQUISE.--Peste! quelle rsignation!

PHILIPPINE.--Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je
n'ai pas tir grand parti d'une aussi favorable conjoncture.

De la discrtion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un
dernier hoquet. Puis il a tourn le derrire, et bientt a ronfl comme
une pdale d'orgue.


SUITE DU REVEIL

PHILIPPINE.--Daignerez-vous me raconter, madame, o vous avez pch ce
nouvel adorateur?

LA MARQUISE.--Par le plus trange hasard chez cette baronne allemande
qui donne  jouer.

PHILIPPINE.--Ah! je sais ce que vous voulez dire.

LA MARQUISE.--Je vais depuis quelque temps assez rgulirement dans ce
tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres,
j'ai jou d'un guignon si constant quoique  petit jeu, que cent louis,
dont je m'tais munie, n'ont dur qu'une heure, et que j'aurais quitt
la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son
ordinaire m'a gliss soixante louis. Je me suis acquitte autour du
tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paratre.

PHILIPPINE.--Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la
vrit du proverbe?

LA MARQUISE.--On sortait de table, et le pharaon recommenait. Ma
voiture n'tait point arrive. J'ai vu prs du feu la grosse prsidente
de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des
moeurs de la dame, et qu'on la connat pour ne s'entretenir jamais de
suite que d'une seule chose, je me tenais un peu  l'cart, mais
l'extravagante m'a forc d'approcher, en me disant: Venez, marquise,
venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est
de votre comptence. Puis s'adressant  son interlocuteur, elle a ajout
tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise,
elle est des ntres: c'est la Fougre...

PHILIPPINE.--Des ntres! la Fougre! qu'est-ce que cela pouvait
signifier, madame?

LA MARQUISE.--Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux
savoir que la Fougre est mon nom dans certaine confrrie[64].

  [64] Je me rappelle parfaitement qu'autrefois j'entendis dire au
    docteur Cazzone qu'il existait sous le nom d'Aphrodites, une socit
    de voluptueux des deux sexes vous au culte de Priape, et qui
    renouvelaient dans leurs secrtes orgies toutes les dbauches
    antiques dont nous avons une lgre connaissance par les crits et
    les monuments qui se sont conservs jusqu' nous. Mais ce dont je me
    souviens aussi, c'est que les vritables Aphrodites, en assez petit
    nombre, tiraient tous leurs noms du rgne minral, tandis que les
    affilis, c'est--dire, des membres beaucoup plus nombreux qu'on
    admettait aux pratiques sans qu'on leur donnt la parfaite
    connaissance des mystres et sans qu'ils prtassent le grand
    serment, tiraient leurs noms du rgne vgtal. Ainsi la marquise et
    d'autres qu'on verra figurer dans cet ouvrage n'taient qu'affilis
    et ne pouvaient proposer des sujets que pour l'affiliation. Quand la
    faveur devenait trop multiplie, ou que certains indiscrets avaient
    occasionn quelque vnement nuisible au repos de l'ordre et qui
    pouvait entraner sa destruction, le grand comit, par quelque
    changement de local, ou quelque suspension de pratiques, venait
    aisment  bout de congdier tous ces intrus, en leur persuadant que
    l'ordre tait en effet dtruit. C'est de quoi l'on verra la marquise
    se dsoler plus loin avec une amie qui n'en savait pas plus qu'elle.
    Le docteur ne m'en a jamais appris davantage, quelque pressant que
    je me fusse rendu prs de lui au sujet de son ordre. Il y portait le
    nom de Chrysolite. On a voulu me persuader que maintenant encore,
    les Aphrodites, confondus parmi les Maons, ont dans Paris mme un
    temple et des assembles. (N.) Lorsqu'il crivait cette note,
    Nerciat ne savait pas qu'un jour il crirait les _Aphrodites_.

Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point tre;
l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi dlicieux... Va, bientt
je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'ternelles obligations.

PHILIPPINE.--Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous
la feriez recevoir d'une confrrie dont vous tes?

LA MARQUISE.--Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres...
Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.

PHILIPPINE.--Le beau mystre! je vois que vous tes Maonne.

LA MARQUISE.--Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma
foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les
talents en amour dterminent le rang parmi les membres de notre heureuse
socit. Je ne serais point tonne que toi, que j'aurais propose, tu
fusses peut-tre en bien peu de temps, plus avance que moi. Cette
tournure, cette fracheur unique...

PHILIPPINE, _un peu confuse_.--Ne vous moquez donc pas de moi, ma chre
matresse.

LA MARQUISE.--Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi
piquant, d'aussi dangereux... Tu le sais bien, friponne! Combien
d'infidlits ne m'as-tu pas fait faire  mes amis dans le plus fort de
mon got pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anantie ce
matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de
me faire parfois tourner la tte... (_Elle met une main sous le fichu de
Philippine et va de l'autre lui lever les jupes._)

PHILIPPINE, _les baissant_.--L! l! Madame, pour un autre moment; nous
avons bien d'autres choses  traiter.

LA MARQUISE, _la laissant_.--J'ai d'abord mon histoire  t'achever. Tu
comprends donc que la prsidente, son causeur et moi, nous nous
trouvions tre tous trois confrres?

PHILIPPINE.--Fort bien, et, par consquent, ce monsieur vous tait
connu. Pourtant vous avez dit d'abord...

LA MARQUISE.--Eh! non, se connat-on? a-t-on seulement envie de se
connatre? On est peut-tre... mille... rpandus dans la France, ou
ailleurs. Il faut s'tre fait des signes, avoir travaill ensemble,
s'tre trouv aux mmes assembles.

PHILIPPINE.--C'est comme la Maonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord?

LA MARQUISE.--Tais-toi; toute ta petite curiosit ne viendra point 
bout de me faire rvler ici des secrets... que je promets, pourtant, de
te faire connatre en temps et lieu. Ds qu'un geste significatif m'eut
assure de la fraternit de l'inconnu, je demandai  la prsidente
quelle tait donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait
avoir besoin de mon avis. Je prtends, a-t-elle rpondu, qu'il n'y a
plus de Tircis.

PHILIPPINE.--Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?

LA MARQUISE.--J'ai fait la mme question que toi, et croyant qu'on
voulait donner  entendre par l que l'amour pastoral tait de nos jours
en grand discrdit, je me suis range du ct de la prsidente. Elle m'a
ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!

PHILIPPINE.--Cela n'tait pas honnte, par exemple.

LA MARQUISE.--J'tais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour.
Elle n'y est pas, a donc repris l'effronte, Tire-six, entendez-vous,
marquise, esprit bouch? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup? J'opinai
encore en faveur de la prsidente, lorsque notre homme avec un accent
gascon, a rpliqu: Sandis? Mesdames, je ne prends point la libert d
vous dmentir sur le fait d vos bsogneurs d Paris, mais je puis vous
donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme d mon pays est
un tir-six, sept, huit, neuf!...

PHILIPPINE.--Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?

LA MARQUISE.--Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommes. Nous allions
faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la prsidente avait
mis quelques louis en socit, l'a appele pour partager le produit
d'une taille heureuse. Je suis donc reste tte  tte avec le fanfaron.
Si nous n'tions pas confrres, lui ai-je dit en feignant un peu
d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la
conversation sur quelque autre chapitre.

PHILIPPINE.--Il tait pourtant assez de votre got, celui-l.

LA MARQUISE.--Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus!
Retiens cette leon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il
faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu' ce qu'il lui plaise de
lever sa jupe.

PHILIPPINE.--Je pense de mme.

LA MARQUISE.--Revenons  mon causeur. Aprs quelques raisonnements de
part et d'autre, je me suis opinitrement retranche dans l'avis par
lequel je croyais pouvoir constater et fcher mon Gascon; en un mot,
j'ai dit tout net que je croyais  peine  l'existence de tire-six,
moins encore  celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils
voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a ripost mon ptulant
antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effraye, vos
doutes offensent mon honneur, et me prvalant, n vous en dplaise, d
mes droits d confrre je vous somme d me mettre  l'preuve.

PHILIPPINE.--Voil, certes, une impertinence  se faire jeter par les
fentres.

LA MARQUISE.--Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise
formellement ces sortes de dfis.

PHILIPPINE.--Je n'ai plus rien  dire. Peut-on savoir comment vous avez
rpondu?

LA MARQUISE.--Ngativement d'abord.

PHILIPPINE.--Ce monsieur avait donc le malheur de vous dplaire?

LA MARQUISE.--Pas absolument.

PHILIPPINE.--Et vous tes peu contente de lui. Sachons donc comment il a
pu dmriter?

LA MARQUISE.--Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup
impos, quoique Gascon, je n suis point un hbleur, et je n veux pas
vous engager dans une dmarche qui puisse tre entirement  mon
avantage, mme dans le cas o je vous aurais trompe. Souffrez donc que
notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je
viens d les gagner; je vous les sacrifi,  ces conditions. Mme la
marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit d six ou sept
heures seulement. Aprs la premire faveur que j'aurai obtenue d
madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.

PHILIPPINE.--Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai  merveille:
cinquante louis la premire faveur, c'est--dire...

LA MARQUISE.--Le premier coup.

PHILIPPINE.--Bon.

LA MARQUISE.--Aprs la deuxime, madame aura gagn trente louis d
plus.

PHILIPPINE.--Fort bien. Voil dj quatre-vingts louis.

LA MARQUISE.--Juste. Aprs le troisime, madame aura gagn vingt louis
d plus.

PHILIPPINE.--Les cent louis sont donc  vous maintenant.

LA MARQUISE.--C'est cela mme. Aprs le quatrime, madame n'aura rien
gagn d plus.

PHILIPPINE.--Gratis; mais les cent louis sont encore  madame?

LA MARQUISE.--Sans doute. Aprs le cinquime, c'est toujours lui qui
parle, j'aurai regagn vingt louis.

PHILIPPINE.--Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis!

LA MARQUISE.--Bien compt. Aprs le sixime, j'aurai regagn trente
louis d plus.

PHILIPPINE, _tonne_.--Eh bien! reste  cinquante, madame.

LA MARQUISE.--Pas davantage. Aprs le septime, votre serviteur aura
regagn cinquante louis d plus; c'est--dire que nous serons quittes.

PHILIPPINE.--Quittes?

LA MARQUISE.--Cela est clair.

PHILIPPINE.--Eh bien! madame?

LA MARQUISE.--Eh bien! maltraite au jeu, endette, je me suis laiss
blouir par cette diable de bourse... Le jeune homme est d'ailleurs
assez bien fait.

PHILIPPINE.--Il m'a paru tel.

LA MARQUISE.--J'avais remarqu qu'il a la jambe belle, certain air de
sant...

PHILIPPINE.--Les paules carres, l'oreille rouge; l, tout ce qu'il
faut.

LA MARQUISE.--Ma foi! j'ai hasard, sans grimaces, l'vnement d'une
gageure o je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.

PHILIPPINE.--C'est un march d'or.

LA MARQUISE.--La prsidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne
voulait-elle pas que je la misse de moiti?

PHILIPPINE.--On lui en garde, ma foi!

LA MARQUISE.--Bientt on m'a annonc mon carrosse, je suis rentre,
amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.

PHILIPPINE.--J'ai cru voir aussi que c'tait avec beaucoup d'mulation
des deux parts?

LA MARQUISE--Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagn quatre-vingts
louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagn.

PHILIPPINE.--J'en crois votre parole.

LA MARQUISE.--A peine avions-nous caus dix minutes, que les cent louis
ont achev de m'appartenir.

PHILIPPINE.--Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!

LA MARQUISE.--Il faut convenir que de longtemps je n'avais t si bien
tape. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas trs
voluptueux, sa manire est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars
expriment, lger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur,
brlant...

PHILIPPINE _avec feu_.--Divin!... Non, madame, vous ne viendrez jamais 
bout de me faire penser mal de cet homme-l.

LA MARQUISE.--A la bonne heure! Nous avons travaill avec tout le zle
et l'accord imaginables  la quatrime opration...

PHILIPPINE.--La bonne aubaine! madame.

LA MARQUISE.--Je me suis prte, comme il convenait, au cinquime coup,
et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part
ni d'autre. Quant au sixime, je ne m'en suis pas aussi bien trouve.

PHILIPPINE.--Vous tiez dj lasse?

LA MARQUISE.--Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y
avait gure que deux heures et demie que nous avions commenc, j'avais
dj l'inquitude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il
ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je
vous ai travaill mon homme d'une manire...

PHILIPPINE.--Comme je berce... Daignez poursuivre.

LA MARQUISE.--Tout autre aurait t mis, de cette fougue, sur les dents:
deux fois je l'ai fait dganer par mes haut-le-corps mais inutilement:
il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y tait, et bien que
les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces
contretemps donnassent  mon drille un surcrot de vigueur.

PHILIPPINE.--Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien.

LA MARQUISE.--D'accord. Voil donc trente louis de perdus. Dieu sait si
j'ai fait et fait faire ablution  la place! Or, a! mon cher Tire-six,
ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis extnue,
moulue. J'tais une impudente quand j'ai dout de ce dont tu n'tais que
trop sr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais tre incommod d'un
excs: je ne me le pardonnerais de ma vie.

PHILIPPINE.--D'o vous venait cette gnrosit, madame?

LA MARQUISE.--Ne vois-tu pas, petite imbcile, que c'tait le moyen de
stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire
galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos prcieuses
faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes
forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde.
Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit
infatigable avait craint que je me refusasse  la septime accolade
aprs que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la
somme entire avant de me laisser fermer l'oeil!

PHILIPPINE.--Et force  vous d'en passer par l?

LA MARQUISE.--Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favoris le
plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs
comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anantissement: Vous
me tuez, mon cher... Je suis martyre de votre ambition et de l'extrme
crainte que vous avez de perdre... Vous ne me devez rien... Encore une
fois, retirez-vous... Je vais vous donner cinquante louis  mon tour,
pour que vous me laissiez tranquille... Et d'autres propos aussi
ragotants.

PHILIPPINE.--Hol! madame, voil de l'imprudence: s'il vous et prise au
mot: un Gascon!

LA MARQUISE.--J'avais  peine dit, que dj je me repentais. C'tait
comme si j'avais frapp contre un rocher. Il allait son train comme un
cheval de poste, et sans que je l'aie second le moins du monde, mme
dans le moment o son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus
vive impression, il a consomm sa septime prouesse...

PHILIPPINE.--Da! sans tricherie?

LA MARQUISE.--Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant
d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il
a eu soin de faire filer  mes yeux le superflu de son offrande.

PHILIPPINE.--Cet homme ne manque  rien. Si bien que madame n'a rien
gagn!

LA MARQUISE, _avec humeur_.--Pas une obole.

PHILIPPINE.--Et... Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?

LA MARQUISE.--Non certes. Pourquoi cette question?

PHILIPPINE.--C'est que peut-tre serait-il sage de ne pas se tenir comme
battue: les armes sont journalires... et... (_Elle baisse les yeux._)
Si Madame rpugnait absolument  s'exposer de nouveau, je lui suis assez
dvoue pour m'offrir... si toutefois Madame m'en trouve digne?

LA MARQUISE, _l'embrassant_.--Bravo! Philippine. A ce noble courage je
reconnais mon lve, et je te prdis que tu te feras un bonheur infini
dans notre dlicieuse confrrie.

PHILIPPINE.--Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet
effet; mais il suffirait que Madame et daign rpondre de moi, pour que
je me crusse oblige  monter le plus grand zle.

LA MARQUISE.--On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais
dchiffre d'abord. Tu es ne pour nos plaisirs. Tes bgueules de
tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher,
auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gt le plus heureux
naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure pouse de
quelque malotru d'artisan, c'tait un beau projet, ma foi! Laissons ces
vertueux mtiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans
quelque tat que le sort l'ait fait natre, se doit aux volupts. Toute
 tous! Voil quel doit tre notre cri de guerre: c'est ma devise au
moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans
doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant  moi, je
suis, par mon systme, la puis heureuse des femmes. Nargue des prjugs,
et donnons-nous en tant et plus!

PHILIPPINE.--Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que
votre systme, tout attrayant qu'il soit, ne vous mne aussi par trop
loin. Vous vous livrez trop, excusez la libert que je prends, madame,
vous vous livrez trop  vos caprices libertins. Quelque robuste que soit
votre temprament, quelque solide que soit votre beaut, vous risquez de
vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'tes pas toujours prudente, et
je tremble qu'enfin M. le Marquis...

LA MARQUISE.--Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il 
redire  ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma
naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le
pav de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure.
Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul
d'intrt, il me fit un enfant: on fut oblig de nous marier. Que
n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entoure de la plus mauvaise
compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrmes raffinements du
libertinage et me mlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en
a-t-il aussi lui-mme donn le got? Ce n'est pas au surplus, ce dont je
le blme. S'il n'et fait que cela, sans doute il ne m'en et t que
plus cher... mais ses scnes publiquement scandaleuses, ses prodigalits
sourdes, le discrdit o cet homme sans sentiments s'est laiss
tomber... Ne me parle pas de lui, je t'en prie.

  [65] Quoique ce livre ne soit nullement un cadre convenable pour de la
    bonne morale, celle que renferme cette tirade valant cependant la
    peine d'tre remarque par le lecteur, j'ai trouv bon de ne point
    l'en retrancher, quoique ce hors-d'oeuvre fasse longueur. (N.)

PHILIPPINE.--Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par
malheur, il a sur vous une autorit dont il pourrait abuser, si vous
affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.

LA MARQUISE.--Tu raisonnes fort juste, et je te sais gr du motif. Je
fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prvoir que
j'aurais sitt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes
jamais t votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on dsire, tout ce qu'on
s'est donn! Ma soeur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux
enfants le plus secrtement du monde? et celle-ci? et celle-l? et tant
d'autres qui se sont trs bien maries par convenance, aprs s'tre trs
sensment appliqu les objets de leurs inclinations!

PHILIPPINE.--Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la
fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?

LA MARQUISE.--Si je le connaissais galant homme, je te dirais:
Accepte; mais tu serais  coup sr malheureuse. Agit-il bien avec qui
que ce soit?

PHILIPPINE.--Une bien plus forte considration pour rejeter ses offres,
c'est que ses libralits ne pouvaient avoir lieu qu'aux dpens de ma
chre matresse... Mais n'entends-je pas du bruit dehors?

LA MARQUISE.--Va voir ce que c'est.

PHILIPPINE, _aprs avoir pass un moment dans la pice
voisine_.--Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reu ordre,
de vous-mme, de se rendre ici ce matin.

LA MARQUISE.--C'est la vrit; mais il vient de bonne heure. La petite
comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garon  la porte du
Vaux-Hall: elle le dit trs amusant. Qu'il entre.

PHILIPPINE.--Et me retirerai-je, madame?

LA MARQUISE.--Quelle folie! non assurment: il convient mme que tu
restes.

PHILIPPINE, _gracieusement_.--Entrez, entrez, monsieur.

UN LAQUAIS, _prcdant le marchand_.--Monsieur Bricon, madame. (_Il
sourit._)

LA MARQUISE.--Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire...
(_Le laquais reste pour voir l'entre de Bricon, ayant l'air de mettre
quelque chose en ordre._) Eh bien! que faites-vous l?... (_Le laquais
se retire. A Philippine._) Il faut que je rforme ce grand sot. Je suis
bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bte aussi.


L'ABB BOUJARON

PHILIPPINE, _avec un billet_.--Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de
courir bien loin. Voici un mot d'crit de la part de votre marchand de
ce matin. On demande rponse sur-le-champ.

LA MARQUISE, _avec trouble_.--Bon Dieu! que vais-je apprendre? (_Elle va
vers la croise, lire la lettre._)

LA COMTESSE, _ mi-voix, pendant que son amie est occupe_.--Savez-vous
Philippine, que vous tes jolie comme l'amour, et frache comme un
bouton de rose.

PHILIPPINE.--Vous tes bien honnte, madame.

LA COMTESSE.--D'honneur! si j'tais garon, je voudrais passer un
caprice avec vous.

PHILIPPINE, _avec grce_.--Et moi, si vous tiez garon, je n'aurais pas
le courage de vous rsister.

LA COMTESSE, _encore plus bas, faisant un lger mouvement de la main
vers l'objet de son dsir_.--Viens donc me voir quelquefois.

PHILIPPINE, _rpondant  cette agacerie en pressant sur cet endroit la
main de la comtesse_.--Mais, par malheur, vous n'tes pas garon.

LA COMTESSE, _en feu_.--Viens toujours!

PHILIPPINE, _avec un regard bien lubrique et l'accent le plus
tendre_.--Oh! oui! j'irai vous voir... (_Elle jette en mme temps, avec
beaucoup de finesse, un regard du ct de la marquise; ce qui
signifie... qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret._)

LA COMTESSE, _trs bas_.--Sois tranquille (_Elles se serrent
mutuellement la main_). Demain.

PHILIPPINE, _trs bas_.--Demain.

LA MARQUISE, _ayant fini de lire_.--Allez  mon tiroir, Philippine, et
donnez cinquante louis au porteur (_Elle donne la clef, Philippine
sort._)

LA MARQUISE, _agite_.--Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui
m'crit.

LA COMTESSE.--Il est bien un peu le vtre aussi. J'coute.

LA MARQUISE, _lisant_.--Madame, au sortir de chez vous, M. l'abb,
malgr ce que vous savez, est all dire sa messe. Dieu l'a bien puni de
cet horrible sacrilge...

LA COMTESSE.--Peste! M. Bricon a de la religion!

LA MARQUISE.--Suivez sa lettre (_Elle lit_). Par malheur, il a pris un
got subit pour le petit garon qui l'avait servie, et, dans la
sacristie, moiti gr, moiti force, il l'a enfin exploit. Vous
remarquerez, comtesse, qu'il avait jou trois fois avant de sortir
d'ici.

LA COMTESSE.--Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui...

LA MARQUISE.--Mais aprs une nuit pareille,  moins d'avoir le diable au
corps, peut-on tre tourment de cette force?

LA COMTESSE.--Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la
suite.

LA MARQUISE, _lit_.--Il tait dj tard, l'glise est peu frquente,
il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait
point aperue, sentant sa conscience inquite de quelque peccadille, a
cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le
prtre qui venait de clbrer... Elle est donc venue, comme un chat,
vers la sacristie: on tait au fort de la besogne...

LA COMTESSE.--Belle vision pour une bate.

LA MARQUISE, _lisant_.--A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se
ruer sur la dvote et la mettre  mal aussi, pour s'assurer du secret;
mais elle a jet les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa
culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrt. Il a tout
dclar. Deux passants appels, et le bedeau se jetant dans la
sacristie, ont surpris M. l'abb qui (_la tte perdue apparemment_)
jetait au cou de la dvote les cordons du vtement sacerdotal. On l'a
dlivre de ses mains. L'abb, porteur de deux pistolets, a voulu se
faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait  la clef... De ses deux
coups, il a manqu les deux hommes avec lesquels il restait...

LA COMTESSE.--Voil, certes, un joli petit monsieur!

LA MARQUISE, _lisant_.--Le troisime personnage allait pendant ce
temps-l chercher main forte. Bref, M. l'abb a t saisi, li et jet
dans un fiacre pour tre conduit en prison. Je me trouvais par hasard
dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'tais donc ml
parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le
prisonnier tait tomb dans une espce de dlire et vomisssait, avec
mille imprcations, des atrocits qui pouvaient compromettre nombre
d'honntes gens, j'ai profit des relations que je me trouve avoir avec
quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi...

LA COMTESSE, _interrompant_.--M. Bricon est bien faufil, ce me semble!

LA MARQUISE, _lisant_.--M. Boujaron s'est enfin vanoui dans le fiacre;
cet tat ayant rendu ncessaire qu'on lui ft boire quelque chose, je me
suis ml, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un
bien plus important  tous les intresss aussi bien qu'au criminel
lui-mme, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient
d'expirer. Comme ce breuvage a pass par plusieurs mains, je ne pense
pas qu'on me souponne plutt qu'un autre, ni mme qu'on recherche
l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se dcouvrir,
je crois ncessaire, madame, de m'loigner pour quelque temps; et pour
cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant
plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vtre ont t le signal
du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrs de la
nature, et de l'amiti. Vous allez me sauver ou me perdre... _Craignez
de mal choisir_... J'ai, etc. Craignez de mal choisir! cela est
soulign! une menace! Que pensez-vous de tout cela?

LA COMTESSE.--En premier lieu, qu'il est trs heureux pour tout le monde
que le monstrueux Napolitain ne vive plus... Ensuite...

LA MARQUISE.--Que M. Bricon ne lui cde gure en sclratesse?

LA COMTESSE.--Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abb n'tait
qu'un effrn, perdu de luxure, sans politique, mritant mieux, avant
son dernier excs, Bictre que l'chafaud. Mais Bricon! c'est un grand
faiseur, au moins...

LA MARQUISE.--Tout cela est horrible! Je suis glace d'effroi.

LA COMTESSE.--C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes
deux beaucoup  cette catastrophe. O nous aurait pu mener par la suite
la frquentation de ces deux sclrats?

LA MARQUISE.--Dornavant, je vais plucher mes connaissances.


LE DOMESTIQUE-COIFFEUR

La Marquise est dans son boudoir, la pice la plus recule d'un fort bel
appartement; le Trfoncier, un prlat allemand, survient: c'est avec lui
qu'elle a l'entretien suivant:

LA MARQUISE, _entendant frapper_.--Qui va l?

LE TRFONCIER, _d'une voix aigu et factice_.--Ami.

LA MARQUISE, _en dedans_.--Je n'y suis pour personne. (_D'un ton
fch._) Qui tes-vous?

LE TRFONCIER, _de sa voix factice_.--Un ami de coeur, vous dit-on.

LA MARQUISE, _avec plus d'humeur_.--Eh bien! je me suis explique: je
n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier
singulier! J'avais expressment dfendu...

LE TRFONCIER, _de sa mme voix_.--Paix, paix, mauvaise! _Dieu vous
apaise_[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un
empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement,
tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.

  [66] Citation d'une mauvaise chanson, et les mmes mots dont Bazile
    (qui la connaissait apparemment) se sert dans _Les noces de Figaro_.

LA MARQUISE, _d'un ton plus doux_.--Faites-vous du moins connatre.

LE TRFONCIER, _de sa voix factice_.--Ouvrez.

LA MARQUISE, _presque gament_.--Jamais pareille voix de chat n'eut le
privilge de pntrer dans cette solitude... Si nous nous connaissons,
vous savez...

LE TRFONCIER, _de sa voix naturelle_.--Nous nous y sommes cependant
runis quelques fois.

LA MARQUISE.--Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystre?
Mais cela est trs mal, mon cher comte[67], trs mal en vrit; et pour
vous punir, vous n'entrerez point.

  [67] C'est aussi le titre de ces messieurs. (N.)

LE TRFONCIER, _gament_.--De par toutes vos grces! j'entrerai.

LA MARQUISE, _gament_.--De par tout ce qu'il vous plaira, vous
n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un tat...

LE TRFONCIER.--Eh! c'est le cas d'ouvrir.

LA MARQUISE.--Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volont?

LE TRFONCIER.--Ouvrez toujours; j'amne quelqu'un.

LA MARQUISE, _avec humeur_.--Encore mieux! vous moquez-vous des gens!
vous n'tes pas seul?

LE TRFONCIER, _impatient avec gaiet_.--Oh mais! c'est qu'il faut
d'abord tre ensemble; ensuite vous verrez... que vous serez bien aise.

LA MARQUISE, _avec intrt_.--Attendez du moins un moment. Envoyez-moi
quelqu'un... On ne parat pas comme je suis faite...

LE TRFONCIER.--Dbraille? chiffonne? nue comme la vrit? Eh bien!
tant mieux; c'est pour votre bien que...

LA MARQUISE, _interrompant_.--Que?...

LE TRFONCIER.--Quand vous aurez ouvert.

LA MARQUISE.--Entrerez-vous seul?

LE TRFONCIER.--Si vous l'exigez absolument.

LA MARQUISE.--Un moment. (_Le comte gratte. Elle, impatiente_). Un
moment donc! (_Elle cache,  la hte, quelques livres libertins dont
elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre._) En vrit,
monsieur le Comte, vous tes le plus maussade entt que je connaisse!

LE TRFONCIER.--Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et
j'emmne mon homme?

LA MARQUISE.--Quel homme?

LE TRFONCIER, _souriant_.--L'homme en question.

LA MARQUISE.--Oh! parlez plus clairement.

LE TRFONCIER.--L... celui que je vous avais dit, qui...

LA MARQUISE, _d'un ton ddaigneux_.--Ah! Ah! ce domestique! quelle
pompeuse prparation pour...

LE TRFONCIER.--J'aime fort ce ddain. Dix-huit ans! Narcisse!
l'Amour... (_Il baise ses doigts._) Un demi-dieu!

LA MARQUISE, _ironiquement_.--Voyons donc ce chef-d'oeuvre de la
nature... Il coute peut-tre?

LE TRFONCIER.--Oh! non; nous avons de la discrtion, il attend  trois
pices d'ici... Je vais l'appeler?...

LA MARQUISE.--Faites.

Tandis que le Trfoncier s'loigne, elle se dpche de donner un bon
tour  ses cheveux et de la grce  son fichu. Le prlat reparat tenant
par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grce d'usage.

LE TRFONCIER, _avec un rire malin_.--Bravo! pas un moment de perdu
(_C'est qu'il a remarqu le soin coquet qu'a pris la marquise; il
poursuit_). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous prsenter mon
Hector... (_Avec charge_). Bien plus Hector que celui...
(_Naturellement._) Ma foi! qu'il achve: c'est  lui  se faire valoir.

LA MARQUISE, _d'un ton sec_.--Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte
(_A Hector_). Qu'tes-vous, mon ami?

HECTOR.--Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.

LE TRFONCIER, _appuyant_.--_Pour vous servir._ Voil le mot, c'est pour
cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? _pour vous
servir._

LA MARQUISE.--Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous
fou?

LE TRFONCIER.--Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez,
Hector. Si madame vous fait la grce de vous prendre  son service,
comme je le lui conseille, vous serez bien pay, bien vtu, bien nipp,
cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame... (_Il lui nomme,
 mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connat fort bien les
moeurs et la rputation._)

LA MARQUISE, _en colre_.--Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voil
de trs mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plat-il de
n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant...

LE TRFONCIER, _gament_.--De la colre! Des grosses paroles! Rien de
fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point tre une
_horreur_ (_Il a charg ce mot_). Des horreurs, des femmes adorables!
J'en fais juge Hector?

HECTOR.--Assurment, madame... ces dames sont bien respectables, en
vrit. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester 
madame...

LE TRFONCIER, _interrompant_.--_De les servir toutes._ Vous l'entendez?
C'est pour _servir_ que ce garon-l sert; il n'a pas d'autre mtier,
lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui
tout  fait l'oppos de ces horreurs-l, nous ne sommes point son
fait... Sortons. (_Il fait semblant de vouloir emmener Hector._)

LA MARQUISE, _souriant  Hector_.--Un moment. Si je ne connaissais pas
monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.

LE TRFONCIER.--Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-tre une horreur
aussi!

LA MARQUISE, _lui sautant vivement au cou et l'embrassant_.--Oui,
monstre!

LE TRFONCIER.--On s'entend, enfin (_A Hector_). Ecoute derechef, mon
ami. Tu fus un fortun maraud: les plus dlicieuses coquines du grand et
joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur temprament et de leurs
caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu,
rien got; qu'on n'a pas autant de charmes... Tiens, admire... (_En
mme temps il lve brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de
la marquise._)

LA MARQUISE.--Voil bien la plus fire insolence, par exemple!

LE TRFONCIER.--Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un
nouveau serviteur (_A Hector_): C'est le feu, vois-tu, c'est la
foudre... Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse... de souffler
des cendres chaudes qui ne donnent jamais une tincelle; ni comme chez
l'illustre baronne... l-bas, tu m'entends? de battre  froid une
vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme... etc., etc. Enfin
tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilit perfectionne... Un
regard, une posture... un rien...: crac! cela part... Oh! quand il
s'agira d'en dcoudre... ce sera pour le coup... Ma foi! tire-t'en comme
tu pourras...

Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste
et les yeux baisss avec un respectueux embarras.

LA MARQUISE, _au Trfoncier_.--J'ai montr, je crois, assez de patience.
Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise
opinion  votre protg.

LE TRFONCIER.--Que gagneriez-vous  prendre en mauvaise part le bien
infini que j'ai dit de vous?

LA MARQUISE, _souriant_.--Et tout celui que vous paraissez me vouloir.
Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il
n'est donc plus  propos de faire des simagres, Hector?

HECTOR.--Madame?

LA MARQUISE.--Quelle tait votre dernire condition?

HECTOR.--Madame la prsidente de Conbanal, chez qui je remplaais Chenu,
le mme qui avait eu l'honneur de vous servir[68]...

  [68] Chenu avait quitt  la mort du marquis. (N.)

LA MARQUISE, _un peu confuse_.--Ah! ce garon-l. Et pourquoi avez-vous
quitt la prsidente?

HECTOR.--Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].

  [69] Nerciat fera remourir cette dame dans _Les Aphrodites_ dont
    l'action est cependant postrieure  celle du _Diable au corps_.
    Peut-tre s'agit-il d'une proche parente de la Conbanal des
    _Aphrodites_!

LE TRFONCIER.--Ils vous l'ont tue; c'est un fait.

LA MARQUISE.--Ne plaisantons point (_A Hector_). J'ai connu la
prsidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.

LE TRFONCIER, _regardant Hector_.--La chronique disait _sans fond_?
Mais que je n'interrompe point...

LA MARQUISE.--Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la
prsidente, cela vous conviendra-t-il? voyez...

HECTOR.--Madame est bien bonne (_regardant le Comte_). D'aprs ce que je
vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire,
j'aurais volontiers celui de servir madame  moiti moins.

LE TRFONCIER, _ la marquise_.--Est-ce tre honnte, cela?

LA MARQUISE.--J'aime ses sentiments: il m'intresse.

LE TRFONCIER.--J'en tais sr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de
produire du vreux: Hector tait n pour tre de qualit.

LA MARQUISE.--Fi donc! Voudriez-vous qu'il penst comme...

LE TRFONCIER.--Chut, chut, vous allez mdire! J'en sais, l-dessus,
plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu
raffoler de nos petits apprentis seigneurs.

LA MARQUISE.--Je l'avoue,  ma honte; mais la trs juste opinion qui me
reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et
souvent fort  charge.

LE TRFONCIER.--J'imaginais, moi, que leur plus grand dfaut, aux yeux
de certaines de mes connaissances... (_Regard malin_) tait de faire
parfois... l... ce qu'en terme vulgaire on nomme _rater_?

LA MARQUISE, _avec dignit_.--En vrit, monsieur le Comte, vos ides
sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-tre,  moi, des
affronts de cette espce (_A Hector_). Je vous retiens, mon ami; voil
des arrhes... (_Elle lui jette une bourse_).

HECTOR, _la retenant adroitement, et la laissant sur un sige dans son
chapeau_.--Je tombe  vos pieds, Madame, non pas  l'occasion de cet or
que vous me prodiguez avec trop de gnrosit, mais pour...


UNE FTE PROJETE

Au retour de cette agrable promenade, le Trfoncier se souvient d'une
lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la
lire.--Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui
m'crit! que peut-elle me vouloir?--Voyons, voyons, dit impatiemment la
petite Comtesse.

LE COMTE, _lit ce qui suit_:--Monseigneur, seriez-vous curieux d'tre
aussi d'une fte d'un genre... peut-tre tout  fait neuf, que, Dieu
aidant, je donnerai aprs-demain vendredi dans le pavillon que vous
savez prs de Choisy, et qui sera honore de la prsence de plusieurs
brillants amateurs, actuellement les coryphes de mes nombreuses
pratiques? Si le coeur vous en dit, Monseigneur, ayez la bont de me le
faire savoir demain, au plus tard  midi, et de joindre un mandant de
vingt louis  votre rponse. Je vous vois d'ici reculer en vous criant:
Vingt louis! la chre Couplet se moque du monde. Vingt louis,
Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, aprs,
que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point
 la scrupuleuse probit de celle qui ne vous trompa jamais, et qui
prend la libert de se dire avec un profond respect, monseigneur,
votre... etc. Qu'en pensez-vous, mes belles amies?

LA MARQUISE.--Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est
le dessein de cette fte; avec quelles gens il s'agit de vous faire
rencontrer.

LE COMTE.--Vous avez raison: en pareil cas, il serait  propos que
chaque souscripteur et sous les yeux une manire de _prospectus_. Pour
ne pas risquer d'acheter chat en poche... (_Il sonne._) Je vais  Paris
(_Un domestique parat_). Dites  mes gens que je veux ma voiture avant
dix minutes. (_Le domestique se retire._) Je confesserai la Couplet, et
demain, si vous voulez me donner  dner, je vous rendrai bon compte de
ce dont on me fait ici l'ouverture.

LA MARQUISE.--Vous serez ici impatiemment attendu.

LA COMTESSE.--Songez, mon trs cher, que s'il s'agit de grandes
prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en tre, moi. Quant 
la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se rforme (_Elle sourit_).

LA MARQUISE.--Madame persifle...

La voiture du prlat fut bientt prte. Il ordonna d'aller le plus grand
train et d'arrter rue des Dchargeurs. C'tait celle o demeurait la
Couplet. Le lendemain, le Comte, trs exact, fut de retour  deux
heures. En abordant ces dames:

LE COMTE, _avec vivacit_.--Vive l'admirable, la sublime,
l'inapprciable Couplet! Par ma foi! l'aperu de sa fte est un clair
de gnie, et pour la seule ide qu'elle a eue de m'en mettre, je lui
aurais volontiers donn dix louis de plus!

LA COMTESSE.--Contez, contez-nous cela, dlicieux ami!

LE COMTE.--Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous
instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la
surprise.

LA MARQUISE, _avec feu_.--Nous en sommes donc?

LE COMTE.--Si vous daignez y consentir!

LA COMTESSE.--Je respire. Sa question me fait esprer qu'elle tient
encore au plaisir.

LE COMTE.--Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves...

LA MARQUISE.--La fte, la fte, qu'est-ce que c'est?

LE COMTE.--Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt
dames; deux  deux, quatre  quatre, en nombre pair, enfin, comme au
chteau de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit
runi; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique:
toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun  petit
bruit dfilera...

LA MARQUISE.--Voil qui est  merveille, mais la socit?

LE COMTE.--J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des trangers
de marque, ou du moins dcents et riches. Les dames, j'en connais une
demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'aprs la
parole que Couplet m'a donne, je crois que le reste ne gtera rien;
ainsi nous pouvons ne point apprhender de nous trouver absolument en
mauvaise compagnie. Quant  notre entre l-bas, comme il nous faut tre
pairs, j'ai pris d'avance la libert d'arranger la chose. L'une de vous
paratra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus
en Italie et que je viens de retrouver, grce  la liste; l'autre voudra
bien se laisser mener par votre trs humble serviteur.

LA COMTESSE.--Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de
connatre votre palatin. Donnons ce chaperon  la marquise et soyez le
mien.

LE COMTE.--Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chre comtesse.
Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables
cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse
jouit  juste titre d'une haute rputation de politesse, de galanterie
et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied
dans l'Eden: ds qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler  son
gr, car... j'outrepasse ici les bornes de la discrtion qui m'tait
recommande, mais vous ne jaserez point?

LA COMTESSE.--Nous saurons nous taire.

LE COMTE.--Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera
_toute  tous_; chaque homme, _tout  toutes_.

LA COMTESSE, _avec exaltation_.--_Toute  tous!_ J'aime ce noble cri de
guerre! Ah! oui! j'y serai fidle! Qu'un affreux prodige mure chez moi
toutes les portes du plaisir, si je droge  la loi; ou mon peu de
charmes et la vivacit de mes agaceries manqueront leur succs, ou je ne
quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins
un coup de lance avec moi!

LA MARQUISE.--Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc?
(_Au comte_). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que
pour elle!

LE COMTE, _baisant la main de la marquise_.--Charmant souci! il est pour
demain d'un bienheureux prsage! Mais si nous nous dpchions de dner?
car il est indispensable d'aller coucher tous  Paris, o notre prsence
sera ncessaire pour diffrents prparatifs: (_La marquise sonne et
ordonne qu'on hte le dner. Le comte continue._) A propos, j'oubliais
de vous faire part d'un accident fcheux arriv  quelqu'un que je crois
tre ou du moins avoir t de notre connaissance.

LA COMTESSE.--Si vous le nommiez...

LE COMTE.--Le Vicomte de Molengin, garon d'esprit fort aimable.

LA MARQUISE.--Nous le connaissons... comme cela.

LE COMTE.--Mlomane outr, et disait-on, le plus mauvais tendeur du
royaume...

LA COMTESSE.--Nous en savons quelque chose (_Haussant les paules_). Et
vous qualifiez cela d'homme aimable?

LA MARQUISE.--Au surplus qu'a-t-il fait?

LE COMTE.--Il est mort.

LA MARQUISE.--Mort?

LA COMTESSE, _souriant_.--Il est mort en entier?

LE COMTE.--Voici son histoire.--Cet quivoque personnage, ennuy de ne
pouvoir employer agrablement l'un des plus distingus boute-joie que la
nature ait jamais fabriqus, avait mis sa confiance dans un docteur
italien, fieff charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien
ressuscit le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir
enfin retrouv ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque
vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientt abus de cet tat
heureux. Malgr les _piano_ perptuels de l'esculape ultra-mondain,
c'tait chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement
vivement  fin. Bref, avant-hier... _Que diable allait-il faire dans
cette galre!_ il s'tait donn le rgal d'une nymphe subalterne des
coulisses italiennes... il a rendu l'me avec la seconde borde de son
fluide gnital.

LA COMTESSE.--Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (_Elle
hausse les paules._)


LES INVITS A LA FTE LIBERTINE

Le moment impatiemment attendu de se rendre  cette campagne o l'on
devait si bien s'amuser tait sur le point d'arriver. Le palatin
Morawiski, prsent chez la Marquise par le prlat, y avait dn. Ce
polonais, homme superbe  la vrit, mais ayant un certain air de
gravit fire et de recueillement, qui dcelait plus de penchant 
l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'me et
les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'tait promise.
A peine au moment du champagne l'tranger parut-il s'humaniser, et pour
lors, la transition fut si brusque, si affecte, qu'il sauta aux yeux
des trois convives que cet homme venait de se dire: Il convient
cependant que je sois enfin smillant et gai. La petite comtesse, 
ct du prlat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la
nappe, pour lui faire comprendre combien elle le prfrait pour menin, 
son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui
ne ft marqu au coin des plus nobles manires et du savoir-vivre le
plus raffin. La fin du repas n'et pas t bien amusante, si le comte,
qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future
fte, enrichie de notes rapides qu'y avait jetes l'officieuse Couplet,
n'et tir ce papier de sa poche et propos d'en faire lecture. Ces
dames tmoignrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Trfoncier se
mit donc  lire ce qui suit:

Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur prsence ma
petite fte, ayant bien voulu consentir  s'y rendre sans fracas en
nombre pair, je me suis assure d'avance de l'ordre que cet arrangement
produira. Il en rsulte que l'on verra se runir ... les personnes
ci-aprs dsignes.

Premier couple. Monsieur le comte...

(_Parl._) C'est moi (_Lu._) Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu..
(_Parl._) On nous a dispenss de notes. (_Lu._) Deuxime couple:
Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise...

LA MARQUISE.--C'est nous; sans notes apparemment!

LE COMTE.--Sans notes (_Il continue de lire_). Troisime couple: Le
comte Chiavaculi; lady O veut-on. (_Parl_). Il y a certainement ici
quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise
s'crit autrement. Voyez.

Il montre ce nom comme il est imprim plus haut: nous ignorons comment
il s'crivait en anglais.

LA COMTESSE.--les notes?

LE COMTE, _lit_.--Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain,
auquel il manque la moiti de chaque jambe; on aura le plaisir
d'apprendre de bouche  monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet
italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant,
et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont,
en revanche, il est idoltre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux
besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et
prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes
acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte,  la compagnie,
la moiti d'un bien trange spectacle. Lady, qui peut-tre l'est un peu
de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade
quoiqu'elle fasse  tort et  travers des excs qui supposent celui de
la sant. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les
plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses
amants et ses domestiques...

  [70] Comme ce dtail ne se trouvait nulle part dans l'ouvrage du
    docteur, on s'est inform de ce comte Chiavaculi, et voici ce qu'on
    a recueilli concernant cet infortun personnage. Beau comme un ange
     l'ge de vingt ans, il eut le malheur de s'amouracher d'une
    bgueule. N'ayant pu sduire ce dragon de vertu, l'ardent jeune
    homme imagina la russite du viol, et pour cela, certaine soubrette
    achete avait laiss complaisamment entr'ouverte une fentre de la
    chambre  coucher. A l'heure o le Tarquin prsomptif suppose sa
    cruelle bien endormie, il tente l'assaut: mais elle s'veille au
    lger bruit, s'lance hors du lit; voit un homme sur le point
    d'enjamber chez elle, se trouble, s'irrite, le repousse si
    malheureusement pour lui que, renvers avec son chelle il y demeure
    engag par les deux jambes, qui se brisent au-dessous des mollets.
    Avant que, d'aprs l'alarme donne au dedans, on ait t voir dehors
    ce qui pouvait s'y passer, surviennent deux coquins; ceux-ci
    trbuchant, trouvent un homme vanoui, le dgagent, non pour lui
    donner du secours, mais pour pouvoir le dpouiller plus  l'aise
    dans un cul-de-sac peu distant. C'est l que le pauvre diable
    abandonn sans vtements, et devant y passer une nuit longue et
    froide, a tout le temps de dplorer sa passion funeste et de maudire
    avec sa barbare amante, tout le sexe qui donne de l'amour. Il sent
    que sa vie est en danger, et fait voeu s'il chappe  la mort, de
    n'avoir de ses jours rien  dmler avec les femmes. Le jour lui
    procure enfin des soulagements, mais trop tardifs; on ne peut le
    sauver  moins qu'il ne consente au sacrifice de ses jambes
    incurables. Le Comte, guri, devient dvot outr. Au bout de deux
    ans, la nature trop longtemps rprime se rvolte, prend le dessus.
    Du respect qu'on a pour le voeu cit nat le got palliatif des
    gitons.

    On s'y livre; il crot; il devient une passion, une rage enfin. Tous
    les pareils du comte n'ont pas  donner d'aussi bonnes excuses de
    leur dpravation. (N.)

LA MARQUISE.--Voil une jolie petite personne et de bien bonne
compagnie, en vrit! Faites-nous grce du reste de son article.

LE COMTE, _lit_.--Quatrime couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain.
Note. Sir John, frre de lady, est un marin des plus bruts, mais beau
comme le dieu Mars: dans l'Inde, o les femmes sont trs prcoces, il a
pris la manie des enfants;  Paris, il lui en faut de onze  treize au
plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en
pucelages; je suis aux expdients pour lui en fournir de vritables. Au
surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur
principal du spectacle dont j'ai dj parl. Mlle d'Angemain est une
fille de condition pauvre; mais parfaitement leve, un peu passe,
quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprts du
bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus
dsesprs ne passent jamais par ses mains sans se trouver en tat de
faire _gagner l'avoine_  quelqu'une de mes filles...

LA COMTESSE.--Il me vient une ide, Comte, c'est d'arranger cette
magicienne avec l'ami Dupeville: l'oeuvre serait mritoire. C'est
dommage de laisser ce talent au bordel.

LE COMTE.--J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis...

LA MARQUISE.--Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a
le coeur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Aprs?

LE COMTE, _lit_.--Cinquime couple: le baron Immer-Steiff; la
Vicomtesse de Chaudpertuis (_Parl_). Sans notes; mais je les connais
tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon
fouteur. (_Pardon, cela m'est chapp._) Mais, pardieu! la chre
vicomtesse,  qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura
bientt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].

  [71] Immer-Steiff en allemand signifie toujours roide. En ajoutant un
    N  Immer, c'est Nimmer qui signifie jamais. (N.)

LA COMTESSE.--Cela nous passe: allez.

LE COMTE, _lit_.--Sixime couple: M. Lecker (_Parl_). Je le connais
aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (_Il lit_). Et Mme
de Condouillet. Note. Elle fait l'troite et prtend n'admettre aucun
homme de forte proportion  l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le
dos, elle lasse  la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et
son matre de musique.

LA MARQUISE.--La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mler
avec ce monde-l.

LA COMTESSE.--Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de
libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de
bgueules prtendant aux moeurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.

LE COMTE.--Peste! Voici du grand!! (_Il lit._) Septime couple: le
prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est
un seigneur danois, diplomatis  Vienne, gourm comme le comte de
Tufire[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme  titre
d'homme d'importance et d'alli d'Hercule, il a voulu se frotter  la
princesse en question, cet homme, trop infatu de ses avantages, est
tomb comme une mauvaise ptre... D'arrogant vainqueur, il est devenu
un ridicule esclave, humili dix fois par jour par le service non secret
de trois gants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son
amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute
stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la
peau; mais elle a contre elle une fiert ddaigneuse si superlative, et
son temprament goste est si mal en proportion avec les ressources
ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous
nos amateurs et n'en peut attacher un seul  son char.

  [72] Le hros du _Glorieux_ de Destouches.

LA MARQUISE.--Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dgote, ma fille.

LA COMTESSE.--Je ne me pique pas d'tre un mle de luxure contre lequel
doivent se briser tous les dsirs. J'aime  les faire natre,  les
fomenter,  les satisfaire,  les ressusciter. J'en fais gloire.
Personne ne sortit jamais humili de mes bras, ni mditant le projet
ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me prfrer  celle qu'on
m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et
n'hsiterai pas  la dfier si je la trouve digne de ma colre; on saura
qui de nous deux a plus de talent et d'intrpidit.

LE COMTE.--Magnanime dvouement! ma chre Comtesse; d'avance je parie
pour vous...

LA MARQUISE, _ la comtesse_.--Je suis enchante d'avoir pu te piquer,
puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la porte de ton
insigne mulation...

LE COMTE, _interrompant_.--Voil qui est fort bien, mais si nous nous
jetons ainsi dans les gares, notre lecture ne finira jamais.

LA MARQUISE.--Nous coutons.

LE COMTE, _lit_.--Huitime couple! le marquis Dietrini; Mlle de
Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur
des dames _a posteriori_, sans cependant les ngliger sur le pied
courant. Mlle de Nimmernein... (_Parl._) Celle-ci je la connais 
fond. Voyons ce qu'en dit la note. (_Lu._) Blonde parfaite,  qui
l'horreur d'pouser un vieillard puant et bossu fit dserter
l'Allemagne (_Parl._) Le fait est vritable (_Il lit._) Elle est
douce comme un agneau, se pme ds qu'on la touche, se laisse violer
tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et
morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite,
ayant des talents: tout lui convient comme elle convient  tout le
monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjous, elle rit,
boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un
mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la
scne dans laquelle elle se trouve charge d'un rle. (_Parl_). Ce
portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments
dcisifs, elle ne se mle de rien et ne partage point la besogne, bien
des gens pourraient ne pas goter son indolente jouissance. J'ai eu le
premier,  Paris, ce chef-d'oeuvre germanique. Tte--tte avec Mlle de
Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue... Oh!
sans hyperbole je crois voir respirer Galathe aprs le dernier coup de
ciseau de Pygmalion. Ivre de dsir, je la renverse  moiti sur le bord
d'un grand lit,  mon approche, elle devient rose de la tte aux pieds:
immobile, elle m'attend, me reoit, me laisse faire sans se donner autre
peine que celle de dployer en crucifix deux bras de proportion divine
et de soupirer en murmurant: _Herr Jesus! mein Gott!_ Ses entrailles
frmissent. Je me sens  la nage et voil deux grands yeux bleus ferms,
ma nymphe morte, distillant aprs ma retraite l'humeur bouillante o je
venais d'tre noy...

Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire trs importante exige
de ma part une prompte rponse: j'cris trois pages et reviens  ma
beaut. Elle n'a pas chang d'attitude: un baiser profond  travers deux
rangs de perles lui fait pousser un soupir. Que d'attraits!
m'criai-je, pntr d'admiration et semant partout mes brlantes
caresses. Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect
enchanteur de ce que me drobe votre pose actuelle? Je n'ai pas achev
que dj la charmante Nimmernein s'est roule sur le ventre, les jambes
pendantes, le rble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige
de perfection! Je me sens renatre mille fois plus pris. Je baise et
presse les superbes cheveux, je rends hommage  la chute des reins...
miraculeuse...

_Sodann!_ se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un
flageolet, _mach urtig, mein herz; es thut mir weh!_

LA COMTESSE.--Ce qui signifiait?

LE COMTE.--Oui-d! fais vite, mon coeur: cela me fait mal.

LA MARQUISE, _souriant_.--Voil qui est  merveille. Mais si nous nous
jetons comme cela dans les gares, jamais la lecture ne finira.

LE COMTE, _lui baisant la main_.--J'ai tort. (_Il lit._) Neuvime
couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le
bailli,  la vrit quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il
s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est
aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le
mme rgime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle.
Ils se mettent rciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, o
probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.

Dixime couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin
et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignit qui garde
l'incognito, sa parente, le chef-d'oeuvre de l'embonpoint, est une
dlicieuse bourgeoise, veuve d'un ngociant avare et millionnaire. Comme
elle fait en tout l'oppos de son mari, elle met actuellement autant
d'activit  dissiper le trsor que l'harpagon en mit  l'amasser. Sa
fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle
soudoie deux abbs, beaux esprits, un violon de l'Opra, un peintre en
galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris,
quatre ou cinq gardes du corps[73].

  [73] Mme Durut devait plus tard jouer un rle important dans l'Ordre
    des _Aphrodites_.

LA MARQUISE.--Cette femme pourra bien mourir  l'hpital.

LE COMTE, _lit_.--Onzime couple: M. Cazzofort; Mme de Brisamants.
Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les
allures d'un crocheteur; je lui ai lch cette bacchante pour
l'assouplir.

LA COMTESSE.--On pourra lui donner ce soir une petite leon.

LE COMTE, _lit_.--Douzime couple: le commandeur Pottamico; Mlle de
Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens dlicats; petits
besoins, petits plaisirs, fils et rares...

LA MARQUISE.--Ces gens l seront bien dplacs ce soir! Ils
m'affadissent! Passez.

LE COMTE, _lit_.--Treizime couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.
(_Parl_) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et
lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par got, il
n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en
tte de faire agrer par notre gouvernement je ne sais quel plan de
manufacture, il a dsir de connatre quelque intrigante, capable
d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrang avec cette brlante
haridelle de Foutencour, aux grands airs,  la langue dore, et qui,
pour avoir viol, par-ci, par-l quelques jeunes prsents, croit tenir
 tout. Son vritable crdit pourtant, porte sur les sous-ordres et
valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par coeur,
l'ayant, eue  leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations,
sur le succs desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf 
faire des ingrats et  tromper l'espoir de ses commettants...

LA MARQUISE.--Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse  mdire. C'est passer un peu
les bornes de la simple instruction.

LE COMTE, _souriant_.--La lecture ne finira jamais. (_Il lit._)
Quatorzime couple: M. de Boutafond; Mme de Forgsy. Note. Boutafond,
gentilhomme de province,  prtentions auprs des femmes  temprament.
Celles  qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche  gagner
quelque place ou  faire un mariage. Mme de Forgsy, jolie veuve,
passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence,
qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir tre bien
sre de ne pas faire un pas de clerc, en pousant un homme dont les
soins pourraient manquer de suite.

LA COMTESSE.--Peste! Quelle prvoyance!

LE COMTE, _lit_.--Quinzime couple: le vicomte de Phallardi; la baronne
Matevits. (_Parl._) Encore une des miennes! (_Lu._) Note. Le vicomte,
j'en suis bien sr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille
cratures humaines. Jamais il ne voit la mme deux fois, il en change
tous les jours, et en voit plutt deux qu'une. Jouant  ce jeu dangereux
avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal
vnrien...

LA COMTESSE, _interrompant_.--On dit qu'il y a des tres inaccessibles 
la contagion. (_Montrant la Marquise._) Elle, moi, bien d'autres en sont
des exemples.

LE COMTE, _avec un soupir_.--Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais...
loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (_Il lit._)
Cet enrag, depuis que l'eau d'un certain mdecin[74] a pris faveur,
s'est jet dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au bl,
la rue Saint-Honor, le boulevard mme, il a tout cum. Ce qu'il y a
d'tonnant c'est que, ds qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est
charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'gards pour les femmes
honntes, plus de ce qui sait entraner tous les suffrages. La Matevits,
que je lui prte, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois,
c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire 
_momiser_[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens  petite
sant, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi
les femmes.

  [74] L'eau de Prval.

  [75] Desscher, rduire  l'tat de momie, c'est apparemment ce qu'a
    voulu dire la Couplet. (N.)

LA COMTESSE.--Bonne connaissance; je veux lui faire amiti.

LE COMTE, _lit_.--Seizime couple: le chevalier de Pinefire; Mlle des
Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille _du grand
genre_ susceptible de passions outres, ardente comme un volcan, compte,
dans son roman, vrai quoiqu' peine croyable, six enlvements et trois
lettres de cachet. Deux fois elle s'est chappe par sduction; la
troisime elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tire
d'affaire  travers ce dsastre. Elle a cot la vie  trois adorateurs,
mcontents de ses mauvais procds, et que des rivaux plus heureux ont
mis sur le carreau. Certain infidle a reu de l'hrone elle-mme un
grand coup d'pe, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille
et jouissant d'une fortune honnte, vit sans clat, et l'on ne pense
plus  ses folies.

LA MARQUISE.--Je ne sais plus, en vrit, si j'ose tre de cette partie.
Quel choix de gens.

LA COMTESSE.--Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui
laissez pas le temps de nous dire des pauvrets, allez.

LE COMTE, _lit_.--Dix-septime couple: le vidame de Pillemotte; Mme de
l'Enginire. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des
plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginire l'entretient...
(_Parl_). Je connais encore cette bretteuse-l. Sortant une nuit, avec
elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre
que madame de l'Enginire me faisait de me ramener: mais comme son
quipage tait,  dessein, je crois, une _dsobligeante_[76] dans le
fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes
genoux; elle avait eu la prcaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un
instant aprs elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en
dlivrer elle eut la distraction de me dboutonner compltement: je
compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et... je
m'excutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourr l,
nous ne cessions point de parler de la socit que nous quittions, des
vnements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de
l'Enginire, au del des ponts, comprit que nous approchions de mon
htel: Il est temps de penser  nous, dit-elle, et voil ma diablesse 
se trmousser sur moi de manire  me faire craindre que la voiture ne
se dfont. L'ardeur brlante de cette Messaline m'entranait; je
ralisai: a! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrtait pour me
descendre, ne rentrez pas  la vue de votre livre, sans vous bien
envelopper de votre redingote.--Je ne savais d'abord ce que pouvait
signifier ce conseil. Mais aprs l'avoir,  tout hasard, suivi, je fus
au fait, lorsqu'aux lumires je me vis souill du haut en bas, d'un
dluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi
jur de cette saloperie et qui suis bien _dans mon tat_ quant 
l'horreur que me cause du sang ainsi vers.

  [76] Voiture  une seule place. Il y en a peu. (N.)

LA MARQUISE.--Voil, sans contredit, la plus impudente coquine.

LE COMTE.--D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant... N'y
pensons plus... (_Il lit._) Dix-huitime couple: dom Plantados; Mme de
Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez
lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique
Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que
chez moi. Je souponne Mme de Curival, qui n'est plus de la premire
nouveaut, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au
moyen de quelque got honteux qu'il aurait, et que je connais  son amie
bien du penchant  contenter. Il est vrai que le ravage des couches a
furieusement gt les charmes antrieurs, et que les autres sont, au
contraire, d'une beaut surprenante. Cette femme-l me fait gagner
beaucoup d'argent. L'poux ombrageux est pour quelques jours 
Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.

LA MARQUISE.--Ces pauvres maris, comme on les dupe!

LE COMTE, _lit_.--Dix-neuvime couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de
Caverny.

  [77] Eselsgunst signifie, en allemand, bel attribut de l'me.

LA COMTESSE.--Quels diables de noms!

LE COMTE.--Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais
quel fil au corps diplomatique. (_Parl_). C'est le charg d'affaires
de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (_Il lit_). Mme
de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui,
malgr cela, n'a pas laiss de distribuer, chez moi, ses largesses 
plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient
mesquinement, mais au dfaut de l'utile, on trouve chez lui l'agrable;
c'est  quoi la sensible Caverny tient encore plus qu' l'argent. Un
rapport de conformation assez rare fait que ces deux tres s'aiment
beaucoup, et la dame ne s'est pas trs volontiers dcide  se trouver
l ce soir. Mais  l'argument sans rplique _que son amant veut y
recueillir de quoi mander quelque chose  sa cour par le courrier
prochain_, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir
de la voir.

LA MARQUISE.--Ces dtails commencent  me fatiguer. Est-ce tout?

LE COMTE.--Encore un article (_Il lit._) Vingtime couple: le chevalier
de Pasimou; Mme des Clapiers. (_Parl._) Je les ai furets tous deux,
ces clapiers-l. J'en connais peu d'aussi logeables.

LA MARQUISE.--Vaurien, taisez-vous. (_A la Comtesse._) Il va nous faire
encore quelque commentaire saugrenu.

LE COMTE.--Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute
avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqu ce Pasimou, tandis
qu'il portait la soutane. Voyons la note. (_Il lit._) Le plus beau
jeune homme qu'on puisse voir, et peut-tre le plus aimable. Ci-devant
abb. (_Parl._) Tout juste, c'est le mme. (_Il lit._) C'est
maintenant un excellent officier. (_Parl._) J'en suis fort aise (_Il
lit._) Il a quelques dfauts. (_Parl._) Je lui ai connu celui d'tre
bardache, mais tant d'honntes gens le sont! (_Il lit._) Les femmes ont
soin de lui. (_Parl._) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort
 son service.

LA MARQUISE.--Insupportable homme, finirez-vous!

LE COMTE.--L, l, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (_Il
lit._) Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si
complaisant, et fait tant d'honneur  leur libralit, qu'aucune n'est
mcontente. C'est en un mot, le phnix des hommes  bonnes fortunes.
(_Parl._) C'est tout.

LA MARQUISE.--J'aime ce Pasimou  la folie. Voil comment il et fallu
que fussent tous nos cavaliers de ce soir.

MORAWISKI.--Et toutes nos dames comme vous (_Il prend en mme temps et
baise amoureusement la main de la marquise._)

LE COMTE (_pariodant avec la comtesse_).--Ou comme elle.

LA COMTESSE, _souriant_.--Peste! j'en suis aussi! (_A Morawiski._)
Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin
quelque chose, car je vous croyais en lthargie.

MORAWISKI.--Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intrts
viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je
fais alors la sottise d'envoyer mon me en Pologne, tandis que ma
personne matrielle demeure o l'on me voit.

LA COMTESSE.--A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie,
et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous
plat.

LA MARQUISE.--Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se
passe. (_Elle regarde  sa montre._) Plus de cinq heures! et j'ai je ne
sais combien de petites choses  faire avant de partir! (_Au comte._) Y
pensez-vous donc, mchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard
avec votre scandaleuse gazette!

Elle se lve et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer.
La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur
une terrasse. Bientt aprs on monte dans un carrosse  six chevaux et
l'on vole au rendez-vous du pique-nique.




LES APHRODITES

OU

FRAGMENTS THALIPRIAPIQUES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU PLAISIR


Cet ouvrage est brod par Nerciat sur les aventures probables des
membres d'une socit secrte d'Amour qui exista rellement.

La lettre connue adresse  M. de Schonen par le marquis de
Chteau-Giron donne un dtail prcis sur cette compagnie. Cette lettre
accompagnait l'envoi d'un exemplaire de l'_Alcibiade fanciullo_ de
Ferrante Pallavicini: J'y joins, disait le marquis de Chteau-Giron,
les _Aphrodites_ dont je vous ai parl; cet ouvrage du chevalier de
Nerciat est presqu'inconnu  Paris, ayant t supprim  l'tranger
pendant la Rvolution. Il est assez remarquable, comme historique, car
il peint, dit-on, au naturel une socit qui s'est forme aux environs
de Paris, du ct de la valle de Montmorency, et dont un certain
marquis de Persan tait prsident. Cette association,  laquelle chacun
des initis concourait dans une proportion convenue, n'avait d'autre but
que le libertinage.

Nerciat donne aussi des renseignements historiques sur la socit dans
un prambule ncessaire qu'on lira plus loin.

Les _Aphrodites_, dit Monselet, sont une association de personnes des
deux sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes
de la cour, des abbs, des princes, de riches trangers, des ex-nonnes,
paradent dans une srie de tableaux dont la nature trop exclusive
restreindra ncessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
de vue de l'esprit et du style, deux qualits que M. de Nerciat possde
 un rare degr; que ne les a-t-il dployes dans des livres avouables!
Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
remarquables, et qui ne se sont jamais manifests plus abondamment que
dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits matres de
Marivaux.

Au dbut, l'Ordre avait fait du libertinage une sorte de culte
religieux, mais telle que la dcrit Nerciat l'institution s'est
dbarrasse de toute pratique superstitieuse. L'admission parmi les
Aphrodites ou Morosophes est difficile et trs coteuse, mais pour les
hommes seulement, les dames ne payent rien. L'association se runissait
aux environs de Paris, du ct de Montmorency dans une proprit
merveilleusement agence, comprenant de beaux jardins, des btiments
magnifiques, aux chambres commodes, aux salles spacieuses et disposes
pour les grandes ftes que donnaient parfois les Aphrodites. Cette
proprit appele l'Hospice, est administre par Mme Durut,
surintendante des menus. Elle est aide par une belle blonde nomme
Clestine, par une jolie brune appele Fringante et au-dessous d'elles,
on trouve encore Zo, une ngrillonne de 14 ans, enleve  l'Afrique. On
y trouve encore, selon la mode du temps o le livre a t crit, des
jockeys charmants et beaucoup de jeunes domestiques des deux sexes qu'on
dsigne sous les dnominations de _Camillons_ et de _Camillonnes_.

_Camilli et Camillae_, dit Nerciat, _ita dicebantur ministri et
ministrae impuberes in sacris._

L'Ordre comprenait environ deux cents adeptes, en comptant les deux
sexes et recruts parmi les gens de qualit, l'arme, le haut et le
petit clerg, etc., personnages ardents et pourvus des vices les plus
agrables et les moins avouables. Outre les adeptes appels _intimes_,
on admet dans l'Ordre, des _auxiliaires_ qui ne sont pas mis au courant
des secrets de l'Association. Les uni-sexuels ne sont pas favoriss par
les rglements des Aphrodites. Les initiations donnent lieu  de
somptueuses orgies,  de voluptueux banquets. L'association fut dissoute
aux premiers troubles de la Rvolution et reconstitue hors de France.

Nerciat est trs explicite sur ce point dans la Postface de son ouvrage
que l'on trouvera  la fin des extraits.

Il y a dans les _Aphrodites_, ajoute Monselet, quelques parties
dramatiques et mme fantasmagoriques;--l'histoire d'un baronnet qui se
fait suivre partout de l'image de sa dfunte matresse, en cire, de
grandeur naturelle;--les jalousies, les fureurs sentimentales et la mort
d'un comte de Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors
leur place. En outre, M. de Nerciat ne perd jamais l'occasion de donner
son coup de griffe aux vnements et aux hommes de la Rvolution.

Nerciat a fait de _Flicia_ la principale dignitaire de l'Ordre des
_Aphrodites_. Plusieurs socits de ce genre ont exist au XVIIIe
sicle. Elles avaient chacune leur vocabulaire, et leurs adeptes y
prenaient des noms de guerre. C'est ainsi que le vocabulaire de l'ordre
de la _Flicit_ tait emprunt  la marine, tandis que les _Aphrodites_
choisissaient des noms dans le rgne minral, pour les hommes et dans le
rgne vgtal, pour les femmes.


PRAMBULE NCESSAIRE

L'ordre, ou la fraternit des _Aphrodites_, aussi nomms
_Morosophes_[78], se forma ds la rgence du fameux duc d'Orlans, tout
ensemble homme d'Etat et homme de plaisir, au surplus bien diffrent de
son arrire-petit-fils, qui s'est aussi fait une rputation dans l'une
et l'autre carrire.

  [78] De deux mots grecs dont l'un signifie _folie_ et l'autre
    _sagesse_. Ainsi les _Morosophes_ sont des gens dont la sagesse est
    d'tre fous  leur manire: _Insanire juvat_. (N.)

Soit qu'un inviolable secret ait constamment garanti les anciens
Aphrodites de l'animadversion de l'autorit publique (si svre, comme
on sait, contre le libertinage port  certains excs), soit que dans le
nombre de ses fidles associs il y en et plusieurs d'assez puissants
pour rendre vaine la rigueur des lois qui auraient pu les disperser et
les punir, jamais avant la Rvolution leur socit n'avait souffert
d'chec de quelque consquence; mais ce rcent vnement a frapp plus
des trois quarts des frres et soeurs; les plus solides colonnes de
l'ordre ont t brises; le local mme, qui tait dans Paris, a t
abandonn.

Des dbris de l'ancienne institution s'est forme celle dont ces
feuilles donneront une ide, on y verra se dvelopper progressivement le
lubrique systme et les capricieuses habitudes des Aphrodites, gens fort
rprhensibles peut-tre, mais qui du moins ne sont pas dangereux, et
qui, fort contents de leur Constitution, ne songent nullement 
constituer l'univers.

Ci-devant il n'y avait pas eu d'exemple qu'un seul statut, un seul usage
des Aphrodites et t divulgu; mais ce n'est pas quand un nouvel ordre
de choses existe, quand mille petites rcrations (criminelles du temps
de l'ancien rgime), comme la calomnie, les dlations, les excutions
impromptues, sont, sinon encourages, du moins tolres, qu'ont 
craindre de se livrer sans beaucoup de mystre aux leurs, des citoyens
infiniment actifs qui, d'accord avec la nation, reconnaissent la
libert, l'galit, pour bases de leur bonheur; qui, comme elle,
mprisent toutes distinctions de naissance, de rang et de fortune; qui
savent tirer la vraie quintessence des droits de l'homme, si
heureusement dvoils de nos jours, et ne font rien en un mot, qui n'ait
pour but la paix, l'union, la concorde, suivies (surtout pour eux) du
calme et de la tranquillit.

C'est au peu d'intrt qu'ont les Aphrodites modernes  cacher ce qui se
passe dans leur sanctuaire, que nous devons les scnes fidles dont sera
compos ce joyeux recueil.


C'EST TOI! C'EST MOI!

1 Le mlange du dialogue au rcit nous a paru plus propre que l'une ou
l'autre exclusivement  prendre dans ce genre-ci.--2 Comme le simple
nom d'un personnage qu'on introduit sur la scne n'apprend rien au
lecteur, afin que l'imagination n'ait aucune peine et ne se mette pas en
frais de fausses ides, nous dfinirons exactement chaque acteur au
moment o il sera fait mention de lui.

Le Chevalier[79],  peu de distance de Paris,  cheval et seul,
reconnat un local  porte duquel il se trouve pour celui que lui
dsigne une adresse qu'il vient de lire; alors il met pied  terre,
laisse son cheval au domestique, se dtourne, et suivant le sentier,
ainsi que le tout lui est prescrit, vient contre une maison de peu
d'apparence, des deux cts de laquelle s'tendent de longues murailles
qui annoncent un grand emplacement. Il frappe; un portier aveugle vient
lui rpondre.

  [79] Le Chevalier, vingt ans: charmant jeune homme fait  ravir; une
    de ces physionomies si rares qui allient  la noblesse la douceur,
    l'expression et la vivacit. Il revient de Malte ayant fait ses
    caravanes. Absent de France depuis quelques annes, il a tout le
    savoir-vivre, toute la candeur dont ses pareils, surtout ceux de la
    dfunte cour, ont eu, depuis ce temps  peu prs, l'affectation de
    se dispenser. (N.)

LE PORTIER, _en dedans et porte close_.--A qui en voulez-vous?

LE CHEVALIER, _en dehors_.--A Mme Durut.

LE PORTIER.--C'est ici. Etes-vous seul?  pied?  cheval? en voiture?

LE CHEVALIER.--Je suis seul, mes chevaux m'attendent plus loin; je suis
 pied.

LE PORTIER, _courant_.--C'est bon! entrez. (_Le Chevalier entre, la
porte se referme aussitt; une grille borne le passage du ct de la
cour._) On va vous ouvrir la grille. Il est inutile de parler  l'autre
portier. Sourd, il ne vous entendrait pas; muet, il ne pourrait vous
rpondre. Vous irez  droite, le long du portique, jusqu' l'angle de la
cour.

Le sourd, qui a vu le Chevalier, vient ouvrir la grille. Ds qu'il a
pass, cet homme referme, tandis que le Chevalier va du ct qu'on lui a
indiqu[80]. On entend un coup de sifflet trs bruyant.

  [80] Cette combinaison de deux portiers, dont chacun est priv d'un
    sens fort ncessaire, fut imagine par les anciens Aphrodites, et
    les vieux serviteurs ont t conservs. La plupart des choses qu'on
    voudrait tenir secrtes sont bruites par les valets, s'il y en a
    dans la confidence. Comment pourrait-il transpirer au dehors que
    madame une telle, monsieur un tel sont venus, si, de deux personnes
    ncessaires  leur introduction, la premire ne voit point, et si la
    seconde, fixe dans l'intrieur, ne peut recevoir ni faire aucun
    rapport (N.)?

MADAME DURUT[81], _avertie par le sifflet, dj sur la porte et ouvrant
ses bras avec une surprise mle de plaisir_.--Jour de Dieu! qui s'y
serait attendu! Te voil donc de retour, mon beau bijou? Est-ce bien
toi, mon fils? (_Ils se sont joints et s'embrassent avec la plus vive
amiti._)

  [81] Mme Durut, trente-six ans, brune, blanche, dodue, irrgulirement
    jolie, trs bien conserve et fort piquante encore; fille d'une
    femme de charge, elle fut nourrie dans la maison du pre du
    Chevalier. Non seulement elle a soign l'enfant, mais elle s'est
    fait son prcepteur d'amour; quand il a eu seize ans elle lui a ravi
    ses dsirables prmices. Mme Durut est bonne, vive, tonnamment
    active, non moins intriguante, et domine par un indomptable
    temprament, qui a dcid de sa vocation quand elle a brigu le
    pnible mais amusant et lucratif emploi de concierge de l'hospice
    des Aphrodites. (N.)

LE CHEVALIER.--Oui, maman, arriv d'hier soir, et bien press de vous
revoir!

MADAME DURUT.--Ah! point de vous, je t'en prie. Comme le voil grand et
beau, ce cher enfant! (_Le prenant par la main._) Viens, mon toutou.
(_Elle lui fait traverser la cour et le conduit  un pavillon du
meilleur style._) Sais-tu bien qu'il y a quatre mortelles annes que je
n'ai vu mon cher Alfonse ni reu de lui la moindre nouvelle!

LE CHEVALIER.--Tout autant, je l'avoue, mais il n'y a pas eu de ma
faute, je te le jure. (_Il s'est interrompu frapp de l'lgance et du
bon got d'un appartement qu'on lui fait traverser pour l'amener enfin 
un dlicieux boudoir._) Mais dis-moi, ma bonne, as-tu fait fortune
depuis mon dpart? ce sjour diffre trangement du modeste htel garni
que tu tenais il y a quatre ans.

MADAME DURUT, souriant.--Il s'est fait quelque heureux changement dans
mes petites affaires; nous aurons tout le temps d'en causer ensemble.
(_Lui sautant au cou._) Mais comme il a tourn ce polisson-l! Eh bien!
n'avais-je pas raison de dire  ton imbcile de pre... Oh! mais ce
n'est pas ce grand dadais-l qui t'a fait, je l'ai toujours soutenu  ta
maman.

LE CHEVALIER.--Ne va pas m'apprendre qu'elle ait pu en convenir. (_Il
l'embrasse._)

MADAME DURUT.--Je leur soutenais donc, quand ils se plaignaient de ta
figure longtemps quivoque, que tu serais un jour le plus joli cavalier
de Paris... C'est pourtant moi, Fanfan, qui ai eu la gloire de t'avoir
mis dans le monde, ce fut moi qui t'appris... hein? tu souris, fripon!

LE CHEVALIER, _caressant_.--Cette gloire est bien peu de chose pour toi,
ma chre Durut: c'est  moi de m'enorgueillir d'avoir eu, en fait de
galanterie, le plus admirable prcepteur.

MADAME DURUT, _le prenant dans ses bras_.--Ce cher enfant, qui ne
l'aimerait  la folie!

LE CHEVALIER.--Je suis venu tout exprs, maman, pour me faire redire que
tu m'aimes toujours un peu.

MADAME DURUT.--Un peu, petit ingrat! que ne peut-on, sans se donner un
complet ridicule, te prouver  quel point on t'aimerait encore! Mais
parlons d'autre chose.

LE CHEVALIER, _avec feu_.--Non, non, chre Agathe!

MADAME DURUT, _lui serrant la main_.--Bon cela, tu viens de me rajeunir
de dix ans en me donnant mon nom de fille. (_Elle soupire._) Ah! le bon
temps, mon coeur!... Mais pour aujourd'hui, c'est assez. J'ai sur toi
des vues qui me prescrivent de te mnager. (_On entend trois coups de
sifflet trs vifs._) Pour le coup, il faut que je te quitte.

LE CHEVALIER.--Que vais-je devenir?

MADAME DURUT, _sonne et ouvre une porte dguise_.--Passe l-dedans, tu
trouveras du chocolat et quelqu'un dont tu as besoin: on aura soin de
toi. Nous dnons ensemble. Songe que tu es mon prisonnier pour tout le
jour, sans adieu. (_Elle sort._)


TANT PIS TANT MIEUX

LA DUCHESSE[82], MADAME DURUT

  [82] La duchesse de l'Enginire, trs grande femme, proportions
    fortes, sans paisseur et sans mollesse. Traits et caractre de
    Junon. Grands airs, principes hardis, conduite imprudente. Belle
    peau, belles dents, superbes cheveux chtain-brun. Temprament moins
    ardent qu'exigeant et capricieux. En tout une femme infiniment
    agrable pour ses favoris et pour les femmes dont le got est de
    s'inscrire sur la liste de ses amants; mais peu gote des hommes
    qu'elle traite moins bien, et cordialement dteste de tout le reste
    de son sexe. L'ge? A peu prs vingt-trois ans, dont on avoue
    dix-neuf. (N.)

LA DUCHESSE, _dans le dshabill le plus nglig, mais le plus coquet,
et avec beaucoup d'agitation_.--Je vous avoue, ma chre Durut, que vous
m'tonnez  l'excs en m'apprenant que le comte n'est point encore
arriv.

MADAME DURUT.--D'aprs son billet d'hier, madame la duchesse, il devrait
tre ici depuis une heure.

LA DUCHESSE.--Et...  dfaut de sa prsence, pas un mot aujourd'hui!...
Je ne suis pas une femme ridicule, je conois qu'on peut tre retard,
tout  fait empch mme par quelque fcheux contretemps, mais du moins
on a des gards, on fait un message, et l'on n'expose pas une femme de
ma sorte  se trouver au dpourvu pendant peut-tre tout un jour.

MADAME DURUT.--Ici, madame, vous ne devez pas avoir cette crainte.

LA DUCHESSE.--A la bonne heure, mais je pouvais consacrer cette journe
 des occupations qui, certes, m'auraient bien valu ce qu' le mettre au
plus haut prix M. le comte pourra me procurer d'agrment.

MADAME DURUT.--Que voulez-vous que je vous dise, madame? Il est galant
homme, et je lui connais pour vous des sentiments...

LA DUCHESSE, _avec feu_.--Oh! je suis bien la trs humble servante de
ses sentiments; on ne me paye point avec cette monnaie. Je veux du plus
solide. Il y a quelque chose l-dessous, ma bonne; ceci m'a tout l'air
d'un tour, et je le trouverais trs mauvais, je vous jure. (_Elle a
chang dix fois de place pendant cette conversation; elle secoue sa
badine avec plus que de l'humeur._) Vite, un de vos gens  cheval; qu'on
coure chez le comte; qu'on y prenne langue; si l'on ne peut me le
trouver sur-le-champ, qu'il soit lanc tout le jour de place en place,
autant qu'on pourra se mettre, au fait de sa marche, et qu'enfin on me
l'amne mort ou vif!

MADAME DURUT.--Charmante vivacit! qu'il est heureux, ce cher comte,
d'exciter une aussi flatteuse inquitude!

LA DUCHESSE, _brusquement_.--Trve aux flatteries; je ne suis pas de la
meilleure humeur... et...

MADAME DURUT.--L, l, madame la Duchesse, pargnez-moi. Il est agrable
de vous louer, mais on peut sans effort vous obir, quand vous exigez
qu'on mnage votre modestie.

LA DUCHESSE, _allant et venant_.--M. le comte, M. le comte!... (_A Mme
Durut._) Mais vous m'avez entendue et vous tes l encore! Allez donc!
ordonnez donc! on veut me faire devenir folle aujourd'hui! En vrit,
madame Durut, vous remplissez trs mal, je dis trs mal, les devoirs du
poste que vous occupez ici.

Madame Durut, qui par malice ne s'tait pas presse, va enfin servir
l'impatience de cette femme altire, mais en s'loignant elle fait une
mine d'irrvrence et presque de mpris, que, par bonheur, la Duchesse,
occupe de se regarder dans une glace, ne peut apercevoir.

LA DUCHESSE, _seule, toujours agite, se lve, s'assied, fredonne un
air, soupire avec oppression, et tire enfin avec vivacit le cordon
d'une sonnette. Un jockey parat._

LE JOCKEY[83].--Qu'y a-t-il pour le service de Madame?

  [83] Le jockey--bauche d'un joli subalterne, timidit, petits
    moyens.--Chez Mme Durut, quiconque fait le service domestique est
    tenu  d'autres complaisances encore. On en avertit une fois pour
    toutes le lecteur afin qu'il accorde  ces tres en sous-ordres un
    peu d'intrt. (N.)

LA DUCHESSE, _avec colre_.--Ce qu'il y a pour mon service? Un bain, et
un autre que toi pour m'y servir. La Durut? Qu'elle rentre et me parle 
l'instant (_Seule._) Oh! tout ceci va mal; l'tablissement dgnre 
faire piti!

MADAME DURUT, _accourant_.--Me voici. On va partir; votre comte se
retrouvera sans doute; mais, pour Dieu! Madame la Duchesse un peu de
sang-froid, et ne tourmentez pas,  propos de rien, des gens qui vous
sont dvous de toute leur me. Voil mon pauvre Loulou[84] que vous
avez rudoy, je gage, et qui s'en va le coeur gros, versant des larmes.

  [84] Mme Durut prend  ce Loulou un intrt particulier, et, le
    gardant pour elle jusqu' nouvel ordre, elle n'a garde de s'offenser
    des reproches que va lui faire la duchesse, d'avoir un balourd qui
    ne devine pas les caprices des belles dames  demi-mot. (N.)

LA DUCHESSE.--Ah! c'est que j'ai aussi sur le coeur sa btise de l'autre
jour.

MADAME DURUT.--Qu'a-t-il donc fait?

LA DUCHESSE.--L'animal me sert au bain, tremble comme si j'tais
apparemment un tigre, un crocodile! Je daigne lui faire nombre de
questions, il ne sait y rpondre. J'ai un caprice, il ne sait le
deviner; je le lui explique aux trois quarts, il ne comprend rien, et
mon butor me quitte aprs mes avances humiliantes! Mais vous ne savez
pas, madame Durut, mettre  la porte des balourds de cette espce!

MADAME DURUT.--C'est un bon petit diable; il a craint de vous offenser.

LA DUCHESSE.--Eh! morbleu! que n'avez-vous plutt des insolents qu'on
puisse souffleter pour ce qu'ils oseraient de trop, que ces timides
inutiles, qui vous servent ric--ric avec un sot respect! (_Elle hausse
les les paules._) Mon bain est-il command?

MADAME DURUT.--Oui, srement.

LA DUCHESSE.--Je mangerai un morceau, des drogues, ce qui se trouvera;
comme me voil dsoriente  crever de dpit, j'attendrai ici l'heure de
la seconde pice des Italiens.

Le Jockey reparat pour avertir que le bain est prt. Comme la Duchesse
marche du ct de la porte...

MADAME DURUT, _avec un peu de mystre, l'arrte et lui dit  voix
basse_.--Si madame voulait permettre, je lui offrirais pour aujourd'hui
le service d'un nouveau venu...

LA DUCHESSE.--De quel sot encore?

MADAME DURUT, _saluant_.--C'est mon neveu; il est tout neuf,  la
vrit, peu au fait du service des bains; j'ose cependant me flatter
qu'il contenterait madame.

LA DUCHESSE.--Cela a-t-il un peu de figure, de tournure?

MADAME DURUT.--Il n'est pas mal. Au reste, il arrive de province ce
matin, et la fatigue du voyage fait un peu de tort  ses agrments
naturels... mais...

LA DUCHESSE, _avec impatience_.--En voil dix fois de trop! (_Avec
ironie._) Les agrments naturels du neveu de Mme Durut, voil de
l'intressant au moins! Pauvre petit enfant gt! Monsieur votre neveu,
dlicieux personnage, a fait une longue course? Il est fatigu? Eh bien!
Madame Durut, qu'il se dlasse, et recouvre  loisir ses agrments
naturels.

MADAME DURUT.--Fort bien, je n'avais garde d'interrompre cette tirade
d'orgueil et d'humeur d'une dame de cour  qui l'on manque de parole.

LA DUCHESSE, _interrompant avec courroux_.--Si l'on me manque de parole,
songez  ne pas me manquer de respect!...

MADAME DURUT.--Ma foi! madame la duchesse, si nous voulions, le dcret
du 19 juin nous dispenserait de bien des formes[85]; mais  Dieu ne
plaise que j'oublie mon devoir. D'ailleurs vous connaissez le faible que
j'eus toujours pour vous. Je veux la paix, et pour cela j'insiste pour
que vous daigniez voir mon Alfonse.

  [85] 1790. Ce fut la nuit de ce fameux jour qu'une poigne d'ivrognes
    biffa sans retour toute la noblesse passe, prsente et  venir!
    Quel immortel service! (N.)

LA DUCHESSE, _avec aigreur_.--Ah! c'est _mon Alfonse_! Ces gens ont la
fureur de se donner des noms... Eh! madame Durut, pourquoi votre neveu
ne se nomme-t-il pas tout uniment Nicolas, Claude, Franois? Voil ce
qui convient tout  fait  des gens de votre toffe.

MADAME DURUT, _un peu pique_.--Vous verrez que je ferai dbaptiser mon
neveu pour entourer ses patrons au gr de votre vanit! quoi qu'il en
soit, voyez-le; qu'il se nomme Alfonse ou Nicolas, c'est un charmant
garon; je n'en rabattrais pas une pingle. Souffrez que j'aie l'honneur
de vous servir au dshabiller, et qu'ensuite...

La duchesse, sans dire oui ni non, va du ct de son bain; Mme Durut
suit et la dshabille; tout cela se passe en silence.

LA DUCHESSE.--Quelque livre...

MADAME DURUT.--De quel genre, madame?

LA DUCHESSE, _avec humeur_.--Autre btise! Du genre que j'aime
apparemment.

MADAME DURUT.--Ah! j'entends. (_Elle disparat un instant, et revient
deux volumes  la main._) Voici _Ma conversion_, du clbre Mirabeau et
le _Petit-fils d'Hercule_.

LA DUCHESSE.--Quant au premier ouvrage, je l'aimais assez avant cette
excrable rvolution,  laquelle l'auteur a tant pris de part, mais un
rengat destructeur de la noblesse et des titres ne mrite plus que ses
victimes daignent sourire  ses gats. Donnez-moi le _Petit-fils
d'Hercule_.

MADAME DURUT.--Le voil... Par exemple, ce serait le cas... Mon neveu
lit comme un ange.

LA DUCHESSE.--Elle a le diable au corps avec son neveu! J'aurais bien
plutt fait de cder  cette prsentation que de chercher  m'y
soustraire. Allons, voyons donc M. Alfonse; que j'aie le rare avantage
de faire connaissance avec M. Alfonse Durut!

Ds que la duchesse a eu cette vellit de consentir, Mme Durut s'est
mise  crire sur une carte ce qui suit:

  Viens, mon cher Alfonse, mettre  fin une dlicieuse aventure: c'est
  avec une duchesse, que je te donnerai pour une actrice de province.

  Toi, je te fais mon neveu. C'est une faiblesse que j'ai: il faut en
  passer l. Point de bottes, le ruban noir en poche; un peu de
  niaiserie... accours[86].

  [86] Il est bon de rappeler aux minutieux que maintenant les affaires
    de plaisir se traitent en trs petits caractres, tracs avec des
    plumes de corbeaux: ainsi l'avis de Mme Durut a pu tenir tout entier
    sur une carte. (N.)

Mme Durut sonne, parle bas au jockey, qui disparat avec la carte; en
mme temps, la duchesse, qui a parcouru les estampes du _Petit-fils
d'Hercule_, continue:--Gravures dtestables. Les artistes qui se mlent
de dcorer ces sortes d'ouvrages ne devraient-ils pas avoir autant
d'esprit et d'usage que les auteurs eux-mmes!... je veux dire que ceux
qui en ont comme celui-ci, qui parat terriblement bien connatre et nos
gots et nos caprices. Voyez, Durut. (_Elle lui montre la planche d'une
duchesse sollicitant  genoux les complaisances du hros._) Ici, par
exemple, on a voulu reprsenter une de nous; ce n'est pas la posture ni
l'intention que je blme, nous sommes bien capables de tout cela, mais,
comme ce bltre de dessinateur a pens le grand habit! Cette femme
n'a-t-elle pas plutt l'air d'une reine de Saba que d'une dame du
palais?... C'est  faire piti! (_Elle jette le livre au loin avec
mpris.--En mme temps le chevalier vient montrer sa jolie mine 
travers la porte, qu'il entr'ouvre avec une feinte timidit._)

LE CHEVALIER, _ Mme Durut_.--On dit, ma tante, que vous me demandez?

LA DUCHESSE, _avec tonnement_.--Quoi! c'est l votre neveu?

MADAME DURUT.--Lui-mme. (_Souriant._) Peut-il entrer?

LA DUCHESSE.--Assurment. (_Au chevalier, d'un ton amical._) Entrez,
monsieur. (_Le chevalier entre. Bas  Mme Durut._) On n'a pas une plus
charmante figure.

MADAME DURUT, _au chevalier_.--Fais tes remerciements  madame,  qui je
viens de parler de ta vocation pour le thtre, et qui veut bien
s'intresser en ta faveur auprs du directeur d'une troupe dont elle est
la premire actrice. (_La duchesse agrablement surprise du tour qu'a
choisi Mme Durut, sourit, et lui serre la main en signe d'approbation._)

LE CHEVALIER, _saluant la duchesse_.--Ah! madame que de bont!

LA DUCHESSE.--Je n'aurai pas grand mrite  seconder vos vues, monsieur.
Je prtends, au contraire, me faire de ma ngociation un droit  la
reconnaissance de celui de qui votre adoption va dpendre. (_Elle attire
 elle Mme Durut pour lui parler  l'oreille._) Mais c'est un ange que
ce neveu-l! (_Le chevalier s'est cart pour feindre la discrtion._)

MADAME DURUT, _bas_.--Je ne voulais pas vous en faire tout de suite un
grand loge.

LA DUCHESSE, _bas_.--J'tais bien devant mon jour, je l'avoue, quand je
me dfendais de le voir: je suis femme  raffoler de lui. (_Haut._)
Monsieur Alfonse, ayez la complaisance de relever ce livre et de me le
rapporter... (_Il obit; pour recevoir le livre de ses mains, la
duchesse a la coquetterie d'carter si bien la toile dont sa baignoire
est enveloppe, que rien n'empche le chevalier d'y voir compltement
cette belle en tat de pure nature. Aussi ne manque-t-il pas de plonger
un regard furtif sur tant d'appas. En mme temps la duchesse fixe avec
mditation sur lui des regards qui par degrs s'animent de tous les feux
du dsir: leurs yeux venant enfin  se rencontrer, ils rougissent l'un
et l'autre. La duchesse continue:_) Vous me trouvez un peu curieuse?
C'est que j'ai pour principe qu'on peut saisir  certain point, dans une
physionomie, les indices du caractre; je cherchais donc  dmler dans
le vtre  quel emploi, pour la comdie, vous pouviez tre plus propre.
Il me semble que celui de jeune premier est le seul qui vous convienne.

MADAME DURUT, _au Chevalier_.--C'est celui qu'on nomme dans le monde les
_Amoureux_. (_A la duchesse._) Il n'est pas au fait; il faut lui
expliquer les choses. (_Au chevalier._) Te sens-tu des dispositions, l,
franchement?

LE CHEVALIER, _vivement_.--Oh! oui, ma tante, d'infinies (_baissant les
yeux..._) surtout s'il s'agit d'entrer dans une troupe o madame...

LA DUCHESSE, _interrompant_.--Je crois vous entendre. (_A Mme Durut._)
Il n'est pas sans esprit.

MADAME DURUT, _un peu bas_.--Je m'en suis toujours doute, et je suis
sre que, si vous aviez la bont de lui communiquer un peu du vtre, il
ferait en peu de temps des progrs admirables.

LA DUCHESSE, _moins bas_.--Soyez assure, ma chre Durut, qu'il n'y a
rien que je ne suis capable de faire pour votre neveu... Il rougit!

Il est divin!

Cette rougeur, trs vraie, provient de l'impression plus que douce que
fait sur le trs impressionnable jeune homme la frquentation de ses
yeux sur une infinit de charmes. On siffle pour Mme Durut.

MADAME DURUT, _souriant_.--Excusez-moi, mes enfants. (_Elle sort._)

LA DUCHESSE, _ Mme Durut, comme pour la rappeler_.--Eh bien! eh bien!
(_Au chevalier._) Votre tante est la meilleure femme de l'univers, mais,
entre nous, elle perd l'esprit. Y a-t-il du sens  s'en aller sans me
laisser personne qui puisse m'aider  sortir du bain?

LE CHEVALIER.--Je croyais, Madame, que vous y tiez depuis bien peu de
temps. Mais, quand il vous plaira d'en sortir, j'aurai soin de vous
procurer tout ce qui pourra vous tre ncessaire.

LA DUCHESSE.--C'est parler raisonnablement. Mais votre tante est
vraiment folle, comme je vous le disais: n'imaginerait-elle pas que
j'allais me servir de vous-mme!

LE CHEVALIER.--Permettez, madame, que je sois neutre dans cette
occasion. Si, de peur de vous dplaire, je n'oserais vous contredire, il
n'en est pas moins vrai que ma tante pensant  me procurer tant de
bonheur, je ne puis aussi la blmer.

LA DUCHESSE, _gament_.--Cela est clair, je suis condamne.

LE CHEVALIER.--Il serait heureux pour moi que de vous-mme vous
voulussiez bien avoir tort.

LA DUCHESSE, _finement_.--Monsieur Alfonse, vous n'tes pas tout  fait
aussi neuf qu'on a voulu me le persuader... Eh bien, je souscris  votre
arrt, et vous allez tre charg seul de tous les petits soins d'usage.
L'effet que j'esprais de ce bain est absolument manqu... Je ne sais...
au lieu de me rafrachir il m'a mise dans une agitation!... (_Elle se
met debout dans sa baignoire._) Je n'y peux plus tenir! (_Faisant face
au chevalier, elle expose ainsi dans tous leurs avantages ses plus
attrayants appas. Alfonse, malgr son inexprience, fait tout ce qui
convient avec une adresse infinie. Ses larcins mme ont une grce qui
donne de lui la plus favorable opinion. Les dtails de cette toilette
vont jusqu' une espce de pillage galant, pour lequel au surplus la
duchesse, sre de son triomphe, affecte de donner les plus engageantes
facilits._)

Bref, la duchesse est... viole. La loi d'une guerre de sige est que le
vainqueur ne fasse aucun quartier quand la place succombe  l'assaut;
aussi notre adorable conqurant fait des siennes  toute outrance, darde
sa rose de vie sans le moindre mnagement. Le peu de part que semble
prendre l'assige  la joie de ce triomphe ne veut pas dire qu'elle y
soit tout  fait insensible. Elle a got, peut-tre en dpit
d'elle-mme, le plus vif des plaisirs, mais  peine cet orage de bonheur
a-t-il fini pour elle, qu'elle laisse chapper de dsobligeantes
expressions de repentir et de ressentiment. Nous n'en rapporterons que
ce qui est indispensablement ncessaire  la solution de l'nigme.

--Monstre! dit-elle dans un dlire de fureur, tu te crois heureux!

Eh bien! si je suis grosse de ta faon, vil petit bourgeois, tu m'auras
assassine, car je me brlerai la cervelle!

Sans doute le lecteur ne s'attendait pas  ce dnouement, qui n'est pas
du tout analogue  l'imbroglio de la scne! Il faut le mettre au fait.
La Duchesse, par un de ces travers dont rien ne peut rendre compte, a
conserv de son origine allemande et de l'ducation qu'elle a reue, le
prjug de croire qu'une femme de haut rang se doit de ne mettre au
monde que de vrais gentilshommes. En consquence, marie depuis trois
ans, il lui est assez gal que les enfants qu'elle pourra donner  son
poux soient de lui ou du plus fcond des aide-maris qu'elle favorise:
le point essentiel est qu'aucun levain roturier ne puisse fermenter dans
ses nobles entrailles; elle a donc fait et tenu jusqu'alors le serment
de ne se livrer selon la nature qu' des nobles. Or, elle est persuade,
dans cette occurrence, que le bel Alfonse est le neveu d'une femme dont
la naissance est non seulement obscure, mais abjecte. Elle a du
caractre, nous l'avons dit en traant son portrait, aussi, quelque
charmante qu'ait t pour elle la naissance de sa tentation, elle est au
dsespoir d'avoir t entrane. Elle avait tout autre projet: d'abord
celui de satisfaire un dsir curieux, la vue d'un corps qu'elle
souponnait tre admirable, lui promettait un grand plaisir. Pourquoi ne
pas le goter en entier? Pourquoi se priver, par un peu de fausse honte,
de savoir si ce qui fait l'homme rpondait chez Alfonse au reste de ses
perfections? De l le caprice de proposer le bain, d'aider 
dshabiller, d'exiger la chute du caleon, etc... D'ailleurs, elle
supposait Alfonse novice, docile, capable de s'arrter o elle le lui
prescrirait. Ensuite, la duchesse, par exemple, aime  la fureur, qu'une
langue complaisante et vive l'lectrise et lui fasse oublier son tre.
C'tait  ce seul badinage qu'elle se proposait d'employer son beau
protg. Mais point du tout! Le voil qui a pris le mors aux dents et le
reste! Quel bonheur pour cette femme bizarre quand elle sera dtrompe.
Quelle bonne scne ridicule pour le Chevalier, qui sent tout l'embarras
que se donne la duchesse, en sortant soudain de son rle de femme de
thtre pour outrer la hauteur d'une femme de cour!

Oublions-les pendant quelques moments, et voyons un peu ce qui se passe
ailleurs.


A BON CHAT BON RAT

A peine la duchesse est-elle au bain, que le comte (rencontr tout prs
de l'hospice par l'missaire) est arriv. C'est  cette occasion qu'on
avait siffl pour Mme Durut quand elle a si brusquement laiss seule la
Duchesse et le neveu suppos.

Mme Durut introduit le comte dans le mme pavillon o elle avait d'abord
conduit le chevalier.

LE COMTE[87]. C'est qu'aussi la chre duchesse extravague; exiger de
moi, dans ma position, des entrevues de jour, c'est manquer totalement
de bon sens.

  [87] Le comte: ce que cet homme a de plus remarquable est son extrme
    suffisance; il n'est d'ailleurs ni bien, ni mal; mais il tait
    ci-devant  la cour, et d'une liste dans laquelle les femmes telles
    que la duchesse choisissent volontiers leurs amis de boudoir. (N.)

MADAME DURUT.--Vous savez que, la nuit, elle ne peut ni sortir, ni vous
recevoir chez elle.

LE COMTE.--Jeter ensuite feu et flammes, parce que je ne suis pas  la
minute au rendez-vous o elle n'a rien de mieux  faire que de se
trouver mme avant l'heure, c'est me tyranniser!

MADAME DURUT, _ironiquement_.--Je vous conseille de vous plaindre.

LE COMTE.--O est-elle enfin?

MADAME DURUT.--Au bain.

LE COMTE.--Je vole auprs d'elle...

MADAME DURUT.--Non pas, s'il vous plat (_On devine la vritable raison
de Mme Durut. Voici celle qu'elle donne:_) L'objet du bain est de calmer
le sang: or, ncessairement, l'explication que vous auriez ensemble
agiterait cette belle dame. Vous aurez donc la complaisance d'attendre
que j'aie pris ses ordres  votre sujet et rapport sa rponse.

LE COMTE.--Vous avez raison, ma chre Durut; du caractre que nous lui
connaissons, elle ne manquerait pas de faire une scne: il faut
l'viter. Mais je meurs de besoin! clou, ds dix heures du matin, sur
les bancs de ce maudit Mange, d'o je me suis chapp comme un voleur,
sans attendre la fin de cette intressante discussion... (_Quoique le
comte n'ait dit tout cela qu'en vue de faire l'important, Mme Durut,
sachant absolument trs bien qu'il est absolument nul  l'Assemble, et
se plaisant  faire des pigrammes  sa manire, coupe cette tirade:_)

MADAME DURUT.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?

LE COMTE.--Une crote grille, avec un peu de vin d'Espagne.

MADAME DURUT.--On va vous servir  l'instant. (_Elle disparat. Un
moment aprs le djeuner du comte est apport par Clestine[88], une
charmante fille qui passe pour tre soeur de mre de Mme Durut._)

  [88] Clestine:  peine 20 ans, grande et belle blonde au plus frais
    embonpoint, richement pourvue de toutes les rondeurs et potelures
    que peuvent dsirer tous les genres d'amateurs. Clestine a de
    grands yeux bleus plus anims que ne le sont habituellement ceux de
    cette couleur, et qui semblent demander  tout le monde l'amoureux
    merci. Sa bouche riante, ses lvres lgrement humides ont le
    mouvement habituel du baiser. Cette fille est, parmi les femmes, ce
    qu'est, parmi les fruits une belle poire de doyenn, tendre et
    fondante. Clestine, dsire de tout le monde, aime tout le monde;
    aussi jamais cette bienfaisante crature ne put rpondre non 
    quelque proposition qu'on ait eu le caprice de lui faire. Elle a de
    plus la gloire d'avoir remport au concours la place de premire
    essayeuse. On rendra compte en temps et lieu des fonctions et
    prrogatives de cet important emploi. (N.)


LE COMTE, CLESTINE

LE COMTE, _allant au devant_.--Quoi! C'est vous-mme, belle Clestine,
qui prenez la peine...

CLESTINE.--Pourquoi pas, Monsieur le comte? On a toujours plaisir 
servir quelqu'un d'aimable.

LE COMTE, _avec un mouvement modeste_.--Ah! ce joli compliment met le
comble  vos attentions. (_Il la dbarrasse du plateau._) Si vous
vouliez, charmante Clestine, que ce djeuner devnt dlicieux pour moi,
vous mouilleriez ce verre de vos lvres de rose, et, buvant aprs vous,
je croirais recevoir un baiser.

CLESTINE.--Voil qui est d'une galanterie bien quintessencie! Pourquoi
demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis vous en donner
plutt deux qu'un directement?...

LE COMTE, _la prenant avec transport_.--Est-on aimable? En vrit,
Clestine, vous surpassez tout ce qui vient ici...

CLESTINE, _interrompant gaiement_.--Chut! chut! songez que nous avons
quelque part certaine duchesse, et...

LE COMTE.--Bon! elle est au bain, si loin, si loin de nous!...

CLESTINE, _avec finesse_.--Mais si prs, si prs de votre coeur! (_Il
ne laisse pas d'entraner Clestine jusque vers un fauteuil o il se
jette la tenant entre ses jambes._) Allons, Monsieur le Comte, de la
bonne foi dans les traits; vous n'tes point ici pour moi.

LE COMTE.--Laissons, mon coeur, ces subtilits de dlicatesse. Il y
aurait moyen de bien mieux employer les instants. (_Il chiffonne le
fichu._) Si vous m'aimiez un peu...

CLESTINE, _dfendant faiblement sa gorge_.--Nous ne nous connaissons
point, pourquoi vous aimerais-je?... Vous tes joli cavalier, pourquoi
ne vous aimerais-je pas?

LE COMTE, _s'animant_.--Elle est divine! Il y a un sicle, belle enfant,
que tu me trottes en cervelle; mais tu as prcisment une de ces
sorcires de mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste,
si l'on ne veut pas s'enfivrer.

CLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plat, me chasser si fort! Sachez que
j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mrite...
Mais voyez donc comme il m'accommode! (_Les ttons sont au pillage._)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(_On supprime ici d'inutiles lambeaux de dialogue._)

CLESTINE[89] _acceptant l'assignat aprs quelques faons_.--Ne croyez
pas cependant que je veuille employer ce chiffon  rparer une sottise.
On dit qu'avant peu ce beau papier de votre fabrique ne sera plus bon
qu' cet usage, mais en attendant, je vais bel et bien le convertir en
cus.

  [89] Le Comte donne  Clestine un assignat de 300 livres.

LE COMTE.--Tu me bats avec mes armes, friponne! Cela n'est pas
gnreux...

Pour l'apaiser Clestine, se jetant  son cou, lui donne un de ces
baisers qu'elle a le talent de rendre si doux, et chappe  l'instant.
Il est bon d'avertir le lecteur que cette si complaisante Clestine
avait t dpute au comte par Mme Durut, afin qu'il ft occup tout le
temps qu'il faudrait  la duchesse pour s'arranger avec le charmant
Alfonse. On voit que Clestine ne pouvait s'acquitter mieux de son
agrable commission. Le Comte se purifie, aid, comme l'a t le
Chevalier, par la jolie ngrillonne. Ensuite, il djeune, et attend, en
lisant quelques feuilles du jour, qu'on vienne enfin lui donner des
nouvelles de la Duchesse.


VIVE LE VIN! VIVE L'AMOUR!

LE COMTE, _au Chevalier, se levant brusquement_.--Je connais trop la
faon de penser de Mme la Duchesse pour pouvoir douter que vous soyez un
homme comme il faut; ainsi, monsieur, nous n'aurons probablement
ensemble qu'une explication trs dcente sur le hasard qui vous fait
recueillir le fruit d'un rendez-vous donn pour moi. Cependant, si par
malheur je me trouvais encore plus ls que je ne suppose l'tre...

LE CHEVALIER, _avec fiert_.--Qu'en serait-il, monsieur?

LE COMTE, _firement  son tour_.--C'est ce que je vous ferai savoir,
monsieur.

LE CHEVALIER, _se soulevant_.--Je n'aime pas  diffrer ces sortes
d'claircissements... (_Il s'chappe du lit et suit nu le comte, qui
vient de passer dans la salle de bain, o sont aussi les habits du
Chevalier._)

MADAME DURUT, _leur courant aprs_.--Hol! mes beaux champions! ce lieu
n'est pas du tout celui des scnes tragiques.

LA DUCHESSE, _accourant aussi,  Mme Durut_.--Arrtez-les! ma bonne. Si
j'ai quelque empire sur vous, messieurs...

En mme temps, Mme Durut a ferm la pice  clef. Le Chevalier s'habille
en grande hte. Mme Durut sert la Duchesse, qui en fait autant, marquant
par des mouvements presque convulsifs qu'elle prouve quelque chose de
bien pnible...

LE COMTE.--Quel est ce jeune homme, madame Durut?

LA DUCHESSE, _vivement_.--Son neveu[90].

  [90] Ce mensonge a pour but  la fois et de vexer le Comte et de
    prvenir une affaire d'honneur. (N.)

LE COMTE, _feignant de se calmer, et d'un ton ironique_.--Digne choix,
en vrit! Je n'ai plus rien  dire. (_A Mme Durut._) Ouvrez-moi.

LE CHEVALIER.--On vous trompe, monsieur. Dans un moment je retourne 
Paris; si vous n'avez rien de mieux  faire que de m'y suivre, nous
pourrons causer en chemin et dterminer  quel point chacun de nous
offense son rival.

LE COMTE.--Je suis  vos ordres.

MADAME DURUT.--Cela vous plat  dire: vous tes tous deux aux miens.
Mais voyez donc un peu ces mutins! Sachez, mes beaux messieurs, que,
toute taquinerie cessante, vous ne sortirez pas d'ici que je le veuille
bien. Oh! vous tes, en dpit de vos bouillants courages, tout  fait en
mon pouvoir.

La Duchesse ne sort des mains de Mme Durut que pour aller tomber
pesamment dans une bergre, o elle joue assez bien la dfaillante.

LA DUCHESSE, _avec les mines convenables_.--Je me sens mal... Durut, de
l'eau de Cologne... des sels... de l'ther... Je n'en puis plus...
J'touffe... je me meurs... (_Elle est pour lors immobile, dans
l'attitude la plus thtrale, l'oeil ferm, mais sans que les roses des
joues et des lvres aient pli de la moindre nuance._)

LE CHEVALIER, _aux pieds de la Duchesse_.--Oh! ciel! quel malheur!

MADAME DURUT, _assez calme et donnant du secours_.--L! l! ne vous
dsesprez pas, cela n'aura pas de suites...

En effet,  peine a-t-on mis des sels d'Angleterre sous le nez de la
Duchesse, qu'un long soupir annonce la clture de son vanouissement.

MADAME DURUT, _au Comte_.--Voil pourtant, vilain homme, la belle
besogne que vous tes venu faire ici! Que je dteste ces vaniteux! Tout
irait si bien, si l'on voulait ne mettre que de la folie  ce qui est
uniquement affaire de plaisir.

LE COMTE.--Vous verrez que c'est moi qui ai tort!

MADAME DURUT.--Assurment, et en tout point. Vous vous tes conduit en
homme qui n'a pas le sens commun. Vous arrivez trop tard; premier tort,
d'autant plus inexcusable, qu'il est absolument volontaire; vous vous
montrez ici avec l'assurance et la brusquerie dont on blmerait mme un
mari: second tort; vous nous rompez tous en visire; plus grand tort qui
vous donne en mme temps beaucoup de ridicule; la preuve en est  ce
qu'il vous a t forc de voir et d'endurer. Rpondez  tout cela. Eh!
morbleu! puisque, vous aviez assez joliment pass votre temps l-bas,
que n'y restiez-vous? Clestine aurait bien eu la complaisance de vous y
tenir plus longtemps compagnie.

LA DUCHESSE, _avec intrt_.--Clestine!... Ils ont t ensemble?

MADAME DURUT.--Assurment et de la meilleure intelligence encore.


LES MMES, CLESTINE.

CLESTINE, _en dehors et frappant_.--J'entends qu'on parle de moi,
veut-on bien m'ouvrir?

Mme Durut ouvre et lui conte rapidement la querelle de ces messieurs.

CLESTINE, _gament_.--Fort bien! (_Au Comte._) Voil donc, petit
perfide, comme je puis me fier  vos belles protestations! (_Avec une
menace badine._) Si j'tais babillarde, comme vous seriez grond!
Allons, la paix, mes bons amis. (_Au Comte en lui montrant le
chevalier._) Voyez donc comme il est joli! Vous auriez la barbarie de
l'embrocher en face?

Les esprits sont dj considrablement apaiss, la Duchesse et Mme Durut
souriant  l'pigrammatique plaisanterie de Clestine.

LA DUCHESSE, _au Comte d'un ton piqu_.--Il parat, monsieur, que nous
ne sommes pas en reste l'un avec l'autre... (_D'un ton moins sec._) Que
tout ceci finisse donc convenablement. (_Elle lui tend la main._) Je
vous pardonne l'aimable Clestine; faites-vous de mme une bonne raison
au sujet du charmant Chevalier... Touchez l.

LE COMTE, _obissant_.--Vous avez tant d'ascendant sur moi... qu'il faut
bien en passer par ce que vous voulez. Allons, madame, qu'il n'en soit
plus parl.

CLESTINE, _avec espiglerie_.--Oui d! Cela est fort ais  dire. Je ne
prends pas, moi, la chose aussi indiffremment. J'avais fait une
conqute; on m'avait jur les plus belles choses du monde; il faut que
mon compte se trouve  tout ceci. Je dclare donc que je m'empare de
monsieur (_du Chevalier_)... sauf  le restituer  qui il appartiendra
lorsque je croirai m'tre suffisamment venge.

MADAME DURUT.--La matoise! tout en riant, elle le fera comme elle le
dit, ou le diable m'emporte! Oh! je la connais! Mais pensons enfin au
solide; il faut dner; qu'en pensez-vous, mes enfants?

LA DUCHESSE.--Je meurs d'apptit.

MADAME DURUT.--Eh bien! allons. Nos jeunes braves videront leur querelle
 table, et se battront  l'aise le verre  la main. (_Elle prend au
Comte une main;  Alphonse:_) La vtre? approchez. (_Le Chevalier
approche. Elle runit leurs mains._) La paix, au nom du plaisir!

LE COMTE.--De tout mon coeur. (_Ils s'embrassent._)

MADAME DURUT.--Je ne demande pas  madame la Duchesse si elle trouve bon
que nous ne nous sparions pas. Si sa conversion est sincre...

LA DUCHESSE, _interrompant_.--Trs sincre, je te jure, ma chre Durut.
Il faut que Clestine et toi soyez des ntres; je l'aurais exig si tu
ne m'avais pas prvenue...

MADAME DURUT.--C'est parler, cela. Allons, je commence  esprer
qu'enfin on pourra faire quelque chose de vous. (_Mme Durut s'en va._)

Peu d'instant aprs, un des jockeys, qu'on connat dj, vient annoncer
qu'on a servi et conduit les convives  une pice dlicieuse. Elle
reprsente un bosquet dont le feuillage, peint de main de matre, se
recourbe en coupole jusque vers une ouverture mnage en haut et d'o
vient le jour,  travers une toile lgrement azure qui complte
l'illusion. On voit, sur le fond transparent, les extrmits des
feuilles et quelques jets lancs se dcouper avec une vrit frappante.
Tout autour de la pice, aux troncs des arbres rgulirement espacs, on
voit attache une draperie blanche borde de crpines d'or, qui est
cense cacher tous les intervalles au-dessous du feuillage. Le bas est
une balustrade du meilleur style, peinte en marbre blanc et qui parat
se dtacher. Le tapis est un gazon factice parfaitement imit. A peine
s'est-on runi dans cet agrable lieu qu'il y survient le dner le plus
sensuel.

Le Duchesse, le Comte, le Chevalier, Clestine et Mme Durut sont  table
et mangent.

MADAME DURUT.--Vous ne paraissez pas penser  me remercier, cependant
vous avez l'trenne de cette jolie salle, qui n'est acheve que depuis
quelques jours, et o je n'ai permis  qui ce soit d'entrer tandis qu'on
y travaillait.

LE CHEVALIER.--On ne pouvait penser rien de plus agrable, et
l'excution en est parfaite.

LE COMTE.--L'architecte a un peu cout aux portes. Je connais la
pareille salle, je dis absolument pareille, chez le marquis de[91]...

  [91] Le Comte a raison. Cette salle existe en original chez une dame
    fort clbre, que les deux sexes dchirent galement, les femmes,
    par hypocrisie, car elles ont son amour et lui prodiguent le leur,
    les hommes par un sot amour-propre, car prs d'elle ils sont
    rarement heureux. Mais qui peut juger sans passion cette Sapho
    moderne ne peut s'empcher de l'admirer et de l'aimer, et s'tonne
    de lui voir concilier de la manire la plus naturelle les gots et
    les habitudes de la femme  la fois la plus lgre et la plus
    frivole et la plus essentielle, la plus capricieuse en fait de
    plaisir, et la plus invariable en fait de sentiments. (N.)

MADAME DURUT, _interrompant_.--Je connais, je connais! assurment vous
pouvez connatre. Une chose n'a-t-elle donc de prix qu'autant qu'elle
soit unique? A boire! je passe ma vie  entendre d'insoutenables gens
comparer, piloguer, au lieu de jouir...

CLESTINE, _interrompant_.--Et ma bouillante soeur se fcher au lieu de
manger! cela ne revient-il pas au mme?

LA DUCHESSE.--Clestine a raison, et je suis enchante, Durut, qu'elle
vous ait prise sur le fait. Savez-vous que vous devenez d'une humeur...

MADAME DURUT, _avec surprise_.--Et vous aussi? A votre tour, messieurs,
grondez-moi. J'ai donc de l'humeur? Eh bien! il faut la noyer dans le
bourgogne. (_Elle s'en fait donner une bouteille et se verse une
rasade._) A vos sants...

LE COMTE.--. J'aime mieux cela que de la morale.

On boit  la ronde. Ils mangent tous du meilleur apptit et boivent 
proportion. Avec le second service on a apport des vins dlicieux. Les
entremets sont ingrdients de manire  ne pas permettre que de tels
convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent  table sans
s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se
sent dj des vellits pour cette friponne de Clestine, dont il est
voisin, et qui joue avec lui de la prunelle,  faire sauter le bouchon.
La vue de plus de la moiti de ses merveilleux ttons (_qu'elle dcouvre
sous prtexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse_) achve de
mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez
bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le
guette du coin de l'oeil. De son ct le Comte croit de son honneur
qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour
lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce mange, rit sous cape, et dj
se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoys, la
conversation s'anime par degrs et devient des plus polissonnes. En
voici un lger chantillon:

MADAME DURUT.--A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous
n'tes venue par ici avec ce grand lvrier... cet tranger si blond, si
pomponn!...

LA DUCHESSE.--Elle me divertit avec son lvrier, c'est justement un
Danois... l'Opra me l'a enlev...

CLESTINE.--L'Opra ne vous a pas enlev grand chose. Cet homme est bien
le plus glacial bande--l'aise! (_Gament._) Nous sommes tous garons
ici?

LA DUCHESSE, _souriant_.--Il a donc l'avantage de vous connatre?

CLESTINE.--Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel
caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de
m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!... Il est vrai
qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens
qui savent les faire gagner!

LA DUCHESSE, _sentant une atteinte_.--Comte, j'ai des cors, je vous en
avertis. (_Elle sourit._)

MADAME DURUT.--Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi,
certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler
sa jolie femme, ne voil-t-il pas mon maladroit qui,  table, en face du
couple, se trompe et croyant faire une gentille  madame, nous appuie
amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter
le cri de quelqu'un qu'on mettrait  la broche et de retirer les jambes
si promptement, si fort et si haut qu'il soulve la table et renverse
tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la
consternation d'une femme peu faite, alors,  de pareils vnements!...
Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame... Comte, vous
pouvez certifier ce que je dis.

LE COMTE, _froidement_.--Qu'en faites-vous?

MADAME DURUT.--C'est du vreux maintenant. Elle vient encore dans ma
maison de Paris, pour les moines.

LA DUCHESSE.--Fi!

LE COMTE,--Quant  moi, je l'ai totalement perdue de vue, il y a bien
six mois, depuis qu'elle m'a dbauch mon valet de chambre.

CLESTINE.--Ce fut surtout pour vous un grand crvecoeur que de perdre
ainsi deux matresses  la fois?

MADAME DURUT.--Pourquoi pas trois? car la dame ne se faisait pas
beaucoup prier pour faire le thme en deux faons.

LE COMTE.--De la mchancet! Il est assez plaisant qu'on gronde ici des
sortes de caprices, tandis qu'on veut bien les laisser en paix dans la
socit. Vous voil trois femmes: laquelle de vous osera jurer de
n'avoir jamais vari la manire de faire des heureux?

CLESTINE.--Monsieur le comte voudrait nous confesser apparemment! Quant
 moi, je ne suis pas presse de m'accuser de pchs dont il est trs
possible que je n'aie aucun repentir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un excellent caf, suivi des liqueurs les plus fines, termine ce
voluptueux dner.

Le Comte trs press (_ou qui feint de l'tre_) d'assister  l'auguste
ptaudire, part tout de suite dans son rapide cabriolet. La Duchesse
reste. L'adroite et complaisante Clestine prte son ministre pour la
mettre en tat de paratre au spectacle. Le Chevalier dont on a renvoy
les chevaux, et qui n'a rien de mieux  faire que de se reposer, suit
aux Italiens son quivoque conqute, qui l'enlve dans un vis--vis
d'une lgance acheve, attel de deux anglais sans prix pour la vitesse
et la beaut.


L'OEIL DU MAITRE

MADAME DURUT, CLESTINE

Elles sont dans le logement de la premire et sont occupes de compter.
Chacune a sous les yeux un livre de dpense, dont elle vrifie les
articles.

MADAME DURUT.--J'ai fait.

CLESTINE.--Et moi aussi, bien juste en mme temps que toi.

MADAME DURUT.--A combien, d'aprs ton addition, se monte la dpense du
mois?

CLESTINE.--A neuf mille six cent quatre-vingt-quatre livres douze sols.

MADAME DURUT.--Barme ne serait pas plus correct que nous; j'ai le mme
total  six deniers prs.

CLESTINE.--Tu as raison; six deniers: je les oubliais  cette colonne.

MADAME DURUT.--La recette?

CLESTINE.--Dix mille huit cent quatre-vingt-seize livres huit sols...
sans deniers pour le coup.

MADAME DURUT.--On ne peut mieux. Eh bien! Clestine, quel est le mtier,
le commerce soi-disant honnte qui produirait par mois,  raison de nos
fonds, un bnfice net de douze cent douze livres cinq sols six deniers,
tous frais et bien des petites fantaisies satisfaites, dont le prix se
trouve englob dans la masse des dpenses?

CLESTINE.--L'observation est juste. Encore ce mois-ci n'a-t-il pas
beaucoup donn.

MADAME DURUT.--Sans compter que j'ai rduit de prs de mille cus les
mmoires des btiments depuis l'approbation des comptes.

CLESTINE.--Tout doux, s'il vous plat, ma chre soeur; j'ai rduit est
bientt dit! Oubliez-vous, que ce rabais, c'est  moi qu'on en a
l'obligation, puisque j'ai fait ce qu'il fallait pour que M. du Bossage
y souscrivt?

MADAME DURUT.--Tu cries, Mademoiselle, avant qu'on corche! Tiens,
regarde, lis: Trois cents livres de gratification  Mlle Clestine pour
le dixime d'une pargne de trois mille livres qu'elle a procure 
l'tablissement. Et cela sans prjudice de ta part d'associe.

CLESTINE.--C'est parler, cela, et j'aurais d'autant plus mauvaise grce
 me faire trop valoir, que ce petit pince-sans-rire d'artiste s'est
donn les airs de me le mettre[92] sept fois pendant la nuit qui fut le
pot-au-vin de votre arrangement.

  [92] Entre soeurs on ne se gne pas. (N.)

MADAME DURUT.--Sept fois! mon coeur; oh! sur ce pied, ce sera moi, ne
t'en dplaise, qui lui compterai, le 30, les mille livres qu'il doit
recevoir. Je ne me prvaudrai nullement des dix jours de grce, et
j'espre bien qu'en faveur de mon exactitude  payer, il daignera me
faire tter de son savoir-faire.

CLESTINE.--Rien de plus assur, car il m'a dit plus de trois fois, 
travers les beaux transports qu'il me tmoignait, que tu devais tre une
excellente jouissance...

MADAME DURUT, _interrompant_.--Je m'en pique...

CLESTINE _interrompant_.--Mais que tu lui en imposais.

MADAME DURUT.--Le pauvre garon! Il est bien trop bon d'avoir peur de
moi! Qu'il vienne! je lui ferai connatre qu'on m'apprivoise assez
facilement, et que les gens qui parlent par sept, ont le plus grand
droit de tout oser avec leur trs humble servante. Mais poursuivons
notre besogne: combien d'abonnements reste-t-il encore  faire payer?

CLESTINE.--D'abord... celui du commandeur de Palaigu.

MADAME DURUT.--Qui? ce grand _jeudi_[93] qu'on dit malade d'un
satyriasis incurable? Aprs? (_On reprend le travail._)

  [93] Chez les Aphrodites on nomme _jeudis_ ces messieurs qui, tout au
    moins partags entre l'oeillet et la boutonnire, avaient pour jour
    de solennit le jeudi, en l'honneur de Jupiter, le Villette de
    l'Olympe comme tout le monde sait. Les femmes qui avaient la
    complaisance de se prter au got de messieurs les jeudis sont
    connues sous le nom de _Jannettes_ (de Janus),  cause de leur
    double manire de faire des heureux. Les amateurs de ces sortes de
    femmes se nommaient, en consquence _Janicoles_. Les _Andrins_, en
    petit nombre, taient ceux qui, ne faisant cas d'aucun charme
    fminin, ne ftaient que des Ganymdes.

CLESTINE.--Ici viennent quelques articles vreux. Plusieurs
aristocrates migrants avaient crit pour que leur abonnement continut,
ils en doivent le montant, et ils sont nots pour leur part des dpenses
casuelles. Sans doute ils se flattaient de n'tre pas aussi longtemps
atteints, mais n'ayant point assist, peut-tre refuseront-ils d'entrer
en compte?

MADAME DURUT.--Fi donc! Quel horrible soupon! Ils paieront, Clestine.
C'est de l'or en barre. Oh! s'il s'agissait de quelque dette d'un autre
genre, comme pour habits, voitures, fournitures de domestiques, il y
aurait peut-tre  batailler pour le paiement; mais quand il est
question pour ces messieurs de demeurer Aphrodites, de n'tre pas rays
avec ignominie de la plus heureuse liste, crois qu'ils y regarderont de
plus prs[94].

  [94] Un statut de la dernire rigueur supprimait les mauvais payeurs.
    Les dlais taient trs courts.

CLESTINE.--Peut-tre?

MADAME DURUT.--Je te dis que leur dette envers l'tablissement est
sacre, et qu'ils sont bien trop aviss pour manquer d'y faire honneur.

CLESTINE.--Soit. J'admire, en effet, comment, tandis que tout le monde
a l'air de mourir de faim, nous voyons venir ici nos habitus les poches
pleines.

MADAME DURUT.--Tu serais bien plus surprise encore de voir les joueurs,
quand nous aurons une partie, ils regorgent d'or. Ce n'est pas que les
espces manquent, mais on n'ose en laisser voir, et plus on se refuse,
par hypocrisie, pour de vrais besoins, ou pour un luxe extrieur que
maintenant il est dangereux d'afficher, plus, en revanche, on est en
tat de faire des sacrifices pour de secrets plaisirs. Aprs?

CLESTINE.--Rien de plus en souffrance, quant aux abonnements; mais
voici quelques non-valeurs d'un autre genre: Prt  Mme de Braiseval,
quinze louis. Elle devait les rembourser au bout de huit jours, le mois
est prs de finir.

MADAME DURUT.--Passons: le lendemain du prt, je me suis fait rendre ces
quinze louis par un vieil oncle de Mme de Braiseval, assez sot pour tre
amoureux, gratis, de sa banale nice. Si le pauvre diable savait  quel
usage elle avait employ cet argent, il se repentirait bien, ma foi,
d'en avoir fait le sacrifice. C'tait pour rcompenser le solide service
d'un sauteur de chez Nicollet, qu'elle venait de distinguer, mais non
pas comme Mlle Clestine distingue le commandeur.

CLESTINE.--Si l'on jette des pierres dans mon jardin, gare la revanche!
Au fait: quand Mme de Braiseval parlera de payer, il faudra lui donner
quittance?

MADAME DURUT.--Etourdie! que dis-tu? Il faudra recevoir[95].

  [95] Elle est un peu friponne, cette Mme Durut. (N.)

CLESTINE.--Et si l'oncle a par hasard avec elle un claircissement!

MADAME DURUT.--Il l'aura probablement. O sont les hommes assez gnreux
pour obliger incognito? Mais, pour lors, tu n'auras pas su, j'aurai
nglig d'enregistrer cette recette et ne t'aurai prvenue de rien. Tu
me renverras la dame, que je menacerai auprs de mon mari, de quelques
confidences de ma part qui n'iraient  rien moins qu' la faire coffrer
pour le reste de sa vie. (_Avec un air de mystre._) N'ai-je pas fourni
 cette Messaline jusqu' trois cents suisses en un jour!

CLESTINE, _soupirant_.--Grand bien lui fasse! Avance  la vicomtesse de
Chatouilly, neuf cent soixante livres en diffrents articles.

MADAME DURUT.--Cela sera bien pay. En attendant, cet argent n'est pas
sorti de la maison. Il s'est rpandu en petits salaires sur toute la
marmaille mle et femelle que je puis enrler, Mme la Vicomtesse a le
talent d'occuper ici cette espce pendant des matines entires  se
faire dorlotter, manioter, tripoter, baisoter, suoter, peloter  six
francs par heure pour chaque individu.

CLESTINE.--Voil, par exemple, une bizarre fantaisie!

MADAME DURUT.--D'autant plus bizarre que si, par malheur, quelqu'un de
ces petits tres avait l'ombre d'un poil follet o tu sais, la dame
furieuse le mettrait brutalement  la porte et me laverait la tte
d'importance. Mais est-on bien ras, bien scrupuleusement imberbe, ce
sont de sa part des transports! un dlire! Aprs cela, c'est son tour de
fter tous ces petits engins, toutes ces petites moniches. C'est 
mourir de rire, en vrit.

CLESTINE.--Et c'est l tout ce qu'elle fait?

MADAME DURUT.--Le plus souvent, il faut bien qu'elle s'y borne;
quelquefois pourtant un marmot prcoce se trouve de douze  treize ans,
bon  quelque chose.


NOTE DU CENSEUR

MAITRE DE LA SOCIT DES ANTIQUITS DE C...

On ne sait souvent o une langue va puiser ses richesses. J'ai vu des
Franais se creuser la tte pour trouver l'origine du mot gamahucher, et
dire ensuite qu'il tait de pure fantaisie.--Point du tout, messieurs;
il existe au fond de l'Egypte une secte de bonnes gens qui rendent un
culte  l'ami de Priape. Je ne cite ni l'ouvrage o j'ai trouv ce
renseignement important, ni l'auteur trop grave et trop national pour ne
pas se courroucer s'il se voyait nommer dans des crits bouffons qui
dclent videmment la futilit d'un esprit aristocratique. Je prie donc
le lecteur de m'en croire sur ma parole, comme j'ai cru le voyageur sur
la sienne... Or, il me semble que le mot _Quadmousi_, apport d'Egypte
en France, peut fort bien s'tre altr pendant la traverse.
L'essentiel est que le culte lui-mme se soit exactement transmis et
sans doute perfectionn parmi nous. Quant  la racine de l'expression,
elle peut bien tre adopte sans difficult par une nation qui de
Rawensberg[96] a fait Ratisbonne; Lige, de Luik; La Haye, de
S'Gravenhaag, etc., et qui, d'aprs ses conventions alphabtiques, nomme
Shakespear le gnie que nos voisins, d'aprs les leurs, nomment
Chekspir. Il convient, dis-je que cette nation reconnaisse cette savante
tymologie. Je rclame de plus contre l'innovation de l'ignare abb
Suonnet[97], qui ne fait driver son terme que du grec, tandis que les
Grecs auxquels il fait l'honneur de l'invention mme, pourraient fort
bien n'avoir fait qu'emprunter des Orientaux une pratique qui ne
pouvait, au surplus, tre connue nulle part sans y tre adopte et
maintenue avec ferveur.

  [96] Nerciat se trompe: c'est de Regensburg que l'on a fait en
    franais Ratisbonne.

  [97] L'abb Suonnet, dont Clestine parle ailleurs, remplace
    _gamahuchage_ par _glottinade_. M. Suonnet, qui est docteur,
    prtend que rien n'est plus significatif, et qu'il convient
    absolument d'emprunter du grec le nom d'une volupt dont les Grecs
    nous ont transmis l'usage.


POST-FACE DES DITEURS

Ds la fin de 1791, les Aphrodites de Paris et de la province se
prparaient  se dissoudre. Quantit d'individus des deux sexes
s'taient d'avance expatris. De ce nombre le prince Edmond, que des
circonstances infiniment heureuses avaient rappel dans son pays, et la
nouvelle grande-matresse Eulalie, qui, par des circonstances inutiles 
dduire se trouvait dans le cas d'accepter enfin, sans manquer  la
dlicatesse, le riche legs que le malheureux comte de Scheimpfreich lui
avait destin; cette dame, disons-nous, et le prince s'taient
passionnment occups de prparer  ceux des Aphrodites qui taient
dignes de survivre  la fraternit de Paris, un asile en pays tranger
et les moyens de placer avec avantage ce que l'Ordre conserverait encore
de richesses, aprs que tous les confrres (soit volontairement dgags,
soit congdis) seraient rembourss. Les comptes scrupuleusement ajours
par des frres financiers d'une probit  toute preuve, l'Ordre
survivant se trouva riche encore de 4.558.923 livres que des frres
banquiers trouvrent moyen de faire sortir adroitement du royaume.
L'industrieux M. du Bossage s'tait charg, de plus loin, de dnaturer
en fait de constructions tout ce qui caractrisait l'Ordre et ses divers
objets, de mme que de faire parvenir  sa nouvelle destination tous les
dtails transportables de dcoration et d'ornement. Comme presque rien
n'tait rel, que les machines, surtout difficiles  renouveler en pays
tranger, l'entreprise du transport tait moins difficile que
minutieuse; son utilit infinie l'emportait d'ailleurs sur toute espce
de considration. Mme Durut, Clestine, Fringante et quelques camillons
des deux sexes suivirent  la file les frquents envois, o Ribaudin
signala dans la conduite secrte de cette partie de l'opration, son
excellente tte, sa prsence d'esprit, sa vigueur de caractre, et
justifia parfaitement l'honneur imprvu qu'on lui avait fait en se
rangeant unanimement sous sa loi. Quand tout l'ordre fut coul, corps
et biens, sa feue Rvrence sortit la dernire; elle porte aujourd'hui
le nom de Martinfort, et continue  prouver qu'on peut tre de trs
nouvelle noblesse, avoir port par systme un uniforme odieux, avoir
mme prcdemment t moine, sans tre, comme certains ddaigneux le
pensent, un homme vil, parce que l'on n'aurait pas t fait pour monter
dans les carrosses du Roi.

La journe funeste du 10 aot 1792 suivit de bien prs le dpart de
l'hroque Martinfort. Plusieurs Aphrodites rforms prirent dans cette
bagarre; un plus grand nombre d'eux encore, dont mme quelques dames,
subirent les horreurs du 3 septembre suivant; mais, par bonheur, nul
frre, nulle soeur de ceux et celles que nos cahiers ont fait connatre,
ne furent du nombre des victimes. En gnral, aucun de nos acteurs n'a
mal tourn, sinon le pauvre Trottignac, son mauvais ton, quelques propos
indiscrets en faveur de cette libert qui promet tant aux gens sans
lvation d'me et sans fortune, ayant dplu, sur les bords du Rhin, 
quelques fougueux migrs, curieux d'ailleurs du sort d'un pied plat,
talon de quatre jolies femmes, ces messieurs, disons-nous, se
persuadrent que l'cuyer Trottignac tait un _propagant_. En
consquence ils le jetrent, pour le laver, dans le fleuve: il s'y noya:
On les blma fort. Tant de zle tait diamtralement au rebours des vues
d'union et d'humanit qu'avaient les chefs de l'migration, et dont ils
n'ont cess de recommander l'observation  leurs nobles cohortes. Mais
il y avait bien d'autres abus, on n'y remdiait point, et Trottignac, 
bon compte, tait _ad patres_ pour la plus grande gloire de la
contre-rvolution.

Les Aphrodites rnovs ont maintenant, dans un pays que nous ne pouvons
nommer, un asile dlicieux, des statuts purs et des sujets d'lite. On
nous a flatt d'une prochaine concession de matriaux pour la suite de
notre histoire, ou plutt pour une histoire tout  fait nouvelle. Nous
comptons d'autant plus sur la solidit de cet engagement, que M. Visard,
notre ami particulier, conserve, en partage avec un homme de lettres du
pays, aussi de nos amis, son prcieux emploi d'historiographe.




TABLE DES MATIRES


    Introduction                                                       1
    Essai bibliographique                                             37

  LE DOCTORAT IMPROMPTU                                               57
  MONROSE OU LE LIBERTIN PAR FATALIT                                105
  MON NOVICIAT OU LES JOIES DE LOLOTTE                               135
  LE DIABLE AU CORPS                                                 151

    Rveil                                                           155
    L'abb Boujaron                                                  172
    Le domestique coiffeur                                           176
    Une fte projete                                                183
    Les invits  la fte libertine                                  188

  LES APHRODITES                                                     203

    C'est toi! c'est moi!                                            208
    Tant pis tant mieux                                              212
    Vive le vin! vive l'amour!                                       225
    L'oeil du matre                                                 233
    Note du censeur                                                  238




BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX

EXTRAIT DU CATALOGUE


POSIES COMPLTES DE BRANTOME

RECUEIL D'AULCUNES RYMES DE MES JEUNES AMOURS

Premire dition intgrale augmente des autres posies de l'auteur.
Publie avec prface, dpouillement du manuscrit, notes, variantes et
glossaire, par Louis PERCEAU.--Un vol. in-8 carr de 307 pages... 25
fr.

Il a t tir quelques exemplaires sur Arches au prix de... 75 fr.
l'exemplaire.

Les posies de Brantme sont en partie indites. Elles le sont mme en
trs grande partie, pourrait-on dire, puisque l'dition fort dfectueuse
qui en fut faite en 1881 est aujourd'hui trs rare. Elle tait
d'ailleurs incomplte, un sentiment exagr de pruderie ayant incit
l'diteur  passer sous silence les pices crites avec cette libert
d'expression qui a rendu clbre le conteur des _Dames Galantes_.
Toutes les jeunes amours de Brantme dfilent dans ces vers galants
adresss  ces belles et honnestes dames de l'escadron volant de
Catherine de Mdicis, dont les faits et gestes alimentaient la chronique
scandaleuse du temps. Des notes, en grande partie tires du _Recueil des
Dames_ et d'autres mmoires de l'poque, ajoutent un commentaire piquant
 ces _Rymes_ amoureuses et galantes. Ajoutons que M. Louis Perceau a
tabli le texte des posies avec un soin particulier, et qu'il s'est
livr  un dpouillement complet du manuscrit de Brantme, fait prcieux
pour l'histoire littraire. Le _Recueil d'aulcunes Rymes_ est un ouvrage
parfait qui sduira  la fois les rudits, les bibliophiles et les
curieux de notre histoire potique et galante.


L'HISTOIRE GALANTE DU XVIIIe SICLE

par Jean HERVEZ

Dans les quatre volumes de _L'Histoire Galante du XVIIIe sicle_, Jean
Hervez a voulu tablir, avec la sincrit de l'interviewer, la manire
dont aima le XVIIIe sicle qui, on peut le dire, fut essentiellement
amoureux de l'amour. C'est aux chroniqueurs lgers, aux conteurs malins,
aux chansonniers alertes, voire mme aux folliculaires ou pamphltaires
indiscrets, qu'il a demand les secrets du coeur, les secrets
d'alcve--c'est un peu la mme chose en un monde passionn--des
Souverains et de leurs favorites, des abbs et des grandes dames, des
grands seigneurs et des vendeuses d'amour.

L'illustration, toute documentaire, est emprunte aux matres du pinceau
de l'poque, les Fragonard, les Boucher, etc.

Chacun des quatre volumes de _L'Histoire Galante_ forme un tout complet
et se vend sparment. Chaque volume du format in-12 carr, orn de
quatre belles illustrations hors-texte, est prsent sous une lgante
couverture illustre. Les quatre tomes de l'ouvrage sont parus:

    I.--LA RGENCE GALANTE (Le Rgent, ses Filles, ses Matresses).
   II.--LES MAITRESSES DE LOUIS XV, LE BIEN-AIM.
  III.--LE PARC AUX CERFS ET LES PETITES MAISONS D'AMOUR.
   IV.--LE PORTEFEUILLE D'UN TALON ROUGE.

Chaque volume, illustr... 18 fr. (Port en plus: France, 1 fr.;
tranger, 3 fr.)

Les quatre volumes ensemble... 70 fr. (Port en plus: France, 5 fr.;
tranger, 10 fr.)


LE LIVRE DU BOUDOIR

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Nerciat (1/2), by Andr-Robert Andra de Nerciat and Guillaume Apollinaire

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