Project Gutenberg's Le Banian, roman maritime (1/2), by douard Corbire

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Title: Le Banian, roman maritime (1/2)

Author: douard Corbire

Release Date: September 17, 2020 [EBook #63220]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BANIAN, ROMAN MARITIME (1/2) ***




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  LE BANIAN,
  Roman Maritime,

  PAR
  DOUARD CORBIRE.

  TOME PREMIER.

  _BRUXELLES._
  J. P. MELINE, LIBRAIRE-DITEUR.
  1836




Imprimerie de J. Stienon.




La caste idoltre des _Banians_ dont les pratiques et les scrupules
religieux rappellent un peu la rigidit des premiers isralites, se
livre, dans tout l'Hindoustan,  cette sorte de commerce nomade et de
modestes spculations mercantiles que les Juifs exercent encore dans
quelques parties de l'Europe. Les marins qui ont long-temps frquent
l'Inde, et qui nous ont peu  peu familiariss avec les expressions
qu'ils avaient puises dans le vaste dictionnaire usuel des nations de
l'Orient, ont appliqu, par analogie, le nom de _Banians_ aux petits
marchands qui, dans nos colonies, leur rappelaient, par leur activit
pour le trafic subalterne, l'avidit de la race commerante de la
pninsule indienne. C'est ainsi qu'aujourd'hui nos matelots dsignent
sous la qualification de _Banians_, les Europens qui vont s'tablir
dans les les pour y pratiquer le bas agiotage, que le haut ngoce
abandonne aux _petits blancs_ et aux coureurs d'habitations. Le
vocabulaire maritime, que les marins ont enrichi du fruit de leurs
observations vulgaires, mais justes, et des mots nouveaux qu'ils ont
recueillis dans leur contact avec tous les peuples, est beaucoup plus
riche et plus instructif qu'on ne le pense gnralement.

(Rsum de tous les dictionnaires, au mot BANIAN.)




LE BANIAN.




I

        C'est, je crois, le meilleur conseil que l'on puisse vous donner
        dans votre situation et avec les gots que vous annoncez. Je
        connais des pacotilleurs qui sont partis de France tranant la
        savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et une grosse
        d'images qu'ils avaient obtenues  crdit, et qui aujourd'hui ne
        se laisseraient pas couper les oreilles pour un demi-million.
        C'est l'histoire de Fanchon: Une vielle et l'esprance. Tachez
        d'abord d'avoir une vielle.

        (Page 15.)

Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine;
pacotille;--dpart pour le Hvre;--politesses commerciales.


La paix s'tait tendue, depuis quelques annes, sur ces mers qu'avaient
si long-temps ensanglantes les querelles de l'Empire franais et de
l'Angleterre. La tranquille carrire du commerce venait, en se rouvrant
aux spculations lointaines, d'offrir une ressource ou un refuge aux
jeunes gens qui, aprs avoir quitt  regret la profession des armes,
cherchaient  user la bouillante activit de leur ge et de leurs
souvenirs, dans des emplois utiles et paisibles. Les anciennes colonies
de l'Espagne brisant violemment le joug de leur mtropole, troublaient
bien encore de temps  autre le repos universel que le monde puis
semblait vouloir goter aprs tant de secousses terribles et de luttes
acharnes. Mais le bruit loign de ces petits combats que le Prou et
le Mexique livraient aux dbris des flottes espagnoles se faisait 
peine entendre au sein du calme de la paix gnrale; et le pavillon
blanc pouvait, en attestant aux yeux des autres nations l'humiliation
que nous avions consenti  subir, se promener sur toutes les mers du
globe, sans avoir  redouter les ennemis qu'une bannire plus glorieuse
avait nagure suscits  la France. Il est des poques o les nations
conqurantes n'ont qu' s'avouer vaincues, pour jouir de la demi-libert
que les triomphateurs daignent abandonner aux peuples qu'ils estiment
assez peu pour les traiter en allis soumis ou en vaincus inoffensifs.

Aprs avoir essay quelques mois de la vie des camps,  cette poque
dsastreuse o chaque homme en France tait devenu soldat, je cherchai,
une fois la paix venue si mal  propos pour moi,  trouver un mtier que
je pusse faire, et qui se rapprocht le plus possible de celui auquel il
m'avait fallu renoncer. La transition morale que je voulais me mnager
n'tait pas chose trs facile  trouver. La profession de marin,
cependant, me parut pouvoir concilier assez passablement mes penchans et
mes prtentions. Un marin, me disais-je, est toujours en guerre avec
quelque chose, malgr les traits de paix qu'il plat aux puissances de
s'imposer par dfiance ou par jalousie. Son existence n'est qu'un combat
continuel qu'il livre aux lmens, sans cesse conjurs contre lui. C'est
le seul mtier aujourd'hui pour lequel il faille encore avoir du coeur:
c'est l aussi le seul tat que puisse prendre un jeune soldat qui
esprait mourir un jour de bataille. Ne drogeons pas: faisons-nous
marin, aprs avoir dpos les armes, et en priant Dieu qu'il y ait
encore pour nous de la foudre et des temptes sur cet Ocan o le feu du
canon s'est teint pour si long-temps peut-tre!

J'avais vingt-trois ans. Je me souvenais assez confusment d'avoir
navigu quelques mois dans mon enfance  bord de deux ou trois btimens
convoyeurs: c'tait l sans doute peu de chose, mais c'tait nanmoins
quelque chose, ou, en dfinitive, un prtexte pour me prsenter moins
gauchement que si je n'avais jamais vu la mer,  quelque brave capitaine
ou  quelque bon enfant d'armateur, si toutefois, parmi les armateurs,
je russissais  trouver l'homme qu'il me fallait.

J'allai, pour mon malheur ou pour mon bonheur peut-tre, me prsenter 
l'un des spculateurs maritimes les plus en renom dans mon pays, en lui
disant, comme je le rptais  tout le monde: Je suis jeune, je sors de
l'arme, j'ai dj navigu, et je voudrais naviguer encore. Je viens
vous demander un emploi, quel qu'il soit,  bord de l'un de vos
navires!... Le pauvre diable n'avait tout au plus qu'une part dans la
plus faible portion d'un mauvais petit brick!

Cette moiti de ngociant se rengorgea d'abord, en devinant le ton
d'impertinence qu'il pouvait se permettre avec moi. Il fit cinq  six
fois tourner bruyamment sa clef de montre entre ses doigts chargs de
gros anneaux creux, aprs quoi il daigna me demander:

--Quel ge avez-vous?

--Bientt vingt-trois ans, monsieur.

--C'est bien vieux! Et quelle somme tes-vous en tat de payer 
l'armement pour votre apprentissage?

--Monsieur, rpondis-je au gros petit suffisant, je croyais, en
cherchant  continuer un mtier que j'ai dj fait, pouvoir gagner
quelque chose et ne pas tre oblig de payer la faveur de donner mon
temps  ceux qui consentiraient  m'employer.

--M. de Seigneley, se prit aussitt  crier l'armateur du brickaillon,
en s'adressant  un de ses commis noble et trs noble apparemment,  en
juger par son nom: n'oubliez pas de faire le compte aux deux cents
tonneaux _d'esprit_ que j'expdie  Rio-Janeiro.

Le brick du pauvre diable n'aurait pas port en tout, j'en suis plus que
sr, cent bons tonneaux bien jaugs!

Tout fut dit ds lors entre mon armateur et moi. Le patron de _M. de
Seigneley_ ne daigna plus seulement abaisser ses regards sur mon infime
et vulgaire individu. Il venait de laisser en repos sa clef de montre,
pour lever ses lunettes sur son nez retrouss, jusqu' la hauteur
approximative de ses deux yeux, uss probablement par _le travail
excessif de ses bureaux_.

Les yeux des armateurs, comme on le sait, sont ceux qui travaillent le
moins  la lumire, et qui, en France, mais en France seulement,
rclament le plus volontiers le secours artificiel des lunettes. Ce sont
leurs commis qui s'oblitrent la vue  leur service, et ce sont eux qui
portent des bsicles pour leurs commis. Revenons  notre affaire
principale, aprs cette trop longue digression sur les yeux et les
lunettes des armateurs franais.

Le rsultat de cette premire dmarche ne m'engagea que fort
mdiocrement, comme on le prvoit dj,  en tenter une nouvelle auprs
des autres expditeurs du petit port que j'habitais. Je m'adressai, en
dsespoir de cause,  un capitaine de navire, qui, aprs m'avoir cout
avec attention et bienveillance, me rpondit avec franchise:

--Commencer un noviciat pnible  l'ge que vous avez, pour courir vers
un but encore fort incertain, n'est pas, selon moi, ce que vous avez de
mieux  faire. Si le dsir de naviguer est chez vous aussi imprieux que
vous le dites, et que vous puissiez disposer de quelques mille francs
pour vous crer un tat, faites une chose: achetez-moi,  bon march,
une jolie petite pacotille, que vous tcherez ensuite d'aller vendre le
plus cher que vous pourrez, dans les colonies qui offrent encore
quelques ressources. Rendez-vous au Hvre, par exemple, aprs avoir fait
vos emplettes, et profitez du premier navire qui appareillera pour la
Martinique ou la Guadeloupe. Dieu fera peut-tre le reste, lui qui seul
peut faire tout ce qui lui plat en ce bas monde. En prenant le parti
que je vous indique, vous aurez au moins  la fois l'avantage de voir du
pays et de faire probablement vos petites affaires, pour peu que vous
apportiez autant d'activit dans le commerce, que vous paraissez avoir
d'envie de courir les aventures. C'est l, je crois, le meilleur conseil
que l'on puisse vous donner dans votre situation et avec les gots que
vous annoncez. Je connais des pacotilleurs qui sont partis de France
tranant la savate et portant sur le dos une caisse de joujoux et
d'images  deux sous, et qui aujourd'hui ne se laisseraient pas couper
les oreilles pour un demi-million. C'est toujours l'histoire de Fanchon:
_une vielle et l'esprance_. Tchez d'abord d'avoir une vielle.

Le conseil du capitaine me parut digne d'tre mdit, j'en fis part 
mes parens, qui y songrent pendant quinze jours, et, au bout de ce
temps, les notables de la famille s'tant rassembls solennellement pour
prendre une rsolution sur ce qu'il convenait de me laisser faire,
dcidrent  l'unanimit, moins une voix d'arrire-cousin, que l'on me
ramasserait une dixaine de mille francs pour me composer une pacotille
avec laquelle j'irais tenter fortune  la Martinique.

Ce mot de Martinique ne me sortit plus ds lors de la tte. Je me mis 
chercher et  lire toutes les relations de voyage qui pouvaient me
parler de cette le clbre. Je passai des heures entires  examiner
les cartes de cette terre jete comme par un caprice de la Providence 
quinze cents lieues de l'Europe, au bout de l'Ocan Atlantique. Les noms
de Marigot, de Macouba, de Case-Pilote, de grand et petit Cron, de
Carbet, etc., et de cent autres lieux, que je retrouvais  tout moment
sous mes yeux, me paraissaient remplis d'un charme inexprimable; et plus
ils taient barbares ou nouveaux pour mes oreilles, plus je les sentais
beaux, harmonieux et sonores dans ma pense. Vivent les imaginations de
vingt ans pour embellir ce qu'elles dsirent! Les palais enchants des
fes et les magiques jardins de l'Orient n'ont pas, bien certainement,
t invents par des hommes qui avaient parcouru le monde. A l'ge que
j'avais, rien n'est aussi sduisant que tout ce qui n'est pas la
ralit. C'est la satit et l'exprience qui tuent ce que l'on a nomm
si bien _le beau idal_.

Ma pacotille se faisait cependant et presque  mon insu, tandis que je
me livrais avec ardeur et avec dlices  mon cours de topographie sur
l'le franaise de la Martinique et ses dpendances.

Quelques ballots de rouennerie, force petites caisses d'eau de Cologne,
cinq  six malles d'effets confectionns, une demi-douzaine de botes de
parfumerie et de cartonnage, un demi-tonneau de livres grillards avec
gravures et gravelures, et un sac de factures enfles de 25  30 pour
cent, composrent mon bagage de campagne commerciale. Je reus en outre
et sans _renflement_ du total de mes factures, la bndiction de deux
vieux oncles, dont je devais hriter un jour, et je me rendis de Paris
o j'avais prsid  l'emballage de mes marchandises, au port du Hvre
pour choisir le navire qui devait emporter Csar et sa fortune vers les
contres aurifres de la fivre jaune et des Maringouins.

Le ngociant  qui j'tais recommand dans ce port du Hvre que je
voyais pour la premire fois, me reut d'abord avec politesse, mais avec
une de ces politesses calcules aussi exactement qu'aurait pu l'tre une
balance de grand-livre  la fin de l'anne. Ma lettre d'introduction ne
parlait que de moi et non de la pacotille avec laquelle je devais
m'embarquer. Mais quand, plus tard, l'autocrate de comptoir  qui mes
deux vieux oncles m'avaient adress, eut appris, par les notes de
roulage, que j'allais recevoir plusieurs colis de marchandises, il prit
la peine de se transporter lui-mme  mon htel pour m'inviter  vouloir
bien lui faire l'honneur d'accepter  dner chez lui. C'tait une
honntet qu'il avait omise faute d'avis de mes marchandises, sur la
lettre de recommandation. Mes deux oncles n'avaient fait que l'usure et
jamais le commerce.

Je commenai par refuser le dner de spculation, qui aurait grev d'une
commission de passage ma modeste et maigre pacotille. C'est ainsi que je
dbutai dans les affaires; par une privation pour une conomie.

Mon inviteur revint  la charge avec une ardeur toute marchande, pour
m'engager  assister au moins  une soire dans laquelle l'ane de ses
demoiselles devait, disait-il, toucher du piano et chanter de
l'italien... toujours pour ma commission... Je ne parvins  me dgager
de l'importunit de tant de politesses, qu'en annonant  mon honnte
perscuteur que je venais de consigner mes marchandises au capitaine
avec lequel je devais partir... Ce petit mensonge me russit: la soire
n'eut pas lieu et je ne revis plus mon homme.




II

        La gastronomie a fait des progrs si rapides, si effrayans, sur
        toute la surface du globe, qu'aujourd'hui quand un passager se
        dispose  traverser les mers, il ne s'informe plus si le navire
        est solide et bon voilier, si le capitaine est expriment et
        bien lev; la premire chose et la seule chose mme qu'il
        demande est celle-ci: LE NAVIRE A-T-IL UN BON CUISINIER?

Le port du Hvre;--le capitaine Lanclume et son navire, le
_Toujours-le-mme_;--ma premire visite  bord;--mon passage est arrt;
rflexion sur l'invasion de la gastronomie dans le domaine
maritime;--embarras pour le choix d'un cuisinier.


Le Hvre, pour les personnes qui ne cherchent dans une ville que de
belles maisons, des rues bien alignes, des habitans affables et une
socit choisie, est  coup sr un des pays qui offrent le moins de
curiosits et de ressources  l'oisivet des trangers. Mais pour les
jeunes imaginations qui rvent la mer et les courses aventureuses, le
Hvre est un des ports les plus intressans qu'on puisse trouver.
Parcourez les quais qui bordent ses bassins, ses vastes rservoirs
maritimes, et  deux pas de vous, sous vos yeux, presque sous votre
doigt, vous admirez une innombrable foule de navires de tous les pays,
des marins de toutes les nations, entasss ple-mle avec leurs gremens
si divers, leurs costumes si pittoresques et leurs moeurs si disparates!
Quel plaisir de chercher et de dcouvrir au sein de cette confusion de
mts, de cordages et de pavillons, le btiment tranger que l'on a
signal  votre curiosit, ou celui qui vient de rentrer au port,
glorieusement meurtri par la dernire tempte! Quelles odeurs
dlicieuses rpandent ces caisses d'aromates, ravies aux bords du Gange
par ces robustes matelots qui les dbarquent, et ces prcieuses botes
couvertes d'hiroglyphes chinois et tout empreintes encore du parfum
oriental que semblent exhaler, quand on les prononce, les noms
harmonieux et sonores de Bombay, de Surate, de Calcutta, de Mombaze et
de Pondichry!

On va chercher bien loin, dans les mystres de l'enseignement, les
moyens de rendre faciles aux jeunes gens les premires notions de la
science gographique. Que n'envoyez-vous vos lves au Hvre ou 
Liverpool! leurs yeux sans cesse veills par l'intrt puissant qui
s'attache aux choses pittoresques et aux incidens frappans, leur
apprendront cent fois plus de topographie maritime au bout d'une semaine
d'amusement, que tous les traits du monde et une longue et fastidieuse
anne d'tudes!

Pour moi, en attendant l'arrive des ballots qui renfermaient ma fortune
prsente et mon opulence future, je ne pouvais me lasser de visiter les
bassins du Hvre. C'tait l, du matin au soir, ma promenade habituelle
et mon passe-temps favori, et j'aurais cru, en me couchant, avoir
tout--fait perdu ma journe, si je l'avais employe  tout autre chose
qu' passer en revue, un  un, les btimens agglomrs dans ce ddale de
mtures et de gremens, au milieu duquel mes yeux et mon imagination
s'garaient avec tant de rverie et de dlices.

Les navires qui se prparaient  faire voile pour la Martinique avaient
eu, comme on le pense bien, le privilge d'exciter avant tous les autres
mon active et vagabonde sollicitude, et, au nombre de ceux-ci, j'avais
plusieurs fois remarqu un joli trois-mts fort bien tenu, qui, sur
l'affiche que l'on suspend ordinairement aux enflchures des btimens en
partance, m'avait laiss lire ces mots:

_Le TOUJOURS-LE-MME, Capitaine Lanclume, en charge pour
Saint-Pierre-Martinique, prendra encore du fret et des passagers,
jusqu'au vendredi 13 du courant, fixe._

Cette indication assez prcise pour tout autre que moi, piqua ma
curiosit d'amateur. Un petit chapeau napolonien qui servait de figure
au navire le _Toujours-le-mme_, ne m'ayant offert qu'un trs faible
secours pour dcouvrir le mot de l'nigme que ce nom semblait donner 
deviner, je m'adressai aux hommes qui travaillaient  bord, afin
d'obtenir d'eux quelques renseignemens complets sur la singularit de
l'appellation de leur trois-mts.

Les matelots, sans daigner lever les yeux sur moi, en continuant leur
besogne, rpondirent  ma question:

--Le _Toujours-le-mme_, a veut dire _l'empereur_, pardieu!

Ils ne purent ou ne voulurent pas m'en dire davantage.

Le trois-mts au nom emblmatique, avec ses jolies formes, sa guibre
finement lance, son grement noir et bien peign, et son petit chapeau
 trois cornes pos comme un hroque souvenir sur sa proue que l'on et
dite impatiente de fendre les mers, m'avait beaucoup plu; et trs peu
satisfait encore des claircissemens que j'avais obtenus des gens peu
causeurs de l'quipage, je me dcidai  aller trouver le capitaine
Lanclume lui-mme, pour faire le voyage de la Martinique avec lui s'il
tait possible, et aussi, il faut bien l'avouer, pour connatre le sens
attach  l'tranget du nom qu'il avait donn  son btiment.

Je me fis indiquer la demeure de ce capitaine... Rue de la Crique,
numro dix.

J'entrai dans un appartement dont la porte tait ouverte et que je
trouvai encombr de malles, de grosses cartes marines roules fort
ngligemment  ct de cinq ou six paquets de linge  blanchir. Je
m'enfonai sans plus de faon dans ce labyrinthe ou ce chaos d'effets.

Un homme d'une trentaine d'annes, de moyenne taille, bien pris, bien
pos sur ses robustes hanches, se faisait la barbe en chantant, et en
essuyant son rasoir sur l'paule d'un mousse qui tenait en face de lui
un large miroir, avec la plus complte impassibilit.

Je demandai le capitaine Lanclume.

A ce mot, une des figures les plus belles et les plus franches que
j'eusse vues de ma vie, se tourna de mon ct,  moiti barbouille
d'cume de savon.

--C'est moi, me rpondit cette jolie figure. Qu'y a-t-il pour votre
service?

--Capitaine, lui dis-je, j'ai l'intention de me rendre  la Martinique,
et je suis venu vous trouver.

--Eh bien! j'y vais  la Martinique. Venez-y aussi avec nous, si le
coeur vous en dit... Dis donc, failli mousse, si tu voulais bien te
tenir un peu mieux au roulis et ne pas faire tanguer ton miroir d'un
bord quand je me rase de l'autre!... tu me ferais un sensible plaisir,
entends-tu!... Mais continuez, monsieur; que cela ne nous empche pas de
causer ensemble. C'est une petite leon de manoeuvre que je donnais  ce
maladroit.

--Puisque vous le permettez, capitaine, je prendrai la libert de vous
demander quel serait le prix du passage?

--Cinq cents francs, c'est le taux ordinaire pour chaque personne... Eh
bien donc! mousse de malheur, tu ne peux donc pas mieux veiller  ton
miroir!

--J'aurais aussi quelques tonneaux de fret  vous donner dans le cas o
nous nous arrangerions sur les conditions du voyage.

--Ah! diable, du fret... Eh bien! c'est bon: j'en prends encore, ce sera
cinquante francs du tonneau... Mais comme, voyez-vous... comme c'est une
considration... que du... que du fret, nous pourrons vous faire, eu
gard  la quantit de vos marchandises, une petite rduction sur le
prix de la traverse pour vous, pour vous personnellement. Et avez-vous
beaucoup de fret  embarquer?

--Cinq  six tonneaux, je prsume.

--En ce cas, ce sera quatre cents francs pour vous, pour votre personne
s'entend... Puis s'tant donn un dernier coup de rasoir et en se
retournant tout--fait vers moi, le capitaine Lanclume leva subitement
le diapason de sa voix, pour ajouter:

--Parbleu! maintenant que j'ai le plaisir de vous voir en face, vous
m'avez l'air d'un bon enfant, et je crois que nous nous arrangerons
assez facilement ensemble sur l'article des espces. Mousse, avance-nous
deux verres et tire un flacon de ma canevette. Monsieur va me faire
l'amiti d'accepter quelque chose.

Le capitaine, aprs ce rapide colloque, changea de chemise devant moi,
et en me demandant pardon de la libert, se roula une cravate noire
autour du cou, se passa un gilet blanc qu'il ne boutonna qu' moiti,
recouvrit tout cela d'un bel habit noir, et m'invita  le suivre jusqu'
son bord pour prendre connaissance des emmnagemens du navire et de la
chambre que je pourrais occuper pendant la traverse.

Dans le trajet assez court de la rue de la Crique au bassin du commerce,
dans lequel tait plac le navire, je trouvai l'occasion naturelle, au
milieu des incidens qu'avait fait natre la conversation, de demander 
mon interlocuteur la raison qui avait pu l'engager  donner  son
btiment le nom sous lequel il naviguait.

--Oh! c'est une histoire toute politique que celle de ce diable de
nom-l, me rpondit-il. Figurez-vous que pendant les _Cent jours_, il me
prit fantaisie de faire une campagne de l'Inde sur ce btiment que
j'avais baptis du nom de _Grand Napolon_. A mon retour en France, des
vnemens que j'avais totalement ignors  la mer, venaient de chavirer
toutes les opinions, sans avoir, comme vous le pensez bien, altr en
rien l'admiration que j'ai toujours eue pour le grand homme dont mon
navire portait la cocarde et le petit chapeau. Mais les autorits du
port o je venais d'arriver, ayant cess de penser comme moi sur
l'article en discussion, s'empressrent de m'ordonner d'effacer, et bien
vite, sur l'arrire de mon btiment, le nom du hros devenu sacrilge
aprs la malheureuse affaire de Waterloo. Je rsistai d'abord. La
populace s'ameuta contre moi: je rsistai alors bien mieux. Le nom resta
 force d'obstination de ma part. Mais quand je voulus reprendre le
large, on refusa de rexpdier _le Grand Napolon_, et il fallut bien
cder  la force et changer de nom aprs avoir chang de pavillon... Oh!
les coquins, si jamais je les rattrape!

--Et alors vous vous vtes oblig de rebaptiser votre btiment?

--Attendez un peu, vous allez voir. Le chef, le directeur ou
l'inspecteur de la douane, car je ne connais gure la hirarchie de tous
ces grades-l, me demanda quel nom je voulais substituer  celui du...
je n'ose pas vous rpter le nom dont se servait le rengat pour
dsigner l'empereur, l'homme  qui il devait tout, l'homme qui l'avait
tir de la poussire peut-tre, pour en faire quelque chose de riche et
d'lev.

Outr de colre, rvolt de la tyrannie qu'on exerait  mon gard 
propos d'une simple appellation, n'ayant mme pas encore choisi un nom 
ma fantaisie pour remplacer celui que j'avais cru pouvoir conserver, je
m'criai: Eh bien! puisqu'on veut bien me laisser encore la libert de
choisir un autre nom pour mon navire, je vous dclare que mon intention
est de l'appeler le _TOUJOURS-LE-MME_! crivez, verbalisez, criez,
beuglez tant qu'il vous plaira; je suis dans mon droit, je ne cderai
pas d'un pouce pour vous faire plaisir, parce qu'il vous plat d'avoir
peur aujourd'hui de ce que vous adoriez encore hier.

Croiriez-vous bien que ces imbciles tinrent conseil pendant trois ou
quatre jours pour dcider jusqu' quel point les mots _Toujours-le-mme_
pouvaient tre considrs comme sditieux ou non sditieux?

Le ministre  qui ils s'adressrent pour prononcer en dernier ressort
sur ce grand dbat, se montra, chose extraordinaire, un peu moins bte
qu'eux tous  la fois: il ordonna de tolrer ce qu'il appelait la
fantaisie de mon enttement, et je me crus dlivr de toutes ces
tracasseries absurdes, moyennant la concession que j'avais faite  leur
stupidit.

Ce n'tait pas encore tout cependant. Mon navire avait bien un autre
tort: celui de porter pour figure le buste de l'homme dont il avait reu
le nom au berceau. On alla jusqu' exiger que le buste factieux dispart
de la guibre o je l'avais glorieusement intronis. La hache des
charpentiers consomma cet holocauste politique. Mais en abattant le
buste, le petit chapeau resta. C'tait un prsage, moi j'acceptai ce
prsage prcieux, en gardant mon petit chapeau! C'est lui que vous voyez
encore pos firement sur mon avant, comme sur le tombeau qu'a peint
Vernet sur l'apothose de Sainte-Hlne, que j'ai dans ma chambre, sous
une branche d'un des vrais saules de cette gueuse d'le. Tenez, d'ici on
aperoit dj ce cher petit chapeau. Celui-l redit sans phrase et mieux
que toutes les histoires  deux sous, toute notre glorieuse poque
militaire, parce qu'il couvrait un hroque front, ce petit chapeau, et
non pas une perruque. C'tait le diadme du monde entier, enfin, avant
que la couronne de France ne devnt, par une suite trop constante
d'humiliations et de malheurs, la calotte du jsuitisme.--

Nous nous tions rendus, en causant ainsi, devant le navire. Avant de
monter  bord, le capitaine se promena pendant quelques minutes le long
du quai, en regardant son btiment avec des yeux de pre; car il
paraissait le contempler, en vrit, avec une admiration toute
paternelle et une jouissance ineffable qu'il semblait vouloir me faire
partager. Un homme qui travaillait  la poulaine nous masquait la vue du
petit chapeau; le capitaine lui cria: Dis donc toi, chose! comment te
nommes-tu dj?

--Je m'appelle Malennec, cap'taine!

--Eh bien, Malennec, puisque Malennec il y a, tire-toi de l en double,
et veille une autre fois  ne jamais passer si prs de la figure du
navire. C'est l'image du saint de mon glise  moi.

Puis aprs m'avoir laiss avec satisfaction regarder pendant prs d'un
demi-quart d'heure, la figure de son _Toujours-le-mme_, le capitaine
s'cria, comme en sortant d'une profonde mditation, et avec l'air qu'il
et pris pour continuer un entretien qui n'aurait pas t interrompu:

--Ce n'est pas l'embarras, si j'avais voulu rabattre un peu de mes
prtentions et demander  ne nommer mon _Grand-Napolon_ que le
_Saint-Napolon_, ces gaillards-l auraient peut-tre bien consenti  me
passer le _Napolon_ qui leur donnait la fivre, en faveur du _saint_
qu'ils font semblant d'aimer pour sa qualit de bienheureux; mais la
docilit qu'il aurait fallu pour leur faire cette concession ne se
trouvait pas dans mon caractre... et quand je dis encore qu'ils
m'eussent peut-tre pass le _Saint-Napolon_, je suis loin d'en tre
bien sr, car ne leur est-il pas arriv d'aller jusqu' _dcanoniser le
saint_ mme, en haine de l'homme qui portait le nom du bienheureux lu!
Rayer par ordonnance un saint du martyrologe et faire peser des mesures
de rtroactivit jusque sur le paradis! Et des dvots encore! Il y
aurait de quoi, le diable m'emporte, envoyer cent fois par jour cette
boutique qu'on appelle _une restauration_ au cinq cent mille tonnerre de
Dieu... Ah! dites donc, vous, un peu, Lafumate?

Lafumate tait le matre de l'quipage du bord.

--Plat-il, capitaine? rpondit le matre en mettant son chapeau  la
main et le laissant descendre lentement le long de sa cuisse...

--Pourquoi cet tai de grand perroquet, est-il mou aujourd'hui comme une
chiffe?

--C'est parce que le second a dit de le mollir un peu, capitaine!

--Eh bien, notez sur vos tablettes, que moi, je vous ai ordonn de le
roidir, et cela  l'instant mme.

Matre Lafumate ne se fit pas rpter deux fois, et je vis que le
capitaine aimait  commander et  tre obi chez lui.

--Mais n'allez pas vous imaginer, continua-t-il en s'adressant  moi
avec le ton d'un homme qui poursuit la mme conversation, n'allez pas
vous imaginer que les _dbaptiseurs_ de mon navire aient gagn plus de
la moiti de leur procs avec votre serviteur... Quand je suis  terre
et qu'ils me tiennent dans leur sotte et tyrannique dpendance, le
navire que vous voyez l ne se nomme que le _Toujours-le-mme_ et se
trouve forc, comme toutes les autres pauvres barques, de s'humilier
sous les _battans_ d'un mouchoir de poche blanc, dans les circonstances
solennelles. Mais une fois  la mer, bonsoir, et c'est l que je
retrouve toute mon autorit et mes droits; sur mon arrire, je fais
rtablir mon nom primitif: au bout de mon pic d'artimon flotte de
nouveau,  l'occasion, le noble et brillant pavillon tricolore. Tous les
capitaines que je rencontre ne manquent pas de dire et de faire annoncer
dans les journaux, en arrivant au port, qu'ils se sont croiss avec le
navire franais le _Grand-Napolon_. Les peureux qui m'aperoivent  la
mer avec le pavillon proscrit, croient de suite qu'une autre rvolution
a eu lieu en France, et que le petit caporal est venu remettre tout  la
raison. Tout cela produit, comme vous le pensez bien, un gchis  ne
plus s'y reconnatre, et ces _quiproquo_ m'amusent moi au-del de toute
expression. C'est une petite distraction que je suis bien aise de me
donner de temps  autre pour varier la monotonie de l'existence du bord.

--Mais ne craignez-vous pas que cette plaisanterie ne finisse par tre
dcouverte et par vous attirer une mchante affaire ou une rpression
trs srieuse de la part de ces hommes serviles qui croient faire une
chose agrable au pouvoir, en perscutant plus que ne le voudrait le
pouvoir lui-mme?

--Je nie toujours tout ce qui peut me compromettre, except les faits
qui tiennent  l'honneur et  la probit.

--Et cependant, si quelqu'un de vos gens ou de vos passagers allait
lchement rvler...

--Qui, mes gens  moi! Ah! bien oui: ils se jetteraient plutt tous au
feu que de me trahir, et quant  mes passagers, ils finissent tous par
m'adorer, c'est la rgle. Oui vous verrez, vous finirez aussi par
m'adorer, vous tout comme un autre... Mais sautons  bord: il est bon,
avant que la nuit vienne nous surprendre, que vous preniez connaissance
de la petite chambre ou plutt du boudoir que je vous rserve dans mon
_ship_.

A l'arrive du capitaine sur son pont, les hommes de l'quipage se
dcouvrirent respectueusement et se rangrent de ct pour le laisser
passer.

Nous descendmes tous deux dans la grand' chambre.

Cette grand' chambre, peinte nouvellement, et dcore avec un certain
luxe, avait sur ses deux ailes huit chambrettes fort propres, fermant 
coulisses et contenant chacune une cabane, un petit bureau et une
armoire.

Sur la porte de l'une d'elles, je vis une tiquette avec ces mots:
_Retenue par la comtesse de l'Annonciade, chanoinesse honoraire de
Cumana_.

--C'est une jeune Espagnole, jolie comme les amours, me dit le
capitaine. Elle va  la Martinique pour se rendre de l dans son pays,
accompagne de deux grosses ngresses. Trois personnes en tout. Cela
fait toujours du personnel.

Sur une autre porte, je lus: _M. Desgros-Ruisseaux, de la Dominique_.

--Celui-l, c'est un jeune et riche crole qui, aprs avoir fait filer
pour son ducation en France les rcoltes accumules de ses habitations,
a pris le parti d'aller lui-mme grer ses affaires  la Dominique, pour
conomiser sa fortune et rtablir sa sant, qui, je vous assure, se
ressent furieusement des profusions de sa bourse.

Une troisime cabane tait retenue par un _M. Larynchini, artiste_, qui,
pour assurer son droit de possession sur l'appartement qu'il avait
choisi, s'tait avis de coller au-dessus de la porte une espce de
carte de visite ou de prospectus, grav en taille-douce et portant une
lyre pour emblme.

--El signor Larynchini, me dit le capitaine, est un gros chanteur
italien qui retourne promener dans toutes les Iles-du-vent une petite
voix  faire danser les chvres. C'est sa pacotille  lui; tous les deux
ou trois ans il vient se refaire le gosier en France, rafrachir sa
pacotille de voix, et faire enfin acquisition de ce qu'il appelle de
nouvelles fioritures; un vrai farceur, srieux comme un archevque de
Cantorbry. Il vous amusera.

Enfin la quatrime chambre rserve portait cette seule indication:
_L'ordonnateur en chef de toutes les Antilles_.

--Quant  celui-ci, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est
long, sec et jaune; et jaune sec et long je le rendrai  mon arrive: il
a un grand titre et pas un seul domestique pour l'accompagner. Aussi,
comme a dit notre italien chaponn, en le voyant: _Petite mousique,
petite mousique et grand poupitre!_ Mais peu m'importe, ce sont l ses
affaires et non pas les miennes. C'est d'ailleurs mon passager, et tous
les passagers qui se confient  moi se trouvent sur le mme pied  mon
bord et  ma table.

Une fois ce petit examen biographique et critique achev, nous parlmes
de mon passage  bord du _Toujours-le-mme_. Avec des hommes comme le
capitaine Lanclume, les choses s'arrangent vite ou ne s'arrangent pas du
tout. Il fut convenu en quelques paroles, que, moyennant quatre cents
francs pour ma personne et quarante francs par tonneau pour ma
pacotille, je m'embarquerais avec la comtesse, le jeune crole, le gros
italien et le grand ordonnateur, pour aller  la Martinique au _premier
vent favorable qu'il plairait  Dieu de nous envoyer_, style de
connaissement.

Par l'effet de l'opinion avantageuse qu' la premire vue le capitaine
avait conue de moi, il eut la bienveillance de me donner la chambre qui
touchait  la sienne, et dont il s'tait rserv le privilge de
disposer en faveur de qui bon lui semblerait.

Le lendemain de notre premire entrevue et de notre arrangement, je me
rendis  bord ds le matin, pour informer mon capitaine de l'arrive de
mes marchandises, que le roulage _acclr_ venait de m'apporter de
Paris au Hvre, en vingt jours.

Je trouvai mon homme tout proccup, lui que j'avais quitt la veille si
gai et si insouciant.

--Vous ne devineriez jamais, me dit-il, en remarquant l'impression que
son air mditatif venait de produire sur moi, vous ne devineriez jamais
ce qui me barbouille les ides depuis ce matin?...

--Quelqu'une sans doute de ces contrarits si frquentes au milieu des
tracasseries d'un armement et d'un dpart prochain?

--Vous n'y tes pas et vous n'y seriez mme jamais si je ne vous
l'expliquais pas... La gastronomie a fait depuis quelques annes des
progrs si rapides et si effrayans sur toute la surface du globe,
qu'aujourd'hui quand un passager se dispose  traverser les mers, il ne
s'informe plus si le navire est solide et bon voilier, si le capitaine
est expriment et bien lev. La premire chose et la seule qu'il
demande est celle-ci: le navire a-t-il un bon cuisinier? Tous les
btimens sont toujours assez solides, tous les capitaines assez habiles,
pour qu'il semble que ce ne soit plus un mrite que de bien conduire une
bonne barque  sa destination; mais un bon cuisinier, c'est l l'heureux
phnix  trouver; et la chose parat si rare  messieurs les passagers,
que ce n'est que sur les attestations et les informations les plus
sres, qu'ils se hasardent  mettre le pied  bord d'un btiment dont le
_chef_ n'a pas t prouv par une suite de trois cents omelettes,
quatre cents capilotades de volaille et autant de ragots de mouton,
excuts dans trois ou quatre voyages bien constats. Voil le degr
d'abaissement auquel notre profession de marin est arrive, mon cher
monsieur. Le meilleur capitaine aujourd'hui est celui qui russit 
mettre la main sur le meilleur gte-sauce qui daigne naviguer  cent
francs par mois. Depuis l'invention des bateaux  vapeur, c'est le
mcanicien qui est devenu la premire personne  bord de ces sortes de
btimens; et  bord de nos navires  voiles, c'est le chef de cuisine,
qui, la cuiller  pot  la main, nous a ravi en quelque sorte le sceptre
de la considration. Telle est, de nos jours, la dcadence des choses,
et c'est cette dcadence-l qui me fiche un peu malheur.

--Et c'est l la seule ide pnible qui vous chagrinait lorsque je vous
ai abord?

--Eh non, ce n'est pas l'ide, mais c'est le fait en lui-mme qui me
taquine! Sept  huit marmitons, plus sales les uns que les autres, se
sont dj offerts  moi pour remplacer le chef que j'ai t oblig
d'assommer dans la dernire traverse. Je les ai tous remercis, comme
vous le pensez, sans prendre sur leur compte d'autres informations que
celles qu'ils portaient sur leur figure. Hier au soir, au moment o vous
veniez de me quitter, un jeune homme, trs gentil ma foi, d'une
physionomie ouverte et intelligente, d'une mise simple, mais trs
propre, se prsente  moi. Il se propose pour remplir les fonctions de
cuisinier  mon bord. Je lui demande ses certificats, et il me montre
deux attestations de capitaines qui prouvent qu'il a fait deux voyages,
l'un  Buenos-Ayres et l'autre  la Guadeloupe, en qualit de chef, et
qu'il a toujours rempli ses devoirs avec zle et capacit.

Il est bon que vous sachiez que rarement mon premier coup-d'oeil m'a
tromp sur le compte des individus, et que la finesse de tact que j'ai
acquise en fait de physiognomonie, m'a inspir une telle confiance dans
l'infaillibilit de mes apprciations d'hommes, qu'hier, tout en vous
voyant pour la premire fois, sans aller plus loin, j'aurais rpondu sur
ma tte que vous tes un brave et digne garon. Aussi vous avez vu comme
je vous ai de suite dbit ma marchandise et confi un tas de petites
choses, comme on le fait  une personne dont on est sr.

--Capitaine, vous tes vraiment trop bon et vous me flattez...

--Non, ce n'est pas vous que je flatte, c'est plutt moi, ou, pour mieux
dire, le tact que je possde... Eh bien donc, pour finir mon histoire,
je vous avouerai que ce jeune homme m'a plu: ce doit tre quelque chose
de bon, de distingu mme dans le genre gargotier, j'en suis d'avance
convaincu. Mais, pour mieux m'assurer du fait, j'ai pris un moyen
certain de mettre sa science  une rude preuve, et savez-vous comment
je m'y suis pris pour cela?

--Vous lui avez fait mettre la main  la pte en prsence d'un cuisinier
mrite, d'un Vry asserment par-devant les htels et gargotes du lieu?

--Pas du tout; je vous ai invit  dner, ainsi que tous mes autres
passagers et quelques amis qui savent manger. C'est le jeune chef qui,
pour sa premire nuit des armes, fera la tambouille avant d'tre reu
chevalier de l'cumoire. Si le dner est bon, je prends l'homme; s'il
n'est que passable, je lui paie seulement le prix de la course et je le
laisse l; s'il est mauvais, je l'expulse en lui faisant grce de ce
qu'il m'aura gt, et peut-tre bien en le gratifiant de quelque
distraction de pied, ailleurs qu' la tte... La comtesse de
l'Annonciade, notre aimable passagre, comme bien vous pouvez le penser,
m'a fait rpondre qu'elle tait fche de ne pouvoir se rendre  mon
invitation. C'est par forme que je l'avais invite: c'est par convenance
qu'elle refuse. Tout cela est dans l'ordre.

A ce soir donc,  six heures prcises, au Grand-Htel, salle n 3,
c'est l que je traite, et qu'assis tous  table, le moins gravement que
nous pourrons, nous procderons  l'examen du candidat au poste de
cuisinier,  bord du navire le _Grand-Napolon_. Ah! pardon! non, je me
trompe:  bord du navire le _Toujours-le-mme_. _Vive lui! morbleu!_ me
dit ensuite  l'oreille le brave capitaine en me serrant fortement la
main. Il me quitta une minute aprs, bien plus content que lorsqu'une
heure auparavant je l'avais trouv rvant  la prminence du cuisinier
sur le capitaine.




III

        C'est presque toujours dans la spontanit de nos fonctions
        physiques les plus imprieuses, que nos penchans moraux se
        trahissent ou se rvlent  l'oeil de l'observateur. On ne prend
        jamais autant de calcul dans un coup de fourchette ou un coup de
        dent, que dans la manire de donner une poigne de main ou de
        rendre un salut.

        (Page 53.)

Le cuisinier  l'essai;--dner d'preuve;--un compagnon de voyage 
table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;--lection et couronnement du
cuisinier du trois-mts le _Toujours-le-mme_.


Jamais je n'ai pu voir une runion d'hommes s'apprter  bien dner,
sans m'tre senti frapp agrablement de tout ce qu'il y a de purement
animal dans les plaisirs mme les plus raffins de notre civilisation.
Dix  douze personnes bien toilettes, bien pingles, attendant avec
apptit, dans un beau salon, l'instant de dvorer le copieux repas qu'un
cuisinier tout suant va jeter  leur voracit, m'ont toujours rappel,
malgr toute la dlicatesse de leurs formes et de leurs manires, ces
festins de la cte d'Afrique, pour lesquels les sauvages convives
s'aiguisent les dents un jour d'avance. Aussi la rpugnance irrsistible
que m'ont constamment inspir nos usages gastronomiques, a-t-elle t
quelquefois pousse si loin chez moi, que j'aurais voulu exister dans
une socit o, au lieu de se rassembler, comme on le fait partout chez
nous, pour absorber le plus d'alimens que l'on peut, on et cherch, au
contraire,  se cacher et  s'isoler pour satisfaire un des apptits 
coup sr les moins nobles de notre nature, celui de se remplir l'estomac
 des heures dtermines par le besoin, qui fait sortir la brute de sa
tanire et l'oiseau de proie de son aire ensanglante.

On a beau dire, pour temprer ce que l'acte de se runir pour manger a
de trop positivement matriel aux yeux de notre orgueilleuse espce, que
l'on se rassemble autour d'une table bien servie, beaucoup moins pour
engloutir des alimens, que pour jouir, pendant quelques heures, de
l'agrment d'une socit choisie; que le dner d'apparat n'est que le
prtexte, et que le plaisir de se trouver ensemble est le but... Oui,
mais pour vous convaincre du contraire, observez le silence qui
accompagne le dbut d'un grand repas, remarquez l'avidit avec laquelle
ces convives, qui ne se sont runis chez vous que pour savourer les
dlices de la bonne compagnie, vous font disparatre les mets offerts 
leur faim et vous vident les bouteilles sacrifies  leur soif; dites
alors, dites-moi si le plaisir de manger n'est pas le but cach, et
l'attrait d'une socit choisie le prtexte apparent... Voyez, pour peu
qu'un de vos invits manque d'apptit ou soit soumis  des prcautions
hyginiques, la figure qu'il fait au milieu de ces faces que rubfie la
jouissance d'un besoin physique qui se satisfait... Oh! sans doute
qu'aprs s'tre bien repus et s'tre plus que suffisamment gorgs de
viandes succulentes et de vins excitans, vos convives causeront,
babilleront mme et que la conversation s'enflammera au feu des bons
mots lectriques qui jailliront de leurs cerveaux chauffs... Mais
avisez-vous, s'il est possible, de donner un grand repas sans vin  tout
ce monde si ptillant d'esprit, et vous verrez ce que deviendront les
vives saillies, la joie et la ptulance si folle et si ingnieuse de vos
sobres convives! Ce sont des gens qu'il faut faire manger  l'auge cte
 cte, pour en tirer quelque chose de sociable et d'aimable aprs
boire. Et l'on voudrait faire d'un grand dner un acte purement
intellectuel! Allons donc, c'est le prix matriel dont on paie le
plaisir d'avoir chez soi des gens qui ressemblent  des tres civiliss
une fois qu'ils n'ont plus ni faim ni soif.

En arrivant  l'heure indique, dans le salon n 3 du Grand-Htel du
Hvre, je trouvai neuf  dix des convives du capitaine, cherchant 
cacher du mieux possible l'apptit impatient, inquiet, qu'on pouvait
lire sur leurs physionomies tirailles. Il ne me fut pas difficile de
deviner, sans le secours de notre amphitryon, les passagers avec
lesquels je devais d'abord dner ce jour-l et faire ensuite route pour
la Martinique. Le chanteur italien, vtu de noir de la tte aux pieds,
tait ce gros homme qui, les mains derrire le dos, promenait dans
l'appartement son faux toupet fris de frais. M. Desgros-Ruisseaux tait
ce jeune homme ple qui parlait  un tranger de la supriorit des
figurantes de l'Opra sur les plus belles filles de couleur mme. Pour
l'ordonnateur en chef, ce ne pouvait tre  coup sr que ce grand sec,
grisonnant, assis dans le coin d'une ottomane, et faisant flageoler ses
longues jambes croises, billant somptueusement pour conserver un air
de dignit administrative, au milieu de tout ce monde qu'il ne
connaissait pas.

Le capitaine, me prenant par le bras, me prsenta affectueusement  ses
amis et  ses passagers. L'Italien accueillit mon salut, en baissant la
tte sans dranger les poignets qu'il s'tait croiss sous les basques
de son habit. Le jeune crole me tendit cordialement la main, et M.
l'ordonnateur ne daigna pas se lever de dessus son divan, pour rpondre
 ma courbette d'introduction. En une minute enfin je sus toutes ces
individualits-l par coeur.

Il fallut attendre une grande heure encore le dner que les invits
grillaient de se mettre sous la dent; et c'est pendant ce temps que je
remarquai surtout l'influence que les perplexits de l'estomac peuvent
exercer sur des gens de bonne compagnie qui se sont donn le mot pour
assouvir ensemble leur faim excite par la perspective d'un grand repas.
La conversation, d'abord assez vive, tait peu  peu tombe en langueur;
le sentiment d'espoir que j'avais lu en entrant, sur les physionomies
panouies des convives, s'tait effac par degrs, pour faire place 
une impression trop visible d'inquitude et de mauvaise humeur. Il
fallait enfin une pture prompte, la pture promise,  ces gens-l. Le
capitaine, qui sentait la responsabilit que l'exigence gastrique de ses
invits faisait peser sur lui, allait sans cesse du salon  la cuisine
et de la cuisine  la salle  manger; il suait comme dans un jour de
combat quand la victoire est encore indcise ou quand la dfaite
commence  paratre possible...

On annona enfin le succs de la journe, les garons de l'htel vinrent
crier le bulletin de la bataille, en informant officiellement le
capitaine que _ces messieurs taient servis_!

Le potage fut d'abord ananti: trois ou quatre grosses pices de viande
le suivirent; les vins de Bordeaux et de Bourgogne ruisselrent sur tout
cela, au milieu du silence qui n'tait interrompu que par le choc des
assiettes et le cliquetis des fourchettes et des couteaux. Le premier
service y passa tout entier, et ce ne fut qu'aprs avoir pris possession
de la meilleure partie du dner, que l'on commena  le goter. A table
on ne songe  faire de la science qu'aprs avoir fait de la brutalit
gastronomique; cet aphorisme rentre encore dans les premires
observations que j'ai dj faites  la tte de ce chapitre.

Intress comme je l'tais  tudier les nouveaux compagnons de voyage
que le sort allait me donner, j'observai particulirement l'attitude et
les manires de mes trois collgues passagers. C'est toujours dans la
spontanit de nos fonctions physiques les plus imprieuses, que nos
penchans moraux se trahissent ou se rvlent  l'oeil de l'observateur.
Il ne peut jamais entrer autant de calcul dans un coup de fourchette ou
un coup de dent, que dans la manire de donner une poigne de main ou de
rendre un salut.

M. Larynchini mangea beaucoup, mangea mme, si on peut le dire, avec
volubilit; mais il parla peu.

M. Desgros-Ruisseaux _officia_, comme disent quelques gastronomes, avec
distraction, sans ordre, et ne parla  son voisin que de bals, de
spectacles, de femmes et de cannes  sucre, en accompagnant chacune des
phrases de sa conversation d'une toux sche qui me fit mal pour son
avenir.

M. l'ordonnateur en chef excuta fort passablement quelques mets de
choix, mais d'un air mditatif, profond mme, gotant tout, faisant
quelquefois la grimace comme un dgustateur, changeant son assiette 
toute minute et la faisant toujours passer au garon, par-dessus
l'paule. Ses lvres minces et rentres s'entr'ouvrirent vers la fin du
repas pour laisser passer quelques lgers hoquets d'assez bon ton; mais
pour dire un mot agrable, pas une seule fois.

Le capitaine Lanclume coupait, tranchait, suait, buvait beaucoup pour
nous engager  boire comme lui, en nous rptant tous les quarts
d'heure: mangez bien et gotez tout, messieurs; car c'est comme jury que
je vous ai runis autour de cette table, pour rendre votre arrt sur le
mrite de ce dner d'preuve.

Le dner fut trouv bon, admissible, et M. l'ordonnateur,  qui le
capitaine s'adressa par dfrence pour avoir son avis particulier,
laissa enfin tomber ces paroles, de toute la hauteur de son importance
administrative: Le repas a pch peut-tre par quelques dtails un peu
communs; mais l'ensemble m'a paru irrprochable. Cuisine mridionale, un
peu exagre, haute en got, faible dans la base, mais cependant
passable.

Notre malheureux hte s'tait donn tout le mal possible pour nous
inspirer de la gaiet, et n'avait russi jusque-l qu' produire
beaucoup de bruit, la chose selon moi la plus oppose  la gaiet qui
doit rgner  table. Le dessert venait d'tre servi, et le capitaine
voulant  toute force que son dner fint par quelque chose d'clatant,
invita, supplia M. Larynchini de nous faire entendre cette voix devenue
si clbre dans toutes les les du vent. La plupart des chanteurs de
profession ne demandent pas mieux que de saisir, dans le monde,
l'occasion de se faire couter en silence des personnes avec lesquelles
ils ont craint long-temps de compromettre leur infriorit ordinaire
sous le rapport de la conversation. M. Larynchini pri, sollicit,
repri, resollicit pendant un demi-quart d'heure, nous annona qu'il
allait nous chanter un air de la _Molinara_, avec une voix de femme.
Mais avant de procder  l'excution de son ariette, il eut soin de se
turbanner le toupet d'un norme foulard jaune, et de s'attacher sous le
menton une serviette qui devait remplir les fonctions d'un fichu.

Le plus criard des faussets auquel on pt s'attendre sortit de la
bouche, des narines, et je crois mme des yeux du virtuose, pour venir
nous percer les oreilles et porter l'tonnement et l'alarme dans toute
la maison. Notre contenance ne laissa pas que de devenir fort
embarrassante, avec l'envie que nous avions de rire de l'artiste, et la
crainte que nous aurions eue de le fcher en riant. Les garons du logis
montrent prcipitamment pour savoir ce qui se passait dans le salon.
Cette brusque apparition n'empcha pas le chanteur de continuer, et nous
n'aurions pu trouver que trs difficilement un moyen honnte de terminer
cette scne burlesque, sans un ou deux maudits chats de l'htel, qui,
errant sans doute sur les gouttires et entendant miauler notre
virtuose, s'avisrent de prendre le diapason de sa haute-contre et de
miauler  l'unisson avec lui.

La froide promptitude que mit l'Italien  rentrer son foulard dans sa
poche et  jeter ddaigneusement sa serviette sur la table, nous indiqua
assez qu'il n'y avait plus de chant  esprer ou  redouter pour nous.
Les clats de rire que jusque-l nous avions touffs tant bien que mal,
commenaient  frapper dsagrablement les oreilles de notre capitaine,
qui, plus matre de lui que nous tous, avait su conserver le srieux
attach  son rle, lorsqu'il vint fort  propos  ce brave homme l'ide
de faire diversion  la msaventure du mastro, en s'criant:

Messieurs, vous avez pu vous former, je pense, par ce que vous avez
bien voulu manger, une opinion assez exacte sur le savoir-faire du jeune
auteur du dner dont voici les dbris. Maintenant c'est un jugement
consciencieux que j'attends de votre exprience et de votre
impartialit. Croyez-vous bien, en votre me et conscience, que le
candidat que vous venez d'examiner soit digne d'tre employ comme
cuisinier en chef  bord du trois-mts le _Toujours-le-mme_?

--Oui, s'crirent  la fois, la main sur l'estomac, tous les convives,
 l'exception de l'Italien qui probablement craignait de hasarder de
nouveau sa voix, mme pour n'exprimer qu'un vote.

--Eh bien! ordonna le capitaine en s'adressant aux garons de l'htel,
allez me chercher le jeune laurat, pour qu'il soit reconnu
solennellement dans le grade qu'il vient de conqurir  la pointe du
couteau et de nos fourchettes.

Le triomphateur parut, son bonnet de coton  la main, le tablier
retrouss d'un ct et le couteau vainqueur glorieusement suspendu
encore  la ceinture. Le pauvre jeune homme, tout moite encore de sa
corve, riait niaisement, se frottait le nez du dos de la main,
cherchait  prendre une attitude convenable, et ne savait quel maintien
se donner au milieu de cette scne toute grotesque pour nous et trs
embarrassante pour lui.

Le capitaine le tira bientt de gne en lui adressant ces mots:

Comment vous nommez-vous?

--Gustave Ltameur.

--Gustave Ltameur, le jury gastronomique rassembl sous ma prsidence
pour dguster les titres que vous avez fait valoir  la place que vous
sollicitez, m'a charg,  la suite d'un examen rigoureux, de vous
proclamer chef de cuisine  bord du navire le _Toujours-le-mme_, et
pour vous offrir un tmoignage plus clatant encore de la satisfaction
gnrale, permettez-moi de dposer sur votre front que vous allez avoir
la complaisance de vous essuyer, ce laurier que vous avez conquis au
feu.

C'tait une couronne de laurier-sauce que le capitaine venait de
dtacher de la crote d'un norme jambon de Bayonne.

Le nouveau chef dont la physionomie tait, ma foi, fort heureuse,
rpondit  cette plaisanterie, sans sortir des limites que lui imposait
l'infriorit de sa position.

Soyez sr, dit-il au capitaine, en acceptant le laurier  ragot, que
je m'efforcerai toujours de consacrer ma gloire  l'utilit du service.

Des applaudissemens unanimes accueillirent cette repartie, et le
capitaine, enchant, tira quelques pices de cinq francs de sa poche,
pour que le chef triomphant gratifit lui-mme d'un petit supplment de
paie, un marmiton dont il avait demand  tre assist dans les apprts
et l'excution de son dner.

Ce marmiton supplmentaire, espce de secrtaire intime, auquel aucun
des convives ni le capitaine lui-mme n'avaient fait attention, s'tait
tenu, pendant toute la scne d'installation, dans l'ouverture d'une
porte entrebille, pour jouir des honneurs que l'on accordait au jeune
chef. Je crus remarquer dans l'air de satisfaction de cet aide obscur de
cuisine, l'indice d'un sentiment d'amour-propre qui me porta d'abord 
souponner certain stratagme de la part de M. Gustave Ltameur, dans la
prparation de son dner. Mais trop peu sr encore de la ralit du
fait, et trop peu familier surtout avec le capitaine pour lui confier
les doutes fonds sur ma remarque, je gardai mon observation pour moi,
dans la crainte de nuire, sur de simples conjectures,  la carrire du
pauvre jeune homme dont nous venions de couronner les efforts... Sotte
rserve, qui m'empcha d'pargner toute une vie de tribulations, de
misre et d'abjection,  ce malheureux imprudent!

Nous nous sparmes  minuit, ravis de la cordialit et de la franchise
de notre capitaine, en nous promettant bien de ne pas manquer, le 13 du
mois, au rendez-vous que nous autres passagers nous tions donns  bord
pour ce jour-l: c'tait le jour du dpart...

Ah! je ne dois pas oublier ici, qu'en sortant de la salle  manger, pour
rentrer chez lui, le chanteur italien alla se heurter contre un orgue de
Barbarie qui nasillait l'air de la _Molinara_.




IV

        Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir mu,
        cette singulire rhabilitation d'un nom partout proscrit sur
        cette terre dont nous tions encore si prs; je fus mme presque
        attendri de ce culte rendu en pleine mer, en face du soleil
        couchant,  la mmoire du hros dont la vie s'tait teinte
        aussi au milieu des flots, avec ce soleil qui jetait ses
        derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs chries du
        pavillon factieux que nous venions d'arborer.

        (Page 75.)

Un dpart le vendredi de la semaine et le treize du mois;--incrdulit
de notre capitaine;--adieux  la France;--rhabilitation du nom du
navire;--notre cuisinier  l'preuve n'a jamais navigu;--longanimit du
capitaine;--notre premier repas en mer.


Un navire qui part sera un spectacle toujours beau pour les personnes
friandes de tristes et douces motions, comme dirait Montaigne. Il y a
dans cette soudaine sparation d'un faible btiment et de la terre qu'il
abandonne, quelque chose de si imposant et de si vague pour la pense!
Il y a surtout dans cette vaste mer qui l'attend en mugissant pour
l'enlever au rivage, une telle immensit de prils  affronter, une si
grande disproportion de forces entre les combattans! car ce sera, au
moins, un long, pnible et bien terrible combat que le navire aura 
livrer aux vents, aux flots,  la tempte et  la foudre!... Et voyez
pourtant quel contraste entre cette scne si vive, si pittoresque du
dpart, et l'avenir que vous redoutez tant pour ce pauvre navire! Jamais
le btiment n'a t plus mignon, plus soign, mieux tenu: on dirait son
jour de fte,  lui. Jamais ces matelots qui, perchs sur leurs mobiles
vergues, livrent les voiles frmissantes au souffle de la brise, n'ont
t aussi gais, plus alertes, plus ardens: les entendez-vous chanter en
manoeuvrant? ils courent, grimpent, volent plutt qu'ils ne marchent, 
la voix retentissante de leur capitaine; et si quelquefois, du haut de
leurs hunes ou de leurs barres, balancs par les premiers coups de
roulis, ils jettent encore un regard d'amour sur le rivage qui fuit et
qu'ils ne reverront peut-tre plus, bien vite leurs yeux d'oiseaux de
mer se reportent sur l'Ocan qui s'ouvre devant eux, sans bords, sans
limites, comme l'avenir, comme le nant peut-tre, mais aussi comme
l'esprance.

Il tait midi quand nous appareillmes du port du Hvre; un splendide
soleil d't dardait ses rayons tincelans sur les flots qui se
gonflaient devant nous, sur la ville que nous allions bientt perdre de
vue avec tout ce bruit, tout ce tumulte qui dj venaient mourir  nos
oreilles. Ce jour-l, c'taient nous qui faisions, en notre qualit de
partans, les frais du spectacle dont la foule des curieux venait jouir
en accourant sur les jetes. tonn du grand nombre de personnes qui se
pressaient sur les quais et sur le rivage pour nous voir sortir, je
demandai au capitaine comment il pouvait se faire qu'une chose aussi
ordinaire que l'appareillage d'un navire attirt autant de monde hors
des maisons, dans une ville depuis si long-temps accoutume  ces sortes
de spectacles maritimes.

Ah! c'est que vous ne savez pas une chose, me rpondit le capitaine,
une chose qui vous intresse cependant, vous le premier, et qui
aiguillonne la curiosit de tous ces jobards?

--Et quelle chose si extraordinaire donc?

--Comment, vous n'avez pas encore remarqu que c'est aujourd'hui
_vendredi_ et le _13 du mois_, par-dessus le march, deux raisons pour
que le navire coule en mer, et deux raisons que j'ai choisies tout
exprs pour donner un dmenti palpable  la superstition de ces
_philosophes_-l. Voil pourquoi tous ces fainans et ces oisifs qui
connaissent mon got pour les dparts du vendredi, ont quitt leurs
travaux et leurs _cassines_ pour venir voir mon btiment se jeter  la
cte ou chavirer en larguant ses huniers!...

Le capitaine Lanclume, aprs m'avoir donn cette explication, haussa les
paules de piti, en jetant sur la foule curieuse un regard de colre et
de mpris, puis il continua  commander la manoeuvre qu'il y avait 
faire pour mettre le navire dehors.

La comtesse de l'Annonciade, la seule de nos camarades de voyage que je
n'eusse pas encore vue, se montra sur le pont au moment o le pilote qui
nous avait mis en rade allait prendre cong de nous, la bouche
gargarise de rhum et les poches pleines de cigarres, et alors nous
pmes jouir enfin du plaisir de faire connaissance avec la physionomie
et l'extrieur de notre unique passagre. Sans tre belle, sans tre
mme jolie, la comtesse nous parut avoir ce qui remplace presque
toujours avec avantage, chez beaucoup de femmes, l'lgance de la taille
et l'clat mme de la figure: ce quelque chose d'indfinissable qui ne
s'exprime encore que par un mot fort incomplet, nous frappa tous
tellement,  l'aspect de la comtesse, que l'Italien me dit, que je
rptai au crole et que le crole rpta  l'ordonnateur: _elle a de la
grce_. Il est bien rare que chez les femmes leves dans un certain
monde, on ne trouve pas, quelque mal partages mme qu'elles soient du
ct des dons extrieurs, un charme qui leur est propre et qui ne peut
appartenir, s'il est possible de s'exprimer ainsi, qu'au genre
d'imperfection que l'on remarque dans chacune d'elles. Le charme
dominant dans la personne de notre passagre tait la grce, comme je
l'ai dj dit, comme nous l'avions tous dit en la voyant; et la comtesse
et-elle t plus jolie, je crois, sa beaut n'aurait ajout que bien
peu de chose  l'agrment de sa physionomie, tant cette physionomie
pouvait aisment se passer de beaut.

Je ne remarquai que long-temps aprs l'avoir vue, qu'elle tait un peu
brune quoique assez frache, que sa taille tait petite quoique bien
prise, et que sa bouche, moins grande que son bel oeil noir, tait
recouverte d'un lger duvet d'bne que dans le monde on avait d
comparer quelquefois, j'en suis bien sr, aux moustaches timides d'un
jeune adolescent.

Sa toilette de bord, qu'elle avait eu soin de prendre avant son dpart,
rehaussait du reste, fort coquettement, les avantages de sa tournure et
le caractre particulier de son teint un peu prononc. Un joli madras
crole emprisonnait  moiti sa chevelure de jais; une robe gris-ple
faisait semblant de serrer ngligemment sa taille qui aurait pu tenir
entre ses deux jolies petites mains; et quelques anneaux finement
cisels couvraient presqu' moiti ses longs doigts dlicats, entre
lesquels elle s'amusait, en regardant la terre,  dchirer un mouchoir
de poche de batiste, avec une expression de proccupation que l'on ne
saurait dire.

Y a-t-il beaucoup d'hommes au monde qui, une seule fois dans leur vie,
aient t regards par une matresse, d'un de ces regards qu'une
passagre attache sur la terre qui fuit  ses yeux? c'est la rflexion
qui me vint en voyant la comtesse dire adieu  la cte de France. Elle
ne pleurait pas: elle faisait mieux, elle s'efforait de retenir ses
larmes. Les deux ngresses qu'elle ramenait avec elle, priaient  ses
pieds.

Oh! sans doute, pensais-je en moi-mme, cette femme laisse quelque chose
d'elle-mme l... sur ce rivage si doux ou sur cette terre d'amour qu'il
nous faut quitter...

Et moi aussi je regardais la France, toute la France qui disparaissait
dj sous des nuages qui semblaient s'attacher  elle, pour nous laisser
partir seuls.

Eh bien! quand je vous disais, s'cria le capitaine Lanclume, pour nous
arracher au sentiment que nous prouvions tous, quand je vous disais que
j'avais raison de partir le _vendredi 13 du mois_! Le temps est
magnifique, la brise frachit et nous enlevons dj nos huit noeuds et
demi sans nos bonnettes. C'est exprs pour nous--le diable
m'emporte!--que ce temps a t fait par le pre ternel.

Le chanteur italien qui s'tait coiff d'une casquette de velours vert,
bariole de filets d'or, s'arrta tout court  ce mot de _vendredi_.
L'ordonnateur alla prendre son bonnet de coton comme pour passer une
nuit en diligence, et la comtesse descendit dans sa chambre, peut-tre
pour trembler ou pour prier plus  l'aise en pensant  ce terrible mot
de _vendredi_. Personne  bord, except le diable de capitaine, n'avait
song  ce jour-l,  cette fatale concidence du vendredi et du 13 du
mois!

Quant  mon pauvre crole, il nous dit de la plus douce voix que puisse
avoir un homme: Peu m'importe ce jour du dpart! pourvu que je puisse
atteindre le tropique, je suis sauv. C'est sous son influence que j'ai
reu le jour, et c'est lui qui me redonnera la vie!

Il est des hommes qui naissent organiss tout juste pour mourir  vingt
ans, et qui, au terme de cette courte carrire, se trouvent avoir
parcouru toutes les phases d'une vie ordinaire. Adolescens quand les
autres sont encore enfans, hommes faits  l'ge o les enfans entrent 
peine dans l'adolescence, vieillards  l'ge marqu pour la jeunesse, on
les voit mourir de caducit au moment o le printemps vient de s'ouvrir
couvert de fleurs et rempli d'esprances pour ceux dont ils ont partag
le berceau et les jeux.

Notre pauvre crole tait un de ces hommes-l.

Les paroles mlancoliques qui venaient de sortir de sa poitrine puise,
me le firent remarquer avec plus d'attention que je ne l'avais fait
encore. Les motions du dpart, l'incertitude de son sort peut-tre,
avaient, ce jour-l, jet sur ses traits les traces d'une altration
profonde. Je cherchai  le rassurer de mon mieux, sur les craintes qu'il
paraissait concevoir, et, en lui parlant, je m'en voulais presque de
l'tat de force et de sant qu'il pouvait m'envier. Je sentais que
j'tais dans la position d'un riche qui console un pauvre  qui il ne
peut rien donner que des conseils. Le malade me rptait: C'est l'air
du tropique qu'il faut  mon affection... mais quand le respirerai-je
cet air l!...

--Jamais! me dit tout bas  l'oreille le capitaine, du ton dont on
prononce un arrt de mort. Jamais!... Et parlant ensuite  ses
matelots: H! dites donc, devant: File un peu l'coute de misaine.

Le dner du jour de dpart est ordinairement bien vite prpar et bien
vite mang, quand toutefois les passagers sont disposs  le manger.
Tout est encore si mal install  bord, les prparatifs ncessaires pour
mettre la cuisine en train sont si difficiles et si longs  faire, que
c'est  peine si l'on peut compter sur un potage mangeable et quelques
ctelettes passablement grilles. Un pt froid, du jambon, un poulet 
la glatine et de beaux fruits nous furent servis  cinq heures, sans
que le cuisinier Gustave ft oblig de dployer  bord une partie de la
science qu'il nous avait fait admirer au Grand-Htel du Hvre.

La comtesse ne parut pas  table, malgr les instances du capitaine pour
la dcider  accepter quelque chose. Quand nous remontmes sur le pont,
aprs avoir fait honneur  notre premier dner de bord, la terre ne
montrait plus  l'horizon que des formes indcises flottant au-dessous
de ces nuances bleutres qui ont quelque chose de si vague et de si
vaporeux, et qui couronnent si admirablement la teinte plus mle et plus
svre de la mer. Le soleil, versant ses derniers feux en face de la
cte de France, inondait de pourpre et d'or tincelant cette scne
immense et magnifique, et au moment mme o il allait disparatre d'un
ct  nos yeux, la terre de la patrie allait aussi, comme lui,
disparatre de l'autre ct au-dessous des flots. La mer seule nous
restait entre le soleil et la France, et sur cette mer paisible le
navire voguait silencieusement.

Il ne fallut rien moins que la voix du capitaine pour m'arracher  mes
mditations.

Ah , nous fit-il, tout cela est sans doute fort beau; mais il nous
reste autre chose  faire au coucher du soleil!

--Et qu'y a-t-il donc  faire pour nous, capitaine?

--Pardieu! il y a le nom de mon navire  rhabiliter. A terre, je plie
docilement sous le joug de la ncessit. Mais une fois  la mer, je me
redresse de toute la force de la contrainte que je me suis impose, je
redeviens roi de ma barque, et je rgne sur un thtre mille fois plus
vaste que les bicoques de tous ces gueux de la Sainte-Alliance. Mousse!

--Plat-il, capitaine?

--Viens ici. Prends-moi cette paire de gants... mets-les... Voyons,
as-tu bientt fini?

--M'y v'l, capitaine! C'est qu'ils sont un peu petits.

--Va ouvrir ma cachette avec cette clef, et apporte-moi, sans y toucher
si tu peux, le nom du navire... Charpentier, voyons, un marteau et des
clous! et sautons en dehors du couronnement... Matre Lafumate, attrape
 hisser le pavillon franais... Et vous, messieurs, si vous savez jouer
de quelque instrument, vous ne me refuserez pas d'accompagner d'un petit
air de circonstance, l'inauguration de mon ancien nom et du pavillon des
braves.

M. Larynchini prit sa guitare, moi, j'atteignis une flte dans le fond
de ma malle.

Le petit mousse envoy en expdition dans la chambre, revint bientt sur
le pont, tenant religieusement dans ses mains gantes, une enseigne 
fond bleu, portant en grosses lettres d'or, ces mots: _Le
Grand-Napolon_.

Le capitaine salua ce nom glorieux, tout l'quipage se dcouvrit, le
charpentier alla clouer l'enseigne sur l'arrire du navire, matre
Lafumate hissa et amena par trois fois le pavillon tricolore, et le
guitariste et moi nous joumes de notre mieux l'air de la
_Marseillaise_.

L'ordonnateur en chef n'y tait plus; le crole souriait  cette scne
moiti bouffonne et moiti pieuse.

Pour moi, je l'avouerai, je ne pus voir sans me sentir mu, cette
singulire rhabilitation d'un nom partout proscrit sur cette terre dont
nous tions encore si prs; je fus mme presque attendri de ce culte
rendu en pleine mer, en face du soleil couchant,  la mmoire du hros
dont la vie s'tait teinte aussi au milieu des flots, comme ce soleil
qui jetait ses derniers rayons sur notre navire et sur les couleurs
chries du pavillon factieux que nous venions d'arborer. Tout le
burlesque de cette espce de parade napoloniste s'effaa  mes yeux,
pour ne me laisser voir que le ct sentimental de la crmonie...
C'est ici, c'est  la mer, rptait le capitaine Lanclume, que je
ressaisis toute mon indpendance d'homme et de Franais et que j'en use.
Voyez comme depuis qu'il a repris son vrai nom, ce coquin de navire en
dtale! Le voil qui file deux ou trois noeuds de plus qu'auparavant!
Ah! c'est qu'aussi, avec ce nom-l, il tait si facile d'aller vite!...
Pourquoi donc n'a-t-il pas eu cent mille hommes comme moi!...
Aujourd'hui il ne serait pas mort, et nous ne serions pas ici!... Mais
chassons toutes ces mauvaises ides-l qui font mal et qui ne produisent
que des regrets inutiles... Lafumate, voyons; faites appuyer un peu les
bras du vent! La brise frachit, et voil tous vos bras qui sont mous
comme le _balan_ des boulines de revers!

Quand la nuit fut descendue sur nous, autour de nous et sur les flots
doux et tranquilles qui clapotaient harmonieusement au loin, le
capitaine, sortant de la rverie dans laquelle il tait plong depuis
deux bonnes heures, demanda  son second  quoi servait le feu qu'on
voyait flamboyer  la cuisine. L'officier lui rpondit que c'tait le
chef qui s'exerait et qui _tudiait_ son fourneau et ses marmites.

--Puisqu'il y a encore du feu devant, dit le capitaine, ordonnez au
cuisinier de nous faire du th... Puis s'adressant  moi: Voisin, vous
ne me refuserez pas une tasse de th, n'est-ce pas? Je sens que j'ai
besoin de prendre quelque chose, car il m'est rest l sur l'estomac, ou
plutt sur le coeur, un poids qui m'oppresse. C'est une chose bien
trange, allez, que mon organisation! Nul excs, nulle fatigue, nulle
veille, nulle privation ne peut altrer ma sant. J'ai contre tout cela
une complexion de fer. Mais la moindre petite motion de coeur m'abat
comme un enfant, me chiffonne comme une femmelette, et il est surtout
des souvenirs contre la puissance desquels je ne retrouverais pas, j'en
suis sr, dans tout mon tre, pour deux liards de force...

Une longue mditation succda encore  ces paroles, et le capitaine ne
quitta l'immobilit de la posture qu'il avait reprise, que pour crier:

Eh bien! ce th, arrivera-t-il aujourd'hui?

--Oui, il va tre bientt _par_, rpondit un petit mousse; mais,
voyez-vous, capitaine, c'est qu'il ne peut pas couler de la bouilloire!

--Il ne peut pas couler de la bouilloire? reprit Lanclume. Voyons donc
un peu cette bouilloire; apporte-moi a ici!

--Ah ! tes-vous fou ou imbcile, cuisinier, s'cria le capitaine
aprs avoir examin et dcouvert le vase brlant qu'on lui avait
apport. Comment, vous avez fourr toute notre provision de th dans
cette bouilloire, comme vous auriez mis un plein panier d'oseille dans
une casserole, pour en faire une compote? Vous n'avez donc jamais fait
de th?

--Capitaine, non, je n'en ai jamais fait!

--Mais il parat que vous n'en avez jamais bu non plus, car vous vous
seriez aperu sans doute... Est-il possible d'avoir mis deux livres de
th  bouillir, pour en faire quatre tasses! Faut-il qu'il y ait au
monde des gens qui soient absurdes!... Mousse, prends-moi ces feuilles
dlaves, et mets-les  scher en les talant bien proprement sur une
serviette... Ce th nous servira en seconde dition pendant le voyage...
Mais, bon Dieu! faut-il donc qu'il y ait des gens absurdes au monde!
Faire une compote de th, comme une compote d'oseille ou de chicore!

Mon cher ami, ajouta Lanclume en me prenant par le bras, je crois que,
pour la premire fois de ma vie, je me suis mis dedans avec ma science
lavatrique. Le cuisinier que nous avons enrl sur sa bonne mine et son
dner d'essai, et qui m'a montr de si beaux certificats, n'a jamais
navigu. Je viens de me convaincre qu'il n'a mis que depuis ce matin le
pied  bord d'un navire.

--Bah! vous croyez, capitaine?

--Vous allez en juger par vous-mme. Cuisinier! cuisinier! Avancez!

--Qu'y a-t-il pour votre service, capitaine?

--Faites-moi le plaisir d'aller m'amarrer ce foulard qui est un peu
mouill, sur les haubans de misaine!

--Sur les haubans de misaine?

--Oui, sur les haubans de misaine du bord du vent, pour le mettre au
sec. Vous entendez bien, n'est-ce pas? sur les _haubans de misaine du
bord du vent_.

--Oui, sans doute, capitaine, je comprends parfaitement.

Le pauvre cuisinier, fort embarrass de son foulard et de la mission
dont le capitaine venait de le charger, s'en alla devant, demandant 
voix basse,  tous les matelots qu'il rencontrait: Pourriez-vous me
dire o se trouvent... les... les... les comment donc...? les machins
_de misre_, les..., comment dj appelez-vous donc a?

Et les matelots, comme vous pensez bien, de hurler de leur plus grosse
voix: _Les choses de misre!_ De quelles _choses_ voulez-vous parler?
c'est qu'il y a tant de _choses de misre_  bord!

Quand je vous disais, me rptait Lanclume pendant cette preuve, que
le malheureux n'avait jamais mis le pied  bord d'un navire, et qu'il
m'avait tromp en me montrant les certificats d'un autre marmiton!...
Mais que diable voulez-vous, c'est un goujon de plus  avaler! Le pauvre
bigre avait peut-tre faim, et cette considration rpond  tant de
_choses de misre_, comme il disait tout--l'heure! Pourvu qu'il ait un
peu d'intelligence et beaucoup de bonne volont, il faudra bien lui
pardonner celle-l!

Le foulard, aprs bien des explications, des sarcasmes de matelots sur
la pnible recherche des haubans de _misre_, venait d'tre amarr et
mis au sec sur l'avant.

Une preuve plus longue, plus dcisive et plus difficile attendait
encore notre cuisinier, et ce ne fut pas sans trembler pour lui, que, le
lendemain matin, je lui vis mettre la main  l'oeuvre pour allumer son
feu et prparer notre djener. Le malheureux tait, dans tous ses
mouvemens, d'une gaucherie qui aurait donn des impatiences au plus
mauvais fricoteur, si elle n'avait pas fait piti. Je crois mme que,
sans la rserve que me prescrivait ma qualit de passager  la chambre,
j'aurais volontiers pris  sa place la queue de la casserole et le
manche du couteau de cuisine.

A dix heures et demie enfin, le maladroit, les yeux tout rouges de fume
et les joues toutes barbouilles de suie, ordonna au mousse d'annoncer
au capitaine que le repas tait servi.

Quel repas, juste ciel! Des ctelettes rduites en charbon, une omelette
ramasse dans les cendres, et des haricots verts qui avaient l'air
d'avoir t mis  infuser dans le bouillon clair qui leur servait de
sauce. Comme je m'attendais  la surprise que le chef avait mnage sous
mes yeux,  la dlicatesse de mes commensaux, je pus examiner tout 
l'aise l'effet que produirait sur leurs physionomies la vue de ce
dtestable djener.

L'ordonnateur en chef voulut d'abord essayer un peu du plat de lgumes,
et il renvoya bientt son assiette en disant qu'il n'aimait pas les
dcoctions de haricots.

L'artiste italien continua  se charbonner les lvres, de deux ou trois
ctelettes qu'il s'obstinait  ronger.

La comtesse de l'Annonciade, qui avait bien voulu se montrer  djener,
fit une jolie petite moue qui semblait dire: Tout cela est bien mauvais,
mais fort heureusement je n'ai pas faim.

Le bon crole Desgros-Ruisseaux fit servir aussitt sur la table cinq 
six compotes de confitures excellentes qu'il avait emportes pour la
traverse.

Le capitaine n'avait encore rien dit, n'avait laiss mme chapper aucun
signe d'impatience. Seulement il avait pli un peu en causant avec son
second de l'apparence du temps... Mais au moment o tout le monde avait
dj pris son parti sur le dsappointement gastronomique du matin, il
s'cria en s'adressant au petit mousse: Mousse, enlevez toute cette
_saloperie_ et servez  djener...

L'enfant intelligent qui piait le regard de son capitaine et qui tait
habitu  deviner toutes ses intentions, escamote en un tour de main les
chefs-d'oeuvre culinaires de M. Gustave, et remplace tous ces plats
maussades, par le large pt, les poulets froids, le jambon ros et les
autres pices succulentes qui, la veille, n'avaient fait que paratre et
disparatre sur la table. De longues fioles de vieux vins cachets sont
substitues aux bouteilles de Bordeaux ordinaire, de beaux verres de
cristal tincelans, aux verres de tous les jours. L'ordonnateur se
ravise, l'Italien remange et la comtesse sourit... Tout se passa 
merveille ensuite: on but mme, je crois, du Champagne, et
l'ordonnateur, en montant sur le pont aprs le djener, crut pouvoir
proclamer le gain de la bataille pour laquelle il avait un instant
trembl, en me disant  l'oreille: _Il n'y a pas tant de mal que nous le
supposions: le capitaine sait vivre!..._

Oui, mais  part moi je me dis: Le cuisinier, en revanche, ne sait mme
pas faire cuire des oeufs durs.

Et effectivement ce maladroit,  qui la comtesse faisait demander chaque
matin deux oeufs  la coque, ne les lui servait que durcis comme pour
une mayonnaise; et lorsqu'ensuite, dsesprant d'obtenir des oeufs comme
elle les voulait, elle les lui demanda comme elle ne les voulait pas, au
lieu de lui servir les oeufs durs qu'elle lui commandait, il lui donna,
pour la premire fois, des oeufs  la coque.

C'tait un tre  prendre dcidment  rebours.




V

        En ce cas, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger.

        (Pag. 93.)

Notre passagre ne fait pas encore un choix;--notre cuisine continue 
tre dtestable;--dpit du capitaine;--la soupe disciplinaire;--le
chtiment gastronomique.


Lorsque l'on ne possde qu'une passagre  bord d'un navire, et que
cette passagre vaut la peine d'tre courtise, rien de plus curieux que
tout le mal que se donnent les jeunes htes du logis ambulant, pour
obtenir le prix des petits soins et des hommages dont ils entourent la
dit voyageuse, et rien de plus piquant surtout que d'pier le moment
o la beaut, ainsi assige, laissera tomber la couronne sur le front
de son heureux vainqueur. C'est une arne ouverte  toutes les
prtentions et souvent mme  tous les ridicules; arne au bout de
laquelle on place la passagre comme le prix rserv d'avance au
triomphateur. Les usages de la mer en ont dcid ainsi, depuis que les
femmes ont pour la premire fois os s'aventurer sur l'eau. Aussi voyez,
depuis le moment du dpart, avec quelle anxit,  toute heure,  toute
minute, on cherche  savoir ou  pntrer les progrs que les assaillans
ont pu faire sur le pauvre coeur dont la dfaite leur est assure! On
s'informe, en montant sur le pont, de l'tat de la victime promise  la
cruaut des sacrificateurs, comme du vent ou du temps qu'il fait... Il
semble que chaque lieue que parcourt le btiment pour se rendre  sa
destination, doive rapprocher cette victime du moment de la chute
invitable, que tout le monde attend, sur laquelle tout le monde a droit
de compter, et qui est pour ainsi dire une chose que le capitaine s'est
engag  offrir  ses passagers, avec la table et le logement... Une
traverse sans intrigue, ou tout au moins sans galanterie, quand il y a
de jolies femmes  bord! mais ce serait un scandale pouvantable sur
mer, une honte ineffaable pour le navire, le capitaine et tous les
voyageurs.

Trop imbu peut-tre de ces ides que l'on avait fait accueillir au Hvre
 mon inexprience, je m'imaginai qu'une fois au large, il ne resterait
plus  la comtesse qu' faire un choix entre nous et  avouer sa
prfrence, et dans cette prvision assez irritante pour mon
imagination, je m'tais mis  surveiller, avec une sollicitude digne
d'un plus grand succs, tous les mouvemens de la jeune Colombienne et
tous les indices qui pourraient me rvler, dans la conduite de mes
compagnons de voyage, quelque projet de sduction ou quelque modeste
envie de plaire... Je ne puis mme me rappeler aujourd'hui sans rire,
les calculs de probabilit que j'tablissais  cet gard, en passant en
revue les chances que chacun de nous pouvait avoir de russir auprs de
la vive et coquette Amricaine!... L'ordonnateur, me disais-je souvent,
est hors d'ge et par consquent hors de combat, malgr le soin qu'il
prend chaque jour de se faire raser de frais et de parler des jolies
Parisiennes prs desquelles il a russi dans le monde... Les
langoureuses romances que notre soprano florentin roucoule toute la
journe sur sa mandoline, sans avoir l'air d'y toucher, n'en feront
jamais un concurrent bien redoutable: c'est un homme  entendre pendant
un quart d'heure et non pas un homme  aimer... Moi, je suis trop peu
galant, trop peu faonn au joug que veulent imposer les femmes, pour me
flatter de remporter une victoire  laquelle, peut-tre, je n'attache
pas d'ailleurs assez de prix... Notre crole est joli garon; il a mme
une de ces figures tendres et souffrantes sur lesquelles une jeune
personne comme la comtesse pourrait placer un amour sentimental... J'ai
cru remarquer aussi que souvent ses yeux rveurs s'arrtaient, avec une
expression de douleur et d'intrt, sur ces traits si touchans et si
doux o se peignent  la fois la souffrance et la bont... Oui, mais les
regards de la comtesse semblaient dire dans ces momens-l... Quel
dommage de ne pouvoir attacher sa vie qu' une existence si frle!...
Oh! c'est ailleurs qu'elle choisira, cette femme qui cherche, j'en suis
sr, un attachement qui promette autre chose que des liens d'un jour et
une affection de poitrine...

Et le capitaine?... Le capitaine est un fort joli homme, qui a de
l'esprit sans jamais s'en tre dout, et des manires mme quand il veut
s'en donner la peine... mais c'est un de ces jolis garons qui
conviennent plutt  une imagination passionne qu' une me rveuse et
romanesque. D'ailleurs ce n'est pas quand ils sont dans l'exercice de
leurs fonctions, que messieurs les marins doivent avoir le privilge de
plaire beaucoup aux dames! Qui donc la comtesse aimera-t-elle? car enfin
il faut bien qu'elle finisse par aimer quelqu'un!...

Je m'y perdais, et sans me conduire encore jusqu'au scepticisme, la plus
dsesprante incertitude succdait  toutes mes conjectures.

Les momens o notre petite colonie nomade, condamne  errer un mois ou
un mois et demi sur l'onde, aurait pu tablir ou jeter parmi ses membres
quelques liens de sociabilit, taient ceux que nous passions  table.
Les heures du djener et du dner, en nous runissant chaque jour comme
une famille, auraient d favoriser les communications un peu intimes qui
n'avaient pu jusque-l exister entre des gens trangers les uns aux
autres. Mais par l'effet de l'incapacit de notre maladroit cuisinier,
les repas qu'on nous servait deux fois par jour taient si mauvais, que
tous nous quittions aussitt qu'il nous tait possible, la table sur
laquelle nous n'avions trouv que des mets plutt faits pour nous
dgoter que pour nous faire savourer le plaisir de manger long-temps,
la seule peut-tre des jouissances que l'on puisse se promettre  bord
d'un navire.

Le capitaine qui nous entendait nous plaindre avec raison de la manire
dont nous tions traits, souffrait dix fois plus de la contrarit que
nous prouvions, que nous-mmes des privations que nous imposait la
nullit dsesprante de notre chef. Mais ce brave capitaine, redoutant
lui-mme la vivacit de son caractre, s'tait content de dvorer son
ressentiment en silence, pour ne pas laisser clater un emportement
qu'il n'aurait peut-tre pas eu ensuite le pouvoir de modrer. Plusieurs
fois, en sa prsence, l'ordonnateur et l'Italien avaient commis
l'imprudence de se prononcer avec un peu d'aigreur contre la mauvaise
chre qu'ils faisaient depuis le dpart, et notre passagre elle-mme,
la douce et timide comtesse de l'Annonciade, oubliant la rserve que lui
prescrivaient son sexe et les convenances, avait laiss percer la
rpugnance que les repas du bord inspiraient  la dlicatesse de son
got et de ses habitudes... Lanclume, pour temprer autant que possible,
par la profusion des objets dont il pouvait disposer, l'indigence de la
cuisine que nous prparait M. Gustave, prodiguait les conserves, les
bouteilles de Champagne, les liqueurs et les fruits secs dont il avait
fait ample provision... Mais cette louable libralit, de laquelle on ne
lui savait pas, selon moi, assez gr, ne parvenait que trop
difficilement  satisfaire l'exigence des deux gourmands ou gourmets que
nous avions le malheur de possder... Plus le capitaine faisait
d'efforts pour contenter son monde, et plus il enrageait ensuite de voir
l'inutilit de ses efforts... Et je prvis le moment o il allait
clater... Il n'y tenait plus...

Un soir, on sert le dner comme  l'ordinaire; mais ce jour-l il avait
plu, il avait fait un de ces temps de bord qui prdisposent tout le
monde  l'irritation, un de ces temps enfin qu'ont prouvs tous ceux
qui ont navigu, et qui font que l'on est inquiet, hargneux sans savoir
pourquoi. Le potage descend sur la table; on le gote sans se dire un
mot; il est inabordable. Les premiers servis font la mine; Lanclume fait
une grimace, mais une de ces grimaces qui, sur la figure du marin, ont
quelque chose de terrible...

Mousse, dit froidement le capitaine en plissant un peu, va dire au
chef de descendre...

Personne n'ouvre la bouche ni pour manger, ni pour parler; c'est un
arrt ou une excution que l'on attend...

Le chef coupable parat au bas de l'escalier de la chambre, la casquette
 la main, les yeux rouges de fume et les joues barbouilles de suie.

Cuisinier, prenez cette cuiller que vous donne le mousse, et gotez-moi
ce potage.

L'ordre du capitaine est excut. Le cuisinier dguste le potage fumant,
sorti de ses mains et de son officine.

Comment le trouvez-vous?

--Mais, capitaine, dans la situation o vous venez de me placer, je
rpondrai comme Charles XII mangeant le pain moisi qu'on lui prsentait:
Il n'est pas bon, mais il est mangeable.

--En ce cas-l, puisqu'il est mangeable, vous allez le manger. Voyons,
faites comme Charles XII.

--Pourvu qu'on me donne une assiette, je le veux bien.

--Il n'y a pas besoin d'assiette pour cela. Cette cuiller vous suffira
pour avaler tout ce qui se trouve dans la soupire...

--Comment, tout cela, capitaine...

--Oui, tout cela, M. le cuisinier.

--Mais vous me permettrez de vous faire observer...

Le doigt de Lanclume, tendu vers le pauvre chef, lui enjoignit, sans
qu'il ft besoin de le rpter, l'ordre que venait de dicter le roi du
bord...

Le cuisinier intimid, terrifi, mangea par peur, par subordination, la
soupe qu'il avait prpare pour sept  huit personnes. Les passagers et
les officiers se taisaient pendant cette excution d'un nouveau genre;
ni les efforts pourtant bien comiques que faisait le mangeur pour venir
 bout de son potage disciplinaire, ni les pauses qu'il marquait pour
reprendre haleine, ne purent arracher un sourire  l'assistance. La
comtesse mme qui avait provoqu, par sa rpugnance assez mal dguise,
la svrit du capitaine, jetait sur le jeune condamn des regards o se
peignait plutt la commisration que l'envie de rire...

La corve finie, le capitaine ajouta ces seuls mots  la leon
gastronomique qu'il venait de donner  son gte-sauce.

A l'avenir, vous saurez que toutes ces maladresses seront punies par le
mme chtiment; ce que l'on ne pourra pas manger ici, vous le mangerez
tout seul... Il y a trop long-temps que je supporte la responsabilit
humiliante de vos sottises, pour ne pas chercher  faire peser sur un
imbcile comme vous les reproches qu'il mrite seul, et qu'un homme
comme moi ne peut souffrir qu'avec le dsir de s'en disculper ou de s'en
venger un jour... Allez, et n'oubliez pas la morale de ce petit apologue
en action.

Le reste du repas fut aussi pitoyable que le potage; mais tous les
convives mangrent sans se plaindre et sans oser lever les yeux sur la
figure imposante du capitaine qui venait de soulager sa mle poitrine du
poids qui l'oppressait depuis si long-temps...

Je m'attendais, en remontant sur le pont, comme nous en avions
l'habitude  la fin de chaque repas, pour faire ce que nous appelions la
promenade de digestion, je m'attendais, dis-je,  entendre mes
compagnons de voyage condamner la svrit du capitaine, au milieu des
petits conciliabules que nous formions entre nous. Mais aucun ne prit la
parole pour blmer, en arrire du capitaine, la conduite rigoureuse que
nous avions en quelque sorte provoque nous-mmes, en faisant un peu
trop souffrir ce pauvre Lanclume des plaintes que nous ne cessions
d'lever sur l'impritie de son marmiton. Chacun se tint mme  cet
gard dans la plus grande rserve, quoique intrieurement tout le monde
dsapprouvt peut-tre la nature du chtiment impos  notre avaleur de
soupe. Mais le capitaine tait un homme avec lequel on pressentait les
consquences qu'aurait pu avoir une controverse trop vive  bord. Trs
bon humain au fond, mais jaloux de son autorit et susceptible au
dernier point sur tout ce qui touchait  sa dignit d'homme et de chef 
son bord, il n'et pas manqu de repousser probablement une observation
hasarde, par quelque acte d'emportement ou une provocation personnelle,
quoique avec l'esprit qu'il possdait, il n'et pas besoin de se jeter
dans la violence pour faire prvaloir ses opinions ou se donner une
contenance. Mais chez lui le coeur dominait, s'il est possible de
s'exprimer ainsi, l'intelligence et la rflexion. Il tait marin et
marin avec tous les dfauts et les qualits des individus de sa
profession, avant d'tre homme du monde avec cette froide retenue ou
cette dissimulation de bon got que l'on acquiert dans la belle
compagnie. L'homme du monde enfin ne se montrait chez lui qu'avant ou
qu'aprs le marin; et, ma foi, avec ces diables de gens dont on est
forc d'estimer jusqu' la susceptibilit, le plus prudent, pour peu
qu'on ait du savoir-vivre ou de la pntration, c'est d'viter des
contestations qui deviennent tout au moins inutiles, quand elles ne
deviennent pas dsagrables.

Rarement, depuis le dpart, j'avais vu Lanclume aussi gai que lorsqu'il
reparut sur le pont aprs avoir fait manger le potage de correction  M.
Gustave. On aurait dit  son air dgag qu'il venait de se dcharger du
poids d'un norme fardeau, sur les paules d'un autre. Il riait,
plaisantait avec ses officiers; mais sa gaiet me paraissait avoir
quelque chose de factice et de sardonique... Un btiment faisant route
pour l'Europe  contre-bord de nous, vint en ce moment  nous ranger 
porte de voix; il avait arbor le pavillon blanc avant d'tre rendu
assez prs de nous pour pouvoir nous parler...

Rpondez  ce signal, dit Lanclume  son second; faites hisser le
pavillon tricolore.

--Le pavillon tricolore!... rpta l'officier.

--Oui, sans doute, le pavillon tricolore. Est-ce que nous en avons un
autre  bord?

L'ordre se trouva bientt excut. Mais le btiment rencontr, en
apercevant ce signe inattendu, s'empressa de mettre en panne par notre
travers pour s'informer des vnemens qu'une telle couleur devait lui
annoncer. Le capitaine du navire, entour d'une foule de passagers, nous
fit entendre alors ces mots, d'une voix mue, dont la longueur de son
porte-voix semblait encore augmenter le tremblement...

Oh! du trois-mts, oh!

--Hol! rpondit flegmatiquement Lanclume.

--D'o venez-vous?

--De Bordeaux... Et notre capitaine ajouta, mais pour nous seulement et
en dtachant ses lvres du porte-voix: Oui, crois celle-l et bois de
l'eau!

--Combien de jours de mer? reprit le capitaine inconnu.

--Dix jours.

--Que s'est-il donc pass de nouveau en France?

--Vous le voyez! rpondit Lanclume en montrant le pavillon sditieux, du
bout de son porte-voix.

--Mais que signifie ce pavillon?

--Il signifie que l'empereur Napolon est revenu.

--Comment revenu! Mais il est mort!

--C'est bien pour cela que je vous dis qu'il est revenu! Est-ce qu'un
homme comme cela meurt jamais!

--Comment! il n'tait donc pas mort?

--Quelle farce, mort!

--Et S. M. le roi Louis XVIII, qu'est-il devenu, s'il vous plat?

--Tu dans une charge de cavalerie!

--Tu, dites-vous, dans une charge de cavalerie?

--Oui, dans une charge! (A part.) Dans une charge de ma faon. N'est-ce
pas la vrit?...

--Merci, capitaine, merci!

--Oui, mais  mon tour maintenant. D'o venez-vous?

--De Bourbon!

--O allez-vous?

--Au Hvre-de-Grce.

--Justement il va d'o nous venons avec la nouvelle. (Haut au
capitaine.) Comment se nomme votre navire?

--_Le Royal-Louis!_

--Beau nom  changer en arrivant! N'oubliez pas non plus de changer
votre pavillon. L-bas ils n'entendent pas la plaisanterie comme ici.

--Je verrai! Merci capitaine; bon voyage! merci!

--Il n'y a pas de quoi!... Ah! ils m'ont fait changer une fois le nom de
mon navire; je viens de prendre ma revanche. Va, va toujours, mon ami,
avec ton _Royal-Louis_, et ton Louis royal tu dans une charge de
cavalerie  la tte de ses dragons!... Faites avancer le pavillon
national  prsent; il a fait son jeu encore une fois.

Cette plaisanterie de notre capitaine nous amusa toute la soire. Lui
s'en montrait heureux comme un prince.

Quant  M. Gustave Ltameur, que nous avons un instant oubli pour la
rsurrection miraculeuse de l'empereur Napolon, il se promenait
silencieusement  grands pas pendant toute cette scne, comme pour hter
la pnible digestion du potage exorbitant que le capitaine lui avait
fait manger contre toute espce de rgle hyginique. Il avait presque
l'air de mditer un projet ou un crime; et quelque envie que j'eusse de
lui parler ce jour-l, pour lui dire quelque chose qui pt lui tre
utile, je sentis,  son air troubl et agit, que je risquerais de
commettre une indiscrtion en l'arrachant  la proccupation dans
laquelle il semblait prendre plaisir  se plonger aux approches de la
nuit.




VI

        L'existence de l'homme est un champ en friche, que la charrue de
        l'adversit doit labourer avec son soc aigu, pour qu'il produise
        des feuilles au printemps, des fleurs en t et des fruits en
        automne.

        (Page 102.)

Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de pote sur le
gaillard d'avant;--vague rsolution.


Curieux cependant de connatre l'histoire de ce pauvre diable, et
dsirant lui offrir quelques consolations, ou au moins quelques bons
conseils, un soir o tout tait calme  bord, je m'approchai de
l'endroit o il s'tait assis, pour lui adresser la parole. Mon arrive
parut l'arracher soudainement comme  un songe pnible: il fit d'abord
un bond en m'apercevant, et ensuite laissa chapper un long soupir;
aprs quoi il sembla dispos  m'couter.

Par quelle circonstance malheureuse, lui dis-je alors, avez-vous pu
tre conduit  vous charger d'un emploi pour lequel vous n'tiez pas
fait, et qui vous a valu dj des dsagrmens auxquels sans doute vous
n'avez pas t accoutum?

--Hlas! mon cher monsieur, me rpondit-il, l'existence de l'homme est
un champ en friche que la charrue de l'adversit doit labourer avec son
soc aigu, pour qu'il produise des feuilles au printemps, des fleurs en
t et des fruits en automne.

--Mais que faisiez-vous, quelle tait votre profession avant de
concevoir l'ide de vous embarquer comme chef  bord d'un navire?

--Je faisais de l'art.

--De l'art, dites-vous?

--Oui, de l'art; parbleu! chacun n'en fait-il pas  sa manire, et selon
les moyens qu'il a reus de l-haut, si toutefois il y a un l-haut!

--Et quelle espce d'art encore faisiez-vous?

--De l'art  la faon de ce pauvre Will, notre matre  tous, le premier
des potes dans les ges, l'ange infernal et sublime du drame-passion et
de toute posie vraie enfin! De l'art, de l'art, de l'art, ce mot dit
l'univers!

--Le pote Will? je ne le connais pas,  moins que ce ne soit le pote
Wilson dont vous vouliez me parler.

--Ah! bien oui, le pote Wilson, on lui en cassera  celui-l! Je veux
parler de notre William Shakespeare, de ce bon et immortel William qui
commena par tenir la bride des chevaux des rustres dors qui allaient
au spectacle, en attendant qu'il devnt un jour la trinit symbolique du
beau: mouvement, sublimit et passion; tout, tout dans lui, exactement
tout... rien dans les autres, pas mme rien!

Je crus, en entendant mon interlocuteur s'exprimer ainsi, avoir affaire
 un fou. Je continuai cependant.

Et vous teniez aussi par la bride les chevaux des quipages  la porte
des spectacles, en attendant que...

--Pas tout--fait; c'est une allusion que j'ai voulu faire. J'avais
tabli un commerce de contremarques  la porte de nos premiers thtres;
et l'un de mes drames, le premier enfant de ma jeunesse, allait mme
tre reprsent, quand le spectre de fer des vnemens est venu arracher
la couronne de posie qui verdoyait pour le front du jeune homme  l'me
de feu, aux ailes bleues de flamme. Ainsi vous voyez donc bien que quand
je disais tout--l'heure que, comme le pauvre Will, j'avais commenc 
faire de l'art, je ne disais qu'une chose fort juste, et que j'tais
parfaitement dans le vrai du mot, si tant est qu'il y ait un vrai dans
les mots.

--Ah! votre premier drame ne put tre jou?

--L'enfant de mon cerveau tait trop suprieur pour cela. Un ancien
littrateur de la vieille poque,  qui je le montrai, me dit qu'il le
trouvait assez mauvais pour lui prdire un succs fou. Un pote-France
de la renaissance, qui le lut quelques jours aprs, m'assura qu'il le
devinait assez sublime pour que le public se battt, casst le lustre et
les banquettes  la premire reprsentation. Vous voyez bien par
consquent que j'avais l deux fameuses autorits... Mais la police, la
police! Enfin c'est fini, n'y pensons plus; jetons la poudre de l'oubli
sur cette page  peine commence de ma vie, barbouille  la hte par le
doigt mort de la fatalit, et rsignons-nous. C'est de la cuisine qu'il
faut faire maintenant jusqu' la Martinique. Maldiction!

--C'est en effet le parti le plus sr qu' mon avis vous puissiez
prendre. Le capitaine, un peu irrit d'avoir t abus par les
certificats d'emprunt que vous lui avez prsents, s'est montr depuis
deux jours un peu rigoureux envers vous; mais avec de l'intelligence et
du zle, vous finirez, j'en suis convaincu, par le dsarmer. C'est un
brave homme, et qui ne se fait pas une vertu d'tre inflexible.

--Oui, j'en conviens, c'est une faute que j'ai commise envers cette
socit qui nous force  la tromper pour ne pas mourir de faim au milieu
d'elle. J'aurais d ne pas me servir de ces certificats, et dire au
besoin qui me tordait les entrailles: Tiens, voil ma poitrine,
ronge-la; tiens, voil mon coeur de vingt ans, mange-le, il est tout
bouillant encore, et fais-moi mourir bien vite, je te le demande par les
os de ta mre. Damnation de l'homme, excration de la justice des
vampires civiliss, et anathme sur tout ce qui fut, est et sera;
anathme gnral enfin sur Jhova lui-mme!...

--Quelque ide que l'on puisse s'tre forme sur les rgles et les lois
de la socit, personne ne vous dira que vous avez bien fait en abusant
de la bonne foi du capitaine.

--J'tais las de vgter, je voulais jeter du drame sur le manteau
dguenill de ma vie...

--Vous n'avez pas dj trop mal commenc comme cela!

--Et j'espre finir mieux; vous n'avez encore rien vu, Dieu merci. Il me
faut de l'art,  moi, n'importe o, n'importe  quel prix. Je veux vivre
d'motions, ou ne pas vivre du tout. Si le capitaine s'avise de vouloir
poser encore le pied sur ma volont, ma volont, fille de l'me, se
redressera sous sa botte insolente, et j'craserai la tte du moucheron.
Ah! vous ne concevez pas l'art, vous voulez nier l'art. Eh bien! qu'il
vienne le capitaine, je le dfie au nom de la muse et de Satan qui se
soulve l sous ma peau et entre mes ctes.

Le jeune fou criait si haut, que je craignis que le capitaine ne
l'entendt, et, pour ter un prtexte  l'exaltation de ses paroles
imprudentes, je le laissai seul refouler tout  son aise sous sa peau,
le trop plein de son indignation.

Le paroxysme romantique du fougueux Gustave n'excda pas, au reste, la
dure moyenne des accs de fureur artificielle. Quelques minutes aprs
l'avoir abandonn  la vhmence de sa passion criarde, je crus
reconnatre la voix de mon homme, ramene au diapason ordinaire de la
conversation ou de la narration.

Cette voix se faisait entendre seule devant. Je me glissai le long de la
chaloupe pour me diriger sur l'arrire du mt de misaine et pour couter
tout  mon aise, sans tre vu.

M. Gustave, assis  l'orientale sur le gaillard d'avant, au milieu du
cercle qu'avaient form autour de lui les matelots de quart, se
disposait  rgaler l'auditoire d'une de ses improvisations.

C'est le dpart du navire _Le Grand-Napolon_ que je vais vous
retracer, s'criait-il d'un ton inspir. Haleine des temptes, enfle mes
poumons; j'ai soif d'air et de vent; souffle et enfle tant que tu
pourras!

L'improvisateur, au bout d'une minute d'aspiration d'air, commena
ainsi:

Le chevalier des eaux a revtu ds le matin son corselet de cuivre; ses
trois lances de bois se balancent et s'appuient sur sa large poitrine de
chne, et l'on dirait, en voyant sur la mer les panaches qui flottent
sur son casque, de dix ou douze voiles blanches se jouant aux vents...
Il marchera long-temps sur les eaux vertes, le rude chevalier, avant de
rencontrer le gant des temptes: car si ses pieds sont lgers, la mer
qu'il foule est grande, oui, elle est bien grande la mer, grande comme
le champ inculte de l'infini, o l'alouette de la pense n'a pas de nid,
o l'arbre de science pousse sans racine.

N'importe, il marchera nuit et jour, soir et matin, le chevalier des
eaux; sous l'aube qui fleurit, sous le crpuscule qui rafrachit, sous
le soleil qui brle, sous la pluie qui mouille les os, sous la grle qui
meurtrit la chair, sous la gele qui... qui gle...

Mais un guide perfide s'est prsent au chevalier pour garer ses pas
dans les sentiers du domaine qu'il ne connat pas encore... Il ne le
mnera point au tournoi des temptes, ce guide flon, parce qu'il sait
trop que la tempte pure, et que la foudre ne noircit pas ceux qu'elle
frappe...

Mais qu'importe! le chevalier des eaux ne peut tre long-temps mal
conduit... Son but brille dans l'ombre; la pyramide de feu aime  se
couronner et  s'environner du dmon des tnbres, car les tnbres sont
aussi la parure invisible dont la pyramide de feu aime  couronner son
front brlant, en se mirant, la coquette qu'elle est, dans le miroir
mystrieux de la face du ciel noir!

Et comment le perfide se flatterait-il long-temps d'abuser le chevalier
au corselet de cuivre, aux trois lances de bois,  la vaste poitrine de
chne, quand lui, le loyal chevalier, a pour conduire ses pas confians,
enflammer son courage de lion et payer la magnanime monnaie de ses
efforts, un sourire de femme au bout de la carrire, et l'oeil bant de
la nuit qui fait chatoyer son armure aux reflets enfantins de la sublime
gaminerie des eaux de la mer!

Le matre d'quipage Lafumate, qui jusque-l avait cout fort
patiemment, avec les autres auditeurs, l'improvisation inintelligible du
chef, prit alors la parole pour adresser cette question au pote:

Sans vous interrompre, chef, pourrait-on savoir ce que vous entendez
par l'oeil de la nuit?

--Mais, Dieu me damne! il n'est pas besoin, je pense, reprit le pote,
d'avoir suivi un cours de littrature  l'Athne pour deviner que
l'oeil de la nuit signifie et ne peut signifier autre chose que _la
lune_.

--En ce cas, rpondit matre Lafumate, permettez-moi de vous dire que
tout ce que vous venez de dire l, est bte comme _l'oeil de la nuit_.

Cette grosse saillie, bien plus en rapport avec l'intelligence et le
got des auditeurs, que le pathos dont venait de les tourdir M.
Gustave, provoqua un rire si lourd, si accablant pour le pote
dconcert, abasourdi, qu'il ne sut faire autre chose, tant son trouble
tait grand, que d'abandonner le champ de bataille, poursuivi par les
hues de tous les gens de quart.

En se glissant, en se sauvant le long de la chaloupe, le fuyard vint me
heurter; et, aprs m'avoir reconnu, il me cria,  peine revenu de son
premier trouble:

Eh bien, vous l'avez entendu! Faites-donc de l'art avec des gaillards
de cette espce?...

--Non, lui rpondis-je bien vite, il vaudrait encore mieux faire de la
cuisine.

--De la cuisine! reprit-il brusquement, de la cuisine, jamais! Ni
cuisine, ni art! C'est un coup de tte qu'il faut que je fasse pour
rhabiliter sur le front de l'opprim le symbole de ce qu'il vaut par
l'intelligence et par le coeur. Oui, un coup de tte, vous dis-je, et un
fameux encore; demain vous frmirez...

Et cela dit, le cuisinier-pote alla se coucher, pour mditer sans doute
son coup de tte, et affermir son courroux dans la rsolution qu'il
paraissait avoir arrte.

Mais ds ce moment, comme on doit bien s'en douter, le chef, que
jusque-l les matelots du bord avaient laiss paisible dans les
fonctions qu'il remplissait si mal, devint la rise de tout l'quipage.
La pesante pigramme de matre Lafumate avait coul le pote  fond, et
le surnom d'_OEil de la Nuit_, donn  l'infortun improvisateur, alla
plus d'une fois lui rappeler sa triste chute du gaillard d'avant.




VII

        Quand le chef se trouva amarr dans la hune, les matelots assis
        devant sur le guindeau, se mirent  causer avec une indiffrence
        apparente, de tout autre chose que de l'vnement qui seul
        aurait d les occuper, comme ils font presque toujours
        lorsqu'ils sont mcontens de quelque chose et disposs  se
        mutiner pour ce qui ne les regarde pas.

        (Page 124.)

Syllogisme du capitaine;--les vivres
coups;--mutinerie;--punition;--l'quipage pris par la famine.


Eh bien! voisin, me dit le capitaine Lanclume, en me voyant monter sur
le pont le lendemain matin  huit heures, eh bien; en voil bien d'une
autre maintenant!

--Et qu'avez-vous donc, capitaine, lui demandai-je, sans penser encore
au coup de tte que m'avait annonc, la veille, notre cuisinier
littrateur?

--Ce que j'ai! reprit-il; mais j'ai que notre chef ne veut plus
travailler, et qu'il vient de me donner sa dmission... Concevez-vous
celle-l?

--Bah! c'est un fou qu'on peut ramener  la raison avec quelques
reprsentations dcisives.

--Et,  ma place, que feriez-vous, mon ami?

--Ma foi!  votre place, je le ferais venir pour lui rappeler son
devoir, et l'engager  reprendre tranquillement sa besogne, en lui
parlant avec douceur et avec calme.

--C'est aussi ce que j'avais envie de faire, et je suis bien aise de me
rencontrer avec vous dans une circonstance o je suis dispos  me
montrer plutt bon diable que juge inexorable. Vous allez voir comment
je vais m'y prendre, et ensuite vous me direz franchement si vous tes
content de moi... Mousse, va-t'en m'appeler le chef, et dis-lui de venir
me parler.

Le mousse alla chercher le cuisinier rebelle et le conduisit devant le
capitaine.

Celui-ci commena par donner d'abord ce qu'il appelait _un poil_, au
chef rcalcitrant qui l'couta avec un air d'indiffrence assez peu fait
pour maintenir son suprieur dans les bornes de la modration qu'il
s'tait prescrite; puis aprs n'avoir obtenu aucune rponse
satisfaisante de la part du coupable, il lui demanda: Voulez-vous
travailler dcidment, ou aimez-vous mieux ne rien faire  bord?

--Capitaine, reprit le jeune homme, j'aime mieux ne rien faire.

--Comme il vous plaira, mais coutez bien le raisonnement que je vais
vous poser:

Je vous ai embarqu  mon bord pour travailler, et moyennant cette
condition, je me suis engag  vous nourrir et  vous payer. C'est donc
pour votre travail seul que je vous nourris et que je vous paie: or, ds
l'instant o vous croyez ne me devoir plus aucun service, je ne vous
dois plus ni rtribution ni vivres; car il serait aussi injuste que vous
me forassiez  vous nourrir pour ne rien faire, qu'il serait injuste
que je vous contraignisse  travailler sans vous nourrir et sans vous
payer. Ainsi donc, du moment o vous ne voulez plus travailler, je cesse
de vous devoir des vivres, et en consquence, ds aujourd'hui, vous
cesserez de recevoir votre nourriture  bord, jusqu'au jour o il vous
plaira de reprendre votre service de mauvais gargotier... Ce
raisonnement est logique, n'est-ce pas? Cette logique vous va-t-elle?

--Parfaitement, capitaine; je ne nie pas le syllogisme, et je vais
mourir logiquement de faim... O tyrannie maritime!

--Un moment, j'ai une autre chose  vous dire. Tous mes gens sont
embarqus ici  la condition qu'ils seront nourris et pays, qu'ils
travailleront et qu'ils ne feront jamais les insolens. Or, si tout en
vous laissant mourir de faim, vous jasez un peu trop haut, je vous
rappellerai, en vous frottant les oreilles un peu durement, qu'il ne
vous suffira pas d'tre dans votre droit, en ne mangeant pas, mais qu'il
faut encore que vous restiez dans le mien, en respectant mon autorit...
Ce raisonnement vous va-t-il encore?...

--Aussi bien que l'autre, capitaine... Je jenerai et je ne parlerai
pas.

--C'est ce que vous aurez de mieux  faire; car il serait imprudent de
vous exposer  me rappeler que je ne vous dois plus rigoureusement le
logement, et qu'avec cette _poigne-l_ et l'eau qui passe le long du
bord, je puis conomiser les frais du domicile que je vous accorde
encore par piti... Allez! j'aime les gens qui ont de la rsolution, et
je vous reconnais pour un bon _bigre_, si pendant quatre jours seulement
vous observez le rgime que vous m'avez forc  vous prescrire...

--Eh bien, voisin, me dit Lanclume aprs avoir expdi l'insurg sur
l'avant avec sa logique dittique, tes-vous satisfait de ma manire de
raisonner et de la modration de ma conduite?

--Oui, assez, mon capitaine; mais qui fera maintenant notre cuisine?

--Et par cent dieux! les deux grosses ngresses de notre passagre qui,
hier, m'a paru s'apitoyer si sentimentalement sur la correction
gastronomique que j'ai t oblig d'infliger  ce jeneur. Convenez que
je suis dou d'une fameuse prvoyance! Lui faire avaler toute une
marmite de soupe, la veille du jour o il lui prend fantaisie de rester
toute la traverse sans manger! Ce gaillard-l a au moins pour sept
jours de vivres dans l'estomac.

La dmission de notre chef fut bien loin d'avoir sur notre table
l'influence nuisible que je redoutais pour moi et les autres passagers.
Ds que la cuisine se trouva prive des services de M. Gustave, et que
toutes les mains purent en quelque sorte s'en mler, notre ordinaire
devint meilleur qu'il ne l'avait t depuis le dpart. Toutes les
provisions taient excellentes, et la gaucherie du maladroit tait
parvenue  nous gter toutes celles qui avaient eu le malheur de passer
entre ses doigts. Les deux ngresses de la comtesse s'employaient au
djener et au dner, avec un zle que soutenaient sans doute les ordres
de leur matresse. Les matelots qui tous sont un peu fricoteurs et
galans, ne demandaient pas mieux que d'offrir leur aide  nos noires
_cordons-bleus_. Jamais nous n'avions mieux mang enfin que depuis qu'il
avait pris fantaisie  notre cuisinier en chef de jener pour son propre
compte, aprs nous avoir fait faire abstinence si long-temps pour
s'exercer la main.

Mais cette continence absolue, que le capitaine avait cru faire observer
svrement au jeune entt qu'il voulait rduire par la famine, ne tarda
pas  lui paratre tout--fait illusoire. Bien que le chef n'et plus de
ration  la cambuse, il trouvait dans la commisration des matelots qui,
jusque-l, s'taient le plus moqus de lui, un moyen d'chapper  la
rigueur du rgime qu'il s'tait fait imposer. La nuit surtout semblait
verser sur lui la manne cleste dont, pendant le jour, il se voyait
condamn  tre priv; et plusieurs fois je m'tais aperu que les deux
ngresses, interprtant ou devinant sans doute les intentions de leur
matresse, avaient fait passer des vivres dans la place assige par le
capitaine. Cette circonstance ne put long-temps chapper  la
surveillance de Lanclume.

Le cuisinier mange, s'cria-t-il un jour en s'adressant  son quipage,
et si je connaissais les insubordonns qui osent manquer  la discipline
en lui faisant passer des munitions, ils auraient affaire  moi.

Personne ne rpondit. La comtesse, qui se trouvait sur le pont, rougit
en se pinant les lvres et en jetant un regard de dpit sur le
capitaine. Ce regard eut son effet. Il produisit une tempte.

Mousse, dit Lanclume en appelant le petit bonhomme qui semblait dj
avoir devin l'impression qu'avait d faire sur son matre le regard
ddaigneux de la comtesse, va me chercher en bas une bouteille vide et
mon fusil  deux coups!

Le mousse saute dans la chambre, et, au bout d'une minute, revient sur
le pont avec la bouteille vide, le fusil  deux coups et une poire 
poudre. Il attend le nouvel ordre qui doit lui tre donn.

Prends un bout de fil carret, et va m'amarrer cette bouteille sur le
bout de la vergue de misaine au vent.

Le mousse s'lance comme un cureuil sur les enflchures de l'avant,
grimpe dans la hune, court le long de la vergue, et amarre la bouteille
 l'extrmit du boute-hors de bonnette basse de misaine.

Pendant ce temps, le capitaine a charg son fusil  deux coups, en
laissant tomber une petite balle au fond de chacun des canons.

Nous nous demandons tous, avec une certaine anxit, ce qu'il va faire,
et ce que nous allons voir.

La comtesse,  l'aspect d'une arme  feu, redoutant autant peut-tre la
dtonation du fusil que l'aspect de la figure que faisait en ce moment
le capitaine, tait descendue se cacher dans sa chambre. Lanclume, en la
voyant disparatre, se mit  sourire de piti, et d'un air qui semblait
dire: Encore une nouvelle bgueulerie!...

M. Gustave Ltameur se promenait sur l'avant, en se mlant, pour faire
la conversation, au groupe ambulant que formaient les matelots en allant
et venant du milieu du navire au mt de misaine, et du mt de misaine au
milieu du navire. Le drle, mme en ce moment, me paraissait haranguer
l'quipage avec assez d'insolence et de bravacherie.

Le capitaine, que je n'avais pas perdu un seul instant de vue depuis
l'arrive de son artillerie et de sa munition de guerre sur le pont,
ajuste, tire la bouteille, en fait sauter le gouleau, et nous dit aprs
cette petite exprience: La poudre est bonne, et le coup-d'oeil n'est
pas encore trop mauvais.

Il restait un autre coup  tirer; c'tait ce coup-l qui m'inquitait.
Notre tireur en avait trouv l'emploi...

Le fusil se couche de nouveau sur sa main gauche, le bout du canon se
dirige sur le groupe des matelots de l'avant, et dans cette position,
sans quitter l'oeil de dessus le point de mire, le chasseur s'crie:

Cuisinier, attention, c'est vous que je vise; si vous faites un pas
pour aller ailleurs qu'ici, je tire... Ici,  moi, coquin; ici, ou je te
casse aussi le gouleau!

Tous les matelots, qui, une seconde auparavant, composaient l'auditoire
du jeune harangueur, s'loignent  l'instant de lui pour chapper au
danger des claboussures du coup qui le menace. Le malheureux cuisinier,
redoutant, s'il fait un mouvement, le sort de la bouteille qu'il a vu
voler en clats, tremble, grelotte de peur; c'est tout ce qu'il ose
faire, pendant que son ajusteur lui crie toujours: Ici, ici, avance 
l'ordre, ou je ne rponds plus de ta carcasse...

Vous avez entendu parler sans doute de la couleuvre qui, la gueule
bante, fixant ses yeux tincelans sur le crapaud qu'elle va dvorer,
voit, sans faire un seul mouvement, le reptile qu'elle convoite se
roidir, se contorsionner en cdant  la puissance magntique qui
l'entrane sous la dent mortelle de son ennemie. Eh bien, la couleuvre
c'tait le fusil du capitaine, et le crapaud magntis l'infortun
cuisinier... Il avanait par peur, s'arrtait un instant aprs en
baissant la tte et en balbutiant, et puis faisait un demi-pas vers le
redoutable canon, s'arrtait encore et recommenait ses contorsions...
enfin il n'est plus qu' deux ou trois pas de son redoutable
magntiseur.

Mon Dieu, que voulez-vous donc faire de moi? capitaine, s'crie-t-il
alors de ce ton piteux que donne la frayeur.

--Montez dans la grand' hune, lui rpond Lanclume, dans un instant j'y
serai avec vous...

Le patient grimpe sans se faire prier, et grimpe mme cette fois avec
l'agilit d'un gabier. Il s'loignait du terrible fusil qui venait de
lui faire faire si vite le si pnible trajet de l'avant  l'arrire du
navire.

Lanclume se disposait  tenir parole  Gustave; mais avant de le
rejoindre l-haut, comme il le lui avait promis, il avait jug  propos
de se munir de deux ou de trois brasses d'une forte ligne de lock. Il
grimpe  son tour dans la hune; le condamn y tait dj rendu, tout
rsign  subir le sort qu'on lui prparait et qu'il ignorait encore. Le
capitaine, matre de son homme sur un thtre qui lui tait aussi
familier qu'il tait nouveau pour le patient, s'empare du jeune mutin
qui se tient  peine sur ses jambes branles par le roulis, et il vous
l'amarre dans les haubans du grand perroquet, le nez au vent et le dos
tourn du ct du mt de hune.

Maintenant, dit le capitaine en descendant, ceux qui voudront lui
donner  manger et  boire, auront la complaisance de s'adresser
auparavant  moi ou  l'officier de quart.

L'quipage, pendant toute cette scne, avait gard l'attitude la plus
passive, ne riant pas, ne jasant pas, ayant l'air enfin de n'approuver
ni de blmer ce qui venait de se passer sous ses yeux. Quand le chef se
trouva garrott dans la hune, les matelots assis devant sur le guindeau,
se mirent  causer entre eux, avec une indiffrence apparente, de tout
autre chose que de l'vnement qui seul aurait d les occuper, comme ils
font presque toujours lorsqu'ils sont mcontens de quelque chose, et
disposs  se mutiner pour ce qui ne les regarde pas.

Quelque peu habitu que je fusse encore  lire sur la physionomie de ces
hommes si nouveaux pour moi, je ne pus m'empcher de voir dans leur
contenance et leurs manires, certain indice de mcontentement et de
taquinerie qui m'inquita un peu, avec la connaissance que je commenais
 avoir du caractre de notre capitaine. Tous les marins, qui jusque-l
s'taient si impitoyablement moqus du maladroit et imprudent cuisinier,
se mirent  le plaindre et  prendre son parti contre la premire
autorit du bord, du moment o ils virent la victime du capitaine, dans
ce mme cuisinier qu'ils avaient sacrifi si long-temps et si souvent 
leurs grossires plaisanteries et  leurs mauvais traitemens; c'tait
enfin par eux, par eux seuls qu'ils auraient voulu que le malheureux
souffrt; mais ds l'instant o le capitaine se mettait en tte de punir
l'individu dont il leur avait plu de se faire un jouet et un
souffre-douleur, ils croyaient probablement leur honneur engag 
prendre la dfense de l'opprim et de leur bouffon. C'tait un de leurs
droits exclusifs que le capitaine avait usurp; c'tait sur un de leurs
passe-temps enfin qu'il avait os porter la main.

Lanclume, malgr le tact si sr qu'il croyait toujours possder, mme
aprs son aventure avec Gustave, en fait de divination physiognomonique,
ne sut pas dmler sur la figure de ses gens, les mauvaises intentions
qu'ils se disposaient  faire clater  la premire occasion... Ce fut
le second du btiment qui fut oblig de lui rvler la rsistance
inattendue qu'il avait rencontre dans l'quipage, vers la fin du soir,
 propos d'une manoeuvre qu'il avait ordonne.

Capitaine, lui rapporta cet officier, je dois vous prvenir que
l'quipage montre la plus mauvaise volont pour le travail du bord.

--Et comment savez-vous cela?

--Tout--l'heure, ayant command de brasser tribord devant, les gens de
quart m'ont rpondu qu'ils n'obiraient pas tant que cet animal-l, le
cuisinier, serait amarr dans la grand' hune.

--Et le matre, qu'a-t-il dit?

--Pas le mot: il est d'accord avec les cabaleurs.

--Ah oui! Eh bien, nous verrons un peu quel parti prendre... On pourrait
bien provisoirement faire sauter une ou deux cervelles pour mettre le
reste  la raison... Mais ce serait l un moyen un peu violent, et
aujourd'hui je ne me sens pas d'humeur  faire le crne. Si c'taient
cependant de vaillans matelots comme j'en ai connus, je ne dis pas... on
pourrait bien peut-tre s'escrimer contre eux; mais en vrit les
canaillons que nous avons l,  commencer par leur failli-gars de matre
d'quipage, n'en valent pas la peine... Oh! non, plus je les regarde et
plus je cherche parmi eux, il n'y en a pas un, dans toute cette
_canaillasse_-l, qui vaille dcidment le coup de fusil...

--Ce n'est pas l'embarras, capitaine, si vous le dsiriez, vous, moi et
le lieutenant,  grands coups de trique, nous leur donnerions de la
bonne volont que de reste... Et si je n'en ai pas dj ross deux ou
trois, quand ils m'ont refus la manoeuvre, c'est que je craignais
d'interrompre la socit d'arrire: vous tiez alors  causer avec les
passagers.

--Des coups de trique! non pas, il nous faut quelque chose de plus
risible, un chtiment plus grotesque pour des rvolts de cette
espce... Attendez, ils mangent beaucoup, n'est-ce pas?

--Comme des ogres, et paresseux comme des filles de joie! une heure et
demie tous les jours  avaler leur soupe et une livre de biscuit.

--En ce cas: oui, c'est cela! Avertissez-les que ds aujourd'hui ils ne
mangeront plus.

--a suffit, capitaine.

Le second se mit  crier aussitt, en s'adressant  l'quipage:

Vous venez d'entendre le capitaine: l'ordre porte que personne ne
mangera plus  bord, et qu'il faudra, par consquent, se brosser le
ventre. La boisson est aussi comprise dans l'ordre que j'ai l'honneur de
vous donner.

L'quipage reut cet avis sans bouger, sans prononcer un seul mot. On
aurait pu penser,  son air de rsignation, qu'il s'attendait depuis
long-temps  tre mis  ce rgime svre que dj, au surplus, il avait
vu imposer au cuisinier.

Pour cette fois-ci, dit alors Lanclume, il n'y aura pas moyen de
frauder la marchandise et de me mettre dedans, en faisant passer des
vivres aux assigs: je tiens la clef de la cambuse dans mes mains, et
s'ils veulent manger sans travailler, les gueux, il faudra qu'ils me
passent pralablement sur le corps, et je leur donnerai assez d'ouvrage
 faire pour y parvenir... Attendons tranquillement la fin de tout
ceci... Je ne suis pas fch, au reste, pendant qu'il fait beau temps et
que le navire se manoeuvre et se gouverne tout seul, de savoir jusqu'o
peut aller leur rsolution, et combien de temps des carognes d'hommes de
cette espce pourront vivre sans manger... C'est une exprience que je
suis bien aise de faire sur ces lurons-l particulirement... Mais ils
sont bien heureux de m'avoir pris dans un de mes bons momens... Sans
cela, il y aurait eu dj plus d'une vilaine figure de casse  bord, et
plus d'une laide grimace de faite... Vous, second, prenez la barre; le
lieutenant vous remplacera  la roue du gouvernail quand vous serez
fatigu, et moi je succderai au lieutenant... Les deux officiers qui ne
seront pas de barre d'aprs ce nouveau rglement de service,
manoeuvreront le navire quand il faudra... Trois hommes d'quipage pour
un btiment de trois cents tonneaux, ce n'est pas beaucoup, j'espre:
c'est un homme pour cent tonneaux...

Lanclume tait, en effet, dans un de ses bons momens, comme il le
disait: il continuait  chantonner,  causer,  plaisanter avec nous,
comme  l'ordinaire, laissant bouder et jener son quipage, sans
paratre attacher la moindre importance  la mutinerie de tout ce
monde... La soire tait assez belle; la brise qui nous poussait, vent
arrire, tait douce et rgulire, et la nuit que nos trois officiers se
disposaient  passer sur le pont, s'annonait enfin sous de favorables
auspices... C'est le dnouement de cette affaire que je redoutais le
plus; et il ne devait pas, selon toute apparence, se faire attendre
long-temps.




VIII

        Tas de canailles, auras-tu bientt fini ton voeu des cinq cents
        diables?

        (Page 141.)

Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de cape;--il faut
laisser arriver;--soumission de l'quipage mutin;--le voeu  la
Sainte-Vierge;--un passager de moins.


Le baromtre plac dans la grand' chambre variait cependant depuis
quelques heures, en nous laissant entrevoir, dans le mouvement fbrile
et les secousses pour ainsi dire intermittentes de son aiguille, la
tendance qu'il avait  atteindre les points les plus bas de son chelle
circulaire. Le capitaine, dj irrit des dsordres qui venaient
d'clater  bord, ne put voir, sans une inquitude nouvelle, cet indice
d'un coup de vent prochain. La brise, qui jusque-l n'avait cess de
favoriser notre route sur la mer la plus belle qu'on pt dsirer, nous
abandonna subitement, pour livrer pendant quelque temps le navire au
calme plat le plus profond. Bientt  l'immobilit complte que nous
prouvions, succda un lger roulis occasionn par une lame sourde qui
venait de s'lever dans le Nord-Ouest. Nos voiles, tombant mollement sur
leurs vergues devenues immobiles, commencrent alors  battre, par
intervalles gaux, la mture fatigue, mais  la battre avec un bruit
pareil  celui d'une dtonation lointaine, rgulire, sinistre. Le ciel,
encore assez dgag  notre znith, s'tait charg peu  peu sur toutes
les parties de l'horizon, de vapeurs blanchtres qui s'paississaient
progressivement, en se rapprochant de nous, et en formant entre elles
une vote de brume sous laquelle elles semblaient vouloir emprisonner le
btiment dans le petit espace qu'il occupait sur l'immensit de l'onde.
La mer mue, trouble et se soulevant sous le poids de la longue houle
qui la laissait encore lisse  sa surface, ne dferlait pas sur les
flancs du navire; mais les chaudes bouffes que nous envoyait, de temps
en temps, un vent dont il nous tait impossible de deviner ou de saisir
la direction, venaient rider, par momens, le dos des vagues qui se
gonflaient autour de nous, et alors ces folles rises, en sifflant sur
la crte des lames naissantes, nous couvraient de _poudrin_, de ces
innombrables molcules d'eau qu'elles enlevaient en frlant la cime des
flots.

Ces prsages de mauvais temps taient trop certains, pour que nous
pussions nous abuser sur l'vnement qu'ils nous annonaient. Les
intervalles de calme qui succdaient  l'impulsion soudaine et fugitive
des rises, taient accompagns d'une sensation si pnible pour nous; ce
repos momentan tait d'ailleurs si lourd, si difficile  supporter;
l'air que nous respirions nous fatiguait tellement, qu' notre tat de
malaise et d'irritation seul, nous eussions pu deviner la tempte qui
couvait dans l'atmosphre dcompose et sous la mer dj souleve contre
le navire. Les animaux mme que nous avions  bord, soumis  l'influence
de la cause physique dont nous prouvions l'effet, laissaient chapper
des gmissemens plaintifs que jamais encore je ne leur avais entendu
pousser depuis notre dpart. Cette circonstance nouvelle pour moi me
fut, du reste, rvle comme un fait assez ordinaire  bord, par le
petit mousse qui, charg de la nourriture des volailles et des moutons,
vint me dire: Nous allons bientt en avoir et du bon coin; les moutons
_parlent_, et les poules ne veulent plus manger.

Le second et le lieutenant, les seuls hommes qui fussent rests dociles
 la voix du capitaine, taient tous deux sur le pont: l'un mme tenait
la roue du gouvernail; l'autre se promenait avec moi, attendant
l'vnement. Tous mes autres compagnons de voyage s'taient couchs,
emportant sans doute avec eux, dans leur cabane, la peur que leur
inspirait dj le mauvais temps qui se prparait... Le plus morne
silence rgnait partout, entre les passagers effrays, entre les
matelots rfugis dans leur logement, et entre nous qui tions rests
sur le gaillard d'arrire.

Tout--coup le capitaine Lanclume, aprs avoir pendant une minute lev
la tte, examin, flair l'apparence du temps et promen ses regards
soucieux sur le ciel qu'il maudissait peut-tre intrieurement,
tout--coup le capitaine s'crie, en s'adressant  ses deux officiers:

Le navire ne gouverne plus, amarrons la barre. Le temps menace; il est
bon de serrer nos voiles avant la nuit, pour nous tenir sous le grand
hunier seulement... Allons, messieurs,  nous trois. Amenons et carguons
tout ce fatras-l: nous monterons le serrer aprs.

--Capitaine, dis-je alors, si je pouvais vous tre bon  quelque chose,
disposez de moi: je connais un peu les manoeuvres, et...

--Ah! c'est vrai: vous tes un brave garon, vous. Vous resterez sur le
pont pour nous larguer les cargues, et ce petit mousse-l qui ne _s'est
pas encore rvolt_, nous donnera la main. Allons, messieurs,  la
besogne et en double. A la guerre comme  la guerre!

En montant dans la grand' hune, le capitaine jeta un oeil de ddain sur
le cuisinier, qu'il y avait amarr la veille, et sans avoir l'air de lui
accorder grce, il le dtacha lui-mme des haubans contre lesquels il
tait encore si fortement serr: Va en bas, lui dit-il, tu peux 
prsent rejoindre les autres, sans que j'aie  craindre qu'ils te
fassent passer des vivres: ils commencent eux-mmes  crever de faim.

En une heure et demie ou deux heures tout au plus de travail et
d'efforts, neuf  dix grosses voiles furent amenes, cargues et serres
par les trois officiers, et le navire n'eut au commencement de la nuit
que son grand hunier, avec deux ris,  offrir  la tempte qui soufflait
dj.

Cette nuit devait tre terrible: le vent hurla jusqu' dix heures avec
une violence telle que nous pouvions  peine nous entendre sur le pont 
deux pas les uns des autres. La lame  chaque instant balayait le milieu
du btiment, en entrant par la joue et en sortant par l'arrire, avec un
fracas pouvantable.

Bientt l'ouragan devint si furieux que ce n'tait plus du vent qui
tombait sur notre pauvre navire  demi-submerg, mais bien plutt de
l'lectricit, de la foudre. La mer, qui dans le commencement de la
tempte avait t monstrueuse, effroyable, cessa, dans la plus grande
force des grains dont nous tions assaillis, d'tre aussi grosse qu'elle
nous l'avait paru d'abord: la pression incalculable de l'ouragan, en
comprimant la surface blanchissante des eaux, empchait la moindre vague
de se former, et l'on et dit, au sein des tnbres qui nous
environnaient, un dsert de neige s'abaissant avec nous sous le poids
immense des lmens confondus et de toute la nature bouleverse... Au
milieu de cette scne d'effroi et de destruction, un homme seul
m'apparaissait comme un tre surnaturel, luttant contre le ciel irrit
et contre la tempte dchane sur sa tte: cet homme, c'tait le
capitaine, se tenant nu-pieds, le front dcouvert, sur le gaillard
d'arrire. Le second et le lieutenant s'taient amarrs sur les haubans
de l'arrire, pour ne pas tre enlevs par les coups de mer, l'ouragan
ou la foudre; et lorsque, plus tard, dans l'intervalle des grains, les
lames, venant  dferler avec rage, eurent enlev nos pavois, notre
drme et nos embarcations, lui seul tait rest encore sur le dbris de
son pont ainsi ras, pour dfier jusqu'au dernier moment la tempte qui
menaait de l'engloutir avec les restes de son malheureux navire.

Notre trois-mts, quoique trs solide et dou de bonnes qualits, tait
un peu faible de ct:  chaque effort nouveau de l'ouragan, son bord de
dessous le vent disparaissait dans la lame jusqu' la moiti des
panneaux. Le second m'avait rpt plusieurs fois, en arrondissant ses
deux mains sur mon oreille: Nous ne pourrons pas tenir long-temps en
cape; la mer nous mange et la barque s'ouvrira... A minuit, le grand
hunier, sous lequel nous capyions, fut enlev... Capitaine, capitaine,
hurlrent alors les deux officiers, il faut laisser arriver; il faut
fuir devant le temps, ou nous sommes perdus!

--Eh bien, nous allons laisser arriver, dit froidement le capitaine:
sautez sur la drisse du petit foc; moi je vais prendre la barre.

--Je cours appeler l'quipage, rpondit le second.

--Non, non, nous seuls, cria l'inflexible capitaine; l'quipage ne
travaillera que lorsqu'il m'aura demand pardon... A la drisse du petit
foc!

--Mais nous risquons de sombrer si nous n'arrivons pas et si nous
manquons de monde...

--Eh bien, je noierai du moins ces gueux-l... Hissez le petit foc!
hissez le petit foc!

Au moment o ces trois hommes seuls allaient tenter cette dangereuse
arrive, cette manoeuvre d'o dpendait le salut du btiment, notre
salut  tous, une lame pouvantable se dressa par le travers du navire,
comme pour l'engloutir: je crus toucher  mon dernier instant; mais en
ce moment mme une femme vtue de blanc, une femme qui, cache 
l'entre du capot, avait tout entendu en palpitant de terreur,
s'chappe, court sur le pont et sous la lame qui va dferler, se
prcipite devant, et disparat dans le logement de l'quipage. Cette
femme supplie, au nom du ciel, au nom de leurs familles, au nom
d'eux-mmes, les matelots interdits, de monter, d'aider leur capitaine
et de sauver le btiment. Ces hommes mutins et pusillanimes, que
l'indiscipline ou la peur a retenus dans leurs hamacs au plus fort du
pril, se sentent branls  la voix d'une faible femme: l'obissance
qu'ils ont refuse  leur chef, ils l'accordent  cette femme. Tous
remontent sur le pont; la passagre les guide vers leur capitaine,
encore indign de leur conduite; et le matre d'quipage, interprte du
repentir de tous les autres, implore le pardon de leur chef, qui se
contente de leur crier:

A vos postes, mateluches; je vous mprise comme la boue de mes souliers
et je vous absous.

Les matelots courent devant; mais ils n'excutent pas encore la
manoeuvre que le second et le lieutenant ont commence.

Que font-ils donc devant? se demande le capitaine.

Le second passe derrire, et vient prvenir Lanclume que l'quipage,
avant de hisser le petit foc, demande le temps de faire un voeu  la
sainte Vierge.

Un voeu! et pourquoi, tonnerre de Dieu, a, un voeu? demande Lanclume,
en braillant comme un possd dans son porte-voix.

--Ils disent, rpond le second en prolongeant ses deux mains en
porte-voix sur sa bouche, ils disent qu'ils font un voeu parce que nous
sommes partis un vendredi, et que le navire se trouve en danger.

Pendant deux ou trois minutes le capitaine se mangea l'me, en voyant le
navire venir en travers  la lame furieuse qui menaait de nous
engloutir, et en attendant qu'il plt aux hommes de l'avant de hisser le
petit foc pour nous faire abattre tout--fait et nous permettre de fuir
enfin devant le temps... Transport de rage au bout de ces longues
minutes d'impatience et d'efforts sur lui-mme, il prend son porte-voix,
et d'une voix qui domine un instant le bruit de la tempte, il se met 
crier:

Tas de canailles, auras-tu bientt fini ton voeu des cinq cents
diables?

--Oui, oui, c'est fini! rpondirent, braillant tous  la fois, les gens
de l'quipage.

--Hisse donc le petit foc! hisse!... La barre au vent! la barre au
vent!...

Deux vagues monstrueuses, deux pouvantables montagnes d'eau, roulent
l'une sur l'autre en ce moment, avec un mugissement pareil au bruit de
la foudre; elles se dressent en vote, par notre travers,  la hauteur
de nos hunes: elles vont fondre sur nous... Elles tombent,
s'croulent... Je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien... et me
crus au fond de la mer... Et, un instant aprs ce terrible vertige de
peur, je crus sentir sous mes pieds le btiment lanc vers le ciel, et
glisser, avec la vitesse du tonnerre, sur le torrent d'une cascade...
Les deux lames menaantes venaient de passer sous notre quille, au lieu
de dferler sur notre pont; et le btiment, en cdant  cette effroyable
impulsion, avait fait une abatte pour faire vent arrire avec la
tempte.

Quinze  seize heures de suite l'ouragan dchan nous poursuivit en
hurlant, en amoncelant sur notre pauvre navire,  moiti submerg, les
lames tourmentes, qui,  chaque instant, semblaient vouloir tomber sur
nous de toute la hauteur de notre mture. Le btiment, filant dix  onze
noeuds  sec de voiles, ne se relevait de l'abme que nous prsentait
l'entre-deux des vagues, que pour plonger presque perpendiculairement
dans un autre abme. Quinze heures de suite, le capitaine, amarr dans
les haubans, la tte du ct du vent, cria aux timoniers attentifs:
_Tribord la barre, bbord la barre; la barre droite; dfie tribord,
dfie bbord toute!_ Un faux coup de barre aurait suffi peut-tre pour
faire sombrer le navire: c'tait l'arrire qu'il fallait prsenter 
chaque lame pour viter la mort, et notre vie  tous dpendait de la
surveillance du capitaine et de l'adresse des timoniers. Situation
cruelle, mortelle anxit  laquelle nulle autre torture morale ne peut
tre compare!

La direction du vent, pendant cet accs de dlire des lmens, avait
constamment vari, et la tempte, comme disent les marins, avait fait le
tour du compas. Le dernier effort de l'ouragan nous poussait dans le
sens de la route que nous devions parcourir pour nous rapprocher de
notre destination. A trois heures du matin nous passmes le Tropique, la
tempte en poupe. Ce jour, qui devait tre marqu pour nous par la fte
 laquelle ce passage donne lieu  bord de tous les btimens qui se
rendent aux Antilles, nous avait t signal la veille par une rvolte;
la nuit un ouragan s'tait dclar, et le matin on trouva notre jeune
crole, notre bon compagnon de voyage, mort dans sa cabine, o il avait
t oubli pendant l'horreur du danger commun... Le coup de vent venait
de le tuer...

Cet vnement n'tonna pas le capitaine: il l'avait ds long-temps
prvu; mais il parut l'affliger, car cet homme avait un bon coeur qui
perait  travers les dfauts de son caractre, et jusque dans la
brusquerie de ses paroles ou de ses actions. Ds que l'apparence moins
menaante du temps lui permit de descendre dans la chambre, il se rendit
 la cabine du mort; et, sous la tte mme de l'infortun, il trouva un
billet que sa main dfaillante s'tait efforce de tracer au crayon...
Lanclume, les larmes aux yeux, lut avec la plus vive motion les
derniers adieux que son malheureux passager avait fait  la vie!...

  Capitaine,

  Mes pressentimens ne m'avaient pas tromp... je ne devais pas passer
  le Tropique... Je compte, en mourant, sur vous, pour que mon corps
  repose, s'il est possible, sous la terre natale... Partagez mes
  petites provisions entre mes bons compagnons de voyage. Tchez de voir
  ma famille et de la consoler... Adieu, mille fois adieu pour
  toujours!...

Lanclume, aprs avoir lu, remonta sur le pont sans profrer un seul mot;
et quand la tempte se fut apaise, il ne desserra les lvres que pour
dire au charpentier:

Charpentier, faites un cercueil pour le passager. Il y a du sable 
bord, vous mettrez son corps dans le sable... On l'arrosera chaque jour
avec de l'eau-de-vie pour le conserver, quand toute notre provision de
liquide devrait y passer...

Puis, se retournant vers moi, il ajouta:

Ce pauvre jeune homme a compt sur moi  son dernier moment; sa
confiance ne sera pas trompe... Il reposera sous la terre de la
Dominique: j'en donne ici ma parole d'honneur, et cela est sacr comme
la dernire volont d'un mourant...

Il faut dire vite que cet engagement fut solennellement rempli par le
capitaine. A notre arrive  Saint-Pierre, la premire chose qu'il fit,
ce fut de s'acquitter lui-mme du devoir qu'il s'tait publiquement
impos, en nous donnant sa parole que notre ami reposerait sous le sol
natal.




IX

        Je le tuerai en arrivant  terre.

        (Page 152.)

Projet de vengeance;--confidence;--posie;--la passagre a fait un
choix;--demi-aveu.


Que les morts s'oublient vite  la mer! c'est comme sur le champ de
bataille, quand la cavalerie et les caissons ont pass sur les cadavres
des vainqueurs et des vaincus. La gloire emporte tous les souvenirs
dchirans avec elle, et ne laisse sur le lieu du carnage que le souvenir
de l'vnement. A la mer, c'est l'eau que l'on entend couler le long du
bord, et le vent que l'on voit tout effacer sur l'onde, qui emportent au
loin le souvenir des absens... Un passager tait l hier prs de vous 
table; il causait le soir  vos cts... la nuit, il dormait la tte
appuye sur la cloison qui vous sparait de lui: avec le premier souffle
du matin l'me de votre compagnon de route s'est envole, et n'a laiss,
dans son lit, qu'un corps inanim dont il faut bien vite vous
dbarrasser. Le capitaine a dit: _Jetez le mort  la mer._ La mer a reu
le mort, et le navire s'est loign, sans s'arrter un seul instant,
dans sa rapide course, au point o les flots ont recouvert, en
murmurant, la trace si fugitive du cercueil... Vos yeux rveurs, en se
fixant sur le point o vous avez vu disparatre pour toujours votre
frre, votre ami, votre compagnon, se sont perdus bientt dans
l'immensit de l'onde... Et plus rien, plus de vestiges du mort sur ce
vaste champ de tant de spultures... Ah! n'est-ce pas l l'image la plus
dsolante du nant et de l'oubli de toutes choses?... Les ruisseaux de
sang qui coulent, dans les combats les plus mmorables, des dallots du
vaisseau vainqueur, ne laissent pas mme plus d'une ou de deux minutes,
une trace glorieuse sur la surface du muet Ocan qu'ils ont rougi, et
les trophes de la victoire ne s'lvent l que sur des abmes qui
engloutissent tout et ne rendent plus rien.

Ds que le beau temps fut tout--fait revenu, et que le ciel sembla
sourire de nouveau  la mer apaise, on commena par rparer aussi bien
que possible les avaries que nous avions prouves. Les matelots se
mirent  l'ouvrage, avec une ardeur et un zle qu'ils n'avaient pas
encore montrs, et je fus tout tonn de voir rgner la plus parfaite
intelligence entre des gens qui, quelques heures auparavant, avaient t
sur le point de se massacrer. Tous les sujets de querelle et de division
me parurent avoir t emports par le dernier souffle de l'ouragan, et
la tempte de la rvolte avait disparu avec cette autre tempte qui ne
l'avait suivie que de trop prs. Le spectacle que prsenta bientt notre
btiment tait ravissant. Tous les effets qui s'taient trouvs mouills
par l'eau de la mer, furent tals aux rayons bienfaisans du soleil et 
l'haleine de la brise caressante. On aurait dit,  la bigarrure des
objets et des effets dont nous tapissions les bastingages, le dme de la
chambre et le couronnement, un vaste bazar de costumes et de toilettes.
Le navire lui-mme, par de ses voiles humides livres au premier
souffle des vents aliss, semblait,  chaque petit coup de tangage,
secouer ses ailes encore mouilles de pluie, et se prparer  fendre de
nouveau les airs plus purs et plus doux... Tout le btiment tait
content, ravi, heureux... C'est aprs une tempte effroyable qu'il est
doux de se sentir vivre, et de respirer avec scurit le premier moment
de repos et de calme que le ciel nous envoie...

Le cuisinier lui-mme, le cuisinier Gustave, cette pomme de discorde
jete parmi nous au milieu de la tempte, paraissait avoir accept avec
reconnaissance les bienfaits de l'amnistie gnrale accorde si
gnreusement par le capitaine... Ds le matin, il s'tait mis  rparer
les avaries de sa cuisine  moiti dmantibule par un coup de mer. A
trois ou quatre heures du soir, grce  son activit et  son
intelligence toutes nouvelles, il nous servit un dner passable pour la
premire fois de sa vie. Lanclume, satisfait de cette espce d'amende
honorable et d'acte de contrition, envoya le petit mousse porter une
bouteille de vin  Gustave. C'tait la coupe de la rconciliation...
Tout paraissait dsormais oubli, pacifi  bord. Vers cinq heures du
soir, on fit dner l'quipage, et il en avait besoin. Depuis deux jours
il n'avait pas mang... Aussi fallait-il voir l'avidit avec laquelle
les jeneurs se jetaient sur les doubles rations que le capitaine avait
ordonn de leur distribuer! Des naufrags affams tombant tout--coup
sur un splendide repas de noces, ne s'en seraient pas mieux acquitts.
Mais c'est qu'aussi aprs quarante-huit heures de rbellion, d'hostilit
et de dite, rien ne devait tre aussi bon pour notre quipage amnisti,
qu'un festin de biscuit et de viande sale, assaisonn par un
raccommodement gnral.

A la suite de tous ces vnemens, je brlais du dsir d'entretenir un
peu notre cuisinier insurg, graci et converti: j'tais curieux de
savoir ce qu'il pensait du petit drame que son enttement avait trouv
moyen de mnager  son imagination romanesque, et je lui demandai, ds
que je pus causer librement avec lui, comment il se trouvait des
motions par lesquelles il venait de passer.

Il ne me rpondit d'abord que par ces seuls mots: Je le tuerai, en
arrivant  terre!

--Mais qui tuerez-vous donc?

--Lui, lui et toujours lui; il me faut son coeur de tigre, palpitant
dans ma main ricaneuse... Lui, vous dis-je, lui, l'infme! le coeur de
l'infme qui se promne l, souriant  ses forfaits.

--Le capitaine?

--Et qui donc, si ce n'est lui?

--Et comment encore le tuerez-vous?

--En l'appelant au jugement de Dieu, sur le terrain o les pistolets
sont de mme calibre et ont la mme porte, sur le terrain o les pes
sont de la mme longueur, et o tous les hommes sont de mme taille
sociale, avec des pistolets gaux et des pes gales.

--Vous le tuerez donc au pistolet ou  l'pe?

--Et pourquoi pas si le pistolet tue, et si l'pe transperce?

--Oui, mais vous avez vu comment il ajustait une balle, ce luron-l!

--En ce cas, je lui mettrai du fer sur la poitrine, et non du plomb dans
la tte.

--Je ne vous conseille pas d'avoir recours  ce dernier moyen; il
passait, dans la marine militaire o il a servi, pour une des meilleures
et des plus redoutables lames.

--Alors on prend deux pistolets; on en charge un et on lui crie: Pair ou
non; ta vie ou la mienne est dans ma main, crite en caractres rouges
de sang, sur le nombre que tu vas compter!

--Belle chance! avec un diable comme lui, qui gagne toujours  tous les
jeux de hasard.

--Eh ma foi! au surplus, s'il est impossible de le combattre  chances
gales avec les armes connues, je l'assassinerai; oui, je
l'assassinerai, moi!

--Et l'on vous pendra ensuite.

--Et quel mal y aurait-il donc pour la victime,  tre pendue aprs
avoir veng son honneur dans le sang de l'oppresseur? Je voudrais bien
savoir o serait le dshonneur, et vous m'obligeriez sensiblement si
vous pouviez vous-mme me le dire?

--Le dshonneur ne serait pas dans la vengeance, mais dans l'assassinat,
et l'opprobre de la mort dans la lchet du crime.

--Oui, la socit, votre socit de 1824, nous radote encore cela dans
toutes les petites coles; mais le lche, selon moi, est celui qui
opprime le faible ou l'innocent.

--Le lche, selon tout le monde, est celui qui, pouvant tirer
satisfaction de l'insulte de l'oppresseur, aime mieux l'assassiner par
derrire, que d'exposer sa vie contre lui pour chercher  se venger
loyalement!

--Belle vengeance-rococo, ma foi: aller se faire tuer pour punir
l'infme qui vous a foul sous ses pieds! Et c'est vous qui venez de me
dire que je me ferais tuer par lui en prenant le pistolet ou l'pe, ou
en jouant mme ma vie  pair ou non. Allez donc vous tirer de l, avec
ces vieilles maximes. Je ne tiens pas plus  l'existence qu' une paire
de savates uses... La preuve, c'est que sans une circonstance, oh oui,
une circonstance venue toute bnite du ciel pour moi, je me serais jet
 l'eau quand le capitaine m'a fait monter dans la hune. Mais l'ide de
la vengeance et une autre ide plus douce encore me sont venues, et je
me suis raccroch de nouveau  la vie, non par peur de la mort, mais par
besoin de haine, de sang... et d'amour aussi...

--Ah! diable!... d'amour!... Amour et haine en mme temps; il parat que
vous connaissez l'art de concilier les contrastes...

--Oui, je vous le dis et vous le rpte: haine ternelle pour lui et
amour indfini pour elle!

--Les potes comme vous sont fort heureux; ils ont toujours, pour les
consoler dans leurs plus grandes contrarits, une _Elle_  adorer ou 
chanter, et un _Lui_  dtester pour exalter leurs passions et leur
aider  passer le temps.

--_Elle_, mon _Elle_  moi, a secouru le malheureux dans sa misre, et
le malheureux lui restera fidle et tendre dans sa prosprit, bien
tendre surtout: mon avenir est  elle: c'est dsormais son domaine, sa
proprit: mon _futur_ enfin est son esclave...

--C'est donc une enchanteresse qui vous a assist dans votre malheur?

--Vous avez pu en juger vous-mme, et dire si c'est une enchanteresse ou
non?

--De qui voulez-vous donc que j'aie pu juger?

--D'Elle, d'Elle,  moi!

--Et qui est-elle donc enfin votre Elle  vous?

--Elle, est la sraphique, l'anglique comtesse, puisqu'il faut dcliner
les titres, pour vous faire comprendre les mots.

--Pas possible!

--Ah! pas possible!... Et qui donc m'a fait passer des vivres pendant
mes quatre ou cinq jours de dite, si ce n'est elle? Et quelle main m'a
empch un soir de me flanquer  l'eau, de dsespoir, si ce n'est sa
main? Et quel sourire de femme m'a fait aimer la vie sur le bord de
l'abme, au milieu de toutes les tortures de l'existence, si ce n'est
son sourire? Oui, vivres rconfortans, main secourable, sourire d'ange,
je lui dois tout, et je lui paierai tout ce que je lui dois, en
hommages, en respect, en ivresse, en constance et en posie surtout, oh!
en posie... J'ai dj fait des vers dlicieux pour elle!

--Peste, comme vous y allez! Vous avez dj lch le madrigal pour la
comtesse?

--Et pour qui donc voulez-vous que la muse ait chant, si ce n'est pour
la comtesse? pour le capitaine, peut-tre? Oh! drision infernale! je
n'aurais pu contre lui employer que le blasphme et l'anathme... Il me
faut d'autres sujets,  moi, que Satan ou le feu! J'ai rv d'amour:
c'est mon lot dans ce monde d'illusion... Mais vous m'avez demand si
c'tait un madrigal que j'avais lanc ou lch; je vous rpondrai que le
terme de _madrigal_ est tout--fait impropre; il n'y a plus de a
aujourd'hui; nous ne connaissons que le vers qui pleure, caresse ou
foudroie; le vers nature, le chant du pote, la langue du barde aussi;
oui, du barde: car j'ai t barde pour la femme qui console... Tenez,
vous ne croiriez jamais ce que je vais vous dire: le moment o j'ai fait
mes vers est celui qui a suivi l'instant o l'indigne Lanclume venait de
m'attacher si ignominieusement dans la grand' hune... J'aurais d alors
faire tomber sur sa tte le rhythme vengeur, laisser dborder sur le
pont, l'amertume de posie qui gonflait ma poitrine... Eh bien, non; je
n'ai su chanter, la tte tourne au vent du nord et les bras briss par
de honteux liens, je n'ai su chanter qu'amour, reconnaissance, et que
reconnaissance et amour...

--Pour chanter en vrai barde, vous n'tiez pas, dans le fait, trop mal
plac:  cinquante pieds au-dessus de la mer! Si dans cette position, et
 cette hauteur, un pote ne se sent pas inspir, c'est qu'il ne le sera
jamais. Je gagerais bien que vos vers ont d se ressentir furieusement
de votre situation...

--Je n'ai fait que quatre couplets; la fracheur du soir m'a ensuite
empch de continuer. Quatre couplets, c'est peu de chose; mais vu la
position...

--C'est donc une chanson que vous avez faite?

--Eh non, mille fois non... Nous disons couplets, dans la nouvelle
cole, pour toute espce de coupures dans les vers. Un couplet, c'est ce
que vous appeliez, avant la connaissance de toute posie, morceau,
strophes, je crois; stances, huitains, que sais-je mme!

--Je serais curieux de voir vos couplets.

--Vous les verrez.

--Quand ils seront crits?

--Ils sont crits.

--Ah, pardieu! vous devriez bien me faire le plaisir...

--Le plaisir est fait; les voil... Allez les lire, sans faire semblant
de rien,  la chandelle; c'est  la lueur des flambeaux ou de la foudre
qu'il faudrait que cela ft lu... Et quand vous aurez vu, lu et pens ce
que vous aurez  penser, vous me remettrez le papier, en me disant
comment vous les aurez trouvs, ces vers... Je vous attends, vous et le
jugement que vous en aurez port.

Je pris le brouillon du chef pour aller le lire  la lueur de
l'habitacle, le seul feu qui ft allum  bord  cette heure, mais je
n'avais pas fait deux pas pour me rendre derrire, que l'auteur, me
saisissant par le bras, m'arrta tout court pour me faire observer,
avant que je lusse ses vers, qu'il avait eu soin de jeter de l'inattendu
et du pittoresque dans ses couplets, en entremlant des allusions
maritimes aux images de la plus haute inspiration.

La posie et la marine sont soeurs, ajoute-t-il, depuis que nous avons
remis les choses  leur place dans la littrature: la mer et les cieux,
d'o dcoule toute harmonie, se touchent; je ne les ai pas spars: mais
au surplus, comme les termes de marine ne vous sont gure plus familiers
qu' moi, qui les ai employs pour la premire fois, je vous prviens
que vous les reconnatrez  la raie que j'ai eu la prcaution de faire
sous chacun d'eux, en couchant mes ides sur le papier: tous les mots du
mtier vous les trouverez souligns...

--Trs bien; je tiendrai compte des commentaires et de la note...

--Et puis je vous ferai observer aussi qu'il ne faut pas vous effrayer
de l'expression _neigeux de sable_, que j'ai employe pour peindre la
blancheur du sable du dsert; ceux en Arabie, m'a-t-on assur...

--Mais permettez-moi donc de lire d'abord, aprs vous m'expliquerez ce
que je n'aurai pas bien compris... Tenez, voil justement le timonier
qui est seul devant l'habitacle; tous les importuns et les curieux sont
alls se coucher; c'est le plus beau moment pour jeter un coup-d'oeil
sur vos vers.

Je courus tout de suite  l'habitacle, et aussi vite que je le pus cette
fois, pour ne pas tre arrt de nouveau par les observations
prparatoires du pote. J'ouvris,  la clart vacillante de la lumire
qui clairait la boussole, le mystrieux papier, et je lus, en me tenant
du mieux possible au roulis, accroupi auprs du timonier, qui me
regardait avec indiffrence en continuant  faire tourner sa zone:


A Elle! A Elle! A Elle!

    O! qui pourra dans ton coeur, femme,
    _Mouiller l'ancre_ des passions,
    Et _crocher_ son me  ton me
    Du _grappin_ des tentations!
    Dans le _calme plat_ de l'orage
    Ton oeil seul guide mon esquif;
    C'est vers toi que ma _barque nage_,
    En _gouvernant_ sur ton oeil vif!

    Sur ton front Dieu jeta l'toile
    De posie, et dj j'ai
    A tes yeux _dferl_ la voile
    Dont mon amour s'est ombrag.
    Ange, myte, gnome ou sylphide
    Qu'importe! Voici venir l'ins-
    tant o ta paupire limpide
    Comprendra mon regard de Linx.

    Au dsert blanc, neigeux de sable,
    O la tente se plante, moi,
    Je voyage, chameau minable,
    Mais j'ai soif, et j'ai soif de toi.
    Je boirai dans ton puits de grces;
    Oui, je boirai, je boirai tant,
    Que mes pas laisseront leurs traces
    Sur tes appas, sable mouvant.

    Souris, oasis de ma vie,
    Souris au chameau malheureux,
    Le mirage, c'est sa patrie,
    Et sa patrie est dans tes yeux.
    Que nous fait que le dsert roule
    Du sable plein tout l'univers;
    Le vent en un instant s'coule,
    Mais le sable garde les vers.

Lorsque j'eus assez ri tout seul et tout  mon aise de la sublime ptre
qui venait de m'tre confie, j'allai retrouver mon pote que j'avais
laiss sur le gaillard d'avant. Il attendait mon jugement avec une
anxit visible et comme un auteur attend l'arrt du parterre: car
j'tais le parterre de Gustave  bord de notre navire... En me voyant
revenir  lui, il me demanda:

Eh bien! que pensez-vous de ces vers-l?

--Mais je n'en pense rien encore.

--Avez-vous remarqu les ides neuves que j'ai russi  jeter,  semer
dans la langue potique que je me suis cre?

--Oui, j'ai remarqu surtout quelques expressions un peu hasardes.

--Lesquelles?

--Vous vous comparez  un _chameau_, par exemple, et vous faites des
charmes de votre belle, un _sable mouvant_...

--C'est justement l le sublime: images orientales!... Et mon _dsert
neigeux de sable_, et _mon puits de grces dans le dsert o la tente se
plante, la tente arabique, la vraie tente des caravanes_! Et puis, que
dites-vous de l'adresse avec laquelle j'ai ml l'allusion maritime 
tout ce fracas de sentimens passionns, le _mouillage de l'ancre des
passions sur le fond de l'me, le grappin des tentations crochant_ nos
deux _mes  l'abordage_. Voil du frapp, j'espre, et de l'actualit
palpitante...

--Oui! et votre comtesse comprendra joliment tous ces termes de marine;
une femme qui ne s'est jamais occupe de tout ce qu'elle entendait 
bord!

--Taisez-vous donc, elle a plus navigu que vous et que moi.

--Et vous aurez l'audace de lui faire remettre cette ptre?

--Et comment l'entendez-vous donc? Pourquoi, s'il vous plat, l'ai-je
faite, si ce n'est pour elle? Et  ma place que feriez-vous, je vous le
demande?

--A votre place,  vous parler franchement, je m'en servirais pour
allumer demain matin le feu de ma cuisine?

--Allumer le feu de ma cuisine avec mon ptre? Ah! je me doutais bien
que vous tiez un _raciniste_, un des moutons routiniers de Despraux,
et un admirateur-momie du marquis Arouet de Voltaire... Allumer le
feu!... Oui, elle allumera le feu, mais le feu dans son me brlante,
qui a dj su comprendre l'me du pote malheureux... Ah! mon cher
monsieur, si jamais vous trouvez une femme qui vous jette un charme
fascinant sur la vue, une hallucination dans le coeur, faites-moi un
plaisir, et rendez-vous un service  vous-mme: c'est de ne jamais lui
adresser de vers; hein, vous me ferez ce plaisir-l, n'est-ce pas?

--La recommandation est inutile; l'exemple m'a dj corrig.

--Et en attendant que le feu de la cuisine s'allume, je vais m'assurer
les moyens de faire parvenir mes couplets  leur adresse...; et ensuite
on vous dira le succs qu'ils auront obtenu, en dpit de votre
prdiction et malgr vos charitables conseils.

Le drle ne voulut pas en dmordre. Il y a des gens que leur mauvaise
ducation, et l'audace qu'ils puisent dans l'ignorance o ils sont de
tous les usages reus dans le monde, servent admirablement auprs des
femmes, et des femmes mme assez bien leves. Je vis notre cuisinier
lgiaque se glisser dans l'ombre aprs m'avoir quitt, et aborder
mystrieusement les deux ngresses de notre passagre, que l'on
apercevait  peine au pied du grand mt, tant leurs noires figures se
confondaient pour ainsi dire avec l'obscurit de la nuit. Il baragouina,
aussi bien qu'il put, quelques mots croles  l'oreille de l'une
d'elles, lui remit l'ptre qui venait de passer de mes mains dans les
siennes; et la ngresse, un moment aprs avoir reu la discrte ou
indiscrte missive du chef audacieux, descendit en riant dans la chambre
de sa jeune matresse... M. Gustave, tout glorieux par avance du succs
qu'il se promettait, et du bon train qu'il venait de donner  son
affaire, passa devant moi avec un air de triomphe, et en rptant, pour
me narguer peut-tre, les quatre derniers vers d'une des stances de son
ptre amoureuse...

    Je boirai dans ton puits de grces,
    Oui je boirai, je boirai tant,
    Que mes pas laisseront leurs traces
    Sur tes appas, sable mouvant!

Il alla ensuite se coucher tranquillement, enchant de lui et afflig
pour moi peut-tre de la critique que j'avais os faire de sa manire de
versifier.

Le lendemain, je n'eus rien de plus press que d'observer, au djener,
l'expression de physionomie de la comtesse au moment o l'auteur du
poulet qu'elle avait d recevoir la veille descendait dans la chambre,
pour promener un coup-d'oeil sur la table qu'il avait servie: la figure
de notre passagre n'exprimait ni satisfaction, ni ddain: elle me parut
tre ce qu'elle avait t les autres jours... J'attendis.

Pour m'assurer jusqu' quel point cependant je devais ajouter foi au
succs que M. Gustave s'tait flatt d'obtenir auprs de notre unique
beaut, je cherchai bientt  me mnager une conversation avec celle-ci,
une de ces conversations o, sans aborder brusquement le point de la
question que l'on veut rsoudre, on peut cependant acqurir une
conviction, et s'en aller avec une ide arrte sur certaines choses que
l'on tient  claircir. J'eus donc un entretien avec la comtesse, et,
malgr mon inexprience auprs du sexe, je fis si bien que je parvins 
donner  cette sorte d'enqute morale une direction favorable  mon
petit projet d'investigation sentimentale. Je commenai d'abord par
parler des femmes en gnral, et ensuite par m'tendre sur la bizarrerie
qui semble prsider quelquefois, dans le monde, aux choix qui
dterminent leurs prfrences les plus marques.

La comtesse rpondit, avec une navet charmante,  cette accusation si
banale contre son sexe: Mais croyez-vous donc, monsieur, qu'il entre
toujours dans le sentiment qui dtermine nos prfrences, autant de
lgret et de bizarrerie qu'on le suppose gnralement dans la socit?
Pour critiquer, avec un peu de justice, les choix qui paraissent les
plus bizarres aux yeux de certaines personnes, ne devrait-on pas
chercher, avant tout,  pntrer les motifs qui ont pu nous guider dans
ce qu'on appelle nos fantaisies ou nos caprices? si, n'est-ce pas? Eh
bien! je suis sre que si l'on voulait se donner la peine d'apprcier
les causes qui dcident le plus souvent de nos inclinations, on finirait
par trouver que nous nous laissons beaucoup moins conduire par ce
vertige qu'on nomme l'erreur de notre imagination, que par un instinct
plus noble et plus gnreux que le caprice que l'on nous reproche, avec
tant de persistance et d'amertume.

Moi qui vous parle, par exemple, car je ne puis rpondre avec certitude
que de ce qui m'est personnel, moi, je pense pouvoir me flatter de
n'avoir t dirige, dans mes inclinations, que par des gots trs bien
raisonns, et non par ces sympathies irrsistibles auxquelles, pour mon
propre compte, je vous prviens que je n'ai jamais cru. J'ai pu me
tromper sans doute; mais mon erreur avait au moins une excuse dans la
cause mme qui l'avait produite... Jamais l'homme le plus sduisant et
le plus heureux n'aurait eu dans la socit l'avantage, si c'en est un
toutefois, d'obtenir la main dont un veuvage trop prompt m'a laisse
entirement matresse... Pour parvenir  me plaire, il aurait fallu que
mon prtendant et autre chose que de l'amabilit, des titres et de la
fortune...

--Et qu'eussiez-vous exig de plus de votre heureux prtendant? Une de
ces qualits chevaleresques qu'on ne retrouve plus aujourd'hui.

--Oh non! ce n'est pas une qualit extraordinaire ou introuvable que
j'aurais cherche en lui... Bien loin de l: c'est un dfaut au
contraire.

--Un dfaut! La chose aurait t au moins nouvelle!

--Oui, un dfaut aux yeux des autres; mais une vertu  mes yeux.
J'aurais voulu, pour l'aimer, qu'il ft malheureux, et plus je l'aurais
vu opprim par le sort ou l'injustice, et plus je me serais sentie
entrane  le venger des torts de la fortune ou de la puissance... Ah!
dame, oui; c'est comme cela qu'est faite mon me encore tout espagnole!
Et direz-vous que c'est encore l de la draison, du caprice ou de
l'enfantillage, et qu'un tel penchant soit sans noblesse?

--Non certes, et je suis, au contraire, tout dispos  y applaudir du
plus profond de mon coeur. Mais cet entranement sympathique pour
l'infortune doit tre, ce me semble, circonscrit, quelque louable qu'il
soit d'ailleurs, dans de certaines bornes commandes par la raison. Car
je ne suppose pas qu'il et suffi au premier homme venu d'tre trs
malheureux, pour exciter chez vous un sentiment plus tendre que de la
simple compassion.

--Oh! malheureux, cela s'entend! malheureux avec de certaines conditions
de malheur!

--Oui, malheureux avec une grande fortune, par exemple!

--Non, je crois vous avoir dj dit que la fortune, au contraire, a eu
toujours le privilge de m'inspirer plutt de l'loignement que du got.

--Avec de la jeunesse et de la physionomie?

--Ah! coutez: je suis veuve, riche, et je n'ai que vingt-et-un ans.

--Avec une ducation distingue, des manires, un rang.

--Avec de l'ducation! oui; avec un rang! peu m'aurait import; car
l'ducation tient lieu de rang, et il est mme des hommes chez qui elle
fait oublier ou mme ressortir avec avantage l'infriorit de
position... Vous voyez que je ne suis pas difficile.

--Et si l'infortun assez heureux ou plutt assez malheureux, comme vous
l'avez dit, pour fixer votre attention, avait t rduit par sa faute 
lutter contre l'adversit?

--A mes yeux, c'est bien rarement par sa faute qu'un homme bien lev,
qu'un homme n avec un bon coeur, soit tout--fait malheureux, c'est
presque toujours de la faute des autres, du moins dans la _thorie_ de
mes sentimens...

--Ah diable!... cette thorie pourrait conduire trs loin... dans ses
consquences ou son application du moins.

--Que signifie cette exclamation! Vous avez l'air de rflchir
srieusement  cela!... Oh! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore 
l'application... J'ai du temps devant moi... Eh bien, vous voil encore
 rflchir...

--Oui, je rflchissais, effectivement...

--A notre plaisanterie?... Tenez, vous feriez mieux de regarder, comme
je m'amuse  le faire, la rapidit avec laquelle nous allons
maintenant... Je suis sre que notre btiment fait au moins trois lieues
 l'heure... Ah! c'est qu'aussi je suis devenu _marin_ dans mes deux
traverses; car c'est la seconde fois que je fais le trajet.

Notre conversation sentimentale se termina l; mais la comtesse m'en
avait assez dit pour me prouver que Gustave ne m'avait pas tout--fait
tromp en me parlant de l'intrt qu'il tait parvenu  inspirer  notre
aimable passagre. Ce que j'avais d'abord pris chez lui pour une sotte
fatuit, n'tait qu'une belle et bonne ralit. C'tait au plus
malheureux, parmi nous tous, qu'tait demeure la victoire; et les vers
extravagans du pote cuisinier n'avaient que trop bien fait leur jeu.

Pendant tout le reste de la traverse, qui fut au surplus trs courte et
assez agrable depuis notre terrible passage du Tropique, les vers et la
cuisine allrent ensemble leur train. Je riais de voir ce pauvre
Gustave, allumant chaque matin son feu, et pensant en mme temps  son
ptre quotidienne pour la comtesse, car il s'tait mis dans la tte de
rimer tous les jours quelque chose de nouveau pour sa protectrice, et il
nous et plutt fait manquer de djener et de dner, que de s'exposer 
sevrer, pendant vingt-quatre heures seulement, notre passagre du galant
-propos qu'il s'tait habitu  lui servir aux heures marques par les
Muses. C'taient les ngresses de la dit mexicaine qui remplissaient
les fonctions de messagres entre le pote et leur matresse.

Nous arrivmes, aprs vingt-trois jours de mer,  Saint-Pierre
Martinique, notre destination, sans avoir prouv dans notre voyage
d'autres contrarits qu'un coup de vent, la perte d'un passager et une
rvolte. Aussi notre flegmatique ordonnateur, en se disposant  aller 
terre le soir mme de notre entre en rade, me dit-il, avec le
sang-froid d'un vieil habitu de l'Ocan:

Voil une des plus jolies traverses que j'aie faites depuis que je
navigue pour mon plaisir, ou par ordre du gouvernement.




X

        J'ai persuad  tous ces mal-blanchis, que le sublime martyre de
        la croix reprsentait le supplice de Napolon  Sainte-Hlne,
        ordonn par la cruaut du cabinet anglais sur la personne du
        grand homme; que l'entre de notre Seigneur  Jrusalem tait
        l'entre glorieuse de l'empereur  Vienne, et que la Cne des
        aptres figurait l'entrevue et le repas des souverains 
        Tilsitt, Napolon l'aurole en tte, bien entendu. Enfin, il
        n'est pas jusqu' l'almanach ordinaire dont je n'aie russi 
        faire quelque chose d'imprial, en le vendant  mes pratiques
        pour le calendrier militaire d'_UNE VICTOIRE PAR JOUR_. Vous
        faites-vous une ide de ces bons ngres clbrant, sur la foi de
        mes calendriers, la victoire de Saint-Polycarpe sur les Russes
        et la dfaite de Sainte-Gertrude, battue par l'arme franaise?

        (Page 187.)

Saint-Pierre;--Martinique;--aspect des colonies;--Le Banian;--dbut du
Banian dans les affaires de place.


Une ville longue, sinueuse, jete capricieusement comme un ruban de
maisons, au pied des mornes ingaux dont la masse arienne couronne les
contours d'une baie  moiti forme; une double haie de navires,
prsentant du ct de la mer, avec leurs mtures lances, une ligne de
palissades flottantes que l'on dirait destines  dfendre les approches
de cette ville, assise au bord du rivage qui gronde, mugit sans cesse
autour de ses fondemens; des nuages d'albtre et de feu, descendant,
avec la brise qui les fait flotter dans les airs, des ravines des
montagnes, de la cime des pics, pour venir caresser la riche vgtation
des collines, et s'enfuir ensuite au large en mugissant; et au-dessus de
ces nuages, toujours la pointe des pics immobiles, toujours la crte
vaporeuse des mornes, se dessinant avec leurs formes fantastiques sur le
ciel, qui sert de cadre  ce gigantesque panorama: tel fut le spectacle
qu' notre arrive offrit  nos yeux la ville de Saint-Pierre, capitale
de la Martinique.

La premire impression produite sur moi par la vue de ces objets si
nouveaux, fut loin de s'accorder avec l'ide que je m'tais faite, en
Europe, de l'aspect des colonies. Je fus mme, il faut le dire, plus
surpris que satisfait de tout ce que je voyais pour la premire fois, si
loin de mes amis, de mes parens et de mon pays. En descendant  terre,
je cherchai une auberge, et il n'en existait pas encore dans la colonie.
Je demandai alors un caf, pour djener et lire les journaux; et on me
rpondit qu'il n'y avait dans l'le aucun de ces tablissemens, connus
en France sous le nom de cafs. Je fus rduit  aller me loger
provisoirement chez des multresses, auxquelles le capitaine Lanclume
eut soin de me recommander, en attendant que je pusse trouver un petit
magasin pour y dballer ma mince pacotille.

Quelques jours aprs mon installation dans une boutique que je louai,
rue du Mouillage, je vis arriver  moi notre cuisinier Gustave, qui
venait me proposer ses services. Affranchi, me dit-il, de la tyrannie du
capitaine, qui avait consenti  le vomir sur le rivage pour s'en
dbarrasser tout--fait, il se trouvait entirement rendu  son
indpendance naturelle; mais, ajouta-t-il, comme je n'ai pour tout bien
que ma libert et des bras, je ne serais pas fch de trouver de
l'emploi, et de vivre comme tout le monde dans un pays o l'on ne laisse
mme pas les ngres mourir de faim.

Je lui observai que c'tait justement parce que les ngres taient
esclaves qu'ils taient toujours srs d'tre nourris, et que
l'indpendance n'tait souvent qu'une assez triste condition pour se
procurer des moyens assurs d'existence dans le pays o nous nous
trouvions.

Mais vous avez, reprit Gustave, vous avez dans votre magasin une foule
de bagatelles que vous ne daignerez pas sans doute vendre vous-mme; vos
images  deux sous, par exemple; vos livres un peu rotiques, vos
calendriers, et vos jouets d'enfans les plus communs? Si vous vouliez
bien me confier cette bimbeloterie, moi qui n'ai pas de dcorum 
garder, je m'en irais tout bonnement, la balle sur le dos, promener ma
boutique dans les bourgs et les habitations des environs. Le capital
vous serait rembours, les bnfices vous reviendraient aussi, et vous
m'alloueriez, ma foi, pour commission, ce que vous jugeriez convenable
de m'accorder... Songez que c'est la faim qui demande grce et merci 
l'opulence, et le malheur qui rend hommage libre et lige  la bont.

Le dsir d'obliger un infortun, beaucoup plus que l'espoir de tirer un
parti avantageux de mes images et de mes joujoux, m'engagea  subdiviser
ma pacotille, dj si faible, en faveur de la _faim_ et du _zle_ qui me
demandaient _merci_ et qui me rendaient _hommage lige_. Je composai,
pour notre ancien chef, un petit magasin ambulant de la valeur de deux
cents francs environ.

Le ngociant que je venais de faire  si bon compte, nagea dans la joie,
et il me sauta au cou avec larmes, pour me tmoigner sa reconnaissance.
Je venais de lui sauver la vie, et de lui offrir, sur la mer de
l'infortune, une planche de salut.

Je lui demandai,  la suite de cette effusion de coeur et de belles
paroles, des nouvelles des autres passagers, que je n'avais plus vus
depuis mon dbarquement.

Ils sont toujours les mmes, je crois, me rpondit Gustave,
c'est--dire tels que vous les avez connus  bord: l'Italien, toujours
gras, blme et muet; l'ordonnateur, toujours fier, dgot et dgotant;
la comtesse, toujours jolie, toujours bonne, toujours ange enfin... O
Dieu des perfections de la femme! si vous saviez jusqu'o cette sylphide
mexicaine, ce symbole d'amour a pouss,  mon gard, la facult
anglique qu'elle a reue du ciel?

--Et quelle preuve de bienveillance avez-vous donc obtenue d'elle, pour
vous exprimer sur son compte avec cette exaltation de sentiment?

--Quelle preuve? cela se renferme dans un coeur dont Dieu seul a la
clef, et cela ne doit pas sortir comme une balle meurtrire, de la
bouche du jeune homme que l'on convie  l'indiscrtion... Qu'il vous
suffise de savoir qu'avant son dpart, la comtesse de l'Annonciade
elle-mme vint me voir, sous la vote du ciel, avant le chant du
rossignol, et  la face ple de l'toile qui brille dans la nuit, et
enfin entre ses deux ngresses et un autre tmoin.

--Et pourquoi, vous voir?

--Satan, ou le gnie de l'avenir, le sait seul peut-tre... Mais enfin
que puis-je y faire? Oh! c'tait de l'amour  pleines mains, et du
drame, avec des cris rauques et des sanglots touffs, qu'il fallait
dans le vague de la vie du jeune exil!

--C'est fort bien, puisque cela vous arrange: cependant cela ne laisse
pas que de me paratre bien drle; mais, en attendant le drame de
l'avenir, prenez vos marchandises, tchez de vous tirer d'affaires, et
faites-moi l'amiti, pour le moment, de me laisser achever les comptes
que j'ai commencs l; car le travail et les occupations srieuses,
voyez-vous, doivent passer avant le drame.

Le cuisinier partit avec son lger bazar, content comme un prince, gai
plus qu'on ne pourrait le dire. Je le crus fou pour tre devenu aussi
fat. Quelle apparence que la comtesse se ft oublie, malgr toute la
coquetterie qu'on pt lui supposer, jusqu' donner un rendez-vous
nocturne  Gustave Ltameur! Il y a sans doute des bizarreries bien
inexplicables dans le coeur des femmes; mais n'est-ce pas trop
calomnier, mme leurs penchans les plus mauvais, que de les croire
susceptibles des dernires faiblesses pour certains hommes!...

Je me mis  dresser quelques comptes de vente, une fois dbarrass de la
prsence du sous-pacotilleur que je venais de commanditer d'un magasin
nomade de deux cents francs. Mais tout en traant des lignes et des
chiffres, la pense de la comtesse, et l'ide du rendez-nous, errrent
pendant plus d'une heure, avec mon imagination distraite, sur le papier,
que je barbouillais d'encre rouge et noire.

Mes dbuts dans le commerce, grce aux sages conseils de mon ami
Lanclume, vieil expert en colonies, furent couronns d'un succs qui me
donna du got pour les affaires, et surtout pour les affaires modestes
et sres. Le brave capitaine m'avait rpt cent fois au moins: Vendez
 bon march, vendez mme  bas prix s'il le faut; mais ne lchez jamais
rien qu'au comptant: c'est ici qu'une pice de cent sous, que l'on
reoit, vaut cent fois mieux qu'un billet de cent francs que l'on doit
toucher le lendemain: le vent des colonies emporte le papier; mais le
mtal rsiste  toutes les brises du large et aux ouragans. Forcez-moi
ferme sur le mtal, et allumez votre cigarre avec le papier des
_petits-blancs_. Chaque soir, au reste, en venant prendre avec vous le
verre de grog froid, j'examinerai vos comptes de la journe, et gare 
vous si je trouve du crdit sur vos livres!

L'ardeur avec laquelle je poursuivais, dans mes petites affaires
naissantes, les ides de fortune que je m'tais formes en venant  la
Martinique, hta dans mon sang un peu trop riche, ou tout au moins trop
chauff, le dveloppement d'une fivre d'acclimatement, triste tribut,
fatale redevance que les Europens paient ordinairement au climat
nouveau qu'ils viennent affronter dans ces rgions brlantes... Lanclume
me confia au talent mdical d'une vieille sybille de couleur, qui me
soigna beaucoup, me traita fort mal, et parvint cependant  ne pas me
tuer tout--fait. Tous les mdecins me flicitrent, comme d'un miracle
du ciel en ma faveur, d'une gurison pour laquelle ils n'avaient pas t
appels. Je respirai enfin au bout de quinze jours de dlais continuels;
mais c'est pendant cette maladie que l'hospitalit crole, que je
n'avais pas rencontre  mon arrive, se manifesta en ma faveur par les
attentions les plus touchantes et l'empressement le plus dlicat. De
tous les coins et recoins de la ville, je reus des visites, des
bouillons et des remdes. En France, la seule chose que l'on ait soin
d'envoyer  un pauvre malade, ou  un malade pauvre, c'est un prtre.
Aux colonies, on commence par lui prodiguer des secours, des soins et
des consolations, et le prtre arrive ensuite de lui-mme, s'il veut.
C'est l qu'il faut encore aller chercher les dernires traces de cette
hospitalit qui, pour le monde d'autrefois, devint une divinit dont
l'Europe s'est hte de briser depuis long-temps les antiques autels.

Ds que j'eus recouvr un peu connaissance, j'appris que le brave
Lanclume tait reparti pour la France pendant ma maladie, en laissant
des instructions prcises pour mon enterrement, dans le cas probable o
je viendrais, comme il disait,  filer mes amarres par le bout. Du reste
lui-mme, avant d'appareiller, avait mis le plus grand ordre dans les
affaires que la fivre m'avait forc d'abandonner au plus fort de la
vente.

Aussitt que je me sentis en tat de faire un peu usage de mes jambes
affaiblies, on me conseilla d'aller  la campagne achever mon
rtablissement. Deux noirs m'enlevrent dans un hamac, pour me
transporter au Galion, gros bourg situ  quelques lieues de
Saint-Pierre, dans la partie la plus salubre du vent de l'le. L, me
tranant une aprs-dne sous des tamariniers pour respirer le baume
salutaire de la brise du soir, je rencontrai le ngociant Gustave,
vendant le reste de son magasin assorti  des ngres, que les sons
criards de sa voix avaient rassembls autour de lui. Aussitt qu'il
m'aperut, il s'empressa de quitter ses nombreux chalands pour venir me
complimenter sur mon retour  la sant. Je le flicitai, de mon ct,
sur l'air de prosprit toujours croissante que m'annonait sa bonne
mine, et sur l'lgance de sa toilette: il tait mis comme un arracheur
de dents. Nous causmes d'abord d'affaires.

Vous venez d'entendre, me dit-il, mon _dernier appel au peuple des
campagnes_. Mes magasins sont  sec, et c'est maintenant le commerce des
denres coloniales que je vais tre rduit  faire, dans l'impossibilit
o je me trouve de renouveler mes nouveauts; j'ai mme effleur
quelques petites transactions en caf.

--Mais avec quoi, lui demandai-je, avez-vous achet des cafs?

--Avec le produit de mes nouveauts; c'est tout simple. Je puis mme
vous confier, entre nous, que le bnfice de mes premires oprations a
t assez passable... grce, voyez-vous,  mon amour pour le progrs en
toutes choses.

--Expliquez-moi donc comment vous vous y tes pris; car moi aussi j'ai
besoin de marcher dans la voie du progrs, en toutes choses!

--Voici le fait: j'ai achet d'abord quelques sacs de caf  des ngres,
ou  de misrables petits-blancs bien affams d'argent; bon! Ces cafs
avaient un poids; bien! Comme c'tait sur la qualit et le susdit poids
que je les avais achets, c'tait aussi sur cette mme qualit et ce
mme poids que je devais les revendre; ceci est mieux! Je les ai
revendus aussi; mais aprs leur avoir fait subir, pendant deux ou trois
jours, l'influence d'une salutaire humidit... Le poids avait progress
dans une proportion des plus satisfaisantes. Oh! c'est alors que j'ai
compris l'influence que l'admirable invention de la vapeur devait avoir
sur la civilisation universelle et sur les affaires commerciales!

--Mais voil qui n'est pas dj trop mal pour vous!

--J'ai fait mieux encore: mais ceci entre nous au moins; car,
voyez-vous, nous sommes entours ici de si malhonntes gens!... J'avais
entendu dire, en flnant dans les bourgs et les villages, qu'il se
faisait une fraude assez capitale sur les ctes de l'le, et que presque
tous les douaniers et les gendarmes se trouvant malades de la fivre
jaune, la surveillance de l'autorit tait devenue presque impossible 
exercer. Un habit de gendarme n'est pas chose difficile  se procurer,
vous entendez parfaitement, quand la fivre donne sur la gendarmerie...
Dans les bons petits recoins o se dbarquait plus particulirement la
fraude, on vit pendant plusieurs nuits un gendarme, mais un gendarme
impassible comme la loi, roide comme sa consigne... Dans la main de ce
gendarme, les fraudeurs alarms glissrent quelques doublons pour
acheter son silence; la main du gendarme se ferma et se rouvrit tant
qu'on voulut, et le gendarme, je vous jure, n'en a encore parl 
personne...; si, cependant, il ne faut pas mentir, il en a parl 
quelqu'un pour la premire fois de sa vie, et ce quelqu'un c'est vous,
parce qu'il sait que vous tes un bon enfant.

--C'est donc vous qui vous dguisiez en gendarme pour tirer parti de la
fraude? Beau stratagme pour aller...

--C'est une chose si immorale que la fraude, un abus si anti-social!...
Tenez, voil encore des doublons conquis par ma valeur. Un homme comme
moi se dguiser en gendarme! il fallait bien une compensation  ce
sacrifice, avec les principes larges que vous me connaissez.

--Mauvais moyen que tout cela, mon cher ami; il valait mieux continuer 
vendre vos images, et vivre mdiocrement d'un travail irrprochable, que
de chercher  gueusailler quelques onces d'or, en vous exposant aux
reproches les plus graves, ou mme aux chtimens les plus svres; car
savez-vous bien ce que vous risquiez, en vous emparant de l'habit d'un
agent de la force publique pour extorquer de l'argent  des fraudeurs?

--Je voulais, comme je vous l'ai dit  bord, faire de l'art, et j'en ai
fait: je suis content. Ah! dites-moi donc,  propos de vos images: c'est
moi qui ai t refait, quand j'ai voulu vendre ces estampes du diable
pour ce qu'elles taient! J'avais toujours entendu raconter que les
ngres n'avaient de got, en fait de gravures, que pour les sujets
religieux reprsentant notre Seigneur Jsus-Christ, la sainte Vierge et
tous les saints du paradis: je le croyais, oui, en me et conscience;
mais on vous en donnera! Ds que j'ai voulu essayer de placer mes sujets
religieux, ne voil-t-il pas que j'ai trouv toute la ngraille tourne
 Napolon! Oui, en vrit, c'est lui, c'est le glorieux saint du
capitaine Lanclume qui a remplac notre saint Rdempteur dans la
vnration des ngres. O le grand et populaire nom!

--Et qu'avez-vous fait de vos estampes?

--Je les ai coules comme sujets d'histoire militaire. J'ai persuad 
tous ces mal-blanchis, que le martyre de la croix reprsentait le
supplice de Napolon  Sainte-Hlne, ordonn par la cruaut du cabinet
anglais sur la personne du grand homme; que l'entre de notre Seigneur 
Jrusalem tait l'entre glorieuse de l'empereur  Vienne, et que la
cne des aptres figurait l'entrevue et le repas des souverains 
Tilsitt, Napolon l'aurole en tte, bien entendu. Enfin, il n'est pas
jusqu' l'almanach ordinaire dont je n'aie russi  faire quelque chose
d'imprial, en le vendant  mes pratiques pour le calendrier militaire
d'une victoire par jour. Vous faites-vous une ide de ces bons ngres,
clbrant, sur la foi de mes calendriers, la victoire de saint Polycarpe
sur les Russes, et la dfaite de sainte Gertrude battue par l'arme
franaise!

--A la bonne heure! parlez-moi de ces stratagmes, qui, en ne
compromettant qu'un peu votre dlicatesse, ne risquent pas du moins
d'exposer votre probit et votre scurit personnelle. Les ngres
veulent du _Napolon_ et ne veulent plus des saints du paradis: Eh bien,
ne leur donnez plus de saints, et forcez sur le Napolon tant que vous
pourrez, et comme vous l'entendrez; rien de plus juste et de plus gai en
mme temps, car vous aurez d rire beaucoup, sans doute, en leur vendant
votre marchandise?

--Comme un bossu; c'est au point mme que mes pratiques, voyant les
dispositions tonnantes que je leur montrais pour le ngoce, m'ont donn
un surnom, un sobriquet, un nom de guerre, si vous voulez, sous lequel
je suis maintenant connu, dans tout le pays, comme Barrabas dans la
Passion. Je gagerais que vous ne devineriez jamais comment on m'appelle
dans tous les endroits que j'ai explors commercialement et
industriellement?

--On vous appelle peut-tre bien le _Juif_?

--Vous n'y tes pas, c'est un peu moins que cela.

--Le _charlatan_?

--Vous n'y tes pas encore. C'est, je crois, quelque chose de plus pic
que ceci: c'est entre le juif et le charlatan, ou moiti l'un et
l'autre... Tenez, pour ne pas vous donner la peine de chercher plus
long-temps mon nouveau nom de guerre, on m'appelle partout le _Banian_.

--Diable, le _Banian_! mais savez-vous ce que cela veut dire, et ce que
cette qualification signifie dans les colonies?

--Ma foi non! je ne me suis mme pas mis en peine de m'en informer. Il
suffit que l'on me crie: _Banian_, voyons votre marchandise; _Banian_,
combien achteriez-vous bien ce petit lot de caf? pour qu' l'instant
je me rende o l'on m'appelle. Je rponds enfin  ce nom-l comme  un
autre.

--Eh bien! pour votre instruction particulire, apprenez que l'on donne
ici le nom de _Banian_  tous les nouveaux dbarqus qui, pour ne
russir le plus souvent qu' vivre misrablement, se livrent avec
avidit au petit trafic, et au bas ngoce que repousse la dlicatesse
des autres Europens et des gens comme il faut du pays. Ce sont les
matelots des navires franais qui ont marqu de cette pithte un peu
fltrissante, l'paule des malheureux passagers qu'ils voyaient
descendre  terre le ballot sur le dos et l'impudeur dans l'me, pour ne
plus s'arrter en chemin... Ce nom-l, dites-moi, vous arrange-t-il, 
prsent que vous savez le sens qu'on y attache?

--Pas trop; mais ce n'est pas moi au surplus qui me le suis donn, car
je vous rponds bien que si l'on m'avait laiss la libert du choix, je
ne me le serais pas choisi du tout. Mais en dfinitive, puis-je 
prsent solliciter un arrt du gouverneur pour que dfense soit faite
dans toute l'le de m'appeler  l'avenir le _Banian_?

--Non, mais vous pourriez faire en sorte par votre conduite, mieux que
par un arrt du gouverneur, qu'on cesst de vous donner ce vilain
sobriquet.

--Ah bien oui, ma conduite! Vous m'avez dj fait observer dans votre
magasin, il y a deux mois, que ce n'tait pas avec de l'indpendance
qu'on pouvait viter ici de mourir de faim. Moi je commence aujourd'hui
 croire que ce n'est pas avec de la probit qu'on peut russir  y
faire fortune... En fait de sentiment, voyez-vous, chacun ses ides...
Mais  prsent, j'y pense, en parlant de sentiment, vous ne m'avez pas
encore demand des nouvelles de la petite comtesse?

--C'est vrai, vous m'y faites songer; et qu'avez-vous fait de notre
vertueuse passagre?

--Vous feriez mieux peut-tre de me demander ce que je n'ai pas voulu en
faire, et je vous rpondrais que j'ai rpugn  en faire ma matresse.

--Oh! pour le coup voil qui est trop fort. Je vous ai pass jusqu'ici
vos petits airs avantageux, et votre ton de forfanterie amoureuse, mais,
mon cher ami, vous venez de combler la mesure permise!

--Vous me parliez tout--l'heure de dlicatesse et de probit; eh bien,
dites-moi s'il ne faut pas en avoir eu furieusement, pour rsister, en
honnte jeune homme,  des avances de cette force-l?...
Reconnaissez-vous cette bague?

C'tait une des bagues que j'avais vues aux doigts de la comtesse
pendant toute la traverse!

Reconnaissez-vous encore, dites-moi, cette boucle inimitable de beaux
et longs cheveux noirs?

C'tait une mche des cheveux de la comtesse!

Reconnaissez-vous bien encore l'criture de cette main divine?

C'tait un tendre billet de l'criture de la comtesse, adress 
Monsieur Gustave Ltameur!

Ah! il vous faut des preuves irrcusables pour vous convaincre de la
vivacit de la passion qu'on est parvenu  inspirer!... Eh bien, en
voil-t-il des preuves, monsieur l'incrdule?

--Oui, j'en conviens; elles sont mme accablantes.

--Et si je voulais encore vous raconter ses larmes  son dpart, ses
protestations et ses sermens, ses roulemens d'yeux et ses sanglots
entrecoups, ses baisers de flamme et ses... Mais non, ce serait trahir
l'ardeur la plus pure et la plus irrprochable. Il vous suffira de
savoir que, surmontant mon propre entranement, et mnageant son extrme
faiblesse, j'ai laiss partir la tourterelle Colombienne pour Cumana,
avec toute sa blanche vertu, tous ses joyaux et ses deux grosses
ngresses.

Je demeurai confondu. Le tratre Banian, jouissant de l'tonnement qu'il
venait de jeter dans mes esprits, me quitta pour ramasser sa boutique en
plein vent, et aller avant la nuit porter son camp ailleurs, non sans me
rpter encore deux ou trois fois, en s'loignant: Ah! il vous fallait
des preuves; eh bien! en voil des preuves, et joliment timbres encore
au coin de la bonne monnaie.

Le drle, tout en me causant pendant deux heures de ses bnfices, de
ses friponneries et de ses bonnes fortunes, avait totalement oubli de
me parler des deux cents francs de marchandises que je lui avais
confies deux mois auparavant pour favoriser son noble dbut dans les
affaires.




XI

        Comment surtout se fait-il qu'aprs avoir revu leur patrie comme
        on revoit une matresse long-temps absente, ils se surprennent 
        regretter les lieux de leur long exil, le soleil de leurs jours
        de peine, l'air embras de leurs nuits sans sommeil, la mollesse
        nervante de leur existence puise?

        (Page 197.)

Vie des Europens aux Antilles;--nouveau projet de pacotille;--une
circulaire commerciale.


Sauter du hamac o vous dormez, o vous fumez, o la main nonchalante
d'un ngre berce votre paresse pendant l'ardeur du jour, pour courir,
avec la brise vivifiante du soir,  vos affaires, ou dans une pirogue
qui vous emporte au loin vers d'autres tracasseries; passer de
l'affaissement physique dont vous frappe un climat de feu,  l'activit
d'esprit que vous impose le soin de votre fortune; emprunter, pour ainsi
dire,  ce ciel qui pse sur votre tte,  ce sol qui brle vos pieds,
leur inconstance, leur ardeur, leur mouvement et leurs caprices, pour
pouvoir respirer sans danger l'air qu'ils enflamment, les tides vapeurs
qu'ils exhalent autour de vous; touffer les passions qui s'allument
dans votre sang appauvri, pour temprer cette fougue de la faiblesse
mme par les raffinemens d'une mollesse tudie; chercher  masquer, par
le luxe des folles dpenses, l'absence trop relle des plaisirs simples
qui vous manquent; se donner une table dispendieuse comme une
jouissance, et redouter en face de cette jouissance le plus petit excs
qui peut causer le moindre malaise, et trembler au moindre malaise qui
peut occasionner la mort; recueillir avec dlices les souvenirs du pays
natal que l'on a quitt, pour oublier dans de longues causeries les
privations prsentes du pays que l'on est forc d'habiter; soupirer
pendant tout le jour aprs la fracheur de la nuit, et la nuit manquer
d'air, manquer de sommeil, manquer de calme au milieu du silence de la
nature, qui semble se reposer seule sous vos yeux fatigus; telle est la
vie des Europens aux Antilles, vie d'abngation, de regrets, de dsirs
non satisfaits, de souvenirs douloureux, de peines sans cesse
renaissantes, et d'esprances presque toujours illusoires.

Et pourtant, contradiction indfinissable! comment se fait-il que les
Europens qui ont habit long-temps ces contres que le ciel avait t
si loign de faire pour eux, ne se dtachent qu'avec un reste d'amour
de cette existence que tant de fois ils ont maudite! Comment surtout se
fait-il qu'aprs avoir revu leur patrie comme on revoit une matresse
long-temps absente, ils se surprennent  regretter les lieux de leur
long exil, le soleil de leurs jours de peine, l'air embras de leurs
nuits sans sommeil, la mollesse nervante de leur existence puise? Y
aurait-il, dans la vie des Europens aux Antilles, un de ces charmes
secrets que l'on prouve et que l'on ignore; un de ces charmes que l'on
subit par instinct de volupt, et que toute la pntration de l'homme ne
saurait deviner ou expliquer?

Toute une anne je courus les les du vent, les les de dessous le vent,
les mornes, les bourgs, les villages, les carbets, changeant d'abord le
produit de ma pacotille primitive contre des marchandises du pays, et
rachetant avec ces marchandises une pacotille nouvelle, pour changer
encore ces marchandises europennes contre des denres du pays. Avec les
petits crdits que j'obtenais des capitaines, et avec l'argent comptant
que j'avais soin d'exiger de mes pratiques, je parvins  tripler  peu
prs mon capital. Le got si prononc que j'avais, en partant de France,
pour les courses lointaines et les vnemens inattendus, s'tait
vanoui, je crois, dans l'air absorbant que je respirais. La
proccupation de mes affaires avait chass bien loin de moi les rves de
mon imagination, et le petit succs de mes premires tentatives m'avait
heureusement prserv des sductions de mon ge, et des dangers de mon
existence prcaire. Malheureux dans mon dbut, je me fusse follement
jet peut-tre dans les bras du hasard. Aprs avoir russi au-del de
mes esprances, le dsir d'augmenter et de conserver le bien-tre que
j'avais acquis m'attacha au positif de ma nouvelle situation.

D'ailleurs qu'aurais-je pu dsirer de plus, avec les gots aventureux
qui m'avaient d'abord conduit  la Martinique? mon petit commerce
n'exigeait-il pas sans cesse de longues absences, des traverses
prilleuses dans des ports loigns!... Mais pour cela mme peut-tre
que ces dplacemens m'taient devenus ncessaires, j'avais fini par les
trouver pnibles. Rien ne gurit plus promptement les jeunes
imaginations de la manie des vnemens romanesques, que la vulgarit des
formes que le besoin ou l'amour du gain donnent  ces vnemens.

Mon anne d'preuve aux colonies s'tait coule comme un mois en
Europe. C'est une remarque  faire que dans les pays o les jours sont
presque gaux aux nuits, la vie passe, se consume, avec une rapidit qui
ne s'explique peut-tre que par l'absence totale des points de l'appel
dans la dure. En Europe, le changement si brusque, si remarquable des
saisons, vous annonce  chaque instant, vous donne en quelques mots aux
oreilles, l'heure o vous vivez. Dans les colonies, rien ne vous
l'indique, ni l'air qui est toujours chaud, ni la vgtation qui est
toujours la mme, ni le soleil qui se couche et se lve toujours aux
mmes heures. L enfin des jours toujours gaux se suivent et se
ressemblent toujours, pour sparer, avec leur ternelle rgularit, des
nuits sans cesse toujours gales aux jours semblables qui leur
succdent.

Un dsir de jeune ngociant, une ide de grand spculateur s'empara de
moi, ds que je pus m'appuyer sur une certaine somme, comme sur un
trophe conquis par ma valeur. Je rsolus d'aller en France _remonter
une autre opration_, c'est--dire renouveler ma pacotille, et remplacer
mes caisses d'eau de Cologne, et mes malles d'habits confectionns,
restes si glorieusement sur le champ de bataille, dans ma premire
campagne.

Je me trouvais au Petit-Bourg de Marie-Galante, quand ce beau projet fut
arrt soudainement dans ma tte, et je me rendis  Pointe  Pitre avec
l'intention de profiter du premier navire  _passagers_, qui partirait
pour le Hvre, en donnant, bien entendu, la prfrence au capitaine
Lanclume, si j'avais le bonheur de le rencontrer sur Ladi.

Le trois-mts _le Toujours-le-mme_, ainsi que je l'avais espr, tait
bien arriv  la Pointe, mais sans mon ami Lanclume. En passant le long
du bord dans ma pirogue pour demander des nouvelles de ce brave homme,
l'officier qui l'avait remplac m'apprit que Lanclume avait t suspendu
pendant un an, par ordre du ministre de la marine, de la facult de
commander, pour avoir arbor  la mer le pavillon tricolore, et donn le
nom du _Grand Napolon_ au _Toujours-le-mme_.

L'attachement que j'avais pour ce pauvre martyr du napolonisme,
m'engagea  retenir mon passage sur son trois-mts, et  payer ainsi du
moins cette dette de reconnaissance au souvenir qu'il avait laiss pour
moi  bord de son navire. Il fut convenu que nous appareillerions dans
dix jours. Aucun autre passager ne s'tait encore prsent, selon toute
apparence je devais faire tout seul cette seconde traverse.

En passant, la veille de mon dpart, dans la rue de la Martinique, je
crus remarquer dans le fond de la boutique d'un petit fabricant de
cigarres, une figure qui m'avait souri gracieusement. Je saluai d'abord,
et j'approchai ensuite, et ce ne fut pas sans quelque surprise que je
reconnus dans la personne qui venait de me gratifier d'une inclination
de tte, M. Gustave le Banian, auquel je n'avais plus pens depuis
long-temps. Quelques mois auparavant, en m'apercevant dans la rue, M.
Gustave se serait empress de venir  moi, mais il me laissa venir  lui
sans bouger de place, et je jugeai que c'tait bon signe pour ses
affaires. Il daigna cependant se lever et quitter son comptoir quand je
fus rendu sur le seuil de sa porte.

Eh comment, s'cria-t-il, il y a un sicle que nous ne nous sommes
vus!

En prononant ces paroles, il avait  moiti risqu sa main droite vers
moi. Je m'appuyai les poignets sur la hanche, et sa main droite se
rfugia dans son gilet, en chiffonnant un peu le jabot qu'il portait.

Nous entrmes en conversation aprs ce court change de politesses. Il
s'excusa de me recevoir en nglig et dans son magasin. Ce drle avait
un bel habit, puis une plume fiche  l'oreille droite, et les doigts
lgrement tachs d'encre.

Que faites-vous maintenant? lui demandai-je, pour entrer incidemment en
matire.

--Des affaires sur place.

--J'aurais plutt pens que tous faisiez des cigarres.

--Oh non, ce n'est pas moi; c'est monsieur que vous voyez... Mais je
vais vous expliquer tout cela en faisant un tour avec vous dans la rue.

Il se lava dlicatement l'extrmit des doigts, prit son chapeau, passa
son bras assez timidement sous le mien, et m'entrana  quelque distance
de son choppe, et en se dandinant avec complaisance sur ses hanches, il
me dit:

Je n'ai pas voulu m'tendre avec vous devant ces gens, sur le genre
d'affaires que j'ai entrepris. J'ai t forc de m'tablir
provisoirement dans ce magasin dont je n'occupe encore qu'une partie: le
fabricant de cigarres, que vous avez vu, m'en a cd la moiti... Mais
je vous confierai, de vous  moi, que mes relations ont pris un
dveloppement qui va m'obliger  tenir un train de maison considrable.
Je fais maintenant la commission du dehors, et les denres amricaines
pour le dedans.

--Et avec quel argent faites-vous cela?

--Mais avec mon argent, parbleu! comment, vous ne savez pas les
bnfices que j'ai raliss sur ma dernire opration de traite? trois
capitaux pour un; c'est connu de toute l'le.

--J'ignorais mme que vous eussiez des intrts dans les oprations de
traite.

--Ce sont des actions dsespres que j'ai achetes dans le temps, et
qui sont venues  bon port. Oh! je suis maintenant en premire ligne sur
la place.

--Et en premire ligne sur la rue, pensai-je en moi-mme.

Le Banian reprit:

Vous pensez bien que, dans la position leve que je me suis cre,
j'aurais pu me donner, comme tant d'autres, des jouissances recherches,
des plaisirs varis; me loger dans des appartemens somptueux, avec une
matresse titre; mais j'ai pens que les plus srs bnfices  raliser
dans les affaires, sont les dpenses que l'on pargne. Ainsi, au lieu
d'avoir une maison monte, je n'occupe que la moiti d'un magasin assez
modeste, et, au lieu d'entretenir une matresse, je me contente de la
femme du fabricant de cigarres qui m'a cd une partie de son logement:
c'est plus conomique, et, avec cela, plus moral, plus respectable dans
les affaires... Vous verrez enfin, pourvu que le hasard favorise le
projet que j'ai en tte... Mais, dites-moi, on m'a appris que vous
partiez pour la France; est-il vrai?

--Demain mme nous appareillons.

--Eh bien, vous pouvez me rendre un signal service, mais un service
qui, cette fois au moins, ne vous cotera rien. Il faut vous dire que
j'ai dj fait des circulaires pour ma maison.

--Entendons-nous un peu; car je vous demanderai d'abord si vous avez une
maison? On ne fait ordinairement de circulaires dans le commerce, que
quand les actes de socit ont t dresss, ou les dispositions bien
prises et bien tablies.

--Dans le pays que nous habitons, la chose n'est pas aussi ncessaire,
et l'on peut se passer ici, sans le moindre inconvnient, de la
rgularit que l'on apporte en France dans tous les petits dtails de ce
genre. D'ailleurs, il ne serait plus temps de revenir sur ce qui est
fait. Ma circulaire a vu le jour, je l'ai lance hier dans le monde, et
dj elle est en bon chemin. En voici, au reste, un exemplaire; lisez:

Je lus:

  _Monsieur_,

  _Des capitaux suffisans, une longue exprience acquise dans les
  affaires, une confiance mrite par une probit gnralement reconnue,
  nous ont engags  runir nos efforts, pour fonder sur cette place une
  maison de banque et de commission, sous la raison _BANIANI LTAMEUR et
  COMPAGNIE_. Nous n'avons pas besoin de vous assurer que l'activit la
  plus soutenue et l'conomie la plus scrupuleuse prsideront sans cesse
  au genre d'affaires auquel nous nous sommes consacrs, et nous osons
  nous flatter que les intrts que vous voudrez bien nous confier,
  seront soigns de manire  mriter votre bienveillance, et  tendre
  les relations qu'il nous serait si agrable de nouer avec vous._

  _Nous avons l'honneur d'tre, avec le plus sincre dvouement et la
  plus parfaite considration,_

  _Vos trs humbles et trs obissans serviteurs,_

  BANIANI LTAMEUR ET COMPAGNIE.

  P. S. _Notre sieur Baniani Ltameur se trouve seul charg de la
  signature sociale._

Voil, je ne vous le cacherai pas, dis-je au chef de la nouvelle
maison, aprs avoir lu sa circulaire, voil une chose qui me parat
furieusement hasarde.

Il faut bien qu'elle soit hasarde cette chose, puisque je la hasarde.

--Oui, mais avez-vous raison de la hasarder? voil la question. Tenez,
discutons un peu les termes principaux de votre circulaire et les faits
que vous annoncez. D'abord, vous commencez par dire: _Des capitaux
suffisans_?

--Mais, oui, sans doute. Si les capitaux que je prends me suffisent,
pourquoi ne dirais-je pas que j'ai des capitaux suffisans?

--Mais parce qu'ils sont suffisans pour vous, est-ce une raison pour
qu'ils vous suffisent pour faire les affaires des autres, les affaires
dont vous vous chargerez? Et puis _une longue exprience dans les
affaires_?

--Eh bien! qu'y a-t-il de si tonnant  cela? j'espre que, depuis le
temps o j'ai tabli  Paris un bureau central de contremarques,
jusqu'au moment o je me suis avis d'acheter ici des actions de ngres,
il s'est coul plus d'une semaine, et qu'on peut bien, par-dessus le
march, me compter l'anne que je viens de passer  courir tous les
bourgs de la colonie, le magasin sur le ventre!

--_Une confiance mrite par une probit gnralement reconnue..._ Je
veux bien croire  votre probit, mais qui la reconnat gnralement?

--Qui? mais vous tout le premier!

--Oui, depuis notre conversation du Galion, n'est-ce pas?... Pauvre
garon! Et quelle diable d'ide encore avez-vous eue de vous nommer de
votre plein gr _Baniani_, comme pour rappeler tout justement le surnom
de _Banian_, que l'on vous a donn, au vu et au su de tout le monde,
dans l'le? N'tait-il pas de votre intrt de chercher plutt  cacher
ce sobriquet  tous ceux  qui vous crivez, que de vous exposer 
mettre sur la voie les personnes qui ne vous connaissent pas encore?

--Que vous tes neuf en affaires encore, mon pauvre cher monsieur!
Comment, vous n'avez pas devin tout d'abord, en lisant ma circulaire,
que c'tait prcisment l le coup de matre? Donnez-vous seulement la
peine de raisonner un instant avec moi, et suivez bien le fil de ce
raisonnement-ci: Premirement, n'est-ce pas, il ne dpend plus de moi
d'empcher toute la colonie de m'appeler le _Banian_? C'est un nom qui
me restera en dpit de tous mes efforts, et il y aurait mme folie de ma
part  chercher  m'en dptrer. C'est donc  tourner la difficult
qu'il a fallu m'appliquer, dans l'impossibilit totale o j'tais de la
vaincre et d'en triompher. Or, je me suis dit: toutes les personnes
trangres qui recevront tes circulaires, ne manqueront pas de
s'informer de toi, et les gens qui te connaissent ne manqueront pas non
plus de leur apprendre que l'on t'appelle ici le _Banian_. Mais comme
ces personnes trangres auront dj lu sur tes circulaires le nom de
_Baniani_, elles attribueront tout de suite le surnom de _Banian_, que
l'on t'a donn ici, au nom de _Baniani_, que tu portes dans ta nouvelle
raison de commerce, et dont on aura fait l'abrviatif _Banian_. Tout
ainsi s'expliquera donc  mon avantage, pour les trangers. A la
Martinique mme, avec le temps, on finira par confondre les deux noms
ensemble, et, dans quelques annes, les nouveaux venus, la population
rgnre, ne saura plus elle-mme dire pourquoi on m'appelle plutt
_Banian_ que _Baniani_, ou _Baniani_ que _Banian_. Vous voyez bien, par
consquent, qu'en jetant une utile confusion sur ces deux dnominations,
de manire  drouter la piste de la malveillance et  tromper les
conjectures de l'ignorance, j'ai fait un vrai coup de matre. Et
qu'importe, au surplus, le nom qu'on se donne! c'est la manire dont on
le porte qui seule en fait la valeur! Vous verrez quelle sera dans peu
la maison _Baniani Ltameur et Compagnie_, que je viens de fonder, et 
laquelle mon gnie commercial a su dj ouvrir la carrire de la
fortune!

--A cela je n'ai rien  rpondre: vous avez prvu les inconvniens 
viter et les avantages  assurer. C'est au mieux, et je commence 
croire que vous pourriez tre n, comme vous le dites, pour les grandes
affaires... Je dois mme avouer que dans le peu d'instans que vous venez
de m'accorder pour m'expliquer vos projets, j'ai cru remarquer un
changement avantageux dans votre langage et mme dans votre style. Vous
ne vous exprimez plus comme  bord, avec cette exaltation romantique que
j'ai pris quelquefois la libert de blmer en vous. Votre circulaire
mme me parat crite en termes simples, intelligibles et convenables,
du moins quant  la forme  donner  ces sortes de lettres banales
employes dans le commerce. Ce progrs prouve, selon moi, plus de
maturit dans les manires, plus de rectitude dans les ides...

--Eh! sans doute qu'il s'est opr une rvolution totale chez moi. A
bord vous ne m'avez connu que quand j'tais petit garon, imbu des ides
que j'avais puises dans la vie de Paris, et tourment par les vexations
inoues d'un froce et farouche autocrate de navire... Mais une anne de
colonie m'a pes sur la tte depuis ce temps-l. Aujourd'hui c'est au
positif que je vais par toutes les routes du positif. Le commerce n'aime
pas les phrases, et il ne se fait pas avec de la littrature... La
science des chiffres, me suis-je dit, vaut bien l'art des mots, et le
calcul des bnfices, le sombre drame des passions: je compte tout et je
ne me passionne pour rien... Voil pourquoi maintenant vous me trouvez
prcis dans mes discours, rserv dans mes manires... Mais vous partez
demain, m'avez-vous dit?

--Oui, demain et demain matin mme, toutes mes dispositions sont faites
pour cela.

--En ce cas, c'est vous qui serez charg de porter mes premires
circulaires en France. Toutes les adresses sont dj mises sur elles.
L'almanach du commerce m'a fourni les noms des maisons respectables
auxquelles il convient de faire part de l'tablissement que je viens
d'lever. Vous n'aurez qu' jeter ce ballot de lettres  la poste du
Hvre, et j'espre bien que, sur le grand nombre de ngocians  qui
j'annonce ma raison sociale, il s'en trouvera quelques-uns desquels je
finirai par obtenir de bonnes petites consignations... La nouveaut a
encore tant de charmes, mme dans les affaires!...

--Oui, ce sera effectivement de la nouveaut, comme vous le dites... Je
me chargerai volontiers, au reste, de votre ballot de circulaires; mais
n'oubliez pas que le navire part demain.

--Ce soir le paquet que je confie  votre obligeance et  ma bonne
toile sera  bord... Comment dj se nomme le navire sur lequel vous
avez pris passage?

--Je vous l'ai dj dit: _le Toujours-le-mme!_

--Ah! c'est vrai, _le Toujours-le-mme_, le fatal _Toujours-le-mme_! Je
devrais bien me dfier de ce nom infernal, car je suis pay pour cela...
Mais le capitaine n'tant plus _le mme_ heureusement, et vous tant l
_toujours_, je m'abandonne entirement  vous... Adieu, mon cher ami...
Je vous remercie des bons conseils que vous m'avez toujours prodigus,
et j'espre un jour pouvoir vous tmoigner toute ma reconnaissance.
Adieu, le ciel vous accorde un bon passage, et permettez-moi de vous
serrer cordialement la main en vous quittant!

Le soir mme, le ballot des circulaires _Baniani Ltameur et compagnie_
tait  bord, et nous appareillmes le lendemain pour retourner en
France.




XII

        Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'tre
        attach jour et nuit sur le banc du char avec lequel on
        clabousse toutes les petites renommes de rien, toutes les
        basses envies qui barbottent sur vos traces dans la fange ou la
        poussire, vous me plaindriez, j'en suis sr, mme au sein de
        mon opulence et de mes volupts asiatiques.

        (Page 230.)

Une fortune btie sur le sable;--un jour de fatuit.


Presque tous les voyages de mer sont devenus aujourd'hui des choses
tellement communes, que c'est  peine si une campagne au long cours peut
compter comme un vnement dans la vie d'un homme. Il faut que quelque
circonstance bien extraordinaire pour les marins eux-mmes, vienne
varier la monotonie accoutume des courses  travers les deux Ocans,
pour qu'un passager s'expose au ridicule de dire dans le monde: _J'tais
l quand cet accident a eu lieu: je suis chapp seul de tout
l'quipage,  tel naufrage ou  tel massacre sur les les de la Sonde._
Les potiques monstres marins de Carybde et Scylla ne sont plus
maintenant que des rochers mpriss par les plus pauvres pcheurs
eux-mmes. Les les Fortunes, peuples, pour les antiques navigateurs,
de tant de joies et d'enchantemens, n'apparaissent plus  la longue-vue
des capitaines, que comme des points de longitude, bons tout au plus 
rgler leurs chronomtres. Le gouffre redout des Abrolhos a cess,
depuis trois sicles, de vomir sa volcanique cume: c'est  peine
aujourd'hui un cueil marqu sur les cartes marines... Plus de peur,
plus de mythologie, partant plus de posie sur le vaste sein des
mers!... Le merveilleux dont se composaient nos anciens voyages, ne
serait plus digne de figurer dans nos plus fades romans. Le positif a
tu jusqu' l'histoire.

Ma traverse de la Martinique au Hvre, et mon retour du Hvre  la
Martinique se firent,  peu prs, comme des voyages en diligence. Une
casquette m'aurait suffi, je crois, pour garantir ma tte de ces grands
cahots du navire, oubli pendant deux mois, entre ce ciel, ternel
spectacle des marins, et cette mer que la quille d'un btiment laboure
si nonchalamment d'un sillon de quinze cents  deux mille lieues. Pas le
plus petit vnement pour moi sur les flots, dans cette navigation o
jadis j'avais plac de si vives esprances d'aventures, un si romanesque
avenir de plaisirs et d'motions... Mais c'est qu'aussi entre mon
premier dpart de France et mon retour aux Antilles, toute une vie
spculative tait venue sparer les rves de ma jeunesse, des
proccupations d'un ge plus avanc. Et puis, dans les flancs de ce
btiment qui me ramenait sur le thtre de mes premiers succs
commerciaux, n'avais-je pas  songer  des intrts plus srieux que
ceux de mes amusemens ou de mes gots? Toute ma riche pacotille acquise
au prix de mes travaux passs, et augmente des nouveaux sacrifices
faits par ma famille en faveur de ma bonne conduite et de mon
intelligence!... Oh! que j'aurais redout, en revenant aux les, la
rencontre d'un de ces pirates qu'une anne auparavant j'aurais tant
dsire, pour jeter un peu de merveilleux dans mon existence inoccupe!
_Ne nous parlez pas de ces quipages qui ont fait beaucoup de prises,
pour bien se battre_, disent les corsaires. Ne me parlez pas,
ajouterai-je, pour paraphraser cet aphorisme maritime, ne me parlez pas
des gens qui ont gagn quelque chose, pour avoir de l'imagination.

En revoyant la ville de Saint-Pierre, et aprs y avoir opr le
dbarquement de mes nouvelles marchandises, je m'informai, avec
distraction et par dsoeuvrement, du sort de M. Baniani Ltameur que
j'avais laiss,  mon dpart, il y avait  peu prs six mois, fondant
une grande maison de commerce sur une circulaire. M. Baniani! me
rpondit-on; mais c'est une des premires maisons de la place, une des
meilleures signatures de l'le! Tenez, il habite non loin d'ici les
anciens bureaux de la Douane; un vrai ministre; sept  huit commis, un
personnel immense; et des matresses donc, oh! des matresses... Ah!
l'heureux coquin!

Diable! pensai-je en apprenant la destine brillante de notre Banian,
comme les premires maisons poussent vite sur ce sol que j'ai  peine
quitt quelques semaines!... Voyons, par curiosit, MM. Baniani Ltameur
et Compagnie dans sa nouvelle splendeur, pendant qu'il en est temps
encore: ce sont de ces grands spectacles qu'ici il ne faut jamais
remettre au lendemain.

Je me dirigeai, tout en faisant ces rflexions, vers les anciens bureaux
de la Douane. Je remarquai d'abord, qu'en changeant de matre, le local
avait aussi tout--fait chang d'aspect. A l'extrieur austre et mme
un peu nglig qui annonait auparavant un des tablissemens du fisc
colonial, avait succd un air d'opulence et de recherche qui me frappa.
J'entrai dans des comptoirs riches et spacieux d'o semblait s'exhaler
une sorte de parfum de grandes affaires et de haute notabilit
commerciale. Je demandai M. Ltameur, et les domestiques multres  qui
je m'adressai, faillirent me rire au nez, comme si la demande d'une
entrevue avec le chef suprme avait t la chose la plus ridicule du
monde.--Avez-vous crit  monsieur? me dit alors un des commis.--crit
 monsieur? et pourquoi?

--Mais, parbleu! pour obtenir une entrevue?

--Comment, _monsieur_ donne donc des audiences maintenant?... Oh!
faites-lui dire tout bonnement que c'est moi, son ancien commanditaire
quand il portait la balle, qui voulais lui demander de ses nouvelles, en
passant, et rien de plus...

Le scandale de cette sortie m'aurait probablement attir une trs
mauvaise affaire avec les gens de la maison, si M. Baniani en personne,
attir par le bruit, ne ft venu mettre un terme aux clameurs de tout
son personnel indign de mon inconvenance... Laissez entrer monsieur,
s'cria-t-il du premier tage: j'y suis pour lui; et  la faveur de
cette bienveillante exception, je passai triomphant au beau milieu des
bureaux consterns, humilis de mon insolence et de mon impunit.

Baniani avait repris, pour me recevoir dans ses appartemens, la posture
qu'il n'avait sans doute quitte un instant que pour m'arracher au pril
qui m'avait menac dans son comptoir... Envelopp d'une robe de chambre
soyeuse,  grands ramages, il gisait voluptueusement sur un divan de
crin noir arabesqu d'or. Deux ngresses, un large ventail  la main,
agitaient sur le front panoui de ce sultan effmin, l'air parfum
qu'un riche moustiquaire de gaze verte laissait pntrer dans cet asile
de la grandeur et de la mollesse... Le sybarite lisait, la tte
renverse avec abandon sur le coussin de l'ottomane, le volume lev sur
ses yeux  demi-ferms par le doux affaissement de l'excessive chaleur
du jour.

Je saluai le voluptueux  ma manire accoutume, c'est--dire avec
rondeur et familiarit. Il se leva  moiti pour me rpondre, et pour
laisser tomber sa main de mon ct; et, sans me donner le temps de
reprendre la conversation au point peut-tre o elle en tait reste 
notre dernire sparation, il me dit en entrecoupant ses phrases:

Mon cher ami, je suis bien aise de vous voir revenu en bonne sant...
Depuis que nous ne nous sommes vus, ma position commerciale a
tout--fait chang de face, tout--fait... Des affaires capitales; oh!
oui, capitales! J'envahis la colonie que mes relations ont fconde...
Ma maison, comme vous devez bien le penser, a d rpondre  l'exigence
de ma situation... Un train honorable; oh! oui, trs honorable; mais un
peu dispendieux... Que voulez-vous!... le monde aime  tre bloui par
ces heureux que la fortune pousse  la tte de la socit... Ici l'on a
d vous dire dj quel tait le rang que j'avais conquis... le premier
rang de l'le... C'tait une ncessit, une imprieuse ncessit de
position... Dans quelques jours je donne une fte, une fte  tout
craser, par le choix et la varit des jouissances. J'ai reu tant de
marques de bont, un surcrot si accablant de politesses de la part de
toutes ces bonnes gens... Tenez, au moment o vous tes entr, et o
j'ai cru reconnatre votre voix pntrante retentir dans mes bureaux,
j'tais  feuilleter le _Sicle de Louis XIV_, par M. de Voltaire; vous
le connaissez? un homme, comme vous le savez, d'assez d'esprit, mais
ignorant compltement, oh compltement, la rvlation de l'art, de
l'art-nature, comme nous l'appelons. J'en tais  la fte que donna le
surintendant Fouquet au grand roi, ainsi qu'on appelait alors Louis
XIV... Cette fte devait effacer toutes celles de Versailles, qui ne
russissaient,  ce qu'il parat, qu' rappeler assez mdiocrement 
quelques bons missionnaires des Grandes-Indes, la magnificence des ftes
chinoises... Moi je veux, ainsi que je vous l'ai dj dit, donner aussi
ma fte... Dieu! sont-ils heureux ces Chinois, avec le peu d'imagination
dont le ciel les a dous, de pouvoir dployer une telle magnificence
dans leurs festins! Il est vrai que le pays qu'ils habitent sourit 
tous les caprices des hautes fortunes; tandis que dans une bicoque comme
la Martinique on ne peut que jeter de l'inattendu ou du bizarre, l o
l'on voudrait faire tomber du sublime, du grandiose... N'est-ce pas, mon
bon ami?... Vous connaissez sans doute le _Sicle de Louis XIV_, par M.
de Voltaire?

--Ainsi donc, je vous revois enchant de l'tat florissant de vos
affaires?

--Enchant, mon cher, c'est le mot. Mais c'tait l, comme je vous
l'avais prdit d'avance, un fait invitable, une chose convenue  la
rptition. Mais pour en revenir  la fte du surintendant Fouquet, je
vous avoue que si je m'tais trouv  sa place, je n'eusse t nullement
embarrass de dployer autant de luxe et de magnificence pour traiter un
roi. Parbleu! en France, avec des millions et un peu de got, il est
bien difficile, ma foi, de crer des merveilles! Mais ici, que
voulez-vous qu'on fasse, mme avec des millions et beaucoup
d'imagination?

--Avez-vous lu aussi comment se termina la fte du surintendant Fouquet?

--Oui, oui, j'en ai vu quelque chose dans ce livre: il fut arrt par
ordre du roi, dit-on, presqu'au sortir de cette nuit de lampions et de
dlices, de transparens de toutes les couleurs, et de volupts de tous
les genres... Oui, oui, j'ai vu cela; mais c'est l de l'histoire et de
la politique, et tout ceci est totalement tranger  l'objet important
qui m'occupe aujourd'hui. Croiriez-vous bien, mon bon ami, que pour
cette fte, qui aura sans doute un retentissement immense, j'aie fait
venir de Baltimore, un schooner amricain charg de glaces; que j'aie
mis  contribution tous les pays environnans pour me fournir les mets
les plus recherchs, les fruits les plus rares? Un cuisinier de la plus
haute rputation m'arrive de Saint-Thomas: c'est le gouverneur lui-mme
qui a eu l'extrme bont de me le cder pour quelques jours. Mon
orchestre, compos de cinquante excutans d'lite, sera conduit non pas
 l'archet, mais au bton de mesure, par un Italien; ah! vous savez
bien, ce chanteur qui a fait le voyage avec nous. Je l'ai pris, ce
pauvre diable, par humanit et pour son talent, talent rel, fantastique
et plein de mouvement... Mais ce qui vous surprendra bien, c'est le got
tout--fait gothique que j'ai su imprimer  la gigantesque salle en bois
que j'ai fait construire tout exprs sur une vaste savane, pour servir
de thtre aux foltres bats de ma nuit de bal... Ogives, arceaux,
crneaux, niches, tourelles, fosss  l'entour, pont-levis mme, rien
n'y manque. Les invits entreront l comme dans un vieux chteau fodal,
qui bientt, grce au coup de baguette d'une fe bienfaisante, sera
transform en un palais enchant; et cette bonne fe, je n'ai pas besoin
de vous le dire, c'est mon imagination... Oh! le fodal, moi, m'a
toujours sduit! Vous souriez, mchant, et je vous vois dj vous
rcrier sur toutes mes folies; mais ce n'est pas tout encore: jamais
vous ne devineriez l'ide qui m'est venue d'inspiration, pour jeter une
pense neuve, inespre, au beau milieu de tous ces plaisirs assez
somptueux peut-tre, mais dj un peu communs. Cette ide, je vous en
prviens d'avance, est toute  moi: c'est la nuit dernire, au sein de
mes rves, qu'elle m'est arrive sur l'aile d'un gnie protecteur, ou
peut-tre bien mme sur les cornes fantastiques d'un lourd cauchemar.

J'avais, il faut vous dire, j'avais depuis long-temps une cinquantaine
de petits ngrillons, reste fort embarrassant de ma dernire opration
de traite. On me proposait un prix fort mdiocre de cette queue de
cargaison, et plutt que d'avilir le cours de la marchandise, en bon
ngociant j'ai prfr garder pendant deux mois ces petits carnivores
africains, qui me mangent un argent fou dans l'une des habitations o je
les ai mis _ la forme_. La nuit dernire, songeant  mes ngrillons
invendus et  ma fte future, ne me suis-je pas mis en tte de trouver
le moyen d'appliquer noblement mon dbris de cargaison  la magnificence
de ma fte!... coutez-bien ce que je vais vous confier: c'est une
surprise que je veux mnager  toutes nos dames.

J'ai conu le projet d'armer chacun de mes petits esclaves d'un beau
fanal; de faire reconduire chaque Terpsychore par un de ces nouveaux
valets de ma fabrique, qui, une fois arriv  la demeure de la belle
danseuse, lui dira: Matresse, je suis  vous; mon matre m'a ordonn
de rester ici et de ne plus retourner chez lui. Comment trouvez-vous ce
nouveau genre de galanterie; l, sans flatterie?... N'est-ce pas l une
ide toute  moi, une ide neuve, incre; une ide modle et mre
enfin?

--C'est,  mon avis du moins, une ide trs folle, et je me permettrai
d'ajouter assez inconvenante; car enfin comment supposer que les dames
que vous recevrez  votre bal, et qui auront bien voulu accepter votre
soire et votre fastueux ambigu comme on accepte ces sortes
d'invitation, consentiront  recevoir un cadeau de vous, et surtout le
cadeau d'un petit ngre, qui ne vaut gure moins de cinq ou six cents
francs? Autant vaudrait envoyer  chacune d'elles un billet de banque!

--Si vous pouviez savoir comme moi, mon cher ami, combien je leur dois
d'amour et d'ivresse! C'est que je leur en dois tant  ces aimables
femmes,  ces clestes cratures... Et  leurs maris donc, 
quelques-uns de leurs maris surtout!... Je vous promets bien en bonne
conscience que, toutes rflexions faites, ce n'est pas trop qu'un
ngrillon; car, entre nous soit dit, le service rendu surpasse encore le
prix matriel que j'y attacherai! Concevez-vous bien ce que je veux vous
exprimer en ce moment?

--Taisez-vous donc... Oubliez-vous que d'autres que moi vous entendent,
et que les deux pousseteuses que vous avez  ct de vous, pourraient
rapporter la conversation que vous tenez devant elles?

--Quoi! ces deux ngresses? Allons donc; ne sont-elles pas de la
maison... D'ailleurs cela n'entend jamais rien; et au pis-aller quand la
ngraille saurait un peu ce que personne n'ignore ici, quel mal y
aurait-il, je vous le demande? Est-ce un crime si grand pour des valets
que de possder un matre  bonnes fortunes?... Dj, j'en suis certain,
toute la colonie en vous parlant de moi a d vous dire...

--Oui, elle m'a appris, toute la colonie, que vous aviez abandonn la
femme du marchand de cigarres, dont vous partagiez l'choppe  mon
dpart, et que...

--Taisez-vous donc aussi  votre tour! Est-ce qu'il est bien convenable,
croyez-vous, de parler de ces choses-l devant toute cette domesticit?

--Bah! ne venez-vous pas de me dire que cette domesticit n'avait ni
oreilles ni langue? Et quand bien mme la ngraille viendrait  savoir
que vous avez possd les charmes de la marchande de cigarres, quel mal
si grand y aurait-il que tous vos gens connussent les conqutes
amoureuses de leur patron?

--De grce, mon bon ami, de grce, un peu plus de respect pour les
convenances... Thysb et Laura, allez-vous-en, et fermez la porte; vous
entendez, ngresses!

Les deux ngresses sortirent avec leurs ventails.

Le fat, qui jusque-l n'avait pas craint de passer pour un sducteur de
bonne compagnie, mme aux yeux de ses ngresses, venait de trembler 
l'ide de passer pour l'ancien amant d'une malheureuse marchande de
cigarres... Tout mu encore du pril que mon observation lui avait fait
courir, il ne reprit l'entretien qu'avec un embarras visible. Ce fut 
moi alors de ressaisir sur lui l'avantage que, par une feinte bonhomie,
j'avais consenti  perdre dans les premiers momens de notre entrevue.

Et la petite comtesse de l'Annonciade, lui demandai-je aprs le dpart
des deux ngresses, qu'en avez-vous fait?

--Oh rien, rien absolument; parole d'honneur! je n'en ai mme plus
entendu parler; et moi-mme j'ai eu si peu le temps d'y penser...
Cependant, il y a quelques mois, il me prit fantaisie de la faire venir
de Cumana pour la sacrifier peut-tre  un souvenir,  un caprice...;
cela et fait une matresse piquante pendant deux ou trois semaines, et
c'est toujours autant de gagn en varit sur la monotonie qui rsulte
le plus souvent de la ncessit de n'avoir que les mmes femmes... chose
accablante, mme au sein du bonheur que les femmes faciles nous
procurent!... Ah! si vous saviez, mon cher ami, ce que c'est que d'tre
attach nuit et jour sur le banc du char avec lequel on clabousse
toutes les petites renommes de rien, toutes les basses envies qui
barbottent sur vos traces dans la fange ou la poussire, vous me
plaindriez, j'en suis sr, mme au sein de mon opulence et de mes
volupts asiatiques.

Tant d'impertinence  la fin me rvolta. J'avais jusqu' ce moment
conserv, en prsence de mon sot parvenu, ce sang-froid qu'inspire
quelquefois la piti que l'on prouve pour certaines folies; mais le ton
avec lequel M. Baniani venait de prononcer ces dernires paroles m'avait
sembl tellement intolrable, que je perdis alors moi-mme toute
retenue, pour lui dire en le quittant:

Baniani, mon ami, vous avez russi  faire passer un peu d'or entre vos
mains, parce que vous tes actif, intrigant et sans scrupule; mais je
vous prdis que vous mourrez sur la paille, parce que vous tes prodigue
et imprudent, et qu'au moment o la fortune, qui vous trompe, vous aura
tourn le dos, la piti se sera dj loigne de vous pour n'y plus
revenir. Je ne souhaite pas que ma prdiction s'accomplisse; mais si
elle se ralise, et elle se ralisera, je pourrai peut-tre encore vous
commanditer une seconde fois d'une balle de 200 francs; mais je vous
prviens qu'alors je n'aurai plus une parole pour vous consoler dans
votre misre, ni un sentiment pour excuser vos insolentes folies.
Adieu!

Avec un peu d'me, le malheureux m'aurait reconduit pour fermer  jamais
sa porte sur moi: la premire ide qui lui vint fut de me rappeler, en
criant du haut de son escalier:

Eh quoi! vous vous enfuyez dj, vilain bourru? Et ma fte!... Vous
voyez bien que je ne me fche pas, moi... Voil bien nos moralistes,
donnant avec humeur des conseils qu'on ne leur demande pas, et se
fchant contre ceux qui ne demanderaient pas mieux que de les suivre!...
Vous y viendrez toujours, n'est-ce pas,  ma fte?... Allons, il ne
rpond rien... Quel homme!




XIII

        Prenez-vous du tabac?... Comme nous le disions il n'y a qu'un
        instant, ces folles brises du matin dans les colonies,
        renversent quelquefois des choses bien autrement solides qu'un
        difice de bois, de charmantes contre-danses et des tables
        somptueuses de trois cents couverts... Et les raz-de-mare
        donc!... Voyez ces lourdes embarcations assches sur le sable
        du rivage... Une lame vient, pousse et gonfle par la brise
        imptueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent,
        chavirent! pst! Les voil rduites en poussire, et l'ouragan
        emporte au loin leur cendre imperceptible dans l'air
        boulevers!... Ah! c'est vrai, vous m'avez dj dit que vous
        n'en usiez pas!... La fte est encore magnifique!...

        (Page 243.)

Une fte;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune.


Le jour de la fte arriva, et ce fut beaucoup plus au ton railleur avec
lequel on en parlait dans toute la ville, qu'au bruit des prparatifs
qu'elle ncessitait, que je me ressouvins de l'poque marque pour cette
solennit dansante et mangeante. Le matin mme, un billet trac de la
main du hros de la folle journe m'aurait, au reste, rappel la date de
l'vnement annonc, si j'avais pu oublier un seul instant l'heure qui
devait donner le signal  ces scandaleuses rjouissances. M. Baniani
Ltameur m'crivait:

  Monsieur,

  On a partout rpt, en les exagrant, les reprsentations svres
  que vous m'avez faites. Comme il m'importe pour mon crdit, pour ma
  rputation et pour la _sret de mes affaires_, que votre prsence
  vienne dmentir les calomnies qui n'ont trouv que trop d'cho dans la
  foule de mes envieux ou de mes ennemis, je vous prie de vouloir bien
  assister ou paratre ce soir  mon bal: c'est une nouvelle preuve de
  bienveillance, je n'ose dire d'amiti, que j'attends de vous. Des
  conseils comme ceux que j'ai dj reus de votre exprience, peuvent
  paratre quelquefois fort durs; mais le sentiment qui les dicte
  toujours, ne pourrait tre mconnu que par un fou ou un ingrat, et je
  ne suis encore ni l'un ni l'autre. J'espre encore, sans oser
  toutefois trop me flatter.

  Recevez, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de la
  haute considration avec laquelle j'ai l'honneur d'tre, etc.

  BANIANI LTAMEUR.

  _P. S._ Rponse de suite, s'il vous plat.

  J'attends un _oui_ de vous, pour tre tranquille.

Je rpondis immdiatement  M. Ltameur:

  _Oui._ Je ferai acte de prsence  votre bal, comme on fait un acte
  d'humanit.

  Votre serviteur.

En pntrant, avec la cohue des invits de toute l'le, dans la salle
immense construite pour la fte, je fus d'abord bloui de l'clat
soudain d'un millier de bougies, inondant de leurs vives clarts le
feuillage vert des orangers et des citronniers transplants avec leurs
fleurs, leurs fruits et leurs parfums, dans le frle et gracieux difice
dont ils couronnaient le fate. Un dme de guirlandes, de verdure et de
branches de palmier, en retenant sur la tte des danseuses couvertes de
pierreries, l'air embaum qu'enflammait le feu des lustres, rpandait,
dans l'enceinte de ce palais enchant, la fracheur pure que la brise
du soir parvenait  faire pntrer  travers cette mobile toiture; car,
par une prvoyance fort ingnieuse, le dessus de la salle ne se trouvait
recouvert que d'une tente fort lgre, leve de quelques pieds
seulement au-dessus du pourtour de l'enceinte. Une musique ravissante
s'exhalant du feuillage dans lequel l'orchestre tait cach, donnait 
cette runion des plus jolies femmes de la colonie, quelque chose de
ferique et de merveilleux. Les pas des danseurs ne s'entendaient point
sur les riches tapis qu'ils foulaient: la vive clart des lumires, se
projetant partout sur des toilettes aussi blouissantes qu'elle, donnait
aux formes fugitives des danses et des valses, je ne sais quoi
d'insaisissable et d'arien... C'tait enfin de la magie. Chacun, en
entrant ple-mle au bal de M. Baniani, riait un peu de la fastueuse
fte annonce par ce nouveau Fouquet; mais une fois dans son palais, on
ne riait plus: on souriait de la plus agrable surprise... Lui
triomphait! Jamais je n'ai vu de physionomie plus srieusement enivre
de la volupt d'un songe de grandeur et de gloire... Un mot seul, un
seul mot, entre tous les mots qui peignent un sentiment entier dans un
distique de quelques lettres, aurait pu exprimer l'espce de
satisfaction qu'on lisait sur sa radieuse figure: il aurait fallu crire
autour du diadme dont le front du hros semblait environn: _Enfin je
rgne!_

Trois ou quatre heures de dlices, d'harmonie et de danse, suffirent 
peine pour puiser l'ardeur des dames et des cavaliers. Vers minuit
cependant, il fallut s'arrter: un vent bruyant, soudain, comme ces
rafales qui annoncent et qui accompagnent une onde, vint branler, au
milieu des airs agits, la toiture si peu solide, la tente enfin qui
protgeait tant de plaisirs et d'enivrement... La lueur vacillante des
lustres et des candlabres s'obscurcit mme sur ses mille trnes de
cristal et d'or, et le son des instrumens se perdit un moment dans les
cris aigus de la folle brise... Les femmes furent un peu effrayes: une
lgre confusion rgna dans tous les groupes... Le Banian ne demandait
pas mieux: les lmens, ce soir-l, taient avec lui... Il traverse
rapidement le thtre de sa gloire, pour donner un ordre... Bientt un
nuage de gaze verte drobe  tous les yeux l'clat dj incertain des
lumires: un bruit pareil  celui de la foudre, gronde sur la runion
tumultueuse jete tout--coup dans l'obscurit, et les dames sentent,
avec peur, tomber sur leurs toilettes, de la pluie, de la neige, que
laisse descendre le feuillage sous lequel la foule heureuse s'tait crue
 l'abri des intempries de l'air: on s'inquite, on s'agite, on crie;
on va fuir, lorsque le nuage de gaze se dissipe, et laisse voir,  la
faveur de la clart renaissante, une pluie de ptales de roses blanches,
d'oeillets blancs, une neige de fleurs enfin... Et, prodige inou!
pendant ce court moment de charmante frayeur, des tables immenses
couvertes des mets les plus rares, des vins les plus limpides, des
sorbets les plus dlicats, des tables charges de tout ce que la terre
produit de plus exquis pour le got, les yeux et l'odorat, taient
sorties du sol, du sol o l'on dansait une minute auparavant, et que la
baguette d'un enchanteur avait frapp... Cet enchanteur, c'tait M.
Baniani!

Peindre les bravos, les applaudissemens, les exclamations dlirantes que
fit clater ce coup de thtre si dramatique, serait impossible; je ne
puis aujourd'hui en donner une ide qu'en rappelant l'effet que
produisit cet enthousiasme universel sur l'auteur de cette galante et
inconcevable surprise: il s'vanouit dans les bras de son triomphe!...
C'tait dans cet instant qu'il aurait d mourir, le malheureux!

Ce repas, ce festin des dieux dura deux heures. Les tables avaient
envahi le domaine de Terpsychore: Terpsychore vint reprendre son empire
sur les dbris du trne de Comus, ou, pour m'exprimer en d'autres
termes, on recommena  danser et  valser, aprs avoir puis
l'enivrante ambroisie du banquet. Un coup de baguette avait fait sortir
un festin splendide des entrailles de la terre; un autre coup de
baguette du matre fit rentrer les restes somptueux du festin sous les
tapis de la salle du bal.

Les froides imaginations qui n'ont admir que les solennits dansantes
de notre mthodique Europe, ne pourraient se figurer le spectacle
qu'offrait  trois heures du matin la fte du Banian: ce n'tait plus un
terrestre amusement, c'tait un enchantement divin, un assemblage
vaporeux de sylphes et de sylphides emports dans un nuage de parfums,
aux sons d'un cleste concert...

Un grand homme sec et gris, vtu de noir de la tte aux pieds,
dtruisait seul,  mes yeux, le charme et l'harmonie de cet ensemble
ravissant. Depuis une heure je l'avais remarqu, se promenant sans
parler  personne, au milieu des groupes, et jetant autour de lui une
sorte d'inquitude et de malaise. Deux fois il s'tait approch de moi
avec un sourire sardonique, et deux fois j'avais vit son contact
glacial et maussade...; la troisime fois enfin, il m'adressa la parole
pour me dire:

Eh bien, l'on s'amuse beaucoup ici...; on s'y rjouit mme trs fort...

--Oui, la fte est magnifique, rpondis-je en m'loignant encore de
lui.

Le grand homme noir me poursuivit en rptant mes derniers mots, et en
ajoutant:

Oui, la fte est dlicieuse... Mais penser que le souffle de la brise
du matin peut enlever tout cela!... car enfin vous l'avez vu  minuit
dj, tout cet chafaudage de plaisirs, de profusion et de volupts, a
manqu d'tre enlev par un souffle!

Et il prit, en prononant ces mots, une prise de tabac, pour avoir le
temps de fixer ses yeux sur les miens, et de remarquer l'impression que
sa remarque venait de produire sur moi.

Au risque d'engager une conversation ennuyeuse avec cet trange
personnage, je me hasardai  rpondre des choses indiffrentes aux
observations banales qu'il m'avait adresses... Il continua, aprs
quelques phrases prliminaires changes entre nous.

Vous tes, m'a-t-on dit, un des amis de l'Amphitryon?

--Je le connais depuis quelque temps.

--Oui, quand je dis un des _amis_, c'est une des connaissances que je
voulais dire; car on m'a mme assur que vous aviez blm les fous
prparatifs de cette fte, qui du reste est d'un luxe inou, d'un faste
tout--fait royal...

--Je n'ai pas cach,  cet gard, ma pense  celui que mes conseils
pouvaient intresser.

--Vous avez eu raison; mais il n'tait et il n'est mme plus temps: la
brise du matin, cette brise dont je vous parlais tout--l'heure,
enlvera tout, et ne laissera que des ruines  la place de tant
d'indicibles joies.

Mon grand fantme noir prit encore une autre prise de tabac; et quand il
eut fini de donner quelques chiquenaudes  son jabot et aux rebords de
son long gilet de soie, je lui demandai d'o pouvaient natre ses
inquitudes sur les effets de _la brise du matin_?

coutez, me rpondit-il: cessons de faire des allusions et de perdre
beaucoup de temps  nous parler sans bien nous comprendre... Je viens au
fait avec vous, qui me paraissez un brave jeune homme. Connaissez-vous
l'arrive du navire de Bordeaux, qui, cette nuit mme, est entr en
rade?

--Nullement; n'ayant aucun intrt de ce ct-l, j'ignore
tout--fait...

--Ah! vous ne connaissez pas? Au fait il y a si peu de personnes encore
dans la ville qui sachent... loignons-nous un instant de cette cohue...
j'ai quelque chose  vous demander... ce que j'ai  vous demander, c'est
votre parole d'honneur qu'avant le lever du soleil vous ne direz  qui
que ce soit le secret que je vais vous confier?

--Et de quelle nature encore est ce secret?

--Mais, ma foi, de la nature ordinaire des secrets, et des choses que
l'on est bien aise de savoir et qu'il ne faut pas dire  tout le monde.
Voyons-donc, un peu de curiosit et votre parole d'honneur?

--Si vous tenez tant  m'apprendre ce mystre, je ne vois pas pourquoi,
au reste, je ne vous donnerais pas ma parole d'honneur?

--Mais me la donnez-vous? Le soleil n'a plus que deux heures  rester
sous l'horizon.

--Je vous la donne.

--Votre parole d'honneur?

--Oui, ma parole d'honneur.

--Eh bien, ce navire qui vient d'entrer rapporte pour cent dix mille
francs d'effets protests, et ces billets sont signs tout au long, et
confectionns par M. Baniani Ltameur, notre aimable Amphitryon, le
hros de cette fte, qui est encore rellement magnifique, jusqu' six
heures et demie du matin... Voici l'almanach contenant les heures du
lever et du coucher du soleil,  la Martinique, temps lgal.

--Comment, il se pourrait?

--Cela se peut si bien, qu'indpendamment de l'almanach, voici les cent
dix mille francs d'effets protests que je suis charg de faire
rentrer... Prenez-vous du tabac?... Ah! comme nous le disions il n'y a
qu'un instant, ces folles brises du matin, dans les colonies, renversent
quelquefois des choses bien autrement solides qu'un difice de bois, de
charmantes contredanses, et des tables somptueuses de trois cents
couverts... Et les raz-de-mare, donc!... Voyez ces lourdes embarcations
assches sur le sable du rivage: une lame vient, pousse et gonfle par
la brise imptueuse... Les lourdes embarcations flottent, chassent,
chavirent... Pst! les voil rduites en poussire, et l'ouragan emporte
au loin leur cendre imperceptible dans l'air boulevers!... Ah! c'est
vrai, vous m'avez dj dit que vous n'en usiez pas... La fte est encore
magnifique!... Vous ne sauriez croire combien j'aime ce bruit
d'instrumens, de pas lgers, ces frlemens voluptueux de robes
transparentes... O sont donc pour moi les plaisirs de ma folle
jeunesse!...

Et le diable de vilain homme me laissa l tout interdit, pour aller
savourer sa quatrime prise de tabac dans la foule, qu'il continua 
fendre avec l'impassibilit extrieure qui me l'avait dj fait
remarquer dans le tumulte du bal.

J'tais  peine remis de l'tonnement que venait de me causer sa
nouvelle fort inattendue, que mon ami Baniani, qui jusqu' ce moment
n'avait pu m'adresser qu'un gracieux sourire, sans trouver un seul
moment pour me dire un mot, s'avisa tout justement de courir vers moi en
se drobant  tous les embarras... Eh bien, monsieur l'armateur, me
demanda-t-il, tout content, tout enivr de lui mme, que pensez-vous de
cela?

--Tenez, lui dis-je, je ne saurais trop maintenant rpondre
catgoriquement  votre question; car en vrit je serais bien
embarrass de vous dire ce que je pense.

--Par ma foi, je vous crois sans peine. Vous tes comme tout le monde,
bloui, tonn, ravi: c'est ce que partout l'on me rpte. Convenez que
vous tiez bien loin de vous douter de cela, quand il n'y a encore que
quelques jours vous me faisiez de la morale sur ce que vous appeliez,
autant qu'il m'en souvient, l'extravagance de mon projet de fte.

--Mais n'allez pas supposer que, tout bloui que je puisse tre, je sois
tent de vous excuser: peut-tre mme que loin de vous absoudre,
aujourd'hui je vous plains plus que jamais...

--Toujours la mme ide, une ide fixe chez lui: mais vous croyez
plaisanter peut-tre, en me disant que vous me plaignez; et moi je vous
jure que je suis plus rellement  plaindre que vous ne le croyez:
harass, cras, rendu, mon cher. Ah! que les plaisirs que l'on donne
aux autres sont cruels... Mais si quelque chose a d compenser un peu
mes tribulations, c'est la bont avec laquelle toutes ces dames et tous
ces messieurs ont applaudi  mes efforts: tenez, vraiment, vous me voyez
pntr de reconnaissance pour les marques de bienveillance, les
tmoignages d'intrt et les preuves d'indulgence qui m'ont t
prodigus dans cette soire: on n'est pas plus aimable que cela! Ah! je
l'prouve bien, mon cher ami; c'est ici qu'il faut venir pour trouver
ces douces jouissances de socit et cet accueil cordial... Pourquoi
donc, censeur inflexible, me regardez-vous toujours ainsi avec l'air du
reproche?

--C'est que, mon cher monsieur, votre bonheur me fait de la peine pour
vous.

--Allons, trve de sermons, n'est-ce pas, pour le reste de cette nuit o
je suis si heureux? Donnez-moi plutt un conseil, que de nouveaux coups
de boutoir, censeur impitoyable! Tenez, je me demandais tout--l'heure,
en voyant tous ces magnifiques dbris d'une fte qui touche dj  sa
fin, ce que je ferais de tant de restes encore si somptueux... Voyons, 
ma place, que feriez-vous demain, ou plutt aujourd'hui?

--Ce que je ferais  votre place, dites-vous?

--Oui, ce que vous feriez aprs le bal?...

--J'irais bien vite me cacher dans les bois, comme le seul parti qui me
restt  prendre.

Mon secret avait failli m'chapper en faisant cette rponse  la
question que venait de m'adresser le Banian. Un peu plus, je le sentais,
j'aurais fini par tout lui avouer par entranement, en trahissant la
parole que j'avais donne au grand homme noir... Je sortis comme un
cervel, aprs avoir prononc ces derniers mots, et je courus bien loin
de peur d'tre tent d'en dire plus que je ne devais le faire pour
rester fidle  mon engagement; et le malheureux Baniani, attribuant 
l'inflexibilit de mon opinion  son gard la cause de ma brusque
disparition, rptait avec complaisance, et en riant aux clats: Oh!
dcidment le succs de mon bal le rendra fou, ce pauvre misanthrope, 
force de me croire insens! Il a pouss si loin l'austrit de la
dsapprobation, qu'il n'a pas voulu mme danser une seule contredanse.

--Oh! comme vous le dites, lui rptaient les derniers flatteurs qui
restaient sur les derniers dbris de sa fte, il est fou, votre ancien
compagnon de voyage; il est incurablement fou.

En sortant de l'enceinte du bal, pour me retirer chez moi, je rencontrai
dans le vestibule, cinquante  soixante petits ngres dguiss en
grooms, arms chacun d'une immense lanterne, et attendant, pour les
reconduire, les dames qui commenaient  dgarnir la salle: c'tait le
demi-cent de ngrillons dont le tratre voulait faire prsent  ses plus
jolies danseuses. Il n'avait voulu dmordre d'aucune de ses folies...
Toutes les dames lui renvoyrent le cadeau, en se moquant de sa
libralit, et en rejetant sur sa mauvaise ducation l'inconvenance de
ce procd  la Turcaret.

La sinistre prdiction du mauvais gnie dont j'avais reu la confidence
au bruit des violons et des danses de la nuit, ne se ralisa que trop
tt... A huit heures du matin, tous les huissiers de la colonie avaient
envahi le domicile du Crsus de la ville... cent protts taient dj
faits, quand les premires lettres de remercment arrivrent dans le
boudoir du voluptueux Banian; et, de ce boudoir parfum, un homme,
rveill en sursaut au sein des plus doux rves, n'eut que le temps de
se sauver en robe de chambre, pour aller se cacher dans les Mornes, et
se soustraire  la honte et au ridicule que ses sottes profusions lui
avaient prpars...

Et moi, quand, tout inquiet pour son avenir, je passai le matin devant
sa maison, sans avoir pu fermer l'oeil de la nuit, je trouvai les volets
du logis ferms par la main de la justice, et, sur la porte, le grand
fantme qui, en prenant sa prise de tabac, me cria du plus loin qu'il me
vit:

Eh bien! le bal tait magnifique, la fte dlicieuse: notre homme est
_maron_: il vient de se sauver dans les Mornes.




XIV

        Je devins en un mot ce qu'on appelle MARON dans la langue
        classique de ces barbares.

        (Page 259.)

Supplicia la pauvre ngresse;--exil dans les Mornes;--embarras qui
succdent au _maronage_ du Banian.


La catastrophe du Banian occupa la colonie pendant trois ou quatre
jours; le temps de dmolir sa salle de bal. J'y pensai pendant une
semaine, et ensuite je n'y pensai plus du tout. Il y a des grandeurs
dont la chute n'a pas mme le privilge de faire de l'clat: elle ne
produit que du ridicule.

J'aurais continu probablement  oublier long-temps mon homme, si
lui-mme n'avait pas pris la peine de venir se rappeler, en personne, 
mon souvenir.

Un soir o les coups de tonnerre et les pluies de l'hivernage m'avaient
forc de regagner mon logis de meilleure heure que de coutume, je crus
entendre quelqu'un frapper timidement  ma porte. J'ouvris, et je vis un
individu affubl d'un costume de ngre endimanch, s'avancer vers moi,
en me saluant crmonieusement et avec un air de soumission que l'on
n'est pas habitu  rencontrer chez les blancs des colonies. Je regardai
attentivement mon homme, ds que sa tte, respectueusement incline, se
fut enfin releve vers moi... Je reconnus mon Banian.

Et d'o venez-vous ainsi? m'criai-je, en le revoyant fagot de la
sorte.

--De l'exil! me rpondit-il d'une voix mlodramatique.

--Et quel motif a pu vous forcer  courir le danger d'tre reconnu par
tous ceux qui vous poursuivent encore?

--La misre!

--Voyons, asseyez-vous! ne craignez rien ici: vous tremblez comme la
feuille...

--Oui, je tremble d'indignation!

--La pluie vous a travers: voici du linge et des vtemens.

--Ce n'est pas la pluie... Ce sont les hommes, les orages du coeur...
Les vtemens ne garantissent pas de ces orages-l, et le linge blanc ne
sche rien... Pouvez-vous m'couter un instant?

--Toute la nuit, si bon vous semble... Mais asseyez-vous, reposez-vous,
que diable! vous n'tes pas ici dans la main des huissiers...

--Oh! non, non. Vous avez un coeur, vous! un esprit qui conseille, une
me qui console... Moi, j'ai une bouche qui dit encore; des yeux qui
pleurent, une voix qui crie au fond de l'abme, et qui n'est point
entendue des heureux qui dansent au bord, des insenss qui foltrent sur
les fleurs du prcipice!

L'exil pleura, en achevant ces mots: je ne pus calmer son affliction,
qu'aprs avoir puis toutes les consolations que je pouvais lui
prodiguer... Il reprit au bout de quelques instans:

L'histoire de ma proscription sera longue: le ciel n'a pas donn la
phrase sche et brve au malheur, et cette proscription a t fconde en
vnemens bizarres qui sollicitent et commandent l'attention la plus
soutenue... Mais vous m'avez assur que vous pouviez me consacrer
jusqu' la nuit tout entire... Je n'irai pas si loin; je n'abuserai pas
de cette hospitalit d'attentions dlicates... Le temps affreux qu'il
fait dehors ne rclame pas, d'ailleurs, les heures que vous pourriez
donner aux folles joies de ce monde, et le dmon des lmens s'accorde
avec le dmon de mes ides... Oui, je rends grces au ciel qui m'envoie
cette soire pouvantable, au moment o je vais vous raconter les
temptes de mon existence. C'est le seul bienfait qui, depuis trois
mois, me soit tomb de la main de Dieu. Je vais commencer, avec votre
permission; coutez.

J'coutai le rcit que me promettait ce dramatique dbut. Mais avant
d'entrer dans les dtails qu'il avait  me raconter, mon narrateur jugea
 propos de me demander:

Me trouvez-vous bien chang?

--Oui, lui rpondis-je; vos traits m'ont paru d'abord un peu altrs.

--Des traits de fer se seraient altrs  moins... Et maigri? ai-je
beaucoup maigri?

--Oui, je trouve que vous avez aussi un peu maigri...

--Et qui n'aurait pas maigri, grand Dieu! au milieu de la vie de bte
fauve dont j'ai vcu pendant trois mois!... Mais vous trouvez que j'ai
maigri, il suffit; j'ai bien fait autre chose que de maigrir... vous
allez tout apprendre.

Vous savez quelle a t jusqu'ici mon existence heurte, saccade,
mle de pluie et de beau temps, d'or cisel et de plomb brut: les
doigts d'acier de la fatalit semblent l'avoir prise par la main, mon
existence, pour la conduire entre de rares fleurs et des rochers bien
aigus; oh! oui, bien aigus! C'est, en un seul mot, une robe de soie
noire, que quelques paillettes ont parseme, en scintillant, de leurs
toiles vives, mais dont le fond est toujours rest noir.

--De quoi, s'il vous plat, voulez-vous me parler, avec votre robe de
soie noire?

--Mais de mon existence; c'est une comparaison dont je me suis servi
pour rendre plus complte, plus saisissable corps  corps, l'ide que je
veux vous donner de mes malheurs.

--Oh! de grce, expliquez-vous le plus clairement possible, si vous
voulez que je comprenne bien ce que vous avez  m'apprendre, et ce que
vous avez besoin que je sache?

Dans les fortunes diverses qu'avait prouves mon Banian, je m'tais
aperu que son langage avait toujours chang comme sa position, et
s'tait travesti en quelque sorte selon le bon plaisir des circonstances
ou de sa destine. Au fate de sa prosprit, il m'avait paru s'exprimer
 peu prs comme tout le monde, et devenir mme simple et lucide dans
ses discours,  mesure qu'il devenait arrogant dans ses manires. Dans
l'adversit qui avait prcd et suivi le rgne passager de son bonheur,
je l'avais retrouv comme  bord, boursouffl dans ses expressions, et
cherchant  fleurir son jargon sentimental, de faon  se rendre
tout--fait inintelligible. C'tait pour prvenir le flux de phrases
inutiles qu'il se disposait  me dbiter sur un ton d'exaltation toute
romantique, qu'au dbut de son histoire j'avais jug  propos de
l'interrompre.

Aprs avoir accueilli ma boutade avec rsignation, il reprit ainsi le
fil de son rcit:

L'tat de splendeur dans lequel vous m'avez vu, n'eut qu'une face et
qu'un instant: ce fut le reflet trompeur d'une glace au soleil, la lueur
fantastique de l'toile sur le miroir des eaux mouvantes. Mon activit
me l'avait acquise, cette splendeur, la perfidie me l'enleva. Les
flambeaux de ce malheureux bal auquel vous m'aviez fait l'honneur
d'assister, et dont je voulais fasciner les yeux de toute la colonie,
devaient clairer mon nant. C'est au sein des plaisirs que j'offrais
avec tant de libralit  ces ingrats, que le poignard qu'ils appelaient
sur ma poitrine brillait dans l'ombre pour m'gorger au sortir de la
fte, au dnouement de ce drame de fleurs... Je n'ai pas besoin de vous
rappeler cette catastrophe, que vous avez sans doute, comme tous les
honntes gens, mouille de vos larmes. Vous m'aviez prdit mon sort, et
ce sort a t inexorable, atroce; oui, atroce, assassin mme, j'ose le
proclamer. Ds que la nouvelle de ma chute se fut rpandue, et avant
mme qu'elle ne devnt un bruit europen, des ennemis immondes, que je
ne souponnais pas, se ligurent pour traner mes lambeaux dans la boue
o ils taient clos, les indignes! J'avais eu cent amis dans la
prosprit; j'eus un million de vampires  se ruer sur ma chair, ds que
cette chair leur parut taillable  merci et cuite  point. Les lois sont
si humaines pour la lchet et la barbarie, et si cruelles pour la
probit malheureuse et la splendeur dchue du ciel o elle nageait!...
La calomnie, ce monstre de tous les pays et de tous les temps, voulut
s'en mler aussi: rien n'aurait t bien fait sans elle; rien, oh non!
il fallait qu'elle assistt au festin dont mon cadavre tait l'appt et
l'ornement, et qu'elle, l'infme, s'asst mme en grande dame au haut de
la table... On m'accusa enfin de... Non, ma bouche se refuse, se
refusera sans cesse au service que mon me voudrait exiger d'elle pour
tout vous rvler... On m'accusa de...; enfin je ne puis pas prononcer
le mot que le dmon, dans sa rage, a articul contre moi dans ma
misre... La fausse-monnaie est en effet une chose si facile  frapper,
dans cette colonie, que l'on peut, en vous crachant un titre satanique 
la face, vous dire: Tu es un faux-monnayeur, toi, avec ton front pur; et
ajouter encore: Je suis content, je t'ai tach pour l'ternit, sans que
tu puisses laver cette tache, en criant mme avec larmes  tes juges:
Mais pour battre de la fausse-monnaie il fallait des ustensiles, et je
n'en ai pas. Tes juges te rpondront: Ne sait-on pas qu'avec un couteau
et un marteau on peut ici diviser une gourde en cinq, au lieu de ne la
diviser qu'en quatre parties... Horreur, trois fois horreur! Mes
cheveux, quand je vous raconte ces abominations, ont d, j'en suis sr,
se dresser perpendiculairement sur ma tte, n'est-il pas vrai?

--Non, je ne vois pas encore... Mais continuez pour que nous arrivions
vite au fait.

--Il me fallut fuir: rsister, c'et t me faire briser les os; rester,
c'et t donner une paule de plus  noter de l'ternelle fltrissure
sous l'alphabet ardent du bourreau. Trois jours aprs avoir t attach
sur cette pointe de rochers dchirans, j'errais tout meurtri; j'tais
dans les Mornes, cachant, au milieu des animaux froces qui habitent les
forts inaccessibles, la trace de mes pas aux hommes, plus froces
encore que ces animaux affreux... je devins, en un mot, ce que l'on
appelle _maron_ dans la langue classique de ces barbares... oh! oui,
_maron_, maron comme le pauvre esclave qui fuit la charrue  laquelle on
l'enchane, qui se sauve du fouet qui va boire son sang et manger ses
muscles pendans sur ses reins... Deux mois je masquai ma honte  tous
les yeux, dans l'paisseur et le mystre ombreux des bois. La terre
m'avait reu sur son sein; le ciel qui me couvrait savait mon innocence:
il suffisait... Les fruits que m'offraient les arbres dont je chrissais
la toiture verte, me nourrissaient pendant le jour: ces arbres qui
m'avaient garanti de l'ardeur du soleil, la nuit me prtaient encore
leur dme de feuillage pour offrir le sommeil  mon corps puis,
harass, brl... J'aurais mme t heureux peut-tre dans les bras de
cette vie sauvage, empreinte si fortement d'un parfum de proscription,
sans un dsir inexplicable que j'avais emport avec moi comme un ver,
charg sans doute par l'arrt du destin de me ronger le coeur pendant le
jour, de me le ronger encore pendant la nuit, et enfin de me le ronger
nuit et jour, soir et matin... J'avais laiss un fils courant, jouant
peut-tre parmi les hommes: c'tait le seul amour qui me ft rest de
l'humanit... La mre de cette chair de ma chair s'tait endormie depuis
peu sur l'oreiller de la mort... Je voulus revoir mon fils, ne pouvant
revoir la mre et le fils ensemble: je voulais le revoir, ce cher
enfant, comme je vous l'ai dj dit; mais sans exposer la justice des
hommes  commettre un crime de plus, en me punissant comme un
forfaiteur... Mais comment parvenir  satisfaire le dsir du pre, sans
risquer la tte du condamn?... C'tait la question toute dbordante
d'avenir pour moi et pour le jeune enfant...

J'avais remarqu que les ngres marons qui s'enfuyaient  mon approche
et qui redoutaient le contact de l'homme blanc, faisaient brler du bois
et descendaient le soir  la ville pour aller vendre ce bois calcin et
rduit en charbon-franc... Je les avais vus revenir ensuite dans les
Mornes et jouir de l'impunit de cette tentative si innocente, les
pauvres diables!... Leur exemple m'enhardit: je pouvais comme eux faire
du charbon aussi, moi homme comme eux, moi riche de deux bras et de deux
jambes comme eux... mais comme eux je n'tais pas ngre... Malheur sur
moi! Une ide que repoussa d'abord la fiert que j'avais conserve sous
mes habits en lambeaux; une ide vint luire, scintillante  mon
esprit... L'ide frappa de nouveau  la porte du dsir qui me rongeait:
elle finit, l'ide, par entrer tout entire dans mon me ouverte  un
millier d'angoisses paternelles... On parle en Europe de l'aristocratie
de la peau... Je songeai  acqurir, moi blanc, le privilge abject
attach  la couleur de la caste opprime... J'usurpai en un mot le
privilge exclusif dont jouissaient les ngres marons, mes compagnons
d'exil... Je devins ngre!... ngre industriel! Oui, ngre, et pourquoi
frmir, vous, quand je ne frmis pas moi-mme  ce souvenir!

--Et par quel miracle devntes-vous donc ngre?

--Par un miracle enfant du malheur, que me rvla l'adversit et que
m'aurait toujours cach la prosprit... Des jus d'herbes, des acides
que me fournirent encore les bons arbres qui m'avaient nourri et abrit,
firent l'affaire; et en quinze jours d'efforts et d'essais opinitres,
la blancheur importune de ma peau disparut entirement, et grce enfin 
la chevelure laineuse qui de tout temps a couronn mon front d'homme, je
pus, sans m'exposer  tre dvor par mes perscuteurs, descendre aussi
 la ville pour vendre le charbon que mes arbres toujours chris
m'avaient encore procur, en tombant par ncessit dessous ma main dans
le feu.

--Vous vtes alors votre fils, vous ptes enfin l'embrasser?

--Je ne l'embrassai pas, je ne le vis mme pas; je ne vous en parle mme
pas... Mes larmes doivent vous dire assez du reste ce qu'il tait devenu
pendant mon absence cruelle, pendant mon absence si involontairement
parricide... Mort, oui mort, mort comme sa mre... Et non pas comme moi,
puisque je vis! Ah!

--Je conois votre affliction... Les malheurs que vous avez prouvs
sont grands: ils ne sont peut-tre pas encore finis; mais si je puis
vous tre utile, expliquez-vous, confiez-moi vos intentions.

--Vous venez de parler de mes malheurs! Oui, vous en avez parl de mes
malheurs: attendez, je n'en ai droul qu'une assez faible partie sous
vos yeux. coutez! coutez-moi. Oh! oui, vous m'couterez, car des
artres d'homme battent dans votre poitrine  vous.

Sur la route que j'avais t oblig de parcourir pour me rendre de mon
refuge  la ville, et retourner de la ville dans mon refuge, il existait
une petite case. Dans cette humble case existait une jeune ngresse; et
dans cette jeune ngresse un coeur!... Supplicia, Dieu! la plus belle
des filles de l'ange africain! La jeune ngresse vit le pauvre homme
craintif, souffrant et humili: elle engagea le pauvre homme  prendre
quelque nourriture dans sa case, et le pauvre homme accepta, but et
mangea. Et comment et-il fait pour ne pas accepter, pour ne pas boire
et pour ne pas manger!...

Supplicia bientt, avec la navet de l'enfant qui bgaie, dposa son
histoire dans mon sein dbordant d'amertume: elle croyait se confier 
un ngre comme elle, j'tais si bien barbouill. J'coutai son histoire.

Le commandeur noir d'une habitation assise au pied du morne o j'allais
enfouir chaque soir mon front tremp de sueur, avait achet la jeune
africaine, non pour en faire son esclave, mais pour pouvoir la nommer la
compagne de sa vie, la femme de son amour. La modeste case qu'elle
habitait lui avait t donne par le ngre commandeur: l'existence
paisible dont elle jouissait lui avait t assure par son commandeur:
l'enfant qu'elle devait porter un jour, sentir remuer dans son flanc,
devait tre l'enfant, le sang de son commandeur. Drision du destin!

Je revis une autre fois, deux fois, trois fois, cinq fois, cent fois,
Supplicia, tant qu'il me plut  moi, toujours en l'absence de son
commandeur. Sous cette peau factice dont j'avais emprunt la fatale
couleur, j'avais conserv l'astucieuse loquence de l'homme blanc.
J'intressai  mon sort la candeur de la confiante Supplicia... Ngre
maron, me disait-elle, prends piti de l'amiti que Supplicia a de ton
malheur! Piti! Ah bien oui, piti! je n'eus piti ni d'elle, ni de son
poux, ni de moi! Je triomphai de la vertu et de la rsistance de
l'Africaine. Supplicia devint enceinte, enceinte sans pouvoir dire en
voyant le ngre commandeur ou moi le ngre maron: Celui-ci ou celui-l
est le pre de mon enfant?

Oh! si, pendant le jour, cach comme moi, amant adultre, dans les
halliers de la petite case, vous eussiez pu voir aux heures de repos de
son habitation, le pauvre commandeur caresser dans la jeune ngresse
l'espoir si doux de sa prochaine paternit; si comme moi vous aviez pu
surtout lire sur les traits de l'pouse coupable, le mal dissimul que
lui causaient ces caresses dvorantes, oh! c'est alors que vous eussiez
dit, comme je me le disais  moi-mme: Mort, mille fois mort et
damnation  l'amant adultre...

Jusque-l mon criminel amour n'avait pu tre souponn par l'poux de
Supplicia. Le mystre le plus profond avait favoris la passion la plus
froce... Le bon commandeur dont la joie nave et pure augmentait 
mesure que la grossesse de l'lue de son coeur approchait de son terme,
le bon commandeur mettait toute sa joie  tresser le berceau d'osier, 
prparer la blanche layette de l'enfant promis  sa prire. Il pleurait
d'ivresse au nom qu'il donnerait  ce jeune sylphe de ses rves dors, 
cette couronne vivante de son amour paternel.

Il vint cet enfant si long-temps dsir par l'innocence, si long-temps
redout par moi si criminel... Il devait porter avec orgueil, sur son
front d'bne, la couleur non quivoque de l'auteur de ses petits
jours... Le commandeur ne reut rien dans ses bras crisps, qu'un
rejeton multre, au lieu du rejeton ngre qu'il avait demand au ciel
dans ses songes de nuits d'amour!

Je ne vous dirai pas l'effroi et la surprise de Supplicia... Dans les
deux cas  ses yeux, c'tait d'un enfant noir qu'elle devait accoucher:
moi ngre pour elle, le commandeur ngre aussi pour elle: la diffrence
des traits aurait pu seule faire souponner, mais sans certitude
accablante, la vraisemblance de la paternit... mais la diffrence des
couleurs, comment l'expliquer? Juste Dieu!...

Supplicia fut anantie, confondue... Le commandeur repoussa loin de lui
et la mre qu'avait souille le contact d'un homme blanc, et l'enfant
macul de sa teinte originaire... Le malheureux ngre devint la fable,
la rise des plus vils esclaves qui taient bien aises de punir en lui
la confiance vertueuse avec laquelle il avait tress le berceau, prpar
la blanche layette du petit noir qu'il croyait avoir...

Supplicia, esclave du bon ngre qu'elle avait tromp, fut vendue  la
ville par le commandeur redevenu son matre  elle; mon enfant fut aussi
vendu avec sa mre, attach au sein fltri de sa mre... Je ne revis
plus ni l'un ni l'autre. La solitude m'tait devenue pnible dans les
premiers mois de mon exil sauvage: elle me devint ncessaire aprs le
dernier de mes malheurs. Un mois encore je remplis les bois de mes
plaintes et de mes gmissemens, et j'aurais succomb, je crois,  tant
de douleurs, si un hasard heureux ou fatal, car je ne sais encore quel
nom donner  ce diable de hasard, ne m'avait pas fait retrouver et
l'enfant et la mre.

Il y a quatre jours, qu'une battue fut ordonne par le Gouverneur, aux
chasseurs de montagne, pour inquiter le grand nombre de ngres marons
qui s'taient rfugis dans le morne que j'habitais... Les cris barbares
et les coups de fusil de ces braconniers de gibier humain, me
rveillrent le matin sous l'arbre  l'abri duquel j'tais accoutum 
demander  la nuit quelques restes parpills de sommeil... L'pouvante
me fit fuir, et j'tais tellement troubl que je me dirigeai, en
courant, du ct de la demeure des hommes. Une habitation se prsenta
sur ma route, et prs de cette habitation une ngresse portant un
enfant, m'aperut. Au cri qu'elle jeta en me voyant, je tournai la tte
vers elle: c'tait Supplicia et mon fils... La nature fut plus forte que
la peur, plus forte que l'amour de ma propre conservation... J'oubliai
le tonnerre qui grondait sur ma tte, et ma lvre frmissante alla se
coller sur le front de mon fils!...

Le mystre jusqu'alors impntrable, le mystre de la couleur relle de
ma race et de mon origine naturelle, cessa pour Supplicia... Dans le
mois de vie errante qui avait suivi ma fuite de la petite case du
commandeur, j'avais nglig de me barbouiller le corps de ce liquide
bne qui auparavant avait favoris mon dplorable incognito et ma
criminelle sduction. La pluie dlavante des mornes, le soleil
torrfiant de la cime des montagnes, la rose des nuits et l'haleine
dltre des vents, avaient rendu  quelques parties de mon piderme sa
nuance primitive... Supplicia, en attachant avec attention, avec
surprise, avec amour mme encore, ses regards pntrans sur moi, devina
le stratagme qu'il n'tait plus temps, qu'il serait devenu inutile de
lui cacher... L'homme blanc, enfin, s'avoua  la ngresse,  la brune
ngresse,  la mre du plus joli enfant multre dont le soleil ait pu
clairer encore la jeune face.

--Et qu'tes-vous devenu aprs avoir retrouv Supplicia et votre fils?

--Supplicia, toujours la mme, m'a cach  tous les yeux... Ces vtemens
simples, mais propres, ce dguisement modeste, mais sr, sous lequel je
me suis hasard  me prsenter  vous, c'est encore elle qui me l'a
trouv... J'ai appris que vous veniez d'arriver  Saint-Pierre... J'ai
charg Supplicia de s'informer de vous, de votre demeure, de l'heure 
laquelle, protg par l'ombre du soir, je pourrais venir vous parler, et
c'est  Supplicia que je dois le bonheur de vous avoir revu. Vous serez
encore mon ange sauveur.

--Votre ange sauveur! sans doute je ne demande pas mieux que de vous
obliger et de vous tre utile; mais je ne vois pas de quelle manire
nous pourrions nous y prendre pour...

--Oh! oui, vous me sauverez; c'est par vous que je tiens  tre sauv,
et vous tes le seul homme  qui je puisse faire l'honneur de rclamer
un service; car je croirais trop humilier le juste orgueil que l'on doit
conserver dans l'infortune, en m'adressant dans ma misre,  l'un de ces
misrables qui m'ont rduit  l'tat dans lequel vous me voyez plong.

--Diable! Mais savez-vous qu'avec la meilleure volont du monde, le cas
est encore embarrassant! d'abord il est impossible que vous vous
exposiez  rester long-temps  la ville, votre prsence ne pourrait
tarder  y tre dcouverte...

--Rester  la ville: j'aimerais cent fois mieux me jeter  l'eau: l'onde
qui noie et qui ensevelit, est encore plus hospitalire que la tourbe
insense qui fltrit le coeur d'un mot ou qui le transperce d'un
sarcasme.

--Ensuite vous ne pouvez gure esprer, mme en gagnant du temps, de
pouvoir vous montrer un jour sans danger aux cranciers qui vous
poursuivront jusqu' ce que vous les satisfaisiez.

--Les satisfaire, les monstres! quand j'aurais de l'or plein tout
l'univers, et que je les verrais mourir faute d'un sou, ils mourraient
les infmes, ils mourraient tous, c'est moi qui vous en donne ma parole
de proscrit, et la parole d'un proscrit est sainte et sacre...

--Et comment donc faire? Tchez de votre ct de trouver un parti que
nous puissions adopter...

--Oh! c'est vous qui en trouverez un:  vous en reviendra la gloire. Je
vous en supplie, cherchez, cherchez bien... La bienfaisance est
ingnieuse: elle sait trouver, elle, quand la voix du malheur demande,
quand la larme suppliante du perscut inonde ses mains: Oh! oui, vous
trouverez. Mais si ce n'tait pas encore assez pour votre noble coeur,
d'un pre qui supplie et d'un homme qui pleure, je suis bien sr que
vous ne pourriez pas rsister  la vue de l'enfant pour qui il implore
et de la mre infortune qui vient aussi crier grce et merci pour
l'enfant, grce et merci pour le pre et pour la femme qui a port
l'enfant dans son sein!...

Le Banian, en finissant cette touchante exhortation, fait un pas vers la
porte qui s'ouvre sous sa main agite, et saisissant par le bras une
ngresse qui tenait un jeune enfant sur sa hanche, il s'crie: Tenez,
les voil les tres pour qui j'implore votre humanit: Supplicia, tombez
avec mon fils aux genoux de notre librateur...

Je n'eus que le temps de prvenir le mouvement que se disposait  faire
la ngresse pour obir  l'ordre de son amant, beaucoup plus sans doute
que pour m'attendrir en prenant une posture suppliante dont elle ne
paraissait pas trop bien deviner encore le motif... Je fus oblig de me
donner toutes les peines du monde et d'employer presque l'autorit que
me donnait ma position  l'gard de mon protg, pour lui faire renoncer
 l'envie qu'il avait de faire tomber Supplicia  mes pieds...

Mon homme ayant pris probablement les observations que je venais de lui
faire sur la difficult de sa position, pour un indice du peu de bonne
volont que je pouvais avoir de l'obliger, avait jug  propos de faire
jouer les grands moyens pour vaincre mon indiffrence suppose  son
gard, et comme, selon toute apparence, en entrant chez moi il avait eu
le soin de laisser Supplicia  ma porte, pour produire au besoin l'effet
thtral sur lequel il avait fond peut-tre le dernier espoir de sa
dmarche, il venait d'employer sa ressource extrme, de jeter son ancre
de misricorde.

Le coup de thtre ne russit au reste que fort imparfaitement, soit
qu'il et t mal prpar, soit que Supplicia ne ft pas assez bien
pntre de son rle pour faire valoir le personnage dont elle avait t
charge... Cette pauvre fille, au lieu de prendre un air dsespr et
d'lever vers moi un regard suppliant en se prosternant  mes pieds,
comme l'aurait voulu Baniani, se mit tout bonnement  me saluer avec
assez de gaiet en entrant dans ma chambre, et  me dire avec cet accent
dolent et ce ton rieur qu'ont presque toutes les jeunes ngresses:

_Bon sou, moush! Comment a ous qu'all, matre?_

(Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous, comment vous portez-vous,
matre?...)

Le Banian dissimula fort adroitement le dpit que devait lui causer
l'air d'insouciance de sa ngresse... Il parut mme promener sur elle et
sur son petit multre, des regards  la fois attendris et affligs...

Quant  la nave Supplicia, beaucoup plus occupe des objets nouveaux
qu'elle voyait dans l'appartement que de la cause qui avait amen son
amant chez moi, elle n'eut rien de plus press, aprs m'avoir salu, que
de faire le tour de la chambre en levant son enfant sur ses bras pour
lui montrer les _petits mondes_ (les figures) qu'elle remarquait sur
deux ou trois mchantes gravures suspendues  la tapisserie...

Le vainqueur de cette noire beaut ne m'avait pas au reste tromp dans
le tableau presque sduisant qu'il m'avait fait des charmes de sa
conqute. Supplicia tait une des plus jolies ngresses que l'on puisse
voir, et s'il m'avait paru possible qu'un blanc s'amouracht d'une
esclave africaine, j'aurais, je crois, pardonn  mon Banian la
tendresse qu'il me disait prouver pour la mre de son fils.

Le luron s'apercevant de l'intrt avec lequel je contemplais
l'insouciance ingnue de Supplicia et les innocens cris de joie que
jetait son enfant dans le moment mme o le sort du pre pouvait
inspirer de si vives craintes, le luron, dis-je, crut devoir profiter de
cet instant pour redoubler de sollicitations...

Vous ne me laisserez pas tomber dans les mains de mes perscuteurs, me
rptait-il: c'est toute une famille qui a mis ses destines sous la
sauve-garde de votre humanit. Songez aux trois heureux que vous pouvez
faire, et rassurez le coeur d'un pre, car il a besoin d'tre rassur
son coeur!

--coutez, lui dis-je au bout de quelques minutes de rflexion: il faut
que vous quittiez la colonie: c'est l une des ncessits de votre
position.

--Je ne demande pas mieux.

--Mais que vous la quittiez seul, si c'est possible...

--C'est toujours ce que j'ai pens.

--Je dis si c'est possible; car aujourd'hui vous savez combien il est
difficile de sortir du pays en bravant la svrit des arrts du
gouverneur et en trompant la surveillance des agens de l'autorit et des
cranciers intresss  se saisir de la personne de leurs dbiteurs.

--Oui, je le sais, et sans ces difficults, il y a long-temps que
j'aurais t chercher ailleurs un refuge contre l'avidit carnivore de
mes vampires. Mais vous vaincrez ces difficults, vous, car les
ressources de votre imagination galent la gnrosit de votre coeur...
Et quelle reconnaissance aura pour vous cette bonne et chre
Supplicia... Vous l'aurez sauve aussi, elle et son enfant ne partiront
pas.

--Ah , entendons-nous un peu; Supplicia elle et son fils...

--C'est bien comme cela que je l'entends: je partirai seul pour plus de
prudence et de facilit.

--Et comment alors pensez-vous que j'aurais sauv Supplicia et son
enfant en vous offrant les moyens d'chapper  vos cranciers? Je
conois bien l'intrt que vous avez  partir au plus vite d'ici; mais
je ne m'explique pas aussi bien le dsir que peut avoir votre ngresse 
se sparer de vous?

--Oh! quand j'ai dit que vous sauveriez toute la famille en me
facilitant les moyens de partir seul, j'ai voulu exprimer la
satisfaction morale qu'prouverait Supplicia une fois qu'elle me saurait
hors de danger. Comme elle ne vit en quelque sorte que pour moi et son
fils, j'ai cru pouvoir dire que me sauver serait la sauver elle-mme, la
sauver moralement enfin en mme temps que moi. Vous entendez bien,
n'est-ce pas?

--Oui, j'entends fort bien que vous voulez vous sauver le plus tt
possible vous d'abord... J'y songerai du reste... Mais comme il est dj
tard, que le temps est affreux et qu' l'heure qu'il est il me serait
impossible de voir les gens  qui probablement il me faudra parler pour
trouver un moyen ou excuter un plan quelconque, allons nous reposer
jusqu' demain. Vous allez rester dans cet appartement avec votre
ngresse et son fils, car je serais bien embarrass de vous trouver un
lit dans la maison sans risquer d'veiller quelques dangereux soupons.
Il y a au surplus un canap et des nattes ici: cela vous suffira pour
une nuit... Dormez si vous pouvez, ou pensez  quelque chose que nous
puissions entreprendre pour votre vasion. Moi, de mon ct, je vais
chercher dans ma tte le meilleur moyen que mon imagination m'offrira
pour vous tirer d'embarras... Reposez-vous en attendant; ici, vous le
savez, vous tes en lieu de sret et  l'abri de toute violence, si ce
n'est  l'abri de toute indiscrtion au milieu des bavardes de
multresses que vous avez d rencontrer en entrant, sur le seuil de la
porte.

--Non, par bonheur, je n'ai rencontr personne en venant chez vous; et
c'est l encore un prsage que j'ai accept comme un gage de succs!

--Puisse cette confiance ne pas vous tromper: je le dsire de tout mon
coeur... Bonsoir!...

--Ah! ce coeur est si bon qu'il ne dsire jamais que le soulagement de
l'infortune, et le ciel, s'il est juste, doit lui accorder ce qu'il
souhaite.

--C'est bien. Bonsoir donc. A demain! Bonsoir Supplicia!

--Bon sou moush. Qu'a souhait bonne nuit ba ous.

--Une faveur encore, mon cher monsieur, que vous ne me refuserez pas.
Embrassez mon enfant: le malheur a ses superstitions: j'ai dans l'ide
que cela portera bonheur  mon fils.

Il me fallut embrasser le petit multre qui dormait dj. Supplicia, en
me prsentant le front de son marmot pour me le donner  baiser, ne put
s'empcher de rire comme une folle, en me montrant les dents les plus
blanches entre ses lvres de jais... Le Banian dissimula encore le dpit
que devait lui causer l'hilarit fort mal place de sa matresse.

Je les laissai tous deux en face l'un de l'autre dans des dispositions
d'humeurs aussi diffrentes, et j'allai me coucher.




XV

        D'o est-il venu? o tait-il cach? par o a-t-il pass?

        (Page 295.)

Le capitaine Invisible;--un camarade de lyce;--une vasion.


Le lendemain je sortis avec le jour naissant, pour rflchir, tout seul,
au moyen le plus prompt et le plus sr de faire partir mon homme de la
colonie: c'tait l le meilleur parti que j'eusse  prendre dans son
intrt et pour me dbarrasser de lui. Mais la rigueur avec laquelle on
visitait tous les navires et les caboteurs qui appareillaient de l'le,
rendait l'excution de mon projet assez difficile. Aucun capitaine,
aucun patron n'aurait voulu, j'en tais bien sr, engager la
responsabilit qu'on et pu faire peser sur lui, pour me rendre le
service d'embarquer par-dessus le bord, un fugitif de l'espce de mon
Banian. Le jeter du fond d'une pirogue dans une colonie voisine, aurait
t peut-tre une tentative praticable; mais quels reproches n'et-on
pas t en droit de m'adresser plus tard, si l'indiscrtion si naturelle
 mon protg, m'avait expos quelque jour  la dangereuse rvlation du
mystre de son vasion! Diable d'homme, me disais-je, en me promenant
tout proccup sur les quais du port: il faut justement qu'il soit venu
 moi pour m'embarrasser de son malheur et de la folle complaisance que
j'ai de vouloir le tirer de ce mauvais pas!

Un coup de canon de partance vint, au soleil levant, m'arracher  mes
mditations sur les embarras de ma position et la facilit de mon
caractre trop obligeant.

Ce coup de canon venait d'tre tir par un corsaire Buenos-Ayrien qui,
depuis quelques jours, nous tait arriv, on ne savait trop pourquoi,
sur rade. Il rappelait son quipage  bord depuis quarante-huit heures,
pour rallier tout son monde afin d'appareiller le lendemain ou le
surlendemain pour aller on ne savait encore o.

Ce corsaire, que j'avais dj remarqu avec les autres curieux de l'le,
tait un grand brick de dix-huit  vingt canons, quip, tenu, peign,
pingl comme un btiment de l'tat, et command, disait-on, par un
jeune et vaillant marin franais, que l'on ne dsignait que sous la
dnomination assez trange du _capitaine Invisible_. Le nom du navire
lui-mme n'tait gure moins singulier que celui de son commandant: il
s'appelait _l'Oiseau-de-Nuit_!

Parbleu! pensai-je en saisissant au bond une des ides que venait de
faire jaillir dans ma tte la lueur du coup de canon de partance, si le
_capitaine Invisible_ consentait  recevoir  son bord un bandit de
plus, il me rendrait l un bien bon service! Il lui serait si facile, 
lui, d'enlever sans inconvnient de la colonie, l'homme que je me suis
mis sur les bras, qu'il ne demanderait peut-tre pas mieux que de se
charger de la corve, moyennant une honnte rtribution... Allons de ce
pas mme trouver le _capitaine Invisible_, et nous verrons ce qu'il nous
dira.

Je demandai au premier passant que je rencontrai, la demeure du
capitaine. Son nom avait dj acquis une telle popularit dans la ville
depuis les quelques jours de son arrive, que les ngres avaient fait
une chanson sur lui et sur ses exploits, sans connatre probablement
beaucoup plus ses faits d'armes que sa personne. Il ne me fut donc pas
trs difficile de me faire indiquer la demeure du fameux capitaine.

_L'Invisible_ tait descendu dans une des plus jolies maisons de la
place de Mouillage, maison qu'il avait loue pour lui seul pendant le
temps de sa relche  Saint-Pierre.

A la porte du logis qui m'avait t montr du bout du doigt, je vis deux
trs beaux chevaux de selle, tout prts  recevoir leurs cavaliers, et
que tenait roide par la bride, un petit ngre fort gentil, vtu en
jockey anglais.

Un homme  la taille lance, au maintien lgant et en costume de
cavalier fashionable, s'tait montr de loin  moi, la cravache  la
main; et aprs avoir jet un coup d'oeil de matre sur les coursiers,
tait rentr dans la maison avant que je fusse assez prs de lui pour
bien voir sa figure.

Je demandai le _capitaine Invisible_  une grande fille de couleur,
place debout sur le seuil de la porte...

Le voil qui va partir pour la promenade, me rpondit la grande fille.

--Qu'est-ce qui me demande l? s'cria, du fond de l'alle, une voix
dont la vibration produisit sur moi l'effet le plus extraordinaire.

--C'est un monsieur qui dsire parler  M. le capitaine, dit la jeune
habitue du logis.

--J'y suis  l'instant; qu'on fasse entrer dans le salon.

J'entrai donc dans le salon en attendant que le capitaine me ft la
faveur de m'entendre, car c'tait lui qui venait de parler. Le temps qui
s'coula avant son arrive me permit, au reste, d'examiner un peu
l'appartement dans lequel je me trouvais pour la premire fois. Des
persiennes chinoises descendant sur quatre larges fentres empchaient
le soleil de pntrer entre leurs rseaux, en laissant la brise du matin
seule exhaler sa fracheur  travers leurs mobiles dessins de fleurs.
Deux ottomanes de crin, des fauteuils de trs bon got, des glaces et un
piano  queue, compltaient l'ameublement lgant de cette salle
d'attente.

Quand le capitaine parut  mes yeux, je le reconnus, malgr
l'incertitude du demi-jour vert que les persiennes jetaient dans
l'appartement, pour l'homme que j'avais aperu de loin, jetant un
coup-d'oeil sur ses chevaux de course. Il me salua gracieusement en
s'excusant, en des termes choisis et d'un ton tout--fait de bonne
compagnie, de m'avoir fait attendre si long-temps. Donnez-vous donc la
peine de vous asseoir, monsieur, pour que nous puissions parler de
l'objet qui me procure l'avantage de vous recevoir... Mrilla! Mrilla!

--Plat-il, monsieur le capitaine? rpondit en se prsentant encore la
belle et grande fille.

--Faites lever un peu ces persiennes du ct du jardin, l, du ct o
le soleil ne donne pas encore. On n'y voit goutte dans ce petit salon.
Eh bien! monsieur, maintenant vous me voyez tout dispos  vous entendre
et  vous... Eh! bon Dieu, s'cria en s'interrompant tout--coup
_l'Invisible_, ds que l'lvation des persiennes lui eut permis de voir
mes traits; est-ce que nous n'avons pas dj eu le plaisir de nous
connatre?

--Mais effectivement, il me semble!... m'criai-je  mon tour, en
examinant de plus prs la figure de mon interlocuteur.

--Et oui; pardieu! c'est toi, mon brave camarade de classes et de
fredaines. Le coeur ne se trompe jamais dans ces sortes de
reconnaissances-l: c'est toi... embrassons-nous provisoirement...

--Comment, il serait possible que ce ft... Mais oui! c'est bien toi,
mon bon et vieil ami. Embrassons-nous plutt deux fois qu'une.

A la suite de cette reconnaissance et du double embrassement qu'elle
entrana, arrivrent les panchemens de l'amiti, les questions et les
confidences. Mon ancien camarade Ramont, car c'tait le nom qu'il
portait au lyce, me demanda d'abord ce que je faisais  la Martinique.
Je lui racontai en quelques mots ma vie depuis qu' l'ge de quatorze ou
quinze ans, nous nous tions perdus de vue tous les deux. Ensuite, ce
fut  lui de parler, et je me disposai  l'couter avec d'autant plus de
plaisir, que je m'attendais au rcit de quelques-unes de ces bonnes
aventures dont une existence comme la sienne avait d tre seme. Mais
avant de satisfaire ma curiosit, mon ami jugea  propos de donner
quelques ordres aux gens de sa maison, en appelant encore Mrilla!...
Mrilla parut.

Mrilla, monsieur djeune et dne ici. Agissez en consquence... Dites
 mon jockey, au petit William, de desseller mes chevaux. Je n'irai pas
 la promenade aujourd'hui; n'oubliez pas aussi que, pour le moment, je
n'y suis pour personne.

La grande fille sortit. Mon ami reprit la conversation qu'il avait un
instant interrompue pour dicter ses ordres, et bientt il arriva ainsi
au commencement de son histoire:

Tu dois te rappeler qu'au lyce, j'tais un bon lve, assez soumis,
passablement exact, mais d'un caractre un peu fantasque, plus enclin
aux amusemens et aux plaisirs prilleux, qu'aux jeux paisibles et aux
rcrations paresseuses. Mes parens me destinaient au service militaire;
et moi, pour ne pas trop contrarier le got de ma chre famille, et pour
en faire un peu  ma tte, je me fis marin. L'apprentissage du mtier,
presque toujours si pnible pour les autres, ne fut pas trs rude pour
moi, parce que j'apportai beaucoup de bonne volont dans un noviciat qui
satisfaisait mes penchans. Vers la fin de la guerre, je naviguais en
course dj comme second, et la paix me trouva ou me surprit capitaine
de corsaire,  vingt-et-un ans.

J'avais gagn quelque peu d'argent  ce mtier-l: mais le got que,
mme dans l'exercice de ma rude passion, j'ai toujours eu pour un
certain luxe, ne me permettait pas de rester long-temps inoccup... La
marine marchande m'offrait bien une carrire que j'eusse pu parcourir
tranquillement, mais quand on a tt de la course, les voyages  la papa
sur mer me paraissaient bien fades, bien insipides. Je sentais
parfaitement que l'Europe ne pouvait pas tout exprs recommencer la
guerre pour moi, afin de m'offrir l'occasion d'exercer l'tat qui me
convenait le mieux. Je m'informai s'il n'y avait pas, dans quelque coin
du monde, deux nations qui se battissent entre elles sur mer, et
j'appris bientt que les colonies espagnoles insurges, livraient encore
quelques escarmouches sur l'eau aux btimens qu'elles pouvaient
rencontrer naviguant sous le pavillon de leur ancienne mtropole.

Je pouvais me faire Espagnol mtropolitain et fidle, ou Espagnol
colonial et rvolt. J'avais le choix. Mais la rvolte m'alla mieux que
la fidlit. D'ailleurs, pour s'introduire dans le corps dj organis
de la noble et antique marine espagnole, il aurait peut-tre fallu des
titres ou des protections. Chez les colons insurgs, il y avait une
marine  former, et l'on est moins difficile sur le choix, quand on
manque de tout. Je me fis donc Buenos-Ayrien sans en rien dire 
personne, sans mme, je crois, en informer la nation dont il m'avait
pris fantaisie de devenir le sujet et le trs humble serviteur.

Il faut te dire aussi que la recommandation que je portais avec moi, ou
plutt qui me portait elle-mme en arrivant dans la Plata, tait assez
propre  me faire accorder la naturalisation de citoyen argentin, sans
autre forme de procs.

Je mouillai  Buenos-Ayres, pour mon dbut, avec une golette de
quatorze canons, que j'avais fait construire  Bayonne, en intressant
dans l'opration qui m'tait venue dans l'ide, tous ceux de mes amis
qui avaient de l'argent et l'envie de placer leurs fonds  gros
intrts.

Tout jusqu'ici m'a russi au-del de mes esprances et de celles des
actionnaires qui m'avaient confi la gestion de l'opration. J'ai fait
la guerre aux Espagnols, et peut-tre bien mme, par erreur,  quelques
autres nations maritimes, avec le bonheur le plus constant. Je pourrais
presque dire que depuis trois ans enfin, j'ai navigu en bas de soie et
en pantoufles, car la mer n'a encore t couverte pour moi que de
fleurs, de parfums et d'or. La terre au reste, avec ses dlices, ne m'a
jamais endormi sur ses roses, et j'ai su concilier toujours, par un
accord heureux, mes gots pour le luxe et les plaisirs recherchs, avec
l'activit et l'ordre ncessaires  ma profession. Aujourd'hui, comme tu
le vois, je commande le plus beau corsaire de la rpublique, et je
pourrais mme ajouter toute la marine buenos-ayrienne, rsume dans mon
seul navire. Je fais ce que je veux; je m'arrte o je me trouve bien;
je pars quand bon me semble pour aller o il me plat, et avec cela, ma
foi, j'ai le bon esprit et la saine philosophie de me croire heureux et
de vivre content.

--Eh quoi, mon cher Ramont, ta vie, qui me paraissait avoir d tre si
aventureuse, s'est borne  ces vnemens si simples et si naturels?

--Eh! mon Dieu oui, mon ami: il ne faut pas toujours croire que, parce
que l'on est corsaire, on mange les hommes tout crus et les femmes sans
se donner la peine de les plucher de leurs vtemens... Mais tiens, tu
viens de m'appeler l par mon ancien, par mon vrai nom, et tu ne saurais
croire le plaisir que tu m'as fait! Il y a si long-temps que ce nom si
rempli de tant de doux souvenirs d'enfance, n'avait retenti  mes
oreilles!

--Ah! c'est vrai, on ne te connat ici que sous la dnomination du
_capitaine Invisible_. Mais dis-moi donc un peu, puisque nous en sommes
sur ce chapitre, la signification nigmatique attache  ce nom
singulier?

--Sottise que tout cela, sottise, mon ami! C'est un conte populaire, une
superstition mme que l'on a btie sur une fable. A propos, tu tais
venu, sans te douter que tu me connusses, me trouver pour quelque chose,
n'est-ce pas?

--Oui, je t'expliquerai cela plus tard. Mais maintenant, je t'avouerai
sans dtour que je serais bien aise d'apprendre pour quelle raison on
t'a surnomm _l'Invisible_.

--Eh, bon Dieu, je me suis tu  le crier  tout le monde, et personne
ne m'a cru; on a mieux aim ajouter foi  une absurdit qui tendait  me
faire passer pour un tre extraordinaire, qu' une farce qui expliquait
tout naturellement une chose fort commune. O les hommes! les hommes!
est-ce donc imbcile, les hommes!... N'est-il pas vrai? Mais ton
affaire, voyons un peu?

--Aprs la confidence que j'attends de ton amiti, tiens, je suis
peut-tre en ce moment aussi imbcile que les autres, et plus indiscret
encore sans doute; mais j'attends...

--Allons, voyons donc mon histoire miraculeuse pour la centime fois! Tu
vas voir combien est vulgaire l'origine des plus beaux surnoms en
gnral, et de celui de ton ami en particulier.

Imagine-toi que, commandant un corsaire mouill aux les
Sainte-Catherine, je me trouvais  terre au moment o tout annonait un
coup de vent prochain. Comme il faisait nuit quand l'apparence soudaine
du mauvais temps m'engagea  retourner tout de suite  mon bord, et que
je ne rencontrais personne, pas mme un ngre sur le rivage pour m'y
conduire, je pris le parti de sauter tout seul dans un misrable rafiau
que je dtachai sans peine de la plage, et avec lequel, au bout d'une
demi-heure, en tirant comme un perdu sur mes deux pagaies, je parvins 
me rendre le long de mon navire. Le bruit que mes gens faisaient  bord
en prenant les dispositions ncessaires contre la tempte qui se
prparait, les avait empchs d'entendre le clapotement de mon rafiau et
de remarquer mon arrive. Je profitai de ce moment de confusion pour
grimper par l'arrire sans tre vu, en envoyant d'un coup de pied mon
rafiau en drive, et une fois sur le pont en descendant, d'un autre coup
de pied, tranquillement dans ma chambre.

La tempte se dclare et devient si furieuse, que mon corsaire est
enlev au large par l'ouragan, qui vient de casser ses cbles. Le second
du navire, charg de la responsabilit des vnemens en mon absence, se
lamentait de me savoir  terre.

Si encore, dans notre malheur, le capitaine tait l, disait-il, eh
bien, je me moquerais de la perte du corsaire, si nous devons nous
perdre.--Oui, rptaient tous mes matelots rassembls sur le pont, si le
capitaine, au moins, tait avec nous!... Ah! pourquoi n'y est-il pas,
lui!...--Eh bien! qu'y a-t-il, m'criai-je en sortant de ma chambre, o
je m'tais tenu cach, et en leur faisant entendre ma voix au sein de la
nuit et de la tourmente, c'est moi que vous demandez; mais ne suis-je
donc pas avec vous?

Ces paroles, prononces d'une voix tonnante et dans un pareil moment,
produisirent sur tous mes matelots l'effet le plus surprenant. Il
semblait que je fusse descendu des nues enflammes, au milieu d'eux,
pour les secourir dans la tempte... D'o est-il venu? O tait-il? par
o est-il pass? se demandaient-ils les uns aux autres, avec joie
d'abord, avec surprise ensuite, et puis enfin avec une espce de terreur
superstitieuse. Mon second, tout bahi, osait  peine en croire ses
yeux; mes officiers ne m'approchaient presque plus que comme un miracle.
Je donnai pendant l'ouragan les ordres ncessaires; ma manoeuvre
russit, le navire fut sauv, et quand, au bout d'un ou de deux mois de
croisire, je revins  Buenos-Ayres, charg d'un peu de butin espagnol,
tout mon quipage s'empressa de proclamer mon invisibilit, fonde sur
mon apparition subite  bord pendant le coup de vent de
Sainte-Catherine. De l, les contes, fables et romans que le _sicle_,
que les _contemporains_ ont faits sur le compte de ton serviteur. Hein!
quand je te le disais, qu'except nous, c'tait bien bte les hommes?

L'envie de m'amuser un peu de la surprise de mes gens, m'engagea  leur
cacher quelque temps le mystre de mon arrive  bord. Mais eux
s'avisrent de prendre la plaisanterie au srieux, et quand je voulus
leur expliquer mon prodige, il n'tait plus temps. La crdulit s'tait
empare de l'aventure pour lui faire peut-tre courir un jour les quatre
parties du globe.

Un malheur, comme tu le sais, ne va jamais sans l'autre; et le hasard
se chargea d'ajouter encore un autre motif  celui qui, dj, m'avait
fait passer pour un homme fort raisonnablement extraordinaire. Une nuit,
tant en cape sur un autre btiment, avec un temps pouvantable, un coup
de mer tombe  bord, balaie mon pont, dfonce tous mes bastinguages et
m'enlve, moi qui te parle, avec cinq ou six de mes hommes qui se
noient. Plus heureux ou plus adroit que ces pauvres diables, au lieu de
me laisser engloutir par la mer, je saisis une des sauve-gardes du
gouvernail, et Dieu aidant, je grimpe par l'arrire sur le pont, o le
coup de mer venait de jeter le dsordre... Tout autre, peut-tre, se
serait empress de rpondre: _me voil!_ aux cris de l'quipage qui
hurlait: _le capitaine est  l'eau, sauvons le capitaine!_ Plus calme,
plus philosophe que cela, moi je me contentai de descendre,  pas de
loup, dans ma chambre, de me coucher et de m'endormir, pendant que mon
second faisait mettre  la mer une embarcation, qui manqua de se perdre,
en me cherchant au milieu des lames furieuses.

Le lendemain matin, au moment o tous mes officiers et mes matelots
encore consterns rparaient, tant bien que mal, les avaries de la nuit,
je monte, j'apparais frais et repos sur mon gaillard d'arrire, pour
demander des nouvelles du coup de mer, et donner froidement mes ordres
souverains.

L'aspect d'un spectre n'aurait pas, je t'assure, produit plus d'effet
aux yeux bahis de mes gens. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils auraient
mis volontiers mes habits en pices pour en faire des reliques, si
j'avais t d'humeur  me laisser traiter comme un saint... Oh! ds
lors, comme tu le sens bien, il ne me fut plus permis de nier le pacte
que j'avais pass avec le diable. Je devins, bon gr mal gr, un tre
surnaturel, une espce de dmon des eaux, un bienheureux, ou un damn,
que sais-je! Le plus simple bon sens expliquait tout; on aima mieux
attribuer mes deux aventures  un miracle, et ton ami de collge est
devenu, en dpit du sens commun, et en dpit de lui-mme, le _Capitaine
Invisible_, prt  te servir en toute occasion, s'il en tait capable.

Au surplus, il ne faut pas que je me plaigne trop de l'acharnement
stupide que l'on a mis  faire de moi un tre mystrieux, un personnage
cabalistique. Les contes absurdes dont j'ai t l'objet m'ont rendu au
moins ce service, que les matelots dont j'ai besoin me vnrent presque
 l'gal d'un envoy de l'antechrist ou du ciel. Tu ne saurais
t'imaginer mme le respect fanatique avec lequel ils m'approchent,
parlent de moi, et excutent mes moindres ordres. Aussi je puis bien
t'assurer qu'aucun capitaine n'a jamais navigu avec plus d'agrment et
d'autorit que je le fais. A terre, c'est  qui s'embarquera avec moi; 
la mer, c'est  qui m'obira le plus servilement. D'un mot, je ferais
sauter tout mon monde dans une fournaise; d'un coup d'oeil, j'enverrais
mes cent cinquante drles  l'abordage d'un vaisseau  trois ponts,
persuads, qu'ils sont, qu'avec moi, pour peu qu'ils trouvent le moyen
de me contenter, il n'y a ni tempte, ni cueils, ni feu, ni abordage 
redouter, et que je suis toujours l pour parer  tous les vnemens de
ce bas-monde... Mais c'est avoir jas assez de toutes ces niaiseries...
Voyons un peu ton affaire, car tu avais une affaire qui t'amenait vers
moi. Parle, est-ce de l'argent qu'il te faut? Mon secrtaire est l.
Est-ce quelque nouvelle injustice dont tu as  te plaindre? Parle
encore: il y a chez moi des armes et de la poudre; et, cette fois, c'est
moi en personne, et non mon secrtaire qui y sera, et trop heureux
encore de pouvoir tre agrable en quelque chose  l'un de mes plus
chers camarades d'enfance.

L'accueil amical et franc que venait de me faire mon ancien camarade de
lyce, me parut, ma foi, d'assez bon augure pour le service que j'avais
 lui demander, et j'entrai de suite en matire avec _l'Invisible_, en
le priant de prendre  son bord le Banian dont je voulais me dfaire.
Mais afin d'intresser plus srement, en faveur de mon protg, le
commandant de _l'Oiseau-de-Nuit_, je jugeai  propos de donner quelques
petits dtails biographiques sur le compte du personnage, et voyant que
ma narration paraissait amuser mon ami Ramont, je poussai la hardiesse
jusqu' lui raconter en peu de mots, l'exil du Banian dans les bois, et
l'histoire de ses amours avec la ngresse Supplicia. Tout ce que je
savais de la vie de mon fugitif y passa, enfin. Ce n'tait gure avec un
homme comme _l'Invisible_, que les petits mnagemens et les pudiques
rticences pouvaient tre de saison. Il avait d voir des choses si
extraordinaires et des individus de tant de faons dans le cours de son
existence de marin!...

Aprs m'avoir cout avec attention, et je pourrais mme dire avec une
bienveillance marque, pendant prs d'une demi-heure, il me demanda:

Que sait faire monsieur ton favori?

--Mais, mon cher camarade, pour ne pas m'exposer  trop le flatter ni 
te tromper, je t'avouerai que je pense qu'il ne sait pas faire grand'
chose. Peut-tre bien cependant pourrait-il hasarder un peu de
cuisine...

--Jamais, avec moi, l'quipage ni l'tat-major mme ne font de cuisine.
Ils la trouvent toute faite  bord des navires dont je m'empare. C'est
plus court pour moi et plus encourageant pour eux. De la viande sale
tant qu'ils en veulent,  la bonne heure; mais une nourriture
recherche, jamais. Aussi quand ils sautent  l'abordage d'un btiment
o ils sentent seulement la fume d'une chaudire, il faut voir
l'hroque ardeur et la voracit de ces lurons-l... Ce sont des lions
que j'affame pour les jeux du cirque.

--Peste! ce que tu viens de me dire ne laisse pas que de m'embarrasser
sur le compte du drle que j'avais  te proposer! Mais au reste, pourvu
que tu le prennes pour l'loigner d'ici seulement et sans lui trouver
d'emploi  ton bord, je me regarderai encore comme trop heureux d'avoir
obtenu cette faveur de ton amiti.

--Non pas: cela peut t'arranger toi, mais il me faut autre chose  moi.
Il suffit que tu m'aies recommand ce gaillard-l, pour que je tienne 
faire mieux que de le prendre ici pour le jeter l-bas, comme une manne
de lest... Dis-moi un peu... a-t-il quelques vices essentiels? lui
connais-tu quelques mauvaises habitudes? Fume-t-il, par exemple?

--Non; je ne le pense pas du moins; car je ne me rappelle mme pas
l'avoir vu une seule fois la pipe ou le cigarre  la bouche.

--A la bonne heure, car chez moi on ne fume jamais... c'est la rgle.
Mais est-ce bien un de ces hommes que l'on peut appeler _carrs_, ayant
bon pied, bon oeil, belle mine et fort chantillon?

--Sous ce rapport je suis certain qu'il te conviendra. C'est ce qu'on
peut nommer mme un fort beau garon.

--Oh! sans doute, d'aprs toutes les folies que tu m'as racontes de
lui, il n'en peut gure tre autrement. Il n'y a jamais qu'aux jolis
garons que de semblables aventures puissent arriver. Mais dis-moi,
encore, mon ami, crois-tu qu'il soit en tat de nettoyer passablement
une batterie de fusil?

--Il nettoierait plus volontiers, je suppose, une batterie de cuisine,
quelque mauvais cuisinier qu'il soit ou qu'il ait t.

--Je m'informe de cela, vois-tu, parce que j'ai un projet qui pourrait
s'accorder avec le bien que je veux dj  ton jeune homme. Forc de me
dbarrasser  la mer, dans ma dernire traverse, d'un capitaine d'armes
incapable et mutin, la place vacante qu'a laisse cet infortun, en
payant son tribut  l'inexorable discipline du bord, me permettrait de
faire quelque chose pour un nouveau venu qui annoncerait beaucoup
d'intelligence; et si ta crature pouvait seulement... Mais au fait, je
me trouve bien bon de t'accabler ainsi de questions, pour ne te rendre,
au bout du compte, qu'un aussi lger service, et quand surtout je puis
faire d'un mot cent fois plus que ce qu'un ami me demande!...
coute-moi: va me chercher ton homme; amne-le ici toi-mme, entends-tu,
pour qu'il ne soit pas expos  tre saisi en route, comme un paquet de
contrebande. Ta demeure, m'as-tu dit, n'est pas loigne de la mienne.
Va, cours et reviens, je t'attends. Mille pardons de la peine que je te
donne pour une pareille bagatelle.

Je ne me fis pas prier deux fois, comme on le pense bien, pour courir
vers ma demeure et mettre brusquement  profit les bonnes dispositions
du capitaine. Mon entretien avec cet homme singulier avait eu lieu
pendant le djener et le dner qu'il m'avait forc d'accepter chez lui.
Le temps qui s'tait coul entre les momens o j'avais trouv moyen de
lui parler de mon affaire, avait t employ en petites causeries sur
nos fredaines de collge, sur mille dlicieuses petites aventures qui ne
sont jamais plus charmantes que lorsqu'elles nous apparaissent  travers
le prisme enchanteur de nos souvenirs... Les deux repas servis depuis le
matin m'avaient sembl exquis, et la conversation de _l'Invisible_ avait
fini par me captiver de manire  me faire paratre la journe tellement
courte, piquante et varie, que je me trouvai tout tonn, en sortant de
la maison, d'entendre les horloges de la ville sonner huit heures. Tant
mieux, me dis-je en marchant vers ma demeure, favoris par les ombres de
la nuit, le Banian pourra sans aucune crainte me suivre jusqu'au logis
o sa nouvelle destine va se rgler entre le capitaine et moi!...
Pauvre garon qui n'aura chapp aux calamits de son maronage dans les
Mornes, que pour tomber inopinment  bord d'un corsaire, et peut-tre
mme  bord d'un forban!

Mais ce fut quand il fallut arracher mon homme des bras de sa jeune
ngresse et aux caresses de son petit enfant, que ma corve devint
pnible! Que de larmes, de cris et de sanglots j'eus  touffer ou 
subir pour l'entraner si loin de ces objets si chers  son coeur
dchir!... Jamais encore le malheureux ne m'avait autant mu... A bord
du capitaine Lanclume, il m'avait paru rempli de trop d'orgueil et
d'exaltation pour qu'il mritt d'tre plaint. En arrivant  la
Guadeloupe, je l'avais vu misrable, mais plein de foi dans l'avenir et
assez heureux de ses esprances pour n'avoir pas encore besoin de piti.
Plus tard, chez son marchand de cigarres, il me semblait avoir pris de
l'aplomb et mme avoir acquis un certain degr d'insolence. Quelques
mois aprs son tat passager de splendeur et de folie, je n'avais eu 
plaindre que son impertinence et ses profusions, et mes yeux s'taient
dtourns de lui avec plus de dgot encore que de colre. A son retour
inattendu des Mornes, o pendant si long-temps il avait si cruellement
expi ses dsordres et son bonheur d'un jour, je n'avais encore vu en
lui qu'un tre plutt souffrant des maux de la vie physique que des
motions d'une me bourrele de regrets; mais, ma foi, au moment de se
sparer de Supplicia et de son fils, je crus voir dans le Banian les
signes les plus touchans de la douleur paternelle et du martyre
conjugal, et je me sentis alors rellement attendri... Ce ne fut enfin
qu'aprs avoir vaincu mes propres sentimens et la rsistance qu'il
opposait  mes instances, que je parvins  l'entraner loin de sa petite
famille, et non encore sans promettre  la pauvre et confiante
Supplicia, que, dans une heure au plus tard, je lui ramnerais celui
qu'elle regardait comme son poux et comme le seul appui que le ciel et
donn  son petit multre.

Nous marchmes tous deux en causant vers la demeure du capitaine, mais
sans entrer dans aucun dtail bien prcis sur mes intentions et le plan
que j'avais arrt. Rendu  la porte du salon o nous attendait
_l'Invisible_, je crus devoir inviter le Banian  me laisser parler en
particulier  celui qui voulait bien se charger de son sort et de son
avenir. J'entrai donc seul dans l'appartement de mon ami. Je le trouvai
assis prs du piano, crivant une lettre, et je remarquai que, pendant
ma courte absence, il avait chang de costume. Un long et lger manteau
d'toffe bleu de ciel descendait de ses larges paules jusqu' ses
talons encore garnis de leurs perons d'or. Un norme chapeau de paille
soyeuse ombrageait son front et cachait  moiti son cou dcollet...

A mon arrive il se leva, et me montrant le mot qu'il venait de
tracer... Tiens, me dit-il, mon ami, lis: notre homme est l, n'est-ce
pas? c'est bon. Je lui remettrai ce billet avec lequel il se rendra 
bord dans le canot que nous allons appeler  terre pour l'enlever au
rivage, o la banqueroute, les cranciers, les jolies femmes
et les chasseurs de ngres marons l'ont si joliment et si
singulirement houspill. Mais lis, mon ami, lis; c'est une lettre de
recommandation... Je lus:

  M. le second de _l'Oiseau-de-Nuit_ fera reconnatre le porteur de la
  prsente en qualit de _capitaine d'armes_. Des effets lui seront
  remis  bord, o il restera consign jusqu'au dpart.

  _Moi!_

Pour mener la chose promptement, comme j'en ai l'habitude, ajouta
_l'Invisible_, partons de suite avec ton homme, ou plutt avec ta pice
d'arrimage. C'est ainsi qu'il faut emballer les gens avec ponctualit,
sans faire de bruit et sans provoquer surtout le scandale des fidles.
Appareillons.

Nous sortmes tous les deux. Le Banian nous suivit, et notre petit
cortge nocturne s'achemina de la maison du capitaine vers le rivage de
la Belle-Vue, l'endroit de la rade le plus rapproch du mouillage o
flottait silencieusement _l'Oiseau-de-Nuit_.

Pendant ce trajet, qui ne dura qu'un demi quart d'heure au plus, nous
changemes  peine quelques mots entre nous trois, sur la beaut de la
soire, l'apparence de la nuit, et la clart de la lune, qui
blanchissait dj la cime des cocotiers sous lesquels nous allions nous
enfoncer pour arriver  porte de voix du navire. J'aurais, je l'avoue,
donn quelque chose de bon coeur pour savoir ce que pensait notre
Banian, en suivant  mes cts ce grand inconnu envelopp d'un manteau,
et cachant sa mle figure sous les normes rebords de son chapeau
espagnol. A la dmarche et  la mine du pauvre fugitif, on l'et plutt
pris pour un condamn que l'on ramne en prison, que pour le futur
capitaine d'armes d'un corsaire indpendant. Jamais encore, je le parie
bien, il ne s'tait trouv dans une aussi grande perplexit d'me.

Ds que nous fmes arrivs dans l'alle d'arbres qui bordent le rivage
o nous avions affaire, _l'Invisible_ s'arrta le premier pour crier:
_Oiseau-de-Nuit! Oh!_

Une grosse voix sinistre, partie du bord, rpondit presqu'aussitt
_hola!_  la voix retentissante que l'quipage venait de reconnatre
pour celle de son capitaine.

En moins de cinq minutes, un des canots du brick se trouva rendu  nos
pieds, avec deux fanaux, l'un sur l'avant, l'autre sur l'arrire.

Embarquez-vous, dit le capitaine en s'adressant  _notre protg_: vous
remettrez ce billet au second... Bonne nuit!

A peine le Banian eut-il le temps de me prendre la main et de me la
serrer avec une expression de reconnaissance et d'effroi que je ne
compris que trop bien. Le canot venait de l'emporter tout tremblant,
tout boulevers,  bord du mystrieux corsaire.

Je ne savais en vrit pas, en ce moment, si je devais remercier mon ami
_l'Invisible_, du service qu'il venait de me rendre, tant la position de
l'infortun Banian me faisait encore piti...

Je ne fus tir des rflexions apitoyantes que me causait ce brusque
dpart, que par la voix du capitaine, qui rompit le silence pour me
dire:

Maintenant que notre petite expdition est faite, retournons en ville.
J'ai l certaine chose qui doit occuper le reste de ma soire... Tu ne
saurais croire le plaisir que tu m'as procur en tombant ce matin chez
moi comme une bonne fortune... Oui, c'est le mot: et plus d'une bonne
fortune, je te le jure, ne vaut pas cela... Mais je me doutais bien que
j'avais encore quelques questions  te faire. Dis-moi l, sincrement,
tes petits affaires ici vont-elles  ta fantaisie?...

--Mieux, je te l'ai dj rpt, que jamais je n'aurais os l'esprer.

--A la bonne heure au moins; car s'il en tait autrement et que tu me
cachasses, par une gauche timidit, ou une fausse pudeur, quelques
billets difficiles  payer, quelques pnibles embarras de commerce, je
ne te pardonnerais jamais ce manque de confiance. Voil mon genre de
susceptibilit  moi. Je cours les mers pour moi et mes amis, et si mon
tat me condamne quelquefois  faire des malheureux sur l'eau, je veux
me faire pardonner les torts de mon mtier, en faisant passer l'or des
infortuns que je ne connais pas, dans les mains des bons enfans que je
connais et que j'estime.

Jamais quelque chose d'aussi trange que mon ami Ramont, ne s'tait
offert encore  ma vue!

Je l'coutais avec une attention mle d'tonnement et presque
d'admiration. Il parlait avec tant d'autorit et d'loquence  la fois,
ce diable d'homme, que je craignais en lui rpondant de faire vanouir
le charme que j'prouvais  l'entendre. Et je crois que si notre
entrevue s'tait prolonge, j'aurais fini par ajouter foi, comme tous
les autres, aux contes populaires qui en avaient fait un tre
surnaturel.

Les groupes de ngres, qu'il nous fallut fendre pour retourner  la
ville, vinrent nous rappeler que ce jour-l tait dimanche. L'air tide
et sonore du soir retentissait au loin du tintamarre des tambours, des
tamtams et du bruit confus des chansons improvises par les danseurs et
les danseuses de ces bals en pleine savane; il me sembla, au milieu du
brouhaha infernal de toutes ces chansons de la joie africaine, avoir
entendu le nom de _l'Invisible_ s'lever du centre d'une troupe
dlirante de ngres Ibos, les potes les plus fconds de cette pliade
de nations sauvages, transplantes de la Cte, sur le sol civilis de
nos les. Nous coutmes; le noir Pyndare de ces nouveaux jeux pythiques
chantait avec accompagnement de grelots et de tambourin:

    Ous a di pas possible,
    Et moi di ous, moi vu,
    Cap'taine _l'Invisible_,
    Qu' terre li descendu.
      Ah, Kalinda!
      Dansez chica!
    Cap'taine _l'Invisible_,
    Oui _l'Invisible_ y est l.

    Quand vent chasser navire,
    Mat'lots cri: _Ah! ah!_
    V'l grand brick qui chavire,
    Et cap'taine pas l.
      Ah, Kalinda!
      Dansez chica!
    Grand cap'taine li dire:
    Quoi a a y est? _Moi l!_

    Ous l'as vu, _l'Invisible_,
    Li ytes bien fanfaron.
    Mat'lots dient li terrible,
    Tites filles a dient: non, non!
      Ah, Kalinda!
      Dansez chica!
    _L'Invisible_ pas terrible,
    Quand tite fille dit: _Moi l!_

    Voix  li pas trop dire (dure)
    Quand chant tite chanson;
    Mais quand gros canon tire,
    Voix li qu'a faire boun, boun!
      Ah, Kalinda!
      Dansez chica!
    C'est quand gros canon tire,
    _L'Invisible_ dit: _Moi l_.

J'observais attentivement la contenance de mon ami, pendant que les
potes ngres clbraient ainsi ses faits et gestes en sa prsence. Il
haussait les paules en souriant de ddain et en m'engageant  nous
loigner de cette cohue au milieu de laquelle il aurait pu finir par
tre reconnu, malgr l'ampleur du manteau et de la coiffure qui le
cachaient  tous les yeux. Au moment o nous faisions quelques pas pour
nous carter des danses, un noir tout suant, tout haletant, vint
l'aborder en le saluant par son titre de commandant.

Ah! c'est toi que j'ai envoy hier avec une commission au Fort-Royal,
lui dit _l'Invisible_ ds qu'il l'eut reconnu  la lueur des torches
qu'agitaient les ngres danseurs.

--Oui, commandant, lui rpondit le messager nocturne. J'ai couru tant
que j'ai pu, et me voil avec la nouvelle...

--Eh bien! parle, tu peux tout dire devant monsieur.

--En ce cas, commandant, je vous annonce que le brick _le Scorpion_ ne
partira du Fort-Royal pour la Cte-Ferme, que dans trois jours au plus
tt...

--Dans trois jours au plus tt, rpta _l'Invisible_ d'un air
mditatif... Dans trois jours... C'est justement ce qu'il me fallait...
Tiens, ngre, voil pour ta course  travers les Mornes... Et si tu dis
un mot avant demain soir... eh, bien! ma foi... tu n'en diras pas
deux... Trotte, trve de remercmens, va boire, et laisse-nous
tranquilles.

A peine venait-il de terminer avec son missaire, qu'une petite
ngresse, qui me semblait nous avoir suivi depuis quelques minutes, tira
mystrieusement mon homme par le pan de son manteau. Surpris de se
sentir abord aussi familirement, le capitaine se retourne
brusquement... _Matresse mou_, lui bgaie tout bas la discrte
messagre, _qu'a voul parler ba ous_...

Ah! c'est toi, petite sotte, arrive donc, rpond _l'Invisible_, je
t'attendais depuis une heure. Pardon, mon ami, me dit-il en me serrant
la main. Demain au soir j'appareille, et je ne te reverrai peut-tre
plus. Mais compte bien que je ferai pour le jeune homme que tu m'as
confi, tout ce que tu dois attendre de moi... Je te quitte un peu
subitement; mais, vois-tu, aprs avoir consacr la journe  l'amiti,
il faut bien sacrifier quelques instans de la nuit aux humaines
faiblesses... adieu donc, adieu!... C'est maintenant que ma prtendue
qualit d'_Invisible_ me serait ncessaire... Adieu, mon brave camarade,
adieu!

Et en prononant ces derniers mots, je vis disparatre mon fantme,
guid par la petite ngresse, dans l'obscurit que jetaient le long des
maisons, les grands arbres de la promenade sur laquelle il venait de me
laisser, tout bahi de lui, tout tonn du rve qu'il me semblait avoir
fait ce jour-l...

Je ne sortis de ma longue proccupation, que lorsque le manteau et le
chapeau du capitaine se furent tout--fait effacs dans l'ombre o
s'taient perdus mes derniers regards.


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DU TOME PREMIER.


  Prface.                                                        Pag. 5

  I. Projet de voyage outre-mer;--un armateur et un capitaine;
    --pacotille;--le dpart pour le Hvre;--politesses
    commerciales.                                                      9

  II. Le port du Hvre;--le capitaine Lanclume et son navire,
    le _Toujours-le-mme_;--ma premire visite  bord;--mon
    passage est arrt;--rflexion sur l'invasion de la
    gastronomie dans le domaine maritime;--embarras pour le
    choix d'un cuisinier.                                             21

  III. Le cuisinier  l'essai;--dner d'preuve;--un compagnon
    de voyage  table;--l'air de la _Molinara_ interrompu;
    --lection et couronnement du cuisinier du trois-mts
    le _Toujours-le-mme_.                                            47

  IV. Un dpart le vendredi de la semaine et le treize du mois;
    --incrdulit de notre capitaine;--adieux  la France;
    --rhabilitation du nom du navire;--notre cuisinier 
    l'preuve n'a jamais navigu;--longanimit du capitaine;
    --notre premier repas en mer.                                     63

  V. Notre passagre ne fait pas encore un choix;--notre cuisine
    continue  tre dtestable;--dpit du capitaine;--la soupe
    disciplinaire;--le chtiment gastronomique.                       85

  VI. Notre cuisinier est romantique;--improvisation;--chute de
    pote sur le gaillard d'avant;--vague rsolution.                101

  VII. Syllogisme du capitaine;--les vivres coups;--mutinerie;
    --punition;--l'quipage pris par la famine.                      113

  VIII. Apparences de mauvais temps;--l'ouragan;--le coup de
    cape;--il faut laisser arriver;--soumission de l'quipage
    mutin;--le voeu  la Sainte-Vierge;--un passager de moins.      131

  IX. Projet de vengeance;--confidence;--posie;--la passagre
    a fait un choix;--demi-aveu.                                     147

  X. Saint-Pierre-Martinique;--aspect des colonies;--le Banian;
    --dbut du Banian dans les affaires de place.                    173

  XI. Vie des Europens aux Antilles;--nouveau projet de
    pacotille;--une circulaire commerciale.                          195

  XII. Une fortune btie sur le sable;--un jour de fatalit.         215

  XIII. Une fte;--l'homme sinistre;--le dernier jour de fortune.    233

  XIV. Supplicia la pauvre ngresse;--exil dans les Mornes;
    --embarras qui succdent au _maronage_ du Banian.                251

  XV. Le capitaine Invisible:--un camarade de lyce;--une vasion.   281


FIN DE LA TABLE.




PUBLICATIONS NOUVELLES.


IL VIVERE, par _Samuel Bach_. 1 vol. in-18.

UN T A MEUDON, par _Frdric Souli_. 2 vol. in-18.

LETTRES AUTOGRAPHES DE Mme ROLAND, adresses  Bancal-des-Issarts. 1
vol. in-18.

MARCO VISCONTI, traduit de l'italien, de _Thomas Grossi_. 2 vol. in-18.

LA FOLLE D'ORLANS, par _le bibliophile Jacob_. 2 vol. in-18.

LE DOUBLE RGNE, par le _vicomte d'Arlincourt_. 2 vol. in-18.

ANNETTE ET LE CRIMINEL, par _De Balzac_. 2 v. in-18.

HEMBYSE, Histoire gantoise du seizime sicle, par le _baron Jules de
St.-Genois_. 3 vol. in-18.

FLEUR DES POIS, par _De Balzac_, formant le t. VI des _Scnes de la vie
prive_.

LA BDOUINE, par _Poujoulat_. 1 vol. in-18.

DICTIONNAIRE DE L'ACADMIE FRANAISE, 6me dit., 2 beaux vol. trs grand
in-8, imprims en caractres neufs, papier vlin.

JOURNAL D'UN DPORT NON JUG, par _Barb Marbois_. 2 vol. in-18.

SIMON LE BORGNE, par _Michel Raymond_. 2 v. in-18.

VIERGE ET MARTYRE, par _Michel Masson_. 1 v. in-18.

ROBERT LE MAGNIFIQUE, Histoire de la Normandie au onzime sicle, par
_Lottin de Laval_. 2 vol. in-18.

CHANTS DU CRPUSCULE, par _Victor Hugo_. 1 v. in-18.

CORISANDE DE MAULON ou LE BARN AU XVe SICLE, par l'auteur de
_Natalie_. 2 vol. in-18.

NI JAMAIS NI TOUJOURS, par _Paul de Kock_. 2 v. in-18.

COQUETTERIE, par l'auteur de _Tryvelyan_. 2 vol. in-18.

SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES, par _Alfred de Vigny_. 1 vol. in-18.






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additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
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Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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