The Project Gutenberg EBook of Dernires lettres d'un bon jeune homme  sa
cousine Madeleine, by Edmond About

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever.  You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org.  If you are not located in the United States, you'll have
to check the laws of the country where you are located before using this ebook.

Title: Dernires lettres d'un bon jeune homme  sa cousine Madeleine

Author: Edmond About

Release Date: September 22, 2020 [EBook #63267]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***




Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
images generously made available by The Internet
Archive/American Libraries.)










  DERNIRES LETTRES
  D'UN
  BON JEUNE HOMME
  A
  SA COUSINE MADELEINE

  RECUEILLIES ET MISES EN ORDRE
  PAR
  EDMOND ABOUT

  PARIS
  MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1863
  Tous droits rservs




CHEZ LES MMES DITEURS


OUVRAGES

D'EDMOND ABOUT

Format grand in-18

  Lettres d'un Bon Jeune Homme  sa cousine Madeleine.
    Deuxime dition.                                     Un volume.
  Le Nez d'un Notaire. Quatrime dition.                 Un   --
  Le Cas de M. Gurin. Quatrime dition.                 Un   --

THATRE

  Gaetana, drame en cinq actes, avec une prface.
  Un Mariage de Paris, comdie en trois actes.
  Le Capitaine Bitterlin, comdie en un acte.
  Risette, comdie en un acte.


PARIS,--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.




A M. LOUIS VRON


Mon cher docteur, ceci n'est pas prcisment un livre, mais un volume
d'ides que j'ai publies en divers temps, o et comme j'ai pu. Les unes
ont paru en brochure, les autres  _l'Opinion nationale_, d'autres au
_Constitutionnel_, durant les quelques semaines o nous avons travaill
ensemble. Quelle que soit la diversit de leur provenance, ces
diffrents opuscules sortent tous du mme fond et vont tous au mme but.
On crit o l'on peut, l'important est de ne dire que ce qu'on pense,
sans chercher la faveur des sacristies ou des brasseries, du ministre
ou du Jardin Bullier.

En plaant ce recueil sous le patronage d'un des esprits les plus actifs
et les plus originaux de notre poque, je paye mon tribut au publiciste
qui a invent, longtemps avant moi, les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_.
Mais, en vous remerciant ici de l'amiti que vous m'avez donne et
conserve, je n'ai pas la prtention d'acquitter mme imparfaitement ma
dette de reconnaissante.

F. A.




DERNIRES LETTRES

D'UN

BON JEUNE HOMME

A SA COUSINE MADELEINE




I

POUR ET CONTRE LE JOURNALISME


Ma chre cousine,

Les collgiens sont rentrs  l'cole, les baigneurs de Dieppe et les
joueurs de Bade sont rentrs  Paris. La foule commence  rentrer dans
les thtres; les jeunes magistrats au menton bien ras arrondissent en
priodes savantes leur discours de rentre. La vieille pice de cent
sous, qu'on disait partie pour les Indes, est rentre dans la
circulation. Charles Jud rsiste seul  l'entranement de cette rentre
gnrale. Quant  moi, j'ai senti comme une tentation invincible de
reprendre nos causeries d'autrefois, et me voici en plein journal, entre
mon ami Sauvestre et mon ami Sarcey, tonn et content de me retrouver
devant toi et avec eux, mais absolument incapable de dire pourquoi ni
par o je suis rentr.

Pourquoi? Sans doute parce qu'un malaise secret nous ramne au journal
ds que nous essayons de nous en loigner. C'est un manque, un vide, une
lassitude de ne rien faire. On a beau se crer d'autres occupations;
rien ne remplace cette conversation priodique avec la foule. De tous
les besoins artificiels que l'homme se donne ici-bas, le plus imprieux
est le besoin d'crire  jour fixe.

Est-ce  dire que nos mains soient toujours pleines de vrits?
Avons-nous dans le coeur ou dans l'imagination une plthore d'ides et
de sentiments qui demandent  se rpandre? Est-ce la haine de ceci ou
l'amour de cela qui nous excite et nous tourmente? Rarement. Il est bien
vrai que chacun de nous a ses affections et ses antipathies; nous
aimerions  persuader quelque chose  ceux qui nous lisent; il nous
serait agrable de convertir tous les hommes  la justice et  la
libert. Mais nous crivons surtout pour le plaisir d'crire; nous
sommes des gostes de bonne foi; la satisfaction de nous entendre
prcher nous est plus chre que le salut de nos ouailles. On dit que
l'espce humaine s'teindrait en un rien de temps si la nature n'avait
pas pris soin d'attacher un plaisir aux actes de reproduction. M'est
avis que le dernier journal aurait bientt ferm sa boutique si les
journalistes n'crivaient que par intrt ou par devoir.

Regarde les dbutants, les conscrits du journalisme; des enfants qui
sortent du collge, ou qui n'en sont pas mme sortis! Est-ce pour
clairer leurs contemporains qu'ils trempent leur plume et leurs doigts
dans une critoire? Eh! pauvres innocents! ils n'ont pas encore appris 
penser. Est-ce un mobile d'intrt priv qui les excite? Mais ils se
ruinent  publier leur prose dans quelques petits journaux sans
lecteurs! Rien ne les dcourage; ils vont droit devant eux sans savoir
le chemin, sans voir un but  l'horizon, emports, incertains,
trbuchant, tombant, se relevant et courant de plus belle; ivres du vin
de la jeunesse! C'est la critique qui les attire: on leur a dit en
classe que la critique est aise, et ils le croient. De quel coeur ils
attaquent les gants de la politique et de la posie! Ah! tu te crois
plus fort que nous, parce que tu t'appelles Guizot, Hugo, Lamartine! Ah!
Goliath, l'ombre de ton grand corps nous cache le soleil! Attends que
j'aille chercher ma fronde!

Je me rappelle le temps o M. Scribe, un grand pote dramatique, tait
la cible de tous les apprentis journalistes. M. Scribe n'est plus; mais
les cibles ne manquent pas, et nos jeunes journalistes ne laissent point
chmer le tir national. Ils visent  droite,  gauche, partout, sur les
statues de marbre et les poupes de pltre. Heureux ge! On se sert de
son premier journal comme de son premier fusil. N'as-tu jamais
rencontr, ma cousine, un garonnet de douze ans  qui l'on vient de
donner un fusil pour ses trennes? Il a de la poudre, il a du plomb, il
a des capsules; l'univers est  lui! Aucune force humaine ne saurait le
retenir; il court les champs, les jardins, la maison mme: avec son
fusil neuf. Il s'enivre du bruit des explosions, de l'odeur de la poudre
et de la joie de dtruire. Il tire sur les moineaux, sur les cureuils,
sur les pigeons, sur les poulets, sur le chat de la maison, sur papa ou
maman, s'il ne rencontre pas d'autre proie.

Nous avons tous pass par l, et ce temps d'absurdit nave n'est pas
celui que nous regrettons le moins. Mais il vient un moment o l'on
prend le journal en grippe. On s'aperoit qu'on a perdu beaucoup de
temps sans profit et jou le rle de niais. On a travaill dix ans et
crit toute sorte de jolies choses dont il ne reste rien. Discussions
animes, articles de fond, varits savantes, feuilletons pleins de sel,
entre-filets piquants, paradoxes ingnieux, tout a pass, tout est
vanoui, fltri, fondu; le travail de dix annes n'a pas laiss plus de
vestiges que les neiges d'antan. Si du moins on avait fait fortune! Mais
non: le journal nourrit quelquefois son homme, il ne l'enrichit jamais.
Ainsi donc, se dit-on avec une mlancolie profonde, j'ai gaspill le
meilleur de ma vie pour l'amusement de quelques dsoeuvrs! J'ai fond
la prosprit de plusieurs journaux, et je suis pauvre! J'ai distribu
l'loge  une multitude d'auteurs, d'acteurs, d'diteurs, de directeurs
qui ont des htels  Paris ou des chteaux  la campagne, et je tremble
tous les trois mois devant le terme  payer! J'ai bti des rputations,
personne ne m'a rendu la pareille; j'ai fait des hommes clbres, et je
ne suis qu'un homme connu. Cependant tous ces gens-l sont mes
justiciables et je les vaux bien. Que de romans, que de comdies on
aurait pu faire avec l'esprit que j'ai dpens! Un vaudeville ne prend
gure plus de temps que deux feuilletons, et rapporte cent fois
davantage! Vingt articles de journal reprsentent la matire d'un roman
en un volume, et cotent dix fois plus de travail, car chaque article
est une charpente, une composition, un tout  crer! Pourquoi
m'obstinerais-je dans une voie qui conduit les gens  l'hpital?
crivons des romans! Abordons le thtre.

Il y a beaucoup de vrai dans ces dolances. Le journalisme est un mtier
ingrat, except pour les malhonntes gens, qui y sont, Dieu merci! en
trs-grande minorit. Mieux vaut cent fois crire des romans qui
s'impriment, se rimpriment et finissent par payer des rentes 
l'auteur. Le thtre a des profits moins certains, mais quelquefois
normes. Heureux celui qui, le matin, en ouvrant les yeux et
_l'Entr'acte_, voit que les comdiens de deux ou trois thtres de Paris
s'poumoneront toute la soire  lui gagner de l'argent! Il peut aller,
venir, visiter le muse de Cluny ou l'aquarium du Jardin
d'acclimatation, faire des armes chez Pons ou changer des coups de
poing chez Lecour, dner  la _Maison d'or_ ou dans la taverne de Peter;
ses intrts sont en lieu sr. Deux ou trois artistes de premier ordre,
madame Viardot ou madame Plessy, Got ou Paulin Mnier, Lafont ou
Geoffroy prendront soin de ses affaires et battront monnaie  son
effigie, entre neuf heures et minuit.

Voil pourquoi les journalistes, aprs quelques annes de stage,
s'aventurent dans le roman ou dans le thtre. Je ne parle point de ceux
qui entrent  la Bourse: ils ont abdiqu. Mais comment se fait-il qu'un
romancier trs-lu, un dramaturge applaudi, revienne  son journal comme
le Savoyard  sa montagne? Pourquoi des hommes politiques arrivs et
enrichis, comme M. de Girardin ou M. le docteur Vron, se laissent-ils
ramener de temps  autre sur le terrain de leurs combats et de leurs
misres? C'est que les mtiers et les sols les plus ingrats sont ceux
qui nous laissent le souvenir le plus attachant. Le journalisme a des
amertumes enivrantes comme le caf, l'opium et le haschisch. On y gote,
on le maudit, et l'on y veut goter encore.

Sans doute il est stupide de dpenser son esprit au jour le jour, pour
l'battement de quelques lecteurs inoccups; mais qu'il est doux de
servir au public ses ides toutes chaudes, comme les petits pts
sortant du four! Un roman chemine  petits pas; il attend six mois dans
les cartons de la librairie. Imprim, il se disperse aux quatre points
cardinaux; la France et l'tranger le lisent ou ne le lisent point, les
critiques le gotent ou le mprisent; c'est une question qui se dcide
lentement et qui n'est jamais bien rsolue, par ce temps de camaraderies
faciles et de jalousies froces.

Une comdie monte aux nues ou tombe  cent mtres au-dessous du niveau
de la rampe. Mais il faut quelquefois des annes pour atteindre  ce
rsultat heureux ou triste; tandis que l'article de journal, crit 
deux heures, s'imprime  trois, se distribue  quatre, se lit  cinq!
L'auteur sort de chez lui, gagne le boulevard, et tombe au milieu d'un
aropage ambulant qui le lit et le juge, l'applaudit ou le siffle. C'est
un succs argent comptant, si toutefois c'est un succs.

L'action du journal sur les personnes est immdiate, presque
foudroyante. Lundi dernier, par exemple, _le Constitutionnel_ a publi
deux articles remarquables. L'un tait de M. Sainte-Beuve, sur M.
Guizot; l'autre de M. Fiorentino, sur mademoiselle Nelly. M.
Sainte-Beuve a dsign, avec la finesse d'un crivain de gnie, certains
cts faibles de son illustre confrre. M. Fiorentino a clbr, dans un
style lyrique, les perfections d'une comdienne hors ligne, qui chante
un joli couplet et enfourche un beau cheval dans la ferie du _Pied de
Mouton_. Suppose que mardi soir M. Guizot ait rencontr M. Sainte-Beuve
et qu'un hasard parallle ait mis mademoiselle Nelly en prsence de M.
Fiorentino. Crois-tu que M. Guizot, de l'Acadmie franaise, et
mademoiselle Nelly, de la Porte-Saint-Martin, auraient abord du mme
front leurs critiques respectifs? Non, sans doute. M. Guizot aurait fait
la grimace, et mademoiselle Nelly aurait souri de ses trente-deux dents.
Car il est certain que _le Constitutionnel_ de lundi dernier a plac
mademoiselle Nelly fort au-dessus de M. Guizot. Si telle tait
l'intention de l'honorable rdacteur en chef, il a atteint son but et
remis chaque personne  sa place. Il a prouv  la famille d'Orlans
que, si Louis-Philippe avait eu mademoiselle Nelly pour prsident du
cabinet, mademoiselle Nelly serait monte  cheval le 24 fvrier 1848;
ce qui aurait sauv la monarchie constitutionnelle.

Le mme jour, une feuille plus officielle encore, et qui est lue
attentivement par toutes les cours de l'Europe, a dit son fait 
mademoiselle Juliette Beau. M. Gustave Claudin tenait la plume; un
souffle de vertu rigide et de critique austre circulait entre les
colonnes du _Moniteur_. On prouvait clairement  l'Europe attentive que
la Comdie-Franaise avait bien fait de repousser notre pauvre Juliette
et de recevoir mademoiselle Rose Deschamps. L'effet de ce jugement ne se
fit pas attendre. Mademoiselle Juliette Beau redoubla de zle, et montra
beaucoup de talent, le soir mme, dans un rle ingrat et mal fait.

Ainsi, le journal a du bon. Il ne frappe pas toujours juste, d'accord.
Mais il frappe fort et vite. C'est un vhicule pour la pense, c'est une
arme pour l'amour, la haine ou la vengeance, une foudre aux mains de
l'homme. Nous ne comprenons pas l'Amricain sans revolver, l'Arabe sans
cheval, le Lapon sans traneau, le Franais sans journal.

Malheureusement, la presse est un cheval entrav, un traneau enray, un
revolver qui rate. Ah! si la presse tait libre! Il ferait bon crire
tous les jours. On crirait mme la nuit; on se relverait  quatre
heures du matin pour crire.

Je n'accuse pas le gouvernement; je le plains. Il croit bien faire en
nous liant les mains, ce qui nous gne beaucoup et ne lui profite gure.
Mais le principal auteur de nos maux n'est ni l'empereur, ni aucun des
ministres qui se sont succd durant ces dix annes de raction. A qui
donc faut-il s'en prendre? A un fanatique de la libert, au plus grand
journaliste de notre sicle, M. mile de Girardin. C'est lui qui nous a
rduits en esclavage le jour o il inventa le journal  bon march.

Avant lui, les abonns payaient tranquillement le pain quotidien de leur
pense. Un journal bien fait cote soixante ou quatre-vingts francs par
an, selon la qualit du papier, du tirage et de la rdaction. On peut
mme,  ce prix, payer l'impt du timbre, qui est de deux cents pour
cent environ sur la marchandise fabrique.

M. de Girardin nous perdit tous par un trait de gnie. Il s'avisa de
livrer son journal au-dessous du prix cotant, sauf  se rcuprer sur
les annonces. Suppose une feuille quotidienne qui perd quatre cent mille
francs sur l'abonnement et afferme ses annonces au prix de cinq cent
mille: elle gagnera cent mille francs par an, et vaudra plus d'un
million. A ce prix, le fondateur s'enrichit, les rdacteurs gagnent leur
vie, le public s'abonne  quarante francs, le commerce profite  bon
compte d'une norme publicit. Mais la libert de la presse est morte.

Le gouvernement n'a plus besoin de publier des lois restrictives; les
procs, les avertissements, les communiqus deviennent presque inutiles.
Il suffit d'un chef de bureau qui fronce le sourcil de temps en temps.
Le journal aura peur, parce qu'il reprsente un million. Et les capitaux
sont plus craintifs que les hommes, s'il est possible.

Armand Carrel a-t-il compris ce danger? Si oui, il fut vraiment un
martyr de la libert de la presse.

Un journal vraiment libre, c'est celui qui n'aurait d'autre capital que
l'intelligence et le courage de ses rdacteurs. Mais comment faire? Que
cinq ou six jeunes gens s'associent pour fonder un nouveau _National_,
il faudra, de toute ncessit, qu'ils perdent sur l'abonnement comme
tout le monde. Les annonces leur viendront en aide, c'est certain,
lorsqu'ils auront atteint un tirage de quinze mille exemplaires. Mais
alors ils auront perdu trois ou quatre cent mille francs, sauf miracle.
Ils seront les esclaves d'un capital, c'est--dire d'un ou de plusieurs
capitalistes. Et ces lans de gnreuse folie qui poussent un peuple en
avant, leur seront interdits  tout jamais.

Nous crivons pourtant et nous tirons sur notre chane, comme s'il tait
en notre pouvoir de l'allonger. Si l'indulgence ou l'inadvertance de
tous ceux qui nous surveillent nous permet de dire un petit mot de
vrit, nous pensons que c'est autant de pris sur l'ennemi. Le public
qui nous lit blme cette timidit et nous accuse de mnager la chvre et
le chou. Parbleu! messieurs, je voudrais bien vous voir  notre place!
Tout ce qui rgne, gouverne, administre, rgit ou fonctionne  n'importe
quel degr de l'chelle sociale, a peur du papier imprim. Il ne s'agit
pas seulement de Paris, mais des dpartements. _Le Salut public_ de
Lyon, _la Gironde_ de Bordeaux et cinq ou six autres feuilles
provinciales, qui valent celles de Paris, vous en diront des nouvelles.
Ce n'est pas que les hommes en place dtestent toujours le langage de la
vrit; mais ils n'aiment pas  l'entendre dans la rue.

Un de mes amis qui dirige un grand journal dans le dpartement de
_Seine-et-Garonne_, signale  son prfet je ne sais quelle grosse
horreur administrative; il est mand vite, vite, par-devant le petit roi
du dpartement.

--Monsieur, lui dit-on, quand des faits de ce genre parviendront  votre
connaissance, je vous autorise  me les apporter ici dans mon cabinet;
je vous dfends d'en entretenir le public!

Un autre, qui fait honorablement son mtier de journaliste dans les
_Ctes-de-l'Est_, ne craint pas d'adresser des conseils excellents  une
grande compagnie financire.

--Monsieur, lui dit le gouverneur ou le rgent de l'affaire, de quel
droit lavez-vous mon linge sale en public? Quand vous avez un avis  me
donner, il serait bien simple de venir chez moi!

Reste  savoir si le cabinet de ces messieurs s'ouvre devant les
conseillers qui ne sont pas journalistes!

Une comdienne de Paris (ces dames sont quelquefois la doublure des plus
hauts fonctionnaires) disait  un critique de mes amis:

--Je vais jouer un rle difficile entre tous. Si j'choue, dites-le-moi
chez moi. Mais je vous dfends sur votre vie d'en souffler un mot au
public.

Que penserais-tu, cousine, d'un accus de la cour d'assises qui dirait
au procureur gnral:

--Si les tmoins vous racontent des faits  ma charge, je vous permets
de venir me les soumettre  Mazas; mais, pour Dieu! n'en dites rien
devant le jury!

Le jury, en toute affaire, c'est le public. L'accus, c'est tout homme
en place, qui est suspect d'abuser du pouvoir, par cela seul qu'il le
tient. Quant  nous, pauvres journalistes, nous ne sommes ni des
magistrats, ni des greffiers, ni mme des huissiers. Nous ne sommes
rien, nous ne demandons rien, nous ne visons  rien; le plaisir d'crire
est le plus clair de notre revenu. Et pourtant notre misre est si
douce, que nous n'aspirons point  changer d'tat, et nous prfrons 
toutes les broderies officielles les modestes paillons qui clairent
notre obscurit.




II

LES TYRANNEAUX DE PROVINCE


La lettre que je t'crivais il y a quelques semaines sur les liberts
municipales[1], a produit, ma chre cousine, des effets curieux. Je me
doutais bien un peu que les msaventures de Gottlieb n'taient pas
uniques dans leur genre, que la France possdait plus d'un maire
Sauerkraut et plus d'un sous-prfet Ignacius; mais je n'aurais jamais
cru que le nombre en ft si grand.

  [1] Voir les _Lettres d'un Bon Jeune Homme_, page 353.

Le pauvre Eugne Guinot se mit un jour quatorze affaires sur les bras,
pour avoir racont qu'un monsieur X... avait trouv un monsieur Z...
dans l'armoire de sa femme. Quatre maris s'taient reconnus dans la
personne de l'infortun X...; dix jeunes gens, tous beaux, tous bien
faits, tous bouillants du plus noble courage, revendiquaient l'initiale
victorieuse de Z... L'honnte et bienveillant chroniqueur avait beau
allguer que l'anecdote tait de pure invention: il avait prcis le
jour et l'heure de l'vnement, et on lui prouva que, le mme jour,  la
mme heure, dans cet heureux pays de France, quatorze maris avaient
ouvert quatorze armoires meubles de quatorze amants.

On a cherch querelle  Gavarni dans une occasion plus singulire
encore. Le grand artiste avait dessin deux individus assis face  face
devant une table d'estaminet, avec cette lgende:

Tu vois ce monsieur qui entre l-bas?

--Oui.

--Sais-tu ce que c'est?

--Non.

--C'est pas grand'chose.

Le troisime personnage, le _pas grand'chose_ en question, n'tait
reprsent ni de face, ni de profil, ni mme de dos. Il ne brillait que
par son absence. Et pourtant il y eut dans Paris un homme assez
susceptible pour se reconnatre dans cette figure absente et demander
raison au peintre qui ne l'avait pas dessine!

Mon cas est tout diffrent, chre cousine. Aucun maire, aucun
sous-prfet ne s'est reconnu aux portraits que j'ai tracs; mais voici
des communes entires qui me flicitent d'avoir fustig leur maire;
voil des arrondissements qui me remercient d'avoir dit la vrit sur
leur sous-prfet.

J'ai reu tout d'abord une lettre signe d'un nom fort dcent, et date
de X..., dpartement de... La voici:

  Monsieur,

  Je suis Gottlieb. Tous mes concitoyens de la ville de X... sont
  autant de Gottliebs... C'est notre maire que vous avez peint au
  naturel sous le nom de Jean Sauerkraut. Comment donc se fait-il que
  vous nous connaissiez si bien, sans tre jamais venu chez nous?

  Venez-y bien vite, monsieur. Le peuple reconnaissant vous recevra 
  bras ouverts. Le jour o il vous plaira d'entendre nos dolances et de
  juger par vos yeux des injustices de nos tyrans, j'espre que vous me
  ferez l'honneur de descendre chez moi,  l'_cu de France_. Mes prix
  sont infiniment plus modrs que ceux du _Soleil d'or_, et ma table
  d'hte est mieux servie, si l'on en croit MM. les voyageurs du
  commerce.

  Agrez, etc.

Je m'apprtais  rpondre: Monsieur, vous me faites trop d'honneur. Mon
ami Gottlieb, qui n'est point un personnage symbolique, n'a jamais mis
les pieds dans votre dpartement. Mais on introduisit chez moi un jeune
avocat fort aimable, que j'avais intimement connu dans une ville de
l'Est.

                   *       *       *       *       *

--Mon cher ami, me dit-il en entrant, j'ai failli me faire annoncer chez
vous sous le nom de Gottlieb fils. Mon pre habitait depuis sa naissance
le chef-lieu que vous savez. Il y a rempli, durant une vingtaine
d'annes, des fonctions modestes mais honorables, et qui suffisaient 
son ambition. Malheureusement, ses concitoyens, qui l'estimaient, l'ont
lu vice-prsident d'une socit de bienfaisance: il y avait un
concurrent lgitimiste. Cette nomination, que mon pre n'avait pas mme
sollicite, a fait grand bruit. Nos ennemis se sont mis en mouvement. Un
haut fonctionnaire, _qui aurait d_ se dclarer pour nous[2], s'est mis
en route pour Paris; quelques jours aprs, mon pauvre pre tait nomm 
une autre rsidence. Le voil exil de sa ville natale, spar de ses
amis, loign de ses proprits, troubl dans toutes ses habitudes,  un
ge o l'homme ne sait plus changer. Quant  moi, je comptais poursuivre
ma carrire sans quitter ma famille. Mais, aujourd'hui, que voulez-vous
que je devienne?

  [2] Le prfet.

                   *       *       *       *       *

Il en tait l de ses dolances quand je vis entrer un inconnu de
cinquante ans environ: une figure intelligente, ouverte et sympathique.

--Monsieur, me dit-il aprs avoir dclin son nom, je suis ancien
dput. J'exerce, dans un dpartement du Nord, une industrie importante.
Ma maison occupe tout un peuple d'ouvriers. J'ai entrepris, dans mes
loisirs, un grand travail d'utilit publique. Ce que votre matre Pierre
a fait dans les landes de la Gironde, je l'essaye  mes frais sous un
autre climat. Outre cela, je suis Gottlieb.

--Vous, monsieur?

--Hlas! oui. Toutes les perscutions que vous avez numres, et bien
d'autres encore, s'exercent contre moi. Je me suis mis  dos l'autorit
locale. Tous les Ignacius et tous les Sauerkraut de l'arrondissement
sont dchans contre votre serviteur. Si vous venez me voir, vous
jugerez par vos yeux de ce que je puis tre et de ce que l'on est pour
moi; vous verrez ce que je fais et ce qu'on me fait.

Cet honorable visiteur me rsuma, dans un court abrg, les vexations
qu'il avait subies et qui se renouvelaient tous les jours. Je reconnus
que mon ami Gottlieb tait un privilgi, un aristocrate, un enfant gt
de la mairie et de la sous-prfecture, en comparaison de l'ancien
dput. Je lui prsentai le jeune avocat qui tait arriv avant lui, et
nous nous mmes  chercher ensemble un spcifique contre leur mal.

Mais ma servante reparut avec un paquet de lettres que j'ouvris devant
eux, avec leur permission.

La premire venait du Midi. Elle tait date d'une place de guerre. La
vignette enlumine qui dcorait la tte de la premire page reprsentait
un guerrier entour de drapeaux. L'criture et le style ne pouvaient
appartenir qu' un jeune soldat.

  Monsieur, disait l'enfant (un de ces enfants hroques qui jouent si
  bien  la bataille), j'ai dix-huit ans et je me ferais tuer pour
  l'empereur,  preuve que je me suis engag volontairement en novembre,
  et que je suis candidat brigadier, en attendant le bton de marchal.
  Pour lors que vous n'avez pas racont positivement mon histoire,
  puisque ce n'est pas un mulot que j'ai tu, mais un moineau, sauf le
  respect que je vous dois.

  Identiquement, ce n'est pas moi qui me suis port au conseil
  municipal, n'en ayant ni l'ge ni le vouloir, mais mon cousin germain,
  fils du frre an de mon propre pre, et que vous dsignez dans vos
  feuilles sous le nom illusoire de Gottlieb. Lequel, s'tant port
  contre la liste du maire au mois d'aot, demeura, ensemblement avec
  toute sa famille, en butte  toutes les vexations de l'autorit
  civile. D'o m'tant aventur sur la route dont il tait born, et
  ayant tu un moineau (passez-moi le mot) d'un coup de pistolet sur un
  arbre, je fus empoign par les gardes champtres qui faisaient le guet
  autour de sa maison par inimiti contre lui, et livr  la justice
  civile, qui me condamna pour dlit de chasse  l'amende, aux frais et
   la confiscation de l'arme.

  Le tout montant  une somme totale d'environ quatre-vingts francs,
  dont je ne garde point rancune  la justice, qui excutait sa consigne
  en appliquant la loi, mais aux gardes champtres et nommment  M. le
  maire, qui les avait aposts autour de la maison de mon cousin, pour
  nous prendre en faute, dont ils auraient parfaitement pu se dispenser.
  Vous avouerez, monsieur, que c'est un moineau pay un peu cher, et que
  je n'avais rien fait  M. le maire, n'ayant pas mme pu voter, faute
  d'ge, en faveur de mon cousin.

  Ce qui ne m'empche pas, monsieur, de crier avec tous les coeurs
  franais en prsence de l'ennemi, absent ou prsent: Vive l'Empereur!
  Puisse-t-il tre servi par les civils comme il le sera en toute
  occasion par votre bien dvou

      X...,
      Candidat brigadier  la... du... d'...
      en garnison ...

La deuxime lettre tait signe d'un fonctionnaire assez important d'une
de nos grandes administrations. La voici:

  Monsieur,

  La simple lecture de mon nom vous dira dans quel dpartement je suis
  n et pourquoi je suis bonapartiste de naissance. L'_Histoire de
  Napolon_ est l'vangile o mon vnr pre m'a appris  lire. Ds ma
  premire jeunesse, j'ai rv le retour de la dynastie napolonienne.
  Dans l'ge o nous passons facilement du dsir  l'action, j'ai
  conspir. Toute ma vie et toute ma fortune ont t consacres  la
  sainte cause que j'ai toujours confondue avec la cause de mon pays.
  L'empereur a daign rcompenser mes modestes services en me nommant
  lui-mme  l'emploi que j'occupe depuis tantt dix ans.

  Je m'applique  me rendre digne de ses bonts, dont je garde une
  reconnaissance ternelle. Mon chef immdiat, aussi bien que MM. les
  inspecteurs de mon service et ces messieurs de l'administration
  centrale, ont toujours rendu justice  mes modestes efforts. Je serais
  un ingrat si je ne me louais pas hautement de leur bienveillance.
  Pourquoi faut-il que, dans les dernires lections municipales, j'aie
  vot ouvertement pour un homme de mon opinion, dvou comme moi aux
  ides librales de l'empereur? Ce malheureux, que vous avez dsign
  ingnieusement sous le nom de Gottlieb, a entran tous ses amis dans
  sa perte. Le maire de cette ville et le sous-prfet de cet
  arrondissement ont jur de _faire sauter_ tous ceux qui avaient pris
  parti pour Gottlieb. Leurs dnonciations contre moi seul forment un
  dossier norme, sous lequel mon innocence sera infailliblement
  touffe. Que faire? A qui m'adresser?

  J'attends tous les jours mon changement, qu'ils demandent, qu'ils
  esprent, qu'ils annoncent  haute voix dans la ville et au chef-lieu.
  J'aimerais mieux qu'on nous dbarrasst du maire, qui s'est rendu
  antipathique  toute la population, ou qu'on changet le sous-prfet.
  C'est un ultramontain riche et bien apparent. Je suppose que vous
  l'avez dsign sous le nom d'Ignacius, parce qu'il a des relations
  troites avec la socit de Jsus, fonde par saint Ignace. En l'tant
  de chez nous, on ne lui ferait aucun tort, car il dit lui-mme  qui
  veut l'entendre qu'il donnera sa dmission ds qu'il aura la croix. Ne
  pourriez-vous obtenir, monsieur, qu'on le dcort tout de suite? Notre
  pays y gagnerait; mais le plus soulag de tout le dpartement serait
  votre dvou serviteur.

  X...

Troisime dpche.--Celle-ci vient de beaucoup plus loin, d'un pays
perdu.

  Monsieur,

  Je suis pre d'une nombreuse famille et j'occupe une place de
  dix-huit cents francs. J'ai vot pour Gottlieb. Ni le maire ni le
  sous-prfet ne me le pardonneront jamais. C'est sans doute parce que,
  Gottlieb et moi, nous sommes plus dvous que lui au gouvernement de
  l'empereur.

  Au jour de l'an, je suis all avec ma femme faire une visite
  officielle  M. le sous-prfet. Ce haut fonctionnaire tant absent,
  nous avons laiss nos cartes de visite. Comme nous sortions de la
  sous-prfecture, M. le sous-prfet, qui rentrait, se croisait avec
  nous. J'attendais son coup de chapeau pour le saluer  mon tour.

  Ne devais-je pas agir ainsi, puisque j'tais avec ma femme? Vous
  savez sans doute, monsieur, qu'on peut tre  la fois homme du monde
  et fonctionnaire  dix-huit cents francs. M. le sous-prfet, qui me
  conserve une dent depuis les lections, affecta de ne point nous voir,
  entra dans son bureau, et crivit  mes chefs que j'avais pass devant
  lui sans le saluer. Il n'en faut pas davantage pour motiver la
  destitution d'un employ  dix-huit cents francs. Heureusement,
  monsieur, la dnonciation tomba aux mains d'un trs-excellent et
  trs-honnte homme, qui se trouva tre par surcrot un homme de
  beaucoup d'esprit.

  C'est pourquoi je ne suis pas destitu. Mais un avancement qui
  m'tait annonc et promis depuis plus de six mois a t arrt par ce
  prtendu crime de chapeau. Je ne me plains de rien, je n'accuse
  personne. Un employ  dix-huit cents francs n'a pas le droit d'ouvrir
  la bouche, sinon pour manger quelquefois. Mais je vous prie
  instamment, vous qui semblez porter quelque intrt aux opprims, de
  me fournir une arme dfensive. Celle qui dlivra la Suisse et
  Guillaume Tell dans une clbre question de chapeau est tombe en
  dsutude. Vous seriez vraiment bon d'en indiquer une autre  votre
  tout dvou

  X...

La dernire lettre du paquet n'tait pas aussi importante, et je ne la
cite que pour mmoire. J'ai crit que la ville de Schlafenbourg ne
comptait qu'un seul mari de Molire. Un monsieur qui a cru se
reconnatre m'crit une longue lettre anonyme pour me dire que je me
suis tromp, qu'il n'est pas seul de son espce; que, d'ailleurs, nous
n'avons pas le droit de trouver mauvais ce qu'il trouve bon; que
l'amiti vit de concessions, et mille raisons de cette force qu'il ne
m'appartient pas de discuter.

Lecture faite, mes deux visiteurs me prirent de rsumer le dbat, et je
leur dis:

--Votre rcit, les lettres de mes correspondants et mon exprience
personnelle m'ont prouv que les petits fonctionnaires de notre pays se
laissaient aller sans trop d'effort sur la pente du despotisme. On en
voit quelques-uns mettre au service de leurs rancunes personnelles une
autorit qui leur a t confie pour le service de l'tat. Peut-tre
mme en trouveriez-vous deux ou trois mille qui tournent contre le
gouvernement et ses amis les armes dont ils disposent. C'est un mal,
j'en conviens, mais qui n'est ni sans explication, ni sans remde. Cette
grosse arme de fonctionnaires ne s'est pas recrute en un jour, sous
une influence unique. Des partis trs-divers ont mis la main aux
affaires depuis douze ans. Il est vident, par exemple, que M. de
Falloux et les ministres de sa couleur n'taient ni des esprits bien
libraux, ni des dmocrates trs-prononcs, ni mme des bonapartistes
bien purs. Chacun d'eux a apport avec lui un certain nombre de
fonctionnaires choisis dans la mme nuance, et je ne suis pas convaincu
qu'ils les aient tous remports. Voil, si je ne me trompe, la cause du
mal.

--Et le remde?

--Le voici. Les animaux les plus patients ne se font pas faute de crier
lorsqu'on les corche; c'est un exemple  suivre, et je le recommande 
tous les administrs. Criez, morbleu! le souverain vous coutera. C'est
son devoir, son intrt, son dsir. L'empereur ne peut pas trouver bon
que les maires et les gardes champtres lui recrutent des ennemis dans
le peuple. Si par hasard vos cris n'arrivent point jusqu' Paris (car la
France est grande), ils seront entendus par vos voisins, qui se mettront
 crier avec vous, et il se fera un si grand bruit, que vos tyranneaux
seront saisis d'pouvante.

Je ne vous dis pas de les dnoncer  leurs suprieurs ni de remonter de
proche en proche, par la voie hirarchique, jusqu' ces hautes rgions
o le pouvoir s'pure des petites passions et des intrts mesquins:
cela tomberait dans la dlation, qui est toujours mprisable; mais
appelez-en de toutes les violences, de toutes les injustices, de tous
les passe-droits  l'opinion publique. Criez!

Je ne vous conseille pas de crier dans la rue: le sergent de ville vous
conduirait au poste, et ferait bien. Mais vous avez les journaux, qui
sont des porte-voix incomparables. Cette gueule de lion qui portait au
conseil des Dix les moindres caquets de Venise n'tait qu'un jeu
d'enfant, une trompette d'un sou, si vous la comparez aux journaux.

Le ministre de l'intrieur est un honnte homme, estim de tous les
partis, sans exception. Homme de bien et homme de sens, il permet, il
veut que l'on crie. Je suis sr qu'il n'aurait que du mpris pour un
corch qui ne crierait point. Pourvu que nous n'attaquions ni la
personne de l'empereur, ni la constitution fondamentale de l'Empire,
nous avons carte blanche contre tous les abus. Servons-nous de la
libert qu'on nous donne; sinon, nous ne la mritons pas. Il faut que
tous les journaux, sans exception, et jusqu' la feuille de petites
affiches qui s'imprime  Saverne, soient des instruments de justice et
des organes de vrit. Ne craignez ni les suppressions, ni les saisies,
ni les avertissements: le temps n'est plus o un journal tait puni pour
avoir discut les engrais recommands par la prfecture.

--Mais un fonctionnaire attaqu dans les journaux a toujours le droit de
faire un procs!

--Il a mme le droit de le perdre, si vous n'avez avanc que des faits
exacts.

--En matire de diffamation, la preuve n'est pas admise.

--Contre un particulier, non. Vous n'avez pas le droit d'appeler voleur
un homme qui a vol; il vous est dfendu de nommer faussaire un voyageur
qui se rend  Poissy pour avoir imit la signature du prochain. Ces
messieurs vous poursuivraient en diffamation, et leur procs serait
gagn d'avance. Mais la loi n'a pas voulu que le fonctionnaire public
partaget cette triste inviolabilit. Reprochez-lui hardiment,
publiquement, les fautes qu'il commet dans l'exercice de ses fonctions,
et ne craignez pas qu'il vous trane devant la justice. Le tribunal vous
permettrait de prouver votre dire et d'accabler votre accusateur[3].
Criez donc! Et, si vous avez la poitrine un peu trop faible,
adressez-moi vos dolances. Je ne suis pas phthisique, et je crierai
pour vous!

  [3] Erreur grossire. Ne vous y fiez point! La loi serait contre vous.




III

LA MACHINE LENOIR


Ma chre cousine,

Nous avons, par la grce de Dieu, deux Conservatoires  Paris:

Le Conservatoire de la routine musicale, au faubourg Poissonnire;

Le Conservatoire de la routine industrielle, qu'on nomme aussi
Conservatoire des arts et mtiers, rue Saint-Martin.

MM. Berlioz et consorts ne sont pas, comme on pourrait le supposer, des
phnomnes uniques. L'habile directeur du Conservatoire des arts et
mtiers se couvre de gloire  leurs cts, dans la lutte gnreuse du
pass contre l'avenir, de l'inertie contre le progrs.

Tandis que ces grands polmistes, aussi grands dans la discussion que
dans la mlodie, repoussent l'invasion du barbare Chev, qui menaait de
nous faire tous musiciens en un rien de temps, voici ce qui se passe aux
environs de la rue Saint-Martin:

Deux envoys du Conservatoire se prsentent, le front haut, dans une
modeste imprimerie:

--Monsieur, disent-ils au patron, nous nous sommes laiss conter que
vous aviez une machine Lenoir?

--Oui, messieurs; la voici.

Il leur montre, dans un coin de l'atelier, un petit appareil fort
simple, et pas plus encombrant qu'un pole sans chemine.

--a! disent les petits Berlioz de l'industrie. Voil ce que nous avons
entendu vanter sous le nom de machine Lenoir! Heureusement, elle ne
marche pas!

--En effet, rpond l'imprimeur, elle ne marche pas pour le moment, mais
elle va marcher dans un quart de minute.

Il pousse un volant, tourne un robinet, la machine fait entendre un
petit bruit, le bruit d'une respiration un peu forte, et tout s'anime
autour d'elle. Et deux presses mcaniques se mettent  travailler  la
fois, comme si une forte commande s'tait abattue sur la maison.

Les dlgus du Conservatoire, en prsence d'un rsultat si vident,
hochent la tte d'un air de doute. Habitude de Conservatoire!

--Vous ne nous persuaderez jamais, disent-ils, que ce misrable outil
fonctionne rgulirement.

--Il fonctionne comme je veux: quatre-vingts coups de piston  la
minute. Mais l'exprience nous a dmontr qu'en forant de vitesse, on
pouvait aller jusqu' huit cents.

--Alors, votre machine vous tuera un jour ou l'autre. C'est une force
aveugle que l'homme ne saurait dompter.

Pour toute rponse, l'imprimeur ferme un robinet. Le moteur s'arrte,
les presses se reposent, il se fait un grand silence dans la maison.

--Tout cela est bel et bon, rpliquent les deux lvites de la routine;
mais, si votre machine ne vous tue point, elle vous mettra du moins sur
la paille. Nous savons ce qu'elle vous cote, mon brave homme!

--Elle me cote mille francs d'achat, ou cent francs d'intrt par an, y
compris l'amortissement du capital. Elle consomme un mtre cube de gaz
hydrogne, ou six sous par heure de travail, qui font trois francs pour
une journe de dix heures. Ajoutez l'achat et l'entretien de la pile,
l'tablissement d'un flotteur pour le gaz, le cot d'une petite prise
d'eau et tous les faux frais, nous n'arriverons pas  un total de six
francs. Or, cette machine, qui est de la force d'un cheval, remplace
avantageusement le travail de quatre manoeuvres qu'il me fallait payer
quatre francs par jour, ou seize francs en tout. Elle me procure donc
une conomie de plus de dix francs, et je ne vois pas comment elle
pourrait me mettre sur la paille.

Les hommes du Conservatoire levrent les paules comme M. Berlioz 
l'avant-dernire sance de M. Chev. Ils dclarrent dogmatiquement que
des hommes comme eux ne se laissaient tromper ni par les inventeurs ni
par leurs compres; que la direction du Conservatoire publierait
prochainement un mmoire foudroyant contre la machine Lenoir, et que les
hommes de progrs recevraient de leurs mains une correction mmorable.

Il faut, cousine, que ces animaux-l (les hommes de progrs) soient
vritablement incorrigibles, car les conservatoires de tous les temps ne
leur ont point pargn les leons. Un Chev de l'ge d'or, qui
s'appelait Orphe, fut dchir, non dans une brochure par vingt-trois
signataires, mais dans les plaines de la Thrace, par une multitude de
jeunes femmes qui chantaient faux, comme les lves de notre
Conservatoire. Un philosophe du nom de Socrate fut mis  mort par les
Victor Cousin de son temps runis en Conservatoire des erreurs
officielles. Galile, qui avait la folle prtention de faire tourner la
terre autour du soleil, fut emprisonn par les soins de la cour de Rome.
La cour de Rome tait alors, comme aujourd'hui, le Conservatoire obstin
d'une auguste mythologie. Les premiers imprimeurs furent perscuts par
la Sorbonne, Conservatoire trs-pdant de l'ignorance nationale. Tous
les Conservatoires du premier Empire repoussrent unanimement la
navigation  vapeur, et l'on sait quels services cette sage mesure nous
rendit dans nos luttes contre l'Angleterre. M. Thiers, un Conservatoire
en abrg, s'opposa comme un hros  l'tablissement des chemins de fer
en France. Aujourd'hui, les Conservatoires et les conservateurs
sacrifient la machine Lenoir aux machines  vapeur qu'ils ont adoptes
malgr eux et par contrainte.

Mais peut-tre est-il temps de te rvler le secret de cette machine
infernale qui trouble le sommeil conservateur de M. le gnral Morin.

Le jour o une chaudire d'eau bouillante souleva son couvercle devant
un physicien qui n'avait pas l'esprit de Conservatoire, la force de la
vapeur fut rvle  l'homme: il ne s'agit plus que de l'employer. La
vapeur nous apparut comme un ouvrier vigoureux et terrible: les
mcaniciens s'occuprent de l'embaucher et de le dompter.

Quelques annes plus tard, une fille de boutique oublie de fermer un bec
de gaz. L'hydrogne se rpand et se mlange avec l'air. Un commis
attard rentre dans la maison, le cigare  la bouche ou la lanterne  la
main. L'air s'enflamme, se dilate et centuple son volume primitif. La
boutique, cent fois trop troite pour son contenu, clate comme une
bombe. Quel malheur! dit le peuple!--Quelle fortune! s'crie le
physicien pench sur ces ruines. Si une tincelle jete dans un certain
milieu a pu faire tant de mal, quels services ne pourra-t-elle pas nous
rendre ds que nous saurons l'employer? C'est un ouvrier de plus.
Embauchons-le bien vite! Voil l'ide de M. Lenoir.

Ces embauchages intelligents, ce recrutement des forces de la nature
sera la gloire de notre sicle aux yeux de la postrit. L'homme, au
commencement, n'eut pas d'autres ouvriers que lui-mme. Lorsqu'il sut
mettre les animaux  son service, et, suivant la belle expression de
Buffon, les conqurir sur la nature, il s'leva d'un rang dans l'chelle
des tres. Le premier qui dompta un cheval, le premier qui attela deux
taureaux  la charrue furent honors comme des dieux. Quelle
reconnaissance ne doit-on point  ces Neptunes modernes qui nous
fabriquent sur une enclume des machines de la force de mille chevaux?
Nous leur dcernerions aussi le beau titre de dieu, s'il n'avait fini
par tomber en dsutude par le grand abus qu'on en a fait.

Par eux, l'eau des torrents, l'tincelle de la foudre, la vapeur, le
vent et toutes les forces aveugles de la nature ont pris du service dans
cette grande usine que nous grons. L'eau travaille  bas prix, mais la
vapeur fait plus de besogne. L'tincelle porte nos messages au bout du
monde; le vent conduit les navires et fait tourner les moulins. C'est le
plus capricieux de tous nos serviteurs; il se met en grve pour un oui,
pour un non; il s'emporte contre ses matres et conduit les navires  la
cte. Aussi l'a-t-on remplac, ou peu s'en faut. Dans son chmage forc,
il se dchane en vagabond et nous joue tous les mauvais tours
imaginables. Vous l'avez vu souvent, par une belle nuit d'hiver,
dcoiffer de leur toit les maisons frileuses, ou secouer comme des
pruniers les campaniles de nos glises. Peut-tre mme vous a-t-il
arrt sur le pont Neuf, mon cher monsieur, et vous a-t-il dit, en
lanant votre chapeau dans la rivire: Ayez piti d'un pauvre
travailleur sans ouvrage!

Patience, mon garon! nous reviendrons  toi. Nous promettons de
t'atteler  nos ballons, si nous trouvons un cocher qui sache te
conduire.

C'est l'tincelle lectrique qui conduit la machine de M. Lenoir, et
voici comment.

Tu as vu des machines  vapeur; nous n'en manquons point  Quevilly. Une
machine  vapeur n'est pas autre chose qu'un piston allant et venant
dans un cylindre. La vapeur arrive en bas et pousse: le piston monte. La
vapeur arrive en haut et pousse: le piston descend. La vapeur revient en
bas, et il faut, bon gr malgr, que le piston remonte, comme le
couvercle de la fameuse marmite. La vapeur revient en haut, et le piston
redescend. Ce mouvement de va-et-vient, imprim au piston par la force
irrsistible de la vapeur, est comme le grand ressort de toutes les
machines. Du jour o le physicien eut trouv ce secret-l, les
mcaniciens ont fait le reste.

Il n'est pas difficile de planter au milieu du piston une bonne tige de
fer qui va et vient avec lui, d'une marche rgulire et sre. Ce
mouvement en ligne droite se change en mouvement circulaire par un petit
mcanisme aussi simple qu'ingnieux. Cela n'est pas plus malin que de
faire tourner la roue de ton rouet en appuyant le pied sur la
planchette. Et, de mme que la pression de ton petit pied, allant et
venant en ligne droite, fait marcher le rouet en ligne circulaire, un
simple piston qui va et qui vient dans un cylindre fait tourner les
roues d'une usine, d'une locomotive ou d'un bateau  vapeur.

La machine Lenoir est construite tout de mme: il n'y manque que la
vapeur. Suppose que le piston soit bien tranquille au beau milieu de son
cylindre, entre deux espaces vides. Il monterait sans hsiter, si on lui
lchait par le bas un bon jet de vapeur. Il descendrait du mme train,
si la vapeur lui arrivait par le haut. Faisons mieux: mettons-lui sous
le ventre ce mlange d'air et de gaz hydrogne qui fait de si belles
explosions dans les boutiques. Ajoutons la petite tincelle qui dilate
violemment le mlange: le piston montera sans perdre de temps; il
faudrait qu'il ft bien obstin pour se le faire dire deux fois. Ds
qu'il sera mont au haut du cylindre, on le fera redescendre par le mme
moyen, et l'on aura ce va-et-vient rgulier qu'on admire dans les
machines  vapeur.

Voil donc une machine  vapeur sans vapeur, qui produit les mmes
rsultats sous l'impulsion d'une autre force. Mais cette force, combien
cote-t-elle  produire? Si nous l'avions pour rien, comme le vent, ou
pour presque rien, comme l'eau des rivires, il faudrait jeter  la
ferraille toutes les machines  vapeur construites ou en construction.

Mais non, et ceci doit rassurer les Conservatoires. La machine Lenoir
consomme des tincelles lectriques qui ne cotent presque rien, de
l'air atmosphrique qui ne cote rien du tout, et du gaz hydrogne qui
cote encore assez cher. On le paye trente centimes le mtre cube, et
les Compagnies qui nous le vendent sont trop bien avec l'administration
municipale pour songer  rduire leurs prix. Une machine de deux cents
chevaux, travaillant dix heures par jour, consommerait deux mille mtres
cubes d'hydrogne ou six cents francs dans la journe. La vapeur cote
beaucoup moins cher.

Il est vrai qu'un Amricain, domicili  Paris, se fait fort de nous
donner bientt l'hydrogne  un centime le mtre cube. Il dcompose
l'eau instantanment et  froid, au moyen d'un mlange dont il n'a pas
encore livr le secret. S'il n'exagre pas le mrite conomique de son
invention, la vapeur sera dtrne partout; nous aurons mme des
steamers Lenoir, voyageant sans charbon et fabriquant leur hydrogne au
fur et  mesure de leurs besoins. Mais nous n'y sommes pas encore, et il
convient de fonder nos calculs sur l'tat prsent de l'industrie. Le
mtre cube de gaz  Paris cote six sous, et nous devons partir de l.

Tant que cette denre de premire ncessit se vendra si cher, tous les
manufacturiers feront sagement de s'en tenir  la vapeur et de laisser
la machine Lenoir  la petite industrie.

Tout le monde n'a pas le moyen de travailler en grand et de produire
beaucoup, sur un vaste terrain, avec un capital norme. Nous comptons en
France une multitude de petits industriels, demi-fabricants,
demi-ouvriers, qui vivotent modestement dans des ateliers troits. La
vapeur est un luxe qu'ils ne pourront jamais se permettre, et cela pour
mille et une raisons. Le premier tablissement d'une machine  vapeur
cote fort cher. Il faut un emplacement spcial, le consentement du
propritaire et des voisins. On a le danger des explosions et des
incendies. Il faut un chauffeur. La vapeur, si utile qu'elle soit, n'est
pas tout  fait aux ordres de l'homme: entre l'instant o l'on allume le
feu et la minute o se produit une pression utile, il s'coule une heure
pour le moins. Si vous suspendez le travail au moment du repas, il faut
entretenir le feu de la machine. Le travail termin, la machine dpense
encore et brle son charbon pour le prince qui rgne  Berlin.

La machine Lenoir ne dpense que lorsqu'elle travaille. On la met en
mouvement  l'instant mme o l'on en a besoin; on arrte les frais ds
que l'ouvrage est suspendu; on n'emploie pas un centimtre cube de gaz
qui ne profite. Tous les emplacements sont bons: une force d'un cheval
se range commodment dans le coin le plus obscur du plus modeste
atelier. Aucun propritaire, aucun voisin ne peut s'opposer 
l'tablissement d'un appareil qui ne fait ni bruit, ni feu, ni fume, et
qui procde par petites explosions aussi douces et aussi inoffensives
que la respiration d'un ronfleur.

Nous avons  Paris,  Lyon,  Saint-tienne et dans nos grandes villes
industrielles, un million de petits fabricants ou d'ouvriers en chambre.
C'est une population trs-intressante, non-seulement parce qu'elle est
morale et paisible, mais parce qu'elle travaille avec une certaine
spontanit. L'initiative individuelle, comprime par la division du
travail chez l'ouvrier des manufactures, se dveloppe tout  l'aise dans
ces libres artisans. Sans parler des capacits minentes qui se rvlent
de temps  autre chez quelqu'un d'entre eux, on peut dire qu'ils
contribuent tous  donner aux produits de la France ce cachet de bon
got que l'tranger apprcie et paye si bien. Voil les hommes qui
sauront tirer parti de la machine Lenoir. C'est  eux que l'inventeur
aurait d ddier son oeuvre.

Nous les verrons bientt, la caisse d'pargne aidant, placer dans leurs
petits ateliers un compagnon de travail de la force d'un cheval, ou mme
de moiti. Un demi-cheval consomme trois sous de gaz  l'heure et fait
la besogne de deux hommes. Un demi-cheval ne sera jamais intelligent ni
adroit de ses mains comme nos fins ouvriers de Paris, mais il se
chargera des gros ouvrages et des labeurs indignes d'un citoyen.

Quand je pense qu'il y a dans notre beau pays non-seulement des chiens,
mais encore des lecteurs qui tournent une roue depuis le matin jusqu'au
soir pour gagner le pain de leur famille!

Au reste, il tait temps que M. Lenoir inventt sa jolie machine. La
petite industrie courait un danger de mort. Les capitaux se groupaient
en masses imposantes pour fonder des manufactures normes. On pouvait
dj fixer le jour o le dernier des petits poissons aurait t mang
par les gros. Petits poissons, devenez grands! et bnissez le nom de M.
Lenoir, qui vous sauve la vie.

Nous parlerons un autre jour de certaines applications de la machine
Lenoir. Le thtre, par exemple, lui demandera de grands services. Tu
sais, cousine, ou plutt tu ne sais pas que tous ces beaux mouvements
qui s'oprent sur la scne, les dplacements de dcors, les trucs, les
changements  vue, sont excuts par les moyens les plus primitifs.
Lorsqu'il s'agit d'enlever une fort et d'apporter un salon, vingt
gaillards robustes tirent la fort en arrire; vingt autres poussent le
salon en avant. C'est ingnieux comme l'arche de No, mais pas
davantage. Tout le monde demande aux directeurs pourquoi ils ne confient
pas cette besogne stupide  une petite machine  vapeur. Les directeurs
rpondent qu'ils ont peur du feu. Qu'ils prennent donc la machine
Lenoir!

J'ai cri sur les toits tout ce que j'avais  dire, ou peu s'en faut.
Maintenant, ma chre cousine, ne va pas te mettre en tte que ceci est
une rclame au profit d'un inventeur. M. Lenoir n'a besoin de personne.
Il n'est pas traqu par ses cranciers comme l'honorable M. Cartron,
auteur d'une des plus belles inventions de notre poque. Il n'est pas
menac de prir par la contrefaon ou par les procs comme MM. Renard,
de Lyon, ces illustres inventeurs de la fuchsine. M. Lenoir, et surtout
M. Marinoni, le grand constructeur, s'extnuent  produire des machines
et dsesprent de suffire  toutes les demandes. On s'inscrit longtemps
 l'avance, comme pour obtenir une loge aux _Effronts_. Et je me
garderai bien d'crire ici leur adresse, de peur de m'attirer leurs
reproches.

Mais je crois bon d'annoncer aux petits industriels de Paris cette
heureuse nouvelle. Il n'est pas inutile d'opposer aux ngations aveugles
du Conservatoire le tmoignage d'un homme qui a vu.

Lorsque les nouveaux ateliers que M. Marinoni fait btir pourront
suffire  tous les besoins de Paris; lorsqu'on sera en mesure de donner
 nos ouvriers en chambre ce prcieux demi-cheval qui leur manque, alors
il sera temps de fonder un comit de patronage pour la propagation de la
machine Lenoir.

M. le comte de Morny et quelques musiciens sans prjug ont _lanc_ la
mthode Chev, en dpit du Conservatoire de musique. On trouvera
toujours une demi-douzaine de citoyens intelligents pour lancer une
invention utile, quoi qu'en dise le Conservatoire des arts et mtiers.




IV

LES PORTRAITS-CARTES


Ces jours derniers, je traversais Dijon, qui est une des plus belles et
des plus aimables villes de notre pays. Un ami que j'ai l-bas me fit
voir, entre autres curiosits, la fabrique de M. Antoine Matre. C'est
un joli btiment, distribu dans la perfection, et qui ne cotera pas
moins d'un million lorsqu'il sera compltement achev. Tel qu'il est, il
abrite trois cents ouvriers des deux sexes.

Ces messieurs et ces dames, le jour o je les vis, travaillaient avec
une activit fbrile, et tout l'atelier semblait tre dans un coup de
feu. On ne se hterait pas plus  Saint-tienne, si nous tions  la
veille d'une guerre europenne. Mais devine un peu, ma chre cousine, ce
que faisaient ces six cents bras lancs  toute vitesse? Ils
fabriquaient des albums pour la photographie.

Je me fis prsenter au patron et je demeurai tout un matin dans son
cabinet. M. Antoine Matre est un ancien ouvrier; il a fond
non-seulement sa maison, mais son industrie. Il nous conta avec une
bonhomie fine (la bonhomie du Bourguignon) comment il s'tait tabli
fabricant de buvards en l'an de grce 1832, sans avoir une notion bien
prcise de ce que pouvait tre un buvard; comment il avait profit d'une
absence de sa femme pour transformer en enseigne la table, l'unique
table o le petit mnage prenait ses repas; comment enfin les deux
filles du receveur gnral, attires par une magnifique inscription en
ocre jaune, avaient fait une commande de quinze francs au futur
millionnaire. En peu d'annes, la petite industrie avait grandi. Le
fabricant de buvards avait entrepris le portefeuille, le porte-monnaie,
la reliure des livres, puis ces albums  loger la photographie, qui
envahissaient l'atelier avec un succs despotique. On en avait livr
quatre-vingt mille en six mois, et l'on dsesprait de suffire 
l'normit des commandes.

Ce chiffre serait dj monstrueux si tous les albums de la France et de
l'tranger se fabriquaient chez M. Matre, et l'on comprendrait
difficilement qu'un article de fantaisie pt tre si demand. Mais,
lorsqu'on pense que la fabrique de Dijon ne fournit pas le quart, ni
mme le dixime de la consommation nationale, on est forc de
reconnatre que la photographie est devenue pour nos concitoyens un luxe
de premire ncessit.

Ce qui distingue les inventions de notre sicle, c'est la rapidit
presque miraculeuse de leur perfectionnement et de leur application.
Elles ne demeurent point  l'tat stagnant, comme les grandes
dcouvertes de nos anctres; elles ne sont pas un objet de monopole pour
quelques adeptes; elles entrent, du premier bond, dans le domaine
public. Il a fallu des sicles pour que la poudre  canon, l'imprimerie,
la boussole vinssent  dire leur dernier mot. Quelle longue suite
d'annes entre le tonneau du moine Schwartz et le revolver de M. Colt!
Quelle interminable srie de perfectionnements entre Gutenberg et Didot!

Les ides de notre temps, au contraire, s'lancent presque sans
transition de la thorie  la pratique. Elles tombent des mains de
l'inventeur aux mains de tout le monde. La force de la vapeur, la
lumire du gaz, la vitesse du courant lectrique, l'art infaillible de
dessiner les portraits  coups de soleil, tout cela s'est perfectionn,
appliqu, rpandu et mis  la porte du premier venu, dans l'espace de
quelques annes.

Nous ne sommes pas des vieillards, et nous nous souvenons tous des
premiers succs de M. Daguerre. Le modle posait longtemps avec la
patience infatigable d'un fakir. Il obtenait, pour prix de ses peines,
une sorte de reflet fugitif, insaisissable, quelque chose de vague et
d'incertain comme un souvenir gard par un miroir. Et ce modeste
rsultat cotait cher: il y fallait autant d'argent que de soins et de
patience. Aujourd'hui, le soleil dessine sur le papier, en grand comme
M. Ingres, en petit comme M. Meissonnier; cela ne veut ni temps ni
dpense. Le portrait le plus admirable est une affaire de quelques
secondes et de quelques sous.

Tandis que M. Matre feuilletait avec nous un grand album peupl de
toutes les clbrits de l'Europe, depuis mademoiselle Rigolboche
jusqu' Son minence le cardinal Antonelli, nous trouvmes plaisant
d'examiner ensemble toutes les modifications que la photographie avait
dj introduites dans les moeurs.

Autant le portrait tait rare autrefois, autant il va devenir commun.
Les riches et les grands n'auront plus le privilge de conserver le
souvenir visible de ceux qu'ils ont aims. Le moindre villageois, le
plus modeste ouvrier pourra contempler, dans cent ans, la galerie de ses
anctres.

Les bourgeois ont toujours t friands de portraitures; mais, comme ils
n'taient pas assez riches pour poser dans l'atelier de Flandrin ou de
Baudry, ils s'adressaient nagure encore  des artistes de pacotille,
heureux de transmettre  leurs descendants quelque aimable caricature!
On leur accommodait, pour deux ou trois cents francs, une sorte de
ragot  l'huile; cela se servait au salon, dans un cadre d'or. Nous
avons tous admir, le long du boulevard, l'enseigne de ces prtendus
peintres et le spcimen de leurs talents, avec cette formule invitable:
_Ressemblance garantie_.

Eh bien, voil une industrie qu'il faut rayer de l'_Almanach Bottin_. La
photographie, qui ne garantit pas la ressemblance, mais qui la donne, a
tu les barbouilleurs de portraits. La terre est purge de cette
engeance qui viciait le got public et empoisonnait la nation par les
yeux. Nous ne la reverrons jamais, il n'en sera plus parl, sinon dans
les lgendes, et le fameux Pierre Grassou, de Fougres, si soigneusement
dcrit dans le roman de Balzac, paratra un animal aussi fabuleux que le
lion de Nme et l'hydre de Lerne.

La gravure de pacotille et la lithographie  la toise disparatront
galement ds qu'on aura simplifi le tirage des preuves
photographiques. Au lieu des grossires enluminures qui tapissent les
chaumires, la rue Saint-Jacques et la fabrique d'pinal expdieront
partout des photographies artistiques, d'aprs les chefs-d'oeuvre de
Raphal.

Mais la gravure au burin, le grand art de Marc-Antoine et de Stella, de
Pesne et d'Audran ne prira-t-il point dans le naufrage? Oui et non. Il
faudrait maudire la photographie, si elle fermait l'atelier des Mercuri,
des Calamatta, des Henriquel, des Martinet et de tous ces artistes de
premier rang qui assurent  l'oeuvre de nos peintres une dure
ternelle. Mais rassure-toi: elle travaillera avec eux et pour eux.

Tous les efforts qu'on a faits pour photographier directement la
peinture ont donn des rsultats mdiocres. Tu comprendras pourquoi
quand je t'aurai dit que certaines couleurs, comme le vert et le jaune
par exemple, viennent en noir  la photographie. Pour reproduire un
tableau tel qu'il est, il faut d'abord qu'un artiste habile le dessine
avec un soin scrupuleux et interprte  coups de crayon tout ce que le
pinceau a dit sur la toile. Le photographe vient ensuite, et tire le
dessin  cent mille exemplaires.

Or, que fait M. Henriquel-Dupont, lorsqu'il entreprend de graver un
tableau de Paul Delaroche? Il commence par excuter avec tout son talent
acquis et tout son gnie propre un dessin trs-prcis, d'aprs le
tableau du matre. C'est l'affaire de six mois, d'un an, si tu veux.
Cela fait, il dpouille le pourpoint de l'artiste et revt pour dix ans
la souquenille de l'ouvrier. Il achte une planche de cuivre, prend un
burin entre ses doigts et consume dix ans de sa vie, sinon plus, 
recopier sur le cuivre le dessin qu'il avait fait en moins d'un an sur
le papier. N'est-ce pas une piti de voir des artistes de ce mrite, et
qui n'ont tu personne, se condamner  un mtier si ingrat.

Cela n'arrivera plus, grce  la photographie. Nos Henriquel-Dupont ne
s'extermineront plus les yeux  tailler des hachures dans le cuivre. Ils
dessineront dix tableaux dans le temps qu'ils perdaient  en graver un.
Ils ajouteront leur interprtation personnelle et l'originalit de leur
talent  dix ouvrages de nos matres. L'appareil photographique fera le
reste. Il est donc aussi utile aux artistes que funeste aux
barbouilleurs.

Les sciences ne lui doivent gure moins que les arts. Marie au
tlescope, la photographie transporte et fixe sur le papier la forme et
le mouvement des plantes. Unie au microscope, elle dessine avec
prcision le monde invisible, cette Amrique nouvelle o le docteur
Charles Robin se promne comme chez lui.

La chirurgie ne marche plus sans un appareil photographique. On faisait
autrefois deux dessins du malade, avant et aprs l'opration. Mais le
dessin avait certaines complaisances, et la photographie est le seul
artiste qui ne _triche_ pas. Qu'un charlatan se vante d'avoir guri une
ankylose incurable, on lui dira: Montrez-nous la photographie du malade
avant la gurison!

L'ethnographie ou la science des races humaines est encore dans
l'enfance, parce que les dessins des anciens voyageurs n'taient pas
plus fidles que leurs rcits. Lisez les vieilles relations illustres:
les costumes et les types y sont reprsents par le peintre comme les
moeurs des thiopiens par Hrodote. Mais patience! lorsque deux ou trois
photographes auront fait le tour du monde, le genre humain se connatra
lui-mme, et nous croirons  l'existence des Niams-Niams ou hommes 
queue, pourvu qu'on nous montre leur photographie.

Quels services n'et-on point rendus  la cause de la religion, si l'on
avait photographi les principaux miracles de l'criture sainte!
J'entends d'aprs nature, et non d'aprs un tableau; car les
photographies de la Vierge et des saints qui se vendent autour de
Saint-Sulpice n'ont pas toute l'authenticit dsirable. Le seul miracle
qu'on aurait pu constater photographiquement est le miracle de la
Salette. Mais mademoiselle de la Merlire, qui l'a fait, n'avait pas
pris un photographe avec elle.

On a racont dans le temps qu'un mari de Molire avait braqu un
daguerrotype dans un coin de son jardin et constat photographiquement
l'infidlit de sa femme. Nul doute qu'il n'ait gagn son procs devant
la police correctionnelle, car il n'y a point de scepticisme qui tienne
contre un tableau si vivant.

Le tour est bon, s'il est vrai. Ne va pas croire cependant que la
photographie ait un parti pris de malveillance contre les pauvres
amoureux. Bien au contraire! Elle leur permet de conserver et mme
d'taler sur un guridon le portrait de celle qu'ils aiment, sans
compromettre personne. La miniature avait quelque chose de plus gai,
surtout lorsqu'on l'entourait de diamants, mais elle tait
compromettante en diable. Tmoin la clbre collection de M. le duc de
Richelieu. La photographie n'est pas sujette  caution. Elle est
innocente comme la poigne de main, parce qu'elle est aussi banale.
Runissez dans un album les _mille e tre_ victimes de don Juan, les
maris eux-mmes n'y trouveront rien  redire. Une femme de bien se donne
 ses amis,  ses connaissances et mme aux indiffrents: honni soit qui
mal y pense! Un portrait sur papier, et mme sur papier sensible, ne
prouve absolument rien: un portrait sur ivoire prouvait tout.

Ce n'est pas seulement  l'amour que la photographie prte ses bons
offices; elle se met au service de la gloire. Depuis longtemps, la ville
de Brives se plaignait de ne connatre nos grands crivains que de nom;
elle remarquait avec une certaine amertume que ni Lamartine, ni Victor
Hugo, ni Prosper Mrime n'taient jamais descendus dans ses murs. Un
adjoint qui se pique de littrature aurait donn beaucoup pour
contempler les traits de ces personnes illustres. Un conseiller
municipal, gar dans Paris pour quelques affaires, avait cherch  voir
la belle tte de M. de Lamartine, et l'on avait abus de sa crdulit en
lui montrant M. Granier de Cassagnac. Plus de mprises, dsormais, plus
de curiosits inassouvies! Toutes les fois qu'il se produit un crivain,
toutes les fois qu'une toile apparat dans le firmament littraire, le
libraire a bien soin d'attacher au chef-d'oeuvre la photographie de
l'auteur. M. Lotard et mademoiselle Rigolboche sont aussi clbres par
leur beaut que par leur style. Brives les reconnatrait au premier coup
d'oeil, s'ils descendaient de diligence.

Dans ces conditions, l'incognito n'est plus possible; il faut que nos
clbrits en prennent leur parti. Si un journaliste enlevait une
danseuse, si les deux tourtereaux s'enfuyaient vers une autre patrie en
chantant le grand air de la _Favorite_, c'est en vain qu'ils
essayeraient de cacher leur bonheur. La photographie les a prcds 
tous les relais. Partout les postillons  la voix harmonieuse murmurent
en se poussant le coude: C'est le clbre Giboyer qui file avec la
petite Taffetas!

Mais, en revanche, les larrons ne pourront plus s'affubler d'un nom
illustre pour faire des dupes. On connat l'histoire de cet ingnieux
filou qui dvalisait une ville du centre de la France sous le nom de
Jules Barbier. Les aubergistes lui faisaient crdit, les bourgeois
clairs lui prtaient de l'argent. On s'tonnait un peu qu'un pote
applaudi si souvent  l'Opra-Comique et toujours besoin de cent sous,
mais on se laissait prendre. Le faux Barbier fut pris  son tour,
lorsqu'on s'avisa de demander  Paris la photographie du vrai.

Thophile Gautier reoit un jour la visite d'une femme chevele:

--Il sait tout! crie-t-elle en entrant, il me poursuit! cachez-moi! O
est Thophile?

--Quel Thophile?

--Thophile Gautier.

--C'est moi, madame.

--Vous? Non! vous me trompez!

--Je n'ai jamais tromp personne: je suis trop paresseux. D'ailleurs,
voici mon portrait, et mon nom au bas.

--Malheureuse!... Ah! monsieur, je ne lui aurais jamais cd, si j'avais
su qu'il ne ft pas vous!

La pauvre femme avait prt son coeur  un faux Thophile Gautier, parce
que la photographie n'tait pas encore  la mode.

Les passe-ports, tu le sais probablement, ne servent qu' vexer les
honntes voyageurs et  tromper les gendarmes. On les abolira bientt
dans toute l'Europe. Mais la socit sera-t-elle sans armes contre les
malfaiteurs? Non, grce  la photographie. Les directeurs des prisons,
des maisons centrales et des bagnes prendront le portrait de tous leurs
pensionnaires; et, comme les neuf diximes des crimes et dlits sont
commis par des repris de justice, la gendarmerie saura quels hommes elle
doit rechercher. Jud est pris, du moins thoriquement, car nous avons sa
photographie. Il ne vous reste plus, messieurs les gendarmes, qu'
saisir l'original.

On m'assure que, depuis l'affaire Grellet et compagnie, tous les
banquiers de Paris ont fait faire la photographie de leurs caissiers.

Les autorits de plusieurs dpartements, et entre autres de la
Charente-Infrieure, collectionnent des portraits de frres ignorantins,
par mesure de prudence. Ces gens-l sont des caissiers  qui l'on confie
des biens plus prcieux que l'or, et ils se sauvent quelquefois avec
l'honneur des familles.

Pourquoi les pauvres Bluth n'ont-ils pas fait faire une photographie de
leur fille Thrse? Nous irions, le portrait  la main, frapper  tous
les couvents de France et de Belgique, et peut-tre trouverions-nous une
suprieure assez honnte pour nous rendre la dernire victime de l'abb
Mallet.

En voil bien long sur ce sujet, ma chre cousine, et pourtant nous
n'avons pas encore envisag la photographie au point de vue politique.
Sais-tu bien que nous n'avons pas de rvolutionnaire plus terrible?
Daguerre a mieux servi la cause de l'galit que Danton, Marat et
Robespierre; l'appareil de Nadar a dj fait plus de mal aux dynasties
lgitimes que l'appareil de Guillotin! Ne te hte pas de crier au
paradoxe, et suis bien mon raisonnement.

De tout temps, les rois se sont appliqus  nous faire croire qu'ils
taient d'une autre pte que nous. Le fameux principe du droit divin ou
de la lgitimit repose sur ce petit mensonge. Pour mieux cacher la
fraude, les souverains de l'Orient se cachaient eux-mmes, ou ne se
laissaient voir que rarement, dans une sorte de nuage. S'ils exposaient
leurs portraits aux yeux du peuple, c'taient des images normes et
gigantesques, vritables idoles, intermdiaires entre l'homme et le
dieu.

Les empereurs romains ne dtestaient pas non plus la sculpture
colossale. L'artiste qu'ils honoraient de leur confiance les faisait
grands et beaux, par ordre suprieur.

Louis XIV, notre grand roi, a rgn dans le mme style. Il se coiffait
de rayons et s'habillait d'tincelles. Ses peintres et ses sculpteurs
tudiaient la tte d'Apollon et le torse de Jupiter lorsqu'ils avaient 
faire un portrait du roi. La posie de Boileau et des autres courtisans
rpandait autour de lui comme une fume d'encens et une lueur de feu de
Bengale qui portaient  la tte du peuple en lui blouissant les yeux.
Grce  ces artifices, personne ne s'aperut que le grand roi tait un
homme, except peut-tre M. Fagon, qui ordonnait ses lavements.

Sous les rgnes suivants, la monarchie lgitime s'humanisa quelque peu,
et les plus malins de la nation surprirent le secret de la comdie.
Cependant les costumes d'apparat, les grands carrosses rehausss d'or et
l'clat pompeux de la cour nous jetaient encore de la poudre aux yeux.
Les provinciaux, qui sont, aprs tout, la plus grande moiti de la
nation, jugeaient le roi sur des portraits flatts, et spcialement sur
l'empreinte des monnaies. Un louis de vingt-quatre livres ne pouvait,
dans aucun cas, paratre laid ou disgracieux. La beaut du mtal
ajoutait quelque chose  l'lgance du profil. On reposait les yeux avec
complaisance sur une image de si grand prix. Le roi apparaissait
l-dessus comme le dispensateur de tous les biens de la terre.

Va-t'en chez un papetier, achte une demi-douzaine de Bourbons
photographis d'aprs nature, et tu me diras ce que tu penses du droit
divin!




V

COMMENT ON PERD LA QUALIT DE FRANAIS


Ma chre cousine,

Tu as lu dans les journaux que deux ou trois cents jeunes Franais,
presque tous gentilshommes, s'taient enrls dans l'arme du pape sans
autorisation de l'empereur.

Ces volontaires, ou (pour parler comme eux) ces croiss, appartenaient
pour la plupart  l'opinion lgitimiste. Ils avaient les meilleures
raisons du monde pour se passer de toutes les permissions impriales.
Napolon III n'tait  leurs yeux qu'un usurpateur lu par sept ou huit
millions de complices.

Catholiques par croyance, ou tout au moins par esprit de parti, ils se
laissrent persuader que Rome tait la premire patrie des catholiques.
Les sermons et les mandements leur firent oublier que le sang franais
n'appartient qu' la France. Ils cdrent  l'entranement d'un courage
aveugle et d'un honneur mal conseill, et coururent  Rome, sans
entendre le bruit des portes de la France qui se refermaient derrire
eux.

Ils se sont bravement battus; c'est une justice  leur rendre. Comme les
dfenseurs de Messine et de Gate, ils ont t les hros d'une mauvaise
cause. Ils ignoraient que nos lois sont impitoyables pour une certaine
catgorie de hros.

A leurs yeux, la cause qu'ils dfendaient tait non-seulement sacre,
mais franaise. Ils voyaient  leur tte un gnral franais
trs-illustre, autoris par l'empereur  combattre pour le pape. Une
arme franaise protgeait la capitale de Pie IX. La nation franaise,
assez silencieuse depuis quelques annes, n'avait pas encore exprim son
opinion sur le temporel. Ces jeunes gens ne pouvaient gure deviner
qu'ils encouraient des peines svres en essayant  Castelfidardo ce que
M. de Goyon faisait lgalement  Rome.

Ils savaient bien qu'ils exposaient leur vie, mais ils ne s'arrtaient
pas pour si peu. Je me figure qu'ils y auraient regard  deux fois si,
avant de signer leur passe-port, on leur et donn  lire l'article 21
du Code civil:

Le Franais qui, sans autorisation du roi, prendrait du service
militaire chez l'tranger ou s'affilierait  une corporation militaire
trangre, perdra sa qualit de Franais. Il ne pourra rentrer en France
qu'avec la permission du roi, et recouvrer sa qualit de Franais qu'en
remplissant les conditions imposes  l'tranger pour devenir citoyen;
le tout sans prjudice des peines prononces par la loi criminelle
contre les Franais qui ont port ou porteront les armes contre leur
patrie.

Il est bien vident que les volontaires du pape se sont engags comme
soldats dans une arme trangre. Ils l'ont fait sans autorisation, ils
ont donc perdu la qualit de Franais. Ils ne peuvent rentrer en France
sans la permission de l'empereur; ils ne peuvent redevenir Franais
qu'en traversant les interminables formalits de la naturalisation.

Ce n'est pas tout. Le dcret du 26 aot 1811 ajoute encore  la svrit
de la loi. Non-seulement les vaincus de Castelfidardo, rentrs en France
sans permission, doivent tre expulss par la police, mais ils ne
peuvent ni recueillir une succession, ni mme jouir des droits civils de
l'tranger rsidant en France. (Duranton, t. 1, 195.) Le dcret de 1811
n'est pas abrog. Il a t maintenu par la charte de 1814 (art. 68) et
par la charte de 1830 (art. 59). La Cour de cassation (27 juin 1831; 8
et 22 avril 1831) dcide qu'il a acquis force de loi. Le gouvernement
l'a rappel et vis en 1823 (ordonnance du 10 avril). La cour de
Toulouse a dcid, le 18 juin 1831, qu'il avait force de loi.

C'est beau, la loi; c'est bon, c'est excellent, c'est admirable; mais
c'est implacable. Je comprends le dsespoir des malheureux Romains, qui
sollicitent en vain, depuis tant de sicles, la faveur de vivre sous des
lois. Mais je ne pourrais pas rester indiffrent au dsespoir de trois
cents familles franaises, si l'article 21 du Code et le dcret du 26
avril 1811 taient appliqus dans toute leur rigueur.

La France a ri, le mois pass, lorsqu'un volontaire jeune, bien portant,
dcor par le pape et sollicitant la faveur de porter sa croix reut de
la chancellerie cette rponse laconique:

Portez-la si vous voulez, vous n'tes plus Franais.

La France a ri; je le comprends: c'tait presque de la comdie. On n'a
vu dans cette affaire que le chtiment imprvu d'une petite ambition,
une vanit froisse.

Mais, si demain la police allait prendre  Quimper ou  Laval tous les
survivants de Castelfidardo, les uns sains, les autres convalescents,
quelques-uns malades encore de leurs blessures; si elle les expulsait du
territoire franais en vertu de l'article 21 et du dcret de 1811, la
comdie tournerait au drame et personne ne rirait plus.

On les connat tous, ces volontaires. Ils ne se cachent pas. Ils ont
publi eux-mmes leurs noms, leurs tats de service, et toutes les
circonstances qui les placent sous le coup de la loi. Ils acceptent les
dernires consquences de leur courageuse folie. Que fera le
gouvernement? pargnera-t-il les uns aprs avoir frapp les autres? Que
deviendrait ce premier principe de toutes nos constitutions, l'galit
devant la loi? Les comprendra-t-il tous dans une seule mesure de
rigueur? Aucun homme ne verrait d'un oeil sec une telle hcatombe de
jeunes courages. Laissera-t-on la loi suspendue sur leurs ttes comme
une menace? Ce serait les condamner au pire de tous les supplices:
l'incertitude. J'ai beau chercher, je ne vois qu'une solution digne du
prince qui nous gouverne. C'est un dcret d'amnistie qui ramnerait dans
le giron de la France tous ces nobles enfants gars.

Ils ont viol la loi, c'est plus que certain. Et pourtant, quel juge
oserait les dclarer coupables? Les coupables sont les orateurs en robe
longue, qui leur ont prch la croisade et n'y ont pas couru avec eux.

Cet article 21 du Code, et le dcret qui l'appuie, ont des consquences
tout  fait curieuses et que le lgislateur ne prvoyait point.

Les princes des dynasties dchues sont exclus du territoire de la
France; mais il ne s'ensuit aucunement qu'ils aient perdu la qualit de
Franais. M. le comte de Chambord, M. le duc d'Aumale sont Franais;
personne ne le conteste.

Mais deux jeunes princes de la famille d'Orlans, rduits  vivre dans
l'oisivet et  ignorer le mtier des armes, prennent du service
militaire chez l'tranger. Ils ne demandent pas l'autorisation de
l'empereur Napolon III; on devine aisment pour quelle cause. L'un
s'engage dans l'arme espagnole, envahit le Maroc, et se bat
courageusement pour la civilisation contre la barbarie. L'autre est
enrl dans l'arme pimontaise. Il marche avec nos allis, avec nous,
contre l'Autriche. Il affronte,  Magenta et  Solferino, les mmes
balles qui sifflaient autour de Napolon III, et il perd ainsi la
qualit de Franais. Voil deux jeunes princes qui seraient rests
Franais jusqu' la mort, s'ils avaient t inutiles ou lches. Leur
bravoure les condamne  un nouvel exil dans l'exil, en vertu de
l'article 21.

Ce n'est pas tout. L'illustre auteur du dcret de 1811 ne prvoyait pas
assurment qu'il condamnait par avance son neveu le plus cher et son
auguste hritier. Car le prince Louis-Napolon Bonaparte s'est plac,
lui aussi, sous le coup du terrible dcret. Je ne le blme point d'avoir
servi comme capitaine dans l'artillerie suisse, sans la permission du
roi Louis-Philippe. S'il avait respect l'article 21 du Code et le
terrible dcret de 1811, notre artillerie ne serait peut-tre pas
aujourd'hui la premire de l'Europe. Mais enfin la loi est formelle.
Napolon III a encouru les mmes peines que les chevaliers de
Castelfidardo, et le gouvernement de 1848 avait deux raisons de
l'expulser lorsque la nation lui accorda l'amnistie et quelque chose de
plus.

Ce qui n'est gure moins curieux, c'est que l'article 21, si dur aux
volontaires du pape, ne peut absolument rien contre les soldats de
Garibaldi.

Qu'entend-on par ces mots: Prendre du service  l'tranger?

La jurisprudence et le simple bon sens vous rpondent: C'est s'engager
comme soldat dans une arme rgulire appartenant  une rpublique ou 
un prince reconnu officiellement par la diplomatie. Un corps de
volontaires qui n'est ni enrl, ni pay, ni command par aucun
gouvernement, n'est pas une arme. C'est pourquoi l'on peut tre soldat
de Garibaldi et rester Franais.

On s'enrle dans un comit rvolutionnaire; on reoit des armes fournies
par le comit. Les comits sont indpendants de tout gouvernement; le
ministre pimontais les tolre, les favorise, les disperse et les
violente, suivant l'intrt du moment: il ne saurait ni les organiser ni
les diriger. Les transports sont confis  l'industrie prive: qui
est-ce qui nolise, achte, emprunte les navires? Garibaldi. Les chefs ne
sont pas nomms par le gouvernement. Si quelque officier de
Victor-Emmanuel veut suivre Garibaldi, il commence par envoyer sa
dmission au roi. Garibaldi lui-mme a rendu ses paulettes de gnral
pimontais, avant de se mettre en campagne.

Depuis le dbarquement des _mille_  Palerme, Garibaldi et ses
compagnons se sont entendu appeler brigands par tous les ractionnaires
de l'Europe. Brigands, soit. Mais, s'ils acceptent l'injure, il convient
que les bnfices du mot leur soient acquis. Une demi-douzaine de
brigands qui s'embarqueraient  Marseille avec des revolvers plein leurs
poches, pour cumer le golfe de Gnes, s'exposeraient  tre pendus,
mais ils conserveraient leur nationalit jusqu' la dernire heure, et
ils seraient des pendus franais. Eh bien, l'insurrection est une
violation du droit crit, comme la piraterie et le brigandage. Les
glorieux insurgs qui viennent de sauver l'Italie sont, comme les
voleurs et les pirates, hors la loi.

On nous objectera que ces illustres brigands avaient pris pour devise:
_Victor-Emmanuel, roi d'Italie_. Mais ce cri de guerre ne prouve rien,
sinon la bonne volont et le dsintressement de ceux qui crient. Entre
le cri de guerre d'un insurg et l'engagement rgulier d'un soldat, la
distance est aussi grande qu'entre la prire d'un dvot et les voeux
perptuels d'un capucin. Les volontaires de Garibaldi ne s'enrlent
point pour un temps dtermin. Le comit de Gnes n'a jamais fait
souscrire aucun engagement. En tte des brevets et des feuilles de
route, on lisait:

        _Italia una e libera,
    Vittorio-Emmanuele, re d'Italia,
  Il comitato di soccorso a _Garibaldi_
      Della citt di ..., etc._

Qu'est-ce que les deux premires lignes? Deux aspirations vers l'avenir,
deux cris de guerre. L'Italie n'tait ni une ni libre; on souhaitait
qu'elle le devnt. Victor-Emmanuel tait roi de Pimont; on dsirait
ardemment qu'il ft bientt roi d'Italie. Ces deux lignes, qui
n'exprimaient rien d'actuel et qui attendaient toute leur ralit de
l'avenir, enlvent au document toute signification officielle. Suppose
un peu qu'on te mette sous les veux une feuille de route ainsi rdige:

        Italie dsunie et morcele.
        Lucien Murat, roi de Naples.
  Le comit de secours organis par la ville de Paris
        Pour l'expdition de M. U...

Dirais-tu qu'un tel document peut avoir un caractre officiel, et que le
volontaire qui s'y est laiss inscrire a perdu la qualit de Franais?
Il la conserve tout entire, et la qualit de niais par-dessus le
march.

Tu pourrais craindre, chre cousine, que mon grand amour de l'Italie et
mon admiration pour Garibaldi ne m'garassent un peu dans le paradoxe;
mais rassure-toi. Nos cours et nos tribunaux ont rsolu la question tout
comme nous.

En 1833, le gnral Clouet, condamn  mort par contumace  la suite de
l'insurrection de Vende, se rfugia en Portugal et s'enrla sous les
ordres de dom Miguel. Il revint en France aprs l'amnistie de 1840, et
rclama sa pension au ministre des finances. Le ministre soutint que M.
Clouet avait perdu sa qualit de Franais, puisqu'il avait pris du
service  l'tranger sans autorisation du roi. Mais le tribunal civil de
la Seine:

Attendu que dom Miguel, dans les troupes duquel il a accept de
l'emploi, n'tait pas une puissance dont le droit ft reconnu;

Qu'en droit, le service militaire chez l'tranger, qui, aux termes de
l'article 21 du Code civil, fait perdre la qualit de Franais, ne peut,
par la gravit mme de ses consquences, tre dans l'esprit de la loi
que celui qui constitue un lien solennel et durable, enchanant l'homme
 un ordre de choses stable et permanent, et faisant supposer
l'abjuration de toute affection pour la patrie;

Que ce ne peut tre en consquence qu'un service vritable, comme on
l'entend dans le sens ordinaire du mot, c'est--dire l'acceptation d'une
fonction militaire qui prsente un avenir et qui soit confre par une
puissance qui ait elle-mme un avenir lgitime;

Que le pouvoir phmre, partiel et contest de dom Miguel n'avait, en
1833, qu'une existence de fait...

Tu devines le jugement qui s'ensuivit. M. Clouet ne perdit point la
qualit de Franais.

Devant la Cour, M. l'avocat gnral Nouguier combattit la dcision des
premiers juges. Il insista sur le caractre de souverain que dom Miguel
avait rellement, sinon lgitimement, possd depuis 1828; mais il fit
cette rserve, trs-prcieuse pour les soldats de Garibaldi:

Nous ferons cette concession qu'il est ncessaire que le service ait
lieu _prs d'une puissance_, et que, si M. Clouet tait all jouer le
rle de _chevalier errant_ ou de _capitaine d'aventuriers_, il n'aurait
pas servi  l'tranger. Il faut qu'il ait servi une puissance
trangre.

Malgr ce rquisitoire, la Cour, en audience solennelle, confirma la
sentence des premiers juges (14 mars 1846).

Le ministre des finances se pourvut en cassation. Le pourvoi fut rejet
par la chambre des requtes (2 fvrier 1847), et n'arriva point jusqu'
la chambre civile.

La Cour de Toulouse, le 18 juin 1841, dcida que les frres Souquet,
volontaires de don Carlos, n'avaient point perdu la qualit de Franais.
coute encore une fois le langage de la justice:

Qu'tait don Carlos en s'entourant de soldats et de nombreux adhrents,
en prenant les armes contre la reine d'Espagne, sinon un prtendant  la
tte du parti qu'il avait soulev contre cette reine; le chef d'une
guerre civile? Don Carlos, par ses entreprises, sera-t-il lev au rang
de ces puissances trangres reconnues par la France, les seules dont
s'occupe le dcret de 1811? Il ne peut pas sans doute prtendre  ce
titre, et avoir servi sous lui, n'est pas avoir servi chez une puissance
trangre.

Garibaldiens, mes braves amis, vous serez chers  l'Italie, sans cesser
d'appartenir  la France. Une jeune et grande nation conservera votre
mmoire avec un respect filial, sans que la vieille patrie vous chasse
de son giron maternel. L'article 21 du Code et le dcret de 1811 n'ont
point de prise sur vous, et pourquoi? Parce que Garibaldi n'est pas une
puissance. Garibaldi est une force, rien de plus. Une force appuye sur
le droit.

Mais j'y songe: le souverain de Rome et de quelques faubourgs est-il une
puissance? Peut-on le mettre au rang des princes lgitimes? La
rvolution de 1848 a promulgu un nouveau code politique qui fait son
chemin dans l'Europe. Ce n'est plus seulement le droit de succession ni
le consentement des cabinets qui fondent les puissances lgitimes, c'est
la volont des peuples.

Or, le peuple de Rome et des environs a rejet depuis longtemps la
domination temporelle du pape. Donc, le pape n'est pas, plus que don
Carlos ou dom Miguel, une puissance. Donc, les volontaires de
Castelfidardo pourraient chapper  l'article 21 et au dcret de 1811,
s'ils me permettaient de plaider leur cause  ma faon. Mais je parie
qu'ils ne voudront jamais de moi pour avocat.

                   *       *       *       *       *

_P. S._ Quant aux Gottliebs, ils m'crivent de tous cts et m'adjurent
de les dfendre. Je ne demanderais pas mieux; mais M. le juge
d'instruction du tribunal de Saverne me mande  comparatre devant lui
dimanche prochain, quoique je n'aie jamais attaqu les autorits de
cette petite ville. Que deviendrai-je, bons dieux! si tous les maires et
tous les sous-prfets de France viennent  se reconnatre dans Ignacius
et Sauerkraut, comme tous les opprims se sont reconnus dans le
personnage allgorique de Gottlieb?

                   *       *       *       *       *

_Je devais tre jug et condamn le 24 mai suivant. Le maire de Saverne
avait dpos une plainte en diffamation. Un jeune substitut plein de
zle avait prpar un rquisitoire dont le succs ne semblait douteux 
personne. Le 24 mai, l'affaire ne fut point appele. Tous les clricaux
d'Alsace, qui comptaient sur moi pour inaugurer la prison neuve de
Saverne, poussrent les hauts cris. L'honorable M. Keller, ancien
candidat du gouvernement, dput de Belfort au Corps lgislatif, se fit
l'cho du mcontentement de ses amis. Je crois devoir transcrire ici,
d'aprs le MONITEUR du 8 juin 1861, tout ce qui me concerne dans son
discours:_


FRAGMENT D'UN DISCOURS DE M. KELLER.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Un pamphltaire qui a le malheur d'employer son esprit  dnigrer
tous les lieux qui lui ont donn l'hospitalit, et qui ne mrite pas
d'tre nomm dans cette enceinte, avait fait sur Rome un livre
calomnieux. A la rigueur, on comprend que, comme certaine publication
rcente, celle-ci ait pu tromper pendant quelques heures la vigilance du
ministre de l'intrieur. Mais non; ce sont des jours, ce sont des
semaines qu'on lui donne; on la saisit quand l'dition tout entire est
vendue; et, quant au procs, on n'en a plus entendu parler.

Stimul par ce premier succs, notre pamphltaire, dans trois
feuilletons de _l'Opinion nationale_, s'en prend  l'innocente ville de
province qui l'abrite pendant la belle saison et qui n'a d'autre tort
que de ne lui avoir pas encore lev de statue, de ne lui avoir pas mme
donn un sige dans son conseil municipal. Indignement calomni dans sa
vie publique et prive, le maire n'coute que la voix de sa conscience
et dpose une plainte en diffamation. Peu importe que, plus tard, M. le
ministre de l'intrieur le supplie ou le somme de la retirer. Le maire
n'est pas seul offens; l'honneur de vingt familles a t cruellement
bless; et d'ailleurs l'Alsace entire se sent insulte dans la personne
de cet infortun maire _Sauerkraut_, dont le nom seul est une insulte 
notre agriculture; dans la personne de cet infortun sous-prfet
_Ignacius_, en qui l'on veut sans doute atteindre un des courageux
snateurs qui dfendent le saint-sige. (_Nouvelles rumeurs._)
D'ailleurs, le dlit est constant; la justice est saisie; les
assignations sont donnes, l'audience est fixe. L'affaire en tant l,
il n'est pas de force humaine qui puisse l'empcher d'avoir son cours;
il n'est pas de force humaine qui puisse empcher un tribunal saisi de
se prononcer.

Au moment o l'opinion publique attendait ainsi une lgitime
satisfaction, la veille mme de l'audience, un bruit se rpand avec la
rapidit de la foudre.

_Plusieurs membres._ Oh! oh!

M. KELLER. De Paris est tomb tout  coup un personnage mystrieux, muni
de pouvoirs suprieurs; ce personnage demande communication du dossier,
le met dans son sac, et,  la stupeur du tribunal, l'emporte pour
l'examiner  loisir. (_Rclamations sur plusieurs bancs. Interruptions
diverses._)

_Quelques membres._ Parlez! parlez!

M. KELLER. Sans doute, on craignait la passion des juges; on craignait
peut-tre l'influence occulte de la socit de Saint-Vincent de Paul.

Le fait est qu' l'heure qu'il est, le personnage dont je parle, qui
n'est autre, dit-on, qu'un certain procureur gnral, conserve le
dossier et l'examine encore; et l'Alsace, attriste, blesse dans son
honneur... (_Vives rclamations sur plusieurs bancs._)

M. LE BARON DE REINACH. Parlez en votre nom! ne parlez pas au nom de
l'Alsace!

M. KELLER. L'Alsace se demande si un pareil mpris de la lgalit est
possible en France, et se dit que, certainement, l'empereur ne sait pas
comment on rend la justice en son nom. (_Vives et nombreuses
rclamations._)

M. RIGAUD. Vous attaquez la magistrature, et jamais personne ne l'a fait
en France! Elle est au-dessus de toutes les attaques, de tous les
soupons! (_Trs-bien! trs-bien!_)

M. KELLER. Messieurs, ces faits sont notoires. Ils m'ont t confirms
de Strasbourg par les lettres les plus dtailles que je pourrais lire 
la Chambre, si je ne craignais de fatiguer son attention; et, tant que
le gouvernement ne les aura pas dmentis, je les avance comme tout 
fait certains... (_Rumeurs et dngations sur plusieurs bancs._)

M. ABATUCCI. Le maire a retir sa plainte!

M. KELLER. Lorsqu'un tribunal est saisi, peu importe que la plainte soit
retire!

S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, prsident du conseil d'tat_. Pas en
matire de diffamation!

M. KELLER. Je vous demande pardon, mais je crois que, sauf le cas
d'adultre, toutes les fois qu'un tribunal est saisi, il doit se
prononcer.

M. LE MINISTRE. Vous tes dans l'erreur. En matire de diffamation, il
faut que le plaignant insiste.

Du reste, nous ne savons pas un mot de tout ce que vous racontez l
(_mouvement_), et  ce sujet je dois faire une observation.

Quand on veut mettre en cause le gouvernement sur des faits spciaux, un
sentiment que je ne veux pas dire, mais que la Chambre comprendra,
devrait conduire l'orateur, ainsi que cela se fait partout, ainsi que
cela se fait en Angleterre, ainsi que cela se faisait autrefois en
France,  prvenir le gouvernement, de manire  le mettre  mme de
prendre des renseignements et de vrifier les faits que l'on veut porter
devant la Chambre. Le gouvernement est ainsi en mesure de rpondre aux
interpellations; il peut mme prvenir ces interpellations par des
explications. Il me semble que mon observation trouve ici sa place.
(_Trs-bien! trs-bien!_)

M. KELLER, _continuant son discours_. Quelle tait la cause de cet abus
de pouvoir?...

M. LE MINISTRE. Et mon observation, il faut y rpondre! Pourquoi M.
Keller ne rpond-il pas?

M. KELLER, _continuant_. Quelle tait la cause de cet abus de pouvoir,
inou dans nos annales judiciaires? Messieurs, elle est fort simple.

Et d'abord, il et t pnible de voir une fois de plus le ruban de la
Lgion d'honneur sur les bancs de la police correctionnelle.

Et puis, chose plus grave, vous savez que, dans l'tat de notre
lgislation sur la presse, deux condamnations suffisent pour faire
supprimer de droit le journal le plus dvou. Il n'en faut pas tant pour
un journal ordinaire. Eh bien, _l'Opinion nationale_ venait prcisment
d'tre frappe  Montpellier pour avoir diffam le prsident d'une
association charitable. Une seconde condamnation, c'tait son arrt de
mort. La France allait tre prive des minents services que lui rend ce
journal. Il fallait le sauver: on l'a sauv.

Cependant, le cas pourrait bien se reproduire. Il n'est pas dit que les
gens que les journaux insultent ne finiront pas par se lasser de leur
longanimit; il n'est pas dit que tous les tribunaux se montreront aussi
complaisants que celui que je viens de citer... (_Vives rclamations._)

_Voix nombreuses._ C'est intolrable! A l'ordre!  l'ordre!

S. EXC. M. BAROCHE, _ministre, prsident du conseil d'tat_. Vous ne
pouvez pas dire qu'un tribunal s'est montr complaisant.

Permettez-moi un mot, monsieur le prsident...

M. ROQUES-SALVAZA. C'est une affaire de discipline qui regarde le
prsident. Nous demandons le rappel  l'ordre!

M. LE PRSIDENT. Monsieur Keller, vous avez,  deux reprises
diffrentes, insult la magistrature; vous avez port une accusation
grave contre la magistrature et contre le gouvernement. Je vous ai
laiss continuer, parce que je croyais, en mon me et conscience, que le
gouvernement, averti par vous, avait pu se mettre en mesure de rfuter
vos accusations. J'ai toujours pens que, quelle que ft la gravit
d'une incrimination dirige contre le gouvernement, le mieux tait de ne
pas interrompre l'orateur, de le laisser produire en toute libert et
jusqu'au bout ses imputations, afin de fournir au gouvernement
l'occasion de se justifier immdiatement vis--vis de la Chambre et du
pays.

Mais il vient d'tre dclar par M. le prsident du conseil d'tat
qu'aucun avis ne lui avait t pralablement donn; et il s'en est
plaint  bon droit. J'insiste  cet gard sur l'observation que vient de
faire M. le prsident du conseil d'tat. Jamais, dans aucune assemble
parlementaire (c'est une question de loyaut, de parti  parti,
d'opposition  gouvernement), jamais on ne s'est permis de porter une
accusation sur des faits aussi tnbreux, sans prvenir le gouvernement,
afin qu'il puisse procder  une enqute et claircir les faits, de
manire  se justifier devant le pays. Agir autrement, je suis oblig de
vous le dire, n'est pas loyal. (_Trs-bien! trs-bien!_)

Maintenant, je vous rappelle  l'ordre: je ne permets pas que, dans
cette enceinte, on insulte l'institution la plus respectable et la plus
dsintresse, la magistrature. (_Trs-bien! Bravo!_) Et, si vous
continuez, je vous interdirai la parole. (_Oui! oui! Trs-bien!_)

M. KELLER. Messieurs, on vient de pourvoir  cette situation
exceptionnelle de certains journaux par une loi qui, sous prtexte
d'agrandir la libert de la presse, achvera, je le crains bien, de
dpossder la lgalit en faveur de l'arbitraire. M. le ministre de
l'intrieur pourra toujours, du jour au lendemain, et par mesure
administrative, faire supprimer un journal; les tribunaux ne le pourront
plus. Voil, je le crois, le vritable sens du projet que nous n'avons
fait qu'entrevoir en comit secret. _Le Sicle_ et _l'Opinion nationale_
pourront continuer leur triste polmique: ils n'en seront pas moins
immortels, et,  l'heure o je vous parle, vous venez de voir jusqu'o
se permet d'aller maintenant cette audace impunie, et, pour moi, je suis
encore mu d'indignation et de dgot par la lecture de cet article sans
nom, dans lequel on a insult, non-seulement les malheurs du
saint-sige, mais l'honneur de notre arme de Crime, mais la dignit
mme du trne, article dans lequel on est venu nous vanter les dlices
et les raffinements du despotisme paen sous le nom de je ne sais quel
fils lgitime de la rvolution franaise. Mais que veut-on dire par l?
Tenez, malgr moi, cette insolence m'en a rappel une autre.

Vous seul, disait un autre pamphltaire s'adressant  un autre prince,
vous seul, envelopp d'une aurole d'azur et d'or, vous sommeillez au
milieu des orages; votre quitude m'ennuie comme la vertu d'Aristide
fatiguait le paysan d'Athnes; mais non, la France sait que, relgu 
la pairie, vous subissez un ostracisme involontaire qui vous interdit
toute participation aux affaires publiques.

C'tait en 1827; ce prince qu'on outrageait par un encens non moins
coupable, mais pourtant moins grossier, c'tait le duc d'Orlans. Loin
de moi, messieurs, loin de moi la pense de faire entre ces deux
personnages le moindre rapprochement dplac; mais il est vident que
l'intention des deux auteurs tait la mme. Et quand je vois M. le
ministre de l'intrieur si facile  alarmer par les souvenirs de
l'ancien Palais-Royal, je me demande s'il ne serait pas plus prudent et
plus sage d'empcher une si compromettante apothose du Palais-Royal
actuel. (_Mouvements divers._)

                   *       *       *       *       *

_En rponse  cette agression, je publiai immdiatement chez Dentu la
brochure suivante:_


LETTRE A M. KELLER

Monsieur,

L'Alsace n'a pas besoin de me dresser une statue, puisque le plus
loquent de ses dputs a bien voulu m'lever tout vivant sur un
pidestal de gros mots, dans l'enceinte mme du Corps lgislatif.

J'tais absent, monsieur, lorsque vous m'avez honor de cette marque de
haine. Je me promenais innocemment dans Paris, ignorant du danger, comme
les orateurs du gouvernement, que vous n'aviez pas avertis. C'est le
lendemain du discours, en lisant le _Moniteur_, que j'ai pu admirer les
grands coups d'pe que vous m'allongiez par derrire, conformment aux
lois de l'escrime ecclsiastique. Peste! vous attaquez vaillamment ceux
qui ne sont pas l pour se dfendre! Mais je ne suis pas mort, grce aux
dieux, et je viens  la riposte sur le terrain que vous-mme avez
choisi.

Maintenant que nous sommes face  face, avec trente-huit millions de
Franais pour tmoins, vous plat-il de rgler  l'avance les conditions
du combat? Ce soin ne serait pas inutile, car il est  prsumer que nous
voil aux prises pour longtemps. Nous sommes encore jeunes l'un et
l'autre. J'adore la Rvolution aussi sincrement que vous aimez la
Raction; j'ai foi dans l'avenir comme vous dans le pass; nous sommes
galement convaincus que toute transaction est impossible entre nos deux
partis, et que l'un doit tuer l'autre. Tuons-nous donc, s'il vous plat,
dans un style parlementaire, comme il sied aux honntes gens. Laissons
aux goujats des deux armes le vocabulaire des halles et de _l'Univers_.
Promettez-moi de ne plus m'appeler ni _pamphltaire_, ni _calomniateur
indigne_, et de ne plus dire,  partir de ce moment, que mes crits vous
_dgotent_. Consentez  me nommer par mon nom, lorsque vous me ferez
l'honneur de parler de moi, et perdez l'habitude de voiler ma
personnalit sous des priphrases injurieuses. Le saint-pre, qui vous
vaut bien, m'a imprim en toutes lettres dans le _Journal de Rome_; cela
vous prouve qu'on peut dire M. About sans tomber en enfer. En change de
la courtoisie que je rclame, je vous promets, monsieur, de discuter
avec vous en homme bien lev. Je ne vous appellerai ni sectaire, ni
fanatique, ni jsuite, ni mme ultramontain; car tous ces mots, tombs
dans le mpris public, sont devenus de vritables injures. Vous serez
toujours M. Keller, et mme (puisque le gouvernement imprial a obtenu
pour vous un mandat de dput) l'honorable M. Keller.

Ceci pos, monsieur, j'entre de plain-pied dans la dfense, et j'essaye
d'carter les unes aprs les autres les nombreuses accusations dont vous
m'avez charg.

Vous ne trouverez pas mauvais que je discute un peu cette savante
priphrase par laquelle il vous a plu de remplacer les deux syllabes de
mon nom: Un pamphltaire qui a le malheur d'employer son esprit 
dnigrer tous les lieux qui lui ont donn l'hospitalit! Pamphltaire?
nous avons promis de ne plus nous injurier; je passe donc condamnation.
Ce n'est pas que je mprise un genre de littrature honor par le
courage d'Agrippa d'Aubign, de Voltaire, de Paul-Louis Courier, de
Cormenin et de quelques vques. Je repousse le mot parce que c'est un
gros mot, mais je ne mprise aucunement la chose. Attaquer les abus,
plaider pour la justice et la vrit, terrasser les monstres de la
tyrannie et de la superstition, ce n'est pas dmriter de l'estime des
hommes. Hercule, dont l'antiquit a fait un dieu, tait un pamphltaire
qui ne savait pas crire. Lorsqu'il crasa d'un seul coup les sept ttes
de l'hydre, il fit en gros ce que j'essaye de faire en dtail. Les
aptres chrtiens, que vous approuvez sans doute, quoique vous ne les
imitiez pas, taient des pamphltaires ambulants qui poursuivaient en
tout lieu les vices du paganisme, comme je pourchasse les abus du
catholicisme vieilli.

C'est pourquoi je vous pardonne de m'avoir lanc le nom de pamphltaire
dans le feu d'une improvisation tudie. Mais je regrette sincrement,
pour votre rputation de clairvoyance et d'quit, que vous ayez pu voir
en moi un pamphltaire ingrat.

J'ai reu la plus gracieuse hospitalit dans quelques grandes villes de
France,  Marseille,  Bordeaux,  Dijon,  Grenoble,  Rouen, 
Dunkerque,  Strasbourg. Lorsque vous trouverez le temps de parcourir
les premiers chapitres de _Rome contemporaine_, vous verrez comment j'ai
dnigr Marseille et les Marseillais. Si jamais vous ouvrez un petit
livre intitul _Matre Pierre_, vous reconnatrez que je n'ai pas pay
d'ingratitude le bon accueil et la franche cordialit des Bordelais. Je
ne dsespre pas de m'acquitter un jour, dans la mesure de mes moyens,
envers les autres villes o j'ai trouv des esprits sympathiques et des
coeurs ouverts; en attendant, je m'abstiens religieusement de critiquer
les hommes qui m'ont accueilli.

J'ai t l'hte de la France en Grce et en Italie. A l'cole de Rome,
aussi bien qu' l'cole d'Athnes, je me suis efforc d'acquitter ma
petite dette envers notre patrie en lui apprenant un peu de vrit. Je
ne devais rien aux Grecs ni aux Romains, qui ne me connaissaient pas,
sinon pour m'avoir coudoy dans la rue. Cependant, comme j'avais touch
du doigt leur oppression et leur misre, j'ai pris sur moi de les
dfendre contre deux dtestables petits gouvernements. Informez-vous en
Italie: on vous dira si je passe pour un ennemi du peuple italien. Un
philhellne minent, M. Saint-Marc Girardin, a publi dans les _Dbats_
un pangyrique du peuple grec, dcoup avec des ciseaux dans _la Grce
contemporaine_. Il faut tre plus Bavarois que Sa Majest le roi Othon
pour voir en moi un ennemi de la nation hellnique. Je la connais: donc,
je l'aime; j'ai tudi son gouvernement: donc, je la plains. Le jour
approche o elle s'affranchira de ses entraves, comme la nation
italienne. Je n'attendrai pas jusque-l pour me placer aux premiers
rangs de la presse,  la tte de ses dfenseurs. Si c'est faire un acte
d'ingratitude que de dfendre les opprims qu'on a rencontrs en chemin,
je fais voeu d'encourir le mme reproche partout o l'on me donnera
l'hospitalit.

Je ne suis pas l'hte de la ville de Saverne, quoiqu'elle m'abrite fort
agrablement, comme vous l'avez dit, pendant la belle saison. Acheter
une proprit rurale auprs d'une jolie petite ville de province, s'y
tablir en famille, la cultiver et l'embellir avec soin, occuper toute
l'anne un certain nombre d'ouvriers, donner l'aumne aux pauvres,
appuyer de son crdit les gens dans l'embarras, faire de sa bibliothque
un cabinet de lecture  l'usage des habitants, attirer chez soi un
certain nombre de voyageurs et d'artistes, rpandre au loin la
rputation d'un pays admirable et trop peu connu, enfin, monsieur, faire
retentir par votre bouche, au sein du Corps lgislatif, le nom d'une
modeste sous-prfecture, est-ce bien l ce qu'on appelle recevoir
l'hospitalit? Lorsque les plus honorables habitants de Saverne me font
l'amiti de s'asseoir  ma table, je suis leur hte, il est vrai, mais
dans le sens actif du mot que vous avez dit.

J'estime infiniment la population de l'Alsace en gnral et de Saverne
en particulier. Depuis bientt trois ans que j'ai dress ma tente dans
ce petit coin des Vosges, j'ai eu le temps d'apprcier la bonhomie des
moeurs, la solidit des dvouements, la navet des courages. Rien ne
manque  ces gens-l, qu'une excellente administration. Il ne
m'appartient pas de la leur donner; mais, toutes les fois qu'on les
brutalise un peu, il m'appartient de les dfendre. Je le fais, ils le
savent, et, s'il est vrai que quelques-uns vous ont fourni contre moi
des armes rouilles et hors de service, ce n'est pas moi qui suis un
ingrat, mais eux.

L'ingratitude, monsieur, est un vice honteux, et nous nous entendrons
toujours, vous et moi, sur ce point de morale. Je ne suis pas un
chrtien parfait, et il m'est difficile de pardonner une injure; mais,
en revanche, il m'est impossible d'oublier un bon office. Si vous voulez
me convaincre d'ingratitude, ne cherchez pas dans mon pass, il est pur.
Attendez qu'un gouvernement crdule me recommande ou m'impose au choix
des lecteurs; que vingt-cinq mille honntes Alsaciens, tromps par mon
attitude et mes dclarations, m'envoient au Corps lgislatif pour y
dfendre la politique impriale; que j'accomplisse mon mandat en sens
inverse et que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura
confies lui-mme. Si jamais vous me prenez  jouer ce jeu-l, je
n'aurai plus qu' baisser la tte et  subir comme un honteux toutes les
rcriminations que votre conscience pourra vous dicter[4].

  [4] _Voyez un peu avec quelle bonne foi un crivain lgitimiste a cit
    cette phrase!_ Attendez qu'un gouvernement crdule me recommande ou
    m'impose au choix des lecteurs; que vingt-cinq mille honntes
    Alsaciens, tromps par mon attitude et mes dclarations, m'envoient
    au Corps lgislatif pour y dfendre la politique impriale. _A Dieu
    ne plaise, dit-il_, que j'accomplisse mon mandat en sens inverse et
    que je tourne contre le gouvernement les armes qu'il m'aura confies
    lui-mme. _Quelle magnifique rclame!_

    (_M. E. About et sa Lettre  M. Keller_, par Joseph de Rainneville.
    Paris, Dentu, 1861.)

En attendant ce triste jour, qui ne luira jamais sur mon front, vous
vous rabattez sur une accusation que je croyais dsormais impossible:
vous affirmez, aprs M. Veuillot, M. Dupanloup et quelques publicistes
de la mme cole, que j'ai crit sur Rome un livre calomnieux. Hlas!
monsieur, ne sortirons-nous donc jamais de cette polmique expditive?
Croyez-vous encore,  votre ge, qu'un dossier plein de faits, un
rquisitoire appuy de mille preuves se puisse rfuter par un gros mot?
Depuis deux ans et plus que j'ai publi _la Question romaine_, vous avez
eu, vous et les vtres, autant de loisir qu'il en fallait pour
contredire mes assertions. Comment ne s'est-il pas trouv dans votre
camp un champion assez dvou pour dfendre pied  pied le terrain que
je disputais au saint-pre? C'est une tche difficile, mais bien digne
de vous, monsieur, qui tes plein de zle et de patience. Essayez-la;
vous vous ferez plus d'honneur qu'en proclamant les droits
problmatiques d'un maire et d'un sous-prfet. Prouvez-nous qu'on n'a
point squestr le petit Mortara; qu'on n'a pas ravi  M. Padova sa
femme et ses enfants; qu'il y a des lois  Rome et qu'il ne s'y commet
point de crimes; que le clerg n'y a jamais opprim le peuple; que les
moines y sont laborieux et chastes; que les liberts, les sciences et
les vertus dcoulent du trne pontifical comme de leur source naturelle.
Prouvez que j'ai menti en disant que trois millions d'Italiens
supportaient impatiemment la domination des prtres. Mais peut-tre
est-il un peu tard, maintenant que tous les sujets du pape ont manifest
par leurs actes les sentiments que j'osais leur prter.

Non, monsieur, je n'ai pas calomni le saint-pre en disant que ses
sujets aspiraient  la libert. J'en atteste l'histoire des deux
dernires annes et le cri de soulagement qui s'est lev  Bologne, 
Ancne,  Prouse et dans toutes les villes affranchies! J'atteste
l'loquence des faits, plus irrsistible encore que la vtre! J'atteste
enfin cette sourde et infatigable dolance qui s'lve en murmurant
au-dessus de la grande capitale opprime, et que tous les vents de
l'horizon emportent chaque jour vers les princes quitables et les
peuples gnreux!

J'ai dit la vrit, la triste vrit, comme je l'avais vue et touche du
doigt dans les plaies saignantes d'un peuple martyr. Mon livre tait
irrfutable; il l'est encore, il le sera toujours, tant qu'il restera
dans un coin de l'univers un laque en puissance de prtre. Croyez-vous
donc que votre parti m'aurait vou cette haine mortelle si j'avais dit
autre chose que la vrit? Non, monsieur, si vos amis avaient pu me
prendre en faute, vous ne seriez pas rduit  la triste ncessit de me
dire des injures dans une discussion du budget au Corps lgislatif. On
m'aurait cras depuis longtemps sous le poids de mes erreurs les plus
lgres, et le parti clrical, triomphant de ma sottise, me saurait un
gr infini de lui avoir fait si beau jeu. Mais j'ai frapp juste, et
voil mon crime. J'ai arrach la clef de vote de la vieille prison, et
c'est pourquoi j'ai maille  partir jusque dans Saverne avec tous les
amis du gelier.

Nous ne sommes pas encore assez lis, monsieur, pour que je vous raconte
en dtail les trois ans que j'ai passs en Alsace. Il me suffira de
rectifier les erreurs involontaires o vous tes tomb, faute de
renseignements vrais. Que n'en demandiez-vous aux personnes de votre
famille qui sont tablies dans le pays? La bonne madame Keller, votre
spirituelle et respectable tante, M. Henri de Juilly, votre cousin, ont
assist  toute l'affaire, et j'ai trouv en eux, jusqu' la fin, les
plus fidles et les meilleurs amis. Mieux que personne, ils pouvaient
vous mettre en garde contre les dnonciations inexactes de mes ennemis,
qui sont les leurs.

Vous vous tes laiss persuader (tant est grande la candeur de votre
me!) qu'aprs avoir gorg le souverain temporel de Rome, j'avais jug
trs-utile et trs-urgent de complter l'htacombe en immolant un maire
et un sous-prfet. Sr de l'impunit, confiant dans l'appui d'un
gouvernement qui pousse  la destruction des maires, des sous-prfets et
des papes, j'avais complt l'oeuvre de _la Question romaine_ en
publiant trois feuilletons dans ce journal maudit qui s'appelle
_l'Opinion nationale_.

Il est bon de vous apprendre, monsieur, que _la Question romaine_ a paru
la veille du dpart de nos soldats pour l'Italie. C'tait, si j'ai bonne
mmoire, au printemps de 1859. Les trois feuilletons que vous
incriminez, et qui sont (permettez-moi de vous le dire) au nombre de
deux, portent la date du 23 fvrier et du 20 mars 1861. Vous voyez que,
si le succs de mon premier crime m'a stimul  en commettre un second,
il ne m'a pas stimul bien vite.

On vous a d'ailleurs mal renseign sur l'heureuse et facile publication
de _la Question romaine_. Ce livre avait t imprim en Belgique; il ne
s'est pas distribu en France pendant des semaines ni mme pendant une
semaine. On ne l'a pas saisi quand l'dition tout entire tait
vendue. L'dition tait de douze mille exemplaires; nous n'en avons pu
faire entrer que quatre mille. Vous vous trompez donc des deux tiers. Si
je n'avais pas t plus prcis ni plus vrai dans les attaques que j'ai
diriges contre le pape, vos amis et vous-mme auriez eu bientt fait de
me rfuter. Vous regrettez que les tribunaux ne m'aient pas rpondu par
une bonne condamnation. On vous avait promis de me faire un procs, le
procs n'a pas eu lieu, et cela vous scandalise. Mais rappelez-vous que
le dlit d'impression, si toutefois il y a jamais eu dlit, s'tait
commis  l'tranger. Apprenez que le dlit de publication avait t
commis en France par un diteur exil  Bruxelles, et votre haute
sagesse comprendra pourquoi l'on n'a plus entendu parler du procs.

Si ces informations ne vous suffisaient pas et s'il fallait absolument
vous donner le fin mot de cette vieille histoire, je vous rappellerais
que les procs de librairie sont le plus souvent des questions
d'opportunit. A l'exception des ouvrages obscnes, la plupart des
livres ne sont saisis et poursuivis que parce qu'ils ont paru trop tt.
Il fut un temps o c'tait un crime de lse-religion que de traduire la
Bible en langue vulgaire. Aujourd'hui, l'on admire les traducteurs de la
Bible, on les plaint mme un peu, et personne ne les poursuit plus. Dieu
sait au milieu de quels dangers Pascal a fait imprimer _les
Provinciales_, que l'tat met aujourd'hui entre les mains des coliers.
Rappelez-vous les prcautions sans nombre dont Voltaire entourait la
publication de ses crits: tous les diteurs de notre temps sont libres
de rimprimer Voltaire. Le mme fait se reproduit  toutes les poques,
pour les plus modestes auteurs aussi bien que pour les grands. Tmoin
votre humble serviteur et cette mme _Question romaine_, qui se vend
aujourd'hui sans rclamation chez tous les libraires de France. Elle ne
scandalise plus personne, elle n'tonne plus personne, et pourquoi?
Parce que le temps a march; parce que les vrits qu'elle annonait
sont devenues presque banales; parce que les faits qu'elle racontait ne
sont plus ni contests ni contestables. Et je me plais  remarquer que
vous-mme, dans le rquisitoire dont vous m'avez accabl, vous n'avez
pas demand pourquoi le gouvernement ne saisissait plus _la Question
romaine_.

Mais revenons  cette jolie ville de Saverne, o vous avez tabli, un
peu lgrement, votre base d'oprations. Je suis prt  vous raconter,
_ab ovo_, cette mmorable querelle qui a attrist l'Alsace, qui l'a
blesse dans son honneur, qui s'est termine par un abus de pouvoir
inou dans nos annales judiciaires.

Il y a dix mois environ, lorsqu'on renouvela les conseils municipaux
dans tous les dpartements de la France, je me prsentai comme candidat
aux lecteurs de Saverne. Vous dire les raisons publiques et prives qui
m'avaient inspir cette ambition modeste, serait peut-tre un peu trop
long. Je me prsentai tout seul, aprs avoir sollicit vainement l'appui
de l'administration.

Je vous laisse le plaisir de vous expliquer  vous-mme pourquoi M. le
maire de Saverne me refusa l'hospitalit de la liste officielle. Cet
honorable fonctionnaire est cousin du sous-prfet, qui est beau-frre de
M. de Heckeren, qui est, suivant votre belle expression, un de ces
courageux snateurs qui dfendent le saint-sige. Le zle qui vous
pousse aujourd'hui  plaider la cause de ces messieurs nous dit assez
quelles sont leurs opinions politiques et religieuses. Une sympathie des
plus touchantes les unit  M. le prfet du Bas-Rhin. Tout se tient et
s'enchane dans notre dpartement, et c'est le cas d'admirer le doigt de
la Providence. Que vous ayez reu vos informations de Saverne ou de
Strasbourg, c'est tout un. Avouez, monsieur, que l'empereur est heureux
de pouvoir compter sur des fonctionnaires qui s'entendent si bien entre
eux et avec vous[5]!

  [5] Je suis heureux d'apprendre  mes lecteurs que le sous-prfet de
    Saverne vient d'tre dcor de la Lgion d'honneur (15 aot 1862).

La population ne marche pas dans le mme sens,  moins qu'on ne la
pousse; mais on sait la pousser quand il le faut: on sait mme pousser
en prison, pour le bon exemple, un pauvre distributeur de bulletins
malsonnants. Cependant les Savernois ne manquent pas de courage. Je ne
me prsentais pas devant eux comme vous tes venu devant les lecteurs
du Haut-Rhin. On ne prchait pas pour moi dans les glises; on prchait
mme contre moi. On ne disait pas au peuple de la ville: Voici un homme
dvou au gouvernement; si vous voulez faire un vrai cadeau 
l'empereur, votez pour notre candidat! Il se trouva pourtant  Saverne,
mme dans votre famille, monsieur, des lecteurs assez hardis pour me
donner leur voix; et j'arrivai bon vingt-quatrime sur une liste de
vingt-trois.

Je comptais sur un meilleur rsultat; et ne riez pas de ma superstition,
j'ai cru longtemps que j'avais t victime d'un miracle. Vous me
comprendrez assurment, vous qui avez la foi. Il tait six heures du
soir; on venait de clore le scrutin. M. le maire ouvrit une grande bote
de sapin, bien et dment scelle, qui renfermait les volonts du peuple
et l'avenir du conseil municipal. Mon coeur battit avec violence. On se
mit  compter les bulletins, comme on avait compt les votants. O
prodige! Les bulletins taient en majorit. Oui, monsieur, il se trouva
dix bulletins de plus qu'il n'tait venu de votants. J'ai vu cela de mes
yeux, moi qui vous parle. J'ai vu mme  Strasbourg le conseil de
prfecture, saisi d'une protestation en rgle contre ce trop-plein du
suffrage universel, dclarer que la multiplication des bulletins,
quoique miraculeuse en elle-mme, n'tait pas de nature  invalider une
lection.

A dater de ce jour, le vainqueur, c'est--dire l'autorit locale,
appliqua  tous mes amis, sans excepter vos parents, un axiome de droit
provincial que les Romains rsumaient en deux mots: _V victis!_ Les
petits sbires de la mairie me favorisrent de trois ou quatre
procs-verbaux dans la mme semaine. Mon cousin germain, Paul About,
aujourd'hui brigadier au troisime rgiment d'artillerie, fut traduit en
justice pour avoir tu un pinson sur un arbre avec un de mes pistolets.
Le tribunal de Saverne, ce tribunal que vous accusez bien injustement de
complaisance envers moi, condamna le pauvre garon  l'amende et  la
confiscation de l'arme, sans oublier les frais du procs. Votre cousin 
vous, M. de Juilly, architecte inspecteur du chteau de Saverne et pre
de trois beaux enfants qui sont vos neveux  la mode de Bretagne, fut
dnonc  Paris par les soins de M. le sous-prfet. On l'accusa d'avoir
manqu de politesse envers le premier fonctionnaire de l'arrondissement,
et il serait peut-tre destitu  l'heure qu'il est, si un excellent
homme, d'infiniment d'esprit, M. de X..., chef de division au ministre
de Z..., n'avait mis la dnonciation dans sa poche. Allons, monsieur,
retournez au Corps lgislatif et dnoncez cet abus de pouvoir! Demandez
de quel droit M. de X... s'est permis de sauver un pre de famille, et
de votre famille; de quel droit il a coup la vengeance sous le pied de
cet infortun sous-prfet! Rassurez-vous, cependant, la dnonciation
de l'_infortun_ n'a pas t tout  fait perdue. Elle a arrt une
augmentation de traitement qui tait promise depuis une anne  votre
cousin M. de Juilly.

Je vous ai confess, monsieur, que j'adorais la justice; c'est une
passion malheureuse dans certains dpartements. Toutefois, les dcrets
du 24 novembre et la loyaut avec laquelle je les vis excuter  Paris
me rendirent un peu de courage. Je publiai un de ces trois feuilletons,
c'est--dire un de ces deux feuilletons: o diable avez-vous trouv le
troisime? Je publiai, dis-je, au bas de _l'Opinion nationale_, un
feuilleton lger dans la forme, assez srieux dans le fond, comme la
plupart des choses que j'cris. Je suppose que vous l'avez lu, puisque
vous en parlez; le troisime est le seul dont vous ayez parl sans avoir
eu l'ennui de le lire. Mais, si vous avez parcouru ce petit travail sur
les liberts municipales, si vous ne vous l'tes pas fait rsumer par
vos amis de Saverne ou de Strasbourg, je m'tonne que vous ayez pu y
trouver d'indignes calomnies contre la vie publique et prive de M. le
maire de Saverne. J'ai commenc par discuter trs-raisonnablement la
question lectorale; j'ai montr que les pouvoirs les plus heureux
taient quelquefois tromps en cette matire par le zle de leurs
prfets; j'ai fait allusion  la candidature officielle d'un honorable
dput du Haut-Rhin qui vous touche de bien prs; j'ai prouv par votre
exemple qu'un gouvernement

                ... Rencontre sa destine
    Souvent par les chemins qu'il prend pour l'viter.

Aprs quoi, comme il me paraissait inutile de garder le ton srieux
durant plus d'un quart d'heure, je me suis mis  crayonner la caricature
d'une lection municipale. Pour amuser mes lecteurs et moi-mme, j'ai
fait une collection de traits pars dans les journaux, dans les discours
de la Chambre, dans les protestations adresses au conseil d'tat, enfin
dans mes souvenirs personnels. J'ai runi le tout au sein d'une ville
imaginaire nomme Schlafenbourg; j'ai invent un maire appel Jean
Sauerkraut, en franais, Jean Choucroute; un sous-prfet bigot, du nom
d'Ignacius, un candidat grotesque qui ne me ressemble pas plus par le
caractre et la figure que vous ne ressemblez  Dmosthnes par
l'improvisation. De quel droit, s'il vous plat, me reconnaissez-vous
dans le personnage de ce Gottlieb? Sur quoi vous fondez-vous pour
affirmer devant les reprsentants de la France que cet Ignacius est le
sous-prfet de Saverne, que ce Jean Choucroute est le maire de la ville?
Voulez-vous donc les tuer par le ridicule, et ne vous suffit-il pas de
les avoir compromis par votre patronage?

Mais, avant de pousser plus loin, permettez que je m'arrte en
admiration devant une de vos phrases. Cet infortun maire Choucroute,
avez-vous dit, dont le nom seul est une insulte  notre agriculture!
Ai-je insult l'agriculture franaise, et les planteurs de choux
vont-ils me demander raison? Mais moi-mme, monsieur, je suis planteur
de choux. Si jamais vous vous arrtiez  Saverne et si vous me faisiez
l'honneur de dner  la Schlittenbach avec M. de Juilly, votre cousin,
et madame Keller, votre tante, on vous servirait de la choucroute
fabrique chez nous. De la choucroute excellente, et nullement
susceptible, et qui ne se croit pas insulte par une innocente
plaisanterie. Le chou, monsieur, ne peut qu'tre honor d'un
rapprochement qui le met au rang des autorits municipales.
Qu'allons-nous devenir si les lgumes eux-mmes nous attaquent en
diffamation? Lorsque M. Louis Veuillot, votre matre en l'art de bien
dire, a compar les philosophes  des navets, on a pens qu'il traitait
lgrement la philosophie; mais nul n'a trouv qu'il insultt
l'agriculture franaise dans la personne du navet!

Aucun agriculteur ne rclama contre mon premier article, le seul dont un
passage ait t incrimin par la suite. Aucun maire ne s'en plaignit
dans le premier moment, pas mme M. le maire de Saverne. Vous nous
montrez, monsieur, cet honorable fonctionnaire n'coutant que la voix
de sa conscience et courant  la justice comme au feu. Permettez-moi de
vous faire observer qu'il attendit depuis le 23 fvrier jusqu'au 30 mars
pour dposer sa plainte! Cinq semaines de rflexions! n'est-ce pas
tonnant d'un homme indignement calomni?

Que s'tait-il donc pass dans l'intervalle? Avais-je arrach le masque
de Sauerkraut pour montrer au public la figure d'un maire vivant? Tout
au contraire: dans un deuxime feuilleton, le feuilleton du 20 mars,
j'avais racont que plusieurs petites villes reconnaissaient leur maire
dans la personne de Sauerkraut. Le fait est, monsieur, que nombre de
citoyens m'avaient crit de divers dpartements: C'est moi qui suis
Gottlieb, et notre maire est le vrai Sauerkraut! J'ai eu l'honneur de
mettre ce dossier sous les yeux de M. le juge d'instruction du tribunal
de Saverne.

Mais pourtant il s'tait produit quelque fait nouveau? Peut-tre
avais-je cruellement bless l'honneur de vingt familles, comme vous
l'avez dit loquemment, par cette figure de rhtorique qu'on appelle
hypothse gratuite? Non, monsieur, je n'avais bless l'honneur d'aucune
famille dans les deux articles qui ont paru. Si j'ai t assez
malheureux pour commettre le crime dont vous m'accusez, cela ne peut
tre que dans le troisime feuilleton. Pour celui-l, je vous le livre,
je vous l'abandonne, il m'est impossible de le dfendre contre vous,
attendu qu'il n'a jamais exist. Et dans quel intrt, je vous prie,
aurais-je bless cruellement l'honneur de vingt familles? Est-ce que la
politique la plus lmentaire ne me commandait pas de mettre le peuple
de mon ct? D'ailleurs, je connais peu la vie prive de mes voisins les
plus proches. Lorsqu'on travaille autant que je le fais, on n'a pas le
loisir de s'intresser aux mchants bruits de la province. Y a-t-il en
Alsace quelques mnages scandaleux, quelques fortunes mal acquises,
quelques familles enrichies par l'usure ou par la contrebande? C'est 
vous que je le demanderai, car je n'ai jamais arrt mon attention  ces
curiosits locales.

Cependant une plainte en diffamation fut dpose contre moi. Le fait est
exact, et je suis aise de trouver enfin dans votre discours une parole
conforme  la vrit. Une plainte fut dpose, et voici comme:

La Socit anonyme des Amis de Rome, cette sainte alliance si puissante
pour le bonheur de l'Alsace et que vous reprsentez si brillamment au
Corps lgislatif, s'imagina, aprs cinq semaines de rflexion, qu'elle
avait trouv le dfaut de ma cuirasse.

Un paragraphe de mon premier feuilleton disait que Jean Sauerkraut (et
non M. le maire de Saverne) ne serait pas fch de faire passer un
boulevard au travers de son jardin. Personne ne pouvait se tromper sur
cette allusion transparente  l'un des vices les plus gnraux de notre
poque. D'ailleurs, j'avais eu soin d'ajouter moi-mme, pour
l'dification des esprits paresseux: Jean Sauerkraut n'est pas le seul
qui raisonne ainsi, dans ce sicle d'expropriations, de dmolitions et
de boulevards.

C'est par l que je pensai tre pris; ou du moins c'est par l,
monsieur, que vos amis pensrent me prendre. Ils se rappelrent que,
longtemps avant mon arrive dans la commune, le conseil municipal avait
agit certain projet de rue qui perait le jardin et dmolissait la
maison de M. le maire. Inutile de vous dire que le maire de Saverne
avait repouss avec toute l'nergie du dsintressement une dmolition
qui menaait de l'enrichir. On rpta durant cinq semaines,  cet
infortun, que j'avais contest sa vertu dominante; on le supplia de
me poursuivre et d'attaquer aussi _l'Opinion nationale_; on lui promit
qu'il serait soutenu  Saverne,  Strasbourg,  Colmar,  Paris mme,
par cette faction puissante dont vous tes, monsieur, le glorieux
orateur. On finit par lui inspirer une demi-confiance, et, s'il n'osa
pas se porter partie civile, il s'enhardit au moins jusqu' dposer la
plainte que vous savez.

Je ne crois point vous tonner, monsieur, en vous disant que je courais
certains risques. Non que la magistrature franaise soit capable de ces
honteuses complaisances qu'il vous a plu de lui imputer; mais, s'il est
impossible de corrompre ou d'intimider nos juges, ils sont hommes aprs
tout. Lorsqu'un maire et un sous-prfet qu'ils estiment, qu'ils aiment,
qu'ils frquentent tous les jours de l'anne dans l'intimit la plus
troite, viennent se plaindre d'un journaliste obscur et qu'ils ne
connaissent que de vue, comment ne seraient-ils pas prdisposs  juger
svrement les choses? Je dois pourtant cette justice au tribunal de
Saverne qu'il ne se laissa pas entraner lgrement par les prventions
si douces et si excusables de l'amiti. Il ouvrit une enqute, il manda
une fourmilire de tmoins, ce qui ne s'tait pour ainsi dire jamais vu
dans une affaire de presse. Il ne se dcida  lancer une assignation
qu'aprs avoir entendu tous les amis du maire, tous les amis du
sous-prfet, toutes les personnes de votre honorable parti, monsieur,
rpter unanimement et comme un mot d'ordre cette formule sacramentelle:
Nous avons reconnu M. le maire de Saverne dans le portrait de Jean
Sauerkraut.

Vous l'avouerai-je cependant? ma confiance tait telle dans mon bon
droit et dans l'impartialit des magistrats, que j'attendais, sans trop
de soucis, l'heure de la justice. Au lieu d'invoquer l'appui de quelque
prince du barreau comme M. Jules Favre ou M. Ernest Desmarets, j'avais
confi ma cause  un tout jeune avocat de mes amis, qui a plus de coeur
et de talent que de rputation et d'exprience. Je prparais la dfense
avec lui, lorsque le coup de foudre dont vous avez parl nous tonna
nous-mmes et nous donna cette secousse que les physiciens dsignent par
le nom de _choc en retour_. Le maire de Saverne avait retir sa plainte!
Le tribunal n'avait plus aucune raison de nous poursuivre, et le procs
n'avait pas lieu.

Par quelles raisons un fonctionnaire municipal, indignement calomni
dans sa vie publique et prive, avait-il renonc  sa vindicte
personnelle? Voil, monsieur, ce que je ne me charge point de vous
expliquer. Celui qui lit dans les consciences connat seul les motifs
qui ont dcid le maire de Saverne. Je ne sais, quant  moi, que deux
explications: celle que les amis de M. le maire ont rpandue dans toute
l'Alsace, et celle que vous avez donne vous-mme au Corps lgislatif.

La premire des deux affecte une couleur lgendaire qui ne satisfait pas
compltement la raison. Mais vous savez que l'Alsace est encore claire
par la lueur mystrieuse des lgendes. Le garde champtre se penche 
l'oreille du paysan et lui dit: M. le maire tait all  Paris pour
assister  un mariage. Il dna aux Tuileries, comme tous les maires de
Saverne lorsqu'ils sont de passage dans la capitale; son couvert se
trouva mis, selon l'ordre hirarchique,  la droite du prince Napolon.
Mon cher ami, lui dit le prince aprs avoir trinqu deux ou trois fois,
vous avez entam un procs bien juste assurment, mais qui va supprimer
_l'Opinion nationale_.--En effet, rpond le maire, c'est pour me venger
de M. About, qui m'a caus des contrarits.--En cela vous avez bien
raison, dit le prince; mais cette condamnation me fera du tort. Je ne
vous ai donc jamais dit que j'avais plac dix millions dans ce diable de
journal?--Dix millions?--Pas un liard de moins. Vous serez dans votre
droit, je l'avoue; mais enfin votre vengeance va me coter cher.--J'aime
mieux y renoncer, dit le maire. Entre gens comme nous!...--Vous tes
bien bon, rpond le prince, et  charge de revanche!--Bien entendu.

Nous ne discuterons pas cette tradition orale, quoiqu'elle ait fait,
depuis le 24 mai, un assez joli chemin en Alsace. Rabattons-nous plutt
sur la vtre, monsieur, et voyons si vous n'avez pas pch contre la
vraisemblance, le jour o M. le comte de Morny ne vous reprocha qu'un
lger manque de loyaut. J'ai le droit de supposer que toutes vos
paroles taient peses  l'avance, puisque la roideur inflexible de
votre improvisation ne vous permit pas mme de relever le dmenti d'un
ministre. Cela tant, comment n'avez-vous pas craint de faire
concurrence au gnie rveur de nos gardes champtres? Comment osez-vous
nous montrer le ministre de l'intrieur suppliant ou sommant un maire de
retirer une plainte? Depuis quand les ministres de l'empereur ont-ils
contract l'habitude de supplier messeigneurs les maires? Ils ne
supplient pas mme MM. les vques: ils les invitent  modrer leurs
plaintes lorsqu'elles font trop de tapage dans le pays. Vous qui tes un
homme d'imagination, monsieur (car vous imaginez beaucoup de choses),
vous reprsentez-vous bien M. le comte de Persigny dans une attitude
suppliante, embrassant les genoux cagneux d'un gros maire provincial?

Qu'on le somme de retirer sa plainte, c'est une hypothse un peu moins
invraisemblable, et pourtant aucun homme pratique ne voudra l'admettre
avec vous. A quoi bon recourir aux sommations, lorsque le plus lger
avertissement suffit? Je n'coute pas aux portes des ministres, et je ne
sais pas mme si le maire de Saverne a t admis  paratre devant M. de
Persigny. Mais soyez assez bon pour supposer un instant avec moi qu'un
fonctionnaire inhabile en matire de comptabilit municipale ait touch,
dpens, pay des sommes assez rondes, sans songer  les faire inscrire
par le receveur de la commune; supposez que cet honnte maladroit ait
encouru quelque rprimande par ignorance ou par oubli des principes
lmentaires de l'administration. On ne veut point le punir, car il
n'est coupable que d'incapacit, mais on ne veut pas non plus le
proposer pour modle  tous les maires de l'Empire, en lui donnant droit
de vie et de mort sur les journaux o il croit lire une critique de sa
gestion. Dsistez-vous, lui dira-t-on, et, si vous voulez que nous
soyons indulgents, commencez par nous donner l'exemple. Ce n'est qu'aux
hommes sans pch qu'il appartient de jeter la pierre. Voil, monsieur,
le langage quitable et chrtien que je vous conseille de tenir  vos
maires, quand vous serez ministre de l'intrieur.

En ce temps-l, monsieur, je serai encore au nombre des journalistes,
car l'habitude d'crire la vrit est de celles qu'on ne perd point
aisment. Quand vous aurez le pouvoir en main, quand on aura cr pour
votre usage des tribunaux complaisants, libre  vous de venger sur moi
le pape de Rome et le maire de Saverne! Vous pourrez vous donner le luxe
de montrer sur les bancs de la police correctionnelle ce petit bout de
ruban rouge que je porte avec orgueil, parce que je l'ai laborieusement
mrit. Mais ne vous flattez pas: il vous sera, mme alors, plus facile
de nous condamner que de nous fltrir, et les bancs de la police
correctionnelle deviendront les siges de la justice, quand vous serez
les accusateurs et nous les accuss!

J'ai rpondu, si je ne me trompe,  toutes vos personnalits, moins une.
Il ne m'appartient pas de dfendre le gouvernement aprs M. le prsident
du conseil d'tat, ni de plaider la cause de la Rvolution, que M. mile
Ollivier a si noblement dfendue. Il ne me reste donc plus qu' vous
expliquer,  vous et  beaucoup d'autres, cet article sans nom qui vous
a mu d'indignation et de dgot, cet article dans lequel j'ai insult,
non-seulement les malheurs du saint-sige, mais l'honneur de notre arme
de Crime, mais la dignit mme du trne; cet article dans lequel je
suis venu vous vanter les dlices et les raffinements du despotisme
paen sous le nom de vous ne savez quel fils lgitime de la rvolution
franaise.

Mais que veut-on dire par l? daignez-vous ajouter  cette quitable
tirade. Je vais vous expliquer, monsieur, ce que j'ai voulu dire par l.

Je m'exerce  la critique d'art, et je publie ce qu'on appelle un
_salon_, pour la troisime fois de ma vie. Pour rompre la monotonie d'un
sujet qui n'est jamais trs-vari par lui-mme, j'ai cru qu'il serait
intressant d'y glisser de temps  autre,  propos d'un marbre ou d'une
peinture, quelques portraits  la plume. La mode des portraits crits
tant passe depuis longtemps, je me figurais que le moment tait
peut-tre venu de les remettre en usage. C'est un travail assez ingrat,
car il prend un temps infini et les lecteurs ne nous tiennent pas
toujours compte des efforts que nous avons faits. Ainsi, j'ai dbut par
un portrait, que dis-je! par deux portraits de M. Guizot, et je parie,
monsieur, que vous ne les connaissez point. Lisez-les, je vous en prie;
ils vous montreront dans quel esprit j'ai commenc ce genre d'tudes, et
vous serez moins tonn ensuite lorsque nous arriverons au prince
Napolon[6].

  [6] Voir  la page 233.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous avez lu? Merci. Et maintenant, monsieur, faites-moi l'honneur de me
dire quelle intention j'avais, selon vous, en crivant ce portrait? Vous
semble-t-il que j'aie voulu mettre en saillie la supriorit du pouvoir
absolu sur l'quilibre constitutionnel, ou que j'aie cherch  mouvoir
la compassion de mes lecteurs au profit d'une cause perdue? Ai-je
prpar le retour de M. Guizot aux affaires publiques? Ai-je conseill 
l'empereur de le choisir pour ministre? Peut-tre mon intention
tait-elle, au contraire, de tenir les ministres en garde contre un
ambitieux de soixante et dix ans? Cet article--ce fragment
d'article--est-il un manifeste orlaniste? ou une profession de foi
bonapartiste? ou un rquisitoire indirect contre les intrigues de
l'Acadmie franaise? Rien de tout cela, monsieur. Votre bon sens vous
le dit clairement, parce que le sujet n'est pas de ceux qui excitent les
passions violentes et aveuglent la raison des partis. Vous comprenez,
sans que je vous l'explique, que cet assemblage de dtails vrais n'a pas
d'autre intention, pas d'autre prtention, pas d'autre ambition, que de
reprsenter au vif la figure de M. Guizot avec ses ombres et ses
lumires. C'est une oeuvre d'art, bonne ou mauvaise, suivant le got du
lecteur. Placez-la, si le coeur vous en dit, au rang des amplifications
de collge, ou mme  la hauteur des tapisseries en chenille que les
demoiselles excutent dans leur couvent, ou mme au niveau de ces
sculptures patientes qu'un galrien taille  coups de canif dans une
noix de coco: je ne chicanerai point sur la qualit de l'ouvrage, pourvu
que vous reconnaissiez avec moi que ce portrait n'est qu'un portrait.

Tchez d'tre aussi juste pour celui du prince Napolon. tudiez-le,
nonobstant l'indignation et le dgot que vous avez tals devant la
Chambre; mais surtout tudiez-le de bonne foi, comme je l'ai trac.
Souvenez-vous que c'est une oeuvre d'art, et pas autre chose, et ne vous
amusez point  chercher des queues de serpent  sonnette o l'auteur
n'en a pas mis.

Le voici, ce portrait, non pas exactement tel que vous l'avez lu dans
_l'Opinion_, mais tel que je l'ai crit et envoy au journal[7]:

  [7] Voir  la page 239.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous ai loyalement averti que ce texte n'tait pas tout  fait celui
que vous avez lu dans _l'Opinion_. Il s'en faut de seize mots, qui ont
t ajouts au dernier moment sur l'preuve, et ce mode de correction
_in extremis_ ne vous tonnera point, si vous avez quelque notion des
ncessits du journalisme et de la responsabilit des rdacteurs en
chef.

Ceci pos, dites-moi, je vous prie, si ce portrait est une apothose?
Pas plus qu'une satire. J'ai esquiss de mon mieux les qualits et les
dfauts d'un homme que je connais peu, avec qui j'ai caus cinq ou six
fois, que je n'ai pas vu face  face depuis une anne environ. C'est une
peinture incomplte, si j'ai omis quelque trait d'ombre ou de lumire:
ce ne sera jamais, quoiqu'il vous ait plu de le proclamer devant la
Chambre, un tableau dgotant. Reprochez-moi, si vous voulez, la
tmrit de ma plume; dites qu'il ne sied pas  un homme qui n'est rien
de distribuer aux grands l'loge et le blme; ajoutez qu'on s'expose
ainsi aux jugements les plus faux et les plus injustes: vous avez le
droit de me le dire aprs me l'avoir prouv. O donc avez-vous vu que
j'insultais aux malheurs du saint-sige? J'ai rappel le succs d'un
discours loquent; cela n'offense que les orateurs manqus. Comment
ai-je insult l'honneur de notre arme de Crime? Exactement comme
j'ai insult l'agriculture dans le feuilleton de Sauerkraut. Ai-je
insult la majest du trne, en disant que les uns s'assoient dessus
et les autres  ct? Est-ce vanter les dlices et les raffinements du
despotisme paen que d'admirer sur parole une petite maison romaine o
je ne suis jamais entr, quoiqu'on m'ait fait l'honneur de m'y inviter
une fois?

Que le monde est mchant, monsieur! Je ne crains pas de m'en ouvrir 
vous, qui tes un homme du monde. Il s'est rencontr dans votre parti
des esprits assez mal faits pour prtendre que j'attaquais la famille
d'Orlans dans ce qu'il y a de plus dlicat et de plus sacr.
J'gratigne en passant la politique du vieux Palais-Royal, la plus
btarde que la Rvolution ait porte dans ses flancs, et vos amis
affectent de trouver dans ce mot de btard un outrage monstrueux contre
une famille exemplaire!

                   *       *       *       *       *

J'ai dit. Si votre attention m'a suivi jusqu'au bout de cette
plaidoirie, agrez mes remercments, et mme permettez-moi de
reconnatre tant de longanimit par une modeste rcompense: un conseil,
un bon conseil, que je tenais en rserve pour vous l'offrir  la fin.

M. le baron de Reinach vous a interrompu l'autre jour par un mot
profond: Parlez en votre nom! vous a-t-il dit; ne parlez pas au nom de
l'Alsace! Les journaux alsaciens soutiennent la mme thse depuis le
commencement de la semaine, et semblent persuads que ce n'est pas
l'Alsace qui parle par votre voix. Je suis sr que vous-mme, dans le
silence du cabinet, tout en martelant vos improvisations du lendemain,
vous songez avec un fin sourire  ces pauvres lecteurs qui vous ont
rchauff dans leur sein. Et la conscience, que dit-elle? La logique
doit aussi vous rappeler de temps  autre que le propre d'un
reprsentant est de reprsenter ceux qui l'ont lu. Si du moins vous
reprsentiez ceux qui vous ont fait lire! Mais non.

Croyez-moi donc, monsieur, n'attendez pas les lections gnrales pour
rajeunir votre mandat. Allez vous retremper dans le suffrage universel
et revenez invulnrable comme Achille! plus invulnrable que lui! car
Achille avait t plong dans l'eau du Styx par le prfet du Haut-Rhin,
ce qui permit au malin Pris de le blesser au talon.

                   *       *       *       *       *

_Je croyais en avoir fini avec le procs de Saverne. Mais je reus une
nouvelle assignation, l'affaire fut de nouveau inscrite, et le tribunal,
plus docile  la voix du sens commun qu' l'loquence de M. Keller,
m'acquitta._




VI

UN PEU DE TOUT, UN PEU PARTOUT


Ma chre cousine,

Tu me demandes pourquoi j'ai dfendu les victimes de Castelfidardo?
Pourquoi? Mais pour me faire abmer par la _Gazette de France_. Elle n'y
a, parbleu! pas manqu, et le chtiment de ma bonne intention ne s'est
pas fait attendre. O _Gazette_! moniteur de ceux qui n'ont rien oubli,
rien appris! j'essaye d'arracher aux svrits d'une loi draconienne les
plus beaux et les plus braves jeunes gens de votre arme; je sollicite
des _lettres de relief_ pour les pauvres hros que vous avez envoys 
la boucherie; je recommande  la clmence du prince les fils de vos
vieux abonns, les seuls yeux qui vous lisent sans lunettes, les seuls
estomacs qui digrent M. Janicot sans pastilles de Vichy! et vous me
rpondez d'une voix aigre et sentencieuse: La Rvolution se fait une
gloire d'achever les mutils.

Je ne suis pas la Rvolution; je ne suis qu'un bon jeune homme clos
sous ses ailes. Si j'tais la Rvolution en personne, je sais bien ce
que je ferais. Je mettrais une cocarde  mon bonnet, j'irais visiter
Rome, Venise, Pesth, Varsovie. J'achverais la grande oeuvre du XVIIIe
sicle; j'achverais la rsurrection des nationalits, l'mancipation
des peuples, la destruction des privilges, la... Mais pardon: je ne
suis qu'un bon jeune homme, et il importe aujourd'hui que j'achve mon
feuilleton.

Pourquoi la _Gazette_ a-t-elle dit que je ne me montrais pas fort dans
l'interprtation des lois? C'est prcisment sur ce terrain que je suis
infaillible, parce que je suis ignorant, que je connais mon ignorance et
que je n'avance rien sans l'avoir tudi aux bonnes sources. Si j'tais
seulement licenci en droit, je serais sujet  l'erreur.
J'interprterais les textes moi-mme, au lieu de feuilleter les
jurisconsultes; je ferais des raisonnements comme celui-ci:

  Lamoricire a obtenu l'autorisation de servir le pape; donc, ses
  soldats l'ont obtenue _moralement_.

Si j'tais avocat (M. Janicot l'est sans doute), je prendrais peut-tre
pour un commentaire du Code cette phrase de M. de la Guronnire:

  Castelfidardo ne rappellerait qu'une dfection, si une poigne de
  _jeunes Franais_ n'avait pas soutenu avec un noble courage son choc
  ingal. Je dirais: M. de la Guronnire est conseiller d'tat. Or,
  il est vident que les conseillers d'tat ont le droit de faire et
  d'interprter les lois; or, les combattants de Castelfidardo sont
  dsigns ici sous le nom de jeunes Franais: donc, ils n'ont point
  perdu la qualit de Franais, et l'article 21 du Code civil ne saurait
  les atteindre.

Enfin, si j'avais fait mon droit, je dirais peut-tre avec M. Janicot,
jurisconsulte de la _Gazette de France_:

  L'article 21 enlve la qualit de Franais  ceux qui s'affilient 
  une corporation militaire trangre. Cela s'applique aux volontaires
  de Garibaldi.

Mais je ne suis qu'un ignorant. Le sens commun m'indique que le mot
_corporation_ n'a pas le mme sens que _bande arme_. M. l'avocat
gnral Nouguier, lorsqu'il requrait contre le gnral Clouet, ne
s'avisa jamais de dire qu'il tait affili  une _corporation_ en
servant dans les _bandes_ de don Carlos. Je sens, je sais, je comprends
que corporation militaire signifie un ordre militaire reconnu
diplomatiquement dans le droit international. Et, comme les ignorants
n'ont rien de mieux  faire que de consulter les auteurs spciaux, je
vais chercher le Commentaire de Dalloz, n 572, _Droits civils_, et je
lis:

  Par corporation militaire, on entend un ordre militaire, tel que
  l'ordre de Malte ou l'ordre Teutonique.

Un savant comme M. Janicot ne craint pas de dire que Napolon III, ayant
perdu la qualit de Franais, ne pouvait tre lu lgalement en 1848.
Mais un bon jeune homme, qui n'est pas fort dans l'interprtation des
lois, rpondra sans peine  M. Janicot:

Aux termes de l'article 21, le souverain peut rendre la qualit de
Franais  ceux qui l'ont perdue. Or, quel tait le souverain de la
France en 1848? Le peuple. En nommant Louis-Napolon prsident de la
Rpublique, il lui a rendu pour le moins la qualit de Franais. Y
a-t-il un acte de souverainet plus incontestablement lgitime que ce
dcret de la nation, rendu par le suffrage universel?

Aprs le point de droit, on pourrait discuter le point de fait, et
reprocher  M. Janicot les coups de pied qu'il donne  l'histoire.
L'histoire est une majest inviolable qui devrait tre  l'abri de tous
les coups de pied, sans excepter les coups de pied du lion.

M. Janicot affirme que le gouvernement franais n'a pas interdit les
enrlements dans l'arme du pape. Il sait pourtant que la police a
arrt et emprisonn  Lyon les embaucheurs de l'arme pontificale. Les
volontaires ne partaient pas en troupes, mais isolment. Le gouvernement
aurait d leur rappeler l'article 21; il ne l'a pas fait et je le
regrette. Mais personne n'a le droit d'arrter M. le marquis de X... ou
M. le vicomte de Z... lorsqu'ils demandent un passe-port pour l'Italie.

Au dire de M. Janicot, les garibaldiens ont reu la solde de
Victor-Emmanuel, des congs en rgle dlivrs par les agents officiels
de Victor-Emmanuel. Nous savons tous le contraire. Tite Live, qui fut
un historien romain, comme M. Janicot, et qui avana plus d'une fois des
assertions inexactes, comme M. Janicot, avait du moins la dlicatesse de
dire: Si ce fait parat invraisemblable  quelques lecteurs, je
rpondrai que l'univers, ayant subi la domination de Rome, doit
galement se soumettre  son histoire. Nous prendrons les assertions de
M. Janicot pour paroles d'vangile quand nous aurons pris le comte de
Chambord pour roi de France. Attendez que tous les Franais soient
morts,  mon bon monsieur Janicot!

Attendez que le saint office ait brl tous les livres, journaux et
mmoires contemporains, si vous voulez dire que Garibaldi s'est vant
d'avoir teint ses mains dans le sang franais. Voici, monsieur,
l'admirable proclamation que le plus grand soldat de notre poque
adressait  ses compagnons en 1849, aprs le sige de Rome:

Soldats,  ceux qui voudront me suivre, je ne promets qu'une chose: des
marches, des alertes, des combats  la baonnette; pas de solde, pas de
caserne, pas de souliers, pas de pain! _Si nous avons t obligs_ de
teindre nos mains du sang franais, nous les plongerons jusqu'au coude
dans le sang autrichien. Qui aime l'Italie me suive!

La mode, qui change la forme des gouvernements et des chapeaux, n'est
pas seulement capricieuse: elle est souvent injuste et cruelle. J'tais
au collge  Paris durant l'insurrection de juin 1848. Je me rappelle
encore avec un sentiment d'horreur l'incroyable varit de crimes que
les journaux du temps imputaient aux insurgs. Les pauvres diables
n'avaient pas de journal o rpondre, et ils resteront  jamais sous le
coup de rquisitoires fabuleux. Cependant il est certain que leur
tentative fut plus criminelle dans son principe que dans ses moyens
d'excution.

Les dictateurs de Rome ont t jugs avec la mme violence en 1849. Tout
le monde avait le droit de les accuser, personne de les dfendre. Il a
fallu dix ans pour que l'Europe et la France elle-mme rendissent
justice aux vertus de Garibaldi. Aujourd'hui, personne n'en doute.

Mazzini a t moins heureux. On le regarde encore dans presque tous les
partis comme un buveur de sang, un distributeur de poignards et de
bombes, un homme qui tient cole d'assassinat. Les horreurs du 14
janvier 1858 ont t inscrites  son avoir, d'office. Cependant Mazzini
renie nergiquement les thories et les crimes qui lui sont imputs.
Mazzini a des amis qui l'estiment et le respectent, Garibaldi, entre
autres. Qui sait si la vrit ne luira pas un jour en faveur de Mazzini?
Je ne suis pas suspect de partialit, lorsque je prends sa dfense. Je
l'ai attaqu violemment sans savoir au juste ce qu'il avait fait. J'ai
rpt des accusations qui circulaient de bouche en bouche, j'ai cd au
courant de l'opinion, peut-tre de l'absurdit publique. Hlas! on est
toujours le Janicot de quelqu'un. J'ai peut-tre t le Janicot de
Joseph Mazzini!

    Hier, j'tais chez des gens de vertu singulire,

qui parlaient de lgitimit et de rvolution. Tu sais, cousine, que
rvolution et lgitimit sont les deux mots du jour, et l'on n'en lira
pas d'autres sur les drapeaux de l'Europe dans le branle-bas qui se
prpare. Une jeune dame qui n'est pas une femme politique laissa tomber
au milieu du discours la rflexion suivante:

--Je remarque que les rois et les simples ducs rgnants, lorsqu'ils sont
congdis par leurs sujets, emportent toujours une centaine de millions
pour se distraire des ennuis de l'exil. Les chefs des rvolutions vont
tous mourir de faim sur la terre trangre, et c'est eux qu'on accuse
d'avoir vol le pauvre peuple. Pourquoi?

Pourquoi? Je n'en sais rien, sinon parce qu'il y a deux morales, comme
un sophiste nous l'a prouv lgamment dans des jours mauvais. Dans tous
les cas, il n'y aura plus deux justices en France. Tu te rappelles le
temps o l'on pouvait tout dire et tout faire impunment, pourvu qu'on
s'habillt d'une robe longue. La soutane couvrait tout, depuis les
violences du prdicateur insurg jusqu'aux faiblesses de l'abb Mallet.
Une bonne circulaire de M. Delangle a modifi cet ordre de choses.

A propos de l'abb Mallet, Thrse Bluth est retrouve. Un notaire de
Londres nous le certifie, et l'infaillibilit des notaires anglais est
hors de doute. Cependant il restera quelque hsitation dans les esprits
mal faits, tant qu'on ne m'aura pas accord ce que je demande. S'il est
vrai que Thrse ou Sophie Bluth soit de ce monde, si elle vit heureuse
dans un couvent anglais, si elle tient  rassurer sa famille et ses
amis, si ses suprieurs lui laissent assez de libert pour qu'elle
puisse entrer dans une tude de notaire, je la supplie d'entrer demain
chez un photographe, un bon.

Qu'elle choisisse le Nadar, ou le Pierre Petit, ou l'Adam Salomon de
Londres, et qu'elle nous envoie sa carte de visite  cinquante
exemplaires. A cette condition, la famille Bluth, la presse franaise et
la justice pourront se dclarer satisfaites; sinon, non. Je te disais
bien que la photographie est une bonne chose. La peinture est plus belle
assurment, mais il n'y a d'authenticit que dans la photographie. Un
portrait de Thrse-Sophie, ft-il sign d'Hbert, de Baudry, de
Flandrin ou mme de M. Ingres, ne serait qu'une preuve morale et
contestable; contre la photographie, on ne discute point.

L'exposition des Beaux-Arts s'ouvrira  Paris le 1er mai prochain. M. le
directeur gnral des muses avait dcid qu'un artiste ne pourrait
envoyer au Salon plus de quatre ouvrages, mais il est revenu
spontanment sur cette mesure de rigueur. Il est certain qu'un systme
de numration fond sur l'unit aurait fait la part trop grande aux
peintres d'histoire, trop petite aux peintres de genre.

Une note publie dans les journaux a prvenu nos artistes qu'il ne
fallait esprer aucun dlai. Tous les ouvrages devaient tre envoys le
1er avril, avant six heures. Hors du 1er avril, point de salut. Point de
faveur, mme au mrite, au succs,  la gloire. J'aime  entendre
proclamer de si haut l'galit des artistes devant la loi. Cependant je
ne blme pas les exceptions qu'on a faites au profit de M. Yvon et de
quelques autres. L'exception confirme la rgle, comme un bon soufflet
confirme un insolent.

Quelques peintres recommandables, ou tout au moins recommands, ont
lud le rglement en apportant le 1er avril des toiles inacheves
qu'ils terminent dans le palais de l'Exposition.

Pour la premire fois, cette anne, les tableaux seront rangs dans les
salons, comme dans le livret, par ordre alphabtique. C'est une heureuse
combinaison, qui permettra de runir en un bloc l'oeuvre de chaque
artiste. Point de salon d'honneur  prendre d'assaut: chacun chez soi.
On n'a fait une exception que pour les peintures officielles, qui sont
runies dans un seul salon. Ceux qui aiment la note officielle
s'enfermeront l dedans et seront satisfaits.

Je pourrais dflorer le plaisir que tu auras le 1er mai, en te donnant
un aperu de quelques ouvrages remarquables. J'en ai vu plus d'un dans
les ateliers, mais ce genre d'indiscrtion n'est pas de mon got, et, si
je te parle aujourd'hui du buste de M. Pietri, c'est qu'il ne doit pas
tre expos.

Un statuaire italien, aujourd'hui franais, M. Parini, de Nice, est
l'auteur de ce remarquable ouvrage, remarquable surtout au point de vue
du sentiment, car David (d'Angers) a fait beaucoup mieux. Mais que
plusieurs citoyens de Nice aient eu l'ide de commander le buste de M.
Pietri, qu'ils se soient cotiss pour acheter un beau marbre de Carrare
et faire sculpter le portrait de l'homme qui les avait runis  la
France, c'est un fait assez important  citer aujourd'hui.

Par un hasard heureux, le marbre est arriv chez M. Pietri le jour mme
o l'honorable homme d'tat avait plaid si loquemment la cause de
l'Italie.

M. Parini, comme tous les Italiens d'aujourd'hui, est avant tout un
ornemaniste habile. Il a fond  Nice une modeste cole de sculpture, et
les jeunes paysans descendent de la montagne pour tudier autour de lui.
Une subvention de six cents francs, fournie par la ville, entretient
pauvrement cette cole naissante. Les lves apportent de chez eux une
provision de pain, de fromage et de fruits secs pour toute la semaine.

C'est beau et simple comme l'antique. Ils sont sobres et bien dous, ces
petits Italiens; affams de succs plus que de toute autre chose. Je
n'ai rien vu de plus intressant et de plus sympathique, si ce n'est
peut-tre ces tudiants grecs de l'universit d'Athnes qui s'engagent
comme domestiques pour suivre les cours de mdecine ou de droit.

Puisque nous voici dans Athnes, restons-y. Un Athnien qui crit le
franais comme nous, M. Marino Vrto, vient de publier un album des
monuments modernes de sa ville natale. Les vues sont fort exactes,
lithographies avec soin d'aprs la photographie. Avec quel plaisir je
les ai revus, ces difices de marbre blanc!

Beaux ou laids, la question n'est pas l; mais ils me reportaient  huit
ou neuf ans en arrire; ils me rappelaient deux annes de solitude et
d'ennui dont j'ai gard au fond de l'me je ne sais quelle vague
douceur. Ils me rajeunissaient d'autant; ou plutt non, car les
arbrisseaux que j'ai laisss l-bas sont devenus de grands arbres. La
nation grecque deviendrait grande aussi, je le crois, j'en suis sr, si
l'Europe voulait lui donner un peu d'air et de lumire.

Je n'ai vu qu'une phrase  critiquer dans le texte de M. Marino Vrto:
la premire. L'auteur s'adresse  Sa Majest la reine, connue pour ses
vertus, son ambition et sa beaut un peu trop monumentale: Majest, lui
dit-il, cet album contenant les vues des principaux monuments d'Athnes
ne serait pas complet si l'on ne lisait sur la premire page le nom
auguste de Votre Majest. Ne dirait-on pas une pigramme? Dans une
ddicace, c'est nouveau.

Les Athniens de Paris ont prouv des sentiments assez divers en lisant
que M. Villot, conservateur des tableaux du Louvre, tait lev 
l'emploi de secrtaire gnral des Muses, et dcor de la croix
d'officier. Quelques personnes ont pu croire que le gouvernement
rcompensait M. Villot d'avoir modifi l'aspect des plus beaux tableaux
du Louvre. Cette interprtation, si elle tait bonne, porterait un coup
assez rude aux nouveaux privilges de l'Acadmie des beaux-arts. Mais
dtrompe-toi, cousine, si tu t'es trompe en lisant le _Moniteur_.

En levant M. Villot au rang de secrtaire gnral, on met  l'abri tous
les tableaux du Muse, car un secrtaire crit et ne gratte point, sinon
le papier. Le terrible conservateur a les mains lies d'un ruban rouge,
et l'on a fait la rosette si solide, qu'il ne pourra jamais se dtacher.

Adieu, cousine. Mais non, pas encore. J'ai fait un petit voyage 
Dunkerque, et je te parlerai bientt de cette jolie sous-prfecture.

On y voyait jadis une rue Arago, qui s'appelle aujourd'hui rue des
Capucins; car nous sommes dans un sicle de progrs. Arago, notre grand
Arago, ne s'est lev que jusqu'aux astres; les capucins montent au
ciel. Tmoin le P. Archange, un bienheureux que la cour impriale d'Aix
se promet de juger dans quinze jours. Quel homme! il a prouv que tous
les chemins conduisent  la flicit cleste, mme le chemin de fer du
Midi.




VII


Les meilleurs amis ne trouvent plus rien  se dire lorsque par aventure
ils ont t deux mois sans causer ensemble. C'est qu'ils ont tant de
choses  raconter, que l'une fait tort  l'autre, et qu'on ne sait par
quel bout commencer. Voil prcisment o j'en suis avec les lecteurs de
_l'Opinion nationale_. Je leur dois compte de tout ce qui s'est pass
dans le monde artistique, et les vnements n'y manquent pas, Dieu
merci!

La jolie faade du palais des Beaux-Arts est dcouverte; la fontaine
Saint-Michel a perdu les singes et les griffons qui n'embellissaient
point sa triste architecture; les deux thtres du Chtelet s'lvent
paralllement et lourdement comme deux pts jumeaux. Tout un peuple
d'entrepreneurs s'acharne  construire de grosses maisons en pierres de
taille sur des terrains  quinze cents francs le mtre, le long d'une
myriade de nouveaux et inutiles boulevards. On s'occupe srieusement de
mettre tout Paris en boulevards, en attendant l'occasion de mettre en
ports de mer toutes les ctes de France. De leur ct, les habitants de
Paris, mus de la chert croissante des loyers, et craignant d'habiter
bientt une ville inhabitable, mditent de se racheter  prix d'argent,
comme les Vnitiens. Je ne sais pas s'ils donneront suite  ce projet;
mais, suppos qu'il leur cott deux cents millions pour obtenir le
droit de choisir un maire et un conseil municipal, je crois qu'ils ne
feraient pas une mauvaise affaire. La rpression immdiate de
l'agiotage, la diminution des octrois, la baisse des loyers, la
suppression du macadam et cent autres bienfaits du nouveau rgime nous
rembourseraient nos deux cents millions avant la fin de l'anne.

Cent soixante et dix architectes ont pris part au concours ouvert pour
la construction d'un Opra. Sur le total des concurrents, on en compte
environ cent soixante-neuf qui disent: Le concours n'est pas srieux;
on ne nous a pas donn assez de temps; le prix tait dcern d'avance:
nous avons travaill au profit d'un vainqueur dsign qui s'inspirera de
nos projets pour embellir et modifier le sien! J'imagine pourtant que
si, dans tous ces plans, il se trouvait un chef-d'oeuvre, l'autorit se
rangerait au jugement du public[8].

  [8] J'ai eu raison par hasard: une fois n'est pas coutume.

Il ne m'appartient pas de dcerner le prix du concours. Un homme spcial
vous a dit, il y a huit jours, tout ce qu'on pouvait dire sur la
question. Toutefois, j'ose ajouter que les amateurs, les curieux et les
architectes eux-mmes placent en premire ligne les projets de M.
Garnier, de M. Duc, de M. Duponchel et de M. Viollet-le-Duc. Si les
plans de M. Viollet-le-Duc sont adopts en principe, comme on disait
avant le concours, on pourra les modifier utilement, grce aux travaux
de ses voisins. Dans tous les cas, je ne doute point que le gouvernement
ne rcompense les beaux talents qui se sont produits en cette occasion.

On pouvait prdire  coup sr que le peuple le plus spirituel du monde
ne manquerait pas d'envoyer au concours quelques chantillons de sa
sottise. Je ne me charge point de dcrire les projets bouffons qui
installaient le nouvel Opra dans une gare de chemin de fer ou dans une
cathdrale gothique. Il y aurait trop  dire et trop  rire.

Un diteur (qu'il soit bni d'avance!) nous promet une collection de
photographies reprsentant l'_oeuvre de Henri Leys_. Nous pntrerons
donc enfin dans l'intimit de ce grand matre de la Flandre moderne! La
France ne le connat pas. Elle l'a entrevu au Salon de 1855. Elle a
devin que les Van Eyck et Hans Hemling revivaient par miracle dans un
contemporain; mais il fallait cette publication pour que M. Leys et
droit de cit dans nos cabinets et nos bibliothques.

Notre Gustave Dor entrera avant un mois dans toutes les bibliothques
de l'Europe, comme Alexandre  Babylone. Il a termin son illustration
de Dante, ce pome dans un pome, ce chef-d'oeuvre dans un
chef-d'oeuvre. Aprs vingt mille dessins, petits et grands, reproduits
et vulgariss par la gravure sur bois, aprs la traduction de _Rabelais_
en langue visible, aprs les _Contes drolatiques_, le _Voyage aux
Pyrnes_, _le Juif errant_, _le Chemin des coliers_, et tant d'autres
oeuvres qui nous paraissaient capitales, Gustave Dor s'est persuad
qu'il n'avait encore rien fait. Il a voulu prouver aux connaisseurs et
aux artistes que ses premiers travaux, si justement admirs, n'taient
que les ttonnements du gnie qui se cherche. Comme ces chevaliers de
l'ge hroque, qui ne croyaient pas avoir fait leurs preuves tant
qu'ils n'avaient pas mis un gant par terre, il a lutt corps  corps,
durant toute une anne, avec le rude gant de Florence. C'est un noble
combat, je vous le jure, et les juges du camp dcideront qu'il y a deux
vainqueurs et point de vaincu. On dira que le jeune artiste (il n'a pas
encore trente ans) est sorti de l'Enfer de Dante comme Achille sortit du
Styx: invulnrable.

Mais je m'aperois que l'admiration me pousse  la mtaphore. En
relisant le paragraphe ci-dessus, j'y trouve des mots qui
n'appartiennent pas  la langue de notre temps, comme _gnie_,
_chef-d'oeuvre_, etc. Faut-il les effacer? Ma foi, non. Le lecteur les
rtablirait de lui-mme aprs avoir vu le livre de M. Dor ou simplement
les chantillons splendides qui sont exposs au boulevard des Italiens.

Je vous ai dj dit un mot de cette exposition permanente, cre par M.
Martinet au profit du public et des artistes. Il est probable que nous
en parlerons encore, et souvent. On ne saurait trop encourager les
tablissements artistiques et littraires qui se fondent sans le
concours de l'tat. La socit chorale de MM. Paris et Chev, les
entretiens et lectures de la rue de la Paix, les expositions du
boulevard des Italiens et de la rue de Provence ont droit  toute notre
sympathie,  part le mrite des doctrines et le degr des divers
talents. C'est qu'on ne saurait trop vivement ragir contre l'indolence
de notre nation, qui remet tout aux mains des gouvernements et ne laisse
rien  l'initiative des individus. Le peuple franais veut tre
gouvern, comme le lapin aime  tre corch vif. Nous sommes tous les
fils ou du moins les btards de ces gentilshommes qui ne savaient pas se
refuser le luxe d'un intendant, sans ignorer qu'il en cotait assez
cher. Voulons-nous rformer un abus, sentons-nous le besoin de quelque
nouveaut utile ou honorable, nous levons les bras vers ceux qui nous
gouvernent, au lieu de nous aider nous-mmes. Il suit de l que, si les
intendants ont l'oreille dure, le bien ne se fait pas, le progrs
s'arrte  mi-chemin, les ides fcondes restent en souffrance. Que le
ciel nous envoie une administration des Beaux-Arts un peu nonchalante et
mondaine, les expositions officielles deviendront de plus en plus rares,
et les artistes, privs de tout autre encouragement, s'endormiront. Le
salon du boulevard des Italiens est institu tout exprs pour les tenir
en veil. Ce n'est pas une spculation, ni un commerce. Le produit des
entres paye le loyer et les frais gnraux; l'administration peut
intervenir gratis entre le producteur et l'acheteur et remettre 
l'artiste le prix intgral de son oeuvre. Grce  l'excellente ide de
M. Martinet, un peintre n'est plus rduit  passer sous les fourches
caudines du marchand, ni  guetter l'heureux accident d'une exposition
officielle. Il y a mieux: on peut exposer l les ouvrages destins au
Salon, juger de l'effet qu'ils produisent, et corriger les dfauts qui
avaient pass inaperus dans la lumire complaisante de l'atelier. On
peut, aprs le Salon, remettre sous les yeux du public une oeuvre
sacrifie que la commission de placement avait porte aux nues,
c'est--dire au plafond. Les jeunes gens limins par le jury du palais
de l'Industrie peuvent se pourvoir en appel au boulevard des Italiens.
Voici, par exemple, M. Mouchot, un jeune homme sans exprience, mais non
sans talent. Ses tudes du Caire auraient offusqu les yeux acadmiques
de la section des Beaux-Arts, et pourtant la sincrit charmante de ce
dbutant mrite d'tre encourage. M. Henri de Brackeleer se place dans
la mme catgorie. Son tableau d'intrieur est une oeuvre d'colier.
Mais M. de Brackeleer est un colier d'une excellente cole. C'est un
jeune Courbet, mais un Courbet sans morgue, qui n'a pas eu le nez cass
par l'encensoir de M. Champfleury. M. Saint-Franois, autre lve, mais
qui pourra bien devenir un matre.

Tel artiste qui boude les salons officiels ne craint pas de s'exposer
ici. Madame Cav, par exemple. Elle a envoy deux de ces aquarelles
vigoureuses, hautes en couleur et d'une nergie toute masculine, qui
nous aveuglent  force de nous blouir et drobent au critique lui-mme
les incorrections du dessin.

Je vous disais qu'une exposition particulire rpare quelquefois les
injustices du placement officiel. Voyez plutt les _Ptres arabes_ de M.
Gustave Boulanger: ils ont t exposs au Salon; on me le dit du moins
et je le crois. Cependant je ne les avais jamais vus, quoique j'aie
furet soigneusement dans les moindres recoins du Palais de l'Industrie.

Comment ai-je donc fait pour ne pas voir, pour ne pas admirer ce
merveilleux tableau d'une belle soire dans le dsert? Quel nuage s'est
mis devant mes yeux, pour me drober un aspect si original et si nouveau
de l'Algrie? Ce n'est pas le dsert de convention, le dsert aride,
brl par le simon, la terre cuite au soleil; c'est le dsert
verdoyant, frais et fleuri, ce grand pturage d'Afrique o les pluies
d'automne rveillent tous les ans une fcondit prodigieuse.

Parmi les peintres auxquels la lumire du boulevard des Italiens aura
donn des enseignements utiles, je n'en veux citer que trois: M.
Mazerolle, M. Luminais, M. de Curzon. Le tableau de M. Mazerolle,
grandement conu, largement trait, ressemblait hier encore  une
dcoration en dtrempe. Un lger changement dans le fond, un ton nouveau
jet dans le ciel, a modifi en un jour l'aspect de la peinture. Les
chairs sont vraies et vivantes; le tableau a gagn cent pour cent.

L'immense composition de M. Luminais, oeuvre de vrai talent et de grand
courage, paraissait une et solide dans l'atelier. On l'apporte 
l'exposition du boulevard, elle faiblit. Hommes et chevaux se dissipent,
s'parpillent, se fondent, s'vaporent comme les flocons d'un ciel
pommel sous les feux du soleil levant. L'artiste vient, voit et
s'tonne. Il prouve cette dception si commune  l'ouverture du Salon.
Heureusement, rien n'est dsespr; le Salon officiel n'est pas encore
ouvert; il est temps de chercher un remde. A l'oeuvre! Le remde est
trouv. Quelques glacis ranimeront les vigueurs molles. Il faut appuyer
ici, et l, et un peu partout. Quelques journes de travail, et cette
grande toile un peu languissante vivra de la vie la plus robuste.

Vous aussi, mon cher Curzon, mon excellent ami, mon vieux compagnon de
voyage, vous tirerez grand profit de cette petite exposition.
Non-seulement elle a remis sous nos yeux votre _Jardin du couvent_, une
petite merveille de vrit aimable, mais elle vous montrera des
imperfections que ni vous ni moi n'avions remarques dans ce joli
tableau de _l'Amour_. Vous sentirez que le ton de la figure est trop
ple, et que le plus puissant des dieux est comme entach de dbilit.
Vous teindrez l'clat de certains accessoires; vous effacerez quelques
boucles de cette belle petite chevelure emprunte  l'agneau de saint
Jean-Baptiste. C'est l'affaire de quelques heures pour un homme de votre
talent et de votre volont, et la belle Psych que nous avons admire il
y a deux ans recevra de vos mains un amant digne d'elle. Ses bras blancs
ne seront plus en danger de saisir un nuage rose artistement model.

Je ferais concurrence au catalogue si je voulais numrer ici toutes les
oeuvres intressantes qui remplissent l'Exposition du boulevard. Le
foyer de la Comdie-Franaise, dmoli pour un an ou deux, a envoy l
les tableaux historiques dont il s'enorgueillissait autrefois. Il y en a
de toutes mains: de Grard et de Dubufe, de M. Delacroix et de M. Picot,
de Latour et de Vanloo, et de notre vaillant Geffroy, grand comdien et
peintre excellent: _Doctor in utroque._

La grande nouveaut (pour moi du moins) dans cette collection, c'est la
_Mort de Talma_, par M. Robert Fleury. Rien n'est plus vrai, plus
poignant, plus mourant que ce dernier acte d'une belle existence
tragique. Je croyais connatre l'oeuvre complte de M. Robert Fleury;
cette page me le montre sous un aspect nouveau. Il est aussi puissant et
aussi original dans cette chambre de malade claire par un triste rayon
de jour ple et froid, que dans le _Colloque de Poissy_.

Si le premier salon est occup par les tableaux de la Comdie-Franaise,
le second et le troisime sont remplis un peu au hasard, dans un
dsordre charmant, par tous les matres de l'cole moderne. Madame Rosa
Bonheur et M. Troyon s'y disputent, comme partout, l'hritage de Paul
Potter. M. Corot, le plus jeune, le plus frais et le plus potique des
paysagistes, M. Corot, l'homme-printemps, y conduit le choeur des
nymphes au bord des eaux claires, sous la tendre feuille. En approchant
de ses tableaux, on entend le chant des oiseaux, le bruissement des
lzards sous l'herbe, et aussi quelque vague harmonie oublie dans les
airs par la lyre de Thocrite. Une vague senteur de foin coup vous
enivre, et le coeur se gonfle doucement.

M. Daubigny a-t-il jamais rien expos de plus beau que cette peinture du
soir et ce troupeau rentrant au village sous le regard de la lune? Je ne
sais. Voici une, deux, trois toiles de M. Thodore Rousseau. Les
premires ne sont que des tudes de matre; la troisime a l'aspect
grandiose et les lignes d'un paysage historique. Parlerons-nous
maintenant de M. Tabar, de M. Villevieille et de M. Harpignies? Je n'ose
trop; j'ai pris d'un ton trop haut. Et pourtant, que de grce et de
vrit dans les deux derniers, et quelle vigueur dans l'autre!

Prenez vos lunettes bleues: ceci vous reprsente les lagunes de Venise,
embellies par le pinceau prismatique de M. Ziem. Nous irons voir ensuite
les portraits de M. Ricard et de M. Bonnegrce, clairs par un ptard
de lumire en plein visage, et nous viendrons nous reposer de nos
blouissements devant la _Marie-Antoinette_ de M. Mller.

C'est une toile de grande valeur, juste d'aspect et de proportion,
compose avec beaucoup de got, labore consciencieusement  la lumire
la plus vraie de l'histoire. Je ne crois pas que M. Mller ait jamais
montr plus de talent que dans ce petit drame politique, bourgeois et
surtout humain, car il n'y a point d'indiffrence ou d'esprit de parti
qui tiennent l contre. Malheureusement, le drame est plutt dans le
sujet et dans la composition que dans la peinture. M. Mller, si vivant
et si bien portant, prira par le joli. C'est son ver rongeur. Les
bourreaux de la reine sont destins  nous faire peur; et cependant ils
sont presque jolis. Leurs gilets chatoient par la force de l'habitude ou
du temprament de M. Mller. Les rayons de lumire foltrent dans le
cachot, comme ces polissons du cimetire qui jouent aux billes sur une
tombe.

Je suis sr que j'oublie une bonne moiti de ce que je voulais vous
dire, car nous n'avons parl ni de M. Delacroix, ni d'une merveilleuse
aquarelle de M. Gavarni, ni d'un _tableau_ de M. Daumier, un vrai
tableau, ma foi! une sorte de Millet mtin de Decamps.

Nous n'avons rien dit de M. Diaz, qui pourtant a expos l quelques-uns
de ses plus petits et de ses meilleurs ouvrages. Nous avons pass sous
silence la peinture de M. Chaplin, une jeune personne qui a la voix
aussi fausse que frache. Il est trop facile de la critiquer, mais on ne
se lasse pas de l'entendre.

Ce qu'on ne saurait oublier sans ingratitude, ce sont les derniers
ouvrages de Decamps. Ce qu'on ne pourrait omettre sans crime, c'est la
soeur de la _Vnus Anadyomne_, la nice de _l'Odalisque_, _la Naade_
de M. Ingres.

Vous vous demanderez sur quelle herbe j'ai march, mais c'est plus fort
que moi, il faut encore que je crie au chef-d'oeuvre. Jamais le roi,
jamais le dieu de la peinture moderne, jamais M. Ingres n'a rien expos
de plus noble, de plus chaste, de plus beau, de plus parfait, de plus
divin.

Il faudrait ressusciter Virgile et Racine et tous les Ingres de la
posie pour louer dignement ce miracle de l'art; il faudrait relever les
temples de la Grce pour donner  cette naade un logement digne de sa
beaut.

J'ai entendu plus d'un critique assez stupide pour avancer que M. Ingres
n'tait pas coloriste. Peut-tre mme ai-je imprim moi-mme cette
monstruosit-l. Eh! qu'est-ce donc que la couleur de cette naade,
sinon le coloris mme de la vie? Ne dirait-on pas que la lumire est
heureuse de se rpandre autour des formes divines de ce beau corps, d'en
caresser les contours, de l'envelopper amoureusement, comme ces fleuves
de la Fable qui noyaient leurs matresses dans un embrassement!

Et voil ce qu'on appelle une oeuvre de vieillesse! Que notre gnration
est caduque, si je la compare  ces vieillards-l! Ils sont quelques-uns
 Paris qui entament gaillardement leur troisime ou leur quatrime
jeunesse. Allez entendre _la Circassienne_ aprs avoir vu _la Naade_,
et lisez les premires livraisons de _Jessie_ avant de vous mettre au
lit!

Un dernier mot, s'il vous plat. J'ai peur d'avoir t trop long.




VIII

LE MONT-DE-PIT


Ma chre cousine,

La loi franaise punit svrement le prt sur gages et l'usure; mais
elle autorise un tablissement de bienfaisance qui prte sur
nantissement  10 pour 100 d'intrt. Cette terrible antithse de la
Caisse d'pargne est le Mont-de-Pit de Paris.

L'tat le met au rang des tablissements de bienfaisance; voici
pourquoi: Au lieu de capitaliser ses bnfices, le grand usurier de la
rue de Paradis les verse tous les ans dans la caisse de l'assistance
publique. Il prte  10 pour 100, ce qui est monstrueux, mais au profit
des hospices. C'est un philanthrope qui envoie les pauvres  l'hpital
et qui vient lui-mme les y soigner.

Si tous les bnfices du Mont-de-Pit avaient t cumuls depuis la
fondation, au lieu de tomber dans la caisse des hospices, ils
formeraient aujourd'hui un capital de prs de vingt millions, et l'on
pourrait abaisser  5 pour 100 le taux de l'intrt. Et l'on ne verrait
pas des phnomnes aussi curieux que celui-ci, par exemple:

Un riche spculateur a des valeurs mobilires en portefeuille; il les
met en gage  la Banque, et la Banque lui prte  4 pour 100. Un pauvre
diable possde un matelas de cinquante francs; il le met en gage rue de
Paradis, et le Mont-de-Pit lui prte quelques sous  10 pour 100.
Cependant les actions des chemins de fer et des compagnies industrielles
dposes par le riche capitaliste sont plus sujettes  dprciation que
le matelas du malheureux.

Autre absurdit digne de remarque, parce qu'elle offusque le sens moral.
La loi permet au crancier de vendre tous les meubles de son dbiteur,
le lit except. Mais, si le crancier s'appelle le Mont-de-Pit et s'il
demeure rue de Paradis, il vend tous les jours  l'encan, par
l'entremise de quatorze commissaires-priseurs, quelques milliers de
matelas et de couvertures appartenant  ses dbiteurs.

Cette institution paradoxale date de Louis XVI. Le Mont-de-Pit a t
fond par lettres patentes du 9 dcembre 1777, et ouvert le 1er janvier
1778. C'est un plan, dit Louis XVI, uniquement form dans des vues de
bienfaisance et digne de fixer la confiance publique, puisqu'il assure
des secours d'argent peu onreux aux emprunteurs dnus d'autres
ressources, et que le bnfice qui rsultera de cet tablissement sera
entirement appliqu au soulagement des pauvres et  l'amlioration des
maisons de charit. (_Prambule des lettres patentes de 1777._)

Le gouvernement avait dcrt que les nantissements ou gages offerts au
Mont-de-Pit seraient mis en dpt dans un btiment du couvent des
Blancs-Manteaux. Les bons moines jetrent les hauts cris. J'ai sous les
yeux la lettre qu'ils crivirent au ministre, puis au roi, pour dcliner
l'honneur qu'on leur imposait.

Qu'il soit permis  des religieux qui n'ont d'autre ambition que de
servir Dieu et d'tre utiles  l'glise et  l'tat, selon les lois de
leur profession...

Quels services les Blancs-Manteaux pouvaient-ils bien rendre  l'tat?
Ils le disent eux-mmes dans la proraison de cette curieuse supplique:

... Pour qu'on renonce  un projet dont l'excution ne serait propre
qu' troubler de toute manire le repos et la tranquillit d'une
communaut de religieux qui, nous devons le dire, ne cessent de lever
les mains vers le ciel pour en attirer sur sa personne sacre, ainsi que
sur la famille royale et sur tout le royaume, les grces et les
bndictions les plus abondantes.

Je ne veux pas numrer ici les raisons allgues par les bons Pres
dans l'intrt de leur repos et de leur tranquillit; mais il n'est
peut-tre pas inutile de citer le passage suivant:

Nous ne dissimulerons pas  Votre Grandeur qu'il ne nous parat rien
moins que conforme  la loi de Dieu et aux rgles de l'glise sur
l'usure; en quoi notre faon de penser est parfaitement conforme  celle
de monseigneur notre archevque et  la consultation donne  ce sujet
par la Sorbonne, le 17 juin 1765.

Il en est de cet tablissement comme de certains autres, qu'un prince
sage croit pouvoir tolrer pour empcher les plus grands maux. Mais
cette tolrance purement civile, et qui ne fait que soustraire les
coupables  la vengeance des lois humaines, ne les soustrait point 
celle de Dieu.

Il est vident que les Blancs-Manteaux assimilaient le Mont-de-Pit aux
maisons de tolrance. taient-ils dans le vrai? Je le crois. Mais

    L'oiseau de Jupiter, sans entendre un seul mot,
        Choque de l'aile l'escarbot,
        L'tourdit, l'oblige  se taire.

Le gouvernement de Louis XVI ferma l'oreille, institua les
commissionnaires au Mont-de-Pit le 6 septembre 1779, et publia en dix
ans, du 9 dcembre 1777 au 3 fvrier 1787, plus de quarante lettres
patentes, arrts de parlement, arrts du Conseil du roi, sentences de
police, qui tmoignent de sa sollicitude pour cette nouvelle
institution.

Supprim par la Rvolution, rendu aux hospices l'an V de la Rpublique,
paralys sept ans par la concurrence des Lombards, le Mont-de-Pit
rentra en possession de tous ses privilges, le 16 pluvise an XII, et
fut rorganis dfinitivement par le dcret du 24 messidor an XIII, qui
a encore force de loi en avril 1861.

Voici, ma chre cousine, l'organisation actuelle du Mont-de-Pit: Cet
usurier privilgi, ou, pour parler poliment, ce banquier opre sans
capital. Il est rgi pour le compte des hospices, log dans un immeuble
(l'ancien couvent des Blancs-Manteaux) qui appartient aux hospices.

Avant de prter aux ncessiteux de la ville de Paris, il emprunte.

A qui?

1 A l'administration des hospices de Paris, qui place ainsi une partie
de ses fonds disponibles;

2 A tous les comptables des tablissements de bienfaisance, qui, aux
termes des instructions ministrielles, sont tenus de fournir un
cautionnement en numraire;

3 Enfin,  des tiers, sur billets au porteur,  un an de date.

Sa premire opration est donc l'emprunt. Le prt, qui est le but de
l'institution, ne vient qu'en seconde ligne.

Un homme press d'argent se prsente dans les bureaux avec un objet
mobilier, couverture de laine ou rivire de diamants, peu importe. Un
commissaire-priseur estime le nantissement. Le Mont-de-Pit prte les
quatre cinquimes de la valeur estimative, s'il s'agit de matires d'or
ou d'argent, les deux tiers dans tous les autres cas.

L'emprunteur reoit le montant du prt; on lui dlivre une
_reconnaissance_ au porteur: le gage ou nantissement est dpos dans les
magasins. Il y a quelque chose comme soixante millions de valeurs dans
les magasins du Mont-de-Pit.

Dans le cours de quatorze mois, le nantissement est dgag par le
propritaire, ou vendu par le crancier,  moins qu'on ne renouvelle
l'engagement. Un mot sur chacune de ces oprations: le dgagement, le
renouvellement, la vente.

Le dgagement libre les deux parties. L'emprunteur rend l'argent, et
paye les droits. Le prteur rend le gage et reprend sa reconnaissance.

Le renouvellement est un engagement nouveau, contract dans la mme
forme et aux mmes conditions que la premire.

La vente liquide le magasin. Elle se fait aux enchres publiques, par
l'entremise d'un des quatorze commissaires-priseurs attachs
spcialement au Mont-de-Pit. Ces officiers ministriels, solidairement
responsables de toutes les pertes qui pourraient rsulter de leur
apprciation, prlvent un demi pour 100 sur la somme prte, et 3 pour
100 sur le montant de la vente.

Le Mont-de-Pit se rembourse, capital et intrts, et met l'excdent ou
_boni_  la disposition de l'emprunteur. Dans les trois annes qui
suivent l'engagement, le porteur de la reconnaissance a le droit de
rclamer le _boni_.

Ce terme coul, une prescription spciale fait tomber le _boni_ dans la
caisse des hospices.

Ce mcanisme est fort simple, et je n'y vois rien  reprendre, sauf le
taux exorbitant de l'intrt.

On peut regretter que les banqueroutiers, les voleurs et les malfaiteurs
de toute espce, abusant de la facilit des engagements, fassent jouer
au Mont-de-Pit le rle de recleur. On peut blmer les ouvriers de
Paris qui engagent tourdiment le petit avoir de leur famille pour
satisfaire une fantaisie de carnaval. Mais il faut rendre justice  M.
Framboisier de Baunay et  tous les honorables organisateurs qui ont mis
 la porte des ncessiteux une ressource plus innocente que le crime.

Il est fcheux sans doute que le pauvre emprunte  10 pour 100
d'intrt, quand le riche trouve de l'argent  5; mais j'aime mieux voir
les gueux porter leur montre rue de Paradis que les entendre crocheter
ma porte.

Entre le Mont-de-Pit et ses clients, il s'est tabli, ds le principe,
une corporation intermdiaire. Je t'ai dit que nous avions des
_commissionnaires_ depuis 1779.

L'administration a reconnu ds le principe que la longueur des
distances, la timidit naturelle aux emprunteurs, la rusticit
particulire aux petits employs  quinze cents francs, et mille autres
raisons empcheraient le public de se porter en foule rue de Paradis.
Dans l'intrt de tous, et dans son intrt propre, elle a permis 
vingt commissionnaires ou intermdiaires officiels de s'tablir dans les
divers quartiers de Paris. Elle les choisit elle-mme, s'assure de leur
solvabilit et de leur moralit, et leur demande un cautionnement.

Le commissionnaire ne prte pas; il avance l'argent, sous sa
responsabilit personnelle. S'il se trompe sur la valeur du
nantissement, tant pis pour lui. Ses oprations sont approuves,
rejetes ou modifies par l'administration souveraine. Suppos que je
lui porte ma montre et qu'il m'avance cent francs; le Mont-de-Pit
examine le gage et ne prte que trois louis. Le commissionnaire sera
cens m'avoir prt lui-mme les quarante francs de diffrence, et il ne
percevra sur cette somme qu'un intrt de 6 pour 100, au lieu de 10.

Les obligations du commissionnaire sont celles de l'emprunteur; il se
substitue  son mandataire et le reprsente auprs de l'administration.
Il engage, renouvelle, dgage, touche le _boni_ aprs la vente, comme
s'il tait muni d'une procuration en bonne forme.

Ses services ne sont pas gratuits, tant s'en faut. Il touche 2 pour 100
sur les engagements et les renouvellements, 1 pour 100 sur les
dgagements et le montant des _boni_. Le malheureux qui emprunte  10 au
_Grand Mont_ emprunte  13 par l'entremise du commissionnaire. C'est une
normit greffe sur une autre.

Cependant je dois avouer que le public des emprunteurs se porte
volontiers au bureau du commissionnaire. Est-ce uniquement pour le
plaisir de donner 3 pour 100 de plus? J'en doute. C'est plutt parce que
les employs du Grand Mont sont complaisants comme les engrenages d'une
machine  vapeur, souriants comme les verrous d'une prison, hospitaliers
comme ces tessons de bouteille qu'on maonne au sommet des murs
mitoyens. Pourquoi feraient-ils bon visage aux emprunteurs? Le caissier
ne leur donnera pas dix francs de plus  la fin du mois.

Le commissionnaire a d'autres faons d'agir. L'intrt personnel le
pousse  retenir les emprunteurs et  se faire une clientle. Il sourit
aux arrivants; il cause, il coute les confidences, il donne une marque
de sympathie aux malheureux, il abrge les formalits, il pargne
l'ennui et la honte, il ouvre des portes discrtes par o l'on s'chappe
sans rougir. Ajoute que l'emprunteur est plus  l'aise devant un
mandataire qu'il paye au taux de 2 pour 100, qu'en prsence d'un
fonctionnaire dsintress et maussade.

Il suit de l, ma chre cousine, que les vingt commissionnaires de Paris
touchent environ quatre cent mille francs par an. C'est vingt mille
francs par tte. Ne te rcrie pas sur l'normit du chiffre. D'abord, la
somme ne se rpartit pas galement. Un de ces messieurs, plus habile et
mieux achaland que les autres, encaisse jusqu' soixante et dix mille
francs par anne; il y en a donc plusieurs qui restent bien au-dessous
de la moyenne. D'ailleurs, ce n'est l qu'un produit brut. Il faut en
dduire l'intrt du cautionnement (le Mont-de-Pit, qui prte  10, ne
paye que 3 pour 100), l'intrt du fonds de roulement, les frais
gnraux, tels que loyers, commis, porteurs, voiture, imprims,
registres, clairage, chauffage, pertes par erreur d'apprciation,
erreur de caisse, abus de confiance, etc., etc. Tout compte fait, tu
verras que plus d'un commissionnaire donne son temps, sa libert et son
intelligence pour un millier d'cus par an. Ce qui est modeste.

Il n'est pas moins vrai que les ncessiteux de Paris, dj ruins par
l'usure du Grand Mont, laissent encore quatre cent mille francs par an
dans les bureaux des commissionnaires.

Quelques directeurs de Mont-de-Pit ont cherch le remde  ce mal. Je
l'aurais cherch comme eux, si j'avais t  leur place. L'intrt
personnel serait venu aiguillonner en moi le zle du bien public.
Mnager l'argent des pauvres emprunteurs, ruiner les commissionnaires
dont quelques-uns faisaient des fortunes insolentes, agrandir le domaine
de l'administration, crer des emplois nouveaux, placer des clients,
doubler l'importance et les honoraires de la direction, c'tait une
perspective sduisante.

A la fin de 1837, M. J. Delaroche, frre du peintre illustre et
regrett, obtint la place de directeur. Il proposa de crer des
succursales qui prteraient  10 pour 100 comme le Grand Mont, et
tueraient les intermdiaires. Il semblait vident que le public ne
serait pas assez sot pour emprunter  13, lorsque, dans la mme rue et
pour ainsi dire  la porte du commissionnaire, on lui offrirait de
l'argent  10. Le conseil d'administration, aprs s'tre fait un peu
tirer l'oreille, cra deux bureaux auxiliaires dans Paris. Les
commissionnaires n'y perdirent rien. Mais, une anne aprs l'ouverture
de ces bureaux, on dcouvrit, dans les bureaux du chef-lieu, un dficit
de plus de trente mille francs. L'innovation de M. J. Delaroche fut
blme comme imprudente. L'inventeur, jeune encore, prit sa retraite.

Mais cette thorie fut reprise par M. Ledieu, aujourd'hui rgnant, qui,
 force de volont et de persvrance, a su la faire passer dans le
domaine des faits. Vingt bureaux auxiliaires, dissmins dans tout
Paris, invitent les emprunteurs  mettre leur montre en gage; vingt
bureaux offrent au public l'argent du Mont-de-Pit. Entrez, bonnes
gens, et n'allez plus chez le commissionnaire, qui vous prenait 13 pour
100! Voici de l'argent pour rien, de l'argent  10! c'est donn!

Veux-tu savoir, ma chre cousine, ce que le public a rpondu?

Les vingt bureaux auxiliaires ont fait, en 1860, plus de quatorze cent
mille engagements.

Mais les commissionnaires au Mont-de-Pit, qui avaient gagn quatre
cent mille francs en 1859, en ont encore gagn quatre cent mille ( sept
mille francs prs) en 1860.

Donc, la concurrence des bureaux auxiliaires n'a pas dtourn la
clientle des commissionnaires, et nous avons toujours le mme nombre de
Parisiens qui empruntent  13 pour 100.

Mais, en revanche, la provocation permanente de ces nouveaux
tablissements, qui viennent pour ainsi dire exciter les gens 
l'emprunt, a jet plus de cent mille infortuns dans les griffes de
l'usure.

Quel rsultat! un million quatre cent mille objets mobiliers dtourns
des pauvres mnages! Combien de matelas, combien de berceaux, combien de
couvertures de laine, par cet hiver de dix degrs! Et cela pour tuer
vingt malheureux commissionnaires, qui d'ailleurs se portent bien.

Le Mont-de-Pit aura dsormais vingt mille francs  dpenser tous les
ans pour chacun de ces bureaux; quatre cent mille francs au total. C'est
quatre cent mille francs de moins  verser annuellement dans la caisse
des hospices. Le chiffre parat exorbitant, il est modeste: vingt
loyers, vingt chefs de bureau; le matriel et le personnel! Il a fallu
mme doubler le traitement du directeur, depuis que l'administration a
pris cette tendue. Douze mille francs suffisaient en 1852. Aujourd'hui,
nous payons quinze mille francs de fixe, trois mille francs d'indemnit
de logement, et six mille francs pour une voiture. Vingt bureaux ne se
visitent pas  pied.

Est-ce tout? Hlas! non. Je t'ai dit en passant que la cration des deux
premiers bureaux auxiliaires avait fait un vide de trente mille francs
dans le magasin central. Depuis que nous sommes en possession de vingt
bureaux, le danger se dcuple.

On parle ( tort, sans doute) de nantissements gars, de dficits
importants et d'un dsordre inextricable. On avance des faits plus
graves encore, et les journaux trangers ne se font pas faute d'accuser
l'administration centrale. Il a fallu que M. le prfet de la Seine
reportt son attention de ce ct et ngliget un instant la dmolition
de Paris. Une commission d'enqute, prside par M. le procureur gnral
en personne, recherche vigoureusement les coupables.

Eh! messieurs, ne cherchez pas si loin! Nous serons bien avancs quand
vous aurez envoy quelques malheureux aux galres! Le vrai coupable,
c'est le nouveau systme, le systme des bureaux auxiliaires. C'est 
lui seul que j'en veux.

Ces bureaux n'ont pas de magasins et n'en sauraient avoir. Ils ne
reoivent les gages que pour les renvoyer au chef-lieu. De l nat un
ordre nouveau, ou, pour mieux dire, la perturbation de l'ordre tabli.

L'organisation logique du Mont-de-Pit est indique par la nature de
ses oprations. Il prte de l'argent, il reoit des objets mobiliers.
Quand les cus sortent de la maison, les gages y entrent, et
rciproquement. La comptabilit des espces fait quilibre  la
comptabilit des matires. Le caissier donne et reoit l'argent, tandis
que le chef des magasins reoit ou rend les gages. Tout gravite autour
de ces deux chefs de service et la responsabilit se partage entre eux.
La comptabilit des espces est une science assez avance; celle des
matires est un peu plus neuve: le ministre de la marine sait ce que
cote  la France l'ducation des comptables de ses arsenaux. Au
Mont-de-Pit, le caissier n'a jamais plus de deux cent mille francs 
sa disposition; le chef des magasins a toujours sous la main plusieurs
millions en pierreries.

Toutefois, dans l'tat normal et rgulier, avant la naissance des
bureaux auxiliaires, les prcautions les plus minutieuses taient prises
contre la perte ou le vol des nantissements. Le rle de chaque agent
tait trac et sa responsabilit dfinie. Le nantissement,  peine
engag, passait au magasin: les bijoux au premier tage, les hardes
au-dessus, les matelas dans les combles, les objets les plus lourds au
rez-de-chausse.

Une fois install dans sa case, le gage ne pouvait sortir du magasin que
pour tre remis au porteur de la reconnaissance, contre le remboursement
du prt et des droits. L'entre tait constate par des critures,
contrlant les bureaux d'engagement; la sortie tait tablie par des
critures, contradictoirement avec les bureaux de recette; et cette
double opration maintenait un quilibre parfait entre le magasin et la
caisse.

Que les temps sont changs!

S'agit-il d'un engagement, l'emprunteur, qui s'est adress  l'un des
bureaux auxiliaires, reoit le montant du prt sans attendre; mais son
nantissement n'entre en magasin que le lendemain ou le surlendemain, ou
mme plus tard.

S'agit-il d'un dgagement, l'article est demand vingt-quatre heures 
l'avance, et le magasin se dessaisit sans que le prt soit encore
rembours. La caisse prte donc tous les jours avant la garantie; le
magasin restitue avant le remboursement.

Et si dans leur sjour au dehors, ou dans le double trajet qui les mne
au chef-lieu et les ramne au bureau, les nantissements ou les fonds
sont perdus ou vols, sur qui tombe la perte?

Sur le chef des magasins? sur le caissier? videmment, non. Leur
garantie ne peut s'tendre aux objets qu'ils n'ont pas encore reus ou
qu'ils ont livrs rgulirement.

Sur le chef du bureau auxiliaire? Mauvaise garantie. A moins qu'on
n'exige de lui un norme cautionnement; auquel cas il faudra lui donner
un traitement norme; et les bureaux auxiliaires cotent dj bien assez
cher.

Un des quarante ou cinquante tmoins entendus par la commission
d'enqute a dit, dans son interrogatoire: Je n'accepterais pas la
direction du Mont-de-Pit avec cinquante mille francs d'appointements,
s'il me fallait combler les vides qui se sont faits dans les magasins.

Un respectable fonctionnaire, qui a travaill au Mont-de-Pit dans des
jours meilleurs, m'crivait encore ce matin: Notre pauvre magasin est
un gouffre o l'on met, o l'on prend, sans compter.

Je crois que le directeur actuel, M. Ledieu, est un trs-galant homme;
qu'il a tout fait pour le mieux, et que son cabinet de la rue de Paradis
est pav de bonnes intentions. Mais, si mes observations pouvaient
l'clairer sur son erreur, et si j'avais sauvegard le patrimoine des
pauvres, mon encre et mon temps ne seraient point perdus.




IX

LE JURY DE L'EXPOSITION


Ma chre cousine,

Tu me demandes s'il est vrai que j'aie rpondu  la brochure de M. le
duc d'Aumale? Fi donc! Je ne suis pas un bravo, pour venger les injures
d'autrui. Les personnages attaqus sont assez grands pour se dfendre
eux-mmes. M. le duc d'Aumale ne m'a jamais rien fait,  moi, et je n'ai
aucune raison de le har; mais, fuss-je son plus mortel ennemi,
j'aurais les mains lies par la saisie de sa brochure. On ne frappe pas
un homme  terre, on ne rplique pas  un contradicteur billonn, on ne
rfute pas un ouvrage saisi.

Au demeurant, toutes les fois que les imbciles de Quvilly m'imputeront
des pamphlets anonymes, tu pourras leur rpondre hardiment que je signe
tout ce que j'cris.

Puisque j'ai commenc cette lettre par une rclamation contre la sottise
des hommes, je veux relever ici une rclamation qui m'est arrive dans
la semaine. Elle vient du Mont-de-Pit, ou des environs.

Les dsordres ont peut-tre plus de gravit que je ne te l'avais dit.
Les nantissements perdus ou drobs, dans le trajet entre les bureaux
auxiliaires et le chef-lieu, reprsentent, me dit-on, une valeur
considrable. Pour remdier  ces accidents de force majeure sans mettre
 nu le vice de la nouvelle organisation, on m'assure que l'honorable
directeur du Mont-de-Pit a trouv plus simple et plus expditif de
dduire quelques billets de mille francs sur les recettes.

On ne demandait pas l'argent au caissier central, qui l'aurait
certainement refus; on s'adressait tantt  l'un, tantt  l'autre des
sept receveurs du chef-lieu. Ces employs subalternes et dpendants
livraient les fonds demands contre des _bons de dduction_ qu'ils
annexaient  leur bordereau de la journe, et l'irrgularit prenait
ainsi une couleur de comptabilit.

Si mon correspondant ne ment pas, c'est quelqu'un de ces pauvres
receveurs si dpendants et si timides qui a pris sur lui d'avertir M. le
prfet de la Seine. Il craignait que l'usage des _bons de dduction_ ne
dgnrt en abus, et que la facilit de prlever une somme indtermine
sur la recette de chaque jour ne portt au bien des pauvres un prjudice
grave.

Fonde ou non, cette accusation mritait un srieux examen. Nul ne met
en doute la dlicatesse de M. le directeur du Mont-de-Pit; mais la
comptabilit a des lois inviolables, et personne en France ne doit
luder le contrle de la Cour des comptes.

M. le prfet de la Seine, au milieu des grands travaux qui l'occupent,
n'a pu s'empcher d'accorder une certaine importance  cette misre.
Pour un homme qui nage dans les millions comme le poisson dans l'eau,
les centaines de mille francs ne sont que des gouttes. Cependant il
fallait montrer quelques gards  la loi, cette divinit aveugle qui
pse dans la mme balance les millions et les centimes.

On ouvrit donc une enqute, et trois personnages importants, choisis
dans la commission municipale, trois hommes de la capacit la plus
incontestable et de la plus haute intgrit, furent commis au soin de
recueillir les tmoignages.

J'ai une confiance absolue dans le rsultat de cette instruction
extra-lgale. Mais je me demande cependant pourquoi les tribunaux n'ont
pas t saisis. Il y a des magistrats  Paris, et tous les juges ne sont
pas  Berlin. A quoi bon rtablir les juridictions exceptionnelles? On
n'a pas fait la rvolution de 89 pour que le maire de Paris s'attribue
les prrogatives du pouvoir judiciaire.

Je suppose que la commission, aprs avoir constat des irrgularits
regrettables, mais considrant que la direction tait de bonne foi,
qu'il faut viter le scandale et laver le linge sale en famille, renvoie
tous les accuss avec une rprimande paternelle. Qu'arrivera-t-il? Les
hommes courageux qui ont provoqu cette enqute, les tmoins qui ont
dpos selon leur conscience, seront livrs  la rancune de leurs chefs.
Et les choses reprendront le mme train que devant, avec un peu moins de
courage chez les subalternes et un peu plus de hardiesse chez les
suprieurs.

Le rsultat serait bien diffrent si l'affaire s'tait tale au grand
jour, devant les juges ordinaires. C'est dans le domicile des lois que
la vrit s'exprime librement, que les innocents marchent la tte haute.
Il n'y a point de tnbres administratives qui ne se dissipent aux
rayons de cette admirable lumire. Non-seulement les gens de bien
auraient t rassurs et les coupables confondus, mais l'institution
mme et montr ses bons et ses mauvais cts, ses avantages et ses
vices. Qui sait si, au lendemain d'un tel procs, le gouvernement
n'aurait pas ferm les bureaux auxiliaires, sources premires de tout le
mal?

Peut-tre et-on fait mieux encore. La plupart des abus, c'est une
justice qu'il faut rendre  notre temps, ne subsistent que parce qu'ils
sont ignors. Pour abattre les monstres les plus invincibles, il n'est
pas besoin d'emprunter la massue d'Hercule: la lanterne de Diogne
suffit. Lumire! lumire! Un rayon de lumire a mis  nu les turpitudes
de nos moines et de nos ignorantins, et la socit recule d'horreur 
l'aspect de leurs antres. Un rayon de lumire montrerait au gouvernement
qu'il est absurde de prter  10 pour 100 sur les matelas des pauvres,
pour le plaisir de verser un demi-million tous les ans dans la caisse
des hospices. Rendez ce demi-million  la classe indigente avant qu'elle
soit rduite  l'hpital. Abaissez le taux de vos prts; les hpitaux
auront moins de locataires.

Si pourtant vous craignez de diminuer les revenus de l'assistance
publique, je vais vous fournir un moyen de combler le vide. Il y a tous
les ans un millier d'individus qui donnent ou lguent tout ou partie de
leur fortune aux glises, aux couvents, aux hospices. Sur ces
libralits, les hospices ont la petite part et les couvents la grande.
A qui la faute? A vous, gouvernement, qui accroissez en richesses et en
puissance vos plus mortels ennemis.

Relisez le _Bulletin des Lois_; vous verrez qu'en douze ans ils se sont
enrichis de cent millions par votre complaisance. Ces subsides ont servi
 btir de petites forteresses, d'o l'on vous fusille impunment 
coups de pamphlets et de sermons. Vos ennemis sont puissants parce
qu'ils sont riches, et ils sont riches parce que vous l'avez bien voulu.
Arrtez ce courant qui entrane les capitaux de la nation vers la
tanire des moines, ou plutt dtournez-le vers les hospices et les
hpitaux.

Mais pardon, ma chre cousine. L'exposition des Beaux-Arts ouvre le 1er
mai. Le jury termine ses oprations cette semaine, et c'est de ce sujet
intressant que je voulais t'entretenir.

On m'en parle beaucoup,  moi, et les rigueurs du jury m'ont attir bon
nombre de visites.

--Monsieur, me dit un peintre en enfonant ma porte, vengez-moi de ces
animaux-l! Ingres et Delacroix sont jaloux de moi, parce que j'ai plus
de dessin que l'un et plus de couleur que l'autre. Ils se sont entendus
pour me refuser.

--Monsieur, s'crie un autre, il y a des abus intolrables. Le jury se
compose, soi-disant, de tous les membres de l'Institut. Mais les grands
et les bons n'y mettent pas le pied. M. Ingres, M. Delacroix, M. Horace
Vernet, M. Lon Cogniet n'ont point assist aux sances. Nous sommes
jugs par M. Picot, qui ne connat que ses lves, et par des gens du
monde, acadmiciens libres, qui ne connaissent que leurs amis.

--Monsieur, dit une dame, j'ai fait pour trente mille francs de
sculpture, quatre groupes de bronze, rien que cela! Je ne puis vendre
mes ouvrages qu'au Salon; mais M. de Nieuwerkerke, qui ne me connat
pas, m'a vou une haine mortelle. Il prvoit que son _Guillaume
d'Orange_, une statue de pacotille, comme vous le savez bien, sera mis
au rebut lorsqu'on aura vu mes groupes.

--Monsieur, reprend une jeune fille trs-gentille et trs-spirituelle,
ma foi! je suis une malheureuse enfant sans protection, et tous mes
tableaux ont t repousss! J'ai fait agir la bonne duchesse de B..., et
madame la princesse de H..., et ce bon vieux baron de Z..., et le comte
A..., deux prsidents  la Cour, trois dputs, quatre snateurs, deux
ministres! Mais, parce que je suis une pauvre enfant livre  ses
propres forces, que je ne fais pas de visites et que je reste dans mon
coin, je n'ai pas pu rsister  la brigue. Je m'y attendais, d'ailleurs,
et je ne voulais pas exposer. Le livret est imprim depuis quinze jours!
Vous voyez bien que le jury ne s'assemble que pour la forme.

--Monsieur, dit un artiste chevelu, je ne me plains pas pour moi; je
suis accoutum aux rigueurs du jury. Ce qui m'tonne, c'est qu'il ne
trouve pas le moyen de me renvoyer six tableaux quand j'en envoie cinq.
Mais ils ont refus Millet! Y en a-t-il un seul  l'Institut qui aille 
la cheville de Millet?

Je congdie mes visiteurs avec de bonnes paroles, dsol de n'avoir rien
de mieux  leur offrir. Il y a de tout dans ces dolances: du faux, du
vrai, de l'absurde. Dans tous les cas, c'est matire  rflexion.

Mais voici bien une autre affaire. Avant de me lancer en don Quichotte
dans une campagne contre l'Institut, j'interroge un peintre de quelque
renom, pour qui l'examen du jury n'est qu'une question de forme.

--Le jury? me rpond-il. Il a t, cette fois, d'une complaisance
honteuse, et les bons tableaux, comme les miens, seront perdus dans la
multitude des crotes.

En prsence de tels renseignements, ma chre cousine, je ne me charge
pas de dcider si le jury de 1861 s'est montr indulgent ou svre. Tout
me porte  croire qu'il a t l'un et l'autre  la fois, comme toujours.
Je tiens que l'Institut, dans son ensemble, est comptent en matire
d'art. Je sais pourtant que des prjugs d'cole peuvent, dans certain
cas, faire exclure un ouvrage remarquable. Je vois aussi que diverses
influences font admettre souvent des crotes scandaleuses. J'ai constat
que l'admission ou l'expulsion d'un artiste tait quelquefois soumise au
hasard.

Il se peut qu'en l'absence de M. Ingres, de M. Delacroix, de M. Cogniet
et de M. Horace Vernet, qui s'abstiennent gnralement, un tableau soit
jug par deux graveurs, trois sculpteurs et un architecte. Le public et
les artistes imputent quelquefois  l'Acadmie tout entire les bvues
ou les mauvais vouloirs de quelques-uns de ses membres. D'ailleurs, je
n'ai pas vu le Salon de cette anne, et je n'y entrerai que le 1er mai
au matin, avec la foule. C'est pourquoi je laisse de ct tous les faits
particuliers, et je me jette  corps perdu dans la question gnrale.

Est-il bon que les oeuvres d'art, avant d'tre exposes au public,
soient soumises  l'examen d'un jury?

Il me vient  l'esprit une assimilation qui me parat frappante. Tu la
prendras pour ce qu'elle vaut.

Que penserions-nous du gouvernement imprial si nous lisions au
_Moniteur_ le dcret suivant:

  Considrant que les lettres, aussi bien que les arts, ont contribu,
  contribuent, et contribueront toujours  la gloire de la France;

  Qu'elles ont droit, comme les arts et dans une gale mesure,  notre
  haute protection;

  Que ces deux genres de production de l'esprit doivent tre soumis au
  mme rgime,

  Avons dcrt et dcrtons ce qui suit:

  Article premier.--La publication des ouvrages de l'esprit, tels que
  livres d'histoire et de genre, romans, nouvelles, brochures, articles
  de journal, etc., aura lieu tous les deux ans.

  Art. 2.--Aucun ouvrage de l'esprit ne pourra tre expos devant le
  public, c'est--dire publi, sans l'autorisation de l'Acadmie
  franaise.

  Art. 3.--Ne seront pas soumis  l'examen du jury les crivains
  dcors de la Lgion d'honneur  l'occasion de leurs ouvrages.

Le lendemain, les crivains semi-officiels clbreraient ce nouveau
dcret dans un ingnieux commentaire:

  Tous les amis d'une sage libert applaudiront  la haute initiative
  qui soumet les lettres franaises  un rgime qui a dj fait ses
  preuves et donn les plus heureux rsultats. Si, des bas-fonds de la
  dmagogie, quelque voix mcontente osait s'lever contre le nouveau
  dcret, nous rpondrions avec assurance: Nos arts ont prospr sous un
  rgime paternellement restrictif; pourquoi refuserait-on la mme
  faveur aux lettres franaises? Sans le frein salutaire du jury, la
  face de la terre serait couverte de mchants tableaux, hrisse de
  mauvaises statues!

  Il tait temps aussi d'opposer une digue  ce flot d'encre qui menace
  de noyer le genre humain. Ne dites pas que la littrature sera
  dsormais entrave: on se contente de la protger contre ses propres
  excs. L'Acadmie franaise offre  la libert des crivains les mmes
  garanties que l'Acadmie des beaux-arts a toujours offertes  la
  libert des artistes. M. Mrime a-t-il moins de style que M. Ingres?
  M. Victor Hugo moins de couleur que M. Delacroix? M. Thiers n'est-il
  pas l'Horace Vernet des lettres? M. Guizot en est le Robert Fleury; M.
  de Laprade, le Signol, et M. Lebrun, le Picot! Inclinons-nous donc
  avec reconnaissance devant une mesure sagement rvolutionnaire et
  hardiment conservatrice, qui soumet les oeuvres du ciseau, de la plume
  et du pinceau  ce grand principe de 89: l'galit devant la loi!

Voil ce qu'on lirait peut-tre dans _la Patrie_; mais, jour de Dieu! ma
pauvre cousine, quel cri d'horreur et de rprobation dans toute la
France! Tout ce qui crit, tout ce qui lit, tout ce qui pense se
couvrirait la tte de cendre et croirait que la dernire heure du peuple
a sonn. Je dis plus: pour peu que le temps ft au beau, et que l'on pt
sortir sans parapluie, on ferait une rvolution.

Pourquoi n'en a-t-on jamais fait contre le jury de peinture? Ce n'est
pas que cette institution soit plus quitable ou plus librale dans son
principe. C'est parce qu'elle est aussi ancienne que les Expositions et
que l'accoutumance nous rend tout familier.

N'est-ce pas au Louvre, sous Louis XIV, en 1699, que les peintres ont
expos leurs tableaux pour la premire fois? En ce temps-l,
non-seulement le Louvre, mais les peintres aussi, et les autres Franais
pareillement, et toute la France, corps et biens, appartenait au roi. Il
daignait, dans sa bont, prter  ses artistes une salle de son palais.
N'avait-il pas le droit de repousser les uns et d'admettre les autres?
Il tait chez lui, que diable! aussi vrai que maintenant nous sommes
chez nous. Ce n'est plus le souverain qui prte ses palais  la nation,
c'est la nation qui les prte au souverain.

Cette halle de l'industrie qui n'embellit pas prcisment les
Champs-lyses appartient  trente-huit millions de propritaires.
L'infortun Barbanchu en a sa part, aussi bien que M. Brascassat.
N'est-il pas singulier que M. Brascassat, parce qu'il est de l'Acadmie
des beaux-arts, ait le droit de dire  Barbanchu:

--La maison t'appartient comme  moi; mais je te dfends d'y montrer tes
tableaux, et j'y talerai les miens.

--Et pourquoi, s'il vous plat? rpond le pauvre diable.

--Parce que tes tableaux sont mauvais et que les miens sont excellents.

Si j'tais l'infortun Barbanchu, je rpondrais  M. Brascassat, de
l'Acadmie des beaux-arts:

--Mes tableaux vous paraissent mauvais; mais les vtres ne me semblent
pas bons. Lequel de nous est dans le vrai? lequel se trompe? Il faut un
tiers arbitre pour nous dpartager; je choisis le public! Pourquoi ne
voulez-vous pas qu'il nous juge?

La halle est vaste; on y a expos plus de six mille animaux l't
dernier; on peut bien y exposer un millier de peintres. Si j'insiste sur
mon droit, ce n'est pas seulement par amour de la gloire: il y a aussi
une question de pain. Voici trois tableaux qui m'ont cot dix-huit mois
de travail et huit cents francs de bordure. Je ne peux les vendre
qu'ici, parce que mon atelier est au sixime, rue Gungaud, et que le
beau monde n'y monte pas. En vertu de quel principe me dfendez-vous de
gagner ma vie? Qui vous dit que, dans la foule des bourgeois qui
viendront visiter le Salon, il ne s'en trouvera pas un assez bte ou
assez intelligent pour acheter mes toiles et me sauver de la misre?
Cela s'est vu plus d'une fois. Demandez  Delacroix,  Thodore
Rousseau,  Courbet,  Troyon... vous savez bien, Troyon! le plus grand
de nos peintres d'animaux... Il commence  gagner sa vie depuis qu'il a
forc les portes de l'Exposition, et j'entends dire qu'il a vendu pour
cent cinquante mille francs de tableaux dans son anne. Mais il n'y a
pas encore longtemps que le jury le repoussait  coups de fourche, comme
Delacroix, Courbet et Thodore Rousseau, qui ont t les Barbanchus de
leur temps.

J'avais envoy deux portraits, avec mes tableaux. Bons ou mauvais, ce
n'est pas la question. Vous les avez refuss. Savez-vous ce qui arrive?
Les bourgeois qui me les avaient commands en taient satisfaits; nous
avions fait un prix, payable fin courant. Aujourd'hui, ces braves gens
se persuadent que je les ai vols. Ils m'opposent des fins de
non-recevoir; ils prtendent que je n'ai pas employ des couleurs fines,
et que je les trompais sur la qualit de la marchandise vendue. Pour un
rien, ils me traneraient devant le tribunal de commerce. Il faut,
disent-ils, que votre peinture soit bien mauvaise, pour qu'elle ne soit
pas mme reue au Salon, o l'on voit tant de crotes.

A ces raisons, qui sont excellentes, le membre de l'Institut rpond:

--Je ne suis pas un mchant homme, et je ne tiens nullement  vous
mettre sur la paille. Mais il y a un rglement. Je ne l'ai pas fait, je
l'excute. On m'invite  recevoir les tableaux qui me semblent bons; les
vtres m'agacent. Je ne peux pas me refaire; obtenez qu'on change la
loi, si vous pouvez. Mais je crains bien que les mauvais tableaux, qui
seront dsormais en majorit, n'touffent les bons, comme l'ivraie tue
le bon grain. Rappelez-vous l'Exposition de 1848, et ce dbordement de
peinture dtestable.

--L'Exposition de 48! Elle a port aux nues une demi-douzaine de vrais
artistes qui, sans elle, n'auraient jamais perc. Elle vous a forc la
main pour les Expositions suivantes. Elle a permis au public de juger
les talents que vous trangliez dans vos oubliettes; elle a fait briller
les lumires que vous cachiez sous le boisseau. Gloire  David, 
Drolling et  Jeanron, qui ont t les promoteurs de cette rvolution
dmocratique!

--Mais rappelez vos souvenirs! Le public oubliait d'admirer les tableaux
de l'Institut. Il n'attachait son attention qu' cinq ou six toiles
scandaleuses ou ridicules. Jamais nous ne consentirons  compromettre
nos ouvrages dans la cohue des vtres!

--Eh bien, exposez sparment les tableaux qui vous semblent bons; mais
exposez aussi, dans une autre aile du palais, tous les ouvrages que vous
avez refuss. Permettez au public, notre matre  tous, de contrler vos
jugements. La place ne manque pas, Dieu merci! dans le palais de
l'Industrie. Je donnerais cent sous, moi qui ne suis pas riche, pour que
le peuple et les critiques fussent admis  comparer ce que vous avez
refus et ce que vous avez reu. Et je parie qu'avant la clture du
Salon, nous vous verrions vous-mmes, corrigs et penauds, reporter en
enfer bien des gens que vous aviez logs en paradis.




X

LA HALLE AUX ARTS


Ma chre cousine,

Je ne savais pas hier ce que je t'crirais aujourd'hui. Ce n'est pas que
la matire me manque; mais elle surabonde.

J'avais une tude toute prte sur l'application de la peine de mort.
Triste tude, que j'ai commence un jour du mois de mars 1861,  sept
heures du matin, devant le plus terrible spectacle que la socit
moderne offre aux gens de coeur.

Je pouvais te parler de la libert des thtres, une grosse question qui
s'est mise  l'ordre du jour, et que j'ai tudie de tout prs, de trop
prs.

Un digne homme m'avait apport des renseignements curieux sur l'affaire
Lesurques, vieille affaire en apparence, mais toujours jeune et toujours
actuelle pour les fanatiques du bon droit, puisque les descendants de
cette innocente victime n'ont pas encore obtenu justice.

La question du Mont-de-Pit me tracassait encore un peu.
L'administration ne m'a pas rpondu. Il s'agit pourtant de protger le
bien des pauvres, qui est sacr.

J'avais jet les bases d'un travail assez curieux sur la cuisine de la
guerre. On ne sait pas encore aujourd'hui si nous aurons la guerre en
1861, ni si la comdie des _Trembleurs_, reprsente avec tant de succs
au Gymnase, a gouaill lgitimement. Mais l'administration prend ses
mesures comme si nous devions avoir l'Europe sur les bras. On songe 
rformer certains ateliers qui ont fait leurs preuves d'insuffisance. On
a construit des manufactures gigantesques, assez puissantes pour
habiller et chausser un rgiment par jour et suffire aux besoins les
plus invraisemblables. J'ai tudi de tout prs cette nouvelle
industrie; j'ai entendu les orateurs du gouvernement et les avocats de
l'ancien systme, et je crois tre assez clair pour rsumer les
dbats. Mais chaque chose en son temps. Nous sommes les humbles
serviteurs de l'actualit, nous qui crivons le matin ce qu'on doit lire
le soir.

Et nous devons choisir, entre les sujets actuels, ceux qui intressent
le plus de monde. Si, par exemple, je t'entretenais aujourd'hui de la
Comdie-Franaise et des temptes qui agitent ce verre d'eau bnite; si
je te racontais l'histoire d'un directeur trs-chrtien, qui fait son
salut dans un lieu de perdition et se mnage infiniment plus d'amis au
ciel que sur la terre, je serais agrable  presque tous les auteurs
dramatiques de ma connaissance. Mais le public, dont tu fais partie, me
trouverait un peu trop spcial.

Si je te racontais qu'une dame socitaire, qui n'a ni l'ge ni le talent
de la retraite, mademoiselle Judith, est sur le point de se retirer;
qu'on ne la retient pas; que plusieurs amis du thtre songent  la
remplacer par une jeune et belle, et spirituelle pcheresse, doue d'un
talent incontestable, mais que tous les hommes de principes repoussent
la nouvelle venue sous prtexte qu'elle est de Marseille et non de
Nanterre, tu rpondrais que je me moque de toi et que ces histoires
invraisemblables ne mriteront jamais d'occuper tout Paris.

Mais le salon des Beaux-Arts s'est ouvert mercredi matin, 1er mai. Pour
la premire fois depuis deux ans, nos artistes, ou du moins quelques-uns
d'entre eux, ont obtenu la faveur d'exposer leurs ouvrages. Le public,
qui depuis deux ans n'avait pas vu de peinture moderne, sinon aux
talages des marchands, se rue en affam sur le palais de l'Industrie.
Voil l'vnement du jour, le sujet de toutes les conversations;
l'importance et la raret du fait ne me permettent pas de te parler
d'autre chose.

Le jour mme o l'Industrie, qui est bonne fille, prtait un petit coin
de son palais  l'exposition des Beaux-Arts, on lisait dans tous les
journaux de Paris une nouvelle intressante: Le tir national de
Vincennes va passer, nous dit-on, du provisoire au dfinitif.

La carabine, cette gloire de la France, n'avait pas un logement digne
d'elle. Ce n'est plus une baraque qu'il lui faut, mais un temple. Le
temple se btit, les plans sont arrts. Gardes nationaux de Paris,
francs tireurs de Rueil et de Palaiseau, vous aurez un Parthnon  votre
usage!

Il y a plus de cent soixante ans que les artistes franais sollicitent
la mme faveur et ne l'obtiennent point.

Quel singulier peuple nous sommes! Nous construisons un palais dfinitif
pour les expositions de l'industrie, qui ont lieu tous les cinq ans. Le
vaudeville est install par toute la France dans des thtres
dfinitifs. Il y a des salles de danse dfinitives; le beurre se vend 
la halle dans un temple dfinitif; le Panorama des Champs-lyses, o
les provinciaux vont se promener quelquefois, est un pt dfinitif; on
parle de btir des tribunes dfinitives pour tous nos champs de course,
o l'on se rassemble cinq ou six fois l'an; le Pr-Catelan, qui a cot
un million et demi  un pauvre diable d'entrepreneur, est une promenade
dfinitive; la carabine enfin s'tablit  Vincennes dans un domicile
solide et dfinitif. Mais les Beaux-Arts seront toujours des vagabonds
sans feu ni lieu. On croit leur faire une grce lorsqu'on leur prte
quelques galeries de marchandises, ou qu'on range en leur faveur
quelques _boxes_  loger les boeufs.

Cette lsinerie serait excusable chez un bourgeois; mais note bien
qu'ici c'est le gouvernement, c'est la France, c'est un budget de deux
milliards qui lsine.

On ne veut pas s'embarquer dans de trop grands frais; on suppute les
deux ou trois millions qu'il faudrait dpenser pour une galerie durable.
On aime mieux dbarrasser quelques salles du Louvre, ou improviser
quelque chose aux Tuileries, ou btir un hangar au Palais-Royal, aux
Menus-Plaisirs; ou placer quelques cloisons dans les hautes avenues du
palais de l'Industrie!

Ce qu'on n'a jamais examin, c'est le prix monstrueux de ce provisoire.
Additionnez les frais de tous les dmnagements, de tous les
amnagements, de toutes les constructions, de toutes les dmolitions que
vous avez faites, depuis 1699 jusqu'en 1861, pour mal exposer nos
tableaux et nos statues! Vous avez dpens la monnaie d'un Louvre, et,
de tout ce que vous avez fait depuis Louis XIV jusqu' Napolon III, que
reste-t-il aujourd'hui? Rien.

Si du moins  ce prix vous aviez satisfait les artistes? Mais
l'ouverture du Salon se signale toujours par un concert de dolances.
C'est la fte du dcouragement. Tout ce qui tait grand dans l'atelier
devient petit; tout ce qui tait model finement devient plat; les
dlicatesses les plus exquises de la couleur sont dvores par un jour
brutal.

Un plancher peint en blanc se reflte dans les vernis; des panneaux gris
se confondent avec les ciels et les anantissent. La hauteur absurde des
galeries crase tout. Je ne parle ici que des ouvrages bien placs: que
dirions-nous des tableaux clairs et riants qu'on ensevelit dans l'ombre!
Il y a des toiles si bien exposes, que vous ne les verrez jamais.
Quelques-unes sont visibles de dix heures  midi; quelques autres de
trois  quatre, comme mon mdecin. Voil des renseignements qu'il
faudrait ajouter au livret.

J'avais vu dans les ateliers quelques-uns des ouvrages que j'ai revus
hier au Salon. Quel dchet, bont divine! On les reconnaissait  peine,
et les artistes atterrs commenaient  rabattre 90 pour 100 de leurs
esprances de gloire. J'ai commenc par le jardin, qui est orn de
statues. Les sculptures embellissent un jardin, c'est convenu; mais la
rciproque n'est pas toujours vraie, et j'ai reconnu qu'un jardin
n'embellissait pas toutes les sculptures. La Vnus de Milo, faite pour
tre admire dans la _cella_ mystrieuse d'un temple, ne serait gure
apprcie sous les marronniers des Tuileries. Les incomparables figures
que Phidias avait groupes dans les frontons du Parthnon feraient un
piteux effet sur la place de la Concorde. Comment veut-on que des bustes
excuts pour un salon ou pour une galerie particulire ne perdent rien
de leur valeur dans ce jardin, ce parc, cette agora vitre qui s'appelle
l'exposition de sculpture? On n'y devrait montrer que des ouvrages
dcoratifs comme le monument de don Pdro, qui est fait pour braver
l'clat du jour. Mais la sculpture fine, intime, destine  l'intrieur
des palais, la sculpture de Perraud, de Guillaume, de Crauk, de
Cavelier, que vient-elle faire dans cette galre? C'est le petit
Chaperon-Rouge dans la gueule du loup.

Je n'accuse pas les organisateurs de cette destruction, et je les tiens
pour sages et bienveillantes personnes. Je plaide contre la peine de
mort en matire d'art sans demander la tte des fonctionnaires qui
l'appliquent. Je crois que ces messieurs cherchent  contenter tout le
monde dans les limites d'un programme et d'un local qui leur permet 
peine de contenter leurs amis. Est-ce leur faute,  eux, si dans
l'espace de cent soixante-deux ans la France n'a pas trouv le temps de
construire une galerie d'exposition? Il ne leur appartient pas de
combler cette lacune. C'est vous, artistes, qui devez adresser des
ptitions au Snat, si vous voulez qu'elle soit comble.

La premire exposition (1699) fut organise par un personnel d'hommes
polis, bien levs, peu comptents, admirablement chausss, habills
chez Alfred, surchargs de dcorations trangres et d'occupations
mondaines. Tels ont t, sous tous les rgimes, sauf peut-tre en 1848,
les arbitres des destines de l'art franais. Ne leur demandez pas
l'impossible, que diable!

Demandez-leur seulement de transporter dans ce jardin une demi-douzaine
de moulages d'aprs les chefs-d'oeuvre de l'antiquit. Il ne faut rien
de plus pour dmontrer  tous les yeux le vice de cet clairage.

Obtenez aussi qu'ils exposent  l'tage suprieur quelques-uns des beaux
tableaux du Louvre. On les verra plir et se dpouiller subitement comme
s'ils avaient pass par les mains de M. Villot, et l'on comprendra
peut-tre  la fin que les meilleures halles font les pires galeries.
Tous les amateurs le savent, et de reste: non-seulement les grands, les
fins, les riches, ceux de la premire caste, les Morny, les Lacaze, les
Didier, les Vron, mais aussi les plus modestes et les plus obscurs.
J'ai vu, dans une maison bourgeoise de Marseille, sept tableaux, sept!
disposs avec un got exquis, avec un art merveilleux, dans une galerie
construite _ad hoc_. Le plafond n'tait pas d'une hauteur crasante, le
plancher n'tait pas peint en blanc, le fond des panneaux n'tait pas
gris; les tableaux ne se serraient pas les uns contre les autres comme
pour s'entre-dtruire en s'touffant; un jour discret, savamment
distribu suivant l'heure, clairait les toiles sans les illuminer et
compltait, en quelque faon, le travail des artistes.

Je ne suis pas un ennemi de la lumire, tu le sais bien, ma chre
cousine; et, si les autres ne le savent pas, j'emploierai ma vie  le
leur prouver. Mais il faut user des meilleures choses avec quelque
discernement. La nature seule est assez robuste pour s'taler sans
crainte au grand jour. L'art, qui est une imitation, une convention, une
perptuelle et charmante tricherie, a besoin d'un peu de mystre. Fi du
vilain machiniste qui laisserait entrer le soleil dans une salle de
spectacle! La rampe plit, le rouge et le blanc des jolies comdiennes
se dcomposent, les beaux dcors montrent la corde, le parterre siffle,
et fait bien.

J'ai vu hier une jeune dame, retenue au milieu du grand salon par une
conversation un peu anime, ouvrir son ombrelle sans songer  mal.
Quelle leon pour les distributeurs de lumire officielle! Comment des
oeuvres d'art pourront-elles supporter ce jour inquitant pour la nature
elle-mme?

Elles ne le supporteront pas. Elles y priront misrablement, sauf 
ressusciter ensuite. Tmoin l'exposition de M. Paul Baudry. Je puis en
parler savamment; je connaissais tous ses tableaux, je les savais par
coeur, et je ne les reconnais plus. La lumire officielle les a
dissqus pour l'instruction des curieux; on voit la toile, les
couleurs, les frottis, les glacis, les emptements, tout enfin, except
la peinture. C'est parfait! Mettez-vous  la place d'un amant qui
retrouve sa matresse sur une table d'amphithtre! Voil mon pauvre
Baudry devant ses tableaux.

Si, maintenant, tu veux tudier l'effet de la nuit noire sur la peinture
claire, emprunte le bton d'un aveugle et cherche le grand tableau de M.
Luminais. Nous l'avons vu ensemble  l'exposition du boulevard. Il tait
frais, riant et plein de vie. La foule des hommes et des chevaux y
remuait gaiement sous un joli ciel pommel. C'est que l'exposition du
boulevard est claire avec un art parfait, comme les meilleures
galeries. M. Luminais y tait fort bien et tout  fait  son avantage.
Le voil plong dans les tnbres extrieures. Avoue entre nous que le
jury lui a rendu un trange service! Il serait cent fois mieux expos
s'il n'avait pas t reu.

On dit aux pauvres artistes, par manire de consolation: Bah! c'est un
mauvais quart d'heure  passer. En effet, les quarts d'heure de trois
mois sont rellement de mauvais quarts d'heure. Il est dur de travailler
deux ans pour tre grill au soleil ou enseveli dans l'ombre, trois mois
durant, sous prtexte de gloire et de publicit.

Quelques artistes ont cherch le moyen de briller malgr tout, en pleine
ombre, en pleine lumire, quel que ft le destin de leurs ouvrages et le
caprice de la commission. Si tu trouves dans le jardin de l'Industrie
quelque statue trop puissante, modele en saillies normes, avec des
trous  fourrer le poing, avec des muscles plus entortills que les
serpents de Laocoon, tu pourras dire hardiment qu'on l'a faite  l'usage
du Salon. Si tu vois au premier tage (et tu les verras, j'en suis sr)
des silhouettes de croque-morts se dcouper en noir sur un ciel blanc,
ne crains pas d'affirmer que le Sraphin de ces ombres chinoises a pris
une assurance contre les dangers du placement. Lorsqu'on veut tre
entendu dans une cohue o personne ne s'entend, on crie. Nous devons
donc aux organisateurs du Salon un nouveau genre de mauvais. Et les
croque-morts de M. X... conduiront l'art franais au Pre-Lachaise, si
l'on n'y prend garde.

Le remde  tous nos maux, c'est la construction d'un petit palais bien
modeste, mais au moins aussi dfinitif que la rotonde du concert Musard.
Que l'tat nous donne une vingtaine de salles commodes, claires
sagement et d'une hauteur mdiocre; qu'il ouvre une exposition
permanente o les oeuvres de tous les artistes seront admises, sous la
surveillance d'un simple commissaire de police.

Si l'tat n'est pas assez riche pour faire ce que nous demandons, si les
dmolitions absorbent la totalit du capital disponible  Paris, et s'il
ne reste plus d'argent pour construire, qu'on lche la bride 
l'industrie prive; qu'on renonce au systme des expositions
officielles; qu'on nous permette seulement de nous arranger entre nous,
 l'anglaise! Tout ira mieux.

En attendant, je conseille aux artistes refuss de porter leurs ouvrages
au boulevard des Italiens. Ils y seront cent fois mieux qu' la halle
des Champs-Elyses. M. Fratin, statuaire, leur offre aussi, avec une
cordialit toute fraternelle, de partager l'emplacement qu'il a obtenu
au Jardin d'acclimatation.

Quant aux artistes reus et mal exposs, il faut qu'ils fassent leur
temps. Le mal est sans remde. _Lasciate ogni speranza!_




XI

LES SOULIERS DU SOLDAT FRANAIS


Ma chre cousine,

Je me rappellerai toute ma vie certain voyage de trois kilomtres et
demi que j'ai fait en compagnie de notre grand-pre. J'avais six ans;
nous allions de Dieuze  Vergaville. Le mois d'octobre tait magnifique,
et je dvorais dj dans ma pense cette belle vendange de 1834: 
mi-chemin, vers la tuilerie qui est au bas de la cte, je ralentis le
pas, je commenai  geindre et  rpter sur tous les tons que mon
soulier me faisait mal.

Le grand-pre, qui tait bien le plus doux des hommes, me rconforta
d'un petit coup de canne dans les mollets et s'cria d'une voix qu'il
essayait de rendre terrible:

--Qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras  la guerre?

Cependant il me fit asseoir au pied d'un peuplier, sur un des tas de
pierres qui bordaient la route; il me dchaussa lui-mme, reconnut
qu'une cheville de bois avait travers la semelle, et rasa avec son
couteau de poche la pointe aigu qui me blessait.

Je me remis en route, soulag, content et gaillard, mais un peu
proccup de cette parole menaante: Qu'est-ce que tu diras donc, quand
tu seras  la guerre? Je croyais fermement, comme tous les bambins de
la Lorraine et de l'Alsace, que l'homme est ici-bas pour s'engager 
dix-huit ans et revenir marchal de France. Mais il n'y a pas d'ambition
qui tienne contre une exprience si puissante.

--Grand-papa, disais-je en soupirant, je ne refuse pas de me faire tuer,
si la chose est absolument ncessaire; mais jamais je ne traverserai
l'Europe en conqurant, avec une pointe de bois dans mon soulier!

A cette rflexion, qui ne manquait pas de justesse, le bonhomme rpondit
par l'histoire de ses campagnes. Il en avait fait deux ou trois, en
volontaire, vers 1793, et il avait rapport de la guerre un certificat
de civisme, un hausse-col et un brevet de sous-lieutenant. Il ne se
souvenait pas d'avoir pris un seul drapeau ni tu un ennemi de sa propre
main; mais il se rappelait en frmissant les tapes qu'il avait d faire
sans souliers, ou avec des souliers impossibles. De quel coeur il
dblatrait contre les intendants, les fournisseurs, et tous ceux qui
lsinent ou qui grappillent sur la chaussure du soldat! Il me jura son
grand sacrebleu qu'il avait vu des semelles de carton, comme nous
voyions le clocher de Vergaville.

Or, nous tions arrivs au haut de la cte, et le clocher du village
nous crevait les yeux.

--Tu ne sais pas, me disait-il, et j'espre que tu ne sauras jamais ce
que c'est que de doubler l'tape avec des souliers qui vous abandonnent
en chemin. Tu n'as pas vu de malheureux soldats rduits  nouer des
haillons avec des ficelles autour de leurs pieds ensanglants. On a
maudit les tratres de 1814, qui distribuaient des cartouches de cendre
aux dfenseurs de Paris; mais les fournisseurs qui exposent le soldat 
marcher nu-pieds sont pires. Un fusilier sans cartouches a toujours sa
baonnette, mais un fantassin sans souliers n'est plus un homme.

Vingt-cinq ans aprs cette conversation, longtemps aprs que le pauvre
grand-pre avait us sa dernire chaussure, j'appris par les journaux
que notre arme d'Italie, cette admirable arme de Magenta et de
Solferino, courait grand risque d'aller nu-pieds. L'administration de la
guerre, surprise par les vnements, avait reconnu l'insuffisance de ses
ressources ordinaires. On s'tait adress aux fournisseurs trangers.
L'industrie des Anglais et des Belges nous avait offert des souliers de
pacotille et mme un certain nombre de semelles de carton.

En dsespoir de cause, le ministre avait fait un appel au patriotisme
des citoyens. Une affiche placarde dans quarante mille communes
invitait non-seulement les cordonniers, mais tous les Franais en
gnral,  fournir des chaussures pour l'arme. Les quarante mille
communes avaient fait de leur mieux et runi environ douze mille paires
de souliers. Or, nous avions deux cent vingt mille hommes au del des
Alpes. Le fantassin use quatre paires de souliers dans une campagne, ou
tout au moins deux, car il ne fait pas raccommoder sa chaussure; il la
jette dans le premier foss, ds qu'il s'aperoit qu'elle pourra le
trahir.

Il est heureux pour nous que l'intrpidit de nos soldats ait abrg la
campagne. Si elle avait dur trois mois de plus, l'Autriche nous
traitait peut-tre comme des va-nu-pieds. Mais ce curieux dficit dans
nos munitions de guerre m'inspira des rflexions srieuses, et je vois
que les plus grands personnages de l'tat firent aussi un retour sur
eux-mmes. On examina de tout prs les ressources ordinaires de l'arme,
et l'on se demanda si elles offraient des garanties suffisantes pour
l'avenir. Car enfin _l'Empire, c'est la paix_, mais celui qui veut la
paix doit se tenir prt pour la guerre.

L'ancienne organisation de l'arme, qui avait beaucoup de bon, sans tre
parfaite, voulait qu'un rgiment se sufft  lui-mme. Le soldat ne
rcoltait pas son bl, mais il faisait son pain; il n'levait pas de
btail, mais il faisait sa soupe; il ne fabriquait point de drap, mais
il taillait et cousait ses habits; il ne tannait pas le cuir, mais il
faisait ses souliers.

Ce n'est pas  dire que le troupier franais ait t jamais un matre
Jacques habile  tout faire. Mais, dans la conscription de chaque anne,
il se trouve des jeunes gens qui ont appris un tat. On commence par
leur donner une teinture du mtier de soldat; aprs quoi, on les inscrit
comme tailleurs ou cordonniers dans une compagnie hors rang, o ils
travaillent sous la direction d'un entrepreneur qui est en mme temps
leur chef militaire. Il y avait, il y a encore aujourd'hui dans l'arme
quatre cents ateliers de ce genre o des soldats qui ne sont gure
soldats travaillent  l'habillement et  la chaussure du soldat.

Ces ateliers fonctionnent assez bien; c'est une justice  leur rendre.
Leurs confections ne sont pas de la dernire lgance, mais elles se
distinguent par un excs de solidit. Il est bien rare qu'un soulier
fabriqu au rgiment fasse banqueroute  son homme. Le prix de la
main-d'oeuvre est trs-modr; cela se comprend de reste. Un ouvrier
peut travailler  vingt-cinq sous par jour, lorsqu'il est log, nourri,
chauff, clair, blanchi et habill aux frais de l'tat. Son salaire
n'est pour lui qu'une haute paye, une sorte de superflu.

Quels sont les dfauts de ce systme, qui est encore en vigueur
aujourd'hui? J'en vois deux, pas davantage.

Le premier, c'est qu'au moment d'entrer en campagne, un souverain croit
avoir sous les armes un effectif de trois cent mille hommes, lorsqu'il
n'en a que deux cent quatre-vingt-dix. Il s'tonne, il s'informe: on lui
dit que les compagnies et les pelotons hors rang ont pris environ dix
mille soldats. Personnel non pas inutile, mais dcevant. Je ne parle pas
d'un matriel encombrant, qui tient sa place dans les casernes. Mais on
se demande, en temps de guerre, s'il ne vaudrait pas mieux rendre ces
dix mille ouvriers  la vie civile et les occuper chez eux, tandis que
dix mille vrais soldats, sans autre profession que le mtier des armes,
revtiraient leurs tuniques et s'armeraient de leurs fusils?

Si du moins les compagnies hors rang pouvaient fournir  tous les
besoins de la guerre! Mais le contraire n'est que trop prouv par
l'exprience de 1859. Organiss sur le pied de paix, sur une chelle
assez restreinte, ces ateliers ont beau redoubler de zle et de
patriotisme en prsence de l'ennemi: il faut recourir  des expdients,
quter des souliers dans les communes, ou se livrer pieds et poings lis
 l'exploitation des fournisseurs trangers.

Ajoute, s'il te plat, que le zle, le patriotisme et tous les bons
sentiments de l'homme ne suffisent pas pour faire des souliers. Il faut
encore d'autres matriaux et notamment du cuir. Tant que la marchandise
s'achte  bas prix, les cordonniers de rgiment travaillent volontiers,
parce qu'ils y trouvent leur compte. Les faons payes par l'tat, si
modestes qu'elles soient, laissent encore un certain bnfice. Mais
vienne la hausse: ces petits entrepreneurs, pour limiter leur perte, se
rabattront forcment sur les matriaux de rebut, ou restreindront leur
production.

Le gouvernement franais, qui ne veut pas la guerre, mais qui la
prvoit, a pris ses mesures en consquence, et je crois que les
vnements, si soudains qu'ils puissent tre, ne le trouveront plus si
dpourvu. Sans dissoudre les compagnies hors rang, sans faire appel aux
fournisseurs trangers, sans se faire tailleur et cordonnier lui-mme,
l'tat vient d'assurer pour toujours l'habillement et la chaussure de
nos troupes. Et voici comme:

On a dit  un industriel franais bien connu pour sa hardiesse et sa
capacit: Construisez dans Paris,  vos frais, une machine assez
puissante pour habiller et chausser un rgiment en vingt-quatre heures;
l'tat vous achtera vos produits, s'ils sont excellents, et l'on vous
les payera ce qu'ils vaudront.

L'entrepreneur improvisa la machine demande. Il construisit cte  cte
deux usines gigantesques, destines, l'une  la confection des habits,
l'autre  la fabrication des souliers. La deuxime est la plus
intressante, car elle est absolument nouvelle, et l'on n'avait encore
rien imagin de pareil. Qu'un grand tailleur du boulevard cde sa
clientle civile pour fabriquer des pantalons rouges et des tuniques
d'uniforme; qu'il dcoupe  la scie deux ou trois cents pices de drap
tous les jours; qu'il occupe de six  huit cents hommes, de mille 
douze cents femmes et toute une arme de machines  coudre; que le
rsultat de cette organisation soit un salaire de deux  quatre francs
pour les ouvrires, de quatre  six francs pour les ouvriers; un
habillement irrprochable et presque lgant pour les soldats, il n'y a
pas l grand miracle.

Mais que, sans modle, sans prcdents, aprs quelques rapides tudes,
on fabrique  la vapeur une excellente paire de souliers, voil ce qui
m'a frapp d'tonnement la premire fois que je l'ai vu. Sans doute il y
a quelque mrite  multiplier et  perfectionner les patrons
d'habillement, si bien que le soldat ait  choisir entre quatre cents
modles celui qui s'ajuste le mieux  sa taille. Ce systme est
prfrable  l'ancien, qui consistait  prendre mesure sur la gurite.
Mais j'ai surtout admir qu'un soldat, une fois qu'il sait les chiffres
exacts de sa pointure, puisse aller, pour ainsi dire, les yeux ferms,
dans n'importe quel magasin de l'tat, et trouver, sans essai ni
ttonnement, chaussure  son pied.

Un des traits curieux de cette fabrication, c'est la surveillance
exerce par l'tat  toutes les priodes du travail.

L'entrepreneur achte les cuirs aprs s'tre assur qu'ils ne sont pas
tanns au moyen des acides. Il dcoupe la marchandise pour rejeter les
_ventres_ et les _collets_, et garder exclusivement ce qu'on appelle les
_coeurs_. Une machine arme de marteaux bat le cuir ds qu'il est coup;
ds qu'il est battu, les experts cordonniers et tanneurs, nomms par
l'administration de la guerre, l'examinent feuille par feuille, et
repoussent tout ce qui leur parat douteux.

Le fabricant reoit de la main des experts les cuirs qu'ils ont reconnus
bons, et les dcoupe  la mcanique. Il y a vingt-deux pices dans une
paire de souliers. Chacune de ces vingt-deux pices, grande ou petite,
est examine sparment par un expert jur vrificateur, qui l'accepte
sous sa responsabilit et le signe de son nom. Les vingt-deux pices
vont ensuite, les unes aprs les autres, dfiler sous les yeux d'une
commission militaire compose de trois capitaines. La commission admet
ou rejette, fait appliquer un timbre d'admission sur les pices reues,
un timbre de rejet sur les pices dfectueuses. Si les directeurs de nos
spectacles prenaient cette prcaution, les auteurs ne rapporteraient pas
cinq ou six fois la mme pice au mme thtre. Si le jury infaillible
qui prside  nos expositions de peinture avait soin d'apposer un timbre
de rejet sur les tableaux refuss, il n'aurait pas reu en 1861 une
toile de mon ami Le Cygne, qu'il avait rejete en 1857.

L'assemblage du soulier se fait  la main, comme chez les cordonniers de
l'ge d'or. On runit les pices qui doivent aller ensemble; on les met
sous la forme (il y a quarante mille paires de formes dans
l'tablissement); on les adapte, on les coud; chaque soulier passe dans
quinze mains avant d'tre achev; aprs quoi, il est reu et examin par
un expert jur cordonnier, qui le marque d'un cachet  son nom, et il
est jug, en dernire instance, sans appel, par une commission
militaire, compose d'un commandant et de trois capitaines. Timbre
d'admission s'il y a lieu; timbre de rejet s'il manque un seul clou, ou
si l'alne et si le fil cir n'ont pas cousu tel nombre de points autour
de la semelle dans une longueur de deux centimtres.

Je ne parle que pour mmoire d'une commission suprieure de surveillance
qui inspecte rgulirement les ateliers. Un gnral de division, un
sous-intendant militaire et deux officiers d'administration exercent un
contrle journalier sur ces oprations de haute cordonnerie. Il est donc
absolument impossible qu'un soulier sorti de la grande usine pche par
la qualit des matriaux ou le soin de la confection. Le fil, les clous,
la poix, la cire, la colle, tout est choisi, vrifi et soumis au
contrle de l'administration de la guerre.

Tu vas peut-tre me demander ce qu'il en cote  l'tat pour avoir des
troupiers si bien chausss et si bien vtus. C'est un peu cher, je
l'avoue; mais on aurait tort de lsiner sur les choses de la guerre. La
France est assez riche pour payer la sant de ses soldats. Une paire de
souliers fabriqus dans la nouvelle usine cote huit francs; elle n'en
cote pas six dans les ateliers de l'arme. La confection d'un pantalon
revient  vingt-cinq sous dans les compagnies hors rang;  quarante dans
la fabrique de la rue Rochechouart. Mais, si l'on songe que les soldats
ouvriers sont entretenus aux frais de l'tat, qu'ils dpensent dj
vingt-cinq sous par jour et qu'ils font tout juste un pantalon dans leur
journe, on comprendra facilement qu'un pantalon fait au rgiment cote
deux francs cinquante centimes de faon, ou dix sous de plus que s'il
sortait de la grande fabrique.

D'ailleurs, cette industrie, qui date d'hier, n'a pas encore dit son
dernier mot. L'administration de la guerre s'est rserv le droit
d'abaisser graduellement tous les tarifs,  mesure que la fabrication
deviendrait plus conomique, et j'ai entendu affirmer par des personnes
comptentes qu'on arriverait  rduire vingt-cinq pour cent sur les prix
actuels.

Voici donc la France en possession d'un atelier central qui met
l'habillement, la chaussure, et mme le campement du soldat sous la main
et sous les yeux du ministre de la guerre. On pourra, dans quelques
annes, si on le juge  propos, supprimer ou rduire les compagnies hors
rang, ou restreindre leur emploi  la rparation courante des effets
militaires. Mais la concentration de toutes les ressources de l'arme
sur un seul point n'entranera-t-elle pas quelques dangers? Que
deviendrions-nous, par exemple, si, en pleine guerre, les ouvriers de la
rue Rochechouart trouvaient bon de se mettre en grve, ou si le feu
prenait  l'tablissement, ou si l'entrepreneur dposait son bilan aprs
quelque spculation malheureuse? Voil trois dangers  craindre.

Le premier ne me parat pas trs-srieux. J'ai trop bonne opinion du
patriotisme des ouvriers franais. D'ailleurs, les onze cents hommes
employs  la confection des chaussures, par exemple, ne sont pas des
cordonniers proprement dits, et la plupart d'entre eux seraient fort en
peine s'il leur fallait gagner leur pain ailleurs. L'extrme division du
travail les a tous renferms dans une spcialit si restreinte, qu'ils
se condamneraient presque  mourir de faim s'ils dsertaient la
fabrique. En outre, le ministre pourrait toujours organiser les ateliers
militairement, si nous avions la guerre. Le danger des incendies est 
peu prs nul, car les btiments sont construits en matriaux
incombustibles. Enfin, si l'entrepreneur faisait banqueroute, l'tat en
serait quitte pour mettre l'embargo sur l'tablissement et donner la
grance  un autre.

Le seul dfaut de cette grande institution, ma chre cousine, c'est
qu'elle est impopulaire dans l'arme. Les soldats ouvriers avaient tout
intrt  monter la tte de leurs camarades les soldats soldats. Ils n'y
ont pas manqu. Le troupier franais qui achte sa chaussure au magasin
du rgiment, sur sa masse individuelle, repousse avec un ddain marqu
les souliers  la mcanique. Pour vaincre ce prjug, je ne connais
qu'un seul moyen: Pierre le Grand, Frdric II, Charles XII, Napolon
Ier, n'auraient pas un seul instant hsit  l'employer. Ils seraient
alls prendre une paire de chaussures au magasin central, et ils
l'auraient porte huit jours  la face de l'arme. A ce prix, les
souliers  la mcanique, qui, d'ailleurs, ne sont pas faits  la
mcanique, n'attendraient pas longtemps la popularit, s'ils la
mritent[9].

  [9] Ils ne la mritent peut-tre pas. J'ai recueilli les tmoignages
    d'un assez grand nombre d'officiers sur cette question dlicate:
    neuf sur dix plaident nergiquement la cause des compagnies hors
    rang.




SALON DE 1861


I

LES ABSENTS.

Les absents ont tort, dit le proverbe. Quand je vois les artistes
prsents si cruellement exposs, je suis tent de dire que les absents
ont raison.

MM. les membres de l'Institut connaissaient le local et l'clairage, et
toutes ces ingnieuses combinaisons qui nous cotent trois cent mille
francs pour cette anne. Ils se sont tenus  distance, ils ont mis leurs
chefs-d'oeuvre en sret; ils se sont drobs en corps.

La section de peinture se compose de quatorze membres. M. Flandrin seul
est venu; les treize autres ne brillent ici que par leur absence. Les
huit sculpteurs, absents  l'appel. Les huit architectes, absents. Les
quatre graveurs sont reprsents par un seul et unique envoi de M.
Martinet. Deux membres de l'Institut sur trente-quatre! Quatre portraits
 l'huile et un portrait grav, pour exhiber  la France et  l'Europe
ce que l'Acadmie des beaux-arts est capable de produire en deux ans!
C'est maigre. Toutefois, je ne blme pas MM. les membres de l'Institut.
C'est dans l'intrt de leur rputation qu'ils ont vit cette lumire
et cette bagarre.

Aprs avoir constat leur absence, j'ai lu, avec un certain tonnement,
 la page XXVII du livret:

  Le jury d'admission et de rcompense des oeuvres d'art envoyes 
  l'exposition de 1861 a dclar, dans la premire sance de ses
  runions, et  l'unanimit, renoncer pour chacun de ses membres  la
  mdaille d'honneur de la valeur de quatre mille francs que le
  rglement destine  l'artiste qui se sera fait remarquer entre tous,
  dans cette exposition, par un ouvrage d'un mrite clatant. En
  consquence, la mdaille d'honneur est rserve  celui des autres
  exposants que le jury en aura reconnu le plus digne.

Voil un acte de dsintressement qui pourrait tre mritoire, s'il
n'tait un peu ridicule. L'homme qui ne prend pas de billets  la
loterie, et qui donne ses chances de gain au bureau de bienfaisance, est
gnreux  bon march.

M. Couture, M. Troyon, M. Marchal (de Metz), M. Henri Lehmann, madame
Rosa Bonheur et bien d'autres qui auraient pu disputer les mdailles
d'honneur, se sont tenus hors du concours. Ils ont imit la prudence de
MM. Ingres et Delacroix, Horace Vernet et Robert Fleury, Dumont et
Duret. On ferait une exposition magnifique avec les oeuvres de ceux qui
n'exposent pas cette anne, et, si je voulais seulement les nommer tous,
je ne finirais pas aujourd'hui.

D'autres ont expos pour la forme. M. Riesener, par exemple, qui envoie
deux pastels et rien de plus: il a craint que le jury ne ft svre pour
sa peinture. Si M. Willems figure au livret, c'est que M. le comte de
Morny a dtach un petit tableau de sa royale galerie pour le prter 
l'exposition. M. Thodore Rousseau a fait porter vingt-cinq paysages 
l'htel des Ventes au lieu de les envoyer  la halle aux arts. Il a bien
fait.


II

PEINTURE DCORATIVE

MM. PIERRE DE CHAVANNES, FEYEN-PERRIN, LVY, MONGINOT.

Si je commence la liste des peintres prsents par le nom de M. de
Chavannes, ce n'est pas une faon de lui dcerner indirectement la
grande mdaille d'honneur. Je ne suis pas un matre de pension, pour
distribuer des prix aux artistes, et je ne veux pas m'exposer  recevoir
des pains de sucre au jour de l'an. Mais, lorsqu'un jeune homme aborde
hardiment le genre le plus lev, le plus difficile, le plus abandonn
des peintres de notre poque; lorsqu'il dploie dans cette tentative
audacieuse des qualits de premier ordre, il mrite assurment de n'tre
pas confondu dans la foule et d'obtenir une place  part.

On pourra critiquer ces deux immenses toiles qui reprsentent la Paix et
la Guerre dans leurs traits les plus gnraux. On dira, non sans quelque
apparence de raison, que la deuxime est compose moins savamment que la
premire. On regrettera surtout que le model des figures ne soit pas
pouss un peu plus avant; on surprendra mme,  et l, dans ce dessin
libre et hardi, certains signes d'inexprience. Mais il faudrait tre
aveugle pour dnier  M. de Chavannes le titre glorieux de dcorateur.

Nous construisons des Louvres et des palais en tous genres. L'habitude
de btir des glises ne s'est pas encore perdue. On lve dans toute la
France des difices de grandeur ou d'utilit publique, des coles, des
gares, des mairies, des bibliothques, des maisons de runion pour la
finance et le commerce. Et nous n'avons pas dix peintres  qui l'on
puisse confier la dcoration intrieure d'un monument!

Les anciens taient plus heureux, c'est--dire moins dpourvus.
Non-seulement leurs palais et leurs temples, mais les maisons des
moindres bourgeois se revtaient de chefs-d'oeuvre durables. Si jamais
vous visitez les ruines de Pompi, une sous-prfecture de dix mille
mes, vous envierez assurment les citoyens de cette bicoque, qui
vivaient dans l'art comme les poissons dans l'eau, comme les Parisiens
dans la dorure, le carton-pte et le mauvais got. Le moindre cabaret,
le plus modeste lupanar tait orn d'un petit bout de fresque; les
rentiers se donnaient le luxe d'une mosaque, dcoration imprissable
que nous retrouvons toute frache aprs dix-neuf cents ans.

On ne fait pas de mosaque  Paris, et nous n'avons pas dans toute la
France un homme qui sache peindre la fresque. D'o vient cela, je vous
prie? Est-ce que les procds sont perdus? Point du tout. Les grands
artistes de la Renaissance les ont tous retrouvs. Michel-Ange, Raphal,
Jules Romain, Annibal Carrache et cent autres ont ressuscit
non-seulement la perfection des moyens, mais la grandeur et la libert
des compositions antiques.

Un grand peintre du dix-septime sicle, Mignard, se souvenait encore de
leurs leons lorsqu'il peignit _la Gloire_ du Val-de-Grce. Relisez, 
la fin des oeuvres de Molire, les beaux vers dont il salua ce
chef-d'oeuvre. De quel coeur il clbre les mles appas de la fresque,

    ... dont la promptitude et les brusques fierts
    Veulent un grand gnie  toucher ses beauts.

Avec quel ddain il traite la peinture  l'huile, qu'il appelle
ngligemment l'_autre_:

    La paresse de l'huile, allant avec lenteur,
    Du plus tardif gnie attend la pesanteur;
    Elle sait secourir, par le temps qu'elle donne,
    Les faux pas que peut faire un pinceau qui ttonne.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance,
    Qu'un peintre s'accommode  son impatience,
    La traite  sa manire, et, d'un travail soudain,
    Saisisse le moment qu'elle donne  sa main.
    La svre rigueur de ce moment qui passe
    Aux erreurs du pinceau ne fait aucune grce;
    Avec elle il n'est point de retour  tenter,
    Et tout, au premier coup, on doit excuter.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    C'est par l que la fresque, clatante de gloire,
    Sur les honneurs de l'autre emporte la victoire.

En attendant qu'il se forme des improvisateurs assez savants pour
ressusciter la fresque, M. de Chavannes l'imite laborieusement sur ses
grandes toiles. Il ne se contente pas de chercher les tons gristres,
les contours cercls et toutes ces ressemblances matrielles qu'un
artiste vulgaire s'applique  reproduire; il entre dans l'esprit mme de
la fresque, et c'est en cela qu'il se montre dcorateur.

Une grande ide exprime clairement par de belles figures: voil en
trois mots, si je ne me trompe, la formule de la dcoration. Elle
diffre autant de la peinture de chevalet que les discours du forum
diffrent de la conversation des gens d'esprit. C'est un art qui parle
au peuple: il n'y faut que des traits gnraux, des beauts simples, de
grands coups frapps juste. Les recherches ingnieuses du dtail, les
friandises de l'excution, si gotes dans les tableaux de galeries,
n'ont rien  faire ici.

Tout l'esprit petillant de M. Meissonnier, toute la grce intime et
pntrante de van Ostade, seraient du bien perdu dans une peinture
dcorative. Je dis plus: la suavit de _la Vierge  la Chaise_, la
perfection de _la Sainte Famille_, y paratrait dplace, ou du moins
inutile. C'est pourquoi Raphal, qui avait autant de bon sens que de
gnie, oubliait toutes les finesses de son art lorsqu'il couvrait les
murs du Vatican. Michel-Ange, lorsqu'il dcora la Sixtine, ne mit ses
soins qu' faire vivre les murailles,  faire parler les votes, 
prter une voix terrible  ce monument prophtique qui raconte, dans le
style de Dante, les menaces du jugement dernier.

Nous voil, direz-vous, bien loin de M. de Chavannes. Mais non, pas
trop. Ce jeune homme est un colier de bonne race qui marche assez
firement dans la route o les matres ont pass. Il a le sentiment du
beau, du grand, du simple. Ses deux compositions disent clairement ce
qu'elles ont  dire. On en est frapp au premier abord; on en garde une
impression bien nette. Je n'ai qu' fermer les yeux pour revoir ce beau
tableau de _la Paix_. Les guerriers nus se reposent  ct de leurs
armes, les belles jeunes femmes distribuent des corbeilles de fruits. On
trait les chvres, on verse le vin dans les coupes, au bord d'un clair
ruisseau, sous les lauriers-roses en fleur.

Dans le fond du paysage, au pied de quelques platanes puissants, les
jeunes gens domptent des chevaux, ou se poursuivent  la course, ou
contemplent, dans une douce quitude, les plaisirs de leurs amis.
Fnelon, le plus aimable des chrtiens, goterait ce tableau de M. de
Chavannes. Il le placerait avec joie, sinon dans son vch, au moins
dans son _Tlmaque_. Il n'en terait rien, il n'y ajouterait rien, pas
mme des draperies, car M. de Chavannes fait la nudit chaste, comme
tous les artistes qui ont le respect du beau.

La composition de _la Guerre_ est moins satisfaisante dans son ensemble;
mais on n'a pas besoin de l'tudier longtemps pour y trouver de grandes
beauts. Les trois guerriers  cheval qui sonnent la victoire sont d'une
tournure magnifique; la femme attache au tronc de l'arbre est belle et
touchante, les vieux parents qui pleurent sur le cadavre de leur fils
reprsentent bien la violence et la simplicit des douleurs piques. Le
pillage, l'incendie, le viol, la destruction stupide de tous les biens,
les arbres coups, les boeufs assomms auprs de la charrue, remplissent
le tableau et compltent l'expression de l'ide.

Je ne sais si M. de Chavannes obtiendra la faveur de couvrir un mur
officiel, mais il est le seul artiste, dans la nouvelle gnration, qui
soit capable de le faire. Je voudrais qu'en attendant les grands travaux
qui lui viendront peut-tre, il pt voir ses deux compositions de cette
anne reproduites en tapisserie.

Les Gobelins n'ont pas souvent l'occasion de copier la peinture
dcorative. On les condamne presque toujours  reproduire de grands
tableaux de chevalet et  lutter pniblement contre une tche ingrate;
car une toile de M. Horace Vernet, ft-elle admirable, ne fera jamais
une dcoration. Si les Gobelins ne veulent pas copier M. Pierre de
Chavannes, je le recommande aux frres Braqueni et  tous les
industriels qui conservent parmi nous l'art de la tapisserie.

Il y a quelques autres essais de dcoration, mais moins heureux, au
Salon de 1861. _La Jeunesse de l'Artin_, grande toile de M.
Feyen-Perrin, ne manque pas d'une certaine dose d'lgance et de
simplicit; mais il est bien difficile d'inventer une fte italienne
dans un atelier de Paris, devant des modles emprunts au jardin
Bullier. Ce qui sauve M. de Chavannes, c'est qu'il prend son point de
dpart dans la tradition des matres. On sent qu'il est nourri de bonnes
gravures et qu'il ne prend modle que pour donner un peu plus de corps 
ses souvenirs. C'est une imagination rudite, qui se retrempe de temps
en temps dans l'tude de la nature vivante.

M. Feyen-Perrin procde autrement, si je ne me trompe. Il part de la
ralit, cette triste ralit de Paris, et il s'en va hardiment, en
jeune homme aventureux, vers un certain idal de beaut, de luxe, de
splendeur, qui ne se laisse pas toujours atteindre.

Quant  M. Lvy, qui expose un plafond et une arcade pour montrer ses
talents de dcorateur, je me hte de l'arrter ds son dbut: il fait
fausse route. Il est incroyable qu'un artiste de talent, qui revient de
Rome, qui a vu la Sixtine et la Farnsine, comprenne si peu la
dcoration. Cet Olympe d'aztques qui danse dans un plafond vide, c'est
maigre, c'est pauvre, c'est faux, c'est triste.

Les figures de l'arcade, quoique grimaantes et drapes de zinc, sont
plus prs de la vrit dcorative. Mais M. Lvy, en homme incertain de
sa voie, tombe d'un excs dans un autre. Les dieux de son plafond
taient des bambins dans l'ge ingrat; les bambins de son arcade nous
montrent des jambes d'Hercule.

M. Monginot, peintre trs-vivant de nature morte, a voulu, lui aussi,
aborder la dcoration. Sur une toile immense, il a sem des fleurs, des
fruits, du gibier, des hommes, des femmes, des nes. Tout cela est joli,
spirituellement peint, et presque partout d'une couleur bien fine. Mais
ce n'est pas une dcoration, faute d'unit. La composition s'parpille;
chaque morceau pris  part vaut son prix: l'ensemble est inconsistant.
Ce n'est qu'une grande quantit de choses semes au hasard sur un tapis.


III

DCORATION, HISTOIRE ET PORTRAIT

 Ier--M. PAUL BAUDRY.

Le ministre qui a attach son nom  la construction du nouveau Louvre,
le financier homme d'tat qui a inaugur chez nous le systme
dmocratique des emprunts directs, M. Achille Fould (on peut le louer
sans pudeur, maintenant qu'il n'est plus aux affaires), avait un htel 
dcorer. Il s'tait fait btir au faubourg Saint-Honor, sur les plans
de M. Lefuel, une maison un peu moins grande qu'un palais, un simple
palazzino, comme on dit en Italie. Il avait trop de got pour permettre
aux doreurs et aux ornemanistes de dcorer son salon dans un style de
caf. Cependant les dimensions de l'architecture moderne ne laissaient
point de place  la grande fresque des Raphal et des Michel-Ange. Que
fit-il? Il chercha parmi les artistes contemporains le plus capable de
crer une dcoration lgante et savante, limite dans ses dimensions,
grande par le choix des sujets et la beaut des figures, antique par le
got, moderne par la grce. Son choix, qu'un Mdicis n'aurait point
dsapprouv, s'arrta sur un jeune peintre g de deux expositions, M.
Paul Baudry.

Je regrette que les moeurs franaises ne permettent pas au grand public
de pntrer dans les salons des riches particuliers. Ce qui se fait tous
les jours  Rome et  Londres n'est gure possible chez nous. Mais du
moins le monde officiel a pu juger cette merveille de got dlicat, ce
chef-d'oeuvre de mythologie intime, distribu dans quatorze panneaux
admirables. Le jour qui les claire est un jour intelligent et sage; ces
tableaux baignent dans une douce lumire, ils ne sont pas noys dans le
soleil. La nuit mme, et dans les ftes les plus blouissantes, l'clat
des lustres se tempre et s'teint un peu afin de les respecter.

M. Thophile Gautier les a vus; il les a dcrits ou plutt gravs dans
son feuilleton du _Moniteur_. J'aime mieux vous renvoyer  cette
eau-forte de notre illustre matre que de vous donner ici une
contre-preuve efface. Feuilletez la collection du journal officiel;
vous retrouverez facilement la belle page o le Rembrandt de la critique
moderne a esquiss d'un trait hardi la dcoration de l'htel Fould. Pour
le moment, nous sommes dans ce bazar qu'on appelle le Salon de 1861;
ouvrons nos parasols, et restons-y.

C'est la troisime fois que M. Baudry soumet ses ouvrages  l'examen du
public. Personne n'a oubli cette mmorable exposition de 1857, qui fut
son dbut, ou, pour mieux dire, son avnement. Une grande toile
d'histoire, le _Supplice d'une vestale_; trois magnifiques tableaux de
genre, la _Fortune_, le _Saint Jean_, la _Lda_, un portrait de M.
Beul, qui devint clbre en peu de temps, composaient le bagage du
jeune artiste. Devant cet talage, il n'y eut qu'une opinion, qu'une
voix, qu'un cri. Tant de science unie  tant d'originalit! Un souvenir
si pur des matres de la Renaissance! Un sentiment si vif de la nature
telle qu'elle est!

Les critiques s'appliqurent  formuler l'admiration publique. Ils
donnrent un corps  la pense de tout le monde. Ils expliqurent  la
foule les impressions qu'elle avait reues, et lui prouvrent par A plus
B qu'elle avait grandement raison de trouver cela beau. Les critiques
sont ainsi faits dans notre cher pays de France: faciles  l'homme qui
dbute, terribles  l'homme qui a russi. Le premier tableau, le premier
livre, le premier drame d'un inconnu les enflamment; la rcidive du
succs les teint. Ils se servent volontiers de nos oeuvres de jeunesse
pour craser les ouvrages de notre maturit. Ils nous conduisent par la
main au temple de la Gloire; mais, une fois entrs, ils ferment toutes
les portes et nous assomment  coups de bton.

M. Baudry a vrifi  ses dpens cette loi de la nature, ou plutt de la
civilisation parisienne. Sa seconde exposition tait meilleure que la
premire. On y voyait une _Madeleine_ qui restera comme un des plus
beaux spcimens de l'art moderne, et une _Toilette de Vnus_ que les
muses de l'Europe se disputeront quelque jour. Dans ces deux pices
capitales, l'originalit de l'artiste se montrait  nu, dgage de tous
les souvenirs de l'cole. Le brillant pensionnaire de Rome s'asseyait
tranquillement dans la tribune des matres. Un portrait de petite fille,
dsign par le joli nom de _Guillemette_, rappelait encore un peu les
infantes de Vlasquez; mais il y avait un _baron Jard de Panvilliers_
qui ne devait rien  personne. C'tait la nature saisie par la main
vigoureuse de l'artiste, comme autrefois Lycas fut empoign par Hercule.
J'ai rencontr hier au Salon M. le baron Jard de Panvilliers. Un gardien
qui l'avait reconnu comme moi le suivait d'un regard inquiet. La
physionomie de ce brave homme disait clairement: Voil un portrait de
M. Baudry qui s'est chapp de son cadre; s'il fait un pas de plus, je
vas le rintgrer. La critique de 1859 fut svre pour le jeune artiste
qui avait expos tant de belles choses. On lui fit expier son succs de
1857. Le jury l'oublia dans la distribution des rcompenses; on ne
songea pas mme  rappeler dans le procs-verbal la premire mdaille
qu'il avait obtenue  l'Exposition prcdente. On ne mit pas de ruban
rouge  sa boutonnire, et je tiens  vous dire qu'aujourd'hui mme, en
1861, ce dcorateur charmant, qui travaille chez les ministres, n'est
pas encore dcor[10]. Les _reinteurs_ de profession s'avisrent que
son talent tait assez mr et que le temps tait venu de le dcourager.

  [10] Il l'a t aprs l'Exposition de 1861.

Il ne se dcouragea point, et vous en avez la preuve. Cette _Charlotte
Corday_ que la foule environne du matin au soir, ce _Saint Jean_, ces
quatre portraits, ces deux esquisses de dcoration mignonne, ne sont que
des chantillons du travail qu'il a fait en deux ans. Son talent n'a pas
faibli, non plus que son courage.

La _Charlotte Corday_ aprs le meurtre, est un tableau d'histoire
compos avec la plus haute intelligence, excut avec la dernire
perfection. Quels que soient les ravages causs par la lumire du Salon,
cette toile reste entire, parce que le sujet est fortement construit.
D'un ct, le Marat qui meurt dans sa baignoire; de l'autre, la
criminelle hroque, la nice de Corneille, la parente d'milie, cette
aimable furie que M. de Lamartine a appele l'ange de l'assassinat. Elle
s'est jete dans un coin, ple, frmissante, roide, crispe, tremblante,
non de peur, mais de dgot. Elle a fui aussi loin qu'elle a pu, non
pour chapper  la Justice, qui monte l'escalier, mais pour viter le
contact du monstre. Entre Charlotte et Marat, dans ce cabinet grand
comme la main, on voit un vide norme rempli par la carte de France.
C'est qu'en effet, entre la victime et le meurtrier, il y a la France.
Le destin d'une grande nation vient de se jouer sur un seul coup.

Si l'artiste avait voulu spculer sur l'horreur de son sujet, la chose
tait facile. Il n'avait qu' crer un de ces effets de lumire auxquels
la foule des expositions se laisse toujours prendre: noyer le Marat dans
une ombre sinistre; clairer d'une aurole la tte de Charlotte. M.
Baudry a mieux aim rester vrai. Il a plac son drame dans ce jour cru,
brutal, uniforme, qui se rpand dans les chambres de Paris  travers un
rideau de percale. L'ombre qui enveloppe le cadavre de Marat est un
voile transparent qui ne cache rien; tous les dtails de l'action se
montrent aux yeux du public comme ils ont d apparatre aux yeux du
commissaire. Le sujet n'est pas envelopp de ces lueurs potiques qui
font le charme et le dfaut du rcit de M. de Lamartine; il s'tale  nu
dans la lumire de l'histoire.

Delaroche le vrai, Delaroche le dramatique, s'il pouvait revivre un
instant, apprcierait sans doute l'oeuvre de M. Baudry. Il louerait la
puissante simplicit de la conception, la beaut de la figure, la
recherche du dtail vrai, le choix et le rendu des moindres accessoires.
Pas de violence inutile, pas de sang prodigu, pas de dsordre voulu: le
drame sans mlodrame. J'ai entendu quelques amateurs critiquer la
perfection exagre de certaines parties. C'est trop bien fait,
disaient-ils. Cet encrier, ce journal, ce chapeau, cette chaise
renverse, cette eau rpandue, tous ces admirables trompe-l'oeil
dtournent notre attention du sujet principal. Nous ne voudrions voir
que la Charlotte.--Eh! bonnes gens, regardez-la! elle en vaut la peine.
Dites-moi si toute l'exaltation du fanatisme, si toute la rsolution du
meurtre, si toute l'horreur du sang vers, si le combat de mille
passions contraires ne se reflte pas dans ce beau visage? On pourrait
supprimer les accessoires et le cadavre lui-mme. Rien qu' la voir
ainsi, accule dans son coin, vous diriez: Voil celle qui vient de
tuer Marat. Mais, comme le tableau n'est pas fait pour tre regard en
passant, comme il doit se placer tt ou tard dans quelque muse, dans
quelque galerie o l'on viendra le revoir et le revoir encore, le
peintre a ramass sur sa toile une collection de faits, d'observations,
de dtails exacts, afin que cette oeuvre ft complte et qu'on y
dcouvrt encore, aprs dix ans, de nouveaux traits de vrit.

Puisque j'ai prononc le nom de Paul Delaroche, je puis passer, sans
autre transition, au portrait de M. Guizot. Delaroche en a fait un, qui
est clbre; M. Baudry en expose un autre, qui est excellent. Je les
vois d'ici tous les deux, et je les compare aisment, sans un grand
effort de mmoire.

Delaroche a peint l'homme dans son plein; le ministre triomphant et plus
roi que le roi, l'orateur qui crasait l'opposition de tout le poids de
son mpris, le doctrinaire qui improvisait pour les besoins du moment
des thories cyclopennes. Ce portrait semble dire  la multitude, du
haut de la tribune souveraine: Agitez-vous, criez, accusez, rclamez
des droits imaginaires! Je suis sr de mes principes et de ma majorit;
je protge les intrts, et les intrts m'appuient. La bourgeoisie est
derrire moi, l'exemple de l'Angleterre est devant moi, l'autorit de la
vertu est en moi.

C'est un beau portrait, cet ouvrage de Paul Delaroche; mdiocrement
peint, mais d'une ressemblance superbe.

Que les temps sont changs! Voici le portrait de M. Baudry. Les
dceptions et les malheurs, plus encore que les annes, ont rid cette
noble tte, creus ce front olympien. Ces yeux ont vu tomber un trne
qu'on croyait fond solidement sur la justice et la vrit. Ces oreilles
ont entendu les lamentations de l'exil; elles ont appris des morts aussi
terribles qu'imprvues. Les foudres de l'adversit sont tombes comme
une grle de feu sur ces rares cheveux gris. Ces mains puissantes ont
laiss chapper le sceptre qu'elles pensaient tenir jusqu' la mort. Les
petites misres, quelquefois plus insupportables que les grandes, ont
essay d'achever ce vieillard. Il a vu le marteau des dmolisseurs
s'abattre sur la maison o il avait lev ses enfants. Le boulevard
Malesherbes a ras le petit jardin o il prparait ses discours et
construisait le plan de ses livres. Triste, triste vieillesse! encore
verte pourtant et bien vivante. Le corps parat un peu cass, mais les
morceaux en sont bons, Dieu merci! L'oeil est vif et profond, la main
ferme et nerveuse; le coeur est toujours vaillant dans l'amiti et dans
la haine. Le cerveau pense, raisonne, et veut.

M. Guizot n'est plus un homme d'tat en activit de service; mais il est
encore, il sera longtemps un historien, un publiciste, un mcontent, un
chef de parti, un drapeau. A-t-il renonc  la politique? Il renoncerait
plutt  la vie. Nous le reverrons sans doute  la tribune ds que la
tribune sera releve. En attendant, il s'amuse  l'Acadmie comme
Charles-Quint  Saint-Just: il remonte de vieilles horloges et
s'applique  les faire marcher ensemble. A quoi songe-t-il, dans ce
fauteuil o M. Baudry l'a voulu peindre? Est-ce qu'il mdite son trait
d'alliance avec le dominicain Lacordaire? est-ce qu'il prpare un
discours aux protestants en faveur du pouvoir temporel? Songe-t-il 
fltrir la corruption lectorale, ou  rclamer pour nous cette libert
de la presse qu'il ne nous a jamais donne? En tout cas, soyez certains
qu'il n'a rien oubli, rien abdiqu, et que ces admirables mains, si
elles ressaisissaient le pouvoir, nous conduiraient encore sans trembler
jusqu'au fond de l'abme.

Mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser  la politique, et c'est de
peinture qu'il s'agit. Il ne m'est pas permis de laisser sans rponse
une critique que j'ai entendu faire devant le portrait de M. Guizot. On
prtendait, sans parti pris de dnigrement, et tout en rendant justice
au talent du jeune matre, que la tte tait applique sur le fond comme
une dcoupure; que les dtails de l'excution taient exquis, mais que
l'ouvrage manquait de masses et de plans. Je ne relverais pas cette
observation, si elle n'tait fonde sur quelque apparence. Il est
certain que les portraits de M. Charles Dupin et du jeune M. de Caumont
se soutiennent mieux au Salon que celui de M. Guizot. C'est un fait
incontestable; il ne s'agit que de l'expliquer. Lorsque toutes ces
toiles taient ensemble dans l'atelier du peintre, claires par le jour
qui leur convient, et non par ce soleil d'Austerlitz qui brille 
l'Exposition, le Guizot primait tout le reste. On prvoyait qu'il serait
dans l'oeuvre de M. Baudry ce que le Bertin est dans l'oeuvre de M.
Ingres, ce que le prince Napolon sera dsormais dans l'oeuvre de M.
Flandrin.

Tout le reste plissait devant cette admirable peinture. La grce, la
coquetterie, la suavit de la belle Madeleine nous laissait presque
indiffrents; on oubliait de regarder ce curieux portrait de M. Charles
Dupin, tout ptillant de finesse  travers le demi-sommeil ruminant de
la statistique. A peine si l'on donnait cinq minutes d'attention au
portrait de ce jeune homme si libre d'allure, si _gentlemanlike_, si
heureux de vivre, de monter  cheval, d'tre joli garon et bien mis. M.
Guizot faisait tort  tous ses voisins, sans excepter Charlotte et
Marat; il tirait  lui toute la couverture. Personne alors ne songeait 
dire qu'il tait dcoup sur le fond, ni surtout qu'il manquait de plans
et de masses. On trouvait en revanche, et non sans quelque raison, que
le portrait de M. de Caumont tait encore un peu envelopp dans les
limbes de l'bauche. La lumire absurde du Salon a renvers la
proposition; elle a dtruit l'ensemble et la grande harmonie du portrait
de M. Guizot, elle a cach ce qu'il y avait d'inachev dans les autres.

Cette Exposition est comme les tremblements de terre, qui culbutent les
temples parfaits et respectent les maisons en construction.


 II.--MM. HIPPOLYTE FLANDRIN, HBERT, CABANEL, BOUGUEREAU, CLMENT,
GIACOMOTTI, G. R. BOULANGER.

L'hritier prsomptif du roi des dessinateurs modernes, le Jules Romain
de M. Ingres, M. Hippolyte Flandrin, pour tout dire en un mot, n'a
expos que des portraits cette anne. Mais ces portraits sont des
chefs-d'oeuvre en leur genre, un surtout, qui a ds aujourd'hui sa place
marque parmi les monuments du gnie franais.

Le public de Paris court volontiers  ce qui brille. Il va brler ses
ailes aux chandelles allumes par le pinceau de M. Riedel, et il passe
auprs de la perfection sans retourner la tte. Pour cette fois
cependant, la foule a rendu prompte justice au portrait du prince
Napolon. Les critiques n'ont pas eu besoin de lui dire: Allez l, et
admirez! Elle n'a pas mme attendu le jugement des artistes qui
dcernent par avance, et avec plus d'impartialit qu'on ne croit, le
prix du concours. Ds l'ouverture du Salon, le public s'entassait autour
du chef-d'oeuvre, comme la limaille de fer autour d'un aimant.

C'est que les grandes qualits de M. Flandrin, un peu discrtes et
voiles dans la plupart de ses ouvrages, ont pris une vigueur et un
clat singuliers au contact de ce modle. Lorsque M. Flandrin entreprend
le portrait de M. G. ou de madame X, il se proccupe uniquement de
rendre l'ensemble de la personne, l'habitude du corps, la construction
d'une charpente humaine, le model des chairs et cet admirable jeu de la
lumire  travers les plans, les mplats, les saillies et tout ce qui
constitue la forme d'un individu. Peu soucieux des friandises de la
couleur, il laisse  part les qualits si diverses de la lumire et ne
craint pas d'envelopper son admirable dessin d'une atmosphre grise et
cendre. Au contraire de ces cuisiniers qui sauvent la mdiocrit des
viandes par la succulence du ragot, il ddaigne de parer sa marchandise
et nous sert la forme pure, telle qu'il la voit. Il suit de l que ses
portraits, quelle que soit la perfection du model, restent toujours un
peu en de de la nature vivante et colore.

On n'adressera point ce reproche au portrait du prince Napolon. Non que
M. Flandrin ait emprunt pour un jour la palette de Rubens ou de
Delacroix; non qu'il ait oubli de rpandre  et l sur ce merveilleux
dessin quelques lgres pinces de cendre, mais parce que la splendeur
d'une grande chose aveugle la critique elle-mme sur les manques et les
imperfections du dtail. Le spectateur, entran par l'admiration,
franchit les dfauts sans les voir, comme un soldat courant  la
victoire enjambe les fosss qui coupent la route.

Ce portrait n'est pas seulement un beau dessin, c'est une grande oeuvre,
l'tude d'un esprit suprieur, le fruit d'une haute intelligence. Si
tous les documents de l'histoire contemporaine venaient  prir, la
postrit retrouverait dans ce cadre le prince Napolon tout entier. Le
voil bien, ce Csar dclass, que la nature a jet dans le moule des
empereurs romains, et que la fortune a condamn  se croiser les bras
sur les marches d'un trne: fier du nom qu'il porte et des talents qu'il
a rvls, mais atteint au fond du coeur d'une blessure invisible, et
rvolt secrtement contre la fatalit qui pse sur lui; aristocrate par
ducation, dmocrate par instinct, fils lgitime et non btard de la
rvolution franaise; n pour l'action, condamn, peut-tre pour
toujours,  l'agitation sans but et au mouvement strile; affam de
gloire, ddaigneux de la popularit vulgaire, sans souci du qu'en
dira-t-on, trop haut de coeur pour faire sa cour au peuple ou  la
bourgeoisie, suivant la vieille tradition du Palais-Royal.

C'est bien lui qui sollicitait l'honneur de conduire les colonnes
d'assaut au sige de Sbastopol, et qui est revenu  Paris en haussant
les paules, parce que la lenteur d'un sige lui paraissait stupide.
C'est lui qui, par curiosit, par dsoeuvrement, pour teindre un peu
les ardeurs d'une me active, est all se promener, les mains dans les
poches, au milieu des banquises du ple Nord, o sir John Franklin avait
perdu la vie. C'est lui qui a pris d'un bras vigoureux le gouvernement
de l'Algrie, et qui l'a rejet avec dgot, parce que ses mouvements
n'taient pas tout  fait libres. C'est lui qui, hier encore, au Snat,
s'est plac d'un seul bond au rang de nos orateurs les plus illustres,
crasant la papaut comme un lion du Sahel crase d'un coup de griffe
une vieille chvre tremblante, puis tournant les talons et revenant  sa
villa de la rue Montaigne, o l'on respire la fracheur la plus exquise
de l'lgante antiquit.

Si M. Flandrin a laiss dans l'ombre un ct de cette noble et
singulire figure, c'est le ct artistique, dlicat, fin, florentin,
par o le prince se rapproche des Mdicis. On pouvait, si je ne me
trompe, indiquer par quelque trait les grces de cet esprit puissant,
dlicat et mobile qui tonne, attire, inquite, sduit sans chercher 
sduire, et enchane les dvouements autour de lui sans rien faire pour
les retenir.

Le portrait de Son Altesse Impriale madame la princesse Clotilde n'a
point de succs, et le public, si juste aujourd'hui pour M. Flandrin,
est presque brutal avec M. Hbert. Quel mauvais matre tu fais, 
public, animal  trente-six millions de ttes! Et combien les crivains
et les artistes de Paris sont malheureux  ton service! Tu nous gtes 
nos dbuts, tu exagres nos qualits, tu fermes les yeux sur nos
dfauts; puis la girouette tourne, et tu nous prends en grippe. Nos
dfauts grossissent comme des monstres, et toutes nos qualits sont
mises en oubli. On dirait, Dieu me pardonne! que tu prends de la
jalousie contre ceux qui t'ont forc  l'admiration, et que tu te venges
sur eux de tout le plaisir qu'ils t'ont donn.

Hbert n'a expos que deux portraits de femme et un petit paysage de
Cervara, qui est une merveille, un bijou d'Italie, un vrai bijou de
Castellani. Il n'a pu faire davantage, tant malade et fivreux la
moiti de l'anne. Ses deux portraits sont malades aussi, ou, pour mieux
dire, la morbidesse qu'on admirait tant autrefois dans ce clbre
tableau de _la Mal'aria_ s'est aggrave sensiblement. Mais s'ensuit-il
de l qu'Hbert soit devenu un mauvais peintre ou mme un artiste
mdiocre? A-t-il perdu la place qu'il s'est faite depuis dix ans parmi
les jeunes matres? Point du tout. Il compose, il peint, il dessine
toujours en matre. Son dfaut s'est aggrav, nous en sommes convenus;
mais aucune de ses qualits n'a pri. Peut-tre ne se serait-il pas
laiss entraner  ces excs de pleur et de transparence, si les
expositions de peinture taient un peu plus rapproches l'une de
l'autre. En comparant ses oeuvres aux oeuvres de ses rivaux, il et
mesur le chemin qu'il faisait hors de la vrit et de la sant.
Peut-tre aussi un ou deux critiques de bon conseil lui auraient mis le
doigt sur la plaie. On l'et averti que l'clat de ses ciels et
l'excution trop brillante de certains accessoires sacrifiait un peu les
figures. Ces enseignements lui ont manqu; c'est un malheur. Disons, si
vous voulez, que c'est un crime, et qu'Hbert a pris sa place au nombre
des sclrats; mais ne contestez pas son talent, qui est immense.

Les grands peintres sans dfaut sont trs-rares; on les compte.
Michel-Ange tait excessif, le Prugin tait sec, le Corrge tait mou,
Rubens tait rouge, Jordaens tait vulgaire. Que penseriez-vous d'un
critique qui ne verrait que la vulgarit de Jordaens, que la mollesse du
Corrge, que la scheresse du Prugin, que la truculence de Michel-Ange
et la grosse sant des nourrices de Rubens?

Le devoir de la critique, lorsqu'elle s'adresse aux artistes vivants,
est de les taquiner sur leurs dfauts, afin qu'ils s'en corrigent. C'est
surtout lorsqu'ils sont les favoris du public, et qu'ils seraient tents
de se croire parfaits, que nous devons mettre de l'eau dans leur vin et
leur montrer par o ils sont hommes... Mais, le jour o le public est
tent de nier les qualits d'un homme de talent, nous devons monter sur
les toits et crier  la foule qu'elle est injuste, absurde et cruelle.

Je vous assure que, dans deux cents ans, lorsque les tableaux de M.
Hbert et ses portraits seront au Louvre, on parlera de lui comme d'un
matre franais qui avait exagr la morbidesse, mais personne ne lui
contestera le titre de matre.

En ce temps-l, il ne sera plus question de M. Bouguereau.

Est-ce donc que l'normit de ses dfauts l'aura fait proscrire de nos
muses? A Dieu ne plaise! M. Bouguereau est un artiste sans dfaut,
correct comme une tragdie de M. Viennet. lve de M. Picot,
continuateur de M. Blondel, M. Bouguereau a sa place marque 
l'Institut,  la gauche de M. Signol.

Et pourtant il expose un portrait de femme qui n'est pas sans intrt.
C'est apparemment qu'il s'tait arrach  la contemplation de ses
matres pour regarder la nature une fois par hasard.

M. Cabanel a failli tomber dans le Bouguereau. Ses deux dernires
expositions nous ont donn  tous de srieuses inquitudes. Mais il se
relve aujourd'hui par un vigoureux effort. Dcidment, c'est un artiste
de race: l'Acadmie et la banalit ne prvaudront point contre lui.

Ses deux portraits de femme sont vraiment bien, surtout le portrait de
madame W. R... Sa petite composition florentine est empreinte d'un got
pur et d'un sentiment lev; enfin on ne peut nier que ce grand tableau
d'une _Nymphe enleve par un Faune_ ne soit une des oeuvres capitales de
l'Exposition.

Le demi-dieu mtin de bouc a saisi gaillardement la belle crature
blanche. Prendra-t-il le temps de l'emporter dans son antre tapiss de
lierre, o la mousse s'tend en lit voluptueux? Je croirais plus
volontiers qu'il va, sance tenante, ajouter un chapitre aux posies
d'Ovide. Tout son tre est tendu par la passion; chaque muscle de son
corps exprime la brutalit du dsir; il pate son nez dans un de ces
baisers fougueux qui mordent. La nymphe, dompte par ces deux bras
irrsistibles, cde mollement et s'abandonne; ses yeux languissants et
sa bouche entr'ouverte la montrent demi-morte de fatigue, de peur, et
qui sait? de quelque avant-got du plaisir. Elle est jolie et bien
faite, cette victime consolable. Quant  lui, le chasseur de chevelures
blondes, la nature l'a taill pour ce courre et cet hallali. C'est le
neveu du faune de Perraud, le cousin germain du faune de Crauk. Les
dentels sont superbes et les articulations fines, dans cette robuste
famille.

Puisque M. Cabanel est rentr si vaillamment dans la bonne voie, qu'il y
fasse un pas de plus. Qu'il donne plus de corps  ses figures, qu'il se
dfasse d'un dernier reste de mollesse et d'affterie. Ce n'est pas du
sang, mais de l'ambroisie, qui coule dans les veines de son faune. Ce
pre Archange des bois est model dans la perfection, et pourtant on ne
devine pas assez la ralit de ses chairs et la solidit de ses os.
Quelques larmes de sirop, quelques parcelles de pommade sont encore
tombes sur la palette du peintre.

Le sirop a sa douceur et la pommade a son charme. Je n'ai jamais
contest le talent souple et vari de M. Arsne Houssaye, ni les mrites
potiques de M. Louis nault. Mais lisez Lucrce, mon cher Cabanel,
lisez le grand, l'immortel Lucrce, ce mle gnie qui ne mit dans ses
vers ni sirop, ni pommade, ni eau bnite, ni encens, ni aucune des
drogues qui affadissent le coeur de l'homme.

Je ne veux pas parler de la _Madeleine_, ni du portrait de M. Rouher,
non que ces deux toiles soient dpourvues de mrite; mais la _Madeleine_
est peinte et dessine dans cette manire molle que M. Cabanel doit
abandonner pour toujours. Quant au portrait du ministre de
l'agriculture, il ne me parat ni bien compris, ni parfaitement compos.
La premire fois que j'y ai jet les yeux, je n'ai pas vu M. Rouher, je
n'ai pas vu un homme d'tat, un administrateur, un orateur: j'ai vu, et
quand je ferme les yeux je vois encore... un ventre! M. Rouher n'est
pourtant pas un ventre, que diable! c'est un des cerveaux les mieux
organiss de notre temps. M. Cobden vous le dira, et le trait de
commerce vous le prouvera.

Un nouveau dbarqu de l'cole de Rome, M. Giacomotti a expos
l'invitable _Martyre_ de la cinquime anne: je n'en veux dire ni bien
ni mal.

Savez-vous ce qu'on gagne  faire des martyrs? Je vais vous l'apprendre
en quatre mots.

Le paganisme a fait des martyrs, et il a ht la victoire du
christianisme.

Le catholicisme a fait des martyrs, et il a engendr le protestantisme.

Le despotisme a fait des martyrs, et il a produit la Rvolution.

La Rvolution a fait des martyrs, et elle a donn naissance  l'Empire
franais.

Les pensionnaires de Rome font des martyrs, et ils nous ennuient.

Mais le talent de M. Giacomotti n'est pas ennuyeux dans son tableau de
_la Nymphe et le Satyre_. Ne craignez pas de vous y arrter longtemps,
mme aprs avoir vu la belle toile de M. Cabanel. C'est quelque chose de
moins savant, de moins achev, de moins complet. Mais n'importe, c'est
quelque chose. La touche est bonne, le dessin nerveux, la couleur
surtout est charmante. M. Giacomotti a dans les veines quelques gouttes
du sang de Corrge et de Baudry.

Un jeune pensionnaire, qui est encore  l'Acadmie, M. Clment, nous a
envoy deux tableaux. Je ne dis pas deux tudes, mais deux vrais
tableaux, et qui ne sentent pas trop l'cole.

Le premier, qu'on ne voit gure, parce qu'il est trop mal plac,
reprsente un _Dnicheur d'oiseaux_. Il y a un vrai got de nature dans
ce bambin nu comme un ver.

C'est le second enfant de M. Clment, si j'ai bonne mmoire. L'an eut
un grand succs  Rome en 1858, et fut adopt par M. de Gramont. Il
charbonnait gravement sur un mur la silhouette d'un ne. Le cadet n'est
pas un sot non plus, et il est dessin d'une main plus sre.

Quant  la _Femme romaine endormie_, c'est une des toiles les plus
remarques  cette Exposition. Peut-tre le choix du sujet et le
ralisme de certains dtails a-t-il contribu  la vogue; mais cette
belle et puissante nudit n'est pas seulement un appt offert  la
convoitise des vieillards, c'est une excellente figure, comme l'Acadmie
de Rome, voire l'Acadmie de Paris, n'en produit pas tous les jours.

Est-ce  dire que M. Clment ait le temprament d'un grand peintre? Je
ne sais. A coup sr, il n'est pas coloriste;  coup sr, il n'est pas
paysagiste, et je regrette bien qu'il ait gt son tableau par ce vieux
fond de vieux arbres d'occasion. Mais il est jeune, il dessine bien, il
ne peint pas mal, il a dj beaucoup d'acquis, et il se fera une place
trs-honorable, s'il tudie la nature en face, sans loucher du ct de
M. Bouguereau.

Je demande qu'avant d'abroger pour toujours la loi de sret gnrale,
le gouvernement franais dporte  Lambessa mon excellent ami
Gustave-Rodolphe Boulanger.

Si vous tes curieux de savoir pourquoi, je vous conduirai devant ce
dplorable tableau d'_Hercule aux pieds d'Omphale_, qui a cot tant de
travail  un artiste jeune, bien dou, savant, sain d'esprit et de
corps.

Nous admirerons ensuite un merveilleux petit _Arabe_, bien dessin, bien
camp sur ses jambes, vrai, fin, charmant, excellent, d'une couleur tout
 fait louable, et que le peintre a fait en se jouant.

Et l'on comprendra que, si je demande pour mon ami la faveur de quelques
mois d'exil, c'est afin qu'il nous donne beaucoup d'Arabes comme
celui-ci, et qu'il ne nous confectionne plus d'Hercules comme celui-l.


IV

SCULPTURE

MM. PERRAUD, GUILLAUME, CAVELIER, CLSINGER, CRAUK, JULES THOMAS, CABET,
GASTON GUITTON, AIZELIN, MAILLET, LOISON, CHABAUD, MANIGLIER, MARCELLIN.

Mon cher lecteur, il vous est arriv, je suppose, de descendre au
rez-de-chausse de l'Exposition et de regarder les sculptures en fumant
une cigarette. C'est ce que nous ferons aujourd'hui, s'il vous plat,
sauf  remonter demain vers les salles o la peinture cuit au soleil.

Une aimable fracheur emplit ce beau jardin o les _begonias_ talent
leurs feuilles mtalliques en concurrence avec les bronzes de Crauk et
de Cordier. Nous ne nous y trouverions pas trs-bien si nous tions
statue, car les dtails du model sont toujours un peu noys dans la
lumire. Mais, pour de simples promeneurs comme nous, il faut avouer que
l'Exposition de sculpture est un paradis charmant.

Il faut reconnatre aussi que les sculpteurs de notre temps cheminent
d'un pas plus dcid et dans une meilleure voie que les peintres. Les
oeuvres excellentes et les artistes de talent sont plus nombreux,
proportion garde, au rez-de-chausse qu'au premier tage. Il y a de
belles choses l-haut, pour tous les gots et dans tous les genres; mais
le chef-d'oeuvre du Salon est une sculpture que vous n'avez peut-tre
pas regarde parce qu'elle est en pltre: c'est le _Pote assis_ de M.
Perraud.

    _Ahi! null'altro che pianto al mondo dura!_

  Hlas! rien ne dure en ce monde que la douleur et les larmes!

Ce vers mlancolique de Ptrarque est le seul commentaire qui explique,
dans le livret, la statue de M. Perraud. Mais l'explication tait-elle
bien ncessaire? Le pltre vit, il pense, il souffre, il pleure. Ce beau
corps s'affaisse comme s'il portait  lui seul tout le fardeau des
douleurs humaines. Jamais la mlancolie moderne, cette fivre lente des
grandes mes, ne s'est incarne dans une forme si pure. Tout est beau,
tout est noble, tout est parfait dans cette admirable figure, et, si
vous en brisiez un morceau pour le cacher dans la terre, ceux qui le
trouveraient dans cent ans reconnatraient un fragment de chef-d'oeuvre.

Que vous dirai-je de plus? La perfection ne s'analyse point. Les
premiers ouvrages de M. Perraud offraient quelque prise  la critique;
on pouvait donc en parler longuement. Ce magnifique _Adam_, un envoi de
Rome qui obtint une premire mdaille en 1855, tait une oeuvre
discutable. Il y avait dans la musculature un je ne sais quoi
d'excessif, une imprudente imitation, ou du moins un souvenir dangereux
du _Mose_ de Michel-Ange.

Le _Faune_ de 1857, qui mrita la croix au jeune artiste, ne fut pas non
plus admir sans restriction. Le model offrait  et l quelque chose
de sautillant; l'art de subordonner les dtails  la masse laissait
encore  dsirer. Entre ces deux ouvrages et le _Larmoyeur_ de 1861, la
distance est aussi grande qu'entre une page de _la Pharsale_ et une page
de _l'nide_. M. Perraud a commenc par la manire de Lucain; il s'est
lev par degrs jusqu'au style de Virgile. Je ne lui conseille pas de
chercher mieux.

Puisque David, Rudde et Pradier sont morts, puisque MM. Duret, Dumont et
Jouffroy se tiennent  l'cart, personne ne saurait contester  M.
Perraud la premire place. Aprs lui, on peut ranger hardiment, et sans
ordre dtermin, sept ou huit sculpteurs de noble race, sortis presque
tous de cette cole de Rome qui dcidment a du bon. Il est plus facile
de la dcrier que de la vaincre; les expositions et les concours nous le
prouvent surabondamment. Tandis qu'elle donnait Baudry, Cabanel, Pils,
Hbert et tant d'autres beaux noms  la peinture, elle formait Perraud,
Guillaume, Cavelier, Crauk, Thomas et Maillet; elle achevait l'ducation
de notre excellent ami Charles Garnier, l'architecte du nouvel Opra,
qui vient d'obtenir, sans brigue, le succs le plus moral qu'on ait vu
depuis longtemps.

Entre le _Napolon Ier_ de M. Guillaume et celui de M. Cavelier, deux
figures excellentes, on pourrait hsiter longtemps sans dcerner le
prix. Les deux artistes possdent  un degr minent tous les secrets de
leur art; ils excellent l'un et l'autre dans la composition d'une
statue, dans le model des nus, dans la disposition simple et grande des
draperies. Peut-tre y a-t-il une finesse plus exquise dans l'oeuvre de
M. Guillaume; mais, en revanche, il y a plus d'ampleur dans celle de M.
Cavelier. La premire parat un peu plus petite que nature, quoique
mesure trs-exactement sur les proportions du modle. Cela tient  une
loi d'optique que les physiciens n'ont pas encore explique.

Pourquoi la figure humaine nous parat-elle rapetisse par le sculpteur
lorsqu'elle n'est pas un peu colossale? Le _Napolon_ de M. Cavelier est
plus puissant, plus vigoureux, mais, par cela mme, un peu court. M.
Guillaume a ressuscit avec beaucoup de got et de succs la draperie
polychrome; M. Cavelier, avec un succs gal, s'est rduit aux
ressources ordinaires. Ses draperies de marbre nu ont la coquetterie de
leur simplicit.

On se rappelle ces beaux _Gracques_  mi-corps qui ont commenc la
rputation de M. Guillaume. M. Cavelier expose cette anne un fort beau
groupe de _Cornlie entre ses deux enfants_. Travail excellent, heureux
de tout point, non-seulement dans les dtails, mais, ce qui tait plus
difficile, dans l'ensemble. tes-vous curieux de savoir au juste  quoi
sert l'Acadmie de Rome? Comparez la _Cornlie_ de M. Cavelier  la
_Cornlie_ de M. Clsinger. Le premier groupe est un, compacte, solide;
le second groupe a ce dfaut capital de n'tre pas un groupe, mais la
runion de trois figures. Je ne parle pas de la malheureuse inspiration
qui a couronn d'une sorte de diadme la _Cornlie_ de M. Clsinger.
Elle n'a pas l'air de montrer ses enfants comme des bijoux, mais de
montrer ses bijoux  ses enfants. L'auteur de ce contre-sens est, malgr
tout, un vritable artiste. Son ducation classique laisse beaucoup 
dsirer, mais il se sauve par le temprament, par la fougue, par une
certaine puissance qui est assez proche parente du gnie. Sa _Diane au
repos_ est une oeuvre de grande valeur. Le livret nous apprend qu'elle
est vendue; je regrette que ce ne soit pas  l'tat.

M. Crauk, avant de partir pour l'Acadmie de Rome, tait un des lves
favoris de Pradier. Son premier envoi d'Italie fut, si j'ai bonne
mmoire, un bas-relief destin au tombeau de son matre. Cet acte de
pit filiale a port bonheur au jeune artiste. Le voil qui prend la
grosse part dans la succession paternelle. Son _Faune ivre_ est un des
meilleurs morceaux que l'art moderne ait produits depuis vingt ans.
Acquis par l'empereur  la veille de l'Exposition, il va se loger
provisoirement dans quelque palais; mais sa place est marque au Louvre.

Un des principaux mrites de M. Crauk, c'est l'observation scrupuleuse
de la nature. Au lieu de s'essouffler  la poursuite de l'idal, il
copie le modle, mais il le choisit bien. Ce _Faune_ si lgant, si
svelte, si fin, si nerveux, n'est pas un tre de convention, fait de
pices et de morceaux d'aprs un type rv: c'est un homme vivant, copi
de main de matre. Pourquoi ne trouverait-on pas des faunes  Paris? On
y trouve bien des singes.

Quatre beaux bustes compltent l'exposition de M. Crauk: le marchal
Niel, le marchal Mac-Mahon, madame la marchale Niel et madame la
duchesse de Malakoff. Depuis un clbre portrait du marchal Plissier,
M. Crauk semble tre devenu, sans titre officiel, le sculpteur des
marchaux de France. Il attaque vaillamment ces ttes martiales; son
bauchoir se joue dans les moustaches les plus redoutes du Russe et de
l'Autrichien. Mais il sait aussi caresser les fins mplats d'un jeune et
doux visage, et arrondir les contours d'une poitrine apptissante. C'est
une part qu'il n'a pas oubli de prendre dans l'hritage de Pradier.

Nous n'avons pas fini avec les prcoces talents de l'cole acadmique.
Voici le _Virgile_ de M. Jules Thomas, un des plus grands et des plus
lgitimes succs de cette anne. Je ne sais pas si Virgile tait ainsi;
mais c'est ainsi que je l'ai toujours vu en imagination, ce Marcellus de
la posie qui mourut jeune, comme tous ceux qui sont aims des dieux.
Exacte ou non, je voudrais qu'il pt voir cette statue; il l'aimerait.

La plus belle figure de femme qu'on ait expose en 1861 est la _Suzanne
au bain_ de M. Cabet. M. Cabet est digne de continuer la tradition de
Rude, comme M. Crauk celle de Pradier. Peut-tre n'a-t-il pas cette
puissance du gnie qui a sculpt _la Marseillaise_ sur l'Arc de
l'toile; mais cette Suzanne si jeune, si lgante et si chaste pourrait
affronter le voisinage de l'_Amour dominateur_ et de l'_Hb_.

M. Gaston Guitton, autre lve de ce grand homme de bien, a expos trois
statues: un marbre et deux bronzes. Il y a vraiment bien du travail, et
du courage, et du talent, dans notre cole de statuaire. Ces trois
figures de M. Guitton sont excellentes toutes les trois. La jeune fille
de marbre est parfaite, sauf la tte, qui me parat un peu trop petite
et moins heureuse que le corps. L'enfant qui personnifie le printemps
est plein de grce et de navet. Le passant qui cause avec la colombe
d'Anacron, sans tre une oeuvre de premier ordre, ne dparerait pas une
collection de bronzes antiques.

Et la _Nyssia_ de M. Aizelin! Encore une oeuvre charmante. Je n'ai pas
la prtention de la classer; je ne la mets ni avant ni aprs les figures
de M. Guitton; j'en suis ravi, tout btement.

L'_Agrippine_ de M. Maillet est parfaitement drape. C'est une figure
irrprochable, et qui atteste un vrai talent. Il est  regretter que
l'artiste se soit donn la satisfaction purile de draper le visage mme
et de le laisser voir au travers d'un voile transparent: de tels
enfantillages du ciseau transportent en admiration le public du
dimanche; mais il conviendrait d'abandonner aux praticiens de Milan ces
trop faciles succs. M. Maillet peut beaucoup mieux; il l'a prouv en
1853, en 1855, en 1857, et cette anne mme par un joli petit groupe
intitul _la Rprimande_.

Je ne dirai rien aujourd'hui de M. Loison, sinon qu'il se laisse aller
trop complaisamment sur la pente o roule M. Bouguereau. M. Chabaud, qui
a renonc  la gravure en mdaille pour la grande sculpture, a expos
une bonne statue de _la Chasse_, commande par le ministre d'tat.

Ne jugez pas M. Maniglier sur son _Pcheur_, qui n'est pas _ensemble_.
Ce jeune artiste n'a pas encore termin ses tudes  l'Acadmie de Rome,
et pourtant il a dj fait beaucoup mieux que ce pltre.

Voil beaucoup de sculptures pour une fois, et je ne suis qu' la moiti
de ma besogne. Nous nous arrterons ce soir  M. Marcellin, qui a fait
pour la cour du Louvre une statue de _la Douceur_, trs-belle et
vraiment dcorative. Je gote moins son groupe de _la Jeunesse captivant
l'Amour_. C'est joli, mais trop joli. M. Marcellin est encourag par ses
succs mmes  effminer la beaut de la femme. C'est porter des
chouettes  Athnes, comme on disait au temps de Phidias.


V

SCULPTURE (SUITE)

MM. ROCHET, TEX, CORDIER, ISELIN, MILLET, OLIVA, DESPREY, BARRIAS,
CARRIER, DANTAN JEUNE, MADEMOISELLE DUBOIS-DAVESNES, MM. FRANCESCHI,
CLRE, GODIN, POITEVIN, PROUHA, VALETTE, TEXIER, MATHURIN MOREAU,
FRATIN, CAIN, FRMIET, TINANT, DEVERS, VECHTE.

Une masse imposante et franchement dcorative s'lve au milieu de
l'Exposition de sculpture: c'est le monument de don Pdre Ier, par M.
Louis Rochet.

M. Rochet est lve de l'immortel artiste et du grand citoyen qui
s'appelait David (d'Angers). Il a profit aussi des exemples d'un autre
matre: il doit beaucoup, et c'est une chose qu'il avoue modestement
lui-mme,  l'illustre Rauch, de Berlin. Je ne le blme pas d'avoir
tudi le monument de Frdric II, qui est et qui restera longtemps le
plus admirable modle en ce genre. Le conqurant de la Silsie chevauche
en habit militaire sur un pidestal gigantesque; le fondateur de la
dynastie brsilienne caracole, dans un costume blouissant, au sommet
d'une montagne de bronze. Autour de Frdric, les soldats de son arme;
 ses pieds, ses victoires. Aux pieds de Pdre Ier, M. Rochet a
symbolis les quatre grands fleuves du Brsil, entours des produits les
plus marquants de cette contre miraculeuse. On devine, au premier coup
d'oeil, les ressources inpuisables de cette terre vierge que la libert
et la civilisation commencent  mettre en valeur.

Lorsqu'il s'est agi de reprsenter les quatre fleuves du Brsil,
l'artiste s'est vu arrt un instant par une objection toute locale.
Pouvait-il placer aux pieds de dom Pdre quatre fleuves antiques, avec
cette longue barbe limoneuse que les sculpteurs romains donnaient au
Tibre et au Danube? Mais la barbe est un ornement inconnu chez les
peuplades indignes du Brsil. Les tribus riveraines de l'Amazone et du
Parana sont plus glabres que nos lycens de douze ans. M. Rochet a
esquiv la difficult, en reprsentant chaque fleuve par une famille
sauvage choisie sur ses bords. Reste  savoir jusqu' quel point un
sauvage rond comme un oeuf peut exprimer l'ide d'un fleuve. Ce n'tait
pas sans quelque raison que les sculpteurs anciens avaient choisi des
vieillards  longue barbe pour reprsenter les grands cours d'eau.
L'imagination du peuple reconnaissait, au premier coup d'oeil, ces vieux
bienfaiteurs du genre humain penchant leur barbe de roseaux sur leurs
urnes inpuisables; et les petits enfants eux-mmes, devant ces figures
vnres, apprenaient l'amour et le respect des forces bienfaisantes de
la nature. Je serais bien tonn si les sauvages eux-mmes prouvaient
quelque sentiment du mme genre devant les groupes de M. Rochet. Ajoutez
que les types qu'il a d choisir ne brillent ni par la beaut ni par la
varit. Ces hommes bouffis, lippus et models en boudin sont assurment
trs-vrais; mais pourquoi la vrit de ces pays-l n'est-elle pas plus
belle?

Malgr tout, je me figure que le monument de dom Pdre, lorsqu'il
s'lvera sur une place de Rio-de-Janeiro, fera un assez grand effet et
honorera la sculpture franaise. Le tas est bon, la masse est imposante,
les proportions sont justes et nobles. M. Rochet a entrepris une oeuvre
difficile, et l'on ne peut pas dire qu'il ait manqu son but.

M. tex a t beaucoup moins heureux dans son projet de fontaine
monumentale, et je ne dsire pas vivre assez longtemps pour voir ce
chef-d'oeuvre  l'entre du bois de Boulogne. Au demeurant,
l'architecture, la sculpture et la peinture de cet artiste fcond me
laissent sous une impression malheureusement uniforme. Je me demande
quelquefois comment un homme qui a fait, en 1833, un des groupes les
plus remarquables de notre sicle a pu tomber si fort au-dessous de
lui-mme. Un incontestable talent, une noble ambition, un travail
hroque devaient le conduire plus haut et plus loin. Peut-tre le sort
a-t-il pris plaisir  constater par cette dcadence un axiome de la
sagesse des nations: Qui trop embrasse, mal treint.

M. Cordier embrasse beaucoup sans sortir de la sculpture, mais il
treint vigoureusement. Son chef-d'oeuvre n'est pas le _Triomphe
d'Amphitrite_, qui pche par la proportion, ni mme la belle
_Gallinara_, ou gardeuse de poulets, o la dpense du marbre est trop
grande pour l'importance du sujet. Dix kilogrammes de bronze suffiraient
amplement. Mais le buste de madame la baronne de R... est trs-fin et
bien digne de la beaut aristocratique du modle. Quant au buste de _la
Ngresse_, c'est un bijou du plus haut prix, non-seulement par
l'arrangement des mtaux, l'harmonie des couleurs et le got de
l'ajustement, mais par le model de la tte. On n'a rien fait de plus
frais, de plus friand, de plus croquant dans ce genre. Je recommande 
ceux de mes lecteurs qui ont lu _la Grce contemporaine_ le portrait
d'Hadji-Petros. C'est une fort belle tte de pallicare, excute avec le
plus grand soin d'aprs ce vieux hros de l'amour et de la guerre. La
couleur mme du bronze est nouvelle et intressante: vous diriez une
scorie humaine retrouve sous les dbris d'une acropole incendie.

Il y a, dans cette exposition de sculpture, toute une collection de
bustes excellents, presque un muse.

Nous avons dj parl des marchaux et des marchales de M. Crauk; nous
ne dirons rien du Branger de M. Perraud, qui n'est pas une de ses
oeuvres les plus excellentes; mais je voudrais avoir une heure  passer
en votre compagnie devant deux bustes de M. Iselin: le professeur Bugnet
et le prsident Boileau. Ces deux portraits suffiraient  fonder la
rputation d'un artiste. M. Iselin tait connu depuis longtemps; s'il
n'est pas clbre  dater d'aujourd'hui, la fortune aura commis une
injustice. Je gote beaucoup moins le portrait un peu rond de M. le
comte de Morny. Il est  regretter que l'art n'ait rien su faire de
mieux pour un homme auquel il doit tant.

Le buste du marchal Magnan, par M. Millet, vaut les meilleurs de M.
Iselin. Je regrette seulement que ce jeune et vaillant artiste n'ait pu
nous montrer ici les statues qu'il a excutes dans les monuments
publics.

M. Oliva tient ce qu'il a promis. Son buste du grand Arago est
magnifique; celui du docteur Cazalas et du lithographe Engelmann sont
vivants; il nous a ressuscit M. tienne avec le jabot, la coiffure, les
accessoires, la couleur de l'poque. Ce n'est pas seulement M. tienne
qui revit sur ce pidestal, c'est son temps.

Un jeune homme, M. Desprey, dbute aujourd'hui comme autrefois M. Oliva.
J'espre qu'il suivra le mme chemin. Ce portrait de l'vque de Troyes
est plein de promesses.

Un autre dbutant, M. Barrias, a fait deux bustes bien fouills, bien
gras, bien vivants. J'ai couru au livret pour m'informer si M. Barrias
n'tait pas lve de Caffieri. Qui sait s'il ne sera pas le Caffieri de
l'avenir? C'est un beau rve.

Quel homme que ce M. Carrier! La glaise se modle spontanment sous ses
doigts comme la prose se scandait en vers sous le stylet du pote Ovide.
Il rencontre un empereur, un philosophe, un abb, une comdienne: il
court au baquet de terre glaise, et voil un buste de plus! Ses
portraits sont vivants et ressemblants, quelquefois un peu plus laids
que la nature; mais je ne serais pas humili de me voir laid de cette
laideur-l. Il se peut que je me trompe, mais j'ai foi dans l'avenir de
M. Carrier. Son buste de M. Renan, qui est ici; son portrait de notre
admirable madame Viardot, qui est au boulevard des Italiens, annoncent
un talent vigoureux, quoique un peu drgl. Il prendra une belle place
dans l'art moderne, s'il apprend  travailler difficilement.

Au milieu de ces dbutants, j'ai failli oublier M. Dantan jeune et sa
rputation, consolide par une longue srie de succs. Mais je ne veux
point passer sous silence le buste de Branger, par mademoiselle
Dubois-Davesnes. C'est le vieillard  ses derniers jours, bien cass,
bien las, bien abattu par les annes et les douleurs de la vie, et dj
pench vers l'ternel repos, mais toujours bon, toujours grand, toujours
pris de ces rves immortels qu'on appelle la patrie et la libert. Ses
lvres, qui ont chant la gloire, siffl la superstition et bais le
joli museau de Lisette, sont un peu molles et pendantes; mais elles
s'ouvriront jusqu' la dernire heure pour laisser tomber de nobles
enseignements sur la gnration qui grandit. Ses yeux, demi-clos,
sourient mlancoliquement  la race ingrate des hommes, comme si le
vieillard avait prvu qu'une demi-douzaine de journalistes parisiens se
runiraient sur sa tombe dans une petite orgie de dnigrement.

Nous en avons fini avec les bustes, mais non pas avec les jeunes
sculpteurs. Voici encore un bon nombre de statues qui promettent; et
d'abord le _Jeune Soldat_ de M. Franceschi. Il tait difficile, presque
impossible de faire un monument avec cette donne: un jeune homme en
costume de fantassin mourant sur le champ de bataille. L'artiste a
rsolu le problme: le monument est fait; il est simple, bien dessin
sur tous les profils, et touchant. Ainsi sera conserve la mmoire de ce
pauvre enfant polonais, ce Kamienski de vingt ans, qui se fit tuer 
Magenta dans les rangs de l'arme franaise, comme s'il avait compris
que la guerre d'Italie n'tait que le prologue d'une dlivrance
europenne.

L'_Histrion_ de M. Clre est une figure bien construite et excute
librement.

L'_Enfant aux canards_, de M. Godin, est devenu finalement une
trs-bonne chose. Nous placerons en pendant les _Joueurs de toupie_ de
M. Poitevin; mais tez-moi ce buste de madame B...! Il est mou, effac,
et presque indigne du talent ferme et nerveux de ce jeune artiste. La
_Vrit vengeresse_, de M. Prouha, jolie figure dans le style de la
Renaissance; la _Mnade_ de M. Valette, modele avec un talent presque
mr, et le _David_ de M. Texier, qui mrite un encouragement.

Je ne voulais oublier personne, et je m'aperois que j'ai omis, dans mon
prcdent article, la charmante _Fileuse_ de M. Mathurin Moreau.

M. Barye n'a rien expos, malheureusement. Mais ce n'est pas une raison
pour omettre les sculpteurs d'animaux, M. Cain, M. Frmiet et son _Chat
de deux mois_, un chef-d'oeuvre d'esprit, de grce et de naturel. On
peut discuter le _Centaure_, et, pour ma part, j'y trouve presque autant
de dfauts que de qualits; mais ce chat! je voudrais tre gyptien pour
qu'il me ft permis de l'adorer sans compromettre le salut de mon me.

Mais voici encore une bien jolie petite jument, _Gologie_, par M.
Tinant. J'ai vu courir _Gologie_, et c'est une admirable bte; mais je
ne savais pas qu'elle ft bte de got, et qu'elle employt ses loisirs
 poser chez les bons artistes. Ah! si tous les chevaux qui ont gagn
des prix se faisaient sculpter sur leurs conomies, les statuaires ne se
plaindraient pas de la rigueur des temps.

Nous terminerons, s'il vous plat, par les remarquables bas-reliefs de
M. Devers, le dernier imitateur de Luca della Robbia, et par le beau
vase d'argent de M. Vechte, le dernier et le plus digne lve de
Benvenuto Cellini. Tout est beau dans l'oeuvre de M. Vechte: le galbe du
vase, la composition des sujets, le model des figures. Je voudrais
seulement le profil des anses plus net et moins hach par les
accessoires.


VI

PEINTURE

MM. BONNAT, CERMAK, LON GLAIZE, LEGROS, MANET, BRACQUEMOND, FANTIN,
FAGNANI, BOURSON, BRONGNIART, GUILLEMET, BROWN, FRANOIS REYNAUD, BREST,
TISSOT, MOULINET, BLAISE DESGOFFE, CHARLES MARCHAL.

Ma critique est passablement attarde: le Salon ferme dans deux jours,
et je serai peut-tre oblig de passer sous silence plus d'une belle
oeuvre et plus d'un vrai talent. Cette injustice involontaire ne causera
pas grand dommage aux artistes qui ont leur rputation assise; elle
serait plus coupable si elle tombait sur des jeunes gens qui commencent
et qui ont besoin, pour attirer l'attention publique, du petit bruit que
nous faisons.

Je veux donc me mettre en rgle avec ma conscience, en nommant
aujourd'hui quelques peintres d'histoire et de genre qui n'ont pas
encore obtenu mme une troisime mdaille, et qui pourtant mritent
d'tre connus.

M. Bonnat est un des premiers qui m'ont frapp. Son tableau d'_Adam et
ve_ en prsence du cadavre d'Abel est sans doute une oeuvre de jeunesse
et d'inexprience: elle vous arrte cependant par un certain aspect
magistral. La composition est simple, forte, touchante. Le dessin des
trois figures prsente des dfauts normes et de trs-belles qualits.
La couleur est quelquefois sale, et pourtant il rgne dans tout
l'ouvrage un vif sentiment de la couleur. Je serais bien tonn si M.
Bonnat ne prenait pas un jour, dans la peinture d'histoire, une place
importante. Il a des qualits qui ne s'acquirent pas  l'cole, ce qui
est rare par le temps qui court.

M. Cermak a de la facilit, de la verve, de l'audace. Sa _Razzia de
bachi-bouzouks_ rappelle certaines compositions et certaines qualits de
M. Horace Vernet. Le groupe est vigoureusement construit, le mouvement
de la femme me parat bien jet. Peut-tre la couleur est-elle un peu
banale et le dessin du corps un peu vide. On pouvait entrer plus avant
dans le model sans nuire  l'effet puissant de l'ensemble.

Le _Samson_ de M. Lon Glaize est l'oeuvre d'un artiste moins avanc;
mais il ne faut pas mpriser ces fruits verts d'une imagination de vingt
ans. Il y a, dans ce tableau mal fait, dans cette composition bizarre,
dans cette faon de carnaval hroque, l'empreinte d'un talent rel et
personnel.

L'_Ex-Voto_ de M. Legros rappelle un peu, mais sans plagiat, les dbuts
de M. Courbet. La navet du sujet, la vrit un peu grimaante des
figures, je ne sais quoi de solide et de vivant, une excellente qualit
de peinture, voil ce qui vous frappe  la premire vue. J'espre que M.
Legros suivra l'exemple du peintre d'Ornans, qui, aprs s'tre annonc
comme le grand prtre du laid, est devenu modestement un des premiers
paysagistes de notre sicle.

La laideur a son charme et sa friandise, et plus d'un peintre de talent
s'y laisse prendre dans la jeunesse. Voyez plutt M. douard Manet, un
coloriste hardi, fougueux, proche parent de Goya par la vigueur et
l'audace de la touche. Il a fait une excellente chose, et vraiment
originale: c'est un _Espagnol jouant de la guitare_. Mais la laideur de
ce singe l'a mis en got, et, lorsqu'un honnte mnage de bons bourgeois
lui commande son portrait, les modles sont fort  plaindre.

Un des meilleurs portraits de l'Exposition est celui de M. H. de M...,
par Flix Bracquemond. Si ce pastel tait au muse de Ble, au lieu
d'tre enseveli dans les catacombes o la commission de placement a
cach les dessins, on l'attribuerait  l'cole d'Holbein, sinon au
matre lui-mme. M. Bracquemond a l'toffe d'un grand, grand, trs-grand
dessinateur, et je ne sais pas en vrit ce qui manque  son talent, si
ce n'est peut-tre les commandes.

M. Fantin a trois portraits, dsigns modestement par le nom d'tudes
d'aprs nature. Il est certain que ces toiles ne sont pas finies comme
_la Rconciliation_ ou _le March_ de M. de Braekeleer; mais elles sont
assez faites pour montrer que M. Fantin a le temprament d'un peintre.
bauches si l'on veut! tout le monde ne fait pas des bauches aussi
larges de dessin et aussi justes de ton.

On me permettra peut-tre de citer ici quelques portraits de mrite
ingal, mais tous intressants  divers titres. C'est le portrait de
Garibaldi, par M. Fagnani; le portrait de Proudhon, par M. Amde
Bourson; le portrait de M. Empis, par M. Brongniart; le portrait de
Claude Bernard, par M. Guillemet.

M. Fagnani n'a voulu reprsenter ni le conqurant dsintress des
Deux-Siciles, ni l'illustre et malheureux dfenseur de la libert
romaine, ni le sublime aventurier de Montevideo. Le Garibaldi qu'il nous
montre n'est pas le hros en action, bruni par le soleil, amaigri et
littralement _entran_ par les fatigues et les privations de la
guerre, dvor par le feu du gnie et de la passion; c'est le grand
homme au repos, le blond laboureur de Caprera, qui sourit avec bonhomie
 la dlivrance de son pays en attendant l'heure glorieuse o l'on
parcourra les dernires tapes de la libert: Rome et Venise, Pesth et
Varsovie.

Le portrait de Proudhon, par M. Bourson, est inscrit au livret dans la
forme suivante: 392, _Portrait d'homme_. Que le portrait de M.
Proudhon soit le portrait d'un homme, dans le sens le plus noble et le
plus lev du mot, c'est ce que personne ne peut contester; mais le
petit recueil officiel pouvait prciser davantage. J'espre que ce n'est
pas la commission des beaux-arts qui a prescrit  l'artiste une formule
si gnrale. Le nom de ce philosophe, de cet conomiste, de ce
publiciste, de cet homme de bien, ne pouvait qu'honorer une page du
livret.

M. Brongniart, un jeune peintre qui fera bien d'oublier les leons de M.
Picot, expose les portraits de M. Robert David (d'Angers), fils de notre
immortel sculpteur, et de M. Empis, un bien excellent homme d'esprit,
franc comme l'osier, et qui a laiss de justes regrets  la
Comdie-Franaise.

M. Guillemet, digne lve de M. Hippolyte Flandrin, a fix sur la toile
la belle et glorieuse figure de M. Claude Bernard. C'est un assez bon
portrait; mais je voudrais que M. Flandrin ou M. Ingres lui-mme le
reft quelque jour  l'usage de la postrit. M. Claude Bernard, que le
peuple connat  peine par son nom, est un des plus grands hommes de la
science. Ce cerveau puissant runit au plus haut degr deux qualits
qui, jusqu' nos jours, avaient paru s'exclure: l'esprit d'observation
et l'esprit de mthode. Nous avons eu des exprimentateurs aussi
habiles, des observateurs aussi exacts; mais tous, aprs avoir not ou
provoqu un phnomne, se sont tenus  la constatation des faits, comme
Magendie, ou se sont hts d'en tirer des conclusions aventureuses,
comme Bichat.

Pour Bernard, le rsultat d'une exprience est le point de dpart d'une
exprience nouvelle. Il use largement de l'hypothse, mais l'hypothse
n'est pour lui qu'un instrument, un moyen de poser les questions. Ses
dcouvertes se font par enfilades; il n'en est pas une qui ne lui en ait
suggr beaucoup d'autres. Chaque jour lui fournit de nouveaux problmes
qu'il rsout successivement. Esprit profondment mthodique (il a refait
pour son usage le _Novum Organum_), il s'appuie sur les obstacles mmes
pour avancer plus loin. Les anomalies que les exprimentateurs vulgaires
considrent comme des accidents sont pour lui le point de dpart de
nouvelles recherches et de nouvelles dcouvertes. Ses travaux les plus
connus et qui ont le plus tonn les acadmies sont relatifs  la
nutrition; mais il a embrass toutes les parties de la physiologie, et
ses tudes sur le systme nerveux sont peut-tre les plus
rvolutionnaires et celles qui exerceront la plus grande influence sur
l'avenir de la mdecine. Peut-tre un jour la mdecine scientifique
datera-t-elle du Franais Claude Bernard comme la mdecine d'observation
date du Grec Hippocrate.

Mais revenons aux jeunes talents qui se sont produits ou dvelopps
brillamment cette anne. M. John Brown, un dbutant de 1859, a fait des
progrs rapides. Il peint bien, il ne manque ni de savoir, ni de verve,
ni de finesse, ni d'esprit. Un certain penchant semble l'entraner vers
les tudes de sport. Il a tout ce qu'il faut pour remplacer
avantageusement ce pauvre Alfred Dedreux, le favori du Jockey-Club.

M. Franois Reynaud a fait trois bons tableaux, dont un vraiment
trs-remarquable: je veux parler de ces deux filles des Abruzzes qui
descendent en chantant, par un soleil de juillet, dans un chemin
poudreux. Toute l'Italie du Midi est dans cette charmante peinture: le
ciel, le paysage, les toffes, les types, tout est vrai, vivant,
heureux. Bravo! jeune homme. Suivez ces deux petites filles aussi loin
qu'elles vous conduiront! La route est bonne: Marilhat, Lopold Robert
et Decamps y ont pass  votre ge.

lve de MM. Aubert et Loubon, dit le livret. Je passe  M. Brest, un
des jeunes matres qui se sont rvls en 1861, et je m'aperois qu'il
est, lui aussi, un lve de M. Loubon. Mes compliments bien sincres 
l'excellent professeur du muse de Marseille. M. Brest ira loin, ou,
pour mieux dire, il est arriv. Bien peu d'hommes avant lui ont rendu
les aspects de l'Orient avec cette finesse. La place de _l'Al-Meidan et
la Pointe du srail_ sont dignes de figurer dans les meilleures
galeries; le _Missir-Charsi_, tableau d'intrieur, est peut-tre plus
merveilleux encore. Lorsque M. Brest rencontrera M. Fromentin et M.
Belly, il pourra leur donner la main.

Je passe indiffrent devant les pastiches de M. Tissot, faibles hommages
rendus par l'ambition d'un jeune homme au gnie de M. Leys. Je dcouvre
dans un coin une petite _Savonneuse_ signe du nom de M. Moulinet. Il y
a l dedans l'toffe d'un fin coloriste; mais il faudra que M. Moulinet
apprenne ce que c'est que les plans.

M. Blaise Desgoffe n'est plus un inconnu, quoiqu'il n'ait encore obtenu
aucune rcompense. Le public s'attroupe volontiers devant ses onyx, ses
mtaux, ses vases prcieux rendus avec une vrit plus que flamande. Il
est trs-puissant en son art, et le temps n'est pas loin o les amateurs
rechercheront ses toiles pour les couvrir d'or. Un progrs lui reste 
faire, s'il veut tre complet. Chacun des objets qu'il reprsente est
excellemment peint, et souvent mme fort bien dessin. Mais la
collection de ces admirables pices ne forme pas un tableau, parce que
les choses ne sont pas toujours  leur plan, et surtout parce qu'il
oublie de les lier ensemble par les reflets. Qu'il se hte de combler
cette lacune, et la critique s'empressera de lui signer son diplme de
matre.

Cette liste ne serait pas complte si j'omettais le nom d'un jeune
peintre connu et aim depuis longtemps dans le monde des arts et de la
critique, d'un homme  qui tout le monde reconnaissait beaucoup d'esprit
et souhaitait beaucoup de talent, mais qui a attendu jusqu' cette anne
pour donner entire satisfaction  ses amis, en produisant une belle
oeuvre. Je veux parler de M. Charles Marchal et de cet _Intrieur de
cabaret_, qui n'est plus la promesse, mais la ralit d'un vrai talent.

Ses premiers ouvrages, dont quelques-uns tiennent leur rang dans les
muses de province, n'taient gure autre chose que des ides peintes.
Ides ingnieuses, sans contredit, et quelquefois touchantes;
compositions spirituelles, mais excutes tant bien que mal, sans parti
pris,  la bonne franquette. Ce n'tait ni mauvais, ni excellent, ni
mdiocre: ce genre de peinture n'tait pas du ressort de la critique,
mais plutt de la sympathie et de l'amiti.

Il y a tantt deux ans, ce peintre, qui vendait ses tableaux, qui
n'tait pas maltrait dans nos gazettes, et qui vivait en paix avec tout
le monde, except peut-tre avec lui-mme, se met en tte de devenir un
artiste srieux. Il dit adieu  Paris, il va se confiner au fond de
l'Alsace, dans l'excellente petite ville de Bouxviller, o il ne
connaissait personne. Il y demeure dix-huit mois, travaillant sans
relche, tudiant la nature vivante, fatiguant ses modles sans se
lasser lui-mme, et il rapporte deux tableaux  Paris. Je ne vous parle
pas de l'hospitalit cordiale qu'il a reue l-bas, de l'empressement
des bons Alsaciens autour de cet tranger: celui-ci lui amenant des
modles, celui-l lui offrant des ateliers, le juge de paix finissant
par lui donner la salle d'audience, parce que le jour y tait plus franc
que partout ailleurs. Toute la population s'intressait au sort de ces
deux toiles; on vint les voir de plusieurs lieues  la ronde
lorsqu'elles furent acheves.

Tout cela ne prouvait pas que M. Marchal ft devenu un grand peintre, ni
mme que son talent et fait aucun progrs. S'il avait produit deux
crotes en dix-huit mois, la fortune aurait t une injuste et la nature
une ingrate; mais la nature et la fortune ont fait souvent de ces
coups-l. Rassurez-vous: le premier de ces tableaux, et le moins
complet, est expos au boulevard des Italiens. M. Martinet l'a publi
dans _l'Album_, photographie des chefs-d'oeuvre de l'art contemporain.
Ce n'est pas prcisment un chef-d'oeuvre, mais c'est une excellente
chose, bien suprieure  tout ce que l'artiste avait produit jusque-l.

Quant  l'_Intrieur de cabaret_, qui est expos au palais de
l'Industrie, c'est un progrs dans le progrs. Nous ne sommes plus
rduits, cette fois,  louer l'ide, qui est ingnieuse, ni mme la
composition, qui est excellente. On peut parler hardiment du dessin, du
model, de la couleur franche et saine, du ton des chairs, de la
disposition des draperies. On peut s'arrter longtemps  chaque figure,
et mme s'panouir avec ce groupe si blond, si fin, si charmant qui rit
derrire le garde champtre en uniforme.

La critique, si indulgente autrefois pour M. Marchal, n'a plus besoin de
mettre des gants. Elle ne craint plus de lui reprocher la disproportion
de telle figure, la roideur de telle draperie, la crudit parfois un peu
vive de la couleur. Elle ose le chicaner sur les incorrections les plus
lgres de la perspective, et lui dire ce mot que j'ai entendu de la
propre bouche de M. Meissonnier: Il y a dans le tableau de Marchal des
enfantillages d'colier avec des qualits de matre.




CES COQUINS D'AGENTS DE CHANGE


I

J'ai lu dans un vieux dictionnaire franais la dfinition suivante:

COQUIN.--Homme qui ne craint pas de violer habituellement les lois de
son pays.

Si les articles d'un dictionnaire taient des articles de foi, les plus
grands coquins de France seraient les agents de change de Paris. Il n'en
est pas un seul qui ne viole au moins cinquante fois par jour ces lois
augustes et sacres que Mandrin, Cartouche et Lacenaire oubliaient tout
au plus deux fois par semaine.

Mais, s'il tait dmontr que nous avons dans le Code des lois
surannes, absurdes, monstrueuses; si les magistrats eux-mmes
reconnaissaient quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent que l'quit doit
lier les mains  la justice; si, en un mot, ces coquins taient les plus
honntes gens du monde, les plus utiles, les plus ncessaires  la
prosprit publique, ne conviendrait-il pas de rformer la loi qu'ils
violent habituellement et innocemment?


II

La fondation de leur Compagnie remonte  Philippe le Bel. C'est ce roi,
dur au pape, qui, le premier, s'occupa des agents de change. Aprs lui,
Charles IX et Henri IV publirent quelques rglements sur la matire, et
il faut que ces princes aient trouv la perfection du premier coup; car
l'arrt de prairial an X et le code de commerce, dans les treize
articles qu'il consacre aux agents de change, n'ont trouv rien de mieux
que de reproduire les anciens dits. Le seul changement qui se soit fait
dans nos lois depuis l'an 1304, c'est qu'au lieu de se tenir sur le
grand Pont, du ct de la Grve, entre la grande arche et l'glise de
Saint-Leufroy, les agents se runissent sur la place de la Bourse,
autour d'une corbeille, dans un temple corinthien o l'on entre pour
vingt sous.

Peut-tre cependant, avec un peu de rflexion, aurait-on trouv  faire
quelque chose de plus actuel; car enfin, sous Philippe le Bel, sous
Charles IX et mme sous Henri IV, on ne connaissait ni le 3, ni le 4-1/2
pour 100, ni la Banque de France, ni les chemins de fer, ni le Crdit
mobilier, ni les tlgraphes lectriques, ni l'emprunt ottoman, ni rien
de ce qui se fait aujourd'hui dans le temple corinthien qui paye tribut
 M. Haussmann. La ville de Paris possdait huit agents de change et non
soixante. On les appelait courtiers de change et de deniers.

Puisqu'ils ne faisaient pas de primes de deux sous, et que M. Mirs
n'tait pas  Mazas, ils avaient d chercher des occupations conformes
aux moeurs de l'poque. Ils taient chargs d'abord du change et des
deniers, ensuite de la vente des draps de soye, laines, toiles, cuirs,
vins, bleds, chevaux et tout autre bestial. On voit qu'entre les agents
de change de 1304 et les agents de change de 1861 il y a une nuance. On
pourrait donc, sans trop d'absurdit, modifier les lois qui psent sur
eux.

Depuis Philippe le Bel jusqu' la rvolution de 89, si les rois
s'occuprent des agents de change, ce fut surtout pour leur imposer de
plus gros cautionnements. Les charges, qui s'levrent graduellement
jusqu'au nombre de soixante, taient hrditaires. Pour les remplir, il
suffisait de n'tre pas juif[11] et d'avoir _la finance_. Le ministre
des agents consistait  certifier le change d'une ville  une autre, le
cours des matires mtalliques, la signature des souscripteurs de
lettres de change, etc. La ngociation des effets publics et des effets
royaux, qui est aujourd'hui leur unique affaire, n'tait alors qu'un
accident.

  [11] Les agents de change en ont appel.

Law est le premier qui ait fait fleurir cette branche de leur industrie.
Encore voyons-nous, par les dits sur la rue Quincampoix, qu'on n'allait
pas chercher un agent de change lorsqu'on voulait vendre ou acheter dix
actions de la Compagnie des Indes.


III

La rvolution franaise supprima les offices des
perruquiers-barbiers-baigneurs-tuvistes et ceux des agents de change
(loi du 17 mars 1791). Ces deux industries, et beaucoup d'autres encore,
furent accessibles  tous les citoyens, moyennant patente. Le rgime de
la libert illimite amena de grands dsordres, sinon dans les
tablissements de bains, du moins  la Bourse de Paris.

Il fallut que le premier consul rtablt la Compagnie des agents. Le
rgime des offices hrditaires tait aboli; la France avait obtenu le
droit glorieux d'tre gouverne par des fonctionnaires. Napolon nomma
soixante fonctionnaires qui furent agents de change comme on tait
prfet, inspecteur des finances ou receveur particulier. La loi du 1er
thermidor an IX, la loi de prairial an X, le Code de commerce de 1807
rorganisrent l'institution, sans toutefois abroger les ordonnances de
Philippe le Bel et consorts.


IV

Mais, en 1816, le gouvernement des Bourbons, qui avait besoin d'argent
pour remplumer ses marquis, vint dire aux agents de change:
Permettez-moi d'augmenter votre cautionnement, et j'accorde  chacun de
vous le droit de prsenter son successeur. Une charge transmissible
moyennant finance devient une vritable proprit: donc, vous cesserez
d'tre fonctionnaires pour devenir propritaires. C'est la loi du 28
avril 1816[12]. Elle a modifi une fois de plus, et radicalement, le
caractre des charges d'agent de change; mais elle n'a pas effac du
Code les articles qui traitaient les agents comme de simples
fonctionnaires. Les deux textes coexistent en 1861, et ils sont
contradictoires. C'est qu'il est plus facile d'empiler les lois que de
les concilier.

  [12] _Loi du 28 avril 1816._

    ART. 90. Il sera fait par le gouvernement une nouvelle fixation des
    cautionnements d'agents de change.

    ART. 91. ... Ils pourront prsenter  l'agrment de Sa Majest des
    successeurs, pourvu qu'ils runissent les qualits exiges par les
    lois.


V

Les fonctionnaires institus par Napolon sous le nom d'agents de change
taient chargs de vendre et d'acheter les titres de rente et autres
valeurs mobilires pour le compte des particuliers: le tout au comptant;
car la loi n'admet pas la validit des marchs  terme, et les assimile
 des oprations de jeu. Il est interdit aux agents de vendre sans avoir
les titres, ou d'acheter sans avoir l'argent; il leur est interdit
d'ouvrir un compte courant  un client; il leur est interdit de se
rendre garants des oprations dont ils sont chargs; il leur est
interdit de spculer pour leur propre compte.

Le code de commerce, pour la moindre infraction aux lois susdites,
prononce la destitution du fonctionnaire. Il fait plus: considrant que
la destitution n'est qu'un chtiment administratif, et qu'il faut
infliger au coupable une peine relle, il frappe l'agent de change d'une
amende dont le maximum s'lve jusqu' trois mille francs.

Mais le lgislateur de l'Empire ne prvoyait pas qu'en 1816 les charges
d'agents de change deviendraient de vritables proprits; qu'elles
vaudraient un million sous Charles X, sept ou huit cent mille francs
sous Louis-Philippe, trois cent mille francs en 1848, deux millions en
1858 et 1859, dix-sept cent mille francs aujourd'hui. Il ne pouvait pas
deviner qu'au prix norme de l'office s'ajouterait encore un capital de
cinq  six cent mille francs pour le cautionnement au Trsor, la rserve
 la caisse commune de la Compagnie, et le fonds de roulement. Lorsqu'il
frappait de destitution un fonctionnaire imprudent, il ne songeait pas 
spolier un propritaire. Il ne souponnait pas qu'en vertu de la loi de
1807 les magistrats de 1860 pourraient prononcer une peine principale de
trois mille francs et une peine accessoire de deux millions cinq cent
mille francs par la destitution de l'agent de change!

Ni Philippe le Bel, ni mme le lgislateur de 1807 ne pouvaient deviner
que les marchs  terme passeraient dans les moeurs de la nation et dans
les ncessits de la finance; que les marchs au comptant n'entreraient
plus que pour un centime dans les oprations de l'agent de change;
qu'on ngocierait  la Bourse trois cent mille francs de rente  terme
contre trois mille  peine au comptant; que _le Moniteur_ officiel de
l'empire franais publierait tous les jours,  la barbe du vieux code
commercial, la cote des marchs  terme, et que l'tat lui-mme
ngocierait des emprunts payables par diximes, de mois en mois,
vritables marchs  terme!

Quel n'et pas t l'tonnement de Napolon Ier, si on lui avait dit:
Ces spculations de Bourse que vous fltrissez feront un jour la
prosprit, la force et la grandeur de la France! Elles donneront le
branle aux capitaux les plus timides; elles fourniront des milliards aux
travaux de la paix et de la guerre; elles mettront au jour la
supriorit de la France sur toutes les nations de l'Europe, et, si nous
prenons jamais la revanche de nos malheurs, ce sera moins encore sur les
champs de bataille que sur le tapis vert de la spculation. Le fait est
que la Russie et l'Autriche ont t battues par nos emprunts autant que
par nos gnraux.


VI

Mais le Code de commerce est toujours l. Il tient bon, le Code de
commerce!

Pendant la guerre d'Italie, le gouvernement ouvrit un emprunt de cinq
cents millions. La Compagnie des agents de change de Paris, en son nom
et pour sa clientle, souscrivit  elle seule trente-cinq millions de
rente, c'est--dire dix millions de rente de plus que la totalit de
l'emprunt demand. Le fait avait une certaine importance. Il n'tait pas
besoin de prendre des lunettes pour y voir une preuve de confiance,
sinon de dvouement.

Les plus augustes ttes de l'tat se tournrent avec amiti vers la
Compagnie des agents de change. On la flicita de sa belle conduite;
peut-tre mme reut-elle de haut lieu quelques remercments. Mais un
jeune substitut qui avait le zle de la loi dit  quelqu'un de ma
connaissance: Si j'tais procureur gnral, je ferais destituer tous
les agents de change, attendu que l'article 85 du Code de commerce leur
dfend de faire des oprations pour leur compte.

Eh! sans doute, l'article 85 le leur dfend, comme l'article 86 leur
dfend de garantir l'excution des marchs o ils s'entremettent, comme
l'article 13 de la loi de prairial leur dfend de vendre ou d'acheter
sans avoir reu les titres ou l'argent. Ils violent l'article 85, et
l'article 86, et l'article 13 de la loi de l'an X, parce qu'il leur est
impossible de faire autrement.


VII

Lorsqu'un agent de change voit tous ses clients  la hausse, lorsque le
plus lger mouvement de panique peut les ruiner tous, et lui aussi, le
sens commun, la prudence et cet instinct de conservation qui n'abandonne
pas mme les animaux lui commandent de prendre une prime d'assurance
contre la baisse: il opre pour son compte, et se place sous le coup de
l'article 85.

Qui pourrait blmer le dlit quotidien, permanent, rgulier, qui se
commet obstinment contre l'article 86? Oui, les agents de change
garantissent l'excution des marchs o ils s'entremettent. Si, par
malheur pour eux, le perdant refuse de payer ses diffrences, ils
payent. Outre les ressources personnelles de chaque agent, on a fait en
commun, pour les cas imprvus, un fonds de rserve de sept millions cinq
cent mille francs affect  cet objet. Ce n'est pas tout: ils se
frappent eux-mmes d'un impt d'environ dix millions par an au profit de
la caisse commune, afin que toutes les oprations soient garanties et
que personne ne puisse tre vol, except eux. Que deviendrait la
scurit des clients, le jour o les agents de change reprendraient leur
fonds de rserve et liquideraient la caisse commune, par respect pour
l'article 86?


VIII

Et que deviendrait le march de Paris, si l'on se mettait  respecter
l'article 13 de la loi de prairial? Les ordres d'achat et de vente
arrivent de la France et de l'tranger sur les ailes du tlgraphe
lectrique. Il en vient de Lyon, de Marseille, de Vienne, de Londres, de
Berlin. Faut-il ajourner l'excution d'un ordre jusqu' ce que l'argent
ou les titres soient arrivs  Paris? Nous ferions de belles affaires!
Mieux vaut encore violer la loi, en attendant qu'on la rforme.


IX

Les magistrats ferment les yeux. Ils savent que la lgislation
commerciale est approprie aux besoins de notre temps comme la police
des coches aux chemins de fer. La tolrance claire du parquet semble
dire aux agents de change: Vous tes, malheureusement pour vous, hors
la loi. Nous n'essayerons pas de vous y faire rentrer; elle est trop
troite. Promenez-vous donc tout autour, et ne vous en cartez pas trop,
si vous pouvez.

Voil qui est fort bien. Grce  cette petite concession, la Compagnie
peut vivre en paix avec l'tat, et lui rendre impunment les plus
immenses services; mais elle est livre sans dfense au premier escroc
qui trouvera plaisant d'invoquer la loi contre elle. Un magistrat peut
s'abstenir de poursuivre un honnte homme quand il n'y est sollicit que
par un texte du Code; mais, lorsqu'un tiers vient rclamer l'application
de la loi, il n'y a plus  reculer, il faut svir. L'indulgence, en
pareil cas, deviendrait un dni de justice.

Et voici ce qui arrive:

Le premier fripon venu, pour peu qu'il ait de crdit, donne un ordre 
son agent de change. Si l'affaire tourne mal, il dit  l'agent: Vous
allez payer mon crancier, parce que vous tes assez naf pour garantir
les oprations. Quant  moi, je ne vous dois rien. J'invoque l'exception
de jeu; la loi ne reconnat pas les marchs  terme: serviteur!

L'agent commence par payer. Il a tort. Il s'expose  la destitution et 
l'amende: deux millions cinq cent trois mille francs! Mais il paye. Il
prend ensuite son dbiteur au collet, et le conduit devant les juges.

Le fripon se prsente le front haut: Messieurs, dit-il, j'ai fait
vendre dix mille francs de rente, mais je n'avais pas le titre; donc,
c'tait un simple jeu. Or les oprations de jeu ne sont pas reconnues
par la loi; donc, je ne dois rien.

Si j'tais tribunal, je rpondrais  ce drle: Tu as tromp l'agent de
change en lui donnant  vendre ce que tu ne possdais pas: c'est un
dlit d'escroquerie prvu par la loi; va coucher en prison.

Eh bien, voici ce qui arrive en pareille occasion. Un agent de Paris, M.
Bagieu, poursuit un individu qui lui devait trente mille francs. L'autre
oppose l'exception de jeu. Le tribunal dboute l'agent et le condamne 
dix mille francs d'amende et  quinze jours de prison pour s'tre rendu
complice d'une opration de jeu.

Un procs de ce genre est pendant au Havre.


X

Ce qui m'a toujours un peu surpris, je l'avoue, c'est l'assimilation des
crances d'agent de change aux crances de jeu. Quand un joueur perd et
ne paye pas, son adversaire manque  gagner: en tout cas, il a le
risque, puisqu'il devait avoir le profit. Mais ce n'est pas l'agent de
change qui joue: il n'est pas l'adversaire du perdant, il n'est que
l'intermdiaire. S'il achte trois mille francs de rente pour un capital
de soixante et dix mille francs, il a droit  un courtage de quarante
francs pour tout profit, que l'affaire soit bonne ou mauvaise. Moyennant
ces quarante francs, qu'il n'a pas touchs, l'honneur le condamne 
payer les dettes de son client, et la loi ne lui permet pas de le
poursuivre. C'est merveilleux!


XI

Nous avons parl du Code de commerce; mais nous n'avons encore rien dit
du Code pnal. Cherchons le titre des _Banqueroutes et Escroqueries_. Le
voici. Arrivons au paragraphe 3: _Contraventions aux rglements sur les
maisons de jeu, les loteries et les maisons de prt sur gage._ Nous y
sommes. C'est bien ici que la loi a daign faire un sort  ces coquins
d'agents de change:

ART. 419.--Tous ceux..., etc... seront punis d'un emprisonnement d'un
mois au moins, d'un an au plus, et d'une amende de cinq cents francs 
dix mille francs. Les coupables pourront, de plus, tre mis, par l'arrt
ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant deux ans
au moins et cinq ans au plus.

Est-il possible qu'une loi si rigoureuse et si humiliante s'adresse aux
coquins dont nous parlons ici?

Oui, monsieur, et non-seulement  eux, mais d'abord  vous-mme, pour
peu que vous ayez vendu cent francs de rente fin courant; auquel cas
vous tes le coupable; votre agent de change est le complice. Si la
chose vous parat invraisemblable, lisez l'article 421; il est formel:

ART. 421.--Les paris qui auront t faits sur la hausse ou la baisse
des effets publics seront punis des peines portes par l'article 419.

La disproportion de la peine avec le dlit qu'elle prtend rprimer est
vidente. On croit lire une loi de colre, et l'on ne se trompe qu'
moiti. Rappelez-vous la date de la promulgation: 1810! En ce temps-l,
les politiques de la raction commenaient  pressentir la chute de
l'Empire. La guerre avec l'Autriche et la Prusse tait termine; nos
forces taient engages en Espagne; la lgitimit organisait sa
coalition contre l'empereur et nous recrutait partout des ennemis. Les
boursiers de Paris, patriotes plus que douteux, escomptaient dj notre
ruine. Malgr tous les efforts du gouvernement, les fonds baissaient
avec une obstination agaante. Le Trsor avait employ des sommes
normes  soutenir la rente, et n'y avait point russi. Le mauvais
vouloir des spculateurs  la baisse irritait profondment la nation et
le lgislateur lui-mme. C'est ce qui explique la rigueur des articles
419 et 421.

Telle tait la proccupation du lgislateur, que, lorsqu'il voulut
dfinir les paris de Bourse, il parla uniquement des paris  la baisse,
les seuls qu'il et  redouter. Lisez plutt l'article 422, qui vient
dvelopper et interprter l'article 421:

Sera rput pari de ce genre toute convention de vendre ou de livrer
des effets publics qui ne seront pas prouvs par le vendeur avoir exist
 sa disposition au temps de la convention, ou avoir d s'y trouver au
temps de la livraison.

Singulier effet d'une ide dominante! L'article 421 parle des paris qui
auront t faits sur la hausse et la baisse; l'article 442 semble
acquitter les spculateurs de la hausse et faire tomber toute la rigueur
de la loi sur la tte du baissier.

Il semble donc qu'en matire correctionnelle, l'interprtation n'tant
pas permise, les paris  la baisse soient seuls coupables.

Ds que le client est coupable, son agent de change est complice; il a
aid et prpar la consommation du dlit. Les dix mille francs d'amende
et les quinze jours de prison infligs  M. Bagieu sont une application
de la loi. Le spculateur est assimil  un escroc; l'agent de change, 
un receleur.


XII

Depuis qu'il faut deux millions et demi pour constituer une charge
d'agent, toutes les charges sont en commandite. Vous pensez bien qu'il
n'y aurait pas un Franais assez naf pour se donner le tracas et la
responsabilit des affaires, s'il possdait en propre deux millions et
demi. On forme donc une socit o chacun apporte une part qui varie
entre trois et six cent mille francs. L'agent de change en titre remplit
les fonctions de grant. L'acte de socit est soumis au ministre des
finances, qui l'examine et l'approuve. On en publie un extrait dans _le
Moniteur_.

Ce genre d'association, n'tant pas interdit par le Code, a longtemps
t tolr. Mais, un beau jour, il se produit une nouvelle thorie, et
la jurisprudence dclare que les associations pour l'exploitation d'une
charge d'agent de change sont nulles aux yeux de la loi. Qu'arrive-t-il?
Un homme s'est associ dans une charge en 1850, lorsqu'elle valait
quatre cent mille francs; en six ans, il a quintupl son capital, il a
touch 50, 70 pour 100 de sa mise. En 1858 ou 1859, il a renouvel sa
socit avec l'agent de change sur le pied de deux millions. En 1861,
les charges ont baiss de trois cent mille francs: les affaires ne vont
plus, les dividendes sont faibles. L'associ vient trouver l'agent de
change, et le somme de lui restituer sa mise sur le pied de deux
millions, attendu que l'acte de socit est nul. Trois procs de ce
genre sont pendants aujourd'hui devant le tribunal de premire instance.
Inutile de vous dire que, si les affaires reprenaient, si les charges
remontaient, les rclamants s'empresseraient de retirer leurs demandes,
et les agents seraient forcs de reprendre ces quitables associs.


XIII

Est-il bon qu'un agent de change puisse avoir des associs?

La Cour de Paris, le 11 mai 1860, sous la prsidence de M. Devienne,
s'est prononce pour la ngative.

Considrant, dit l'arrt, que l'augmentation du prix des charges a t
cause en partie par l'usage de les mettre en socit; que la ncessit
de runir le capital d'acquisition sans avoir recours  des associs a
pes sur le prix lui-mme..., etc.

Il ne m'appartient pas de rfuter un raisonnement man de si haut. Je
crois, au demeurant, qu'il se rfute tout seul.

Mais il est bien certain que la moralit des agents de change ne saurait
tre mieux garantie que par le principe de l'association. Un capitaliste
isol, sans surveillance, press de doubler sa fortune pour revendre la
charge et mettre ses fonds en sret, pourra cder  certaines
tentations et tromper la confiance des clients. Rien  craindre d'un
agent de change incessamment contrl par ses copropritaires. S'il
faisait tort de cinq centimes au public, un associ diligent viendrait
lui dire  l'oreille: Donnez-moi cent mille francs, ou je vous
dnonce! Telle est la morale de notre temps.

Le prix lev des charges, qui a t la cause et non l'effet de
l'association, est une garantie pour le public. Lorsque le mouvement des
affaires de bourse eut quintupl la valeur des charges dans un espace de
quatre ans (elles avaient mont de quatre cent mille francs  deux
millions entre 1851 et 1855), le ministre des finances, M. Magne, s'mut
d'une hausse si rapide. Il adressa un rapport  l'empereur en 1857, et
demanda s'il ne conviendrait pas de ramener cette plus value  des
proportions modestes.

L'empereur crivit de sa main, en marge du rapport, une note qui peut se
rsumer ainsi: Il serait  souhaiter que les charges valussent quatre
millions: le public trouverait l une garantie de plus pour les fonds et
les valeurs qu'il confie aux agents de change. Les intrts particuliers
remis aux mains de ces officiers ministriels sont d'une telle
importance, que le cautionnement de cent vingt-cinq mille francs, exig
en 1816, serait ridicule aujourd'hui, si le prix de la charge ne
rpondait du reste.

En effet, soixante cautionnements de cent vingt-cinq mille francs,
reprsentant un total de sept millions et demi, seraient une garantie
drisoire dans un temps o la Compagnie des agents de change,  chaque
liquidation mensuelle, lve ou livre en moyenne pour cent millions de
titres. Les cent vingt millions reprsents par la valeur des soixante
charges sont un gage solide, inaltrable, qu'on ne peut ni dnaturer ni
emporter en Amrique. Supposez qu' la veille de la prochaine
liquidation ces soixante coquins, syndic en tte, prennent le bateau de
New-York avec les cent millions que nous leur avons confis: ils
laisseront  Paris un gage de cent vingt millions, reprsent par leurs
charges.

Et cependant la jurisprudence actuelle, dans le silence de la loi,
prononce la nullit des associations!


XIV

La question des commis n'est gure plus rsolue que celle des associs.

L'agent de change ou le courtier de commerce (la loi est une pour les
deux) a-t-il le droit de s'adjoindre un commis principal? Lui est-il
permis de se faire aider, reprsenter, sans encourir la destitution?

Oui, rpond le conseil d'tat, en 1786, arrt du 10 septembre.

Oui, dit l'arrt du 27 prairial an X, articles 27 et 28.

ART. 27.--Chaque agent pourra, dans le dlai d'un mois, faire choix
d'un commis principal...

ART. 28.--Ces commis opreront pour, au nom et sous la signature de
l'agent de change.

Oui, dit encore un arrt ministriel rendu en dcembre 1859.

Non, dit le Code de commerce.

ART. 76.--Les agents de change ont _seuls_ le droit de faire la
ngociation des effets publics et autres susceptibles d'tre cots...
Ils ont _seuls_ le droit d'en constater le cours.

Ce mot _seuls_, que je souligne  dessein, est un mot  deux tranchants.
Les agents de change l'opposent aux coulissiers. Vous ne ferez pas
d'affaires, leur disent-ils, car nous seuls avons le droit d'en faire.
Mais _seuls_ en dit plus qu'il n'est gros. Un spculateur de mauvaise
foi peut dire  l'agent de change: Je perds cinquante mille francs  la
dernire liquidation; mais j'avais donn mes ordres  un simple commis
qui n'a pas le droit d'acheter ni de vendre. C'est un droit qui
n'appartient qu' vous _seul_.

Le raisonnement parat absurde au premier coup d'oeil. Mais, si je vous
disais qu'en 1823 M. Longchamp fut destitu pour avoir contrevenu 
l'article 76 du Code de commerce! Il s'tait fait assister par un commis
principal, au lieu de travailler _seul_.

L'arrt de dcembre 1859 est intervenu depuis ce temps-l; mais un
arrt n'est pas une loi. Qu'a rpondu la Cour de Paris, dans l'affaire
des associs, lorsqu'on invoquait une sorte de possession d'tat
rsultant de l'autorisation du gouvernement?

Considrant que les tribunaux n'ont pas pour mission de soumettre la
loi aux exigences des faits, mais au contraire de ramener les faits sous
la volont et l'excution des lois;

Considrant que, si la tolrance administrative et l'usage publiquement
tabli doivent tre pris souvent en grave considration, _ils ne peuvent
prescrire contre le droit..._, etc.

C'est beau, le droit; mais il faut prendre soin de le dfinir. Rien
n'est plus respectable, plus auguste, plus sacr que la loi; mais
l'obissance hsite, le respect sourit, la religion s'branle, en
prsence d'un amas de lois contradictoires.


XV

Le nom mme de ces coquins d'agents de change est un non-sens
aujourd'hui. Je ne parle pas du mot coquin, puisque nous l'avons
justifi, mais du mot agent de change. Ils ont fait le change autrefois;
ils ne le font plus, ils le ddaignent; ils l'abandonnent gnreusement
 l'industrie spciale des courtiers de papier. Non que ce commerce soit
plus ingrat qu'un autre. Je pourrais citer des maisons qui gagnent
jusqu' cent cinquante mille francs par an _ faire le papier_; mais les
soixante habitants de la corbeille ont si bien perdu de vue le point de
dpart de leur institution et le sens primitif de leur nom, qu'ils n'ont
jamais song  poursuivre les seuls agents qui fassent le change.

Ils ont fait un procs aux coulissiers, qui braconnaient rellement sur
leurs terres, et les coulissiers leur ont rpondu par l'organe de M.
Berryer: De quoi vous plaignez-vous? Nous ne faisons que les marchs 
terme, qui vous sont interdits, et nous nous portons garants de nos
oprations, ce qui vous est dfendu.

Le raisonnement est si juste et si frappant, que je me demande encore
comment les agents de change ont pu gagner leur procs, dans l'tat
actuel de nos lois.


XVI

Le Code de commerce, lorsqu'il daigna consacrer treize articles  la
Compagnie des agents de change, se doutait bien qu'il n'avait fait
qu'baucher la matire.

Aussi son article 90 est-il ainsi conu:

Il sera pourvu, par des rglements d'administration publique,  tout ce
qui est relatif  la ngociation et transmission de proprit des effets
publics.

Ce rglement, promis en 1807, nos agents de change sont encore 
l'attendre. Ce n'est pas, comme bien vous pensez, faute de l'avoir
demand; ce n'est pas non plus qu'on ait refus de le leur promettre. En
1843, M. Lacave-Laplagne, ministre des finances, a nomm une commission
pour l'examen de la question. Cette commission a nomm une
sous-commission, qui a dpos son rapport, et il n'a plus t question
de la question.

La sous-commission tait compose de MM. Laplagne-Barris, prsident  la
Cour de cassation; Devinck; Bailly, directeur de la dette publique;
Courpon, syndic des agents, et Mollot, avocat.

Depuis 1851, tous les ministres des finances, MM. Fould, Baroche, Magne,
Forcade de la Roquette, ont promis de remettre  l'tude ce rglement
tant dsir.

La magistrature franaise l'attend avec impatience. C'est une justice 
rendre  nos tribunaux: ils craignent la responsabilit des actes
arbitraires, et ils vont au-devant des entraves de la loi.

L'arrt de la Cour de Paris, que j'ai dj cit, cet arrt, qui fut
rendu le 11 mai 1860, sous la prsidence de M. Devienne et sur le
rquisitoire de Me Chaix-d'Est-Ange, proclamait hautement:

Qu'une rglementation en matire de socits d'agents de change, comme
en plusieurs autres qui touchent au mouvement des valeurs mobilires,
est chose dsirable;

Que ce n'est pas au magistrat qu'il est possible d'y suppler par
l'admission d'usages contraires aux principes gnraux de la
lgislation;

Qu'il arriverait ainsi  remplacer le lgislateur et  mettre ses
arbitraires apprciations  la place de la loi.

Il y a un an que la Cour de Paris adressait au gouvernement cet appel si
noble et si sincre. Cependant rien ne s'est fait. D'o vient
l'opposition? Il n'y a pas d'opposition: tout le monde est d'accord. On
tudie de bonne foi, mais sans se presser,  la franaise. La question
n'est pas neuve; il y a cinquante-quatre ans qu'on l'tudie un peu tous
les jours, et l'tude pourrait en continuer jusqu' l'heure du jugement
dernier, si personne ne cassait les vitres.


XVII

Lorsque j'tais petit garon,  la pension Jauffret, j'tais assis dans
la salle d'tude  ct d'un carreau fl. C'tait un mauvais voisinage,
surtout en hiver. Le vent se faufilait par l en petites lames
tranchantes pour me rougir le nez et me roidir les doigts. Je me
plaignis deux ans aux divers matres d'tude, qui me promirent tous de
faire un rapport sur la question. Mais, un beau matin de janvier, je
perdis patience: je lanai une grosse pierre dans mon carreau. On me
tira les oreilles, et l'on fit venir le vitrier.




_Au commencement de dcembre 1861, je quittai pour un an mes amis de_
l'Opinion nationale, _aprs avoir attir sur leur tte un procs et
plusieurs communiqus. M. le docteur Vron, qui dirigeait la politique
et la littrature du Constitutionnel, m'invita  crire un Courrier de
Paris dans le feuilleton de son journal, promettant que j'y serais tout
 fait libre, et qu'on ne me demanderait pas le sacrifice d'une seule de
mes ides. Il tint parole, et me laissa publier, sans rature, les quatre
articles suivants:_


I

OU L'AUTEUR PREND LA LIBERT GRANDE DE SE RECOMMANDER LUI-MME.

Ami lecteur, qui ne m'avez peut-tre jamais lu, voulez-vous qu'avant
d'aller plus loin nous fassions un peu connaissance? Nous allons nous
voir trs-souvent, et cela durera pour le moins une anne. Or, si l'on
vous annonait qu'un tranger doit venir chez vous tous les dimanches, 
l'heure du djeuner, s'installer sans faon au milieu de la famille, et
raconter  votre femme et  vos enfants tout ce qui lui passera par la
tte, vous vous hteriez de courir aux renseignements, et vous feriez
bien. Vous voudriez savoir ce qu'il est, ce qu'il pense, d'o il vient,
o il va, quels sont ses antcdents, et la conduite qu'il a tenue dans
les maisons qui l'ont accueilli. Votre curiosit, monsieur, serait de la
prudence.

Eh bien, renseignez-vous sur moi; mais je vous conseille, dans mon
intrt, de ne demander des renseignements qu' moi-mme.

Un assez bon moyen de me connatre  fond serait d'envoyer prendre chez
un libraire les quatorze ou quinze volumes que j'ai publis en huit ans,
depuis _la Grce contemporaine_, imprime en 1854, jusqu' _l'Homme 
l'oreille casse_, qui vient de paratre avant-hier. Si tous les abonns
du _Constitutionnel_ adoptaient cette ligne de conduite, ils feraient
grand plaisir  mon ami M. Hachette, un bien intelligent et bien
honorable diteur. Mais je ne prtends imposer  personne une dmarche
si coteuse, et qui lverait outre mesure le prix de votre abonnement.
Rassurez-vous, mon cher lecteur, je sais ce que la discrtion commande.

D'un autre ct, l'instinct de la conservation personnelle me conseille
de vous mettre en garde contre les dires de mes ennemis. J'en ai de
grands et de petits, et mme de gros, comme M. Louis Ulbach, ancien
pote lgitimiste, aujourd'hui rpublicain au _Courrier du Dimanche_.
J'en ai d'inviolables, comme M. Keller, dput au Corps lgislatif; j'en
ai de mitrs, comme M. Dupanloup, vque d'Orlans. Si vous croyez que
tous les mandements sont paroles d'vangile, je suis un homme perdu. M.
Dupanloup, de l'Acadmie franaise, vous dira que j'ai vomi...--Quoi!
vomi?--Oui, vomi de lches calomnies contre l'innocent cardinal
Antonelli. Il vous apprendra que j'ai assassin la Grce, que j'adore,
parce que j'ai pris la dfense du peuple grec contre un dplorable
gouvernement. M. Keller vous en dira bien d'autres, si vous l'coutez
aussi patiemment qu'on l'coutait nagure  la Chambre! Quant  M.
Veuillot, toutes les fois qu'on prononce mon nom devant lui, il vide sa
hotte et me voil sali pour quinze jours. A la suite de ce grand homme,
les petits jeunes gens du parti clrical vont rptant deux ou trois
vieilles calomnies bien uses, mais qui leur font autant de profit que
si elles taient neuves: comment j'ai pay de la plus noire ingratitude
un roi et une reine qui m'avaient admis dans leur intimit (je n'ai pas
chang vingt paroles en deux ans avec le roi et la reine de Grce);
comment j'ai vol le roman de _Tolla_  un clbre auteur italien que
personne n'a pu connatre; et comment j'ai t log aux frais du pape
dans la villa Mdicis, qui appartient au peuple franais. Ces agrables
imaginations et vingt autres non moins ingnieuses s'talaient encore le
mois dernier dans le feuilleton du _Monde_ sous la signature de je ne
sais quel dbutant.

Les journaux trangers ne sont pas moins inventifs que les ntres. J'ai
vu des caricatures allemandes o l'on me reprsentait crivant sous la
dicte de Sa Majest l'empereur Napolon,  qui je n'ai jamais eu
l'honneur d'tre prsent. La presse anglaise rpte de temps  autre
que je sers de secrtaire  Son Altesse impriale le prince Napolon,
que je n'ai pas vu en face depuis tantt dix-huit mois. On me dpeint
ici comme un salari du pouvoir, l comme un dmagogue de la pire
espce, plus loin comme un ambitieux qui aspire au conseil municipal de
Saverne, pour devenir adjoint de la commune et lieutenant de la
compagnie de pompiers. Pauvre moi!

La critique littraire ne m'a pas beaucoup plus choy que la presse
politique. Interrogez l'cole du bon sens, ou la horde malsaine des
ralistes, ou le joyeux essaim des fantaisistes, ces messieurs sont
unanimes sur un seul point. Un Athnien de Thbes la Gaillarde, M.
Armand de Pontmartin m'a fait l'honneur d'crire que mes romans taient
destins  garnir le fond des malles. Le dernier numro de la _Revue
fantaisiste_, qu'on a eu l'attention dlicate de m'envoyer  domicile,
me comparait lgamment  un ouistiti. Un jeune raliste de grand
avenir, M. Durandy ou Duranty, me dpeignait autrefois sous les traits
d'une souris qui trotte partout, touche  tout, et fait partout ses
petites... (Dcidment, le dernier mot de la phrase tait par trop
raliste.)

Quand les honntes gens de certains journaux ne savent plus par o me
prendre, devinez un peu ce qu'ils imaginent? Ils fabriquent une lettre
bien grossire adresse  une personne que son sexe et son rang
devraient mettre  l'abri de toutes les injures, et ils accolent mon nom
 leur petit travail. Huit jours aprs, sur les rclamations nergiques
de vingt personnes, ils se dcident  dire en deux lignes que personne
ne lit: Nous nous tions tromps, M. About n'a pas fait d'impertinence
 madame X...

Je vous assure, ami lecteur, que ces petits dsagrments ne m'ont rendu
ni triste ni misanthrope; d'ailleurs, vous le verrez bien. Si je vous
rpte tous les mchants bruits qu'on a fait courir sur mon compte, ce
n'est point par rancune, mais tout uniment pour vous mettre en garde
contre la calomnie et dmentir les faussets qui pourraient tre
arrives jusqu' vous. Quant  moi, ni la svrit des critiques, ni la
haine des partis, ni mme la bassesse de ces gens qui vendent leurs
diffamations au petit tas, n'a pu altrer ma bonne humeur.

C'est sans doute parce que je me porte bien. Je suis pauvre et je le
serai probablement toujours; mais je gagne facilement ma vie par un
travail qui me plat. J'ai une famille que j'adore et d'excellents amis,
dont quelques-uns datent dj de plus de vingt ans. J'aime les plaisirs
de la ville et les plaisirs de la campagne, la promenade en voiture au
bois de Boulogne et les longues courses  pied dans les Vosges, le
spectacle d'un beau coucher de soleil et le lever de rideau de _l'toile
de Messine_. On me mettrait dans un grand embarras le 14 dcembre, si
l'on me donnait  choisir entre le bal de notre ami Strauss  l'Opra et
une belle chasse au sanglier dans la neige blouissante.

Sans viser  la rputation de jardinier, comme ce grand ambitieux
d'Alphonse Karr, je cultive mon jardin et je mange quelquefois des
lgumes que j'ai fait planter, suivant le prcepte de Candide. Je hais
le dandysme de Brummel et de M. Barbey-d'Aurevilly; mais j'aime  me
laver les mains de temps  autre et  mettre quelquefois, avant le
dner, une chemise blanche. Lorsqu'il m'arrive de faire des dettes, ce
n'est aucunement par gloire, mais faute d'argent pour payer mes
fournisseurs. Ce que j'en dis, cher lecteur, n'est point pour m'insinuer
dans votre confiance et obtenir la main de mademoiselle votre fille: je
suis du bois dont on fait les vieux garons.

L'agriculture est un art que j'estime et que j'aime; sous prtexte de
cultiver quelques arpents, j'ai appris la thorie du drainage et des
irrigations; je fais tous les ans dix voitures de foin, souvent douze;
j'achte du guano; je sais distinguer le bl de l'avoine, M. Victor Hugo
de M. de Laprade; j'ai trois vaches  l'table, peut-tre quatre, et
dans l'curie un vieux cheval de dix-sept ans qui nous mne tous en
fort quand les routes ne sont pas trop dfonces.

Mon pre, un bien digne homme que j'ai perdu trop tt, tait petit
marchand dans une ville de quatre mille mes. C'est pourquoi le commerce
m'a toujours intress passionnment. Je n'en fais pas, oh! non; mais
j'tudie  mes moments perdus les grandes questions d'o dpend la
prosprit des tats modernes. Je compte bien vous tonner un jour par
la spcialit de mes connaissances en matire de marchandise. Dans tous
les cas, vous ne serez pas fch d'apprendre qu' mes yeux, un ngociant
honnte et capable est au moins l'gal d'un sous-prfet.

La petite ville o je suis n tire sa prosprit d'une saline
trs-clbre et d'une grande fabrique de produits chimiques. J'ai donc
tudi l'industrie dans la mesure de mes moyens. Partout o j'ai voyag,
je me suis appliqu  observer le travail de l'homme dans ses produits
les plus curieux, la filature des soies  Smyrne, le tissage des toffes
 Lyon, les huiles et les savons  Marseille, la quincaillerie 
Saverne, l'impression des toffes  Mulhouse, la conservation des
sardines en Bretagne, la pisciculture dans deux petits tangs qui
embellissent mon jardin, l'exploitation de la navet humaine  Rome, 
Corps-la-Salette et  Loreto.

Un digne homme, qui n'existe plus, M. Jauffret, m'a donn gratis
quelques rudiments d'ducation classique. En ce temps-l, je suivais les
cours du collge Charlemagne, sous des professeurs admirables comme M.
Franck, le philosophe, et ce pauvre H. Rigault, qui est mort de ne
pouvoir plus enseigner. A la fin de mes tudes, j'entrai  l'cole
normale, comme mon ami Grenier, ici prsent au _Constitutionnel_, comme
Weiss, Taine et Prvost-Paradol, qui sont aux _Dbats_, comme Francisque
Sarcey, qui reste sans moi  _l'Opinion nationale_. Si la plupart de nos
camarades se sont enfuis de l'Universit pour chapper aux mauvais
traitements de MM. de Falloux, de Crouseilhes et Fortoul, je n'ai pas eu
la mme excuse. J'avoue qu'en entrant  l'cole mon intention tait de
n'enseigner jamais. Je passais par l pour aller plus loin, et avec le
ferme propos de ne point m'arrter  mi-route. Ce parti pris de voyager
me permit de voir Rome, Athnes et Constantinople, tandis que le pauvre
Sarcey, par exemple, faisait la rhtorique  six Bretons en sabots, au
village de Lesneven, moyennant un traitement de quatre cents cus, style
du pays, sur lesquels on retenait 5 pour 100 pour la retraite!

Je revins en France au bout de deux ans, avec sept cents francs de
capital, huit cents francs de dettes et une famille  nourrir. Vous
avouerez, monsieur, que j'tais dans les meilleures conditions du monde
pour entrer dans la littrature. Aussi n'hsitai-je pas un instant. Je
fis mon chemin assez vite, grce aux bonts d'un protecteur trs-juste
et trs-gnreux. Il a trente-six millions de ttes et s'appelle le
public.

Il m'a gt quelquefois, c'est une justice  lui rendre; quelquefois
aussi, il m'a trait durement. Vous l'auriez trouv juste, mais un peu
svre, si vous l'aviez entendu siffler _Guillery_  la
Comdie-Franaise. Il s'est montr trop doux pour les _Mariages de
Paris_, un volume de nouvelles fort mdiocres et que je n'crirais plus
si c'tait  refaire. En revanche, il n'a peut-tre pas assez got _le
Roi des montagnes_, qui, sans tre un chef-d'oeuvre, est assurment ce
que j'ai publi de mieux. Puisse-t-il tre plus indulgent pour _l'Homme
 l'oreille casse_, mon dernier n, mon Benjamin!

Pardonnez-moi, cher lecteur, de vous entretenir si longtemps du mme
sujet, et d'un assez mauvais sujet. Je n'ignore pas que le _moi_ est
hassable; mais, si j'puise aujourd'hui cette matire, c'est pour n'y
plus revenir jusqu' la fin de 1862. Nous sommes ici, ce matin, pour
faire connaissance; vous me connatrez tout  fait quand je vous aurai
dit un mot de mes opinions religieuses, politiques et littraires.

J'ai la religion de Stendhal, de M. Littr et de M. Prosper Mrime.
Toutefois, croyez bien que je ne suis ni fanatique ni intolrant.
J'apprcie la foi qui a construit le dme de Saint-Pierre et inspir
tant de chefs-d'oeuvre aux artistes de la Renaissance. J'admire le gnie
du libre examen qui a fond la grandeur de l'Angleterre et la libert de
la Hollande, tandis qu'il affranchissait les esprits en Suisse, en
Sude, et dans la meilleure moiti de l'Allemagne. J'estime que le
mahomtisme avait du bon en son temps, et qu'il a fait du bien sur la
terre; mais on ne peut pas tre et avoir t, comme dit le pre
Passaglia. Je rvre et je plains sincrement le peuple d'Isral, qui a
conserv la foi de ses anctres au milieu des perscutions les plus
atroces. Je ne suis intolrant que pour l'intolrance, et j'entre en
fureur, quand je vois la faiblesse arrogante de quelques hommes
s'insurger contre un gouvernement qui les soutient. Ah! si j'tais le
matre ici pendant vingt-quatre heures!... Mais, pardon, ce n'est point
de cela qu'il s'agit.

En politique, j'aime la paix, comme vous, monsieur; mais nous
n'accepterions ni l'un ni l'autre ce que l'on appelait autrefois la paix
 tout prix. La paix sera fonde solidement en Europe et l'on pourra
licencier toutes les armes lorsqu'il n'y aura ni une nation opprime
par une autre, ni un souverain odieux  la majorit de ses sujets.

J'espre donc, et de toute mon me, qu'avant dix ans, toutes les nations
seront chez elles et qu'elles se gouverneront elles-mmes par le
suffrage universel. Le vif intrt que je porte  quelques peuples
opprims ne me fera jamais oublier nos propres affaires. Si le monde ne
pouvait tre libre qu'au prix de la servitude du peuple franais,
j'abandonnerais le monde  son malheureux sort. Mais nous n'en sommes
pas l, Dieu merci! A mesure que tous les opprims de l'Europe, qui sont
nos allis naturels, se rapprochent de l'indpendance, la France se
rapproche de la libert. Nous ne touchons pas au but, mais nous
l'apercevons, et c'est quelque chose. Encore deux ou trois coups d'tat
en novembre, et le gouvernement imprial ne nous laissera plus rien 
dsirer. Lorsque j'tais petit garon, je regrettais que tous les jours
de la semaine ne fussent pas des dimanches. Il ne faudrait que la
volont d'un homme, pour que tous les mois de l'anne fussent des mois
de novembre, et l'homme  qui nous avons mis nos destines en main est
intress  notre rsurrection autant que nous-mmes.

En littrature, monsieur, j'ai le got le plus ridicule, mais vous
aussi; et cela me rconcilie avec moi-mme. J'aime tout ce qui me plat,
et je me soucie des rgles d'Aristote ou de Laharpe comme d'un
feuilleton du petit M. douard Fournier. Aprs une oraison funbre de
Bossuet, qui m'a fait dresser les cheveux sur la tte, je me gaudis en
lisant l'oraison funbre de Gicquel, par Mgr l'vque de Poitiers.
J'admire le gnie de madame Sand; j'adore le style de Mrime et de
Gautier, qui est la perfection mme; j'ai pleur sur les vers de M. de
Lamartine, la posie de M. Hugo m'a donn des blouissements comme vous
en avez eu sans doute en regardant le soleil. M. Ponsard me rend froid,
comme Dieu fit l'homme  son image; et cependant il y a un acte de
_Charlotte Corday_ qui m'a rappel le gnie de Corneille. mile Augier
me ravit; c'est un des Franais les plus franais qui aient merveill
la France. Mais comment oserai-je vous avouer que j'aime beaucoup son
grand-pre Pigault-Lebrun, et que je ne mprise aucunement le gros rire
de M. Paul de Kock? Je range _Madame Bovary_ parmi les chefs-d'oeuvre de
l'art contemporain. Vous le dirai-je? Les livres de notre temps que je
gote le moins sont ceux qui portent mon nom. Ils m'enchantent lorsque
je les cris et m'attristent quand j'essaye de les relire. Et cependant
j'entre en fureur quand je les vois dchirer  belles dents par des
critiques qui ne me valent pas. N'allez pas croire au moins que je
hasse la critique en gnral! Les Sainte-Beuve et les Janin sont placs
au plus haut de mon estime, et je vous ai dit quelle place Sarcey occupe
dans mon coeur. Il y a trente crivains  Paris qui jugent les oeuvres
d'imagination avec infiniment de got et de droiture; ceux-l seront mes
amis, quoi qu'ils disent pour ou contre moi.

Il est heureux que je n'aie jamais  vous entretenir de musique. Je
serais forc d'crire ici que je prfre Mozart  M. X... et Rossini 
M. Z.: ce qui me mettrait mal avec au moins deux personnes. Mais nous
parlerons souvent des autres arts. Je vous dcrirai les thtres de la
place du Chtelet, et le nouvel Opra, que mon ami Charles Garnier
construit dans un style beaucoup plus agrable. Toutes les fois qu'on
exposera un tableau, une statue, soit dans un monument public, soit au
boulevard des Italiens, je vous en donnerai mon avis, en amateur plus
passionn que comptent, mais toujours sincre; car j'ai oubli de vous
dire que j'tais fanatique de peinture et que je me ferais couper en
morceaux plutt que de laisser transformer les toiles de Rubens en
toiles  matelas.

Maintenant, cher lecteur, vous me connaissez comme si j'avais djeun
chez vous ce matin et bavard  tort et  travers, selon mon habitude.
Si je ne vous ai pas fait l'effet d'un mchant homme, vous me lirez
dimanche prochain, et ainsi de suite durant toute une anne. Et je
m'engage  ne plus vous parler de moi.


II

DE LA QUESTION FINANCIRE ET DE QUELQUES AUTRES

Voici tout juste un mois qu'une auguste volont a inscrit  l'ordre du
jour, en trois mots pleins de promesses: _quilibre du budget._ Le soin
de rtablir nos finances est confi  un homme hardi, fcond en
ressources, clbre  juste titre par les services qu'il a rendus. Au
seul bruit de son avnement, le crdit public est ressuscit comme
Lazare.

Bientt le premier lan s'est ralenti; on a compris que l'quilibre d'un
budget ne se prenait point d'assaut comme la tour Malakoff; les esprits
sont entrs dans une priode de rflexion. Personne ne doute du rsultat
dfinitif: la France sait qu'avant peu elle sera tire d'affaire; mais
les esprits curieux se demandent comment.

Il n'y a que deux moyens d'galer les recettes aux dpenses. Le premier
consiste dans la rduction des dpenses; le deuxime, dans
l'augmentation des recettes. Mais les impts existants sont dj d'un
certain poids. Il y a des patentes bien lourdes; je ne sais pas s'il
serait possible d'aggraver les droits de mutation; le dcime de guerre,
qui fut vot durant l'expdition de Crime, se peroit encore
aujourd'hui sur tous les chemins de fer; le tabac vient d'tre augment
de 25 pour 100. C'est bien; mais c'est assez, et qui voudrait faire plus
ferait peut-tre un peu trop.

On a parl de nouveaux impts  crer; soit. Va pour les pianos et les
allumettes chimiques! La taxe des pianos contribuerait sans doute  la
tranquillit publique, comme la taxe des chiens. L'une a fait
disparatre quelques milliers d'animaux errants, galeux, braillards, ou
mme hydrophobes; l'autre supprimerait un nombre gal de clavecins
aigris et d'pinettes  la voix acide. J'aime  croire que le Trsor
exempterait de tout droit le piano du pauvre comme le chien de
l'aveugle. Les anciens prix de Rome, qui composent des opras-comiques
_in partibus infidelium_, faute de trente mille francs pour se faire
reprsenter, seraient admis  tapoter gratis. En revanche, je
recommanderais  toute la svrit de M. le percepteur ma voisine du
deuxime tage, qui m'tourdit du matin au soir, et qui ne joue pas en
mesure. Mais combien la France possde-t-elle de pianos? Quatre cent
mille, suivant les uns; six cent mille, suivant les autres. Mettons six
cent mille. A combien taxera-t-on ces contribuables  queue ou sans
queue? Il me semble que dix francs sont un impt raisonnable. Total, six
millions au maximum. Hlas! qu'est-ce que six millions dans le budget de
la France? Nos paysans de Lorraine vous rpondraient en leur langage
pittoresque: Une fraise dans la gueule d'un loup!

Il y aurait gros  gagner sur les allumettes chimiques. J'ai lu, je ne
sais o, que chaque citoyen franais en usait huit par jour. Ce chiffre
ne peut qu'aller croissant, si la nation adopte les allumettes au
phosphore amorphe. Elles ne sont pas positivement incombustibles, mais
on en casse au moins dix avant d'en allumer une. Cela tient-il  la
maladresse du consommateur? Est-ce tout simplement parce que nous
commettons la faute de les frotter sur une espce de carton rougi? Elles
s'enflamment volontiers sur le verre, sur la faence, sur le marbre, sur
le papier blanc; beaucoup plus difficilement sur les plaques prpares
et vendues par l'inventeur.

Si vos allumettes miraculeuses sont destines, comme on l'assure, 
remplacer toutes les autres, et si l'tat, par surcrot de prcaution,
les frappe d'un impt, les chances d'incendie deviendront presque nulles
dans les petits mnages. Mais on inventera de nouveau les vieilles
allumettes de chanvre tremp dans le soufre, ou mme l'art de faire du
feu comme les Cherokees, en frottant deux btons l'un contre l'autre.

Dcidment, mieux vaut rduire nos dpenses que de chercher dans les
petits moyens un accroissement de recettes. Appliquons-nous  simplifier
la perception des impts. Elle cote 14 pour 100 en France, et 8 pour
100 en Angleterre. Faisons de notre mieux pour galer en cela le peuple
anglais. On parle de supprimer les receveurs gnraux: c'est peut-tre
une ide en l'air; peut-tre mme, depuis ce matin, est-ce une ide par
terre. Cependant il me semble que l'tat, grce aux chemins de fer et au
tlgraphe lectrique, pourrait conomiser certains ressorts coteux.

C'est le budget de l'arme qui a bon dos! Toutes les fois que la France
prouve un embarras d'argent, les sages de s'crier: Rduisez donc
l'arme! Ayez cent mille hommes de moins, vous aurez cent millions de
plus! Le compte est exact, ou peu s'en faut; mais, entre nous, le
moment serait-il bien choisi pour licencier une partie de nos troupes?
Nous sommes en paix, je l'avoue, et nous n'avons rien  craindre de
personne; mais la physionomie de l'Europe et de l'Amrique n'a rien de
trs-rassurant. Il se peut que, dans une dizaine d'annes, tous les
soldats europens soient rendus  la vie civile. Quand un ordre logique
et durable sera fond autour de nous; quand toutes les nations vivront
chez elles; quand le suffrage universel aura dit son mot en tout pays;
quand les deux principes qui sont en guerre depuis 1789 auront livr
leur dernire bataille, la France ralisera sans danger une conomie
annuelle de cinq cents millions. Jusque-l, contentons-nous de supprimer
quelques dpenses inutiles et de rappeler quelques rgiments dont l'exil
prolong ne nous rapporte ni gloire ni profit.

Les ouvriers cordonniers de Paris viennent de terminer les bottes 
l'cuyre qu'ils ont offertes au gnral Garibaldi. Ils les ont mme
exposes en public durant trois ou quatre jours; mais j'ai t averti
trop tard, et je ne les ai pas vues. J'espre, mes bons amis, que vous
n'avez pas oubli les perons, une paire d'perons solides! La traite
est longue  faire, le cavalier est infatigable, il ne faut pas que sa
monture le laisse en chemin.

Est-ce Garibaldi qui nous a envoy cette admirable et singulire
cargaison qu'on voit au pont des Saints-Pres? J'en doute. Figurez-vous
une centaine de beaux grands bnitiers naturels, faits d'une seule
coquille nacre. Le mollusque prdestin qui tire de son propre fond
cette richesse calcaire ne doit pas habiter les ctes de Caprera; il se
briserait aux rochers du voisinage, comme la posie de M. de Laprade
s'corne au contact brutal de la loyaut populaire.

La nation sous-marine des mollusques est plaisante au dernier point. Je
me figure qu'on doit rire  valve dploye dans le royaume verdtre de
la blonde Amphitrite. La navet des hutres, l'ampleur majestueuse des
bnitiers, l'agilit maligne des nautiles, l'innocence paradoxale de la
_concha veneris_, la rondeur bate des coquilles de Saint-Jacques,
chres au plerin... Mais pardon! je me garde de la fantaisie; c'est le
plus prilleux de tous les arts. _Orphe aux Enfers_ est  mes yeux un
chef-d'oeuvre de fantaisie grotesque, et pourtant mon illustre ami, M.
Jules Janin, homme de got s'il en fut, et fantaisiste au premier chef,
l'a cras d'une chiquenaude. Rabelais et Shakspeare, ces dieux de la
fantaisie, n'ont pas trouv grce devant l'auteur de _Micromgas_. L'art
de drider les hommes par l'absurde et l'exclusif navigue entre mille
cueils et s'y brise au moindre souffle.

La France possde aujourd'hui un de ces fantaisistes qui suffisent  la
gloire d'un sicle: c'est mon camarade et mon ami Gustave Dor. Depuis
son interprtation de Rabelais, qu'il crayonnait en matre au sortir du
collge, il a touch  tout avec une baguette de fe. Il a ressuscit la
lgende du Juif errant, et ce chef-d'oeuvre de _maestria_ lgant a
provoqu un clat de rire homrique. Il fera revivre Homre un de ces
jours, et la Bible, et la lgende de don Quichotte, qui est dj chez le
graveur. En attendant, il donne un corps aux visions funbres du Dante
et ranime le vieux bourreau catholique et satirique de Florence. Il
brode les arabesques les plus jeunes et les plus foltres sur le canevas
immortel du bon Perrault. Quel artiste! quel pote! quel homme! Les
contemporains de Ddale auraient dit: Quel dieu! Hier encore, dans une
heure de rcration, il se plaisait  illustrer _le Capitaine
Castagnette_, une joyeuset du jour de l'an, qui durera cent ans et
plus. C'est l'pope comique du grand Empire, l'histoire bouffonne d'un
de ces argonautes grognards qui laissaient un membre de leur corps 
tous les cueils de la gloire. Le livre est assaisonn de vin et de
larmes, comme ces mets indiens o l'on mlange avec art le sucre et le
piment. Les bras, les jambes, les ttes, les boulets, les calembours,
voltigent dans l'air, ple-mle, avec les hirondelles.

On y voit la retraite de Russie, et l'aigle dore du drapeau imprial
escarbouillant  coups de serre les corbeaux qui suivaient la grande
arme. Le collaborateur de Gustave Dor, l'homme qui a crit ce livre
trange, n'a pas sign son oeuvre de son nom: c'est le jeune et charmant
secrtaire d'un musicien de beaucoup d'esprit, d'un auteur de fantaisies
fleuries et chou-fleuries, qui prside,  ses moments perdus, un des
grands corps de l'tat.

Notre sicle est encore un peu gourm; les hommes d'imagination cachent
leur talent comme un vice. On signe avec orgueil un mmoire
insignifiant, un rapport de commission, une tude sur le drainage; mais
il faut presque de l'audace pour avouer un vaudeville, un drame, un
roman. A qui la faute? Sans doute aux doctrinaires qui ont rgn avant
nous. Je crois pourtant que l'heure approche o chacun, sans fausse
honte, couvrira ses oeuvres de son nom. M. Mocquart, aprs avoir sign
_Jessie_, avouera le drame qui va sortir de son roman.

Si, par la suite, il aventure sur le boulevard quelque _Tireuse de
cartes_ ou quelque _Fausse Adultre_, il n'aura plus aucune raison de
faire le modeste et de se cacher  l'ombre d'un collaborateur. Son
exemple sera suivi, j'aime  le supposer, et le public, qui ddaigne,
sans savoir pourquoi, les simples gens de lettres, reconnatra qu'un
homme en place ne droge pas en se faisant jouer ou imprimer, mais
s'lve.

L'Acadmie franaise, auguste reprsentante d'un pass qui s'en va,
s'est fait longtemps tirer l'oreille avant d'ouvrir sa porte aux
romanciers. Passe pour les grands seigneurs, les orateurs, les
historiens, les auteurs tragiques ou comiques; mais Jules Sandeau
lui-mme n'a pas t admis sans dbats, et l'on ne parle ni de Dumas, ni
de Gozlan, ni de Gautier. Cependant il y a deux places vacantes, puisque
le pre Lacordaire est all rejoindre Scribe au pays o les dominicains
et les vaudevillistes s'habillent du mme drap. Scribe (on rendra
bientt justice  cet aimable gnie) a laiss un grand vide  l'Acadmie
comme au thtre. L'opinion publique dsigne, ds aujourd'hui, son
successeur au thtre; mais M. Sardou est trop jeune pour se prsenter 
l'Institut.

Il y viendra, n'en doutez point, et j'ose dire qu'il fera honneur 
l'illustre compagnie. En attendant, le mieux serait, je pense, de nommer
M. Octave Feuillet, un galant homme et un joli pote, plein d'esprit et
de grce,--tout capitonn d'ides fines et de sentiments dlicats. Il
est aim de toutes les femmes (en tout bien tout honneur) et estim de
tous les hommes; l'Acadmie serait une grande bgueule, si elle
demandait quelque chose de plus. Je le propose en premire ligne, parce
que Janin ne s'est pas mis sur les rangs; mais Janin ne veut pas faire
le voyage de Passy  l'Institut. Janin est en littrature ce que Pons
est en escrime: une Acadmie  lui tout seul. Et quelle compagnie!
Horace lui a prt son fauteuil aux pieds d'ivoire; Diderot lui a pass
sa robe de chambre, la fameuse! Et tous les crivains de bonne famille,
en costume de veau dor, s'talent en cercle autour de lui dans son
admirable chalet.

Le rvrend pre Lacordaire, qui fut loquent et libral  ses heures,
mrite un successeur loquent et libral. On a pens  M. Dufaure, et je
crois qu'on ne pouvait mieux choisir. Si M. Victor de Laprade, qui
cumule la gloire des acadmiciens et la _turpitude_ des fonctionnaires,
jugeait  propos de donner sa dmission, nous avons un nouveau candidat,
M. Baudelaire, gnie trs-ingal et parfois limoneux, mais plus grand
pote assurment que le satirique lyonnais, et pur de tout salaire du
gouvernement.

On m'assure que l'Acadmie franaise, ou du moins un des partis qui
l'agitent, songe  nommer un galant homme tranger  la littrature,
mais honorablement connu pour ses ides rtrogrades. A Dieu ne plaise
que je conteste la lgitimit d'un tel choix! Mais on me permettra de
dire qu'il n'est pas des plus opportuns; car enfin les ides rtrogrades
ne manquent pas de reprsentants  l'Acadmie, et le pass y occupe une
place assez importante, sinon trop!

Si toutes les classes de l'Institut taient soeurs, les quarante
immortels prendraient exemple sur leurs confrres de l'Acadmie des
beaux-arts. Cette illustre et intelligente compagnie s'est rajeunie de
cent ans, en lisant M. Meissonier, le plus jeune de nos grands
peintres. Ce faisant, elle a donn satisfaction au got du sicle, et
sacrifi une hcatombe de trois ou quatre vieilles victimes sur l'autel
du progrs. Elle a expi l'lection de M. Signol, et ferm la porte 
toutes les nullits pdantes et gourmes. Dsormais les jeunes peuvent
venir; je vois poindre  l'horizon Baudry, Grme et Cabanel.

Pourquoi donc ces lections, qui passionnaient tout le monde il y a
vingt ans, n'intressent-elles plus qu'un petit nombre de _dilettanti_?
Je me rappelle le jour o M. Flourens fut lu par-dessus la tte de M.
Victor Hugo: une moiti de Paris voulait gorger l'autre. Aujourd'hui,
on va voir  Saint-Sulpice la chapelle de M. Delacroix, puis 
Saint-Germain-des-Prs la dcoration de M. Flandrin, avec plus de
curiosit que de fureur. L'pret des jugements est tempre par une
sorte de rsignation voisine de l'indiffrence. Un grand artiste inconnu
vient de produire une oeuvre importante au boulevard des Italiens: c'est
M. Justin Mathieu, pauvre, presque aveugle, et puissant comme Dor
lui-mme par l'audace et l'originalit de ses conceptions. Qui s'en
meut? qui en parle? Est-ce donc que la politique nous absorbe tout
entiers? Mais nous sommes presque aussi indiffrents en matire
politique. Rveillons-nous! rveillons-nous! si nous ne voulons pas
qu'on dise en Europe: Les Franais ne sont plus sensibles qu'au talent
divin de madame Ferraris ou au tapage des bals de l'Opra.

C'est aujourd'hui que Strauss nous offre la primeur de ses quadrilles.
Samedi dernier, on a sanctifi la salle, en y donnant un bal de charit.
La municipalit du XIe arrondissement avait organis la fte. On parle
d'une recette de quarante mille francs et plus. Bravo! L'hiver n'est pas
trop rude; mais il n'en est pas moins dur, car le pain ne se donne pas,
cette anne.

J'ai voulu assister  ce bal, o tant de personnes honorables avaient
contribu pour une somme si ronde. J'y ai vu vingt jolies toilettes,
quelques beaux diamants, deux ou trois officiers municipaux en uniforme,
et une multitude de femmes de chambre, de cuisinires, de cochers, de
concierges, sans compter les danseuses des bals publics, qui s'talaient
dans certaines loges. Il faut avouer, gens de Paris, que vous tes des
Athniens bizarres. Vous croyez tre gnreux quand vous avez pris pour
quarante francs de billets au profit des pauvres; et vous ne sentez pas
combien il est impertinent d'envoyer vos domestiques danser un vis--vis
avec les dames patronnesses! Vos amis sont l, en grande toilette; ils y
ont amen leurs femmes et leurs filles, et vous ne craignez pas d'y
faire aller vos laquais! Je comprends que ce bal vous ennuie, que vous
prfriez le thtre, ou le monde, ou le cercle, ou mme votre lit;
mais, s'il vous cotait trop de payer de votre personne, ne pouviez-vous
jeter les billets au feu? Vous auriez pargn une avanie  quelques
personnes de votre monde, et  moi un dgot qui me soulve encore le
coeur.


III

Avez-vous remarqu cette phrase que le gouvernement anglais a publie
aprs la mort du prince Albert:

On espre que, dans cette triste circonstance, tout le monde prendra un
deuil convenable.

Que de choses en quelques mots! Il y aurait tout un trait  faire
l-dessus. La reine d'une grande nation vient de perdre son mari, et
elle espre que, dans ses trois royaumes, tout le monde prendra un deuil
convenable. Ce n'est ni un dcret, ni une ordonnance, ni un ordre tomb
d'en haut: c'est un appel  la sympathie publique en mme temps que le
rappel d'une obligation sociale. Il y a dans cette formule un mlange de
hauteur, de confiance et de familiarit. Vous sentez, ds le premier
mot, que la dynastie qui parle est dans les relations les plus
courtoises, sinon les plus intimes, avec ses sujets; que personne ne
discute ses droits; qu'elle n'a point d'ennemis dclars dans la nation;
qu'elle peut compter, en toute occasion, sur cette fidlit sans
bassesse que les Anglais affichent avec une sorte de coquetterie. Vous
devinez une reine qui rgne et ne gouverne pas; un peuple qui fait ses
affaires lui-mme, et qui craint d'autant moins de paratre humble et
soumis qu'il est sr de rester libre; un pays de tradition, de dcence
et de convenance, gouvern par les moeurs plus encore que par les lois.

Nous sommes fiers d'tre Franais, voil qui est convenu; mais il se
passera bien des annes avant que nos moeurs politiques s'lvent  la
hauteur des moeurs anglaises. Rien n'est plus ingal, plus capricieux,
moins logique que nos rapports avec les hommes qui nous gouvernent. Le
peuple franais se conduit avec la monarchie comme avec une matresse:
il l'embrasse, il la met  la porte, il retourne chez elle et se trane
 ses genoux. Hier, il en disait pis que pendre; il la flatte
aujourd'hui, non sans rougir de sa bassesse actuelle et de ses violences
passes. C'est une question de fougue et de temprament. Nous avions
ador Louis XIV comme un dieu; nous avons clabouss son convoi funbre.
Tel bonhomme de roi  qui nous serrions la main des deux mains, pleins
de respect pour sa coiffure et d'admiration pour son parapluie, a d
s'enfuir au milieu des hues, tout honnte homme qu'il tait de sa
personne. De quelles acclamations n'avons-nous pas tourdi Lamartine sur
la place de l'Htel-de-Ville! Apollon, descendu sur terre pour nous
apporter l'harmonie, n'aurait pas t mieux accueilli. Quatorze ans
aprs ce beau triomphe, Apollon meurt de faim, et les gnreux petits
journaux le poursuivent de leurs cris les plus aigres.

J'ai dj assist  quelques ovations, politiques et autres. Ces scnes
bruyantes me remplissent d'une profonde tristesse. Ce n'est pas
jalousie, au moins! Non, je plains le bnficiaire. J'aimerais mieux
pour lui les tmoignages d'une approbation convenable, comme on dit 
Londres; il serait expos  des revirements moins terribles.

Supposez que nos vieux anctres ne nous aient pas laiss la loi salique,
et reprsentez-vous une reine de France, jeune et jolie, choisissant 
l'tranger un mari qui ne sera pas roi. Quel beau rve pour ce jeune
prince! mais aussi quel rveil, aprs la lune de miel de la popularit!
Quels pamphlets! quels couplets et quelles caricatures! De deux choses
l'une: ou cet infortun s'enfuirait honteusement, pour chapper 
l'injustice populaire, ou il essayerait d'craser notre mauvais vouloir
et de renverser nos lois. Le prince Albert, pour qui l'on vient de
demander et d'obtenir l-bas un deuil convenable, n'a jamais t plac
dans cette dangereuse alternative. La nation l'avait accueilli poliment,
non comme un tranger, mais comme un hte: il a rendu aux Anglais
courtoisie pour courtoisie. Il a donn  la couronne de beaux et
nombreux hritiers, et cr une famille vraiment royale. Modeste et
dlicat, il s'est tenu discrtement en dehors de la politique; sa plus
chre tude a t l'ducation de ses enfants. Dans les heures de loisir,
il a encourag les arts et l'industrie, si bien qu'aprs avoir vcu plus
de vingt ans auprs du trne, sans avoir jamais t populaire dans le
sens franais de ce terrible mot, il meurt regrett et estim d'un grand
peuple, et son deuil est port convenablement.

Ceci n'est point une satire de nos moeurs. Nous avons du bon, quoi qu'on
dise, et peut-tre que, dans une juste balance, la lgret franaise
serait de meilleur poids que toute la gravit des Anglais. Nous sommes
plus ardents, plus gnreux, plus vivants que nos voisins
d'outre-Manche. Je relisais hier un petit livre amphigourique, mais
plein d'ides: _le Dandysme et Brummel_, par M. Barbey d'Aurevilly.
L'auteur compare deux clbres dandys qui ont bloui un instant
l'Angleterre et la France: Brummel et d'Orsay. Absurdes et inutiles l'un
et l'autre, je le veux bien, car le dandysme est la vanit la plus vaine
de toutes; mais qui pourrait hsiter une minute entre le dandysme glac,
gourm, compass de Brummel et la folie capiteuse de ce beau d'Orsay,
qui provoque un officier pour avoir parl lgrement de la Vierge Marie?
Elle est femme, disait-il, et je ne permettrai jamais qu'on insulte une
femme devant moi! Il se battit pour elle comme un chevalier pour sa
dame, et cela en plein XIXe sicle; et il ne faudrait pas plus de deux
traits de ce genre pour me rconcilier avec la folie franaise.

J'ai promis de vous raconter tous les vnements, petits et grands, qui
agitent le monde o l'on pense. Je ne peux donc oublier la rouverture
de la galerie d'Apollon. Htez-vous d'y courir, si vous tes amoureux de
ces nobles plaisirs que l'homme peroit par les yeux. Faites demain ce
que j'ai fait hier; si vous n'tes pas content, ami lecteur, je vous
permets de m'crire une de ces lettres anonymes et froces que la poste
jette souvent chez mon portier.

Dire que la galerie d'Apollon, au Louvre, est une merveille
d'architecture; que M. Delacroix y a peint un plafond qui comptera parmi
les chefs-d'oeuvre du matre, bien avant la chapelle de Saint-Sulpice;
que vingt artistes de second ordre, interprts par l'industrie des
Gobelins, y ont plac toute une collection de portraits fort estimables,
c'est rpter une banalit. Je passe donc  cette exposition nouvelle et
prodigieuse que M. de Nieuwerkerke, dans un moment de loisir, a bien
voulu organiser l pour notre instruction et notre joie.

Les bijoux que possde le Louvre taient ensevelis dans un cabinet
obscur; les ivoires taient logs de telle faon, qu'au mois de mai 1860
un amateur intelligent et dlicat a pu acheter, vers la gare de Rouen,
une demi-douzaine de chefs-d'oeuvre appartenant  l'tat, vols par un
filou vulgaire, et mis en talage  une devanture de boutique, sans que
l'administration des muses en et senti le vent. Si l'acqureur de ces
merveilles n'avait pas t aussi dsintress que sagace, la France
aurait perdu un trsor inestimable, et elle n'aurait gure entendu
parler de la perte qu'elle avait faite.

Rien de pareil ne saurait plus arriver aujourd'hui. La galerie d'Apollon
a mis en lumire, et sous scells, la plus curieuse collection de notre
trsor national. Curieuse est le mot: les biens qui sont logs l
rentrent dans la catgorie de ce qu'on dsigne, en vente publique, sous
le nom de _curiosit_. Un rang de vitrines modestes, encastres dans
toutes les fentres, permet d'admirer les faences irises, les
chefs-d'oeuvre de Faenza, les merveilles nationales de Bernard Palissy,
les laques de Chine, d'un got et d'une lgret incroyables. Quelques
crdences, loges en face, renferment les maux de Limoges, et notamment
ce que l'illustre Lonard Limosin nous a laiss de plus beau.

Au milieu de la grande salle s'lvent de vastes crins, les dignes
crins d'un grand peuple. Sur des socles dors, du plus beau style Louis
XIV, chefs-d'oeuvre d'un Boule contemporain qui s'appelle M. Rossigneux,
on a construit de grandes cages de cristal et de cuivre. Le seul
reproche qu'on ait  faire  ces beaux meubles, c'est un peu trop de
nudit dans la partie haute, qui ne rappelle aucunement la riche
dcoration de la base. Un simple ornement dor, aux angles suprieurs,
aurait achev l'difice. On peut reprendre aussi la couleur des
tentures, qui est de ce bleu cru que les artistes et les bijoutiers
eux-mmes ont abandonn depuis longtemps aux perruquiers. Il tait
facile de trouver une nuance intermdiaire entre le bleu des coiffeurs
et le bleu des maux. Si madame de Lry ou mademoiselle Augustine
Brohan, qui la personnifie si bien dans _le Caprice_, va visiter la
galerie d'Apollon, elle pensera tout de suite  madame de Blainville. A
part ce petit dfaut, qui se peut corriger en quelques heures, la
nouvelle exposition de nos bijoux et de nos ivoires ne laisse rien 
dsirer. J'y ai pass une heure dans l'blouissement continu; faites
comme moi, ami lecteur, c'est la grce que je vous souhaite.

Vous irez ensuite faire un tour dans la grande galerie des matres
franais et trangers. Vous fermerez les yeux pour ne pas voir le _Saint
Michel_ de Raphal, la _Kermesse_ de Rubens, et tous ces pauvres
chefs-d'oeuvre qui ont tant souffert depuis quelques annes; mais
Lonard de Vinci, le Corrge, le Titien, le Lorrain et tous les grands
matres qui ont chapp au massacre des innocents, fourniront  votre
admiration une riche matire. Si vous avez le temps de parcourir un peu
les grands appartements de l'cole franaise, je vous recommande
Prudhon, ce Corrge franais, et David, qui fut l'Ingres de son temps,
et Gricault, le pre de M. Delacroix, et Chardin, le dieu Chardin, que
nos ralistes poursuivent en pataugeant et en claboussant, mais, hlas!
sans le rejoindre.

Et, si vous n'avez pas une indigestion de bonne peinture, vous irez vous
reposer  l'exposition du boulevard des Italiens,  moins qu'il ne vous
soit plus agrable d'y venir en ma compagnie dimanche prochain.

Une bonne nouvelle, en attendant. M. Justin Mathieu, ce sculpteur que sa
verve et sa puissance nous permettent de ranger parmi les prcurseurs de
Dor; ce grand artiste, pauvre, presque aveugle et peu connu, vient
d'obtenir du ministre d'tat une pension modeste mais honorable. Cela
nous prouve qu'en dpit de l'envie, et mme malgr quelques
mcontentements officiels, cette petite exposition du boulevard des
Italiens n'est pas inutile au vrai mrite. M. le prfet de police, qui
va quelquefois se promener par l, s'est adjoint spontanment  la
gnrosit du ministre; il a pri M. Justin Mathieu de vouloir bien
accepter un tmoignage de sa sympathie et de son admiration.

On me dit qu'un certain nombre de gens du monde, curieux de complter
sur le tard leur ducation artistique, se donnent rendez-vous dans
l'atelier de M. Bauderon, rue Vintimille, n 16, pour assister  ses
entretiens sur les beaux-arts. M. Bauderon est un peintre qui sait
l'Italie comme M. Renan sait l'Orient ancien, comme Thophile Gautier
sait l'Espagne moderne, comme Mry sait l'Inde anglaise, comme le
gnral Daumas sait l'Algrie, comme Taine sait l'Angleterre, comme
Louis nault sait la Laponie, comme aucun gouvernement franais n'a su
la France. Il promet de nous parler Italie et peinture, et cela tous les
samedis  trois heures et demie. M. Dumanoir et quelques autres
dilettanti de premire classe vont  ces entretiens avec joie et en
parlent avec reconnaissance. J'y compte aller aussi, et je serais charm
de vous y rencontrer, ami lecteur; car c'est double plaisir que de
s'instruire en bonne compagnie.

J'ai eu cette joie durant trois jours de la semaine, et sans quitter le
coin de mon feu. Je lisais et relisais un savant rapport de l'honorable
gnral Morin sur le chauffage et la ventilation des thtres.

Voil une grave question qui m'intresse fort, et vous aussi. Que de
fois vous avez maudit l'incommodit nausabonde et malsaine de nos
salles de spectacle! Combien de migraines vous avez rapportes  la
maison, entre minuit et une heure du matin! Vous avez dplor, comme
moi, que le thtre ne pt tre un instrument de plaisir sans devenir
par surcrot un instrument de supplice. Ah! la commission des logements
insalubres approuvera la dmolition de ces grandes baraques asphyxiantes
qui vont s'crouler dans quelques mois le long du boulevard du Temple.

La ville de Paris s'applique  les remplacer par des monuments d'une
lgance contestable, mais qui seront, s'il plat  Dieu, plus commodes
et plus sains. Tandis que l'architecte ptrissait dans la pierre de
taille les deux pts majestueux qui dcorent la place du Chtelet, une
runion de savants, choisis par M. le prfet de la Seine, cherchait le
meilleur moyen de ventiler ces normes difices. S'il nous est donn,
l'an prochain, d'couter sans migraine la jolie musique de Mass, de
Grisar et de Gounod; si nous ne mourons plus d'apoplexie aux beaux
drames de M. d'Ennery, nous devrons des actions de grces  la
commission et  M. le gnral Morin.

Voil bientt trente ans que l'autorit municipale a pos ce problme.
Est-il enfin rsolu? Je n'ose l'affirmer encore; mais on peut dire,  la
louange du savant rapporteur, qu'il l'a trs-longuement et
trs-laborieusement dbattu. Six mois de patientes et coteuses tudes
ont prouv qu'en matire de salubrit publique la commission ne
regardait ni au temps ni  la dpense. Si M. le gnral Morin et ses
honorables collgues n'ont russi qu'imparfaitement, leur bonne volont
ne sera pas mise en cause; il ne faudra nous en prendre qu'aux
difficults du sujet et  l'avarice de la nature, qui ne cre pas un
homme de gnie tous les jours.

Vous connaissez le mal: M. le gnral Morin vous l'explique par
principes; il vous le fait toucher du doigt, en attendant qu'un autre
soit assez heureux pour trouver le remde. Les hommes ne sont pas
organiss pour s'entasser au nombre de deux ou trois mille dans une
chambre bien close. Chacun d'eux, tout en pleurant sur les malheurs de
Mimi, ou en clatant de rire devant la figure spirituelle d'Arnal,
dvore de l'oxygne, brle du carbone, dgage de la chaleur, dcompose
l'air ambiant par la respiration pulmonaire et cutane. Que la pice
soit bonne ou mauvaise, que la claque applaudisse ou que l'orchestre
siffle, les phnomnes physiologiques vont leur train. Chacun des
spectateurs est un foyer qui brle du carbone,  raison de deux cent
quarante grammes par jour; chaque paire de poumons est un calorifre
assez puissant pour chauffer  soixante et quinze degrs trente-huit
kilogrammes de glace fondante.

Au bout d'une heure de spectacle, deux mille _gentlemen_, fussent-ils
les mieux levs du monde, deux mille _ladies_, fussent-elles aussi
jolies que la duchesse d'A... et aussi distingues que la marquise de
B..., ont rpandu dans la salle une atmosphre  tuer les porteurs
d'eau. Car l'homme n'est pas un pur esprit, quoiqu'il soit le plus
spirituel des animaux aprs le singe.

Il s'agit d'expulser l'air mphitique et de le remplacer par un air pur.
Mais comment faire? L'illustre Darcet, justement lou par M. le gnral
Morin, a mis une ide qui tait excellente il y a trente ans: vacuer
le mauvais air par les combles, amener le bon par les caves, et crer
ainsi un courant que M. Purgon appellerait dtersif. Dans ce systme, la
chaleur effroyable du lustre tablit un courant violent; une myriade de
conduits dbouchent en avant des loges et renouvellent de bas en haut
l'atmosphre de la salle.

Le principal dfaut de ce systme est de renouveler incessamment l'air
le moins vici et de laisser en paix les petits miasmes de l'orchestre,
du parterre et des loges. Il prsente un autre inconvnient, surtout
dans les thtres lyriques. Le courant d'air interpos entre les
chanteurs et les auditeurs emporte au grenier les plus belles notes de
M. et madame Gueymard, ces notes prcieuses qui cotent un louis d'or le
brin, comme les plumes du chapeau de Mascarille: si bien que le public
de l'orchestre et des loges obtient peu de musique et aspire beaucoup de
mauvais air.

Un architecte de grand talent que M. le gnral Morin a oubli de citer
 l'ordre du jour, M. Charpentier, a singulirement amlior le plan de
Darcet; mais les beaux travaux qu'il avait faits  l'Opra-Comique ont
t neutraliss par l'incurie de l'administration.

Dans l'tat actuel des thtres, les miasmes s'en vont comme ils peuvent
par le trou circulaire ouvert au-dessus du lustre. L'air pur se rpand
en nappe glaciale par cette large ouverture que donne le lever du
rideau. Il s'insinue aussi dans la salle par cette petite lucarne des
loges qui vous glace la nuque et refroidit votre plaisir toutes les fois
que vous oubliez de la fermer. C'est primitif et dsagrable, et l'on
pourrait trouver beaucoup mieux. Mais les commissions cherchent
quelquefois sans trouver, fussent-elles diriges par un mathmaticien de
l'Acadmie des sciences.

Un certain nombre de savants, qui n'appartiennent  aucune commission, 
aucune acadmie, et que M. le gnral Morin a cru devoir passer sous
silence, ont imagin de ventiler les salles de spectacle jusque dans
leurs derniers recoins, et  fond; d'vacuer les miasmes en contre-bas,
 l'aide de chemines d'appel; d'amener l'air pur de haut en bas, sans
aucun mcanisme et sans aucune dpense, au moyen d'une simple ouverture
pratique dans le fronton de la scne. Le rapport de la commission ne
parle pas assez de ces excellents travaux, qui contiennent, selon moi,
la solution du problme.

Il semble que l'illustre rapporteur ait un peu trop cd au dsir,
lgitime d'ailleurs, de mettre en lumire ses expriences personnelles.
L'amour de la gloire, passion louable dans son principe, mais
regrettable dans ses excs, l'a port  honorer de son nom l'invention
des rampes couvertes, que les _Annales d'hygine_ attribuent  un simple
universitaire, M. Lissajoux.

Il est  regretter aussi que les travaux de la commission n'aient pas
prcd la construction des thtres, car on tudiait la ventilation au
Conservatoire des arts et mtiers, tandis que M. Davioud btissait 
grands frais des conduits solides et provisoires en vue d'une
_ventilation quelconque_ (tels sont les termes du rapport). Si bien
qu'il faudra dmolir et rebtir; et pourquoi? Pour tablir dans deux
thtres neufs un systme qui ne peut tre dfinitif, car il est loin
d'tre parfait.

La prfecture de la Seine parat tre de mon avis sur le travail
consciencieux mais incomplet de M. le gnral Morin. On m'assure qu'elle
a admis les conclusions du rapport pour l'un des thtres du Chtelet,
et qu'elle les a rejetes pour l'autre.


IV

DE QUELQUES IMPOTS SINGULIERS: LE POURBOIRE, LES TRENNES, ETC.

Le premier de mes devoirs aujourd'hui serait de vous dcrire
l'exposition de Barbedienne, ou les magasins de Lafontaine. Ces
messieurs talent, au jour de l'an, tout ce que l'art du bronzier a
produit ou reproduit de plus artistique, et leurs collections mritent
sans doute un coup d'oeil. Je devrais aussi vous recommander quelques
beaux livres d'trennes, comme le _Perrault_, ou _le Savant du foyer_,
de mon spirituel ami M. Louis Figuier, ou _la Comdie enfantine_ de
Louis Ratisbonne, ou les _Rcrations instructives_ de M. Jules
Delbruch, ou l'_Histoire d'une bouche de pain_, vritable chef-d'oeuvre
de M. Mac, ou mme cette belle dition du _Roi des montagnes_, que Dor
a illustre avec tant de verve et tant d'esprit...; mais non. La
perspective du jour de l'an me paralyse, et le seul nom des trennes me
fait horreur.

Je veux bien vous parler de Castellani, mais  une condition: c'est que
vous n'irez point acheter des trennes dans son muse. Dcomplter une
collection comme celle-l serait un crime. Heureusement, les
chefs-d'oeuvre qu'il expose ne sont pas de ceux qui plaisent au bon
public de Paris; heureusement encore, on les vend cher, trs-cher,
absurdement cher. Bravo, Castellani! repoussez, chassez, dcouragez la
bourgeoisie parisienne. Dites-lui clairement que vous n'tes pas un
industriel, mais un archologue et un artiste; que vous ne travaillez
pas pour la vente, mais pour la gloire. Et gardez votre collection au
grand complet, pour la joie de quelques adeptes et l'admiration de
quelques amis.

Ceci n'est point une plaisanterie. Tout le monde connat l'histoire de
ce fameux Cardillac qui assassinait ses clients en plein Paris, pour
reprendre les bijoux qu'il leur avait vendus. Castellani ne pousse pas
si loin la jalousie; mais je suis persuad qu'il trouve cent fois plus
de plaisir  garder ses ouvrages qu' les vendre. J'ai surpris son
secret ds notre premire entrevue. C'tait  Rome, il y a quatre ans.
J'tais entr dans cette maison, dans ce muse, o l'on ressuscite,
depuis trente ans et plus, tous les miracles de l'orfvrerie antique.
Lorsque j'abordai Alexandre Castellani, il me prit pour un acheteur, et
frona lgrement le sourcil. Je le rassurai bien vite, en lui disant
que j'tais un simple curieux, un amateur platonique. Alors il s'attacha
gracieusement  moi, et me retint deux heures au milieu de ses
merveilles. Il me montra, par le menu, tout ce qu'il possdait de plus
beau en couronnes, en colliers, en bracelets, en pingles, anneaux et
pendants d'oreilles; ses bijoux sacerdotaux, conjugaux, militaires,
funraires, religieux; la srie grecque, la srie trusque, la srie
romaine, la srie byzantine et le moyen ge jusqu' la renaissance; il
m'apprit  dchiffrer toutes ses inscriptions, me fit voir  la loupe
toutes ses pierres graves, et retourna tous ses scarabes sur le dos.
C'tait plaisir de voir avec quelle sensualit charmante il aspirait les
parfums du pass! Lorsqu'il allait prendre au fond d'un tiroir quelqu'un
de ses prcieux modles, une bulle de Cumes, un collier de Kertch ou un
bracelet de Tarquinie, ses yeux s'allumaient d'une flamme sacre et
renvoyaient tincelle pour tincelle  chacun des petits granules d'or.

C'est qu'il est savant comme l'Acadmie des inscriptions, cet orfvre!
Un des petits bonheurs de sa vie, c'est d'avoir retrouv au fond d'un
tombeau les boucles d'oreilles _triglene_ qu'Homre avait dcrites dans
le portrait de Junon. Les procds de soudure employs par les trusques
semblaient perdus depuis longtemps. Il a eu l'ide de chercher jusqu'au
fond des Apennins si la tradition ne les aurait pas conservs dans
quelque bourgade; et il a dcouvert,  Sant'Angelo in Vado, des paysans
qui soudaient l'or  la mode trusque! N'est-ce pas prodigieux?

Il me fit remarquer que, dans les bijoux chrtiens de l'poque
byzantine, on trouvait de tout, except des pendants d'oreilles: les
Pres de l'glise les avaient proscrits, comme des ornements paens.

--Le clerg d'aujourd'hui n'est plus si svre, ajoutait-il; la madone
de Loreto n'a-t-elle pas  chaque oreille une girandole de diamants?

Je me rappellerai toute ma vie cette longue et charmante conversation,
qui m'initia pour la premire fois aux mille petits secrets de l'art le
plus dlicat et le plus friand. Mais je n'oublierai pas non plus
l'expression de reconnaissance qui se peignit sur le visage de l'artiste
lorsque je pris cong de lui sans rien emporter de son trsor. Il me
salua d'un regard qui semblait dire: Vous tiez libre de tout prendre
ici pour quelques centaines de mille francs. La socit est si mal
organise, la loi si brutale, que j'aurais t sans dfense contre une
telle spoliation: vous renoncez gnreusement  votre droit, merci!

A quelque temps de l, je pris la libert d'crire au bas du _Moniteur_
toute l'admiration que j'avais prouve chez Castellani. J'appris
ensuite que le pauvre Alexandre avait t exil de Rome par le ministre
Antonelli. Chaque gouvernement encourage les arts  sa manire.
L'orfvre romain avait commis un crime politique en ciselant la poigne
d'une pe pour l'empereur Napolon III. A Dieu ne plaise que je blme
la logique de Son minence le cardinal Antonelli! mais enfin l'empereur
Napolon III a besoin d'une pe, ne ft-ce que pour dfendre le
saint-sige et le saint-pre.

Alexandre Castellani, chass de Rome, vint  Paris. Il employa son temps
 crire des vers et  faire de la musique; car il est pote et
dilettante, et l'un des meilleurs amis de Rossini. Ce n'est gure que
depuis un an qu'on l'a dcid  importer ici quelques bijoux de Rome. Il
s'est fait un petit cabinet au rez-de-chausse du n 120, avenue des
Champs-lyses. Pas d'enseigne, pas d'annonces; la prudence d'un
conspirateur! Il aurait vol ses bijoux, qu'il ne les cacherait pas
mieux. Quelques amis, quelques savants, quelques clients, tris dans
l'aristocratie europenne, connaissent seuls le chemin. Il faut sonner 
la porte; il faut presque un mot de passe pour entrer. Entr, l'on ne
voit rien que trois tables couvertes de velours. Mais, si votre figure
inspire une certaine confiance; si vous ressemblez plus  un rudit qu'
un financier; si l'on peut esprer que vous ne ferez point une razzia de
merveilles, on carte les tapis de velours, et vous contemplez l'art
antique face  face.

Peu de personnes ont pntr dans cet intrieur: l'album o les
empereurs et les gens de lettres crivent leurs noms  la file est 
peine  la quinzime page. Ah! je vous ai prvenu qu'on n'entrait pas l
comme au moulin! La porte ne s'ouvre jamais avant midi; on ferme
rigoureusement  quatre heures. Toutes les prcautions ont t prises
pour carter la grosse foule. Quelques gens du monde, quelques
acadmiciens, quelques princes, quelques lettrs, rien de plus. On veut
rester entre soi, et l'on fait bien.

Je ne crois pas que le succs de Castellani puisse faire aucun tort  la
bijouterie parisienne. L'illustre Romain est trop exclusif et trop cher;
mais j'espre que ses petites expositions et la prochaine arrive de la
collection du muse Campana amneront une sorte de rvolution dans l'art
franais. Le premier Empire, aprs l'expdition d'gypte et quelques
tudes sommaires sur l'antiquit grecque et romaine, a produit, en
sculpture, en architecture et en orfvrerie, une cole un peu roide, un
peu froide, et lgrement gourme. C'est le faux antique; aujourd'hui,
grce  Dieu,  Castellani et  l'infortun Campana, nous arriverons
peut-tre au vrai. On ne tardera gure  s'apercevoir que les anciens,
nos matres en tous arts, ont travaill avec une libert trs-lgre et
trs-lgante. On abandonnera le _rococo_ rgnant, qui tait magnifique
dans les oeuvres du Bernin, mais qui, rduit  des proportions
mesquines, est tomb peu  peu dans la mollesse et la pommade. J'espre
que les Lemonnier, les Mellerio, les Fontana, tous ces artistes de haute
valeur qui font encore trop de concessions  une cole dcrpite,
apprcieront, avant deux ans, les beaux modles de l'antiquit. Dj, 
Londres, les Mortimer et les Hancock travaillent dans le solide et dans
le grand, et la France, qui va se parer chez eux, leur pardonne un
certain excs de robustesse pesante. Le temps approche o nos matres,
retremps aux sources pures de l'antiquit, deviendront, comme Achille,
invulnrables  la concurrence. En avant, messieurs les orfvres!
essayez dans votre art une de ces rvolutions gnreuses que les frres
Ponon entreprennent avec tant de succs dans l'ameublement. J'ai
rencontr deux visiteurs, en tout, chez mon ami Castellani. L'un tait
M. Beul, de l'Institut, mon cher compagnon de l'cole d'Athnes; il
venait chercher un collier trusque pour sa jeune femme. L'autre tait
un jeune Valaque terriblement riche, et pourtant homme de got, M. A...,
qui vient de se meubler un appartement grec en plein coeur de Paris.
Voil des signes du temps, si je ne m'abuse. Si la science et la
naissance se donnent rendez-vous au mme rez-de-chausse, ce n'est pas
sans de bonnes raisons. _Amen!_

Mais je me rappelle un peu tard que j'avais tremp ma plume dans
l'encrier pour foudroyer l'abominable institution des trennes. Je les
dteste autant que vous, et pour cause. Les trennes sont un impt
progressif, qui pse sur le pauvre bien plus lourdement que sur le
riche.

Le pourboire, institution parisienne (car le _trinkgeld_ des Allemands
et la _buona mano_ des Italiens ne sont que des jeux d'enfant), le
pourboire, dis-je, est aussi un impt progressif en sens inverse. Les
riches, qui vont au bois de Boulogne dans leur voiture, qui dnent chez
eux, prennent le caf chez eux et se font raser par leur valet de
chambre, ne connaissent que de rputation l'odieuse tyrannie du
pourboire. Mais le pauvre diable qui dne mal et cher au restaurant, et
qui est condamn, par l'usage,  payer un surplus de cinq  dix pour
cent aux garons qui l'ont fait attendre; le malheureux qui paye dix
sous une tasse de caf de quarante centimes, ajoute vingt pour cent au
tarif normal de la consommation, et fournit ainsi, de sa grce, cent ou
cent vingt mille francs par an  la recette de quelques estaminets!
Voil un homme qu'il faut plaindre. Et personne ne le plaint! et, ce que
j'admire par-dessus tout, il est tellement acoquin  son mal, que
l'infortun oublie de se plaindre lui-mme!

Les cochers de Paris recevaient, il y a dix ans, deux sous de pourboire,
et remerciaient le voyageur. Il y a cinq ans, on a pris l'habitude de
leur donner vingt-cinq centimes par heure ou par course, et ils ont bien
voulu dire merci. Aujourd'hui, je leur donne dix sous, et vous aussi,
probablement, et ils ne nous remercient que pour la forme. Dans deux
ans, si rien ne change, ils accableront d'injures le mal-appris qui ne
leur donnera pas un franc. A qui la faute? A vous,  moi,  l'usage, 
ce despote que les dmocrates les plus purs n'ont pas encore mis hors la
loi.

On pourrait s'affranchir de cette contribution; mais il faudrait d'abord
tre riche. Je connais un jeune homme qui donne aux cochers de remise le
prix du tarif, et rien de plus. Un jour qu'il avait devant moi pay deux
francs pour une course, je ne pus me dfendre de laisser voir un certain
tonnement.

--Mon cher ami, me dit-il, les cochers oubliaient trop souvent de me
dire merci, quand je leur mettais en main une aumne de dix sous. J'ai
pris un grand parti, et supprim le pourboire: mes moyens me le
permettent, car j'ai quatre-vingt mille francs de rente. Vous n'oseriez
jamais en faire autant, vous qui n'tes qu'un ouvrier de la plume, et
qui vivez de votre travail. On dirait: Cet homme est pauvre; donc, il
est mal pay; donc, il n'a point de talent. Et vous ne vous consoleriez
jamais de laisser une telle ide dans l'esprit d'un cocher qui ne sait
pas votre nom et qui ne vous reverra probablement jamais. C'est la
vanit qui donne pour boire aux tres les moins intressants de la
socit. Moins on a de quoi donner, plus on donne; car le plaisir de
paratre est le luxe des pauvres, dans notre glorieux pays. Quant  moi,
je n'ai pas besoin de paratre, puisque j'ai quatre-vingt mille francs
de rente; c'est pourquoi je paye la course du cheval sans acheter
l'estime du cocher.

--Mais si le cocher vous disait des injures?

--J'crirais quatre mots  la prfecture de police, et l'on
s'empresserait de faire droit  ma rclamation, puisque j'ai
quatre-vingt mille francs de rente. Notez, d'ailleurs, que le pourboire,
si quelques riches comme moi n'y mettaient bon ordre, deviendrait un
abus trop abusif. Dans la plupart des htels, le service se paye  part,
et le voyageur se soumet encore  l'obligation de donner pour boire aux
gens de service. A la taverne britannique de la rue de Richelieu, le
service est cot sur la carte payante; mais oubliez ensuite de donner
pour boire au garon, vous verrez s'il vous aide  passer les manches de
votre paletot!

Mon ami riche avait raison, je suis forc d'en convenir; et pourtant je
n'oserai jamais faire comme lui, parce que je ne serai jamais aussi
riche. Moins on a, plus on donne; c'est la devise du peuple franais, le
plus spirituel peuple du monde, comme dit le _Guide des Voyageurs_.

Le pire est qu'un malheureux, aprs s'tre puis toute l'anne en
pourboires, est tenu de payer, au jour de l'an, un pourboire
supplmentaire  tous ceux qui l'ont mal servi. En vrit, les riches
sont bien heureux: d'abord, parce qu'ils ont de l'argent; ensuite, parce
que nul n'a le droit de le leur prendre. Toutes les grandes familles de
Paris demeurent  la campagne jusqu'au milieu du mois de janvier. Elles
conomisent sur leurs revenus, tandis que le rentier modeste ou le petit
employ d'un ministre se laisse plumer sans rsistance par les garons
de sa gargote, les clercs de son coiffeur, le facteur, qui lui fait
acheter cinq francs un almanach de deux liards, et le commis du
ptissier voisin, et le porteur de pain, et le porteur du journal, et le
porteur d'eau, et le conducteur de l'omnibus, et la laitire, et vingt
autres! S'il avait au moins un domestique pour expulser tous ces
importuns! Mais non: l'infortun ouvre sa porte lui-mme, et il reste
dsarm, sans cuirasse, devant ces malfaiteurs privilgis qui lui
demandent la bourse ou la vie! Les Anglais ont inscrit dans la loi
l'inviolabilit de la personne, l'_habeas corpus_. Ne pourrait-on y
ajouter l'inviolabilit de la bourse, surtout pour ceux qui ont la
bourse vide? Messieurs du Corps lgislatif, donnez-nous, pour nos
trennes de l'an prochain, un bon _habeas pecuniam_!

J'avoue que, pour les riches vraiment riches, pour les Sina, les
Rothschild et les Preire, le premier jour de l'anne doit tre un
heureux moment. Il est si doux de faire des heureux, et surtout des
heureuses! Avoir ses entres au foyer de l'Opra, et envoyer, le 31
dcembre, deux parures de cent mille francs  mademoiselle Thibert et 
mademoiselle Savel, c'est faire le mtier d'un dieu sur la terre; c'est
jouer le rle de Jupiter dans l'incomparable ferie de _Dana_! Mais
porter soi-mme, dans les poches d'un gros paletot, un kilogramme de
bonbons  douze francs chez une jolie femme qui en a reu deux cent
cinquante, quelle piti! quelle dception! quelle duperie! A quoi bon,
juste ciel? A faire ressortir la misre du donateur et  frapper
d'indigestion quelque femme de chambre au nez retrouss; car les bonbons
durent huit jours, au maximum, et la dame la mieux constitue ne saurait
en manger plus de cinq ou six kilogrammes dans la semaine.

Il est vrai que les kilogrammes de bonbons ne psent pas beaucoup plus
de sept cents grammes. On n'a jamais su pourquoi. C'est encore une des
friponneries du nouvel an, et celle-l s'abrite derrire les immunits
les plus anciennes: la police n'y prend garde, ni les acheteurs non
plus. Nous faisons condamner  quinze jours de prison et  cinquante
francs d'amende un boulanger qui a trich de six grammes sur un pain de
quatre livres; personne ne conduit au _poids public_ les confiseurs, qui
nous trompent d'un quart ou d'un cinquime sur la quantit de la
marchandise livre. Est-ce parce que le bnfice des confiseurs est dix
fois plus considrable que celui des boulangers? Non; c'est tout
btement parce que les boulangers servent un besoin, et que les
confiseurs  la mode exploitent une vanit.

Il y a encore un impt progressif que je voudrais signaler au public.
Celui-l se prlve toute l'anne, non sur la vanit, mais sur la
gloire. Qu'un homme fasse un beau trait, un beau livre, un beau drame,
une comdie charmante, le lendemain du succs il a contre lui
non-seulement ses confrres, par esprit de concurrence, et les
critiques, par esprit de dnigrement, mais le public lui-mme. On ragit
contre son bonheur, on s'ennuie de l'entendre appeler brillant, comme
les Athniens se fchaient contre Aristide le Juste. Ce phnomne ne
s'est jamais vu que dans deux villes: Athnes et Paris. A Rome, les
triomphateurs taient insults, mais bassement, et par des esclaves. A
Paris, c'est l'homme libre qui veut montrer son indpendance en
s'insurgeant contre sa propre admiration.

Je n'ai pas beaucoup voyag, mais j'ai pu remarquer que la Grce,
l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre brlaient des feux de Bengale
autour de leurs enfants plus ou moins illustres. Nous avons un autre
systme: nous brlons un feu de paille en l'honneur de nos jeunes
talents, et nous les y prcipitons le jour mme, pour leur griller le
poil.

                   *       *       *       *       *

_Le lecteur impartial reconnatra que les pages prcdentes ne sentent
point l'apostasie. Mais une jeunesse soi-disant intelligente et lettre
en jugea autrement, sans avoir lu. Elle se laissa persuader que j'avais
t enrl  prix d'or pour guerroyer contre la dmocratie dans les
colonnes du _Constitutionnel_. Si bien que, le 3 janvier 1862, au nom de
la justice et de la libert, quelques centaines de petits messieurs
trs-spirituels empchrent la reprsentation d'une pice en cinq actes
que je pensais faire jouer  l'Odon._

_Le lendemain de cet vnement, j'envoyai au _Constitutionnel_ l'article
que vous allez lire_.


V

LES MOTIONS D'UN AUTEUR SIFFL

M. Victor Hugo, dans un de ses plus beaux livres, analyse les sentiments
et les ides d'un condamn  mort. Toutefois, il manque un chapitre 
l'ouvrage. Le malheureux qu'on a mis en scne, et qui raconte ses
impressions lui-mme, ne peut pas nous dire la fin. Il laisse la
curiosit du lecteur  moiti satisfaite; il nous fait tort de sa
dernire motion: on voudrait le ressusciter, pour entendre de sa bouche
ce qu'il a souffert sous le couteau.

Les auteurs siffls survivent gnralement  la chute de leurs ouvrages;
vous n'avez pas besoin de les ressusciter pour apprendre d'eux-mmes ce
qu'ils ont senti au bon moment. tes-vous dsireux d'tudier cette
question sur le vif? coutez, c'est le condamn qui raconte, comme dans
le beau livre de M. Victor Hugo. La scne se passe le lendemain de
l'excution, je veux dire de la reprsentation.

                   *       *       *       *       *

Ne me croyez pas meilleur que je ne suis. J'ai commis le crime. Oui,
j'ai fait un drame avec prmditation et sans aucune circonstance
attnuante. Rien au monde ne m'y obligeait; je pouvais rester innocent,
il suffisait de me croiser les bras. Je pouvais passer le temps  boire
de la bire et  fumer des pipes au fond d'une brasserie, et mriter
ainsi l'estime et l'amiti de mes jeunes contemporains. Peut-tre la
nature m'avait-elle cr pour cette riante destine: c'est la lecture
des romanciers qui m'a perdu.

Une jolie nouvelle de Charles de Bernard m'inspira la premire ide.
Quelques amis, quelques complices, si le mot vous parat plus juste,
m'aveuglrent sur les dangers d'une telle action, et me poussrent en
avant. Je travaillai plusieurs mois de ce travail assidu, obstin,
opinitre, qui trouve toujours sa rcompense, dit-on, et je finis par
crire cinq actes.

Je les portai  la Comdie-Franaise, et le comit de lecture, moins
lettr sans doute que les brasseries ralistes du quartier latin, eut la
faiblesse de les recevoir. On trouva l-dedans quelques scnes hardies
et nouvelles, et je persiste  croire aujourd'hui que ce drame aurait pu
intresser le public, si le public avait pu l'entendre.

Heureux l'auteur qui fait admettre une pice au Thtre-Franais! il
est sur le chemin des honneurs et de la fortune. Qu'il soit habile,
insinuant, protg, bien en cour, il distancera tous ses rivaux en un
rien de temps, et s'emparera de l'affiche. Je fus mis en rptition au
bout de quatorze mois; on me rpta avec beaucoup de zle et de talent.
La pice tait admirablement monte: Geffroy, Got, Bressant, Monrose,
Mirecour et cet excellent Barr; mademoiselle Favart, ce came antique,
et mademoiselle Riquier, ce pastel de Latour! Je retirai la pice, aprs
deux mois de rptitions.

Mademoiselle Favart tait tombe malade;  son dfaut, je ne voyais
plus dans le rle que mademoiselle Thuillier. D'ailleurs, l't
approchait; la direction de la Comdie-Franaise, aprs m'avoir fait
attendre un peu plus que de raison, annonait la rsolution de me jouer
en pleine canicule. Je repris mon manuscrit, et je passai les ponts.

Ce ne fut pas sans regretter amrement les interprtes que je laissais
en arrire. Je savais que la troupe de l'Odon,  part quelques artistes
de premier ordre, ne vaut pas celle du Thtre-Franais; mais je
comptais (voyez un peu comme on s'abuse!) sur la sympathie d'un public
jeune.

Le public de la Comdie-Franaise est bien lev, mais un peu froid,
blas et sceptique. Il ne se fche pas pour un rien; mais, en revanche,
il est difficile  mouvoir. Tout bien pes, j'aimais mieux offrir ma
pice  la jeunesse des coles. J'ai vcu par l dans mon temps; il y
aura juste dix ans, le 15 de ce mois, que j'en suis sorti pour aller
voir Athnes. J'ai fait, entre le Panthon et la Sorbonne, une petite
provision d'ides et de sentiments qui sont encore aujourd'hui le fond
de mon tre. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et donn quelques
coups de poing dans l'amphithtre de Michelet. Que diable! le quartier
latin serait bien chang, si je ne trouvais pas un peu de sympathie chez
nos jeunes camarades! N'ai-je point bataill sept ou huit ans pour cette
pauvre Rvolution que tous les jeunes gens aimaient en ce temps-l?
Ai-je dsert nos anciens drapeaux, religieux ou politiques? Ai-je
insult les dieux de la littrature ou de l'art? Ai-je manqu une
occasion de dfendre Victor Hugo  Guernesey, David (d'Angers) dans
l'exil ou dans la tombe? David, le grand David, m'embrassait comme un
fils  son lit de mort, et je garde un mdaillon de Rouget de l'Isle o
il inscrivit mon nom de la main gauche, lorsqu'il tait dj paralys du
ct droit.

Il est vrai que je n'ai sacrifi ni mon temps ni ma sant sur les
autels de la bohme. Est-ce un crime? La rive droite dit non, la rive
gauche dit oui. Pauvres enfants du quartier latin! Les brillants
capitaines de la bohme ne sont plus, et vous obissez au commandement
des goujats de l'arme. Murger, que j'aimais comme un frre, et qui me
le rendait bien, m'a dit encore l'an pass:

--La bohme n'est pas une institution; c'est une maladie, et j'en
meurs!

Mais pardon, c'est de _Gaetana_ qu'il s'agit pour le moment. Les
artistes de l'Odon l'ont rpte six ou sept semaines. Vous ne savez
peut-tre pas,  travailleurs nafs, qu'il y a prs d'un an de labeur
assidu dans l'oeuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a
pas dit que la clef de votre chambre, appuye contre vos lvres, faisait
tomber des murailles plus douloureusement bties que les remparts de
Jricho!

Si du moins les auteurs taient vos seules victimes! Mais voici
mademoiselle Thuillier, une grande comdienne, une me intrpide dans un
corps fragile, une pauvre Pythie inspire et souffrante qui transforme
les trteaux en trpieds! Voil Tisserant, l'honnte, le sincre, le
courageux artiste; un des prcepteurs de votre jeunesse, s'il vous
plat! car les belles vrits qui sont tombes dans vos oreilles depuis
dix ans et plus avaient toutes pass par sa bouche! Et Ribes, si jeune
et si fier! Et Thiron, qui est des vtres, car c'est un vritable
tudiant de la comdie, et le plus gai, le plus spirituel, le plus
laborieux de vous tous! Vous avez siffl ces gens-l comme des cabotins
de banlieue! Vous leur avez lanc  la face cet outrage sanglant qui a
tu, le mois dernier, une pauvre femme appele madame Fougeras. Et
pourquoi l'avez-vous fait? Pour suivre l'impulsion de quelques meneurs
aux mains sales qui criront peut-tre les Mmoires du pre Bullier,
mais qui ne feront jamais ni un drame, ni une comdie, ni un livre, ni
rien!

Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je prfre assurment les
formes polies de la critique. J'ai siffl  ma faon, poliment, un
certain nombre d'abus. Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pice
avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir strile de se montrer
ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle btement et
sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a relev
nergiquement cette phrase: Les jeunes gens de notre temps ne s'en vont
jamais sur un baiser fraternel. L'homme qui parlait ainsi sur la scne
tait un mari jaloux. Sa femme venait de lui dire: Un jeune homme est
amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engag comme soldat
dans l'arme de l'indpendance italienne. En lui disant adieu, je lui ai
donn un baiser sur le front, le baiser d'une soeur  son frre.--Alors,
ma chre, rpond le jaloux, votre amant n'est point parti. Les jeunes
gens de notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel!
L-dessus,  jeunes gens, un habitant du parterre s'est cri:

--N'insultez pas la jeunesse!

Mais cet orateur tait-il bien l'un de vous? Y a-t-il dans les coles
de Paris un futur mdecin, un avocat de l'avenir assez naf pour prendre
ainsi la mouche? Le niveau des intelligences s'est-il abaiss  ce point
depuis dix ans? Non, ce n'est pas un de vous, c'est plutt quelqu'un de
vos concierges qui s'est dit, dans son zle excessif:

--On insulte mes locataires!

J'ai su, vers les dernires rptitions, qu'une forte cabale s'armait
contre la pice. Et, faut-il l'avouer? j'estime tant la jeunesse
franaise, que j'ai souri au lieu de trembler. Quelques tudiants m'ont
fait l'amiti de me mettre sur mes gardes; j'ai insist pour que la
police ft exclue de la reprsentation. On n'a pas voulu m'couter; on a
mme arrt une quinzaine de grands enfants qui avaient fait du bruit
sans savoir pourquoi. A la premire nouvelle de cet accident, j'ai couru
les rclamer, comme s'ils avaient t de mes amis, et je les ai fait
rendre  la libert sur l'heure. Je ne les connais pas, ils me
connaissent peu ou mal. Mais, si ces lignes tombent jamais sous leurs
yeux, ils auront peut-tre un instant de remords. Qu'ils songent  leur
premire thse,  leur premier examen,  leur premier concours,  leur
premire plaidoirie. Qu'ils se figurent autour d'eux un auditoire comme
celui qu'ils m'ont fait! Peut-tre alors reconnatront-ils qu'il y a de
l'injustice  siffler les gens sans les entendre.

Une dernire observation. Elle ne s'adresse pas aux meneurs, que je
n'aurais pas la prtention de convaincre, mais  la foule des jeunes
gens honntes qui se laissent quelquefois mener. Il se trouve,
heureusement pour eux, que l'auteur est un caractre robuste, qui
rebondit contre la haine au lieu de s'y briser en clats. Mais, si
j'tais un de ces esprits craintifs qu'un rien dgote de la vie; si
j'tais all me jeter  la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller
conter cette chaude soire  ma mre, avouez, messieurs, que vous auriez
fait l une belle besogne! Ou si mme j'tais dans un de ces embarras
qui ne sont, hlas! que trop frquents dans la vie des gens de lettres;
si j'avais eu besoin du succs d'hier au soir pour djeuner ce matin,
vous auriez commis une cruaut gratuite et vous n'auriez pas eu l'excuse
de la passion littraire, car vous ne savez pas si la pice est bonne ou
mauvaise, bien ou mal crite; vous avez touss, siffl et cri ds le
commencement du premier acte!

Je me hte de vous affranchir d'un tel souci. Je me porte bien, j'ai
dormi cette nuit, j'ai djeun tant bien que mal ce matin, et, si j'ai
les nerfs un peu agacs, il n'y paratra plus dans une heure.

Il y a mieux: j'espre que la pice se relvera d'elle-mme aprs avoir
lass la cabale, et je ne la tiens pas pour morte.

                   *       *       *       *       *

Ainsi parlait, ami lecteur, un dramaturge siffl hier au soir.

Il prtend que sa pice n'est pas morte; je lui ris au nez, et je rpte
ce mot d'un sergent qui ramassait les morts sur un champ de bataille:

--Si on les coutait, ils diraient tous qu'ils ne sont que blesss!

                   *       *       *       *       *

_Les jeunes amis de la libert se firent un devoir de lacrer ou de
souiller cet article dans tous les cafs de Paris. Cela se passait en
1862, je tiens  prciser la date, car personne n'y voudra croire dans
dix ans. Les hros de cet exploit n'y croiront pas eux-mmes, lorsqu'ils
seront mdecins, avocats ou substituts en province. Que serait-ce donc,
si l'on disait qu'ils sont venus par centaines, au milieu de la nuit,
hurler sous les fentres d'une femme ge et mourante? Ils jureraient
qu'on les calomnie, et qu'ils n'ont jamais t btes et cruels  ce
point-l. Le fait est qu'ils taient mens, et cela suffit._

_Quelques jours aprs ces orages, M. le docteur Vron sortit du
_Constitutionnel_; j'eus peur d'y tre moins libre sans lui, et je
donnai ma dmission_.


FIN




TABLE


  A M. Louis Vron.                                         V

     I. Pour et contre le journalisme.                      1
    II. Les tyranneaux de province.                        16
   III. La machine Lenoir.                                 32
    IV. Les portraits-cartes.                              48
     V. Comment on perd la qualit de Franais.            63
          _P. S._ Fragment d'un discours de M. Keller.     77
                  Lettre  M. Keller.                      86
    VI. Un peu de tout, un peu partout.                   122
   VII.                                                   136
  VIII. Le Mont-de-Pit.                                 151
    IX. Le jury de l'Exposition.                          169
     X. La halle aux arts.                                186
    XI. Les souliers du soldat franais.                  199
   XII. Le Salon de 1861.                                 214
  XIII. Ces coquins d'agents de change.                   281
   XIV. Courrier de Paris.                                309


FIN DE LA TABLE.


PARIS.--IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.




_LIBRAIRIE DE MICHEL LVY FRRES_

NOUVEAUX OUVRAGES PARUS FORMAT GRAND IN-18,

_ 3 francs le volume_.


  HISTOIRE DE SIBYLLE
  Par Octave Feuillet                                    1 vol.

  LE MOT ET LA CHOSE
  Par Francisque Sarcey                                  1 vol.

  UN DEBUT DANS LA MAGISTRATURE
  Par Jules Sandeau                                      1 vol.

  L'ARGENT MAUDIT
  Par Charles Monselet                                   1 vol.

  LE OUI ET LE NON DES FEMMES
  Par Mathilde Stev                                      1 vol.

  A TRAVERS CHANTS
  TUDES MUSICALES, ADORATIONS, BOUTADES ET CRITIQUES
  Par Hector Berlioz                                     1 vol.

  LA VIE MODERNE EN ANGLETERRE
  Par Hector Malot                                       1 vol.

  LES GALANTERIES DU XVIIIe SIECLE
  Par Charles Monselet                                   1 vol.

  BALZAC CHEZ LUI--SOUVENIRS DES JARDIES
  Par Lon Gozlan                                        1 vol.

  MADEMOISELLE MARIANI--HISTOIRE PARISIENNE, 1858--
  Par Arsne Houssaye. Nouvelle dition                  1 vol.

  DE LOIN ET DE PRS
  Par Alphonse Karr. 2e dition                          1 vol.

  VOYAGES ET CHASSES DANS L'HIMALAYA
  Par Jules Grard, le tueur de lions                    1 vol.

  SIX MILLE LIEUES A TOUTE VAPEUR
  Par Maurice Sand                                       1 vol.

  LES VERTES-FEUILLES
  Par Auguste Maquet                                     1 vol.

  LES GRIMPEURS DES ALPES--PEAKS, PASSES AND GLACIERS
  Traduit de l'anglais par l. Dufour                    1 vol.

  LA COMTESSE D'ALBANY
  Par Saint-Ren Taillandier                             1 vol.

  LES MEILLEURS FRUITS DE MON PANIER
  Par Roger de Beauvoir                                  1 vol.

  MONSIEUR X ET MADAME ***
  Par Un Inconnu                                         1 vol.

  LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU
  Par A. de Pontmartin. 4e dition                       1 vol.


PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7





End of the Project Gutenberg EBook of Dernires lettres d'un bon jeune homme
 sa cousine Madeleine, by Edmond About

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DERNIERES LETTRES ***

***** This file should be named 63267-8.txt or 63267-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/6/3/2/6/63267/

Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
images generously made available by The Internet
Archive/American Libraries.)

Updated editions will replace the previous one--the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
specific permission. If you do not charge anything for copies of this
eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
performances and research. They may be modified and printed and given
away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
trademark license, especially commercial redistribution.

START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
Gutenberg-tm electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
1.E.8.

1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country outside the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

  This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
  most other parts of the world at no cost and with almost no
  restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
  under the terms of the Project Gutenberg License included with this
  eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
  United States, you'll have to check the laws of the country where you
  are located before using this ebook.

1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
provided that

* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
  the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
  you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
  to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
  agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
  within 60 days following each date on which you prepare (or are
  legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
  payments should be clearly marked as such and sent to the Project
  Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
  Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
  Literary Archive Foundation."

* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
  you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
  does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
  License. You must require such a user to return or destroy all
  copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
  all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
  works.

* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
  any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
  electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
  receipt of the work.

* You comply with all other terms of this agreement for free
  distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

