Project Gutenberg's Le th chez Miranda, by Jean Moras and Paul Adam

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Title: Le th chez Miranda

Author: Jean Moras
        Paul Adam

Release Date: September 10, 2020 [EBook #63167]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TH CHEZ MIRANDA ***




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  JEAN MORAS ET PAUL ADAM

  LE TH
  CHEZ
  MIRANDA

  PARIS
  TRESSE ET STOCK, LIBRAIRES-DITEURS
  8, 9, 10, 11, Galerie du Thtre-Franais
  PALAIS-ROYAL

  1886
  Tous droits rservs




_Les auteurs et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction._

_Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (section de la
librairie) en Juillet 1886._


OUVRAGES DE JEAN MORAS:

LES SYRTES.

LES CANTILNES.


OUVRAGES DE PAUL ADAM:

CHAIR MOLLE.

SOI.


_Pour paratre prochainement_:

LES DEMOISELLES GOUBERT

MOEURS DE PARIS

par

JEAN MORAS ET PAUL ADAM


3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886.




_Il a t tir de cet ouvrage sur papier de Hollande dix exemplaires
numrots  la presse._




_Premire Soire_




_C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._

_Quartier Malesherbes._

_Boudoir oblong._

_En la profondeur violtre du tapis, des cyclodes bigarrures._

_En les froncis des tentures, l'inflexion des voix s'apitoie; en les
froncis des tentures lourdes, sombres,  plumetis._

_C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._

_Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._

_Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit
et se renfle,--factieuse._

_Et des manations dfaillent par le boudoir oblong, des manations
comme d'une guimpe attidie, d'une guimpe attidie au contact du derme._

_Le jour froid des lampes filtre et se rfracte. Le jour des lampes se
rfracte en la profondeur violtre du tapis aux cyclodes bigarrures; il
se rfracte contre les tentures sombres,  plumetis._

_Au-dessus du sofa brod de lames, dans son cadre d'or bruni, un
PAYSAGE_: Perse stagne la mare; les joncs flexueux o des engoulevents
voltent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre trononne,
et tout au fond, par les ciels dgrads, dans la grivelure argente de
leurs ailes ployes, un vol tumultueux de grbes.

_En face du sofa brod de lames, sur un meuble bas, pentagone, que des
tlamons supportent, de hautes feuilles de parchemins vtues de
poult-de-soie blanc, aux agrafes d'un mtal prcieusement oxyd,
s'talent._

_Et ce sont l devis et contes, devis et contes futiles et sentencieux,
crits pour l'agrment de la Dame par ses deux sigisbes._

_C'est l'himale nuit et ses bues et leurs doux comas._

_Dehors, la blancheur pacifiante des neiges._

_Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'aplatit
et se renfle,--factieuse._

_... Miranda, toute droite,  l'aise en une sorte de canezou d'escot aux
passements de jais et de soie carlate, verse du th de ses mains bien
fardes._




AMOURETTE


I

Aux Tuileries, contre la terrasse qui longe la Seine, elle se tient
assise, en brodant. Et se dtache  peine sa toilette sobre sur le vert
noir du lierre.

Paul Doriaste est revenu l pour lui dcouvrir les imperfections peu
visibles, mais dcevantes, qu'elle doit avoir. Ainsi espre-t-il
esquiver la hantise d'elle. Chose bte: il a soumis plusieurs jours son
tympan aux cacophonies des musiques militaires afin de la voir. Cette
lgance de dame  mdiocres revenus, la plus discrte et dlicate des
lgances, le charme. En paysanne, en grande mondaine, en mystrieuse
courtisane, en bourgeoise lettre, il l'a dcrite dj, au cours de
plusieurs nouvelles qu'il fit pour son journal, _le Sphinx_. Elle
accapare son esprit; il la dsire, et il ne l'aura point.

Cela se devine tout de suite qu'il ne l'aura point. Elle est honnte
fatalement par sa blondeur tendre d'anmique, la matit du teint pur, la
tendance  rester clapie trs longtemps dans la mme attitude.

Elle le regarde venir. Sur l'orbe de son oeil lev une nacrure luit,
humide, puis se voile des cils baisss vite. Et cette luisance le
pntre, se darde par ses entrailles qui frmissent. Il la veut. Sans
doute elle n'osera se livrer; mais ce geste du regard est certainement
un aveu d'amour. Ou non, peut-tre. Aux sourires des gens semblent
bizarres son costume de sportsman, ses bottines pointues et ses culottes
collantes;  elle aussi pourquoi ne paratrait-il point ridicule. Une
simple curiosit peut-tre incita la moqueuse  l'examiner. Et tout
dsir se dissipe en lui. Il se rsout  rentrer. Intimement un spleen
l'abat.

Le possde depuis quelque temps un besoin de femme, pas un besoin
charnel, mais une envie de frler des jupes, de laisser, en une
infiniment douce caresse, ses lvres effleurer l'odorant duveteux d'un
piderme de blonde, de sentir sous ses doigts l'incurve et plastique
roideur du corset,  travers la soie.

Le manque de cette satisfaction le rend veule, presque malade. Davantage
l'obsde son scepticisme. Il s'chafaude en la cervelle des plaidoiries
galement probantes pour des principes contradictoires. Des dgots lui
affluent. Il prvoit tout  l'heure, chez Sylvain, devant l'absinthe,
ses camarades nantis de raisonnements pareils. On dversera sans trve
de pessimistes radotages. Et puis il regagnera son logis en discutant le
suicide; ou bien, dans quelque boudoir public, il ira s'anuiter et
accrotre, par le contact de chairs urbaines, la regrettance du rve
fminin qu'il veut oublier. Rien autre en but. Lassitude d'tre.

Au reste, pourquoi ne point tenter cette aventure,--distrayante, qui
sait? S'arrterait-il  la crainte d'chouer? Non. L'insuccs dans ce
genre de tentative indique seulement une erreur sur la minute propice,
une inaptitude  graduer ses paroles selon l'inintelligence de la femme.
Aurait-il honte de ne pas russir l o triomphe la btise suprme des
lieutenants et des coiffeurs?... Le dpit s'en offrirait bizarre 
tudier sur soi.

Et Paul Doriaste repasse devant elle. Un autre regard le trouble encore.
Une bestiale envie d'treindre le surexcite... Il se dcide. La pleur
lui resserre la peau, son coeur bat; mais comme il s'estime brave de
l'effort qui l'amne prs elle! Il s'assied; et, bien qu'elle feigne une
complte indiffrence, il espre.

Elle demeure toujours immobile, comme malicieuse dans sa pose
nigmatique. Elle pense,--devine-t-il: S'il se montre impertinent je le
remettrai  sa place; et s'il n'ose pas c'est un sot. Ce le tracasse
fort de comprendre cette pense. Il remarque les dessins de la broderie
qu'elle achve: une fleur, une toile, une rosace dans un cercle, et
puis une fleur, une toile...; a recommence ainsi indfiniment. Un bout
de jupon frais qui dpasse la robe laisse voquer le linge de dessous et
le corps. Oh! si ce teint se retrouve sur la poitrine autour des pointes
roses, et entrevu par les vides de la guipure!... Et l'odeur chaude qui
manera, nourrissante presque. Son minuscule soulier vernis tout plat
semble ne rien contenir jusque la bouffette de rubans qui lace.
Par-dessus se courbe un renflement gras, linaire dans un bas uni et
violtre.

Et les lois conventionnelles qui entravent la sincre et brusque
manifestation de l'amour?... Quels imbciles prjugs!...

Une balle crasseuse roule vers la chaise de Doriaste. Apparat le
propritaire: un baby, un gnme bouffi, chancelant, hve, chevelu de
jaune clair, et qui fixe le chroniqueur de ses gros yeux lactescents.
Doriaste ramasse le jouet, car la voisine, tout de suite, a coul l'oeil
vers l'enfant. Lui le caresse et lui parle, sr que l'instinct de
maternit la tiendra forcment attentive  leur mimique et  leurs
dires. Il tarabuste l'enfant lourd, ballonn d'toffe blanche, et dont
la laideur l'irrite. Il lui serine des inepties que le petit rpte
en bgayant et bavant. Tout  coup le mioche de pleurer 
sanglots.--Monsieur, prie-t-elle, mais laissez-le donc;... viens, va!
mon petit garon.

Elle a chant, cette voix, sur une inflexion parisienne imprieuse,
donnant la sensation d'avoir t perue lors de querelles. Et, cependant
qu'il conduit  la dame le pleurnicheur, il ne trouve rien de spirituel
 noncer, tant l'absorbe la dsillusion de son oue. Au hasard, il
lche, avec un espoir de pitoyante rponse:--Madame, vous aurez sans
doute plus de chance que moi! je fais pleurer tous ceux que je veux
aimer...

Elle sourit, moqueuse.

C'est une grue, juge Doriaste. Le subit intrt pris  ses paroles
dnonce l'envie de se livrer; et la faon rapide dont elle l'exprime
dcle que cette envie lui est coutumire. Il s'enhardit avec, dj, la
prvision d'un souper, d'une baignoire de petit thtre. Justement il
garde en poche les vingt louis de ses derniers articles. Et, tout en
calculant la dpense probable de cette fredaine, il conte  la jeune
femme l'histoire d'une matresse suicide, bien convaincu qu'elle n'y
veut croire, mais pensant la flatter par la peine qu'il se donne.

Silencieuse, elle essuie de son fin mouchoir les joues de l'enfant, puis
elle l'embrasse. Doriaste pousse alors un profond soupir tout en
s'avouant  lui-mme cette comdie ridicule. Elle hausse les paules. Ce
qui le froisse: elle l'ennuie  la fin avec ses manires! Il dbite des
sottises, soit; mais les femmes sont si nulles. Pour varier il la
complimente. Il lui dclare comment sa toilette, harmonise par un art
dilettante, la dsigne l'amie de got que l'on rve. Il dcline sa
position sociale, comptant sur ce titre d'homme de lettres pour la
fasciner. Elle, plie un peu, se lve, s'en va.

Ne point s'opposer  son dpart? le jeune homme estime excellente cette
tactique. A la regarder filant parmi la foule badaude, avec sa taille
svelte qui s'rige hors le gonflement de la jupe, il la trouve plus
dsirable encore et son esprit s'opinitre  imaginer tout ce corps sans
robe, sur un lit. La lumire qui se filtre par la verdure tendre des
marronniers s'en vient voluter autour de ses formes que la marche
ondule. Et l'oeil de Doriaste longtemps vise l'paisse torsade blonde o
se contourne toute la chevelure qui monte dans le fatage du chapeau.

Il la suit. Bientt il marche  ct d'elle et il prie qu'on l'excuse,
et il proteste que seule une attirance _mystrieuse et invincible_
l'attache  elle. Comme elle ne rpond, gardant l'immutable indiffrence
de ses yeux froids, l'impassibilit de sa peau mate, Doriaste cite son
nom bien connu et interroge si elle lit quelquefois _le Sphinx_: les
cinq derniers articles, il les a consacrs  dcrire l'image d'elle.

Et elle s'tonne d'entendre sa voix chevroter pendant qu'il dit cela. Et
ce chevrotement la pntre, lui secoue le coeur. Subitement, elle
stationne et dclame cette phrase qu'elle a vue quelque part:

--Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne serez que mon ami, rien
que mon ami.

Au dsir d'hrone dramatique il accde, devenu stupide de bonheur parce
qu'il la flaire, parce qu'il calque du regard ses formes proches, elle
consentante. Il ajoute  son serment:

--Jusqu'au jour o vous-mme m'en relverez.

--Jamais, cela.

La face du chroniqueur s'tire en un sourire triste, amer, incrdule.
Vers la grille elle reprend sa route. Lui,  mots mus, confesse sa
prsente extase. Muette, elle l'coute, la bouche gaie, pourtant.

A l'appel de sa main, un cocher blanc dirige prs elle son fiacre. Et
Doriaste:

--Laissez-moi vous accompagner.

--Non, je ne suis pas libre... je suis marie.

--Quand vous reverrai-je.

--Vous avez bien su me trouver; vous le saurez encore,  moins que
l'oubli...

--Oh! non. Me direz-vous comment vous vous appelez, afin que...

--Supposez que je m'appelle... Marceline...; oui, Marceline...

Du fiacre o elle s'installe en tapotant ses jupons, elle a pour
Doriaste un franc regard, trs long.

Et la voiture cahote, jaune, par les rostres grisailles de la vespre.

En vain le journaliste espre-t-il qu'elle soulvera le voile capitonn
qui ferme le judas dans le panneau du fiacre... Rien.

Marceline? Marceline! songe-t-il, prnom cher  la littrature
bourgeoise. Le pre, il l'imagine ingnieur, ou sous-chef, ou magistrat,
honnte homme certes, grand lecteur du _Temps_ et des discours
acadmiques, et croyant aux destines du pays. Sans doute il psalmodiait
le soir, sous la lueur cuivreuse de la lampe, les phrases sentimentales
de George Sand, devant sa femme, et, par-dessus la nappe, ils se
serraient la main. A la suite d'une telle lecture Marceline a d tre
conue dans un lit d'acajou linceul de cretonne bleue.


II

Premier rendez-vous au concert.

Sur la scne, un violoniste enlve les symphonies de Max Bruch, du
coude, de la tte, avec des mouvements de lutteur agile; et le gaz
crment inonde son habit noir, ses cheveux noirs.

Paul Doriaste se mlancolise  percevoir ces sonorits fuyantes, et qui,
lentement, reviennent. A son ct, Marceline se serre parmi
l'entassement d'un public nombreux. Et il la sent trs loin de lui comme
une impassible vision. La rectitude de cette pose o pas une flexion ne
s'affaisse, le vague de ce regard qui flotte par le lustre, et se fixe
aux pendeloques que les feux dcomposs teintent de lueurs joaillires,
tout cela semble cacher une me mystrieuse, intangible. Il lui en veut
d'avoir accept ces relations platoniques. Une comdie qu'elle joue l;
une comdie qui, lui, l'absorbe et l'agace. Voici qu'il n'entend mme
plus Max Bruch. Elle finira, cette femme, par lui tuer le sens
artistique.

Derrire leurs pupitres, les musiciens s'tagent en face, adosss au
dcor: figures communes, panouies dans l'vasement des faux-cols; corps
tasss dans les fracs larges, dans les bosselures des plastrons blancs.
En bas, les choristes femelles avec les taches claires de leurs
collerettes sur la terneur minable des corsages. Dans le haut, tout 
fait, le timbalier s'amplifie en allures pontifiantes, tandis que le
cymbalier ne cesse de faire reluire son binocle et le replacer sur sa
face qui sue. Et ce monde s'encastre entre les cuivres normes,
s'accoude  l'acajou de contrebasses, s'enrage sous les cordes des
harpes monumentales. Des toiles peintes et dfrachies, du plafond que
traverse une ligne d'usure, les torchres saillent, le lustre pend.
Seules dorures.

Vibre une note isolment, comme le pleur prolong d'une vierge, et
Doriaste conquis ne remarque plus rien. La mesure s'active, et
s'alanguit tout  coup, rle. Comme un sanglot alors, et puis de
cristallines notes ruissellent, et des notes, et encore. Il en sourd des
soupirs, des tirances lamentantes, de spasmatiques arpges. Tantt
l'harmonie se pme humide, s'expire. Puis elle s'lance avec de
dtermins vouloirs, des violences de rut. Les cordes des violons
craquent comme des soieries et hocqutent comme des gorges jouissantes.
D'une accalmie douce, murmure, surgit une sautillante phrase qui crot.
Elle domine, triomphe en une impudique danse. De lentes ondulations
l'enserrent par une spirale qui monte et s'vase. Les dizes reluisent
comme des gemmes, des gemmes qui parent une chevelure longue, une
chevelure qui se dnoue et flotte dans un aboutement de gammes. Et
s'voque la toute-puissante femme. Il est une mugissante mesure pour le
fauve des aisselles, une mesure plane pour le front pur, une note coule
pour la gouttelante amthyste qui pendeloque sur le front, deux mesures
ronflantes pour les seins arrondis; ensuite une rapide infinit de sons
qui disent tout, dcrivent tout et le clament: ce sont les cassures de
gaze d'or autour des hanches, et le galbe recourb des bras sur la tte
qui se renverse, et le poli du ventre avec les mystiques profondeurs du
nombril, et les yeux, pastilles d'encens o fulgure une minuscule
tincelle. Le rythme s'exaspre. La Salom bondit avec un clat de
trilles et un scintillement de pierreries. Les croches se dardent comme
des diamants et se fluidifient en collier comme une rivire d'ambre sur
la poitrine. Deux notes brves saillissent comme les escarboucles des
seins.

Et Paul Doriaste ne peroit plus que les multiples volupts d'un corps
fminin harmonique en danse harmonieuse. Il y voit la nudit de
Marceline; il se retient pour ne pas l'treindre. Et, par la salle, les
bravos croulent, rebondissant sur les banquettes carlates.

--C'est dlicieux, met-elle: toutes ces notes s'panouissent comme les
fleurs d'un jardin ferique.

Elle a d composer cette sentence avec un extrme soin, pendant toute
une moiti du morceau. Le chroniqueur s'enrage  l'entendre, il se
contente d'affirmer:

--Parfaitement, madame.

Lamoureux, le chef d'orchestre, gravit l'estrade. Il inspecte le public
 travers la luisance de son binocle, avec un lent tournoiement de sa
carrure pesante. Levant l'archet, il fait signe.

Du Wagner: le premier acte de _Tristan et Yseult_. La gigantesque rumeur
d'un ocan enfle par les cordes, hurle dans les cuivres, se lamente dans
les contrebasses, s'croule avec le choc grave de la grosse caisse, avec
l'clatante sonorit des cymbales. Et, par un moutonnement de notes
minimes, la vague rtrogradante bruisse. Les tonalits normes et
balbutiantes de la grande mer s'panchent dans l'ampleur de cette phrase
musicale toujours reprise, toujours elle-mme et jamais identique. Cela
institue d'immenses perspectives d'eau verte montuant sous un ciel
froid, quelque chose de terrifiant et de squameux; et l'inopine chanson
du mousse se dverse des hunes ples: sensation de l'humain infime perdu
dans l'immensit du large.

Doriaste, trs empoign, abandonne sa rancune contre le botisme de
Marceline. Un instant,  peine, le gagne un ddain pour l'crivaillerie
sentimentale dont elle copie les piteuses hrones. Ailleurs l'emporte
un rythme.

Fatigue de s'tre tenue si longtemps roide, Marceline flchit vers le
dossier de son fauteuil, et un reflet rouge, le reflet d'une tenture de
loge se pose dans sa pupille bleue. A la contempler, Doriaste ressent un
nouvel afflux de dsirs. Une chaleur parfume l'imprgne et affadit sa
rage. Marceline s'affaisse toujours en courbes molles. Il a bientt de
sa jupe dans les jambes. Entre sa taille et le dossier du fauteuil il
glisse la main. Ce lui procure une sensation d'exquis nervement
effleurer le tissu un peu rche du corsage. Elle ne bouge, elle ne
parle, elle ne se meut. Vaniteuse joie du jeune homme qui suppose
acquiescente cette immobilit. Mais  la fin du morceau, leve
brusquement, elle profre:

--Adieu, par votre faute.

C'est comme un soufflet sur la joue de Doriaste, une leon qu'elle
donne. Et tout son mpris pour cette bcasse platonique s'exhale en une
populacire injure murmure, qu'il entendit nagure sur le boulevard et
dont la gouailleuse intonation l'obsde:

--H va donc, morue!

Jusque la dernire note du concert, il se sole d'harmonie. Il s'avoue
soulag de ne l'avoir plus l, elle.


III

Au _Sphinx_, dans la salle de rdaction, Paul Doriaste narre en
plaisantant son duel du matin.

--Mais pas du tout; je sais  peine comment cela se fit. Vergex s'est
recul: il avait une grande gratignure l, au biceps. Alors j'ai
abaiss mon pe.

--Et en refrain, une gibelotte dlicieuse.

--O a?

--A _la Cascade_, parbleu. Le patron m'a dit qu'il allait faire
installer une salle de pansement entre la cuisine et les closets. J'ai
vu le plan.

--Il est fumiste ce Doriaste! Et vous tes amis tout de mme.

--Je ne pense pas. Nous ne nous saluons plus.

Un monsieur trs chauve s'exclame en dposant un journal sur la table
drape de vert.

--Eh bien, il va tre content Caufires.

--Le tmoin de Vergex? interroge Doriaste.

--Lui-mme. Je ne sais si c'est une coquille ou une mchancet de
Macette, dans le compte rendu de _l'clair_ on a supprim l'_a_ de son
nom. Voyez.

--Cufires, Cufires, a fait Cu-fier. Elle est mauvaise celle-l.

--Du coup, sa matresse va le lcher.

--Il a une matresse?

--Oui, la baronne de Terse. Elle ne lui pardonnera pas ce ridicule.

--Il couchait avec?

--Dame, une matresse?... gnralement! Il prenait ses repas chez elle.
C'est un garon pratique, a lui conomisait les restaurants.

--Ah! il couchait... Eh oui! je suis bte, rpond Paul.

Et l'image de Marceline qu'il n'a vue depuis le concert se dresse en sa
mmoire, vision maligne insaisissable. De ce regret il construit une
chronique.

--Monsieur, vient lui dire le garon, tandis qu'il achve un paragraphe,
il y a une dame pour vous dans le salon.

Elle, debout devant une croquade de Forain, et sa toilette sombre
l'enveloppe de plastiques roideurs.

L'motion rend Doriaste tout tremblant, et, pour viter  Marceline
l'embarras de parler:

--Que vous tes bonne! Vous vous intressez donc  moi!

--J'avais craint qu'il ne vous ft arriv quelque malheur.

--Vous ne m'en voulez plus alors?

--Si.

L'humidit profonde de son regard mire le visage du jeune homme.

--Je m'en vais, maintenant, dit-elle.

--Moi aussi, je m'en vais. Me permettez-vous de vous accompagner?

--Oh! non. D'abord je craindrais de vous dranger; et puis, si j'tais
vue...

Et le ton de ces paroles prouve qu'elle se soumet  lui, repentante. Il
commande en cachette un coup de remise. La conversation butine sur des
banalits vagues; et il exerce son esprit  inventer de quelconques
tratrises qui la puissent mettre en ses bras. Ils descendent. Dans la
rue Drouot troite, o le monde grouille, elle n'ose s'arrter longtemps
pour se dfendre de monter en voiture. Prs elle un vieux monsieur
bougonne contre les gens qui obstruent la voie publique. Doriaste,
doucement, l'amne jusque sur les coussins.

--Ce n'est pas bien, fait-elle.

Au capitonnage elle s'adosse, les yeux perdus en quelque infini
souvenir.

Du duel, il parle. Peu  peu elle lui sert de discrtes exclamations. Il
invente des dtails, il numre des dangers. Insinuant que le vrai motif
de cette rencontre n'est pas celui publi par les gazettes, il se pose
en redresseur de torts, il lche ses indignations contre la canaillerie
de _certaines gens_. Puis il se pidestale sceptique, rassasi de vie,
de choses, d'tres. Un moment, Marceline lui a rendu ses croyances, les
bonnes penses qui retrempent et encouragent. Mais, aprs son abandon,
il a requis ce duel, voulant la mort. Sur le terrain, quelque chose,
subitement, lui prdit qu'elle reviendrait, et il s'est dfendu pour
pouvoir l'aimer, l'adorer, lui poser un baiser.

Elle le laisse prendre si froidement qu'il se reproche l'avoir pris. Et
cependant il questionne si elle l'aime un peu. Trs bas, elle affirme
oui. Et sa main, sa longue main gante se crispe sur les doigts de
Doriaste.

Devant la maison du chroniqueur le coup s'arrte. En gentilhomme
heureux, il donne un louis au cocher; et cette crainte le harcle: la
blanchisseuse n'a peut-tre point rapport les serviettes fines.

Mais dj, dans la lumire blonde du soleil automnal, Marceline
s'loigne grave.

Lui murmure: Ah! non, pas de lapin, ma vieille! Comme il l'a rejointe,
comme il la supplie, elle rvle son mari, courageux militaire, officier
de la Lgion d'Honneur. Le tromper serait lche tant il se confie en
elle; Paul Doriaste, un galant homme, ne voudrait pas cette forfaiture.
Toute rose elle s'anime, parlant haut presque. Les grands mots
honneur, paroles engages, passent entre ses lvres avec des sons
svres, superbes.

Il est convaincu; il l'estime pour ces reproches. Il prvoit vilipend,
moqu ce mari, un brave homme. Et c'est en lui une dchirante lutte
entre son amour paroxys par le got du baiser conquis, par les longs
frlements en voiture, et l'hsitation  commettre une infamie. Mais
s'impose l'ide soudaine qu'elle blague peut-tre, que tout cela est
mange pour accrotre la valeur de sa dfaite. Alors il ruse:

--Oui, vous avez raison. Un ange comme vous ne peut pas tromper; et
pourtant vous m'aimez et je vous aime comme on ne le saurait dire.

L'un l'autre ils se crispent encore leurs mains enlaces; et, de cette
partielle treinte, un nervement dlicieux jaillit jusqu'au fond de
lui-mme. Elle, pour ne pas pleurer, regarde fixement au loin, devant.
Rue plement ensoleille; trottoirs gris perle, propres; l'activit
calme de la grande ville dvale avec les passants muets. Si
rgulirement palpite le tapage qu'il semble la respiration d'une
personne saine, et un vent doux caresse la peau, met une lgre
ondulance aux bches rayes des boutiques. Sur le visage mat de
Marceline deux larmes qu'elle essuie vite.

Lui, trs mu, ne doute pas maintenant que ses protestations ne soient
sincres. Irrvocablement il l'aime.

--Tenez, demande-t-il, je vous jure d'tre raisonnable. Mais je voudrais
vous voir chez moi, Marceline, vous voir une seule fois dans le cadre de
mon intrieur. Il me semble qu'ensuite votre image y demeurerait
toujours. Sans cesse je l'y pourrais adorer et je serais heureux. Votre
souvenir revtirait auprs de moi une forme plus relle. Vous seriez
comme un dlicat fantme, chrie, visible toujours et vous laisseriez
une ombre parfume de vous sur les choses que vous auriez touches. Et
vous seriez l, jusque ma mort, pour me garantir des dsesprances.
Venez, voulez-vous?

Elle s'arrte de pleurer. Des gens qui marchent la dvisagent avec des
mines pitoyantes ou ironiques. Elle s'en trouve confuse et se laisse
conduire.


IV

Dans la pice tendue de mauve, elle s'assied triste. A peine
effleure-t-il le baiser de Doriaste vers ces lvres chaudes. Elle se
laisse enlacer. Ils restent ainsi longtemps sans dire, lui, s'imprgnant
d'elle. Il songe que cette femme il la doit avoir, que son honneur de
mle serait compromis s'il ne manifestait pas sa virilit. Peu  peu, il
approche son visage de celui de Marceline et multiplie les baisers, de
minuscules baisers qui pleuvent. Elle s'tire, comme prise d'un malaise
et vainement se dbat sous l'treinte triomphante. Par saccades sa gorge
gonfle le drap bleu du corsage. Des tideurs en manent qui pntrent
l'amant, font vibrer ses reins et ses entrailles, tendent jusqu' sa
gorge, voluptueusement. Elle ne le repousse plus et s'abandonne. Les
baisers secouent leurs paules. De la robe dgrafe les seins s'rectent
et renflent la peau blanche. Il la possde.

Le soleil tamis par la soie des rideaux panche une clart mauve.
Marceline, les yeux ferms, la bouche tordue, tressaille, et elle brise
les cordons de ses vtements et elle force les agrafes. Puis nue
divinement. Et lui la broie dans son treinte; il mord ces mchoires qui
rlent.

C'est, avec des sanglots, une lutte cruelle de leurs corps, des
embrassements et des chocs comme s'ils se voulaient confondre jusqu'aux
moelles. Ils s'aiment infiniment.

Sonnent les argentines heures, rieuses.

Les lvres de Marceline exhalent une odeur de violette.

Au soir. Un dernier rayon roule dans les ors ples de la chevelure
pandue et les membres pars de l'amante s'ombrent d'ambre.


V

Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.

Et cette liaison se raffine de senteurs discrtes de linge sobrement
dentell, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.

D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possde que l'extrieur; il en
ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tche  paratre une
crature d'me banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se
drobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui
permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre
trs bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples loges qui flattent
dlicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la dlectent,
elle-mme se dfend de soutenir une opinion littraire ou artistique.
Tout ce qu'il dsire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'aprs-midi,
l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des quipages, les gestes
secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des
angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions
et de choses la captive. Par contre, lui rpugne la semi-familiarit des
restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux
tables voisines ou crient des thories par pose, pour lui plaire.
Doriaste et son mari, c'est l, semble-t-il, ses uniques affections.

Le mari de Marceline, un noble de lgende. Il fut bndictin. En 1870 il
quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mrite, il
atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un
salon, voulait vivre fille, l'aima, l'pousa. Aujourd'hui elle dplore
ne pas l'avoir accompagn en Afrique. Elle prvoit des catastrophes s'il
vient  savoir...

Mieux qu'il ne la connat, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en
parle, et il garde au fond de soi une respectueuse piti pour le malheur
de ce noble, qu'il cause.

Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser prs Doriaste
et, toute blanche, la figure encadre par ses lourds cheveux blonds, 
genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux
vagues humant la lumire. Et, dans la pice mauve, parmi les vieilles
guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent
des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparat  son
amant comme la frle ralisation des mystiques donatrices que peint
Memling dans les panneaux de ses triptyques.


VI

Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l'Opra
assis dans les brumes rostres se rvle encore par les dorures qui, de
place en place, s'irradient. Et la double file des lampadaires en bronze
s'allonge, s'trcit dans la perspective crpusculaire.

Paul Doriaste, tout au charme des fminilits frlantes, s'abandonne au
bercement vague des rminiscentes rveries. Contre son coude, le sein de
sa matresse palpite.

Ils doublent l'angle du boulevard. En teintes sobres s'harmonisent le
miroitement limpide des talages, les vtements des promeneurs, les
feuillages des arbres. Par del les quipages glissent avec la fuite
brillante de leurs lanternes, des gourmettes et les luisances noires des
voitures. Jusqu'aux mors, les steppers arrondissent leurs jambes grles.

--Marceline! clame subitement une voix imprieuse.

Le chroniqueur se retourne. Une colre l'a surpris... Mais, aussitt, il
rprime la semonce qu'il voulait servir  l'interrupteur de leur joie.
Ce monsieur sec, brun, aux moustaches aigus, ce monsieur ombr d'un
chapeau gris, sans doute, c'est le mari. Il a pris le bras de la jeune
femme et, tout bas, il rpte:

--C'est votre amant, n'est-ce pas?

Et Doriaste sort  peine de son angoisse hbte pour livrer sa carte en
change de celle offerte.

Et puis Marceline jete dans une voiture; le monsieur parlant au cocher,
s'installant, reclaquant la portire; et le fiacre perdu dans
l'enchevtrement des fiacres; le chapeau blanc du cocher peru seul
longtemps encore, jusque l-bas, dans le fouillis des fouets minces.


VII

En la bienheureuse caresse des draps frais, Doriaste repose ses membres
raidis par trois heures successives d'escrime. La clart discrte qui
choit de la veilleuse en verre bleu, pose sur le divan o gt la chemise
de soie qu'il endossera demain matin pour se battre. Des mlancoliques
lueurs.

Et il vrifie par mmoire s'il n'oublia aucune des courses  faire dans
cette circonstance, des emplettes. Cette affaire lui cotera encore cent
francs. Ses calculs, qu'il les fasse et refasse, atteignent
invitablement ce total.

Jusque la fin du mois il sera contraint  vivre chichement. En somme, il
dpensa beaucoup pour cette liaison: dners et fleurs, parties de
campagnes et thtres, voyages et voitures de remise, duel. Il et  ce
prix entretenu trois grisettes pendant le mme nombre de semaines. Mais
que d'heures exquises passes avec elle, si aimante et si douce! Elle
doit bien souffrir en ce moment aux amers reproches de son mari. Cette
supposition l'attendrit: toute la journe il y songea tristement.
Marceline s'voque en visions dlicieuses de charme et de bont; et ces
visions se dissipent et renaissent... Ou bien, qui sait, peut-tre, la
finaude a-t-elle dj reconquis l'poux, et lui la supplie-t-il, en
larmoyant, de l'aimer. Car elle est forte en volont, mme son amant,
jamais ne put connatre ce qu'elle pensait...

Si le mari le blesse elle aimera davantage celui qui aura _vers son
sang pour elle_: et la charmeuse blonde s'exaltera en faveur de la
victime. N'est-ce pas un premier duel et son aurole de bravoure qui la
conquit. Au contraire, s'il blesse le mari, elle l'aimera pour son
triomphe. Oh! la logique des femmes, comme il la connat.

Machinalement, sous les couvertures, il refait du poignet, du pouce, les
feintes apprises. Sans doute l'adversaire aura le jeu sec de l'arme et
l'pe thorique. Par ce dgag il lui joindra la poitrine, le ventre
par cet autre. Et s'il commet la sottise de se dcouvrir par un coup,
on lui mnage certaine riposte...

Puis, dfile le rappel de ses combats d'honneur, Cluseret faillit le
transpercer il y a deux ans... Si le mari de Marceline le tuait? Non,
c'est une chose rare ces accidents. D'ailleurs, il aura men joyeuse vie
ces cinq dernires annes. Que de matresses, mes enfants, que de cocus
et quelles noces!...

La mort? Le nirvana sans doute, le complet repos des phnomnes. Ou,
avenir terrifiant, une multitude de petites existences, d'tres
minuscules qui naissent de la dcomposition; et la mort ce sera la vie
infiniment multiple, avec toutes les douleurs, attnues pourtant, et
mises au point psychologique de ces larves. Quelle destine: des joies
et des dsespoirs de microbes!

La mort, est-ce la ngation absolue? L'inconcevable, alors? Car, si
l'absolu se pouvait concevoir, il s'tablirait un rapport entre lui et
le concevant, c'est--dire que l'absolu serait relatif, proposition
contradictoire. Oh! stupidit immense des hommes.

Penser que la philosophie officielle raisonne encore dans son ineptie
bate, sur l'absolu inconnaissable...

Sonne deux fois le cartel. Il reste encore quatre heures  dormir; et le
sommeil s'impose absolument ncessaire pour se trouver dispos le matin.
Au reste, il est trs calme, trs brave. Une dernire fois Doriaste mime
dans le vide la botte sur laquelle il compte. Il s'y peut fier
dcidment, et, comme il ne se dcouvre jamais...

Et il s'estime un trs chic type: des amours, des duels, du talent et
une complte indiffrence pour les hochets de gloire.


VIII

Longchamps, le matin. La pluie striant de rayures fragmentes l'enfilade
des tribunes vides. Et la pelouse plotte. Doriaste prouve son pe. Le
mari enlve ses manchettes et, fbrile, ne parvient pas  boutonner son
gant. Il dut souffrir affreusement, ce noble. Ses yeux paraissent
glauques; ses cheveux gris sont tout bouriffs et, dans sa figure, les
rides frissonnent.

Le jeune homme remarque qu'il le gne  l'examiner ainsi. Lui-mme se
sent trs vigoureux, un robuste mle, et il se compare en soi aux hros
cossais de Walter Scott; et son pe, il la nomme muettement claymore.
Puis, tout entier, l'accapare le soin de prvoir quelles seront les
premires passes. Et les prparatifs ne se terminent pas. Les tmoins
causent sans agir.

Un lger malaise lui resserre les entrailles et la gorge. Alors, pour se
distraire d'apprhensions vagues qui, subrepticement, l'envahissent, il
s'intresse aux passants matineux, groups proche. Il y a un garon
boucher robuste, les hanches enveloppes de toiles sanglantes, la tte
fixe sous une corbeille grasse. Un hussard, en petite tenue, maintient,
par le licol, deux chevaux dont les yeux noirs roulent inquitement. Sur
la route, prs le moulin, un maracher arrte sa voiture et le vent
souffle dans sa blouse que brunit l'averse. Et les tmoins:--Allez,
messieurs!

La figure verdtre du noble perue  travers le trs rapide cliquetis
des armes. Et sa lame qui, sans cesse se drobe, et repasse, et remonte,
menaante, et vue seulement par un reflet mince qui vire.

Doriaste s'encolre impatiemment; son amour-propre se blesse  chacune
de ses bottes pare. La sensation d'un coup violent et froid dans le
coeur. Et les tribunes accourent tournoyantes pour l'craser. Et du
noir. Plus rien, sinon une morsure  gauche. Nat un calme doux. Vers
l'infini, une lueur plotte, fulgure, diminue, s'teint.


IX

... Dans _le Sphinx_, l'article de premire colonne intitul: _Paul
Doriaste_, est encadr de noir.




LE LVRIER


I

Depuis la mort de son mari,--il y aura un an vienne la vendange,--la
comtesse Diane de Gorde vivait solitaire et inconsole dans le vieux
chteau tristement assis au bord de l'tang. Servie par des domestiques
taciturnes, assiste par son confesseur qui lui prchait, mais en vain,
la rsignation vanglique, elle passait sa vie  pleurer son bonheur
irrvocablement vanoui, le coeur perc de sept glaives.

De haute ligne et d'une beaut fine de pastel ancien, elle s'tait
marie un peu tardivement,  vingt-quatre ans, au comte de Gorde, beau
jeune homme d'une trentaine d'annes, galant  la mode exquise
d'autrefois, amateur enrag de vnerie, vrai gentilhomme franais et
point anglomane. Courtise plus que toute autre,  cause de son rang et
de sa beaut, la comtesse de Gorde sut par un tact subtil et une
conduite irrprochable dcourager la fatuit des hommes et dsarmer la
mdisance des femmes.

Elle ne cachait pourtant pas, la belle Diane, sous sa gorge divinement
moule, la glaciale indiffrence pour les amoureuses extases, de son
homonyme l'antique chasseresse. Se sentant du sang de bacchide dans les
veines et trop d'orgueil et de dvotion dans l'me pour se salir
d'adultre, elle prfra tuer littralement son mari par ses caresses
inexorables. Ce fut pendant cinq ans une vie d'affres et de dlices: les
flambeaux de l'amour brlrent jusques  la torchre autour d'un
catafalque. Elle le regarda s'teindre, le coeur ulcr de remords, mais
impuissante  commander  la rbellion de ses sens. Et lui, dj touch
par la mort, il revenait encore, un mlancolique sourire sur ses lvres
plies et du bonheur au fond de ses yeux agrandis par la fivre, il
revenait, encore et toujours, respirer les lys de ce corps de desse,
ces lys plus mortels que la fleur du mancenillier. Ainsi par un
crpuscule d'automne, comme les feuilles mortes commenaient  tournoyer
le long des boulingrins jaunis, il rendit l'me dans un dernier baiser.


II

Pendant les premiers mois qui suivirent la mort du comte, le dsespoir
de Diane fut tel qu'on eut  craindre pour sa raison. Peu  peu pourtant
sa douleur s'apaisa, et une prostration muette suivit l'exaltation
dlirante. Avec l'accalmie relative des regrets, la nature reprit ses
droits: l'exaspre fermentation des lancinants dsirs se mit  battre
de nouveau dans ses veines de femme _chaude_, ses nuits furent hantes
par de hideux cauchemars que d'extnuantes mortifications monastiques ne
parvinrent pas  exorciser. Souvent, rveille en sursaut, en butte 
des tentations hallucinantes, elle tombait  genoux devant la niche de
la Madone, implorant, avec des sanglots, l'absolution de l'inconsciente
frnsie qui lui brlait le sang, ou bien encore, aprs avoir err comme
une apparition dsole par les sombres corridors du chteau, elle
passait la nuit jusqu'aux premiers rosissements de l'aube, dans le large
priptre ouvert sur l'tang o pleurent les sarcelles, debout, son
front fivreux contre le marbre des colonnades, aspirant avec avidit le
vent charg de brume. Honteuse, elle se surprenait  convoiter les bras
musculeux des jardiniers ou les mollets charnus des valets de chambre.
Parfois, elle pensait aussi  se remarier. Alors un fantme connu, trs
ple, avec un doux sourire plein de reproches, se dressait devant ses
yeux pouvants, pour lui rappeler qu'elle lui avait jur  son lit de
mort de ne jamais laisser souiller sa couche par un autre homme.

Ainsi, l'oeil cercl de bistre, le facies tortur par de nvriques
spasmes, elle languissait et s'tiolait, cette Mimalone condamne au
clibat par un serment irrvocable.


III

C'tait par un aprs-midi de la fin-printemps. Le ciel, dans la chaleur
torride, semblait une fournaise chauffe  blanc; les libellules
maraudaient par les nymphas des eaux figes, les nids s'gosillaient
dans les claires frondaisons; une langueur amoureuse passait dans l'air
alourdi.

La comtesse Diane, mlancoliquement accoude  sa fentre, laissait
errer ses regards distraits par la campagne verte. Soudain une scne
inopine attira son attention. Derrire un buisson bas de caryophyles,
Tom et Giselle, ses lvriers favoris, se copulaient librement au soleil.

La comtesse ferma la fentre et rentra rveuse.

Depuis ce jour-l, Tom, le beau lvrier d'cosse, gorg de friandises,
ne quitte plus sa matresse. Diane a presque repris ses fraches
couleurs d'autrefois. Et, lorsqu'elle va, deux fois par jour, orner de
thyrses de roses blanches la tombe de son mari, elle s'agenouille et
prie, en rptant avec conviction: Je jure que jamais un autre homme ne
souillera notre couche.




_Deuxime Soire_




_La Haye gris de perle o se fondent les faades closes. Poudroye au
znith la blanche incandescence d'un soleil pierrot. A travers les
mirances du lac, coeur de la ville, les maisons doubles  pic se
fuslent vers les aqueuses profondeurs._

_Casqu de cuir, la face ronde, bistre et rase, sauf l'unique barbiche
en pinceau, un pcheur offre aux repltes boutiquires des phoques
vivants. Et dans les mannes qu'il dsigne, c'est d'huileuses luisances
sur les btes oblongues, sur leur pelage de souris, et de petits yeux
doux qui s'effarent, et de flines moustaches._

_Au fond du landau pers se ploye Miranda gisante, songeuse: des formes
graciles, insexues. Elle laisse pendre au dehors une de ses mains haut
gantes de chamois; l'autre effile l'ultime mche de sa natte blonde,
blonde ainsi que du chanvre nouvellement roui. Et la natte paisse lui
sinue prs le cou, prs l'oreille exsangue, minuscule, o pas un bijou
ne se darde. Mais deux saphirs agrafent le col roide de sa robe en
peluche couleur de fer. Et, aux cassures des plis, l'toffe met des
lueurs de clair acier. Ce qui la sertit comme d'une armure jusque son
nigmatique visage burnen. N'apparaissent point ses pieds sous la peau
d'ours brun qui, depuis les genoux, la couvre._

_Hors la ville. Les juvniles bouleaux s'rigent blancs sur le tapis
roux des pelouses. Un feuillage poudrederiz qui de haut, coquettement,
et semble voir, et frissonne. Comme un boudoir aux multiples colonnes
blanches, aux moquettes rousses. Sans oiseaux. Silencieusement._

_Dedans. Le Vyverberg. Ses arbres massifs qu'unissent les branches
touffues. Le soleil s'y tamise, choit, macule le sol de taches
violettes, d'un violet violet si peu, mauve presque. Et les maisons
rougetres regardent par les chssis de leurs fentres blanches ainsi
que par des yeux quadrangulaires, des yeux de statue, sans pupilles._

_Sous une vitrine de muse, les maux de Limoges et leur lectrique
blafardise, et leurs ciels orageux aux tons d'encre crase; plus loin,
la canne d'un historique monsieur avec pomme en porcelaine de Saxe._

_De Rembrandt: un rayon saure qui glisse dans un temple fantastiquement
brun, un rayon saure o se lve la main du grand prtre en dalmatique
d'orfroi, o parat la Vierge en habit d'azur, et Simon qui offre un
Jsus chair, et saint Joseph porteur de colombes._

_Les dunes. De montueuses ondulances blondissantes; accroupies et rondes
comme les croupes d'un btail gras; et presses en un grand troupeau;
innombrables._

_La mer. L'immense nue; et qui bave. Dans sa peau d'argent des madrures
s'talent meraude, comme des prs; o parfois surgissent des crtes
savonneuses qui vont et s'panchent._

_Et par-dessus s'incurve le firmament, la toujours incommence page
blanche._

_Miranda descend. Aux bras de ses chers initis elle s'appuye et ses
lvres rostres sourient  la fracheur bruissante de l'air; et ses
sourcils broussailleux, ples, se froncent  la gifle sale de l'embrun.
Elle dit. Sa voix de l'Ailleurs, trs basse, domine la grondante mer._

_--Il me plat que ci nous seyons et que nos yeux se prlassent 
contempler cette bouillonnante folle qui veut sortir toujours
d'elle-mme, s'efforce et ne peut... l'humaine! tandis que vous me lirez
des contes dans le blanc Eucologe. Voici que je vous ai convis  la
symphonie des septentrionales blancheurs._

_Et c'est la transfiguration blanche des choses. Un illuminement s'lve
 l'extrme limite des flots; et il s'pand. En toutes les teintes il
s'immisce et transparat. Mme les brumes gris de perle, vers la ville,
il les gouache de blancheurs lactescentes. L'cume des vagues semble des
claboussures de craie, et des lueurs blanches se glissent aux flancs
rebondis des barques goudronnes, aux rondeurs des vergues et des mts.
Elles posent lourdes sur les cornettes empeses des matelotes; elles
ternissent l'argent qui brille au loin tendu sur la nappe de mer
ensoleille._

_Parmi les maisonnettes de plaisance construites en bois dans les dunes
et dont les maigres jardinets s'tiolent derrire les paillassons qui
les protgent des sables, il se prsente une demeure basse, 
pristyle._

_Miranda pousse la barrire de bronze ouvrag, et aux fleurs
marcescentes du minuscule parterre elle laisse un pitoyant regard._

_L'intrieur de l'unique salle tout en sapin vernis qui mire comme une
laque. Miroir froid et sombre, aux perspectives crpusculaires o
s'trcissent les profils des tres._

_Des fourrures blanches, blanches et grises de monstres polaires cachent
le plancher. Les pas y plongent. Une portire de velours blanc lam
d'argent tombe et se plisse pleine d'ombres bleuissantes._

_Du ct de la mer ce n'est qu'une glace sans tain encadre de soie
neige. Et sur des trteaux de sapin vernis, des fourrures encore, des
lits de fourrure pour le repos._

_Miranda retire ses gants qui tombent ainsi que des oiseaux tus; et
gisent._




LA FANZA


I

Elle se faisait appeler, dans le monde de la haute noce, du nom
italianisant de la Fanza,  cause de son teint qui semblait bruni par
le soleil de Naples et de ses larges prunelles noires qui vous
assassinaient, au coin des carrefours, comme des escopettes dans les
fourrs des Abruzzes. Elle tait ne pourtant dans le dpartement de
l'Indre-et-Loire, o on la maria ge de seize ans  peine  un certain
Verdal, avou honorable et quinquagnaire, qui la laissa, au bout de
quatorze mois de mariage, veuve avec un petit garon sur les bras et
dans une situation de fortune trs problmatique. Quelque temps aprs,
lasse de cette vie de province triste et monotone, hante par des rves
de luxe et de jouissances faciles, elle se laissa emmener  Paris par un
sous-prfet dgomm, qui bientt l'abandonna pour pouser la fille d'un
riche marchand de la rue du Sentier.

Comme ses vingt ans venaient d'clore, que ses grands yeux piquants
emportaient le coeur, que sa chevelure, sans lui battre les talons, lui
devait bien descendre plus bas que les hanches qu'elle avait rondes et
dansantes, les occasions de jeter le peu de bonnet qui lui restait
par-dessus les cabarets  la mode, ne lui manqurent pas. Elle fut tout
de suite cote trs haut  la Bourse de la galanterie, et les
respectables baronnes, qui font si fructueusement la traite des blanches
au nez et  la barbe de la police, lui proposrent des affaires d'or.
Bientt tout pacha fuyant la pendaison, tout boyard en train de manger
ses terres, tout rastaquoure et tout philosophe du tapis vert ayant
quelques prtentions au respect de ses contemporains, brigua l'honneur
de dposer des poignes de louis sur le marbre rose de la chemine de sa
chambre  coucher. Elle eut son htel tout comme une actrice  _onze
cents_ francs d'appointements, des valets en culotte courte et des
cochers d'une obsit invraisemblable.

Alors commena pour la belle Fanza une priode de splendeur qui dura
plus de dix ans. Ce fut l'histoire banale de toute jolie fille tombe
sur le pav parisien avec trs peu de scrupules et beaucoup de poitrine.
Elle eut des toilettes ruineuses, des chapeaux extravagants, des toffes
orientales  faire loucher un shah, dans son salon, et dans son boudoir,
des glaces de Venise bordes de pierreries pour y admirer la chute
majestueuse de ses reins. Elle eut mme de l'esprit, de cet esprit
soi-disant parisien qu'on trouve en suant des crevisses dans
l'atmosphre fade des cabinets particuliers. Les jeunes pschutteux,
avides de gagner leurs perons, et les vieux viveurs, jaloux de leur
renomme conquise, se disputaient la gloire de payer ses notes de
couturier, ses villas  Nice et ses cottages en Normandie. Bref, au
milieu de toutes ces griseries de la victoire, elle doubla, sans s'en
douter, l'poque lamentable des rides opinitres, des dents branlantes,
et des cheveux qui s'en vont tristes comme les feuilles d'automne. A
vrai dire, elle avait pleinement le droit de ne pas s'en douter, car,
malgr ses trente-quatre ans, sa peau tait parfaitement lisse et
marmorenne, ses dents d'une blancheur insolente, et, de sa charmante
tte de vierge du Giorgione, tombaient des cascades de cheveux capables
de dfier les peignes les plus meurtriers.

On se souvient que la Fanza avait un fils de son mariage. Cet enfant
fut lev par une vieille tante. Sa mre le vit une seule fois  l'ge
de huit ans, puis elle ne s'occupa de lui que pour envoyer quelque
argent et des lettres pleines de cette fausse sentimentalit commune aux
filles. La vieille tante, voulant cacher au fils la conduite de sa mre,
l'avait fait engager dans un rgiment d'Afrique, o il tait  dix-neuf
ans sous-officier. S'tant distingu lors de la dernire insurrection,
il obtint la mdaille militaire, mais par malheur ses blessures
l'obligrent de quitter l'arme. A cette nouvelle, la Fanza se sentit
prise d'une subite et incommensurable tendresse maternelle, et elle
rsolut de renoncer aux douceurs de l'amour salari pour consacrer le
reste de son existence au bonheur de cet enfant abandonn. Aprs avoir
vendu son htel, ses bijoux et ses attelages, elle se retira, en
Touraine, dans une proprit offerte jadis par un dput de la droite.
Voil comment la belle Fanza redevint Madame Verdal, veuve d'un honnte
avou, mre de famille exemplaire, dame pieuse et charitable.


II

Philippe tait un beau jeune homme de dix-neuf  vingt ans,  la
moustache fine, avec une taille de demoiselle, et des yeux de colombe.
Ne se doutant gure du pass de sa mre, qui inventa mille ingnieux
mensonges pour lui expliquer leur trop longue sparation, il se mit 
l'adorer avec toute l'ardeur d'un coeur rest ferm jusque-l aux
expansions familiales. La Fanza, de son ct, tait littralement folle
de son fils, de son beau Philippe.

La proprit o l'ancienne courtisane rsolut d'expier ses pchs
mignons tait une charmante villa aux contrevents verts autour desquels
couraient comme des reptiles les volubilis et les capucines au calice
sanglant. Un petit bois croissant  l'aventure l'enveloppait du mystre
exquis de ses ombres fuyantes. Dans le recoin le plus obscur, sous le
parasol d'un grand polonia, les gazouillis des piverts se mlaient au
tintement de l'eau que l'urne d'une nymphe versait dans le petit bassin
de marbre rong de mousse et de jaunes lichens.

La mre et le fils menaient l depuis plusieurs mois une vie douce et
paisible. Ils avaient l'un pour l'autre des petits soins frisant parfois
le ridicule, des tendresses excessives entrecoupes de feintises de
bouderie. La Fanza avait compltement oubli son existence d'autrefois:
les tribunes des courses et les baignoires des petits thtres, les
cavalcades dans les Pyrnes et les parties de yacht  Trouville, les
grands dners dans son splendide htel du parc Monceau, et les petits
soupers au cabaret, o les carafes de champagne et les chartreuses de
toutes couleurs rendaient les innarrables boudins plus btes que
nature. Elle avait mme fini par se figurer trs sincrement avoir t
toute sa vie une sainte femme.

Cependant, malgr toute leur tendresse mutuelle, l'intimit, cette
intimit franche et pleine d'abandon, entre la mre qui a fess son
enfant et l'enfant grandi sous les jupes de sa mre, ne venait pas. Et
c'tait naturel. La Fanza avait vu son fils, depuis sa fugue avec le
sous-prfet, une seule fois comme on sait,  une poque o l'enfant
n'tait encore qu'un moutard. Elle le revoyait tout  coup grand jeune
homme avec des moustaches terribles et une balafre martiale sur la
tempe. Pour le fils, la mre tait une trangre, on aurait pu dire
qu'il la voyait pour la premire fois. Aprs cela, on s'expliquera
facilement pourquoi se surprenaient-ils par moment  se dire _vous_, 
avoir dans leurs relations des rserves incomprhensibles et des
politesses inutiles.

Madame Verdal avait dpouill la Fanza, l'htare tait dfinitivement
morte en elle. Sa toilette fut svre: des robes de soie noire avec
garniture de jais. Trs peu de bagues et des boucles d'oreille d'une
ravissante modestie. Elle adopta pour coiffure les bandeaux plats et eut
pour tout fard l'honnte poudre de riz. Avec une pareille conduite et
des rentes trs srieuses, on s'imagine que les voisins de campagne ne
pouvaient pas lui refuser leur estime.

Parmi les belles relations de l'ex-courtisane, il faut placer, au
premier rang, la famille Mouflet, compose du papa variste Mouflet,
ancien notaire, provincial insipide atteint d'une manie incurable de
calembredaine; de la maman Olympe, femme honnte et respecte, qui
n'avait eu pour amant que les trois ou quatre clercs de son mari, et de
leurs trois filles, pas mal tournes, ma foi, pour des filles de
notaire.

Mademoiselle Clmentine surtout, l'ane du couple Mouflet, et t mme
fort bien de sa gracile personne, sans ces odieuses robes de vigogne
caca d'oie sorties de la boutique de quelque Worth de sous-prfecture.
Deux grands yeux effars sous un casque de cheveux d'un chtain
convenable; avec a, une gorge de dix-sept ans qui avait l'air de
vouloir tenir ses promesses.

L'ex-courtisane et la famille du notaire allrent souvent les uns chez
les autres pour prendre des tasses de th, jouer aux jeux innocents et
fausser quelques airs d'opra sur des pianos plus ou moins mal accords.
Philippe, qui n'avait pas appris  tre difficile en matire de toilette
dans ses chasses au Kroumir, trouvait fort  son got la robe vigogne de
Mademoiselle Clmentine, tout en lui prfrant les trsors qu'elle
cachait. Mademoiselle Clmentine, de son ct, ne se sentait pas une
insurmontable aversion pour les moustaches brunes. Inutile de dire que
le couple Mouflet dcouvrait tous les jours de nouvelles qualits au
fils unique d'une mre jouissant d'une rente de cinquante mille livres.
On se faisait donc la cour honntement, sous les yeux de la Fanza, qui
ne se doutait de rien.

Un soir de juillet, la famille Mouflet se trouvait runie au grand
complet, dans la salle  manger de l'ex-courtisane. Aprs quelques
polkas tapotes par la cadette et des propos oiseusement changs, le
tabellion proposa, vu la chaleur insupportable de l'atmosphre, une
flnerie sous les frondaisons rafrachissantes du jardin. Toute la
socit accepta avec empressement.

La soire tait superbe. La pleine lune brillait comme un louis d'or
fantastique dans un ciel sans nuages. Ils se dispersrent par les alles
o s'allumaient parfois, dans la mousse, des vers luisants.

La Fanza cherchait son fils depuis quelques minutes, lorsqu'elle crut
distinguer dans le recoin le plus sombre du jardin, sur un banc de
pierre, deux ombres enlaces. Elle s'arrta, aux aguets. On aurait dit
vraiment qu'un bruit de baisers se mlait au clapotis de l'eau tombant
dans les vasques de marbre. Retenant son souffle, elle avana jusqu'au
banc de pierre, derrire une haie de rosiers rouges. Son fils Philippe
tait en train de murmurer les choses les plus douces  l'oreille de
Mademoiselle Clmentine.

Alors un sentiment trange envahit le coeur de l'ex-courtisane; elle eut
un moment de vertige, puis ses prunelles se dilatrent et, suffoque de
colre, se dressant de toute sa hauteur devant les pauvres amoureux
compltement ahuris, elle apostropha Mademoiselle Mouflet en des termes
virulents:

--Elle tait vraiment bte pour ne pas s'tre aperue depuis longtemps
qu'on venait l pour lui voler son fils. Avec a qu'elle donnerait son
argent pour nourrir un notaire tar et ses tranes de filles. Et la
mre Mouflet donc, une pas grand'chose qui couchait avec ses
domestiques! Tout le monde le savait dans le pays. Ils feraient bien
tous ces pans de ne plus mettre le pied chez elle, elle les flanquerait
 la porte  coups de balai...

S'oubliant compltement dans sa colre, Madame Verdal redevint la
cascadeuse d'autrefois et accabla la famille Mouflet accourue au bruit
de la dispute des plus ordurires invectives.

M. Mouflet emmena sa femme et ses filles mortes de peur, aprs avoir
rpondu par une tirade indigne.

Philippe se tenait debout, les yeux hagards, ne comprenant pas.

La Fanza rentra chez elle dans un tat d'exaspration indescriptible.
Elle pleura, sanglota, se roula sur le tapis, la bave aux dents. Puis,
se levant soudain, elle se mit  embrasser son fils  pleine lvre, en
riant comme une folle.


III

Aprs une bouderie de quelques jours la mre et le fils se
rconcilirent avec un regain de tendresse. Et ce furent tous les jours
de longues promenades  travers champs d'o l'on revenait pareils  des
amoureux de la veille, avec des touffes de gents plein les mains. Le
matin, ils partaient des heures entires  cheval, sous bois, et le soir
par les clairs de lune romantiques, ils allaient rayer en canot les eaux
calmes d'un tang voisin. Chose curieuse! Depuis l'aventure du jardin,
un changement notable s'opra dans les habitudes de la Fanza. Brisant
avec l'attitude svre adopte depuis sa conversion, elle jeta aux
orties le froc inlgant de la femme honnte pour arborer de nouveau les
toffes ruineuses aux couleurs voyantes, les chapeaux aux plumes
d'autruche et les gants de peau de daim trs montants. Les bijoux dont
elle n'avait pas voulu se dfaire, furent retirs de leurs crins de
velours grenat pour parer ces mains longues et fines et son cou royal.
La poudre de riz ne suffisant plus  son embellissement, elle s'est
souvenue des fards subtils et des aromates prcieux qui donnent la
jeunesse. Elle eut des soins particuliers pour la toilette des dessous
dont elle savait toutes les perfidies: des dentelles anciennes sur des
chemises de soie, des bas rose ple  bouffettes o les diamants dardent
les feux de leurs facettes. Le mobilier modeste de sa chambre  coucher
et de son boudoir fut compltement chang. Se ressouvenant du faste
excitant de son alcve de courtisane, elle s'entoura de meubles bas et
moelleux qui enlacent comme des bras voluptueux, de tissus syriens, de
tapis de Karamanie et de peaux mouchetes de tigre o frtillent les
pieds nus tendus aux baisers vibrants. Des parfums brlrent
continuellement dans des cassolettes aux riches ciselures et des
brasses de roses blanches mlrent leur dernier souffle aux tideurs
des troncs d'arbres crpitant dans la haute chemine.

La toilette de son fils l'occupait aussi normment. Elle disait: a
n'est pas chic, ou, a t'habille bien; cette redingote fait des plis
dans le dos, ou, ce veston te sangle bien. Elle lui faisait la raie et
lui passait ses moustaches au cosmtique tout comme  ses amants de
coeur du temps qu'elle tait entretenue par des financiers obses.

Parfois, le soir  des heures indues, elle l'appelait dans sa chambre 
coucher, et l, aux clarts vacillantes des bougies roses, son corps
sculptural  peine abrit par la chemise de batiste aux chancrures
hardies, se campant d'aplomb devant la haute glace de son armoire en
bois des les et faisant saillir ses seins blouissants et la courbe
insolente de ses reins de statue elle disait  son fils, avec des
regards incitants:

--N'est-ce pas que je suis belle encore! N'est-ce pas que tu serais fou
de moi si je n'tais pas ta mre?

Puis elle riait aux clats en faisant scintiller la splendeur burnenne
de ses dents de fauve. Nonchalante, enlaante, onduleuse et fline, elle
venait s'asseoir sur les genoux de Philippe, qui, la rougeur au front et
de la luxure inconsciente dans l'oeil, osait  peine la regarder. Aprs
avoir pendant quelques minutes tortill les moustaches de son fils,
bais ses lvres plies et ses cheveux soigneusement calamistrs, elle
se roulait sur la peau de tigre qui lui servait de descente de lit,
croquait quelques biscuits, vidait d'un trait un verre de porto, puis
d'un bond de gazelle s'lanant sous les draps bords de points
d'Angleterre, elle fermait dlicieusement ses paupires lisses aux cils
longs et frisottants, disant avec un lger remuement de lvres:

--Allez vous coucher, monsieur, il est tard et j'ai sommeil!

Quant au pauvre petit coeur de Philippe et  ses nerfs rvolts, leur
tranquillit tait dfinitivement trouble. Il partait souvent, avant
l'aurore, sur des chevaux rtifs, par les plaines, sans trop savoir le
but de ses courses aventureuses, ou il allait tirer les canards sauvages
pendant des journes entires dans des marais typhodes. Inquiet,
fantasque et irritable, il cherchait depuis quelque temps des motifs
ridicules de fcherie  sa mre, disant que cette vie d'oisivet
finissait par l'exasprer, que c'tait honteux pour un jeune homme de
son ge, qu'il retournerait au rgiment _pour sr_! Puis, c'taient des
scnes attendrissantes, des larmes, des pardons implors, des
protestations d'amour filial suivis de longues caresses et de baisers
pms sur la bouche.


IV

Ce jour-l, ils avaient dn--une fantaisie de la Fanza--dans le petit
boudoir tendu de satin mauve. Un triste crpuscule ple filtrait 
travers les vitres de l'troite fentre. La Fanza avait dit: N'allumons
pas les bougies, cette pnombre est bien douce. Lui s'tait tu avec un
sourcillement vague. Des senteurs de magnolia flottaient dans l'air
paissi. Elle alluma une cigarette de dubque, lui sa pipe de troubade.
Prs de dix minutes s'coulrent dans un silence embarrass.

La Fanza, sans dtourner la tte, dit:

--Vous tes soucieux?

--Non.

Quelques minutes de silence encore. Soudain, raidissant ses membres dans
un effort suprme, la Fanza tomba sur les genoux de son fils et,
l'enlaant furieusement, elle lui dit presque sur les lvres:

--Philippe, tu ne m'aimes pas!

Il baissa la tte sans rpondre. Alors, elle se leva d'une secousse
brusque, marcha fivreusement par la chambre; puis, s'arrtant net, elle
dit d'une voix sourde:

--Oh! mon Dieu, que c'est affreux! Il faut que a finisse. coute-moi,
Philippe; tu le vois, tu le sens, je t'aime; et ce n'est pas l'amour
d'une mre que j'ai pour toi, mais d'une femme prise, d'une matresse,
entends-tu? Oh! oui, je te veux et tu seras  moi!

Elle ricana comme une insense, puis elle reprit:

--Je suis ta mre; aprs? la belle affaire! Est-ce que je te connais,
moi? Je t'ai vu  sept ans une seule fois; tu es un tranger, un joli
garon, et tu m'as tourn la tte... Avec a que tu ne me dsires pas,
toi! Mais regarde-moi donc, je suis belle comme  vingt ans! Ah mais, il
y a la morale. Oh! la morale! Je m'en moque! D'ailleurs tu ne sais pas,
ta tante t'a tout cach... j'ai t... entretenue, j'ai t... cocotte,
comme on dit! Tous mes biens, tes biens viennent de l... Tu n'aurais
pas le droit de faire le scrupuleux. Nous sommes dans la boue, Philippe,
restons-y...

Il la regarda stupfait. Elle continua, de plus en plus surexcite:

--Tu m'as vue en chemise, tu sais que j'ai une poitrine superbe que des
princes payeraient au poids de l'or... Nous allons tre heureux, mon
Philippe. Veux-tu? Oh! je t'aimerai va, et nous mourrons ensemble...
d'amour...

Elle se rua sur son fils avec des gestes de Mnade, et, l'emportant dans
ses bras nerveux, elle se roula avec lui sur la chaise longue, lui
soufflant au visage la griserie de son haleine. Il se sentit perdu dans
un anantissement voluptueux. Puis, soudain, se dgageant de cette
treinte dans une crispation dsespre de sa volont, debout et
roidissant le jarret, il regarda autour de lui avec des yeux hagards.

La Fanza absolument hors d'elle se rejeta sur son fils. Alors, les
traits contracts, la bouche effroyablement crispe, Philippe saisit un
poignard japonais dont la lame effile brillait sur un guridon aux
plaquis bizarres, et la frappa violemment au cou.

Elle tomba sur le tapis, sans un cri, en perdant des flots de sang.




EN GARE


Encore quatre minutes.

Le brigadier glissa sa montre d'argent entre deux boutons; l'autre
gendarme se leva, balanc par le mouvement du train, forc  se
maintenir contre le matelassage du compartiment. Au prvenu, le
professeur Lucien Tordrel, cette annonce de la gare proche fut un
soulagement. Douai, la cour d'assises, cela voulait dire la fin de la
dtention prventive, des angoisses. Il rsume en lui-mme son
plaidoyer, il reprend les phrases chefs qui en seront les points de
repre. Amplement construites  la manire de Bossuet, elles rsonneront
puissantes sous le plafond sonore des grandes salles judiciaires. Elles
diront d'abord la passion folle pour Alice, l'lve riche, les hardis
espoirs du rptiteur pauvre, ses respectueuses timidits. Alors les
priodes narratives iront amollies avec des tendresses dans les
substantifs, des motions dans les pithtes  la Zola, genre _Faute de
l'abb Mouret_. Lucien Tordrel s'imagine dj les dbitant, ple, droit
dans sa redingote svre, blanchie d'usure. Et il garera ce geste lent
vers l'auditoire, pour les dames.

Quant aux jurs, des parvenus, enfants de leurs oeuvres, eux aussi, ils
sympathiseront  ses obligatoires humilits de pdagogue misrable. L,
des amertumes, deux ou trois propositions mordantes  la Valls.--Sur
l'enlvement, peu de chose. En quelques mots trs simples, concis, il
s'avouera coupable: il appuiera ironiquement sur le terme technique
dtournement de mineure en homme qui estime la justice humaine une
stupidit invitable comme les averses imprvues ou... la chute bte
d'une tuile sur un chapeau neuf.--Pour le reste, la fin du plaidoyer, du
Proudhon, rien que du Proudhon, du Proudhon de toutes les oeuvres. Ce
passage dbutera par une croquade magistrale de la socit actuelle:
une moisissure. Il fltrira la rprobation hypocrite des amours
libres; et alors s'lveront les grandioses prosopopes de la
Prostitution et de l'Adultre. Et tout se conclura par un dilemme, le
fameux dilemme, un dilemme triomphal pos avec une fatigue dans la
gorge, en approchant le mouchoir des lvres par un geste automatique,
quasi-somnambulesque.

Certes, Tordrel ne laissera pas  l'ami Peyrebrune le soin de sa
plaidoirie. Cet avocassier sans talent bafouillerait en d'obscures
chicanes. Une condamnation d'ailleurs serait profitable: l'affaire
s'bruitera, la presse reproduira sa dfense; il entrera dans le
journalisme par la grande porte. Avenir superbe. Et il achvera _les
Veules_, des posies. Ce livre le posera, l'enrichira. Alice partagera
avec lui la gloire, le bien-tre, elle qui a tout sacrifi, famille,
rputation pour son amour. Peut-tre sera-ce un asservissement pnible:
traner partout cette femme avec soi?--Mais non: elle se montre
intelligente et dvoue.--A quand les dlices des premiers revoirs et
les frmissements infinis de leurs chairs nues?...

Aprs une succession de sourds tamponnements le train pose. Le brigadier
se penche  la portire; puis il prvient Tordrel:

--M. Peyrebrune est l.

Peyrebrune, le grand Peyrebrune, l'homme aux favoris blonds se
prcipite, serre la main de son ami, criant:

--Excellentes nouvelles, mon cher, une ordonnance de non-lieu.

--Comment?

--Eh! oui. La petite Alice a couch avec Bergelette, avec de Bovardy, tu
sais, le lieutenant de chasseurs, le pschutt du pschutt. Dans la
perquisition on a trouv des lettres d'un brlant, d'un incendiaire! tu
n'as pas ide...

Et il narre toutes les dmarches faites par lui pour obtenir cette
perquisition. Il parle, il parle, fier de son succs.

Lucien Tordrel sourit par contenance.

Aux premiers mots qui anantissaient l'arrangement de sa vie, son unique
passion, il s'est senti hors les choses, trs loin de tout, dans un
abandon. Les racontars prolixes de l'avocat sur les cascades de sa
matresse l'abrutissent, lui tuent l'avenir. Parfois il proteste:
Allons donc! aux dbauches trop invraisemblables. Et bientt il
n'coute plus, les paroles de son ami lui semblent adresses  un autre.

Cependant dans sa poitrine, dans ses membres un nervement s'exaspre,
rapide. Pris de rage, il projette:

--Sacre garce!

Et un spasme le secoue des pieds aux mchoires, se vient loger l, dans
les dents qu'il maintient serres. Tordrel se navre du discours et du
travail perdus, puis cette dsesprance,  la suite d'un pareil
scandale, il ne pourra plus donner de leons. La misre alors; ou bien,
aprs le triste voyage par les ocans mornes, la classe faite aux
ngrillons l-bas, entre quatre murs blanchis, loin de l'art, de la
clbrit, irrmdiablement.

Mais ces images trs vite se dissipent. Il ne pense plus qu' elle, 
son air languissant,  son enfantine moue. D'autres maintenant possdent
cette chair d'amante. Dans les garnis d'officiers, tendant sa bouche aux
moustaches aigus, il la voit, et il souffre de chaque pose qu'elle a d
prendre, de chaque membre qu'elle a dcouvert, impudique... sole
d'aprs les dires... Elle se dessine moqueuse devant son regard, sur la
bielle terne de la locomotive, dans l'eau qui pisse dru de la chaudire,
elle clate de rire avec le grsillement d'un charbon qui choit,
s'teint.

Une rage envahit Tordrel. Il lui pousse des envies de meurtre. Et
toujours la vision acharne d'Alice se laissant trousser les jupes.

Peyrebrune conte sans fin. Une histoire d'auberge, maintenant, o elle a
t surprise.

Lucien pense: Elle retira son corset en dgrafant le busc par le bas; et
sur le ventre, la chemise toute plisse apparut avec les seins pointant
au-dessus. Une odeur de propre, d'lgance s'est mise et, dans cette
chambre qu'il se reprsente toute imprgne d'elle, il ne se trouve pas,
lui. Elle, bte en rut, se livre aux embrassements d'un monsieur gn et
content de soi.

La poitrine de l'amant s'enfle et s'affaisse avec une douloureuse
prcipitation. De mauvaises sueurs le baignent, fluent de sa nuque le
long du dos. Ses articulations se contractent en un ramassis, en un
tassement de nerfs, en une tension de rage pour quelque effort norme.

--Sacre garce!

a le soulage ces _r_ qui sifflent entre ses mchoires serres. C'est un
peu l'puisement de cette inutile contraction qui l'treint, torturante.

En lui-mme un drame si vivant se joue que le monde externe lui semble
factice, artificiel, arrang: la verdure, terne; les arbres, bleus comme
dans les antiques paysages; le ciel, une lumire fausse, chimique; le
mchefer de la voie, un peinturlurage noir; les rails, des traits de
plume; les tunnels, une btisse de carton, un jouet.

Et il s'efforce  tendre ses ides ailleurs,  fuir l'pouvantable
fantme de sa matresse pme sur un divan sale prs un noceur en joie.

--Sacre garce!

Ensuite il s'attarde  lui deviner des tares,  la trouver laide pour se
btir un motif d'indiffrence. Des taches rousses lui maculaient la
gorge, le visage; son front avait des rides; mais ses yeux, mais ses
hanches, mais ses lvres, ses lvres dans la moustache du soudard!

Peyrebrune conte encore. Sous l'immensit vide du hangar les moineaux
batailleurs voltent, ppient. Il rsonne un cliquetis de clefs, le
roulement d'un chariot  bagages et, continue toujours, l'activit
agaante de la sonnerie lectrique.




_Troisime Soire_




_Au couchant, devers la Roche du Dragon, un dernier sillage ocre et
crte de coq. Puis la nuit sur les aulnes, les barques amarres, l'eau
virante et mtallique._

_La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine._

_Incitatrice et muette rampe l'ombre. Sur la rive et sur l'eau rampe
l'ombre incitatrice et muette._

_Des fredons l-bas_:

    _Fliesse, fliesse, lieber Fluss!
    Nimmer werd' ich froh!..._

_Un bateau remonte vers Cologne._

_Mlancolique le limbe de son fanal en l'eau virante se brise._

_Mlancolique le son fl de sa cloche contre les chos des combes se
brise._

_La terrasse est en surplomb sur le fleuve qui la mine._

_Des fredons l-bas_:

    _So verrauschte Scherz und Kuss,
    Und die Treue so!..._

_Incitatrice et muette rampe la nuit._

_Des fioles de vin du Rhin encombrent la table de noyer._

_--Voici notre th, cette vespre, dit Miranda en remplissant les coupes
dichromes  tige grle._




CRESCENDO


_MI_

Satisfait d'avoir vcu sans ennui les jours de sa permission, et
tracass pourtant de son retour  la caserne, Gustave Prescieux pntre
dans la gare et s'achemine par les groupes de voyageurs qui causent.

Sous les arcades de fer trs hautes, roulent les chariots  bagages et
bourdonnent les recommandations dernires; parfois claque le bruit
humide d'un baiser. Et la sensation d'un vide point le jeune soldat, la
navrance d'tre seul parmi la foule, sans un camarade pour les adieux.

Mme l'ami Lon a repris son travail le matin, malgr les fatigues de
leur nuit noceuse. Alors la vision reparat des filles qu'ils pilotrent
ensemble  la Boule-Noire, Augusta et Clmentine, deux belles brunes
trs drles et pas rapaces. Afin de perptrer cette fredaine, Gustave a
quitt son pre vingt-quatre heures plus tt que ne le contraignait son
ordre de route. Maintenant, de cette vigoureuse dbauche, de cette
manifestation virile qui l'enorgueillit, seuls les dplaisants souvenirs
le hantent: le tenace rappel d'une tare scrofuleuse en sillon sur le cou
d'Augusta. A peine, d'ailleurs, la remarqua-t-il dans l'intimit du
plaisir. Et il imagine encore son embtement chez le mastroquet du
boulevard Clichy, tandis que Lon, un ardent politique, grimaait de sa
face plotte et hurlait des injures contre les patrons, avec menaces de
les coller  la muraille, une fois pour toutes, au jour trs prochain de
la revanche. Lui, Prescieux, une fois libr du service, rgira sa
petite ferme en compagnie de son pre, sans autre matre. Et de la
rvolution il se moque. Vaines diatribes, cela, bonnes au plus  gueuler
devant les zincs pour se montrer crne.

Arriv  la consigne, Gustave s'explore les poches: un dcime est
exigible pour solder le dpt de sa valise qu'ils firent Lon et lui,
avant les ripailles, se trouvant dj sols. Mme il ne se rappelle plus
ce qui se passa; mais il n'a point d omettre son habitude de confier l
son bagage, chaque fois qu'il vient flner quelques heures  Paris.
Cette conviction le rassure, bien qu'il ne russisse pas  dcouvrir
dans sa veste neuve de civil le reu de la consigne. La percale des
poches encore empese et glissante aux doigts recle sans doute, en
quelques plis inaccessibles, le bulletin. Et, malgr tout, ce costume
accapare son admiration. Une fameuse emplette. Le pantalon bleutre,
trs large du bas, moule gracieusement ses cuisses solides et rondes, et
la veste commence par un grand collet rabattu qui dgage le cou.
Cependant, il ne retrouve rien; et il commence  s'nerver,  craindre.
La valise renferme son uniforme. Rentrer  la caserne en civil, c'est
encourir une punition svre.

perdu, agitant dans les goussets ses pouces et ses index, il ne ramne
que des enchevtrements d'inutiles objets. Sa feuille de permission lui
remmore les peines disciplinaires dont il deviendra passible. Il
retourne ses poches: des sous roulent jusqu'au milieu du hall prs les
guichets, sous les falbalas d'une dame. A leur poursuite il court; et,
comme il se baisse pour les ramasser, la dame a peur, sursaute,
l'appelle imbcile.

Cette insulte le peine.

Enfin, aprs beaucoup d'hsitations, il se dtermine  interroger le
garde des dpts, et il lui conte sa msaventure. Le garde, un gros dont
le ventre se bombe sous un gilet  boutons d'tain, se montre trs
obligeant. Gustave, invit  franchir l'tabli pour rechercher lui-mme
son bagage, s'lance avec la certitude de recouvrer son uniforme.
Rapidement d'abord, minutieusement ensuite, il furte dans les casiers.
D'envieuses vnrations le plissent devant les coffres luxueux dcors
de mtal poli. Aprs, il s'gare dans un ddale de caisses, d'normes
cadres en bois brut. Il se faufile, s'amincit, oublieux des prcautions
 prendre pour son costume dont le drap s'rafle aux coins saillants et
aux ttes de clous. L'image de sa valise, reconstruite trs exacte dans
son esprit, ne l'aide pas  l'apercevoir relle, et cependant il remue
de lourds fardeaux et il se congestionne le visage pour inspecter 
terre les colis quelque peu analogues au sien. Peines perdues. Il faut
sortir moulu, tout en sueur et inaugurer un autre genre de recherches.

Dans les estaminets, il passe et se renseigne, dans tous ceux o il a
sjourn la nuit. Par del les armures brillantes des zincs; par del
les carafons fixs dans les sextuples casiers de maillechort, les
limonadiers l'accueillent affablement, lui tendent pour une amicale
poigne de main leurs gros bras velus qui saillissent des chemises
blanches. A ses questions, tous s'intressent; quelques-uns se
tmoignent si aimables que Gustave juge obligatoire de consommer. On ne
retrouve rien.

Cependant une dfiance  l'gard de ces commerants rputs filous
s'engendre des espoirs dus. Sous les empressements, le simple dsir de
conqurir la pratique se devine. Et cette ide s'implante dans l'esprit
du militaire: on lui garde son uniforme pour le contraindre  rester 
Paris et  renouveler la noce qui enrichira ces gens. Aux dngations
continuelles et pareilles, il rpond avec colre. On finit par le mettre
 la porte d'un caf de Montmartre, brutalement.

Et l'heure du dpart immine; Gustave, dsol, court  l'embarcadre. L,
des terreurs l'empoignent. Il se trace le sergent dlateur, le colonel
brusque, le conseil de guerre impitoyable. Retourner chez son pre,
dserter, ce lui semble tre le prfrable parti.

Et passent deux gendarmes flanquant un tringlot qui tire sur son
brle-gueule, flegmatique. Prescieux songe: sa fuite servirait seulement
 accrotre la rigueur de la punition.

Abattu, terrifi, il s'affale au banc d'un wagon de troisime.--Le train
crache, siffle et tout cahote, par secousses.


_SOL_

La comparution devant le conseil de guerre s'impose certaine,
invitable, fatale. Pourtant, dans la vie civile, sa peccadille ferait
sourire sans courroucer. Et les institutions sociales qui astreignent au
dur asservissement de la loi militaire, il les maudit. Si encore ses
parents taient plus riches, il ne souffrirait qu'un an.

Il regarde dfiler les murs noircis et abrupts au long desquels
stationnent des suites de wagons. Des btisses surplombent jaunes,
minables, sans ornements, perces de fentres o des femmes cousent, o
fument des vieillards hves. Et il regrette n'tre pas femme ou
vieillard. La fume de la locomotive qui charrie des parcelles de
houille vers son visage le force  rentrer la tte.

Le compartiment lui apparat triste, pauvre. Les boiseries brunes se
tachent au fond de femmes en deuil et d'enfants barbouills; dans les
box tablis par les dossiers des bancs, des ouvriers s'endorment
recroquevills, le derrire tendant leurs culottes de velours. Aux
vasistas s'encadrent des coins de banlieue, des terres montueuses,
lpreuses de craie, hirsutes d'herbes rousstres; et des toits neufs
tout roses s'amassent jusque l'horizon sous des chemines industrielles
qui soufflent noir. La dsesprance affaisse Gustave dans son coin.
Tout, par ici, se dcouvre laid. Bien plus attrayante la ferme familiale
avec les caquetages raisonneurs des volailles qui picorent. Et sa
cousine au visage de propret miroitante, aux yeux de limpide faence se
dresse, vision charmeuse, liant les gerbes dans la pnombre de la
grange. Puis il l'imagine  l'curie, et ses bras blancs qui soutiennent
les seaux de barbotage. Et ses caresses sur les croupes chaudes des
chevaux qui pitinent. Puis encore il l'imagine au seuil de la maison,
tricotant, trs calme. On la lui promet en mariage pour plus tard, aprs
le service. Il l'aime bien. A se ressouvenir d'elle ainsi, d'elle, douce
et propre, il lui prend une envie de l'embrasser. C'est impossible, 
prsent. Les ordres brutaux, les injures des sous-off vont de nouveau
lui secouer ces chres indolences qui le prennent partout et le
possdent insensible par l'admiration muette de ses souvenances.

Une pluie striante gaze de gris les villages plats et les clochers
pointus, les rideaux d'arbres. Et la crainte du chtiment attendu
treint le jeune soldat. Un malaise engourdissant lui enfle la poitrine:
rester l, se laisser engourdir par une vague faiblesse qui le
sparerait du monde cruel, qui l'endormirait pendant les deux annes de
service encore  vivre, ce lui semble dsirable. Car l'existence est
dure... Lon ne se trompe pas tout  fait: un gouvernement aussi
canaille devrait tre abattu. Chose ignoble: par la seule impuissance de
payer un matre qui instruise, une somme qui dispense, il faut se faire
tuer pour les autres, les riches, les lches. Des indignations
surexcitent le soldat. Tout pour quelques-uns! Et lui, rien. De mme,
son costume si joli parat commun, tandis que les collants anglais, les
chapeaux ridicules, les savates pointues et les petits paletots si laids
s'offrent lgants et superbes par cela seul qu'ils vtent l'opulence.
L'argent vaut tout, dcidment.

Et le soleil dore la trame pluvieuse. Les corchures des carrires
s'claircissent. Au loin de lourds nuages mauves fuient. La campagne
s'gaie. Les herbes se redressent en secouant des gouttes brillantes.
Aux fils du tlgraphe des gemmes hyalines s'irisent. Gustave remet la
tte  la portire. Sur la voie largie les rails s'unissent par de
luisantes courbes, vont se perdre sous le hangar en verre o la lumire
s'crase, clabousse le bleu du soleil. A gauche, dans les feuillages,
les ardoises des toits et des clochers qui s'irradient dnoncent la
ville, la garnison.

Tout de suite, il descend, ayant rflchi: d'autres, avant lui,
commirent la mme faute. En expliquant la chose, on l'excusera sans
doute; c'est si simple. Et il se remmore l'allure insouciante du
tringlot qu'il vit entre les gendarmes, lors de son dpart. Il faut
imiter ce sang-froid, car on n'est plus un gamin.

Par hasard, le sergent Berdot, un compatriote, flne devant la buvette,
portant sous le bras le cahier du rapport. Prescieux l'aborde avec la
certitude de lui entendre communiquer un bon conseil.

--Eh bien, tu n'as pas de toupet! s'exclame le sergent.

--Si j'suis pas en tenue, c'est toujours pas l'envie qui m'en manque.

Et il narre. A mesure qu'il avance dans le rcit il juge sa faute plus
grave. Les gestes et les grimaces de Berdot, qu'il guette anxieusement,
signifient des blmes ou d'amusantes rflexions suscits par les
pisodes comiques, ils ne rassurent pas.

--Ce qu'il y a de plus simple, vois-tu, conclut le sergent, c'est
d'aller trouver le lieutenant. Justement je vais lui porter le rapport;
tu n'as qu' venir avec moi. Mais, tu sais, tu t'es fichu dans un sale
ptrin.

Plusieurs fois encore, Gustave Prescieux sollicite une rponse
encourageante. L'autre ne la donne pas, mais il met des potins de
rgiment; il cite des cas disciplinaires; il dit ses chances
d'avancement et commente les lubies des suprieurs. Le jeune soldat
ressent une haine pour cet homme arriv, certain d'tre reu 
Saint-Maixent. Il y a des caractres comme a, capables de tout endurer,
et bas. Par malheur, lui, se trouve tre d'une autre pte; il ne fera
point de platitudes, lui. Les diatribes du rvolutionnaire Lon affluent
en sa mmoire: un fameux bougre, ce Lon; aussi tous les patrons le
harclent comme le harclent, lui, tous les chefs. Et il voque les
nuits passes  la salle de police, les consignes au quartier pendant
lesquelles on arrache l'herbe des cours en regardant sortir tout
flambants les permissionnaires.

Les deux soldats longent les boutiques pleines de femmes bavardes et
gesticulantes. Au coin de la place, la claire vitrine d'une ptisserie
protge des gteaux crmeux, apptissants, des sacs de bonbons  faveurs
soyeuses, qui prsentent, sur leurs panses, des figures de dames
dcolletes et riantes. Et ce spectacle lui fait natre l'image d'un
intrieur en fte, la rminiscence de sages ivresses en l'honneur d'une
premire communion, celle de sa cousine. Il songe  la table illumine,
au gteau de Savoie supportant une figurine en pltre, nantie d'un
cierge et d'un missel. Un attendrissement lui brouille la vue des choses
et assourdit l'intermittente rflexion de Berdot: C'est tout de mme
une sale histoire. Maintenant, le jeune homme se complat  runir pour
un ensemble dlicieux les traits mivres de la premire communiante
toute ple en sa blanche robe, coiffe d'un bonnet vieillot qui enserre
la mince frimousse de fillette obstinment grave.

--Tiens, voil le lieutenant!

Et Berdot indique devant un caf des officiers qui causent et qui rient.


_DO_

Gustave Prescieux laisse le sergent s'avancer. Un trs jeune
sous-lieutenant reoit le rapport sans mouvoir la tte ni rompre la
conversation qui hilare ses collgues; puis, les paules encore
tressautantes, il feuillette. Quand il a fini, Berdot dsigne son
compagnon et s'explique, militairement immobile.

Et Prescieux, en tremblant, suppute les motifs capables de pallier sa
faute et ceux qui justifieraient son chtiment. Et toujours, la peine
lui semble invitable, par logique, bien qu'il possde la trs intime
persuasion d'une dlivrance.

Subitement, l'officier sourit et il lance cette exclamation mprisante:

--En voil un imbcile! Mais je n'y peux rien, moi, rien du tout. Que
voulez-vous? Tant pis!

Il lve en l'air ses bras galonns, nie que puissent tre utiles ses
bonnes intentions. Il appelle le fautif.

Aux questions de ses suprieurs, Prescieux rpond  peine. Son malheur
l'ahurit. Tout lui semble gal maintenant, rien ne le pouvant plus
secourir. Sans tenter une excuse il s'embarrasse en des explications
sincres. Et il se drobe aux regards apitoys, aux interrogations
bienveillantes, car il calcule qu'y rpondre serait un surcrot de
pnibles efforts sans but. Obstinment il fixe les yeux sur les
officiers en joie. A remarquer leur atroce indiffrence une rage
vindicative le mord. Ce lui est un soulagement lorsqu'il entend
conclure:

--Alors, qu'il aille se mettre en tenue et puis vous le conduirez en
prison: j'en suis fch pour lui.

Gustave repasse devant la ptisserie. Comme il regrette les heures o il
embrassait les paupires de sa cousine pleurant aprs les gronderies, et
dont les fines narines frmissaient. Il la revit plus jeune encore,
blotti dans la molle poitrine de sa mre, o, mordant des tartines de
confiture. Et leur got odorant revient  son palais; il prouve
l'instinct de s'en vouloir repatre. Par intervalle, il hoche un
acquiescement aux consolantes recommandations de son camarade, mais il
reste tout  fait inattentif aux descriptions de cellules, aux moyens de
frauder la consigne que le sergent confie en les ponctuant de
restrictions prudentes: Surtout ne dis pas que c'est moi qui te l'ai
dit.

Son existence d'antan dnue de dsirs irralisables comme de chagrins
rels il la voudrait encore passer. Et depuis, de successifs dboires.
Son arrive au rgiment, une joie: enfin, se prsentait la noce tant
dsire, tant rve alors que la lui dfendait son pre. Et la noce
n'avait valu que fatigues, embtements, punitions, maladies,
fastidieuses laborations de carottes pour avoir de l'argent. Hormis
cela on l'excde de manoeuvres; ses camarades plus forts lui empruntent
et le dpouillent; ses camarades riches le dnigrent et le bernent; les
chefs le brutalisent, les fillasses le ruinent, l'infectent et le
blasent. Aujourd'hui, il va encore subir d'indites rigueurs, de plus
nombreuses injures. Elles rsonneront bientt  ses oreilles, les voix
mchantes des sous-officiers enroues par les habituelles soleries.

A sa vue, ds le seuil de la caserne, on se gausse: Mince de chic! O
diable a-t-il t pcher l'autorisation de se balader en pkin dans la
cour du quartier?

--Ah! foutez-moi la paix, nom de Dieu! hurle Prescieux empoign d'une
fureur subite.

Berdot parle au chef de poste; celui-ci grogne un commandement. Quatre
hommes se lvent du banc o ils somnolaient; ils abaissent les
jugulaires de leurs schakos et se tranent jusqu'aux fusils.

Gustave apprhende la torture qui va commencer sans rvolte possible:
oser une protection de soi paratrait grotesque. Quels tres! Berdot
sait bien cependant  quelle peccadille se rduit le crime; mais
l'arrestation de Prescieux vaudra d'influentes apostilles  cet individu
sur la liste d'avancement. Canaille!...

Et il prcde dans les couloirs le sergent qui l'a rejoint. Il ne
s'oublie plus en de vains regrets; un nergique vouloir de se montrer
ferme et suprieur  ces sales tracasseries persiste seul. En lui-mme,
muet, il se redresse et se rebiffe.

A la chambre, le conditionnel Auriol, un garon trs drle, simule une
profonde admiration pour le costume neuf:

--Oh, Prescieux, chic! le complet quarante-cinq. lgance et solidit!
En un tour de main le plus vulgaire des tourlourous est transform en
mec irrprochable. Entre libre, on rend l'argent.

Gustave hausse les paules, feignant l'indiffrence pour cette raillerie
qui le navre. S'il manifeste une colre, on redoublera de quolibets
stupides. Mais sa chair, plus pre encore que sa volont, se rvolte; sa
poitrine s'oppresse et halte; tous ses nerfs lui semblent se pincer et
se tordre de l'insulte. Son regard se brouille davantage. Il souffre
d'un trop plein d'excitation qui lui agace le corps; sa nervosit lui
commande la vengeance et lutte  toute force contre sa raison. Elle le
vainc; elle le torture pour qu'il obisse. De douleur, il plonge sur son
lit et se prend  sangloter, la tte dans les bras, furieux de sa honte.
Chacun de ses sanglots lui trangle les entrailles; et ce qu'il souffre,
il le doit  la mchancet d'Auriol, de tous. Pour compenser la perte du
calme familial, il a voulu au moins tre un mle sduisant: il atteint
au ridicule. Auriol a devin le prix de son costume et dtruit l'espoir
d'en exagrer la value. Il ne sera donc jamais l'gal des autres en
bonheur; et pourtant il y a droit, lui aussi. Et la rage le prend plus
violente; ses entrailles s'tranglent plus troitement, ses mchoires
glissent l'une contre l'autre et grincent; ses doigts se recourbent et
ses poings se crispent.

Derrire lui, des rires, des esclaffements, des plaisanteries. On le
prend sous les bras, on le soulve pour voir sa face en pleurs.

Lui, se laisse tomber inerte. Et s'il voulait cependant les battre! Ces
efforts, ces torsions de membres n'indiquent-ils pas une surexcitation
extrme accumule en lui et qui veut se dtendre? N'est-il pas un homme
aussi.

Il se dresse!

Sur la blancheur nue des murailles, le groupe des hommes ricane. Lui,
les fixe un instant de ses yeux qui voient trouble et qui lui semblent
se dilater  l'extrme. Tout son tre est si douloureusement trci par
la souffrance qu'il ne peut respirer. C'est comme une force interne
immense qui l'emplit et tend  le projeter. Il lui rsiste  peine. Et
il comprend que s'il cde ce sera la plus entire des satisfactions.
Tout  coup un spasme imprvu le lance sur Berdot qui l'a touch. Au
contact algide d'un pommeau de bayonnette une juste frocit domine
Prescieux, le pousse. Il dgane cette lame et exulte en la sentant si
lgre  son poing. Aveugle, heureux, les yeux crisps et cligns, il
l'enfonce droit devant.

Et c'est pour lui un assouvissement extatique: percevoir des chairs qui
s'abment sous la pression de son arme victorieuse. Il se rue encore,
jouissant, perdu, doublant, triplant, multipliant les coups.




BABIOLES


Regardez, coutez mes babioles, ce sont des papiers peints, ce sont des
violes:


I

LE MASQUE JAPONAIS

Ydo. L'on dirait. Tant elle est de potiches trapues et de stores
bariols pleine la chambre. La chambre aux rideaux bleus o
fleurissaient les yeux de _l'absente_, plus bleus que les fleurs bleues
s'tiolant dans des vases bleus. Et les grands ventails palpitent
clous sur les panneaux comme des papillons, les grands ventails o des
papillons sont peints, les grands ventails diaprs comme des perruches,
les grands ventails o des perruches sont peintes.

Et le petit masque japonais, don de _l'absente_, rve sur le mur blanc
juste en face du lit, du grand lit froid comme un catafalque, o sur les
taies fleurant les parfums aims de _l'absente_, tristement accoud,
_il_ songe. Il songe que les nuits veuves s'entassent, que l'hallali des
dsirs sonne dans ses nerfs exasprs; il songe au cabaret grouillant
l-bas sous la flambe du gaz, il songe  la petite brune, fine et fute
jusques au bout de l'orteil,  la grande rousse, grasse comme une oie,
et bte donc! Et cependant que la roue du fiacre attard chante sur la
chausse, _il_ regarde ses bas de soie rouge tranant sur le tapis, ses
bas de soie rouge qui le fixent de leurs prunelles rouges avec un air de
_viens-nous-en_. Et sa _fidlit_ sombre, sombre comme la carne prise
dans un ressac, et la tunique de lin des chres _remembrances_ va tre
souille.

Et, ses yeux tombent sur le masque japonais, don de _l'absente_, ple
sur le mur blanc, juste en face du lit. Et le pauvre petit _masque_ le
regarde si tristement, si tristement que l'hallali des dsirs ne sonne
plus dans ses nerfs exasprs, si tristement qu'il ne songe plus  la
petite brune, fine et fute jusques au bout de l'orteil, qu'il ne songe
plus  la grande rousse, grasse comme une oie, et bte donc! Si
tristement que la tunique de lin des chres _remembrances_ ne sera pas
souille--encore.


II

AUBE

Les maisons sont tristes comme des btes.

A leurs vitres glaces le jour indistinct indistinctement se rverbre;
en les bues leurs vitres obscures s'emboivent.

Les maisons sont tristes comme des btes.

_Deuil et modes_, _Liquidateur judiciaire_, _Docteur-mdecin_...
Implacable Destine! Les enseignes, les implacables enseignes marquent
leur flanc surann, tels des stigmates de lys sur l'paule des
prostitues. _Deuil et modes_, _Liquidateur judiciaire_,
_Docteur-mdecin_...

Les maisons sont tristes comme des btes.

Leurs portes s'entrebillent; aux tintamarres des timbres par les
couloirs leurs portes s'entrebillent; au labeur superflu,  la dbauche
superflue,  la superflue et irrmdiable Vie, leurs portes
s'entrebillent.

Les maisons sont tristes comme des btes.

Et elles regardent rsignes dans la rue pleine de boue et sur la place
morne o le vent siffle; elles regardent vers le square au bassin plein
de feuilles mortes, vers le lamentable square plein de feuilles mortes,
elles regardent rsignes.

Les maisons sont tristes comme des btes.


III

ROMANCE

Les subtils, les trs vagues parfums des mouchoirs qu'on retrouve au
fond des malles poussireuses rappellent les serments emports aux
jours,--telles des fleurs aux bises himales,--les serments de nos
amourettes d'autrefois.

Doucement surgissent les anciennes souvenances, souvenances de bonheur
et de tourment; doucement du fond poussireux des malles, douces et
dpouilles,--telles des ramures aux bises himales,--elles surgissent
les anciennes souvenances.

Et mlancoliquement se plaignent les souvenances dlaisses, souvenances
de bonheur et de tourment; mlancoliquement du fond poussireux des
malles, mlancoliques,--telles parmi les ramures les bises
himales,--des replis des anciens mouchoirs aux suranns parfums, elles
se plaignent les souvenances dlaisses.


IV

MALFICE

Ils avaient bu toute la nuit, Styx le pote dsol et Laas le pote
calme, ils avaient bu  la coupe d'or de la fe Eaudevie, cette
compatissante qui change les cailloux en pierreries,

    Qui porte la lune
    Dans son tablier,

comme a dit un autre pote, leur an.

Adoncques,  l'heure o, sous le clignotement de la dernire lanterne,
le dernier ribleur rase les murs suintants, ils passrent la rivire
Sequane sur le Pont-au-Double, en face le parvis de la Cathdrale.

Les pieds dans la boue et le front dans les toiles--absentes,--ils
allrent d'aguet, par la ruelle torte aux pavs disjoints, chez les
Villotires adextres  tenir amoureuses lysses, o l'on a sadinet cy
pris, cy mis.

Muets,  la lueur blafarde de la chandelle chassieuse, ils grimprent
les marches vermoulues de l'escalier branlant, jusques  la haute
chambre aux poutres enfumes, aux escabeaux cul-de-jatte, o les
malfiques Circs du bas mestier talaient leurs reins monstrueux et
leurs torses lubriques sous les courtines de percale des lits
craquetants.

L, bientt nervs par les caresses savantes des filles, les deux
potes voulurent chanter Priape. Mais lorsqu'ils ouvrirent leur bouche
idoine  lancer l'ample alexandrin aux sonorits de cuivre,--ils
grognrent comme des pourceaux.




_Quatrime Soire_




_La mer, d'un jade qui cumerait. Et le tissu mtallique des pluies
voile le ciel morose._

_Jusqu'aux flots du golfe, le vieux palais gnois tend ses balustres 
travers les bosquets de myrtes. Ptale  ptale s'effeuillent les roses
pourpres trop chtives pour soutenir les gouttes pesantes de l'averse;
et les ptales pourpres jonchent la pelouse._

_Et la mer geint, la mer d'un jade qui cumerait._

_Les dames transies des fresques anciennes croisent leurs bras anguleux
sur leurs poitrines liturgiques. Les chevaliers foulent de leurs pieds
de fer les chines des lions armoriaux, et l'impassibilit rbarbative
de leurs visages glace. En une ombre caligineuse, humide, les dalles des
larges escaliers dgradent. Vers o?_

_L-bas s'rige l'amphithtre des collines olivtres; et les maisons
s'y tagent, assises en cercle au spectacle des eaux, comme un peuple._

_Et le tissu mtallique des pluies voile le ciel morose._

_Les vaisseaux ivres titubent  la surface du golfe qui moutonne, et
monte, et se drobe._

_Et les grands mles se courbent dans les flots, les grands mles qui
guettent au loin, de leurs phares._

_Une mouette. L'clair oblique de son ventre blanc, et l'aigu de sa tte
grise, dans le terne espace._

_Miranda soulve sa face exsangue et la ruisselante blondeur de sa
chevelure parse o brillent quelques saphirs perdus dans l'emmlement
des tresses. Elle se dresse des coussins carlates fiors
d'aigues-marines. Ses bras nus, graciles, l'tayent; ses bras nus,
graciles, et blancs comme les vieilles soies blanches, et ses longues
mains rubfies par l'carlate des toffes. Sur sa gorge plate
s'effondre en plis mous une chlamyde couleur d'aventurine o se rvlent
de trs distantes et minuscules paillettes d'or vert. Sur sa gorge
plate, et blanche comme les vieilles soies blanches, la chlamyde couleur
d'aventurine s'ouvre en longue fente sans bordure._

_Elle se tient  genoux dans une posture attentive, le regard au golfe.
Et sous ses sourcils broussailleux de chanvre ple, et sous la paupire
exsangue qui presque recouvre l'orbite, seul l'iris obscur._

_A genoux. Et ses bras l'tayent, et sa jambe fluette s'enfonce par les
coussins, sa jambe gane d'un bas teinte de fleuve, o des chimres
d'argent butinent parmi des fleurs magiques, et se lovent._

_Et jusqu'aux flots du golfe le vieux palais gnois tend ses balustres
 travers les bosquets de myrtes._

_Ptale  ptale s'effeuillent les roses pourpres._

_Des tentures blanches  paysages peints suspendues de pilier  pilier
sur des tringles de cuivre comblent le vide des arcades, sauf une._

_Par elle Miranda regarde le vol elliptique de la mouette, et la mer._

_L'harmonieuse pluie chante. Elle brode sa cristalline mlodie de
clochettes sur le gmissement uniforme du reflux._

_Gnes se noye dans la liquescence de l'air et des sons, Gnes et ses
maisons assises comme un peuple, et les fresques olympiques du palais,
et les myrtes._

_L'atmosphre se glauque avec des teintes d'aquarium._

_Ptale  ptale s'effeuillent les roses pourpres._




LE CAS DE MONSIEUR DE LORN


I

Ah! mais! C'est qu'il n'tait pas du tout rassur, le beau Fernand de
Lorn, en entrant pour la premire fois dans la chambre nuptiale. Pensez
donc! Effeuiller une couronne d'oranger! ce n'est pas si commode,
surtout pour un viveur de trente-six ans,  qui la patte d'oie arrive,
escorte d'une longue squelle de vilaines choses. Il faisait encore
vaillamment ses preuves chez la grosse Tata, ou chez la maigre Toto;
mais l, c'tait autre chose: vins gnreux, crevisses diantrement
poivres et propos plus poivrs encore. Et puis on avait l'habitude,
cette sacre habitude si prcieuse. Et l'on pouvait se mettre  son aise
avec Tata, et avec Toto, donc; cette petite friponne de Toto, savante 
vous moustiller le plus vann des acadmiciens. Mais allez donc vous
faire comprendre par une jeune fille de dix-neuf ans, leve sous les
jupes roides de sa maman, et la premire nuit de vos noces encore!

C'est  toutes ces btises qu'il pensait avec inquitude, Fernand de
Lorn, correct et ple dans son habit noir sous la douce lueur de la
veilleuse, tandis que la marie faisait semblant de s'occuper de sa
trane pour cacher son embarras.

Il regarda sa femme  la drobe. Pour gentille, elle l'tait, Madame
Blanche de Lorn. Gentille et trs gentille, avec son corsage frle et
pas maigre, avec ses grands yeux de pervenche mouille.

Fernand rsolut d'tre brave. Il invita sa femme  s'asseoir  ses cts
sur la chaise longue, puis il se mit  l'embrasser doucement sur la
bouche.

Elle fermait voluptueusement, en rougissant un peu, ses yeux aux cils
frangs. Il la dlaa mthodiquement. Aprs avoir fait tomber un  un
tous les voiles importuns, il la prit dans ses bras et la porta au lit.
Hlas! une fois sous les draps fins parfums d'iris de Florence, il eut
de nouveau le trac, comme un acteur  une premire:

--Commencer par un four, se disait-il, c'est dangereux pour l'avenir.

Il parla de choses indiffrentes, puis fixant sur sa femme des regards
qui voulaient paratre langoureux, il dit:

--Vous devez tre bien fatigue, mon amie...

Elle rpondit simplement:

--Non.

Et cacha sa tte blonde dans les dentelles des taies d'oreillers.

Alors il commena des caresses prudentes, en lui murmurant les banalits
exquises des amoureux. Il parla avec passion de l'avenir, de la
tendresse qu'il lui avait voue.

Elle l'coutait, visiblement dsappointe. La veilleuse se mourait, et
les premires lueurs de l'aube filtraient dj  travers les lourds
rideaux des hautes fentres.

Blanche s'assoupit lgrement.

Fernand de Lorn poussa un soupir de soulagement.

Hlas! la pauvre couronne d'oranger n'avait pas perdu un seul ptale.


II

Deux nuits suivirent dans un calme aussi plat. La troisime il rsolut
d'tre plus hardi:

--Aprs tout, se disait-il, pourquoi avoir de telles apprhensions?
C'est absurde.

Il perdit la bataille, et l'honneur aussi.

Pendant plusieurs semaines des tentatives frquemment renouveles furent
absolument dsastreuses. La situation devenait tendue. Les poux
commenaient  changer des paroles aigres-douces. Ils s'en voulaient
mutuellement. Fernand retourna au cercle, o les plaisanteries banales
de ses amis,  propos de son bonheur conjugal, lui entraient au coeur
comme des dagues. Il perdait des sommes folles sans arriver  se
distraire. L'humeur de Blanche devenait de jour en jour plus acaritre,
ses nerfs exasprs battaient la charge. Elle passait sa vie  massacrer
des statuettes de Saxe et  renvoyer ses femmes de chambre. Ce qui la
faisait rager surtout, c'taient ses amies intimes, la comtesse de Luc,
Madame de Baixas, et les autres, maries peu de temps avant elle, avec
leurs conversations indiscrtes, telles que:

--Eh! bien, dis, est-ce si terrible que a un mari?

Ou:

--Pauvre petite comme tu as les yeux battus.

Ou encore:

--A quand le baptme, ma mignonne?

Elle tchait de prendre des mines effarouches, trs vexe au fond, et
finissait par se fcher tout rouge.

A quoi les petites amies rpliquaient en choeur:

--La voyez-vous, l'hypocrite!


III

Plaisanterie  part, ce pauvre Monsieur de Lorn tait vraiment 
plaindre. Songez donc! a n'tait pas gai. Quelle dveine! Oh! si l'on
pouvait se douter de son malheur chez la grosse Tata, quelle fte! Et le
petit d'Anglar  qui il avait enlev Toto, c'est lui qui s'amuserait 
colporter la nouvelle dans tous les cercles de Paris. Et puis, c'est que
a devenait inquitant. Si c'tait pour tout de bon! C'est que ces
choses-l arrivent quelquefois, tout d'un coup,  son ge, surtout quand
on a brl la mche par tous les bouts. Il aurait bien voulu essayer
avec une ancienne _amie_, pour savoir  quoi s'en tenir. Mais ces filles
sont si bavardes! Il y aurait peut-tre un autre moyen. Ah! mais oui,
Madame de Saint-Baume. tait-il assez bte de n'y pas avoir pens plus
tt! La baronne de Saint-Baume, cette vieille dame si discrte et qui
protgeait de si jolis tendrons!

Le lendemain, vers dix heures du soir, il sortit, la figure abrite sous
le haut collet de sa pelisse. Il bruinait lgrement. Par la chausse le
gaz flambait roux, dans les flaques d'eau. Les fiacres roulaient
assourdissants; les passants se heurtaient, htifs. Aux coins des rues
sombres, les pierreuses faisaient: Pstt! Il fut tent de monter avec une
de ces filles  cause de la discrtion. Le dgot l'en empcha. Il
continua son chemin, rasant les murs.

Arriv devant la large porte cochre de l'htel connu, il sonna
timidement, puis il grimpa d'un pas furtif les marches moelleusement
tapisses.

Madame de Saint-Baume le reut dans son petit salon aux tentures svres
avec la cordialit due  un ancien ami, doubl d'un bon client. C'tait
une femme de cinquante et quelques ans, grande et osseuse, aux manires
distingues. Figure longue, aux mplats secs, encadre de boucles
grisonnantes. Des yeux gris trs perants. Un sourire factice entr'ouvre
la lvre mince sous laquelle clate la blancheur du rtelier.

Il fait bon dans le petit salon. Un petit feu attidit l'air satur
d'aromates. La grande pendule en bronze repouss tictaque berceusement.
La flamme bleue du samovar veille sur le guridon couvert d'une nappe
brode.

--Ah! monsieur de Lorn! Quelle agrable surprise! Je vous croyais
dfinitivement perdu pour nous, tout  vos devoirs de mari.

Il eut un petit rire saccad.

--Je passais devant votre porte, chre baronne, et le dsir de causer un
instant avec vous du pass conduisit ma main vers la sonnette.

--C'est bien, cela, et je vous remercie de ne m'avoir pas compltement
oublie.

Ils causrent de mille choses diverses: sport, politique, potins du
jour. La petite Niniche tait partie en Amrique avec un riche
fabricant. Quelle roublarde! Les rpublicains, tous des Robert-Macaire.
Cet imbcile de X... s'tait fait sauter la cervelle aprs avoir perdu
au baccarat toute sa fortune et celle des autres. Le banquier Z...
venait de surprendre sa femme avec un clown du cirque, etc., etc.

Un coup de sonnette retentit dans l'air apais de l'htel.

--A propos, dit la baronne. Mademoiselle Louise de Fasols, cette belle
brune qui vous aimait tant, mon cher Fernand, est de retour depuis
quelques jours, et je l'attends ce soir. Si vous avez quelques instants
 nous donner nous allons prendre une tasse de th ensemble.

Il regarda sa montre machinalement et dit:

--Avec plaisir. Prcisment, ma femme est alle passer une semaine chez
sa mre,  Nice; je suis garon.

--C'est  merveille, dit Madame de Saint-Baume en se levant. Voil
Mademoiselle Louise qui monte l'escalier. Elle sera enchante de vous
rencontrer.

Mademoiselle Louise de Fasols entra avec un froufrou de robes,
emmitouffle dans ses belles fourrures de loutre, les joues roses sous
sa voilette. C'tait une belle fille  la gorge rebondie, aux hanches
superbement cambres.

--Tiens, un revenant, dit-elle, en apercevant Monsieur de Lorn. A quel
heureux hasard devons-nous le plaisir de vous voir, homme rang?

--Votre retour  Paris, mademoiselle, y est pour beaucoup, rpondit
Fernand en souriant.

--Flatteur, va! reprit Louise trs cline, en lui tirant amicalement le
bout de sa barbe en pointe.

Ils causrent en sirotant du th copieusement dsaffadi de cognac. Les
petits verres d'eckau vinrent aprs, trs frquents.

De Lorn sentait se rveiller en lui tous ses vices d'hier. Les petits
verres d'eckau faisaient dj leur effet. Il dit en effleurant de ses
lvres la nuque de Louise:

--Dites donc, si nous soupions!

Madame de Saint-Baume se leva avec un sourire protecteur.

--Mes enfants, dit-elle, j'ai un peu de migraine, et il se fait tard.
Permettez-moi de me retirer. Je vais donner des ordres pour que vous
soyez servis comme de simples Khdives. Ne vous gnez pas, vous savez
que ma maison est vtre.

Elle se retira digne et roide dans sa robe de soie sombre.

Au bout d'un quart d'heure, une vieille bonne typique apporta sur un
grand plateau d'argent un petit souper extra-fin.

Les crevisses furent ventres, les pts saccags, le Chandon moutonna
dans les coupes.

--Ah! a, dit Louise,  cheval sur la cuisse de Fernand, t'es donc
mari, petit singe?

--Mais oui.

--Et a va bien, les petites amours lgitimes?

--Hum!

--Comment? Dj!

--Je n'ai pas dit.

--Tu fais: hum!

--C'est que...

--C'est que?

--Tu sais, les jeunes maries...

--Les jeunes maries?

--C'est un peu...

--Innocent, n'est-ce pas?

--Oui.

--Je comprends, dit Louise, en risquant des gestes dfinitifs. A des...
comme toi il faut...

--Des... comme toi, riposta Fernand, en lui passant la main sous le
corset.

Alors Louise en fit sauter les agrafes. Ses beaux seins fermes bondirent
comme des cavales fringantes. Elle dnoua sa lourde chevelure et colla
sa bouche farde sur les lvres de Fernand, l'excitant de la morve de
ses baisers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une heure aprs, M. de Lorn sortait de l'htel Saint-Baume,
pouvantablement gris, mais la tte haute et le chapeau sur l'oreille.

L'honneur tait sauf.

Tout en marchant il se rptait avec satisfaction:

--C'est gal, je suis content. Ce n'tait pas pour tout de bon. C'est
que cette pense me donnait la chair de poule. Songez donc: trente-six
ans et plus rien! Oh! non, pas encore! Et mais, dites donc, a a march
avec cette petite grue de Louise, mais l trs bien. Au bout du compte,
je m'en lave les mains. Que ma femme s'arrange: c'est de sa faute. J'ai
la preuve de ma vaillance. O ces jeunes filles du noble faubourg
sont-elles godiches!


IV

Quelques jours aprs. Vers neuf heures du soir. Ils se trouvent en tte
 tte dans le petit boudoir chaud comme un nid, devant le feu ptillant
parmi les chenets. Fernand regarde sa femme qui lit un volume de
Feuillet: trs ple,  la lueur tamise de la lampe, son corps se
dessine amoureusement sous la soie du peignoir clair  bouffettes roses.
On voit le bras blanc jusqu'au coude. Les cheveux longs et soyeux
tranent ngligemment sur ses paules. Le pied,--bas noir et mule
blanche,--frtille nerveusement sur un pouf en tissu du Daghestan.
Fernand la regarde toujours et la trouve gentille  croquer. Il se sent
un apptit d'enfer et pourtant son estomac refuse toute nourriture.

--Nom d'un chien! pense-t-il, il faut que cela finisse. Tout a, c'est
de l'apprhension. Puis, il me semble qu'aprs ma victoire de l'autre
nuit,  l'htel Saint-Baume, je serais bien bte de ne pas essayer...

Il essaya...

Bernique!

Alors il se mit dans une fureur de fauve: il allait et venait par la
chambre, sacrant comme un goujat, se campant firement devant la haute
glace, retroussant les pointes froces de ses moustaches, bombant son
torse.

Il alluma un gros cigare, et,--tel un maroufle sur un sofa de bouge,--il
se vautra sur un canap.

L, d'un air d'indiffrence, avec des ricanements, il dit, entre deux
bouffes de cigare:

--Tu sais, ma chre, c'est absolument ridicule, et je tiens  te dire
une fois pour toutes que c'est de ta faute.

Blanche lana un rire aigu plein de mpris.

Il reprit tranquillement, sans se laisser dconcerter:

--Oui, c'est de ta faute, je le rpte; j'ai des preuves certaines que
je ne suis pour rien dans le dsagrment qui nous arrive; des preuves,
entendez-vous, madame!

Il pronona le mot _preuves_ en appuyant, avec un sourire fat.

Elle eut un haussement d'paules, sans rpondre. Alors il se leva et
sortit en sifflant un air d'oprette.

Aprs le dpart de son mari, Madame de Lorn laissa clater ses sanglots
et ses pleurs: dire qu'elle avait espr le bonheur entre les bras de
cet homme! O sont ces rves bleus, ces illusions aux ailes d'or! Des
querelles, des injures mme. Et dire qu'ils venaient de se marier 
peine! Quel enfer! Comment finirait-elle cette situation aussi lugubre
que grotesque? C'tait sa faute, disait-il, sa faute  elle? L'imbcile!
Sa faute! Pourquoi? Elle tait jolie, vraiment jolie, et dsirable! Oh!
c'tait trop fort! Elle avouerait tout  sa mre, elle se sparerait.
Non. Elle le rendrait plutt ridicule. Elle se laisserait courtiser,
courtiser _jusqu'au bout_, par le vicomte de Cazal, qui avait demand
autrefois sa main, ou par Monsieur Maffei, ce jeune diplomate italien si
joli garon. Oui, mais c'est qu'elle l'aimait toujours, et quand mme ce
grand diable d'homme avec ces moustaches fines, sa main aristocratique,
ses yeux qui vous allaient droit au coeur. Oh! si a pouvait s'arranger!
Comme elle vivrait heureuse entre ses bras! Le possder, le possder
_compltement_ une semaine, et puis mourir! Et elle sanglotait,
sanglotait  fendre l'me, la pauvre petite, et elle pleurait, pleurait
toutes les larmes de son corps.

Soudain, un objet blanc, tranchant sur le fond brun du tapis, attira son
regard. C'tait une carte de visite. Elle la ramassa et lut:

  _Madame la Baronne de Saint-Baume,_
  Rue...... n...

La baronne de Saint-Baume! Ce nom ne lui tait pas inconnu. O diable
avait-elle entendu parler de cette femme? Mais oui. C'est son oncle, le
marquis de Matas, ce vieux gteux qui racontait des choses si
inconvenantes devant les jeunes filles. C'est lui qui parlait souvent de
Madame de Saint-Baume, quand il allait dner chez ses parents. Elle se
rappelait maintenant. Sa mre se montrait trs scandalise toutes les
fois qu'on entamait cette conversation.

Elle sentit son coeur saigner. La jalousie l'treignit de ses griffes.
Puis, une ide subite lui traversa l'esprit et elle sourit
malicieusement.

--C'est  essayer, pensa-t-elle. Qui sait? Mon bonheur est l,
peut-tre.


V

Le lendemain, une dame long voile se prsentait  l'htel Saint-Baume.
La baronne la reut avec une courtoisie exquise de douairire.

--Madame, dit l'inconnue d'une voix mourante au bout de quelques
instants de silence embarrass, je fais auprs de vous une dmarche trs
grave, comptant sur votre discrtion inattaquable.

La baronne remercia de la tte avec dignit.

--J'aime, reprit l'inconnue d'une voix de plus en plus faible, j'aime
follement un de vos amis, Monsieur de Lorn. Aprs avoir vainement lutt,
je me sens vaincue. Je dsirerais nanmoins,  cause de mon rang dans le
monde, et pour des motifs qu'il serait inutile d'expliquer, le voir en
cachette et sans qu'il sache qui je suis, pour le moment du moins. Je
vous ai choisie, madame la baronne, comme la seule digne de ma
confiance.

--Madame, rpondit la vieille proxnte d'un ton grave, je n'ai pas
l'honneur de vous connatre; mais je sens, rien qu' vos paroles, une
personne de ce monde, le grand monde qui m'est cher et auquel
j'appartiens par droit de naissance. Mon dvouement vous est acquis de
ce moment, madame. Revenez aprs-demain vers dix heures du soir. Vous
trouverez de bonnes nouvelles, je l'espre, et peut-tre davantage.

Elle souligna ce dernier mot d'un sourire malin.

L'inconnue, aprs avoir dpos trois billets de mille sur la chemine,
sortit de l'htel Saint-Baume toute tremblante.

Le lendemain, M. de Lorn trouva, en dpouillant sa correspondance, la
lettre suivante:

  Mon cher ami,

  Une femme charmante et du plus grand monde, qui vous aime en secret
  depuis longtemps, vous attendra demain soir, vers dix heures, chez
  moi. Accourez donc, Lovelace.

  Votre dvoue,

  Baronne de SAINT-BAUME.

--Tiens, tiens! se dit-il, un roman! On me propose un roman,  moi, un
homme mari! Il est vrai que je le suis si peu!

Il rit d'un rire amer.

--Tant pis! j'irai. J'ai besoin d'oublier et de me prouver encore que ce
n'est pas tout  fait ma faute, si...

Il se leva et se regarda dans la glace.

--H! h! Elle n'a pas tort, la dame, j'ai encore de beaux restes.

Le lendemain, Fernand fut fidle au rendez-vous. La baronne le reut
mystrieusement.

--La dame va venir d'un moment  l'autre, dit-elle. Me promettez-vous de
ne pas chercher  la reconnatre? Elle tient  garder l'incognito, pour
le moment du moins. C'est dans l'obscurit propice que vous allez tre
heureux, don Juan...

--Ho! ho! interrompit Fernand, quelque vieille sorcire, sans doute,
ayant peur du jour.

--Je vous promets que non: fiez-vous  moi; laissez-vous faire.

--Soit, dit Fernand en riant, va pour l'obscurit. Bientt je finirai
par me croire  l'Ambigu.


VI

'avait t un grand triomphe pour Fernand. Dans l'espace, relativement
court, d'une heure, il avait accompli des prodiges de vaillance.
Maintenant, un peu fatigu, sa tte amoureusement pose sur l'paule de
l'inconnue qui ne soufflait mot, il se disait:

--Ah! si je pouvais tre comme a avec ma pauvre petite femme!

Et il soupirait lgrement.

Puis il se disait encore:

--Ah! a, serait-ce  une _demoiselle_,  une demoiselle authentique que
j'eus  faire? C'est que... il m'a sembl... ah! par exemple! a serait
drle!

Tout  coup, il fut troubl dans ses mditations d'une faon
inattendue... Il se sentit mordu si cruellement que le sang coula.

Il sauta du lit en poussant un cri de douleur, stupfait, ahuri.

L'inconnue se leva  son tour, et aprs lui avoir appliqu une
vigoureuse paire de gifles, elle dit:

--Allume donc la bougie, imbcile!

Le son de cette voix le troubla tellement qu'il resta pendant deux
secondes clou sur place, puis il alla machinalement allumer une bougie
sur la chemine.

La lumire clata aveuglante.

L'inconnue se tenait l, debout, immobile dans une nudit presque
absolue, sa chemise aux fines dentelles glissant le long des hanches.

C'tait Madame Blanche de Lorn.

Les deux poux se regardrent un instant sans une parole, puis ils
s'treignirent longuement, toujours muets, trs mus.

Fernand risqua une question sur cette aventure invraisemblable, mais sa
femme lui fermant la bouche avec sa fine main ple, lui dit:

--Pas ici. Chez nous. Maintenant va-t-en vite avant moi, pour viter
tout scandale.

Il s'habilla  la hte et sortit de la chambre.

Madame de Saint-Baume l'attendait dans son petit salon.

--Eh bien, interrogea-t-elle avec son sourire malin, sommes-nous
content?

--Ravi, ma chre baronne, vous tes la Providence des amoureux.

--Quand je vous le disais!

Il passa  l'annulaire crochu de la proxnte une bague de haut prix, et
quitta l'htel le paradis dans l'me.


VII

Depuis ce jour la vaillance de Fernand ne se dmentit pas un seul
instant. Blanche est la plus heureuse des femmes, et lorsque ses petites
amies la plaisantent sur ses yeux battus, au lieu de se fcher comme
autrefois, elle grne le chapelet de perles de ses rires argentins.




LA TARE


I

De la fentre, par l'cran de papier, s'panche un rayon clair qui vient
illuminer l'eau-forte de Paul Grimail. Le trs jeune artiste contemple
son oeuvre, indcis: sous le col ondulant du cygne, Lda se pme en une
torsion enlaante, et l'aile toute blanche, affaisse sur l'amante,
explique les cambrures de ce corps nerv par la caresse duveteuse.
Ainsi doivent s'exprimer les transports de la passion, ainsi ont-ils
toujours apparu dans ses rves;--car l'phbe les ignore rels: nulle ne
lui offrit l'amour; jamais il n'osa le mendier, et il lui rpugne
d'imposer son dsir  la vendeuse en besoin.

Il pense. Machinalement il frle le bandeau qui couvre en partie sa
figure et son front; dessous se cache une horrible bouffissure violtre.
Aussi loin que peut remonter sa mmoire, l'artiste revoit sa tte
d'enfant bride par le triste bandeau et sa mre lui dfendant de le
retirer: cela ferait pleurer la sainte Vierge.

Aux murs de l'atelier, entre les costumes orientaux, les panoplies et
les dressoirs  cramiques, des pltres suspendus ou pidestals. Pour
lui, Smiramis et Minerve semblent faire valoir leurs formes graciles ou
majestueuses. Il les considre ayant pour ses dsirs une piti ironique.
Ne connatre de la femme que cette artistique immobilit! Il ne saura
jamais les treintes ni les baisers! Mythes, les volupts ressenties par
de plus heureux, par tous!--Bah! Il est fou! C'est dmence se complaire
en des souhaits irralisables.

Il s'approche  la croise.

Dans la rue, le carnaval bruit. Les trompes hurlent une invite aux
viriles ivresses. Paul Grimail dchire l'cran et voit. Les fiacres
cahotent des cartonnages grimaants, de voyantes toffes et des faces
pltres; de chez le perruquier voisin une fille s'chappe, la chevelure
toute pique de noeuds roses et de fleurs; et, au milieu de la cohue en
tumulte, un polichinelle norme, cramoisi, marche; deux cocottes se
frottent  ses flancs afin de partager sa gloire.

Lui, arrache son bandeau, surpris par une ide, encore vague, mais
grosse de consquences heureuses. Il court  un coffre trange donn par
son matre, le clbre Vomra. C'tait le prsent d'un samoura qui fut
 Yeddo l'hte du peintre des jaunes. Paul Grimail fait baver au coffre
un flot de tissus chatoyants; et longuement en choisit.


II

Il va par les boulevards illumins. Une rumeur tonne accueille sa
venue, une rumeur vnrante suit ses pas. Les chienlits se figent dans
les bouches et la foule s'enfle autour de lui, chuchotante et
solennelle. L'phbe, d'abord, se figure tre ridicule. Il lui parat
que derrire son dos des ironies s'esclaffent. Par les trous visuels du
masque, il examine. Et c'est un bonheur, ne plus heurter son regard au
bandeau dont l'aspect navrant a jusqu'alors interrompu l'inspection de
sa personne:  quoi bon se voir tout entier? cette tare dparerait la
plus vidente perfection. Maintenant, au contraire, il prend plaisir 
cet examen: sa robe azure, son surtout couleur de safran avec, partout,
de gros oiseaux brods en relief qui chatoyent aux mouvements de la
marche, et, tout prs, les bouts balancs d'une flasque moustache sous
un nez trs ple. Pour la premire fois, il peroit en son tre une
harmonie et, aussi, le spectacle de la soie aux cassures flambantes le
ravit.

--C'est probablement le prince de Galles.

Des grisettes le dvisagent. On l'admire, sans restriction. Enfin on ne
fixe plus sur sa face ces regards commisrants qui lui taient si lourds
 supporter. Il marche heureux, humant l'air trs pur. Et subitement, un
arrt: une multitude grouillante et noire pique par les splendeurs des
dguisements; tout en haut la btisse de l'Opra aux baies enjaunies de
lumires o des ombres se heurtent; sur le fate, l'Apollon verdi par un
feu de Bengale.

L'artiste s'avance hardiment. Il dvisage les hommes en haussant les
paules aux ingracieux costumes. Il se sent trs robuste avec une ide
de querelles. Car, dans cette fte, il va tre un des mille acteurs
contempls, srement un des plus magnifiques: on l'acclame dj.

Comme tous lui font place, il a bientt gravi quelques marches du grand
escalier. Alors l'enthousiasme crve. Vers lui se penchent des gorges
nues se mouvant dans les dentelles et les raides plastrons o miroitent
d'uniques pastilles d'or.--Des femmes? Pour l'adorer, il en descend des
galeries, il en monte du pristyle, il en sort des portes bantes: de
petites qui se haussent pour effleurer du doigt les sourcils de son
masque, et, dans leurs yeux, il lit des promesses lascives; de grandes
qui se baissent pour palper le crpe de sa ceinture, et il voudrait
enfouir ses lvres dans les sillons de leurs dos flexibles; de grasses
qui s'ventent, et il lui semble que plonger dans leurs molles rondeurs
serait  son rut un assouvissement dlicieux; de minces dont les seins
sautillent dans les cuirasses de satin, et, en un souhait de les y
sentir se reposer, il arrondit ses mains frmissantes.

Le torrent des admirateurs le roule dans la salle:

--Mikado! Mikado! Bravo Mikado!

Pour leur hocher un signe remerciant, Paul Grimail cherche qui rpte ce
mot. Ses yeux se lvent, et c'est le lustre norme, le cru du gaz, les
loges gorges de femmes en clairs dominos et de gants blancs
applaudisseurs; ses yeux se baissent, et c'est un enchevtrement de
corps assombris: le trille de ces deux teintes adverses accotes.

Et les bravos le dclarent le plus splendide des mles.


III

--Mikado!

--Savonnette!

Deux cohues rivales proclament les noms de leurs idoles.

Une rage fait plir l'artiste: quel autre tente lui ravir sa gloire et
discuter son triomphe? Le caprice d'un passant anantirait-il ce bonheur
unique. Il lui faudrait renoncer aux adulations des femmes comme aux
envieuses exclamations des hommes? Cela ne se peut. Il aura entire
cette nuit de joie, dt-il affirmer sa suprmatie par la violence.

Gronde une sdition. Un moment les casques des municipaux tincellent.
Des protestations murmurantes montent sous la coupole aprs qu'un des
vocables beugl par un plus grand ensemble de voix est parvenu 
touffer l'autre. L'artiste, aux premiers rangs de ses partisans,
s'affermit la main sur les poignes de jade de ses sabres. Une
bousculade houle, quelques cris, des injures mugissent et l'phbe, prt
 s'lancer, se retient, merveill:

C'est une femme.

Ses formes se moulent  cru dans un collant d'meraude; en les calices
des fleurs tranges qui l'enlacent, des pierreries s'embrasent.

--Il est rien pschutt, tu sais, ton costume. Paies-tu quelque chose au
buffet?

Elle prend son bras. Sa voix gracieuse se note d'un exquis enjouement.
Elle s'appuie  lui, et, parfois, avec une gentille curiosit, elle
soulve de ses doigts minces les lourdes soieries qui habillent
l'artiste. Elle en fait le tour, rieuse, montrant les ivoires de sa
denture dans l'carlate des lvres. Ses grands yeux noirs sont humides;
des luxures dorment dans sa crinire d'or; sa poitrine semble,  chaque
instant, devoir saillir du corsage, et les pointes roses dcouvertes
par les sursauts des hilarits rclament les caresses de bouches
aimantes. Il mane d'elle un parfum qui fait songer l'phbe aux
dvtements ultimes, aux spasmes furieux et alanguissants. Il n'ose
presque la regarder tant il sent irrsistible le pouvoir de ses sens en
fougue. Et, tout  l'heure, il va la tenir dans ses bras, elle
frissonnera sous ses baisers. Il sait maintenant pourquoi son talent
sommeille encore: il s'veillera grandiose  la manifestation de sa
virilit. Il sera un fort.


IV

On verse du champagne  pleines fltes. Libralement l'aqua-fortiste
jette les louis dans les mains tendues des sommeliers en fracs. Quand la
fille a fini d'tancher sa soif, elle demande:

--Allons vite chez Baratte, dis, tu veux? Il ne va plus rester de
salons.

Sur l'escalier de marbre, la foule leur fait cortge. Lui, presque pm
de bonheur, s'enivre des flatteries qu'elle susurre  l'adresse du
couple merveilleux.

Subitement une bande se prcipite, calicots dguiss d'une pice de
percale, gadoues en dbardeurs crotts. Comme l'un deux regarde trop
prs Savonnette, lui le repousse doucement de la main. L'homme se
rebiffe, crache des invectives, et, d'un soufflet, dmasque Paul
Grimail.

Un vide se fait, bruyamment. L'artiste s'affaisse, sans une ide, prs
la balustrade. Un municipal le pousse hors des degrs. Sur le large
palier le calicot clame:

--Oh! mince, alors! Reluque un peu sa gueule.


V

La Seine est noire... Il y grelotte des bigarrures de lumire diffuse.

Lui, va le long des quais.

Dans sa fivre, il arrache une  une les parties de son costume et les
jette par-dessus le parapet.

Bientt il les ira rejoindre, ces oripeaux qui lui ont valu la seule
flicit de sa vie. A quoi bon vouloir encore tenter l'impossible,
dcrire et imiter l'inconnu? Insanit! Et sans le travail, son existence
est sans but, puisqu'il n'en peut jouir.

Jusqu'au loin, s'alignent, en file, des ranges de tonneaux, des tas de
pierres, des empilements de planches. Puis un pont: un chapelet de
lampadaires, le falot vert d'un fiacre qui semble glisser sur le
garde-fou.

Se tuer c'est imposer la douleur sans fin  un tre excellent, une mre
qui par ses caresses, par ses regards et ses moindres paroles demande 
son fils pardon d'avoir produit.--Il ne peut mourir.

Des rues troites se percent entre les pts de btisses neuves. Paul
Grimail en aperoit une plus claire: la lanterne d'un bouge rayonne
avec son numro norme, ombrant les vitres.




_Cinquime Soire_




_Au pied de la montagne  la chevelure frondante, la villa blanche et
enguirlande._

_Sur les gazons ras des pelouses et parmi les hauts tulipiers aux
branches se bifurquant,--tel un blanc gypate les ailes toutes
grandes,--la blanche et enguirlande villa se pose._

_La nuit est ple d'toiles._

_L'air torride est tout embaum de la sve des branches frondantes de la
fort, et de l'arome des rhododendrons, et de la saveur des mres._

_Au pied de la montagne, sur les gazons ras des pelouses,--tel un blanc
gypate les ailes toutes grandes,--la villa se pose._

_La nuit est ple d'toiles._

_La rue close de baraques foraines s'aveugle de lumire, s'assourdit de
claquements de fouet, de cris et de sonnailles._

_L-bas, par-dessus les toits ardoiss, l'orchestre du casino clangore._

_L-bas, dans l'obscurit humide de l'alle, on entend le gave qui saute
le barrage..._

_Parmi les hauts tulipiers aux branches se bifurquant, la blanche et
enguirlande villa._

_L'air torride embaume la sve de la fort, l'arome des rhododendrons,
la saveur des mres._

_Des fouets qui claquent._

_Des sonnailles qui tintinnabulent._

_Des roues qui roulent._

_Des cuivres qui clangorent._

_De l'eau qui bruit._

_La nuit est ple sur la villa aux guirlandes..._

_En robe claire  pois, Miranda se renverse, le cou nu et des rubacelles
aux oreilles._




LE CUL-DE-JATTE


I

Une grosse pluie d'orage s'panche dans la cour du Louvre, soulve des
stalagmites liquides et polit l'asphalte. A sentir cette fluide tideur
imprgner le col de sa chemise, phram Samuel s'irrite: Sacre
infirmit! Pas mme pouvoir se servir d'un ppin! Et, violemment, le
cul-de-jatte balance son torse, le projette, les yeux cligns sous la
gifle de l'eau. Il s'arc-boute des mains pour faire courir ses fesses
redondantes, ligotes dans un sige  roulettes. Et sa demi-personne
s'jouit quand, par une grande vitesse acquise, elle fend l'air avec un
bruit ronronnant d'express.

Mais son tape-cul, tout neuf trenn ce jour-l mme,  l'occasion d'un
mariage, lui vaut une obsdante inquitude. Dj, le matin,  la
synagogue, au moment o le verre symbolique lanc par-dessus le couple
nuptial vint se rompre contre les dalles, un craquement a gmi sous les
reins tendus d'phram qui se haussait pour voir. Aprs la crmonie, au
zinc de la rue d'Aboukir, comme il levait haut le coude, pour boire du
bitter, le vhicule vagit. Et, au dbut du djeuner, un dchirement se
lamenta pendant qu'on hissait l'infirme sur une chaise. La mre Salomon,
sa voisine de droite, tait un peu sourde, et sa voisine de gauche, la
gantire Rachel, flirta avec Bernheim, le marchand de lorgnettes,
jusqu'aprs le dessert; lui, forcment se tut. D'exquises boissons et
d'exquises mangeailles le consolrent abondamment.

Puis, trs aise, il s'en tait revenu le long du boulevard Sbastopol,
le long de la rue Rivoli, tantt filant vite pour contraindre  se garer
prcipitamment les lourds promeneurs du dimanche, tantt stationnant au
plus compact de la foule pour empcher de leurs courses les poursuivants
d'omnibus. Malices impunies, tout le monde manifestant une dfrence
pour sa difformit.

Maintenant l'orage se dverse dru: phram s'empresse; mais un nouveau
craquement lui suggre: Ce ne serait pas drle de rester l, en plan,
le derrire dans l'eau. Et il s'efforce vers une arcade o s'engouffre
un public humide et morose. Dessous, be une porte olivtre, que
couronne l'indication: Muse gyptien. phram la franchit.


II

Il se bouscule dans la salle une grouillante cohue. Le nez du juif
s'enfouit dans les basques des jaquettes ou se froisse au rude contact
des fausses tournures. Un empuantement de malsains parfums s'affadit.
Les coudes font choir sa casquette. Virer, partir; nul moyen: il est
pris comme dans une vivante cage. A chaque heurt de pieds inattentifs,
il peroit son sige s'affaisser. Et ses reins s'encastrent plus
profondment dans les coussins o il repose.

Soudain, au-dessus de lui, une mre gifle son mioche. Pour esquiver
d'autres coups, l'enfant se roule, ahuri, pse du talon sur le chariot
du cul-de-jatte qu'il ne voit pas. Catastrophe. Une commotion branle
phram qui s'effondre avec son assise. Les poignes o ses mains
prenaient appui roulent au loin. Cependant il tente une fuite, mais un
clat aigu de planche brise raye les dalles et s'oppose  la
progression des roues. Un dsespoir: calculer la dpense d'un tape-cul
neuf et le prix de la course en fiacre pour rentrer. Et puis, la crainte
d'tre pitin! Par malheur, l-haut, des disputes se clament; de
furieuses gesticulations se dtendent, il se bave de rageuses injures,
et des enfants pleurent. Bientt le juif s'pouvante  parer en vain des
horions indus; des poings le frlent et l'accrochent, des genoux cognent
son dos. Il s'exaspre, il redoute qu'on ne lui marche sur les doigts et
ne cesse de crier, mlant des invectives  ses requtes de secours.
Alors, peu  peu on s'apaise. Des oreilles s'inclinent vers l'infirme;
il y verse des rcriminations pleurardes, apitoyantes, avec l'intonation
qu'il suppose devoir le plus facilement toucher. A grands soins, on le
porte dans le chambranle d'une fentre, entre des stles entames de
nombreux hiroglyphes. phram Samuel s'enorgueillit de ces prvenances
unanimes. Il se laisse faire, plaignard avec une muette esprance de
ripailles qu'on paiera pour le rconforter. Seul, un jeune homme propose
aller qurir un fiacre. A peine le juif du de ses voeux remercie-t-il.
Il maudit son infirmit et l'indiffrence goste des valides.

Puis les gens recommencent  circuler, bavards. Un brave homme  la
blouse roide, un provincial gar dans Paris, reste encore; et, mettant
 profit l'aide prte, il se renseigne sans fin sur l'itinraire 
suivre pour gagner le boulevard Barbs. Ensuite il part.


III

--C'est rien chien, tout de mme, murmure le juif, de ne pas laisser un
sou pour la casse! Quant  Tabourdel, l'bniste, il peut fouiller ses
profondes, pour sr. On ne se fiche pas ainsi du monde!

Et il dtache les courroies qui le tiennent encore li aux dbris du
chariot: du bois perdu, et mauvais!--Il repose ses membres reints par
la course fournie. Au dehors, l'averse s'crase toujours sur les vitres.
Entre les colosses de granit et les tombeaux de marbre noir, la cohue se
fait plus dense, pitine, laisse pisser partout les parapluies.

Du djeuner, il demeure au juif une ivresse qui lui montre les choses
fluides. La tte pse. Le bruit monotone des pas et des conversations
susurres ronflent autour de lui et bercent.--Pas de voiture.--Pendant
cette inoccupation, un dgot pour l'gosme des autres inspire 
phram Samuel des projets de revanche; mais, bizarrement, l'enfilade de
ses ides s'embranche de digressions et se troue de subites lacunes:
venue du sommeil. A plusieurs reprises il lve ses paupires qui
tombent, et se dcolle pniblement les cils. Il songe qu'on le saura
bien avertir  l'arrive du fiacre. Il s'ensommeille, heureux de cette
torpeur, contrari seulement de la prvoir trop brve.

Plus rien. Longtemps.

Et des souvenirs se cherchent, s'unissent. Une  une s'liminent les
perceptions flottantes du rve, elles laissent place  de plus rels
fantmes. Se retracent l'orage, l'accident.

Une inquite avidit de savoir si on pense  lui veille phram. Il
coute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul tre. Une bleutre clart
ruisselle par les murs, par les stles, par les sarcophages, par les
colosses qui se dressent rigides, les poings colls aux cuisses, dans
une attitude de violence rsolue. Et sur le parquet ces masses se
projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n'ose: peut-tre l'emprisonnerait-on pour avoir dormi
l, car on en veut toujours  la race d'Adona.--A se voir dans cette
antique gypte, un effroi le saisit. Sa haine des perscuteurs fut
adule depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colres  ces
gyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images
de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures normes et surplombantes, il
redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de
gnmes outrags.

Il se tasse sur lui-mme et frissonne; mais l'oeil trs large d'un dieu
le fixe, froid, immobile. Dans le vide du muse, continment, une
sonorit fantastique vibre, creuse et sourde. Et il parat au fond de la
salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs thories de prtres
gravs s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche
funraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime
encore plus abandonn sans cette lumire qui espionnait en sa faveur. Il
s'affole  l'apprhension tenace de sentir sur ses paules des chocs
glacs, des treintes inbranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumire bleute le muse. Les monstres ne se sont
point mus.


IV

Sa btise devient vidente  phram: ces affreux magots ne s'imposent
que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux
aujourd'hui; et les anciens taient des imbciles, ignorant l'art tout 
fait. Ce jugement svre le raffermit en la confiance de soi.

Une statuette de marbre appuye au mur adverse s'offre trs lgante
avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses
petits seins pointus. Par dommage, une tte de tigresse y culmine; et
cette stupide dformance gte tout l'ensemble de la fluette membrure.

A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches;  suivre
les volutes drobes de la gorge et les cambrures des flancs aux plis
courts, un rotique apptit s'accrot en phram. Et s'voque la srie
des femmes qu'il possda. La dernire, Madame Jules, l'pouse d'un
ouvrier, d'un camarade, auquel il a prt deux cents francs. Elle se
livra, pitoyante un peu pour sa timidit d'infirme, certaine aussi
d'obtenir une prolongation d'chance. Et cette chance retombe demain;
il songe  l'emploi de cette rentre. Selon l'avis du mdecin, son
mtier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la
douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait
entre ses paules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de
repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les
meubles des Jules reprsentent une valeur suffisant au solde du billet;
et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir btement par une
cajoleuse drlesse de trente-cinq ans, fane dj.

De nouveau le regard d'phram se heurte  la statue. Malgr les efforts
qu'il tente pour l'esquiver, son rotisme flambe par ses entrailles.

Une enfant des Jules, une fillette, aperue se dbarbouillant au matin,
est trs ronde de formes, toute semblable  cette gyptienne. Il la
dsire.

Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit.
Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans o de vieux riches
obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au
souvenir. Ces dbauchs il les mprise. A la vue du sphinx allong dans
le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois grav par lui:
des isralites levant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de
cordes et de machines; un tassement de torses courbs par l'effort et de
muscles gonfls que fustigent les soldats.

Alors toutes les perscutions souffertes par la Race le hantent. Il la
suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il
se remmore les antiques massacres. Femmes violes, enfants ventrs,
torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocits
sculaires lui apparaissent comme la lugubre prface de sa propre
existence, existence de mutil, existence de mpris. A lui,
certainement choient le summum des ddains et l'ironie suprme. Tmoins
ce dernier accident et la ddaigneuse indiffrence des gens. De cette
exaltation son rotisme s'avive et s'irrite. Il se complat  vouloir
cette petite Jules: en mme temps que la cause des plus extatiques
joies, cette possession sera pour Isral un triomphe, et le droit
lgitime du vainqueur en cette guerre de l'or prche par les rabbins
comme la seule revanche possible. Et la dernire homlie entendue
conseillait la prolification comme le plus sr moyen de rpandre 
l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la
conscration religieuse?

Mais, au moment o son imagination prvoit les volupts de cet
assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos
des sens. Il devine des dlices  rester au lit et  dormir tout un mois
sans l'inquitude de l'heure. Dans le jour il lira, fainantise
inprouve depuis longtemps. De vieux feuilletons coups au bas de
journaux et relis de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision
pour l'poque toujours recule du loisir. Il l'puisera. Oubliant toutes
ses colres, ses ruts et ses fanatismes, il se perd  repasser les
romans parcourus jadis,  revivre dans les pampas amricaines, dans les
catacombes de Rome et dans les gouts de Paris avec les nergiques hros
qu'il aima. Et il s'enorgueillit se flicitant de ses aspirations
littraires, suprieures.

Peu  peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmlent. Les vocations
se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis
elles s'obscurcissent, s'effacent. phram s'endort.


V

--Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrive hier,
je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le
prvenir... Et puis, voil... Ah, c'est pas bien a, surtout...
surtout...

Madame Jules hsite, sanglotante. De la main elle relve ses cheveux qui
s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

phram s'adosse commodment au pole encore tide de rcents cuisinages
et tche  retenir le flux de toux qui lui corche la gorge.

--Surtout aprs ce qui s'est pass entre nous!... ajoute-t-elle.

Elle va jusqu'au lit, o elle range du linge nouvellement rapport.

phram ne rpond pas. Depuis la nuit du Louvre tout l'amas des rancunes
ataviques l'exaspre. Il exploitera les chrtiens avec une persvrance
sacre. Et il persiste  croire une lche insulte cette squestration en
compagnie des bourreaux de la Race. Tout bas, il ressasse les insultes
dont l'inondrent les gardiens du muse en le retrouvant endormi, le
matin.

Maintenant il sifflote, expertise les meubles en affectant ne pas
regarder la jeune femme. Et la honte d'avoir succomb avec cette impure,
de se sentir comme dbiteur envers elle, c'est une dernire humiliation
qui paroxyse sa haine.

Un effleurement le contraint  voir Madame Jules qui met ses lvres prs
les siennes, s'agenouille, et se diminue pour tre semblable  lui. Il
bougonne:

--Non, non, c'est inutile: c'tait bon pour une fois.

Alors elle l'enlve riant, l'embrassant, et elle proteste:

--Nous allons bien voir.

phram s'effondre dans la mollesse des couvertures. Les courroies de
son chariot sont prcipitamment dnoues. Une voix aigrelette lance:

--Bonjour, maman.

--H, va te promener!

phram s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti;
mais sa colre tombe quand il reconnat l'enfant semblable  la desse
gyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les
caresses inacheves de Madame Jules.

--Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitire. Sois
bien gentille, n'est-ce pas?

--Oui, maman.

Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux
volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin.
Il la fait asseoir prs lui et chevrote  peine de courtes phrases, tout
mu. Trs vite il se grise de cette prsence et se rappelle les violents
dsirs qui le harcelrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui
semble qu'il embrasse les lvres flines de cette face de tigresse; il
lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de
marbre noir tendus nagure au long des cuisses de la gracile divinit.

--Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!

On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de
mgres blmes, la face triomphalement ple de Madame Jules grimacent
autour de lui, hurlantes, vocifrantes.




L'INNOUCENTO


Elle s'en va, toute droite, et longue, longue et poudreuse sous le
soleil ardent, l'unique rue du village, avec sa bordure de masures
blanchies  la chaux et recouvertes de chaume, avec, tout au bout, sa
petite glise trs dlabre, o le cadran postiche marque toujours la
mme heure depuis tant d'annes. Au-dessus, la montagne aux sapinires
crpues comme des ttes de ngre o, tout au fond, bleuissent les
glaciers vierges; au del, le gave plein de truites, s'acharnant contre
les tas de rocs de son lit sous le petit pont que les lourds chariots
dbordants de fourrages font trembler de leur poids.

Elle avait grandi l, l'Innoucento, comme on l'appelait familirement,
entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le
fumier et dans la boue. Une grosse tte difforme, engonce dans des
paules mal quarries, des yeux trop petits falotement brillants, de
vrais yeux de crtin; la bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec des
lvres minces et des dents dj toutes moussues. Les bras trop longs, la
main trop large, le pied s'aplatissant dans l'espadrille.

Ainsi, gambadant par les champs de mas et les carrs de lgumes, le
corps difforme et l'esprit embrum, la pauvre idiote attrapa ses vingt
ans.

Ses parents tant morts, une vieille femme, Madame Lafont, l'avait prise
 son service. Elle gardait les bestiaux et allait blanchir le linge au
torrent.

Les gars du village se moquaient d'elle en lui prenant le menton avec
des mines comiques et les jeunes filles lui demandaient
confidentiellement, histoire de rire un brin, si elle avait un amant:
_As oun galan, Innoucento?_ Et la pauvre idiote carquillait ses petits
yeux, ne comprenant pas, et gloussait comme ses poules.

C'tait un aprs-midi de juillet. Un soleil fauve dardait ses rayons
rouges dans le ciel blanc. Les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux
stagnantes, les gupes picoraient sur la haie, les glinottes
roucoulaient dans les branches, et les petits lzards verts rampaient
dans les buissons creux. L'Innoucento qui paissait ses bestiaux par les
champs sentit sa tte lourde de somnolence et s'endormit  l'ombre des
peupliers.

En ce moment le garde champtre Miquelas passait dans le sentier, ivre.
Il vit l'Innoucento endormie sous les peupliers, et une ide baroque
traversa sa tte alourdie par la boisson.

--Tiens, comme c'est drle! se dit-il.

Puis il rveilla d'un coup de pied la pauvre idiote. Elle se frotta les
yeux en grognant. Alors il la prit dans ses bras et l'emporta dans le
taillis prochain o l'herbe poussait haute.

Et les mouches bourdonnaient au-dessus des eaux stagnantes, et les
gupes picoraient sur la haie, et les petits lzards verts rampaient
dans les buissons creux.

Depuis ce jour l, lorsque les jeunes filles lui demandaient: _As oun
galan, Innoucento?_ l'idiote ne gloussait plus comme ses poules et son
regard devenait srieux.

Quelques mois aprs, sa taille s'paissit visiblement et les gars du
village, en la rencontrant, disaient avec des clats de rires:

--Comme tu engraisses, l'Innoucento? Serais-tu enceinte?

Mais elle ne rpondait pas, et s'enfuyait en courant par les carrs de
betteraves.

Souvent le soir, en se dshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur
son ventre gonfl et se rappelait en rougissant le jour o elle
s'endormit sous les grands peupliers.

Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commres se
chuchotaient avec des mines tonnes:

--Mais qui diable a pu faire a?

La vieille Madame Lafont, trs intrigue, appela un empirique de
passage, et lui fit examiner sa servante. L'empirique dclara que la
jeune fille tait enceinte.

Alors la vieille femme entra dans une colre effroyable et intima  sa
servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de _puto_
chez moi, disait-elle.

La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par
la campagne sans savoir o elle allait. A la tombe de la nuit, elle
s'arrta, brise de fatigue, sur un petit pont en bois jet sur la
rivire qui s'engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs
pointus.

La nuit tait dlicieuse. La lune nimbe d'argent brillait sur la
montagne apaise. On entendait les chiens hurler au loin et l'eau
clapoter sous le pont. Une douce brise parfume de framboises bruissait
dans les lamelles des pins. L'esprit de la pauvre Innoucento revint
encore  ce jour o le garde champtre l'emporta dans le taillis, et sur
ses lvres minces un sourire doux et amer  la fois passa furtivement.
Elle regarda son ventre gonfl et le palpa avec curiosit.

Puis, comme si un clair subit et travers son cerveau entnbr, elle
se mit  sangloter.

La lune s'tait cache derrire les hautes futaies.

L'Innoucento regarda un instant l'eau brunie s'engouffrant avec un
lugubre fracas au fond des rocs pointus, puis elle escalada le parapet,
et se jeta sans un cri dans la rivire.




_Sixime Soire_




_Gt la plaine brune, tendue, rase._

_Au bord, la trace du soleil parti stagne rouge._

_Et le ciel s'lve avec des courbes immenses de palmes, et des teintes
citrines qui montent, qui montent et se nacrent de blanc, et se
bleutent, se bleutent comme un ruban de blonde. Une toile fiche l,
minuscule, la tte d'une pingle, dans ce bleu lisse._

_Miranda descend par la plaine. Droite et grle. Droite, en sa blouse
lche  fermoirs de missel. Grle en ses hautes gutres qui sanglent.
Droite et grle._

_Luisent les canons de son fusil, roses un peu du couchant, rouges un
peu du sang des btes. Et se rose aussi la torsade la plus lointaine de
sa chevelure masse, et se rose encore la brindille de houx qui
retrousse sa toque large._

_Les perdrix rappellent._


_Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent.
Gueules haletantes. Et leurs oreilles tranent sur le sol pil de
moissons._

_Le vent effleure les nappes illimites de betteraves. Les betteraves
frissonnent de leurs panaches verts et de leurs panaches mauves.
Semblables  des piles d'cus, les lointaines chemines de fabriques._

_Les perdrix rappellent._


_L'glise du proche village lve au ciel sa tour de prires, son clocher
bleu. Son clocher assis sur les rondes cimes des pommiers et dans les
feuilles tnues des saules._

_Voici que des bues sourdent et rampent; des bues grises qui glissent
au ras des teules et des trfles. L'ampleur du vide s'accrot. Le ciel
se hausse et s'teint. La nuit violette plane sur la plaine, plane et
s'accroupit. Et les lueurs des fermes transparaissent  peine suspendues
parmi les brumes denses: des taches d'or._

_Par les sillons aigus comme des vagues, les grands chiens flairent. Et
leurs flancs roulent aux sursauts de l'infatigable course._

_Les perdrix rappellent._


_Dans l'ombre rousse de la salle o les murs se perdent, rien que les
torses des herms, cariatides de la chemine profonde, rougeoyent au feu
des bches. La flamme danse et ptille. La flamme danse, et son ombre
jaune sur la tte pensive des chiens allongs._

_Miranda se repose toute mince dans l'antique fauteuil aux fleurages
dfunts. Et saillent ses jambes rondes croises dans la courte jupe de
velours sombre. Sa chevelure dnoue inonde de pleur les pleurs
exsangues de sa face srieuse. Trop petite dans le fauteuil trop grand;
trop blanche dans le fauteuil us._

_Pour un sourire de sa mmoire, ses lvres rostres s'tirent. Et la
flamme qui se tend jusqu' elle lche ses yeux obscurs d'ombres
flambantes._




OEIL-CHINOIS


Aprs le dner, on s'installa pour prendre le caf dans le jardin, sous
des berceaux de capucines. Il y avait l, autour de la matresse de
cans, la dlicieuse Blanche d'tanges, Lonie Clauss avec sa face
blafarde de pierrot vicieux et Julia Lebreton, une brune massive, au
regard ttu. Cavaliers: Hanser, le financier obse, le jeune de Tretel,
et le fameux reporter Gros-Renaud. La nuit tait tombe douce et
susurrante sur la Seine dont le cours fuyait, imperceptible, sous le
pont instantanment branl par le passage du train de Paris.

Les six convives gotaient l'exquise torpeur de la digestion. Une bonne
digestion de dner fin. Les bouteilles ventrues, les fioles allonges
pleines de liqueurs multicolores encombraient la table parmi les petits
verres de cristal, les tasses de Svres, les botes  cigares et les
mignonnes cigarettes blondes et opiaces.

De l'autre ct de la rive, l-bas, des appels,--comme d'une voix de
ventriloque,--coupaient tout  coup le silence de la nuit. Plus prs, de
la route, des refrains expirs, puis repris, montaient.

Une lampe  abat-jour lilas lunait  peine l'obscurit que le feu des
cigares cloutait d'or. La nuque grle de Lonie Clauss, la toilette
estivale de Julia, l'norme nez de de Tretel surgissaient
fantastiquement de cette pnombre nimbe.

On parla potins.

--Ainsi, demanda de Tretel, Madame Gimary vient de dserter
dfinitivement le toit conjugal.

--C'est son mari qui doit tre embt, remarqua Lonie.

--Je vous crois, fit le gros Hanser en se renversant sur sa chaise.
C'est sa femme qui est riche. Lui a toujours fait de mauvaises affaires
 la Bourse et avec ses matresses. Il a encore perdu dernirement une
forte somme avec le Panama.

--Il parat que la petite OEil-Chinois lui a cot prs de deux cent
mille francs, reprit de Tretel.

--Quel imbcile! lana ddaigneusement Hanser; moi, les femmes ne me
cotent presque rien.

--Tourn comme vous l'tes, a se comprend, remarqua malicieusement
Lonie Clauss.

--Vous, vous allez vous taire, petite fute, rpondit le gros Hanser,
menaant du doigt, et visiblement piqu malgr son air plaisant.

--Pas de querelles, cria la matresse de cans.

Puis s'adressant  Gros-Renaud:

--Dites: vous la connaissez bien, vous, cette OEil-Chinois? Contez-nous
donc quelques dtails.

--Peuh! une petite rousse chiffonne, interrompit la brune Julia
Lebreton.

--C'est elle qui est la cause de tout ce scandale, pas? continua Blanche
d'tanges.

--videmment, firent en mme temps de Tretel et Hanser.

--Messieurs, pronona avec autorit le reporter, vous avez devin que la
brouille du mnage Gimary est l'oeuvre de Mademoiselle OEil-Chinois.
C'est le secret de Polichinelle. Mais je parie que vous ignorez
compltement le fin mot de cette aventure.

--Le fin mot de cette aventure! s'exclama le financier qui dtestait la
contradiction, le fin mot de cette aventure? C'est bien simple: Gimary
tait en train de se ruiner, de se couvrir de ridicule; Madame Gimary
l'a trouve mauvaise, et elle a eu raison.

--Vous n'y tes pas, monsieur Hanser, rpliqua froidement le
journaliste.

--Assez, cria de nouveau Blanche d'tanges, est-il ennuyeux avec ses
piques, ce Hanser.

--Avec mes piques?... bougonna le financier.

--Voyons, Gros-Renaud, continua Blanche, je vous ai demand des
renseignements sur OEil-Chinois. Est-il vrai qu'elle ait vendu des
fleurs au quartier Latin?

--Parfaitement. Il y a cinq ou six ans de cela. Et si vous voulez
connatre son portrait  cette poque, permettez-moi de vous rciter une
pice de vers qu'un de mes amis publia jadis en l'honneur de la
bouquetire dans une feuille de chou de la rive gauche.

--Moi je n'aime pas les vers, observa Hanser de plus en plus dpit.

--On ne vous demande pas votre avis, clamrent  la fois ces dames.

--Voici les vers, dit Gros-Renaud, en prenant une pose, et il rcita:

    Par les brouillards violets,
    Qu'il bruine ou bien qu'il neige,
    Sous sa jupe de barge,
    Laisse trotter ses mollets--
    La petite bouquetire.

    Des roses blmes dans sa
    Corbeille, roussette et blanche,
    S'en va, tanguant de la hanche,
    Faisant des yeux comme a--
    La petite bouquetire.

    Et ses rves familiers
    La montrent dj pare
    D'une robe mordore
    Avec de jolis souliers--
    La petite bouquetire.

--Pas mal, pilogua Lonie Clauss.

--Il y a des mots que je ne comprends pas, avoua navement Julia
Lebreton.

Hanser et de Tretel restrent cois.

--Connaissez-vous son vrai nom? car OEil-Chinois ne peut tre qu'un
sobriquet, insista Blanche d'tanges.

--Notre ami Guy Bouffard la baptisa ainsi  cause de ses yeux qui
rappellent les dames des kakmonos.

--Caqu, caqu... quoi? s'esclaffa Julia.

--Les kakmonos, ma chre, c'est des articles japonais; c'est des bandes
d'toffes avec de la peinture dessus.

--Peste! Quelle rudition, mademoiselle.

--Vous saurez, monsieur Gros-Renaud, que j'ai t employe dans un
magasin de japoneries... du temps de mon honntet.

--Je vous vois d'ici parmi les magots, fit le lourd financier qui
cherchait  se venger de Lonie.

Gros-Renaud continua:

--OEil-Chinois s'appelle tout btement Clara Thureaux. Sur son pre, je
ne sais rien de prcis. Sa mre, une ancienne blanchisseuse, pensa que
la fillette, avec sa frimousse bizarre, ses crins roux sur le dos, et
son coup de hanche shocking, pourrait rapporter gros en vendant des
violettes et des roses le long du Boul'Mich, et dans les brasseries o
des futurs notaires et des dondons  sacoches marivaudent. Elle avait
raison la brave femme. Le succs de la petite Clara fut immense. L'un
lui achetait une rose pour lui prendre le menton, l'autre un bouquet de
violettes pour lui passer la main dans ses cheveux dnous. Sa
conversation tait trs amusante. Elle avait de ces reparties ingnment
perverses qui moustillent. Il parat mme que bientt le sexe faible la
disputa au sexe fort, la gentille bouquetire n'ayant pas manqu de
toucher le coeur de mainte verseuse de bocks. L'une voulait remplacer
ses chaussettes d'estame par des bas de soie fine; l'autre la comblait
de prsents en chrysocale; une troisime la faisait calamistrer par son
coiffeur...

--Et ce fin mot? interrompit Hanser avec un billement ironique.

--Oui, ce fin mot, rpercuta de Tretel.

--Pas d'interruptions! commanda Blanche.

--Nous y arrivons, messieurs:

A dix-sept ans, la bouquetire se laissa enlever par un tudiant
exotique quelconque. Elle frquenta Bullier, le restaurant Boulant et
l'arbre de Robinson. Il serait superflu de la suivre  travers les
diverses tapes qui constituent l'histoire banale de...

--Vous toutes, mesdames, interrompit de nouveau le financier
metteur-dans-le-plat.

--Malhonnte! dit Blanche.

--Idiot! fit Lonie.

--Veau! gronda Julia.

Le narrateur feignit l'indignation:

--Je reprends, monsieur Hanser, vous m'avez empch de placer un mot
spirituel.

--... Il serait superflu de la suivre  travers les diverses _tapes_
qui constituent l'histoire banale de toute jolie fille dont la vertu
rend les clefs  la premire sommation d'une agrafe diamante; nanmoins
il faut croire qu'elle _les_ brla, car la haute galanterie parisienne
ne tarda pas  s'enrichir de Mademoiselle OEil-Chinois, une rousse
adorablement vapore et fringante comme une cavale de race.

--Brla quoi? demanda Julia.

--Les tapes.

--Les tapes? Ah! bien.

Hanser trouva le mot faible. De Tretel le nota pour le rpter  son
cercle.

--... Gimary qui venait de se brouiller avec la petite Louisette, des
Nouveauts, rencontra un soir OEil-Chinois  l'Hippodrome. La folle
rousse tait ravissante, tout en noir, coiffe d'une mantille  la
milanaise. Gimary fut trs empress et finit par faire des propositions
quasi-officielles. Au moment le plus pathtique de la dclaration,
OEil-Chinois qui n'avait pas cess d'examiner avec une curiosit
narquoise le crne de Gimary, dont la calvitie est lgendaire, dit sur
un ton de srieux imperturbable: Eh ben, vous avez un joli genou,
vous. Cette espiglerie ne dcouragea pas l'amoureux; et, au bout d'une
cour assidue de plus d'un mois, la misricordieuse enfant finit par
accepter un joli petit htel rue Daubigny, richement meubl de l'curie
aux mansardes. On parla beaucoup d'un lit  colonnades dont les
draperies avaient cot prs de quinze mille francs. Eh bien, il parat
que le malheureux Gimary n'a jamais couch dans ce lit-l.

De Tretel gloussa un rire mprisant, se trouvant fort suprieur.

--... L'amoureux crut d'abord  un caprice passager; puis il s'exaspra.
Il se trouvait ridicule. Rompre? Mais comment, quand on est fou de dsir
et de dpit? La cause de cette rigueur inaccoutume? Sans doute un
rival. Un amant de coeur, tudiant, ancienne connaissance du quartier
Latin, un cabotin, un bookmaker, un rapin de Montmartre... Il espionna
longtemps sans rsultat. Enfin, il finit par dcouvrir que l'inhumaine
se rendait frquemment dans une maison de la rue Pasquier. Les scrupules
de la concierge capitulrent devant une liasse de billets de banque et,
un aprs-midi, Gimary put pntrer dans l'entresol  gauche. Un vrai nid
d'amoureux aux meubles intimes et parfums. Il tait furieux, rsolu de
ne pas reculer devant le plus pouvantable scandale. La porte de la
chambre  coucher cda. Il se trouva en face de deux femmes. Horreur!...
Il reconnut OEil-Chinois et Madame Gimary. On prtend que leur tenue
tait peu convenable...

--Le pauvre homme! soupira Lonie Clauss.

--Pouah! fit Julia Lebreton.

De Tretel trpignait.

Hanser traita _a_ d'invention de journaliste.

--Elle n'a pas mauvais got, Madame Gimary, pilogua Blanche d'tanges,
rveuse.




OPHICLIDE FLAMAND


AUBADE

Lille.

Les maisons sont grises et hautes, leurs fentres blanchement linceules
de rideaux mornes. De fate  fate ondoye le violet ple des brumes.
Plus haut, surgissent les pinacles de vieilles glises dans les nues
cendreuses qui vont, lentes. La ternissure du jour choit vers les
trottoirs o la pluie a laiss des marbrures sombres. Il pullule des
passants silencieux et le bruit de leurs pas a d'inquitantes sonorits
qui vibrent. Les fillettes treignent leurs corsets emmaillots de
journaux; elles trottinent, blmes, la main crispe sur le louis
d'amour.--Enloqus de velours flasque, jauni, les travailleurs se
dandinent, lourds. Et les chaussures bossues des bureaucrates luisent
seules dans le pianissime des teintes fades. Sur les rails noirs, les
tramways glissent sans tapage au trot des petits chevaux qui s'agitent
dans les traits lches, tandis que des gamins au teint vert touffent
tous les tumultes par la psalmodie continue de leurs voix aigres:
Demandez _le Petit Nord_, et passent, rapides, dcollant de leur pouce
ensaliv les feuilles humides du journal.

Imprieusement, un roquet aboie.


CONCERTO

Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Des heures. Elles tombent
lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des
princes. Au pinacle de l'difice, que noircirent les ges, le lion
hraldique dress mire le soleil en ses flancs d'or. Et les maisons sont
coiffes de fates  gradins; et dans l'angle suprme des faades les
oeils-de-boeuf semblent voir.

Vieille cit flamande.

                   *       *       *       *       *

Sous les panonceaux, portant en lettres vertes: Robes et Confections,

Sous l'exergue brillant du magasin: A la Dame-d'Honneur,

Elles jacassent les petites couturires, les petites couturires
enganes de minces robes noires.

Elles jacassent et elles sautillent--et leurs bras grles; et leurs
saclets en cuir roussi. Et leurs chines se penchent devant la vitrine,
leurs chines qui font luire les corsages par places. Admirations pour
les toilettes de Paris tendues sur les mannequins rigides.

Deux  deux arrivent les retardataires, deux  deux. Une  une.

Et la dernire vtue de rouge, elle court.

Elle court la main soutenant sa tournure qui sursaute. Elle court, ayant
sa frimousse encore moite du lit, et les mches noires de sa chevelure
croulant malgr la morsure du peigne. D'un rire elle salue, tandis que
des friandises, en sa bouche, lui gonflent la joue. Elle salue d'un rire
sans pense.

Et les petites couturires se pressent dans le couloir de l'atelier. La
grande salle claire.

La grande salle claire o plane l'aigre puanteur des failles neuves.
Elles s'installent; et elles se bousculent; et des claques malicieuses
rebondissent sur les omoplates en saillie, sur les croupes futures. Des
disputes crvent pour occuper les meilleures places, trs loin du pole
o chauffent les fers, trs loin de la coupeuse surveillante qui
taillade sans fin des toffes de toutes nuances sur le transparent jaune
du modle.

Et s'inclinent, les ttes attentives, sur les doublures  faufiler, les
ttes attentives des petites couturires si bien coiffes.

Agilement s'agitent les minces doigts, piqus noir par l'aiguille. Et
les bavardages piaillent. Des potins d'amour. Aux frisures brunes
s'emmlent des frisures blondes; et les cheveux chapps des tempes
tremblotent  l'haleine des confidences chuchotes. Les dos palpitent
par saccades, en une grande envie de s'esclaffer.

Et la quinte des rires trop longtemps contenue rsonne.

Elle rsonne, elle monte dans la grande pice claire; elle touffe la
cliquetante mastication des ciseaux.

Et des restes de pudeurs rougissantes se cachent dans la claire-voie des
mains ramenes sur le visage, des mains blanches aux minces doigts,
piqus noir par l'aiguille. Et la joie met en danse les seins grles
perdus dans l'ampleur du mrinos.

Une joie qu'elles lchent au nez des garons, une fois sorties.

Au nez des jeunes garons, qui les rattrapent et les embrassent, les
petites couturires, bien contentes, sous les grandes portes.

Mais ils les abandonnent soudain, les jeunes garons,  l'aspect
terrifiant d'un chapeau haute forme.

                   *       *       *       *       *

Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Cinq heures. Elles tombent
lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des
princes.

                   *       *       *       *       *

Aux bosselures du pavage, cahotent les coups dteints des hobereaux en
visite.

La Dame-d'Honneur tressaille.

Elle tressaille de ses escaliers qui trpident sous l'avalanche des
petits pieds.

Les petits pieds des grisettes qui envahissent le trottoir.

Et les unes, gourmandes, droulent des papiers gras recleurs de
charcuteries.

Et les autres assaillent la voisine picerie et chipent des cornichons
dans le baril o plonge une grosse cuillre en bois.

Mais la petite rouge, non rieuse, reste immobile.

Un doigt dans la bouche, attentive, coutante.

Au loin ronronne un trange bruit.

Un trange bruit o se mle le titillement d'un grelot.

Cela grandit, enfle et ronfle.

Brille sur la chausse un bicycle, un bicycle dont les orbes dardent de
ples tincelles.

L haut, un phbe juch.

Et ses cuisses se moulent dans un collant gris de perle et ses mollets
en de superbes gutres jaunes.

Elles se sont tues les petites couturires. Elles se sont tues et elles
le contemplent.

Seule, la petite rouge continue rire et narrer. Seule.

L'phbe avec un geste de calme souplesse a saut de son vhicule. Se
dirige vers la ruelle du Palais.

La petite rouge quitte ses compagnes et pntre sournoise dans la ruelle
du Palais.

                   *       *       *       *       *

Au pinacle du beffroi que noircirent les ges, le lion hraldique dress
mire le soleil en ses flancs d'or.

Et tout droits dans leurs chars rougis, aux criardes ferrailles, les
trs robustes garons bouchers passent sanglants, ainsi que les
triomphateurs antiques.

Ils passent et font claquer la chambrire au-dessus de leurs poneys qui
galopent.

    P'tite Lucie n'est plus pucelle,
        Tant pis pour elle!
    C'est Lucien qui l' lui a pris,
        Tant mieux pour lui!

Elle pleura d'abord la petite rouge, elle pleura quand ses compagnes la
chansonnrent.

Elle rit ensuite, elle a ri quand ses compagnes la chansonnrent.

Puis, tous les jours, la petite rouge laisse paratre  son oreille une
touche de poudre de riz.

Bientt la touche s'tend, s'tend  givrer tout son visage.

Et ses joues n'ont plus que des roseurs marcescentes comme celles de
l'anmone du Japon.

Et puis l'piderme se voile de blanc, d'une transparence blanche sous
laquelle il se devine encore, de mme que le vert se devine encore au
verso blanc des feuilles du peuplier blanc.

Et puis il se linceule de blanc: on dirait d'une marmorenne statue o
seuls les yeux vivent.

Mais les yeux s'aurolent de noir; et les lvres se vernissent de
carmin; et les mouches noires notent une recherche d'lgance.

Et le sourire, l'immuable sourire, se fige  la commissure des lvres,
dcouvrant la denture btasse.

Et l'oeil dans son aurole noire stagne, avec la classique polissonnerie
qui bonimente l'alcve.

Et toute, elle donne l'impression d'une tiquette, comme les toilettes
de Paris derrire la provinciale vitrine.

                   *       *       *       *       *

Les maisons sont coiffes de fates  gradins. Dans l'angle suprme des
faades, les oeils-de-boeuf semblent voir.

                   *       *       *       *       *

Leurs saillies se capuchonnent de neige, de neige qu'illumine la lune
bleue. La vitrine de la Dame-d'Honneur larmoie des gouttes de vapeur.
Le pav sec et gris, le ruisseau solide.

Entre le manteau soyeux et bord de loutre que dpassent les volants
d'une robe en velours, entre le manteau et le chapeau charg de plumes
frissonnantes, la figure de Lucie resplendit comme un masque neuf.

Et ses mains gantes de noir o saignent de larges piqres carlates,
ses mains gantes de noir tiennent un petit manchon.

Elle regarde la vitrine et sa poitrine exhale de gros soupirs.

Une autre femme semblablement mise l'accoste. Et les: Bonjour, madame!
chantent un prtentieux duo.

Les petites mains gantes de noir et les petites mains gantes de jaune
indiquent une foule d'objets derrire la glace. Elles s'agitent, elles
vont des mannequins pancarts de blanc aux chapeaux pidestals de
palissandre, des rubans enrouls sur les supports de globes  gaz,
jusqu'aux cravates indigo et vermillon qui semblent nager en des flots
de dentelles rches.

Et les ttes hochent, et les plumes frmissent, et d'une poitrine 
l'autre les gestes oscillent, volubiles.

Mais voici deux ombres toussotantes, crachotantes, bedonnantes.

Elles tranent sur le trottoir sec et gris des sabres qui rsonnent et
des perons qui cliqutent.

Et leurs faces renfrognes, rougeaudes, moustachues, grognent sous les
kpis garance.

Et trs penaudes, se taisent les petites femmes qui suivent les
officiers.

Sans dire, elles subissent les remontrances; et les moustaches en
brosse, balayent leurs petites figures, les pauvres petites figures qui
resplendissent comme des masques neufs.

                   *       *       *       *       *

Le beffroi carillonne ses notes hsitantes. Des heures. Elles tombent
lourdes de sa couronne en pierres, de sa couronne ferme comme celle des
princes. Au pinacle de l'difice que noircirent les ges, le lion
hraldique dress mire la lune en ses flancs d'or. Et les maisons sont
coiffes de fates  gradins; et, dans l'angle suprme des faades, les
oeils-de-boeuf semblent voir.

Vieille cit flamande.


SRNADE

Arras.

Le caf blanc et or, ses banquettes de velours grenat. De pilier 
pilier, ondoye la bleutre fume des pipes qui sinue et s'lve. Plus
haut, le plafond a revtu la teinte saure des vieux tableaux. Dans les
globes dpolis, le gaz flambe comme un oeil; sa lumire s'pand et
cuivre. Elle s'pand et elle cuivre les tables de marbre blanc, et les
verres et les liquides. Elle s'pand et cuivre les glaces adverses, o
s'enfoncent d'infinies perspectives de la salle, rflchies et
rflchies toujours dans leurs multiples mirances. De mme, au thtre,
la galerie sans bout du palatial dcor. Des ttes pommades et des
crnes chauves. Et, profrs, des mots tranges de jeux. Bruit des
dominos grattant les tables. Des phbes treignent leurs cartes, les
Rois impassibles trnant avec le sceptre, les Reines  figure ronde, et
les As solitaires. Ils tremblent blmes, la main frmissant au bord du
tapis rouge, o s'enlacent sataniquement les noires initiales du patron.
Un sou la fiche. Autour des billards, verts comme des prairies
anglaises, les messieurs grisonnants s'appuient sur les queues, en
silence, dans l'attitude du hallebardier royal. Et les blancheurs des
tabliers qui ceignent les garons lchent seuls une note crue dans la
symphonie des couleurs cuivres. La trs laide caissire,  peine
dcouvrable au milieu des flacons  pans et des maillechorts, inscrit.
Ses gros doigts courent sur la page, courent avec une bague  chaton
d'meraude. Tandis que de jeunes hommes touffent de criailleries le
bruissement qui plane: Tu as une veine de cocu! Le roi! Tu es bais!
et jettent les cartes sur le marbre avec une bestiale rage.

Magistralement un notaire impose: Whist veut dire silence.




TABLE DES MATIRES


  Premire Soire:

    _C'est l'himale nuit_ (J. M.)           7
    Amourette (P. A.)                       11
    Le lvrier (J. M.)                      45

  Deuxime Soire:

    _La Haye gris de perle_ (P. A.)         53
    La Fanza (J. M.)                       59
    En gare (P. A.)                         77

  Troisime Soire:

    _Au couchant, devers_ (J. M.)           87
    Crescendo (P. A.)                       89
    Babioles (J. M.)                       107

  Quatrime Soire:

    _La mer, d'un jade qui_ (P. A.)        117
    Le cas de Monsieur de Lorn (J. M.)     121
    La tare (J. M.)                        143

  Cinquime Soire:

    _Au pied de la montagne_ (J. M.)       157
    Le cul-de-jatte (P. A.)                159
    L'Innoucento (J. M.)                   175

  Sixime Soire:

    _Gt la plaine brune_ (P. A.)          183
    OEil-Chinois (J. M.)                   187
    Ophiclide flamand (P. A.)             197


3694.--ABBEVILLE, TYP. ET STR. A. RETAUX.--1886.





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locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

